Le socle de l’homme : deuxième partie

 

Connaître sa pauvreté : la découverte de l’autre

 

[Genèse 2][18] Yahvé Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. »

[19] Yahvé Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné.

[20] L’homme donna des noms à tous les bestiaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages, mais, pour un homme, il ne trouva pas l’aide qui lui fût assortie.

[21] Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l’homme, qui s’endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place.

[22] Puis, de la côte qu’il avait tirée de l’homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l’amena à l’homme.

[23] Alors celui-ci s’écria : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair! Celle-ci sera appelée « femme », car elle fut tirée de l’homme, celle-ci ! »

[24] C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère et s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair.

[25] Or tous deux étaient nus, l’homme et sa femme, et ils n’avaient pas honte l’un devant l’autre.

 

Plan :

 

Introduction : la solitude se prolonge dans le « l’un vers l’autre », dans cette capacité (acquise) de dire « toi » à un autre ; c’est une solitude de « pâtir » et non d’agir.

 

  1. Le diagnostic divin et la proposition du remède ; Dieu met le doigt sur une souffrance très profonde à laquelle il n’y a qu’un remède, une aide assortie

 

- L’indépendance chérie et son credo

- La confusion entre autonomie et indépendance

- L’amour de soi sans ou avec l’autre ?

- La maladie d’amour et son symptôme

- Il est mauvais d’être un « être complet sous tous rapports »

- Le remède : une aide assortie et non un supplément de religion

 

2.       L’examen de passage et le défilé des animaux ; Adam doit apprendre ce qu’est cette aide assortie, ce qu’est un autre sujet. Et il ne l’apprend que par la prise de conscience de la vraie dépendance.

 

- Les animaux … de compagnie

- Le langage et la science ne suffisent pas

- Du quoi au qui par la demande de « réciprocité »

- La relation humaine va à la personne elle-même

- Les deux dépendances, celle de la nécessité et celle de l’amour

 

3.       L’intervention divine et l’émotion d’Adam ; ce qu’Adam a compris et désiré. Dieu le lui a donné après l’avoir fait lâcher prise ; l’homme commence à exister pour un autre

- La torpeur comme léthargie, le lâcher prise

- La torpeur comme extase, l’existence au-delà de moi

- La vibration conjuguée du cœur et de la chair

- Dieu amène l’autre qu’il a fait à Son goût

- L’accueil simple de l’autre tel qu’il est, il me nourrit

- Une seule chair … si l’on s’est détaché

 

Conclusion : la célébration de l’amour du Cantique des cantiques

 

 

Introduction

 

Chaque année, dans ces cycles de conférences, j’essaie de faire de chaque conférence une sorte d’unité que l’on peut recevoir - et que l’on peut même comprendre, si je suis assez clair -en elle-même. Cette année, je ne procède pas tout à fait ainsi, mes conférences vont par paires. Ce soir, c’est la deuxième partie de la première partie. C’est très important de le comprendre car, si ce que je dis aujourd’hui sur la dépendance n’est pas lié à ce que j’avais dit, la fois dernière, sur l’autonomie, nous allons tomber dans le contraire de ce que j’ai voulu vous dire, c’est à dire sur des formes de rencontres et d’amours infantiles et des formes de dépendance qui n’ont rien à voir avec l’amour mûr de personnes adultes que Dieu veut pour nous.

 

J’insiste sur l’articulation entre ces deux moments d’une même dynamique. Nous parlons de la solitude. Laissons de côté, pour l’instant, ce qui habite beaucoup de nos vies : la solitude sournoise, mauvaise que nous étudierons à partir des mois de décembre et janvier, avec le mot d’isolement. Prenons l’homme, dans son état de pureté parfaite – ce qui n’est pas notre cas – symbolisé par l’Eden, le Paradis. Il n’y a pas encore tous les brouillages du péché, de l’individualisme, de tout ce que nous allons évoquer dans les conférences suivantes. Ces grands mécanismes sont en nous et nous nous apercevons qu’ils se déroulent d’abord dans ce que nous avions baptisé la saine ou solide solitude. J’avais à baptiser le socle de notre humanité, une solitude qui, nous allons le comprendre aujourd’hui, ne s’achève pas en elle-même, mais qui prépare et continue de soutenir par en dessous, d’une manière très forte, la rencontre d’amour entre Adam et Eve.

 

Encore une fois, lorsque nous réfléchissons sur la solitude, nous avons des biais que j’appellerais simplement humains, comme la psychologie ou notre propre expérience. Aujourd’hui, nous choisissons un biais théologique. Nous partons de la Bible et de ce récit originel où l’homme nous est présenté dans une démarche de solitude. Adam a tout un chemin à poursuivre et à reprendre, plusieurs fois dans son existence, avant de rencontrer Eve, et pour rencontrer Eve.

 

Je reviens sur ce que j’avais dit la fois dernière. Le problème de notre société n’est pas tant, comme on le dit souvent, l’engagement, même s’il peut être un obstacle dans notre démarche de préparation au mariage, en particulier. C’est d’abord la rencontre profonde avec une autre personne. C’est assez extraordinaire de voir cette difficulté émerger, à travers le succès d’Internet. Ce n’est pas une critique contre Internet. J’ai lu, récemment, un article sur ces personnes qui se livrent complètement à travers leurs blogs ou d’autres sites et mettent sur la voie publique des choses extrêmement intimes. Tous ces sites qui proposent à chacun d’avoir son salon pour recevoir ses amis, virtuellement bien sûr, ou son journal où il peut mettre tout ce qu’il a dans le cœur, connaissent un succès foudroyant. Selon les sociologues, nous avons énormément de mal, en face d’une personne humaine, à livrer ce qui est notre intime. Par contre, nous le faisons par la voie d’Internet, chrétien ou pas chrétien. Il y a un véritable problème dans ce face à face. Quand je pense au commandement de l’évangile de l’amour ou simplement à ce que notre cœur nous dit, cette soif d’amour et de rencontre, nous sommes bien face à une véritable difficulté. Rencontre-t-on vraiment quelqu’un par Internet ? Ce peut être un moyen, une occasion, mais la véritable rencontre est un face à face. On se serre les mains, on s’embrasse.

