QU’EST
CE QUE
Plan de la conférence :
Introduction : d’Isaïe à Paul VI, un rêve ou un idéal ? « Le christianisme,
c’est la révolution par la charité » ; la montée de Jésus à Jérusalem
selon saint Luc 9, 51 à 19, 27
Conclusion :
Paul VI à l’ONU, les formules de cette civilisation de l’amour
Introduction : « De leurs épées, ils forgeront des socs, et de
leurs lances des faucilles. Les nations ne lèveront plus l’épée l’une contre
l’autre. Chacun restera assis sous sa vigne et son figuier, sans personne pour
l’inquiéter.» (Michée 4, 3-4 et Isaïe 2, 4)
Ces
vieilles prophéties d’Isaïe et Michée ne sont-elles qu’un rêve ?
Si
c’est un rêve, il a la peau tenace, puisque l’ONU a repris cette prophétie
comme sa devise. Si elle n’est qu’un rêve, elle nous hante, constamment, à
toutes les générations. Mais si elle n’est qu’un rêve, elle n’a pour fonction
que de nous endormir, en particulier d’endormir tous les malheureux, ceux qui
souffrent, qui naissent, qui vivent, qui meurent dans des temps de misère, un
peu à la manière d’une drogue, d’un mirage, comme nous nous plongeons dans la
rêverie pour ne pas supporter le quotidien.
Mais
cette prophétie n’est-elle pas une aspiration légitime formulée par des
prophètes inspirés, qui nous indique que ce n’est pas un rêve mais un idéal
historique qui peut être réalisé, qui peut s’inscrire à chaque
génération ? Nos papes, et ils sont nombreux ces dernières années à avoir
repris cette expression de « civilisation de l’amour »,
trouvent dans cette prophétie l’énergie et la conviction pour redire que le
message éternel de Dieu, un appel venant de l’au-delà du temps, nous appelle à
transfigurer le temps, le monde, l’homme, avec le coeur même de Dieu. Ce sera
donc l’objet de ce cycle de conférences que nous commençons aujourd’hui et que
j’ai résumé à travers cette expression dont je vais vous donner
l’origine : « la civilisation de l’amour ». Nous allons
essayer de voir que cette prophétie d’Isaïe et de Michée bien que difficile à réaliser,
peut être mise en application.
Quelle
est-elle et comment la mettre en œuvre ? Tel sera l’objet de nos six conférences.
Le
25 décembre 1975, à la messe de minuit, Paul VI clôt l’année sainte de 1975.
Une année unique, prodigieuse, certains ont dit : « une nouvelle
Pentecôte sur le monde ». Le pape nous a donné entre autres, au début du
mois de décembre, ce texte extraordinaire « Evangelium nuntiandi »,
l’annonce de l’Evangile dans le monde d’aujourd’hui. Et voici qu’il s’apprête à
clôturer cette année, c’est la messe de minuit, il est sur la place saint
Pierre. Il vient de fermer la porte sainte. Nous avons encore, au moins dans
nos souvenirs, celle de l’année sainte de l’an 2000. Et il commence son homélie
en rappelant tout ce qui a été vécu pendant cette année sainte. Enfin, il
essaie d’offrir une parole de conclusion qui nous tourne vers l’avenir :
« Oui, l’année jubilaire, l’année sainte, nous a réconciliés avec Dieu.
Oui, l’année sainte nous a permis de mettre un peu plus notre foi dans notre
vie. Oui, et maintenant ? Et maintenant ? » Je vous ai laissé ce
texte en fin de conférence. Je vous en lis simplement cette phrase de
conclusion où apparaît pour la première fois cette expression
extraordinaire : « la civilisation de l’amour. » Il dit
ceci : « Ce n’est pas la haine, ce n’est pas la lutte, ce n’est
pas l’avarice qui seront sa dialectique, mais l’amour, l’amour générateur
d’amour, l’amour de l’homme pour l’homme. Ce n’est pas quelque intérêt
provisoire et équivoque qui l’inspirera, ni une condescendance imprégnée
d’amertume et d’ailleurs mal tolérée, mais l’amour même que nous te portons, à
toi, ô Christ, découvert dans la souffrance et dans le besoin de notre
semblable, quel qu’il soit. La civilisation de l’amour l’emportera sur la
fièvre des luttes sociales implacables et donnera au monde la transfiguration
tant attendue de l’humanité finalement chrétienne. » Voilà le but
concret que le pape Paul VI donne à toute l’Eglise, à tous les catholiques, et
au-delà de tous les catholiques et de toute l’Eglise, au monde entier. Voici un
but concret : nous nous tournons vers l’avenir avec ce sens de l’amour du
prochain qui trouvera une réalisation collective et extraordinaire, dans la
civilisation de l’amour.
Qu’est
ce que c’est que cette civilisation de l’amour ? Nous avons dans
l’Evangile une autre expression : « le royaume de Dieu » ou
« le règne de Dieu ». Le règne de Dieu va s’épanouir au ciel, dans
l’éternité, au paradis, comme nous disons. La civilisation de l’amour, c’est la
manifestation visible de ce royaume de Dieu commencé ici bas, dans le temps,
peut-être à notre génération si nous le voulons bien. Si vous voulez, la
civilisation de l’amour, c’est l’incarnation concrète dans des gestes, dans des
mentalités, dans des structures, dans des sociétés politiques, des
constitutions même, du royaume de Dieu dans l’histoire. Une réalisation, bien
sûr, qui sera toujours imparfaite, et nous le verrons encore plus, dans la
prochaine conférence, quand j’affronterai cette question du mal et de la
misère. Mais une réalisation réelle, concrète. Bien sûr, le royaume de Dieu
connaîtra son accomplissement dans l’éternité, après le temps, nous le
savons, c’est notre espérance. Mais dans le temps, et nous allons
comprendre, pas nécessairement demain, mais dès aujourd’hui, tel le levain dans
la pâte, le royaume de Dieu transforme les sociétés, les cultures, et, par là,
forme une terre selon la volonté du Père. Donc, la civilisation de l’amour, je
crois très important de le dire d’emblée, ce n’est pas une ligne d’horizon
inatteignable, comme lorsqu’on vogue sur l’océan : il y a la ligne
d’horizon, et plus on avance vers elle, plus elle recule, bien entendu ! Non !
La civilisation de l’amour se construit dans l’histoire. Elle prend dans nos
vies concrètes, selon la bonne volonté des hommes. Nous allons voir quels types
d’hommes peuvent être les artisans de cette civilisation de l’amour.
Bien
sûr, dans un certain nombre d’homélies, de sermons ou de textes des papes Paul
VI et Jean Paul II, le discours paraît un peu théorique, parce qu’ils ont un
discours de pape. Ils s’adressent au monde entier où il y a pluralité de
cultures, de civilisations, même s’il y a une
certaine civilisation qui tend à être universelle. Il y a pluralité de
peuples, de mentalités. Donc le discours doit rester un peu théorique. C’est
normal, il donne les principes, et c’est à chacun, à chaque évêque, à chaque
prêtre, à chaque chrétien, d’être le promoteur de ces principes dans sa
société. En 1997, au mois d’août, aux Journées mondiales de la jeunesse, à
Paris, Jean Paul II a lancé un appel vigoureux à tous les jeunes
présents : « L’Esprit de Dieu vous envoie pour que vous deveniez
avec tous vos frères et toutes vos sœurs du monde les bâtisseurs d’une
civilisation réconciliée, fondée sur l’amour fraternel. » Il y a une
insistance forte des papes de notre époque : « Vous ne savez pas bien
quoi faire de votre existence ? » Combien d’hommes et de femmes,
en effet, connaissent la crise du sens… Oh, ce n’est pas une question de
philosophie. C’est qu’ils ne savent plus où est le sens de leur vie. Et quand
on ne sait plus où est le sens de sa vie, on n’a plus de vitalité, bien sûr,
puisque l’élan qui est en nous vient s’écraser sur des portes fermées, il ne
trouve plus d’endroit pour aller vers le monde. Eh bien, réécoutons peut être
cette exhortation qui revient régulièrement sous la plume d’un Jean Paul II :
« Prenez comme but de votre existence, la construction avec tous vos
frères du monde entier de la civilisation de l’amour fraternel, de la
civilisation de l’amour.» C’est là une œuvre proposée par Dieu à tous les
hommes, croyants ou incroyants, chrétiens ou non chrétiens. Et nous verrons
comment les chrétiens devront être les catalyseurs, pour entraîner les autres à
être artisans de ce monde. Dans tous les
cas, tous peuvent et doivent être les bénéficiaires de cette civilisation de
l’amour.
Alors,
on m’objectera tout de suite : n’allons nous pas confondre le salut, qui
fait que nous sommes en Dieu, sauvés, combien de fois Jésus nous
dit : « Ta foi t’a sauvé », n’allons nous pas confondre le
salut avec le progrès ? On pourrait nous objecter que nous tombons dans l’idéologie
du progrès, le mythe du progrès, tant prêché à partir du siècle des Lumières,
du 18e siècle. L’Eglise n’est-elle pas d’abord dotée par son maître, Jésus,
pour annoncer et apporter le salut, beaucoup plus que pour participer à la
transformation des sociétés, qui de toute manière sont appelées à disparaître
un jour ? Eh oui, toutes les civilisations disparaissent, ne soyons pas
naïfs, la nôtre comme celles qui nous ont précédées et nous pouvons penser à
ces civilisations gigantesques, la civilisation égyptienne et tant d’autres. Et
puis, quand bien même certaines dureraient plus longtemps, par la foi nous
savons qu’un jour Dieu va mettre fin au temps. Donc de toute manière, toutes
ces civilisations et la terre toute entière vont disparaître. Alors à quoi bon
essayer de la transformer ? A quoi bon essayer de les surélever par
l’amour fraternel ? D’ailleurs, n’y aurait il pas un danger à travailler à
une civilisation de l’amour qui serait la dispersion de nos forces ? Et
là, je pense à nos forces de chrétiens, nous ne sommes pas si nombreux que
cela, à nos forces de prêtres, d’évêques. Avec un peu d’humour, nous nous
disions à table, ces derniers jours qu’il y aurait bientôt plus d’ordinations
d’évêques en France que d’ordinations de prêtres ! Est-ce qu’il n’y aurait
pas le danger de se disperser ? Nous sommes déjà peu nombreux. Nos forces
sont maigres. Quand bien même certaines populations connaissent des floraisons
de vocations, par rapport au gigantisme économique et politique, nous nous
sentons tout petits : David vraiment en face de Goliath. Est-ce que nous
n’oublierions pas, en essayant de prêcher la civilisation de l’amour, le vrai
but qui est, en définitive, la splendeur du Royaume de Dieu dans
l’éternité ? Et cette terre, mes frères, nous le chantons dans le Salve
Regina, n’est que cette vallée de larmes. Elle est telle, et puis elle le
restera, pourvu que vous soyez au ciel, et moi avec vous, avec un peu
d’espérance, parce que Dieu est bon...
