Des MAGES venus d’ORIENT
«…refaire
spirituellement l'itinéraire des Mages…et comme eux, de rencontrer le
Messie de toutes les nations. En vérité, la lumière du Christ éclairait déjà
l'intelligence et le cœur des Mages. "Ils se mirent en route" (Mt 2,
9), raconte l'évangéliste, en se lançant avec courage sur des chemins inconnus,
entreprenant un long et difficile voyage. Ils n'hésitèrent pas à tout quitter
pour suivre l'étoile qu'ils avaient vue se lever en Orient (cf. Mt 2, 1)… Vous
qui n'êtes pas baptisés ou qui ne vous reconnaissez pas dans l'Église.
N'avez-vous pas, vous aussi, soif d'Absolu? N'êtes-vous pas en quête de
"quelque chose" qui donne sens à votre existence? Tournez-vous vers
le Christ et vous ne serez pas déçus. »
Jean-Paul II 6 août 2004
Plan :
Introduction : les deux itinéraires vers Dieu ; Dieu s’est mis loin de nous
Texte : les dispositions du cœur pour voir Jésus Jean-Paul II
Introduction : aujourd’hui un livre me sert de référence, ce sont
les confessions de saint Augustin. Ouvrage majeur de toute la spiritualité
et de toute l’anthropologie chrétienne. Je vous invite aussi à lire dans son
intégralité, même si vous n’y participez pas, le message de Jean Paul II donné
aux jeunes du monde entier pour les 20° journées mondiales de la jeunesse
(JMJ) qui auront lieu cette année à Cologne ; je vous en ai mis un petit
extrait en haut de la feuille. C’est un texte très beau qui nous prépare de
manière très profonde à ces JMJ.
Nous
voici partis cette année pour six conférences. Et nous allons partir en voyage
du coté de Babylone, pardon de Bagdad, non pas pour soutenir les uns ou les
autres, mais pour voir quelque part dans notre cœur ou parmi ceux qui nous sont
proches, s’il n’y aurait pas matière à renouveler notre existence, à
repartir. Jean-Paul II dit aux jeunes
qu’il convient de « refaire spirituellement l’itinéraire des mages ».
A partir de ce thème « Nous sommes venus l’adorer ». En effet, dans
la cathédrale de Cologne, on vénère depuis huit siècles les reliques des rois
Mages. Ce thème des mages m’inspire donc pour toute cette année. Le
texte fondateur sera celui que vous trouvez en Mathieu chapitre II , celui que
nous lisons lors de le fête de l’Epiphanie.
Deux
itinéraires chrétiens nous sont proposés dans l’évangile : le
deuxième itinéraire, nous n’allons pas le voir cette année, il va de Jérusalem à Jérusalem, c’est « la
route des déçus de l’Eglise » ou de ceux qui sont désespérés du
Christ. Luc Chapitre 24, les deux disciples d’Emmaüs qui, après la
résurrection du Christ, mais sans avoir encore fait l’expérience de la vie
nouvelle, partent déçus, connaissant parfaitement le credo que Jésus leur fait
réciter, mais incapables d’en faire une bonne nouvelle et une source de vie.
C’est la route des disciples d’Emmaüs, que certains d’entre nous sommes appelés
à vivre, par notre histoire peut être récente, qui nous place du côté de ceux
qui sont tristes et désespérés, alors même que la foi et l’adhésion à la
puissance du Christ sont ancrés dans notre cœur : Nous avons prié et Dieu
n’a pas répondu. Combien la maladie, la souffrance, la tristesse nous imbibent
tellement parfois que la joie n’a plus de place.
Et
puis, il y a un premier itinéraire qui va nous intéresser cette année, que j’ai
baptisé « la route de l’orient », qui part de l’orient et
s’achève en orient. Elle passe par Jérusalem et Bethléem. C’est l’itinéraire des
Mages. Nous allons essayer de suivre ces orientaux un peu désorientés ! Et
à nouveau réorientés ! En essayant d’y voir ceux qui découvrent le Christ,
ceux que l’on peut à juste titre voir comme étant des païens, au plein sens du
terme et qui vont vivre cette découverte de Dieu dans le Christ, jusqu’à
l’expérience du Christ, et puis repartir chez eux par une autre route afin
d’être prophètes, témoins, évangélisateurs à leur tour. C’est très exactement
un itinéraire d’évangélisation.
Nous
allons voir combien il correspond avec celui de saint Augustin. Ne disons pas
trop vite qu’il ne nous concerne pas ; sachons que nous avons des caps à
franchir dans notre existence spirituelle, chrétienne et que nous avons encore
des pans entiers de notre être qui ont besoin d’être évangélisés. Par
évangélisation, nous entendons cette première démarche qui amène un incroyant à
la foi ; mais nous pouvons aussi réentendre ces appels successifs que Dieu
ne manque pas de lancer dans nos existences, pour amener des moins croyants à
être des plus croyants. Des mauvais croyants comme moi, à la sainteté.
« Refaire
spirituellement l’itinéraire des Mages », disons le tout de suite :
il s’agit d’un itinéraire spirituel qui ne vous apportera rien, sinon peut être de goûter à nouveau
l’appel du Seigneur et de faire un pas dans la sainteté. Donc je ne dis même
pas, à la différence des autres cycles, qu’il vous apportera quelques clés pour
vivre mieux, être plus heureux bien sûr ; il ne vous apportera pas de
savoir nouveaux, de richesses nouvelles, nous sommes bien clairs. Mais si la
vie spirituelle, je ne dis pas encore la vie chrétienne, vous intéresse, alors
oui, cet itinéraire des Mages vous concerne.
Comment
aller au bout de son humanité avant d’être saisi par le terme temporel de notre
existence, la mort ? Le Christ a t’il à voir avec chacun d’entre
nous ? Peut on s’en passer ? Et alors, pour moi, pour lui, comment
venir ou revenir à la foi ? Comment faire, comment refaire ce lien entre
la foi et la vie , puisque la foi n’est pas seulement une sagesse mais une
force qui doit bouger ma vie ?
L’évangile
nous propose ce petit récit qui est presque un conte, mais dont nous avons tout
lieu de penser qu’il est authentique et historique, comme chemin qui nous fait
passer du païen au chrétien, et du chrétien au saint. Rappelons-nous que seul
le saint est vraiment chrétien. Seul le saint est l’homme qui a totalement
répondu à sa vocation.
Nous
trouvons dans des traditions spirituelles très diverses dont des traditions
authentiquement chrétiennes, une manière de visualiser cet itinéraire spirituel,
c’est le labyrinthe. Certains se seront attardés à l’affiche que vous
trouverez à la porte de l’église : l’affiche du cycle des conférences de cette
année où l’on voit un personnage un peu curieux et noir, quelqu’un qui vient
de loin ; vous la regarderez, mais en regardant de près vous verrez que
sur son cœur est plantée la croix, et légèrement en bas de l’affiche, sur
fond de désert, taillé dans la pierre, un labyrinthe. Vous pouvez vous amuser
à le faire, c’est un véritable labyrinthe. Mais vous pouvez aussi aller à
la cathédrale de Chartres où se trouve encore un des rares témoignages restants
de ces labyrinthes. C’est très traditionnel dans l’histoire des religions
et des voies spirituelles de représenter cet itinéraire sous la forme d’un
labyrinthe. Et n’en déplaise à chacun, je ne veux pas là assumer une symbolique
ou un langage du « Nouvel âge » ou d’une autre religion. Retournons
le problème ; sachons que le nouvel age, le “ New Age ” et
les nouvelles religiosités ont récupéré la symbolique et le langage chrétien.
Ce ne sont pas les seuls ; pensons aux journalistes sportifs. “ Et
quand le goal est crucifié lors de la grande messe qui a lieu sur tel ou tel
stade ” et bien nous sentons que quelque chose de notre vocabulaire ne
nous appartient plus !
« Jésus étant né à Bethléem de Judée au temps du
roi Hérode, Voici que des Mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem en
disant :
“ Où est le roi des juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu en effet son astre se lever, et nous sommes venus lui rendre
hommage ” L’ayant appris, le roi Hérode s’émut et tout Jérusalem avec
lui. Il rassembla tous les prêtres avec les scribes du peuple, et il s’enquérait
auprès d’eux du lieu où devait naître le Christ. “ A Bethléem en Judée ”,
lui dirent- ils. Ainsi en effet est-il écrit par le prophète,
“ Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es nullement
le moindre des clans de Juda ; car de toi sortira un chef qui sera pasteur
de mon peuple Israël. ”
Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser
par eux le temps de l’apparition de l’astre, et les envoya à Bethléem en disant : “ Allez
vous renseigner exactement sur l’enfant et quand vous l’aurez trouvé avisez
moi, que j’aille moi aussi lui rendre hommage.”. Sur ces paroles du roi ils
se mirent en route, et voici que l’astre qu’ils avaient vu se lever les précédait
et qu’il vint s’arrêter au dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. A
la vue de l’astre ils se réjouirent d’une très grande joie. En entrant alors
dans le logis, ils virent l’enfant avec Marie sa mère et, se prosternant ils
lui rendirent hommage ; puis ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent
en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Après quoi avertis en songe
de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer
dans leur pays. »
Je
vais développer surabondamment ce
récit. Aujourd’hui nous n’allons voir que ces deux phrases des Mages venus
d’orient et qui demandent où est le roi des juifs qui vient de naître. La fois
suivante nous étudierons de plus près l’étoile en tant qu‘elle est le signe
symbolique qui nous guide sur la route
vers le Christ.
Je
terminerai cette introduction en vous réaffirmant quelque chose qui me tient
beaucoup à cœur sans la justifier plus avant : il y a une route de
l’homme vers Dieu et nous verrons qu’elle n’est possible que parce qu’il
y a un chemin de Dieu vers l’homme. Prétendre qu’il y a une route est le contraire
d’une évidence puisque l’on entend Jésus nous dire “ Je suis avec vous
jusqu’à la fin des temps ». Quand on sait que le nom de Dieu quand il
s’incarne, c’est Emmanuel, c’est à dire Dieu avec nous, quand toute la tradition
spirituelle nous explique que Dieu est en nous et nous en lui, pourquoi se
mettre en route ? Il n’y a route que là où il y a distance !
Comprenons
bien que l’on ne peut résumer en une seule image, l’alliance entre Dieu et
l’homme. Alors il y a des images de proximité mais il y a aussi des images où
la distance est introduite entre Dieu et l’homme. Prenons par exemple toutes
les paraboles que nous allons réentendre et qui terminent le cycle
liturgique ; des paraboles que j’appelle des paraboles de la distance. Ce
sont ces paraboles où Jésus nous montre Dieu comme le maître qui confie à des serviteurs
un certain nombre de mines ou de talents et qui part en voyage au loin.
