Le socle de l’homme : première partie

 

Conquérir son autonomie : la construction de soi

 

[Genèse 2]  [4] Au temps où Yahve Dieu fit la terre et le ciel,
[5] il n'y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs n'avait encore poussé, car Yahve Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n'y avait pas d'homme pour cultiver le sol.
[6] Toutefois, un flot montait de terre et arrosait toute la surface du sol.
[7] Alors Yahve Dieu modela l'homme avec la poussière du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l'homme devint un être vivant.
[8] Yahve Dieu planta un jardin en Eden, à l'orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé.
[9] Yahve Dieu fit pousser du sol toute espèce d'arbres séduisants à voir et bons à manger, et l'arbre de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal.
[10] Un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras…/…
[15]
Yahve Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder.
[16] Et Yahve Dieu fit à l'homme ce commandement : "Tu peux manger de tous les arbres du jardin
[17] Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort."

Plan :

 

Introduction : La saine, la sournoise et la sainte solitude ; la solitude fondamentale comme initiation à la rencontre ; elle prélude, prépare et préside à la rencontre d’amour.

 

1.        Le solitaire au désert, fait du sol et du Souffle : Adam, face à lui-même, apprend à  connaître ce qu’il est ; l’autoconnaissance et la juste estime de soi sont l’acquis de la solitude fondamentale, c’est le premier moment de l’autonomie.

 

                               -« Occupe toi de toi-même »
                               - le désert et son silence, voire son ennui
                               - Dire « Je suis » pour dire « je »
                               - Je suis aimé de façon inconditionnelle
                               - L’unité se fait en moi par mon élan, ma capacité à donner

2.        Le solitaire au jardin, fait gérant et gardien : Adam, face aux choses, apprend à maîtriser ce qu’il a ; la responsabilité par le travail et le juste rapport au choses sont l’acquis de la solitude matérielle, c’est la deuxième étape de l’autonomie.

 

-          Le solitaire du désert devient solidaire des choses
Le principe de réalité permet de distinguer entre ce que je pense et ce qui est
Le principe de responsabilité prépare une liberté qui assume
La désappropriation personnelle permet de « garder » pour tous

3.        Le solitaire au fond de son cœur, fait du dialogue du divin : Adam, face à Dieu,  apprend à obéir à l’Absolu ; l’autodétermination et la liberté sont l’acquis de la solitude mystique, c’est la troisième étape de l’autonomie.

 

-          Dieu se présente comme l’Absolu qui nous déborde
Adam est pris par un Désir d’infini à vivre comme un dépassement
La liberté prend toute sa force en se « verticalisant »
Le Bien et la mission personnelle

 

Conclusion : l’autonomie, le premier gain de la solitude originelle

 

Introduction :

 

Cette année, j’aimerais aborder un thème très fondamental, celui de la solitude, que je vais vous présenter aujourd’hui en introduction au cycle des conférences de cette année. Quelqu’un, en me voyant travailler sur le programme de ces conférences, disait : ‘Voilà une question de psychologie’, qui, d’une certaine manière, peut être plus attirante, ou plus immédiatement parlante qu’une série de conférences à caractère simplement théologique. N’oublions jamais que la théologie n’a pas pour but d’être désincarnée et de manipuler des idées dans une espèce de ciel qui n’aurait aucun contact avec notre existence. C’est simplement le point de départ qui est un peu différent. C’est vrai qu’avec le cycle de conférences que nous allons voir cette année, le point de départ est précisément l’expérience humaine de la solitude, mais j’espère pouvoir, avec la grâce de Dieu, nous conduire les uns et les autres jusqu’au mystère du Christ seul, en particulier seul sur la Croix et seul dans sa Résurrection.

 

La montagne de la solitude : l’image est toute simple, et vous la recevrez simplement à partir de vos expériences de la solitude. Comme la montagne peut être belle vue de loin, et l'on admire le moine ou l’ermite qui part dans son ermitage, vu de loin ! Mais comme la montagne paraît abrupte et difficile lorsqu’on est à son pied ou lorsqu’on doit la gravir ! Il en va pour nous de même lorsque nous sommes affrontés à la solitude. Plus elle se rapproche de nous, plus on se dit : ‘Ah, vue de loin, ça paraît beau’, et puis il faut la gravir, cette montagne de la solitude et nous allons en parler. Mais en son sommet, nous allons découvrir une perfection d’humanité, un accomplissement de sainteté : l’amour, et l’amour de l’autre.

 

Saine, sournoise et sainte solitude : tel est le thème de cette année. Saine parce qu’elle est solide, constituante de notre être, et qu’elle est nécessaire, nous allons le voir aujourd’hui et la prochaine fois. Sournoise, car parfois elle nous saisit brutalement, elle nous étrangle, et non point seulement quand nous sommes seuls dans notre chambre le soir ou seuls à nous promener dans le désert. Parfois c’est au milieu de la foule. On se sent saisi d’un sentiment de solitude, d’isolement, personne ne peut nous rejoindre. Et sainte, c’est là proprement un regard vraiment évangélique. Cette solitude qui est humaine et qui est en même temps fruit du péché, elle est aussi sainte.

 

J’aimerais commencer par un certain nombre de distinctions toutes simples, mais importantes pour la suite de notre réflexion de cette année. Première distinction entre le célibat et la solitude. Il est vrai que j’ai d’ailleurs pensé à ce cycle de conférences pour m’adresser d’abord à mes chers amis célibataires ou solos, ceux qui vivent seuls. Mais la solitude ne s’identifie pas au célibat, d’abord parce qu’elle est plus large, en fait, que ceux qui sont solistes, comme on dit aussi aujourd’hui. Elle peut nous atteindre même dans des couples parfaitement harmonieux, même dans des communautés religieuses, sous toutes ses modalités. Nous allons même voir qu’il faut qu’elle nous atteigne, quel que soit notre état de vie. Et puis il y a certains célibataires, ou personnes qui vivent seules, qui prétendent en tout cas, que la solitude ne leur pèse pas. Ils sont très heureux là dedans, et ils me disent parfois : « Je suis peut-être célibataire, mais je ne suis pas seul. J’ai plein d’amis, je fais plein de choses. »

 

Deuxième distinction, qui rejoint la première, entre les états de solitude, ou les moments de solitude, et le sentiment intérieur de solitude. Il y a d’abord les états sociaux : je viens d’évoquer les célibataires. Dans la Bible, quand on parle de la solitude, c’est souvent par rapport à un état social particulier ; par exemple, on l’a gardé dans les traditions romanesques, les veuves et les orphelins qui apparaissent déjà, mais aussi l’exilé, le métèque, celui qui est étranger, qui n’appartient pas au peuple et qui se sent seul. Il y a des états sociaux qui sont des états où l’on est seul. Il y a des moments aussi, quand par exemple on se décide à prendre une demi-heure de silence et de prière, ou bien à partir huit jours au désert. Distinguons bien cela du sentiment intérieur de solitude, pour la bonne raison que parfois on se met une demi-heure en prière, en se disant :’je vais faire silence, je vais me recueillir, je vais me mettre face à moi, face à Dieu’, et puis … on est tout sauf silencieux, tout sauf seul. On pense à des tas d’activités, on en profite pour régler tous les problèmes techniques qu’on n’avait pas pu régler en dehors de la prière, - C’est commode la prière, parfois, et l’eucharistie ! Qu’est ce qu’on résout comme problèmes ! – Ce dont nous allons parler, c’est de ce sentiment profond qui nous prend, peut-être en raison de conditions extérieures, j’en conviens tout à fait, nous allons les évoquer tout à l’heure, mais qui peut nous prendre un peu à l’improviste, et que nous avons à vivre, à assumer, voire à rechercher ou à fuir.

 

Après ces distinctions, j’en viens, comme point de départ, à l’expérience humaine de la solitude. Nous avons, je crois, en partage avec tout être humain, y compris les enfants, l’expérience de la solitude. J’oserais peut être même dire que, d’une certaine manière, c’est ce qui qualifie l’homme par rapport aux animaux et par rapport à toutes les autres réalités. Je ne définis pas encore la solitude, je parle de l’expérience de la solitude. Or il me semble que, enfants, vieux, jeunes, etc., nous avons une double expérience de la solitude. D’abord une solitude dont nous avons besoin pour nous poser, pour nous construire. Expérience toute simple, après des journées ou des semaines extrêmement actives, j’ai besoin d’être un peu seul, j’ai besoin d’être avec moi-même, je me pose. C’est l’expression d’aujourd’hui, elle dit bien ce qu’elle dit : ‘Je me pose’, on va voir en qui. Je vais me poser en moi, puis plus profondément, en Dieu. C’est pour ça que je quémande à mon conjoint de pouvoir partir trois jours, ou huit jours, faire ma petite séance d’ermitage. Je ne parle pas là de l’expérience de celui qui a envie de se reposer physiquement : ‘Je suis claqué, j’ai envie de dormir’. Non, non, plus que cela, il s’agit de l’expérience psychologique profonde, spirituelle, quand nous avons besoin à un moment donné de mettre le frein sur toutes nos activités et plonger en silence, en solitude.

