Plan
Introduction
1. Les préférences de
l’Agapé
2. Les particularités
essentielles de l’amitié
3. Vie (naissance -
croissance et atteinte de la plénitude) de l’amitié
Introduction
L’amour dont je vous parle est l’amour selon le
plan de Dieu, l’amour de charité, ou « agapè ». Nous sommes au cœur
de notre existence de célibataire. Je me mets avec vous. Nous partageons cette
attente de célibataire qui sera d’autant plus féconde que nous vivons, dans cet
état de vie, l’amour. Cela va nous permettre de resituer la place de l’amour
d’amitié, de redécouvrir combien l’amour d’amitié est essentiel pour nous
célibataires.
Si je ne vis pas un amour d’amitié avec mes frères,
combien pauvre sera ma vie ! Quel appauvrissement de notre vie d’amour, de
notre déploiement du cœur, si nous ne découvrons pas cet amour d’amitié, entre
l’amour du prochain et l’amour conjugal.
L’amour d’amitié n’est pas un succédané, un ersatz, un trompe la faim. Je ne
vous invite pas à ronger votre frein. Une vie de conjugalité épanouie n’est
rien d’autre qu’une amitié conjugale.
Il faut que la pensée avance comme les
vagues dans la mer, qui reculent pour mieux avancer.
1 Co 9,7 : « Dieu aime celui qui donne avec
joie ! » nous dit Saint Paul. Cette phrase condense les différents
amours que nous avons évoqués :
-
l’amour
qui se porte sur Dieu : l’homme aime Dieu quand il donne avec joie. Car
l’amour de Dieu pour nous relève pas d’un mérite quelconque. Dieu nous aime
quoiqu’il advienne.
-
« qui
donne » : renvoie à l’amour du prochain, à une charité effective,
réelle, qui peut aller jusqu’à l’ultime solidarité de donner sa vie.
-
« avec
joie » : l’homme s’aime lui-même quand il donne avec joie. L’homme
s’aime lui-même en cherchant son bonheur. C’est une joie concrète, perceptible,
réelle, qui valide la qualité de l’amour pour soi. Le don sans le parfum de la
joie, c’est un sacrifice mal consenti. Le don peut nourrir le pauvre, mais il
ne remplit pas le cœur ! (attention à certaines mauvaises images de la
religion : attention aux dons sans amour ! Une joie sans l’élan du
don n’est qu’un plaisir. La joie n’est pas le plaisir. L’un se partage, l’autre
pas. A la différence de la joie, le plaisir a toujours des lendemains
tristes !
L’amour de Dieu
et l’amour de soi sont totalement imbriqués, comme deux rythmes ou deux
successions de notes. Les images sont alternatives :
-
toute
la morale, l’éthique, la vie chrétienne part de ceci : « Cherche ton
bonheur ». C’est le premier mouvement de l’amour de soi, qui nécessite de
se saisir comme un sujet.
-
pour
cela, « connais-toi en profondeur ». Tu veux être heureux ?
Qu’est-ce que cela signifie pour toi ? Etre heureux ? Vouloir ? Cela
peut être très vague….
-
En
cet abîme intérieur que tu découvres en toi, tu vas rencontrer Dieu qui
t’habite en profondeur, qui t’est plus intime que toi-même. « En moi,
il y a un puits, et au fonds de ce puits, il y a Dieu » (Etty Hillesum,
« Une vie bouleversée »).
-
Tu
ne peux rencontrer Dieu véritablement sans l’aimer. Sinon, tu n’as rencontré
qu’une apparence de Dieu, une idole.
A chaque fois que naît
un mouvement de révolte contre Dieu, sachons discerner que c’est une image de
Dieu et pas Dieu, contre quoi nous nous révoltons. Cette lutte contre
l’idolâtrie traverse, de part en part, toute la parole de Dieu. Freud a un seul
mérite, celui d’avoir mis le doigt sur les mécanismes psychologiques qui nous
fabriquent des idoles. Quand Adam se cache, il entend les pas de Dieu, il n’est
pas face à Dieu ! Nous avons peur des images de Dieu que nous nous
faisons : « J’ai péché, j’ai péché, j’ai mal fait… » Si Adam
avait l’image d’un Dieu tout amour…
-
C’est
en aimant Dieu que tu le connais (cf. Catherine de Siennes)
-
En
connaissant Dieu, tu te reconnais à son image. Tu te connais toi-même, à l’image de
Dieu. C’est la « reconnaissance de soi ». Quand on connaît Dieu parce
qu’on l’aime, on se connaît soi-même dans une lumière extraordinaire… Qui de
nous sait qu’il est responsable de la Création, de chaque être humain ?...
