Porter la misère des hommes : à l’école de la
miséricorde
Jean
16, 31-33 : « Jésus leur répondit : "Vous croyez à présent ?
Voici
venir l'heure - et elle est venue – où vous serez dispersés chacun de votre
côté et me laisserez seul.
Mais je ne
suis pas seul : le Père est avec moi. Je vous ai dit ces choses, pour que vous
ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage !
J'ai vaincu le monde." »
Introduction :
La solitude dans la Passion, celle du Christ et celle du chrétien. Le Christ en
sa Passion parcourt en sens inverse le chemin de l’isolement et de la
séparation.
A. Le Salut et le sauvé
-
L’isolement :
la solitude deux fois pliée et glissée dans l’enveloppe de l’égocentrisme
-
Le
Christ déplie cet isolement mais une marque en forme de croix demeure, la
marque indélébile de la pliure
-
La
résistance du monde traversée par le courant de l’amour produit une curieuse
chaleur propre à toucher les cœurs ; c’est la « chaleur du
salut »
-
Le
chrétien complète en sa chair le salut offert en Jésus Christ.
- La conversion, passage d’un état à un
autre : quelque chose change à ma vie
- Les deux conversions
- Dieu reprend le centre du monde et de moi-même
B. Les trois miséricordes, fruit de la sainte solitude
-
Le Christ à
Gethsémani
-
Le chrétien à
Gethsémani
-
La confiance
devient Foi : conscience d’une Présence d’un Père malgré le mal
-
Le sacrifice
d’Isaac ou l’abandon total
- Se plonger dans le silence de la Foi,
quitter un monde enfantin peuplé d’images
-
La grande
descente du « Très Bas » : « J’ai soif » sur la croix
-
Un appel à la
pauvreté : soyez simplement vous-même ; « Plus tu seras pauvre
plus Jésus t’aimera » ; aller vers et accueillir chez soi viennent de
la conscience de notre manque
-
La rencontre au
bord du puits, Jésus et la samaritaine ; la demande du Christ fait émerger
la vraie soif de la femme qui se découvre mendiante.
-
La patience
devant les défauts des autres :
-
Les misères qui
nous attirent : le baiser au lépreux de saint François
-
Le départ du
chemin du pardon : la conscience de ses fautes
-
Le pardon :
l’amour à travers la blessure
Conclusion : l’acte d’Offrande de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
à l’amour miséricordieux
Introduction :
Avec la cinquième conférence de cette année sur le thème de
la solitude, nous allons entrer dans quelque chose qui nous sera peut-être plus
familier : il s’agit de l’Evangile et du mystère du Christ.
Auparavant, pour introduire ces deux conférences, la 5e et la 6e , qui constituent le 3e
chapitre de ce cycle de conférences, un texte de Mgr Albert Rouet, que je mets
un peu en exergue de ce mystère de la solitude sainte que nous découvrons dans
le Christ et que nous sommes appelés à vivre :
« J’ai vu un homme s’enfoncer
dans le givre reclos des déserts,
solitude durcie où les sourires,
masques de coutumières déceptions,
donnaient le change pour ne pas choir
en cette pénombre où s’étale un grand vide.
Une rencontre a fendu incertitude et
repli.
Les yeux ont appris la lumière et les
mains la douceur.
Ce livre est dédié à cette
renaissance que légitime la confiance,
et les déserts dansent
d’espérance. »
Ce petit poème de Mgr Rouet au début d’un de ses ouvrages sur
le Credo m’a paru bien résumer notre démarche, et la charnière que nous allons
essayer de vivre aujourd’hui.
Nous en étions restés à cette solitude durcie, glaciale, ces « déserts
de givre » dont il parle, cette solitude durcie que nous avions baptisée
‘isolement’ et qui masque des déceptions. Derrière beaucoup d’apparence, de
participation sociale intense, en réalité, il y a dans l’isolement l’expérience
du vide.
Je ne reviens pas sur tout ce que nous avions dit sur ces
mécanismes de séparation que Dieu Lui-même a voulu limiter. Il est le premier à
limiter les dégâts de nos péchés, même s’il les laisse s’éclore par principe de
respect de notre liberté.
Un processus originel en nous de construction,
d’autonomisation progressive de l’être humain qui se dispose à la rencontre,
telle était la solitude d’Adam. Puis, nous avions vu que l’homme voulant
occuper le centre, se met en situation lui-même de séparation de Dieu, ou de
séparation par rapport aux autres, d’expulsion des autres du centre qu’il
occupe. Enfin, dans la dernière conférence, je le dis pour mémoire, nous avions
essayé de comprendre comment ce que nous baptisons les châtiments ou parfois
les punitions de Dieu, étaient en réalité, déjà, les premières miséricordes de
Celui qui, même si la leçon coûte, par la douleur en particulier, la
souffrance, ou par l’épaisseur de nos vêtements, nous protège et nous permet de
revenir à ce que nous sommes, et de réagir. La souffrance nous oblige à réagir
à un danger, à un mal. Mais nous avions bien compris que tout ceci ne nous
mettait pas en situation de renouer des relations vivantes, profondes. Pour
dire clairement les choses : être capable de vivre les uns et les
autres dans un même univers sans trop se raboter les coudes, se blesser les uns
les autres, ou se blesser contre les autres, n’était pas l’objectif de Dieu ni
la vocation humaine. Je redis ce que j’ai dit la fois dernière : il y a
des circonstances, je pense au cadre professionnel, où nous sommes un peu
contraints par ce que j’appellerai ce minimum de relation entre les hommes pour
que chacun puisse faire son travail dans un lieu commun, dans une entreprise
commune. Mais la vocation, le destin de l’homme étant à la communion et à
l’amour, à la relation qui donne vie, que faire ?
C’est là qu’apparaît, et Benoît XVI s’emploie à nous le
montrer d’une manière vigoureuse, la nécessité du salut. Je vous lis un tout
petit texte de Benoît XVI dans son message de Noël 2006 :
« Que faire pour aider la personne qui, trompée par des
prophètes de bonheur facile, la personne qui, fragile sur le plan relationnel,
et incapable d’assumer des responsabilités stables pour sa vie présente et pour
son avenir, en arrive à marcher dans le tunnel de la solitude, et finit souvent
esclave de l’alcool ou de la drogue, ( il y a bien des drogues, nous le savons,
pas que la poudre blanche) ? Que penser de celle qui choisit la mort en
croyant chanter un hymne à la vie ? » Le suicide : nous savons
aujourd’hui, entre autres par le rapport établi à la demande de l’ancien
premier ministre Jean Pierre Raffarin, il y a 3 ou 4 ans, que la principale
cause du suicide, c’est ce sentiment d’isolement, justifié ou pas, peu importe.
Benoît XVI poursuit : « Aujourd’hui encore, aujourd’hui, notre
Sauveur est né dans le monde parce qu’Il sait que nous avons besoin de Lui.
Malgré les nombreuses formes de progrès, l’être humain est resté ce qu’il est
depuis toujours, une liberté tendue entre le Bien et le Mal, entre vie et mort.
Et c’est précisément là, au plus intime de lui-même, dans ce que la Bible nomme
le coeur, qu’il a toujours besoin d’être sauvé. Et à notre époque post-moderne,
il a peut-être encore plus besoin d’un sauveur, parce que la société dans
laquelle il vit est devenue plus complexe, et que les menaces qui pèsent sur
son intégrité personnelle et morale sont devenues plus insidieuses. » Et
il rajoute ceci, un peu plus loin dans ce message de Noël : « En
vérité, le Christ ne vient détruire que le mal, que le péché. Le reste, tout le
reste, Il l’élève et le porte à la perfection. En réalité le Christ ne nous
sauve pas de notre humanité, mais il nous sauve à travers elle. » Il faut
avoir fait beaucoup de théologie pour dire de pareilles vérités dans un langage
aussi simple. C’est tout le mystère du salut, de la grâce et de notre nature
qu’il vient de nous dire en quelques mots. Il ne nous sauve pas de notre
humanité, comme s’il fallait se débarrasser de tout ce qui, en nous, fait
l’homme, de nos mécanismes humains ; Il nous sauve par notre humanité. Voilà
pourquoi, tout ce que nous avons dit sur Adam : Adam indemne, Adam
pécheur, reste actuel.