 

Adam, au Paradis, est créé solitaire, non pas en vue d’abolir cette solitude mais plutôt de construire cette solitude qui sera le socle d’une véritable alliance avec celle que va lui donner Dieu. Et, dans ce premier moment, l’Homme personnifié par Adam a besoin d’acquérir son autonomie - le mot est très important, – une capacité à être véritablement un sujet lui-même, à penser par lui-même, à faire un acte de volonté par lui-même. Que l’on ne me dise pas, encore une fois, que l’important est de faire la volonté de Dieu ! Oui, à condition que ce soit, de par vous-même, de par votre volonté, que vous fassiez la volonté de Dieu ! L’autonomie est nécessaire pour vivre l’alliance avec Dieu. Dieu le veut ainsi. Il ne s’agit pas de cette autonomie d’orgueil de l’homme qui, méprisant, veut être au dessus des autres ou se dresser contre Dieu. Voici que Dieu nous crée de telle sorte que nous puissions être autonomes et, pour cela, il faut apprendre à se connaître. Se connaître, ce n’est pas d’abord savoir ses limites, quelles sont ses capacités de telle sorte que l’on puisse avoir l’itinéraire de formation puis ensuite connaître le chemin professionnel le plus adapté à ses qualités. Certes, il le faut. Se connaître au plan biblique, c’est d’abord se connaître en réponse à la question : « Qui suis-je ? », beaucoup plus importante que la question : « Que fais-je ou que sais-je ? »

 

La connaissance de soi : tout un chemin qui commence au désert, se prolonge au jardin avec le travail. Pardonnez-moi si ma présentation est parfois un peu intellectuelle. Si j’avais plus de temps, j’essaierais de l’agrémenter avec davantage d’exemples ou de témoignages. Ce sont plutôt des pistes que je vous ouvre, et je vous renvoie, d’une part à la méditation de la Parole de Dieu, de l’autre à votre vie : est-ce que c’est vrai ou pas ?

 

Adam, pétri de la poussière du sol, animé par le souffle de Dieu, doit agir et le voici seul, ayant fait grandir son intelligence, sa volonté, sa liberté, en face de lui-même, du monde à cultiver et de  Dieu. Voilà l’homme Adam, autonome. Mais il est seul. Je vais insister énormément et, s’il n’y a qu’une chose à comprendre dans la conférence de ce soir, elle tient dans ce propos initial sur la charnière. On pourrait en rester là. Et voici que Dieu, maintenant, amènerait Eve qui aurait aussi, de son côté, cheminé pour être une femme adulte, autonome. Que se serait-il passé ? Nous aurions eu deux êtres autonomes indépendants et c’est souvent ainsi aujourd’hui que nous est présentée l’union conjugale, sans parler de toutes les autres formes d’amour, d’amitié, de parentalité. Deux êtres qui, parfois, sont infantiles, mais qui sont aussi autonomes et le prouvent par leurs engagements sociaux, par leur maturité.

 

Il y a une charnière. Je ne dis pas que cette charnière explique tout, dans le phénomène du célibat ou des solistes dans notre société d’aujourd’hui, mais je pense qu’elle explique beaucoup. Elle explique beaucoup parce que des femmes et des hommes autonomes ont besoin, maintenant, pour qu’il y ait rencontre, d’apprendre la dépendance d’amour. Je vais le dire autrement, d’abord, par un petit paragraphe de Jean Vanier :

 

« On cherche éperdument à combler le vide qui est en nous. Mais on a perdu cette intuition du cœur qui rend sensible aux personnes et à leurs besoins, qui est le fondement de la communion et de la confiance mutuelle. Sortir de la solitude implique de ne plus fuir notre vulnérabilité, parce qu’aimer c’est devenir vulnérable, c’est laisser l’enfant apparaître en soi. »

 

Nous allons essayer de comprendre qu’il n’y a aucune opposition entre « laisser l’enfant apparaître en soi » et être un adulte autonome. De manière plus concrète que le mot ‘dépendance d’amour’, Jean Vanier fait émerger ceci : tant qu’en nous, nous n’avons pas réveillé, fait grandir, dilaté un peu comme on tend une voile, notre sensibilité du cœur, notre intuition, nous ne pourrons pas accueillir une autre personne dans nos vies en tant que personne humaine. Oui, nous pouvons être juxtaposés les uns aux autres. J’imagine Adam et Eve juxtaposés l’un à l’autre, pour pouvoir travailler ensemble, puisque la garde du jardin est confiée à l’homme et la femme : « nous allons partager le jardin, tu vas t’occuper des poireaux, je m’occuperai des bananiers. » Parfois, nous avons cette idée-là. D’une certaine manière, nous serions les uns à côté des autres, chacun mûr, responsable, participant à un projet commun. On dit souvent qu’aimer, c’est avoir des projets en commun, ‘regarder ensemble dans une même direction’. Je crois que c’est faux. Aimer, ce n’est pas cela, c’est une intuition du cœur qui me fait accueillir l’autre à l’intérieur. Tant pis si nous n’avons pas beaucoup de projets. Bien sûr, les projets vont nous souder, nous unir et nous faire grandir ensemble. Mais l’amour est un face à face, avant de regarder dans la même direction. Le projet de Dieu, c’est que les êtres ne soient pas comme des billes dans un sac, comme des livres dans une bibliothèque, mais qu’il y ait un lien entre eux, que cela forme une unité qui forme une seule chair ou un seul être. C’est l’appel fondamental du couple.

 

Comment cela va-t-il se passer ? Réfléchissons un peu. Regardez-vous, en ce moment. Vous êtes collés les uns contre les autres, les corps se touchent et vous sentez bien que ce n’est pas parce que les corps se touchent – oui, vous pouvez toucher votre voisin, le palper, vous avez l’épaisseur de vos anoraks – vous sentez bien que ce n’est pas encore par la proximité du corps, même si elle va être importante, que vous êtes relié à votre voisin. En revanche, si votre voisin est votre mari ou votre femme, vous sentez bien que vous avez un lien du cœur. Quelque chose dans votre cœur s’est ouvert et a accueilli l’autre. Vous n’êtes pas anthropophage, vous ne l’avez pas mangé. L’anthropophagie qui a d’abord une signification religieuse - c’était pour s’emparer de l’esprit ou de la force de l’autre – est, au fond, une caricature, une déviation du message de vérité extraordinaire : je dois chercher ton cœur, je dois chercher tes énergies, je dois te chercher toi-même et tu dois te donner à moi, non pas en te mangeant mais par le cœur, par l’amour.

