L’INFINI S’OUVRE SANS CESSE DEVANT
TOI
Sois sans limites comme le Père
« Accepte
des barrières
À ta droite et
à ta gauche,
Mais jamais
devant toi,
Jamais devant ton ciel. »
P.
Monier
Questions sur la connaissance de soi : a.
Te connais-tu toi-même ? Comment ?
b.
Comment réagis-tu en face des ennemis ?
c.
Comment vis-tu l’appel à l’infini ?
Le plan de la conférence :
De
l’évangile selon saint Matthieu 5, 17 à 48 :
« N’allez
pas croire que je suis venu abolir la Loi ou les prophètes : Je ne suis
pas venu pour abolir mais accomplir. Car je vous le dis en vérité: Avant que ne
passe le ciel et la terre pas un i pas un point sur le i ne passera de la Loi
que tout ne soit réalisé. Celui qui violera l’un de ces moindres préceptes, et
enseignera aux autres à faire de même sera tenu pour le moindre dans le royaume
des cieux. Au contraire celui qui les exécutera et les enseignera, celui-ci
sera tenu pour grand dans le royaume des cieux. Car je vous le dis : si
votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens vous
n’entrerez certainement pas dans le royaume des Cieux.
Vous
avez appris qu’il a été dit aux ancêtres « tu ne tueras point »; et
si « quelqu’un tue il en répondra au tribunal » Eh bien moi je vous
dis Quiconque se fâche contre son frère en répondra au tribunal. Mais s’il dit
à son frère « Crétin » il en répondra au Sanhédrin. Et s’il lui dit
« Renégat » ! Il en répondra dans la géhenne de feu. Quand donc
tu présentes ton offrande à l’autel, si là tu te souviens d’un grief que ton
frère a contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te
réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande.
Hâte
toi de t’accorder avec ton adversaire, tant que tu es en chemin, de peur que
l’adversaire ne te livre au juge, et le juge au garde et qu’on te jette en
prison. En vérité je vous le dis : tu ne sortiras pas de là que tu n’aies
payé le dernier sou.
Vous
avez appris qu’il a été dit : « Tu ne commettras pas
d’adultère ». Eh bien moi je vous dis Quiconque regarde une femme pour la
désirer a déjà commis dans son cœur l’adultère avec elle. Si ton œil droit est
pour toi une occasion de péché, arrache le et jette le loin de toi. Il est plus
avantageux de perdre un seul de ses membres que de voir tout son corps jeté
dans la géhenne. Et si ta main droite est pour toi une occasion de péché coupe
la et jette la loin de toi. Il est plus avantageux de perdre un seul de ses
membres que de voir tout son corps s’en aller dans la géhenne.
Il
a été dit, d’autre part, qui répudie sa femme doit lui remettre un acte de
divorce. Eh bien moi je vous dis : « Quiconque répudie sa
femme, hormis le cas de fornication, la voue à devenir adultère; Et si
quelqu’un épouse une répudiée, il commet un adultère ».
Vous avez appris qu’il a
été dit aux ancêtres Tu ne jureras pas, mais tu t’acquitteras envers le
Seigneur de tes serments. Et bien moi je vous dis de ne pas jurer du tout. Ni
Par le Ciel, car c’est le trône de Dieu, ni par la terre, car c’est l’escabeau
de ses pieds, ni par Jérusalem car c’est la ville du grand roi. Ne jure pas non
plus par ta tête, car tu ne peux en rendre un seul cheveu blanc ou noir. Que
votre langage soit : Oui ? Oui, Non ? Non. Et ce que l’on dit de
plus vient du mauvais.
Vous
avez appris qu’il a été dit œil pour œil dent pour dent. Et bien moi je vous
dis de ne pas tenir tête au méchant. Au contraire, quelqu’un te donne t il un
soufflet sur la joue droite ? Tends lui encore la gauche Veut il te faire
un procès et prendre ta tunique ? Laisse lui ton manteau. Te requiert pour
une course d’un mille ? Fais en deux avec lui. A qui demande donne, à qui
veut t’emprunter, ne tourne pas le dos.