 

Mais nous avons aussi, je pense, tous, vécu une solitude qui nous étrangle, que nous allons baptiser, lors de la troisième et la quatrième conférences, l’isolement et qui est très souvent liée à des impressions fausses ou vraies de manque d’amour. Elles se trouvent déjà très tôt chez l’enfant, combien plus chez l’adolescent, cette impression qu’on ne pourra jamais être rejoint, qu’il y a des choses que je ne pourrai jamais partager non plus, dans les deux sens, ou bien qu’on me laisse seul parce que j’ai été exclu de mon groupe de récréation. Ce sont des sentiments très forts, très puissants, qu’on a du mal à analyser. A ce moment-là, ce n’est plus une solitude qui nous construit, c’est une solitude qui nous déchire. On a l’impression qu’elle peut même nous mener à l’implosion, au suicide. C’est bizarre, la solitude. A la fois elle nous soutient, et elle nous atteint. Nous allons essayer de voir qu’elle nous appartient en quelque manière.

 

A partir de cette double analyse, on projette sur la solitude deux attitudes, deux manières de voir, deux définitions caricaturales à mon sens. Ceux qui ne voient que cette expérience de la souffrance dans la solitude, la voient immédiatement comme une maladie. Voilà pourquoi, entre autres, beaucoup d’ouvrages sur le célibat vu à travers l’œil de personnes qui sont des médecins, qui voient tout d’un œil clinique, et lorsqu’ils voient une souffrance, pensent tout de suite maladie, comme si toutes les souffrances étaient liées à des maladies, - ce qui est inexact, la soif est une chose excellente, la faim également, à un certain degré, - vont traiter la solitude comme une maladie dont on doit guérir ou comme un mal qu’on doit fuir absolument. Au premier sentiment d’ennui, à la première impression de solitude, tout de suite, fuyons dans le divertissement, dans les amitiés, dans les activités peu importe ! On vous expliquera, dans tous ces livres de développement personnel, comment, d’une certaine manière, tuer en nous ce sentiment de solitude.

 

A l’opposé, il y a ceux qui ne retiennent que l’aspect positif de la solitude, et, c’est une caricature pour moi, qui en font l’apologie : ‘Etre seul, c’est enfin être libre.’ Et parallèlement aux premiers ouvrages que je viens de vous citer, nous trouverons autant d’ouvrages qui célèbrent le célibat, le solo, le soliste, et qui se demandent comment il peut y avoir des couples constitués s’aimant encore. ‘Célibat = céliberté’, ce sont des choses que je répercute, je n’invente rien. C’est toute une vision de l’homme qui prêche une solitude, -est-elle réelle, est-elle profonde ? – sous le mode très individualiste, très égocentré de celui qui se suffit à lui-même.

 

Face à cette double expérience et ces deux caricatures, j’ai envie, cette année, de vous proposer trois manières de voir la solitude : saine, sournoise, sainte. Une triple analyse.

 

La solitude, d’abord, à la suite d’Adam qui est notre père commun. Je ne me place pas là pour faire de l’histoire, ou pour essayer de contrer des paléoanthropologues et autres. Les récits de la Genèse nous donnent les grands mécanismes les plus fondamentaux de tout être humain. Et s’ils nous sont révélés, c’est que, précisément, nous devons nous prendre en main, découvrir ces mécanismes en nous, voir en quoi ils sont bons, - même si au départ ils sont abrupts, - et ensuite en quoi ils sont peut-être déviés, à ce moment-là je dois les reprendre dans le mystère du Christ.

 

Voilà la solitude d’Adam, Adam qui naît seul, nous allons le voir. Il sera, avec Eve bien entendu, notre sujet pendant quatre conférences. D’abord en tant qu’il vit une bonne solitude qui lui est proposée par Dieu pour le construire, conférences 1 et 2. Ensuite, en quoi, par un acte de liberté, il va dans un mécanisme de séparation, transformer cette solitude en isolement, conférences 3 et 4. Et enfin, nous suivrons le Christ pour voir comment lui, dans son mystère, dans son Evangile, nous permet de vivre la solitude à un niveau que seul le chrétien pourra vivre. D’une certaine manière, ce que je vais vous dire dans les quatre premières conférences peut être entendu par toute personne qui réfléchit profondément sur elle-même.

 

Cette solitude d’Adam doit nous surprendre parce que bien souvent, à l’origine de l’homme, nous voyons un couple : Adam et Eve. C’est qu’en effet, si l’on suit le premier récit de la création, Dieu pense : « Créons l’homme à notre image », et il nous est dit qu’il le fit à son image, « homme et femme il le fit, » pour nous montrer l’égalité parfaite entre l’homme et la femme et que le projet de Dieu a toujours été qu’il y ait deux manières d’exister pour une personne humaine, la manière masculine, la manière féminine. Mais sur vos feuilles vous trouverez le début du second récit du Livre de la Genèse, qui nous montre, non plus la métaphysique, ce qu’est l’homme par rapport aux choses, à l’univers, à Dieu, ou aux anges, mais qui nous montre le mécanisme de l’homme qui se construit. Et Adam naît seul. Expérience très fondamentale d’une solitude qui va précéder la rencontre entre Adam et Eve. Petite précision, il est évident que ce qui vaut pour Adam, vaut pour Eve, c’est clair, je pense, aujourd’hui. D’ailleurs, en hébreu, on joue sur les mots. Adam, c’est l’homme, sans que l’on puisse savoir si c’est le mâle ou la femelle. Homme ou femme, nous avons tous cet itinéraire de solitude avant le chemin de la rencontre, et ensuite le chemin du couple et de l’amour d’une manière plus générale.

 

Pour des raisons de durée des conférences, je suis obligé de diviser en deux cette première partie où nous allons étudier la solitude comme socle de l’homme, la très profonde et très vraie solitude d’Adam.

 

Aujourd’hui, nous allons voir comment acquérir son autonomie par la construction de soi, -j’ai découpé le texte jusqu’au verset 17 – ou, pour le dire autrement, comment se construire sans l’autre. J’aurais pu donner comme titre à cette conférence : « L’un sans l’autre ». La fois prochaine, au mois de novembre, nous verrons ensuite Adam, qui est orienté maintenant vers quelque chose ou quelqu’un, et qui va progressivement découvrir Eve que Dieu lui donne, ce sera : « L’un vers l’autre », où l’homme continue de se construire, mais plus tellement du côté de l’autonomie que de celui de la dépendance de quelqu’un d’autre. Ces deux temps sont absolument essentiels, nous allons essayer de le comprendre. Nous avons sans cesse à y revenir.

 

Dernière petite note avant d’entrer dans le vif du sujet : si vous êtes marié depuis longtemps, si vous avez déjà fait la rencontre de votre vie et que, même après trente ans de mariage, vous en êtes encore persuadé, vous aurez, exactement comme les autres, à refaire ce chemin car il nous faut bien comprendre qu’il n’est pas fait une fois pour toutes. ‘J’ai été seul. Je suis né enfant, petit, seul. Ensuite j’ai fait mon petit temps de célibat pour finir mes études. Je me suis marié. Maintenant, la solitude, c’est pour les autres, par exemple ces malheureux célibataires qui n’ont pas encore trouvé l’âme soeur’. Non ! Nous avons certainement à refaire ces cycles-là, très profondément, au moins aux grandes étapes de notre vie, qui sont marquées par ce que l’on appelle des crises : crise de l’enfance, crise de l’adolescence, crise du milieu de vie.

 

La conférence d’aujourd’hui. Pour ceux qui n’ont pas l’habitude, en général, il y a toujours un texte biblique, puis le plan de la conférence, et à la fin des textes dont je ne ferai pas la lecture, et qui sont à même d’enrichir notre réflexion. J’aimerais voir comment nous pouvons découvrir que la solitude d’Adam est un rendez-vous avec soi-même pour préparer une rencontre avec un autre. Une solide solitude préside à un amour véritable, dans la mesure où cette solitude prélude et prépare cet amour véritable. Je pense que la solitude n’a pas de but en soi, sinon de présider à la rencontre d’amour. En ce sens-là, quelques citations parmi beaucoup d’autres :

 

« Si vous craignez la solitude, ne vous mariez pas. » (Tchekhov)

On peut le prendre comme de l’humour en se disant : dans le mariage, il y a beaucoup de solitude. Si vous croyez que votre solitude va disparaître parce vous êtes marié, vous vous trompez ! Mais prenez-le au sens le plus positif. En effet, si vous craignez la solitude, si vous n’êtes pas capable de solitude, ne vous mariez pas. C’est absolument exact. Si Adam ne peut pas vivre sa solitude, que Dieu fasse qu’il ne rencontre point Eve.

