ENTRE DANS LA JOIE DE TON MAITRE
Sois toujours dans la joie
Questions sur les béatitudes pour une réflexion
personnelle:
a. Dieu est-il pour, contre, ni
pour ni contre la joie ?
b. Faut-il choisir d’être
heureux ? Ai-je fait ce choix ?
c. Quelles sont les sources de
mes joies ?
Plan de la conférence :
Rappels et introduction : la montagne et les disciples. « Je deviens moi-même en suivant un autre. » Dr Piccinini ; l’appel du Christ éveille ma vie et me fait disciple. Quand l’homme ne veut plus combattre contre Dieu, il lutte contre son prochain ou contre lui-même. « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Camus. On revient à la méthode de Jésus : il appelle puis il ordonne le bonheur.
Conclusion : la neuvième béatitude ; le sel de la terre et la lumière du monde. Nous sommes polarisés sur une Présence, la perle rare est unique.
« Réjouissez vous dans
le Seigneur », c’est le titre d’une exhortation apostolique de Paul VI
donnée en 1975. Lecture conseillée. Ce sera ma bibliographie de ce soir.
La conférence de ce soir
vise à être un appel. Un Appel à faire ou refaire le choix de la joie, de prendre la décision du bonheur. Un appel
vigoureux, semblable à ce mot heureux, que nous allons entendre dans la bouche
de Jésus comme un coup de fouet qui claque.
Vous avez vu quel ton triste
j’ai pris pour vous annoncer cet appel à la joie. Une attitude ecclésiastique
assez courante fait que l’on annonce la Bonne Nouvelle avec un ton solennel et triste, de préférence. Je vais essayer de
faire mieux en nous donnant à réentendre l’appel primordial du Sermon sur la
montagne en Matthieu 5,
1-13 :
« Voyant les foules,
Jésus gravit la montagne. Quand il fut assis, ses disciples s’approchèrent de
lui et lui, prenant la parole, Il les enseignait en disant « Heureux ceux
qui ont une âme de pauvre car le royaume des cieux est à eux. Heureux les doux,
car ils possèderont la terre.
Heureux les
affligés, car ils seront consolés.
Heureux les affamés et les assoiffés à cause
de la justice, car ils seront rassasiés.
Heureux les
miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les
cœurs purs, car ils verront Dieu.
Heureux les
artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.
Heureux les
persécutés pour le royaume de la justice, car le royaume des cieux est à eux.
Heureux êtes vous quand on vous insultera et
qu’on vous persécutera et qu’on dira toute sorte d’infamie à cause de moi.
Soyez dans la joie et l’allégresse car votre
récompense sera grande dans les cieux. C’est bien ainsi qu’on a persécuté les
prophètes, vos devanciers.
Vous êtes le sel de la
terre ! Si le sel vient à s’affadir avec quoi le salera t on ? Il
n’est plus bon à rien, bon à être jeté
dehors et foulé aux pieds par les gens.
Vous êtes la lumière du
monde. Une ville ne peut se cacher qui est sise au sommer du mont. Et on
n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau. Mais bien sur le
lampadaire où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre
lumière doit briller devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et
qu’ils glorifient votre père qui est dans les cieux. »
Introduction : « Entre dans la joie de ton
Maître ». Relions cette conférence à la précédente. Je deviens moi- même
en suivant un autre. J’ai trouvé ce très beau témoignage d’un médecin
italien :
« Dieu est devenu le
Christ et cela s’est passé dans une chose à portée de mains qui s’appelle la
rencontre. C’est un choc qui arrive dans la vie… Je deviens moi-même en suivant
un autre. Alors le problème n’est plus si nous nous trompons ou pas mais l’obéissance. »
(Dr Piccinini) Nous aurons l’occasion d’en reparler si vous le voulez bien ;
c’était simplement pour nous rappeler que la question de la vie, précède
celle de la joie et la question de
l’appel précède ou instaure la question de la vie, c’était l’essentiel de
la dernière conférence. Jésus commence par appeler et ensuite il va proclamer
et donner cette forme de vie qui nous fait disciple ; la question de
l’appel précède celle de la vie, et celle de la joie procède de celle de la
vie. Pourquoi ? Parce que le Christ ne veut pas d’un bonheur
préfabriqué ; pas plus qu’il ne veut une foi séparée de la vie. Il est
venu pour la vie. « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils
l’aient en abondance » dit Jésus.
Pourquoi se lève-t-on le
matin ? Parce que l’on a entendu l’appel de la vie. Peut-être seulement,
dira-t-on parce qu’on a entendu la sonnerie du réveil ! Non, je ne le
crois pas. Une eau en moi veut jaillir ; regardons-nous dans une
glace ! Une eau en moi veut bondir. Une eau en moi veut couler sur le
monde, courant dans l’espace de mes gestes, vibrant dans les lumières de mon
visage, éclatant dans les rires de mon entourage. Cette eau va-t-elle se perdre
dans les marais labyrinthiques de mon psychisme ? L’homme qui se noie en
lui-même… Cette eau en moi va-t-elle irriguer les vastes palais de mon esprit,
créant la joie ? Cette eau en moi va-t-elle mettre en vibration les fibres
secrètes de tout ce que je suis, à commencer par mon corps ? C’est une
question de vie, de la vie qui est en moi.
Etre disciple, c’est donc être appelé par Jésus à une vie nouvelle dont la
forme va nous être décrite précisément dans le Sermon sur la montagne :
viens et suis moi. Pour qu’il n’y ait point d’erreur, ne confondons jamais être disciple et être sauvé. Est
disciple celui qui a entendu explicitement l’appel du Christ dans sa vie et qui
le reconnaît comme tel dans la foi. Croire que, parce que nous avons la foi, nous
serons nécessairement sauvés, c’est de trop ! Et il est évident, par
ailleurs, que Jésus étant mort pour tous les hommes, le salut est proposé à
chaque être humain venant dans ce monde qu’il soit croyant ou incroyant. On ne
peut donc confondre être disciple et être sauvé. Cependant, le sermon sur la montagne s’adresse aux
disciples : viens et suis moi. Nous l’avons vu, Jésus attire ses disciples
sur la montagne et voyant la présence de cette foule qui a besoin d’une lumière,
il se tourne vers ses disciples et ouvrant la bouche, il se met à parler. C’est
ainsi que Mathieu nous décrit le contexte.
Je rappelle que ce sermon
vaut pour les disciples et pour tous les disciples. Ce n’est pas seulement une
loi de perfection pour personnes consacrées ; il faudra toujours dénoncer
avec force cette double interprétation de l’Evangile : une interprétation
exigeante pour les religieux (il faut qu’ils en bavent un peu, ils ont choisi)
et puis un évangile arrangeant pour les « simples » laïcs. Non !
C’est pour les disciples et tous les
disciples ! C’est pourquoi j’ai insisté la fois dernière sur cette
notion d’appel et de vie, parce que précisément l’homme d’aujourd’hui, croyant
ou incroyant, religieux ou laïc, semble se débattre dans sa propre vie, il
essaie de ressaisir une eau qui lui échappe entre ses mains sans l’appel de
Dieu. Et du coup, l’homme se perd lui-même selon le mot de Jésus car l’homme a
besoin de lutter contre Dieu : c’est le combat de Jacob. Qu’est-ce à
dire ?
Il y a dans le mystère de l’appel,
un mystère de lutte. Dieu, qui est ce partenaire paternel de l’alliance, se
dresse subitement devant moi comme un adversaire, et de cette lutte, je sors
vainqueur, blessé par Dieu lui-même mais disciple appelé, et, j’espère, appelant.
A défaut de Dieu, où l’homme va-t-il trouver ses appels ? Il me semble, et
notre histoire du 20è siècle le montre, que l’homme va avoir à trouver des
adversaires plus à sa mesure, soit
un bouc émissaire choisi collectivement, (pensez à l’antisémitisme d’Hitler),
soit un bouc émissaire précis : on a l’impression, et une partie de la
psychologie moderne nous tourne vers cela, qu’il faut absolument vaincre quelqu’un pour émerger à sa propre vie ;
ce n’est pas tout à fait faux mais ce que je dénoncerai une dernière fois
ce soir, c’est l’idée (assez bien ancrée hélas) qu’il faut « abattre »
un des proches pour émerger à sa vie d’adulte : lorsque le coupable désigné
se trouve devoir être nécessairement un membre de ma famille, car aucune éducation
n’est parfaite. Faut-il un bouc émissaire pour que ma propre personnalité
puisse enfin émerger ? Jacob nous montre un autre combat
que celui contre nos parents ou notre éducation en général. Il montre la vraie
lutte, le combat contre Dieu.
