« A vin nouveau, outres neuves »
Le difficile accueil de la nouveauté absolue
Plan : la nouveauté absolue et inconnue fait peur…
1. Le contexte : l’inconfortable position du disciple entre l’admiration intéressée de la foule et la raison durcie des pharisiens Luc 5, 12 à 26
2. Les trois attaques : qu’est ce que la nouveauté de la vie de disciple ?
3. Accueillir et vivre la nouveauté : s’ouvrir à la vie de disciple dans mon existence
4. Le Médecin, l’Epoux et le Maître : les trois beaux noms du Seigneur
La méditation de ce soir va porter sur « A vin nouveau, outres neuves », ce passage de Saint Luc que vous avez déjà sous les yeux, et nous reprendrons comme la fois dernière deux minutes de silence tout à l’heure pour que chacun puisse l’avoir lu au moins une fois ou deux. C’est notre deuxième temps ; j’ai sous-titré : le difficile accueil de la nouveauté absolue. Pourquoi difficile ? Nous allons voir dans cette scène l’opposition farouche des Pharisiens ou des scribes et l’affirmation par Jésus de cette nouveauté grâce à l’opposition des Pharisiens. Ça signifie que Jésus est dans un contexte polémique de combat, d’opposition, d’une difficulté qu’il va faire émerger.
Pourquoi m’arrêter sur ce passage ? Je crois que la vie de disciple, qui commence par cet appel singulier – je ne l’avais peut-être pas assez souligné - est d’abord une initiative de Jésus lui-même, une initiative à laquelle on peut bien sûr se disposer mais qu’on ne peut pas inventer. Ça survient comme cela dans une existence. Il y a quelque chose de profondément nouveau : c’est cette nouveauté de la vie d’amour, de la vie de disciple qui suppose, là encore, une certaine attitude intérieure pour être accueillie. Nous allons voir qu’elle n’est pas simple.
Tout ce qui est nouveau a ce double aspect : à la fois un aspect attirant, le neuf, le nouveau nous attire, et en même temps un aspect effrayant ; il n’est pas très difficile de voir que le nouveau, l’inconnu, le risque à prendre, l’inattendu peuvent nous effrayer. Dans ce passage, les Pharisiens et les scribes incarnent cette résistance à la nouveauté. Ce qui les surprend c’est précisément une manière d’être des disciples. Donc c’est bien la nouveauté de la vie de disciple - je ne vais pas dire une vie disciplinée ! - qui les heurte. Leurs repères anciens, peut-être comme les nôtres, semblent s’effacer. Et nous allons voir que la difficulté, toute la subtilité de la pensée de Jésus est précisément de situer cette nouveauté de la vie de disciple, qu’il fait mener concrètement à ses apôtres, dans le contexte de la loi incarnée par les Pharisiens et les scribes. Nous nous rappellerons toujours que c’est une nouveauté très, très étonnante, très surprenante, car, à la fois elle renouvelle tout, et en même temps elle n’abolit pas la loi ancienne. « Je ne suis pas venu, dit Jésus, abolir la loi mais l’accomplir ».
Nous sentons bien qu’il y a là une sorte de difficulté dans nos vies à faire un neuf qui tienne compte de l’ancien mais qui soit vraiment du neuf. Qu’est-ce ? En l’occurrence, c’est un véritable défi qui est lancé aux Pharisiens mais nous verrons très rapidement aussi que c’est le défi de la vie de disciples et qu’eux-mêmes auront à s’y confronter dans leur propre existence. J’entends tout de suite l’application pour nous, et nous le verrons dans la troisième partie de mon plan que nous appellerons une fois de plus la meditatio : tout ce que nous pourrons dire sur les Pharisiens et les scribes nous concerne. Les Pharisiens et les scribes ne sont pas d’abord ceux qui nous entourent et nous critiquent, parfois avec raison. Ce sont ces ennemis intérieurs, ces forces de résistance à la nouveauté qui opèrent en nous, au nom de ce qui motive les Pharisiens et les scribes.
Pourquoi est-il si important de parler de la nouveauté que produit le Christ dans la vie de ceux qu’il entraîne à sa suite ? Vous voudriez peut-être commencer autrement que l’Evangile - je tiens à souligner le caractère surprenant, voire paradoxal de l’Evangile -, peut-être en insistant justement sur la radicalité. Jésus le fera, mais plus tard : « Qui veut venir à ma suite sans laisser…et prendre sa croix … ». Il y aura des passages, plus tard, où Jésus va montrer combien cette vie de disciple est radicale ; on pourrait aussi insister sur la profondeur, sur l’aspect passionnant mais aussi passionnel, qui va conduire à la Croix, à la Passion. Là, tout de suite, un fait émerge c’est la nouveauté. Pourquoi ? Le disciple qui a dit : « sur ta Parole je vais jeter le filet », et qui demeure ébloui, émerveillé, voire dans une stupeur craintive face au Christ, ne doit pas se laisser dérouter par l’inattendu que le Christ va soulever dans sa vie. En méditant un petit peu ce matin, je me faisais cette réflexion : dans une vie où l’on aimerait programmer toute chose, dans une vie où parfois on risque, au nom même de notre christianisme, de confondre l’engagement qui est valeur de fidélité (l’engagement par exemple au mariage), fidélité même à soi déjà, fidélité à Dieu, fidélité à celui ou celle que Dieu m’a confié, ou à ma communauté, on risque de confondre cet engagement et ces valeurs de fidélité avec le programmé, les projets dont on ne doit pas sortir… Comprenez-vous la tentation ?
Alors que dans un chemin, la fidélité au chemin va, si nous sommes derrière Jésus, nous conduire à beaucoup de surprises, d’inattendus. On ne doit pas être surpris par ce côté inattendu que le Christ va inscrire profondément dans nos vies. Je vais oser une formule : le disciple ne doit pas être surpris par la surprise. La surprise va faire partie de son quotidien ; en tant que surprise le fait aura quelque chose d’étonnant, de surprenant, de nouveau, d’inattendu mais, en même temps, cet inattendu va devenir progressivement pour le disciple le signe que c’est bien Jésus qui nous mène. Ce n’est pas le seul signe, il y en aura d’autres. Il ne suffit pas d’être un aventurier mais il y a quelque chose de réellement aventureux dans la vie avec Jésus. Et j’insisterais même en disant : aucune nouveauté ne doit nous paralyser. Je suis toujours un petit peu déçu quand, dans des vies inscrites profondément à la suite de Jésus, certains évènements imprévus, totalement inédits, nous paralysent. C’est un droit : je ne m’attendais pas à ça…. Cet après-midi, coup de téléphone d’une jeune femme que je connais depuis très longtemps qui, l’année dernière, pour répondre à un appel - c’était sa manière à elle d’avancer au large - va quitter un lycée très confortable de Lyon, pour partir dans un tout autre lycée. Elle a commencé l’année scolaire et, là, deux suicides ! Elle m’a dit cette phrase très grande : « Je redécouvre aussi ma propre humanité ». Elle a accepté d’avancer au large, de prendre le risque du changement. Et, comme elle, on peut tout de suite être confronté avec des choses qui peuvent paralyser, décourager.
Autant le dire tout de suite, la vie de disciple ne s’ajuste pas à une loi, fut-elle simplement une loi juste que j’appellerais du moralisme. Elle ne sera jamais une conformité à des règles. C’est pour cela que jamais nous ne pourrons être assurés de ce qui se passera demain. Nous serons toujours obligés d’avancer par voie de discernement. Je peux dire à l’avance les règles morales, je peux m’y conformer, mais tout en les respectant, ma référence sera désormais Celui qui me conduit. Ce sera ma mesure, c’est Lui qui va me servir de mesure pour vérifier si je suis toujours derrière Lui. Le Christ est déroutant avec ses élans, ses initiatives, sa liberté. Il vient et veut faire toutes choses nouvelles. Une fois qu’on est engagé on est aspiré encore
1. Le contexte (Luc 5, 12 à 26).
Le contexte est important. Quand vous prenez un texte d’Evangile il faut toujours savoir ce qui s’est passé un petit peu avant sinon vous coupez le texte du contexte. J’ai noté : l’inconfortable position du disciple entre l’admiration intéressée de la foule et la raison durcie des Pharisiens. Pour le dire autrement : que s’est-il passé depuis la semaine dernière? Souvenez-vous : nous avions laissé nos chers apôtres au bord du lac après la pêche miraculeuse - le signe – et « laissant tout ils le suivirent ». Le texte de notre aujourd’hui ne suit pas exactement le précédent. Je ne prends que certaines étapes ; que se passe-t-il ?