 

« Seules les consciences ayant traversé l’épreuve de la solitude peuvent véritablement dire : ‘nous’. »

Ou bien encore, André Malraux : « S’il existe une solitude ou le solitaire est abandonné, il en existe une où il n’est solitaire que parce que les hommes ne l’ont pas encore rejoint. »

C’est exactement ça. Pas encore rejoint par l’autre, il a à vivre sa solitude.

 

Citation d’un auteur contemporain que vous connaissez et que j’aime bien, Christian Bobin : « Il y a ces deux choses en nous : l’amour et la solitude. Elles sont entre elles comme deux chambres reliées par une porte étroite – la porte étroite, on le verra, c’est la torpeur d’Adam - . Se taire, l’avancée en solitude, loin de dessiner une clôture, ouvre la seule et durable et réelle voie d’accès aux autres. »

J’adhère profondément à ce propos de Christian Bobin. Si nous réfléchissons un tout petit peu, notre vie n’est-elle pas rythmée par ces deux grands mouvements intérieurs : celui de la solitude et celui de la communion avec un autre ? Deux pulsations qui se répondent.

 

Je termine par une dernière citation : « Un célibat creux ne mène qu’à un mariage vide.»Jean-Claude Bologne qui vient d’écrire, en 2004, une « Histoire du célibat et des célibataires ».

 

Où naît Adam ? Ne me dites pas dans une clinique d’accouchement, vous savez bien qu’Adam et Eve n’ont pas de nombril !!! Vous direz peut –être en Eden ? Je vous ai tendu une fausse piste, c’est malhonnête de ma part. Il ne naît pas, justement, dans le Paradis. Chaque symbole parle dans ce récit extrêmement concentré. Adam est fait par Dieu… au désert. C’est bien précisé, « il n’y avait encore aucun arbuste », que de la terre sans rien, juste de l’eau qui coule. Pourquoi de l’eau ? Pour pétrir ensuite, comme au désert : il y a des pierres et un peu d’eau. Ceux qui connaissent le désert savent qu’il y a aussi beaucoup de plantes, mais l’impression première, c’est cela. Adam naît au désert. Entendez bien cette leçon, chers frères, car s’il y a bien des déserts dans nos villes, il nous faudra néanmoins peut-être de temps à autre repartir au désert : au sud algérien, dans les grands ergs du Sahara, dans le désert du Sinaï, du Néguev, pour n’en citer que quelques uns C’est une expérience qui ne relève pas simplement d’une esthétique ou d’un goût des voyages. C’est un appel du fond de l’être pour tout homme. Adam naît au désert.

 

 

            1 - Le solitaire au désert

 

Premier point, c’est ce solitaire au désert qui est fait du sol et du Souffle. Et notre problème, nous allons peut-être le comprendre, c’est que, manquant de solitude, nous manquons peut-être de Souffle.

De quoi s’agit-il ? Voici que Dieu avec la poussière du sol modèle, - le mot est celui du potier – Adam, un être, et par son haleine de vie il en fait un être vivant. Comment et pourquoi savons-nous cela ? Nous avons l’impression que nous avons été faits d’une autre manière, ce serait peut-être un peu long ce soir de vous l’expliquer, et puis il y a d’excellentes émissions télévisées qui vous expliqueront comment les abeilles butinent, ou le pollen des fleurs… etc., et nous en viendrions jusqu’à la génération humaine. Vous avez cette impression-là. C’est peut-être pour cela que vous vous connaissez mal. Car quel est le but de cette première expérience fondamentale qui nous est révélée parce que nous n’avions pas d’autres moyens de le savoir ? C’est précisément que l’homme se connaisse, se remette face à lui-même et sache précisément qui il est. Voilà le premier mouvement. S’il nous est dit comment nous avons été faits par Dieu avec de la poussière du sol et son haleine de vie, ce n’est pas pour que nous en tirions gloire. Ce n’est pas tant pour absolument répondre à cette question qui taraude le coeur de l’homme : « D’où je viens ? » C’est bien plus pour répondre à cette question essentielle : « Qui suis-je ? » Cette connaissance générale, nous devons nous l’appliquer à nous-mêmes. Le but n’est pas que nous apprenions à connaître l’homme de manière générale pour faire un grand cours, une conférence magistrale telle que je vous la fais, mais bien plutôt que chacun de nous se connaisse vraiment comme étant fait de la poussière du sol et de l’haleine de vie d’un Dieu qui nous a modelés et pétris. « Connais-toi toi-même. » Tous ces mots pèsent. Adam, dans ce premier temps pour conquérir son autonomie, est face à lui-même. Beaucoup de courants psychologiques aujourd’hui diraient : « Père Luc, vous êtes redondant. Adam est face à lui-même pour conquérir son autonomie. Voilà, c’est tout. Il ne va pas conquérir son autonomie ailleurs ! » Eh bien si, au moins par deux autres expériences très fondamentales, lorsqu’il est mis face aux choses, dans le jardin, et face à Dieu, au pied de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il n’aura pas conquis son autonomie avant ces trois expériences fondamentales dont la première consiste à être face à lui-même.

 

« Occupe-toi de toi-même »

 

L’abbé Antoine, saint Antoine le Grand, scrutait la profondeur des jugements de Dieu, et il demandait : « Seigneur, pourquoi certains meurent-ils après une vie courte tandis que d’autres parviennent à une extrême vieillesse ? Pourquoi les uns manquent-ils de tout et les autres regorgent-ils de biens ? Pourquoi les méchants sont-ils riches, et les bons écrasés par la pauvreté ? » Une voix lui répondit : « Antoine, occupe-toi de toi-même. Ce sont là les jugements de Dieu et il ne t’est pas utile de les comprendre. » J’avais relevé cette citation dans les « Sentences des Pères du Désert. » Je la trouve très intéressante. ‘Il ne t’est pas utile, pour ta vie, pour ton amour, pour ta sainteté, de savoir ces jugements de Dieu qui sont en effet infiniment mystérieux. Vous avez des réponses, vous, à cela ? Et tant d’autres questions qui nous habitent sur l’apparente injustice de Dieu. ‘Où est-il, ton Dieu ?’, disent les ennemis du psalmiste. Cette question est une provocation, car la réponse est déjà contenue dans l’affirmation : ‘Tu vois bien, il n’agit pas, il n’est pas là.’

 

Occupe-toi de toi-même. Connaître tout sans se connaître soi-même n’est que ruine de l’homme. Socrate le savait déjà. Mais presque à chaque génération, des mystiques, des prophètes ou des philosophes nous le redisent et nous l’oublions. Connaître tout du monde, de la science, de la philosophie, voire même des mystères de Dieu, sans se connaître soi-même, ne peut nous conduire qu’à notre ruine. Nous serons restés, je ne dis pas dans l’enfance, mais nous serons restés infantiles. ‘Il y a, dit une poétesse anglaise, une solitude de l’espace, une solitude de la mer, il y a une solitude de la mort, (on peut aider celui qui meurt, c’est toujours lui qui meurt. Le père Abbé nous raconte ce chanoine de saint Maurice qui mourait, il était un peu long à mourir. Les autres, à côté, faisaient prière sur prière, sur prière. A un moment donné, il a eu un éclair de lucidité : ‘Arrêtez, taisez-vous ! C’est moi qui meurt !’) mais ce sont compagnies, comparées à ce site plus profond, cette intimité polaire : une âme face à elle-même.’ Il faut se faire face, oui, ‘occupe-toi de toi-même’, au plus profond.

