ENTRE DANS LA JOIE DE TON MAITRE

Sois toujours dans la joie

 

 

 

 

Questions sur les béatitudes pour une réflexion personnelle:

                                              

                                                                               a. Dieu est-il pour, contre, ni pour ni contre la joie ?

                                                                              b. Faut-il choisir d’être heureux ? Ai-je fait ce choix ?

                                                                               c. Quelles sont les sources de mes joies ?

 

 

Plan de la conférence :

 

Rappels et introduction : la montagne et les disciples. « Je deviens moi-même en suivant un autre. » Dr Piccinini ; l’appel du Christ éveille ma vie et me fait disciple. Quand l’homme ne veut plus combattre contre Dieu, il lutte contre son prochain ou contre lui-même. « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Camus. On revient à la méthode de Jésus : il appelle puis il ordonne le bonheur.

 

 

  1. La mélodie divine des bonheurs de l’homme : « Entre dans la joie de ton Maître » Mt 25,21 Quand Dieu prêche la joie à l’homme.
    1. Du commencement à l’achèvement, Dieu laisse couler sa joie en l’homme.
    2. La joie en Matthieu : la parabole des talents
    3. Les huit béatitudes : leur structure
    4. Le premier signe de discernement : la présence de la joie en moi

 

  1. Le choix chrétien du bonheur humain : « Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur… choisis donc la vie… » Dt 30, 15. Sept remarques :
    1. Le bonheur est au-delà des catégories psychologiques : il y a choix
    2. Le refus du malheur est premier mais il ne suffit pas : le bonheur n’est pas silencieux
    3. Le choix chrétien : Dieu ou le bonheur ? « Chercher Dieu, c’est désirer le bonheur »
    4. Le choix chrétien : l’autre ou le bonheur ? « L’esprit de joie est le vrai esprit de dévotion. » Saint François de Sales
    5. Le choix du bonheur humain car il n’y a pas de ‘bonheur chrétien’
    6. Le bonheur, une plénitude dont la dilatation est le signe
    7. Ancré dans le réel, le bonheur nous fait « pleurer avec ceux qui pleurent »

 

  1. Aux sources chrétiennes de la joie terrestre : « Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps. Je le répète : réjouissez-vous ! » Ph 4, 4. Sept pistes :
    1. La joie sur la terre : l’au-delà et l’ici-bas
    2. Les sources chrétiennes : « Trouver Dieu, c’est le bonheur même » S.Augustin
    3. Deux témoignages contemporains et évangéliques
    4. Les trois remèdes de Paul VI à la tristesse de notre temps
    5. La joie naît de l’amour : « chanter est le propre de ceux qui aiment » S.Augustin
    6. La joie naît de la foi au présent : car le Royaume des Cieux est à eux
    7. La joie naît de l’espérance au futur : car ils seront…

 

Conclusion : la neuvième béatitude ; le sel de la terre et la lumière du monde.  Nous sommes polarisés sur une Présence, la perle rare est unique.

 

 

 

 

« Réjouissez vous dans le Seigneur », c’est le titre d’une exhortation apostolique de Paul VI donnée en 1975. Lecture conseillée. Ce sera ma bibliographie de ce soir.

La conférence de ce soir vise à être un appel. Un Appel à faire ou refaire le choix de la joie, de prendre la décision du bonheur. Un appel vigoureux, semblable à ce mot heureux, que nous allons entendre dans la bouche de Jésus comme un coup de fouet qui claque.

Vous avez vu quel ton triste j’ai pris pour vous annoncer cet appel à la joie. Une attitude ecclésiastique assez courante fait que l’on annonce la Bonne Nouvelle avec un ton solennel  et triste, de préférence. Je vais essayer de faire mieux en nous donnant à réentendre l’appel primordial du Sermon sur la montagne en Matthieu  5, 1-13 :

 

« Voyant les foules, Jésus gravit la montagne. Quand il fut assis, ses disciples s’approchèrent de lui et lui, prenant la parole, Il les enseignait en disant «  Heureux ceux qui ont une âme de pauvre car le royaume des cieux est à eux. Heureux les doux, car ils possèderont la terre.

Heureux les affligés, car ils seront consolés.

Heureux les affamés et les assoiffés à cause de la justice, car ils seront rassasiés.

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.

Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu.

Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.

Heureux les persécutés pour le royaume de la justice, car le royaume des cieux est à eux.

Heureux êtes vous quand on vous insultera et qu’on vous persécutera et qu’on dira toute sorte d’infamie à cause de moi.

Soyez dans la joie et l’allégresse car votre récompense sera grande dans les cieux. C’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes, vos devanciers.

Vous êtes le sel de la terre ! Si le sel vient à s’affadir avec quoi le salera t on ? Il n’est plus bon à rien,  bon à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens.

Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne peut se cacher qui est sise au sommer du mont. Et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau. Mais bien sur le lampadaire où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre père qui est dans les cieux. »

 

 

Introduction : « Entre dans la joie de ton Maître ». Relions cette conférence à la précédente. Je deviens moi- même en suivant un autre. J’ai trouvé ce très beau témoignage d’un médecin italien :

« Dieu est devenu le Christ et cela s’est passé dans une chose à portée de mains qui s’appelle la rencontre. C’est un choc qui arrive dans la vie… Je deviens moi-même en suivant un autre. Alors le problème n’est plus si nous nous trompons ou pas mais l’obéissance. » (Dr Piccinini) Nous aurons l’occasion d’en reparler si vous le voulez bien ; c’était simplement pour nous rappeler que la question de la vie, précède celle de la joie et la question de l’appel précède ou instaure la question de la vie, c’était l’essentiel de la dernière conférence. Jésus commence par appeler et ensuite il va proclamer et donner cette forme de vie qui nous fait disciple ; la question de l’appel précède celle de la vie, et celle de la joie procède de celle de la vie. Pourquoi ? Parce que le Christ ne veut pas d’un bonheur préfabriqué ; pas plus qu’il ne veut une foi séparée de la vie. Il est venu pour la vie. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » dit Jésus.

 

Pourquoi se lève-t-on le matin ? Parce que l’on a entendu l’appel de la vie. Peut-être seulement, dira-t-on parce qu’on a entendu la sonnerie du réveil ! Non, je ne le crois pas. Une eau en moi veut jaillir ; regardons-nous dans une glace ! Une eau en moi veut bondir. Une eau en moi veut couler sur le monde, courant dans l’espace de mes gestes, vibrant dans les lumières de mon visage, éclatant dans les rires de mon entourage. Cette eau va-t-elle se perdre dans les marais labyrinthiques de mon psychisme ? L’homme qui se noie en lui-même… Cette eau en moi va-t-elle irriguer les vastes palais de mon esprit, créant la joie ? Cette eau en moi va-t-elle mettre en vibration les fibres secrètes de tout ce que je suis, à commencer par mon corps ? C’est une question de vie, de la vie qui est en moi.

 

Etre disciple, c’est donc être appelé par Jésus à une vie nouvelle dont la forme va nous être décrite précisément dans le Sermon sur la montagne : viens et suis moi. Pour qu’il n’y ait point d’erreur, ne confondons jamais être disciple et être sauvé. Est disciple celui qui a entendu explicitement l’appel du Christ dans sa vie et qui le reconnaît comme tel dans la foi. Croire que, parce que nous avons la foi, nous serons nécessairement sauvés, c’est de trop ! Et il est évident, par ailleurs, que Jésus étant mort pour tous les hommes, le salut est proposé à chaque être humain venant dans ce monde qu’il soit croyant ou incroyant. On ne peut donc confondre être disciple et être sauvé. Cependant, le sermon sur la montagne s’adresse aux disciples : viens et suis moi. Nous l’avons vu, Jésus attire ses disciples sur la montagne et voyant la présence de cette foule qui a besoin d’une lumière, il se tourne vers ses disciples et ouvrant la bouche, il se met à parler. C’est ainsi que Mathieu nous décrit le contexte.

 

Je rappelle que ce sermon vaut pour les disciples et pour tous les disciples. Ce n’est pas seulement une loi de perfection pour personnes consacrées ; il faudra toujours dénoncer avec force cette double interprétation de l’Evangile : une interprétation exigeante pour les religieux (il faut qu’ils en bavent un peu, ils ont choisi) et puis un évangile arrangeant pour les « simples » laïcs. Non ! C’est pour les disciples et tous les disciples ! C’est pourquoi j’ai insisté la fois dernière sur cette notion d’appel et de vie, parce que précisément l’homme d’aujourd’hui, croyant ou incroyant, religieux ou laïc, semble se débattre dans sa propre vie, il essaie de ressaisir une eau qui lui échappe entre ses mains sans l’appel de Dieu. Et du coup, l’homme se perd lui-même selon le mot de Jésus car l’homme a besoin de lutter contre Dieu : c’est le combat de Jacob. Qu’est-ce à dire ?