Mais le salut du Christ vient, non pas annihiler tous ces
mécanismes, mais les transformer, leur permettre de fonctionner. Le Christ
vient nous sauver pour qu’à nouveau le coeur humain puisse entrer en communion
avec un autre et qu’une sainte solitude le prépare à cette communion. Et nous
allons voir que non seulement il permet au coeur de fonctionner à nouveau, mais,
désormais, il colore, d’une manière très particulière, notre solitude et notre
communion, notre relation à nous-mêmes, à Dieu et à l’autre. Imaginez
simplement, l’image est tellement classique que je ne m’y étends pas, la
lumière qui à nouveau peut passer, - donc le volet est à nouveau ouvert, - mais elle ne va pas passer à travers une
vitre translucide mais à travers un
vitrail qui va la colorer. Et c’est cette couleur que je vais essayer,
en deux conférences, de vous redonner, même si ce sont des choses bien connues.
En résumé, si je reprends l’ensemble des conférences de ce cycle :
-
Dans
la 1e conférence, nous avons
essayé de voir Adam sans Eve : l’un sans l’autre, solitude qui nous
permet de nous construire.
-
Ensuite
nous avons vu Dieu préparant Adam à la rencontre avec Eve : l’un vers
l’autre, la solitude qui ouvre à la communion.
-
Puis,
à travers le mécanisme du péché, l’un contre l’autre, jusqu’à la
déresponsabilisation, la scène est
connue, jusqu’à l’accusation de l’autre : « Mais c’est la femme
qui ….etc »
-
Avec
les protections de Dieu, nous avions réfléchi sur l’un et l’autre, combien,
par exemple, les vêtements, puisque l’image est frappante, les vêtements que
nous portons nous permettent de vivre en société à la fois protégés et de
dévoiler quelque chose que nous ne pourrions pas dévoiler autrement parce que
l’indifférence est là qui préside très souvent à notre vie en société
-
Aujourd’hui
et dans la prochaine conférence, nous essaierons de voir comment, dans le
Christ, une communion nouvelle nous est proposée et qu’une sainte solitude y
prépare, en deux temps : l’un pour l’autre puis l’un en l’autre.
Que se passe-t-il ? Le Christ vit toute son existence
comme célibataire. Quand je dis ça, la plupart,
dans les célibataires que
j’accompagne, ouvrent un œil un peu étonné, alors que ceci est bien
connu : le Christ est toujours resté célibataire. Et nous n’avons pas, en
tout cas dans les Evangiles, un moment où il est dit : « Maintenant,
je fais vœu de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, je me consacre, non pas
dans la Communauté des chanoines réguliers de saint Augustin, mais dans cette
communauté des Apôtres. » Bien sûr que c’est un choix, et qu’il n’y a pas
eu d’hésitation en Lui. Ce célibat appartient à sa mission.
Et son célibat va rimer souvent avec une solitude profonde.
Qu’on ne me dise pas que c’était un homme d’amitié et de communion, j’en
conviens tout à fait. Faut-il redire encore que la communion et la solitude ne
s’opposent pas puisque la véritable communion d’amour, la relation d’amour
s’ancre sur une solitude. Si on les oppose, nous sommes morts. Ce serait comme
opposer le célibat et le mariage dans l’Eglise. Le Seigneur, si nous reprenons
l’Evangile a eu des moments de profonde solitude, d’abord tout simplement parce
qu’il était habité par un mystère que pratiquement personne ne pouvait
connaître. En tout cas, seuls Marie, et peut-être Joseph ont pénétré un tout
petit peu le mystère de sa filiation divine, et vous savez combien le fait
d’être ignoré dans son identité profonde par ses proches, crée une certaine
solitude. Même dans le couple, deux conjoints très aimants ignorent tout le
temps quelque chose du mystère de l’autre, de son identité profonde. Et puis,il
y a tous ces temps de solitude dans la montagne, avec son Père, ou la solitude
de se sentir incompris, ou la solitude d’être mis en avant, - on peut s’y
sentir très seul aussi. Imaginez-vous sur une scène de théâtre, tout seul, et
maintenant il faut réciter votre texte, ou devant votre tableau noir .- Et
voilà que tout le monde fait cercle autour de Jésus en attendant qu’il fasse un
miracle, ou en attendant qu’il aît une parole de travers pour pouvoir le condamner.
Profonde solitude !
Mais nous n’allons voir que la solitude du mystère pascal sur
lequel nous allons concentrer nos énergies et nos réflexions. Vous pourriez
reprendre tout l’Evangile à la lumière de la solitude du Christ que nous sommes
appelés à vivre. La solitude pascale, c’est-à-dire la solitude du Christ dans
sa Passion et la solitude du Christ dans sa Résurrection. Disons-le
autrement : c’est là, dans ces 3 jours, que la solitude se fait d’une
intensité extrême, tout simplement parce que c’est lui qui souffre seul, lâché,
abandonné, trahi par tous les siens. Il meurt seul, et nous allons voir que
nous aussi, et il ressuscite seul, c’est le mystère du Tombeau. Alors que sa
mort a été donnée en spectacle, personne n’a pu assister à sa Résurrection. De
plus pour nous, le mystère pascal est vraiment le mystère que nous sommes appelés
à vivre : nous l’avons vécu une première fois dans notre baptême et nous
devons le revivre pour franchir les grandes étapes de notre existence. C’est la
manière que nous aurons de vivre le salut, d’être nous-mêmes sauvés, et parfois
nous avons besoin, nous avons une conscience très aigüe, - reprenez le texte de
Benoît XVI- que notre coeur soit transformé, parce que notre coeur commence à
nous peser, parce que nous sentons notre coeur battre de l’aile, ou nous le
sentons complètement froid peut-être, comme mort, comme un poids ; et avec
un coeur qui pèse, l’homme se trouve comme celui qui a du béton coulé dans les
semelles de ses chaussures et qui plonge dans la mer !
La solitude du Christ dans sa Passion a certainement été un
des éléments les plus éprouvants parmi toutes les souffrances physiques,
psychiques et spirituelles que le Christ a connues durant ces quelques heures,
depuis son arrestation à Gethsémani jusqu’à sa mort sur la croix. Il n’est pas
question de dire ce qui fait plus mal ; je n’ai pas de
pèse-souffrance... Il est sûr que les clous dans la chair, la flagellation
telle qu’elle nous est montrée au cinéma,
ont dû causer des souffrances physiques très intenses au Christ. Mais il
est certain que le cri de Jésus sur la croix, ou sa transpiration de sang à
Gethsémani, ne proviennent pas que d’une souffrance physique. A Gethsémani, par
exemple, la souffrance physique n’est pas encore commencée. C’est la souffrance
d’une solitude. Il ne s’agit plus là de la solitude du Christ qui part dans la
montagne prier son Père, et qui revient à la source, et qui rentre dans ce
mouvement extraordinaire qui l’habite et qui l’anime, et qui le fait vivre. Il
s’agit vraiment d’un isolement terrible. A Gethsémani, par exemple, Jésus est
seul : c’est Lui-même, d’ailleurs, Il est accompagné de Pierre, Jacques et
Jean, c’est Lui-même qui les laisse là et qui va un peu plus loin, à quelques
jets de pierre, comme s’Il devait affronter son choix personnel, de manière totalement
autonome et solitaire. L’heure du choix, nous la connaissons bien. L’heure du
choix, vous ne vous êtes jamais senti seul à ce moment-là ? Et à ce
moment-là, on devient très malin. On a toutes les ruses pour essayer d’éviter
ce choix : ‘Allez, on fait un choix collectif, allez, démocratie, on
vote,’ et comme ça, on n’a plus à vivre cette solitude du choix et de la
décision, solitude splendide et nécessaire mais solitude cruelle.
