Le roi HERODE s’émut
« L'idolâtrie est
une tentation constante de l'homme. Hélas, il existe des personnes qui
cherchent la solution à leurs problèmes dans des pratiques religieuses
incompatibles avec la foi chrétienne. Un fort courant pousse à croire aux
mythes faciles du succès et du pouvoir ; il est dangereux d'adhérer à des
conceptions évanescentes du sacré qui présentent Dieu sous la forme d'une
énergie cosmique ou bien d'autres manières non conformes à la doctrine
catholique… Ne cédez pas aux illusions mensongères et aux modes éphémères, qui
laissent souvent un tragique vide spirituel ! Refusez les séductions de
l'argent, de la société de consommation et de la violence sournoise qu'exercent
parfois les médias… L'adoration du vrai Dieu constitue un authentique acte de
résistance contre toute forme d'idolâtrie. » Jean-Paul II août 2004
Questions : - Quelles sont les forces de résistances autour de
moi ?
- Quelles sont les forces de
résistances en moi ?
Plan de la
conférence :
Introduction : l’étape de Jérusalem, la cité du Roi ;
trois réflexions préliminaires.
a.
Au temps du roi
Hérode
b.
L’action d’Hérode
c.
Hérode, c’est le
« monde »
d.
Aimer le monde sans
être ami du monde
a.
Qui est-ce ?
C’est toi !
b.
Dieu n’est pas là où
on le cherche mais juste à côté
c.
Le cœur
« occupé » n’est pas libre
d.
Le moi résistant
e.
Les méfaits du
moi : la pesanteur et les idoles
a.
Contre l’amour
propre : supportons-nous !
b.
Au milieu des
contradicteurs : supportons-les !
c.
S’ouvrir de sa
recherche
d.
Les yeux fixés sur
le but
e.
Accepter le premier
pas de la remise en route
Introduction : Nous
allons aborder ce thème « le roi Hérode s’émut », phrase tirée de la
Parole de Dieu, et nous allons essayer
de comprendre ce que peut représenter cette étape très singulière des mages à
Jérusalem. Et je ne touche pas là un
thème secondaire ou annexe par rapport au thème principal de cette année, la
rencontre avec le Christ, car la présence d’Hérode, tournoyante tout au long du
récit comme nous allons le voir, manifeste la place importante de la lutte dans
le réel de Dieu : parler des forces de résistance c’est tout simplement
adhérer au réel. C’est refuser de se tourner vers une religion de l’évasion,
comme il y en a tant aujourd’hui qui nous sont proposées. Le texte de Jean-Paul
II tend précisément à dénoncer un certain nombre d’illusions mensongères, de
religions ou de religiosités qui n’en sont pas.
Du
chemin qui conduit les Mages depuis l’Orient jusqu’au Christ, nous ne
connaissons avec certitude qu’une seule étape : celle de Jérusalem .
Dans quels caravansérails se sont-ils arrêtés ? Par où sont-ils
passés ? nous l’ignorons ; nous n’avons qu’une étape avant la
rencontre c’est celle décrite ici. D’où venaient-ils ? quels fleuves
ont-ils suivis ? quels déserts ont-ils traversés ? Nous n’en savons
rien. Et si la géographie physique doit se relire comme une géographie
intérieure, nous ne savons pas davantage par quelles angoisses, par quelles
hésitations, par quelle lumière et par quelles découvertes les Mages sont
passés jusqu’à Jérusalem, depuis leur lieu de départ jusqu’à Jérusalem.
Nous
avons simplement essayé, jusque là, de découvrir l’âme de ces Mages :
c’était le but de la première conférence ; puis dans la dernière
conférence nous avons essayé de scruter,
à travers l’étoile, les signes
de Dieu qui marquent notre voie quelle
qu’en soit la difficulté ou la
singularité ; je nous rappelle à nous tous que peu importe en définitive qu’il s’agisse d’une autoroute
où l’on peut marcher plusieurs de front
ou d’un tout petit sentier étroit que
l’on trace pour la première fois ; ce qui importe c’est que les balises de
nos GR ou les panneaux de nos autoroutes nous indiquent que nous sommes dans la
bonne direction. Et nous avons tous, d’un pas de promeneur ou de bon marcheur,
vécu l’angoisse de ne pas savoir si
nous étions sur le bon chemin ; c’est sûrement celle qui génère la
plus grande fatigue ; tandis que si on est sûr du chemin, même s’il vient à monter, nous en affrontons toutes
les difficultés avec élan.
L’évangile
des Mages semble vouloir raccourcir au maximum le long chemin de ceux qui sont
venus d’Orient : ce récit des Mages que nous avons en Matthieu tait tout le parcours sinueux qui est sûrement celui des Mages, qui est le
nôtre ( je vous rappelle que Saint Augustin a mis treize années pour
découvrir le Christ, depuis le premier instant où il s’est éveillé au goût de la sagesse, en ayant lu Cicéron, jusqu’à
sa découverte et au baptême). Mais, néanmoins, l’évangile s’arrête sur un
passage très singulier aux conséquences tragiques et magnifiques : l’étape
à Jérusalem. La rencontre d’Hérode précède la rencontre du Christ :
étape indispensable aux Mages pour atteindre le Christ, puisque nous savons par
le récit que c’est la rigueur et les renseignements généraux d’Hérode qui
permettent aux Mages de retrouver la bonne direction. C’est ce que nous allons
essayer de comprendre : voici une étape nécessaire pour chacun de
nous pour rencontrer vraiment le Christ, vraiment, c’est-à-dire
réellement, concrètement et non pas
dans un nuage d’illusions…
Jérusalem,
c’est la cité du roi, nous dirions aussi la capitale . Depuis David qui va
en faire la conquête, deuxième roi après Saül, et qui va y installer sa
capitale ; c’est la capitale du royaume de Juda. Il était donc absolument
normal que les Mages s’y rendent puisque, rappelons-nous, ils cherchent le Roi
des Juifs qui vient de naître. La bonne logique veut que l’on cherche le roi
des Juifs à la capitale, là où il habite, où il demeure. C’était de la bonne
logique. Mais, en fait, l’histoire se complique ; c’est un autre roi des
Juifs, bien en place, qu’ils vont trouver : Hérode, et non point celui
qu’ils cherchaient. Surprise ! Et la joyeuse recherche mêlée sûrement d’un
peu d’inconscience va entraîner un drame épouvantable que nous relate la suite
du récit, à savoir le massacre des Innocents. Je parle d’un peu d’inconscience
parce qu’il faut être un peu inconscient en effet pour se présenter à la
capitale où réside le roi en place pour lui dire « Où est le roi des Juifs
qui vient de naître ? », non pas le successeur, non pas le dauphin
mais « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? ». C’était,
bien sûr, entrer dans un jeu politique
cruel et meurtrier.
Voilà
un prix bien fort à payer pour un hommage religieux : le massacre de dizaines et de centaines
d’enfants. Et dans ce qui était normal jusque là, cette aspiration au
Transcendant et ces signes de Dieu, l’arrivée à Jérusalem, surgit …comme une
énorme question ! fallait-il en passer par là ? Disons-le
autrement : pourquoi mêler Hérode, avec ce qu’il représente de pouvoir
politique et sanguinaire à cette quête religieuse ? Quel en est le sens ?
Pourquoi cette duplicité d’Hérode, cette machination, ce crime, ce sang, quand
il s’agit simplement d’une rencontre d’amour entre un homme et son Dieu ?
Et face à cette question on imagine aisément d’autres scénarios moins
onéreux : ils auraient pu contourner Jérusalem, ils auraient pu faire
autre chose et lorsque nous rêvons d’une rencontre avec Dieu, dans une intimité
très personnelle d’amour, nous n’imaginons pas en effet toutes ces incidences
politiques et tragiques. Aussi avant de pénétrer dans des pistes de manière
plus approfondie, je souligne d’emblée trois éléments pour que la surprise de
cette présence d’Hérode ne nous fasse pas perdre pied, tomber dans le refus ou
la révolte ; je le redis : fallait-il payer du prix de centaines d’enfants
massacrés, la rencontre des mages avec le Christ ? La réponse n’est pas si
évidente que cela, je pense.
Première
remarque : la réalité brasse des
drames. Que chacun d’entre nous revienne simplement à sa vie, à son
expérience. Il me semble que dans l’existence de chacun d’entre nous l’épreuve,
le tragique, le drame, avec aussi des joies somptueuses, sonnent souvent le glas, une musique en tout
cas très grave ; et si ce n’est pas dans nos propres existences, si nous
avons un cœur assez ouvert pour entendre le cri des pauvres qui sont à nos
portes, nous sentons bien que le tragique appartient à la réalité
humaine. Pourquoi alors, à votre avis, devrait-on évacuer ce tragique de notre
vie religieuse ?
Rappelons-nous
qu’en christianisme tout est récapitulé, tout est unifié, rien n’est laissé. Ni
le corps, ni l’âme, ni l’esprit, ni le bien, ni le mal, rien, tout est assumé.
Pourquoi alors systématiquement imaginer, comme on le fait très volontiers
aujourd’hui, une voie religieuse séparée du monde dont elle ignorerait le poids
de matière et de souffrance ? d’où
l’engouement pour toutes les voies de type bouddhiste qui prêchent, quoi
qu’on en dise, une grande compassion, certes, mais surtout une séparation. La
souffrance n’y a pas sa place. N’a-t-on pas d’ailleurs suffisamment critiqué
les chrétiens de traverser les champs de bataille la fleur au fusil ? Il
faut relire les grandes critiques d’un Nietzsche au 19ème
siècle : « oui, mais vous, vous planez, vous êtes dans votre
religion…nous, nous avons les pieds dans la boue et nous entendons le cri de
nos frères. » La religion chrétienne ne nous éloigne pas de la réalité du
monde de nos frères : c’est un grand principe que j’ai déjà appelé l’année
dernière le principe de réalité. Méfions-nous d’un Dieu qui nous tirerait hors
du réel et du tragique de l’existence.
Deuxième
remarque : la résistance et
le poids – nous allons prendre le mot tout à l’heure de Simone
Weil : la pesanteur des choses – ne sont pas toujours ni seulement
négatifs. Tout de suite, quand nous parlons d’épreuve nous entendons
souffrance négative. Or la souffrance en tant qu’épreuve ne nous a-t-elle pas
fait grandir ? Les épreuves dont nous allons parler… n’est-ce pas point
par des épreuves que nous passons des examens qui nous permettent ensuite d’entrer
dans la vie ? Eh bien, tout simplement, revenons à nos expériences les
plus banales, les plus communes : les haltères que le sportif prend et
manipule pour s’entraîner, c’est bien un poids qui le fait grandir, qui le
muscle ; la gravité qui donne du poids à tout notre être, la gravité
terrestre : sans cette gravité,
tout notre organisme souffrirait comme celui des cosmonautes, des astronautes
qui passent plusieurs semaines ou plusieurs mois hors de la gravité terrestre,
en apesanteur ; vous savez qu’ils mettent ensuite plusieurs mois, voire
plusieurs années à se remettre à un niveau de santé physique. La difficulté au
plan spirituel n’est-ce pas souvent là que jaillit le meilleur de nous-même et
qu’en relisant peut-être nos existences et peut-être nos existences
matrimoniales, nous nous apercevons assez aisément que c’est dans les
difficultés vécues à deux que nous aurons peut-être connu les plus grands des
bonheurs. Alors, notre désir d’une vie que j’appelle aérienne, sans soucis,
sans problème, avec une gravité supprimée où les choses n’auraient plus de
poids, me paraît être davantage un rêve pour nous détendre l’esprit qu’une
volonté réelle, si nous y réfléchissons. Je connais comme vous la tentation du
ras-le-bol quand les journées ont été
un peu pesantes, que toutes les relations sont pondérées par l’ennui et le
poids… on a envie à un moment donné de dire : « j’ai envie de
me détendre, de souffler, passez-moi un bon film » mais nous savons bien
qu’un bon film est fait pour s’arrêter. Si tout nous était rendu immédiatement
facile, aisé, que deviendrions-nous ? Peut-être aurions-nous des muscles
atrophiés, des esprits sans profondeur et des volontés molles.
