Respirer la joie parfaite : le don de l’Espérance

 

1 Pierre 1, 3 à 8 : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a engendrés de nouveau par la Résurrection de Jésus Christ d'entre les morts, pour une vivante espérance, pour un héritage exempt de corruption, de souillure, de flétrissure, et qui vous est réservé dans les cieux../… Vous en tressaillez de joie, bien qu'il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves,… Sans l'avoir vu vous l'aimez ; sans le voir encore, mais en croyant, vous tressaillez d'une joie indicible et pleine de gloire… »

 

                   Introduction : la sainte solitude du Ressuscité ; en saint Jean : le retour au jardin premier ; dans les synoptiques : sous plusieurs aspects ; les deux pôles entre lesquelles se situent l’homme actuel.

 

1.      L’état d’Espérance : le chemin dans le temps entre ces deux pôles

-          Célibataire : le début d’une humanité différente

-          Le désir devient Espérance

-          L’Espérance du quotidien

-          La bravoure contre les peurs

-          L’ouverture à la Totalité

-          Catalyseur de la joie humaine

 

2.      Le sens de l’Espérance : la recherche du Royaume et la liberté des fils

-          La bonne question sur le célibat : « vivre pour le Royaume des Cieux »

-          La vocation à la perfection de la vie chrétienne : la charité et les conseils évangéliques

-          La fécondité des fils de Dieu

-          La liberté des fils de Dieu 

 

3.      La chasteté évangélique : la pureté ouvre la fraternité

-          La chasteté : intégration réussie de la sexualité dans la personne

-          La pureté : maintien ou maîtrise de son corps avec respect 

-          La chasteté enrichit les manifestations affectives 

-          Une forme nouvelle et encore plus pleine de communion avec les autres

 

4.      La pauvreté évangélique : la remise à la Providence et le souci de tout

-          S’enrichir en vue de Dieu et non thésauriser pour soi-même : vaincre l’appropriation

-          S’abandonner à la Providence lorsqu’on est disciple

-          La terre sert à unir : aucune indifférence mais un immense souci de justice

-         Libre de tout car possédant tout en commun

 

Conclusion : c’est là que fleurit le JE de Marie

 

 

Introduction : la sainte solitude du Ressuscité 

 

Je suis heureux de vous voir pour la dernière conférence de cette année sur ce thème de la solitude. Nous avons parcouru un itinéraire qui vous paraîtra peut-être un peu compliqué – j’en conviens – mais il m’est arrivé quelquefois, à Champagne, de donner ce mot de l’humoriste : « A tout problème compliqué, il y a une solution simple, claire, nette et  fausse !!! ». On peut donner dans le simplisme. Je crois que, lorsque nous sommes face  à toute l’épaisseur de notre humanité, nous avons conscience qu’une réponse simple du genre « dix commandements pour être parfaitement heureux », à terme, ne peut pas véritablement nous valoriser. En général, cela nous conduit à des attitudes de dresseur ou de dressage. Cela tient un moment, mais il y a tellement de vitalité en l’homme – en bien ou en mal – que toutes ces solutions sont très artificielles. Il faut être convaincu que dans l’effort d’analyse que nous faisons, par exemple, à travers ces conférences du soir qui sont pratiquement des cours magistraux (vous me pardonnerez, il y a peu d’échanges), nous faisons l’effort d’essayer de vivre mieux. Vivre bien – la vie  bonne – c’était la définition du bonheur dans l’antiquité.

 

Quand Benoît XVI nous parle du mystère de la Rédemption ou de l’Homme sauvé par le Christ - beaucoup de ses interventions, messages, audiences portent sur ce thème – avec, au centre de sa vision de l’Homme et du Christ, ce mot qui est adorable et nous remplit d’espérance, ce mot d’amour, il reprend, à chaque fois – c’est très traditionnel dans notre enseignement catholique – ces trois strates, ces trois niveaux de réflexion.

 

Adam, avec ces grands mécanismes qui, bien que déviés maintenant par le péché, demeurent toujours valides. Ces grands mécanismes, pas plus le péché que le Christ ne les ont bouleversés profondément. Parce que nous pourrions être devant cette interrogation : « Puisque nous sommes chrétiens, pourquoi, Père Luc, n’avoir pas réduit votre enseignement sur la solitude aux deux dernières conférences, celle de la fois dernière et celle d’aujourd’hui, qui nous montrent, justement, la solitude sainte, dans la lecture évangélique que nous pouvons en faire, en particulier à travers le mystère pascal ? » Réponse : « Parce que le Christ ne vient pas faire ce qui est l’œuvre du Créateur, ce qui a été fait une fois pour toutes. » Nous n’avons pas toutes les clés anthropologiques, tous les codes secrets de l’Homme, dans les Evangiles, dans la geste du Christ. Voilà pourquoi l’Ancien Testament n’est pas inutile. Sinon, il suffirait de prendre le Nouveau Testament – comme lorsque vous allez chez le notaire, vous faites votre testament, le nouveau testament annule l’ancien – non, ce n’est pas dans ce sens-là. C’est plutôt une marche supplémentaire qui ne se comprend qu’à la lumière des autres marches.

 

Premier niveau de lecture : nous comprenons comment la solitude est saine, comment elle nous construit nous-mêmes, et nous fait vraiment advenir en tant que personne adulte, responsable, libre, autonome. En même temps, cette solitude, progressivement, nous dispose à une vraie rencontre qui va s’appuyer sur cette solitude.

 

Deuxième niveau de lecture : nous sentons bien que ces grands mécanismes, qui rencontrent notre expérience profonde, sont aujourd’hui embrouillés, compliqués. J’insiste sur ce mot parce que, si je vous dis que le mal y a mis sa présence, je ne dis pas tout : ainsi lorsque je dis que le péché originel  nous coupe de Dieu, je n’ai pas tout dit sur le péché originel, parce que le péché originel, en ce sens-là, nous est enlevé par le baptême qui nous remet en union avec Dieu. Le péché originel n’est pas simplement la coupure d’avec Dieu. C’est aussi tout un embrouillamini, un manque d’huile dans les rouages où les petites choses prennent une ampleur considérable, comme avec ces loupes, ces lunettes déformantes. Elles paraissent énormes par rapport  à d’autres qui sont, en fait, plus importantes. C’est tout cela le péché originel.

Nous en faisons l’expérience et nous l’avons vu à travers cette expérience de la solitude que nous baptisons, de manière très propre, isolement, solitude sournoise, qui nous atteint, nous ronge et peut conduire à des suicides. Je vous avais cité le rapport qu’une femme politique a réalisé à travers des centaines de rencontres, à la demande du premier Ministre d’alors, Monsieur Raffarin, qui l’interpellait sur le thème du suicide. Ce rapport a comme titre… « L’isolement » ! Le lien n’est pas fait simplement d’une rigueur théologique. Il semblerait que, dans les études psychosociologiques aussi, on fasse un lien certain entre la marginalisation de la solitude, par le handicap, par plein de choses, et le suicide, comme si un être isolé avait perdu le sens de son existence. Ce n’est pas « comme si », j’en suis bien persuadé : la personne est relation et a besoin de relations, pas seulement techniques, professionnelles, mais vivantes.

 

Dieu n’est pas dominé par le péché, même si, par un certain côté, le péché paraît être un échec pour Dieu lui-même. En réalité, ce n’est pas un échec, c’est le respect de notre liberté. Mais cela ne suffirait pas encore à montrer que Dieu est parfaitement amour s’il respectait notre liberté sans nous laisser une nouvelle chance, sans nous proposer une nouvelle manière de vivre totalement notre humanité, avec toutes ces complications et tous ces désordres, toute cette misère morale, psychologique, physique, qui nous habite et qui habite la société à titre collectif. C’est le mystère de la Rédemption.

