Notre-Dame de l’Ecoute

Trie-Château

30 septembre, 1er et 2 octobre 2005

 

I - Notre-Dame de l'Ecoute : objectifs, éléments de réflexion

 

Dans nos week-ends, nous vivons une sorte de récollection, peut-être moins marquée par le silence que d’autres temps de récollection. Cela tient à la pédagogie de notre groupe. Vous avez la possibilité de vivre des retraites vraiment en silence, de manière indépendante de NDE.

Au début de nos journées, un chant et un temps de prière permettent d'orienter notre dynamique dans le bon sens.

Comme chaque année, je m’efforce de redonner les objectifs de notre groupe Notre-Dame de l’Ecoute ou Notre-Dame de l’Ouÿe, dans son appellation première.

 

Ces vocables évoquent la protection, l’enveloppement de Notre-Dame.

Il y a véritablement une maternité, qui a été soulignée, avec beaucoup de force, par le Père Caffarel quand il a fondé "les Equipes Notre-Dame", ce mouvement d’église pour les couples mariés et les familles. La Providence nous a fait, également, choisir ce vocable. Portant en elle-même l’ensemble des grâces qui est donné à chaque être humain, Notre-Dame est à même de libérer en nous ces grâces, de les enfanter en nous et de nous rendre féconds.

Fécondité que veut le Seigneur pour nous.

Dans les représentations de "Marie au manteau"ou "Vierge de Miséricorde", Marie ouvre son grand manteau. Sous son grand manteau, donc sous sa protection, il y a beaucoup de personnes, des petits, des vieux, des jeunes...

 

Dans ce groupe Notre-Dame de l’Ecoute, nous essayons de "vivre" un travail en profondeur ‘’, de "vivre" un travail en amont de ce qu’on appelle aujourd’hui la rencontre, qui pourra déboucher sur un chemin, puis sur un engagement matrimonial. Il s’agit bien de vivre quelque chose et non pas seulement d’écouter des enseignements. Les enseignements font partie de la vie.

Souvent, on me dit, avec raison : "Je n’aime pas qu’on nous appelle célibataires, nous ne sommes pas que célibataires, nous sommes d’abord des personnes humaines". Le langage politiquement correct veut qu’on ne parle pas d’handicapés mais de "personnes portant ou ayant un handicap". Cela souligne que l’on partage une même humanité, bien plus profonde et bien plus importante que nos handicaps ou nos spécificités. On peut parler de "personnes célibataires". Il faut le dire et le reconnaître, vous êtes une personne avant d’être célibataire, comme moi, je suis une personne, à l’image et à la ressemblance de Dieu, avant d’être une personne célibataire consacrée, un religieux.

Donc, on fait ensemble un travail qui est en amont de ce que vous portez comme une attente profonde, puisque la quasi-totalité d’entre vous, sans gêne aucune et très simplement, vous êtes en attente de votre vocation d’un autre état.

Que vous l’ayez réalisé, il y a déjà vingt ans, ou que vous veniez de le réaliser, c’est comme cela.

 

Seul Dieu sème : la parabole du semeur et de la semence nous le rappelle de manière opportune. Si le mariage est une vocation, il y a, au départ, une initiative de Dieu, une semence qui est semée qui coïncide avec notre attente ou la laisse vivre. Rien ne peut la remplacer. Dire que le mariage est une vocation, c’est aussi dire cela, avec tout ce que cela comporte de grand et de beau. En disant que le mariage est une vocation, que Dieu s’occupe de chacun, nous soulignons qu'il n’y a pas, d’un côté, les privilégiés de la sainteté, les prêtres ou les religieux et, de l’autre, prises dans la masse, les personnes laïques ou mariées … Non ! Mais, nous soulignons aussi que, si tout ne dépend pas de nous - Dieu sème -, nous pouvons labourer et travailler la terre.

 

Voilà ce que j’appelle le travail en amont. Dieu le veut ainsi. A tel point qu’Il est là, dans une espèce d’attente, de connivence avec nous, avec notre cœur profond, nous invitant à nous préparer. Dans l’évangile, regardez toutes ces paraboles qui parlent des invités qui doivent avoir revêtu l’habit de noce pour participer au festin, pour pouvoir rentrer.

Il y a une sorte de connivence, de correspondance que Dieu cherche et Dieu nous dit : "travaille la terre, je lancerai ma semence quand elle sera prête".

 

La sainteté n’attend pas. Saint Paul le dit autrement quand il écrit "la charité nous presse". La traduction latine du grec est "caritas urget nos", la charité nous urge. 

Saint Paul nous dit : "il n’y a qu’une seule chose qui devrait nous presser". La seule dette que nous ayons est la charité. La sainteté, ou perfection, n’est autre qu’une manière de vivre la charité.

Il y a une correspondance directe entre : la sainteté n’attend pas et la charité nous presse. Quand je dis :"la sainteté n’attend pas", c’est-à-dire notre chemin de croissance d’amour, je veux dire qu’il est contre la volonté de Dieu de dire : "je commencerai à aimer quand…cela ira mieux…quand j’aurai rencontrer l’âme sœur…comme cela on démarrera à deux…" Certes, il y a des devoirs nouveaux et d’autres exigences dans la vie matrimoniale. Mais,

la charité n’attend pas. La sainteté n’attend pas. Ne soyons pas dans l’idée qui a présidé à toute notre formation : "je commencerai à être vraiment…quand j’aurai fini mes études, enfin je serai dans le monde, enfin…vivement que je travaille…"

Evidemment, ces schémas ne doivent pas s’appliquer à la croissance d’amour de notre cœur. Un des buts du groupe est de réactiver la charité tout de suite, d’offrir des outils très concrets à chacun d’entre nous, sans attendre, car il n'y a aucune raison d’attendre en ce qui concerne la charité. Oui, Dieu exerce notre patience. D’ailleurs il n’y a pas que Dieu, si vous avez bien remarqué !!!

Parfois, certaines choses qui ne dépendent pas de nous ne viennent pas. S’il faut attendre qu’il fasse beau pour aller se promener et bien, il faut attendre qu’il fasse beau. S’il faut attendre l’ouverture de la chasse pour chasser et bien, on attend…

La charité, non : elle n'attend pas.

 
La sainteté n’attend pas, la communion entre disciples non plus, puisqu’elle est le lieu exact de la réalisation de notre charité et ce qui nous permet de prendre la température.

"Montre moi l’affection que tu as pour tes frères chrétiens et je te dirai où tu en es de ta charité. - Oh oui, j’aime Dieu d’une ardeur extraordinaire et, d’ailleurs, je passe des heures entières en prière".

Peut-être, mais je ne peux pas juger cela. Quelque soit notre degré de connaissance de nous-mêmes - connaissance de soi - nous avons énormément de mal à apprécier la vérité de notre prière. C’est pour cela que les maîtres spirituels nous invitent, par rapport à la prière, à faire un effort sur la quantité.

"Mon Père, j’aimerai bien prier".

Alors, je réponds : "là, je ne peux pas t’aider mais, en revanche, je peux te dire : prie tous les jours, un quart d’heure… tu peux peut-être faire une demi-heure."

La réalité est qu’on ne peut pas toujours jouer sur la qualité. Il y a des prières plus ou moins belles mais on l'ignore souvent.

Toute la loi se résume dans ces deux commandements : la charité de Dieu et la charité envers le prochain. C’est la charité envers le prochain qui, justement, nous permet d’incarner, de réaliser, de tester et de mesurer notre amour vis-à-vis de Dieu.

Il y a un amour du prochain qui est très particulier : c'est l’amour pour les disciples de Jésus. Lors de la Cène, Jésus dit : "Aimez vous les uns les autres".  Il s’adresse, là, de manière spécifique, à ses disciples. Là, Il nous invite à une réciprocité de la charité, qu’on appelle, très exactement, l’amitié.

 

Donc, ce sont des éléments que l’on essaie de mettre en œuvre, concrètement. Je me réjouis beaucoup quand je vois la qualité de votre accueil réciproque, les uns les autres, les uns vis-à-vis des autres.

 

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Fête de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus.

Le grand message de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus tient dans une expression du chemin, de la petite voie : la petitesse spirituelle qui est tout le contraire de la fausse humilité. Je pourrai résumer cela en un mot sur lequel je vous invite à réfléchir : le mot simplicité.

A chaque fois que nous aurons un gain de simplicité en nous-même, dans notre rapport avec nous, avec Dieu et entre nous, nous serons vraiment sur le chemin indiqué par Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. La simplicité ne s’oppose pas à la difficulté, à la dureté de l’existence.

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus est la première à savoir que l’existence est dure. Elle est rentrée au carmel, dit-elle, sans se faire la moindre illusion.

Elle avait déjà des grandes sœurs qui étaient au Carmel et qu’elle rencontrait au parloir, étant enfant. Elle savait ce qui se passait à l’intérieur et que, bien souvent, la charité fraternelle était ébréchée ou écornée par toute la perversité du péché qui habite le cœur de tout être humain. Elle le savait très bien. Elle a vécu une existence qui a été marquée par une souffrance psychologique intense – une maladie psychologique grave dans son enfance- et par des souffrances physiques telles, qu’elle a dit un jour qu’il ne fallait jamais laissé sur le chevet d’un malade de quoi se supprimer parce qu’elle l’aurait fait, toute carmélite qu’elle était.

Simplicité ne s’oppose pas à difficulté ou à dureté mais à la complication. Il faudrait que nous gagnions en simplicité.

Dans le premier versant de l’existence, on passe sa vie à engranger des choses et, comme on ne les a pas encore unifiées dans une vision de sagesse, cela complexifie notre existence. Peut-être que le deuxième versant de notre existence nous est donné pour, progressivement, non pas être simpliste, mais pour simplifier tout cela, dans un regard qu’on appelle, en philosophie, un regard de sagesse, c’est-à-dire qui est capable d’unifier la diversité, la richesse. Le simpliste est celui qui n’a pas de richesse. C’est "monologique", carré au mauvais sens du terme, voire idéologique. Les simplistes sont dangereux parce qu’ils ne tiennent pas compte de toutes les nuances de la vie.

Quand je nous invite à la simplicité, ce n’est pas pour être simplistes dans notre abord des personnes –chaque personne est différente, chaque personne est rutilante de qualités personnelles, fruits de son patrimoine génétique, de son éducation, de son histoire et de ses choix libres. Je ne vous invite pas à être simplistes en disant : "les hommes sont tous comme cela, c’est comme cela qu’il faut les aborder… les filles, pourvu qu’on arrive avec un petit écrin avec un gros bijou dedans, elles tombent toutes à genoux"..

Non, tout cela est du simplisme. Il faut une vision plus nuancée de la réalité. La vie, c’est vraiment une souplesse, chaque feuille d’arbre est différente et tout peintre le sait quand il peint son arbre. Dans un arbre, il n’y a pas une seule feuille qui ait la même nuance de vert.

Alors combien plus les êtres humains ! la simplicité, c’est cette image de l’enfant qui est capable de recevoir sans catégorie, de savoir accueillir la chose, dans un élan.

Nous sommes invités à gagner en simplicité. En tout cas, entre nous, ce mot est essentiel pour ce que nous avons à vivre dans nos week-ends et entre nos week-ends (lectio divina,..).

 

 

Benoît XVI

Au mois d’avril, nous avions vécu, ici, la mort de celui que l’on appelle déjà le Grand Jean Paul II, le pape qui a illuminé notre jeunesse. Nous étions ensemble, c’était un samedi soir.

Beaucoup d’entre nous étions émus par cette personnalité que certains d’entre nous avions déjà rencontrée en juin 1980, au parc des Princes.

Nous apprenons à connaître la personnalité de Benoît XVI. Dès la messe d’intronisation, la belle célébration du 24 avril 2005, Benoît XVI a fait référence à des formes de désert et il a employé cette expression qui m’a beaucoup touchée : "le désert de la pauvreté, le désert de la faim, de la soif. N’oublions pas non plus les continents entiers, des pays qui sont atteints par la famine ou la malnutrition. Et puis le désert de la solitude, de l’amour détruit".

Dès le début de son pontificat, il souligne qu’il y a aussi d’autres formes de désert, de souffrance ou de soif, dont celles de la solitude, soulignées souvent par Mère Térésa et Jean Vanier, solitude due à l’abandon ou, tout simplement, à un état de fait plus ou moins consenti ou à l’amour détruit (cf les drames du divorce, des séparations…). C’est une très belle prise en compte.

Un autre message m’a beaucoup touché : celui qu’il a laissé aux jeunes, lors des Journées Mondiales de la Jeunesse, à Cologne : "Alors, nous ne nous contenterons plus de vivoter - c’est écrit comme cela dans le texte (au lieu de vivoter, on aurait pu mettre survivre, mais vivoter est plus expressif. Survivre, on a l’impression que l’on vit au-dessus ou en dessous) - préoccupés de nous-mêmes mais nous verrons où et comment nous sommes nécessaires. En vivant, en agissant ainsi, nous nous apercevrons bien vite qu’il est beaucoup plus beau d’être utile et d’être à la disposition des autres que de se préoccuper seulement des facilités qui nous sont offertes ou des difficultés qui nous sont apportées."

A chaque fois que nous avons des souffrances, une souffrance reconnue comme telle, le premier mouvement que cela provoque en nous, est un égocentrisme, une sorte de repli sur soi. Nous devons aller au-delà de ce premier mouvement et nous le pouvons, surtout dans la force de la charité. Il faut le savoir. Il faut savoir le reconnaître.

 

 

Les psaumes

Puisque les objectifs de ce groupe sont de répondre à la seule urgence véritable de la sainteté et de la charité, nous essayons de ne pas toujours centrer nos enseignements sur ce qui nous habite ou nous angoisse, comme, par exemple : "comment faire pour échanger et faire en sorte que je puisse rencontrer…quelqu’un qui…? ou, quand je suis en face de cet être infiniment bizarre parce qu’infiniment riche qu’est la femme, alors qu’est-ce que je dois faire, est-ce que je dois prendre des gants, de quelle couleur… ?" Toutes choses sûrement nécessaires mais, encore une fois, nous travaillons plus en profondeur.

Rappelons-nous toujours que le but de Dieu et celui de son Eglise sont de répondre, non pas à ce que nous sentons, mais à nos nécessités. Il y a une distance entre les deux.