Troisième
remarque : la foi religieuse,
la religion chrétienne dedans, est la plus dangereuse car elle peut être
source du pire des malentendus qui puissent exister. Tant pis si je vous
choque, c’est bien un prêtre qui le dit,
la foi religieuse c’est aussi bien sûr la plus sublime mais c’est la
plus dangereuse si on n’y veille pas. Je me souviendrai toujours, jeune prêtre,
du contact avec un médecin, psychiatre, qui m’a dit : « Père
Luc, les folies mystiques sont les plus dangereuses, on ne peut plus rien
faire » oui, quand c’est Dieu qui parle, le médecin n’a qu’à se taire ,
vous comprenez, c’est plus sournois. Quel est ce malentendu qui peut être
apporté par la foi religieuse elle-même ? l’orgueil d’être croyant,
l’orgueil de celui qui sait, l’orgueil de celui qui a trouvé, peut-être
l’orgueil de celui qui a éprouvé une expérience divine. Oui, la religion peut
donner un certain pouvoir, un certain savoir, un certain avoir. Vous vous
rappelez de cette trilogie que j’avais
évoquée dans la première conférence, ce n’est évidemment pas du tout dans ce
sens que les Mages sont partis vers le Christ ; et constamment nous avons
à nous recentrer sur une religion qui ne cherche ni le pouvoir, ni le savoir,
ni l’avoir. Quasiment toutes les religiosités qui nous sont proposées nous
proposent une religion des forces, de la force ou d’une certaine connaissance
qui nous donneront un pouvoir tôt ou tard sur nous-même, sur les autres, sur le
monde. Alors attention : nous avons, en nous engageant sur cette voie
religieuse, à dénoncer pour nous-même, avant de le dénoncer peut-être chez
d’autres qui nous sont confiés, la tentation gigantesque de la perversion
sublime de l’orgueil. Je vous raconte une petite histoire qui m’avait beaucoup
frappé : je l’avais trouvée dans des notes d’un livre d’un secrétaire général de l’O.N.U. : Dag
Hammarskjöld qui a été tué ou bien qui est mort, on ne sait pas si ce n’était
pas un assassinat, dans les années 1960/1962, prix Nobel de la Paix ;
c’était un protestant, grand chrétien et il racontait l’histoire
suivante :
un
homme vivait dans la vallée, dans un petit village de montagne, et là avec les
siens il était heureux. Puis un jour, il a senti l’appel du soleil, l’appel de
la lumière. Désormais tous les matins, il
regardait le soleil qui touchait la montagne, qui balayait le sommet de
la montagne ; il se sentait appelé, attiré. Enfin un jour il s’est mis en
route, il a commencé à monter, à gravir la montagne et à chaque détour du petit sentier qui se
faisait de plus en plus escarpé, il jetait un petit coup d’œil en bas et il
voyait encore ses voisins puis ensuite la place du village, puis ensuite son
village de plus en plus petit. Au fur et à mesure de cette montée, il
s’apercevait qu’il n’était point seul sur ce sentier ; il y en avait
d’autres et les autres … il les doublait. Certains étaient là, déjà arrêtés, au
bord du chemin, épuisés ; ils n’avaient pas encore assez l’appétit du
soleil dans leur cœur pour aller
jusqu’au bout, se dépenser jusqu’au bout ; et plus il montait, plus il
trouvait que ces gens en bas dans la vallée étaient petits et que ces gens
qu’il dépassait étaient médiocres et que lui, il sentait dans son cœur qu’il
allait y arriver. Plus il montait, plus il montait, plus il trouvait que ces
gens qui restaient dans la vallée étaient ridicules, eux qui n’avaient pas ce
regard extraordinaire que désormais lui avait sur le monde et les choses ;
et il a atteint le sommet, le sommet de la montagne puis il a tendu la main
pour toucher le soleil et il s’est aperçu qu’il était aussi loin du soleil que
quand il était dans la vallée…
Alors regardons de plus près cette rencontre
avec Hérode et essayons de rentrer de manière un peu plus précise sur ce
qu’on pourrait appeler la lutte, le combat chrétien, non pas en un sens
janséniste et volontariste mais comme quelque chose qui appartient vraiment à
notre humanité quand elle veut découvrir le vrai Dieu, celui qui se donne dans
une crèche, et pas nécessairement au sommet de la montagne.
1. LE JEU DU ROI : en face du « monde »
qui s’émeut
Dans
ce récit des Mages, avez-vous vu le nombre de fois où l’on parlait d’Hérode ?
C’est stupéfiant, on parle plus d’Hérode que du Christ, on parle plus d’Hérode
que des Mages. Savez-vous à quel moment ça s’est passé ? Combien d’années
avant Jésus-Christ ? Ce n’est pas comme cela qu’on comptait alors !
Mais ainsi suivant le règne des rois : « au temps du roi Hérode » ;
c’est lui, Hérode, le centre du récit ; c’est celui qui tient presque
le plus de place, et Dieu sait qu’il savait en occuper.
Regardons, si vous voulez, ce que j’ai appelé le jeu du roi.
Nous
allons d’abord voir comment nous avons à nous situer par rapport à ce roi
politique, chef politique, responsable économique, celui qui a le pouvoir sur
ce que nous appelons dans la Bible le « monde ».
Quel
est ce personnage historique qui apparaît dans notre récit, Hérode, que l’on
appelle aussi dans l’histoire Hérode le Grand qui était Iduméen ; l’Idumée,
c’est une petite région que vous trouvez au Sud d’Israël. C’était donc un
roi des Juifs d’origine non Juif. Il
est né à peu près en 73 avant Jésus-Christ, à Ascalon, au bord de mer, et
il devient roi de Judée après des tractations extrêmement compliquées au plan
politique ; c’était un très fin politicien. Il devient roi de Judée,
roi des Juifs en 37 avant Jésus-Christ ; il est fils d’une princesse
arabe, de l’Arabie actuelle, de la péninsule arabique, et son père Antipater est Iduméen. De son vivant
il va y avoir des guerres, des luttes de pouvoir tout à fait extraordinaires.
Hérode
le Grand n’est pas à confondre avec Hérode Antipas que l’on verra apparaître
lors du procès de Jésus, puisque Hérode le Grand meurt en 3-4 avant
Jésus-Christ. Hérode le Grand va pactiser, bien sûr, avec l’occupant romain.
Vous savez que Pompée conquiert Jérusalem en 62 avant Jésus-Christ ; et
puis, suite à des alliances, il est capable de retournements tout à fait sensationnels. Finalement il va se
retrouver, après avoir fui à Rome, avec le titre donné par le Sénat romain de
« roi des Juifs », le même titre qui apparaît dans notre récit ;
avec l’aide des légions romaines elles-mêmes, il va finir de conquérir toute la
Judée pour asseoir son pouvoir. Hérode était un tyran sanguinaire qui n’a pas
hésité à tuer tous ses adversaires et les fils de ses adversaires, en
particulier tous ceux qui sont de la descendance royale asmonéenne – dont il n’était
pas – et il va même tuer ses propres fils…à tel point que l’on sait par Flavius
Josèphe, l’historien de cette période de l’antiquité juive, qu’il valait mieux,
selon le proverbe, être le porc d’Hérode que son fils , puisque, comme
Hérode ne mangeait pas de cochon,
voulant être Juif, il ne tuait pas les porcs alors qu’il tuait ses fils
par jalousie.
Une
petite anecdote que j’aime raconter quand on prépare la Terre Sainte et que
l’on découvre certaines des forteresses qu’il a fait construire comme Massada
par exemple ; il faut savoir que
Hérode se savait haï de son propre peuple et de son entourage et il
s’inquiétait de ce qu’à sa mort personne ne le pleurerait….. Aussi, peu avant
sa mort, il a rassemblé tous les notables de ce qu’on appellerait les communes
de Judée ; il les a fait emprisonner et il a donné l’ordre qu’on les
assassine le jour de sa propre mort, « comme ça, disait-il, le peuple aura
de quoi, pleurer le jour de ma mort » ! Voilà, c’est Hérode !
L’histoire ne rapporte pas, en tout cas pas celle de Flavius Josèphe, le
massacre des Innocents mais il rentre totalement dans la mentalité d’Hérode au
plan historique. Il faut le savoir. Ceci dit, Hérode, pour la petite histoire,
était un grand bâtisseur – souvent les gens un peu totalitaires sont de grands
bâtisseurs, ils veulent laisser des traces dans l’histoire - il a bâti des
villes comme Césarée maritime, et puis, bien sûr, il construit ou reconstruit
le temple de Jérusalem, celui que Jésus va connaître, le temple d’Hérode, un
édifice magnifique ; une des
merveilles de l’univers qu’on aura mis 46 ans à construire.
Que
fait Hérode dans notre texte ?
Il a une attitude très complexe dans des actions très précises.
Premièrement,
il nous est dit qu’il apprend la question des Mages qui arrivent à Jérusalem et
qui demandent à l’entourage : « où est le roi des Juifs qui vient de
naître ? ». « L’ayant appris »– renseignements généraux
obligent ! – il sait tout ce qui se passe…Nous savons qu’ Hérode est un
obsédé du renseignement. Bien sûr qu’il revient aux politiques de garder
la paix et le bien commun et donc,
d’une certaine manière, de surveiller. Mais en regardant de près ce qui fait
l’action d’Hérode, comprenons combien toute son action est pervertie. Entre ce
qui est une information normale de quelqu’un qui veut être là pour faire
l’unité d’un peuple et puis le goût de tout savoir, il y a la différence qui
existe entre un bon souverain et un dictateur. Et le rêve de tout dictateur
c’est de pouvoir savoir, à chaque instant, constamment, qui fait quoi. Merci,
les portables qui, quand ils sont allumés, vous permettent d’être suivis en
permanence ; si vous avez votre portable allumé dans la poche, vous faites
deux erreurs : la première c’est que vous pouvez être suivis par les renseignements
généraux et la deuxième c’est que vous risquez de gêner la
conférence ! Merci !
« L’ayant appris » et nous voyons qu’il revient là-dessus lorsqu’il
donne cette mission aux mages : « allez vous renseigner de manière
précise, exactement » - un obsédé du renseignement -.
Deuxièmement,
il s’émeut et tout Jérusalem avec lui ; quand on connaît l’histoire
d’Hérode, on a du mal à comprendre cette unité qui se fait de tout Jérusalem
derrière Hérode, tellement il était haï, mais le texte nous le précise bien
: il parle en son nom et au nom de tout le peuple. C’est le souverain, c’est
Hérode personnellement et le peuple collectivement qui se sentent mis en
cause ; on a du mal, là, à croire,
que l’émotion d’Hérode et du peuple relève de la simple curiosité.
Oh ! la curiosité, nous savons ce que c’est : ici il n’y a pas de
curiosité mais le pouvoir politique est réactif quand il se sent menacé.
Troisièmement
Hérode poursuit son action – c’est un homme
d’action – il rassemble tous les grands prêtres – il prend les moyens
- le pouvoir religieux est convoqué par
le pouvoir politique et tous se liguent ensemble. Sera-ce pour le bien ?
Oui, s’il s’agit simplement de prendre conseil du pouvoir religieux, de former
un comité consultatif d’éthique, oui en ce sens là, pour agir selon la justice.
Mais dans les faits rapportés, c’est la confusion des pouvoirs : au fond
c’est un totalitarisme, c’est-à-dire qu’en face il n’y a plus aucun pouvoir.
Quatrièmement, il donne une mission secrète aux
Mages : il mande secrètement les Mages et leur confie cette mission que je
viens d’évoquer. De publique la chose devient subitement secrète : les
renseignements généraux deviennent service secret ; je ne sais pas comment
on dit la C.I.A. en hébreu ! C’est
là où le malaise commence : pourquoi subitement cette
obscurité ?
Enfin
pour achever l’action d’Hérode, après cette rencontre entre les Mages et le Christ, avertis en songe de ne pas
revenir par le même chemin, les Mages repartent et Hérode se sent joué. Alors
il est pris d’une violente fureur et envoie mettre à mort tous ces enfants,
selon le critère de temps qui lui avait été donné : c’est le massacre des
Innocents qui clôt l’activité politique dévoyée au profit du roi. Il en va
toujours ainsi.
Certes
tout pouvoir politique n’est pas perverti ; n’en tirons pas là trop vite
des conséquences. Le pouvoir politique est nécessaire pour assurer ce que l’on
appelle le bien commun d’une société mais il devient perverti lorsqu’il
retourne à son profit personnel tout ce qui est normalement donné pour le bien
commun. Par exemple, si le pouvoir politique veut détourner à sa propre fin la
Parole de Dieu et la quête religieuse des hommes. Hérode essaye de mettre sous
son emprise, d’utiliser la parole de prophétie que nous verrons la fois
prochaine et puis la quête religieuse des Mages. Sachons simplement que la
violence et la force n’atteignent jamais leur but même lorsqu’elles prennent
des moyens totalitaires, des moyens policiers, des moyens militaires, des
moyens informatiques ; tous ces moyens-là nous effraient moi comme
vous ; en réalité on n’a jamais abaissé ni possédé une seule personne
humaine par la violence ; cela a toujours été la tentation pendant la
seconde guerre mondiale d’abord d’Hitler et puis ensuite des alliés de mettre à
genoux un peuple par des bombardements, les écraser par la violence ; ça n’a
jamais marché, ni en Angleterre, ni en Allemagne ; c’est l’histoire
qui le montre. Au contraire, au contraire ! Hérode donc, je viens de vous
parler au plan historique, je viens de
vous décrire l’action qui nous est rapportée par le récit évangélique, qui
est-il au plan symbolique ?