 

Il y a dans le mystère de l’appel, un mystère de lutte. Dieu, qui est ce partenaire paternel de l’alliance, se dresse subitement devant moi comme un adversaire, et de cette lutte, je sors vainqueur, blessé par Dieu lui-même mais disciple appelé, et, j’espère, appelant. A défaut de Dieu, où l’homme va-t-il trouver ses appels ? Il me semble, et notre histoire du 20è siècle le montre, que l’homme va avoir à trouver des adversaires plus à sa mesure, soit un bouc émissaire choisi collectivement, (pensez à l’antisémitisme d’Hitler), soit un bouc émissaire précis : on a l’impression, et une partie de la psychologie moderne nous tourne vers cela, qu’il faut absolument vaincre quelqu’un pour émerger à sa propre vie ; ce n’est pas tout à fait faux mais ce que je dénoncerai une dernière fois ce soir, c’est l’idée (assez bien ancrée hélas) qu’il faut « abattre » un des proches pour émerger à sa vie d’adulte : lorsque le coupable désigné se trouve devoir être nécessairement un membre de ma famille, car aucune éducation n’est parfaite. Faut-il un bouc émissaire pour que ma propre personnalité puisse enfin émerger ? Jacob nous montre un autre combat que celui contre nos parents ou notre éducation en général. Il montre la vraie lutte, le combat contre Dieu. C’est celui des disciples, ce sera le nôtre. Dieu est le grand laissé pour compte du « progrès ». Du coup, l’homme ne peut plus émerger au bonheur qu’en luttant contre lui-même ou contre ses semblables. C’est Caïn, c’est Judas. La lutte touche à l’absurde : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » écrivait Albert Camus (le Mythe de Sisyphe. Essais p .99)

 

Alors pourquoi aujourd’hui parler du bonheur? Mettre le mot bonheur dans le titre d’un livre, c’est le faire vendre. Certes ! Mais allons vers des réponses plus profondes… puisque nous ne prétendons pas faire un livre !

 

Remarquons tout d’abord que Jésus ne s’explique pas, et vous pourriez me dire : Est-il besoin de s’expliquer sur le bonheur puisque Jésus ne le fait pas ? Du reste le bonheur n’est-il pas un fait d’expérience avant d’être un fait d’analyse ? Répondons qu’essayer de comprendre, de ressaisir par l’intelligence ce que Jésus énonce comme une évidence ou un commandement permettra de partager notre foi et d’être appelant pour d’autres. Cette musique des béatitudes, tous peuvent l’entendre, mais qui peut comprendre les paroles de la chanson ? Faut-il parler du bonheur ? Oui ! La vie sans relâche nous sollicite, et le monde dévie cet aspect d’impulsion, d’élan vital qui nous habite, il le tourne non pas vers notre plénitude, mais vers une efficacité qui construit le monde souvent à nos dépens. Je pense à l’esclavage en Egypte du peuple hébreu. Nous sommes dans une spirale. J’ai osé dire une fois à une personne : « Bienheureux chômage qui t’a valu de renaître à la vie ! » Est-ce que le chant des bonheurs venu des montagnes de Galilée résonne plus fort que la sirène de nos usines? Point n’est sûr. L’homme porte en lui des défauts de formes, des défauts de fonds, et c’est le péché originel et nos misères accumulées, ce péché du monde dont parle saint Jean qui fait que nous sommes malades et cherchons à guérir, souvent à tâtons. Le bonheur ne nous est donc plus chose naturelle, chose « qui va sans dire »…

 

Nous pourrions donc à la suite de Rabelais proposer une thérapie par l’amour du bonheur. Rabelais parlait en son temps de « gélothérapie ». Du grec « gélos » qui veut dire rire. La thérapie par le rire. Il y a comme cela des clowns qui peuvent beaucoup pour nous aider.

 

L’homme d’aujourd’hui veut-il encore le bonheur ? Sait-il encore ce que c’est qu’être heureux ? Je le présuppose. Dans un élan vital, oui ! Il le sait s’il vit ! Car alors il cherche le bonheur. Et nous pouvons repartir de l’adage antique « tout homme veut le bonheur ». Un livre écrit par un bouddhiste français dit « tout homme veut le bonheur ». Je vais dire : toute vie veut le bonheur

 

On m’a suggéré de vous poser des questions. Vous trouverez en tête trois questions. Je donnerai des éléments de réponse dans les trois parties mais essayez d’abord d’y répondre. Vous allez vous mettre dans la peau d’un responsable d’aumônerie qui a devant lui trente adolescents. Il ne s’agit plus de faire des grands discours théoriques mais de donner un témoignage personnel. Rajoutez à la fin de chaque question : « pour moi, dans ma vie, dans mes expériences de bonheur, ou dans ma manière de vivre ma religion, ai-je un souvenir précis que » : Dieu est-il pour, contre, ni pour ni contre la joie ? Dieu est-il un rabat joie ? Est-il indifférent au bonheur ? Dieu ne s’occupe-t-il que du sacré ? Est-ce que je mets Dieu du côté de la joie humaine ?

 

Faut il choisir d’être heureux ? Mes joies, mon bonheur, ces deux mots sont équivalents pour moi, relèvent ils d’un choix ? Est ce que j’ai choisi un jour d’être heureux ? Pour l’être,  Ai-je besoin de refaire ce choix ?

On dit tellement que le bonheur dépend des autres que je le subis. Est ce si sûr ?

 

Quelles sont les sources de mes joies? Qu’est-ce qui a été pour moi occasion de joie ? Actuelle, forte, vibrante ? Si l’on prend un aspect plus tranquille de la joie, de la joie comme un long fleuve tranquille qui se conjugue avec la paix, qu’est ce qui est à l’origine de cette joie ? De ce bonheur tranquille mais vrai et véritable ?

 

Il nous faudrait au moins un quart d’heure de silence pour relire son existence, son passé en remontant à son enfance ; il serait intéressant de relire cette joie enfantine qui coulait si simplement de ma vie.

 

Donnons quelques éléments pour répondre à ces trois questions.

 

 

1.      La mélodie divine des bonheurs de l’homme : « Entre dans la joie de ton Maître » Mt 25, 21 Quand Dieu prêche la joie à l’homme.

 

Il y a un chant de Dieu, et toute la parole de Dieu est enrobée par ce chant. C’est une hymne à la joie, toute la parole de Dieu est un évangile. (Comme les quatre évangélistes) Parce que toute la parole de Dieu va dans le sens du but ultime que Dieu veut pour l’homme : le rendre heureux. Dieu prêche la joie à l’homme ! On pourrait dire non seulement il la prêche mais il la donne. Mais aussi il l’annonce comme un devoir. Sois heureux ce sera ma joie de Dieu ! Entre dans la joie de ton maître. Du commencement à l’achèvement Dieu laisse couler sa joie en l’homme.

Dans le paganisme antique, il nous est beaucoup parlé du bonheur des dieux qui se réfugient sur l’Olympe. Il nous est beaucoup parlé de ces rivalités entre les dieux et les hommes. Ce qui était la manière du paganisme grec d’expliquer le mal et la misère, en dehors du dogme du péché originel. Emerge cette impression que les dieux sont jaloux des joies et des progrès des hommes. Dans un contraste saisissant, tout l’évangile, toute la parole de Dieu, comme bonne nouvelle, nous montre un Dieu qui ne rêve que d’une chose, et qui ne trouvera que dans l’homme heureux, sa joie ultime de Dieu. « Il aura en toi sa joie et son allégresse, fille de Sion. » So 3, 18 Il nous est peu parlé du bonheur de Dieu en lui-même, si nous y réfléchissons. Je ne pourrai pas vous décrire le paradis en détail. Il n’y aura pas de nationale à la sortie du temple, ni de train pour nous réveiller la nuit. Mais il nous est annoncé ce « Dieu qui dansera pour toi avec des cris de joie comme aux jours de fête. » So 3, 18

 

a.       Du commencement à l’achèvement, Dieu laisse couler sa joie en l’homme.

 

Ce bonheur, au départ solitaire de Dieu, nous est proposé. Et il ne nous est pas proposé comme quelque chose en plus, secondaire, une option, comme la climatisation dans ma voiture, mais il nous est proposé comme l’achèvement de l’homme. Le but de l’homme, la joie que Dieu a en lui-même, c’est le bonheur de l’homme. C’est le message fondamental de la révélation. Dieu veut et dit le bonheur de son peuple.

