SOIS FORT DE TA DOUCEUR ET DE TES DÉSIRS

Vis le pauvre aux 7 visages

 

Questions sur les attitudes :                         a. Quelle est ma mentalité dominante ?

                                                            b. Quelles sont mes forces intérieures pour entreprendre ?

                                                            c. Quelles sont mes forces intérieures pour accueillir ?

 

Le plan de la conférence :

 

  1. La mentalité évangélique : « Le Seigneur se tient à la droite du pauvre » Ps 109, 31 Le fond stable de l’homme heureux, la pauvreté en esprit.
    1. La mentalité de l’homme et les mauvaises mentalités
    2. La mentalité évangélique : les pauvres en esprit
    3. Les pauvres de Dieu : « Un pauvre crie, le Seigneur écoute. » Ps 34, 7
    4. Un voyage vers le moindre où Dieu voit grand ce qui nous semble petit.
    5. Les sept visages de la pauvreté : dans l’action et dans la passion
  2. En phase d’action : « Il faut voler avec les ailes et les plumes rapides du grand désir. » Dante. La force du désir éveillé par les trois fins et les trois béatitudes de l’action
    1. La force du Désir : une faim ayant une fin
    2. La faim de justice : le désir du bien, du beau, du vrai
    3. La faim de miséricorde : désir d’un amour plus fort que la mort
    4. La faim de paix : désir d’unité et de concorde
  3. Au creux de la passion : «  Lent à la colère et plein d’amour, il ne nous traite pas selon nos fautes. » Ps 103, 8 La puissance de la patience soutenue par les quatre sens et les quatre béatitudes de la passion.
    1. La solide patience : la force des faibles qui subissent
    2. Les doux : la patience qui a le sens du contact
    3. Les affligés : la patience qui a le sens de la compassion
    4. Les cœurs purs : la patience qui a le sens de la personne
    5. Les persécutés pour la justice : la patience qui a le sens de la souffrance

 

Introduction :

 

Juste après le dimanche de la joie, au centre du temps de l’Avent, nous entrons donc tout à fait et de manière précise dans notre thème de  cette année : les Béatitudes. Nous avons vu un Jean-Baptiste qui commence à être actif par sa prédication pour préparer le chemin du Seigneur. En sortant de cette église de Champagne, vous aurez à cœur d’admirer la troisième étape de la crèche que font les frères au fur et à mesure des semaines de l’Avent. Ils y ont mis une eau qui coule, une eau vive : l’eau vive de la joie, précisément. Et nous restons encore aujourd’hui sur ce thème du bonheur, à partir des Béatitudes, l’introduction du Sermon sur la Montagne. Nous allons essayer de comprendre que, si le  Seigneur nous propose sa joie, si le Seigneur, selon le mot du prophète Sophonie trouve sa joie en nous, si donc le Seigneur trouve sa joie de notre joie, il nous faut entrer dans cette joie. C’est notre part !

 

Comment entrer dans la joie de notre maître, de notre Seigneur ? Entre dans la joie de ton maître. Nous avons fait le choix de la joie, ou nous sommes invités à le refaire très fort par la liturgie elle-même. Mais ne serais-je pas dans la situation d’un homme qui aurait soif, qui verrait de l’eau, qui aurait compris que cette eau vive était pour lui et qui aurait mis sa gourde sous la fontaine jaillissante en oubliant de la déboucher ? Il veut donc la joie, il veut  mordre dans ce bon pain, il en a soif, il en a faim mais quelque chose lui manque pour être heureux. Ne serions-nous pas de ces hommes qui entrent dans une maison (« Entre dans la joie de ton Maître »), qui y entrent parce qu'ils savent qu’il se déroule à l’intérieur une fête d’importance, mais qui font tout pour ne pas participer à la fête ? De ces hommes qui ferment les yeux et refusent d’écouter la musique ou de s'asseoir à table ?

 

Oui, le choix de la joie ne va pas nous suffire pour goûter la joie de Dieu, et nous en arrivons à cette dernière facette des Béatitudes que j’aie volontairement  passée sous silence la fois dernière et que je vous relis aujourd'hui :

 

"Bienheureux les doux,

Bienheureux les affligés,

Bienheureux les affamés et assoiffés de la justice,

Bienheureux les miséricordieux,

Bienheureux les cœurs purs,

Bienheureux les artisans de paix,

Bienheureux les persécutés pour la justice,

Bienheureux êtes-vous quand on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on dit faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi".

 

Voici que le bonheur dont nous parle Jésus s’adresse à tous mais tous ne peuvent pas le goûter. Seuls goûtent le bonheur ceux qui sont pauvres en esprit, doux, affligés, qui ont faim et soif de la justice etc.

Le Seigneur nous remet donc devant ce précepte de bon sens : si tu veux boire la source, ouvre donc ta gourde, laisse l’eau rentrer en toi, ne sois pas en contradiction avec toi-même. Si tu entres dans la maison  pour faire la fête de la joie, n’y entre pas comme le fils aîné de la parabole (vous vous souvenez de cette parabole : Luc 15),  qui entend les bruits de la fête et qui refuse d’entrer. Le père lui-même va jusqu’à la porte, sort et lui dit : entre ! Sous-entendu : tu es mon fils, toi aussi ! Et lui refuse d’entrer, de s’asseoir et de manger le pain de la joie… parce qu’il lui faut une certaine attitude intérieure qu’il n’a pas ou refuse d’avoir. C’est ce que nous allons voir d’abord dans cette introduction avant de prendre dans l’ordre les trois questions que je vous ai posées.

 

Première remarque : le bonheur, nous dit le cardinal Poupard, n'est pas dans le bien-être, pas plus que dans la pauvreté bien sûr, mais dans une certaine attitude devant la vie. Que le mot ‘attitude’ ne vous fasse pas peur : quand j’affirme que les Béatitudes suivent les attitudes, je n’entends pas faire dans l'abstrait. Prenons les exemples tout simples qui vous viennent à l'esprit :

Nous pouvons être dans notre jardin parce que nous avons fait le choix commun, à deux, d’être dehors pour respirer le soleil, et l'un d'entre nous peut ouvrir les yeux, ouvrir ses poumons, laisser toutes les odeurs rentrer en lui, et goûter le bonheur. L’autre, au contraire, peut s’enfermer en lui-même, se replier, fermer les yeux, en contradiction bien sûr avec le fait qu’il ait pris le chemin de l’extérieur et du bonheur, certes, mais c’est possible.

Autre exemple tout simple : combien d’entre nous prenons le temps le matin de goûter le lever de soleil qui se lève tous les jours inondant le monde de lumière nouvelle ?

Dieu est débonnaire, magnanime, il donne, il redonne et nous ne recevons pas. Si nous avons fait le choix de la joie, soyons cohérents jusqu'au bout pour laisser couler en nous la joie de Dieu. Il nous faut certaines attitudes intérieures.

 

Vous y réfléchirez très profondément et vous verrez que, en effet, ce n’est pas tant les évènements de la vie qui me conduisent à la joie ou à la tristesse mais c’est la manière d’être intérieure que j’ai adoptée pour me situer par rapport à ces événements qui ont fait la joie ou la tristesse de mon cœur.

 

Deuxième remarque : quelles sont ces attitudes qui laissent ruisseler en nous la force, l'énergie atomique de l’Esprit Saint ? Relisez avec moi les témoignages des sœurs de mère Térésa ou les témoignages de mère Térésa elle-même. Vous verrez combien la joie, la gaieté est précisément ce qui faisait et ce qui fait encore la force des petites sœurs missionnaires de la charité. Leur force, elle est là, elle n'est pas dans une compétence particulière,  car il n’est pas besoin d'être infirmière ou sage femme ou médecin pour être petite sœur missionnaire de la charité ou petit frère missionnaire de la charité. Non ! Mais il faut avoir un cœur pour aimer. Et ce qui fait l'attrait, la puissance, le rayonnement, c'est précisément la joie, l'Esprit Saint que saint Augustin lui-même appelait la Joie de Dieu.

Mais, c’est trop clair, il ne suffit pas que l'Esprit Saint soit en nous pour que nous soyons heureux, même s'il a  fondu sur nous pour un renouveau profond. Il y a toujours collaboration entre l'Esprit et nous. Il faut toujours s’en souvenir. Je suis trop fils de saint Augustin pour vous tenir le discours d'un homme, adversaire de saint Augustin, qui s'appelait Pélage, qui était un moine et qui voulait toujours accentuer le côté volontariste, le mérite de la volonté humaine là où Saint Augustin disait la grâce de Dieu,  la grâce de Dieu qui nous vient par l’Esprit. Certes ! Et en même temps, je reprends les mots des Actes des Apôtres où il est donné deux expressions singulières et symétriques ; les Apôtres disent : "nous et l'Esprit saint" et à un autre endroit : "l'Esprit saint et nous". C’est le christianisme qui tient là-dedans. Pour être heureux, il faut y mettre du sien, disons les choses comme cela ! J'ai trouvé une belle phrase de Maurice Zundel : "Il ne suffit pas que Dieu se donne pour que sa joie soit en nous". La meilleure preuve, c'est qu'à chaque fois que nous communions, Dieu se donne et… à vous de tirer les conclusions… ! « Seul le consentement de notre amour peut fermer l'anneau d'or des fiançailles qu'il ne cesse de nous proposer. » poursuit Zundel. Voilà, l'image est jolie. Seul, notre consentement…

 

Troisième remarque : ces béatitudes, heureux les doux, heureux les pauvres en esprit etc., les miséricordieux, impliquent-elles la foi ? Vous êtes-vous posé cette question ? Heureux les doux… on va essayer de voir ce que cela représente, Heureux les consolés…  Je crois qu'il nous faut répondre non.

