AIMER SON CONJOINT

 

 

1.     Au-delà de l’amitié :

 

 

Vous trouverez à la fin quelques textes du Concile ou de la pensée de JP II sur l’amour conjugal. Normalement notre propos, exposer l’amour conjugal à travers le Cantique des Cantiques, doit rejoindre la perspective de l’Eglise.

 

Pourquoi cette précision ? Parce qu’un certain nombre d’ouvrages paraissent sur le célibat ou sur l’amour. Je crois qu’un certain nombre d’idées de ces livres ne sont pas dans la ligne de la Tradition. Et leurs auteurs auraient mieux fait, justement, de lire davantage le Concile plutôt que la psychologie moderne, lire un petit peu les Pères de l’Eglise, la Tradition et un Jean-Paul II, infiniment plus fiable en la matière que tel ou tel livre que je ne vais pas vous citer mais dont je vous donne juste un exemple : l’amour conjugal est un amour d’amitié. Le mot est dans le concile –amour conjugal ou charité conjugale- donc je ne renie pas tout ce que nous avons dit jusqu’à présent sur l’amour en général, l’amour d’amitié, l’amour pour le prochain ; à l’intérieur de l’amour pour le prochain, l’amour spécial pour un ami –ce n’est pas n’importe quel prochain, un ami- et puis à l’intérieur de cette amitié, l’amour pour un homme ou pour une femme, l’amour conjugal.

 

Mais dire que l’amour conjugal est simplement un amour d’amitié un peu plus mûr, et qu’il y a, pour prendre une distinction philosophique entre l’amour d’amitié/un ami (qu’il soit de même sexe ou de sexe différent), et l’amour pour mon époux seulement une différence de degré et non de nature, c’est, à mon avis, faire une erreur fondamentale. Si je vous le dis, ce n’est bien sûr pas pour faire de la théorie. Vous comprenez, qu’ensuite, dans le discernement intérieur, ceci a de lourdes conséquences psychologiques. Vous relirez la pensée de JP II : elle est toute concentrée sur la personne humaine et les épousailles et ce, depuis très longtemps. Depuis déjà son doctorat en philosophie, sur la personne humaine au travers de Max Scheler, et puis ensuite, ses théâtres, ses réflexions (il a écrit quantité d’articles alors qu’il était auxiliaire puis cardinal). Il y a aussi un ouvrage qu’il a écrit : « amour et responsabilité » . Il faut le lire à plusieurs, c’est assez difficile. En tout cas, pour JP II, il est manifeste qu’entre l’amour conjugal (l’amour qui naît d’une manière très particulière entre un homme et une femme et qui va, à un moment donné, passer par le mariage ou peut-être s’arrêter avant selon les itinéraires), cet amour conjugal n’est pas seulement différent de l’amour d’amitié par un degré différent (c’est vraiment un très bon ami, et donc il est tellement mon ami que je l’épouse !).

 

En philosophie, quand on définit les choses, on prend d’abord le genre commun et ensuite on prend la différence spécifique : exemple : le chimpanzé est un animal. La personne humaine est une espèce particulière dans ce genre animal, il est animal « raisonnable ». Et un petit singe, même s’il est très animal et même s’il est le plus animal possible, n’arrivera jamais à être un homme ! Donc, l’amour d’amitié, c’est le genre commun, et, parmi tous ces amours d’amitié, il y a l’amour d’amitié conjugal. Donc quand je dis conjugal, je rajoute vraiment quelque chose de très différent. Comme je « rajoute » la raison sur un animal pour en faire un homme. Si entre l’amour d’amitié et l’amour conjugal, il n’y a aucune différence sinon de degrés, alors surtout faites attention de ne pas aller trop loin en amitié !!!! Et nous, en fraternité religieuse, nous vivons en amitié. Je suis appelé à aller jusqu’au bout de cette amitié, le plus loin possible. Et c’est Jésus qui fait grandir cet amour entre nous, et vous sentez bien que même s’il atteint un million de degrés, cela ne le fera pas se transformer en amour conjugal. Donc, contrairement à l’affirmation de certains livres,il y a une différence de nature entre ces deux amours ! Et vous la retrouverez très nettement établie par JPII : l’amour conjugal est un amour d’amitié avec tout ce qu’il implique, avec toutes les qualités de bienveillance, de construction à deux, de croissance, de projets communs, de réciprocité,… tout cela, c’est l’amitié…. Mais il appelle quelque chose de plus que  l’amitié, la plus formidable du monde, n’apportera pas en elle même. On verra qu’il peut y avoir des itinéraires différents : que le Seigneur peut faire naître quelque chose de « différent » à l’intérieur d’une amitié, ou au contraire, le Seigneur peut rapprocher immédiatement deux êtres par ce quelque chose de plus, que JPII appelle une « émotion fondamentale », l’émotion profonde, le coup de foudre…Il leur faudra ensuite construire une amitié, puisqu’une amitié suppose du temps, une histoire commune. C’est sûr que cela prend beaucoup de modalités différentes.

 

 

2. La grâce d’aimer :

 

Cette connivence avec le portrait de Marie Madeleine, que je viens de brosser très rapidement, et le thème qui va achever notre réflexion des deux ans sur l’Amour, me paraît providentielle.

C’est à chacun de le sentir dans son cœur (je crois qu’il y a dans le carnet, les références que je vous ai donné, à prendre en temps de silence …). Aujourd’hui, nous prendrons la messe de l’Ascension, mais samedi, ce sera la messe de Ste Marie Madeleine et vous verrez qu’on y cite le Cantique des Cantiques.

La rencontre de Jésus dans le jardin de la Résurrection est totalement inspirée du Cantique des Cantiques. Donc, à travers Marie Madeleine, il n’est pas artificiel, mais au contraire profondément cohérent, de parler d’un amour très singulier, qui nous est décrit dans la Bible dans un tout petit livre qui est une succession de 5 poèmes,le Cantique des Cantiques.

 

J’aimerais vous dire qu’il faudrait avoir le goût d’aimer. Ce peut-être une grâce de ce pèlerinage. Je vous ai dit plusieurs fois : comment aimer ? Comment prendre ces petits êtres singuliers, qui sont en face de moi, que je ne sais pas prendre parce que je suis un homme, ces petits bouts de femmes qui sont en face de moi… je suis trop violent, pas assez violents ?! Et puis ces hommes vigoureux qui sont en face de moi… ils ne démarrent pas, ou ils démarrent trop vite… comment les prendre ? Comment ? Comment ?

Je suis d’accord qu’il faut un comment. Nous parlions avec quelques uns d’entre vous, lors de la montée, de la construction humaine dans la Lumière de Dieu et de sa Grâce, construction qui nous est proposée dans toute la parole de Dieu, à travers l’Histoire Sainte, « son Adam » et qui nous montre comment l’homme, justement, peut se construire.

 

C’est ce que nous avons vécu avec quelques uns sur la route de l’Exode. Adam, Noé, Abraham, Moïse,… ce sont véritablement des étapes de l’histoire de chacun d’entre nous, parce que nous pouvons rater des bifurcations et des chemins. Alors la parole de Dieu nous est proposée comme un « scotch rouge et blanc » que l’on dispose à certaines bifurcations, de telle sorte que l’on puisse arriver au sommet de sa vocation, à la plénitude de sa liberté de fils de Dieu. C’est vrai, et l’on ne lit pas suffisamment la Parole de Dieu et l’Evangile de Dieu en particulier comme véritablement une règle de vie. Non pas comme un ensemble de codes, mais comme des signes de pistes qui nous disent « tu vois, là, tu es en train de te tromper de chemin,…. tu vas redescendre trop vite au lieu de remonter », ou au contraire « là, tu vois tu vas redescendre car après tu remontes mieux ».

 

Nous avons besoin du comment, mais rappelons nous que un milliard de bûches dans le feu n’allume pas le feu. Vous voyez ce que je veux dire ! Comme je vous disais tout à l’heure « le plus haut sommet de l’amitié qui va jusqu’à donner sa vie pour ses amis –je peux le faire, cela appartient à l’amitié- n’induit pas le feu d’un amour particulier qu’on appelle conjugal ou sponsal (les deux termes sont français). JP II affectionne ce terme de sponsal qui signifie promesse. Je peux montrer beaucoup de volontarisme à servir tel de mes frères, mais nous ne serons pas jugés sur le service, nous serons jugés sur l’amour. C’est un amour qui vient de Dieu et qui implique des actes, des actes concrets et Jésus nous le montre : « je ne suis pas venu en dominant ou en me faisant servir, mais en me mettant à votre service ». Bien sûr. Donc, le service n’implique pas nécessairement l’amour. Dix bûches dans la cheminée n’allumeront pas nécessairement le feu !

 

La première chose, c’est toute la pédagogie qui tient dans ce que je vais vous dire : « réveillez vous, réveillez votre cœur, demandez la grâce de Dieu de reprendre le risque d’aimer ». Parce que peut-être le feu de cet amour singulier qui aurait pu s’achever peut-être par le mariage, et il y a eu peut-être d’autres circonstances, d’autres discernements…., peut-être, donc ce feu là s’est éteint en vous blessant, en vous laissant des blessures… On verra cela dans le Cantique des Cantiques : « je suis noire, mais belle quand même ». Je suis noire, oui, mais j’ai un passé difficile, au grand air, au grand air, le soleil m’a brunie, vous pouvez rire de moi, mais je suis belle quand même ». Il faudrait vraiment demander cette grâce là. Quand ceci naît dans notre cœur, on prend ensuite les moyens. L’amour est intelligent quand il prend vraiment au cœur. Je vous le dirais mille fois. Ce n’est pas l’aspect passionné ou passionnel de votre amour qui fait qu’il est mauvais. Ce serait même le seul signe, premier signe, qui manifeste que c’est un amour de type conjugal, sponsal, que l’amitié est dépassée. Sinon je ne vois pas comment vous allez discerner. « si si si je me sens appelée à me marier avec lui…  non je ne la trouve pas formidable, elle n’est pas très belle… » Nous le verrons dans le C des C « que tu es belle, que tu es belle ma bien aimée… » On s’en moque d’avoir son portrait. Son portrait, on l’a. Ce n’est pas forcément un portrait très reluisant : « tes joues sont comme des grenades, mais que tu es belle, que tu es belle… » . Non, ce n’est pas parce qu’il est passionné et qu’il réveille en nous des énergies physiques (l’attirance sexuelle porte sur le physique à moins que vous ne soyez des anges, car les anges ne se marient pas, ils n’ont pas de corps, donc cela ne se présente pas de la même façon) que notre amour n’est pas spirituel !

 

Ce qui montre que notre amour, tout en impliquant aussi notre physique et notre psychisme très fort sous la passion, est spirituel, c’est qu’il cherche la lumière. Quand l’amour naît, dans ce que la Bible appelle le cœur profond –qui n’est pas seulement l’affectivité mais là où Dieu travaille-, alors l’amour réclame la lumière. Qu’est-ce que j’entends par là : il veut connaître l’autre, il veut connaître les moyens pour faire grandir ce feu, pour ne pas gaspiller l’eau vive de la grâce ; Il veut toujours aller plus loin. Tandis que si c’est un amour compulsif, je prends ce dont j’ai besoin pour le moment, il /elle nous fait plaisir sur le moment –je ne dis même pas que cela nous fait plaisir-, et après on le/la jette ! Terminé ! Il faut le dire tout de même : nous n’avons pas besoin de connaître le visage d’une dame que l’on paye. Et l’on s’en moque. Et on veut encore moins savoir qui elle est, ce qu’elle est, et ce qu’on veut essayer de vivre ensemble. Cela ne peut pas être un amour qui vient du cœur, de type conjugal.