Je vais résumer un peu cette aventure : Jésus entraîne ses disciples en pleine vie ; de façon assez surprenante il ne les garde pas bien au chaud près de lui, il les expose au grand vent de la confrontation. Drôle de noviciat : ils sont exposés à tout vent, opposés au cadre intimiste que nous aurions imaginé pour cette toute première formation. Jésus, qui va être désormais avec ses compagnons, se situe entre l’admiration des foules qui viennent à lui - verset 15 du chapitre 5 - et l’opposition, qu’on va voir surgir de manière verbale et presque légale, des Pharisiens et docteurs de la loi - verset 17. On voit Notre Seigneur qui s’enracine d’abord dans la prière au désert, cela nous est dit deux fois. Les foules affluent, pourquoi ? Pour l’entendre et se faire guérir, pour faire guérir notre « celui qu’on traîne ». Pourquoi ? Parce que le Seigneur se révèle puissant comme il est dit « en paroles et en actes ». On note la présence des Pharisiens sans savoir tout de suite quelle est vraiment leur intention. Ils scrutent, ils observent.
Cette polarité, ces deux pôles entre une foule enthousiaste mais intéressée et les Pharisiens qui sont là en observateurs rigidifiés par leur raison et par leur manière d’analyser la parole de Dieu va demeurer pendant tout l’Evangile. La vie, la voie de disciple se situe en somme à équidistance entre les deux. Et on sent bien, de temps en temps, la tentation : moi – au moins moi lecteur : je me sens en position d’aller vers les Pharisiens - ce que tu dis n’est pas raisonnable ça ne marche pas c’est contradictoire - et puis de temps en temps je me dis : Jésus tu es si bon, je suis là non pour te suivre mais pour admirer tes paroles et de préférence, me faire guérir quand j’ai un souci…
Le disciple, derrière Jésus, doit se situer entre la foi et l’enthousiasme d’une foule séduite par ce que fait Jésus, avec toute la fragilité d’une telle foi ; car le jour où Jésus va décevoir ces populations diverses, elles vont le quitter. L’enthousiasme de cette foule est fondé sur une foi qui ne va pas au signe mais juste au miracle. Ce qui était effectivement un miracle ne l’était que pour ceux qui, heureusement en tant que disciples, l’ont interprété aussi comme un signe. Cela voulait dire quelque chose pour eux. Je vous poserai la question comme je me la pose : tu vas voir Jésus pour te faire guérir, te faire soulager et après, si tu obtiens cette guérison ça servira à quoi ? Le pour quoi. En quoi cela te mettra-t-il en mouvement ? Ça ne te met pas en mouvement ? Mais alors tu cherches un thaumaturge, tu ne cherches pas le Maître et Seigneur.
Le disciple doit se situer aussi face aux jugements et critiques d’opposants intellectuellement puissants. Il y en a dans notre société d’aujourd’hui comme dans toutes les générations. Ils sont en même temps très fins observateurs, ne se laissent pas prendre par l’enthousiasme populaire, ne perdent pas leur lucidité et nous découvrons que leurs critiques que j’appellerais presque rationalistes vont faire plus avancer les disciples que l’admiration souvent irraisonnée des foules. Je prends presque le langage de Benoît XVI qui nous le dit sans cesse depuis qu’il est pape : il n’y a pas de contradiction entre la foi chrétienne et l’intelligence. Exercez votre intelligence, recevez, adhérez à la foi et exercez autant que vous le pouvez votre intelligence - si vous avez du temps - pour lire comme un théologien qui lit des livres, -si vous n’avez pas le temps de lire - avec toute l’intuition du mystère (autre forme d’intelligence). Entre autres, il y a cette forme d’intelligence contemplative, mystique, pénétrante. Pensez à Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et d’autres. Ce sont des gens qui sont restés très proches d’une piété très populaire. Il ne s’agit pas de savoir s’il faut dire son chapelet ou non, il s’agit de se dire : il y a un lien très profond entre cette foi, cette suite du Christ, et l’activité de tout mon esprit, en particulier de mon intelligence.
Dans la scène qui précède la nôtre, le Christ, à l’occasion d’un miracle, détecte les pensées des scribes et des Pharisiens. Ils ne le disent pas, ils le pensent : « Qui est-il celui-là, qui profère des blasphèmes ? Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul ? ». Il est extraordinaire de voir combien leur raison les conduit à une conclusion absolument exacte : Jésus vient de guérir un paralysé et lui dit : « Va, tes péchés te sont remis ». Scandale ! Seul Dieu peut remettre les péchés, blasphème ! Leur raisonnement est exact ; en effet, seul Dieu peut remettre les péchés, mais ils ne peuvent pas faire le lien avec Celui-là qui est devant eux. Qui est-il ? Nous, nous savons qu’il est Dieu, qu’il ne blasphème pas ; s’Il ne l’était pas Il blasphèmerait, ils ont raison. Voilà le fond du problème jamais définitivement résolu pour aucun d’entre nous. Les disciples en étaient au début de leur formation, ils n’osaient piper mot dans l’histoire. La question était : qui est Jésus ?
Nous verrons que tout l’Evangile est là dans cette question pour ses disciples qui vont oser de temps en temps des affirmations extraordinaires : « Tu es le Fils de Dieu », « Tu es le Christ, le Messie » ; pensons à Pierre à Césarée de Philippe plus loin dans l’Evangile, et en même temps aux mêmes qui vont reculer, qui vont douter. Qui est-il finalement ? Jésus leur posera la question : qui suis-je pour vous ? Je crois que c’est dans la lumière de la Passion, de la Résurrection qu’ils vont comprendre qui est Jésus. Or, ce qui est surprenant, et c’est vrai de nos vies, c’est que Jésus ne répond pas sur le fond ni à la question pensée par les scribes et les Pharisiens, ni probablement à l’interrogation subtile des disciples qui sont avec lui. Il ne répond pas en déclinant son identité, il n’a pas de carte d’identité ! Nous sommes un peu surpris de cela, pourquoi ?
Je crois profondément que Jésus veut faire mûrir en nous une adhésion qui ne soit pas justement irraisonnée ; il ne veut pas qu’on le suive sur une sorte de fascination ou par rapport à une affirmation gratuite. La méthode, dont il ne s’éloignera jamais ni pour ses disciples ni pour chacun de nous, consiste à présenter des faits, des évènements concrets aux hommes et, à partir de ces faits, à leur faire découvrir qui il est à travers un tenace et merveilleux effort d’intelligence. Des faits ? Je vous les présente, vivez-les avec moi. Dans nos vies c’est exactement la même chose. Ces faits-là me désigneront-ils la présence du Christ et me désigneront-ils le Christ comme étant ce Verbe de tout amour du Père ? C’est très important de le comprendre. Nous n’aurons pas plus d’adhésion de foi au Christ, nous ne le suivrons pas mieux parce que nous aurons eu une sorte d’apparition ou de révélation. C’est dans ce qui est vécu avec les personnes que Jésus se révèle. Dans le texte de l’aveugle-né (en Saint Jean chapitre 9) nous pouvons voir que c’est exactement cela : au lieu de dire tout de suite : ‘Je te guéris, sache que je suis le Fils de Dieu’, Jésus ne dit rien du tout. Il le guérit et c’est progressivement que l’aveugle-né, jusqu’au moment où il va le retrouver, va faire son chemin de foi. Quelle pédagogie !
A travers ce petit intermède d’une semaine, nous avons donc découvert une chose fort importante : le comportement intérieur que nous appellerions en excellent français la mentalité, la structuration intérieure. Nous avons découvert le comportement intérieur, la mentalité des Pharisiens. Ils interrogent avec rigueur, peut-être même dureté, précision en tout cas, la réalité, les faits et les gestes du Christ. Ils s’observent, ils échangent entre eux, ils raisonnent, ils interrogent et tout cela au nom de la Parole de Dieu. Nous allons voir précisément réapparaître ces Pharisiens.
2. Lectio : Les trois attaques.
Nous verrons ce que j’ai appelé : les trois attaques. Nous allons faire une lectio, prendre le texte, je vous laisse deux minutes de silence. J’ai disposé le texte d’une certaine manière, visuellement parlant. En découpant le texte en quatre paragraphes, j’induis en vous une certaine interprétation.
Luc 5
[27] Après cela il sortit, remarqua un publicain du nom de Lévi assis au bureau de la douane, et il lui dit : "Suis-moi." [28] Et, quittant tout et se levant, il le suivait.