Il est très certain qu’un des problèmes d’aujourd’hui, qui
façonne nos mentalités et qui donne forme à notre société, c’est un problème
anthropologique, c’est un problème de volonté. L’homme devient de plus en plus
immature, au point de ne pas pouvoir prendre une décision, et vous savez que la
décision se prend bien avant l’engagement. Pourquoi ? Parce que simplement, dans la décision, on
est affronté à quelque chose de très personnel : c’est moi qui dois
décider. Je suis comme vous. Combien de fois ai-je attendu pour prendre ma
décision un jour, deux jours, l’extrême limite, en espérant que les évènements
ou quelqu’un d’autre prenne la décision à ma place. Dans ce cas-là, je n’ai
plus qu’à faire acte d’abandon et me couler dans le sens des évènements :
comme ça, je n’ai pas eu de décision à prendre. J’ai économisé cet enfantement
douloureux de la décision : « Moi, je décide et je
veux. »
Profonde solitude du Christ… et le chrétien, - vous allez
dire tout homme sauvé, - est appelé à vivre de cette solitude du Christ,
mais le chrétien encore plus, qui en a la révélation. Etre chrétien,
normalement, c’est se plonger dans le mystère du Christ. Donc, normalement,
nous autres chrétiens, parce que nous avons reçu ce don de la lumière, de la
lumière externe de la Révélation, de la lumière interne de la foi, nous
devrions nous couler dans cette solitude du Christ et vivre comme Lui cette
solitude, et comme Lui, au moins en Lui qui l’a vécu en plénitude, nous
devrions être capables de faire de notre solitude une solitude de salut, de
sauvé. Combien de fois nous est-il dit, à nous-mêmes nous disons-nous, ou nous
objecte-t-on : « Bon ! Il faudrait que quelque chose
change : ma voiture, ma femme, les meubles de ma chambre, ou quelque chose
dans ma situation professionnelle, » alors que la vraie question c’est
qu’il faudrait de quelque chose de moi change, que je change. Les
changements profonds sont toujours de véritables applications du salut :
mort / résurrection. Et c’est comme ça que nous sommes capables de passer à un
étage nouveau de notre existence et ça doit passer par une mort. Si nos solitudes étaient vraiment chrétiennes, nos
solitudes profondes, - je ne parle pas des instants où on se sent un peu seul
parce qu’on a dit une grosse gaffe, une grosse bêtise :
« Ok !..... » On sent un petit malaise, on essaie de faire
repartir la conversation le plus vite possible …- la profonde solitude, celle que les moines ont choisie comme
vocation, ce devrait être des lieux extraordinaires de renaissance, et c’est
peut-être ce qui nous distinguerait des païens.
Si vous reprenez la Passion du Christ à la
lumière de la solitude, je ne dis pas que ce soit la seule lumière, faites-le
un jour, profitant de la Semaine Sainte, par exemple, et vous verrez combien,
de manière très symbolique, le Christ parcourt en sens inverse le chemin
qu’Adam et Eve avaient pris pour en venir aux mains et aux accusations
réciproques. Bref, Il reprend en sens inverse le chemin de la séparation. Je
vous donne juste un exemple, le vêtement : Dieu leur donne le vêtement,
Lui en est dépouillé. Et ce n’est pas moi qui fait ce parallèle : les
Pères de l’Eglise dans la tradition le font. Les Pères de l’Eglise le font très
facilement : l’arbre du Jardin, de la connaissance du bien et du mal, et
puis l’arbre de la croix. Il va comme remonter la pente en tirant avec Lui
l’humanité toute entière. Désormais, il est possible d’aimer dans un monde de
misère et de péché, et on va voir comment.
J’ai mis sur les feuilles un plan plus
détaillé :
Il y a une sainte solitude qui doit nous
apprendre, en participant au salut du Christ, à vivre, et vivre la relation
autrement. Aujourd’hui, nous allons voir que nous avons besoin d’apprendre dans
la solitude à aimer dans la souffrance, aimer malgré la souffrance, aimer avec
la souffrance, peut-être même aimer encore plus parce qu’il y a la souffrance.
Qu’est ce qui doit couler entre moi et toi, ou entre moi et Dieu, ou bien entre
moi et moi ? L’amour. Et nous avions vu combien la solitude d’Adam le
disposait à la rencontre précisément, d’abord en s’aimant lui-même en vérité,
puis en aimant Dieu ; elle le disposait à la rencontre avec l’autre. Mais
aujourd’hui, toutes les cartes sont brouillées, et c’est pour ça que je suis
obligé de vous faire un petit rappel. Vous connaissez ça par coeur, et
justement, comme vous le connaissez par coeur, ça va vous être agréable. Vous
n’avez pas remarqué comme on a l’impression d’être intelligent quand on
réentend des choses qu’on a déjà entendues souvent, et comme justement, elles
rentrent dans l’esprit et le coeur, on se dit : ‘Ah, la lumière se fait à
nouveau !’ Je ne le dis pas pour me moquer. Quand vous réentendez un opéra
ou une musique que vous connaissez bien, vous les réentendez peut-être avec encore
plus de plaisir. Vous avez des morceaux de musique favoris, ou des morceaux de
paysages favoris dont vous ne vous lassez pas, ou des peintures favorites.
A. Le Salut et le sauvé
J’aimerais nous faire comprendre que l’amour qui traverse la
misère, c’est la méthode de Dieu, puisqu’il n’a pas renoncé à l’amour. S’Il y
avait renoncé, le monde n’aurait pas de sens et votre vie non plus. Et en même
temps, il ne renonce pas à la misère. Nous avons compris pourquoi il ne renonce
pas à la misère : s’il effaçait toute la misère, aussi bien morale, - du
péché, - psychique, - aujourd’hui, il y
a un gros effort de la part de la médecine pour comprendre toutes ces détresses
psychiques qui sont de véritables maladies, - physique, s’il supprimait cette misère d’une manière globale, il
supprimerait la liberté de l’homme, en fait, aussi bien la possibilité pour
l’homme de pécher que toutes les conséquences de son péché. Dieu, d’un côté,
tient à l’amour, et pas question de renoncer, c’est son projet, - le monde n’a plus
de sens sans amour, il ne serait qu’un jeu plus ou moins débile, - et, de
l’autre il voit et laisse la misère. Il ne peut renoncer ni à l’un ni à
l’autre. Que faire ? La méthode de Dieu, c’est de faire que l’amour puisse
traverser la misère. Je vais vous le dire autrement : quand c’est
tout droit, comme ces bancs, l’amour passe aisément. Maintenant, imaginez que
vous soyiez pris d’un vent de folie, subitement, vous prenez les bancs et vous
les mettez n’importe comment dans cette église : je n’arrive plus à
passer ! Oh, si, justement, Dieu va me donner une méthode pour arriver à
passer malgré cette espèce d’embrouillamini de bancs de partout, de telle sorte
qu’à nouveau je puisse avec mon amour, avec ma vie, gagner la sortie,
c’est-à-dire sortir de moi vers l’autre.
-
L’isolement : la solitude deux fois pliée et glissée dans l’enveloppe
de l’égocentrisme
Bien sûr c’est dans l’isolement, comme le Christ sur la
croix, que nous allons pouvoir méditer et nous approprier tout cela. Si vous
aviez plusieurs feuilles devant vous, - ne le faites surtout pas avec la belle
feuille que je vous ai donnée - vous prendriez cette feuille, vous la plieriez
une fois dans un sens, puis une autre fois dans l’autre ; vous avez plié
la feuille en quatre, et maintenant vous
l’ouvrez, qu’y-a-t-il sur la feuille ? Le signe de la croix. L’isolement,
c’est ça, c’est l’homme replié une fois, même deux fois sur lui-même, qui est
glissé dans la poche de son égocentrisme, dans l’enveloppe, mais c’est une
enveloppe qu’on ne peut pas décacheter.
-
Le Christ déplie cet isolement mais une marque en forme de croix demeure,
la marque indélébile de la pliure
Le Christ décachète tout ça, Il ne va pas repasser la feuille.
Il y aura toujours cette marque, comme à la Résurrection il y aura encore les
marques de la souffrance et de la misère dans son corps, c’est important. Il
déplie cet isolement mais il reste quelque chose en forme de croix, la marque
de toute cette misère. Quand bien même, - et ça c’est la grande révélation du
Nouveau Testament – il nous aura débarrassé de notre péché et de la misère
spirituelle, toutes les conséquence, y compris de cette misère spirituelle,
restent, ce qu’on appelle, par exemple, le péché originel, la maladie et
autres. C’est la grande révolution du Nouveau Testament, parce que dans
l’Ancien Testament, on a l’impression que si on est proche de Dieu, Dieu vient
tout gommer. Normalement, tu es en alliance avec Dieu, donc tu es bien
portant ; la misère s’éloigne d’autant plus que tu es proche de Dieu.
Progressivement, il faudra se dépouiller de cette mentalité-là, sinon comment
comprendre la vie des saints ? Comment comprendre que certains saints ont
été affectés encore plus que nous par la misère, des misères physiques, des
tentations spirituelles très fortes, voire des misères psychiques. Sainte
Thérèse de l’Enfant Jésus en est un exemple très fort, très pertinent. Elle a
été gravement malade, étant enfant, au plan nerveux, au plan psychique. Qu’est
ce qui se passe ? Là, je vous prends une image de scientifique. Trouvez
donc un prêtre poète qui vous donnera de bien plus belles images que des images
de scientifique.
-
La résistance du monde traversée par le courant de l’amour produit une
curieuse chaleur propre à toucher les cœurs ; c’est la
« chaleur du salut »
Tout à l’heure, je vous ai donné l’image de celui qui essaie
de passer au milieu du brouillard et de l’embrouillamini. Savez-vous pourquoi
vous pouvez vous chauffer avec de l’électricité ? Est-ce que vous avez du chauffage électrique
chez vous ? Vous ne travaillez pas chez EDF ? Si vous
travailliez chez EDF, vous auriez du chauffage électrique. Savez-vous selon
quel principe ce chauffage chauffe ? Parce qu’il y a une résistance.
