Porter la misère des hommes : à l’école de la miséricorde

 

 

Jean 16, 31-33 : « Jésus leur répondit : "Vous croyez à présent ?

Voici venir l'heure - et elle est venue – où vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul.

Mais je ne suis pas seul : le Père est avec moi. Je vous ai dit ces choses, pour que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J'ai vaincu le monde." »

 

 

            Introduction : La solitude dans la Passion, celle du Christ et celle du chrétien. Le Christ en sa Passion parcourt en sens inverse le chemin de l’isolement et de la séparation.

 

 

A. Le Salut et le sauvé

 

  1. La chaleur du Salut : le rayonnement de l’amour qui traverse la misère ; c’est la méthode de Dieu et la sainte solitude y prépare.

-          L’isolement : la solitude deux fois pliée et glissée dans l’enveloppe de l’égocentrisme

-          Le Christ déplie cet isolement mais une marque en forme de croix demeure, la marque indélébile de la pliure

-          La résistance du monde traversée par le courant de l’amour produit une curieuse chaleur propre à toucher les cœurs ; c’est la « chaleur du salut »

-          Le chrétien complète en sa chair le salut offert en Jésus Christ.

 

  1. La métanoia, la porte d’entrée de la vie chrétienne : la conversion dans la solitude

                  -      La conversion, passage d’un état à un autre : quelque chose change à ma vie

                  -      Les deux conversions 

                  -      Dieu reprend le centre du monde et de moi-même

 

 

B. Les trois miséricordes, fruit de la sainte solitude

 

  1. Le sacrifice d’Isaac : l’obéissance de la foi à Gethsémani. La miséricorde, amour pour Dieu

-          Le Christ à Gethsémani 

-          Le chrétien à Gethsémani 

-          La confiance devient Foi : conscience d’une Présence d’un Père malgré le mal

-          Le sacrifice d’Isaac ou l’abandon total

                   -     Se plonger dans le silence de la Foi, quitter un monde enfantin peuplé d’images

 

  1. Les deux mendiants : la grande descente et le « J’ai soif ». La miséricorde, amour pour soi

-          La grande descente du « Très Bas » : « J’ai soif » sur la croix

-          Un appel à la pauvreté : soyez simplement vous-même ; « Plus tu seras pauvre plus Jésus t’aimera » ; aller vers et accueillir chez soi viennent de la conscience de notre manque

-          La rencontre au bord du puits, Jésus et la samaritaine ; la demande du Christ fait émerger la vraie soif de la femme qui se découvre mendiante.

 

  1. Les guérisseurs de l’humanité : le long chemin silencieux du pardon et le dernier cri de Jésus. La miséricorde, amour pour les autres

-          La patience devant les défauts des autres :

-          Les misères qui nous attirent : le baiser au lépreux de saint François

-          Le départ du chemin du pardon : la conscience de ses fautes

-          Le pardon : l’amour à travers la blessure

 

Conclusion : l’acte d’Offrande de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à l’amour miséricordieux

 

Introduction :  

 

Avec la cinquième conférence de cette année sur le thème de la solitude, nous allons entrer dans quelque chose qui nous sera peut-être plus familier : il s’agit de l’Evangile et du mystère du Christ.

 

Auparavant, pour introduire ces deux conférences, la 5e  et la 6e , qui constituent le 3e chapitre de ce cycle de conférences, un texte de Mgr Albert Rouet, que je mets un peu en exergue de ce mystère de la solitude sainte que nous découvrons dans le Christ et que nous sommes appelés à vivre :

 

« J’ai vu un homme s’enfoncer dans le givre reclos des déserts,

solitude durcie où les sourires, masques de coutumières déceptions,

donnaient le change pour ne pas choir en cette pénombre où s’étale un grand vide.

Une rencontre a fendu incertitude et repli.

Les yeux ont appris la lumière et les mains la douceur.

Ce livre est dédié à cette renaissance que légitime la confiance,

et les déserts dansent d’espérance. »

 

Ce petit poème de Mgr Rouet au début d’un de ses ouvrages sur le Credo m’a paru bien résumer notre démarche, et la charnière que nous allons essayer de vivre aujourd’hui.

 

Nous en étions restés à cette solitude durcie, glaciale, ces « déserts de givre » dont il parle, cette solitude durcie que nous avions baptisée ‘isolement’ et qui masque des déceptions. Derrière beaucoup d’apparence, de participation sociale intense, en réalité, il y a dans l’isolement l’expérience du vide.

Je ne reviens pas sur tout ce que nous avions dit sur ces mécanismes de séparation que Dieu Lui-même a voulu limiter. Il est le premier à limiter les dégâts de nos péchés, même s’il les laisse s’éclore par principe de respect de notre liberté.

 

Un processus originel en nous de construction, d’autonomisation progressive de l’être humain qui se dispose à la rencontre, telle était la solitude d’Adam. Puis, nous avions vu que l’homme voulant occuper le centre, se met en situation lui-même de séparation de Dieu, ou de séparation par rapport aux autres, d’expulsion des autres du centre qu’il occupe. Enfin, dans la dernière conférence, je le dis pour mémoire, nous avions essayé de comprendre comment ce que nous baptisons les châtiments ou parfois les punitions de Dieu, étaient en réalité, déjà, les premières miséricordes de Celui qui, même si la leçon coûte, par la douleur en particulier, la souffrance, ou par l’épaisseur de nos vêtements, nous protège et nous permet de revenir à ce que nous sommes, et de réagir. La souffrance nous oblige à réagir à un danger, à un mal. Mais nous avions bien compris que tout ceci ne nous mettait pas en situation de renouer des relations vivantes, profondes. Pour dire clairement les choses : être capable de vivre les uns et les autres dans un même univers sans trop se raboter les coudes, se blesser les uns les autres, ou se blesser contre les autres, n’était pas l’objectif de Dieu ni la vocation humaine. Je redis ce que j’ai dit la fois dernière : il y a des circonstances, je pense au cadre professionnel, où nous sommes un peu contraints par ce que j’appellerai ce minimum de relation entre les hommes pour que chacun puisse faire son travail dans un lieu commun, dans une entreprise commune. Mais la vocation, le destin de l’homme étant à la communion et à l’amour, à la relation qui donne vie, que faire ?

 

C’est là qu’apparaît, et Benoît XVI s’emploie à nous le montrer d’une manière vigoureuse, la nécessité du salut. Je vous lis un tout petit texte de Benoît XVI dans son message de Noël 2006 :

« Que faire pour aider la personne qui, trompée par des prophètes de bonheur facile, la personne qui, fragile sur le plan relationnel, et incapable d’assumer des responsabilités stables pour sa vie présente et pour son avenir, en arrive à marcher dans le tunnel de la solitude, et finit souvent esclave de l’alcool ou de la drogue, ( il y a bien des drogues, nous le savons, pas que la poudre blanche) ? Que penser de celle qui choisit la mort en croyant chanter un hymne à la vie ? » Le suicide : nous savons aujourd’hui, entre autres par le rapport établi à la demande de l’ancien premier ministre Jean Pierre Raffarin, il y a 3 ou 4 ans, que la principale cause du suicide, c’est ce sentiment d’isolement, justifié ou pas, peu importe. Benoît XVI poursuit : « Aujourd’hui encore, aujourd’hui, notre Sauveur est né dans le monde parce qu’Il sait que nous avons besoin de Lui. Malgré les nombreuses formes de progrès, l’être humain est resté ce qu’il est depuis toujours, une liberté tendue entre le Bien et le Mal, entre vie et mort. Et c’est précisément là, au plus intime de lui-même, dans ce que la Bible nomme le coeur, qu’il a toujours besoin d’être sauvé. Et à notre époque post-moderne, il a peut-être encore plus besoin d’un sauveur, parce que la société dans laquelle il vit est devenue plus complexe, et que les menaces qui pèsent sur son intégrité personnelle et morale sont devenues plus insidieuses. » Et il rajoute ceci, un peu plus loin dans ce message de Noël : « En vérité, le Christ ne vient détruire que le mal, que le péché. Le reste, tout le reste, Il l’élève et le porte à la perfection. En réalité le Christ ne nous sauve pas de notre humanité, mais il nous sauve à travers elle. » Il faut avoir fait beaucoup de théologie pour dire de pareilles vérités dans un langage aussi simple. C’est tout le mystère du salut, de la grâce et de notre nature qu’il vient de nous dire en quelques mots. Il ne nous sauve pas de notre humanité, comme s’il fallait se débarrasser de tout ce qui, en nous, fait l’homme, de nos mécanismes humains ; Il nous sauve par notre humanité. Voilà pourquoi, tout ce que nous avons dit sur Adam : Adam indemne, Adam pécheur, reste actuel.