C’est celui des disciples, ce sera le nôtre. Dieu est le grand laissé
pour compte du « progrès ». Du coup, l’homme ne peut plus émerger
au bonheur qu’en luttant contre lui-même ou contre ses semblables. C’est Caïn,
c’est Judas. La lutte touche à l’absurde : « Il n’y a qu’un problème
philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » écrivait Albert
Camus (le Mythe de Sisyphe. Essais p .99)
Alors pourquoi
aujourd’hui parler du bonheur? Mettre le mot bonheur dans le titre d’un
livre, c’est le faire vendre. Certes ! Mais allons vers des réponses plus profondes…
puisque nous ne prétendons pas faire un livre !
Remarquons tout d’abord que
Jésus ne s’explique pas, et vous pourriez me dire : Est-il besoin de
s’expliquer sur le bonheur puisque Jésus ne le fait pas ? Du reste le bonheur
n’est-il pas un fait d’expérience avant d’être un fait d’analyse ? Répondons
qu’essayer de comprendre, de ressaisir par l’intelligence ce que Jésus énonce
comme une évidence ou un commandement permettra de partager notre foi
et d’être appelant pour d’autres. Cette musique des béatitudes, tous peuvent
l’entendre, mais qui peut comprendre les paroles de la chanson ? Faut-il parler
du bonheur ? Oui ! La vie sans relâche nous sollicite, et le monde dévie
cet aspect d’impulsion, d’élan vital qui nous habite, il le tourne non pas vers notre plénitude, mais vers une efficacité qui construit
le monde souvent à nos dépens. Je pense à l’esclavage en Egypte du peuple
hébreu. Nous sommes dans une spirale. J’ai osé dire une fois à une personne :
« Bienheureux chômage qui t’a valu de renaître à la vie ! » Est-ce
que le chant des bonheurs venu des montagnes de Galilée résonne plus fort
que la sirène de nos usines? Point n’est sûr. L’homme porte en lui des défauts
de formes, des défauts de fonds, et c’est le péché originel et nos misères
accumulées, ce péché du monde dont parle saint Jean qui fait que nous sommes
malades et cherchons à guérir, souvent à tâtons. Le bonheur ne nous est donc
plus chose naturelle, chose « qui va sans dire »…
Nous pourrions donc à la
suite de Rabelais proposer une thérapie par l’amour du bonheur. Rabelais
parlait en son temps de « gélothérapie ».
Du grec « gélos » qui veut dire rire. La thérapie par le rire. Il y a
comme cela des clowns qui peuvent beaucoup pour nous aider.
L’homme d’aujourd’hui veut-il encore le bonheur ? Sait-il encore ce que c’est qu’être heureux ? Je le présuppose. Dans un élan vital, oui ! Il le sait s’il vit ! Car alors il cherche le bonheur. Et nous pouvons repartir de l’adage antique « tout homme veut le bonheur ». Un livre écrit par un bouddhiste français dit « tout homme veut le bonheur ». Je vais dire : toute vie veut le bonheur…
On m’a suggéré de vous poser
des questions. Vous trouverez en tête trois questions. Je donnerai des éléments
de réponse dans les trois parties mais essayez d’abord d’y répondre. Vous allez
vous mettre dans la peau d’un responsable d’aumônerie qui a devant lui trente
adolescents. Il ne s’agit plus de faire des grands discours théoriques mais de
donner un témoignage personnel. Rajoutez à la fin de chaque question : « pour
moi, dans ma vie, dans mes expériences de bonheur, ou dans ma manière de vivre
ma religion, ai-je un souvenir précis que » : Dieu est-il
pour, contre, ni pour ni contre la joie ? Dieu est-il un rabat joie ? Est-il indifférent au bonheur ? Dieu ne
s’occupe-t-il que du sacré ? Est-ce que je mets Dieu du côté de la joie
humaine ?
Faut il choisir d’être heureux ? Mes joies, mon bonheur, ces deux mots sont équivalents pour moi, relèvent ils d’un choix ? Est ce que j’ai choisi un jour d’être heureux ? Pour l’être, Ai-je besoin de refaire ce choix ?
On dit tellement que le bonheur dépend des autres que je le subis.
Est ce si sûr ?
Quelles sont les sources de
mes joies? Qu’est-ce qui a été pour moi occasion de joie ? Actuelle, forte,
vibrante ? Si l’on prend un aspect plus tranquille de la joie, de la joie
comme un long fleuve tranquille qui se conjugue avec la paix, qu’est ce qui est
à l’origine de cette joie ? De ce bonheur tranquille mais vrai et
véritable ?
Il nous faudrait au moins un
quart d’heure de silence pour relire son existence, son passé en remontant à
son enfance ; il serait intéressant de relire cette joie enfantine qui coulait si simplement de ma vie.
Donnons quelques éléments
pour répondre à ces trois questions.
1.
La mélodie
divine des bonheurs de l’homme :
« Entre dans la joie de ton Maître » Mt 25, 21 Quand Dieu prêche la
joie à l’homme.
Il y a un chant de Dieu, et toute la parole de
Dieu est enrobée par ce chant. C’est une hymne à la joie, toute la parole de
Dieu est un évangile. (Comme les quatre évangélistes) Parce que toute la parole
de Dieu va dans le sens du but ultime que Dieu veut pour l’homme : le rendre heureux. Dieu prêche la joie
à l’homme ! On pourrait dire non seulement il la prêche mais il la donne.
Mais aussi il l’annonce comme un devoir. Sois
heureux ce sera ma joie de Dieu ! Entre dans la joie de ton
maître. Du commencement à l’achèvement Dieu laisse couler sa joie en l’homme.
Dans le paganisme antique, il nous est beaucoup parlé du bonheur des dieux qui se réfugient sur l’Olympe. Il nous est beaucoup parlé de ces rivalités entre les dieux et les hommes. Ce qui était la manière du paganisme grec d’expliquer le mal et la misère, en dehors du dogme du péché originel. Emerge cette impression que les dieux sont jaloux des joies et des progrès des hommes. Dans un contraste saisissant, tout l’évangile, toute la parole de Dieu, comme bonne nouvelle, nous montre un Dieu qui ne rêve que d’une chose, et qui ne trouvera que dans l’homme heureux, sa joie ultime de Dieu. « Il aura en toi sa joie et son allégresse, fille de Sion. » So 3, 18 Il nous est peu parlé du bonheur de Dieu en lui-même, si nous y réfléchissons. Je ne pourrai pas vous décrire le paradis en détail. Il n’y aura pas de nationale à la sortie du temple, ni de train pour nous réveiller la nuit. Mais il nous est annoncé ce « Dieu qui dansera pour toi avec des cris de joie comme aux jours de fête. » So 3, 18
a.
Du commencement à l’achèvement, Dieu laisse couler sa joie en l’homme.
Ce bonheur, au départ solitaire de Dieu, nous est proposé. Et il ne nous est pas proposé comme quelque chose en plus, secondaire, une option, comme la climatisation dans ma voiture, mais il nous est proposé comme l’achèvement de l’homme. Le but de l’homme, la joie que Dieu a en lui-même, c’est le bonheur de l’homme. C’est le message fondamental de la révélation. Dieu veut et dit le bonheur de son peuple.
Il faut relire la parole de Dieu avec cette
clé. Par exemple, le livre de la genèse. Dieu crée : Dieu fit, dit et vit
que cela était bon. Dieu se réjouit de sa création. Un artisan heureux qui veut
partager sa joie à l’homme, son partenaire dans l’univers matériel. Vous
pourriez aller jusqu’à l’Apocalypse qui nous présente presque à la fin, au
chapitre 21, la Jérusalem céleste. Cette Jérusalem
céleste, ce n’est pas la maison de Dieu,
c’est la demeure de Dieu avec les hommes. Voilà, tout a été repris. Entre
ce commencement et cet achèvement il y a toute la trajectoire historique de
l’homme en communion avec Dieu, désuni de lui et enfin sauvé dans le sang de
Jésus.
Comment cela se manifeste il
concrètement ? Il y a une progression dans la Parole de Dieu
et dans la pratique de l’alliance. La volonté de Dieu de rendre l’homme heureux
se manifeste d’abord par les joies collectives et liturgiques. La joie d’être
délivré, et constamment nous est montrée à chaque fête la liesse d’un peuple
tout entier. J’ai eu une fois la chance de la vivre. Je m’en souviendrai toute
ma vie. Ce peuple juif tout entier en train de danser dans des rondes vertigineuses
et de fêter la Simha Thora, la
loi joyeuse. C’était au début d’un pèlerinage que j’effectuais en Terre Sainte
avec des jeunes dans une ville que l’on appelle Arad, aux portes du désert
du Néguev, une ville juive. Nous avions entendu des chants et de la musique :
sur la place du village, des dizaines de milliers de personnes dansaient ensemble.
Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Au début de chaque ronde, un
homme brandissait les cylindres
qui contenaient la parole de Dieu. Quand on sait le sens du sacré des juifs
et en particulier le sens de ces ultra orthodoxes et du respect de la loi,
quand on les voit danser en embrassant les rouleaux de la loi, on sait alors
ce que c’est que la joie à laquelle Dieu aspire pour son peuple. Un peuple
en liesse qui danse.
En Occident, serions nous la
religion la moins joyeuse de tous ? La liesse que Dieu aimerait voir dans
son peuple délivré à bras fort et à main puissante ?
Mais, peu à peu, cette joie populaire tend à s’intérioriser.
Et ce sera les cris des psalmistes « Ton amour me fait danser de
joie ». Ps 30. Cette joie qui n’a plus besoin de trouver le support de
biens matériels, d’une fécondité, d’une multiplicité d’enfant et autre …
Et on arrivera à l’orée du
Nouveau Testament à cette joie très
intime et très vive que l’on sent chez ces personnages, les petits, les
humbles, que l’on rencontre, dans le porche d’entrée de l’évangile en la personne de Zacharie, d’Elisabeth, de Siméon,
d’Anne, et Marie bien sûr. Que ta volonté soit fête et non faite !
Dans la parole de Dieu, nous
trouvons 45 formules (des macarismes) qui commencent par heureux,
« heureux…..celui qui » et dans le
psautier nous en trouvons 26. Ce livre est véritablement une pro clamation du
bonheur humain. Par exemple le Psaume 1 sur lequel j’aurai pu faire toute la
conférence du jour. « Heureux celui qui ne suit pas le conseil des
impies » et qui propose un choix,
et qui présente les sources de la joie. Relire le Ps 1. Le terme heureux dans
la parole de Dieu, en Grec on dit makarios, de chara, qui veut dire la joie. Ce
terme est différent de béni. C’est un autre mot. « Béni soit l’homme
qui ». C’est autre chose. Il s’agit d’un bonheur qui monte au sein de
l’homme, comme une vie qui s’épanouit en nous. Un bonheur très profond que
pratiquement toujours l’homme rapporte à Dieu. Quand vous tombez sur une parole
ainsi faite « Heureux celui qui » ce n’est point une bénédiction. C’est une exhortation au bonheur !
C’est le sage qui énonce par sa propre expérience du bonheur qu’en suivant les
voies indiquées dans la deuxième partie de la phrase, le bonheur arrive de
manière naturelle. « Ne te laisse pas aller à la tristesse. Ne
t’abandonne pas aux idées noires, la joie du cœur, voilà la vie de l’homme, la
gaîté, voilà qui prolonge les jours. Trompe tes soucis, chasse ta tristesse car
la tristesse en a perdu beaucoup. Elle ne saurait apporter de profits » Si 30,
21
b.
La joie en Matthieu et la parabole de talents :
Et puis nous arrivons à l’évangile, là je
n’ai point le temps de recenser toutes les occurrences de la joie. Je prends Matthieu.
N’essayons pas d’être trop fins sur les mots, parce que le même dit « Réjouissez vous, soyez dans
l’allégresse » et je pense qu’il faut tenir la parole de Dieu pour
équivalente dans ces mots. Bonheur,
joie, allégresse réjouissance,
il n’y a pas d’opposition plus ou moins philosophique ou artificielle ; et
nous verrons qu’il n’y a pas à chicaner sur des degrés de bonheur. En relisant
Matthieu, on s’aperçoit que 9 fois celui-ci emploie la désignation de la joie
et à chaque fois vous trouverez une raison d’être heureux. Ainsi la joie des
mages, les mages qui sont heureux parce qu’ils voient l’astre à nouveau. Ils
sont heureux parce que ce qu’ils avaient perdu, ils l’ont retrouvé. L’astre les
guide à nouveau ; ils savent où aller. Nous le verrons c’est la joie qui
vient de l’espérance.
Et je m’arrête à cet homme qui est heureux
parce qu’il a trouvé un trésor dans un champ, alors il vend tout ce qu’il a
pour acheter le champ et profiter du trésor (Mt 13). De même le commerçant en
perles précieuses, qui ayant trouvé la perle unique, vend toutes les autres
pour acheter celle là. Il est ravi de joie. C’est une joie opposée à la
tristesse du jeune homme riche, qui ayant la perle précieuse
devant lui, se refuse à tout vendre. Mais s’il se refuse à tout donner, ce
jeune homme riche, c’est peut être qu’il n’a pas eu assez de joie quand il a
découvert le trésor. Car il n’y a que l’élan de la joie d’avoir trouvé le
trésor qui nous donne la force de tout vendre et suivre le Christ.
Nous avons aussi la joie de la brebis
retrouvée (Mt 18) . Pour une brebis retrouvée alors qu’il y en a 99 au
bercail ! C’est la joie du père ! Quelque part il veut que nous la
partagions, et nous le ferons dans la foi.
Enfin, il y a la joie des
femmes au tombeau (Mt 28). Joie de la résurrection. Quittant vite le tombeau
avec peur et grande joie. Nous
opposons ces deux sentiments que nous ne voulons par faire coexister en nous.
La joie et la peur. Si j’ai peur, je ne peux pas être heureux ; c’est
faux. Si vous relisez les récits de la résurrection, vous verriez que l’on peut
être dans une grande joie, et en même temps dans une grande incertitude ou dans
une grande angoisse ou dans une grande peur. Je n’analyse pas plus loin au plan
psychologique ou philosophique, mais c’est essentiel quand je dirai, le bonheur relève d’un choix. Ah oui ! « Moi, je ne
peux pas être heureux puisque j’ai des masse d’angoisses ! »
Non ! Le bonheur relève d’un choix. Je ne te demande pas si tu n’as plus
peur, je te demande si tu as fait le choix du bonheur. Comprenez l’importance
de la parole, source de vie.
Enfin la parabole des
talents. Ch 25 de Mathieu. «Entre dans la joie de ton Maître » N’est ce
pas tout ce que l’on vient de découvrir ? Cette joie de Dieu, laisse la
couler en toi. Cette joie apparaît dans la parabole des talents comme une
récompense du risque de la vie. Vous connaissez cette parabole, je ne la relis
pas. Un homme part en voyage, à l’un il confie dix talents à l’autre cinq au
troisième un. Il part ; et quand il revient, il s’aperçoit que le premier
a fait fructifier, « Bon et fidèle serviteur tu as été fidèle en peu
de chose, je t’en confierai des grandes ». Quand on sait le prix d’un
talent qui est une unité monétaire, (un talent revient à quinze ans de salaire
d’un ouvrier) on sait que en confiant cinq talents, on a déjà confié une belle
somme. Le serviteur prend le risque, et c’est cela que Jésus loue dans cette
parabole, il a pris le risque,
tandis que celui qui n’en avait qu’un, n’a pas pris de risque. Je pense qu’il
est important de relire ces paraboles de Jésus avant la grande montée de la
passion. Et voilà que Jésus nous propose d’entrer dans la joie de Dieu, quand
on aura pris le risque de ce qui nous est confié, qui est peu de chose, mais
qui est très précieux à commencer par le don de notre vie. Celui qui n’a jamais
pris de risque, mes frères, pourra-t-il vraiment entrer dans une joie qui le
dilate ?
c. Les huit béatitudes :
leur structure
Et nous arrivons aux
béatitudes en Matthieu. Ces béatitudes je les ai lues. Je vais simplement les
disséquer rapidement. Il y a neuf
béatitudes et non pas huit comme on le dit souvent. Il y en a huit qui
s’adressent à tous : « Heureux ceux qui… » Et puis la neuvième
qui dit : « Heureux êtes vous… » et Jésus se tourne vers les
disciples. Nous verrons que cette neuvième béatitude colle au discours de
Jésus, quand il dit « vous êtes le sel de la terre. Vous êtes la lumière
du monde. » Donc huit plus une.
Les huit autres béatitudes
se décomposent de la manière suivante,
La première et la huitième affirment toutes les deux : « car le
royaume des cieux est à eux ». C’est un petit truc littéraire hébraïque
que l’on appelle une inclusion, on reprend la même chose au début à la fin, un
peu comme une parenthèse, pour dire : voilà c’est bouclé. On voit que
l’énoncé entre ces deux affirmations semblables forme une unité.
Les huit béatitudes forment
donc un tout qui est décomposable en deux
fois quatre. Les quatre premières s’ouvrent à Dieu, les quatre suivantes se rapportent aux frères, artisans de paix, par exemple.