 

Il me semble que là est la clé. Personnellement, on me parle souvent de la pastorale que j’ai la joie de faire auprès des personnes célibataires, celles qui ne se sont jamais mariées, mais aussi auprès de personnes qui ont connu des échecs, parce qu’elles sont immatures, incapables de … etc. Je ne suis pas sûr que la maturité soit vraiment le propre des gens mariés – je ne dis pas qu’il n’y a pas des couples mûrs – si on faisait des statistiques …., ni chez les personnes consacrées et autres, ce n’est pas aussi simple. Ce que je vois, ce sont des personnes qui sont effectivement célibataires, qui ont une autonomie réelle, en tant que personnes humaines mais qui, peut-être, en effet, n’ont pas encore pris le deuxième moment qui précède la rencontre, celui où je dois apprendre, par expérience, à être en dépendance d’amour, à déployer mon cœur et, nécessairement, à manifester à moi-même d’abord, puis ensuite aux autres, ma vulnérabilité. Comme le dit Jean Vanier, tant que je n’accepte pas d’être vulnérable, en dépendance d’amour d’un autre, donc aussi de souffrir par lui, il n’y aura pas de rencontre véritable, de personne à personne. Si vous ne voulez pas souffrir, ne prenez jamais le chemin de l’amour, gardez bien votre autonomie, soyez des êtres autonomes et indépendants. Moi, je vous dis : « Soyez autonomes et dépendants ».

 

Comment cela se passe-t-il ? En deux temps :

 

- Adam sans Eve, l’un sans l’autre, construction de l’autonomie et je vous avais dit que cela passait par le désert et le silence, c’était la première conférence.

 

- Maintenant, l’un vers l’autre, et l’accueil de sa dépendance d’amour qui est en nous mais qui doit se révéler à nous.

 

 

L’un sans l’autre aboutit à un « je », sujet mûr. L’homme devient un, unique.

L’un vers l’autre détruit l’autosuffisance et l’indépendance. Elle nous ouvre à l’autre et ce n’est que lorsqu’on sent qu’un autre est ouvert à la personne humaine que l’on peut aller vers lui. Soyons honnêtes, chacun d’entre nous.

 

Ce deuxième moment est très particulier. J’aimerais qu’on le réentende. Vous souvenez-vous du dernier texte, du livre de la Genèse ? Vous relirez en entier ce récit. Adam est maintenant dans le jardin, au pied de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas. » Voilà Adam, seul. Tout va bien pour Adam. Mais cette solution ne satisfait pas Dieu. Alors, subitement, Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie. »

 

Ce qui est dommage, mais vous me le pardonnerez, c’est que, pour la plupart, vous êtes déjà chrétiens. Ce texte, vous le connaissez, c’est vrai. Cette aide assortie, qui est-ce ? Malheureusement, vous connaissez la réponse, et je dis malheureusement parce qu’intellectuellement vous connaissez la réponse et, du coup, vous êtes persuadés que vous l’avez découvert aussi par votre vie. Cela relève d’un chemin, en effet, après ce : ‘Il n’est pas bon que l’homme soit seul’, de découvrir quelle est cette ‘aide assortie’. Une chose ? Quoi ? Ou est-ce quelqu’un ? L’auteur biblique joue un peu comme sur une devinette. Imaginez un de vos amis incroyants qui entend ce récit pour la première fois s’écrie : « une aide assortie, c’est mystérieux... » C’est volontairement mystérieux parce que Dieu ne veut pas donner la solution à Adam avant qu’il l’ait compris par lui-même. Je ne vais pas pouvoir me contenter d’un petit animal de compagnie. C’est qui, cette aide assortie ? Un robot pour l’aider à cultiver le sol ? Un chien de garde ?

 

Dans cette deuxième phase, l’homme ne fait pas grand chose. Il est beaucoup plus sur le mode du « pâtir », au point d’être plongé par Dieu dans l’inactivité absolue de la torpeur, alors qu’auparavant, pour gagner son autonomie, il devait affronter des expériences avec toute l’énergie de l’action, aussi bien face à Dieu, qu’aux choses et à lui-même. Rappelons-nous que nous grandissons par ce que nous faisons, l’action, mais aussi par la passion, dans le sens de la patience, l’accueil. Il faut beaucoup d’énergie pour pâtir. Parfois, il faut beaucoup plus de force à rester patient avec un enfant qui a des comportements qui nous hérissent que si nous nous mettions en colère tout de suite. Le pâtir est une véritable métamorphose et réclame beaucoup d’énergie humaine.

 

Pour l’apprentissage de la dépendance, je crois que nous sommes bien davantage du côté de celui qui, comme Adam, doit d’abord accueillir les animaux par sa science, en les nommant, et ensuite, s’abandonner complètement, lâcher prise. Il est plus difficile à l’homme de s’abandonner que d’être meneur et de maîtriser. Quand on s’abandonne, on ne maîtrise plus rien.

 

Regardons comment Adam va être éduqué par Dieu, bien plus qu’il ne va s’éduquer, se construire lui-même. Pour cette deuxième phase, Dieu a revêtu la blouse blanche du médecin : il pose d’abord un diagnostic : « il n’est pas bon que l’homme soit seul, il lui faut une aide assortie. » Avant l’opération chirurgicale, troisième partie, il y a des examens. C’est ce qui se passe avec Adam, quand Dieu fait défiler, devant lui, tous les animaux.

 

 

1.     Le diagnostic divin

 

Le diagnostic de Dieu doit relever, pour l’homme, d’une expérience. Quand Dieu dit, cela se fait : «  Que la lumière soit, et la lumière fût. » Dans l’interprétation de ce passage, quand Dieu dit et non pas l’homme : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul », il faut comprendre : l’homme éprouve, à un moment donné, une souffrance dans sa solitude. « Il n’est pas bon » signifie «  l’homme souffre, doit expérimenter et reconnaître en lui une souffrance due à sa solitude. » Nous sommes bien avant le péché et, si le péché va introduire des souffrances inédites comme la mort, rappelons-nous qu’il y a des souffrances qui sont bonnes, qui sont saines. Quelqu’un qui ne souffrirait jamais de sa solitude m’inquiéterait, il aurait amputé son humanité ou il n’a pas encore fait l’expérience de cette souffrance de la solitude.

 

Dieu, à un moment donné, nous fait expérimenter cette souffrance jusqu’y compris dans les formes de vie consacrée et il faudra une grâce particulière pour donner une autre réponse que la découverte d’un conjoint à cette souffrance interne. C’est une souffrance personnelle. Un jour, j’ai eu une conversation extraordinaire avec un jeune homme célibataire. Lui, le premier, m’a fait comprendre qu’être célibataire, ce n’était pas d’abord un état social mais c’était le fruit d’une expérience. Un jour, on se découvre célibataire.

 

L’indépendance chérie et son credo

 

Notre société, pratiquement toute entière, prêche aujourd’hui l’indépendance chérie. Voici quelques réflexions recueillies dans des revues de développement personnel, pour faire comprendre comment peut se formuler cette indépendance.

