« Jetez les filets »
La délicate question de la vocation chrétienne
Introduction : pourquoi est-ce que je me lève le matin ?
Introduction : pourquoi est-ce que je me lève le matin ?
Le titre est un peu ambitieux : « Le Maître d’Âmes » - certains ont déjà fait le rapprochement, bien sûr volontaire, avec le titre d’un film – dans le sens où Jésus parle lui-même de l’âme, lorsqu’il dit « celui qui veut garder sa vie », il dit exactement « celui qui veut garder son âme » (sous entendu : pour lui) « la perd et celui qui la perd la gagne ». Bien sûr l’homme n’est pas qu’une âme. Le Seigneur est aussi le Seigneur de nos corps. Nous allons essayer, en trois fois, d’entamer un peu l’Evangile selon Saint Luc sous un angle donné car la Parole de Dieu supporte beaucoup de points de vue : comment Jésus nous fait entrer à son école et comment il nous forme, comment il nous éduque à l’Amour. Si nous sommes à sa suite c’est que nous sommes aussi, de fait, des disciples de l’Amour. Ces trois conférences ne seront que le porche inaugural d’un long cycle où nous pourrions suivre Jésus et ses disciples tout au long de l’Evangile selon Saint Luc. On pourrait baptiser ce cycle : « A l’école de l’Amour ». Ici, nous en verrons seulement le tout début.
Pourquoi est-ce que je me lève le matin ? Voici une question importante. Je pourrais la formuler autrement. Nous pourrions bien sûr employer, comme je viens de le faire, des mots comme le mot Amour, mais ce sont parfois des mots qui, bien qu’ils soient parfaitement justes- Dieu est Amour -, ne recouvrent pas assez d’incarnation, de choses concrètes, suivant nos situations.
Paul lui-même n’hésite pas, lorsqu’il parle de l’Amour dans la première Epître aux Corinthiens, lorsqu’il nous dit que celui qui n’a pas la charité est comme une cymbale retentissante quand bien même il parlerait toutes les langues de la terre, Saint-Paul n’hésite pas à décliner ensuite ce mot Amour à travers des mots qui nous sont familiers et au travers desquels nous pouvons lire si nous aimons ou pas, par exemple : la patience. L’amour est patience, l’amour ne jalouse pas, l’amour est serviable. C’est très intéressant car nous avons là des points d’appui très concrets pour un discernement sur notre propre acivité affective.
Je vous poser la question autrement au moment où nous allons essayer de comprendre comment on se met à l’école de Jésus, plutôt comment il nous y introduit : pourquoi est-ce que je me lève chaque matin ?
Est-ce simplement une cause qu’on appellerait en philosophie efficiente : c’est parce que le réveil sonne, parce que c’est l’habitude ? Ou est-ce quelque chose, une passion pour la vie, quelque chose qui me bouge, qui me motive ? Nous savons parfaitement que certains matins nous nous levons le coeur joyeux et d’autres le cœur malheureux voire même, peut-être pire encore, dans une indifférence qui frise une sorte de déprime spirituelle.
Pourquoi est-ce que je me lève le matin ? Nous nous posons beaucoup, en psychologie, l’éternelle question du passé. Je crois qu’il y a quand même une question qui à elle seule peut résumer le dynamisme de notre existence, quel que soit le conditionnement passé, c’est celle du futur : où vais-je ? Où es-tu en train d’aller ? Si nous nous plaçons immédiatement dans cette posture, si nous sommes hommes de l’Alliance, soit parce que nous sommes chrétiens depuis longtemps ou en recherche, soit parce que nous avons entendu parler ou sommes proches d’une certaine culture chrétienne -c’est vrai déjà de nos frères aînés les Juifs -, l’homme de l’ammaince, donc, répond non pas par un discours général mais dans un mot : « parce que j’y suis appelé ». En quelque sorte, si je reprenais le passage du jeune Samuel dans le temple, je dirais : je me lève pour dire avec tout mon cœur, toute mon énergie « Me voici, Seigneur ».
Cette question est pour nous personnellement vitale, surtout si nous portons ce nom de chrétien. La conférence que je vais faire s’attache, à partir de mon humanité, à définir une vocation, un appel, ce quelque chose qui peut nous mettre en mouvement, qui n’est pas propre à tel ou tel état de vie : chrétien baptisé, chrétien marié, chrétien prêtre, mais qui fait le fond sur lequel devraient normalement se greffer nos vocations plus particulières - par exemple pour moi, ma vocation sacerdotale et religieuse –.
Avant d’entamer directement la lecture de l’Evangile, je me permets une remarque : je vais partir d’un point, du moment exact, au chapitre 5 de Saint Luc, où Jésus lance ces premiers appels. Mais qu’y a-t-il avant ? Il y a quatre chapitres avant. Les deux premiers sont les évangiles de l’enfance ; ils forment un bloc, une sorte de résumé à eux seuls de l’Evangile de Luc. Je les laisse de côté. Puis nous tombons sur le chapitre 3 de Saint Luc où il ne s’agit pas encore de nous mettre en présence du Christ et encore moins du Christ qui appelle. Ce chapitre 3 met en exergue la figure de celui que Jésus nomme et que nous appelons ‘le précurseur’ : Jean le Baptiste.
Jean le Baptiste se présente pour apporter un baptême dit de pénitence ou de conversion, à la différence du baptême de Jésus qui sera un baptême de feu et d’Esprit-Saint. Il explique ce qu’est ce baptême de conversion ou de pénitence. Vous pourriez relire ce passage de Luc, chapitre 3. Les foules viennent le voir au désert et il prêche ce baptême avec la force d’un prophète. Ses auditeurs sont touchés et les multitudes toutes entières viennent au désert - ceux qui sont allés au désert le savent : le désert c’est la terre où l’on parle, c’est la terre de la Parole - et ils lui posent cette question : « Que devons-nous faire ? ». De quoi s’agit-il ? Jean le Baptiste se présente pour aplanir le chemin du Seigneur et c’est très important. Autrement dit, il est celui qui se présente afin que, précisément, nous mettions en œuvre ce qu’il faut dans nos vies, dans nos cœurs, pour que le Seigneur puisse venir et que nous puissions entendre l’appel. Ça devient plus concret. Jean le Baptiste nous dit que « celui qui a deux tuniques partage avec celui qui n’en a pas » et il nous parle de droiture, de justice.
Je le rappelle pour deux raisons :
- Première raison : si, nous, chrétiens, voulons nous mettre à l’école de Jésus comme disciples de l’Amour, nous ne pourrons pas faire l’économie de la justice, ni pour nous ni pour les autres. Il ne sert à rien, comme au XIXe siècle, de fabriquer continuellement des associations caritatives alors que nous sommes patrons d’entreprises et que dans notre propre entreprise règne l’injustice. Etablir du caritatif, de la charité, de l’amour alors qu’on cautionne, qu’on fabrique, et qu’on continue de produire à côté de l’injustice sociale, c’est vouer au ridicule, j’oserais même dire c’est cracher sur l’amour. Que « celui qui a deux chemises partage avec celui qui n’en a pas » c’est du social. Le partage c’est très concret. Que celui qui est militaire prenne sa solde et pas plus c’est-à-dire qu’il n’abuse pas de sa force, relisez le chapitre 3.
- Deuxième raison : il y a peut-être autour de nous ou parmi nous des personnes qui n’ont pas rencontré le Christ, qui sont en recherche, en recherche viscérale, en recherche de curiosité tout simplement et qui seront peut-être intéressées de se dire : moi quand je vis dans le régime de l’incroyance, si ce discours de l’Evangile est vrai, comment puis-je m’y préparer ? Ecoutez le Baptiste, son message s’adresse à tous.
Suit ce chapitre 4 dont il ne m’est pas possible de taire complètement tant il décrit le cœur disposé et celui qui ne l’est pas.
Je voudrais aborder avec vous le curieux retournement de Nazareth car je ne peux pas faire l’économie de cette prédication de Jésus dans la synagogue de Nazareth, au chapitre 4 versets 16 à 30. J’ai failli même l’appeler une déconversion au Christ. Vous savez qu’il existe des conversions au Christ. Peut-être êtes vous vous-même un ou une converti(e) tout en étant peut-être baptisé depuis votre berceau.
