Questions sur les
attitudes : a. Quelle est ma mentalité dominante ?
b. Quelles sont mes forces
intérieures pour entreprendre ?
c. Quelles sont mes forces
intérieures pour accueillir ?
Le plan de la
conférence :
Introduction :
Juste
après le dimanche de la joie, au centre du temps de l’Avent, nous entrons donc
tout à fait et de manière précise dans notre thème de cette année : les Béatitudes. Nous avons vu un Jean-Baptiste
qui commence à être actif par sa prédication pour préparer le chemin du
Seigneur. En sortant de cette église de Champagne, vous aurez à cœur d’admirer
la troisième étape de la crèche que font les frères au fur et à mesure des
semaines de l’Avent. Ils y ont mis une eau qui coule, une eau vive :
l’eau vive de la joie, précisément. Et nous restons encore aujourd’hui sur ce
thème du bonheur, à partir des Béatitudes, l’introduction du Sermon sur la
Montagne. Nous allons essayer de comprendre que, si le Seigneur nous propose sa joie, si le
Seigneur, selon le mot du prophète Sophonie trouve sa joie en nous, si donc le
Seigneur trouve sa joie de notre joie, il nous faut entrer dans cette joie.
C’est notre part !
Comment
entrer dans la joie de notre maître, de notre Seigneur ? Entre dans la joie de
ton maître. Nous avons fait le choix de la joie, ou nous sommes invités à le
refaire très fort par la liturgie elle-même. Mais ne serais-je pas dans la
situation d’un homme qui aurait soif, qui verrait de l’eau, qui aurait compris
que cette eau vive était pour lui et qui aurait mis sa gourde sous la fontaine
jaillissante en oubliant de la déboucher ? Il veut donc la joie, il
veut mordre dans ce bon pain, il en a
soif, il en a faim mais quelque chose lui manque pour être heureux. Ne
serions-nous pas de ces hommes qui entrent dans une maison (« Entre
dans la joie de ton Maître »), qui y entrent parce qu'ils savent qu’il se
déroule à l’intérieur une fête d’importance, mais qui font tout pour ne pas
participer à la fête ? De ces hommes qui ferment les yeux et refusent
d’écouter la musique ou de s'asseoir à table ?
Oui,
le choix de la joie ne va pas nous suffire pour goûter la joie de Dieu, et nous
en arrivons à cette dernière facette des Béatitudes que j’aie
volontairement passée sous silence la
fois dernière et que je vous relis aujourd'hui :
"Bienheureux les
doux,
Bienheureux les affligés,
Bienheureux les affamés et
assoiffés de la justice,
Bienheureux les
miséricordieux,
Bienheureux les cœurs purs,
Bienheureux les artisans
de paix,
Bienheureux les persécutés
pour la justice,
Bienheureux êtes-vous
quand on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on dit faussement contre vous
toute sorte d’infamie à cause de moi".
Voici
que le bonheur dont nous parle Jésus s’adresse à tous mais tous ne peuvent pas
le goûter. Seuls goûtent le bonheur ceux qui sont pauvres en esprit, doux,
affligés, qui ont faim et soif de la justice etc.
Le
Seigneur nous remet donc devant ce précepte de bon sens : si tu veux boire
la source, ouvre donc ta gourde, laisse l’eau rentrer en toi, ne sois pas en
contradiction avec toi-même. Si tu entres dans la maison pour faire la fête de la joie, n’y entre pas
comme le fils aîné de la parabole (vous vous souvenez de cette parabole :
Luc 15), qui entend les bruits de la
fête et qui refuse d’entrer. Le père lui-même va jusqu’à la porte, sort et lui
dit : entre ! Sous-entendu : tu es mon fils, toi aussi ! Et
lui refuse d’entrer, de s’asseoir et de manger le pain de la joie… parce qu’il
lui faut une certaine attitude intérieure qu’il n’a pas ou refuse d’avoir. C’est
ce que nous allons voir d’abord dans cette introduction avant de prendre dans
l’ordre les trois questions que je vous ai posées.
Première
remarque : le bonheur, nous dit
le cardinal Poupard, n'est pas dans le bien-être, pas plus que dans la pauvreté
bien sûr, mais dans une certaine attitude devant la vie. Que le mot ‘attitude’
ne vous fasse pas peur : quand j’affirme que les Béatitudes suivent les
attitudes, je n’entends pas faire dans l'abstrait. Prenons les exemples
tout simples qui vous viennent à l'esprit :
Nous
pouvons être dans notre jardin parce que nous avons fait le choix commun, à
deux, d’être dehors pour respirer le soleil, et l'un d'entre nous peut ouvrir
les yeux, ouvrir ses poumons, laisser toutes les odeurs rentrer en lui, et
goûter le bonheur. L’autre, au contraire, peut s’enfermer en lui-même, se
replier, fermer les yeux, en contradiction bien sûr avec le fait qu’il ait pris
le chemin de l’extérieur et du bonheur, certes, mais c’est possible.
Autre
exemple tout simple : combien d’entre nous prenons le temps le matin de
goûter le lever de soleil qui se lève tous les jours inondant le monde de
lumière nouvelle ?
Dieu
est débonnaire, magnanime, il donne, il redonne et nous ne recevons pas. Si
nous avons fait le choix de la joie, soyons cohérents jusqu'au bout pour
laisser couler en nous la joie de Dieu. Il nous faut certaines attitudes
intérieures.
Vous
y réfléchirez très profondément et vous verrez que, en effet, ce n’est pas tant
les évènements de la vie qui me conduisent à la joie ou à la tristesse mais c’est
la manière d’être intérieure que j’ai adoptée pour me situer par rapport
à ces événements qui ont fait la joie ou la tristesse de mon cœur.
Deuxième
remarque : quelles sont ces
attitudes qui laissent ruisseler en nous la force, l'énergie atomique de
l’Esprit Saint ? Relisez avec moi les témoignages des sœurs de mère Térésa
ou les témoignages de mère Térésa elle-même. Vous verrez combien la joie, la
gaieté est précisément ce qui faisait et ce qui fait encore la force des
petites sœurs missionnaires de la charité. Leur force, elle est là, elle n'est
pas dans une compétence particulière, car il n’est pas besoin d'être infirmière ou sage femme ou médecin
pour être petite sœur missionnaire de la charité ou petit frère missionnaire de
la charité. Non ! Mais il faut avoir un cœur pour aimer. Et ce qui fait
l'attrait, la puissance, le rayonnement, c'est précisément la joie, l'Esprit Saint
que saint Augustin lui-même appelait la Joie de Dieu.
Mais,
c’est trop clair, il ne suffit pas que l'Esprit Saint soit en nous pour que
nous soyons heureux, même s'il a fondu
sur nous pour un renouveau profond. Il y a toujours collaboration entre l'Esprit
et nous. Il faut toujours s’en souvenir. Je suis trop fils de saint Augustin
pour vous tenir le discours d'un homme, adversaire de saint Augustin, qui
s'appelait Pélage, qui était un moine et qui voulait toujours accentuer le
côté volontariste, le mérite de la volonté humaine là où Saint Augustin disait
la grâce de Dieu, la grâce de Dieu
qui nous vient par l’Esprit. Certes ! Et en même temps, je reprends les
mots des Actes des Apôtres où il est donné deux expressions singulières et
symétriques ; les Apôtres disent : "nous et l'Esprit saint"
et à un autre endroit : "l'Esprit saint et nous". C’est le christianisme
qui tient là-dedans. Pour être heureux, il faut y mettre du sien, disons les
choses comme cela ! J'ai trouvé une belle phrase de Maurice Zundel :
"Il ne suffit pas que Dieu se donne pour que sa joie soit en nous".
La meilleure preuve, c'est qu'à chaque fois que nous communions, Dieu se donne
et… à vous de tirer les conclusions… ! « Seul le consentement
de notre amour peut fermer l'anneau d'or des fiançailles qu'il ne cesse de
nous proposer. » poursuit Zundel. Voilà, l'image est jolie. Seul,
notre consentement…
Troisième
remarque : ces béatitudes, heureux
les doux, heureux les pauvres en esprit etc., les miséricordieux, impliquent-elles
la foi ? Vous êtes-vous posé cette question ? Heureux les doux… on va essayer
de voir ce que cela représente, Heureux les consolés… Je crois qu'il nous faut répondre non.
Bien
sûr, qu'on peut relire ces béatitudes à la lumière de la foi et nous le ferons.
Mais il n'y en a qu'une qui implique explicitement la foi, c'est la neuvième, la
dernière lorsqu'il est dit : « Heureux êtes-vous », vous les
disciples à qui je m’adresse. Ce n'est plus : ‘heureux ceux qui’, mais
‘heureux vous’, disciples, lorsqu'on vous persécutera, lorsqu’on dira toute
sorte de mal, etc., à cause de mon nom. Là oui ! Pour cette dernière
béatitude, il faut avoir la foi, croire au nom de Jésus, mais les autres ne
l’implique pas : ce sont des dispositions très fondamentales, que tout
être humain peut acquérir, dans la puissance de l'Esprit bien sûr mais, peut
être, en dehors du baptême. Il suffit là encore de lire quelques pages de Mère
Térésa pour comprendre que la charité n'est pas la propriété des chrétiens. On
aimerait déjà que ce soit au moins leur part assurée. (rires) Ce ne serait déjà
pas si mal ! Bon…! Non, elle n'est pas
la propriété des chrétiens, ni leur exclusivité.
Aie
l'humilité, la simplicité, la douceur…. Sois artisan de paix : nous
pouvons penser, sans faire un quelconque syncrétisme, à quelqu'un comme un
Gandhi, quand nous pensons artisan de paix !
Quatrième
remarque : ce n'est pas parce que ces béatitudes peuvent être vécues comme attitudes intérieures par
tout homme droit, qu'elles n'impliquent pas une révélation. Lorsque Jésus donne
les Béatitudes, avec toute la force de celui qui parle avec autorité, il
n'enfonce pas des portes ouvertes.