 

Le désert et son silence, voire son ennui

 

Cette première vérité, nous ne pouvons pas l’atteindre si nous n’allons pas au désert. Là aussi, nous faisons parfois une confusion entre solitude et désert. Je ne crois que la solitude ne se vive qu’au désert. Je vais même vous dire le contraire tout à l’heure. Elle va même se vivre pour Adam encore dans l’expérience du travail, - ‘Cultive mon jardin, garde-le’ – dans les activités de l’existence. Mais une part de notre solitude ne peut être élément de construction pour nous que si nous sommes au désert, c’est-à-dire dans un lieu de silence où se taisent les voix des hommes, où cessent les activités des hommes. C’est cette expérience très première, l’expérience du désert, qui est qualifiée d’abord, et ça nous surprendra toujours, non pas d’abord par des paysages somptueux, -même si effectivement les levers de soleil, les couchers de soleil sont magnifiques au désert,- mais par le silence, un silence qui est dense, -. tout porte-, et j’oserai même dire une expérience de silence, d’inactivité, jusqu’à l’ennui. Il y a un beau texte de Xavier Lacroix, dont je vous ai mis un autre texte au dos de votre feuille : « Il faut que nous soyons des personnes qui sans s’enfoncer dans l’ennui à la manière de la mélancolie, puissent affronter une part d’ennui. » Lorsque quelqu’un me dit : « Moi, je ne m’ennuie jamais », soit il le dit par plaisanterie ou provocation, soit il le pense et le vit vraiment, et je suis inquiet pour lui. Je pense que c’est très juste. Pour tous ceux qui ont fait l’expérience du désert, les deux premiers jours, c’est très beau, mais après … ? Pourquoi Marthe Robin avait-elle demandé au Père Finet que ses retraites soient en silence et cinq jours pleins ? Pour faire aller les personnes au désert ! C’est quelque chose de très fondamental. Et quand le Père Finet lui avait dit : « Des laïcs, cinq jours en silence, ils ne viendront jamais, c’est beaucoup trop pour eux ! » « Cinq jours, et en silence, Père ! » Nous avons tous fait cette expérience. Le premier jour, c’est prodigieux, on est tellement fatigué qu’on se repose. – Il a fallu caser les gamins, faire plein de trucs, faire des conserves pour le mari, etc.- Le deuxième jour, on se pose, on goûte le silence. On a tellement d’activités que de ne rien faire, ça fait du bien au plan psychique. Puis le troisième jour, on commence à s’ennuyer, et c’est là que le vrai travail commence à se faire. Le désert et son silence, voire son ennui.

 

Dans cette première phase, comme toujours au désert, nous sommes renvoyés non plus à ce que nous faisons, non plus à ce que nous avons, mais à ce que nous sommes. Quand parfois les gens me parlent d’estime de soi, - il y a pléthore d’ouvrages sur l’estime de soi, des bons, des médiocres, et des tout à fait mauvais, - l’estime de soi est en quelque sorte une estimation de soi, un peu comme un expert estime votre maison. Elle nous renvoie immédiatement à une connaissance de soi, tout à fait d’accord là-dessus. Pour s’estimer à notre vraie valeur, qui est une valeur infinie, il faut se connaître, sinon c’est de la méthode Coué : « Je suis un type bien, je suis un type bien, je suis un type bien ! » « Dis-le encore un million de fois et tu en seras vraiment persuadé. » Les autres en seront-ils persuadés pour autant ? Ce n’est pas sûr. Je ne crois pas à ces méthodes-là. Ca ne marche qu’un temps. La personne d’en face arrive avec ses petites piques, comme dans le monde professionnel, et la baudruche se dégonfle, et d’un seul coup, nouvelle déprime, on est moins que rien. La véritable estime de soi se construit sur une connaissance de soi authentique, sur une solitude profonde où on a reconnu, comme dit le psaume : ‘l’être étonnant que je suis.’ Ca, c’est un travail, un effort, ce n’est pas de la méthode Coué. Mais cette connaissance de soi, nous enseigne le désert, porte non pas sur nos compétences, comme souvent on le dit, mais sur ce que je suis. Voilà l’expérience du désert. Au désert, on n’a pas grand-chose à faire, sinon à faire paître le petit troupeau, comme Moïse. D’une certaine manière, on a l’impression que ces gens du désert sont des êtres inutiles, sauf qu’ils sont peut-être pour le monde, précisément, le signe de cette solitude la plus fondamentale, qu’ils soient touaregs, bédouins ou moines au désert.

 

Dire « Je suis » pour dire  « je »

 

Ce que je suis. Pour vraiment vivre et partir vivre cette première solitude la plus fondamentale où je suis en face de moi-même, il faut que je quitte l’hypnose de l’avoir, de la possession. Ce n’est pas facile dans une société dite, à raison me semble-t-il, de consommation. Nous sommes même capables de partir en silence pour réfléchir à la manière dont nous allons pouvoir à nouveau  placer nos capitaux. - Parce que nous ne sommes pas tous milliardaires, nous n’avons pas nécessairement de cabinet d’experts financiers pour placer notre argent. Nous sommes obligés de faire le travail nous-mêmes. Je plaisante. – Il faut vraiment qu’on se décroche de cette hypnose de l’avoir. Les noëls de mon enfance, - j’étais dans la région parisienne, - où maman nous emmenait voir les vitrines de grands magasins à Paris, je suppose qu’à Lyon ce devait être la même chose : le Printemps, les Galeries Lafayette, et autres. Ca scintille de partout, c’est plus que du désir, on est scotché à la vitre. Il en va de même dans notre monde. Il faut se décrocher de ça. Je crois qu’il y a un réel effort à faire face à l’hypnose de l’avoir. Je ne crois pas que le ‘je’ profond, qui va servir ensuite à fonder une autonomie, puisque être autonome c’est pouvoir dire « je », puisse exister réellement si je ne suis pas capable de dire « Je suis », et pas toujours « Je fais », ou « Je possède », ou « J’ai telle compétence ». La Bible nous donne un enseignement extraordinairement profond. Je crois même que le ‘Je’ ne prends consistance qu’avec le ‘suis’. C’est parce que je peux dire « Je suis » que le ‘je’ trouve effectivement sa tonalité, sa force de sujet, pour employer un mot un petit peu philosophique. Je vous renvoie cette question comme je me la renvoie : « Qui suis-je ? ». On a déblayé. Le désert nous fait déblayer beaucoup de choses et nous ramène maintenant à cette connaissance de soi qui est au principe, à la racine de tout le reste que je peux connaître, ensuite, de mes compétences, de ce que je possède, et autres. Il me ramène à cette question : « Qui suis-je ? » Je ne suis pas sûr que les réponses que nous donnerions ce soir, par exemple, soient exactement accordées avec notre véritable dignité d’homme. Et si vous me donniez votre carte de visite professionnelle, vous nous feriez tous hurler de rire, avec toutes vos coordonnées. Mais quand bien même vous me donneriez votre carte d’identité, vous n’avez encore rien dit, à peu près, sur ce que vous êtes. Vous êtes situé dans l’espace, dans une géographie, une nationalité, c’est tout, trois fois rien ! « Qui suis-je ? »

 

Si nous sommes face à cette question, et que nous revenons profondément dans notre coeur dans une expérience humaine que tous peuvent vivre s’ils veulent revenir à l’intérieur,- car, c’est une des grandes leçons du désert, on ne peut pas se connaître sans revenir à l’intérieur, toute la conversion de saint Augustin tourne autour de cette quête de quelque chose à l’extérieur, et d’un seul coup, il comprend qu’il faut chercher ce trésor à l’intérieur, à partir de là, ça y est, il est en chemin avec le christianisme – alors nous découvrons deux choses fondamentales à travers ce petit récit imagé :

 

Je suis aimé de façon inconditionnelle

 

Premièrement, je suis aimé de façon inconditionnelle. Si je réfléchis, si j’arrive à savoir qui je suis, je m’aperçois d’une chose : je ne me suis pas fait. Je ne tiens pas mon être de moi-même. Cette petite phrase dit tout : « Dieu modela l’homme », ce Dieu dont nous allons voir qu’il ne se présente pas à l’homme, qu’il ne dit pas à l’homme qui il est. Et c’est cette conscience que nous mettrons peut être bien des années à acquérir, conscience intérieure très forte, certitude intérieure que j’ai été choisi, élu, préparé par Dieu, et non pas d’abord, par mes parents qui peut être ont manqué à ce devoir d’amour au moment de ma conception. Certains d’entre nous, nous avons eu la chance d’avoir été conçus dans l’amour, d’autres peut-être pas, il y a des accidents, on se comprend, ensuite des rejets. Je n’évoque pas cette histoire absolument sinistre dont on ne voit pas les tenants et les aboutissants, qui traverse notre radio aujourd’hui, d’enfants trouvés dans le congélateur. Nous rencontrons, si tant est que nous n’en soyons pas des spécimens, des personnes adultes qui ont souffert de cette blessure de ne pas avoir été choisis, ou de ne pas avoir été aimés, et d’avoir peut-être été rejetés, ou au moins, à tort ou à raison, d’avoir ce sentiment-là. Parfois les parents manifestent l’amour, et cet amour n’est pas toujours reçu. Il me paraît très fondamental pour l’homme, pour construire son autonomie, de ne pas enraciner son ‘je’ et son ‘je suis’ sur le choix de ceux qui sont de par la volonté de Dieu des procréateurs, mais sur le choix de Dieu qui m’a voulu tel que je suis, c’est-à-dire unique, et qui m’a voulu de manière inconditionnelle. Les deux sont terriblement importants pour la construction de nous-mêmes.

