Monseigneur Luc Ravel

 

nous commente des extraits de l'encyclique

 

"CARITAS IN VERITATE"

 

de Notre Saint Père

Benoit XVI

 

Extrait I :
L’amour, force du vrai développement de l’homme. Il s’agit pour le pape de s’inscrire dans la continuité de sa première encyclique (Deus caritas est) portant sur l’amour mais sur un amour interpersonnel où la dimension sociale n’était qu’évoquée sans être développée pour elle-même. Or l’amour de Dieu porte et transfigure le monde humain et tout le cosmos dans son intégralité et son immensité. Et voilà le fil rouge : bien plus qu’un nouveau code de bonne conduite sociale et économique, cette encyclique désigne le projet de Dieu dans toute son ampleur.

L’amour dans la vérité (Caritas in veritate), dont Jésus s’est fait le témoin dans sa vie terrestre et surtout par sa mort et sa résurrection, est la force dynamique essentielle du vrai développement de chaque personne et de l’humanité tout entière. L’amour – « caritas » – est une force extraordinaire qui pousse les personnes à s’engager avec courage et générosité dans le domaine de la justice et de la paix. C’est une force qui a son origine en Dieu, Amour éternel et Vérité absolue. Chacun trouve son bien en adhérant, pour le réaliser pleinement, au projet que Dieu a sur lui: en effet, il trouve dans ce projet sa propre vérité et c’est en adhérant à cette vérité qu’il devient libre (cf. Jn 8, 22)… Toute personne expérimente en elle un élan pour aimer de manière authentique : l’amour et la vérité ne l’abandonnent jamais totalement, parce qu’il s’agit là de la vocation déposée par Dieu dans le cœur et dans l’esprit de chaque homme. Jésus Christ purifie et libère de nos pauvretés humaines la recherche de l’amour et de la vérité et il nous révèle en plénitude l’initiative d’amour ainsi que le projet de la vie vraie que Dieu a préparée pour nous. Dans le Christ, l’amour dans la vérité devient le Visage de sa Personne. § 1


Extrait II :
La vérité de l’amour. En affirmant (extrait I) que l’amour est la force du développement des hommes et des peuples, Benoît XVI s’inscrit contre les efforts stériles qui visent à changer le monde d’abord par de nouvelles lois et de nouvelles structures. La loi ou les lois seules (même bonnes) ne sauvent pas : elles ne suffisent pas à donner vie ; elles ne peuvent que contraindre de l’extérieur s’il n’y a pas une énergie interne à l’homme. Et, par le fait, elles s’usent vite... La doctrine sociale de l’Eglise n’érige pas de lois neuves : elle décrit le vrai mouvement de l’amour, plus fort que la mort et à même de faire vibrer les cœurs et les cultures. En énonçant les valeurs de l’amour, en projetant la lumière sur l’amour qui est trop mystérieux pour se dire lui-même, bref, en déployant la « vérité de l’amour », elle ne prescrit rien ! Mais elle indique comment accueillir l’amour et lui permettre de se déployer jusqu’au bout.

La charité est la voie maîtresse de la doctrine sociale de l’Église. Toute responsabilité et tout engagement définis par cette doctrine sont imprégnés de l’amour qui, selon l’enseignement du Christ, est la synthèse de toute la Loi (cf. Mt 22, 36-40)… Ce n’est que dans la vérité que l’amour resplendit et qu’il peut être vécu avec authenticité. La vérité est une lumière qui donne sens et valeur à l’amour. Cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi, par laquelle l’intelligence parvient à la vérité naturelle et surnaturelle de l’amour: l’intelligence en reçoit le sens de don, d’accueil et de communion. Dépourvu de vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement remplie. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité. Il est la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains ; il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu’à signifier son contraire. La vérité libère l’amour des étroitesses de l’émotivité qui le prive de contenus relationnels et sociaux, et d’un fidéisme qui le prive d’un souffle humain et universel. Dans la vérité, l’amour reflète en même temps la dimension personnelle et publique de la foi au Dieu biblique qui est à la fois «Agapè » et « Lógos »: Charité et Vérité, Amour et Parole… La doctrine sociale de l’Église répond à cette dynamique de charité reçue et donnée. Elle est « caritas in veritate in re sociali »: annonce de la vérité de l’amour du Christ dans la société. Cette doctrine est un service de la charité, mais dans la vérité. § 2-3-5


Extrait III :
La justice et la charité. L’amour vrai consiste-t-il uniquement en une ardeur noble du cœur ou s’inscrit-il dans le concret de nos actions personnelles puis collectives ? Cette inscription de l’amour dans le concret nécessite une réflexion sur le mode opératoire de l’amour vrai : comment façonne-t-il nos actes ? Comment puis-je savoir si tel acte provient d’un amour ajusté ? Le pape dégage deux critères qui permettent d’appliquer, de rectifier ou de juger la force de l’amour. D’abord celui de la justice qui apparaît comme une condition nécessaire (mais non suffisante) de la mise en œuvre de l’amour.

La justice . Ubi societas, ibi ius : toute société élabore un système propre de justice. La charité dépasse la justice, parce qu’aimer c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne peux pas « donner » à l’autre du mien, sans lui avoir donné tout d’abord ce qui lui revient selon la justice. Qui aime les autres avec charité est d’abord juste envers eux. Non seulement la justice n’est pas étrangère à la charité, non seulement elle n’est pas une voie alternative ou parallèle à la charité: la justice est « inséparable de la charité » , elle lui est intrinsèque. La justice est la première voie de la charité ou, comme le disait Paul VI, son « minimum », une partie intégrante de cet amour en « actes et en vérité » (1 Jn 3, 18) auquel l’apôtre saint Jean exhorte. D’une part, la charité exige la justice: la reconnaissance et le respect des droits légitimes des individus et des peuples. Elle s’efforce de construire la cité de l’homme selon le droit et la justice. D’autre part, la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon. La cité de l’homme n’est pas uniquement constituée par des rapports de droits et de devoirs, mais plus encore, et d’abord, par des relations de gratuité, de miséricorde et de communion. La charité manifeste toujours l’amour de Dieu, y compris dans les relations humaines. Elle donne une valeur théologale et salvifique à tout engagement pour la justice dans le monde. § 6


Extrait IV :
Le bien commun et la Cité de Dieu
. Après la justice, se présente la notion de « bien commun », traditionnelle dans la doctrine sociale. Grâce à la recherche du bien commun, l’amour vrai prend forme au-delà de l’individu pour façonner les sociétés dans le sens du Royaume de Dieu. Qu’est-ce que le bien commun sinon cet ensemble de valeurs et de biens qui permettent à chacun d’atteindre sa plénitude (son développement personnel) sans perturber celui des autres ? Et, en atteignant ainsi sa fin, chaque homme et chaque groupe humain s’intègre dans l’unité de la famille humaine qui récapitule tout et tous dans l’universelle Cité de Dieu. On le sent : cette vision du bien commun n’exclut personne : elle n’est pas réductible à des perspectives corporatistes ou nationalistes avec lesquelles on la confond souvent.