Laissant l’homme un peu livré à lui-même ; ou plus précisément requérant
de l’homme une mise en route pour le rejoindre. Dieu se met à distance, il se
met loin de nous, comme un roi qui part en voyage. Non, ne soyons pas choqués.
Sachons que les saints ou simplement les incroyants dans notre société nous
montrent que Dieu se met à distance. Là aussi ce n’est qu’une image comme
l’image de la route : nous avons parfaitement compris que nous ne sommes
pas obligés de surfer sur internet pour trouver un vol pas cher pour nous
envoler vers Bagdad ou Jérusalem ! C’est une démarche et un voyage
intérieur qui nous est proposé.
Ecoutons
Saint Augustin, dont je m’inspirerai beaucoup cette année, quand il parle de la
première phase de son existence. Vous savez que saint Augustin n’a pas été
baptisé, son père était païen mais sa
mère était chrétienne. Il n’était pas baptisé c’était la coutume du moment ;
il a failli l’être au moment où il a été atteint d’une maladie grave ; il
a survécu, il n’a pas été baptisé ; il ne le sera qu’après avoir retrouvé
la foi à trente trois ans. Il écrit dans le premier livre de ses Confessions où
devant Dieu et devant les hommes il redit son itinéraire, parlant de son
adolescence : « Toi qui habites Seigneur sur les cimes, dans le
silence, toi dont la loi répand infatigablement des cécités sur nos illicites
avidités ». Il parle du silence de Dieu. Et un peu plus loin dans
un autre passage, il parle du laissez faire de Dieu : « Je
m’en allais loin de toi et tu laissais faire ». C’est évidemment du côté
de notre liberté et de l’amour de Dieu qui veut un partenaire qui se mette en
route vers lui, mobilisé par l’amour qui fait rechercher l’aimé.
Je
vais développer mon propos en trois points suivant la partie du texte se
rapportant directement aux mages : des mages, puis venus d’orient, enfin « où est le roi des
juifs ? »
1.
Des MAGES :
les hommes mordus par l’infini
Les
Mages : qui sont ils ces hommes riches de science et de sagesse qui vont
nous apparaître mordus par l’infini, brûlés par un feu intérieur que rien ne
peut éteindre, une soif que rien sur terre ne peut assouvir ? Qui sont ces
hommes ? Capables de tout quitter,
à commencer par la grandeur de leur culture que nous pouvons imaginer par les
vestiges retrouvés, pour partir vers une toute petite province, rencontrer un
roi enfantelet qui vient de naître.
Ce
sont des hommes qui ont conscience de leur faim de Dieu.
Mais
plutôt que d’en rester à des mots je développe ce point : qu’entendons
nous par brûlure de la faim de Dieu ? « Comme une biche languit après
l’eau vive ainsi mon âme a soif de toi mon Dieu. » dit le psaume.
a.
Le premier précepte de Delphes : « rien de trop », l’alchimie du
médiocre
Remettons-nous
d’abord dans un contexte païen qui est celui de la Grèce d’où ne viennent pas
sûrement nos mages mais qui nous permettra de comprendre ce que peuvent être
des hommes entièrement occupés aux affaires du siècle que ce soit pour
posséder, l’avoir, que ce soit pour grandir en science, le savoir,
ou que ce soit pour augmenter en puissance, le pouvoir. Relisons le
premier précepte de Delphes qui était une petite ville de Grèce où il y avait
un grand temple d’Apollon et dans ce
temple une pythie qui énonçait des oracles que les prêtres
interprétaient ; mais il y avait aussi un certain nombre d’inscriptions,
nous ne savons pas si elles étaient gravées sur le fronton de ce temple ou si
elles appartenaient à ce lieu de pèlerinage une peu comme à Lourdes où on
médite des phrases de Bernadette ; l’une nous la connaissons par cœur même
en grec « gnôti seautôn » c’est à dire « connais-toi
toi-même ». Ce n’est pas Socrate qui l’a inventé.
Nous
pensons qu’il y avait plusieurs dizaines de ces inscriptions. Nous sommes
assurés qu’il y en avait au moins trois qui sont régulièrement citées. La
première d’entre elles dit “ Rien de trop ”. Rien de trop
pourrait caractériser tout un état d’esprit sur la transcendance : tout ce
qui sort de notre horizon, plat, terrestre doit être exclu, banni. Quand le
Grec d’avant Socrate allait rendre son hommage au Dieu Apollon à Delphes, ce
précepte lui rappelait la modération. Tu n’es pas un Dieu. N’aspire pas à
l’immortalité, c’est le propre des dieux. Rien de trop. Bon nombre de nos
contemporains baignent dans ce milieu. Qu’est ce qui te prend à vouloir faire
des retraites ou des pèlerinages, à vouloir une vie spirituelle ? Cela te
permettra t il d’avoir une meilleure situation ? Oh non ! Il
vaut mieux que tu fasses des études plus longues, ou que tu crées un réseau
d’amis plus important. Nous avons ainsi autour de nous des gens qui sont à ras
de terre. Quelque soit la taille de leur science et de leur savoir, ou de leur
capacité à dominer sur les autres, ils sont à ras de terre !
Comme ces sophistes
auxquels un certain Socrate va se trouver affronté. Ce sont des gens qui, non
seulement étaient des rhéteurs, des gens qui apprenaient à manier le verbe et
c’étaient des avocats redoutables, mais aussi qui proposaient un apprentissage
dans tous les domaines du savoir qui permettraient au bon citoyen d‘Athènes de
se débrouiller dans le monde. Que ce soit au niveau technique, au niveau
politique, bien entendu, musical…..tous les savoirs. Ils ne faisaient
qu’enseigner l’alchimie du médiocre. Une espèce de mélange entre
l’avoir, le savoir et le pouvoir, et nous savons que comme les points dans un
triangle, ces trois choses se tiennent entre elles.
Le
pouvoir donne de l’avoir, ou l’avoir du pouvoir, le savoir de l’avoir etc. Cela
se tient. Est ce si important que cela de savoir de quel coté nous sommes
aujourd’hui ? Nous sommes peut être désintéressés et nous avons renoncé au
pouvoir politique, mais peut être en avons-nous dans notre domaine à nous, dans
notre espace domestique.
Pour
Socrate, tout ceci n’a pas beaucoup d’intérêt. Etre un homme de science ?
Il le faut, les Mages le sont, mais cela ne nous fait pas quitter le plan de
l’horizontalité, même si nous avons un doctorat en physique ou en philosophie.
Il peut y avoir dans ces domaines des recherches intenses générées par des
désirs profonds, des désirs même qui nous brûlent; relisons l’avare de Molière.
J’ai été dans mon existence confronté à de véritables avares. Vous savez c’est
une pathologie, à un certain degré. Et nous savons que ces gens sont habités
malgré eux, par une brûlure intérieure, une avidité qui sort de tout équilibre
et qui nous paraît démentielle. On pourrait aussi parler de « feu du
désir ». Et c’est pourquoi je m’attarde sur ce point ; il faut bien
comprendre que la brûlure qui fait bouger les mages, qui les met en route, est
d’un autre ordre. On peut avoir soif d’avoir, de savoir, de pouvoir, et par un
certain coté cette soif là ne s’éteindra jamais. Je ne peux pas comprendre un
milliardaire qui a déjà je ne sais combien de milliards d’euros ce que lui
apportera quelques centaines de millions de plus. Rien ! Il peut déjà se
payer tout ce qu’il veut. Il peut s’acheter toutes les collaborations. Mais à
l’infini, à l’infini, à l’infini, il traîne en lui une terrible avidité !
b.
Le mage, synthèse de science et de sagesse
Retournons
à nos mages : ils ne se situent pas du coté de la Grèce, mais dans un
milieu hautement culturel du coté de l’Irak, de la Babylone d’autrefois. Le
dictionnaire biblique nous explique que les Mages sont des savants, des
sorciers aux connaissances étonnantes et au pouvoir surnaturel. Nous pouvons
évoquer ces magiciens ou ces sorciers d’Egypte, auxquels se trouve confronté
Moïse au moment où il veut faire sortir le peuple d’Egypte ; il se trouve
confronté avec son bâton à lui, aux sorciers d’Egypte qui peuvent refaire les
mêmes prodiges que ceux qu’il fait par la force de Dieu. Nous pensons aussi aux
mages, aux astrologues de Nabuchodonosor qui apparaissent, entre autres, dans
le livre de Daniel. Et vous savez comment tous ces mages vont être incapables
de déchiffrer les songes du roi ; seul Daniel prophète et juif, exilé à
Babylone en sera capable. Et puis nous voyons apparaître ces mêmes magiciens
dans le nouveau testament, dans les actes des apôtres, où les premiers apôtres
se trouvent confrontés avec un mage magicien qui s’appelle Simon ;
celui-ci est étonné du pouvoir des apôtres, pouvoir qu’il voudrait posséder
aussi…
Qui
sont ces Mages ? Sont ils des êtres primitifs ? Non. Nous sommes autorisés
à voir au-delà de la dégradation en magie des êtres qui forment une synthèse
entre ce que j’appelle la science et la magie. Ne voyons pas trop vite dans ces
Mages des espèces de charlatans profiteurs de superstition, avides de vendre
leur ignorance ou leur réel savoir à des gens qui seraient bernés et que la
souffrance pousserait à acheter tout remède et toute guérison à n’importe quel
prix. D’ailleurs en critiquant cette manière d’être je dirai que c’est la nôtre
à un autre degré. C’est à dire qu’il y a dans nos sociétés, aujourd’hui, des
sorciers et gourous de toutes sortes, des diseurs de bonne aventure. Nous
n’avons pas, de ce coté, beaucoup évolué. Regardez vos petites revues
départementales, il y en a des pages.
Ce
qui est certain, c’est que nous avons une certaine conception de la science et
nous avons du mal à voir d’honnêtes scientifiques dans ces Mages qui sont à la
fois astronomes, et astrologues. Nous pensons que d’un coté, il y a la science
bien démontrée, par exemple celle de l’observation de la voûte céleste, et ceux
qui font ces observations nous les appelons les astronomes. Ceux, les
astrologues, qui profitent de l’observation des astres pour lire non pas entre
les lignes, mais entre les étoiles, le destin du monde ou de telle personne,
nous pensons qu’ils profitent et promeuvent des croyances obsolètes dignes des
pires superstitions. Nous avons là une vision de la science extrêmement
étriquée et que nous n’arrivons pas à conjuguer avec la connaissance
philosophique, la sagesse, ou bien la poésie qui développe cette capacité de
tout être humain à tirer des symboles d’une observation et non pas seulement
des chiffres. Avec Auguste Comte nous avons une vision extrêmement restrictive
de la science.
