Le Rwanda |
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Notre mission au Rwanda
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Qu’est-ce
que le Rwanda ? Quelques
données géographiques indispensables. Le Rwanda est un tout petit pays de 26 338 km2, soit un vingtième de la France ou les deux tiers de la Suisse (41 000 km2) à laquelle il se compare volontiers : « nous sommes la Suisse de l’Afrique » disent les rwandais. Cela en raison de la position centrale du pays dans le continent africain et de ses « mille collines » qui culminent au Nord à 4507 mètres avec le volcan Karisimbi et qui s’estompent vers l’est et le sud avec des plateaux à 1000 mètres.
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A l’écart de toutes
les grandes voies naturelles de communication, le Rwanda se
situe légèrement au sud de l’équateur
(2 degrés sud) à la même latitude que la Tanzanie avec laquelle il
partage 217 Km de frontière commune.
L’ondulation sans fin des collines vertes. |
| Le Rwanda a une des
plus fortes densités de population de toute
l’Afrique avec 8,2 millions d’habitants au recensement de fin
1999, soit une densité de 311 habitants au km2 à comparer avec celle
de la France (110 hab.km2) ou celle des Pays-Bas (361 hab.km2) Depuis
l’an 2000, le gouvernement du Président Kagamé favorise le retour
des rwandais réfugiés dans les pays limitrophes :
l’accroissement de la population s’en trouve fortement renforcé.
Elle est composée de Twas (très peu nombreux : 1%), de Hutus
(fortement majoritaires) et de Tutsis. La proportion de jeunes de
moins de 14 ans est de 43 % (année 2000). Sa principale ressource
est l’agriculture et l’élevage. Comment faire vivre tant de monde
sur ce pays ? |
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La religion chrétienne y est fortement marquée. Selon les sources de l’ambassade du Rwanda en France, il y aurait 74 % de chrétiens (dont 9 % de protestants) ; 25 % d’animistes et 1 % de musulmans. Une autre source donne 62 % de chrétiens, 30 % animistes et 8 % de musulmans (source Internet : www.rwanda.net ). Le pays est divisé en 12 provinces, correspondant aux diocèses. Le diocèse de Kibungo fait 3 253 km2 pour 632 000 habitants (à comparer avec l’Ardèche par exemple qui a 280 000 habitants pour 5 511 km2). On recense une cinquantaine de prêtres en activité sur le diocèse et une dizaine d’autres aux études en Europe. Il n’y a pratiquement plus de prêtres missionnaires venant de l’extérieur.
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Pourquoi le Rwanda ? Petit historique de nos
relations avec le Rwanda En avril 2001, Sœur Marie-Thérèse rejoint Sœur Lucia à Rwamagana, petite ville à 80 km à l’est de la capitale Kigali, dans le diocèse de Kibungo. Toutes les deux sont rwandaises et chanoinesses de la congrégation de Windesheim. Ainsi commence la communauté de Rwamagana. Sœur Madeleine, du Burundi, les rejoint fin 2001 puis Sœur Mary-Stephen, elle aussi rwandaise, en septembre 2003. Les sœurs possèdent maintenant deux grandes maisons dont les jardins se jouxtent et qui forment un très bel ensemble à 100 mètres de l’église paroissiale de Rwamagana.