 

« Je fais ce que je veux, quand je veux, et je profite pleinement de l’argent que je gagne. »

 

« Etre une égoïste totalement assumée. »

 

« Je suis un électron libre. Mon seul but est de me faire plaisir. A partir de là, je peux réaliser tous mes rêves. »

 

Dans cette perspective, prêchée par la quasi totalité des ouvrages de développement personnel, il y a un petit problème. Cette indépendance chérie est-elle prêchée pour me donner un portrait de femme ou d’homme assuré, qui ne manque de rien, alors qu’en réalité, j’en souffre profondément ? N’est-ce qu’un visage social ? Si c’est la réalité de notre vie et que c’est notre credo, alors je suis inquiet.

 

La confusion entre autonomie et indépendance

 

Il y a une confusion entre deux mots qui ne sont pas du tout synonymes et qui peuvent, même, être opposés : autonomie et indépendance. Plutôt que de vous donner une définition, je vous invite à réfléchir. L’autonomie : qu’est-ce et suis-je autonome ? Indépendance : qu’est-ce que l’indépendance ? Il y a des personnes très indépendantes qui sont totalement immatures et pas du tout autonomes. L’autonomie peut nous faire rentrer dans une dépendance d’amour totale, scellée par l’engagement du mariage : « Je me donne à toi et je te reçois. » Y a-t-il une forme d’engagement et de dépendance d’amour plus forte ?

 

L’amour de soi sans ou avec l’autre ?

 

Vous aurez l’occasion, en réfléchissant sur ces deux mots, de distinguer l’amour de soi sans lequel nous ne pouvons pas aimer notre prochain comme nous-même – c’est le juste amour de soi – et un amour de soi complètement excessif qui est désigné par une bonne partie de la tradition chrétienne comme étant perverse.

 

Exemple d’un mauvais amour de soi : j’ai trouvé, dans un ouvrage, écrit par un prêtre, une légende hindoue qu’il fait sienne et qu’il développe. Bouddha donne l’enseignement suivant : « Si vous vous aimez vous-même, vous vous libérez du piège d’exiger que les autres vous aiment. Pour ma part, j’ai besoin de l’amour des autres mais je ne peux le commander. » Si vous avez bien écouté l’Evangile, Jésus dit exactement le contraire. « Si mon besoin d’amour n’est pas comblé par les autres, je m’assure de pouvoir m’aimer moi-même. Ainsi, je laisse les autres libres de me donner ou non leur amour. » Si je synthétise toute cette pensée, j’en déduis ceci : l’amour de soi pallie au manque d’amour des autres. On ne peut se passer d’amour. C’est comme une somme d’amour. Soit les autres me donnent assez d’amour, auquel cas je ne suis pas obligé de m’aimer beaucoup moi-même. Si ce n’est pas le cas, il faut que je m’aime beaucoup moi-même de telle sorte que ma réserve d’amour soit suffisante. C’est totalement dans la tradition de la pensée bouddhiste : laisser l’être libre par rapport aux autres et laisser les autres libres. Ce n’est strictement pas la tradition chrétienne. On peut s’aimer dans une très juste estime de soi et s’aimer dans la lumière de Dieu, comme un fils du Père, sans en tirer d’orgueil, comme les psaumes 8 ou 138 qui célèbrent cet amour de soi et, en même temps, avoir un besoin éperdu de l’amour des autres. Nul amour de soi, aussi parfait soit-il, ne pourra combler le déficit d’un amour des autres qui ne m’est pas donné. C’est comme cela que j’interprète : « Il n’est pas  bon que l’homme soit seul. »

 

Si vous me parlez des ermites, je vous dirai qu’un ermite chrétien est précisément différent de l’ermite hindou ou bouddhiste : il a un amour tellement universel qu’il n’y a que la solitude qui peut le déployer et qu’il sent, dans l’intensité de cette prière, l’amour dans la communion des saints qui lui revient, sinon il devient fou.

 

Ce sont des visions de l’homme très, très différentes auxquelles nous sommes confrontés – je ne vais pas le développer ce soir au plan philosophique – mais sachez qu’il y a des retentissements dans la pensée : l’homme est-il fait pour naître seul, et est-ce la société qui le pervertit ou est-ce que, comme le pense le christianisme depuis le départ, l’homme, la personne humaine doit exister aussi comme relation aux autres ? C’est constitutif. Je crois que là nous avons en opposition deux visions totalement différentes de la personne humaine.

 

La maladie d’amour et son symptôme

 

Quel est le symptôme de cette maladie d’amour ? C’est une épreuve intérieure. J’aime le mot souffrance parce que je le crois juste : y a-t-il des souffrances qui sont bonnes ? Oui, bien sûr : la faim. Si vous n’avez jamais faim, c’est une maladie. Bien sûr qu’à un certain niveau de faim, ça devient une plaie. Mais si vous mangez sans appétit alors qu’au contraire, si vous sentez un creux, si vous n’avez pas adopté les mœurs américaines qui justement au moindre commencement de faim, vous font tout de suite tendre la main vers le réfrigérateur ou vous arrêter au Mac Do, si vous n’avez pas adopté ces mœurs, et vous sentez encore français, il est bon de temps en temps de sentir un peu le creux en fin de matinée ou en fin d’après-midi. Appelez cela comme vous voulez : creux, souffrance, désir mais un désir comme une épreuve. C’est le symptôme le plus marqué : nous commençons précisément maintenant à éprouver notre solitude comme étant insuffisante.

 

Il est mauvais d’être un « être complet sous tous rapports »

 

Que veut dire la Bible lorsqu’il est dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » alors que précisément l’autonomie avait pour but de constituer un être solitaire, un et unique ? L’interprétation des rabbins est la suivante : ‘il n’est pas bon que l’homme soit seul’ signifie qu’il n’est pas bon que l’homme se suffise à lui-même. Ils rajoutent : un seul être peut se suffire à lui-même, c’est Dieu. Que précisément dans le désir de toujours se suffire à soi-même y compris au plan affectif -en s’aimant soi-même- il y a au fond par derrière un orgueil insensé : être comme Dieu. Nous allons le voir avec la tentation du serpent : « Vous serez comme des dieux. » Je cite maintenant Marie Noël : «  Il y a, dans la solitude, un danger. » Vous savez que Marie Noël est restée célibataire toute sa vie. Elle en a beaucoup souffert, et dans ses ‘Notes Intimes’ elle nous livre justement toute cette trajectoire sur quarante ans par des notes qu’elle avait prises au fur et à mesure de son existence. « Il y a dans la solitude un danger » et sans qu’on y pense un orgueil. C’est vrai de l’ermite et l’orgueil est le péché des ermites par excellence ! Il ne faut jamais vouloir se suffire à soi-même et elle rajoute ceci : « mais je ne voulais pas …, je ne me suffisais pas … Je manquais de tout, j’attendais et la providence enfin a permis que me fussent versées quelques gouttes du lait de la douceur humaine ». Ce lait de la douceur humaine, a pris pour elle la forme de l’amitié. Certains connaissent peut-être Marie Noël et son existence : elle n’a jamais rencontré de conjoint. Nous tombons là sur cette question essentielle : il n’est pas bon que l’homme soit seul, il est mauvais d’être un être complet sous tous rapports.

