Respirer la joie parfaite : le don de l’Espérance
1
Pierre 1, 3 à 8 : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa
grande miséricorde, il nous a engendrés de nouveau par la Résurrection de
Jésus Christ d'entre les morts, pour une vivante espérance, pour un
héritage exempt de corruption, de souillure, de flétrissure, et qui vous est
réservé dans les cieux../… Vous en tressaillez de joie, bien qu'il vous faille
encore quelque temps être affligés par diverses épreuves,… Sans l'avoir vu vous
l'aimez ; sans le voir encore, mais en croyant, vous tressaillez d'une joie
indicible et pleine de gloire… »
Introduction :
la sainte solitude du Ressuscité ; en saint Jean : le retour au
jardin premier ; dans les synoptiques : sous plusieurs aspects ;
les deux pôles entre lesquelles se situent l’homme actuel.
1.
L’état d’Espérance : le chemin dans le
temps entre ces deux pôles
-
Célibataire :
le début d’une humanité différente
-
Le désir devient
Espérance
-
L’Espérance du
quotidien
-
La bravoure
contre les peurs
-
L’ouverture à la
Totalité
-
Catalyseur de la
joie humaine
2.
Le sens de l’Espérance : la recherche du
Royaume et la liberté des fils
-
La bonne question
sur le célibat : « vivre pour le Royaume des Cieux »
-
La vocation à la
perfection de la vie chrétienne : la charité et les conseils évangéliques
-
La fécondité des
fils de Dieu
-
La liberté des
fils de Dieu
3.
La chasteté évangélique : la pureté
ouvre la fraternité
-
La
chasteté : intégration réussie de la sexualité dans la personne
-
La pureté :
maintien ou maîtrise de son corps avec respect
-
La chasteté
enrichit les manifestations affectives
-
Une forme
nouvelle et encore plus pleine de communion avec les autres
4.
La pauvreté évangélique : la remise à la
Providence et le souci de tout
-
S’enrichir en vue
de Dieu et non thésauriser pour soi-même : vaincre l’appropriation
-
S’abandonner à la
Providence lorsqu’on est disciple
-
La
terre sert à unir : aucune indifférence mais un immense souci de justice
- Libre de tout car possédant tout en commun
Conclusion : c’est
là que fleurit le JE de Marie
Introduction : la sainte solitude du Ressuscité
Je
suis heureux de vous voir pour la dernière conférence de cette année sur ce
thème de la solitude. Nous avons parcouru un itinéraire qui vous paraîtra
peut-être un peu compliqué – j’en conviens – mais il m’est arrivé quelquefois,
à Champagne, de donner ce mot de l’humoriste : « A tout problème
compliqué, il y a une solution simple, claire, nette et fausse !!! ». On peut donner dans
le simplisme. Je crois que, lorsque nous sommes face à toute l’épaisseur de notre humanité, nous
avons conscience qu’une réponse simple du genre « dix commandements pour
être parfaitement heureux », à terme, ne peut pas véritablement nous valoriser.
En général, cela nous conduit à des attitudes de dresseur ou de dressage. Cela
tient un moment, mais il y a tellement de vitalité en l’homme – en bien ou en
mal – que toutes ces solutions sont très artificielles. Il faut être convaincu
que dans l’effort d’analyse que nous faisons, par exemple, à travers ces
conférences du soir qui sont pratiquement des cours magistraux (vous me
pardonnerez, il y a peu d’échanges), nous faisons l’effort d’essayer de vivre
mieux. Vivre bien – la vie bonne –
c’était la définition du bonheur dans l’antiquité.
Quand
Benoît XVI nous parle du mystère de
Adam, avec ces grands mécanismes qui,
bien que déviés maintenant par le péché, demeurent toujours valides. Ces grands
mécanismes, pas plus le péché que le Christ ne les ont bouleversés
profondément. Parce que nous
pourrions être devant cette interrogation : « Puisque nous sommes
chrétiens, pourquoi, Père Luc, n’avoir pas réduit votre enseignement sur la
solitude aux deux dernières conférences, celle de la fois dernière et celle
d’aujourd’hui, qui nous montrent, justement, la solitude sainte, dans la
lecture évangélique que nous pouvons en faire, en particulier à travers le
mystère pascal ? » Réponse : « Parce que le Christ ne vient
pas faire ce qui est l’œuvre du Créateur, ce qui a été fait une fois pour
toutes. » Nous n’avons pas toutes les clés anthropologiques, tous les
codes secrets de l’Homme, dans les Evangiles, dans la geste du Christ. Voilà
pourquoi l’Ancien Testament n’est pas inutile. Sinon, il suffirait de prendre
le Nouveau Testament – comme lorsque vous allez chez le notaire, vous faites
votre testament, le nouveau testament annule l’ancien – non, ce n’est pas dans
ce sens-là. C’est plutôt une marche supplémentaire qui ne se comprend qu’à la
lumière des autres marches.
Premier
niveau de lecture : nous comprenons
comment la solitude est saine,
comment elle nous construit nous-mêmes, et nous fait vraiment advenir en tant
que personne adulte, responsable, libre, autonome. En même temps, cette
solitude, progressivement, nous dispose à une vraie rencontre qui va s’appuyer
sur cette solitude.
Deuxième
niveau de lecture : nous sentons
bien que ces grands mécanismes, qui rencontrent notre expérience profonde, sont
aujourd’hui embrouillés, compliqués. J’insiste sur ce mot parce que, si je vous
dis que le mal y a mis sa présence, je ne dis pas tout : ainsi lorsque je
dis que le péché originel nous coupe de Dieu, je n’ai pas tout dit sur
le péché originel, parce que le
péché originel, en ce sens-là, nous est enlevé par le baptême qui nous remet en
union avec Dieu. Le péché originel n’est pas simplement la coupure d’avec Dieu.
C’est aussi tout un embrouillamini, un manque d’huile dans les rouages où les
petites choses prennent une ampleur considérable, comme avec ces loupes, ces
lunettes déformantes. Elles paraissent énormes par rapport à d’autres qui sont, en fait, plus
importantes. C’est tout cela le péché
originel.
Nous
en faisons l’expérience et nous l’avons vu à travers cette expérience de la
solitude que nous baptisons, de manière très propre, isolement, solitude
sournoise, qui nous atteint, nous ronge et peut conduire à des suicides. Je
vous avais cité le rapport qu’une femme politique a réalisé à travers des
centaines de rencontres, à la demande du premier Ministre d’alors, Monsieur
Raffarin, qui l’interpellait sur le thème du suicide. Ce rapport a comme titre…
« L’isolement » ! Le lien n’est pas fait simplement d’une
rigueur théologique. Il semblerait que, dans les études psychosociologiques
aussi, on fasse un lien certain entre la marginalisation de la solitude, par le
handicap, par plein de choses, et le suicide, comme si un être isolé avait
perdu le sens de son existence. Ce n’est pas « comme si », j’en suis
bien persuadé : la personne est relation et a besoin de relations, pas
seulement techniques, professionnelles, mais vivantes.