Benoît XVI, qui a donné un enseignement tout à fait fraternel aux prêtres d’Aoste – conversation familière et très riche - était interpellé sur cette question par les prêtres et par l’évêque : "les hommes d’aujourd’hui vivent comme s’ils n’avaient pas besoin de Dieu. Ils vivent comme cela parce qu’à leur niveau de conscience, ils n’ont pas suffisamment interrogé, en profondeur, leur cœur, donc ils vivent comme s’ils n’avaient pas besoin de Dieu. Mais en réalité, ils en ont besoin". Toute l’Eglise ancre son évangélisation, sa mission, là-dessus. Benoît XVI l’a rappelé avec beaucoup d’intelligence et de finesse. Donc, en vous parlant des psaumes, vous pourriez avoir la réaction première de vous dire : "les psaumes, c’est utile parce que comme je veux être moine. Les moines n’ont que cela à faire de chanter dans leur monastère jour et nuit, au moins sept fois dans la journée…mais bon, pour moi, c’est peut-être important, mais j’ai d’autres urgences."

Une fois de plus, apprenons à distinguer ce qui est urgent de ce qui est important. Il est rare que nos urgences soient importantes. A force d’organiser toute notre vie sur nos urgences, on finit par vivre, d’abord, tout le temps dans le stress et, ensuite, on ne répond pas à ce qui est important. L’important, c’est peut-être de prendre cinq minutes pour répondre au SDF pour lequel on a subitement un mouvement de compassion dans le métro alors qu’on est déjà en retard. 

 

 

II – Les Psaumes

 

Aujourd’hui, les psaumes sont une école un peu difficile  parce que les mots sont d’une culture ancienne, l'hébreu. Dans nos prières, certains textes, composés par des auteurs, nous parlent peut-être plus spontanément que les psaumes. C’est une école exigeante mais d’une richesse et d’une profondeur pour toute votre existence. Cela me parait très important.

 

Les psaumes : école de prière, école de vie

Les deux derniers week-ends, nous avons essayé de rentrer dans l’école de vie que représentent les psaumes. Je vous rappelais combien les Pères de l’Eglise, les premiers penseurs chrétiens, éduquaient leur peuple à la contemplation, à la prière et à la plus haute mystique, à partir des psaumes. Au-delà d’une école de prière, les psaumes étaient une école de vie pour un Saint Ambroise, un Basile de Césarée et d’autres…

 

Un exemple tout simple mais parlant : dans les psaumes. Vous rencontrerez beaucoup d’épisodes de violences aiguës et même une violence qui s’exprime dans des termes de vengeance. Vous hésitez à employer, à emprunter cet atout psychologique de la violence et de la vengeance pour prier, pour plusieurs raisons :

- d’abord, parce que vous avez envie de dire : "non, je me refuse à entrer dans ces mouvements où je demande à Dieu de casser la tête des petits enfants de mes ennemis dans les rochers."

Cela choque et ce n’est pas quelque chose que l’on demande à Dieu !

En réalité, c’est une école de vie parce que cette violence qui s’exprime dans la prière a deux mérites : premièrement, cette violence trouve déjà une expression, un mode d’expression. Or, cette violence nous habite tous. Vouloir le nier, c’est une fois de plus ne pas se connaître ou vouloir s’amputer d’une partie de son être. Si vous n’avez pas de violence, vous n’avez pas de vie. En français, en hébreu, en grec, c’est le même mot qui donne le mot "vie" et qui, aussi, va donner le mot violence. S’il n’y a aucune violence en vous, vous êtes en état de dépression. Il  y a quelque chose de complètement déprimé en vous, il n’y a plus de vitalité, de force à l’intérieur.

Cette violence a besoin de s’exprimer. Hélas, le mode habituel d’expression de cette violence est verbal et, en particulier, dans le face-à-face avec une autre personne. Par exemple, quand on nous dit, dans des revues qu’il est bon de se mettre en colère dans le couple, on fait une lourde erreur."oui, de temps en temps, cela fait du bien une bonne colère, comme cela, au moins, on se dit les choses, et après cela repart et…" A tel point que j’ai reçu un jeune couple que j’avais marié (d’ailleurs deux personnes célibataires !) et qui, au bout d’un an de mariage, ayant lu à peu près les mêmes articles, arrivait un peu gêné : "nous, Père Luc, on a un problème, on ne se met jamais en colère, tout va bien entre nous". Je les rassurais.

Qu’est-ce qui se passe ?  Nous avons une violence et elle a besoin de s’exprimer. Voilà ce qu’ils veulent dire ces gens quand ils disent qu’il faut une colère de temps en temps. En réalité, je ne sais pas si la colère fait beaucoup avancer la charité entre nous. Donc, la première des vertus des psaumes est que cette violence s’exprime et elle s’exprime face à Dieu.

Quand je l’ai découvert, cela m’a beaucoup apaisé parce que c’était ce que je vivais déjà, très modestement, certes. Dans l’oraison ou autre, j’avais des moments de colère, de révolte contre Dieu ou par rapport à telle ou telle personne. Je jetais tout cela dans la prière. Parfois, pendant trente minutes d’oraison, c’était vingt-neuf minutes comme cela. Ce n’était pas fameux.

La prière doit être purement à la louange et à la gloire du Seigneur mais voilà il est en train de râler, en silence…et, en plus, il ferme les yeux, il est à genoux, tout le monde est persuadé qu’il est abîmé dans une prière méditative, sensationnelle !…

En réalité, que fait le psalmiste ? il laisse toute la violence de son cœur monter vers Dieu qui a le dos large et le cœur encore plus large. Il prend tout cela, Lui, le Seigneur. Il n’est choqué par rien du tout. C’est un bon moyen d’exprimer cette violence : elle sort effectivement de vous comme un élan de vitalité et de vie, sans forcément aller percuter, de plein fouet, par une colère violente, l’autre, en face de vous, qui n’était pas disposé pour la recevoir, qui n’a pas le cœur et les épaules aussi larges et aussi solides que Dieu.

Dieu en a entendu des choses depuis que l’homme existe… Heureusement qu’Il ne fait pas de compte comme nous …

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Deuxième mérite : l’expression de cette violence va vers Dieu dans un élan où vous ne perdez pas en vitalité. A chaque fois que vous exprimez dans un psaume votre violence, avec des mots qui sont parfois redoutables, vous mettez Dieu entre vous et ce prochain qui vous a blessé, comme transformé par l’élan de la prière

C’est véritablement le mystère de l’alliance : le plus court chemin entre toi et moi, le plus court parce que voulu par Dieu, donc le plus direct, le plus efficient, le plus profond, est le chemin qui passe par Dieu. De toi à moi, je peux aller directement ; le chemin est en fait très compliqué. C’est ce que nous apprend toute la Bible. Mais si, de toi à moi, je passe par Dieu, c’est beaucoup plus puissant, beaucoup plus rapide, beaucoup plus direct : je peux toucher l’âme de l’autre d’une manière beaucoup plus directe.

Les psaumes sont une école de vie.

 

Rappels sur les psaumes et les psaumes 1 et 2
Je vous fais une lecture des psaumes à partir d’une division traditionnelle du monde juif, accepté par une partie de la tradition chrétienne : la division du psautier en 5 livres.

Il y a 150 psaumes, en cinq séries, appelées 5 livres.
Le Livre 1, du psaume 1 au psaume 40, je l’ai baptisé le Livre de la décision. Le Livre 2, du psaume 41 au psaume 71, est le Livre du désir. Il y a, véritablement, une école de vie.

Nous avions pris les deux premiers psaumes.

 

Le psaume 1 nous mettait immédiatement en face d’une décision à prendre. C’est, aussi, le psaume "des deux voies." Ensuite, tout le Livre 1 est là pour valider notre décision.

C’est tout simple : vous avez pris une décision. Que se passe t-il immédiatement après ? En vous, autour de vous, tout le monde ou presque s’exerce à remettre en cause votre décision, avec une subtilité déroutante : "oui, mais es-tu sûr que tu as pris la bonne décision et as-tu pris en compte…?" Déjà, on a eu du mal à prendre cette décision… Bien sûr, il y a toujours des éléments nouveaux qu’il faut prendre en compte. Nous sommes fragiles intérieurement et nous avons du mal à poser des actes solides. Le Livre 1 va nous éduquer à poser des actes solides, à travers la prière de ces psaumes : les actes ne sont solides que parce que la fondation de mes actes est solide.

La fondation de mon acte est la décision initiale, qui va donner ensuite l’orientation. Si j’ai choisi un chemin, il sera peut-être assez abrupt, avec les descentes parfois aussi rudes que les montées, mais je reste sur ce chemin (même s'il y a des cailloux = "scrupules").

Rien n’est pire que de commencer à prendre le chemin et, ensuite, de se mettre à regarder ailleurs : "zut ! peut-être que la voie d’à côté était plus rapide !" C’est vous, c’est moi, à chaque fois qu’on arrive au péage de l’autoroute : on choisit toujours la voie qui avance le plus doucement du monde, alors que toutes les autres voies avancent plus vite. De même, à la caisse du supermarché et… pour les confessions !!!

On a choisi une voie, on y reste. Cela vous parait simple, mais c’est une école de vie.

Il y a une orientation fondamentale de notre existence qui est donnée par deux choses :

- d’abord, notre nature humaine que nous n’avons pas choisie mais que nous recevons. Or, notre nature d’homme, de personne humaine, s'accomplit en étant orienté vers Dieu et notre bonheur sera d’être en Lui. Nous n’avons pas à choisir cela. Cela appartient à notre nature. Il n’y a pas des hommes sur terre qui aient des natures différentes et qui pourraient, par exemple, s’accomplir en étant orientés vers le mal, et trouver leur plénitude, qu’on appelle le bonheur, dans le mal. Cela n’existe pas. Même ceux qui sont vicieux, tordus à souhait, pervers – on peut penser à Hitler et à d'autres qui ont mis toute la force de leur intelligence et de leur volonté au service du mal - en réalité, ils cherchent, aussi, leur bien et leur bonheur. Persuadés qu’ils sont, d’une manière pathologique dans certains cas, que le bonheur passe par l’éradication de tous les juifs, de tous les tsiganes. Après les catholiques y seraient passés…

Donc, il y a deux choses : d’abord, cette orientation fondamentale qui est donnée par notre nature, par le fait que l’homme est créé.

- ensuite, l’homme, qui est un être très particulier, ne peut pas atteindre sa fin - comme on dit en philosophie - sans une décision intérieure personnelle, sans un choix personnel,  à la différence de tous les autres animaux, qui vont atteindre leur but de manière instinctive ; on ne peut pas dire qu’il y ait une part d’éducation ou de communication entre animaux. L'homme,  Dieu le veut ainsi, doit orienter sa vie grâce à cette décision intérieure, avec, parfois, ce sentiment étouffant de solitude.

A la différence des autres livres, tout le Livre 1 est marqué, très fortement, par un sentiment de solitude. Le psalmiste dit "je" et se trouve toujours tout seul. Alors que dans les autres livres, le chant du psalmiste est au pluriel : le "nous" collectif. Il se sent membre d’un peuple ou d’une communauté qui le soutient ou, au contraire, le dessert.

Donc, dans ces 40 premiers psaumes, on a l’impression que "nombreux sont mes ennemis autour de moi…" Fondamentalement, je suis seul dans une orientation profonde de mon existence, dans les choix, les décisions les plus fondamentaux… Nous sommes en face d’une solitude profonde que nous devons assumer, mariés, pas mariés, prêtres, vivant en communauté, célibataires. Cela ne change rien. Ce sentiment d’être seul contre tous n'est pas pour dire : " j’ai raison contre tout le monde, je suis le seul intelligent, tous les autres sont des imbéciles", mais parce que Dieu veut que certaines décisions relèvent d’un acte où nous nous sentons profondément seuls.

C’est le Livre 1.

Dans cette perspective, deux psaumes ouvrent le Livre 1 et tout le psautier : c’est le psaume 1 et le psaume 2. Le psaume 1 est le psaume du choix, le psaume 2 est celui de l’appel de Dieu.

L’homme va entrer dans ce chemin de vie et de bonheur - le premier mot du psautier est le mot bonheur, "heureux" - à travers ces deux colonnes, ces deux portiques d’entrée.

D’un côté, il est renvoyé à des décisions personnelles profondes, où il doit dire "je". De l’autre, il y a ce partenaire éminent qui agit en son existence, auquel il doit répondre avec toute la force de son "je", c’est Dieu, le Seigneur. C'est Lui qui sauve et qui va agir dans notre vie par son initiative et ses dons qu’on appelle la Grâce. 

L’homme, entre son "je" et Dieu - c’est l’alliance -, découvre immédiatement qu’il n’est pas seul, qu’il y a le monde autour de lui. Ce monde, il va le découvrir dans les splendeurs de la création mais il y a, aussi, des ennemis.

Ces ennemis, ce sont tous ceux, groupes, personnes, idées, mentalités, élans psychologiques en nous …qui vont s’opposer à cette voie de bonheur qui oriente fondamentalement notre existence vers Dieu. Posons des actes solides. C’est essentiel. Hier encore, je rencontrais une personne "porteuse de célibat" qui était confrontée à un choix, une décision. Elle avait parfaitement compris qu’il ne s’agissait pas que je lui dise ce qu’il fallait qu’elle décide, parce que, à ce moment-là, je l’ampute, je l’empêche de marcher. Cela ne sert à rien si c’est moi qui prends la décision. Je peux lui donner des conseils, d’autres éclairages ou bien lui dire : "cette décision que tu vas prendre, elle est importante et il est normal que, dans cette décision, tu te sentes seul(e). Ou il est normal que tu te sentes seul(e) pour telle ou telle raison. Ou il est normal que tu aies des hésitations pour telle ou telle raison."

Une décision où il n’y a pas d’hésitation, est-ce que vous l’avez vraiment prise ?

 

Le psaume 1 nous remet en face de notre liberté.