Bien sûr, qu'on peut relire ces béatitudes à la lumière de la foi et nous le ferons. Mais il n'y en a qu'une qui implique explicitement la foi, c'est la neuvième, la dernière lorsqu'il est dit : «  Heureux êtes-vous », vous les disciples à qui je m’adresse. Ce n'est plus : ‘heureux ceux qui’, mais ‘heureux vous’, disciples, lorsqu'on vous persécutera, lorsqu’on dira toute sorte de mal, etc., à cause de mon nom. Là oui ! Pour cette dernière béatitude, il faut avoir la foi, croire au nom de Jésus, mais les autres ne l’implique pas : ce sont des dispositions très fondamentales, que tout être humain peut acquérir, dans la puissance de l'Esprit bien sûr mais, peut être, en dehors du baptême. Il suffit là encore de lire quelques pages de Mère Térésa pour comprendre que la charité n'est pas la propriété des chrétiens. On aimerait déjà que ce soit au moins leur part assurée. (rires) Ce ne serait déjà pas si mal !  Bon…! Non, elle n'est pas la propriété des chrétiens, ni leur exclusivité.

Aie l'humilité, la simplicité, la douceur…. Sois artisan de paix : nous pouvons penser, sans faire un quelconque syncrétisme, à quelqu'un comme un Gandhi, quand nous pensons artisan de paix !

 

Quatrième remarque : ce n'est pas parce que ces béatitudes peuvent  être vécues comme attitudes intérieures par tout homme droit, qu'elles n'impliquent pas une révélation. Lorsque Jésus donne les Béatitudes, avec toute la force de celui qui parle avec autorité, il n'enfonce pas des portes ouvertes.

 

Je n’entends pas signifier par là que ceux qui n'ont pas entendu Jésus ne puissent pas les vivre, mais je confirme qu’il y a nécessité à ce que nous, chrétiens qui accueillons cette parole comme étant celle de Dieu, nous soyons par nos vies et par nos paroles des échos puissants du Sermon sur la Montagne. Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas évident, contrairement en tout cas au bon sens habituel, que d’être doux, d’être artisan de paix, d’être pauvre en esprit, voire même d'être affligé, soit source de bonheur ! Si vous me dites que c'est évident c'est que vous êtes chrétien de longue date et, une fois de plus, vous êtes ‘habitués’ (en général, les catholiques ‘habitués’ sont à mon avis les plus mauvais chrétiens). Rien n'est de l'ordre de l'évidence, il fallait que quelqu'un nous dise : bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés, il y a une joie à pleurer contre le sens commun qui parle de la joie à rire.

 

D'autres l'ont découvert à tâtons et les nécessités d'existence les ont conduits à ces attitudes intérieures. Nous, nous le savons. Alors, il nous faudra y songer plus vite que les autres.

Le cardinal Danneels, commentant les béatitudes,  disait : "ce sont des marchandises invendables !"

On vous dira dans les écoles de commerce ou autres lieux de formation : bienheureux les forts, bienheureux ceux qui ont confiance en eux, et non pas  bienheureux les pauvres en esprit ! Bienheureux ceux qui savent diviser, ils règneront mieux dans leur entreprise ou dans leur commune ou au plan politique…Cela, on va vous le dire et on va vous former, on va vous forger dans cette optique. Est-ce que le bonheur est à la clé de ces comportements ? C'est moins sûr…Mais alors, dit le cardinal Danneels, « pour éprouver la joie et le bonheur dont ces Béatitudes sont la source, il y a deux conditions impératives. D'abord la prédication, car nul ne peut soupçonner qu'être pauvre rende joyeux si on ne commence pas par le lui annoncer. En second lieu, il est nécessaire qu'on fasse un pas : un premier geste de pauvre, un premier pardon, un premier essai  de miséricorde. »

Il faut l'expérimenter pour savoir que c'est vrai. Si chacun d'entre nous sent vraiment l'appel de Jésus venir le toucher au cœur, chacun doit aller plus loin et faire l'expérience de la libération  par la pauvreté. Et chacun sait alors que ce que Jésus dit est vrai. Amen, amen, c'est vrai ! Lançons nous !

 

Cinquième remarque : il est évident que ces Béatitudes,  je le répèterai 100 fois plutôt qu'une, nous mettent en face d'un bonheur, je vous en ai parlé la fois dernière, qui est une plénitude, une plénitude de vie, pas un mollesse, pas une paresse, pas une absence de mal. Si l'absence de mal est notre but, c'est que nous n'avons pas fait réellement le choix de la joie, et à ce moment là, les Béatitudes sont invendables… L’opposé de la joie n'est pas la souffrance, c'est la tristesse. Ce n'est pas la même chose et chacun d'entre nous en a fait l'expérience : ce qui s'oppose à la joie, ce n'est pas la souffrance, je vous l'avais dit la fois dernière, car il peut y avoir des moments très difficiles où on souffre, comme pour monter en montagne. Mais quelle plénitude, quelle joie déjà dans l’effort, sans parler de la joie du sommet atteint ! C'est ce que certaines femmes n'arriveront pas à comprendre quand elles voient leur conjoint qui part faire un footing, qui transpire, qui sue qui se fait mal mais qui en est tout heureux. « Mais pourquoi te fais-tu mal, reste donc dans ton fauteuil ou, plutôt, va donc poser les étagères qui restent dans le couloir »... Et la joie de la maman qui accouche dans les douleurs ! C'est l'exemple que prend Jésus lui-même. Voyez, nous ne sommes pas ici-bas pour viser l’absence de souffrance, nous sommes sur terre pour viser le bonheur.

 

J'ai trouvé un mot de Mère Térésa fort joli : « la tristesse est la source de toutes les paresses. La joie au contraire ne fatigue pas ». C’est très bien vu !

 

Tout ceci nous invite à faire une petite visite du coeur, visite guidée cette fois ci, et puis vous y retournerez tout seul, dans votre cœur, si cela ne vous fait pas trop peur. Une petite visite guidée de l'intérieur. J'espère que ça ne ressemblera pas trop à une visite de musée, avec des vieilleries de partout, des choses poussiéreuses mais ayant sûrement beaucoup de prix (au moins à vos yeux), mais que ce sera la traversée d’une demeure palpitante de vie,que ce sera plus proche de la visite d’une maison neuve que d'un musée antique ! Ce que nous allons exposer très sommairement ce soir, c'est un petit guide de visite du coeur.

 

Si je vous dis qu'il est important d'avoir des attitudes, je mets le doigt avec Jésus, ou plutôt Jésus met le doigt et moi derrière lui, sur ce que nous pouvons faire. Car si nous pensons que le bonheur des Béatitudes est le fruit d'aptitudes (je joue un peu sur les mots) et non pas d'attitudes, si nous pensons que, pour être joyeux il faut certaines capacités, alors le bonheur n'est pas à la portée de tous ! Si pour être heureux, il faut être intelligent, par exemple, tous ne le sont pas de la même manière et il y a même des personnes, des handicapés mentaux profonds, qui ne peuvent pas exercer leur intelligence. Elles ne seront donc jamais heureuses ! Si nous pensons que le bonheur est dans la capacité et dans la force physique puisque nous allons faire le bilan de nos forces intérieures, qu'en est-il pour ceux qui sont atteints par la maladie ou par l'âge ? Souvent, nous nous croyons malheureux parce que nous nous comparons avec d'autres qui ont des capacités que nous n'avons pas. Ah ! Si j'avais la souplesse, l'intelligence et la vivacité d'untel pour faire mes études, qu’est-ce que je serais heureux ! Je réussirais tous mes examens sans forcer …Ah ! Si j'avais la capacité qu'a l'autre à encaisser les chocs, etc.

Non ! Nous ne sommes pas maîtres de nos capacités. C’est très réduit ce que la plasticité de nos capacités nous autorise comme changement. Prenez l’exemple d’un entraînement physique. Pouvez-vous vraiment changer votre capacité physique ? Un peu par l’entraînement. Mais enfin, si vous n’avez pas les capacités de Carl Lewis, vous ne courrez jamais un 100m en 10 secondes même avec beaucoup d’entraînement ! Et si c'est là votre bonheur, eh bien (rire) …tant pis pour vous,  il faut le dire carrément ! Vous serez toujours malheureux parce que Carl Lewis vous mettra toujours 10, 15 ou 20 mètres sur un 100m !

Peut-être allez-vous me dire : oui mais si on s’entraîne, on peut quand même changer un petit peu nos capacités. C’est entendu. Mais, à ce moment-là, pourquoi vous entraînez vous ? Quelle est la force qui vous pousse à vous entraîner ? Vous  vous entraînez parce que vous avez changé d’attitude intérieure, voilà, on en revient aux attitudes. Vous avez pensé que s’entraîner valait la peine, parce que vous avez été remué quelque part, on vous a lancé un défi et vous êtes un peu orgueilleux ou un peu fier. On vous a piqué et, au lieu d’être un pauvre en esprit, vous devenez un riche en esprit, la remarque vous met en marche ! Et tous les jours, vous allez vous entraîner.

 

Tout compte fait, on voit bien que, ce sur quoi nous pouvons réellement ‘jouer’, ce que nous pouvons véritablement et radicalement changer intérieurement, ce n’est pas tant nos aptitudes qu’un certain nombre d’attitudes intérieures, celles que nous réclame le Seigneur. Quelles sont-elles ?

 

J’ai divisé ma conférence en 3 parties, vous allez comprendre pourquoi. Vous allez vous poser à chaque fois une question et vous vous êtes peut-être demandé quel était le rapport entre ces questions le sujet de la conférence !

 

 

1. La mentalité évangélique : « Le Seigneur se tient à la droite du pauvre » (Ps 109, 31) montre le fond stable de l’homme heureux, la pauvreté en esprit.

 

a. La mentalité de l’homme et ses mauvaises mentalités :

 

Quelle est ma mentalité dominante ? Il paraît si simple de dénoncer la mentalité des autres. « Holà ! Oui, celui-là quel prétentieux ! » Et on dresse tout un tableau pour le prouver et on trouve même le mot précis pour le stigmatiser, incroyable n’est-ce pas !