-
En
te reconnaissant, tu vas te décentrer complètement. On est à l’image de
Dieu, pas à l’image de ses parents, ni à l’image de soi. La portée spirituelle
de cette révélation est considérable. C’est là que l’homme se perd en se
trouvant.
-
En
te décentrant, tu vis la joie multiple de tous les autres ! Si au terme de
cet itinéraire, je suis décentré de moi-même, alors toute la joie des autres
devient aussi la mienne. Avons-nous réalisé que Dieu tire sa joie de notre
joie ? La joie des hommes, c’est la joie de Dieu. Comme la joie du Fils
est celle du Père ! A l’image du Père, sommes nous heureux de la joie des
autres ? Etre heureux de la réussite, du mariage d’un autre. Si nous avions
un cœur universel, la joie de tous les autres deviendrait notre propre joie.
C’est un ruissellement sans fin….
Dans un
mouvement, qui est toujours un mouvement de surabondance, dans une dynamique,
un élan, tu aimes ton prochain en lui donnant l’existence. Aimer son prochain
sera un profit pour moi ! C’est différent de : « si tu existes
dans ma vie, je vais perdre ce à quoi j’ai droit ». Celui qui aime Dieu et
s’aime soi-même, même dans son ermitage, n’aspire qu’à une chose : donner
l’existence au prochain pour chercher à partager avec lui son plus grand bien.
Avec ses amis, on dépasse le sentiment de compétition. « Si tu existes, tu
prends un peu de mon air, de mon bien, de ma joie… » Alors qu’ils devraient
se démultiplier.
Tout amour du prochain, quand il est vrai, fort,
plein, épanoui, ne peut se perfectionner qu’en amour d’amitié. Aimer ses
ennemis ne peut être un amour d’amitié, au départ, car l’amour d’amitié implique
la réciprocité. ‘J’aime tout le monde’ ne veut pas dire : je n’ai pas
d’ennemis ! Saint Augustin affirme le contraire : tout le monde a des
ennemis. Précisément parce qu’on est chrétien et qu’on est bon envers eux (cf.
l’endurcissement du cœur du Pharaon vis à vis de Moïse). Tout amour, même de
notre ennemi, est porteur en germe d’un amour d’amitié.
Quelle est la fin d’une personne humaine ? C’est le cri pour
la communion ! (Jean Vanier) Cri qui se manifestera certains soirs par une
révolte contre la solitude. Dans la pratique des hommes, l’amitié relève d’un
culte : tous les peuples célèbrent l’amitié, et chacun en a une certaine
expérience. Cf Aristote (qui inspirera Saint Thomas d’Aquin) et Cicéron, qui
inspirera Saint Augustin
La morale du bonheur et de l’amour.
Jean Vanier : « Je suis convaincu
que le cri le plus profond de l’être humain est le cri pour la communion. Cri
du cœur pour rencontrer un autre cœur. Pour sortir de son isolement, dans
une relation de confiance, d’amitié ».
Nous n’avons pas besoin d’aimer seulement, mais
aussi besoin d’être aimés, c’est cela, la communion. « Un peu d’amitié,
c’est tout ce qu’il me faut ! » disait le Curé d’Ars. Il ne manquait
pas de vie contemplative !
Que faire quand on est en manque de communion ?
Relisez les notes intimes de Marie-Noël, recluse de solitude : « Le
silence à la longue devient si étouffant que ne sais où me jeter. Je cherche à
déposer un instant mon fardeau de solitude. J’ai tellement besoin d’un ami que
je l’invente ! » C’est un cri que nous portons, parce que
nous sommes une personne humaine.
« La fin propre de la personne humaine ne
peut être qu’une autre personne qui l’aime. Soit une personne humaine, soit
Dieu. »
Père Marie- Dominique Philippe.
L’amitié se définit par la réciprocité.