 

Par cette conscience aiguë que je suis absolument unique, je suis une personne, c’est-à-dire que même si j’ai un frère jumeau, un clone, je reste quelqu’un d’absolument unique. Et si je peux dire que je suis quelqu’un, c’est effectivement parce que je suis unique, même si j’ai les culottes de mon grand frère et le nez de ma grand-mère. Et deuxièmement, c’est ce que nous dit le récit, c’est inconditionnel car Dieu nous a voulu de manière inconditionnelle puisque nous n’existions pas. Ce n’est pas comme certains qui vous diront : « Ecoute, je te veux bien comme mari, ou comme ami, ou comme femme, si tu es comme ça, ou si tu te comportes de telle manière. » Voyez le grand danger, parfois, même dans l’éducation, ou dans nos amitiés lorsqu’on dit : « Je te récompenserai, je t’embrasserai lorsque tu auras fait ton travail. » C’est toujours du conditionnel. S’il n’y a que cela dans la vie d’amour et de l’affectif, l’enfant finira par croire qu’il n’est pas aimé en tant que tel, mais uniquement pour ce qu’il fait, pour ses compétences. Si on peut aller jusqu’au bout de cette conscience, intérieure, intime, profonde, il ne s’agit pas là d’un cours de théologie que l’on se ferait à soi-même, mais en face de soi, on se dit : « Luc, tu ne t’es pas fait toi-même, et même si tu viens par tes parents, quelqu’un, qu’on baptisera Dieu, qui est peut-être ignoré de ceux qui n’ont pas la foi, en tout cas sous l’aspect personnel que nous lui connaissons, nous qui avons la foi, ce quelqu’un m’a aimé et m’a fait unique, sans aucune autre condition que le fait d’exister. »

 

L’unité se fait en moi par mon élan, ma capacité à donner

 

Deuxième chose que nous découvrirons, c’est que si Dieu modèle l’homme avec la poussière du sol, c’est par son souffle qui nous fait être un, un être vivant. Par là, nous devons découvrir qu’il y a deux choses en nous : d’abord une tendance, comme la poussière, à être dispersé, ensuite une tendance à être unifié par un élan. Dois-je prendre des exemples ? Celui de saint Paul : « Il y a deux hommes en moi, je ne fais pas le bien que je voudrais faire, et je fais le mal que je ne voudrais pas faire. ». Mais nous sommes ainsi, nous les hommes, capables de vouloir une chose et exactement son contraire et d’être tendus, comme Jésus sur la croix, entre deux envies qui finissent par nous paralyser parce que nous sommes entre les deux. Au niveau de nos activités, quelle dispersion parfois, et nous en souffrons. Le mercredi des Cendres, le prêtre prend de la poussière et il en met sur la tête : « Tu es poussière, tu redeviendras poussière. » Tu redeviendras poussière au moment où l’élan de vie n’est plus là. Nous avons à prendre conscience de cela. Et nous pourrions multiplier les exemples chacun dans nos vies. Je vous invite à essayer de réfléchir dans le silence et la solitude du désert sur ce fait de la dispersion. Alors attention à vos Bibles, beaucoup de bibles françaises traduisent : « Dieu modela l’homme avec la glaise du sol. » Ce n’est pas comme cela dans l’hébreu. C’est bien la poussière du sol. Evidemment, on se dit qu’il a dû mélanger avec de l’eau, mais ce qui est intéressant, c’est cet élément de poussière, de dispersion en nous.

 

Nous avons à comprendre que ce qui fait l’unité en nous, ce qui pourra faire qu’on sera un, c’est un élan. Avant de vous dire lequel, une haleine de vie, avez-vous réalisé que souvent nous disons : ‘Je chante, je veux telle chose, je t’aime’, et que l’on ferait bien mieux de dire ‘nous’, sans se prendre pour le pape, parce qu’il y a des éléments de dispersion en nous et qu’on n’a pas fait l’unité en nous. Ce n’est pas facile d’être un SUJET, tel que je viens de vous en parler, mais ce n’est pas facile non plus d’être UN sujet. Peut-on parler d’autonomie, de construction de soi, quand on voit la dispersion qui nous tiraille de partout ? Le pape, jadis, disait ‘nous’. De temps en temps, quand on voit la pluralité en nous, on ferait bien de dire ‘nous’ : ‘Nous t’aimons’ ‘Tu te prends pour Dieu qui est Trinité ?’ ‘Non, ce n’est pas tout à fait ça…’ On peut même aimer plusieurs personnes à la fois, mais du même ordre d’amour. « Tu sais, ma chérie, je t’aime, mais ma maîtresse aussi… »

 

Qu’est ce qui fait l’unité en nous ? - C’est très important pour la connaissance de soi et la construction de le savoir. – C’est le souffle de Dieu qui nous fait être un être vivant. Il aurait pu prendre une autre image, celle du potier : c’est le feu qui consolide et fait une pièce unique de cette poussière mélangée à de l’eau. Mais ce serait statique. L’homme est bien sûr fait par un feu, mais il est fait aussi par un vent, par un souffle, par un élan. Lequel ?

 

Incontestablement, et là, c’est toute la tradition qui nous le fera dire, c’est l’élan du don.  Vous avez à la fin un beau texte de Xavier Lacroix, un petit extrait de son ouvrage : « Les mirages de l’amour ». C’est l’élan du don. Nous avons compris que nous étions issus des mains de Dieu. C’est notre ouverture. Je ne me suis pas fait. Quelqu’un m’a fait, quelqu’un m’a donné à moi-même, et quelqu’un, ensuite, va me donner au monde. Mais un courant d’air ne fonctionne que s’il y a deux ouvertures. ‘La porte, on a froid !’ Il y a une porte ouverte et le fiston a oublié de la refermer. Sur votre table de travail, tous les feuillets s’envolent, et voilà que vos factures sont mélangées à vos livres de prières ! Il faut deux ouvertures. Au premier pas de l’autonomie de l’homme, nous découvrons déjà que l’homme est fait pour le don, que si jamais il bouche l’une des ouvertures, il ne fera pas l’unité de sa vie, il va se disperser. Seul l’élan, le dynamisme, fait l’unité. On pourrait dire, réciproquement, suivant les tempéraments, que d’autres qui n’ont pas réalisé qu’ils étaient uniques, et voulus et faits par Dieu, et qui veulent se donner, se dispersent tout autant. Voilà la beauté. Voilà ce qui est révélé de magnifique. Et voilà comment nous avons déjà, face à nous-mêmes, à nous connaître à ce niveau-là.

 

C’est très fort, cela. Le mouvement du don en nous n’est pas juxtaposé à notre être. Il fait l’unité de ce que nous sommes, de l’homme en tant que sujet, en tant que personne.

 

 

 

 

            2. Le solitaire au jardin

 

C’est très fort à saisir : le mouvement du don en nous n’est pas juxtaposé à notre être, il fait l’unité de ce que nous sommes, de l’homme en tant que sujet, en tant que personne.

 

Mais voici que Dieu maintenant prend cet homme-là pour le sortir du désert ; ou plus précisément Il fait un jardin, lui Dieu, et fait pousser du même sol dont Il a pris Adam des arbres, des arbustes, des plantes, un jardin magnifique arrosé par quatre fleuves et Il y met Adam. Pour quel motif met-Il Adam maintenant au jardin ? Au jardin de l’univers ? Il quitte le désert. Pour…  le cultiver et le garder - verset 15, vous reprendrez ce texte -. Quand nous allons dans des jardins publics, c’est plutôt pour nous reposer, évitant soigneusement de marcher sur les pelouses - interdites bien sûr -. Mais Adam est mis dans un beau jardin et là il reçoit de Dieu qui le met en face des choses une double vocation : cultiver et garder le jardin.

