Discerner les mécanismes : la spirale de la séparation

 

 

[Genèse 3]

[1] Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahve Dieu avait faits. Il dit à la femme : "Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin"

[2] La femme répondit au serpent : "Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin.

[3] Mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, sous peine de mort."

[4] Le serpent répliqua à la femme : "Pas du tout ! Vous ne mourrez pas !

[5] Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal."

[6] La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement.

 

Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea.

[7] Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes.

 

[8] Ils entendirent le pas de Yahve Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant Yahve Dieu parmi les arbres du jardin.

[9] Yahve Dieu appela l'homme : "Où es-tu ?" Dit-il.

[10] "J'ai entendu ton pas dans le jardin, répondit l'homme ; j'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché."

[11] Il reprit : "Et qui t'a appris que tu étais nu ? Tu as donc mangé de l'arbre dont je t'avais défendu de manger !"

[12] L'homme répondit : "C'est la femme que tu as mise auprès de moi qui m'a donné de l'arbre, et j'ai mangé !"

[13] Yahve Dieu dit à la femme : "Qu'as-tu fait là ?" Et la femme répondit : "C'est le serpent qui m'a séduite, et j'ai mangé."

 

Plan de la conférence

 

Introduction : les complications en deux temps : l’un contre l’autre et l’un malgré l’autre ; de la solitude à l’isolement ; quelques cris de l’isolement ; aller plus loin que les facteurs sociaux ; voir les mécanismes intérieurs de l’isolement.

 

  1. Le jeu de la séduction : la ruse du serpent et le trouble du cœur ; l’homme encore uni apprend à voir les choses autrement

-          la caricature du serpent et la réponse floue de la femme

-          la vérité particulière du serpent : la proposition d’un nouvel « état »

-          le regard changé de la femme : le triple trouble du cœur, la concupiscence

 

  1. Le fruit du péché : l’acte posé avec le corps et le malaise du corps ; l’homme et la femme sont submergés par la honte

-          Le passage à l’acte : le geste posé et l’entraînement de l’autre au mal

-          L’apparition de la honte : le cœur accuse le corps et le détourne

-          Le malaise particulier à l’égard de la sexualité

 

  1. la triple interrogation divine : l’unité brisée et le changement de la relation ; la rupture est consommée

-          Adam où es tu ? la fuite d’Adam qui a peur et sent le vide angoissant

-          Qui t’a appris que tu étais nu ? l’accusation de l’autre

-          Qu’as-tu fait là ? refus de voir l’acte et enfermement dans sa vision individuelle

 

Conclusion : le test de l’autisme

 

 

 

 

Introduction

 

Il y a des conférences, quand on parle de la joie, par exemple, qui paraissent plus ouvertes et plus euphorisantes ou dynamisantes que d’autres. On veut bien vous parler toujours du bonheur, et, non seulement j’aimerais en parler, mais j’aimerais vous en faire goûter la source constamment, au ciel ce sera le cas. En attendant, sur terre, si nous sommes humains, si nous sommes chrétiens, nous devons affronter la réalité, tout simplement, même si parfois, nous sommes comme le patient entre les mains du médecin qui touche là où ça fait mal. Je crois que, pour aller plus loin, grandir, voire peut-être guérir, nous devons affronter ce mal. C’est le bon médecin qui, à travers la réalité, ou peut-être la vérité, nous touche.

 

La conférence d’aujourd’hui et la suivante vont porter sur l’isolement, qui relève aussi d’une expérience commune, partagée, je crois, par chacun d’entre nous. Nous aimerions que la bonne solitude, la solide solitude, la saine solitude, dont nous nous sommes entretenus dans les deux précédentes conférences, soit là, seule, simple, transparente, comme dans cet état du Paradis, sans que nous ayons à subir, à l’intérieur même de cette solitude, ou en remplacement de cette solitude, ce que j’aime appeler, non pas la solitude, précisément, mais la sournoise solitude, ou bien encore, l’isolement.

 

Affrontons, en deux temps, cette question de l’isolement. Je vous disais, en ce début d’année, qu’il y a au moins deux expériences fondamentales : celle de la bonne solitude, quand nous aspirons à nous poser, et celle de la solitude qui nous pèse, qui peut même nous étrangler – je n’ai pas à chercher très loin, simplement dans mes amis ou dans mon propre coeur, tous les témoignages de solitude qui viennent confirmer cette expérience. Rien n’est aussi simple que ce que la Bible nous a décrit dans un langage imagé : ces deux temps de la bonne solitude d’Adam. Le premier, je l’avais baptisé : ‘L’un sans l’autre’, l’acquisition de son autonomie, Adam au désert puis au jardin, en face de lui, en face de Dieu, en face des choses. Puis le deuxième temps : "Dieu déclare : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Voici qu’il y a ce deuxième temps de la saine, de la bonne solitude : ‘L’un vers l’autre’, car l’homme n’est pas appelé à rester solitaire, mais à construire, sur cette solitude vécue comme un socle, un dynamisme, un élan vers l’autre, qui aboutit à une communion avec l’autre, dont je ne vous ai pas parlé, puisque le thème de cette année n’est pas la communion d’amour mais la solitude. Rien n’est aussi simple dans nos existences que ce qui nous est décrit du premier Paradis. Mais il est important, en deça de nos complications, de relire toujours le plan originel, car quelque part nous sommes toujours invités à le vivre.

 

Mais rien n’est aussi simple. Une complication s’introduit. Même le moine, qui a fait profession de solitude, de silence, vit aussi de manière pesante, de temps en temps, l’isolement, et c’est la tentation classique, depuis les premiers Pères du désert, de la fuite, non pas au désert, mais du désert, de quitter ce lieu où Dieu les a appelés pour lutter et prier, pour gagner le monde.

 

Là aussi, suivant le texte de la Genèse, je divise en deux temps cette réflexion sur la sournoise solitude. Le premier, c’est celui d’aujourd’hui. J’aurais pu baptiser cette conférence : ‘L’un contre l’autre’ : les grands mécanismes de séparation, d’opposition. Le deuxième temps que nous verrons la prochaine fois, ce sera : ‘L’un malgré l’autre’ : arriver à subsister grâce à des protections que Dieu va nous donner dans un monde où sinon, l’opposition constante des personnes, le frottement permanent, viserait à nous détruire ou à détruire l’autre. Ce serait la guerre de tous contre tous, comme disait en son temps Hobbes, le philosophe, et ce serait épouvantable. Mais Dieu, derrière un langage parfois mal interprété, celui de la Punition ou de la Malédiction, en réalité nous protège. Nous n’en sommes pas encore, bien sûr, au renouvellement de la communion, au renouvellement de cette dynamique, au renouvellement de l’Alliance dans le Christ, ce sera l’objet des deux dernières conférences de cette année.

 

Premier temps, dans cette conférence : essayons de voir quel pourrait être, je dirais de manière parfaite, vous voyez en quel sens, exemplaire, le mécanisme de la séparation, la spirale qui conduit des êtres qui sont appelés à aimer à se retrouver isolés ou esseulés. Isolés, seuls, mais séparés de tous les autres, ou bien esseulés parce qu’abandonnés par tous les autres. Je tiens à ce vocabulaire. Je crois qu’il nous invite à faire de bonnes distinctions jusque dans nos propres vies. J’appelle donc solitude ce qui est bon. Qu’elle soit naturelle, comme nous l’avons déjà évoquée, ou qu’elle soit sainte, parce que reprise par le Christ, la solitude est quelque chose de bon. Elle conduit à faire de l’homme un homme.

 

Et ce fond de solitude, qui permet à l’homme d’être uni avec lui-même, doit demeurer ou nous devons la reconquérir. Un homme, ou une femme, qui ne trouve pas des temps pour aimer, dans le couple par exemple, vous savez bien que, tôt ou tard, son amour se distend et se disloque. Un homme qui ne trouverait pas le temps de manger, tôt ou tard, va finir par mourir ou se détruire au niveau de son corps. Un homme qui ne trouve pas le temps de la solitude, tôt ou tard, n’est plus lui-même, il faut en être persuadé. Ca fait beaucoup de temps à trouver, je sais bien, dans nos journées ! Nous en trouvons très souvent pour faire plein de choses, comme regarder la télévision, qui en plus ne nous détendent même pas ! Alors réfléchissons bien. Il y a aussi le temps du Sabbat, de la détente, c’est demandé par Dieu, aussi. Il y a aussi le temps du travail, j’en conviens tout à fait, et puis le temps d’aller écouter certaines conférences dans certain lieu…

 

Si vous prenez le dictionnaire, simplement le ‘Petit Robert’, vous verrez que les deux termes sont très nettement distingués. Le mot français : ‘isoler’, vient du mot italien : ‘isola’, île. Il n’y a plus de possibilité de rencontre. Je n’appartiens plus à une région d’où je peux sortir, où je peux inviter les autres, mais je suis vraiment séparé des autres, je dirais ‘contre les autres’, d’ailleurs on emploie aussi le même mot quand on parle d’isolation thermique ou électrique. On vous dit : ‘Isolez votre maison quand vous voulez faire des économies d’énergie.’ En français, le mot ‘isolement’ est incontestablement péjoratif. Il désigne une situation qui pourrit l’homme, quels que soient les mécanismes qui ont présidé à cette situation. Avoir des mots différents nous permet de bien distinguer les choses. Il y a des êtres qui fuient dans l’activisme parce qu’ils ont peur et l’isolement les étouffe. Nous aurons à essayer d’évangéliser cette fuite, pour leur dire : ‘Ecoute, cesse cet activisme, cette fuite dans le divertissement ou l’activité, pour trouver néanmoins, malgré ton isolement, des temps de vraie solitude.’ Vous savez que j’accompagne beaucoup de personnes seules et célibataires. Je constate que l’isolement qu’ils vivent ne coincide pas nécessairement avec une solitude positive. J’ose les inviter, un certain nombre d’entre eux, malgré leur isolement, à faire des temps de retraite. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes. C’est pour ça que les mots ne sont pas innocents : Solitude, isolement.