 

Un tel amour va tout prendre (Racine : je le vis, je rougis…). Mais en même temps, il dit : « je veux prendre les moyens, je ne veux pas passer à côté par une construction boiteuse parce que je me suis enflammé d’amour, je veux que cela aille loin, que cela aille haut. »

Ensuite vous les trouverez les « comment ». Mais je vous demande de demander cette grâce, et l’autre grâce (humour) « Mais Seigneur si cela pouvait être aussi pour celui-là, enfin… vous comprenez Seigneur…., celui qui lui aussi… ». St Jean de la Croix : l’amour appelle l’amour. Je ne dis pas que cela est infaillible, mais évidemment dans un cœur qui commence à s’enflammer…

 

Demandez cette grâce ! Et cela est quelque chose d’infiniment mystérieux dans l’amour. Je peux me trouver face à une personne qui a toutes les qualités du monde, qui est belle, intelligente, avec qui on correspond très bien. On sent qu’on peut très rapidement nouer une amitié. Mais de l’amour, au sens conjugal du terme, non. Pourquoi ? Il y a quelque chose qui est inexplicable, c’est cette étincelle d’un autre ordre qui met le feu. Ensuite, on n’est pas obligé de mettre le feu à la maison en l’allumant dans la cheminée, parce qu’on veut en faire un foyer !

 

Ensuite il y aura tout un « comment » : c’est ce chemin qu’on va essayer de retrouver dans le Cantique des Cantiques. C’est un risque. La devise qui avait été la nôtre, c’est celle de JP II « il faut prendre et reprendre sans cesse le risque d’aimer ». Il sait ce que c’est, JP II. Il a beaucoup étudié l’amour et l’amour conjugal, et il sait que c’est un risque, parce que c’est prendre « de quelqu’un » : qu’il vous rejette… et c’est une blessure d’autant plus profonde que l’amour avait été fort. C’est clair ! Prendre et reprendre sans cesse le risque d’aimer.

Si cet amour ne se réveille pas dans votre cœur, demandez au moins la grâce d’avoir le courage de reprendre le risque d’aimer, de se laisser toucher. Ce qui implique peut-être de se décaler par rapport à son cadre habituel, de réouvrir les yeux. Parce qu’il est clair que le Seigneur peut nous attendre comme le petit amour avec ses petites ailes, -le poupon charnu avec son arc- alors qu’on ne s’y attend pas.. Oui, c’est vrai. Il y a aussi des miracles, presque malgré nous. Mais dans la manière habituelle qu’a Dieu de nous guider, dans toute notre existence, et en particulier sur les chemins de l’amour, il nous dit « réveille toi, veillez ! Veillez. » Mais non pas dans une tension psychologique, mais dans un cœur attentif, accueillant. Et c’est cette manière là qui nous fait trouver toute chose nouvelle. Il n’y a pas deux roses identiques…. La force de l’habitude me fera perdre la nouveauté de chaque fleur, ou la nouveauté de la rencontre. Et vous comprenez le poids de ce que je dis, dans une existence conjugale où c’est la même femme avec qui vous devrez renouveler votre existence pendant 50 ou 60 ans. C’est avec le même homme que vous devrez trouver cette nouveauté essentielle à l’amour, pendant 40 ans, 50 ans ou 60 ans.

Vous saisissez cela, il y a quelque chose de mystérieux dans l’amour. C’est incompressible. Je vous l’avais déjà dit pour l’amitié. Et il y a dans l’amitié quelque chose qu’on sent d’avantage, dans le premier mouvement, sous la forme d’une correspondance profonde. Alors que dans l’amour, même si cela ne se passe pas sous le coup de foudre, il y a quelque chose encore plus inexplicable…

 

Alors si nous ne pouvons pas inventer le feu nous pouvons faire que le bois soit sec. Nous pouvons avoir une âme attentive, émerveillée, prête à aller vers l’autre. Aller vers…allez vers l’autre. Le premier mouvement de la charité fraternelle, c’est d’aller vers l’autre. Marie à la Visitation. Il faut le réentendre. Bien sûr que l’autre pourrait faire un effort. Mais si deux personnes font l’effort d’aller l’un vers l’autre, vous allez voir comment c’est facile, comme c’est simple et vous allez voir comme notre pèlerinage va s’en trouver enrichi. Alors quand on est dix, on peut se mettre autour d’une table, autour d’une pierre, autour d’un pique nique. Quand on est 100, ce que nous serons, c’est encore plus simple parce que nous invitons les personnes qui arrivent (c’est l’occasion de faire connaissance si on ne se connaît pas, d’apprendre le prénom au lieu de dire…) et c’est tout simple. On s’installe dans un creux de rocher et cela fait extrêmement plaisir. Vous êtes 7 ou 8 et un autre cercle va se former dans un autre lieu. C’est le concret auquel je nous invite, c’est une manière « d’aller vers ». Vous sentez l’importance de ces petits gestes.

 

Parfois le chemin ne permet le passage que d’une personne à la fois. C’est l’occasion de gagner le continent du silence qui vous habite et de réciter 3 « Je vous salue Marie » dans la pente un peu raide qui vous coupe la respiration. Et quand le chemin le permet, à ce moment là, on en profite pour prendre en discussion, en conversation (selon la définition que je vous avais donné l’année dernière dans les cabanes de Vauban), celui qui justement, précisément, passe à côté de nous. Savez vous si ce n’est pas le Seigneur qui l’envoie à ce moment-là précis à côté de vous. C’est ce que j’appelle « allez vers » concrètement dans notre pèlerinage. Cela sera très riche. Je vous rappelle que nous avons la chance de pouvoir cheminer en commun, et que notre chemin personnel se trouve comme fédéré par un chemin, qui de chemin groupé doit venir un chemin commun… de communauté. Là encore ce matin, on le voyait bien, chacun s’éveillait après une bonne nuit sur sa planche de bois, l’œil mal réveillé, et puis la marche nous a rassemblé. Alors, ne laissons pas passer cette chance d’avoir une marche intérieure, à plusieurs. C’est la forme la plus traditionnelle du pèlerinage. Il y a une espèce de mythe, aujourd’hui, du petit bonhomme qui part tout seul sur les chemins de St Jacques de Compostelle, sac à dos. Mais la forme la plus traditionnelle, c’était en groupe, en peuple. Rappelez-vous Jésus montant à Jérusalem, le peuple hébreu allant aux différents lieux de pèlerinage. Cela ne signifie pas que nous sommes des moutons de panurge et que nous avons des rythmes identiques, mais cela signifie qu’un pèlerinage est aussi une occasion de faire d’un groupe une communauté. Ce que je vous partage comme une intention de prière : au terme de ce pèlerinage, quand il y a eu des grâces de communauté réelles qui ont été données, comment faire pour les faire fructifier malgré des vies individualistes, chacun dans son coin ?

Nous avons vécu avec certains d’entre vous un pèlerinage sur les routes de l’Exode où nous avons eu véritablement des liens profonds avec des couples mariés, des veuves, des célibataires, des fiancés… en toutes races, tous peuples, toutes nations. Mais la question qui se pose fondamentalement pour moi, c’est : maintenant chacun est revenu dans son coin, ou dans sa grotte, ou dans sa tanière… comment faire pour vivifier les grâces de communion ?

 

 

3. Amour conjugal :

 

La première chose que j’aimerais vous affirmer, au nom de l’Alliance, au nom de toute la révélation (ce n’est pas la philosophie qui me le fait dire) : l’amour conjugal est le plus parfait de tous. Je ne dis pas qu’il est le plus simple, je ne dis pas que tout homme marié arrive à le réaliser dans sa plénitude. J’entends bien. Mais dans la théorie, l’amour conjugal est le plus parfait de tous. Je le dis d’autant plus volontiers que le Seigneur m’a appelé sur une autre voie, qui est aussi une autre forme d’amour « conjugal » mais évidemment sans vivre toutes les caractéristiques de l’amour conjugal, même vis à vis de notre amour divin, qu’est le Seigneur. Moi, je suis consacré, je suis un religieux, donc c’est une autre vocation d’amour, mais qui ne passe pas, il faut bien dire les choses, par l’amour conjugal au sens de nuptial et du don des corps.

 

Pourquoi est-ce le plus parfait ?

 

Il faut remonter au livre de la Genèse, qui va trouver tout son sens dans St Paul. Au livre de la Genèse, au commencement, quand Dieu crée le monde, au 6ème jour, il prend un temps d’arrêt, et il se dit à lui-même, dans un discours, dans une auto-pensée éternelle et trinitaire : « faisons l’homme à notre image » ! Et au lieu de réaliser une personne humaine comme il en avait eu la pensée, au moment où Il passe à l’acte, Il crée l’Homme, homme et femme. Vous vous souvenez de ce récit de la Genèse, au chapitre 1. C’est à dire que son image à lui qu’est l’homme, l’homme en général, doit passer dans la réalité concrète par deux types de réalisation, totalement égales et totalement différentes, la réalisation de la personne humaine masculine et la réalisation de la personne humaine féminine. Et dans toute la lecture patristique, nous comprenons ceci, -que le Concile va redire de manière très clair- c’est qu’à ce moment là, Dieu a une idée très claire en tête : faire de chaque personne humaine, une réalité à part entière à son image et à sa ressemblance. Et effectivement, par l’esprit qui m’habite, et par le corps, je suis à l’image de Dieu. Ce qui me donne une dignité sans commune mesure avec le restant de l’univers, une marque d’absolu au sein de ce cosmos de matière. Mais Dieu a une autre idée, c’est d’arriver à imprimer, non seulement l’image de sa transcendance, de sa vie spirituelle, de son absolu, de son pouvoir créateur dans le monde, mais aussi d’imprimer, dans cet univers matériel, l’image de sa trinité de personnes. La femme, l’homme et leur amour entre eux, qui sera l’amour même de Dieu. L’amour conjugal, qui sera rendu divinisé, rendu divin. C’est le Concile qui le dit. C’est l’Esprit Saint. C’est très premier dans le plan de Dieu. Donc, Il n’avait pas comme idée primitive de réaliser une personne humaine, qui serait à moitié homme, à moitié femme, l’androgyne, et qui déciderait de manière arbitraire, ou par évolution arbitraire, qu’il serait un homme, ou une femme, ou par séparation de Dieu qui dirait « j’en ai assez de cet homme androgyne, qui roule comme une boule –je fais référence au Banquet de Platon- je vais le couper en deux ». Non cela n’a jamais été cette perspective.

 

 

 

 

4. Amour conjugal et mariage :

 

 

Les couplets que nous venons de répéter : « Marie, Eve nouvelle, par toi sont ouvertes les portes du jardin ». Quel Jardin ? Le nom Eve le désigne, c’est ce jardin de l’Eden, perdu, et par Marie, à nouveau, ce jardin du paradis nous est rendu ; dans lequel nous pouvons revenir. Et nous allons trouver souvent cette image du jardin, dans la lecture du Cantique des Cantiques (CC) que nous allons faire.

 

Ce dont parle le CC, c’est d’un amour et d’un amour conjugal. Je n’entends donc pas parler du mariage,  même si parfois on trouve chez certains commentateurs, à partir du 3ème, 4ème ou 5ème poème du cantique des cantiques, un commentaire qui va dans le sens du mariage. Rien dans le cantique des cantiques, ne nous montre le mariage proprement dit – en tant que célébration, institution avec tout ce qu’il implique comme finalité- .

