Notre-Dame
de l’Ecoute
Trie-Château
30 septembre, 1er
et 2 octobre 2005
I
-
Notre-Dame de l'Ecoute : objectifs, éléments de réflexion
Dans
nos
week-ends, nous vivons une sorte de récollection, peut-être moins marquée par
le silence que d’autres temps de récollection. Cela tient à la pédagogie de
notre groupe. Vous avez la possibilité de vivre des retraites vraiment en
silence, de manière indépendante de NDE.
Au
début de
nos journées, un chant et un temps de prière permettent d'orienter notre
dynamique dans le bon sens.
Comme
chaque année, je m’efforce de redonner les objectifs de notre groupe Notre-Dame
de l’Ecoute ou Notre-Dame de l’Ouÿe, dans son appellation première.
Ces
vocables évoquent la protection, l’enveloppement de Notre-Dame.
Il
y a
véritablement une maternité, qui a été soulignée, avec beaucoup de force, par
le Père Caffarel quand il a fondé "les
Equipes Notre-Dame", ce
mouvement d’église pour les couples mariés et les familles. La Providence nous
a fait, également, choisir ce vocable. Portant en elle-même l’ensemble des
grâces qui est donné à chaque être humain, Notre-Dame est à même de libérer en
nous ces grâces, de les enfanter en nous et de nous rendre féconds.
Fécondité que
veut le Seigneur pour nous.
Dans ce
groupe Notre-Dame de l’Ecoute, nous essayons de "vivre" un travail
en profondeur ‘’, de "vivre" un travail en amont de ce qu’on
appelle aujourd’hui la rencontre, qui pourra déboucher sur un chemin, puis sur
un engagement matrimonial. Il s’agit bien de vivre quelque chose et non pas
seulement d’écouter des enseignements. Les enseignements font partie de la vie.
Souvent,
on
me dit, avec raison : "Je n’aime pas
qu’on nous appelle célibataires, nous ne sommes pas que célibataires, nous
sommes d’abord des personnes humaines". Le langage politiquement
correct veut qu’on ne parle pas d’handicapés mais de "personnes portant
ou
ayant un handicap". Cela souligne que l’on partage une même
humanité, bien plus profonde et bien plus importante que nos handicaps ou nos
spécificités. On peut parler de "personnes célibataires". Il faut le
dire et le reconnaître, vous êtes une personne avant d’être célibataire, comme
moi, je suis une personne, à l’image et à la ressemblance de Dieu, avant d’être
une personne célibataire consacrée, un religieux.
Donc,
on fait ensemble un travail qui est en amont de ce que vous portez comme
une
attente profonde, puisque la quasi-totalité d’entre vous, sans gêne aucune et
très simplement, vous êtes en attente de votre vocation d’un autre état.
Que
vous
l’ayez réalisé, il y a déjà vingt ans, ou que vous veniez de le réaliser, c’est
comme cela.
Seul
Dieu
sème : la parabole du semeur et de la semence nous le rappelle de manière
opportune. Si le mariage est une vocation, il y a, au départ, une initiative de
Dieu, une semence qui est semée qui coïncide avec notre attente ou la laisse
vivre. Rien ne peut la remplacer. Dire que le mariage est une vocation, c’est
aussi dire cela, avec tout ce que cela comporte de grand et de beau. En disant
que le mariage est une vocation, que Dieu s’occupe de chacun, nous soulignons
qu'il n’y a pas, d’un côté, les privilégiés de la sainteté, les prêtres ou les
religieux et, de l’autre, prises dans la masse, les personnes laïques ou
mariées … Non ! Mais, nous soulignons aussi que, si tout ne dépend pas de
nous - Dieu sème -, nous pouvons labourer et travailler la terre.
Voilà ce
que j’appelle le travail en amont. Dieu le veut ainsi. A tel point qu’Il est
là, dans une espèce d’attente, de connivence avec nous, avec notre cœur
profond, nous invitant à nous préparer. Dans l’évangile, regardez toutes ces
paraboles qui parlent des invités qui doivent avoir revêtu l’habit de noce pour
participer au festin, pour pouvoir rentrer.
Il
y a une sorte de connivence, de correspondance que Dieu cherche et Dieu
nous dit : "travaille la terre,
je lancerai ma
semence quand elle sera prête".
La
sainteté n’attend pas. Saint Paul le dit autrement quand il écrit "la charité nous
presse". La traduction latine du grec est "caritas urget
nos", la charité nous urge.
Saint
Paul
nous dit : "il n’y a qu’une seule chose qui devrait nous presser". La
seule dette que nous ayons est la charité. La sainteté, ou perfection, n’est
autre qu’une manière de vivre la charité.
Il
y a une
correspondance directe entre : la sainteté n’attend pas et la
charité nous presse. Quand je dis :"la sainteté n’attend pas", c’est-à-dire notre chemin de croissance d’amour, je veux dire qu’il est contre
la volonté de Dieu de dire : "je commencerai à aimer quand…cela ira
mieux…quand j’aurai rencontrer l’âme sœur…comme cela on démarrera à deux…"
Certes, il y a des devoirs nouveaux et d’autres exigences dans la vie
matrimoniale. Mais,
la
charité
n’attend pas. La sainteté n’attend pas. Ne soyons pas dans l’idée qui a présidé
à toute notre formation : "je
commencerai à être vraiment…quand j’aurai fini mes études, enfin je serai dans
le monde, enfin…vivement que je travaille…"
Evidemment,
ces schémas ne doivent pas s’appliquer à la croissance d’amour de notre cœur.
Un des buts du groupe est de réactiver la charité tout de suite, d’offrir des
outils très concrets à chacun d’entre nous, sans attendre, car il n'y a aucune
raison d’attendre en ce qui concerne la charité. Oui, Dieu exerce notre
patience. D’ailleurs il n’y a pas que Dieu, si vous avez bien remarqué !!!
Parfois,
certaines choses qui ne dépendent pas de nous ne viennent pas. S’il faut
attendre qu’il fasse beau pour aller se promener et bien, il faut attendre
qu’il fasse beau. S’il faut attendre l’ouverture de la chasse pour chasser et
bien, on attend…
La
charité,
non : elle n'attend pas.
La sainteté n’attend pas, la communion entre disciples non plus,
puisqu’elle est le lieu exact de la réalisation de notre charité et ce qui nous
permet de prendre la température.
"Montre moi l’affection que tu
as pour tes frères chrétiens et je te dirai où tu en es de ta charité. - Oh
oui, j’aime Dieu d’une ardeur extraordinaire et, d’ailleurs, je passe des
heures entières en prière".
Peut-être,
mais je ne peux pas juger cela. Quelque soit notre degré de connaissance de
nous-mêmes - connaissance de soi - nous avons énormément de mal à apprécier la
vérité de notre prière. C’est pour cela que les maîtres spirituels nous
invitent, par rapport à la prière, à faire un effort sur la quantité.
"Mon
Père, j’aimerai bien prier".
Alors,
je
réponds : "là, je ne peux pas
t’aider mais, en revanche, je peux te dire : prie tous les jours, un quart
d’heure… tu peux peut-être faire une demi-heure."
La
réalité
est qu’on ne peut pas toujours jouer sur la qualité. Il y a des prières plus
ou
moins belles mais on l'ignore souvent.
Toute
la
loi se résume dans ces deux commandements : la charité de Dieu et la
charité envers le prochain. C’est la charité envers le prochain qui, justement,
nous permet d’incarner, de réaliser, de tester et de mesurer notre amour
vis-à-vis de Dieu.
Il
y a un
amour du prochain qui est très particulier : c'est l’amour pour les disciples
de Jésus. Lors de la Cène, Jésus dit : "Aimez vous les uns les autres". Il s’adresse, là, de manière spécifique, à ses
disciples. Là, Il nous invite à une réciprocité de la charité, qu’on appelle,
très exactement, l’amitié.
Donc,
ce
sont des éléments que l’on essaie de mettre en œuvre, concrètement. Je me
réjouis beaucoup quand je vois la qualité de votre accueil réciproque, les uns
les autres, les uns vis-à-vis des autres.
*
* *
Fête de
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.
Le
grand
message de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus tient dans une expression du
chemin, de la petite voie : la petitesse spirituelle qui est tout le
contraire de la fausse humilité. Je pourrai résumer cela en un mot sur
lequel je vous invite à réfléchir : le mot simplicité.
A
chaque
fois que nous aurons un gain de simplicité en nous-même, dans notre rapport
avec nous, avec Dieu et entre nous, nous serons vraiment sur le chemin indiqué
par Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. La simplicité ne s’oppose pas à la
difficulté, à la dureté de l’existence.
Sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus est la première à savoir que l’existence est dure.
Elle est rentrée au carmel, dit-elle, sans se faire la moindre illusion.
Elle
avait
déjà des grandes sœurs qui étaient au Carmel et qu’elle rencontrait au parloir,
étant enfant. Elle savait ce qui se passait à l’intérieur et que, bien souvent,
la charité fraternelle était ébréchée ou écornée par toute la perversité du
péché qui habite le cœur de tout être humain. Elle le savait très bien. Elle a
vécu une existence qui a été marquée par une souffrance psychologique intense –
une maladie psychologique grave dans son enfance- et par des souffrances
physiques telles, qu’elle a dit un jour qu’il ne fallait jamais laissé sur le
chevet d’un malade de quoi se supprimer parce qu’elle l’aurait fait, toute
carmélite qu’elle était.
Simplicité
ne s’oppose pas à difficulté ou à dureté mais à la complication. Il faudrait que
nous gagnions en simplicité.
Dans
le
premier versant de l’existence, on passe sa vie à engranger des choses et,
comme on ne les a pas encore unifiées dans une vision de sagesse, cela
complexifie notre existence. Peut-être que le deuxième versant de notre
existence nous est donné pour, progressivement, non pas être simpliste, mais
pour simplifier tout cela, dans un regard qu’on appelle, en philosophie, un
regard de sagesse, c’est-à-dire qui est capable d’unifier la diversité, la
richesse. Le simpliste est celui qui n’a pas de richesse. C’est
"monologique", carré au mauvais sens du terme, voire idéologique. Les
simplistes sont dangereux parce qu’ils ne tiennent pas compte de toutes les
nuances de la vie.
Quand
je
nous invite à la simplicité, ce n’est pas pour être simplistes dans notre abord
des personnes –chaque personne est différente, chaque personne est rutilante de
qualités personnelles, fruits de son patrimoine génétique, de son éducation, de
son histoire et de ses choix libres. Je ne vous invite pas à être simplistes
en
disant : "les hommes sont tous comme cela, c’est comme cela qu’il
faut les aborder… les filles, pourvu qu’on arrive avec un petit écrin avec un
gros bijou dedans, elles tombent toutes à genoux"..
Non,
tout
cela est du simplisme. Il faut une vision plus nuancée de la réalité. La vie,
c’est vraiment une souplesse, chaque feuille d’arbre est différente et tout
peintre le sait quand il peint son arbre. Dans un arbre, il n’y a pas une seule
feuille qui ait la même nuance de vert.
Alors
combien
plus les êtres humains ! la simplicité, c’est cette image de l’enfant qui est
capable de recevoir sans catégorie, de savoir accueillir la chose, dans un
élan.
Nous
sommes
invités à gagner en simplicité. En tout cas, entre nous, ce mot est essentiel pour
ce que nous avons à vivre dans nos week-ends et entre nos week-ends (lectio
divina,..).
Au
mois
d’avril, nous avions vécu, ici, la mort de celui que l’on appelle déjà le Grand
Jean Paul II, le pape qui a illuminé notre jeunesse. Nous étions ensemble,
c’était un samedi soir.
Beaucoup
d’entre nous étions émus par cette personnalité que certains d’entre nous
avions déjà rencontrée en juin 1980, au parc des Princes.
Nous
apprenons à connaître la personnalité de Benoît XVI. Dès la messe d’intronisation,
la belle célébration du 24 avril 2005, Benoît XVI a fait référence à des formes
de désert et il a employé cette expression qui m’a beaucoup touchée : "le
désert de la pauvreté, le désert de la faim, de la soif. N’oublions
pas non plus les continents entiers, des pays qui sont atteints par la famine
ou la malnutrition. Et puis le désert de la solitude, de l’amour détruit".
Dès le
début de son pontificat, il souligne qu’il y a aussi d’autres formes de désert,
de souffrance ou de soif, dont celles de la solitude, soulignées souvent par
Mère Térésa et Jean Vanier, solitude due à l’abandon ou, tout simplement, à un
état de fait plus ou moins consenti ou à l’amour détruit (cf les drames du
divorce, des séparations…). C’est une très belle prise en compte.
Un
autre
message m’a beaucoup touché : celui qu’il a laissé aux jeunes, lors des
Journées Mondiales de la Jeunesse, à Cologne : "Alors, nous ne nous contenterons plus de vivoter - c’est écrit comme cela dans le texte (au
lieu de vivoter, on aurait pu mettre survivre, mais vivoter est plus expressif.
Survivre, on a l’impression que l’on vit au-dessus ou en dessous) - préoccupés de nous-mêmes mais nous verrons
où et comment nous sommes nécessaires. En vivant, en agissant ainsi, nous nous
apercevrons bien vite qu’il est beaucoup plus beau d’être utile et d’être à la
disposition des autres que de se préoccuper seulement des facilités qui nous
sont offertes ou des difficultés qui nous sont apportées."
A
chaque fois que nous avons des souffrances, une souffrance reconnue comme
telle, le
premier mouvement que cela provoque en nous, est un égocentrisme, une sorte de
repli sur soi. Nous devons aller au-delà de ce premier mouvement et nous le
pouvons, surtout dans la force de la charité. Il faut le savoir. Il faut savoir
le reconnaître.
Puisque
les
objectifs de ce groupe sont de répondre à la seule urgence véritable de la
sainteté et de la charité, nous essayons de ne pas toujours centrer nos
enseignements sur ce qui nous habite ou nous angoisse, comme, par
exemple : "comment faire pour échanger et faire en sorte que je
puisse rencontrer…quelqu’un qui…? ou, quand je suis en face de cet être
infiniment bizarre parce qu’infiniment riche qu’est la femme, alors qu’est-ce
que je dois faire, est-ce que je dois prendre des gants, de quelle
couleur… ?" Toutes choses sûrement nécessaires mais, encore une
fois, nous travaillons plus en profondeur.