 

Que découvrons-nous ? Adam  face aux choses, va devoir maintenant gagner une autre part de son autonomie en gagnant la maîtrise des choses ; si je vous le dis comme ça, ça fait très conceptuel, presque intellectuel. En réalité, c’est tout simple comme expérience même si je vais vous le redire de manière plus compliquée mais je vous le dis déjà de manière toute simple pour l’introduire : vous vous dites autonomes, vous voudriez être autonomes mais vous sentez bien que vous n’êtes pas toujours tout seul face à vous-même. Vous êtes en face des choses mais parfois en phase, et parfois contre les choses ; par exemple êtes-vous pleinement autonome dans votre travail ?

 

Je rencontre beaucoup de personnes qui sont plutôt aliénées par leur travail et qui passent leur vie à faire des non choix dans leur existence ou bien qui sont aliénées par la possession, par l’avoir ; je pourrais multiplier à l’infini des exemples : «  ah oui, je sens bien que pour ma vie, pour mon équilibre il faudrait que je change de travail mais jamais je ne retrouverai un pareil salaire » ;  j’espère que personne n’a fait ce genre de réflexion parce qu’il va se sentir visé ! C’est presque chaque semaine que j’entends ce genre de réflexion : «  Mais nous ne sommes pas matérialistes, nous faisons attention à cette société de consommation ». Je dis : « concrètement il me semble qu’il y a une contradiction dans ce que vous dites ». « Oui,  mais vous comprenez je me suis endetté pour vingt-cinq ans, j’ai voulu acheter un appartement, il fallait que j’achète un appartement » Pourquoi ? Où était la nécessité ? « Tout le monde le fait ». Vous n’êtes pas autonomes ! Je ne dis pas qu’il ne faut pas acheter d’appartement, la question n’est pas là. La question est de savoir si vous avez gagné ou pas une liberté.

 

Voici maintenant une autre étape, une étape importante de profonde solitude ; n’allez pas croire que les autres, autour de vous, vivront à votre place cette part de liberté que vous allez conquérir pas à pas dans le jardin, dans le beau jardin que Dieu vous a donné ; c’est bien là en effet une question de solitude, vous êtes seul face à cela ; peut-être que votre conjoint a un rapport aux choses tout à fait libre et qu’il a gagné en autonomie tandis que vous, vous êtes encore emprisonné et que la quasi-totalité de vos choix de vie sont précisément des non choix qui vous conduisent à une survie. Le solitaire au jardin est fait gérant et gardien du jardin de Dieu qu’il n’a pas planté…

 

Le solitaire du désert devient solidaire des choses.

 

 J’insiste sur quelques aspects de cette deuxième étape.

 

Le premier aspect : le solitaire  du désert devient solidaire des choses. On emploie souvent le mot solidaire pour solidarité. Vous êtes d’accord pour la solidarité ? Alors maintenant je fais passer une quête pour les enfants de …, le tsunami … Mais la première des solidarités qu’Adam doit expérimenter, bien avant la rencontre d’amour du prochain, c’est la solidarité avec les choses. Qu’est-ce que j’entends par là ? Nous sommes faits de la terre et à mon avis si nous n’avons pas cette expérience-là, cette expérience entre autre du travail, l’autonomie reste quelque chose de très abstrait. Souvent quand nous cheminons en Terre Sainte, j’avertis : « nous traversons le désert» et chacun d’opiner du bonnet comme si c’était une évidence ; ce n’est pas une évidence, il y a des hommes qui ne le traversent pas, qui y vivent. Nous, nous sentons dans notre humanité et dans la foi chrétienne que nous avons à le traverser c’est-à-dire finalement un jour à en sortir, non pas évidemment pour y abandonner ce qu’on a conquis, ce qu’on a gagné mais précisément pour faire de nouvelles expériences. Or, face aux choses, nous avons deux expériences à faire.

 

Ce jardin est l’atelier de l’homme ; les moines qui sont des prophètes et des professionnels de la solitude, que font-ils ? D’abord ils sont seuls au désert, nous en avons parlé, ensuite, selon la règle de Saint Benoît «  labora » je le dis en latin parce qu’en français le jeu de mots ne marche pas mais «  labora » et nous le verrons dans le troisième point « ora ». «Ora et labora », labora : travail, travail manuel, contact comme Dieu lui-même avec le sol, avec la terre, les choses à faire. Les premiers moines au désert avaient tous un travail manuel, un travail manuel intense. Les premiers Pères, un Saint Antoine et d’autres, fabriquaient des paniers, ils tressaient des palmes de sisal, ils n’arrêtaient pas de travailler : ils avaient compris le vrai mystère de la solitude et de l’autonomie bien plus que nous. Nous sommes enfoncés dans un monde tellement virtuel que, en réalité, nous ne sommes plus jamais face aux choses ou très rarement, par exemple le samedi quand on se décide à cultiver son jardin parce que c’est un besoin en nous.

 

 

Le principe de réalité permet de distinguer entre ce que je pense et ce qui est.

 

Oui, nous ne sommes pas dans la terre, nous sommes de la terre et nous sommes solidaires de ces choses. Cette expérience va faire jaillir en nous deux principes ou, plus précisément, les choses nous aident par deux principes : le premier c’est le principe que j’appelle le principe de réalité. Est-ce que vous avez déjà essayé de poser un mur en pierre ? Le problème c’est que vous avez l’idée, et donc vous faites un dessin magnifique ; jusque là rien ne vous a résisté, mais vous n’avez pas encore fait l’expérience des choses ; et puis maintenant, vous prenez une pierre et là elle résiste, et quand vous la taillez, paf, elle casse là où il ne fallait pas ; nous apprenons par cette expérience-là la différence entre ce que je vis, ce que je pense, ce qui relève du subjectif comme on dit, puisque ça relève de moi qui suis un sujet et de ce qui n’est pas moi mais qui est quand même en face de moi et qu’on appelle l’objectif. Quelque part la folie n’est-ce pas au moins pour un temps la rupture entre le subjectif et l’objectif : «  mais non excuse-moi tu te prends pour Napoléon mais tu n’es pas Napoléon ; objectivement tu n’es pas Napoléon » « si, si c’est vous, vous essayez de tricher ! ». Difficile de pénétrer dans l’univers de quelqu’un qui est complètement replié sur lui-même, sur sa subjectivité alors que la personne seule – je suis toujours dans le mystère de la solitude - par son travail - j’insiste un peu sur cet aspect du travail manuel - va reprendre contact avec ce qui n’est pas lui tout en restant  un sujet.

 

Principe de réalité : je ne suis pas tout, même si j’ai été fait par Celui qui est Tout, qui a tout fait. Et ce principe de réalité va être essentiel parce qu’il me permet de distinguer entre ce que je pense et ce qui est vraiment. Mais combien de drames dans les couples parce que cette distinction-là n’est pas faite ! On projette sur l’autre constamment ce qu’on pense et un jour on découvre que ce n’est pas la réalité du tout. Accompagnant des personnes, c’est toujours gênant de citer des exemples précis, mais j’en ai beaucoup en tête et dans le cœur : telle jeune  femme disait : « je suis sûre qu’il m’aime, qu’il m’aime, qu’il m’aime….Et moi je l’aime aussi beaucoup, beaucoup», jusqu’au jour où - il a fallu presque deux ans d’accompagnement –«  écoute franchement demande-lui quand même », «  non, non, il m’aime il ne veut pas me le déclarer mais ce qui est dur pour moi c’est que la relation n’avance pas », « demande-lui » ; elle a quand même accepté de faire la vérité et elle s’est aperçue qu’elle était une excellente amie mais c’est tout. Voilà : différence entre ce qu’on projette et ce qui est dans la réalité. Combien de couples ne se font pas, combien de rencontres d’amour ne se font pas parce qu’on est incapable de distinguer et c’est un apprentissage qui relève d’abord d’une solitude de l’homme face aux choses. Dans le monde virtuel, on peut toujours tout faire. La question, c’est de savoir si l’autre accepte de rentrer dans votre monde virtuel.

 

Le principe de responsabilité prépare une liberté qui assume.

 

Et il y a un deuxième principe, issu de ces choses que nous gérons : c’est le principe de responsabilité. Dieu dit : « tu le cultives, tu en es responsable. » Je commence le long chemin de la responsabilité par la responsabilité dans le travail face aux choses, et c’est toujours très intéressant de voir, même en communauté religieuse, comment les personnes se comportent par rapport aux choses : est-ce qu’elles les prennent, les utilisent et les jettent ou est-ce qu’elles vont ensuite les nettoyer, les ranger parce que d’une certaine manière elles en sont responsables comme nous sommes responsables globalement de tout l’univers. Qui peut prétendre ensuite, dans la rencontre avec l’autre, être responsable de l’autre (ce qui est le cas dans le mariage - nous sommes responsables de l’autre avant même d’être responsables des enfants) s’il est incapable d’être responsable déjà dans son rapport aux choses et en particulier dans son travail. Avec le principe de réalité, il y a ce principe que j’appelle le principe de responsabilité où progressivement l’homme acquiert une maîtrise réelle sur les choses ; et une maîtrise réelle sur les choses passe nécessairement par une responsabilité vis-à-vis de cet univers tout entier mais aussi bien sûr de tout ce qui nous est confié.