 

Quelques cris de l’isolement : je ne vais pas vous faire de la lecture. Vous avez d’abord tous ceux de votre entourage, écoutez-les bien, avec leurs mots, ou simplement avec leurs regards ou leurs larmes qui traduisent une souffrance. Là, il ne s’agit plus de cet ennui dont je vous parlais, qui est sûrement un point de passage obligé pour vivre la bonne solitude au désert, il s’agit d’une souffrance qui peut être très aigüe. J’aime à citer ces mots de Mère Térésa et de Jean Vanier, vous les trouverez au terme de cette conférence, deux témoins qui ont touché, qui ont travaillé, qui ont été auprès de toutes les souffrances du monde : la lèpre, le rejet, la faim, les sans logis, etc, et voici le diagnostic d’une Mère Térésa qui a parcouru le monde entier, y compris nos sociétés occidentales, et qui dit : « La pauvreté spirituelle du monde occidental est beaucoup plus grande que la pauvreté physique de notre peuple. En Occident, des millions de personnes souffrent d’une solitude et d’un vide terrible.… » Vous lirez aussi le diagnostic de Jean Vanier, qui est aussi un homme de la charité et de l’amour, mais qui est peut-être plus philosophe dans sa manière de comprendre les choses, et qui nous dit : «La souffrance fondamentale de l’être humain est de se sentir seul, … ».- là, ce n’est pas pour le corriger, je dirais dans mon langage, « de se sentir isolé », pour être bien clair, il s’agit de la solitude qui est liée à la souffrance. Et puis une petite prière de Jean Vanier que je vous invite à lire, voire à réciter de temps en temps, priez un petit peu pour ce désert et cette pauvreté de la solitude. Benoît XVI, dans son discours d’intronisation, a parlé des déserts de ce monde, déserts non pas au sens positif mais négatif. Il a parlé du désert, bien sûr, de la pauvreté, de la faim, et il a parlé aussi du désert de la solitude. Là encore, si je pouvais me permettre de corriger le pape, je lui dirais : « Pardon, exactement du ‘désert de l’isolement’ », c’est exactement ce qu’il voulait pointer.

 

Je laisse de côté tous ces cris, mais ce que j’aimerais, c’est que dans cette réflexion et dans votre propre réflexion, nous allions plus loin que des facteurs sociaux. Qu’est-ce que j’entends par là ? Il est sûr que nous sommes dans un monde qui sécrète l’isolement de manière structurelle. Il y a des facteurs sociaux, bien désignés d’ailleurs, tout simplement, par les sociologues. On pourrait baptiser ces phénomènes du terme très général « d’individualisme ». Nous avons beaucoup de mal à nous retrouver, tout simplement, partons de notre propre existence : où sont les lieux où nous pouvons nous retrouver ? Qu’est-ce qui est créateur de lien social ? Même les municipalités, même les communautés civiles se posent la question. La famille éclate… les structures de travail, tout, jusqu’à nos logements, rien, ou pas grand-chose en tout cas, ne favorise aujourd’hui les retrouvailles, la communion. Tant mieux par un certain côté, quand on compare avec ce que nous vivions dans le régime des clans …. Je n’envie pas nécessairement ce qui peut se passer dans d’autres continents comme l’Afrique. La force de la tribu est tellement forte que la liberté de chacun est érodée. Cependant, nous sommes effectivement dans une société où c’est : ‘chacun pour soi’, là il faut peut-être le dénoncer, surtout si nous avons un pouvoir politique. Je ne dis pas que ces facteurs ne jouent pas sur chacun d’entre nous. Et il est sûr qu’il vaut beaucoup mieux être dans une société qui prêche et qui vit la vie associative de manière intense, une vie communautaire réelle, je pense à nos paroisses, - je me suis permis de donner en exemple, dimanche dernier à la messe, ce mot d’un évêque qui disait : « Nous devrions passer autant de temps après la messe à nous parler que le temps  que nous avons passé à célébrer l’Eucharistie, globalement, une heure. » Mais en réalité, l’isolement ne date pas d’aujourd’hui. Que cet isolement soit amplifié aujourd’hui par certains facteurs, nous devons en être extrêmement conscients et très attentifs, tout simplement parce qu’aujourd’hui, quelqu’un qui commence cette spirale, ce mécanisme de la séparation, va être littéralement aspiré.

 

Mais que pouvons-nous faire ? On en revient toujours à cette question essentielle que nous pose l’Evangile : que pouvons-nous faire ? Sur quel levier puis-je jouer ? Arrêtons d’être simplement dans une position que j’appellerai critique : « Il fait chaud, c’est la faute du gouvernement. » L’Evangile nous dit : « Commence, toi, par changer. Vois ce que tu peux faire. Quelles sont tes marges de manœuvre ? A partir de là, si tu changes, ton voisinage changera, et ensuite, peut-être à une, deux ou trois générations, la société changera avec ses structures. » Commençons déjà par voir de quelle manière nous, chacun d’entre nous, sommes peut-être responsables de notre isolement ou de l’isolement des autres à travers ces mécanismes de la séparation. Soyons bien clairs. Là aussi, il s’agit d’abord de mécanismes intérieurs, je dirais de mécanismes humains. Il ne s’agit pas tant, pour l’instant, vous allez le voir, de savoir si nous avons acheté une maison avec un jardin suffisamment grand pour accueillir, et peut-être trop grand parce qu’il nous sépare des autres, c’est ça la question. Tout ça, ce sont des choses matérielles. L’Evangile ne nous dit pas grand-chose. Il nous parle surtout de : ‘Comment pensez-vous ? Comment vous comportez-vous ? Comment agissez-vous ?’ Le reste, liberté !

 

Le récit de la Genèse, ce récit fondateur, ne s’en tient donc pas au discours que je vous ai tenu dans les deux premières conférences. Il se poursuit avec cette tragédie du péché, du premier péché de nos parents, Adam et Eve. Vous en avez le texte au début. Ces récits vous sont bien connus. Voici qu’Adam et Eve ont mangé du fruit de l’arbre. Ces récits trop connus nous semblent peut-être un peu enfantins, là encore. Essayons de les lire, dans une lecture bien sûr imagée, comme Jean Paul II l’avait fait en son temps, et je m’inspirerai d’ailleurs de beaucoup de ses réflexions. J’ai divisé ce récit du péché en deux temps. Premier temps, aujourd’hui : Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Yahve Dieu avait fait, . jusqu’au moment où Dieu interroge Adam puis Eve pour voir un peu ce qu’ils ont dans le coeur à ce moment-là. Et nous entendrons dans notre deuxième temps (« l’un malgré l’autre ») les châtiments de Dieu - avec vraiment beaucoup de guillemets, nous essaierons d’en comprendre le vrai sens - qui, constatant les dégâts entre l’homme et la femme et dans le coeur de l’homme et de la femme, va essayer de leur donner les moyens de survivre en attendant, un jour, d’aimer à nouveau.

 

Trois temps dans ce récit. Je les ai séparés. Une grande partie, une petite partie au milieu, puis une grande partie.

 

Premier temps, c’est un dialogue entre le serpent et le femme. Deuxième partie : l’acte lui-même du péché. La femme mange, puis elle en donne à son mari qui en mange et une conséquence immédiate : leurs yeux s’ouvrent, la honte, ils se mettent des pagnes en feuilles de figuier. Puis, troisième partie, Dieu, qui, d’une certaine manière, les avait laissés tout seuls, comme livrés à eux-mêmes dans ce Paradis, revient. Il ne revient pas au bon moment ! Ils n’ont pas eu le temps de trouver des arguments très convaincants. Dieu va demander une explication. On se doute bien que Dieu ne les a pas abandonnés, mais là, il va faire surgir toutes les conséquences de cet acte.

 

 

 

 

 

  1. Le jeu de la séduction : la ruse du serpent et le trouble du cœur ; l’homme encore uni apprend à voir les choses autrement

 

 

Première partie : un dialogue tout à fait étonnant entre le serpent et la femme. C’est là que commence le mécanisme de séparation. Je m’arrête un tout petit peu sur ce fait : le jeu de la séduction. Nous allons voir quelle ruse utilise le serpent, et comment, rentrant dans ce jeu de séduction, la femme a le coeur troublé. Avoir le coeur troublé dans un couple, ce n’est pas encore divorcer, d’accord. Mais je nous rends justement très attentifs à ce passage. Il est peut-être le plus important, parce que c’est là que s’initie la spirale. Très souvent, on en reste à l’acte lui-même : ‘Il m’a trompé !’, ‘Elle a quitté la maison !’, des drames comme cela, ou bien : ‘Je suis isolé !’ ‘Je n’ai jamais été marié !’ ‘Je ne trouve personne !’ ‘Je ne rencontre personne !’ Et nous ne sommes peut-être pas assez attentifs à ce qui précède toutes ces remarques : ‘Que s’est-il passé ?’, ‘Que se passe-t-il peut-être encore dans ton coeur ?’ Le mécanisme qui fait que tu perds quelqu’un, - c’est ce qui va se passer avec Adam et Eve, puisqu’ils sont unis au départ -, ou que tu ne rencontres pas quelqu’un, commence là, dans ton coeur, dans ce trouble du regard.

