Ils prirent une AUTRE ROUTE

La sainteté et la vie chrétienne

 

 

«  "Ils regagnèrent leur pays par un autre chemin" (Mt 2, 12). L'Évangile précise qu'après avoir rencontré le Christ, les Mages rentrèrent dans leur pays "en prenant un autre chemin". Ce changement de route peut symboliser la conversion à laquelle sont appelés ceux qui rencontrent Jésus, pour devenir les vrais adorateurs qu'il désire (cf. Jn 4, 23-24). Cela comprend l'imitation de sa façon d'agir, en faisant d'eux-mêmes, comme l'écrit l'apôtre Paul, un "sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu". L'Apôtre ajoute qu'il ne faut pas se conformer à la mentalité de ce monde, mais se transformer en renouvelant son jugement, "pour discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait" (cf. Rm 12, 1-2). Ecouter le Christ et l'adorer conduit à faire des choix courageux, à prendre des décisions parfois héroïques. Jésus est exigeant car il veut notre bonheur authentique… en dehors des vocations particulières de consécration, il y a la vocation propre de tout baptisé : elle aussi est une vocation à ce "haut degré" de la vie chrétienne ordinaire qui s'exprime dans la sainteté. Lorsqu'on rencontre le Christ et que l'on accueille son Évangile, la vie change et l'on est conduit à communiquer aux autres sa propre expérience…Il est donc urgent d'être des témoins de l'amour contemplé dans le Christ. »  Jean-Paul II 6 août 2004

 

 

 

Questions :             -Qu’est-ce que la sainteté ?

                        -Peut-on vivre l’Evangile dans ce monde ?

 

 

 

Introduction : regard en arrière sur le chemin de l’aller. De l’offrande à la marche…

 

 

I.      NE POINT REVENIR CHEZ HERODE : la sainteté, le règne du Christ en nous

                                                a. La sainteté

                                                b. Que ton règne vienne

                                                c. Ne pas réveiller Hérode

                                                d. De l’acte d’adoration à la vie

 

 

II.    ILS PRIRENT UNE AUTRE ROUTE : la vie chrétienne, la suite du Christ

                                                a. L’appel universel à la sainteté

                                                b. Le chrétien est ami des hommes

                                                c. Il pose des actes

                                                d. Il ne reste pas seul

 

 

III.  POUR RENTRER DANS LEUR PAYS : la mission du disciple, évangélisation et culture

                                                a. Venir au Christ pour donner au monde sa vraie valeur

                                                b. L’Evangile oriente toute la vie

 

                                                      

 

Introduction

 

 

 

Avant-dernière conférence de l’année … Il se passe cette chose merveilleuse : les Mages ne restent pas à Bethléem mais ils retournent chez eux. Et il nous est dit ceci : « Après quoi, avertis en songe  de ne point retourner chez Hérode, ils prirent une autre route pour rentrer dans leur pays ». C’est  une toute petite phrase d’une richesse de sens extraordinaire ; je la relis : « ils prirent une autre route, pour rentrer dans leur pays ». Je me suis surtout intéressé à cette autre route et leur pays, leur chez eux, peu importe que ce soit Bagdad ou ailleurs.

 

 Dans cette introduction j’aimerais que nous revenions un tout petit peu en arrière avec un petit regard sur le chemin de l’aller ; nous nous étions arrêtés sur ce moment de l’adoration et de l’offrande, il y a une sorte de donation à Dieu dans un même mouvement qui est à la fois un mouvement d’adoration,  lorsque je suis face à Dieu, et un mouvement d’offrande, d’offrande de moi, tout ce que je suis et de tout ce que j’ai, lorsque je suis en face de moi-même, dans le même mouvement de l’alliance. Nul – je le répète, ceci me paraît très important car c’est tout le mouvement de l’Eucharistie – nul ne peut adorer le Père en Esprit et en Vérité sans s’offrir lui-même ; combien plus lorsque dans le mystère de l’Eucharistie, ce n’est pas la cassette de nos biens, fussent-ils spirituels que nous pouvons ouvrir, c’est la cassette de l’Eucharistie que nous pouvons offrir. C’est extraordinaire, c’est le Fils lui-même que nous pouvons donner. Si notre prostration, notre geste et puis bien sûr notre inclinaison intérieure  d’adoration n’est pas offrande, elle n’est qu’un prosternement d’esclave craintif, peureux ; nous sommes encore sous le règne de la peur à l’égard de Dieu.

 

La sainteté dont nous allons parler ici, se déploie à partir de cet acte d’adoration. C’est là un mécanisme très profond : cette sainteté qui se déploie comme toute une vie, un autre chemin qui n’est pas dans un autre monde mais dans ce monde-là, se déploie et n’est possible qu’à partir d’un acte d’adoration. Si jamais quelque chose nous manque comme énergie spirituelle pour avancer, pour déployer en nous la rose de la sainteté, alors je nous invite tous à revenir à la source : là où le courant jaillit fort, c’est-à-dire refaisons des actes d’adoration très profonds comme les Mages. A partir de cet acte initial d’adoration et d’offrande, nous allons devenir instruments de la Providence.

 

Si, en effet je me suis offert tout entier à Dieu, c’est Lui désormais qui va régner dans ma vie, qui va me pousser,  qui va me jeter sur les chemins du monde, mais sur les chemins qu’Il aura choisis, Lui. Que s’est il passé au cours du chemin de l’aller ? Entre le point d’où je suis parti, guidé par l’étoile et la Parole de Dieu donnée par les scribes, et la Crèche, que s’est-il passé ? Rappelez-vous, nous étions passés par Jérusalem. Dans ce mouvement à l’aller de recherche de Dieu jusqu’à la rencontre avec Dieu,  je ne peux atteindre le Dieu Vrai qu’en passant par Jérusalem ; des idoles, des illusions, des projections de moi, il y a des multiples manières d’y accéder ! Mais je ne peux rencontrer, atteindre réellement  le Dieu incarné, qui se donne lui-même et pas simplement dans ses effets ou dans son rayonnement, qu’en passant par Jérusalem, c’est-à-dire, selon  notre relecture, par le moi souverain qui règne sur ma vie.

 

Ah ! Ce  moi ! C’est un passage obligé, l’étoile disparaît précisément pour que les Mages soient obligés d’aller là où les mène le bon sens, c’est-à-dire  jusqu’à Jérusalem. Jérusalem, c’est le lieu du roi, là où règne Hérode en l’occurrence ; c’est ce moi, ce moi qui règne dans ma vie et qui a parfois tendance à vouloir s’étendre et régner beaucoup plus loin que moi. Nous aimerions parfois les frontières, sans être paranoïaques, au moins un petit peu. C’était aussi le but d’Hérode. Nous souhaiterions, dans cette recherche de Dieu, – j’y avais insisté – faire l’économie de ce passage par Jérusalem, faire l’économie de ce débat de la volonté, faire l’économie de ce combat contre moi-même, faire l’économie de ce que nous pouvons appeler la mort du moi. Nous aimerions le contourner, nous aimerions trouver Dieu suivant un protocole qui même compliqué ne nous éprouve pas autant, qui ne nous oblige pas à affronter toutes les vérités de notre être, celles qui nous mènent, qui nous conduisent.