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les jeunes de gauche à droite : Marie-José, Bertilde, Christine, Pulchera
Quatre jeunes filles, deux postulantes et deux regardantes, commencent leur formation chez elles, les sœurs ayant ouvert un noviciat sur place. D’autres jeunes femmes ont déjà demandé d’entrer chez elles. |
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De grands terrains fournissent aux sœurs des
bananes et autres haricots. Ils permettront des agrandissements des
locaux dans l’avenir. Les sœurs sont à la recherche aussi d’un
moyen de subsistance. |
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Au printemps 2001, Lors d’un séjour de six semaines pour la
fondation de la communauté, sœur Colette Marthouret, prieure générale,
rencontre deux jeunes hommes désireux de prendre contact avec notre vie
canoniale.En décembre 2003, Mgr Frédéric Rubwejanga, évêque de
Kibungo, fait la demande officielle d’une fondation de notre congrégation
dans son diocèse. |
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23 au 31 décembre 2003 Mardi 23 décembre Le Rwanda est à nouveau bien desservi par SN Brussels Airways qui assure des vols deux fois par semaine. Je m’envole de Lyon à 6h30 pour atterrir à Kigali à 19h30 précises, après un transit de deux heures à Bruxelles. Une foule compacte attend à la sortie de l’aéroport formant une muraille épaisse qui engloutit par miracle un proche reconnu mais qui résiste à celui qui, comme moi, inconnu de tous et blanc sans grand intérêt, cherche une sœur qui ignore mon visage comme moi le sien. La rencontre se fait néanmoins avec sœur Lucia qui fend la foule à contre sens, munie d’une pancarte de papier mille fois pliée par la cohue. Tout paraît simple désormais et nous montons dans le taxi individuel loué par les sœurs qui n’ont pas de voiture. La nuit est tombée, Kigali ruisselle d’obscurité et les voitures se croisent en gardant les pleins phares. Leur nombre autorise encore ce procédé discourtois mais commode pour éviter les marcheurs innombrables des bords de route. Une petite heure plus tard, nous débarquons à Rwamagana. L’accueil chaleureux des sœurs se fait dans les ténèbres occasionnées par une coupure de courant que l’on me donne pour inhabituelle : de fait, une heure plus tard, le courant revient. Nous n’aurons à souffrir qu’une seule autre coupure en huit jours de présence. Les présentations dans le noir absolu des sœurs noires ne me rendent pas l’identification du lendemain très facile… Je commence à découvrir l’accolade par laquelle on se salue en se tenant les reins et qui s’achève par une poignée de poignets ! Un souper m’enfonce définitivement dans le rêve où j’ai l’impression de me mouvoir depuis mon atterrissage. Ce surgissement trop rapide au cœur de l’Afrique en est sûrement la cause : l’avion va plus vite que ma psychologie qui a besoin de ‘décompresser’ la distance comprimée dans le vol, ce qu’elle fait en revêtant la réalité des ondes légères de l’onirique… Au cours du souper, j’apprends que les prêtres changent souvent de paroisse, tous les ans ou tous les deux ans, au gré de l’évêque et de son conseil. On me donnera plusieurs raisons de cette pratique courante au Rwanda : il faut, m’explique sœur Marie-Thérèse, changer souvent pour éviter un attachement trop grand à des personnes qui rendraient la vie impossible aux prêtres tenus, comme chacun, à la loi rigoureuse de l’accueil. L’accueil que je découvre mange beaucoup de temps : on discute, on boit un verre, on invite à manger puis on raccompagne et cela sans donner l’impression d’être pressé même si la visite est parfaitement imprévue, ce qui est toujours le cas dans ces pays, bien évidemment. Mercredi 24 décembre Oraison à 7h00 puis laudes et messe avec les sœurs à la ‘Résidence’, ainsi appelée parce qu’elle fut construite par l’évêque émérite de Kibungo qui y passa ses dernières années. Nous partons vers 10h00 avec Sœur Lucia pour visiter Rwamagana et ses environs. Et nous commençons par saluer le curé, heureusement très pris en ce jour de Noël ce qui nous soulage d’une longue visite difficile à inscrire pour l’heure dans notre emploi du temps serré (il faut être rusé et bien choisir ses heures de passage chez les gens, je commence à le comprendre, car on ne s’en va pas facilement). A l’église, quelques femmes préparent la crèche et d’autres ornent l’autel. Comme dans toutes les églises du monde. L’édifice date de 1932. Précisément, il ‘date’. Et son toit est en tôle, c’est tout dire. Mais il forme un très vaste espace rythmé par des bancs de hauteurs différentes, une astuce du curé pour permettre une meilleure vision aux quelques 1500 personnes que l’église peut aisément contenir. |
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| A la gare routière, nous nous insérons avec peine, le mot est
faible, dans un taxi collectif, un « serrez-vous » (Twegerane) comme on dit par ici avec pas mal de bon sens… |
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Il s’agit de gagner l’école secondaire où
enseigne sœur Lucia, située près de la paroisse de Mukarange à une
quinzaine de kilomètres de Rwamagana. A l’école, le préfet des études
et la secrétaire de l’établissement m’apprennent que le système
scolaire est en pleine mutation : l’année scolaire commence désormais
au mois de janvier pour s’achever au mois de septembre avec les
grandes vacances d’octobre à décembre |
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Sœur
Lucia gravit le chemin
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Le père Evalde Hodari est curé de la paroisse de Mukarange
depuis bientôt deux ans. Il laisse le sentiment d’un homme très bon
mais marqué (blessé ?) par la vie : émigré au Burundi
pendant trente ans et ayant perdu toute sa famille au cours du génocide.