Je ne vais pas lire ce passage mais je vais vous le raconter. Vous allez comprendre ce que j’entends par déconversion au Christ. Souvenez-vous, nous sommes au début du chapitre 4. Luc a juste fait un petit résumé après le baptême de Jésus et sa tentation au désert disant qu’il avait commencé à prêcher entre autres à Capharnaüm, au bord du lac, et que sa renommée allait grandissante. Dès le départ il ajuste, il confirme, il valorise ses discours par des miracles ; donc la renommée du nouveau Maître est séduisante, et là il revient à Nazareth. Il est intéressant de savoir qu’il n’avait pas commencé par Nazareth, là où il a vécu le plus clair de sa vie une fois revenu d’Egypte où il avait été emmené par Joseph et Marie. Il était revenu s’installer à Nazareth, à la fin de la persécution d’Hérode, à la mort d’Hérode. Il apprit là le métier de charpentier. Il y vécut une trentaine d’années, 28 ans puisque Saint Luc nous dit qu’il avait environ trente ans au moment où il commence sa prédication.
Que se passe-t-il ? Il entre dans la synagogue comme à son habitude. On lui tend le rouleau du prophète Isaïe. Il lit ce passage sublime où il est dit, en parlant du Messie, qu’il est venu libérer les opprimés, guérir les malades : message de grâce - c’est une année de grâce - message de libération, message de guérison, message de salut, bref le message par excellence qui embrase le cœur. Il nous est bien précisé que tous avaient les yeux fixés sur lui. Comme on le dit d’un homme politique ou d’un sportif, il est en état de grâce. Toutes les conditions sont brusquement réunies pour que le Christ soit entendu et accueilli. On le connaît. Ils ont certainement dû l’apprécier dans sa jeunesse. Je vous rappelle que Nazareth c’est quelques dizaines de maisons plus ou moins troglodytiques, quelques centaines de personnes ; tout le monde se connaît. Il a appris à la synagogue. Tous ses copains d’école sont là, tous ceux qu’on va appeler dans l’Evangile les frères et les sœurs de Jésus. Ils sont tous là. Le succès est d’autant plus assuré qu’il revient comme étant l’enfant du pays, que sa renommée l’a précédé et que le passage d’Isaïe qu’il lit a de quoi enthousiasmer les cœurs.
Ecoutez bien ce qui est dit : « Jésus roula le livre, le rendit au serviteur et s’assit. Toutes les personnes présentes dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui. Alors, il se mit à leur dire : « ce passage de l’Ecriture est réalisé aujourd’hui pour vous qui m’écoutez ». Tous exprimaient leur admiration à l’égard de Jésus et s’étonnaient des paroles merveilleuses qu’il prononçait ». Je raconte la fin de cet épisode : tous ceux-là veulent se saisir de Jésus et le précipiter d’un mont qu’on appelle aujourd’hui le Mont de la Précipitation. Il y a autour de Nazareth des précipices, des ravins abrupts. L’ancien Nazareth était construit au-dessus d’un promontoire donc il y avait un précipice au bord. C’est tout à fait réaliste. Pour le tuer. Vous connaissez la fin de la fin : « et lui passant au milieu d’eux poursuivit sa route ». Ce n’est pas encore l’heure de tuer le Christ.
Que s’est-il passé ? Qu’a-t-il pu se passer pour que, d’un seul coup, au lieu de célébrer l’enfant du pays qui a réussi, ils veulent s’en saisir et le tuer ? Si nous n’avons pas compris cela, nous ne comprendrons pas pourquoi certains peuvent entendre et accueillir l’appel – « Venez à ma suite » - et d’autres pas. Nous ne comprendrons pas pourquoi, à certains moments de notre vie, nous avons pu l’entendre, il y a dix ans ou vingt ans peut-être. Et si aujourd’hui, le Seigneur vient, à sa manière, donc en Eglise sous le visage d’un pauvre ou de quelqu’un d’autre pour nous appeler, pourrions-nous le suivre ?
Quel est le déclic ? Une phrase nous l’indique sobrement au verset 22 chapitre 4 « Mais n’est-il pas le fils de Joseph, celui-là ? ». Subitement il y a comme une prise de conscience au moment où le Maître parle : « Celui-là, n’est-il pas le fils de Joseph ? » C’est tout ce qui nous est donné comme indication, pour ce revirement déroutant. C’est ce que j’appelle une déconversion. J’ai employé un mot fort, je vais encore dire retournement. Peut-être le mot déconversion est-il plus parlant, parce que le mot conversion est fort, le mot déconversion c’est fort. Je m’invite, je vous invite à réfléchir si, depuis quelques années ou depuis quelques mois je ne suis pas en phase de déconversion au Christ. Je l’ai suivi ; à vingt ans, il m’a emballé, j’ai accepté de donner toute ma vie peut-être dans le sacrement du mariage ou de telle ou telle manière et maintenant ? Et maintenant j’en suis à dire : « n’est-il pas le fils de Joseph celui-là ? »
Qu’est-ce que cela signifie ? Tant que Jésus se présente comme un Maître et un Maître dont les paroles sont puissantes et séduisantes, nous le suivons. D’ailleurs, dans notre société, je pourrais citer Régis Debray et tant d’autres ; combien regardent avec beaucoup de bienveillance et sont même fascinés par le message du Christ voire sa vie, son autorité morale sans se définir comme chrétiens. On peut l’être, ce n’est pas absurde, il faut bien comprendre cette position parce que la position du disciple est autre, je n’aurai de cesse de vous la définir par comparaison avec d’autres positions ou postures possibles. Mais voici qu’une sorte de retour à la réalité concrète s’opère. Je me mets un peu dans la peau des auditeurs de Jésus. Tu nous as fait rêver mais attends, demain moi à 6h ½ je reprends mon bus, il y a le boulot etc…On a tous connu ce retour à la réalité ! Que privilégie-t-on ? Le chrétien va-t-il se trouver coincé, justement entre le discours de rêve qu’il entretiendra pour lui ou entre nous - quand ça nous fera du bien autour d’une table : le Royaume de Dieu, le Royaume de l’Amour, tous frères …- et la réalité. Notez bien que bien des gens autres que les chrétiens aujourd’hui font des discours de rêve, de grands idéaux etc... Réalistes ou rêveurs idéalistes : : doit-on choisir l’un ou l’autre ?
Le disciple de Jésus n’a pas du tout à faire ce choix ni à rester dans le discours onirique qui fonctionnerait comme une drogue ou internet ou l’équivalent , ni à vivre dans une espèce de pragmatisme sans force qui n’est plus sel de la terre, qui ne transforme plus. Que se passe-t-il ? Jésus a senti cette rupture intérieure. Voilà comment j’analyse cette scène que je ne vous ai pas lue, volontairement, exprimée par cette question : « n’est-il pas le fils de Joseph celui-là » ? Jésus prend deux exemples qui sont très importants pour la suite, vous allez le voir : l’exemple de la veuve de Sarepta et de Naaman le Syrien, deux vieilles histoires de l’Ancien Testament. Naaman le Syrien et la veuve de Sarepta sont tous les deux des personnes qui n’appartiennent pas au peuple élu, mais qui sont en contact avec le peuple élu, qui vont l’être soit par Elie, soit par Elisée. Mais ce ne sont pas des gens du cru et il ajoute ceci : « nul n’est prophète en son pays ». Le raisonnement de Jésus est surprenant- le texte de Luc parait très serré-, il a comme deviné, sondé le cœur de ceux qui l’écoutaient et derrière cette question « n’est-il pas le fils de Joseph celui-là » il a compris qu’en fait, tant qu’il se situait comme un Maître ils l’acceptaient. Imaginez que demain quelqu’un de Champagne soit élu à l’Académie Française, … ce sera tout juste si vous ne dites pas : j’étais meilleur que lui en dictée …
Mais là il s’agit d’autre chose. Jésus ne veut plus se révéler comme Maître, comme docteur, enseignant mais comme prophète. La différence est essentielle entre les deux, c’est une autre casquette. Il y a peu, je parlais à des Equipes Notre Dame, nous abordions Saint-Paul et je n’ai pas voulu aborder Saint-Paul à partir de ses Epîtres qui nécessitent souvent une longue préparation, je l’ai fait à partir de Actes des Apôtres qui nous montrent la vie de Saint-Paul, la conversion de Saint-Paul, ses premières prédications, les affrontements avec ses apôtres, etc… J’ai abordé Saint-Paul et on est tombé sur un texte où Saint Paul parle des premières communautés chrétiennes où il y avait des apôtres, pas seulement les douze, des gens comme Paul, des docteurs et des prophètes. Qui étaient-ils ? Nous sommes habitués : il y a l’évêque, les prêtres, les diacres, les laïcs mais dans les premiers siècles il y avait aussi, dans un autre ordre, l’apôtre.