 

Non, la quête doit mettre en branle tout  Jérusalem. Je le dis autrement : il n’est pas question d’essayer de laisser de côté une petite ou la meilleure part de nous-mêmes ; il faudra affronter ce Dieu qui est à l’intérieur et qui ne se donne qu’après avoir traversé ce que je suis. La découverte peut être longue, difficile, rude. Quelque chose en nous qui d’habitude nous meut, nous bouge doit se débattre et doit être traversé. Quelles sont les forces en nous, qu’est ce qui en nous nous bouge concrètement dans l’existence ? Avez-vous fait ce bilan ? Qu’est ce qui vous bouge ? La peur ? L’envie ? Le désir de puissance ? Nous posons des actes dans l’existence ; qu’est ce qui  est à la source de ces actes ? Vous allez dire : je les pose parce que je suis en bonne santé et que je peux les poser ; mais ceci n’est pas une raison ; vous auriez pu très bien, au lieu de faire vingt kilomètres  à pied, comme vous l’avez fait, rester assis confortablement dans votre fauteuil, mais quelque chose vous a bougé, vous a fait sortir. Quoi ? Il y a une puissance qui règne en nous, et il nous faudra l’identifier, il nous faudra la traverser.

 

Nous croyons trop vite – j’insiste - pouvoir atteindre Dieu, croire en Lui d’une adhésion, d’une confiance  absolue sans avoir traversé ce Jérusalem et alors s’introduit en nous une notion de la sainteté qui n’en est pas une, une vie religieuse qui n’est pas selon le plan de Dieu, croyez-le bien, où Dieu a sa place mais n’a pas la place de roi. Essayons de réfléchir un peu : en nous, nous avons cette possibilité de faire une loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Donc, d’un côté, il y a le règne réel, la vie publique, la vie sociale, la vie économique ; tout cela sous le règne, sous le sceau de la laïcité. Et puis de l’autre côté, il y a la vie religieuse ; il se fait qu’en France, cette séparation de l’Eglise et de l’Etat repousse vraiment la vie religieuse dans la sphère du privé, c’est-à-dire que vous avez le droit de penser ce que voulez pourvu que ça ne fasse pas de bruit sur la  place publique et ne chantez pas trop fort dans vos églises, ça pourrait déranger ceux qui habitent autour de l’église. Donc, chance ou pas de chance, on a une frontière entre les deux qui nous repousse quand même assez soigneusement , en tout cas qui nous éloigne de la place publique et qui nous met bientôt en difficulté pour annoncer l’Evangile, pour accomplir la mission.

 

 Alors, grâce à ce que nous avons sous les yeux, essayons de voir si par hasard nous n’aurions pas introduit la même séparation dans nos propres existences. Nous aurions Dieu, que nous aurions reçu sans faire tout cet itinéraire que je me suis efforcé de nous présenter : « il se complique bien les choses, croyez-moi, nous, nous avons atteint Dieu, nous avons la foi sans être passés par toutes ces étapes ». Et nous suivrions notre religion sans avoir besoin de suivre et de discerner les signes de Dieu et nous aurions une bonne pratique catholique sans que notre moi soit mort, etc, etc… Quant à la Parole de Dieu : « qu’est ce que vous voulez, moi je ne suis pas très intelligent, je n’ai pas fait d’études, ce n’est pas pour moi. » Alors là je peux vous dire : à partir de ce point, il y a peut-être beaucoup d’incertitude dans votre existence mais il y a au moins une certitude : c’est que le chemin chrétien n’est même pas commencé. Il faut parler net : le chemin chrétien, nous allons le comprendre, c’est un chemin où Jésus le Christ veut régner dans notre vie, le Royaume de Dieu dont il est le souverain Roi ! La sainteté n’est rien d’autre que ce chemin où progressivement le Christ règne en nous et étend son royaume dans l’univers à travers nous. C’est là le problème : si Hérode règne, le Christ ne peut pas régner ; dès que nous introduisons dans notre existence cette séparation entre la vie réelle où mon moi règne – moi, je veux faire ça, tiens j’ai envie de – et notre religion qui se pratique, et où éventuellement je laisse une petite place à Dieu pour m’éclairer selon mes projets  (par exemple dans les petits temps d’action de grâce à la messe où je Lui dis : tu pourrais me donner une lumière sur mes projets que j’ai envie de mener bien à terme.), nous ne sommes pas sur le chemin chrétien !

 

 Quelle est la place de Dieu dans nos existences dans ce cas-là ? C’est un larbin, c’est le Dieu qu’on ne sert pas mais qui nous sert, qui nous est très utile. De temps en temps, bien sûr, je ne réussis pas parce que je ne suis pas un si bon souverain que cela pour mener toute mon existence ; alors, dans ces moments-là, je me tourne vers Dieu en lui disant : « tu pourrais m’éclairer, donne-moi un coup de pouce » un peu comme un bon roi intelligent  se tourne vers ses conseillers pour avoir un avis éclairé ou bien se tourne vers le petit fou du roi – çà existait jadis – pour le décontracter un peu. Et voilà Dieu dans nos vies et nous pensons aller loin dans le chemin  de la sainteté ! Allez donc, nous en sommes encore, dans le meilleur des cas,  à tourner autour de Jérusalem, boitillant d’un pied sur l’autre en train de nous dire : est-ce que j’y vais à Jérusalem ou pas ?  Est-ce que j’affronte mon moi qui règne ?

 

 Voyez, c’est tout simple à dire, c’est bien plus difficile à vivre dans la réalité, nous le savons et je vous en ai donné des exemples : rappelez-vous Saint Augustin. Son itinéraire est typique de l’itinéraire chrétien, il est peut-être moins typique pour nous parce que, chrétiens de vieille souche, nous pensons que le christianisme fait partie de nos gènes ou au moins de nos patrimoines spirituels ou tout ce qu’on veut. La réalité c’est qu’il n’y a pas un chrétien adulte qui soit chrétien s’il n’a pas refait le même chemin qu’Augustin et souvenez-vous de ce que je vous disais dans une des premières conférences : Augustin est obligé d’affronter son moi très concret, d’abord son intelligence, et puis ensuite sa volonté. Quand il est en face de son intelligence et que véritablement la foi chrétienne lui paraît incompréhensible, Augustin,  au lieu de se dire : « je vais faire plaisir à ma maman Monique et puis je vais me faire chrétien et tant pis pour mon intelligence », Augustin sait très bien qu’il lui faut traverser son intelligence, il faut qu’elle soit impliquée et en cela il a raison, tout incroyant qu’il soit, et ce sera un chemin, un bras de fer de douze ans. Rappelons-nous aussi les derniers mois avant sa conversion, le combat contre sa volonté : alors que son intelligence est déjà illuminée de la Vérité chrétienne, il sait qu’il ne pourra pas contourner Jérusalem, il sera obligé d’affronter sa volonté. Or, sa volonté qui mène sa vie à ce moment là, que lui dit-elle ? Elle lui dit : « n’y va pas, n’y va pas, rappelle-toi tous les plaisirs passés, rappelle-toi toutes les jouissances de la chair… » puisqu’il avait sa concubine laissée pour une autre … etc.  C’est merveilleux de la part du Seigneur d’avoir conduit ainsi Augustin ; il n’a pas cherché comme tant d’entre nous, comme moi peut-être, à contourner le problème et puis à dire : on verra tout ça « après ».