Oui,
il faut distinguer soigneusement les progrès terrestres de la croissance du
Royaume de Dieu. Et très souvent par progrès terrestres, nous entendons progrès
techniques, technologiques : nous nous éclairions à la bougie, grande
mutation technique, on s’éclaire maintenant à la lampe à huile, puis ensuite à
la lampe à pétrole, et puis un jour à l’électricité… On se dit :
« c’est fabuleux, et l’Eglise doit travailler à cela ! » Oh,
attendez, je parle bien de « civilisation de l’amour ». On n’a pas
encore fait la preuve qu’une progression technique ou technologique apportait
plus de fraternité dans le monde, à commencer par Internet que j’utilise comme
tout outil comme la plupart d’entre vous. Il n’est pas prouvé, au contraire
même, qu’un progrès technique apporte en soi plus de solidarité ou de
fraternité. Donc là, nous avons effectivement à bien distinguer.
Mais,
à toutes ces objections et ces questions, je répondrai ceci : le règne de
Dieu s’incarne, sinon il n’est pas. Qu’est
ce qui me le fait dire ? Dieu Lui-même s’est incarné dans le temps,
dans l’histoire. « Oui mais alors,
Il doit mourir ? » Mais oui, Il est mort, bien sûr. De même que Dieu
s’est incarné, il a pris une existence temporelle, concrète, Il a travaillé de
ses mains comme charpentier, de même si le royaume de Dieu ne s’incarne pas
aujourd’hui et maintenant, il n’est pas, il n’est qu’un rêve, au mieux un idéal
qui nous porte et qui nous évite d’être trop méchants. Et nous allons voir dès
aujourd’hui avec Zachée, combien une transformation du coeur profonde apporte
en même temps le renouvellement des choses temporelles et le salut. Nous allons
évoquer tout à l’heure Zachée, ce petit homme sur son arbre : quand il
accueille le Christ chez lui, que se passe-t-il ? Son coeur est
bouleversé. Pas une fois, il nous est dit qu’il croit au Christ. Mais :
« Oui, je vais partager tous mes biens par moitié, et si j’ai fait du
tort à quelqu’un je lui rendrai quatre fois. » Et à ce moment là, Jésus
dit : « Cet homme-là est sauvé. » Voyez, le salut s’incarne. « Le
christianisme, c’est la révolution par la charité, » Raoul Follereau
, « le christianisme, c’est la révolution par la charité, et, dit-il,
« le bien est aussi contagieux que le mal, organisons l’épidémie de la
charité », lui qui a travaillé pour essayer d’étouffer l’épidémie de
la lèpre. Il disait encore à des jeunes, quand il allait prêcher à la Sorbonne,
à l’époque où on lui laissait le pupitre, « il n’y a pas de trop grands
rêves. Marche encore, ne t’arrête pas. » Ce n’est pas un adolescent
rêveur qui le dit, c’est un homme d’action, qui toute sa vie a parcouru la
terre pour prêcher la cause, non seulement de la lèpre, mais de toutes les
lèpres du monde, y compris celle de la guerre.
Soyons
éblouis par cet appel du Seigneur, nous qui ne savons peut-être pas quoi faire
de nos journées, que nous employons parfois si mal à regarder certains moyens
de communication à n’en plus savoir que faire ! Retroussons les manches.
Nous n’avons pas le droit de constater les dégâts de notre temps, les misères
de notre culture de mort, si nous n’en faisons pas l’occasion de nous
retrousser les manches. Et je crois que nous pourrions prendre ce soir au moins
pour nous l’engagement suivant : « Je ne ferai plus une seule
critique de ma société, (on ne dit pas critique, on dit constat, par qu’on est
assez intelligent, c’est la même chose) tant que je ne suis pas décidé à y
remédier. » « Ah, le monde va mal, c’est terrible l’avortement, c’est
terrible, tout ça… » « Qu’est ce que tu fais, toi ? » « A
la crise de la civilisation, dit Jean Paul II dans un très beau texte préparatoire
à l’année jubilaire, il faudra répondre par la civilisation de
l’amour. » C’était l’exhortation qu’il nous donnait avant l’an 2000,
c’aurait dû être un des fruits du Jubilé pour chacun d’entre nous. « A
la crise de la civilisation, il faudra répondre par la civilisation de l’amour
fondée sur les valeurs universelles de paix, de solidarité, de justice, de
liberté qui trouvent dans le Christ leur plein épanouissement ».
Nous
aurions pu développer cette civilisation de l’amour de manière théorique et en
particulier à travers les textes de papes. Les papes l’ont fait, depuis Léon
XIII en 1891, à travers ce que nous appelons la doctrine sociale de l’Eglise.
Mais si je vous fais des cours de doctrine sociale de l’Eglise, vous allez peut
être vous décourager et ne pas vous mettre à l’écoute de la règle de vie
essentielle : l’Evangile. Alors, je vais partir avec vous de l’Evangile.
Nous serons toujours dans l’Evangile selon saint Luc, dans une partie de cet
Evangile très particulière, entre le chap. 9, v. 51 et le chap. 19, v. 27. Dix
chapitres. Jésus ne s’arrête jamais. Il a décidé de quitter la Galilée, et il
fait sa longue, longue montée, jusqu’à Jérusalem où sa Passion l’attend, et il
le sait, et il l’annonce. La grande
marche vers Jérusalem lui donne l’occasion de prêcher une grande retraite. Ce
passage, toute cette partie de saint Luc m’a paru un support idéal pour vous
présenter la Civilisation de l’amour.
Pourquoi ?
Vous allez me dire : « Il y a d’autres passages de l’Evangile qui
parlent de l’amour. » Bien sûr. Pourquoi ? Parce que là, il donne ses
consignes, à trois sortes de personnes,
nous allons le voir, alors qu’il va partir. Il le dit. Il va être enlevé. Il va
disparaître visiblement. « Eh, vous là, maintenant, vous qui allez rester
sur terre, qu’est ce que vous allez faire sans moi ? » Intéressant.
Jusque là, il avait préparé ses disciples, les foules et ses opposants à vivre
avec lui et il imposait sa présence, avec force. Il savait répondre. Il savait
faire des miracles, la multiplication des pains. Sa présence devait être très
rassurante pour les disciples, les disciples qui parfois se tapaient un peu les
uns sur les autres mais le Maître était là pour calmer. Maintenant il va partir. Et nous savons de quelle manière,
puisque visiblement, il va vouloir disparaître à travers l’Ascension. Il veut
qu’on voie qu’il devient invisible. Bien sûr, il est avec nous jusqu’à la fin
des temps, grâce à son Esprit et sa grâce. Oui mais nous ? Vous le voyez
Jésus, quand vous avez un problème, un souci ? Jésus prépare son absence,
il va donner les grands principes, les axes essentiels, pour que nous les
hommes, à commencer par les disciples, nous gérions le monde pour en faire une
civilisation de l’amour : la terre telle que le Père l’avait voulue au départ,
au Paradis. On s’en moque de savoir où est ce Paradis. Il est de partout, si on
le veut, là, sur cette terre, dans notre univers. Alors, voilà, il faut que
nous apprenions à faire « sans lui », mais avec sa grâce, bien sûr.
Et
le Christ s’adresse à trois groupes de personnes. C’est une lecture très
particulière à laquelle je vais vous convier pendant cette année. On ne
souligne pas assez que le discours de Jésus est très différent suivant qu’il
s’adresse à des disciples, des gens qui le suivent et qui sont déjà gagnés à sa
cause, suivant qu’il s’adresse aux foules, à la foule plus ou moins immense qui
est autour de lui, ou le suit, le presse, ou suivant qu’il s’adresse à ses
opposants, qui la plupart du temps viennent vraiment pour le mettre en porte à
faux, le mettre à l’épreuve, on pense là aux pharisiens, aux scribes, aux
docteurs de la loi, pas aux petits et
aux pécheurs, mais aux opposants. A chaque fois le discours est très
différent. Alors j’ai décidé de rassembler, et vous pouvez faire vous mêmes le
travail, de rassembler en un bloc tous les textes où Jésus s’adresse à la
foule, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas encore ses disciples, c'est-à-dire
tous ceux qui encore aujourd’hui, sont là dans cet univers et ne sont pas
disciples de Jésus, et puis de mettre ensemble tous les discours où il
s’adresse à ses opposants. Le ton y est rude, dur même à certains moments. Il y
a des vérités qui font mal. Il y aura toute une conférence, la troisième
justement, où je vais reprendre tous ces discours de ceux que j’ai appelés
« les destructeurs de la civilisation de l’amour. » Et vous verrez
que ce n’est pas les petits, les pécheurs
et les publicains qui sont concernés. C’est ceux qui ont une mentalité
très particulière. Et enfin, j’ai mis ensemble tous les discours de Jésus à ses
disciples. Et le ton est très différent pour ceux qui sont convaincus que Jésus
est le Messie, et qui le suivent déjà, les croyants, les chrétiens. Faites ce
travail pour vous-même sur ces dix chapitres, ce n’est pas très long.
« Jésus dit aux foules » : alors vous surlignez, pas dans
votre Bible, dans la photocopie que vous
aurez.
Prévenons
immédiatement que personne d’entre nous, à commencer par le Père Luc, ne se
mette trop vite du côté des bons. Bien sûr que dès qu’on va parler des
pharisiens, vous avez au moins une dizaine de noms qui apparaissent tout de
suite en tête. Bon. Le premier de ces dix noms qui devrait apparaître en tête,
ça devrait être MOI, un nom en trois lettres : moi. Moi, chacun dit moi, vous n’êtes pas obligés
de dire Père Luc, on se comprend !!!! Combien de fois dans ces dix chapitres Jésus
dit : « Qui de vous ? » C’est intéressant. « Qui
d’entre vous ? », « Quel père parmi vous ? Quel homme parmi
vous ? » C’est intéressant, il renvoie à notre façon d’être personnelle.
Que chacun se situe un petit peu à la fois comme croyant, à la fois comme
incroyant, et en même temps comme aussi
destructeur, ou détracteur de cette civilisation de l’amour.
1.
Le commandement de l’amour, les droits
de l’homme et ceux de Dieu
J’ai
toujours l’idée que ces conférences sont des sortes d’introduction à un travail
personnel que vous ferez tout seul ou à quelques uns. N’hésitez pas à reprendre
les textes évangéliques que je ne ferai qu’illustrer ou rapidement résumer à
chaque fois, sinon ce serait trop long.
Le
commandement de l’amour, les droits de l’homme, ça ne vous surprendra pas quand
on parle de la civilisation de l’amour, et ceux de
Dieu. Il semblerait donc, nous
allons le voir, que pour construire la civilisation de l’amour, il faudra tout
ancrer sur l’amour fraternel, ce qui va passer par les droits de l’homme mais
aussi par les droits de Dieu. On peut se demander, si parfois certaines de
nos civilisations ne sont pas un peu bancales et l’on va même découvrir que si
les droits de l’homme sont constamment bafoués, depuis cinquante ans qu’ils ont
été proclamés, c’est précisément parce que les droits de Dieu sont méprisés, et
que, réciproquement, puisqu’il n’y a qu’un seul commandement, il est
impossible, dans une vie religieuse, de respecter vraiment et de mettre en
œuvre les droits de Dieu, si les droits de l’homme sont bafoués.