 

Il faut relire la parole de Dieu avec cette clé. Par exemple, le livre de la genèse. Dieu crée : Dieu fit, dit et vit que cela était bon. Dieu se réjouit de sa création. Un artisan heureux qui veut partager sa joie à l’homme, son partenaire dans l’univers matériel. Vous pourriez aller jusqu’à l’Apocalypse qui nous présente presque à la fin, au chapitre 21, la Jérusalem céleste. Cette Jérusalem céleste, ce n’est pas la maison de Dieu, c’est la demeure de Dieu avec les hommes. Voilà, tout a été repris. Entre ce commencement et cet achèvement il y a toute la trajectoire historique de l’homme en communion avec Dieu, désuni de lui et enfin sauvé dans le sang de Jésus.

Comment cela se manifeste il concrètement ?  Il y a une progression dans la Parole de Dieu et dans la pratique de l’alliance. La volonté de Dieu de rendre l’homme heureux se manifeste d’abord par les joies collectives et liturgiques. La joie d’être délivré, et constamment nous est montrée à chaque fête la liesse d’un peuple tout entier. J’ai eu une fois la chance de la vivre. Je m’en souviendrai toute ma vie. Ce peuple juif tout entier en train de danser dans des rondes vertigineuses et de fêter la Simha Thora, la loi joyeuse. C’était au début d’un pèlerinage que j’effectuais en Terre Sainte avec des jeunes dans une ville que l’on appelle Arad, aux portes du désert du Néguev, une ville juive. Nous avions entendu des chants et de la musique : sur la place du village, des dizaines de milliers de personnes dansaient ensemble. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Au début de chaque ronde, un homme brandissait les cylindres qui contenaient la parole de Dieu. Quand on sait le sens du sacré des juifs et en particulier le sens de ces ultra orthodoxes et du respect de la loi, quand on les voit danser en embrassant les rouleaux de la loi, on sait alors ce que c’est que la joie à laquelle Dieu aspire pour son peuple. Un peuple en liesse qui danse.

 

En Occident, serions nous la religion la moins joyeuse de tous ? La liesse que Dieu aimerait voir dans son peuple délivré à bras fort et à main puissante ?

 

Mais, peu à peu, cette joie populaire tend à s’intérioriser. Et ce sera les cris des psalmistes « Ton amour me fait danser de joie ». Ps 30. Cette joie qui n’a plus besoin de trouver le support de biens matériels, d’une fécondité, d’une multiplicité d’enfant et autre …

 

Et on arrivera à l’orée du Nouveau Testament à cette joie très intime et très vive que l’on sent chez ces personnages, les petits, les humbles, que l’on rencontre, dans le porche d’entrée de l’évangile en la  personne de Zacharie, d’Elisabeth, de Siméon, d’Anne, et Marie bien sûr. Que ta volonté soit fête et non faite !

Dans la parole de Dieu, nous trouvons 45 formules (des macarismes) qui commencent par heureux, « heureux…..celui qui  » et dans le psautier nous en trouvons 26. Ce livre est véritablement une pro clamation du bonheur humain. Par exemple le Psaume 1 sur lequel j’aurai pu faire toute la conférence du jour. « Heureux celui qui ne suit pas le conseil des impies » et qui propose un choix, et qui présente les sources de la joie. Relire le Ps 1. Le terme heureux dans la parole de Dieu, en Grec on dit makarios, de chara, qui veut dire la joie. Ce terme est différent de béni. C’est un autre mot. « Béni soit l’homme qui ». C’est autre chose. Il s’agit d’un bonheur qui monte au sein de l’homme, comme une vie qui s’épanouit en nous. Un bonheur très profond que pratiquement toujours l’homme rapporte à Dieu. Quand vous tombez sur une parole ainsi faite « Heureux celui qui » ce n’est point une bénédiction. C’est une exhortation au bonheur ! C’est le sage qui énonce par sa propre expérience du bonheur qu’en suivant les voies indiquées dans la deuxième partie de la phrase, le bonheur arrive de manière naturelle. « Ne te laisse pas aller à la tristesse. Ne t’abandonne pas aux idées noires, la joie du cœur, voilà la vie de l’homme, la gaîté, voilà qui prolonge les jours. Trompe tes soucis, chasse ta tristesse car la tristesse en a perdu beaucoup. Elle ne saurait apporter de profits » Si 30, 21

 

b.      La joie en Matthieu et la parabole de talents :

 

Et puis nous arrivons à l’évangile, là je n’ai point le temps de recenser toutes les occurrences de la joie. Je prends Matthieu. N’essayons pas d’être trop fins sur les mots, parce que le même dit « Réjouissez vous, soyez dans l’allégresse » et je pense qu’il faut tenir la parole de Dieu pour équivalente dans ces mots. Bonheur, joie, allégresse réjouissance, il n’y a pas d’opposition plus ou moins philosophique ou artificielle ; et nous verrons qu’il n’y a pas à chicaner sur des degrés de bonheur. En relisant Matthieu, on s’aperçoit que 9 fois celui-ci emploie la désignation de la joie et à chaque fois vous trouverez une raison d’être heureux. Ainsi la joie des mages, les mages qui sont heureux parce qu’ils voient l’astre à nouveau. Ils sont heureux parce que ce qu’ils avaient perdu, ils l’ont retrouvé. L’astre les guide à nouveau ; ils savent où aller. Nous le verrons c’est la joie qui vient de l’espérance.

 

Et je m’arrête à cet homme qui est heureux parce qu’il a trouvé un trésor dans un champ, alors il vend tout ce qu’il a pour acheter le champ et profiter du trésor (Mt 13). De même le commerçant en perles précieuses, qui ayant trouvé la perle unique, vend toutes les autres pour acheter celle là. Il est ravi de joie. C’est une joie opposée à la tristesse du jeune homme riche, qui ayant la perle précieuse devant lui, se refuse à tout vendre. Mais s’il se refuse à tout donner, ce jeune homme riche, c’est peut être qu’il n’a pas eu assez de joie quand il a découvert le trésor. Car il n’y a que l’élan de la joie d’avoir trouvé le trésor qui nous donne la force de tout vendre et suivre le Christ.

 

Nous avons aussi la joie de la brebis retrouvée (Mt 18) . Pour une brebis retrouvée alors qu’il y en a 99 au bercail ! C’est la joie du père ! Quelque part il veut que nous la partagions, et nous le ferons dans la foi.

 

Enfin, il y a la joie des femmes au tombeau (Mt 28). Joie de la résurrection. Quittant vite le tombeau avec peur et grande joie. Nous opposons ces deux sentiments que nous ne voulons par faire coexister en nous. La joie et la peur. Si j’ai peur, je ne peux pas être heureux ; c’est faux. Si vous relisez les récits de la résurrection, vous verriez que l’on peut être dans une grande joie, et en même temps dans une grande incertitude ou dans une grande angoisse ou dans une grande peur. Je n’analyse pas plus loin au plan psychologique ou philosophique, mais c’est essentiel quand je dirai, le bonheur relève d’un choix. Ah oui ! « Moi, je ne peux pas être heureux puisque j’ai des masse d’angoisses ! » Non ! Le bonheur relève d’un choix. Je ne te demande pas si tu n’as plus peur, je te demande si tu as fait le choix du bonheur. Comprenez l’importance de la parole, source de vie.

 

Enfin la parabole des talents. Ch 25 de Mathieu. «Entre dans la joie de ton Maître » N’est ce pas tout ce que l’on vient de découvrir ? Cette joie de Dieu, laisse la couler en toi. Cette joie apparaît dans la parabole des talents comme une récompense du risque de la vie. Vous connaissez cette parabole, je ne la relis pas. Un homme part en voyage, à l’un il confie dix talents à l’autre cinq au troisième un. Il part ; et quand il revient, il s’aperçoit que le premier a fait fructifier, «  Bon et fidèle serviteur tu as été fidèle en peu de chose, je t’en confierai des grandes ». Quand on sait le prix d’un talent qui est une unité monétaire, (un talent revient à quinze ans de salaire d’un ouvrier) on sait que en confiant cinq talents, on a déjà confié une belle somme. Le serviteur prend le risque, et c’est cela que Jésus loue dans cette parabole, il a pris le risque, tandis que celui qui n’en avait qu’un, n’a pas pris de risque. Je pense qu’il est important de relire ces paraboles de Jésus avant la grande montée de la passion. Et voilà que Jésus nous propose d’entrer dans la joie de Dieu, quand on aura pris le risque de ce qui nous est confié, qui est peu de chose, mais qui est très précieux à commencer par le don de notre vie. Celui qui n’a jamais pris de risque, mes frères, pourra-t-il vraiment entrer dans une joie qui le dilate ?

c. Les huit béatitudes : leur structure

 

Et nous arrivons aux béatitudes en Matthieu. Ces béatitudes je les ai lues. Je vais simplement les disséquer rapidement. Il y a neuf béatitudes et non pas huit comme on le dit souvent. Il y en a huit qui s’adressent à tous : « Heureux ceux qui… » Et puis la neuvième qui dit : « Heureux êtes vous… » et Jésus se tourne vers les disciples. Nous verrons que cette neuvième béatitude colle au discours de Jésus, quand il dit « vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière du monde. » Donc huit plus une.