 

Mais si Hérode règne toujours, le Christ, dans le meilleur des cas, ne peut être qu’un bon serviteur de nos desseins plus ou moins bons. C’était le chemin de l’aller. Celui qui veut faire l’économie, l’économie de lui-même finalement et de ce sacrifice consenti dans le don de l’adoration, n’aboutit, à mon avis, qu’à une religion païenne ; la religion païenne introduisait précisément une séparation nette. Il y a des catholiques encore en France pour s’étonner de la manière dont  la société civile toute entière est gérée ; ils la traitent de païenne, méprisant la vie, n’ayant plus notre conception de la personne humaine, ne rendant pas grâce à Dieu. Mais tout ceci relève d’une logique implacable : à partir du moment où Dieu n’est plus à l’intérieur de notre existence concrète et de notre culture il y a séparation ; peu importe, à la limite, la place qu’on donne à Dieu ou la qualité du temple qu’on Lui construit, il y a séparation, donc nous sommes en paganisme. Nous sommes en paganisme ! Tout simplement. Je vous ai cité aussi dans une conférence antérieure Mircea Eliade,  il est très clair, il a parfaitement compris : le judéo-christianisme est différent de toutes les autres religions du monde parce que toutes les autres religions du monde (qu’il a étudiées – il connaissait quarante langues) introduisent une séparation entre le profane et le sacré. Donc Dieu règne, mais sur sa montagne à lui. Dieu règne, oui, mais dans son temple à lui. Dieu règne, oui mais dans une époque précise, par exemple le temps d’une fête, telle ou telle période qui était taboue, sacrée. Le reste du temps, libre à l’homme de faire ce qu’il veut. Ne critiquons pas, il y a de la noblesse aussi à vivre comme cela dans une certaine crainte de Dieu mais il faut encore parler net et dire les choses comme elles sont : ce n’est pas du christianisme, c’est une autre religion qu’on appelle du paganisme  quels que soit le nom ou le nombre des dieux.

Certainement à l’aller, il y a des combats gigantesques ; n’ayons pas peur, affrontons-les.

En préparant cette conférence je me suis même demandé si, finalement, toute la vie chrétienne n’était pas simplement qu’un aller-retour, un seul peut-être ! Un aller qui peut prendre douze ans,  treize ans, quinze ans comme Saint Augustin, pour rencontrer vraiment le Vrai Dieu et puis un retour par une autre route que nous allons voir.

 

Les athées, nos frères athées ou incroyants qui nous entourent, ont aussi leur grâce et une grâce qui leur est donnée pour nous. Laquelle ? Ces incroyants qui ont parfois tendance plutôt à nous agacer : quand même ils pourraient croire ces gens-là ! Eh bien, ils ont une grâce, celle de dénoncer toutes les illusions que nous pouvons avoir sur nous-mêmes ou sur les faux dieux. Merci à eux ! Nous ne saurons trop remercier Freud pour la manière dont il présente la religion : évidemment il n’a pas dû avoir sous les yeux  d’authentiques saintetés mais des religions qu’il a dénoncées comme étant des projections de l’esprit. Ah ! s’il avait rencontré un Saint François d’Assise ou un Saint Dominique peut-être qu’il se serait  aperçu qu’il y avait quelque chose qui dépassait tellement la personne que ce ne pouvait pas monter de son propre moi  mais de quelqu’un d’autre. Il y a des combats et ce sont des combats gigantesques, affrontons-les tranquillement, ensemble ; soutenons-nous. Et puis il y a le chemin du retour que j’examine en trois points.

 

 

 

1. NE POINT REVENIR CHEZ HERODE : la sainteté, le règne du Christ en nous

 

a. La sainteté

 

A leur départ de Bethléem, les Mages ont un message particulier des anges  qui, en songe, leur ont dit de ne pas retourner chez Hérode. Du coup le chemin va être beaucoup plus simple -oui tout à fait -  Mais alors, la mission chez moi va être beaucoup moins compliquée que la rencontre vers Dieu - oui tout à fait, mais oui ! - Mais alors, la sainteté finalement ce n’est pas si compliqué que cela,  peut-être même qu’elle suppose moins de combats  que le chemin de l’aller, de la rencontre avec Dieu. Absolument ! Eh oui, c’est bizarre, vous aviez été persuadés du contraire peut-être : pour rencontrer Dieu, c’est facile, on pousse la porte de l’église, on se met à genoux, ça y est ! Par contre pour annoncer, pour vivre en chrétien, qu’est ce que c’est compliqué ! Eh bien c’est faux, c’est exactement le contraire ! Celui qui a vraiment rencontré Dieu, eh bien je vous promets que la diffusion en lui et autour de lui se fait  quasiment spontanément.

 

 Le feu est allumé – Dieu sait que ça a pu être difficile de l’allumer , quand le bois est bien mouillé comme c’est mon cas, il faut du temps au feu pour prendre ( bien mouillé par le péché )– mais une fois qu’il a pris, il n’y a plus besoin de lui commander d’éclairer : il éclaire, il chauffe, il rayonne et toute la mission chrétienne, tout le chemin de croissance de la charité chrétienne n’est qu’un rayonnement de cet acte initial où la source est en nous .

 

Je vais vous le dire autrement : la sainteté c’est le règne du Christ en nous ; est ce que vous croyez qu’il est difficile au Christ d’être Saint ? Pensez-vous qu’il soit difficile pour le Christ d’être Saint dans ce monde, d’être missionnaire et d’annoncer la Parole de Dieu ? Eh bien non ! Ce n’est pas « difficile » pour le Christ. Si le Christ règne en nous, ce n’est pas plus difficile pour nous ; la grande question évidemment c’est : avons-nous rencontré le Vrai Dieu dans le Christ ? Nous sommes-nous vraiment offerts totalement à Lui et est-ce qu’il règne vraiment en nous ?

 

C’est merveilleux : le chemin de mission et de sainteté, prenons celui par exemple du bon larron qui n’est quand même pas dans des conditions idéales, c’est une espèce de fructification…. Où  est-il allé puiser tout ça,  où est-il allé puiser en l’espace de quelques minutes une pareille foi, une pareille espérance, une pareille charité ? Comment se fait-il qu’en quelques minutes, il atteigne les sommets de la vie théologale ? Par un bon catéchisme ? Non,  mais grâce à une rencontre avec le Christ authentique. Voilà ce qu’est la sainteté : après la rencontre d’adoration  et d’offrande, une vie chrétienne nous est proposée, différente, qui va être d’imiter le Christ en suivant la volonté de Dieu.

 

Sur ce point, je vous relis par exemple un petit passage de l’Epître aux Romains, chapitre 12 : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte,  agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre ». C’était la dernière conférence. Et puis ensuite : «  Et ne vous  modelez pas sur le monde présent  mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait ». Et voilà  Saint-Paul qui entre, et là ça fait mal, dans des choses concrètes : «  Ne vous surestimez pas plus qu’il ne faut vous estimer, mais gardez de vous une sage estime…/… que votre charité soit sans feinte, détestant le mal, solidement attachés au bien …. Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien » Relisez en entier cette exhortation de Saint-Paul au chapitre 12 de l’Epître aux Romains.

 

 C’est aussi tout simplement cette expression qui résume toute la sainteté chrétienne que j’ai puisée dans Romains chapitre 10 verset 16 : « l’obéissance à l’Evangile », très belle formule. Elle a au moins le mérite, cette formule, de nous renvoyer à quelque chose de très concret ; l’Evangile devient notre règle de vie. Là où règne le Christ, notre règle de vie, c’est l’Evangile. Ça suppose donc de lire l’Evangile, bien sûr. Je vous rappelle que l’Evangile ne nous a pas été donné comme un livre structuré pour y puiser des idées neuves. Qu’il y ait eu sûrement des idées révolutionnaires dans le message du Christ, j’en conviens volontiers, je l’affirme même. Il y a un message nouveau, par exemple une concentration sur l’amour tout à fait exceptionnelle. Mais l’Evangile ne nous a pas été donné pour des idées neuves sinon il eut mieux valu écrire quelque chose de beaucoup mieux structuré. Personnellement,  j’aurais fait avec les propos de Jésus quelque chose de beaucoup mieux charpenté ! D’abord quatre évangiles, c’est trois de trop à mon avis  et puis voyez… avec une table alphabétique à la fin…cherchez « amour »…tiens il a dit ça aussi sur l’amour… quelque chose d’utilisable ou sous forme d’apophtegme ou d’aphorisme qu’on sortirait à table à la fin d’un repas… Dieu n’a pas voulu que sa parole nous soit donnée ainsi !