 

Finalement, nous nous apercevons que nous allons pouvoir relire notre existence, à la lumière de cette triple analyse. Lors d’une conférence donnée sur ce thème, à Paris, une personne qui avait suivi toutes ces conférences m’a dit : « C’est très intéressant, Père Luc, parce qu’à chaque fois, vous avez parlé de la souffrance, mais en lui donnant, à chaque fois, une valeur différente. »  C’est exactement ce que j’ai voulu dire. Lors de la deuxième conférence, je vous avais parlé de la souffrance d’Adam : « Il n’est pas bon que l’Homme soit seul. » Je vous avais dit que cette souffrance là, désignée par « Il n’est pas bon que l’Homme soit seul », se dégage bien avant le péché. C’est une souffrance qui est comme une soif, qui est bonne. Si je ne souffre pas d’un certain manque d’un autre, je ne suis jamais réellement accueillant et ouvert à sa présence, quand il va venir. Ce sera du genre : « Que me voulez-vous ? Tu me déranges ! Je suis bien chez moi. Va voir chez le voisin ! » C’était la souffrance positive, un peu comme la  souffrance de la faim, de la soif. Il y a la souffrance de l’isolement qui, elle, au contraire, est crucifiante.

 

Nous avions vu, la fois dernière, à travers le mystère de la mort de Jésus, le premier aspect du mystère pascal, combien cette souffrance était un appel à nouer toujours des liens d’amour, dans une solitude vis-à-vis de nous-même, puis vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de l’autre, des liens d’amour qui étaient nouveaux. Fondamentalement, ce sont les mêmes. Ils sont cependant marqués par la misère et voilà pourquoi l’être solitaire qui vit, dans sa propre existence, la mort du Christ, ne va plus vivre d’amour mais il va vivre de miséricorde. Au ciel, où il n’y aura plus de misère,  ce sera l’amour sans la misère. Aujourd’hui ce n’est pas encore possible. Vous ne pouvez pas aimer votre conjoint si vous n’avez pas le cœur plein de miséricorde. Vous l’aimez quand vous avez 20 ans et qu’il vous offre un bouquet de fleurs. Puis, peu à peu, les défauts transpercent la première impression. Un peu comme les peintures noires : vous avez beau mettre de la peinture blanche dessus, tôt ou tard, cela ressort …Que fait Dieu ?  Il ne va pas dire : « On va remettre une couche. » Il prend le noir et il en fait un superbe tableau. C’est ça le  mystère de la Rédemption. C’est cela le mystère de l’amour du Christ. Nous en faisons une occasion supplémentaire d’amour, d’amour très particulier, un amour de miséricorde.

 

Excusez-moi ce petit rappel, mais il est important.  Certains auront peut-être été surpris que je parle de miséricorde pour Dieu. Mais oui !!! Il faut aimer Dieu d’un amour de miséricorde puisqu’il a pris la souffrance sur lui. Dieu aussi souffre. Il a souffert sur la croix et Il continue de souffrir du manque d’amour entre nous, du manque d’amour à son égard. Nous pourrions dire, de manière plus étendue encore : Il souffre, en effet, dans tous ces plus petits : « Ce que vous avez fait aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » Tout se résume dans un texte superbe que vous trouverez, le message de Carême de Benoît XVI pour cette année. Il commence là, le cri de Jésus sur la croix, le « J’ai soif » de Jésus sur la croix. Le pape emploie ce mot assez extraordinaire, l’expression de « l’Eros de Dieu ». Donc, en Dieu lui-même, il y a un désir profond, il y a un Eros. Dieu aussi veut, Il nous veut.

 

Aujourd’hui, j’aimerais relire – ce sera notre dernier pan de ce triptyque – le mystère de la solitude du Christ ressuscité. Nous sommes déjà, par le Carême, orientés vers la mort et sur la résurrection du Christ qui nous attire et qui va fonder notre Espérance. Le Christ est seul dans sa résurrection, il ressuscite seul. J’oserais même dire : la mort est toujours quelque chose de très solitaire, mais d’aucuns peuvent y assister. Voilà pourquoi la mort a été publique, on a vu Celui qui était transpercé. Il y avait, probablement, des centaines de spectateurs, certains au pied de la croix, d’autres plus loin, plus tous les passants, cela nous est dit dans les Evangiles : « C’est qui ce type là ? Qu’est-ce qui se passe ? Tiens, ils sont trois. Il y en a un qui s’agite beaucoup… »

 

Par contre, à la résurrection, non seulement on ressuscite seul, mais sans aucun témoin. Personne n’assiste à la résurrection, comme si c’était un fait encore plus solitaire, encore plus intime, pour le Christ comme pour nous. On va en parler dans le mystère de la Résurrection qui nous atteint déjà, maintenant. On a parfois le sentiment qu’on souffre seul. On a quelqu’un qui nous tient la main, à côté, mais, tant qu’il ne partage pas la même souffrance, on est seul à souffrir et on est seul à mourir.

 

La Résurrection, ce mouvement de vie qui s’empare à nouveau de notre cœur, est profondément solitaire encore. C’est pour cela que les spectateurs – enfin ceux qui vont assister à ce phénomène de résurrection en nous – sont toujours étonnés. Il y a peu, nous avions ce superbe témoignage de Sonia et Alexandre Poussin dont vous avez peut-être lu les ouvrages qui racontent cette marche extraordinaire entre le Cap, en Afrique du sud, et le lac de Galilée : trois ans, 14.000 km, en couple, « Africa Trek. » Vous reprendrez leur passage à BASOTU, notre communauté en Tanzanie, où ils ont rencontré le Père Abbé. Ce qui n’est pas marqué dans le livre, ce qui n’est pas dit dans le film, c’est que Sonia s’est convertie dans notre communauté, en Tanzanie. Elle nous a donné ce témoignage. Le plus stupéfiant là-dedans n’a pas été sa conversion, mais le fait que son mari l’ignorait complètement ! Elle logeait dans la case qu’occupait d’habitude le Père Abbé, car elle n’était pas bien. Elle était là, seule, et prend un livre de Mère Térésa : c’est la grâce. Le matin, elle annonce cela à son mari : « Je me suis convertie cette nuit. » Lui ouvre des yeux comme des  soucoupes : « Comment, tu n’étais pas déjà convertie ? » Il s’est fait bluffer, car, tous les matins, ils commençaient leur marche non pas en silence mais en chantant une demi-heure, ¾ d’heure, une heure, des cantiques pour prier le Seigneur, qu’Il leur donne du courage. Il croyait qu’elle était déjà chrétienne.

 

Nous relirons ensemble, lors du temps pascal, ces récits de la Résurrection et de ces « apparitions » ou manifestations du Christ ressuscité. Vous allez y trouver le modèle de ce que vous êtes appelés à vivre, en tant que vous participez à la Résurrection du Christ, maintenant.

 

Vous avez les récits en Saint Jean. Quand vous reprendrez ces récits, vous verrez comment ils semblent reprendre, en sens inverse,  la catastrophe du premier jardin. D’ailleurs, il est bien dit que c’est dans le jardin, rapport avec l’Eden,  comme si le Christ, par sa Résurrection, est capable de renverser toutes les forces de mort et de séparation qui s’étaient installées ou que nous installons entre les personnes et entre nous. C’est une image extrêmement puissante, avec cette bipolarité homme / femme : le Christ est pris pour le jardinier, et c’est bien ce qu’Il est, le jardinier de toute cette terre, comme Adam était le jardinier de l’Eden,  et puis la femme : c’est Marie-Madeleine qui arrive au tombeau. Il y a une espèce de symétrie que les Pères de l’Eglise ont souvent observée.

 

Les synoptiques sont aussi très intéressants car on voit comment le Christ apparaît. C’est Lui et, en même temps on ne le reconnaît pas. C’est lui, mais d’une autre manière. C’est assez étonnant car Il est ressuscité en chair. Donc, on pourrait se dire qu’Il n’a pas plusieurs visages. Le phénomène de la Résurrection est très mystérieux.