 

Le remède : une aide assortie et non un supplément de religion

 

Quel est le remède ? Une aide assortie !

 

C’est mon dernier point mais il est très important : une aide assortie ce n’est pas un supplément de religieux ; pas plus que vous ne pourrez apaiser cette souffrance, cette faim de l’autre par un amour de vous-même excessif, vous ne pourrez non plus apaiser cette soif de douceur humaine par un supplément de religion ou de mystique. Là je vous mets en garde – pardonnez-moi si je suis un peu sévère envers ceux qui vous disent : « Ma fille, tu es seule, tu n’as qu’à prier davantage, va plus souvent à la messe ! » Prier davantage, c’est un conseil qu’il faut donner ; vous allez me trouver un peu critique envers vous ce soir - pardonnez-le moi d’avance - mais je pense qu’il y en a peu parmi vous qui soient vraiment guettés par une overdose de prière… Je peux me tromper …La plupart des laïcs que nous rencontrons en sont plutôt à se dire : ‘un quart d’heure de prière à chaque fin de retraite …je me le fixe et je n’arrive pas à tenir !’ L’idée de prier davantage n’est pas en soi un mauvais conseil, mais penser que plus de prières, plus de chapelets combleront ce manque d’affection humaine, est à mon avis une erreur.

 

Il y a un double commandement : l’amour de Dieu et l’amour du prochain .Même si ce sont les deux faces d’une même pièce, même si en aimant mon prochain j’aime Dieu, même si je ne peux pas aimer Dieu sans le prouver par des actes auprès de mon prochain, les deux commandements se tiennent et il n’empêche que ça fait tout de même deux commandements. Donc ne confondons pas, ne renvoyons pas dans leur chapelle, dans leur oratoire des personnes seules qui se trouvent seules par le veuvage, par le divorce, par le célibat. Si ces personnes ont plus de temps pour prier, béni soit le Seigneur. Si elles ont la chance de pouvoir organiser leur journée pour passer dans une chapelle ou dans une église et participer à la messe, c’est merveilleux, mais ce n’est pas du même ordre. C’est d’une aide assortie qu’il est question. Adam est à ce moment-là dans la pleine intimité avec Dieu, il faut se le rappeler, donc cette souffrance ne vient pas d’une imperfection du vécu de l’alliance avec Dieu, c’est autre chose !

 

 

 

2.     L’examen de passage et le défilé des animaux

 

Il y a maintenant l’examen de passage : Dieu veut faire découvrir à cet homme qu’il a déjà un symptôme qui le pousse à aller voir le médecin : « J’ai mal là, docteur »,… «Il vous faut une aide assortie »… « Où trouver ça ? Dans quelle pharmacie ? »… Adam ne fait pas grand chose. Dieu fait les animaux ; il les fait défiler devant Adam. Quelle expérience Adam doit-il faire maintenant ? La deuxième expérience : il souffre de sa solitude.

 

Les animaux …de compagnie

 

Il y a en France plus d’animaux domestiques que d’enfants ! Le saviez-vous ? Savez-vous aussi quelle est l’association qui reçoit le plus de dons, de donations et de legs en France ? La SPA. On aurait légitimement pu penser que c’était plutôt ces bonnes sœurs qui s’occupent de personnes âgées, qui ont des hospices depuis déjà des décennies … Il ne s’agit pas de faire souffrir les animaux mais de souligner que, comme Adam, nous aurions peut-être besoin de faire cette différence entre le quoi et le qui. Je me souviens de Jean-Paul II à Tor Vergata, disant à nous autre jeunes…- il y a déjà six ans …, je peux le dire -: « Qu’est-ce qui manque à votre vie ? Est-ce vraiment quelque chose ou quelqu’un ? » C’est ça la question ; dans l’Evangile selon Saint Jean, développement majestueux de ce même passage, la première question que pose Jésus aux apôtres qui commencent à le suivre en quittant le Baptiste c’est « que cherchez-vous ? ». Et la dernière question qu’il pose, non plus maintenant à ses apôtres, mais à cette femme, Marie-Madeleine, venue au jardin de la Résurrection se précipiter la première : « Qui cherches-tu ? ». Il y a ce défilé des animaux pour que, peu à peu, Adam décante sa souffrance et apprenne progressivement, non pas la dépendance que j’appelle « de nécessité », mais la dépendance «d’amour ».

 

Le langage et la science ne suffisent pas

 

Que les animaux de compagnie soient là, c’est nécessaire. Et que Adam doive les nommer, c’est une bonne chose. Pour les anciens, vous le savez peut-être, nommer c’est vraiment connaître la réalité et la nomination des choses, ou la classification, correspond à la science. Tant mieux si animés, appelés un peu par votre souffrance de la  solitude, vous vous jetez dans la recherche intellectuelle ou dans des gros livres. Tous les célibataires sont de gros consommateurs de livres, c’est pour ça d’ailleurs que tous les éditeurs font régulièrement des dossiers sur les célibataires, les solistes etc. Oui c’est bien, et l’érudition, la science, le langage sont de très bonnes choses mais ça ne doit pas non plus combler ce manque. «  Il ne trouve pas une aide assortie ». Que peut-on lire derrière cette réflexion que Dieu, ou Adam, ou les deux se sont faite ? «  Mais pour un homme il ne trouva pas l’aide qui lui fût assortie » parce que dans ces animaux de compagnie il trouve, c’est vrai, une proximité. Ces animaux visiblement, tel que le texte de la Genèse nous le rapporte, nous sont donnés par Dieu dans une proximité qu’Adam manifeste en les nommant, alors qu’il n’a pas nommé les arbres du jardin, ce qui indique vraiment une proximité entre l’homme et les animaux .Cependant il manque quelque chose : qu’est-ce donc ?

 

Du quoi au qui par la demande de « réciprocité »

 

La réciprocité ; c’est ainsi qu’un certain nombre de Pères de l’Eglise et de rabbins commentent ce passage : à ce moment-là, Adam parle, il nomme mais il n’a pas de parole en retour, il n’a pas quelqu’un pour lui répondre et parler à son tour, il n’y a pas d’échange, de dialogue, il n’y a pas la réciprocité. C’est cela éprouver en creux que l’aide assortie manque encore. Alors ceci est décisif parce qu’Adam fait l’expérience suivante : il me manque une personne humaine, et s’ouvrir à une véritable rencontre c’est être capable de faire la différence entre ce qu’une personne m’apporte et ce qu’elle est, ce n’est pas la même chose.