Je
vous cite par exemple un mot de Simone Weil qui avait bien senti combien ce
rationalisme positiviste était faux. Il est même faux au plan
scientifique : « Une science qui ne nous rapproche pas de Dieu, ne
vaut rien. » Il ne faut pas dire qu’elle a perdu son sens mais qu’elle
ne vaut rien en elle-même, non elle ne vaut rien ! « Et si elle
nous en fait mal approcher, c’est à dire d’un dieu imaginaire, alors c’est pire
encore ! »
La
science et la sagesse peuvent se conjuguer et nous sommes tout à fait autorisés
à voir en ces Mages une figure de noblesse, de droiture de l’intelligence
développée aussi bien dans le sens de la science moderne que de la sagesse, de
cette capacité à lire entre les lignes et à toucher des vérités cachées aux
yeux, réellement présentes dans la force du symbole. La science, la sagesse,
bref la culture des Mages est totalement nécessaire dans une démarche
spirituelle.
J’ai
parlé d’horizontalité. Ah ! Nous allons découvrir que Dieu lance un appel
à la verticalité. Imaginons la science comme étant une droite, imaginons la sagesse
philosophique comme étant une autre droite perpendiculaire, nous avons un plan
à deux dimensions. Et rien n’indique que nous quitterons cette dimension dans
un sens ou dans un autre… Et cette science est très utile. C’est dire que la
démarche spirituelle à laquelle nous sommes invités à travers les Mages n’est
jamais un reniement de l’intelligence. Et si vous poursuivez inlassablement vos
recherches astronomiques ou philosophiques, ou autres, comme les Mages qui
travaillaient dans leur laboratoires des nuits durant, sachez que vous n’avez
pas à renoncer à tout cela, pas plus parce que l’on renonce à un plan parce
qu’on le quitte et que l’on va découvrir l’espace !
La
science a plusieurs avantages et le premier avantage de la science, de l’intelligence
qui s’exerce sur la réalité, c’est de détruire des préjugés. Dans la vie de
saint Augustin, la science va le sauver de l’errance de la secte. Vous trouverez
ce passage dans les confessions : avançant dans son itinéraire à la fois
philosophique et scientifique, un peu touche à tout, Saint Augustin va s ‘enfoncer
pendant dix ans dans une secte, la secte des manichéens. Et savez-vous ce
qui le va sortir des croyances de cette secte ? Les Astrologues. La science, c’est
tout à fait étonnant, la science détruit les faux dogmatismes. Et voici
que Mani le fondateur de cette secte commence à vouloir parler du fonctionnement
des astres. Et lui, Augustin observe autre chose que ce qu’affirme Mani :
et, chose étonnante, il donne raison
à ce qu’il voit plutôt qu’à ce qu’il croit. Et il a raison.
Une
démarche spirituelle chrétienne qui vous dit le contraire, méfiez vous
en ! C’est une démarche sectaire. Ce n’est plus l’évangile. Nous sommes
toujours du coté de l’intelligence. Mais d’une intelligence sans préjugé, au
contraire, d’une intelligence qui peut s’exprimer dans la recherche
scientifique, mais aussi dans le bon sens ; elle a tendance à purifier la
foi de tout ce qui n’est pas juste. Oui ! Disons-le : le mérite de
l’affaire Galilée ce n’est pas d’avoir opposé la foi et la science, c’est
d’avoir bien compris que la science pouvait purifier la foi ! Non pas la
foi en tant que telle, mais de ce qui avait enlaidi, engrossi la foi mais qui
n’était en fait que des préjugés qui n ‘appartenaient pas à la foi. Merci
à Galilée de nous avoir fait comprendre qu’il n’appartenait pas à la foi de
croire que c’est le soleil qui tourne autour de la terre.
Nous
serons toujours, au cours de cet itinéraire spirituel, du coté de
l’intelligence, et j’y reviendrai très fort quand je vous parlerai du
discernement des signes. Entre autre forme de purification de préjugés, la
science va détruire de plus en plus, tout ce qu’il peut y avoir d’imaginaire
dans notre quête et notre recherche de Dieu. Et quand je dis la science, n’ayez
pas honte si vous n’avez pas un diplôme de doctorat en physique ! Quand je
dis la science, c’est cette connaissance, cette intelligence que chacun d’entre
nous peut avoir à partir du moment où il fait fi de tout ce qui formate son
intelligence.
Alors
ces Mages ont tout pour être heureux. Les voici à ce point d’intersection
de la science et de la sagesse, bien occupés par leur propre recherche. Pourquoi
quittent-ils leurs laboratoires ? Que
s’est il passé dans leur vie pour que subitement au-delà de toutes leurs recherches
scientifiques, une nouvelle quête les mette en marche ? Que s’est il
passé ? Bien sûr, l’Evangile ne nous le dit pas. Mais il y a un nouveau
désir que Dieu a planté dans leurs cœurs, un désir au delà de tout. Rien de
toutes ces recherches antérieures, et qu’ils ont peut être poursuivies à leur
retour à Bagdad, rien ne peut satisfaire
cette soif, ce désir. Comprenons le, à travers cette image que je vous donne.
Bien sûr cette soif, que ce que nous poursuivons dans le domaine du savoir
ou bien d’une manière infinie dans le domaine du pouvoir et de l’avoir, telle
une ligne, une ligne droite qui ne s’arrête pas, a aussi quelque chose d’illimité. Imaginons une
droite infinie ; vous pourrez marcher toute votre vie avant d’en atteindre
le terme puisque précisément il n’y en a pas. C’est clair ! Mais pour
autant cela ne vous fait pas voler. Et vous pouvez avoir fait dix mètres dans
cette même direction ou un million de kilomètres, cela ne vous a pas élevé
d’un seul mètre dans la verticalité. Cela ne vous a pas permis d’occuper tout
l’espace de ce que vous êtes. Vous n’avez toujours pas découvert la dimension
transcendante. Donc ne confondons jamais, articulons les s’il faut, cette
recherche tout à fait singulière qui va habiter le cœur des mages, avec toute
autre forme de recherche.
c.
Un nouveau désir au-delà de tout : c’est l’attraction du Père
Cette
quête là va les jeter en dehors de tout ce qui fait leur vie, au moins le
temps de rencontrer le Christ, d’aller jusqu’au bout de leur itinéraire ;
il y a un désir nouveau, une nouvelle soif que j’appelle de transcendance.
Quand je parle de transcendance avec tout le vocabulaire chrétien, je n’entends
pas dire quelque chose d’inexistant, abstrait, n’appartenant pas à l’univers ;
car il n’a pas été demandé aux Mages de quitter cet univers. Je suis heureux
de savoir que cette route s’inscrit dans le temps. Même si pour eux elle s’inscrit
sûrement dans les déserts de sable, à moins que leur marche leur ait fait
prendre ce que l’on appelle le croissant fertile, c’est à dire cette vallée
toute verdoyante du Tigre et de l’Euphrate, qui les oblige à faire un grand
détour et à arriver par le nord. Qu’importe. Quand je dis transcendance, j’entends
quelque chose d’entièrement nouveau mais
qui doit se découvrir sur une route inscrite comme la nôtre dans le temps
et dans l’espace. Ici et maintenant. Jouer de la connaissance des forces,
de la maîtrise des pouvoirs donnés par la science et peut être la magie, ne
suffit pas. Ce derrière quoi beaucoup de nos contemporains courent comme jadis
Simon le magicien ne peut suffire à remplir l’âme de l’homme touché par Dieu.
Vous savez que cette recherche de pouvoir trouve aujourd’hui une légitimité
religieuse. Je ne fais pas de polémique, mais que recherche t’on quand on
veut faire du yoga ? Si l’on recherche simplement une sorte de gymnastique
qui apaise, détend et assouplit, il n’y a pas de problème. Mais le yoga est
une méthode qui s’inscrit dans un courant philosophique et religieux. Et ce
courant vise à un pouvoir sur moi-même, nous sommes encore du coté du pouvoir.
Une maîtrise de ses forces ou des forces de l’univers. Rappelons-nous que
dans la recherche du pouvoir qui habite très fortement nos propres cœurs,
il n’y a pas que le pouvoir politique, il peut y avoir la science à travers
des techniques. On racontait tout à l’heure le pouvoir que donne la technique
pour fabriquer des plateformes de forage qui font vingt ou trente mille tonnes
et cent mètres de large. C’est impressionnant le pouvoir que cela donne. Ou
le pouvoir de l’informatique qui me permet de faire des dizaines de calcul
en l’espace de quelque micros secondes.
Mais aussi il peut y avoir le pouvoir que l’on peut avoir sur soi-même, la
maîtrise de ses colères, de ses passions, de sa respiration voire même de
son rythme cardiaque. Mais nous sommes toujours sur le plan horizontal. Bien
sûr, il y a des recherches qui sont plus ou moins nobles. Et s’il s’agit de
rechercher un pouvoir despotique pour entraver son prochain au plan moral,
c’est infiniment en dessous de celui qui recherche un pouvoir
pour servir les autres ou se maîtriser soi-même. Mais c’est toujours
dans le même plan. On n’a pas changé de plan. On ne peut parler de chemin
spirituel. Excusez moi de le dire ainsi.
Je
parle de ceux qui ont été tirés par le Père. Le texte que je vais vous lire en
partie est de Saint Augustin lorsqu’il
commente saint Jean et il tombe sur ce passage :
“
Nul ne vient à moi si mon Père ne le tire ou ne l’attire. ” Comment dit-il
mais le Père nous violente, nous force, nous ne sommes donc plus libres. Ah si,
dit Saint Augustin. Mais comment va t il
nous tirer ? Il va nous tirer par la volupté. Tu présentes à une
brebis de l’herbe verte et bien tu l’attires, elle est attirée par la volupté,
par son désir. Tu présentes à un enfant des noix, et il est attiré. Saint
Augustin nous dit que le Père nous attire de la même manière. « Donne
moi quelqu’un qui aime, dit il, il sentira la vérité de ce que je dis. Donne
moi un homme tourmenté par le désir, donne moi un homme passionné, donne moi un
homme en marche dans ce désert et qui a soif, qui soupire à la source de
l’éternelle patrie, donne moi un tel homme il saura ce que je veux dire. Mais
si je parle à un indifférent qu’est ce que je dis ? » C’est
toujours vrai - Je crois que celui qui n’a pas encore connu une passion qui
peut le brûler, ne peut pas comprendre en effet que même dans un plan autre, on
puisse être attiré de la même manière. Donne-moi quelqu’un qui aime et il
comprendra que l’on puisse être attiré par une touche particulière de Dieu sur
son cœur. Je l’ai appelé brûlure. C’est ainsi que Saint Augustin parle.