[29] Lévi lui fit un grand festin dans sa maison, et il y avait une foule nombreuse de publicains et d'autres gens qui se trouvaient à table avec eux.
[30] Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient et disaient à ses disciples : "Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ?"
[31] Et, prenant la parole, Jésus leur dit : "Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais les malades ; [32] je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, au repentir."
[33] Mais eux lui dirent : "Les disciples de Jean jeûnent fréquemment et font des prières, ceux des Pharisiens pareillement, et les tiens mangent et boivent !"
[34] Jésus leur dit : "Pouvez-vous faire jeûner les compagnons de l'époux pendant que l'époux est avec eux ? [35] Mais viendront des jours... et quand l'époux leur aura été enlevé, alors ils jeûneront en ces jours-là." [36] Il leur disait encore une parabole : "Personne ne déchire une pièce d'un vêtement neuf pour la rajouter à un vieux vêtement ; autrement, on aura déchiré le neuf, et la pièce prise au neuf jurera avec le vieux. [37] "Personne non plus ne met du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement, le vin nouveau fera éclater les outres, et il se répandra et les outres seront perdues. [38] Mais du vin nouveau, il le faut mettre en des outres neuves. [39] Et personne, après avoir bu du vin vieux, n'en veut du nouveau. On dit en effet : C'est le vieux qui est bon."
[Luc 6]
[1] Or il advint, un sabbat, qu'il traversait des moissons, et ses disciples arrachaient et mangeaient des épis en les froissant de leurs mains.
[2] Mais quelques Pharisiens dirent : "Pourquoi faites-vous ce qui n'est pas permis le jour du sabbat ?"
[3] Jésus leur répondit : "Vous n'avez donc pas lu ce que fit David, lorsqu'il eut faim, lui et ses compagnons, [4] comment il entra dans la demeure de Dieu, prit les pains d'oblation, en mangea et en donna à ses compagnons, ces pains qu'il n'est permis de manger qu'aux seuls prêtres ?"
[5] Et il leur disait : "Le Fils de l'homme est maître du sabbat."
Premier paragraphe, versets 27-29, c’est l’appel de Lévi qui nous est rapporté de manière extrêmement sobre, j’oserais même dire brutale. Nous sommes directement rattachés à un récit de vocation. Le mot vocation est exactement pour moi égal à appel. Il n’est pas égal du tout à état de vie. Parfois on dit qu’il y a plusieurs vocations : le mariage etc. En faisant cette confusion, vous ne comprendrez plus rien à mon discours. Il y a des états de vie qui sont le fruit d’un appel, mais l’appel peut survenir au cours de votre existence bien indépendamment de tel ou tel engagement ou état de vie. Vous avez vu qu’il y a des circonstances où on va dire : « Oui » à Jésus, et : « Non » à celui qui veut nous faire dire le contraire. L’appel ou la vocation de Lévi qui va ouvrir notre passage nous met à nouveau dans une atmosphère de vocation. Par rapport aux récits de vocation que nous avons entendu la semaine dernière – « Avance au large » - où on voyait Pierre et ses compagnons être appelés, dans ce passage, nous n’avons pas tout le récit détaillé comme la fois dernière (d’abord on demande un service gentiment, puis on parle, ensuite on lui demande d’oser un geste insensé ...). Simplement « Suis-moi » « Quittant tout, et se levant il le suivait ». Cela ne signifie pas que Lévi a été fasciné, hypnotisé. Peut-être avait-il déjà eu d’autres contacts antérieurs avec Jésus, comme les apôtres qui avaient eu déjà des contacts depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois avec le Christ. Lévi est un homme qui a sa psychologie. Simplement ça n’intéresse pas l’Evangéliste ou, comme il n’en a pas la teneur, il n’invente pas la démarche intérieure de Lévi. Le Caravage, lui, le montre dans « l’Appel de Matthieu » (Matthieu c’est Lévi) à Saint-Louis des Français. On y voit Jésus qui appelle d’un même geste de la main, qui à la fois donne vie et en même temps exprime une autorité extraordinaire. En face, le Caravage « invente » une main de Lévi qui quitte à peine l’argent posée sur la table et avec laquelle il se désigne : ‘Comment, moi ?’ On peut lire ce qu’on veut : la surprise, la peur…
Les deux récits se complètent. C’est passionnant avec l’Evangile. Dans le premier récit de la semaine dernière, nous avions les détails, mais nous n’avions pas les conséquences et les effets. Qu’est ce que ça a provoqué dans les familles ? Dans la famille de Pierre : vous imaginez sa belle-mère : ‘C’est bien la peine que je sois guérie ! Je ne peux même plus te faire de petits plats. Tu files avec ton Jésus…’ Il y a une bande dessinée (Le voyage des pères) où les pères des Apôtres sont mis en scène : comment ont-ils réagi ? Bien sûr, il y a eu des réactions, nous sommes en face d’êtres humains, d’hommes et de femmes incarnés. Ici, en revanche on a les premières ondes de l’impact, on a les premières conséquences. Les deux récits se complètent.
Verset 29 : Lévi fit un grand festin dans sa maison, c’est le repas chez Lévi. Dans ce repas qui y avait-il ? On est un peu surpris : « Des publicains et d’autres gens qui se trouvaient à table avec eux ». Les publicains, nous le comprenons puisque lui-même l’était (collecteur d’impôts et publicain c’est à peu près équivalent). Les publicains sont des collaborateurs donc c’est pour ça que souvent dans l’Evangile on parle des publicains et des pécheurs ; des pécheurs comme par exemple Marie de Magdala qu’on va appeler la femme pécheresse. Qu’entend-on par ce mot ? C’est presque un titre, ce n’est pas un titre honorifique, c’est une désignation : on imagine assez volontiers, à tort peut-être, quel métier elle devait pratiquer. Les publicains, eux, c’était net, c’étaient ceux qui appartenaient en général à la trésorerie ou à l’administration romaine et qui prenaient leur salaire au passage. Mais, visiblement, dans ce repas, il y a d’autres gens extrêmement mêlés : il y a Jésus, et nous allons découvrir qu’il y a aussi les apôtres, les nouveaux disciples. L’important c’est de bien noter qu’il y a des publicains et puis il y a d’autres gens. Parmi ces autres gens : Jésus, les disciples et les scribes et les Pharisiens.
Comment tout ce monde-là s’est-il retrouvé ensemble ? Toujours est-il que la situation est fort intéressante car nous sommes dans un repas où nous retrouvons tous les protagonistes, tous les acteurs du drame du Royaume de Dieu. Le repas chez Lévi est la première attaque qui va survenir.
Je me permets de faire un petit nota bene . Je vous ai dit que Jésus enseigne ses disciples, ceux de sa génération comme ceux de la nôtre, à travers des faits concrets : il y a deux lieux particulièrement importants dans l’Evangile comme dans nos vies où Jésus enseigne en actes : ce sont les repas – on va le voir dans notre évangile – et les chemins. C’est pour cela que certains disent : Père Luc, vous êtes toujours à nous faire marcher dans les pèlerinages… Et j’aime bien la convivialité. Si la méthode de Jésus est la même vingt siècles après, lors de la marche, la marche concrète, il n’y a pas de raison de désincarner les choses. Que cette marche conduise à une démarche ne veut pas dire que la démarche supprime la marche … Vous retenez : le pas et le repas…. Ce sont deux lieux très importants et on le sait parce que, à table, vous êtes des convives, en français cum vivere (vivre avec), comme si la table était le résumé de la vie avec ; vous n’êtes pas simplement des mangeants ensemble, vous êtes des convives ; donc la place du repas est d’apprendre la convivialité. Dans Saint Jean, Jésus passe sa vie à table ; vous peinerez à trouver quelque chose qui ne se situe pas à l’intérieur d’un repas, même les grands discours, que ce soit la multiplication des pains, la Cène, Cana bien sûr. Ce sont des repas bien différents. Et puis, le chemin où ils prennent des épis. Ne soyons pas surpris et ne le soyez pas quand vous tombez sur ces lieux et vous verrez que ce sont des lieux qui sont théologiquement, bibliquement bien ciblés.
Compagnons ! Il les appelle pour être ses compagnons. Un disciple c’est un compagnon, c’est un copain qui partage le pain à la même table. On peut, bien sûr, penser à l’Eucharistie mais on peut penser à toutes les tables des hommes. Vous savez comment on dit marche en commun en grec : chemin commun se dit synode. Le synode des évêques sur la Parole de Dieu est une marche en commun. C’est typiquement augustinien, nous allons ensemble chercher, marcher et chercher la vérité.