L’apôtre c’est celui qui fonde la communauté. Et Saint-Paul saura le dire : il y a beaucoup de docteurs, il y a plein de gens qui ont pris la suite, je vous le rappelle, par exemple : vous les Galates, c’est moi qui vous ai fondés… L’apôtre c’est le père, c’est lui qui a fondé une Eglise. Pensez à ces premiers missionnaires partis au bout de l’Afrique. Les docteurs sont ceux qui font l’enseignement structuré et dès le départ ils sont là pour bien montrer que la révélation de Dieu ne vient pas écrabouiller notre intelligence mais au contraire la vivifier. C’est important que cette Lumière soit structurée ; nous en avons besoin quels que soient les siècles. Nous sommes dans un siècle qui a été marqué fortement par le rationalisme mais les autres siècles l’étaient aussi. Au temps de Saint-Paul il y avait des philosophes ; quand il va à Athènes pour prêcher sur l’Aréopage il a affaire à des gens qui réfléchissent, qui sont des philosophes. Et puis il y a les prophètes.
Que sont les prophètes ? Que dit Jésus quand il dit : « Nul n’est prophète dans son pays » ? Le prophète est celui qui doit dire, dans une circonstance précise pour une personne ou pour une communauté, ou pour l’Eglise toute entière, ce qui est l’actualisation de l’Evangile. Nous allons le voir avec Pierre – Pierre n’accueillera le mot de Jésus que parce qu’il le perçoit comme un prophète : « avance en eau profonde ».
Le prophète met en mouvement, le prophète incarne. Le prophète ne dit pas : on devrait …. Il dit : toi, va là. On se sent concerné, impliqué et je vais même aller jusqu’au bout de ma pensée : on est nécessairement dérangé car le prophète parle de révélation de Dieu qu’il domine en général fort mal.Ce sont des sortes d’intuitions charismatiques dont on ne comprend pas toujours le sens, comme dans l’Ancien Testament ou le Nouveau Testament. Le prophète a une vision où le futur et le présent sont comme mêlés parce qu’il sait que le présent, ce que tu vas faire maintenant : va, suis-moi, avance en eau profonde, c’est pour engager tout ton futur, tout ton avenir et celui-là même aussi de toute la communauté. C’est pour ça que le prophète dérange « Nul n’est prophète en son pays ». Je me suis permis de faire cette petite préparation parce qu’il nous faut avoir un cœur, une disposition particulière pour accueillir un prophète en tant que prophète. J’entends bien : pas l’accueillir dans trente ans. Jésus le dit aussi en parlant aux Pharisiens « Hypocrites, les prophètes … vos pères les ont tués et leurs petits-enfants ont bâti des tombeaux rutilants ». On comprend ce que ça veut dire : au moment où le message a été donné ils ne l’ont pas reçu. Et puis deux générations après que s’est-il passé ? « On aurait dû l’écouter, c’est lui qui avait raison, si j’avais su. » Dix ans ou vingt ans après : on aurait dû écouter telle personne, j’ai eu telle grâce, j’ai eu tel appel. Il ne s’agit pas d’accueillir le prophète trente ans après son message. Son message est fait pour maintenant, maintenant le royaume de Dieu est arrivé, « ils le suivirent aussitôt » dit Saint Marc.
Le prophète parle au présent. C’est pour ça que tout est un peu mêlé. Parfois il parle au présent, en annonçant déjà les conséquences futures ; tout est un peu brassé dans sa tête et dans son cœur. Et comment terminent les prophètes dans ce peuple préparé ? Ils terminent tous mal ! C’est ce qu’on veut faire avec Jésus. Tant que c’est le copain qui a réussi… ça va !Mais si subitement il veut commencer à vouloir nous dire ce qu’il faut faire, de quelle manière il faut orienter notre vie, pour qui se prend-il celui-là ? C’est le fils de Joseph on le connaît. Si je vous ai lu ce passage, si Saint Luc l’a placé justement avant les premiers appels, c’est qu’il nous montre la posture intérieure, l’attitude intérieure sans laquelle les appels de Dieu soit vont glisser dans notre indifférence, soit vont même provoquer des réactions brutales en nous, tout chrétien que nous prétendons être. Il faut pouvoir l’accueillir. Comment accueille-t-on un prophète ? On ne sait pas ce qui s’est passé dans la tête de Pierre dans la barque ; que s’est-il passé dans la tête de Lévi- Matthieu quand, alors qu’il est à son bureau de collecteur d’impôts, Jésus lui dit « Viens à ma suite ». Les Evangiles ne nous donnent pas tout cet itinéraire psychologique. Pourquoi ? Les Evangiles sont là pour nous décrire des faits. A l’époque on ne parlait pas trop de cet itinéraire psychologique. Mais nous pouvons l’imaginer. Pierre avait un cœur de mendiant ; il n’y a que les mendiants qui peuvent accueillir les prophètes.
Qu’est ce c’est qu’un mendiant ? C’est un homme qui, justement, n’a pas le choix de s’enfermer dans le présent. C’est en ce sens-là que le « Carpe diem » qui veut dire : profite du moment, profite du jour, qui n’est pas d’origine chrétienne ne peut pas être chrétien. Profite de tout ce qui vient … Le message que Jésus nous donne sur l’aujourd’hui de Dieu est tout à fait autre chose. Qu’est ce que le mendiant ? Il vit constamment dans un état d’insatisfaction, il a en lui un regard toujours ouvert à l’espérance, à l’attente. Parfois les mendiants ne regardent pas parce qu’il y a aussi de la honte, ils ne veulent pas vous provoquer. On le voit bien à la sortie des églises : ils attendent quelque chose en permanence et en plus leur position est clairement affichée ; non seulement ils savent qu’ils sont à l’état de mendiants mais ils le montrent. Il faut avoir de l’humilité pour aller sonner à la porte d’un restaurant du cœur surtout quand, dans un village, on connaît tout le monde. L’attitude du mendiant c’est plus qu’être pauvre, c’est savoir qu’on est pauvre et accepter de le montrer. Seul le mendiant peut accueillir le message du prophète sur le moment. Les autres, les raisonneurs, le comprendront trente ans après. Lui seul recueille la nouveauté ; il est avide de nouveauté de la part du Christ. Pour le mendiant, chaque pièce qu’il reçoit est toujours nouvelle. Je vous pose cette question : le Christ, nous le connaissons, nous y sommes peut-être même habitués, sommes-nous à son égard dans une attitude de mendiant ? Nous avons tout ce qu’il faut … nous attendons la vie éternelle et le bonheur. Le bonheur éternel c’est après la mort, mais d’ici là sommes-nous prêts à avoir un cœur de mendiant et à nous laisser surprendre par ce que le Seigneur veut faire avec nous ? Je crois de plus en plus que ce sont les habitués du Christ qui détournent le sel, le nerf, le suc, la force de l’Evangile, plus que ceux qui s’opposent à l’Evangile. Parce que le nerf de l’Evangile - sa force - croît, grandit en face de l’opposition. On a vu, dans les premiers siècles comme aujourd’hui, les martyrs ont fait grandir l’Evangile. Et c’est tout ce qui nous est demandé. Pas plus, pas moins. A la fin du chapitre 4 il nous est montré que ni les démons intérieurs, ni nos péchés les plus lamentables, ni aucune de nos maladies ne sont obstacles pour recevoir l’appel de Jésus.
[Luc 5]
[1] Or il advint, comme la foule le serrait de près et écoutait la parole de Dieu, tandis que lui se tenait sur le bord du lac de Gennésaret,
[2] qu'il vit deux petites barques arrêtées sur le bord du lac ; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets.
[3] Il monta dans l'une des barques, qui était à Simon, et pria celui-ci de s'éloigner un peu de la terre ; puis, s'étant assis, de la barque il enseignait les foules.
[4] Quand il eut cessé de parler, il dit à Simon : "Avance en eau profonde, et lâchez vos filets pour la pêche."
[5] Simon répondit : "Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets."
[6] Et l'ayant fait, ils capturèrent une grande multitude de poissons, et leurs filets se rompaient.