 

C’est le moment où jamais de vous dire –et ceci peut avoir beaucoup d’importance pour nos existences- qu’il ne faut pas confondre l’amour conjugal et le mariage. La meilleure preuve c’est qu’on peut être marié sans plus s’aimer (hélas). Vous savez que le lien étant indissoluble, le lien sacramentel, on peut être marié et vivre du mariage et ne plus s’aimer (ce sera un mariage atrophié). Et même si l’on divorce civilement, l’indissolubilité du lien réalisé dans le sacrement du mariage, fait qu’on ne peut pas être re-marié à l’Eglise –ce n’est pas une question de discipline – c’est une question de vérité : le mariage est indissoluble. Si vous vous mariez, vous signerez un papier en disant : « c’est bien cela que je veux un lien que rien ni personne ne pourra détruire ». Ce serait s’enfoncer dans un mensonge de la part de l’Eglise, sous prétexte de miséricorde, de dire à des gens qui sont divorcés, séparés donc, et qui voudraient se re-marier à l’Eglise : « oui, vous pouvez ». Ce serait à ce moment là laisser croire que le premier lien a été rompu, ce qui n’est pas, et donc inviter à la polygamie. Tout simplement. La miséricorde de l’Eglise s’exerce sur chacun mais ne peut pas taire une vérité, qui est celle même du projet de Dieu sur le mariage. Il faut bien le comprendre, parce qu’aujourd’hui il y a des enjeux considérables : on souligne la dureté de l’Eglise qui refuse de s’occuper des divorcés remariés ! L’Eglise s’occupe de tout le monde, et ce n’est pas parce qu’on est divorcé remarié qu’on est excommunié –même si on n’a pas le droit à certains sacrements-. Mais il ne faut pas tout confondre.

Donc on comprend très bien que le mariage, sans amour conjugal, ne rentre pas explicitement dans le projet de Dieu. Et puis, le mariage a aussi toute une portée sociale : le mariage, comme institution publique.

 

Alors, n’inversons jamais les choses et peut-être est-ce la chance de notre époque d’avoir bien retrouvé l’articulation entre l’amour conjugal et le mariage. Je n’ai pas besoin de vous dire le drame, le tragique au sens littéraire du terme, quand il y a un amour conjugal qui naît sans la possibilité de l’achèvement qu’est le mariage. Quelque chose va être bloqué. L’amour conjugal en tant que réciproque. On a tous lu Roméo et Juliette…ou autre littérature !

 

N’inversons pas : le mariage est fait pour l’amour conjugal et pas la réciproque. Jadis, on aimait dire que l’on se mariait pour s’aimer. Aujourd’hui, on s’aime et puisqu’on s’aime on va se marier !!!! (on aimerait que tout le monde dise : « donc on va se marier « )

Ce qu’il faudrait dire avec justesse : « nous nous marions parce que nous nous aimons et parce que nous voulons continuer de nous aimer,  et de nous aimer davantage ». Le mariage trouve sa place, et nous le verrons esquisser à la fin du CC : un itinéraire de l’amour conjugal, parce qu’il appartient au mystère de l’amour conjugal, à un moment donné passe par l’engagement du mariage pour qu’il soit un, unique, indissoluble et fécond. C’est une nécessité (on dirait en théologie, nécessité intrinsèque) de l’amour conjugal qui veut s’épanouir,… mais qui commence avant le mariage. Si je ne le vois pas chez des fiancés, moi aujourd’hui je ne les marie pas.

L’erreur inverse de la confusion entre le mariage et l’amour conjugal serait de faire une dissociation entre eux, et dire « on peut s’aimer d’un amour conjugal, sponsal, sans pour autant passer par le mariage ; nous, on vit en concubinage depuis des années et cela va très bien ». Ce serait mal comprendre le fait qu’un amour sponsal, ou conjugal, a besoin, requiert comme un appel intérieur, le mariage. Et en tant qu’institution sociale. On sait tout le problème des mariages secrets –l’Eglise a encore dans sa pratique, des mariages secrets : il faut de bonnes raisons, c’est à dire des mariages qui ne sont pas publics, qui sont fait sous une forme canonique particulière, et qui sont reconnus et sacramentels, mais qui ne sont pas sur les registres et qui sont ignorés de tout le monde-.

 

Je n’entends pas ce soir dissocier le mariage de l’amour conjugal. Je dis simplement ceci : le mariage est une nécessité requise à un moment donné dans l’itinéraire de l’amour conjugal, pour que l’amour conjugal puisse se développer complètement dans la confiance et l’abandon. C’est l’engagement pris devant tous qui fonde dans le cœur humain, une confiance. Sinon, c’est toujours nouveau, chaque jour, comme dans le concubinage, c’est-à-dire que tout est remis en question tous les jours, et comment un amour peut-il s’appuyer si on ne sait pas si la pierre, sur laquelle on pose le pied, ne va pas s’effondrer ?!!!

 

 

 

5. Le cantique des cantiques : le sens littéral

Le parfait amour entre un homme et une femme

 

Il y en a beaucoup d’interprétations. Et il faut être très prudents.

Pour les pères de l’Eglise, cela ne posait pas de problèmes, car ils donnaient toujours des sens différents (la parole de Dieu pouvait être comprise à plusieurs niveaux). L’interprétation la plus classique, que l’on trouve déjà chez les rabbins, c’est de voir entre l’époux et l’épouse du cantique des cantiques, l’alliance entre Dieu et Israël, l’épouse, Dieu ayant toujours un visage masculin (ce qu’on comprend bien si l’on sait la vocation de l’Homme et de la Femme). Ce sens-là demeure, en christianisme, et on y voit l’amour, donc un caractère nuptial, des épousailles authentiques entre Dieu et son peuple (prophète Osée). Nous y reconnaissons en plus en christianisme, l’alliance entre le Christ et l’Eglise, ou encore entre le Christ et Marie, ou bien encore entre Dieu et l’âme de chacun d’entre nous, qui vivons ce mystère d’alliance avec le Christ, mais en tant qu’épouse. C’est vrai, il y a un mystère nuptial entre l’âme et Dieu. Donc, vous avez de très beaux commentaires des cantiques des cantiques, chez les pères de l’Eglise, qui avaient tout de suite vu dans ce texte, une description du sommet de l’amour.

 

Et puis, il y a une autre interprétation, au sens littérale, qui est d’y voir l’amour nuptial dans toute sa perfection entre un homme et une femme. Et après avoir lu Saint Paul, après ce que je vous ai dit sur  l’image trinitaire, nous comprenons mieux que ces sens là ne s’opposent pas entre eux.

 

Nous sommes dans une société (c’ est la notre, et si nous n’aimons pas tout ce qui ce que véhicule cette société, nous l’aimons parce que nous sommes dans la même barque, que l’on soit chrétien, fondamentalement athée ou anticlérical, nous sommes dans la même barque, ne l’oublions jamais quand nous portons des critiques acerbes, rudes sur notre société) où le problème de la rencontre entre personnes se pose de manière évidente à travers ce que l’on pourrait appeler l’individualisme –les solos- y compris chez les gens mariés, ou bien en terme sociologique, l’individualisation, c’est-à-dire la manière de concevoir et de vivre la personne comme un noyau atomique, indépendamment des autres. Du coup, la rencontre se passe difficilement. C’est un problème fondamental, et tellement fondamental qu’un homme l’a parfaitement compris, il y a maintenant de cela 50 ans. C’est notre Pape JP II, déjà en tant que jeune prêtre. Il avait parfaitement compris, qu’au cœur d’une Pologne, viscéralement catholique (on était dans la période stalinienne, dans les années 50), et donc d’autant plus catholiques, que les autres étaient anticatholiques. Il a parfaitement compris que la personne était atteinte dans sa capacité à nouer des relations. Et voilà pourquoi depuis plus de 50 ans, il réfléchit là dessus (la boutique de l’orfèvre,…) y compris dans la difficulté tragique. Je suis sidéré de lire cette pièce « la boutique de l’Orfèvre » qu’il a écrit dans les années 60, alors qu’il n’y avait pratiquement pas de divorce. Et il nous présente un itinéraire d’abord de fiançailles, puis ensuite une tragédie, le veuvage, puis la génération suivante, les divorcés et les séparés. Il a tellement saisi cela que quand il arrive comme Pape en 1978, quand il a commencé ses audiences, et poursuivi sur des années, il a pris comme thème : l’homme, la femme, la création de la l’homme et de la femme, qu’est-ce qu’une personne humaine dans cette relation fondamentale de l’amitié conjugale. Et il a voulu achever ces audiences de 4 ans ½ en 1984 par 3 audiences sur le cantique des cantiques : la perfection de l’amour entre l’homme et la femme.

 

Cela veut dire que l’interprétation que nous allons essayer de saisir ensemble, appartient au mystère de notre temps. L’amour conjugal est le plus parfait en tant qu’il est source des autres. La meilleure preuve en est que c’est bien le couple qui constitue la société et tous les autres liens ensuite, l’amour filial, puis l’amour entre frères. Si JP II a axé toute sa réflexion sur l’amour conjugal de l’homme et de la femme, c’est qu’il a senti que le problème était là. Et que si l’amour, là, était guéri, alors toutes les autres formes de rencontres entre les hommes (filiales, paternelles, …) retrouveraient leurs lustres, leurs valeurs, seraient purifiés d’autant. Si l’amour conjugal est atteint, toutes les capacités de liens, de rencontres profondes, sont atteintes. Vous voyez l’enjeu : toute rencontre du prochain est suspendu à la qualité de l’amour conjugal dans notre société. Il ne s’agit pas que tout le monde vive un amour conjugal, mais il est évident que l’on sera à l’aise dans un amour fraternel, si nos parents s’aiment d’un amour plein. C’est une évidence. Au contraire, si l’on sent qu’il y a des tensions dans cet amour conjugal, ce sont tous les liens familiaux, et à travers ces liens familiaux, tous nos liens d’amitié et tous les liens dans la société qui se dégradent.

 

Quand dans le récit de la Genèse, au jardin d’Eden où il nous est parlé de la première découverte de l’amour du prochain, il nous est montré Adam et Eve, il ne nous est pas montré deux frères ( Caïn et Abel ne viennent qu’après). Parce que précisément l’amour conjugal a été atteint, alors tous les autres liens entre les hommes vont être blessés, atteints. Parce qu’au moment où Dieu est revenu au jardin, après le péché, et même antérieurement déjà, le lien de conjugalité est atteint : Eve n’a pas respecté le lien de sa vocation féminine, en acceptant le dialogue avec le serpent, Satan –elle s’est trompée sur sa vocation, donc déjà la complémentarité homme/femme a été atteinte) et puis ensuite, cela émerge quand Adam répond à Dieu : « c’est la femme que tu m’as donné qui… ». L’amour conjugal est atteint ! C’est toujours la faute d’un autre, mais ils oublient à chaque fois d’assumer leur propre responsabilité. Mais Adam est un être responsable, il aurait dû commencer par dire « c’est vrai, j’ai péché ». Il n’a pas voulu assumer sa responsabilité. Donc vous voyez que même dans le récit de la Genèse, le prototype, la source et la perfection de l’amour humain, entre deux personnes humaines, nous est donnée dans l’amour de conjugalité. Et sa blessure entraîne toutes les autres.

 

 

6. Le Cantique des Cantiques : un poème

 

La première remarque que je ferais sur le cantique des cantiques, c’est que c’est un livre inspiré, (écrits de sagesse), qui se trouve aussi dans la Bible hébraïque et que nous retrouvons dans notre Canon des Ecritures. Et Dieu n’y est jamais nommé ou plutôt si mais une seule fois, tout à la fin, et encore dans sa forme contractée. On met en scène un homme et une femme, ce qui autorise, évidemment, toutes les lectures possibles y compris la lecture littérale. On est surpris dans un texte inspiré où l’on s’attend à trouver Dieu toutes les deux lignes ou deux pages, de voir qu’il n’est pas nommé.

