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La prophétie et l’accompagnement spirituel

 

« Les Mages rencontrent Jésus à "Bêt-lehem", qui signifie "maison du pain". Dans l'humble grotte de Bethléem repose, sur un peu de paille, le "grain de blé" qui, en mourant, portera "beaucoup de fruit" (cf. Jn 12, 24). Au cours de sa vie publique, Jésus, pour parler de lui et de sa mission de salut, aura recours à l'image du pain. Il dira : "Je suis le pain de vie", "Je suis le pain descendu du ciel", "Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde" (Jn 6, 35.41.51). En parcourant de nouveau avec foi l’itinéraire du Rédempteur… nous comprenons mieux le mystère de son amour qui rachète l’humanité. » Jean-Paul II 6 août 2004

 

 

Questions :             - Quelle place concrète la parole de Dieu a-t-elle pour la conduite de ma vie ?

                        - Qu’est-ce qu’une prophétie ? Y-a-t-il encore des prophètes ?

 

 

Plan de la conférence :

 

Introduction : la nécessité d’un « conducteur », un ami fidèle.

            

1.       LES GRANDS PRETRES ET LES SCRIBES : qui est-il ?

a.        Non pas psychothérapeute mais père

b.        Non pas devin mais prophète

c.        Le prophète selon la Bible

d.        Jean-Baptiste, figure de l’accompagnateur spirituel

 

2.       LA PROPHÉTIE : que fait-il ? Il porte la Parole de Dieu dans nos vies

a.        La prédication du Baptiste au désert

b.        Prophète une des trois fonctions au service de la Parole

c.        Le médiateur de l’Eternité dans le temps

 

3.       LE BAPTÊME D’EAU : que fait-il ? Il inscrit le renouveau dans nos vies

a.        Un geste de justice

b.        Le retournement du cœur

c.        Le baptême du Christ

 

4.       A BETHLÉEM EN JUDÉE : que fait-il ? Il indique la présence du Christ

a.        Le premier des témoins

b.        La diminution du Baptiste

 

 

 

Introduction :

 

Dans votre propre itinéraire, vous avez sûrement eu des personnes qui vous ont marqués… mais une petite brindille, un bout d'herbe, une petite fleur, une petite étoile dans le ciel vous marquent aussi ! Dans cette conférence, je veux parler uniquement des personnes, d’une seule personne peut-être, qui vous ont mis en contact vivifiant et direct avec la Parole de Dieu. Peut-il exister un itinéraire vers le Christ sans qu'il y ait ce passage par la parole prophétique ? Par parole prophétique j’entends la Parole de Dieu qui, passant par un homme, devient Parole de Dieu pour moi et aujourd'hui. Si vous me répondez : "Oui, c’est possible, regardez Saint Paul, par exemple, le Christ l'a renversé par sa parole sans qu’il y ait eu besoin de personne", je vous arrêterai de suite ! Précisément, Saint Paul n'est pas allé au bout de sa conversion sans être passé par la médiation d'un homme qui a reçu une parole de Dieu pour lui. Cet homme s'appelait Ananie : relisez le récit des Actes des Apôtres. Nous ne relirons pas le récit des Actes des Apôtres, au chapitre 9 "la conversion de Saint Paul".  En revanche, je vous relis ce qui s'est passé pour les Mages :

 

"Voici que des Mages, venus d'Orient, arrivèrent à Jérusalem en disant : " Où  est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu, en effet, son astre à son lever et nous sommes venus lui rendre hommage". L'ayant appris, le roi Hérode s'émut, et tout Jérusalem avec lui. Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et il s'enquérait auprès d'eux du lieu où devait naître le Christ. "A Bethléem, de Judée" lui dirent-ils ; ainsi, en effet, était-il écrit par le prophète."

 

Et voici  que les grands prêtres et les scribes, rassemblés,  réussissent à retrouver cette prophétie tirée du prophète Michée. Voici que l'étoile s'efface pour que la prophétie prenne place. Voici que les signes de Dieu habituels (cf Conférence 2) disparaissent de ma vie pour que les Ecritures apparaissent dans ma vie. Qu'est-ce que cela représente pour nous dans notre existence ? Je vais le développer à partir de cette figure qui prend des visages différents selon les diverses traditions religieuses, la figure de l'accompagnateur spirituel dans sa fonction la plus propre, la fonction prophétique. La mystérieuse disparition de l'étoile, infiniment mystérieuse puisqu’elle va réapparaître après Jérusalem alors qu'ils sont tout près du but, éveille une opposition féroce, celle d'Hérode. Nous l'avions vu dans la dernière conférence. Mais aussi, et peut-être surtout, elle contraint l'homme en marche vers le Christ à passer par d'autres hommes. Dans cette conférence, nous essaierons de dégager ce sentiment (qui est peut-être déjà dans votre cœur sinon  j'espère l'y mettre un tout petit peu) que les autres, autour de nous, ne sont pas seulement et automatiquement une force de résistance, une force d'opposition symbolisée par Hérode : il faut aussi s'ouvrir à eux car ils seront aussi nos aides. J'avais terminé la conférence précédente en disant : au cours de cette lutte, de ce combat, les maîtres spirituels disent : "Il faut s'ouvrir à d'autres." Car ils peuvent être nos pères dans la foi…

 

 

Que se passe-t-il ? Les grands prêtres et les scribes ajustent la quête des Mages sur la Parole de Dieu. Réfléchissons : y a-t-il nécessité de ce passage par la Parole, ici la parole prophétique, par des hommes qui n'y croient guère ! Ils n'y croient guère parce que, s'ils y avaient cru vraiment, ils auraient suivi les Mages. Mais ils ne se déplacent pas. Ce sont de bons professionnels qui donnent juste ce qu'il faut aux autres mais eux-mêmes ne font pas un pas. Ils donnent une nourriture à laquelle ils ne goûtent pas. Et il faut pourtant ces hommes là pour aboutir. Pour que notre quête intérieure ne s'arrête pas dans la « banlieue » du Christ mais se poursuive jusqu’à lui, il nous faut l'aide d'un frère et des Ecritures.

 

Quand je dis « des Ecritures », je n'entends pas faire toute une conférence sur la Parole de Dieu, car les Mages n'ont pas été confrontés véritablement à la Parole de Dieu. Qu’est ce à dire ? Au début de ce cycle de conférences nous avions vu qu’il y avait deux itinéraires. Celui des païens qui deviennent croyants, les mages, et celui des croyants devenus moins croyants qui sont obligés de se « reconvertir », les disciples d'Emmaüs. Ces derniers ont besoin de toute une catéchèse de la Parole : le Christ reprend tout depuis le commencement, toutes les Ecritures ; il leur fait toute une catéchèse de la Parole de Dieu. Vous imaginez tout le temps qu'il aurait fallu à ces prêtres,  à ces scribes, pour « catéchiser » les mages, pour leur parler de la Thora, de la Loi ! Ce n’était point nécessaire : il fallait juste  une parole prophétique qui réponde à une question précise. Et c'est tout.

 

Voyons comment cette Parole peut être prophétique pour nous.

 

Bien des traditions religieuses reconnaissent la nécessité de celui que nous appelons en Inde le gourou. Ne lui donnons pas de suite le sens sectaire et péjoratif  qu'il peut avoir dans notre société. Le gourou c'est le maître qui conduit à une expérience spirituelle. Son rôle est celui d'un éveilleur, d'un conducteur, d'un père. Pour nous, chrétiens, c’est l'Eglise toute entière, pas simplement à travers ses hommes mais à travers tous ses signes,  ses sacrements,  qui nous est donnée pour nous conduire à celui qui est la Lumière des nations, le Christ. C'est bien l'Eglise qui va garder, conserver, transmettre toutes les Ecritures ; et l'Eglise ne se contente pas de transmettre la Parole de Dieu, les Ecritures, mais c'est elle qui nous les a données ! Le Christ n'a pas écrit une ligne, tout au plus quelques petits traits dans la terre. Donc c'est bien l'Eglise, les Luc, les Jean, les Marc, les Mathieu, etc., qui ont donné les Ecritures. Mais dans ce contexte, j'aimerais insister sur un fait : l'Eglise, ce sont d'abord des personnes concrètes. Et ce qui va nous intéresser ici c'est la notion de rencontre individuelle, rencontre toute nécessaire à notre avancée pour aller jusqu'à l'Enfant et sa Mère.

 

Sur la nécessité d'un autre, prenons quelques exemples bibliques particulièrement frappants : je vous ai cité Saül qui devient Paul et Ananie, bien sûr ; il n'y a qu'Ananie qui peut lui ouvrir les yeux, et le guérir de sa cécité. Mais, nous pouvons penser, bien sûr, aussi au petit Samuel, dans le temple, avec le prêtre Elie : oh, il ne dit pas grand chose, le prêtre Elie ; il est un peu long à la détente ! Oui, néanmoins, la troisième fois, il comprend et dit : "Voilà ce que tu vas dire : « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ».

 

Un passage célèbre, souvent employé pour décrire le rôle de l'accompagnateur spirituel, c'est celui du livre des Actes des Apôtres,  le chapitre 8, la rencontre entre le diacre Philippe et l'eunuque : l'eunuque est tout seul et il est justement un peu empêtré dans la Parole de Dieu, les Ecritures, il ne comprend pas, et Philippe lui est envoyé par l'Esprit saint. Et quand Philippe demande à cet eunuque qui chemine et s'éloigne de Jérusalem où il est probablement venu en pèlerinage : "Comprends-tu ce que tu lis ?" (car l'eunuque était en train de lire le passage du prophète Isaïe) il obtient cette réponse merveilleuse de l'eunuque : "Comment le pourrais-je si personne ne me guide ?"

 

Et dans la vie des Saints, je pense, bien sûr, à  la vie monastique, au commencement de la vie monastique, avec ce rôle nécessaire de l'abba ou de l'ancien, celui qui  nous guide dans ce chemin du désert, du monastère. Mais il y a cet exemple célébrissime qui a fait presque la trame de la première conférence, celui de Saint Augustin. Je laisse, bien sûr, tout ce que l'Eglise a fait pour lui, avant sa conversion, à commencer par sa maman, Monique ; mais  je veux parler ici de cette rencontre avec les Ecritures, dans la personne de Saint Ambroise. Saint Ambroise, évêque de Milan, dont le contact allait être un passage obligé avant l'expérience de la conversion.

 

Et puis, en marge de cette conférence, je vous ferai un peu de publicité pour un spectacle sur une jeune femme juive, morte en 1943, à Auschwitz, qui s'appelle Etty Hillesum. Dans ses récits, son journal tenu au jour le jour, elle rapporte longuement le contact qui a été déterminant pour sa reconstruction humaine et sa conversion (elle était juive) alors qu'elle cheminait, bien loin de tout cela dans un athéisme « déprimant ».

 

Dans un passage de l'Introduction à la vie dévote, Saint François de Sales (n'hésitez pas à lire Saint François de Sales, il avait cet art de donner à tous la plus haute théologie dans des termes simples,  très imagés) cite le cas du jeune Tobie, le petit Tobie dans le livre de Tobie, qui a besoin d'un accompagnateur , d'un guide : c'est l'Ange Raphaël qui va lui être envoyé mais qu'il ne reconnaît pas tout de suite : "Alors, je vous en dis de même, ma  Philotée, voulez-vous à bon escient vous acheminer à la dévotion ? Cherchez quelque homme de bien qui vous guide et vous conduise." Ce passage que je vous lis arrive au début de l'Introduction à la vie dévote. Auparavant il a simplement rappelé la nécessité de la vie dévote, c'est-à-dire de la vie spirituelle : la vie spirituelle, tout le monde y était appelé, aussi bien les soldats, les manants, que les gens mariés, que les religieux, etc., tout le monde ! Puis la première chose qu'il donne comme moyen pour y parvenir, c'est dans le chap. 4 : "De la nécessité d'un conducteur pour entrer et faire progresser  en la dévotion". Ce n'est donc pas pour lui quelque chose de secondaire. Et il est bien placé lui-même puisque ce fut un grand guide et directeur spirituel ; il a sauvé  d'un enfermement intérieur, celle qui va devenir Sainte Jeanne de Chantal, fondatrice de la Visitation. Il sait très bien de quoi il s’agit : "Il faut, dit-il, sur toute choses, avoir cet ami fidèle qui guide nos actions par ses avis et ses conseils et, par ce moyen, nous garantit des embûches et tromperies du Malin, il nous sera comme un trésor de sagesse … "

Je ne vous lis pas la suite parce qu'il y a de quoi décourager n'importe quel directeur spirituel. "Oh, ce doit être toujours un ange, pour vous", et il parle d'amitié. Incontestablement pour lui, et il le vit avec Sainte Jeanne de Chantal, le lien qu'il doit y avoir entre un accompagnateur et un accompagné (je garde ces termes pendant la conférence et je préfère ces termes à ceux de directeur et de dirigé), c'est un lien d'amitié, une amitié toute simple, forte, douce, toute sacrée, toute divine et toute spirituelle.