 

Je parle de trouble du regard parce que c’est ce qui conclut notre premier paragraphe :

 

La caricature du serpent et la réponse floue de la femme

 

[1] Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs

c’est pour ça que je parle de ruse. Vous allez voir que c’est très très rusé. Ca vous paraîtra peut-être même un peu subtil, comme sont subtils les mécanismes dans nos vies-

que Yahve Dieu avait faits. Il dit à la femme – pourquoi à la femme et pas à Adam ? - : "Alors, Dieu a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin"

Il faudraitque nous ayons oublié la suite du récit et la réponse d’Eve. Je vous l’avais déjà dit la fois dernière, quand Dieu pose le diagnostic sur Adam : "Il n’est pas bon que l’homme soit seul, il lui faut une aide assortie" sans dire encore quelle est cette aide assortie. C’était une devinette. Imaginez ces récits contés par un ancien, sous la tente, dans le désert, l’ancien avec une grande barbe, je l’imagine comme ça, en train de mâcher je ne sais pas quoi, de temps en temps s’interrompant pour faire haleter un peu les jeunes qui reçoivent le catéchisme à la manière du conte. Le Père Feuillet nous disait : ‘Ces récits ce sont des contes qui étaient récités sous la tente de nomades.’ Et les enfants sont là et se disent : ‘Cette aide assortie, qu’est ce que ça peut être ?’ Ils ne connaissent pas encore le récit. Ils l’entendent pour la première fois. Et là, si vous ne connaissiez pas la suite du récit, vous m’auriez arrêté. Les enfants aiment bien couper la parole : ‘Non, non, il a pas dit ça, Dieu’. C’est ce que fait Eve :

 

[2] La femme répondit au serpent : "Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin.

[3] Mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, sous peine de mort."

 

- Est-ce que vous avez la conférence de la fois dernière ? J’espère que non ! Alors vous allez pouvoir me répondre : de mémoire, est-ce que c’est ça que Dieu a dit ? Vous vous rappelez bien qu’il y avait une interdiction qui avait son prix, sa place, dans la conquête de l’autonomie d’Adam, pour que sa liberté, vraiment, se verticalise ! Qu’avait dit Dieu exactement ? Presque ça, mais tout est dans le ‘presque’, justement. Qu’avait dit Dieu ? : "De tous les arbres du jardin, tu pourras manger – Là, la femme a raison  - Mais du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, vous n’en mangerez pas, sous peine de mort, ou plus exactement en hébreu : car sinon, vous mourrez de mort. La femme ne dit pas tout à fait ça… La femme parle d’un arbre sans le nommer, qui est au milieu du jardin. Savez-vous quel est l’arbre qui est planté au milieu du jardin ? Ca nous est dit dans le récit que vous retrouverez dans le livre de la Genèse : c’est l’arbre de la vie. Car rappelez-vous, il y a dans tous les arbres du jardin deux arbres un peu différents de tous les autres, c’est bien dit dans le récit, au chap. 2 : l’arbre de la vie, et l’arbre de la vie n’est pas interdit, il est planté, nous dit le texte, au milieu du jardin, et puis l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Et voici que la femme hésite, elle est peu précise dans sa réponse, et elle en rajoute, car Dieu n’a pas dit qu’ils ne pouvaient pas toucher, mais simplement manger. Elle en rajoute.

 

[4] Le serpent répliqua à la femme : "Pas du tout ! Vous ne mourrez pas !

[5] Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal."

 

C’est prodigieux ce dialogue du serpent ! Vous ne l’auriez pas réécrit comme ça. Vous auriez dit, par exemple : ‘Moi, le serpent, je sais que …’ et pas "Dieu sait que …" .  le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez- non pas des dieux mais -  comme des dieux.- le serpent est extrêmement subtil, - qui connaissent le bien et le mal."

 

 

[6] La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement.

La femme vit’ : dans l’espace de ce dialogue, le regard de la femme a changé. C’était cet arbre donné par Dieu, planté au milieu du jardin, mais interdit, l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Il était interdit. Et maintenant, elle le voit sous un nouveau rapport, un petit peu comme lorsque vous rencontrez quelqu’un de convaincant et qu’il vous fait voir les choses d’une autre manière : ‘Je n’avais pas vu ça comme ça tout à l’heure, et maintenant que j’ai écouté tes arguments, effectivement, je vois les choses autrement.’C’est pour ça que, lorsqu’on est juge, ou lorsqu’on est placé en situation de faire la justice, il faut toujours écouter les deux parties, parce que si vous écoutez le premier, vous avez un point de vue, vous allez y adhérer, et en écoutant l’autre : ‘Oh, pas si simple !’, on change de point de vue. Voici que le regard de la femme, c’est-à-dire son esprit, son coeur, a changé. Et à partir de ce changement-là, elle va pouvoir poser des actes qui seront fatals à l’union et qui vont les rendre isolés l’un de l’autre.

 

 

Que s’est-il passé ? D’abord, il y a une caricature du serpent, et une réponse floue de la femme. Le serpent caricature : "Dieu vous a dit : Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin" Il sait pertinemment que c’est une caricature. Ce serpent, séducteur, est-il celui dans lequel le récit de l’Apocalypse voit l’antique serpent, c’est-à-dire Satan ? C’est plausible, c’est possible. Le récit n’en dit pas plus. Et puis, de toute manière, dans nos vies,  Satan, car il existe le démon, agit de manière tellement subtile que, de toute manière on ne le reconnaîtra pas, ou trop tard. Rappelons-nous que Satan, c’est celui qui accuse, celui qui divise. Donc, dans toutes nos divisions, dans nos mécanismes de séparation entre les hommes, mais d’une manière insidieuse, comme le serpent qui se présente avec des arguments qui sonnent juste à certains moments, Satan se glisse… Donc ce n’est pas la peine d’essayer d’envoyer de l’eau bénite sur votre conjoint, ou de vous en asperger, enfin vous le faites, c’est bien et de dire : « Chéri, tu devrais aller te faire exorciser, c’est épouvantable ! » Satan est là, à l’intérieur de nos mécanismes. L’important, c’est de bien comprendre le mécanisme que l’on peut discerner. Parce que si on ne peut pas toujours discerner des forces occultes au milieu de nous, on peut en discerner les mécanismes. ‘Regarde ton coeur, et regarde si tu ne commences pas par regarder ta femme, ou ton mari, ou ton ami, ou de regarder les êtres humains en général, avec un regard curieux, étonnant : ‘Tu as changé !’ On ne vous a jamais dit cela ? Parfois c’est en bien , parfois c’est en mal. ‘Tu n’étais pas aussi dur, jadis. Il y a quelque chose qui a changé dans ton coeur.’

 

Comment cela se passe-t-il ? Le serpent commence à interroger la femme par cette caricature qu’il fait du commandemant divin. Il aurait pu interroger la femme en disant : ‘Que vous a dit Dieu ?’ Non, non ! C’est plus subtil que cela. Il dit : ‘Alors, Dieu a dit…’. Il invente une hypothèse, caricaturale, comme je viens de le dire. Et la femme répond. Dans cette caricature, et dans cette réponse floue, comme je vous l’ai dit, imprécise, il y a déjà le début de ce que j’appellerai : ‘agir comme Dieu’, nous allons le comprendre immédiatement après, le début de ce qu’on appelle aussi le subjectivisme, qui commence par le jeu de l’nterprétation. Ca vous paraît compliqué. J’aurais pu employer un mot plus compliqué, uniquement pour paraître intelligent, parce que ça veut dire exactement la même chose. J’aurais pu dire : le jeu de l’herméneutique ! Le jeu de l’interprétation, vous n’êtes jamais tombé dedans ? Vous avez dit quelque chose à votre prochain, et lui l’interprète. La meilleure preuve : essayer de faire répéter, justement, ce que vous avez dit. Ou essayez de demander à quelqu’un : ‘Qu’est-ce qu’il a dit, le Père Luc, à cette conférence ?’, et vous allez répéter quelque chose, mais vous aurez déjà interprété. ‘Je t’apporte un bouquet de fleurs’- Vous voyez, j’ai changé mes exemples, je n’en suis pas encore aux chocolats de Noël- Un bouquet de fleurs, une belle bougie de l’Avent, comment interprétez-vous ce geste ? Ca me fait penser à un dessin drôle de Denis Sonnet, dans l’un ses ouvrages, où on voit un mari qui apporte une belle gerbe de fleurs à son épouse. Le dessin parle de lui-même. On voit la femme, les sourcils froncés, disant : ‘Qui te l’a donné ?’ Voilà ! Le jeu de l’interpétation ! Au lieu de prendre les choses comme elles viennent. ‘Pourquoi il fait ça ?’ Quel est ce jeu ?. On commence à avoir le regard obscurci.