Vous
avez appris qu’il a été dit « Tu aimeras ton prochain et tu haïras tes
ennemis ». Moi je vous dis « Aimez vos ennemis et priez pour vos
persécuteurs. Ainsi serez vous fils de votre Père qui est aux cieux. Car il
fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur
les justes et sur les injustes Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle
récompense en mériterez-vous ? Les publicains eux–mêmes n’en font ils pas
autant ? Et si vous réservez vos saluts à vos frères que faites vous d’extraordinaire ?
Les païens n’en font ils pas autant ? Vous donc vous serez parfaits comme
Votre Père céleste est parfait. »
Rappels et
introduction :
C’est une lecture un peu longue, mais il est bon
de réentendre la parole de Dieu et, peut être, de se laisser surprendre par ces
mots qui nous sont bien connus. Pour vous aider à être surpris, je vais vous
rappeler le contexte dans lequel ces mots ont été prononcés. Dans le dernière
conférence, nous avions parlé des béatitudes elles-mêmes et nous avions dit
ceci : les huit béatitudes se déversent dans notre cœur, comme l’eau dans
une bouteille quand elle est ouverte,
au travers de ces huit attitudes du cœur, comme la lumière entre dans la
maison par les ouvertures, par les fenêtres que sont la pauvreté en esprit, la
douceur, ceux qui pleurent, ceux qui ont soif de la justice, etc. C’était
merveilleux de se l’entendre dire : le bonheur, il nous faut entrer dedans. Je fais le choix de la joie et si mon
cœur est disposé d’une certaine manière par les deux grandes forces que
représentent le désir et la
patience, alors je goûte à la joie même de Dieu. Tout tient, là haut au
ciel, dans le mystère ineffable de la sainte Trinité, dans ce mystère de la joie et de la vie qui
se déversent en moi. Entre dans la joie de ton Maître. Nous n’avons pas oublié
de faire le choix de la joie. Mais interrogeons
notre propre vie : certes j’ai fait le choix de la joie, et sûrement,
quelque part, j’ai expérimenté la joie au cours de mon existence plus ou moins
longue ; mais elle n’a pas eu encore une grande stabilité en moi, elle
m’arrive presque par hasard au détour d’une fête ou d’une réussite. Ce choix de
la joie rebondit sur la question suivante : comment rester ou demeurer dans la joie, comment faire de ces
attitudes passagères des constantes de ma vie ? A quelle altitude
cueillir ces attitudes dont nous comprenons, en voyant la tristesse
ambiante ou la tristesse dans sa propre vie, qu’elles ne sont pas atteintes par
tout le monde, en tous cas pas de manière stable. Alors que la gaieté des saints fait justement leur
puissance d’attraction et de rayonnement. Comment parvenir à la douceur qui me
donne la joie parce que je possède la terre, comment parvenir à cette faim, à cette
soif de la justice, etc, qui me donnent
le rassasiement divin ? Par quel chemin ? Il me semble que tout le restant
du sermon sur la montagne vise à nous expliquer quel est ce chemin. Jésus ne
nous indique pas seulement le but, il nous indique aussi la voie. Il est un bon maître parce qu’il est un pédagogue.
Ne méprisons jamais le comment ! Le comment
je veux être heureux ! Il est regrettable parfois que les incroyants,
que nous voulons convertir, ne nous interpellent pas davantage
là-dessus : « Tu me dis qu’il faut prier ! Très bien !