 

Mais le salut du Christ vient, non pas annihiler tous ces mécanismes, mais les transformer, leur permettre de fonctionner. Le Christ vient nous sauver pour qu’à nouveau le coeur humain puisse entrer en communion avec un autre et qu’une sainte solitude le prépare à cette communion. Et nous allons voir que non seulement il permet au coeur de fonctionner à nouveau, mais, désormais, il colore, d’une manière très particulière, notre solitude et notre communion, notre relation à nous-mêmes, à Dieu et à l’autre. Imaginez simplement, l’image est tellement classique que je ne m’y étends pas, la lumière qui à nouveau peut passer, - donc le volet est à nouveau ouvert, -  mais elle ne va pas passer à travers une vitre translucide mais à travers un  vitrail qui va la colorer. Et c’est cette couleur que je vais essayer, en deux conférences, de vous redonner, même si ce sont des choses bien connues.

 

En résumé, si je reprends l’ensemble des  conférences de ce cycle :

 

-          Dans la 1e  conférence, nous avons essayé de voir Adam sans Eve : l’un sans l’autre, solitude qui nous permet de nous construire.

-          Ensuite nous avons vu Dieu préparant Adam à la rencontre avec Eve : l’un vers l’autre, la solitude qui ouvre à la communion.

-          Puis, à travers le mécanisme du péché, l’un contre l’autre, jusqu’à la déresponsabilisation,  la scène est connue, jusqu’à l’accusation de l’autre : « Mais c’est la femme qui ….etc »

-          Avec les protections de Dieu, nous avions réfléchi sur l’un et l’autre, combien, par exemple, les vêtements, puisque l’image est frappante, les vêtements que nous portons nous permettent de vivre en société à la fois protégés et de dévoiler quelque chose que nous ne pourrions pas dévoiler autrement parce que l’indifférence est là qui préside très souvent à notre vie en société

-          Aujourd’hui et dans la prochaine conférence, nous essaierons de voir comment, dans le Christ, une communion nouvelle nous est proposée et qu’une sainte solitude y prépare, en deux temps : l’un pour l’autre  puis l’un en l’autre.

 

Que se passe-t-il ? Le Christ vit toute son existence comme célibataire. Quand je dis ça, la plupart,  dans les  célibataires que j’accompagne, ouvrent un œil un peu étonné, alors que ceci est bien connu : le Christ est toujours resté célibataire. Et nous n’avons pas, en tout cas dans les Evangiles, un moment où il est dit : « Maintenant, je fais vœu de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, je me consacre, non pas dans la Communauté des chanoines réguliers de saint Augustin, mais dans cette communauté des Apôtres. » Bien sûr que c’est un choix, et qu’il n’y a pas eu d’hésitation en Lui. Ce célibat appartient à sa mission.

 

Et son célibat va rimer souvent avec une solitude profonde. Qu’on ne me dise pas que c’était un homme d’amitié et de communion, j’en conviens tout à fait. Faut-il redire encore que la communion et la solitude ne s’opposent pas puisque la véritable communion d’amour, la relation d’amour s’ancre sur une solitude. Si on les oppose, nous sommes morts. Ce serait comme opposer le célibat et le mariage dans l’Eglise. Le Seigneur, si nous reprenons l’Evangile a eu des moments de profonde solitude, d’abord tout simplement parce qu’il était habité par un mystère que pratiquement personne ne pouvait connaître. En tout cas, seuls Marie, et peut-être Joseph ont pénétré un tout petit peu le mystère de sa filiation divine, et vous savez combien le fait d’être ignoré dans son identité profonde par ses proches, crée une certaine solitude. Même dans le couple, deux conjoints très aimants ignorent tout le temps quelque chose du mystère de l’autre, de son identité profonde. Et puis,il y a tous ces temps de solitude dans la montagne, avec son Père, ou la solitude de se sentir incompris, ou la solitude d’être mis en avant, - on peut s’y sentir très seul aussi. Imaginez-vous sur une scène de théâtre, tout seul, et maintenant il faut réciter votre texte, ou devant votre tableau noir .- Et voilà que tout le monde fait cercle autour de Jésus en attendant qu’il fasse un miracle, ou en attendant qu’il aît une parole de travers pour pouvoir le condamner. Profonde solitude !

 

Mais nous n’allons voir que la solitude du mystère pascal sur lequel nous allons concentrer nos énergies et nos réflexions. Vous pourriez reprendre tout l’Evangile à la lumière de la solitude du Christ que nous sommes appelés à vivre. La solitude pascale, c’est-à-dire la solitude du Christ dans sa Passion et la solitude du Christ dans sa Résurrection. Disons-le autrement : c’est là, dans ces 3 jours, que la solitude se fait d’une intensité extrême, tout simplement parce que c’est lui qui souffre seul, lâché, abandonné, trahi par tous les siens. Il meurt seul, et nous allons voir que nous aussi, et il ressuscite seul, c’est le mystère du Tombeau. Alors que sa mort a été donnée en spectacle, personne n’a pu assister à sa Résurrection. De plus pour nous, le mystère pascal est vraiment le mystère que nous sommes appelés à vivre : nous l’avons vécu une première fois dans notre baptême et nous devons le revivre pour franchir les grandes étapes de notre existence. C’est la manière que nous aurons de vivre le salut, d’être nous-mêmes sauvés, et parfois nous avons besoin, nous avons une conscience très aigüe, - reprenez le texte de Benoît XVI- que notre coeur soit transformé, parce que notre coeur commence à nous peser, parce que nous sentons notre coeur battre de l’aile, ou nous le sentons complètement froid peut-être, comme mort, comme un poids ; et avec un coeur qui pèse, l’homme se trouve comme celui qui a du béton coulé dans les semelles de ses chaussures et qui plonge dans la mer !

 

La solitude du Christ dans sa Passion a certainement été un des éléments les plus éprouvants parmi toutes les souffrances physiques, psychiques et spirituelles que le Christ a connues durant ces quelques heures, depuis son arrestation à Gethsémani jusqu’à sa mort sur la croix. Il n’est pas question de dire ce qui fait plus mal ; je n’ai pas de pèse-souffrance... Il est sûr que les clous dans la chair, la flagellation telle qu’elle nous est montrée au cinéma,  ont dû causer des souffrances physiques très intenses au Christ. Mais il est certain que le cri de Jésus sur la croix, ou sa transpiration de sang à Gethsémani, ne proviennent pas que d’une souffrance physique. A Gethsémani, par exemple, la souffrance physique n’est pas encore commencée. C’est la souffrance d’une solitude. Il ne s’agit plus là de la solitude du Christ qui part dans la montagne prier son Père, et qui revient à la source, et qui rentre dans ce mouvement extraordinaire qui l’habite et qui l’anime, et qui le fait vivre. Il s’agit vraiment d’un isolement terrible. A Gethsémani, par exemple, Jésus est seul : c’est Lui-même, d’ailleurs, Il est accompagné de Pierre, Jacques et Jean, c’est Lui-même qui les laisse là et qui va un peu plus loin, à quelques jets de pierre, comme s’Il devait affronter son choix personnel, de manière totalement autonome et solitaire. L’heure du choix, nous la connaissons bien. L’heure du choix, vous ne vous êtes jamais senti seul à ce moment-là ? Et à ce moment-là, on devient très malin. On a toutes les ruses pour essayer d’éviter ce choix :  ‘Allez, on fait un choix collectif, allez, démocratie, on vote,’ et comme ça, on n’a plus à vivre cette solitude du choix et de la décision, solitude splendide et nécessaire mais solitude cruelle.

 

Il est très certain qu’un des problèmes d’aujourd’hui, qui façonne nos mentalités et qui donne forme à notre société, c’est un problème anthropologique, c’est un problème de volonté. L’homme devient de plus en plus immature, au point de ne pas pouvoir prendre une décision, et vous savez que la décision se prend bien avant l’engagement. Pourquoi ?  Parce que simplement, dans la décision, on est affronté à quelque chose de très personnel : c’est moi qui dois décider. Je suis comme vous. Combien de fois ai-je attendu pour prendre ma décision un jour, deux jours, l’extrême limite, en espérant que les évènements ou quelqu’un d’autre prenne la décision à ma place. Dans ce cas-là, je n’ai plus qu’à faire acte d’abandon et me couler dans le sens des évènements : comme ça, je n’ai pas eu de décision à prendre. J’ai économisé cet enfantement douloureux de la décision : « Moi, je décide et je veux. »

 

Profonde solitude du Christ… et le chrétien, - vous allez dire tout homme sauvé, - est appelé à vivre de cette solitude du Christ, mais le chrétien encore plus, qui en a la révélation. Etre chrétien, normalement, c’est se plonger dans le mystère du Christ. Donc, normalement, nous autres chrétiens, parce que nous avons reçu ce don de la lumière, de la lumière externe de la Révélation, de la lumière interne de la foi, nous devrions nous couler dans cette solitude du Christ et vivre comme Lui cette solitude, et comme Lui, au moins en Lui qui l’a vécu en plénitude, nous devrions être capables de faire de notre solitude une solitude de salut, de sauvé. Combien de fois nous est-il dit, à nous-mêmes nous disons-nous, ou nous objecte-t-on : « Bon ! Il faudrait que quelque chose change : ma voiture, ma femme, les meubles de ma chambre, ou quelque chose dans ma situation professionnelle, » alors que la vraie question c’est qu’il faudrait de quelque chose de moi change, que je change. Les changements profonds sont toujours de véritables applications du salut : mort / résurrection. Et c’est comme ça que nous sommes capables de passer à un étage nouveau de notre existence et ça doit passer par une mort. Si nos solitudes étaient vraiment chrétiennes, nos solitudes profondes, - je ne parle pas des instants où on se sent un peu seul parce qu’on a dit une grosse gaffe, une grosse bêtise : « Ok !..... » On sent un petit malaise, on essaie de faire repartir la conversation le plus vite possible …-  la profonde solitude,  celle que les moines ont choisie comme vocation, ce devrait être des lieux extraordinaires de renaissance, et c’est peut-être ce qui nous distinguerait des païens.