 

Le démon est très subtil parce qu’il attire la femme, justement, par sa proposition : ‘Dieu a dit que ….’, pour lui montrer que Dieu aurait pu dire plein de choses différentes, alors que jusque là, il et elle accueillaient cette interdiction de Dieu dans la confiance. Maintenant il suggère en fait : ‘Il aurait pu dire autrement ou autre chose.’ Il décale la femme de cet humble accueil de la réalité, et il commence, progressivement, à la mettre au centre, et d’ailleurs, elle va commencer à se poser en juge, en juge de ce qui est, de ce qui se fait, et en particulier même, en juge de Dieu. Effectivement, peu à peu, elle va glisser avec Adam, et elle va prendre la place de Dieu. Elle va se mettre au centre, alors que c’est Dieu qui est au centre, et que nous sommes une créature. Réfléchissez beaucoup à ce mécanisme de l’interprétation.

 

Et ainsi le démon se débrouille pour la faire sortir de l’alliance simple, pour lui faire prendre un point de vue « au-delà ». Nous perdons en simplicité comme si nous pouvions nous poser à l’extérieur de cette relation que nous avons avec Dieu, comme un arbitre en dehors du match. D’une certaine manière, comme le dit Dietrich Bonhoeffer dans un de ses commentaires, au nom de nos idées sur Dieu, d’un Dieu bon qui ne devrait pas faire cela ou laisser faire le mal etc, nous jugeons la parole même de Dieu, nous jugeons la parole même de l’autre, ou ses actes ! Et au nom de quoi ?

 

 

La vérité particulière du serpent : la proposition d’un nouvel « état »

 

 

Et peu à peu, il y a un glissement du coeur. Alors, que se passe-t-il ? Après ce jeu de l’interprétation dû à une ruse du serpent, caricature, le serpent affirme : "Dieu sait que …".

 

[4] Le serpent répliqua à la femme : "Pas du tout ! Vous ne mourrez pas !

[5] Mais Dieu sait que, …"

 

Dieu sait des choses qu’il vous a cachées ! Après tout, que le serpent sache telle ou telle chose, la femme aurait pu lui dire : ‘Mais attends, mais pour quoi, comment le sais-tu ? etc.’ Mais on rentre dans un jeu beaucoup plus subtil. ‘Dieu ne vous a pas tout dit.’ Et c’est vrai, d’ailleurs, que Dieu ne nous a pas tout dit. C’est vrai, honnêtement, dans nos existences, est-ce que nous savons tout ce que Dieu sait ? Et répercuté sur notre relation interpersonnelle, avec notre prochain, nous savons très bien que l’autre ne peut pas tout nous dire, ne serait-ce que parce qu’il ne sait pas tout, et qu’il ne sait même pas tout de son coeur. C’est une vérité très particulière que propose le serpent :

 

"Si vous en mangez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal."

 

Là, je m’arrête un tout petit peu. Au début, en préparant cette conférence, je me suis dit : voilà, c’est un mensonge du serpent. Le serpent raconte un mensonge, car ils vont bien mourir, précisément, et ils ne seront pas comme des dieux. Mais en réalité, de manière beaucoup plus profonde, et vous relirez vous-mêmes le récit de la Genèse, le serpent dit vrai. Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est Dieu lui-même dans un texte que vous n’avez pas, mais lisez tout ce récit de la Genèse, c’est la meilleure manière de préparer ces conférences. Relisez-le intégralement jusqu’à la fin du chap. 3. Vous verrez (Gn 3, 22) : Dieu conclut, pour chasser l’homme du Paradis, en disant : "Maintenant - puisqu’ils ont mangé le fruit du péché, etc.,- l’homme et la femme sont comme nous. Ils connaissent le bien et le mal. " Dieu lui-même authentifie la parole du serpent.

 

 

Avoir mangé ce fruit nous met dans un autre état. Réfléchissons un tout petit peu. Quel est ce nouvel état ? Le serpent ne dit pas : ‘Vous serez Dieu’. Non, que dit-il ? En latin on dit : ‘Sicut deus’, ‘Vous serez comme Dieu.’ Et là, il a raison, parce qu’effectivement, nous ne pourrons pas être Dieu, mais nous serons comme Dieu, c’est-à-dire que nous allons prendre sa place, mais simplement, il n’y a que Dieu qui peut prendre la place de Dieu, c’est ça notre problème ! Et voilà pourquoi prendre la place de Dieu quand on n’est pas Dieu, c’est être comme Dieu sans avoir les moyens d’être Dieu, c’est nécessairement souffrir. Comment cela va-t-il se passer ? Quel est ce monde auquel accèdent l’homme et la femme ? Quel est cet état singulier « d’être comme Dieu » au lieu « d’être à l’image de Dieu » ? Au début, l’homme et la femme étaient à l’image de Dieu, c’était notre état, et nous sommes toujours appelés à l’être et à le redevenir. Et maintenant le serpent nous propose, en mangeant ce fruit, d’être dans un autre état, une autre manière d’être, une autre manière de se comporter, de se voir dans le monde, au milieu des autres, « être comme Dieu ».

 

A l’image de Dieu ou comme Dieu ? Plus ça va, plus je me dis que l’homme a le choix entre les deux, et il n’y a pas d’autre choix. Et dans notre relation avec Dieu et avec notre prochain, il faut choisir : l’un ou l’autre. Soit vous êtes dans cet état que le Christ va restaurer, reprendre, de salut, et vous êtes à l’image de Dieu, et à ce moment-là, Dieu est au centre, et du coup, la communion est possible. Soit vous êtes dans l’état : ‘comme Dieu’, et à ce moment-là, c’est vous qui êtes au centre et qui vous placez comme créateur du monde, de votre monde, et à ce moment-là, l’autre vous devient inaccessible. L’égocentrement du sujet sur lui-même après le jeu de l’interprétation, pointez bien ce mot, je vous en supplie. Comme curé, on fait des homélies, et c’est quand même hallucinant ce que les gens nous font dire, - c’est pour ça que c’est bien de temps en temps qu’on enregistre nos sermons.- Après on me dit : « Père Luc, dans votre homélie, vous avez dit que … » Je n’ai absolument pas dit ça, j’ai même dit le contraire, parfois. Vous voyez le jeu de l’interprétation. On n’est plus capable d’écouter. Le Père Denis Sonnet, l’année dernière à l’abbaye, nous avait fait une session d’écoute. « Tu interprètes, écoute au lieu d’interpréter ! » Et ça, ça pourrit notre communication. Quand les gens vous disent : « Il faut beaucoup parler ! », ça ne veut rien dire. Il y a du blabla qui n’apporte rien, au contraire, surtout quand il s’agit de libérer tous ses fantasmes. Oui, il faut communiquer, mais croyez-moi, ce n’est pas si simple, parce que précisément d’un côté il faut une écoute qui soit une véritable écoute, et de l’autre côté, il faut une parole qui soit une véritable parole. Ce n’est pas si simple. Et parfois, il vaudrait mieux peser ses mots, et poser ses écoutes. Après, il y a le glissement opéré, la proposition par le serpent : ‘Vous serez comme Dieu, sans être Dieu.’

 

Derrière cette petite phrase, je ne vais pas développer là ce soir, je lis, précisément, l’apparition de l’imaginaire du monde virtuel, qu’on baptise « narcissisme », depuis que Freud nous a invité à prendre ce porche d’entrée  comme construction de soi. Et j’ouvre une toute petite parenthèse parce que malheureusement un certain nombre d’entre vous a lu des interprétations de Freud et pas nécessairement Freud lui-même, c’est regrettable.

 

Narcisse ne s’aime pas lui-même. On dit toujours : « L’amour de soi, c’est important. » Oui, j’en suis intimement convaincu, puisque l’amour de soi est la mesure de l’amour du prochain : « Aime ton prochain comme toi-même. » Mais Narcisse ne s’aime pas lui-même, il aime son image, son reflet, ce qu’il donne à voir, ou qu’il voit de lui-même. Les apparences, voilà ce qu’aime Narcisse. Et ce mot ‘narcissisme’, qui était péjoratif, devient positif, nous glissons sur cette pente. Il ne faut pas s’étonner, ensuite, que nous soyons incapables de regagner notre prochain. Comment être comme Dieu ? Eh bien, comme le démon nous y invite, en nous plongeant dans notre monde. Quel est le seul monde que vous pouvez construire ? Le monde de votre imaginaire, là vous êtes au centre. Vous êtes Dieu, dans vos rêves. Vous refaites les choses. Dans vos rêves endormis, ou dans vos rêves éveillés, parce qu’on en fait des rêves aussi, la journée. Quand on n’est pas trop stressé dans son travail, il arrive que….. Quand on n’est pas trop stressé par le sermon, et que la sono n’est pas trop forte, il arrive, pendant les homélies, que  … On rêve. Dans le rêve, on construit son monde, sa bulle. On est dans le monde de l’apparence, de l’apparaître, ou du virtuel, c’est la même chose. Et ce monde-là est asphyxiant. Je vous ai mis une petite phrase de Vincent Laupiès à ce propos. C’est ce monde-là qu’on prétend réel aujourd’hui. On vous dit : « Construisez-vous sous le regard des autres. » Mais c’est faux. Je n’ai pas à travailler mon apparaître, que pensent les autres de moi ? Que vont-ils penser de moi au terme de ce travail ? Je sais bien que dans votre monde professionnel, vous êtes payés pour faire un travail, et que d’une certaine manière, vous êtes pesés, jugés ou estimés par les autres, et vous avez votre entretien annuel d’évaluation, - je ne sais pas comment ça se passe dans votre entreprise, c’est peut-être vous qui les faites passer à d’autres !- ça c’est autre chose, c’est le monde professionnel. Mais si, justement, vous vous identifiez à votre monde professionnel au point de dire : « Je vaux ce que vaut ma feuille d’évaluation », mais c’est l’implosion, au  moins le jour où, alors que vous étiez indispensable à votre entreprise, on vous jette dehors, ou on vous met à la retraite, c’est l’implosion. Ce n’est pas à partir de là que j’existe. Ce n’est même pas la manière dont je me regarde qui est importante en ce sens « d’avoir une bonne image de moi-même » car là encore nous sommes dans le monde de l’image, de l’apparence, du virtuel !!!

