Le 26 mars 2011, en l'église de Champagne sur Rhône,
les frères Eusèbe et Gilbert
ont été ordonnés Diacres par
Monseigneur Luc Ravel, Évêque aux Armées.
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Homélie de Monseigneur Luc Ravel C’est cette joie simple, d’entrée, qui habite mon cœur : merci, cher père Abbé, merci à toute la communauté, au père Marc en particulier pour me donner la joie de vivre ce moment avec vous ; nous sommes tous acteurs, certes, mais dans cette place si singulière que peut tenir l’évêque. Je constate, cher père Maurice, que dès que j’ai le dos tourné, le Seigneur se débrouille pour élargir notre communauté. J’ai vu des têtes nouvelles avec des cheveux crépus, d’autres avec des cheveux un peu plus raides, certains sans cheveux …. Je me réjouis personnellement de cet élargissement même si – il n’est pas l’heure d’en parler aujourd’hui, peut-être cela me sera-t-il donné en d’autres occasions - mon ministère d’évêque aux armées m’amène à découvrir toute la terre ou presque. Je m’aperçois aussi, et c’est la grâce qui m’est donnée en tant qu’évêque, que la communauté non seulement s’élargit mais s’approfondit, puisque, cher Eusèbe et cher Gilbert, vous le savez, le sacrement de l’Ordre est un approfondissement au sens minier du terme qui me fait cueillir une nouvelle profondeur et accueillir cette place si singulière qui me veut en-dessous des autres, pour les servir précisément. Et de cela, j’aimerais qu’aujourd’hui nous parlions un peu puisqu’il s’agit de donner le premier degré du sacrement de l’Ordre : le diaconat. Une remarque préliminaire simplement à partir de l’Evangile lorsque Jésus, montant à Jérusalem, dit cette phrase si singulière à ses disciples qui se disputent une fois de plus pour avoir les premières places, en tout cas les meilleures, à droite et à gauche du Père, que le « Fils de l’homme est venu pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude ». Vous « Servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » sont deux choses qui vont ensemble mais qui ne sont point si flagrantes. S’il m’est donné un jour de parler du ministère du prêtre, du sacerdoce ministériel, nous pourrions prendre cette formule de Jésus qui s’apprête à donner sa vie sur la Croix et à ressusciter : le prêtre est celui qui, à l’image de Jésus, « donne sa vie en rançon pour la multitude ». C’est le diacre qui est signe efficace pour l’Eglise du service : servir ; servir, qui est la vocation de tout chrétien, mais tout chrétien a besoin d’avoir sous les yeux un signe efficace de ce service. Voilà pourquoi le sacrement de l’Ordre comporte aujourd’hui ce premier degré qu’on appelle le diaconat qui touche aujourd’hui – et nous nous en réjouissons car il y en a parmi nous- des hommes mariés et aussi des hommes célibataires. Servir est un vaste mot que tout le monde emploie en particulier lorsqu’il s’agit d’asseoir son pouvoir ou son autorité. Nous ne nous trompons par des mots, nous ne nous laisserons pas emporter par des rhétoriques. Voilà pourquoi je souhaite avec vous développer en trois points, comme il se doit, ce qu’est servir pour un chrétien dans une mise en œuvre concrète. Car, si je m’en tiens à la parabole de Jésus sur les talents, ce qui est condamné par Jésus lui-même en tout cas, ce n’est point d’avoir pris des risques mais au contraire d’avoir caché son talent dans la terre de sorte qu’il n’ait pas porté de fruits. Prenons des risques et la mise en œuvre en est une. Nous nous tromperons éventuellement, nous ne sommes jamais assurés de faire juste et de taper au centre, au cœur de la cible – peu importe – prenons ce risque et surtout ne soyons pas de ces hommes dont Jésus pourra dire : « vous avez mis la lumière sous le boisseau, vous avez caché votre talent dans le sol » ; si au moins vous l’aviez mis à la banque il aurait fait des petits pour prendre l’expression des économes. Il s’agit donc d’une bonne gérance, le mot est dans l’épître de Saint-Pierre. La bonne gérance est don de Dieu, de la grâce : nous sommes bien dans un discours de gestion économique. Alors allons à la mise en œuvre concrète du service qui, me semble-t-il, se heurte à trois difficultés. Première difficulté : servir va impliquer une sensibilité, fruit de la prière, parce que servir implique de se mettre au rythme de l’autre et donc de se décentrer de son rythme à soi. Comme je l’aime à dire, servir n’est pas une activité qui nous fait plaisir au moment qui nous convient. Nous avons à servir l’autre quand il en a besoin. Ces choses-là ressemblent à des portes ouvertes qu’on enfonce mais c’est totalement essentiel : ce n’est pas au serviteur de donner ses ordres au maître ni de dire au maître : « voilà, c’est l’heure de manger ». Nous avons bien des paraboles de Jésus qui nous expliquent : c’est quand le maître est de retour, quand lui en a besoin qu’il faut être là, prêt, disponible, serviable. Et la première difficulté c’est que nous sommes pris entre nos élans de