 

Mais avant de vous parler longuement de qui est l'accompagnateur spirituel et de son action, un tout petit mot sur ceux qui sont accompagnés : sur l'attitude des Mages, il nous est dit peu de choses, mais deux choses quand même, totalement décisives, me semble-t-il. Si vous voulez avancer et si vous voulez avoir un père spirituel, un accompagnateur, un directeur, appelez-le comme vous voulez, il y a d'ailleurs des traditions très différentes pour les nommer,  sachez qu'il faudrait que vous manifestiez deux choses : une question et une confiance.

 

Une question : « Où est le roi des Juifs ? » et une question récurrente, presque entêtée, maintenue quelles que  soient les luttes, quelles que soient les oppositions féroces que cette question  va faire surgir. « Où est le roi des Juifs ? Nous avons déjà fait une longue route pour cela et nous n'abandonnerons pas, quels que soient les résultats, » auraient pu dire les mages. Cette question traduit leur quête, leur désir d'avancer, mais pas d'avancer comme cela, en l'air, mais d'avancer vers un point précis ; ils ont une idée en tête : Dieu a inspiré leur cœur à tel point que leur question porte, non seulement sur quelque chose de concret, un lieu, mais sur une personne qu'ils désignent d'une manière précise, le roi des Juifs. Je ne dis pas que chacun d'entre nous et tous les incroyants qui cherchent le Christ, focaliseront leur quête avec cette question-là. Et si je la rappelle ici, c’est par souci de clarté : ce n'est pas à l'accompagnateur spirituel à la faire surgir. Vous n'avez pas de problèmes, eh bien, c'est très bien. Allons prier un tout petit moment et puis, à la fois prochaine !!! Après tout tant que l'étoile vous guide,  tant que la route est droite et qu'elle vous paraît claire, je vais être franc,  allez vous confesser régulièrement, mais n'allez pas nécessairement prendre le temps de votre ami, père spirituel ; c'est pourquoi je ne vous dirai rien d'ailleurs sur  le rythme des rencontres ni  comment cela doit se passer ; il se  peut très bien qu'à un certain moment, il faille le voir deux fois dans la semaine, et puis ensuite, laisser trois mois ou six mois sans se rencontrer.

 

Et puis deuxièmement, une confiance : une obéissance extraordinaire des Mages à la réponse qui leur est faite  par les grands prêtres et les scribes, et qui leur est faite à partir d’une parole de Dieu dont ils ne sont pas pétris et que, pour l'instant, ils n'ont guère de raison de croire ! On leur donne une réponse, c’est toujours mieux que rien et vous allez me dire : « ils n'avaient pas de moyens  d'en avoir une meilleure, de vérifier ». Mais ils auraient pu déclarer : « oui, vous avez bien raison mais nous allons quand même consulter ailleurs », ils auraient pu réfléchir, ils auraient pu  tergiverser etc. Mais non, rien de tout cela. Une sorte d'obéissance, de remise en confiance totale à ceux qu'ils ont sollicités les pousse à partir. Une docilité surnaturelle…

 

Ceci est important : beaucoup s'arrêtent parce qu'ils n'ont plus de question. C'est alors qu'ils ont trouvé ou qu'ils sont assis,  dans tous les cas, en règle générale ils se découragent vite des entretiens d'accompagnement. Parfois, les personnes sont persuadées qu’il s’agit de magie : « on va en parler, et subitement l'accompagnateur spirituel aura des questions pour moi, il saura me remettre en question. » Mais pas du tout !!! Le gros du travail, c'est Dieu qui le fait, et dans le cœur.

 

Et puis d'autres se perdent ou s'arrêtent parce qu'ils préfèrent vérifier les réponses auprès d'autres. Parce que la réponse ne les satisfait pas et, en général, il y a toujours moyen de trouver une réponse qui vous satisfasse : c'est simplement une question de nombre de personnes à consulter. Si vous avez un grave problème, au bout de la cinquième ou dixième personne consultée, vous allez trouver la réponse que vous vouliez entendre, c'est-à-dire celle qui ne vous fera pas avancer !

 

L’accompagnateur spirituel qui est-il d'abord, et puis ensuite que fait il ? Ce que nous développerons en trois points suivant les trois « travaux » successifs à réaliser avec l’accompagné. Donc quatre parties au total.

 

 

1.     LES GRANDS PRETRES ET LES SCRIBES : qui est-il ?

 

« Oh, dit saint François de Sales, pour cela, choisissez-en un entre mille, dit sainte Thérèse d'Avila ; et moi, je dis entre dix mille car il s'en trouve moins que l'on ne saurait dire qui soit capable de cet office ; il le faut plein de charité, de science et de prudence. » Un sur un million ! Comme il n'y a pas un million de prêtres sur terre, ça va être difficile !

 

Qui est-il ? Un fin psychologue, un homme possédant des charismes particuliers, par exemple de lecture dans la conscience ? Ça peut paraître bien mais ce n'est pas toujours confortable quelqu'un qui puisse lire dans votre conscience, comme le Saint Curé d'Ars ! Est-il quelqu'un qui pense comme vous ? Dont on est particulièrement proche ? Qui est-il ?

 

a.       Non pas psychothérapeute mais père

                     

Première remarque : il n'est pas un psychothérapeute mais père. Qu'entends-je par là ? La relation d'accompagnement spirituel se distingue soigneusement de la relation d'aide psychologique (parfois bien nécessaire, même si on ne se sent pas complètement aliéné.). Il y a beaucoup de types de psychothérapie aujourd'hui, vous le  savez, mais normalement, tout personnel soignant a pour tâche d'essayer de restaurer, soigner ou guérir, au mieux,  l'intégrité du psychisme de la personne ; il vise la santé, comme tout personnel de santé. Ensuite,  il n'est pas naïf, on sait que, de certaines maladies, on ne peut pas guérir, et que certaines psychoses,  il faudra apprendre à vivre avec. Il ne vise pas, en droit et en fait, normalement, à aider le patient à connaître et à accomplir son "destin", c'est-à-dire la volonté de Dieu sur  lui, le chemin que Dieu a voulu pour lui. S'il tient au titre de croyant, c'est qu’il veut articuler différents niveaux de l'être humain. Mais si votre psychothérapeute commence à jouer le guide spirituel, prenez de la distance, ou  réfléchissez bien. L'un des risques principaux de l’accompagnement, en effet, c’est la transformation du père spirituel en « gourou » (au sens de chef de secte), ce qui a lieu précisément, lorsqu'il a aussi  pouvoir sur d'autres niveaux, en particulier sur le niveau psychique : tous les « gourous » jouent sur le niveau psychique pour endoctriner les personnes et les conditionner. Je ne sais pas s'il est heureux d'être, à la fois, psychothérapeute et accompagnateur spirituel.

 

Bien sûr, le travail d'un psychologue peut accompagner ou préluder à celui de l'accompagnement spirituel ; il peut éliminer, justement, certain brouillard psychique.

 

L'accompagnateur spirituel, ce n'est pas tellement qu'il a ou qu'il doit exercer une sorte de paternité comme on exerce un métier ou une capacité ; l'accompagnateur spirituel est un père, mais un père qui ne fait pas son fils, un père qui est fait par le fils ! Habituellement, un père existe parce qu'il fait un fils : par la génération il devient père. Là, je préférerais que nous inversions la chose ; et j'ai trouvé cette remarque qui me paraît très pertinente : « c'est souvent, dit un article, à l'insu de  l'intéressé que la grâce d'être père spirituel est donnée et que le processus se met en  branle ; le charisme de la paternité spirituelle est principalement dû à la foi, à la confiance de celui qui s'adresse à lui plutôt qu'aux qualités, même spirituelles, de celui  qui va l'exercer. C'est le fils qui, en un certain sens, crée le père. » : c'est très intéressant. Effectivement, cela ne veut pas dire que l'on n'ait pas besoin d'un discernement pour choisir un père spirituel, mais je ne crois pas que l'on soit père spirituel comme on peut être psychologue. On a simplement un certain nombre de qualités naturelles et surnaturelles qu'on est tout à fait disposé à mettre aux services des gens, et un jour il y a une rencontre  dans un contexte profond avec une personne qui ressent le besoin d’être aidée. On s'est rencontré, puis un accompagnement spirituel a commencé de par ses demandes. Puis, un jour, au bout de six mois, un an ou deux ans, cette personne vous dit : "Père, il faut que je vous parle. Au fond, je ne sais pas si vous avez réalisé mais, finalement, vous êtes mon père spirituel." A quoi nous répondons : "Ecoute, c'est merveilleux ! Bénissons le Seigneur de cette relation !" Mais, voyez,  on a passé aux actes avant de faire une grande déclaration d'amour. Ce qui a fait la relation d’accompagnement, c’est la confiance du « fils ».

 

Qu'est-ce à dire, un père ? Le mot paternité est beau,  et je le garde volontiers même si n'avons qu'un Père et si la grâce vient du Christ. Je dirais que c'est une sorte de prophète pour moi ; ce qui me permet, justement, de le distinguer des autres spécialistes à partir des diverses visions de l’avenir qui s’offrent à nous. Pourquoi parler de l’avenir ? Parce qu'un père spirituel, c'est pas d’abord quelqu'un qui va nous dire : "voilà comment il faut revenir sur ton passé." Il est là, précisément, pour être une étape dans une marche en avant.

 

Et dans cette marche en avant, l'homme prévoit : qu'est-ce qui va se passer ? Les hommes prévoient.

Dieu  sait tout, il a l’omniscience. Et le prophète, lui, voit. Les hommes prévoient, Dieu sait, le prophète voit : c'est-à-dire, il voit parce que Dieu lui a parlé, Dieu l'a inspiré parce que Il sait, et Il lui donne quelque chose pour la personne qu'il accompagne. Ce sont trois modes différents pour s’intéresser à l’avenir.

 

Les sciences humaines, les sociologues, les psychologues (je viens d'en toucher un mot), tous les autres spécialistes, futurologues et autres, ont sûrement leur rôle à jouer dans notre société. Et malheureusement  parfois ces sociologues et autres spécialistes sont davantage source d'inspiration pour l’Eglise que les prophètes. Je le regrette car de ce fait on les fait sortir de leur rôle propre : un sociologue se trompe presque toujours quand il prévoit les choses … Pourquoi ? Parce qu'un sociologue, c'est un scientifique et le scientifique travaille à partir de lois, et les lois sont immuables, elles ne tiennent pas compte des deux libertés : la liberté de l'homme et la liberté de Dieu. Si on avait écouté les sociologues au début des années 70, sachez-le, il n'y aurait plus de jeunes prêtres, aujourd'hui, en France, plus d'ordinations. Heureusement pour nous, ils se sont trompés ; vous allez me dire : " pas de beaucoup" ! Ils ont leur place à tenir, mais psychologues, sociologues, historiens, futurologues, et tout ce que vous voulez, ne remplacent ni ne succèdent aux prophètes ; les prophètes ont toujours leur place dans le monde et en particulier dans la vie de l'Eglise et dans ma vie.

 

Il y a un élément que je tiens à souligner de suite, quand votre esprit est encore frais, c'est que, précisément, si c'est un prophète de Dieu, il sera toujours un promoteur de la liberté. Il essaiera de faire tout ce qu'il peut pour vous rendre la liberté spirituelle ; il s'en fera le témoin et le promoteur. C’est là pour moi un des grands critères. Quand quelqu'un me paraît être soumis à des conditionnements trop forts, parfois à des auto-conditionnements (parce qu'on est capable de s'auto-conditionner, par exemple par la culpabilisation)  le travail premier, avant même de lui dire :" il faut avancer par là, il faut avancer par ci", consiste à enlever ses entraves. Ce qui génère en général la réaction suivante : "oui, mais il y a la loi !!!" Dieu est d'abord un  Dieu qui se met en face de toi comme un Dieu libre face à un partenaire  libre ; l'accompagnement spirituel doit toujours se recentrer là-dessus.  "Oui, mais qu'est-ce Dieu va me demander dans six mois ?" J'en sais rien, Dieu est libre. Il va peut-être te demander comme Jeanne d'Arc d'aller bouter les Anglais hors de France alors qu'elle était une bergère.

 

Et ceci est très important, voyez : n'oublions jamais qu'un accompagnement spirituel se met dans le cadre de l'alliance et que l'alliance c'est l'alliance de deux libertés ; toi, tu est libre,  Dieu aussi. Dans ce cadre-là, vous pourrez toujours vérifier que votre accompagnateur spirituel ne s'est pas transformé en gourou.

 

b.   Non pas devin mais prophète

 

Deuxième remarque : non pas devin mais prophète du Seigneur. J'espère que vous en êtes persuadé. Quand je vous ai dit : « le prophète, le père spirituel voit », je n'ai pas voulu dire qu'il était un voyant : excusez-moi pour cette précision qui vous paraît totalement évidente. Ce n'est pas un devin ; l'usage de la boule de cristal n'est pas recommandé au directeur spirituel, pas plus que le marc de café ou les tarots, et c'est même totalement incompatible.