Le bien commun. Aimer quelqu’un, c’est vouloir son bien et mettre tout en œuvre pour cela. À côté du bien individuel, il y a un bien lié à la vie en société: le bien commun. C’est le bien du ‘nous-tous’, constitué d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui forment une communauté sociale. Ce n’est pas un bien recherché pour lui-même, mais pour les personnes qui font partie de la communauté sociale et qui, en elle seule, peuvent arriver réellement et plus efficacement à leur bien. C’est une exigence de la justice et de la charité que de vouloir le bien commun et de le rechercher… L’engagement pour le bien commun, quand la charité l’anime, a une valeur supérieure à celle de l’engagement purement séculier et politique. Comme tout engagement en faveur de la justice, il s’inscrit dans le témoignage de la charité divine qui, agissant dans le temps, prépare l’éternité. Quand elle est inspirée et animée par la charité, l’action de l’homme contribue à l’édification de cette cité de Dieu universelle vers laquelle avance l’histoire de la famille humaine. Dans une société en voie de mondialisation, le bien commun et l’engagement en sa faveur ne peuvent pas ne pas assumer les dimensions de la famille humaine tout entière, c’est-à-dire de la communauté des peuples et des Nations, au point de donner forme d’unité et de paix à la cité des hommes, et d’en faire, en quelque sorte, la préfiguration anticipée de la cité sans frontières de Dieu. § 7


Extrait V :
Le développement intégral de l’homme.
« L’Eglise qui est au service de Dieu, est au service du monde », affirme Benoît XVI. Mais que peut faire l’Eglise avec ses moyens pour aider à ce développement ? La part de l’Eglise ne se rapporte pas d’abord aux impulsions qu’elle peut donner à telle ou telle institutions. Elle sert en œuvrant et célébrant dans l’amour et annonçant une vision de l’homme qui ouvre à toutes les dimensions de la personne humaine. Elle sait et annonce un homme à l’image de Dieu qui se fait dans le temps pour s’achever dans l’éternité. Elle chante l’homme qui se développe jusqu’en Dieu.

Le développement authentique de l’homme concerne unitairement la totalité de la personne dans chacune de ses dimensions. Sans la perspective d’une vie éternelle, le progrès humain demeure en ce monde privé de souffle. Enfermé à l’intérieur de l’histoire, il risque de se réduire à la seule croissance de l’avoir… les institutions ne suffisent pas à elles seules, car le développement intégral de l’homme est d’abord une vocation et suppose donc que tous prennent leurs responsabilités de manière libre et solidaire. Un tel développement demande, en outre, une vision transcendante de la personne; il a besoin de Dieu: sans Lui, le développement est nié ou confié aux seules mains de l’homme, qui s’expose à la présomption de se sauver par lui-même et finit par promouvoir un développement déshumanisé. D’autre part, seule la rencontre de Dieu permet de ne pas “voir dans l’autre que l’autre”, mais de reconnaître en lui l’image de Dieu, parvenant ainsi à découvrir vraiment l’autre et à développer un amour qui “devienne soin de l’autre pour l’autre. § 11

Extrait VI :
Le développement comme vocation.
Le thème revient pour justifier l’intervention de l’Eglise dans ce domaine dont, aujourd’hui, certains lui refusent l’entrée au motif qu’elle devrait se cantonner dans le pur spirituel et les œuvres de piété. Jusqu’où va cette progression de l’homme ? que prend-elle ? que doit-elle mettre en œuvre ? La vision biblique élargit considérablement les point vue utilitaires ou techniques. Elle remet en route les hommes et les sociétés sur la voie de ce développement sans se laisser décourager par les erreurs ou les échecs passés : si le développement est un appel de Dieu lancé à tout homme, comment ne peut-il pas y répondre avec ténacité et enthousiasme ?

Dans Populorum progressio, Paul VI a voulu nous dire, avant tout, que le progrès, dans son apparition et son essence, est une vocation: « Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation ». C’est précisément ce qui autorise l’Église à intervenir dans les problématiques du développement. Si ce dernier ne concernait que des aspects techniques de la vie de l’homme, et non le sens de sa marche dans l’Histoire avec ses autres frères ou la définition du but d’un tel cheminement, l’Église n’aurait aucun titre pour en parler… Définir le développement comme une vocation, c’est reconnaître, d’un côté, qu’il naît d’un appel transcendant et, de l’autre, qu’il est incapable de se donner par lui-même son sens propre ultime. Ce n’est pas sans raison que le mot “vocation” revient dans un autre passage de l’encyclique, où il est affirmé: « Il n’y a donc d’humanisme vrai qu’ouvert à l’Absolu, dans la reconnaissance d’une vocation, qui donne l’idée vraie de la vie humaine ». La vocation est un appel qui réclame une réponse libre et responsable. Le développement humain intégral suppose la liberté responsable de la personne et des peuples: aucune structure ne peut garantir ce développement en dehors et au-dessus de la responsabilité humaine. Les « messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d’illusions » fondent toujours leurs propositions sur la négation de la dimension transcendante du développement, étant certains de l’avoir tout entier à leur disposition… Précisément parce que Dieu prononce le plus grand « oui » à l’homme, l’homme ne peut faire moins que de s’ouvrir à l’appel divin pour réaliser son propre développement. § 16-17-18

Extrait VII :
Les causes du sous-développement
. L’enthousiasme le plus assuré se heurte à des états chroniques de sous-développement considérable. Pensons à tous ces pays africains pour lesquels on peine à voir une quelconque avancée sociale ou économique depuis ces 40 dernières années. La pensée de l’Eglise garde sa cohérence : les facteurs de résistance au développement ne sont pas d’abord dans les structures mais dans le cœur de l’homme. Tout part de là, tout y revient, en bien, en mal. Corruption de la pensée et déficit de volonté. C’est l’esprit de l’homme qui maintient le désordre en lui-même et, par voie de conséquence, entre les peuples.