Dieu
n’est pas dominé par le péché, même si, par un certain côté, le péché paraît
être un échec pour Dieu lui-même. En réalité, ce n’est pas un échec, c’est le
respect de notre liberté. Mais cela ne suffirait pas encore à montrer que Dieu
est parfaitement amour s’il respectait notre liberté sans nous laisser une
nouvelle chance, sans nous proposer une nouvelle manière de vivre totalement
notre humanité, avec toutes ces complications et tous ces désordres, toute
cette misère morale, psychologique, physique, qui nous habite et qui habite la
société à titre collectif. C’est le mystère
de
Finalement,
nous nous apercevons que nous allons pouvoir relire notre existence, à la
lumière de cette triple analyse. Lors d’une conférence donnée sur ce thème, à
Paris, une personne qui avait suivi toutes ces conférences m’a dit :
« C’est très intéressant, Père Luc, parce qu’à chaque fois, vous avez
parlé de la souffrance, mais en lui donnant, à chaque fois, une valeur
différente. » C’est exactement ce
que j’ai voulu dire. Lors de la deuxième conférence, je vous avais parlé de la
souffrance d’Adam : « Il n’est
pas bon que l’Homme soit seul. » Je vous avais dit que cette
souffrance là, désignée par « Il
n’est pas bon que l’Homme soit seul », se dégage bien avant le péché.
C’est une souffrance qui est comme une soif, qui est bonne. Si je ne souffre
pas d’un certain manque d’un autre, je ne suis jamais réellement accueillant et
ouvert à sa présence, quand il va venir. Ce sera du genre : « Que me
voulez-vous ? Tu me déranges ! Je suis bien chez moi. Va voir chez le
voisin ! » C’était la souffrance positive, un peu comme la souffrance de la faim, de la soif. Il y a la
souffrance de l’isolement qui, elle, au contraire, est crucifiante.
Nous
avions vu, la fois dernière, à travers le mystère de la mort de Jésus, le
premier aspect du mystère pascal, combien cette souffrance était un appel à
nouer toujours des liens d’amour, dans une solitude vis-à-vis de nous-même,
puis vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de l’autre, des liens d’amour qui étaient
nouveaux. Fondamentalement, ce sont les mêmes. Ils sont cependant marqués par
la misère et voilà pourquoi l’être solitaire qui vit, dans sa propre existence,
la mort du Christ, ne va plus vivre
d’amour mais il va vivre de miséricorde. Au ciel, où il n’y aura plus de
misère, ce sera l’amour sans la misère.
Aujourd’hui ce n’est pas encore possible. Vous ne pouvez pas aimer votre
conjoint si vous n’avez pas le cœur plein de miséricorde. Vous l’aimez quand
vous avez 20 ans et qu’il vous offre un bouquet de fleurs. Puis, peu à peu, les
défauts transpercent la première impression. Un peu comme les peintures
noires : vous avez beau mettre de la peinture blanche dessus, tôt ou tard,
cela ressort …Que fait Dieu ? Il ne
va pas dire : « On va remettre une couche. » Il prend le noir et
il en fait un superbe tableau. C’est ça le
mystère de
Excusez-moi
ce petit rappel, mais il est important.
Certains auront peut-être été surpris que je parle de miséricorde pour
Dieu. Mais oui !!! Il faut aimer Dieu d’un amour de miséricorde puisqu’il
a pris la souffrance sur lui. Dieu aussi souffre. Il a souffert sur la croix et
Il continue de souffrir du manque d’amour entre nous, du manque d’amour à son égard.
Nous pourrions dire, de manière plus étendue encore : Il souffre, en
effet, dans tous ces plus petits : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi
que vous l’avez fait. » Tout se résume dans un texte superbe que vous
trouverez, le message de Carême de Benoît XVI pour cette année. Il commence là,
le cri de Jésus sur la croix, le « J’ai
soif » de Jésus sur la croix. Le pape emploie ce mot assez
extraordinaire, l’expression de « l’Eros de Dieu ». Donc, en Dieu
lui-même, il y a un désir profond, il y a un Eros. Dieu aussi veut, Il nous
veut.
Aujourd’hui,
j’aimerais relire – ce sera notre dernier pan de ce triptyque – le mystère de la solitude du Christ
ressuscité. Nous sommes déjà, par le Carême, orientés vers la mort et sur
la résurrection du Christ qui nous attire et qui va fonder notre Espérance. Le
Christ est seul dans sa résurrection, il ressuscite seul. J’oserais même
dire : la mort est toujours quelque chose de très solitaire, mais d’aucuns
peuvent y assister. Voilà pourquoi la mort a été publique, on a vu Celui qui
était transpercé. Il y avait, probablement, des centaines de spectateurs,
certains au pied de la croix, d’autres plus loin, plus tous les passants, cela
nous est dit dans les Evangiles : « C’est qui ce type là ?
Qu’est-ce qui se passe ? Tiens, ils sont trois. Il y en a un qui s’agite
beaucoup… »
Par
contre, à la résurrection, non seulement on ressuscite seul, mais sans aucun
témoin. Personne n’assiste à la résurrection, comme si c’était un fait encore
plus solitaire, encore plus intime, pour le Christ comme pour nous. On va en
parler dans le mystère de
Nous
relirons ensemble, lors du temps pascal, ces récits de
Vous
avez les récits en Saint Jean. Quand
vous reprendrez ces récits, vous verrez comment ils semblent reprendre, en sens
inverse, la catastrophe du premier jardin. D’ailleurs, il est bien dit que
c’est dans le jardin, rapport avec l’Eden,
comme si le Christ, par sa Résurrection, est capable de renverser toutes
les forces de mort et de séparation qui s’étaient installées ou que nous
installons entre les personnes et entre nous. C’est une image extrêmement
puissante, avec cette bipolarité homme / femme : le Christ est pris
pour le jardinier, et c’est bien ce qu’Il est, le jardinier de toute cette
terre, comme Adam était le jardinier de l’Eden,
et puis la femme : c’est Marie-Madeleine qui arrive au tombeau. Il
y a une espèce de symétrie que les Pères de l’Eglise ont souvent observée.