C’est
la première grâce. Je vous invite sous forme d’une question à réfléchir à
ceci : quand Dieu nous fera t’il cette grâce ? Ou quand nous a t’il
fait cette première grâce et pourquoi la refuse t’il à certains pour
l’instant ? Que nous manque t il pour recevoir cette brûlure ?
d.
La brûlure d’Augustin à 19 ans par la Sagesse
Ecoutons
le récit que Saint Augustin fait de sa propre découverte. Il n’est donc pas
baptisé et il arrive comme étudiant à Carthage, il a dix neuf ans et demi,
et Carthage, cette ville de Tunisie qui correspond aujourd’hui à peu près
à Tunis, était bouillonnante. C’est là que Saint Augustin découvre l’amour,
ou plutôt les amours : « C’est dans ce
milieu que moi, à un âge encore débile (fin de l’adolescence) j’étudie
dans les traités d’éloquence. Je désirais
me distinguer pour un motif condamnable et frivole en parcourant la joie de
la vanité humaine. » Voilà ce
qui meut Saint Augustin dans ses études jusque là, c’est d’acquérir quelque
chose, en l’occurrence un savoir mais correspondant à une vanité humaine.
Peut être briguait-il un poste en vue après L’ENA ? La haute administration
puisqu’il en avait les moyens intellectuels. Et voici que pendant ses études
il tombe sur un ouvrage de Cicéron
qui s’appelle l’Hortensius. « Par ce livre changeant mes sentiments
et m’orientant vers toi, Seigneur, je changeais mes prières et rendis tout autre mes vœux et
mes désirs. Ma vie devint pour moi toute vaine espérance en l’immortalité
de sagesse que je convoitais dans un bouillonnement du cœur incroyable, et j ‘avais commencé à me lever pour venir
vers Toi. 0h ! Comme je brûlais, mon Dieu, Comme je brûlais de m’envoler
du terrestre pour venir vers toi.» Il est évident qu’à ce moment il ne
connaît pas encore Dieu. C’est en relisant bien plus tard sa vie, en écrivant
les confessions 12 ans plus tard, qu’il comprend que cette première brûlure,
qui est en fait un désir de sagesse, un désir de la sagesse par excellence,
était un appel, le commencement d’un chemin vers Lui.
Cette
première brûlure mit Augustin en marche, et avec raison il dit que c’est cette
première brûlure qui le tourne vers Dieu. Nous avons vécu cela beaucoup d’entre
nous et déjà nous pouvons en être les témoins. Elle prend beaucoup de visage,
beaucoup de manteaux. Ce qui brûle le cœur d’Augustin, il l’appelle
l’immortalité de la sagesse et on
comprend de quelle sagesse il parle. Il est alors en train d’étudier la
philosophie. Vous comprenez que c’est quelque chose d’autre qui subitement
vient de se planter dans son cœur. Ce que j’appelle la dimension verticale et
qu’il ne peut pas encore nommer comme étant soif de Dieu. On s’entend bien.
Pour d’autres, ce peut être un désir brûlant de bonheur. Pour d’autres un goût
de l’éternité qui s’est planté, d’une totale nouveauté. Pour d’autres et je ne
veux pas être exhaustif ce soir, ce sera un goût d’aimer d’une manière
éternelle, bien au delà de tous les amours humains que l’on a goûtés. Quand je
dis au delà, c’est à l’intérieur bien sûr de notre histoire humaine.
e.
La nostalgie de Dieu : je veux voir Dieu
Il
me semble que, parmi les hommes qui se sont mis en marche vers Dieu, on peut, à
un moment donné, trouver cette sorte de soif. Et qui y a t il derrière ces
différents vêtements ? Qui se présente à nous suivant notre itinéraire,
suivant peut être aussi notre inquiétude du moment, notre souci ? Et nous
verrons comment Dieu par ses signes coïncide toujours avec ce qui nous habite le
plus intensément. Derrière tous ces vêtements, il me semble que nous pouvons
lire une soif identique, qui est la soif de voir Dieu.
Vous
comprenez que je viens de préciser quelque chose de très important. Je n’ai pas
dit simplement une soif de Dieu mais une soif de « voir Dieu ».
« Nous
lui serons semblable car nous le verrons tel qu’il est » affirme saint
Jean dans sa première lettre
Voir
Dieu ? Comme je peux voir les choses, les observer, ce qui fait le
fondement de mon savoir. Donc l’intelligence n’est pas laissée de coté, n’est
pas maîtrisée, même si certaines recherches vont temporairement être laissées
de coté, cette recherche de la vision de Dieu, elle est là nous habitant
totalement. Il me semble que la première grâce que Dieu peut nous faire,
quelque soit la manière dont elle se réalise en nous, c’est de réveiller en
nous cette soif de voir Dieu.
La
foi, ce n’est pas intéressant ! Il faut que nous soyons tous d’accord
là dessus. Si vous recherchez d’être croyant, vous n’irez pas très loin. Ce
n’est pas très intéressant la foi. Ce n’est pas un but. C’est pour cela que
elle va disparaître la foi et l’espérance aussi. L’espérance n’est pas un
but. Seule la charité va rester, vous le savez, au ciel. Dans la vision de
Dieu justement la foi disparaît, elle éclate, elle n’était là que pour nous
aider, nous faire goûter par avance les prémisses, les arrhes de la vision
de Dieu. Mais la foi cela n’est pas ce qui vous met en marche. Oui je sais
on pourra me donner de temps en temps un témoignage celui de tel incroyant,
qui au contact avec un croyant aura dit : « Ah ! comme j’aimerai
croire comme toi parce que quand je te vois aussi heureux, aussi joyeux, par
exemple dans la souffrance, cela me donne envie de croire » C’est bien,
c’est une envie qui en réalité en cache une autre, beaucoup plus importante
qui est l’envie d’être heureux. Voilà. Joyeux comme cette personne. Mais en
réalité la foi, la plupart d’entre nous nous vivons de foi. C’est parfois
aride, sec, rempli de doutes, de questions. Il n’y a guère que les incroyants
pour croire que la foi c’est confortable. Que cela soit source de joie, j’en
suis sûr ; cela assurément. Il n’y a que les incroyants qui pourraient
nous envier. Mais le jour où Dieu les touche vraiment, ils comprennent que
ce n’est pas la foi qui est intéressante. Oui on va avoir besoin de la foi
pour cette rencontre ; nous verrons dans la cinquième ou sixième conférence
que la foi est là pour expérimenter, faire l’expérience de la rencontre de
Dieu. Mais ce qui habite le cœur nous le chantons : Je veux voir Dieu.
Le voir de mes yeux. Alors relisons notre itinéraire.
Ceux
qui vous disent : « Oui je voudrais bien prendre cette voie
religieuse, mais je ne veux pas renoncer à mon intelligence » Dites leur
bien : « Mais au contraire, c’est un surdéploiement de votre
intelligence à laquelle Dieu vous appelle. C’est quand votre intelligence sera
capable de voir Dieu dans une lumière très particulière que l’on appelle la
lumière de gloire. » Cela vaut le coup. Vous savez, je vous donne mon
témoignage personnel aujourd’hui si je n’arrête pas de travailler ou d’être
plongé dans la parole de Dieu ou dans les auteurs pour essayer d’avancer dans
la lumière, c’est précisément parce que la foi ne me satisfait pas.
Cela
ne me satisfait pas du tout d’avoir un ensemble de dogmes à croire.
Et
moi ? Je suis un bon chrétien. Je coche ce à quoi je crois parce que
aujourd’hui on fait son choix comme dans les Mac Do et autres. Le
créateur ? Oui cela d’accord, Marie , non crois pas etc. Et puis si j’ai
fait tout juste comme dans les tests d’auto école je suis un bon catholique.
J’ai passé mon test. Bon Voilà. Et puis si j’ai fait plus de cinq fautes je
suis bon pour repasser en étant traité au passage d’hérétique. Mais ceci n’est
pas intéressant. Les dogmes appartiennent au mystère de la foi ; nous en
avons besoin, ils sont là pour nous conduire dans la foi, pour nous indiquer
Dieu, un peu comme des repères, un peu comme des sextants. Je ne suis pas
marin, je ne veux pas dire de bêtises, un peu comme les étoiles qui sont dans
le ciel pour donner une direction. Regarde là ! Tu verras plus de lumière
que si tu regardes ailleurs. C’est tout.
Cette
grâce de Dieu par définition est imméritée puisque c’est une grâce ;
donnez moi une seule raison valable pour laquelle Saint Augustin a été touché à
dix neuf ans et demi de cette grâce là. Et vous peut être à douze ans ou à
soixante ans. Ou peut être jamais. Si vous avez une bonne raison vous me la
donnerez je vous en supplie ! Cela m’intéresse. Mais à ce moment je crains
que vous ne niiez la grâce qui est initiative de Dieu.
Mais
il me semble néanmoins qu’il y a des dispositions de l’âme. Le texte de JP II
est très fort, celui que je vous ai donné en fin de conférence : « Celui
qui s’approche de Jésus avec un cœur libre de préjugés peut parvenir assez
aisément à la foi. » Il ne dit pas parvient à tout coup. Il y a des
gens droits qui, sans préjugés, n’ont jamais trouvé le Christ. Cependant il met
le doigt sur la disposition de l’homme sur laquelle nous pouvons travailler,
croyants ou incroyants. Un cœur sans préjugé.
Dans
le livre de la sagesse au chapitre I, il est dit ceci : « ayez
sur le Seigneur des pensées droites, cherchez le avec un cœur humble, il se
laisse trouver par ceux qui ne veulent pas le mettre à l’épreuve, il se manifeste
à ceux qui ne refusent pas de croire en lui. »
Je
crois qu’il y a là une grande exhortation et vous pourrez reprendre ce passage
du livre de la Sagesse au livre I verset I et 2. Je ne dis pas qu’il relève de
tout incroyant de rester incroyant. Je dis simplement que nous sommes dans une
société où l’évangélisation est d’autant plus difficile que nous sommes pétris
de préjugés au moins autant que nos anciens.
2.
D’ORIENT :
les hommes amoureux de la lumière, la connaissance de soi
Ces
Mages viennent d’Orient.
C’est
mon deuxième point. Cette première brûlure, brûlure de la sagesse pour Saint
Augustin, brûlure de je ne sais quoi pour les Mages qui les a mis en marche, ne
suffit pas pour trouver le Christ. Certes, elle lance en avant, elle pousse à
cette quête à l’infini de l’infini. Mais cette recherche peut s’égarer dans des
sables mouvants comme la rivière peut se perdre dans des marécages.