Rappelons-nous
toujours que le but de Dieu et celui de son Eglise sont de répondre, non pas à
ce que nous sentons, mais à nos nécessités. Il y a une distance entre les deux.
Benoît XVI,
qui a donné un enseignement tout à fait fraternel aux prêtres d’Aoste –
conversation familière et très riche - était interpellé sur cette
question par les prêtres et par l’évêque : "les hommes
d’aujourd’hui vivent comme s’ils n’avaient pas besoin de Dieu. Ils vivent comme
cela parce qu’à leur niveau de conscience, ils n’ont pas suffisamment
interrogé, en profondeur, leur cœur, donc ils vivent comme s’ils n’avaient pas
besoin de Dieu. Mais en réalité, ils en ont besoin". Toute l’Eglise
ancre son évangélisation, sa mission, là-dessus. Benoît XVI l’a rappelé avec
beaucoup d’intelligence et de finesse. Donc, en vous parlant des psaumes, vous
pourriez avoir la réaction première de vous dire : "les psaumes, c’est utile parce que comme je veux être moine. Les
moines n’ont que cela à faire de chanter dans leur monastère jour et nuit, au
moins sept fois dans la journée…mais bon, pour moi, c’est peut-être important,
mais j’ai d’autres urgences."
Une
fois de
plus, apprenons à distinguer ce qui est urgent de ce qui est important.
Il est rare que nos urgences soient importantes. A force d’organiser toute
notre vie sur nos urgences, on finit par vivre, d’abord, tout le temps dans le
stress et, ensuite, on ne répond pas à ce qui est important. L’important, c’est
peut-être de prendre cinq minutes pour répondre au SDF pour lequel on a
subitement un mouvement de compassion dans le métro alors qu’on est déjà en
retard.
II – Les
Psaumes
Aujourd’hui,
les psaumes sont une école un peu difficile
parce que les mots sont d’une culture ancienne, l'hébreu. Dans nos
prières, certains textes, composés par des auteurs, nous parlent peut-être plus
spontanément que les psaumes. C’est une école exigeante mais d’une richesse et
d’une profondeur pour toute votre existence. Cela me parait très important.
Les
deux
derniers week-ends, nous avons essayé de rentrer dans l’école de vie que
représentent les psaumes. Je vous rappelais combien les Pères de
l’Eglise, les premiers penseurs chrétiens, éduquaient leur peuple à la
contemplation, à la prière et à la plus haute mystique, à partir des psaumes.
Au-delà d’une école de prière, les psaumes étaient une école de vie pour un
Saint Ambroise, un Basile de Césarée et d’autres…
Un
exemple
tout simple mais parlant : dans les psaumes. Vous rencontrerez beaucoup
d’épisodes de violences aiguës et même une violence qui s’exprime dans des
termes de vengeance. Vous hésitez à employer, à emprunter cet atout
psychologique de la violence et de la vengeance pour prier, pour plusieurs
raisons :
-
d’abord,
parce que vous avez envie de dire : "non,
je me refuse à entrer dans ces mouvements où je demande à Dieu de casser la
tête des petits enfants de mes ennemis dans les rochers."
Cela
choque
et ce n’est pas quelque chose que l’on demande à Dieu !
En
réalité,
c’est une école de vie parce que cette violence qui s’exprime dans la prière
a deux
mérites : premièrement, cette violence trouve déjà une expression,
un mode d’expression. Or, cette violence nous habite tous. Vouloir le nier,
c’est une fois de plus ne pas se connaître ou vouloir s’amputer d’une partie de
son être. Si vous n’avez pas de violence, vous n’avez pas de vie. En français,
en hébreu, en grec, c’est le même mot qui donne le mot "vie" et qui,
aussi, va donner le mot violence. S’il n’y a aucune violence en vous, vous êtes
en état de dépression. Il y a quelque
chose de complètement déprimé en vous, il n’y a plus de vitalité, de force à
l’intérieur.
Cette
violence a besoin de s’exprimer. Hélas, le mode habituel d’expression de cette
violence est verbal et, en particulier, dans le face-à-face avec une autre
personne. Par exemple, quand on nous dit, dans des revues qu’il est bon de se
mettre en colère dans le couple, on fait une lourde erreur."oui, de temps en temps, cela fait du bien une bonne colère,
comme cela, au moins, on se dit les choses, et après cela repart et…" A
tel point que j’ai reçu un jeune couple que j’avais marié (d’ailleurs deux
personnes célibataires !) et qui, au bout d’un an de mariage, ayant lu à
peu près les mêmes articles, arrivait un peu gêné : "nous, Père Luc, on a un problème, on ne se met jamais en
colère, tout va bien entre nous". Je les rassurais.
Qu’est-ce
qui se passe ? Nous avons une
violence et elle a besoin de s’exprimer. Voilà ce qu’ils veulent dire ces gens
quand ils disent qu’il faut une colère de temps en temps. En réalité, je ne
sais pas si la colère fait beaucoup avancer la charité entre nous. Donc, la première
des vertus des psaumes est que cette violence s’exprime et elle s’exprime face
à Dieu.
Quand
je
l’ai découvert, cela m’a beaucoup apaisé parce que c’était ce que je vivais
déjà, très modestement, certes. Dans l’oraison ou autre, j’avais des moments de
colère, de révolte contre Dieu ou par rapport à telle ou telle personne. Je
jetais tout cela dans la prière. Parfois, pendant trente minutes d’oraison,
c’était vingt-neuf minutes comme cela. Ce n’était pas fameux.
La
prière
doit être purement à la louange et à la gloire du Seigneur mais voilà il est en
train de râler, en silence…et, en plus, il ferme les yeux, il est à genoux,
tout le monde est persuadé qu’il est abîmé dans une prière méditative,
sensationnelle !…
En
réalité,
que fait le psalmiste ? il laisse toute la violence de son cœur monter
vers Dieu qui a le dos large et le cœur encore plus large. Il prend tout cela,
Lui, le Seigneur. Il n’est choqué par rien du tout. C’est un bon moyen
d’exprimer cette violence : elle sort effectivement de vous comme un élan de
vitalité et de vie, sans forcément aller percuter, de plein fouet, par une
colère violente, l’autre, en face de vous, qui n’était pas disposé pour la
recevoir, qui n’a pas le cœur et les épaules aussi larges et aussi solides que
Dieu.
Dieu en a
entendu des choses depuis que l’homme existe… Heureusement qu’Il ne fait pas de
compte comme nous …
.
Deuxième
mérite : l’expression de cette violence va vers Dieu dans un élan où
vous ne perdez pas en vitalité. A chaque fois que vous exprimez dans un psaume
votre violence, avec des mots qui sont parfois redoutables, vous mettez Dieu
entre vous et ce prochain qui vous a blessé, comme transformé par l’élan de la
prière
C’est
véritablement le mystère de l’alliance : le plus court chemin entre toi et
moi, le plus court parce que voulu par Dieu, donc le plus direct, le plus
efficient, le plus profond, est le chemin qui passe par Dieu. De toi à
moi, je peux aller directement ; le chemin est en fait très compliqué. C’est ce
que nous apprend toute la Bible. Mais si, de toi à moi, je passe par Dieu,
c’est beaucoup plus puissant, beaucoup plus rapide, beaucoup plus direct :
je peux toucher l’âme de l’autre d’une manière beaucoup plus directe.
Les
psaumes
sont une école de vie.
Rappels
sur les psaumes et les psaumes 1 et 2
Je vous fais une lecture des psaumes à partir d’une division traditionnelle du
monde juif, accepté par une partie de la tradition chrétienne : la division
du psautier en 5 livres.
Il
y a 150
psaumes, en cinq séries, appelées 5 livres.
Le Livre 1, du psaume 1 au psaume 40, je l’ai baptisé le Livre de la
décision. Le Livre 2, du psaume 41 au psaume 71, est le
Livre du désir. Il y a, véritablement, une école de vie.
Nous avions
pris les deux premiers psaumes.
Le
psaume 1 nous
mettait immédiatement en face d’une décision à prendre. C’est, aussi, le psaume "des
deux voies." Ensuite, tout le Livre 1 est là pour valider
notre décision.
C’est
tout
simple : vous avez pris une décision. Que se passe t-il immédiatement
après ? En vous, autour de vous, tout le monde ou presque s’exerce à
remettre en cause votre décision, avec une subtilité déroutante : "oui,
mais es-tu sûr que tu as pris la bonne décision et as-tu pris en compte…?"
Déjà, on a eu du mal à prendre cette décision… Bien sûr, il y a toujours
des éléments nouveaux qu’il faut prendre en compte. Nous sommes fragiles
intérieurement et nous avons du mal à poser des actes solides. Le Livre 1 va
nous éduquer à poser des actes solides, à travers la prière de ces psaumes :
les
actes ne sont solides que parce que la fondation de mes actes est solide.
La
fondation de mon acte est la décision initiale, qui va donner ensuite
l’orientation. Si
j’ai choisi un chemin, il sera peut-être assez abrupt, avec les descentes
parfois aussi rudes que les montées, mais je reste sur ce chemin (même s'il y a
des cailloux = "scrupules").
Rien
n’est
pire que de commencer à prendre le chemin et, ensuite, de se mettre à regarder
ailleurs : "zut ! peut-être que la voie d’à côté était plus
rapide !" C’est vous, c’est moi, à chaque fois qu’on arrive au
péage de l’autoroute : on choisit toujours la voie qui avance le plus
doucement du monde, alors que toutes les autres voies avancent plus vite. De
même, à la caisse du supermarché et… pour les confessions !!!
On
a choisi
une voie, on y reste. Cela vous parait simple, mais c’est une école de vie.
Il y a une orientation
fondamentale de notre existence qui est donnée par deux choses :
- d’abord, notre
nature humaine que nous n’avons pas choisie mais que nous recevons. Or,
notre nature d’homme, de personne humaine, s'accomplit en étant orienté vers
Dieu et notre bonheur sera d’être en Lui. Nous n’avons pas à choisir cela.
Cela appartient à notre nature. Il n’y a pas des hommes sur terre qui aient des
natures différentes et qui pourraient, par exemple, s’accomplir en étant
orientés vers le mal, et trouver leur plénitude, qu’on appelle le bonheur, dans
le mal. Cela n’existe pas. Même ceux qui sont vicieux, tordus à souhait,
pervers – on peut penser à Hitler et à d'autres qui ont mis toute la force de
leur intelligence et de leur volonté au service du mal - en réalité, ils
cherchent, aussi, leur bien et leur bonheur. Persuadés qu’ils sont, d’une
manière pathologique dans certains cas, que le bonheur passe par l’éradication
de tous les juifs, de tous les tsiganes. Après les catholiques y seraient
passés…
Donc,
il y
a deux choses : d’abord, cette orientation fondamentale qui est donnée par
notre nature, par le fait que l’homme est créé.
-
ensuite,
l’homme, qui est un être très particulier, ne peut pas atteindre sa fin - comme
on dit en philosophie - sans une décision intérieure personnelle, sans
un choix personnel, à la différence de
tous les autres animaux, qui vont atteindre leur but de manière instinctive ;
on ne peut pas dire qu’il y ait une part d’éducation ou de communication entre
animaux. L'homme, Dieu le veut ainsi,
doit orienter sa vie grâce à cette décision intérieure, avec, parfois, ce
sentiment étouffant de solitude.
A
la
différence des autres livres, tout le Livre 1 est marqué, très fortement, par
un sentiment de solitude. Le psalmiste dit "je" et se
trouve toujours tout seul. Alors que dans les autres livres, le chant du
psalmiste est au pluriel : le "nous" collectif. Il se sent
membre d’un peuple ou d’une communauté qui le soutient ou, au contraire, le
dessert.
Donc,
dans
ces 40 premiers psaumes, on a l’impression que "nombreux sont mes
ennemis autour de moi…" Fondamentalement, je suis seul dans une
orientation profonde de mon existence, dans les choix, les décisions les plus
fondamentaux… Nous sommes en face d’une solitude profonde que nous devons
assumer, mariés, pas mariés, prêtres, vivant en communauté, célibataires. Cela
ne change rien. Ce sentiment d’être seul contre tous n'est pas pour dire : " j’ai raison contre tout le monde, je suis le seul intelligent,
tous les autres sont des imbéciles", mais parce que Dieu veut que
certaines décisions relèvent d’un acte où nous nous sentons profondément seuls.
C’est le
Livre 1.
Dans
cette
perspective, deux psaumes ouvrent le Livre 1 et tout le psautier : c’est
le psaume 1 et le psaume 2. Le psaume 1 est le psaume du choix, le psaume 2
est celui de l’appel de Dieu.
L’homme va
entrer dans ce chemin de vie et de bonheur - le premier mot du psautier est le
mot bonheur, "heureux" - à travers ces deux colonnes, ces deux
portiques d’entrée.
D’un
côté,
il est renvoyé à des décisions personnelles profondes, où il doit dire
"je". De l’autre, il y a ce partenaire éminent qui agit en son
existence, auquel il doit répondre avec toute la force de son "je", c’est
Dieu, le Seigneur. C'est Lui qui sauve et qui va agir dans notre vie par son
initiative et ses dons qu’on appelle la Grâce.
L’homme,
entre son "je" et Dieu - c’est l’alliance -, découvre
immédiatement qu’il n’est pas seul, qu’il y a le monde autour de lui. Ce monde,
il va le découvrir dans les splendeurs de la création mais il y a, aussi, des
ennemis.
Ces
ennemis, ce sont tous ceux, groupes, personnes, idées, mentalités, élans
psychologiques en nous …qui vont s’opposer à cette voie de bonheur qui oriente
fondamentalement notre existence vers Dieu. Posons des actes solides. C’est
essentiel. Hier encore, je rencontrais une personne "porteuse de
célibat" qui était confrontée à un choix, une décision. Elle avait
parfaitement compris qu’il ne s’agissait pas que je lui dise ce qu’il fallait
qu’elle décide, parce que, à ce moment-là, je l’ampute, je l’empêche de
marcher. Cela ne sert à rien si c’est moi qui prends la décision. Je peux lui
donner des conseils, d’autres éclairages ou bien lui dire : "cette
décision que tu vas prendre, elle est importante et il est normal que, dans
cette décision, tu te sentes seul(e). Ou il est normal que tu te sentes
seul(e) pour telle ou telle raison. Ou il est normal que tu aies des
hésitations pour telle ou telle raison."