Je
n’entends pas signifier par là que ceux qui n'ont pas entendu Jésus ne puissent
pas les vivre, mais je confirme qu’il y a nécessité à ce que nous, chrétiens
qui accueillons cette parole comme étant celle de Dieu, nous soyons par nos
vies et par nos paroles des échos puissants du Sermon sur la Montagne. Pourquoi
? Parce qu'il n'est pas évident, contrairement en tout cas au bon sens habituel,
que d’être doux, d’être artisan de paix, d’être pauvre en esprit, voire même
d'être affligé, soit source de bonheur ! Si vous me dites que c'est
évident c'est que vous êtes chrétien de longue date et, une fois de plus, vous
êtes ‘habitués’ (en général, les catholiques ‘habitués’ sont à mon avis les
plus mauvais chrétiens). Rien n'est de l'ordre de l'évidence, il fallait que
quelqu'un nous dise : bienheureux ceux qui pleurent car ils seront
consolés, il y a une joie à pleurer contre le sens commun qui parle de la joie
à rire.
D'autres
l'ont découvert à tâtons et les nécessités d'existence les ont conduits à ces
attitudes intérieures. Nous, nous le savons. Alors, il nous faudra y songer
plus vite que les autres.
Le
cardinal Danneels, commentant les béatitudes,
disait : "ce sont des marchandises invendables !"
On
vous dira dans les écoles de commerce ou autres lieux de formation : bienheureux
les forts, bienheureux ceux qui ont confiance en eux, et non pas bienheureux les pauvres en esprit ! Bienheureux
ceux qui savent diviser, ils règneront mieux dans leur entreprise ou dans leur
commune ou au plan politique…Cela, on va vous le dire et on va vous former, on
va vous forger dans cette optique. Est-ce que le bonheur est à la clé de ces
comportements ? C'est moins sûr…Mais alors, dit le cardinal Danneels, « pour
éprouver la joie et le bonheur dont ces Béatitudes sont la source, il y a deux
conditions impératives. D'abord la prédication, car nul ne peut soupçonner
qu'être pauvre rende joyeux si on ne commence pas par le lui annoncer. En
second lieu, il est nécessaire qu'on fasse un pas : un premier geste de
pauvre, un premier pardon, un premier essai
de miséricorde. »
Il
faut l'expérimenter pour savoir que c'est vrai. Si chacun d'entre nous sent
vraiment l'appel de Jésus venir le toucher au cœur, chacun doit aller plus loin
et faire l'expérience de la libération
par la pauvreté. Et chacun sait alors que ce que Jésus dit est
vrai. Amen, amen, c'est vrai ! Lançons nous !
Cinquième
remarque : il est évident que
ces Béatitudes, je le répèterai 100
fois plutôt qu'une, nous mettent en face d'un bonheur, je vous en ai parlé la
fois dernière, qui est une plénitude, une plénitude de vie, pas un mollesse,
pas une paresse, pas une absence de mal. Si l'absence de mal est notre but,
c'est que nous n'avons pas fait réellement le choix de la joie, et à ce moment
là, les Béatitudes sont invendables… L’opposé de la joie n'est pas la souffrance,
c'est la tristesse. Ce n'est pas la même chose et chacun d'entre nous en a fait
l'expérience : ce qui s'oppose à la joie, ce n'est pas la souffrance, je vous
l'avais dit la fois dernière, car il peut y avoir des moments très difficiles
où on souffre, comme pour monter en montagne. Mais quelle plénitude, quelle
joie déjà dans l’effort, sans parler de la joie du sommet atteint ! C'est
ce que certaines femmes n'arriveront pas à comprendre quand elles voient leur
conjoint qui part faire un footing, qui transpire, qui sue qui se fait mal mais
qui en est tout heureux. « Mais pourquoi te fais-tu mal, reste donc dans
ton fauteuil ou, plutôt, va donc poser les étagères qui restent dans le couloir »...
Et la joie de la maman qui accouche dans les douleurs ! C'est l'exemple
que prend Jésus lui-même. Voyez, nous ne sommes pas ici-bas pour viser
l’absence de souffrance, nous sommes sur terre pour viser le bonheur.
J'ai
trouvé un mot de Mère Térésa fort joli : « la tristesse est la source de
toutes les paresses. La joie au contraire ne fatigue pas ». C’est très
bien vu !
Tout
ceci nous invite à faire une petite visite du coeur, visite guidée cette
fois ci, et puis vous y retournerez tout seul, dans votre cœur, si cela ne
vous fait pas trop peur. Une petite visite guidée de l'intérieur. J'espère que
ça ne ressemblera pas trop à une visite de musée, avec des vieilleries de
partout, des choses poussiéreuses mais ayant sûrement beaucoup de prix (au
moins à vos yeux), mais que ce sera la traversée d’une demeure palpitante de
vie,que ce sera plus proche de la visite d’une maison neuve que d'un musée antique
! Ce que nous allons exposer très sommairement ce soir, c'est un petit guide de
visite du coeur.
Si
je vous dis qu'il est important d'avoir des attitudes, je mets le doigt
avec Jésus, ou plutôt Jésus met le doigt et moi derrière lui, sur ce que
nous pouvons faire. Car si nous pensons que le bonheur des Béatitudes est
le fruit d'aptitudes (je joue un peu sur les mots) et non pas
d'attitudes, si nous pensons que, pour être joyeux il faut certaines
capacités, alors le bonheur n'est pas à la portée de tous ! Si pour être
heureux, il faut être intelligent, par exemple, tous ne le sont pas de la même
manière et il y a même des personnes, des handicapés mentaux profonds, qui ne
peuvent pas exercer leur intelligence. Elles ne seront donc jamais heureuses ! Si
nous pensons que le bonheur est dans la capacité et dans la force physique
puisque nous allons faire le bilan de nos forces intérieures, qu'en est-il pour
ceux qui sont atteints par la maladie ou par l'âge ? Souvent, nous nous croyons
malheureux parce que nous nous comparons avec d'autres qui ont des capacités
que nous n'avons pas. Ah ! Si j'avais la souplesse, l'intelligence et la
vivacité d'untel pour faire mes études, qu’est-ce que je serais heureux ! Je
réussirais tous mes examens sans forcer …Ah ! Si j'avais la capacité qu'a
l'autre à encaisser les chocs, etc.
Non
! Nous ne sommes pas maîtres de nos capacités. C’est très réduit ce que la
plasticité de nos capacités nous autorise comme changement. Prenez l’exemple
d’un entraînement physique. Pouvez-vous vraiment changer votre capacité
physique ? Un peu par l’entraînement. Mais enfin, si vous n’avez pas les
capacités de Carl Lewis, vous ne courrez jamais un 100m en 10 secondes même
avec beaucoup d’entraînement ! Et si c'est là votre bonheur, eh bien (rire)
…tant pis pour vous, il faut le dire
carrément ! Vous serez toujours malheureux parce que Carl Lewis vous
mettra toujours 10, 15 ou 20 mètres sur un 100m !
Peut-être
allez-vous me dire : oui mais si on s’entraîne, on peut quand même changer
un petit peu nos capacités. C’est entendu. Mais, à ce moment-là, pourquoi vous
entraînez vous ? Quelle est la force qui vous pousse à vous entraîner ? Vous vous entraînez parce que vous avez changé
d’attitude intérieure, voilà, on en revient aux attitudes. Vous avez pensé
que s’entraîner valait la peine, parce que vous avez été remué quelque part, on
vous a lancé un défi et vous êtes un peu orgueilleux ou un peu fier. On vous a
piqué et, au lieu d’être un pauvre en esprit, vous devenez un riche en esprit, la
remarque vous met en marche ! Et tous les jours, vous allez vous entraîner.
Tout
compte fait, on voit bien que, ce sur quoi nous pouvons réellement ‘jouer’, ce
que nous pouvons véritablement et radicalement changer intérieurement, ce n’est
pas tant nos aptitudes qu’un certain nombre d’attitudes intérieures, celles que
nous réclame le Seigneur. Quelles sont-elles ?
J’ai
divisé ma conférence en 3 parties, vous allez comprendre pourquoi. Vous allez
vous poser à chaque fois une question et vous vous êtes peut-être demandé quel
était le rapport entre ces questions le sujet de la conférence !
1. La mentalité évangélique : « Le Seigneur se tient à la droite du
pauvre » (Ps 109, 31) montre le fond stable de l’homme heureux, la
pauvreté en esprit.
a.
La mentalité de l’homme et ses mauvaises mentalités :
Quelle
est ma mentalité dominante ? Il
paraît si simple de dénoncer la mentalité des autres. « Holà ! Oui,
celui-là quel prétentieux ! » Et on dresse tout un tableau pour le prouver
et on trouve même le mot précis pour le stigmatiser, incroyable n’est-ce pas !
Pour
soi-même, on parlera de la connaissance de soi la fois prochaine, pour soi-même, la tâche est plus délicate :
un coup on se prend pour quelqu’un de très bien parce qu’on nous a fait des
compliments ou parce qu’on s’est comparé avec quelqu’un qui est plus petit, et,
au coup suivant, dès le lendemain, au contraire, on se prend pour moins que
rien parce qu’on nous a critiqué. On a du mal à s’ajuster à soi-même ;
nous avons du mal à voir la mentalité constante qui est la nôtre, parce que
notre psychisme varie puissamment, même si on n’est pas lunatique ! Un
coup, on est au sommet de la joie, le lendemain au fond de la vallée de la
tristesse. Même si on n’est pas maniaco-dépressif, on a quand même des
variations d’humeur.