Georges Bernanos : "la liberté, pour quoi faire ?" premièrement, pour faire des choix fondamentaux.
André Chouraqui commente les psaumes : "une seule idée commande la métaphysique du code céleste : l’homme, qu'est-ce qu’il veut être ?" Dieu dit Lui-même : "si tu veux". C’est grand, notre dignité ! "La dignité de l’homme, c’est d’être providence pour lui et pour ses frères." dit Saint Thomas d’Aquin quand il parle du gouvernement divin. A quelle dignité nous sommes renvoyés ! "Providence pour soi" ne veut pas dire que l’on se débrouille tout seul mais, au contraire, qu'on est capable d’être ce que l’on veut être. Le problème est le suivant : "que voudrais-tu être plus tard ?... moi. " Dans un dessin de Piem, vous êtes devenus, pour une part, ce que vos parents vouliez que vous soyez. "Et si maintenant, dit Dieu, vous deveniez ce que vous voulez."

Il n'y a pas moyen d’être saint sans des actes de volonté.

Parfois, dans l’accompagnement spirituel, je souris intérieurement - sans ironie, sans moquerie, parce que je partage la même humanité que vous, on est dans le même marécage - quand une personne dit : "j’aimerais faire la volonté de Dieu."

C’est l’équation du Père Kolbe : petit "v" =  grand "V". La sainteté est quand il y a exacte coïncidence entre la volonté de Dieu et la mienne : "Seigneur, non pas ce que je veux, mais ce que Tu veux."

Il y a deux manières fausses d’ajuster les deux volontés :

- la première consiste à toujours croire que la volonté de Dieu coïncide avec la mienne, ce qui est commode : "Seigneur, que ma volonté soit faite sur terre comme au ciel." Une façon de vivre le Notre Père. Parfois, on est tellement obsédé par telle chose qu’on est persuadé que Dieu le veut aussi. On est persuadé qu’on est un saint parce que tout cela coïncide.

- une deuxième manière erronée est de ne plus avoir de volonté du tout : "je suis tellement abandonné à Dieu !"

On ne comprend rien au mystère de l’abandon, comme l’a prêché une Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, qui était, au contraire, très volontaire. Elle le disait avec une telle force qu’elle a été capable, à quinze ans et demi, de participer au pèlerinage à Rome avec son diocèse, pour l’unique raison : parce qu’elle savait qu’il allait y avoir une entrevue avec le Pape et pour lui demander l'autorisation de rentrer au Carmel. En effet, son évêque, via son vicaire général, le lui refusait parce qu’elle était trop jeune. C’est uniquement pour cette raison qu’elle participait à ce pèlerinage. Le prêtre se méfait de la petite Thérèse qui était un peu vive. En audience privée, chacun devait se mettre à genoux pour embrasser la mule du Pape. Quand ce fut son tour - elle en parle dans ses Manuscrits Autobiographiques - contre le vicaire général et le prêtre qui la fusillaient du regard, elle se mit à parler au Pape. Quelle volonté ! Auriez-vous osé dire cela à quinze ans ? Parler au Pape ne se faisait absolument pas ; tout le monde passait en silence. Cela s’est fait. C’est dire le caractère de volonté. Donc, la "petite voie" et le caractère d’abandon à Dieu ne sont pas la démission de sa volonté. Il faut être capable de dire "je" et " je veux"… Dire "je" est déjà très difficile : c’est la signature de l’autonomie. Dire un "je" qui ne soit pas simplement une répétition, une reproduction du "moi" des autres, est très difficile parce que cela veut dire que la source est en moi. Je le dis comme venant de moi. Je ne le dis pas simplement pour faire plaisir à mes parents ou parce que mon éducation ou tout mon conditionnement social m’oblige à le dire. Il y a une difficulté anthropologique, une difficulté humaine très lourde. "v " = "V" mais il faut quand même avoir un petit "v", un choix pour passer de la foi crue à la foi vécue.

"Tout homme qui produit un acte libre projette sa personnalité dans l’infini" (Léon Bloy)

Le premier stade de la liberté est la liberté de choisir.

 

Le psaume 2, le psaume de la Grâce, est là pour nous remettre dans cette confiance, qui est aussi une exigence, à savoir que la grâce est plus forte que tout. Nous sommes affrontés ou confrontés avec plein de forces tout autour de nous : la force politique, la force de l’argent... Si vous êtes bien insérés dans ce monde, vous avez tous perçu, par la fibre de votre cœur, la puissance de l’argent. et vous en sentez la menace. Jésus en parle souvent. Il faut choisir : "on ne peut pas servir deux maîtres." Cela pousse les gens et, peut-être, vous-mêmes : peut-être, cela vous a mu par désir d’avoir un meilleur salaire, dans des conditions de travail parfois inhumaines… Il y a une force, une attraction de l’argent. Il ne faut pas se le cacher et cela s'accroche même dans notre cœur ou autour de nous. Ce que l’argent fait faire est assez saisissant. Il y a des forces aussi dans la mentalité commune, dans la pensée commune.

Tous ces ennemis, tous ces rois, ces seigneurs, apparaissent tout autour. Ne pensez pas simplement à tous ces petits roitelets qui entouraient le royaume d’Israël, au temps de David (les Cananéens, les Philistins) mais incarnez-les dans votre existence. Alors, ces forces autour de nous, nous apparaissent très puissantes. Elles partent  pour vaincre.

Parfois, on a le sentiment qu’on est un bouchon sur la mer. Qu’est-ce qu’on peut quand on voit l’épaisseur du mal tel qu’il se programme dans cette "culture de mort", pour reprendre le mot de Jean-Paul II ? et, nous disons : "il faut être des tenants de la vie, des acteurs de la vie, des promoteurs de la vie." On a l’impression d’être un petit bouchon pris dans une tempête.

 

Contrairement aux apparences, le psaume 2 nous dit  que réside, dans le mystère de la génération éternelle du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint, la source qui peut balayer tout le reste : sa Grâce. Nous devons avancer avec cette conviction.
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N’oubliez jamais ces deux piliers : le choix : valider un acte solide par une décision ferme qui vient vraiment de moi et, de l’autre coté, ce mystère de la Grâce qui, même s’il apparaît au début petit, dérisoire, face à toutes les puissances de ce monde, est, en réalité, la force qui vainc toutes les autres.

 

Suite de l'étude du Livre 1 avec les psaumes 3, 4, 8.

Pour rentrer dans un psaume, faire trois ou quatre minutes de silence, puis lire le psaume, puis comprendre.

Comment prier un psaume et en faire un lieu de guérison, un lieu de promotion de son existence, dans le sens de Dieu et, donc, en faire une école de vie ? En s’appropriant le psaume, c’est-à-dire, en essayant de revêtir les sentiments intérieurs du psalmiste. Il est évident que vous n’allez pas pouvoir vous remettre en situation matérielle. Par exemple, quand le psalmiste dit : "il y a des lions qui me cernent", je ne vous demande pas d’aller au zoo de Vincennes, de sauter dans la cage aux lions et de dire : "Maintenant, je vais m’approprier le psaume." Vous avez assez d’imagination pour reconstituer intérieurement et matériellement la scène, par exemple, si je suis "au fond du trou ou tombé dans la fosse," pour reprendre les expressions du psalmiste.

A partir de là, voir quels sentiments intérieurs vont naître en imaginant que vous êtes entourés de lions. Est-ce que cela va éveiller un certain nombre de sentiments intérieurs ? En revêtant les sentiments du psalmiste, vous allez redonner toute sa pensée concrète et cela va devenir un lieu de guérison intérieure très fort, pour reprendre les mots de Saint Ambroise. Pour revêtir les sentiments du psalmiste, il faut les connaître, bien écouter le texte, imaginer la scène ; ou bien, imaginez-vous en situation analogue, que vous avez vue ou que vous avez peut-être vécue au plan psychologique ou spirituel.

 

Il faut rajouter au psaume le titre. Tous les psaumes n’ont pas de titre mais certains psaumes en ont un. Souvent, le verset 1 est le titre du psaume et il donne une indication, parfois, simplement liturgique ou de chants, mais, parfois aussi, de situation, qui en l’occurrence est importante.

 

Psaume 3 :

      1- Psaume de David quand il fuyait devant Absalom

 

        2- Seigneur, qu'ils sont nombreux mes adversaires,

Nombreux à se lever contre moi,

       3- Nombreux à déclarer à mon sujet :

"Pour lui, pas de salut auprès de Dieu !"

 

        4- Mais toi, Seigneur, mon bouclier,

Ma gloire, tu tiens haute ma tête.

        5- A pleine voix je crie vers le Seigneur :

Il me répond de sa montagne sainte

        6- Et moi, je me couche et je dors :

Je m'éveille : le Seigneur est mon soutien.

        7  Je ne crains pas ce peuple nombreux

Qui me cerne et s'avance contre moi.

        8  Lève-toi, Seigneur !

Sauve-moi, mon Dieu !

Tous mes ennemis, tu les frappes à la mâchoire :

Les méchants, tu leur brises les dents.

        9  Du Seigneur vient le salut :

Vienne ta bénédiction sur ton peuple !

 

Il est dit ceci : "psaume de David quand il fuyait devant son fils Absalon". Cela se rapporte au deuxième livre de Samuel : David a un fils Absalon qui grandit et veut prendre le pouvoir, tout simplement. Absalon concocte un complot. David est obligé de fuir pour ne pas être tué dans ce complot. 

Une telle situation peut vous aider à comprendre les sentiments intérieurs du psalmiste.

Quels mots, quels sentiments, quelles actions, en quoi ce psaume pourrait vous être utile aussi pour votre propre vie, selon ce dont il débat ? il ne suffit pas de dire que c’est un homme en pas trop bonne situation et qu'il y a Dieu qui est là. D’accord, mais c’est pratiquement la dialectique de tous les psaumes. C’est beaucoup moins théorique.

Les psaumes sont des écoles de vie parce qu'ils sont beaucoup moins théoriques. C’est une situation concrète qu'il faut essayer de retrouver. Encore une fois, si ce n’est pas concret extérieurement, c’est concret au niveau des sentiments qu’il traverse dans le chant du psaume et la manière dont il réagit en face ou contre ou avec un certain nombre de personnes.

 

Qu’est-ce que vous mettriez comme mot ? "violence, soutien, prise de conscience vive de la violence et de la force du Seigneur, confiance en Dieu, la violence que le Seigneur fait aux méchants," avec une impression première du sentiment de violence, une angoisse au départ, une angoisse profonde…

Il faut être précis. Par exemple, vous me parlez de l’angoisse :

 

On peut traduire la première strophe par le découragement, parce qu’il y a une impression de multitude considérable. Puis on se dit non, c’est faux. Nous sommes en train de réaliser qu’à l’intérieur même d’un psaume, il y a une évolution psychologique et spirituelle.

L’intérêt des psaumes est de partir d’une situation et de nous propulser vers une autre situation interne ; parce qu’extérieurement, si j’ai un chef de service caractériel, il restera caractériel mais, intérieurement, il y a quelque chose qui aura réellement mûri en moi.

Le psalmiste fait plus que demander : il crie et, ensuite, troisième strophe, il affirme que "le Seigneur est mon soutien".

Il semblerait qu’il y ait plusieurs étapes psychologiques. Le psalmiste ne voit pas d’issue à sa situation ou pas d’issue humaine. C’est intéressant.

Le verset 6 est comme un détonateur très surprenant, dans une situation tellement concrète puisqu’on la vit tous, l’angoisse… puis, subitement, je me couche."Et moi je me couche et je dors."On peut aussi évoquer la scène évangélique, où Jésus dort, sur le lac de Génésareth, alors que c’est la tempête tout autour. Les vagues recouvrent la barque, dit Mathieu. Mais Jésus dort dans la barque, ce que l’on a déjà du mal à imaginer. Jésus dort, puis, le réveil : "Jésus, Jésus,"- "hommes de peu de foi." Jésus calme la tempête et tout le monde est étonné !

 

On part d’une situation concrète qui n’est peut-être pas, effectivement, celle de notre vie aujourd’hui mais qui pourra l’être demain. Aujourd’hui, si je me sens pleinement joyeux : "j’ai plein d’amis autour de moi et pas d’ennemis," cela va, peut-être, me demander plus d’efforts. C’est ce que nous vivons tous les jours en chantant les psaumes. Aujourd’hui, cela va me demander, peut-être, plus d’efforts  pour rentrer dans les sentiments du psalmiste, alors qu’au contraire certains jours, je vais revêtir ce psaume comme un vêtement tout fait parce que j’ai ce même sentiment d’angoisse, cette multitude autour de moi qui est en train de me décourager, de me casser peu à peu et de me dire : "tu ne t’en sortiras pas, ce n’est même pas la peine d’aller prier, mon pauvre ami… donc tout ce que tu fais, cela ne servira à rien."

 

Suivant comment on se situe par rapport à l’action, on peut très bien lire ce psaume de la manière suivante : "cela s’est déjà passé, il a dormi, il s’est couché, et puis il se réveille et au commencement de sa journée, il se dit : «toutes ces angoisses d’hier, d’avant-hier….tous ces ennemis ; de toutes manières, je me suis couché, j’ai dormi et le Seigneur se lève avec moi et Il va balayer tout cela.»

Habituellement, le psaume est compris ainsi. A cause de cela, on l’appelle "prière du matin", au moment où l’on se réveille. C’est la prière du matin, parce que, justement, on estime que tous ces combats, tous ces ennemis, que tout cela s’est produit la veille, s’est déjà achevé et s’est muté, complètement transmuté par la nuit paisible.

Bienheureux ceux qui dorment bien !

En hébreu il y a des mots qui sont bien rendus par les traductions. Une lecture est aussi une interprétation. Quand on me dit : "c’est difficile d’écouter quelqu’un," je dis qu'il est encore plus difficile d’écouter un texte parce que vous avez en moins toutes les intonations, tous les silences entre les mots, ce que vous appréciez aussi dans l’écoute et que vous n’avez plus. Nous avons cet exercice appelé, en latin, "lectio", lecture. Nous ne savons pas lire pas plus que nous ne savons écouter. Dans les cours, la première chose que l’on commence par apprendre, c’est à écouter. On croit qu’on est intelligent alors qu’on est tout de suite dans les jugements a priori, dans le conseil… mais pas d’abord dans la relation d’écoute. Pourtant, elle est fondamentale : "Ecoute Israël". Ne me dites pas qu’il est plus facile d’écouter Dieu que d’écouter votre frère qui est en face de vous et qui vous parle. Dieu est invisible, Il parle à sa manière ; aussi, il n’est pas plus simple d’écouter Dieu. Le fondement de l’alliance se construit dans la foi et la foi est une réponse à ce que Dieu dit ! Il faut écouter avant de répondre. "Seigneur que me dis-tu ?" La grande réponse de Dieu à son peuple : " Shéma Israël." C’est toute la réponse juive de l’alliance.
D’une certaine manière, lire un texte, c’est l’écouter ; c’est encore plus difficile. Nous ne savons pas lire. Mais cela s’apprend et, justement, à plusieurs, avec la lectio divina. Toi, tu as vu telle chose que je n’avais pas lue.