Les synoptiques sont aussi très intéressants car on voit comment
le Christ apparaît. C’est Lui et, en même temps on ne le reconnaît pas. C’est
lui, mais d’une autre manière. C’est assez étonnant car Il est ressuscité en
chair. Donc, on pourrait se dire qu’Il n’a pas plusieurs visages. Le phénomène
de
L’Homme
d’aujourd’hui – je dois faire ce petit rappel théologique car il est très
important – dans le temps, maintenant, vit entre deux pôles. Nous sommes, par
un certain côté, descendants d’Adam pécheur. Nous sommes donc pris dans un
tissu de forces négatives. Saint Paul fait cette comparaison. Je reprends les
mots « pôles » car vous avez le pôle + et le pôle -. Imaginez un
premier système de forces qui agit sur nous et fait de nous ce que Saint Paul
appelle « l’Homme psychique » et qui aura tendance à nous tirer vers
une solitude d’isolement, donc à l’opposé du bonheur. Depuis
Par
Regardez
ce petit texte de Saint Pierre, 1
Pierre, 1, 3 à 8 : « Béni
soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande
miséricorde, il nous a engendrés de nouveau – c’est au passé, nous sommes
déjà des êtres nouveaux - par
- Célibataire :
le début d’une humanité différente
C’est
avec cet état d’Espérance que naît, véritablement, le célibataire. J’ai parlé, jusque là, du solitaire ou de l’isolé. Cet
état de célibataire, dans son sens le plus profond, n’est pas un état
social : « Cochez la case : marié, célibataire, veuf, divorcé,
curé. » Le sens, qui n’est sûrement
pas originel, mais qui a été donné par la tradition au mot célibataire est : caeli beatus, le bienheureux du ciel.
Nous relisons notre état de célibataires, pas seulement consacrés, mais tous
ceux qui vivent le célibat, comme une anticipation de notre manière de vivre au
ciel, où nous serons tous célibataires. Bienheureux au ciel où, comme dit
Jésus, il n’y aura plus ni l’homme ni la femme au sens où nous ne serons plus
mariés. Je vous rassure, quand votre conjoint sera au ciel, vous n’aurez pas
besoin de le chercher pour mener la vie commune. Le sacrement du mariage
disparaît avec la mort. Comme nous serons au ciel avec nous-même, bien
identifiables en tant que personne, comme le Christ, et parfaitement reconnaissables mais d’une
autre manière, déjà sur terre, parce que
nous sommes aspirés par les forces de gloire, nous vivons ainsi. C’est cela le
sens propre du célibataire. Si nous
vivons vraiment de cette force de gloire, alors, une humanité nouvelle prend
place sur cette terre, dans tous les êtres humains, en particulier tous les
disciples du Christ qui vivent de cet état du Ressuscité.
Benoît XVI, dans son message de Carême ou dans
ses homélies pour le Samedi saint de l’année dernière, le dit bien : dans
la puissance de
Les
exemples sont nombreux, je vous donne cet exemple tout simple :
Au
Rwanda, où j’étais, au mois de décembre, un des Pères amis qui m’a véhiculé
pendant trois jours m’a rapporté le fait suivant. Il est aumônier d’une prison.
Dans cette prison, ils sont des dizaines de milliers de prisonniers, à la suite
du génocide de 1994. L’un de ces prisonniers
lui a raconté son histoire. Génocidaire, il a perdu sa femme dans la
guerre de 1994. Il lui reste quatre enfants. Un jour, une femme vient le voir
pour lui apporter à manger. Les prisons sont tellement pleines que l’Etat n’a
pas les moyens de les nourrir. J’ai vu, de mes propres yeux, les femmes
attendre pendant des heures, avec leurs sacs de pommes de terre, de
tubercules ou de bananes, pour nourrir leurs maris prisonniers. Cette femme lui
dit : « Je vous apporte à manger. Je vous reconnais bien, vous avez
tué mon mari et tous mes enfants. » Les premières fois, il n’a pas mangé.
Il s’est dit : « Elle veut m’empoisonner. » Mais, il avait
tellement faim qu’il a fini par manger et il s’est aperçu qu’elle ne voulait
pas du tout l’empoisonner. Cette femme est venue pendant des mois nourrir celui
qui avait tué son mari et ses enfants. Vous imaginez le mystère de miséricorde
et d’amour qu’il faut dans le cœur pour pouvoir accomplir ce geste. Si c’est
une femme de bonne volonté, on lui dira : « Laisse tes sentiments de
violence et de vengeance dans le cœur. » Là, il y a plus, c’est un amour
car on sait la peine que cela demande. Il y a quelques mois, elle est revenue
et elle a dit : « Vous, vous avez quatre enfants. Moi, je n’ai plus
d’enfants mais je suis toujours maman. Vous allez m’en donner deux. »
C’est ce qu’il a fait. Quelle splendeur !
Une
vie nouvelle. On est dans le mystère qui dépasse l’homme, la droiture, la
justice ou la bonne volonté. On est face à un amour de miséricorde et, au delà,
à un amour de vie nouvelle : c’est une autre humanité. C’est purement
gratuit, elle n’était pas du tout obligée de poser cet acte-là.
Nous
sommes vraiment au niveau de l’Evangile. Quand on vous parle des conseils
évangéliques, par exemple les vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance,
pourquoi dit-on « évangéliques » ? Cela ne veut pas dire qu’il
n’y a pas d’autres valeurs évangéliques. Cela veut dire que c’est gratuit,
comme ce surplus que demande l’Evangile. Par exemple, la pauvreté :
avez-vous le droit de posséder ? Oui. Mais la pauvreté évangélique est un
surplus, je me dépouille en plus, comme le Christ. C’est un surplus qui n’est
pas dans la philosophie, qui n’appartient pas à la justice et à la droiture.
C’est un appel supplémentaire, c’est une humanité
différente. Quand on vit à ce niveau là, on est disciple du Ressuscité.