Regardons comment chaque
béatitude, chaque macarisme est articulé. Il y a d’abord heureux et c’est un mot qui est répété parce que c’est un mot qui
fait l'unité. Le bonheur claque comme un fouet. Heureux ! Heureux au présent. Il n’a jamais été dit, ce qui
est essentiel, vous serez heureux un jour ! Mais : Heureux, sera
immédiatement heureux, celui qui… Ensuite, dans la seconde partie de la phrase,
c’est la désignation de ces hommes qui ont un certain nombre d’attitudes intérieures. Ces attitudes
intérieures seront l’objet de la conférence suivante. Ce sera important de
savoir comment nous sommes faits pour comprendre ce que sont ces attitudes
intérieures : cœurs purs, artisans de paix…
Et puis une troisième
partie: « car le royaume des cieux est à eux » C’est la récompense si vous voulez, qui elle,
est soit au présent, soit au futur. Heureux les pauvres en esprit, car le
royaume est à eux, c’est au présent.
Heureux les doux car ils posséderont la
terre : c’est au futur. La
première et la huitième sont au présent et les six autres sont au futur. Nous
en déduisons sans grande analyse ceci : Heureux sur terre dès à présent, un
certain nombre de personnes (que nous ne décrivons pas ce soir) car ils ont
déjà un certain nombre de richesses qui font leur joie aujourd’hui. Il y a donc
des sources actuelles qui sont dans la foi. Et d’autres en espérance car si la
joie est bien actuelle, la récompense qui en est la source est future.
c. Le premier signe de
discernement : la présence de la joie en moi.
Je termine cette première
partie avec ceci. Quand je dis « Dieu prêche la joie à l’homme »,
j’entends Jésus qui commence par « heureux ». Et quand dans ma vie,
je veux entendre ce que Dieu me dit pour discerner sa volonté sur moi, et c’est
la recherche de discernement, quel est le premier mot que Dieu va employer pour
moi ? Heureux ! C’est donc sous le signe du bonheur que doit
commencer tout discernement. C’est totalement essentiel. On peut ensuite dire,
« Ah ! J’ai peur, je n’ai pas peur » Ce ne sont pas des signes
de Dieu.
Le premier signe de Dieu, c’est le bonheur. Quand quelque chose, soit
dans la possession présente, soit en attente, crée du bonheur en moi, ah !,
je peux y voir un grand signe de Dieu. Tout à l’heure nous distinguerons l’euphorie
de la joie. Mais en définitive, Paul ne dit rien d’autre, quand il dit que
les fruits de l’Esprit Saint, c’est la joie et la paix. C’est sur le bonheur
que l’on discerne. On pose des questions « Comment avez-vous fait pour
aboutir ici, à l’abbaye ? » La
première réponse, c’est celle des curés, de dire « ma fille, mon fils,
c’est Dieu », mais la vraie réponse consiste à expliquer comment Dieu
s’est introduit dans mon histoire.
C’est très intéressant et très vite le premier élément qui surgit, c’est le
bonheur. Alors quand je n’étais pas encore chanoine, ce ne pouvait qu’être
un bonheur en espérance, mais un bonheur présent par l’espérance. Ce n’est
pas parce que je sais que je serai heureux avec cette personne, que je vais
me marier avec elle. C’est parce que je suis heureux en sa présence, que je
peux discerner peut être, parce qu’il y a d’autres signes, que Dieu me l’a
confiée et que je dois me marier avec elle. C’est sur le bonheur présent que
je discerne. De même c’est sur la certitude présente que l’on discerne, pas
sur la certitude future qui s’exprime parfois ainsi : « Mais si !
J’en suis sûr, dans vingt ans, je serai toujours avec lui ! » C’est
à hurler de rire, car dans six mois, on sera peut être morts tous les deux.
Es-tu sûr de l’aimer maintenant ?
Oui ? Bon. Vas-y. C’est la certitude présente. Dans le présent, on discerne,
parce que c’est dans le présent que Dieu est. Don Giussani dit tout :
« La force de l’homme est tout entière concentrée dans la recherche de
satisfaction, de bonheur. Or non seulement Dieu existe dans ces sentiments,
mais sa réponse est dans ces sentiments, Sa présence, cette Présence qui nous
fait dire : ‘c’est comme cela’. »
2. Le choix chrétien du bonheur humain : « Vois, je te propose aujourd’hui vie et
bonheur, mort et malheur…choisis donc la vie. » Dt 30, 15
Le choix Chrétien du bonheur
humain, je vais faire sept remarques pour commenter ce mot qui s’inspire de la
formule titre d’une encyclique de Jean-Paul II, « le sens chrétien de la
souffrance humaine. ».
Je suis parti d’un texte du Deutéronome au chapitre 30, qui vient après que Dieu ait rappelé toute la loi au peuple, le code de l’alliance. « Maintenant, dit Dieu, tu sais tout, je te l’ai dit, c’est clair ! » Et je vous promets que Dieu est entré dans le détail. « Et maintenant, toi qui es juif qui connaîs la Thora, toi qui es chrétien, qui connaîs le catéchisme jusqu’au fond des oreilles, que te reste il à faire ? Toi qui sais tout, qui as peut être même une maîtrise en théologie, qu’est ce qu’il te reste à faire? Toi qui connais la bonne morale, qui as été éduqué selon les principes, que te reste-il à faire ? » « Vois, dit Dieu à son peuple, maintenant je te propose la vie ou le bonheur, la mort ou le malheur ». Choisis. Il y a un choix à faire.
Quelques remarques pour comprendre ce choix.
a. Le bonheur est au-delà
des catégories psychologiques, il y a donc choix.
J’affirme que le bonheur est
au-delà des catégories psychologiques que je ne choisis pas. Je n’ai pas
nécessairement le choix de faire ce que je veux avec ma psychologie. Il y a des
caractères marques certaines de notre patrimoine
génétique, issues de notre
conditionnement historique, de notre éducation, etc… je ne peux vous dire
choisissez d’être optimiste, ou choisissez d’être pessimistes. On peut choisir
un jour sur deux tant qu’on y est ! Qui sont les plus dangereux des
deux ? Les optimistes ? Je pense ! Contrairement à ce que l’on
pourrait penser.La définition de l’optimisme par Georges Bernanos. « L’optimisme
est une forme sournoise de l’égoïsme. Une manière de se désolidariser du
malheur d’autrui Sa vraie formule serait plutôt après moi le déluge. Les
optimistes sont des imbéciles heureux, les pessimistes sont des imbéciles
malheureux. »
Il ne me semble pas que les optimistes soient nécessairement heureux, car le bonheur n’est pas dans l’illusion. Ils sont peut être euphoriques, comme quelqu’un qui se drogue. Il y a toujours des lendemains difficiles parce que la vérité nous rattrape.
Ce sont des caractères, ce
sont des éléments psychologiques. On vit
avec. De même qu’il y a des petits, des gros et des maigres. On a une part
de plasticité et l’on peut se mettre au régime. Ainsi , si l’on est
coléreux, on n’est pas forcé de se mettre toujours en colère, on peut faire un
peu de régime de ce coté là ; en définitive est-ce que l’on peut
bouleverser définitivement notre psychologie ? Ce n’est pas sûr. Saint François
de Salle est resté colérique jusqu’à la fin de ses jours. On savait que dans sa
famille, il y avait des colériques et lui en était le digne représentant.
Cependant il n’y avait pas d’homme plus doux et plus simple. Et il a mené la
lutte jusqu’au bout. On ne change pas si facilement sa psychologie. De cela je
suis certain.
Mais le bonheur correspond
avec un choix intérieur.
Quand je parle du bonheur, j’en parle au sens biblique. Paul dit : « réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent » Rm 12. Comment concilier cette phrase, avec celle de Saint Paul, aux Philippiens : « Réjouissez vous, soyez toujours dans la joie ». Comment concilier cela ? Parce que ce n’est pas une catégorie psychologique. Paul ne vous invite pas avec l’action de grâce perpétuelle à être des optimistes béats, souriant aux hirondelles. Ce qui faisait vomir Nietzsche et il avait raison. Notre bonheur devra tenir compte de toute la réalité, de toute la misère qui nous entoure.
Nous menons une vie réelle,
même nous prêtres et religieux. Une vie parsemée de misères. Un coup de téléphone,
annonçant des choses qui sont lourdes à porter, et graves à vivre J’ai encore
une lettre sur mon bureau, comme cela. Des choses rudes atroces même. Disons
le. Il faut choisir le bonheur !
C’est un choix, un choix qui relève de l’esprit. Cela ne veut pas dire parce
que on l’a choisi que l’on soit instantanément heureux. Le sermon sur la montagne
nous indique le chemin du bonheur, mais pour prendre le chemin il faut que
je pose le premier pied dessus, que je ne prenne pas le chemin du malheur.
Si je veux aller à Paris, ce serait une erreur de prendre la direction de
Marseille. Quand on vous dit, oui j’étais heureux, mais je ne savais pas !