 

 Il nous a donné quatre regards différents comme si l’humanité toute entière et les disciples de Jésus en particulier étaient divisés en quatre sortes d’hommes. Regardez bien, il y a toujours une de ces quatre « règles » qui est mieux adaptée à vous aujourd’hui ; mais ça peut changer suivant les phases de votre existence… Aujourd’hui c’est Saint Luc qui vous parle plus parce qu’enfin vous avez découvert que les femmes y sont bien traitées …. C’est un saint que nous aimons …. Mais peut-être que ce sera Saint Jean parce que vous avez redécouvert Saint Jean et qu’il est là pour illuminer avec sa profondeur mystique quelque chose des profondeurs de votre être. Ne vous faites pas de souci, il y a toujours un habit pour vous, voilà, un de ces quatre habits, un des quatre évangiles. Pas la peine de chercher un cinquième Evangile, l’Eglise a tranché en rejetant les autres évangiles comme étant « apocryphes », celui de Thomas, de Philippe, de Jacques, etc. Elle ne les a pas reconnus comme inspirés et ne les jugeant pas à même de nous conduire sur les chemins de la sainteté, d’être vraiment les paroles permettant à Jésus de régner sur notre vie.

 

C’est tout simple à dire une fois de plus. L’offrande de soi acceptée par le Christ se transforme en appel.

 

Mais alors un chrétien, nous allons le comprendre, ne va pas pouvoir rester longtemps les bras ballants ! Et cet appel, c’est un appel à une vie qu’on désigne en un mot : la sainteté ; la sainteté est une vie. Peut-être verrez vous, pas aujourd’hui mais dans un montage, apparaître une formule un peu curieuse : « un salut sans sainteté ». Il devient de plus en plus pénible de toujours rapporter la question du christianisme à celle du salut : il n’y aurait que les chrétiens qui seront sauvés ?  Non, il n’y aura pas que les chrétiens qui seront sauvés ; si je suis chrétien est-ce d’abord et seulement pour être sauvé, unique sauvé parmi l’humanité qui va à son désastre… Ce n’est point du tout en ces termes-là qu’il nous faut opposer la question du salut et de la sainteté. S’il y a un appel du Christ parce que je l’ai rencontré et que cette rencontre vraiment a transformé mon  existence  ce n’est pas d’abord pour être sauvé mais pour être sauveur, en menant une vie conforme au Christ, à son Evangile qui exprime et réalise son règne, son Royaume de Dieu,  et cela s’appelle la sainteté.

 

 Qu’est-ce que vous voulez ? Voulez-vous aller au Paradis ou voulez-vous être un Saint ? Ce n’est pas tout à fait la même chose, je le crois. Bien sûr que quand vous serez au Paradis vous serez un Saint pas nécessairement canonisé par le Pape du moment. Non. Mais je vous dis simplement ceci : nous avons une existence là, concrète, sur terre et aujourd’hui, avec les progrès de la médecine, elle peut être longue. Quand on mourait à quarante ou quarante-cinq ans, on pouvait se permettre de n’attendre que le salut, en se disant : « il y a vraiment un mauvais moment à passer, avec un peu de chance la prochaine peste va m’emporter ou la prochaine famine et puis j’irai au Ciel. » C’est vrai que notre espérance porte sur le bonheur éternel mais est-ce que le temps, est-ce que  cette vie sur terre a un intérêt ? Notre vie dans le temps n’est-elle qu’une mauvaise parenthèse à exécuter le plus vite possible ou simplement un droit de passage pour l’éternité  où l’on se dit : « l’important c’est de tomber du bon côté au moment de la mort » ? Au temps de Saint Augustin, tout le monde ne se faisait pas baptiser petit en se disant : si je me fais baptiser sur mon lit de mort, je suis sûr d’aller au Ciel. Bien joué ! Sauf qu’on ne sait pas toujours nécessairement l’heure de sa mort, c’est un petit détail qui peut avoir son importance… Au fond l’essentiel ce n’était pas d’être un Saint, ce n’était pas que le Christ règne en nous par son mystère de la Charité, tout au long de mon existence terrestre et que j’atteigne le maximum de charité pour diffuser au maximum la chaleur et la lumière du Christ. Le but, c’était d’être sauvé ! D’une certaine manière ce discours-là aujourd’hui irrite le «monde », avec raison me semble-t-il ; pour une fois, je donne raison au « monde ».

 

 Je crois que Jésus nous pose la question autrement : « veux-tu être un Saint ? » c’est-à-dire « veux-tu accomplir cette existence terrestre comme Je le veux, comme mon Père te le dira ? ». « La sainteté, c’est le minimum du chrétien », la citation est de Simone Weil, « la sainteté est le minimum du chrétien. » Qu’est-ce que la sainteté ? Un exercice  de ma liberté qui autorise le Christ à régner en moi. Et il y a des instants fondateurs d’offrande de soi mais,  peut-être aussi, faudra-t-il renouveler ce consentement. Saint Maximilien Kolbe disait : « La sainteté, pour un chrétien n’est pas un luxe mais un devoir ».

 

b. Que ton règne vienne 

 

Que ton règne vienne dans ma vie. Oui, il nous faut faire un choix  très fondamental et c’est peut-être en examinant  notre cœur pour savoir si nous avons fait ce choix que nous pourrons revenir à nos expériences de rencontre de Dieu. Ou bien nous appartenons à Dieu ou nous finissons par appartenir à une multitude de sollicitations qui se disputent avec ténacité et acharnement la dernière parcelle de ce que nous sommes. Que ton règne vienne, nous le prions très souvent dans le Notre Père. Posons-nous cette question-là.

 

Le Christ est un maître exigeant, le Royaume de Dieu souffre violence, seuls les violents s’en emparent. C’est vrai, mais posons-nous cette question : est-ce que notre moi n’est pas encore plus tyrannique en nous que le Christ n’est exigeant ? Ce moi avec ses pulsions, ses compulsions, ses tentations et tout le reste ; avec ses contradictions. Le jour où j’ai découvert, en moi d’abord, qu’une connaissance de soi, même élémentaire, permettait de mettre le doigt sur une montagne de contradictions, ce jour-là j’ai été profondément éclairé. L’homme est un être de contradictions : un coup le moi le tire dans un sens, un autre coup, le moi le tire dans un autre sens, le déchire tout entier. Et puis, si nous choisissons d’autres maîtres, sont-ils si agréables que cela ? Quand par le respect humain, ou par la vanité, nous choisissons que tous ceux qui sont autour de nous soient nos maîtres, puisque nous sommes soumis à leur regard ou à leur manière de voir, croyons-nous que la position soit très confortable ? Ce n’est pas si certain que cela.