-
Le désir devient Espérance
A
ce moment-là, on s’aperçoit que les désirs, dans notre cœur, deviennent
Espérance. Tous nos désirs sont portés par un désir de bonheur éternel. C’est
pour cela qu’aucun de nos désirs ne peut véritablement être satisfait. Quand je
vous dis cela, vous allez voir l’aspect négatif car nous sommes hantés par une
perspective extrêmement psychologisante du désir, freudienne en particulier, où
le désir est quelque chose de très négatif. Ce n’est qu’un manque qui doit être
satisfait : c’est le désir sexuel qui reste le modèle pour Freud. J’ai un
désir, je prends une femme, puis soulagement, c’est fini, le désir est mort
avec la satisfaction du désir. Cette perspective-là est la confusion totale
entre manque, envie et le désir profond qui nous habite et qui est la signature
de la vie. Un homme qui n’a plus de désir ne vit plus. Si le désir porte en lui
sa propre mort, comme nous le présente Freud, l’homme, constamment, va aller de
désirs puérils et passagers, puis mort, satisfaction – vous savez ce que cela
signifie, « celui qui a assez ». Ce sont les morts qui sont
parfaitement satisfaits. Le désir ne sera jamais satisfait. Quand nous sommes
habités par ces désirs qui vont porter sur des choses très concrètes, quelque
part, tous ces désirs sont comme transformés, portés par un élan qui est, en
fait, l’élan vers la vie éternelle : c’est ce que nous appelons l’Espérance. A ce moment-là, nous
restons, quelque soient les épreuves, les échecs, un être de dynamique, de
désir. Voilà pourquoi, lorsque le désir
devient Espérance, l’homme est sûr de rester en vie.
« Si
telle épreuve s’oppose à la réalisation de tel désir, je n’en fais pas un
drame. Je voulais être médecin, je n’ai pas pu l’être, j’ai raté mon concours. » C’est le
témoignage de jeunes que je connais. « On l’avait désiré très fort, on a
donné le maximum, et puis une fois, peut-être deux fois, j’ai échoué. » Ce
désir ne s’est pas satisfait mais le désir rebondit. « Ma vie n’est pas
définitivement finie. » C’est la force
de l’Espérance. Même, la mort qui
paraît être l’échec terminal n’est plus un échec pour l’Homme de l’Espérance.
- L’Espérance du quotidien
Notre
Espérance, puisqu’elle est ancrée sur quelque chose qui est au delà du temps,
n’est arrêtée par aucun échec ni aucune satisfaction du temps. Cependant, elle
vient soulever tous les instants du temps. C’est comme une flèche qui va à un
but qui est au delà du temps mais qui traverse tout le chemin du temps. Pour
cela, l’Espérance donne valeur à notre quotidien. C’est seulement par l’Espérance que notre quotidien vaut. Quand on
vous dit : « Vous les chrétiens, vous espérez la gloire du ciel, vous
n’avez rien à faire de la terre. », répondez : « Vous les
incroyants, vous méprisez la terre. Car, sur cette terre, parce que vous
n’avez pas de perspective éternelle, tout passe, donc rien ne vaut. Je vous
affirme que tel instant du temps, telle petite action prennent valeur
d’éternité, quand ils sont soulevés par l’Espérance. Donc cela ne passe pas. Je
ne méprise pas le temps, au contraire je donne leur vraie valeur à toutes les
choses de la terre, une dimension éternelle. Vous les athées et autres, vous
n’avez pas d’Espérance de l’au-delà. Finalement, tout passe et rien ne
vaut. » « Regardez, la cuisine que vous avez faite aujourd’hui, elle
est mangée. Il faudra tout refaire demain. » Si vous avez mis cette
Espérance de la gloire, tendue vers un amour d’éternité, cela prend forme.
Votre mari disparaît, votre femme meurt … Tout ce que vous avez vécu d’amour
avec n’est pas perdu, ne disparaît pas. Cela « s’éternalise ». C’est
l’Espérance du quotidien qui se vit dans
le quotidien et qui donne le vrai prix à cette terre et au temps.
-
La bravoure contre les peurs
L’Espérance
est la force qui nous permet d’aller au-delà de nos peurs car c’est une force
de désir. Grandes peurs, petits désirs, que se passe-t-il ? La peur
gagne !!! Quand votre désir est plus grand que vos peurs qui s’opposent à
la vie et peuvent former obstacle en vous paralysant, vous faites contre vos
peurs ou avec vos peurs – chacun bricole dans sa vie comme il peut ! Alors
vous créez car vous suivez vos désirs plus que vos peurs. L’Espérance donne une bravoure contre les peurs – gardez bien tous
les mots, je n’ai pas dit que l’Espérance faisait disparaître les peurs – nous
aurons autant de peurs, autant de difficultés, de combats intérieurs, mais
cette Espérance fait naître en nous une sorte de bravoure. On affronte les
peurs, on les traverse.
- L’ouverture à
L’Espérance
porte sur une Totalité. Comme je vous le disais, tout à l’heure, à travers tous
nos désirs, il y a, en réalité, un désir
d’absolu : le désir d’avoir mon bac, le désir de me marier, etc. Portée
par l’Espérance qui vient du Ressuscité, notre Espérance distend notre cœur
d’une manière infinie, illimitée, démesurée. Seule
-
Catalyseur de la joie humaine
A travers l’Espérance se catalyse toute
la joie humaine. Nous savons une
chose : si la présence du Ressuscité dans cet univers est réelle – et je
le crois, c’est ma foi – si l’énergie du Ressuscité atteint vraiment notre cœur de manière
concrète, tout peut être occasion de joie. C’est pour cela qu’on n’arrive pas à
l’éradiquer cette joie du cœur du chrétien. Si on ne l’autorise pas à telle
joie, il en trouvera une autre. Parfois ce sont des joies qui sont tellement
intimes qu’on trouve ridicule - c’est dommage d’ailleurs - de les partager. La joie de vivre, tout simplement ! Je suis vivant, il faut le percevoir,
même si je ne suis peut-être pas en grande forme (« je suis
fatigué » : bientôt l’expression va devenir proverbiale, on va dire
fatigué comme un curé… ou plutôt indisponible comme un prêtre… Plus personne
aujourd’hui ne m’adresse la parole autrement que par cette première phrase
« Bonjour mon père, comment ça va ? Excusez-moi de vous déranger, je
sais que vous êtes très occupé ... ».) Tout devient occasion de
joie. Cette force de
C’est
très intéressant. L’Espérance nous permet de prendre la vraie mesure de notre
vie. Qu’est ce que je veux dire par là ? Est-ce que vous avez dans votre
salle de bains – j’ai remarqué que c’était dans les salles de bains – un
pèse-personne ? Non ? Vous n’avez pas de problème de régime alors !
Il y a des gens qui ont des
pèse-personnes. Vous n’avez plus de toise maintenant, vous n’êtes plus à l’âge,
pour la plupart d’entre vous, où vous
pouvez encore grandir … Qu’est-ce que vous allez utiliser comme instrument de
mesure de votre vie pour savoir si votre vie vaut ou si elle est vide ?