(mettons
des guillemets à monde puisque le mot est biblique). C’est ainsi qu’on le
dénomme. La force du « monde »,- la royauté terrestre - impitoyablement marquée par le péché, qui
sans cesse, au lieu d’être gardée par le pouvoir religieux, va essayer d’écraser ceux qui veulent
émerger ; le « monde » c’est le pouvoir politique qui veut
couper toutes les têtes qui dépassent de la troupe. Le « monde »
aussi, à sa manière, a haï le Christ – c’est en St-Jean -.
Je
n’ai pas à prendre le monde-là au sens usuel du terme : quand nous parlons
du monde, nous parlons du cosmos, nous parlons de l’univers.
Evoquons
pour nous très concrètement cette puissance du « monde »
représentée par Hérode. Comment
existe-t-elle aujourd’hui dans notre société ? Peut-être pas sous l’aspect d’un seul homme et même si
notre président de la République a plus de pouvoir que Louis XIV, je
ne crois pas qu’il se comporte comme Hérode ; nous avons quand même la
chance d’être en démocratie ! Heureusement il y a des garde-fous
démocratiques ! Mais ne nous considérons pas au-dessus des autres,
rappelons-nous que les démocraties ne datent pas d’aujourd’hui, qu’un pouvoir
politique a vite fait de vaciller, voire de basculer.
De
plus, croire que parce que nous sommes dans un système politique que nous
baptisons démocratie (qui n’en n’est d’ailleurs au plan philosophique pas une,
les vraies démocraties n’existent qu’en Suisse, à ma connaissance, mais peu
importe…) nous ne sommes pas en face, dans notre démarche religieuse, du
« monde » serait une lourde erreur ; je pense par exemple à la
réaction d’un Soljenitsyne qui, après des dizaines d’années de goulag et
d’oppression totalitaire communiste, arrive en Occident, là chez nous, et
s’aperçoit que la pensée totalitaire est encore plus étouffante ici. La
meilleure preuve : si on va un tout petit peu contre cette pensée
totalitaire qu’on appelle aussi pensée commune qui est propagée et diffusée par
les médias, la quasi-totalité des médias, eh bien tout de suite on nous coupe
la tête. C’est asphyxiant ; à la dernière conférence épiscopale des
évêques à Lourdes, le président de la conférence épiscopale, Monseigneur
Ricard, s’est inquiété dans son discours d’ouverture de savoir si nous allons
encore pouvoir, dans notre société, annoncer la foi chrétienne sans être
immédiatement traité d’homophobe ; aujourd’hui si je fais un discours
public, un sermon, en disant que le projet de Dieu sur le mariage – marier un
homme et une femme dans l’altérité des sexes -
c’est un propos qui va pouvoir, d’ici quelques semaines, tomber sous le
couperet des lois homophobes. Et nous voyons ce rouleau compresseur qui se met
en place, d’autant plus totalitaire qu’il n’a plus en face de lui, il faut le
savoir quand même, un autre bloc, tout aussi sinistre notez bien, qui était
représenté par le bloc de l’Est, bloc des pays communistes tout aussi
terrifiant, que je n’admire pas et dont
je suis bien heureux qu’il soit tombé. Mais les mondes mono polaires sont
toujours dangereux ; pensons à cela, pensons aussi à cette force du
« monde ».
Tout
ceci apparaît dans les Evangiles et
tout ceci me paraît être dans notre société. Le « monde » qui
adore son dieu : Mammon, l’argent. Je suis quand même fasciné par ce
primat de l’économique ; il est évident qu’il faut une économie, il est
évident qu’il faut de l’argent pour vivre – j’enfonce des portes ouvertes en
disant cela - la question n’est pas
là. Mais il s’agit de voir que toute la
formation des jeunes en particulier, tout est fait pour qu’ils aient une place qui, économiquement, soit la
meilleure : même pas qu’ils fassent des études qui les intéressent le
plus, même pas ça, je ne dis même pas qu’il y a un primat du travail sur
l’amour, ce qui serait déjà très dangereux, bien que le travail soit une très
bonne activité humaine voulue par Dieu
- il y a deux grandes activités
humaines voulues par Dieu - et déjà
cette inversion serait dangereuse, mais ce n’est même pas le primat du
travail, c’est le primat de l’économique. Nous savons combien Jean-Paul II
a dénoncé et continue de dénoncer de manière aussi puissante et acerbe qu’il dénonçait jadis le communisme, nos
sociétés libérales capitalistes. Pensons à cela.
Dans
la mentalité des Hébreux, une image terrible représente ce « monde »,
c’est celle de l’esclavage en Egypte ; ceux qui ont lu avec moi ou
sans moi l’Exode se rappellent cette espèce d’esclavage sous Pharaon avec un
travail qui devient de plus en plus aliénant et une fécondité qui devient de
plus en plus tarie. Dans le
Nouveau
Testament, effectivement, Hérode est celui qui symbolise le
« monde ». Ce « monde », entendons-nous : quand nous
le désignons ainsi, nous ne désignons pas, bien sûr, la beauté du cosmos qui
est sortie des mains de Dieu et de sa Parole et qui conduit à Dieu comme toutes
ses œuvres. Celui-là, il nous est donné comme un jardin, jardin à respecter
d’ailleurs. Non, c’est le « monde » dans son pouvoir, dans son état
actuel, très concret, dont sûrement les « irénistes », ceux qui se
voilent les yeux, diraient : « Mais non, il n’est pas si mauvais
que cela ». Si j’avais le discours aussi virulent et net que celui de
Jésus, je dirais : le « monde » est au pouvoir de Satan,
« le prince de ce monde » -
c’est dans l’Evangile - ça ne signifie pas que Satan est le Dieu
mauvais qui s’opposerait directement et
de manière symétrique au Dieu bon. Non, son pouvoir est un pouvoir délégué, il
a une sorte de royauté que, d’une manière un peu surprenante, Jésus lui-même ne
conteste pas.
Rappelez-vous
les tentations de Jésus au désert, quand à un moment donné le démon prend
Jésus, il le met sur une montagne et développe sous ses yeux un peu comme un
film tous les royaumes de la terre. « Tout ceci est à moi, dit Satan, et
je te le donne si tu te prosternes à mes pieds ». Et que conteste
Jésus ? Il ne dit pas « Oh
non, rien ne t’appartient », lui qui pourtant est roi de l’univers. Non,
il ne dit pas cela ; il refuse « tu ne te prosterneras que devant ton
Dieu ».
L’élément
visible du monde est effectivement constitué par tous ces hommes qui se
dressent avec toute leur volonté contre Dieu et contre son Christ, contre ses
prophètes. Mais derrière tous ces hommes il semblerait que nous ayons à voir,
selon un thème qui est quand même biblique de part en part, le Satan, le Démon,
l’accusateur de nos frères, le prince de ce monde, le Dieu de ce siècle, dit St
Paul dans la deuxième épître aux Corinthiens.
« Nous
savons que nous sommes de Dieu, dit St.
Jean dans sa première épître, que le «monde » entier gît au pouvoir
du mauvais », voyez le balancement ; nous savons que nous sommes de
Dieu, mais « le monde » est trompeur, ce monde des ténèbres incapable
de goûter les secrets de Dieu et qui
s’oppose à l’Esprit de Dieu. Voilà. Tout ceci, bien sûr, révèle ce que St Jean nomme d’une phrase un
peu mystérieuse : le péché du monde. Si nous sommes un peu ce que
j’appelle irénistes, donc à mon avis autruches qui se cachent la tête dans le sable dès qu’il y a un problème, nous
dirions volontiers : « mais il n’y a pas d’opposition entre le
pouvoir politique, le pouvoir économique, judiciaire et le Royaume de
Dieu ». Oui, en droit, en théorie, tel que ce serait dans le plan de Dieu
s’il n’y avait pas le péché, oui. Mais le « monde », alors pourquoi
aurait-il cette connotation aussi péjorative, comme dans l’évangile de Jean,
s’il ne s’oppose en rien à Dieu ?
Aujourd’hui,
nous aurions assez facilement tendance, si nous écoutons nos hommes politiques
parler de la laïcité, à voir une sorte de séparation radicale qu’ils
baptiseront « laïcité ». Une laïcité parfaite, c’est-à-dire la
laïcité à la française (dont on se demande pourquoi les autres pays d’Europe ne
l’ont pas encore choisie comme modèle et exemple !) se développe :
d’un côté la sphère du religieux, reléguée dans la sphère privée, et d’un autre
côté, la sphère, autonome par rapport au religieux et à l’éthique, la sphère du
social, du légal, du politique, de l’économique. « Ne mélangeons pas
les choses », dirons assez volontiers nos responsables politiques...
Certes,
les deux « rois » subsistent en parallèle. Il n’y a pas, de la part
du Christ, une opposition frontale et voulue, entre le roi politique, ici
Hérode ou César ou Pilate, et le roi du Royaume de Dieu, ce roi qu’il est
lui-même. Pourquoi ? Parce que son « royaume n’est pas de ce
monde », dit Jésus. Donc il ne sert à rien d’essayer de récupérer Jésus
pour en faire un super libérateur, un Che Guevara puissance 2. Mais en même temps
n’y aurait-t-il aucun rapport, rapport d’amour ou rapport de conflit, entre le
« monde » avec tout ce que je viens de décrire, et le
religieux ? Nous savons que tout se tient, une fois de plus. Toutes les
séparations appartiennent à un esprit qui s’oppose à l’Evangile, sachons-le.
Dieu vise à l’unité. Dieu n’a qu’un rêve, c’est que tout soit récapitulé en
lui.
Il
est sûr que le religieux, le religieux chrétien, tel que nous le concevons, tel
que la révélation nous l’offre n’est pas une partie parmi les autres parties du
social ou du culturel. Il y a un peu la tendance à confondre le religieux avec
une espèce de super organisme caritatif ou simplement humanitaire. Bien sûr il
faut être incarné, il faut que la charité soit incarnée dans le social, dans des
gestes concrets. Mais ne confondons pas, si le religieux n’est pas là pour
abolir le monde, avec ses structures physiques, sociales, politiques,
économiques, il est là pour lui donner toute sa profondeur, sa transcendance,
et le rapporter à Dieu, au Père.
Voilà
pour la théorie. Mais en réalité, il y a confrontation. Nous vivons dans une
société, et si votre voie religieuse tend à exclure cette appartenance
concrète à une société, à une patrie, par exemple, ou au moins à un corps
familial, social, peut-être communal simplement, eh bien sachez que cette voie
religieuse qui est la vôtre, n’est pas la voie chrétienne ! Après tout,
elle est peut-être estimable mais Dieu prend tout, et nous appartenons à une
société. Moi, Père Luc, je suis peut-être contre toutes les options politiques
prises par les responsables politiques de mon pays, et économiques, et
autres ; n’empêche que j’appartiens à une société par sa culture, par ses
liens, par tout, par ma citoyenneté, etc.
Alors,
comment se situer ? Notre devise pourrait être la suivante. Il faut
« Aimer le monde sans être ami du monde ». Qu’est-ce à
dire ? Sans refuser la réalité concrète, tragique de notre destinée, il
faut savoir que nulle rencontre véritable avec le Christ ne pourra se faire si
nous n’avons pas déjà, au moins partiellement, traversé cette confrontation ou
cette question du rapport que nous devons avoir avec le monde, avec la société.
Je vais vous donner quand même quelque chose de plus concret pour que nous
comprenions bien : si nous sommes soumis au totalitarisme de la pensée
commune, parce que nous sommes imbibés des média à longueur de journée, je ne
crois pas que nous puissions vivre une rencontre réelle avec le Christ. Je vous
renvoie à St Paul (Rm 12). Il faut d’abord que nous changions de mentalité. Il
y a un joug qui est là. Ce sera à Dieu de nous en délivrer, comme il a délivré
son peuple d’Egypte. Attention ! Je ne dis pas que la route s’achève
ici ! Dieu ne rêve que d’une chose, c’est de nous remettre en marche vers
lui. Il n’empêche que, si les mages avaient été soumis totalement au pouvoir
d’Hérode, que se serait-il passé ? Ils auraient probablement rencontré le
Christ, et dans cette rencontre-là, ils auraient signé l’acte de mort du Christ
en eux et dans le monde.
Il
faut accepter cette confrontation. Il y a deux aspects : comme le Christ,
le disciple est dans le monde sans être du monde. Jésus ne prie pas pour que
son Père retire ses disciples du monde mais simplement qu’il les garde du
Mauvais. Là, il y a quelque chose à bien saisir pour notre vie spirituelle la
plus profonde, en particulier je pense à notre vie de prière, notre alliance
concrète avec le Christ. Le disciple n’étant pas du monde, n’étant pas soumis à
cette domination du mauvais, doit vivre séparé du monde. Il doit prendre une
certaine distance.