C’est
mon premier point, il y a un commandement double de l’amour, non pas deux
commandements. Voici ce scribe qui arrive pour provoquer Jésus, le mettre à
l’épreuve. Mais c’est devant la foule, c’est pourquoi j’ai
retenu ce texte. Que se passe-t-il ? Il dit : « Maître que
dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » Très bonne question qui
revient assez régulièrement, c'est-à-dire une question un peu théorique et une question de rhétorique,
classique à ce moment là dans le judaïsme. Et Jésus répond par une contre-question : « Et
toi, que dis-tu ? » Et voici notre bon scribe qui affirme : « Tu
aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta
force et de tout ton esprit, et ton
prochain comme toi-même. » Magnifique réponse ! Et Jésus lui dit :
« Tu as bien répondu. » Ah, voilà que s’ancre toute notre
civilisation sur un seul commandement de l’amour à deux volets. En réalité, il
y a deux commandements dans l’Ancien
Testament. Le premier vient du Deutéronome, dans une prière qu’on appelle le
« Shema Israël » : « Shema Israël, Ecoute, Israël,
ton Dieu est l’unique », certains connaissent ce chant. Donc au livre du
Deutéronome, chap.8, v. 6. Et puis, le commandement de l’amour du prochain
comme soi-même se trouve dans un autre livre qui s’appelle le Lévitique, qui
fait aussi partie de la Thora, du
Pentateuque. Et voyez comment le judaïsme, ou au moins ce scribe en tout cas,
de manière très affinée les rejoint en un seul commandement, un seul. Il agrège
le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain,
ce qui est déjà extraordinaire dans la pensée humaine.
Entendons-
nous : cette proclamation du commandement de l’amour n’est pas, là encore,
un idéal théorique. C’est la réponse à
la question que je vous ai donnée tout à l’heure: « Que dois-je
faire ? », pas « Que dois-je penser ? » ou « A
quoi dois-je aspirer, ou vers quoi dois-je tendre comme un but ? »,
mais « Que dois-je faire ? » Et Jésus conclut en disant :
« Oui, fais cela et tu auras la vie éternelle. » Donc, c’est vraiment
une question d’action, d’actes à poser. La vie et la vie éternelle réclament
l’application concrète, la mise en application de ce double commandement.
Or,
immédiatement après cette question/réponse entre le scribe et Jésus, intervient
une parabole que nous connaissons bien, la parabole du bon samaritain. Parce
que le scribe rebondit sur la confirmation du Christ : « Qui est mon
prochain ? » Et Jésus nous déploie cette parabole
extraordinaire : « Voici qu’un homme descend de Jérusalem à
Jéricho », ce n’est pas bon signe : quand on s’élève, on monte, on
monte à Jérusalem, la cité de Dieu. Sur cette descente, il est blessé. Il est
attaqué par des brigands qui le laissent,
dit le texte grec, à moitié mort. Ah, très intéressant, à moitié mort.
Donc il ne devait plus tellement bouger, tel un cadavre. A ce moment là, passe
un lévite. Les lévites, si vous voulez, c’est en gros les sacristains. Il le
voit, et il continue sa route. Puis passe ensuite un prêtre. Il voit, et il
passe quand même. On peut se dire : « Ah, vraiment, ils n’ont rien
dans les tripes. » Je prends l’expression qui vous paraît un peu vulgaire,
mais parce que c’est l’expression du texte grec appliqué au troisième, le
samaritain, qui descend, c’est un commerçant, très probablement, et il le voit
et il est pris aux entrailles, on dirait aux tripes, les entrailles de la
miséricorde, c’est comme ça l’expression hébreu. Ca bouge là dedans : il est
ému, profondément. Et lui s’approche de l’homme, et il va le soigner. Vous
connaissez la fin de l’histoire, il le soigne, il le panse, il s’en occupe, il
le prend sur sa monture, il le porte à l’hôtellerie. Et puis ensuite, il donne
deux pièces à l’hôtelier, puis il s’en va, il poursuit son voyage.
Et
Jésus interroge : « Qui a été le prochain de cet homme
blessé ? » La question est très subtile. Il l’a renversée. Au lieu de
dire : « Qui était le prochain du samaritain ? », à quoi tout
le monde aurait répondu : l’homme blessé, bien sûr, il
dit : « Qui a été le prochain de l’homme blessé et
guéri ? » Evidemment le scribe répond : « le samaritain »,
celui qui s’est fait proche, celui qui s’est rapproché, comme dit le texte
grec. Prochain, proximité, celui qui se rapproche, c’est celui-là qu’il faut
aimer.
Quelle
est la problématique, en fait ? C’est que dans la loi, à laquelle le
lévite et le prêtre sont tenus comme le samaritain, il est interdit de toucher
un cadavre, quelqu’un de mort, sinon on devient impur et pour plusieurs jours,
voire une semaine ou plusieurs semaines. Donc, un prêtre, ou un lévite qui est
impur ne peut plus effectuer sa fonction de prêtre. Qu’est ce qui s’est
passé ? Ils appliquent la loi. L’amour de Dieu, pour eux, est dans
l’application de la loi. La loi leur dit : « Ne touche pas un
cadavre. » Ils ont vu quelqu’un d’à moitié mort, un cadavre, donc ils se
sont dit : « Ah, pas question de le toucher, je poursuis mon
chemin. » Ils ont donc opposé l’amour de Dieu, qu’ils ont essayé de
suivre, à l’amour du prochain. Pourquoi ? Est-ce qu’il y a une opposition
entre les deux ? Non, il n’y en aurait pas eu …, s’ils s’étaient approchés
et qu’ils avaient vu qu’il n’était pas mort. Il n’y a jamais d’opposition réelle
entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Mais ils l’ont vécu et nous le
voyons dans leur cas, comme une opposition : « Ah, oui, alors, au nom
de la loi, ils n’ont pas aidé ce type là.» Mais c’est qu’ils ont cru qu’il
était mort. En fait, l’opposition est fausse ! Simplement, ils ont vu ou voulu
les droits de Dieu aux dépens des droits de l’homme. Car ils auraient dû
s’approcher comme le samaritain et vérifier s’il était bien mort, s’ils avaient
affaire à un cadavre. Alors ils auraient vu qu’il n’était qu’à moitié mort, et
à ce moment là ils auraient à la fois respecté la loi de Dieu, et en même
temps, ils auraient servi le prochain. Et le seul, finalement, à servir à la
fois l’amour de Dieu et l’amour du prochain, c’est le samaritain, parce qu’il y
a aussi un commandement de Dieu, c’est dans le Lévitique, qui oblige à aider
celui qui est blessé sur la route. Le prêtre et le lévite ne sont pas allés
jusqu’au bout des droits de Dieu, ils en sont venus à mépriser les droits de
l’homme. La paresse ou la peur les ont bloqués dans une attitude sans souplesse
et attention et souci véritable de l’autre…
Donc
en fait, dès qu’on a une âme de bonne volonté, il n’y a jamais d’opposition. J’oserais
dire, la parabole du bon samaritain nous montre qu’il y a une manière perverse
de vivre les droits de Dieu aux dépens des droits de l’homme, et qu’il faut
mettre en avant ces droits de l’homme quand il y a un doute.
Dans
ces droits de l’homme, il faudrait toute une conférence sur les droits de
l’homme, je me permets quand même de signaler un point important. Jean Paul II
a plusieurs fois parlé très favorablement de la Déclaration universelle des
droits de l’homme, je ne parle pas, bien entendu, surtout pas, de la
Déclaration des droits du citoyen et de l’homme de 1789 qui est destructrice,
mais je parle de la Déclaration universelle, contresignée aujourd’hui par
pratiquement toutes les nations de la terre. Je vous rappelle simplement que
dans les droits de l’homme, le premier droit de l’homme, qui n’est pas toujours
mis en avant, y compris dans ce qui aurait pu être notre constitution
européenne, c’est le droit à la vie, eh oui, le droit à la vie, parce que c’est
la principale richesse, le respect de la vie de tout homme. Seulement, c’est un
peu gênant dans le contexte d’aujourd’hui : l’avortement, c’est déjà une
affaire réglée, et puis alors maintenant, c’est l’euthanasie, et puis
bientôt l’eugénisme. Ah, si on commence
à mettre la vie, et la vie humaine un peu trop en avant, on risque d’être vite
coincé, bien entendu. Et le deuxième droit de l’homme, pour l’Eglise, à votre
avis, c’est quoi ? C’est la famille. Là aussi, on aimerait que cet
ordre-là soit respecté dans les chartes. Voyez que travailler un petit peu ces
questions-là nous permettrait aussi d’avoir un jugement très concret sur nos
civilisations.
c. Marthe
et Marie : 10, 38 à 42
A
la suite de la parabole du bon samaritain, il y a un curieux épisode qui va
avec, vous allez comprendre comment. Vous le connaissez bien, c’est de celui
Marthe et Marie. Rien que le nom, déjà, vous évoque la scène. Jésus est reçu
par Marthe et Marie. Et vous connaissez cette manière : Marthe qui
s’affaire au service tout le temps, à droite, à gauche, et puis Marie qui est aux pieds de Jésus, assise,
tranquillement, et qui écoute sa parole. Et Marthe réagit violemment, en
disant : « Cela ne te fait rien que ma sœur… », Ecoutez
Marthe exactement, c’est très important : « Seigneur, cela ne te fait
rien que ma sœur me laisse servir toute seule, dis lui donc de m’aider. »
Voilà
une manière de vivre les droits de l’homme contre les droits de Dieu, et Jésus
va la corriger. Quel est le problème de Marthe ? La jalousie ?
Sûrement pas. Nous, nous aurions parfois tendance à l’interpréter ainsi :
voilà, Marthe est jalouse, parce que elle, elle se fatigue, et puis l’autre qui
ne fait rien, assise tranquillement. Remarquons
d’abord que les femmes n’écoutent pas les maîtres : à l’époque, il n’y a
que les hommes qui étaient les disciples des rabbis. On trouve dans un
commentaire dans la Mishna une interdiction faite aux femmes d’étudier la loi.
