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Monseigneur Luc Ravel
nous commente des extraits de l'encyclique
"CARITAS IN VERITATE"
de Notre Saint Père Benoit XVI |
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Extrait I : L’amour dans la vérité (Caritas in veritate), dont Jésus s’est fait le témoin dans sa vie terrestre et surtout par sa mort et sa résurrection, est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité tout entière. L’amour – « caritas » – est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix. C’est une force qui a son origine en Dieu, Amour éternel et Vérité absolue. Chacun trouve son bien en adhérant, pour le réaliser pleinement, au projet que Dieu a sur lui: en effet, il trouve dans ce projet sa propre vérité et c’est en adhérant à cette vérité qu’il devient libre (cf. Jn 8, 22)… Toute personne expérimente en elle un élan pour aimer de manière authentique : l’amour et la vérité ne l’abandonnent jamais totalement, parce qu’il s’agit là de la vocation déposée par Dieu dans le cœur et dans l’esprit de chaque homme. Jésus Christ purifie et libère de nos pauvretés humaines la recherche de l’amour et de la vérité et il nous révèle en plénitude l’initiative d’amour ainsi que le projet de la vie vraie que Dieu a préparée pour nous. Dans le Christ, l’amour dans la vérité devient le Visage de sa Personne. § 1 La charité est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Église. Toute responsabilité et tout engagement définis par cette doctrine sont imprégnés de l’amour qui, selon l’enseignement du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt 22, 36-40)… Ce n’est que dans la vérité que l’amour resplendit et qu’il peut être vécu avec authenticité. La vérité est une lumière qui donne sens et valeur à l’amour. Cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi, par laquelle l’intelligence parvient à la vérité naturelle et surnaturelle de l’amour: l’intelligence en reçoit le sens de don, d’accueil et de communion. Dépourvu de vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement remplie. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité. Il est la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains ; il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu’à signifier son contraire. La vérité libère l’amour des étroitesses de l’émotivité qui le prive de contenus relationnels et sociaux, et d’un fidéisme qui le prive d’un souffle humain et universel. Dans la vérité, l’amour reflète en même temps la dimension personnelle et publique de la foi au Dieu biblique qui est à la fois «Agapè » et « Lógos »: Charité et Vérité, Amour et Parole… La doctrine sociale de l’Église répond à cette dynamique de charité reçue et donnée. Elle est « caritas in veritate in re sociali »: annonce de la vérité de l’amour du Christ dans la société. Cette doctrine est un service de la charité, mais dans la vérité. § 2-3-5 La justice . Ubi societas, ibi ius : toute société élabore un système propre de justice. La charité dépasse la justice, parce qu’aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne peux pas « donner » à l’autre du mien, sans lui avoir donné tout d’abord ce qui lui revient selon la justice. Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. Non seulement la justice n’est pas étrangère à la charité, non seulement elle n’est pas une voie alternative ou parallèle à la charité: la justice est « inséparable de la charité » , elle lui est intrinsèque. La justice est la première voie de la charité ou, comme le disait Paul VI, son « minimum », une partie intégrante de cet amour en « actes et en vérité » (1 Jn 3, 18) auquel l’apôtre saint Jean exhorte. D’une part, la charité exige la justice: la reconnaissance et le respect des droits légitimes des individus et des peuples. Elle s’efforce de construire la cité de l’homme selon le droit et la justice. D’autre part, la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. La charité manifeste toujours l’amour de Dieu, y compris dans les relations humaines. Elle donne une valeur théologale et salvifique à tout engagement pour la justice dans le monde. § 6 Le bien commun. Aimer quelqu’un, c’est vouloir son bien et mettre tout en œuvre pour cela. À côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société: le bien commun. C’est le bien du ‘nous-tous’, constitué d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale. Ce n’est pas un bien recherché pour lui-même, mais pour les personnes qui font partie de la communauté sociale et qui, en elle seule, peuvent arriver réellement et plus efficacement à leur bien. C’est une exigence de la justice et