 

Deuxième remarque, il appartient à un genre littéraire qu’on appelle le poème. Du coup dans nos mentalités, il nous est moins accessible que d’autres genres littéraires. Les poètes, parce qu’ils entendent le langage du miel et des jardins, comprendront mieux le cantique des cantiques que les autres. Tant que vous n’entendez pas parler une narcisse ou une grenade, tant que vous ne savez pas ce qu’est la course des chèvres sur le mont Galaad, alors évidemment, il y aura quelque chose de très obscure dans le cantique des cantiques. Je vous rappelle que la nature nous parle et les poètes le savent. Et comme tout le monde n’est pas poète, alors nous allons essayer de le comprendre ensemble. Mais il faut avoir l’âme ouverte à toutes ces vérités qui ne sont pas d’abord ni protocolaires ni cartésiennes, mais qui disent peut-être plus. Et tous les commentaires que j’ai lu du cantique des cantiques parle moins haut et moins fort que le cantique des cantiques lui-même. Quand vous êtes professeur de français, vous faites le commentaire et à la fin, vous laissez tous les commentaires pour relire, mastiquer le poème lui-même. Il vous parlera plus au delà de tout ce qu’on a pu dire. Ceci dit, vous aurez des commentaires extrêmement techniques du cantique des cantiques, alors qu’il me semble qu’avec quelques clefs, même si on ne comprend pas toutes les images, on arrive tout à fait à comprendre ce que veut dire la femme quand elle dit « qu’il me baise des baisers de sa bouche ». Même après vingt siècles de décalage, nous restons des hommes et des femmes, et vous verrez que toutes ces images sont extrêmement parlantes et au fond, très simples.

 

Le Cantique des Cantiques se présente dans vos bibles comme un seul texte. Dans certaines de vos bibles, ils ont introduit une division qui paraît très plausible, celle que j’adopterais : un prologue, 5 poèmes et 1 épilogue. Et c’est intéressant parce que ce sont les 5 étapes de la démarche amoureuse et conjugale qui progresse un peu par cycle. Arrêtons de voir toujours l’amour sous le mode de l’intelligence : j’en sais un peu, puis encore un peu, et encore un peu plus, et puis cela se cumule. Et nous avons dans la tête toujours l’image de la science cumulative, « la perfection des sciences- les mathématiques par exemple» qui servent de référence. On accumule les connaissances. Qui a déjà fait de la philo s’aperçoit que ce n’est pas si simple. Donc, l’amour obéit à d’autres mécanismes, rythmes, cycles.

 

Pensons par exemple au cycle féminin, intimement lié à l’amour et à la vie, que les hommes connaissent sous une autre manière. Il y a deux rapports au temps qui sont très différents suivant que l’on est un homme ou une femme, nous n’avons pas les mêmes cycles fondamentaux. La différence entre le féminin et le masculin est inscrit dans notre physiologie, elle rythme notre structure différemment et donc structure notre rapport au temps et à l’espace différemment.

 

Il y a donc cinq poèmes et ils sont tous très intéressants. Au cœur de ces 5 poèmes, il y a le poème n°3 (monologue du bien-aimé, encadré par deux monologues de la bien-aimée) et le poème 1 et 5 qui sont des dialogues. C’est une forme littéraire, juive, sémite qu’on appelle l’inclusion, autour d’un axe central autour du 3ème poème du bien-aimé qui prend alors une importance particulière.

 

Je vous signale aussi qu’il y a des refrains, des phrases répétées, avec des modulations, un peu comme un thème musical. La première phrase « mon bien-aimé est à moi, et moi à lui » qui va subir une petite modulation à la fin. C’est la stricte définition de l’amour conjugal. Je rappelle ce que j’avais dit en conclusion de la réflexion sur l’amitié : à la différence de tous les autres amours, l’amour conjugal se définit par le don de sa personne. Alors que tous les autres amours, y compris l’amitié la plus forte se définissent par « ce que je peux donner jusqu’à ma vie » mais je ne donne pas ma personne à mon frère, à mon ami. L’échange des consentements : « je me donne à toi et je te reçois ». J’ai eu des questions « comment peut-on donner sa personne ? ». C’est justement l’enjeu de l’amour conjugal et du don des corps. A mon ami, je donne mon argent, mon temps, mon travail et peut-être même ma vie « tu es mon ami, pour toi, je meurs, pour te sauver ». Mais donner sa vie, et se donner soi-même, ce sont deux choses différentes. Le propre de l’amour conjugal, c’est précisément de « se donner », « mon bien-aimé est à moi et je suis à lui ». Et on verra à la fin que la bien-aimée s’est tellement décentrée qu’elle va dire « je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi », elle commence alors par elle-même. Le don de soi, dans l’amour conjugal, est tel que je ne m’appartiens plus. C’est mon chéri, ma chérie (ce sont les traductions de bien-aimé(e)), mais je suis à mon bien-aimé, il est à moi. Je suis à ma femme, mon mari, et inversement. J’aimerais que vous soyez sensibles à ce fait là : l’homme peut donner et se donner. Attention à l’expression, car aujourd’hui, en français, cela a été vulgarisé : je me donne à fond dans mon travail. Mais on ne donne pas sa personne à son travail !

 

Justement. Et dans l’ouvrage de JP II auquel j’ai fait référence cet après midi, vous trouverez des pages éblouissantes qui commencent par cette question : une personne humaine, avec tout ce qu’elle représente à l’image de Dieu, de transcendance, peut-elle se donner à une autre personne, ou appartenir à une autre personne humaine ? Non pas sous la modalité de l’esclavage (c’est mon esclave, chez les romains). En quel sens puis-je dire « ma femme » et pas dans le même sens où je dis « ma voiture » ? On peut posséder un être humain seulement dans la force de l’amour conjugal. Et il semblerait même que le sommet des sommets de l’amour, si il est l’amour conjugal, se sera de se donner soi-même en tant que personne ! « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même ». Alors, il n’y a que deux êtres qui peuvent se donner et recevoir une personne humaine, c’est Dieu et une autre personne humaine. On  se trompe en disant qu’on se donne totalement à ses enfants. Et hélas, ce genre d’erreur peut-être grave car il atteint, ou il manifeste un problème au niveau de l’amour conjugal.  Si j’entends une mère de famille dire « je suis toute donnée à mes enfants », je réponds « erreur, et erreur tragique, parce que si vous le dites, c’est que vous le pensez et que vous le mettez en pratique. Que reste-t-il pour votre mari ? » Si l’amour paternel/maternel est beau, et totalement essentiel pour structurer un enfant, il est moins beau qu’un amour conjugal.

Vous trouverez des textes supplémentaires et vous verrez que le Concile lui- même l’affirme « les époux se donnent et se recevoir mutuellement ». « Mon bien-aimé est à moi et moi à lui ».

 

Pourquoi le dire comme un refrain ?

 

Parce que la personne a du mal à se donner en une fois : il faut comprendre que dans le cantique des cantiques nous ne revenons pas forcément au même point, mais qu’il y a des formes circulaires dans l’avancée de l’amour. Et là aussi, ce sont des choses à dire, surtout à ceux qui sont mariés depuis des années, ou ceux qui se préparent au mariage qui va durer des années. Pourquoi ? Parce qu’il y aura peut-être au bout de 15 ans de mariage, le sentiment d’être beaucoup plus bas dans l’avancée de l’amour, qu’aux temps des fiançailles. Chaque jour s’aimer à nouveau, recommencer sous le mode d’un cycle en sachant qu’on ne revient jamais au même point.

 

Et il y a un deuxième refrain : « n’éveillez pas, ne réveillez pas mon amour » dit le bien-aimé  en parlant de la bien-aimée. Et dans l’épilogue, le bien aimé dit « je vais réveiller ma bien-aimée sous le pommier ». il dit à toutes les personnes adjacentes, compagnons, cortèges… « ne réveillez pas… ». C’est le refrain de l’époux après celui de l’épouse (« Mon Bien-Aimé est à moi… ») Mystérieuse phrase ? Que peut-elle signifier ?

 

Il y a un jeu tout à fait extraordinaire, dans chacun des poèmes, entre l’éveil et le songe, la réalité et le rêve. On ne sait jamais très bien si cela se passe dans le tête de la bien-aimée, si elle n’est pas en train de rêver, sur son lit, surtout qu’elle est encore sur sa couche et à ce moment là, il frappe à la porte…non je ne vais pas t’ouvrir. Et finalement elle se décide pour ouvrir. Trop tard, le bien-aimé est parti, mais il a laissé sur la poignée de la porte l’odeur de son parfum. Alors elle va le chercher dehors, loin, elle va se faire rosser par les gardes, et puis, finalement, elle va retrouver son bien-aimé. Est-ce en rêve ou pas ? Ceux qui parmi vous ont déjà éprouvé le puissant sentiment amoureux (l’affectivité personnelle étant prise fortement) comprennent cela très bien : ils ne savent plus s’ils rêvent ou s’ils sont dans la réalité ! au début cela paraît mystérieux. Se mettre dans la peau d’un aimé, d’un amant. Et au fond toutes ces choses qui paraissent mystérieuses, sont au fond toutes simples.

 

Alors, c’est le bien-aimé qui la réveille. Est-ce ce retour à la réalité signifié par notre langue française ?

Est-ce de cette réalité là, ce réveil là, brutaux dont il s’agit : je l’ai entendu de la part de jeunes mariés « oui je ne comprends pas, avant il parlait beaucoup, depuis on ne se parle plus… ». C’est vrai que ce genre de choses peut se produire et se produit souvent. Comme si l’engagement du mariage avait calmé les ardeurs après quelques mois de vie commune ! Le « réveil » à la dure réalité du quotidien après les rêves du sentiment amoureux…

 

Nous le reverrons : le réveil dont il s’agit ici est un enfoncement dans l’amour et non un effacement de l’amour. Il a lieu quand la bien-aimée aura enfin atteint le cœur de son bien-aimé. Et n’ayons jamais peur si l’amour conjugal prend presque au départ la forme de l’ivresse (du vin) !

 

Ce qui est très beau aussi, c’est que dans ces 5 poèmes, 3 s’achèvent par un côte à côte de la bien-aimée et du bien-aimé, et 2 autres s’achèvent sur l’entrée dans le jardin. Ceci met en lumière, dans l’amour conjugal, 2 aspects. Le premier, c’est le côte à côte, l’unité en tant qu’on est ensemble : l’intimité du couple. Ce quelque chose qui est très beau : la vie commune, une route commune…et ce côte à côte, c’est une étreinte. Nous verrons comment cela est décrit. Mais ce serait soit du fusionnel soit un projet commun de type amical, sans être encore un amour conjugal, s’il n’y avait pas la descente dans le jardin, lequel jardin va signifier l’âme de chaque personne, de ces 2 personnes qui composent le couple. « Entre dans mon jardin », ou « je suis entrée dans mon jardin ». Les invitations des deux époux. Ce qui signifie que nous ne perdons pas notre personnalité, même si l’amour conjugal est le plus fort qui puisse être, jusqu’à faire l’unité reproduisant l’unité divine (l’homme quittera son père et sa mère, s’attachera à sa femme…). La manière dont le poème 2 et 4 se terminent, nous montre bien par cette entrée dans le jardin, qu’il y a quelque chose qui demeure très personnel dans ce couple (non pas au sens individualiste du mot). Simplement nous en suivrons l’évolution. En effet dans la mesure ou moi, mari, je me suis donné à ma femme, je ne m’appartiens plus ; donc le lien que je vais avoir avec ma femme, dans le couple, va marquer le lien que j’ai avec moi-même. Et je vais retrouver le lien avec moi-même dans le sens où j’habite dans l’autre. C’est-à-dire : je vais bien me retrouver mais en l’autre. Je ne perds rien de moi-même mais ce que je suis est désormais en l’autre : il est mon lieu.