Donc déjà, c’était anormal, Marie n’avait pas à écouter. En fait, il n’y a
aucune jalousie, si on comprend bien Marthe. Il est bien dit qu’elle
s’affairait de partout. Et Jésus ne va pas la corriger en lui disant :
« Allez, arrête d’être jalouse, chacun son tour, maintenant c’est toi qui
travailles, tout à l’heure ce sera elle. » Non, ce n’est pas du tout le
propos de Jésus. Jésus dit simplement : « Tu t’agites et tu
t’inquiètes.» Voilà donc cette opposition qui peut être la nôtre :
« Ah, je n’ai pas le temps de respecter les droits de Dieu », le
droit de Dieu par exemple de rendre grâce, le temps de la prière et du
remerciement, … « parce que j’ai trop à faire avec les
hommes. » Nous sommes Marthe, quand nous disons cela, et Jésus nous
corrige : « Ce n’est pas vrai. Dans la réalité, tu peux faire les
deux, et tu dois tenir les deux. »
Le
problème de ceux qui vivent les droits de l’homme aux dépens des droits de
Dieu, ce n’est pas que Dieu prenne toute la place, ou que Dieu ampute l’homme
d’une partie du service, comme s’il y avait une opposition entre Dieu et
l’homme, pas du tout. Non, leur problème, c’est qu’ils s’agitent, qu’ils s’énervent,
qu’ils s’inquiètent. Vous comprenez ? C’est très différent. Ce n’est donc
pas le goût du service et l’amour du prochain qui s’opposent à l’amour de Dieu,
à l’écoute de sa parole, en l’occurrence, non, c’est l’agitation qui ne nous
fait même pas être à l’amour du prochain, parce que finalement, qui aime
vraiment Jésus ? Qui aime vraiment Jésus de Marthe et Marie ? Ne
faites pas de théologie, mes sœurs, mes frères, regardez simplement, vous, ce
que vous aimeriez quand on vous reçoit. Est-ce que vous êtes content quand vous
êtes tout seul, assis, dans le salon, parce que le père de famille est allé
sortir le chien, et que la mère de famille s’agite à la cuisine, et vous montre
le bout de son nez de temps en temps en disant : « Ca va ?
Est-ce que vous voulez un peu plus de whisky ? » Qu’aimeriez vous ?
Qu’ils s’assoient, et puis qu’on parle, dans une rencontre personnelle, sinon
autant aller au restaurant, on sera peut être mieux servi que chez Madame
Untel. Donc, finalement, contrairement à ce qu’on pense, celle qui aime
vraiment d’un amour du prochain, très concret, très incarné, cet homme qui
arrive chez elle, c’est Marie ! Et voici résolue l’opposition symétrique à
celle de la parabole du bon samaritain, celle des droits de l’homme aux dépens
de droits de Dieu.
C’est
la surexcitation inquiète, la dispersion de l’énergie qui fait manquer aux
droits de Dieu au motif des droits de l’homme. La peur de ne pas en faire
assez, ou de ne pas arriver jusqu’au bout de la misère. Mais Jésus le dit par
ailleurs : « des pauvres, vous en aurez toujours ! »
d. Les
dix lépreux : 17, 11 à 19
Suit
dans ma problématique, au chap. 17, un autre passage : « Les dix
lépreux », passage très intéressant
lui aussi pour « rééquilibrer droits de Dieu et droits de l’homme. Ce n’est plus une parabole mais un récit
comme l’était déjà celui de Marthe et de Marie. Dix lépreux viennent à Jésus,
qui commence à avoir une réputation de guérisseur incontestable. Et Jésus ne
dit pas : « Je vous guéris », il leur dit : « Allez
voir les prêtres », car telle est la loi. Telle est la loi : pour être
purifié, il faut aller se montrer aux prêtres. Vous trouverez cette loi dans les codes
fondamentaux de l’Alliance, dans le Lévitique (Lev 14,1). C’est la loi. Alors,
ils partent les dix, et sur le chemin, avant d’arriver au Temple, ils sont tous
guéris, les dix. Mais
un seul revient, avant même d’être allé au temple voir les prêtres, pour
remercier Jésus. Vous connaissez cette scène. Il rend gloire à Dieu, c’est
merveilleux. Et celui qui revient, c’est encore un samaritain, celui qui
n’était pas tout à fait un bon juif. Jésus lui dit : « Les dix
n’ont-ils pas été guéris ? Et les neuf autres où sont-ils ?» Il
se passe donc ceci : il y en a un, le samaritain, celui qui est revenu,
qui a tenu les droits de l’homme et les droits de Dieu en même temps. Les
autres ont été obnubilés par les droits de Dieu, en l’occurrence, l’application
de la loi. C’est très bien, ils sont obéissants à Jésus. Mais remarquez, ce
n’est pas très difficile d’être obéissant à Jésus, car de toute manière, c’est leur seule chance, puisqu’ils sont
lépreux. La loi leur dit qu’il faut aller voir les prêtres, Jésus le leur dit
aussi « Bon, on va essayer, qu’avons-nous à perdre ? ». Ce n’est
peut être pas la première fois qu’ils y ont été. On sait tous ce que c’est que
d’être malade, et si on a une maladie qu’on ne peut pas guérir, on est prêt à
traverser à la nage l’Atlantique (J’exagère, parce que si on est malade, ce n’est
peut être pas facile !), on est prêt à tout. Et ils y vont, et ils vont
jusqu’au bout. Soit disant au nom de Dieu. Et ils ne reviennent pas vers cet
homme qui leur avait dit : « Allez voir les prêtres », et dont
il ne nous est pas dit qu’ils le reconnaissent comme le Sauveur et le
Messie : celui qui revient pour rendre grâce à Jésus rend gloire à Dieu,
le samaritain a compris que c’était Dieu qui avait fait le miracle.
Ce
samaritain, et lui seul accomplit à la fois les droits de Dieu et les droits de
l’homme. Pourquoi ? On a vu qu’on pouvait être du côté de celui qui était
en bonne santé, et s’occuper du malade au bord du chemin : c’était le bon
samaritain. Mais quand on est malade et malheureux, il faut aussi respecter les
droits de l’homme et les droits de Dieu. Il n’y a pas que les bien portants
pour appliquer la loi de l’amour ! Nous allons même voir que c’est souvent
par les pauvres que Jésus fait avancer son royaume et la civilisation de
l’amour, par les pauvres, et les malades. Voici ceux qui étaient malades qui se
trouvent guéris en chemin, donc il n’y a plus aucune nécessité légale pour eux
d’aller jusqu’au temple, puisqu’ils sont guéris. Et le samaritain qui revient
respecte bien les droits de Dieu, il va rendre gloire à Dieu, puisqu’il a
compris que c’était Dieu qui avait fait un miracle mais il revient aussi vers
cet homme, là, qui lui a donné ce commandement providentiel, Jésus, et il se
jette à ses pieds. Il ne s’est trouvé que lui, affirme Jésus, « pour
revenir rendre gloire à Dieu ». L’expression littérale est :
« faisant demi-tour pour donner gloire à Dieu. » Qu’ont fait les neuf
autres ? Peu importe : un seul en revenant vers l’homme (qui nomme
Jésus selon son nom d’humanité) qui a été source de sa guérison rend gloire à
Dieu.
Notre
civilisation de l’amour, c’était mon premier point, va se construire de cette
manière là, sur ce commandement de l’amour, où ensemble sont pris de manière
très concrète un amour de l’homme avec tous les droits inhérents, un amour de
Dieu avec tous les droits inhérents.
e.
Civilisation
de la justice ou civilisation de l’amour ?
Avant
de conclure ce premier paragraphe, posons nous quand même une question, parce
qu’il me semble qu’on a souvent mal compris la pensée de l’Eglise,
volontairement ou involontairement, et je la pose de la manière suivante :
voulons-nous ou prêchons-nous une civilisation de la justice ou une civilisation
de l’amour ? On pourrait se
dire : « Après tout, l’amour est gratuit, c’est un en-plus. Ce
que je dois à mon frère, c’est la justice. »
Vous
savez qu’il y a plusieurs sortes de justice. Il y a la justice commutative qui
règle les contrats entre personnes : « Je t’ai donné une voiture, tu
me donnes de l’argent » Et ce doit être juste, c’est le prix demandé. Il y
a aussi une autre forme de justice, qu’on appelle en philosophie la justice
distributive, la justice de l’Etat par rapport à chaque membre, de la société
vis-à-vis de chacun, qui doit distribuer non pas à chacun de la même manière,
mais à chacun selon ses besoins, le principe de la sécurité sociale, si vous
voulez. Tant mieux si la sécurité sociale ne vous rembourse rien, je pense que
vous en êtes contents. Evidemment, ça fait râler quand il faut payer ses
cotisations sociales, n’empêche que, au final, on est bien content que ce soit
le voisin qui en profite : «Mes cotisations lui auront payé trois jours
d’hôpital. » Jetez vous dans l’escalier, comme ça, vous rentrerez dans vos
frais, si vous voulez, ce n’est peut être pas la bonne technique ! C’est
une autre forme de justice que la société doit assurer,
non de manière égalitaire, mais à chacun selon ses besoins.
On
peut se dire après tout : « A chacun selon son dû, c’est la justice,
et ça suffit. Si en plus, certains je peux les aimer, tant mieux. » Eh
bien, non ! Nous n’avons pas à construire, parce que nous estimons qu’elle
est impossible, la civilisation de la justice. Non pas que l’amour soit contre
la justice, bien entendu. Et même, là où il n’y a pas de justice, ne me dites
pas qu’il y a de l’amour. L’amour, c’est toujours un au-delà de la
justice : « Je te devais tant, je te le donne, et puis encore
plus. » Mais, réfléchissons bien. Là, je fais vraiment appel à votre
expérience ou à votre foi. Est-ce que la justice est un moteur suffisant pour
construire ne fut-ce que la justice entre les hommes ou entre les
sociétés ? Non ! Le coeur de notre religion tient à ce qu’il n’y a qu’une force, une force atomique,
qui puisse effectivement plier nos sociétés qui sont engourdies ou enfoncées
dans le mal et la misère, et ce n’est pas la justice, c’est l’amour. Vous
réfléchirez bien à cela. Quand je ne veux pas aimer quelqu’un, tôt ou tard, je
serai injuste. Vous comprenez, le fond du message du Christ, c’est cela. Une
société de justice qui ne serait pas animée par la charité serait même
redoutablement dangereuse. Je pense à un texte de Pie XI, au 19e siècle,
qui avait sous les yeux des chrétiens, « des bons chrétiens », qui
allaient à la messe tous les dimanches, sûrement, très riches, on a encore
cela, les latifundistes, ces propriétaires d’un patrimoine territorial parfois
grand comme la France, propriétaires privés, et qui emploient des centaines ou
des milliers de serfs ou d’ouvriers sous-payés. Et ça ne les gêne pas d’être
chrétiens, puisque l’important c’est la justice, et la justice c’est :
« Ecoute, je t’avais dit tel salaire, ça te va ? Ca te va, viens travailler avec tel salaire,
et puis terminé » Ah non ! « Et en plus, après alors, l’amour,
ce sera du en-plus. Ce sera du en plus que je vais donner à la messe où je vais
chaque dimanche en offrant de quoi subvenir au nécessaire du pauvre, et j’aurai
la conscience tranquille. » La justice d’un côté, pour appliquer les
contrats en bonne et due forme et de l’autre, en plus pour me donner bonne
conscience, la charité. L’Eglise,
avec Pie XI, dit non ; il n’y a pas d’autre principe de construction de
cette société, d’autre énergie, d’autre force que l’amour, et dans la
conférence prochaine où nous parlerons justement du poids de mal et de misère
qui se présente immédiatement, et je le sais comme vous, et Jésus le sait
aussi : dans cet univers et qui paraît s’opposer comme une énorme vague à
toutes nos tentatives d’amour, eh bien il n’y aura que la force de l’amour qui
pourra utiliser cette énergie du mal et la transfigurer.
