Heureux, malheureux !

Le discernement fondamental entre le doux et l’amer

 

Plan : la foule qui touche Jésus et le premier enseignement théorique du Christ

 

            1. Les 4 bonheurs et les 4 malheurs : à partir de la condition humaine mais si nouveaux

            2. Joies et tristesses du disciple : le discernement fondamental , la joie comme mesure

            3.  Les sources chrétiennes de la joie et de la tristesse : contre le plaisir, l’ennui, l’illusion et la gloire avec lesquels on confond le bonheur

            4. Prophète de bonheur, ouvre-moi à la joie

 

 

C’est notre troisième étape en Saint Luc, chapitre 6 versets 17 à 26, passage bref qu’on appelle les Béatitudes en Saint Luc. Que s’est-il passé depuis la dernière fois ? Jusque là, Jésus a tenu beaucoup de discours. Nous n’en avons pas la teneur ;  il nous est dit simplement plusieurs fois : - nous l’avons entendu et relu dans les passages antérieurs -  Jésus attirait les foules qui venaient entendre son enseignement, mais nous n’en avons pas la substance ; le plus long des discours que nous avons jusqu’à ce chapitre 6, c’est celui dans la synagogue de Nazareth et encore il est très bref lorsqu’il dit « cette parole s’accomplit aujourd’hui ». Que disait-il ? Nous allons le découvrir aujourd’hui.

 

Jusque là, les disciples n’ont pas eu de leçon théorique, n’ont pas eu de leçon telle que nous l’entendons : venez à ma suite, je vais commencer à vous instruire.

 

Deuxième remarque : quelques personnes, nous l’avons vu, ont été aspirées à sa suite. L’appel ou la vocation  - deux mots pour moi exactement identiques - donne une orientation entièrement neuve à leur existence. Ces quelques personnes que l’Evangile va appeler disciples vont se personnaliser, c'est-à-dire s’enfoncer derrière le Christ, de plus en plus dans le mystère d’unicité qu’ils sont. Enfin, à travers la réponse du Christ à ses opposants, (rappelez-vous tous ces notables disant : ‘pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas, pourquoi mangent-ils avec les publicains et les pécheurs ?’) ses disciples découvrent peu à peu l’extraordinaire nouveauté, sans mélange d’ancien, de leur nouvelle vie ou plutôt de ce qui va être leur nouvelle vie car, pour l’instant, ils ne savent pas du tout où le Christ les entraîne. Pour résumer, le Christ leur dit : ‘Vous venez à ma suite, ce que nous allons vivre ensemble n’abolit pas l’ancien mais ne comporte pas de mélange avec l’ancien’. C’est entièrement neuf et nouveau. Enfin, le Christ va donner sa première leçon « théorétique » : le sermon, non pas sur la montagne comme en Saint Matthieu, mais le sermon dans la plaine, en Saint Luc. Cette leçon est plus classique dans sa forme : un enseignement solennel, en fait son premier discours inaugural : ce sont les Béatitudes.

 

Je me permets de signaler que, de ce discours, je ne vais prendre que la toute première partie, en quelque sorte le porche d’entrée, précisément les Béatitudes. En Saint Matthieu, ce qu’on appelle le Sermon sur la Montagne occupe deux chapitres complets ; c’est extrêmement déployé. En Saint Luc, il est plus bref. Il se compose de trois parties dont nous n’allons voir que la première. J’ai hésité à couper ce discours, et me suis aperçu que dans l’espace d’une soirée je n’aurais  pas le temps d’étudier tout le discours avec vous. Sachez qu’il y a trois parties : celle que nous allons voir désigne le grand critère pour vivre de cette vie, pour être à la suite du Christ : c’est le critère du bonheur ou du malheur, parce que nous sommes avides de bonheur, derrière Jésus bien entendu.

 

 La deuxième partie que nous ne verrons pas commence au verset 27 du chapitre 6 : Jésus nous donne l’orientation fondamentale de cette vie ; il ne va pas encore dire à ses disciples comment ils pourront a mettre en oeuvre. Quelle est-elle cette orientation fondamentale ? Elle est décapante, décoiffante et j’ose dire qu’au moment où les disciples l’ont entendue, ils ont compris quelque chose de la nouveauté sans savoir encore comment ils pouvaient la pratiquer c’est : «  Aimez vos ennemis ». Cela suppose un arrachement : on attendait un autre discours de la part de Jésus que «  Aimez vos ennemis ». C’est cela l’orientation fondamentale : ce sera une vie d’amour, une vie d’amour comme celle de Dieu. C’est très, très particulier.

 

Enfin, il y aura une troisième partie dans ce discours de Jésus en Saint Luc, c’est la condition pour mettre en œuvre cette vie nouvelle, condition fondamentale - on est vraiment dans les premières étapes - c’est la connaissance de soi dans tous les aspects de son existence. Je laisse à regret les deux derniers temps et ne prends que le premier temps, sur les Béatitudes.

 

Depuis le dernier passage où nous l’avons laissé, quelques versets nous rapportent d’abord un miracle de Jésus, en lien direct avec l’affirmation qui a précédé, que nous avons étudiée, et sur laquelle je ne reviens pas : le fils de l’homme est maître du Shabbat. La loi ne l’abolit pas mais va en faire, elle aussi, une source de nouveauté. Elle est là pour supporter cette vie nouvelle. Puis il nous est dit comme un refrain, et nous nous y attendons, qu’il y a constamment des foules. De cette foule, Jésus, qui a déjà « élu », au sens de choisi, des disciples, va nommément en désigner douze. Ce sont les douze apôtres. J’ai sauté ce passage de l’institution des douze. Deux faits importants depuis la dernière fois :

 

-        Préliminaire à ce discours, le choix des Douze, fruit de la prière de Jésus, qu’on va appeler les Apôtres. Nous aurons à cœur de bien distinguer, même si les Apôtres sont disciples bien entendu, ces disciples très particuliers qu’on appelle Apôtres, des disciples « autres ». Pour une part il s’agit de ceux qui ont une consécration particulière. La communauté des disciples se structure ; il y a bien sûr quelque chose de commun à tous les disciples : c’est de  suivre Jésus, mais ceci n’évacue pas le fait que cette communauté de disciples a besoin de se structurer ; de cette structure, je ne parlerai pas.

-         Deuxième fait il y a cette foule nombreuse composée de disciples et d’une grande multitude de gens qui viennent non seulement d’Israël – ils appartiennent au peuple juif - mais aussi de Tyr et de Sidon dans l’actuel Liban - ils sont païens. Cette multitude se presse et veut toucher Jésus. « Et une force », nous est-il dit, «  sortait de Lui et Il les guérissait tous ».