C’est ce que j’ai appelé la première attaque. Sur quoi porte-t-elle ? Les Pharisiens et les scribes déclenchent leur première attaque en s’en prenant aux disciples, ne voulant pas encore à ce point-là de l’Evangile, attaquer le Maître. Nous verrons comment nous pouvons méditer là-dessus. Ce sont les disciples qui sont pris à partie.Les Pharisiens et les scribes murmuraient probablement entre eux. Peut-être n’osent-ils pas s’en prendre directement au Christ à ce moment-là. Il est trop puissant par sa parole et ses actes. Ils le feront par la suite, c’est la Passion. En tout cas, ils critiquent non pas le Christ mais le comportement des disciples. Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? Pauvres disciples encore informes, que Jésus n’a pas eu le temps de former. De rudes objections leur sont aussitôt assénées. Que vont-ils faire ? Rassurons-nous, c’est Jésus qui assume ses responsabilités. Merci Seigneur … C’est lui qui les a entraînés, c’est lui qui répondra. Ce n’est pas lui qui est pris à partie, ce sont eux qui sont pris à partie. Sur quoi porte cette première critique ? Quel est le mot que vous détacheriez ? « Avec ». Pourquoi mangez-vous « avec » des publicains ?
Sachez que ce sont des juifs et qu’il est légalement interdit – lois de pureté - de partager la table d’un païen ou d’un pécheur, donc d’un publicain. C’est ce qu’on appellera la souillure, c’est tout ce qu’on appelle les codes de pureté légale, ce qui fait que, si on est en état d’impureté, on ne peut plus, par exemple, aller sacrifier au temple. Vous souvenez- vous, dans Saint Luc, du prêtre et du lévite qui passent et voient l’homme à moitié mort ? Ils passent parce qu’il y a un code de pureté qui dit que, s’ils touchent un cadavre, ils sont impurs et ne pourront plus ensuite accomplir leurs rites. Saint-Pierre lui-même, dans les Actes des Apôtres, va être accusé d’être allé manger chez Corneille qui est un païen, déjà converti, mais encore païen et pas circoncis.
Le fond c’est : « avec » les publicains et les pécheurs. Il y a cette promiscuité qui sera reprochée aux disciples de Jésus, promiscuité avec les pécheurs comme si le péché semblait contagieux. Jésus éclaircit définitivement ce point : « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs à la conversion ».Ce n’était donc pas de la part de Jésus une erreur d’appréciation. Non, c’était lucide et volontaire. « Il choisit dans ce monde ce qu’il y a de faible », dira Saint Paul. C’est déjà, une nouveauté singulière. Une sélection, oui, mais sur la faiblesse et la maladie, sur la misère morale quand tout le monde fait des sélections à partir de la richesse et de la valeur morale. Surprise ! Ce ne sont pas tout à fait nos critères ! Mais le Christ, pour ne pas laisser croire que la proximité, la promiscuité, la solidarité avec les pécheurs entraînaient un laisser aller au plan moral, termine cette première attaque par la précision suivante : « Appelés à la conversion » « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs au repentir, à la conversion », à la métanoïa, au changement. A la femme adultère, Jésus dit : « Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus ». Il ne cautionne pas le péché par la promiscuité, simplement il est venu pour cela. Et cette nouveauté est tellement nouvelle que, vingt siècles après, des chrétiens n’arrivent pas à le comprendre et soit ils vont suivre l’esprit du monde - c'est-à-dire : tout le monde est mélangé à cette table, le péché n’existe plus, il n’y a pas besoin de conversion – soit, au contraire, ils se pensent convertis et toute proximité avec tel milieu va les rabaisser.
Deuxième attaque. L’idée fondamentale : oui, moi et mes disciples nous sommes « avec » les pécheurs mais nous ne sommes pas comme les autres parce que nous invitons et nous sommes en chemin de conversion. Sur quoi porte-t-elle ? Elle ne porte plus sur « avec », mais sur « tu manges » ; il mange, c’est le fait qu’il mange ! Les attaques se succèdent comme des vagues. Ils laissent le « avec » et concentrent leurs questions sur le fait lui-même de manger et de boire, et ils soulignent d’eux-mêmes la différence : les disciples de Jean, ceux des Pharisiens sont leurs repères habituels, et là, devant eux, encore une fois, c’est une nouveauté qui les déconcerte, qui les déroute.
La réponse de Jésus est peut-être plus compliquée qu’on ne veut le croire, car il est obligé de répondre non par une mais par trois images : l’image des noces, l’image ou la métaphore du vêtement et enfin celle des outres et du vin. C’est très condensé. Il est obligé de prendre trois images différentes. C’est qu’il s’agit, pour lui, d’une nouveauté de comportement paradoxale, difficile à saisir.
Attention, pas d’erreur ! Comment concilier l’ancien et le nouveau de telle sorte que le nouveau soit vraiment nouveau mais que l’ancien, d’une certaine manière, soit conservé ? Vous voyez la difficulté. Sinon c’est la révolution. Pour ça, c’est facile, on n’a pas besoin du Christ : on élimine tout, on recommence à zéro et effectivement tout est neuf, mais sur les ruines de l’ancien. C’est la révolution ; or je demeure intimement persuadé que la nouveauté de Jésus ne part pas d’une révolution mais d’une métanoïa, d’une conversion. La révolution fait tellement de dégâts, qu’elle soit politique ou autre. Même dans nos vies si on veut tout révolutionner, d’un seul coup, quels dégâts ! Comment parler de nouveauté absolue lorsqu’on n’est pas venu abolir la loi ou faire renier un passé qui est là précisément pour préparer cette nouveauté ? Là, il faudra multiplier les images. Rejetons d’emblée l’idée d’une nouveauté fruit d’une révolution. Il s’agit cependant d’une vraie nouveauté : «Je suis venu faire toutes choses nouvelles » dit le Seigneur dans l’Apocalypse. Ce n’est pas simplement une prolongation comme dans les matches de foot quand on n’est pas arrivés à se départager !
Première image : les noces. On va toucher un des trois aspects du comportement nouveau. Les disciples sont appelés ‘garçons des noces’, littéralement. Qui sont-ils ? Maintenant, il n’y en a plus guère ; on a encore des demoiselles d’honneur dans certains mariages et des petits enfants d’honneur. Les garçons d’honneur entourent ou enterrent la vie de célibataire : les copains les plus proches. Ils sont en général invités au mariage et vont faire un discours plus ou moins savoureux, j'en ai connu quelques uns d'assez atroces. Ils sont traités ainsi, c'est-à-dire que la vie avec Jésus, puisqu’il s’agit d’être avec l’époux, c’est une vie coïncidant très profondément à la fête des noces. La nouveauté de la joie, de la fête est à signaler impérativement. Tous les gestes religieux anciens, par exemple le jeûne, la prière, l’aumône, ne sont pas éliminés, malgré les apparences premières, parce qu’ils boivent et ils mangent. Mais ils sont repris intégralement dans leur signification. C’est pour cela qu’à d’autres passages, Jésus dira : « Pour le jeûne, mettez du parfum, des vêtements de fête, comme si c’était la fête ! » Tout est revisité. La vie de disciple est une fête ou une tristesse selon la présence du Christ dans sa vie d’époux. S’il est là, c’est la fête. S’il n’est pas là, s’il est enlevé, alors c’est le jeûne. Vous devinez ce que cela implique dans nos vies. Je suis disciple de Jésus, mais subitement, comme dans le bois, on se suit, et, à un coin de bois, il n’est plus là : l’effroi. Mon guide m’a quitté. Il m’a lancé dans une aventure extraordinaire, et subitement il n’est plus là : l’esprit de fête a tendance à disparaître en nous. La nouveauté, par cette image, correspond à la nouveauté de présence du Christ à son disciple et l’ancienneté à son absence. Il y a donc une ligne de démarcation pour vivre en disciple. Il ne s’agit plus de se réjouir comme les autres ou d’être attristé pour les raisons pour lesquelles les autres sont attristés, mais il s’agit de voir en quoi la présence du Christ est là ou pas : s’il est là, si je le reconnais dans le plus petit d’entre les miens, si je le reconnais dans ma vie ou pas.