Dès qu’on a un peu lu le psaume 3, on a déjà senti ces grands mouvements de l’oppression jusqu’au découragement et jusqu’à la paix qui s’installe dans une certitude, même si on ne les a pas finement analysés. Le psaume 3 est celui du courage pour bien commencer la journée.

 

Tu as choisi, tu as fais une orientation fondamentale. Tu as réussi à dire : "je veux, je vais prendre cette voie pour le Seigneur qui correspond avec ma plénitude - tu vas tenir compte de mes initiatives et de ma grâce" ;  tu sais que c’est le Seigneur qui va te sauver sur ce chemin (Ps 1 et 2).

 

A peine ce chemin commence-t-il que Dieu nous fait deux dons :

- le don de bien commencer notre journée (Ps 3),

- et le don de bien la finir (Ps. 4) ;

de nous mettre dans une bonne situation le matin, pour se donner bon courage, et de nous mettre en bonne situation le soir. On va retrouver cette image du sommeil et du "je dors" dans le psaume 4. Notre chemin n’est que temporel et notre existence est une succession de jours. Jésus nous dira : "à chaque jour suffit sa peine"(Mt 6/34). Evidemment, il ne nous est pas donné du courage pour dans dix ans. "Seigneur, donne-nous notre pain quotidien"

Cette pédagogie de Jésus, nous la trouvons déjà dans les psaumes. C’est une prière du courage pour commencer la journée et pour bien l’achever, pour une journée… et c’est tout.

Si le Seigneur pouvait nous donner du courage pour dix ans, une réserve… Mais, peut-être, serions-nous encore capable de la mettre à la banque et de la faire fructifier pour en tirer des intérêts. Si  vous le vivez bien, que vous êtes heureux ; c’est merveilleux. A la fin de l’année, vous avez été 365 fois heureux … et les années bissextiles un peu plus !

 

Ps. 3 – "Quand David fuit devant son fils Absalom" (2Samuel 15-18), qui se retourne contre son père - situation psychologique tendue à l’extrême -. il ne peut même plus s’appuyer sur la chair de sa chair. Tout ce qui, normalement, constituent le noyau fondamental de l'aide humaine, sa famille, en qui on place sa confiance, son père, ses enfants, sombre…Tout support humain s’écroule : nous sommes dans une situation limite.

Que se passe-t-il dans le cœur de David ? On imagine : déception terrifiante, fuite pour ne pas perdre sa propre existence ou bien fuite pour ne pas avoir à tuer son fils, qui, finalement, va mourir, tué par Joab.  Un peu plus loin (2Samuel 18/8), la chevelure d’Absalom va se prendre dans un arbre, alors qu’il est poursuivi. Le chef de l’armée de David arrive et dit au serviteur : "tue-le".  Il lui répond : "non, David nous a dit expressément de ne pas tuer son fils."

On connaît le sentiment de David pour son fils. Finalement, Joab le tue, d’où la déception et donc la fuite.

Au verset 2, un mot est constamment  répété : "nombreux" : "nombreux mes adversaires, nombreux à se lever contre moi, nombreux à déclarer à mon sujet "Pour lui, pas de salut…"  

Nous notons cette impression de nombre. La première impression du psalmiste est d’être débordé, dans tous les sens du terme, devant le nombre. Ils sont nombreux et agressifs : c’est probablement une conjuration contre lui. Effectivement, on pense, sur un plan historique, à la conjuration d’Absalon, qui a obligé David à fuir dans la montagne car il ne savait plus sur qui s’appuyer autour de lui. Peu à peu, des fidèles sont venus le rejoindre.

Nous sommes face à un sentiment de déception, de fuite, d’isolement. Dès que l’on a pris une décision pour Dieu, on a l’impression d’un sentiment de solitude. Certains même vous diront : "Il est insensé, il est fou, il a décidé d’entrer dans une communauté religieuse" ; je l’ai vécu personnellement.

Il n'est pas parlé de violence physique mais d’une agression très curieuse : de celui qui se lève contre vous pour vous accuser et qui assène une condamnation, des propos défaitistes, sur une réalité et non pas sur une éventualité : "pour toi, ton cas est réglé ;  pas de salut auprès de Dieu." C’est une attaque terrible : on va la retrouver portée contre tous les justes. Nous pensons à Jésus lors de sa crucifixion : "Si tu es si puissant, descends de la croix, sauve-toi, toi-même, et nous avec," avec cette moquerie terrible, cette remise en cause qui est très profonde.

Le trouble est très puissant. A ce sentiment humain de solitude, de déception, d’avoir tout raté, se rajoute une sorte de certitude qui nous est balancée dans la figure : "Dieu ne s’intéresse pas à toi ; pas de salut auprès de Dieu pour toi ; ta présence auprès de lui est inutile. Tu perds ton temps à aller prier, à aller demander des choses que tu demandes depuis des années et que, d’ailleurs, tu n’as pas obtenues". Cette certitude-là nous conduit au découragement le plus total. Ces attaques ne sont pas toujours aussi fortes, aussi nettes, mais, avec les psaumes, on se trouve dans des situations extrêmes.

Comme pour Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, cela peut même porter sur la certitude intérieure qu’elle ne sera pas sauvée, qu’il n’y a pas de ciel pour elle. Les derniers mots de Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus sont épouvantables. Elle a consacré sa vie à Dieu dans un Carmel, où elle est entrée à 15 ans 1/2. Les derniers mois de sa vie, à la souffrance physique et à l’incompréhension de beaucoup de ses sœurs, se rajoute  cette terrible épreuve intérieure de se dire qu’il n’y a plus de ciel pour elle : c’est la terrible nuit de Thérèse. "Quand j’entretiens mes sœurs en leur parlant de ma foi, en leur donnant des conseils, je dis ce que je veux croire et ce que je ne crois plus" (Manuscrits Autobiographiques).

Je ne sais pas si cela ira pour nous jusqu'à ce sentiment d’abandon réel : "mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as tu abandonné ?" (Ps. 21)

Si cela ne se passe pas ainsi pour notre fin d’existence, nous avons aussi des situations concrètes qui sont identiques à ces situations-là. Essayez de vous les rappeler. Un jour, vous allez, peut-être, traverser une crise où tous les appuis humains cèderont tout autour de vous, y compris ceux en qui, normalement, vous auriez dû avoir confiance et qui n’auraient pas dû vous lâcher. En plus, vous aurez comme une certitude que tous les choix faits pour Dieu seront inutiles. Cela nous arrive comme un jugement, comme une certitude, sans une hésitation : on a tous des doutes à un moment de notre vie. Cela s’insinue en nous, de manière tragique. On est dans une situation psychologique et nous empruntons ces sentiments intérieurs, cette attitude également corporelle. Quand le peuple autour de moi m’accuse, m’envoie des quolibets, ironise, je baisse la tête.

 

Au verset 4, il y a un  mot qui, à lui seul, est le rocher contre la tempête : "Mais toi, Seigneur, mon bouclier." Ce "toi" est opposé à la foule anonyme des ennemis. Le psalmiste interpelle Dieu en affirmant sa foi. Il va le faire avec la violence symétrique qu’il trouve et reçoit de ses ennemis. Quand il crie vers le Seigneur, il utilise toute cette violence qu’on lui envoie à la figure, il l’intègre et il la renvoie vers Dieu et non vers l’ennemi. Retenez bien cette grande leçon des psaumes. Il ne dit pas : "vous, vous êtes tous des crétins ; vous n’avez rien compris."

Dans le psaume 4, le psaume de la magnanimité, de la grandeur d’âme, quand il va essayer de s’adresser directement aux ennemis, ce sera pour essayer de les convertir. Les deux psaumes (3 et 4) se tiennent très fort.

N’oubliez jamais cette grande leçon de la prière chrétienne : "Mais toi, Seigneur… tu tiens haute ma tête.", en opposition à celui qui devrait tenir la tête basse et avoir honte de sa situation ridicule. Attention, ce n’est pas moi qui redresse ma tête par orgueil mais c’est Dieu qui me relève la tête, qui me permet de ne pas tomber dans le piège, dans le panneau du ridicule, de ne pas succomber aux attaques de l’adversaire.

De temps en temps, étonnez-vous de ne pas avoir succombé. Je suis sidéré de voir certaines personnes tenir dans des situations de détresse physiques, psychologiques et spirituelles. Pour moi, c’est source d’admiration authentique, autant que devant un beau paysage (Ps. 8). Etonnez-vous pour votre propre existence.

"Oui mais… demain je vais craquer…"

Là vous tombez dans un autre piège ; on ne vous parle pas de demain mais d’aujourd’hui. Si c’est Dieu qui te tient la tête haute, il te la tiendra aussi demain. N’oublions pas qu’il nous tient la tête haute devant les ennemis réels qui se présentent à nous et non devant les ennemis imaginaires. Demain, il y aura probablement des ennemis ; Dieu te tiendra la tête haute dans des circonstances qui seront probablement différentes. Ce seront, peut-être, d’autres attaques qui ne viseront pas seulement à te décourager mais à te faire mal : ce sera une autre situation.

Je ne suis pas content de moi mais de Dieu. Je crois vous avoir déjà conté l'admirable histoire de cette vieille sœur religieuse fatiguée qui terminait ces journées en disant :

" Seigneur, je suis heureuse : je ne sais pas si Tu es content de moi mais je suis contente de Toi."

Et elle s’endormait. C‘est cela le psaume : je ne suis pas contente de moi mais de Dieu... et je crie à pleine voix.

 

"A pleine voix, je crie vers le Seigneur"

Dans notre élan vers Dieu, il y a une force d’une violence à naître, qui n’est pas un manque de respect de celui qui est l’infiniment grand alors que je suis l’infiniment petit mais que Dieu appelle en nous. "Vous ne criez pas assez fort vers moi, dit Dieu, crie vers moi, casse-moi les pieds". Nous sommes beaucoup trop délicats avec Dieu. On est dans un monde aseptisé, politiquement correct. Dieu ne nous a pas fixé une alliance dans un monde politiquement correct. Aucune parabole ne va dans ce sens, au contraire.  (cf la veuve importune)

 

"A pleine voix, je crie vers le Seigneur : Il me répond de sa montagne sainte."

La montagne sainte est le lieu où est Dieu et se visualise, pour le juif, par le temple de Sion. Dieu ne va pas répondre par de longues phrases ou en donnant des conseils mais en enfonçant dans la confiance. C’est cette confiance qui va permettre de dormir. Bénissons Dieu, là aussi.

 

"Et  moi, je me couche et je dors : je m'éveille".

C’est le centre du psaume. C’est très important : quand vous êtes livrés à l’angoisse, vous ne réussissez pas à dormir. L’angoisse arrive au moment où vous n’avez plus de maîtrise sur votre psychisme. La journée vous arrivez à contrôler vos angoisses car la maîtrise est assurée par votre raison. On vous a donné des conseils très pertinents : fais une tâche matérielle ; la tâche intellectuelle n’a pas assez de maîtrise sur toi. Il est plus facile de se concentrer sur des choses matérielles, pour libérer les angoisses et mettre en sourdine son psychisme.

Je vous invite à une analyse sur le sommeil. Il faut d’abord le prendre au sens concret. Nous allons aussi l’interpréter au sens de la mort et de la résurrection du Christ. Mais, le mystère pascal de Jésus, que vous avez tous lu dans ce verset - "je me couche et je dors"= je meurs = le sommeil de la mort ; "je m’éveille" = la résurrection - est d’abord à prendre au sens littéral : n’oublions jamais ce sens concret. Quelle est ma capacité à dormir, alors que bruissent les ennemis, que sourdent en moi les angoisses… et que, dans le sommeil, je n’ai plus d’activité ? Il y a comme une libération de mon psychisme, par ailleurs fort nécessaire. Souvent, cette libération va passer par des rêves, qui ne sont pas tous des cauchemars mais qui, parfois, vont nous réveiller parce que le psychisme joue sur notre corps. C’est pourquoi vous êtes trempés de sueur, quand l’angoisse vous réveille, ou, au contraire, vous ressentez le plaisir d’un rêve agréable. Là, je ne parle pas de la fuite dans le sommeil qui a lieu dans quelques pathologies.

 

Voici une histoire issue d'un commentaire rabbinique de ce psaume : un rabbin, qui s’était réfugié à Varsovie pendant la seconde guerre mondiale, se trouva bloqué dans la ville condamnée par le siège et le bombardement des nazis. L’imminence du danger, la terreur, les explosions incessantes ne laissaient à personne le loisir de dormir. Seul, le rabbin ne changea rien à son emploi du temps quotidien. Tous les soirs, il mettait un point d’honneur à enfiler des vêtements de nuit pour se préparer normalement au sommeil. Il expliquait qu’en des temps de péril extrême, il existe une obligation spéciale de rester serein et de manifester ouvertement sa tranquillité. "Ce n’est que de cette manière, disait-il, que l’on peut proclamer sa confiance totale en la protection du Seigneur. La preuve en est, concluait-il, ce verset qui montre que David se couchait paisiblement alors même qu’il était menacé d’un désastre et poursuivi par son fils."

"Et moi, je me couche et je dors." Quelle est la qualité de mon sommeil ?

"Dieu n’aime pas l’homme qui ne dort pas, qui est incapable d’abandonnement. La nuit, je l’ai donnée à l’homme pour qu’il manifeste sa confiance, qu’il s’abandonne à moi ; voilà pourquoi, j’ai fait ma nuit, dit Dieu." Charles Péguy (Le Mystère des Saints innocents)

L’homme est lucide, les ennemis sont là. La confiance n’est pas l’enfermement dans l’illusion que tout le monde est paisible et que je n’ai que des amis.