 

Je sais bien que, lorsque nous sommes dans l'obscurité, lorsque cette obscurité fait jaillir  en nous des angoisses, peut-être même une souffrance psychique forte, voire une souffrance physique, nous sommes prêts à nous tourner vers n'importe qui. Je comprends cette souffrance. La Bible nous dit que se tourner vers les chiromanciennes et autres, est un chemin d'impasse où nous nous enfonçons nous-mêmes toujours un peu plus : pensons au spiritisme, pensons à des choses peut-être un peu plus anodines, des horoscopes. Que dois-je faire ? Il y a des chrétiens qui se placent bien dans la lumière du Seigneur, mais qui vont chercher là leur source d'inspiration : « ah, mon horoscope me dit que, cette semaine, j'aurai de la chance en amour ; ça y est, je sais ce qu'il faut faire : ma déclaration en mariage !!! » Je parle pour les moins âgés d'entre vous…

 

Ecoutez, j'ai été curé, et dans la campagne charentaise, qui n'a pas de raison d'être très différente de la campagne ardéchoise, je sais qu'une partie de mes paroissiens fréquentaient les deux : le curé parce que, dans le fond de leur cœur, c'était le Christ qu’ils voulaient suivre, et, en même temps, eh bien, les différents gourous. Les sorciers de toutes sortes avaient cour ouverte jusque dans mes paroissiens  pratiquants. Que Dieu ait son âme, mais quand j'ai appris qu'un homme d'une serviabilité exemplaire, sacristain de l'une de mes églises « disait les Saints » (je ne peux pas vous expliquer ce que c'est, c'est un peu complexe, il disait les Saints dans le marc de café) eh bien, ça m'a fait un petit nœud à l'estomac … J'ai mis, quand même, trois/quatre ans à le savoir !

 

Il y a un exemple célèbre, c'est celui de Saül, le premier roi choisi par Dieu. S’étant détourné du Seigneur, les prophètes ne lui parlent plus ; et puis le grand prophète Samuel, est mort : il n'y a donc plus de prophéties, plus personne  pour l'aider, il est dans l’obscurité. Que va-t-il faire ? Il va trouver une nécromancienne, lui qui avait interdit la pratique des arts divinatoires par  une loi formelle. Vous connaissez la scène : elle est dans le premier livre de Samuel, au chap. 28 (vous pourrez le relire, c'est délicieux). Il va donc voir cette chiromancienne laquelle, à sa demande d’évocation des morts, répond : "Mais tu sais que Saül l'a interdit", "oh, ce n’est pas grave, je ne dirai rien, etc." et à la première apparition, elle s’écrie : « ah, tu es le roi Saül ! » puis elle fait apparaître Samuel, le prophète ; c'est cela qui est très surprenant ! C'est pour ça que nous ne disons pas qu'il n'y a pas des faits supranaturels dans toutes ces pratiques ; la Bible, toute l'Eglise et la tradition  condamnent ces pratiques. Vous allez me dire : Saül se trouve en face de son prophète, Samuel qui est mort, quel est le problème ? Mais c'est la méthode qui est mauvaise parce qu'on n'invoque pas les esprits pour avoir un pouvoir sur eux. Attention, on n'est plus alors dans le climat de la liberté ; la méthode est mauvaise. Même si vous allez voir telle personne pour savoir quel est le Saint qu'il vous faut prier ou dont il faut vous méfier (c’était ainsi…), vous ne posez pas un acte de foi et de christianisme ! Si vous vous croyez dans un climat chrétien et vous allez voir quand même un devin, vous vous trompez. Même si dans sa boule de cristal, il y a marqué en lettres dorées "Jean-Paul II", ça ne marche pas non plus !!! Ce sont des pratiques condamnées par la Bible, explicitement, à plusieurs endroits.

 

Pourquoi ? Saint Thomas d'Aquin est très clair là-dessus. On pourrait, au moins, dénoncer rapidement deux choses : la première c’est un esprit fataliste, le « c’était écrit ». Le père spirituel n’est pas quelqu'un un peu plus malin que vous, qui aurait tourné la page un tout petit peu avant vous et qui aurait lu ce qui va vous arriver demain ! Cette dimension fataliste nous écrase. Non, non, c'est un climat de liberté, et les vies des Saints sont très importantes précisément parce que constamment y percute, jaillit, explose cette double liberté, celle de l'homme et celle de Dieu.

Deuxième chose : il y aura toujours un lien avec le démon, toujours  dans ces pratiques, au moins si elles sont régulières.

 

Mais alors, qui consulter ? Je vous évoque simplement la manière de consulter Dieu dans l'Ancien Testament, procédé assez complexe et fort mystérieux dont nous avons un exemple dans le livre de Samuel : David  est aussi en déroute dans le même temps que Saül mais pour d’autres raisons, des diverses péripéties de son existence ;  et il cherche, lui aussi : que faire ? Où aller ? Alors, il va consulter le prêtre par les modes de consultation de l’époque que nous avons du mal à nous expliquer aujourd'hui parce qu'ils se faisaient grâce au tablier du grand prêtre, l'éphod, une espèce de grand scapulaire que portait le grand prêtre ; et, sur ce tablier, il y avait deux « objets », on ne sait pas très bien ce que c'était, ni même si c’était des objets matériels, deux choses très mystérieuses qu'on appelle l'ourim et le toummim. Grâce à eux on pouvait consulter l'oracle du Seigneur. Vous qui êtes des fervents de la Bible, vous n'avez peut-être pas lu Paulo Coelho en entier mais vous avez peut-être lu néanmoins, car vous avez passé du temps comme moi sur les quais de gare, l'Alchimiste, un livre qui a fait un tabac il y a quelques années. Il parle de l'ourim et du toummim. Toujours est-il que les meilleurs spécialistes ne savent plus très bien, même les Juifs, ce qu'était ce mode de consultation.  Ce qui est sûr, c'est que, quel qu'il fut, il fallait s'en remettre à la volonté de Dieu par un prêtre. On restait alors dans le climat de l’alliance et des moyens mis à disposition de l’homme par Dieu.

 

 

c.   Le prophète selon la Bible

 

Dans l'Eglise, va se maintenir ce rôle du prophète. Quel est-il ce « prophète pour moi », ce père spirituel ?

 

Regardons d’abord ce qu’est le prophète selon la Bible. Il est toujours vu comme un appelé, un voyant, un visionnaire ; en hébreu on dit le nâbî,  c'est-à-dire l'appelé, justement. Ce n'est point quelqu'un qui est prophète parce qu'il aurait été de sang royal : les rois étaient  rois de père en fils. Ou bien, à l'image des prêtres, parce qu'il appartiendrait à une caste ou une classe particulière ou à une tribu, la tribu de Levi d'où viennent les prêtres, les cohens. Le prophète, ce peut être n'importe qui, bouvier ou prince de sang pourvu qu’il soit appelé par Dieu.

 

Comment devient-on prophète ? Justement par une vocation,  et plus précisément, je dirai une double vocation, une vocation de Dieu et une vocation de Dieu qui vient par un homme, par l’appel plus ou moins lucide d’un homme. En effet, ce qui est remarquable chez le prophète, c'est que le message qu'il doit donner est toujours un message très concret, très particulier, en une situation très précise. Et par ce fait, ce message n'est jamais séparable de sa propre vie, de son existence à lui. Il est face à une autre personne concrète : par exemple Samuel face à Saül ou à David, les deux premiers rois d'Israël. Il y a donc deux existences concrètes face à face, une vie développée devant lui et sa vie à lui. En effet, le message qu'il va donner est toujours en lien avec la vie de l’autre, bien sûr, mais aussi avec sa propre vie à lui. C'est très curieux  et c’est pour cela qu'il y a une implication tout à fait concrète et que la relation d'accompagnement  spirituel est très étonnante.

 

Je vais le redire autrement. Son message n'est jamais séparable de sa vie, par exemple le prophète Jérémie : quand il veut dire que le Peuple va être emmené en exil avec un joug sur les épaules, lui-même joue physiquement la scène, c'est-à-dire qu'il va prendre un baluchon d'exilé, il va prendre un joug sur les épaules et il va traverser tout Jérusalem comme cela. Et, davantage encore, lui-même va se retrouver en exil parce qu'on ne l'aura pas écouté, il va être déporté, lui aussi. Je dirais que sa vie, du coup, n'est plus séparable de ceux qu'il est chargé d'éclairer. C'est pour cela que il y a un lien  très impliquant qui n'est pas totalement symétrique, nous allons le voir, mais qui est très particulier car il crée une solidarité nouvelle.

 

Faut-il refuser à certaines personnes l'accompagnement spirituel ? C'est difficile de répondre à l’avance mais avant de répondre oui ou  non, il faut savoir qu'on est impliqué fortement dans la relation. Jérémie ne peut pas prêcher la déportation sans être lui-même déporté. Or, pourquoi prêche-t-il la déportation ? Parce que c'est ce qu'il faut qu'il prêche, pour le Peuple et à ce moment-là. Il y a un investissement personnel considérable. Il se met du côté de l'accompagné, jusque dans ses misères et nous pourrions dire jusque dans toutes les conséquences de ses péchés. Avec un accompagnateur spirituel selon le cœur de Jésus, on n'est pas du tout du côté du redresseur de torts, vous voyez ce que je veux dire, qui vous culpabilise en disant : « avez-vous bien fait vos prières, depuis la fois dernière ? » Non ! « Ce n’est pas bien, etc. ». « Peut se serrer la ceinture, peut faire mieux ». Ce sont des conseils et remarques sûrement très légitimes, mais, après tout, n'importe qui peut les donner, le prêtre en particulier dans le sacrement de la réconciliation. Tout ceci relève de conseils généraux, il n'y a pas là le rôle spécifique de l’accompagnateur : dans la relation de l'accompagnement spirituel on se met toujours du côté de la personne.

 

Une petite histoire pour illustrer ce propos, un cas cité par André Louf, celui de Maurice Zundel : on raconte qu'une femme, fort angoissée, qui avait battu le seuil d'innombrables pères spirituels  et psychothérapeutes pour être délivrée de son état, fut soudainement guérie, après  un unique entretien avec l'abbé Maurice Zundel que certains connaissent parmi vous, qui était un proche de Paul VI : il a beaucoup écrit et beaucoup prêché. Quand on demanda à la femme quel conseil le prêtre avait bien pu lui donner pour aboutir une guérison aussi rapide, "il n'a pas prononcé une seule parole, répondit-elle, il m'a simplement écouté, il a vu mes larmes, puis il s'est mis à pleurer avec moi, et nous avons longuement pleuré ensemble. » André Louf commente : « compatir profondément à la détresse d'un frère suffit parfois, non seulement pour l'apaiser, mais guérir la blessure qu'il cache derrière elle. » Bien entendu la méthode n’est pas infaillible ; sinon je n'aurai plus de larmes pour pleurer mes propres misères ! Mais nous ne sommes pas seulement en face d’un d'ami donné par Dieu mais avec lui. C'est pour cela que l'accompagnement spirituel est fatiguant, car, précisément il implique une empathie, c'est-à-dire une sorte de compassion, une mise en synchronie avec ce que la personne éprouve.

 

 

d.      Jean-Baptiste, figure parfaite de l'accompagnateur spirituel, du prophète biblique selon le Nouveau Testament.

 

En réfléchissant à cette conférence, l'image du Baptiste s'est imposée à moi, lui qui est « prophète et plus qu'un prophète », dira Jésus. C'est un personnage très complexe, extrêmement riche. Vous savez que son père, Zacharie, a retrouvé l'usage de la parole au moment de la naissance de ce fils, et il a loué le Seigneur par un chant d'action de grâce que nous chantons tous les matins aux Laudes, le Benedictus :

 

"Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très Haut, tu marcheras devant le Seigneur, pour lui préparer ses voies, pour donner à son Peuple la connaissance du Salut, par la rémission des péchés, grâce au sentiment de miséricorde de notre Dieu (fruit de la miséricorde) dans lesquels nous a visité l'astre d'en haut (l'étoile, on retrouve les mages…) pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l'ombre de la mort, afin de guider nos pas dans le chemin de la paix."

 

Zacharie a parfaitement saisi, par une inspiration, la vocation de son fils qui vient de naître, "pour guider nos pas dans le chemin de la paix." L'astre d'en haut, d'un seul coup, se transforme en Baptiste pour guider nos pas : c'est ce qui arrive aux Mages. C'est un guide, prophète du Très Haut, guide pour nous mener au chemin de la paix. Qui est le Baptiste ?