Une
décision où il n’y a pas d’hésitation, est-ce que vous l’avez vraiment
prise ?
Le psaume
1 nous remet en face de notre liberté.
Georges
Bernanos : "la liberté, pour quoi faire ?" premièrement,
pour faire des choix fondamentaux.
André Chouraqui commente les psaumes : "une seule idée commande la
métaphysique du code céleste : l’homme, qu'est-ce qu’il veut être ?" Dieu
dit Lui-même : "si tu veux". C’est grand, notre dignité ! "La
dignité de l’homme, c’est d’être providence pour lui et pour ses frères." dit
Saint Thomas d’Aquin quand il parle du gouvernement divin. A quelle dignité
nous sommes renvoyés ! "Providence pour soi" ne veut pas dire que
l’on se débrouille tout seul mais, au contraire, qu'on est capable d’être ce
que l’on veut être. Le problème est le suivant : "que voudrais-tu
être plus tard ?... moi. " Dans un dessin de Piem, vous êtes
devenus, pour une part, ce que vos parents vouliez que vous soyez. "Et
si maintenant, dit Dieu, vous deveniez ce que vous voulez."
Il
n'y a
pas moyen d’être saint sans des actes de volonté.
Parfois,
dans l’accompagnement spirituel, je souris intérieurement - sans ironie, sans
moquerie, parce que je partage la même humanité que vous, on est dans le même
marécage - quand une personne dit : "j’aimerais faire la volonté de
Dieu."
C’est
l’équation du Père Kolbe : petit "v" = grand "V". La sainteté est quand
il y a exacte coïncidence entre la volonté de Dieu et la mienne : "Seigneur,
non pas ce que je veux, mais ce que Tu veux."
Il
y a deux
manières fausses d’ajuster les deux volontés :
-
la
première consiste à toujours croire que la volonté de Dieu coïncide avec la
mienne, ce qui est commode : "Seigneur, que ma volonté soit
faite sur terre comme au ciel." Une façon de vivre le Notre Père.
Parfois, on est tellement obsédé par telle chose qu’on est persuadé que Dieu le
veut aussi. On est persuadé qu’on est un saint parce que tout cela coïncide.
-
une
deuxième manière erronée est de ne plus avoir de volonté du tout : "je
suis tellement abandonné à Dieu !"
On
ne
comprend rien au mystère de l’abandon, comme l’a prêché une Sainte-Thérèse de
l’Enfant Jésus, qui était, au contraire, très volontaire. Elle le disait avec
une telle force qu’elle a été capable, à quinze ans et demi, de participer au
pèlerinage à Rome avec son diocèse, pour l’unique raison : parce qu’elle
savait qu’il allait y avoir une entrevue avec le Pape et pour lui demander
l'autorisation de rentrer au Carmel. En effet, son évêque, via son vicaire
général, le lui refusait parce qu’elle était trop jeune. C’est uniquement pour
cette raison qu’elle participait à ce pèlerinage. Le prêtre se méfait de la
petite Thérèse qui était un peu vive. En audience privée, chacun devait se
mettre à genoux pour embrasser la mule du Pape. Quand ce fut son tour - elle en
parle dans ses Manuscrits Autobiographiques - contre le vicaire général et le
prêtre qui la fusillaient du regard, elle se mit à parler au Pape. Quelle
volonté ! Auriez-vous osé dire cela à quinze ans ? Parler au Pape ne se
faisait absolument pas ; tout le monde passait en silence. Cela s’est fait.
C’est dire le caractère de volonté. Donc, la "petite voie" et le
caractère d’abandon à Dieu ne sont pas la démission de sa volonté. Il faut être
capable de dire "je" et " je veux"… Dire "je" est déjà très difficile : c’est la signature de l’autonomie.
Dire un "je" qui ne soit pas simplement une répétition, une
reproduction du "moi" des autres, est très difficile parce que cela
veut dire que la source est en moi. Je le dis comme venant de moi. Je ne le dis
pas simplement pour faire plaisir à mes parents ou parce que mon éducation ou
tout mon conditionnement social m’oblige à le dire. Il y a une difficulté
anthropologique, une difficulté humaine très lourde. "v " =
"V" mais il faut quand même avoir un petit "v", un choix
pour passer de la foi crue à la foi vécue.
"Tout
homme qui produit un acte libre projette sa personnalité dans l’infini" (Léon Bloy)
Le
premier
stade de la liberté est la liberté de choisir.
Le
psaume 2, le psaume de la Grâce, est là pour nous remettre dans cette confiance, qui est
aussi une exigence, à savoir que la grâce est plus forte que tout. Nous sommes
affrontés ou confrontés avec plein de forces tout autour de nous : la
force politique, la force de l’argent... Si vous êtes bien insérés dans ce
monde, vous avez tous perçu, par la fibre de votre cœur, la puissance de
l’argent. et vous en sentez la menace. Jésus en parle souvent. Il faut choisir
: "on ne peut pas servir deux maîtres." Cela pousse les gens
et, peut-être, vous-mêmes : peut-être, cela vous a mu par désir d’avoir un
meilleur salaire, dans des conditions de travail parfois inhumaines… Il y a une
force, une attraction de l’argent. Il ne faut pas se le cacher et cela
s'accroche même dans notre cœur ou autour de nous. Ce que l’argent fait faire
est assez saisissant. Il y a des forces aussi dans la mentalité commune, dans
la pensée commune.
Tous
ces ennemis, tous ces rois, ces seigneurs, apparaissent tout autour. Ne
pensez pas
simplement à tous ces petits roitelets qui entouraient le royaume d’Israël, au
temps de David (les Cananéens, les Philistins) mais incarnez-les dans votre
existence. Alors, ces forces autour de nous, nous apparaissent très puissantes.
Elles partent pour vaincre.
Parfois,
on a le sentiment qu’on est un bouchon sur la mer. Qu’est-ce qu’on peut
quand on
voit l’épaisseur du mal tel qu’il se programme dans cette "culture de
mort", pour reprendre le mot de Jean-Paul II ? et, nous disons : "il
faut être des tenants de la vie,
des acteurs de la vie, des promoteurs de la vie." On a l’impression
d’être un petit bouchon pris dans une tempête.
Contrairement
aux apparences, le psaume 2 nous dit que
réside, dans le mystère de la génération éternelle du Père, du Fils et de
l’Esprit-Saint, la source qui peut balayer tout le reste : sa Grâce. Nous
devons avancer avec cette conviction.
.
N’oubliez
jamais ces deux piliers : le choix : valider un acte solide
par une décision ferme qui vient vraiment de moi et, de l’autre coté, ce
mystère de la Grâce qui, même s’il apparaît au début petit, dérisoire, face
à toutes les puissances de ce monde, est, en réalité, la force qui vainc toutes
les autres.
Suite
de l'étude du Livre 1 avec les psaumes 3, 4, 8.
Pour
rentrer dans un psaume, faire trois ou quatre minutes de silence, puis lire le
psaume, puis comprendre.
Comment
prier un psaume et
en faire un lieu de guérison, un lieu de promotion de son existence, dans le
sens de Dieu et, donc, en faire une école de vie ? En s’appropriant le
psaume, c’est-à-dire, en essayant de revêtir les sentiments intérieurs du
psalmiste. Il est évident que vous n’allez pas pouvoir vous remettre en
situation matérielle. Par exemple, quand le psalmiste dit : "il y
a des lions qui me cernent", je ne vous demande pas d’aller au zoo de
Vincennes, de sauter dans la cage aux lions et de dire : "Maintenant,
je vais m’approprier le psaume." Vous avez assez d’imagination pour
reconstituer intérieurement et matériellement la scène, par exemple, si je suis "au
fond du trou ou tombé dans la fosse," pour reprendre les
expressions du psalmiste.
A
partir de
là, voir quels sentiments intérieurs vont naître en imaginant que vous êtes
entourés de lions. Est-ce que cela va éveiller un certain nombre de sentiments
intérieurs ? En revêtant les sentiments du psalmiste, vous allez redonner
toute sa pensée concrète et cela va devenir un lieu de guérison intérieure très
fort, pour reprendre les mots de Saint Ambroise. Pour revêtir les sentiments du
psalmiste, il faut les connaître, bien écouter le texte, imaginer la scène ; ou
bien, imaginez-vous en situation analogue, que vous avez vue ou que vous avez
peut-être vécue au plan psychologique ou spirituel.
Il faut
rajouter au psaume le titre. Tous les psaumes n’ont pas de titre mais certains
psaumes en ont un. Souvent, le verset 1 est le titre du psaume et il donne une
indication, parfois, simplement liturgique ou de chants, mais, parfois aussi,
de situation, qui en l’occurrence est importante.
Psaume 3
:
1- Psaume
de David quand il fuyait devant Absalom
2-
Seigneur, qu'ils sont nombreux mes adversaires,
Nombreux à se
lever
contre moi,
3- Nombreux à déclarer à mon
sujet :
"Pour lui, pas de
salut auprès de Dieu !"
4- Mais
toi, Seigneur, mon bouclier,
Ma
gloire, tu tiens
haute ma tête.
5- A
pleine voix je crie vers le Seigneur :
Il
me répond de sa
montagne sainte
6- Et
moi, je me couche et je dors :
Je
m'éveille : le
Seigneur est mon soutien.
7 Je ne crains pas ce peuple nombreux
Qui me cerne et
s'avance contre moi.
8 Lève-toi, Seigneur !
Sauve-moi, mon Dieu !
Tous
mes ennemis, tu
les frappes à la mâchoire :
Les
méchants, tu leur
brises les dents.
9
Du Seigneur vient le salut :
Vienne
ta bénédiction
sur ton peuple !
Il est dit
ceci : "psaume de David quand il fuyait devant son fils
Absalon". Cela se rapporte au deuxième livre de Samuel : David a
un fils Absalon qui grandit et veut prendre le pouvoir, tout simplement.
Absalon concocte un complot. David est obligé de fuir pour ne pas être tué dans
ce complot.
Une
telle
situation peut vous aider à comprendre les sentiments intérieurs du psalmiste.
Quels
mots,
quels sentiments, quelles actions, en quoi ce psaume pourrait vous être utile
aussi pour votre propre vie, selon ce dont il débat ? il ne suffit pas de dire
que c’est un homme en pas trop bonne situation et qu'il y a Dieu qui est là.
D’accord, mais c’est pratiquement la dialectique de tous les psaumes. C’est
beaucoup moins théorique.
Les
psaumes
sont des écoles de vie parce qu'ils sont beaucoup moins théoriques. C’est une
situation concrète qu'il faut essayer de retrouver. Encore une fois, si ce
n’est pas concret extérieurement, c’est concret au niveau des sentiments qu’il
traverse dans le chant du psaume et la manière dont il réagit en face ou contre
ou avec un certain nombre de personnes.
Qu’est-ce
que vous mettriez comme mot ? "violence, soutien, prise de
conscience vive de la violence et de la force du Seigneur, confiance en Dieu,
la violence que le Seigneur fait aux méchants," avec une impression
première du sentiment de violence, une angoisse au départ, une angoisse
profonde…
Il
faut être précis. Par exemple, vous me parlez de l’angoisse :
On
peut
traduire la première strophe par le découragement, parce qu’il y a une
impression de multitude considérable. Puis on se dit non, c’est faux. Nous
sommes en train de réaliser qu’à l’intérieur même d’un psaume, il y a une
évolution psychologique et spirituelle.
L’intérêt
des psaumes est de partir d’une situation et de nous propulser vers une autre
situation interne ; parce qu’extérieurement, si j’ai un chef de service
caractériel, il restera caractériel mais, intérieurement, il y a quelque chose
qui aura réellement mûri en moi.
Le
psalmiste fait plus que demander : il crie et, ensuite, troisième strophe, il
affirme que "le Seigneur est mon soutien".
Il
semblerait qu’il y ait plusieurs étapes psychologiques. Le psalmiste ne voit
pas d’issue à sa situation ou pas d’issue humaine. C’est intéressant.
Le
verset 6
est comme un détonateur très surprenant, dans une situation tellement concrète
puisqu’on la vit tous, l’angoisse… puis, subitement, je me couche."Et
moi je me couche et je dors."On peut aussi évoquer la scène
évangélique, où Jésus dort, sur le lac de Génésareth, alors que c’est la
tempête tout autour. Les vagues recouvrent la barque, dit Mathieu. Mais Jésus
dort dans la barque, ce que l’on a déjà du mal à imaginer. Jésus dort, puis, le
réveil : "Jésus, Jésus,"- "hommes de peu de foi." Jésus
calme la tempête et tout le monde est étonné !
On
part
d’une situation concrète qui n’est peut-être pas, effectivement, celle de notre
vie aujourd’hui mais qui pourra l’être demain. Aujourd’hui, si je me sens
pleinement joyeux : "j’ai plein d’amis autour de moi et pas
d’ennemis," cela va, peut-être, me demander plus d’efforts. C’est ce que
nous vivons tous les jours en chantant les psaumes. Aujourd’hui, cela va me
demander, peut-être, plus d’efforts pour
rentrer dans les sentiments du psalmiste, alors qu’au contraire certains jours,
je vais revêtir ce psaume comme un vêtement tout fait parce que j’ai ce même
sentiment d’angoisse, cette multitude autour de moi qui est en train de me
décourager, de me casser peu à peu et de me dire : "tu ne t’en sortiras
pas, ce n’est même pas la peine d’aller prier, mon pauvre ami… donc tout ce que
tu fais, cela ne servira à rien."
Suivant
comment on se situe par rapport à l’action, on peut très bien lire ce psaume de
la manière suivante : "cela s’est déjà passé, il a dormi, il s’est
couché, et puis il se réveille et au commencement de sa journée, il se dit :
«toutes ces angoisses d’hier, d’avant-hier….tous ces ennemis ; de toutes
manières, je me suis couché, j’ai dormi et le Seigneur se lève avec moi et Il
va balayer tout cela.»
Habituellement,
le psaume est compris ainsi. A cause de cela, on l’appelle "prière du
matin", au moment où l’on se réveille. C’est la prière du matin, parce
que, justement, on estime que tous ces combats, tous ces ennemis, que tout cela
s’est produit la veille, s’est déjà achevé et s’est muté, complètement
transmuté par la nuit paisible.
Bienheureux
ceux qui dorment bien !