 

Si vous reprenez la Passion du Christ à la lumière de la solitude, je ne dis pas que ce soit la seule lumière, faites-le un jour, profitant de la Semaine Sainte, par exemple, et vous verrez combien, de manière très symbolique, le Christ parcourt en sens inverse le chemin qu’Adam et Eve avaient pris pour en venir aux mains et aux accusations réciproques. Bref, Il reprend en sens inverse le chemin de la séparation. Je vous donne juste un exemple, le vêtement : Dieu leur donne le vêtement, Lui en est dépouillé. Et ce n’est pas moi qui fait ce parallèle : les Pères de l’Eglise dans la tradition le font. Les Pères de l’Eglise le font très facilement : l’arbre du Jardin, de la connaissance du bien et du mal, et puis l’arbre de la croix. Il va comme remonter la pente en tirant avec Lui l’humanité toute entière. Désormais, il est possible d’aimer dans un monde de misère et de péché, et on va voir comment.

 

J’ai mis sur les feuilles un plan plus détaillé :

 

  1. Le Salut et le sauvé

 

  1. Les trois miséricordes, fruits de la sainte solitude

 

Il y a une sainte solitude qui doit nous apprendre, en participant au salut du Christ, à vivre, et vivre la relation autrement. Aujourd’hui, nous allons voir que nous avons besoin d’apprendre dans la solitude à aimer dans la souffrance, aimer malgré la souffrance, aimer avec la souffrance, peut-être même aimer encore plus parce qu’il y a la souffrance. Qu’est ce qui doit couler entre moi et toi, ou entre moi et Dieu, ou bien entre moi et moi ? L’amour. Et nous avions vu combien la solitude d’Adam le disposait à la rencontre précisément, d’abord en s’aimant lui-même en vérité, puis en aimant Dieu ; elle le disposait à la rencontre avec l’autre. Mais aujourd’hui, toutes les cartes sont brouillées, et c’est pour ça que je suis obligé de vous faire un petit rappel. Vous connaissez ça par coeur, et justement, comme vous le connaissez par coeur, ça va vous être agréable. Vous n’avez pas remarqué comme on a l’impression d’être intelligent quand on réentend des choses qu’on a déjà entendues souvent, et comme justement, elles rentrent dans l’esprit et le coeur, on se dit : ‘Ah, la lumière se fait à nouveau !’ Je ne le dis pas pour me moquer. Quand vous réentendez un opéra ou une musique que vous connaissez bien, vous les réentendez peut-être avec encore plus de plaisir. Vous avez des morceaux de musique favoris, ou des morceaux de paysages favoris dont vous ne vous lassez pas, ou des peintures favorites.

 

 

A. Le Salut et le sauvé

 

 

J’aimerais nous faire comprendre que l’amour qui traverse la misère, c’est la méthode de Dieu, puisqu’il n’a pas renoncé à l’amour. S’Il y avait renoncé, le monde n’aurait pas de sens et votre vie non plus. Et en même temps, il ne renonce pas à la misère. Nous avons compris pourquoi il ne renonce pas à la misère : s’il effaçait toute la misère, aussi bien morale, - du péché, -  psychique, - aujourd’hui, il y a un gros effort de la part de la médecine pour comprendre toutes ces détresses psychiques qui sont de véritables maladies, - physique, s’il supprimait  cette misère d’une manière globale, il supprimerait la liberté de l’homme, en fait, aussi bien la possibilité pour l’homme de pécher que toutes les conséquences de son péché. Dieu, d’un côté, tient à l’amour, et pas question de renoncer, c’est son projet, - le monde n’a plus de sens sans amour, il ne serait qu’un jeu plus ou moins débile, - et, de l’autre il voit et laisse la misère. Il ne peut renoncer ni à l’un ni à l’autre. Que faire ? La méthode de Dieu, c’est de faire que l’amour puisse traverser la misère. Je vais vous le dire autrement :  quand c’est tout droit, comme ces bancs, l’amour passe aisément. Maintenant, imaginez que vous soyiez pris d’un vent de folie, subitement, vous prenez les bancs et vous les mettez n’importe comment dans cette église : je n’arrive plus à passer ! Oh, si, justement, Dieu va me donner une méthode pour arriver à passer malgré cette espèce d’embrouillamini de bancs de partout, de telle sorte qu’à nouveau je puisse avec mon amour, avec ma vie, gagner la sortie, c’est-à-dire sortir de moi vers l’autre.

 

 

  1. La chaleur du Salut : le rayonnement de l’amour qui traverse la misère ; c’est la méthode de Dieu et la sainte solitude y prépare.

 

-          L’isolement : la solitude deux fois pliée et glissée dans l’enveloppe de l’égocentrisme

 

Bien sûr c’est dans l’isolement, comme le Christ sur la croix, que nous allons pouvoir méditer et nous approprier tout cela. Si vous aviez plusieurs feuilles devant vous, - ne le faites surtout pas avec la belle feuille que je vous ai donnée - vous prendriez cette feuille, vous la plieriez une fois dans un sens, puis une autre fois dans l’autre ; vous avez plié la feuille en quatre,  et maintenant vous l’ouvrez, qu’y-a-t-il sur la feuille ? Le signe de la croix. L’isolement, c’est ça, c’est l’homme replié une fois, même deux fois sur lui-même, qui est glissé dans la poche de son égocentrisme, dans l’enveloppe, mais c’est une enveloppe qu’on ne peut pas décacheter.

 

-          Le Christ déplie cet isolement mais une marque en forme de croix demeure, la marque indélébile de la pliure

 

Le Christ décachète tout ça, Il ne va pas repasser la feuille. Il y aura toujours cette marque, comme à la Résurrection il y aura encore les marques de la souffrance et de la misère dans son corps, c’est important. Il déplie cet isolement mais il reste quelque chose en forme de croix, la marque de toute cette misère. Quand bien même, - et ça c’est la grande révélation du Nouveau Testament – il nous aura débarrassé de notre péché et de la misère spirituelle, toutes les conséquence, y compris de cette misère spirituelle, restent, ce qu’on appelle, par exemple, le péché originel, la maladie et autres. C’est la grande révolution du Nouveau Testament, parce que dans l’Ancien Testament, on a l’impression que si on est proche de Dieu, Dieu vient tout gommer. Normalement, tu es en alliance avec Dieu, donc tu es bien portant ; la misère s’éloigne d’autant plus que tu es proche de Dieu. Progressivement, il faudra se dépouiller de cette mentalité-là, sinon comment comprendre la vie des saints ? Comment comprendre que certains saints ont été affectés encore plus que nous par la misère, des misères physiques, des tentations spirituelles très fortes, voire des misères psychiques. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus en est un exemple très fort, très pertinent. Elle a été gravement malade, étant enfant, au plan nerveux, au plan psychique. Qu’est ce qui se passe ? Là, je vous prends une image de scientifique. Trouvez donc un prêtre poète qui vous donnera de bien plus belles images que des images de scientifique.

 

-          La résistance du monde traversée par le courant de l’amour produit une curieuse chaleur propre à toucher les cœurs ; c’est la « chaleur du salut »

 

Tout à l’heure, je vous ai donné l’image de celui qui essaie de passer au milieu du brouillard et de l’embrouillamini. Savez-vous pourquoi vous pouvez vous chauffer avec de l’électricité ?  Est-ce que vous avez du chauffage électrique chez vous ? Vous ne travaillez pas chez EDF ? Si vous travailliez chez EDF, vous auriez du chauffage électrique. Savez-vous selon quel principe ce chauffage chauffe ? Parce qu’il y a une résistance. Imaginez un instant que le courant électrique puisse traverser votre fil de cuivre, sans aucune résistance. Ca c’est le grand désir de tous ceux qui travaillent à EDF : ‘Ah ! Si on avait un produit qui permettait qu’il n’y ait plus de perte de charge !’ Quand nous voyons nos cables, vous imaginez toutes les pertes de charge et de chauffage. C’est énorme, pour EDF. On s’en moque, ce n’est pas nous qui payons ! D’une certaine manière, si. Imaginez un fil sans résistance : il n’y aurait pas de chauffage. Sans résistance, il n’y aurait pas le rayonnement du chauffage. Et vous savez peut-être, pour ceux qui sont les plus scientifiques parmi vous, qu’actuellement on connaît des métaux comme cela, ou plus exactement, on sait qu’à très basse température, on peut faire traverser du courant sans aucun perte de charge. Mais dans la situation normale, il y a chauffage. Eh bien, c’est exactement ça, le salut.