 

Il s’endort, et le voilà réveillé. Voilà pourquoi, je parlais de prière matinale pour nous donner du courage pour la journée. A son lever, il prie Dieu de se lever à son tour : "Lève-toi, Seigneur !"  Dans d’autres psaumes, il est dit que "le gardien d’Israël ne dort ni ne sommeille." Ici, c’est un anthropomorphisme qui dit beaucoup. Le puissant sentiment de sécurité lui vient de ce que le Seigneur est la source de son salut. C’est une vérité qui va s’étendre à tous.

Il termine le psaume au verset 9 par : "Du Seigneur vient le salut…"

pas seulement pour moi  : "vienne ta bénédiction sur (tout) ton peuple."

Ceci est vécu dans l’espace d’une nuit, d’une mort/résurrection.

 

En conclusion du commentaire du psaume 3

J’essaie de relire cet itinéraire, depuis le sentiment de découragement jusqu’au sentiment de la paix et de la confiance. L’homme en croissance d’amour est plongé dans une émotion intense : celle de la solitude, pas celle du chef isolé dans la montagne, celle d’être seul contre les opposants aux propos défaitistes. Ils nous crient que nous nous sommes trompés de voie. Chaque matin, l’homme doit recommencer sa journée. Il n’aura de courage pour sa journée que s’il est capable de vivre la mort et la résurrection au quotidien. Vivre chaque soir, nuit et matin, comme un triduum pascal, pour reconstituer ses forces, pour un renouvellement en profondeur. Ce rythme de la journée est très fondateur de l’être humain.

Nous sourions de ces images bibliques, qui nous présentent la création du monde en six jours, ou, plus exactement, sept avec le repos de Dieu. Nous avons tort de rire de cette symbolique, elle est d’une puissance extrême. Ce jour, cette nuit, ce rythme du quotidien fait le monde comme il fait notre vie. Cette façon de vivre au quotidien me donne un élan nouveau par lequel la peur du verset 2 est chassée au verset 7 : "je ne crains pas ce peuple nombreux." Les ennemis n’ont pas disparu mais mon cœur a changé. L’homme l’affirme par expérience : "Du Seigneur vient le salut."

Ce psaume nous est offert comme une prière à faire chaque matin pour faire le pas du jour sur le chemin de l’amour, pour nous réveiller dans le Seigneur. Non pas "courage fuyons" devant ces nombreux opposants, qui nous attendent tout au long de la journée, mais "courage allons sans fuir car le Seigneur me tient la tête haute."

 

 

Psaume 4 :

              2 Quand je crie, réponds-moi,

Dieu, ma justice !

Toi qui me libères dans la détresse,

Pitié pour moi, écoute ma prière !

   3 Fils des hommes, jusqu'où irez-vous dans l'insulte à ma gloire,

L'amour du néant et la course au mensonge ?

   4 Sachez que le Seigneur a mis à part son fidèle,

Le Seigneur entend quand je crie vers lui.

    5 Mais vous, tremblez, ne péchez pas ;

Réfléchissez dans le secret, faites silence.

    6 Offrez les offrandes justes

Et faites confiance au Seigneur.

    7 Beaucoup demandent :

"Qui nous fera voir le bonheur ?"

Sur nous, Seigneur, que s'illumine ton visage !

 

     8 Tu mets dans mon cœur plus de joie

Que toutes leurs vendanges et leurs moissons.

      9 Dans la paix moi aussi, je me couche et je dors,

Car tu me donnes d'habiter, Seigneur,

Seul, dans la confiance.

 

Certains appellent ce psaume, la prière du soir.

Dans la liturgie officielle de l’Eglise, ce psaume est chanté le soir, aux complies. C’est une prière que l’Eglise vit quand on a terminé sa journée. "Le moine en s’endormant, dit le Père Arminjon dans Sur la corde à dix lyres, récapitule tout ce qu’il doit à la miséricorde de son Dieu. Il prie pour sa conversion personnelle et celle de tous ses frères pêcheurs et s’abandonne avec eux à la douce emprise de Dieu."

Dans ce psaume, apparaissent les mêmes acteurs : moi, Dieu et eux. Dans la première partie des psaumes, "eux" sont souvent les adversaires ou les ennemis.

Que se passe-t-il par rapport au psaume 3 ?

Il est beaucoup parlé du sommeil dans ces deux psaumes : ils se répondent en écho.

"Dans la paix, moi aussi, je me couche et je dors, car tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance."

Au verset 5 : "réfléchissez dans le secret, faites silence"

On sent l’apaisement, on rentre dans le grand silence de la nuit où se taisent les activités humaines. C’est un chant de confiance au Seigneur.

 

Au psaume 3, ayant connu la libération de Dieu et la force de restauration, le chantre est prêt à accueillir le jour commençant. Voilà pourquoi, je l’avais appelé le psaume du courage. En référence à sa journée d’hier ou d’avant-hier ou à sa vie en général, on peut commencer sa journée, découragé. Il faut recommencer face aux adversaires nombreux qui me harcèlent de leurs ironies et de leurs propos défaitistes, remettant en question mon orientation fondamentale de prendre le chemin de Dieu, qui est pour moi source de joie et de fécondité (Ps1). Alors, après avoir restauré mes forces physiques, psychiques et spirituelles, je demande au Seigneur de ressusciter avec moi. (Ps3)

 

Au psaume 4, rassuré par la grâce du Seigneur, qui m’a redressé la tête tout au long du jour, le psalmiste arrive au terme de sa journée et va s’enfoncer en toute sécurité dans le repos de la nuit. Je l’appelle le psaume de la grandeur d’âme, de la magnanimité, belle vertu que l’on attribuait aux rois parce qu'ils faisaient grâce. Par exemple, il y a eu un complot, j’ai été agressé, on a essayé de me détrôner et j’ai réussi à reprendre le contrôle de la situation. Ceux qui complotaient contre moi se trouvent à ma merci. Je leur fais grâce. Je ne cherche pas à rendre justice mais j’ai un mouvement de grandeur d’âme, de largeur. C'est la grande vertu qui nous permet de récapituler nos journées et de nous enfoncer dans la paix de Dieu.

 

Comme au psaume 3, notons, là aussi, le cri.

Pourquoi implore-t-il, pour qui crie-t-il vers Dieu ? Il a été libéré ; c’est un acte passé, accompli. Pourquoi, dans l’angoisse, m’as-tu mis au large ? Mot très important.

Nous traduisons par

"Dans la détresse tu m’as mis au large," Chouraqui ou par :

"Dans l’angoisse, tu m’as mis au large" dans la bible de Jérusalem.

Dans le psautier liturgique, on préfère dire : "Tu m’as libéré."

Pourtant, ce langage imagé est important pour nous parce qu’il traduit une réalité physiologique : l’angoisse m’étreint (angustia), me rend étroit. Etroitesse de l’angoisse, largeur de la sécurité. Les arabes tiennent compte de la morphologie des terrains où ils vont planter leur tente. Pour être en sécurité, il faut que les espaces soient dégagés pour voir les ennemis venir de loin. Si on est dans un ravin, le risque est immédiat car on les voit au dernier moment. Ils parlent de "terre spacieuse" pour désigner un lieu sûr.

"Elargis l’espace de ta tente" dans le prophète Isaïe.

Il y a deux sentiments opposés : le sentiment intérieur de sécurité dû à la largueur de vue, du cœur, de l’âme et le sentiment intérieur de sécurité, de liberté, dû à une âme élargie, une âme grande, complètement dilatée. "Dieu, dit Didymes, met au large dans la détresse, non en mettant fin aux circonstances difficiles ni en renversant les entreprises des méchants, mais en accordant la grandeur d’âme, qui permet de surmonter généreusement l’épreuve". Cette largeur d’âme va me permettre de ne pas conserver tout ce que j’ai vécu dans la journée à la manière d’un ferment, d’une mère de vinaigre, qui, au lieu de m’enfoncer dans la sécurité, va provoquer en moi l’amertume. Relisez votre journée le soir : si nous avons cette grandeur d’âme, cette largeur de vue, jusqu’à implorer pour nos ennemis, alors cette relecture nous enfonce dans la sécurité et dans la paix. C’est le don de la magnanimité, l’opposé de l’étroitesse d’esprit ou du cœur. L’étroitesse d’esprit se manifeste dans l’étroitesse de l’intelligence, incapable de s’ouvrir à des choses neuves ou à l’idée d’un autre. On oppose, de manière un peu caricaturale, le simplisme qui est une étroitesse de l’intelligence, à la simplicité qui, au contraire, après avoir récapitulé toute la richesse de la vie, essaye, ensuite, d’ordonner tout cela dans un vrai regard de sagesse.

Etroitesse de l’esprit ou étroitesse de l’amour du cœur. Qui a mis ces limites à notre cœur ? Nous et non pas Dieu. Si l’amour qui traverse notre cœur vient du ciel, il a les caractéristiques du divin, donc, il nous invite à une dilatation du cœur incroyable. Ce n’est pas parce qu’on partage notre joie qu’elle maigrit. Comme dit le proverbe : "partage ton repas, il diminue, partage ton toit, il ne diminue pas, partage ta joie, elle augmente".

Le mouvement du cœur est sûrement un signe.

 

Qu’est-ce que c’est que cette magnanimité, cet opposé de l’étroitesse d’esprit ? C’est Marie,

dans le Magnificat. C’est  Marie-Madeleine, qui répand, sur les pieds du Christ, un parfum d’une valeur énorme avec une générosité incroyable, alors qu’on aurait pu donner cet argent aux pauvres. La magnanimité surprend dans des sociétés comptables comme les nôtres. Dans des choses toutes petites, elle sait voir les choses grandes. Nous voyons les choses mesquines parce que nous sommes mesquins, cf le Saint-Curé d’Ars.  La magnanimité s’accompagne de cette dilatation de la joie, alors que la tristesse rend étroit. Il faut avoir cette vertu de grandeur d’âme : demandons-la à Dieu.

 

Mais si le Seigneur m’a  plongé dans cette grandeur d’âme, pourquoi continuer d’implorer ? on a immédiatement la manifestation de cette magnanimité : le psalmiste va prier, crier, implorer le Seigneur pour ceux qui méprisent le Seigneur. On doit y reconnaître ses ennemis qui se sont manifestés nombreux (Ps. 3). C’est pour ceux qui ne font aucun cas de Dieu dans leur vie, qui sont prisonniers des idoles, qui vivent comme s’ils n’avaient pas besoin de Dieu et, donc, comme s’ils n’avaient pas besoin des prêtres et de l’Eglise, comme le disait Benoît XVI dans une intervention aux prêtres à Aoste. Ces "fils des hommes," qui sont-ils ? Des humains ? Comment insultent-ils Dieu ? Par leurs paroles ou leurs attitudes ; on ne le sait pas. La vacuité, l’inanité de leur existence les caractérisent; Ils ont échangé Celui qui est contre celui qui n’est pas. Ils ont, dans leur bouche, le goût du rien. Au lieu d’aimer la vérité, ils adhèrent à des riens. Par ce goût du néant, ils insultent ma gloire. La gloire, c’est "cabod" ce qui est lourd, ce qui pèse, opposé à ce qui est "fumée".

"Ma gloire" désigne, simultanément, Dieu et l’homme glorifié par Dieu, l'homme qui fait cause commune avec Dieu : honneur commun et gloire commune.

L’expression de cette magnanimité est cet engagement du psalmiste, vis-à-vis de Dieu, en criant vers Lui pour ceux-là même qui ont essayé de le démolir. Il essaye de les convertir, non par des théories, mais par le témoignage de son exemple concret. Que fait-il ? Il ne se perd pas en reproches, il leur fait entrevoir le bonheur ; il essaie de les corriger en éveillant, en eux, un désir meilleur. C'est une invitation pressante à une conversion véritable.

Au moment où l’homme rentre, se met sur sa couche, dans le calme, le silence de la nuit, un dialogue intérieur commence, de l’homme avec lui-même et avec son Dieu ; "rentrant en lui-même…" (Parabole du fils prodigue, Lc 15/17) : c'est le début de la conversion et une invitation à une profonde intériorité : le psalmiste parle à lui-même et à ses ennemis pour les inviter à la conversion.

 

"Offrez de justes sacrifices et faites confiance au Seigneur" (v.6)

Quel est le sacrifice que Dieu aime ? C’est un cœur brisé, broyé. Si nous traduisons que le Seigneur aime les esprits qui ont perdu leur personnalité, nous prenons l’Evangile à rebours et faisons un contre-sens. Ce que Dieu aime, c’est le sacrifice du cœur. C’est-à-dire un cœur contrit par son propre péché et qui ne met pas son orgueil en lui-même.

 

" Beaucoup nous disent : "qui nous fera voir le bonheur ?"  (v.7)

Ce verset a été choisi comme thème du Congrès de la nouvelle évangélisation à Paris, à la Toussaint 2004.

Cette question, que se pose le psalmiste ou qu’il pose aux autres ou que les ennemis lui posent, est la question fondamentale de l’existence humaine. Quoique, là, elle trouve une tournure singulière. Ce n’est pas : "qui nous donnera le bonheur ?" mais "qui nous fera voir le bonheur ?" C’est une recherche du bonheur, sur le mode d’une interrogation ; il s’agit de le voir. Même si l’homme est fait pour le bonheur et même si, derrière toutes ses quêtes, se tient, comme un soubassement, la quête du bonheur, sommes-nous si assurés que cela de chercher le bonheur, au niveau de notre conscience, de ce que nous expérimentons ? Parmi les confusions possibles, il y a celle de confondre bonheur et plaisir.

"Qui nous fera voir le bonheur ?" est une très bonne question. Est-elle ironique, dans la bouche des ennemis, ou est-elle réelle ?… peu importe ! Le psalmiste laisse la raillerie et retient le désir, déguisé, ici, en objection : "qui nous fera voir le bonheur ?"

 

Voir que le bonheur tient dans un face à face est la réponse donnée dans la seconde partie du verset :

"Fais lever sur nous la lumière de ta face."

La lumière du face-à-face avec une personne humaine sur laquelle se reflète la lumière de Dieu. La vraie recherche de l’homme se traduit par cette question du bonheur.