 

Les huit autres béatitudes se décomposent de la manière suivante,

 

La première et la huitième affirment toutes les deux : « car le royaume des cieux est à eux ». C’est un petit truc littéraire hébraïque que l’on appelle une inclusion, on reprend la même chose au début à la fin, un peu comme une parenthèse, pour dire : voilà c’est bouclé. On voit que l’énoncé entre ces deux affirmations semblables forme une unité.

 

Les huit béatitudes forment donc un tout qui est décomposable en deux fois quatre. Les quatre premières s’ouvrent à Dieu, les quatre suivantes se rapportent aux frères, artisans de paix, par exemple.

 

Regardons comment chaque béatitude, chaque macarisme est articulé. Il y a d’abord heureux et c’est un mot qui est répété parce que c’est un mot qui fait l'unité. Le bonheur claque comme un fouet. Heureux ! Heureux au présent. Il n’a jamais été dit, ce qui est essentiel, vous serez heureux un jour ! Mais : Heureux, sera immédiatement heureux, celui qui… Ensuite, dans la seconde partie de la phrase, c’est la désignation de ces hommes qui ont un certain nombre d’attitudes intérieures. Ces attitudes intérieures seront l’objet de la conférence suivante. Ce sera important de savoir comment nous sommes faits pour comprendre ce que sont ces attitudes intérieures : cœurs purs, artisans de paix…

Et puis une troisième partie: « car le royaume des cieux est à eux » C’est la récompense si vous voulez, qui elle, est soit au présent, soit au futur. Heureux les pauvres en esprit, car le royaume est à eux, c’est au présent. Heureux  les doux car ils posséderont la terre : c’est au futur. La première et la huitième sont au présent et les six autres sont au futur. Nous en déduisons sans grande analyse ceci : Heureux sur terre dès à présent, un certain nombre de personnes (que nous ne décrivons pas ce soir) car ils ont déjà un certain nombre de richesses qui font leur joie aujourd’hui. Il y a donc des sources actuelles qui sont dans la foi. Et d’autres en espérance car si la joie est bien actuelle, la récompense qui en est la source est future.

 

c. Le premier signe de discernement : la présence de la joie en moi.

 

Je termine cette première partie avec ceci. Quand je dis « Dieu prêche la joie à l’homme », j’entends Jésus qui commence par « heureux ». Et quand dans ma vie, je veux entendre ce que Dieu me dit pour discerner sa volonté sur moi, et c’est la recherche de discernement, quel est le premier mot que Dieu va employer pour moi ? Heureux ! C’est donc sous le signe du bonheur que doit commencer tout discernement. C’est totalement essentiel. On peut ensuite dire, « Ah ! J’ai peur, je n’ai pas peur » Ce ne sont pas des signes de Dieu.

Le premier signe de Dieu, c’est le bonheur. Quand quelque chose, soit dans la possession présente, soit en attente, crée du bonheur en moi, ah !, je peux y voir un grand signe de Dieu. Tout à l’heure nous distinguerons l’euphorie de la joie. Mais en définitive, Paul ne dit rien d’autre, quand il dit que les fruits de l’Esprit Saint, c’est la joie et la paix. C’est sur le bonheur que l’on discerne. On pose des questions « Comment avez-vous fait pour aboutir ici, à l’abbaye ? »  La première réponse, c’est celle des curés, de dire « ma fille, mon fils, c’est Dieu », mais la vraie réponse consiste à expliquer comment Dieu s’est introduit dans mon histoire. C’est très intéressant et très vite le premier élément qui surgit, c’est le bonheur. Alors quand je n’étais pas encore chanoine, ce ne pouvait qu’être un bonheur en espérance, mais un bonheur présent par l’espérance. Ce n’est pas parce que je sais que je serai heureux avec cette personne, que je vais me marier avec elle. C’est parce que je suis heureux en sa présence, que je peux discerner peut être, parce qu’il y a d’autres signes, que Dieu me l’a confiée et que je dois me marier avec elle. C’est sur le bonheur présent que je discerne. De même c’est sur la certitude présente que l’on discerne, pas sur la certitude future qui s’exprime parfois ainsi : « Mais si ! J’en suis sûr, dans vingt ans, je serai toujours avec lui ! » C’est à hurler de rire, car dans six mois, on sera peut être morts tous les deux. Es-tu sûr de l’aimer maintenant ? Oui ? Bon. Vas-y. C’est la certitude présente. Dans le présent, on discerne, parce que c’est dans le présent que Dieu est. Don Giussani dit tout : « La force de l’homme est tout entière concentrée dans la recherche de satisfaction, de bonheur. Or non seulement Dieu existe dans ces sentiments, mais sa réponse est dans ces sentiments, Sa présence, cette Présence qui nous fait dire : ‘c’est comme cela’. »

 

 

2. Le choix chrétien du bonheur humain : « Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur…choisis donc la vie. » Dt 30, 15

 

Le choix Chrétien du bonheur humain, je vais faire sept remarques pour commenter ce mot qui s’inspire de la formule titre d’une encyclique de Jean-Paul II, « le sens chrétien de la souffrance humaine. ».

 

Je suis parti d’un texte du Deutéronome au chapitre 30, qui vient après que Dieu ait rappelé toute la loi au peuple, le code de l’alliance. « Maintenant, dit Dieu, tu sais tout, je te l’ai dit, c’est clair ! » Et je vous promets que Dieu est entré dans le détail. « Et maintenant, toi qui es juif qui connaîs la Thora, toi qui es chrétien, qui connaîs le catéchisme jusqu’au fond des oreilles, que te reste il à faire ? Toi qui sais tout, qui as peut être même une maîtrise en théologie, qu’est ce qu’il te reste à faire? Toi qui connais la bonne morale, qui as été éduqué selon les principes, que te reste-il à faire ? » « Vois, dit Dieu à son peuple, maintenant je te propose la vie ou le bonheur, la mort ou le malheur ». Choisis. Il y a un choix à faire.

 

Quelques remarques pour comprendre ce choix.

 

a. Le bonheur est au-delà des catégories psychologiques, il y a donc choix.

 

J’affirme que le bonheur est au-delà des catégories psychologiques que je ne choisis pas. Je n’ai pas nécessairement le choix de faire ce que je veux avec ma psychologie. Il y a des caractères marques certaines de notre patrimoine génétique, issues de notre conditionnement historique, de notre éducation, etc… je ne peux vous dire choisissez d’être optimiste, ou choisissez d’être pessimistes. On peut choisir un jour sur deux tant qu’on y est ! Qui sont les plus dangereux des deux ? Les optimistes ? Je pense ! Contrairement à ce que l’on pourrait penser.La définition de l’optimisme par Georges Bernanos. « L’optimisme est une forme sournoise de l’égoïsme. Une manière de se désolidariser du malheur d’autrui Sa vraie formule serait plutôt après moi le déluge. Les optimistes sont des imbéciles heureux, les pessimistes sont des imbéciles malheureux. »

Il ne me semble pas que les optimistes soient nécessairement heureux, car le bonheur n’est pas dans l’illusion. Ils sont peut être euphoriques, comme quelqu’un qui se drogue. Il y a toujours des lendemains difficiles parce que la vérité nous rattrape.

 

Ce sont des caractères, ce sont des éléments psychologiques. On vit avec. De même qu’il y a des petits, des gros et des maigres. On a une part de plasticité et l’on peut se mettre au régime. Ainsi , si l’on est coléreux, on n’est pas forcé de se mettre toujours en colère, on peut faire un peu de régime de ce coté là ; en définitive est-ce que l’on peut bouleverser définitivement notre psychologie ? Ce n’est pas sûr. Saint François de Salle est resté colérique jusqu’à la fin de ses jours. On savait que dans sa famille, il y avait des colériques et lui en était le digne représentant. Cependant il n’y avait pas d’homme plus doux et plus simple. Et il a mené la lutte jusqu’au bout. On ne change pas si facilement sa psychologie. De cela je suis certain.

Mais le bonheur correspond avec un choix intérieur.

 

Quand je parle du bonheur, j’en parle au sens biblique. Paul dit : « réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent » Rm 12. Comment concilier cette phrase, avec celle de Saint Paul, aux Philippiens : «  Réjouissez vous, soyez toujours dans la joie ». Comment concilier cela ? Parce que ce n’est pas une catégorie psychologique. Paul ne vous invite pas avec l’action de grâce perpétuelle à être des optimistes béats, souriant aux hirondelles. Ce qui faisait vomir Nietzsche et il avait raison. Notre bonheur devra tenir compte de toute la réalité, de toute la misère qui nous entoure.