 

Lorsque quelqu’un est enfermé dans sa bulle, plus personne n’a même envie de le rejoindre. Si je vais jusqu’au bout de cet enfermement dans l’imaginaire, je suis dans ce que l’on appelle, la folie. Et nous savons très bien que nous ne pouvons pas rentrer dans le monde d’un fou. S’il se prend pour Napoléon, et qu’il a construit complètement son monde comme Napoléon, tout ce que vous allez lui dire ne va pas pouvoir pénétrer dans son univers. Il n’est plus en contact avec ce que nous avons en commun. Qu’avons-nous en commun, mes chers frères, sinon la réalité ? Parce que ta bulle à toi est différente de ma bulle, et je n’ai pas envie de pénétrer dans ta bulle. Toi au centre, et moi le satellite ? Je n’ai pas envie, et d’ailleurs je ne le peux pas vraiment. Ce qui pourra pénétrer dans ta bulle à toi, c’est mon image, pas moi. Adam ne rencontre pas l’image d’Eve. Eve ne rencontre pas l’image d’Adam. C’est un être que je rencontre, une personne. Là, il y a quelque chose d’extrêmement déterminant. Soit je vis l’état à l’image de Dieu et nous le reprendrons à la lumière du Christ, soit je vais effectivement manger du fruit de cet arbre et je commence déjà dans ce jeu de la séduction à être séduit par cette possibilité-là infiniment plus simple. En imaginaire, tout est tellement plus simple, chacun dans son univers ! Et cet univers qu’on peut parfois reconstruire à travers, par exemple son home, ‘sweet home’, son foyer, pour parler français. On met son empreinte, et au lieu d’avoir un foyer commun, chacun veut mettre sa patte, et en général, il y a confrontation, sauf si on a vraiment les mêmes goûts. Il est difficile que notre imaginaire soit vraiment commun, pourquoi ? Parce que dans tous les cas, l’un et l’autre, nous sommes au centre du monde. Dieu seul peut être au centre du monde, et pas comme Dieu, mais en étant Dieu. Nous ne le pouvons pas. Et c’est cet acte fondamental d’humilité, nous le verrons avec le Christ, que nous avons maintenant à refaire pour pouvoir entrer en communion réelle avec les autres.

 

Le regard changé de la femme : le triple trouble du cœur, la concupiscence :

 

Alors que se produit-il ? Troisième étape. Le regard de la femme change. Elle est séduite par la proposition. On est toujours « à l’intérieur », rien ne s’est encore passé au dehors dans les actes. Adam était là, mais rien n’avait encore transpiré, et néanmoins le regard d’Eve est désormais changé, parce qu’à ce moment-là, sur la réalité, je ne parle pas de ses rêves, justement, mais sur la réalité de ce fruit défendu, et puis sur le monde, sur son mari, sur tout le reste, sur tous les autres, elle va désormais porter un regard trouble.

 

D’abord l’interprétation, le jeu de l’interprétation, ensuite deuxième glissement vers l’imaginaire, où non seulement j’interprète un fait qui me vient mais c’est moi qui construit mon univers, mon monde, et enfin lorsque je suis confronté maintenant avec une personne, une chose, un objet, j’ai le désir de la convoitise, de l’appropriation. Vous verrez, si vous revenez à votre propre coeur, vous verrez que c’est le mécanisme : parce qu’à ce moment-là, je veux l’intégrer en moi, le manger. Et ce fruit, c’est bien sûr ce fruit défendu, mais aujourd’hui, c’est celui qui m’approche, que je vais convoiter, non pas désirer –le désir est une excellente chose – mais par convoitise, je veux me l’approprier, et d’une certaine manière si je pouvais le manger… Je veux m’approprier son corps.

 

La théologie chrétienne a profondément étudié ce trouble du coeur, qu’elle appelle concupiscence ou convoitise, en désignant trois dimensions de cette convoitise en nous. Soyez attentifs à cela dans votre propre coeur, comme j’essaie de l’être dans mon propre coeur.

 

Il y a ce que l’on appelle la convoitise des yeux : c’est s’approprier les biens, posséder toujours plus, tentation que le Christ connaît lorsque Satan l’emmène au sommet d’une montagne et fait défiler devant ses yeux tous les royaumes du monde. Vous savez ce qui est dit à ce moment-là ? Satan parle vrai, c’est ça qui est terrible. Satan, qui est un trompeur, ne dit pratiquement que des choses vraies. Satan dit : « La gloire de tous ces royaumes, je te la donnerai. » Il ne dit pas : « Je te donnerai tous les royaumes du monde » parce que Satan ne peut pas donner les royaumes. « La gloire », c'est-à-dire une fois de plus, le rayonnement, ce qui apparaît. On est toujours dans le monde de l’imaginaire, de l’apparence, de ce qu’on veut montrer ou de ce qui rayonne. A ce niveau-là, Satan est le prince de ce monde.

 

Et puis il y a la convoitise de la chair qui va porter de manière plus précise, plus spéciale sur l’autre personne, sur son corps -c’est toujours le même mouvement d’appropriation, ça peut porter sur la pierre qu’on va changer en pain, c’est le même type de faim - .

 

Et enfin, il y a ce qu’on appelle l’orgueil de la vie - c’est Saint Jean qui l’appelle ainsi - : car, à ce moment-là, on veut s’approprier  -c‘est le mouvement même - la première place et Dieu lui-même sera notre serviteur. C’est la tentation de Jésus lorsque Satan le porte au pinacle du temple et lui dit « Jette-toi en bas ! », comme ça Dieu enverra ses anges…. On n’est plus dans une attitude où je sers Dieu mais où Dieu doit me servir. On se sert de Dieu. Même principe : si je suis au centre, à la place de Dieu, si Dieu est encore dans ma pensée  (si je suis croyant par exemple), Dieu ne peut être que comme une planète comme les autres qui tourne autour de moi pour me servir. Je suis le centre qui ramène tout à moi.

 

Voilà le trouble et je termine ce premier point en disant : que chacun aujourd’hui examine dans les relations qu’il a avec les autres ou l’absence de relations : où en suis-je de mon cœur, en quoi est-il troublé ? Je reviens là-dessus mais parfois ça me peine. Je vois dès le début ce délire interprétatif dans mes groupes, dans toute notre pastorale : on voit un garçon qui essaye de poser un geste gentil envers une jeune femme et  quand, après, vous interrogez la jeune femme : « tu vois, celui-ci, il est bien ! » et tout de suite, fft…délire d’interprétation…. Jamais une relation saine ne pourra commencer comme cela, ou bien dans le couple une telle attitude va commencer à détruire. Et puis alors je ne vous dis pas la puissance d’être comme Dieu qui, par exemple, lorsqu’on est en quête d’une âme sœur se focalise à travers l’idéal du prince charmant. Un sociologue contemporain, Jean-Claude Kaufmann a écrit un ouvrage fort intéressant, très bien écrit « La femme seule et le prince charmant », une analyse sociologique du phénomène du célibat : on a projeté que celui qui serait fait pour moi, l’autre -dans ce délire imaginatif, c’est le prince charmant (ou la belle au bois dormant…comme dans les contes ) - doit venir comme je l’entends et il ne peut venir dans ma sphère, dans ma  bulle que comme je l’entends sinon : répulsion évidemment. Nous en sommes là et à ce moment-là il y a maintenant l’acte. C’est mon deuxième point.

 

 

2. Le fruit du péché : l’acte posé avec le corps et le malaise du corps ; l’homme et la femme sont submergés par la honte

 

 

Le passage à l’acte

 

Un changement, un acte est posé. J’ai appelé ce point le fruit du péché dans les deux sens du terme : le fruit du péché, c'est-à-dire ce fruit, cet acte, ce fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal et puis aussi ses conséquences dont la première conséquence : la honte. Jusque là nous sommes encore à l’intérieur et maintenant il y a des actes, des actes qui vont sanctionner ce début de séparation, cette divergence intérieure. Rappelez-vous, par exemple : dans votre couple ou dans notre vie fraternelle une chose est d’avoir un certain regard et autre chose est l’acte que je pose. Je peux avoir en moi un mouvement de colère mais autre chose est de consentir à ce mouvement de colère en l’exprimant et encore plus en l’exprimant par des gestes ; j’ai dû dire à certaines femmes, par exemple, - mais je constate maintenant que le phénomène se produit aussi de manière symétrique, hélas- : «  madame, si votre mari vous a donné une gifle, dites-lui bien qu’à la deuxième vous le plaquez ». C’est ce que d’ailleurs un certain nombre a fait et c’est très sain – pas nécessairement de  plaquer son mari mais de mettre une barrière. Parce que quand un acte est posé il y a quelque chose de plus, on dit qu’une étape de plus est franchie dans le mécanisme de séparation. On le sait très bien. Ne soyons pas trop spirituels : « cette gifle… je la regrette ! » L’acte est posé et vous aurez encore des années durant le sentiment d’avoir cette marque sur la joue même si, bien sûr, il n’y a pas eu de conséquence physique.