[7] Ils firent signe alors à leurs associés qui étaient dans l'autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l'on remplit les deux barques, au point qu'elles enfonçaient.
[8] A cette vue, Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant : "Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur !"
[9] La frayeur en effet l'avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu'ils venaient de faire ;
[10] pareillement Jacques et Jean, fils de Zébédée, les compagnons de Simon.
Mais Jésus dit à Simon : "Sois sans crainte ; désormais ce sont des hommes que tu prendras."
[11] Et ramenant les barques à terre, laissant tout, ils le suivirent.
Je reviens au texte de l’appel, ce texte que Jean-Paul II a utilisé dans sa lettre « A l’aube du troisième millénaire » comme programme pour l’Eglise toute entière. C’est donc toujours valable. Je vais vous laisser deux minutes en silence pour lire tout ce texte deux fois.Je veux que chacun y trouve au moins un élément déroutant, surprenant, agaçant, incompréhensible dans l’attitude de Jésus, de la foule, de Pierre, ou des apôtres … pour que vous me prouviez que vous avez bien vu que cette Parole de Dieu n’allait pas de soi. (Temps de silence puis de partage d’un quart d’heure qui a permis l’expression de plusieurs interpellations spontanées et intéressantes montrant l’inépuisable richesse de l’Evangile ; puis réponses du Père Luc) Tant que vous n’êtes pas capable de faire cette interpellation c’est que vous êtes un habitué de l’écriture ; or l’Ecriture c’est Jésus-Christ aussi, présent, donc vous êtes un habitué de Jésus…
Je vais procéder en trois temps : premier temps je vais faire la lectio. Nous apprenons ainsi ensemble à faire lectio divina. Je vais relire le récit des premiers appels ; je le lis de manière basique presque mot à mot, ce qu’on appelle la lectio (intraduisible en français). Lectio c’est une lecture scrupuleuse, attentive. Deuxième point, je vais faire une meditatio avec vous. A partir de la lectio ; après m’être assuré de ce que ce texte dit bien, je vais nous l’appliquer, à moi et à vous. C’est la meditatio ; et enfin si on a le temps on terminera par un petit temps : la contemplatio. C’est une nourriture extrêmement riche.
Si je ne fais pas avec vous cette lectio, si je vais directement à : ce texte me dit que … peut-être avez-vous dit une belle vérité, mais elle n’est pas forcément dans le texte : c’est mon imagination qui me dit que … Et moi je dis : c’est la Parole de Dieu qui doit nous parler, Jésus-Christ nous appelle dans sa Parole.
Lectio, « Avance au large et jetez les filets »
Premièrement, il y a un état que j’appelle l’état premier qui nous est décrit sobrement. Les barques sont arrêtées. Jésus poursuit son ministère de prédication. Il est au bord du lac, pratiquement acculé au bord du lac ; deux barques, petites, arrêtées. D’un côté Jésus et son ministère de prédication aux foules, de l’autre petite scène « champêtre », scène du quotidien où deux pêcheurs dont c’est le métier, après avoir travaillé toute la nuit, entretiennent leurs outils. C’est normal. Ils sont assis, les uns vaquent avec sérieux à leur devoir, les autres écoutent Jésus.
Deuxièmement, tous les acteurs de cette scène vont se rejoindre. Comment ? Au lieu de rester sur la grève, en voyant cette foule nombreuse, Jésus se dit qu’en prenant un peu du large, en s’éloignant un peu - l’eau portant le son - on entendra mieux. La foule ne veut pas l’encercler puisqu’il est au bord du lac. Et il a besoin de ces deux barques. Que va-t-il faire ? Un geste absolument naturel. Il demande poliment, gentiment à Pierre s’il peut user de sa barque, s’il peut s’éloigner un peu de la grève. Jésus et Pierre s’étaient rencontrés avant – nous savons par l’Evangile de Jean qu’ils se sont rencontrés avec Jean-Baptiste au bord du Jourdain quand Jean le Baptiste avait désigné Jésus en disant : « Voici l’Agneau de Dieu, Celui qui enlève le péché du monde ». Pierre avait alors commencé à suivre Jésus mais sans s’être mis vraiment à sa suite. « Ils restèrent avec lui ce soir-là ». On voit Pierre … ça le dérange un peu … plutôt que de laisser ses filets sur le bord, peut-être pour les protéger, il les remet dans la barque. Pour Pierre il s’agit là de rendre service à Celui dont la réputation grandissait. De surcroît, il avait guéri sa belle-mère (chapitre 4 verset 38). Pierre semble obéir avec naturel. Ca va comme de soi. J’oserais dire : pour Pierre, jusque là, ça baigne. Je vais même peut-être en rajouter un peu : si ça se trouve, il est un peu flatté qu’on lui ait demandé ce service devant les autres : « Oui, bien sûr, Seigneur, d’accord. Je laverai mes filets un peu plus tard. »
Puis, troisième étape, Jésus s’arrête de parler, fin du sermon, fin du discours. Que va dire Jésus ? « Retournons à terre », c’est la logique incontestable. « Je t’ai demandé le service de t’éloigner pour prêcher. Maintenant, c’est fini, - Luc précise bien que le discours est fini - donc retournez à terre, merci Pierre. » Là, troisième étape, rupture nette, très nette. « Avance en eau profonde, et jetez vos filets ». C’est là une rupture dans le récit, c’est pour ça qu’il faut visualiser les choses, autant que faire se peut. Il vous sera plus facile, même si ça surprend au départ, de faire Lectio Divina sur un récit que sur un discours. Au début ça vous paraît plus facile sur un discours parce que dans le discours, il y a des idées. Vous verrez qu’en fait c’est souvent plus difficile. Vous vous mettez dans la peau du Christ ou de Saint Pierre. Mettez vous dans la peau du disciple, puisque je parle de l’appel des disciples : « Avance en eau profonde – c’est-à-dire en sens inverse de ce à quoi on pouvait s’attendre- et jetez vos filets. » Là, ni prière, ni excuse, ni préavis, ni explication. Au rebours de ce qu’on était en droit d’attendre, c'est-à-dire un calme retour sur le rivage à la fin du discours. « Avance » – au singulier – « au large » –il serait plus juste de traduire « en eau profonde ». Il s’adresse à Pierre qui visiblement reste le chef là dedans. C’est normal, puisqu’il est propriétaire de la barque : « la barque qui était à Simon » (v.3) Il s’adresse au propriétaire de la barque, Pierre : « Avance au large et jetez les filets », parce qu’il y a un équipage, il ne travaille pas tout seul. Il y a plusieurs types de filets, mais ce ne sont pas, on va le comprendre par la suite, des filets qui raclent le fond. Ce sont des filets de surface, des éperviers, par exemple, qui sont des filets que l’on ramène à au moins deux personnes. Donc il y a bien un appel qui s’adresse à Pierre, au chef, au commandant de bord et qui va entraîner une œuvre collective. Et Pierre répond : « Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets. »
« Maître …. » : ce qui est dommage, c’est qu’effectivement là, dans la traduction française, on ait pris un mot passe-partout, ça vous est peut être plus difficile à voir. En fait, le mot qu’emploie Luc en grec « epistaka », c’est celui qui préside dans une certaine circonstance, on traduit aussi par « le chef », dans une barque, on traduirait par « capitaine », « C’est toi le patron. Depuis que tu es monté dans ma barque, je te considère comme le patron. Ce n’est plus moi le commandant de bord, c’est toi. » Vous voyez ce qu’est le commandant de bord, seul maître après Dieu.
« Nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre » : là, je suis obligé de rajouter quelque chose. On pêche la nuit sur le Lac de Tibériade, parce que c’est le moment où on a infiniment plus de probabilité de prendre du poisson, pour une raison toute simple, que certains d’entre vous connaissent peut être, et qu’on m’avait expliqué un jour au bord du Lac de Galilée. Pourquoi pêche-t-on la nuit à votre avis ? Parce que le phytoplancton monte la nuit à la surface. Or, du phytoplancton se nourrit le zooplancton qui va monter aussi à la surface. Et ce zooplancton, c’est la nourriture des poissons. Donc, la nuit, ils vont suivre leur nourriture et être de préférence à la surface de l’eau. L’expérience de ces professionnels leur a bien montré que les poissons qui se pêchent en surface se prennent la nuit, et en plus, ils ont pêché toute la nuit, en vain. A ce moment-là, on comprend mieux le caractère déroutant de la demande de Jésus : « Avance en eau profonde », c’est déjà surprenant, ce n’est pas la bonne direction, mais en plus : « Jetez les filets », ce n’est pas le bon moment. C’est vraiment contre les apparences, contre son expérience. C’est capital, c’est la clé, le virage. Le reste allait de soi, avec un minimum de bonne volonté. Là, ça ne va plus de soi. J’oserais même rajouter : lorsque Jésus dit ça, la foule est-elle là ? Bien sûr, puisqu’il vient de finir son discours, donc on peut même imaginer que beaucoup sur la plage ont entendu le commandement qu’il donne à Pierre, puisqu’il est à portée de voix, et Pierre doit obéir à cet ordre devant des confrères pêcheurs, d’autres professionnels. Il y a des professionnels parmi vous, vous n’êtes pas marins ni pêcheurs, mais vous êtes peut-être médecins, vous êtes peut-être plombiers, vous êtes peut-être profs. Vous imaginez-vous devoir faire quelque chose à rebours du bon sens, devant vos collègues ? C’est exactement ça. Je n’ai rien rajouté.
« Sur ta parole, je vais jeter les filets ». Je n’ai aucune autre raison que ta parole. Je vais t’obéir, puisque c’était ton ordre Je vais effectivement avancer en eau profonde, parce que s’il ne s’éloignait qu’un peu, le rivage descend mais pas si profondément que ça. On ne jette pas son filet au risque de le déchirer. « Sur ta parole » : pour Pierre, la demande de Jésus telle qu’il l’exprime, n’est motivée par rien d’autre que par la conscience que cet homme qui est dans la barque a un charisme particulier, sinon, de la part de Pierre, c’est un geste absurde. « Sur ta parole » : il entre dans une obéissance aveugle, je ne dis pas idiote puisque l’histoire va lui donner raison. C’est l’obéissance qu’on doit au prophète. Dans l’Ancien Testament, dans la Parole de Dieu, c’est celle-ci. Nous pouvons donc voir chez Pierre une remarquable capacité d’obéissance, en tout cas sans commune mesure avec celle des habitants de Nazareth parmi lesquels j’ai fait un petit détour tout à l’heure. Cette confiance dans Jésus va, d’une certaine manière, contre l’évidence. Entendons bien que là Jésus, dans la manière dont il parle, prend volontairement, et Pierre la reconnaît immédiatement ainsi, l’attitude, la parole du prophète, j’insiste sur ce mot. Il lui demande quelque chose qui paraît à la fois tout à fait faisable, mais qui paraît tellement déroutant qu’il en est comme impossible. Etes vous d’accord que c’est un geste tout à fait faisable ? En soi, « Avance en eau profonde », ils connaissent, il n’y a pas de tempête, rien n’est plus simple. « Jetez les filets », on jette les filets ! Jésus n’a pas dit : « Attrapez du poisson », il a dit : « Jetez les filets ». : quelque chose d’absolument physiquement faisable. En un certains sens, Dieu, dans ce tournant là, ne demande pas l’impossible, mais en un autre sens, quand on essaie de se remettre psychologiquement dans la scène, il demande presque l’impossible. A Naaman le Syrien, lépreux, que je vous citais, le prophète Elisée dit, « Va te plonger sept fois dans le Jourdain ». Naaman lui répond : « Est-ce que je n’ai pas de fleuve dans mon pays ? C’est ridicule !» Et c’est un de ses serviteurs qui lui dit : « S’il t’avait demandé quelque chose de très difficile, l’aurais tu fait ? » « Mais oui ! » « Alors pourquoi ne fais-tu pas ça ? » C’est un geste à la fois très simple à faire, tout à fait à sa portée, mais psychologiquement redoutable. Pour Naaman le Syrien, qui est ministre, comment s’abaisser, peut être même devant ses serviteurs, à aller se baigner ? C’est dur ! C’est une rupture intérieure. Je me mets à la place de Pierre. Essayez, vous dans votre situation, de voir ce que pourrait représenter une telle demande de Jésus :
Le signe de Dieu. Ensuite, Pierre jette les filets. Que va-t-il se passer qui est étonnant ? Le signe de Dieu. Cette pêche, qu’on appelle pêche miraculeuse, intéressons-nous à la chose.
Qui a vu que cette pêche était étonnante ? C’est pour ça qu’avec l’apôtre saint Jean, je suis assez d’accord pour supprimer ce terme de miracle. Il parle toujours de signe. Qu’est ce qu’un miracle ? Difficile à dire. Si les poissons étaient tombés du ciel, peut être. Mais on ne voit pas cela dans l’Evangile, même pas lors de la multiplication des pains. Je crois aux miracles en tant qu’actions de Dieu, pas simplement fruits d’un processus naturel, j’y crois profondément. Mais imaginez que vous êtes sur le bord de la mer, dans la foule. Vous avez suivi Jésus. Vous venez d’assez loin. Vous n’êtes pas un pêcheur, vous n’êtes pas un professionnel de la pêche. Vous êtes vigneron, agriculteur. Pensez-vous que vous auriez compris cela comme un miracle ? Très probablement non ! Vous n’avez pas suivi toute l’explication que je vous ai donnée sur la pêche. Qu’avez-vous vu de la rive ? Vous avez vu qu’à un moment donné, ils s’éloignaient, qu’ils jetaient leurs filets et que leurs filets étaient pleins de poissons. « Tant mieux pour eux ! Je suis content pour eux, ils ont une belle prise. Ils sont récompensés de leur journée ! Ils ont rendu service au Seigneur, ils ont pris la barque, c’est très bien. » Vous pouvez peut être contredire mon explication, mais elle me paraît très raisonnable, pleine de bon sens. Par contre, pour eux, qui ont pêché toute la nuit, c’est incontestablement un signe bouleversant. Le signe est fait pour celui à qui il s’adresse. Il ne fera pas de pêche miraculeuse avec Marie, ni avec les Mages, ni avec tant d’autres qui n’auraient rien compris à ce signe étonnant. Par contre ceux là savent les lois de la pêche, et en plus obéissent à un homme qui n’est pas professionnel de la pêche – Ce n’est pas un truc qu’a eu Jésus, comme certains l’ont expliqué : Jésus aurait vu une nappe de poissons dans le scintillement de l’eau. Ce n’est plus du bon sens. J’essaie de faire une Lectio avec du bon sens et ma raison, pas avec de l’imagination complètement débridée. Ce signe est fait pour Pierre et ceux-là. Eux savent. Il y a cette surabondance comme dans les signes de Dieu, comme dans la multiplication des pains. Pour ceux qui n’ont pas été à cette multiplication des pains, en particulier tous les exégètes du XXe siècle, ce n’est pas un signe. Ils vous expliqueront que chacun a sorti son pain des besaces, qu’ils ont partagé, et qu’en réalité, il n’y a pas eu de miracle. Pour les autres, ce n’est pas un signe. Pour les exégètes et commentateurs du XXe siècle, la multiplication des pains, et même la résurrection, ne seront jamais un signe. Par contre, pour ceux qui les vivent, c’est un signe.
Enfin, leur réaction commune, la stupeur. Face à ce signe tout à fait étonnant, elle contraste avec la surprise joyeuse qu’on attendait de ceux qui assistent à quelque chose de beau et de prodigieux : admiration, contentement, satisfaction, émerveillement. Pourquoi ont-ils cette réaction ? Cela nous est dit dans le texte. C’est prodigieux et ça atteste que c’est un signe de Dieu dans nos vies, et pas un prodige fait par un magicien ou notre pure imagination. Au lieu d’être fascinés par le signe et Celui qui l’a fait, ils sont renvoyés à ce qu’ils sont eux, à la connaissance d’eux-mêmes, tout à fait étonnante : « Je suis pécheur !». C’est parce qu’ils se savent et se sentent pécheurs à ce moment là que naît en eux cette émotion si curieuse que Luc a très bien soulignée : une espèce de stupeur, d’angoisse. Ils perçoivent qu’entre eux et Celui qui vient de faire ce signe, il y a une distance infinie. Ils ne comprennent pas pourquoi ils sont appelés à cette intimité. « Eloigne-toi de moi », supplie Pierre. Et à ce moment-là, il l’appelle d’un autre mot, non plus ‘Maître’, commandant de bord, mais ‘Seigneur, Kyrie en grec. C’est vrai qu’il y a de l’affectivité dans cette scène, mais pas celle qu’on attendrait.