 

En nous reposant ce choix de la sainteté, posons-le bien. A savoir : certes le Christ a ses exigences  mais à y regarder de près, c’est quand même un maître bien doux et plein de tendresse et qui nous rassasie de joie ; c’est sa récompense, il faut se le rappeler. Et ne l’opposons pas à une sorte de paradis sur terre où l’homme pourrait vivre sans Dieu. A chaque fois que l’homme a voulu se prendre pour Dieu, se mettre à la place et occuper ce trône, ça a donné des goulags, ça a donné des camps de concentration, ça a donné des horreurs où l’homme devenait un pion. Posons-nous bien la question avant de nous dire : « la sainteté, c’est fatigant » C’est vrai, mais la fatigue est bonne, en tout cas la fatigue qui a du sens, elle nous remplit de joie (nous pensons  à l’effort en montagne). Posons-nous bien la question : il n’y a pas d’intermédiaire. Jésus nous dit souvent : « choisissez, Dieu ou l’argent » ; vous ne pourrez pas tenir les deux, on ne peut pas avoir deux maîtres, ce n’est pas possible. Soit, je ne suis pas moi-même et je deviens celui que les autres veulent ou que je m’imagine et je vis au-dessous de moi-même, soit je suis le Christ  (le mot français, je suis, c’est très confortable parce qu’il dit deux choses en un seul mot) et je deviens pleinement moi-même et je vis au-dessus de moi-même. Et c’est quelque chose de merveilleux.

 

c. Ne pas réveiller Hérode 

 

Ne réveillons pas Hérode. Lorsque nous avons dit au Christ dans une rencontre véritable : «  je me donne à toi » le Christ inaugure son règne en moi ; alors la vie chrétienne prend naissance. Et toute cette vie de disciple se déploie vers le « monde » et dans le « monde ». A partir de cette rencontre nous ne sommes plus « du monde » mais nous sommes toujours «  dans le monde » et Jésus nous envoie vers nos frères. « Va vers mes frères, annonce-leur ! » Mais il n’est plus besoin de passer à nouveau  par les raisonnements  scabreux et complexes du moi, il n’est plus nécessaire de négocier avec l’égoïsme ou l’égocentrisme ou l’orgueil. C’est très surprenant : si nous laissions vraiment la grâce nous traverser, nous comprendrions qu’il y a en nous des mouvements très purs, des élans très clairs, des actes d’éternité qui viennent de très, très haut et qui s’inscrivent et s’incarnent dans le monde. Croyez-moi, si la rencontre est véritable, le Christ a de la place et il agit avec puissance. Parfois nous serions surpris de la portée de certains de nos actes  parce que, vus de notre côté nous pensons qu’ils étaient tout petits, mais en réalité, ils sont immenses. Si notre cœur, au plus profond, a changé, apparemment le monde demeure le même avec son Prince, tout le reste apparemment paraît inchangé : par exemple, en nous aussi, le corps a ses plis, ses habitudes, ses plis psychologiques, ses habitudes et ses plis physiques etc. Bien sûr ! Il ne s’agit pas de se dire : tout a changé d’un coup.

 

Mais ce que je veux dire, c’est que le Royaume de Dieu commence à l’intérieur et qu’à partir du moment où un cœur a changé, où le Christ règne authentiquement, des actes d’éternité trouvent place dans ce monde et à partir de là commence la contagion du bien. Parfois, certaines personnes s’épuisent à vouloir refaire le chemin en sens inverse, à refaire les mêmes combats et autres. Eh bien, je crois que la vie de sainteté est parfois plus simple que nous le pensons. Ne réveillons pas en nous les résistances : ce qui nous avait freiné, ce qui nous avait résisté, ce qui nous avait peut-être blessé dans le chemin de l’aller pourrait devenir mortel dans le chemin du retour. Dieu lance un appel à un contournement ; les anges mettent en place une déviation de Jérusalem, les petits panneaux jaunes déviation : ne passez pas par le même endroit. Soyez beaucoup plus simples ; je le dis parce que souvent notre élan authentique,  par exemple après un temps fort, un pèlerinage ou une retraite, vient s’écraser contre nos habitudes. Et alors, nous avons envie de dire, un peu découragés : « ah bien, c’était bien la peine… »   Posons-nous cette question : "est-ce que notre trajet de retour était vraiment différent de celui de l'aller ?"

 

 

d. De l'acte d'adoration à la vie :

 

La sainteté va indiquer une vie chrétienne ; elle sera marquée par un certain nombre de caractéristiques : je ne veux pas les développer ici, sinon je dois développer toute la morale chrétienne et la vie spirituelle, mais je vous les donne très rapidement :

 

-          d'abord par une pureté dans les actes.

-          ensuite, par une fermeté dans nos actions. Il y a une stabilité : Dieu est ferme, stable, il ne passe pas son temps à changer d'avis tout le temps, heureusement pour nous. C'est ce que dit Saint Thomas.

-          Enfin, une plénitude : c'est-à-dire que la sainteté tend à ce que toute la vie en moi et toute la vie autour de moi soit prise sous le règne du Christ.

 

 

 

2. ILS PRIRENT UNE AUTRE ROUTE : la vie chrétienne, comme suite du Christ

 

Nous avons à rechercher une perfection. Jésus nous le dit : "soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait." De quelle perfection s'agit-il ? Je viens de le rappeler à l'instant : le règne du Christ en nous, la sainteté, nous appelle à la pureté, la fermeté, et puis à une plénitude. Mais de quelle perfection ou plénitude s’agit-il ? Ce sera une perfection de vie chrétienne déployée dans une croissance de la charité, selon la manière et la mesure voulues par Dieu pour nous.

 

a.       L'appel universel à la sainteté

 

Je le situe ici pour qu'on soit bien certain qu'aucun d'entre nous n'est tenu à l'écart et que cet appel ne relève pas d'une classe particulière de disciples : le Concile Vatican II a relancé cet appel solennel à la sainteté pour tous les baptisés. Je vous lis le passage : "il est donc bien évident, pour tous, que l'appel à la plénitude de la vie chrétienne et la perfection de la charité s'adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit leur état ou leur rang. Dans la société terrestre elle-même, cette sainteté contribue à promouvoir plus d'humanité dans les conditions d'existence. Et les fidèles doivent appliquer les forces qu'ils ont reçues selon la mesure du don de Dieu, à obtenir cette perfection, afin que, marchant sur ses traces et devenus conformes à son image, ils accomplissent en tout la volonté du Père."

 

Ce que dira le Concile, c'est qu'il y a, bien sûr,  différentes formes de vie, de charges et de dons, mais c'est toujours une seule et même sainteté que nous avons à cultiver.

 

Quelle est la différence entre nous et ceux qu'on appelle les Saints ? Etait-ce une différence d'élection ou simplement une différence de développement ? Les Saints, dit le Cardinal Danneels, n'ont rien de plus comme matière première : ils sont pétris dans la même glaise que nous, et se sont laissés façonner avec les mêmes outils : la foi, l'espérance et la charité. Et ils ont vécu des temps aussi difficiles que les nôtres… » Mais alors, en quoi diffèrent-ils de nous ? Il prend l'image de la fleur : « les fleurs ouvertes n'ont rien de plus que les autres, elles sont entées sur la même sève ; les Saints , comme Claire d'Assise ou le Père Damien, sont des fleurs ouvertes sur cette terre ; nous, nous sommes encore en boutons. Dans la fleur ouverte, se déploie toute la grâce de Dieu, librement acceptée ; dans le bouton, la sève s'est arrêtée de monter par le jeu de notre liberté, face à la grâce de Dieu. »  Retenez cette image ; peut-être que la belle rose que nous sommes appelés à être est encore en bouton : vous allez me dire, tant mieux, cela se conserve plus longtemps, au congélateur ! C'est ce que je crains et c'est ce que je m'efforce de vous dire dans cette conférence. Ne nous disons pas au fond  du coeur : « Je réserve ce trésor, cette rose précieuse pour le  dernier moment, celui où je vais mourir : là, Seigneur, je m'offrirai tout entier à toi, je n'ai plus rien à perdre. De même, je ne vais pas emporter, au delà de la mort, mes bijoux, mes actions, mes stock options, donc, autant te les laisser. » Quel grand mouvement d'abandon ! Ayons de suite beaucoup de générosité, ouvrons-nous.