2. La cupidité, la sottise et la réflexion : notre rapport à
l’argent
Il
y a un rapport à l’argent intelligent, sensé, et il y a un rapport à l’argent
stupide ; les mots sont dans la bouche de Jésus, excusez-moi si je les
reprends et si je vous choque : de temps en temps il faut savoir parler le
langage de l’Evangile à l’état brut.
Là
je vous renvoie à deux scènes peut-être un peu moins connues mais que je vous
résumerai peu à peu.
a. L’homme et ses greniers : la
réflexion insensée 12, 13 à 21
Un
homme dans la foule dit à Jésus : « Maître, dis à mon frère de
partager avec moi notre héritage ». Que s’était-il passé ? On n’a pas
les détails, mais enfin il devait avoir le sentiment d’une injustice ;
j’ai longuement discuté quand j’étais curé en Charente avec un ami clerc de
notaire… Oui, les héritages c’est plutôt source de division même dans une
société policée comme la nôtre. Voyez si j’avais eu un exemple à prendre pour
le paragraphe précédent sur l’insuffisance de la justice à établir une société
de paix, je pouvais prendre celui-là. La justice est appliquée par des notaires
qui y veillent, c’est carré, et après ?
Ça ne suffit pas du tout à établir des liens de fraternité entre les hommes. Au
contraire : s’il n’y a pas d’amour fraternel entre nous on ne s’entend
jamais : « oui mais on avait estimé tant mais ce fauteuil il valait
sûrement beaucoup plus… »
Ca
ne marche jamais la justice seule, jamais même entre frères.
« Dis
à mon frère de partager avec moi notre héritage », et voilà Jésus qui
répond sèchement devant les foules (il a dû rougir le bonhomme…) :
« Homme, qui m’a établi pour être votre juge, pour régler vos
partages ? ». Ca me fait sourire parce que si vous saviez le nombre
de personnes qui viennent voir le prêtre pour précisément lui faire faire ce
pour quoi il n’est pas appelé ni ordonné : dans les couples, par exemple,
on en voit un, on en voit l’autre ou on n’en voit qu’un, et puis il faut
absolument prendre parti ; mais nous sommes là pour toujours appeler au
meilleur et à l’amour, pas pour prendre parti ! Alors, Jésus répond :
je ne veux pas trancher, je ne suis pas votre juge ; il poursuit :
attention, « gardez-vous de toute cupidité car au sein même de l’abondance
la vie d’un homme n’est pas assurée par
ses biens ». Quand j’étais petit, je lisais et relisais un conte qui,
je crois, est de Daudet, « La mort du Dauphin » : le Dauphin
allait mourir et il avait demandé à son
meilleur garde suisse d’être près de lui
avec une énorme épée. Je me souviens encore de l’image, un garde suisse
en tenue de Michel-Ange et le petit dauphin dans son lit déjà livide :
« protège-moi de la mort » et puis la mort est quand même passée et
venue. Rien ne l’arrête ni argent ni pouvoir…
On
a envie de dire : on le sait, c’est une évidence ! C’est tellement
évident que Jésus va quand même enfoncer un peu plus le clou par la parabole de
cet homme dont les terres avaient beaucoup rapporté, ses greniers étaient trop
petits : que vais-je faire ?
Je vais donner le surplus …… ? Non
pas ! Je vais construire des plus grands greniers, bien sûr, pour faire tenir tout mon blé… et à ce moment-là,
Dieu lui dit : « Fou, ce soir même
on va te redemander ton âme !». C’est la même chose ; Jésus le dit
sous forme d’une parabole pour que ça marque plus mais c’est une évidence cela, même les
milliardaires meurent ou sont tués dans un attentat terroriste ; j’oserais
même dire ce sont plutôt les milliardaires qui, en général, sont pris en otage.
Vous savez … si on demande une rançon pour le Père Luc c’est le Père Abbé qui
serait un peu emprunté pour payer, il
devrait faire appel au peuple…Ce sont plutôt les gens riches qui craignent,
c’est pour ça qu’ils ont des gardes du corps . Vous, avez- vous des gardes du
corps et des voitures avec vitres blindées ? Je voudrais même inverser les
choses, je dirais même : non seulement vos biens ne vous protègent pas, mais même plus, souvent ils sont source de violence ou de
mort…. et vous êtes quand même cupides ! Alors Jésus emploie ce mot qui
est fort, que je vous ai donné tout à l’heure :
« insensé ! » ;
c’est dans le texte , vous trouverez au chapitre 12 verset 20,
« insensé » : fou, idiot le même mot , tu n’es pas raisonnable,
tu vas contre la logique des choses et contre l’évidence ; c’est comme si
tu étais là en train de dire que le soleil n’était pas levé alors qu’il est
levé ; et tout cela par la cupidité,
la convoitise des biens, c’est quelque chose d’une force invraisemblable .
Alors,
regardons le message de Jésus : se
garder de toute cupidité. Jésus défait l’équation que nous avons toujours
tendance à faire entre avoir des biens et le bonheur, plus d’avoir donc plus de
bonheur, plus de biens donc plus de joie. Il casse tout cela, et nous allons
voir que le bonheur est dans l’être pas du tout dans les biens, bien au
contraire .Cet homme riche qui veut assurer par l’argent - ça peut être
chacun d’entre nous - sa sécurité et son
bonheur confondu avec la jouissance, en réalité sa prudence est une fausse
prudence. Certes il a réfléchi –« eh mon âme ! » c’est comme
cela dans le texte -, il a l’air intelligent et d’une certaine manière il
engrange un capital avec intelligence, et on dira : bien joué, il a
mis ses actions en bourse exactement là où il fallait. Mais en fait, il n’est pas prudent du tout, il est
imprudent, pourquoi ? Parce qu’il est cupide. Du coup, il ne prend pas en
compte la mort, sa propre mort qui devrait être normalement prise en compte dans
la solution à son problème de surplus ! Et soyons bien clair : il
n’est pas présenté par Jésus cet homme cupide de la parabole comme un homme
injuste. J’attire votre attention là-dessus. Zachée se reconnaîtra comme un
homme injuste ; il était chef des collecteurs d’impôts il avait dû se
mettre de l’argent de côté plus qu’il n’en faut, et pas de manière légale ni
juste. Mais cet homme-là, ce sont ses terres qui ont produit donc il est juste… mais il est cupide,
il n’est pas mauvais comme pourrait l’être un homme injuste qui
dépossède les faibles mais il est fou, voilà comment Jésus l’appelle il dit
même - pas mauvais, injuste - mais fou
cet homme qui est cupide. Il est aveuglé
par le désir d’amasser pour lui-même au lieu, dit Jésus, de
s’enrichir en vue de Dieu ; l’expression est très forte : au lieu
de s’enrichir en vue de Dieu. Nous aurions beaucoup à réfléchir sur cette
expression : que veut dire ne pas s’enrichir pour soi-même mais s’enrichir
en vue de Dieu ?
J’ai
mis des textes un peu de Paul VI et celui de Vatican II à propos d’une
expression : la destination universelle des biens de la
terre. Avez-vous déjà entendu une seule fois cette expression ? La destination universelle des biens de la terre ?
non, ce n’est pas un piège c’est pour savoir si effectivement notre prédication
est bien complète ; ce n’est pas tellement sûr parce qu’il y a des choses
comme cela qui sont régulièrement répétées par les papes et par l’enseignement
de l’Eglise mais je ne suis pas sûr qu’elles atteignent le fond des
paroisses : la destination universelle des biens de la terre est un
des éléments les plus importants de la
civilisation de l’amour, c’est-à-dire que nous parlerons de la propriété privée
dans deux conférences, avec les pharisiens qui sont amis de l’argent. Mais là,
je tiens à rappeler ce grand principe qui est un principe de bon sens :
cette terre dont vous avez la propriété « privée », par exemple
quand vous avez acheté un bout de terrain, vous avez hérité de vos parents, à
qui est-elle ? Pour qui
est-elle ? Elle est à vous, vous avez signé chez le notaire, c’est en
ordre j’espère ; le terrain est à vous ? Pas de problème et l’Eglise
ne vous le contestera pas : c’est propriété privée. Mais pour qui est-il ? Destination
universelle des biens de la terre … toute la terre est pour tout le
monde ; vous n’êtes que des gestionnaires ; bien sûr spontanément vous dites oui, elle
est pour ma femme, pour mes enfants etc. C’est pour tous, là aussi est-ce que ce que je dis est
vrai ? Si vous pensez le contraire, vous n’êtes pas mauvais mais vous êtes
insensés, vous êtes idiots, les linceuls n’ont pas de poches disait Pagnol, eh
oui…. vous avez vu beaucoup de morts emporter … ? On croyait jadis qu’on
pouvait mettre des trésors dans les tombes ? Ca a été le meilleur moyen, là aussi, d’avoir sa
tombe pillée : on pense aux pharaons…..
Les
linceuls n’ont pas de poches, à quoi ça
sert d’accumuler pour vous parce
que de toute manière ça ne sera jamais pour vous de manière
définitive : destination universelle des biens. Jésus le dit autrement bien
sûr avec son langage à Lui : tu t’es enrichi pour toi, il fallait
t’enrichir pour Dieu, Dieu qui aime tous
ses fils et qui a donné la terre à
tous, pas à quelques uns pour asservir les autres.
b. Celui qui veut bâtir…: la réflexion
de bon sens 14, 25 à 35
Et
puis il y a celui qui, dans son rapport à l’argent, a du bon sens ; c’est
un autre passage ; vous la connaissez bien cette réflexion de Jésus :
un homme qui veut construire une tour, est-ce qu’il ne commence pas d’abord par
s’asseoir et par réfléchir pour savoir s’il va avoir les moyens de la terminer ?