Enfin, l’appel : « Sois sans crainte ». On imagine avec quelle douceur Jésus a dit cette phrase. Reconstituez bien la scène : « Désormais, ce sont des hommes que tu prendras. ». On est face à un appel très singulier, l’appel nominal arrive ici. Il calme la peur et donne un sens nouveau à l’existence. Et ce sens nouveau, cette vocation, ce nouveau travail a cette double caractéristique : « Ce sont des hommes que tu prendras », au sens où c’est lié à ton savoir-faire et en même temps, ça touche des hommes. Une vocation qui ne vise pas à prendre des hommes dans le filet du Royaume, ce n’est pas une vocation.
3 - Sur ta parole, je vais lâcher les filets : méditation de l’accueil fait à l’appel
a. Je fais maintenant une relecture. « Sur ta parole, je vais lâcher les filets. » Comment cet Evangile peut-il nous être appliqué, tel que nous avons essayé de le lire. ? Il est évident que cette lecture n’est pas exhaustive. J’ai titré cela : « Méditation de l’accueil fait à l’appel. » Comment puis-je passer d’un état de ‘bon chrétien’ à celui de disciple ? J’en vois une application, il y en a bien d’autres. Comment, si nous sommes chrétiens, et dans la mesure où nous sommes chrétiens, ‘bons chrétiens – par ‘bon chrétien, je n’entends pas un saint, mais, pour dire les choses simplement, quelqu’un qui y croit. On aimerait croire plus. On pratique, que ce soit le culte, la prière régulière. Sommes nous pour autant de vrais disciples de Jésus ? Il me semble que ce texte est intéressant, parce que précisément le tournant qu’accomplit l’appel de Jésus dans le coeur de Pierre: « Avance en eau profonde », représente ce passage entre celui qui est chrétien parce qu’il appartient à une religion chrétienne et celui qui est chrétien parce qu’il suit Jésus-Christ, en essayant de le suivre au plus près et peut-être jusqu’au bout. Il essaie de ne pas le lâcher avant la Croix, pour être là à la Résurrection. Je relis tout ce passage : Qui sont les pêcheurs occupés à laver leurs filets alors que Jésus enseigne la foule ? Ce sont des chrétiens. D’une oreille, peut être même des deux, ils écoutent Jésus, puisqu’ils sont là, et avec leurs mains, ils travaillent. Ils font deux choses en même temps. Ce n’est pas facile de vouloir faire deux choses à la fois, et nous verrons que pour être disciples, « laissant tout, ils le suivirent ». Ce sont des hommes occupés d’abord à leur travail, et ensuite à écouter les paroles de Jésus. C’est une proximité que j’appelle une proximité sans trop d’engagement. Elle ne semble ni grave ni lourde conséquence, puisque Jésus s’adresse à tout le monde, et donc finalement, pas à moi en particulier. Encore une fois, c’est alors un maître qui enseigne, ce n’est pas un prophète qui me dérange. La grande question que je soulève, dans la méditation, c’est que ce n’est pas facile de vouloir faire deux choses à la fois. A ce moment là, nous sommes toujours dans une situation de dualité intérieure. Etre déchiré en soi, c’est fatigant, très fatigant. De plus, c’est une énorme déperdition d’énergie. Imaginez : on tire d’un côté, on tire de l’autre, au lieu de rassembler toute son énergie. Bien des Evangiles nous montrent cette concentration du disciple sur une chose…
b. Le Christ nous demande, demande à ces bons chrétiens un service. Et il nous le demande avec délicatesse. Mon curé s’approche et me demande gentiment si je veux bien faire ça. Il n’y a peut être pas mis autant de forme que Jésus … Mais il a senti que je pouvais le faire. Du reste, les bons chrétiens aiment aider, très honnêtement. Cela fait partie de notre vie, surtout lorsque le Christ a marqué en bien notre existence. Je vous rappelle qu’il a guéri la belle-mère de Pierre. Il nous a peut-être guéris. Il y a peut-être plein de grâces aussi dans notre histoire. Nous sentons combien il nous a marqués. Service pour service, parfois, il est même flatteur que le Christ, via notre curé, notre prochain, les circonstances, nous demande un service devant les autres. En fait, le dérangement est minime. Le lavage du filet peut attendre. Jusque là, notre vie se déroule sans gêne, sans trop de surprises, et la réponse positive à ces premiers appels du Seigneur, semble devoir pour chacun d’entre nous, s’achever par un retour paisible à la rive. Maintenant que j’ai bien donné, je veux revenir. Ca me paraît de bonne guerre. Toute ma vie, j’ai bien travaillé, j’ai été fidèle à ma femme, à mon travail, à l’Eglise, tout va bien. Je suis un bon chrétien. Je ne le dis pas négativement. Tout chrétien sait au minimum qu’il est pécheur. Je décris une situation qui n’est justement pas celle d’un effroyable pécheur. Très souvent, on va nous présenter l’appel ou la conversion sous la forme : « Avant j’étais contre, et maintenant je suis pour. » Or, ce qui me paraît intéressant, c’est de montrer que, justement, ce n’est pas ça, l’appel de Jésus. Pierre n’est pas contre Jésus. Il est même plutôt pour, plutôt bien disposé. Une nouvelle étape, c’est celle qui ouvre ensuite tout l’Evangile. L’Evangile, ensuite, n’est que la suite de Jésus. Le comportement qui nous est décrit dans la suite de l’Evangile ne peut intéresser que ceux qui se sont mis derrière, pas à pas derrière Jésus. A ce point là de notre vie, sommes-nous vraiment disciples ?
Personnellement, je ne le pense pas. Tout baptisé est chrétien quoi que nous soyons. Il nous serait facile de dire : « Bien sûr, Pierre était juif, donc c’est normal, etc, etc. » Je vous rappelle que Pierre n’a pas été baptisé. Nulle part il ne nous est dit que Jésus ait baptisé Pierre et les apôtres, ce qui est une grande question de la théologie, mais nous estimons que c’est la présence même de Jésus, le toucher de Jésus qui fait le baptême. Le baptême et les sacrements ne sont que des moyens de nous mettre en contact avec Jésus. Eux étaient directement en contact avec Jésus. On pourrait aussi dire : « Ils n’ont pas vécu l’Eucharistie tout au long de leur existence ! » Après la Cène, si, avant, non : ils avaient le contact direct avec Jésus, ce qui les fait chrétiens.
Sommes nous simplement des hommes religieux, juifs, chrétiens, revêtus d’un certain intérêt pour le Christ ou bien sommes nous en marche et avons-nous entendu un appel qui exprime par cette phrase curieuse, déroutante, un appel qui s’intègre absolument dans notre vie : « Avance au large. » « Avance en eau profonde, et jetez vos filets. » Que peut signifier cela pour nous ? Toute la lectio qui a précédé, tous les détails qu’on a fait surgir sont en effet décisifs. Vous n’êtes pas des pêcheurs, et vous vous doutez bien que Jésus appelle d’autres que ceux qui sont au bord du Lac de Galilée, sinon, c’est une lecture qui n’est plus littérale. C’est une lecture qui devient une lecture fondamentaliste, évidemment pas catholique.
Que peut représenter pour nous cet « Avance en eau profonde » ? C’est un geste qui nous est demandé, mais un geste qui nous situe déjà dans une position de risque, et Jean Paul II l’avait bien souligné. ‘Au large’, ‘en eau profonde’ : peut-être dans un lieu que nous connaissons mais que nous revisitons d’une manière nouvelle. Peut-être, et Jean Paul II le prenait dans ce sens là, des espaces humains nouveaux, ou des personnes nouvelles, des choses qui nous déconcertent parce que c’est ‘au large’, c'est-à-dire au delà de nos repères habituels. Il est facile quand on est au bord du lac ou en bord de mer de prendre des repères. Je ne suis pas marin, mais je crois savoir que c’est comme ça, et quand on part au large, les repères visuels sont perdus. Il faut avancer autrement. Nous n’avons plus nos repères habituels, nos phares. On s’éloigne un peu, et dès que la tempête menace, on revient au port.
