Le Célibat ...?

Une pastorale nouvelle ?

Des initiatives naissent en France pour et avec des personnes célibataires. Dans le même temps, une résistance, pour ne pas dire une défiance, se manifeste dès que l’on envisage une pastorale particulière pour ces personnes seules qui sont toujours dans l’attente de leur « vocation », à un âge où l’on était habitué à voir tout le monde déjà engagé.

Ce malaise grandissant, la question se pose en vue d’un discernement.

Pourquoi une démarche particulière visant les personnes seules et parmi elles les « célibataires » ? Leur présence dans la société et dans l’Eglise justifie-t-elle une initiative pour eux alors qu’il leur est demandé de s’intégrer, comme tout catholique, dans la vie des communautés paroissiales et diocésaines ? Avec une proposition spéciale, ne risquons nous pas de créer des marginalisations supplémentaires, des « ghettos » de personnes ayant déjà du mal à s’intégrer dans une vie d’église où l’on ne sait pas comment les regarder ?

 

1. Un élément majeur de notre société occidentale :
le célibat, pointe visible de la solitude sociale
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2. Le diagnostic de deux témoins contemporains :
Mère Térésa et Jean Vanier


3. L’appel de l’Eglise vis-à-vis de ces personnes :
le Concile Vatican II


1. Un élément majeur de notre société occidentale :
le célibat, pointe visible de la solitude sociale


Il va sans dire qu’il y a toujours eu des personnes célibataires et des personnes seules dans nos sociétés, avec un taux fluctuant, mais toujours résiduel, entre 3% et 7% selon les générations. Pensons aux conséquences de la première guerre mondiale en France et la disparition de millions d’hommes. L’Eglise aura toujours porté sur elles un regard de sollicitude maternelle suivant les circonstances, attentive à la solitude du veuvage ou des marginalisation sociales. Par ailleurs, une réflexion sur la virginité et le célibat consacré s’est déployée depuis le début de l’histoire de l’Eglise, permettant non seulement à ceux qui l’avaient choisi mais aussi aux autres de trouver des chemins de spiritualité et de vie chrétienne en accord avec l’Evangile, dans la joie d’un don de soi au Christ ou dans la douleur acceptée d’un non choix que l’âge aura rendu paisible et fécond
(Cf le témoignage de Marie-Noël dans ses « Notes intimes » : « Ma jeunesse se mourrait dans la solitude… L’amour qui n’a pas de chance est le plus Amour de tous… »).

Mais l’Eglise se trouve aujourd’hui devant un tout autre visage de la société, au moins dans nos sociétés occidentales puisque le phénomène est identique dans tous les pays d’Europe et aux Etats-Unis.

Depuis le début des années 70, un processus lourd (« tendance lourde » disent les sociologues) tend à inverser le rapport entre le nombre des personnes en couple et celui des personnes seules. Jusque là fortement minoritaires, les personnes adultes (plus de 16 ans ou 18 ans suivant les analyses) vivant seules (sans lien de conjugalité stable de quelques mois) sont aujourd’hui plus nombreuses que les personnes vivant en couple dans les grandes villes : 54% à Lyon et Paris. Le phénomène a été précisément étudié aujourd’hui et on estime à 14 millions le nombre de personnes seules en France soit 1 adulte sur trois (source INSEE : se répartissant de la manière suivante : 7,4 millions de célibataires ; 2 ,5 millions de veufs ; 1,1 millions de divorcés ; 1,8 millions de monoparents ; 1 million de jeunes en colocation et de sans abri). En Europe de l’ouest, elles étaient 75 millions en l’an 2000 et seront 81 millions en 2005. Aux Etats-Unis, 86 millions de personnes adultes vivent en « solo » (en octobre 2003) soit 49,3% de la population (contre 20% dans les années 50). Ces chiffres sont aujourd’hui dans toutes les revues, hebdomadaires nationaux (Valeurs actuelles ; Nouvel Obs’ ; le Point ; Express etc.) ou nouveaux titres spécialisés (la revue « Solo » par exemple créée pour les célibataires…)

Des idéologies du « solo avant tout » ou du « célibat heureux » préférable à la prison du mariage promeuvent et enveloppent cette croissance numérique qui n’est pas prête de ralentir aux dires des sociologues.