 

Le rapport de désappropriation :

 

Enfin, face aux choses nous apprenons le juste rapport à la possession. Combien de personnes, je vous le redis - cela ne relève pas d’un acte moral mais plutôt d’un acte de méconnaissance de soi, d’un acte de personnes qui ne sont pas construites encore - qui vous disent : « moi je me sens vivre, je suis autonome, je fais ce que je veux », mais qui sont incapables de se passer d’une seule chose. Vous savez la pédagogie de Dieu : si sur cent choses dont tu es propriétaire, il y en a quatre-vingt dix-neuf auxquelles ton cœur n’est pas attaché tu peux les garder, moi Dieu, je m’en moque ; par contre la seule dans laquelle tu as mis ton cœur,  là où tu as mis ton trésor et ton cœur, celle-là je la veux.

 

Nous l’avons tous expérimenté dans notre vie. Pour Dieu, la notion d’appropriation personnelle est complètement aberrante. C’est une aberration puisque, de toute manière, les linceuls n’ont pas de poches, vous n’emporterez rien du tout à votre mort, donc que faire de cette espèce d’instinct de possession, de convoitise qui habite chacun de nos cœurs ; il ne faut pas se le cacher : on est plus ou moins avare - plus ou moins … - et on peut même être très généreux ou au contraire très dispendieux et être très attaché aux choses.

 

Pour être vraiment autonomes vérifions notre rapport à l’avoir : après l’être - ce que je suis, - le faire -ce que je fais, le travail - et maintenant l’avoir. Ce que j’ai ne m’intéresse pas tellement en l’occurrence et la question que j’ai envie de vous poser maintenant ce n’est pas : qu’est-ce que j’ai ? On est en France. Je suis sûr qu’il n’y en a pas beaucoup qui publieraient leur salaire ! Mais ça ne m’intéresse pas. La bonne question maintenant, par rapport à l’avoir, n’est pas : qu’est-ce que j’ai ? Mais : quel est mon rapport de liberté à ce que j’ai ? Ne répondez pas trop vite : «  je suis détaché de tout ». Dieu qui connaît les cœurs va mettre le doigt là où ça fait mal, ne vous faites pas de soucis. « Je ne suis pas attaché à ma voiture » mais alors pourquoi t’es-tu mis dans une pareille colère quand ta femme l’a ramenée avec les deux portières abîmées ? ».

 

La désappropriation personnelle : Dieu ne nous dit pas : « prends », il nous dit : « garde le jardin comme un gardien. » Si vous étiez seigneur et aviez un superbe château que vous confiez au gardien qui habite la petite maison au bout de la propriété, au bout du parc…- le gardien se balade de partout, il est comme chez lui mais il n’est pas chez lui - vous seriez quand même un peu surpris, si, en revenant, vous le seigneur, vous voyiez le gardien qui s’est s’approprié tous ces biens … C’est l’homme, les hommes tout entiers, je vous le rappelle, qui possèdent la terre, pas un seul. Possession en commun.

 

 

 

            3. Le solitaire au fond de son cœur.

 

Voici que maintenant Dieu va proposer à Adam une expérience bien singulière. Pour l’homme dans la solitude, en vue de son autonomie, après la première phase où il était face à lui-même, après la deuxième phase où il était face aux choses - et j’entends bien redire que ces phases-là ne s’éliminent pas, elles se superposent, - il s’agit maintenant d’être placé par Dieu face à Dieu, Dieu mystérieux, infiniment mystérieux qui se présente au fond comme un absolu en face duquel l’homme va pouvoir gagner toute sa liberté. Non plus se connaître lui-même, non plus se libérer des choses qu’il porte en étant vraiment responsable mais gagner une liberté qui lui permettra de s’autodéterminer, se déterminer lui-même profondément. Vous n’allez peut-être pas me croire, mais je suis persuadé de la vérité de ce qui est dit dans ce récit de la Genèse lorsque Dieu fait à l’homme ce commandement : « tu peux manger de tous les arbres du jardin mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas, car le jour où tu en mangeras tu deviendras passible de mort, ou plus précisément tu mourras de mort », c’est dit ainsi dans le texte. Curieux ! « Tu mangeras de tous les arbres du jardin ». Nous le comprenons car il s’intègre dans cette maîtrise de l’univers confié à l’homme, «cultive et garde le jardin que j’ai fait pousser ». Mais voilà que Dieu place l’homme maintenant face à un interdit.

 

Voici que le solitaire est mis maintenant non plus hors du jardin mais en face de Dieu.

 

Par là Dieu fait faire à Adam l’expérience qu’il vient de Lui, Dieu. Si, pour une part, Adam est fait du sol et de ce qu’il a vécu par son travail et son gardiennage, Adam vient aussi de Dieu; il y a un rapport de connivence profond qui doit devenir une expérience pour l’homme. C’est, à mon avis, la seule expérience de ce face à face avec un Absolu. C’est à travers le mystère de l’interdit que l’homme découvre vraiment sa capacité à se déterminer lui-même, que sa volonté libre trouve toute sa force et lui permettra ensuite tout au long de sa vie de poser des gestes de décision libres. « J’ai décidé que ». Si nous sommes aussi empruntés aujourd’hui pour prendre des décisions, c’est peut-être que précisément nous n’avons pas assez élevé ou rendu forte notre détermination en face du mystère de Dieu . C’est curieux parce qu’on dira : pour prendre des décisions on commence par prendre des petites décisions puis après des grandes décisions etc. Dieu ne nous présente pas les choses ainsi. De quoi s’agit-il ?

 

 Cette troisième étape de l’autonomie va nous permettre de situer notre liberté et notre capacité à nous déterminer. Dans la règle de Saint Benoît : ora qui répond au labora  - ou en français, en effet, laboratoire et oratoire -  il s’agira, pour l’homme, de se présenter en face de Dieu.

 

Alors, de quelle manière ? Là  nous sommes en dehors de toute révélation : par la foi j’adhère à une révélation qui me dit le mystère de Dieu,  qui me dit Dieu est personnel,  Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu s’est incarné  etc. Mais ce que vit Adam, c’est une expérience humaine fondamentale qui n’implique pas la foi, je viens de le dire, qui appartient simplement à tout homme qui est d’accord pour faire l’expérience fondamentale de ce qu’il est et qui est capable de ne pas partir dans la superficialité, dans le divertissement, comme dit Pascal, dans les distractions même très raisonnables qui visent à gagner de l’argent et à travailler comme une brute, mais qui est capable de dire : je voudrais maintenant revenir au plus profond de mon cœur. Qu’est-ce qu’il découvre ?

 

 

Dieu se présente comme l’Absolu qui nous déborde

 

Premièrement il se sent comme en face de Dieu ; le mot est peut-être trop biblique, trop marqué encore par son poids religieux, lors je vais le dire autrement : l’homme se trouve face à un  Absolu qui le déborde qui n’est pas simplement soi, qui n’est pas simplement la somme de toutes les projections de fantasmes qu’il a pu faire intérieurement, un petit peu comme lorsque nous sommes face à un abîme dont on ne voit pas le fond ; en effet, c’est bien moi qui le vois comme une ligne d’horizon et en même temps, j’ai l’impression que, aussi fort que je concentre mon regard, même si je prends mes jumelles, j’ai beau me tendre dans ce regard, je ne vois pas le fond. Ce qui est vrai de la vue physique, pourquoi le dénier à l’homme dans sa vue intérieure ?

 

Allons ! Alors cet Absolu ce n’est pas le général qui nous entoure, ce n’est pas la pensée commune, ce n’est pas le « tout le monde fait ça » ! Certes, l’homme se trouve aussi, surtout lorsqu’il vit en bonne société, face à une culture ; il est en face de ce qu’on appelle le général, la pensée générale, la pensée commune, le «  tout le monde fait ça ». Il ne s’agit pas de cela qui nous déborde effectivement, car ce n’est pas nous qui avons inventé notre culture, notre manière de penser. Il se trouve face à l’Absolu et seule la présence de cet Absolu va pouvoir nous permettre de n’être conditionnés dans nos choix par personne d’autre que cet Absolu. Mais j’y reviens.

 

Adam est pris par un désir d’infini à vivre comme un dépassement.