 

La relation humaine va à la personne elle-même

 

Je souhaiterais presque à certains moments que tout ce qu’une personne peut m’apporter soit fait par des machines ou par des animaux. Suivant le mot d’Archimède : donnez-moi un point d’appui et un levier et je soulève le monde. Le mot du Père Luc qui n’est pas doué pour la cuisine serait : donnez-moi un congélateur et un micro-ondes et j’arrive à me nourrir toute ma vie ! Bien sûr que l’autre va nous apporter une aide, bien sûr qu’il y a une complémentarité aussi dans les tâches mais est-ce que je vais vers une personne ou vers une source de production, une source d’aide ? Non, je dois découvrir ce que c’est qu’une personne humaine ; à la limite les animaux aussi nous aident.

 

Les deux dépendances, celle de la nécessité et celle de l’amour

 

Posons-nous bien cette question : je vais me mettre, bien sûr par nécessité, en dépendance de choses, d’animaux et autres dont j’ai besoin. Il n’y a que les gens qui sont stupides, je ne dis même pas les orgueilleux qui croient que même Robinson Crusoë sur son île, avant de rencontrer Vendredi, s’en sort tout seul. Ce n’est pas vrai : même lui, si je me rappelle bien l’histoire que j’ai lue quand j’étais petit, s’en sort parce que le bateau a fait naufrage et qu’il peut recueillir les bouts de bois qui ont déjà été taillés, les haches, les caisses et tout le reste ; avec tout ça il peut construire sa maison, mais qui a fait la scie ? Ce n’est pas lui, donc vous voyez il avait bien eu, lui aussi, besoin des autres pour survivre. C’est la dépendance de nécessité, nous le savons tous mais la dépendance d’amour c’est autre chose. C’est quand je commence à découvrir peu à peu ce que c’est qu’une autre personne humaine. Vous allez me dire : c’est simple, mais non, c’est très compliqué. La seule personne humaine dont j’ai vraiment l’expérience, qui est-ce ? C’est moi ! Moi je bouillonne à l’intérieur. Je sais que j’ai un cœur, je sais que j’ai une pensée, comme dit Saint-Paul : «  Seul l’esprit de l’homme sait ce qui se passe dans l’esprit de l’homme », et c’est comme ça au cours de ma phase d’autonomie, dans le silence où je me suis mis face à moi-même, que j’essaie de mettre un peu la main sur moi et peut-être acquérir aussi une sorte de maîtrise sur moi-même. Je sens que je suis différent de tous les autres et de toutes les autres réalités.

 

Mais l’amas de muscles, de sang, de chair qui est en face de moi, je dois le découvrir aussi comme une personne. J’avais appelé ce paragraphe la découverte du toi. Dans le couple, entre deux personnes, dans une relation humaine, qu’y a-t-il ? On dit toujours il y a deux « toi », ce n’est pas vrai. Il y a moi et il y a toi. Ca vous parait un peu philosophique, dit comme ça, mais dans une relation humaine que je vis, à l’extérieur de laquelle je ne suis pas, eh bien il y a moi et puis l’autre qui est en face de moi ; et dans la relation je suis toujours partie prenante : ce que je sais de l’autre c’est ce qu’il peut me révéler, par sa parole, par ses gestes, par ses yeux. Donc ne dites pas que c’est une évidence de découvrir les autres personnes ; je crois que très souvent, dans le monde professionnel, aujourd’hui, nous avons des collaborateurs et je ne dis pas que nous les prenons pour des machines parce qu’il y a un droit du travail - heureusement d’ailleurs - mais quelque part est-ce que nous les rencontrons vraiment comme des personnes ? Ça ne nous est pas demandé. On les rencontre pour ce qu’ils font, et nous avons bien vu ces dernières décennies qu’un certain nombre de travaux pouvaient être effectués aujourd’hui par des machines, alors exit la personne humaine et vive l’ordinateur ! Il faut quand même quelques personnes humaines pour s’occuper des ordinateurs ! C’est cette découverte et cela relève d’une expérience : Adam voit tous ces animaux et il expérimente, malgré la proximité avec ces animaux, qu’il lui manque encore, non plus quelque chose mais une réalité différente, au fond assortie à lui-même : découverte intérieure extrêmement importante.

 

 

 

 

3.     L’intervention divine et l’émotion d’Adam

 

Dernier point : Dieu maintenant sent qu’Adam est prêt pour qu’Il lui présente une personne, j’aime bien ce mot « présenter ». Alors j’ouvre une petite parenthèse : bien sûr dans le contexte du livre de la Genèse, il s’agit d’abord de la relation conjugale, mais il en est de même de toutes les relations humaines profondes. Avec ces personnes que Dieu va nous présenter, peut-être celui qui est au bord du chemin comme cet homme blessé que découvre le Bon Samaritain, c’est le même mécanisme. Alors Dieu va lui présenter quelqu’un - un peu vous savez comme ces gens qui ont des amis célibataires et leur disent «  Attends, je vais te présenter quelqu’un ». Mais ces gens qui sont de bonne volonté oublient deux choses. La première : ce quelqu’un ce n’est pas eux qui l’ont fait, puisqu’ ils ne sont pas Dieu, Dieu, il a fait Eve ; puis la deuxième : ils oublient parfois de voir si cette personne à qui ils présentent quelqu’un est prête, disposée dans son cœur comme Adam. Nous ne sommes pas Dieu, nous ne pouvons pas lire dans les coeurs.

 

La torpeur comme léthargie, le lâcher prise

 

Dans l’intervention divine, il y a maintenant quelque chose d’essentiel : Adam doit recevoir Eve ; cela va signifier deux choses : premièrement ce n’est pas lui qui l’a faite et deuxièmement il doit être en état de complet abandon, ou si vous voulez, de total accueil, et c’est pour ça qu’il est plongé dans une torpeur. Qu’est-ce que cette torpeur, cette léthargie ? Je vais lui donner un nom très concret : lâcher prise. Enlevez vos grilles. Combien de grilles avons-nous, à travers lesquelles nous regardons celui qui vient ? C’est très difficile de ne pas en avoir ; alors quand, en plus, vous êtes en recherche de mari ou de femme vous avez vos critères : il doit être blond, grand, beau, charmant, intelligent bien sûr, aimant les enfants ; si, en plus il a un peu de folie romantique et qu’il le manifeste par des gestes de tendresse alors mesdames … sachez que c’est un rêve !