Avez-vous
réussi à vous saisir ‘en dessous’ de toutes ces variations d’humeur
ou de comportement, qui font qu’un jour vous êtes agressif et dès qu’on vous
frôle avec une plume, vous grimpez aux rideaux, et, le lendemain au contraire,
on vous envoie un coup de poing et vous
êtes là sans réaction, complètement en asthénie ? Avez-vous réussi un peu à
voir quelle pouvait être ma mentalité dominante, enfin la vôtre, même si
vous pouvez aussi vous exercer sur moi ! (rire)
Pourquoi
cette question ? L’homme se réalise effectivement dans un certain nombre
d’attitudes (doux ou au contraire plus violent, artisan de paix ou au contraire
semeur de discorde), dans toutes ces attitudes que j’appellerai ‘particulières’
et qui nous font réagir d’une manière appropriée à certains évènements. Par
exemple la douceur (on va voir ce qu’est la douceur) : c’est lorsqu’on
vient à votre contact qu’on va voir si vous êtes doux ; ce n’est pas quand
vous êtes tout seul dans votre chambre ou en train de monter un projet de
construction de voitures à partir d'allumettes ou je ne sais quoi, que vous
êtes doux mais dans la réaction à une sollicitation. Il y a donc multiplicité
en nous mais en dessous de ces attitudes diverses ou particulières qui se
traduisent par ces réactions, il y a une toile de fond, ce qu’on appelle la
mentalité. Je n’ai pas trouvé de mot plus précis mais je crois que celui-là
est assez parlant.
On
sait ce que c’est que quelqu’un qui a une mauvaise mentalité. On sait ce que
c’est que quelqu’un qui a une mentalité de riche. Remarquez que chacun fabrique
sa propre définition de ces mentalités perverses, surtout s’il s’agit de pointer les autres ! On comprend aussi
qu’il y a des mentalités différentes. Voyez la définition du petit Robert, elle
est toute simple. Mentalité : état d’esprit, disposition psychologique ou
morale. Un état d'esprit. On dit parfois, j’espère ne blesser personne parmi
vous, qu’il y a des mentalités de fils unique. Cela n’est pas critiquable en
soi d'être fils unique, on ne choisit pas en général ! Sauf si c'est le
petit Calvin, (une bande dessinée que je lis en ce moment) qui s'exerce
toujours à faire beaucoup de bruit le samedi matin, comme ça (rire) il est sûr
de rester seul !
Il
y a des mentalités : la mentalité d’une région de France sera
différente sûrement de celle d’une autre région parce qu’elle est formée de
tout un tissu de dispositions psychologiques, fruit de choix personnels, de
notre culture, de tout un ensemble historique et géographique etc.
C’est
par la mentalité qu’une société peut avoir une influence sur une personne,
parce qu'il y a aussi des mentalités communes. On essaie de changer votre
mentalité personnelle en vous intégrant (de gré ou de force) dans la mentalité
‘politiquement correcte’. Je suis en train de lire un livre extraordinairement
intéressant sur les tueurs qui ont orchestré puis réalisé le génocide au Rwanda
en 1994. Quelle mentalité pouvait être la leur pour accomplir de telles
choses ? Des théoriciens avaient préfabriqué cette mentalité pour faire de
ces braves agriculteurs, mariés, bons pères de famille etc., des tueurs. Et
tout le livre rapporte précisément le témoignage des tueurs, non pas des victimes
mais des tueurs. Pour découvrir un peu quelle mentalité structurait leur esprit
pour aller, en bandes, en groupes, massacrer ceux qui étaient leurs propres voisins. C'est très particulier
et bien éclairant.
Si
nous regardons la mentalité dominante de la société dans laquelle nous vivons
aujourd'hui, je peux vous assurer d'une chose, c'est qu'elle n'est pas évangélique,
c'est à dire qu'il y aura confrontation avec la mentalité évangélique. C'est
clair ! Je ne vais pas m'y attarder car c'est toujours un peu sinistre et
on peut se tromper dans les analyses sur la mentalité de l'homme contemporain
sans avoir encore le recul de l’histoire. Mais nous pouvons faire un petit
travail biblique : voir quand et comment dans la Bible, Jésus dénonce
certaines mentalités.
Je
me suis attaché à ce travail pour le cas des pharisiens. Avec les frères, j'ai
essayé de tracer un portrait robot de la mentalité des pharisiens qui
s'opposent à Jésus. Ils sont presque à l'opposé de la mentalité de l'Evangile.
Ces pharisiens qui sont très sûrs d'eux. Ces pharisiens qui s'opposent à Jésus,
qui posent des actes à partir desquels on arrive aisément à dessiner un
portrait robot intérieur de leur mentalité. Et si nous nous y reconnaissons,
c’est qu’il n'y a plus qu'à opérer une petite conversion, et peut-être
que…..j'en suis un !
Vous
pourriez faire le même travail avec ce que vous discernez de la mentalité de
Saint Pierre avant la croix et de la mentalité de Saint Pierre après
la croix et la résurrection, dans les Actes des Apôtres. Quelle conversion ! Il
est très sûr de lui, Saint Pierre, avant ! Vous souvenez-vous ? Saint
Pierre : « s'il n'en reste qu'un, ce sera moi, je sors mon glaive, tu
vas voir Seigneur ! Je vais te sauver, toi qui es le sauveur ! » On sait
la suite… Et cet homme-là, Pierre, est cependant choisi par Jésus et il va,
dans la grâce de la croix de Jésus, devenir un homme de l'Evangile, le roc.
Regardons
encore cette mentalité d'enfant gâté, pour que vous saisissiez bien
concrètement ce que je veux dire par mentalité, en Matthieu 11, 16-19. Vous y voyez
la mentalité des enfants gâtés…. Jésus la dénonce. Il dit : "Nous avons
joué de la flutte pour danser et vous n'avez pas dansé". Vous
souvenez-vous de ce passage ? « Nous avons entonné des chants de deuil, appelé
à la tristesse et vous n'avez pas pleuré ». Vous n'êtes jamais contents.
Le Seigneur réagit alors qu’on l’interpelle sur les comportements de ses
disciples : comment se fait-il que tes disciples mangent, alors que les
disciples de Jean-Baptiste jeûnent ? Jésus s’enflamme : les disciples
de Jean-Baptiste, vous les avez critiqués aussi ! Que l'on jeûne, vous
n'êtes pas contents, que l’on mange, vous n'êtes pas contents non plus, c’est
une mentalité d'enfants gâtés… et jamais contents !
Ce
sont des mentalités mauvaises : vous pouvez faire ce que vous voulez avec
des gens qui ont ce type de mentalité, vous pouvez leur déplier le tapis rouge,
vous pouvez leur donner des monceaux d'or, il y aurua toujours quelque chose
qui n'ira pas ! Et « ce n’est pas le moment » ! « C'était hier
que ça m'aurait fait plaisir. » Bon courage !
b.
La mentalité évangélique : les pauvres en esprit.
La
mentalité de l'Evangile, la mentalité du disciple de Jésus et de l'homme qui va
goûter le bonheur, la toile de fond intérieure, le Christ la nomme « pauvreté
en esprit ». « Heureux les pauvres de cœur car le royaume des cieux
est à eux. »
Les
pauvres. Le pauvre dans la Bible, qui est-il ? C'est d’abord, bien sûr, celui
qui n'est pas riche, celui qui manque d’argent ; le mot ‘pauvre’ va désigner
une pauvreté matérielle. Mais Jésus précise bien : pauvreté en esprit. Je
le dis parce que sinon, tout à l'heure en sortant, vous allez tous donner vos
biens à quelque organisme humanitaire en disant : « Bon !
Bon ! On a compris ! » Vous pouvez toujours le faire… ce n’est
pas défendu ! Je n’ai pas de compte personnel mais l'abbaye, oui…. (rire)
Pour
l'homme de la Bible, le pauvre est moins un indigent qu'un inférieur, un petit,
un opprimé. Le mot petit est important dans la langue française. C'est
une notion sociale, si vous voulez. Nous ne sommes pas dans des régimes de castes
comme en Inde par exemple, depuis la caste des brahmanes jusqu'à la caste des
intouchables : la société y est divisée verticalement par des castes, qui
font que les hommes ont des valeurs différentes. (On laisse de côté la question
des femmes et la réincarnation lorsqu’on s'est mal comporté !) Dans
l'antiquité vous aviez aussi, y compris dans le monde juif, des gens qui, pour
des raisons diverses, par exemple pour un ‘dépôt de bilan’, s'étaient retrouvés
avec des dettes et ils remboursaient leurs dettes en étant esclaves des autres
pendant un certain nombre d’années. C’est tout à fait logique : je dois un
million, à supposer que je sois payé 1000 francs par mois, il me faudra à peu
près 8 à 10 ans de travail chez quelqu'un, sans être payé bien sûr, dans un travail gratuit, pour rembourser
la dette. C'est ce qu'on appelle la servitude ou l'esclavage dans la Bible.
Nous ne procédons pas autrement en remboursant nos crédits ou en payant nos
dettes.
Les
pauvres : le mot, dans la prédication des prophètes est important. On
parle des anawim, vous retiendrez ce nom hébreu. Quand on arrive au Nouveau Testament,
il y a des visages lumineux de ces pauvres dans la présence de Jean-Baptiste,
mais aussi d'Elisabeth, ou encore ce personnage tellement attachant, Siméon,
qui a attendu si longtemps dans le temple la venue du Messie promis et surtout
Marie, la Vierge Marie… les anawim, ce petit peuple, ces quelques uns au cœur
de pauvre.
Il
y a plusieurs mots hébreux et plusieurs mots grecs pour désigner la pauvreté.
Mais retenons ceci : les pauvres en esprit ou par l'esprit se rattachent à
l'humilité prônée par les prophètes. « Humilité », c'est un autre mot
qu'il faut vraiment tenir pour équivalent à « pauvreté en esprit ».
Ai-je
la mentalité d'un humble ? Voilà la question que nous pourrions nous poser ces
prochains jours.
Pas
d'un humilié. Je n’ai pas parlé d'un humilié, mais d'un humble, d'un pauvre
en esprit. L’humilié est tel par les autres mais son cœur peut être d’orgueil.
L’humble l’est par lui-même quelque soit son état social. Léon Blois avait
une phrase très belle : « On n'entre pas au paradis demain mais aujourd'hui,
quand on est pauvre ». Il faisait allusion au bon larron. « Aujourd'hui
tu seras avec moi au paradis. » « On n'entre pas au Paradis demain,
mais aujourd'hui, quand on est pauvre ». Cette béatitude est au présent.