 

Deuxièmement, Adam est pris par un désir d’Infini qu’il sent en lui comme un appel à se dépasser sans cesse ; ça ne veut pas dire nécessairement qu’il va se dépasser dans le sport ou même dans la voie intellectuelle ou la voie du travail en disant : «  on a fait mille chaussures aujourd’hui demain on en fera mille cinq cents ». Il ne s’agit pas de ce débordement-là, il ne s’agit pas ce dépassement-là, non. Il y a en l’homme un désir de l’Infini. Je pense que l’autonomie de l’homme est là lorsqu’il aspire, à défaut de l’avoir fait, à une expérience spirituelle. Pour aller jusqu’au bout de ma pensée ou de ma lecture du texte de la Bible où Adam se trouve face à Dieu : est-on vraiment autonome, au sens fort du terme, c’est-à-dire capable de prendre des décisions profondément personnelles, tant qu’on n’a pas une expérience spirituelle de l’Absolu ? Je vous la laisse comme une question, vous devinez ma réponse personnelle : pour moi, tant qu’on n’a pas cette expérience-là, notre liberté ne s’est pas « verticalisée ».

 

Donc, d’une certaine manière, votre volonté libre, vos espaces de liberté sont toujours horizontaux et vous êtes toujours conditionné par les autres, plus ou moins si vous avez fait le ménage autour de vous, si vous avez réussi à faire un périmètre de sécurité autour de vous, si vous avez tué - psychiquement… j’entends…- vos parents parce qu’on vous a dit qu’il faut couper le cordon ombilical … vous aurez dit peut être : moi, je veux poser des choix libres donc tout ce que mes parents m’ont appris, tout ce que mon éducation m’a donné, tout ce que la société aussi essaye d’instiller en moi par les média et autres je m’en libère ! Et votre périmètre aura à peine augmenté en vérité parce que je crois que ce n’est pas comme cela qu’on acquiert vraiment sa liberté ; je crois qu’à un moment donné quand on est pris dans la jungle ou bien qu’on est dans une immense plaine, on est vraiment libre quand on est au-dessus, quand on est capable de partir vers la dimension verticale ; peut-être là suis-je inspiré en effet par mon expérience personnelle mais je crois que c’est l’expérience de beaucoup : tant qu’il n’y a pas eu une expérience spirituelle, involontaire de notre part, fruit de la grâce sûrement, de l’initiative de Dieu qui se présente à l’homme, je crois que notre liberté est entravée, elle vient se buter sur celle des autres et notre autonomie sera proportionnelle à l’autonomie des autres. C’est la conception de Rousseau : ma liberté commence où celle des autres s’achève ; ma liberté s’achève où celle des autres commence. Peut-on parler vraiment d’autonomie ? Et d’une autonomie qui puisse un jour s’ouvrir à la rencontre ? Si je suis face au père Kolbe ou à tant de Saints, dans l’univers concentrationnaire où le conditionnement humain est le plus fort qui soit, sans possibilité d’être seul, je suis en face de quelqu’un d’absolument libre, capable d’un choix absolument libre au moment où il le faut : «  je prends la place de cet homme qui va mourir de faim » ; vous connaissez l’histoire, je ne vous la répète pas.

 

Oui, la liberté va prendre toute sa force en se « verticalisant » en face de l’Absolu et que ceci soit marqué dans le récit de la Genèse par un interdit est à prendre au sens positif : l’interdit n’est pas là effectivement pour nous restreindre mais au contraire pour nous promouvoir. On nous a souvent dit le contraire : ce Dieu nous interdit, veut réduire notre liberté parce qu’ il a peur qu’on gagne en liberté, qu’on gagne en puissance… Mais si vous êtes dans ce schéma d’interprétation, je vous invite carrément à mettre à la poubelle tout le récit de la Genèse et pas simplement cette question de l’interdit parce que si vous interprétez l’interdit « tu ne toucheras pas de l’Arbre de la connaissance du bien et du mal » comme étant susceptible de restreindre l’homme, alors vous êtes incohérent avec tout le restant du récit qui nous montre un Dieu qui, gratuitement, de manière inconditionnelle, crée l’homme précisément comme un partenaire de son amour.

 

Restons cohérent avec le récit : lorsque toutes les issues sont bloquées, que faites-vous ? Vous cherchez quelque chose d’autre, de profondément différent et c’est comme ça que vous êtes faits, que vous passez la clôture pour aller manger les poires, comme Saint Augustin, mais ça ce n’était pas bien,  dans le jardin du voisin ; l’exemple est mal choisi j’en conviens tout à fait !

 

Le Bien et la mission personnelle

 

Dernière chose : mais si pour nous cette liberté qui va se déployer et prendre vraiment toute sa puissance, son jaillissement en face de l’Absolu ne sera vraiment  tonique, donc capable progressivement de nous emmener vers les hauteurs, que si elle est tournée vers le Bien, cela veut dire que notre volonté n’est pas là pour choisir entre le bien et le mal, comme celui qui va justement saisir l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mais que notre volonté est là précisément pour choisir l’Absolu qui est aussi le Bien en toutes choses…

 

 

Conclusion : l’autonomie, le premier gain de la solitude originelle

 

 

Grande et riche expérience de l’homme que ces trois étapes pour se construire lui-même !

Au terme de cette conférence voyez le premier gain de la solitude originelle dans ces trois expériences fondamentales de l’homme : face à lui-même qui gagne la connaissance de lui-même, face aux choses qui gagne un rapport aux choses fait de maîtrise et de désappropriation responsable, face à Dieu où il conquiert vraiment une volonté libre et susceptible de le grandir, orientée vers le Bien. L’homme accomplit son autonomie.

 

La fois prochaine je vous parlerai de la deuxième partie du récit de la genèse ; il y a un lien profond entre ces deux conférences, et on poursuivra le récit. D’ailleurs je vous invite dans vos moments de solitude à vous isoler dans une petite pièce à côté et à lire la suite du récit de la Genèse … et vous verrez comment il y a encore bien du chemin à faire avant de rencontrer sa « chérie »….

 

 

 

Textes

  

HYMNE AU SILENCE

 

C’est dans le silence que ton intelligence s’ouvrira à la vérité
Que ton cœur se formera à l’Amour
Que ton âme s’approfondira et se purifiera…
C’est en acceptant le silence que tu pourras vraiment te construire
Car il sera signe de maîtrise de toi-même
Il sera réflexion sur le sens profond de la vie
Il sera compréhension de tes responsabilités
Il sera liberté pour ton âme
Qu’étouffent peut-être trop souvent passions et slogans…

Si tu as peur du silence
C’est que ta vie n’est trop souvent que caprice et légèreté
C’est que ta vie est esclavage de toi-même ou des autres
C’est que les autres ne sont pour toi
que moyen pour te satisfaire ou te fuir
C’est peut-être que ton cœur est égoïste et ton âme trouble
C’est peut-être que Dieu t’appelle
Et que tu lui résistes.

Le silence est porte ouverte à la lumière
et à ceux qui veulent en vivre
Le silence est fécondité de l’Esprit
Le silence est générateur des paroles qui touchent les cœurs
Et rendent l’humanité meilleure
Le silence n’est pas vide, mais plénitude
Le silence n’est pas absence, mais présence authentique

D’un être à un autre, d’une personne à une personne
Le bavardage n’unit que les sensations
Le silence n’est pas égoïsme qui se replie,
Mais charité qui aide l’autre à se construire.

Si tu parles, que ta parole soit le fruit de ton silence
Si un autre parle, recueille sa parole dans le silence
Si Dieu parle, tu ne pourras l’entendre que dans le silence.
Ton silence sera à la mesure de ta Vérité.

 

« Lorsqu’on passe de l’avoir à l’être, la logique du don change de sens. Je reçois mon être au moment où je le donne. Si, en donnant ce que j’ai, je le perds, en donnant ce que je suis, je le gagne. En me donnant je me libère de la plus pesante de mes entraves, c'est-à-dire de l’enlisement en moi-même. Une distance se crée entre moi et moi ; j’accède alors, paradoxalement à l’avoir de ce que je suis. J’apprends à disposer de moi-même. Ce qui veut dire que c’est en se donnant que l’on se possède véritablement… Ce mouvement de don n’est pas en lui-même difficile. Il l’est par les résistances que lui opposent d’autres mouvements ou attachements de notre personnalité. Mais il est des moments (moments de grâce) où nous expérimentons que le don est le mouvement le plus spontané qui soit, celui dans lequel nous sommes le plus nous-mêmes. Que la vie est don… »

 

Xavier Lacroix Les mirages de l’amour Bayard 1997 p 253