 

 

 

 

7. Le prologue :

 

« Cantique des cantiques de Salomon.

 

Qu’il me baise des baisers de ta bouche !

Tes amours sont plus délicieuses que le vin

L’arum de tes parfums est exquis

Ton nom est une huile qui s’épanche

C’est pourquoi les jeunes filles t’aiment

Entraîne moi sur tes pas.

Courons !

Le roi m’a introduite en ses appartements

Tu seras notre joie et notre allégresse

Nous célèbrerons tes amours plus que le vin

Comme on a raison de t’aimer ! »

 

C’est un peu mystérieux…car dans les bibles, il n’est pas toujours indiqué qui dit le texte.

Et vous avez entendu que la bien-aimée va s’adresser à deux sortes de personnes, à son bien-aimé et à ses compagnes qui sont avec elle.

 

Cantique des cantiques (le plus beau des chants) de Salomon. Je crois que Salomon aimait les femmes (200 femmes, et 600 ou 800 concubines). La Sagesse de Salomon est reconnue par la reine de Saba et tant d’autres. Et le mot Salomon (signifie prince de la paix) est très important. Car le roi mis en situation, sera Salomon lui-même. On va le deviner alors qu’on ignore, jusqu’ à la fin le nom de la bien-aimée.

 

 

Puis le premier mouvement de la bien-aimée : « Qu’il me baise des baisers de sa bouche ». Elle est entourée de ses amies…on peut imaginer la scène….

Puis elle se tourne vers celui qu’elle aime : « tes amours sont encore plus délicieuses que le vin ». Car l’amour rend encore plus ivre, d’une ivresse spéciale, entre le rêve et réalité.

 

« L’arôme de tes parfums est exquis, ton nom est… c’est pourquoi les jeunes filles t’aiment » Elle s’adresse là à son chéri. C’est la naissance de l’amour : « entraîne moi sur tes pas, courons »

 

A ce moment là, la bien-aimée se tourne vers les jeunes filles : « le roi m’a introduite dans ses appartements ».

 

Enfin elle se tourne à nouveau vers son bien-aimé :

« tu seras notre joie et notre allégresse. Nous célébrerons tes amours plus que le vin…Comme on a raison de t’aimer. »

Sentez vous dans votre cœur toute la pertinence de cet amour qui surgit, mais qui ne peut être encore qu’une introduction ?

Pourquoi ceci ne peut-il n’être encore qu’une introduction ? Parce qu’il y a encore certains mots qui nous ont érafler l’oreille : « Notre joie… », C’est très beau, elle partage ! Mais nous sentons bien que progressivement nous allons aller vers l’exclusivité d’un lien : ce sera « ma » joie. Ici c’est le tout début. Elle est fascinée par cet homme qu’elle a en face d’elle, et elle trouve autour d’elle dans ses amies, le même regard, le même écho profond. Elles aussi confirment, autour d’elle, son admiration pour lui. Elle/on a raison de l’aimer.

Est-ce naturel à l’amour, même dans le coup de foudre, d’exprimer aux autres les raisons d’aimer, de l’aimer. Après, on n’a plus besoin d’exprimer des raisons de l’aimer….Mais au début on a besoin de se justifier…

 

Nous en sommes aux prémices de l’amour conjugal.

 

 

 

Ce poème vous paraît un peu abscons, parce que vous ne visualisez pas la scène. Cela vaudrait la peine de le mettre en scène pour qu’on saisisse bien que cette relation amoureuse, cette émotion initiale, naît dans un contexte où « je ne suis pas dans une île déserte », et l’autre non plus. Et par chance, nos pas se sont croisés. C’est ce que je signalais hier : qui dit quoi et à qui s’adresse-t-il ?

 

Il y a une camaraderie. Peut-être que le lien s’est créé sous forme d’amitié et, au moment où la bien-aimée commence à ressentir quelque chose en elle de propre à l’amour conjugal, elle ne se sent pas immédiatement démarquée de ce groupe, de son milieu. Et je vous rappelle que ce qui est provoqué dans le cœur de la bien-aimée, sera proprement féminin, mais il y aura aussi un certain nombre d’éléments, d’émotions qui sont symétriques (vous aussi messieurs, vous pouvez vous situer au milieu d’un groupe de camarades d’amis, et une rencontre doit se produire).

 

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche »

 

C’est un cri, puisque le cri de l’amour précède le chant de l’amour. Comme le besoin, la soif de l’autre, précède le désir. On va voir progressivement émerger un désir. Souvent, nous avons une analyse de nous-même assez frustre. Il ne faut pas se noyer dans les labyrinthes de nos émotions, de nos affectivités. Mais il vaut vraiment la peine de temps en temps, pour essayer de discerner en nous, de distinguer ce besoin, et la manière dont, par ma conscience, humaine, parce que je suis un être humain, une personne,  je fais mien ce besoin sous le mode du désir. Quand on parle de désir, on parle déjà de quelque chose, qui va émerger dans le cantique des cantiques, de très structuré en nous, habité par nous, qui a cette marque, cette construction intérieure. L’homme est un être qui doit se faire. La part d’instinct, de pulsionnel en nous est très faible. Si vous lisez St Thomas d’Aquin, vous verrez que la part instinctive en l’être humain est très faible (respirer, et d’aller chercher le sein de sa mère). C’est très faible. Alors derrière ce cri « qu’il me baise des baisers de sa bouche », il y a une « appréciation » fondamentale. Et quelque soit le siècle ou la culture, nous pouvons la comprendre. Cette « appréciation » de l’autre va être à la base d’une émotion très particulière, qu’on appelle l’émotion amoureuse, qui va qualifier notre amitié d’une manière conjugale, sponsale.

 

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche » : il y a un besoin, une soif d’ivresse qui habite et qui trouve son fondement dans ce qui va parcourir tout le cantique des cantiques, dans la différence sexuelle. On verra, plus tard, émerger des troubles (au bon sens du terme). Il y a une conscience très aiguë : l’amour conjugal naît d’une perception totalement nouvelle, d’une perception inédite en moi : subitement, je me découvre comme un être incomplet dans ma chair. Adieu l’indépendance ! On confond trop souvent l’indépendance et l’autonomie. L’autonomie, c’est vivre au niveau de son cœur et ne plus être soumis à une loi extérieure. Le monde entier ne dépend pas de moi. Le Père Kolbe, dans son camp, est autonome. Il est reste autonome, totalement dépendant, bien entendu, puisqu’il est capable de poser un acte de pure liberté : au moment où dix sont choisis pour aller mourir de faim dans le bunker, et que l’un des dix dit « ma femme, mes enfants », lui, le Père Kolbe est capable, spontanément (suprême liberté) de s’avancer et de dire « je prends la place de cet homme ». Le Père Kolbe va donc mourir de faim dans le bunker. Il est parfaitement autonome et totalement dépendant.

 

Alors subitement, il y a une prise de conscience de la différence sexuelle. Mais non pas intellectuelle (les hommes viennent de Mars, et les femmes de Vénus, la déesse de l’amour) qui ne correspond à aucune émotion. Mais je parle d’une conscience aiguë face à une personne, face à qui je ne suis qu’une moitié, une incomplétude fondamentale, qui se traduit par un cri. Et c’est la différence sexuelle. Au commencement de tout amour conjugal, il y a une perception entièrement neuve de la différence sexuelle, c’est-à-dire que je suis sexuée, c’est-à-dire je suis coupé en deux. C’est très surprenant.

Nous pensons que si, effectivement, il y a eu unité originelle, c’est celle réalisée par le couple, qui me donne vie, qui est le couple de mes parents. Je viens d’une unité homme/femme. Je viens d’un Nous, homme et femme, qui m’ont donné naissance. Mais je suis, par une volonté de Dieu, sexué dès le départ.

 

Vous réfléchirez dans vos attitudes intérieures : si l’amour est un don, nous avons toujours à faire, et pas seulement par rapport à l’amour conjugal, notre part de travail. Ne culpabilisez pas parce que vous n’êtes pas encore amoureux, ou que vous êtes amoureuse d’un homme qui n’est pas amoureux de vous ou réciproquement. Mais posez vous toujours la question : suis-je toujours dans une attitude d’accueil, d’ouverture ? Si le soleil de Dieu brille, faut-il encore que les fenêtres soient ouvertes pour qu’il illumine la pièce ! Donc, ne culpabilisons pas, même si nous avons eu des aventures qui ont tournées court. La culpabilisation n’est pas un acte chrétien en lui-même (la contrition oui, c’est autre chose, il faut en parler dans le sacrement de la réconciliation). Donc, ce qui est important, c’est de se dire « suis-je encore dans une attitude d’accueil, d’ouverture ? ».

 

Quand je vous parle de différence sexuelle, je ne vous demande pas de me dire : une femme c’est XX, un homme c’est XY. Non, il s’agit de reconnaître, de voir que l’homme/la femme qui est en face de moi, pourrait me compléter. Il n’est pas du tout comme moi. C’est un homme alors que je suis une femme. C’est une femme, alors que je suis un homme. Ce qui n’apparaît  pas immédiatement dans l’amitié simple. Saisissez-vous la différence de niveau ? Dans l’amitié, celle qui est mon amie, c’est une femme…même si cela ne m’apparaît pas toujours immédiatement ! Mais très rapidement, on sait intellectuellement que c’est une femme/un homme. Et cela n’a pas une importance extrême dans l’amitié. L’ami cherche à être délicat, et à tenir compte de l’autre (par exemple, pour tirer la joélette, il vaut mieux que ce soit des hommes forts). Donc, on tient compte de la sexualité, mais ce n’est pas premier. De même que, par exemple, dans une autre forme d’amour que l’amitié, l’amour paternel ou maternel, il est évident que le père connaît la différence sexuelle de son enfant, et que les parents ne vont pas éduquer de la même manière un fils ou une fille. Mais ce n’est pas fondamental. Donc, une intelligence de la différence sexuelle ne joue pas véritablement au commencement pour un autre type d’amour que l’amour conjugal. Ce serait même parfois dangereux qu’elle s’impose comme un élément déterminant : je pense à un père qui n’aimerait l’enfant qui lui arrive que s’il est un garçon et se refuserait à l’aimer si c’est une fille car il rêvait d’un garçon…

 

S’il y a quelque chose qui me gène, parfois, (je vous parle très franchement) dans les formes qui ont été instituées et que vous vivez, (JP¨II le dit : la camaraderie est une bonne préparation –ce n’est pas encore l’amitié- à l’amour conjugal) c’est qu’il ne se passe rien. Je me dis que la camaraderie, si elle ne fait pas émerger la différence sexuelle, -on fait tous la même chose en même temps, on a les mêmes habits, on fait les mêmes marches…- cela ne me gène pas. La mixité peut être la source d’une excellente amitié, et la camaraderie n’est pas forcément avec des personnes du même sexe –Jésus, vous l’avez vu dans les évangiles, a de très bons amis et amies, et c’est très beau-. Mais cela me gène si, à la fin, cette camaraderie gomme, nous rend incapable de « voir » la différence sexuelle comme source d’émotion singulière. Il y a donc une vraie question pour chacun d’entre nous. Il en est une deuxième : que de cette camaraderie émerge parfois peu d’amitié… Vaste problème !