 

Le Baptiste, c'est le fils du silence et de la stérilité : il naît du silence puisque Zacharie, lorsqu'il a son annonciation, n’y croit guère ! L'ange le condamne au mutisme ; il ne retrouve la parole qu'après la naissance : fils du silence, puisque Zacharie est dans le silence lorsqu'il va retourner voir sa femme ; je ne vous décris pas ce que la Bible n’écrit pas mais il n'est pas dit que le Baptiste soit né par l'opération du Saint Esprit ! À la différence de Jésus. Voici notre Zacharie, silencieux, qui a dû s'approcher de sa femme, Elizabeth, qui est stérile, celle qu'on appelait la stérile ; et là, miracle : Jean-baptiste est fruit du miracle, fils du silence et de la stérilité. Cela ne vous paraît peut-être pas très impressionnant : si, un jour, vous faites de l'accompagnement spirituel, soyez impressionnés de cela. Sachez que la parole qui peut surgir de nous, accompagnateur selon notre vocation de « Baptiste », naît du silence de nos raisonnements et de notre logique humaine (trop infidèles à la grâce) et de la stérilité car nous nous sentons très petits et sans réponse devant l’autre. Nous nous sentons « secs ». Alors, priez pour qu'il y ait, effectivement, une grâce de Dieu, comme un miracle. Et, sûrement, il nous faudra beaucoup de silence, et pas seulement du silence d'écoute, mais du silence de prière, conjoint à cette impression de stérilité humaine, pour que jaillisse effectivement,  une parole du Baptiste, complètement prophétique. Vous comprenez que  si quelqu'un vient vous voir : "Vous savez, Père Luc, je suis très, très embêté, vraiment dans l'angoisse," "ah bon !!!" "Oui, parce que, vraiment, je ne sais pas comment réparer ma voiture," eh bien, figurez-vous que, là, je me sens efficace : "bon, pas de problèmes, je t'emmène au garage, on traite ta voiture et on la répare, parfait." On a rendu service mais on n'a pas fait œuvre prophétique ; quand les gens viennent vous voir, ils ont quantité de problèmes, évidemment plus sérieux que la voiture, mais qui sont faciles à résoudre : "ah, mon Père, je suis complètement écrasé par telle responsabilité" "eh bien, tu n'as qu'à déléguer : Jethro a donné ce conseil à son beau-fils, Moïse ; il est complètement submergé : "mais attends, pourquoi portes-tu cela ? Mais, délègue, délègue !! ah, bien, oui… Tu te réserves les cas les plus difficiles… " Là, on est efficace  mais là n'est pas encore la parole prophétique. Ce sont des conseils très légitimes, par ailleurs ; mais, quand on est face à des situations comme celle des Mages, nous sommes complètement débordés … stérilité,  fruit du miracle, telle parole jaillit, donnée pour cette personne qui  voudrait rencontrer le Christ…

 

Jean le Baptiste, Iohanân en hébreu veut dire "Dieu fait grâce". Dans un accompagnement spirituel, ce sont vraiment, des paroles de grâce qui nous sont données. Il est dit aussi « qu'il ne boira ni vin ni boissons fortes » : cela ne me paraît pas essentiel, dans le rôle du Baptiste !!! Par contre, « il sera rempli de l'Esprit Saint, dès le sein de sa mère », c'est mieux déjà, mais pas au sens de grâce sanctifiante, il ne s'agit pas de cela ; l'expression est typiquement biblique et elle signifie qu'il reçoit un charisme d'inspiration particulière, un don de Dieu. Et puis, toute la joie de Jean le Baptiste, cette joie dont il vit, et qu'il rayonne, déjà dans le sein de sa maman, toute la joie de Jean vient du Christ, c'est la joie de l’ami de l’Epoux. Il est  merveilleux, ce récit de la Visitation. Que s’y passe-t-il ? Elisabeth s’écrie : "l'enfant a tressailli en mon sein et un tressaillement de joie", elle tressaille de joie : c'est étonnant car on pourrait tressaillir d'autre chose. Tressaillement de joie, producteur de joie. Pour nous, pour l’accompagnateur, notre joie, c'est de savoir que quelqu'un a pu avancer. C'est là notre fécondité, c’est là notre joie.

 

Restons en là pour ce « portrait biblique » de l’accompagnateur et voyons maintenant quelle est sa tâche : que va-t-il faire ?

 

 

 

 

2.    LA PROPHETIE : que fait-il ? Il porte la Parole de Dieu dans nos vies

 

 

Là encore je vais déduire la tâche (triple) de l’accompagnateur spirituel à partir de la vie de Jean-Baptiste et de ce qu'il accomplit dans les Evangiles.

 

Une petite phrase très surprenante en  Saint Luc, chap. 3, inaugure la vie publique du Christ : "La Parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert et il vint dans toute la région du Jourdain." Parmi vous, il y en a qui ne sont pas encore allés en Terre Sainte  et je suis obligé pour eux de décrire la « région du Jourdain». L'expression est intéressante : il ne dit pas "dans le Jourdain" ou « près du Jourdain », mais "dans la région du Jourdain"; le Jourdain est un fleuve, ne souriez pas ceux qui l'ont vu gros comme un petit ruisseau car il a diminué un peu, est un fleuve qui sépare deux régions : il y a rive droite et rive gauche.

 

Israël est rive droite du Jourdain qui descend depuis le  nord vers le sud ; et, ce qui s'appelle aujourd'hui la Jordanie, qu'on nommait la Transjordanie, c'est rive gauche. A l'ouest, la terre d'Israël, le désert de Juda et Jérusalem ; au centre de cette région, le Jourdain ; et puis, à l'est, la Jordanie actuelle, la Transjordanie sur laquelle régnait, en partie,  Hérode. C'est dans toute cette région du Jourdain que le Baptiste va accomplir son ministère, c'est-à-dire qu’il va être actif sur une rive, sur l'autre, et au milieu du Jourdain ; et d'ailleurs, ce qui est remarquable, les archéologues ont retrouvé des lieux, extrêmement fondés sur le plan historique, du ministère du Baptiste des deux côtés. Or, il nous est dit, très clairement, dans les Evangiles, vous relirez Saint Jean, qu'effectivement il baptisait des deux côtés : sur plusieurs sites, en fait.

 

Cela m'a donné l'idée de vous présenter l'activité du Baptiste  suivant ces trois lieux qui forment la région du Jourdain :

 

-          sur la rive orientale,

-          dans le Jourdain,

-          sur la rive occidentale

 

Et il y a trois temps bien définis du ministère du Baptiste. Passons d’abord sur la rive jordanienne, le désert. Qu’est-ce qui se passe ? Là, c’est le prophète au désert qui accomplit une mission très singulière que nous allons essayer de cadrer.

 

Jean a là une mission particulière car au désert on vit la Parole de Dieu. C’est pour cela qu’il est important de passer par le désert de temps en temps ; par  le désert concret où l’on est obligé de dormir par terre, où au bout de deux jours, votre matelas auto-gonflant super- moderne est crevé….donc vous êtes comme les autres ! Et même si aujourd’hui on y roule en 4x4, le désert reste un peu décapant. Le désert, par rapport aux villes, par rapport au reste du monde,  est le lieu par excellence  où l’on vit la Parole. Le reste du temps, on ne vit pas la Parole : on l’écoute, on l’entend, on l’étudie, on la partage, et puis on fait ce qu’on veut ! Au désert, l’accompagnateur applique la Parole de Dieu à la vie de la personne à travers une parole : c’est une focalisation, comme une projection de la grande Parole de Dieu, des Ecritures, sur un fait de vie ou toute la vie d’une personne à travers une parole particulière. En agissant ainsi il fait jaillir le caractère prophétique de la Parole. C’est très particulier ce rôle de la Parole de Dieu dans nos vies, l’Ecriture sainte en tant que prophétie.

 

La plupart du temps la Parole de Dieu nous fait goûter la Vérité, la joie de la Vérité. Est-ce que, pour autant les Ecritures nous donnent des indications déterminantes, nous font explicitement franchir des caps déterminants ? Sont-elles des panneaux indicateurs qui disent : c’est là ? Oui, pour certains. « Il n’y a pas de vocation chrétienne - dit le Cardinal Martini -  sans une relation réelle avec la Parole de Dieu. » Notre vocation chrétienne, notre chemin de sainteté, seront toujours inachevés s’il n’y a pas une relation réelle avec la Parole de Dieu. Je vais le dire autrement d’une manière moins conceptuelle : peut-être qu’à nos âges,  nous sommes déjà capables de dire : « voilà, j’ai essayé de vivre telle parole de l’Evangile » ; ou bien  « telle parole de l’Evangile est vraiment un guide pour moi. » Si tel n’est pas le cas,  il faut se bouger ! D’ailleurs quand j’écrirai votre hagiographie, quand j’irai à Rome pour promouvoir votre cause de canonisation, …eh bien… je titrerai votre vie avec cette phrase. Vous aurez été l’incarnation de cette phrase parce que vous y aurez véritablement plié tout votre être, ç’aura été votre chemin de vie pour vous. Mais il faudrait que vous laissiez quelques notes, quelques confidences, sinon je ne saurai pas… !

 

Elle est tout de même stupéfiante cette Parole de Dieu et vraiment merveilleuse !  Les questions les plus profondes, les plus personnelles que je porte dans mon cœur, et que je n’ai peut-être partagées à personne, trouvent subitement une réponse précise dans les Ecritures saintes. Une question, un désir nous ont fait sortir de notre tranquille assurance ? Nous nous sommes mis en marche suivant la route indiquée par des signes, l’étoile et sur ce chemin surgit la lutte, mille obstacles se dressent autour de nous ? D’accord mais au sein même de cet affrontement  suscité  par la recherche elle-même, une réponse venant des Ecritures, de la Parole, surgit et nous inonde de joie. Telle est la Providence divine qui ne nous évite pas les ennuis mais les féconde…

 

Dans l’accompagnement spirituel,  la situation n’est pas débloquée par des conseils humanistes, qui peuvent être totalement importants et avoir tout à fait leur place. Ecoutez : si votre médecin vous dit de faire du sport, faites-en. Et normalement, le bon accompagnateur  spirituel vous dira : « qu’est-ce que vous a dit le médecin ? De faire du sport ? » Et je vais vous le redire aussi au nom de mon autorité de père spirituel : « faites du sport » ; ça ne vous fera peut-être pas avancer en sainteté mais en attendant, si c’est nécessaire, faites-le. Mais au niveau de l’accompagnement spirituel proprement dit, ce n’est pas cinquante conseils humanistes de bon sens mais une seule Parole de Dieu à laquelle la personne s’identifie dans son mouvement intérieur qui va l’aider. Il y avait, à ce moment là, comme une correspondance préparée de très longue date pour elle. Et quand on devient capable de relire ainsi son existence, eh bien, c’est toute notre existence passée qui prend son sens,  qui se trouve  condensée dans une parole, et qui devient parabole pour le monde de la présence du Christ ressuscité.

 

 

  1. La prédication du Baptiste au désert

 

Que dit-il ? Au désert (ça nous est rapporté par Saint Luc au chapitre 3 : je n’invente rien de ce que fait le Baptiste)  il prêche le baptême de conversion pour la rémission des péchés, il prépare les chemins du Seigneur : son message vise le repentir du cœur. C’est pour ça que, de temps en temps il se fait un peu violent, du genre «  déjà la cognée se trouve à la racine de l’arbre » ou encore «  il serait temps…quoi ! » ce que je retraduis librement : déjà la tronçonneuse se  trouve au bas  du tronc et déjà le bûcheron a mis en marche la tronçonneuse ! C’est un  message d’urgence : il vise le  réveil du cœur.

 

Incarnons l’idée : « Rendez-vous disponible au Seigneur » dit le père spirituel … « oh !… disponible au Seigneur…je le suis tout le temps moi… vous pensez … je suis chrétien … je vais à la messe le dimanche, vraiment je suis un abîme d’ouverture et d’abandon au Seigneur… » « Ah bon !  On va vérifier, si vous voulez bien. Oui, il faut préparer les voies du Seigneur et vous êtes totalement disponible au Seigneur ?  Parfait !  Savez-vous prier ? »  « Ah ! La prière, ça n’est pas si facile oui, c’est vrai…oui, je m’en suis aperçu ! »  « As-tu appris à prier ? »  « Oh non ! La prière ….  Eh bien voilà  .... » Jean le Baptiste a appris à ses disciples à prier, au désert,  et nous le savons,  parce qu’eux-mêmes le disent à Jésus : Maître, apprends-nous à prier comme le Baptiste nous a appris à prier. Et Jésus leur donne le Notre Père. Il leur apprit à prier. Il leur donne aussi des enseignements sur le jeûne : « ah oui ! Tu veux te rendre totalement disponible aussi, il faut peut-être creuser en toi un certain nombre de choses : le jeûne. » Les disciples de Jean jeûnent fréquemment. Jésus ne sera pas contre le jeûne, il dit  simplement : quand l’époux est là - on est à ce moment là sur l’autre rive du Jourdain,- alors  il ne faut pas jeûner, c’est autre chose qui doit se vivre.