 

-          Le chrétien complète en sa chair le salut offert en Jésus Christ.

 

Lorsque l’amour passe dans la misère, il y a un rayonnement nouveau, inconnu d’Adam, qui se produit. Le courant passe et avec lui la chaleur du salut. Ce rayonnement qui permet de convertir les cœurs et d’être sauveur à son tour se produit, dans le Christ au départ, et ensuite en chacun d’entre nous, puisque nous sommes appelés, à la suite du Christ, à être sauveurs en Lui. C’est Saint Paul qui le dit : « Je complète en ma chair les souffrances qui manquent au Christ pour son corps qui est l’Eglise. » Est-ce que vous comprenez cette image ? Elle est, je crois, très simple. Vous allez me dire : ‘Il y a des pertes de charge.’ Non ! Quand l’amour, c’est-à-dire le courant, est infini, l’infini moins quelque chose, qu’est-ce que ça donne ? L’infini moins quelque chose ça donne toujours l’infini ! Donc à l’autre bout il y a toujours l’infini de l’amour. Et cet amour qui traverse le coeur du Christ et toute l’épaisseur du péché du monde, provoque le salut. Et cet amour qui vient de la croix de Jésus lorsqu’il nous traverse, alors que nous essayons d’aimer et que nous aimons dans la misère, provoque autour de nous un rayonnement extraordinaire, le salut des autres, on en revient à ça. C’est ce que j’appelle la chaleur du salut, prenez donc le rayonnement de la miséricorde, si vous voulez, ceci est très étonnant. C’est un effet particulier, dont Adam n’avait pas besoin : il n’y avait pas besoin de salut puisqu’il n’y avait pas de péché.

 

 

  1. La métanoia, la porte d’entrée de la vie chrétienne : la conversion dans la solitude

 

Mais aujourd’hui, il y a besoin que des cœurs humains soient changés : les nôtres, d’abord, et puis tous ceux de ceux qui nous entourent et peut-être avec un rayonnement énorme, immense, comme celui des saints. Que se passe-t-il ? Comment peut-on bénéficier de ce salut ? Par ce qu’on appelle la métanoia, c’est la porte d’entrée de la vie chrétienne ou,  je reprends le mot français, par la conversion, métanoia étant le mot grec.

 

Et c’est dans la solitude que nous nous convertissons, même si nous avons reçu une grâce de Dieu aux Journées mondiales de la jeunesse au milieu de deux millions de personnes, comme à Tor Vergata en l’an 2000. Malgré tout, c’est une grâce personnelle et ce que nous avons vécu, nous l’avons vécu dans une profonde solitude, c’est incontournable. Ce n’est pas parce qu’à côté de moi ils se sont convertis : il y a Jacques à côté, Pierre à côté, qui se sont convertis, si moi je ne me suis pas converti, ça ne vaut pas, pour le dire simplement. Bien sûr qu’il y a des conversions comme celle de saint Paul, où on sent très fort cette solitude. Quelque part, cette métanoia, ce changement du coeur, c’est vraiment l’effet de la solitude. Et la solitude sainte du Christ nous y prépare, nous y dispose et nous la donne.

 

-          La conversion, passage d’un état à un autre : quelque chose change à ma vie

 

Qu’est-ce que c’est que la conversion ? On passe d’un état à un autre. Quelque chose change à ma vie, pas dans ma vie. Il n’est pas défendu de changer de voiture. Il est moins recommandé de changer de conjoint, d’après ce que dit l’Eglise catholique, avec raison. Le plus important, c’est que quelque chose change à ma vie. Qu’est ce qui va changer quelque chose à ma vie ? Mon corps ? Oui, peu à peu Mais ceci, on le sent bien, c’est une lente évolution, c’est vrai, c’est un changement. Si vous prenez la photo de moi il y a 20 ans et de moi dans 40 ans : sacrée différence. Mais en réalité, ce n’est pas une conversion, un changement profond. C’est le coeur qui doit changer. Alors, dans la Bible, on part toujours d’une situation qui est la suivante : coeur de pierre. Vous avez un coeur de pierre, et on doit avoir, par la conversion, un coeur de chair. Ces images bibliques, qu’est ce qu’elles nous parlent, encore aujourd’hui !

 

-          Les deux conversions 

 

Bien entendu, il y a plusieurs conversions. La  conversion, ce n’est pas simplement : ‘J’ai découvert le Christ comme étant le seul vrai Dieu et le Sauveur, et désormais c’est Lui, par son salut, qui va attendrir mon coeur.’ Oui, il y a une première conversion. C’est pour ça que j’insiste sur le fait qu’il y a deux conversions. Plus précisément, il y a ce qu’on appelle la première conversion, lorsqu’on essaie d’évangéliser quelqu’un qui ne l’a pas été, mais au delà, nous avons besoin de conversions successives. Les deux exemples célèbres de conversion : celui de la conversion première, c’est saint Augustin, lorsqu’il découvre la foi, et nous en connaissons, nous avons peut-être été convertis. Et puis celui de la deuxième conversion, qui sera peut être la troisième ou la quatrième, c’est sainte Thérèse d’Avila qui se convertit après 20 ans de vie religieuse.

 

-          Dieu reprend le centre du monde et de moi-même

 

Fondamentalement, quelque chose dans notre coeur est touché. Lors de la Pentecôte, après la prédication, qu’est ce qu’il est dit ? « Ils eurent le coeur touché, comme transpercé, attendri. » Dieu va reprendre le centre du monde et de moi-même, nous avions médité sur cette image les fois dernières.

 

Aimer dans la miséricorde, ça peut nous faire bénéficier du salut, et faire bénéficier du salut d’autres personnes. Nous pourrions multiplier les exemples dans la vie des saints ou dans nos propres existences : comment, d’avoir vu quelqu’un aimer dans la misère, nous a bouleversés, peut-être  plus que bien des sermons ou bien des conférences. Le salut et le sauvé.

 

 

 

B. Les trois miséricordes, fruit de la sainte solitude

 

 

  1. Le sacrifice d’Isaac : l’obéissance de la foi à Gethsémani. La miséricorde, amour pour Dieu

Et puis maintenant, j’aimerais que, reprenant les trois relations fondamentales que nous sommes appelés à nouer, avec Dieu, avec moi, avec l’autre, nous essayions de comprendre comment je peux me disposer dans la solitude à cet amour qui traverse la misère et qui se dit en un seul mot : miséricorde. C’est cela la miséricorde. C’est pour cela qu’au ciel, il n’y aura plus de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère. Tout sera à nouveau dans une transparence et une vérité extraordinaires.

 

            - Le Christ à Gethsémani 

 

Là je reprends trois scènes très rapides : l’obéissance de la foi à Gethsémani comme étant une miséricorde, un amour pour Dieu. Je ne reviens pas sur cette scène étonnante du Christ à Gethsémani

 

            - Le chrétien à Gethsémani 

 

Et le chrétien à Gethsémani, lequel chrétien n’est pas appelé seulement à se préparer à ses souffrances, mais, comme le Christ, il va prendre sur lui les souffrances de Dieu. Il faut bien comprendre ce mécanisme. C’est pour ça que Gethsémani me paraît, - peut -être que je me trompe car un mystère est inépuisable, - le mystère où l’homme, à la suite du Christ, manifeste un amour nouveau pour Dieu, un amour nouveau pour le Père. Comme si Dieu souffrait, comme si Dieu avait aussi ses misères, ses souffrances. Vous trouverez une grande clé de cela dans la lecture qu’en fait Jean Paul II dans la retraite qu’il a prêchée au Vatican, lorsqu’il dit qu’à Gethsémani « c’est l’heure de la grande connaissance de l’homme. » Le Christ, à ce moment-là, a comme une révélation de toute la souffrance et de la peine de l’homme, lui qui connaît le coeur de l’homme. Et, à ce moment-là, Il se tourne vers son Père, et comprend la souffrance du Père, qui n’aspire qu’à une chose : c’est que l’homme soit revenu dans l’amour. C’est extraordinaire.

 

-          La confiance devient Foi : conscience d’une Présence  d’un Père malgré le mal

 

A Gethsémani, nous comprenons ce qu’est la foi par rapport à cette espèce de confiance naturelle que nous devons avoir et que tout être humain devrait avoir devant Dieu ou l’Etre suprême, le Créateur, ce Dieu tel qu’Il se présentait sans se nommer à Adam, vous vous souvenez de cela dans la première conférence. J’avais dit : au fond, ce n’est pas encore la Foi parce que Dieu ne se présente pas à Adam ; c’est assez curieux cette espèce de sentiment du divin que tout homme devrait reconnaître dans son cœur s’il était honnête, s’il ne faisait pas profession arbitraire d’athéisme.