Augustin
lui-même, je vous rappelle son histoire, s’est égaré dans une secte pendant dix
ans. Voyez comme ce feu intérieur va l’égarer, et c’est long dix, douze ans
dans la secte des manichéens et va le conduire au bord d’un désespoir :
quelque chose de très lourd que l’on appelle le scepticisme où il n’y a plus de
vérité possible. Imaginez un instant un homme dévoré par la sagesse et qui
pense qu’il n’y a pas de vérité possible. Imaginez un homme dans le désert,
dévoré par la soif et qui s’aperçoit
qu’il est impossible de trouver une source dans ce désert. On meurt de
désespoir ! Pourquoi cette errance d’Augustin ? Que lui a t il manqué
?
a.
L’orient :
le loin et le levant
Je
fais une deuxième réflexion sur le fait que ces mages viennent de
l’orient : L’orient ou le levant. Là où le soleil se lève. L’orient c’est
pour moi deux choses : c’est l’ailleurs, le loin et c’est le levant.
Ils
viennent de l’orient c’est à dire que, quel que soit le lieu géographique, ce
n’est pas une terre sainte. Ils viennent d’ailleurs, de plus loin. Ils
appartiennent aux nations païennes. Il y a plusieurs hypothèses pour savoir
d’où ils viennent, peu importe. Ils appartiennent à ce concert des nations dont
il nous est dit, par le prophète, que les rois vont s’incliner devant le
Messie. Selon le psaume et le prophète Isaïe. Mais nous avons tout lieu de
penser que ces gens là ne sont pas pétris de la parole de Dieu. Ils sont comme
Socrate que je vais évoquer immédiatement avec vous. Ils sont dans un contexte
où la parole de Dieu ne leur a pas été donnée, sinon par écho lointain. Et nous
en serons d’autant plus surpris que, dans leur quête, ils cherchent le roi des
juifs.
Ensuite,
ils viennent du soleil levant. Je vois dans ces hommes qui appartiennent au
soleil levant, des orientaux, des hommes portés par un amour inconditionnel
pour la lumière. Ce n’est pas pour rien que ce soit une étoile, un petit
luminaire de la nuit, qui va les guider jusqu’à la lumière qui est le Christ,
Lumière des nations. Il nous est dit dans un psaume une phrase un peu bizarre “ Par
ta lumière nous voyons la lumière. ”(Ps 35, 10) Par une lumière, l’étoile, nous sommes
conduits à la lumière, le Christ. Ces êtres, les Mages, sont brûlés par le
Christ et sont habités par un amour inconditionnel pour la lumière. Qu’entendre
par là ?
D’abord
ils ne se contentent pas de demi-vérités, de vérités approximatives. Ils ne se
contentent pas de pénombres grisâtres. Ils ne se contentent pas même, s’ils
viennent de l’orient, de la première lueur de l’aube, c’est à dire de quelques
vérités déjà récoltées de ci de là. « Oui on m’a dit que telle vérité sur
Dieu pouvait m’apporter une lumière ; elle m’en apporte une, et je m’en
contente, je m’arrête là. » Ah non !
Mais
allons encore plus loin. Etre un amoureux inconditionnel de la lumière signifie
aussi qu’après avoir regardé les choses éclairées par la lumière, je veux voir
la lumière elle-même. Ceci est une conversion totalement décisive.
La
lumière ? C’est ce par quoi nous voyons tout le reste : que je vous
éteigne la lumière dans cette pièce, vous ne voyez plus rien. La réalité, c’est
qu’en général vous ne regardez pas la lumière. Vous regardez les choses
éclairées. Par exemple je regarde ce pilier qui est éclairé et en regardant ces
objets éclairés par la lumière je peux m’éprendre de ces objets. Je peux
dire : eh bien voilà c’est très beau cet ambon de Goudji, c’est merveilleux,
j’aimerai avoir le même dans mon salon ! Cela pousserait mon mari à lire
de temps en temps la bible. Il vous la lirait peut être à vous !
Mais
il y a cette propension à s’attacher à la chose éclairée plus qu’à la lumière
sans laquelle je n’aurai pas vu les choses éclairées. C’est souvent quand on
perd la lumière, quand on fait un petit séjour en Afrique et qu’il y a des
coupures de courant que l’on commence à apprécier la lumière elle-même.
Voilà
ce que j’entends par les amoureux de la lumière, ce qui va nous conduire à la
connaissance de soi indispensable pour avancer spirituellement. Saint Augustin
prend cette image là. Jusque là j’ai cherché la sagesse et ce Dieu, que le
catholique nomme ainsi dans les choses et
je ne comprenais pas que ce n’est pas dans les choses éclairées qu’il
fallait que je cherche Dieu. Mais c’est dans la lumière qui éclaire ces choses
qu’il fallait que je cherche Dieu.
Conversion
du regard ? Ne le faites surtout
pas mais imaginez un jour que vous
soyez tellement amoureux d’un beau paysage éclairé par le soleil que vous vous
retourniez pour regarder le soleil en face. Ne le faites pas sauf si vous avez
des lunettes spéciales. Ces lunettes spéciales s’appellent la foi. Pour
l’instant on ne pourra pas encore regarder Dieu en face. Mais avez vous saisi
ce passage décisif qui nous oriente non plus « vers les choses que Tu as
faites mais vers Toi qui les a faites ». C’est un très bel hymne que nous
retrouvons dans les confessions « Tard je t’ai aimé, ô Beauté si ancienne
et si neuve… je me ruais sur les choses que tu as faites… » Augustin, c’est
nous-mêmes !
b.
Socrate et le deuxième précepte de Delphes, « connais-toi toi-même »
A
la suite de Socrate nous avons à effectuer, et je vais le faire maintenant avec
vous, une révolution qui consiste à ne pas vouloir répondre à ce désir de
transcendance en regardant les choses mais en regardant la lumière par laquelle
je regarde les choses. Ce que je viens de vous dire au plan matériel
envisageons le au plan spirituel. Nous en arrivons à la connaissance de soi
puisque cette lumière par laquelle nous connaissons les choses vient de nous,
de notre intelligence.
C’était
la deuxième inscription marquée sur le temple de Delphes. Du « Jamais
trop », Socrate n’en veut plus. Par contre Socrate, cet étonnant païen, va
retenir le deuxième précepte : « Connais-toi toi-même ».
Puisque c’est toi qui connais les choses ; les sophistes apprennent à
connaître les choses pour les posséder, pour les avoir, pour les dominer, entrer
dans le jeu politique, les transformer. Mais en réalité derrière le philosophe,
le savant ou l’homme politique, il y a l’homme d’abord. Qu’est ce que c’est que
se connaître ? Qu’est ce que c’est que cette faculté de connaissance ?
Socrate
est né en 470 avant Jésus Christ. Il meurt en 399 et il aura eu comme disciple
un homme qui parlera de lui de manière très élogieuse et qui s’appelle Platon.
Lequel aura un autre disciple, Aristote. Nous avons la filiation de ce porche
d’entrée prodigieux de la philosophie occidentale. Socrate était marié je me
demande si ce n’est pas en s’inspirant de Socrate qu’Aristote a dit un jour
qu’il était bon pour l’homme de se marier. Car de deux choses l’une : soit
il tombe sur une bonne femme qui est une bénédiction des dieux, soit il tombe
sur une femme mauvaise (et c’était le cas de Socrate) et il devient
philosophe ! Y a t il beaucoup de philosophes parmi vous ? Peut-on
être philosophe et avoir une femme aimante ? Aristote en est un exemple.
Il aimait sa femme et a dit de très belles choses sur l’amitié conjugale.
Socrate n’a pas fait école de ce côté là. Socrate va récupérer ce
« connais toi toi-même » qu’on lui attribue assez volontiers.
Le
Père Festugière, un très bon helléniste, écrit de Socrate :
« L’enseignement
des sophistes, les professeurs qui étaient là et qui avaient formé Socrate
lui-même, tous ces hommes de la Cité afin que l’on s’en rendit maître, Socrate
détourne l’homme de la cité pour qu’il
apprit à se connaître et à s’aimer. L’homme ne se connaissait pas, ne s’aimait
pas vraiment, il ignorait ce qu’était être homme. Avant le citoyen, il y a
l’homme ; le soin de l’homme est au dessus du soin de la société. Qui
dira la conversion de Socrate ? Nous connaissons certains éléments de
la vie de Socrate assez étonnants qui nous sont rapportés par Platon ;
et nous savons qu’un jour Socrate a fait une journée et une nuit complète
debout sans bouger à réfléchir, comme touché, comme brûlé de l’intérieur ;
mais il n’a jamais dit ce qu’il avait vécu ce jour là. Mais à partir de là,
Socrate de disciple qu’il était, est devenu Socrate. Que s’est il passé ?
Comment le Père l’a t il touché ? Qui dira la conversion de Socrate ?
Si la science qui importe n’est pas la science de la nature, que devons nous
savoir alors ? Alors jaillit cette parole neuve qui allait étonner le
monde “ Prends souci de ton âme ! ” Ce qui est une manière
de dire « connais toi toi-même ». Occupe toi de ton âme ! Il
faut entendre dans Platon dans son apologie, cette volonté prodigieuse de
Socrate face à ses juges qui vont l’obliger à boire la ciguë et à mourir.
Il va être condamné à mort. Socrate sera accusé d’athéisme et de dissiper
la jeunesse d’Athènes. Socrate, déclarent les juges, nous allons t’acquitter,
mais à condition que tu te taises. Et Socrate aux athéniens : « Je
vous sais gré, je vous aime mais j’obéirai aux dieux plutôt qu’à vous ».
Quelle droiture ! Nous entendons presque la même chose dans les actes des
apôtres. Quand on veut obliger les apôtres à se taire ils disent : « nous
obéirons plutôt à Dieu qu’aux hommes ! » « J’obéirai aux dieux plutôt
qu’à vous. Et tant que j’aurai un souffle de vie sachez que je m’attacherai
à vous comme un taon pour vous exhorter à soigner vos âmes. ».
« Oui, dit Socrate, il ne mène pas une vie d’homme celui qui ne s’interroge
pas sur lui-même. Même s’il possédait tous les avoirs et les pouvoirs de la
terre. S’il ignore son âme s’il ignore comme il fonctionne, s’il n’a pas le
souci de son âme, il ne vit pas comme un homme. »
Se
connaître et soigner son âme :
Voilà le précepte socratique. Et Socrate en dehors de la révélation de la
parole de Dieu, comme ces mages, découvre une chose incroyable : « Il
y a quelque chose , dit le Père Festugière, qui nous mène au cœur de
Socrate plus que tout le reste ; on a honte de sa misère. On peut lire tous
les grecs et tous les romains sans en trouver un seul qui ressemble à Socrate.