 

Alors pourquoi vous ai-je simplement rappelé  ces deux faits : d’un côté le groupe des Douze, de l’autre cette foule et, « balançant » entre les deux, les disciples. Combien sont-ils ? On l’ignore,… peut-être soixante-douze ? Saint Luc va parler des soixante-douze mais très certainement il n’englobe pas dans ces soixante-douze toutes les femmes qui suivent Jésus et dont il note aussi la présence. On peut donc déjà imaginer, à ce moment-là, à peu près quelques dizaines de disciples. Le disciple se trouve maintenant entre ces deux groupes. Vous remarquerez que dans ce passage, comme dans tout le discours, les opposants ont disparu.

 

C’est un discours pour bienveillants. Et ce sera important, quand vous aborderez vous-mêmes la Parole de Dieu, essayez de « mettre le ton » ; vous n’êtes pas Jésus … mais quand Jésus riposte aux attaques des Pharisiens, il le fait avec précision, il accepte la confrontation parce que tout est question de Vérité, je vous l’ai dit la fois dernière. Ces rationalistes rigides que sont les Pharisiens l’aident finalement à proclamer sa Parole, la Parole du bon médecin qui vient pour les malades. Ils sont donc utiles. J’imagine que le ton est sinon sévère, au moins grave. Il ne concède rien. Les opposants ont disparu, les deux groupes : la foule et les Douze sont portés vers Jésus. Le climat est serein. Tous attendent quelque chose de Lui.

 

Il nous est alors dit au verset 20 « et lui, levant les yeux sur ses disciple disait… ». J’aime ce type de discours très intéressant : c’est un discours qui s’adresse aux disciples mais devant tous les autres. C’est donc une double instruction. Quelle est l’intention exacte de Jésus ? C’est moi qui, dans la méditatio, peut ensuite en rajouter sur le texte. Je vous le livre tel quel. A vous ensuite de l’interpréter. Mais Il vise à instruire ses disciples devant la foule un peu comme si je prenais tous les autres aussi à témoin, comme si ma parole a plus de poids et que toute la foule derrière toi va te rappeler, si besoin en est, ce que je t’ai dit. Que vont faire les disciples ? Se mêlent-ils à foule pour le toucher ou vont-ils du côté des Douze qui se tiennent avec Jésus ? Ils sont du côté de la foule, de ceux qui eux aussi ont besoin d’être guéris par Jésus. Ils discutent au milieu de la foule, c’est ce qui nous est dit : «  il y avait là une foule nombreuse de ses disciples et une grande multitude de gens » (verset 17). J’aime cette notation, elle me parait importante. Telle est d’abord la vocation du baptisé : ce n’est pas d’être séparé, ce n’est pas de faire la lecture à la messe, le dimanche. Ce n’est pas ça la vocation de baptisé : c’est d’être dans la foule des hommes, au cœur de leurs recherches, de leurs inquiétudes, au cœur d’une existence qui est tissée de manière inextricable de bonheurs et de malheurs. Et là dans cette pâte humaine, les disciples baptisés : levain. Là au cœur de la terre : sel.  Là au milieu du monde : lumière. Ceux que le Seigneur veut comme séparés de cette foule, il les extrait lui-même.

 

Luc 6

[17] Descendant alors avec eux, il se tint sur un plateau. Il y avait là une foule nombreuse de ses disciples et une grande multitude de gens qui, de toute la Judée et de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon,[18] étaient venus pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies. Ceux que tourmentaient des esprits impurs étaient guéris,[19] et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu'une force sortait de lui et les guérissait tous.

 

[20] Et lui, levant les yeux sur ses disciples, disait :

"Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous.

[21] Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés.

Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous rirez.

[22] Heureux êtes-vous, quand les hommes vous haïront, quand ils vous frapperont d'exclusion et qu'ils insulteront et proscriront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme.

[23] Réjouissez-vous ce jour-là et tressaillez d'allégresse, car voici que votre récompense sera grande dans le ciel. C'est de cette manière, en effet, que leurs pères traitaient les prophètes."

 

[24] "Mais malheur à vous, les riches ! car vous avez votre consolation.

[25] Malheur à vous, qui êtes repus maintenant ! car vous aurez faim.

Malheur, vous qui riez maintenant ! car vous connaîtrez le deuil et les larmes.

[26] Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! C'est de cette manière, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes."

 

 

1.    Les quatre bonheurs et les quatre malheurs : lectio

 

Nous allons tout d’abord faire une lectio, prendre le temps d’une lecture de ce texte à partir du verset 20.

Première remarque : levant les yeux, Jésus porte le regard sur ses disciples. Jésus entame sa visite, au milieu de cette foule quelque peu électrisée par sa présence,  par un discours déroutant sur la condition humaine, sur le bonheur et sur le malheur. On s’attendait à ce que, enfin, Jésus parle un tout petit peu de lui-même : dis-nous un peu qui tu es. Grande question : qui est celui-ci ? Non, rien sur Lui, tout sur notre condition humaine. Sa connaissance du cœur humain, confrontée à cette quête inquiète de la  foule qui vient pour se guérir, le pousse à parler de l’homme, de sa vie et de ce qui préoccupe d’abord l’homme : le bonheur. Qu’a-t-il sous les yeux ? L’épaisse, la laborieuse humanité. C’est à partir de cette humanité qu’il veut poursuivre l’éducation à l’Amour de ses disciples. Il ne part pas d’idées, de projets, encore moins de rêves. Il lève les yeux sur les disciples. C’est toujours cette pédagogie du concret que j’avais soulignée la fois dernière. Tout tient, au départ, dans cette perception quasi physique de la masse humaine dans sa condition, exténuée, fatiguée, malade. Que va dire le Christ en face de cette condition de l’homme ? Comment va-t-il la lire ? Va-t-il fondre en larmes sur les malheurs du temps ? Non, il va nous proposer un discours connu mais tout à fait déroutant sur les bonheurs et sur les malheurs.

 

Là je suis obligé de vous faire une petite note : il y a  deux versions de ce que l’on appelle le « Sermon sur la montagne », avec bien sûr, des points communs, entre autres le fait que les deux commencent précisément par ce mot qui nous enchante, le mot de bonheur. Chez Matthieu, Jésus éclaire cette condition humaine, cette aspiration au bonheur par uniquement huit Béatitudes ; c’est au lecteur de retrouver par lui-même sous  mode d’opposition quels peuvent être les malheurs ; mais ce n’est pas dit. Ici ça nous est dit. Je reconnais Saint Luc ; Saint Luc dans son Evangile, est très attentif à ce que j’ai nommé la condition humaine dans toutes ses épaisseurs et ce qui va sans dire va peut-être mieux en le disant. Si nous disons heureux les pauvres, nous serions peut-être assez intelligents pour dire malheureux les riches mais Saint Luc préfère le dire, comme si ça n’allait pas de soi, comme si justement l’homme était mêlé de bonheurs et de malheurs, fait de mélanges.