 

Voilà ! C’est là que réside le problème ! Qu’on ne me dise pas : les statistiques - beaucoup de sondages ont été effectués sur le sujet - montrent que pratiquement tous ont des grilles d’évaluation, exactement comme vous lorsque vous devez embaucher quelqu’un. Le seul problème c’est qu’on n’embauche pas un mari ou une femme : il n’y a pas d’entretien d’embauche. Malheureusement c’est très souvent ainsi que se déroulent ces « rencontres » qui ne peuvent jamais effectivement être des rencontres, … même sur des critères qui paraissent très bien : « Moi je veux quelqu’un de plus jeune que moi parce que je veux avoir des enfants » - c’est pas mal comme critère, ça paraît bien - ou bien : « Je veux quelqu’un qui ait la foi comme moi, parce que la foi c’est important, je veux qu’on puisse aller à l’église ensemble » - c’est un beau critère-. Je ne parle pas des critères qui sont en fait premiers, pour tous, hommes et femmes, - les sondages le montrent - qui sont les critères physiques. J’ai compris ça au premier mariage que j’ai fait avec deux célibataires il y a dix ans maintenant : elle rêvait d’un grand brun,… il était petit et chauve. Là j’ai eu un déclic dans la tête : à un moment donné, un truc a lâché en elle et elle l’a rencontré ; sinon elle ne l’aurait pas rencontré. C’était impossible, il ne pouvait pas passer le tamis, il ne pouvait pas passer la barrière de sécurité : il n’avait pas montré son badge. Et nous n’en avons pas qu’une, mais plusieurs. Il n’y a pas beaucoup de candidats qui arrivent au terme des deux, trois ou quatre entretiens. En période de chômage, pour un poste vous avez cinquante personnes qui se présentent ; c’est moins assuré, surtout quand on est célibataire en province, qu’il y en ait cinquante qui se présentent. Il suffit d’un, d’une.

 

Il y a peu une célibataire un peu décontenancée m’a raconté – histoire authentique – qu’elle avait une copine qui ne sortait jamais, vivait avec sa maman. Elle a fait un repas, elle est sortie une fois et elle a rencontré celui qui est maintenant son mari …Elle, elle s’épuise à sortir et …personne, et sa copine …une fois ! Elle se bouge beaucoup mais elle n’a pas cette torpeur.

 

Et c’est vrai aussi de toutes nos relations ; vous voyez quelqu’un qui frappe à la porte : combien de lunettes devons-nous enlever avant de le voir vraiment et de l’accueillir ? On est formé à cela, au moins dans les entreprises où du premier coup d’oeil vous devez voir : c’est quelqu’un qui va aller ou ne pas aller selon telle ou telle méthode. Encore une fois, on ne rencontre pas quelqu’un comme on embauche un partenaire, même un associé. Ça n’a rien à voir. Je serais DRH moi-même dans une entreprise, je ne devrais pas du tout m’endormir. Bien au contraire, je devrais avoir l’œil aiguisé. Mais nous sommes dans un tout autre domaine : celui où nous avons à apprendre la dépendance d’amour.

 

La torpeur comme extase, l’existence au-delà du moi

 

Adam est plongé dans une léthargie qui va lui permettre maintenant d’exister en l’autre. Le mot extase est aussi une autre traduction du mot de torpeur - c’est beau -, Adam est comme plongé en extase. Tout en lui a lâché prise. Il peut maintenant exister en quelqu’un d’autre, c’est cela la dépendance d’amour. Le mot vous parait fort mais le mot dépendance d’amour est très fort pour moi. Je vous ai dit que quelqu’un que vous commencez à aimer,  avec qui simplement vous avez eu un contact, une vraie rencontre interpersonnelle, ce quelqu’un a prise sur vous à tel point que si vous commencez à exister en lui, s’il souffre, vous allez souffrir. Vous regarderez les deux textes splendides de Dietrich Bonhoeffer,  un pasteur protestant qui va mourir emprisonné par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Ce sont quelques extraits de lettres de sa prison. C’est très beau, il dit exactement cela. Que se passe-t-il ?

 

La vibration conjuguée du cœur et de la chair

 

Il y a une véritable rencontre dans laquelle le cœur et la chair sont impliqués, une vibration qui va se traduire par le cri d’admiration d’Adam : « Voici l’os de mes os et la chair de ma chair  ». C’est vrai pour celui qui a le coup de foudre : « C’était lui, c’était elle ! ». Il n’y a plus qu’à prier, quand quelqu’un vous dit qu’il a eu un coup de foudre, pour que ce soit réciproque. Quand ce n’est pas réciproque ça fait souffrir. Les deux d’ailleurs en souffrent un peu. Que se passe-t-il dans toute relation, en fait ?  Vous avez le sentiment que le cœur, votre cœur et que le cœur de l’autre vibrent et la chair aussi. Bien sûr que la chair n’est pas impliquée de la même manière, vous vous en doutez. Lorsqu’il s’agit par exemple d’un ami, ou d’un enfant, ou s’il s’agit d’un époux ; vous n’allez pas avoir les mêmes gestes. Il n’empêche qu’une relation personnelle de personne à personne suppose nécessairement la présence de la chair, du corps. Et ces gestes nous les connaissons aussi dans l’amitié même si ce n’est qu’une poignée de main nous savons combien elle est importante. De toute manière toute la personnalité de l’autre va passer par sa chair, par sa manière de parler, de dire, de verbaliser les choses, etc.

 

Beaucoup de personnes qui viennent à l’Abbaye sont toujours étonnées de la manière dont nous nous saluons entre confrères : quand on ne s’est plus vus depuis longtemps on se donne une accolade, on se touche la tête en signe de paix, d’accueil. C’est un geste, un signe, il y a la chair qui est là, sans être malsain, sans voir je ne sais quoi. Rappelons-nous que toute relation interpersonnelle même si elle est au début d’un chemin d’amour, d’amitié se vit à travers la chair, le corps. La chair c’est le terme biblique. Pensez-y lorsque vous allez croiser un SDF sur la route ou quelqu’un qui vous mendie un euro. Si vous n’avez pas de quoi lui donner, tous les saints vous diront : faites-lui un geste, un sourire. Votre corps est là, vous avez vu que ce n’est pas un distributeur qui vous demande un euro, ce n’est pas une machine, c’est un être humain. On n’y pense pas toujours parce qu’on est pressé, parce qu’on a autre chose en tête, parce que le regard a glissé sur cette personne tout simplement. On le voit dans le métro où, précisément, les personnes sont serrées les unes contre les autres mais surtout personne ne veut qu’une relation humaine commence. Du coup on se trouve emprunté avec notre corps à chaque fois qu’on touche quelqu’un : «Excusez-moi… ». Mettez des gants quand vous allez dans le métro ! On ne veut pas de relation humaine, à tort ou à raison je ne me prononce pas. Si on en veut, avec toute cette ouverture du cœur, rappelons-nous la place du corps : «  Voici l’os de mes os et la chair de ma chair ».