Le royaume des cieux est à eux, c'est immédiat. Le pauvre en esprit
est heureux tout de suite.
Pour
être pauvre socialement, pécuniairement, pour n'avoir pas assez d'argent, on n’a
pas besoin d'être volontaire. Hélas… Certes on peut donner tous ses biens :
« va ! Vends tous tes biens, donne les aux pauvres et suis-moi ! » Mais
la plupart du temps, les situations de pauvreté, de misère, de quart monde sont
le fruit d'évènements totalement indépendants de notre volonté.
En
revanche, pour être un pauvre en esprit, il faut le reconnaître, le savoir et
le vouloir. Je me répète : ces attitudes, à commencer par l'attitude
profonde, la mentalité, sont le fruit de notre liberté.
Nous
verrons un peu plus loin comment poser des choix. Là, il y a un choix radical à
poser. C'est ceux qui ont accepté leur manque, leur faiblesse. « La bonne
nouvelle, dit Jean Vanier, l'Evangile, est annoncée aux pauvres, pas à ceux qui
servent les pauvres. » La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ;
le bonheur promis par Jésus n'est pas promis à ceux qui servent les pauvres,
mais aux pauvres.
Quand
on vous invite, avec raison, à donner et à servir plutôt qu'à être servi, comme
le dit Jésus, c'est toujours secondaire, secondaire au sens de deuxième par
rapport au premier appel que Jésus nous lance qui est : d'abord, sois un
pauvre car seuls les pauvres pourront servir avec joie les autres pauvres.
Si tu commences à donner, à vouloir servir sans avoir un cœur de pauvre, soit
tu serviras comme un orgueilleux, soit tu te serviras toi-même (de temps en
temps, c'est bien de se donner quand même un peu bonne conscience : une
part de nous-même se dit que ce serait bien de partager un peu), soit enfin, ce
qui est la troisième possibilité et la plus fréquente, au bout d'un moment on
se décourage, parce que le service qui n'est pas source de joie nous fatigue.
Servir les pauvres n'est pas forcément amusant. Il faut le dire franchement.
Revoyez ce très beau film que j'aime à citer : Monsieur Vincent sur Saint
Vincent de Paul.
Les
pauvres ne sont pas nécessairement plus reconnaissants que les autres. De
nettoyer leurs plaies lépreuses ou autres n'est pas nécessairement très
odoriférant, etc. Ca peut être même très lourd. C'est parce que nous sommes
déjà des pauvres en esprit que nous considérons que les pauvres que nous
servons sont nos maîtres, pour prendre l'expression de saint Vincent de
Paul : « les pauvres sont vos maîtres » disait-il à ses jeunes
sœurs, à ses jeunes frères ! Qu’est ce à dire ? Etait-ce inviter les pauvres
à se gonfler ? A prendre de l'importance ? Bien sûr que non ! C'était inviter
ses frères et ses sœurs à la pauvreté en esprit et ensuite à les servir en
gardant cet état d’esprit.
Le
vrai pauvre, quel est-il ? Je vous cite un très beau témoignage d'un frère
missionnaire de la Charité :
"On
avait amené un petit garçon d'environ 7 ans à notre foyer des mourants. Lui
aussi était en train de mourir, mais grâce à de simples soins il se rétablit et
il était plein d'entrain quand je le vis pour la première fois. Il jouait autour du foyer en attendant qu'on
ait trouvé un meilleur endroit pour lui. Je séjournais là et, 2 jours durant je
remarquais qu'il avait toujours avec lui une petite balle de caoutchouc très
ordinaire qu'on lui avait donné à une fête de Noël. Cette balle était tout ce
qu'il avait au monde en dehors des vêtements qu'il portait. Le soir, il monta
sur la terrasse avec sa balle, bien sûr, et lui et moi commençâmes à jouer. Au
bout d'un moment, la balle rebondit au-dessus de la balustrade et il courut en
bas pour la récupérer. Regardant du toit, je vis un garçon plus âgé, qui était
un peu attardé, la ramasser et quand le petit arriva, il la jeta par-dessus le
mur. Le petit escalada le mur, ne put la trouver et leva les yeux vers moi qui
pensais combien cette perte devait être une tragédie pour lui. Mais il fit un geste qui voulait dire que ça
n'avait pas d'importance, dégringola du mur et s'en alla en sautillant avec
insouciance en chantant. Je restais sur la terrasse à réfléchir sur la pauvreté
d'esprit : les Béatitudes et à me demander qui est riche et qui est pauvre, au
juste."
c.
Les pauvres de Dieu :
Le
riche est incapable de se procurer le bonheur parce qu’il place, dit le
Cardinal Lustiger, toute son espérance
dans ce qu'il possède. Le premier trait du pauvre en esprit, je le déduis du
riche : le riche est celui qui place toute son espérance dans ce qu'il
possède. Il a substitué à la recherche de Dieu la possession de ses richesses.
Et il s'appuie là-dessus.
C'est
du solide, dit l'homme qui a des greniers trop petits. Je vais en construire
des plus grands pour pouvoir faire tenir toute ma récolte. Je suis quelqu'un de
solide car j'ai un compte en banque épais, je m'appuie là-dessus. Le test à ce
niveau là, dit le Cardinal Lustiger, et je le crois très pertinent, c'est
simplement l'incapacité à donner aux pauvres. De donner vraiment sans arrière
pensée. C’est très intéressant. Il y a des gens qui sont riches, tant mieux,
Dieu leur permet de donner et de donner beaucoup. Mais il y a parmi eux des
riches qui donnent mais qui veulent toujours donner en sachant ce que l'on a
fait de leurs biens. Ce n'est pas donner cela ! Tout juste s'ils ne vous
donnent pas de conseil ensuite pour placer ce qu'ils vous ont donné !
La
pauvreté en esprit consiste à se rendre libre pour Dieu. Désencombré de
soi-même, on va le voir. Disponible pour Dieu et pour ses frères, capable de
recevoir et de chercher le trésor caché. Ce mot de ‘liberté’ que nous aurons
l'occasion de retrouver, il est très important. Le pauvre en esprit est
vraiment libre dans ce monde, quelle que soit sa situation. Le paradoxe est là
et je le souligne avec force.
Quand
je fais un bilan sur les sources de ma joie, quand j'essaie de faire ce petit
guide intérieur qui peut me servir plusieurs fois dans mon existence, je prends
une journée, trois jours de silence, de retraite. Je peux me faire une
check-list avec un certain nombre de points. Alors, je m'interroge sur mes
forces et la première chose que je dois mesurer en moi, ce n'est pas d'abord mes
richesses, c'est ma capacité à utiliser la force des autres, la force de Dieu.
C'est cela la pauvreté en esprit. Les pauvres en esprit sont ceux qui vont tout
miser sur la puissance même de Dieu qu’il peut nommer explicitement ou pas. Nous,
nous le savons, nous le nommons personnellement et nous connaissons son visage
en Jésus-Christ. Le pauvre en esprit, c'est celui qui va tout miser sur Dieu.
Il se voit bien plus comme un instrument de musique dans les mains de Dieu que
lui-même source d'action et instrumentiste.
Saisissez-vous
en quoi la pauvreté en esprit à laquelle nous tendons, et nous allons voir
comment, n'est pas du tout une démission ni par rapport au monde, ni par
rapport aux autres, ni par rapport à moi-même ? Elle n’est pas une sorte d'enfoncement
dans le néant, dans la paresse, dans la mollesse. Jésus n'a pas dit heureux les
mous, mais heureux les doux et la douceur est une force. Le pauvre en
esprit est tout le contraire de celui qui, sous prétexte d'abandon à Dieu,
laisse tout tomber du monde ! C'est simplement l'homme qui, justement parce
qu'il a perçu en vérité l'ampleur considérable de la tâche qui l'attend, de la
vocation d'homme et de chrétien qui est la sienne, immense et formidable, se
perçoit tout petit et, comprenant qu'il n'y arrivera pas, il cherche à utiliser
la force de l'autre.
Vous
avez peut-être fait du judo ? Le pauvre en esprit est un spécialiste du judo
spirituel. Au judo, on utilise le poids, la vigueur, l'énergie de l'autre. Dans
la réalité, si on fait de la compétition, il faut quand même un certain nombre
d'énergies personnelles, mais, dans la théorie, le petit peut battre le fort
parce qu'il utilise son énergie. Il n'essaie pas d'affronter frontalement
quelqu'un qui sera plus fort que lui, il ne refuse pas la tâche, il ne refuse
pas le combat mais il met à son service l'énergie de l’autre. Il ne faut pas
comprendre de travers ce que je viens de dire mais bien sentir que, mettre au
service de soi la force de l’autre, c'est une attitude, une toile de fond,
c’est la reconnaissance d'une faiblesse et non l’exploitation de l’autre, c’est
une faiblesse qui est mise en face d'une force fondamentale, celle de Dieu.
d.
Un voyage vers le moindre où Dieu voit grand ce qui nous semble petit :
Le
pauvre en esprit accepte son néant car il connaît le vrai regard de Dieu sur
lui, sur les choses, sur les autres. C'est très fondamental. Qu'est-ce que je
veux dire par là ?
Je
cite Mère Térésa : « Rien n'est trop insignifiant, nous sommes si petits
que nous voyons tout petit, mais Dieu qui est tout puissant voit tout grand. »
« Le simple fait d'écrire une lettre pour un aveugle, par exemple, est une
grande chose ! C'est aux travaux les plus humbles qu'est votre place et la
mienne, disait Mère Térésa à ses sœurs, car il se trouvera toujours des gens
pour faire de grandes choses, mais très peu feront les petites. »
Comment
cela se réalise-t-il en nous ? Je vous ai laissé un texte qui est magnifique et
qui va absolument dans ce sens. C'est le texte qui suit la conférence et qui
commence ainsi :
"Le
désarroi vient toujours quand je me donne de l'importance". Il nous explique avec ces mots pertinents, plus
profonds que les miens, ce qu'est la pauvreté en esprit.