La vision du développement en tant que vocation implique que la charité y occupe une place centrale. Dans l’encyclique Populorum progressio, Paul VI observait que les causes du sous-développement ne sont pas d’abord d’ordre matériel. Il nous invitait à les rechercher dans d’autres dimensions de l’homme: tout d’abord dans la volonté, qui se désintéresse souvent des devoirs de la solidarité; en second lieu, dans la pensée qui ne parvient pas toujours à orienter convenablement le vouloir. C’est pourquoi, dans la quête du développement, il faut « des sages de réflexion profonde, à la recherche d’un humanisme nouveau, qui permette à l’homme moderne de se retrouver lui-même ». Mais ce n’est pas tout. Le sous-développement a une cause encore plus profonde que le déficit de réflexion: c’est « le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples ». Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la réaliser par eux seuls ? § 19


Extrait VIII :
Nouveaux équilibres et misères anciennes.
Continuant d’appliquer ces principes au monde d’aujourd’hui, l’Eglise cherche les aspects nouveaux sans oublier les drames récurrents comme celui de la fin. Il y a donc une double perspective d’action : d’une part, ouvrir des chantiers de réflexion pour aboutir à « une nouvelle synthèse humaniste » dans un contexte rendu nouveau par des équilibres où le politique ne joue plus le même rôle qu’avant ; d’autre part, agir face à des situations dramatiques de faim et de pauvretés matérielles. Et faire confiance à l’amour, c'est-à-dire ne pas tout penser en terme d’opposition irréductible du genre : comment se développer en aidant les autres ?


A notre époque, l’État se trouve dans la situation de devoir faire face aux limites que pose à sa souveraineté le nouveau contexte commercial et financier international, marqué par une mobilité croissante des capitaux financiers et des moyens de productions matériels et immatériels. Ce nouveau contexte a modifié le pouvoir politique des États… Aujourd’hui, fort des leçons données par l’actuelle crise économique où les pouvoirs publics de l’État sont directement impliqués dans la correction des erreurs et des dysfonctionnements, une évaluation nouvelle de leur rôle et de leur pouvoir semble plus réaliste; ceux-ci doivent être sagement reconsidérés et repensés pour qu’ils soient en mesure, y compris à travers de nouvelles modalités d’exercice, de faire face aux défis du monde contemporain. § 24
Dans bien des pays pauvres, l’extrême insécurité vitale, qui est la conséquence des carences alimentaires, demeure et risque de s’aggraver: la faim fauche encore de très nombreuses victimes … Le droit à l’alimentation, de même que le droit à l’eau, revêtent un rôle important pour l’acquisition d’autres droits, en commençant avant tout par le droit fondamental à la vie. Il est donc nécessaire que se forme une conscience solidaire qui considère l’alimentation et l’accès à l’eau comme droits universels de tous les êtres humains, sans distinction ni discrimination. Il est en outre important de souligner combien la voie de la solidarité pour le développement des pays pauvres peut constituer un projet de solution de la crise mondiale actuelle, comme des hommes politiques et des responsables d’Institutions internationales l’ont mis en évidence ces derniers temps. § 27


Extrait IX :
Dieu, garant du développement.
Le pape ne peut faire l’économie d’une réflexion sur l’opposition (factice) entre le développement et les religions ou, pour le dire à la façon de penseurs athées, entre le bonheur de l’homme et la puissance de Dieu. A travers les intégrismes et les terrorismes, cette question resurgit. Et elle nous revient dans un contexte de sociétés marquées par un indifférentisme religieux, par un athéisme pratique où les esprits ne savent plus situer le fait religieux dans la vie des peuples, lui déniant souvent tout droit à investir la sphère publique. Mais, par ailleurs, dans nos consciences religieuses, voire chrétiennes, tout est-il en place ? N’opposons-nous pas souvent la recherche de Dieu à notre bonheur ? La pratique religieuse et le don de soi ne contredisent-ils pas le développement personnel ? La quête du Ciel favorise-t-elle vraiment l’instauration d’une cité terrestre juste et bonne qui sera de toutes façons vouée à disparaître ?

Les violences freinent le développement authentique et empêchent la marche des peuples vers un plus grand bien-être socio-économique et spirituel. Cela s’applique spécialement au terrorisme de nature fondamentaliste, qui engendre douleur, dévastation et mort, bloque le dialogue entre les nations et détourne d’importantes ressources de leur usage pacifique et civil. Il faut néanmoins ajouter que, outre le fanatisme religieux qui, en certains milieux, empêche l’exercice du droit à la liberté religieuse, la promotion programmée de l’indifférence religieuse ou de l’athéisme pratique de la part de nombreux pays s’oppose elle aussi aux exigences du développement des peuples, en leur soustrayant l’accès aux ressources spirituelles et humaines. Dieu est le garant du véritable développement de l’homme, dans la mesure où, l’ayant créé à son image, Il en fonde aussi la dignité transcendante et alimente en lui la soif d’« être plus ». L’homme n’est pas un atome perdu dans un univers de hasard, mais il est une créature de Dieu, à qui Il a voulu donner une âme immortelle et qu’Il aime depuis toujours. Si l’homme n’était que le fruit du hasard ou de la nécessité, ou bien s’il devait réduire ses aspirations à l’horizon restreint des situations dans lesquelles il vit, si tout n’était qu’histoire et culture et si l’homme n’avait pas une nature destinée à être transcendée dans une vie surnaturelle, on pourrait parler de croissance ou d’évolution, mais pas de développement. Quand l’État promeut, enseigne, ou même impose, des formes d’athéisme pratique, il soustrait à ses citoyens la force morale et spirituelle indispensable pour s’engager en faveur du développement humain intégral… § 29


Extrait X :
La mondialisation.
Faut-il en avoir peur ? Il est vrai que la nouvelle ampleur de tous nos échanges économiques et culturels nous étonne voire nous mutile : perte d’emploi au profit de délocalisations, perte d’identité culturelle au profit d’une pensée globale et uniformisante etc. Dénoncer « l’augmentation massive de la pauvreté » ou « l’érosion du ‘capital social’ c'est-à-dire cet ensemble de relations de confiance, de fiabilité » apparaît opportun mais insuffisant. La mondialisation représente pour tout homme un colossal défi : orienter par l’amour « cet élan planétaire ». L’Eglise porte le nom de ‘catholique’, c'est-à-dire universelle par essence, puisqu’elle est le Corps de Celui dont l’amour est sans limite et qui veut tout récapituler en Lui.