 

Nous sommes là maintenant au moment où des actes vont être posés, qui vont véritablement déchirer le tissu déjà fragilisé. Eve d’abord «  prit du fruit,  mangea,  elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il mangea » Ça vous parait évident ? Pourquoi Eve n’a-t-elle pas mangé seule du fruit ? Pourquoi s’est-elle crue obligée d’en donner à son mari ? La gradation est explicite et la conséquence c’est la séparation entre eux, alors qu’apparemment  c’est le même geste qui devrait les unir : un geste en commun. On vous dit : aimer c’est avoir des projets en commun -je vous l’avais dit la fois dernière - moi je ne suis pas trop pour cette présentation-là. Avoir des projets en commun peut aider à nous unir. Mais il ne suffit pas d’avoir des projets en commun, je crois que c’est simpliste ; enfin on sait bien l’origine de cette phrase. J’invite régulièrement des couples et des jeunes couples à bien construire avec des choses concrètes donc aussi  des projets en commun ; mais attention certains projets en commun vont nous séparer lorsqu’on s’est co-optés dans le mal (exemple du partage meurtrier du butin après un braquage de banque alors qu’au début on est tenus par la loi du silence, comme dans un mauvais film…) C’est exactement ce qui va se passer : après tout, manger en commun comme le font Adam et Eve, c’est sympathique !!! L’Eglise nous dit : prenez vos repas en commun, arrêtez de vous nourrir devant votre frigidaire …

 

«Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. ». Vous comprenez bien que c’est un langage imagé (je ne sais pas où Eve est allée chercher le fil.. pour coudre …, puisque encore une fois je suis absolument machiste, j’imagine que c’est Eve qui a fabriqué les pagnes …). Là aussi nous sommes habitués à ce récit : pourquoi se sont-ils fait des pagnes ? Et voyez comme le regard maintenant a complètement changé puisque de toute manière ils étaient déjà nus et ils vont se couvrir la partie qui est différente des autres parties de leur corps. Ils auraient pu décider de se mettre des chaussures ( !) … C’est très intéressant parce que précisément c’est cette partie du corps où est marquée de manière plus nette la sexualité qui va être couverte, alors j’ai trois réflexions à ce propos.

 

 

Maintenant il y a un acte posé et cet acte posé, il l’est avec le corps et du coup maintenant le corps est impliqué dans le mécanisme de séparation, et le fin du fin c’est que le malaise qui s’introduit entre Adam et Eve, précisément, se focalise sur le corps. Très, très intéressant à analyser dans nos comportements. Il y a d’abord le passage à l’acte et quand un geste est posé, un geste que l’on sait de manière plus ou moins consciente être mauvais, il y a un entraînement de l’autre au mal.

 

Réfléchissons un tout petit peu : le mal passe par la même porte où le bien passe. Je vais le dire autrement : il y avait entre Adam et Eve une correspondance, une dépendance d’amour, une communion, un dynamisme de l’un à l’autre, dynamisme d’émerveillement, d’amour. Bref, ils formaient une seule chair ; nous sommes donc dans cet  état-là et, par le même cordon ombilical par lequel la vie était passée, la mort va passer. Qu’est ce qui se passe ? Il y a une projection sur l’autre de son attitude intérieure : l’autre devait être normalement le signe visible -  Jean-Paul II n’hésite pas à employer ce mot - le sacrement même de l’alliance, la forme incarnée, visible de l’alliance entre Dieu et l’homme. Notez bien que c’est ce que va redire à nouveau Jésus quand il montrera combien les deux commandements de l’amour sont liés : l’amour du prochain et l’amour de Dieu. On ne peut pas les séparer. C’était le projet initial de Dieu. Et voici que, après avoir mangé du fruit - cet acte posé par le corps encore une fois, donc on n’en est plus simplement au trouble de l’esprit (c’est la main qui prend, c’est la bouche qui mange, j’allais dire que c’est l’estomac qui digère) Eve découvre, à ce moment-là, en mangeant ce fruit, la présence de son mari à côté d’elle. Je n’ai pas été jusqu’au bout de l’interprétation : il y aurait à se demander pourquoi le serpent s’est adressé à la femme, et pas à l’homme. C’est un dialogue solitaire. Je crois que tout ce qui se passe profondément dans notre cœur c’est quelque chose d’infiniment mystérieux ;  même si nous ne voyons pas un arbre avec un serpent dedans, il y a comme tout un jeu intérieur : d’abord où on se sent là profondément seul avant à un moment donné de se découvrir isolé. Il y a quelque chose.

 

L’acte est posé et au moment où elle pose cet acte on a l’impression qu’elle découvre la présence de l’autre autour d’elle parce que son corps est impliqué, la proximité du corps de l’autre est là, alors elle l’entraîne par un geste dans le mal. J’imagine, à tort sûrement parce que les choses ne peuvent pas se passer comme ça, que Adam ait résisté. J’imagine Adam qui dit à Eve : «  mais tu es complètement folle, attends, tu te rappelles quand même : Dieu nous l’avait défendu ». Il aurait pu puisque c’est lui qui l’avait entendu, il aurait dû réagir, donc n’allons surtout pas interpréter ce récit en laissant croire que Eve est plus fautive qu’Adam. Adam, le brave bougre, s’est laissé avoir par sa femme…, c’est peut-être la première fois …, ce ne sera pas la dernière… Non !  Parce qu’il avait entendu ce commandement et on est même en droit de dire : mieux qu’Eve ou avant Eve puisqu’elle avait été tirée de lui ; lui, a été en présence de ce Dieu d’amour donc il aurait dû tenir bon. La division ne se serait pas faite mais je crois que la division s’est faite parce que tous les deux sont entraînés dans un mouvement qui finalement va être symétrique.

 

Et je crois que là où l’un résiste la division n’est jamais complète, je vous le dis parce que la tentation de l’entraînement au mal est importante dans notre existence concrète : « Tu te mets en colère ? ». «  Eh bien moi aussi je vais me mettre en colère ! » ; on a tout gagné… L’entraînement au mal ne peut que conduire à la division. Si Adam n’avait pas péché, alors qu’Eve avait péché, que se serait-il passé ? Ils auraient eu des chromosomes qui auraient été bons, d’autres qui auraient été mauvais ? Non, non, on laisse de côté toutes ces hypothèses ; ce que j’essaye de voir ce sont les mécanismes. Le mal entraîne au mal et, à ce moment-là, au lieu d’avoir l’un qui commence à se refermer sur lui-même et l’autre qui reste dans une  position d’ouverture on a deux êtres qui forment chacun leur bulle et qui partent de leur côté.

 

 

L’apparition de la honte

 

Ceci a une conséquence : derrière ce geste, cette incarnation, cet acte posé  apparaît la honte. Voilà que subitement le cœur, notre esprit  commence à accuser le corps. Le regard a été changé et voici que maintenant de manière définitive le cœur accuse le corps, lequel corps n’a pas péché ! Le corps ne pèche pas ! Vous péchez avec votre corps mais cela vient de l’intérieur, du cœur. Notre corps n’est pas différent ni avant ni après l’unité, l’union. On le sait très bien, les couples le vivent ; on se dénude devant celui qui justement nous aime et en qui on a confiance et avec qui on est dans un rapport de confiance. En revanche vis-à-vis de quelqu’un dont on sent que le regard est ambigu, même de son propre conjoint, on a envie de se cacher, or le corps est le même. Tout vient du cœur, rappelons-nous ça toujours. Oui le cœur non seulement accuse le corps mais veut le détourner car il veut le prendre au lieu de donner. Que se passe-t-il ?

 

Le regard qui va porter sur le corps objective la personne : j’y reviendrai souvent, souvent en vous disant : un être humain c’est une personne, c’est un sujet ; ce n’est pas un objet. Toute notre éthique et notre bioéthique sont construites là-dessus. Et voici que maintenant dans la situation d’Adam et Eve comme ça peut être notre situation l’autre devient un objet, on l’objective. Qu’il y ait des objets autour de nous, bien sûr, ce sont toutes les choses, c’est normal : une voiture c’est une voiture, un bijou d’un million d’euros, c’est un bijou d’un million d’euros, c’est une chose tandis qu’un être humain aussi petit soit-il, aussi vieux soit-il, demeure un sujet. On ne peut pas l’objectiver. Et dans le regard transparent de la relation d’amour, de la communion d’amour je ne vois plus l’autre comme un objet. Vérifiez votre relation d’amour : ce qui ne veut pas dire du tout que je n’éprouve pas de désir vis-à-vis de l’autre et en particulier d’un désir sexuel. Dans le mariage sans désir sexuel ça va être assez difficile de vivre l’acte conjugal tout simplement, d’être fécond. Ce désir vient de Dieu, il est très bon. Mais, je vous l’avais dit la fois dernière, l’important c’est que Adam, dans sa construction personnelle puisse comprendre que celle qui va lui être donnée n’est précisément pas une chose ; c’est un sujet. Dans le domaine de la prostitution, la personne n’est plus une personne pour celui qui paye ses services, c’est un objet alors que normalement notre élan vers l’autre doit aller vers plus que son corps même si son corps est là pour le révéler, et pour éveiller en moi le désir. Il y a une objectivation. Alors que va-t-il se passer ?