 

« Heureux » « malheureux » ce sont les premiers mots en opposition que je lis : «  heureux vous les pauvres, heureux vous qui avez faim, heureux êtes-vous, heureux vous qui pleurez » et puis  « malheur à vous les riches, malheur à vous qui êtes repus, malheur à vous  qui riez maintenant », etc. « Heureux », «  malheureux », ces formules sont classiques dans l’Ancien et le Nouveau Testament. On les appelle parfois aussi bénédictions ou malédictions suivant leur formulation. Le Christ va renverser les perspectives habituelles un peu de  la manière dont Marie chante son Magnificat : «  il renverse les puissants de leurs trônes ». A priori ce qui semble naturel, c’est que ce sont  les riches, les repus, les rieurs qui sont heureux. A travers la lecture des psaumes on s’aperçoit  qu’ils ne forment qu’une seule catégorie sociale en réalité ; ce sont  trois manières de décliner les mêmes personnes et a priori ce sont ceux-là qui sont heureux. Et puis, sont malheureux les pauvres, les affamés, les pleurants qui, eux aussi forment en fait une seule catégorie sociale.

 

Considérons bien la construction de ces formules : si j’affirme en effet que «  heureux sont les pauvres, heureux sont les affamés, heureux ceux qui pleurent » est-ce que vous sentez que je cautionne la dépravation, l’injustice et la misère ?  Toi, tu es pauvre, tais-toi, tu es heureux ! Comme je vais te rendre malheureux si jamais je partage avec toi ! Vous voyez les conséquences. Et toi, tu es riche donc tu es malheureux : ce n’est pas si évident que ça. Attention ! Si j’en reste, comme souvent hélas un certain nombre de chrétiens, uniquement à la première affirmation sans terminer les phrases, j’aboutis à un paradoxe, voire même à une contradiction qui friserait le blasphème, en tout cas le sacrilège, par rapport à la misère des hommes qui nous entourent. Au mieux, si je disais : heureux les pauvres, heureux les affamés, heureux ceux qui pleurent, je pourrais l’admettre si j’acceptais d’avoir une posture psychique que l’on considère avec raison comme étant maladive. Il y a des gens qui sont heureux de souffrir, il y a des gens qui sont d’autant plus heureux qu’on les fait souffrir, mais ce n’est pas la normalité.

 

Le Christ tranche, c’est vrai, avec des formules qui sont déroutantes mais qui sont pleines, qui sont riches, qui sont raisonnables « Heureux, vous » car vous êtes, ou vous avez, ou vous serez : c’est évidemment la deuxième partie de la phrase qui donne sens à la première partie. « Heureux vous les pauvres  car le royaume de Dieu est à vous » ; si le Royaume de Dieu n’est pas à vous, vous ne pouvez pas être heureux, tout pauvre que vous êtes ; c’est quelque chose dans le  mystère de la pauvreté comme « récompensée » et c’est cette récompense qui nous sature de joie. Soyons bien clairs : c’est ce qui est mis en face de la pauvreté qui conduit à un bonheur dont la pauvreté n’est qu’une disposition préparatoire, un préliminaire. Parce que, franchement, pour parler des pauvres, dans la première Béatitude, si le Royaume de Dieu n’était pas à eux, les pauvres seraient pauvres et malheureux. Et ainsi de chaque formule.

 

Le mot malheur peut nous gêner, le mot bonheur nous enchante et nous trouvons normal que Jésus en parle, même si ces mots «  heureux les pauvres » nous étonnent un peu. Alors, attention, nous avons dans nos traductions : heureux vous qui avez faim. Le mot  grec : makarios au pluriel makarioï veut dire heureux  (Macaire, nom porté par les premiers moines  veut dire : celui qui est heureux). En revanche, le mot malheur en grec ouaï (certains traduisent par hélas !) c’est une exclamation, une interjection, un constat d’échec, de tristesse. Et de fait, lorsqu’il est suivi d’un datif en grec, on traduit : malheur pour moi, malheur à moi ! On ne peut en aucune façon – c’est pour cela que j’insiste sur ce mot - y lire une punition surajoutée à une mauvaise action - c’est important de le comprendre - parce que ce que nous appelons malédictions n’est jamais le symétrique des bénédictions. Dieu ne peut que bénir, bénir de sa joie, faire briller son soleil sur les méchants et sur les bons.  L’homme, lui, peut s’enfoncer dans le malheur et ressentir une misère. Certains d’ailleurs préfèrent traduire les Béatitudes et les Lamentations.

 

 

 

Nous avons donc quatre bonheurs, quatre malheurs, quatre couples

 

- Le premier couple  est tout simple : «  heureux vous les pauvres…, mais malheur à vous les riches ! car vous avez votre consolation ». Nous voyons  que les trois premiers couples portant sur la pauvreté, la faim et les pleurs vont  bien, il y a une série de formules lapidaires qui se déploient facilement. Pauvre - riche, affamé - repus, pleurant - rieur : deux sortes de catégories sociales opposées. Chaque trait semble se rapporter à la même personne, en fait, vue sous trois angles différents. Le pauvre, et son opposé : le riche.

 

Matthieu parle de pauvre en esprit, pas Saint Luc, mais ce n’est pas un oubli de sa part. La pauvreté, dans l’Ancien Testament, désigne une catégorie sociale en général, affligée soit de mendicité, soit de veuvage ou d’orphelinat. Ce sont les pauvres. Mais, déjà depuis plusieurs siècles, ce mot pauvre comporte aussi une attitude intérieure d’humilité : les anawim  (mot hébreu). Sans être nécessairement dans la misère physique, le pauvre, telle Marie de Magdala,  a un cœur de mendiant, d’accueillant. Le texte que je vous ai donné  ci-après, « Mon cher Wormwood », tiré de la « Tactique du diable », est sur cette pauvreté de cœur. Le pauvre est celui qui est, a priori, sans droits. Ce mot est important : j’ai droit à. Le pauvre n’a pas de droits ; c’est le sens de ce mot. Non seulement le Roi par excellence, dont il n’est pas parlé là, s’intéresse à lui mais tout le royaume de Dieu est à lui, au présent. Ceux qui ne possèdent rien, ni avoir, ni pouvoir, ni même de droits dans les royaumes du monde possèdent le Royaume de Dieu et c’est cette possession du Royaume de Dieu qui rend les disciples heureux, tout de suite, au présent.