C’est faux, tu n’étais pas heureux. Tu avais peut être tout pout être heureux,
mais pour être heureux il faut le savoir, parce qu’il faut le décider.
b. Le refus du
malheur :
Ce choix du bonheur, commence par être un refus du malheur. Suivant notre situation,
c’est plus ou moins important de le dire. Si tout va bien pour nous évidement
nous n’avons pas à refuser la misère ou le malheur, qui ne nous attend pas à
notre porte cela va de soi. Mais il se peut que nous traversions des phases qui
peuvent faire que notre vie soit empreinte d’une couche de malheur permanente.
Je vais vous lire un témoignage qui m’a bouleversé, d’un américain, Andrew Salomon qui a écrit un livre sur la dépression car il a été lui-même dépressif au dernier degré. Je n’ai pas lu tout entier ce livre, je n’ai lu que des extraits, il s’appelle le « Diable Intérieur ». Un livre qui a eu un gros succès aux U.S.A. Il dit ceci de très important qui est une véritable pédagogie spirituelle : « Le moyen le plus sûr pour sortir d’une dépression est de détester l’état dans lequel on est, de ne pas s’y complaire, et surtout de ne pas s’y habituer. Refuser les idées horribles qui envahissent votre esprit » Je n’ai pas besoin de vous dire que cela ne suffit pas.- et lui-même le dénonce à pleine page- mais c’est premier. C’est fondamental. Je le dis parce que parfois on peut être fasciné par le mal, ou par la misère et le malheur. J’ai rencontré des personnes ainsi. Parce que leur état de malade, qu’ils n’avaient pas choisi, était devenu pour eux un état d’existence sociale, ils étaient ainsi faits. Faut il les assister ou pas ? Ce n’est pas ma problématique, mais j’ai cru reconnaître un certain nombre de personnes qui, par habitude, se complaisaient dans leur misère sans y trouver de bonheur, bien entendu. Il y a une sorte de fascination du mal. Regardez à la télévision. Le mal éclate, le mal a un certain prestige, cela intéresse. Quand je dis « il faut refuser le mal », n’est ce pas refuser cette propension à nous plaindre toujours ? A attirer notre attention et l’attention des autres sur nos misères ? Le bonheur n’est pas simplement l’absence du mal ?
Avant cette conférence, je
suis allé regarder chez un certain nombre d’auteurs, de livres ou de dictionnaires
philosophiques, les définitions du bonheur. Et j’ai trouvé toute une tradition,
qui me paraît profondément négative, où le bonheur est défini comme l’absence de misère, l’absence de malheur.
En ce sens, le bonheur est silencieux. Et en ce sens, on peut dire, « je
ne savais pas que j’étais heureux parce que j’ignorais que je ne souffrais
pas. ». Ou simplement, c’est en découvrant le bruit que fait le bonheur
en partant, quand la maladie m’atteint par exemple, que je découvre que j’étais
heureux.
Ah mais non ! Je crois
que ces définitions sont fausses ou très insuffisantes. L’envers du malheur, ce
n’est pas le bonheur. L’envers du malheur, c’est l’absence de misère, du
malheur. Est-ce que ma vie est heureuse parce que je ne souffre plus ? A
ce moment là, ma vie est comme une chose qui est en congélation, en temps
suspendu, comme aurait dit le professeur Jérôme Lejeune : congelée, morte.
A ce moment là, il vaut mieux être anesthésié en permanence car on ne sent plus
rien.
c. choix chrétien : Dieu ou le bonheur ?
Faisons une troisième remarque : je choisis le bonheur, mes frères,
est ce bien un choix chrétien ? Notre éducation nous dit que ce n’est pas le bonheur,
mais que c’est Dieu que nous avons à choisir. Oui ou non ? Et que, au
terme de notre existence sur cette terre, nous aurons un bonheur exactement
proportionné à la souffrance que nous aurons enduré sur cette terre parce
que nous aurons choisi Dieu
.
Le choix du bonheur humain
est-ce un choix chrétien ? Faut-il choisir le bonheur comme but ?
Même là dans les commentaires de Béatitudes on trouve des oppositions qui sont
stériles, et qui à mon avis sont anti-évangéliques. Même dans tel ou tel
ouvrage que j’ai signalé la fois dernière dans ma bibliographie.
Ce n’est pas le bonheur qu’il faut choisir c’est Dieu et le bonheur viendra après, dit-on. Je crois que cela est faux et la tradition chrétienne antique nous dit le contraire. Je vous cite saint Augustin. « Chercher Dieu, c’est désirer le bonheur. » voilà qui est évangélique. Ce sont de fausses oppositions. L’homme croyant ou incroyant sent toutes les fibres de son être qui tendent vers le bonheur. Choisis le. Et tu verras qu’aux sources de ce bonheur, il y a Dieu. Il n’y a pas d’opposition entre choisir le bonheur ou choisir Dieu. « Chercher Dieu, c’est chercher le bonheur », voilà ce qu’affirme saint Augustin dans un ouvrage qui s’appelle « Les mœurs de l’église ».
J’ai lu, il y peu, les
mémoires du cardinal Schönborn, Cardinal archevêque de Vienne. Il disait
ceci : « Je n’ai aucun souvenir remontant à l’enfance et à la
jeunesse concernant les nombreux sermons écoutés. (Cardinal, grand
théologien- c’est lui qui a fait le catéchisme de l’Eglise catholique ! C’est
bien pour l’humilité des curés d’entendre cela.) Je sais qu’ils
étaient souvent longs, (ce n’est pas en France) ou du moins ils me
semblaient l’être et que je n’étais pas un auditeur attentif (Comme
quoi vous avez peut être une chance de terminer cardinal !). Je me
souviens toutefois, c’est curieux, d’une seule phrase seulement, de manière
tout à fait claire qui ressort du fleuve immense de l’oubli comme quelque chose
de singulier. Elle avait été prononcée par le curé qui guidait notre communauté
au temps de mon adolescence. (A l’époque on traînait encore les adolescents
à la messe. Bon courage pour vous !) J’ai oublié ce que le curé et ses
prédécesseurs prêchaient jusqu’au moment de cette très simple
phrase : « Nous sommes créés pour être heureux. » »
d. Le choix chrétien :
l’autre ou le bonheur ?
Le choix chrétien, c’est de
choisir le bonheur. Mais le choix du
bonheur n’est-il pas un mépris du frère qui souffre autour de moi ?
Ce n’est pas une fausse question. Je voudrais que chacun le réalise. Ai-je
le droit d’être heureux alors que je sais que des dizaines de millions de
personnes meurent de faim chaque année dans le monde ? Je ne sais plus
bien, 70 ou 80 millions de personnes peut-être ? Ai je droit d’être heureux ?
Ai-je droit de faire ce choix ? Et encore, je parle de gens lointains,
mais peut être, autour de moi, mon propre conjoint traverse une phase très
difficile. Ai-je droit d’être heureux alors que lui ne l’est point ?
La réponse est oui. Et c’est peut être votre bonheur qui sera la guérison
de l’autre. Vous allez me dire, il va peut être envier votre bonheur. L’envie,
la jalousie, ne sont pas des sentiments spécifiquement chrétiens qui pourront
l’aider à trouver son propre bonheur.
Voici le témoignage du Père
Monier : « Je dis un jour à une cinquantaine de religieuses :
« Ah ! Mes sœurs, il faut que je vous parle, mais j’avoue que vous me
répugniez terriblement. (Rires. Moi, je n’oserais pas dire cela à des
religieuses ! Seulement si les religieuses sont derrière une grille !)
J’ai l’impression que vous êtes en état de péché mortel, surtout les anciennes.
(Rires ! A l’époque il y avait des jeunes. Je plaisante !) Le
péché mortel le plus dégoûtant que l’on puisse imaginer, il n’en est pas un qui
insulte davantage Dieu. Il y a parmi vous certaines qui ont travaillé cinquante
ans au service de notre Seigneur sans en tirer aucune satisfaction. Quand on
voyait qu‘elles s’attachaient trop à leur travail on les changeait de
place ; (cela ç’est vrai). Cinquante ans de dévouement sans
consolation sans joie ! Et maintenant, elles se demandent si Dieu les
admettra dans un petit coin de paradis et ne les mettra pas en enfer ! (J’imagine le diable avec les bonnes
sœurs autour, il ne faut pas avoir trop d’imagination pour faire de la
théologie ! ! !) Cela s’appelle faire injure à Dieu ! Il
récompense un verre d’eau, il récompensera tout ce que vous avez fait pour
lui ! Il faudrait quand même qu’on se dise quand on travaille au service
du Christ, que l’on en est récompensé au centuple. »
Je vous cite aussi Saint François
de Sales : « Le vrai esprit de joie et de suavité est le
vrai esprit de dévotion. » L’esprit de vie spirituelle, nous dirions
aujourd’hui. L’esprit de joie. C’est passé dans le langage vulgaire dans le
dicton : « un saint triste
est un triste saint ».