En
hébreu
il y a des mots qui sont bien rendus par les traductions. Une lecture est aussi
une interprétation. Quand on me dit : "c’est difficile d’écouter
quelqu’un," je dis qu'il est encore plus difficile d’écouter un texte
parce que vous avez en moins toutes les intonations, tous les silences entre
les mots, ce que vous appréciez aussi dans l’écoute et que vous n’avez plus.
Nous avons cet exercice appelé, en latin, "lectio", lecture. Nous ne
savons pas lire pas plus que nous ne savons écouter. Dans les cours, la
première chose que l’on commence par apprendre, c’est à écouter. On croit qu’on
est intelligent alors qu’on est tout de suite dans les jugements a priori, dans
le conseil… mais pas d’abord dans la relation d’écoute. Pourtant, elle est
fondamentale : "Ecoute Israël". Ne me dites pas qu’il est
plus facile d’écouter Dieu que d’écouter votre frère qui est en face de vous et
qui vous parle. Dieu est invisible, Il parle à sa manière ; aussi, il n’est pas
plus simple d’écouter Dieu. Le fondement de l’alliance se construit dans la foi
et la foi est une réponse à ce que Dieu dit ! Il faut écouter avant de
répondre. "Seigneur que me dis-tu ?" La grande réponse de
Dieu à son peuple : " Shéma Israël." C’est toute la
réponse juive de l’alliance.
D’une certaine manière, lire un texte, c’est l’écouter ; c’est encore plus
difficile. Nous ne savons pas lire. Mais cela s’apprend et, justement, à plusieurs,
avec la lectio divina. Toi, tu as vu telle chose que je n’avais pas
lue.
Dès qu’on a
un peu lu le psaume 3, on a déjà senti ces grands mouvements de l’oppression
jusqu’au découragement et jusqu’à la paix qui s’installe dans une certitude,
même si on ne les a pas finement analysés. Le psaume 3 est celui du courage
pour bien commencer la journée.
Tu
as
choisi, tu as fais une orientation fondamentale. Tu as réussi à dire : "je veux, je vais prendre cette voie pour le Seigneur qui correspond avec
ma plénitude - tu vas tenir compte de mes initiatives et de ma grâce" ; tu sais que c’est le Seigneur qui va te sauver
sur ce chemin (Ps 1 et 2).
A
peine ce
chemin commence-t-il que Dieu nous fait deux dons :
-
le don de
bien commencer notre journée (Ps 3),
- et le don
de bien la finir (Ps. 4) ;
de nous
mettre dans une bonne situation le matin, pour se donner bon courage, et de
nous mettre en bonne situation le soir. On va retrouver cette image du sommeil
et du "je dors" dans le psaume 4. Notre chemin n’est que
temporel et notre existence est une succession de jours. Jésus nous dira :
"à chaque jour suffit sa peine"(Mt 6/34). Evidemment,
il ne nous est pas donné du courage pour dans dix ans. "Seigneur,
donne-nous notre pain quotidien"
Cette
pédagogie de Jésus, nous la trouvons déjà dans les psaumes. C’est une prière du
courage pour commencer la journée et pour bien l’achever, pour une journée… et
c’est tout.
Si
le
Seigneur pouvait nous donner du courage pour dix ans, une réserve… Mais,
peut-être, serions-nous encore capable de la mettre à la banque et de la faire
fructifier pour en tirer des intérêts. Si
vous le vivez bien, que vous êtes heureux ; c’est merveilleux. A la
fin de l’année, vous avez été 365 fois heureux … et les années bissextiles
un peu plus !
Ps. 3 – "Quand
David fuit devant son fils Absalom" (2Samuel 15-18), qui se retourne
contre son père - situation psychologique tendue à l’extrême -. il ne peut
même plus s’appuyer sur la chair de sa chair. Tout ce qui, normalement,
constituent le noyau fondamental de l'aide humaine, sa famille, en qui on place
sa confiance, son père, ses enfants, sombre…Tout support humain
s’écroule : nous sommes dans une situation limite.
Que
se
passe-t-il dans le cœur de David ? On imagine : déception
terrifiante, fuite pour ne pas perdre sa propre existence ou bien fuite pour ne
pas avoir à tuer son fils, qui, finalement, va mourir, tué par Joab. Un
peu plus loin (2Samuel 18/8), la chevelure d’Absalom va se prendre dans un
arbre, alors qu’il est poursuivi. Le chef de l’armée de David arrive et dit au
serviteur : "tue-le".
Il lui répond : "non, David nous a dit expressément
de
ne pas tuer son fils."
On
connaît
le sentiment de David pour son fils. Finalement, Joab le tue, d’où la déception
et donc la fuite.
Au verset
2, un mot est constamment répété :
"nombreux" : "nombreux mes adversaires, nombreux à se lever
contre moi, nombreux à déclarer à mon sujet "Pour lui, pas de salut…"
Nous
notons
cette impression de nombre. La première impression du psalmiste est d’être
débordé, dans tous les sens du terme, devant le nombre. Ils sont nombreux et
agressifs : c’est probablement une conjuration contre lui. Effectivement,
on pense, sur un plan historique, à la conjuration d’Absalon, qui a obligé
David à fuir dans la montagne car il ne savait plus sur qui s’appuyer autour de
lui. Peu à peu, des fidèles sont venus le rejoindre.
Nous
sommes
face à un sentiment de déception, de fuite, d’isolement. Dès que l’on a pris
une décision pour Dieu, on a l’impression d’un sentiment de solitude.
Certains même vous diront : "Il est insensé, il est fou, il a
décidé d’entrer dans une communauté religieuse" ; je l’ai vécu
personnellement.
Il
n'est
pas parlé de violence physique mais d’une agression très curieuse : de celui
qui se lève contre vous pour vous accuser et qui assène une condamnation, des
propos défaitistes, sur une réalité et non pas sur une éventualité :
"pour toi, ton cas est réglé ;
pas de salut auprès de Dieu." C’est une attaque terrible :
on va la retrouver portée contre tous les justes. Nous pensons à Jésus lors de
sa crucifixion : "Si tu es si puissant, descends de la croix,
sauve-toi, toi-même, et nous avec," avec cette moquerie terrible,
cette remise en cause qui est très profonde.
Le
trouble
est très puissant. A ce sentiment humain de solitude, de déception, d’avoir
tout raté, se rajoute une sorte de certitude qui nous est balancée dans la
figure : "Dieu ne s’intéresse pas à toi ; pas de salut auprès de
Dieu pour toi ; ta présence auprès de lui est inutile. Tu perds ton temps
à aller prier, à aller demander des choses que tu demandes depuis des années et
que, d’ailleurs, tu n’as pas obtenues". Cette certitude-là nous
conduit au découragement le plus total. Ces attaques ne sont pas toujours aussi
fortes, aussi nettes, mais, avec les psaumes, on se trouve dans des situations
extrêmes.
Comme
pour
Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, cela peut même porter sur la certitude
intérieure qu’elle ne sera pas sauvée, qu’il n’y a pas de ciel pour elle. Les
derniers mots de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus sont épouvantables. Elle a
consacré sa vie à Dieu dans un Carmel, où elle est entrée à 15 ans 1/2. Les
derniers mois de sa vie, à la souffrance physique et à l’incompréhension de
beaucoup de ses sœurs, se rajoute cette
terrible épreuve intérieure de se dire qu’il n’y a plus de ciel pour elle :
c’est la terrible nuit de Thérèse. "Quand j’entretiens mes sœurs en
leur parlant de ma foi, en leur donnant des conseils, je dis ce que je veux
croire et ce que je ne crois plus" (Manuscrits Autobiographiques).
Je
ne sais
pas si cela ira pour nous jusqu'à ce sentiment d’abandon réel : "mon
Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as tu abandonné ?" (Ps. 21)
Si
cela ne se passe pas ainsi pour notre fin d’existence, nous avons aussi
des situations
concrètes qui sont identiques à ces situations-là. Essayez de vous les
rappeler. Un jour, vous allez, peut-être, traverser une crise où tous les
appuis humains cèderont tout autour de vous, y compris ceux en qui,
normalement, vous auriez dû avoir confiance et qui n’auraient pas dû vous
lâcher. En plus, vous aurez comme une certitude que tous les choix faits pour
Dieu seront inutiles. Cela nous arrive comme un jugement, comme une
certitude, sans une hésitation : on a tous des doutes à un moment de
notre vie. Cela s’insinue en nous, de manière tragique. On est dans une
situation psychologique et nous empruntons ces sentiments intérieurs, cette
attitude également corporelle. Quand le peuple autour de moi m’accuse, m’envoie
des quolibets, ironise, je baisse la tête.
Au verset
4, il y a un mot qui, à lui seul, est le
rocher contre la tempête : "Mais toi, Seigneur, mon bouclier." Ce "toi" est
opposé à la foule anonyme des ennemis. Le
psalmiste interpelle Dieu en affirmant sa foi. Il va le faire avec la violence
symétrique qu’il trouve et reçoit de ses ennemis. Quand il crie vers le
Seigneur, il utilise toute cette violence qu’on lui envoie à la figure, il
l’intègre et il la renvoie vers Dieu et non vers l’ennemi. Retenez bien cette
grande leçon des psaumes. Il ne dit pas : "vous, vous êtes tous
des crétins ; vous n’avez rien compris."
Dans
le
psaume 4, le psaume de la magnanimité, de la grandeur d’âme, quand il va
essayer de s’adresser directement aux ennemis, ce sera pour essayer de les
convertir. Les deux psaumes (3 et 4) se tiennent très fort.
N’oubliez
jamais cette grande leçon de la prière chrétienne : "Mais toi,
Seigneur… tu tiens haute ma tête.", en opposition à celui qui devrait
tenir la tête basse et avoir honte de sa situation ridicule. Attention, ce
n’est pas moi qui redresse ma tête par orgueil mais c’est Dieu qui me
relève la tête, qui me permet de ne pas tomber dans le piège,
dans le panneau du ridicule, de ne pas succomber aux attaques de l’adversaire.
De temps en temps, étonnez-vous de ne pas avoir succombé. Je
suis sidéré de voir certaines personnes tenir dans des situations de détresse
physiques, psychologiques et spirituelles. Pour moi, c’est source d’admiration
authentique, autant que devant un beau paysage (Ps. 8). Etonnez-vous pour votre
propre existence.
"Oui mais… demain je vais craquer…"
Là vous tombez dans un autre piège ; on ne vous parle
pas de demain mais d’aujourd’hui. Si c’est Dieu qui te tient la tête haute, il
te la tiendra aussi demain. N’oublions pas qu’il nous tient la tête haute
devant les ennemis réels qui se présentent à nous et non devant les ennemis
imaginaires. Demain, il y aura probablement des ennemis ; Dieu te tiendra
la tête haute dans des circonstances qui seront probablement différentes. Ce
seront, peut-être, d’autres attaques qui ne viseront pas seulement à te
décourager mais à te faire mal : ce sera une autre situation.
Je ne
suis pas content de moi mais de Dieu. Je crois vous avoir déjà conté l'admirable histoire de
cette vieille sœur religieuse fatiguée qui terminait ces journées en
disant :
" Seigneur,
je suis heureuse : je ne sais pas si Tu es content de moi mais je suis
contente de Toi."
Et elle s’endormait. C‘est cela le psaume : je ne suis
pas contente de moi mais de Dieu... et je crie à pleine voix.
Dans
notre élan vers Dieu, il y a une force d’une violence à naître, qui n’est
pas un manque de respect de celui qui est l’infiniment grand alors que
je suis
l’infiniment petit mais que Dieu appelle en nous. "Vous ne criez pas
assez fort vers moi, dit Dieu, crie vers moi, casse-moi les
pieds". Nous sommes beaucoup trop délicats avec Dieu. On est dans un
monde aseptisé, politiquement correct. Dieu ne nous a pas fixé une alliance
dans un monde politiquement correct. Aucune parabole ne va dans ce sens, au
contraire. (cf la veuve importune)
"A
pleine voix, je crie vers le Seigneur : Il me répond de sa montagne
sainte."
La
montagne
sainte est le lieu où est Dieu et se visualise, pour le juif, par le temple de
Sion. Dieu ne va pas répondre par de longues phrases ou en
donnant des conseils mais en enfonçant dans la confiance. C’est cette
confiance qui va permettre de dormir. Bénissons Dieu, là aussi.
"Et moi, je me couche et je dors : je
m'éveille".
C’est
le
centre du psaume. C’est très important : quand vous êtes livrés à
l’angoisse, vous ne réussissez pas à dormir. L’angoisse arrive au moment
où vous n’avez plus de maîtrise sur votre psychisme. La journée vous arrivez à
contrôler vos angoisses car la maîtrise est assurée par votre raison. On vous a
donné des conseils très pertinents : fais une tâche matérielle ; la tâche
intellectuelle n’a pas assez de maîtrise sur toi. Il est plus facile de se
concentrer sur des choses matérielles, pour libérer les angoisses et mettre en
sourdine son psychisme.
Je
vous
invite à une analyse sur le sommeil. Il faut d’abord le prendre au sens
concret. Nous allons aussi l’interpréter au sens de la mort et de la
résurrection du Christ. Mais, le mystère pascal de Jésus, que vous avez tous lu
dans ce verset - "je me couche et je dors"= je meurs = le
sommeil de la mort ; "je m’éveille" = la résurrection
- est d’abord à prendre au sens littéral : n’oublions jamais ce sens
concret. Quelle est ma capacité à dormir, alors que bruissent les ennemis, que
sourdent en moi les angoisses… et que, dans le sommeil, je n’ai plus d’activité
? Il y a comme une libération de mon psychisme, par ailleurs fort nécessaire.
Souvent, cette libération va passer par des rêves, qui ne sont pas tous des
cauchemars mais qui, parfois, vont nous réveiller parce que le psychisme joue
sur notre corps. C’est pourquoi vous êtes trempés de sueur, quand l’angoisse
vous réveille, ou, au contraire, vous ressentez le plaisir d’un rêve agréable.
Là, je ne parle pas de la fuite dans le sommeil qui a lieu dans quelques
pathologies.