Il semblerait, et Jean Paul II va jouer lui aussi sur ces deux mots, qu’il s’agit d’aller toujours plus profondément et plus loin. Mais je vous le dis là comme je me le dis, c’est-à-dire d’une manière abstraite : à quel geste concret, ceci peut-il correspondre dans nos vies ? Ca ne peut correspondre qu’à un geste que nous connaissons parfaitement, qu’il nous est tout à fait possible de vivre, mais qui va peut-être être source, psychologiquement parlant, d’angoisses, de déroutes, de surprises, de nouveautés. Ca ne va pas dans le sens paisible de ma retraite que j’ai bien méritée. Les risques de l’inconnu, aussi bien ceux d’horizons nouveaux. Il n’y a pas d’âge, je pense toujours au bon larron. Il ne se passe pas une semaine où je ne pense pas au bon larron qui d’un seul coup, alors qu’il est à quelques minutes de sa mort, voit son horizon mental complètement transformé. Et en profondeur, la nouveauté, la clé de notre coeur. Comment peut-on être sûr d’avoir touché le fond de son coeur, alors qu’au fond de son coeur habite l’infini ?
Question suivante dans cette ‘Meditatio’. Les disciples obéissent comme je dois obéir si le Christ m’appelle, c'est-à-dire sans autre raison que la conscience que Celui-là qui m’appelle, c’est le Seigneur : « Sur ta parole ». Le discernement que nous devons poser à ce moment là, ce n’est pas de poser les raisons pour, les raisons contre. Et je ne comprends décidément pas, je suis de plus en plus violent là-dessus, qu’on continue de nous proposer dans le monde catholique des livres où il faut faire des discernements ainsi. Vous passerez toujours à côté des appels de Jésus si vous commencez à mesurer les raisons pour et les raisons contre. Ce n’est pas du tout comme cela que ça nous est présenté. « On va se marier ! Toutes les raisons pour, toutes les raisons contre pour que j’épouse Une Telle. » Fondamentalement, je vous le dis, j’accompagne suffisamment de solos, ça me paraît discordant avec l’Evangile ou alors c’est simplement signifier que le mariage n’est précisément pas une vocation. Si ce n’est pas une vocation, très bien, choisissez sur catalogue et en réfléchissant. Si, comme nous l’affirmons, se marier est une vocation, c’est donc un appel de Jésus, donc j’essaie de discerner si c’est le Seigneur qui m’appelle à ça, si c’est bien lui qui me parle pour cette rencontre. Là, je suis d’accord, il y a un discernement.
Pour Pierre, je vous le rappelle, il y a déjà eu une histoire avec Jésus, une fréquentation de Jésus. Souvent dans nos vies, l’appel ne prendra pas nécessairement cette forme si abrupte. Mais on voit bien que Pierre obéit parce que le Christ est un prophète, parce que celui qui lui dit ça lui apparaît comme l’homme qui va pouvoir avoir autorité. Je n’en suis même pas encore à dire, comme le dira plus tard Pierre : « Tu es le Seigneur, Tu es le Fils de Dieu. » Cette fonction prophétique me suffit, parce que le prophète ne parle pas de lui-même, c’est Dieu qui parle dans le prophète. Les intuitions du coeur, les signes qui nous sont faits, ce n’est pas déraisonnable, mais ça ne se justifie pas par le raisonnement : « Seigneur, quand tu m’auras prouvé par A+B tout le reste, alors je te suivrai ! » Attendez que le Seigneur vous démontre le théorème de Pythagore et ensuite vous avancerez, nous avancerons… ! Il nous le demande à l’intérieur de ce que nous savons faire et de ce que nous pouvons faire, ça me paraît essentiel de nous le redire. D’ailleurs, Pierre marche sur les eaux à un moment donné, qui l’a demandé ? C’est lui, Pierre. Par bonté, comme un signe, il lui demande ça, mais ce n’est pas comme cela que Jésus demande et appelle.
Par certains côtés, pour Pierre : « Avance en eau profonde et jetez les filets » est encore plus impossible que de marcher sur les eaux. Pierre va conformer sa vie à la Parole de Jésus, et moi aussi, je l’espère, je vais essayer, et vous aussi. Je ne développe pas toutes les manières dont la Parole de Jésus se déploie dans nos vies. Mais il y en a une que Pierre n’avait pas, c’est l’Evangile. Il y a parfois des Evangiles qui nous parlent. On a l’impression que c’est Jésus qui nous les dit ces jours là, et nous, on passe à autre chose….Je ne dis pas tous les jours, parfois, sur tel passage, on a une impression d’autorité, de puissance… Il y a bien d’autres manières dont Jésus nous parle.
Enfin, suit cette curieuse connaissance de soi dont nous avons souvent parlé dans nos conférences. Face à un signe que vous croyez être un signe de Dieu, vous vous mettez en situation de discerner si c’est bien un signe de Dieu. St Paul en parle déjà, personne ne peut faire l’économie de ce discernement. Je rappelle que le démon, lui aussi peut faire des prodiges (Cf l’Apocalypse). Lorsque c’est un signe de Dieu, Dieu ne travaille jamais sans vous, sans moi, donc ce signe va à la fois me montrer que « Tu es grand, tu es beau, tu es le seul vrai Dieu à même de me rassasier, de m’émerveiller, de me rendre la vie passionnante», mais en même temps, il me renvoie à moi, toujours. Dieu ne me fascine pas, au sens d’hypnose. Les appels de Dieu me prennent au coeur, et c’est assez étonnant qu’ils ne prennent pas comme un espèce d’émerveillement, - Madeleine Delbrel disait : « Il m’a éblouie », mais c’est autre chose, on est dans le phénomène de la conversion.- Dans le phénomène de l’appel, nous pourrions croire parce que nous sommes appelés par Jésus, et que nous sentons l’appel, que nous sommes meilleurs que les autres. Il n’en est rien. Nous ne sommes pas d’abord fascinés par le miracle, nous sommes renvoyés à cette question : « Comment cela peut-il se faire, puisque je suis vierge ? » disait Marie.
4 Ils le suivirent : la suite en compagnie de Celui qui est notre vie
Enfin, pourquoi ne nous le dit-on pas plus, tout appel de Jésus à être disciple, à mettre ses pas derrière Lui, a une finalité. On ne suit pas Jésus pour suivre Jésus. Suis-je clair ? Le but, c’est ce que Jésus nous indique : prendre les hommes dans le filet de l’amour, c’est de faire grandir son Royaume. Ce n’est pas se dire : « Moi, je suis Jésus, j’en suis proche, je mets en application l’Evangile. » Ce serait du pharisaïsme à la sauce chrétienne. Le but, nous le connaissons : « De toutes les nations, faites des disciples. » Je suis Jésus, à ma manière, pour que quantité d’autres personnes le suivent. Mon filet n’est pas celui de saint Pierre, le premier pape. Mon filet n’est pas celui de l’évêque, il n’est pas celui des gens mariés. Chaque personne à son charisme propre, son don propre. Ce qui va hanter mon existence de disciple, ce qui va me permettre, le jour où j’en ai marre de suivre le Christ, parce que ça monte un peu trop, parce que j’ai sommeil et qu’il m’attire à Gethsémani et que j’ai envie de dormir, parce qu’à l’ombre de la Croix je préfère l’ombre des parasols ou des palmiers des Baléares et autres îles Canaries, ce qui va me motiver à le suivre dans un itinéraire qui n’est pas évident pour moi, c’est qu’intérieurement nous dévore le fait d’évangéliser, que des hommes, des femmes, mes frères découvrent le Christ, ou mieux encore, se mettent aussi à le suivre. L’Eglise, Assemblée des disciples, n’existe que pour ça. Sinon, quel serait l’intérêt de suivre Jésus ? « On est différent ! On est mieux ! » Au contraire ! On verra dans la suite de l’Evangile, on a l’impression qu’il appelle plutôt les pauvres types que les autres. C’est ça le but. Relisons chacun notre vocation dans cette lumière là. C’est ainsi que le disciple va devenir sel de la terre. Sur ce point là, je vous invite à lire les deux textes de Benoît XVI qui incarnent peut être encore davantage que je ne l’ai fait cette suite du Christ.
Je voudrais, en conclusion, faire trois remarques qui sont peut-être plus de la contemplation qu’autre chose, prière, bénir le Seigneur pour sa parole.