Ou bien encore : un homme qui part faire la guerre et s’il s’aperçoit que
son ennemi a une armée beaucoup plus forte qu’est-ce qu’il va faire ? Il va
tout arrêter et envoyer des messagers de paix avant de se prendre une lourde
défaite. Il réfléchit ; et la réflexion évidemment est par rapport à
l’argent. Jésus nous dit ceci : « celui qui ne renonce pas à tous ses
biens ne peut être mon disciple » donc cette réflexion naturelle quand on
commence à construire une tour, cette réflexion naturelle quand on est chef de
guerre et qu’on s’aperçoit que l’autre
est plus fort, pourquoi ne l’avons-nous pas par rapport à l’argent ? Pourquoi
dans ce domaine particulier manquons nous au bon sens ?
c. L’argent : le juste rapport
Il faut que par rapport à l’argent nous
prenions une saine distance, que nous établissions un juste rapport. Lequel ? Je vous cite quelques petites phrases
source de réflexion pour chacun d’entre nous :
« Dieu
montre le jugement qu’il a sur l’argent, c’est le Cardinal Daniélou qui disait
cela, en distribuant à peu près au hasard les biens temporels aussi bien à ses
amis qu’à ses ennemis. » Vous allez peut-être dire : ce n’est pas
vrai, l’argent n’est pas le fruit du
hasard, c’est le fruit de mon travail ; ce que veut dire le cardinal
Daniélou c’est qu’il y a des gens qui sont très amis de Dieu et qui sont très
pauvres, et puis il y a des gens qui sont très amis de Dieu et qui sont très
riches aussi, s’ils ne le sont pas pour eux-mêmes mais pour Dieu il n’y a aucun
problème, etc. La cupidité, vouloir s’attacher, vouloir mettre son cœur dans
l’argent, c’est sûrement la racine, on
ne peut pas servir deux maîtres …. Mammon ou Dieu. Oh oui ! Je crois, avec
Jésus, que c’est la racine qui détruit toutes les civilisations qui veulent se
construire sur l’amour et la fraternité.
Encore une fois reprenez la question de
l’héritage dont je viens de vous parler avec Jésus ; combien de familles
ont été brisées alors qu’il y avait eu une éducation commune, une fraternité
réelle, pour des questions de partage matériel et uniquement pour ça . Nous
touchons là avec Jésus à quelque chose de très fort.
Le
pire c’est que la cupidité tue l’homme parce qu’elle tue le désir en
l’homme ; vous allez me dire que ce n’est pas vrai ; eh bien
réfléchissez. « Lorsqu’on a tout, disait Raoul Follereau, on ne fait pas
de projets, on n’a que des caprices. » On n’a que des caprices, des
pulsions, à droite, à gauche ; et Gustave Thibon, un théologien que j’aime
bien : « le renoncement à l’avoir a pour effet la transmutation
de l’avoir en être ». Le renoncement aux biens, à l’avoir a pour effet
extraordinaire de transmuter tout l’avoir en être ; on est plus, on est
plus heureux, on vit plus même si on a moins.
L’argent, possédé il sépare, partagé il
unit.
Une
seule relation, me semble-t-il, peut faire grandir l’homme et la communauté des
hommes c’est la gratuité ;
posséder comme si on ne possédait pas. Et ça se voit dans la manière qu’on a de
donner, on donne gratuitement, vous voyez ce que je veux dire : ah oui
mais il ne m’a pas remercié, je ne lui donnerai plus ; frères, vous avez
donné gratuitement ou pas ? Ou alors c’était un prêt, parce que tu veux
redemander autre chose peut-être pas de l’argent, tu veux redemander des
remerciements, tu veux redemander une reconnaissance, tu veux redemander autre
chose. La gratuité ne réclame rien en
échange. Et la devise de la gratuité, je la formule ainsi je ne
possède pas pour moi mais pour tous ou au moins pour tous les autres que je
vois, qui ont des visages autour de moi.
Autour
de ce rapport-là ensuite nous déployons toute la question du partage entre les
hommes à savoir que cet argent qui, dans un mauvais rapport, nous détruit et
détruit les sociétés peut être au contraire la source d’unité : quand on
met ses biens en commun, dans une communauté religieuse, un couple, peut-être
une société, etc. cela unit beaucoup, pourquoi ? Parce qu’on devient dépendant
et la dépendance est un des facteurs nécessaires de l’Amour.
d.
Le vrai progrès n’est pas d’abord économique
Le
vrai progrès, nous avons bien à le situer ; je ne dis pas –
attention ! - qu’il ne faut pas aussi mettre de l’énergie dans un progrès
économique - bien sûr que si - je pense
à des pays qu’on appelle en voie de développement ; si nous pouvons effectivement favoriser un
développement économique nous le ferons mais il n’est jamais premier dans la
pensée de Jésus, parce que sinon on va mesurer
le progrès de l’homme au progrès économique - je ne parle même pas comme je
l’ai dit tout à l’heure du progrès simplement technique - il est certain que
quand on voit la misère de certaines sociétés il faudra évidemment et de suite
au plan chronologique parer au plus
nécessaire ; quand les missionnaires arrivaient en Afrique, ils ne se
contentaient pas d’annoncer l’Evangile , ils plantaient des champs,
faisaient des écoles etc. Le progrès
n’est pas d’abord économique, ce n’est
en tout cas jamais le but dernier même s’il est premier chronologiquement.
Evidemment si quelqu’un est en train de mourir de faim à côté de moi, je lui
donne d’abord à manger, ensuite s’il est mieux et en possession de lui-même, je
pourrais lui parler de Jésus ou même simplement lui parler de la culture. Bien
entendu il y a des priorités chronologiques ! Mais une croissance
économique comme la nôtre par exemple - nous qui sommes des pays
hyper-développés - ne me semble pas aller de manière évidente avec une
fraternité nouvelle ; en tout cas
ce n’est pas une évidence dans les faits.
Nous
y sommes : Jésus pointait un rapport sensé avec l’argent et un
rapport sensé, c’est un rapport de gratuité.
3. Le discernement et l’engagement personnels : la conscience.
Troisième
point pour cette construction de la civilisation de l’amour : Jésus va
mettre en lumière la conscience, le discernement et l’engagement personnels. Nous arrivons à d’autres textes dont je vous ai mis les
références. Quel est le problème ?
a. Les signes donnés à notre
génération : l’œil sain 11, 27 à 36
Nous sommes dans une société et elle ne va pas
bien ; c’est la faute de l’Etat, on est tous d’accord… S’il y avait quand
même un gouvernement politique un peu efficace, des ministres qui travaillaient
vraiment au bien commun, une assemblée nationale, des assemblées qui faisaient
vraiment leur travail, je ne parle même
pas des maires dans les communes etc. Si l’ONU ne faisait pas simplement de la
propagande mais était efficace, le monde irait mieux ! Quelque part, je ne
sais pas si c’est propre à la mentalité française nous sommes toujours
persuadés qu’on peut changer le cœur de l’homme et donc faire jaillir l’amour
par décret, d’en haut, alors que Jésus
nous dit exactement le contraire : si la société va mal c’est ma faute, la
vôtre aussi . Vous allez me dire : mais l’Etat ne fait rien, vous
avez vu comment il gaspille le budget et nos impôts… ; vous n’aviez qu’à
ne pas les élire, puisqu’on a la chance d’être dans un système démocratique
donc, à la base, l’erreur vient de nous
dans tous les cas. Et d’ailleurs, quand on touche à quelque chose de notre salaire à nous, on
sait très bien descendre dans la rue et se mobiliser pour le coup ...
Car
voilà ce que veut dire Jésus pour résumer un tout petit peu ces deux passages ;
à un moment donné la foule est là, elle se presse et Jésus dit carrément :
(il les prend à partie, les foules pas les pharisiens) « cette génération
est une génération mauvaise, elle demande un signe et de signe il ne lui sera
donné que le signe de Jonas ». Qu’est ce que c’est que cette
histoire ?
Cette génération est mauvaise parce qu’elle ne
veut pas se convertir, elle ne veut pas être acteur, artisan du royaume de Dieu
sous prétexte qu’il n’y a pas de signe assez important !
C’est
le premier côté , le côté objectif des choses : ah oui si vraiment il y avait une bombe
atomique qui tombait sur Paris ou bien que le Rhône déborde et qu’à la
prochaine conférence vous ayez les orteils dans l’eau …. eh bien voilà des
signes un peu forts quand même qui nous motiveraient… Ou bien s’il y avait des
signes cosmiques et vous savez qu’il y a un certain nombre de scientifiques, de
futurologues qui essayent justement de faire pression sur nous par des signes (
le trou dans la couche d’ozone donc réchauffement de la planète, tous les
glaciers, toutes les banquises qui fondent… et Marseille sera sous l’eau… et à
Champagne on pourra louer des pédalos et le coteau sera transformé en plage… )
on se convertirait !
On
a réclamé de grands signes comme cela et de préférence surtout à l’époque de
Jésus mais encore maintenant des signes
cosmiques. S’il y avait la pression comme cela on se convertirait ah ! une
bonne petite guerre ça nous ferait du bien, ça nous ferait sortir de
notre matérialisme, oui très bien, et Jésus répond : vous êtes mauvais,
vous êtes une génération mauvaise, parce que votre œil n’est pas sain ;
l’œil c’est la fenêtre de l’âme,c’est l’œil qui permet d’éclairer tout ce qui
est à l’intérieur vous voulez absolument des signes visibles il n’y aura qu’un
seul signe qui sera donné, c’est le signe de Jonas.
Quel
est-il ? Rappelez-vous cette parabole : Jonas est envoyé par Dieu
dans une ville pervertie, Ninive, et pourquoi le prophète est-il envoyé par
Dieu dans cette ville de pervertis ?
Pour la détruire ? Mais non
- Dieu ne rêve que d’une chose c’est que
tous les hommes s’aiment entre eux d’une vie de fils, d’une vie de
frères ! Il l’envoie pour convertir
cette ville. Vous connaissez l’histoire de Jonas qui refuse, qui part en bateau
au bout du monde parce qu’il n’a aucune envie d’aller prêcher aux ninivites et
puis finalement il est jeté à l’eau, avalé par le gros poisson et rejeté trois
jours après ; et il va dans Ninive
avec des plombs sous les pieds…et il prêche ce que Dieu lui a annoncé de
prêcher. Dans quarante jours Ninive sera détruite si vous ne vous repentissez
pas, et alors que la ville était immense, en une journée il la parcourt toute
entière ! C’est extraordinaire, les messagers de Dieu ont les
pieds légers. Il prêche la Parole et c’est tout, et c’est ce seul signe que Dieu nous donnera
pour nous mettre en mouvement. Nous n’avons pas besoin d’en attendre d’autres
et surtout n’en souhaitons pas d’autres, du genre catastrophe ou je ne sais quoi.
La prédication : convertissez-vous !
Alors
vous connaissez la fin de l’histoire de Jonas … le pauvre Jonas…. Tout le monde
se convertit à commencer par le roi qui était pourtant cruel…. Et alors, il en
pleure, le pauvre ! Il en pleure parce que, quelque part, dans son cœur de
prophète il aurait bien voulu justement que ça arrive, que dans quarante jours
Ninive soit détruite … il en pleure,
il s’en va, il est amer, Jonas et
Dieu fait pousser un ricin qui met de l’ombre ; il se met à l’ombre du
ricin et dans la nuit Dieu envoie un petit ver qui vient ronger le ricin qui
meurt, Jonas n’en peut plus et Dieu va lui faire comprendre qu’il tenait à ce
ricin comme Lui, Dieu, tenait à la ville et à chacun de ses habitants. C’est la
pédagogie de Dieu.
b. Juger soi-même 12, 54 à 59
Cette
civilisation de l’amour ne se construira aujourd’hui qu’avec des hommes qui
sont capables d’avoir l’œil sain, ouvert, peu ou pas éblouis par des
catastrophes ou des gestes sensationnels mais uniquement par des prédicateurs,
des prophètes ; nous verrons dans la quatrième conférence que nous avons,
nous disciples de Jésus, à être prophètes avant tous les autres ; nous ne
sommes pas les seuls mais des Martin Luther King et autres, chrétiens ou des
gens non chrétiens comme Gandhi doivent être des prophètes. Et c’est uniquement
sur cette parole-là qu’il faudra changer notre cœur et construire la
civilisation de l’amour et non pas attendre « d’avoir la pression »
pour changer. Voilà. Le médecin m’a dit que je n’avais plus que pour six mois à
vivre alors j’ai quand même intérêt à me convertir mais en réalité vous
pourrez mourir comme moi dès demain !