Si
vous me dites que cette distance peut-être prise sans passage par le désert,
alors vous êtes plus fort que Dieu. Après tout, pourquoi pas ? Mais si
j’étais vous, je fonderais ma religion, une religion nouvelle carrément, parce
que Dieu n’a pas trouvé d’autre méthode que de faire passer son peuple au
désert (Exode). Après l’avoir libéré, il ne l’a pas remis tout de suite dans la
terre promise. Nous l’avons médité sur les routes de l’Exode. «D’accord, dit
Dieu, je t’arrache à l’esclavage mais
pour prendre de la distance par rapport à ce monde, il te faudra passer par le
désert ». Prendre dans sa journée, dans sa semaine, dans son année, un temps
de désert… et tant mieux si les pierres dures du Sinaï peuvent briser un peu
vos chaussures neuves, mais le désert c’est avant tout le silence, c’est le
retrait. Séparé. « Le disciple doit se garder de la souillure du
monde » dit St Jacques « il ne doit pas être ami du monde, sous peine
d’être ennemi du Christ ».
Il
ne doit pas se modeler sur le siècle présent. Et St Paul a une phrase très
percutante dans l’Epître aux Galates : « La croix de Notre Seigneur
Jésus-Christ a fait du monde un crucifié pour moi et de moi un crucifié pour le
monde ». Signe de contradiction. Est-ce que vous connaissez un saint qui
n’ait pas été à la fois admiré par les hommes droits et crucifié par le
« monde » ? Je n’en connais pas. Ah oui, on voudrait être à la
fois un saint et en même temps plaire à tout le monde ou au « monde »
entier. Ce n’est pas possible. C’est comme ça ! D’ailleurs, la charité, ce
n’est pas de plaire à tout le monde, nous sommes bien d’accord, c’est d’aimer
chaque personne, chaque prochain, même son ennemi. Et parfois nous savons que,
pour aimer quelqu’un, il faut lui déplaire profondément : par exemple par
la correction si c’est mon enfant chéri. Par un certain côté nous sommes
séparés du monde, nous ne lui sommes plus soumis, nous ne pensons plus comme
les autres, de ce côté-là une sorte de malaise s’emparera de nous. Et d’un
autre côté, comme Dieu qui « a tant aimé le monde qu’il a donné son fils
unique », nous devons tout faire pour aimer ce monde et lui arracher, en
le portant, le péché du monde. « Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève
le péché du monde ».
Comme
il nous est difficile de tenir l’équilibre ! C’est clair. (Jn, 6) « Jésus
a donné sa chair pour la vie du monde », non pas, bien sûr, pour se soumettre
au Mauvais. Le chrétien doit aimer passionnément le monde qu’il sait être
mauvais précisément pour le sauver. Ce n’est pas parce que quelqu’un porte
en lui, peut-être sur son visage lui-même, un grave péché ou la blessure profonde
dans une attitude morale indigne de son humanité que nous ne l’aimons pas.
Oh, je sais bien, c’est peut-être plus facile d’aimer les saints. Enfin, posez
la question à votre époux ou votre épouse si c’est facile d’aimer un saint
ou une sainte ! « Là où il n’y a pas d’amour », dit
St Jean de la Croix, « semez l’amour, et vous récolterez l’amour ».
Luigi
Giussani, le fondateur de « Communio et liberatio », ce grand
mouvement italien qui a fait réconcilier la culture avec le christianisme, cite
une question posée par un écrivain : « Est-ce l’humanité qui a
abandonné l’Eglise, ou l’Eglise qui a abandonné l’humanité ? ». Une
question lui est alors posée : « S’agit-il d’une critique de
l’Eglise ou de l’humanité ? ». Les deux, parce que tout d’abord,
c’est l’humanité qui a abandonné l’Eglise. Et il explique qu’effectivement,
quand on a besoin de quelque chose, et l’humanité a besoin d’Eglise, on ne la
laisse pas s’en aller. Mais l’Eglise, quand a-t-elle abandonné
l’humanité ? « L’Eglise a commencé à abandonner l’humanité, selon
moi, selon nous, parce qu’elle a oublié qui était Jésus-Christ ». Nous
pourrions méditer longtemps là-dessus. Quel amour avons-nous, passionné, pour
ce « monde », dont nous savons qu’il est soumis au « prince de
ce monde », au Mauvais ?
La
conclusion de cette première partie
me paraît très essentielle aujourd’hui, non seulement pour parler de la loi sur
la laïcité, et nous allons fêter le centenaire de la loi de 1905, mais surtout,
et d’abord, pour vivre notre propre alliance avec Dieu. Notre Dieu, Ce Dieu,
mon Seigneur et mon Dieu, Celui que je vise, Celui que je veux, Celui que je
rencontre, c’est aussi le Dieu des nations. Ma religion, mon alliance
personnelle, profonde, je dirais mystique, n’est pas une affaire privée. Non
seulement du fait que nous sommes réunis en une société qu’on appelle l’Eglise,
et que l’Eglise a besoin d’une visibilité, a besoin aussi d’une forme légale,
canonique, et tout ce que vous voulez. L’Eglise a besoin d’une existence
publique. L’Eglise a le droit d’avoir des bâtiments. L’Eglise a le droit de
faire des processions à l’extérieur etc. Mais aussi parce que mon alliance
personnelle ne relève pas d’une affaire privée. Et c’est là qu’on comprend la
raison profonde pour laquelle Hérode s’ébranle, et derrière lui, tout le
peuple. Cette recherche personnelle des Mages ne pouvait-elle aboutir dans la
discrétion, tranquille, au sommet d’une montagne, dans le secret et le silence
d’une rencontre, sans que l’ordre public ne soit touché, encore moins
troublé ? On imagine un chemin les conduisant directement à Bethléem, une
étoile qui, au lieu de s’arrêter ou de disparaître au dessus de Jérusalem,
aurait bifurqué un tout petit peu avant. Il aurait contourné le problème pour
une trajectoire parmi les humbles, pour une rencontre intérieure, personnelle
qui ne soulève que les cœurs et n’ébranle pas le pouvoir politique. Eh bien, non.
Non, ce n’est pas possible. Le Christ que je vais rencontrer n’est pas purement
subjectif. Il est le Dieu. Il devient mon Dieu.
Faut-il
vous rappeler, quand nous allons dans la Grande Chartreuse, où vivent ces
saints ermites qui vivent dans la montagne, mais à quelques uns ensemble,
rassemblés dans un immense monastère, nous trouvons dans la salle d’entrée une
mappemonde, une planisphère, une carte du monde. L’amour du monde, parce que
quand un homme rencontre le Christ, s’il le rencontre vraiment, et non pas une
image, nous allons le voir, s’il le rencontre vraiment, alors toute l’humanité
est concernée, et c’est la véritable révolution. Je lisais le témoignage d’un
ancien membre du parti communiste italien, qui a occupé de grandes
responsabilités dans le parti communiste italien, et qui s’est converti le jour
où il a entendu que eux, les communistes, étaient d’abominables réactionnaires,
et que les véritables révolutionnaires, c’étaient les chrétiens. Eh oui, quand
un homme rencontre le Christ, c’est une véritable révolution pour le
monde !
2.
LA MORT DU
ROI : en face de mon « moi » (« la chair »)
Je
relie maintenant ce personnage d’Hérode à un niveau plus intime, plus
personnel, d’un combat uniquement spirituel. Hérode, c’est ce qui occupe en moi
une place un peu totalitaire, imbibée et dominée par le Mauvais. C’est ce que
j’appelle le « moi », à ne pas confondre avec le « je », ma
personne, ma personnalité profonde. « Le combat spirituel va consister à
purifier le coeur de tout ce qui le divise, à évacuer les idoles, petites ou
grandes, qui s’y logent », nous dit un moine. Et il y a du pain sur la
planche, il y a une lutte à mener. Là aussi, comprenons pourquoi nous allons à
Jérusalem. Jérusalem représente non seulement la capitale, la cité du roi, mais
aussi, normalement, la cité mystique, ce que nous aimerions, à juste titre,
comprendre comme étant le centre profond, le coeur profond. C’est un langage
symbolique, mais qui nous est aisé à saisir. Alors, que se passe-t-il ? Le
combat, la lutte en face du monde, ne doit pas nous faire oublier un autre combat : celui contre soi-même.
Dans
le langage biblique, quand soi-même s’oppose à Dieu, on l’appelle « la
chair ». Ne confondons jamais avec le corps. En christianisme, le corps
appartient à l’Alliance, il sera ressuscité. Le corps ne s’oppose pas à Dieu.
Vous avez dit : « Ah, ce n’est pas moi qui t’ai frappé, c’est ma
main ! » « Ah oui, c’est ma main qui t’a mis une bonne paire de
claques ! ». Non, le corps lui-même ne peut pas s’opposer à Dieu. Donc,
quand on parle de la chair, c’est justement comme on parle du
« monde ».
Que
se passe-t-il ? Oui Dieu a disposé des ascensions à notre coeur. Et normalement, nous devrions trouver le Christ à
Jérusalem, là au centre de notre cœur. Or, surprise, il ne s’y trouve pas parce
que quelque chose doit mourir en moi. Quoi ? Le moi, précisément.
a.
Qui est-ce ?
C’est toi !
Il
y a une petite histoire qui est très connue que nous racontons souvent aux
mariages. Mais ce soir, nous nous détendons un tout petit peu, alors je vous
raconte cette petite histoire : « C’est toi ! », même si
peut-être vous la connaissez déjà…
C’est
un homme qui est très amoureux d’une jeune femme. Il en rêve, le jour, la nuit,
etc. Et puis un jour, il va frapper à la porte de sa bien-aimée. Et il entend
des petits pas, des petits chaussons qui arrivent derrière la porte. Il tend
l’oreille, un peu comme dans le Cantique des cantiques. Et il entend une petite
voix douce, de miel, qui touche son coeur, qui l’émeut (il n’est pas comme
Hérode) et qui dit : « Qui est-ce ? ». Lui répond :
« C’est moi ! ». Et il entend les petits pas qui s’éloignent, et
il voit la porte qui reste close ! Alors il repart …, il grommelle, il
maudit le monde, il accuse tout le monde, c’est normal. Et puis il revient le
lendemain, toc, toc, toc, toujours les petits pas charmants, la même voix
délicieuse : « Qui est là ? ». « Eh bien, c’est moi,
c’est encore moi ! ». Les petits pas s’éloignent, la porte reste
fermée. Point de rencontre encore aujourd’hui. Alors là, il part carrément,
plusieurs semaines, d’abord parce qu’il est vexé, (oui, mesdemoiselles, je vous
signale que les hommes se vexent encore plus facilement que les femmes. Sur ce
point-là, je ferme la parenthèse). Et puis, il réfléchit, il se dit :
« Qu’est-ce qui se passe ? Peut-être qu’elle n’était pas prête. Elle a eu
besoin de mûrir. Evidemment, j’arrive comme ça, sans prévenir… ». Alors il
envoie une lettre : « Je vais passer la semaine prochaine ».
Aussitôt dit aussitôt fait… Et puis il passe, toc, toc, toc, les petits pas,
« Qui est là ? » « C’est moi, comme je l’avais
annoncé ! »…..La porte reste fermée ! Alors là, il part, il fait
le tour du monde. (Quand on est déçu en amour, les hommes, on fait soit de la
métaphysique, soit le tour du monde, mais lui choisit de faire le tour du
monde). Et puis, au bout d’un an, (ce n’est quand même pas beaucoup parce
qu’ils n’avaient pas d’avion à l’époque !) il revient car il a
compris : ce n’est pas elle qui devait changer, c’est lui. Il frappe
humblement à la porte comme un mendiant, il entend les petits pas, il entend
toujours la même voix, peut-être un peu plus grave, qui lui demande :
« Qui est là ? » Et il
répond : « C’est toi ! ». Et la porte s’ouvre …
Laissons
l’histoire et revenons à la théorie : il faut que le « moi »
meure, sinon la rencontre n’est pas possible. Les amants sont des aimants. Donc
s’il y a deux moitiés, deux pôles +, ils vont se repousser, ce n’est pas
possible. Et la rencontre avec Dieu ne peut être qu’une rencontre d’amour,
sinon ce n’est pas le vrai Dieu. Il faudrait que nous soyons intimement
persuadés de cela.
Reprenons
nos rencontres : peut-être y a-t-il quelque chose qui ressemble à Dieu,
mais il y a peut-être 95% de moi et peut-être 5% de Dieu dans ce que je rencontre !