Voici
une
histoire issue d'un commentaire rabbinique de ce psaume : un rabbin, qui
s’était réfugié à Varsovie pendant la seconde guerre mondiale, se trouva bloqué
dans la ville condamnée par le siège et le bombardement des nazis. L’imminence
du danger, la terreur, les explosions incessantes ne laissaient à personne le
loisir de dormir. Seul, le rabbin ne changea rien à son emploi du temps
quotidien. Tous les soirs, il mettait un point d’honneur à enfiler des
vêtements de nuit pour se préparer normalement au sommeil. Il expliquait qu’en
des temps de péril extrême, il existe une obligation spéciale de rester serein
et de manifester ouvertement sa tranquillité. "Ce n’est que de cette
manière, disait-il, que l’on peut proclamer sa confiance totale en la
protection du Seigneur. La preuve en est, concluait-il, ce verset qui
montre que David se couchait paisiblement alors même qu’il était menacé d’un
désastre et poursuivi par son fils."
"Et
moi, je me couche et je dors." Quelle est la qualité de mon sommeil ?
"Dieu
n’aime pas l’homme qui ne dort pas, qui est incapable d’abandonnement. La
nuit, je l’ai donnée à l’homme pour qu’il manifeste sa confiance, qu’il
s’abandonne à moi ; voilà pourquoi, j’ai fait ma nuit, dit Dieu." Charles
Péguy (Le Mystère des Saints innocents)
L’homme
est
lucide, les ennemis sont là. La confiance n’est pas l’enfermement dans
l’illusion que tout le monde est paisible et que je n’ai que des amis.
Il
s’endort, et le voilà réveillé. Voilà pourquoi, je parlais de prière matinale
pour nous donner du courage pour la journée. A son lever, il prie Dieu de se
lever à son tour : "Lève-toi, Seigneur !" Dans d’autres psaumes, il est dit que "le
gardien d’Israël ne dort ni ne sommeille." Ici, c’est un
anthropomorphisme qui dit beaucoup. Le puissant sentiment de sécurité lui
vient de ce que le Seigneur est la source de son salut. C’est une vérité
qui va s’étendre à tous.
Il
termine
le psaume au verset 9 par : "Du Seigneur vient le salut…"
pas
seulement pour moi : "vienne ta bénédiction sur (tout) ton
peuple."
Ceci
est
vécu dans l’espace d’une nuit, d’une mort/résurrection.
En
conclusion du commentaire du psaume 3
J’essaie
de
relire cet itinéraire, depuis le sentiment de découragement jusqu’au sentiment
de la paix et de la confiance. L’homme en croissance d’amour est plongé dans
une émotion intense : celle de la solitude, pas celle du chef isolé dans
la montagne, celle d’être seul contre les opposants aux propos défaitistes. Ils
nous crient que nous nous sommes trompés de voie. Chaque matin, l’homme doit
recommencer sa journée. Il n’aura de courage pour sa journée que s’il est
capable de vivre la mort et la résurrection au quotidien. Vivre chaque soir,
nuit et matin, comme un triduum pascal, pour reconstituer ses forces, pour un
renouvellement en profondeur. Ce rythme de la journée est très fondateur de
l’être humain.
Nous
sourions de ces images bibliques, qui nous présentent la création du monde en
six jours, ou, plus exactement, sept avec le repos de Dieu. Nous avons
tort de rire de cette symbolique, elle est d’une puissance extrême. Ce jour,
cette nuit, ce rythme du quotidien fait le monde comme il fait notre vie. Cette
façon de vivre au quotidien me donne un élan nouveau par lequel la peur du
verset 2 est chassée au verset 7 : "je ne crains pas ce peuple
nombreux." Les ennemis n’ont pas disparu mais mon cœur a changé.
L’homme l’affirme par expérience : "Du Seigneur vient le
salut."
Ce
psaume
nous est offert comme une prière à faire chaque matin pour faire le pas du jour
sur le chemin de l’amour, pour nous réveiller dans le Seigneur. Non pas "courage
fuyons" devant ces nombreux opposants, qui nous attendent tout au long
de la journée, mais "courage allons sans fuir car le Seigneur me tient
la tête haute."
Psaume 4 :
2 Quand je crie, réponds-moi,
Dieu, ma justice !
Toi qui me libères dans la détresse,
Pitié pour moi, écoute ma prière !
3 Fils des hommes, jusqu'où irez-vous
dans l'insulte à ma gloire,
L'amour du néant et la course au
mensonge ?
4 Sachez que le Seigneur a mis à part
son fidèle,
Le Seigneur entend quand je crie
vers lui.
5 Mais vous, tremblez, ne péchez pas ;
Réfléchissez dans le secret, faites
silence.
6 Offrez les offrandes justes
Et faites confiance au Seigneur.
7 Beaucoup
demandent :
"Qui nous fera voir le bonheur
?"
Sur nous, Seigneur, que s'illumine
ton visage !
8 Tu mets dans mon cœur plus de joie
Que toutes leurs vendanges et leurs
moissons.
9 Dans la
paix moi aussi, je me couche et je dors,
Car tu me donnes d'habiter,
Seigneur,
Seul, dans la confiance.
Certains
appellent ce psaume, la prière du soir.
Dans
la
liturgie officielle de l’Eglise, ce psaume est chanté le soir, aux complies.
C’est une prière que l’Eglise vit quand on a terminé sa journée. "Le
moine en s’endormant, dit le Père Arminjon dans Sur la corde à dix lyres,
récapitule tout ce qu’il doit à la miséricorde de son Dieu. Il prie pour sa
conversion personnelle et celle de tous ses frères pêcheurs et s’abandonne avec
eux à la douce emprise de Dieu."
Dans
ce
psaume, apparaissent les mêmes acteurs : moi, Dieu et eux. Dans la
première partie des psaumes, "eux" sont souvent les adversaires ou
les ennemis.
Que
se
passe-t-il par rapport au psaume 3 ?
Il
est
beaucoup parlé du sommeil dans ces deux psaumes : ils se répondent en écho.
"Dans
la paix, moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d’habiter,
Seigneur, seul, dans la confiance."
Au
verset
5 : "réfléchissez dans le secret, faites silence"
On
sent
l’apaisement, on rentre dans le grand silence de la nuit où se taisent les
activités humaines. C’est un chant de confiance au Seigneur.
Au psaume
3, ayant connu la
libération de Dieu et la force de restauration, le chantre est prêt à
accueillir le jour commençant. Voilà pourquoi, je l’avais appelé le psaume du
courage. En référence à sa journée d’hier ou d’avant-hier ou à sa vie en
général, on peut commencer sa journée, découragé. Il faut recommencer face aux
adversaires nombreux qui me harcèlent de leurs ironies et de leurs propos
défaitistes, remettant en question mon orientation fondamentale de prendre le
chemin de Dieu, qui est pour moi source de joie et de fécondité (Ps1). Alors,
après avoir restauré mes forces physiques, psychiques et spirituelles, je
demande au Seigneur de ressusciter avec moi. (Ps3)
Au
psaume 4, rassuré
par la grâce du Seigneur, qui m’a redressé la tête tout au long du jour, le
psalmiste arrive au terme de sa journée et va s’enfoncer en toute sécurité dans
le repos de la nuit. Je l’appelle le psaume de la grandeur d’âme, de la
magnanimité, belle vertu que l’on attribuait aux rois parce qu'ils
faisaient grâce. Par exemple, il y a eu un complot, j’ai été agressé, on a
essayé de me détrôner et j’ai réussi à reprendre le contrôle de la situation.
Ceux qui complotaient contre moi se trouvent à ma merci. Je leur fais grâce. Je
ne cherche pas à rendre justice mais j’ai un mouvement de grandeur d’âme, de
largeur. C'est la grande vertu qui nous permet de récapituler nos journées et
de nous enfoncer dans la paix de Dieu.
Comme
au
psaume 3, notons, là aussi, le cri.
Pourquoi
implore-t-il, pour qui crie-t-il vers Dieu ? Il a été libéré ; c’est
un acte passé, accompli. Pourquoi, dans l’angoisse, m’as-tu mis au large ?
Mot très important.
Nous
traduisons par
"Dans
la détresse tu m’as mis au large," Chouraqui ou par :
"Dans
l’angoisse, tu m’as mis au large" dans la bible de Jérusalem.
Dans
le
psautier liturgique, on préfère dire : "Tu m’as libéré."
Pourtant,
ce langage imagé est important pour nous parce qu’il traduit une réalité
physiologique : l’angoisse m’étreint (angustia), me rend étroit.
Etroitesse de l’angoisse, largeur de la sécurité. Les arabes tiennent
compte de la morphologie des terrains où ils vont planter leur tente. Pour être
en sécurité, il faut que les espaces soient dégagés pour voir les ennemis venir
de loin. Si on est dans un ravin, le risque est immédiat car on les voit au
dernier moment. Ils parlent de "terre spacieuse" pour désigner un
lieu sûr.
"Elargis
l’espace de ta tente"
dans le prophète Isaïe.
Il
y a deux
sentiments opposés : le sentiment intérieur de sécurité dû à la
largueur de vue, du cœur, de l’âme et le sentiment intérieur de sécurité, de
liberté, dû à une âme élargie, une âme grande, complètement dilatée. "Dieu, dit Didymes, met
au large dans la détresse, non en
mettant fin aux circonstances difficiles ni en renversant les entreprises des
méchants, mais en accordant la grandeur d’âme, qui permet de surmonter
généreusement l’épreuve". Cette largeur d’âme va me permettre de ne
pas conserver tout ce que j’ai vécu dans la journée à la manière d’un ferment,
d’une mère de vinaigre, qui, au lieu de m’enfoncer dans la sécurité, va
provoquer en moi l’amertume. Relisez votre journée le soir : si nous avons
cette grandeur d’âme, cette largeur de vue, jusqu’à implorer pour nos ennemis,
alors cette relecture nous enfonce dans la sécurité et dans la paix. C’est le don
de la magnanimité, l’opposé de l’étroitesse d’esprit ou du cœur. L’étroitesse
d’esprit se manifeste dans l’étroitesse de l’intelligence, incapable de
s’ouvrir à des choses neuves ou à l’idée d’un autre. On oppose, de manière un
peu caricaturale, le simplisme qui est une étroitesse de l’intelligence, à la
simplicité qui, au contraire, après avoir récapitulé toute la richesse de la
vie, essaye, ensuite, d’ordonner tout cela dans un vrai regard de sagesse.
Etroitesse
de l’esprit ou étroitesse de l’amour du cœur. Qui a mis ces limites à notre
cœur ? Nous et non pas Dieu. Si l’amour qui traverse notre cœur vient du
ciel, il a les caractéristiques du divin, donc, il nous invite à une dilatation
du cœur incroyable. Ce n’est pas parce qu’on partage notre joie qu’elle
maigrit. Comme dit le proverbe : "partage ton repas, il
diminue, partage ton toit, il ne diminue pas, partage ta joie, elle
augmente".
Le
mouvement du cœur est sûrement un signe.
Qu’est-ce
que c’est que cette magnanimité, cet opposé de l’étroitesse d’esprit ?
C’est Marie,
dans le
Magnificat. C’est Marie-Madeleine, qui
répand, sur les pieds du Christ, un parfum d’une valeur énorme avec une
générosité incroyable, alors qu’on aurait pu donner cet argent aux pauvres. La
magnanimité surprend dans des sociétés comptables comme les nôtres. Dans des
choses toutes petites, elle sait voir les choses grandes. Nous voyons les
choses mesquines parce que nous sommes mesquins, cf le Saint-Curé d’Ars. La magnanimité s’accompagne de cette
dilatation de la joie, alors que la tristesse rend étroit. Il faut avoir cette
vertu de grandeur d’âme : demandons-la à Dieu.
Mais si le
Seigneur m’a plongé dans cette grandeur
d’âme, pourquoi continuer d’implorer ? on a immédiatement la manifestation de
cette magnanimité : le psalmiste va prier, crier, implorer le Seigneur pour
ceux qui méprisent le Seigneur. On doit y reconnaître ses ennemis qui se
sont manifestés nombreux (Ps. 3). C’est pour ceux qui ne font aucun cas de Dieu
dans leur vie, qui sont prisonniers des idoles, qui vivent comme s’ils
n’avaient pas besoin de Dieu et, donc, comme s’ils n’avaient pas besoin des
prêtres et de l’Eglise, comme le disait Benoît XVI dans une intervention aux
prêtres à Aoste. Ces "fils des hommes," qui sont-ils ? Des
humains ? Comment insultent-ils Dieu ? Par leurs paroles ou leurs
attitudes ; on ne le sait pas. La vacuité, l’inanité de leur existence les
caractérisent; Ils ont échangé Celui qui est contre celui qui n’est pas. Ils
ont, dans leur bouche, le goût du rien. Au lieu d’aimer la vérité, ils adhèrent
à des riens. Par ce goût du néant, ils insultent ma gloire. La gloire, c’est "cabod" ce
qui est lourd, ce qui pèse, opposé à ce qui est
"fumée".
"Ma
gloire" désigne, simultanément, Dieu et l’homme glorifié par Dieu, l'homme
qui fait cause commune avec Dieu : honneur commun et gloire commune.
L’expression
de cette magnanimité est cet engagement du psalmiste, vis-à-vis de Dieu,
en criant vers Lui pour ceux-là même qui ont essayé de le démolir. Il essaye de
les convertir, non par des théories, mais par le témoignage de son exemple
concret. Que fait-il ? Il ne se perd pas en reproches, il leur fait
entrevoir le bonheur ; il essaie de les corriger en éveillant, en eux, un désir
meilleur. C'est une invitation pressante à une conversion véritable.
Au
moment
où l’homme rentre, se met sur sa couche, dans le calme, le silence de la nuit,
un dialogue intérieur commence, de l’homme avec lui-même et avec son Dieu ;
"rentrant en lui-même…" (Parabole du fils prodigue, Lc 15/17) : c'est
le début de la conversion et une invitation à une profonde intériorité :
le psalmiste parle à lui-même et à ses ennemis pour les inviter à la
conversion.
"Offrez
de justes sacrifices et faites confiance au Seigneur" (v.6)
Quel
est le
sacrifice que Dieu aime ? C’est un cœur brisé, broyé. Si nous traduisons
que le Seigneur aime les esprits qui ont perdu leur personnalité, nous prenons
l’Evangile à rebours et faisons un contre-sens. Ce que Dieu aime, c’est le
sacrifice du cœur. C’est-à-dire un cœur contrit par son propre péché et qui ne
met pas son orgueil en lui-même.
" Beaucoup
nous disent : "qui nous fera voir le bonheur ?"
(v.7)
Ce
verset a été choisi comme thème du Congrès de la nouvelle évangélisation à Paris, à la
Toussaint 2004.