générosité, nos appétits de service, de se donner aux autres, et puis le fait qu’étant particulièrement égocentrés nous n’acceptons pas que les pauvres que nous servons – nos maîtres, comme disait Saint-Vincent-de-Paul – n’aient pas les mêmes rythmes que nous et qu’ils n’aient peut-être pas besoin de nos services au moment où nous sommes en forme, mais peut-être là où nous sommes le plus fatigués. Se mettre au rythme de l’autre. Pour cela il me semble requis une vertu particulière qui est la vertu de sensibilité : une sensibilité disponible. Qu’est-ce à dire ? Sensibilité à l’autre : quelles que soient mes préoccupations, des petites antennes se sont déployées en moi, dans mon cœur et dans mon esprit et peut-être aussi dans mes oreilles, dans mes yeux pour voir la misère de l’autre et lui rendre le service dont il a besoin - je n’ai pas dit celui dont il avait envie – celui dont il a besoin, et non pas le service qui me fait plaisir, qui me mettrait en avant, qui me permettrait immédiatement de toucher les dividendes spirituels au moins de satisfaction de soi. Cette sensibilité me permet de voir l’autre précisément dans la faille qui va être comblée par l’initiative de mon service. C’est tout simple. Quel est le plus grave dans l’esprit de service ? Le plus grave c’est celui qui dit : je ne savais pas, je n’ai pas vu, je n’ai pas entendu le cri des pauvres et il espère s’abriter, derrière cette inconscience ; puisque je ne savais pas donc il n’y a pas de péché, mais si justement, il y a un péché plus fondamental encore que de ne pas avoir vu, ne pas avoir rendu le service que tu n’as pas vu. C’est précisément cette inconscience dans laquelle tu t’enfermes, replié que tu es sur toi-même. Alors, cette sensibilité particulière qui me mettra en disponibilité de servir vraiment les autres et non pas d’obliger la petite grand’mère à traverser la route qu’elle n’a pas envie de traverser mais nous on a envie de lui rendre ce service …et bien cette sensibilité nait de la prière et Saint-Pierre nous dit : (vous reprendrez le texte de la première épître de Saint-Pierre au chapitre 4 qui nous est proposé aujourd’hui) cette sensibilité nait de la prière. Comment définir autrement la prière qu’une sorte de sensibilité comme une toile qui s’ouvre et si nous sommes capables de nous ouvrir à Celui que nous ne voyons pas et qui va parler dans le silence et dans la brise légère, qui n’impose pas une présence détonante et bruyante, alors à fortiori cette sensibilité à Dieu qui nait de la prière portera comme fruit une attention naturelle, une hyper-sensibilité à l’autre vue non pas selon nos mesures mais selon ses besoins. Voilà mon premier point ; servir habite une sensibilité fruit de la prière. Deuxièmement : servir nécessite, pour une mise en œuvre concrète, une fidélité fruit de la charité. Pourquoi ? Parce que il y a un premier obstacle à la mise en œuvre pratique du service lorsque nous nous heurtons au péché. Qu’est-ce à dire ? Péché en nous, péché en l’autre. Péché en nous : il est tout simple. Oui, on voit, puisque nous avons développé cette sensibilité à l’autre comme le prêtre et le lévite dans la parabole du Bon Samaritain inventée par Jésus. Ils voient l’homme à moitié mort mais pour différentes raisons probablement tenant à leur religiosité, ils ne vont pas voir, vérifier s’il est bien mort ou simplement blessé. Ils voient mais ne veulent pas, ils voient mais n’y vont pas. C’est notre péché ; nous allons nous heurter pour des raisons extrêmement différentes à cette incapacité à joindre nos mains à notre esprit de telle sorte que nos pieds bougent au rythme des misères de l’autre que nous avons perdu : paresse, peur … tout ce que vous voulez. Péché en l’autre : l’autre qui porte des contradictions, qui un jour vous demandera telle chose, puis un autre jour exactement son contraire, l’autre qui, par la laideur du péché peut-être est marquée sur son visage ou sur sa vie, ne semble pas mériter d’être servi. « Oui, quand tu seras bon, juste, remis dans le droit chemin, alors je viendrai te servir ». Donc notre service dans sa mise en oeuvre concrète se heurte à cette présence que nous avons à démasquer du péché en nous, péché en lui, car il ne sert pas, il ne sert à rien même, sous prétexte de servir, de croire que ceux que nous servons sont parfaits ? Jamais l’idéal de l’Evangile ne nous introduit dans l’illusion de la perfection. Comment vaincre cet obstacle ? Par la fidélité. Seule la fidélité tient face aux épreuves et à ses difficultés spirituelles, une fidélité brassée de patience, imprégnée de constance. On tient presque contre toute espérance, même en l’autre. On le sert quand bien même il ne montrerait pas de signe d’amélioration. Vous savez le grand débat qu’il y a dans nos hôpitaux à propos des soins palliatifs. A quoi servent-ils puisque le malade ne va pas s’en sortir ? On a diagnostiqué déjà la mise à mort. Mais précisément c’est la fidélité qui nous permet de tenir même si en face