 

- Deuxième couple : les affamés maintenant ; ceux-là sont heureux maintenant parce qu’ils seront rassasiés plus tard. Aujourd’hui -  plus tard. Les affamés maintenant sont heureux parce qu’ils seront rassasiés au futur. Peut-on être  heureux d’un évènement heureux qui nous arrivera plus tard ? Réponse : oui, bien sûr. Je ne peux pas être en même temps affamé et rassasié, en revanche je peux être à la fois  affamé et heureux. Comment cela est-il possible ? Car il y a la joie qui naît d’une espérance - c’est très important de le comprendre - en l’occurrence d’un rassasiement futur. L’exemple n’est pas difficile ; c’est plutôt à la meditatio de le développer. Regardez, par exemple, quand vous étiez petit, à la même époque le 10 décembre, c’était bientôt Noël, les profs avaient du mal à vous tenir et qu’attendiez-vous ? Avec le petit Jésus dans la crèche  … quelques cadeaux … vous les attendiez et vous en étiez heureux alors que  vous ne les aviez pas…, parce que votre espérance, votre attente étaient certifiées, suivant les familles, par les parents ou le Père Noël ou le petit Jésus ….  La joie de l’espérance … L’attente peut provoquer l’angoisse lorsque ce qui va arriver n’est pas assuré. Tu m’as promis une chose mais si je n’ai pas confiance en toi, j’attends mais je ne suis pas rassuré, je ne suis pas joyeux de cette attente. Là, nous sommes face à une joie qui vient de l’espérance. Que sera-ce quand nous serons devant les cadeaux ! Quand on possède parfois ce cadeau, on l’a tellement attendu même si c’est le cadeau parfait que nous avions demandé, qu’on n’est pas déçu, mais la joie est déjà atténuée. La faim grandit, la promesse assurée cause une joie proportionnée à sa faim. De quelle faim s’agit-il ?. Ce n’est pas précisé. Prenons toutes les faims du monde : la faim du pain, la faim de reconnaissance, la faim d’exister, la faim de l’amour, la faim de la vie et de Dieu.

 

- Le troisième couple : les pleurants, car vous rirez. C’est le même mécanisme, à ceci près que, là, la contradiction parait difficile à éliminer. Qu’on puisse être à la fois affamé et heureux, on le comprend, mais là il s’agit de pleurer. Il semble, quand même, que le fait de pleurer soit strictement opposé au fait d’être heureux. On comprend bien là qu’il ne s’agit pas de pleurs de joie ;  parfois on est heureux tellement qu’on se met à pleurer. Les pleurs, ici, correspondent à ceux qui sont pauvres, ceux qui sont affamés, des pleurs de souffrance, des pleurs de douleur. Comment voulez-vous qu’on puisse à la fois  pleurer et être heureux ? Rien ne semble plus être opposé au bonheur que les larmes. Le verbe rire en grec se dit  gelao ; Rabelais  proposait comme psychothérapie, à son époque, la gelathérapie ;  c’est la thérapie par le rire : vous riez et d’un seul coup vos angoisses ont fondu de moitié. La puissance du rire est étonnante. Ce verbe signifie briller, en grec, resplendir, illuminer. C’est par analogie qu’on l’applique à l’homme : en effet,  quand vous souriez votre visage s’éclaire, devient rayonnant, joyeux. Les pleurs proviennent d’une détresse concrète semblable à celle de la pauvreté sociale ou de la faim ; ils peuvent aussi se rapporter à des pleurs plus spirituels, au moment où Jésus ne pleure plus sur lui-même mais sur la ville de Jérusalem qui refuse la bonne nouvelle. Saint Luc nous en parlera. Ces pleurs concrets, réels, fruits d’une souffrance qui n’est pas inventée appartiennent à la condition de disciples ; ils ne viennent pas d’une tristesse. Est-ce que vous pensez qu’il est possible que des pleurs ne viennent pas d’une tristesse ? Si vous pensez que ce n’est pas possible alors vous ne comprendrez jamais Saint Paul, lorsqu’il vous dit : «  Soyez toujours joyeux » et qu’en même temps  il vous dit  ( Romains chapitre 12) «  pleurez avec ceux qui pleurent, réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent ». Soyez toujours joyeux et, en même temps, il vous faudra pleurer avec ceux qui pleurent, dans cette espèce de sympathie, de connivence, de proximité dans la détresse. Pleurer en l’occurrence ne nourrit pas la tristesse ; ce sont bien des pleurs qui viennent de l’amour et la perspective de rire au futur, devant la réussite totale du règne de l’amour, ouvre à la joie. Heureux dans les larmes, triste dans les rires.

 

- Le quatrième couple est un peu plus complexe. Il a une structure plus longue, il fait quatre lignes : « Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïront, quand ils vous frapperont d’exclusion, etc » Il se compose de trois parties, d’abord l’épreuve : « Heureux êtes-vous quand les hommes vous haïront, vous frapperont d’exclusion, etc », puis l’énoncé de la joie : « Réjouissez-vous.. », et enfin une comparaison avec la vie du prophète.

 

Nous sommes un peu surpris par le contraste entre ces deux parties : v. 22-23, quatrième bonheur, et le quatrième malheur, v. 24. Celui-ci est beaucoup plus court. Il ne contient pas toute la description. D’un côté : « Heureux êtes vous lorsque les hommes vous haïssent, vous excluent, vous outragent, rejettent votre nom comme infâme à cause du Fils de l’homme » et de l’autre : « Malheur quand lorsque tous les hommes disent du bien de vous », c’est tout. Et cette situation à cause du Fils de l’homme est celle où Jésus emploie ces mots extrêmement forts : « Réjouissez-vous, sautez de joie, tressaillez d’allégresse ! » C’est un mot très puissant. « Voici que votre récompense est grande dans le ciel », et la comparaison avec les prophètes.

 

Première remarque sur cette béatitude et sur le malheur. Si aux pauvres, on opposait les riches, à ceux qui ont faim ceux qui sont repus, à ceux qui pleurent, ceux qui rient, là, ce ne sont pas les persécuteurs qui répondent aux persécutés : « Malheureux, vous les persécuteurs ! » Non ! Mais s’opposent à ceux qui sont persécutés ceux dont on dit du bien. Donc, là encore, la tristesse ou le bonheur ne s’appuient pas d’un côté sur les mauvais et les méchants, de l’autre sur les bons, comme on voudrait le faire de manière très schématique, mais sur ceux qui ont une excellente réputation, et Jésus les assimile aux prophètes des temps anciens.