Imaginez un instant que le courant électrique puisse traverser votre fil de
cuivre, sans aucune résistance. Ca c’est le grand désir de tous ceux qui
travaillent à EDF : ‘Ah ! Si on avait un produit qui permettait qu’il
n’y ait plus de perte de charge !’ Quand nous voyons nos cables, vous
imaginez toutes les pertes de charge et de chauffage. C’est énorme, pour EDF.
On s’en moque, ce n’est pas nous qui payons ! D’une certaine manière, si.
Imaginez un fil sans résistance : il n’y aurait pas de chauffage. Sans
résistance, il n’y aurait pas le rayonnement du chauffage. Et vous savez
peut-être, pour ceux qui sont les plus scientifiques parmi vous,
qu’actuellement on connaît des métaux comme cela, ou plus exactement, on sait
qu’à très basse température, on peut faire traverser du courant sans aucun
perte de charge. Mais dans la situation normale, il y a chauffage. Eh bien,
c’est exactement ça, le salut.
-
Le chrétien complète en sa chair le salut offert en Jésus Christ.
Lorsque l’amour passe dans la misère, il y a un rayonnement
nouveau, inconnu d’Adam, qui se produit. Le courant passe et avec lui la
chaleur du salut. Ce rayonnement qui permet de convertir les cœurs et d’être
sauveur à son tour se produit, dans le Christ au départ, et ensuite en chacun
d’entre nous, puisque nous sommes appelés, à la suite du Christ, à être
sauveurs en Lui. C’est Saint Paul qui le dit : « Je complète en ma chair
les souffrances qui manquent au Christ pour son corps qui est l’Eglise. »
Est-ce que vous comprenez cette image ? Elle est, je crois, très simple.
Vous allez me dire : ‘Il y a des pertes de charge.’ Non ! Quand
l’amour, c’est-à-dire le courant, est infini, l’infini moins quelque chose,
qu’est-ce que ça donne ? L’infini moins quelque chose ça donne toujours
l’infini ! Donc à l’autre bout il y a toujours l’infini de l’amour. Et cet
amour qui traverse le coeur du Christ et toute l’épaisseur du péché du monde,
provoque le salut. Et cet amour qui vient de la croix de Jésus lorsqu’il nous
traverse, alors que nous essayons d’aimer et que nous aimons dans la misère,
provoque autour de nous un rayonnement extraordinaire, le salut des autres, on
en revient à ça. C’est ce que j’appelle la chaleur du salut, prenez donc le
rayonnement de la miséricorde, si vous voulez, ceci est très étonnant. C’est un
effet particulier, dont Adam n’avait pas besoin : il n’y avait pas besoin
de salut puisqu’il n’y avait pas de péché.
Mais aujourd’hui, il y a besoin que des cœurs humains soient
changés : les nôtres, d’abord, et puis tous ceux de ceux qui nous
entourent et peut-être avec un rayonnement énorme, immense, comme celui des
saints. Que se passe-t-il ? Comment peut-on bénéficier de ce salut ? Par
ce qu’on appelle la métanoia, c’est la porte d’entrée de la vie chrétienne
ou, je reprends le mot français, par la
conversion, métanoia étant le mot grec.
Et c’est dans la solitude que nous nous convertissons, même
si nous avons reçu une grâce de Dieu aux Journées mondiales de la jeunesse au
milieu de deux millions de personnes, comme à Tor Vergata en l’an 2000. Malgré
tout, c’est une grâce personnelle et ce que nous avons vécu, nous l’avons vécu
dans une profonde solitude, c’est incontournable. Ce n’est pas parce qu’à côté
de moi ils se sont convertis : il y a Jacques à côté, Pierre à côté, qui
se sont convertis, si moi je ne me suis pas converti, ça ne vaut pas, pour le
dire simplement. Bien sûr qu’il y a des conversions comme celle de saint Paul,
où on sent très fort cette solitude. Quelque part, cette métanoia, ce
changement du coeur, c’est vraiment l’effet de la solitude. Et la solitude
sainte du Christ nous y prépare, nous y dispose et nous la donne.
-
La conversion, passage d’un état à un autre : quelque chose change à
ma vie
Qu’est-ce que c’est que la conversion ? On passe d’un
état à un autre. Quelque chose change à ma vie, pas dans ma vie.
Il n’est pas défendu de changer de voiture. Il est moins recommandé de changer
de conjoint, d’après ce que dit l’Eglise catholique, avec raison. Le plus
important, c’est que quelque chose change à ma vie. Qu’est ce qui va
changer quelque chose à ma vie ? Mon corps ? Oui, peu à peu Mais
ceci, on le sent bien, c’est une lente évolution, c’est vrai, c’est un
changement. Si vous prenez la photo de moi il y a 20 ans et de moi dans 40
ans : sacrée différence. Mais en réalité, ce n’est pas une conversion, un
changement profond. C’est le coeur qui doit changer. Alors, dans la Bible, on
part toujours d’une situation qui est la suivante : coeur de pierre. Vous
avez un coeur de pierre, et on doit avoir, par la conversion, un coeur de
chair. Ces images bibliques, qu’est ce qu’elles nous parlent, encore aujourd’hui !
-
Les deux
conversions
Bien entendu, il y a plusieurs conversions.
La conversion, ce n’est pas
simplement : ‘J’ai découvert le Christ comme étant le seul vrai Dieu et le
Sauveur, et désormais c’est Lui, par son salut, qui va attendrir mon coeur.’ Oui,
il y a une première conversion. C’est pour ça que j’insiste sur le fait qu’il y
a deux conversions. Plus précisément, il y a ce qu’on appelle la première
conversion, lorsqu’on essaie d’évangéliser quelqu’un qui ne l’a pas été, mais au
delà, nous avons besoin de conversions successives. Les deux exemples célèbres
de conversion : celui de la conversion première, c’est saint Augustin,
lorsqu’il découvre la foi, et nous en connaissons, nous avons peut-être été
convertis. Et puis celui de la deuxième conversion, qui sera peut être la troisième
ou la quatrième, c’est sainte Thérèse d’Avila qui se convertit après 20 ans de
vie religieuse.
-
Dieu reprend
le centre du monde et de moi-même
Fondamentalement, quelque chose dans notre coeur
est touché. Lors de la Pentecôte, après la prédication, qu’est ce qu’il est
dit ? « Ils eurent le coeur touché, comme transpercé,
attendri. » Dieu va reprendre le centre du monde et de moi-même, nous
avions médité sur cette image les fois dernières.
Aimer dans la miséricorde, ça peut nous faire
bénéficier du salut, et faire bénéficier du salut d’autres personnes. Nous
pourrions multiplier les exemples dans la vie des saints ou dans nos propres
existences : comment, d’avoir vu quelqu’un aimer dans la misère, nous a
bouleversés, peut-être plus que bien des
sermons ou bien des conférences. Le salut et le sauvé.
B. Les trois miséricordes, fruit de la sainte solitude
Et puis maintenant, j’aimerais que, reprenant les trois
relations fondamentales que nous sommes appelés à nouer, avec Dieu, avec moi,
avec l’autre, nous essayions de comprendre comment je peux me disposer dans la
solitude à cet amour qui traverse la misère et qui se dit en un seul mot :
miséricorde. C’est cela la miséricorde. C’est pour cela qu’au ciel, il n’y aura
plus de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère. Tout sera à nouveau
dans une transparence et une vérité extraordinaires.
- Le Christ à Gethsémani
Là je reprends trois scènes très rapides : l’obéissance
de la foi à Gethsémani comme étant une miséricorde, un amour pour Dieu. Je ne
reviens pas sur cette scène étonnante du Christ à Gethsémani
- Le chrétien à Gethsémani
Et
le chrétien à Gethsémani, lequel chrétien n’est pas appelé seulement à se
préparer à ses souffrances, mais, comme le Christ, il va prendre sur lui les
souffrances de Dieu. Il faut bien comprendre ce mécanisme. C’est pour ça que
Gethsémani me paraît, - peut -être que je me trompe car un mystère est
inépuisable, - le mystère où l’homme, à la suite du Christ, manifeste un amour
nouveau pour Dieu, un amour nouveau pour le Père. Comme si Dieu
souffrait, comme si Dieu avait aussi ses misères, ses souffrances. Vous
trouverez une grande clé de cela dans la lecture qu’en fait Jean Paul II dans
la retraite qu’il a prêchée au Vatican, lorsqu’il dit qu’à Gethsémani
« c’est l’heure de la grande connaissance de l’homme. » Le Christ, à
ce moment-là, a comme une révélation de toute la souffrance et de la peine de
l’homme, lui qui connaît le coeur de l’homme. Et, à ce moment-là, Il se tourne
vers son Père, et comprend la souffrance du Père, qui n’aspire qu’à une
chose : c’est que l’homme soit revenu dans l’amour. C’est extraordinaire.