La grâce est nécessaire. Elle travaille à
l’intérieur du mouvement de notre cœur, le purifiant, le réveillant. Parfois,
on ne le discerne pas. C’est une grâce intérieure mais extrinsèque : qui
travaille à l’intérieur de notre liberté.
L’homme
pécheur, ayant perdu la finalité de sa nature humaine, ne peut la redécouvrir
que dans et par le Christ Sauveur.
Je n’ai pas
assez insisté sur le caractère miséricordieux que doit avoir notre
amitié ! Dans l’amour, si nous avons une exigence particulière vis à vis
de l’autre, l’amour d’amitié ne doit pas poser trop d’exigences, ou plutôt, il
doit toujours être empreint d’une profonde miséricorde. L’autre est comme moi,
pécheur, il peut aussi manquer à l’amitié.
« Il
arrive que nous ayons soif et que la tendresse de notre ami oublie notre
soif…C’est que la source de la douceur humaine n’est pas inépuisable. Le
consolateur a comme nous son heure de faiblesse. Recevons comme un don le peu
qu’il veut bien nous donner… » (Marie-Noël)
L’ami a aussi
ses faiblesses.
C’est la fin,
l’achèvement du christianisme. Nous avons un double devoir d’amitié, parce que
nous sommes homme et parce que nous sommes chrétien. « Tandis que la
loi humaine a principalement en vue l’établissement d’une amitié entre les
hommes, la loi divine vise à fonder principalement une amitié entre l’Homme et
Dieu. » St Thomas d’Aquin va fonder tout son enseignement sur la
charité sur l’amitié (qu’il va puiser chez Aristote).
Réfléchir sur
l’amitié, c’est être au cœur de notre alliance avec le Seigneur. « Je
ne vous appelle plus serviteurs, je vous appelle amis », dit
Jésus. Dieu vous nous situer comme son égal et pas comme un serviteur.
La charité ne
signifie pas seulement l’amour de Dieu, mais une amitié avec lui : cela suppose
la réciprocité, la connaissance réciproque, un « commerce familier »
avec Lui. C’est par la grâce que dès ici bas, elle commence (elle sera
pleinement vécue au ciel).
La charité
implique la foi. La charité étant une amitié, seule la foi me permet d’y
entrer, de répondre à l’amour du Dieu par un amour réciproque. Le Cardinal Schönborn
(rédacteur du catéchisme de l’Eglise catholique) le dit : le christianisme
est une amitié, une amitié toute particulière…
Le
christianisme, c’est le filet de pêcheur de Pierre, les mille nœuds de
l’amitié… Nous sommes appelés, comme Pierre, à jeter le filet. « Duc in
altum ! » Va en eau profonde ! Souvent, nous jetons des filets
percés, des filets aux nœuds insuffisamment serrés, parce qu’il n’existe pas
assez de liens d’amitié entre nous chrétiens.
I - Les préférences de l’amitié
Nous ne pouvons
pas avoir des liens d’amitié avec tous. L’amour d’amitié est promu par la foi
chrétienne comme une valeur en soi. Contre la tradition, l’amitié chrétienne a
été soupçonnée puis éliminée, aux dépens des célibataires, en attente ou
consacrés.
L’amitié est un
véritable amour, voulu par Dieu comme tel, et qui a sa fécondité. La fécondité
du célibataire est directement liée à l’amitié. L’amitié subsiste dans le monde
chrétien, elle n’a jamais tant fleuri que depuis l’Evangile, avec plus de
pureté, de finesse, de noblesse.
Dieu a voulu
nouer une amitié avec nous. Partant de là, cela vaut la peine d’y réfléchir. (Comme
St Thomas d’Aquin qui s’est intéressé aux passions : le Christ a vécu
lui-même des passions, du coup, il les a ennoblies de manière extraordinaire.)
« Les
grandes amitiés sont le reflet de la gratuité de son amour. » Jacques
Maritain.