 

Dernière remarque, sur cette comparaison avec les prophètes. Je vous rappelle ceci : les prophètes sont là pour actualiser la Parole de Dieu à un moment précis de l’histoire. Ils le font pour bouger les gens. Et s’il y a bien quelque chose que les gens se refusent à faire, c’est à bouger ! C’est pour cela que les prophètes sont persécutés à leur époque, mais une à deux générations plus tard, on s’aperçoit qu’ils ont raison, donc on leur construit des tombeaux superbes. En revanche, les faux prophètes qui vous caressent dans le sens du poil, ceux-là sont accueillis de manière magnifique, et une à deux générations après, on s’aperçoit qu’ils avaient dit faux. C’est l’attitude classique de la foule face aux prophètes. L’histoire leur ayant donné raison, les générations suivantes les reconnaîtront comme prophètes. Derrière cette quatrième béatitude ou cette quatrième malédiction, Jésus, se tournant vers les disciples, les invite à bien réfléchir sur l’absence de reconnaissance que le monde aura de leur action.

 

3. Meditatio : les sources chrétiennes de la joie et de la tristesse

 

J’ai appelé ça : joie et tristesse du disciple. Ceci m’amène à réfléchir sur le discernement fondamental, la joie comme mesure. Encore une fois, toute méditation suppose qu’il y en ait d’autres, à commencer par la vôtre, celle que vous avez peut-être déjà faite, celle que vous avez fait au moment ou j’en faisais la « lectio », celle que vous ferez peut-être tout à l’heure ou demain. Je lis cette parole de Dieu dans le sens de la vie du disciple que Jésus éduque à l’amour. Je prends cet Evangile comme la mesure que le Seigneur me donne pour le suivre à la trace : c’est la joie. Quand j’ai perdu ses traces, c’est la pauvreté.

 

Quelles sont les sources de ma joie ? Et suivant que je suis heureux et que les sources de ma joie coïncident avec ce que l’Evangile me dit sur cette espèce de pauvreté, de faim, de soif, alors, je marche derrière le Christ. Si, au contraire, je suis triste, et si la raison de ma tristesse est celle que le Christ m’indique, alors, je peux toujours avoir mal discerné en moi, mais il y a de très fortes probabilités, que je ne suive plus le Christ à ce moment-là. Encore une fois, Jésus ne nous dit rien sur le but, là où il nous mène, là où se termine sa marche. Il le dira plus tard, quand il parlera de la Croix et de la Résurrection. Là, il est face à des personnes qui débutent, qui sont partie de cette foule, et nous sommes comme les autres. Nous souffrons, nous aimerions avoir contact avec Lui, qu’il nous guérisse, qu’une force sorte de Lui. Simplement, nous ne voulons pas nous contenter de cette force-là. Disciples de Jésus, nous sommes appelés plus que les autres à entrer en contact avec Lui, ne l’oublions jamais.

 

Puis, partant de cette humanité dont Il partage tout, Jésus situe ses disciples devant ce que j’appelle le discernement fondamental : celui de la joie et de la tristesse. Réfléchissons à ceci : quels sont les critères que nous nous donnons pour mesurer notre existence, pour jauger notre conduite, voire la rectifier ? Je vous donne un exemple tout simple. Quand je suis adolescent, et que j’ai 13 ou 14 ans, quelles sont mes mesures ? Ce sont des modèles, des modèles de réussite, par exemple de la Star Academy, je le vois chez mes neveux et nièces. Et puis un jour, c’est assez drôle d’ailleurs, ils grandissent, et tous les posters disparaissent, remplacés par autre chose. Ils commencent à acquérir leur autonomie. Par rapport à qui ou à quoi mesurons-nous notre existence ? Lorsque quelqu’un vient voir un prêtre : « Je suis en échec, j’ai raté ma vie », bien sûr, il s’efforce de l’écouter et d’écouter quelle est la mesure qui lui permet de dire qu’il est en échec. Si vous vous êtes fixé d’avoir une médaille d’or aux Jeux olympiques, vous vous doutez bien que si c’est ça la mesure de votre vie, vous risquez d’être en échec permanent. Si Carl Lewis est dans la salle, qu’il se lève et qu’il me le dise. Peut-être pour certains, est-ce la mesure de leur existence, c’est ce qui va leur permettre de s’estimer eux-mêmes, de se jauger.

 

Si je vous dis : ‘Votre mesure, c’est le Christ’, ce qui est vrai, puisque je mets mes pas dans les siens, et ma vie n’essaie que d’être un reflet, une incarnation de surcroît de Sa vie à Lui, peut-être ne suis-je pas encore assez concret. Et Celui-là même qui dis : « Suis-moi » pose des jalons très concrets dans notre existence. C’est ce mystère d’une joie très particulière, d’une tristesse très particulière. Et cette mesure qu’il nous propose ne peut fonctionner que si, comme Lui, nous prenons appui sur notre humanité concrète. Ce n’est pas toujours évident de savoir si nous sommes heureux ou pas, si tant est que ce soit cette question-là que nous nous posons. Peut-être la mesure de ma réussite est-elle l’argent. Benoît XVI en a reparlé quand il est venu aux Invalides, en septembre. Peut-être la mesure de ma réussite est-ce le pouvoir que je voulais. Je n’ai pas atteint le poste de direction que je voulais. Ensuite, on se demandera pourquoi le Seigneur nous a lâchés. On pourra chercher en vain le texte de l’Ecriture où il nous a promis cette réussite-là. Il ne nous a pas dit que c’était là-dessus que nous avions à nous regarder nous-mêmes. Si nous prenons des critères de réussite sociale, voire même d’absence de souffrance, qui n’est pas le bonheur, nous avons des critères qui nous sont extérieurs, tandis que se connaître comme heureux, à quelle occasion, pour quelle raison, ou malheureux, c’est une exigence universelle que tout le monde peut s’appliquer en toutes circonstances.

 

La spécificité du disciple à qui Jésus s’adresse n’est pas d’être heureux, comme si tous les autres étaient voués au malheur, mais c’est de s’interroger dans sa joie et dans sa tristesse sur les sources de sa joie et les sources de sa tristesse. « Luc, es-tu heureux en ce moment ? » « Euh, oui, mais je souffre en même temps… » « Mais tu peux souffrir et être heureux. » « Oui c’est vrai. Il y a telle difficulté, il y a même telle angoisse, mais finalement je suis heureux. » Qu’est-ce qui s’oppose à la joie ? Ce n’est pas la faim, ce n’est pas la pauvreté, ce ne sont pas les pleurs, même de souffrance, c’est la tristesse. Derrière tous ces phénomènes psychiques, j’ai réussi à voir que je suis heureux, finalement. Et, en tant que disciple de Jésus, je vais un peu plus loin, et je me dis : ‘ Pourquoi suis-je heureux. Pour quelle raison ? ‘ Parce que j’ai réussi mes examens, parce que j’ai réussi un pèlerinage formidable, on a tous nos petites réussites dans la vie. ‘J’ai fait un sermon formidable !’, dit le prêtre. Quelle a été la cause de mes joies ? Puis-je trouver, par exemple, des causes de joie, une pauvreté qui coïncide avec le Royaume de Dieu en moi ?