La nouveauté majeure a été l’explosion de l’interdépendance planétaire, désormais communément appelée mondialisation. … Né au sein des pays économiquement développés, ce processus par sa nature a produit une intrication de toutes les économies. Celui-ci a été le principal moteur pour que des régions entières sortent du sous-développement et il représente de soi une grande opportunité. Toutefois, sans l’orientation de l’amour dans la vérité, cet élan planétaire risque de provoquer des dommages inconnus jusqu’alors ainsi que de nouvelles fractures au sein de la famille humaine. C’est pourquoi l’amour et la vérité nous placent devant une tâche inédite et créatrice, assurément vaste et complexe. Il s’agit d’élargir la raison et de la rendre capable de comprendre et d’orienter ces nouvelles dynamiques de grande ampleur, en les animant dans la perspective de cette « civilisation de l’amour » dont Dieu a semé le germe dans chaque peuple et dans chaque culture. § 33



Extrait XI :
L’expérience du don.
L’homme est appelé à se développer dans toutes ses dimensions, nous l’avons déjà vu (extraits V et VI). Dans une mise en œuvre concrète, l’homme doit déployer sa dimension transcendante. Comment ? Lorsqu’on est croyant, on pense naturellement aux rites et prières, lesquelles ont aussi une portée sociale de communion et de cohésion. Mais pour le croyant ou l’incroyant, cette dimension de transcendance s’exerce d’abord dans la logique et selon l’expérience du don. Donner gratuitement développe l’homme et la société à laquelle il appartient. Cette affirmation surprenante forme le refrain des paragraphes suivants. Ici, le pape en donne la raison profonde et théologique : le don gratuit appartient à l’agir de l’homme car lui-même est fruit d’un don gratuit, d’une grâce.

L’amour dans la vérité place l’homme devant l’étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d’une vision de l’existence purement productiviste et utilitariste. L’être humain est fait pour le don; c’est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance. L’homme moderne est parfois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur lui-même, qui provient – pour parler en termes de foi – du péché des origines. … La conviction d’être autosuffisant et d’être capable d’éliminer le mal présent dans l’histoire uniquement par sa seule action a poussé l’homme à faire coïncider le bonheur et le salut avec des formes immanentes de bien-être matériel et d’action sociale. … L’espérance encourage la raison et lui donne la force d’orienter la volonté. Elle est déjà présente dans la foi qui la suscite. La charité dans la vérité s’en nourrit et, en même temps, la manifeste. Étant un don de Dieu absolument gratuit, elle fait irruption dans notre vie comme quelque chose qui n’est pas dû, qui transcende toute loi de justice. Le don par sa nature surpasse le mérite, sa règle est la surabondance. Il nous précède dans notre âme elle-même comme le signe de la présence de Dieu en nous et de son attente à notre égard. § 34


Extrait XII :
La logique du don.
Là encore nos mentalités nous jouent des tours : que la sphère privée comporte ce exercice concret de don gratuit à travers les dons financiers faites aux associations ou les engagements associatifs, chacun en est convaincu. Mais que la sphère publique requiert aussi pour fonctionner cette logique et ces occasions de don gratuit, nous en sommes moins persuadés. Et pourtant, la prise en compte des deux seules logiques, celle du marché et celle du politique, finit par conduire à un blocage et, l’histoire le montre, à la destruction de l’une ou de l’autre. Une économie totalement libérale méprise le politique. Une économie totalement planifiée (par le politique) méprise… l’économie. Voilà donc la proposition du pape : sortir du dualisme par un troisième et étrange partenaire, le don gratuit. Grâce à lui, la mondialisation sera orientée « en termes de communion et de partage ».

L’économie mondialisée semble privilégier la première logique, celle de l’échange contractuel mais, directement ou indirectement, elle montre qu’elle a aussi besoin des deux autres, de la logique politique et de la logique du don sans contrepartie… Aujourd’hui, nous pouvons dire que la vie économique doit être comprise comme une réalité à plusieurs dimensions: en chacune d’elles, à divers degrés et selon des modalités spécifiques, l’aspect de la réciprocité fraternelle doit être présent. À l’époque de la mondialisation, l’activité économique ne peut faire abstraction de la gratuité, qui répand et alimente la solidarité et la responsabilité pour la justice et pour le bien commun auprès de ses différents sujets et acteurs. Il s’agit, en réalité, d’une forme concrète et profonde de démocratie économique. La solidarité signifie avant tout se sentir tous responsables de tous, elle ne peut donc être déléguée seulement à l’État. Si hier on pouvait penser qu’il fallait d’abord rechercher la justice et que la gratuité devait intervenir ensuite comme un complément, aujourd’hui, il faut dire que sans la gratuité on ne parvient même pas à réaliser la justice. Il faut, par conséquent, un marché sur lequel des entreprises qui poursuivent des buts institutionnels différents puissent agir librement, dans des conditions équitables. … La participation et l’adhésion, l’agir gratuit, sont d’une nature différente du donner pour avoir, spécifique à la logique de l’échange, et du donner par devoir, qui est propre à l’action publique, réglée par les lois de l’État. Vaincre le sous-développement demande d’agir non seulement en vue de l’amélioration des transactions fondées sur l’échange et des prestations sociales, mais surtout sur l’ouverture progressive, dans un contexte mondial, à des formes d’activité économique caractérisées par une part de gratuité et de communion. … Le marché de la gratuité n’existe pas et on ne peut imposer par la loi des comportements gratuits. Pourtant, aussi bien le marché que la politique ont besoin de personnes ouvertes au don réciproque. § 37-38-39

Extrait XIII :
La vérité des droits et des devoirs.
Parmi les lumières que la vérité projette sur la charité, il y a celle d’un curieux binôme, le couple inséparable des droits et des devoirs. La civilisation de l’amour ne s’édifie pas à coup de bonnes intentions, de culpabilisations passagères ou d’émotions évanescentes. Ni même au travers de directions politiques appliquées avec force. Elle requiert une conscience droite et éveillée : une pensée éveillée à la présence de l’autre, sans lequel mon développement personnel n’aboutit pas (extrait XVI à venir) ; et un cœur pétri du sens des responsabilités qui sont les nôtres. Une fois encore, l’homme doit se ressaisir dans sa vérité et non selon des idéologies du « bien-être » (toujours plus de plaisirs) ou de l’indifférence (chacun ses problèmes . Et comment le faire sans « une éthique amie de la personne »(§ 45) ?