Il nous invite à déjeuner au bord du lac Muhazi dans un restaurant
construit par un évêque anglican dans un site superbe, d’une grande
douceur, que je compare volontiers à notre cher lac de Basotu.
J’accepte avec simplicité cette participation gastronomique à
l’effort œcuménique. |
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Le lac Mohazu Au bord du lac, en face de la résidence du Président de la République, nous vivons un moment d’échanges profonds.
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La question du génocide vient
rapidement. Parfois on le nomme ‘guerre’. Les blessures sont très
profondes et les pasteurs appellent au pardon tout en sachant bien
que ce pardon, s’il est réel, ne peut être que le terme d’un chemin
escarpé que le temps dégagera progressivement. J’apprécie ce réalisme
qui implique de la part des prêtres un accompagnement personnel de
qualité. Et donc du temps pour cela. J’évoque le témoignage de Maïté
Girtanner qui les intéresse fortement et qu’ils me réclament.
Pour lui, une communauté de chanoines aurait déjà tout le travail pastoral classique à faire autour d’une paroisse. Mais l’action des sectes impose un nouveau type de présence : elles vont au contact des communautés de base, assurant beaucoup de proximité là où les curés catholiques sont loin. Encore plus loin qu’au temps des pères blancs et moins disponibles pour assurer une permanence dans les ‘centrales’ disposées autour de la grande paroisse. Le père curé de Rwamagana abondera dans ce sens le jour de mon départ. Il remarque aussi que les fonds des instituts religieux disparaissent avec eux et la question financière se pose en termes nouveaux pour les diocèses. Comment financer la pastorale ? Sa paroisse est jumelée avec une paroisse du Luxembourg qui leur verse chaque année… 1200 euros ! Son sourire parle plus que toutes les explications du monde… Le soir, je concélèbre avec les prêtres à la messe de la nuit (18h30). La célébration est ‘enlevée’ en deux heures de temps. Le curé commence à l’heure dite : ici aussi, les gens commencent à se plaindre quand la messe ne débute pas à l’heure et qu’ils attendent. Finalement même les africains ont une montre… La célébration est ample mais sans fastes inutiles : très classique au point de me porter à m’interroger, mais je ne suis pas le premier, sur l’inculturation réelle. La plupart des chants sont des chants européens parfois traduits, toujours reproduits, le mot englobant ici toutes les déformations inhérentes à la reproduction qui perd en qualité quand elle s’éloigne de l’image originelle. Ces cantiques reproduits laissent immobile et sans voix le peuple. Le rythme n’est pas le sien même s’il semble les apprécier. A l’action de grâce, démarre un cantique du pays : les bouches s’ouvrent, les bras s’agitent ensemble, les corps souples vibrent, l’hymne prend tout l’être… Je vivrai la même expérience le lendemain chez les sœurs avec les postulantes. Après la messe, un pot s’ensuit à la paroisse avec tous les religieux et religieuses de la ville et nous échangeons quelques mots très fraternels avec les frères Joséphites, les sœurs bernardines et une sœur missionnaire de la charité. Jeudi 25 décembre Nous célébrons à la résidence avec les sœurs bernardines la messe du jour de Noël. Lorsque nous nous retrouvons avec toutes les sœurs après la messe, nous évoquons l’évolution du Rwanda. Une constante dans les discours n’est pas pour me surprendre : il y a toujours un ‘avant la guerre’ et un ‘après la guerre’. Jamais un ‘pendant la guerre’. Cette esquive ne m’étonne guère mais, à la longue, cet oubli volontaire devient préoccupant car je le retrouve dans l’histoire de chacun, sans qu’il me soit permis encore de poser des questions, étant encore trop nouveau et trop inconnu. Il faudra bien un jour aborder cette période, au moins avec les jeunes qui se présentent. Ce ne sera pas le plus facile. La conversation roule sur la place des femmes dans la société rwandaise, très différente de celle qu’occupent les femmes en Tanzanie. Il y a un élément nouveau, c’est la parité réelle, au sein du gouvernement par exemple (48% de femmes ; de même dans les assemblées), fruit d’une meilleure réussite dans les études que les hommes. Il