 

Là, c’est différent. Dans la solitude de Gethsémani,  le Christ et le chrétien apprennent ou réapprennent la Foi en tant que conscience d’une Présence d’un Père -  d’un Père, c’est-à-dire d’un Dieu qui nous aime comme un père, le père du fils prodigue qui semble l’aimer encore plus que celui qui n’a pas péché -  et toute la blessure du cœur du Père qui souffre de voir ses enfants souffrir. Voilà, tout simplement : pour moi c’est un signe très important : vous avez découvert vraiment que Dieu était Père le jour où vous avez compris que Dieu souffrait, de toute la souffrance des hommes, comme une mère qui souffre de la souffrance de ses enfants ; parce qu’un père c’est ça et Dieu, vous le savez, est Père et Mère, sinon … Il est  encore Dieu - vous voyez ce que je veux dire ? Il est Père parce que véritablement Il est dans une attitude d’amour envers nous, mais d’un amour marqué par la souffrance. Il souffre de ce que nous souffrons, de notre misère ; c’est ce que disait Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus ; elle disait : « Arrêtez de vous plaindre à Dieu ! Déjà Il souffre tant de nous voir souffrir ; n’en rajoutez pas ! ». Vous comprenez ce que veulent exprimer les cœurs de saints.

 

     -      Le sacrifice d’Isaac ou l’abandon total 

 

 A Gethsémani, nous sommes appelés vraiment à aimer le Père d’un amour de miséricorde, c’est-à-dire à nous abandonner complètement à Lui. J’ai mis : c’est le sacrifice d’Isaac. Je ne reviens pas sur cette scène qui est très connue. Isaac est le fils de la promesse,  celui par qui Abraham a cru que Dieu allait tenir ses promesses : «  Tu auras une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel  ». C’est celui-là qu’Abraham doit tuer, sacrifier à Dieu ! Nous connaissons bien ce récit et nous en devinons l’intensité extrême, presque la contradiction. Je me demande si on fait vraiment confiance à Dieu tant qu’on n’a pas été dans une sorte de contradiction, du genre : Dieu, tu me dis une chose, tu me mets tel désir dans le cœur, tu me fais telle promesse et apparemment tu me dis le contraire maintenant à travers ta Parole ou à travers les évènements. Je peux vous donner un exemple qui, j’espère, ne vous blessera pas mais que je médite avec nos chers amis seuls et solitaires et célibataires : tu me mets le désir du mariage dans le cœur et si c’est un désir profond, tenace, j’ai tout lieu de croire que c’est un appel de Toi et en même temps les évènements font que je ne me marie pas ou je ne peux pas me marier ou j’ai cassé mon mariage. Alors ? Une espèce de contradiction terrifiante entre deux appels de Dieu et là  que faire ? Comme Abraham une espèce de  confiance, de Foi totale ;  ça c’est vraiment la Foi : il n’y a plus d’appui humain et là le Père alors est véritablement Père.

 

     -     Se plonger dans le silence de la Foi, quitter un monde enfantin peuplé d’images

 

C’est le silence de la Foi qui nous oblige à quitter un monde enfantin d’images sur  Dieu. Bien sûr nous n’avons pas l’image d’un Dieu avec une grande barbe - celle-là j’espère que vous l’avez laissée peu après vos huit ans… -  mais nous avons bien d’autres images. Nous avons comme image que Dieu étant bon, étant Père justement, Il devrait nous dérouler le tapis rouge à chaque seconde de l’existence. Vrai ou faux ? Et c’est cette image-là qui nous révolte parce que constamment on se dit : on n’a pas le tapis rouge alors … ? On n’est jamais révolté contre le vrai Dieu, mais on est révolté contre des images que nous nous sommes faites de Dieu. Face au vrai Dieu il n’y a qu’un seul mouvement d’amour réel, de relation authentique c’est l’abandon d’Abraham, c’est la confiance absolue. Et, croyez-moi, nous aurons tous nos Gethsémani à vivre et quand j’imagine Abraham partant tout seul avec Isaac, en laissant sa femme Sara - trois jours de marche jusqu’au mont Moriya - j’imagine volontiers son Gethsémani à lui. Il aurait préféré d’ailleurs, je pense, donner sa vie : « Je veux mourir,  qu’Isaac vive ! ». C’est vraiment l’heure de la grande décision solitaire. On ne sait pas quelle explication un peu embrouillée il a dû donner à Sara, on ne sait pas bien ; il part, il est seul. Voilà ça c’est la miséricorde pour Dieu. C’est très spécial, c’est vraiment la floraison en nous d’un amour naturel pour Dieu mais qui traverse toute la misère, la misère humaine jusqu’aux souffrances du Père,  et ça s’appelle la Foi. C’est très particulier et c’est très précisément un don de Dieu.

 

 

4. Les deux mendiants : la grande descente et le « J’ai soif ».  La miséricorde, amour en soi

 

     - La grande descente du « Très Bas » : « J’ai soif » sur la croix

 

  Il y a une miséricorde pour soi et je la vois bien au moment de cette scène où Jésus sur la Croix crie : « J’ai soif ! ». C’est étonnant,  vous savez,  ce moment où le Christ qui est déjà pendu à la croix depuis quelques dizaines de minutes ou quelques heures crie « J’ai soif ! » comme s’il n’en pouvait plus comme si, avant, il s’était retenu pour essayer de ne pas trop crier, de ne pas trop manifester sa souffrance : «  J’ai soif ! ».

 

Un amour très particulier pour moi ; je crois que ce « J’ai soif » qui est l’expression de l’extrême faiblesse du Christ devant ses frères, les hommes, commence déjà bien avant la Croix mais sur la croix elle trouve son achèvement. C’est la grande descente du « Très Bas ». Il descend, Il se fait homme et Lui qui était de rang divin, qui était Dieu, non seulement se fait homme mais son humanité va ne plus avoir  visage humain – c’est le prophète Isaïe qui le dit «  Il n’avait plus l’apparence humaine, comme un ver », - il accomplit cette immense descente. Posons-nous la question. Je vous la pose de manière frontale : l’exemple du Christ, dans toute sa vie, de ce mystère qu’on appelle la kénose, la descente de Dieu, jusqu’à ce mystère de la Croix où il hurle sa faiblesse : « J’ai soif, donnez-moi à boire ! », Lui qui l’avait déjà crié, ou plutôt demandé peut-être avec beaucoup de délicatesse et de respect à la Samaritaine  - « Donne-moi à boire » -  ne serait-ce pas la meilleure manière de nous aimer nous-mêmes ? Tels que nous sommes. Réfléchissez beaucoup à cela. On nous invite souvent au contraire : grimpe, monte, monte au-dessus des autres, gravis, j’entends bien qu’il ne s’agit pas d’abord d’échelons professionnels, j’entends bien qu’il s’agit d’être des pauvres de cœur.

 

     -     Un appel à la pauvreté : soyez simplement vous-même ; « Plus tu seras pauvre  plus  Jésus t’aimera » ; aller vers et accueillir chez soi viennent de la conscience de notre manque

 

Bienheureux les pauvres de cœur, le royaume de Dieu est à eux ! Avec cette idée que l’on s’estime mieux, l’on s’aime mieux lorsqu’on est supérieur, et supérieur aux autres, à quoi sommes-nous conduits ? J’ai l’impression que nous sommes plutôt conduits à la dépression, que chaque acte doit nous valoriser ; on se met dans chaque acte, et, du coup, on est remis en question en permanence. Si ça passe, si on réussit  alors on triomphe, on en tire de la gloire et il y a un lieu où l’on a monté c’est l’orgueil, ça c’est sûr. Et vous savez que l’orgueil a malheureusement un gros inconvénient –l’orgueil, c’est le péché d’Adam et Eve - c’est qu’il nous isole. A la différence d’autres péchés celui-là nous isole complètement ; les orgueilleux, plus ils montent, plus ils vont se retrouver seuls, solitaires pour terminer au sommet de leurs pyramides tout seuls  et ne comprenant pas pourquoi les autres finalement ne les rejoignent pas. Et puis, si nous échouons, c’est le découragement, le désespoir, le mépris de soi. Finalement, ce qu’on nous propose  n’a rien à voir avec un amour authentique de soi, en tout cas un amour authentique de soi qui prend en charge toute la misère qui est en nous et qui est réelle. La voie du Christ montre tout à fait autre chose. Je vais le dire autrement : quand on n’a plus rien à perdre, on est très libre, on est très à l’aise et ça nous donne même une énergie extraordinaire, on va le voir avec le mystère de la Résurrection,  ça nous autorise même à faire des choses que nous ne ferions pas si nous avions quelque chose à perdre.