 

Le bien-aimé et la bien-aimée sont très respectueux. Mais je vous demande de réaliser que ce copain, cette copine qui est à côté de moi, c’est un homme, c’est une femme, donc sexuellement différent(e) de moi. La plus grande des différences qui existe entre les êtres humains, c’est la différence sexuelle. C’est pourquoi me font toujours un peu sourire ceux qui s’empêtrent dans des difficultés qui n’en sont pas (la plupart du temps) en disant : « oui, je connais quelqu’un… je sens qu’on s’aime, mais….. il y a des différences entre nous, il n’est pas du même milieu… ». De toute manière, l’amour conjugal est précisément fondé sur la différence, qui est la première jamais notée dans l’histoire des hommes, dans le récit de la Genèse, qui est la différence la plus profonde, la plus marquée, qu’est la différence sexuelle. On a majoré certaines différences (je ne dis pas qu’elles sont inexistantes, surtout si elles sont sur le domaine de la foi) sans tenir compte de la différence sexuelle, dont on redécouvre aujourd’hui, qu’elle existe, qu’elle est peut-être la plus importante de toutes. Et s’il y a floraison de livres (les hommes viennent Mars et les femmes de Vénus) c’est que justement on s’aperçoit qu’après s’être intéressé à toutes les autres différences, celle ci est incontournable et il faudra bien la gérer dans le couple.

 

Petite remarque que j’ai déjà eu l’occasion de faire : ce ne sont pas les différences qui font les difficultés. Très souvent, ce sont les points communs qui secrètent la jalousie, la pire maladie dans la vie commune, dans les communautés religieuses par exemple. Quand quelqu’un est très différent de vous, c’est merveilleux, car vous allez tout de suite rechercher la complémentarité : « moi je suis petit et maigre, lui… moi je n’y comprends rien en informatique, lui…. » . Très spontanément, si on veut vivre ensemble, -à part si on est très mégalomane et qu’on veut tout gérer- on va très vite trouver la grâce de cette différence et il n’y aura pas de jalousie. Je le dis exprès de manière un peu brutale, pour vous dire que ce que nous avons en commun, comme ce que nous avons de différent, doit servir à l’unité. Et ce n’est jamais évident ni pour l’un ni pour l’autre. C’est l’exemple du morceau de chocolat par exemple : ce que nous avons en commun dans nos goûts, ne nous unit par forcément. Ne soyons pas naïfs.

Je termine cette parenthèse mais il faut remettre les fondations de temps en temps.

La différence sexuelle. C’est ce que veut exprimer cette femme, qui commence à aimer, en disant :

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche ».

Elle sent dans toute sa chair, un besoin, comme une incomplétude. On aurait pu prendre à ce moment là, une image de la faim (nous avons nous aussi des incomplétudes dans notre chair, il me manque quelque chose passé 12 heures, la faim nous taraude). Là, l’image c’est celle de la soif et du vin, vin signe de l’amour selon toute la parole de Dieu, signe repris par Jésus aux noces de Cana, la multiplication du bon vin, du très bon vin de l’amour. Or, le vin a une propriété : il étanche la soif. Mais il ne fait pas qu’étancher la soif….si vous avez très soif, commencez par boire un peu d’eau pour vous désaltérer et ensuite vous appréciez le vin. Parce qu’il provoque l’ivresse.

 

« Tes amours sont plus délicieuses que le vin ».

C’est très étonnant ce que le Créateur a inscrit dans nos cœurs : pas seulement un besoin physique, « j’ai faim de toi », mais une soif de quelque chose que je vais trouver en toi, dans les baisers de ta bouche, et qui soit cause d’ivresse : l’homme a besoin d’ivresse, et une ivresse qui vient de l’amour. Si l’ivresse ne vient pas de l’amour elle viendra de la drogue ou de l’alcool. Notre ivresse vient de l’Esprit Saint à la Pentecôte, qui rend les apôtres ivres, ou comme des gens ivres… d’une sorte d’ivresse qu’on va traduire dans la parole de Dieu, comme un enthousiasme, une assurance… Comme devant le Saint Sacrement, demain soir, on se laisse aller dans l’assurance devant le Seigneur …

 

Mais saisissez-vous combien cela appartient à notre mystère, comment cela manquera toujours à notre être profond, et non pas seulement à la société, si, à travers l’amour conjugal, nous ne connaissons pas cette ivresse. Et cela, seul l’amour conjugal peut l’apporter : c’est à des noces que le Seigneur a multiplié le vin. Le pain vous pouvez en manger autant que vous en voulez, cela ne vous donnera pas l’ivresse. Cela nous fera gonfler le ventre, on sera peut-être malade. Mais c’est tout. Tandis que le vin va nous mettre dans un état, qui, s’il est excessif, sera inhumain, mais qui se ressent comme un appel en nous. Si, un jour, il vous est donné d’accompagner (et c’est une mission très belle, mais il faut y être préparé parce que c’est rude) une personne dépendante de l’alcool, vous comprendrez ce qu’est cette soif. Parce que le vin, plus on y a goûté, plus on a soif. Je n’avais jamais compris cela avant. Cela monte en eux comme une soif. Il faut imaginer que ces gens là, plus ils boivent, plus ils ont soif.

Voilà  cette première expérience fondamentale au cœur, à la source de l’amour conjugal.

 

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche

Tes amours sont plus délicieuses que le vin

L’arôme de tes parfums est exquis

Ton nom est une huile qui s’épanche

C’est pourquoi les jeunes filles t’aiment »

 

Nous sommes encore dans un cadre très particulier où la jeune fille est impressionnée par le rayonnement de son bien-aimé. Regardez la suite :

Tu seras notre joie et notre allégresse

Entraîne-moi sur tes pas, courons !

Est-ce que vous avez déjà vu des adolescentes courir après leur chanteur préféré ? Cela vous rappelle votre jeunesse. Des adolescents courent après leur idole préféré : il est « génial, il est fantastique, il nous attire, il y a un rayonnement qui nous attire, allez, viens… ». Ces fans qui sont capables d’attendre des heures durant, des heures d’attente au bord d’une clôture pour faire signer un autographe. On en est là dans le cantique des cantiques. Vous avez senti ce mouvement, sauf qu’on ne sait pas bien si la bien-aimée s’adresse au bien-aimé ou si elle rêve…

« Qu’il me baise des baisers de sa bouche »

 

La réalité, c’est que nous appartenons toujours à une famille, à un contexte social, à une bande, à une communauté…On n’est pas seul ! Et il est rare que nos rencontres amoureuses se déroulent sur un banc public, sur lequel une jeune fille s’est assise tenant son dalmatien, et puis un jeune homme arrive aussi avec son chien. Et les deux laisses se nouent ensemble et voilà qu’on engage la conversation. Cela peut se faire et ensuite chacun regagne son groupe de vie, sa communauté de vie. Surtout quand, comme vous, on a tissé tout un réseau de liens amicaux autour de vous. Donc, l’admiration s’exprime  à ce moment là. Pourquoi ne pas en parler ?

« on a raison de t’aimer »

Cela veut dire tes qualités sont évidentes pour toutes et tous. Tout le monde devrait t’aimer et moi avec. C’est donc normal que cet émoi, je le sente dans mon cœur, tout le monde devrait éprouver la même chose,. Ce n’est pas nécessairement désagréable pour les hommes d’avoir dix jeunes femmes charmantes autour d’eux, c’est confortable pour tout le monde, cela évite aux hommes d’en choisir une, et puis, cela évite aux filles de se montrer trop… alors  qu’on est intéressé par quelqu’un ! On ne veut pas aller trop vite en besogne. Quand on est une jeune fille, on va inviter à dîner le garçon, mais pas seul…on en est là, c’est le début… il y a beaucoup de délicatesse. On ne veut pas aller trop vite en besogne, car l’amour a besoin de grandir, de s’affermir. Alors il y a ce désir de partager ces joies, quelque chose de naissant à ce moment-là, une sorte d’émotion et peut-être la jeune fille du cantique des cantiques n’a-t-elle pas encore discerner quelle exclusivité il y avait dans ce choix. Commence maintenant vraiment, après cette base fondamentale, le 1er poème (le cœur et le bien-aimé).

 

 

 

8. Premier poème : l’élection

 

 

« Je suis noire et pourtant belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Quédar, comme les pavillons de Salma

Ne prenez pas garde à mon teint basané

C’est le soleil qui m’a brûlée

Les fils de ma mère se sont emportés contre moi

Ils m’ont mise à garder les vignes

Ma vigne à moi, je ne l’avais pas gardée

Dis moi donc toi que mon cœur aime

Où mèneras-tu paître le troupeau

Où le mettras-tu au repos, à l’heure de midi

Pour que je n’erre plus en vagabonde, près des troupeaux de tes compagnons

 

Si tu l’ignores, ô la plus belle des femmes, suis les traces du troupeau, et mène paître les chevreaux près de la demeure des bergers

A ma cavale, attelée au char de Pharaon, je te compare, ma bien-aimée

Tes joues restent belles, entre les pendeloques, et ton cou dans les colliers

Nous te ferons des pendants d’or et des globules d’argent

Tandis que le roi est en son enclos, mon nard donne son parfum

Mon bien-aimé est un sachet de myrrhe, qui repose entre mes seins

Mon bien-aimé est une grappe de cypre, dans les vignes d’En Gaddi

- Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes.

- Que tu es beau, mon bien-aimé, combien délicieux ! Notre lit n’est que verdure

-          Les poutres de notre maison sont de cèdre, nos lambris de cyprès.

Je suis le narcisse de Saron le lys des vallées

Comme le lys entre les chardons, telle ma bien-aimé entre les jeunes femmes

Comme le pommier parmi les arbres d’un verger, ainsi mon bien-aimé par mi les jeunes hommes

A son ombre désirée, je me suis assise et son fruit est doux à mon palais

Il m’a mené au cellier et la bannière qu’il dresse sur moi c’est l’amour

Soutenez moi avec des gâteaux de raisins

Ranimez moi avec des pommes

Car je suis malade d’amour

Son bras gauche est sous ma tête, et sa droite m’étreint

Je vous en conjure filles de Jérusalem, par les gazelles, par les biches des champs, n’éveillez pas, ne réveillez pas mon amour

Avant l’heure de son bon plaisir. »

 

Vous pouvez acheter le CD de Bachung sur le cantique des cantiques (lu le jour de son mariage avec sa femme).

 

Comprenons ensemble cette étape de l’amour conjugal qui nous a été si bien manifesté. C’est l’élection. L’élection amoureuse. Nous sommes d’abord dans un cadre champêtre, pastoral, à l’extérieur. Et nous verrons que dans d’autres poèmes, nous sommes en ville. A tel point qu’à un moment donné, la bien-aimée va comparer le lieu où ils sont à un lit de verdure. Et le bien-aimé va rajouter « que les poutres de notre maison sont….cyprès et cèdres. »

Le cadre est pastoral. Et là, il y a un premier dialogue, enfin.

 

C’est émouvant le premier dialogue où l’on va se dire qu’on est beau, l’un et l’autre. Les forces accumulées de notre soif (et il faut l’imaginer réciproque, mais rien ne s’est dit encore) veulent se concentrer sur une personne. Progressivement naît l’exclusivité du rapport et réclame, bien sûr, que la personne se concentre aussi exclusivement sur moi.

 

Qu’est-ce qui se passe ? Premièrement la jeune femme se dit :

« je suis noire et pourtant belle, comme les tentes de … »

 

Filles de Jérusalem qui m’entouraient, vous trouvez peut-être que je suis défigurée par mon passé. C’est que mon passé a été rude, regardez mon teint basané, le soleil m’a brûlé….

J’ai mon histoire aussi. Et mes frères,…m’ont parfois maltraitée.