 

Nous menons une vie réelle, même nous prêtres et religieux. Une vie parsemée de misères. Un coup de téléphone, annonçant des choses qui sont lourdes à porter, et graves à vivre J’ai encore une lettre sur mon bureau, comme cela. Des choses rudes atroces même. Disons le. Il faut choisir le bonheur ! C’est un choix, un choix qui relève de l’esprit. Cela ne veut pas dire parce que on l’a choisi que l’on soit instantanément heureux. Le sermon sur la montagne nous indique le chemin du bonheur, mais pour prendre le chemin il faut que je pose le premier pied dessus, que je ne prenne pas le chemin du malheur. Si je veux aller à Paris, ce serait une erreur de prendre la direction de Marseille. Quand on vous dit, oui j’étais heureux, mais je ne savais pas ! C’est faux, tu n’étais pas heureux. Tu avais peut être tout pout être heureux, mais pour être heureux il faut le savoir, parce qu’il faut le décider.

 

b. Le refus du malheur :

 

Ce choix du bonheur, commence par être un refus du malheur. Suivant notre situation, c’est plus ou moins important de le dire. Si tout va bien pour nous évidement nous n’avons pas à refuser la misère ou le malheur, qui ne nous attend pas à notre porte cela va de soi. Mais il se peut que nous traversions des phases qui peuvent faire que notre vie soit empreinte d’une couche de malheur permanente.

 

Je vais vous lire un témoignage qui m’a bouleversé, d’un américain, Andrew Salomon qui a écrit un livre sur la dépression car il a été lui-même dépressif au dernier degré. Je n’ai pas lu tout entier ce livre, je n’ai lu que des extraits, il s’appelle le « Diable Intérieur ». Un livre qui a eu un gros succès aux U.S.A. Il dit ceci de très important qui est une véritable pédagogie spirituelle : «  Le moyen le plus sûr pour sortir d’une dépression est de détester l’état dans lequel on est, de ne pas s’y complaire, et surtout de ne pas s’y habituer. Refuser les idées horribles qui envahissent votre esprit » Je n’ai pas besoin de vous dire que cela ne suffit pas.- et lui-même le dénonce à pleine page- mais c’est premier. C’est fondamental. Je le dis parce que parfois on peut être fasciné par le mal, ou par la misère et le malheur. J’ai rencontré des personnes ainsi. Parce que leur état de malade, qu’ils n’avaient pas choisi, était devenu pour eux un état d’existence sociale, ils étaient ainsi faits. Faut il les assister ou pas ? Ce n’est pas ma problématique, mais j’ai cru reconnaître un certain nombre de personnes qui, par habitude, se complaisaient dans leur misère sans y trouver de bonheur, bien entendu. Il y a une sorte de fascination du mal. Regardez à la télévision. Le mal éclate, le mal a un certain prestige, cela intéresse. Quand je dis « il faut refuser le mal », n’est ce pas refuser cette propension à nous plaindre toujours ? A attirer notre attention et l’attention des autres sur nos misères ? Le bonheur n’est pas simplement l’absence du mal ?

 

Avant cette conférence, je suis allé regarder chez un certain nombre d’auteurs, de livres ou de dictionnaires philosophiques, les définitions du bonheur. Et j’ai trouvé toute une tradition, qui me paraît profondément négative, où le bonheur est défini comme l’absence de misère, l’absence de malheur. En ce sens, le bonheur est silencieux. Et en ce sens, on peut dire, « je ne savais pas que j’étais heureux parce que j’ignorais que je ne souffrais pas. ». Ou simplement, c’est en découvrant le bruit que fait le bonheur en partant, quand la maladie m’atteint par exemple, que je découvre que j’étais heureux.

Ah mais non ! Je crois que ces définitions sont fausses ou très insuffisantes. L’envers du malheur, ce n’est pas le bonheur. L’envers du malheur, c’est l’absence de misère, du malheur. Est-ce que ma vie est heureuse parce que je ne souffre plus ? A ce moment là, ma vie est comme une chose qui est en congélation, en temps suspendu, comme aurait dit le professeur Jérôme Lejeune : congelée, morte. A ce moment là, il vaut mieux être anesthésié en permanence car on ne sent plus rien.

c. choix chrétien : Dieu ou le bonheur ?

 

Faisons une troisième remarque : je choisis le bonheur, mes frères, est ce bien un choix chrétien ? Notre éducation nous dit que ce n’est pas le bonheur, mais que c’est Dieu que nous avons à choisir. Oui ou non ? Et que, au terme de notre existence sur cette terre, nous aurons un bonheur exactement proportionné à la souffrance que nous aurons enduré sur cette terre parce que nous aurons choisi Dieu

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Le choix du bonheur humain est-ce un choix chrétien ? Faut-il choisir le bonheur comme but ? Même là dans les commentaires de Béatitudes on trouve des oppositions qui sont stériles, et qui à mon avis sont anti-évangéliques. Même dans tel ou tel ouvrage que j’ai signalé la fois dernière dans ma bibliographie.

 

Ce n’est pas le bonheur qu’il faut choisir c’est Dieu et le bonheur viendra après, dit-on. Je crois que cela est faux et la tradition chrétienne antique nous dit le contraire. Je vous cite saint Augustin. «  Chercher Dieu, c’est désirer le bonheur. » voilà qui est évangélique. Ce sont de fausses oppositions. L’homme croyant ou incroyant sent toutes les fibres de son être qui tendent vers le bonheur. Choisis le. Et tu verras qu’aux sources de ce bonheur, il y a Dieu. Il n’y a pas d’opposition entre choisir le bonheur ou choisir Dieu. « Chercher Dieu, c’est chercher le bonheur », voilà ce qu’affirme saint Augustin dans un ouvrage qui s’appelle « Les mœurs de l’église ».

 

J’ai lu, il y peu, les mémoires du cardinal Schönborn, Cardinal archevêque de Vienne. Il disait ceci : « Je n’ai aucun souvenir remontant à l’enfance et à la jeunesse concernant les nombreux sermons écoutés. (Cardinal, grand théologien- c’est lui qui a fait le catéchisme de l’Eglise catholique ! C’est bien pour l’humilité des curés d’entendre cela.) Je sais qu’ils étaient souvent longs, (ce n’est pas en France) ou du moins ils me semblaient l’être et que je n’étais pas un auditeur attentif (Comme quoi vous avez peut être une chance de terminer cardinal !). Je me souviens toutefois, c’est curieux, d’une seule phrase seulement, de manière tout à fait claire qui ressort du fleuve immense de l’oubli comme quelque chose de singulier. Elle avait été prononcée par le curé qui guidait notre communauté au temps de mon adolescence. (A l’époque on traînait encore les adolescents à la messe. Bon courage pour vous !) J’ai oublié ce que le curé et ses prédécesseurs prêchaient jusqu’au moment de cette très simple phrase : « Nous sommes créés pour être heureux. » »

 

d. Le choix chrétien : l’autre ou le bonheur ?

 

Le choix chrétien, c’est de choisir le bonheur. Mais le choix du bonheur n’est-il pas un mépris du frère qui souffre autour de moi ? Ce n’est pas une fausse question. Je voudrais que chacun le réalise. Ai-je le droit d’être heureux alors que je sais que des dizaines de millions de personnes meurent de faim chaque année dans le monde ? Je ne sais plus bien, 70 ou 80 millions de personnes peut-être ? Ai je droit d’être heureux ? Ai-je droit de faire ce choix ? Et encore, je parle de gens lointains, mais peut être, autour de moi, mon propre conjoint traverse une phase très difficile. Ai-je droit d’être heureux alors que lui ne l’est point ? La réponse est oui. Et c’est peut être votre bonheur qui sera la guérison de l’autre. Vous allez me dire, il va peut être envier votre bonheur. L’envie, la jalousie, ne sont pas des sentiments spécifiquement chrétiens qui pourront l’aider à trouver son propre bonheur.