 

Les hommes matérialistes regardent les biens terrestres. Le priant dit que le bonheur n’est pas là où, d’habitude, les hommes le cherchent. Toi, Yahvé, 

"Tu as mis dans mon cœur  plus de joie qu’au jour où leur froment, leur vin nouveau débordent." (v.8)

Dans une société agricole, la joie la plus pertinente est celle de la moisson car jusqu’au dernier moment, on peut tout perdre. Mais, à partir du moment où la moisson est achevée, où la vendange est faite, on tient le fruit de son labeur et c’est une joie profonde.

Dieu a mis plus de joie dans mon cœur que la joie de la récolte. Le priant se fait le témoin d’une joie réelle. Le bonheur relève d’une expérience : on n’est pas heureux si on ne le sait pas. L’homme est dans un état où il doit s’approprier sa propre existence, y compris sa propre expérience du bonheur et de la joie. Par exemple, il y a des choses bonnes qui se passent dans notre existence ; tant qu’on ne les a pas reconnues comme telles, on n’éprouve pas de joie. Nous pouvons avoir des amis qui nous aident à les voir et on mesure, rétrospectivement, toutes les joies que nous avons eues.

La joie correspond à un acte alors que le bonheur correspond davantage à un état ; c’est la seule distinction au plan de l’expérience. On peut être dans un état de bonheur et connaître un ensemble de difficultés qui nous empêche d’appréhender réellement notre joie.

D’où le mot de Saint Paul : "Rendez grâce en toutes circonstances, soyez toujours joyeux."

En même temps, il va dire : "Pleurez avec ceux qui pleurent, riez avec ceux qui rient."

On n’arrive plus à concilier ce que veut dire Saint Paul. Il faut simplement ne pas voir d’opposition dans les propos de Saint Paul et dire : de fait, je suis globalement heureux, si on l’a reconnu comme tel, et, en même temps, j’ai en face de moi une personne qui vient me confier une peine énorme ; par un phénomène d’amour qui se traduit, là, par une empathie, je pleure avec elle authentiquement, parce que je partage les peines et les joies de celui qui est mon ami. Cela ne contredit pas le fond mais, là, réside aussi la limite de l’empathie : il m’est demandé de pleurer avec ceux qui pleurent et non d’être malheureux si je suis heureux.

En revanche, le  plaisir s’oppose au déplaisir. Il y a des choses qui devraient nous rendre heureux et qui nous causent aucun plaisir. On n’a pas de plaisir à souffrir mais l’on peut être heureux de souffrir par amour (par exemple : les douleurs de l’enfantement ou souffrir en montagne). Le plaisir n’est pas mauvais en lui-même. Le plaisir est un don que Dieu a attaché à certains actes pour promouvoir ces actes. Le plaisir en tant que tel n’a pas de charge éthique : il a besoin d’être finalisé. S’il est finalisé par un acte d’amour, dans l’acte conjugal par exemple, alors ce plaisir vient favoriser cet acte-là. Dans l’état édénique, parfait, tous ces plaisirs auraient été finalisés dans le sens du bien.

 

Le psalmiste rayonne de bonheur :

"Tu as mis dans mon cœur plus de joie…"

 

Le psalmiste s’endort car il se sait protéger par Dieu.

"Il y a cette paix en moi qui va à la rencontre du sommeil."

Paul Claudel traduit le verset 9 comme cela. En paix, c’est-à-dire uni ; la décomposition de la journée se trouve, à nouveau, dans une recomposition, à travers la récapitulation que je peux en faire.

Cela invite à poser trois questions pour nous approprier ce psaume. (de même que nous avons réfléchi, dans le psaume 3, sur la qualité de notre sommeil et la forte restauration que peut avoir une nuit dans la paix de Dieu, comme résurrection, en nous donnant courage pour la journée) :

1 - Le psaume dit : "Réfléchissez dans le secret, faites silence." (v.5)

Ce temps avant l’endormissement, vous êtes peut être déjà en silence avant… réfléchissez : la télé, la radio, les journaux viennent briser le silence, qui n’est pas, d’abord, la cessation des bruits externes, mais un dialogue que l’on se tient avec soi-même. Une intériorisation de notre journée.

2"Qui nous fera  voir le bonheur ?" (v.7)

"Tu mets dans mon cœur plus de joie."

La confiance réelle en Dieu naît d’une joie réelle éprouvée. L’expérience que Dieu plante en moi une joie.

A la fin de ma journée, suis-je capable de vouloir me remettre en face des difficultés, des tristesses mais, aussi, d’une joie réelle de la journée ? Est-ce que vous n’avez pas trouvé une occasion réelle de joie plantée dans votre journée ?

C’est important : sinon, nous ne sommes plus dans la sphère concrète dans laquelle les psaumes veulent nous plonger.  Nous sommes souvent dans une foi qui est crue et non pas vécue. Le chemin, que représente la foi, consiste à passer d’une foi crue à une foi que l’on fait passer dans la vie.

Il ne s’agit pas de rester sur le théorique. A la fin du jour, puis-je me souvenir, faire mémoire, d’une joie plantée par le Seigneur dans un évènement précis que j’ai expérimenté dans ces dernières vingt-quatre heures ?

Ne soyez pas des anorexiques de la joie : nous avons besoin du pain de la joie comme nous avons besoin du bon pain (baguette). Sinon, notre foi s’ancre sur rien du tout. La crédibilité de notre existence vient de l’expérience que nous avons : Dieu est bon.

Je vous ai raconté l’histoire de ce jeune rabbin qui revient après avoir étudié. Tous ses copains lui demandent ce qu’il a appris dans ces études : "j’ai appris que Dieu existe - Tout le monde le sait - Oui, tout le monde le sait mais qui l’a appris ?"

La confiance réelle, qui nous permet de dormir, naît d’une joie réellement éprouvée.

3 – "Tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul dans la confiance" (v.9). Suivant le public, je n’aurais pas la même insistance sur le dernier verset. Le Seigneur nous fait prier et nous parle d’une bonne solitude. Quelle solitude ? Quand cesse l’agitation du jour, que reste-t-il ?

                              

Formulation personnelle du psaume 4 : Sur son chemin vers Dieu, l’homme reçoit le don de la prière du soir : "Seigneur, ne laisse pas les ennemis rétrécir mon âme et tomber dans l’étroitesse d’esprit. Si tel est le cas, l’angoisse et les cauchemars me tiendront éveillé au moment d’achever ma journée. Seigneur, tous ceux rencontrés dans la journée et qui m‘ont paru mener une vie bien vaine et dénuée de sens, je te les confie ; qu’ils se convertissent, qu’ils prennent le temps du silence et de la relecture de leur existence, qu’ils s’interrogent sur le bonheur. Pour moi, je relis cette journée à la lumière de Ta Face, c’est-à-dire, je relis le positif. Il n’y a pas de journée où je ne puisse voir combien Tu as été bon, combien Tu as mis de la joie dans mon cœur. Ainsi, disposé par rapport à moi-même, par rapport à mes adversaires, par rapport à Toi,  Seigneur, je plonge dans la grande paix de la nuit, je me couche et je m’endors."

 

 

Psaume 8

        2  O Seigneur, notre Dieu,

                        qu'il est grand ton nom

                        par toute la terre !

Jusqu'aux cieux, ta splendeur est chantée

       

3  par la bouche des enfants, des tout-petits :

rempart que tu opposes à l'adversaire

où l'ennemi se brise en sa révolte.

 

        4 A voir ton ciel ouvrage de tes doigts,

                        la lune et les étoiles que tu fixas,

        5 qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui,

le fils d'un homme, que tu en prennes souci ?

         6 tu l'as voulu un peu moindre qu'un dieu,

le couronnant de gloire et d'honneur ;

         7 tu l'établis sur les œuvres de tes mains,

tu mets toute chose à ses pieds :

 

         8 les troupeaux de bœufs et de brebis,

et même les bêtes sauvages,

         9 les oiseaux du ciel et les poissons de la mer,

tout ce qui va son chemin dans les eaux.

 

       10 O Seigneur, notre Dieu,

qu'il est grand ton nom

par toute la terre !

 

Un tout petit psaume merveilleux !

Une manière de vous dire combien la gamme des sentiments humains est prise en compte dans les psaumes.

 

"O Seigneur, notre Dieu, qu’il est grand ton nom par toute la terre !…"

Je l’appelle le psaume de l’émerveillement. La capacité de s’émerveiller devant le monde et devant soi est une grande vertu.

 

"A peine me fit moindre qu’un Dieu"

Pourtant, je ne suis rien qu’un souffle.

Ce psaume évoque cette petite histoire de rabbin qui disait que l’homme doit se promener avec deux poches : dans une des poches, il met un petit papier et, dans l’autre, aussi. Sur le papier de la poche de droite, il écrit : "Le monde a été fait pour moi" et, sur celui de la poche de gauche : "Je ne suis que poussière et cendres."  Il est entre les deux et les deux sont vrais. On a du mal à saisir que les deux peuvent être vécus : la plus grande des humilités et la plus forte des magnanimités.

 

En juillet 1969, Paul VI a confié le texte du psaume 8 aux astronautes en partance pour la lune.

"La foi dans le Christ, dit Jean Paul II, nous fait porter sur l’homme un regard nouveau. En un certain sens, elle nous permet de croire en l’homme." Cette expression peut être fortement ambiguë, surtout si elle est opposée à croire en Dieu. Mais, dans un certain sens, Jean-Paul II nous invite à croire en l’homme, créé à l’image divine, microcosme du monde et, en même temps, icône de Dieu. C’est la grande vision de nos Anciens sur l’homme.

Le psaume 8 est une hymne qui s’élève dans la nuit, à la clarté de la lune et des étoiles. Le psalmiste sent monter en lui, des profondeurs de son être, un chant de reconnaissance à Dieu et d’adoration émerveillée... émerveillement devant la création et pour lui-même. Il est plus grand que tout.

Jean Paul II dit dans sa première encyclique "Redemptor hominis" (ch.10) : "si l’homme laisse le processus de la rédemption se réaliser profondément en lui, il produit alors des fruits, non seulement d’adoration envers Dieu, mais aussi de profond émerveillement pour lui-même." Si nous laissons opérer en nous ce salut, il va y avoir deux effets : une adoration vis-à-vis Dieu et une admiration pour nous-même.

 

Dans la grandeur de l’univers, l’homme voit la grandeur de Dieu - "Qu’il est grand ton nom par toute la terre !"- et, en même temps, sa petitesse d’homme. Sa réflexion l’ayant aidé à percer le mystère de l’homme, il découvre la grandeur de celui-ci et la petitesse de l’univers, achevant, par le fait, de comprendre réellement ce qu’est la grandeur de Dieu. Un christianisme qui tenterait de réduire l’homme, sous prétexte de grandir Dieu, ne ferait que rabougrir Dieu. Il faut que nous en ayons l'intime conviction.

 

"O Seigneur, qu’il est grand ton nom par toute la terre !" (v.2)

Jaillit un cri d’admiration pour la grandeur de Dieu. Cette grandeur de Dieu va être le socle sur lequel pourra se développer une admiration, un émerveillement pour moi-même. Comme si cette grandeur de Dieu était instantanément dévoilée à travers l’immensité du cosmos. En même temps, il y a le témoignage d’une intimité profonde. Le psalmiste tutoie Dieu, dans une relation très intime : "ta splendeur est chantée." Dans ce psaume, nous trouvons treize fois toi, tu, ton, tes… La terre toute entière dit le nom, qui exprime l’être des choses. Le nom de Dieu désigne sa personne, ses actions, ses manifestations dans l’univers tout entier.

"Jusqu’aux cieux, ta splendeur est chantée"

Au-dessus de la terre, il y a les cieux qui chantent aussi la splendeur de Dieu.

 

Mais la création, en elle-même, est muette. De l’univers des choses, nous sommes rapportés à celui-là seul, l'homme, qui peut les faire chanter. Voilà pourquoi le mouvement du psaume nous tourne d’abord vers les choses inanimées, le ciel, pour aller jusqu’à l'homme.

"La beauté de la terre est comme la voix muette de cette terre muette." Saint Augustin

Avec le psalmiste, Saint Augustin veut dire que la création muette est belle. La voix de la création muette est cette beauté. Seul l’homme est placé dans l’univers pour faire chanter la beauté de l’univers.

Voici quelques extraits magnifiques de Saint Augustin :

"Les beautés de la création resplendissent dans les charmes variés, innombrables du ciel, de la terre, de la mer ; dans la profusion et l’éclat merveilleux de la lumière du soleil, de la lune et des étoiles ; dans l’ombre des forêts, dans la couleur et le parfum des fleurs, dans la multitude des oiseaux les plus divers, leur gazouillement et leur plumage...

Et quel spectacle grandiose nous offre la mer quand elle se pare d’un manteau de couleurs diverses, du vert aux multiples nuances, de pourpre, d’azur ! Quel charme de la contempler alors même qu’elle est en courroux… (il était évêque à Hippone, qui est un port d’Afrique du Nord)

Quel agrément dans la succession du jour et de la nuit ! Et la tiédeur des brises, comme elle est caressante !

Qui pourrait tout dire ? Ces exemples auxquels je me suis borné et que j’ai rassemblé en une gerbe pressée sont d'une richesse déconcertante : si déliant cette gerbe, il me fallait les examiner tous, quel temps ne devrais-je pas consacrer à chacun ?" (Cité de Dieu XXIII, 24, 5)

 

Dans le merveilleux commentaire du psaume 144 de Saint Augustin :

"Cette harmonie de la création, cet ordre si parfait, qui s’élevant des êtres inférieurs, descendant du plus haut au du plus bas, sans faille, sans interruption dans les anneaux de la chaîne, dans une diversité admirable, tout cet ensemble loue le Seigneur."

Tout est uni, comme si tous les degrés de l’être étaient là, représentés. Paul Claudel parlait d’un "lien liquide".

"Comment participe-t-il à la louange ? Parce que toi - l’homme - quand tu admires la création et sa beauté, tu te replaces en elle pour louer Dieu".- à l’intérieur, pas à l’extérieur, en contact avec elle, en présence réelle avec elle –

"La beauté de la terre est comme la voix muette de cette terre muette.

Tu t’y attaches, tu vois cette beauté, cette fécondité, cette force, tu vois ce que la terre fait des semences, tu vois les fruits dont elle te comble sans que tu les aies semés…

Tu l'examines de plus près, tu admires, tu pousses plus loin ta recherche, tu découvres en toute leur étendue sa puissance, sa beauté, ses capacités étonnantes... Oui, quand on regarde dans son ensemble la beauté du monde, il te répond d’une seule voix : "je ne me suis pas fait moi-même ; c’est Dieu qui m’a créé…"

.