de la charité que de vouloir le bien commun et de le rechercher… L’engagement pour le bien commun, quand la charité l’anime, a une valeur supérieure à celle de l’engagement purement séculier et politique. Comme tout engagement en faveur de la justice, il s’inscrit dans le témoignage de la charité divine qui, agissant dans le temps, prépare l’éternité. Quand elle est inspirée et animée par la charité, l’action de l’homme contribue à l’édification de cette cité de Dieu universelle vers laquelle avance l’histoire de la famille humaine. Dans une société en voie de mondialisation, le bien commun et l’engagement en sa faveur ne peuvent pas ne pas assumer les dimensions de la famille humaine tout entière, c’est-à-dire de la communauté des peuples et des Nations, au point de donner forme d’unité et de paix à la cité des hommes, et d’en faire, en quelque sorte, la préfiguration anticipée de la cité sans frontières de Dieu. § 7 Le développement authentique de l’homme concerne unitairement
la totalité de la personne dans chacune de ses dimensions. Sans
la perspective d’une vie éternelle, le progrès
humain demeure en ce monde privé de souffle. Enfermé à l’intérieur
de l’histoire, il risque de se réduire à la seule
croissance de l’avoir… les institutions ne suffisent pas à elles
seules, car le développement intégral de l’homme
est d’abord une vocation et suppose donc que tous prennent leurs
responsabilités de manière libre et solidaire. Un tel
développement demande, en outre, une vision transcendante de
la personne; il a besoin de Dieu: sans Lui, le développement
est nié ou confié aux seules mains de l’homme,
qui s’expose à la présomption de se sauver par
lui-même et finit par promouvoir un développement déshumanisé.
D’autre part, seule la rencontre de Dieu permet de ne pas “voir
dans l’autre que l’autre”, mais de reconnaître
en lui l’image de Dieu, parvenant ainsi à découvrir
vraiment l’autre et à développer un amour qui “devienne
soin de l’autre pour l’autre. § 11 Dans Populorum progressio, Paul VI a voulu nous dire, avant tout,
que le progrès, dans son apparition et son essence, est une
vocation: « Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se
développer car toute vie est vocation ». C’est précisément
ce qui autorise l’Église à intervenir dans les
problématiques du développement. Si ce dernier ne concernait
que des aspects techniques de la vie de l’homme, et non le sens
de sa marche dans l’Histoire avec ses autres frères ou
la définition du but d’un tel cheminement, l’Église
n’aurait aucun titre pour en parler… Définir le
développement comme une vocation, c’est reconnaître,
d’un côté, qu’il naît d’un appel
transcendant et, de l’autre, qu’il est incapable de se
donner par lui-même son sens propre ultime. Ce n’est pas
sans raison que le mot “vocation” revient dans un autre
passage de l’encyclique, où il est affirmé: « Il
n’y a donc d’humanisme vrai qu’ouvert à l’Absolu,
dans la reconnaissance d’une vocation, qui donne l’idée
vraie de la vie humaine ». La vocation est un appel qui réclame
une réponse libre et responsable. Le développement humain
intégral suppose la liberté responsable de la personne
et des peuples: aucune structure ne peut garantir ce développement
en dehors et au-dessus de la responsabilité humaine. Les « messianismes
prometteurs, mais bâtisseurs d’illusions » fondent
toujours leurs propositions sur la négation de la dimension
transcendante du développement, étant certains de l’avoir
tout entier à leur disposition… Précisément
parce que Dieu prononce le plus grand « oui » à l’homme,
l’homme ne peut faire moins que de s’ouvrir à l’appel
divin pour réaliser son propre développement. § 16-17-18 La vision du développement en tant que vocation implique que la charité y occupe une place centrale. Dans l’encyclique Populorum progressio, Paul VI observait que les causes du sous-développement ne sont pas d’abord d’ordre matériel. Il nous invitait à les rechercher dans d’autres dimensions de l’homme: tout d’abord dans la volonté, qui se désintéresse souvent des devoirs de la solidarité; en second lieu, dans la pensée qui ne parvient pas toujours à orienter convenablement le vouloir. C’est pourquoi, dans la quête du développement, il faut « des sages de réflexion profonde, à la recherche d’un humanisme nouveau, qui permette à l’homme moderne de se retrouver lui-même ». Mais ce n’est pas tout. Le sous-développement a une cause encore plus profonde que le déficit de réflexion: c’est « le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples ». Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la réaliser par eux seuls ? § 19