 

Voici le témoignage du Père Monier : « Je dis un jour à une cinquantaine de religieuses : « Ah ! Mes sœurs, il faut que je vous parle, mais j’avoue que vous me répugniez terriblement. (Rires. Moi, je n’oserais pas dire cela à des religieuses ! Seulement si les religieuses sont derrière une grille !) J’ai l’impression que vous êtes en état de péché mortel, surtout les anciennes. (Rires ! A l’époque il y avait des jeunes. Je plaisante !) Le péché mortel le plus dégoûtant que l’on puisse imaginer, il n’en est pas un qui insulte davantage Dieu. Il y a parmi vous certaines qui ont travaillé cinquante ans au service de notre Seigneur sans en tirer aucune satisfaction. Quand on voyait qu‘elles s’attachaient trop à leur travail on les changeait de place ; (cela ç’est vrai). Cinquante ans de dévouement sans consolation sans joie ! Et maintenant, elles se demandent si Dieu les admettra dans un petit coin de paradis et ne les mettra pas en enfer !  (J’imagine le diable avec les bonnes sœurs autour, il ne faut pas avoir trop d’imagination pour faire de la théologie ! ! !) Cela s’appelle faire injure à Dieu ! Il récompense un verre d’eau, il récompensera tout ce que vous avez fait pour lui ! Il faudrait quand même qu’on se dise quand on travaille au service du Christ, que l’on en est récompensé au centuple. »

Je vous cite aussi Saint François de Sales : « Le vrai esprit de joie et de suavité est le vrai esprit de dévotion. » L’esprit de vie spirituelle, nous dirions aujourd’hui. L’esprit de joie. C’est passé dans le langage vulgaire dans le dicton : « un saint triste est un triste saint ». N’ayez pas honte. Voilà. Ensuite vous verrez que votre bonheur, c’est un bonheur réel, et cela n’est pas une euphorie artificielle (On peut trouver son bonheur dans le vin, paraît-il, les hommes surtout ! Mais cette euphorie là va contre la délicatesse et la charité. Ce n’est pas le vrai bonheur.)

Vous savez ce que disait sainte Thérèse de l’enfant Jésus, auprès des grands malades, (qu’elle a été) il faut être joyeux. C’est cela. Et Mère Teresa à ses sœurs : « Une religieuse gaie est comme le soleil dans une communauté. La gaieté est le signe d’une personne généreuse…Imaginer une sœur allant dans les bidonvilles avec un visage triste et un pas pesant. Qu’est-ce que sa présence apportera à ces pauvres gens ? Rien, si ce n’est un plus grand abattement. »

 

e. Le choix du bonheur humain car il n’y a pas de bonheur ‘chrétien’

 

Mais j’ai parlé du choix chrétien, sans mépris de Dieu et sans mépris des hommes, Choix chrétien du bonheur humain. Cela ne vous choque-t-il pas ? Choix chrétien du bonheur chrétien ne vous semble-t-il pas plus légitime ? D’ailleurs, on parle souvent de ce mot, la joie chrétienne. Je ne peux pas comprendre ce que cela peut être. Qu’est-ce qu’un bonheur qui serait seulement chrétien ? Qu’il y ait des sources chrétiennes à notre bonheur, oui. Mais en quoi votre bonheur peut-il être différent du bonheur des autres si c’est un bonheur réel ?

 

J’entends bien : le bonheur des chrétiens, ce sera autre chose ! Au ciel, on ne va quand même pas être dans le même paradis que les incroyants ou les athées, les rationalistes épouvantables, ah non quand même ! Déjà bien beau s’ils y vont. On ne va pas quand même se retrouver ensemble, il y aura un paradis chrétien, un paradis pour les autres religions ( Rires ) un peu moins bien, mais bien quand même, un paradis pour les autres. Et puis l’enfer évidemment. Ca vous fait rire, et sur terre, croyez vous qu’il y ait une case spéciale, un bonheur particulier pour les chrétiens ? C’est un bonheur humain qui prend tout l’homme. Quand j’entends rire quelqu’un, je peux savoir si son rire sonne juste ou sonne faux. Mais je ne saurai pas, parce qu’il rit, s’il est chrétien ou s’il est incroyant. Par contre, s’il rit de telles choses, cause de sa joie, elles ne seront peut être pas les mêmes s’il est croyant ou non. Par exemple, vous chrétiens, vous voyez un prêtre monter à l’autel, à la messe, à l’Eucharistie. Il se prend les pieds dans un tapis et tomber de tout son long, et bien (rire) vous pleurez vous êtes tristes, et bien c’est cela, c’est chouette ! ! Les athées riront peut-être là où vous pleurerez !

 

On va voir qu’il y a des sources chrétiennes de la joie, mais quand vous entendez « joie chrétienne », prenez garde. On a traduit ainsi l’exhortation apostolique de Paul VI mais ce n’est pas le vrai titre qui est « Réjouissez vous dans le Seigneur », voilà le titre, et non pas ‘de la joie chrétienne’. Il y a des sources chrétiennes à notre bonheur et celui-ci est un bonheur humain. C’est d’ailleurs ce que dit le Concile Vatican II : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout, sont aussi les joies et les espoirs et les tristes et les angoisses des disciples du Christ. ».Jean-Paul II a écrit une lettre encyclique sur la souffrance qui s’appelle « le sens chrétien de la souffrance humaine. » Il n’y a pas de souffrances particulières pour les chrétiens. Oh ! je suis chrétien, je souffre encore plus que toi…(Rires) Quand il y a un cancer, serait-il différent suivant notre foi ? Non, mais il peut y avoir un sens chrétien donné à la souffrance humaine, il peut y avoir aussi des raisons de souffrance parce que nous sommes chrétiens et persécutés. Comprenons bien cela. Quand je vais vous parler de joie chrétienne, de joie spirituelle, vous entendrez quoi ? Une joie désincarnée ? Ah ! manger à table, vous allez rire, ce n’est quand même pas une joie chrétienne ! Et bien si puisque c’est un plaisir humain. Donc il appartient au bonheur des chrétiens. Pourquoi s’en passer ? Vous pouvez essayer de m’inviter à une très bonne table, si ce n’est pas en carême vous verrez la réponse. Vous pourrez toujours essayer, après tout vous n’avez rien à perdre et j’ai tout à gagner !

 

Un bonheur humain c’est un bonheur avec le plaisir. Le corps est toujours impliqué dans le plaisir. Et même dans tout bonheur. Le corps vibre dans tout bonheur. Un bonheur sans désir sans passion, qu’est ce ? Un bonheur Chrétien ? Non ! C’est rien du tout ! Mais réciproquement, un désir sans sagesse, sans intelligence conduira-t-il vraiment à un bonheur humain ?

Voyez ! Le choix chrétien du bonheur humain dit «  je prends tout ». Dieu a crée le plaisir, Dieu a crée le désir. La jouissance, le joie, et on peut décliner tous les mots : la félicité, le bonheur etc… pour traduire ce même mouvement de plénitude.

 

f. Le bonheur est une plénitude dont la dilatation est le signe :

 

C’est une plénitude que nous choisissons. Une plénitude de vie. Je l’ai dit tout à l’heure, le bonheur ce n’est pas le contraire du malheur, une absence de malheur. C’est une plénitude de vie. Et en voici le signe, nos anciens l’on dit souvent, c’est la dilatation,  et si cela vous parait bizarre, vous vous rappellerez vos expériences de joie. C’est la dilatation, le sentiment d’un déploiement, qui est le signe le plus clair que nous sommes à ce moment sur une voie de bonheur authentique, et pas seulement sur la voie de l’absence de souffrance. Je ne parle pas de l’organe cardiaque qui se dilate ! C’est autre chose, mais de la « dilatatio cordis », de la dilatation du cœur. Rassurez-vous, vous pouvez ne pas avoir de problèmes cardiovasculaires, Ah ! Docteur ! J’ai fait une crise cardiaque, car j’avais une telle joie que…j’ai explosé  mon cœur. (Rires) Il y a peut être des médecins parmi vous qui ont vu des crises cardiaque suite à des joies trop intenses …c’est possible. Parce que cela prend tout le corps, ça résonne, on le voit bien quand on est en colère, on rougit etc. Quand on a peur, cela nous serre au contraire, le mot « angustia » en latin, qui a donné angoisse en français, c’est ce qui resserre, l’étroitesse. La joie au contraire, c’est la dilatation. C’est un signe. C’est le bonheur qui est le signe de la parole de Dieu, et la dilatation est le signe du bonheur en nous.

Vous savez qu’au ciel, on aura tout ! Direz-vous : sur terre, d’accord sur ce bonheur, il y a encore le corps, il y a tous les plaisirs de la table et les autres, mais au ciel ? Au ciel, Saint Thomas d’Aquin (vous relirez son explication du credo qui est à la portée de tous) nous dit bien que nous aurons tout,  la vision de Dieu, le parfait rassasiement des désirs de l’homme, tout ce qui est absolument délectable se trouve dans la vie éternelle dit Saint thomas : « Recherche-t-on en effet les jouissances ? Là on goûtera des jouissances les plus parfaites, les délectations les plus hautes... »  Je ne sais pas bien ce que l’on mangera. Mais Saint Thomas nous dit que même les sens du corps trouveront leur plénitude.

 

g. Ancré dans le réel, le bonheur nous fait « pleurer avec ceux qui pleurent ».