Il
y a un autre passage très intéressant (chap.12 versets 54 et suiv.) où Jésus
parle du discernement : « lorsque vous voyez un nuage se lever au
couchant » dit-il, « aussitôt vous dites que la pluie vient, et
ainsi arrive-t-il. Et lorsque c’est le vent du midi qui souffle vous dites
qu’il va faire chaud, et c’est ce qui arrive. Hypocrites ! Vous savez
discerner le visage de la terre et du ciel ; et ce temps-ci alors vous ne
le discernez pas ? Mais pourquoi ne jugez-vous pas par
vous-mêmes ? » Quelle intelligence nous sommes capables de déployer
pour nos intérêts et en particulier pour notre cupidité. Pourquoi cette
intelligence et ce discernement ne le mettons-nous pas au service de la
civilisation de l’amour ? Ah ! Alors là, nous nous réfugions dans
l’ignorance et l’inconscience : « je ne savais pas effectivement
qu’il pouvait y avoir des pauvres dans notre société capitalistique… »
Hypocrites ! Vous êtes capables d’avoir un œil d’aigle pour aller dénoncer
telle injustice sociale qui ne vous convient pas parce qu’elle touche à votre
porte-monnaie ; voilà ce que veut dire Jésus, (comme l’œil de
l’agriculteur : il va faire chaud il va falloir que j’arrose) là on en
déploie de l’intelligence et du discernement ! Mais sur cette
génération-là, rien. On se réfugie derrière l’inconscience.
Ah
non, là, Jésus nous traite d’hypocrites, et puis il nous dit : voyez, vous
êtes comme ces hommes qui se disputent, qui vont vers le juge ; mais qu’ils
se réconcilient donc d’abord en chemin
parce que le juge finalement va les livrer à l’exécuteur et l’exécuteur
va les jeter en prison ! Dépêche-toi de faire la paix avant et juge par
toi-même ; Jésus nous renvoie à notre conscience et à notre jugement
propre ; donc si j’avais à résumer ce troisième passage - le
discernement et l’engagement personnel - je dirais : nous avons une
conscience, une conscience qui doit réagir à des paroles prophétiques -nous verrons lesquelles
- et une conscience aiguisée pour juger par soi-même (non pas condamner), juger
au sens d’estimer, discerner par soi-même la génération qui est la nôtre, et
d’en prendre les moyens.
Je
sais bien que certaines choses nous sont cachées mais combien de massacres avons-nous
ignorés volontairement ! Je sais bien que les nazis entre 1940 et 1944 ne
faisaient pas de la propagande pour leurs camps d’extermination, nous le
savons, mais cependant il y avait quand même des trains plombés, il y avait des
personnes, il y avait des milliers de gardes avec des familles qui
entraient, qui sortaient, on n’a quand même pas voulu savoir, quelque part. On
n’a pas voulu savoir non plus au nom de l’idéologie surtout dans les années
soixante ce qui se passait au-delà du
rideau de fer où tout était bien, tout était beau. On aimait simplement un peu
entendre Soljenitsyne parce qu’il était cultivé ! Nous ne pourrons pas dire
au Jugement Dernier : mais quand t’ai-je vu ne pas avoir d’habit ? Et je
ne t’ai pas vêtu ? L’inconscience ne sauve pas parce que nous ne sommes
pas des handicapés mentaux ; bien sûr que certains sont des handicapés
mentaux, parfois ce sont ceux qui sont le plus lucides justement au niveau de
l’amour et qui savent et qui ont vu, comme par hasard, le geste d’amour qu’il
fallait faire.
4. L’homme et la foule : « celui qui croyait au ciel et
celui qui n’y croyait pas »
Ce
sera mon dernier point. J’ai pris une expression d’Aragon, « celui qui
croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas » et je vous renvoie à
deux faits tout à fait étonnants qui se produisent alors que Jésus est au terme
de son chemin ; il arrive à Jéricho,
la ville des palmiers, une oasis, au bord du désert de Juda. Ensuite,
ceux qui sont allés en Terre Sainte le savent, on fait la longue montée à
travers le désert jusqu’à Jérusalem. Et voici qu’en entrant dans Jéricho, il
est interpellé par un aveugle et, au cœur de la ville de Jéricho, il rencontre
Zachée. Deux personnages sensationnels.
a. L’aveugle de Jéricho : sauvé et
guéri 18, 35 à 43
Le
point commun entre les deux, c’est que l’un et l’autre ont besoin d’émerger par
rapport à la foule, la foule anonyme dans laquelle nous aimons tant nous
glisser, disparaître. Nous connaissons ces refuges à travers nos
expressions : « Oui mais tout le monde dit que… » ;
l’inconscience ne sauve pas, la pensée commune non plus … « c’était la
majorité qui … » peu importe . Il
est rare qu’un progrès humain, véritablement humain de la fraternité, de la
solidarité ait été entamé par des
majorités. Ce furent toujours des
prophètes, que ce soit Dunant pour
L’aveugle,
qu’est-ce qui se passe ? Il est aveugle et vous savez la particularité des
aveugles …. Il ne voit pas ! Donc, comment va-t-il rentrer en contact
avec Jésus ? Il entend la foule qui arrive et une foule qui acclame
probablement Jésus. Qui est-ce ? Qui est-ce ? On lui dit que c’est
Jésus. D’un seul coup, lui, animé par une foi que Jésus lui-même va reconnaître
– « ta foi t’a sauvé » - bondit et commence à crier :
« Jésus, Fils de David, prends pitié de moi ! ». Que fait la
foule ? « Holà ! La ferme ! Tais-toi ! Tu déranges ! »
La personne qui émerge commence par déranger ; tant que tu es différent
parce que tu es un petit pauvre, tu as ta place dans notre société parce qu’on
est dans une société où on ne peut pas tuer tous les malades et tous les
pauvres ; en revanche, ceux qui nous dérangent beaucoup on va progressivement
les tuer ! Je pense à l’avortement, bientôt à l’euthanasie…
L’aveugle,
il est aveugle et il a sa place de mendiant, voilà, mais qu’il se la ferme,
qu’il ne bouge pas ! Mais voici qu’il commence à crier, à déranger le
mouvement, on a autre chose à faire. La foule s’oppose, tire vers le bas ; « ceux qui
marchaient en tête le rabrouaient pour le faire taire »; j’aime bien cette
expression, tout à fait extraordinaire ; ceux qui marchaient en tête, les
ténors de notre société, ceux qui sont toujours à la pointe du progrès.
Comment ? Vous n’avez pas encore l’ADSL ? Ben non, on est à
Champagne, au fond de l’Ardèche … Dans notre société, dans nos entreprises,
dans nos communautés - c’est intéressant l’expression de Jésus, de l’Evangile -
« ceux qui marchaient en tête » (les pauvres qui suivaient par derrière et fort discrètement
auraient peut-être été plus modérés), ce
sont ceux-là qui veulent bloquer l’homme qui veut émerger et être différent.
Les meneurs n’aiment pas les prophètes.
Alors, Jésus le rencontre « Seigneur, prends pitié de
moi ! » « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »
«Seigneur ! Que je recouvre la vue ! » C’est merveilleux,
Jésus le guérit et conclut : « Recouvre la vue, ta foi t’a
sauvé ! ».
J’ai
appelé cet homme : celui qui croyait au ciel, puisqu’il désigne Jésus
explicitement : « Jésus, Fils de David » ; il le reconnaît
comme le Messie selon une expression biblique, « prends pitié de moi ! » et
Jésus conclut « ta foi t’a sauvé ». Il a donc la foi et une foi
salutaire ! Voilà !
Et
que se passe-t-il à la fin ? Eh bien devant ce miracle, à l’instant même
où il recouvre la vue, il glorifie Dieu
et, nous est-il dit, «tout le peuple voyant cela célébra les louanges de
Dieu ». Je n’avais pas employé ce mot tout à l’heure, je relis :
« et tout le peuple, tout le peuple voyant cela célébra les louanges de
Dieu ! ». Le plus grand des miracles qui vient de s’accomplir c’est
qu’un homme ayant été capable de braver la foule, au moins ses ténors, la
foule, cette masse informe, devient en un clin d’œil un peuple qui est capable
d’être uni, coordonné, organisé autour de la célébration et de la louange de
Dieu. Le plus grand des miracles ce n’est pas tellement que l’aveugle ait
recouvré la vue c’est que la foule soit devenue un peuple, un peuple qui loue
le Seigneur. Un seul homme a été capable de produire ce miracle !
L’aveugle ! Un seul ! Mais il y croyait, il croyait au Christ !
Et
puis il y a Zachée, notre petit Zachée. Dois-je vous rappeler l’histoire ?
C’est le chef des collecteurs d’impôts, c’est le trésorier-payeur général,
c’est très intéressant parce que, lui, il
veut « voir qui est Jésus » ; c’est l’expression, il ne veut pas
simplement voir Jésus, il veut voir qui est Jésus ; c’est
intéressant comme expression, il ne veut pas simplement avoir une photo, il
voudrait aussi le voir vivre et peut-être lui parler mais surtout, il veut
connaître son identité qu’il ignore encore. Nous en ferons le prototype de
l’incroyant.
Mais
il est petit et là qu’est ce qui fait
obstacle entre lui et Jésus ? C’est la foule, encore une fois ; alors
il en émerge, court devant, sort de cette foule et il monte sur un arbre, un
sycomore ; si vous allez à Jéricho bientôt, vous allez le voir ce
sycomore (du point de vue historique …
je ne donnerais pas ma peau mais même pas beaucoup de sueur ni de salive pour…)
il monte. Et quand Jésus passe avec la foule, il lève les yeux et, chose très
surprenante, Jésus connaît Zachée alors
que Zachée ne le connaît pas. Jésus connaît Zachée puisqu’il l’appelle par son
nom : « Zachée ! ». Surprenant quand même ; que Jésus
soit connu de Zachée, ça nous le comprenons bien, que tel président de
Non,
il y a une sorte de miracle : Jésus le connaît et il enchaîne :
«Zachée, descends, aujourd’hui je veux demeurer chez toi ». Zachée l’invite, se
précipite et puis il y a une véritable
conversion de son cœur, il le reçoit avec joie. Et la foule ? Que fait
cette foule dont il a émergé ? Elle murmure, elle râle ; « il
est allé loger chez un homme pécheur » ; ah ! Quelle horreur !