 

Jésus  prend aussi une autre parabole en Matthieu chapitre 13. Il parle du semeur qui sort pour semer. Ce qui est un peu déprimant dans cette parabole et profondément vrai en même temps,  c’est que trois terres sur quatre - mais j’ai tort de faire des statistiques - sont mauvaises. Celle  qui est au bord du chemin, celle qui manque de profondeur,  celle où règne des broussailles… Et  nous nous présentons comme une terre : « Seigneur, sème, sème ! ». D’accord. Mais le Seigneur préfère que le cultivateur vienne d’abord pour retourner la terre, pour l’approfondir, pour la nettoyer, pour l’éloigner du bord du chemin. Sinon que de pertes ! Et que de culpabilisations en nous dès que nous aurons conscience de n’avoir pas su accueillir la semence !

 

Il y a des moments, nous ne nous en rendons pas toujours compte, où nous sommes tellement proches du bord du chemin - les oiseaux c’est le démon – par nos situations, où nous manquons tellement de profondeur, nous sommes tellement pris par le siècle du « monde », que le père spirituel nous dit : « écoutez, avant de pouvoir discerner dans tout cela ce que le Seigneur veut pour vous aujourd’hui, de nouveau nous allons déblayer le terrain ». Sur la rive jordanienne dans le désert, voilà ce que fait le Baptiste.

 

Et dans cette approche, on le voit  dans la prédication du Baptiste, il tient compte de tout l’homme. Vous allez me dire : « oui  mais ce qui est important c’est que  je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver ». Vous n’avez qu’une âme, c’est exact,  et il vaut mieux la sauver… mais Jésus a plus d’ambition que vous si tel est votre protocole de pensée, parce qu’il veut sauver le corps aussi : la résurrection de la chair est une volonté de Dieu. Dieu prend tout l’homme puisqu’il a fait tout l’homme et l’accompagnateur spirituel  prend toute la personne et de préférence dans l’unité. Cela fait aussi partie de son travail de déblayage. Combien de fois des personnes sont venues dans des angoisses folles  alors qu’en fait, en parlant un peu avec elles, on s’aperçoit que ces angoisses viennent de certains problèmes physiologiques. Une fois ces problèmes réglés parce qu’ils ont vu un bon médecin qui a posé un diagnostic juste et qu’ils sont guéris, tout disparaît…de leurs problèmes spirituels ! Il est clair qu’une nuit de la foi comme en parle St Jean de la Croix ne partira pas avec quelques pilules et même le meilleur médecin du monde. C’est d’un autre ordre. Mais il faut tenir compte de tout. Ne soyez pas surpris si votre père spirituel  vous demande : « mais physiquement, comment ça va ? ». Régulièrement, je pose la question : « est-ce que tu dors bien ? Ah ! Tu ne dors pas bien ….Pourquoi dors-tu mal ? ». Parce que, au bout d’un moment, en raison d’un manque chronique de sommeil, on rentre dans des spirales  psychologiques. Oui, il faut déjà déblayer tout cela et tenir compte de tout l’homme …. « Ah oui, le soir, maintenant je m’endors mal, je me réveille la nuit … » « Tu n’as qu’à moins manger  le soir, tu dormiras mieux. » On n’est pas obligé d’être père spirituel pour le dire, certes. Mais il n’empêche que, si on regarde la personne dans son ensemble et son unité, on est obligé de tenir compte du sommeil. Ceci rejoint la remarque que je puise dans ce maître de vie spirituel qu’est Saint François de Sales : « cette imaginaire insensibilité de ceux qui ne veulent pas souffrir qu’on soit homme m’a toujours semblé une vraie chimère ». Il donne ensuite des conseils sur… le sommeil. Vous trouverez cela dans une lettre à Sainte Jeanne de Chantal.

       b. Prophète, une des trois fonctions au service de la Parole

 

Il y avait jadis trois « fonctions »  au service de la Parole :  la Parole de Dieu peut nous être servie, comme à table, de trois manières différentes qui se complètent. Dans les premiers temps de l’Eglise, il  y avait trois fonctions au service de la Parole de Dieu et on ferait peut-être bien de les retrouver, parce que si votre père spirituel commence à vous faire l’exégèse d’un passage de l’Ecriture sainte, à mon avis il ne perd pas nécessairement son temps  mais il n’est plus dans sa tâche d’accompagnateur spirituel.

 

Quelles étaient ces trois fonctions ? On les trouve dans les Actes des  Apôtres et les lettres de Saint Paul.

 

Il y a l’apôtre (apostolos), le prophète (prophétès) et le docteur (didaskalos). A côté de ces trois fonctions de service de la Parole, il y avait la triade qui apparaît très rapidement et que nous connaissons mieux : les évêques, les prêtres, les diacres. Cette deuxième triade n’est pas du même ordre que la précédente, c’est-à-dire que  elle n’est pas du tout pour les mêmes fonctions. Je n’ai pas dit que les apôtres étaient les évêques, que les prophètes étaient les prêtres et que les enseignants étaient les diacres. Ce n’est pas du tout le même service à rendre : d’un côté, il y a le service de gouvernement pastoral et il faut un évêque puis des associés à ce ministère épiscopal, les prêtres, et enfin les diacres. Tout ceci n’est pas une invention tardive de l’Eglise mais apparaît  dès le départ.  C’est  donné par l’Esprit pour que l’Eglise ait une colonne vertébrale. Nous possédons encore cette triade de  fonctions : on va  aller voir l’Evêque, on va râler auprès de son curé, on va critiquer le diacre etc. !

 

Mais à côté de ces fonctions qui subsistent encore à bon droit,  il y avait une triade de serviteurs de la Parole. On structurait la communauté chrétienne non seulement sur l’Eucharistie mais aussi sur la Parole de Dieu.

 

 

L’apôtre fonde les communautés par une annonce charismatique - je passe sur tous ces termes un peu compliqués – une première jetée de la Parole.  Le docteur  a la charge de l’enseignement structuré ; c’est un lettré ; pour choisir un professeur, il vaut mieux qu’il soit bon, qu’il ait une bonne connaissance des Ecritures. Il ne sera peut-être pas un saint, mais il parle bien, il connaît les Ecritures, il a une bonne mémoire, il a étudié, il fera un bon catéchète, un bon docteur parce que la Parole de Dieu est là aussi pour structurer notre intelligence dans la vérité révélée. Et le prophète ? Il se situe entre les deux, entre l’apôtre et le docteur. On ne peut pas se passer de lui parce que c’est de lui que dépend l’ajustement de la vie du groupe sur la parole de Dieu. Le prophète laisse parler en lui le Souffle de Dieu pour permettre à la vie chrétienne d’affronter de nouvelles conditions de vie. C’est le rôle du prophète et nous manquons aujourd’hui beaucoup plus de prophètes que d’évêques, de prêtres ou de diacres. Des gens qui soient capables  de nous dire : « écoutez, c’est vrai, nos conditions de vie aujourd’hui sont difficiles, sont en tout cas autres qu’il y a quarante ans, à titre personnel, à titre collectif  mais voilà la Parole de Dieu pour nous faire vivre et avancer. » Le prophète, en tant que serviteur de la Parole pour la vie de la communauté, nous manque terriblement. Oh ! Nous avons des spécialistes en sciences humaines même dans l’Eglise, le peuple de Dieu n’a pas avancé pour autant. Particulièrement dans les crises, il  a toujours eu besoin des prophètes.

 

c. Le médiateur de l’Eternité dans le temps

 

Dernier point : le prophète est le médiateur de l’Eternité dans le temps, pour le dire de manière un peu compliquée.  Voilà pourquoi son langage sera toujours un peu particulier.  Avez-vous lu les Prophètes dans l’Ancien Testament ? Ce n’est pas toujours très clair. Si vous voulez que la Parole soit « claire », ne lisez pas tout de suite le livre de l’Apocalypse de Saint Jean, qui est fort beau, qui est inspiré ! Si vous me dites que c’est immédiatement clair pour vous, je vous trouve vous aussi terriblement inspiré ou grand spécialiste ! Non, c’est peu clair : étant médiateur de la pensée de Dieu qui est dans l’Eternité pour un temps chronologique, il télescope tout : passé, présent, futur. Tout est télescopé, non plus juxtaposé mais superposé. C’est le propre du prophète ; ce n’est pas un langage structuré comme le catéchiste.  Et ce que le prophète aura toujours en vue, qu’il dira clairement ou pas, c’est la fin, la fin de l’histoire, la fin de notre histoire. Il va  toujours replacer la personne ou la communauté précisément dans le sens de l’éternel, de l’éternité. A son tour l’accompagnateur spirituel remet la personne dans le sens d’une vie qui débouche sur l’Eternité. Sa perception de ce qui est bon pour l’autre ne peut s’abstraire de l’achèvement de l’homme au Ciel. De plus ce qu’il « sent » ne sera pas toujours (et même rarement) situé avec précision dans le temps : il vit l’urgence de la conversion et les efforts concrets à fournir mais sans avoir (ce n’est pas grâce) les raisons explicatives de son sentiment et encore moins la date précise où se réalise ce qu’il a perçu…D’où les réticences à l’entendre et à le suivre…

 

 

 

3.    LE BAPTÊME D’EAU : que fait-il ? Il inscrit le renouveau dans nos vies.

 

Troisième partie : je l’ai appelée le Baptême d’eau. Le baptême non seulement dans l’eau mais le baptême d’eau car c’est ainsi que le Baptiste parle de ce qu’il fait au milieu du fleuve. Désormais on a quitté la rive jordanienne pour aller dans le fleuve. Et que fait le Baptiste dans le fleuve ?

 

Il ne parle plus, ou plus guère, mais il baptise. Il va même baptiser le Christ. Puis il inaugurera un autre type de prédication de l’autre côté du fleuve. Qu’on soit bien clair, c’est ici la deuxième étape. Dans la première étape, il faut préparer le terrain, déblayer. Mais le Baptiste n’est pas qu’un déblayeur. 

 

Qu’est ce que ce rite ? Ce baptême d’eau au milieu du Jourdain puisque lui-même dit : « moi je ne baptise pas dans l’Esprit Saint », ce qui, a priori, ne paraît pas très intéressant ! On aurait envie de lui dire : « ton histoire de baptême ne nous intéresse guère. Parle, change nos cœurs par un discours un peu violent, énergique et puis voilà ». Non ! Il y a un rite ; il baptise. Il devient passeur du Jourdain sur une curieuse barque, la barque de la métanoïa - métanoïa qui signifie en français conversion, changement de mentalité. Qu’est-ce à dire ?

 

a. Un geste de justice

 

Un des premiers rôles du Baptiste consiste à inviter à un geste de justice : les paroles ne suffisent pas. Bien sûr, l’accompagnateur spirituel va en rester, lui, aux paroles. Sauf cas rares, il n’accomplit pas le geste nécessaire pour la conversion à la place de la personne. Et si la personne refuse d’obéir, rien ne se passera.  Mais il va inviter à quelque chose de très concret et qui fait partie du rite du baptême d’eau, du baptême de conversion. Il demande un geste de justice. On l’interroge là-dessus : « pourquoi baptises-tu, toi ? Puisque tu n’es ni le prophète ni le Messie », « moi, je baptise dans l’eau, un baptême d’eau, de conversion et toute  conversion nécessite des gestes » Si vous n’avez qu’une chose à retenir, retenez cette invitation parce que c’est peut-être cela aussi qui nous bloque, qui nous freine en tout cas dans nos avancées spirituelles : l’accompagnateur doit faire poser des  gestes de conversion et les premiers gestes de conversion sont des gestes de justice. Aux foules : « partagez vos biens, par exemple si tu as deux manteaux,  tu en donnes un à celui qui n’en a pas » Quel est le rapport avec le Christ ? Eh bien il y en a un. Je suis là pour préparer votre rencontre avec le Christ : « pose un geste de justice » c’est  concret, ça fait mal. Aux collecteurs d’impôt : «  ne rien exiger au delà de ce qui est prescrit » ça va de soi. Peut-être aujourd’hui…encore que… Je ne paye pas d’impôt à titre personnel mais je sais que c’est lourd. Aux soldats : « ne molestez personne, n’extorquez rien, contentez-vous de votre solde ».