La première c’est : « Ils le suivirent » : tout n’est pas donné au départ. Le Seigneur nous appelle dans le concret de notre existence sur un chemin. Acceptons-nous de le suivre dans le concret de notre vie ? Je ne vois pas d’autre chemin chrétien, d’autre chemin pour le Dieu incarné. Si Jésus s’est incarné, c’est précisément pour que nous le suivions dans le concret de notre existence. Si vous êtes accompagnateur spirituel, même si vous êtes laïc vous pouvez l’être, vous veillerez à ceci. Si vous sentez chez la personne que vous accompagnez la moindre tendance à s’écarter du concret, ramenez la au concret. Il vaut mieux qu’elle soit un peu moins évanescente, qu’elle ait un peu moins d’illumination mystique, mais qu’on soit sûr qu’elle cherche le Seigneur dans le concret de sa vie. « Ils le suivirent. » C’est la raison pour laquelle Dieu s’est fait homme en toutes choses, pour pouvoir être là dans toutes les circonstances concrètes de l’existence. Il n’y a pas de situation concrète qui, en soi, nous éloigne de Dieu. Nous pouvons nous mettre à sa suite de partout et toujours.
Deuxième remarque : « Laissant tout… » « Laissant tout, ils le suivirent. » On ne peut pas suivre Jésus et faire autre chose. La suite de l’Evangile va nous montrer qu’en réalité, il ne s’agit pas de changer de travail, puisque c’est à un autre niveau. On reverra pêcher Pierre et les autres. On les verra retourner à la pêche après la Résurrection. Ce « Laissant tout » est très particulier. Il n’est pas : « Je plaque tout et je pars à Katmandou, parce que j’en ai marre de ma famille, de mes gamins, de mon travail. » C’est une interprétation qui n’est pas chrétienne. C’est intérieurement une distance par rapport à tout. Je l’interprète comme un acte de liberté prodigieux. On ne peut pas suivre deux lièvres à la fois. On ne peut pas servir deux maîtres à la fois. Combien de fois dans l’Evangile, le Seigneur va-t-il le rappeler à ses disciples : « Marthe, une seule chose te suffit ! »
Troisième remarque : « Ils suivirent Jésus Christ » Je n’ai pas de belle icône du Christ. Il y a dans tous les appels du Seigneur, quelles que soient les circonstances concrètes dont il ne faut surtout pas s’éloigner, le fait que nous suivons le Christ, que c’est le seul qui pourra répondre à notre soif d’infini, d’éternité, d’immensité, de nouveauté continuelle, tout en nous faisant rester dans le fini, le temporel, le petit et le répétitif. C’est le mystère du Dieu immense qui s’est fait petit, c’est le seul. Sinon nous serons en permanence crucifiés entre cette soif intérieure que je viens de vous décrire, et que vous éprouvez sûrement, et la réalité concrète. C’est celui là qui est la clé de notre vie.
Contemplatio : Ma vie, c’est le Christ
Il est un homme à moi personnellement confié par Dieu,
dont en chaque circonstance, je porte la responsabilité,
de qui j’ai une expérience directe et absolument unique,
vers qui je dois aller sans peur ni effronterie
en lui portant un regard bienveillant et sympathique.
Et cet homme, c’est moi-même.
Mais il est un autre homme sans qui je ne puis devenir pleinement ce que je suis.
Le seul qui conditionne réellement mon histoire, ma trajectoire d’amour.
Car sans lui je m’écrase contre mes limites,
je m’étouffe dans mes étroitesses
et je me brise contre mes blessures qui se durcissent à l’intérieur.
Cet homme, ce n’est ni mon supérieur, ni mon conjoint, ni mes parents…
Tous ces autres desquels j’attendais mon salut
et qui, à tel moment de ma vie,
semblent se concerter pour m’empêcher de l’atteindre.
Aucun prochain en lui-même ne dévoit mon chemin d’amour.
Cet homme est mon vrai trésor : le Christ actuellement présent et réellement agissant.
Venez à MA suite.
Il n’y a pas d’autre méthode pour entrer dans la demeure de l’amour
et laisser s’accomplir en nous la trajectoire de la charité éternelle…
Ainsi mon expérience me dit-elle la même chose :
Marcher humblement dans et vers mon humanité concrète (singulière à tous les points de vue)
Me confronte à deux réalités apparemment contradictoires :
D’une part, une aspiration à l’Infini, à l’Immense, à l’Eternel ;
D’autre part, une incarnation finie de mes actes, médiocres et limités.
La confrontation des deux et le choc violent qu’elle provoque en moi
peuvent conduire à une déchirure profonde,
mélange de découragement, de fuite, de non-sens et de sentiment de défaite.
Si le Christ devient la mesure de tout,
s’il prend une place réelle dans mes regards, mes décisions et mes actes,
s’il influe progressivement mais vraiment dans mon existence ,
alors ma vie se dilate à l’infini sans me projeter en dehors du réel.
Tout prend sens.
Il n’est plus besoin de multiplier les activités pour poursuivre l’infini.
Progressivement mais réellement, mon moi est assumé dans un Moi plus large
Dans lequel sans se dissoudre, il s’incorpore :
et je commence à penser avec le Corps,
à me projeter en avant avec un nous dans le cœur,
à regarder en arrière vers mon passé avec la grâce des rencontres.
Tout devient passionnant
car tout devient immense bien qu’enfermé dans le concret de ma vie.
Et tous deviennent intéressants et profonds car chacun me concerne.
Le Christ m’offre mon existence, lui qui m’avait donné la vie, le mouvement et l’être.
TEXTES
« C'est pourquoi je vous dis, chers amis des Mouvements : faites en sorte que ceux-ci soient toujours des écoles de communion, des compagnies en chemin, dans lesquelles on apprend à vivre dans la vérité et dans l'amour que le Christ nous a révélés et communiqués au moyen du témoignage des Apôtres, au sein de la grande famille de ses disciples. Apportez dans ce monde troublé le témoignage de la liberté à travers laquelle le Christ nous a libérés (cf. Ga 5, 1). La fusion extraordinaire entre l'amour de Dieu et l'amour du prochain rend la vie belle et fait refleurir le désert dans lequel nous vivons souvent. Là où la charité se manifeste comme une passion pour la vie et pour le destin des autres, illuminant le domaine des sentiments et du travail, et devenant la force de construction d'un ordre social plus juste, là s'édifie la civilisation capable de faire face à la progression de la barbarie. Devenez les artisans d'un monde meilleur selon l'ordo amoris dans lequel se manifeste la beauté de la vie humaine. »
Benoît XVI Au congrès des mouvements ecclésiaux et des communautés nouvelles 22 mai 2006
« L’expression « suite du Christ » est une description de la vie chrétienne tout entière en général. En quoi consiste-t-elle ? Que signifie concrètement « suivre le Christ » ?
Au départ, avec les premiers disciples, le sens était beaucoup plus simple et immédiat : cela signifiait que ces personnes avaient décidé de laisser leur profession, leurs affaires, leur vie tout entière pour partir avec Jésus. Cela signifiait entreprendre une nouvelle profession : celle de disciple. Le contenu fondamental de cette profession était d’aller avec le maître, se placer totalement sous sa conduite. Ainsi, la suite du Christ était une chose extérieure et dans le même temps, très intérieure. L’aspect extérieur était le fait de marcher derrière Jésus lors de ses pèlerinages à travers la Palestine ; l’aspect intérieur était la nouvelle orientation de la vie, qui n’avait plus comme points de référence les affaires, le métier qui procurait de quoi vivre, la volonté personnelle, mais qui s’abandonnait totalement à la volonté d’un Autre. Etre à sa disposition était désormais devenu une raison de vivre. Quelques scènes de l’Evangile nous donnent une idée très claire du renoncement au bien propre et du détachement par rapport à soi-même, que cela comportait.
Mais cela révèle aussi ce que signifie la suite du Christ pour nous et quelle est sa véritable essence pour nous : il s’agit d’un changement intérieur de l’existence. Cela exige que je ne sois plus enfermé dans mon moi, considérant mon propre épanouissement comme ma principale raison de vivre. Cela exige que je me donne librement à un Autre – pour la vérité, pour l’amour, pour Dieu qui, en Jésus Christ me précède et m’indique le chemin. Il s’agit de la décision fondamentale de ne plus considérer l’utilité et le gain, la carrière et le succès comme but ultime de ma vie, mais de reconnaître en revanche la vérité et l’amour comme critères authentiques. Il s’agit du choix entre vivre uniquement pour moi-même ou me donner – pour la chose la plus grande. »
Benoît XVI Homélie des Rameaux 2 avril 2007