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui sont tenté de prétendre ne rien devoir à personne, si ce n’est à eux-mêmes. Ils estiment n’être détenteurs que de droits et ils éprouvent souvent de grandes difficultés à grandir dans la responsabilité à l’égard de leur développement personnel intégral et de celui des autres. C’est pourquoi il est important de susciter une nouvelle réflexion sur le fait que les droits supposent des devoirs sans lesquels ils deviennent arbitraires. Aujourd’hui, nous sommes témoins d’une grave contradiction. Tandis que, d’un côté, sont revendiqués de soi-disant droits, de nature arbitraire et voluptuaire, avec la prétention de les voir reconnus et promus par les structures publiques, d’un autre côté, des droits élémentaires et fondamentaux d’une grande partie de l’humanité sont ignorés et violés. On a souvent noté une relation entre la revendication du droit au superflu ou même à la transgression et au vice, dans les sociétés opulentes, et le manque de nourriture, d’eau potable, d’instruction primaire ou de soins sanitaires élémentaires dans certaines régions sous-développées ainsi que dans les périphéries des grandes métropoles. Cette relation est due au fait que les droits individuels, détachés du cadre des devoirs qui leur confère un sens plénier, s’affolent et alimentent une spirale de requêtes pratiquement illimitée et privée de repères. L’exaspération des droits aboutit à l’oubli des devoirs … Avoir en commun des devoirs réciproques mobilise beaucoup plus que la seule revendication de droits. § 43


Extrait XIV :
L’homme et l’environnement.
Parlons enfin d’écologie. Non point parce que c’est un thème à la mode mais parce qu’il appartient de plein droit à la pensée biblique, à la révélation du mystère de la Création. Là se comprend la thématique précédente sur les devoirs liés aux droits. : s’il est un lieu où tout le monde se retrouve aujourd’hui pour parler de « devoir envers quelque chose », c’est bien celui du respect de l’environnement. Mais le fondement de ces devoirs ne tient pas d’abord au fait que nous empruntons la terre à nos petits enfants’, selon l’expression consacrée, mais au fait que la nature est création de Dieu que nous recevons comme un don avec une charge responsable. Adam reçoit de Dieu la garde et la fructification du jardin qu’il n’a pas planté. Du coup, notre responsabilité nous place devant les hommes, certes, et en particulier ceux du futur qui peut être nous jugerons, mais aussi et surtout devant Dieu et son dessein d’amour. Responsables du monde devant Dieu…

Le thème du développement est aussi aujourd’hui fortement lié aux devoirs qu’engendre le rapport de l’homme avec l’environnement naturel. Celui-ci a été donné à tous par Dieu et son usage représente pour nous une responsabilité à l’égard des pauvres, des générations à venir et de l’humanité tout entière. Si la nature, et en premier lieu l’être humain, sont considérés comme le fruit du hasard ou du déterminisme de l’évolution, la conscience de la responsabilité s’atténue dans les esprits. Dans la nature, le croyant reconnaît le merveilleux résultat de l’intervention créatrice de Dieu, dont l’homme peut user pour satisfaire ses besoins légitimes – matériels et immatériels – dans le respect des équilibres propres à la réalité créée. Si cette vision se perd, l’homme finit soit par considérer la nature comme une réalité intouchable, soit, au contraire, par en abuser. Ces deux attitudes ne sont pas conformes à la vision chrétienne de la nature, fruit de la création de Dieu. La nature est l’expression d’un dessein d’amour et de vérité. Elle nous précède et Dieu nous l’a donnée comme milieu de vie. Elle nous parle du Créateur (cf. Rm 1, 20) et de son amour pour l’humanité. Elle est destinée à être « récapitulée » dans le Christ à la fin des temps (cf. Ep 1, 9-10; Col 1, 19-20). Elle a donc elle aussi une « vocation ». La nature est à notre disposition non pas comme « un tas de choses répandues au hasard », mais au contraire comme un don du Créateur qui en a indiqué les lois intrinsèques afin que l’homme en tire les orientations nécessaires pour « la garder et la cultiver » (Gn 2, 15). Toutefois, il faut souligner que considérer la nature comme plus importante que la personne humaine elle-même est contraire au véritable développement. § 48


Extrait XV :
Une écologie de l’homme.
Si tous se retrouvent dans le discours du respect de l’univers, beaucoup en excluent l’homme. Sans même songer que parler d’ « environnement » renvoit à la place centrale de l’homme ! Il s’agit de ce qui environne l’homme : une belle et splendide nature avec laquelle il fait corps sans s’y laisser assimiler totalement. L’écologie porté par l’amour dans la vérité vise à renforcer « l’alliance entre l’être humain et l’environnement » (§ 50). La réciprocité entre l’homme et la nature est absolue : l’un et l’autre varient ensemble ; là où l’homme est méprisé, la nature est laisée. Où la nature est atteinte, l’homme se donne la mort. Les exemples concrets ne manquent pas : avortement, hédonisme, consumérisme, d’un côté ; désertification, gaspillage d’énergie, changement climatique, de l’autre. On ne peut être ‘moral’ dans une seule direction : une éthique de la personne colle à celle de la nature.