y a aussi un élément traditionnel : dans tous les milieux, les travaux de force sont pour les hommes. Ainsi les corvées d’eau, la culture de la terre…Les femmes s’occupent du foyer, de la cuisine, de l’éducation. Depuis la guerre, les veuves sont obligées de faire les travaux des hommes pour gagner leur vie ; j’en ai vu ainsi travailler à la maison des sœurs, taillant les pierres et préparant du ciment avec les autres ouvriers. Mais, précisément, cette manière de faire, nécessaire en l’occurrence, est inhabituelle voire choquante. La complémentarité de nos communautés trouve là un bon point d’ancrage. Avant le repas de fêtes et les brochettes de chèvres grillées sur le feu, nous faisons un tour du propriétaire avec sœur Mary-Stephen ce qui me donne l’occasion d’admirer les plantations de bananiers et de haricots qui leur permettent pratiquement de vivre en autarcie alimentaire. |
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Vendredi 26 décembre Les laudes sont à 8h00 et la messe à 10h00 :
les sœurs peuvent ainsi se reposer un peu, tenues qu’elles sont
habituellement par la messe de la paroisse à 6h15. Les jeunes pour la
session arrivent progressivement vers la fin de matinée. Nous sommes
huit hommes et huit femmes : parité oblige. |
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A 16h00, les 7 jeunes hommes attendus sont là.
Ils viennent d’un
peu partout, les plus proches sont de la paroisse voisine située à une
demi-heure de Rwamagana. Emile, un des premiers ‘aspirants’ étudie
actuellement en Zambie et n’a pu être prévenu à temps. Le premier
enseignement porte sur la vie de saint Augustin. Le but premier des
cinq enseignements sera de donner quelques critères objectifs, bien
que théoriques,
pour aider à un discernement. A défaut d’une participation effective
à une vie canoniale masculine, chacun doit pouvoir y trouver des éléments
précis qui formeront miroir pour vérifier ou discerner sa vocation
canoniale. Les sœurs et les jeunes femmes se joignent à nous pour
cette présentation que je construit en 4 points : le charisme
canonial c’est un homme, saint Augustin ; une règle,
et l’élaboration d’une vie commune d’amitiés spirituelles ;
une histoire, celle des renouveaux canoniaux et de l’abbaye
de Champagne ; une vie,
l’existence canoniale vue selon la parabole du bananier inventée au
cours des promenades. |
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A la fin du premier enseignement, deux questions
traduisent une surprise profonde chez ces jeunes : comment Augustin a-t-il pu être
prêtre et évêque alors qu’il avait eu une concubine ? Comment
Augustin a-t-il pu se convertir après sa conversion (je leur présentais
la vie d’Augustin comme conversion continuelle) ? Outre leur intérêt
propre et la réponse qu’elles suscitent, ces questions sont intéressantes
pour tout ce qu’elles signalent de leur mentalité chrétienne. Je ne
m’y étends pas : on la devine aisément. |
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Samedi 27 décembre Anaclet ayant dû repartir la veille au soir, nous nous retrouvons avec six jeunes hommes pour la messe et les laudes à 7h00. L’évangile arrive de manière providentielle pour souligner le caractère éminemment personnel de chaque vocation puisqu’il s’agit du dernier chapitre de l’évangile de Jean. Pierre s’intéresse davantage à la vocation de Jean qu’à la sienne qu’il vient pourtant tout juste de recevoir ! « Que t’importe ? » lui répond Jésus pour remettre Pierre à sa place. Le souci des autres ne doit pas te pousser à la jalousie ou à la comparaison. La joie et la vie d’un groupe soudé par l’amitié n’estompent pas les différences et les chemins personnels. Il est bon de le rappeler à chacun : déjà je mesure qu’au sein de ce petit noyau les rythmes vont différer rapidement. Après la deuxième conférence sur la règle, j’observe un écho profond sur les jeunes : qu’ils soient sincères ou non, la vie commune semble les fasciner C’est ce que me confirme le temps de partage que nous avons l’après midi autour des trois questions sur lesquelles je leur avais demandé de réfléchir depuis la veille : « Qu’est-ce que je veux ? » Certains donnent des réponses très personnelles. Ainsi Albert : « la vie ! » ou Gilbert : « je