Comment ? Explique-moi comment prier. Comment être un chrétien ? Tu
me dis que c’est vivre sous le régime de l’Esprit Saint ? Comment vivre
sous le régime de l’Esprit Saint ? »
Jésus va commencer son
explication. Mais arrêtons-nous un instant. N’avons-nous pas été saisis par la chute hallucinante que Jésus nous fait
faire ? Il nous avait placé au sommet de la montagne, au sens physique du
terme, il nous avait dit aussi- cela avait dilaté notre cœur- vous êtes, vous,
le sel de la terre et la lumière du monde ! Il ne faut pas mettre une
lumière sous le boisseau mais au-dessus de la montagne, et nous étions là,
attendant de Jésus des paroles de consolation pour nous apprendre la
joie ; et voilà qu’il nous rabat avec
une force incroyable sur la Loi. Je
ne dis pas que la loi est un rabat joie, je dis qu’il nous faut être saisi par
ceci : tu nous parles de bonheur, Jésus, de vie, de douceur, et notre cœur
respire la liberté des sommets et voilà que nous avons l’impression de nous écraser au fond de la vallée sans parachute ou
avec un parachute mal ouvert. La Loi encore, le moralisme, le légalisme, faudra
t il en passer toujours par là ? Si nous avons entendu un tout petit peu,
au premier degré déjà, le discours que je viens de relire, cette première partie
du sermon sur la montagne qui succède aux béatitudes, nous devrions être
surpris ou étonnés que l’exigence posée par Jésus nous apparaisse encore plus
importante que celle posée par la loi ancienne !
En effet, il était dit dans
la Loi ancienne, il ne faut pas tuer. Certaines
fois, si j’avais pu… l’envie ne me manquait pas ! Mais...je n’ai pas envie
de finir mes jours en prison ! Alors pour l’amour de Dieu, je n’ai pas tué
mon prochain ! Je suis dans la loi. Attention ! Par la loi donnée par
Moïse, c’est une image que je prends, on bloque l’éléphant, et voilà que Jésus
nous invite à filtrer le moucheron. Vous comprenez l’image. La grille des commandements
se fait plus fine : non seulement il ne faut pas commettre de meurtre,
mais nous sont interdits tous ces mouvements que nous avons en nous, pas
simplement de haine, mais de colère : quand tu te fâches, et tu le traites
de raca soit d’imbécile (c’est le mot araméen.)… Même nous chrétiens, nous
restons des hommes, mais alors si nous n’avons même plus le droit de traiter
gentiment d’imbéciles notre prochain…où va t on ! Sentez-vous ce que je veux
dire ? De manière insidieuse, et à contre sens du texte, nous pourrions
interpréter cet évangile de la manière suivante : Jésus est venu renforcer
la loi car il y avait encore « quelques trous » selon
cette image de la moustiquaire ou du filtre censé trier et éliminer le péché de
nos vies. Le meurtre, l’adultère, c’est assez rare dans ma vie ! Peut être
aussi dans les vôtres ! Tandis que des pensées, des convoitises, des
désirs pas tout à fait sains, ça ne manque pas. Oui ! Nous avons
l’impression, si vous voulez, que la loi que nous montre Jésus nous fait reculer de 1300 ans en arrière au moment où
Dieu donnait à Moïse dans le désert cette loi première, le décalogue, les dix
commandements, mais aussi toutes ces lois qui rentraient, avec toute la minutie
du monde, dans la manière concrète dont il fallait pratiquer sa religion,
édifier l’autel, etc… Relisez le livre du Deutéronome et du Lévitique.
Essayons de comprendre, de ressaisir l’élan évangélique, ce que Jésus
veut dire. Et quelle pédagogie il nous invite à mettre en œuvre sans tarder.
Par exemple, si vous rentrez chez vous, et que votre mari vous dit « Tu
as vu à quelle heure tu rentres encore ? » et que vous vous sentez agressées,
c’est le moment ou jamais de mettre en œuvre la pédagogie de Jésus !
1. Face à face, la
Loi et la justice :
Ce
premier point va être un peu théorique ! Nous sommes en face d’un certain
nombre de mots qui ont un poids : Loi,
justice, scribe, pharisien, des mots qui ont un poids théologique,
biblique, humain. Pour certains mots, il n’est pas la peine que je rentre dans
des explications très longues : meurtre adultère, colère, car je crois que
cela n’a pas beaucoup changé. En revanche, essayons de comprendre la première
partie du discours de Jésus quand il dit « je ne suis pas venu pour abolir
la loi mais pour l’accomplir. Et pas un
petit iota, pas un petit trait de la loi ne passera avant que ne s’achève le
monde ». Et notre justice à nous, disciples, doit être supérieure à celle
des scribes et des pharisiens. Quand on sait comment les pharisiens
appliquaient la loi, on tremble !