-
La confiance devient Foi : conscience d’une
Présence d’un Père malgré le mal
A
Gethsémani, nous comprenons ce qu’est la foi par rapport à cette espèce de
confiance naturelle que nous devons avoir et que tout être humain devrait avoir
devant Dieu ou l’Etre suprême, le Créateur, ce Dieu tel qu’Il se présentait
sans se nommer à Adam, vous vous souvenez de cela dans la première conférence.
J’avais dit : au fond, ce n’est pas encore
Là,
c’est différent. Dans la solitude de Gethsémani, le
Christ et le chrétien apprennent ou réapprennent
- Le sacrifice d’Isaac ou
l’abandon total
A Gethsémani, nous sommes appelés vraiment à
aimer le Père d’un amour de miséricorde, c’est-à-dire à nous abandonner
complètement à Lui. J’ai mis : c’est le sacrifice d’Isaac. Je ne reviens
pas sur cette scène qui est très connue. Isaac est le fils de la promesse, celui par qui Abraham a cru que Dieu allait
tenir ses promesses : « Tu auras une descendance
aussi nombreuse que les étoiles du ciel ». C’est celui-là qu’Abraham
doit tuer, sacrifier à Dieu ! Nous connaissons bien ce récit et nous en
devinons l’intensité extrême, presque la contradiction. Je me demande si on
fait vraiment confiance à Dieu tant qu’on n’a pas été dans une sorte de
contradiction, du genre : Dieu, tu me dis une chose, tu me mets tel désir
dans le cœur, tu me fais telle promesse et apparemment tu me dis le contraire
maintenant à travers ta Parole ou à travers les évènements. Je peux vous donner
un exemple qui, j’espère, ne vous blessera pas mais que je médite avec nos
chers amis seuls et solitaires et célibataires : tu me mets le désir du
mariage dans le cœur et si c’est un désir profond, tenace, j’ai tout lieu de
croire que c’est un appel de Toi et en même temps les évènements font que je ne
me marie pas ou je ne peux pas me marier ou j’ai cassé mon mariage.
Alors ? Une espèce de contradiction
terrifiante entre deux appels de Dieu et là
que faire ? Comme
Abraham une espèce de confiance, de Foi totale ; ça c’est vraiment
- Se plonger dans le silence
de
C’est
le silence de la Foi qui nous oblige à quitter un monde enfantin d’images
sur Dieu. Bien sûr nous n’avons pas
l’image d’un Dieu avec une grande barbe - celle-là j’espère que vous l’avez
laissée peu après vos huit ans… - mais
nous avons bien d’autres images. Nous avons comme image que Dieu étant bon,
étant Père justement, Il devrait nous dérouler le tapis rouge à chaque seconde
de l’existence. Vrai ou faux ? Et c’est cette image-là qui nous révolte
parce que constamment on se dit : on n’a pas le tapis rouge alors … ?
On n’est jamais révolté contre le vrai Dieu, mais on est révolté contre des
images que nous nous sommes faites de Dieu. Face au vrai Dieu il n’y a qu’un
seul mouvement d’amour réel, de relation authentique c’est l’abandon d’Abraham,
c’est la confiance absolue. Et, croyez-moi, nous aurons tous nos Gethsémani à
vivre et quand j’imagine Abraham partant tout seul avec Isaac, en laissant sa
femme Sara - trois jours de marche jusqu’au mont Moriya - j’imagine volontiers
son Gethsémani à lui. Il aurait préféré d’ailleurs, je pense, donner sa
vie : « Je veux mourir,
qu’Isaac vive ! ». C’est vraiment l’heure de la grande
décision solitaire. On ne sait pas quelle explication un peu embrouillée il a
dû donner à Sara, on ne sait pas bien ; il part, il est seul. Voilà ça
c’est la miséricorde pour Dieu. C’est très spécial, c’est vraiment la floraison
en nous d’un amour naturel pour Dieu mais qui traverse toute la misère, la
misère humaine jusqu’aux souffrances du Père, et ça s’appelle la Foi. C’est
très particulier et c’est très précisément un don de Dieu.
4. Les deux mendiants : la
grande descente et le « J’ai soif ». La miséricorde, amour en soi
- La grande descente du « Très
Bas » : « J’ai soif » sur la croix
Il y a une miséricorde pour soi et je la vois
bien au moment de cette scène où Jésus sur
Un
amour très particulier pour moi ; je crois que ce « J’ai
soif » qui est l’expression de l’extrême faiblesse du Christ devant
ses frères, les hommes, commence déjà bien avant
- Un appel à la
pauvreté : soyez simplement vous-même ; « Plus tu seras
pauvre plus Jésus t’aimera » ; aller vers et
accueillir chez soi viennent de la conscience de notre manque
Bienheureux
les pauvres de cœur, le royaume de Dieu est à eux ! Avec cette idée que
l’on s’estime mieux, l’on s’aime mieux lorsqu’on est supérieur, et supérieur
aux autres, à quoi sommes-nous conduits ? J’ai l’impression que nous
sommes plutôt conduits à la dépression, que chaque acte doit nous
valoriser ; on se met dans chaque acte, et, du coup, on est remis en
question en permanence. Si ça passe, si on réussit alors on triomphe, on en tire de la gloire et
il y a un lieu où l’on a monté c’est l’orgueil, ça c’est sûr. Et vous savez que
l’orgueil a malheureusement un gros inconvénient –l’orgueil, c’est le péché d’Adam et Eve - c’est qu’il nous isole. A la différence d’autres
péchés celui-là nous isole complètement ; les orgueilleux, plus ils
montent, plus ils vont se retrouver seuls, solitaires pour terminer au sommet
de leurs pyramides tout seuls et ne
comprenant pas pourquoi les autres finalement ne les rejoignent pas. Et puis,
si nous échouons, c’est le découragement, le désespoir, le mépris de soi. Finalement,
ce qu’on nous propose n’a rien à voir
avec un amour authentique de soi, en tout cas un amour authentique de soi qui
prend en charge toute la misère qui est en nous et qui est réelle. La voie du
Christ montre tout à fait autre chose. Je vais le dire autrement : quand
on n’a plus rien à perdre, on est très libre, on est très à l’aise et ça nous
donne même une énergie extraordinaire, on va le voir avec le mystère de la
Résurrection, ça nous autorise même à
faire des choses que nous ne ferions pas si nous avions quelque chose à perdre.
Le mystère du « Très
Bas » … C’est le mystère de celui qui accepte de ne plus être au centre
encore une fois, de ne plus monter sur son piédestal d’orgueil. Celui qui doit
être mis en avant, c’est le Christ et Saint-Paul nous le dit souvent : «
Ne vous estimez pas supérieur aux autres ». Ainsi dans l’Epître aux
Philippiens, il nous dit : « Prenez exemple sur le Christ, lui qui
était de rang divin il n’a pas retenu jalousement ce rang mais au contraire il
est descendu ». Certains vous diront : c’est du mépris de soi. Je vous dis, au nom de l’Evangile, la seule manière que le Christ nous ait
montrée et donc, a priori, la seule efficace de s’aimer soi-même avec toutes les misères du monde et ce que nous
portons comme misère, c’est-à-dire un peu de lucidité sur soi, c’est ce mouvement de la descente du « Très Bas »
et celui qui est très bas devient mendiant, il ose mendier. Vous oseriez
mendier ? Moi je vous dis franchement : je n’oserais pas ! Je
n’en suis pas encore là. Parfois quand on doit demander de l’argent ou
simplement de l’aide on est mortifié à l’intérieur parce qu’on n’est pas encore
assez bas.
Soyez simplement
vous-mêmes ; « Plus tu seras pauvre, plus Jésus t’aimera ». C’est très important et je m’aperçois que
plus on est dans cette pauvreté de cœur, plus le Royaume de Dieu peut se vivre
en nous et, là aussi, c’est souvent dans la solitude et le silence qu’on arrive
à mûrir en ce sens et se mettre dans ce mouvement de descente. Et, pour ce
Royaume de Dieu qui doit exister de manière très concrète et parce qu’on est un
mendiant, on va vers les autres et on les accueille. On a l’impression qu’il
n’y a que les pauvres, ceux qui se sentent assez bas qui rentrent dans cette
démarche préparatoire à la communion.