Socrate éveillait la conscience de sa misère. Cela rejoint l’expérience
chrétienne dont nous allons parler à travers la conscience de notre péché. Mais
c’est dire encore beaucoup plus que cela.
c.
Les leçons évangéliques : les actes, le miroir et la contradiction
Après
Socrate, un mot sur l’évangile et la connaissance de soi.
En
préparant cette conférence je me suis aperçu qu’il faudrait une deuxième
conférence sur la connaissance de soi.
Je
vais juste vous donner des éléments évangéliques qui peuvent nous faire rentrer
dans ce précepte retrouvé, vivifié par Socrate, « Connais-toi toi-même »
qui est la marche indispensable sans laquelle cette soif de transcendance,
qui nous habite, va se perdre à coup sûr.
Au
fur et à mesure que me venaient des exemples évangéliques de la connaissance de
soi, je suis tombé sur des passages où il y avait toujours deux personnes. Et
vous comprendrez que c’est très important. Il y avait toujours deux
personnes en face de Jésus.
Le
pharisien et le publicain Luc ch
18 : ils prient tous les deux au Temple et il y en a un qui se croit bien
et qui en rendant grâce dit : je ne suis pas comme l’autre. Il y a les
deux larrons sur la croix. Il y a les deux fils de la parabole. Le
fils aîné et le fils cadet. Nous pourrions évoquer Marthe et Marie. Je
ne vous donne pas de référence vous les retrouverez. Ce sont des évangiles qui
peuvent nous apporter beaucoup dans la connaissance de nous-mêmes. Et puis
aussi Pierre et Jean quand Jésus veut leur faire connaître son cœur.
Pierre m’aimes tu ? C’est au chapitre 21 de saint Jean. Après la
résurrection du Christ, Pierre et Jean se découvrent réciproquement leur
vocation et se connaissent eux-mêmes parce que précisément ils sont deux. C’est
un grand évangile de la connaissance de soi. Pierre m’aimes tu ? Ben heu
…bien oui, tu sais tout, tu sais que je t’aime ! Oui c’est facile !
Tu voudrais avancer dans la vie spirituelle en disant : oui Dieu me
connaît. Et comme cela je n’ai pas à faire l’effort de la connaissance de soi.
Cela ne marche pas ! Oui Dieu vous connaît. Et par votre nom. Bien sûr,
nous le savons ; et c’est cette même connaissance de Dieu sur nous qui
fait notre identité. Et de même le regard d’amour. Mais la question est
là ! Si je me mets en route maintenant, il faut que j’avance. Connais toi
toi-même. Disons le d’une autre manière : Apprends à te connaître comme
Dieu te connaît. A participer à la connaissance de Dieu.
Mais
c’est un effort que celui de la connaissance de soi. Regardez par exemple
les deux fils de la parabole. Qui se connaît ? Apparemment, il en ait
un qui est pécheur, il n’est pas intéressant, il n’est sûrement pas en itinéraire
spirituel. Eh bien non ! C’est le pécheur qui se connaît, qui connaît
son péché. Comment se connaît-il ? Mais précisément parce que tout pécheur
qu’il soit et tout pécheur qu’il est encore en terre lointaine, il est capable
de dire « Père ». Avant
de pécher, avant de prendre les biens pour lui, il dit « Père, donne
moi... » Et il se sait fils. Il s’est découvert et il se reconnaît comme
tel. Avant le péché, dans le péché, et puis quand il fait sa confession :
« Père, j’ai pêché contre le ciel et contre toi. » Le fils aîné
ne dit jamais « Père » ! Il ne se connaît pas lui-même. Et
je vous parlais des larrons ? Mais on pourrait en parler toute une soirée
de cette connaissance de soi dans l’évangile. Les larrons subissent le même sort. Ils sont dans un cas extrême. Pourquoi l’un
est-il bon et l’autre est mauvais ? Ils sont tous les deux encadrant
le Christ. Même proximité géographique sûrement, dans le même appel parce
que Jésus veut emporter tous les hommes dans son salut, et les deux premiers
qu’il veut emmener ce sont bien ceux qui sont à droite et à gauche !
Cela me paraît une évidence. Même le centurion, même le bourreau sont touchés :
« Celui-là est le fils de Dieu ». Imaginons un peu quel brasier
d’amour à ce moment là sort du Christ, de ce corps labouré. Le bon larron
est une crapule. Il mérite la mort. Il le dit. Et le brasier est si fort,
que par cette brûlure de sagesse, brûlure de bonheur, brûlure d’amour, brûlure
de transcendance, le bon larron est touché à son tour. Quelle est la différence
entre les deux larrons ? La connaissance de soi. L’un dit « pour
nous c’est juste », il se reconnaît, mais pas l’autre, qui se maintient
en situation comme s’il pouvait commander. Il se trompe complètement, il n’est
même pas lui-même. Et vous pourrez prendre Marthe et Marie et les autres et
vous pourrez voir qui a la connaissance de soi …Voilà, se connaître soi-même.
Il
y a aussi un évangile que j’ai eu l’occasion de commenter plusieurs fois au
chapitre 7 de saint Luc, Vous verrez comment Jésus nous apprend à nous
connaître, à la lumière de sa parole car la connaissance de soi qui est la
nôtre, est une connaissance de soi portée par le mystère de la révélation.
Jésus vient manger chez un
pharisien qui s’appelle Simon. Ils se mettent à table, et il est dit que le
pharisien l’invite à manger. Ce n’est pas Jésus qui s’invite, comme quelques
fois (« Zachée, descends vite je voudrais demeurer chez toi ») Là, Simon l’invite. Chapitre 7 verset 36.
Ils se mettent à table et à ce moment là apparaît une femme qui était une
pécheresse. Elle se met derrière Jésus, elle se met à arroser ses pieds de ses
larmes et elle essuie les pieds de Jésus avec ses cheveux. Et elle couvre ses
pieds de baisers. « Le pharisien se dit en lui-même », il réfléchit,
c’est un homme qui pense mais il ne pense pas pour se connaître. Il
pense pour juger les autres. Comme le fils de la parabole. Je rappelle qu’il ne
suffit pas de penser et d’être un savant pour avoir la connaissance de soi.
C’est totalement autre chose. Le pharisien critique, il se dit en
lui-même : « si cet homme était un prophète, il saurait qui est cette
femme qui le touche, une pécheresse » et comme le fils aîné, en une seule
réflexion il a réussi à juger deux personnes. Le Christ et la femme. Bravo.
Vous ne ferez pas aussi bien. Il vous faudra un quart d’heure pour juger votre
prochain et un autre quart pour juger le suivant. De manière identique il
arrive à juger les deux, comme le fils aîné, son père et son frère. Mais Simon
regarde toi, dans quelle situation tu es, apprends à te connaître ! Tu vas
avancer vers le Christ que tu as invité !
Alors le Christ lui
applique une pédagogie dont je retiens trois choses :
1
Quand Jésus le reprend il commence par lui dire : voilà ce qu’elle a fait,
voilà ce que tu n’as pas fait. Je ne peux me connaître qu’à partir de mes
actes. Des actes concrets. « Je n’ai rien fait
d’intéressant », comme disent les gamins qui rentrent de l’école. Comme
les maris un peu futés, je n’ai rien à te raconter, je n’ai rien fait
d’intéressant. Je ne peux me connaître qu’à partir de mes actes passés ou
présents. Les actes passés : quand Augustin écrit ses confessions, non
seulement il fait plaisir à ses amis, qui voulaient savoir un peu quelle était
son histoire, mais en plus il apprend à se connaître puisqu’il décrit tous ses
actes passés et les met en texte, il acquiert ce que les philosophes appellent
l’identité narrative. Et Sainte Thérèse de l’enfant Jésus lorsqu’elle écrit ses
manuscrits autobiographiques fait de même : c’est non seulement un livre
spirituel prodigieux pour les autres, mais cela a été pour elle-même un
instrument de connaissance d’elle-même. Elle a mieux compris qui elle était et
quelle était sa vocation. Les actes présents : je suis entrain de faire
cela ? Pourquoi je fais cela ? Qu’est ce qui se passe là ? Vous
savez le mot que disait Saint Bernard tous le matins ? Je devrais le
citer plus souvent. Tous les matins Saint Bernard de Clairvaux se disait :
mais Bernard que fais-tu ici ? C’était sa manière de s’interroger, de
revenir en lui-même et de se connaître.
2 Je ne peux me
connaître que grâce à un miroir. Qu’est ce que j’appelle un miroir ?
Nous savons trop le temps que nous pouvons y passer devant. De même que le
miroir matériel est nécessaire pour voir son visage, qui plus qu’une autre
partie du corps nous dit qui nous sommes. De même, nous avons besoin d’un
miroir pour nous connaître. Mais ce miroir c’est toujours un autre homme. Ou
une autre femme. Quelqu’un d’autre. La pédagogie que Jésus applique à Simon,
c’est par rapport à la femme. Tu n’as pas fait, elle l’a fait. Tu ne m’as pas lavé
les pieds… « tu vois cette femme », dit il à Simon, même pour un
homme une femme peut servir de miroir. Le miroir, ce n’est pas le prototype,
mais l’exemple. « Tu vois cette femme, dit il à Simon, je suis entré dans
ta maison et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds. Elle au contraire m’a
arrosé les pieds avec ses larmes ». Et en fait de miroir ce qui nous est
très utile, c’est non seulement les sottises d’autrui, comme aimait les décrire
Jean de La fontaine mais aussi les grandeurs d’autrui. Et les deux sont utiles,
les premières pour nous montrer notre misère ou notre grandeur, mais les
grandeurs d’autrui sont au moins aussi utiles pour nous montrer notre vocation.
Notre grandeur, notre dignité, notre immensité. Et c’est pour cela que je vous
inviterai à prendre pour premier miroir les saints. Prenez vos actes
présents, lisez les vies de saints, mettez les en face, vous verrez quelle
connaissance de vous-mêmes cela vous donne. Là, vous avancerez vite dans la vie
spirituelle. C’est Augustin ! Il a eu plusieurs témoignages dont la vie de
saint Antoine, écrite par Athanase, vie qu’on lui a lue et qui l’a aidé
vraiment à se connaître et à trouver le chemin de Dieu.
3 Je vis dans une immense contradiction. Je suis à moi-même une
immense contradiction. Et le mot contradiction me dit deux choses : pour
qu’il y ait contradiction, il faut qu’il y ait deux choses. Je vais découvrir
en moi une grande contradiction une sorte d’abîme, une distance entre ce que je
suis appelé à être et ce que je suis encore maintenant. Et je vous promets que
plus nous avançons dans la vie spirituelle, plus cette différence entre les
deux grandit. Et plus le sentiment de cette contradiction interne est immense, et nous conduit à l’humilité.