Pour soi-même, on parlera de la connaissance de soi la fois prochaine,  pour soi-même, la tâche est plus délicate : un coup on se prend pour quelqu’un de très bien parce qu’on nous a fait des compliments ou parce qu’on s’est comparé avec quelqu’un qui est plus petit, et, au coup suivant, dès le lendemain, au contraire, on se prend pour moins que rien parce qu’on nous a critiqué. On a du mal à s’ajuster à soi-même ; nous avons du mal à voir la mentalité constante qui est la nôtre, parce que notre psychisme varie puissamment, même si on n’est pas lunatique ! Un coup, on est au sommet de la joie, le lendemain au fond de la vallée de la tristesse. Même si on n’est pas maniaco-dépressif, on a quand même des variations d’humeur.

 

Avez-vous réussi à vous saisir ‘en dessous’ de toutes ces variations d’humeur ou de comportement, qui font qu’un jour vous êtes agressif et dès qu’on vous frôle avec une plume, vous grimpez aux rideaux, et, le lendemain au contraire, on vous  envoie un coup de poing et vous êtes là sans réaction, complètement en asthénie ? Avez-vous réussi un peu à voir quelle pouvait être ma mentalité dominante, enfin la vôtre, même si vous pouvez aussi vous exercer sur moi ! (rire)

 

Pourquoi cette question ? L’homme se réalise effectivement dans un certain nombre d’attitudes (doux ou au contraire plus violent, artisan de paix ou au contraire semeur de discorde), dans toutes ces attitudes que j’appellerai ‘particulières’ et qui nous font réagir d’une manière appropriée à certains évènements. Par exemple la douceur (on va voir ce qu’est la douceur) : c’est lorsqu’on vient à votre contact qu’on va voir si vous êtes doux ; ce n’est pas quand vous êtes tout seul dans votre chambre ou en train de monter un projet de construction de voitures à partir d'allumettes ou je ne sais quoi, que vous êtes doux mais dans la réaction à une sollicitation. Il y a donc multiplicité en nous mais en dessous de ces attitudes diverses ou particulières qui se traduisent par ces réactions, il y a une toile de fond, ce qu’on appelle la mentalité. Je n’ai pas trouvé de mot plus précis mais je crois que celui-là est assez parlant.

 

On sait ce que c’est que quelqu’un qui a une mauvaise mentalité. On sait ce que c’est que quelqu’un qui a une mentalité de riche. Remarquez que chacun fabrique sa propre définition de ces mentalités perverses,  surtout s’il s’agit de pointer les autres ! On comprend aussi qu’il y a des mentalités différentes. Voyez la définition du petit Robert, elle est toute simple. Mentalité : état d’esprit, disposition psychologique ou morale. Un état d'esprit. On dit parfois, j’espère ne blesser personne parmi vous, qu’il y a des mentalités de fils unique. Cela n’est pas critiquable en soi d'être fils unique, on ne choisit pas en général ! Sauf si c'est le petit Calvin, (une bande dessinée que je lis en ce moment) qui s'exerce toujours à faire beaucoup de bruit le samedi matin, comme ça (rire) il est sûr de rester seul !

 

Il y a des mentalités : la mentalité d’une région de France sera différente sûrement de celle d’une autre région parce qu’elle est formée de tout un tissu de dispositions psychologiques, fruit de choix personnels, de notre culture, de tout un ensemble historique et géographique etc.

C’est par la mentalité qu’une société peut avoir une influence sur une personne, parce qu'il y a aussi des mentalités communes. On essaie de changer votre mentalité personnelle en vous intégrant (de gré ou de force) dans la mentalité ‘politiquement correcte’. Je suis en train de lire un livre extraordinairement intéressant sur les tueurs qui ont orchestré puis réalisé le génocide au Rwanda en 1994. Quelle mentalité pouvait être la leur pour accomplir de telles choses ? Des théoriciens avaient préfabriqué cette mentalité pour faire de ces braves agriculteurs, mariés, bons pères de famille etc., des tueurs. Et tout le livre rapporte précisément le témoignage des tueurs, non pas des victimes mais des tueurs. Pour découvrir un peu quelle mentalité structurait leur esprit pour aller, en bandes, en groupes,  massacrer ceux qui étaient leurs propres voisins. C'est très particulier et bien éclairant.

 

Si nous regardons la mentalité dominante de la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui, je peux vous assurer d'une chose, c'est qu'elle n'est pas évangélique, c'est à dire qu'il y aura confrontation avec la mentalité évangélique. C'est clair ! Je ne vais pas m'y attarder car c'est toujours un peu sinistre et on peut se tromper dans les analyses sur la mentalité de l'homme contemporain sans avoir encore le recul de l’histoire. Mais nous pouvons faire un petit travail biblique : voir quand et comment dans la Bible, Jésus dénonce certaines mentalités.

Je me suis attaché à ce travail pour le cas des pharisiens. Avec les frères, j'ai essayé de tracer un portrait robot de la mentalité des pharisiens qui s'opposent à Jésus. Ils sont presque à l'opposé de la mentalité de l'Evangile. Ces pharisiens qui sont très sûrs d'eux. Ces pharisiens qui s'opposent à Jésus, qui posent des actes à partir desquels on arrive aisément à dessiner un portrait robot intérieur de leur mentalité. Et si nous nous y reconnaissons, c’est qu’il n'y a plus qu'à opérer une petite conversion, et peut-être que…..j'en suis un !

 

Vous pourriez faire le même travail avec ce que vous discernez de la mentalité de Saint Pierre avant la croix et de la mentalité de Saint Pierre après la croix et la résurrection, dans les Actes des Apôtres. Quelle conversion ! Il est très sûr de lui, Saint Pierre, avant ! Vous souvenez-vous ? Saint Pierre : « s'il n'en reste qu'un, ce sera moi, je sors mon glaive, tu vas voir Seigneur ! Je vais te sauver, toi qui es le sauveur ! » On sait la suite… Et cet homme-là, Pierre, est cependant choisi par Jésus et il va, dans la grâce de la croix de Jésus, devenir un homme de l'Evangile, le roc.

 

Regardons encore cette mentalité d'enfant gâté, pour que vous saisissiez bien concrètement ce que je veux dire par mentalité, en Matthieu 11, 16-19. Vous y voyez la mentalité des enfants gâtés…. Jésus la dénonce. Il dit : "Nous avons joué de la flutte pour danser et vous n'avez pas dansé". Vous souvenez-vous de ce passage ? « Nous avons entonné des chants de deuil, appelé à la tristesse et vous n'avez pas pleuré ». Vous n'êtes jamais contents. Le Seigneur réagit alors qu’on l’interpelle sur les comportements de ses disciples : comment se fait-il que tes disciples mangent, alors que les disciples de Jean-Baptiste jeûnent ? Jésus s’enflamme : les disciples de Jean-Baptiste, vous les avez critiqués aussi ! Que l'on jeûne, vous n'êtes pas contents, que l’on mange, vous n'êtes pas contents non plus, c’est une mentalité d'enfants gâtés… et jamais contents !

 

Ce sont des mentalités mauvaises : vous pouvez faire ce que vous voulez avec des gens qui ont ce type de mentalité, vous pouvez leur déplier le tapis rouge, vous pouvez leur donner des monceaux d'or, il y aurua toujours quelque chose qui n'ira pas ! Et « ce n’est pas le moment » ! « C'était hier que ça m'aurait fait plaisir. » Bon courage !

 

b. La mentalité évangélique : les pauvres en esprit.

 

La mentalité de l'Evangile, la mentalité du disciple de Jésus et de l'homme qui va goûter le bonheur, la toile de fond intérieure, le Christ la nomme « pauvreté en esprit ». « Heureux les pauvres de cœur car le royaume des cieux est à eux. »

 

Les pauvres. Le pauvre dans la Bible, qui est-il ? C'est d’abord, bien sûr, celui qui n'est pas riche, celui qui manque d’argent ; le mot ‘pauvre’ va désigner une pauvreté matérielle. Mais Jésus précise bien : pauvreté en esprit. Je le dis parce que sinon, tout à l'heure en sortant, vous allez tous donner vos biens à quelque organisme humanitaire en disant : « Bon ! Bon ! On a compris ! » Vous pouvez toujours le faire… ce n’est pas défendu ! Je n’ai pas de compte personnel mais l'abbaye, oui…. (rire)

 

Pour l'homme de la Bible, le pauvre est moins un indigent qu'un inférieur, un petit, un opprimé. Le mot petit est important dans la langue française. C'est une notion sociale, si vous voulez. Nous ne sommes pas dans des régimes de castes comme en Inde par exemple, depuis la caste des brahmanes jusqu'à la caste des intouchables : la société y est divisée verticalement par des castes, qui font que les hommes ont des valeurs différentes. (On laisse de côté la question des femmes et la réincarnation lorsqu’on s'est mal comporté !) Dans l'antiquité vous aviez aussi, y compris dans le monde juif, des gens qui, pour des raisons diverses, par exemple pour un ‘dépôt de bilan’, s'étaient retrouvés avec des dettes et ils remboursaient leurs dettes en étant esclaves des autres pendant un certain nombre d’années. C’est tout à fait logique : je dois un million, à supposer que je sois payé 1000 francs par mois, il me faudra à peu près 8 à 10 ans de travail chez quelqu'un, sans être payé bien sûr,  dans un travail gratuit, pour rembourser la dette. C'est ce qu'on appelle la servitude ou l'esclavage dans la Bible. Nous ne procédons pas autrement en remboursant nos crédits ou en payant nos dettes.

 

Les pauvres : le mot, dans la prédication des prophètes est important. On parle des anawim, vous retiendrez ce nom hébreu. Quand on arrive au Nouveau Testament, il y a des visages lumineux de ces pauvres dans la présence de Jean-Baptiste, mais aussi d'Elisabeth, ou encore ce personnage tellement attachant, Siméon, qui a attendu si longtemps dans le temple la venue du Messie promis et surtout Marie, la Vierge Marie… les anawim, ce petit peuple, ces quelques uns au cœur de pauvre.