- La rencontre au bord du
puits, Jésus et la Samaritaine ; la demande du Christ
fait
émerger la vraie soif de la femme qui se
découvre mendiante.
Je
ne la commenterai pas ici mais vous pourriez relire, dans ce sens, cette scène
extraordinaire où le Christ se fait encore
plus bas que la femme, elle-même pourtant bas,
qui avait déjà eu cinq maris et qui vivait avec un homme qui n’était pas
son mari, à savoir la Samaritaine
(Jean Chap. 3). Vous retrouverez ce dialogue extraordinaire des deux mendiants,
l’un qui mendie l’eau :
« donne-moi à boire » et l’autre qui mendie l’amour ; et l’un et l’autre sont suffisamment bas pour se
retrouver et s’accueillir et le coeur de la femme est transformé. Voilà l’amour pour soi.
5.
Les guérisseurs de l’humanité : le long chemin
silencieux du pardon et le dernier cri de Jésus. La miséricorde, amour pour les
autres.
Enfin
troisième manière d’aimer dans la misère c’est la miséricorde pour l’autre.
J’insiste là-dessus ; je crois que
je ne l’ai pas assez dit en introduction mais la misère… elle pèse ! Il y
a une expression dans l’Evangile : « le péché du monde ». A la
messe nous disons : « voici l’Agneau
de Dieu qui prend, qui porte le
péché du monde ». Est-ce que cette expression vous a déjà
surpris ? Vous savez ce que c’est le péché du monde ? C’est le
paquet, un package, c’est l’ensemble de la misère du monde, ce n’est pas
simplement le péché. Le « péché du monde » c’est les péchés des
hommes mais c’est aussi les structures collectives de péché dont Paul VI nous a
beaucoup parlé en disant : « Vous, l’Occident, il s’agirait de se
remettre un peu en question collectivement au plan politique par rapport à des
pays qu’on baptise en voie de développement » et qui sont toujours en
poursuite de sous-développement… Et puis le péché du monde c’est toutes les
misères ; c’est une expression biblique qui désigne en fait toute
l’épaisseur, tout le poids, toute la variété, toute l’immensité, toute
l’infinité, toute la dureté de la misère
humaine : et le Christ prend en lui et sur lui tout cet ensemble.
Ce qui nous autorise maintenant à nous dire : en lui, je peux traverser
une misère très importante.
Pourquoi ce petit rappel à ce moment-là ?
Parce que, autant, à tort
d’ailleurs, nous (qui arrivons à nous
excuser parce que nous connaissons en plus les circonstances atténuantes) sommes bienveillants envers nos misères
que nous baptisons souvent péchés mignons, petits défauts, héritages
génétiques (on s’accorde un peu
d’élasticité, de souplesse, de douceur envers soi, je ne parle pas des saints qui se
flagellaient et au contraire se croyaient les pires des pécheurs) autant
quand il s’agit d’aimer l’autre voire d’aimer Dieu, comme j’ai dit pour
Gethsémani, là en revanche nous sommes
intransigeants et la moindre poussière sur l’habit de l’autre nous la pesons,
la soupesons et nous en faisons un obstacle à l’amour. Mais, bien sûr que je
t’aimerai, mais comment veux-tu … regarde comment tu te comportes … Là
nous avons un œil d’aigle qui regarde droit dans les yeux, pas le regard de la
colombe tout en douceur, en bienveillance, en bonté, mais un oeil d’aigle
qui traverse. Rappelons-nous que, réellement, l’amour depuis la
Croix peut traverser un mur blindé ! C’est le grand mystère de la Foi.
Nous savons que si nous avons un cœur de
converti alors l’amour peut passer
dans la dureté issue de notre cœur comme dans les obstacles levés, soulevés,
placés par l’autre.
Comment
cela se passe-t-il ? A ce moment-là, nous devenons les véritables guérisseurs de l’humanité : vous trouverez cette
splendide expression dans un texte qui circule sur Internet à propos de ceux
qui pardonnent ; l’expression exacte n’est pas simplement guérisseurs de
l’humanité, c’est guérisseurs au sens du Christ, sauveurs de l’humanité, si
vous avez suivi l’image du raisonnement précédent. Comment se passe ce chemin
silencieux du pardon ? Le dernier cri de Jésus en croix nous le
découvre : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils
font ! » J’aurais été là, j’aurais dit : bon, Père,
d’accord ; pardonne-leur, passe encore, ils ne savent pas ce qu’ils
font ? Il ne faut pas exagérer ! Honnêtement, ils savaient très bien
ce qu’ils faisaient ! « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce
qu’ils font ! ».
Cette parole du Christ en Croix, qu’un Etienne
et tant de martyrs vont reprendre à la suite du Christ : «
Père, ne leur compte pas ce péché ». L’inconvénient de la Croix ou de
Saint Etienne c’est que ce sont deux très mauvais exemples pour nous.
Pourquoi ? Parce qu’ils ont pardonné tout de suite, eux, alors que moi je
vais vous parler du long chemin du
pardon solitaire ; c’est que nous, entre le moment où on nous a fait
une crasse et le moment où nous pardonnons vraiment il peut s’écouler vingt
ans, quarante ans … J’espère au moins que sur notre lit de mort nous aurons
pardonné à tout le monde, demandons cette grâce ! Même des choses qui nous
ont été faites cinquante ou soixante ans avant et qui, dans nos moments de faiblesse ou de fragilité
ou dans les anamnèses de notre existence, ressurgissent comme des espèces de
pointes, des coups de couteau encore saignants.
Comme
l’amour est un chemin, et puisque pardonner c’est aimer dans la misère de l’autre, je crois
que le pardon est un chemin. Vouloir
pardonner tout de suite c’est être le Christ ou se mentir à soi-même. Je vous
le dis franchement. On s’est tous raconté des histoires, tous, allez !
« J’ai pardonné, j’ai pardonné » rien que la manière déjà où on le
dit à l’autre, où on se le dit devrait déjà éveiller nos soupçons. « Bien
sûr que je t’ai pardonné ... Mais ne recommence pas ! »… Je vous ai
souvent cité le petit dessin de Sempé : un bonhomme sur sa montagne face
aux étoiles, face à Dieu, « Seigneur ! J’ai pardonné à tout le
monde ! Mais j’ai la liste …. ». Voilà, c’est ça … C’est un long
chemin. Si, sur ce long chemin, l’oubli vient gommer, tant mieux,
mais l’oubli ne gomme pas tout ; ne confondons jamais la mémoire
qui obscurcit ou laisse tomber certains faits – c’est l’oubli – et le cœur qui
aime l’autre qui nous a fait du mal - c’est le pardon. Deux choses totalement
différentes, tant mieux si on oublie
plein de choses, tant mieux ça nous donne un peu moins à pardonner,
malheureusement on oublie les bienfaits plus facilement que les crasses, c’est
ça le problème. Une mémoire sélective je ne sais pas comment ça se fait … Si on ne se souvenait que des bienfaits on
n’aurait même plus à pardonner, on serait toujours dans l’action de grâces :
Seigneur béni sois tu pour le frère que tu m’as donné, béni sois tu … Honnêtement, on n’en est pas
là.
-
La patience devant les défauts des autres
Tout
commence par la patience devant les défauts des autres, tous les Saints le disent. « J’ai
pardonné à tout le monde »… écoute,
rien que de te voir t’énerver pour un rien devant les défauts des autres
me montre que tu es un impatient, donc
tu n’as pas pardonné, ce n’est pas possible. Les défauts des autres ou leur
misère, ça peut être leur misère physique : qu’est-ce qu’il marche
lentement ! Ce n’est pas évident et
puis ce sont les défauts, les tics, les tocs
des uns et des autres qui ne nous agressent pas directement, c’est pour ça que
j’appelle ça les défauts des autres. Donc, c’est une de leurs misères et nous
devons les aimer avec ces misères, à travers ces misères mais des misères qui
ne sont pas encore contre nous bien
qu’elles nous fassent souffrir ; ce ne sont pas des attaques, ce n’est
déjà pas si mal si nous arrivons à faire miséricorde. Et il n’est pas possible
que nous soyons entourés de personnes qui n’aient pas de défauts. Ils auront au
moins ce défaut-là de ne pas être vous,
c'est-à-dire de ne pas réagir comme vous ; donc nécessairement ça
ne peut que frotter c'est-à-dire que la différence, dans le monde d’aujourd’hui
marqué par le péché, vous apparaîtra comme un défaut. Il pense trop vite, il ne
pense pas assez vite, il est homme, elle est femme. Tous les Saints le
disent : la patience ! Et c’est pour ça que Saint Paul nous parle de
la charité qui est d’abord patiente, vous vous souvenez de ce
texte, l’hymne à la charité (1ère épître aux Corinthiens). Patience devant les
défauts des autres.