Nous sommes donc en face ou plutôt au sein d’une société où la forme de vie « en solitaire » prend de plus en plus de place : outre la nébuleuse des « solos » ci-dessus mentionnée, s’élaborent au sein même des couples des formes « d’être ensemble » marquées du sceau de l’indépendance et de l’individualisme et générant de puissants sentiments de solitude. En ce sens, et sans entreprendre une analyse plus fine sur les causes complexes de ce phénomène, les personnes seules manifestent visiblement une grande blessure de solitude, effet immédiat du lien social brisé ou distendu si souvent décrit.


2. Le diagnostic de deux témoins contemporains : Mère Teresa et Jean Vanier


Il y a d’incontestables richesses dans le célibat qui peut être vécu de manière apaisée et très tournée vers les autres en particulier dans la dimension de l’amitié. Mais une blessure reste que désignent avec lucidité deux témoins de l’Evangile.

Si l’Evangile entre en l’homme par sa blessure, sa « pauvreté » qui l’ouvre au Royaume de Dieu, le chemin principal de l’évangélisation en nos pays passe peut-être par la re-connaissance et l’accompagnement de ces personnes imbibées d’une solitude de fait.

Mère Teresa « Dans le silence du cœur » (Cerf 1984)

« La pauvreté spirituelle du monde occidental est beaucoup plus grande que la pauvreté physique de notre peuple. En Occident, des millions de personnes souffrent d’une solitude et d’un vide terrible. Ils se sentent rejetés et sans amour… » (p 16-17)
« Il y a beaucoup de souffrance dans le monde, beaucoup. Cette souffrance matérielle provient de la faim, du manque de logement, de toutes sortes de maladies, mais je continue à penser que la plus grande souffrance est de se sentir solitaire, sans amour, abandonné de tous. » (p. 69)

« Il est plus facile d’aimer les hommes qui sont au loin. Il est plus facile de donner un bol de riz pour soulager la faim que de soulager la solitude et la souffrance d’un être privé d’amour dans notre propre maison. » (p 42)

Jean Vanier, sa réflexion :

« Que nous soyons mariés ou célibataire, la souffrance fondamentale de l’être humain est de se sentir seul, de ne pas être aimé, de croire ne pouvoir jamais l’être… »
« Je suis convaincu que le cri le plus profond de l’être humain est le cri pour la communion et que la souffrance la plus grande est le sentiment d’être seul qui engendre l’angoisse et le sentiment de vide. »

Et sa prière :

« Seigneur, donne-moi tous ceux qui sont malades ou solitaires…
J’ai senti la passion qui emplit ton cœur
Pour l’état d’abandon où se trouve le monde
J’aime tous ceux qui sont malades ou solitaires…
Permets que dans ce monde, mon Dieu, je sois le sacrement tangible de ton amour.
Permets que je sois l’étreinte de tes bras qui change la solitude du monde en amour… »

3. L’appel de l’Eglise vis-à-vis de ces personnes :
le Concile Vatican II


Le Concile Vatican II appelle à mettre en œuvre un chemin de sainteté pour les célibataires.