Il y a plusieurs mots hébreux et plusieurs mots grecs pour désigner la pauvreté. Mais retenons ceci : les pauvres en esprit ou par l'esprit se rattachent à l'humilité prônée par les prophètes. « Humilité », c'est un autre mot qu'il faut vraiment tenir pour équivalent à « pauvreté en esprit ».

 

Ai-je la mentalité d'un humble ? Voilà la question que nous pourrions nous poser ces prochains jours.

Pas d'un humilié. Je n’ai pas parlé d'un humilié, mais d'un humble, d'un pauvre en esprit. L’humilié est tel par les autres mais son cœur peut être d’orgueil. L’humble l’est par lui-même quelque soit son état social. Léon Blois avait une phrase très belle : « On n'entre pas au paradis demain mais aujourd'hui, quand on est pauvre ». Il faisait allusion au bon larron. « Aujourd'hui tu seras avec moi au paradis. » « On n'entre pas au Paradis demain, mais aujourd'hui, quand on est pauvre ». Cette béatitude est au présent. Le royaume des cieux est à eux, c'est immédiat. Le pauvre en esprit est heureux tout de suite.

Pour être pauvre socialement, pécuniairement, pour n'avoir pas assez d'argent, on n’a pas besoin d'être volontaire. Hélas… Certes on peut donner tous ses biens : « va ! Vends tous tes biens, donne les aux pauvres et suis-moi ! » Mais la plupart du temps, les situations de pauvreté, de misère, de quart monde sont le fruit d'évènements totalement indépendants de notre volonté.

 

En revanche, pour être un pauvre en esprit, il faut le reconnaître, le savoir et le vouloir. Je me répète : ces attitudes, à commencer par l'attitude profonde, la mentalité, sont le fruit de notre liberté.

Nous verrons un peu plus loin comment poser des choix. Là, il y a un choix radical à poser. C'est ceux qui ont accepté leur manque, leur faiblesse. « La bonne nouvelle, dit Jean Vanier, l'Evangile, est annoncée aux pauvres, pas à ceux qui servent les pauvres. » La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ; le bonheur promis par Jésus n'est pas promis à ceux qui servent les pauvres, mais aux pauvres.

Quand on vous invite, avec raison, à donner et à servir plutôt qu'à être servi, comme le dit Jésus, c'est toujours secondaire, secondaire au sens de deuxième par rapport au premier appel que Jésus nous lance qui est : d'abord, sois un pauvre car seuls les pauvres pourront servir avec joie les autres pauvres. Si tu commences à donner, à vouloir servir sans avoir un cœur de pauvre, soit tu serviras comme un orgueilleux, soit tu te serviras toi-même (de temps en temps, c'est bien de se donner quand même un peu bonne conscience : une part de nous-même se dit que ce serait bien de partager un peu), soit enfin, ce qui est la troisième possibilité et la plus fréquente, au bout d'un moment on se décourage, parce que le service qui n'est pas source de joie nous fatigue. Servir les pauvres n'est pas forcément amusant. Il faut le dire franchement. Revoyez ce très beau film que j'aime à citer : Monsieur Vincent sur Saint Vincent de Paul.

 

Les pauvres ne sont pas nécessairement plus reconnaissants que les autres. De nettoyer leurs plaies lépreuses ou autres n'est pas nécessairement très odoriférant, etc. Ca peut être même très lourd. C'est parce que nous sommes déjà des pauvres en esprit que nous considérons que les pauvres que nous servons sont nos maîtres, pour prendre l'expression de saint Vincent de Paul : « les pauvres sont vos maîtres » disait-il à ses jeunes sœurs, à ses jeunes frères ! Qu’est ce à dire ? Etait-ce inviter les pauvres à se gonfler ? A prendre de l'importance ? Bien sûr que non ! C'était inviter ses frères et ses sœurs à la pauvreté en esprit et ensuite à les servir en gardant cet état d’esprit.

 

Le vrai pauvre, quel est-il ? Je vous cite un très beau témoignage d'un frère missionnaire de la Charité :

"On avait amené un petit garçon d'environ 7 ans à notre foyer des mourants. Lui aussi était en train de mourir, mais grâce à de simples soins il se rétablit et il était plein d'entrain quand je le vis pour la première fois. Il  jouait autour du foyer en attendant qu'on ait trouvé un meilleur endroit pour lui. Je séjournais là et, 2 jours durant je remarquais qu'il avait toujours avec lui une petite balle de caoutchouc très ordinaire qu'on lui avait donné à une fête de Noël. Cette balle était tout ce qu'il avait au monde en dehors des vêtements qu'il portait. Le soir, il monta sur la terrasse avec sa balle, bien sûr, et lui et moi commençâmes à jouer. Au bout d'un moment, la balle rebondit au-dessus de la balustrade et il courut en bas pour la récupérer. Regardant du toit, je vis un garçon plus âgé, qui était un peu attardé, la ramasser et quand le petit arriva, il la jeta par-dessus le mur. Le petit escalada le mur, ne put la trouver et leva les yeux vers moi qui pensais combien cette perte devait être une tragédie pour lui. Mais il fit un geste qui voulait dire que ça n'avait pas d'importance, dégringola du mur et s'en alla en sautillant avec insouciance en chantant. Je restais sur la terrasse à réfléchir sur la pauvreté d'esprit : les Béatitudes et à me demander qui est riche et qui est pauvre, au juste."

 

c. Les pauvres de Dieu :

 

Le riche est incapable de se procurer le bonheur parce qu’il place, dit le Cardinal Lustiger,  toute son espérance dans ce qu'il possède. Le premier trait du pauvre en esprit, je le déduis du riche : le riche est celui qui place toute son espérance dans ce qu'il possède. Il a substitué à la recherche de Dieu la possession de ses richesses. Et il s'appuie là-dessus.

 

C'est du solide, dit l'homme qui a des greniers trop petits. Je vais en construire des plus grands pour pouvoir faire tenir toute ma récolte. Je suis quelqu'un de solide car j'ai un compte en banque épais, je m'appuie là-dessus. Le test à ce niveau là, dit le Cardinal Lustiger, et je le crois très pertinent, c'est simplement l'incapacité à donner aux pauvres. De donner vraiment sans arrière pensée. C’est très intéressant. Il y a des gens qui sont riches, tant mieux, Dieu leur permet de donner et de donner beaucoup. Mais il y a parmi eux des riches qui donnent mais qui veulent toujours donner en sachant ce que l'on a fait de leurs biens. Ce n'est pas donner cela ! Tout juste s'ils ne vous donnent pas de conseil ensuite pour placer ce qu'ils vous ont donné !

 

La pauvreté en esprit consiste à se rendre libre pour Dieu. Désencombré de soi-même, on va le voir. Disponible pour Dieu et pour ses frères, capable de recevoir et de chercher le trésor caché. Ce mot de ‘liberté’ que nous aurons l'occasion de retrouver, il est très important. Le pauvre en esprit est vraiment libre dans ce monde, quelle que soit sa situation. Le paradoxe est là et je le souligne avec force.

 

Quand je fais un bilan sur les sources de ma joie, quand j'essaie de faire ce petit guide intérieur qui peut me servir plusieurs fois dans mon existence, je prends une journée, trois jours de silence, de retraite. Je peux me faire une check-list avec un certain nombre de points. Alors, je m'interroge sur mes forces et la première chose que je dois mesurer en moi, ce n'est pas d'abord mes richesses, c'est ma capacité à utiliser la force des autres, la force de Dieu. C'est cela la pauvreté en esprit. Les pauvres en esprit sont ceux qui vont tout miser sur la puissance même de Dieu qu’il peut nommer explicitement ou pas. Nous, nous le savons, nous le nommons personnellement et nous connaissons son visage en Jésus-Christ. Le pauvre en esprit, c'est celui qui va tout miser sur Dieu. Il se voit bien plus comme un instrument de musique dans les mains de Dieu que lui-même source d'action et instrumentiste.

 

Saisissez-vous en quoi la pauvreté en esprit à laquelle nous tendons, et nous allons voir comment, n'est pas du tout une démission ni par rapport au monde, ni par rapport aux autres, ni par rapport à moi-même ? Elle n’est pas une sorte d'enfoncement dans le néant, dans la paresse, dans la mollesse. Jésus n'a pas dit heureux les mous, mais heureux les doux et la douceur est une force. Le pauvre en esprit est tout le contraire de celui qui, sous prétexte d'abandon à Dieu, laisse tout tomber du monde ! C'est simplement l'homme qui, justement parce qu'il a perçu en vérité l'ampleur considérable de la tâche qui l'attend, de la vocation d'homme et de chrétien qui est la sienne, immense et formidable, se perçoit tout petit et, comprenant qu'il n'y arrivera pas, il cherche à utiliser la force de l'autre.

 

Vous avez peut-être fait du judo ? Le pauvre en esprit est un spécialiste du judo spirituel. Au judo, on utilise le poids, la vigueur, l'énergie de l'autre. Dans la réalité, si on fait de la compétition, il faut quand même un certain nombre d'énergies personnelles, mais, dans la théorie, le petit peut battre le fort parce qu'il utilise son énergie. Il n'essaie pas d'affronter frontalement quelqu'un qui sera plus fort que lui, il ne refuse pas la tâche, il ne refuse pas le combat mais il met à son service l'énergie de l’autre. Il ne faut pas comprendre de travers ce que je viens de dire mais bien sentir que, mettre au service de soi la force de l’autre, c'est une attitude, une toile de fond, c’est la reconnaissance d'une faiblesse et non l’exploitation de l’autre, c’est une faiblesse qui est mise en face d'une force fondamentale, celle de Dieu.

 

d. Un voyage vers le moindre où Dieu voit grand ce qui nous semble petit :

 

Le pauvre en esprit accepte son néant car il connaît le vrai regard de Dieu sur lui, sur les choses, sur les autres. C'est très fondamental. Qu'est-ce que je veux dire par là ?