Oui, il peut y avoir une part de vérité dans l’expérience spirituelle que
je vis, mais quelle est-elle ? Il ne peut pas y avoir d’autre rencontre
réelle, authentique avec le Dieu qu’une rencontre d’amour. Aller au Christ,
c’est-à-dire au Fils du Dieu Sauveur, c’est aller à Dieu. Nous sommes venus
l’adorer. Nous pourrions dire aussi : nous sommes venus l’aimer. Les
Mages ne veulent pas se tromper. Oui, Dieu, c’est le Dieu de majesté infinie
qui peut provoquer en nous cette espèce de tremblement de tout l’être, cette
vibration, une sainte terreur, qui remplissent les autres religions,
celles en tout cas qui n’ont pas réduit Dieu à une petite amulette ou à une
vulgaire poupée de cire.
Mais
le Dieu de Jésus-Christ n’est pas moins majestueux. Et rappelons-nous
l’immensité qu’il porte et qui peut seule répondre à notre soif d’infini. Cette
immensité se trouve condensée dans la présence d’un visage d’amour : un
visage et un visage d’amour. Dieu ne se réduit pas en s’incarnant. Cette grande
vérité me fascine. A chaque Eucharistie, je me dis que ce n’est pas possible.
Ce n’est pas bien pour un prêtre. Eh bien, tant mieux car à chaque fois, je
suis obligé de faire un acte de foi (je vous rappelle que c’est quand même un
acte de foi, normalement, dans l’Eucharistie). Je le sais dans la foi. C’est
vrai, j’y adhère. Il y a un mouvement de foi, quand même. Et le petit enfant,
était-ce tellement plus simple d’y reconnaître le Fils de Dieu qui vagissait au
milieu des bêtes, là, sur la paille ? Non, ce n’était pas simple.
Déjà
dans l’Ancien Testament, Dieu n’était plus dans la tempête mais dans la brise
légère. Aujourd’hui, sans perdre aucune de ces richesses divines, qui seules
peuvent assouvir notre coeur, Dieu se donne à aimer, à se rencontrer dans un
acte d’amour. Alors, toutes les autres expériences spirituelles dont on nous
parle et que parfois l’on envie ou que l’on voudrait copier, ou que l’on
voudrait mêler à notre religion, par exemple en s’investissant dans une voie de
yoga, toutes ces expériences spirituelles n’appellent pas un dépouillement du
coeur. S’il ne s’agit pas d’amour, il n’est pas besoin de perdre son moi. Je
parle net ! En revanche si vous commencez une rencontre que vous voulez
d’amour, là, vous verrez le passage par la mort du moi :
« Bienheureux les pauvres de coeur ! ».
b.
Dieu n’est pas là
où on le cherche, mais juste à côté
Ma
deuxième remarque sera la suivante : comment Dieu va-t-il nous faire
comprendre cela et nous dépouiller de notre moi, fabricateur d’idoles ?
En
se décalant. Il se décale. Dieu n’est pas là où on le cherche, mais juste à
côté. Savez-vous quelle est la distance entre Bethléem et Jérusalem ? Ce
n’est pas long, vous pouvez le faire en marche dans la journée. Ils ne se sont
pas tués les Mages et l’étoile non plus, elle n’a pas brillé longtemps pour aller
de Jérusalem à Bethléem, pour aller de Jérusalem à Bethléem, elle ne s’est pas
épuisée ! En voiture vous faites ça en une demi-heure, même pas, c’est
juste à côté. Il devrait être à Jérusalem, Il n’y est pas ! Il s’est
trouvé décalé. Nous visions Jérusalem, Il se trouve à Bethléem. Quelques heures
de marche, sans plus, dans la banlieue de la capitale. Tout est dans le
« presque » à Jérusalem. Être presque à Jérusalem, c’est précisément
ne pas y être. « Je serai presque à l’heure ». Arrivez donc
pour votre TGV de 16h à 16h01 !
Le
Christ est bien celui que nous désirons. Ah, c’est le Désiré des nations. Nous
allons le chanter dans quelques jours, le temps de l’Avent. Il y a de belles
antiennes, les grandes O où l’on chante : « le Désiré des nations »,
le Désiré de ceux qui se sont mis en marche. Votre coeur ne brûle-t-il pas
tandis qu’Il est là, marchant avec nous, vers Lui ? Le Christ est bien
Celui que nous désirons, il n’est pas ce que nous attendons. Voilà pourquoi
il n’est pas une projection de notre esprit. Il est autre. Il se décale
légèrement du but que nous fixions. Il se décale assez pour que nous ne le
confondions pas avec nos idoles, mais point trop pour que nous ne tombions pas
dans le découragement. Imaginez les Mages : ils sont là à Jérusalem :
« On est arrivé, youpi ! » « Eh ben pas youpi, vous êtes à peine
à la moitié du chemin… » On peut deviner leur désespoir ! Mais non,
là il ne reste plus qu’un tout petit bout de chemin juste assez pour que vous
ne le preniez pas pour vos images…
Il nous faut comprendre comment nous fonctionnons, que nous
comprenions à chaque fois combien, à travers l’imagination, nous sommes
producteurs d’images et d’idoles. C’est la lutte incessante que Dieu mènera
avec son peuple et pour son peuple qui, sans cesse, le confond avec les images
que le peuple, que chacun produit : les idoles. Je vous rappelle bien sûr
qu’il y a les idoles caricaturales, quand, par exemple, nous adorons
l’argent : « Oh, nous avons bien dépassé tout cela ! »
C’est toujours bien de le rappeler au moment où on lance notre appel aux
amis ! L’argent, on sait depuis belle lurette que si nous en gagnons, et
que nous en gagnons beaucoup, c’est précisément pour que surtout, nous n’en
gardions pas beaucoup, parce que, le jour où nous allons passer devant le Père,
Aïe, Aïe, Aïe, même un billet de 500 euros, ce n’est pas épais, eh bien, quand
même, il va nous bloquer à la porte. Pourtant ce n’est pas épais :
« Une carte bleue, … Seigneur… ». Eh bien, ça ne passe pas !
Enfin gardez assez d’argent pour payer vos impôts, mais ils seront d’autant
moins lourds que vous en aurez retiré 60%...
Le Christ ne veut pas nous fuir. Attention à cela. Notre religion serait une religion du
découragement, de la désespérance, si le Dieu que nous cherchons recule comme
l’horizon que nous visons, indéfiniment. « Tiens, je vais atteindre
l’horizon ». Vous pouvez marcher longtemps ! C’est pour ça que le
Christ n’est pas un idéal. Il est source d’idéaux. S’il est un idéal, vous ne
pourrez jamais l’atteindre, jamais le rencontrer. On verra ce que c’est que la
rencontre avec le Christ. Non, ce n’est
pas un idéal, justement. Le Christ ne nous fuit pas, il ne joue pas à
cache-cache avec nous, et notre quête peut aboutir, comme celle des Mages.
Redisons-le très fort : c’est parce qu’elle aboutit que notre quête
rebondit ensuite. « Dieu est immense et caché », je cite encore
Augustin, il est caché pour que nous le cherchions avant de l’avoir trouvé, et
il est immense pour que nous le cherchions après l’avoir trouvé ». Mais,
précisément on l’a trouvé.
Dieu
n’est pas où on le cherche. Prodige ! Celui qui nous attire à lui par
notre désir et le désir le plus fort qui soit semble nous échapper au dernier
moment. Je me disais : il nous glisse entre les doigts, comme ces brigands
qui ont été poursuivis par des policiers : ils ont encerclé la tanière, et
puis, au dernier moment, le nid est vide … « Ah, il nous a échappé,
quelqu’un a vendu la mèche ». On a failli lui mettre la main dessus, il a
filé,…
Nous
retrouvons un tout petit peu l’ambiance du Cantique des cantiques, atmosphère
d’amour s’il en est : « J’ai ouvert à mon bien-aimé, mais tournant le
dos, il avait disparu ». « Ah ! Juste au moment où j’ouvre la
porte, il vient juste de partir, il a même laissé encore son odeur, son nard sur la poignée de la porte. Sur ma couche, j’ai
cherché celui que mon coeur aime, je l’ai cherché, mais ne l’ai point
trouvé », sur ma couche, le lieu des rêveries, alors, je suis obligée de
me lever.
c.
Le coeur
« occupé » n’est pas libre
Le
coeur est « occupé ». Vous savez quel est le contraire de
libre : C’est « occupé » ! Ce n’est pas valable seulement
pour les toilettes, c’est aussi vrai pour le coeur humain ! La place n’est
pas vide, figurez-vous, ce serait trop simple : « La place est
vide ? Oh j’ai un tel désir d’avoir le Christ que ce désir va creuser,
creuser : je suis tout vide pour le rencontrer !». Pas si sûr !
Parce que le Vieil Homme, une autre manière d’appeler la chair, le moi,
s’accroche. Il est là et il prend de la place. La nature a horreur du vide, je
peux vous le dire ! Le coeur est trop occupé pour l’instant. Oui, nous
nous approchons très près du Christ par notre désir brûlant de transcendance,
par notre marche en avant. Il nous a fallu déjà passer des obstacles, regardez
Saint Augustin. Peut-être même déjà, nous sentons sa présence très proche, nous
avons eu des témoignages de son amour. Nous sentons que nous brûlons, un peu
comme ces jeux, où l’on a caché quelque chose, et puis « Tu refroidis, tu
brûles, tu brûles ». Ca y est, on a mis la main dessus. C’est le même jeu
avec les amoureux : « T’as deviné, t’as deviné, pas tout à fait
; pile ! Exactement ce que je
voulais pour Noël, merci chéri ! »
Regardons
notre vie spirituelle : nous avons senti tout cela, nous avons senti que
nous arrivions dans la banlieue du Christ, et au dernier moment, quelque chose
nous échappe : une rencontre très forte. Relisons les
« Confessions » de Saint Augustin, nous comprendrons cela. Nous avons
la main dessus et au moment où on veut le saisir, hop ! Il glisse, comme
le savon dans la douche. (Oui, ça, ce n’est pas une comparaison
biblique !) Un rien nous manque pour le saisir, non pas pour vivre des
phénomènes paranormaux, mystiques, entrer en extase. Si nous désirons cela,
nous ne sommes même pas encore dans la véritable direction du Christ et d’une
rencontre d’amour. J’entends que, peut-être, il manque de la force et de
l’enthousiasme à notre vie, parce que précisément, nous nous approchons du
Christ sans jamais peut-être le toucher, dans un toucher de la foi. Vous vous
souvenez de cette scène que Saint Augustin commente souvent : Il y a la
foule qui presse Jésus de toutes parts. On le voit, il a du mal à se frayer le
passage, la foule le presse, et puis, il y a une femme qui arrive par derrière
et qui touche son manteau : la pauvre souffrait de flux de sang et elle
est guérie. Et Jésus dit « Qui m’a touché ? » Ah !
Ah ! Ah ! Ah ! , là, c’est moi qui rajoute, mais je les entends
les ricanements des apôtres : « Enfin, Seigneur ! La foule te
presse, sous-entendu tout le monde te touche » « Non, non, non, une
force est sortie de moi ». Et Saint Augustin commente en disant :
« La foule le presse, mais la femme le touche, car la foi touche
Jésus ». Il n’y en a qu’une qui le touche …
Et
pourtant nous sommes si près, si près, que nous manque-t-il ? Revivons
cela. La place que le Christ veut occuper dans notre coeur n’est pas libre,
parce que, aimer c’est habiter par le coeur, je vous rappelle cette
définition de Saint Augustin. Dieu ne se laisse rencontrer en profondeur que
par les cœurs libres. Mais je vous rassure : après cette libération, les
derniers pas sont les plus joyeux. Ça nous est dit : ils étaient tout
joyeux. Ils sont peut-être aussi les plus difficiles.
Je
lisais dans un livre sur la Bible que l’homme biblique est toujours en face de
son ennemi. Les Psaumes chantent constamment cet affrontement. Ainsi l’homme
biblique, le peuple d’Israël, ne peut jamais nourrir des rêves de puissance,
c’est-à-dire que régulièrement, il tombe aux mains de ses ennemis. On pourrait
se dire : Dieu va rendre fort Israël de telle sorte qu’Israël soit un
peuple puissant, qu’il n’ait plus à supporter le joug de ses ennemis, qu’à la
limite il devienne plutôt oppresseur qu’oppressé. Eh bien, non ! Dieu
apprend à Israël, à travers toute son histoire sainte, que plutôt que de rendre
le juste plus fort, (c’est comme cela que nous voyons souvent la grâce), il
préfère le libérer de lui-même. Jamais on ne trouvera un peuple d’Israël qui
sera rendu fort, capable d’être plus fort que tous ses ennemis. On trouvera un
Dieu qui conduit Israël, et chacun d’entre nous, à se libérer de soi-même.