On
doit se croire petit parce qu'on est petit, il faut le savoir. C'est la réalité,
l'humilité n'est jamais en dehors de la vérité. Ceux qui sont satisfaits
d'eux-mêmes, ont-ils compris à quoi ils étaient appelés ? C'est quand même
saisissant qu'il y ait des personnes qui viennent se confesser, (ça c'est très
bien, (rire) c'est peut-être rare, mais c'est très bien) mais qui viennent en
disant, « moi je ne fais pas trop de mal, je ne fais pas de péchés ! »
C'est peut-être vrai qu'elles ne font pas beaucoup de mal, ces personnes. Oui …
parce que parfois, il n'y a même pas d’occasion pour faire du mal ! Je peux juste
penser du mal et encore je n’ai pas toute ma tête ! Oui, qu'elles ne fassent
pas de mal, c'est une chose, mais, « je ne vois pas ce que je peux
confesser » en est une autre ! Nous avons là le signe que nous autres
curés, nous leur avons donné une très mauvaise catéchèse : le péché, avant
d'être une mauvaise action, est d'abord une absence de bonne action, et c'est
en déployant d'abord toute la vocation chrétienne et humaine qu'on doit se
mettre en face de la tâche et reconnaître nos manquements.
Il
est vrai qu'il faut éviter un certain nombre de maux, tous les maux qui sont
désignés de manière négative dans les commandements. Tu ne voleras pas etc.
mais le but de la vie n'est pas simplement de ne pas voler, de ne pas commettre
l'adultère etc. Si c’était le cas, c'est encore quand on est mort qu'on fait le
moins de mal, surtout si vous vous êtes fait brûler car, en plus, vous ne prenez
même pas la place d'un autre dans le caveau familial ! (Rumeur dans la
salle) Vraiment, une petite place sur la cheminée, une petite urne, et c’est terminé
! Donc, vraiment, vous ne gênez personne….Et si vous avez eu l'intelligence de
faire un testament avant, sinon, vous êtes cause de division peut-être
involontairement mais par insouciance, alors tout est parfait !
Nous
sommes petits, c'est la réalité. Est-ce que vous réalisez que vous êtes appelé
à donner votre vie pour chaque personne ici présente ? Mais vous n’êtes
peut-être pas tout à fait encore obligés de mourir dans la minute !
Peut-être le Seigneur vous laisse-t-il encore quelques années ? J'espère
qu'il me laisse encore quelques temps pour me convertir, personnellement. Mais
nous nous voyons comme nous sommes, petits, n'ayons donc pas peur de faire des
choses toutes petites. C'est ce que veut dire Mère Térésa. De toute manière, les choses que nous faisons, que
valent-elles ? La vaisselle que je fais chez moi, que vaut-elle ? Qui la
mesure ? Mon mari ? Il n’a même pas fait attention que… Ah si…. il y a 10 ans il m'a offert un
lave-vaisselle quand il a réalisé qu'il
en avait marre des bruits pendant qu’il regardait la télévision ! Allons
donc, de temps en temps il y a quand même des réactions de reconnaissance et on
vous offre un lave-vaisselle !
Qui
mesure nos actions ? Celui qui vous couvre de compliments, en vous disant :
c'est magnifique ce que tu fais, c'est extraordinaire ! Ce n’est pas
l'autre et ce n’est pas moi. Moi, si je suis un petit, je verrai de toute
manière toutes les choses petites et même les choses immenses que je vais
entreprendre par un appel du Seigneur, je les commencerai nécessairement petit,
comme Mère Térésa. Elle n'a pas commencé avec 3000 sœurs, ni je ne sais combien
de dizaines de milliers de malades ou de pauvres, mais avec un seul. L’œuvre de
Dieu commence toujours petite. Mais c'est Dieu qui voit et qui donne la taille
et le poids à tout cela, Lui, il voit grand, Dieu, parce qu'il est immense.
Vous
lirez ce texte tout à fait extraordinaire de Mère Térésa : "le désarroi
vient toujours quand je me donne de l'importance" et quand j'aimerais, en
plus, que les autres m'en donnent, bien sûr !
e.
Les sept visages de la pauvreté : dans l’action et dans la passion
Cette
toile de fond qu'est la pauvreté en esprit va prendre 7 visages, ou 7 traits
précis si vous voulez. Car il lui faut affronter un certain nombre de réalités
très différentes dans le monde. C'est ce que j'appelle les 7 visages de la
pauvreté en l'esprit dans l'action et dans la passion.
Revenons
au Christ lui-même, qui volontairement s'est fait petit, pauvre de riche qu'il
était et n'a pas jalousement gardé le
rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti. Une fois mis par lui-même
dans cette attitude de pauvreté en esprit, comment a t'il agi ? Comment a t'il
vécu ? Il y a un temps où il a agi, il a entrepris des choses, la prédication
du royaume de Dieu, des miracles, des guérisons ; il parcourait le pays,
il allait par les villes, les villages, il bougeait, il organisait, il appelait
: Pierre, sur toi reposera l'Eglise etc. Il appelait ! Et puis, dans la dernière
phase de son existence, on a l'impression au contraire que les évènements
viennent sur lui comme des orages noirs qui vous tournent dessus jusqu’à ce que
la foudre tombe. Et il est le jouet des événements : trahison de Judas,
reniement des autres… progressivement il est isolé et les autorités religieuses
et politiques se conjuguent, le condamnent et finalement l’exécute sur la
croix.
Il
est certain qu'il y a au départ de la Passion en Jésus, un choix libre :
« Ma vie nul ne la prend, c'est moi qui la donne. » En ce sens là,
c'est lui qui a décidé. Mais ensuite, il est juste de dire qu’une grosse
machine, une espèce d'énorme rouage des évènements, l'a conduit jusqu'à la
croix et l'a broyé dans la mort et puis… mystère de résurrection. Nous pourrions
relire toute la vie de Jésus avec ces deux temps, temps de l’action puis temps
de la passion.
Nous,
dans cette existence, comment allons-nous vivre cette pauvreté en esprit dans
des situations d'action ou des situations de passion ? Des situations d'action
quand je me sens appelé à fonder un orphelinat. On y va, il faut trouver des
personnes, on fonde un association, on trouve de l'argent, l'association de Dareda-Tanzanie
pour un hôpital, il faut agir, il faut entreprendre, il faut construire, il faut
réfléchir, comme dit Jésus, car on n’entreprend pas la construction d'une tour
sans avoir de l'argent, on serait ridicule. On s'assoit d'abord. De même si on
vient vous attaquer, ce sont des exemples que prend Jésus, avant de riposter
par la force, on s'assoit pour voir si on est assez fort pour entreprendre la
guerre.
Mais
notre existence n'est pas composée que de choses à entreprendre, de notre
initiative ou par les appels des autres, il y a aussi et je dirais que c'est
peut-être la part la plus importante de notre vie, des évènements à subir.
Imaginez les vagues de la mer quand elles commencent à grossir, les vagues se
forment, se creusent et tombent sur les phares ou sur les rochers du rivage. Et
je suis certain qu'il y en a peu parmi vous ce soir, et même probablement pas,
qui n'aient pas vécu des moments dans l'existence où ils avaient l'impression
d'être balayé par des vagues successives : c'est la maladie des gamins qui
survient, c'est le chômage etc. On a l'impression que ça arrive par une loi des
séries. Il y a vraiment des moments dans l'existence où on est ballotté par les
évènements.
Action
et passion, mais non pas passion au
sens strict de la croix mais passion dans le fait que je suis en état de subir.
Etre passif. A bien y regarder, la plupart de notre vie est un fin mélange des
deux.
Ainsi,
par exemple, vous avez décidé de fonder une entreprise. Parce que vous êtes
plein de générosité, vous vous dites : j'ai une bonne idée, j'ai un très
bon concept, et ça va donner du travail, on en manque, à quelques dizaines de
personnes. Vous y allez mais ce n’est pas purement action. En effet, pas
de chance pour vous, il y a une récession économique indépendante de vous et de
votre entreprise. Ah ! Elle vient mettre des bâtons dans les roues sans que
vous puissiez dominer le problème. C’est ainsi très souvent dans notre vie, il y
a une part d'action et un mélange avec une part de passion. Il y a des choses
sur lesquelles je peux jouer, des manettes que j’ai bien en mains, et puis
d'autres que je subis et que j’encaisse.
Relisons
un superbe passage de l'épître aux romains (ch. XII verset 9 à 15) lorsque Paul
explique comment le chrétien doit se comporter. Vous verrez qu'il y a ces deux
dimensions. J'ai été frappé par cela, tombant un peu par hasard sur ce texte (enfin
pour tomber par hasard sur des textes de la Parole (rire) il faut quand même
ouvrir la Bible de temps en temps, ce n'est pas parce que je voulais me
débarrasser d'un bouquin qui me gênait, qui est tombé par terre, qui s'est
ouvert tout seul.). Je vous lis ce passage, il est court, il est très beau :
"Que
l'amour soit sincère. Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien Que
l'amour fraternel vous lie d'affection mutuelle, rivalisez d'estime réciproque,
d'un zèle sans nonchalance, d'un esprit ardent, servez le Seigneur".
Vous
voyez, ce sont des verbes actifs : servez, rivalisez, fuyez, attachez-vous
etc., et puis après : "soyez joyeux dans l'espérance, patient dans la
détresse, persévérant dans la prière". Alors là, il s'agit de tenir,
on est davantage passif, ce n’est plus : allez ! C'est : tenez.
"Soyez solidaires, soyez accueillants", on laisse venir, ce
sont des attitudes où on laisse venir. "Bénissez ceux qui vous
persécutent, bénissez, ne maudissez pas ! Réjouissez-vous avec ceux qui sont
dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent ".
Regardons
de plus près ces deux temps de notre vie, temps entremêlés plus que temps
successifs.