 

Je cite Mère Térésa : « Rien n'est trop insignifiant, nous sommes si petits que nous voyons tout petit, mais Dieu qui est tout puissant voit tout grand. » « Le simple fait d'écrire une lettre pour un aveugle, par exemple, est une grande chose ! C'est aux travaux les plus humbles qu'est votre place et la mienne, disait Mère Térésa à ses sœurs, car il se trouvera toujours des gens pour faire de grandes choses, mais très peu feront les petites. »

 

Comment cela se réalise-t-il en nous ? Je vous ai laissé un texte qui est magnifique et qui va absolument dans ce sens. C'est le texte qui suit la conférence et qui commence  ainsi :

"Le désarroi vient toujours quand je me donne de l'importance". Il  nous explique avec ces mots pertinents, plus profonds que les miens, ce qu'est la pauvreté en esprit.

 

On doit se croire petit parce qu'on est petit, il faut le savoir. C'est la réalité, l'humilité n'est jamais en dehors de la vérité. Ceux qui sont satisfaits d'eux-mêmes, ont-ils compris à quoi ils étaient appelés ? C'est quand même saisissant qu'il y ait des personnes qui viennent se confesser, (ça c'est très bien, (rire) c'est peut-être rare, mais c'est très bien) mais qui viennent en disant, « moi je ne fais pas trop de mal, je ne fais pas de péchés ! » C'est peut-être vrai qu'elles ne font pas beaucoup de mal, ces personnes. Oui … parce que parfois, il n'y a même pas d’occasion pour faire du mal ! Je peux juste penser du mal et encore je n’ai pas toute ma tête ! Oui, qu'elles ne fassent pas de mal, c'est une chose, mais, « je ne vois pas ce que je peux confesser » en est une autre ! Nous avons là le signe que nous autres curés, nous leur avons donné une très mauvaise catéchèse : le péché, avant d'être une mauvaise action, est d'abord une absence de bonne action, et c'est en déployant d'abord toute la vocation chrétienne et humaine qu'on doit se mettre en face de la tâche et reconnaître nos manquements.

 

Il est vrai qu'il faut éviter un certain nombre de maux, tous les maux qui sont désignés de manière négative dans les commandements. Tu ne voleras pas etc. mais le but de la vie n'est pas simplement de ne pas voler, de ne pas commettre l'adultère etc. Si c’était le cas, c'est encore quand on est mort qu'on fait le moins de mal, surtout si vous vous êtes fait brûler car, en plus, vous ne prenez même pas la place d'un autre dans le caveau familial ! (Rumeur dans la salle) Vraiment, une petite place sur la cheminée, une petite urne, et c’est terminé ! Donc, vraiment, vous ne gênez personne….Et si vous avez eu l'intelligence de faire un testament avant, sinon, vous êtes cause de division peut-être involontairement mais par insouciance,  alors tout est parfait !

 

Nous sommes petits, c'est la réalité. Est-ce que vous réalisez que vous êtes appelé à donner votre vie pour chaque personne ici présente ? Mais vous n’êtes peut-être pas tout à fait encore obligés de mourir dans la minute ! Peut-être le Seigneur vous laisse-t-il encore quelques années ? J'espère qu'il me laisse encore quelques temps pour me convertir, personnellement. Mais nous nous voyons comme nous sommes, petits, n'ayons donc pas peur de faire des choses toutes petites. C'est ce que veut dire Mère Térésa. De  toute manière, les choses que nous faisons, que valent-elles ? La vaisselle que je fais chez moi, que vaut-elle ? Qui la mesure ? Mon mari ? Il n’a même pas fait attention que…  Ah si…. il y a 10 ans il m'a offert un lave-vaisselle  quand il a réalisé qu'il en avait marre des bruits pendant qu’il regardait la télévision ! Allons donc, de temps en temps il y a quand même des réactions de reconnaissance et on vous offre un lave-vaisselle !

 

Qui mesure nos actions ? Celui qui vous couvre de compliments, en vous disant : c'est magnifique ce que tu fais, c'est extraordinaire ! Ce n’est pas l'autre et ce n’est pas moi. Moi, si je suis un petit, je verrai de toute manière toutes les choses petites et même les choses immenses que je vais entreprendre par un appel du Seigneur, je les commencerai nécessairement petit, comme Mère Térésa. Elle n'a pas commencé avec 3000 sœurs, ni je ne sais combien de dizaines de milliers de malades ou de pauvres, mais avec un seul. L’œuvre de Dieu commence toujours petite. Mais c'est Dieu qui voit et qui donne la taille et le poids à tout cela, Lui, il voit grand, Dieu, parce qu'il est immense.

 

Vous lirez ce texte tout à fait extraordinaire de Mère Térésa : "le désarroi vient toujours quand je me donne de l'importance" et quand j'aimerais, en plus, que les autres m'en donnent, bien sûr !

 

e. Les sept visages de la pauvreté : dans l’action et dans la passion

 

Cette toile de fond qu'est la pauvreté en esprit va prendre 7 visages, ou 7 traits précis si vous voulez. Car il lui faut affronter un certain nombre de réalités très différentes dans le monde. C'est ce que j'appelle les 7 visages de la pauvreté en l'esprit dans l'action et dans la passion.

 

Revenons au Christ lui-même, qui volontairement s'est fait petit, pauvre de riche qu'il était et  n'a pas jalousement gardé le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti. Une fois mis par lui-même dans cette attitude de pauvreté en esprit, comment a t'il agi ? Comment a t'il vécu ? Il y a un temps où il a agi, il a entrepris des choses, la prédication du royaume de Dieu, des miracles, des guérisons ; il parcourait le pays, il allait par les villes, les villages, il bougeait, il organisait, il appelait : Pierre, sur toi reposera l'Eglise etc. Il appelait ! Et puis, dans la dernière phase de son existence, on a l'impression au contraire que les évènements viennent sur lui comme des orages noirs qui vous tournent dessus jusqu’à ce que la foudre tombe. Et il est le jouet des événements : trahison de Judas, reniement des autres… progressivement il est isolé et les autorités religieuses et politiques se conjuguent, le condamnent et finalement l’exécute sur la croix.

 

Il est certain qu'il y a au départ de la Passion en Jésus, un choix libre : « Ma vie nul ne la prend, c'est moi qui la donne. » En ce sens là, c'est lui qui a décidé. Mais ensuite, il est juste de dire qu’une grosse machine, une espèce d'énorme rouage des évènements, l'a conduit jusqu'à la croix et l'a broyé dans la mort et puis… mystère de résurrection. Nous pourrions relire toute la vie de Jésus avec ces deux temps, temps de l’action puis temps de la passion.

 

Nous, dans cette existence, comment allons-nous vivre cette pauvreté en esprit dans des situations d'action ou des situations de passion ? Des situations d'action quand je me sens appelé à fonder un orphelinat. On y va, il faut trouver des personnes, on fonde un association, on trouve de l'argent, l'association de Dareda-Tanzanie pour un hôpital, il faut agir, il faut entreprendre, il faut construire, il faut réfléchir, comme dit Jésus, car on n’entreprend pas la construction d'une tour sans avoir de l'argent, on serait ridicule. On s'assoit d'abord. De même si on vient vous attaquer, ce sont des exemples que prend Jésus, avant de riposter par la force, on s'assoit pour voir si on est assez fort pour entreprendre la guerre.

 

Mais notre existence n'est pas composée que de choses à entreprendre, de notre initiative ou par les appels des autres, il y a aussi et je dirais que c'est peut-être la part la plus importante de notre vie, des évènements à subir. Imaginez les vagues de la mer quand elles commencent à grossir, les vagues se forment, se creusent et tombent sur les phares ou sur les rochers du rivage. Et je suis certain qu'il y en a peu parmi vous ce soir, et même probablement pas, qui n'aient pas vécu des moments dans l'existence où ils avaient l'impression d'être balayé par des vagues successives : c'est la maladie des gamins qui survient, c'est le chômage etc. On a l'impression que ça arrive par une loi des séries. Il y a vraiment des moments dans l'existence où on est ballotté par les évènements.

 

Action et passion,  mais non pas passion au sens strict de la croix mais passion dans le fait que je suis en état de subir. Etre passif. A bien y regarder, la plupart de notre vie est un fin mélange des deux.

Ainsi, par exemple, vous avez décidé de fonder une entreprise. Parce que vous êtes plein de générosité, vous vous dites : j'ai une bonne idée, j'ai un très bon concept, et ça va donner du travail, on en manque, à quelques dizaines de personnes. Vous y allez mais ce n’est pas purement action. En effet, pas de chance pour vous, il y a une récession économique indépendante de vous et de votre entreprise. Ah ! Elle vient mettre des bâtons dans les roues sans que vous puissiez dominer le problème. C’est ainsi très souvent dans notre vie, il y a une part d'action et un mélange avec une part de passion. Il y a des choses sur lesquelles je peux jouer, des manettes que j’ai bien en mains, et puis d'autres que je subis et que j’encaisse.

 

Relisons un superbe passage de l'épître aux romains (ch. XII verset 9 à 15) lorsque Paul explique comment le chrétien doit se comporter. Vous verrez qu'il y a ces deux dimensions. J'ai été frappé par cela, tombant un peu par hasard sur ce texte (enfin pour tomber par hasard sur des textes de la Parole (rire) il faut quand même ouvrir la Bible de temps en temps, ce n'est pas parce que je voulais me débarrasser d'un bouquin qui me gênait, qui est tombé par terre, qui s'est ouvert tout seul.). Je vous lis ce passage, il est court, il est très beau :

 

"Que l'amour soit sincère. Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien Que l'amour fraternel vous lie d'affection mutuelle, rivalisez d'estime réciproque, d'un zèle sans nonchalance, d'un esprit ardent, servez le Seigneur".