 

Dieu amène l’autre qu’Il a fait à Son goût

 

C’est Dieu qui amène l’autre qu’il a fait à Son goût. Pour moi, cette petite phrase est très importante. Que vous cherchiez des amis, que vous cherchiez un conjoint, que vous cherchiez à répondre à cet appel de Dieu qui vous dit « Aimez votre prochain », faites confiance à Dieu ; il ne nous offre pas la vie comme un jeu de pistes où il va falloir à travers des épreuves, des examens, chercher pendant des heures, pendant des années, telle personne à aimer. C’est vrai de celui qui cherche son conjoint. Il n’est pas défendu de surfer sur Internet, il n’est pas défendu de s’inscrire à une agence matrimoniale mais parfois j’en vois qui s’épuisent comme si Dieu n’était pas assez grand pour leur amener quelqu’un comme sur un plateau… C’est cela en cela que je crois  très profondément.

 

L’accueil simple de l’autre tel qu’il est, il me nourrit

 

J’ai entendu souvent ce cri-là chez des personnes seules : « J’ai en moi des énergies d’amour, je ne sais sur qui les déverser ». Elles le disent non seulement vis-à-vis d’une conjugalité qui leur fait défaut, mais aussi peut-être du manque de personnes autour d’elles. S’ils ouvrent leurs yeux et leur cœur et peut-être même leur porte, il est évident que s’ils ont marqué «  chien méchant », puis, à la porte suivante : « Attention aux pièges, maison piégée », qu’ensuite, à la troisième porte, il faut un code, il ne faut peut-être pas s’étonner que Dieu ne puisse pas amener de personne à aimer, Lui qui ne viole ni les consciences ni les demeures. Que chacun s’examine. Mais Dieu est là. Si nous sommes un peu attentifs et ouverts, si nous acceptons justement de laisser notre indépendance chérie qui bétonne les entrées de nos maisons, alors, Dieu nous amènera quelqu’un à aimer, et à Son goût : celui sur le chemin. C’est la parabole du bon Samaritain : il ne l’a pas choisi, il avait autre chose à faire, il avait des affaires à faire. C’est le meilleur moyen d’accueillir l’autre tel qu’il est. C’est une découverte passionnante, infiniment plus passionnante que de se montrer intelligent en disant : « J’ai tout de suite vu, du premier coup d’œil, à qui j’avais affaire ». Avec une telle affirmation, vous vous déshonorez.

 

Conclusion

 

J’arrête là mon propos de ce soir. Vous trouveriez ensuite toute l’existence conjugale à déployer selon le cœur de Dieu à travers cette phrase : « Voici l’os de mes os, la chair de ma chair », « L’homme quittera son père et sa mère et il s’attachera à sa femme et ils ne feront plus qu’un ». Le développement le plus extraordinaire que je connaisse de cette vie de couple fondée sur deux solitudes solides c’est le ‘Cantique des cantiques’, mais c’est une autre aventure, c’est une autre histoire …

 

Notre histoire à nous, elle nous dit que derrière ou devant ou au-dessus de tous ces mécanismes que je vous ai présentés, peut-être de manière un peu compliquée, mais qui paraissent tellement bien s’enchaîner, il y a une complexité douloureuse : oui, et nous le savons tous, rien n’est aussi simple.

 

La fois prochaine, nous aurons l’occasion de voir comment le péché de l’homme peut créer, sur cette solitude ou aux dépens de cette bonne solitude qui prélude à la rencontre, le véritable isolement. On le verra en deux temps : quels sont les mécanismes, précisément, qui provoquent cette mauvaise solitude sournoise, et deuxièmement, comment Dieu qui est bon va nous permettre de vivre ou de nous protéger contre cette solitude.

 

 

 

 

Textes

 

«  On cherche éperdument à combler le vide qui est en nous. Mais on a perdu cette intuition du cœur qui rend sensible aux personnes et à leurs besoins, qui est le fondement de la communion et de la confiance mutuelle. Sortir de la solitude implique de ne plus fuir notre vulnérabilité, parce qu’aimer c’est devenir vulnérable, c’est laisser l’enfant apparaître en soi. »         Jean Vanier

 

«  Je ne connais pas de sentiment qui rende plus heureux que celui de pouvoir être quelque chose pour d’autres êtres humains. Ce n’est pas le nombre de ces contacts qui importe, mais leur intensité. En fin de compte les relations humaines sont tout de même ce qu’il y a de plus importants dans la vie ; « l’homme efficace » d’aujourd’hui ne peut rien y changer, pas plus que les demi-dieux ou les fous qui ignorent tout de ces relations. Dieu lui-même se sert de nous à travers les relations humaines…/… Pour ma part, je pense simplement que, dans la vie, les humains nous importent plus que tout autre chose. Cela ne veut pas dire que je méprise le monde des réalités et des résultats pratiques. Mais que signifient pour moi le plus beau des livres ou des tableaux, la plus belle des maisons ou des propriétés par rapport à ma femme, mes parents mon ami ? Il est vrai que seul peut parler ainsi quelqu’un qui a trouvé des êtres humains dans sa vie. Pour beaucoup de nos contemporains, l’homme n’est qu’une partie du monde des choses. Cela provient de ce que l’expérience de l’humain leur fait défaut. Il faut être heureux d’avoir eu si largement en partage dans notre vie une telle expérience. »        Dietrich Bonhoeffer  Résistance et soumission   Labor et fides 2006   p459.

 

 

 

« Il est curieux de constater que, pendant des nuits pareilles (bombardements), seule vous émeut la pensée de ceux sans lesquels on ne voudrait pas vivre, et que la préoccupation de soi-même passe à l’arrière-plan ou disparaît complètement. Alors seulement, on sent à quel point notre vie est unie étroitement à celle d’autres hommes, à quel point le centre de notre vie personnelle se situe en dehors d’elle-même, et combien on est loin d’être un individu isolé. Il est juste de dire « comme si c’était une part de moi-même » et je l’ai ressenti souvent en apprenant la mort de tel ou tel élève ou collègue. Je crois que c’est simplement une loi de la nature ; la vie humaine s’étend largement au-delà de l’existence corporelle propre. Personne, vraisemblablement, ne doit l’éprouver plus fortement qu’une mère… »    Ibid.   p.130