2. En phase d’action : « Ici il faut voler avec les ailes et les plumes du grand
désir. » Dante La force du désir
éveillée par les trois béatitudes de l’action et leurs trois fins.
J'aimerais
voir rapidement avec vous la deuxième question posée. Je serai plus rapide, je
vous rassure : quelles sont mes forces intérieures pour entreprendre ?
J'ai
mis sous cette question trois des Béatitudes qui me paraissent être des
Béatitudes de l’action. La justice, ceux qui on faim de justice, ceux qui
exercent la miséricorde, la miséricorde c'est un amour au-delà de la misère de
l'autre. (Tu m'as fait quelque chose, et je t'aime quand même et je te le
prouve.) Et enfin les artisans de paix. Trois béatitudes d'actifs, trois façons
de poser des actes concrets.
a.
La force du Désir : une faim ayant une fin
Un
point commun réunit ces Béatitudes, il se trouve dans toutes nos actions, c'est
le désir. Le désir. Je vous ai mis un mot de Dante, quand il décrit le purgatoire
dans la Divine Comédie. Qui sera au Purgatoire ? Personne ne s'est retourné vers son voisin, c'est déjà pas
mal ! (rires) Très bien, on sent que les Béatitudes commencent à nous
imprégner !
Seront
au purgatoire ceux qui ont manqué de désir.
« Ici,
dit Dante, il faut voler avec les ailes et les plumes rapides du grand
désir ». C'est très beau cela !
Seront
au purgatoire ceux qui n'auront pas eu assez de désir, ceux qui auront manqué
de désir.
Qu'est-ce
que c'est que le désir ? Nous avons des désirs en nous, partons de là.
Mais on m'a prévenu qu'il fallait que j'arrête de prendre, quoique ce soit
assez d'actualité, l'exemple des chocolats. Soit ! C'est la saison de Noël mais
il me faut prendre des désirs un peu plus nobles ! Quoique l’exemple de la
nourriture soit particulièrement intéressant parce que c'est très
premier ; elle nous fait démarrer vite même si nous ne sommes pas des
petits chiens.
Le
désir, par exemple, du soleil. Vous n'avez pas le désir de cocotier, de plages
fines ? Non, ça n'est pas universel tandis que le chocolat… (rire) Prenez les
exemples que vous voulez ! Vous sentez très bien qu'il y a des phases dans
votre vie où vous n'avez aucun désir, ce sont les pires, je pense que vous le
sentez. Au contraire, quand vous avez un désir très fort, il vous met en marche
d'une manière extraordinaire. "J'ai désiré d'un grand désir manger cette
Paques avec vous " dit Jésus à ses apôtres. "Je suis venu jeter un
feu sur la terre, comme il me tarde pour qu'il soit allumé" dit Jésus. C'était
un homme de désir, de grand désir. Et vous comprenez que sans certains désirs
au fond du cœur, on ne sera jamais artisan de paix, on ne sera jamais affamé de
justice et autres, il faut avoir le désir, c'est fondamental.
Je
me permets de signaler, petite analyse si vous voulez, ce qu'est le désir. J'ai
marqué une formule : "Le désir, c'est une faim ayant une fin", je
vous invite à la relire, parce que à force de jouer sur les mots on en devient
incompréhensible, et l’orthographe est là très importante ! Je vais
essayer de me faire comprendre.
Quand
on a faim, on n’a pas nécessairement de désir ! La faim monte en nous et
peut-être que nous ne savons même pas la reconnaître, ou alors nous la
reconnaissons simplement parce que nous savons que nous avons faim. (Je
m'excuse, je retourne à la nourriture, c'est quand même assez parlant comme
exemple.) Je peux avoir très faim mais je ne m'en aperçois même pas. Et puis je
passe devant une boulangerie et d'un seul coup, la faim se réveille. Ou bien,
il y a quelqu'un qui marche à côté de moi et qui me dit : « Dis donc,
tu n’as pas faim, toi ? » « Mais si justement, je commençais un peu… »
On
nous a rappelé notre faim, mais ce n'est pas encore un désir. Le désir naît
lorsque précisément j'ai un objet qui correspond à ma faim et qui vient d’être
placé devant moi. Je vous ai donné l'exemple de la boulangerie pour que vous ne
soyez pas tout à fait perdus. Effectivement, j'ai faim, je passe devant une
boulangerie, je vois un superbe croissant. Le désir s’éveille. Je vais
maintenant vous donner un très mauvais exemple, mais c'est pour faire sourire
les confrères : j'ai faim mais je ne passe pas devant une boulangerie, je
passe devant un traiteur et il a fait un excellent pilao. Si vous avez un désir
de pilao, vous vous invitez à l'abbaye, vous y serez reçus les bras ouverts,
nous en avons une demi tonne à finir avant Noël. (Éclats de rire) On aimerait
autant que ce soit vous qui soyez malades, mais le plus triste serait d'être
malade avant les fêtes, car en plus d’être malade, les gens ne comprendront
pas ! Alors que se passe-t-il ? Vous avez faim, mais le désir ne va être
éveillé, vous ne pourrez vraiment parler de désir, que lorsque vous aurez
vraiment visé quelque chose. Ah ! Ce pilao là derrière la vitrine,
extraordinaire, je n’ai jamais vu un pilao pareil ! Et il a fallu que je fasse
8000 km depuis la Tanzanie pour manger un pilao ici, en France, de cette
qualité.
Un
énorme désir monte dans mon cœur. Il nous faut être précisément des êtres de
désir et, en fait, nous ne pouvons
désirer que lorsque nous avons une fin. Lorsqu'un objet précis m'a été
présenté et que je me focalise la-dessus. Sinon, nous serons des gens qui
seront peut-être mal à l'aise, mal à l’aise parce que nous aurons faim, mais nous
ne saurons pas de quoi nous avons faim.
Qu'est-ce
qui te ferait plaisir ? Je ne sais pas….Du foie gras ? Oh non pas encore…hier,
ça suffit….etc.
Les
êtres gavés peuvent avoir faim, ils n'ont plus de désir. On a tué le désir. L'astuce
de tous les totalitarismes, c'est de tuer les désirs. Le propre d'une secte ou
d'un pouvoir politique fort, c'est surtout de tuer le désir chez les gens.
Comment ? En répondant à la faim avant même qu'ils aient eu le temps de
désirer. Prenons un exemple : Noël. (Je vais juste vérifier si vous avez
une attitude totalitaire envers vos propres enfants.) Que disons-nous ? Il
ne faut surtout pas les faire désirer ces pauvres petits, parce qu'ils seraient
capables, s'ils désirent, d'être forts. Le désir est une force. Alors, par
tendresse, je leur donne tout avant qu'ils aient eu le temps de désirer et je
les gave de cadeaux. Et puisque chacun porte en lui une faim de tendresse,
d'amour, un besoin d'être aimé, et de recevoir des gestes qui le prouvent, il
reçoit mon cadeau mais il n'y aura pas eu de désir en lui. Vous comprenez la
différence.
Comment
cela ? « La force de l'homme, c'est un très beau mot d'un prêtre,
fondateur d'un grand mouvement en Italie qui s'appelle Communio-Libératio, est
tout entière concentrée dans la recherche de satisfaction, de bonheur. » « Et,
dit-il, tout l'effort du pouvoir, de la culture dominante se concentre alors à
réduire, à étouffer les désirs constitutifs du moi. » Et en particulier le
désir de Dieu, qu'on s'efforce de tuer dans tous les totalitarismes athées.
Je
me permets de signaler quand même sans
faire toute une conférence sur le désir, que nous avons très souvent une
fausse conception du désir. Nous avons une conception maladive du désir. Je
le signale en particulier au personnel soignant et autre. Laquelle ? On voit le
désir comme un trou, un vide que la satisfaction viendra boucher. Sans faire de
l'anti-Freudisme primaire, je pense en faire mais pas du primaire, c'est exactement
là qu'il faudrait situer l'une des erreurs fondamentales de Freud. Il fait voir
le désir comme un manque qu'il faudrait combler, pour la satisfaction, l’apaisement.
Mais c'est faux parce qu'à ce moment-là, l'homme ne tend pas à être une force
pour transformer le monde, il ne tend plus qu'à une chose : au calme plat de la
mer d'huile. Ca va un moment, c'est ce que je vous disais, c'est le bonheur
dans le sens : pas de problème, plus de désir, on rejoint une grande
spiritualité, qui n'est pas la nôtre en tout cas même si elle a donné des gens
extraordinaires : c’est la spiritualité orientale, bouddhiste. Il faut
apaiser le désir pour le faire disparaître, sauf qu’il ne le fait pas par un
comblement mais par un vide intérieur. Or le désir n'est pas un trou que la
satisfaction viendrait boucher, c'est une force, un élan pour agir et pour tendre
à un supplément et non pas à un complément. Cette idée me paraît très, très
essentielle. Désirer ne signifie pas nécessairement qu'on est en état de
manque. Le désir du drogué en état de manque est une caricature, je sais bien
qu'elle existe, mais c'est une caricature du désir humain. Le désir dilate et
nous déploie bien plus qu’il ne nous indique un manque. Le mot faim est ambigu
car il indique un « complément » nécessaire. Le désir nous fait aller
au-delà de nous-mêmes.
Laissez
les désirs monter en vous : ils ne désignent pas d'abord une incomplétude,
un manque, des trous à boucher en vous, ils désignent précisément, et c'est
comme cela que Dieu parle en nous, des forces qui montent et qui sont là pour
nous transformer, nous ouvrir au bonheur et transformer le monde, un
supplément d'âme. Vous avez le désir de Dieu en vous, vous n'allez pas me
dire que vous avez un trou de Dieu en vous ? Vous avez le désir de Dieu en vous
parce qu'à un moment donné, vous allez plonger en lui, ce sera le ciel, ce sera
la gloire et vous serez vous-mêmes au-dessus de vous-mêmes.