- Les misères qui nous
attirent : le baiser au lépreux de Saint François
Deuxièmement,
nous commençons non seulement à supporter avec amour les défauts des autres
mais ces misères deviennent des appels. Je vous ai mis le baiser au lépreux de
Saint-François. Il comprend au cours de son itinéraire de conversion ou plutôt
de recherche de sa vocation qu’il doit descendre du cheval pour aller embrasser
ce lépreux qui se présentait là, par inadvertance, sur son chemin. D’habitude,
il les évitait toujours, il passait toujours très loin de la léproserie parce
qu’il détestait les lépreux. Et là il le dépasse, il arrête le cheval, il revient, il descend
et il va embrasser sur la bouche ce lépreux. Vous connaissez peut-être cette
scène, sinon je vous invite à relire la
vie de Saint-François. Ensuite il va aller visiter ces lépreux.
Apparaît
une sorte d’attirance pour la misère de l’autre telle qu’elle nous
apparaît ; pas simplement misère physique, toutes les autres misères, un cœur compatissant peut-être pour ceux et
celles qui « font les trottoirs » ou le Bois de Boulogne et autres,
une espèce de compassion pour leur état de misère ou de vieillesse ou de
maladie ou de fragilité. Comme s’il y avait un appel à faire grandir désormais
notre amour pour l’autre. C’est cet amour préférentiel pour les plus pauvres
dont Jean-Paul II nous a souvent parlé.
-
Le départ du chemin du pardon : la conscience de
ses fautes
Et puis maintenant nous sommes face à la misère qu’on nous fait. Je ne me contente pas de t’agacer, je t’ai envoyé une paire de claques. C’est autre chose parce que là on se sent atteint au plus profond de nous-mêmes ; peut-être le plus profond de nous-mêmes c’est l’orgueil, ça c’est autre chose, notre fierté, etc. On se sent remis en cause dans notre dignité, peut-être même dans notre vie ou on nous a atteint à travers des personnes que nous aimions, on nous a plongé un couteau dans le cœur. Je me souviens de ce professeur, le père Livragne qui nous racontait toujours l’histoire de cette femme qui avait survécu à la seconde guerre mondiale et qui avait vu, lors de l’évacuation des camps de concentration, un nazi tuer sous ses propres yeux son enfant qui ne pouvait plus marcher et qu’elle ne pouvait plus porter. Comment peut-on pardonner ? Le geste de haine, de bêtise, de pure gratuité, en plus sous ses yeux !
Il y a sûrement au départ d’un chemin de
pardon, et l’exercice de la miséricorde
va dans ce sens, une conscience très aigue, très présente, très actuelle de ses
propres fautes. Tous les Saints et tous les Pères du désert le disent : le
chemin de l’humilité passe par une conscience toujours actuelle de ses propres fautes. Je crois que
c’est décisif : on ne pardonne que parce qu’on sait qu’on a fait la même chose ou qu’on pourrait faire la même chose
ou que le Seigneur nous a protégés
de faire la même chose. Sinon je crois qu’on ne pardonne pas ; ça ne veut pas dire qu’on est soi-même
adultère parce qu’on pardonne à quelqu’un qui vous a …. Attention à ce que je
dis : ma femme m’a trompé donc je vais la tromper et l’ayant trompée à ce
moment-là je pourrai lui pardonner ; attention ce n’est pas ce chemin
d’amour- là dont je vous parle. Ça, ce serait une espèce de vengeance, de
revanche, de tout ce qu’on veut, comme ça on est quitte, un but partout, balle
au centre comme on dit dans les matches de football. Non, non, il ne s’agit pas
de ça.
Souvenez-vous de cette phrase de Saint
Augustin qui a été pour moi une grande lumière : « Tout ce qu’un homme a
fait, un autre aurait pu le faire si Dieu ne l’en avait préservé ». C’est
dans ce sens-là que Marie se savait la plus miséricordieuse de toutes les
femmes du monde parce qu’elle avait été préservée de tout. Si vous pensez que
vous ne pourrez pas être adultère ou que vous ne pourrez pas être meurtrier,
alors je crois que le Seigneur, un jour, va vous soumettre à une bonne
tentation et que vous risquez même de vous prendre drôlement les pieds dans le
tapis… Et vous allez comprendre simplement que jusque là le Seigneur vous avait
évité ça. Combien de fois dans ma vie de prêtre, sans parler de ma propre
existence, dans les confessions j’ai entendu de la part d’hommes et de femmes
mûrs, spirituels, approfondis par une vie spirituelle authentique : « Père
Luc, je suis en train de découvrir que je pouvais haïr ! Si on m’avait
dit, il y a encore six mois que je pouvais avoir de la haine dans mon cœur
j’aurais dit : « Non,
non moi je suis chrétien, j’aime tout le monde et je n’ai pas de
haine ! » ». Vous savez que la haine par définition est meurtrière.
Souvent on n’a pas le courage de prendre un couteau ou du poison et d’aller
jusqu’au bout mais on souhaite que la personne disparaisse ; c’est ça la
haine en nous. C’est une confession extraordinaire : ils ont atteint une
connaissance d’eux-mêmes, une lucidité fantastique ; ils ont compris
jusqu’où le péché pouvait aller dans leur cœur. Dieu les a fait passer par là,
je sais bien, il nous fera tous passer par cette conscience-là. La conscience
de ses fautes.
-
Le pardon : l’amour à travers la blessure
Et ensuite le pardon : non pas ignorer la
faute de l’autre mais parce qu’on est justement assez bas en soi et parce qu’on
est assez tourné vers le Père, pouvoir dire : « Père,
pardonne-leur ». Alors nous pouvons laisser l’amour déborder sur
l’autre : le pardon c’est un véritable amour de l’autre en tant qu’il se
présente à moi, par exemple, comme mon ennemi ou comme mon bourreau. Ce n’est
pas possible si les deux autres temps – la miséricorde pour Dieu et la
miséricorde pour soi – ne sont pas bien en place. Le Christ dit : «
Père, pardonne-leur ». Il n’a pas dit : « Je leur
pardonne » ; vous comprenez la différence. Bien sûr, il leur pardonne
mais il leur pardonne parce que, justement, il a une conscience du Père très
approfondie, il a ce mouvement d’abandon au Père et il sait que le Père souffre de ce que l’autre me fasse du mal. Donc c’est
dans la lumière du Père de Gethsémani que le Christ peut s’écrier : « Père,
pardonne-leur ». C’est dans cette même lumière que nous pourrons dire
un jour à un autre : « Je te pardonne ».
A ce titre-là
je vais vous lire un petit passage du chapitre qui m’a le plus
bouleversé dans « Plus fort que la
haine » de Tim Guénard. Beaucoup parmi vous ont lu cet ouvrage ;
c’est le récit de l’existence, des
premières années et de la conversion de Tim Guénard. Alors c’est assez
extraordinaire : le chapitre qui m’a le plus touché c’est le dernier. Le
reste est très beau : il nous raconte comment tout en lui le poussait à
être un être de haine. Jusqu’à sa conversion une seule idée l’a poussé à
vivre : l’idée qu’un jour il serait assez fort pour tuer son père, l’idée de la vengeance lui a permis de vivre
et de survivre dans des conditions redoutables. Il se convertit et que
décide-t-il de faire ? D’aller
pardonner à son père ; c’est logique puisqu’il est
chrétien… « J’ai failli tuer mon père sans le faire exprès, c’était
au début de ma rencontre avec Dieu ».Il raconte comment le père Thomas
Philippe commence à lui administrer des perfusions de pardon et puis il comprend,
il mûrit intérieurement, qu’en fait il en veut terriblement à son père et le
désir de pardonner à son père lui vient, monte dans son cœur comme vraiment
étant une grâce : « Je suis donc retourné chez mon père, comme dans
la parabole de l’Evangile. Il habitait un pavillon dans la banlieue nord de
Paris. J’ai sonné à la porte, il a ouvert je l’ai reconnu malgré le
temps ; sa haute silhouette ne se voûtait pas encore. Il m’a regardé en
silence, sans surprise, il n’a pas dit de phrase du genre : tiens, te voilà
enfin après tant d’années ou fous le camp, je n’ai jamais pu te supporter, ou
bien encore, mon enfant chéri pardonne-moi. Non il n’a rien dit. Ses yeux ont
parlé pour lui, je suis allé droit au but sans doute pour dominer mon
trac : « Je suis devenu chrétien, je te pardonne, on recommence la
vie à zéro. » J’ai commis la « connerie » de ma vie, j’ai
aussitôt senti qu’il se raidissait, ses yeux se sont embrumés, son regard s’est
assombri, il s’est plié comme s’il recevait un coup au ventre. Je venais de
renvoyer cet homme dans son enfer de passé qu’il essayait désespérément de
fuir ; je n’étais qu’un salaud, un égoïste qui ne songeait dans le fond
qu’à une chose : se soulager. Vivre le pardon pour moi et moi seul,
m’offrir une bonne conscience toute neuve ». C’est très puissant comme
analyse, c’est dire la difficulté et la subtilité du pardon ; on pardonne
pour se débarrasser, pour soi en fait. Non, pardonner c’est aimer l’autre, c’est ce qu’il avait oublié.