 

Ce chemin de croissance de l'amour, de la charité qui nous déploie complètement, est marqué par un certain nombre de points.

 

b.      Le chrétien est un ami des hommes :

 

C'est une expression que l'on retrouvera un peu de partout sous la plume des Saints : "Vous êtes chrétiens, et ce nom signifie ami des hommes ; imitez l'amour du Christ." C'est très beau. C'est un Père de l'Eglise qui disait cela. Ou Charles Péguy : "un chrétien est un homme qui tend la main." Ou bien encore le Cardinal Charles Journet : "Les Saints, pour qui ? Mais pour nous pêcheurs ; nous leur prenons la main. Un homme qui ne donne pas la main aura peut-être toutes les qualités que vous pouvez imaginer, il ne sera pas chrétien." Et quand je dis que le chrétien est un ami des hommes, cela veut dire qu'il commence par ne jamais juger son frère : à partir du moment où l'on est dans une position de juge, on n'est plus déjà l'ami de celui que l'on juge.

 

c.       Le chrétien en voie de sainteté pose des actes :

 

"Que dois-je faire ?" C'est une très bonne question celle du jeune homme riche à Jésus. "Une idée ne vaut que par l'acte qu'elle inspire" (Simone Weil). "Un projet si intelligent, si intéressant qu'il soit, qui ne comporte pas en lui-même les conditions de sa mise en œuvre, est une chimère." C'est l'ancien archevêque de Paris, le cardinal Lustiger. Quand ce sont des appels de Dieu, assez curieusement, les moyens sont là ; pas nécessairement tout de suite, mais à un moment donné, il y a un rythme et on avance ; et des actes concrets changent le monde de manière concrète. Une belle citation du Père Kolbe : "celui qui a toujours besoin d'être poussé pour faire bien  telle ou telle chose n'est pas un saint." Vous allez me dire : c'est banal tout cela, mais je vous promets que, pour notre existence comme pour l'existence des autres qui nous sont confiés, ce sont de grandes lumières. "Le saint doit être plein d'initiatives ; il doit être, par exemple, comme une voiture", c'est l'exemple du Père Kolbe : "la voiture est guidée par le chauffeur, mais elle avance seule ; la perfection d'une auto consiste dans sa vitesse et l'obéissance au chauffeur." Le chauffeur, c'est Dieu et vous la voiture … on est un peu en panne d'essence de temps en temps…

 

Quand je dis qu'il pose des actes, rappelons-nous toujours le message que je résume ce soir, de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus : la sainteté dans les petites choses. "Dieu vous appelle à être une grande sainte tout en restant petite " (Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus). "Aux âmes simples, il ne faut pas de moyens compliqués." (Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus)."Plus que jamais, je comprends que les plus petits évènements de notre vie sont conduits par Dieu". Elle a cette remarque pleine de bon sens : "Il y a des Saints que nous connaissons parce qu'ils sont plus près de nous, mais rien ne prouve qu'ils soient les plus grands ; ainsi nous jugeons les étoiles d'après leurs distances, mais leur véritable beauté, Dieu seul la connaît. Certaines qui nous paraissent toutes petites ou même que nous ne voyons pas du tout sont incomparablement plus belles que celles que nous appelons de première grandeur." Et ce qui est vrai des Saints du ciel est vrai aussi de la sainteté sur terre. "Sur terre, dit-elle, on ne sait pas ; souvent, à mesure que les âmes montent, elles perdent l'estime de ceux qui les entourent. De même qu'un ballon, s'élevant dans les airs, semble de plus en plus petit, ainsi la sainteté la plus sublime est parfois méprisée. " Ce sont de belles images sur lesquelles nous pouvons méditer.

 

d.      Le saint ne reste pas seul.

 

Le saint aspire à entrer dans une communion qu'on appelle précisément la communion des Saints   et quand le saint est actif, il aspire à ce que d'autres partagent son action. Nous allons avoir un nouveau bienheureux, en France, au mois de mai, le futur bienheureux Charles de Foucauld qui sera béatifié comme prêtre ardéchois ; sa grande souffrance, vous la connaissez : c'est de n'avoir jamais été rejoint, ni par un frère ni par une sœur. Moult fois, il a fait des règles différentes. Comme c'était quelqu'un de très méticuleux, très précis à Tamanrasset, il avait déjà défini les différents emplacements de ses communautés de frères et de sœurs  qui l'aideraient dans les missions : mais, en fait, jamais personne n'a pu le rejoindre ; il faut reconnaître que son mode de vie était assez ascétique ! Le carême, pour vous, c'était bombance pour lui.

Le saint recherche toujours l'unité dans la communion : ce sera un amoureux de l'amitié...

 

 

  1. POUR RENTRER DANS LEUR PAYS : la mission du disciple, évangélisation et culture

 

Ils rentrent dans leur pays : cette vie chrétienne, à quoi va-t-elle aboutir ? A leur pays, mais un pays qui va devenir le pays de Jésus. C'est toute la mission du disciple, l'évangélisation de la culture.

 

Allons-nous nous confronter avec ce monde pour le faire disparaître ?  Est-ce là la sainteté chrétienne ? Mort aux hérétiques : on n'ose pas trop dire mort aux pécheurs parce que, quelque part, on tient un peu à la vie ! Mais « mort à ceux qui ne croient pas comme moi » : c'est déjà plus confortable ! On élimine tout de telle sorte que ce monde soit tel que Dieu le veut, tel qu'on croit que Dieu le veut, bien entendu. Serait-ce là la sainteté ? Non, pas du tout.

 

A quoi la sainteté aboutit-elle ? Quel est le terme du règne du Christ ?  Oui, Jésus parle toujours d'un monde nouveau, d'un univers nouveau, d'une création nouvelle. Alors, nous sommes là, en droit de nous dire : ce serait merveilleux ; par exemple, "les petits enfants seront couchés sur le nid du cobra" "et puis les lions mangeront de l'herbe" vous savez, la prophétie qui rend les Témoins de Jéhovah aussi pugnaces : ils l'attendent toujours mais cela n'arrive jamais, ils pourront l'attendre longtemps, parce qu'ils attendent une autre terre, un autre monde, alors que nous, nous disons : le règne de Dieu, quand il va se diffuser à travers les Saints, fera un monde autre. Ce n'est pas du tout la même chose : les lois physiques ne seront pas changées… c'est terrible, si les lois physiques ne sont pas changées, il y aura toujours des gens pour venir  vous casser les pieds les jours … oui, oui, oui ; zut alors, nous, on pensait que …  vous pensiez quoi ?

 

Nous avons, évidemment, cette notion d'un royaume de Dieu qui nous propulserait dans l'espace, sur une planète Mars : eh bien non ! Dans leur pays. Le terme, c'est quand la charité est tellement brûlante, dans le cœur d'un saint, qu'elle se répand autour de lui et qu'au fur et à mesure, le feu grandit. Oh, mais ce n'est pas très intéressant, dirons-nous peut-être : ce que nous préfèrerions, c'est qu'il y ait moins de maladies, moins de morts, moins de souffrance d'innocents, plus de, etc, etc. Que ton règne vienne : voilà notre prière authentique. Le but de Dieu, c'est de faire ce monde là autre, c'est-à-dire qu'il soit habité par la charité. Oui, mais vous allez me dire : la souffrance ? Mais où est-il dit que la souffrance est opposée à l'amour ? Est-ce que, par hasard, la souffrance n'aurait pas été le lieu même où beaucoup d'amour se serait déversé dans le monde ou, peut-être, votre cœur de pierre, aussi dur que le mien, se sera enfin ouvert, à cause de telles souffrances, et qu’il aura été rempli de compassion et de miséricorde ? Ne nous trompons pas d'objectif : il n'est pas défendu, bien sûr, d'essayer d'améliorer au maximum, les conditions d'existence de nos frères, de soulager toutes les souffrances possibles, la charité le veut aussi, mais ceci est simplement un effet de l'amour ; quand j'aime quelqu'un, mon frère, je préfère le tirer du ruisseau où il est là grelottant de froid et mourant tout seul.