 

L’Homme d’aujourd’hui – je dois faire ce petit rappel théologique car il est très important – dans le temps, maintenant, vit entre deux pôles. Nous sommes, par un certain côté, descendants d’Adam pécheur. Nous sommes donc pris dans un tissu de forces négatives. Saint Paul fait cette comparaison. Je reprends les mots « pôles » car vous avez le pôle + et le pôle -. Imaginez un premier système de forces qui agit sur nous et fait de nous ce que Saint Paul appelle « l’Homme psychique » et qui aura tendance à nous tirer vers une solitude d’isolement, donc à l’opposé du bonheur. Depuis la Résurrection du Christ, vous avez toujours ce pôle qui nous entraîne vers la mort et qui exerce son influence en nous. Mais désormais, vous avez aussi un pôle positif – un pôle de bien – qui fait jaillir en nous des énergies bonnes. C’est la vision de Saint Paul (Rom, 5). Par un certain côté de notre humanité, nous sommes soumis à ce champ de forces négatives, qui nous entraîne à la mort, on peut penser à la maladie, aux désordres de toutes sortes, au péché. De l’autre côté, nous vivons déjà de ce pôle du Ressuscité. Ceci est fondamental pour la théologie chrétienne. Je pense que la plupart des catholiques  croient vraiment au sens de la foi, que, sur terre, nous sommes faits pour mourir et qu’après la mort, nous ressusciterons, comme si la polarité du Christ ressuscité ne s’exerçait qu’après notre mort, pour ressusciter dans une chair de gloire. Ceci est profondément faux. C’est la base de notre espérance de la vie nouvelle en nous.

 

Par la Résurrection du Christ, aujourd’hui, déjà sur cette terre, nous sommes appelés à vivre des forces du Ressuscité qui ne s’accompliront pas complètement en nous – notre corps ne sera pas semblable à son corps de gloire, il me paraît difficile de passer à travers les murs – mais nous verrons que ce que nous ne pouvons pas accomplir par notre chair, nous pouvons l’accomplir par une liberté souveraine, au plan de l’esprit et du cœur. Les saints ont traversé bien des parois, bien des cloisonnements humains, en particulier le cloisonnement humain que j’avais appelé « chacun dans sa bulle » qui forme séparation d’avec notre prochain. Les saints n’ont pas peur d’aller balayer les « murailles » dressées  autour des léproseries et toute forme de marginalisation. Avec un cœur de ressuscité, nous nous comportons tout à fait autrement. Il y a une sorte de liberté extraordinaire.

 

 

  1. L’état d’Espérance : le chemin dans le temps entre ces deux  pôles

 

 

Regardez ce petit texte de Saint Pierre, 1 Pierre, 1, 3 à 8 : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ : dans sa grande miséricorde, il nous a engendrés de nouveau – c’est au passé, nous sommes déjà des êtres nouveaux -  par la Résurrection de Jésus Christ d’entre les morts – la résurrection du Christ nous atteint maintenant, et comment ? – pour une vivante espérance – c’est dans la force de l’espérance que nous allons pouvoir montrer le dynamisme du Ressuscité qui vit en nous. Autant le poids de la mort, du mystère pascal et de la misère dans ce monde nous mettaient en face de l’Amour, autant l’Espérance, cette vertu théologale, est véritablement le propre de ceux qui, tout en étant sur cette terre, sont déjà dans le corps du Ressuscité – pour un héritage exempt de corruption, de souillure, de flétrissure, et qui vous est réservé dans les cieux…/… Vous en tressaillez de joie, bien qu’il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves – parce que la joie n’est pas l’opposé de l’épreuve, pas plus que l’épreuve n’est l’opposé de la joie. Il faut le dire mille fois, cela. Si vous voulez être témoins du Ressuscité, il faudra le dire dix mille fois : l’opposé de la tristesse, c’est la joie. L’opposé de la joie, c’est la tristesse, ce n’est pas la souffrance ni les épreuves. – Sans l’avoir vu vous l’aimez ; sans le voir encore, mais en croyant, vous tressaillez d’une joie indicible et pleine de gloire… ». C’est l’état d’espérance : un chemin dans le temps, pour maintenant, entre ces deux pôles : le pôle de la gloire qui fait jaillir en nous une joie dont Jésus nous dit qu’elle ne passera pas et, de l’autre côté, ce pôle de mort qui, effectivement, nous atteint, nous ou nos proches, à travers bien des épreuves.

 

 

- Célibataire : le début d’une humanité différente

 

C’est avec cet état d’Espérance que naît, véritablement, le célibataire. J’ai parlé, jusque là, du solitaire ou de l’isolé. Cet état de célibataire, dans son sens le plus profond, n’est pas un état social : « Cochez la case : marié, célibataire, veuf, divorcé, curé. »  Le sens, qui n’est sûrement pas originel, mais qui a été donné par la tradition au mot célibataire  est : caeli beatus, le bienheureux du ciel. Nous relisons notre état de célibataires, pas seulement consacrés, mais tous ceux qui vivent le célibat, comme une anticipation de notre manière de vivre au ciel, où nous serons tous célibataires. Bienheureux au ciel où, comme dit Jésus, il n’y aura plus ni l’homme ni la femme au sens où nous ne serons plus mariés. Je vous rassure, quand votre conjoint sera au ciel, vous n’aurez pas besoin de le chercher pour mener la vie commune. Le sacrement du mariage disparaît avec la mort. Comme nous serons au ciel avec nous-même, bien identifiables en tant que personne, comme le Christ,  et parfaitement reconnaissables mais d’une autre manière, déjà sur terre,  parce que nous sommes aspirés par les forces de gloire, nous vivons ainsi. C’est cela le sens propre du célibataire. Si nous vivons vraiment de cette force de gloire, alors, une humanité nouvelle prend place sur cette terre, dans tous les êtres humains, en particulier tous les disciples du Christ qui vivent de cet état du Ressuscité.

 

 Benoît XVI, dans son message de Carême ou dans ses homélies pour le Samedi saint de l’année dernière, le dit bien : dans la puissance de la Résurrection, le Christ, historiquement, est ressuscité, c’est très bien pour lui, mais en quoi cela nous intéresse-t-il ? La Résurrection du Christ nous atteint. Le début d’une humanité différente, c’est cette présence seule qui peut aider les hommes plus ou moins enfoncés dans des athéismes théoriques ou des athéismes pratiques : on vit comme si Dieu n’existait pas, même si on va à la messe le dimanche. Dans cette période d’athéismes théoriques ou d’athéismes pratiques, le signe par excellence qui pourra déterminer l’Homme à prendre le chemin de la recherche et peut-être même à trouver Dieu, c’est le signe d’une humanité différente porteuse d’une joie extraordinaire.

 

Les exemples sont nombreux, je vous donne cet exemple tout simple :

 

Au Rwanda, où j’étais, au mois de décembre, un des Pères amis qui m’a véhiculé pendant trois jours m’a rapporté le fait suivant. Il est aumônier d’une prison. Dans cette prison, ils sont des dizaines de milliers de prisonniers, à la suite du génocide de 1994. L’un de ces prisonniers  lui a raconté son histoire. Génocidaire, il a perdu sa femme dans la guerre de 1994. Il lui reste quatre enfants. Un jour, une femme vient le voir pour lui apporter à manger. Les prisons sont tellement pleines que l’Etat n’a pas les moyens de les nourrir. J’ai vu, de mes propres yeux,  les femmes  attendre pendant des heures, avec leurs sacs de pommes de terre, de tubercules ou de bananes, pour nourrir leurs maris prisonniers. Cette femme lui dit : « Je vous apporte à manger. Je vous reconnais bien, vous avez tué mon mari et tous mes enfants. » Les premières fois, il n’a pas mangé. Il s’est dit : « Elle veut m’empoisonner. » Mais, il avait tellement faim qu’il a fini par manger et il s’est aperçu qu’elle ne voulait pas du tout l’empoisonner. Cette femme est venue pendant des mois nourrir celui qui avait tué son mari et ses enfants. Vous imaginez le mystère de miséricorde et d’amour qu’il faut dans le cœur pour pouvoir accomplir ce geste. Si c’est une femme de bonne volonté, on lui dira : « Laisse tes sentiments de violence et de vengeance dans le cœur. » Là, il y a plus, c’est un amour car on sait la peine que cela demande. Il y a quelques mois, elle est revenue et elle a dit : « Vous, vous avez quatre enfants. Moi, je n’ai plus d’enfants mais je suis toujours maman. Vous allez m’en donner deux. » C’est ce qu’il a fait. Quelle splendeur !