Faisons un petit cours de
vocabulaire biblique.
a.
La Loi, Alliance vue du côté de Dieu, et la justice, Alliance vue du côté de
l’homme :
Il
faut savoir que Dieu veut lier avec nous une alliance de vie. Une personne face à une personne. Modèle de toutes
les rencontres humaines, la rencontre
avec Dieu s’appelle alliance. Ce n’est pas un contrat, c’est une alliance.
C’est pour cela que les religieuses portent des alliances à leur doigt, une
alliance pour montrer qu’elles vivent avec Dieu, leur Seigneur. Ce n’est pas
seulement un contrat et des vœux. C’est une alliance de vie.
Il
y a d’un coté ce que Dieu veut pour nous. Et c’est ce que l’on appelle la
Loi. La loi divine. C’est l’alliance
vue du coté de Dieu. Et puis la réponse
que l’homme doit donner à cette initiative divine, et c’est l’alliance
vue du côté de l’homme que l’on appelle la justice.
Loi et justice se font face à face. L’initiative revient toujours à Dieu et
c’est dans un échange réciproque que se vit l’alliance. Nous sommes là dans
un langage très concret. Et ne croyez pas qu’après l’Ancien Testament, le
Nouveau Testament ait éliminé ce langage, puisque Jésus lui-même le reprend.
Et ne dites pas : Saint Paul nous l’a expliqué, nous sommes sous le régime
de la foi et non plus sous le régime de la loi : ce serait mal interpréter
Saint Paul.
La
loi est bonne, elle est excellente, et même cet Esprit Saint qui surabonde dans
notre cœur et qui nous donne l’amour saint Thomas d’Aquin n’hésitera pas à
l’appeler, à la suite de Saint Augustin, la
Loi nouvelle de l’Esprit Saint. La loi désigne tout ce que Dieu veut me
dire de manière très générale ou de manière très particulière. C’est une
pédagogue, dira Saint Paul. C’est elle qui nous conduira jusqu’au Père. La
justice ? Ne la prenons pas au sens étroit du terme, parce que l’on a séparé justice et amour, -moi je suis
du coté de la justice je ne suis pas du coté de l’amour-. Comme si on pouvait
être du côté de l’amour sans être juste, et, réciproquement, aucune justice
véritable ne peut s’accomplir entre les hommes, s’il n’y a pas d’amour, puisque
entre nous il y a cette dette que saint Paul nous rappelle, la dette de la charité fraternelle,
précisément.
Prenons
le sens justice au sens biblique au travers de ces hommes qui sont appelés des
justes. C’est à dire des hommes qui sont accordés
à Dieu. La justice dans la bible ne désigne pas d’abord les rapports entre
les hommes mais le rapport entre l’homme et Dieu. Et si l’homme est ajusté à Dieu, s’il répond avec
justesse à la Loi divine, Loi générale ou volonté du Père pour moi, dans une
vocation, alors on l’appelle un juste. Joseph est un juste. Saint Joseph. On
nous présente des personnages extraordinaires qui sont des justes. Le mot est
tellement beau que les juifs l’ont gardé pour leur fameux mémorial, le Yad
Vachem aux alentours de Jérusalem avec ces arbres plantés pour « les
justes des nations ». Tous ceux qui ont sauvé des juifs pendant la Shoa.
C’est la colline des justes. C’est dans ce sens là qu’il faut entendre le mot
Juste. Alors ne voyons pas d’abord dans la justice
quelque chose de contractuel, voyons d’abord une attitude humaine adaptée, réponse adéquate à la loi divine.