N’ayez pas honte. Voilà. Ensuite vous verrez que votre bonheur, c’est un bonheur
réel, et cela n’est pas une euphorie artificielle (On peut trouver son bonheur
dans le vin, paraît-il, les hommes surtout ! Mais cette euphorie là va
contre la délicatesse et la charité. Ce n’est pas le vrai bonheur.)
Vous savez ce que disait
sainte Thérèse de l’enfant Jésus,
auprès des grands malades, (qu’elle a été) il faut être joyeux. C’est cela. Et
Mère Teresa à ses sœurs : « Une religieuse gaie est comme le
soleil dans une communauté. La gaieté est le signe d’une personne
généreuse…Imaginer une sœur allant dans les bidonvilles avec un visage triste
et un pas pesant. Qu’est-ce que sa présence apportera à ces pauvres gens ?
Rien, si ce n’est un plus grand abattement. »
e. Le choix du bonheur
humain car il n’y a pas de bonheur ‘chrétien’
Mais j’ai parlé du choix
chrétien, sans mépris de Dieu et sans mépris des hommes, Choix chrétien du
bonheur humain. Cela ne vous choque-t-il pas ? Choix chrétien du bonheur chrétien ne vous semble-t-il pas plus
légitime ? D’ailleurs, on parle souvent de ce mot, la joie chrétienne.
Je ne peux pas comprendre ce que cela peut être. Qu’est-ce qu’un bonheur qui
serait seulement chrétien ? Qu’il y ait des sources chrétiennes à notre bonheur,
oui. Mais en quoi votre bonheur peut-il être différent du bonheur des autres si
c’est un bonheur réel ?
J’entends bien : le
bonheur des chrétiens, ce sera autre chose ! Au ciel, on ne va quand même
pas être dans le même paradis que les incroyants ou les athées, les
rationalistes épouvantables, ah non quand même ! Déjà bien beau s’ils y
vont. On ne va pas quand même se retrouver ensemble, il y aura un paradis
chrétien, un paradis pour les autres religions ( Rires ) un peu moins bien,
mais bien quand même, un paradis pour les autres. Et puis l’enfer évidemment.
Ca vous fait rire, et sur terre, croyez vous qu’il y ait une case spéciale, un bonheur particulier pour les chrétiens ?
C’est un bonheur humain qui prend tout l’homme. Quand j’entends
rire quelqu’un, je peux savoir si son rire sonne juste ou sonne faux. Mais je
ne saurai pas, parce qu’il rit, s’il est chrétien ou s’il est incroyant. Par
contre, s’il rit de telles choses, cause de sa joie, elles ne seront peut être
pas les mêmes s’il est croyant ou non. Par exemple, vous chrétiens, vous voyez
un prêtre monter à l’autel, à la messe, à l’Eucharistie. Il se prend les pieds
dans un tapis et tomber de tout son long, et bien (rire) vous pleurez vous êtes
tristes, et bien c’est cela, c’est chouette ! ! Les athées riront
peut-être là où vous pleurerez !
On va voir qu’il y a des sources chrétiennes de la joie, mais quand vous entendez « joie chrétienne », prenez garde. On a traduit ainsi l’exhortation apostolique de Paul VI mais ce n’est pas le vrai titre qui est « Réjouissez vous dans le Seigneur », voilà le titre, et non pas ‘de la joie chrétienne’. Il y a des sources chrétiennes à notre bonheur et celui-ci est un bonheur humain. C’est d’ailleurs ce que dit le Concile Vatican II : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout, sont aussi les joies et les espoirs et les tristes et les angoisses des disciples du Christ. ».Jean-Paul II a écrit une lettre encyclique sur la souffrance qui s’appelle « le sens chrétien de la souffrance humaine. » Il n’y a pas de souffrances particulières pour les chrétiens. Oh ! je suis chrétien, je souffre encore plus que toi…(Rires) Quand il y a un cancer, serait-il différent suivant notre foi ? Non, mais il peut y avoir un sens chrétien donné à la souffrance humaine, il peut y avoir aussi des raisons de souffrance parce que nous sommes chrétiens et persécutés. Comprenons bien cela. Quand je vais vous parler de joie chrétienne, de joie spirituelle, vous entendrez quoi ? Une joie désincarnée ? Ah ! manger à table, vous allez rire, ce n’est quand même pas une joie chrétienne ! Et bien si puisque c’est un plaisir humain. Donc il appartient au bonheur des chrétiens. Pourquoi s’en passer ? Vous pouvez essayer de m’inviter à une très bonne table, si ce n’est pas en carême vous verrez la réponse. Vous pourrez toujours essayer, après tout vous n’avez rien à perdre et j’ai tout à gagner !
Un bonheur humain c’est un
bonheur avec le plaisir. Le corps est
toujours impliqué dans le plaisir. Et même dans tout bonheur. Le corps
vibre dans tout bonheur. Un bonheur sans désir sans passion, qu’est ce ?
Un bonheur Chrétien ? Non ! C’est rien du tout ! Mais
réciproquement, un désir sans sagesse, sans intelligence conduira-t-il vraiment
à un bonheur humain ?
Voyez ! Le choix
chrétien du bonheur humain dit « je prends tout ». Dieu a crée
le plaisir, Dieu a crée le désir. La jouissance, le joie, et on peut décliner
tous les mots : la félicité, le bonheur etc… pour traduire ce même
mouvement de plénitude.
f. Le bonheur est une
plénitude dont la dilatation est le signe :
C’est une plénitude que nous choisissons. Une plénitude de vie. Je
l’ai dit tout à l’heure, le bonheur ce n’est pas le contraire du malheur, une
absence de malheur. C’est une plénitude de vie. Et en voici le signe, nos
anciens l’on dit souvent, c’est la
dilatation, et si cela vous parait
bizarre, vous vous rappellerez vos expériences de joie. C’est la dilatation, le
sentiment d’un déploiement, qui est le signe le plus clair que nous sommes à ce
moment sur une voie de bonheur authentique, et pas seulement sur la voie de
l’absence de souffrance. Je ne parle pas de l’organe cardiaque qui se
dilate ! C’est autre chose, mais de la « dilatatio cordis », de
la dilatation du cœur. Rassurez-vous, vous pouvez ne pas avoir de problèmes
cardiovasculaires, Ah ! Docteur ! J’ai fait une crise cardiaque, car
j’avais une telle joie que…j’ai explosé
mon cœur. (Rires) Il y a peut être des médecins parmi vous qui ont vu
des crises cardiaque suite à des joies trop intenses …c’est possible. Parce que
cela prend tout le corps, ça résonne, on le voit bien quand on est en colère,
on rougit etc. Quand on a peur, cela nous serre au contraire, le mot
« angustia » en latin, qui a donné angoisse en français, c’est ce qui
resserre, l’étroitesse. La joie au contraire, c’est la dilatation. C’est un
signe. C’est le bonheur qui est le signe de la parole de Dieu, et la dilatation
est le signe du bonheur en nous.
Vous savez qu’au ciel, on
aura tout ! Direz-vous : sur
terre, d’accord sur ce bonheur, il y a encore le corps, il y a tous les plaisirs de la table et les autres, mais au ciel ? Au ciel, Saint
Thomas d’Aquin (vous relirez son explication du credo qui est à la portée de
tous) nous dit bien que nous aurons tout, la vision de Dieu, le parfait rassasiement des désirs de l’homme,
tout ce qui est absolument délectable se trouve dans la vie éternelle dit
Saint thomas : « Recherche-t-on en effet les jouissances ? Là
on goûtera des jouissances les plus parfaites, les délectations les plus hautes... » Je ne sais pas bien ce que l’on mangera.
Mais Saint Thomas nous dit que même les sens du corps trouveront leur
plénitude.
g. Ancré dans le réel, le
bonheur nous fait « pleurer avec ceux qui pleurent ».
Dernière remarque sur ce choix chrétien du bonheur humain : le bonheur est une
plénitude ancrée dans le réel. Je
vous l’ai déjà dit et j’y reviens, c’est le choix d’une plénitude de vie et
notre plénitude de vie part du réel. Je ne vais pas faire avec vous toute une
anthropologie chrétienne, Mais sachez que toute l’existence, dans toutes les
strates, corporelles psychiques, spirituelles, surnaturelles, toute l’existence
pour être une vie s’ancre dans le réel.