 

Pour être plus concret, je vais vous donner un exemple qui est celui de saint François d’Assise. Si vous lisez saint Ignace de Loyola, saint François d’Assise, saint Augustin et tous les autres, nécessairement, que ce soit dans leur vie comme dans leurs écrits, vous retombez exactement sur ce que je viens de dire. Le discernement fondamental se fait entre la joie et la tristesse, ou bien, selon l’expression usuelle à l’époque de saint François d’Assise entre le doux et l’amer, l’amertume en nous nous causant de la tristesse et la douceur nous causant de la joie. Saint François, qui a toujours été catholique, parle de sa conversion. Si nous avions à illustrer ce passage du bon chrétien, -encore une fois, l’expression n’est pas péjorative, je ne dis pas un pharisien – au disciple, reprenons la vie de saint François qui est toujours resté catholique, fidèle à l’Eglise et pratiquant. Mais il parle lui-même de « sa conversion », lorsqu’en plusieurs étapes il va se mettre à suivre Jésus, vous le savez, puisqu’à un moment donné, il voudra le suivre au point de le calquer dans un mimétisme matériel, par exemple ne plus rien avoir, tout laisser. « Va, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres et suis-moi ». C’était vraiment à la lettre. Un jour, un frère vient le rejoindre. François lui dit : « As-tu vendu tous tes biens ? » « Oui, frère François, j’ai vendu tous mes biens. » « Qu’as-tu fait du produit de cette vente ? » « Je l’ai donné à des amis et à ma famille. » « Alors, je ne veux pas de toi, parce que Jésus nous dit qu’il faut le donner aux pauvres. » Radicalité de François.

 

Mais attention, je me permets d’ouvrir une parenthèse pour rebondir sur la question décisive qui était posée la semaine dernière. François est celui qui a fondé le Tiers Ordre : il y avait l’ordre des Frères, c’est le premier ordre, les Frères mineurs (ils ne s’appelaient pas encore franciscains). Ensuite, il y a eu l’ordre des sœurs, avec sainte Claire, les clarisses, deuxième ordre. Et après, il y avait des laïcs qui sont venus le voir et lui ont dit : ‘Nous aussi, nous voulons vivre de l’Evangile, comme toi.’ Ils voulaient tout laisser avec la même radicalité. Et là, François a compris qu’il fallait qu’ils soient totalement disciples, mais d’une autre manière. Et il a fondé le Tiers Ordre. Vous pouvez appartenir au Tiers Ordre franciscain, ou au Tiers Ordre dominicain, tout en restant laïc. Ils voulaient tout laisser. François leur a dit : « Non, toi, tu as une femme ; tu retournes dans ta famille, à ton travail. » « Oui, mais on veut être comme toi, on veut suivre Jésus. »Alors, il a ordonné des règles pour laïcs et non pas pour religieux. Toujours disciples, mais avec une autre existence concrète.

 

Je reviens à François. Il est jeune, sa vie commence à l’attrister. Il a une faim en lui, il croit que c’est de servir les rois du monde et de devenir noble. Il fait la guerre, il est fait prisonnier et passe un an en prison dans la petite ville de Pérouges. Puis il a une apparition qui lui dit : « François, est-il plus beau de servir le serviteur ou le maître ? » « Le maître ! » Il comprendra plus tard qu’il faut servir le Christ. Puis, dans son itinéraire qui nous est rapporté dans plusieurs récits, entre autres dans ‘la Légende des trois compagnons’, François va découvrir ce qu’est la joie chrétienne, dont je vous parle, et la « tristesse chrétienne » qu’évoque le Seigneur Jésus. A ce moment-là, il est encore dans les environs d’Assise. Il n’a pas encore « pris la bure ». Il n’a pas encore entendu l’appel de San Damiano. ‘Un jour qu’il priait le Seigneur avec ferveur, il obtint cette réponse : « Tout ce que tu as aimé et désiré posséder égoïstement, il faut que tu les méprises et le haïsses si tu veux connaître ma volonté. Quand tu auras commencé à le faire, ce qui auparavant te paraissait agréable et doux te sera insupportable. »- Que faisait-il avant ? Il faisait la fête avec ses amis. Il n’est pas défendu de faire la fête, sinon, nous serions assez mal placés à l’Abbaye ! Sa vie était celle de la jeunesse dorée, très riche, d’Assise – « Tandis que de ce qui te semblait horrible, tu tireras une grande douceur et un agrément sans mesure.» Ces paroles le remplirent de joie et le comblèrent dans le Seigneur.’

 

Comment cela va-t-il s’appliquer ? ‘Un autre jour, alors qu’il montait à cheval près d’Assise, un lépreux vint à sa rencontre. D’habitude, il avait une grande horreur des lépreux. C’est pourquoi il se fit violence, descendit de cheval et lui donna une pièce d’argent en lui baisant la main. Ayant reçu du lépreux un baiser de paix, il remonta à cheval et poursuivit son chemin. Quelques jours plus tard, s’étant muni de beaucoup de monnaie, il se dirigea vers l’hospice des lépreux, - ce n’est plus le hasard, il y va de lui-même – et les ayant tous réunis, il donna une aumône à chacun en lui baisant la main.’ – Notez bien qu’il est en train de donner l’argent de son papa ! – ‘A son retour, il est exact que ce qui auparavant lui paraissait amer, c’est-à-dire voir ou toucher des lépreux, s’était transformé en douceur. La vision des lépreux, comme il lui arriva de le dire, lui était à ce point pénible, que non seulement il refusait de les voir, mais même de s’approcher de leur habitation. S’il lui arrivait de les voir ou de passer près de la léproserie, et bien que la pitié le poussât à leur faire l’aumône par l’intermédiaire d’autres personnes, il détournait le visage et se bouchait le nez avec ses doigts. Mais la grâce de Dieu le rendit à ce point familier des lépreux que, comme il l’atteste dans son testament, il séjournait parmi eux et les servait humblement. ‘La visite aux lépreux l’avait complètement transformé.’ Je vous passe la suite de la conversion.

 

Ce sont peut-être des questions qui vont terminer notre méditatio. Où s’alimente notre joie ? D’où viennent nos tristesses ?