L’Église a une responsabilité envers la création et doit la faire valoir publiquement aussi. Ce faisant, elle doit préserver non seulement la terre, l’eau et l’air comme dons de la création appartenant à tous, elle doit aussi surtout protéger l’homme de sa propre destruction. Une sorte d’écologie de l’homme, comprise de manière juste, est nécessaire. La dégradation de l’environnement est en effet étroitement liée à la culture qui façonne la communauté humaine: quand l’« écologie humaine » est respectée dans la société, l’écologie proprement dite en tire aussi avantage. … Pour préserver la nature, il n’est pas suffisant d’intervenir au moyen d’incitations ou de mesures économiques dissuasives, une éducation appropriée n’y suffit pas non plus. Ce sont là des outils importants, mais le point déterminant est la tenue morale de la société dans son ensemble. Si le droit à la vie et à la mort naturelle n’est pas respecté, si la conception, la gestation et la naissance de l’homme sont rendues artificielles, si des embryons humains sont sacrifiés pour la recherche, la conscience commune finit par perdre le concept d’écologie humaine et, avec lui, celui d’écologie environnementale. Exiger des nouvelles générations le respect du milieu naturel devient une contradiction, quand l’éducation et les lois ne les aident pas à se respecter elles-mêmes. Le livre de la nature est unique et indivisible, qu’il s’agisse de l’environnement comme de la vie, de la sexualité, du mariage, de la famille, des relations sociales, en un mot du développement humain intégral. Les devoirs que nous avons vis-à-vis de l’environnement sont liés aux devoirs que nous avons envers la personne considérée en elle-même et dans sa relation avec les autres. On ne peut exiger les uns et piétiner les autres. § 51



Extrait XVI :
La solitude et la relation.
De la personne individuelle à la grande famille des peuples, il y a continuité : les développements des peuples s’accomplit à partir de celui des êtres humains concrets. Ce point de vue impose, s’il est vrai, une autre méthode de développement : un processus qui part du cœur de l’homme et d’une conversion de mentalité et de cœur et non point de discours incantatoires sur les malheurs du temps ou de dénonciations inlassables de boucs émissaires. Encore une fois, on ne change pas l’homme et le monde par décrets ou structures. A quoi cela tient-il ? L’explication ultime tient à notre vision de l’homme. Selon le mot de Paul VI, le problème du développement aujourd’hui relève d’une question anthropologique. S’opposent frontalement deux conceptions de l’homme : l’une qui l’énonce comme un individu clos sur lui-même (conception individualiste) chargé de son propre profit ; l’autre qui l’explique comme un être de relation, essentiellement fait pour la relation sans laquelle il s’éteint (conception personnaliste). Quelle est la nôtre ?


Une des pauvretés les plus profondes que l’homme puisse expérimenter est la solitude. Tout bien considéré, les autres formes de pauvreté, y compris les pauvretés matérielles, naissent de l’isolement, du fait de ne pas être aimés ou de la difficulté d’aimer. Les pauvretés sont souvent la conséquence du refus de l’amour de Dieu, d’une fermeture originelle tragique de l’homme en lui-même, qui pense se suffire à lui-même, ou bien considère n’être qu’un simple fait insignifiant et éphémère, un « étranger » dans un univers qui s’est constitué par hasard. L’homme est aliéné quand il est seul ou quand il se détache de la réalité, quand il renonce à penser et à croire en un Fondement. L’humanité tout entière est aliénée quand elle met sa confiance en des projets purement humains, en des idéologies et en de fausses utopies. De nos jours, l’humanité apparaît beaucoup plus interactive qu’autrefois: cette plus grande proximité doit se transformer en une communion véritable. Le développement des peuples dépend surtout de la reconnaissance du fait que nous formons une seule famille qui collabore dans une communion véritable et qui est constituée de sujets qui ne vivent pas simplement les uns à côté des autres… La créature humaine, qui est de nature spirituelle, se réalise dans les relations interpersonnelles. Plus elle les vit de manière authentique, plus son identité personnelle mûrit également. Ce n’est pas en s’isolant que l’homme se valorise lui-même, mais en se mettant en relation avec les autres et avec Dieu. L’importance de ces relations devient alors fondamentale. Cela vaut aussi pour les peuples. § 53

Extrait XVII :
La subsidiarité.
Le mot ‘subsidiarité’, repris aujourd’hui par beaucoup, à son origine dans la doctrine sociale de l’Eglise. De quoi s’agit-il ? Revenons à un autre terme souvent usité dans nos entreprises : la délégation. Les deux concepts sont souvent pris l’un pour l’autre alors qu’ils sont exactement opposés dans leur idée de départ. La délégation part de l’idée que le pouvoir, la responsabilité, le savoir, bref la puissance ‘créatrice’ est possédé par le chef et par lui seul. Mais ne pouvant pas tout faire seul, il délègue une part de ce qu’il possède ‘naturellement’ à un collaborateur. Par exemple sa signature. La subsidiarité s’appuie au contraire sur une vision où chacun est en charge, responsable, doué de pouvoir créateur. Le chef met en œuvre la subsidiarité en respectant et en promouvant la vérité de chacun parfois empêchée d’émerger en raison de facteurs culturels, familiaux… psychologiques. Il responsabilise celui qu’il sait déjà être réellement responsable etc. La subsidiarité lorsqu’elle réellement mise en œuvre, aide l’homme à répondre à sa vocation et donc à se développer et, par voie de conséquence, à devenir acteur du développement des peuples.

Pour les croyants, le monde n’est le fruit ni du hasard ni de la nécessité, mais celui d’un projet de Dieu. De là naît pour les croyants le devoir d’unir leurs efforts à ceux de tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté appartenant à d’autres religions ou non croyants, afin que notre monde soit effectivement conforme au projet divin: celui de vivre comme une famille sous le regard du Créateur. Le principe de subsidiarité, expression de l’inaliénable liberté humaine, est, à cet égard, une manifestation particulière de la charité et un guide éclairant pour la collaboration fraternelle entre croyants et non croyants. La subsidiarité est avant tout une aide à la personne, à travers l’autonomie des corps intermédiaires. Cette aide est proposée lorsque la personne et les acteurs sociaux ne réussissent pas à faire par eux-mêmes ce qui leur incombe et elle implique toujours que l’on ait une visée émancipatrice qui favorise la liberté et la participation en tant que responsabilisation. La subsidiarité respecte la dignité de la personne en qui elle voit un sujet toujours capable de donner quelque chose aux autres. En reconnaissant que la réciprocité fonde la constitution intime de l’être humain, la subsidiarité est l’antidote le plus efficace contre toute forme d’assistance paternaliste … Pour ne pas engendrer un dangereux pouvoir universel de type monocratique, la « gouvernance » de la mondialisation doit être de nature subsidiaire, articulée à de multiples niveaux et sur divers plans qui collaborent entre eux. La mondialisation réclame certainement une autorité, puisqu’est en jeu le problème du bien commun qu’il faut poursuivre ensemble; cependant cette autorité devra être exercée de manière subsidiaire et polyarchique pour, d’une part, ne pas porter atteinte à la liberté et, d’autre part, pour être concrètement efficace. § 57