Je ne suis pas parfaite, j’ai peut-être ma part de responsabilité. Je suis noire mais belle.

Quel est le mouvement de son cœur à ce moment là ? Je ne suis pas digne d’être aimé et par un certain côté, c’est vrai, d’autant plus que par un certain côté, arrivés au delà de 20 ans, c’est possible que cette histoire soit devenue un peu plus complexe , et que peut-être moi même j’ai été balbutiant, provoquant dans des amours ou des amourettes. Bien sûr. Il ne s’agit pas de dire seulement que des hommes autour de moi n’ont jamais tellement tenus compte de ma richesse, de ma valeur…Je porte aussi peut-être une part de responsabilité là dedans. C’est mon passé. C’est vrai. Donc, quelque part, il m’a laissé des marques sur ma chair, des réactions psychiques, des marques physiques…

 

Oui, je suis noire, le soleil de la vie a pu me marquer… Mais attention, si je me lance dans une relation amoureuse, il faut que je croie en moi, et que les autres me soutiennent aussi. Elle est la première à dire qu’elle est belle (vous voyez : ce qui est beau, c’est que le bien aimé à son tour va dire qu’elle est belle mais après) : elle commence elle-même, dans un mouvement qu’on trouverait peut-être orgueilleux, vaniteux  « que je suis belle ». Il faut croire en soi, à ce niveau là, à sa beauté. J’ai en moi de quoi être aimé. « ce garçon, il est beaucoup trop bien pour que je puisse attirer ses regards…soyons sérieuse… ! » . « Et puis cette fille, il y a tellement de garçons qui sont autour d’elle, jamais son regard ne m’effleurera… ! ». D’une certaine manière, puisqu’on est toujours avec soi-même, on connaît toujours son histoire, ses faiblesses, ses défauts. Bien sûr, on peut toujours essayer la carte de les masquer, nos défauts. Ils nous habitent. Oui, il faut plaider pour soi. C’est ce que commence à faire la jeune femme et elle se tourne vers les autres : « et vous filles de Jérusalem, regardez, voyez quel a été ma vie ». Mais « il y a quand même quelque chose de neuf, je suis noire mais belle. ». Cela relève véritablement d’un regard sur soi où l’on apprend à vivre, à s’aimer dans la lumière de Dieu. Je pense que beaucoup d’entre vous, hommes ou femmes, vous vous posez encore cette question : « est-ce que je peux rendre un homme, une femme heureux, est-ce que je vaux la peine, est-ce que j’ai encore quelque chose à lui faire partager ? ». Mais bien sûr.

 

Oui, mes trésors, mon jardin ne vont pas tout de suite être ouverts. Que l’autre veuille cueillir quelque chose à l’intérieur de mon jardin secret, ce n’est pas possible tout de suite, encore. Donc, je porte en moi plein de trésors. Il y a une beauté.

 

Je suis stupéfait de temps en temps de voir des couples se former et je me dis « au fond…, pas génial cette femme, mais lui la trouve belle… » Et réciproquement, des jeunes femmes au bras de garçons… « moi je rêvais d’un grand blond », et elle a épousé un petit chauve. Vous savez, je vérifie cela quand je prépare les gens au mariage. Si vous ne le trouvez pas beau, ne vous mariez pas. Beau au sens objectif du terme. La beauté que l’on reçoit véritablement dans son cœur, c’est un charme. Tu es charmante, le rayonnement d’une personne. On y est sensible. Pourquoi ?

 

L’interrogation continue, elle se trouve là, elle s’est auto-confortée et j’espère qu’elle a trouvé autour d’elle des filles de Jérusalem pour la conforter : « oui, tu es toujours belle ».

(Vous pourriez lire Marek Halter sur la femme de Moïse, elle est noire, elle vient du pays de Kush. Il met cela en scène et il la trouve très belle.).

J’espère que tout ce que je vous dis vous parle, que cela vous habite même.

 

« Dis moi donc toi que mon cœur aime

Où mèneras-tu paître le troupeau

Où le mettras-tu au repos, à l’heure de midi

Pour que je n’erre plus en vagabonde, près des troupeaux de tes compagnons »

 

Et au départ, je voudrais seulement te suivre, marcher à ta suite. Mais je ne sais pas où, où tu habites, ce qui fait ta personnalité, quels sont tes centres d’intérêt. Qu’est-ce qui peut t’intéresser en moi. Constat d’ignorance de la bien-aimé. Elle se trouve devant celui (et le dialogue va s’engager) que son cœur aime. Elle a senti que son cœur aime. Le cœur c’est vraiment le centre. Elle a compris que quelque chose, venant du corps, la touche véritablement. Et c’est pour cela qu’au niveau de la volonté, elle est prête à prendre tous les moyens qu’il faut. Si j’avais à retraduire le mot cœur en terme contemporain, je dirais que c’est la volonté éclairée par l’intelligence qui dit « je veux » et aussi « je t’aime ». « toi que mon cœur aime ». Ce n’est pas seulement le cœur en tant que faculté sentimentale. C’est né d’une émotion profonde, une émotion qui partant de l’extérieur va la prendre « aux tripes » en son centre.

Constat d’ignorance. C’est vrai. Mais cela fait la nouveauté de l’amour conjugal. Même si je suis ton ami depuis 20 ans (versaillais, bridge du XVème, groupe Notre Dame de l’Ecoute… ). Mais quand je vais le re-découvrir à un autre niveau, ce ne sera pas dans le prolongement de toute cette amitié, de cette connaissance. Elle est normale, je pense que vous la saisissez. Parce que je n’ai plus envie de vagabonder, d’aller de l’un à l’autre, de toujours faire des tentatives et de me tromper. « Où le mettras-tu en repos ton troupeau, où sont tes activités ? » A ce moment là, le cœur reprend la parole. 

 

« Si tu l’ignores, ô la plus belle des femmes, suis les traces du troupeau, et mène paître les chevreaux près de la demeure des bergers »

 

Vous voyez que le sentiment amoureux est intelligent : « Tu ignores qui a commis le crime, reconnais les traces…suis les traces du troupeau, ce ne sont encore que les signes… Apprends… regarde. Mène paître tes chevreaux près de la demeure du berger. C'est-à-dire : toi, ton travail qui est de mener les chevreaux, mène les près de la demeure du berger. Regardez Cippora comment elle a rencontré Moïse : elle menait paître les chevreaux près du puits. Moïse chasse les bergers qui l’ennuient, il donne à boire aux chevreaux.

 

A ce moment là commence, pour la première fois, la parole de l’amant. Cela fait sourire.

« A ma cavale, attelée au char de Pharaon, je te compare, ma bien-aimée

A ma cavale, c’est à dire à ma belle jument.

« Tes joues restent belles, entre les pendeloques, et ton cou dans les colliers « 

Il fait allusion à ses colliers : la première chose qu’il remarque : les bijoux, les pendeloques (les boucles d’oreille).

La cavale a quelque chose autour du cou pour tirer. Sous Pharaon, c’était luxueux, les animaux étaient décorés. Au niveau du cou, « tes joues restent belles ».

Il voit que les joues restent belles et son cou entre les colliers.

Nous en rajouterons : « Nous te ferons des pendants d’or et des globules d’argent »

Première perception : ce cou, ces joues étincelantes, et lui avec beaucoup de bienveillance, promets de rajouter des pendants d’or et des globules d’argent. Que se passe-t-il ?

 

Je ne pense pas qu’il essaye de l’avoir par l’or qui brille, de l’acheter en l’éblouissant ! Revenons au concret : nous verrons combien cette description est réaliste. Parce que la première chose qui apparaîtra chez une femme qui est voilée, ce ne sera pas tout de suite ses yeux. Nous aurons constamment une relation qui va partir du cœur, le cœur du bien-aimé, et nous verrons constamment cette union progressive des cœurs par la médiation des corps, union de la chair. C’est la première mention. On sentait déjà dans cette mention « qu’il me baise des baisers… » Ce n’était pas simplement « ah si nous pouvions avoir de grandes discussions ensemble… ». Ici cela apparaît net. Et je vais vous parler un peu du corps au prochain enseignement, car cela paraît important et décisif.

Je vais vous parler de la médiation du corps. J’ai trouvé un jour cette citation : « le corps est le plus court chemin d’une âme à l’autre ». C’est exactement le cantique des cantiques. C’est le raccourci le plus parfait.

Parce que maintenant, on tombe dans les deux excès : soit vraiment on fait n’importe quoi avec son corps, soit on est d’un puritanisme qui n’est pas digne des catholiques.

 

Dans le prochain entretien, on va revenir au corps, et parler du langage du corps. Il y a quelques termes fondamentaux dans ce langage. Et à force de ne plus savoir le parler, on ne connaît qu’une chose : le tout ou rien, le silence ou la superposition ! Comme les jeunes qui ne savent que se taire ou que crier. Donc nous allons essayer avec JP II de comprendre comment les deux cœurs vont s’unir mais par la médiation du corps, la médiation du langage du corps.

 

 

 

Que c’est il passé dans le cœur du Bien-Aimé auparavant, on ne le sait.

Mais n’en soyons pas surpris puisque tout est vu de son côté à elle : vous ne le saurez jamais vous non plus, vous serez toujours hommes ou femmes, là ici présents, dans la peau de cette épouse. C’est-à-dire que vous savez ce qui se passe dans votre cœur, mais vous ignorez ce qui se passe dans le cœur de l’autre. Vous ignorez même s’il s’est aperçu de votre présence, s’il vous a invité dans ses appartements, comme cela par gentillesse, par bonté ou s’il y a plus… et nous savons encore aujourd’hui, que telle ou telle initiative, qui il y a encore 30 ans était prise comme une initiative amoureuse, peut ne traduire aujourd’hui que de la bienveillance ou de l’amitié. Il y a 30 ou 40 ans, à l’époque de vos parents, quand un jeune homme invitait seul une jeune fille au cinéma, c’était un geste signifiant. Vous voyez ce que je veux dire, ce n’était pas anodin. On préférait, même dans un premier temps (c’est ce que je vous disais dans le prologue) ne pas l’inviter seul. On demandait à une ou deux amies de venir et d’avoir la discrétion de se retirer au bon moment. Aujourd’hui, cela ne signifie plus ce que cela signifiait il y a 40 ans. Nous avons besoin d’autres signes pour se dire « je l’aime, m’a t-il remarquée ? » « Oui il a commencé à voir la beauté de ma personne derrière les pendants d’or et les globules d’argent ». A ce moment là, débute un dialogue tout à fait étonnant où chacun commence à s’apercevoir que l’autre a une puissance de rayonnement (c’est la notion de nard, parfum –nous avons gardé cela du saint crème, mélange d’huile et de parfum).

 

S’inaugure un échange réciproque d’admiration : « tu es belle, tu es beau ». Les hommes, au moins dans la littérature mais peut –être aussi encore dans les existences concrètes, disent plus volontiers aux femmes que les femmes aux hommes « tu es belle » et je trouve admirable justement que ce soit réciproque. Parce que Mesdemoiselles qui dénonçaient toujours, peut-être avec raison, les manquements des hommes, vous feriez bien aussi parfois d’examiner votre attitude et de vous dire « suis je capable d’entendre, que tu es belle ma bien-aimée, tes yeux sont de colombes… »Oui, oui,… je suis capable de le recevoir, sans aucun doute. Mais êtes vous capable de dire aux hommes « que tu es beau mon bien-aimé, que tu es beau, combien délicieux ». C’est réciproque. On parle toujours aujourd’hui de l’homme et de la femme. L’égalité n’est évidemment pas l’uniformité. Nous sommes très différents, mais égaux. Il y a un certain nombre de vécus amoureux qui doivent être symétriques. Mais je pourrais dire aussi aux hommes « prenez la parole, dites aussi…». Vous pour qui les gestes ont parfois plus de poids que les mots. N’oubliez pas aussi la force des mots, qui sont créateurs : Dieu a fait le monde par sa parole, mais aussi par des gestes, bien sûr, les gestes du potier. Il y aurait là une éducation réciproque à faire.