Voilà
le Face à Face entre la loi et la justice. Alors que se passe t il ?
b.
La Loi accomplie par Jésus :
Jésus
ne vient pas abolir la Loi mais l’accomplir. Il n’y aura pas de joie « sans
foi ni loi » ! En
ce sens là, l’ivresse du bonheur ne peut pas consister en une sorte de liberté
indéterminée, la liberté de faire n’importe quoi : il y a Loi, il y a
une structure. Parce que l’être humain comme l’univers se construit à travers
des lois. Regardons autour de nous. Certes, l’univers ne se réduit pas à des
lois, mais nous y découvrons quelques lois physiques comme la loi de la gravitation
universelle, qui fait que, tôt ou tard et avant la fin de l’année je vais
dégringoler de mon estrade qui bouge, c’est une loi physique ! Une loi
physique extraordinairement prouvée, c’est la loi de la tartine de beurre
qui fait que le matin quand vous laissez tomber votre tartine de beurre, elle
tombe toujours du coté du beurre. Vous pouvez essayer demain matin, cela va
se vérifier. Et s’il y a de la confiture avec, ça marche encore mieux !
Il y a des lois, des lois physiques, et c’est pour cela qu’il y a des sciences
physiques, géologiques,… et ce n’est pas nous qui les avons inventées même
si c’est bien nous qui les discernons et cherchons à les exprimer à travers
nos concepts, nos équations, nos symboles, nos théorèmes.
Jésus
ne vient pas venir abolir la Loi. C’est dans l’ordre de la création. Tout se
construit selon un certain nombre de structures, et nous, les vivants, nous
avons des structures extraordinaires, biologiques, physiologiques mais aussi
psychologiques et spirituelles : il faut connaître comment fonctionne
notre cerveau, notre intelligence, notre cœur, notre amour. Les gens croient que
l’on peut aimer sans connaître les grandes lois de l’amour. C’est peut être
pour cela qu’il y a de moins en moins de rencontres…
Si
Jésus était venu abolir la loi, il ferait œuvre de destructeur, il ferait comme
le démon au premier jardin, l’Eden où Dieu pose une loi avec un élément bien
visible et une parole : « de tous les arbres du Jardin tu pourras
manger, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne toucheras
pas sous peine de mort. » Comme par hasard, c’était l’arbre qui devait
avoir les plus beaux fruits ! Toujours, Dieu fixe des limites et vous
réfléchirez à cela : comment se fait il que ce soit à travers les limites
que l’on puisse prendre conscience des structures, des forces de notre
construction interne.
Jésus
vient accomplir la loi. En quels sens ?
En
un premier sens, Il accomplit la loi parce qu’Il
pose les actes, Il réalise en actions la loi. C’est dans ce sens là que
l’on peut dire : j’accomplis ma tache de prêtre car je pose les actes du prêtre.
Il l’accomplit en ce sens là. Ainsi, il est déjà conduit à huit jours au temple
pour se soumettre à la loi, à la circoncision. Jésus pratique car il croyait
encore que, lorsqu’on a une religion, il faut la pratiquer ! On a bien
évolué sur ce point ! Il allait à la synagogue comme à son habitude, c’est
dit dans l’évangile, il allait au temple trois fois par an à Jérusalem. Cela
vous dirait d’aller à un pèlerinage à Jérusalem ? Il y a des endroits qui
sont plus agréables que d’autres. !
En ce sens là, il pose des
actes.
En
un deuxième sens, il l’enrichit
par des commandements nouveaux. Et surtout par ce commandement nouveau tout
à fait extraordinaire : « je vous laisse un commandements nouveau,
aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». En fait, il n’en
rajoute pas tant que cela, quand on y réfléchit. On pourrait là parler d’un
accomplissement quantitatif. J’ai trouvé cette belle image que je vous
laisse : il accomplit la loi, non pas tant en rajoutant des lois qu’en
montrant et déployant les fleurs et les fruits qui ont poussé sur cet arbre.