 

Une vie nouvelle. On est dans le mystère qui dépasse l’homme, la droiture, la justice ou la bonne volonté. On est face à un amour de miséricorde et, au delà, à un amour de vie nouvelle : c’est une autre humanité. C’est purement gratuit, elle n’était pas du tout obligée de poser cet acte-là.

 

Nous sommes vraiment au niveau de l’Evangile. Quand on vous parle des conseils évangéliques, par exemple les vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance, pourquoi dit-on « évangéliques » ? Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’autres valeurs évangéliques. Cela veut dire que c’est gratuit, comme ce surplus que demande l’Evangile. Par exemple, la pauvreté : avez-vous le droit de posséder ? Oui. Mais la pauvreté évangélique est un surplus, je me dépouille en plus, comme le Christ. C’est un surplus qui n’est pas dans la philosophie, qui n’appartient pas à la justice et à la droiture. C’est un appel supplémentaire, c’est une humanité différente. Quand on vit à ce niveau là, on est disciple du Ressuscité.

 

- Le désir devient Espérance

 

A ce moment-là, on s’aperçoit que les désirs, dans notre cœur, deviennent Espérance. Tous nos désirs sont portés par un désir de bonheur éternel. C’est pour cela qu’aucun de nos désirs ne peut véritablement être satisfait. Quand je vous dis cela, vous allez voir l’aspect négatif car nous sommes hantés par une perspective extrêmement psychologisante du désir, freudienne en particulier, où le désir est quelque chose de très négatif. Ce n’est qu’un manque qui doit être satisfait : c’est le désir sexuel qui reste le modèle pour Freud. J’ai un désir, je prends une femme, puis soulagement, c’est fini, le désir est mort avec la satisfaction du désir. Cette perspective-là est la confusion totale entre manque, envie et le désir profond qui nous habite et qui est la signature de la vie. Un homme qui n’a plus de désir ne vit plus. Si le désir porte en lui sa propre mort, comme nous le présente Freud, l’homme, constamment, va aller de désirs puérils et passagers, puis mort, satisfaction – vous savez ce que cela signifie, « celui qui a assez ». Ce sont les morts qui sont parfaitement satisfaits. Le désir ne sera jamais satisfait. Quand nous sommes habités par ces désirs qui vont porter sur des choses très concrètes, quelque part, tous ces désirs sont comme transformés, portés par un élan qui est, en fait, l’élan vers la vie éternelle : c’est ce que nous appelons l’Espérance. A ce moment-là, nous restons, quelque soient les épreuves, les échecs, un être de dynamique, de désir. Voilà pourquoi, lorsque le désir devient Espérance, l’homme est sûr de rester en vie.

 

« Si telle épreuve s’oppose à la réalisation de tel désir, je n’en fais pas un drame. Je voulais être médecin, je n’ai pas pu l’être,  j’ai raté mon concours. » C’est le témoignage de jeunes que je connais. « On l’avait désiré très fort, on a donné le maximum, et puis une fois, peut-être deux fois, j’ai échoué. » Ce désir ne s’est pas satisfait mais le désir rebondit. « Ma vie n’est pas définitivement finie. » C’est la force de l’Espérance.  Même, la mort qui paraît être l’échec terminal n’est plus un échec pour l’Homme de l’Espérance.

 

      - L’Espérance du quotidien

 

Notre Espérance, puisqu’elle est ancrée sur quelque chose qui est au delà du temps, n’est arrêtée par aucun échec ni aucune satisfaction du temps. Cependant, elle vient soulever tous les instants du temps. C’est comme une flèche qui va à un but qui est au delà du temps mais qui traverse tout le chemin du temps. Pour cela, l’Espérance donne valeur à notre quotidien. C’est seulement par l’Espérance que notre quotidien vaut. Quand on vous dit : « Vous les chrétiens, vous espérez la gloire du ciel, vous n’avez rien à faire de la terre. », répondez : « Vous les incroyants, vous méprisez la terre. Car, sur cette terre, parce que vous n’avez pas de perspective éternelle, tout passe, donc rien ne vaut. Je vous affirme que tel instant du temps, telle petite action prennent valeur d’éternité, quand ils sont soulevés par l’Espérance. Donc cela ne passe pas. Je ne méprise pas le temps, au contraire je donne leur vraie valeur à toutes les choses de la terre, une dimension éternelle. Vous les athées et autres, vous n’avez pas d’Espérance de l’au-delà. Finalement, tout passe et rien ne vaut. » « Regardez, la cuisine que vous avez faite aujourd’hui, elle est mangée. Il faudra tout refaire demain. » Si vous avez mis cette Espérance de la gloire, tendue vers un amour d’éternité, cela prend forme. Votre mari disparaît, votre femme meurt … Tout ce que vous avez vécu d’amour avec n’est pas perdu, ne disparaît pas. Cela « s’éternalise ». C’est l’Espérance du quotidien qui se vit  dans le quotidien et qui donne le vrai prix à cette terre et au temps.

 

            - La bravoure contre les peurs

 

L’Espérance est la force qui nous permet d’aller au-delà de nos peurs car c’est une force de désir. Grandes peurs, petits désirs, que se passe-t-il ? La peur gagne !!! Quand votre désir est plus grand que vos peurs qui s’opposent à la vie et peuvent former obstacle en vous paralysant, vous faites contre vos peurs ou avec vos peurs – chacun bricole dans sa vie comme il peut ! Alors vous créez car vous suivez vos désirs plus que vos peurs. L’Espérance donne une bravoure contre les peurs – gardez bien tous les mots, je n’ai pas dit que l’Espérance faisait disparaître les peurs – nous aurons autant de peurs, autant de difficultés, de combats intérieurs, mais cette Espérance fait naître en nous une sorte de bravoure. On affronte les peurs, on les traverse.

 

      - L’ouverture à la Totalité

 

L’Espérance porte sur une Totalité. Comme je vous le disais, tout à l’heure, à travers tous nos désirs, il y a, en  réalité, un désir d’absolu : le désir d’avoir mon bac, le désir de me marier, etc. Portée par l’Espérance qui vient du Ressuscité, notre Espérance distend notre cœur d’une manière infinie, illimitée, démesurée. Seule la Totalité pourra nous combler et, d’une certaine manière, ce sera la Totalité par excellence, c’est-à-dire Dieu lui-même, qui pourra nous combler. C’est une recherche.  Alors certains êtres ne comprennent pas cela. Petit jardin, petite vie tranquille, de temps en temps aussi, comme le disait Victor Hugo, «  le ciel pour rêver … ». Le chrétien n’est pas dans le rêve, simplement il aspire à quelque chose d’immense. Alors n’ayez pas peur si vous n’êtes jamais satisfait. Cela ne vous empêchera pas, c’est mon dernier point, d’être très heureux. Au contraire !