Les objections
à l’amitié
L’amitié est
dangereuse :
il y a une certaine résistance à l’amitié, une certaine méfiance qui vient des
cloîtres. Il faut dégager la route de l’amitié des obstacles qui viennent
l’obstruer. Les fondateurs se méfient des cabales, des sous-groupes, des
amitiés particulières qui défont certaines communautés religieuses. Mais on oublie
qu’ils considèrent leur communauté comme une communauté d’amis ! Les
fondateurs ne se méfient pas de l’amitié en général. Il y a un point de passage
presque obligé, dans les premiers temps de l’amitié, par un amour fusionnel (comme
dans l’amour conjugal). « Ouh, ce n’est pas beau !… » Si cela
nourrit, ce n’est pas si mal…. L’important c’est le chemin que l’on veut
parcourir, pas le chemin que l’on a déjà parcouru. Heureusement pour nous
pécheurs !
La famille. Dans les
premiers temps, on a cru que la pratique de l’amour conjugal était a seule
manière d’épanouir les cœurs d’adultes, en plénitude. On en est venu à
considérer l’amitié comme une étape de jeunesse, appelée à disparaître. Les
femmes ne comprenaient pas comment leurs maris pouvaient garder d’authentiques
amitiés (qui peuvent se maintenir à côté du couple, quels que soient les
risques. Mais prenons le risque d’aimer !). L’amitié serait une étape
transitoire, un succédané d’amour, en attendant l’amour conjugal.
3ème
obstacle : une certaine vision égalitaire de la charité. Je ne peux pas être ami avec tout le
monde. Je vais manquer à la charité que je dois à tous. La charité
universelle m’interdit les préférences, les amitiés sélectives. Seul demeure le
commandement de l’amour du prochain. « Je me dois tout à tous ! »
St Paul. L’amitié vécue comme un
luxe, aux dépens de la charité véritable, sur laquelle je dois mobiliser tous
mes efforts.
4ème
objection : Une certaine perversion du sens de l’amitié, sous la forme
de perversions, de déviations : l’amitié réduite au copinage, au
concubinage… La chose n’est pas neuve ! Ce n’est pas l’amitié chrétienne.
Une dégradation
du mot et de sa réalité conduit à ne plus rechercher, à vivre l’amitié chrétienne.
La paresse qui
sommeille en chacun de nous trouve son compte à éliminer, plutôt qu’à
purifier ou transfigurer. Cf. la belle et magnifique amitié entre David et
Jonathan, sur laquelle il y a très peu d’enseignements.
Qu’en est-il du
message de Dieu et de la pratique de l’Eglise ? Les enjeux sont considérables
lorsque nous sommes réunis, avec Vatican II, devant une église qui ne sera
évangélisatrice que si nous réussissons à vivre l’unité, la communion. « Qu’ils
soient uns, pour que le monde croit ». « C’est à l’amour que vous
aurez les uns pour les autres que l’on vous reconnaîtra comme mes disciples ».
C’est la communion entre nous qui est rayonnante et missionnaire. Cette
communion (en grec, koïnonia) est l’un des mots employés pour désigner
l’amitié.
Lorsque je
découvre pour la 1ère fois un frère (c’est-à-dire que je le
reconnais comme chrétien), quel est mon premier mouvement ? Est-ce que je
vais chercher à l’aimer d’amitié ? Ou, en tant que chrétien, va-t-il faire
l’objet de mon attention scrupuleuse et critique ? « C’est parce
qu’on est chrétien qu’on est critiquable à priori ».
Dans la parole
de Dieu, dans le sens vertical (relation de Dieu à l’homme) Dieu préfère Abel à
Caïn et Saint Jean est présenté comme « le disciple que Jésus
aimait ». Il y a une manière particulièrement intense de vivre l’alliance.
Derrière des raisons qui ne sont pas données, Dieu manifeste un amour
d’élection. A travers les patriarches, les saints, les prophètes… Pourquoi Dieu
parlait-il à Abraham, à Moïse « comme un ami parle à un ami » ?
Jésus sauve
tous les hommes, mais choisit des amis. Il y a un cercle d’intimité
concentrique autour de Jésus : Jean, puis Pierre, Jacques et Jean, puis
les douze… Jésus tisse autour de lui des cercles concentriques d’appartenance à
son intimité.
Dans le sens
horizontal, la Bible reconnaît et honore l’amitié. 1 Rois : David et
Jonathan, qui a toujours préféré l’amitié à la jalousie. C’est une véritable
amitié, parfaite, stable éternelle… « En but à une telle tentation,
elle demeure fidèle. L’envie ne peut la corrompre, ni le soupçon la dissoudre. »
Ces gens qui
veulent prendre de la place dans votre vie, qui viennent jeter le soupçon… Tout
couple, tout amour d’amitié sera soumis à cette tentation. D’où l’importance de
la fidélité. On n’écoute même pas les rumeurs… C’est là où on voit la
différence entre l’amour- passion et le véritable amour d’amitié.