Cette
question, que se pose le psalmiste ou qu’il pose aux autres ou que les ennemis
lui posent, est la question fondamentale de l’existence humaine. Quoique, là,
elle trouve une tournure singulière. Ce n’est pas : "qui nous donnera
le bonheur ?" mais "qui nous fera voir le bonheur
?" C’est une recherche du bonheur, sur le mode d’une
interrogation ; il s’agit de le voir. Même si l’homme est fait pour le
bonheur et même si, derrière toutes ses quêtes, se tient, comme un
soubassement, la quête du bonheur, sommes-nous si assurés que cela de chercher
le bonheur, au niveau de notre conscience, de ce que nous expérimentons
?
Parmi les confusions possibles, il y a celle de confondre bonheur et plaisir.
"Qui
nous fera voir le bonheur ?" est une très bonne question. Est-elle ironique, dans la
bouche des ennemis, ou est-elle réelle ?… peu importe ! Le psalmiste laisse la
raillerie et retient le désir, déguisé, ici, en objection : "qui
nous fera voir le bonheur ?"
Voir
que le
bonheur tient dans un face à face est la réponse donnée dans la seconde partie du
verset :
"Fais
lever sur nous la lumière de ta face."
La
lumière
du face-à-face avec une personne humaine sur laquelle se reflète la lumière de
Dieu. La vraie recherche de l’homme se traduit par cette question du bonheur.
Les
hommes
matérialistes regardent les biens terrestres. Le priant dit que le bonheur
n’est pas là où, d’habitude, les hommes le cherchent. Toi, Yahvé,
"Tu
as mis dans mon cœur plus de joie qu’au
jour où leur froment, leur vin nouveau débordent." (v.8)
Dans
une
société agricole, la joie la plus pertinente est celle de la moisson car
jusqu’au dernier moment, on peut tout perdre. Mais, à partir du moment où la
moisson est achevée, où la vendange est faite, on tient le fruit de son labeur
et c’est une joie profonde.
Dieu
a mis
plus de joie dans mon cœur que la joie de la récolte. Le priant se fait le
témoin d’une joie réelle. Le bonheur relève d’une expérience : on n’est
pas heureux si on ne le sait pas. L’homme est dans un état où il doit
s’approprier sa propre existence, y compris sa propre expérience du bonheur et
de la joie. Par exemple, il y a des choses bonnes qui se passent dans notre
existence ; tant qu’on ne les a pas reconnues comme telles, on n’éprouve
pas de joie. Nous pouvons avoir des amis qui nous aident à les voir et on
mesure, rétrospectivement, toutes les joies que nous avons eues.
La
joie
correspond à un acte alors que le bonheur correspond davantage à un état ; c’est la seule distinction
au plan de l’expérience. On peut être dans un état de bonheur et connaître un ensemble
de difficultés qui nous empêche d’appréhender réellement notre joie.
D’où le mot
de Saint Paul : "Rendez grâce en toutes circonstances, soyez
toujours joyeux."
En
même
temps, il va dire : "Pleurez avec ceux qui pleurent, riez avec
ceux qui rient."
On
n’arrive
plus à concilier ce que veut dire Saint Paul. Il faut simplement ne pas voir
d’opposition dans les propos de Saint Paul et dire : de fait, je suis
globalement heureux, si on l’a reconnu comme tel, et, en même temps, j’ai en
face de moi une personne qui vient me confier une peine énorme ; par un
phénomène d’amour qui se traduit, là, par une empathie, je pleure avec elle
authentiquement, parce que je partage les peines et les joies de celui qui est
mon ami. Cela ne contredit pas le fond mais, là, réside aussi la limite de
l’empathie : il m’est demandé de pleurer avec ceux qui pleurent et non d’être
malheureux si je suis heureux.
En
revanche, le plaisir s’oppose au
déplaisir. Il y a des choses qui devraient nous rendre heureux et qui nous
causent aucun plaisir. On n’a pas de plaisir à souffrir mais l’on peut être
heureux de souffrir par amour (par exemple : les douleurs de l’enfantement
ou souffrir en montagne). Le plaisir n’est pas mauvais en lui-même. Le plaisir
est un don que Dieu a attaché à certains actes pour promouvoir ces actes. Le
plaisir en tant que tel n’a pas de charge éthique : il a besoin d’être
finalisé. S’il est finalisé par un acte d’amour, dans l’acte conjugal par
exemple, alors ce plaisir vient favoriser cet acte-là. Dans l’état édénique,
parfait, tous ces plaisirs auraient été finalisés dans le sens du bien.
Le psalmiste rayonne de bonheur :
"Tu as mis dans mon cœur plus de joie…"
Le psalmiste s’endort car il se sait protéger par Dieu.
"Il y a cette paix en moi qui va à la rencontre du
sommeil."
Paul Claudel traduit le verset 9 comme cela. En paix,
c’est-à-dire uni ; la décomposition de la journée se trouve, à nouveau,
dans une recomposition, à travers la récapitulation que je peux en faire.
Cela invite à poser trois questions pour nous
approprier ce psaume. (de même que nous avons réfléchi, dans le psaume 3, sur
la qualité de notre sommeil et la forte restauration que peut avoir une nuit
dans la paix de Dieu, comme résurrection, en nous donnant courage pour la
journée) :
1 -
Le psaume dit : "Réfléchissez dans le secret, faites silence." (v.5)
Ce temps avant l’endormissement, vous êtes peut être déjà en
silence avant… réfléchissez : la télé, la radio, les journaux viennent briser
le silence, qui n’est pas, d’abord, la cessation des bruits externes, mais un
dialogue que l’on se tient avec soi-même. Une intériorisation de notre journée.
2
– "Qui nous fera voir le
bonheur ?" (v.7)
"Tu mets dans mon cœur plus de joie."
La confiance réelle en Dieu naît d’une joie réelle éprouvée.
L’expérience que Dieu plante en moi une joie.
A la fin de ma journée, suis-je capable de vouloir me
remettre en face des difficultés, des tristesses mais, aussi, d’une joie réelle
de la journée ? Est-ce que vous n’avez pas trouvé une occasion réelle de
joie plantée dans votre journée ?
C’est important : sinon, nous ne sommes plus dans la sphère
concrète dans laquelle les psaumes veulent nous plonger. Nous sommes souvent dans une foi qui est crue
et non pas vécue. Le chemin, que représente la foi, consiste à passer d’une
foi crue à une foi que l’on fait passer dans la vie.
Il ne s’agit pas de rester sur le théorique. A la fin du
jour, puis-je me souvenir, faire mémoire, d’une joie plantée par le Seigneur
dans un évènement précis que j’ai expérimenté dans ces dernières
vingt-quatre heures ?
Ne soyez pas des anorexiques de la joie : nous avons besoin
du pain de la joie comme nous avons besoin du bon pain (baguette). Sinon, notre
foi s’ancre sur rien du tout. La crédibilité de notre existence vient de
l’expérience que nous avons : Dieu est bon.
Je vous ai raconté l’histoire de ce jeune rabbin qui revient
après avoir étudié. Tous ses copains lui demandent ce qu’il a appris dans ces
études : "j’ai appris que Dieu existe - Tout le monde le sait
- Oui, tout le monde le sait mais qui l’a appris ?"
La confiance réelle, qui nous permet de dormir, naît d’une
joie réellement éprouvée.
3 – "Tu
me donnes d’habiter, Seigneur, seul dans la confiance" (v.9).
Suivant le public, je n’aurais pas la même insistance sur le dernier verset. Le
Seigneur nous fait prier et nous parle d’une bonne solitude. Quelle
solitude ? Quand cesse l’agitation du jour, que reste-t-il ?
Formulation personnelle du psaume 4 : Sur son chemin vers Dieu, l’homme
reçoit le don de la prière du soir : "Seigneur, ne laisse pas les
ennemis rétrécir mon âme et tomber dans l’étroitesse d’esprit. Si tel est le
cas, l’angoisse et les cauchemars me tiendront éveillé au moment d’achever ma
journée. Seigneur, tous ceux rencontrés dans la journée et qui m‘ont paru mener
une vie bien vaine et dénuée de sens, je te les confie ; qu’ils se
convertissent, qu’ils prennent le temps du silence et de la relecture de leur
existence, qu’ils s’interrogent sur le bonheur. Pour moi, je relis cette
journée à la lumière de Ta Face, c’est-à-dire, je relis le positif. Il n’y a
pas de journée où je ne puisse voir combien Tu as été bon, combien Tu as mis de
la joie dans mon cœur. Ainsi, disposé par rapport à moi-même, par rapport à mes
adversaires, par rapport à Toi,
Seigneur, je plonge dans la grande paix de la nuit, je me couche et je
m’endors."
2 O Seigneur,
notre Dieu,
qu'il est grand ton nom
par toute la terre !
Jusqu'aux cieux, ta splendeur est chantée
3 par la bouche des enfants, des tout-petits :
rempart que tu opposes à l'adversaire
où l'ennemi se brise en sa révolte.
4 A voir ton ciel ouvrage de tes
doigts,
la lune et les étoiles
que tu fixas,
5 qu'est-ce que l'homme pour que tu
penses à lui,
le fils d'un homme, que tu en prennes
souci ?
6 tu l'as voulu un peu moindre qu'un
dieu,
le couronnant de gloire et d'honneur
;
7 tu l'établis sur les œuvres de tes
mains,
tu mets toute chose à ses pieds :
8 les
troupeaux de bœufs et de brebis,
et même les bêtes sauvages,
9 les
oiseaux du ciel et les poissons de la mer,
tout ce qui va son chemin dans les
eaux.
10 O Seigneur, notre Dieu,
qu'il est grand ton nom
par toute la terre !
Un tout petit psaume merveilleux !
Une manière de vous dire combien la gamme des sentiments
humains est prise en compte dans les psaumes.
"O Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par
toute la terre !…"
Je l’appelle le psaume de l’émerveillement. La
capacité de s’émerveiller devant le monde et devant soi est une grande vertu.
"A peine me fit moindre qu’un Dieu"
Pourtant, je ne suis rien qu’un souffle.
Ce psaume évoque cette petite histoire de rabbin qui disait
que l’homme doit se promener avec deux poches : dans une des poches, il
met un petit papier et, dans l’autre, aussi. Sur le papier de la poche de
droite, il écrit : "Le monde a été fait pour moi" et, sur
celui de la poche de gauche : "Je ne suis que poussière et
cendres." Il est entre les deux
et les deux sont vrais. On a du mal à saisir que les deux peuvent être
vécus : la plus grande des humilités et la plus forte des magnanimités.
En juillet 1969, Paul VI a confié le texte du psaume 8 aux
astronautes en partance pour la lune.
"La foi dans le Christ, dit Jean Paul II, nous
fait porter sur l’homme un regard nouveau. En un certain sens, elle nous permet
de croire en l’homme." Cette expression peut être fortement ambiguë,
surtout si elle est opposée à croire en Dieu. Mais, dans un certain sens,
Jean-Paul II nous invite à croire en l’homme, créé à l’image divine, microcosme
du monde et, en même temps, icône de Dieu. C’est la grande vision de nos
Anciens sur l’homme.
Le psaume 8 est une hymne qui s’élève dans la nuit, à la
clarté de la lune et des étoiles. Le psalmiste sent monter en lui, des
profondeurs de son être, un chant de reconnaissance à Dieu et d’adoration
émerveillée... émerveillement devant la création et pour lui-même. Il est plus
grand que tout.
Jean Paul II dit dans sa première encyclique "Redemptor
hominis" (ch.10) : "si l’homme laisse le processus de la
rédemption se réaliser profondément en lui, il produit alors des fruits, non
seulement d’adoration envers Dieu, mais aussi de profond émerveillement pour
lui-même." Si nous laissons opérer en nous ce salut, il va y avoir
deux effets : une adoration vis-à-vis Dieu et une admiration pour
nous-même.
Dans la grandeur de l’univers, l’homme voit la grandeur de
Dieu - "Qu’il est grand ton nom par toute la terre !"- et,
en même temps, sa petitesse d’homme. Sa réflexion l’ayant aidé à percer le mystère
de l’homme, il découvre la grandeur de celui-ci et la petitesse de l’univers,
achevant, par le fait, de comprendre réellement ce qu’est la grandeur de Dieu.
Un christianisme qui tenterait de réduire l’homme, sous prétexte de grandir
Dieu, ne ferait que rabougrir Dieu. Il faut que nous en ayons l'intime
conviction.
"O Seigneur, qu’il est grand ton nom par toute la terre
!" (v.2)
Jaillit un cri d’admiration pour la grandeur de Dieu. Cette
grandeur de Dieu va être le socle sur lequel pourra se développer une
admiration, un émerveillement pour moi-même. Comme si cette grandeur de Dieu
était instantanément dévoilée à travers l’immensité du cosmos. En même temps,
il y a le témoignage d’une intimité profonde. Le psalmiste tutoie Dieu, dans
une relation très intime : "ta splendeur est chantée."
Dans ce psaume, nous trouvons treize fois toi, tu, ton, tes… La terre
toute entière dit le nom, qui exprime l’être des choses. Le nom de Dieu désigne
sa personne, ses actions, ses manifestations dans l’univers tout entier.
"Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée"
Au-dessus de la terre, il y a les cieux qui chantent aussi
la splendeur de Dieu.
Mais la création, en elle-même, est muette. De l’univers des
choses, nous sommes rapportés à celui-là seul, l'homme, qui peut les faire
chanter. Voilà pourquoi le mouvement du psaume nous tourne d’abord vers les
choses inanimées, le ciel, pour aller jusqu’à l'homme.
"La beauté de la terre est comme la voix muette de
cette terre muette." Saint Augustin
Avec
le
psalmiste, Saint Augustin veut dire que la création muette est belle. La voix
de la création muette est cette beauté. Seul l’homme est placé dans l’univers
pour faire chanter la beauté de l’univers.
Voici
quelques extraits magnifiques de Saint Augustin :
"Les beautés de la création
resplendissent dans les charmes variés, innombrables du ciel, de la terre, de
la mer ; dans la profusion et l’éclat merveilleux de la lumière du soleil, de
la lune et des étoiles ; dans l’ombre des forêts, dans la couleur et le parfum
des fleurs, dans la multitude des oiseaux les plus divers, leur gazouillement
et leur plumage...