Les violences freinent le développement authentique et empêchent la marche des peuples vers un plus grand bien-être socio-économique et spirituel. Cela s’applique spécialement au terrorisme de nature fondamentaliste, qui engendre douleur, dévastation et mort, bloque le dialogue entre les nations et détourne d’importantes ressources de leur usage pacifique et civil. Il faut néanmoins ajouter que, outre le fanatisme religieux qui, en certains milieux, empêche l’exercice du droit à la liberté religieuse, la promotion programmée de l’indifférence religieuse ou de l’athéisme pratique de la part de nombreux pays s’oppose elle aussi aux exigences du développement des peuples, en leur soustrayant l’accès aux ressources spirituelles et humaines. Dieu est le garant du véritable développement de l’homme, dans la mesure où, l’ayant créé à son image, Il en fonde aussi la dignité transcendante et alimente en lui la soif d’« être plus ». L’homme n’est pas un atome perdu dans un univers de hasard, mais il est une créature de Dieu, à qui Il a voulu donner une âme immortelle et qu’Il aime depuis toujours. Si l’homme n’était que le fruit du hasard ou de la nécessité, ou bien s’il devait réduire ses aspirations à l’horizon restreint des situations dans lesquelles il vit, si tout n’était qu’histoire et culture et si l’homme n’avait pas une nature destinée à être transcendée dans une vie surnaturelle, on pourrait parler de croissance ou d’évolution, mais pas de développement. Quand l’État promeut, enseigne, ou même impose, des formes d’athéisme pratique, il soustrait à ses citoyens la force morale et spirituelle indispensable pour s’engager en faveur du développement humain intégral… § 29 La nouveauté majeure a été l’explosion de l’interdépendance planétaire, désormais communément appelée mondialisation. … Né au sein des pays économiquement développés, ce processus par sa nature a produit une intrication de toutes les économies. Celui-ci a été le principal moteur pour que des régions entières sortent du sous-développement et il représente de soi une grande opportunité. Toutefois, sans l’orientation de l’amour dans la vérité, cet élan planétaire risque de provoquer des dommages inconnus jusqu’alors ainsi que de nouvelles fractures au sein de la famille humaine. C’est pourquoi l’amour et la vérité nous placent devant une tâche inédite et créatrice, assurément vaste et complexe. Il s’agit d’élargir la raison et de la rendre capable de comprendre et d’orienter ces nouvelles dynamiques de grande ampleur, en les animant dans la perspective de cette « civilisation de l’amour » dont Dieu a semé le germe dans chaque peuple et dans chaque culture. § 33
L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’existence purement productiviste et utilitariste. L’être humain est fait pour le don; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. L’homme moderne est parfois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur lui-même, qui provient – pour parler en termes de foi – du péché des origines. … La conviction d’être autosuffisant et d’être capable d’éliminer le mal présent dans l’histoire uniquement par sa seule action a poussé l’homme à faire coïncider le bonheur et le salut avec des formes immanentes de bien-être matériel et d’action sociale. … L’espérance encourage la raison et lui donne la force d’orienter la volonté. Elle est déjà présente dans la foi qui la suscite. La charité dans la vérité s’en nourrit et, en même temps, la manifeste. Étant un don de Dieu absolument gratuit, elle fait irruption dans notre vie comme quelque chose qui n’est pas dû, qui transcende toute loi de justice. Le don par sa nature surpasse le mérite, sa règle est la surabondance. Il nous précède dans notre âme elle-même comme le signe de la présence de Dieu en nous et de son attente à notre égard. § 34 L’économie mondialisée semble privilégier
la première logique, celle de l’échange contractuel
mais, directement ou indirectement, elle montre qu’elle a aussi
besoin des deux autres, de la logique politique et de la logique du
don sans contrepartie… Aujourd’hui, nous pouvons dire que
la vie économique doit être comprise comme une réalité à plusieurs
dimensions: en chacune d’elles, à divers degrés
et selon des modalités spécifiques, l’aspect de
la réciprocité fraternelle doit être présent. À l’époque
de la mondialisation, l’activité économique ne
peut faire abstraction de la gratuité, qui répand et
alimente la solidarité et la responsabilité pour la justice
et pour le bien commun auprès de ses différents sujets
et acteurs. Il s’agit, en réalité, d’une
forme concrète et profonde de démocratie économique.