C’est le moment où le psalmiste reconnaît : "Qu’il est grand ton nom par toute la terre !"

"Imaginez si vous pouvez, comme vous pouvez, la beauté de ce royaume qui doit venir et dont nous disons : «que ton règne vienne ! ». Nous désirons qu’il vienne, les saints nous annoncent qu’il viendra. Or, voyez déjà ce monde-ci : il est beau." (in Ps 144, 13 à 15)

C’est dire la beauté du royaume de Dieu.

Saint Augustin reprend souvent ce thème : c’est un poète. Il tombe en admiration. De cette admiration, il ne fait pas simplement une contemplation esthétique regardant des rapports et des harmonies, il va la replacer dans Celui qui a fait toutes choses.

"A cette vue de la création, ouverte devant nous toute entière à notre science, à nos entreprises, que l'âme s'interroge : qui a fait tout cela ? Qui l'a créé ? Qui m'y a déposé ? Que sont les choses que je considère ? Qui est Celui qui les a faites ?…

Alors porte vers lui ta pensée avant de pouvoir le nommer ; et pour le concevoir, approche-toi de lui…Mais où est-il, ce cœur qui sait le voir ?

"Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu." J'entends, je crois, je comprends comme je peux que c'est par le cœur qu'on voit Dieu et qu'il faut un cœur pur." (In Ps 95,5)

Sans ce cœur pur, veut dire Saint Augustin, je ne serais pas capable d’un émerveillement devant la création qui irait jusqu’au Créateur, alors que toutes ces réalités me disent elles-mêmes : "ce n’est pas nous qui nous sommes faites, je ne me suis pas fait moi-même, c’est Dieu qui m’a créé." Les petites plantes le disent au cœur pur, les petits animaux, les petites souris, les belles araignées velues qui, parfois la nuit, se promènent sur vos oreillers, petites créatures magnifiques, très bien faites, qui vous agréent particulièrement le soir !

 

"Je vois l’immensité des mers : elle m’étonne et me ravit,  mais j’en cherche l’auteur. Je regarde le ciel, la beauté des étoiles ; j’admire la splendeur du soleil qui suffit à faire le jour, et la lune qui nous rend la nuit si douce...

Tout cela est admirable…tout cela fait jaillir la louange, tout cela plonge dans l'émerveillement. Mais rien qui étanche la soif…

J'admire, mais j’ai soif de Celui qui a fait tout cela."

( In Ps 41,7)

Cet émerveillement va réveiller en nous une soif, la soif du Créateur. Il faut chanter cette beauté, cet univers.

 

Il faut un cœur pur, une bouche du tout petit enfant, "par la bouche des tout-petits". Nous sommes vraiment avec la petite Thérèse et avec les anges gardiens, dans cette optique de la toute petitesse, à laquelle Jésus nous encourage. Qui chantent ? ceux qui ne parlent pas encore. Les tout-petits sont, par définition, «infants», c’est-à-dire ceux qui, précisément, ne parlent pas encore. Tous nos Anciens distinguaient les tout-petits des petits, avec des mots différents : «infant» ou «puer» en latin, par exemple. «Puer» : celui qui parle, donc qui peut être scolarisé. Il quitte le gynécée et tombe sous la juridiction du maître, du précepteur, alors qu’avant, c’était celle des femmes, du temps de tendresse. Ils estimaient qu’il y avait une différence énorme entre l’enfant qui pouvait manifestement parler –celui-là il allait être scolarisé – et l’autre qui était vraiment tout-petit. Justement, ce sont ceux qui ne peuvent pas parler qui louent le Seigneur.

Vous voyez l’aspect un peu dialectique.

Les tout-petits qui babillent avant d’articuler. Chez les Hébreux, le sevrage de l’enfant ne se faisait qu’à trois ans. C’est dit dans le récit de l’Exode : quand ils veulent tuer les nouveaux-nés et qu’ils laissent finalement vivre les fils… Les femmes des Hébreux ne sont pas comme les femmes égyptiennes, elles accouchent très vite et on n’a pas le temps d’intervenir. Tout ceci pour justifier le fait qu’ils avaient laissé naître les fils, contre l’interdiction de Pharaon. C’est au début de l’Exode et c’est comme cela que Moïse va être sauvé.

Le babille des enfants, avez-vous déjà entendu cela ?

Jésus se fait l’écho de ce psaume, en Mt 21/16 : "de la bouche des tout-petits, des nourrissons, tu t’es préparé une louange."

Jésus désigne ceux qui l’acclament ainsi. Les petits laissent la louange couler en eux. Il y a, en eux, un discernement spontané de l’invisible dans le visible.

Je vous invite à retrouver le sens de la louange, fruit de l’émerveillement, à travers les tout-petits lorsqu’ils gazouillent. C’est merveilleux cette pédagogie des enfants. Les tout-petits (neveux, nièces..) sont véritablement nos éducateurs et nos maîtres dans la louange.

 

Le rempart opposé à la perversité, à l’agression verbale de tous ceux qui disent : "Où est-il ton Dieu ?" (ps 41) "Ppas de salut auprès du Seigneur" (ps 3), c’est le rempart de la louange, le chant des tout-petits.:

"Rempart que tu opposes aux adversaires, où l’ennemi se brise en sa révolte."

Il distingue les adversaires, au pluriel, de l’ennemi, au singulier. Peu importe ces distinctions car le rempart le plus ferme contre les attaques est la louange des tout-petits. L’ennemi est brisé par la louange. "Si l’enfant bat des mains devant les étoiles, dit le Père Arminjon, l’adversaire de Dieu à leur vie se sent écrasé par elle."

 

"A la vue de ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas."

Il contemple moins qu’il ne médite. L’illumination du ciel nocturne - je pense à ces ciels étoilés du Sahara - ne le pousse pas à une sorte de méditation esthétique plus ou moins romantique. Il va au-delà, vers une mystique de la création, une mystique de la nuit. L’homme s’enfonce dans le mystère, "abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu."  Saint Paul. C’est une perception de Dieu à travers la nuit. "De nuit" comme disait Saint Jean de la Croix.

Comprenons cette démarche d’émerveillement où l’on trouve Dieu à partir de la création et de la contemplation de sa beauté.

 

On ne peut pas aller directement des choses à Dieu. Impossible. Si nous remontons ainsi des choses qui sont faites à Dieu, nous tombons, non pas sur Dieu, mais sur une idée de Dieu, le grand horloger de l’univers, le grand architecte. Au mieux, nous sommes déistes. Ce n’est pas du tout le Dieu vivant que j’ai rencontré.

Que nous présente le psaume ? Que va nous présenter la méthode mystique de Saint Augustin ?

Entre les choses et Dieu, il y a l’homme. On est obligé de repasser par l’homme.

Quand j’entends certaine présentation de l’écologie, j’en frémis parce qu’on a l’impression que l’homme est de trop dans cet univers, parce qu’il s’amuse à cultiver alors qu’il devrait laisser les choses. L’écologie, il y en a une. Il y a une théologie de l’écologie chrétienne qui dit, justement, que l’homme est au cœur de l’univers, au centre de l’univers. Il est écologique quand il travaille, quand il maîtrise l’univers, comme ce que je vous disais pour les animaux, mais pas pour faire n’importe quoi, le faire souffrir indûment et brader cet univers qui nous est offert sur un plateau, comme un écrin.

Mais, attention, il faut passer par l’homme. Pour rencontrer Dieu à partir de cet émerveillement, de cet acte d’admiration que nous avons devant la création, il faut passer par l’homme ou, plus précisément, par soi. Je contemple cet univers, j’en vois l’immensité par le spectacle de ces espaces infinis mais vrais. Comme le disait l’une d’entre vous, dans le désert : "je suis restée une moitié de la nuit éveillée par la contemplation de la voûte étoilée tournant au fur et à mesure que les heures passaient."

Qui suis-je, moi qui suis capable d’admirer cet univers en disant que l’homme est à l’image de Dieu ? Le chemin vers Dieu, c’est l’homme."La route de l’Eglise, c’est l'homme."Jean Paul II.

 

Pourquoi ? Parce que c’est la route que Dieu a prise pour sauver le monde et l’homme. Il s’est incarné, il est devenu Homme ! Il n’est pas devenu plante ou univers. Affirmer cela n’évacue pas le mystère du Christ, vrai Dieu et vrai Homme. Cela prend un sens tout à fait nouveau quand nous savons que l’homme a été comme assumé par le Christ. A la suite du concile, Jean-Paul II a souvent répété que, d’une certaine manière, par son incarnation, Dieu s’est uni à tout homme. C’est un langage très fort.

 

"Qu’est- ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes souci ?"

Matériellement, c’est une poussière. Comme disait Pascal : "il ne faudrait pas que tout l’univers conjugue ses forces pour l’écraser.". S'il y avait un tout petit gain de température, il n’y aurait plus de vie humaine sur terre. Il ne faut pas grand-chose pour que l’homme disparaisse. Poussière, par un certain côté ! Il y a une distorsion colossale. D’un côté, l’homme sous les étoiles qui se sent minuscule : "la lune et les étoiles que tu fixas." De l’autre côté, Dieu qui s’intéresse spécialement à moi, à cet homme particulier, qui peut seul faire chanter les étoiles.

Dieu a souci de l’homme. Qui est-il, cet homme, pour occuper une telle place, non pas dans l’univers, mais dans le souci du Père ? la découverte du mystère de l’homme, de ce que je suis, commence par une question. C’est le point de passage nécessaire pour trouver le seul vrai Dieu. Qui suis-je ?

 

"Qu’est ce que l'homme pour que tu penses à lui ?"

Qui suis-je ? je ne suis pas une évidence pour moi-même, je suis un mystère pour moi-même.

Imaginons-nous au cœur d’un désert sous les cieux étoilés… aspirant l’univers par les yeux, aspirant, par l’esprit, l’immensité qui nous couvre. Qui suis-je, moi pour aller au-delà des étoiles à la rencontre du Dieu de majesté infinie ? C’est une véritable expérience religieuse, chrétienne, mystique. Si j’en reste à la simple contemplation sans revenir au mystère que je suis, j’écris des poèmes ou je m’endors et, après, je dis : "c’était formidable." En revanche, si je passe par moi, je peux réellement rencontrer Dieu.

 

"Tu l’as voulu un peu moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur."

L’homme n’est pas seulement supérieur aux choses ou inférieur aux anges, il est à peine moindre que Dieu  Par grâce, tu le fis, tu l’as voulu. Il est l’initiative de Dieu, il partage la destinée de Dieu, sa gloire, sa splendeur, celle chantée par les tout-petits.

 

"Tu l’établis sur les œuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds."

C’est la souveraineté de l’homme sur le cosmos, telle que Dieu l’a voulu. "Sous ses pieds", c’est-à-dire, de manière absolue. "Les œuvres de tes mains…" L’homme ne règne pas sur ce qu’il a fait lui mais sur l’univers sorti des mains de Dieu. Nous relisons cela dans une optique chrétienne : "Tout est à vous, vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu", dit Saint Paul.

"Mais la création en attente aspire à la révélation des fils de Dieu." Saint Paul (Rom 8). Ce qui traduit  l’attente de tout l’univers par rapport à l’homme qui doit trouver sa vocation.

 

 

"Les troupeaux de bœufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer."

La souveraineté est manifestée par des images magnifiques. Ce poème qui date de trente siècles est étonnant. A l’époque, quelle souveraineté avait-on sur le ciel et les poissons de la mer ? Cela n’échappe pas à la seigneurie de l’homme, malgré leur apparente liberté. Quand on voit la liberté d’un petit oiseau dans le ciel, on se demande ce que l’homme peut faire. Encore avec une vache, on peut mettre des enclos, la traire, la parquer… D’une façon ou d’une autre, la seigneurie de l’homme s’étend jusque-là, jusqu’au petit poisson ou au calamar géant qui habitent les abysses de nos océans.

 

 

Je vous invite à réfléchir à deux points, deux appropriations :

 

1- Quel est mon contact avec la nature ?

L’homme est dans l’univers en contact réel. Seul, le contact réel peut provoquer en nous un émerveillement ou une admiration, c’est-à-dire l’impression d’un débordement.

Par définition, nos projections ne pourront jamais provoquer un débordement ou une admiration car, venant de nous, elles ne pourront jamais nous dépasser, nous déborder.

On pourra toujours trouver un plaisir dans la rêverie, dans l’illusion, dans la projection. Mais, en réalité, ce ne sera jamais source d’émerveillement. Alors qu’une simple petite fleur…, une petite fourmi - si vous la considérez en tant que telle, vous la classez comme ennemi : on n’a pas le temps de s’émerveiller ; de même, pour la mignonne petite araignée à huit pattes, avec les petits poils merveilleusement faits qui caressent le drap fin de votre oreiller… Vous n’avez pas le temps de vous émerveiller parce que vous n’avez pas le temps de la voir dans sa réalité !

Quel est mon contact réel avec cet univers que je peux traverser comme un ivrogne, sans même savoir où je suis, ce que je vois ?

 

2- Quel est mon rapport avec moi-même ?

Comment toutes ces choses qui m’émerveillent sont-elles capables de me renvoyer cette question extraordinaire : "qui suis-je, Seigneur ? à peine me fis-tu moindre qu’un dieu."

Alors, naît en moi ce sentiment, ces capacités d’émerveillement, d’admiration, indispensables pour poursuivre mon chemin... 

 


 

 

Textes

 

Saint Augustin et la Création

 

 

Les beautés de la création resplendissent dans les charmes variés, innombrables du ciel, de la terre, de la mer ; dans la profusion et l’éclat merveilleux de la lumière du soleil, de la lune et des étoiles ; dans l’ombre des forêts, dans la couleur et le parfum des fleurs, dans la multitude des oiseaux les plus divers, leur gazouillement et leur plumage...

Et quel spectacle grandiose nous offre la mer quand elle se pare d’un manteau de couleurs diverses, du vert aux multiples nuances, de pourpre, d’azur ! Quel charme de la contempler alors même qu’elle est en courroux…

Quel agrément dans la succession du jour et de la nuit ! Et la tiédeur des brises, comme elle est caressante !