Vous voyez, ce sont des verbes actifs : servez, rivalisez, fuyez, attachez-vous etc., et puis après : "soyez joyeux dans l'espérance, patient dans la détresse, persévérant dans la prière". Alors là, il s'agit de tenir, on est davantage passif, ce n’est plus : allez ! C'est : tenez. "Soyez solidaires, soyez accueillants", on laisse venir, ce sont des attitudes où on laisse venir. "Bénissez ceux qui vous persécutent, bénissez, ne maudissez pas ! Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent ".

 

Regardons de plus près ces deux temps de notre vie, temps entremêlés plus que temps successifs.

 

2. En phase d’action : « Ici il faut voler avec les ailes et les plumes du grand désir. » Dante La force du désir éveillée par les trois béatitudes de l’action et leurs trois fins.

 

J'aimerais voir rapidement avec vous la deuxième question posée. Je serai plus rapide, je vous rassure : quelles sont mes forces intérieures pour entreprendre ?

                                   

J'ai mis sous cette question trois des Béatitudes qui me paraissent être des Béatitudes de l’action. La justice, ceux qui on faim de justice, ceux qui exercent la miséricorde, la miséricorde c'est un amour au-delà de la misère de l'autre. (Tu m'as fait quelque chose, et je t'aime quand même et je te le prouve.) Et enfin les artisans de paix. Trois béatitudes d'actifs, trois façons de poser des actes concrets.

 

a. La force du Désir : une faim ayant une fin

 

Un point commun réunit ces Béatitudes, il se trouve dans toutes nos actions, c'est le désir. Le désir. Je vous ai mis un mot de Dante, quand il décrit le purgatoire dans la Divine Comédie. Qui sera au Purgatoire ?  Personne ne s'est retourné vers son voisin, c'est déjà pas mal ! (rires) Très bien, on sent que les Béatitudes commencent à nous imprégner !

 

Seront au purgatoire ceux qui ont manqué de désir.

 

« Ici, dit Dante, il faut voler avec les ailes et les plumes rapides du grand désir ». C'est très beau cela !

Seront au purgatoire ceux qui n'auront pas eu assez de désir, ceux qui auront manqué de désir.

Qu'est-ce que c'est que le désir ? Nous avons des désirs en nous, partons de là. Mais on m'a prévenu qu'il fallait que j'arrête de prendre, quoique ce soit assez d'actualité, l'exemple des chocolats. Soit ! C'est la saison de Noël mais il me faut prendre des désirs un peu plus nobles ! Quoique l’exemple de la nourriture soit particulièrement intéressant parce que c'est très premier ; elle nous fait démarrer vite même si nous ne sommes pas des petits chiens.

 

Le désir, par exemple, du soleil. Vous n'avez pas le désir de cocotier, de plages fines ? Non, ça n'est pas universel tandis que le chocolat… (rire) Prenez les exemples que vous voulez ! Vous sentez très bien qu'il y a des phases dans votre vie où vous n'avez aucun désir, ce sont les pires, je pense que vous le sentez. Au contraire, quand vous avez un désir très fort, il vous met en marche d'une manière extraordinaire. "J'ai désiré d'un grand désir manger cette Paques avec vous " dit Jésus à ses apôtres. "Je suis venu jeter un feu sur la terre, comme il me tarde pour qu'il soit allumé" dit Jésus. C'était un homme de désir, de grand désir. Et vous comprenez que sans certains désirs au fond du cœur, on ne sera jamais artisan de paix, on ne sera jamais affamé de justice et autres, il faut avoir le désir, c'est fondamental.

 

Je me permets de signaler, petite analyse si vous voulez, ce qu'est le désir. J'ai marqué une formule : "Le désir, c'est une faim ayant une fin", je vous invite à la relire, parce que à force de jouer sur les mots on en devient incompréhensible, et l’orthographe est là très importante ! Je vais essayer de me faire comprendre.

 

Quand on a faim, on n’a pas nécessairement de désir ! La faim monte en nous et peut-être que nous ne savons même pas la reconnaître, ou alors nous la reconnaissons simplement parce que nous savons que nous avons faim. (Je m'excuse, je retourne à la nourriture, c'est quand même assez parlant comme exemple.) Je peux avoir très faim mais je ne m'en aperçois même pas. Et puis je passe devant une boulangerie et d'un seul coup, la faim se réveille. Ou bien, il y a quelqu'un qui marche à côté de moi et qui me dit : « Dis donc, tu n’as pas faim, toi ? » « Mais si justement, je commençais un peu… »

On nous a rappelé notre faim, mais ce n'est pas encore un désir. Le désir naît lorsque précisément j'ai un objet qui correspond à ma faim et qui vient d’être placé devant moi. Je vous ai donné l'exemple de la boulangerie pour que vous ne soyez pas tout à fait perdus. Effectivement, j'ai faim, je passe devant une boulangerie, je vois un superbe croissant. Le désir s’éveille. Je vais maintenant vous donner un très mauvais exemple, mais c'est pour faire sourire les confrères : j'ai faim mais je ne passe pas devant une boulangerie, je passe devant un traiteur et il a fait un excellent pilao. Si vous avez un désir de pilao, vous vous invitez à l'abbaye, vous y serez reçus les bras ouverts, nous en avons une demi tonne à finir avant Noël. (Éclats de rire) On aimerait autant que ce soit vous qui soyez malades, mais le plus triste serait d'être malade avant les fêtes, car en plus d’être malade, les gens ne comprendront pas ! Alors que se passe-t-il ? Vous avez faim, mais le désir ne va être éveillé, vous ne pourrez vraiment parler de désir, que lorsque vous aurez vraiment visé quelque chose. Ah ! Ce pilao là derrière la vitrine, extraordinaire, je n’ai jamais vu un pilao pareil ! Et il a fallu que je fasse 8000 km depuis la Tanzanie pour manger un pilao ici, en France, de cette qualité.

 

Un énorme désir monte dans mon cœur. Il nous faut être précisément des êtres de désir et, en fait,  nous ne pouvons désirer que lorsque nous avons une fin. Lorsqu'un objet précis m'a été présenté et que je me focalise la-dessus. Sinon, nous serons des gens qui seront peut-être mal à l'aise, mal à l’aise parce que nous aurons faim, mais nous ne saurons pas de quoi nous avons faim.

 

Qu'est-ce qui te ferait plaisir ? Je ne sais pas….Du foie gras ? Oh non pas encore…hier, ça suffit….etc.

Les êtres gavés peuvent avoir faim, ils n'ont plus de désir. On a tué le désir. L'astuce de tous les totalitarismes, c'est de tuer les désirs. Le propre d'une secte ou d'un pouvoir politique fort, c'est surtout de tuer le désir chez les gens. Comment ? En répondant à la faim avant même qu'ils aient eu le temps de désirer. Prenons un exemple : Noël. (Je vais juste vérifier si vous avez une attitude totalitaire envers vos propres enfants.) Que disons-nous ? Il ne faut surtout pas les faire désirer ces pauvres petits, parce qu'ils seraient capables, s'ils désirent, d'être forts. Le désir est une force. Alors, par tendresse, je leur donne tout avant qu'ils aient eu le temps de désirer et je les gave de cadeaux. Et puisque chacun porte en lui une faim de tendresse, d'amour, un besoin d'être aimé, et de recevoir des gestes qui le prouvent, il reçoit mon cadeau mais il n'y aura pas eu de désir en lui. Vous comprenez la différence.

 

Comment cela ? « La force de l'homme, c'est un très beau mot d'un prêtre, fondateur d'un grand mouvement en Italie qui s'appelle Communio-Libératio, est tout entière concentrée dans la recherche de satisfaction, de bonheur. » « Et, dit-il, tout l'effort du pouvoir, de la culture dominante se concentre alors à réduire, à étouffer les désirs constitutifs du moi. » Et en particulier le désir de Dieu, qu'on s'efforce de tuer dans tous les totalitarismes athées.

 

Je me permets de signaler  quand même sans faire toute une conférence sur le désir, que nous avons très souvent une fausse conception du désir. Nous avons une conception maladive du désir. Je le signale en particulier au personnel soignant et autre. Laquelle ? On voit le désir comme un trou, un vide que la satisfaction viendra boucher. Sans faire de l'anti-Freudisme primaire, je pense en faire mais pas du primaire, c'est exactement là qu'il faudrait situer l'une des erreurs fondamentales de Freud. Il fait voir le désir comme un manque qu'il faudrait combler, pour la satisfaction, l’apaisement. Mais c'est faux parce qu'à ce moment-là, l'homme ne tend pas à être une force pour transformer le monde, il ne tend plus qu'à une chose : au calme plat de la mer d'huile. Ca va un moment, c'est ce que je vous disais, c'est le bonheur dans le sens : pas de problème, plus de désir, on rejoint une grande spiritualité, qui n'est pas la nôtre en tout cas même si elle a donné des gens extraordinaires : c’est la spiritualité orientale, bouddhiste. Il faut apaiser le désir pour le faire disparaître, sauf qu’il ne le fait pas par un comblement mais par un vide intérieur. Or le désir n'est pas un trou que la satisfaction viendrait boucher, c'est une force, un élan pour agir et pour tendre à un supplément et non pas à un complément. Cette idée me paraît très, très essentielle. Désirer ne signifie pas nécessairement qu'on est en état de manque. Le désir du drogué en état de manque est une caricature, je sais bien qu'elle existe, mais c'est une caricature du désir humain. Le désir dilate et nous déploie bien plus qu’il ne nous indique un manque. Le mot faim est ambigu car il indique un « complément » nécessaire. Le désir nous fait aller au-delà de nous-mêmes.

 

Laissez les désirs monter en vous : ils ne désignent pas d'abord une incomplétude, un manque, des trous à boucher en vous, ils désignent précisément, et c'est comme cela que Dieu parle en nous, des forces qui montent et qui sont là pour nous transformer, nous ouvrir au bonheur et transformer le monde, un supplément d'âme. Vous avez le désir de Dieu en vous, vous n'allez pas me dire que vous avez un trou de Dieu en vous ? Vous avez le désir de Dieu en vous parce qu'à un moment donné, vous allez plonger en lui, ce sera le ciel, ce sera la gloire et vous serez vous-mêmes au-dessus de vous-mêmes.