C’est quand même assez intéressant. Allez-vous prendre les critères qui sont
souvent donnés, c’est-à-dire par exemple la réussite sociale ou bien même
encore, tant pis si je vous choque, le nombre d’enfants ? Ah ? Un de
plus que toi ! Je me suis plus consacré à la vie, à l’amour que toi !
Est-ce que nous allons prendre comme critère - je pousse le bouchon très loin -
des actions sociales, des aumônes très larges, des prières abondantes que nous
avons faites … ?
Le
seul critère que nous montre l’Evangile, c’est le Royaume de Dieu. Est-ce que
nous vivons pour le Royaume de Dieu, est-ce
que nous essayons de construire ce Royaume de Dieu ? Est-ce que ce
sont les perspectives de la charte du Royaume de Dieu ouvertes par Jésus dans
le sermon sur la montagne qui éclairent nos actes et nos pensées ou pas ?
Je vous parlais des célibataires. Plus j’y réfléchis, plus je me dis c’est
vraiment le Royaume de Dieu qui est notre référence. La bonne question, la
vraie question du célibat est-elle : mon célibat est-il temporaire ou
définitif ? Là, je le dis de manière conceptuelle parce qu’en réalité
les célibataires ne le disent pas comme cela. Ils disent : vais-je mourir
tout seul ou est-ce que je vais m’en sortir un jour ? La formulation est plus concrète ! La bonne
question est-elle vraiment : célibataire temporaire ou célibataire
définitif ? Définitif comme ceux qui se sont consacrés, les religieux.
N’est-elle pas plutôt : en tant que
chrétien, est-ce que je vis mon célibat
actuel sous la lumière du don pour le Royaume des Cieux ? « Cherchez le Royaume des Cieux et sa justice et
tout le reste vous sera donné de surcroît ! ».
-
La vocation à la perfection de la vie
chrétienne : la charité et les conseils évangéliques
Cela
rejoint la vocation par excellence de tout être humain et de tout baptisé.
Laquelle ? Quelle est la perfection de la vie chrétienne ? Quelle est
notre vocation ? La sainteté ! Qu’est-ce que c’est que la
sainteté ? Etre confit en dévotion ? Oui, la prière est bien
nécessaire. La perfection de la sainteté chrétienne c’est la perfection de l’Amour.
A chaque fois que j’essaye de construire le Royaume de Dieu, qui est le Royaume
de l’Amour, je suis dans ma vocation profonde, et c’est l’Espérance qui nous la
donne.
Comme
je le disais tout à l’heure, les conseils évangéliques sont justement ce qui
nous permet d’atteindre la perfection. « Soyez parfaits comme votre Père
céleste est parfait », dit Jésus. Or le Père a une perfection d’amour, non
pas simplement en tant qu’il est juste envers nous, mais en tant qu’il y a
toujours une gratuité surabondante. Tout à l’heure, je vous citais ce cas qui
m’a beaucoup touché de cette femme qui, non contente d’avoir pardonné, rentrait
déjà dans le dynamisme de la charité presque parfaite en allant apporter de la
nourriture à celui qui avait tué son mari et ses enfants. Elle n’y était pas
tenue. A la limite on peut se dire que c’était un geste pour
exprimer son pardon et son amour,
non pas dans le presque parfait mais dans le plus que parfait. Mais ce
geste complètement gratuit d’aller prendre deux enfants quasi orphelins c’est
une surabondance, une gratuité !
Et
les conseils évangéliques nous en avons, selon la tradition, désigné
trois, les trois qui prennent les trois grandes dimensions de
l’existence humaine : la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Les conseils évangéliques nous invitent à
renoncer à certains biens pour un
surcroît d’amour, une plénitude, une perfection. Dois-je rappeler que
chaque chrétien est appelé, même dans le mariage, à vivre la chasteté ?
Nous allons en parler. Ou la pauvreté. Je vais développer ces deux points très
rapidement en laissant de côté celui de l’obéissance qui est un peu plus
complexe. Vous avez déjà sûrement l’expérience de cette sorte de gratuité,
d’amour gratuit. Je renonce gratuitement, alors que c’est peut-être bien, à
telle chose bonne, par amour évidemment, sinon ça n’a pas d’intérêt et ce n’est
pas la perfection de la charité. Par exemple, je renonce à telle promenade, à
telle lecture qui était bonne, qui était saine. Les commandements de Dieu sont,
sous le mode d’interdit ou d’ordre formel, le nécessaire. Avec les
conseils évangéliques, on est dans le surabondant. Vous n’atteindrez jamais la
perfection de la charité, et moi non plus, si, de temps en temps, nous ne
sommes pas mis en face d’appels à une gratuité absolue. Je vais même aller plus
loin : je pense même que les
conseils évangéliques nous invitent à prendre des initiatives de gratuité
absolue, pas simplement des sacrifices d’une chose bonne pour un amour plus
grand. Vous retiendrez cet exemple : cette femme a senti dans son cœur
cette initiative de prendre deux enfants sur les quatre qui restaient.
-
La fécondité des fils de Dieu
Avec
le sens de l’Espérance, cette recherche du Royaume de Dieu, nous touchons
véritablement à notre être profond de fils de Dieu. Et là réside notre
véritable fécondité, celle du Royaume de Dieu. Tout cela est très lié. Bien sûr
que nous pensons tout de suite à la
fécondité physique quand nous parlons de fécondité. Dois-je rappeler qu’en ce
sens-là le Christ a été totalement infécond. Qu’il ne lui aurait été point
difficile de se marier et de faire plein d’enfants. Bien sûr, la fécondité physique est un don
extraordinaire de Dieu. Il n’est pas question
ce soir de la rabaisser, mais simplement de la remettre en face du message de
l’Evangile. La fécondité physique – mettre au monde des enfants – n’a de sens
que dans la mesure où il y a la fécondité des fils de Dieu. La vraie vie qui
coule en nous, c’est la vie de fils de
Dieu. Je suis fécond dans la mesure où je transmets cette vie comme le Christ
lorsqu’il a transmis l’Esprit du sommet de
- La liberté des fils de Dieu
Enfin
sur ce sens de l’Espérance, je me permets d’insister sur un dernier
point : (je vous ai laissé justement un beau texte de Benoît XVI sur la
liberté) la liberté des fils de Dieu. Cette Espérance doit se lire, se
traduire dans nos existences par la joie. Elle doit aussi se traduire par une
liberté supérieure, si la mesure de ma vie c’est le Royaume de Dieu -
« Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera
donné de surcroît » dit Jésus - alors nous sommes sur un chemin de
véritable liberté. La véritable liberté, quelle est-elle ? Est-ce qu’elle
consiste à avoir le maximum de possibilité de choix ? Plus ça va, plus je
me dis que notre société contemporaine est en train de détruire complètement
les fausses conceptions de la liberté issues des philosophes modernes, Rousseau et d’autres, qu’on appelle la
liberté de choix. Tant mieux ! Pourquoi ? Au départ, grâce à Internet, vous avez la
possibilité d’élargir vos horizons à tel point que, par exemple, si vous voulez
acheter quelque chose sur Internet, au lieu d’avoir comme dans votre grande
surface, cinq ou dix marques de lessive différentes, vous en avez cinquante ou
cent. Au lieu d’avoir quatre ou cinq hommes à peu près de mon âge ou peut-être
un peu plus âgés avec qui je pourrais me marier dans mon village j’en ai
maintenant plusieurs millions sur Meetic ou d’autres sites. On est dans l’ordre
du possible … et ce possible nous déborde !