Qui pourrait tout dire ? Ces exemples auxquels je me suis borné et que j’ai rassemblé en une gerbe pressée sont d'une richesse déconcertante : si déliant cette gerbe, il me fallait les examiner tous, quel temps ne devrais-je pas consacrer à chacun ?

Cité de Dieu XXIII, 24, 5

 

Cette harmonie de la création, cet ordre si parfait, qui s’élevant des êtres inférieurs, descendant du plus haut au du plus bas, sans faille, sans interruption dans les anneaux de la chaîne, dans une diversité admirable, tout cet ensemble loue le Seigneur.

Comment participe-t-il à la louange ? Parce que toi, quand tu admires la création et sa beauté, tu te replaces en elle pour louer Dieu.

La beauté de la terre est comme la voix muette de cette terre muette.

Tu t’y attaches, tu vois cette beauté, cette fécondité, cette force, tu vois ce que la terre fait des semences, tu vois les fruits dont elle te comble sans que tu les aies semés…

Tu l'examines de plus près, tu admires, tu pousses plus loin ta recherche, tu découvres en toute leur étendue sa puissance, sa beauté, ses capacités étonnantes... Oui, quand on regarde dans son ensemble la beauté du monde, il te répond d’une seule voix : "je ne me suis pas fait moi-même ; c’est Dieu qui m’a créé…"

Imaginez si vous pouvez, comme vous pouvez, la beauté de ce royaume qui doit venir et dont nous disons : "que ton règne vienne !"Nous désirons qu'il vienne, les saints nous annoncent qu'il viendra.

Or, voyez déjà ce monde-ci : il est beau.

In Ps 144, 13 à 15

 

 

 

A cette vue de la création, ouverte devant nous toute entière à notre science, à nos entreprises, que l'âme s'interroge : qui a fait tout cela ? Qui l'a créé ? Qui m'y a déposé ? Que sont les choses que je considère ? Qui est Celui qui les a faites ?…

Alors porte vers lui ta pensée avant de pouvoir le nommer ; et pour le concevoir, approche-toi de lui… Mais où est-il, ce cœur qui sait le voir ?

"Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu." J'entends, je crois, je comprends comme je peux que c'est par le cœur qu'on voit Dieu et qu'il faut un cœur pur.

In Ps 95,5

 

 

Je vois l’immensité des mers : elle m’étonne et me ravit,  mais j’en cherche l’auteur. Je regarde le ciel, la beauté des étoiles ; j’admire la splendeur du soleil qui suffit à faire le jour, et la lune qui nous rend la nuit si douce...

Tout cela est admirable…tout cela fait jaillir la louange, tout cela plonge dans l'émerveillement. Mais rien qui étanche la soif…

J'admire, mais j’ai soif de Celui qui a fait tout cela.

In Ps 41,7


Homélie

Samedi 1er octobre 2005

Fête de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus

 

 

Isaïe 66,10-14c, Ps 130, Mt 18, 1-5

Le message de Thérèse se trouve ancré dans ces textes que nous venons d’écouter : les "trois petites enfances" du prophète Isaïe, l’évangile et, aussi, ce psaume 130, si touchant : "Je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux…" 

Il y a des résonances profondes entre ces trois textes, qui ont parlé au cœur de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, d'une manière si forte. En tant que Docteur de l’Eglise, elle nous laisse un message sur cette voie de l’enfance spirituelle, qui a été mal compris et difficile à saisir dans son mystère et dans sa précision. Pourquoi ? parce qu’il y a, aussi, des phénomènes psychologiques ou spirituels de régression infantile. Or, entre l’esprit d’enfance et l’infantilisme, la frontière n’est pas toujours simple à discerner, de même, entre la véritable et la fausse humilité.

Le psaume 4 est celui de cette grande vertu, appelée la magnanimité. La grande difficulté de Saint Thomas d’Aquin, est de faire coïncider cette magnanimité, qui est une vertu chrétienne étonnante, avec l'humilité, autre grande vertu chrétienne. Il n’y a pas d’opposition entre l’humilité véritable et, en même temps, le fait de se comporter comme un seigneur.

Nous rencontrons la même difficulté avec le message de Thérèse, quand nous retenons que cette espèce de petitesse qui consiste à s’effacer et, du coup, à manquer aux grands appels du Seigneur dans nos vies. La petitesse est différente de la petite enfance. Vous sentez : "non Seigneur, je ne suis pas digne d’être roi. - Comment cela, tu n’es pas digne d’être roi, si, moi, je t’appelle à être roi - pensons à David - et bien tu dois l’être." Si tu es appelé à faire des choses immenses … si, comme Mère Térésa, tu es appelé à prendre la parole devant des assemblées entières, le monde entier et à recevoir ton prix Nobel de la Paix devant des millions de spectateurs, tu le feras. Ne prétexte pas : "je suis petit, je suis humble, je ne veux pas."

 

On a mal compris la voie de la petite enfance de Thérèse. Thérèse avait des désirs immenses auxquels elle n’a jamais renoncé. Elle en a simplement reçu de Dieu la compréhension en découvrant sa vocation profonde : "ma vocation, dans cœur de l’Eglise, c’est l’Amour, la charité.". Dans le manuscrit B des Récits autobiographiques, elle expose à sa sœur le martyre que ses désirs lui font subir : un véritable martyre intérieur mais des désirs immenses : docteur, missionnaire, évangéliste …et… zouave pontifical ! "Je ne serai pas un organe parmi tant d’autres mais je serai le sang qui coule pour chaque organe.".

 

Ressaisissons toujours l’esprit d’enfance auquel le Seigneur nous convie instamment. Nous l’avons encore entendu avec les appels immenses que le Seigneur lance dans nos vies. Je vous l’ai dit moult fois : Il nous signifie ces appels, d’abord de manière intérieure, par les désirs qu’Il plante en nous, au fond du cœur.

 

Au deuxième temps de cette homélie, j’attire votre attention sur un point particulier : ne confondons jamais cet esprit d’enfance avec une réaction infantile. Nous avons à redevenir petit enfant. L’histoire de notre vie veut que nous ne le soyons plus. Jésus dit : "si vous ne changez pas pour devenir des enfants."  Dans d’autres traductions, c’est : "si vous ne redevenez pas des petits enfants." L’histoire de la vie humaine est un peu comme ces deux versants que je signalais par rapport à la simplicité. Nous naissons petit enfant, puis, nous ne le sommes plus. Saint Paul le dit : "quand j’étais un petit enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Maintenant, je ne le suis plus un petit enfant, donc, je ne dois plus me nourrir du lait." Je dois me nourrir d’une nourriture solide, consistante. La nourriture la plus solide que nous puissions avoir, est celle du Fils éternel : c’est la volonté du Père. C’est la nourriture forte. Vous commencez par vous nourrir du lait de la Parole de Dieu et, un jour, vous en cherchez une plus forte : la volonté du Père. Nourrissant, mais pas facile à avaler ! Il nous faut redevenir petit enfant. Je ne vous invite pas à une régression mais Jésus nous invite, en tant qu’adulte, à redevenir petit enfant. C’est une trajectoire passionnante, faite de beaucoup de simplicité et de pauvreté. Renouvelez avec la confiance. Je vous donne un exemple : quand vous êtes petit enfant, vous avez naturellement confiance. Emparez-vous d’un petit neveu et tenez-le serré, tout contre vous, comme dans le prophète Isaïe, il va se laisser faire. Vous pouvez le porter, le tourner dans tous les sens, il va rire. Tandis que si, moi, je commence à vous porter sur les épaules, vous allez être tétanisés, avoir mal au bras, au dos…Vous n’avez pas confiance.

Vous grandissez et les relations humaines spontanées, dans lesquelles vous entriez comme un petit enfant (vous vous jetiez dans les bras de l’autre – c’est fascinant de voir un petit enfant perché sur une table  ou en hauteur qui se jette dans vos bras et, si jamais vous ne le recevez pas, il tombe par terre et  se fait mal. Une confiance !). Vous vous apercevez que ces relations sont complexes, à l’école déjà : vous avez des copains qui vous font des crocs-en-jambe… et vous vous apercevez que la relation avec les adultes est compliquée. Ce n’est pas seulement une relation d’amour, ce sont des adultes qui sont durs avec vous. Vous aviez déjà fait cette expérience à l’école primaire, sauf si vous étiez le plus fort de la classe et que vous courriez le plus vite… Vous apprenez progressivement que les relations humaines sont compliquées, les relations aux choses aussi. Tout ceci rend complexe la vie, le vécu.

Quand vous devenez adulte, vous êtes jeunes, vous avez passé vos diplômes, terminé votre formation et vous plongez dans la vie professionnelle, vous l’idéalisez, vous vous dites : "c’est génial, ils n’attendent que moi, je vais sauver l’entreprise…" Au bout de quelques années, vous vous apercevez qu’il n’y a guère de différences avec la cour de récréation. Tout cela avec le sourire. "Vous êtes tellement compétent que notre entreprise ne peut plus vous offrir quelque chose à la hauteur de ce que vous êtes… donc, vous êtes licencié." Et tout cela avec le sourire. Tout ceci peut même introduire de la méfiance en vous : "chat échaudé craint l’eau froide," on ne m’y reprendra pas deux fois.

Il faut réapprendre la confiance pour redevenir un petit enfant. Je souligne cet aspect-là de la petite enfance car elle est importante : cette capacité de confiance immédiate, innée qui nous fait plonger, tout de suite, dans une relation interpersonnelle avec profondeur, sans retenue, sans a priori, le cœur transparent, tranquille comme une eau vive.

Cette confiance sera baptisée de noms différents dans le monde. On va vous baptiser de naïf, d’inconscient…. Normalement, dans la vision du monde qui n’est pas celle du royaume de Dieu, l’adulte est l’homme qui ne se donne jamais tout à fait : il est sur ses gardes, il se méfie. La vie lui a appris qu’il faut se blinder…, voir si on est en situation d’infériorité ou de supériorité.

Jésus nous dit autre chose : "je vous envoie comme des brebis au milieu des loups." Si vous gagnez en innocence, en simplicité, en confiance, vous êtes selon le royaume de Dieu, non pas selon le royaume des hommes. Je prendrais plus de coups, j’aurais moins de blindage. Cependant, à toujours regarder ce que l’on perd, on ne s’aperçoit pas de ce que l’on gagne. Vous perdez votre tranquillité à réapprendre les relations de confiance. Mais, si vous n’êtes pas dans des relations de confiance, que perdez-vous ? vous allez perdre tout le sel de la vie, tout ce qui donne du goût à l’existence, tout ce qui rend profondément heureux. En 2003, nous sommes allés au Mont Saint Michel et, là, je vous avais lu un texte de Gustave Thibon : "qui ne risque rien, n’est rien." Il s’agit d’être. Il a dit aussi que la vrai prudence a deux yeux : un œil sur ce que l’on risque, sur les dangers... - oui, mais si je commence à réapprendre l’attitude de l’enfant, je vais prendre d’autant plus de coups que je serai innocent - mais un autre œil sur ce que je vais gagner. La prudence, avec ses deux yeux, ne mesure pas seulement la peur que fait surgir en moi les risques, elle mesure, aussi, toute la soif du bonheur qui est dans mon cœur, qui a trouvé là une nourriture dans ce que je vais risquer.

Prenons le risque de redevenir petits enfants. Déjà entre nous, entre gens imparfaits mais qui avons fait ce même choix. Normalement, un baptisé de vocation a fait choix du royaume de Dieu. Il est bon de nous le rappeler les uns, les autres. Donc, au moins entre nous, nous devrions être capables, précisément parce que nous sommes arrivés à des amitiés, de reprendre ce chemin pour redevenir comme un petit enfant.

 


Homélie

Dimanche 2 octobre 2005,

27è dimanche du temps ordinaire, année A

 

Isaïe 5, 1-7 ; Philippiens 4, 6-9, Matthieu 21, 33-43

 

Cet évangile de la parabole des vignerons meurtriers est à situer dans la continuité de celui de dimanche dernier, la parabole des deux fils à la vigne. C'est une leçon de théologie, de vie.

 

Dans la parabole des deux fils, Jésus a souligné la place importante de Jean-Baptiste. Vous, les pharisiens, ne l'avez pas écouté . Je dis oui à Dieu mais je ne l'intègre pas dans la vie. Il se crée une distance. Appliquer, dans son existence, la volonté de Dieu est possible en passant par le grand passeur de Dieu : Jean le Baptiste qui fait passer de la foi crue à la foi vécue. Jean le Baptiste qui est "le plus grand parmi les enfants des hommes."

 

Le thème du départ en voyage (ici, du père de famille, maître de la vigne) signifie la distance que Dieu prend vis-à-vis de l'univers : c'est celle de notre autonomie, de notre liberté ; distance visible lors de l'Ascension. Ces paraboles de la distance termine le chapitre de l'entrée de Jésus à Jérusalem.

Là, intervient Jésus marchant vers sa Passion : "la pierre angulaire."

 

On peut aller à la vigne et travailler pour soi !

Ceux qui commencent à mettre la foi dans leur existence, comme certains pharisiens, ces gens qui travaillent à la vigne, font la volonté du Père mais n'ont pas intégré Jésus, dans leur schéma,  Ils commencent à mettre en application la Parole de Dieu mais existent pour eux-mêmes et non pour Dieu.

 

Seul, le Christ peut nous faire passer d'une existence pour soi à une existence pour les autres – principe même de l'amour -  en se configurant sur l'évangile.

Pourquoi fallait-il que le Christ souffre, meurt et ressuscite ? La Passion du Christ est la source, le sacrement de l'existence pour l'amour des autres.

 

Trois étapes :

 

1)       exister les uns et les autres, ce qui suppose de reconnaître les différences, par exemple, les différences sexuelles, et cela va susciter respect et admiration.

2)       exister les uns avec les autres. La différence, je la fais fonctionner avec toi : c'est la complémentarité.

3)       exister les uns pour les autres ; j'existe pour toi et toi pour moi. Ce qui peut arriver au terme de la vie matrimoniale.

 

Est-ce que le Christ a opéré en moi comme il a opéré dans le monde ?

Tous les sacrements, tous les dons que je reçois de Dieu sont pour les autres.

"Caritas Dei urget nos" Saint Paul