Et quel spectacle grandiose nous
offre la mer quand elle se pare d’un manteau de couleurs diverses, du vert aux
multiples nuances, de pourpre, d’azur ! Quel charme de la contempler alors même
qu’elle est en courroux… (il était évêque à Hippone, qui est un port d’Afrique du Nord)
Quel agrément dans la succession du
jour et de la nuit ! Et la tiédeur des brises, comme elle est caressante !
Qui pourrait tout dire ? Ces
exemples auxquels je me suis borné et que j’ai rassemblé en une gerbe pressée
sont d'une richesse déconcertante : si déliant cette gerbe, il me fallait les
examiner tous, quel temps ne devrais-je pas consacrer à chacun ?" (Cité de
Dieu XXIII, 24, 5)
Dans le merveilleux
commentaire du psaume 144 de Saint Augustin :
"Cette harmonie de la création,
cet ordre si parfait, qui s’élevant des êtres inférieurs, descendant du plus
haut au du plus bas, sans faille, sans interruption dans les anneaux de la
chaîne, dans une diversité admirable, tout cet ensemble loue le Seigneur."
Tout
est
uni, comme si tous les degrés de l’être étaient là, représentés. Paul Claudel
parlait d’un "lien liquide".
"Comment
participe-t-il à la louange ? Parce que toi - l’homme - quand tu admires la
création et sa beauté, tu te replaces en elle pour louer Dieu".- à
l’intérieur, pas à l’extérieur, en contact avec elle, en présence réelle avec
elle –
"La
beauté de la terre est comme la voix muette de cette terre muette.
Tu
t’y
attaches, tu vois cette beauté, cette fécondité, cette force, tu vois ce que la
terre fait des semences, tu vois les fruits dont elle te comble sans que tu les
aies semés…
Tu
l'examines de plus près, tu admires, tu pousses plus loin ta recherche, tu
découvres en toute leur étendue sa puissance, sa beauté, ses capacités
étonnantes... Oui, quand on regarde dans son ensemble la beauté du monde, il te
répond d’une seule voix : "je ne me suis pas fait moi-même ; c’est Dieu qui
m’a créé…"
.
C’est
le
moment où le psalmiste reconnaît : "Qu’il est grand ton nom par
toute la terre !"
"Imaginez
si vous pouvez, comme vous pouvez, la beauté de ce royaume qui doit venir et
dont nous disons : «que
ton règne vienne ! ». Nous désirons qu’il vienne, les saints nous
annoncent qu’il viendra. Or, voyez déjà ce monde-ci : il est beau." (in
Ps 144, 13 à 15)
C’est
dire
la beauté du royaume de Dieu.
Saint
Augustin reprend souvent ce thème : c’est un poète. Il tombe en admiration. De
cette admiration, il ne fait pas simplement une contemplation esthétique
regardant des rapports et des harmonies, il va la replacer dans Celui qui a
fait toutes choses.
"A
cette vue de la création, ouverte devant nous toute entière à notre science, à
nos entreprises, que l'âme s'interroge : qui a fait tout cela ? Qui l'a créé ?
Qui m'y a déposé ? Que sont les choses que je considère ? Qui est Celui qui les
a faites ?…
Alors
porte vers lui ta pensée avant de pouvoir le nommer ; et pour le concevoir,
approche-toi de lui…Mais où est-il, ce cœur qui sait le voir ?
"Heureux
les cœurs purs, car ils verront Dieu." J'entends, je crois, je comprends
comme je peux que c'est par le cœur qu'on voit Dieu et qu'il faut un cœur
pur." (In Ps
95,5)
Sans ce cœur pur, veut dire Saint Augustin, je ne serais pas capable
d’un émerveillement devant la création qui irait jusqu’au Créateur, alors que
toutes ces réalités me disent elles-mêmes : "ce n’est pas nous qui
nous sommes faites, je ne me suis pas fait moi-même, c’est Dieu qui m’a
créé." Les petites
plantes le disent au cœur pur, les petits animaux, les petites souris, les
belles araignées velues qui, parfois la nuit, se promènent sur vos oreillers,
petites créatures magnifiques, très bien faites, qui vous agréent
particulièrement le soir !
"Je vois l’immensité des mers :
elle m’étonne et me ravit, mais j’en
cherche l’auteur. Je regarde le ciel, la beauté des étoiles ; j’admire la
splendeur du soleil qui suffit à faire le jour, et la lune qui nous rend la
nuit si douce...
Tout cela est admirable…tout cela
fait jaillir la louange, tout cela plonge dans l'émerveillement. Mais rien qui
étanche la soif…
J'admire, mais j’ai soif de Celui
qui a fait tout cela."
( In Ps 41,7)
Cet émerveillement va réveiller en nous une soif, la soif du Créateur. Il faut
chanter cette beauté, cet univers.
Il faut un
cœur pur, une bouche du tout petit enfant, "par la bouche des
tout-petits". Nous sommes vraiment avec la petite Thérèse et avec les
anges gardiens, dans cette optique de la toute petitesse, à laquelle Jésus nous
encourage. Qui chantent ? ceux qui ne parlent pas encore. Les tout-petits
sont, par définition, «infants», c’est-à-dire ceux qui, précisément, ne parlent
pas encore. Tous nos Anciens distinguaient les tout-petits des petits, avec des
mots différents : «infant» ou «puer» en latin, par exemple. «Puer» : celui
qui parle, donc qui peut être scolarisé. Il quitte le gynécée et tombe
sous la juridiction du maître, du précepteur, alors qu’avant, c’était celle des
femmes, du temps de tendresse. Ils estimaient qu’il y avait une différence
énorme entre l’enfant qui pouvait manifestement parler –celui-là il allait être
scolarisé – et l’autre qui était vraiment tout-petit. Justement, ce sont ceux
qui ne peuvent pas parler qui louent le Seigneur.
Vous voyez
l’aspect un peu dialectique.
Les
tout-petits qui babillent avant d’articuler. Chez les Hébreux, le sevrage de
l’enfant ne se faisait qu’à trois ans. C’est dit dans le récit de l’Exode :
quand ils veulent tuer les nouveaux-nés et qu’ils laissent finalement vivre les
fils… Les femmes des Hébreux ne sont pas comme les femmes égyptiennes, elles
accouchent très vite et on n’a pas le temps d’intervenir. Tout ceci pour
justifier le fait qu’ils avaient laissé naître les fils, contre l’interdiction
de Pharaon. C’est au début de l’Exode et c’est comme cela que Moïse va être
sauvé.
Le
babille
des enfants, avez-vous déjà entendu cela ?
Jésus se
fait l’écho de ce psaume, en Mt 21/16 : "de la bouche des tout-petits,
des nourrissons, tu t’es préparé une louange."
Jésus
désigne ceux qui l’acclament ainsi. Les petits laissent la louange couler en
eux. Il y a, en eux, un discernement spontané de l’invisible dans le visible.
Je
vous
invite à retrouver le sens de la louange, fruit de l’émerveillement, à travers
les tout-petits lorsqu’ils gazouillent. C’est merveilleux cette
pédagogie des enfants. Les tout-petits (neveux, nièces..) sont véritablement
nos éducateurs et nos maîtres dans la louange.
Le
rempart
opposé à la perversité, à l’agression verbale de tous ceux qui disent : "Où est-il
ton Dieu ?" (ps 41) "Ppas de salut auprès du
Seigneur" (ps 3), c’est le rempart de la louange, le chant des
tout-petits.:
"Rempart
que tu opposes aux adversaires, où l’ennemi se brise en sa révolte."
Il
distingue les adversaires, au pluriel, de l’ennemi, au singulier. Peu importe
ces distinctions car le rempart le plus ferme contre les attaques est la
louange des tout-petits. L’ennemi est brisé par la louange. "Si
l’enfant bat des mains devant les étoiles, dit le Père Arminjon, l’adversaire
de Dieu à leur vie se sent écrasé par elle."
"A
la vue de ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas."
Il
contemple moins qu’il ne médite. L’illumination du ciel nocturne - je pense à
ces ciels étoilés du Sahara - ne le pousse pas à une sorte de méditation
esthétique plus ou moins romantique. Il va au-delà, vers une mystique de la
création, une mystique de la nuit. L’homme s’enfonce dans le mystère, "abîme
de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu." Saint Paul. C’est une perception de Dieu à travers
la nuit. "De nuit" comme disait Saint Jean de la
Croix.
Comprenons
cette démarche d’émerveillement où l’on trouve Dieu à partir de la création et
de la contemplation de sa beauté.
On
ne peut
pas aller directement des choses à Dieu. Impossible. Si nous remontons ainsi
des choses qui sont faites à Dieu, nous tombons, non pas sur Dieu, mais sur une
idée de Dieu, le grand horloger de l’univers, le grand architecte. Au mieux,
nous sommes déistes. Ce n’est pas du tout le Dieu vivant que j’ai rencontré.
Que
nous
présente le psaume ? Que va nous présenter la méthode mystique de Saint
Augustin ?
Entre
les choses et Dieu, il y a l’homme. On est obligé de repasser par l’homme.
Quand
j’entends certaine présentation de l’écologie, j’en frémis parce qu’on a
l’impression que l’homme est de trop dans cet univers, parce qu’il s’amuse à
cultiver alors qu’il devrait laisser les choses. L’écologie, il y en a une. Il
y a une théologie de l’écologie chrétienne qui dit, justement, que l’homme est
au cœur de l’univers, au centre de l’univers. Il est écologique quand il
travaille, quand il maîtrise l’univers, comme ce que je vous disais pour les
animaux, mais pas pour faire n’importe quoi, le faire souffrir indûment et
brader cet univers qui nous est offert sur un plateau, comme un écrin.
Mais,
attention,
il faut passer par l’homme. Pour rencontrer Dieu à partir de cet
émerveillement, de cet acte d’admiration que nous avons devant la création, il
faut passer par l’homme ou, plus précisément, par soi. Je contemple cet
univers, j’en vois l’immensité par le spectacle de ces espaces infinis mais
vrais. Comme le disait l’une d’entre vous, dans le désert : "je suis
restée une moitié de la nuit éveillée par la contemplation de la voûte étoilée
tournant au fur et à mesure que les heures passaient."
Qui
suis-je, moi qui suis capable d’admirer cet univers en disant que l’homme
est à l’image
de Dieu ? Le chemin vers Dieu, c’est l’homme."La route de
l’Eglise, c’est l'homme."Jean Paul II.
Pourquoi ?
Parce que c’est la route que Dieu a prise pour sauver le monde et l’homme. Il
s’est incarné, il est devenu Homme ! Il n’est pas devenu plante ou
univers. Affirmer cela n’évacue pas le mystère du Christ, vrai Dieu et vrai
Homme. Cela prend un sens tout à fait nouveau quand nous savons que l’homme a
été comme assumé par le Christ. A la suite du concile, Jean-Paul II a souvent
répété que, d’une certaine manière, par son incarnation, Dieu s’est uni à tout
homme. C’est un langage très fort.
"Qu’est-
ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes
souci ?"
Matériellement,
c’est une poussière. Comme disait Pascal : "il ne faudrait pas que tout l’univers conjugue ses forces pour
l’écraser.". S'il y avait un
tout petit gain de température, il n’y aurait plus de vie humaine sur
terre. Il ne faut pas grand-chose pour que l’homme disparaisse. Poussière,
par un certain côté ! Il y a une distorsion colossale. D’un côté,
l’homme sous les étoiles qui se sent minuscule : "la lune et les
étoiles que tu fixas." De l’autre côté, Dieu qui s’intéresse
spécialement à moi, à cet homme particulier, qui peut seul faire chanter les
étoiles.
Dieu a
souci de l’homme.
Qui est-il, cet homme, pour occuper une telle place, non pas dans l’univers,
mais dans le souci du Père ? la découverte du mystère de l’homme, de ce que je
suis, commence par une question. C’est le point de passage nécessaire pour
trouver le seul vrai Dieu. Qui suis-je ?
"Qu’est
ce que l'homme pour que tu penses à lui ?"
Qui
suis-je ? je ne suis pas une évidence pour moi-même, je suis un mystère
pour moi-même.
Imaginons-nous
au cœur d’un désert sous les cieux étoilés… aspirant l’univers par les yeux,
aspirant, par l’esprit, l’immensité qui nous couvre. Qui suis-je, moi pour
aller au-delà des étoiles à la rencontre du Dieu de majesté infinie ? C’est une
véritable expérience religieuse, chrétienne, mystique. Si j’en reste à la
simple contemplation sans revenir au mystère que je suis, j’écris des poèmes ou
je m’endors et, après, je dis : "c’était formidable." En
revanche, si je passe par moi, je peux réellement rencontrer Dieu.
"Tu
l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et
d’honneur."
L’homme
n’est pas seulement supérieur aux choses ou inférieur aux anges, il est à peine
moindre que Dieu Par grâce, tu le fis, tu l’as voulu. Il
est l’initiative de Dieu, il partage la destinée de Dieu, sa gloire, sa
splendeur, celle chantée par les tout-petits.
"Tu
l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds."
C’est
la
souveraineté de l’homme sur le cosmos, telle que Dieu l’a voulu. "Sous
ses pieds", c’est-à-dire, de manière absolue. "Les œuvres de
tes mains…" L’homme ne règne pas sur ce qu’il a fait lui mais sur
l’univers sorti des mains de Dieu. Nous relisons cela dans une optique
chrétienne : "Tout est à vous, vous êtes au Christ et le Christ est à
Dieu", dit Saint Paul.
"Mais
la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu." Saint Paul (Rom 8). Ce qui
traduit l’attente de tout l’univers par rapport à l’homme qui doit
trouver sa vocation.
"Les
troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du
ciel et les poissons de la mer."
La
souveraineté est manifestée par des images magnifiques. Ce poème qui date de
trente siècles est étonnant. A l’époque, quelle souveraineté avait-on sur le
ciel et les poissons de la mer ? Cela n’échappe pas à la seigneurie de
l’homme, malgré leur apparente liberté. Quand on voit la liberté d’un petit
oiseau dans le ciel, on se demande ce que l’homme peut faire. Encore avec une
vache, on peut mettre des enclos, la traire, la parquer… D’une façon ou d’une
autre, la seigneurie de l’homme s’étend jusque-là, jusqu’au petit poisson ou au
calamar géant qui habitent les abysses de nos océans.
Je
vous
invite à réfléchir à deux points, deux appropriations :
1- Quel
est mon contact avec la nature ?
