Apprendre à se protéger : les moyens de la résistance

 

 

[Genèse 3]

            [14] Alors Yahve Dieu dit au serpent : "Parce que tu as fait cela, maudit sois-tu entre tous les bestiaux et toutes les bêtes sauvages. Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la terre tous les jours de ta vie. [15] Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon."

            [16] A la femme, il dit : "Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi."

            [17] A l'homme, il dit : "Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l'arbre dont je t'avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi ! A force de peines tu en tireras subsistance tous les jours de ta vie. [18] Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l'herbe des champs. [19] A la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu'à ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise."

 

            [20] L'homme appela sa femme "Eve", parce qu'elle fut la mère de tous les vivants.

            [21] Yahve Dieu fit à l'homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit.

            [22] Puis Yahve Dieu dit : "Voilà que l'homme est devenu comme l'un de nous, pour connaître le bien et le mal ! Qu'il n'étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l'arbre de vie, n'en mange et ne vive pour toujours !" [23] Et Yahve Dieu le renvoya du jardin d'Eden pour cultiver le sol d'où il avait été tiré.

            [24] Il bannit l'homme et il posta devant le jardin d'Eden les chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l'arbre de vie.

 

 

 

 

 

Plan :

 

Introduction : la vie continue mais dans un nouvel état, le « sicut deus » ; après « l’un contre l’autre », c’est la mise en place de « l’un et l’autre » à défaut de « l’un pour l’autre »

 

1.      Les limitations : l’un malgré l’autre

-          l’épaisseur de la douleur

-          les limites du pouvoir du Séducteur (le serpent)

-          les limites du pouvoir de la femme sur l’homme

-          les limites du pouvoir de l’homme sur le monde

 

2.        Les protections : l’un à côté de l’autre

-          le respect de l’homme pour la mère

-          le vêtement et le visage social

-          la mort achève la vie

-          l’homme banni fait pèlerin du monde

 

Conclusion : les autres aides (la Loi…) pour patienter avant la refonte dans l’amour


Introduction :

 

Je poursuis notre réflexion en revenant, un tout petit peu, vers la lumière. Peut-être, lors de la dernière conférence, aurais-je dû prendre des précautions oratoires pour ne pas trop bouleverser certains d’entre vous. Essayer d’analyser les mécanismes de séparation, en définitive les mécanismes de mort qui nous habitent, pas simplement ceux que l’on a l’habitude d’énoncer dans les structures de la société, peut nous effondrer. J’ai quelques remarques à faire :

 

- Comme nous ne goûtons pas parfaitement les mécanismes de vie, comme Adam et Eve pouvaient les goûter dans la transparence originelle, de même, je vous rassure, nous ne goûtons pas parfaitement les mécanismes de mort et nous allons voir pourquoi, immédiatement dans cette conférence. Pour le dire autrement, si nous ne sommes pas parfaitement saints, nous ne sommes pas non plus parfaitement pécheurs. Nous avons en nous des freins sur ces mécanismes de séparation et de mort sur lesquels je ne vais pas revenir.

 

- A partir de la prochaine conférence, nous verrons combien le Christ, par sa mort et sa résurrection, a retourné ces mécanismes, et cette force du Christ travaille aussi en nous. C’est une superposition, une conjugaison de forces en nous – on va le revoir dans le mystère de la Passion – qui nous pousse, bien sûr, à vivre notre solitude sous la forme d’un combat. Mais tant mieux, car celui qui ne combat plus, c’est celui qui est au ciel, et si nous ne sommes pas encore au ciel, c’est que, vraiment, nous sommes déjà complètement pris dans la spirale de mort. Mais nous allons voir que Dieu ne nous le permet pas, il ne le veut pas.

 

- Ne prenons pas toujours pour nous, même si nous avons à faire notre examen de conscience, avec précision et vérité, toute l’énergie et les causes des séparations. J’ai bien dit que l’isolement, c’était pouvoir être isolé ou esseulé, c’est-à-dire s’être mis à part ou avoir été mis à part par les autres. Il y a aussi des phénomènes d’isolement dont nous ne sommes pas les responsables. Je ne dis pas cela, encore une fois, pour dire : « C’est la société, c’est la faute aux autres. » Nous avons tous à relire quelles forces sont en nous et de quelle manière se sont réalisées ces forces négatives dans notre existence. Les psychologues disent : « Il faut apprendre à réintégrer son ombre. » C’est la force, sûrement, d’un Jung. Par rapport à Freud, il a un message qui est fort : à ce niveau-là, il faut être capable de réintégrer dans sa vie ce qu’il appelle « son ombre », nous dirions sa face négative, ce qu’il y a de mort en nous.

 

Reprenons un chemin, non pas de culpabilisation, mais un chemin de vie, d’espérance. Il commence, tout doucement, par la conférence d’aujourd’hui. Vous avez le texte. Le récit ne s’arrête pas à cette triple interrogation de Dieu à Adam et Eve, qui était là pour mettre pleinement en lumière le mystère de la séparation, les conséquences, les rayons mortifères de la séparation, de l’acte lorsqu’ils ont mangé le fruit de l’Arbre. Le récit rebondit et nous connaissons bien encore cette suite du récit – vous l’avez sous les yeux – croyez bien que j’ai présenté le texte d’une manière très particulière. J’ai surligné aussi un certain nombre de mots. C’est de mon fait : vous ne les trouverez pas dans la Bible qui va vous fournir le récit à la suite.

 

La première chose que j’aimerais dire en introduction, c’est que, précisément, le récit continue. Encore une fois, nous sommes trop habitués à ce langage et à cette parole. Rien n’est évident, tout aurait pu s’arrêter là. Dieu aurait pu très bien arrêter carrément l’univers qui n’a plus son sens si l’homme tourne le dos à son prochain et à Dieu. Dieu aurait pu dire aussi, simplement, sans anéantir sa création : « Maintenant, je me lave les mains. » Non. Le plus tenace dans l’histoire, ce ne sont pas Adam et Eve, c’est Dieu. Même si ce qu’Il va prononcer maintenant a souvent été baptisé de « malédiction ». J’ai essayé – vous vous en apercevez dans le plan – d’éviter ce mot. Je vais quand même le reprendre et, peu à peu, essayer de lui donner un tout autre sens. Dieu maudit le serpent, Il maudit la terre, Dieu, d’une certaine manière, punit. Laissons encore de côté ces mots auxquels nous allons essayer de donner un sens positif. Retenons déjà : pour Dieu, la vie continue. Je suis déjà émerveillé de cette vérité première : la vie continue.

 

Ecoutez Jean-Paul II – j’ai tenu à vous le mettre en exergue de cette conférence – dans ses commentaires sur le récit de la Genèse : « Certes, l’homme est l’homme de la concupiscence, » – vous vous souvenez, son regard est déviant, dévié, il devient l’homme de la convoitise, -  « mais il n’est pas complètement déterminé par la libido. » – il reprend ce mot qui a été si fortement mis en lumière par Freud. Il continue en affirmant ceci : « L’homme est toujours essentiellement appelé et non seulement accusé, et cela précisément en tant qu’homme, sujet de la concupiscence. » C’est un message extraordinaire, même si nous avons parfois du mal à comprendre comment Dieu lui-même s’en sort avec un homme pécheur, un homme de la convoitise, un homme qui devient capable de renouer des liens profonds, une alliance, que ce soit avec lui Dieu, que ce soit avec son prochain. Même celui-là demeure, par Dieu, appelé à la vie, à l’Amour. Dans le fond de notre puits de l’isolement - je dirai au milieu de ce tunnel de la solitude, pour reprendre l’expression de Benoît XVI à Noël - même là, nous continuons d’être appelés par Dieu. En tout cas, il y en a Un qui ne baisse jamais les bras, c’est le Seigneur. Première vérité très importante, me semble-t-il, à réaffirmer au début de cette conférence.

 

Rappelons un peu le mouvement :

 

Première conférence : Adam, l’un sans l’autre.

 

Deuxième conférence : Adam se prépare à la rencontre : l’un vers l’autre.

 

Puis, dans un mécanisme de séduction et de gestes posés, de changement du regard puis de changement d’attitude, Adam contre Eve, Eve contre Adam et les deux contre Dieu : l’un contre l’autre.

 

Si nous lisions le récit de la Genèse jusqu’à la vocation d’Abraham, à partir du chapitre 12 du livre de la Genèse, nous verrions ces mécanismes de mort s’incarner, l’un contre l’autre - l’autre avec un grand A ou un petit a, cela ne change pas grand chose, Jésus nous le rappellera. L’amour de Dieu et l’amour du prochain sont intimement liés, rappelons-nous cela très fort. Nous verrions ces mécanismes de mort, laissés par Dieu qui respecte toujours la liberté, porter, eux aussi, leurs fruits. C’est Caïn qui va tuer Abel, c’est le mal qui prolifère dans le monde et qui oblige Dieu à essayer de l’éradiquer par le déluge et Noé. Ce mal qui continue à se propager et la dissolution de l’unité humaine atteint « sa perfection » avec le récit fameux de la tour de Babel où l’homme ne peut plus comprendre son semblable. Certes, il y a – je ne le dénie pas non plus, – cette espèce de croissance du mal que, d’ailleurs, nous avons l’impression de vivre. Si nous regardons l’histoire des siècles, nous tombons, presque à chaque génération, sur des génocides, sur des abominations commises sur l’homme par l’homme. Quand on m’oppose à l’existence de Dieu, Dieu d’Amour, les grands cataclysmes de l’humanité – épidémies et autres volcans ou tsunamis – je réponds : « Soyons raisonnables. » Je ne suis pas sûr que ce ne soit pas la folie humaine qui ait fait bien plus de morts dans l’histoire des hommes, que tous ces cataclysmes naturels. En plus, ces morts sont souvent l’aboutissement de tortures et d’horreur. Avec les pouvoirs techniques nouveaux des hommes, nous avons l’impression que l’homme continue d’étendre, de faire lever la mauvaise semence de l’ivraie, du mal dans le champ de l’humanité.

 

D’emblée, Dieu va mettre des freins, des limites, des résistances à cette force du mal. Avant même d’aborder le récit que je vais vous commenter, je vous invite à réfléchir à cela. Dans nos propres expériences, nous avons eu aussi la main bloquée, au moment où nous allions peut-être commettre un mal supérieur. Il y a eu une espèce de résistance en nous. Nous n’avons pu aller jusqu’au bout du mal que nous avions déjà plus ou moins combiné dans notre tête. C’est notre expérience profonde. Tant mieux pour nous, tant mieux pour le monde.

Regardons comment Dieu protège l’homme du pire et l’oriente progressivement vers une possibilité de renouveau, de re-création, de remise à nouveau dans une dynamique d’amour, d’amour de soi, d’amour de Dieu et d’amour de l’autre. Le pire, c’est l’un contre l’autre. Je vais vous donner des exemples. Le pire, c’est quand on est tout proches et qu’on est contre, l’un contre l’autre. Ce sont des situations tellement terribles parfois dans les couples que l’Eglise vous invitera, par la voie de ses Pasteurs, à vous séparer, dans certaines conditions. Je ne parle pas du divorce, – vous savez que ni l’Eglise, ni même le Pape, ne peut casser ce que Dieu a uni dans le mariage sacramentel – mais l’Eglise peut vous inviter à de légitimes séparations, soit à quitter votre communauté religieuse, soit votre couple, parce que cela devient l’enfer. Vous n’êtes même plus capable, parfois, d’un minimum de résistance.

 

A l’occasion, vous verrez ce film qui est, à la fois, très bien joué, qui paraît primesautier et léger, mais qui, en fait, touche très profondément et qui est grave et lourd : « La guerre des Roze », un vieux film qui a entre 15 et 20 ans. Cela vous paraîtra un jeune film, par rapport à vos jeunes années, après les Charlots !!! Les Roze, c’est un couple d’américains modèles. Progressivement, ils rentrent dans une spirale de séparation. Tout ce que je vous ai dit dans la dernière conférence pourrait se retrouver dans ce film.  Ils commencent à ne plus se regarder de la même manière. Un jour, ils découvrent qu’ils ne s’aiment plus du tout. Le film se titre « La guerre des Roze » parce que, pour des raisons financières,  ils restent ensemble, dans la même maison. L’un y a mis tout son argent, l’autre y a mis tout son cœur. Résultat : personne ne veut partir, vendre la maison et se séparer. Voilà que, peu à peu, au quotidien, obligés de vivre ensemble alors qu’il n’y a pas seulement de l’indifférence mais, progressivement, de la haine entre eux, cela devient atroce. Pour vous dire la fin du film, ils finissent par s’entretuer…

 

La proximité de deux êtres qui se découvrent l’un contre l’autre favorise très vite l’escalade de la violence. Nous en aurions aussi des exemples, hélas, dans cette Terre sainte où Jésus est né, que l’on appellera d’un côté Israël, de l’autre la Palestine. Il y a tellement de proximité et de passif entre eux que ce n’est pas une résolution de l’ONU ni une petite frontière de barbelés qui les empêchera de rentrer dans une escalade de violence. Il s’agit, pour Dieu, de préserver l’homme, non pas de la morsure de l’isolement, mais de son poison mortel. La morsure fait mal, mais nous ne mourons plus de la rage ! Il s’agit de se protéger de l’autre, mais il s’agit, aussi, de se protéger de soi pour ne pas rentrer dans une spirale absolue.

 

Chacun, à ce niveau là, a ses trucs pour éviter le pire. Je viens de vous citer le truc de la distance. On prend un peu de distance, on se sépare. Du coup, on peut, à nouveau, renouer, devant le juge ou par avocats, un dialogue avec celui (ou celle) dont on va divorcer, calmement, plus tranquillement, sans échanger des mots de haine et de violence.

 

Je vous lis un petit texte de Marie-Noëlle, la poétesse – vous le trouverez dans ses « Notes intimes », lorsqu’elle confie ceci à son journal : « Le silence, à la longue, devient si étouffant que je ne sais où me jeter pour m’en alléger, pour en sortir. » On sent qu’elle est au bord du gouffre, presque au fond de l’isolement, presque à se tuer.  « Seule, le soir, dans ma chambre, j’appelle à moi un compagnon imaginaire. Je me laisse croire que mon parrain est entré ou, faute de lui, je ne sais quel confident, sans nom ni visage, auquel je me livre. Je lui raconte tout haut ce qui me pèse tout bas. Il m’écoute et je me réponds à sa place en me consolant, doucement, comme s’il était réel. L’entretien se prolonge. Parfois, j’en oublie de me coucher, de m’endormir. Quelqu’un qui surprendrait, par hasard, ce dialogue à une seule voix croirait que je suis égarée. C’est seulement que je cherche à déposer, un moment, mon fardeau de solitude. J’ai tellement besoin d’un ami que je l’invente. »

 

Je vais prendre un autre exemple - on va dire que ce n’est pas fameux, on pourra y revenir - celui de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Vous le trouverez dans ses manuscrits autobiographiques. Elle a problème non plus vis à vis d’elle-même comme Marie Noël, mais vis à vis d’une de ses Sœurs. Elle savait qu’affronter la présence de cette sœur lui était impossible. C’était au dessus de ses forces. Que faisait-elle ? En attendant de pouvoir, à nouveau, aimer cette sœur, comme Jésus le lui commande et comme sa Règle le lui impose – elle n’avait pas encore la force d’être en face d’elle, la force de lui sourire, puisque vous savez que l’amour se manifeste par le visage – que faisait-elle ? Elle fuyait, elle évitait cette sœur.

 

On me dira que tous ces exemples ne sont pas très brillants, mais ce que nous allons entendre aujourd’hui, ce n’est pas très brillant. Ce n’est pas encore l’amour renouvelé, dans le mystère pascal du Christ, capable de pardonner à ses ennemis, mieux peut-être de mourir pour eux. Nous n’en sommes pas là. Nous en sommes au passage où Dieu met des freins et nous permet des systèmes de protection ou d’évitement du pire. Je crois  que chacun doit revenir à sa propre existence. Comment éviter le pire par rapport à soi, dans la mesure où nous sommes en possession de nos facultés ? Parfois, certains suicides, nous le savons, peut-être beaucoup de suicides, viennent de personnes qui ne sont pas toujours en pleine possession de leurs moyens. Toutes ces politiques de protection, la psychologie aussi en parle. Nous avons tous peut-être nos  trucs pour éviter le pire lorsque nous nous sentons aspirés parce que nous sommes trop seuls, lorsque nous sommes confrontés à une relation qui nous tuerait ou qui tuerait l’autre. Nous réfléchirons à cela.

 

Il y a peut-être des protections qui sont aussi mortelles, aussi dangereuses. Nous pouvons évoquer, avec souffrance, les larmes dans la voix, ceux qui vont se protéger ou fuir par la drogue ou l’alcool. Nous finissons par nous demander si le remède n’est pas pire que le mal.

 

Dieu nous propose quelques limitations, de telle sorte que nous puissions vivre, l’un et l’autre, dans un même univers, chacun peut-être relativement isolé, chacun un peu dans son coin, mais avec une possibilité réelle et concrète de vivre.

 

 

1.     Les limitations : l’un malgré l’autre

 

L’autre existe. Malgré lui,  je vais exister aussi et c’est parce que j’existe qu’un jour je vais pouvoir, à nouveau, me convertir et que le Seigneur pourra retourner mon cœur vers l’amour. Si je n’existe plus, il n’y a plus de possibilité. Ces limitations pour que cela n’aille pas trop loin, j’aimerais les faire précéder d’une remarque très importante. Il y a un triple dire, trois paroles de Dieu au serpent, à la femme et à l’homme. Nous nous rappellerons que, quand Dieu dit, les choses sont. Nous pouvons mettre ces trois dires, ces trois paroles dans le prolongement des dix paroles, les dix dires qui ont fait le monde. Dieu dit : « Que la lumière soit, et la lumière fut. »

 

L’épaisseur de la douleur

 

Et parce que ces dires, en apparence, ne respirent pas la bonté et l’espérance, j’aimerais faire ce premier point, sur l’épaisseur de la douleur et de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui les malédictions, comme je vous l’ai promis tout à l’heure. Je vous cite ce mot de Dietrich Bonhoeffer : « La malédiction, c’est le créateur qui dit oui à ce monde détruit. » Cela vous surprendra peut-être mais vous réfléchirez beaucoup. Vous vous demanderez si, vous aussi, dans un mouvement d’amour, ce n’est pas ce que vous faites lorsque vous voulez continuer de dire oui à celui qui vous a fait du tort, mais auquel vous voulez du bien.

 

Je vais prendre un exemple tout simple que j’ai trouvé – il vous convaincra ou pas – dans « Les plus belles légendes juives ».

 

« Le rabbi Gemayel maria sa fille (Gemayel est un célèbre rabbin). Avant de quitter la maison paternelle, elle demanda à son père de la bénir. « Dieu fasse que tu ne reviennes jamais ici !!! » La jeune femme fut attristée par ces propos mais elle ne manifesta pas la moindre réaction. Quelque temps après, elle donna naissance à un enfant. Rabbi Gemayel vient lui rendre visite. Elle lui dit : « Fais moi la grâce de me bénir, Père. » « Dieu fasse que tu dises toujours Oy !!! » En entendant cela, la jeune femme se mit à pleurer : « Pourquoi me détestes-tu, Père ? A chaque fois que je sollicite ta bénédiction, c’est une malédiction que tu me sers !! » « Pas du tout, ma fille. Ce sont bien là des bénédictions. Prête attention à ce que je te dis. Quand tu as quitté la maison pour rejoindre ton mari, je t’ai souhaité de ne jamais faire ce chemin dans le sens inverse. D’ordinaire, on revient à la maison paternelle en cas de divorce ou si l’on devient veuve. De même, quand tu as eu un fils, je t’ai béni. Ton fils vivra longtemps. Donc tu t’inquièteras souvent en disant : oy ! Il n’a pas mangé. Oy, il n’a pas encore bu. Oy, il n’est pas encore revenu de l’école. »

 

Peut-être trouverions-nous, dans ces petites histoires déjà de quoi nous mettre sur la piste pour interpréter, dans un sens qui me paraît être le seul sens plausible, le sens de l’Amour. Je ne peux pas faire coïncider l’image d’un Dieu qui punit avec ce qui nous est révélé du mystère de Dieu, c’est-à-dire qu’Il est Amour en tout ce qu’Il est, en tout ce qu’Il fait, en tout ce qu’Il dit. Même dans l’Ancien Testament Dieu est amour, même s’il faut attendre le Christ et le Nouveau Testament pour savoir jusqu’où va l’amour de Dieu, la plénitude de son amour. Déjà, dans l’Ancien Testament, le cœur de la révélation c’est : Dieu est Amour, Il aime et revient sans cesse pour faire et refaire l’Alliance. C’est le cœur de l’Ancien Testament. Je m’efforce maintenant, avec vous, de relire ce que Dieu dit au serpent, à la femme et à l’homme, dans le sens qui est le seul sens possible quand on parle de Dieu, c’est le sens de l’Amour, comme ce Rabbi Gemayel lorsqu’il aime sa fille.

 

Mon premier point : comprenons l’épaisseur de la douleur. Personne, parmi nous, n’a envie de souffrir, dit on… Est-ce si vrai ? Normalement, j’aurais dû voir des froncements de sourcil : « ce n’est pas aussi simple, Père Luc !! » Oui, ce n’est pas aussi simple. Personne n’a envie de souffrir comme but, oui, mais comme moyen ? Vous n’avez pas eu envie de souffrir  quand vous avez mis un enfant au monde ? Bien sûr, ce n’est pas la douleur que vous visiez, pas la souffrance, c’est évident. Mais vous saviez les douleurs de l’enfantement. Comme le Rabbi Gemayel qui le dit : « Oy, oy », la mère va dire un certain nombre de fois, dans sa vie : « Oy, oy ». Vous ne direz peut-être pas ‘Oy, oy’, mais ‘Houlala !!!’ Traduisez comme vous voulez ! Vous voyez bien que, quelque part, à certains moments, vous avez choisi, non pas la voie de la facilité, l’absence de douleur, mais, au contraire, la voie de la douleur. Lorsque vous avez accepté dans votre famille tel enfant handicapé…

 

J’oserais dire, la douleur, si on y réfléchit profondément, naît de cette rencontre entre l’amour créateur du Père qui poursuit son œuvre de vie, d’un côté, et, de l’autre, la dureté du cœur de l’homme qui cherche à étendre son œuvre de mort. Pour que vous puissiez immédiatement comprendre cela, prenez la douleur dans son sens le plus basal, c’est-à-dire la douleur physique. Il y a, d’un côté, un mouvement de vie en vous et, de l’autre côté, par exemple un virus : il y a combat entre les deux. Comment cela se traduit-il ? Précisément par des symptômes qui ne sont pas agréables et qui sont absolument nécessaires. Parce que ce combat  retentit dans votre psychologie, dans votre physiologie : il y a douleur, il y a fièvre, il y a traumatisme qui sont comme une épaisseur, mais qui ne sont pas le mal lui-même. Quand on a compris ce grand mécanisme, on sait que celui qui ne sent jamais la douleur est un homme qui va mourir très vite, en qui la force de vie ne pourra jamais résister aux forces du mal qui ne lui ont pas été signalées, tout simplement.

 

Je ne suis pas le premier à le dire. Je ne me souvenais que très vaguement de la citation et, pour ne rien vous cacher, je suis allé retrouver, dans mon ‘Lagarde & Michard’, un mot d’Alfred de Musset, dans La Nuit d’Octobre :

 

« L’homme est un apprenti, la douleur est son maître,

Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert…

Pour vivre et pour sentir, l’homme a besoin de pleurs.

La joie a pour symbole une plante brisée,

Humide encore de pluie et couverte de fleurs. »

 

Ce que je vous dis là, la tradition chrétienne l’a intégré. A titre d’illustration : « Nous sommes éduqués par le malheur » (Saint Augustin,  ‘Commentaire du Livre de la Genèse’).

 

Là encore, je vous prends une légende juive : « Dieu eut pitié d’Adam et Eve parce qu’ils avaient, l’un et l’autre, regretté leur acte. Il leur pardonna et leur dit : « Pauvres enfants, je vous ai jugés et vous ai condamnés à être bannis du jardin d’Eden où vous étiez heureux. Maintenant, vous allez vous trouver dans un lieu où les malheurs sont grands et les calamités nombreuses. Et, malgré cela, sachez que je ne vous abandonne pas et que je continue à vous aimer. Et, puisque votre vie sera amère, je vais vous offrir un des joyaux de mon trésor : la larme. Ainsi, quand votre douleur sera vive,  que votre cœur sera mélancolique et votre esprit endeuillé, vos yeux pourront pleurer et votre malheur deviendra plus supportable. Vous trouverez ainsi consolation. A peine Dieu avait-il fini de parler que des larmes coulèrent sur les joues d’Adam et Eve, et tombèrent par terre. Adam et Eve laissèrent en héritage à leurs enfants et à leurs descendants, jusqu’à la fin des temps, ce pouvoir de verser les larmes.»

 

Qui n’a pas fait cette expérience ? Simplement, il faut avoir un lieu, une personne auprès de laquelle pleurer. Même, en tant que prêtre, dans la réconciliation ou dans les rencontres personnelles, lorsque les personnes, subitement – c’est une grâce de Dieu – se mettent à fondre en larmes, vous êtes horriblement gêné – heureusement, on a toujours un paquet de kleenex sous la main ! Quand on pleure, on ne voit plus rien ! - Rien que de pleurer, tout de suite alors que les yeux sont encore embués, l’âme voit plus clair.

 

 

Attention : cette peine, à elle seule, ne pourra jamais suffire. Ce n’est pas ce que je vous dis. Il ne suffit pas de souffrir pour être un saint. Ce n’est pas parce que nous endurons la peine que notre cœur est à l’amour. Nous n’en sommes encore qu’à des freins et nous allons essayer de voir comment, dans trois situations données, la peine, le labeur ou la souffrance, l’épaisseur de la douleur sont comme des plaquettes de frein qui vont empêcher des distorsions trop grandes.

 

Un peu en introduction sur les conférences suivantes, je tire des apophtegmes des Pères du désert :

 

 « On demanda, un jour, à l’Abba Agathon : ‘lequel est le meilleur ? La peine corporelle ou la vigilance intérieure ?’ »( La peine corporelle, nous allons en parler. La vigilance intérieure – nous sommes dans le climat de l’Evangile – c’est le cri de Jésus : «Veillez !! » Mais le cœur neuf, le cœur nouveau, c’est le fruit du salut. Nous sommes déjà dans le climat de la grâce, de la rédemption.) Le vieillard répondit : « L’homme ressemble à un arbre, la peine corporelle en est le feuillage et la vigilance intérieure le fruit. » Il rajoute ceci : « Puisque, selon ce qui est écrit,  tout arbre ne produisant pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu, il est évident que tout notre soin est relatif au fruit, c’est-à-dire à la garde de l’esprit. Mais il a besoin de la protection et de l’ornement des feuilles qui sont la peine corporelle. »

 

Cela paraît tout simple, mais, dans ces sentences des Pères du désert, il y a une vérité profonde de théologie spirituelle incroyable. Tout est dit, de la conférence d’aujourd’hui et des conférences suivantes. La peine corporelle est comme la protection du fruit, ce n’est pas encore le fruit. Un arbre qui subit des douleurs et des souffrances, toute sa vie, qui a toujours le pied sur le frein et ne produit pas de fruit, ne sert à rien, il sera brûlé nous dira le Christ (la parabole de la Vigne Jn 15) Mais, sans ses feuilles, la grâce, représentée par les fruits, ne serait pas là, cette grâce de la vigilance du cœur.

 

La souffrance correspond au choc du réel qui nous réveille à lui, ce réel qui est la présence de Dieu, dans l’ordre de la création, et cette présence d’habitation dans notre cœur. Nous sommes réveillés, tant mieux. Quelqu’un qui me dit : « Je ne souffre jamais de l’isolement. », je suis plus inquiet pour lui que celui qui me dit : « L’isolement est terrible. Certains soirs, j’ai envie d’étouffer, voire même d’en finir », cela me rassure, il y a toujours eu une petite limite qui l’a empêché de sauter dans l’abîme. Cela peut vous surprendre. Encore une fois, celui qui confond isolement et solitude confond tout. Il y a une bonne solitude qui est nécessaire. Quelqu’un qui ne souffre pas de l’isolement est quelqu’un qui s’ampute de lui-même. Non seulement il n’aime plus Dieu et l’autre, mais il ne s’aime pas lui-même. Car, s’aimer soi-même, c’est découvrir que son bonheur est dans la relation qui fait vivre.

 

Dernière remarque sur ce point, vous y réfléchirez attentivement. A l’homme il est dit : « A force de peine, tu tireras la subsistance, tous les jours de ta vie. » Cette espèce de peine et de douleur est attachée à la fécondité de la vie et à l’efficacité du travail. Elle est aussi, pour nous, l’occasion de défis. Là aussi – j’en suis heureux – la psychologie contemporaine, dans les ouvrages sains et sereins de développement personnel, insiste sur ce point : l’homme qui n’a pas de défis ne peut pas connaître le bonheur, c’est un sous-développé. Nous avons besoin, si la société ou si les autres ne nous fixent pas de défis, de nous les fixer nous-mêmes. Le défi est quelque chose qui va être difficile. En prenant un langage un peu philosophique, c’est cette dimension en nous de l’irascible, quand nous avons besoin de nous mettre dans un état de colère, pour tirer le meilleur de nous-mêmes.

 

De manière plus précise, les trois symboles traditionnels de la fécondité, dans l’ancien Orient : le serpent, la femme et la terre sont atteints par cette épaisseur de l’inimitié, de la douleur, de la domination ou de la peine.

 

En résumé :

 

Entre la femme et la vie, il y a, désormais, la douleur.

Entre l’homme et la femme, il y aura le désir et la domination.

Entre l’homme et la terre, il y aura la peine.

 

Les limites du pouvoir du Séducteur (le serpent)

 

Reprenez le récit. Dieu s’adresse d’abord au serpent, dans l’ordre où ces trois créatures sont entrées dans le mal et ont entraîné les autres au mal. Le serpent a séduit, ce qui signifie que lui-même était déjà atteint par le mal, l’origine du mal est antérieure à la décision humaine. La femme séduite a pris du fruit de l’Arbre et en a donné à son mari qui, à son tour, en a mangé.

 

[14] Dieu dit au serpent : « Puisque tu as fait cela, maudit sois-tu entre tous les bestiaux et toutes les bêtes sauvages. Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la terre tous les jours de ta vie. [15] Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t’écrasera la tête et tu l’atteindras au talon. »

 

La tradition chrétienne y a vu déjà la promesse, réalisée dans le Nouveau Testament, avec la femme et sa descendance, c’est-à-dire Marie et sa descendance, le Christ, ou l’Eglise et  toute sa descendance, les saints. Ces freins que Dieu met aux forces du mal sont aussi promesses d’espérance. Mais il me semble qu’il nous faut le lire d’abord dans le sens premier, le plus fondamental. Cette malédiction sur le serpent est double parce que, mangeant de la poussière, rampant par terre, il perd de son pouvoir de séduction. Vous allez me dire : c’est le problème du serpent, du tentateur. Mais c’est notre problème dans la mesure où Satan, ne pouvant s’inscrire directement contre Dieu, s’oppose au projet de Dieu, s’oppose donc à Dieu à travers l’homme, et nous voyons encore à l’aube du Nouveau Testament, à l’aube de la vie publique de Jésus, Satan s’attaquer au Christ lui-même. D’une certaine manière, il perd de son pouvoir de séduction, nous le savons. Dans l’iconographie chrétienne - c’est l’image qui me vient aujourd’hui -  nous connaissons la célèbre tentation de Saint-Antoine du désert. Il y a une peinture d’Holbein au musée de Bâle, le Kunstmuseum . Quand nous étions jeunes nous y allions une fois par an et j’aimais bien m’arrêter devant ce tableau : Saint-Antoine, le premier des moines, est au désert et il est tenté, tenté par qui ? Par une superbe femme, blonde, vêtue d’une robe d’apparat magnifique. La tentation est forte mais le serpent a perdu de son pouvoir au sens où il est reconnaissable ; alors, avec beaucoup de finesse, Holbein a peint les pieds de cette femme comme étant des espèces de pieds fourchus et griffus !

 

Dans le pouvoir de séduction au mal, si on le regarde de près, si on est un peu attentif, on est capable de voir que celui qui était le beau parleur et qui le demeure par certains côtés se présente aussi à nos propres yeux en étant – excusez l’expression – un « bouffeur de poussière » très sale et cela ne nous fait pas envie. Et en plus, quelque part nous sentons que s’il mange de la poussière – rappelez-vous, la poussière c’est la dispersion, l’évanescence, nous sommes aussi poussière, faits de la poussière du sol - s’il mange cela, c’est qu’en confrontant aujourd’hui les paroles du serpent avec la réalité, nous verrons que la séduction, ce qui va nous faire tomber, nous apparaît en fait très vite comme étant poussière, évanescence.

 

Et puis, il y a « cette hostilité entre toi et la femme » ; c’est merveilleux, ne croyez-vous pas ? C’est très rassurant. Il faut absolument remettre ce récit dans la ligne du récit précédent. Eve, qui n’est pas prémunie contre le serpent, l’antique serpent, emboîte le pas, tombe dans le panneau tout de suite. On a envie de dire : entre la femme et le serpent s’engage un dialogue - nous nous en souvenons - très fraternel, amical, sympathique ; elle doit  trouver ce serpent sympathique et c’est comme cela que le Mal rentre et que le regard est changé. Mais, désormais, entre la femme, entre toute femme et le serpent il y a une inimitié. J’insiste sur le fait que c’est bien au serpent que Dieu s’adresse mais à propos de la femme et non pas de l’homme. La différence sexuelle est déjà réalisée ; donc, dans le mécanisme du péché comme dans le mécanisme des résistances et - nous le verrons avec le Christ - dans le mécanisme du salut, il y a le rôle de la femme en tant que femme appartenant à sa vocation et le rôle de l’homme en tant qu’homme dans sa vocation masculine.

 

Les limites du pouvoir de la femme sur l’homme

 

Nous allons voir que dans toutes ces protections, ces moyens de résistance, la sexualité de l’un et de l’autre est bien marquée. Voilà pourquoi je vous ai laissé un grand texte que vous prendrez le temps de lire tranquillement chez vous, issu de cette lettre apostolique de Jean-Paul II : « Mulieris dignitatem. » Beaucoup d’éléments sur la vocation de la femme nous y sont donnés ; je vais les reprendre de manière parsemée. Cette inimitié est entre la femme et son lignage et nous allons comprendre pourquoi la femme a un lignage : parce qu’elle est justement la mère des vivants. A la femme : « je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi ». Voici que la femme est comme atteinte mais dans le sens donné tout à l’heure dans son rôle de mère et dans son rôle d’épouse ; il y a comme deux faces.

 

 « Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras tes fils ». Là aussi nous dirions : certaines femmes, hélas, le vivent par défaut. Elles seraient bien contentes d’avoir les peines de la grossesse et parfois elles demeurent stériles. Là aussi essayons d’interpréter correctement. La femme apprend le prix de la vie  par cette peine qui vient s’intercaler entre elle et le fruit de son amour, le fruit de son sein.

 

 « Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi ». Il y a donc un double mouvement, l’un dans le cœur de la femme, l’autre dans le cœur de l’homme. Il y a domination de l’homme sur la femme parce qu’il y a désir de la femme vers l’homme : c’est réciproque. Cette réciprocité de désir et de domination, peut- être curieuse,  a souvent été interprétée et malheureusement souvent été réalisée dans les sociétés comme étant une inégalité entre l’homme et la femme, et la domination exercée par l’homme sur la femme ressemble à la domination du maître sur l’esclave. Même si elle ne va pas jusque là il y a quelque chose de très particulier.

 

Il faut absolument laisser de côté cette lecture, si on essaie de l’interpréter du point de vue de Dieu, ainsi que ses réalisations jusqu’y compris dans nos sociétés occidentales. De manière un peu surprenante, j’ai envie de vous dire : c’est une manière de poursuivre le lien entre la femme et l’homme, une manière curieuse, encore une fois, qui se trouve épaissie : non pas ici par le phénomène de la douleur, mais par le phénomène qui peut être source de beaucoup de douleur, celui du désir et de la domination. Et, en droit, cette domination et ce désir n’introduisent aucune inégalité mais viennent marquer la différence entre l’homme et la femme et j’ai même noté cette phrase que je vous lance aujourd’hui très rapidement mais qui pourrait être à la source d’un développement, si un jour nous faisons une conférence sur la vocation de la femme : ainsi, le pouvoir de la femme sur l’homme se trouve limité, comme le pouvoir du démon sur la femme était limité. Et vous reprendrez le récit du péché, vous verrez qu’effectivement, sans qu’Adam puisse être déresponsabilisé, il prend le fruit avec un naturel saisissant. Lui qui n’a pas été à l’intérieur du dialogue avec le serpent, il accepte de sa femme ce qu’elle lui donne. Désormais l’union sera toujours possible mais avec cette retenue, cette « domination » de l’homme sur la femme…

 

Les limites du pouvoir de l’homme sur le monde

 

A l’homme est infligée cette peine qui va avec la malédiction sur le sol. C’est très curieux. « Parce que tu as écouté la voix de ta femme » - parfois ça peut faire du bien d’écouter la voix de sa femme ….dans ce contexte-là, pour une fois tu n’aurais pas dû l’écouter, ….d’habitude oui,… mais là…- « Parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais interdit de manger, maudit soit le sol à cause de toi ! ». L’homme était responsable du jardin. «  maudit soit le sol à cause de toi ! » On comprend bien que ça ne peut pas être une malédiction au sens où il y aurait une sorte de fléau, comme une sorte de venin qui serait mis dans la Création. Ça n’aurait pas beaucoup de sens, nous le comprenons de manière évidente. Ça veut dire que, précisément, l’homme va se situer maintenant dans cet univers par un rapport où le travail devient labeur, labeur pénible.

 

Mais quel est le bien dans cette affaire ? Ce serait tellement  merveilleux si le travail n’était pas pénible. Pour le coup, ça va vous sauter aux yeux, vous paraître plus évident que cette espèce de punition infligée à la femme. Si le travail n’était pas pénible, messieurs qui êtes parfois passionnés par votre travail, que se passerait-il ? Il y a une limite du pouvoir de l’homme sur la terre, d’une part parce que justement par cette pénibilité il ne peut pas en faire n’importe quoi -tôt ou tard il est obligé de s’arrêter devant la résistance de la terre à son œuvre de transformation - et de l’autre parce que, aussi grande soit la vocation de l’homme au travail liée à la domination du jardin puisqu’il en est le gardien, il a aussi  une autre vocation qui est celle de l’amour. Et la peine, la fatigue viennent précisément rappeler à l’homme qu’il faut s’arrêter tout simplement, il y a une limitation.

 

Je donne juste une petite phrase que j’ai trouvée dans un ouvrage du cardinal Daneels. C’est une inscription sur une pierre tombale anonyme : « Il devait être heureux et se tua au travail ». Peut-être votre épouse mettra-t-elle ça sur votre tombe … Oui, vous sentez bien que nous soulevons là bien des thèmes, mais c’est pour nous dire qu’il y a peut-être des moyens de résistance aussi - je crois qu’on en a tous, même dans notre chair-  des espèces de petites alarmes intérieures qui nous disent : maintenant stop, des alarmes même parfois physiologiques. On a une limite : à un moment donné on sent que … c’est la tête, on sent que… Il y a quelque chose qui nous dit : maintenant stop. Alors on peut être déçus parce que : «  j’ai tellement à faire ». Tellement à faire pour quoi ? Pour être dans le livre  Guiness des records ? Comme on dit vulgairement, les cimetières sont pleins de gens qui étaient indispensables. Ce n’est pas parce qu’on aura fait encore un peu plus de travail qu’on s’en sortira mieux.

 

 

 

2.         Les protections : l’un à côté de l’autre

 

Apprendre à se protéger. Il y a des limitations qui permettent d’exister l’un malgré l’autre, l’un malgré soi,  pourrais-je même dire. Puis, changement de ton : ce n’est plus Dieu qui dit, Dieu qui dit au Serpent, à la femme, à l’homme, mais subitement l’homme reprend la parole. « L’homme appela sa femme «  Eve » parce qu’elle fut la mère de tous les vivants ». Ne soyez pas surpris, jusque là le masculin et le féminin en hébreu c’était Ish et Isha. Au début du récit Dieu crée Adam, et Adam, justement, c’est toute personne, toute personne humaine, masculine ou féminine. Je dirais : c’est l’être humain, la personne humaine en tant qu’indifférenciée au plan sexuel. Il y a tout un chemin à faire. Au moment où Eve, la femme, sort du côté d’Adam par l’opération du chirurgien divin, à ce moment là,  l’homme devient Ish et la femme Isha, et puis voici que l’homme a une idée géniale : il appelle sa femme « Eve ». Je ne savais pas très bien où placer ce verset alors je l’ai mis avec les protections : l’un à côté de l’autre parce que justement je trouve que ça va avec ce que Dieu va ensuite faire et dire pour l’homme et pour la femme. C’est une douceur merveilleuse.

 

Le respect de l’homme pour la mère

 

Après les trois douleurs de l’existence qui sont donc des limitations, mais de bonnes limitations, il y a les quatre douceurs de la vie qui nous permettent déjà de préparer notre cœur à reprendre le chemin de l’amour et de vivre l’un à côté de l’autre, et non plus l’un contre l’autre, et il y a à mon avis une grande douceur dans cette description : «  L’homme appela sa femme « Eve » parce qu’elle fut la mère de tous les vivants ». C’est l’infini respect de l’homme - l’homme mâle - pour la mère, et à travers la mère pour toute femme, parce qu’elle est source de vie .Oui, si l’homme ignore tout de sa compagne - c’est souvent d’ailleurs un reproche que les femmes leur font, même si elles sont bien contentes d’avoir aussi leurs secrets - il sait au moins cela, et c’est admirable, car c’est la source du plus profond respect. Je l’ai constaté  plusieurs fois  en face de couples qui battent de l’aile : hier j’ai encore reçu une lettre m’annonçant un divorce pour le mois de juin. C’est lui qui est parti, il est sûr que, même au moment où lui était aspiré très, très loin de sa femme, il gardait un immense respect pour celle qui était la mère de ses enfants. Je l’ai observé plusieurs fois : même au moment où on se tourne le dos, et à ce moment-là on fait des relectures évidemment terrifiantes, sanglantes, demeure cette espèce de conscience. C’est quelque chose qu’on peut noter pour soi, noter dans l’univers et mettre dans le tableau bilan recettes/dépenses au crédit de l’homme.

 

Nous tirons de cette phrase ce que représente la mère pour les Juifs. De temps en temps il fait bon  revenir un peu à nos racines, au judaïsme. Ah ! La mère d’un Juif, croyez-moi c’est quelque chose ! Mesdames, si un jour vous vous mariez avec un Juif, si sa mère est encore jeune et bien vigoureuse, sachez que la mère dans le judaïsme représente beaucoup. Celle qui sera  votre belle-mère représentera beaucoup pour celui qui sera votre mari. Tenez, pour vous détendre un peu : « Rabbi, célèbre rabbin juif, avait une épouse qui cherchait constamment à le contrarier : quand il lui demandait pour son repas des lentilles, elle lui préparait des pois chiches et vice-versa. Quand son fils Ilia devint adulte, il prit l’initiative de demander à sa mère de préparer le contraire de ce que voulait son père. S’adressant à son fils un jour  Rabbi constata : «  ta mère ne cesse de s’améliorer » ; « en vérité » lui répond son fils « c’est moi qui ai transmis à l’envers les ordres que tu m’as donnés, père ». Le père conclut : «Le proverbe dit bien : ton fils te donnera bien des leçons et cependant je te demande de ne plus agir ainsi car tu exerces ta langue à mentir ». Rabbi Ilia lui-même, au demeurant, eut bien des problèmes avec sa femme ; malgré cela chaque fois qu’il trouvait quelque chose qui pouvait lui plaire il en faisait l’acquisition. «  Pourtant elle te contrarie souvent »lui dit son père. « Certes, mais les femmes élèvent nos enfants et nous évitent de nous livrer au péché ». » (Les plus belles légendes juives)

 

Je pourrais multiplier les histoires sur ce respect qui pourrait nous faire rire, mais qui, en fait, est admirable dans son fond. Là aussi, je vous renvoie au texte de Jean-Paul II. Mais je ne résiste pas à l’envie de vous lire trois lignes de Christian Bobin dans ‘le Très-Bas’, ouvrage sur Saint-François d’Assise. C’est le chapitre où Christian Bobin parle de la relation de François et de Claire. Il commence par une longue digression sur les femmes et les hommes : « Les hommes ont peur des femmes. C’est une peur qui leur vient d’aussi loin que leur vie » - c’est curieux que les femmes modernes n’aient pas compris ça, elles leur font encore plus peur aujourd’hui pour de multiples raisons - « C’est une peur du premier jour qui n’est pas seulement peur du corps, du visage et du cœur de la femme, qui est aussi bien une peur de la vie et une peur de Dieu. Car ces trois-là se tiennent de très près, la femme, la vie et Dieu. Qu’est-ce qu’une femme ? Personne ne sait répondre à cette question, pas même Dieu qui pourtant les connaît pour avoir été engendré par elle, nourri par elle, bercé par elle, veillé et consolé par elle. Les femmes ne sont pas Dieu. Les femmes ne sont pas tout à fait Dieu. Il leur manque très peu pour l’être. Il leur manque beaucoup moins qu’à l’homme. Les femmes sont la vie en tant que la vie est au plus près du rire de  Dieu. Les femmes ont la vie en garde pendant l’absence de Dieu. » Ca, c’est très profond, c’est le récit de la Genèse. La vie c’est le don de Dieu par excellence dans l’Ancien Testament. La vie est sacrée, c’est ce qu’il y a de plus près du mystère de Dieu, le mystère de la vie. Ensuite le judaïsme a gardé cela très fort dans ses pratiques de nutrition à travers la kashrout, et la femme - l’homme le reconnaît - est gardienne de la vie. Voilà pourquoi, d’une certaine manière, elle sera gardienne de l’homme et gardienne de Dieu pour le monde.

 

Quand même, Messieurs, trente secondes de plus … Je reviens à Christian Bobin : « Il est toujours possible pour un homme de rejoindre le camp des femmes, le rire de Dieu. Il suffit d’un mouvement, un seul mouvement pareil à ceux qu’en ont les enfants quand ils se jettent en avant de toutes leurs forces sans crainte de tomber ou mourir, oubliant le poids du monde. Un homme qui ainsi sort de lui-même, de sa peur,  négligeant cette pesanteur du sérieux, qui est pesanteur du passé, un tel homme devient comme celui qui ne tient plus en place » etc.

 

Si les femmes devenaient aussi sérieuses que les hommes, que deviendrait le rire de Dieu ou le sourire de Dieu ….?

 

Je vous donne trois phrases d’un autre discours de Jean-Paul II à la rencontre internationale ‘Femmes’ « Cette maternité de la femme manifeste une créativité dont dépend en grande partie l’humanité de tout être humain. Elle invite aussi l’homme à apprendre et à exprimer sa propre paternité. Ainsi la femme apporte dans la société, dans l’Eglise, sa capacité à prendre soin des hommes ». Oui, on n’est pas encore dans le renouvellement de l’amour conjugal mais les exemples que je vous ai donnés sont, je crois, très frappants, très clairs et cependant … il y a déjà quelque chose de grand

 

Le vêtement et le visage social

 

J’ai dit le vêtement et le visage social : deuxième douceur de la vie, après la douceur de la femme comme mère. Et tant pis pour ceux qui trouvent que les hommes vont chercher trop de douceur auprès de leur mère. « Yahve Dieu fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en vêtit ». Rappelez-vous, Adam et Eve s’étaient bricolés des pagnes avec des feuilles de figuier. Outre le fait que les feuilles de figuier ce n’est pas très couvrant ....et ça ne devait pas durer très longtemps, ce n’était que pour dérober au regard de l’autre les organes de la sexualité - j’avais insisté sur cet aspect-là - mais le corps lui-même restait sans protection. Et voici que Dieu invente le vêtement .C’est une grande protection, ne pensez pas simplement au froid : vous savez que dans certaines sociétés ils n’ont quasiment pas de vêtements, en tout cas ils ne savent pas ce que c’est que le froid. Le vêtement c’est une douceur de la vie.

 

Bien sûr, nous savons que le vêtement peut être trompeur mais vous réfléchirez beaucoup au rôle du vêtement et à travers le vêtement toute la présentation sociale. Le vêtement à la fois cache mais aussi révèle. On dit trop souvent que le vêtement cache mais le vêtement a bien plus une fonction sociale de révélation de votre condition : par exemple vous êtes militaire, grâce au vêtement on vous identifiera comme tel. Il y a quelque chose de l’identification, de la révélation de la personne. D’ailleurs, le mot personne signifie masque de théâtre, vous le savez. On nous dit souvent que le masque de théâtre sert à cacher le visage, en fait non. La première fonction du masque de théâtre, dans l’antiquité grecque et romaine, quelle était-elle ? De dire : il joue tel personnage. Aujourd’hui on n’a plus de masque mais il y a un casting. Vous vous êtes peut-être présenté à un casting et vous n’avez pas été retenu parce que le metteur en scène a trouvé que vous n’aviez pas une tête qui convenait à l’emploi. Par exemple vous n’aviez pas une tête assez mauvaise pour le rôle de méchant pour lequel il cherchait un acteur : on doit tout de suite pouvoir identifier, comme dans les westerns jadis, les méchants Indiens et les bons cow-boys, même si cela peut être le contraire… d    ans la réalité !

 

Le vêtement est totalement décisif. Bien sûr que je n’entends pas là promouvoir l’espèce de prolifération de notre société de consommation qui veut qu’aujourd’hui dans toutes les boutiques au centre-ville il n’y ait bientôt plus que des magasins de vêtements, je ne sais pas si vous avez observé ce phénomène. Nous avons entendu ici dans cette abbaye, il y a quelques semaines, le témoignage d’Alexandre et de Sonia Poussin, ce couple qui est parti à pied depuis le Cap, le bout de l’Afrique, et sur la route de l’homme est remonté jusqu’au lac de Galilée. Quatorze mille kilomètres, à pied, en couple, avec un petit sac à dos de sept kilos, sans assistance. Ils avaient étudié avec beaucoup de soin le choix de leurs habits : elle marchait toujours en jupe et elle nous a expliqué pourquoi, ç’avait été longuement réfléchi : parce que la rencontre est facilitée, l’identification est facilitée ; de très, très loin les gens voyaient arriver, non pas deux personnes ou deux hommes, mais un couple et tout de suite les barrières tombaient. On va dire : ‘Oui, mais le jeans c’est plus commode !’ Oui, mais le vêtement ce n’est pas seulement une question de commodité, c’est une question d’identification. Il y a comme une épaisseur qui aujourd’hui nous permet de survivre dans ce monde qui est un monde social.

 

La mort achève la vie

 

Troisième point, la mort. Yahvé Dieu dit : «  Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous pour connaître le bien et le mal ! ». Vous vous rappelez ce que je vous avais dit : le Serpent est séducteur mais il n’est pas menteur : «  Si vous mangez du fruit de l’arbre du bien et du mal alors vous serez comme des dieux, ‘sicut deus’, connaissant le bien et le mal. Et Dieu ratifie, sauf qu’être comme Dieu sans être Dieu, c’est tout le problème de l’homme. Ce n’est pas possible, donc c’est tragique. Nous sommes dans un monde tragique. Voici que Dieu dit « qu’il n’étende pas maintenant la main, ne cueille aussi de l’arbre de vie, n’en mange et ne vive pour toujours ! ». Il va séparer l’homme de ce qui serait source pour lui non pas d’éternité mais d’immortalité. L’arbre de vie ! Ce qui fait que l’homme aujourd’hui va connaître la douceur de la mort. Ca vous parait surprenant ? Mais non, c’est votre expérience. Je sais bien que, à côté de cela, traversant les âges,  il y a cette espèce d’envie d’être immortel. Mais est-elle si profonde que cela ? Serait-ce vraiment un cadeau, dans notre histoire tragique ? La mort, je le crois, et la conscience de la mort, la conscience que tout passe, est une douceur.

 

Tenez, encore une petite histoire : ce n’est pas un conte juif, c’est un conte soufi. « Il était une fois un roi puissant, riche et cependant rongé par l’inquiétude. Le monarque du royaume voisin menaçait ses frontières. Or, si le roi redoutait la maladie et craignait la vieillesse, il avait surtout une peur panique de la mort. Il convoqua les sages du pays : il existe, paraît-il, un anneau magique qui réjouit l’affligé et rend triste l’homme heureux. Trouvez-le, j’en ai besoin. Le roi rêvait de la clé qui ouvre la porte du bonheur comme celle du malheur. Il souhaitait acquérir la maîtrise de ses  sentiments et ne plus en être le fantoche. Il voulait échapper pour toujours à la souffrance et à la mort. Les Sages tinrent conseil sans parvenir à une conclusion. Ils se rendirent auprès d’un mystique soufi et demandèrent son aide. Le maître ôta sa bague et la leur donna. «  Remettez cet anneau au roi, »dit-il  « et recommandez-lui de ne regarder sous le chaton que lorsqu’il se sentira à bout, désespéré. Sinon le message n’aura aucun effet ». La guerre ne tarda pas à éclater. Le roi vaincu prit la fuite, il fit aller son cheval ventre à terre jusqu’à ce que la pauvre bête tombe morte d’épuisement. Le roi essaya de s’échapper à pied, mais dut admettre que les dés étaient jetés : devant lui s’ouvrait un précipice et l’ennemi était sur ses talons. Soudain, il se souvint de l’anneau, il l’ouvrit et lut ce qui était finement gravé : « Ceci passera également ». »

 

« L’homme, » dit Saint Grégoire de Nazianze commentant ce passage (verset 22), « connaît la honte et se cache de Dieu. Il y gagne cependant aussi quelque chose : la mort, la mort qui interrompt le péché, pour que le mal ne soit pas éternel. Et le châtiment devient amour de l’homme. » C’est ainsi, je crois, que Dieu châtie. Ce sentiment que tout passera peut parfois nous inviter à baisser les bras. Je redis : nous n’en sommes pas encore à trouver des raisons d’espérance et de renouveau. Je dis simplement : de savoir que la mort vient comme limiter tout ce qui nous advient, y compris le Mal, posant son sceau sur ce que nous vivons, est aussi une source de protection et de douceur.

 

L’homme banni fait pèlerin du monde

 

Quatrième point. L’homme banni est fait pèlerin du monde : oui, Dieu bannit l’homme et poste devant le jardin d’Eden des chérubins avec un glaive fulgurant, de telle sorte que l’homme sache qu’il ne puisse revenir en arrière. On me parlera de fuite en avant. Je l’interprète de deux manières : l’homme banni est fait pèlerin du monde, c'est-à-dire qu’il doit être tendu vers l’avant. Qu’est-ce qu’un pèlerin ? C’est un homme qui, justement, doit marcher. Vous l’avez tous été, peut-être, si vous avez marché vers Saint-Jacques de Compostelle, si vous avez marché vers Jérusalem - de temps en temps on peut faire un pèlerinage aussi dans sa chambre, dans son foyer ou dans son abbaye – le pèlerin ne regarde pas en arrière, il est  tendu vers le but. Combien ça nous libérerait ! Le pèlerin ne s’installe pas, constamment, dans l’histoire sainte, Dieu appliquera cette pédagogie, par exemple lorsque Dieu tire ou chasse le peuple hébreu d’Egypte où il est en terre d’aliénation. Merci de faire de ce monde, Seigneur, un monde de nouveauté où les situations ne sont pas figées, où je suis jeté en avant ne serait-ce que par les circonstances, ou par ma propre décision, ou par un appel de Dieu. Quelque chose me bouge. Etre banni, ce n’est pas regretter le jardin perdu, c’est être tendu. Parmi les ‘Apophtegmes’, les sentences des Pères du Désert, un frère interrogea l’abbé Sisoès : « Père, qu’est-ce que c’est que vivre en pèlerin ? » « C’est se taire et où que l’on aille se dire : je n’ai à me mêler de rien. C’est cela vivre en pèlerin. »

 

Conclusion :

 

Au début de cette conférence je vous disais : chacun a un peu ses « trucs », je vous ai parlé d’évitement parfois, mais cette leçon-là, vous la retrouveriez non pas au sommet de l’Evangile comme étant la fine pointe de l’amour, mais vous la retrouveriez chez beaucoup de Saints. Qu’est-ce que vivre en pèlerin ? C’est se taire, et, où que l’on aille, se dire : ‘je n’ai à me mêler de rien’. A ce moment-là, nous gagnons une grande liberté. Et là nous sommes dans une attitude qui est celle qui dispose le mieux à accueillir ensuite le message de l’Evangile que nous verrons la fois prochaine. Il faudra encore patienter un mois pour nous, il faudra pour la descendance d’Adam et Eve, patienter durant des siècles, voire des millénaires habités vous le savez par tout un déploiement de protections (la Loi…) et d’assistance (le culte…). Mais au fond quel est le grand message de tout l’Ancien Testament ? : « Patiente, Dieu vient. »

 

 

 

 

Textes

 

 

La dignité de la femme et l'ordre de l'amour

 

 29. Conformément au dessein éternel de Dieu, la femme est celle en qui l'ordre de l'amour dans le monde créé des personnes trouve le lieu de son premier enracinement. L'ordre de l'amour appartient à la vie intime de Dieu lui-même, à la vie trinitaire. Dans la vie intime de Dieu, l'Esprit Saint est l'hypostase personnelle de l'amour. Par l'Esprit, don incréé, l'amour devient un don aux personnes créées. L'amour qui est de Dieu se communique aux créatures: "L'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint Esprit qui nous fut donné" (Rm 5, 5).

 L'appel à l'existence de la femme aux cotés de l'homme ("une aide qui lui soit assortie": Gn 2, 18) dans "l'unité des deux" présente dans le monde visible des créatures des conditions particulières pour que "l'amour de Dieu soit répandu dans les coeurs" des êtres créés à son image…/… L'Epoux est celui qui aime. L'Epouse est aimée: elle est celle qui reçoit l'amour, pour aimer à son tour.

…/…Sans recourir à cet ordre et à ce primat (de l’amour), il n'est pas possible de donner une réponse complète et adéquate à la question sur la dignité de la femme et sur sa vocation. Lorsque nous disons que la femme est celle qui reçoit l'amour pour aimer à son tour, nous ne pensons pas seulement ou avant tout au rapport nuptial spécifique du mariage. Nous pensons à quelque chose de plus universel, fondé sur le fait même d'être femme dans l'ensemble des relations interpersonnelles qui structurent de manières très diverses la convivialité et la collaboration entre les personnes, hommes et femmes. Dans ce contexte large et différencié, la femme présente une valeur particulière comme personne humaine et, en même temps, comme personne concrète, du fait de sa féminité. Cela concerne toutes les femmes et chacune d'elles, indépendamment du contexte culturel où elles se trouvent, de leurs caractéristiques spirituelles, psychologiques et physiques, comme par exemple leur âge, leur instruction, leur santé, leur travail, le fait d'être mariées ou célibataires…/…

 

La conscience d'une mission

 

 30. La dignité de la femme est intimement liée à l'amour qu'elle reçoit en raison même de sa féminité et, d'autre part, à l'amour qu'elle donne à son tour…/… La femme ne peut se trouver elle-même si ce n'est en donnant son amour aux autres.

 Dès le "commencement", la femme comme l'homme a été créée par Dieu et "placée" par lui précisément dans cet ordre de l'amour. Le péché des origines n'a pas détruit cet ordre, il ne l'a pas supprimé d'une manière irréversible. Les paroles du protévangile le prouvent (cf. Gn 3, 15)…/…

 

nous pouvons penser que dans le paradigme biblique de la "femme" s'inscrit, dès le commencement et jusqu'au terme de l'histoire, la lutte contre le mal et contre le Malin. C'est la lutte pour l'homme, pour son véritable bien, pour son salut. La Bible ne veut-elle pas nous dire que précisément dans la "femme", Eve-Marie, l'histoire connaît une lutte dramatique pour tout être humain, la lutte pour le "oui" ou le "non" fondamental qu'il dit à Dieu et à son dessein éternel sur l'homme?

Si la dignité de la femme témoigne de l'amour qu'elle recoit pour aimer à son tour, le paradigme biblique de la "femme" semble montrer aussi que c'est le véritable ordre de l'amour qui définit la vocation de la femme elle-même. Il s'agit ici de la vocation dans son sens fondamental, on peut dire universel, qui se réalise et s'exprime par les "vocations" multiples de la femme dans l'Eglise et dans le monde.

 

 La force morale de la femme, sa force spirituelle, rejoint la conscience du fait que Dieu lui confie l'homme, l'être humain, d'une manière spécifique. Naturellement, Dieu confie tout homme à tous et à chacun. Toutefois cela concerne la femme d'une façon spécifique précisément en raison de sa féminité et cela détermine en particulier sa vocation.

 A partir de cette prise de conscience et de ce qui est confié, la force morale de la femme s'exprime à travers les très nombreuses figures féminines de l'Ancien Testament, du temps du Christ, des époques suivantes jusqu'à nos jours. La femme est forte par la conscience de ce qui lui est confié, forte du fait que Dieu "lui confie l'homme", toujours et de quelque manière que ce soit, même dans les conditions de discrimination sociale où elle peut se trouver. Cette conscience et cette vocation fondamentale disent à la femme la dignité qu'elle recoit de Dieu lui-même, et cela la rend "forte" et affermit sa vocation. Ainsi la "femme vaillante" (cf. Pr 31, 10) devient un soutien irremplaçable et une source de force spirituelle pour les autres qui se rendent compte de l'énergie considérable de son esprit. A ces "femmes vaillantes" sont très redevables leurs familles et parfois des nations entières…/…

                                                                                  Jean Paul II,   Mulieris dignitatem 1988