 

a.       Venir au Christ pour donner au monde sa vraie valeur.

 

Quand nous revenons chez nous, c'est pour donner au monde sa vraie taille, redonner à ce monde-là sa vraie valeur, son sens, sa saveur, puisque nous sommes sel de la terre et lumière du monde. Il n'est pas question de poser la chose en termes d’opposition :  "si je suis saint,  je ne dois plus habiter cette terre "; c'est totalement faux ; nul n'est aussi concret que les Saints ; nul n'est aussi attentif aux richesses et aux déficiences de ce monde que le saint ; donc, n'ayons pas peur, avançons dans la charité, avançons dans la sainteté, et nous nous apercevrons de ceci : la seule véritable révolution humaine de l'Histoire, c'est l'Evangile. Je ne crois pas, et je ne suis pas le seul, aux autres révolutions, je ne crois pas aux oppositions des méchants contre les bons, des petits contre les forts : ceux qui sont forts un jour deviennent petits le lendemain, et après ?

 

On peut faire la révolution contre tout le monde,  et tout le temps car des injustices, il n’en manque pas !  Il n'y a pas de méchants ni d'ennemis à abattre, en christianisme : or, dans toutes les révolutions qui veulent être des révolutions politiques, il y a un ennemi à abattre, c'est la haine, c'est le péché, cela c'est certain mais c'est tout. Montrez-moi qu'au nom de l'Evangile, on puisse combattre ou prendre en haine telle ou telle catégorie de personnes, sous prétexte qu'effectivement et objectivement, elles sont totalitaires, tyrans ou tout ce que vous voulez : ce n'est pas comme cela, il n'y a qu'une seule vraie révolution, c'est celle de l'Amour ; vous vous en êtes aperçus dans vos vies ; tant que vous ne faites pas aimer à votre enfant, votre conjoint, telle ou telle règle de vie que Dieu nous donne ou telle parole de l'Evangile, il ne l'accomplira jamais comme un acte qui pourra l'épanouir, le rendre heureux  ; ce sera toujours forcé.

 

Changeons les cœurs : les Saints  donnent à tous les hommes le sens de l'univers. Bergson, grand philosophe, disait : "les Saints n'ont qu'à exister, leur existence est un appel." Quand Georges Clémenceau, il est difficile de faire plus anticlérical que lui, ou Jaurès, au début du 20ème siècle, tous ces gens-là qui ont promu justement ces lois anticléricales, s'écriaient contre les chrétiens bourgeois : "qu'il est dommage qu'il n'y ait pas un peu du sang d'un Saint François d'Assise qui coule dans leurs veines", ils cherchaient la même chose. Les Saints    peuvent être crucifiés, ils ne peuvent pas être contestés et, en réalité, ce sont eux qui donnent le sens et la saveur au monde entier, y compris aux incroyants. Les Saints   sont un éclat de voix au milieu du discours monotone de l'univers ; c'est extraordinaire, une tâche de lumière. "Heureusement, dans la masse humaine", je vous cite le Père Besnard, "il y a les Saints   : il y a ceux qui tiennent bon, qui ne se lassent pas de fabriquer de la miséricorde, de la justice, de la joie, de la paix avec le matériau médiocre, et souvent même rebelle, de la vie quotidienne".

 

b.      L'Evangile oriente toute l'existence.

 

Au terme du royaume de Dieu accompli par les Saints, l'Evangile oriente toute l'existence. Nous aurions peut-être à réfléchir à ceci, aujourd'hui : proposons-nous à nos enfants ou à nos proches, une éducation qui prenne en compte toute l'existence humaine, le monde entier ? Ou est-ce que nous n'aurions pas proposé une éducation bien catholique qui ne concernerait que des petites bribes de l'existence humaine ? Sommes-nous capables, si vous voulez, de proposer une vision extrêmement large de l'univers comme étant quelque chose qui peut être soulevé tout entier par le mystère de la charité ?

 

C'est un regard nouveau sur la réalité ; qu'est-ce que les mathématiques ont affaire avec la foi ? Évidemment rien, avons-nous envie de répondre ; on sait très bien, aujourd'hui car on est intelligent, qu'il y a la foi et il y a la science, et il faut faire entre les deux une bonne séparation. Qu'il y ait une distinction entre la philosophie et la science, oui. Mais entre la foi et la science, le rapport est complexe : on peut les distinguer mais on ne peut absolument pas les séparer car la foi, elle prend aussi la science ; tout le débat autour de Galilée tourne sur ce point ; ce sont les théologiens qui s'étaient trompés mais ils avaient compris ceci, de très intéressant : c'est que la vision du monde, la vision de foi que l'on nous propose du monde, englobe tout et il ne suffira pas de s'en tirer en disant : "oh, la science nous dit le comment, et la foi nous dit le pourquoi". C'est faux : la foi nous dit comment vivre, aussi ; elle nous dit aussi comment la vie humaine est apparue dans le monde, et que, s'il y a plusieurs couples originels, comment expliquer le péché originel, etc. Et oui, la foi nous dit beaucoup de choses ; elle ne nous dit pas simplement : "voilà le terme de ton existence". Bien sûr, en ouvrant la Bible, vous n'allez pas trouver comment fabriquer un microscope électronique, nous sommes là bien d'accord, mais elle va nous dire quelque chose sur toutes les réalités de l'existence.

 

Ce mystère de la sainteté prend tout et, pour cela d'ailleurs, il faudra que l'Eglise irrigue de son sang de sainteté, tous les domaines de l'existence. Et c'est merveilleux d'avoir des savants qui soient des Saints  ou des Saints  qui sont des savants !

 

Je vous ai laissé, aussi, un texte passionnant, assez dense et assez lourd : celui d'un médecin, le Docteur  Enzo Piccinini, grand chrétien. Un message qu'il laissait à des jeunes : "Jésus-Christ est tout pour la vie de l'homme" où il a essayé de faire comprendre à ces jeunes, combien toute sa science de Professeur de médecine était irriguée de cette saveur de la sainteté.

 

Le Carême est là, providentiellement, pour nous rappeler cet appel universel à grandir, sans cesse, dans la charité, à partir de cette source qu'est un acte d'adoration.

 

Textes

 

 

1. Quel est le rapport avec la vie ?  Dr Enzo Piccinini

 

Jésus‑Christ est tout pour la vie de l'homme. Tout. Il n'y a rien, dans la vie d'un homme qui aime jusqu'au bout et avec sincérité son humanité, qui puisse se soustraire au rapport avec le Christ, car c'est le coeur de la vie de tout homme.

Je ne resterais pas dans l'expérience chrétienne si ce n'était pour cela. Je me rebellerais à la simple pensée qu'être chrétien signifie être (comme beaucoup le pensent) un peu moins homme que les autres, et avec quelques problèmes de plus. Si j'ai choisi de rester dans l'expérience chrétienne, c'est parce que je m'y trouve tout entier, ce que j'ai toujours cherché. Mais alors, que le Christ soit tout pour la vie et le coeur de l'homme doit nécessairement coïncider avec ce qu'a dit le Seigneur dans le Deutéronome: « Il existe pour le bonheur de l'homme ». Pour ce mot qui marque la vie de chacun de nous, (nous nous levons le matin pour être heureux, nous avons tout fait pour être heureux, nous continuerons à le faire jusqu'au dernier souffle), pour ce bonheur, le Christ se pose comme réponse à l'homme : pour le bonheur de chacun de nous.