La vraie connaissance de soi conduit nécessairement à l’humilité.
Regardons Simon le Pharisien : c’est un tissu de
contradictions, cet homme là. J’ai insisté tout à l’heure : tu as invité
Jésus, donc tu aurais dû être conséquent dans ton invitation, tu aurais dû lui
laver les pieds. Puisque dans l’accueil d’un hôte de marque, on lave les pieds
ou on fait laver les pieds par un esclave. Exactement comme vous quand vous
êtes invités à table, on vous donne une serviette. C’est automatique, pourquoi
ne l’a t il pas fait ? Bourré de contradictions.
d. L’expérience d’Augustin : reviens en toi
Cette expérience, Augustin va la vivre à sa
manière : il va découvrir la connaissance de soi grâce à la lecture des
livres des néoplatoniciens, des philosophes qui reprennent Platon lui-même
disciple de Socrate. Et il apprend selon son expression à venir en lui-même, à
se connaître lui-même. « Rentre en toi-même, c’est au cœur de l’homme
qu’habite la vérité. » Et nous, nous cherchons Dieu à l’autre bout du
monde !
e. Les qualités requises pour avancer dans la
connaissance de soi
Quelles
sont les qualités requises ? Il y a peut être une grâce de Dieu pour
apprendre à se connaître, ou alors un déclic. Mais il y a quelques qualités,
que l’on pourrait désigner chez les Mages qui font cette quête et dans tout être
humain qui veut apprendre à se connaître.
La
première, c’est qu’il faut avoir une forte volonté d’accomplissement,
de s’accomplir et d’aller jusqu’au bout. Sans cette volonté très forte, sans
cette détermination à se connaître nous allons buter tout de suite sur le
premier moment de solitude. Car la connaissance de soi nous fait goûter à une
solitude. Saint Augustin nous dit que c’est un passage resserré, c’est à dire
que l’on ne peut passer que un par un. Cette solitude il faut que nous
puissions la vivre. Les Mages sont des êtres déterminés. Qui ne se laissent
arrêter par aucun obstacle. Il faut du
courage dit Jean Paul II, une détermination très forte. Dans cette
détermination, il faut que nous soyons persuadés d’être directement concernés.
Les Mages étaient certainement des personnes importantes, et cependant ils
n’ont pas envoyé de délégués pour savoir où est né le roi des juifs. Je vous
parle de la connaissance de soi je vous parle d’un itinéraire spirituel, et on
pourrait très bien dire : je vais déléguer quelqu’un pour vivre cette
expérience spirituelle à ma place. On le fait assez souvent quand même. Nous
disons : « Tu sais les saints ce sont des professionnels de la
sainteté, ils sont programmés pour cela, ils savent faire. » Et Dieu
dit : « Tu es concerné toi. C’est toi que je veux, c’est toi que j’ai
touché. » Nous verrons l’erreur d’Hérode qui ne se déplace pas mais envoie
les mages à sa place…
La
deuxième qualité, c’est qu’il faut avoir le courage du réel. « Celui qui a peur de ses blessures doit
aimer autre chose que Dieu ». dit Simone Weil. Si l’on n’a pas le
courage d’affronter cette gigantesque contradiction qui va nous mettre en
particulier face à nos misères, nos péchés, nos blessures, on va tout de suite
caler. On ira voir des psychologues, ce qui peut être important dans un autre
domaine mais ce qui n’a rien à voir avec la vie spirituelle.
La troisième qualité ne dépend pas que de nous : il faut avoir
du loisir. Il faudrait des écoles
pour apprendre à se connaître. Vous savez que le mot « école » vient
d’un mot grec qui veut dire « loisir ». Je pense que l’on travaille
trop, je pense que l’on n’a pas assez de loisirs. Il faut un peu de temps.
Certaines personnes ont effectué des itinéraires spirituels gigantesques
simplement parce qu’ils ont eu du loisir. Parfois rudement acquis. Chômage,
souffrance, mise à l’écart …. Si l’on fait de nos vacances de la suractivité de
loisirs, on n’est plus dans ce que je vais dire.
« La
sagesse s‘acquiert à force de loisir » dit le livre des proverbes. J’ai
toujours beaucoup aimé cette phrase, mais je ne suis pas encore arrivé à me
l’appliquer. Il faut se mettre cela en tête avant de traiter de paresseux son
frère. Oh, tu as du loisir ! soit tu es paresseux, soit tu cherches à te
connaître !
Enfin
dernière qualité de l’homme qui veut se connaître- toutes ces qualités se
tiennent- il faut être un homme nu. Il faut accepter de ne pas
avoir de carapace, y compris vis à vis de soi-même sinon vous n’arriverez
jamais à vous connaître. C’est une évidence. Être un homme nu c’est être
quelqu’un qui va souffrir. Pourquoi ? Parce que ce qui nous empêche de
souffrir nous carapace, nous cuirasse mais c’est aussi ce qui nous
interdit d’accueillir le réel, et le réel sur soi premièrement, et ensuite sur
Dieu et sur l’autre. Revenons sur ce
que je vous disais l’année dernière : si le bonheur, c’est de ne pas
souffrir alors devenez totalement égocentré, refermé sur vous-mêmes. Mais si
l’on veut se mettre des carapaces et des protections, on est plus l’homme qui
veut avancer dans la vie spirituelle.
3.
OÙ EST LE ROI DES
JUIFS ? Les hommes qui cherchent le Christ
Voici
que ces Mages qui viennent de l’orient se posent une curieuse question :
Où est le roi des juifs ? Par là nous tombons au point de départ d’un
itinéraire spirituel.
Résumons
nous : Être brûlé par Dieu c’est avoir une soif de l’infini, une soif
de transcendance. Puis pour avancer, nous avons à apprendre à nous connaître,
et l’on comprend bien que ce n’est pas en une journée que cela se produit.
Mais ceci ne suffit pas encore.
a.
L’échec d’Augustin et la tentation d’en rester là
Saint
Augustin a une image très belle aussi quand il explique que grâce à ces
philosophes (les néoplatoniciens) il avait compris qu’il fallait se connaître
soi-même. Rentrer en soi-même. Mais il ne le pouvait pas encore, il ne pouvait
pas encore atteindre Dieu. « J’étais comme un homme qui voit de loin la
patrie, mais qui ignore tout de la route qui y mène ». Et nous savons
que ce sentiment là peut conduire au désespoir. J’ai lu récemment un ouvrage de
Simone Weil, avec une très bonne introduction de Gustave Thibon qui souligne
combien Simone Weil était dans le désespoir de combler ses vides entre ce
qu’elle appelle « le savoir et le savoir totalement » (cette
aspiration à la sagesse comme nous dirions en termes augustiniens et qui est la
rencontre avec Dieu)
C’est
qu’il y a un troisième élément qu'il est indispensable de mettre en place,
c’est connaître la route.
b.
La question des mages, de la samaritaine et des disciples : où ?
Si
la connaissance de soi forme le péage d’entrée d’un long chemin, ce long chemin
tournera lui-même à l’impasse s’il n’est pas le bon. Et saint Augustin va le
découvrir et chacun d’entre nous aussi. Que lui manque t il ? Il lui
manque de pouvoir mettre ce mot sur lequel les Mages ne se trompent pas : Où
est le roi des juifs ? Nous devons être un peu surpris par cette question
des Mages. Qu’ont ils à faire avec le roi des juifs ? Les Mages habitent
un empire avec un roi infiniment plus puissant que le roi des juifs car la
Judée est un tout petit pays de rien, appartenant à ce moment là à l’empire
romain. Et lui, c’est un roi des juifs qui vient de naître c’est à dire qu’il
n’a aucun pouvoir. Comment et pourquoi sont-ils intéressés par ce roi des
juifs ? Vous êtes vous posés la question ? Qu’est ce que cela peut me
rapporter ? Et en plus ce roi des juifs, ils veulent l’adorer, ils veulent
se prosterner devant, lui rendre hommage comme à un Dieu. Ils recherchent Dieu
sous le visage de ce roi des juifs. Cette interrogation des Mages, où est le
roi des juifs ? Nous sommes venus pour l’adorer, coïncide aussi avec
l’interrogation de la samaritaine : « Sur quelle montagne devons nous
adorer ? Celle-ci, selon nos pères ou, comme vous dites, à
Jérusalem ? »Voir l’évangile Jean Ch IV.
Ou
bien encore, c’est la question que vont poser les premiers disciples de Jésus
lui-même lorsqu’il quitte le Baptiste. Jésus se retourne alors qu’ils
commencent à le suivre : « que cherchez-vous ? » Et les
disciples de répondre : « Maître, où demeures tu ? » Et
Jésus de répondre : « Venez et vous verrez. »
c.
Le Christ homme est la voie : humanité et humilité
La
route que nous avons à reprendre avec humilité, sans aucun préjugé, c’est le Christ
Homme. Le Christ Homme qui est la voie. « Je suis la voie, la vérité,
la vie. ». Peut être que beaucoup d’entre nous nous avons fait un chemin
spirituel important. Peut être avons-nous cherché Dieu. Et peut être que nous
sommes revenus à notre cœur à travers des examens de conscience, qui ne sont pas
tout à fait des connaissances de soi. Nous avons pris l’habitude de mesurer
notre misère et notre grandeur et de voir que cette lumière elle vient de
nous à l’intérieur, il faut se tourner vers cette lumière. Mais avons nous
pensé à prendre, pour connaître Dieu, cette route qui est l’humanité du
Christ ?
« Le
Christ homme est la voie. Le Christ Dieu est la patrie. » C’est un refrain qui scande bien des œuvres de Saint
Augustin. L’humanité du Christ. Qui porte la vision de Dieu : où est le
roi des juifs que nous venons adorer ? Pour les Mages, ce mystère de
l'humanité du Christ recherchée sous ce nom de roi des juifs, ce sera vraiment
la route concrète.
Et
je crois que si beaucoup de nos expériences spirituelles tournent court ou se renouvellent peu dans notre
existence, c’est qu’en effet nous traversons peut-être des périodes plus
difficiles, de désert, de nuit de la foi, mais c’est peut être aussi que nous
avons oublié l’humanité du Christ.
Nous
aurons l’occasion tout au long de cette année de reprendre concrètement ce que
je vous indique pour l’instant. « Il est force pour l’homme
intérieur », nous dit Saint Augustin. Quand Saint Augustin nous dit cela,
c’est que le Christ dans son humanité est précisément devenu homme d’une part
pour nous donner la force intérieure, dans les sacrements, les mystères
mais aussi pour nous donner l’exemple, le modèle, pour vivre comme lui.