 

Dernière remarque sur ce choix chrétien du bonheur humain : le bonheur est une plénitude ancrée dans le réel. Je vous l’ai déjà dit et j’y reviens, c’est le choix d’une plénitude de vie et notre plénitude de vie part du réel. Je ne vais pas faire avec vous toute une anthropologie chrétienne, Mais sachez que toute l’existence, dans toutes les strates, corporelles psychiques, spirituelles, surnaturelles, toute l’existence pour être une vie s’ancre dans le réel.

 

Et les grandes hérésies philosophiques, précisément de ces dernières décennies nous font croire que l’intelligence, la connaissance, ne s’ancrent pas dans le réel mais dans des idées en nous. Que nous projetons. C’est faux. Tout s’ancre profondément dans le réel. Et vous verrez en effet que votre bonheur, le choix que vous avez fait de votre bonheur, se saisit là, tranquillement dans un monde, que nous savons par ailleurs, tissé par le malheur et la misère. Nous connaissons tous des exemples fracassants de personnes inondées de misère dix fois plus que nous, et qui rayonnent la joie. Je ne dis pas que cela soit simple. Bien sûr. Le bonheur nous tient tout proche de la réalité quand l’euphorie ou la drogue nous en éloignent.

 

3. Aux sources chrétiennes de la joie terrestre : « réjouissez dans le Seigneur en tout temps. » Ph 4,4  Sept pistes s’ouvrent à nous

 

a. La joie de la terre : l’au-delà et l’ici-bas.

 

Il y a les sources chrétiennes de notre joie terrestre. « Réjouissez vous dans le Seigneur en tout temps. Je le répète réjouissez-vous ». Quand je parle de sources chrétiennes, c’est qu’avec tous nos frères humains, nous partageons des sources humaines et parce qu’elles sont humaines, sont chrétiennes. La joie d’un bon repas, je n’ai pas besoin d’être chrétien et de l’avoir béni avant pour la goûter ; s’il vous faut vraiment un prêtre,… je n’insiste pas.( rires )On est gourmet ou on ne l’est pas, on a un sens olfactif, du goût aussi plus ou moins développé. Nous sommes bien d’accord. Mais si c’est une source humaine, Dieu s’étant fait homme, donc à ce titre là elle est chrétienne.

 

Mais il y a des sources proprement chrétiennes, particulières aux chrétiens, disciples de Jésus. C’est de cela dont j’aimerais vous parler.

Je le redis en relançant ce chant de la joie, d’appel à être heureux, il s’agit de la joie sur la terre. Les béatitudes ne décrivent pas toutes le bonheur du ciel. Elles nous parlent de la joie sur la terre. Quelles sont les sources de la joie sur la terre ? Certes le bonheur ne sera plein et entier que dans l’au-delà, mais qu’en est-il pour l’ici-bas ? Si la vie éternelle est déjà commencée dans le temps le bonheur éternel se donne aussi en ses prémices. D’où vient-il ?

 

b. Les sources chrétiennes :

 

Car le royaume des cieux est à eux. Car ils possèderont la terre. Car ils seront consolés. Car ils seront appelés fils de Dieu. Etc. Toutes ces récompenses désignent les sources chrétiennes, spécifiques aux disciples, de la joie sur la terre. Posons-nous cette question. Celle que je vous ai posé tout à l’heure : est ce que le fait d’être appelé fils de Dieu, est cause pour moi maintenant de Joie ? « Oh ce n’est pas mal, mais moi j’ai 35 ans, je suis une jeune femme, je préfèrerais avoir un mari. Plus tard, tu m’appelleras fils de Dieu. Mais maintenant ce serait mieux pour ma joie que… » On comprend très bien cette réaction. Mais la question reste : est ce que ce sont des sources de joie de savoir que le royaume de Dieu est à moi ? C’est une vraie question. Parce que si ce n’est pas encore une source de Joie, qu’est ce que cela signifie ? Eh bien, que je ne suis pas encore un pauvre de cœur, tout simplement et on le verra la fois prochaine. Si j’étais un pauvre de cœur alors le royaume des cieux serait en moi source de joie. Je sais qu’en vous annonçant les sources chrétiennes de la joie, j’ai conscience que, pour boire à ces sources, il faut certaines attitudes du cœur, que nous verrons la fois prochaine. Retenons aujourd’hui qu’il y a une source dans le présent et six sources pour le futur. Une source dans le présent pour le présent : le royaume des cieux est à eux. Et puis, 6 sources dans le présent mais pour le futur.

 

Elles se réfèrent toutes à l’amour et toutes à Dieu. Ces béatitudes. Ils seront consolés. Oui par qui ? Ils seront appelés fils de Dieu, oui par qui ? Par Dieu. Chaque béatitude se rattache à Dieu. Et chaque béatitude se rattache à l’amour de Dieu. Ou à l’amour du frère. Voilà. C’est l’occasion de vous dire qu’il y a une source unique, spécifique aux disciples, c’est Dieu. Dieu qui se donne dans le Christ. Trouver Dieu, c’est le bonheur même. Tout à l’heure, je vous citais Saint Augustin : « Chercher Dieu c’est désirer le bonheur », et il rajoute, immédiatement après, « trouver Dieu c’est trouver le bonheur ». « La vie heureuse la voilà. Trouver de la joie pour toi de toi à cause de toi. » La voilà et il n’en est pas d’autre et c’est l’occasion de comprendre que les sources chrétiennes de la joie humaine, terrestre, sont les trois vertus que nous appelons théologales : la foi, l’espérance et la charité.

 

 

c. Deux témoignages contemporains et évangéliques :

 

Plutôt que de vous faire une conférence sur les trois vertus théologales (l’année dernière nous avions passé un an rien que sur l’amour), je préfère vous lire deux témoignages. Excusez moi s’ils sont un peu long mais ils sont tellement beaux que, outre l’admiration que ces témoignages peuvent susciter, ils peuvent nous aider à comprendre comment l’amour, la foi et l’espérance sont d’authentiques sources de joie.

 

Une femme italienne, ménagère, très simple mais d’une profondeur inouïe :

« Récemment un ami très cher, paraplégique depuis plusieurs années à la suite d’un accident grave, m’a dit : « je suis triste. Déprimé. J’ai l’impression de n’avoir causé que des dégâts dans ma vie, peut être que si je  me sentirais mieux. J’ai pensé à vous et je me suis dit que vous êtes heureuse parce que vous croyez. Est ce vraiment comme cela ? Vous êtes heureuse parce que vous croyez ? Non ? » On ne m’avait jamais posé une question aussi ‘radicale’ qui va tellement au fond non pas tant du ‘croire’ que ce qui me rend heureuse et pour quoi. Le bonheur, être heureuse qu‘est ce que cela veut dire pour moi ? Etre unie à mon mari voir mes filles contentes et en route vers ce qui est leur vocation, mon premier petit-fils attendu et tellement adoré. Voilà ce qui est le bonheur pour moi. Je n’arrive pas à penser au bonheur de manière abstraite, je sens que c’est cela qui est important pour moi. Ce à quoi je tiens. Mais je sais aussi que tout cela n’est pas entre mes mains. Que cela ne dépend pas de moi parce que je veux que tout cela soit pour l’éternité. Une seule Personne a garanti le ‘pour toujours’ de chaque chose, et voici ma plus grande joie : avoir la certitude que tout ceci est pour maintenant et pour l’éternité. »

 

Relisez les béatitudes de la deuxième à la septième, les six centrales qui s’appellent les béatitudes de l’espérance, relisez les à la lumière de ce témoignage. L’espérance qui me fait dire : c’est pour maintenant et pour l’éternité.

 

Je vous lis un deuxième témoignage.

 

La joie de la foi dans l’amour. S’il n’y a pas d’amour pour ses enfants, il n’y aura pas de joie.

Un menuisier américain :

« En lisant cette question sur le bonheur je pense immédiatement à deux choses dans ma vie. Et plus j’avance et plus je comprends qu’elles ne sont pas à moi. C’est à dire que je ne les possède pas. Elles me sont données et redonnées d’une manière qui est à renouveler chaque jour. Il s’agit de ma famille (ma femme et mes cinq enfants, bientôt six) et de mon travail et il n’y a  pas d’expérience plus concrète que cela.  Le travail comme possibilité d’exprimer toute mon humanité, toute ma créativité en participant de manière constructive à la société. La famille, source de joie et d’expérience d’amour dans ce monde, c’est à dire la possibilité d’aimer et d’être aimé. Mais je ne m’apercevrais pas de tout cela si je n’avais pas eu l’occasion de vivre l’expérience de ces seize dernières années où j’ai découvert que le Christ est présent dans la réalité et qu’il change vraiment toute ma vie. »

 

d. Les trois remèdes de Paul VI à la tristesse du temps

 

En son exhortation sur la joie, Paul VI indique les remèdes qu’il propose pour vaincre la tristesse des hommes de notre temps. Il souligne  trois choses :

 

D’abord « procurer au moins un minimum de soulagement, de bien-être, de sécurité nécessaires au bonheur. » Il y a parfois des misères, des faims qui sont telles qu’il faut penser au besoin du corps avant toute autre chose.