« Cette spiritualité des laïcs doit revêtir des caractéristiques particulières suivant les conditions de vie de chacun : vie conjugale et familiale, célibat et veuvage, état de maladie, activité professionnelle et sociale. Chacun doit développer sans cesse les qualités et les dons reçus et en particulier ceux qui sont adaptés à ses conditions de vie et se servir des dons personnels de l’Esprit Saint. » (Décret sur l’apostolat des laïcs n°4)
La suite du texte parlant de « ceux qui se sont agrégés à des associations ou instituts approuvés par l’Eglise », on est donc en droit d’attendre qu’à côté des actions pastorales mises en œuvre pour les familles et les couples (pastorale familiale…), pour les professionnels (mouvements d’action catholique etc.), pour les malades (pastorale de la santé, mouvements « chrétiens et sida » etc.) et pour les veufs, se déploient aujourd’hui des propositions d’accompagnements des personnes célibataires et en particulier celles qui ne sont pas rattachées à un institut ou une association comme le sont les personnes consacrées et les religieux.

Dans la même ligne de pensée sur l’appel universel à la sainteté :
« Un exemple semblable (à celui des époux chrétiens) est donné par les personnes veuves et les célibataires dont le concours peut être d’une grande valeur pour la sainteté et l’activité dans l’Eglise… Ainsi donc tous ceux qui croient au Christ iront en se sanctifiant toujours plus dans les conditions, les charges et les circonstances qui sont celles de leur vie et grâce à elles, si cependant ils reçoivent avec foi toutes choses de la main du Père céleste… » Lumen Gentium n° 41

L’insistance du Concile porte sur les conditions de vie actuelle du chrétien, or très souvent le seul accompagnement des célibataires qui soit fait s’oriente immédiatement sur l’avenir, sur les possibilités d’engagement dans le mariage ou la vie consacrée sans tenir compte de la vie présente et l’appel du Seigneur à grandir dans le célibat fut-il non choisi et d’attente. Bref, très souvent, l’œuvre de discernement, bien nécessaire, tient lieu d’accompagnement : ce qui est insuffisant quand cette tranche de vie du célibat d’adulte occupe une part importante de l’existence bien après la fin des études : 5 ans, 10 ans, 20 ans sinon plus.

Face à cet appel solennel du Concile, nous ne pouvons identifier que peu de réponses concrètes ou théoriques dans l’Eglise qui est en France : à notre connaissance, il n’y a pas eu de réflexion collégiale de l’épiscopat ou d’une commission épiscopale sur ce thème. Des initiatives pastorales existent mais restent souvent ponctuelles (le pèlerinage diocésain des chrétiens célibataires à Sainte d’Anne d’Auray, en réponse à un appel du Pape en 1996 par exemple) ou noyées dans une dimension plus large et mal identifiées (jeunes professionnels, 25-35 ans…). Souvent ces propositions ne visent pas le cœur en s’attachant à des questions importantes comme celle du lien entre l’Evangile et le travail mais sans affronter l’essentiel de la personne, sa capacité d’aimer et d’être aimée. Se mettent aussi en place depuis quelques années des week end, des sessions (Paray-le-Monial), des groupes constitués visant directement l’accompagnement des personnes seules ou célibataires.

Ces premières expériences montrent déjà et sans conteste des fruits de redécouverte de la grâce baptismale, de la fécondité réelle de l’amitié, de la grâce d’avancée (voire de conversion), de la joie et de la vie reçues comme des dons etc. Elles ont pour constantes de révéler à ces personnes seules le regard d’amour de l’Eglise pour elles et, à travers ce regard très concret et bienveillant, celui éternel du Père qui ne les a pas oubliées.

Dans le cadre du grand jubilé du Puy en Velay, une proposition spéciale « célibataires et personnes seules » est faite sous le titre de « jubilé de l’espérance ». Elle s’inscrit dans cette réponse que l’Eglise veut donner à l’appel de l’Esprit lancé par le Concile, appel à fournir à chacun des moyens de sainteté dans sa vie actuelle sans attendre une vie future à laquelle on est en droit de penser, d’ouvrir ainsi, par l’Espérance vraie, les portes de l’amour et du don de soi qui semblent souvent fermées à beaucoup de nos contemporains.

Le thème du « Jubilé de l’Espérance » :

« L’Espérance ne déçoit pas
car l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs
par l’Esprit Saint qui nous fut donné. » Rm 5,5