 

Le baptême d’eau va opérer vraiment  une transformation intérieure. Il se réalise d’abord à travers un acte du Baptiste, un geste « religieux » dont on ne sait pas précisément comment il l’accomplissait. Mais il requiert pour s’accomplir et porter ses fruits, un geste de justice de la part de celui qui va être baptisé. Ceci est très important. Et là en général, les gens calent : tant qu’il s’agit d’écouter des choses qui vous font du bien au cœur, tout va bien. Tu acceptes qu’on te dise : « mais non mais non, tu sais, tu es quand même aimé de Dieu » « mais non, ce n’est pas absolument lamentable, tu as une petite chance, quand même ». Mais dès qu’on dit : « tiens, par exemple, tu as de l’argent  et assez pour vivre ? » « Oh oui, bien assez…je suis parti en vacances deux fois… » « Eh bien, si tu donnais un peu de ton superflu ? » Quelle est ta réaction ? Et ce n’est encore que la justice du Baptiste, ce n’est pas – je me permets de le préciser – la justice du Royaume de Dieu où l’on va cheminer avec le Christ dans l’Esprit Saint, où il nous est dit : «même si tu n’as qu’un manteau, tu le donnes et ta chemise avec ». C’est autre chose !… Imaginez-vous répondant : « Mais c’est très concret tout cela ! Moi ce que je demande, c’est simplement que Jésus habite dans  mon cœur, comme ça je serai en paix et puis je n’aurai plus de problème avec moi-même et mes angoisses, c’est tout ce que je demande, moi, je ne demande pas de me priver de vacances ou de repousser d’un an la construction de ma piscine parce que je… » Ou bien encore nous déportons cette question de la justice sur les autres ou sur le monde : « Que fait le gouvernement ? Les riches (sous entendu : les autres) devraient partager… Pourquoi faire un geste : c’est une goutte d’eau dans l’océan des misères… les pauvretés sont trop importantes, autant ne pas les voir… »

 

Quel est notre discours ? N’aurions nous pas besoin de l’exhortation d’un baptiste ?

 

b. Le retournement du cœur.

 

 Une disposition progressive ne peut pas suffire à accueillir le Seigneur. Certes, on a sabré, on a enlevé les ronces etc. On a écouté ensuite l’invite pressante à poser des actes de justice dans notre situation concrète. Mais il faut aussi une « métanoïa ». Retenez le mot « métanoïa » parce qu’il est dans l’Evangile d’abord et puis ensuite si vous dites à quelqu’un : « tu sais, il faut te convertir » ça ne le convaincra pas. Vous lui dites : « je  pense qu’une métanoïa est indispensable », il vous écoutera !

 

Qu’est-ce ? Un renversement, un retournement. C’est l’instant du passage dangereux où l’on quitte le désert pour entrer dans la Terre Promise. Une nouvelle manière de voir, disons-le ainsi en français, une nouvelle manière de voir s’installe en nous d’un seul coup et préside désormais à notre vision du monde et des personnes - Romains chapitre 12 : « ne vous modelez pas sur le monde présent mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plait ».  Je ne crois pas que ce soit évident, même pour nous chrétiens. Nous connaissons le discours : « Oh ! Mais nous, nous ne pensons pas comme les incroyants, ça fait belle lurette que nous sommes convertis, que nous avons opéré notre métanoïa. Nous pensons selon la volonté de Dieu  que nous essayons de discerner tous les jours. » Arrêtons les discours pieux et posons nous face à la  réalité. « Comment penses-tu ? » « Eh bien je pense qu’il faut donner à telle œuvre humanitaire. » « Pourquoi le penses-tu ? » « Parce qu’on en a parlé à la télé ». « Bon, c’est peut-être bien ce que tu fais mais tu ne penses pas selon l’Evangile, tu penses selon la télé. » « Ah oui mais… » « Je n’ai pas dit que c’était mal, je n’ai pas dit que tout ce qu’il y avait à côté ou avant la conversion était mal ; nous ne disons pas qu’en dehors de l’Evangile, il n’y a pas de manière de penser intelligente ». Mais il y a une révolution mentale complète à faire, c’est le seul moyen de suivre Jésus.

 

Ce n’est pas si simple : par la pression médiatique entre autres, si nous ne sommes pas des âmes de silence, nous allons avoir le cœur et l’esprit complètement pollués, imbibés d’une mentalité qui ne peut pas être celle  de l’Evangile. Là, il y a confrontation directe. Vous réfléchirez : dans vos vies, combien d’actes personnels, je ne parle pas de ceux qui vous sont imposés de l’extérieur, combien d’actes personnels sont réellement dictés par l’Evangile ? Si vous vous posez cette question-là, vous commencez à être sur la voie de la métanoïa. A ce moment-là tout deviendra compliqué ! Finies les évidences (ces fausses évidences qui nous ont faits survivre jusque là), finies les « prêt à penser ». Saint Paul écrit : que « ce renouvellement de votre jugement vous transforme » mais il n’a pas rajouté « et qu’il  vous rende tout évident ». Bien au contraire, il précise : « et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu. » Là commence la tâche épuisante du discernement. Mais c’est le seul moyen de penser selon l’Evangile et donc un jour  de vivre selon l’Evangile ! Cette démarche-là est passionnante. A ce moment-là, c’est un autre goût dans le coeur, une manière autre de sentir les choses.

 

Vous avez trouvé tel film bien. Soit mais pourquoi ? « Parce que tout le monde l’a vu ». « Et alors ? » « Tout le monde l’a vu mais moi aussi, je le trouve génial ». « Mais pourquoi le trouves-tu génial ? » « Parce que il m’a plu quoi ! » «Très bien, très bien… essaie d’approfondir un peu quand même… pourquoi t’a-t-il plu ? » « Eh bien parce que …. Tu m’obliges à réfléchir… » « Eh oui … alors pourquoi t’a-t-il plu ? » « Parce qu’à la fin, les bons gagnent…. Et puis parce que ça m’a remué le cœur, ça m’a fait pleurer. » « Parfait, mais tu es chrétien, alors je te pose une question : y as-tu  retrouvé l’Evangile ? » « Oh ! Je ne me pose pas ce genre de questions. » « Eh bien, tu n’as pas fait ta métanoïa, voilà on y est ! »

 

Une idée peut être très belle, et nous pouvons y réagir avec toute notre sensibilité, et elle peut être exactement à l’opposé de l’Evangile ! Exemple : je ne crois pas qu’il y ait un salut possible en dehors de Jésus-Christ, l’Evangile nous l’affirme. Je pense que neuf chrétiens sur dix pensent le contraire. Le salut par la culture, par exemple : « ouvrez une école, on fermera une prison. » Eh bien c’est faux bien que l’idée soit magnifique : « on va éduquer les gens et comme cela tous seront sauvés parce qu’ils seront meilleurs » L’idée est très belle en soi, on peut applaudir le film qui nous montre un homme  misant sur la liberté de l’homme et sur  la culture pour le faire progresser. Le problème c’est que ce n’est pas selon  l’Evangile, ce qui ne serait pas grave si c’était vrai. Mais précisément voilà le problème : ça ne marche pas ! Ca nous remue le cœur ! Certes ! Mais le problème c’est que ce n’est pas existentiel, ce n’est pas concret, la réalité contredit ces idées. On a ouvert des tas d’écoles, on n’a pas fermé de prisons, elles sont débordantes. Le peuple le plus cultivé de la terre a fait les camps de concentration. Il faut quand même dire ces choses-là !

 

Donc les idées peuvent être belles mais ce qui nous importe, c’est qu’elles soient vraies c’est-à-dire applicables. Tout se complique et là, l’accompagnateur va avoir une tâche difficile, voire redoutable. Le reste, les belles idées, les gens comprennent : « Si tu ne peux pas prier c’est parce que tu n’as pas le temps, tu as des journées trop pleines, tu as pris trop de choses, tu penses trop au monde. Déblaye…coupe… » Là, les gens le comprennent. Mais lorsqu’on leur dit : « maintenant il va falloir penser autrement » la réaction est de méfiance : tu vas me faire décoller, tu vas m’envoyer dans les hautes stratosphères des rêves et des idées. Pas du tout.

 

Apprendre à quelqu’un à penser selon l’Evangile, c’est le conduire au cœur de la réalité. Voulez-vous que je vous donne des exemples ? Eduquer c’est introduire quelqu’un dans la réalité et dans la réalité il y a Dieu ; c’est quelque chose de très ferme, très solide. C’est tout le reste qui est rêve. La première question que je pose aux gens qui arrivent bourrés de bonnes résolutions : tes résolutions, combien de fois les as-tu prises ? Ça a marché ? Non…. Voilà. On colle à la réalité : ça n’a pas marché donc on peut continuer de rêver mais on n’avance pas. Et vous verrez que l’Evangile coïncide avec la réalité et la réalité avec l’Evangile. Et c’est normal. Puisqu’il n’y a qu’un Dieu, c’est lui qui a donné l’Evangile et c’est lui qui a fait le monde. Il fait tout coïncider et lui seul d’ailleurs. C’est ça qui est intéressant. Par exemple, vous vous rêvez d’une certaine manière : « le chrétien c’est l’homme qui ne connaît pas d’angoisses, qui est toujours abandonné au Seigneur, qui plie sous le  souffle de l’Esprit Saint telle la voile au grand vent de mer. » Principe de Réalité : quelle est en fait la réalité ? Je suis chrétien mais j’ai des angoisses. C’est la réalité. Allons plus loin : « tu as des angoisses, est-ce que ça correspond avec l’Evangile ? Est-ce qu’on peut être à la fois saint et avoir des angoisses ?  Oui ou non ?  Est-ce selon l’Evangile ou pas ? » « Eh bien, que je sache, oui ! Deux fois oui : le Christ a eu peur, il a été angoissé. C’est la réalité humaine (la condition humaine) d’une part et c’est l’Evangile d’autre part. C’est la même chose, les deux coïncident.

 

c. Le baptême du Christ

 

Allons plus loin encore.

 

Au milieu du Jourdain Jean opère non seulement  le baptême des foules mais le baptême de Jésus. Ne trouvez-vous pas cela totalement extraordinaire ? Jésus n’a pas besoin de conversion, là on est  bien clair ; Jean  le dit d’ailleurs : « tu n’en as pas besoin et  c’est plutôt toi qui devrais me baptiser ».  Le Baptiste connaît humainement son jeune cousin, Jésus. Il y a une humilité extraordinaire du Baptiste. Non, non il faut que cela s’accomplisse ainsi, répond Jésus.  Et pourquoi ? Réfléchissons en nous demandant : à quoi ce baptême de Jésus peut-il correspondre pour un accompagnateur spirituel ? Se trouve-il lui aussi devant le Christ ? Oui, il se trouve devant le Christ. J’ai trouvé cinq raisons de ce face à face, mais peut-être y en a-t-il d’autres…

 

Premièrement  pour la force de l’exemple : c’est évident, Jésus l’a fait pour montrer aux autres qu’il faut y passer…Alors si Jésus y est passé et qu’un chrétien pense qu’il ne faut pas y passer, qu’il sache simplement  qu’il « marche devant le Christ ». Et à ceux qui, comme Pierre, marchent devant lui, Jésus dit : Vade retro Satana ! « Moi je n’ai pas besoin de tout ça, moi je suis baptisé chrétien, je me passe du Baptiste… » Prends garde « bon » chrétien qui marche devant Jésus, fais attention quand même, retourne-toi  de temps en temps pour être sûr qu’il soit bien toujours là derrière toi !

 

Deuxièmement, pour montrer sa présence dans l’action du Baptiste. C’est toujours le Christ qui est là, qui atteste  que le Baptiste n’agit pas en son propre nom mais au nom de Dieu ; il est inspiré, il y a une grâce de Dieu. Ce n’est qu’un homme peut-être mais le Christ est là présent, il agit en lui et avec lui. Dans l’action du Baptiste déjà le Seigneur Jésus agit. Comme dans l’accompagnement spirituel, le Christ agit dans la rencontre elle-même, dispensant à l’un un esprit de prophétie et à l’autre un cœur de docilité surnaturelle.

 

Troisièmement, le Christ a besoin de se révéler ou d’être révélé. Que se passe-t-il le jour  du baptême ? Au moment du Baptême du Christ, ou juste après, il y a une manifestation trinitaire, une théophanie : la voix du Père se fait entendre, la colombe descend sur le Fils. Père, Fils, Esprit. Nous ne savons pas si d’autres que Jésus ont vu la colombe et entendu la voix. Vous relirez les textes du baptême de Jésus, c’est  très mystérieux, mais nous savons que lui a reçu cette révélation. Ceci est très important : le Christ habite dans celui qui est accompagné, il faut en avoir une conscience très aiguë ; mais celui qui est accompagné a besoin d’être révélé à lui-même ! C’est-à-dire que celui qui est habité par le Christ a besoin de reconnaître ce mystère du Christ qui habite en lui, le Fils éternel  du Père dans la puissance de l’Esprit ! Et l’accompagnateur sert cette découverte fondatrice de la connaissance de soi chrétienne.

 

Quatrièmement qui découle du troisième point. Il est dit ceci : à un moment donné, le Baptiste interrompt la démarche de Jésus en lui disant : «  c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi et c’est toi qui vient à moi ». Jésus dit : « laisse faire pour l’instant, c’est ainsi qu’il nous convient  d’accomplir toute justice ». Ce « nous » est extraordinaire : nous, toi le Baptiste et moi Jésus. Il nous convient d’accomplir toute justice, c’est-à-dire que le Baptiste prend conscience de la tâche qui lui revient et qui de toute manière et en toute circonstance, est au-dessus de ses forces. Même un petit gamin, qui ne sait pas bien son catéchisme ou sa théologie, ou un adolescent qui viendrait  pour être accompagné, représente une tâche au-dessus de mes forces . Même si je suis un brillant théologien. Comme le Baptiste face au Christ, cette tâche me dépasse et cependant elle me rend collaborateur intime du Christ. Jésus nous dit dans le cœur : « Nous allons accomplir toute justice en celui qui est devant toi. Comment ? En lui faisant prendre conscience, toi et moi, que J’habite en lui. » Et cette prise de conscience me paraît très importante pour les deux personnes, pour l’accompagné et l’accompagnateur : elle fonde la vraie découverte du Christ, celle qui forme le socle d’une rencontre réelle avec lui (cf conférence suivante).