Il accomplit la Loi, en ce sens, que dans
la graine il y a tout l’arbre et les fruits qui vont venir avec, mais
il faut l’épanouir. Cette Loi, il l’épanouit et en même temps il la fait vivre,
il l’agrandit. L’amour comme je vous ai aimés.
Et
puis, dernier sens, il accomplit la loi parce qu’il lui donne tout son sens. Cela est important. Il est la vraie mesure du
royaume de Dieu. Voyons en un exemple, mais nous pourrions en prendre à partir
de tous les commandements.
Comment
trouver un sens au fait qu’il y a deux commandements d’amour ? Aimer
Dieu de tout son cœur, de tout son esprit, de toute sa force, et son prochain
comme soi-même ? En Jésus, cela prend tout son sens. Il est Dieu et Homme.
Et sur le visage du pauvre, nous reconnaîtrons celui de Jésus. Tout prend
son sens. D’une manière formidable. Quand on lit « Tu adoreras ton Dieu »
et quand on a la chance de voir Jésus prier tout seul sur la montagne, tout
prend son sens. On comprend que cette adoration, ce n’est pas celle de l’esclave
envers son maître hargneux, prosternation servile remplie de peur. C’est vraiment
l’adoration du fils. C’est extraordinaire. C’est un achèvement que j’appellerai
qualitatif.
Il accomplit la Loi, et du
coup cette loi prend un poids, une consistance, une valeur, un effet de
rayonnement nouveaux et, si vous avez compris ce que je vous ai dit tout à
l’heure, si Loi et Justice sont face à face, un peu comme deux amoureux sur le
banc, ou comme devraient l’être deux personnes mariées depuis vingt ans, alors
vous avez compris que, s’il y a une loi nouvelle, il y a normalement une
justice nouvelle, une réponse nouvelle à cette loi nouvelle accomplie en
Jésus, c’est logique. Je ne peux pas garder en face de Jésus la même attitude
qu’en face de ce Dieu qui ne m’était pas encore révélé dans le mystère de
l’incarnation, de la rédemption, de ce don d’amour jusqu’au sang.
Puisqu’il y a une loi
accomplie, et Jésus se place de ce coté là, il va rester aux disciples à
réaliser une justice nouvelle. Ne vous épuisez pas à accomplir la Loi. Ce que
je vous dis là, vous paraît évident, même drôle, Puisque Jésus accomplit la
Loi, pourquoi voulez vous que moi aussi disciple simple homme j’accomplisse la
loi, si Jésus l’a fait ? Je ne peux pas jouer sur les mots ; nous
quêteurs de joie, notre boulot c’est d’avoir la justice nouvelle, la réponse adéquate
à cette loi accomplie.
c. La justice accomplie
par le disciple, un dépassement des pharisiens et des scribes :
Comment comprendre cette
justice qui surpasse celle des scribes et des pharisiens ? Peut-être
justement en ce qu’elle s’oppose en les dépassant aux deux erreurs, celle des
scribes et celle des pharisiens. Analysons ces deux erreurs, ces deux contre sens colossaux qu’il faut
absolument éviter, et qui consistent précisément, l’un et l’autre, de manière presque
antinomique d’ailleurs, à s’intéresser à la Loi, alors que celle-ci est
accomplie par Jésus, plutôt qu’à leur cœur ! Laissez la tranquille,
aimerions nous leur dire, et occupez-vous de votre cœur.
Je
vais vous donner des exemples précis.
La
justice des pharisiens, d’abord, qu’est ce que c’est ? C’est une morale de
l’exigence. Une justice de l’observance veut respecter, avec le plus de
précision possible, tel ou tel commandement. Si l'on est pas très sûr de cette
observance, on en rajoute pour être certain d’être bien dans la cible.