veux aider les autres à trouver leur vocation ! » Ce ne sont point là réponses toutes faites ou contrefaites. D’autres s’expriment en un langage aussi profond qu’artificiel, selon des stéréotypes qui ne permettent aucun discernement. La réponse de saint Augustin, « le bonheur ! », les surprend et les libère. « Dieu et moi : pour vous qu’est-ce qu’être consacré au Seigneur ? » Je craignais que la question leur paraisse un peu théorique. En fait, chacun se lance avec courage : la chasteté, le don aux autres, la prière etc. Certains répondent à partir d’une expérience personnelle, cela se sent. D’autres auront besoin de mûrir…vers cette maturité d’homme qui se reconnaît dans la manière d’être, d’agir, de dire. A la troisième question, « que suis-je prêt à faire pour mon peuple ? », nous n’avons pas le temps de répondre. Mais la conférence suivante, sur l’histoire canoniale, permet de bien mettre les choses au clair : s’il y a une fondation de chanoines au Rwanda, ce sera avec des rwandais. Il ne s’agit pas de prendre des personnes mais de transmettre, ou de redonner, un trésor qui ne nous appartient pas et qui est né sur cette terre africaine. Nous ne voulons pas nous agrandir chez nous, mais partager avec eux. Quand les questions fusent de manière trop précises sur une implantation au Rwanda, j’esquive en plongeant au cœur de la vérité : « Dieu sait ! » Depuis le Concile Vatican II jusqu’à nos jours, j’essaie de mettre en lumière un changement de mentalité dans l’Eglise. J’insiste sur la simplicité voire la pauvreté de notre mode de vie, le travail manuel et les difficultés financières. Pauvres ils sont, pauvres ils resteront s’ils entrent à l’abbaye. L’exemple de la Tanzanie est rêvé pour parler du retour au pays et de la complémentarité hommes/femmes. Au repas du soir, les jeunes gens et jeunes filles se mélangent spontanément et les conversations fusent, soutenues et libres. Après le repas, nous répétons tous ensemble les chants de la messe du lendemain, la messe de la Sainte Famille. Dimanche 28 décembre Le cri strident des oiseaux me réveille encore une fois à 5h00 : peut-être devraient-ils être programmés autrement le dimanche ? Ce ne serait pas un mal, si c’était le cas, parce que les jours de fête ne permettent pas les couchers tôt. D’ordinaire les sœurs sont au lit vers 21h00 : c’est la logique du soleil qui n’est pas encore évacuée par l’électricité. Le cumulus de la cuisine fuit de partout : la fuite vient de l’intérieur. Pour moi, il est mort mais peut-être ici arrivera-t-on à le réparer ? Avec les outils de sœurs et l’heure de la messe qui approche, je renonce à approfondir la question et à soulever la moitié du plafond pour dégager le cumulus. Les problèmes de plomberie sont universels comme l’Eglise… La messe dominicale m’enchante. Tous participent, Christine se met au Tam-tam et, à l’action de grâces, la danse survient, les corps se dressent et les bras agiles dessinent des arabesques subtiles et pleines de sens. Les sœurs me confieront un peu plus tard leur surprise en voyant tel de ces jeunes, naguère timide, se mettre à danser devant tous… La quatrième conférence me donne la possibilité de parler de notre vie canoniale à partir du cœur bien disposé et non pas à partir d’un horaire bien équilibré : c’est qu’il s’agit d’être libre sous la grâce et non esclave sous la loi. Je n’ai pas fini d’être surpris par les réactions de mon auditoire qui me resservira cette phrase tout au long du reste de la session avec une joie et en enthousiasme contagieux. Exit la pastorale du bâton et de la discipline rituelle. Profitant du cadre extérieur, je fabrique la parabole du bananier. Au début, l’image du bananier, qui leur est si familière, les surprend un peu. Ils m’en feront la confidence plus tard. Puis les éléments leur parlent au cœur peu à peu : l’eau de la prière, le tronc plus ou moins élevé de l’étude, l’ombre douce et nourricière des feuilles du service, enfin le fruit parfumé, la Pain de Vie, ce Christ que nous proposons à tous ceux qui viennent au monastère. |