 

Contre le plaisir, avec lequel on confond souvent le bonheur, la pauvreté, il n’y a pas de plaisir à être pauvre. Beaucoup de nos actes ne peuvent pas, sauf maladie psychique, être source de plaisir. Si je me fais mal pour quelqu’un d’autre, peut-être jusqu’à la croix, et simplement, par exemple, si je me prive de nourriture parce qu’il n’y a pas assez à manger pour deux, il ne peut pas y avoir de plaisir. Il peut y avoir une joie immense, d’autant que ce que vous avez donné, c’est peut-être aussi de votre nécessaire que vous avez partagé avec quelqu’un qui en avait besoin. Il n’y a aucun plaisir à être pauvre. Quand le Seigneur investit cette pauvreté avec son Royaume, alors nous devenons comme François, troubadours de Dieu, chantres, il le disait lui-même à ses frères : « Vous devez être des chantres, des troubadours de Dieu. Vous devez chanter la louange de Dieu ! » Le chantre de Dame Pauvreté.

 

Contre l’ennui, avec lequel on confond souvent le bonheur, la faim. Le ‘sans-souci’, – Pas de problème, pas d’ennui ; pas d’ennui, pas de bonheur.- Ce n’est pas que je sois pour les ennuis, pas plus que nous ne sommes pour la pauvreté. Contre cette falsification du bonheur, qui est assez à la mode aujourd’hui : la faim. Quand on a faim, on ne s’ennuie pas. Quand on est poussé par la faim, on ne pense qu’à une chose : rassasier cette faim, la rompre, l’interrompre. La faim nous bouge. Elle nous évite de tomber dans cette espèce de lassitude de la vie qu’on peut exactement appeler : ennui. Blaise Pascal disait : « Sans la faim des choses spirituelles, on s’ennuie. » Je pense que l’ennui fait plus de tort au bonheur que bien des souffrances.

 

Contre l’illusion, avec laquelle on confond aussi le bonheur, persuadé que le bonheur est dans une vie saturée d’imaginaire, de rêve : les pleurs. Quand on pleure, on ne rêve plus. « Pince-moi, je rêve ! » Le rêve présent me limite. Seule la réalité concrète me dilate, la mienne, que j’ai faite pour une part, qui est advenue pour une grande part, je ne suis pas le maître total de mon existence. La réalité m’entraîne au-delà de mes limites, même si elle est pesante, alors que l’illusion dans laquelle je me réfugie ment. Illusion …, n’y a-t-il pas un objet usuel présent dans beaucoup de nos maisons qui se termine par –sion ? Non, ordinateur, ça ne marche pas ! C’est la même chose, la boîte à illusions ! Le rire éternel, c’est tout à fait autre chose.

 

Enfin, contre la vanité, avec laquelle il arrive souvent, aussi, que l’on confonde le bonheur, la persécution. La vanité nous persuade que la gloire apporte le bonheur. Alors il y a ce curieux mépris dont parle Jésus : « Heureux êtes vous si on vous persécute ». Croyez-moi, ceci, me semble-t-il, est le fruit d’expériences, sinon ce sont des jeux de mots qu’on accepte ou qu’on évite. Très honnêtement, qu’est ce qui vous persuade que le bonheur ne peut pas être dans la gloire ? Q’est-ce qui dégonfle notre vanité ? Quelque chose de très concret ! ‘Oh, je me considère comme très humble !’ Lisez le texte de Screwtape à son neveu Wormwood : « Si jamais il est humble, justement, fais-lui prendre conscience qu’il est humble, et persuade-le qu’il est un type très bien, parce qu’il est humble ! » Et voilà, le tour est joué ! Très subtile. C’est quand les gens vous dégonflent, quand ça vient de l’extérieur.

 

 

 

4- Prophète de bonheur, ouvre moi à la joie

Contemplatio

 

Puissant guérisseur,

 

Laisse-moi te toucher afin que je comprenne tes paroles.

 

Laisse-moi t’approcher malgré la foule des pensées qui me séparent de toi,

Et que je goûte ta guérison.

Ne te dérobe pas à ma recherche : encore qu’elle soit toujours hâtive, intéressée et maladroite, elle est sincère.

D’autres repartent transformés d’avoir été à ton contact.

Aussi, donne-moi de n’être plus séparé de toi de fut-ce que de l’épaisseur d’un frère

Car trop jeune je suis aujourd’hui dans ma foi pour te découvrir dans mon prochain.

 

Je m’élance vers toi, touche-moi ou laisse-moi te toucher.

Et si tu n’es plus là et que déjà tu t’éloignes et que l’occasion encore une fois semble manquée,

Permets-moi d’aller au contact de la présence que tu as laissée.

Et cette soif d’aller vers toi jusqu’à toi, ravive-là.

 

Dégage ce qui me sépare de toi.

Et puisque je ne puis te voir ici-bas par mes yeux de chair, permets au moins

A mes oreilles d’accueillir tes paroles, posées dans les Ecritures,

A mes mains de toucher ton corps, distribué dans celui des malades,

A mes narines de sentir ton parfum, répandu dans tous les amours,

A ma bouche de goûter ta douceur, semée dans ton eucharistie.

 

Fais que, guéri, raffermi, libéré par toi,je n’oublie pas les mots puissants qui suivent tes gestes.

Tant te délaissent lorsqu’ils vont mieux, quand s’éloigne la misère qui les tenaillait.

Que je ne sois pas de ceux-là.

Que mon mieux-être m’invite, au contraire, à garder fidèlement ta parole comme une semence de vie.

 

Prophète de bonheur,

 

Ferme d’abord mes oreilles à ce que clament sur tous les toits les prophètes de malheur

Par qui la misère finit par arriver à force de l’annoncer.

Ils ont réussi à me faire croire que le bonheur vrai est une forme déguisée d’égoïsme, une sorte d’idole habillée de bonne conscience.

Ils m’ont dit que le bonheur n’est qu’une pauvre, subjective et passagère illusion,

Et qu’au mieux, il ressemble à un bouchon de liège ballotté sur l’océan des malheurs de notre temps.

Et je pars dans la vie avec cette obsédante et sinistre idée, constamment confirmée par le déferlement inlassable des vagues de la misère humaine.

Laisse mon cœur se dégager de ce marasme de l’esprit,

Libère mon enthousiasme de ces marécages nauséabonds où se terrent les pensées démobilisatrices.

 

Et occupe tout mon cœur de la joie.