 

Et ce désir peut être très violent. Ne confondons jamais désir de violence et violence du désir, ce n’est pas la même chose. Si les saints n'avaient pas eu un désir très violent dans leur cœur, avec beaucoup de douceur, ils n'auraient rien accompli. Les désirs insuffisants conduisent à l’ennui.

 

Le désir a trois manières d’être, je crois très fondamentales. Regardons dans notre cœur, par petite visite guidée, la pauvreté en esprit dirigée vers l'action.

 

b. La faim de justice : le désir du bien, du beau, du vrai.

 

Est-ce que j'ai à chaque fois un désir d'entreprendre ? Est-ce que j'ai un désir ? Pour Dieu, ce désir va être premièrement un désir de beau, de bon, de vrai. Ce sont ceux qui ont faim et soif de la justice.

 

La justice dans la Bible, c'est bien sûr le seul juste, Jésus, qui la manifeste en tout luminosité, mais la justice, c’est cette espèce de recherche, de droiture qui est célébrée et vécue même chez les gens qui ne sont pas croyants. C'est très beau de voir le Yad Vashem, à côté de Jérusalem. Le Yad Vashem est  le mémorial de la Shoah,  l'holocauste, le génocide qui a fait plus de 6 millions de morts au cours de la seconde guerre mondiale. Le peuple juif, au moins l'état d'Israël, en garde mémoire dans un sanctuaire qu'ils ont fait spécialement pour cela, à côté de Jérusalem. Faut-il y aller, faut-il ne pas y aller, c'est un autre problème ? Toujours est-il qu'il y a au Yad Vashem une colline avec les arbres des justes. Les justes, ce sont tous ceux qui ont sauvé un juif ou plusieurs juifs, peut-être même des centaines, des milliers pendant la seconde guerre mondiale. Vous avez entre autres, ça a fait matière d'un film, l’arbre de Schindler, (vous avez peut-être vu ce film ? La liste de Schindler ?) cet industriel allemand qui a sauvé des centaines de juifs en les faisant travailler dans son usine. Vous savez que Jean-Paul II en a sauvé aussi…

 

Les justes, quelles que soient leur croyance, catholiques, juifs, incroyants, etc., sont appelés justes parce qu'ils ont eu un comportement de juste et je vous disais qu'actuellement je lisais un ouvrage sur les témoignages des tueurs du génocide Rwandais. On s'aperçoit que la quasi totalité a été emportée dans un même mouvement, sauf quelques justes qui, pour des raisons très différentes, ont dit : non ! Ils ont été massacrés à la machette.

 

Avons-nous ce désir, cette soif presque constante, d'aller systématiquement vers le beau plutôt que vers le laid, vers le bien plutôt que vers le mal ?

Vous allez me dire : je ne suis pas philosophe, je ne sais pas ce que c'est que le bien, ce que c'est que le mal. Si ! Justement, nous avons en nous notre conscience. Certes, il y a des moments où je ne suis pas dans un état où je peux encore voir le bien et le mal, je suis d'accord. Par exemple, si vous êtes ivres…Mais c'est un péché mortel, dira Saint Thomas d'Aquin, car en étant ivres, vous n'êtes effectivement plus en mesure de discerner ce qui est bien et ce qui est mal. Et donc, même si vous allez simplement vous coucher pour cuver votre alcool, vous êtes quand même en état de péché mortel parce que vous pourriez très bien, dans d'autres circonstances, ne plus savoir ce que vous faites et tuer quelqu'un. Vous vous mettez dans un état d'inconscience morale.

 

Habituellement, c'est notre devoir d'être renvoyé à nous-mêmes et de prendre le temps de s'examiner : est-ce bien, est-ce mal ? S’il existe parfois des difficultés à discerner, la plupart du temps c'est clair. Reconnaissons-le.

 

Désir, désir du beau, interrogeons-nous vraiment là-dessus.

Le désir du vrai : autre chose d'être encore celui qui n'a même plus de goût pour le mensonge, et autre chose d’être celui qui a le goût dans la bouche du beau, du bon, du vrai. D’un côté, on évite de mentir, de l’autre, on va vers le vrai, la vérité. Il nous faut bien saisir la différence. On peut être sur le bon chemin et de temps en temps tomber. C'est quand même mieux, comme disait Saint Augustin dans un texte que le père abbé nous cite souvent : "de  tomber sur le chemin que de faire des grands pas en dehors". Celui qui ne veut pas mentir fait bien, mais il n’est pas encore sur le chemin du désir qui cherche la vérité de toute sa force.

 

c. La faim de miséricorde : désir d’un amour plus fort que la mort.

 

Les miséricordieux, ce sont ceux qui désirent l'amour plus fort que tout. Puisse le Seigneur nous bénir de ce désir.

Le désir d'aimer, tout le monde l'a, et même d'être aimé. Mais le miséricordieux est celui qui a le désir que l'amour en son cœur soit plus fort que tous les obstacles. Et il y en a dans ce monde des obstacles ! La miséricorde, c'est l'amour qui dépasse le mal qu'on vous a fait, qu'on nous a fait, c'est l'amour de l'ennemi. Le miséricordieux c'est celui qui a dans son cœur un désir d'aimer plus fort que tout. C'est très, très beau ! "Ceux qui veulent substituer l'amour à la haine répondent à la haine par l'amour", disait le cardinal Lustiger.

 

d. La faim de la paix : désir d’unité et de concorde.

 

Les artisans de paix : ce sont ceux qui désirent l'unité, la concorde.

Est-ce que je veux diviser pour régner ou est-ce que, au contraire, je suis un homme qui aime l'unité, qui aime l'harmonie, qui aime la concorde, qui aime que les gens s'entendent entre eux, un homme qui ne va pas commencer par dire : "Ah Madame Untel, vous savez ce qu'elle a dit de vous ? Ah ! Je ne peux pas vous le dire !" Les semeurs de zizanie qui se prétendent monsieur ‘bons offices’ et qui ne font que servir leur cause.

La paix vient d'abord du désir de paix, d'unité. La paix c’est la concorde en soi d'abord, et puis la concorde autour de soi. C'est cela la paix, tout simplement. Ce n'est pas que tout le monde soit pareil, c'est que tout le monde s'entende et s'aime.

 

 

3. Au creux de la passion : « Lent à la colère et plein d’amour, il ne nous traite pas selon nos fautes. » Ps 103,8 Les quatre béatitudes de la passion soutiennent la puissance de la patience

 

Cette troisième et dernière partie sera très brève. Je vais l'évoquer pour vous. Rappelez vous que dans la passion, il y a une force. Nous ne sommes pas écrasés et combien de saints nous en ont donné l'exemple. Lorsqu’on pose un poids sur une table, si elle ne s’effondre pas, c’est qu’elle a en elle une force de résistance source d’une force dite de « réaction ». C’est une force véritable, symétrique de celle de l’action.

 

a. La solide patience : la force des faibles qui subissent

 

La force dans la passion, c'est la patience, et ce n'est pas pour rien que les deux mots ont la même origine : patience, passion. Celui qui pâtit. Mais autre chose est de dire ‘je suis patient’, autre chose est de dire ‘je pâtis’. Dans le premier cas, on s’implique, dans le second on subit. Voyons cela de plus près.

C'est vraiment une force extraordinaire, la patience ! La ténacité de celui qui est patient, qui ne lâche pas, ce n'est pas de l'entêtement, on va essayer de le comprendre. C'est une grande vertu qui nous permet de supporter. Il est dommage qu'on ait perdu un peu le sens de la patience. En travaillant cette conférence, je me suis aperçu que dans les premiers siècles de l'église il y avait chez les pères de l'église, nos premiers penseurs, des traités entiers consacrés à la patience. Il semblerait qu'à l'heure du TGV on prenne le temps d'aller vite mais plus celui d'être patient et c'est dommage parce qu'on ne peut pas traverser toute l'existence en TGV. Même si on essaie d'éviter le maximum d'ennuis, tôt ou tard, le réseau de l'existence se resserre sur nous ! On est pris dans le filet !

 

Seriez-vous Dieu pour n'avoir fait jamais que des choses que vous aviez envie de faire, pour n'avoir vécu que des expériences que vous aviez programmées, dont vous avez été à l'initiative ? Certes non ! Alors, il y a cette vertu extraordinaire qu'on appelle la patience.

La patience aussi, je parle de la solide patience, nécessite non pas de subir mais de choisir. Comme le désir, je vous le disais, n'est pas n'importe quelle faim, la patience n'est pas simplement subir des choses, ce n'est pas la résignation, l'obstination…La patience intègre les événements plus qu’elle ne les repousse. Quand l’impatient s’énerve ne trouvant pas son compte, le patient apprivoise le temps et fait son miel de ce qui advient. Confiant dans la force de l’instant.

Un mot très beau désigne aussi la patience : la longanimité. C’est un mot qui paraît compliqué, mais en fait il décrit celui qui a l’âme longue, longa anima, celui qui a une âme longue, large : « il a le dos large », il peut porter beaucoup.

 

« Le bonheur, il n’y a qu’une espèce d’hommes qui prétendent l’avoir trouvé et qui semblent vraiment l’avoir trouvé, ce sont les patients… » Affirmait un Père Chartreux, Dom Guillerand. Silence cartusien p. 142

 

Comment va se réaliser cette patience à travers les quatre Béatitudes de la passion ? J’aurais juste le temps de vous donner le sens de ces petits mots que j’ai mis sur le plan.