 

Enfin dernière raison. C’est l’occasion  pour Jean le Baptiste, pour l’accompagnateur,  de vivre sa propre expérience spirituelle. Il nous est dit en Saint Jean : lorsque le Baptiste est interpellé, il répond que lui aussi a vu. Il a eu son expérience.  « Je ne le connaissais pas et maintenant je le connais. » C’est vous dire qu’un accompagnement spirituel non seulement est fatigant au sens où je vous l’ai dit tout à l’heure, mais il est  aussi, et c’est merveilleux, source très souvent d’une profonde expérience spirituelle pour l’accompagnateur, pour le père spirituel. Il faut voir les merveilles qui se déploient devant nos yeux  et font jaillir une joie authentique et très concrète dans notre cœur.

 

 

 

4.   A BETHLEEM EN JUDEE : que fait-il ? Il indique la présence du Christ.

 

Dernière tâche. Voici que les grands prêtres et les scribes donnent la réponse : à Bethléem de Judée. C’est la troisième étape, le troisième travail de l’accompagnateur spirituel, ce que Jean effectue sur la rive ouest du Jourdain, c’est-à-dire côté Judée.  Là, il se fait témoin.

 

a. Le premier des témoins

 

J’aime à dire quand on va en Terre Sainte : le Baptiste, c’est  le dernier des prophètes et le premier des témoins. Et puis, entre les deux, il est le Baptiste.  Il va indiquer, en tant que témoin, la présence du Christ au milieu de nous, ou à titre personnel, la présence du Christ dans ma vie. Ce n’est plus le moment maintenant de la préparation, de la grande lessive ou de la métanoïa et du changement de pensée. Il s’agit d’autre chose. Il faut répondre maintenant à la question du lieu. « Où est le roi des Juifs ? » cette question du lieu qui se pose aussi pour nous : « où est-il le Seigneur vers lequel je marche ? Pour lequel j’accomplis peut-être tant d’efforts, tant d’ascèse,  tant de renoncement ? Où est-il le Seigneur ? » Et à cette étape, il ne suffira plus de donner des réponses justes mais générales : « il est dans les églises et il n’y a qu’à aller  l’adorer etc. » La question n’est pas là. Où est-il ton Dieu ?  Tout le jour j’entends dire : où est-il ton Dieu ? Voilà la question que les incroyants nous posent et que le psalmiste  nous révèle au psaume 41. Dans quel lieu ? La réponse générale est alors insuffisante : ce qui occupe la personne qui me pose cette question, c’est « où est-il le Seigneur pour  que j’aille à lui maintenant, que j’avance vers lui ». C’est vraiment quelque chose qui prend dans son existence. Je n’ai pas le temps de raconter une histoire mais vous verrez dans Elie Wiesel le beau témoignage qu’il donne - dans un texte célèbre-  en camp de concentration : là aussi, face à un jeune qui vient d’être pendu surgit derrière lui la question, « où est-il ton Dieu ? » et une voix répond : « Il est là sur le gibet,  pendu devant nous. »

 

C’est le premier des témoins, témoin de la lumière. Témoin de la présence  du Christ dans une vie. Non pas témoin au sens de : « ah ! C’est merveilleux, tiens, le Christ est aussi présent dans cette personne que j’accompagne. » C’est l’émerveillement du père spirituel : vraiment le Christ est là et pousse cette personne à accomplir des gestes selon l’Evangile. Non pas témoin dans ce sens-là, comme indiqué plus haut  mais témoin qui te dit à toi : voilà le Christ est là dans telle action, présent pour toi dans tel acte, vas-y.

 

Le début de l’Evangile selon Saint Jean nous rapporte le témoignage du Baptiste : « Voici l’Agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde ». Vous rappelez-vous ce passage ? Il a ses disciples qui l’ont écouté au désert, où ils ont été baptisés  et maintenant il est là à l’ouest du Jourdain. On vient de Jérusalem, donc du côté de Judée, côté Israël et il va donner son témoignage : « voilà où est présent le Christ ». Et il le fait en trois temps, en  trois jours, c’est ainsi dans l’Evangile selon Saint Jean.

 

Le premier jour, le témoin est interpellé sur sa propre vie et c’est la raison pour laquelle il est très difficile d’être témoin, « qui es-tu toi ?  ». Il y a une implication, je vous le dis depuis le début, l’accompagnement spirituel est une relation impliquante des deux côtés, « qui es-tu toi pour accomplir tout cela ? » « Je  ne suis pas » et là il faut que l’accompagnateur spirituel soit  bien dans la source de l’humilité – j’espère véritable – et puisse dire « je ne suis pas ». Par exemple, tu m’en demandes trop, je ne suis pas le Christ, je ne suis pas Dieu et je ne suis pas le grand prophète avec quantité de charismes. Tout cela, le Baptiste le dit. N’attendez pas…Parfois vraiment, les gens viennent me voir, on a l’impression qu’ils attendent un peu trop une parole magique. Il paraît que lorsqu’on allait voir Marthe Robin – je ne l’ai jamais rencontrée–, qui était aussi une grande « accompagnatrice spirituelle », elle disait toujours des choses dans la réalité, toutes simples. Ce n’était pas la réponse qu’on attendait : on attendait une grande  inspiration, qu’elle se mette en prière et qu’il y ait une petite lumière qui descende du Ciel et puis qu’elle nous dise une parole étonnante « miraculeuse » ! Ce n’était jamais comme cela. Certains peut-être parmi vous l’avez rencontrée et vous en témoigneriez  mieux que moi. Le père Abbé nous en parle souvent, il l’a rencontrée très souvent bien sûr à partir de la fondation de Champagne en 1968- 1969. C’étaient toujours des conseils déconcertants par leur simplicité,  justement parce que ils ne venaient pas d’un gourou. « Je ne sais pas.  Je ne suis pas… et puis je suis, je suis vraiment celui qui prépare, qui déblaye ; c’est tout. »

 

Deuxième jour : il voit Jésus venir vers lui et il prononce cette phrase adorable : «  Voici l’Agneau de Dieu qui porte ou enlève le péché du monde.» Il ne donne pas de solution toute faite, il montre où est le Christ. Il indique une présence. Combien de fois me pose-t-on des questions : «que dois-je faire ?» Par exemple dans telle situation conjugale. Or ce qui est intéressant, ce n’est pas la réponse en elle-même dont on pourrait faire une règle absolue. La réponse à la même question à deux personnes différentes peut être deux fois différente. Telle personne me dit : « est-ce que je dois aller à la messe en semaine, mon mari n’est pas d’accord », je dirai « allez-y » et à telle autre personne à la même question je dirai « n’y allez pas ». C’est une parole prophétique, ce n’est pas une catéchèse. La catéchèse veut toujours dire la même chose : Dieu est Dieu, Dieu existe, Dieu est grand, Dieu a créé le monde ; je ne peux pas vous dire la fois suivante : « Dieu n’était pas si grand que ce que je vous ai dit la fois dernière… ! ». Le docteur vous dira toujours la même chose et puis l’apôtre vous dira toujours la même chose. Le prophète incarne les paroles. Et pour cela il lui faut beaucoup de liberté. Parce que l’important pour lui c’est de voir comment le Christ est là présent  dans telle action. Est-ce que ça vous rapproche du Christ ? Est-ce que ça fait grandir la vie du Christ en vous ? Est-il présent là ? Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde : désormais, il faut voir le Christ présent dans les évènements d’une vie qui nous est présentée. Et la désigner comme présence visible. Il n’est plus l’heure de se remettre debout mais celle d’avancer : la vie chrétienne ne consiste pas simplement à fuir le mal mais aussi et surtout à pénétrer dans le bien et le bien c’est le Christ. Faire avancer dans le Christ. C’est le seul grand critère.

 

Et enfin le troisième jour (le premier jour il témoigne sur lui-même, deuxième jour il indique la présence du Christ), il nous est dit ceci : « le lendemain Jean se tenait là de nouveau avec deux de ses disciples, à lui le Baptiste. Regardant Jésus qui passait, il dit « Voici l’Agneau de Dieu ». Les deux disciples entendirent ces paroles et suivirent  Jésus. » Il n’y a plus un mot d’explication comme au deuxième jour. On a l’impression, et je crois que cette impression est validée par le texte biblique, qu’il n’y a plus qu’un regard contemplatif. Et ce regard contemplatif va faire passer les deux premiers disciples de Jean au Christ, et de disciples du Baptiste qu’ils étaient, ils deviennent disciples de Jésus. Un regard contemplatif… « Voici l’Agneau de Dieu ». Il ne dit même plus : suivez-le, allez-y. Ni encore de nouvelles explications. Il contemple et partage le fruit de sa contemplation : plus de discours, plus d’explications à fournir, plus de paroles sur soi ou de témoignages à donner. L’accompagnateur sait à ce moment-là que l’heure est venue de laisser le Christ prendre toute la place. Et je crois que c’est une nécessité.

 

 

b. La diminution du Baptiste

 

J’aurais pu dire la disparition, je parle de la diminution parce qu’il a perdu la tête ! « Il faut que je diminue et que Lui grandisse. » Cela va peut-être vous faire un peu sourire mais je vous rappelle que le Christ est présenté par Saint Paul  comme étant la tête du Corps, et au plan du jeu symbolique, il n’est pas insignifiant que le Baptiste soit mort par décapitation. « Il faut qu’Il croisse et que je diminue. » L’accompagnateur spirituel doit savoir disparaître… et il faut le laisser disparaître, à un moment donné, peut-être pour en trouver un autre. L’accompagnateur est un médiateur, ce n’est pas un intermédiaire. Son « job » était de rapprocher l’homme du Christ, en quoi il est un médiateur mais il n’est pas comme une tranche de jambon  entre deux morceaux de pain et il ne reste pas comme un isolant donc il doit disparaître. Il est un médiateur, pas un  intermédiaire entre les deux : l’intermédiaire reste toujours, par exemple l’intermédiaire entre le client et le grossiste qui se fait de l’argent au passage…

 

Ecoutons bien le message du Cantique des Cantiques : l’Epouse, la bien-aimée, que dit-elle ? Elle aussi cherche où est son bien-aimé : « où mèneras-tu paître le troupeau ? » c’est toujours le même « Où es-tu ? Où vas-tu ? Où te trouverai-je ? » Et il est dit ceci : non, je ne l’ai pas trouvé sur ma couche en restant allongée, ni même à la porte de ma maison où pourtant il était venu frapper : « Je reste bien dans mon domaine à moi, je ne change pas d’esprit, de pensée …  métanoïa, non ! Ce serait trop fatigant, je suis bien dans mon cercle de pensée, ça va bien ! » On ne rencontre pas ainsi le bien-aimé !  La bien-aimée doit sortir et interroger les gardes de la ville, les grands prêtres et les scribes. Et ensuite il faut les dépasser, voire même subir leurs coups et leurs blessures. Cela m’a amusé de vous le dire parce que parfois l’accompagnateur spirituel ne vous laisse pas indemne, n’est-ce pas ? Pour trouver Celui que son cœur aime, il faut passer par les gardes pour les dépasser. Je souhaite que vous ne receviez pas trop de coups et de blessures comme l’épouse du Cantique.

 

 

 

 

 

 

Textes

 

L’accompagnement spirituel par Jean Vanier Tout homme est une histoire sacrée p.180 à 183

 

 

Je fais beaucoup d'accompagnement auprès d’assistants plus anciens mais aussi de jeunes. Je ne suis ni psychologue ni prêtre ; j'ai une certaine expérience de la vie et des personnes. J'ai une certaine connaissance de l'humain et des voies de la vie spirituelle. Mon rôle d'accompagnateur est d'écouter ces assistants, chacun environ une heure par mois, pour chercher avec eux la cause de leurs difficultés humaines et communautaires, pour comprendre leur signification. Il s’agit de les rejoindre là où ils sont et non de les juger à partir d'un idéal ou de ce que je pense qu'ils devraient être. Il s'agit de les aider à vivre une cohérence entre ce qu'ils disent et vivent, à être dans la réalité de leur humanité, à saisir et à accepter leurs dons et capacités mais aussi leurs limites ou leurs blessures, et surtout à croître dans leur humanité, leur vie spirituelle et dans leur capacité de cheminer vers une plus grande maturité en recherchant la nourriture spirituelle et intellectuelle, le soutien et le repos dont ils ont besoin…

 

Le premier principe que j'ai découvert dans l'accompagnement est d'aider l'autre à vivre dans la réalité et non dans les rêves, des théories et des illusions. À accepter sa propre réalité, ses handicaps intérieurs, ses blessures et ses ténèbres, pour ne pas vivre constamment dans la frustration et le stress. Il n'a pas besoin d'être parfait. Certes, on a besoin d'espérance, d'une vision d'avenir, mais cela est très différent des rêves illusoires. Ceux‑ci n'ont pas de fondement dans la réalité ; ils sont le fruit de 1’imaginaire, coupé du réel.