il n’y a aucun progrès ni d’ordre physique, psychique ou spirituel. Mais cette fidélité imprégnée de constance, de patience, d’espérance, cette fidélité, d’où vient-elle ? Il me semble, et tant d’exemples de couples qui ont mûri nous le montrent, et tant de communautés embellies par les années non détériorées par la vieillesse, il me semble que cette fidélité nait d’une seule source : de la charité, de l’Amour. Quand on aime, cette fidélité vient comme le torrent de sa source, cette fidélité sans laquelle aucun service n’est véritablement mis en œuvre concrètement dans le temps, cette fidélité nait de ce que nous aimons l’autre et Saint Pierre nous le dit : « soyez entre vous pleins de charité, d’amour », quand le cœur brûle, l’homme quel que soit le vent du péché, du désespoir, quel que soit le vent, cet homme-là tient bon et fidèle serviteur « entre dans la joie de ton maître » nous a dit Jésus. Enfin, troisièmement, servir, qui requiert déjà une sensibilité fruit de la prière, une fidélité, fruit de la charité requiert une lucidité, fruit de l’hospitalité. Voici encore un mot-clef à recueillir dans la première épître de Saint-Pierre. Qu’est-ce à dire ? En effet servir se heurte à un troisième obstacle très concret : c’est que nous sommes au milieu des autres et tout curé aura vu des personnes d’une générosité sans faille s’en prendre les unes aux autres car chacune veut servir aux dépens d’une autre, par générosité, par bonté, par débordement d’un cœur qui a du mal à se situer par rapport aux autres qui servent. Nous ne sommes pas tout-puissants ni tout-présents alors de servir nous met immédiatement en face d’êtres, d’hommes, de femmes, d’enfants qui servent avec nous et qui peuvent éveiller dans nos cœurs une certaine jalousie, comparaison, envie. Il y a ceux qui parlent mieux que moi, il y a ceux qui sont plus forts que moi, ceux qui dorment moins que moi, qui sont en meilleure santé que moi, il y a ceux qui …mais qui ne sont pas moi. Bref, nous sommes en face d’un service qui doit nous mettre les uns et les autres en situation de ne pas se marcher sur les pieds les uns les autres mais au contraire de collaborer et c’est dans cette collaboration que précisément notre service concret va s’épanouir. Et voilà que nait le besoin de la lucidité sur soi pour franchir cette barrière. Je vous ai donné ce mot ; nous allons découvrir que dans le service comme ailleurs nous ne sommes pas tout-puissants. Nous ne sommes pas appelés à tout faire et, si nous avons peut-être échoué à rendre des services par exemple : faire le catéchisme, par exemple balayer les stalles de nos églises encore que ce soit le curé de Champagne qui se réserve ce service-là ….mais dans d’autres lieux ce peut être un service à rendre, et bien cet échec, nous le vivons d’autant plus mal que nous n’aurons pas compris que nous sommes faits pour quelque choses, que nous avons reçu : une grâce particulière, ce que l’on nomme notre charisme. La mise en œuvre concrète du service nécessite une lucidité sur soi qui peut partir de la question suivante : quel est le don que le Seigneur m’a fait et que je mettrai au service des autres ? Mais ce n’est pas celui des autres, ce don-là il m’est particulier. Comment acquérir cette lucidité sur soi ? Je vous laisse ce mot de Saint-Pierre qui me parait tout à fait étonnant de psychologie spirituelle : cette lucidité sur soi qui nous permet de reconnaître notre charisme nait de l’hospitalité, c'est-à-dire de l’accueil des autres. « Accueillez-vous les uns les autres, faites preuve, dit Saint-Pierre de l’hospitalité les uns envers les autres ». Le mot est très fort. Accueillir tous ceux qui veulent servir de sorte que dans cette hospitalité commune et réciproque naisse la compréhension exacte d’une complémentarité. Si vous accueillez vraiment l’autre, l’autre frère en Christ qui sert comme vous alors vous allez comprendre sa grâce et par voie – non pas d’opposition mais de réflexion - vous comprendrez quelle est la vôtre et vous connaitrez cette joie tout à fait étonnante : c’est que seul l’accueil des autres forces, des autres dons, vous permet de déployer complètement le vôtre. Servir implique une sensibilité, fruit de la prière, une fidélité, fruit de la charité, une lucidité fruit de l’hospitalité. Et j’aimerais conclure avec ce mot qui me tient tant à cœur en tant qu’évêque aux armées, ce mot de mère Térésa ou qu’on attribue à mère Térésa lorsqu’elle nous dit que le fruit du service c’est la paix, la paix qui seule est joviale et joyeuse, cette paix que nous recherchons tous dans notre cœur, dans nos familles, dans notre nation française mais aussi entre les peuples et je souhaite profondément que nous autres chrétiens qui ne sommes pas directement impliqués au point de vue politique ou militaire nous puissions délivrer tout au long de l’année, tout autour de nous, cette conscience aigue que seule la paix vaut.
Mgr Luc Ravel
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