 

 N’oublions pas qu’aujourd’hui, nous sommes marqués par le péché, et que cela marque notre cœur, et que certains de nos comportements ne sont pas le fruit de notre masculinité ou de notre féminité, mais de la déviation de notre masculinité ou féminité. Rappelez vous toujours cela : « ah, et bien nous les hommes, on n’a pas à…. ». Vérifier quand même dans la Parole de Dieu, en regardant le Christ ou en regardant l’aimé du Cantique des Cantiques si ce que vous pensez de la masculinité/féminité coïncide vraiment avec le projet de Dieu. Rectifions aussi, le péché habite notre cœur et St Thomas d’Aquin l’appelle un désordre, une déviation. Dévier quelque chose de beau. « Que tu es beau, que tu es harmonieux(se). Je ne te prendrais pas nécessairement comme modèle, je ne suis pas peintre, mais j’aimerais si… ». C’est échangé comme un cri d’admiration, car cela est vrai de toute rencontre, mais encore plus de la rencontre amoureuse, il y a une dilatation de la pupille qui fait que l’autre m’apparaît comme auréolé dans une puissance de rayonnement que je vais traduire par un cri d’admiration « que tu es belle/beau ».

 

Et ceci se passe dans un cadre de verdure. Je ne développe pas cela mais il y aurait matière à le faire : « tiens, pourquoi ne pas aller aux champs… ». C’est peut être plus simple à dire ici que dans une bouche de métro. Mais attention vous verrez que le deuxième poème, on est dans la ville… Et c’est précisément dans ce cadre naturel de la Création, où l’homme peut spontanément dire Dieu, que va se dérouler le premier échange d’admiration. Ensuite, on rentrera dans le monde des hommes, la ville, la cité, la maison de ma mère, tout ce que peut représenter le poids de la tradition, de la culture, tout ce qui a constitué mon être, et l’être des hommes, la société. Pour l’instant, nous sommes dans ce cadre naturel où Dieu nous donne tout.

 

Et à ce moment là apparaît quelque chose de très singulier dans la relation amoureuse, la conjugalité : c’est le choix. « Comme le lys entre les chardons, tel ma bien-aimée », dit l’époux, l’amant. Et elle dit « comme les pommiers parmi les arbres…ainsi mon bien-aimé parmi les jeunes hommes ». Il y a choix. En réalité, et que chacun revienne peut-être à ses expériences antérieures, il faut passer (nous ne sommes pas encore au temps des promesses) par le temps de l’élection. Celle là est unique. En fait, celui-là il est unique ? Il est totalement différent des autres « comme le lys parmi les chardons, comme les pommiers parmi les jeunes arbres » et je n’aspire qu’à une chose : m’asseoir à l’ombre du verger. Il y a une sorte de concentration du désir : l’exclusivité naît de cette élection dont je suis à la source car j’ai pris conscience de son caractère unique pour moi. Parce que c’est chacun qui se dit dans son cœur avant même de l’échanger « elle/il est unique ». Mais à cette prise de conscience il faut joindre un choix volontaire. Il m’apparaît comme unique et je ratifie volontairement cette unicité : il est unique pour moi.

 

Nous n’en sommes pas encore à échanger des promesses d’engagement et à parler mariage. Car il faudra construire après ce premier épanouissement. Mais que s’est il passé à ce moment là, quand chacun s’est reconnu comme unique dans son affection ? « il m’a mené au cellier et la bannière qu’il a dressé sur moi, c’est l’amour ». Il y a une autre traduction qui dit « il a ordonné en moi l’amour ». La belle image de la bannière, quand on plantait sa bannière quelque part, c’était une prise de possession. Désormais ceci appartient à… Pensons à la bannière de Jeanne d’Arc. On règne maintenant sur ce territoire. A ce moment-là commence en nous le règne de l’amour.

 

Cela veut dire que notre vie tout entière se trouve réordonnée selon un autre principe…Et cela nous rend malade. Je suis malade d’amour.. Parce que tout a été tellement ordonné en moi jusque là selon d’autres principes : le travail (qui est souvent le n° 1 dans ma vie…). Il y a un ordre en nous, n’entendons pas tout de suite que tout doit être cadré, en ordre. Et il y a sûrement des différences de rangements entre un homme et une femme, l’homme laissera, peut-être, plus volontiers, paraît-il…traîner ses affaires… que le monde féminin sera régi par d’autres lois du rangement….C’est possible. Mais ici il s’agit du principe qui guide tout mon ordre. Tout se met selon un autre principe, d’ordre, de priorité. Par ordre, entendons : qu’est ce qui est premier, deuxième, troisième. Qu’est ce qui est la source, l’unité, le moyen…. A ce moment là toute ma vie est traversée par un flux nouveau, tout est régi par l’amour. A tel point, que les proches vont dire « elle est devenue folle, …il n’y a pas que lui au monde, tu m’as oubliée… ». Il y a quelque chose d’exclusif, proche de la pathologie. Je suis malade d’amour… C’est le bien-aimé qui le dit !

 

Je suis malade d’amour. Une maladie véritablement. Comme la maladie introduite en vous, un désordre par rapport à la santé. Et nous devrions dire que cela nous apparaît comme une maladie car, par rapport à l’ordre bien équilibré qui était le nôtre jusque là, tout est chamboulé à l’intérieur. « il a dressé sur moi la bannière de l’amour ». Si nous savons que seul l’amour pèse, à termes, nous sentons que cette voie là est aussi la voie du salut.

 

A ce moment là, la bien-aimée se tourne probablement vers ses proches, les jeunes filles « soutenez moi avec des gâteaux de raisin –des boîtes de chocolat- ranimez moi avec des pommes (je suis en hypoglycémie, je suis malade d’amour).

« Soutenez moi vous tous est vous toutes qui êtes autour de moi ». C’est merveilleux.

En relisant le cantique des cantiques, je me suis aperçu, peut-être mieux que dans les premières lectures, du rôle de ceux et de celles qui sont autour. Discrètes, délicates, qui, au lieu de freiner, de refréner, au lieu de dire « oh ! oui tu es vraiment sot d’être malade » « réveille toi et regarde ses défauts, ses… ». Non au lieu de cela : « je vais te ranimer, te soutenir… » sur cette voie. « Surtout ne guéris pas tout de suite ». Et cela se termine par l’embrasement : « son bras gauche…sa droite… ».

On voit qu’il n’y a pas encore le don de la personne mais la chair est là, tendant à l’unité.

 

«Chéri j’aime ton esprit, mais je déteste t’avoir entre les bras… ». Alors dans ces cas là, devenons bons amis ! Et communiquons par mail, nos grandes pensées…. L’amitié supporte une distance, un vécu spirituel que l’amour conjugal ne peut pas assumer. Vous verrez que régulièrement, il y a ces étreintes, il y a quelque chose de très passionnel au départ. A nous de le réguler, aussi. Mais c’est le signe aussi de l’amour sponsal. « je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles…. »

« Ne réveillez pas mon amour avant l’heure de son bon plaisir ».

Seule l’aimée/aimé, à un moment donné, va pouvoir ressusciter ce qu’il y a en nous et qui aura été « endormi » par la passion d’amour : des activités laissées partiellement de côté etc. Il y a un rythme à respecter, un mélange en nous dû à cette ivresse de l’amour, qui nous décale par rapport à notre réalisme quotidien et habituel, lequel réalisme n’est peut-être, d’ailleurs, dans notre société d’aujourd’hui, qu’un effroyable matérialisme. Sous prétexte de bon sens, d’être les deux pieds sur terre et non pas comme tous ces rêveurs, ne serions nous pas entrain de passer à côté, volontairement, du risque d’aimer, du risque de l’amour  ?…

« Oui, mais il faut avoir les pieds sur terre. D’ailleurs, nos parents nous ont toujours dit que l’important, c’était d’avoir un bon travail, le reste viendra après… ».

Dommage, car nos parents auraient dû nous dire que l’après, cela pouvait être dans 20 ou 30 ans !

D’ailleurs, tous nos bons mouvements d’Eglise : MCC, les EDC, la JOC avec pour thème : l’Evangile et le travail. Et l’amour dans tout ça ? Même nous aussi, en Eglise, à part les équipes Notre-Dame, on a fait depuis 50 ans comme s’il n’y avait d’important que le travail. Comme si toute la réflexion de l’Eglise portait là-dessus, comme si c’était l’essentiel de toute notre vie. Certes, essayer de mettre l’Evangile dans le monde du travail est un très beau défi. Mais aujourd’hui le vrai défi chrétien est « mais quel évangile de l’amour dans le monde ? »

 

 Un aperçu de la suite : Le deuxième poème. C’est comme un refrain. Ce n’est pas encore l’heure du don total. On verra à la fin où lui réveille la bien-aimée. Ce deuxième poème est pratiquement un monologue (monopole ?) d’elle. Nous verrons comment appeler ce premier éblouissement.

Il faut maintenant cheminer l’un vers l’autre.

Mais comment allons nous cheminer l’un vers l’autre ? Alors là nous revenons dans la cité, dans la ville. Et nous verrons la bien-aimée qui est chez elle, bien enfermée dans sa petite maison et ce bien-aimé qui va au dessus des montagnes et des collines… qui prend le TGV….et même comme il est assez lucide, il a pris carrément un abonnement….entre Paris et…Marseille…par exemple….il passe au-dessus des retards et des grèves, des montagnes et des collines, au dessus…de son agenda (c’est peut-être cela la montagne !) parce qu’il sait que dans une course semblable à celle de la gazelle, il doit rejoindre sa bien-aimée. Alors relisez le deuxième poème… !!!

 

 

 

Prendre et reprendre le risque d’aimer : une vue rapide de la fin du Cantique des Cantiques :

 

A quand la suite ? Nous nous sommes arrêtés au premier poème du choix électif. Il y a encore le deuxième poème, celui de la rencontre où la personne est soigneusement enfermée dans sa maison, dans son univers, non plus dans la liberté de la nature mais dans sa chambre. Mais heureusement, que l’autre passe les monts, les montagnes et les collines pour la rejoindre. Il y a un peu de cela chez nous : nous attendons que l’autre vienne nous rejoindre.

Le 3ème poème se passe au désert. C’est la terre des fiançailles. L’échange des promesses au désert.

 

Le 4ème poème, c’est l’extase, ou le décentrement. Le moment où la bien aimée ne dit plus « mon bien-aimé est à moi et je suis à mon bien-aimé », mais elle dit « je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi ». Elle sent qu’il ne s’agit plus de prendre l’autre, mais de se donner à l’autre.

 

Et enfin, le 5ème poème, c’est l’époque du mariage. L’engagement scellé par le mariage. C’est tout un chemin intérieur de maturation, d’un amour. Pour être tout à fait clair, vous sentez combien je suis pour le mariage, mais il est évident que ce n’est pas le mariage qui réclame l’amour, mais c’est un amour très spécial que vous allez sentir progressivement dans votre cœur se construire, qui appelle et réclame  le don de soi à l’autre qui est l’engagement et le mariage.

 

Et puis, il y a un épilogue merveilleux où l’on voit que tout cet amour est tendu vers un amour d’éternité et par un amour d’éternité, puisque l’amour est plus fort que la mort.

Peut-être aurons-nous l’occasion d’en parler. Je ne sais ni où ni quand.