 

Ce regard d’objectivation que l’autre porte sur moi ou que je porte sur l’autre me crée un malaise intérieur ; il y a un malaise par rapport au corps. Le regard sur le corps, c'est-à-dire celui de l’autre ou le mien, a changé, il est trouble. Il est très intéressant d’observer le comportement corporel, moi je ne peux pas lire dans le cœur des personnes sauf si elles me dévoilent un peu leur cœur ; en revanche nous pouvons voir comment les personnes sont à l’aise ou pas avec leur propre corps et nous savons que bien des psychothérapies aujourd’hui ou des thérapies de comportement portent d’abord – et c’est essentiel – justement sur le corps – non pas pour devenir des comédiens et apparaître d’une certaine manière alors qu’on pense d’une autre mais précisément pour renouer quelque chose de plus vrai avec son corps. Rappelons-nous toujours que le corps est impliqué dans toute relation interhumaine, interpersonnelle. Quand le malaise est là on n’ose même plus se regarder ou regarder l’autre, il y a un malaise profond par rapport au corps.

 

 

Le malaise particulier à l’égard de la sexualité

 

Ce malaise porte sur cette partie du corps, sur ces organes qui reflètent et qui nous permettent de vivre d’une manière particulière la sexualité. Mais, de manière plus générale, nous pourrions dire que ce malaise qui transparaît par rapport à notre corps est particulièrement impliqué là où la sexualité est impliquée. Dans cette histoire passionnante du célibat et des célibataires qu’a écrite Jean-Claude Bologne il note bien ce phénomène tout à fait étonnant propre à notre temps, dans son avant dernier chapitre qu’il appelle : « Le nouveau célibataire ». Non seulement il y a des phénomènes de solitude, d’isolement mais il y a un malaise vis-à-vis de tout ce qui touche à la sexualité et ceux qui me parlent de sexualité débridée je leur répondrai : mais précisément c’est le contraire. Sexualité débridée ou sexualité renfrognée ou rentrée, introvertie, traduisent le même malaise qui s’exprimera ainsi : mais, au fond qu’est ce que c’est que ma vocation d’homme, homme mâle, c'est-à-dire par rapport à la femme et qu’est ce que c’est que ma vocation de femme, femme par rapport à l’homme dans la symétrie, le rapport ? Il y a un grand malaise.

 

 

 

3. La triple interrogation divine : l’unité brisée et le changement de la relation ; la rupture est consommée

 

L’acte est posé et Dieu arrive avec trois interrogations. C’est très intéressant. «  Ils entendirent le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour et l’homme et la femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin ». Ils sont ensemble, ils se cachent ensemble. Yahvé Dieu appela l’homme : « Où es-tu ? » « J’ai entendu ton pas dans le jardin, » répondit l’homme : «  J’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché ». Dieu reprit : « Qui t’a appris que tu étais nu ? Tu as donc mangé de l’arbre que je t’avais défendu de manger ! «  L’homme répondit : « C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre et j’ai mangé » Pauvre Adam innocent ! Yahvé Dieu dit à la femme : « Qu’as-tu fait là ? » et la femme répondit : « C’est le serpent qui m’a séduite et j’ai mangé. ». Trois questions.

 

C’est très beau parce que nous retrouverons cette modalité de l’interrogation de Dieu qui vient, dans l’Evangile, dans le Christ : « Que veux-tu ? Que désires-tu ? » Il vient là pour secouer un peu le cœur de l’homme et, à travers cette triple interrogation divine, Dieu fait émerger les conséquences ultimes de cette déchirure qui va être la division complète, l’un contre l’autre. Je le dis parce que ce n’est pas une évidence.

 

En effet, on pourrait imaginer que chacun soit dans sa bulle ; il y en a un qui est dans sa bulle, qui entraîne l’autre au mal aussi, qui s’enferme dans sa bulle, chacun est enfermé, chacun est isolé et puis voilà, tout va bien. Je vous avais pris cette image que j’aime beaucoup : chacun étant comme une bille, une sphère dont il est le centre plus ou moins large comme nos billes de jadis, dans un même sac, des petites et des plus ou moins grosses. Il y a ceux qui ont plus d’imagination, ils sont plus riches, plus forts, ils ont une bulle plus grosse que les autres. On a l’impression qu’il y a des êtres humains qui valent  plus que les autres. Si on transforme les êtres humains en objets, c’est vrai, il y en a qui sont plus lourds que d’autres parce qu’ils sont plus riches, parce qu’ils ont plus de personnalité, ils sont plus forts musculairement mais alors qu’un sujet, une personne humaine vaut exactement une autre personne humaine, l’infini vaut l’infini.

 

Dieu, à travers cette triple interrogation, manifeste que l’indifférence n’est pas tenable. Je vais le dire autrement : on ne peut pas être chacun enfermé dans sa bulle sans que nécessairement l’homme entre en guerre contre l’autre. Adam et Eve ont chacun péché et après ? Et après ? Vous allez le voir : quand la pleine vérité est mise à nu par la triple interrogation de Dieu, voici que l’homme se dresse contre la femme, la femme contre l’homme, ou la femme contre le serpent, ça revient au même, par le mode de l’accusation, de la déresponsabilisation de soi et de l’accusation de l’autre. L’idéal prêché par certains d’une société individualiste où chacun serait célibataire à côté d’autres célibataires, chacun tirant éventuellement son plaisir de l’autre quand il le veut, à l’heure qu’il le veut, de la manière qu’il le veut est en fait un idéal impossible. Et en ce sens-là, je rejoins les analyses, dont je vous ai dit qu’elles étaient erronées dans leur fond, d’un Rousseau ou d’un Hobbes, quand ils parlent des hommes qui font la guerre les uns contre les autres ; en fait ce n’est pas la société qui nous rend mauvais, mais Rousseau avait constaté ce fait : mettez deux hommes qui ne s’aiment pas entre eux, tôt ou tard il y aura la guerre : il en a déduit que c’est la société qui les rendait mauvais. Et Hobbes qui est encore plus pessimiste dit : de toute manière un homme par définition est mauvais donc c’est toujours l’état de la guerre contre la guerre, donc il lui faut un régime mais un régime politique fort pour pacifier tout ce monde !

 

Peu importe toutes ces visions-là qui sont réalistes : l’important c’est de saisir que l’indifférence avec la surface de contact minimum n’est en réalité pas tenable ou, si elle est tenable, c’est dans des contextes très particuliers, par exemple dans votre boulot. Vous n’êtes pas arrivé à aimer votre directeur ou votre chef de service, c’est regrettable pour lui, … mais vous arrivez à vous blinder, d’ailleurs je joue l’indifférence donc je tiens, j’ai une famille à nourrir je ne peux pas me permette de prendre la porte, je tiens mais enfin si jamais il y a un poste qui se libère ailleurs je me tire le plus vite possible. En réalité, même derrière cet exemple, y a-t-il vraiment de l’indifférence ? Extérieurement peut-être. On joue la co-existence pacifique mais intérieurement je n’ai pas tellement vu ça. Et à supposer que ce soit vrai dans un contexte très particulier qui serait le milieu professionnel, en tous les cas dans le milieu de vie où nous nageons en permanence, il nous serait insupportable de n’avoir aucun contact sinon la co-existence pacifique avec notre prochain. Tôt ou tard l’être humain étant fait pour exister pour quelqu’un, étant fait pour l’autre, tôt ou tard chacun étant enfermé dans sa bulle la situation tourne à la tragédie.

 

C’est ce que très rapidement je vois en trois points.

Adam, où es-tu ?

 

Première question à l’homme : « Adam, où es-tu ? » Et que révèle à ce moment-là Dieu par cette question ? La peur d’Adam ! J’ai eu peur ! La peur de l’autre ! Ça, ça doit émerger aussi très simplement à notre conscience ; «  regarde donc de plus près, tu vas me dire si tu n’as pas peur de ton chef de service, si tu n’as pas peur de cet autre-là que tu aimerais bien en même temps draguer parce qu’elle te plaît, il te plait… Mais en fait tu es dans une attitude de peur complète et il te faudra peut-être parfois la vraie question de Dieu : « Adam où es-tu ? » qui te ramène à la vérité pour enfin te rendre compte que ce qui fait obstacle c’est la peur et qu’il faudra faire en sens inverse tout ce chemin pour renouer la communion ». C’est étonnant les formes que peuvent prendre cette peur et surtout l’absence de conscience de cette peur et en réalité quand je vois quelqu’un qui me dit : « Mais en fait je suis une femme et c’est la peur de l’homme qui est derrière tous mes échecs» ; quand déjà elle peut dire cela, il y a un pas énorme de franchi, une grande vérité qui a été touchée par la conscience. Alors, la peur, l’angoisse : Jean Vanier a des paroles très fortes là-dessus, il dit : « le cri le plus profond de l’être humain est le cri pour la communion et la souffrance la plus grande est le sentiment d’être seul qui engendre l’angoisse et un sentiment de vide. ». Peur, angoisse, sentiment de vide, voici les trois conséquences immédiates qui vont pouvoir proliférer malheureusement en nous comme un cancer.