Ce n’est pas toujours un cadeau la foule ; mais Zachée, debout, dit au
Seigneur : « Voici, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens
aux pauvres et si j’ai extorqué quelque chose à quelqu’un je lui rends au
quadruple » et Jésus conclut « aujourd’hui le salut est arrivé pour
cette maison », pas seulement pour Zachée mais au-delà de lui, pour toute
cette maison. Zachée n’a pas fait de profession de foi, Jésus ne dit pas
« Zachée, ta foi t’a sauvé ». Mais Zachée a fait un acte de justice
extraordinaire qui ne peut être qu’un acte d’amour. Vous comprenez ? Il a
dit : voilà, je partage. Personne ne lui demandait de partager la moitié
de ses biens ; de rendre pour être juste, ça c’est honnête bien sûr,
puisque si j’ai extorqué quelque chose à
quelqu’un je lui ai fait du tort et donc je rendrai au quadruple, c’est la loi.
C’est une chose admirable, il partage avec les pauvres, il donne la
moitié ; c’est la consigne du Baptiste, vous le savez , cet appel que tous
les Pères de l’Eglise et tous les papes nous lancent dans notre rapport à
l’argent et aux biens : le partage.
Voici donc cet homme sauvé par un acte de justice qui ne peut être qu’un acte
d’amour ! Il n’aurait pas pu se contenter de rendre ce qu’il avait pris
fut-ce avec l’amende ! Une civilisation de la justice ne peut se mettre en
place sans le débordement de l’amour : « je vais donner la moitié de
mes biens aux pauvres… » Quel amour !
c. La parabole des mines : faire
des affaires avec les dons de Dieu 19, 11 à 27
Tout
ceci se trouve admirablement résumé dans cette parabole que je ne fais
qu’évoquer là aussi, qu’on appelle la parabole des mines, et qui rejoint
profondément ce par quoi j’ai introduit le propos de ce soir. Un homme qui va
être nommé roi part et confie à chacun une mine, une somme d’argent ; et
il part, comme Jésus qui monte au Ciel et qui donne l’impression que maintenant
nous devons nous débrouiller entre nous sans toujours, au moindre problème, se
tourner vers lui en disant « Seigneur, que devons-nous faire ? ».
Puis il revient et là il demande des comptes. Celui-ci : « Maître, ta
pièce en a rapporté dix ». « Ah bon et fidèle serviteur, tu as été
fidèle en peu de choses, reçois autorité sur dix villes ». Il lui confie
quelque chose d’extraordinaire. Et puis il y a le mauvais serviteur qui
répond : « voilà ta mine que j’ai déposée dans un linge, j’avais peur
de toi qui es un homme sévère, qui prends ce que tu n’as pas mis en dépôt et
moissonnes ce que tu n’as pas semé ». Et Jésus lui répond : « Je
te juge sur tes propres paroles ». La question n’est même pas de savoir si
l’un s’est mieux débrouillé que l’autre parce que Jésus dit bien à cet homme
mauvais : tu aurais pu au moins le mettre à la banque, ça aurait
rapporté des intérêts, ce qui était en ton pouvoir tu pouvais au moins le
mettre dans la communauté ; si toi tu n’avais pas été capable de faire
fructifier ton don d’autres l’auraient été pour toi parce qu’on est solidaire
entre les hommes. Son problème c’est qu’il n’a pas fait des affaires ; il
faut faire des affaires avec le don de Dieu, c’est exactement une synthèse de
toute la civilisation de l’amour ; le don que nous allons tous recevoir à
.
Conclusion : Paul VI à l’ONU, les
formules de cette civilisation de l’amour
Ma
conclusion sera la suivante : j’ai introduit cette conférence par
l’intervention de Paul VI à la fin de l’année Sainte, à la messe de Minuit 1975. C’était la
première fois qu’il employait cette expression : civilisation de
l’amour ; mais dix ans auparavant le 4 octobre 1965 très exactement pour
la première fois un pape pouvait s’adresser à tous les représentants mandatés
des nations du monde, à l’ONU ; cela a été un événement extraordinaire qui
a pratiquement coïncidé avec la dernière session du Concile Vatican II à tel
point que l’on peut lire dans la documentation catholique le compte-rendu
émouvant que Paul VI a fait à tous les évêques du monde qui étaient réunis à
Rome à ce moment-là ,de cette intervention qu’il a faite à l’ONU. Paul VI, en
cinq formules, résume ce qu’est la civilisation de l’amour, il n’emploie pas
encore ce mot à ce moment-là, il l’emploiera dix ans après mais il en définit
les lignes de force et les cinq formules sont les suivantes :
-
travaillons
les uns et les autres
-
mieux,
travaillons les uns avec les autres
-
et non pas
l’un au-dessus de l’autre
-
jamais plus
les uns contre les autres
-
et enfin,
c’est le sommet, les uns pour les autres
-
Voilà
les cinq formules de la civilisation de l’amour que nous avons à mettre en
place
Lors
de la prochaine conférence, précisément, on va essayer de voir comment la
civilisation de l’amour, quel que soit notre enthousiasme, se heurte au mal, et comment avec ce mal, nous pouvons avancer.
Textes
Concile Vatican II
Dieu a destiné la terre et
tout ce qu'elles contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples,
en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les
mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité. Quelles
que soient les formes de la propriété, adaptées aux légitimes institutions des
peuples, selon des circonstances diverses et changeantes, on doit toujours
tenir compte de cette destination universelle des biens. C'est pourquoi
l'homme, dans l'usage qu'il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu'il
possède légitimement comme n'appartenant qu'à lui, mais les regarder aussi
comme communes: en ce sens qu'elles puissent profiter non seulement à lui, mais
aussi aux autres. D'ailleurs, tous les hommes ont le droit d'avoir une part
suffisante de biens pour eux-mêmes et leur famille. C'est ce qu'on pensé les
Pères et les docteurs de l'Eglise qui enseignaient que l'on est tenu d'aider
les pauvres, et pas seulement au moyen de son superflu. Quant à celui qui se
trouve dans l'extrême nécessité, il a le droit de se procurer l'indispensable à
partir des richesses d'autrui. Devant un si grand nombre d'affamés de par le
monde, le Concile insiste auprès de tous et auprès des autorités pour qu'ils se
souviennent de ce mot des Pères: "Donne à manger à celui qui meurt de faim
car, si tu ne lui as pas donné à manger, tu l'as tué" ; et pour que, selon
les possibilités de chacun, ils partagent et emploient vraiment leurs biens en
procurant avant tout aux individus et aux peuples les moyens qui leur
permettront de s'aider eux-mêmes et de se développer.
Gaudium et
Spes 69 § 1
Paul VI
Et où irons-nous
maintenant, dans l'ivresse d'un bonheur retrouvé et toujours jaillissant, dans
l'ivresse de cette paix qui est tout entière énergie et qui tend sans cesse à
se répandre de façon plus prodigue et plus fraternelle ? O Christ, toi qui t'es
fait pasteur devant nous qui marchons à ta suite, pressés d'atteindre dès
maintenant - dans ce laps de temps si bref et fugitif que tu réserves à
l'expérience de tes disciples authentiques - un but qui soit à la fois digne et
concret : comprendrons-nous le « signe des temps », qui n'est autre que l'amour
dû au prochain ? Dans la définition de ce prochain, tu as inclus tout homme qui
a besoin de compréhension, d'aide, de réconfort, de sacrifice, même s'il nous
est personnellement inconnu, même s'il nous ennuie, s'il est hostile, car il
est toujours revêtu de l'incomparable dignité de frère. La sagesse de l'amour
fraternel, qui a caractérisé le cheminement historique de l'Église en
s'épanouissant en vertus et en oeuvres qui sont à juste titre qualifiées de
chrétiennes, explosera avec une nouvelle fécondité, dans un bonheur triomphant,
dans une vie sociale régénératrice. Ce n'est pas la haine, ce n'est pas la
lutte, ce n'est pas l'avarice qui seront sa dialectique, mais l'amour, l'amour
générateur d'amour, l'amour de l'homme pour l'homme. Ce n'est pas quelque
intérêt provisoire et équivoque qui l'inspirera, ni une condescendance
imprégnée d'amertume et d'ailleurs mal tolérée, mais l'amour même que nous te
portons, à toi, ô Christ, découvert dans la souffrance et dans le besoin de
notre semblable, quel qu'il soit. La civilisation de l'amour l'emportera sur
la fièvre des luttes sociales implacables et donnera au monde la
transfiguration tant attendue de l'humanité finalement chrétienne.
Homélie du 25 décembre 1975
Un mot encore, Messieurs,
un dernier mot : cet édifice que vous construisez ne repose pas sur des bases
purement matérielles et terrestres, car ce serait alors un édifice construit
sur le sable ; il repose avant tout sur nos consciences. Oui, le moment est
venu de la « conversion », de la transformation personnelle, du renouvellement
intérieur. Nous devons nous habituer à penser d'une manière nouvelle l'homme ;
d'une manière nouvelle aussi la vie en commun des hommes ; d'une manière
nouvelle enfin les chemins de l'histoire et les destins du monde, selon la
parole de saint Paul : « Revêtir l'homme nouveau créé selon Dieu dans la
justice et la sainteté de la vérité » (Éph. 4, 23). Voici arrivée l'heure où
s'impose une halte, un moment de recueillement, de réflexion, quasi de prière :
repenser à notre commune origine, à notre histoire, à notre destin commun.
Jamais comme aujourd'hui,
dans une époque marquée par un tel progrès humain, n'a été aussi nécessaire
l'appel à la conscience morale de l'homme. Car le péril ne vient ni du progrès,
ni de la science qui, bien utilisés, pourront au contraire résoudre un grand
nombre de graves problèmes qui assaillent l'humanité. Le vrai péril se tient
dans l'homme, qui dispose d'instruments toujours plus puissants, aptes aussi
bien à la ruine qu'aux plus hautes conquêtes.
En un mot, l'édifice de la
civilisation moderne doit se construire sur des principes spirituels, les seuls
capables, non seulement de le soutenir, mais aussi de l'éclairer et de
l'animer. Et ces indispensables principes de sagesse supérieure ne peuvent
reposer - c'est Notre conviction, vous le savez - que sur la foi en Dieu. Le
Dieu inconnu dont parlait saint Paul aux Athéniens sur l'aréopage ? Inconnu de
ceux qui, pourtant, sans s'en douter, le cherchaient et l'avaient près d'eux,
comme il arrive à tant d'hommes de notre siècle ? Pour nous, en tout cas, et
pour tous ceux qui accueillent l'ineffable révélation que le Christ nous a
faite de lui, c'est le Dieu vivant, le Père de tous les hommes.
Discours à l’ONU 4 octobre 1965