Et les grandes hérésies philosophiques, précisément de ces dernières décennies nous font croire que l’intelligence, la connaissance, ne s’ancrent pas dans le réel mais dans des idées en nous. Que nous projetons. C’est faux. Tout s’ancre profondément dans le réel. Et vous verrez en effet que votre bonheur, le choix que vous avez fait de votre bonheur, se saisit là, tranquillement dans un monde, que nous savons par ailleurs, tissé par le malheur et la misère. Nous connaissons tous des exemples fracassants de personnes inondées de misère dix fois plus que nous, et qui rayonnent la joie. Je ne dis pas que cela soit simple. Bien sûr. Le bonheur nous tient tout proche de la réalité quand l’euphorie ou la drogue nous en éloignent.
3. Aux sources chrétiennes de la joie terrestre :
« réjouissez dans le
Seigneur en tout temps. » Ph 4,4
Sept pistes s’ouvrent à nous
a. La joie de la
terre : l’au-delà et l’ici-bas.
Il y a les sources
chrétiennes de notre joie terrestre. « Réjouissez vous dans le Seigneur en
tout temps. Je le répète réjouissez-vous ». Quand je parle de sources chrétiennes,
c’est qu’avec tous nos frères humains,
nous partageons des sources humaines et parce qu’elles sont humaines, sont
chrétiennes. La joie d’un bon repas, je n’ai pas besoin d’être chrétien et de
l’avoir béni avant pour la goûter ; s’il vous faut vraiment un prêtre,… je
n’insiste pas.( rires )On est gourmet ou on ne l’est pas, on a un sens
olfactif, du goût aussi plus ou moins développé. Nous sommes bien d’accord.
Mais si c’est une source humaine, Dieu s’étant fait homme, donc à ce titre là
elle est chrétienne.
Mais il y a des sources proprement chrétiennes,
particulières aux chrétiens, disciples de Jésus. C’est de cela dont j’aimerais
vous parler.
Je le redis en relançant ce
chant de la joie, d’appel à être heureux, il s’agit de la joie sur la terre. Les béatitudes ne décrivent pas toutes le
bonheur du ciel. Elles nous parlent de la joie
sur la terre. Quelles sont les sources de la joie sur la terre ? Certes
le bonheur ne sera plein et entier que dans l’au-delà, mais qu’en est-il pour
l’ici-bas ? Si la vie éternelle est déjà commencée dans le temps le
bonheur éternel se donne aussi en ses prémices. D’où vient-il ?
b. Les sources
chrétiennes :
Car le royaume des cieux est à eux. Car ils possèderont la terre. Car ils seront
consolés. Car ils seront appelés
fils de Dieu. Etc. Toutes ces récompenses désignent les sources chrétiennes,
spécifiques aux disciples, de la joie sur la terre. Posons-nous cette question.
Celle que je vous ai posé tout à l’heure : est ce que le fait d’être appelé fils de Dieu, est cause pour moi maintenant de Joie ? « Oh
ce n’est pas mal, mais moi j’ai 35 ans, je suis une jeune femme, je préfèrerais
avoir un mari. Plus tard, tu m’appelleras fils de Dieu. Mais maintenant ce
serait mieux pour ma joie que… » On comprend très bien cette réaction. Mais
la question reste : est ce que ce sont des sources de joie de savoir que le royaume de Dieu est à moi ?
C’est une vraie question. Parce que si ce n’est pas encore une source de Joie,
qu’est ce que cela signifie ? Eh bien, que je ne suis pas encore un pauvre
de cœur, tout simplement et on le verra la fois prochaine. Si j’étais un pauvre
de cœur alors le royaume des cieux serait en moi source de joie. Je sais qu’en
vous annonçant les sources chrétiennes de la joie, j’ai conscience que, pour boire
à ces sources, il faut certaines attitudes du cœur, que nous verrons la fois
prochaine. Retenons aujourd’hui qu’il y a une
source dans le présent et six sources
pour le futur. Une source dans le présent pour le présent : le royaume
des cieux est à eux. Et puis, 6 sources dans le présent mais pour le futur.
Elles se réfèrent toutes à
l’amour et toutes à Dieu. Ces béatitudes. Ils seront consolés. Oui par
qui ? Ils seront appelés fils de Dieu, oui par qui ? Par Dieu. Chaque béatitude se rattache à Dieu. Et
chaque béatitude se rattache à l’amour de Dieu. Ou à l’amour du frère. Voilà.
C’est l’occasion de vous dire qu’il y a une source unique, spécifique aux
disciples, c’est Dieu. Dieu qui se donne
dans le Christ. Trouver Dieu, c’est le bonheur même. Tout à l’heure, je
vous citais Saint Augustin : « Chercher
Dieu c’est désirer le bonheur », et il rajoute, immédiatement après, « trouver Dieu c’est trouver le bonheur ».
« La vie heureuse la voilà. Trouver de
la joie pour toi de toi à cause de toi. » La voilà et il n’en est pas
d’autre et c’est l’occasion de comprendre que les sources chrétiennes de la
joie humaine, terrestre, sont les trois vertus que nous appelons théologales : la
foi, l’espérance et la charité.
c. Deux témoignages
contemporains et évangéliques :
Plutôt que de vous faire une
conférence sur les trois vertus théologales (l’année dernière nous avions passé
un an rien que sur l’amour), je préfère vous lire deux témoignages. Excusez moi
s’ils sont un peu long mais ils sont tellement beaux que, outre l’admiration
que ces témoignages peuvent susciter, ils peuvent nous aider à comprendre
comment l’amour, la foi et l’espérance sont d’authentiques sources de joie.
Une femme italienne, ménagère, très simple mais d’une profondeur
inouïe :
« Récemment un ami très
cher, paraplégique depuis plusieurs années à la suite d’un accident grave, m’a
dit : « je suis triste. Déprimé. J’ai l’impression de n’avoir causé
que des dégâts dans ma vie, peut être que si je me sentirais mieux. J’ai pensé à vous et je me suis dit que vous
êtes heureuse parce que vous croyez. Est ce vraiment comme cela ? Vous
êtes heureuse parce que vous croyez ? Non ? » On ne m’avait
jamais posé une question aussi ‘radicale’ qui va tellement au fond non pas tant
du ‘croire’ que ce qui me rend heureuse et pour quoi. Le bonheur, être heureuse
qu‘est ce que cela veut dire pour moi ? Etre unie à mon mari voir mes
filles contentes et en route vers ce qui est leur vocation, mon premier
petit-fils attendu et tellement adoré. Voilà ce qui est le bonheur pour moi. Je
n’arrive pas à penser au bonheur de manière abstraite, je sens que c’est cela
qui est important pour moi. Ce à quoi je tiens. Mais je sais aussi que tout cela n’est pas entre mes mains. Que
cela ne dépend pas de moi parce que je veux que tout cela soit pour l’éternité.
Une seule Personne a garanti le ‘pour
toujours’ de chaque chose, et voici ma plus grande joie : avoir la
certitude que tout ceci est pour maintenant et pour l’éternité. »
Relisez les béatitudes de la
deuxième à la septième, les six centrales qui s’appellent les béatitudes de
l’espérance, relisez les à la lumière de ce témoignage. L’espérance qui me fait dire : c’est pour maintenant et pour
l’éternité.
Je vous lis un deuxième
témoignage.
La joie de la foi dans
l’amour. S’il n’y a pas d’amour pour ses enfants, il n’y aura pas de joie.
Un menuisier américain :
« En lisant cette
question sur le bonheur je pense immédiatement à deux choses dans ma vie. Et
plus j’avance et plus je comprends qu’elles ne sont pas à moi. C’est à dire que
je ne les possède pas. Elles me sont données et redonnées d’une manière qui est
à renouveler chaque jour. Il s’agit de ma famille (ma femme et mes cinq
enfants, bientôt six) et de mon travail et il n’y a pas d’expérience plus concrète que cela. Le travail comme possibilité d’exprimer toute
mon humanité, toute ma créativité en participant de manière constructive à la
société. La famille, source de joie et d’expérience d’amour dans ce monde, c’est à dire la possibilité d’aimer et d’être aimé. Mais je ne m’apercevrais
pas de tout cela si je n’avais pas eu l’occasion de vivre l’expérience de ces
seize dernières années où j’ai découvert que le Christ est présent dans
la réalité et qu’il change vraiment toute ma vie. »
d. Les trois remèdes de Paul
VI à la tristesse du temps
En son exhortation sur la
joie, Paul VI indique les remèdes qu’il propose pour vaincre la tristesse des hommes
de notre temps. Il souligne trois
choses :
D’abord « procurer au
moins un minimum de soulagement, de bien-être, de sécurité nécessaires au
bonheur. » Il y a parfois des misères, des faims qui sont telles qu’il
faut penser au besoin du corps avant toute autre chose.