La solidarité signifie avant tout se sentir tous responsables
de tous, elle ne peut donc être déléguée
seulement à l’État. Si hier on pouvait penser qu’il
fallait d’abord rechercher la justice et que la gratuité devait
intervenir ensuite comme un complément, aujourd’hui, il
faut dire que sans la gratuité on ne parvient même pas à réaliser
la justice. Il faut, par conséquent, un marché sur lequel
des entreprises qui poursuivent des buts institutionnels différents
puissent agir librement, dans des conditions équitables. … La
participation et l’adhésion, l’agir gratuit, sont
d’une nature différente du donner pour avoir, spécifique à la
logique de l’échange, et du donner par devoir, qui est
propre à l’action publique, réglée par les
lois de l’État. Vaincre le sous-développement demande
d’agir non seulement en vue de l’amélioration des
transactions fondées sur l’échange et des prestations
sociales, mais surtout sur l’ouverture progressive, dans un contexte
mondial, à des formes d’activité économique
caractérisées par une part de gratuité et de communion. … Le
marché de la gratuité n’existe pas et on ne peut
imposer par la loi des comportements gratuits. Pourtant, aussi bien
le marché que la politique ont besoin de personnes ouvertes
au don réciproque. § 37-38-39 Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui sont tenté de prétendre ne rien devoir à personne, si ce n’est à eux-mêmes. Ils estiment n’être détenteurs que de droits et ils éprouvent souvent de grandes difficultés à grandir dans la responsabilité à l’égard de leur développement personnel intégral et de celui des autres. C’est pourquoi il est important de susciter une nouvelle réflexion sur le fait que les droits supposent des devoirs sans lesquels ils deviennent arbitraires. Aujourd’hui, nous sommes témoins d’une grave contradiction. Tandis que, d’un côté, sont revendiqués de soi-disant droits, de nature arbitraire et voluptuaire, avec la prétention de les voir reconnus et promus par les structures publiques, d’un autre côté, des droits élémentaires et fondamentaux d’une grande partie de l’humanité sont ignorés et violés. On a souvent noté une relation entre la revendication du droit au superflu ou même à la transgression et au vice, dans les sociétés opulentes, et le manque de nourriture, d’eau potable, d’instruction primaire ou de soins sanitaires élémentaires dans certaines régions sous-développées ainsi que dans les périphéries des grandes métropoles. Cette relation est due au fait que les droits individuels, détachés du cadre des devoirs qui leur confère un sens plénier, s’affolent et alimentent une spirale de requêtes pratiquement illimitée et privée de repères. L’exaspération des droits aboutit à l’oubli des devoirs … Avoir en commun des devoirs réciproques mobilise beaucoup plus que la seule revendication de droits. § 43 Le thème du développement est aussi aujourd’hui fortement lié aux devoirs qu’engendre le rapport de l’homme avec l’environnement naturel. Celui-ci a été donné à tous par Dieu et son usage représente pour nous une responsabilité à l’égard des pauvres, des générations à venir et de l’humanité tout entière. Si la nature, et en premier lieu l’être humain, sont considérés comme le fruit du hasard ou du déterminisme de l’évolution, la conscience de la responsabilité s’atténue dans les esprits. Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux résultat de l’intervention créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour satisfaire ses besoins légitimes – matériels et immatériels – dans le respect des équilibres propres à la réalité créée. Si cette vision se perd, l’homme finit soit par considérer la nature comme une réalité intouchable, soit, au contraire, par en abuser. Ces deux attitudes ne sont pas conformes à la vision chrétienne de la nature, fruit de la création de Dieu. La nature est l’expression d’un dessein d’amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (cf. Rm 1, 20) et de son amour pour l’humanité. Elle est destinée à être « récapitulée » dans le Christ à la fin des temps (cf. Ep 1, 9-10; Col 1, 19-20). Elle a donc elle aussi une « vocation ». La nature est à notre disposition non pas comme « un tas de choses répandues au hasard », mais au contraire comme un don du Créateur qui en a indiqué les lois intrinsèques afin que l’homme en tire les orientations nécessaires pour « la garder et la cultiver » (Gn 2, 15). Toutefois, il faut souligner que considérer la nature comme plus importante que la personne humaine elle-même est contraire au véritable développement. § 48 L’Église a une responsabilité envers la création et doit la faire valoir publiquement aussi. Ce faisant, elle doit préserver non seulement la terre, l’eau et l’air comme dons de la création appartenant à tous, elle doit aussi surtout protéger l’homme de sa propre destruction. Une sorte d’écologie de l’homme, comprise de manière juste, est nécessaire. La dégradation de l’environnement est en effet étroitement liée à la culture qui façonne la communauté humaine: quand l’« écologie humaine » est respectée dans la société, l’écologie proprement dite en tire aussi avantage. … Pour préserver la nature, il n’est pas suffisant d’intervenir au moyen d’incitations ou de mesures économiques dissuasives, une éducation appropriée n’y suffit pas non plus. Ce sont là des outils importants, mais le point déterminant est la tenue morale de la société dans son ensemble. Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale. Exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. Les devoirs que nous avons vis-à-vis de l’environnement sont liés aux devoirs que nous avons envers la personne considérée en elle-même et dans sa relation avec les autres. On ne peut exiger les uns et piétiner les autres. § 51
Pour les croyants, le monde n’est le fruit ni du hasard ni de la nécessité, mais celui d’un projet de Dieu. De là naît pour les croyants le devoir d’unir leurs efforts à ceux de tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté appartenant à d’autres religions ou non croyants, afin que notre monde soit effectivement conforme au projet divin: celui de vivre comme une famille sous le regard du Créateur. Le principe de subsidiarité, expression de l’inaliénable liberté humaine, est, à cet égard, une manifestation particulière de la charité et un guide éclairant pour la collaboration fraternelle entre croyants et non croyants. La subsidiarité est avant tout une aide à la personne, à travers l’autonomie des corps intermédiaires. Cette aide est proposée lorsque la personne et les acteurs sociaux ne réussissent pas à faire par eux-mêmes ce qui leur incombe et elle implique toujours que l’on ait une visée émancipatrice qui favorise la liberté et la participation en tant que responsabilisation. La subsidiarité respecte la dignité de la personne en qui elle voit un sujet toujours capable de donner quelque chose aux autres. En reconnaissant que la réciprocité fonde la constitution intime de l’être humain, la subsidiarité est l’antidote le plus efficace contre toute forme d’assistance paternaliste … Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement une autorité, puisqu’est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d’autre part, pour être concrètement efficace. § 57 Dans la recherche de solutions à la crise économique
actuelle, l’aide au développement des pays pauvres doit être
considérée comme un véritable instrument de création
de richesse pour tous. … Une possibilité d’aide
au développement pourrait résider dans l’application
efficace de ce qu’on appelle communément la subsidiarité fiscale,
qui permettrait aux citoyens de décider de la destination d’une
part de leurs impôts versés à l’État.