Deuxième métaphore : le vêtement. Le neuf ne s’agrège pas avec l’ancien. On ne déchire pas la pièce d’un vêtement neuf pour l’ajouter à un vieux vêtement, ce serait absurde : non seulement, on aurait endommagé le neuf, puisqu’on aurait coupé une pièce dedans, mais, en plus, le vieux ne serait même pas restauré parce que ça va se déchirer. On ne peut pas greffer : la juxtaposition n’est pas possible. Une vie hybride : un peu de neuf et un peu d’ancien ou un peu de vieux et un peu de nouveau, ça ne marche pas, ce n’est pas une vie de disciple. La nouveauté dont le disciple est porteur ne peut se juxtaposer, se mettre à côté de l’ancien. Pas de replâtrage, d’amélioration, nous verrons comment on peut l’interpréter.
Troisième métaphore : le vin et les outres. Certes, on ne juxtapose pas l’ancien et le neuf, mais on est intelligent ! Dès qu’il s’agit d’être subtiles, il y a des moments où nous sommes des experts. Il y a des moments où il faudrait que les Fils des lumières soient plus intelligents que les fils des ténèbres, mais qu’est ce qu’on sait être intelligent lorsqu’il s’agit de combiner notre christianisme avec autre chose ! On les coordonne. L’ancien : l’outre ; le nouveau : le vin. Que peut représenter cela ? Nous le verrons. A l’intérieur, le vin nouveau ; à l’extérieur, l’outre ancienne. Là aussi, la vanité de cette tentative se solde par la perte de l’ancien et du neuf. L’ancien et le neuf se détruisent. L’image est la même que pour le vêtement. La partie la plus difficile à comprendre est lorsqu’il développe ceci en disant,- pour ma part, j’ai eu du mal à le comprendre - on comprendra aisément le vin nouveau et les outres anciennes, c'est-à-dire, comment voulez vous après une conversion garder un comportement ancien ? Ca va éclater, nécessairement. Les deux sont perdus. En revanche la fin est plus difficile : « Du vin nouveau, il faut le mettre en des outres neuves », d’accord, mais « Et personne, après avoir bu du vin vieux, n’en veut du nouveau. On dit en effet : c’est le vieux qui est bon. ». Attention, mes chers frères, ne comprenons surtout pas que le vieux est meilleur que le nouveau : nous serions en contradiction avec tout le reste du paragraphe. Une phrase doit toujours être prise dans son contexte. Qu’avez-vous en tête ? Le vieux Bordeaux de 20 ans d’âge. Evidemment, une fois qu’on l’a goûté, à côté, le Beaujolais nouveau, euh …. Non, ce n’est pas ça que veut dire Jésus. Que veut-il dire ? Quand tu as goûté un certain vin, tu dis : « Celui-là est bien ; celui que tu me proposes, je ne le connais pas, » ou « Un ‘tiens’ vaut mieux que deux ‘tu l’auras’ », disait à sa manière notre bon La Fontaine. C’est ça qu’il veut désigner. C'est-à-dire, pourquoi le nouveau puisque l’ancien je m’en contente et qu’il me va très bien ; je ne vois pas pourquoi passer au nouveau. « Mais si, tu verras, il est encore meilleur. » C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la fin. Il n’affirme pas que le vin vieux serait meilleur que le vin jeune, sinon cela voudrait dire que l’Ancienne Alliance est meilleure que la Nouvelle, autrement dit : « Seigneur, tu es mort pour pas grand-chose. » Simplement le goût réel du vieux vin étant déjà connu forme obstacle pour entreprendre la dégustation du nouveau dont il sera montré, dans les noces de Cana par exemple, qu’il est infiniment meilleur : surprise ! D’habitude on sert le bon d’abord, puis quand les convives l’ont bien bu, on en sert un plus médiocre. Force de l’habitude, mémoire d’un passé heureux, peur du nouveau, angoisse devant le risque, l’inconnu refusé au profit du connu.
Troisième attaque, chap.6, v. 1, ce n’est plus le repas. Ils partent, ils marchent. C’est le sabbat, tout tient là-dedans. Ce jour là, on ne peut pas marcher plus que la distance prescrite pour le sabbat, et il est strictement défendu de prendre des épis. Ce n’est même pas la question du vol. Il est autorisé de glaner dans les champs, il y a des lois pour ça. Nous, on se moquerait bien de savoir si c’est le dimanche ou pas. On dirait tout de suite : « Eh, voleur ! Vous avez pris le blé ! » Ce n’est pas ce qui les heurte. Il y a une sorte de justice sociale immanente et prodigieuse dans le judaïsme, c’est étonnant : « Tu ne moissonnera pas complètement ton champ. Il faut laisser le pauvre, la veuve, le mendiant venir finir la moisson, glaner les bordures. » L’attaque est terrible. Une fois de plus, ils s’en prennent aux disciples. Il n’est pas dit que Jésus lui-même ait pris des épis, ce sont ses disciples : « (Ils) arrachaient et mangeaient des épis en les froissant de leurs mains. Quelques Pharisiens dirent : ‘Pourquoi faites-vous ce qui n’est pas permis le jour du sabbat ?’ » Une nouvelle attaque contre les disciples. Ils n’y ont pas laissé leur peau, mais c’était juste. Heureusement que Jésus était là. Voilà, une fois de plus, un comportement nouveau que celui des disciples, incongru, étrange. Jusque là, ils ne touchaient finalement qu’à des lois que j’appellerai périphériques, des lois de pureté, je vous l’ai dit au départ, des lois de jeûne et de prière. Maintenant, attention, ils touchent à la loi du sabbat qui appartient au Décalogue. ? C’est le code fondamental. Là, on ne blague plus ! C’est la loi qui vient du Sinaï, de Dieu. Le contexte en est infiniment plus risqué : l’opposition entre la loi et la suite de Jésus. On le sent bien. Passe encore de bouder les traditions religieuses ou de brader les usages culturels. Mais doit-on au nom de la nouveauté irréductible de la Loi d’Amour, mépriser la Loi Sainte ? En fait, les Pharisiens se tiennent à une interprétation de la loi du sabbat, c’est très important. Et voilà pourquoi Jésus va se référer à un exemple dans l’Ancien Testament pour bien montrer que leur interprétation de la loi du sabbat et de son application, n’est pas la loi du sabbat. La meilleure preuve, c’est que David, ‘le roi David dont vous prétendez être les descendants, n’a pas du tout compris comme vous la loi du sabbat. Un jour qu’il se promenait, il a eu faim, il a mangé des pains d’oblation qu’il n’est permis de manger qu’aux seuls prêtres. Parmi vos pères fondateurs, il y a eu des interprétations de la loi bien autres que les vôtres.’ La nouveauté qu’enseigne Jésus et à laquelle il appelle ses disciples ne renverse pas la loi. Au contraire, elle en découvre l’essence, la sève, le sens. Tout à l’heure, dans quelques minutes, dans l’application, on verra ce que ça peut représenter pour nous. Est-ce qu’au nom de la nouveauté de Jésus et de la liberté de l’Evangile, je dois brader la morale, en faire fi ? Au contraire, là, tu trouveras le vrai sens d’une loi qui n’est pas là comme un joug, mais comme un tremplin, comme un guide. Et il termine par ceci : « Le Fils de l’homme est maître du sabbat » que je pourrais traduire ainsi : ‘faites-moi confiance. Je ne viens pas briser la loi ou la corrompre, mais par la maîtrise que j’en ai, parce qu’à travers le sabbat, c’est toute la loi qui est atteinte, je vais vous en donner le vrai sens et vous permettre de la vivre selon mon ordre, selon ma suite, selon l’ordre de l’amour.
3. Meditatio : accueillir et vivre la nouveauté
Comment, après avoir lu ce texte, puis-je me l’appliquer ? Il y a sûrement plusieurs méditations possibles. Je vous l’avais dit la fois dernière : vous pouvez très bien, de temps en temps, vous mettre dans la peau de Jésus. J’espère ne pas vous choquer en disant ceci. On commente souvent dans ce sens là, alors que nous sommes aussi disciples et nous avons à réapprendre à l’être.
Application : accueillir et vivre la nouveauté. S’ouvrir à la vie de disciple dans mon existence.