L’homme
est
dans l’univers en contact réel. Seul, le contact réel peut provoquer en nous un
émerveillement ou une admiration, c’est-à-dire l’impression d’un débordement.
Par
définition, nos projections ne pourront jamais provoquer un débordement ou une
admiration car, venant de nous, elles ne pourront jamais nous dépasser, nous
déborder.
On
pourra
toujours trouver un plaisir dans la rêverie, dans l’illusion, dans la
projection. Mais, en réalité, ce ne sera jamais source d’émerveillement. Alors
qu’une simple petite fleur…, une petite fourmi - si vous la considérez en tant
que telle, vous la classez comme ennemi : on n’a pas le temps de
s’émerveiller ; de même, pour la mignonne petite araignée à huit pattes, avec
les petits poils merveilleusement faits qui caressent le drap fin de votre
oreiller… Vous n’avez pas le temps de vous émerveiller parce que vous n’avez
pas le temps de la voir dans sa réalité !
Quel
est
mon contact réel avec cet univers que je peux traverser comme un ivrogne, sans
même savoir où je suis, ce que je vois ?
2- Quel
est mon rapport avec moi-même ?
Comment
toutes ces choses qui m’émerveillent sont-elles capables de me renvoyer cette
question extraordinaire : "qui suis-je, Seigneur ? à peine
me
fis-tu moindre qu’un dieu."
Alors,
naît
en moi ce sentiment, ces capacités d’émerveillement, d’admiration,
indispensables pour poursuivre mon chemin...
Textes
Saint Augustin et la Création
Les beautés de la création resplendissent dans les charmes variés,
innombrables du ciel, de la terre, de la mer ; dans la profusion et l’éclat
merveilleux de la lumière du soleil, de la lune et des étoiles ; dans l’ombre
des forêts, dans la couleur et le parfum des fleurs, dans la multitude des
oiseaux les plus divers, leur gazouillement et leur plumage...
Et quel spectacle grandiose nous offre la mer quand elle se pare d’un
manteau de couleurs diverses, du vert aux multiples nuances, de pourpre, d’azur
! Quel charme de la contempler alors même qu’elle est en courroux…
Quel agrément dans la succession du jour et de la nuit ! Et la tiédeur
des brises, comme elle est caressante !
Qui pourrait tout dire ? Ces exemples auxquels je me suis borné et
que j’ai rassemblé en une gerbe pressée sont d'une richesse déconcertante : si
déliant cette gerbe, il me fallait les examiner tous, quel temps ne devrais-je
pas consacrer à chacun ?
Cité de Dieu XXIII, 24,
5
Cette harmonie de la création, cet ordre si parfait, qui s’élevant des
êtres inférieurs, descendant du plus haut au du plus bas, sans faille, sans
interruption dans les anneaux de la chaîne, dans une diversité admirable, tout
cet ensemble loue le Seigneur.
Comment participe-t-il à la louange ? Parce que toi, quand tu
admires la création et sa beauté, tu te replaces en elle pour louer Dieu.
La beauté de la terre est comme la voix muette de cette terre muette.
Tu t’y attaches, tu vois cette beauté, cette fécondité, cette force, tu
vois ce que la terre fait des semences, tu vois les fruits dont elle te comble
sans que tu les aies semés…
Tu l'examines de plus près, tu admires, tu pousses plus loin ta
recherche, tu découvres en toute leur étendue sa puissance, sa beauté, ses
capacités étonnantes... Oui, quand on regarde dans son ensemble la beauté du
monde, il te répond d’une seule voix : "je ne me suis pas fait
moi-même ; c’est Dieu qui m’a créé…"
Imaginez si vous pouvez, comme vous pouvez, la beauté de ce royaume qui
doit venir et dont nous disons : "que ton règne vienne !"Nous
désirons qu'il vienne, les saints nous annoncent qu'il viendra.
Or, voyez déjà ce monde-ci : il est beau.
In Ps 144, 13 à 15
A
cette vue
de la création, ouverte devant nous toute entière à notre science, à nos
entreprises, que l'âme s'interroge : qui a fait tout cela ? Qui l'a créé ? Qui
m'y a déposé ? Que sont les choses que je considère ? Qui est Celui qui les a
faites ?…
Alors
porte
vers lui ta pensée avant de pouvoir le nommer ; et pour le concevoir,
approche-toi de lui… Mais où est-il, ce cœur qui sait le voir ?
"Heureux
les cœurs purs, car ils verront Dieu." J'entends, je crois, je comprends
comme je peux que c'est par le cœur qu'on voit Dieu et qu'il faut un cœur pur.
In Ps 95,5
Je vois l’immensité des mers : elle m’étonne et me ravit, mais j’en cherche l’auteur. Je regarde le
ciel, la beauté des étoiles ; j’admire la splendeur du soleil qui suffit à faire
le jour, et la lune qui nous rend la nuit si douce...
Tout cela est admirable…tout cela fait jaillir la louange, tout cela
plonge dans l'émerveillement. Mais rien qui étanche la soif…
J'admire, mais j’ai soif de Celui qui a fait tout cela.
In Ps 41,7
Homélie
Samedi 1er octobre 2005
Isaïe
66,10-14c, Ps 130, Mt 18, 1-5
Le
message de Thérèse se trouve ancré dans ces textes que nous venons d’écouter : les
"trois petites enfances" du prophète Isaïe, l’évangile et, aussi, ce
psaume 130, si touchant : "Je n’ai pas le cœur fier ni le regard
ambitieux…"
Il
y a des résonances profondes entre ces trois textes, qui ont parlé au cœur de Sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, d'une manière si forte. En tant
que Docteur de l’Eglise, elle nous laisse un message sur cette voie de
l’enfance spirituelle, qui a été mal compris et difficile à saisir dans son
mystère et dans sa précision. Pourquoi ? parce qu’il y a, aussi, des
phénomènes psychologiques ou spirituels de régression infantile. Or, entre
l’esprit d’enfance et l’infantilisme, la frontière n’est pas toujours simple à
discerner, de même, entre la véritable et la fausse humilité.
Le
psaume 4 est celui de cette grande vertu, appelée la magnanimité. La grande difficulté de
Saint Thomas d’Aquin, est de faire coïncider cette magnanimité, qui est
une vertu chrétienne étonnante, avec l'humilité, autre grande vertu chrétienne.
Il n’y a pas d’opposition entre l’humilité véritable et, en même temps, le
fait de se comporter comme un seigneur.
Nous
rencontrons la même difficulté avec le message de Thérèse, quand nous retenons
que cette espèce de petitesse qui consiste à s’effacer et, du coup, à manquer
aux grands appels du Seigneur dans nos vies. La petitesse est différente de
la petite enfance. Vous sentez : "non Seigneur, je ne suis pas digne
d’être roi. - Comment cela, tu n’es pas digne d’être roi, si, moi, je
t’appelle à être roi - pensons à David - et bien tu dois l’être." Si
tu es appelé à faire des choses immenses … si, comme Mère Térésa, tu es appelé
à prendre la parole devant des assemblées entières, le monde entier et à
recevoir ton prix Nobel de la Paix devant des millions de spectateurs, tu le
feras. Ne prétexte pas : "je suis petit, je suis humble, je ne veux
pas."
On
a mal compris la voie de la petite enfance de Thérèse. Thérèse avait des désirs
immenses auxquels elle n’a jamais renoncé. Elle en a simplement reçu de Dieu la
compréhension en découvrant sa vocation profonde : "ma vocation, dans
cœur de l’Eglise, c’est l’Amour, la charité.". Dans le
manuscrit B des Récits autobiographiques, elle expose à sa sœur le martyre que
ses désirs lui font subir : un véritable martyre intérieur mais des désirs
immenses : docteur, missionnaire, évangéliste …et… zouave pontifical ! "Je
ne serai pas un organe parmi tant d’autres mais je serai le sang qui coule
pour chaque organe.".
Ressaisissons
toujours l’esprit d’enfance auquel le Seigneur nous convie instamment. Nous
l’avons encore entendu avec les appels immenses que le Seigneur lance dans
nos vies. Je
vous l’ai dit moult fois : Il nous signifie ces appels, d’abord de manière
intérieure, par les désirs qu’Il plante en nous, au fond du cœur.
Au
deuxième
temps de cette homélie, j’attire votre attention sur un point
particulier : ne confondons jamais cet esprit d’enfance avec une réaction
infantile. Nous avons à redevenir petit enfant. L’histoire de notre
vie veut que nous ne le soyons plus. Jésus dit : "si vous ne changez
pas pour devenir des enfants." Dans d’autres traductions, c’est : "si
vous ne redevenez pas des petits enfants." L’histoire de la vie
humaine est un peu comme ces deux versants que je signalais par rapport à la
simplicité. Nous naissons petit enfant, puis, nous ne le sommes plus. Saint
Paul le dit : "quand j’étais un
petit enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Maintenant, je ne le suis
plus un petit enfant, donc, je ne dois plus me nourrir du lait." Je
dois me nourrir d’une nourriture solide, consistante. La nourriture la plus
solide que nous puissions avoir, est celle du Fils éternel : c’est la volonté
du Père. C’est la nourriture forte. Vous commencez par vous nourrir du lait de
la Parole de Dieu et, un jour, vous en cherchez une plus forte : la volonté
du Père. Nourrissant, mais pas facile à avaler ! Il nous faut redevenir petit
enfant. Je ne vous invite pas à une régression mais Jésus nous invite, en tant
qu’adulte, à redevenir petit enfant. C’est une trajectoire passionnante, faite
de beaucoup de simplicité et de pauvreté. Renouvelez avec la confiance. Je vous
donne un exemple : quand vous êtes petit enfant, vous avez naturellement
confiance. Emparez-vous d’un petit neveu et tenez-le serré, tout contre vous,
comme dans le prophète Isaïe, il va se laisser faire. Vous pouvez le porter, le
tourner dans tous les sens, il va rire. Tandis que si, moi, je commence à vous
porter sur les épaules, vous allez être tétanisés, avoir mal au bras, au
dos…Vous n’avez pas confiance.
Vous
grandissez et les relations humaines spontanées, dans lesquelles vous entriez
comme un petit enfant (vous vous jetiez dans les bras de l’autre – c’est
fascinant de voir un petit enfant perché sur une table ou en hauteur qui se jette dans vos bras et,
si jamais vous ne le recevez pas, il tombe par terre et se fait mal. Une confiance !). Vous vous
apercevez que ces relations sont complexes, à l’école déjà : vous avez des
copains qui vous font des crocs-en-jambe… et vous vous apercevez que la
relation avec les adultes est compliquée. Ce n’est pas seulement une relation
d’amour, ce sont des adultes qui sont durs avec vous. Vous aviez déjà fait
cette expérience à l’école primaire, sauf si vous étiez le plus fort de la
classe et que vous courriez le plus vite… Vous apprenez progressivement que les
relations humaines sont compliquées, les relations aux choses aussi. Tout ceci
rend complexe la vie, le vécu.
Quand
vous devenez adulte, vous êtes jeunes, vous avez passé vos diplômes, terminé votre
formation et vous plongez dans la vie professionnelle, vous l’idéalisez, vous
vous dites : "c’est génial, ils n’attendent que moi, je vais sauver
l’entreprise…" Au bout de quelques années, vous vous apercevez qu’il
n’y a guère de différences avec la cour de récréation. Tout cela avec le
sourire. "Vous êtes tellement compétent que notre entreprise ne peut
plus vous offrir quelque chose à la hauteur de ce que vous êtes… donc, vous
êtes licencié." Et tout cela avec le sourire. Tout ceci peut même
introduire de la méfiance en vous : "chat échaudé craint l’eau
froide," on ne m’y reprendra pas deux fois.
Il faut réapprendre
la confiance pour redevenir un petit enfant. Je souligne cet aspect-là de
la petite enfance car elle est importante : cette capacité de confiance
immédiate, innée qui nous fait plonger, tout de suite, dans une relation
interpersonnelle avec profondeur, sans retenue, sans a priori, le cœur
transparent, tranquille comme une eau vive.
Cette
confiance sera baptisée de noms différents dans le monde. On va vous baptiser
de naïf, d’inconscient…. Normalement, dans la vision du monde qui n’est pas
celle du royaume de Dieu, l’adulte est l’homme qui ne se donne jamais tout
à fait : il est sur ses gardes, il se méfie. La vie lui a appris qu’il
faut se blinder…, voir si on est en situation d’infériorité ou de supériorité.
Jésus nous
dit autre chose : "je vous envoie comme des brebis au milieu des
loups." Si vous gagnez en innocence, en simplicité, en confiance, vous
êtes selon le royaume de Dieu, non pas selon le royaume des hommes. Je
prendrais plus de coups, j’aurais moins de blindage. Cependant, à toujours
regarder ce que l’on perd, on ne s’aperçoit pas de ce que l’on gagne. Vous
perdez votre tranquillité à réapprendre les relations de confiance. Mais, si
vous n’êtes pas dans des relations de confiance, que perdez-vous ? vous
allez perdre tout le sel de la vie, tout ce qui donne du goût à l’existence,
tout ce qui rend profondément heureux. En 2003, nous sommes allés au Mont Saint
Michel et, là, je vous avais lu un texte de Gustave Thibon : "qui ne risque
rien, n’est rien." Il s’agit d’être. Il a dit aussi que la vrai
prudence a deux yeux : un œil sur ce que l’on risque, sur les dangers... - oui,
mais si je commence à réapprendre l’attitude de l’enfant, je vais prendre
d’autant plus de coups que je serai innocent - mais un autre œil sur ce que je
vais gagner. La prudence, avec ses deux yeux, ne mesure pas seulement la peur
que fait surgir en moi les risques, elle mesure, aussi, toute la soif du
bonheur qui est dans mon cœur, qui a trouvé là une nourriture dans ce que je
vais risquer.
Prenons
le risque de redevenir petits enfants. Déjà entre nous, entre gens imparfaits mais
qui avons fait ce même choix. Normalement, un baptisé de vocation a fait choix
du royaume de Dieu. Il est bon de nous le rappeler les uns, les autres. Donc,
au moins entre nous, nous devrions être capables, précisément parce que nous
sommes arrivés à des amitiés, de reprendre ce chemin pour redevenir comme un
petit enfant.
Dimanche 2 octobre 2005,
27è dimanche du temps ordinaire,
année A