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Les sœurs m’apprennent que les sessions de discernement au Rwanda sont toujours mixtes avec jeunes gens et jeunes filles. La pratique a fait ses preuves, c’est précisément ce que nous vivons et qui est totalement libérateur pour tous et toutes. La dernière soirée de la session donne lieu à une excellente saynète jouée par les jeunes filles qui dérident tout le monde et font bien rire les garçons : l’histoire d’un jeune homme qui fait des promesses à plusieurs jeunes filles et qui finit par se prendre à son propre piège... Elles n’y vont pas de main morte ! Lundi 29 décembre Après la messe et le déjeuner nous nous retrouvons seulement entre hommes pour conclure la session. Je sens que cet ultime échange est chaleureux, détendu comme si la pression diminué. Je leur livre ma conviction intime que quelque chose se fera malgré les difficultés évidentes de distance et de discernement. Leur départ en groupe laisse place à une émotion profonde émanation directe de la simplicité de nos rapports durant ces trois jours pleins. Je n’ai jamais senti d’emphase, d’obséquiosité et encore moins d’esprit revendicatif mais la conscience d’un mystère de don et de grâce. « Ils sont polis » me glissait sœur Marie-Thérèse avec de l’admiration dans la voix. De la part d’une fille du pays, je prends très au sérieux cette remarque qui rejoint mon impression globale sur eux : pas de misérabilisme, pas de mendicité déplacée, pas d’attitude cherchant à éveiller la pitié mais des dialogues simples parfois même un peu innocents. Vers midi, l’évêque de Kibungo passe rapidement avec quelques prêtres et l’évêque de Bunia (au Congo) réfugié chez lui. L’échange est bref car il se rend à un match de football interdiocésain des prêtres de Kibungo contre ceux de Byumba. Il se dit prêt à jouer dans les buts (à 72 ans !) Nous gagnons ensuite le centre ville de Kigali pour faire le grand marché couvert et acheter quelques poissons dont on peut se demander dans quel état de fraîcheur ils atteindront Rwamagana par le taxi collectif qui attend toujours d’être plein avant de partir… |
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Mardi 30 décembre La nuit n’est pas très bonne : les moustiques m’ont accompagné de leur vol sinistre. Et le matin il pleut pour aller jusqu’à la messe paroissiale de 6h15 où je retrouve le père Cyprien, le curé, jeune prêtre ordonné en 1999. Au petit déjeuner, nous échangeons sur nos pastorales respectives. Il m’apprend que le diocèse de Kibungo a perdu hier 5 à 1 et il était le gardien… Il y a des jours sans… A 10h00, nous nous retrouvons avec les sœurs pour nous rendre chez les bernardines. Les sœurs bernardines tiennent à Rwamagana une école d’infirmières de catégorie A2 : elles assurent toute la formation secondaire sur les six ans, trois années générales et trois années spécialisées. Il existe deux autres niveaux de formation : A3, formation de fin de primaire pour les premiers secours et A1, formation avec trois années d’université. L’école détonne par sa propreté et son équipement sur toutes celles visitées jusque là. |
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A Rwamagana, coexistent trois communautés de religieuses avec entre elles des liens profonds d’amitié : les chanoinesses, les bernardines et les benebikira. Les joséphites, communauté de frères de source locale, dirigent une grande école secondaire non loin de la paroisse. Je n’ai senti aucune jalousie entre ces communautés, bien au contraire. Toutes les personnes rencontrées ou simplement croisées réclament notre présence ou bien manifestent un accueil chaleureux. Que faut-il en penser ? Est-ce là un signe de l’Esprit et un appel à s’investir ? Ou un simple témoignage, émouvant, de cette tradition d’accueil qui ne se dément pas ? Les sœurs Mary-Stephen et Madeleine m’accompagnent à Kigali avec la sœur Joséphina, la supérieure des bernardines et avant d’aller à l‘aéroport nous passons revoir Kigali et faire quelques emplettes à la Caritas du Rwanda. La cathédrale surgit à peine de la pénombre qui enveloppe progressivement la ville. De l’aéroport minuscule mais moderne, je salue une dernière fois cette Terre encore neuve pour moi. Le vol du retour s’effectue de nuit : départ 20h30 par Nairobi pour une arrivée à Bruxelles à 6h30 et un retour sur Lyon à 10h15. Janvier 2004
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