 

Je me rappelle un assistant qui est venu me voir presque en larmes ; la veille, il avait été provoqué par une personne avec un handicap. Une énorme violence est alors montée en lui. «  J'aurais pu le tuer ! » J'ai pu lui dire que, moi aussi, j'avais vécu cela et que ce fut un tournant dans sa vie. J'ai vu tout le mal potentiel qui était en moi. C'était un moment de conversion. Il y a des choses en soi qu'on ne peut pas tout de suite changer; il faut du temps. Il faut négocier avec son corps, son système de défense et ses angoisses. De ce point de vue Aristote m’a beaucoup aidé. Il était un passionné du réel et de l'humain. Il voulait la vérité. Il conduit vers l'accueil du réel. J'ai parfois de la difficulté avec des aristotéliciens qui sont enfermés dans le Maître et dans ses idées, au lieu d'être, comme lui, des passionnés du réel! Mais parfois, l'autre ne veut pas entendre la vérité ni regarder la réalité et l'accueillir ; elles gênent ; elles révèlent ses propres défaillances qu'il n'est pas prêt à accepter. Il faut alors attendre le bon moment.

 

Dans cette réalité et dans ces difficultés il y a des choses qu'on peut changer et des choses qu'on ne peut pas changer. Il est important de distinguer entre les deux. Je vois parfois des personnes se battre en vain contre ce qu'elles ne peuvent changer. Mais elles ne voient pas la petite chose, dans leur vie ou dans la situation, qu'elles peuvent changer : le possible. Peut-être trop de gens aujourd'hui sont-ils comme hypnotisés par l'impossible de la situation mondiale, ce qui les empêche de voir le « possible » où ils peuvent agir.

 

J'ai progressivement découvert, principalement à la lumière de mon expérience à l'Arche, quatre principes nécessaires à la croissance humaine, nécessaires aussi pour un bon accompagnement :

 

Le principe de réalité : accueillir ce qui est, trouver les moyens de dépasser les colères, les révoltes en regardant le positif. Ne pas s'attacher à des idées préconçues et surtout à des préjugés et à des théories. Voir en soi‑même le système de défense qui empêche de regarder la réalité, qui incite à la nier. Aimer et vivre l'instant présent dans la réalité qui est donnée.

 

‑ Le principe de croissance : la vie est en mouvement, en évolution. Il y a des choses que nous ne pouvons faire aujourd'hui à cause de nos limites, de notre jeunesse, de nos peurs. Mais demain avec le temps, il y aura de nouvelles forces qui monteront en nous. Nous sommes en train de changer ; d'autres personnes aussi peuvent changer. Savoir attendre avec patience. Savoir aimer le temps, devenir l'ami du temps.

 

‑ Enfin, le principe de nutrition et le principe de finalité : je le disais plus haut, le terme de toute croissance humaine est la Communion, l’ouverture aux autres, à Dieu, au monde. Découvrir notre humanité commune ; oeuvrer pour un monde où il y a davantage de communion et de compassion entre les êtres humains. Mais il faut prendre les moyens pour atteindre leur but ; il faut faire les bons choix. Les sportifs et artistes savent qu'il leur faut une vie disciplinée pour atteindre leur but. Une des difficultés les plus grandes pour certains assistants est en même temps de vouloir et de ne pas vouloir être à l'Arche. Ils ne sont pas toujours clairs dans leur choix de vie, leur vocation et le sens qu'ils veulent donner à leur vie. Quand on n'est pas sûr du but, on aura toujours du mal à accepter les moyens et à faire le deuil de certaines choses. Si on a un but clairement défini, on accepte plus facilement la discipline de vie, le repos, la nourriture spirituelle, les amis dont on a besoin.

 

 

 

L’éducation un défi urgent

 

 

1. Diagnostic de la situation

 

Je voudrais partir d'une constatation qui fait l'unanimité. «Jamais autant qu'aujourd'hui, l'environnement, en tant que climat mental et manière de vivre, n'a disposé d'instruments aussi despotiques pour envahir les consciences. Aujourd'hui plus que jamais, l’environnement sous toutes ses formes est l'éducateur ou le dés‑éducateur souverain » (L. Giussani, Porta la speranza, primi scritti, éd. Marietti 1820, Gênes 1998, p. 16). Je pense que, conçu ainsi, l'environnement rend l'acte éducatif impraticable aujourd'hui, car il l'a rendu impensable. (...)

 

Éduquer signifie « introduire quelqu'un dans la réalité » (L.A. Jungmann, Christus als Mittelpunkt der religiôser Erziehung, ed. Herder, Freiburg i. B. 1939, p. 20).

 

On n'introduit pas une personne dans la réalité sans l'introduire dans la signification de la réalité. Signification découlant de la réponse aux deux questions fondamentales qui naissent dans la personne au simple contact de la réalité (apprehensio entis : saint Thomas) : qu'est ce qui est (question de la vérité de la réalité) ? Quelle est la valeur de ce qui est (question de la bonté de la réalité) ? Une personne est introduite dans la réalité quand elle connaît la vérité et la valeur de la réalité elle‑même : quand elle sait par conséquent en donner une interprétation sensée. (...)

 

Seulement si l'on pense que l'homme peut avoir un rapport avec la réalité ; un rapport institué par notre intelligence et notre désir raisonnable ; un rapport rendu possible aussi bien par l'ouverture constitutive de la personne à la réalité que par l'intelligibilité originelle et la bonté de la réalité ; seulement en présence de ce rapport originel entre la personne et la réalité, on peut penser et par conséquent pratiquer une action éducative comprise comme une " introduction à la réalité ':

 

Mais la culture actuelle (soi‑disant post‑moderne) est dominée par la négation de ce rapport originel : la réalité à interpréter n'existe pas. Il n'y a plus que des interprétations de la réalité à propos desquelles il est impossible d'émettre un jugement vrai dès lors qu'elles ne se réfèrent à aucune signification objective. Nous sommes enfermés dans le réseau de nos interprétations de la réalité, sans aucune issue vers la réalité elle­-même.

 

C'est exactement sur ce point qu'est lancé le vrai défi éducatif. Aucune vraie action éducative n'est donc possible aujourd'hui si elle n'affronte pas ce défi et si elle ne se pose pas comme une alternative radicale et totale à cette position. Je veux dire à la position qui nie l'existence d'un rapport originel de la personne avec la réalité. (...)

 

Première implication. Puisqu' « il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations » (F. Nietzsche), il devient impossible d'émettre un jugement vrai à leur propos. Toute interprétation et son contraire est également valable. La réalité est simplement cet ensemble, ce jeu des interprétations. C'est‑à‑dire qu'il est simplement insensé de se poser la question de la vérité. (...)

 

Deuxième implication. La perte du sens de la liberté. On se prive de sa dramatique et grandiose consistance parce qu'on la vit en la réduisant à un simple arbitraire (je ne veux pas donner un sens éthique à ce mot). Arbitraire signifie : liberté qui s'épuise entièrement dans le choix entre d'infinies possibilités qui ont toutes la même valeur, dès lors qu'elles sont privées de toute racine objective. (...) Cette dissolution de la liberté dans le choix provoque chez les adolescents et les jeunes un sentiment de fatigue spirituelle : les Pères du désert l'appelaient la tristesse du coeur. Chaque éducateur la voit inscrite sur le visage de tant d'adolescents et de jeunes.

 

Troisième implication. On ne perçoit plus sa vie comme une histoire : la perception du temps se corrompt. Le temps qui passe n'est plus vécu comme une occasion (Kairos dans le Nouveau Testament) de maturation, de croissance de l'être. (...)

 

En réalité, on nous propose un projet éducatif alternatif à la définition de l'éducation donnée plus haut. Ce projet est résumé par l'affirmation de Vattimo : « Voir si nous réussirons à vivre sans névrose dans un monde où Dieu est mort » (dans Al di là del soggetto. Nietzsche, Heidegger e l'ermeneutica, ed Rizzoli, Milano, 1981, p. 18). (...)

 

C'est une éducation qui doit introduire la personne dans une existence humaine vécue comme une réponse à deux exigences de fait inconciliables.

 

D'une part, une existence humaine vécue par une personne qui, déconnectée de tout appui à la réalité, veut être libre dans le sens abstrait du terme. On préfère renvoyer le plus possible les décisions les plus sérieuses; on ridiculise tout aspect définitif des décisions. On dévalorise le réel de l’existence et donc de la liberté. Dorénavant, être libre est synonyme d'absence d'engagement : je suis libre signifie désormais dans le langage courant : je n'ai pas d'engagement. (...)

 

D'autre part, une telle subjectivité, affirmée à travers la dé‑légitimation de toute signification normative fondée sur la réalité, doit se poser la question du lien avec les autres. Est‑il possible d'éduquer à une vraie communauté humaine en partant de cette expérience de liberté ? Une fois encore, seulement une communauté légère dépourvue d'une réelle consistance. (...)

 

L'existence d'un univers réel de valeurs est impensable ; le don définitif de soi à l’autre est impensable. Que signifie alors éduquer à la vie en société ? Éduquer à la tolérance. Réfléchissons attentivement à ce code social fondamental. Que signifie‑t‑il ? Quel type de rapport définit‑il ? Que l'altérité, la différence est quelque chose de neutre : le fait que les autres existent n'a, en soi et pour soi, aucune signification. Le nihilisme tragique (Sartre) le considérait comme un fait absolument négatif: « L'enfer, c'est les autres »(Sartre). L'Écriture Sainte le considère comme un fait éminemment positif, car « il n'est pas bon que l'homme soit seul ». Le nihilisme joyeux contemporain considère ce fait comme simplement dépourvu de toute signification. (...)

 

 

2. Réponse au défi

 

Dans cette situation... il est inévitable que l’éducateur se demande s'il est possible d'éduquer sans introduire à la réalité. L'idée centrale de ma réponse est la suivante : la seule proposition éducative raisonnable est celle qui consiste à introduire la personne dans la réalité.

 

Avant de démontrer la vérité de cette thèse, je dois expliquer ce que j'entends par raisonnable. Est raisonnable ce qui correspond, ce qui convient à l’expérience humaine tout entière, sans rien exclure. (...)

 

Aristote remarquait déjà que toute vie spirituelle humaine naît de l'étonnement, de l'émerveillement. Un des plus grands Pères de (Église, Saint Grégoire de Naziance, écrivait : « Les concepts créent les idoles, seul l’étonnement connaît » (La vie de Moise, PG 44, 377B). Étonnement de quoi ? Émerveillement pour quoi ? La réalité : parce qu'il y a quelque chose et non pas rien. Parce que j'existe.

 

Pourquoi la réalité dont je fais l'expérience suscite‑t‑elle stupeur et émerveillement ? Pourquoi le fait même que j'existe suscite‑t‑il stupeur et émerveillement ? Parce que je n'ai aucune raison en moi-même qui explique mon existence : personne n'est nécessaire. (...)

 

Est‑il possible d'éteindre cette question radicale qui demeure dans le coeur de l'homme ? Face à l'homme, est‑il juste de l'épuiser, de la censurer ? Ne devons‑nous pas plutôt assumer cette question, et commencer une démarche de réponse ? Elle nourrit ce que nous pourrions appeler le désir fondamental de notre vie : ce désir qui nous définit (Saint Augustin : les hommes sont désir). Nous pourrions l'appeler désir de réalité, désir d'être. (...)

 

Pourquoi cette question nourrit‑elle le désir d'être ? Parce qu'elle affirme simultanément les limites de mon existence et l’Etre illimité. Chacun de nous existe comme être limité dans un monde limité, mais sa raison est ouverte à l'illimité ; à tout l'être. (...) Ce sentiment d'insatisfaction que nous éprouvons constamment en est la preuve. La position de la personne humaine est donc paradoxale : placée dans une condition ontologique fragile (contingente), elle apprécie pour ainsi dire la bonté de l'être, cet être qu'elle ne possède pas. D'où son désir de réalité, de bonheur. Introduire une personne dans le réalité (l’éduquer) signifie la guider vers le bonheur.

 

La contre‑proposition dont j'ai parlé au point précédent considère ce désir (de réalité) comme insensé, bloquant la recherche d'une réalité adéquate et correspondant à ce désir. Elle étouffe tout désir vers un au‑delà, toute recherche qui naît de notre nostalgie de plénitude. À la fin, ce qui est en jeu dans ce défi, c'est ce que nous pensons de l'homme, la mesure de l’estime que nous lui portons.

 

Mgr Carlo Caffara 29 avril 2004 à Bologne revue Traces juin 2004