 

 Le mystère du « Très Bas » … C’est le mystère de celui qui accepte de ne plus être au centre encore une fois, de ne plus monter sur son piédestal d’orgueil. Celui qui doit être mis en avant, c’est le Christ et Saint-Paul nous le dit souvent : «  Ne vous estimez pas supérieur aux autres ». Ainsi dans l’Epître aux Philippiens, il nous dit : « Prenez exemple sur le Christ, lui qui était de rang divin il n’a pas retenu jalousement ce rang mais au contraire il est descendu ». Certains vous diront : c’est du mépris de soi.  Je vous dis, au nom de l’Evangile, la seule manière que le Christ nous ait montrée et donc, a priori, la seule efficace de s’aimer soi-même avec toutes les misères du monde et ce que nous portons comme misère, c’est-à-dire un peu de lucidité sur soi, c’est ce mouvement de la descente du « Très Bas » et celui qui est très bas devient mendiant, il ose mendier. Vous oseriez mendier ? Moi je vous dis franchement : je n’oserais pas ! Je n’en suis pas encore là. Parfois quand on doit demander de l’argent ou simplement de l’aide on est mortifié à l’intérieur parce qu’on n’est pas encore assez bas.

 

 Soyez simplement vous-mêmes ; «  Plus tu seras pauvre, plus Jésus t’aimera ». C’est très important et je m’aperçois que plus on est dans cette pauvreté de cœur, plus le Royaume de Dieu peut se vivre en nous et, là aussi, c’est souvent dans la solitude et le silence qu’on arrive à mûrir en ce sens et se mettre dans ce mouvement de descente. Et, pour ce Royaume de Dieu qui doit exister de manière très concrète et parce qu’on est un mendiant, on va vers les autres et on les accueille. On a l’impression qu’il n’y a que les pauvres, ceux qui se sentent assez bas qui rentrent dans cette démarche préparatoire à la communion.

 

     -     La rencontre au bord du puits, Jésus et la Samaritaine ; la demande du Christ

fait émerger  la vraie soif de la femme qui se découvre mendiante.

 

Je ne la commenterai pas ici mais vous pourriez relire, dans ce sens, cette scène extraordinaire où le Christ se fait encore plus bas que la femme, elle-même pourtant bas,  qui avait déjà eu cinq maris et qui vivait avec un homme qui n’était pas son mari, à savoir la Samaritaine (Jean Chap. 3). Vous retrouverez ce dialogue extraordinaire des deux mendiants, l’un qui mendie l’eau : « donne-moi à boire » et l’autre qui mendie l’amour ; et l’un et l’autre sont suffisamment bas pour se retrouver et s’accueillir et le coeur de la femme est transformé. Voilà l’amour pour soi.

 

 

 

5.          Les guérisseurs de l’humanité : le long chemin silencieux du pardon et le dernier cri de Jésus. La miséricorde, amour pour les autres.

 

Enfin troisième manière d’aimer dans la misère c’est la miséricorde pour l’autre. J’insiste là-dessus ;  je crois que je ne l’ai pas assez dit en introduction mais la misère… elle pèse ! Il y a une expression dans l’Evangile : « le péché du monde ». A la messe nous disons : « voici l’Agneau de Dieu qui prend, qui porte le péché du monde ». Est-ce que cette expression vous a déjà surpris ? Vous savez ce que c’est le péché du monde ? C’est le paquet, un package, c’est l’ensemble de la misère du monde, ce n’est pas simplement le péché. Le « péché du monde » c’est les péchés des hommes mais c’est aussi les structures collectives de péché dont Paul VI nous a beaucoup parlé en disant : « Vous, l’Occident, il s’agirait de se remettre un peu en question collectivement au plan politique par rapport à des pays qu’on baptise en voie de développement  » et qui sont toujours en poursuite de sous-développement… Et puis le péché du monde c’est toutes les misères ; c’est une expression biblique qui désigne en fait toute l’épaisseur, tout le poids, toute la variété, toute l’immensité, toute l’infinité, toute la dureté de la misère humaine :  et le Christ  prend en lui et sur lui tout cet ensemble. Ce qui nous autorise maintenant à nous dire : en lui, je peux traverser une misère très importante.

 

 Pourquoi ce petit rappel à ce moment-là ? Parce que, autant, à tort d’ailleurs,  nous (qui arrivons à nous excuser parce que nous connaissons en plus les circonstances atténuantes) sommes bienveillants envers nos misères que nous baptisons souvent péchés mignons, petits défauts, héritages génétiques   (on s’accorde un peu d’élasticité, de souplesse, de douceur envers soi,  je ne parle pas des saints qui se flagellaient et au contraire se croyaient les pires des pécheurs)  autant quand il s’agit d’aimer l’autre voire d’aimer Dieu, comme j’ai dit pour Gethsémani,  là en revanche nous sommes intransigeants et la moindre poussière sur l’habit de l’autre nous la pesons, la soupesons et nous en faisons un obstacle à l’amour. Mais, bien sûr que je t’aimerai, mais comment veux-tu … regarde comment tu te comportes … Là nous avons un œil d’aigle qui regarde droit dans les yeux, pas le regard de la colombe tout en douceur, en bienveillance, en bonté, mais un oeil d’aigle qui  traverse. Rappelons-nous que, réellement, l’amour depuis la Croix peut traverser un mur blindé ! C’est le grand mystère de la Foi. Nous savons que si nous avons un cœur de converti alors l’amour peut passer dans la dureté issue de notre cœur comme dans les obstacles levés, soulevés, placés par l’autre.

 

Comment cela se passe-t-il ? A ce moment-là, nous devenons les véritables guérisseurs de l’humanité : vous trouverez cette splendide expression dans un texte qui circule sur Internet à propos de ceux qui pardonnent ; l’expression exacte n’est pas simplement guérisseurs de l’humanité, c’est guérisseurs au sens du Christ, sauveurs de l’humanité, si vous avez suivi l’image du raisonnement précédent. Comment se passe ce chemin silencieux du pardon ? Le dernier cri de Jésus en croix nous le découvre : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » J’aurais été là, j’aurais dit : bon, Père, d’accord ; pardonne-leur, passe encore, ils ne savent pas ce qu’ils font ? Il ne faut pas exagérer ! Honnêtement, ils savaient très bien ce qu’ils faisaient ! « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! ».

 

 Cette parole du Christ en Croix, qu’un Etienne et tant de martyrs vont reprendre à la suite du Christ : «  Père, ne leur compte pas ce péché ». L’inconvénient de la Croix ou de Saint Etienne c’est que ce sont deux très mauvais exemples pour nous. Pourquoi ? Parce qu’ils ont pardonné tout de suite, eux, alors que moi je vais vous parler du long chemin du pardon solitaire ; c’est que nous, entre le moment où on nous a fait une crasse et le moment où nous pardonnons vraiment il peut s’écouler vingt ans, quarante ans … J’espère au moins que sur notre lit de mort nous aurons pardonné à tout le monde, demandons cette grâce ! Même des choses qui nous ont été faites cinquante ou soixante ans avant et qui,  dans nos moments de faiblesse ou de fragilité ou dans les anamnèses de notre existence, ressurgissent comme des espèces de pointes, des coups de couteau encore saignants. 

 

Comme l’amour est un chemin, et puisque pardonner c’est  aimer dans la misère de l’autre, je crois que  le pardon est un chemin. Vouloir pardonner tout de suite c’est être le Christ ou se mentir à soi-même. Je vous le dis franchement. On s’est tous raconté des histoires, tous, allez ! « J’ai pardonné, j’ai pardonné » rien que la manière déjà où on le dit à l’autre, où on se le dit devrait déjà éveiller nos soupçons. « Bien sûr que je t’ai pardonné ... Mais ne recommence pas ! »… Je vous ai souvent cité le petit dessin de Sempé : un bonhomme sur sa montagne face aux étoiles, face à Dieu, « Seigneur ! J’ai pardonné à tout le monde ! Mais j’ai la liste …. ». Voilà, c’est ça … C’est un long chemin. Si,  sur ce long chemin,  l’oubli vient gommer,  tant mieux,  mais l’oubli ne gomme pas tout ; ne confondons jamais la mémoire qui obscurcit ou laisse tomber certains faits – c’est l’oubli – et le cœur qui aime l’autre qui nous a fait du mal - c’est le pardon. Deux choses totalement différentes,  tant mieux si on oublie plein de choses, tant mieux ça nous donne un peu moins à pardonner, malheureusement on oublie les bienfaits plus facilement que les crasses, c’est ça le problème. Une mémoire sélective je ne sais pas comment ça se fait …  Si on ne se souvenait que des bienfaits on n’aurait même plus à pardonner, on serait toujours dans l’action de grâces : Seigneur béni sois tu pour le frère que tu m’as donné,  béni sois tu … Honnêtement, on n’en est pas là.

 

-          La patience devant les défauts des autres

 

Tout commence par la patience devant les défauts des autres,  tous les Saints le disent. «  J’ai pardonné à tout le monde »… écoute,  rien que de te voir t’énerver pour un rien devant les défauts des autres me montre que tu es un impatient,  donc tu n’as pas pardonné, ce n’est pas possible. Les défauts des autres ou leur misère, ça peut être leur misère physique : qu’est-ce qu’il marche lentement !  Ce n’est pas évident et puis ce sont les défauts, les tics,  les tocs des uns et des autres qui ne nous agressent pas directement, c’est pour ça que j’appelle ça les défauts des autres. Donc, c’est une de leurs misères et nous devons les aimer avec ces misères, à travers ces misères mais des misères qui ne sont pas encore  contre nous bien qu’elles nous fassent souffrir ; ce ne sont pas des attaques, ce n’est déjà pas si mal si nous arrivons à faire miséricorde. Et il n’est pas possible que nous soyons entourés de personnes qui n’aient pas de défauts. Ils auront au moins ce défaut-là de ne pas être vous,  c'est-à-dire de ne pas réagir comme vous ; donc nécessairement ça ne peut que frotter c'est-à-dire que la différence, dans le monde d’aujourd’hui marqué par le péché, vous apparaîtra comme un défaut. Il pense trop vite, il ne pense pas assez vite, il est homme, elle est femme. Tous les Saints le disent : la patience ! Et c’est pour ça que Saint Paul nous parle de la charité qui est d’abord patiente, vous vous souvenez de ce texte, l’hymne à la charité (1ère épître aux Corinthiens). Patience devant les défauts des autres.

 

     -     Les misères qui nous attirent : le baiser au lépreux de Saint François

 

Deuxièmement, nous commençons non seulement à supporter avec amour les défauts des autres mais ces misères deviennent des appels. Je vous ai mis le baiser au lépreux de Saint-François. Il comprend au cours de son itinéraire de conversion ou plutôt de recherche de sa vocation qu’il doit descendre du cheval pour aller embrasser ce lépreux qui se présentait là, par inadvertance, sur son chemin. D’habitude, il les évitait toujours, il passait toujours très loin de la léproserie parce qu’il détestait les lépreux. Et là il le dépasse,  il arrête le cheval, il revient, il descend et il va embrasser sur la bouche ce lépreux. Vous connaissez peut-être cette scène,  sinon je vous invite à relire la vie de Saint-François. Ensuite il va aller visiter ces lépreux.

 

Apparaît une sorte d’attirance pour la misère de l’autre telle qu’elle nous apparaît ; pas simplement misère physique, toutes les autres misères,  un cœur compatissant peut-être pour ceux et celles qui « font les trottoirs » ou le Bois de Boulogne et autres, une espèce de compassion pour leur état de misère ou de vieillesse ou de maladie ou de fragilité. Comme s’il y avait un appel à faire grandir désormais notre amour pour l’autre. C’est cet amour préférentiel pour les plus pauvres dont Jean-Paul II nous a souvent parlé.

 

 

-          Le départ du chemin du pardon : la conscience de ses fautes

 

Et puis maintenant nous sommes face à la misère qu’on nous fait. Je ne me contente pas de t’agacer, je t’ai envoyé une paire de claques. C’est autre chose parce que là on se sent atteint au plus profond de nous-mêmes ; peut-être le plus profond de nous-mêmes c’est l’orgueil, ça c’est autre chose,  notre fierté, etc. On se sent remis en cause dans notre dignité, peut-être même dans notre vie ou on nous a atteint à travers des personnes que nous aimions, on nous a plongé un couteau dans le cœur. Je me souviens de ce professeur,  le père Livragne qui nous racontait toujours l’histoire de cette femme qui avait survécu à la seconde guerre mondiale et qui avait vu, lors de l’évacuation des camps de concentration, un nazi tuer sous ses propres yeux son enfant qui ne pouvait plus marcher et qu’elle ne pouvait plus porter. Comment peut-on pardonner ? Le geste de haine, de bêtise, de pure gratuité, en plus sous ses yeux !

 

 

 Il y a sûrement au départ d’un chemin de pardon,   et l’exercice de la miséricorde va dans ce sens, une conscience très aigue, très présente, très actuelle de ses propres fautes. Tous les Saints et tous les Pères du désert le disent : le chemin de l’humilité passe par une conscience toujours  actuelle de ses propres fautes. Je crois que c’est décisif : on ne pardonne que parce qu’on sait qu’on a fait la même chose ou qu’on pourrait faire la même chose ou que le Seigneur nous a protégés de faire la même chose. Sinon je crois qu’on ne pardonne pas ;  ça ne veut pas dire qu’on est soi-même adultère parce qu’on pardonne à quelqu’un qui vous a …. Attention à ce que je dis : ma femme m’a trompé donc je vais la tromper et l’ayant trompée à ce moment-là je pourrai lui pardonner ; attention ce n’est pas ce chemin d’amour- là dont je vous parle. Ça, ce serait une espèce de vengeance, de revanche, de tout ce qu’on veut, comme ça on est quitte, un but partout, balle au centre comme on dit dans les matches de football. Non, non, il ne s’agit pas de ça.

 

 Souvenez-vous de cette phrase de Saint Augustin qui a été pour moi une grande lumière : « Tout ce qu’un homme a fait, un autre aurait pu le faire si Dieu ne l’en avait préservé ». C’est dans ce sens-là que Marie se savait la plus miséricordieuse de toutes les femmes du monde parce qu’elle avait été préservée de tout. Si vous pensez que vous ne pourrez pas être adultère ou que vous ne pourrez pas être meurtrier, alors je crois que le Seigneur, un jour, va vous soumettre à une bonne tentation et que vous risquez même de vous prendre drôlement les pieds dans le tapis… Et vous allez comprendre simplement que jusque là le Seigneur vous avait évité ça. Combien de fois dans ma vie de prêtre, sans parler de ma propre existence, dans les confessions j’ai entendu de la part d’hommes et de femmes mûrs, spirituels, approfondis par une vie spirituelle authentique : « Père Luc, je suis en train de découvrir que je pouvais haïr ! Si on m’avait dit, il y a encore six mois que je pouvais avoir de la haine dans mon cœur j’aurais dit : «  Non,  non moi je suis chrétien, j’aime tout le monde et je n’ai pas de haine ! » ». Vous savez que la haine par définition est meurtrière. Souvent on n’a pas le courage de prendre un couteau ou du poison et d’aller jusqu’au bout mais on souhaite que la personne disparaisse ; c’est ça la haine en nous. C’est une confession extraordinaire : ils ont atteint une connaissance d’eux-mêmes, une lucidité fantastique ; ils ont compris jusqu’où le péché pouvait aller dans leur cœur. Dieu les a fait passer par là, je sais bien, il nous fera tous passer par cette conscience-là. La conscience de ses fautes.

 

-          Le pardon : l’amour à travers la blessure

 

 Et ensuite le pardon : non pas ignorer la faute de l’autre mais parce qu’on est justement assez bas en soi et parce qu’on est assez tourné vers le Père, pouvoir dire : « Père, pardonne-leur ». Alors nous pouvons laisser l’amour déborder sur l’autre : le pardon c’est un véritable amour de l’autre en tant qu’il se présente à moi, par exemple, comme mon ennemi ou comme mon bourreau. Ce n’est pas possible si les deux autres temps – la miséricorde pour Dieu et la miséricorde pour soi – ne sont pas bien en place. Le Christ dit : «  Père, pardonne-leur ». Il n’a pas dit : « Je leur pardonne » ; vous comprenez la différence. Bien sûr, il leur pardonne mais il leur pardonne parce que, justement, il a une conscience du Père très approfondie, il a ce mouvement d’abandon au Père et il sait que le Père souffre de ce que l’autre me fasse du mal. Donc c’est dans la lumière du Père de Gethsémani que le Christ peut s’écrier : « Père, pardonne-leur ». C’est dans cette même lumière que nous pourrons dire un jour à un autre : « Je te pardonne ».