Et
ce désir peut être très violent. Ne confondons jamais désir de violence et
violence du désir, ce n’est pas la même chose. Si les saints n'avaient pas eu
un désir très violent dans leur cœur, avec beaucoup de douceur, ils n'auraient
rien accompli. Les désirs insuffisants conduisent à l’ennui.
Le
désir a trois manières d’être, je crois très fondamentales. Regardons dans
notre cœur, par petite visite guidée, la pauvreté en esprit dirigée vers
l'action.
b.
La faim de justice : le désir du bien, du beau, du vrai.
Est-ce
que j'ai à chaque fois un désir d'entreprendre ? Est-ce que j'ai un désir ? Pour
Dieu, ce désir va être premièrement un désir de beau, de bon, de vrai. Ce sont
ceux qui ont faim et soif de la justice.
La
justice dans la Bible, c'est bien sûr le seul juste, Jésus, qui la manifeste en
tout luminosité, mais la justice, c’est cette espèce de recherche, de droiture
qui est célébrée et vécue même chez les gens qui ne sont pas croyants. C'est
très beau de voir le Yad Vashem, à côté de Jérusalem. Le Yad Vashem est le mémorial de la Shoah,
l'holocauste, le génocide qui a fait plus de 6 millions de morts au
cours de la seconde guerre mondiale. Le peuple juif, au moins l'état d'Israël,
en garde mémoire dans un sanctuaire qu'ils ont fait spécialement pour cela, à
côté de Jérusalem. Faut-il y aller, faut-il ne pas y aller, c'est un autre
problème ? Toujours est-il qu'il y a au Yad Vashem une colline avec les
arbres des justes. Les justes, ce sont tous ceux qui ont sauvé un juif ou
plusieurs juifs, peut-être même des centaines, des milliers pendant la seconde
guerre mondiale. Vous avez entre autres, ça a fait matière d'un film, l’arbre
de Schindler, (vous avez peut-être vu ce film ? La liste de Schindler ?) cet industriel
allemand qui a sauvé des centaines de juifs en les faisant travailler dans son
usine. Vous savez que Jean-Paul II en a sauvé aussi…
Les
justes, quelles que soient leur croyance, catholiques, juifs, incroyants, etc.,
sont appelés justes parce qu'ils ont eu un comportement de juste et je
vous disais qu'actuellement je lisais un ouvrage sur les témoignages des tueurs
du génocide Rwandais. On s'aperçoit que la quasi totalité a été emportée dans
un même mouvement, sauf quelques justes qui, pour des raisons très différentes,
ont dit : non ! Ils ont été massacrés à la machette.
Avons-nous
ce désir, cette soif presque constante, d'aller systématiquement vers le beau
plutôt que vers le laid, vers le bien plutôt que vers le mal ?
Vous
allez me dire : je ne suis pas philosophe, je ne sais pas ce que c'est que
le bien, ce que c'est que le mal. Si ! Justement, nous avons en nous notre
conscience. Certes, il y a des moments où je ne suis pas dans un état où je
peux encore voir le bien et le mal, je suis d'accord. Par exemple, si vous êtes
ivres…Mais c'est un péché mortel, dira Saint Thomas d'Aquin, car en étant
ivres, vous n'êtes effectivement plus en mesure de discerner ce qui est bien et
ce qui est mal. Et donc, même si vous allez simplement vous coucher pour cuver
votre alcool, vous êtes quand même en état de péché mortel parce que vous
pourriez très bien, dans d'autres circonstances, ne plus savoir ce que vous
faites et tuer quelqu'un. Vous vous mettez dans un état d'inconscience morale.
Habituellement,
c'est notre devoir d'être renvoyé à nous-mêmes et de prendre le temps de
s'examiner : est-ce bien, est-ce mal ? S’il existe parfois des difficultés à
discerner, la plupart du temps c'est clair. Reconnaissons-le.
Désir,
désir du beau, interrogeons-nous vraiment là-dessus.
Le
désir du vrai : autre chose d'être encore celui qui n'a même plus de goût
pour le mensonge, et autre chose d’être celui qui a le goût dans la bouche du
beau, du bon, du vrai. D’un côté, on évite de mentir, de l’autre, on va vers le
vrai, la vérité. Il nous faut bien saisir la différence. On peut être sur le
bon chemin et de temps en temps tomber. C'est quand même mieux, comme disait
Saint Augustin dans un texte que le père abbé nous cite souvent : "de tomber sur le chemin que de faire des grands
pas en dehors". Celui qui ne veut pas mentir fait bien, mais il n’est pas
encore sur le chemin du désir qui cherche la vérité de toute sa force.
c.
La faim de miséricorde : désir d’un amour plus fort que la mort.
Les miséricordieux, ce sont ceux qui désirent
l'amour plus fort que tout. Puisse le Seigneur nous bénir de ce désir.
Le
désir d'aimer, tout le monde l'a, et même d'être aimé. Mais le miséricordieux est
celui qui a le désir que l'amour en son cœur soit plus fort que tous les
obstacles. Et il y en a dans ce monde des obstacles ! La miséricorde, c'est
l'amour qui dépasse le mal qu'on vous a fait, qu'on nous a fait, c'est l'amour
de l'ennemi. Le miséricordieux c'est celui qui a dans son cœur un désir d'aimer
plus fort que tout. C'est très, très beau ! "Ceux qui veulent substituer
l'amour à la haine répondent à la haine par l'amour", disait le cardinal
Lustiger.
d.
La faim de la paix : désir d’unité et de concorde.
Les
artisans de paix : ce sont ceux qui désirent l'unité, la concorde.
Est-ce
que je veux diviser pour régner ou est-ce que, au contraire, je suis un homme
qui aime l'unité, qui aime l'harmonie, qui aime la concorde, qui aime que les
gens s'entendent entre eux, un homme qui ne va pas commencer par dire :
"Ah Madame Untel, vous savez ce qu'elle a dit de vous ? Ah ! Je ne peux
pas vous le dire !" Les semeurs de zizanie qui se prétendent monsieur
‘bons offices’ et qui ne font que servir leur cause.
La
paix vient d'abord du désir de paix, d'unité. La paix c’est la concorde en soi
d'abord, et puis la concorde autour de soi. C'est cela la paix, tout
simplement. Ce n'est pas que tout le monde soit pareil, c'est que tout le monde
s'entende et s'aime.
3. Au creux de la passion : « Lent à la colère et plein d’amour, il ne nous
traite pas selon nos fautes. » Ps 103,8 Les quatre béatitudes de la
passion soutiennent la puissance de la patience
Cette
troisième et dernière partie sera très brève. Je vais l'évoquer pour vous.
Rappelez vous que dans la passion, il y a une force. Nous ne sommes pas écrasés
et combien de saints nous en ont donné l'exemple. Lorsqu’on pose un poids sur
une table, si elle ne s’effondre pas, c’est qu’elle a en elle une force de
résistance source d’une force dite de « réaction ». C’est une force
véritable, symétrique de celle de l’action.
a.
La solide patience : la force des faibles qui subissent
La
force dans la passion, c'est la patience, et ce n'est pas pour rien que les
deux mots ont la même origine : patience, passion. Celui qui pâtit. Mais autre
chose est de dire ‘je suis patient’, autre chose est de dire ‘je pâtis’. Dans
le premier cas, on s’implique, dans le second on subit. Voyons cela de plus
près.
C'est
vraiment une force extraordinaire, la patience ! La ténacité de celui qui
est patient, qui ne lâche pas, ce n'est pas de l'entêtement, on va essayer de
le comprendre. C'est une grande vertu qui nous permet de supporter. Il est
dommage qu'on ait perdu un peu le sens de la patience. En travaillant cette
conférence, je me suis aperçu que dans les premiers siècles de l'église il y
avait chez les pères de l'église, nos premiers penseurs, des traités entiers
consacrés à la patience. Il semblerait qu'à l'heure du TGV on prenne le temps
d'aller vite mais plus celui d'être patient et c'est dommage parce qu'on ne
peut pas traverser toute l'existence en TGV. Même si on essaie d'éviter le
maximum d'ennuis, tôt ou tard, le réseau de l'existence se resserre sur nous !
On est pris dans le filet !
Seriez-vous
Dieu pour n'avoir fait jamais que des choses que vous aviez envie de faire,
pour n'avoir vécu que des expériences que vous aviez programmées, dont vous
avez été à l'initiative ? Certes non ! Alors, il y a cette vertu extraordinaire
qu'on appelle la patience.
La
patience aussi, je parle de la solide patience, nécessite non pas de subir mais
de choisir. Comme le désir, je vous le disais, n'est pas n'importe quelle faim,
la patience n'est pas simplement subir des choses, ce n'est pas la résignation,
l'obstination…La patience intègre les événements plus qu’elle ne les repousse.
Quand l’impatient s’énerve ne trouvant pas son compte, le patient apprivoise le
temps et fait son miel de ce qui advient. Confiant dans la force de l’instant.
Un
mot très beau désigne aussi la patience : la longanimité. C’est un mot qui
paraît compliqué, mais en fait il décrit celui qui a l’âme longue, longa anima,
celui qui a une âme longue, large : « il a le dos large », il
peut porter beaucoup.
« Le
bonheur, il n’y a qu’une espèce d’hommes qui prétendent l’avoir trouvé et qui
semblent vraiment l’avoir trouvé, ce sont les patients… » Affirmait un
Père Chartreux, Dom Guillerand. Silence cartusien p. 142
Comment
va se réaliser cette patience à travers les quatre Béatitudes de la
passion ? J’aurais juste le temps de vous donner le sens de ces petits
mots que j’ai mis sur le plan.
b.
Les doux : la patience qui a le
sens du contact
Le
doux, la douceur, c’est le patient, celui qui est patient, qui supporte mais
qui va supporter d’une certaine manière. Quand on va rentrer au contact avec
quelqu’un de doux, il ne sera pas raboteux ! Ce n’est pas difficile comme
explication !!! Vous avez des gens qui supportent par nécessité mais qui sont le
contraire des patients. (Je ne parle pas des patients des médecins, (rires) ils
peuvent être doux, ils peuvent être tout ce que vous voulez, on les
endort !) Je pense à ceux que l’on appelle des ‘écorchés vifs’. On ne sait
jamais comment les aborder sans se raboter à eux !