    

             - Catalyseur de la joie humaine 

 

A travers l’Espérance se catalyse toute la joie humaine. Nous savons une chose : si la présence du Ressuscité dans cet univers est réelle – et je le crois, c’est ma foi – si l’énergie du Ressuscité  atteint vraiment notre cœur de manière concrète, tout peut être occasion de joie. C’est pour cela qu’on n’arrive pas à l’éradiquer cette joie du cœur du chrétien. Si on ne l’autorise pas à telle joie, il en trouvera une autre. Parfois ce sont des joies qui sont tellement intimes qu’on trouve ridicule - c’est dommage d’ailleurs - de les partager. La joie de vivre, tout simplement ! Je suis vivant, il faut le percevoir, même si je ne suis peut-être pas en grande forme (« je suis fatigué » : bientôt l’expression va devenir proverbiale, on va dire fatigué comme un curé… ou plutôt indisponible comme un prêtre… Plus personne aujourd’hui ne m’adresse la parole autrement que par cette première phrase « Bonjour mon père, comment ça va ? Excusez-moi de vous déranger, je sais que vous êtes très occupé ... ».) Tout devient occasion de joie. Cette force de la Résurrection est une force d’Espérance concrète - or l’Espérance c’est déjà un canal qui pompe la joie du Ciel depuis l’Eternité jusque dans le temps - c’est une source inaltérable de joie. C’est pour cela que toutes les joies humaines, nous les prenons très volontiers et nous leur donnons leur vrai sens. Et puis, quand il n’y en a pas, nous essayons par notre présence, notre action peut-être,  parfois notre silence, de catalyser tout ce qui n’est pas encore catalysé de la joie humaine, de telle journée ou de telle action.

 

 

 

  1. Le sens de l’Espérance : la recherche du Royaume et la liberté des fils

 

 

C’est très intéressant. L’Espérance nous permet de prendre la vraie mesure de notre vie. Qu’est ce que je veux dire par là ? Est-ce que vous avez dans votre salle de bains – j’ai remarqué que c’était dans les salles de bains – un pèse-personne ? Non ? Vous n’avez pas de problème de régime alors ! Il y a des gens qui  ont des pèse-personnes. Vous n’avez plus de toise maintenant, vous n’êtes plus à l’âge, pour la plupart d’entre vous,  où vous pouvez encore grandir … Qu’est-ce que vous allez utiliser comme instrument de mesure de votre vie pour savoir si votre vie vaut ou si elle est vide ? C’est quand même assez intéressant. Allez-vous prendre les critères qui sont souvent donnés, c’est-à-dire par exemple la réussite sociale ou bien même encore, tant pis si je vous choque, le nombre d’enfants ? Ah ? Un de plus que toi ! Je me suis plus consacré à la vie, à l’amour que toi ! Est-ce que nous allons prendre comme critère - je pousse le bouchon très loin - des actions sociales, des aumônes très larges, des prières abondantes que nous avons faites … ?

 

Le seul critère que nous montre l’Evangile, c’est le Royaume de Dieu. Est-ce que nous vivons pour le Royaume de Dieu, est-ce que nous essayons de construire ce Royaume de Dieu ? Est-ce que ce sont les perspectives de la charte du Royaume de Dieu ouvertes par Jésus dans le sermon sur la montagne qui éclairent nos actes et nos pensées ou pas ? Je vous parlais des célibataires. Plus j’y réfléchis, plus je me dis c’est vraiment le Royaume de Dieu qui est notre référence. La bonne question, la vraie question du célibat est-elle : mon célibat est-il temporaire ou définitif ? Là, je le dis de manière conceptuelle parce qu’en réalité les célibataires ne le disent pas comme cela. Ils disent : vais-je mourir tout seul ou est-ce que je vais m’en sortir un jour ?  La formulation est plus concrète ! La bonne question est-elle vraiment : célibataire temporaire ou célibataire définitif ? Définitif comme ceux qui se sont consacrés, les religieux. N’est-elle pas plutôt : en tant que chrétien, est-ce que je vis mon célibat actuel sous la lumière du don pour le Royaume des Cieux ? « Cherchez le Royaume des Cieux et sa justice et tout le reste vous sera donné de surcroît ! ».

 

-          La vocation à la perfection de la vie chrétienne : la charité et les conseils évangéliques

 

Cela rejoint la vocation par excellence de tout être humain et de tout baptisé. Laquelle ? Quelle est la perfection de la vie chrétienne ? Quelle est notre vocation ? La sainteté ! Qu’est-ce que c’est que la sainteté ? Etre confit en dévotion ? Oui, la prière est bien nécessaire. La perfection de la sainteté chrétienne c’est la perfection de l’Amour. A chaque fois que j’essaye de construire le Royaume de Dieu, qui est le Royaume de l’Amour, je suis dans ma vocation profonde, et c’est l’Espérance qui nous la donne.

 

Comme je le disais tout à l’heure, les conseils évangéliques sont justement ce qui nous permet d’atteindre la perfection. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », dit Jésus. Or le Père a une perfection d’amour, non pas simplement en tant qu’il est juste envers nous, mais en tant qu’il y a toujours une gratuité surabondante. Tout à l’heure, je vous citais ce cas qui m’a beaucoup touché de cette femme qui, non contente d’avoir pardonné, rentrait déjà dans le dynamisme de la charité presque parfaite en allant apporter de la nourriture à celui qui avait tué son mari et ses enfants. Elle n’y était pas tenue. A la limite on peut se dire que c’était un geste  pour  exprimer son pardon et son amour,  non pas dans le presque parfait mais dans le plus que parfait. Mais ce geste complètement gratuit d’aller prendre deux enfants quasi orphelins c’est une surabondance, une gratuité !

 

Et les conseils évangéliques nous en avons, selon la tradition,  désigné  trois, les trois qui prennent les trois grandes dimensions de l’existence humaine : la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Les conseils évangéliques nous invitent à renoncer à certains biens  pour un surcroît d’amour, une plénitude, une perfection. Dois-je rappeler que chaque chrétien est appelé, même dans le mariage, à vivre la chasteté ? Nous allons en parler. Ou la pauvreté. Je vais développer ces deux points très rapidement en laissant de côté celui de l’obéissance qui est un peu plus complexe. Vous avez déjà sûrement l’expérience de cette sorte de gratuité, d’amour gratuit. Je renonce gratuitement, alors que c’est peut-être bien, à telle chose bonne, par amour évidemment, sinon ça n’a pas d’intérêt et ce n’est pas la perfection de la charité. Par exemple, je renonce à telle promenade, à telle lecture qui était bonne, qui était saine. Les commandements de Dieu sont, sous le mode d’interdit ou d’ordre formel,  le nécessaire. Avec les conseils évangéliques, on est dans le surabondant. Vous n’atteindrez jamais la perfection de la charité, et moi non plus, si, de temps en temps, nous ne sommes pas mis en face d’appels à une gratuité absolue. Je vais même aller plus loin : je pense même que les conseils évangéliques nous invitent à prendre des initiatives de gratuité absolue, pas simplement des sacrifices d’une chose bonne pour un amour plus grand. Vous retiendrez cet exemple : cette femme a senti dans son cœur cette initiative de prendre deux enfants sur les quatre qui restaient.

 

-          La fécondité des fils de Dieu

 

Avec le sens de l’Espérance, cette recherche du Royaume de Dieu, nous touchons véritablement à notre être profond  de fils de Dieu. Et là réside notre véritable fécondité, celle du Royaume de Dieu. Tout cela est très lié. Bien sûr que nous pensons tout de suite à  la fécondité physique quand nous parlons de fécondité. Dois-je rappeler qu’en ce sens-là le Christ a été totalement infécond. Qu’il ne lui aurait été point difficile de se marier et de faire plein d’enfants. Bien sûr,  la fécondité physique est un don extraordinaire de Dieu. Il n’est  pas question ce soir de la rabaisser, mais simplement de la remettre en face du message de l’Evangile. La fécondité physique – mettre au monde des enfants – n’a de sens que dans la mesure où il y a la fécondité des fils de Dieu. La vraie vie qui coule en nous, c’est  la vie de fils de Dieu. Je suis fécond dans la mesure où je transmets cette vie comme le Christ lorsqu’il a transmis l’Esprit du sommet de la Croix, ou lorsque ressuscité, il vient dire : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie », et qu’il l’est en abondance, «  transmettez cette vie ». Si, autour de vous, vous avez changé des cœurs, que vous les avez remis dans la joie et, par le fait, dans le goût du bonheur et le goût de la vie, vous avez été peut-être plus fécond que celui qui a été simplement géniteur d’un enfant qu’il n’aime pas et qu’il ignore totalement.