Une
belle prière de St Nicolas de Flüe, patron de la Suisse (on va le découvrir aux JMJ, en allant
sur les lieux de sa maison familiale, sa petite maison familiale, une belle
maison en bois, en Suisse centrale, un petit village qui s’appelle
Flüeli. C’est là qu’il
avait vécu 20 ans avec Dorothée, sa chérie, sa femme, et ses dix
enfants. Puis il est parti, comme ermite) :
« Mon
Seigneur et mon Dieu,
prends-moi à moi et donne-moi tout entier à
toi.
Mon
Seigneur et mon Dieu,
prends-moi
à moi et donne-moi tout entier à toi.
Mon
Seigneur et mon Dieu,
prends-moi
tout ce qui me sépare de toi ».
Se
dépouiller du moi pour être soi avant la rencontre. Je me permets de signaler
que ce dépouillement est nécessairement un arrachement. St Jean de la Croix en
parle beaucoup dans ses ouvrages, en particulier dans « La vie
obscure ». On ne le comprend pas, parce que nous avons à ce moment là
l’impression de reculer, d’être très loin de Dieu, alors qu’au départ de notre
itinéraire, nous avions un enthousiasme, nos facultés étaient tendues ; à
la limite nous sentions de plus en plus la proximité, la chaleur du Christ
comme si on s’approchait d’un feu ou d’un volcan et qu’on sent, et puis,
subitement, plus rien. St Jean de la Croix, avec son discours à lui, un peu
scolastique dit : « Les puissances (toutes les activités de l’âme)
sont tues, dans le silence ».
d.
Le moi résistant
Il
y a un « moi résistant », qui fait de la résistance ! Pourquoi
faut-il que ce moi disparaisse ? Une histoire, encore une, une petite
histoire pour montrer qu’on ne peut pas rencontrer Dieu si notre coeur n’est
pas changé, c’est-à-dire si notre moi n’est pas fondu.
Selon
une vieille légende indienne, une souris était constamment angoissée en raison
de sa crainte du chat. Un magicien eut pitié d’elle et la transforma en chat.
Mais alors, elle se mit à avoir peur du chien. Le magicien la transforma en
chien. A ce moment, elle se mit à avoir peur de la panthère et le magicien la
transforma en panthère. Sous cette forme, elle eut grande peur du chasseur.
Dans ces conditions le magicien abandonna. Il retransforma l’animal en souris
et lui dit : « Rien de ce que je fais pour toi ne pourra t’aider, puisque
tu as le coeur d’une souris ».
Vous
voulez que je vous raconte une deuxième histoire, à peine plus sérieuse, mais
aussi profonde ? C’est un conte soufi (le soufisme, c’est la partie
mystique de l’islam). Un homme à l’esprit tourmenté, le moi un peu préoccupant
(pour le dire dans notre langage), jura un jour de vendre sa maison et d’en
donner l’argent aux pauvres si ses problèmes trouvaient une solution. « Ah
oui, Seigneur, je donne tout ! » Quand fut venu le moment d’honorer
son serment, il ne put se résoudre à abandonner une somme de cette importance.
Alors, il imagina une échappatoire. Il mit la maison en vente pour une pièce
d’argent, mais elle était vendue avec un chat, et il avait fixé le prix de
l’animal à 10 000 pièces d’argent. Quand quelqu’un acheta la maison et le
chat, notre homme donna la pièce d’argent aux pauvres, et empocha les
10 000 pièces d’argent, puisqu’il n’avait pas promis de donner le prix du
chat. Voilà, nombreux sont ceux, dit le conte, dont l’esprit fonctionne de
cette manière : ils prennent la résolution de suivre Dieu et ensuite, ils
interprètent leur rapport avec lui, à leur propre avantage. Ce que je vous
disais : si Dieu permettait la rencontre, alors que notre moi est encore
là, que ferions-nous de Dieu ? Quel avantage en tirerions-nous ?
e.
Les méfaits du
moi : la pesanteur et les idoles
Une
femme, que j’aime beaucoup, et qui s’appelle Simone Weil, parle de la « pesanteur »,
justement la pesanteur du moi qui fabrique les idoles. « Ce sont,
dit-elle, psychologiquement, tous ces motifs d’affirmation, de restitution
du moi, tous les subterfuges souterrains : mensonge intérieur (combien de
personnes se racontent des histoires, ou en racontent aux autres !),
évasion dans le rêve, faux idéaux, empiètement de l’imaginaire sur le passé,
sur l’avenir, etc. » Si vous voulez, production constante d’illusion. « Le
moi, dit-elle, doit être tué du dedans par l’amour ». Et
elle a cette phrase qui est totalement biblique au fond : « On ne
peut offrir à Dieu que son moi ». N’est-ce pas le sacrifice du
Christ ? C’est le sacrifice du coeur dont parlent les prophètes, tout
simplement.
« Nous
avons un grave problème, dit-elle, veillons au niveau où l’on met l’infini. Si
on le met au niveau où le fini convient seul, peu importe de quel nom on le
baptise », c’est-à-dire qu’au
fond, peu importe le nom de l’idole, tant que ce n’est pas le vrai Dieu, ce
n’est pas intéressant. « L’imagination, dit-elle, travaille
continuellement à boucher toutes les fissures par lesquelles passerait la grâce
de Dieu ». C’est tout St Paul qui est construit là-dessus, je me
permets de le signaler. Relisons cette épître que j’aime beaucoup, la 2e
Epître aux Corinthiens : « C’est dans ta faiblesse que se déploie ma
puissance », dans ta pauvreté, dans ton vide. Et
nous, nous pensons tellement que c’est par l’acquisition de certaines qualités
humaines, ou même surnaturelles… Cette mort du moi, on pourrait en parler
beaucoup. Ah, il y a une lutte contre soi.
3.
LA MISSION
SECRETE : en face de « l’Ennemi » qui se déguise
Enfin,
dernier point que j’aborde rapidement. Mon dernier point se trouve toujours un
peu plus condensé ! C’est dommage, parce que c’est important. Je l’ai appelé « la mission secrète ».
Pourquoi ? Encore une histoire de route de l’Orient, me direz-vous, ça fait
un peu ésotérique, ça fait un peu bizarre, ça fait un peu étonnant. Bon, c’est
un peu « Le Seigneur des Anneaux », si vous voulez. Plus
sérieusement, pourquoi la mission secrète ? Parce qu’ils ont une mission
secrète, les Mages, nous l’avons vu tout à l’heure. Ce n’est pas moi qui
l’invente. Rappelez-vous : Hérode mande secrètement les Mages et leur
dit : « Allez vous renseigner exactement où il est. Après, moi aussi
je viendrai lui rendre hommage ».
Alors, la mission secrète : comment se comporter dans la
lutte et la mort du moi ? Ecoutons
5 conseils que je vais vous donner mais que je me donne aussi à moi. Les
prêtres, nous ne sommes pas, de ce côté-là, au-dessus de la bataille.
Peut-être, nous le verrons la fois prochaine, savons-nous par une grâce de Dieu
et élection de sa part, un peu mieux lire les prophéties de la parole, c’est
vrai, pour aider les autres, les autres frères, mais les luttes, nous avons à
les mener comme vous. Alors, conseilleur n’est pas payeur, mais écoutez, il y a
des conseils qui ne sont peut-être pas si mauvais que ça. Comment agir, si vous
voulez, secrètement dans cette lutte. Il faut avancer jusque dans la rencontre.
Il y a lutte contre le monde. Il y a lutte pour faire mourir le moi. C’est une
lutte très intime. Cette rencontre authentique de Dieu dans l’amour, se
déroulera sur le fond d’une lutte tragique.
Je ne peux plus m’empêcher aujourd’hui, si j’avais à dessiner
cette scène d’Epiphanie, de voir en premier plan les Mages et puis la Vierge,
la Mère et le Fils, et puis, toile de fond : Hérode, quelque chose de
sombre, pour que ce soit vraiment une lumière dans les ténèbres. Hérode
enveloppe de sa présence jalouse la rencontre des Mages avec le Christ. La
rencontre d’Hérode précède la rencontre du Christ. Après, il guette, il tue.
Ce n’est pas dans la clarté de l’azur d’un sommet de Montagne,
ni dans l’onde tranquille d’un ruisseau translucide, (j’ai fait un
peu de poésie)
ni dans le silence dense d’un désert inhabité
ni dans la retraite vigoureusement gagnée d’un coeur sans souci,
que nous rencontrerons le Christ.
Je l’affirme, je commente la parole, et je vous demande, je vous
implore de revenir à votre expérience : Saül se bat, il se bat pour Dieu,
contre le Christ, mais pour Dieu, et c’est dans cette lutte qu’il va être
renversé. Saint Augustin, c’est au sein même d’une lutte sauvage contre
lui-même, qui nous est décrite dans le livre VIII des « Confessions »
qu’il va rencontrer le Christ. Revenons à nos propres expériences pour valider
cela. La rencontre n’aboutit qu’au sein d’une lutte formidable. Oh,
misère à ceux qui refusent la lutte ! Il y a des gens qui, à mon avis,
mériteraient, « un globe de cristal », vous savez, ceux qui gagnent
la Coupe du monde de ski, à force de slalomer entre les problèmes, pour éviter
toutes les luttes, toutes les difficultés de la vie. J’ai envie de dire :
les malheureux ! Vous me comprenez ! Oh, on n’est pas là pour faire
exprès de soulever la lutte. Les Mages n’arrivent pas à Jérusalem pour
provoquer Hérode.
C’est un fait ! C’est un fait que la rencontre personnelle
avec le Christ est précédée et enveloppée d’une réaction, donc d’une lutte. Et
si personne ne vous a contredit, eh bien croyez-moi, au moins vous-même vous
vous contredisez. Les voies initiatiques présentent souvent le terme de cette
recherche comme étant atteint après un passage par de multiples épreuves. A peu
près toutes les voies religieuses, ou spirituelles, ou philosophiques, nous
disent la même chose de ce côté-là. C’est Ulysse, pour regagner, depuis Troie,
son Ithaque, son île chérie, et sa bien-aimée, Pénélope, que d’obstacles !
Les sirènes, les naufrages, Charybde, Scylla, etc., etc. Et puis, une fois
qu’il a passé tout ça et encore les ultimes épreuves et il se retrouve après
avec Pénélope sa femme dans le calme de la rencontre. Nous, nous ne disons pas
cela.
Attention. L’initié peut voir son Dieu, ayant franchi l’une après
l’autre, toutes les luttes, tous les pièges, tous les obstacles, Indiana Jones,
si vous voulez. Voila, ce sont les rituels initiatiques. L’Evangile commence
bien par nous promener sur une telle voie, une sorte de jeu de piste, quoique
ce ne soit pas un jeu, conduits par un amour éternel où la ténacité, le discernement,
donnent à notre désir une réalisation concrète. Mais, j’insiste, la rupture
chrétienne intervient quand, au terme de cet itinéraire, peut-être assez long,
qu’on pourrait appeler « initiatique » (il y aussi une initiation
chrétienne), l’homme arrive là où Dieu habite, mais là Dieu n’est pas, mais
là règne une idole. Alors s’engage une lutte et c’est dans cette lutte que
va avoir lieu la rencontre. Mais la rencontre n’a lieu que si nous avons une
certaine attitude intérieure que Jésus résume d’un mot : « Veillez ».
Mais, comme je ne suis pas Jésus, je vais la développer en ces 5 points que
je ne fais qu’effleurer pour donner un peu de matière à ce qui n’est sur votre
feuille qu’une phrase.
a.
Contre
l’amour-propre : supportons-nous !
Contre
l’amour-propre, supportons-nous ! C’est Saint François de Sales qui
m’a fait prendre conscience de cela dans son « Traité de l’amour de
Dieu ». Posons-nous la question : pourquoi sommes-nous troublés par
les luttes et le combat ? Pourquoi, par exemple, sommes nous agacés, alors
que nous sommes chrétiens, peut-être depuis 20 ans, 40 ans, soixante ans ou six
mois,… pourquoi sommes-nous agacés parce nous luttons encore ? : Ah,
les distractions dans la prière ! Ah, et puis alors quand même, pour aller
à la messe, certains jours, on y va comme en dansant, d’autres jours, comme en
luttant, comme en combattant, comme à la guerre. Pourquoi tout cela ? Cela
ne vous agace pas, vous, un petit peu ? Quand même, au bout d’un moment,
vous auriez dû savoir mieux, prier mieux, être plus au calme ? Non ?
Tout vous ravit toujours ! Tout est toujours facile ! Bien ! Ecoutez,
vous avez bien raison,… laissez le Golgotha aux autres ! Mais
demandez-vous quand même si le Seigneur vous rejoint vraiment toujours dans
votre hamac (il n’est pas défendu de faire la sieste).