 

b. Les doux : la patience qui a  le sens du contact

 

Le doux, la douceur, c’est le patient, celui qui est patient, qui supporte mais qui va supporter d’une certaine manière. Quand on va rentrer au contact avec quelqu’un de doux, il ne sera pas raboteux ! Ce n’est pas difficile comme explication !!! Vous avez des gens qui supportent par nécessité mais qui sont le contraire des patients. (Je ne parle pas des patients des médecins, (rires) ils peuvent être doux, ils peuvent être tout ce que vous voulez, on les endort !) Je pense à ceux que l’on appelle des ‘écorchés vifs’. On ne sait jamais comment les aborder sans se raboter à eux !

Le mot douceur le dit, et nous avons tous cette expérience de toucher une surface douce ou au contraire une surface rappeuse, raboteuse, qui vous griffe, qui vous blesse. Il y a des gens comme ça, qui se prétendent bons mais qui sont toujours rudes. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas bons à l’intérieur, mais la douceur, c’est d’abord avoir le sens du contact. Celui qui supporte, et quand les choses lui adviennent, il n’est pas tout de suite à réagir comme un écorché vif, comme quelqu’un qui est tout de suite piqué et qui se met en boule comme le hérisson dressant ses piquants.

 

Réfléchissons chacun à nos attitudes quand quelque chose ou quelqu’un nous arrive. Tout de suite, on réagit. On a une surface élastique ! Fait-on rebondir les choses ? A-t-on la peau douce, je ne dis pas molle car un coussin peut être doux tout en étant ferme ? Sommes-nous capables de manifester par la douceur de notre contact les trésors de bonté qui habitent nos cœurs ?

 

c. Les affligés : la patience qui a le sens de la compassion

 

Les affligés. C’est encore un autre niveau : ce sont ceux qui ont le sens de la compassion. L’événement, la personne qui advient, la difficulté, la joie, ils la laissent pénétrer dans leur cœur pour vibrer avec. La compassion. Je vous citais saint Paul tout à l’heure : « Pleurez avec ceux qui pleurent, soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie. »

 

Il y a des gens qui sont doux, mais c’est tout. Le contact est bon mais ils ne laissent pas pénétrer en eux les choses. Ils ne vibrent pas à ce qui vous advient. Untel vient, il me casse encore les pieds à pleurnicher. Oui, mais ses pleurs sont peut-être réels pour lui. Est-ce que j’ai la patience des affligés, c’est à dire est-ce que j'ai le sens de la compassion ?  Est-ce que j’accepte que sa souffrance, sa douleur soit aussi la mienne ? Est-ce que j’essaie de le comprendre ou est-ce que je l’évacue de ma vie en lui demandant d’arrêter de gémir ?  

 

d. Les cœurs purs : la patience qui a le sens de la personne

 

Les cœurs purs. C’est très beau. Ce sont ceux qui ont le regard qui discerne toujours les personnes. Je ne vous donne pas l’ancrage biblique de cette pureté du coeur, mais je vous promets que j’ai travaillé pour comprendre ce qu’est le cœur pur.

 

N’ont pas le cœur pur ceux-là seuls qui ne font pas de péché, il n’y en aurait pas beaucoup ! Il y aurait la vierge Marie, Jésus, voilà, mettons Joseph ! Le cœur pur, c’est celui qui est capable de voir la personne et de savoir ce qu’elle est en tant que personne. Que chacun regarde son cœur, et saisisse l’importance du regard, le regard… le regard de quelqu’un. Au Rwanda, dans ces espèces de brutes qui justement découpaient à la machette, ‘coupaient’ comme ils disaient, ceux qui étaient de l’autre ethnie, les seuls qui ont été un peu gênés, ce sont ceux qui ont croisé le regard de leur victime, ce sont les seuls, les autres…. On taillait,  comme ils disent, on taillait les bambous, on taillait les bananiers, etc. alors on taillait aussi les personnes… ! Ça ne les gênait pas d’avoir du sang sur la machette. Par contre, ceux qui, un instant ont croisé le regard de leur victime, alors ceux-là se sont sentis remués… « Heureusement », il y en avait toujours un à côté pour ‘finir’ le travail. Nous sommes dans l’horreur et l’atroce, bien sûr…

 

Quand on est face au regard de l’autre, on s’aperçoit que c’est une personne. Pourquoi ? Parce qu’à la différence de tous les autres êtres, je reconnais une personne comme telle parce je sais qu’elle me regarde. Une personne, c’est quelqu’un qui me regarde.

 

Le cœur pur voit toujours cela, il n’essaie pas de savoir si c’est une prostituée, si c’est un homosexuel, un avare, si c’est un chrétien, un catholique, un athée. Il voit d’abord que c’est une personne. Relisons aussi les textes de Mère Térésa : "on accueille tout le monde et on ne pose pas de question".

 

e. Les persécutés pour la justice : la patience qui a le sens de la souffrance

 

Enfin, les persécutés pour la justice. Le Seigneur nous donnera cette grâce mais c’est à nous aussi de la faire nôtre : la patience qui a le sens de la souffrance. Parce que la souffrance n’a pas naturellement de sens. La souffrance, c’est le partage de l’homme, c’est la souffrance humaine, c’est un fait.

Et les persécutés pour la justice sont ceux qui ont compris pour quoi ils étaient persécutés, pour quoi ils souffraient. Ils ont compris ce sens de leur maladie, de leur vieillesse, de leur handicap. Et ça se trouve, il y en a …et pas seulement bien sûr chez les chrétiens.

 

 

Conclusion : Il y a une neuvième Béatitude, c’est celle qui est propre aux disciples. Ceux qui souffrent au nom de Jésus. Je vous invite à réfléchir à cette Béatitude, à cette joie qui est propre à ceux qui connaissent le nom de Jésus. Ceux qui acceptent d’être calomniés pour Jésus, par exemple. Ceux-là seuls qui sentent la présence de Jésus à côté d’eux accepteront de souffrir, et les huit premières Béatitudes vont avoir un sens particulier pour eux car elles se trouvent condensées dans celle-ci. Une attitude particulière du chrétien se dégage de cette béatitude avec sa joie singulière si difficile à comprendre. Nous qui avons tant de mal parfois à donner le témoignage autour de nous parce que nous sommes persuadés que nous risquons un froncement de sourcil, une incompréhension, je ne sais quoi, que sommes-nous prêts à souffrir pour le nom de Jésus ? Et à connaître alors la joie énoncée par Jésus. Dernière question que chaque disciple de Jésus peut se poser.

 

C’est un beau programme que ces neuf attitudes, une mentalité et sept attitudes communes à tout homme plus celle des chrétiens Mais comment l’atteindre ? Parce qu’à vous dire les choses comme cela, peut-être que je pourrais vous décourager un peu : je ne suis pas encore un pauvre en esprit …je ne suis pas encore un doux…je ne suis pas encore un affligé ! En réalité, le Sermon sur la montagne nous décrit le chemin, un chemin de vie qu’il nous faut prendre de telle sorte que, peu à peu, nos attitudes intérieures soient modifiées. N’ayons pas peur, si certains jours nous sommes du côté des doux et puis d’autres jours du côté des durs. C’est peu à peu que, sur ce chemin, le vieil homme sera laissé au placard et l’homme nouveau va grandir.

 

Comment avancer, quel est ce chemin ? Nous en connaissons maintenant le but, c’est la joie, le bonheur qui nous advient quand nous avons ces attitudes intérieures. Comment avancer sur ce chemin ? Quel est-il ? Quelles en sont les étapes ? C’est la lecture du Sermon sur la montagne, que je vous invite à faire, qui nous permettra de le découvrir en commençant par la connaissance de soi. L’homme qui revient à son cœur et qui essaie de voir comment il est, comment il réagit face aux ennemis, comment il se situe face aux appels de l’infini.

 

 

Texte de Mère Teresa

 

« Le désarroi vient toujours quand je me donne de l'importance: penser que l'on devrait m'accorder de la considération, que je devrais être plus estimé, que le travail devrait être plus efficace, et que je devrais aider un plus grand nombre de gens, qu'il faudrait modifier les lourdes structures de la société : en un mot, être un véritable guide. Alors, Seigneur, je me regarde, je regarde le peu que je fais et l'insignifiance de ce que j'accomplis, et je vois qui je suis réellement.

Seigneur, en un sens, ma vie a été un chemin en pente, un voyage vers le néant, vers le moindre. Car je sais que dans le néant il y a tout, que dans la pauvreté il y a la richesse, que dans la petitesse réside la vraie grandeur. Dans un sens, il y a un pouvoir auquel je renonce; en même temps, il y a un pouvoir que je continue d'exercer, et qui me fait vivre plus profondément. C'est le pouvoir de la petitesse, le pouvoir de partager toute ma vie avec les marginaux de la société, avec ceux qui ne s'intègrent pas dans le système.

En même temps, Seigneur, je suis arrivé à savoir que, en réalité, je ne suis pas un guide pour ces petits. Je suis petit, comme eux, et, me voyant petit comme eux, ils comprennent qu'ils sont mes égaux : et par là même leur vient l'espoir qu'ils sont capables d'être meilleurs. Bien qu'il leur arrive de me considérer comme un guide, je sais que, en réalité, ce sont eux mes guides véritables. Ils sont ma direction, mon inspiration, le sens de ma vie entière. Quand je me vois comme un petit parmi les petits, je parviens à voir mon vrai moi. Je continue de comprendre pourquoi, Seigneur, tu m'as envoyé ici. Je parviens à saisir qu'un vrai missionnaire doit effectuer une double incarnation: être un autant qu'il est possible avec ceux auxquels il consacre sa vie, et en même temps être un avec le plus petit ‑‑ le Dieu‑homme, Jésus de Nazareth. Je parviens à comprendre que je ne peux être un avec les gens si je ne suis pas un avec toi, Seigneur, qui est un avec moi aussi.

Me voici, Seigneur ‑ corps, coeur et âme. »

Fais qu'avec ton amour je sois assez grand pour atteindre le monde.

Et assez petit pour n'être qu'un avec toi. »

 

Mère Teresa  « Dans le silence du cœur ».1984 pp. 50‑51