 

     - La liberté des fils de Dieu

 

Enfin sur ce sens de l’Espérance, je me permets d’insister sur un dernier point : (je vous ai laissé justement un beau texte de Benoît XVI sur la liberté)  la liberté des fils de Dieu. Cette Espérance doit se lire, se traduire dans nos existences par la joie. Elle doit aussi se traduire par une liberté supérieure, si la mesure de ma vie c’est le Royaume de Dieu - « Cherchez le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné de surcroît » dit Jésus - alors nous sommes sur un chemin de véritable liberté. La véritable liberté, quelle est-elle ? Est-ce qu’elle consiste à avoir le maximum de possibilité de choix ? Plus ça va, plus je me dis que notre société contemporaine est en train de détruire complètement les fausses conceptions de la liberté issues des philosophes modernes,  Rousseau et d’autres, qu’on appelle la liberté de choix. Tant mieux ! Pourquoi ?  Au départ, grâce à Internet, vous avez la possibilité d’élargir vos horizons à tel point que, par exemple, si vous voulez acheter quelque chose sur Internet, au lieu d’avoir comme dans votre grande surface, cinq ou dix marques de lessive différentes, vous en avez cinquante ou cent. Au lieu d’avoir quatre ou cinq hommes à peu près de mon âge ou peut-être un peu plus âgés avec qui je pourrais me marier dans mon village j’en ai maintenant plusieurs millions sur Meetic ou d’autres sites. On est dans l’ordre du possible … et ce possible nous déborde !

 

C’est assez intéressant : plus on a le choix, plus finalement on est paralysé. Voilà ce que je constate. A force d’être toujours dans le domaine du possible, on n’est plus capable de prendre une voie, un chemin qui va réduire ce possible et l’éliminer comme le réel élimine le rêve. Plus on multiplie les possibilités dans le choix, plus il est difficile de faire un choix. Donc, c’est une fausse liberté. Alors que la vraie liberté des fils de Dieu c’est celle de se dire : tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour. Là,  ça nous donne une liberté extraordinaire. La question de savoir si on avait le choix de faire autre chose ne se pose même plus. On se sent et on est libre, et la liberté est un sentiment intérieur qu’on peut tout à fait analyser. Et le fait qu’on puisse avoir d’autres vies et de parler au conditionnel ne nous intéresse plus. Je suis persuadé qu’il y a un mode que Dieu ne connaît pas : c’est le conditionnel … Sur le plan de la vie spirituelle c’est un désastre de vivre dans le conditionnel : j’aurais pu, j’aurais dû ou je pourrais … Non.

 

 

  1. La chasteté évangélique : la pureté ouvre la fraternité

 

Je déploie deux aspects de ces conseils évangéliques parce qu’ils sont peut-être davantage liés à la solitude. La chasteté évangélique, pureté qui nous ouvre à la vraie fraternité. Quatre petites précisions qui ne posent  pas de soucis particuliers :

 

-          La chasteté : intégration réussie de la sexualité dans la personne

 

La chasteté n’est pas le mépris de notre sexualité que nous ne tenons pas à l’écart de notre humanité. Du reste, elle se rappelle à nous au mauvais moment. Tous ceux qui essayent de vivre ainsi leur sexualité auront des surprises. Non, c’est une intégration réussie de la sexualité dans la personne, parfois au prix de nombreux combats, et il n’est pas dit que ces combats cessent un jour. Donc, la véritable chasteté prend en compte notre sexualité non seulement à titre théorique - oui, je suis un homme, une femme,  on remplit le formulaire : sexe  masculin, féminin – mais elle prend aussi en compte la réalité d’une sexualité qui se manifeste à nous avec tout ce que ça implique  de passion, de désir violent ou bien aussi de tentative de conquête, de désir d’être séduisant. Tous ces aspects-là,  il faut les intégrer dans la personne.  C’est la véritable chasteté : arriver à intégrer cet élément de la sexualité dans ce qui fait ma personne toute entière.

 

-          La pureté : maintien ou maîtrise de son corps avec respect

 

Deuxièmement la pureté au sens évangélique du terme, c’est le maintien ou la maîtrise de son corps avec respect pour son corps ou pour le corps de l’autre. Je ne pense pas qu’on puisse se passer de ce mot de maintien ou de maîtrise ; Jean-Paul II avait beaucoup insisté sur ce point vis-à-vis des jeunes : il n’y a pas mépris mais maîtrise du corps à travers  la sexualité. Pour le dire clairement : je ne crois pas qu’on puisse se passer d’efforts. Qui dit maîtrise dit, à un moment donné, même dans le couple constitué par le mariage, qu’ il y a nécessairement un effort de maîtrise, ou peut-être combat ou  difficulté,  tentation.

 

-          La chasteté enrichit les manifestations affectives

 

La chasteté n’est pas une manière de brimer notre sexualité mais au contraire de l’affiner, de la rendre plus sensible. Je vous ai laissé un très beau texte de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus  où elle dit que notre vie religieuse, notre consécration ne nous rendent pas insensibles, au contraire. Notre tendresse, notre capacité de sensibilité, d’empathie ne sont pas atténuées par la chasteté ou par une maîtrise. Il faut prendre le mot maîtrise comme nous pourrions le prendre par exemple de la maîtrise d’une langue ou d’une science. Ca nous rend encore plus subtils ; nous pouvons en voir les mécanismes ; nous sommes plus précis ; nous sommes peut-être plus poètes. Nous maîtrisons, dans ce sens-là, bien davantage notre sexualité. La chasteté enrichit les manifestations affectives dans la mesure évidemment où notre état nous permet d’en avoir. On peut tous avoir des manifestations affectives  même si nous sommes dans une société prude, puritaine sur ce point et libérée sexuellement par un autre. Nous avons le droit de manifester notre affection et notre tendresse. Je le dis sincèrement ne serait-ce que dans cette fraternité ou à l’égard de ceux  qui nous sont confiés.

 

     -      Une forme nouvelle et encore plus pleine de communion avec les autres

 

Alors, et c’est mon dernier point, la chasteté  va se traduire dans nos existences de manière différente suivant, par exemple,  que nous sommes célibataires ou que nous sommes mariés. Soyons clairs, la chasteté dans le célibat  se vit dans la continence. La chasteté dans le mariage  (vous n’êtes pas invités à la continence absolue) est le véritable sens de ce que nous appelons par ailleurs la régulation naturelle des naissances. Le véritable sens évangélique n’est pas simplement de respecter la nature humaine, la nature en particulier du cycle féminin. Ce serait quand même relativement restreint,  alors que par l’Evangile, si nous cherchons le Royaume de Dieu, nous comprenons qu’entre mari et femme il n’y a pas simplement un respect de l’autre ou un respect de notre nature humaine ; il y a cette recherche d’un amour parfait qui va se déplier à travers le conseil évangélique de chasteté. C’est quelque chose de tout à fait étonnant. Pourquoi ? Parce qu’à travers la chasteté,  les moines, les moniales en sont le reflet et le signe particulier ­- nous vivons une forme encore plus pleine de communion avec les autres. Je le crois très profondément.

 

 

 

  1. La pauvreté évangélique : la remise à la Providence et le souci de tout

 

 

La pauvreté évangélique nous met sur un chemin très curieux qu’il nous sera peut-être d’ailleurs difficile d’expliquer à de gens incroyants  qui nous entourent, ou dans notre propre famille : la remise totale de notre existence à la Providence, et en même temps, dans notre cœur, un souci, une responsabilité pour tous les biens de la terre. Petite précision utile parce que, parfois, on confond mépris de la terre et pauvreté évangélique, comme on confond mépris du corps ou de la sexualité et chasteté évangélique. Pas du tout, au contraire.

 

-          S’enrichir en vue de Dieu et non thésauriser pour soi-même : vaincre l’appropriation

 

S’enrichir en vue de Dieu. On pourrait dire en parallèle : la pauvreté est une intégration de tous les biens de la terre dans notre existence personnelle. Vous allez dire : « ce n’est pas possible je ne peux pas intégrer tous les biens de la terre ou il faudrait que je sois Bill Gates multiplié par Bill Gates au carré pour avoir tous les milliards de la terre ! » Eh bien, si !

 

Nous pouvons, par la pauvreté évangélique, intégrer en nous tous les biens de la Terre. Je vous ai laissé un petit texte de Saint Jean de la Croix : « Miens sont les cieux, mienne est la terre et miens sont les peuples ». Vous relirez ce passage d’un mystique puissant : tout est à moi. Comment cela se fait-il ? C’est la pauvreté évangélique : on s’enrichit en vue de Dieu et on ne thésaurise pas pour soi-même. Il y a dans la pauvreté évangélique d’abord une victoire à obtenir sur l’appropriation personnelle : le « Pour moi ». Dès que quelque chose m’est présenté, il y a ce mouvement en moi, terrifiant mais réel, – il faut être réaliste avec son humanité –  qui me fait dire à l’intérieur : c’est pour moi. Allons plus loin. C’est là qu’est la pauvreté évangélique. Quand quelque chose n’est pas à moi,  nous comprenons qu’il n’est donc pas pour moi, puisqu’il est sûrement pour quelqu’un d’autre, mais quand quelque chose est à moi, que je l’ai acheté avec la sueur de mon front ou les économies de ma femme,  j’ai tout lieu de penser que c’est pour moi ou pour ma famille. Eh bien c’est faux ! La pauvreté évangélique, justement, nous met sur un autre chemin, c’est très intéressant.

 

     - S’abandonner à la Providence lorsqu’on est disciple

 

Lorsque nous sommes disciples nous sommes invités à rétablir un nouveau rapport avec la terre, tous les biens de la terre, et nous sommes invités à ne pas entasser, accumuler des richesses, ce que le bon sens et la droiture  humaine disent tout simplement : « les linceuls n’ont pas de poches : à quoi te sert-il d’accumuler plus de biens que tu ne pourras jamais en utiliser dans ta vie ? » Je n’ai toujours pas compris à quoi servait d’avoir dix milliards alors que je pense que je peux m’en sortir déjà avec un milliard, peut-être même beaucoup moins … !!! Je n’ai jamais compris à quoi ça servait d’avoir autant d’argent sinon peut-être  pour asseoir une domination et un pouvoir, ce qui n’est pas la même chose que de dépenser des biens pour soi. Le disciple, au-delà de ce que quelqu’un de droit et de juste peut comprendre, est invité à s’abandonner à la Providence par des gestes qui ne manquent pas de prévoyance mais qui seront certainement considérés comme des actes d’imprudence par certaines personnes qui ne possèdent pas la même foi que vous. Nous avons tous, chrétiens,  à vivre cette pauvreté évangélique.

 

Pour nous, religieux, vous comprenez aisément comment cette pauvreté se vit. Aux yeux du monde c’est une imprudence, même si aujourd’hui c’est une imprudence  relative parce que nous sommes  comme les autres et nous devons aussi cotiser à la Sécurité Sociale et à la Caisse de retraite. Mais c’est légal, on n’a pas le choix de faire autrement. Malheureusement on n’a pas le choix : si on veut exister en France, on est obligé de payer ces caisses de retraite et de sécurité sociale. C’est vous dire que nous ne sommes pas très à l’aise,  pas seulement pour des raisons financières, mais il nous est difficile de dire : nous, les religieux nous sommes totalement abandonnés à la Providence… Oui, d’accord,  mais enfin tu cotises quand même à la caisse de retraite… On n’a pas le choix de faire autrement. Vous  savez que c’est pour cette  raison-là que mère Térésa n’a pas voulu avoir plus de deux maisons en France : elle estimait que c’était  incompatible fondamentalement avec la vie évangélique, et elle voulait vraiment vivre la vie évangélique à fond. Les sœurs ne possèdent rien, elles ont un seau  et deux saris.  Nous comprenons néanmoins qu’un religieux qui sortirait aujourd’hui, dans la mesure où il a donné tous ses biens en faisant son engagement définitif et se retrouve à cinquante ans à la rue, soit parce qu’il y a une révolution, soit parce qu’il a quitté sa congrégation, serait en situation de réelle pauvreté. La vie religieuse demeure encore risquée, surtout dans une mentalité contemporaine où il faut prévoir,  toujours prévoir, mettre des petites noisettes un peu de partout tel l’écureuil, même si on n’est pas la caisse d’épargne…

 

 Notre pauvreté de religieux, de personnes consacrées, nous la vivons, comme la chasteté, d’une manière très particulière. Faites le parallèle : comme nous vivons normalement dans le célibat par la continence, nous vivons la pauvreté, dans la vie consacrée, en n’étant propriétaire de plus rien. Nous autres - nous en parlions avec le frère Roland qui a fait samedi sa profession solennelle -  nous devenons  incapables, aux yeux de Dieu, de posséder quoi que ce soit. Ne tiquez pas : si vous me donnez une maison, je ne pourrais pas la mettre à mon nom, elle irait au nom de la communauté, de la congrégation. Et si vous me donnez votre Rolls,  je serais un peu gêné parce que, même si c’est au nom de la communauté, je ne suis pas sûr que le Père Abbé soit très à l’aise de rouler dans la Rolls, en raison de sa couleur rose, bien entendu !

 

Mais une question que je vous renvoie à vous autres laïcs : si vous êtes disciples de Jésus, comme vous devez vivre de la chasteté soit dans le célibat, soit dans le mariage ou dans le veuvage ou le divorce… comment allez-vous vivre une pauvreté réelle, effective ? Parce que, bien entendu, quand on parle de pauvreté, on peut parler longtemps de la pauvreté en esprit, mais vous savez que la pauvreté en esprit,  parce que l’homme est un, c’est-à-dire qu’il est esprit et corps, n’existe pas si elle  ne se traduit pas dans une pauvreté concrète, dans des gestes concrets de pauvreté évangélique. De quelle manière très concrète obéissons-nous à la parole de Jésus de s’abandonner  à la Providence ? Ce serait intéressant de faire un tour de table en nous disant : est ce que de ce côté-là il n’y a pas quelque chose qui serait un véritable obstacle parce que tout est assuré et verrouillé, bien bétonné. Je ne suis pas quelqu’un de voleur ni d’injuste mais en réalité est-ce que très concrètement je m’abandonne à la Providence ? Et je vous rappelle que la pauvreté évangélique, comme la chasteté et l’obéissance, c’est renoncer à quelque chose de bien, de droit, auquel j’ai droit au plan des commandements et pas simplement au plan légal, pour un surcroît d’amour.

 

-          La terre sert à unir : aucune indifférence mais un immense souci de justice

 

 La terre sert à unir, donc, derrière cet abandon à la Providence, la pauvreté effective, nous ne cherchons aucune tendance à l’indifférence. Méfiez-vous des catholiques qui vous disent : «Tout ça, ce ne sont que des biens matériels. » J’ai remarqué qu’en général c’étaient les plus attachés aux biens : ils n’en connaissent pas la vraie valeur, donc ils y ont mis leur cœur. Déjà, chez les moines et dans les apophtegmes on retrouve des histoires succulentes – excusez l’expression – sur ce point.

 

Un jour, un jeune moine arrive. Tous les jeunes moines, comme la plupart des jeunes religieux,  savent mieux que les anciens un peu rompus à toutes les ficelles de la vie monastique, ce qu’il faut faire … A un moment donné il voit ses frères qui commencent à travailler. Vous savez que les premiers moines travaillaient beaucoup de leurs mains, « Ora et labora », dès Saint-Antoine et la fondation des moines. Ce n’est pas une invention tardive,  le travail fait partie de l’itinéraire de sainteté du moine.

  - « Holà ! Mais ça, c’est une chose de la terre, je ne travaille pas ! ».

 Alors l’Abba :

  - « Ce sont des choses de la terre, alors ne travaille pas ! »

 Et le jeune moine se retire dans sa cellule pour prier. Arrive l’heure de midi. Normalement des frères ou des disciples  apportent le repas. Personne !

 -  «  On m’a oublié ! ».