Saint
François de Sales conclut ceci : en réalité, ce qui nous trouble, ce qui
nous agace, c’est l’amour-propre, c’est notre amour-propre, c’est-à-dire
l’amour-propre, l’image que nous aimerions présenter, d’abord peut-être pour
les autres, mais d’abord pour nous-même : nous aimerions être un homme de
prière et nous avons de la peine à prier. Ah ! Ceci nous blesse le coeur,
mais ceci n’atteint pas Dieu et la rencontre avec Dieu. Ceci n’atteint que
notre amour-propre, voilà, il faut se le dire. Soyons patients avec nous-mêmes,
supportons-nous, si vous voulez. Ne nous décourageons pas. Voilà. Il est vrai
que nous avons tous une sorte d’image de ce que nous devrions être devant Dieu.
Oui, c’est très bien ! Eh bien, laissons notre amour-propre et
supportons-nous ! Dieu se contente d’une seule prière qui lui touche le
coeur. (cf Texte de saint Augustin sur le psaume 85 en fin de conférence)
b.
Au milieu des
contradicteurs : supportons-les !
Deuxièmement,
il faudra nous situer toujours au milieu de nos contradicteurs. Je vous renvoie
à un très beau texte de Saint Augustin en fin de conférence. Il nous
raconte comment, quand on commence un itinéraire vers Dieu, tout de suite
se dressent des contradicteurs qui, sous prétexte de bons conseils, en fait,
font l’œuvre du Diable. Dès lors qu’un homme, qu’un chrétien, songe sérieusement
à s’avancer dans la vertu, il est en butte aux langues de ses adversaires
qui lui disent : «Tu ne vas pas être au-dessus de nous, tu voudrais être
un saint, toi ! » Ou bien : « Oui, d’accord d’autres l’ont
fait avant toi, mais toi, tu ne pourras pas y arriver !» Oui, Oui !
Texte délicieux, plein d’humour ! Voilà. Supportons nos contradicteurs !
C’est ainsi. Voyez, vous sentez en votre cœur un appel à avancer : « Tiens, j’ai un peu de temps, je suis retraité,
je vais à la messe un peu plus souvent ». Et tout de suite vous entendez :
« Ah, oui, tu veux être différent des autres, tu veux être au-dessus
des autres ! »
c.
S’ouvrir de sa
recherche
Je
pense et je le pensais très fortement, avant de tomber aussi sur un texte de
Saint François de Sales qui m’a conforté dans cette position, qu’il faut à un
moment donné s’ouvrir et parler de notre recherche. Je ne dis pas simplement
donner le témoignage de vos grâces mystiques après la rencontre, ce serait même
plutôt le contraire, d’après le texte de l’Evangile. Témoignez donc un tout
petit peu moins des grâces mystiques que vous avez rencontrées et faites part à
tel ou tel frère, à tel ou tel prêtre, à telle ou telle personne de ce que vous
vivez de votre recherche.
« Ah,
mais alors, vous n’êtes pas encore arrivé ? ». Vous savez ce qui
agace les incroyants ? C’est de découvrir des chrétiens qui se croient
arrivés, vous voyez ce que je veux dire ? Ils supportent tout à fait que
les chrétiens leur disent humblement qu’ils sont en chemin, peut-être plus avancés
qu’eux, peut-être un peu moins, je ne sais pas, ils sont en chemin.
Ouvrez-vous.
Regardez ce que dit Saint François de Sales, à la fin de « L’Introduction
à la vie dévote », son ouvrage le plus lu, tout à la fin, le dernier
conseil qu’il donne à sa Philotée : « Faites profession ouverte
de vouloir être dévote », je retraduis, « Dites clairement que
vous voulez avancer dans la vie spirituelle ». La vie dévote, ce n’est
pas la vie confite en dévotion comme les fruits confits, imbibés de sucre,
voilà, la politique du sacré au sucré, comme disait un curé parisien : « Oui,
on commence par les Mages, et on termine par la galette des rois ». Le
sacré va jusqu’au sucré. Il ne s’agit pas d’être confit en dévotion et de
n’apprécier que les douceurs de Dieu (quel Dieu ?). La vie dévote, au
temps de Saint François de Sales, signifiait la vie spirituelle. Faites profession,
dites-le : « Je veux Dieu, je veux le chercher, je veux avancer. »
Voilà. C’est l’exemple de la Samaritaine que j’aurais voulu vous citer, si
j’avais eu une demi-heure de plus. Vous relirez Jn, 4. On nous dit souvent :
la Samaritaine atteint le Christ au bord du puits, mais ce n’est pas tout
à fait juste. Relisez l’évangile de la Samaritaine. Regardez la Samaritaine.
Que se passe-t-il ? Vous reprendrez le récit au chapitre 4 : elle
rencontre bien le Christ, mais elle ne découvre pas encore que c’est le Christ.
C’est après en avoir parlé aux autres, après que ces autres soient allés au
Christ, reviennent,qu’elle découvre qu’il est le Sauveur. Il a fallu qu’elle
s’ouvre, elle aussi, avant de rencontrer le Christ en tant que tel.
d.
Les yeux fixés
sur le but
Quatrième
conseil : garder toujours les yeux fixés sur le Christ, le terme, non pas
sur vos propres échecs. « Mes yeux sont toujours fixés sur le Seigneur,
tendus vers le but ». Si les Mages n’avaient pas été tendus vers le but,
ils se seraient sûrement arrêtés à Jérusalem, soyons en sûrs ! L’évangile
de Pierre marchant sur les eaux ne nous dit pas autre chose : quand il
reste les yeux fixés sur Jésus il avance sur la mer ; quand il se fixe sur
la tempête, il prend peur et il coule.
e.
Accepter le
premier pas de la remise en route
Enfin,
dernier point, acceptons toujours les remises en route. Le terme « remise
en route », si vous voulez, évoque pour moi quelque chose de très concret.
Les mages arrivent, ils se pensent arrivés, et il leur faut repartir. Il y
a quelques années, il y a 2 ans, un an et demi, nous avons fait un pèlerinage
à Saint Jacques de Compostelle. Savez-vous quelle est la marche la plus difficile ?
Pas la première. La première, on part, on est frais, on n’a pas d’ampoule.
Par contre, le deuxième jour, quand il faut « se remettre en route »,
que les muscles sont durs parce qu’on n’a pas l’entraînement, que l’on n’arrive
plus à mettre ses pieds dans les chaussures tellement on a d’ampoules, là,
la remise en route est difficile. N’hésitons jamais, jamais à remettre un
pied devant l’autre et à refaire un premier pas, même si, peut-être un peu
découragés, déjà, par la longueur du chemin, nous pensons être arrivés. Repartons,
repartons toujours. « Le plus long des chemins commence par un premier
pas » dit ce proverbe chinois souvent cité.
***************************************************************************************
QuatreTextes
1. La véritable émotion : Julian Carron.
Revue Traces, septembre 2003
Nous sommes appelés à vivre
notre vie et notre foi dans le contexte d'une époque où ce qui est en jeu,
c'est le moi, la personne : pas un aspect de la vie, ni un aspect du moi,
mais ma personne, ta personne, le moi. C'est pourquoi il n'est pas exagéré
de dire que c'est une lutte contre le « néant » dans le vrai sens du terme,
c'est‑à‑dire une lutte contre l'effondrement du moi, la perte
du moi. Un moi tellement « petit », comme le décrit Léopardi : « Quand il
[l'homme], considérant la pluralité des mondes, sent qu'il est une partie
infinitésimale d'un globe lui‑même partie minime d'un des systèmes infinis
qui composent le monde, dans cette réflexion, il s'étonne de sa petitesse,
et, la ressentant profondément, la regardant intensément, il se confond presque
avec le néant ». Voilà ce que nous sommes : quelque chose qui se confond presque
avec le néant. Plus on ressent cela profondément, plus on y pense, devant
cette petitesse, ce presque rien, si on en est un tant soit peu conscient,
et plus on est ému quand on récite les psaumes « Qu'est‑ce que l'homme
pour que tu t'en souviennes ? ».
Mais si nous sommes ce « presque
rien », si nous sommes pécheurs, dans le besoin, alors on comprend bien quel
est le drame de notre moi. Il ne s'agit pas d'arranger une petite partie de
nous‑mêmes, de changer quelque chose dans la chambrette de notre vie;
ce n'est pas une question de décors: ce qui est en jeu, c'est notre moi lui‑même.
Parce que nous sommes des personnes « pas tranquilles », touchées par l'Être.
Des personnes pas tranquilles : nous sommes des hommes comme les autres, des
pauvres types comme les autres, des pécheurs comme les autres ! .../...
Don Giussani disait: « Les
chrétiens se donnent l'illusion d'être bons parce qu'ils ont compris une fois,
et ils s'y réfèrent comme s'ils se sauvaient par le discours et la cohérence.
Je préfère souvent ceux qui ne sont pas chrétiens parce qu'ils sont conscients
de leur mal et de leur incapacité à suivre le bien qu'ils perçoivent pourtant.
C'est pourquoi je préfère certains tempéraments qui s'agitent dans le monde et
attendent une paix qui ne vient pas aux catholiques qui se construisent un
système pour se reposer sur leur prétendue foi et leur prétendue charité. En
eux, Jésus‑Christ est momifié, et ils croient le connaître par dessus le
marché. » . C'est mieux d'être pécheur ! ... Comme le dit Jésus «Après cela il
sortit », remarqua un publicain du nom de Lévi assis au bureau de la
douane, et il lui dit : « Suis‑moi ». Et, quittant tout et se
levant, il le suivait. Lévi fit un grand festin dans sa maison, et il y avait
une foule nombreuse de publicains et d'autres gens qui se trouvaient à table
avec eux. Les Pharisiens et leurs scribes murmuraient et disaient à ses
disciples: "Pourquoi mangez‑vous et buvez‑vous avec les
publicains et les pécheurs ? " Et, prenant la parole, Jésus leur dit:
« Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais
les malades, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au
repentir».
Seul celui qui est
conscient de ne pas être « tranquille » d'être pécheur, nécessiteux,
comme Matthieu, comprend ce que cela signifie que quelqu'un pose son regard sur
lui et lui dise: « Suis‑moi ». Vous pouvez imaginer l'émotion
de Matthieu, saisie et immortalisée par Le Caravage : Matthieu, par le geste de
sa main, semble répondre à Jésus qui l'appelle. Jamais comme devant cet homme,
Matthieu n'avait été aussi conscient de son propre moi, jamais il n'avait eu si
fortement conscience d'être pécheur, de n'être rien. Voilà le bouleversement du
moi en présence de l'Être (rien à voir avec une émotion sentimentale !), c'est
la vibration du moi, si petit, si « presque rien », tellement nécessiteux, dans
sa rencontre avec l'Être. Toutes les autres émotions sont des images, des
ombres de la seule vraie émotion, celle que l'homme éprouve face à l'Être, dans
la rencontre avec la présence tendre et miséricordieuse de Jésus. C'est la
seule vraie émotion, la seule qui corresponde au besoin de l'homme, qui reste
pour toujours, quoi qu'il arrive. Il faut cette simplicité face à
l'exceptionnelle présence du Christ, cette présence tendre et miséricordieuse.
2. Commentaire sur le Psaume 85 de Saint
Augustin
7. « Car tu es doux, Seigneur, facile
à fléchir 1». Donne-moi donc quelque joie. Fatigué de
trouver l’amertume sur la terre, il a désiré quelque douceur, et il en cherche
la source, mais ne la trouve point sur la terre. Quelque part qu’il se trouve,
il ne rencontre que des scandales, des craintes, des tribulations, des épreuves.
En quel homme trouver la sécurité ? Qui lui donnera la vraie joie ? Pas même
lui assurément, combien moins encore un autre ! … Quelque part qu’il jette
les yeux, il ne trouve qu’amertume sur la terre, il ne peut l’adoucir qu’en
s’élevant à Dieu: « Tu es doux, Seigneur, facile à fléchir ».
Qu’est-ce à dire « doux ? » Tu me supportes jusqu’à ce que tu m’aies rendu
parfait.
Car, mes frères, je dois vous parler comme
un homme au milieu d’autres hommes, et d’après l’expérience des hommes : que
chacun rentre en son coeur, qu’il s’examine et se considère sans flatterie.
Car s’examiner pour se tromper, serait le comble de la folie. Que chacun
donc examine et voie ce qui se passe dans le coeur humain, comment nos prières
sont pour la plupart entravées par nos futiles pensées, de sorte que son coeur
peut à peine se tenir devant Dieu ; et lui-même, qui voudrait s’y tenir, échappe
en quelque sorte à ses propres efforts ; il ne trouve ni barrière pour s’enfermer,
ni digue pour contenir ses divagations, ses mouvements désordonnés, afin de
se tenir devant Dieu et y goûter la joie. A peine dans toutes ces prières,
trouvons-nous une prière digne de ce nom. Nous croirions peut-être que
d’autres n’éprouvent pas ce que nous éprouvons, si nous ne lisions dans l’Ecriture
cette parole du roi David au milieu de sa prière « J’ai trouvé mon coeur,
ô mon Dieu, pour vous invoquer 2 ». Il a trouvé son coeur,
dit-il, comme si ce coeur lui échappait d’ordinaire, comme s’il le poursuivait
dans sa fuite, et que dans l’impossibilité de le saisir, il criât vers Dieu:
« Mon coeur m’a échappé 3».