 

 

 

TEXTE

Remarque sur ce texte : il s’agit de deux démons qui parlent entre eux ; l’Ennemi, c’est précisément le leur, à savoir Dieu ! Le protégé est celui qu’ils ont charge de faire tomber ! Il faut donc lire ce texte au second degré…

 

Mon cher Wormwood,

La chose qui m’inquiète le plus dans ton dernier rapport sur ton protégé, c’est que, cette fois-ci, il ne semble plus prendre de bonnes résolutions comme lors de sa conversion. Si je comprends bien, il ne fait plus de grandes promesses de vie vertueuse. Il ne s’attend même plus à être en «état de grâce» pour le reste de ses jours. Tout ce qu’il espère c’est d’obtenir à chaque heure de chaque jour les forces nécessaires pour surmonter la tentation. Tout ceci est très mauvais.

            Je ne vois qu’une seule chose à faire pour le moment. Ton protégé est devenu humble. As-tu attiré son attention sur ce fait? Toutes les vertus deviennent moins redoutables pour nous dès qu’un homme en a pris conscience, et cela est particulièrement vrai de l’humilité. Attrape-le au moment où il est vraiment pauvre en esprit et souffle-lui à l’oreille la réflexion flatteuse: «Pardi! Me voilà devenu humble», et tu verras, presque instantanément, l’orgueil — l’orgueil qu’il tire de son humilité — faire son apparition. S’il en voit le danger et s’emploie à étouffer cette nouvelle forme de vanité, rends-le fier de cette tentative — et ainsi de suite, aussi longtemps que cela te plaira. Pas trop longtemps, cependant, de crainte d’éveiller son sens de l’humour et des proportions, auquel cas il pourrait simplement rire de ton jeu et aller se coucher.

            Mais il y a encore d’autres moyens efficaces de fixer son attention sur son humilité. Avec cette vertu, comme avec toutes les autres, l’Ennemi entend détourner l’homme de son moi pour se l’attacher à lui-même et l’intéresser à son prochain. Chaque humilitation, tout élan de haine de soi-même doivent le rapprocher de ce but. S’ils n’y parviennent pas, ils ne nous font que peu de tort. Ils peuvent même nous faire du bien, si l’homme continue à se préoccuper uniquement de lui-même et surtout si le mépris dè soi-même engendre le mépris des autres et, de ce fait, la mélancolie, le cynisme et la cruauté.

            Il te faut donc cacher à ton protégé le vrai but de l’humilité. Qu’il n’y voie pas un moyen de s’oublier lui-même mais plutôt la bonne manière d’avoir une opinion juste (et modeste, bien entendu) de ses talents et de son caractère. D’après ce que tu m’écris, il doit avoir certains dons. Inculque-lui l’idée que l’humilité consiste à essayer de croire que ses dons ont, en réalité, moins de valeur qu’il ne leur en attribue. Bien sûr qu’ils en ont moins. Mais là n’est pas la question. Voici ce dont il s’agit: il faut qu’il tienne à une opinion, non pas parce qu’elle est vraie, mais pour une tout autre raison. Si tu réussis à faire cela, tu auras introduit un élément de malhonnêteté et de simulation au coeur même de ce qui menace de devenir une vertu. Par cette méthode, des milliers d’hommes ont été amenés à penser que l’humilité consiste pour une jolie femme, à se croire laide et pour un homme intelligent, à se prendre pour un imbécile. Comme ce dont ils s’efforcent de se persuader est manifestement absurde, ils n’y parviennent jamais tout à fait, ce qui nous donne l’occasion de’ faire graviter leurs pensées constamment autour d’eux-mêmes dans un effort pour réaliser l’impossible. Pour parer le coup de l’Ennemi, il faut connaître ses objectifs. Il voudrait amener l’homme au point où, après avoir conçu la plus belle cathédrale du monde, il est pleinement conscient qu’il n’y en a pas de plus belle et où il s’en réjouit, mais en n’éprouvant ni plus ni moins de joie que si elle était l’oeuvre d’un autre. Car l’Ennemi voudrait qu’en fin de compte, il soit libéré de sa présomption à tel point qu’il puisse se réjouir avec la même sincérité et la même reconnaissance de ses propres talents que de ceux de son prochain — et d’un lever du soleil, d’un éléphant ou d’une chute d’eau. Il aimerait que chaque homme en arrive, à la longue, à reconnaître la beauté et l’excellence de toutes ses créatures (lui-même y compris). Il cherche à annihiler, dans le plus’ bref délai, l’amour de soi qu’il tient de l’animal, mais je crains qu’il ne s’agisse d’une politique à long terme qui vise à lui restituer un nouveau genre d’amour de soi — une sorte de charité et de gratitude envers tous les êtres, lui-même y compris. Une fois qu’il aura appris à aimer son prochain comme lui-même, il sera en droit de s’aimer lui-même comme son prochain. Car nous ne devons jamais oublier ce trait de caractère de l’Ennemi, inexplicable et répugnant entre tous: il aime vraiment les bipèdes sans poils qu’il a créés et leur restitue toujours de la main droite ce qu’il leur a retiré de la gauche.

            Par conséquent, il fait tout son possible pour détourner complètement l’attention de l’homme de sa propre valeur. Il préfère que l’homme se prenne pour un grand architecte ou un poète célèbre et l’oublie tout de suite après plutôt que de le voir passer beaucoup de temps à se persuader qu’il est un architecte médiocre ou un poète sans talent. De ce fait, tu peux t’attendre à ce que tes tentatives pour inspirer à ton protégé des sentiments de vanité ou de fausse modestie soient contrecarrées par l’Ennemi qui se chargera de lui rappeler qu’il n’est pas besoin pour l’homme d’avoir une opinion sur ses propres talents, étant donné qu’il peut fort bien continuer à augmenter leur rendement sans avoir à décider quelle sera la niche particulière qu’occupera son buste dans le temple de la gloire. Il faut que tu essayes à tout prix d’effacer ce rappel à l’ordre de la mémoire de ton protégé. De son côté, l’Ennemi fera tout en son pouvoir pour rendre concret dans son esprit cet article de foi que ces gens professent tous de leurs lèvres, mais qu’ils arrivent difficilement à accorder avec leurs sentiments, à savoir qu’ils ne se sont pas créés eux-mêmes, que leurs talents leur ont été donnés et qu’ils n’ont pas plus de raisons d’en être fiers que de la couleur de leurs cheveux. Mais toujours et par tous les moyens, l’Ennemi cherchera à détourner l’attention de ton protégé de ce genre de problème. Et toi, tu t’efforceras de l’y fixer. Selon l’Ennemi, il ne doit même pas trop penser à ses péchés. Une fois qu’il s’en est repenti, plus vite il s’en détournera, plus grande sera la joie de l’Ennemi.

 

            Ton oncle affectionné                                   Screwtape

 

« Tactique du diable »  C.S.Lewis. -  Edition ebv, 2005 ; pp 48 à 50