D’abord en se situant « correctement » entre ceux qui admirent Jésus sans le suivre, la foule qui vient, et qui sont prompts à recourir à lui en cas de menace, de besoin, de difficulté, ou de maladie, et ceux qui le regardent froidement parce que leur raison bute sur le comportement des disciples, -, ils sont, par exemple, choqués par telle bonne sœur, tel prêtre, ils ne comprennent pas son attitude -, comment vais-je me situer ? Un curieux comportement, une sorte de mi-chemin, il n’est pas défendu d’être dans la foule, et en même temps, si Jésus m’a demandé de le suivre, je ne serai pas tout à fait dans la foule. Si je suis avec Jésus, ce n’est pas simplement parce que j’ai besoin de guérir, fût-ce même ma belle-mère. La guérison de ma belle-mère est arrivée avant mon appel. Je ne suis pas du côté de Jésus pour cette raison-là. Mon comportement n’est pas un comportement de masse. Et, à l’opposé, ma foi s’est-elle rationalisée ? En s’extrayant du petit troupeau des compagnons pour entrer dans le grand, serai-je fidèle à mon appel si particulier dont je vous ai dit tout à l’heure que certains jours, il pouvait me fatiguer. En prenant la toge du docteur, moqueur et pourfendeur, serai-je plus à l’aise ? Comment puis-je me situer entre ces deux groupes de personnes. A ce point de l’Evangile, il n’est demandé qu’une chose au disciple novice : être avec Jésus, à son côté. Il ne nous est pas encore demandé d’être intelligent. Il nous est demandé de le suivre dans ses actions : avec moi, chez moi.
Deuxième point : Lévy fête son appel et il le fête largement. C’est notable. Il invite ses amis à lui, mais aussi les amis de Jésus. Il est pour une proximité de vie. Il invite Jésus chez lui. Il ouvre largement, quitte à provoquer autour de lui cette sorte de combat, de polémique, de prise de bec. Ca advient dans nos fêtes de convertis, dans nos familles, dans nos proches. Quand on commence à avoir découvert le Christ ou redécouvert, comment va-t-on faire ? D’un côté, on a nos anciens amis, ils n’ont peut-être pas suivi le même chemin que nous ; de l’autre, on a nos nouveaux amis que sont les disciples de Jésus. En tout cas, il nous est montré que Jésus, et tous ses disciples avec lui, sont avec tout le monde, en pleine pâte humaine sans discrimination aucune, sans peur des mauvaises fréquentations et des influences néfastes.
Je sais, le problème de l’éducation est un problème difficile et le terme ‘mauvaises fréquentations’ a dû retenir votre attention si vous êtes père ou mère de famille, mais je pose la question de l’éducation telle que la veut Jésus. Il ne veut pas corrompre nos âmes, et il est vrai que les disciples ne sont pas corrompus parce que Jésus est là, mais ils sont accoutumés à cette présence, et nécessairement cette proximité avec le péché et le pécheur va élever des oppositions. Je vous donne l’exemple d’un homme pour qui j’ai une immense estime, les médias français l’ont célébré à son décès, l’Abbé Pierre, dont j’ai lu de mes propres yeux dans son testament combien il avait été choqué parce que Jean Paul II serrait la main ou recevait chez lui des chefs d’état qui étaient des dictateurs. Abbé Pierre, excuse-moi, tu te mets du côté des Pharisiens. Non, Jean Paul II n’a pas cautionné Fidel Castro parce qu’il est allé à Cuba, ni tous les autres Pinochet et autres despotes. On dira même, au plan de l’histoire, que c’est parce qu’il est allé voir Pinochet au Chili que Pinochet est tombé. Cette proximité nous choque car il nous semble qu’elle cautionne quelque chose. C’est vrai qu’il faut la présence de Jésus, sinon nous sommes faibles.
Les disciples sont pris à partie par les bien-pensants, mais peut-être sommes-nous, par nous-mêmes du côté de ces bien-pensants. Le disciple suiveur de Jésus relit sa vie concrète. Où allons-nous ? Dans quel lieu mondain, - pas au sens de mondain avec du whisky, mais au sens d’humain, plein de pâte humaine - le Seigneur nous forme-t-il ? Avec quels yeux voyons-nous la misère morale au milieu de laquelle il nous a entraînés ? Je vous citais tout à l’heure le cas de cette jeune professeur qu’il avait entraînée dans un lycée, pas pire qu’un autre, mais où, effectivement, il y a de la misère morale. Avec quels yeux regarder ça ? Est-ce que je me situe immédiatement comme disciple ou pas ? Ce sont des choses importantes, et je ne dois pas être surpris, encore une fois, de ce que le Seigneur m’entraîne dans ces lieux étranges. En même temps, s’ancre en nous cette conviction que, ce qui au départ était une émotion de crainte parce qu’ils étaient pécheurs, est en même temps une conviction que moi aussi je suis malade et pécheur. Toute la vie de Jésus nous donnera de comprendre sa méthode, celle dont il use avec nous : aux objections, aux ‘disputationes’ très formelles, il répond pour nous en nous demandant de partager la condition humaine.
Et là, je vous donne deux petits textes de Mère Térésa :
« Pour connaître les pauvres, nous devons connaître ce qu’est la pauvreté.
Pour aimer les pauvres, nous devons aimer jusqu’à en souffrir.
Pour servir les pauvres, nous devons servir d’un coeur libre et entier »
La vive conscience d’un partage. Elle raconte elle-même au début, lorsqu’elle s’est mise à recueillir les premiers :
« Il faudrait un toit, me disais-je, pour abriter les plus abandonnés. Pour le trouver, j’ai marché, marché… jusqu’à n’en plus pouvoir. J’ai mieux compris alors à quel point d’épuisement doivent en arriver les très pauvres toujours en quête d’un peu de nourriture, de médicaments, de tout. Le souvenir du confort dont je jouissais au Couvent de Lorette m’a alors tentée. »
Vous pourriez reprendre ce : « Jetez les filets, avancez en eau profonde » dans la vie d’une Mère Térésa. Elle était si bien avec son Jésus en tant que bonne sœur. Il n’y avait pas de problème. Pourquoi, subitement, cette idée de repartir à zéro ? Je vous parlais la semaine dernière des bons chrétiens pour lesquels tout va bien. Elle-même a eu cette tentation. Et, au-delà des mourants qu’elle a recueillis, qu’est-ce qu’elle en a pris dans ses filets, les filets de l’amour !
« Oh, mon Dieu, en vertu de mon libre choix et pour ton seul amour, je veux rester ici pour faire ce que ta volonté exige de moi. Non, je ne retournerai pas en arrière. Ma communauté, ce sont les pauvres. Leur santé, c’est ma santé. Ma maison, c’est la maison des pauvres, non des pauvres, mais des plus pauvres parmi les plus pauvres. »
Constamment, on pourrait rester sur cette idée que le don pour le disciple, c’est plus que du don, c’est un partage. La nouveauté radicale, le changement brutal et prodigieux que son appel génère dans les disciples, en moi, peut nous entraîner sur de faux chemins. Entendons bien en ce sens là, les opposants intérieurs ou extérieurs, rationnels et pieux, lesquels, au nom de la raison et de la piété conjuguées, remettent en cause la rupture provoquée par le Christ : ‘Tu es fou ! Tu es irresponsable ! Tu es insensé ! Tu avais un bon salaire, tu avais tout. Quelle mouche t’a piqué ? ’ A un certain niveau, je crois que leurs attaques touchent juste. ‘Pour qui te prends-tu toi qui penses avoir raison contre les traditions ?’
Imaginez un François d’Assise. Personne ne pouvait comprendre son attitude au départ. Puis très rapidement, quelques disciples ont compris, ont été aspirés par le même idéal de pauvreté qu’il avait épousé, ils ont été saisis par quelque chose qui était brûlant d’Evangile. ‘Serais-tu plus malin que Jean Baptiste et les autres maîtres ?’ Non, ce n’est pas que nous sommes plus malins ni plus intelligents ! Cette interpellation est d’autant plus forte que la voie chrétienne, dans un premier temps, semble plus facile. C’est vrai, nous les chrétiens, nous ne levons pas à la nuit pour prier comme le font beaucoup de frères musulmans. Il y en a quelques uns parmi vous qui font l’Adoration à l’oratoire, mais, au fond, la voie chrétienne est tranquille par rapport à des ascèses de yogi et autres. On mange, on boit, on peut tout faire. Et regardez saint Augustin, qui est un vrai chrétien, qui vous dit : « Aime et fais ce que tu veux ! » Facile ! On peut bien se dire : ‘Il suit le Christ. Il prend la voie facile’ Dans un premier temps !
Mais cette voie a ses exigences, des exigences totalement neuves pour nous.
Voie nouvelle : laquelle ?