Extrait XVIII :
Deux exemples de subsidiarité solidaires
. Tout en restant le plus souvent du côté des principes, parce qu’elle n’est pas là d’abord pour proposer des solutions techniques, l’Eglise suggère quelques manières de faire ou points d’urgence. En arrière plan, on retrouve toujours le goût d’une liberté responsable et personnelle qui part d’une personne pour aller à une autre personne à soutenir ou à éduquer. Ces deux exemples sont à la portée de tous à condition que les pouvoirs publiques offrent le cadre de telles applications. Elles ne sont pas purement idéales : dans d’autres pays d’Europe, les citoyens soutiennent par leurs impôts la religion ou l’association de leur choix. En France, les dons faits à certaines associations bénéficient d’une déduction fiscale. Nous sommes sur la voie indiquée par le Pape.

Dans la recherche de solutions à la crise économique actuelle, l’aide au développement des pays pauvres doit être considérée comme un véritable instrument de création de richesse pour tous. … Une possibilité d’aide au développement pourrait résider dans l’application efficace de ce qu’on appelle communément la subsidiarité fiscale, qui permettrait aux citoyens de décider de la destination d’une part de leurs impôts versés à l’État. En ayant soin d’éviter toute dégénération dans le particularisme, cela peut aider à encourager des formes de solidarité sociale à partir des citoyens eux-mêmes, avec des bénéfices évidents sur le plan la solidarité pour le développement… Une solidarité plus large au niveau international s’exprime avant tout en continuant à promouvoir, même dans des situations de crise économique, un meilleur accès à l’éducation, qui est, par ailleurs, la condition essentielle pour que la coopération internationale elle-même soit efficace. Le terme « éducation » ne renvoie pas seulement à l’instruction ou à la formation professionnelle, toutes deux essentielles pour le développement, mais à la formation complète de la personne. A ce propos, il convient de souligner un aspect problématique: pour éduquer il faut savoir qui est la personne humaine, en connaître la nature. § 60-61

Extrait XIX :
La réforme de l’ONU et la création d’une autorité mondiale.
Il n’est pas rare d’entendre parler de « gouvernance mondiale » sans que l’on sache très bien de quoi il s’agit, d’autant que ce terme n’est pas toujours clairement défini. Doit-on aller vers un ordre politique mondial ? Le raisonnement est toujours le même : là où il y a une économie mondiale réalisée, là doivent se tenir aussi les deux autres logiques précédemment citées : celle du politique, et voilà la question d’une gouvernance mondiale, celle de la gratuité, et voici la redoutable question d’un élargissement de nos regards souvent trop nationalistes ou corporatistes lorsque nous entendons défendre une cause sociale juste. Une gouvernance mondiale n’a de sens que, si en parallèle de sa constitution progressive en tant que force réelle (pensons au droit international et à son respect), se développe aussi une mentalité d’ouverture à d’autres peuples : ainsi les syndicats (§ 64) et les consommateurs (§ 66) sont appelés à des consciences et des expériences visant l’international voire l’universel.

Face au développement irrésistible de l’interdépendance mondiale, et alors que nous sommes en présence d’une récession également mondiale, l’urgence de la réforme de l’Organisation des Nations Unies comme celle de l’architecture économique et financière internationale en vue de donner une réalité concrète au concept de famille des Nations, trouve un large écho. On ressent également fortement l’urgence de trouver des formes innovantes pour concrétiser le principe de la responsabilité de protéger et pour accorder aux nations les plus pauvres une voix opérante dans les décisions communes. Cela est d’autant plus nécessaire pour la recherche d’un ordre politique, juridique et économique, susceptible d’accroître et d’orienter la collaboration internationale vers le développement solidaire de tous les peuples. Pour le gouvernement de l’économie mondiale, pour assainir les économies frappées par la crise, pour prévenir son aggravation et de plus grands déséquilibres, pour procéder à un souhaitable désarmement intégral, pour arriver à la sécurité alimentaire et à la paix, pour assurer la protection de l’environnement et pour réguler les flux migratoires, il est urgent que soit mise en place une véritable Autorité politique mondiale telle qu’elle a déjà été esquissée par mon Prédécesseur, le bienheureux Jean XXIII. Une telle Autorité devra être réglée par le droit, se conformer de manière cohérente aux principes de subsidiarité et de solidarité, être ordonnée à la réalisation du bien commun, s’engager pour la promotion d’un authentique développement humain intégral qui s’inspire des valeurs de l’amour et de la vérité. Cette Autorité devra en outre être reconnue par tous, jouir d’un pouvoir effectif pour assurer à chacun la sécurité, le respect de la justice et des droits. Elle devra évidemment posséder la faculté de faire respecter ses décisions par les différentes parties, ainsi que les mesures coordonnées adoptées par les divers forums internationaux. § 67

Extrait XX :
Le processus technique et le développement humain selon la liberté.
Les avancées techniques ont été tellement spectaculaires au cours des cent dernières années qu’une confusion s’est installée entre le progrès technique et le développement de l’humanité. On mesure le développement d’un homme ou d’un peuple à son degré de technicité. Davantage encore : quand on perçoit que les valeurs profondément humaines ne sont pas exclusivement techniques (par exemple la paix cf. § 72), on les attribue néanmoins à la technique et à ses performances. Ainsi s’exprime l’idéologie techniciste : si la technique n’est pas tout, grâce à elle on peut tout. Retour à la case départ : cette vision unilatérale creuse la misère et nous en avons la preuve sous les yeux. Depuis que l’homme a eu les moyens techniques de donner à manger à tous, il n’y a jamais eu autant d’hommes et d’enfants à mourir de faim. Le véritable protagoniste de l’histoire, c’est l’homme libre se recevant de Dieu.