L’amour-passion ne résiste pas aux cancans, à la calomnie.
« En but à une telle tentation, elle
demeure fidèle. Déchirée par tant d’injures, elle ne bronche pas…. »
Livre du Siracide : « L’ami fidèle
n’a pas de prix. Vin nouveau, ami nouveau, s’il a vieilli, tu le boiras avec
joie. »
Jn 15 : « Aimez vous les uns les
autres… » Ce commandement est nouveau par son modèle -« comme je vous ai aimés » - et
par la réciprocité qu’il implique : les uns les autres. Nous partageons
l’Eucharistie : quand on pense qu’on peut partager le même pain avec
autrui et en dire du mal en sortant de la messe, on ne peut pas ne pas penser à
Judas.
Lire : Ga 6, Rom 12-13-14, Co 5
Dans la tradition de l’amitié : « On ne
connaît personne, si ce n’est par l’amitié » St Augustin. Les
seuls que je connaisse vraiment, ce sont mes amis. Et les seuls qui me
connaissent vraiment, ce sont mes amis. St Augustin va inventer une nouvelle
forme de vie canoniale : il crée un monastère. Puis à l’évêché, il réunit
ses frères prêtres. L’amitié requiert une certaine vie commune. St Augustin a
été toute sa vie hanté par l’amitié.
L’amitié est un
amour véritable, à la différence de la camaraderie, du copinage. Un amour qui
utilise les mots de l’amour. C’est une véritable « communion des âmes »
(qui sont amantes). Ce n’est pas toujours évident, dans une amitié forte, de
discerner si nous sommes appelés à plus…
§ 2347 du
Catéchisme de l’Eglise catholique : « La vertu de la chasteté
s’épanouit dans l’amitié. » La chasteté doit se vivre y compris dans
le mariage (ce qui ne veut pas dire la continence totale). « Il ne faut pas vivre une sexualité
refoulée », dit le Père Ide. Nous pouvons tomber, nous sommes des pécheurs.
Mais la vertu de chasteté (qui est un conseil évangélique donné par Jésus à
tous) s’épanouit dans l’amitié, développée entre personnes du même sexe. Grand
bien pour tous, elle conduit à la communion spirituelle. Dieu sait voir le bon
grain et n’est pas fasciné comme nous par l’ivraie… Une amitié est ambiguë, peut-être… N’empêche qu’elle porte du bon
grain. Arrêtons d’être dualistes, manichéens. Ce n’est pas parce qu’un amour
n’est pas totalement pur et parfait qu’il n’est pas de Dieu. Arrêtons de
trancher. On se prive d’un don de Dieu. L’amitié est gardienne de la chasteté,
même au sein du couple marié.
Jean-Paul II : Tertio Millenio § 43
« Une
spiritualité de communion, cela veut dire la capacité d’être attentif, dans l’unité
profonde du corps mystique, à notre frère […] pour
deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie
et profonde. »
L’ami n’est pas
simplement celui qui répond à nos demandes, il devine nos désirs :
c’est le propre de l’amitié.
Dans sa théologie,
St Thomas parle de l’agapè, à propos de St Bernard de Clairvaux : « La
plénitude de la charité n’est atteinte que dans et par l’amitié ».
Triple
préoccupation pour cet amour d’amitié :
-
qu’il naisse : il prend naissance si nous donnons à
manger à notre ennemi.
-
qu’il grandisse : il grandit si tu subviens aux besoins
de celui qui est dans la nécessité, si tu ouvres ton âme à ton ami.
-
qu’il se conserve : si par tes paroles et tes actes, tu
satisfais aux désirs de ton ami, même quand ceux-ci ne paraissent pas
indispensables.
Oui, il y a
préférence ! Devons- nous préférer un ami ou un frère de sang ? Sa
mère ou sa femme ? Il y a préférence, parce qu’il y a intensité d’amour
plus ou moins grande. Nier ce fait, c’est nier l’amour.