Regardons autour de nous: je pense par exemple à ma vie, mes collègues, le milieu universitaire, les étudiants, etc. Ce qui me surprend le plus, c'est que la plupart sont baptisés (et le baptême est le point d'introduction à l'expérience chrétienne). Mais le Christ, où est‑Il ? Si vous demandez: « Mais si tu es baptisé et que tu es dans la tradition chrétienne, quel est le rapport avec ce que tu fais ? », on vous regarde comme si vous disiez quelque chose de très étrange. Et si vous vous mettiez devant les jeunes et que vous leur disiez: « Tu crois en Dieu ? », vous auriez du mal à en trouver un qui vous dise oui avec le naturel avec lequel on adhère à une réalité vraie…/…

 

Comment le fait chrétien (c'est à dire un événement qui nous surprend) provoque‑t‑il un changement dans l'homme, grâce auquel l'homme est véritablement homme, l'humain qu'il désirait être ? Il faut deux éléments pour que ce soit vrai :

1) un engagement éducatif totalisant avec la proposition qu'est Jésus‑Christ. C'est l'Église, cette unité et cette expérience d'appartenance, d'amitié. Une vie totalement engagée par rapport à la proposition que constitue le Christ ;

2) s'en tenir à la proposition telle quelle se présente. Dans le rapport avec un objet, c'est l'objet qui doit déterminer la méthode du rapport. Si j'avais une bouteille de vin Tocai blanc du Frioul (le meilleur vin du monde), que j'ouvre la bouteille, que j'y enfile le doigt et que je le retire en disant: «Goûtez, il est sec! », vous diriez que je suis devenu fou. J'ai «senti » le vin, mais c'est moi qui ai choisi la méthode, et ainsi, j'ai altéré le rapport. Le vin, il faut le boire, car les papilles gustatives ne se trouvent pas dans le doigt. C'est une vérité fondamentale qui vaut pour mes recherches et pour mon travail : pourquoi ne serait‑elle pas vraie aussi pour le Christ ? Si c'est une présence (et c'en est une), si c'est un fait (et c'en est un), si c'est un événement (et c'en est un) qui a surpris tout le monde et continue à surprendre tout le monde, alors c'est Lui qui nous dit comment entrer en rapport avec lui, pas nous. Et Il l'a dit : c'est une réalité d'hommes choisis par Lui qui Le rend présent. Ce ne sont pas nos chemins tortueux, mais c'est adhérer à la réalité. Il s'agit donc de s’en tenir à la méthode que le Christ a introduite dans le monde.

 

Quelles sont les conséquences de ces deux conditions ? « Qui me suit aura la vie éternelle et le centuple ici‑bas ». Voici la promesse du Christ. Il dit : « Qui me suit ». Le Christ part toujours d'un aspect affectif, car s'il y a bien un crime dans la vie chrétienne, c'est de penser qu'il suffit d'observer les dix commandements pour aller au Paradis. Alors que le Christ a dit : « Quiconque m'aime observe ma loi », et non le contraire. Il y a un aspect d'affection à découvrir, autrement, c'est un désastre, car l'aspect mécanique n'a jamais compris l'homme et ne le comprendra jamais. C'est la surprise d'une affection qui permet de sentir que l'on veut pour soi tout ce qui provient de là.

Et comment cette promesse est‑elle décrite ? Par trois dimensions qui mesurent l'expérience chrétienne : la culture, la charité, la mission. Tentons de les découvrir.

1. Culture. Si le Christ est un fait et une présence, alors c'est une présence qui détermine le rapport avec toute chose ; d'où une conscience critique et systématique de notre expérience humaine, qui se traduit en une façon différente de manipuler les choses, en un usage différent de soi. Rappelez‑vous lorsque nous étions enfants et que nous faisions quelque chose en cachette : tout à coup apparaissait l'un de nos parents, et nous nous apercevions tout de suite de ce que nous faisions. C'est une présence qui détermine une conscience nouvelle de soi.

2. Charité. Beaucoup de choses nous viennent à l'esprit : l'aumône, être sages, mais ce n'est pas ça! La charité est la présence du Christ, et il faut donc L'imiter. C'est Lui la réponse à la vie. La charité vient du grec karis : gratuit, gratuité. C'est la forme suprême de l'expression amoureuse, car elle implique l'absence d'intérêt, de calcul : gratuit.

3. Mission : c'est comme la chaleur qui émane nécessairement d'un corps vivant. Ce n'est jamais une initiative, mais c'est la forme de vie qui naît du changement qui se réalise en toi en ce moment, à cause de ce qui t'arrive…/…

 

Nous construisons l'Église à travers notre présence : être une présence, voilà notre indication et notre catégorie fondamentale et décisive. Etre une présence, quel que soit notre tempérament ; nos dons n’ont pas d'importance, il faut la foi, un point c'est tout. « Présence » signifie la façon d'être dans la situation, parce qu'on ne vit pas d'amour et d'eau fraîche mais dans le rapport avec notre fiancée, avec nos parents, nos amis, notre travail, nos études, dans le moment culturel et politique... en toute chose. Etre une présence dans une situation signifie y être de façon à la perturber, sinon, ce n'est pas une présence.                                                            

                                                                                                                                                                   Traces mai 2004

 

 

2. Epître aux romains 12

 

[1] Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre.

[2] Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait.

[3] Au nom de la grâce qui m'a été donnée, je le dis à tous et à chacun : ne vous surestimez pas plus qu'il ne faut vous estimer, mais gardez de vous une sage estime, chacun selon le degré de foi que Dieu lui a départi.

[4] Car, de même que notre corps en son unité possède plus d'un membre et que ces membres n'ont pas tous la même fonction,

[5] ainsi nous, à plusieurs, nous ne formons qu'un seul corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres.

[6] Mais, pourvus de dons différents selon la grâce qui nous a été donnée, si c'est le don de prophétie, exerçons-le en proportion de notre foi ;

[7] si c'est le service, en servant ; l'enseignement, en enseignant ;

[8] l'exhortation, en exhortant. Que celui qui donne le fasse sans calcul ; celui qui préside, avec diligence ; celui qui exerce la miséricorde, en rayonnant de joie.

[9] Que votre charité soit sans feinte, détestant le mal, solidement attachés au bien ;

[10] que l'amour fraternel vous lie d'affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants,

[11] d'un zèle sans nonchalance, dans la ferveur de l'esprit, au service du Seigneur,

[12] avec la joie de l'espérance, constants dans la tribulation, assidus à la prière,

[13] prenant part aux besoins des saints, avides de donner l'hospitalité.

[14] Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez, ne maudissez pas.

[15] Réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec qui pleure.

[16] Pleins d'une égale complaisance pour tous, sans vous complaire dans l'orgueil, attirés plutôt par ce qui est humble, ne vous complaisez pas dans votre propre sagesse.

[17] Sans rendre à personne le mal pour le mal, ayant à cœur ce qui est bien devant tous les hommes,

[18] en paix avec tous si possible, autant qu'il dépend de vous,

[19] sans vous faire justice à vous-mêmes, mes bien-aimés, laissez agir la colère ; car il est écrit : C'est moi qui ferai justice, moi qui rétribuerai, dit le Seigneur.

[20] Bien plutôt, si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s'il a soif, donne-lui à boire ; ce faisant, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête.

[21] Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien.