Le socle de l’homme : première partie
Conquérir son autonomie : la construction de soi
[Genèse 2] [4] Au temps où Yahve Dieu fit la terre et le ciel,
[5] il n'y avait encore aucun arbuste des
champs sur la terre et aucune herbe des champs n'avait encore poussé, car Yahve
Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n'y avait pas d'homme pour
cultiver le sol.
[6] Toutefois, un flot montait de terre et
arrosait toute la surface du sol.
[7] Alors Yahve Dieu modela l'homme avec la
poussière du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme
devint un être vivant.
[8] Yahve Dieu planta un jardin en Eden, à
l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé.
[9] Yahve Dieu fit pousser du sol toute espèce
d'arbres séduisants à voir et bons à manger, et l'arbre de vie au milieu du
jardin, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal.
[10] Un fleuve sortait d'Eden pour arroser le
jardin et de là il se divisait pour former quatre bras…/…
[15] Yahve Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour le
cultiver et le garder.
[16] Et Yahve Dieu fit à l'homme ce
commandement : "Tu peux manger de tous les arbres du jardin
[17] Mais de l'arbre de la connaissance du bien
et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras
passible de mort."
Plan :
Introduction : La saine,
la sournoise et la sainte solitude ; la solitude fondamentale comme
initiation à la rencontre ; elle prélude, prépare et préside à la
rencontre d’amour.
1.
Le solitaire
au désert, fait du sol et du Souffle :
Adam, face à lui-même, apprend à
connaître ce qu’il est ; l’autoconnaissance et la juste estime de
soi sont l’acquis de la solitude fondamentale, c’est le premier moment de
l’autonomie.
-« Occupe toi de toi-même »
- le désert
et son silence, voire son ennui
- Dire
« Je suis » pour dire « je »
- Je suis
aimé de façon inconditionnelle
- L’unité
se fait en moi par mon élan, ma capacité à donner
2.
Le solitaire
au jardin, fait gérant et
gardien : Adam, face aux choses, apprend à maîtriser ce qu’il a ; la
responsabilité par le travail et le juste rapport au choses sont l’acquis de la
solitude matérielle, c’est la deuxième étape de l’autonomie.
-
Le solitaire du
désert devient solidaire des choses
Le principe de réalité permet de distinguer entre ce que je pense et ce qui est
Le principe de responsabilité prépare une liberté qui assume
La désappropriation personnelle permet de « garder » pour tous
3.
Le solitaire
au fond de son cœur, fait du dialogue
du divin : Adam, face à Dieu,
apprend à obéir à l’Absolu ; l’autodétermination et la liberté sont
l’acquis de la solitude mystique, c’est la troisième étape de l’autonomie.
-
Dieu se présente
comme l’Absolu qui nous déborde
Adam est pris par un Désir d’infini à vivre comme un dépassement
La liberté prend toute sa force en se « verticalisant »
Le Bien et la mission personnelle
Conclusion :
l’autonomie, le premier gain de la solitude originelle
Introduction :
Cette
année, j’aimerais aborder un thème très fondamental, celui de la solitude, que
je vais vous présenter aujourd’hui en introduction au cycle des conférences de
cette année. Quelqu’un, en me voyant travailler sur le programme de ces
conférences, disait : ‘Voilà une question de psychologie’, qui, d’une
certaine manière, peut être plus attirante, ou plus immédiatement parlante
qu’une série de conférences à caractère simplement théologique. N’oublions
jamais que la théologie n’a pas pour but d’être désincarnée et de manipuler des
idées dans une espèce de ciel qui n’aurait aucun contact avec notre existence.
C’est simplement le point de départ qui est un peu différent. C’est vrai
qu’avec le cycle de conférences que nous allons voir cette année, le point de
départ est précisément l’expérience humaine de la solitude, mais j’espère pouvoir,
avec la grâce de Dieu, nous conduire les uns et les autres jusqu’au mystère du
Christ seul, en particulier seul sur la Croix et seul dans sa Résurrection.
La
montagne de la solitude : l’image est toute simple, et vous la recevrez
simplement à partir de vos expériences de la solitude. Comme la montagne peut
être belle vue de loin, et l'on admire le moine ou l’ermite qui part dans son
ermitage, vu de loin ! Mais comme la montagne paraît abrupte et difficile
lorsqu’on est à son pied ou lorsqu’on doit la gravir ! Il en va pour nous
de même lorsque nous sommes affrontés à la solitude. Plus elle se rapproche de
nous, plus on se dit : ‘Ah, vue de loin, ça paraît beau’, et puis il faut
la gravir, cette montagne de la solitude et nous allons en parler. Mais en
son sommet, nous allons découvrir une perfection d’humanité, un accomplissement
de sainteté : l’amour, et l’amour de l’autre.
Saine,
sournoise et sainte solitude :
tel est le thème de cette année. Saine parce qu’elle est solide,
constituante de notre être, et qu’elle est nécessaire, nous allons le voir
aujourd’hui et la prochaine fois. Sournoise, car parfois elle nous
saisit brutalement, elle nous étrangle, et non point seulement quand nous
sommes seuls dans notre chambre le soir ou seuls à nous promener dans le
désert. Parfois c’est au milieu de la foule. On se sent saisi d’un sentiment de
solitude, d’isolement, personne ne peut nous rejoindre. Et sainte, c’est
là proprement un regard vraiment évangélique. Cette solitude qui est humaine et
qui est en même temps fruit du péché, elle est aussi sainte.
J’aimerais
commencer par un certain nombre de distinctions toutes simples, mais
importantes pour la suite de notre réflexion de cette année. Première
distinction entre le célibat et la solitude. Il est vrai que j’ai d’ailleurs
pensé à ce cycle de conférences pour m’adresser d’abord à mes chers amis
célibataires ou solos, ceux qui vivent seuls. Mais la solitude ne s’identifie
pas au célibat, d’abord parce qu’elle est plus large, en fait, que ceux qui
sont solistes, comme on dit aussi aujourd’hui. Elle peut nous atteindre même
dans des couples parfaitement harmonieux, même dans des communautés
religieuses, sous toutes ses modalités. Nous allons même voir qu’il faut
qu’elle nous atteigne, quel que soit notre état de vie. Et puis il y a certains
célibataires, ou personnes qui vivent seules, qui prétendent en tout cas, que
la solitude ne leur pèse pas. Ils sont très heureux là dedans, et ils me disent
parfois : « Je suis peut-être célibataire, mais je ne suis pas seul.
J’ai plein d’amis, je fais plein de choses. »
Deuxième
distinction, qui rejoint la première, entre les états de solitude, ou les
moments de solitude, et le sentiment intérieur de solitude. Il y a d’abord les
états sociaux : je viens d’évoquer les célibataires. Dans la Bible, quand
on parle de la solitude, c’est souvent par rapport à un état social particulier ;
par exemple, on l’a gardé dans les traditions romanesques, les veuves et les
orphelins qui apparaissent déjà, mais aussi l’exilé, le métèque, celui qui est
étranger, qui n’appartient pas au peuple et qui se sent seul. Il y a des états
sociaux qui sont des états où l’on est seul. Il y a des moments aussi, quand
par exemple on se décide à prendre une demi-heure de silence et de prière, ou
bien à partir huit jours au désert. Distinguons bien cela du sentiment
intérieur de solitude, pour la bonne raison que parfois on se met une
demi-heure en prière, en se disant :’je vais faire silence, je vais me
recueillir, je vais me mettre face à moi, face à Dieu’, et puis … on est tout sauf
silencieux, tout sauf seul. On pense à des tas d’activités, on en profite pour
régler tous les problèmes techniques qu’on n’avait pas pu régler en dehors de
la prière, - C’est commode la prière, parfois, et l’eucharistie ! Qu’est
ce qu’on résout comme problèmes ! – Ce dont nous allons parler, c’est de ce
sentiment profond qui nous prend, peut-être en raison de conditions
extérieures, j’en conviens tout à fait, nous allons les évoquer tout à l’heure,
mais qui peut nous prendre un peu à l’improviste, et que nous avons à vivre, à
assumer, voire à rechercher ou à fuir.
Après
ces distinctions, j’en viens, comme point de départ, à l’expérience humaine de
la solitude. Nous avons, je crois, en partage avec tout être humain, y compris
les enfants, l’expérience de la solitude. J’oserais peut être même dire que,
d’une certaine manière, c’est ce qui qualifie l’homme par rapport aux animaux
et par rapport à toutes les autres réalités. Je ne définis pas encore la
solitude, je parle de l’expérience de la solitude. Or il me semble que,
enfants, vieux, jeunes, etc., nous avons une double expérience de la solitude.
D’abord une solitude dont nous avons besoin pour nous poser, pour nous
construire. Expérience toute simple, après des journées ou des semaines
extrêmement actives, j’ai besoin d’être un peu seul, j’ai besoin d’être avec
moi-même, je me pose. C’est l’expression d’aujourd’hui, elle dit bien ce
qu’elle dit : ‘Je me pose’, on va voir en qui. Je vais me poser en moi,
puis plus profondément, en Dieu. C’est pour ça que je quémande à mon conjoint
de pouvoir partir trois jours, ou huit jours, faire ma petite séance
d’ermitage. Je ne parle pas là de l’expérience de celui qui a envie de se
reposer physiquement : ‘Je suis claqué, j’ai envie de dormir’. Non, non,
plus que cela, il s’agit de l’expérience psychologique profonde, spirituelle,
quand nous avons besoin à un moment donné de mettre le frein sur toutes nos
activités et plonger en silence, en solitude.
Mais
nous avons aussi, je pense, tous, vécu une solitude qui nous étrangle, que nous
allons baptiser, lors de la troisième et la quatrième conférences, l’isolement
et qui est très souvent liée à des impressions fausses ou vraies de manque
d’amour. Elles se trouvent déjà très tôt chez l’enfant, combien plus chez
l’adolescent, cette impression qu’on ne pourra jamais être rejoint, qu’il y a
des choses que je ne pourrai jamais partager non plus, dans les deux sens, ou
bien qu’on me laisse seul parce que j’ai été exclu de mon groupe de récréation.
Ce sont des sentiments très forts, très puissants, qu’on a du mal à analyser. A
ce moment-là, ce n’est plus une solitude qui nous construit, c’est une solitude
qui nous déchire. On a l’impression qu’elle peut même nous mener à l’implosion,
au suicide. C’est bizarre, la solitude. A la fois elle nous soutient, et
elle nous atteint. Nous allons essayer de voir qu’elle nous appartient en
quelque manière.
A
partir de cette double analyse, on projette sur la solitude deux attitudes,
deux manières de voir, deux définitions caricaturales à mon sens. Ceux qui ne
voient que cette expérience de la souffrance dans la solitude, la voient
immédiatement comme une maladie. Voilà pourquoi, entre autres, beaucoup
d’ouvrages sur le célibat vu à travers l’œil de personnes qui sont des
médecins, qui voient tout d’un œil clinique, et lorsqu’ils voient une
souffrance, pensent tout de suite maladie, comme si toutes les souffrances
étaient liées à des maladies, - ce qui est inexact, la soif est une chose
excellente, la faim également, à un certain degré, - vont traiter la solitude
comme une maladie dont on doit guérir ou comme un mal qu’on doit fuir
absolument. Au premier sentiment d’ennui, à la première impression de solitude,
tout de suite, fuyons dans le divertissement, dans les amitiés, dans les
activités peu importe ! On vous expliquera, dans tous ces livres de
développement personnel, comment, d’une certaine manière, tuer en nous ce
sentiment de solitude.
A
l’opposé, il y a ceux qui ne retiennent que l’aspect positif de la solitude,
et, c’est une caricature pour moi, qui en font l’apologie : ‘Etre seul,
c’est enfin être libre.’ Et parallèlement aux premiers ouvrages que je viens de
vous citer, nous trouverons autant d’ouvrages qui célèbrent le célibat, le
solo, le soliste, et qui se demandent comment il peut y avoir des couples
constitués s’aimant encore. ‘Célibat = céliberté’, ce
sont des choses que je répercute, je n’invente rien. C’est toute une vision de
l’homme qui prêche une solitude, -est-elle réelle, est-elle profonde ? –
sous le mode très individualiste, très égocentré de celui qui se suffit à
lui-même.
Face
à cette double expérience et ces deux caricatures, j’ai envie, cette année, de
vous proposer trois manières de voir la solitude : saine, sournoise,
sainte. Une triple analyse.
La
solitude, d’abord, à la suite d’Adam qui est notre père commun. Je ne me place
pas là pour faire de l’histoire, ou pour essayer de contrer des
paléoanthropologues et autres. Les récits de la Genèse nous donnent les grands
mécanismes les plus fondamentaux de tout être humain. Et s’ils nous sont
révélés, c’est que, précisément, nous devons nous prendre en main, découvrir
ces mécanismes en nous, voir en quoi ils sont bons, - même si au départ ils
sont abrupts, - et ensuite en quoi ils sont peut-être déviés, à ce moment-là je
dois les reprendre dans le mystère du Christ.
Voilà
la solitude d’Adam, Adam qui naît seul, nous allons le voir. Il sera, avec
Eve bien entendu, notre sujet pendant quatre conférences. D’abord en tant qu’il
vit une bonne solitude qui lui est proposée par Dieu pour le construire,
conférences 1 et 2. Ensuite, en quoi, par un acte de liberté, il va dans un
mécanisme de séparation, transformer cette solitude en isolement, conférences 3
et 4. Et enfin, nous suivrons le Christ pour voir comment lui, dans son
mystère, dans son Evangile, nous permet de vivre la solitude à un niveau que
seul le chrétien pourra vivre. D’une certaine manière, ce que je vais vous dire
dans les quatre premières conférences peut être entendu par toute personne qui
réfléchit profondément sur elle-même.
Cette
solitude d’Adam doit nous surprendre parce que bien souvent, à l’origine de
l’homme, nous voyons un couple : Adam et Eve. C’est qu’en effet, si l’on
suit le premier récit de la création, Dieu pense : « Créons l’homme à
notre image », et il nous est dit qu’il le fit à son image, « homme
et femme il le fit, » pour nous montrer l’égalité parfaite entre l’homme
et la femme et que le projet de Dieu a toujours été qu’il y ait deux manières
d’exister pour une personne humaine, la manière masculine, la manière féminine.
Mais sur vos feuilles vous trouverez le début du second récit du Livre de la
Genèse, qui nous montre, non plus la métaphysique, ce qu’est l’homme par
rapport aux choses, à l’univers, à Dieu, ou aux anges, mais qui nous montre le
mécanisme de l’homme qui se construit. Et Adam naît seul. Expérience très
fondamentale d’une solitude qui va précéder la rencontre entre Adam et Eve.
Petite précision, il est évident que ce qui vaut pour Adam, vaut pour Eve,
c’est clair, je pense, aujourd’hui. D’ailleurs, en hébreu, on joue sur les
mots. Adam, c’est l’homme, sans que l’on puisse savoir si c’est le mâle ou la
femelle. Homme ou femme, nous avons tous cet itinéraire
de solitude avant le chemin de la rencontre, et ensuite le chemin du couple et de
l’amour d’une manière plus générale.
Pour
des raisons de durée des conférences, je suis obligé de diviser en deux cette
première partie où nous allons étudier la solitude comme socle de l’homme, la
très profonde et très vraie solitude d’Adam.
Aujourd’hui,
nous allons voir comment acquérir son autonomie par la construction de soi,
-j’ai découpé le texte jusqu’au verset 17 – ou, pour le dire autrement, comment
se construire sans l’autre. J’aurais pu donner comme titre à cette
conférence : « L’un sans l’autre ». La fois prochaine, au
mois de novembre, nous verrons ensuite Adam, qui est orienté maintenant vers
quelque chose ou quelqu’un, et qui va progressivement découvrir Eve que Dieu
lui donne, ce sera : « L’un vers l’autre », où l’homme
continue de se construire, mais plus tellement du côté de l’autonomie que de
celui de la dépendance de quelqu’un d’autre. Ces deux temps sont absolument
essentiels, nous allons essayer de le comprendre. Nous avons sans cesse à y
revenir.
Dernière
petite note avant d’entrer dans le vif du sujet : si vous êtes marié
depuis longtemps, si vous avez déjà fait la rencontre de votre vie et que, même
après trente ans de mariage, vous en êtes encore persuadé, vous aurez,
exactement comme les autres, à refaire ce chemin car il nous faut bien
comprendre qu’il n’est pas fait une fois pour toutes. ‘J’ai été seul. Je suis
né enfant, petit, seul. Ensuite j’ai fait mon petit temps de célibat pour finir
mes études. Je me suis marié. Maintenant, la solitude, c’est pour les autres,
par exemple ces malheureux célibataires qui n’ont pas encore trouvé l’âme
soeur’. Non ! Nous avons certainement à refaire ces cycles-là, très
profondément, au moins aux grandes étapes de notre vie, qui sont marquées par
ce que l’on appelle des crises : crise de l’enfance, crise de
l’adolescence, crise du milieu de vie.
La
conférence d’aujourd’hui. Pour ceux qui n’ont pas l’habitude, en général, il y
a toujours un texte biblique, puis le plan de la conférence, et à la fin des
textes dont je ne ferai pas la lecture, et qui sont à même d’enrichir notre
réflexion. J’aimerais voir comment nous pouvons découvrir que la solitude
d’Adam est un rendez-vous avec soi-même pour préparer une rencontre avec un
autre. Une solide solitude préside à un amour véritable, dans la mesure
où cette solitude prélude et prépare cet amour véritable. Je pense que la
solitude n’a pas de but en soi, sinon de présider à la rencontre d’amour. En ce
sens-là, quelques citations parmi beaucoup d’autres :
« Si
vous craignez la solitude, ne vous mariez pas. » (Tchekhov)
On
peut le prendre comme de l’humour en se disant : dans le mariage, il y a
beaucoup de solitude. Si vous croyez que votre solitude va disparaître parce
vous êtes marié, vous vous trompez ! Mais prenez-le au sens le plus positif.
En effet, si vous craignez la solitude, si vous n’êtes pas capable de solitude,
ne vous mariez pas. C’est absolument exact. Si Adam ne peut pas vivre sa
solitude, que Dieu fasse qu’il ne rencontre point Eve.
« Seules
les consciences ayant traversé l’épreuve de la solitude peuvent véritablement
dire : ‘nous’. »
Ou
bien encore, André Malraux : « S’il existe une solitude ou le
solitaire est abandonné, il en existe une où il n’est solitaire que parce que
les hommes ne l’ont pas encore rejoint. »
C’est
exactement ça. Pas encore rejoint par l’autre, il a à vivre sa solitude.
Citation
d’un auteur contemporain que vous connaissez et que j’aime bien, Christian
Bobin : « Il y a ces deux choses en nous : l’amour et la
solitude. Elles sont entre elles comme deux chambres reliées par une porte
étroite – la porte étroite, on le verra, c’est la torpeur d’Adam - . Se
taire, l’avancée en solitude, loin de dessiner une clôture, ouvre la seule et
durable et réelle voie d’accès aux autres. »
J’adhère
profondément à ce propos de Christian Bobin. Si nous réfléchissons un tout
petit peu, notre vie n’est-elle pas rythmée par ces deux grands mouvements
intérieurs : celui de la solitude et celui de la communion avec un
autre ? Deux pulsations qui se répondent.
Je
termine par une dernière citation : « Un célibat creux ne mène
qu’à un mariage vide.»Jean-Claude Bologne qui vient d’écrire, en 2004, une « Histoire
du célibat et des célibataires ».
Où
naît Adam ? Ne me dites pas dans une clinique d’accouchement, vous savez
bien qu’Adam et Eve n’ont pas de nombril !!! Vous direz peut –être en Eden ?
Je vous ai tendu une fausse piste, c’est malhonnête de ma part. Il ne naît pas,
justement, dans le Paradis. Chaque symbole parle dans ce récit extrêmement
concentré. Adam est fait par Dieu… au désert. C’est bien précisé,
« il n’y avait encore aucun arbuste », que de la terre sans rien,
juste de l’eau qui coule. Pourquoi de l’eau ? Pour pétrir ensuite, comme
au désert : il y a des pierres et un peu d’eau. Ceux qui connaissent le désert
savent qu’il y a aussi beaucoup de plantes, mais l’impression première, c’est
cela. Adam naît au désert. Entendez bien cette leçon, chers frères, car s’il y
a bien des déserts dans nos villes, il nous faudra néanmoins peut-être de temps
à autre repartir au désert : au sud algérien, dans les grands ergs du
Sahara, dans le désert du Sinaï, du Néguev, pour n’en citer que quelques uns
C’est une expérience qui ne relève pas simplement d’une esthétique ou d’un goût
des voyages. C’est un appel du fond de l’être pour tout homme. Adam naît au
désert.
1 - Le solitaire au désert
Premier
point, c’est ce solitaire au désert qui est fait du sol et du Souffle. Et notre
problème, nous allons peut-être le comprendre, c’est que, manquant de solitude,
nous manquons peut-être de Souffle.
De
quoi s’agit-il ? Voici que Dieu avec la poussière du sol modèle, - le mot
est celui du potier – Adam, un être, et par son haleine de vie il en fait un
être vivant. Comment et pourquoi savons-nous cela ? Nous avons
l’impression que nous avons été faits d’une autre manière, ce serait peut-être
un peu long ce soir de vous l’expliquer, et puis il y a d’excellentes émissions
télévisées qui vous expliqueront comment les abeilles butinent, ou le pollen
des fleurs… etc., et nous en viendrions jusqu’à la génération humaine. Vous
avez cette impression-là. C’est peut-être pour cela que vous vous connaissez
mal. Car quel est le but de cette première expérience fondamentale qui nous est
révélée parce que nous n’avions pas d’autres moyens de le savoir ? C’est
précisément que l’homme se connaisse, se remette face à lui-même et sache
précisément qui il est. Voilà le premier mouvement. S’il nous est dit comment
nous avons été faits par Dieu avec de la poussière du sol et son haleine de
vie, ce n’est pas pour que nous en tirions gloire. Ce n’est pas tant pour
absolument répondre à cette question qui taraude le coeur de l’homme :
« D’où je viens ? » C’est bien plus pour répondre à cette
question essentielle : « Qui suis-je ? » Cette
connaissance générale, nous devons nous l’appliquer à nous-mêmes. Le but n’est
pas que nous apprenions à connaître l’homme de manière générale pour faire un
grand cours, une conférence magistrale telle que je vous la fais, mais bien
plutôt que chacun de nous se connaisse vraiment comme étant fait de la
poussière du sol et de l’haleine de vie d’un Dieu qui nous a modelés et pétris.
« Connais-toi toi-même. » Tous ces mots pèsent. Adam, dans ce
premier temps pour conquérir son autonomie, est face à lui-même. Beaucoup
de courants psychologiques aujourd’hui diraient : « Père Luc, vous
êtes redondant. Adam est face à lui-même pour conquérir son autonomie. Voilà,
c’est tout. Il ne va pas conquérir son autonomie ailleurs ! » Eh bien
si, au moins par deux autres expériences très fondamentales, lorsqu’il est mis
face aux choses, dans le jardin, et face à Dieu, au pied de l’arbre de la connaissance
du bien et du mal. Il n’aura pas conquis son autonomie avant ces trois
expériences fondamentales dont la première consiste à être face à lui-même.
« Occupe-toi
de toi-même »
L’abbé
Antoine, saint Antoine le Grand, scrutait la profondeur des jugements de Dieu,
et il demandait : « Seigneur, pourquoi certains meurent-ils après une
vie courte tandis que d’autres parviennent à une extrême vieillesse ? Pourquoi
les uns manquent-ils de tout et les autres regorgent-ils de biens ?
Pourquoi les méchants sont-ils riches, et les bons écrasés par la
pauvreté ? » Une voix lui répondit : « Antoine, occupe-toi
de toi-même. Ce sont là les jugements de Dieu et il ne t’est pas utile de les
comprendre. » J’avais relevé cette citation dans les « Sentences des
Pères du Désert. » Je la trouve très intéressante. ‘Il ne t’est pas utile,
pour ta vie, pour ton amour, pour ta sainteté, de savoir ces jugements de Dieu
qui sont en effet infiniment mystérieux. Vous avez des réponses, vous, à
cela ? Et tant d’autres questions qui nous habitent sur l’apparente
injustice de Dieu. ‘Où est-il, ton Dieu ?’, disent les ennemis du
psalmiste. Cette question est une provocation, car la réponse est déjà contenue
dans l’affirmation : ‘Tu vois bien, il n’agit pas, il n’est pas là.’
Occupe-toi
de toi-même. Connaître tout sans se connaître soi-même n’est que ruine de
l’homme. Socrate le savait déjà. Mais presque à chaque génération, des
mystiques, des prophètes ou des philosophes nous le redisent et nous
l’oublions. Connaître tout du monde, de la science, de la philosophie, voire
même des mystères de Dieu, sans se connaître soi-même, ne peut nous conduire
qu’à notre ruine. Nous serons restés, je ne dis pas dans l’enfance, mais nous
serons restés infantiles. ‘Il y a, dit une poétesse anglaise, une
solitude de l’espace, une solitude de la mer, il y a une solitude de la mort, (on
peut aider celui qui meurt, c’est toujours lui qui meurt. Le père Abbé nous
raconte ce chanoine de saint Maurice qui mourait, il était un peu long à
mourir. Les autres, à côté, faisaient prière sur prière, sur prière. A un
moment donné, il a eu un éclair de lucidité : ‘Arrêtez, taisez-vous !
C’est moi qui meurt !’) mais ce sont compagnies,
comparées à ce site plus profond, cette intimité polaire : une âme face à
elle-même.’ Il faut se faire face, oui, ‘occupe-toi de toi-même’, au plus
profond.
Le
désert et son silence, voire son ennui
Cette
première vérité, nous ne pouvons pas l’atteindre si nous n’allons pas au
désert. Là aussi, nous faisons parfois une confusion entre solitude et désert.
Je ne crois que la solitude ne se vive qu’au désert. Je vais même vous dire le
contraire tout à l’heure. Elle va même se vivre pour Adam encore dans l’expérience
du travail, - ‘Cultive mon jardin, garde-le’ – dans les activités de
l’existence. Mais une part de notre solitude ne peut être élément de
construction pour nous que si nous sommes au désert, c’est-à-dire dans un lieu
de silence où se taisent les voix des hommes, où cessent les activités des
hommes. C’est cette expérience très première, l’expérience du désert, qui est
qualifiée d’abord, et ça nous surprendra toujours, non pas d’abord par des
paysages somptueux, -même si effectivement les levers de soleil, les couchers
de soleil sont magnifiques au désert,- mais par le silence, un silence qui est
dense, -. tout porte-, et j’oserai même dire une
expérience de silence, d’inactivité, jusqu’à l’ennui. Il y a un beau texte de
Xavier Lacroix, dont je vous ai mis un autre texte au dos de votre
feuille : « Il faut que nous soyons des personnes qui sans s’enfoncer
dans l’ennui à la manière de la mélancolie, puissent affronter une part
d’ennui. » Lorsque quelqu’un me dit : « Moi, je ne m’ennuie
jamais », soit il le dit par plaisanterie ou provocation, soit il le pense
et le vit vraiment, et je suis inquiet pour lui. Je pense que c’est très juste.
Pour tous ceux qui ont fait l’expérience du désert, les deux premiers jours,
c’est très beau, mais après … ? Pourquoi Marthe Robin avait-elle demandé
au Père Finet que ses retraites soient en silence et cinq jours pleins ?
Pour faire aller les personnes au désert ! C’est quelque chose de très
fondamental. Et quand le Père Finet lui avait dit : « Des laïcs, cinq
jours en silence, ils ne viendront jamais, c’est beaucoup trop pour
eux ! » « Cinq jours, et en silence, Père ! » Nous
avons tous fait cette expérience. Le premier jour, c’est prodigieux, on est
tellement fatigué qu’on se repose. – Il a fallu caser les gamins, faire plein
de trucs, faire des conserves pour le mari, etc.- Le deuxième jour, on se pose,
on goûte le silence. On a tellement d’activités que de ne rien faire, ça fait
du bien au plan psychique. Puis le troisième jour, on commence à s’ennuyer, et c’est
là que le vrai travail commence à se faire. Le désert et son silence, voire son
ennui.
Dans
cette première phase, comme toujours au désert, nous sommes renvoyés non plus à
ce que nous faisons, non plus à ce que nous avons, mais à ce que nous sommes.
Quand parfois les gens me parlent d’estime de soi, - il y a pléthore d’ouvrages
sur l’estime de soi, des bons, des médiocres, et des tout à fait mauvais, -
l’estime de soi est en quelque sorte une estimation de soi, un peu comme un
expert estime votre maison. Elle nous renvoie immédiatement à une connaissance
de soi, tout à fait d’accord là-dessus. Pour s’estimer à notre vraie valeur,
qui est une valeur infinie, il faut se connaître, sinon c’est de la méthode
Coué : « Je suis un type bien, je suis un type bien, je suis un type
bien ! » « Dis-le encore un million de fois et tu en seras
vraiment persuadé. » Les autres en seront-ils persuadés pour
autant ? Ce n’est pas sûr. Je ne crois pas à ces méthodes-là. Ca ne marche
qu’un temps. La personne d’en face arrive avec ses petites piques, comme dans
le monde professionnel, et la baudruche se dégonfle, et d’un seul coup,
nouvelle déprime, on est moins que rien. La véritable estime de soi se
construit sur une connaissance de soi authentique, sur une solitude profonde où
on a reconnu, comme dit le psaume : ‘l’être étonnant que je suis.’ Ca,
c’est un travail, un effort, ce n’est pas de la méthode Coué. Mais cette
connaissance de soi, nous enseigne le désert, porte non pas sur nos
compétences, comme souvent on le dit, mais sur ce que je suis. Voilà
l’expérience du désert. Au désert, on n’a pas grand-chose à faire, sinon à
faire paître le petit troupeau, comme Moïse. D’une certaine manière, on a
l’impression que ces gens du désert sont des êtres inutiles, sauf qu’ils sont
peut-être pour le monde, précisément, le signe de cette solitude la plus
fondamentale, qu’ils soient touaregs, bédouins ou moines au désert.
Dire
« Je suis » pour dire
« je »
Ce
que je suis. Pour vraiment vivre et partir vivre cette première solitude la
plus fondamentale où je suis en face de moi-même, il faut que je quitte
l’hypnose de l’avoir, de la possession. Ce n’est pas facile dans une société
dite, à raison me semble-t-il, de consommation. Nous sommes même capables de
partir en silence pour réfléchir à la manière dont nous allons pouvoir à
nouveau placer nos capitaux. - Parce que
nous ne sommes pas tous milliardaires, nous n’avons pas nécessairement de
cabinet d’experts financiers pour placer notre argent. Nous sommes obligés de
faire le travail nous-mêmes. Je plaisante. – Il faut vraiment qu’on se décroche
de cette hypnose de l’avoir. Les noëls de mon enfance, - j’étais dans la région
parisienne, - où maman nous emmenait voir les vitrines de grands magasins à
Paris, je suppose qu’à Lyon ce devait être la même chose : le Printemps,
les Galeries Lafayette, et autres. Ca scintille de partout, c’est plus que du
désir, on est scotché à la vitre. Il en va de même dans notre monde. Il faut se
décrocher de ça. Je crois qu’il y a un réel effort à faire face à l’hypnose de
l’avoir. Je ne crois pas que le ‘je’ profond, qui va servir ensuite à fonder
une autonomie, puisque être autonome c’est pouvoir dire « je »,
puisse exister réellement si je ne suis pas capable de dire « Je
suis », et pas toujours « Je fais », ou « Je
possède », ou « J’ai telle compétence ». La Bible nous donne un
enseignement extraordinairement profond. Je crois même que le ‘Je’ ne prends
consistance qu’avec le ‘suis’. C’est parce que je peux dire « Je suis »
que le ‘je’ trouve effectivement sa tonalité, sa force de sujet, pour employer
un mot un petit peu philosophique. Je vous renvoie cette question comme je me
la renvoie : « Qui suis-je ? ». On a déblayé. Le désert
nous fait déblayer beaucoup de choses et nous ramène maintenant à cette connaissance
de soi qui est au principe, à la racine de tout le reste que je peux connaître,
ensuite, de mes compétences, de ce que je possède, et autres. Il me ramène à
cette question : « Qui suis-je ? » Je ne suis pas sûr que
les réponses que nous donnerions ce soir, par exemple, soient exactement
accordées avec notre véritable dignité d’homme. Et si vous me donniez votre
carte de visite professionnelle, vous nous feriez tous hurler de rire, avec
toutes vos coordonnées. Mais quand bien même vous me donneriez votre carte
d’identité, vous n’avez encore rien dit, à peu près, sur ce que vous êtes. Vous
êtes situé dans l’espace, dans une géographie, une nationalité, c’est tout,
trois fois rien ! « Qui suis-je ? »
Si
nous sommes face à cette question, et que nous revenons profondément dans notre
coeur dans une expérience humaine que tous peuvent vivre s’ils veulent revenir
à l’intérieur,- car, c’est une des grandes leçons du désert, on ne peut pas se
connaître sans revenir à l’intérieur, toute la conversion de saint Augustin
tourne autour de cette quête de quelque chose à l’extérieur, et d’un seul coup,
il comprend qu’il faut chercher ce trésor à l’intérieur, à partir de là, ça y
est, il est en chemin avec le christianisme – alors nous découvrons deux choses
fondamentales à travers ce petit récit imagé :
Je
suis aimé de façon inconditionnelle
Premièrement,
je suis aimé de façon inconditionnelle. Si je réfléchis, si j’arrive à savoir
qui je suis, je m’aperçois d’une chose : je ne me suis pas fait. Je ne
tiens pas mon être de moi-même. Cette petite phrase dit tout : « Dieu
modela l’homme », ce Dieu dont nous allons voir qu’il ne se présente pas à
l’homme, qu’il ne dit pas à l’homme qui il est. Et c’est cette conscience que
nous mettrons peut être bien des années à acquérir, conscience intérieure très
forte, certitude intérieure que j’ai été choisi, élu, préparé par Dieu, et non
pas d’abord, par mes parents qui peut être ont manqué à ce devoir d’amour au
moment de ma conception. Certains d’entre nous, nous avons eu la chance d’avoir
été conçus dans l’amour, d’autres peut-être pas, il y a des accidents, on se
comprend, ensuite des rejets. Je n’évoque pas cette histoire absolument
sinistre dont on ne voit pas les tenants et les aboutissants, qui traverse
notre radio aujourd’hui, d’enfants trouvés dans le congélateur. Nous
rencontrons, si tant est que nous n’en soyons pas des spécimens, des personnes
adultes qui ont souffert de cette blessure de ne pas avoir été choisis, ou de
ne pas avoir été aimés, et d’avoir peut-être été rejetés, ou au moins, à tort
ou à raison, d’avoir ce sentiment-là. Parfois les parents manifestent l’amour,
et cet amour n’est pas toujours reçu. Il me paraît très fondamental pour
l’homme, pour construire son autonomie, de ne pas enraciner son ‘je’ et son ‘je
suis’ sur le choix de ceux qui sont de par la volonté de Dieu des procréateurs,
mais sur le choix de Dieu qui m’a voulu tel que je suis, c’est-à-dire
unique, et qui m’a voulu de manière inconditionnelle. Les deux sont
terriblement importants pour la construction de nous-mêmes.
Par
cette conscience aiguë que je suis absolument unique, je suis une personne,
c’est-à-dire que même si j’ai un frère jumeau, un clone, je reste quelqu’un
d’absolument unique. Et si je peux dire que je suis quelqu’un, c’est
effectivement parce que je suis unique, même si j’ai les culottes de mon grand
frère et le nez de ma grand-mère. Et deuxièmement, c’est ce que nous dit le
récit, c’est inconditionnel car Dieu nous a voulu de manière inconditionnelle
puisque nous n’existions pas. Ce n’est pas comme certains qui vous
diront : « Ecoute, je te veux bien comme mari, ou comme ami, ou comme
femme, si tu es comme ça, ou si tu te comportes de telle manière. » Voyez
le grand danger, parfois, même dans l’éducation, ou dans nos amitiés lorsqu’on
dit : « Je te récompenserai, je t’embrasserai lorsque tu auras fait
ton travail. » C’est toujours du conditionnel. S’il n’y a que cela dans la
vie d’amour et de l’affectif, l’enfant finira par croire qu’il n’est pas aimé
en tant que tel, mais uniquement pour ce qu’il fait, pour ses compétences. Si
on peut aller jusqu’au bout de cette conscience, intérieure, intime, profonde,
il ne s’agit pas là d’un cours de théologie que l’on se ferait à soi-même, mais
en face de soi, on se dit : « Luc, tu ne t’es pas fait toi-même, et
même si tu viens par tes parents, quelqu’un, qu’on baptisera Dieu, qui est
peut-être ignoré de ceux qui n’ont pas la foi, en tout cas sous l’aspect
personnel que nous lui connaissons, nous qui avons la foi, ce quelqu’un m’a aimé
et m’a fait unique, sans aucune autre condition que le fait d’exister. »
L’unité
se fait en moi par mon élan, ma capacité à donner
Deuxième
chose que nous découvrirons, c’est que si Dieu modèle l’homme avec la poussière
du sol, c’est par son souffle qui nous fait être un, un être vivant. Par là,
nous devons découvrir qu’il y a deux choses en nous : d’abord une
tendance, comme la poussière, à être dispersé, ensuite une tendance à être
unifié par un élan. Dois-je prendre des exemples ? Celui de saint
Paul : « Il y a deux hommes en moi, je ne fais pas le bien que je
voudrais faire, et je fais le mal que je ne voudrais pas faire. ». Mais
nous sommes ainsi, nous les hommes, capables de vouloir une chose et exactement
son contraire et d’être tendus, comme Jésus sur la croix, entre deux envies qui
finissent par nous paralyser parce que nous sommes entre les deux. Au niveau de
nos activités, quelle dispersion parfois, et nous en souffrons. Le mercredi des
Cendres, le prêtre prend de la poussière et il en met sur la tête :
« Tu es poussière, tu redeviendras poussière. » Tu redeviendras
poussière au moment où l’élan de vie n’est plus là. Nous avons à prendre
conscience de cela. Et nous pourrions multiplier les exemples chacun dans nos
vies. Je vous invite à essayer de réfléchir dans le silence et la solitude du
désert sur ce fait de la dispersion. Alors attention à vos Bibles, beaucoup de
bibles françaises traduisent : « Dieu modela l’homme avec la
glaise du sol. » Ce n’est pas comme cela dans l’hébreu. C’est bien la poussière
du sol. Evidemment, on se dit qu’il a dû mélanger avec de l’eau, mais ce qui
est intéressant, c’est cet élément de poussière, de dispersion en nous.
Nous
avons à comprendre que ce qui fait l’unité en nous, ce qui pourra faire qu’on
sera un, c’est un élan. Avant de vous dire lequel, une haleine de vie,
avez-vous réalisé que souvent nous disons : ‘Je chante, je veux telle
chose, je t’aime’, et que l’on ferait bien mieux de dire ‘nous’, sans se
prendre pour le pape, parce qu’il y a des éléments de dispersion en nous et
qu’on n’a pas fait l’unité en nous. Ce n’est pas facile d’être un SUJET, tel
que je viens de vous en parler, mais ce n’est pas facile non plus d’être UN
sujet. Peut-on parler d’autonomie, de construction de soi, quand on voit la
dispersion qui nous tiraille de partout ? Le pape, jadis, disait ‘nous’.
De temps en temps, quand on voit la pluralité en nous, on ferait bien de dire
‘nous’ : ‘Nous t’aimons’ ‘Tu te prends pour Dieu qui est Trinité ?’
‘Non, ce n’est pas tout à fait ça…’ On peut même aimer plusieurs personnes à la
fois, mais du même ordre d’amour. « Tu sais, ma chérie, je t’aime, mais ma
maîtresse aussi… »
Qu’est
ce qui fait l’unité en nous ? - C’est très important pour la connaissance
de soi et la construction de le savoir. – C’est le souffle de Dieu qui nous
fait être un être vivant. Il aurait pu prendre une autre image, celle du
potier : c’est le feu qui consolide et fait une pièce unique de cette
poussière mélangée à de l’eau. Mais ce serait statique. L’homme est bien sûr
fait par un feu, mais il est fait aussi par un vent, par un souffle, par un
élan. Lequel ?
Incontestablement,
et là, c’est toute la tradition qui nous le fera dire, c’est l’élan du
don. Vous avez à la fin un beau texte de
Xavier Lacroix, un petit extrait de son ouvrage : « Les mirages de
l’amour ». C’est l’élan du don. Nous avons compris que nous étions issus
des mains de Dieu. C’est notre ouverture. Je ne me suis pas fait. Quelqu’un m’a
fait, quelqu’un m’a donné à moi-même, et quelqu’un, ensuite, va me donner au
monde. Mais un courant d’air ne fonctionne que s’il y a deux ouvertures. ‘La
porte, on a froid !’ Il y a une porte ouverte et le fiston a oublié de la
refermer. Sur votre table de travail, tous les feuillets s’envolent, et voilà
que vos factures sont mélangées à vos livres de prières ! Il faut deux
ouvertures. Au premier pas de l’autonomie de l’homme, nous découvrons déjà que
l’homme est fait pour le don, que si jamais il bouche l’une des ouvertures, il
ne fera pas l’unité de sa vie, il va se disperser. Seul l’élan, le dynamisme,
fait l’unité. On pourrait dire, réciproquement, suivant les tempéraments, que
d’autres qui n’ont pas réalisé qu’ils étaient uniques, et voulus et faits par
Dieu, et qui veulent se donner, se dispersent tout autant. Voilà la beauté.
Voilà ce qui est révélé de magnifique. Et voilà comment nous avons déjà, face à
nous-mêmes, à nous connaître à ce niveau-là.
C’est
très fort, cela. Le mouvement du don en nous n’est pas juxtaposé à notre être.
Il fait l’unité de ce que nous sommes, de l’homme en tant que sujet, en tant
que personne.
2. Le solitaire au jardin
C’est
très fort à saisir : le mouvement du don en nous n’est pas juxtaposé à
notre être, il fait l’unité de ce que nous sommes, de l’homme en tant que
sujet, en tant que personne.
Mais
voici que Dieu maintenant prend cet homme-là pour le sortir du désert ; ou
plus précisément Il fait un jardin, lui Dieu, et fait pousser du même sol dont
Il a pris Adam des arbres, des arbustes, des plantes, un jardin magnifique arrosé
par quatre fleuves et Il y met Adam. Pour quel motif met-Il Adam maintenant au
jardin ? Au jardin de l’univers ? Il quitte le désert. Pour… le
cultiver et le garder - verset 15, vous reprendrez ce texte -. Quand nous
allons dans des jardins publics, c’est plutôt pour nous reposer, évitant
soigneusement de marcher sur les pelouses - interdites bien sûr -. Mais Adam
est mis dans un beau jardin et là il reçoit de Dieu qui le met en face des
choses une double vocation : cultiver et garder le jardin.
Que
découvrons-nous ? Adam face aux choses, va devoir maintenant
gagner une autre part de son autonomie en gagnant la maîtrise des choses ;
si je vous le dis comme ça, ça fait très conceptuel, presque intellectuel. En
réalité, c’est tout simple comme expérience même si je vais vous le redire de
manière plus compliquée mais je vous le dis déjà de manière toute simple pour
l’introduire : vous vous dites autonomes, vous voudriez être autonomes
mais vous sentez bien que vous n’êtes pas toujours tout seul face à vous-même. Vous
êtes en face des choses mais parfois en phase, et parfois contre les
choses ; par exemple êtes-vous pleinement autonome dans votre travail ?
Je
rencontre beaucoup de personnes qui sont plutôt aliénées par leur travail et
qui passent leur vie à faire des non choix dans leur existence ou bien qui sont
aliénées par la possession, par l’avoir ; je pourrais multiplier à
l’infini des exemples : « ah oui, je sens bien que pour ma vie,
pour mon équilibre il faudrait que je change de travail mais jamais je ne
retrouverai un pareil salaire » ;
j’espère que personne n’a fait ce genre de réflexion parce qu’il va se
sentir visé ! C’est presque chaque semaine que j’entends ce genre de
réflexion : « Mais nous ne sommes pas matérialistes, nous faisons
attention à cette société de consommation ». Je dis :
« concrètement il me semble qu’il y a une contradiction dans ce que vous
dites ». « Oui, mais vous
comprenez je me suis endetté pour vingt-cinq ans, j’ai voulu acheter un
appartement, il fallait que j’achète un appartement » Pourquoi ? Où
était la nécessité ? « Tout le monde le fait ». Vous n’êtes pas
autonomes ! Je ne dis pas qu’il ne faut pas acheter d’appartement, la
question n’est pas là. La question est de savoir si vous avez gagné ou pas une
liberté.
Voici
maintenant une autre étape, une étape importante de profonde solitude ;
n’allez pas croire que les autres, autour de vous, vivront à votre place cette
part de liberté que vous allez conquérir pas à pas dans le jardin, dans le beau
jardin que Dieu vous a donné ; c’est bien là en effet une question de
solitude, vous êtes seul face à cela ; peut-être que votre conjoint a un
rapport aux choses tout à fait libre et qu’il a gagné en autonomie tandis que
vous, vous êtes encore emprisonné et que la quasi-totalité de vos choix de vie
sont précisément des non choix qui vous conduisent à une survie. Le solitaire
au jardin est fait gérant et gardien du jardin de Dieu qu’il n’a pas planté…
Le
solitaire du désert devient solidaire des choses.
J’insiste sur quelques aspects de cette
deuxième étape.
Le
premier aspect : le solitaire du
désert devient solidaire des choses. On emploie souvent le mot solidaire pour
solidarité. Vous êtes d’accord pour la solidarité ? Alors maintenant je
fais passer une quête pour les enfants de …, le tsunami … Mais la première des
solidarités qu’Adam doit expérimenter, bien avant la rencontre d’amour du
prochain, c’est la solidarité avec les choses. Qu’est-ce que j’entends par
là ? Nous sommes faits de la terre et à mon avis si nous n’avons pas cette
expérience-là, cette expérience entre autre du travail, l’autonomie reste
quelque chose de très abstrait. Souvent quand nous cheminons en Terre Sainte,
j’avertis : « nous traversons le désert» et chacun d’opiner du bonnet
comme si c’était une évidence ; ce n’est pas une évidence, il y a des
hommes qui ne le traversent pas, qui y vivent. Nous, nous sentons dans notre
humanité et dans la foi chrétienne que nous avons à le traverser c’est-à-dire
finalement un jour à en sortir, non pas évidemment pour y abandonner ce
qu’on a conquis, ce qu’on a gagné mais précisément pour faire de nouvelles
expériences. Or, face aux choses, nous avons deux expériences à faire.
Ce
jardin est l’atelier de l’homme ; les moines qui sont des prophètes et des
professionnels de la solitude, que font-ils ? D’abord ils sont seuls au
désert, nous en avons parlé, ensuite, selon la règle de Saint Benoît « labora » je le dis en latin parce qu’en français le
jeu de mots ne marche pas mais « labora »
et nous le verrons dans le troisième point « ora ».
«Ora et labora », labora : travail, travail manuel, contact comme Dieu
lui-même avec le sol, avec la terre, les choses à faire. Les premiers moines au
désert avaient tous un travail manuel, un travail manuel intense. Les premiers
Pères, un Saint Antoine et d’autres, fabriquaient des paniers, ils tressaient
des palmes de sisal, ils n’arrêtaient pas de travailler : ils avaient
compris le vrai mystère de la solitude et de l’autonomie bien plus que nous.
Nous sommes enfoncés dans un monde tellement virtuel que, en réalité, nous ne
sommes plus jamais face aux choses ou très rarement, par exemple le samedi
quand on se décide à cultiver son jardin parce que c’est un besoin en nous.
Le
principe de réalité permet de distinguer entre ce que je pense et ce qui est.
Oui,
nous ne sommes pas dans la terre, nous sommes de la terre et nous sommes
solidaires de ces choses. Cette expérience va faire jaillir en nous deux
principes ou, plus précisément, les choses nous aident par deux
principes : le premier c’est le principe que j’appelle le principe de
réalité. Est-ce que vous avez déjà essayé de poser un mur en pierre ? Le
problème c’est que vous avez l’idée, et donc vous faites un dessin
magnifique ; jusque là rien ne vous a résisté, mais vous n’avez pas encore
fait l’expérience des choses ; et puis maintenant, vous prenez une pierre
et là elle résiste, et quand vous la taillez, paf, elle casse là où il ne
fallait pas ; nous apprenons par cette expérience-là la différence entre
ce que je vis, ce que je pense, ce qui relève du subjectif comme on dit,
puisque ça relève de moi qui suis un sujet et de ce qui n’est pas moi mais qui
est quand même en face de moi et qu’on appelle l’objectif. Quelque part la folie
n’est-ce pas au moins pour un temps la rupture entre le subjectif et
l’objectif : « mais non excuse-moi tu te prends pour Napoléon mais
tu n’es pas Napoléon ; objectivement tu n’es pas Napoléon »
« si, si c’est vous, vous essayez de tricher ! ». Difficile de
pénétrer dans l’univers de quelqu’un qui est complètement replié sur lui-même,
sur sa subjectivité alors que la personne seule – je suis toujours dans le
mystère de la solitude - par son travail - j’insiste un peu sur cet aspect du
travail manuel - va reprendre contact avec ce qui n’est pas lui tout en restant un sujet.
Principe
de réalité : je ne suis pas tout, même si j’ai été fait par Celui qui est
Tout, qui a tout fait. Et ce principe de réalité va être essentiel parce qu’il
me permet de distinguer entre ce que je pense et ce qui est vraiment. Mais
combien de drames dans les couples parce que cette distinction-là n’est pas faite ! On projette sur l’autre constamment
ce qu’on pense et un jour on découvre que ce n’est pas la réalité du tout.
Accompagnant des personnes, c’est toujours gênant de citer des exemples précis,
mais j’en ai beaucoup en tête et dans le cœur : telle jeune femme disait : « je suis sûre qu’il
m’aime, qu’il m’aime, qu’il m’aime….Et moi je l’aime aussi beaucoup, beaucoup»,
jusqu’au jour où - il a fallu presque deux ans d’accompagnement –« écoute
franchement demande-lui quand même », « non, non, il m’aime il ne
veut pas me le déclarer mais ce qui est dur pour moi c’est que la relation
n’avance pas », « demande-lui » ; elle a quand même accepté
de faire la vérité et elle s’est aperçue qu’elle était une excellente amie mais
c’est tout. Voilà : différence entre ce qu’on projette et ce qui est dans
la réalité. Combien de couples ne se font pas, combien de rencontres d’amour ne
se font pas parce qu’on est incapable de distinguer et c’est un apprentissage
qui relève d’abord d’une solitude de l’homme face aux choses. Dans le monde
virtuel, on peut toujours tout faire. La question, c’est de savoir si l’autre
accepte de rentrer dans votre monde virtuel.
Le
principe de responsabilité prépare une liberté qui assume.
Et
il y a un deuxième principe, issu de ces choses que nous gérons : c’est le
principe de responsabilité. Dieu dit : « tu le cultives, tu en es
responsable. » Je commence le long chemin de la responsabilité par la
responsabilité dans le travail face aux choses, et c’est toujours très
intéressant de voir, même en communauté religieuse, comment les personnes se
comportent par rapport aux choses : est-ce qu’elles les prennent, les
utilisent et les jettent ou est-ce qu’elles vont ensuite les nettoyer, les
ranger parce que d’une certaine manière elles en sont responsables comme nous
sommes responsables globalement de tout l’univers. Qui peut prétendre ensuite,
dans la rencontre avec l’autre, être responsable de l’autre (ce qui est le cas
dans le mariage - nous sommes responsables de l’autre avant même d’être
responsables des enfants) s’il est incapable d’être responsable déjà dans son
rapport aux choses et en particulier dans son travail. Avec le principe de
réalité, il y a ce principe que j’appelle le principe de responsabilité où
progressivement l’homme acquiert une maîtrise réelle sur les choses ; et
une maîtrise réelle sur les choses passe nécessairement par une responsabilité vis-à-vis
de cet univers tout entier mais aussi bien sûr de tout ce qui nous est confié.
Le
rapport de désappropriation :
Enfin,
face aux choses nous apprenons le juste rapport à la possession. Combien de
personnes, je vous le redis - cela ne relève pas d’un acte moral mais plutôt
d’un acte de méconnaissance de soi, d’un acte de personnes qui ne sont pas
construites encore - qui vous disent : « moi je me sens vivre, je suis
autonome, je fais ce que je veux », mais qui sont incapables de se passer
d’une seule chose. Vous savez la pédagogie de Dieu : si sur cent choses
dont tu es propriétaire, il y en a quatre-vingt dix-neuf auxquelles ton cœur
n’est pas attaché tu peux les garder, moi Dieu, je m’en moque ; par contre
la seule dans laquelle tu as mis ton cœur,
là où tu as mis ton trésor et ton cœur, celle-là je la veux.
Nous
l’avons tous expérimenté dans notre vie. Pour Dieu, la notion d’appropriation
personnelle est complètement aberrante. C’est une aberration puisque, de toute
manière, les linceuls n’ont pas de poches, vous n’emporterez rien du tout à
votre mort, donc que faire de cette espèce d’instinct de possession, de
convoitise qui habite chacun de nos cœurs ; il ne faut pas se le
cacher : on est plus ou moins avare - plus ou moins … - et on peut même
être très généreux ou au contraire très dispendieux et être très attaché aux
choses.
Pour
être vraiment autonomes vérifions notre rapport à l’avoir : après l’être - ce que je suis, - le faire -ce que je fais, le
travail - et maintenant l’avoir. Ce que j’ai ne m’intéresse pas tellement en
l’occurrence et la question que j’ai envie de vous poser maintenant ce n’est
pas : qu’est-ce que j’ai ? On est en France. Je suis sûr qu’il n’y en
a pas beaucoup qui publieraient leur salaire ! Mais ça ne m’intéresse pas.
La bonne question maintenant, par rapport à l’avoir, n’est pas : qu’est-ce
que j’ai ? Mais : quel est mon rapport de liberté à ce que
j’ai ? Ne répondez pas trop vite : « je suis détaché de
tout ». Dieu qui connaît les cœurs va mettre le doigt là où ça fait mal,
ne vous faites pas de soucis. « Je ne suis pas attaché à ma voiture »
mais alors pourquoi t’es-tu mis dans une pareille colère quand ta femme l’a
ramenée avec les deux portières abîmées ? ».
La
désappropriation personnelle : Dieu ne nous dit pas : « prends »,
il nous dit : « garde le jardin comme un gardien. » Si vous
étiez seigneur et aviez un superbe château que vous confiez au gardien qui
habite la petite maison au bout de la propriété, au bout du parc…- le gardien
se balade de partout, il est comme chez lui mais il n’est pas chez lui - vous
seriez quand même un peu surpris, si, en revenant, vous le seigneur, vous
voyiez le gardien qui s’est s’approprié tous ces biens … C’est l’homme,
les hommes tout entiers, je vous le rappelle, qui possèdent la terre, pas un
seul. Possession en commun.
3. Le solitaire au fond de son cœur.
Voici
que maintenant Dieu va proposer à Adam une expérience bien singulière. Pour
l’homme dans la solitude, en vue de son autonomie, après la première phase où
il était face à lui-même, après la deuxième phase où il était face aux choses -
et j’entends bien redire que ces phases-là ne s’éliminent pas, elles se
superposent, - il s’agit maintenant d’être placé par Dieu face à Dieu, Dieu mystérieux,
infiniment mystérieux qui se présente au fond comme un absolu en face duquel
l’homme va pouvoir gagner toute sa liberté. Non plus se connaître lui-même, non
plus se libérer des choses qu’il porte en étant vraiment responsable mais
gagner une liberté qui lui permettra de s’autodéterminer, se déterminer
lui-même profondément. Vous n’allez peut-être pas me croire, mais je suis
persuadé de la vérité de ce qui est dit dans ce récit de la Genèse lorsque Dieu
fait à l’homme ce commandement : « tu peux manger de tous les arbres
du jardin mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en
mangeras pas, car le jour où tu en mangeras tu deviendras passible de mort, ou
plus précisément tu mourras de mort », c’est dit ainsi dans le texte.
Curieux ! « Tu mangeras de tous les arbres du jardin ». Nous le
comprenons car il s’intègre dans cette maîtrise de l’univers confié à
l’homme, «cultive et garde le jardin que j’ai fait pousser ». Mais voilà
que Dieu place l’homme maintenant face à un interdit.
Voici
que le solitaire est mis maintenant non plus hors du jardin mais en face de
Dieu.
Par
là Dieu fait faire à Adam l’expérience qu’il vient de Lui, Dieu. Si, pour une
part, Adam est fait du sol et de ce qu’il a vécu par son travail et son
gardiennage, Adam vient aussi de Dieu; il y a un rapport de connivence profond
qui doit devenir une expérience pour l’homme. C’est, à mon avis, la
seule expérience de ce face à face avec un Absolu. C’est à travers le mystère
de l’interdit que l’homme découvre vraiment sa capacité à se déterminer
lui-même, que sa volonté libre trouve toute sa force et lui permettra ensuite
tout au long de sa vie de poser des gestes de décision libres. « J’ai
décidé que ». Si nous sommes aussi empruntés aujourd’hui pour prendre des
décisions, c’est peut-être que précisément nous n’avons pas assez élevé ou
rendu forte notre détermination en face du mystère de Dieu . C’est curieux
parce qu’on dira : pour prendre des décisions on commence par prendre des
petites décisions puis après des grandes décisions etc. Dieu ne nous présente
pas les choses ainsi. De quoi s’agit-il ?
Cette troisième étape de l’autonomie va nous
permettre de situer notre liberté et notre capacité à nous déterminer. Dans la
règle de Saint Benoît : ora qui répond au labora - ou en
français, en effet, laboratoire et oratoire -
il s’agira, pour l’homme, de se présenter en face de Dieu.
Alors,
de quelle manière ? Là nous sommes
en dehors de toute révélation : par la foi j’adhère à une révélation qui
me dit le mystère de Dieu, qui me dit
Dieu est personnel, Dieu est Père, Fils
et Saint-Esprit, Dieu s’est incarné etc.
Mais ce que vit Adam, c’est une expérience humaine fondamentale qui n’implique
pas la foi, je viens de le dire, qui appartient simplement à tout homme qui est
d’accord pour faire l’expérience fondamentale de ce qu’il est et qui est
capable de ne pas partir dans la superficialité, dans le divertissement, comme
dit Pascal, dans les distractions même très raisonnables qui visent à gagner de
l’argent et à travailler comme une brute, mais qui est capable de dire :
je voudrais maintenant revenir au plus profond de mon cœur. Qu’est-ce qu’il
découvre ?
Dieu
se présente comme l’Absolu qui nous déborde
Premièrement
il se sent comme en face de Dieu ; le mot est peut-être trop biblique,
trop marqué encore par son poids religieux, lors je vais le dire
autrement : l’homme se trouve face à un
Absolu qui le déborde qui n’est pas simplement soi, qui n’est pas
simplement la somme de toutes les projections de fantasmes qu’il a pu faire
intérieurement, un petit peu comme lorsque nous sommes face à un abîme dont on
ne voit pas le fond ; en effet, c’est bien moi qui le vois comme une ligne
d’horizon et en même temps, j’ai l’impression que, aussi fort que je concentre
mon regard, même si je prends mes jumelles, j’ai beau me tendre dans ce regard,
je ne vois pas le fond. Ce qui est vrai de la vue physique, pourquoi le dénier
à l’homme dans sa vue intérieure ?
Allons !
Alors cet Absolu ce n’est pas le général qui nous entoure, ce n’est pas la
pensée commune, ce n’est pas le « tout le monde fait ça » !
Certes, l’homme se trouve aussi, surtout lorsqu’il vit en bonne société, face à
une culture ; il est en face de ce qu’on appelle le général, la pensée
générale, la pensée commune, le « tout le monde fait ça ». Il ne
s’agit pas de cela qui nous déborde effectivement, car ce n’est pas nous qui
avons inventé notre culture, notre manière de penser. Il se trouve face à
l’Absolu et seule la présence de cet Absolu va pouvoir nous permettre de n’être
conditionnés dans nos choix par personne d’autre que cet Absolu. Mais j’y
reviens.
Adam
est pris par un désir d’infini à vivre comme un dépassement.
Deuxièmement,
Adam est pris par un désir d’Infini qu’il sent en lui comme un appel à se dépasser
sans cesse ; ça ne veut pas dire nécessairement qu’il va se dépasser dans
le sport ou même dans la voie intellectuelle ou la voie du travail en
disant : « on a fait mille chaussures aujourd’hui demain on en
fera mille cinq cents ». Il ne s’agit pas de ce débordement-là, il ne
s’agit pas ce dépassement-là, non. Il y a en l’homme un désir de l’Infini. Je
pense que l’autonomie de l’homme est là lorsqu’il aspire, à défaut de l’avoir
fait, à une expérience spirituelle. Pour aller jusqu’au bout de ma pensée ou de
ma lecture du texte de la Bible où Adam se trouve face à Dieu : est-on
vraiment autonome, au sens fort du terme, c’est-à-dire capable de prendre des
décisions profondément personnelles, tant qu’on n’a pas une expérience
spirituelle de l’Absolu ? Je vous la laisse comme une question, vous
devinez ma réponse personnelle : pour moi, tant qu’on n’a pas cette
expérience-là, notre liberté ne s’est pas « verticalisée ».
Donc,
d’une certaine manière, votre volonté libre, vos espaces de liberté sont
toujours horizontaux et vous êtes toujours conditionné par les autres, plus ou
moins si vous avez fait le ménage autour de vous, si vous avez réussi à faire
un périmètre de sécurité autour de vous, si vous avez tué - psychiquement…
j’entends…- vos parents parce qu’on vous a dit qu’il faut couper le cordon
ombilical … vous aurez dit peut être : moi, je veux poser des choix libres
donc tout ce que mes parents m’ont appris, tout ce que mon éducation m’a donné,
tout ce que la société aussi essaye d’instiller en moi par les média et autres
je m’en libère ! Et votre périmètre aura à peine augmenté en vérité parce
que je crois que ce n’est pas comme cela qu’on acquiert vraiment sa
liberté ; je crois qu’à un moment donné quand on est pris dans la jungle
ou bien qu’on est dans une immense plaine, on est vraiment libre quand on est
au-dessus, quand on est capable de partir vers la dimension verticale ;
peut-être là suis-je inspiré en effet par mon expérience personnelle mais je
crois que c’est l’expérience de beaucoup : tant qu’il n’y a pas eu une
expérience spirituelle, involontaire de notre part, fruit de la grâce sûrement,
de l’initiative de Dieu qui se présente à l’homme, je crois que notre liberté
est entravée, elle vient se buter sur celle des autres et notre autonomie sera
proportionnelle à l’autonomie des autres. C’est la conception de
Rousseau : ma liberté commence où celle des autres s’achève ; ma
liberté s’achève où celle des autres commence. Peut-on parler vraiment
d’autonomie ? Et d’une autonomie qui puisse un jour s’ouvrir à la
rencontre ? Si je suis face au père Kolbe ou à tant de Saints, dans
l’univers concentrationnaire où le conditionnement humain est le plus fort qui
soit, sans possibilité d’être seul, je suis en face de quelqu’un d’absolument
libre, capable d’un choix absolument libre au moment où il le faut : «
je prends la place de cet homme qui va mourir de faim » ; vous
connaissez l’histoire, je ne vous la répète pas.
Oui,
la liberté va prendre toute sa force en se « verticalisant »
en face de l’Absolu et que ceci soit marqué dans le récit de la Genèse par un
interdit est à prendre au sens positif : l’interdit n’est pas là
effectivement pour nous restreindre mais au contraire pour nous promouvoir. On
nous a souvent dit le contraire : ce Dieu nous interdit, veut réduire
notre liberté parce qu’ il a peur qu’on gagne en
liberté, qu’on gagne en puissance… Mais si vous êtes dans ce schéma
d’interprétation, je vous invite carrément à mettre à la poubelle tout le récit
de la Genèse et pas simplement cette question de l’interdit parce que si vous
interprétez l’interdit « tu ne toucheras pas de l’Arbre de la connaissance
du bien et du mal » comme étant susceptible de restreindre l’homme, alors
vous êtes incohérent avec tout le restant du récit qui nous montre un Dieu qui,
gratuitement, de manière inconditionnelle, crée l’homme précisément comme un
partenaire de son amour.
Restons
cohérent avec le récit : lorsque toutes les issues sont bloquées, que
faites-vous ? Vous cherchez quelque chose d’autre, de profondément
différent et c’est comme ça que vous êtes faits, que vous passez la
clôture pour aller manger les poires, comme Saint Augustin, mais ça ce
n’était pas bien, dans le jardin du
voisin ; l’exemple est mal choisi j’en conviens tout à fait !
Le
Bien et la mission personnelle
Dernière
chose : mais si pour nous cette liberté qui va se déployer et prendre
vraiment toute sa puissance, son jaillissement en face de l’Absolu ne sera
vraiment tonique, donc capable
progressivement de nous emmener vers les hauteurs, que si elle est tournée vers
le Bien, cela veut dire que notre volonté n’est pas là pour choisir entre le bien
et le mal, comme celui qui va justement saisir l’arbre de la connaissance du
bien et du mal, mais que notre volonté est là précisément pour choisir l’Absolu
qui est aussi le Bien en toutes choses…
Conclusion :
l’autonomie, le premier gain de la solitude originelle
Grande
et riche expérience de l’homme que ces trois étapes pour se construire lui-même !
Au
terme de cette conférence voyez le premier gain de la solitude originelle dans
ces trois expériences fondamentales de l’homme : face à lui-même qui gagne
la connaissance de lui-même, face aux choses qui gagne un rapport aux choses
fait de maîtrise et de désappropriation responsable, face à Dieu où il
conquiert vraiment une volonté libre et susceptible de le grandir, orientée
vers le Bien. L’homme accomplit son autonomie.
La
fois prochaine je vous parlerai de la deuxième partie du récit de la genèse ;
il y a un lien profond entre ces deux conférences, et on poursuivra le récit. D’ailleurs
je vous invite dans vos moments de solitude à vous isoler dans une petite pièce
à côté et à lire la suite du récit de la Genèse … et vous verrez comment il y a
encore bien du chemin à faire avant de rencontrer sa « chérie »….
Textes
HYMNE AU SILENCE
C’est dans le silence que ton
intelligence s’ouvrira à la vérité
Que ton cœur se formera à l’Amour
Que ton âme s’approfondira et se purifiera…
C’est en acceptant le silence que tu pourras vraiment te construire
Car il sera signe de maîtrise de toi-même
Il sera réflexion sur le sens profond de la vie
Il sera compréhension de tes responsabilités
Il sera liberté pour ton âme
Qu’étouffent peut-être trop souvent passions et slogans…
Si tu as peur du silence
C’est que ta vie n’est trop souvent que caprice et légèreté
C’est que ta vie est esclavage de toi-même ou des autres
C’est que les autres ne sont pour toi
que moyen pour te satisfaire ou te fuir
C’est peut-être que ton cœur est égoïste et ton âme trouble
C’est peut-être que Dieu t’appelle
Et que tu lui résistes.
Le silence est porte ouverte
à la lumière
et à ceux qui veulent en vivre
Le silence est fécondité de l’Esprit
Le silence est générateur des paroles qui touchent les cœurs
Et rendent l’humanité meilleure
Le silence n’est pas vide, mais plénitude
Le silence n’est pas absence, mais présence authentique
D’un
être à un autre, d’une personne à une personne
Le bavardage n’unit que les sensations
Le silence n’est pas égoïsme qui se replie,
Mais charité qui aide l’autre à se construire.
Si
tu parles, que ta parole soit le fruit de ton silence
Si un autre parle, recueille sa parole dans le silence
Si Dieu parle, tu ne pourras l’entendre que dans le silence.
Ton silence sera à la mesure de ta Vérité.
« Lorsqu’on passe de l’avoir à l’être, la logique
du don change de sens. Je reçois mon être au moment où je le donne. Si, en
donnant ce que j’ai, je le perds, en donnant ce que je suis, je le gagne. En me
donnant je me libère de la plus pesante de mes entraves, c'est-à-dire de
l’enlisement en moi-même. Une distance se crée entre moi et moi ; j’accède
alors, paradoxalement à l’avoir de ce que je suis. J’apprends à disposer de
moi-même. Ce qui veut dire que c’est en se donnant que l’on se possède
véritablement… Ce mouvement de don n’est pas en lui-même difficile. Il l’est
par les résistances que lui opposent d’autres mouvements ou attachements de
notre personnalité. Mais il est des moments (moments de grâce) où nous
expérimentons que le don est le mouvement le plus spontané qui soit, celui dans
lequel nous sommes le plus nous-mêmes. Que la vie est don… »
Xavier Lacroix Les mirages de
l’amour Bayard 1997 p 253