L’amitié avec
les parents va être le plus stable. Mais celle qui est le fruit d’une élection
personnelle va être plus grande. «La charité nous fait aimer plus ardemment
ceux qui nous sont unis plutôt que ceux qui nous sont éloignés. » St Thomas
d’Aquin (Secunda Secundae)
Il y a des
différences dans nos amours :
-
du côté du bien que nous souhaitons à celui que l’on aime. De
ce point de vue, nous aimons tous les hommes également, nous leur souhaitons
tous le même bonheur éternel, la vie éternelle. Amis ou ennemis. De ce côté-là,
pas de différence !
-
en 2nd lieu, on peut parler de dilection, car il
y a intensité plus grande d’amour.
Il y a des
préférences dans l’amour.
Réflexions de
Marie-Noël, dans Notes Intimes :
-
« Avec mon ami, je suis moi, avec mes proches, je suis
eux » (On se propulse et on s’ajuste à eux).
-
« Partage ton cœur : la charité à tous, la
sympathie à presque tous, l’amitié à quelques uns et à beaucoup ou à peu
d’êtres, selon la profondeur retirée ou l’ouverture facile du cœur… »
-
« Oh cher Christ , comment aurais-je pu
vivre sans … quelques gorgées d’eau merveilleuse aux fontaines de
l’amitié…. »
II - Les particularités essentielles de
l’amitié
Caractéristiques de ce compagnonnage :
La première sorte
d’amitié, c’est l’affabilité. Etre affable, c’est la première manière concrète
de vivre l’amitié. Etre amical. Le vice opposé à l’affabilité, c’est la
flatterie. L’affabilité : « elle cherche à maintenir un ordre
harmonieux en faisant plaisir à ceux qui vivent avec nous, mais sans tomber
dans la flatterie ou la complaisance. » St Thomas d’Aquin. Elle
se traduit par des manifestations extérieures, en paroles et en actes. Le
flatteur vise son avantage, le complaisant vise à plaire. L’affable n’hésite pas
à se donner de la peine, et même à faire de la peine, car il veut la qualité de
la relation, l’harmonie entre les hommes.
L’amitié
humaine doit être vécue de façon chrétienne, différemment de la communion
spirituelle vécue de façon un peu désincarnée, qui n’a plus aucune densité humaine.
Le christianisme ne vient pas réduire, amputer notre humanité. Il vient le
purifier, mais pour l’épanouir, lui donner sa plénitude. Ressaisir notre dignité. Un chrétien n’est
pas extrait par Dieu de l’humanité.
La tentation de
se mettre à part du monde est anti-chrétienne. J’y suis, dans cette nappe
humaine, et je ne me désolidarise pas, pour la juger et la critiquer. J’en
pleure, peut-être, de voir cette société qui fabrique de plus en plus de
marginaux…
La joie est
humaine. Elle doit faire vibrer toute notre humanité ! Même si sa cause peut
être spécifiquement chrétienne (joie de l’eucharistie, de la communion.) Attention
à ces chrétiens qui n’ont plus aucune densité humaine, aucune chaleur humaine.
L’ascèse que
préfère le Seigneur, c’est le sacrifice d’un cœur joyeux !
L’amitié est un
véritable amour de bienveillance réciproque : vouloir du bien entraîne la
bienveillance. La bienveillance est un attachement profond du cœur, et par
une simple sympathie (cf. texte du Cardinal Woyltyla), un désir (cf. St Thomas).
Il y a du désir, dans l’amitié conjugale.
L’amitié est un
amour réel, un mélange d’amour désintéressé, mais aussi amour de désir. De
sorte que le discernement n’est pas évident par rapport à un amour conjugal.
St Thomas
distingue : il y a deux choses qu’on aime X en tant qu’ X, et le bien
qu’on lui souhaite (de réaliser un mariage épanoui !). J’aime la personne
et le bien que je lui souhaite (ou que je vais partager avec lui : un
merveilleux repas que nous allons partager). Il y a distinction entre le bien
que je veux - pour cette personne ou pour moi-même - et la personne que j’aime.
L’amitié
suppose la réciprocité : si je lui souhaite la béatitude éternelle, je ne
peux pas immédiatement ne pas la souhaiter aussi pour moi.
Cet amour
d’amitié crée un attachement réel, un attachement affectif. Le cœur est pris. Je
vais partager ses peines et ses joies.