 

Qui t’a appris que tu étais nu ?

 

Deuxième question : « qui t’a appris que tu étais nu ? ». Après la peur de l’autre qui nous provoque souvent à la violence  (dans nos rapports la violence est très souvent issue de la peur : il me fait peur, je me défends – parfois elle est issue de l’amour lorsque je me mets vraiment en colère pour éduquer mon enfant -) la deuxième conséquence immédiate : la déresponsabilisation personnelle et le jeu de l’accusation de l’autre. « C’est la femme que tu m’as donnée » rappelle-toi je ne t’ai rien demandé ! Lorsque on rentre dans le jeu de l’accusation, même pour des bêtises, nous sommes là déjà, vous pouvez le dire avec certitude, en pleine division. Là vraiment on tire maintenant les ultimes conséquences de ce mécanisme de l’isolement. Et j’essaye, personnellement de prendre garde à mon cœur ou de faire prendre conscience à d’autres personnes : « tu dis toujours que tu es isolé, que personne ne vient te voir, que tu n’arrives pas à avoir des amis malgré tous les efforts que tu fais pour faire des invitations, mais si tu ne peux pas mettre le doigt tout de suite sur cette dérive interprétative ou ce délire de l’imagination, mets au moins le doigt sur la peur, mets au moins le doigt sur le fait que tu accuses toujours, tu es toujours en position d’accusateur des autres ; rien de ce qui arrive n’est de ta faute … allons donc ! ». Déresponsabilisation, accusation de l’autre, l’autre est nécessairement coupable !

 

Qu’as-tu fait là ? : le refus de voir l’acte et enfermement dans sa vision individuelle

 

Et puis troisième question : « qu’as-tu fait là ? » question posée à la femme et là elle achève complètement la rupture par sa propre réponse qui fait émerger une troisième conséquence de tout le mécanisme mis en place auparavant « C’est le serpent qui m’a séduite et j’ai mangé » ; d’une certaine manière c’est très vrai, le démon l’a séduite, mais elle met le doigt non pas sur l’acte lui-même mais sur la séduction, sur ce qu’a été la tentation mais être tenté n’est pas pécher nous le savons très bien. Ainsi elle consomme définitivement la rupture par sa réponse car elle renvoie au trouble du regard, elle renvoie finalement à ce qui se passe à l’intérieur et non pas à ses actes et, en ce sens-là, elle a parfaitement raison mais elle met le doigt sur l’incapacité désormais à pouvoir rejoindre l’autre par un acte concret, elle se met dans l’impossibilité de se mettre à la place de l’autre

 

Conclusion

 

Je vous invite à un petit test. J’ai appelé ça le test de l’autisme, parce que les médecins l’appellent ainsi. J’entends bien, surtout, que vous ne fassiez aucune corrélation morale entre l’autisme qui est une maladie et le test de l’autisme spirituel que je vous invite à faire à titre spirituel. L’autisme même recouvre un terme générique qui désigne bien « des » maladies. Aujourd’hui heureusement on commence à se débarrasser  des lectures de Lacan ou de Dolto et autres psychanalystes qui ont fait peser un poids de culpabilité effrayant sur les parents, en particulier d’enfants autistes. Heureusement. Mais alors on fait des tests pour voir si un enfant qui présente des comportements un peu curieux est véritablement autiste. Je l’avais raconté une fois à mes frères : on prend deux petits enfants, l’un est justement celui qu’on veut tester, l’autre est un enfant normal. On prend l’enfant qu’on voudrait tester. On le met dans une salle, et dans cette même salle, on met l’autre enfant, et devant l’autre enfant, que j’appelle l’enfant B, deux timbales retournées, un peu comme un prestidigitateur. On prend une boule. On met la boule sous la timbale verte. Les deux enfants ont vu la même chose. Puis on fait sortir l’enfant normal, et, profitant de son absence, mais sous le regard de l’enfant qu’on veut tester, l’enfant A, on soulève la timbale verte, et on met la boule sous la timbale rouge. Vous voyez la manipulation ? Elle est toute simple. A ce moment-là, on demande à l’enfant A, qui est resté dans la salle : « Lorsque l’enfant B va revenir, sous quelle timbale va-t-il chercher la boule ? Qu’est-ce que vous répondriez ? La timbale verte où il a vu qu’était mise la boule, d’accord ? Vous répondez ça parce que vous êtes normal, et parce que vous pouvez vous mettre à la place de l’autre. Tandis que l’enfant autiste va répondre : « Sous la timbale rouge ! Sous la timbale rouge ! », parce qu’il ne peut pas se mettre à la place de l’autre. C’est tout simple mais c’est une tragédie au plan psychologique ; vous comprenez bien qu’ensuite, par définition un enfant autiste a des liens sociaux extrêmement particuliers parce que, vous ne vous en apercevez pas, mais dès que vous avez un lien aussi insignifiant soit-il, ce mécanisme de séparation absolue, prototypique, que je viens de vous décrire, n’est jamais complètement en place. En réalité, constamment dans la relation, vous vous mettez aussi à la place de l’autre, ou au moins vous êtes capable de deviner un petit peu ce qu’il va dire. D’ailleurs si vous avez une parole c’est parce que vous pensez bien que l’autre va la comprendre.

 

Et, dans une relation profonde, il faut que nous sortions, par un mécanisme qui sera un mécanisme de conversion - on va le comprendre dans le Christ Jésus - de cet autisme spirituel qui fait qu’on est incapable en effet de se mettre à la place de l’autre, qu’on est incapable de sortir de ce jeu de séduction et, à ce moment-là, vous voyez combien une relation va être pourrie. ‘Aime ton prochain comme toi-même’ : si vous êtes incapable de voir comment l’autre va réagir à votre phrase, à votre geste, à ce que vous vivez vous comprenez très rapidement que chacun sera complètement dans son monde ou sa bulle et aucune relation  n’est possible, je dirais même plus, aucune relation d’amour, mais des liens conflictuels sans cesse vont naître, liens de peur, liens d’accusation et liens d’incompréhension. Voilà, nous en restons, en cette période de Noël sur quelque chose d’un peu sinistre, Dieu soit béni, je dois vous dire en concluant que déjà le Christ est présent et que aussi bien nous ne vivons pas notre solitude sous la modalité transparente et parfaite d’Adam, aussi bien heureusement, nous ne vivons plus aujourd’hui sous le joug effrayant de cette spirale de mort qui nous est décrite jusqu’au bout. Mais en tout cas, elle nous est proposée comme grille pour analyser nos propres comportements et, rassurons-nous tout de suite, déjà dans nos vies le Christ est là présent qui, malgré ces spirales de mort, nous ouvre quand même à l’autre.

 


 

Textes

 

« La pauvreté spirituelle du monde occidental est beaucoup plus que la pauvreté physique de notre peuple. En Occident, des millions de personnes souffrent d’une solitude et d’un vide terrible. Ils se sentent rejetés et sans amour… » (p.16-17)

« Il y a beaucoup de souffrance dans le monde, beaucoup. Cette souffrance matérielle provient de la faim, du manque de logement, de toutes sortes de maladies, mais je continue à penser que la plus grande souffrance est de se sentir solitaire, sans amour, abandonné de tous. » (p. 69)

« Il est plus facile d’aimer les hommes qui sont au loin. Il est plus facile de donner un bol de riz pour soulager la faim que de soulager la solitude et la souffrance d’un être privé d’amour dans notre propre maison. » (p. 42)                                    Mère Teresa  « Dans le silence du cœur » (Cerf 1984)

 

 

« Que nous soyons mariés ou célibataire, la souffrance fondamentale de l’être humain est de se sentir seul, de ne pas être aimé, de croire ne pouvoir jamais l’être… »

« Je suis convaincu que le cri le plus profond de l’être humain est le cri pour la communion et que la souffrance la plus grande est le sentiment d’être seul qui engendre l’angoisse et le sentiment de vide. »

 

« Seigneur, donne-moi tous ceux qui sont malades ou solitaires…
J’ai senti la passion qui emplit ton cœur
Pour l’état d’abandon où se trouve le monde
J’aime tous ceux qui sont malades ou solitaires…
Permets que dans ce monde, mon Dieu, je sois le sacrement tangible de ton amour.
Permets que je sois l’étreinte de tes bras qui change la solitude du monde en amour… »             Jean Vanier 

 

 

« Agir à partir de moi-même et pour moi-même produit la tension, l’appréhension, la peur de ne pas être à la hauteur et d’être mal aimé, le découragement après l’échec, le triomphe après le succès. Chaque action est chargée d’enjeux personnels qui la rendent pesante. La vie paraît lourde et incertaine. L’activisme prend la place de la réflexion et de l’agir. La souffrance de cette vie là a un goût de cendres.  Guérir c’est prendre acte de ces difficultés de vivre et les rapporter à leur cause : l’illusion orgueilleuse de devoir se produire soi-même et pour soi-même, la peur du don et le repli dans une autarcie existentielle… »

Vincent Laupiès    « L’homme intérieur » (Ed du Carmel), p. 86-87