C’est
assez intéressant : plus on a le choix, plus finalement on est paralysé.
Voilà ce que je constate. A force d’être toujours dans le domaine du possible,
on n’est plus capable de prendre une voie, un chemin qui va réduire ce possible
et l’éliminer comme le réel élimine le rêve. Plus on multiplie les possibilités
dans le choix, plus il est difficile de faire un choix. Donc, c’est une fausse
liberté. Alors que la vraie liberté des fils de Dieu c’est celle
de se dire : tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour. Là, ça nous donne une liberté extraordinaire. La
question de savoir si on avait le choix de faire autre chose ne se pose même
plus. On se sent et on est libre, et la liberté est un sentiment intérieur
qu’on peut tout à fait analyser. Et le fait qu’on puisse avoir d’autres vies et
de parler au conditionnel ne nous intéresse plus. Je suis persuadé qu’il y a un
mode que Dieu ne connaît pas : c’est le conditionnel … Sur le plan de la
vie spirituelle c’est un désastre de vivre dans le conditionnel : j’aurais
pu, j’aurais dû ou je pourrais … Non.
Je
déploie deux aspects de ces conseils évangéliques parce qu’ils sont peut-être
davantage liés à la solitude. La chasteté évangélique, pureté qui nous ouvre à
la vraie fraternité. Quatre petites précisions qui ne posent pas de soucis particuliers :
-
La chasteté : intégration réussie de la sexualité
dans la personne
La chasteté n’est pas le mépris de notre
sexualité que nous ne tenons pas à
l’écart de notre humanité. Du reste, elle se rappelle à nous au mauvais moment.
Tous ceux qui essayent de vivre ainsi leur sexualité auront des surprises. Non,
c’est une intégration réussie de la sexualité dans la personne, parfois au prix
de nombreux combats, et il n’est pas dit que ces combats cessent un jour. Donc,
la véritable chasteté prend en compte notre sexualité non seulement à titre
théorique - oui, je suis un homme, une femme, on remplit le formulaire : sexe masculin, féminin – mais elle prend aussi en
compte la réalité d’une sexualité qui se manifeste à nous avec tout ce que ça
implique de passion, de désir violent ou
bien aussi de tentative de conquête, de désir d’être séduisant. Tous ces
aspects-là, il faut les intégrer dans la
personne. C’est la véritable
chasteté : arriver à intégrer cet élément de la sexualité dans ce qui fait
ma personne toute entière.
-
La pureté : maintien ou maîtrise de son corps
avec respect
Deuxièmement
la pureté au sens évangélique du terme, c’est le maintien ou la maîtrise de son
corps avec respect pour son corps ou pour le corps de l’autre. Je ne pense pas
qu’on puisse se passer de ce mot de maintien ou de maîtrise ; Jean-Paul II
avait beaucoup insisté sur ce point vis-à-vis des jeunes : il n’y a pas
mépris mais maîtrise du corps à travers
la sexualité. Pour le dire clairement : je ne crois pas qu’on
puisse se passer d’efforts. Qui dit
maîtrise dit, à un moment donné, même dans le couple constitué par le
mariage, qu’ il y a nécessairement un
effort de maîtrise, ou peut-être combat ou
difficulté, tentation.
-
La chasteté enrichit les manifestations affectives
La
chasteté n’est pas une manière de brimer notre sexualité mais au contraire de
l’affiner, de la rendre plus sensible. Je vous ai laissé un très beau texte de
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus où elle
dit que notre vie religieuse, notre consécration ne nous rendent pas
insensibles, au contraire. Notre tendresse, notre capacité de sensibilité,
d’empathie ne sont pas atténuées par la chasteté ou par une maîtrise. Il faut
prendre le mot maîtrise comme nous pourrions le prendre par exemple de la
maîtrise d’une langue ou d’une science. Ca nous rend encore plus subtils ;
nous pouvons en voir les mécanismes ; nous sommes plus précis ; nous
sommes peut-être plus poètes. Nous maîtrisons, dans ce sens-là, bien davantage
notre sexualité. La chasteté enrichit les manifestations affectives dans la
mesure évidemment où notre état nous permet d’en avoir. On peut tous avoir des
manifestations affectives même si nous
sommes dans une société prude, puritaine sur ce point et libérée sexuellement
par un autre. Nous avons le droit de manifester notre affection et notre
tendresse. Je le dis sincèrement ne serait-ce que dans cette fraternité ou
à l’égard de ceux qui nous sont confiés.
- Une forme nouvelle et
encore plus pleine de communion avec les autres
Alors,
et c’est mon dernier point, la chasteté
va se traduire dans nos existences de manière différente suivant, par
exemple, que nous sommes célibataires ou
que nous sommes mariés. Soyons clairs, la chasteté dans le célibat se vit dans la continence. La chasteté dans
le mariage (vous n’êtes pas invités à la
continence absolue) est le véritable sens de ce que nous appelons par ailleurs
la régulation naturelle des naissances. Le véritable sens évangélique n’est pas
simplement de respecter la nature humaine, la nature en particulier du cycle
féminin. Ce serait quand même relativement restreint, alors que par l’Evangile, si nous cherchons
le Royaume de Dieu, nous comprenons qu’entre mari et femme il n’y a pas
simplement un respect de l’autre ou un respect de notre nature humaine ;
il y a cette recherche d’un amour parfait qui va se déplier à travers le
conseil évangélique de chasteté. C’est quelque chose de tout à fait étonnant.
Pourquoi ? Parce qu’à travers la chasteté,
les moines, les moniales en sont le reflet et le signe particulier -
nous vivons une forme encore plus pleine
de communion avec les autres. Je le crois très profondément.
La
pauvreté évangélique nous met sur un chemin très curieux qu’il nous sera
peut-être d’ailleurs difficile d’expliquer à de gens incroyants qui nous entourent, ou dans notre propre
famille : la remise totale de notre existence à la Providence, et en même
temps, dans notre cœur, un souci, une responsabilité pour tous les biens de la
terre. Petite précision utile parce que, parfois, on confond mépris de la terre
et pauvreté évangélique, comme on confond mépris du corps ou de la sexualité et
chasteté évangélique. Pas du tout, au contraire.
-
S’enrichir en vue de Dieu et non thésauriser pour
soi-même : vaincre l’appropriation
S’enrichir
en vue de Dieu. On pourrait dire en parallèle : la pauvreté est une intégration de tous les biens de la terre dans notre existence personnelle. Vous
allez dire : « ce n’est pas possible je ne peux pas intégrer
tous les biens de la terre ou il faudrait que je sois Bill Gates multiplié par
Bill Gates au carré pour avoir tous les milliards de la terre ! » Eh
bien, si !
Nous
pouvons, par la pauvreté évangélique, intégrer en nous tous les biens de
-
S’abandonner à
Lorsque
nous sommes disciples nous sommes invités à rétablir un nouveau rapport avec la
terre, tous les biens de la terre, et nous sommes invités à ne pas entasser,
accumuler des richesses, ce que le bon sens et la droiture humaine disent tout simplement :
« les linceuls n’ont pas de poches : à quoi te sert-il d’accumuler
plus de biens que tu ne pourras jamais en utiliser dans ta vie ? » Je
n’ai toujours pas compris à quoi servait d’avoir dix milliards alors que je
pense que je peux m’en sortir déjà avec un milliard, peut-être même beaucoup
moins … !!! Je n’ai jamais compris à quoi ça servait d’avoir autant
d’argent sinon peut-être pour asseoir
une domination et un pouvoir, ce qui n’est pas la même chose que de dépenser
des biens pour soi. Le disciple, au-delà de ce que quelqu’un de droit et de
juste peut comprendre, est invité à s’abandonner à
Pour
nous, religieux, vous comprenez aisément comment cette pauvreté se vit. Aux
yeux du monde c’est une imprudence, même si aujourd’hui c’est une imprudence relative parce que nous sommes comme les autres et nous devons aussi cotiser
à
Notre pauvreté de religieux, de personnes consacrées, nous la vivons, comme la
chasteté, d’une manière très particulière. Faites le parallèle : comme
nous vivons normalement dans le célibat par la continence, nous vivons la
pauvreté, dans la vie consacrée, en n’étant propriétaire de plus rien. Nous
autres - nous en parlions avec le frère Roland qui a fait samedi sa profession
solennelle - nous devenons incapables,
aux yeux de Dieu, de posséder quoi que ce soit. Ne tiquez pas : si
vous me donnez une maison, je ne pourrais pas la mettre à mon nom, elle irait
au nom de la communauté, de la congrégation. Et si vous me donnez votre Rolls, je serais un peu gêné parce que, même si
c’est au nom de la communauté, je ne suis pas sûr que le Père Abbé soit très à
l’aise de rouler dans
Mais
une question que je vous renvoie à vous autres laïcs : si vous êtes disciples de Jésus, comme vous devez
vivre de la chasteté soit dans le célibat, soit dans le mariage ou dans le
veuvage ou le divorce… comment
allez-vous vivre une pauvreté réelle, effective ? Parce que, bien
entendu, quand on parle de pauvreté, on peut parler longtemps de la pauvreté en
esprit, mais vous savez que la pauvreté en esprit, parce que l’homme est un, c’est-à-dire qu’il
est esprit et corps, n’existe pas si elle
ne se traduit pas dans une pauvreté concrète, dans des gestes concrets
de pauvreté évangélique. De quelle manière très concrète obéissons-nous à la
parole de Jésus de s’abandonner à
-
La terre sert à unir : aucune indifférence mais
un immense souci de justice
La terre sert à unir, donc, derrière cet
abandon à
Un
jour, un jeune moine arrive. Tous les jeunes moines, comme la plupart des
jeunes religieux, savent mieux que les
anciens un peu rompus à toutes les ficelles de la vie monastique, ce qu’il faut
faire … A un moment donné il voit ses frères qui commencent à travailler.
Vous savez que les premiers moines travaillaient beaucoup de leurs mains,
« Ora et labora », dès Saint-Antoine et la fondation des moines. Ce
n’est pas une invention tardive, le
travail fait partie de l’itinéraire de sainteté du moine.
- « Holà ! Mais ça, c’est une chose
de la terre, je ne travaille pas ! ».
Alors l’Abba :
- « Ce sont des choses de la terre, alors ne
travaille pas ! »
Et le jeune moine se retire dans sa cellule
pour prier. Arrive l’heure de midi. Normalement des frères ou des
disciples apportent le repas.
Personne !
-
« On m’a oublié ! ».
Le soir arrive.
- «On va m’apporter la nourriture ce soir … ». Personne ! Au bout de deux ou trois
jours comme ça, il est à moitié mort de faim :
- « Pourquoi personne ne m’apporte-t-il
à manger ? ».
Et l’Abba lui dit :
- « Oh ! Mais toi, frère, tu es du ciel. Toutes ces choses-là,
ces nourritures, elles sont de la terre. Ce n’est pas pour toi ! ».
Très
bien ! Vous voyez c’était plein d’humour, plein de sagesse. C’est très
vrai. Il faut que ça s’incarne, il n’y a pas d’indifférence, car nous savons
que tous ces biens, tous les biens de la terre sont faits pour unir les hommes.
- Libre
de tout car possédant tout en commun
Et lorsque je vous parle ainsi, vous pourriez
me crier : « petit innocent » ou « complètement
inconscient » ou « idéaliste ». Nous savons que souvent
les biens de la terre divisent. C’est la plupart du temps pour la possession de
la terre, que les états entrent en guerre, que les nations se font la guerre.
Ce n’est pas tellement pour des idéologies même religieuses. Si on prend
l’ensemble des conflits du monde, ils sont parfois liés à une idéologie religieuse, même
pas à une religion. Mais très souvent c’est pour des questions de possession de
la terre qu’on se bat. Après tout, ceux qui sont d’une autre religion mais qui
sont à l’autre bout du monde « Qu’ils la gardent leur terre, je m’en moque bien ! »
tandis que si on est sur la même terre,
là « ça pète ». Libre de tout car possédant tout en commun,
voici une manière très spéciale de vivre la pauvreté à la lumière du Royaume de
Dieu.