Que s’est il passé en effet ? Je dois revenir à Dieu, dit Saint Augustin,
par le chemin qu’a frayé dans son humanité, la divinité de son fils unique.
Prenons
une image toute simple : imaginons que nous soyons loin de Dieu. Imaginons
qu’entre Dieu et moi il y ait une jungle. Une forêt très épaisse. Impossible à
franchir. Le seul qui puisse faire le premier pas, c’est Dieu. Il va le faire.
C’est lui qui va frayer le passage et qui va me rejoindre. Par son humanité. Ce
chemin, c’est son humanité, toute son incarnation rédemptrice que l’évangile
fait défiler sous nos yeux. Et nous allons, nous, pour aller jusqu’à lui,
reprendre en sens inverse le même chemin par lequel il est venu jusqu’à nous.
Pour voir Dieu nous n’avons pas d’autres routes que l’humanité de Jésus. Il a
traversé l’épaisseur du monde pour venir jusqu’à nous, à nous maintenant de traverser
en sens inverse toute l’épaisseur du monde pour aller jusqu’à lui.
d.
Le premier pas sur cette voie : il y a un lien à briser
Un
proverbe chinois dit que « le plus long des chemins commence par un
premier pas ».
Et
il faut être très concret de même que la brûlure est très concrète, de même
que l’amour de la lumière, c’est à dire de la connaissance de soi est très
concret, si l’on ne prend pas le temps on navigue dans des rêves sur soi ou
sur les autres : prendre l’humanité de Jésus comme chemin très concret
implique un premier pas.
Le
combat d’Augustin. Le premier pas sur
cette voie, c’est un lien à briser.
Voir le livre VIII des Confessions. Nous avons tout. Nous avons
découvert la route, le porche d’entrée qui est la connaissance de soi. La route
est pleine de joies et nous mène au but qui nous brûle. C’est le Christ humble
dans son humanité et immédiatement, il est bon que nous le sachions, un combat
se présente. Comme pour Augustin. Le premier pas sur la route est un lien à
briser.
Pour
faire le premier pas il faut délier un lien. On se sent libre de prendre la
route, on est prêt à donner 99,9 % de tout ce que nous avons, de tout ce que
nous sommes, vrai ou faux ? Mais il y a le 0,1 % justement et que la chaîne soit épaisse ou petit le
fil, dit saint Jean de la croix, ils retiennent de la même manière le petit
oiseau qui veut s’envoler. Il s’agit d’aller vers l’espace, la transcendance,
de voir Dieu ; il ne s’agit plus de marcher sur terre, avec un boulet, il
s’agit de prendre la verticale. Or voici le témoignage d’Augustin : « Honneur,
argent ces choses là n’avaient plus d’attrait pour moi, comparées à la douceur
et à la beauté de ta maison. ». Voilà le chemin qu’Augustin a déjà
fait alors qu’il n’est pas encore chrétien bien que totalement en concordance
avec la foi chrétienne. « Mais j’étais encore lié et tenu par la
femme. » C’est le combat d’Augustin. Et nous avons vu tout au long de
ce livre VIII le combat d’Augustin, il avait déjà remplacé sa concubine par une
autre femme et il sentait bien que le mariage était une excellente chose, il le
dit tout de suite après ; mais il comprend que la question n’est pas le
mariage. C’est qu’il a noué avec les femmes (c’est un homme qui aimait aimer),
un lien qui l’empêchait d’avancer vers Dieu. Après sa « conversion »
on sait qu’il opte pour la voie consacrée. La vie monastique d’abord, puis il
va être appelé comme prêtre, et va fonder une communauté.
Mais
nous avons tous quelque chose qui nous lie. Pour dire les choses très
concrètement cette voie spirituelle s’ouvre par un pas concret qui implique un
détachement, une déchirure dans notre comportement. Lequel ? Il y a un
lien intérieur. Il ne s’agit pas de changer de chemise ou de Porsche, de
voiture mais d’être libéré.
Comment
Augustin va s’en sortir ? Il va voir un homme qui s’appelle Simplicianus
et qui a baptisé Ambroise. Simplicianus va lui raconter une histoire.
L’histoire d’un homme qui était très connu au temps d’Augustin qui s’appelait
Victorinus, un des plus grands savants de son époque qui avait une statue sur
le forum et qui s’était converti. Il disait à Simplicianus : « tu
sais, je suis chrétien ! » Et Simplicianus lui répondait :
« pourquoi ne viens tu pas à l’église pour t’inscrire comme catéchumène et
ensuite te faire baptiser ? » Et lui de répondre que ce n’est pas les
murs qui font le chrétien mais en réalité il avait honte. Lui qui était au
pinacle des honneurs, il se disait que tous ceux qui le vénéraient, ses amis,
auraient honte de lui s’ils le voyaient s’abaisser à demander un sacrement
c’est à dire à toucher l’humanité concrète de Jésus. Manque d’humilité. Là
c’était la honte qui le tenait. Et Simplicianus explique comment Victorinius
lui fit tout le récit de sa conversion et de la libération de cette honte. Puis
sa demande de baptême, d’être libéré et d’avancer dans le Christ.
Nous
avons tous un point qui nous lie. Sûrement c’est la connaissance de nous même
en face du Christ qui nous le fera préciser. Quel était le lien des
Mages ? Je l’ignore mais ils ont pris cette route qui était l’humanité du
Christ et elle passe nécessairement pour nous par un détachement.
Je
fais mienne en guise de conclusion une très belle prière de saint Augustin :
« Seigneur agis !
Réveille nous !
Rappelle nous !
Enflamme et ravis !
Sois feu et douceur !
Aimons ! Courons ! »
**********
Texte :
Les
dispositions du cœur pour voir
Jésus
« « Nous
voulons voir Jésus » C’est la demande que quelques «Grecs» adressèrent un
jour aux Apôtres. Ils voulaient savoir qui était Jésus. Il ne s’agissait pas
seulement de prendre contact pour savoir à quoi ressemblait l’homme Jésus.
Poussés par une grande curiosité et par le pressentiment qu’ils allaient
trouver réponse à leurs questions fondamentales, ils voulaient savoir qui
il était vraiment et d’où il venait.
2. Chers jeunes,
je vous invite vous aussi à imiter ces «Grecs» qui s’adressèrent à Philippe,
animés par le désir de «voir Jésus». Que votre recherche ne soit pas motivée
simplement par la curiosité intellectuelle, qui pourtant est déjà une valeur,
mais qu’elle soit stimulée surtout par l’exigence intime de trouver la réponse
à la question du sens de votre vie. Comme le jeune homme riche de
l’Évangile, vous aussi vous cherchez Jésus pour lui poser cette question: «Que
dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle?» (Mc 10, 17).
L’évangéliste Marc précise que Jésus le regarda et l’aima. Pensez aussi à cet
autre épisode dans lequel Jésus dit à Nathanaël: «Avant que Philippe te parle,
quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu», faisant jaillir du cœur de ce fils
d’Israël qui ne savait pas mentir (cf. Jn 1,47), une belle profession de
foi: «Rabbi, c’est toi le Fils de Dieu!» (Jn 1, 49). Celui qui
s’approche de Jésus avec un cœur libre de préjugés peut parvenir assez aisément
à la foi, parce que c’est Jésus lui-même qui, le premier, l’a vu et aimé.
L'aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve justement dans sa
vocation à communiquer avec Dieu dans ce profond échange de regards qui
transforme la vie. Pour voir Jésus, il faut d’abord se laisser regarder
par lui !
Le désir de
voir Dieu habite le cœur de tout homme et de toute femme. Chers jeunes, laissez-vous regarder dans les
yeux par Jésus, pour que grandisse en vous le désir de voir la Lumière, de
goûter la splendeur de la Vérité. Que nous en soyons conscients ou non, Dieu
nous a créés parce qu’il nous aime et pour que nous l’aimions à notre tour. C’est
la raison de l’irrésistible nostalgie de Dieu que l’homme porte dans le cœur:
«C’est ta face, Seigneur, que je cherche : ne me cache pas ta face» (Ps
27, 8). Ce Visage -nous le savons-, Dieu nous l’a révélé en Jésus Christ.
3. Chers jeunes,
voulez-vous, vous aussi, contempler la beauté de ce Visage ? Voilà la question
que je vous pose en cette Journée Mondiale de la Jeunesse de l’année 2004. Ne
répondez pas trop vite. Tout d’abord, faites le silence en vous. Laissez
émerger du fond du cœur cet ardent désir de voir Dieu, un désir parfois
étouffé par les bruits du monde et par les séductions des plaisirs. Laissez
émerger ce désir et vous ferez l’expérience merveilleuse de la rencontre avec
Jésus. Le christianisme n’est pas simplement une doctrine; c’est une rencontre
dans la foi avec Dieu qui s’est fait présent dans notre histoire par
l’incarnation de Jésus.
Cherchez tous les
moyens de rendre possible cette rencontre, en regardant Jésus qui vous cherche
passionnément. Cherchez-le avec vos yeux de chair à travers les
événements de la vie et dans le visage des autres; mais cherchez-le
aussi avec les yeux de l’âme au moyen de la prière et de la méditation
de la Parole de Dieu, car « la contemplation du visage du Christ ne peut
que nous renvoyer à ce que la Sainte Écriture nous dit de lui » (Novo
millennio ineunte, n. 17).
4. Voir Jésus,
contempler son Visage, est un désir irrésistible, mais c’est un désir que
l’homme peut malheureusement aussi déformer. Et c’est ce qui arrive avec le
péché, dont l’essence se trouve précisément dans le fait de détourner les yeux
du Créateur pour les tourner vers la créature.
Ces “Grecs” à la
recherche de la vérité n’auraient pu approcher du Christ, si leur désir,
animé par un acte libre et volontaire, ne s’était pas concrétisé en une
décision claire: «nous voulons voir Jésus».
Être vraiment libres signifie avoir la force de choisir Celui pour qui nous
avons été créés et accepter sa seigneurie sur notre vie. Vous le sentez au fond
de votre cœur : tous les biens de la terre, toutes les réussites
professionnelles, même l’amour humain dont vous rêvez, ne pourront jamais
satisfaire pleinement vos attentes les plus intimes et les plus profondes.
Seule la rencontre avec Jésus pourra donner son vrai sens à votre vie : «Tu
nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne
repose en toi», a écrit saint Augustin (Les Confessions, I, 1). Ne vous
laissez pas détourner de cette quête. Persévérez, car ce qui est en jeu, c’est
la pleine réalisation de vous-même et votre joie. »
Jean-Paul II 22 février 2004 aux jeunes