 

 A ce titre-là  je vais vous lire un petit passage du chapitre qui m’a le plus bouleversé dans  « Plus fort que la haine » de Tim Guénard. Beaucoup parmi vous ont lu cet ouvrage ; c’est le récit de l’existence, des  premières années et de la conversion de Tim Guénard. Alors c’est assez extraordinaire : le chapitre qui m’a le plus touché c’est le dernier. Le reste est très beau : il nous raconte comment tout en lui le poussait à être un être de haine. Jusqu’à sa conversion une seule idée l’a poussé à vivre : l’idée qu’un jour il serait assez fort pour tuer son père,  l’idée de la vengeance lui a permis de vivre et de survivre dans des conditions redoutables. Il se convertit et que décide-t-il de faire ? D’aller  pardonner à son père ; c’est logique puisqu’il est chrétien… « J’ai failli tuer mon père sans le faire exprès, c’était au début de ma rencontre avec Dieu ».Il raconte comment le père Thomas Philippe commence à lui administrer des perfusions de pardon et puis il comprend, il mûrit intérieurement, qu’en fait il en veut terriblement à son père et le désir de pardonner à son père lui vient, monte dans son cœur comme vraiment étant une grâce : « Je suis donc retourné chez mon père, comme dans la parabole de l’Evangile. Il habitait un pavillon dans la banlieue nord de Paris. J’ai sonné à la porte, il a ouvert je l’ai reconnu malgré le temps ; sa haute silhouette ne se voûtait pas encore. Il m’a regardé en silence, sans surprise, il n’a pas dit de phrase du genre : tiens, te voilà enfin après tant d’années ou fous le camp, je n’ai jamais pu te supporter, ou bien encore, mon enfant chéri pardonne-moi. Non il n’a rien dit. Ses yeux ont parlé pour lui, je suis allé droit au but sans doute pour dominer mon trac : « Je suis devenu chrétien, je te pardonne, on recommence la vie à zéro. » J’ai commis la « connerie » de ma vie, j’ai aussitôt senti qu’il se raidissait, ses yeux se sont embrumés, son regard s’est assombri, il s’est plié comme s’il recevait un coup au ventre. Je venais de renvoyer cet homme dans son enfer de passé qu’il essayait désespérément de fuir ; je n’étais qu’un salaud, un égoïste qui ne songeait dans le fond qu’à une chose : se soulager. Vivre le pardon pour moi et moi seul, m’offrir une bonne conscience toute neuve ». C’est très puissant comme analyse, c’est dire la difficulté et la subtilité du pardon ; on pardonne pour se débarrasser, pour soi en fait. Non, pardonner c’est aimer l’autre, c’est ce qu’il avait oublié. Demander pardon ce n’est pas s’aimer soi : maintenant j’ai bonne conscience, comme  lorsque je donne à l’autre ou à une association pour avoir bonne conscience. « Moi, je suis arrivé devant lui après des années d’absence, et je lui ai balancé mon pardon dans la gueule comme un jugement et une condamnation. Le cœur peut donner un pardon que la bouche doit parfois retenir  ». La formule est excellente. « Dans l’Evangile, le Christ ne dit pas à la femme adultère que les pharisiens veulent lapider : «  Je te pardonne tes nuits de péché » ;  il se tait il dessine dans le sable » ; c’est très vrai. Il explique qu’il est reparti « après quelques années, il y a eu plus de présent entre nous que de passé ». Retenez cette formule, elle est extraordinaire si un jour vous avez à pardonner ; « après quelques années, il y a plus de présent entre nous que de passé ; j’ai su alors qu’il pouvait accepter mon pardon. Un jour j’ai appris qu’il avait cessé de boire ; pour ce grand malade c’était un acte héroïque ; je me suis même mis à l’admirer ». Puis il explique qu’il a appris la mort de son père. Oui, il y a eu entre eux finalement plus de présent que de passé et là, à ce moment-là, le pardon peut être donné et reçu. C’est véritablement un amour de l’autre dans sa misère. Ce n’est pas pour se soulager soi,  ne confondons jamais  l’amour de soi et l’amour de l’autre. Voilà pourquoi j’avais titré ce premier point de la sainte solitude à la lumière de la passion de Jésus : apprendre la miséricorde, apprendre dans notre solitude à porter la misère de l’homme par l’amour. Et, croyez-moi, ce sont ces pardons et cette miséricorde qui sont à même aujourd’hui de faire fondre les cœurs de nos contemporains et de les ouvrir au Christ.

 

Conclusion : l’acte d’Offrande de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à l’amour miséricordieux

 

Et j’ai mis en conclusion l’acte d’offrande à l’amour de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, pas à sa justice mais à l’amour miséricordieux ; qu’il devienne une leçon pour chacun d’entre nous. Et nous nous reverrons en mars pour méditer sur la solitude du Christ dans sa Résurrection qui est pour nous un appel à l’espérance.

 

 

Textes

 

 

«Il faut distinguer deux situations. Lorsqu’il s’agit de la première conversion, de l’incrédulité à la foi, ou du péché à la grâce, le Christ est dehors et frappe sur les parois du cœur pour entrer ; lorsqu’il s’agit de conversions successives, d’un état de grâce à un autre plus élevé, de la tiédeur à la ferveur, c’est le contraire qui se produit : le Christ est à l’intérieur et frappe sur les parois du cœur pour sortir ! Je m’explique. Dans le baptême nous avons reçu l’Esprit du Christ ; il demeure en nous comme dans son temple (1 Co 3, 16), jusqu’à ce qu’il en soit chassé par le péché mortel. Mais il peut arriver que cet Esprit finisse par être comme emprisonné et muré par le cœur de pierre qui se forme autour de lui. Il n’a pas la possibilité de se répandre et d’imprégner les facultés, les actions et les sentiments de la personne. Lorsque nous lisons la phrase du Christ dans l’Apocalypse : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3, 20), nous devrions comprendre qu’il ne frappe pas de l’extérieur, mais de l’intérieur ; il ne veut pas entrer, mais sortir…/… Il existe évidemment différents degrés dans cette situation. Dans la plupart des âmes engagées sur un chemin spirituel, le Christ n’est pas emprisonné dans une cuirasse, mais il est en quelque sorte en liberté surveillée. Il est libre de se déplacer mais dans des limites bien précises. Cela se produit lorsque, de manière tacite, on lui fait comprendre ce qu’il peut nous demander et ce qu’il ne peut pas nous demander. La prière oui, mais pas jusqu’à compromettre le sommeil, le repos, l’information saine… ; l’obéissance oui, mais qu’il n’abuse pas de notre disponibilité ; la chasteté oui, mais pas jusqu’à nous priver d’un spectacle de détente, même s’il est un peu poussé… En somme, l’utilisation de demi-mesures. »                           Père Raniero, Cantalamessa

 

 

«  Quand on a renoncé complètement à faire quelque chose de soi-même… alors on se met pleinement entre les mains de Dieu, on prend au sérieux non ses propres souffrances, mais celles de Dieu dans le monde, on veille avec le Christ à Gethsémani, et je pense que c’est cela la foi, c’est cela la métanoia ; c’est ainsi qu’on devient un homme, un chrétien. Comment les succès peuvent-ils nous rendre insolents ou les échecs nous troubler si, dans la vie terrestre, nous souffrons de la souffrance de Dieu ? »                                                                                             Dietrich Bonhoeffer  

 

 

« Isaac vient au jour. La foi trouve donc, au niveau humain, une réalisation concrète… la foi possède un appui humain. Or, par fidélité à ce Dieu en qui il croit, Abraham s’apprête à sacrifier Isaac, qui paraissait le moyen humainement indispensable à la réalisation de la promesse ; et pourtant, Abraham continue d’adhérer dans la foi et l’espérance, à la totalité de la parole de Dieu : il croit donc toujours à la promesse, jamais révoquée par Dieu. Ainsi à ce moment, sa foi n’a plus d’autre appui qu’une confiance en Dieu « les yeux fermés », malgré l’impossibilité humainement évidente de voir s’accomplir la promesse. C’est pourtant alors, et alors seulement, qu’il reçoit à nouveau le fruit de cette promesse, mais avec les mains qui se savent totalement vides, comme un pur don de la grâce de Dieu, un don qui est tout transparent à l’amour du Donateur. Désormais, l’amour divin peut librement envahir et inonder de ses richesses l’homme devenu totalement pauvre, pure réceptivité ; l’homme ne s’appropriera pas le don, et ne s’enorgueillira pas à cause de lui. Mais remarquez-le bien ; l’orientation positive de la foi, la soif de vie, d’amour, d’être, qui la poussent étaient vraies et se sont trouvées comblées, paradoxalement mais vraiment, et dans une certaine mesure dès cette vie. Il reste cependant que quelque chose, dans les relations d’Abraham avec Dieu et d’Abraham avec son fils, ne pourra jamais plus être comme avant. »                                                           Un chartreux 

 

 

« « J’ai soif «  est une parole beaucoup plus profonde que si Jésus avait simplement dit « je vous aime ». Tant que vous ne saurez pas, et de façon très intime, que Jésus a soif de vous, il vous sera impossible de savoir celui qu’il veut être pour vous ; ni celui qu’il veut que vous soyez pour lui. Le cœur et l’âme des Missionnaires de la Charité consiste exclusivement en ceci : la Soif de Jésus, caché dans les pauvres. »                                                                                  Mère Teresa,  Testament

 

 

« Ceux qui pardonnent sont les guérisseurs de l’humanité.

Plutôt que de ressasser l’offense ou le dommage,

Plutôt que de rêver de revanche ou de vengeance, ils arrêtent le mal à eux-mêmes…

Pardonner, c’est l’acte le plus puissant qu’il soit donné aux hommes d’accomplir.

L’événement qui aurait pu faire grandir la brutalité dans le monde sert à la croissance de l’amour.

Les êtres blessés qui pardonnent transforment leur propre blessure.

Ils guérissent, là où ils sont, la plaie qui défigure le visage de l’humanité depuis ses origines : la violence.

L’homme qui pardonne ressemble à Jésus et rend Dieu présent. »                    

Gérard Bessière