 Le soir arrive.

  - «On va m’apporter la nourriture ce soir … ».  Personne ! Au bout de deux ou trois jours comme ça, il est à moitié mort de faim :

  - « Pourquoi personne ne m’apporte-t-il à manger ? ».

 Et l’Abba lui dit :

 - « Oh ! Mais toi,  frère, tu es du ciel. Toutes ces choses-là, ces nourritures, elles sont de la terre. Ce n’est pas pour toi ! ».

Très bien ! Vous voyez c’était plein d’humour, plein de sagesse. C’est très vrai. Il faut que ça s’incarne, il n’y a pas d’indifférence, car nous savons que tous ces biens, tous les biens de la terre sont faits pour unir les hommes.

 

     - Libre de tout car possédant tout en commun

 

 Et lorsque je vous parle ainsi, vous pourriez me crier : «  petit innocent » ou « complètement inconscient » ou «  idéaliste ». Nous savons que souvent les biens de la terre divisent. C’est la plupart du temps pour la possession de la terre, que les états entrent en guerre, que les nations se font la guerre. Ce n’est pas tellement pour des idéologies même religieuses. Si on prend l’ensemble des conflits du monde, ils sont  parfois liés à une idéologie religieuse, même pas à une religion. Mais très souvent c’est pour des questions de possession de la terre qu’on se bat. Après tout, ceux qui sont d’une autre religion mais qui sont à l’autre bout du monde « Qu’ils la gardent leur terre, je m’en moque bien ! » tandis que si on est sur la même terre,  là « ça pète ». Libre de tout car possédant tout en commun, voici une manière très spéciale de vivre la pauvreté à la lumière du Royaume de Dieu.

 

Conclusion : c’est là que fleurit le JE de Marie

 

Si vous voulez une incarnation vraiment très forte de tout ce mystère de la solitude vécu aussi bien dans sa dimension originelle que dans sa dimension sainte, reprenez l’itinéraire de Marie. Je ne le fais pas avec vous, mais chacun peut relire ces passages bibliques où nous est montrée cette femme qui est comme le pendant de l’Eve ancienne, mais c’est l’Eve nouvelle qui va avec l’Adam nouveau qui est le Christ, cette femme qui est sûrement une femme de profonde solitude. Nous n’avons que très peu de phrases de Marie. Nous avons le Magnificat, nous avons sa réponse à l’ange. C’est une femme sûrement de profond silence, de profonde solitude, de profonde autonomie. « Elle gardait tous ces événements dans son cœur… »  Je vous invite à la garder comme mère, comme mère de notre solitude.

 

 

 

 

 

 

Textes

 

« « Personne ne s’inquiète car tous savent que la chose la plus importante n’est pas ma maladie, mais de partager la rencontre que tu as faite ». La chose la plus importante, ce n’est pas ton jugement, mais de partager la rencontre que tu as faite. La chose la plus importante, ce n’est pas ce que tu penses ou ce qui te plaît, ni ta façon de sentir, ni ta manière de juger ou ce que ta conscience te dit ou te commande, c’est de partager la rencontre que tu as faite. C’est un monde différent, voilà le début d’une humanité différente. L’humanité ordinaire te fait affirmer ce que tu penses, ce que tu ressens, l’instinct qui t’agite, elle te fait affirmer ce qui te plaît, selon ta conscience. C’est une humanité ordinaire. Voici une humanité différente : il y a une autre présence là-dedans, la présence du Christ ressuscité et monté aux cieux, qui possède toutes choses depuis le début dans l’attente de la gloire finale, en vivant la joie de la gloire présente que nous lui donnons ; nous lui donnons la joie de la gloire présente si nous vivons dans l’unité dans laquelle nous le reconnaissons. »                      Luigi Giussani

 

« La perfection de la vie chrétienne se mesure, par contre, à la charité. Il en résulte qu’une personne qui ne vit pas dans l’état de perfection (c'est-à-dire dans une institution qui base le plan de sa vie sur les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance), c'est-à-dire qui ne vit pas dans un institut religieux mais dans le monde, peut atteindre de facto un degré supérieur de perfection – dont la charité est la mesure- par rapport à la personne qui vit l’état de perfection mais un degré moindre de charité. Toutefois, les conseils évangéliques aident incontestablement à parvenir à une plus pleine charité. Aussi quiconque y parvient, même sans vivre dans un état de perfection institutionnalisé, atteint cette perfection qui jaillit de la charité, moyennant la fidélité à l’esprit de ces conseils. Cette perfection est accessible et possible à tout homme, dans un institut religieux comme dans le monde. »

                                                                                                          Jean Paul II

 

 

« Etre libre signifie du point de vue du fils prodigue, pouvoir faire tout ce que l’on veut ; ne devoir accepter aucun critère en dehors ou au-dessus de moi-même. Suivre seulement mon désir et ma volonté. Qui vit ainsi s’opposera très vite à l’autre qui veut vivre de la même manière… L’Ecriture sainte relie en revanche le concept de liberté à celui de filiation, dit saint Paul … le principe est toujours valable : liberté et responsabilité vont toujours de pair. La véritable liberté se démonter dans la responsabilité, dans la manière d’agir qui prend sur soi la coresponsabilité pour le monde, pour soi-même et pour les autres.… L’Esprit saint nous fait participer à la responsabilité de Dieu Lui-même pour son monde, pour l’humanité tout entière. Il nous enseigne à regarder le monde, l’autre et nous-mêmes avec les yeux de Dieu… nous voulons apprendre cette liberté véritable, non celle des esclaves qui visent à couper pour eux-mêmes une part du gâteau qui appartient à tous, même si cette part doit ensuite manquer à l’autre. »                                                     Benoît XVI   3 juin 2006

 

 

« L’homme est capable de découvrir dans cette solitude… une forme nouvelle et même encore plus pleine de communion intersubjective avec les autres. Cette orientation de l’appel explique clairement l’expression « pour le Royaume des Cieux » ; en effet, la réalisation de ce Royaume doit s’opérer dans la ligne du développement authentique de l’image et de la ressemblance de Dieu dans sa signification trinitaire, c'est-à-dire précisément de communion. »                       Jean Paul  II

 

 

« En se donnant à Dieu, le cœur ne perd pas sa tendresse naturelle, cette tendresse, au contraire, grandit en devenant chaque jour plus pure et plus divine. Mère bien-aimée, c’est de cette tendresse que je vous aime, que j’aime mes sœurs… On met le flambeau sur le chandelier afin qu’il éclaire TOUS CEUX qui sont dans la maison. Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont le plus chers, mais TOUS ceux qui sont dans la maison, sans excepter personne. »                  

Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus

 

 

Luc 12, 13 à 31  « Quelqu'un de la foule lui dit : "Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage." Il lui dit : "Homme, qui m'a établi pour être votre juge ou régler vos partages ?" Puis il leur dit : "Attention ! gardez-vous de toute cupidité.../… Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s'enrichir en vue de Dieu." Puis il dit à ses disciples : "Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. Considérez les corbeaux… Vous non plus, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez ; ne vous tourmentez pas.  Car ce sont là toutes choses dont les païens de ce monde sont en quête ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Aussi bien, cherchez son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. »

 

«  Pourquoi diffères-tu ? pourquoi attends-tu ? puisque tu peux dès à présent aimer Dieu en ton cœur ? Miens sont les cieux et mienne est la terre, et miens sont les peuples ; les justes sont miens et miens les pécheurs ; les anges sont miens et la Mère de Dieu et toutes les choses sont miennes, et Dieu est mien et pour moi, parce que le Christ est mien et tout entier pour moi. Que demandes-tu et que cherches-tu donc, mon âme ? Tien est tout cela et tout est pour toi. Ne t’estime pas moindre. Ne t’arrête pas aux miettes qui tombent de la table de ton Père. Sors au-dehors et glorifie-toi en ta gloire. Cache-toi en elle et sois dans la joie et tu obtiendras ce que ton cœur demande. »          

Saint Jean de la Croix,  Maximes