Ensuite,, éduquer « pour
apprendre et réapprendre à goûter simplement les multiples joies humaines que
le Créateur a mis sur nos chemins. » : joie de l’existence, de la
vie, de l’amour chaste, de la nature, du silence, du travail soigné, du devoir
accompli, de la pureté, du service, du partage, du sacrifice.
Enfin, « inviter aux
sources de la joie chrétienne afin que l’homme puisse entrer dans la joie
spirituelle. »
Paul VI traduit en langage
plus formel le témoignage de cette ménagère italienne.
e. La joie naît de
l’amour :
Je vais aller très vite sur
les trois derniers points. J’attire votre attention sur ceci : la joie naît de l’amour. Si nous
n’aimons rien, nous ne pourrons jamais tirer de la joie. Je n’ai pas besoin de
faire de la philosophie pour nous le faire comprendre. Si j’aime le chocolat
quand j’en mange, j’aurai de la joie. Si j’aime ni le chocolat ni le vin et
qu’on me les présente, ce ne sera pas source de joie. Au contraire même !
C’est un exemple basique que je donne : si je n’aime rien je n’éprouverais jamais de la joie. Cette joie
soit je l’ai (Miam !
miam !) soit on me la promet. On me promet une boîte de chocolat. Je
sais qu’elle va arriver, car j’ai confiance dans celui qui me l’a promis et du
coup je m’en délecte à l’avance, ce sera la joie qui naît de l’espérance. Mais
dans tous les cas, là où il n’y a pas d’amour il n’y aura pas de joie. Si je n’aime rien je n’éprouverai
aucune joie.
f. La joie naît de la foi au
présent :
Je suis chrétien et la foi est impliquée aussi comme source de joie. « Le royaume des Cieux est à eux ». Par la foi précisément parce que je découvre une présence au présent ce qui est tout à fait extraordinaire.
g. la joie naît de
l’espérance au futur :
Et puis dernière remarque :
je n’ai pas la prétention d’être dans le bonheur absolu. Et précisément mes
propres limites et la misère qui m’entoure se traduisent en moi en cris et en
désirs très profonds
Ce désir
peut il être source de joie ?
Quand j’ai faim, cette faim peut elle être source de joie ? Ah non puisque
j’ai faim ! Eh bien si ! Si
je suis sûr de ne pas pouvoir manger après demain alors là ma faim sera source
de tristesse ! Mais cette même faim
ne serait-elle pas source de joie, à la pensée que je vais manger dans dix minutes ?
C’est un exemple aussi très simple mais qui nous oriente vers les joies qui
naissent de l’espérance. L’espérance
qui ne trompe pas.
Comprenons : il y a en moi le fait que je me
réjouisse déjà de choses qui sont présentes dans le monde, le Christ présent,
le Christ qui me porte, qui me sauve, le Christ qui se fait porteur de tout
l‘amour du Père présent pour moi et que je reconnais parce que je sais que mon
nom est inscrit dans les cieux. Réjouissez vous ! Non pas de ce que les
démons vous soient soumis et que vous guérissez les malades, mais de ce que
votre nom soit inscrit dans le ciel. Ce sont les joies qui naissent de la foi
au présent.
Mais il y a aussi la joie
qui naît de l’espérance par les promesses de Dieu et de ce que, par un certain
côté, le Royaume n’est pas encore là ! Savez vous où, dans l’année
liturgique, se trouvent les deux dimanches de la joie ? Ces deux dimanches
que sont le dimanche de « laetare » et le dimanche de
« gaudere ». Dans
les temps d’attente ! Un pendant l’avant et un pendant le carême.
Ce n’est pas pour rien. La joie qui naît de l’espérance, à partir de ces
récompenses promises par Celui qui ne trompe pas : « ils posséderont
la terre, ils seront consolés, ils seront rassasiés, ils obtiendront
miséricorde, ils verront Dieu, ils seront appelés fils de Dieu… »
Mes frères, n’avons-nous pas le cœur en joie
lorsque l’on sait que pour un verre d’eau nous entendrons Dieu nous dire
« venez les bénis de mon Père » ! Pour un verre d’eau !
Conclusion : le
neuvième béatitude
C’est que nous avons à être, précisément nous,
disciples, puisque c’est « au nom de Jésus » que nous sommes persécutés,
ce qui implique la foi. Chacun d’entre nous a ou aura à vivre la neuvième
béatitude puisque nous appelés à devenir le sel de la terre et la lumière
du monde. Cette neuvième béatitude, c’est la plus longue et la plus paradoxale.
C’est la béatitude de la persécution. Je ne veux pas dire qu’il faut aimer
les persécutions, ce qui relèverait de la maladie, et non pas du bonheur ;
mais Jésus force le contraste, si vous voulez, comme sur votre téléviseur
(celui que vous n’avez pas encore mis à la poubelle !) : Bienheureux
si vous êtes encore heureux, heureux malgré tout ! Vous serez vraiment
mes disciples si vous êtes encore heureux même si tous les maux du monde vous
assaillent, comme les vagues de la mer le phare ; à ce moment là, vraiment,
par votre joie vous aurez de la saveur pour la terre et de la puissance de
lumière pour le monde. Qu’est ce qui étonnera le monde ? D’être heureux ?
Est ce qu'on étonnera le monde d’être heureux parce que on a mangé un bon
repas ? Cela est à la portée de n’importe qui. En revanche, que nous
le soyons alors que nous ne devrions pas l’être, quand nous sommes capables
de sourire dans un camp de concentration,
là il y a la signature divine et nous sommes sel de la terre et lumière du
monde.
Texte de Paul VI
« Frères et fils très chers, n'est-il pas normal que la joie nous
habite, lorsque nos coeurs en contemplent ou en redécouvrent, dans la foi, les
motifs fondamentaux qui sont simples : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a
donné son Fils unique ; par son Esprit, sa présence ne cesse de nous envelopper
de sa tendresse et de nous pénétrer de sa vie ; et nous marchons vers la
transfiguration bienheureuse de nos existences dans le sillage de la
résurrection de Jésus. Oui, il serait bien étrange que cette Bonne Nouvelle,
qui suscite l'alléluia de l'Église, ne nous donne pas un visage de sauvés.
La joie d'être chrétien, relié à l'Église, « dans le Christ », en état
de grâce avec Dieu, est vraiment capable de combler le coeur humain. N'est‑ce
pas cette exultation profonde qui donne un accent bouleversant au Mémorial de
Pascal : « Joie, joie, joie, pleurs de joie » ? Et tout prés de nous, combien
d'écrivains savent exprimer, sous une forme nouvelle ‑ Nous pensons par
exemple à Georges Bernanos ‑ cette joie évangélique des humbles qui
transparaît partout dans un monde qui parle du silence de Dieu ?
La joie naît toujours d'un certain regard sur l'homme et sur Dieu. « Si
ton oeil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière » (Luc 11,
34). Nous touchons ici la dimension originale et inaliénable de la personne
humaine : sa vocation au bonheur passe toujours par les sentiers de la
connaissance et de l'amour, de la contemplation et de l'action. Puissiez‑vous
rejoindre ce meilleur qui est dans l'âme de votre frère et cette présence
divine si proche du coeur humain !
Que Nos fils inquiets de certains groupes rejettent donc les excès de
la critique systématique et annihilante ! Sans se départir d'une vue réaliste,
que les communautés chrétiennes deviennent des lieux d'optimisme, où tous les
membres s'entraînent résolument à discerner la face positive des personnes et
des événements ! « La charité ne se réjouit pas de l'injustice, mais elle met
sa joie dans la vérité : elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte
tout » (1 Cor. 13, 6‑7).
L'éducation d'un tel regard n'est pas seulement une affaire de
psychologie. Elle est également un fruit de l'Esprit‑Saint. Cet Esprit,
qui habite en plénitude la personne de Jésus, le rendait pendant sa vie
terrestre si attentif aux joies de la vie quotidienne, si délicat et si
persuasif pour remettre les pécheurs sur le chemin d'une nouvelle jeunesse de
coeur et d'esprit ! C'est ce même Esprit qui animait la Vierge Marie et chacun
des saints. C'est ce même Esprit qui donne aujourd'hui encore à tant de
chrétiens la joie de vivre chaque jour leur vocation particulière, dans la paix
et l'espérance qui surpassent les échecs et les souffrances. C'est l'Esprit de
Pentecôte qui emporte aujourd'hui de très nombreux disciples du Christ sur les
chemins de la prière, dans l'allégresse d'une louange filiale et vers le
service humble et joyeux des déshérités et des marginaux de notre société. Car
la joie ne peut se dissocier du partage. En Dieu lui‑même, tout est joie,
parce que tout est don. »
Paul VI Gaudete
in Domino Conclusion (9 mai 1975)