1° Est-ce que je lie tous mes élans à la présence reconnue du Christ dans ma vie ? Est-ce que, s’il est là, la fête vibre, même si je me retrouve comme François d’Assise à jouer du violon ou du violoncelle avec deux morceaux de bois, avec rien ?
En revanche, s’il vient à manquer dans ma vie, si la perception que j’ai de lui me le présente absent, parce que par un certain côté, je sais bien qu’il est avec moi tous les jours, mais nous avons aussi cette expérience de dire : ‘Je suis dérouté. Je ne sais plus où il est.’ Que faisons-nous ? Est-il la mesure de notre joie et notre tristesse ?
Enfin, le disciple de l’Amour, rejette toute vie bricolée, consensuelle. A ce moment-là, je ne sais pas encore ce que me demande le Seigneur, les disciples ne le savent pas. Mais tout doit être vécu à la lumière de cette présence et de cette suite de Jésus : vivre cette chose unique qui est de connaître et de reconnaître le Seigneur Jésus. Là, je pense, nous avons à nous interroger sur ce qui pourrait faire l’unité de notre existence. Je vous l’avait dit de manière sobre la fois dernière : « Laissant tout, ils le suivirent » On a l’impression que ce tout, nous l’avons laissé, mais il nous rattrape. Au lieu de le pousser devant nous, il s’est collé à nos basques et il nous rattrape. On voudrait que tout soit éclairé par la présence de Jésus et tout soit renouvelé dans la conscience, et puis nous nous trouvons en train de partager nos regards. ‘Quand je suis à la messe, j’essaie de tout regarder avec le regard de Jésus, mais quand je suis dans la vie, j’ai le regard du financier, du banquier, etc.’ Attention à ce que nous dit Jésus, il va le répéter dix fois dans l’Evangile : toute la réalité humaine : personnelle, politique, économique, toute, doit être prise dans le mystère du royaume de Dieu. La présence du Christ doit tout éclairer, tout modifier, tout changer, c’est radical. Il n’y a pas de zones à extraire d’emblée. C’est un renouvellement complet. C’est intéressant de voir comment nous pouvons nous situer relativement à l’aise avec le Christ dans certains domaines de l’existence, et dans d’autres on ne voit pas ce que sa présence rajoute au réel. Vouloir tenir encore à la manière ancienne, alors qu’on voudrait être emporté par le mouvement nouveau, c’est comme plonger dans le Rhône pour être entraîné par son courant et s’accrocher en même temps à une branche sur le bord de la rive. Essayons de rejeter toute cette dichotomie de niveau aussi. Exemple : je garde mon comportement ancien mais, à l’intérieur, j’ai un coeur nouveau. Tôt ou tard, le comportement ancien va éclater et le vin nouveau va se répandre.
Le disciple que j’essaie d’être ne veut pas faire des lois morales un joug. Cela signifie très concrètement que la nouveauté de l’Evangile nous appelle à faire de toutes les lois des treemplins pour vie. Prenons les lois morales, par exemple le respect de la vie, le respect du sabbat ou « Tu honoreras ton père et ta mère », il se refuse à en faire un joug. Nécessairement, il se refuse à le faire par une obéissance externe, par une obligation ou un devoir. Cela ne signifie pas qu’il se sent exonéré de la loi, mais qu’il va essayer de la vivre dans et selon le mouvement de l’amour. ‘Vois combien j’aime tes préceptes, Seigneur. Fais-moi vivre selon ton amour’. J’espère que ce n’est pas abstrait pour vous.
Par exemple : nous sommes pour la plupart d’entre nous à des âges où nos parents sont âgés, le cas se présente pour certains confrères et pour moi-même, tout simplement. La loi nous dit : « Honore ton père et ta mère. » Cela veut dire : je dois m’en occuper. Comprenez-vous que si je le vis comme une obligation pesante, c’est le joug de la loi dont Jésus est venu nous libérer ? Il n’est pas venu nous libérer de la loi, mais du joug de la loi. Tant que ça pèse, nous ne sommes pas encore dans cette nouveauté radicale. C’est lui qui est maître de la loi, qui est capable de nous faire vivre tout cela dans un élan d’amour. Et vous savez que : « L’amour ne compte pas. Celui qui aime ne peine. Ou s’il peine, il gagne sa peine » On l’attribue à sainte Bernadette. On ne sait si elle l’avait lu ou pas dans st Augustin, mais il paraît que st Augustin l’avait dit avant elle.
4. Contemplatio :
Le médecin, l’époux et le maître
Seigneur,
Que savions nous de toi jusque-là ?
D’abord, les échos de ta Parole et de tes gestes étonnants nous étaient parvenus, ta renommée nous avait atteints
Puis nous nous sommes retrouvés en ta présence d’exception, quelques amis ensemble au milieu d’une foule immense,
Et nous avons bu tes paroles remarquables et nous avons été touchés par tes mots aux accents de prophète,
Enfin nous avons senti ton attention pour nous, comme si tu avais besoin de nos modestes compétences
et nous avons compris que ton aura de Maître et ton pouvoir de prophète celaient un mystère dont nous devinions à peine la grandeur divine.
Et nous nous sommes vus étonnamment appelés, aspirés derrière toi malgré notre émotion profonde.
Quelle ombre lumineuse,
Quelle voix silencieuse,
Quelle immensité discrète étais-tu pour nous ?
Ne me réponds que l’écho affaibli du Mystère tenu caché au fond des siècles… perception touchante mais imprécise, tel un visage sans contours, un portrait sans traits, une présence à peine personnelle…
Seigneur,
Aujourd’hui, l’air de ne pas y toucher, en s’adressant aux autres,
Tu dessines pour nous les trois premiers traits rapides de ton visage grave et joyeux.
Tu croques en trois lignes expressives la forme et le mouvement de ta personne.
Tu te personnalises pour moi puisque je me personnalise derrière toi.
Tu te dis Médecin.
Viens donc ! Bon médecin, car je peine et je gémis sous mes fatigues, avec mes blessures, dans ma langueur.
Donne-moi d’aimer tes mains et ton regard scrutateur,
De ne pas fuir ton examen, ton diagnostic et ton remède d’amour,
Touche-moi avec douceur, palpe moi avec précision,
Guéris mes blessures et remplis mes faiblesses.
Tu te dis Epoux.
Reste donc ! Epoux joyeux car j’aime la joie et la fête m’enflamme dans tous mes chemins et tous mes travaux.
Entraîne-moi dans ton allégresse,
Fais de ma vie, par ta présence, une noce ouverte à tous,
Détend mon esprit par la gratuité de la fête de la vie,
Dilate mon cœur d’une gaieté sans ombre,
Fait fleurir sur le visage de mes frères
Les mille sourires de la complicité affectueuse où éclate le rire de Dieu.
Tu te dis « Seigneur du Sabbat » .
Parle donc ! Maître de la liberté car trop me pèse le joug de la servitude, trop m’aliènent mes propres qualités.
Ordonne en moi ma vie et qu’elle cesse de s’opposer à elle-même,
Libère ma liberté pour qu’elle serve ma responsabilité,
Ajuste mes forces à mon repos et mes fatigues à mon travail,
Assure la justesse de mes élans
Et mesure mes fidélités à la taille de mon cœur.
REPONSE A UNE QUESTION : tout ceci vaut il pour tout chrétien ?
Oui, pour chacun. Il faut méditer infiniment cela. Sinon tout ce que je dis ou tout ce que raconte l’Evangile, vous allez en penser : ‘C’est bon pour les religieux, les bonne sœurs, les frères, et puis voilà’, alors que nous sommes tous appelés à être disciples. Et que je sache, pour l’instant, je ne vous ai pas dit : ‘Pour certains, il s’agit d’être disciples à moitié, c’est-à-dire de concilier cette vie de disciple avec une vie de personne mariée. Non, justement, c’est le coeur de l’Evangile. Tout ce qui vient d’être dit est valable pour tous les disciples, quelques soient leurs conditions de vie, ce qui est plus large que l’état de vie. A ce point-là de l’Evangile n’est pas encore faite la distinction qui apparaîtra ensuite avec ceux qui vont être les apôtres. A votre avis, les disciples qui ont tout laissé, sont-ils retournés à leur travail ? Oui. Avant de comprendre bien plus tard que eux devront quitter leur métier de pêcheurs pour être apôtres, et encore par certains côtés quand on voit Paul qui continue le métier qu’il avait appris jeune de fabricant de tentes on peut se dire qu’il avait réussi à concilier une vie de travail dans le monde avec sa vie d’apôtre. Ce qui est très clair, c’est que, dans l’Evangile, on va souvent retrouver Pierre pêchant, - ça donnera l’occasion d’autres miracles, jusqu’y compris la pêche miraculeuse qui achève les récits de la Résurrection en saint Jean.