Cette
distinction est essentielle. Il y a de bons amis qui nous veulent tellement de
bien qu’ils en oublient de nous aimer nous-même !
L’amitié manque
parfois de délicatesse. « Si tu parles, parle par amour. Si tu te tais,
tais-toi par amour. » St
Augustin.
Nous n’avons pas le charisme
d’infaillibilité.
Mais au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour… Attention aux biens
que l’on souhaite à ses enfants (faire telle école…).
On aime la
personne, et c’est un attachement réel. L’amitié comporte une certaine union
affective - plus que de la sympathie. « Le premier considère le second
comme un avec lui, ou comme une partie de lui-même, et c’est ce qui le porte
vers lui. » Saint Thomas
d’Aquin. « Une âme en deux corps. »
L’amant
considère l’aimé comme un autre
soi-même. « A l’égard de mon ami, quand il souffre, je n’éprouve même
plus de miséricorde. J’éprouve de la douleur. »
L’amitié,
bienveillance réciproque, est fondée sur une certaine communication, communion.
La réalité et la vigueur de cette communion font la réalité et la vigueur de
cette amitié.
Le même
bonheur, c’est le vivre ensemble. Le signe de l’amitié, c’est le désir de
partager des joies, un bonheur. La bienveillance de l’amitié ne veut pas
simplement un bonheur parallèle. L’amitié dit : nous voulons vivre un même
bonheur ensemble. Une synchronie. L’amour de bienveillance suppose que l’on
veut le bien qui convient à l’autre. Dans l’amitié, l’autre est un autre
soi-même, d’où le désir de partager le même bien, le même bonheur.
Dans l’amour
d’amitié, il s’agit de construire un « nous » ensemble, une
communauté. L’amitié a comme requête de vouloir construire une communauté où
l’on se retrouve pour partager des pratiques communes, mais où l’on aspire à ce
que cela devienne un échange de vie.
|
Avec mes
amis, qu’est
ce que j’ai en commun ? Qu’est ce que
je veux mettre en commun ? |
Comment se
fait-il que je sois plus lié avec des personnes avec qui j’ai passé 15 jours à
marcher vers St Jacques, qu’avec celles que je n’ai rencontrées que dans des
week-ends ? Il y a un vécu ensemble.
Veux-tu être
mon ami ? Cela suppose que nous voulions construire quelque chose
ensemble. Si une certaine sympathie naît - don de Dieu - pourra naître une
grande amitié. Mais il faudra le vouloir. Surtout si on veut construire des
choses sur le long terme. Cela suppose une certaine stabilité, une continuité.
Les niveaux
d’amitié seront qualifiés par ce que l’on met en commun :
-
prendre un plaisir ensemble (cinéma, repas…). C’est l’amitié
dans le plaisir. Mais il y a un moyen d’être unis de manière plus profonde
(opéra…)
-
Amitié d’utilité : on a besoin de l’autre pour mener un
projet en commun (cf. St Exupéry).
Si quelque
chose a été donné au départ, à un moment donné, il faut le vouloir.
Qu’est-ce que
je veux construire avec cet ami ?
-« Il y a des amitiés beaucoup plus
profondes : la recherche du vrai bien de chacun, et partager ensemble le
même bien. » C’est l’amitié « honnête ». Les autres amitiés
n’étant pas à condamner…
Chercher la
vérité ensemble : Saint Augustin
avec ses amis.
L’amitié et la sexualité
A la différence
de la conjugalité, l’amitié n’impose pas la différence sexuelle comme
fondatrice. (Je peux avoir des amis du même sexe). Pour autant, elle ne
l’ignore pas : la sexualité marque tout l’être humain.
Les amitiés
entre hommes et les amitiés entre femmes sont nécessaires à la construction de
son identité. (Pas d’ambiguïté ? Ce n’est pas si sûr…)
Quand on a du
mal à aller vers l’autre dans sa différence, cela peut conduire à
l’homosexualité. Nous sommes dans une société où la différence fait peur. On a
plus de facilité à aller vers le même que vers l’autre différent.
Les amitiés
masculines ou féminines sont des repères d’identification, par rapport à
l’identité masculine ou féminine.