Demander pardon ce n’est pas s’aimer soi : maintenant j’ai bonne
conscience, comme lorsque je donne à
l’autre ou à une association pour avoir bonne conscience. « Moi, je suis
arrivé devant lui après des années d’absence, et je lui ai balancé mon pardon
dans la gueule comme un jugement et une condamnation. Le cœur peut donner un
pardon que la bouche doit parfois retenir ». La formule est excellente.
« Dans l’Evangile, le Christ ne dit pas à la femme adultère que les pharisiens
veulent lapider : « Je te pardonne tes nuits de
péché » ; il se tait il
dessine dans le sable » ; c’est très vrai. Il explique qu’il est
reparti « après quelques années, il
y a eu plus de présent entre nous
que de passé ». Retenez cette formule, elle est extraordinaire si un
jour vous avez à pardonner ; « après quelques années, il y a plus de
présent entre nous que de passé ; j’ai su alors qu’il pouvait accepter mon
pardon. Un jour j’ai appris qu’il avait cessé de boire ; pour ce grand
malade c’était un acte héroïque ; je me suis même mis à l’admirer ».
Puis il explique qu’il a appris la mort de son père. Oui, il y a eu entre eux
finalement plus de présent que de passé et là, à ce moment-là, le pardon peut
être donné et reçu. C’est véritablement un amour de l’autre dans sa misère. Ce
n’est pas pour se soulager soi, ne
confondons jamais l’amour de soi et
l’amour de l’autre. Voilà pourquoi j’avais titré ce premier point de la sainte
solitude à la lumière de la passion de Jésus : apprendre la miséricorde,
apprendre dans notre solitude à porter la misère de l’homme par l’amour. Et,
croyez-moi, ce sont ces pardons et cette miséricorde qui sont à même
aujourd’hui de faire fondre les cœurs de nos contemporains et de les ouvrir au
Christ.
Conclusion : l’acte d’Offrande de
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à l’amour miséricordieux
Et
j’ai mis en conclusion l’acte d’offrande à l’amour de Sainte Thérèse de l’Enfant
Jésus, pas à sa justice mais à l’amour miséricordieux ; qu’il devienne une
leçon pour chacun d’entre nous. Et nous nous reverrons en mars pour méditer sur
la solitude du Christ dans sa Résurrection qui est pour nous un appel à
l’espérance.
Textes
«Il
faut distinguer deux situations. Lorsqu’il s’agit de la première conversion, de
l’incrédulité à la foi, ou du péché à la grâce, le Christ est dehors et frappe
sur les parois du cœur pour entrer ; lorsqu’il s’agit de conversions
successives, d’un état de grâce à un autre plus élevé, de la tiédeur à la
ferveur, c’est le contraire qui se produit : le Christ est à l’intérieur et
frappe sur les parois du cœur pour sortir ! Je m’explique. Dans le baptême nous
avons reçu l’Esprit du Christ ; il demeure en nous comme dans son temple (1 Co
3, 16), jusqu’à ce qu’il en soit chassé par le péché mortel. Mais il peut
arriver que cet Esprit finisse par être comme emprisonné et muré par le cœur de
pierre qui se forme autour de lui. Il n’a pas la possibilité de se répandre et
d’imprégner les facultés, les actions et les sentiments de la personne. Lorsque
nous lisons la phrase du Christ dans l’Apocalypse : « Voici, je me tiens à la
porte et je frappe » (Ap 3, 20), nous devrions comprendre qu’il ne frappe pas
de l’extérieur, mais de l’intérieur ; il ne veut pas entrer, mais sortir…/… Il
existe évidemment différents degrés dans cette situation. Dans la plupart des
âmes engagées sur un chemin spirituel, le Christ n’est pas emprisonné dans une
cuirasse, mais il est en quelque sorte en liberté surveillée. Il est libre de
se déplacer mais dans des limites bien précises. Cela se produit lorsque, de
manière tacite, on lui fait comprendre ce qu’il peut nous demander et ce qu’il
ne peut pas nous demander. La prière oui, mais pas jusqu’à compromettre le
sommeil, le repos, l’information saine… ; l’obéissance oui, mais qu’il n’abuse
pas de notre disponibilité ; la chasteté oui, mais pas jusqu’à nous priver d’un
spectacle de détente, même s’il est un peu poussé… En somme, l’utilisation de
demi-mesures. » Père Raniero,
Cantalamessa
«
Quand on a renoncé complètement à faire quelque chose de soi-même… alors on se
met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres
souffrances, mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à
Gethsémani, et je pense que c’est cela la foi, c’est cela la métanoia ;
c’est ainsi qu’on devient un homme, un chrétien. Comment les succès peuvent-ils
nous rendre insolents ou les échecs nous troubler si, dans la vie terrestre,
nous souffrons de la souffrance de Dieu ? » Dietrich
Bonhoeffer
« Isaac
vient au jour. La foi trouve donc, au niveau humain, une réalisation concrète… la
foi possède un appui humain. Or, par fidélité à ce Dieu en qui il croit,
Abraham s’apprête à sacrifier Isaac, qui paraissait le moyen humainement
indispensable à la réalisation de la promesse ; et pourtant, Abraham
continue d’adhérer dans la foi et l’espérance, à la totalité de la parole de
Dieu : il croit donc toujours à la promesse, jamais révoquée par Dieu.
Ainsi à ce moment, sa foi n’a plus d’autre appui qu’une confiance en Dieu
« les yeux fermés », malgré l’impossibilité humainement évidente de
voir s’accomplir la promesse. C’est pourtant alors, et alors seulement, qu’il
reçoit à nouveau le fruit de cette promesse, mais avec les mains qui se savent
totalement vides, comme un pur don de la grâce de Dieu, un don qui est tout
transparent à l’amour du Donateur. Désormais, l’amour divin peut librement
envahir et inonder de ses richesses l’homme devenu totalement pauvre, pure
réceptivité ; l’homme ne s’appropriera pas le don, et ne s’enorgueillira
pas à cause de lui. Mais remarquez-le bien ; l’orientation positive de la
foi, la soif de vie, d’amour, d’être, qui la poussent étaient vraies et se sont
trouvées comblées, paradoxalement mais vraiment, et dans une certaine mesure
dès cette vie. Il reste cependant que quelque chose, dans les relations d’Abraham
avec Dieu et d’Abraham avec son fils, ne pourra jamais plus être comme
avant. » Un
chartreux
« « J’ai
soif « est une parole beaucoup plus profonde que si Jésus avait
simplement dit « je vous aime ». Tant que vous ne saurez pas, et de
façon très intime, que Jésus a soif de vous, il vous sera impossible de savoir
celui qu’il veut être pour vous ; ni celui qu’il veut que vous soyez pour
lui. Le cœur et l’âme des Missionnaires de la Charité consiste exclusivement en
ceci : la Soif de Jésus, caché dans les pauvres. » Mère
Teresa, Testament
« Ceux qui pardonnent
sont les guérisseurs de l’humanité.
Plutôt que de ressasser
l’offense ou le dommage,
Plutôt que de rêver de
revanche ou de vengeance, ils arrêtent le mal à eux-mêmes…
Pardonner, c’est l’acte le
plus puissant qu’il soit donné aux hommes d’accomplir.
L’événement qui aurait pu
faire grandir la brutalité dans le monde sert à la croissance de l’amour.
Les êtres blessés qui
pardonnent transforment leur propre blessure.
Ils guérissent, là où ils
sont, la plaie qui défigure le visage de l’humanité depuis ses origines :
la violence.
L’homme qui pardonne
ressemble à Jésus et rend Dieu présent. »
Gérard Bessière