Le développement technologique peut amener à penser que la technique se suffit à elle-même, quand l’homme, en s’interrogeant uniquement sur le comment, omet de considérer tous les pourquoi qui le poussent à agir. C’est pour cela que la technique prend des traits ambigus. Née de la créativité humaine comme instrument de la liberté de la personne, elle peut être comprise comme un élément de liberté absolue, liberté qui veut s’affranchir des limites que les choses portent en elles-mêmes. Le processus de mondialisation pourrait substituer la technologie aux idéologies, devenue à son tour un pouvoir idéologique qui expose l’humanité au risque de se trouver enfermée dans un a priori d’où elle ne pourrait sortir pour rencontrer l’être et la vérité. Dans un tel cas, tous nous connaîtrions, apprécierions et déterminerions toutes les situations de notre vie à l’intérieur d’un horizon culturel technocratique auquel nous appartiendrions structurellement, sans jamais pouvoir trouver un sens qui ne soit pas notre œuvre. Cette vision donne aujourd’hui à la mentalité techniciste tant de force qu’elle fait coïncider le vrai avec le faisable. … La technique attire fortement l’homme, parce qu’elle le soustrait aux limites physiques et qu’elle élargit son horizon. Mais la liberté humaine n’est vraiment elle-même que lorsqu’elle répond à la fascination de la technique par des décisions qui sont le fruit de la responsabilité morale. Il en résulte qu’il est urgent de se former à la responsabilité éthique dans l’usage de la technique. § 70

Extrait XXI :
La réduction du spirituel au psychologique.
La technique prend des formes matérielles : informatique, machines, technologies de communication etc. Mais elle étend aussi son empire jusque dans l’homme, dans son ‘intérieur’. On assiste alors à une corruption du développement humain bien plus subtile à dénoncer. Cette éjection du spirituel au profit du psychologique manipulable par les techniques paraît encore plus actuelle que le mythe du rationalisme qui voulait tout expliquer par la science. Ce mythe là vieillit : il a mal aux reins. En revanche, nombreux sont ceux qui introduisent en l’homme les critères de la technique pour interpréter, soigner ou développer l’homme. Psychothérapies, développements personnels, coaching… proposent souvent des « techniques » opératoires dont on peut se demander si elles respectent la dimension spirituelle (et religieuse par voie de conséquence) de l’homme. Où est la liberté si tout correspond strictement à des schémas psychologiques ou neurophysiologiques ? Ces paragraphes abordent la question fondamentale de la distinction entre le psychique et le spirituel (à compléter par le § 77)


Un des aspects de l’esprit techniciste moderne se vérifie dans la tendance à ne considérer les problèmes et les mouvements liés à la vie intérieure que d’un point de vue psychologique, et cela jusqu’au réductionnisme neurologique. L’homme est ainsi privé de son intériorité, et l’on assiste à une perte progressive de la conscience de la consistance ontologique de l’âme humaine, avec les profondeurs que les Saints ont su sonder. Le problème du développement est strictement lié aussi à notre conception de l’âme humaine, dès lors que notre moi est souvent réduit à la psyché et que la santé de l’âme se confond avec le bien-être émotionnel. Ces réductions se fondent sur une profonde incompréhension de la vie spirituelle et elles conduisent à méconnaître que le développement de l’homme et des peuples dépend en fait aussi de la résolution de problèmes de nature spirituelle. Le développement doit comprendre une croissance spirituelle, et pas seulement matérielle, parce que la personne humaine est une « unité d’âme et de corps », née de l’amour créateur de Dieu et destinée à vivre éternellement. L’être humain se développe quand il grandit dans l’esprit, quand son âme se connaît elle-même et connaît les vérités que Dieu y a imprimées en germe, quand il dialogue avec lui-même et avec son Créateur. Loin de Dieu, l’homme est inquiet et fragile. L’aliénation sociale et psychologique, avec toutes les névroses qui caractérisent les sociétés opulentes, s’explique aussi par des causes d’ordre spirituel. Une société du bien-être, matériellement développée, mais oppressive pour l’âme, n’est pas de soi orientée vers un développement authentique. Les nouvelles formes d’esclavage de la drogue et le désespoir dans lequel tombent de nombreuses personnes ont une explication non seulement sociologique et psychologique, mais essentiellement spirituelle. Le vide auquel l’âme se sent livrée, malgré de nombreuses thérapies pour le corps et pour la psyché, produit une souffrance. Il n’y a pas de développement plénier et de bien commun universel sans bien spirituel et moral des personnes, considérées dans l’intégrité de leur âme et de leur corps. § 75-76


Extrait XXII :
Le courage d’agir et la force de la prière.
Achevons le survol de cette belle encyclique par un regard contemplatif et plein d’espérance, remplie d’une espérance ancrée sur le Dieu fidèle.

Sans Dieu, l’homme ne sait où aller et ne parvient même pas à comprendre qui il est…
La plus grande force qui soit au service du développement, c’est donc un humanisme chrétien, qui ravive la charité et se laisse guider par la vérité, en accueillant l’une et l’autre comme des dons permanents de Dieu. … l’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain…
L’amour de Dieu nous appelle à sortir de ce qui est limité et non définitif ; il nous donne le courage d’agir et de persévérer dans la recherche du bien de tous, même s’il ne se réalise pas immédiatement, même si ce que nous-mêmes, les autorités politiques, ainsi que les acteurs économiques réussissons à faire est toujours inférieur à ce à quoi nous aspirons. Dieu nous donne la force de lutter et de souffrir par amour du bien commun, parce qu’Il est notre Tout, notre plus grande espérance.
Le développement a besoin de chrétiens qui ont les mains tendues vers Dieu dans un geste de prière, conscients du fait que l’amour riche de vérité, caritas in veritate, d’où procède l’authentique développement, n’est pas produit par nous, mais nous est donné…
Que la Vierge Marie, proclamée par Paul VI Mère de l’Église et honorée par le peuple chrétien comme Miroir de la justice et Reine de la paix, nous protège et nous obtienne, par son intercession céleste, la force, l’espérance et la joie nécessaires pour continuer à nous dévouer généreusement à la réalisation du « développement de tout l’homme et de tous les hommes » ! § 78-79


 

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