Je ne vous l’ai peut être pas dit assez clairement parce que ce n’est pas encore le moment de le dire. Jusqu’à présent, il y a cet espèce de bouleversement qui fait qu’en effet, par rapport à tout, je me resitue autrement. C’est une véritable libération. Tout désormais, je vais le dire autrement mais ça, c’est tout l’Evangile qui va nous montrer ce passage qui est très délicat. Je ne suis plus que le Christ. Ma seule propriété, c’est le Christ. Mon seul bien, c’est Jésus. Mais en lui, suivant ma condition de vie –je parle de condition de vie parce que état de vie, mes chers célibataires disent souvent ‘Je n’ai pas d’état de vie, je ne suis pas marié, je ne suis pas curé, je ne suis pas bonne sœur, je ne suis rien’, on a tous une condition de vie : veuf, divorcé, célibataire, marié, curé – ce n’est qu’après, dans une deuxième étape qu’on s’aperçoit de ce que le Seigneur voudrait que nous menions comme condition de vie concrète. Mais la radicalité de l’appel des disciples est exactement la même. C’est pour ça que je ne suis pas sûr du tout de cette théologie bancale qui consiste à dire : l’Evangile radical, c’est pour les religieux, et l’Evangile bancal, c’est pour les laïcs. Je ne crois pas à ce discours. On peut être médiocre dans la vie religieuse, et mener une vie bancale de disciple, comme on pourrait être médiocre ou radical dans sa vie de laïc dans le monde. Ce qui est certain, c’est que c’est ensuite dans le Christ qu’on va comprendre qu’on retrouve tout en lui. Et à ce moment là, toute la vie est intéressante, parce que comme « repeinte » : c’est une autre lumière. La meilleure preuve, c’est qu’en général, dans les existences concrètes, il peut y avoir cette confusion : comme je me sens appelé à une vie de disciple, à suivre Jésus, je peux croire immédiatement que je suis appelé à me faire religieux ou religieuse. On le voit dans certaines vies, alors que le Seigneur ne demande pas cela. Peut-être, en effet, mais il faudra le discerner dans une deuxième temps. Je le vois en particulier chez des jeunes. A l’occasion d’une conversion, une conversion à Jésus, c’est vraiment une radicalité de risquer sa vie avec lui et pour lui, et ils vont penser que cette radicalité ne peut pas être vécue dans le laïcat ou au sein d’un mariage. Je ne pense pas trop caricaturer, mais on n’a pas encore vraiment dit que les deux vies étaient aussi exigeantes. On parle actuellement des difficultés du mariage, de la vie commune, du divorce. Où est-il inscrit qu’il existe une vie de disciple toute facile, aisée, qui est la voie du mariage, et l’autre difficile qui est la voie religieuse ? Peut-être dans les consciences, mais sûrement pas dans la parole de Dieu et de l’Eglise. On s’aperçoit que c’est terriblement exigeant, parfois, quand on accompagne les jeunes après le mariage, qu’on se retrouve avec un diagnostic prénatal avec un pourcentage non négligeable d’avoir un enfant handicapé, que fait-on ? Il est vrai que c’est un problème que le Père Luc ne se posera pas, j’aurai d’autres exigences, etc. Le discours, aujourd’hui, vaut pour tout. Ne comprenez surtout pas que dans cet appel de Jésus : « Jetez les filets, avancez en eau profonde », c’est d’abord une activité particulière, j’ai insisté aujourd’hui, comme la fois dernière. Oui, il y a ce premier pas risqué : « Jetez les filets ». Mais en soi, ce pas-là s’intègre très bien dans leur vie professionnelle. Il n’est surprenant que pour eux et leurs amis pêcheurs. Ils profitent même un peu de l’aura du Christ, pour la multiplication des pains et autres. Après, évidemment, le disciple va comprendre progressivement que c’est à lui désormais d’être Jésus présent pour ses frères au monde, pas seul d’ailleurs, toujours avec ses compagnons. On va voir cette transformation, cette nouveauté sur lesquelles j’ai insisté aujourd’hui.
Vous relirez ce texte et la fois prochaine on verra un autre aspect. Là, au début, il y a eu un miracle, là, c’était une polémique face aux pharisiens, on imagine que les disciples avaient les oreilles grandes ouvertes. La fois prochaine, pour la première fois, on aura enfin un discours aux disciples. Il aura fallu tout ça. La vie précède la parole.
TEXTE
Cardinal Jean-Marie Lustiger 28 novembre 2000 au congrès du laïcat catholique
Comment concevoir et définir cette nouveauté de vie que les disciples du Christ introduisent dans l'histoire du monde?
La nouveauté est une notion dont s'est emparé notre époque marchande. Par
exemple, un nouveau modèle de voiture; il a une durée de vie de plus en plus
limitée; et par définition le nouveau cesse de l'être assez rapidement pour
laisser la place à une nouvelle nouveauté!
La nouveauté, c'est alors une réalité différente de celle qui la précède. Mais
par définition, dans le flux indéfini du temps, elle ne peut que vieillir. Car
ce qui la caractérise, ce n'est pas ce trait éphémère de la nouveauté, mais sa
date, sa situation dans l'histoire, la mode change chaque année...
Telle n'est pas la nouveauté que Dieu opère dans le
monde. C'est une nouveauté semblable à celle de la naissance, mais une
naissance sans cesse accordée. C'est aussi la nouveauté du pardon qui
prolonge et renouvelle l'acte du Créateur. Ce n'est pas une
"restauration" comme celle qui rend à un monument historique son
éclat initial. Dieu renouvelle l'existence de sa créature en purifiant par sa
miséricorde la mémoire de son passé… Dieu ne cesse de créer la nouveauté de la
vie pour ses fils, pour le salut du monde. C'est grâce à la puissance créatrice
et rédemptrice de Dieu que l'histoire des hommes n'est pas faite des décombres
de chacun des instants vécus, des cultures mortes, des souvenirs perdus.
L'histoire des hommes, c'est
aussi un chemin que déjà décrit Isaïe (30, 29): "Vous
chanterez, dit Isaïe, comme la nuit où l'on célèbre la fête; vous aurez le
coeur joyeux, comme celui qui marche au son de la flûte, qui va vers la
montagne du Seigneur, vers le rocher d'Israël".
Car cette nouveauté est bien celle d'un chemin que l'on parcourt et où Dieu
nous précède. Celui qu'il nous donne comme guide, c'est le Christ lui-même venu
en notre chair et qui nous conduit dans la plénitude de l'Esprit. Il nous guide
vers un accomplissement dont nous ne possédons encore que "les
prémices" et "les arrhes" pour prendre les images de saint Paul
(2 Co 1, 22; Rm 8, 23). La nouveauté apportée par le Christ
consiste en cette marche vers ce qui déjà donné et encore à espérer, marche qui
sans cesse renouvelle le présent et sa jeunesse. La nouveauté de la vie est
cette puisssance de grâce qui traverse le vieillissement des siècles.
Dès lors la nouveauté chrétienne trouve sa source dans la liberté
spirituelle délivrée des vieillissements et des entraves. La nouveauté
chrétienne permet aux hommes d'explorer la création entière que Dieu leur a
remise en gérance dans la création; elle permet aussi d'en déployer toutes les
virtualités - virtualités de beauté, d'intelligence, d'amour, de communion des
êtres. Les hommes ne se substituent pas à l'unique Créateur; ils obéissent
librement aux commandements de Dieu et aux injonctions de l'Esprit Saint qui
confie à l'homme la tâche de faire fructifier les trésors de grâce qu'il lui a
confiés.
J'insiste sur cette notion de la nouveauté. Elle nous est, certes,
familière. Mais nous ne nous résignons pas à abandonner l'illusion athénienne
de la nouveauté, que constate saint Luc: "Il faut dire que tous les
habitants d'Athènes et tous les étrangers en résidence passaient le meilleur de
leur temps à raconter ou à écouter les dernières nouveautés" (Ac
17, 21). On se croirait déjà dans la salle de rédaction d'une de nos
télévisions ou dans l'antichambre d'une agence de publicité! La nouveauté
chrétienne s'exprime nécessairement par l'affirmation paradoxale d'un inachèvement
en quête de sa plénitude. C'est bien le paradoxe même que décrivent les
Béatitudes.