 

Ensuite,, éduquer « pour apprendre et réapprendre à goûter simplement les multiples joies humaines que le Créateur a mis sur nos chemins. » : joie de l’existence, de la vie, de l’amour chaste, de la nature, du silence, du travail soigné, du devoir accompli, de la pureté, du service, du partage, du sacrifice.

 

Enfin, « inviter aux sources de la joie chrétienne afin que l’homme puisse entrer dans la joie spirituelle. »

 

Paul VI traduit en langage plus formel le témoignage de cette ménagère italienne.

 

e. La joie naît de l’amour :

 

Je vais aller très vite sur les trois derniers points. J’attire votre attention sur ceci : la joie naît de l’amour. Si nous n’aimons rien, nous ne pourrons jamais tirer de la joie. Je n’ai pas besoin de faire de la philosophie pour nous le faire comprendre. Si j’aime le chocolat quand j’en mange, j’aurai de la joie. Si j’aime ni le chocolat ni le vin et qu’on me les présente, ce ne sera pas source de joie. Au contraire même ! C’est un exemple basique que je donne : si je n’aime rien je n’éprouverais jamais de la joie. Cette joie soit je l’ai (Miam ! miam !) soit on me la promet. On me promet une boîte de chocolat. Je sais qu’elle va arriver, car j’ai confiance dans celui qui me l’a promis et du coup je m’en délecte à l’avance, ce sera la joie qui naît de l’espérance. Mais dans tous les cas, là où il n’y a pas d’amour il n’y aura pas de joie. Si je n’aime rien je n’éprouverai aucune joie.

 

f. La joie naît de la foi au présent :

 

Je suis chrétien et la foi est impliquée aussi comme source de joie. « Le royaume des Cieux est à eux ». Par la foi précisément parce que je découvre une présence au présent ce qui est tout à fait extraordinaire.

 

g. la joie naît de l’espérance au futur :

 

Et puis dernière remarque : je n’ai pas la prétention d’être dans le bonheur absolu. Et précisément mes propres limites et la misère qui m’entoure se traduisent en moi en cris et en désirs très profonds

Ce désir peut il être source de joie ? Quand j’ai faim, cette faim peut elle être source de joie ? Ah non puisque j’ai faim ! Eh bien si !  Si je suis sûr de ne pas pouvoir manger après demain alors là ma faim sera source de tristesse ! Mais cette même faim ne serait-elle pas source de joie, à la pensée que je vais manger dans dix minutes ? C’est un exemple aussi très simple mais qui nous oriente vers les joies qui naissent de l’espérance. L’espérance qui ne trompe pas.

 

Comprenons : il y a en moi le fait que je me réjouisse déjà de choses qui sont présentes dans le monde, le Christ présent, le Christ qui me porte, qui me sauve, le Christ qui se fait porteur de tout l‘amour du Père présent pour moi et que je reconnais parce que je sais que mon nom est inscrit dans les cieux. Réjouissez vous ! Non pas de ce que les démons vous soient soumis et que vous guérissez les malades, mais de ce que votre nom soit inscrit dans le ciel. Ce sont les joies qui naissent de la foi au présent.

 

Mais il y a aussi la joie qui naît de l’espérance par les promesses de Dieu et de ce que, par un certain côté, le Royaume n’est pas encore là ! Savez vous où, dans l’année liturgique, se trouvent les deux dimanches de la joie ? Ces deux dimanches que sont le dimanche de « laetare » et le dimanche de « gaudere ». Dans les temps d’attente ! Un pendant l’avant et un pendant le carême. Ce n’est pas pour rien. La joie qui naît de l’espérance, à partir de ces récompenses promises par Celui qui ne trompe pas : « ils posséderont la terre, ils seront consolés, ils seront rassasiés, ils obtiendront miséricorde, ils verront Dieu, ils seront appelés fils de Dieu… »

 

Mes frères, n’avons-nous pas le cœur en joie lorsque l’on sait que pour un verre d’eau nous entendrons Dieu nous dire « venez les bénis de mon Père » ! Pour un verre d’eau !

 

Conclusion : le neuvième béatitude

 

C’est que nous avons à être, précisément nous, disciples, puisque c’est « au nom de Jésus » que nous sommes persécutés, ce qui implique la foi. Chacun d’entre nous a ou aura à vivre la neuvième béatitude puisque nous appelés à devenir le sel de la terre et la lumière du monde. Cette neuvième béatitude, c’est la plus longue et la plus paradoxale. C’est la béatitude de la persécution. Je ne veux pas dire qu’il faut aimer les persécutions, ce qui relèverait de la maladie, et non pas du bonheur ; mais Jésus force le contraste, si vous voulez, comme sur votre téléviseur (celui que vous n’avez pas encore mis à la poubelle !) : Bienheureux si vous êtes encore heureux, heureux malgré tout ! Vous serez vraiment mes disciples si vous êtes encore heureux même si tous les maux du monde vous assaillent, comme les vagues de la mer le phare ; à ce moment là, vraiment, par votre joie vous aurez de la saveur pour la terre et de la puissance de lumière pour le monde. Qu’est ce qui étonnera le monde ? D’être heureux ? Est ce qu'on étonnera le monde d’être heureux parce que on a mangé un bon repas ? Cela est à la portée de n’importe qui. En revanche, que nous le soyons alors que nous ne devrions pas l’être, quand nous sommes capables de sourire dans un camp de concentration, là il y a la signature divine et nous sommes sel de la terre et lumière du monde.


 

 

 

Texte de Paul VI

« Frères et fils très chers, n'est-il pas normal que la joie nous habite, lorsque nos coeurs en contemplent ou en redécouvrent, dans la foi, les motifs fondamentaux qui sont simples : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique ; par son Esprit, sa présence ne cesse de nous envelopper de sa tendresse et de nous pénétrer de sa vie ; et nous marchons vers la transfiguration bienheureuse de nos existences dans le sillage de la résurrection de Jésus. Oui, il serait bien étrange que cette Bonne Nouvelle, qui suscite l'alléluia de l'Église, ne nous donne pas un visage de sauvés.

La joie d'être chrétien, relié à l'Église, « dans le Christ », en état de grâce avec Dieu, est vraiment capable de combler le coeur humain. N'est‑ce pas cette exultation profonde qui donne un accent bouleversant au Mémorial de Pascal : « Joie, joie, joie, pleurs de joie » ? Et tout prés de nous, combien d'écrivains savent exprimer, sous une forme nouvelle ‑ Nous pensons par exemple à Georges Bernanos ‑ cette joie évangélique des humbles qui transparaît partout dans un monde qui parle du silence de Dieu ?

La joie naît toujours d'un certain regard sur l'homme et sur Dieu. « Si ton oeil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière » (Luc 11, 34). Nous touchons ici la dimension originale et inaliénable de la personne humaine : sa vocation au bonheur passe toujours par les sentiers de la connaissance et de l'amour, de la contemplation et de l'action. Puissiez‑vous rejoindre ce meilleur qui est dans l'âme de votre frère et cette présence divine si proche du coeur  humain !

Que Nos fils inquiets de certains groupes rejettent donc les excès de la critique systématique et annihilante ! Sans se départir d'une vue réaliste, que les communautés chrétiennes deviennent des lieux d'optimisme, où tous les membres s'entraînent résolument à discerner la face positive des personnes et des événements ! « La charité ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met sa joie dans la vérité : elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (1 Cor. 13, 6‑7).

L'éducation d'un tel regard n'est pas seulement une affaire de psychologie. Elle est également un fruit de l'Esprit‑Saint. Cet Esprit, qui habite en plénitude la personne de Jésus, le rendait pendant sa vie terrestre si attentif aux joies de la vie quotidienne, si délicat et si persuasif pour remettre les pécheurs sur le chemin d'une nouvelle jeunesse de coeur et d'esprit ! C'est ce même Esprit qui animait la Vierge Marie et chacun des saints. C'est ce même Esprit qui donne aujourd'hui encore à tant de chrétiens la joie de vivre chaque jour leur vocation particulière, dans la paix et l'espérance qui surpassent les échecs et les souffrances. C'est l'Esprit de Pentecôte qui emporte aujourd'hui de très nombreux disciples du Christ sur les chemins de la prière, dans l'allégresse d'une louange filiale et vers le service humble et joyeux des déshérités et des marginaux de notre société. Car la joie ne peut se dissocier du partage. En Dieu lui‑même, tout est joie, parce que tout est don. »

Paul VI Gaudete in Domino Conclusion (9 mai 1975)