Le
mot douceur le dit, et nous avons tous cette expérience de toucher une surface
douce ou au contraire une surface rappeuse, raboteuse, qui vous griffe, qui
vous blesse. Il y a des gens comme ça, qui se prétendent bons mais qui sont
toujours rudes. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas bons à l’intérieur, mais la douceur,
c’est d’abord avoir le sens du contact. Celui qui supporte, et quand les
choses lui adviennent, il n’est pas tout de suite à réagir comme un écorché
vif, comme quelqu’un qui est tout de suite piqué et qui se met en boule comme
le hérisson dressant ses piquants.
Réfléchissons
chacun à nos attitudes quand quelque chose ou quelqu’un nous arrive. Tout
de suite, on réagit. On a une surface élastique ! Fait-on rebondir les
choses ? A-t-on la peau douce, je ne dis pas molle car un coussin peut
être doux tout en étant ferme ? Sommes-nous capables de manifester par
la douceur de notre contact les trésors de bonté qui habitent nos cœurs ?
c.
Les affligés : la patience qui a le sens de la compassion
Les
affligés. C’est encore un autre niveau : ce sont ceux qui ont le sens de la
compassion. L’événement, la personne qui advient, la difficulté, la joie, ils
la laissent pénétrer dans leur cœur pour vibrer avec. La compassion. Je
vous citais saint Paul tout à l’heure : « Pleurez avec ceux qui
pleurent, soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie. »
Il
y a des gens qui sont doux, mais c’est tout. Le contact est bon mais ils ne
laissent pas pénétrer en eux les choses. Ils ne vibrent pas à ce qui vous
advient. Untel vient, il me casse encore les pieds à pleurnicher. Oui, mais ses
pleurs sont peut-être réels pour lui. Est-ce que j’ai la patience des affligés,
c’est à dire est-ce que j'ai le sens de la compassion ? Est-ce que j’accepte que sa souffrance, sa
douleur soit aussi la mienne ? Est-ce que j’essaie de le comprendre ou
est-ce que je l’évacue de ma vie en lui demandant d’arrêter de gémir ?
d.
Les cœurs purs : la patience qui a le sens de la personne
Les
cœurs purs. C’est très beau. Ce sont ceux qui ont le regard qui discerne
toujours les personnes. Je ne vous donne pas l’ancrage biblique de cette
pureté du coeur, mais je vous promets que j’ai travaillé pour comprendre ce
qu’est le cœur pur.
N’ont
pas le cœur pur ceux-là seuls qui ne font pas de péché, il n’y en aurait pas
beaucoup ! Il y aurait la vierge Marie, Jésus, voilà, mettons
Joseph ! Le cœur pur, c’est celui qui est capable de voir la personne et
de savoir ce qu’elle est en tant que personne. Que chacun regarde son cœur, et
saisisse l’importance du regard, le regard… le regard de quelqu’un. Au Rwanda,
dans ces espèces de brutes qui justement découpaient à la machette, ‘coupaient’
comme ils disaient, ceux qui étaient de l’autre ethnie, les seuls qui ont été
un peu gênés, ce sont ceux qui ont croisé le regard de leur victime, ce sont
les seuls, les autres…. On taillait,
comme ils disent, on taillait les bambous, on taillait les bananiers,
etc. alors on taillait aussi les personnes… ! Ça ne les gênait pas d’avoir
du sang sur la machette. Par contre, ceux qui, un instant ont croisé le regard
de leur victime, alors ceux-là se sont sentis remués… « Heureusement »,
il y en avait toujours un à côté pour ‘finir’ le travail. Nous sommes dans l’horreur
et l’atroce, bien sûr…
Quand
on est face au regard de l’autre, on s’aperçoit que c’est une personne. Pourquoi ?
Parce qu’à la différence de tous les autres êtres, je reconnais une personne comme
telle parce je sais qu’elle me regarde. Une personne, c’est quelqu’un qui me
regarde.
Le
cœur pur voit toujours cela, il n’essaie pas de savoir si c’est une prostituée,
si c’est un homosexuel, un avare, si c’est un chrétien, un catholique, un
athée. Il voit d’abord que c’est une personne. Relisons aussi les textes de
Mère Térésa : "on accueille tout le monde et on ne pose pas de
question".
e.
Les persécutés pour la justice : la patience qui a le sens de la souffrance
Enfin,
les persécutés pour la justice. Le Seigneur nous donnera cette grâce mais c’est
à nous aussi de la faire nôtre : la patience qui a le sens de la souffrance.
Parce que la souffrance n’a pas naturellement de sens. La souffrance, c’est le
partage de l’homme, c’est la souffrance humaine, c’est un fait.
Et
les persécutés pour la justice sont ceux qui ont compris pour quoi ils étaient
persécutés, pour quoi ils souffraient. Ils ont compris ce sens de leur maladie,
de leur vieillesse, de leur handicap. Et ça se trouve, il y en a …et pas
seulement bien sûr chez les chrétiens.
Conclusion :
Il y a une neuvième Béatitude, c’est
celle qui est propre aux disciples. Ceux qui souffrent au nom de Jésus. Je vous
invite à réfléchir à cette Béatitude, à cette joie qui est propre à ceux qui
connaissent le nom de Jésus. Ceux qui acceptent d’être calomniés pour Jésus,
par exemple. Ceux-là seuls qui sentent la présence de Jésus à côté d’eux
accepteront de souffrir, et les huit premières Béatitudes vont avoir un sens
particulier pour eux car elles se trouvent condensées dans celle-ci. Une
attitude particulière du chrétien se dégage de cette béatitude avec sa joie
singulière si difficile à comprendre. Nous qui avons tant de mal parfois à
donner le témoignage autour de nous parce que nous sommes persuadés que nous
risquons un froncement de sourcil, une incompréhension, je ne sais quoi, que
sommes-nous prêts à souffrir pour le nom de Jésus ? Et à connaître alors
la joie énoncée par Jésus. Dernière question que chaque disciple de Jésus peut
se poser.
C’est
un beau programme que ces neuf attitudes, une mentalité et sept attitudes
communes à tout homme plus celle des chrétiens Mais comment l’atteindre ?
Parce qu’à vous dire les choses comme cela, peut-être que je pourrais vous
décourager un peu : je ne suis pas encore un pauvre en esprit …je ne suis
pas encore un doux…je ne suis pas encore un affligé ! En réalité, le
Sermon sur la montagne nous décrit le chemin, un chemin de vie qu’il nous faut
prendre de telle sorte que, peu à peu, nos attitudes intérieures soient
modifiées. N’ayons pas peur, si certains jours nous sommes du côté des doux et
puis d’autres jours du côté des durs. C’est peu à peu que, sur ce chemin, le
vieil homme sera laissé au placard et l’homme nouveau va grandir.
Comment
avancer, quel est ce chemin ? Nous en connaissons maintenant le but, c’est
la joie, le bonheur qui nous advient quand nous avons ces attitudes intérieures.
Comment avancer sur ce chemin ? Quel est-il ? Quelles en sont les
étapes ? C’est la lecture du Sermon sur la montagne, que je vous invite à
faire, qui nous permettra de le découvrir en commençant par la connaissance de
soi. L’homme qui revient à son cœur et qui essaie de voir comment il est,
comment il réagit face aux ennemis, comment il se situe face aux appels de
l’infini.
Texte de Mère Teresa
« Le désarroi
vient toujours quand je me donne de l'importance: penser que l'on devrait
m'accorder de la considération, que je devrais être plus estimé, que le travail
devrait être plus efficace, et que je devrais aider un plus grand nombre de
gens, qu'il faudrait modifier les lourdes structures de la société : en un mot,
être un véritable guide. Alors, Seigneur, je me regarde, je regarde le peu que
je fais et l'insignifiance de ce que j'accomplis, et je vois qui je suis
réellement.
Seigneur, en un sens,
ma vie a été un chemin en pente, un voyage vers le néant, vers le moindre. Car
je sais que dans le néant il y a tout, que dans la pauvreté il y a la richesse,
que dans la petitesse réside la vraie grandeur. Dans un sens, il y a un pouvoir
auquel je renonce; en même temps, il y a un pouvoir que je continue d'exercer,
et qui me fait vivre plus profondément. C'est le pouvoir de la petitesse, le
pouvoir de partager toute ma vie avec les marginaux de la société, avec ceux
qui ne s'intègrent pas dans le système.
En même temps,
Seigneur, je suis arrivé à savoir que, en réalité, je ne suis pas un guide pour
ces petits. Je suis petit, comme eux, et, me voyant petit comme eux, ils
comprennent qu'ils sont mes égaux : et par là même leur vient l'espoir qu'ils
sont capables d'être meilleurs. Bien qu'il leur arrive de me considérer comme
un guide, je sais que, en réalité, ce sont eux mes guides véritables. Ils sont
ma direction, mon inspiration, le sens de ma vie entière. Quand je me vois
comme un petit parmi les petits, je parviens à voir mon vrai moi. Je continue
de comprendre pourquoi, Seigneur, tu m'as envoyé ici. Je parviens à saisir
qu'un vrai missionnaire doit effectuer une double incarnation: être un autant
qu'il est possible avec ceux auxquels il consacre sa vie, et en même temps être
un avec le plus petit ‑‑ le Dieu‑homme, Jésus de Nazareth. Je
parviens à comprendre que je ne peux être un avec les gens si je ne suis pas un
avec toi, Seigneur, qui est un avec moi aussi.
Me voici, Seigneur ‑ corps, coeur
et âme. »
Fais qu'avec ton
amour je sois assez grand pour atteindre le monde.
Et assez petit pour
n'être qu'un avec toi. »
Mère Teresa « Dans le silence du cœur ».1984
pp. 50‑51