Donc, mes frères, en examinant ces paroles
du Prophète : « Tu es doux et facile à fléchir »; il me semble que quand
il dit « Tu es doux ; verse la douceur dans l’âme de ton serviteur, parce que
tu es suave et doux »; il me semble, dis-je, qu’il attribue à Dieu la
douceur, parce que Dieu souffre nos faiblesses et attend pour nous
perfectionner la prière de notre coeur. Et quand nous la lui avons donnée, il
la reçoit favorablement et nous exauce ; il oublie tant d’autres prières
faites avec dissipation, et il accepte celle que nous avons à peine trouvée. Où
est, mes frères, où est l’homme qui souffrirait que son ami, après avoir
commencé à s’entretenir avec lui, au lieu d’écouter sa réponse, lui tournât le
dos et parlât avec un autre ? Quel juge pourrait vous souffrir si, après en
avoir appelé à son tribunal, tout en lui parlant, vous le quittiez tout à coup
pour aller deviser avec votre ami? Et cependant Dieu souffre ces égarements du
coeur, et dans ceux qui le prient, ces pensées que je n’appelle point
dangereuses, que je n’appelle point coupables et ennemies de Dieu ; mais vous
occuper des pensées frivoles, c’est outrager votre interlocuteur. Or, cette
prière est une conversation avec Dieu. Dans une lecture, c’est Dieu qui vous
parle; dans une prière, c’est vous qui parlez à Dieu.
Mais quoi ? Faut-il désespérer du genre humain,
et dire que tout homme sera damné, dès qu’une distraction se glissera dans
sa prière et viendra l’interrompre ? Si cela était, mes frères, je ne vois
pas quelle espérance il nous resterait. Mais puisque nous espérons en Dieu,
puisque sa miséricorde est grande, disons-lui : « Répand la joie dans l’âme
de ton serviteur, ô mon Dieu, parce que j’ai élevé mon âme vers toi ».
Et comment l’ai-je élevée ? Comment l’ai-je pu faire ? Autant que tu m’en
as donné les forces, autant que j’ai pu la retenir dans sa fuite. Mais as-tu
oublié, te répond le Seigneur, combien de fois tu t’es présenté devant moi,
pour t’occuper de tant de frivolités, qu’à peine tu pouvais faire une prière
fixe et arrêtée ? « Tu es suave et doux, ô mon Dieu », doux pour me supporter.
Je suis malade et m’écoule comme l’eau ; guéris-moi, et je serai stable ;
affermis-moi, et je serai ferme; jusque-là tu me supportes, parce que tu es
suave et doux, ô mon Dieu! »
3. Commentaire sur le Psaume 119 de saint
Augustin
Ecoutez
maintenant le psaume : représentons-nous un homme qui va monter. Où seront ses
degrés? Dans son coeur. Dès lors que l’homme a ainsi disposé son ascension,
ou, plus clairement, dès lors qu’un chrétien songe sérieusement à s’avancer
dans la vertu, il est en butte aux langues de ses adversaires. Quiconque
n’a point encore essuyé ces attaques, n’a fait encore aucun progrès, et
quiconque n’en souffre point, n’essaie point de s’avancer. Veut-il comprendre
ce que nous disons ? Qu’il fasse l’expérience de ce que nous allons entendre.
Qu’il commence à marcher, qu’il conçoive le désir de s’élever, … le désir de
tout vendre pour le donner aux pauvres et suivre Jésus-Christ : voyons comment
s’élèveront contre lui les langues des méchants, quelles contradictions il va
souffrir, et ce qui est plus grave, en le détournant du salut, sous prétexte de
lui donner des conseils. Qu’un homme donne des conseils, il le fait pour le
bien, il le fait pour le salut, mais ceux-ci détournent du salut. Comme donc,
sous le manteau de la bienveillance, ils cachent un venin mortel, ils sont
appelés dans l’Ecriture des langues trompeuses.
« Seigneur, délivre mon âme des lèvres
injustes et des langues trompeuses ». Qu’est-ce qu’une langue trompeuse ?
Une langue fourbe, qui a l’apparence de nous conseiller, et la perfidie de nous
nuire. Tels sont les hommes qui nous disent : « Et toi aussi, tu feras ce
que nul ne saurait faire ; seul, tu seras chrétien. » Que si nous leur
prouvons que beaucoup d’autres avant nous ont agi de la sorte ; si nous leur
lisons dans l’Evangile le Précepte que nous en fait le Seigneur, ou les Actes
des Apôtres, que nous répondent leurs langues fourbes, leurs lèvres trompeuses
? « L’entreprise est bien difficile, et tu n’en viendras pas à
bout ». Les uns nous détournent par leurs défenses, les autres font de
leurs louanges une persécution plus violente encore … « Qu’est-ce que
cette vie, me dis-tu ? Tel en est venu à bout, mais toi, tu ne le pourras pas.
Tout en essayant de monter tu tomberas. » Il semble t’avertir, et c’est un
serpent, une langue trompeuse, pleine de venin…
C’est
peu que la parole pour agir contre les langues trompeuses, les lèvres de
l’iniquité, c’est peu que la parole, il faut l’exemple. L’exemple est
donc « le charbon qui brûle ». Que votre charité veuille bien écouter
pourquoi il est appelé brûlant… Leur langue trompeuse ne sait que dire, et dès
lors elle en est plus trompeuse encore : « prends garde qu’une telle
vie ne soit supérieure à tes forces, n’est-ce point trop entreprendre ? »
Mais tu connais le précepte de l’Evangile ; c’est là ta flèche, et toutefois tu
n’as pas les charbons. Il est à craindre que la flèche seule ne soit trop
faible contre la langue trompeuse, prends aussi les charbons. Voilà que le
Seigneur te vient dire : « Tu ne saurais faire cela ? Pourquoi donc celui-ci
l’a-t-il pu ? Celui-là encore ? Seras-tu plus mou que ce sénateur ? Plus faible
de santé que cet homme, ou que cet autre ? Serais-tu plus débile qu’une femme ?
Des femmes l’ont pu, des hommes ne le pourront ? Des pauvres ne pourraient ce
qu’ont pu des riches efféminés ? » C’est vrai, diras-tu, mais, pour moi,
je suis un grand coupable, j’ai beaucoup péché. On vous montre de grands
pécheurs, qui ont d’autant plus aimé qu’on leur a plus pardonné ; c’est le mot
de l’Evangile : « Celui à qui on pardonne peu, aime peu » … L’exemple de ces
pécheurs nombreux, qui sont revenus au Seigneur, est appelé un charbon. Tu
entends parfois des hommes dire avec surprise : J’ai connu un tel, quel
ivrogne, quel scélérat! Quel homme passionné pour le cirque et l’amphithéâtre!
Quel fripon ! Aujourd’hui quelle ferveur dans le service de Dieu ! Quelle
innocence dans sa vie! Qu’y a-t-il d’étonnant c’est un charbon. Tu le pleurais
éteint, et tu le vois rallumé avec plaisir.
Qu’arrive-t-il,
ensuite ? Il a repoussé la langue trompeuse, les lèvres iniques ; il a fait
un pas, il commence à marcher, mais il est encore au milieu des méchants,
des hommes d’iniquité ; le van n’a point encore passé dans l’aire: le froment
est formé sans douter mais est-il dans les greniers ? Il faut qu’il soit renfermé
sous des monceaux de paille, et plus il avance, plus il voit de scandales dans
le peuple de Dieu. Car, à moins d’avancer, il ne voit point les iniquités ; à
moins d’être un véritable chrétien, il ne peut remarquer ceux qui n’en ont que
l’apparence. Jésus-Christ, en effet, nous l’apprend par la parabole du bon
grain et de l’ivraie :
«
Après que l’herbe eut poussé et produit son fruit, on découvrit aussi l’ivraie
» : c’est-à-dire, que nul homme ne découvre les méchants, si lui-même n’est
devenu bon, puisque « l’ivraie ne parut que quand l’herbe eut poussé et produit
son fruit». Notre interlocuteur s’avance donc, il voit les méchants et bien des
désordres qu’il ne découvrait point auparavant, et il s’écrie vers le Seigneur
: « Malheur à moi ! Car mon exil a été prolongé ».
4. Simone
Weil. La Pesanteur et la grâce. Plon
1988
Il n’y a pas de
profondeur, de transcendance dans le mal.
p.132
Le mal est l'illimité, mais
il n'est pas l'infini. Seul l'infini limite l'illimité.
Monotonie du mal : rien de
nouveau, tout y est équivalent. Rien de réel, tout y est imaginaire.
C'est à cause de cette
monotonie que la quantité joue un si grand rôle. Beaucoup de femmes (don Juan)
ou d'hommes (Célimène), etc. Condamné à la fausse infinité. C'est là l'enfer
même.
Le mal, c'est la licence,
et c'est pourquoi il est monotone : il y faut tout tirer de soi. Or il n'est
pas donné à l'homme de créer. C'est une mauvaise tentative pour imiter Dieu.
Ne pas connaître et
accepter cette impossibilité de créer est la source de beaucoup d'erreurs. Il
nous faut imiter l'acte de créer, et il y a deux imitations possibles ‑
l'une réelle, l'autre apparente ‑ conserver et détruire.
Le mal imaginaire est
romantique, varié, le mal réel morne, monotone, désertique, ennuyeux. Le bien
imaginaire est ennuyeux; le bien réel est toujours nouveau, merveilleux,
enivrant. Donc la « littérature
d'imagination » est ou ennuyeuse ou immorale (ou un mélange des deux). Elle
n'échappe à cette alternative qu'en passant en quelque sorte, à force d'art, du
côté de la réalité ‑ ce que le génie seul peut faire. p.131-132
On
a l'expérience du bien qu'en l'accomplissant. On a l'expérience du mal qu'en
s'interdisant de l'accomplir, ou, si on l'a accompli, qu'en s'en repentant.
Quand on accomplit le mal, on ne le connaît pas, parce que le mal fuit la
lumière.
Le mal n'est‑il pas
analogue à l'illusion? L'illusion, quand on en est victime, n'est pas sentie
comme une illusion, mais comme une réalité. De même, peut‑être le mal. Le
mal, quand on y est, n'est pas senti comme mal, mais comme nécessité ou même
comme devoir.
Compensations. Marius imaginait la vengeance future. Napoléon
songeait à la postérité. Guillaume II désirait une tasse de thé. Son
imagination n'était pas assez fortement accrochée à la puissance pour traverser
les années : elle se tournait vers une tasse de thé.
Adoration des grands par le
peuple au XVIIe siècle (La Bruyère). C'était un effet de l'imagination
combleuse de vides, effet évanoui depuis que l'argent s'y est substitué. Deux
effets bas, mais l'argent plus encore.
Dans n'importe quelle
situation, si on arrête l'imagination combleuse, il y a vide (pauvres en
esprit).
Dans n'importe quelle
situation (mais, dans certaines, au prix de quel abaissement!) l'imagination
peut combler le vide.
Continuellement suspendre
en soi‑même le travail de l'imagination combleuse de vides. Si on accepte
n'importe quel vide, quel coup du sort peut empêcher d'aimer l'univers ? On est
assuré que, quoi qu'il arrive, l'univers est plein. p.64
L’imagination
travaille continuellement à boucher toutes les fissures par où passerait la
grâce. P.62
La
réalité du monde est faite par nous de notre attachement. C'est la réalité du
moi transportée par nous dans les choses. Ce n'est nullement la réalité
extérieure. Celle‑ci n'est perceptible que par le détachement total. Ne
restât‑il qu'un fil, il y a encore attachement. p.58
L'attachement est
fabricateur d'illusions, et quiconque veut le réel doit être détaché. Dès qu'on
sait que quelque chose est réel, on ne peut plus y être attaché. L'attachement
n'est pas autre chose que l'insuffisance dans le sentiment de la réalité. On
est attaché à la possession d'une chose parce qu'on croit que si on cesse de la
posséder, elle cesse d'être. Beaucoup de gens ne sentent pas avec toute leur
âme qu'il y a une différence du tout au tout entre l'anéantissement d'une ville
et leur exil irrémédiable hors de cette ville. p.59
Une science qui ne nous
rapproche pas de Dieu ne vaut rien. Mais si elle nous en fait mal approcher,
c’est-à-dire d’un Dieu imaginaire, c’est pire.
p.113