Conclusion : c’est là que fleurit le JE de Marie
Si
vous voulez une incarnation vraiment très forte de tout ce mystère de la
solitude vécu aussi bien dans sa dimension originelle que dans sa dimension
sainte, reprenez l’itinéraire de Marie. Je ne le fais pas avec vous, mais
chacun peut relire ces passages bibliques où nous est montrée cette femme qui
est comme le pendant de l’Eve ancienne, mais c’est l’Eve nouvelle qui va avec
l’Adam nouveau qui est le Christ, cette femme qui est sûrement une femme de
profonde solitude. Nous n’avons que très peu de phrases de Marie. Nous avons le
Magnificat, nous avons sa réponse à l’ange. C’est une femme sûrement de profond
silence, de profonde solitude, de profonde autonomie. « Elle gardait tous
ces événements dans son cœur… » Je
vous invite à la garder comme mère, comme mère de notre solitude.
Textes
« « Personne
ne s’inquiète car tous savent que la chose la plus importante n’est pas ma
maladie, mais de partager la rencontre que tu as faite ». La chose la plus
importante, ce n’est pas ton jugement, mais de partager la rencontre que tu as
faite. La chose la plus importante, ce n’est pas ce que tu penses ou ce qui te
plaît, ni ta façon de sentir, ni ta manière de juger ou ce que ta conscience te
dit ou te commande, c’est de partager la rencontre que tu as faite. C’est un
monde différent, voilà le début d’une humanité différente. L’humanité ordinaire
te fait affirmer ce que tu penses, ce que tu ressens, l’instinct qui t’agite,
elle te fait affirmer ce qui te plaît, selon ta conscience. C’est une humanité
ordinaire. Voici une humanité différente : il y a une autre présence
là-dedans, la présence du Christ ressuscité et monté aux cieux, qui possède
toutes choses depuis le début dans l’attente de la gloire finale, en vivant la
joie de la gloire présente que nous lui donnons ; nous lui donnons la joie
de la gloire présente si nous vivons dans l’unité dans laquelle nous le
reconnaissons. » Luigi
Giussani
« La
perfection de la vie chrétienne se mesure, par contre, à la charité. Il en
résulte qu’une personne qui ne vit pas dans l’état de perfection (c'est-à-dire
dans une institution qui base le plan de sa vie sur les vœux de pauvreté, de
chasteté et d’obéissance), c'est-à-dire qui ne vit pas dans un institut
religieux mais dans le monde, peut atteindre de facto un degré
supérieur de perfection – dont la charité est la mesure- par rapport à la
personne qui vit l’état de perfection mais un degré moindre de charité.
Toutefois, les conseils évangéliques aident incontestablement à parvenir à une
plus pleine charité. Aussi quiconque y parvient, même sans vivre dans un état
de perfection institutionnalisé, atteint cette perfection qui jaillit de la
charité, moyennant la fidélité à l’esprit de ces conseils. Cette perfection est
accessible et possible à tout homme, dans un institut religieux comme
dans le monde. »
Jean
Paul II
« Etre
libre signifie du point de vue du fils prodigue, pouvoir faire tout ce que l’on
veut ; ne devoir accepter aucun critère en dehors ou au-dessus de
moi-même. Suivre seulement mon désir et ma volonté. Qui vit ainsi s’opposera
très vite à l’autre qui veut vivre de la même manière… L’Ecriture sainte relie
en revanche le concept de liberté à celui de filiation, dit saint Paul …
le principe est toujours valable : liberté et responsabilité vont toujours
de pair. La véritable liberté se démonter dans la responsabilité, dans la
manière d’agir qui prend sur soi la coresponsabilité pour le monde, pour
soi-même et pour les autres.… L’Esprit saint nous fait participer à la
responsabilité de Dieu Lui-même pour son monde, pour l’humanité tout entière.
Il nous enseigne à regarder le monde, l’autre et nous-mêmes avec les yeux de
Dieu… nous voulons apprendre cette liberté véritable, non celle des esclaves
qui visent à couper pour eux-mêmes une part du gâteau qui appartient à tous,
même si cette part doit ensuite manquer à l’autre. » Benoît
XVI 3 juin 2006
« L’homme
est capable de découvrir dans cette solitude… une forme nouvelle et même encore
plus pleine de communion intersubjective avec les autres. Cette orientation de
l’appel explique clairement l’expression « pour le Royaume des
Cieux » ; en effet, la réalisation de ce Royaume doit s’opérer dans
la ligne du développement authentique de l’image et de la ressemblance de Dieu
dans sa signification trinitaire, c'est-à-dire précisément de communion. » Jean Paul II
« En
se donnant à Dieu, le cœur ne perd pas sa tendresse naturelle, cette tendresse,
au contraire, grandit en devenant chaque jour plus pure et plus divine. Mère
bien-aimée, c’est de cette tendresse que je vous aime, que j’aime mes sœurs… On
met le flambeau sur le chandelier afin qu’il éclaire TOUS CEUX qui sont dans la
maison. Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer,
réjouir, non seulement ceux qui me sont le plus chers, mais TOUS ceux qui sont
dans la maison, sans excepter personne. »
Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
Luc
12, 13 à 31 « Quelqu'un de la foule lui dit :
"Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage." Il lui
dit : "Homme, qui m'a établi pour être votre juge ou régler vos partages
?" Puis il leur dit : "Attention ! gardez-vous de toute cupidité.../…
Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir en
vue de Dieu." Puis il dit à ses disciples : "Voilà
pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous
mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que
la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Considérez les corbeaux… Vous
non plus, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez ; ne vous
tourmentez pas. Car ce sont là toutes
choses dont les païens de ce monde sont en quête ; mais votre Père sait que
vous en avez besoin. Aussi bien, cherchez son Royaume, et cela vous sera donné
par surcroît. »
«
Pourquoi diffères-tu ? pourquoi attends-tu ? puisque tu peux dès à
présent aimer Dieu en ton cœur ? Miens sont les cieux et mienne est la
terre, et miens sont les peuples ; les justes sont miens et miens les
pécheurs ; les anges sont miens et la Mère de Dieu et toutes les choses
sont miennes, et Dieu est mien et pour moi, parce que le Christ est mien et
tout entier pour moi. Que demandes-tu et que cherches-tu donc, mon âme ?
Tien est tout cela et tout est pour toi. Ne t’estime pas moindre. Ne t’arrête
pas aux miettes qui tombent de la table de ton Père. Sors au-dehors et glorifie-toi
en ta gloire. Cache-toi en elle et sois dans la joie et tu obtiendras ce que
ton cœur demande. »
Saint Jean de la Croix, Maximes