En ayant soin d’éviter toute dégénération
dans le particularisme, cela peut aider à encourager des formes
de solidarité sociale à partir des citoyens eux-mêmes,
avec des bénéfices évidents sur le plan la solidarité pour
le développement… Une solidarité plus large au
niveau international s’exprime avant tout en continuant à promouvoir,
même dans des situations de crise économique, un meilleur
accès à l’éducation, qui est, par ailleurs,
la condition essentielle pour que la coopération internationale
elle-même soit efficace. Le terme « éducation » ne
renvoie pas seulement à l’instruction ou à la formation
professionnelle, toutes deux essentielles pour le développement,
mais à la formation complète de la personne. A ce propos,
il convient de souligner un aspect problématique: pour éduquer
il faut savoir qui est la personne humaine, en connaître la nature. § 60-61 Face au développement irrésistible de l’interdépendance
mondiale, et alors que nous sommes en présence d’une récession également
mondiale, l’urgence de la réforme de l’Organisation
des Nations Unies comme celle de l’architecture économique
et financière internationale en vue de donner une réalité concrète
au concept de famille des Nations, trouve un large écho. On
ressent également fortement l’urgence de trouver des formes
innovantes pour concrétiser le principe de la responsabilité de
protéger et pour accorder aux nations les plus pauvres une voix
opérante dans les décisions communes. Cela est d’autant
plus nécessaire pour la recherche d’un ordre politique,
juridique et économique, susceptible d’accroître
et d’orienter la collaboration internationale vers le développement
solidaire de tous les peuples. Pour le gouvernement de l’économie
mondiale, pour assainir les économies frappées par la
crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres,
pour procéder à un souhaitable désarmement intégral,
pour arriver à la sécurité alimentaire et à la
paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler
les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable
Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée
par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. Une
telle Autorité devra être réglée par le
droit, se conformer de manière cohérente aux principes
de subsidiarité et de solidarité, être ordonnée à la
réalisation du bien commun, s’engager pour la promotion
d’un authentique développement humain intégral
qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la vérité.
Cette Autorité devra en outre être reconnue par tous,
jouir d’un pouvoir effectif pour assurer à chacun la sécurité,
le respect de la justice et des droits. Elle devra évidemment
posséder la faculté de faire respecter ses décisions
par les différentes parties, ainsi que les mesures coordonnées
adoptées par les divers forums internationaux. § 67 Le développement technologique peut amener à penser
que la technique se suffit à elle-même, quand l’homme,
en s’interrogeant uniquement sur le comment, omet de considérer
tous les pourquoi qui le poussent à agir. C’est pour cela
que la technique prend des traits ambigus. Née de la créativité humaine
comme instrument de la liberté de la personne, elle peut être
comprise comme un élément de liberté absolue,
liberté qui veut s’affranchir des limites que les choses
portent en elles-mêmes. Le processus de mondialisation pourrait
substituer la technologie aux idéologies, devenue à son
tour un pouvoir idéologique qui expose l’humanité au
risque de se trouver enfermée dans un a priori d’où elle
ne pourrait sortir pour rencontrer l’être et la vérité.
Dans un tel cas, tous nous connaîtrions, apprécierions
et déterminerions toutes les situations de notre vie à l’intérieur
d’un horizon culturel technocratique auquel nous appartiendrions
structurellement, sans jamais pouvoir trouver un sens qui ne soit pas
notre œuvre. Cette vision donne aujourd’hui à la
mentalité techniciste tant de force qu’elle fait coïncider
le vrai avec le faisable. … La technique attire fortement l’homme,
parce qu’elle le soustrait aux limites physiques et qu’elle élargit
son horizon. Mais la liberté humaine n’est vraiment elle-même
que lorsqu’elle répond à la fascination de la technique
par des décisions qui sont le fruit de la responsabilité morale.
Il en résulte qu’il est urgent de se former à la
responsabilité éthique dans l’usage de la technique. § 70
Sans Dieu, l’homme ne sait où aller et ne parvient même
pas à comprendre qui il est… |
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