Il y a une
amitié à développer au sein de sa famille, avec ses frères et ses sœurs, ses
parents. L’amitié suppose la réciprocité et l’égalité. Les relations
enfants-parents doivent évoluer d’un rapport vertical, vers un rapport
horizontal. Modifier la relation, oui, la casser, non ! Mais cela suppose
que l’autre accepte de modifier la relation.
L’amitié ne
supprime pas les différences !
« J’aime
et je suis aimée !… Oui, mais c’est pas le même ! » Nous avons
pu connaître des déceptions amoureuses ou amicales.
Dans des
vocations d’hommes, il peut y avoir de très belles amitiés ! L’amitié ne
tient pas compte des différences d’âge. On peut nouer des amitiés avec son
grand-père, ou sa grand-mère.
Mais l’amitié
n’échappera jamais à l’ambiguïté. Elle n’est pas nécessairement toujours
totalement pure et transparente. Le plus simple, la paresse, c’est parfois de
trancher, de brûler tout le champ, avec l’ivraie et le bon grain… Parfois, on
peut faire mûrir.
L’amitié entre
hommes et femmes ne correspond pas nécessairement à la mort du désir. Mais le
désir est situé.
L’amitié cerne
le frontières du désir (le désir est une force. L’homme qui n’a pas de désir
n’a pas de force).
Jn 15 : « Je
ne vous appelle plus serviteurs, mais amis. Le serviteur ne sait pas ce que
fait son maître. Je vous appelle mes amis, parce que tout ce j’ai entendu de
mon Père, je vous l’ai fait connaître. »
Il y a d’abord
une orientation fondamentale du cœur. « L’amitié
naît au moment où je me décide à être un ami et non pas à en avoir un ».
« Je n’ai
pas d’amis !… » « Sois
en un ! »
L’amour appelle
l’amour.
Carnégie :
« Vous vous ferez plus d’amis en deux mois en vous intéressant
sincèrement aux autres… »
Dans une amitié
véritable, il y a un élément mystérieux, une sorte de connivence profonde, un
sentiment inexplicable (relu dans la foi comme un don de Dieu). Une élection
amicale. Dilection = élection
La volonté dit : « je veux, je
le choisis ».
Sinon, les moyens propres à la communication ne seront jamais pris. « S’il
te plait, apprivoise-moi ».
L’amitié s’approfondit dans la mesure où
l’ami offre à l’ami un miroir de vérité. Elle implique que nous ne jugions pas.
Je ne te condamne pas.
Le mouvement profond de la condamnation ne monte pas, vis-à-vis d’un ami. L’ami ne juge pas son
ami. L’ami ne cherche jamais à nous enfoncer dans la flatterie, dans
l’illusion. Je vais pouvoir m’appuyer sur un ami pour avancer dans la
connaissance de soi. L’ami nous connaît parfois mieux que nous-même, dans nos
désirs et nos besoins.
C’est un miroir
de vérité parce que souvent, nous partageons un secret. L’amitié se nourrit des
secrets partagés. (La trahison de l’amitié se joue quand le secret est livré).
Telle est la fécondité la plus intime de l’amour spirituel, dans la
communication ou le partage d’un secret.
Dernier
aspect : dans l’amitié, il y a l’échange des dons, jusqu’à vouloir tout
donner, tout partager à l’ami.
Deux grandes
blessures dans l’amitié : venant de l’intérieur ou de l’extérieur.
-
venant de l’intérieur : la trahison – Judas ; Le
geste de l’amitié devient le signe de la trahison (baiser de Judas). Blessure
grave. Il faut y prendre garde.
-
venant de l’extérieur : la médisance cherche toujours à
diviser les amis. « Le médisant met surtout en avant les fautes du
prochain qui peuvent irriter contre celui qui l’écoute » St Thomas
d’Aquin. Le diffamateur calomnie (dit du mal qui est faux). La médisance est un
péché plus grave que la calomnie ou la diffamation.
Il y a dans
l’amitié une amitié très spécifique, l’amitié conjugale. Dans l’amitié, nous
donnons et nous prenons peut-être tout. Il y a la volonté de faire un
« nous ». Dans l’amour conjugal, je me donne. Et je ne pourrai me
donner qu’à une seule personne. Il y a
la volonté de faire un « nous » où je me donne à toi et tu te
donnes à moi. C’est la formule même de l’échange des consentements.
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