S’agit-il alors de surpasser les pharisiens par une sur-observance, une sur-exigence,
en étant encore plus pointilleux, plus minutieux qu’eux ? C’est dans ce
sens que je vous disais, Moïse bloque l’éléphant et nous, nous bloquerions le moucheron :
Bravo ! Plus rien ne rentre. Ce n’est pas dans ce sens qu’il faut dépasser
la justice des pharisiens. Je vais vous dire quelque chose : nous n’y
arriverions pas. Car les pharisiens, au temps de Jésus énumèrent plus de sept cents commandements. Ils rentrent dans tous les détails de la vie. Quand
vous aurez beaucoup lu la Bible, beaucoup travaillé la théologie, pendant que
votre conjoint lira son journal, il vous faut lire une bande dessinée une très
drôle : c’est de l’humour juif. Elle s’appelle « le chat du Rabin » ;
vous pouvez noter cela, et l’offrir à vos enfants, car vous n’oserez pas
l’acheter pour vous ; et bien vous l’offrirez à vos enfants et vous la
lirez avant eux. Il y a trois volumes délicieux qui rappellent toutes ces
observances, que l’on peut encore observer excusez-moi du jeu de mot, quand on
va à Jérusalem et que l’on voit les juifs pieux qui n’osent pas prendre
l’ascenseur le jour du Shabbat parce que cela fait une étincelle (on ne peut
pas faire de feu le samedi, jour du Shabbat). Etc. Etc. Vous n’y arriveriez
pas. Mais il ne s’agit pas de cela. Et je le dis parce que c’est souvent en
procédant ainsi que l’on espère démarrer
ou redémarrer dans la vie spirituelle et avancer là où on se croyait en
panne.
En
effet, que fait on ? On se dit : « jusqu’à présent je n’étais
pas super (quelque part on sait que l’on est un peu pécheur). Je peux quand
même avancer un peu. Tiens, je vais faire une retraite. » Alors on fait
une excellente retraite, dans une abbaye ou dans un bon foyer de charité, ou un
bon pèlerinage, (très bien un bon pèlerinage pour être trempé jusqu’au os et
avoir des ampoules jusqu’aux genoux). C’est parfait, faites moi confiance en ce sens là. Et que va-t-il se
passer ? Je prends des résolutions pour avancer. C’est à dire que je
rentre dans la morale des pharisiens. Je suis persuadé qu’en observant de
nouvelles exigences cela va aller mieux. Et tout prédicateur de retraite
quand il est encore jeune, ce que je faisais il y a dix ans, cumule les invitations
aux observances à la fin de la retraite. Voilà. Et comme les gens vous font
confiance ils repartent avec un paquet
de résolutions aussi gros que celui de début de l’année. Parfait. Les
résolutions des retraites mettent un peu plus de temps que les autres à se
dégonfler. Au début de l’année elles tiennent une huitaine de jours. Celles des
retraites tiennent environ un mois. J’ai vu des gens qui avaient pris des
résolutions de prières et qui avaient tenu environ un mois. Les résolutions,
les engagements à de nouvelles exigences, il faut les observer. Peut être que
cela marche avec vous. Mais je peux vous dire en temps que confesseur et qu’en
tant que Père Luc, à 99 % cela ne marche
pas. Il faut toujours laisser 1 % car il y a des personnes qui sont
tellement volontaristes que cela peut marcher. A terme, je peux vous dire que
leur vie aura été bien rigoureuse.
Je
ne suis par sûr que Jésus nous invite à plus de rigueur. Il nous invite à un bonheur plus grand. C’est
la justice des pharisiens : Morale de l’observance.
Et
puis, il y a la justice de scribes. Ce sont des gens étonnants qui
savaient écrire. Depuis que l’on sait tous écrire, tout le monde est scribe.
Donc j’espère que chacun prendra pour lui la dénonciation des scribes. Avec
eux, ce n’est plus la morale de l’exigence ou de l’observance, C’est la morale de l’interprétation et des
commentaires. Ils savaient écrire donc ils savaient lire aussi et c’est eux qui
faisaient les commentaires de la Parole. Très fin ! Avez vous une loi qui
vous embête ? Pas de problème, allez donc voir un scribe. Il vous fera un tel
commentaire de la loi que vous en serez débarrassés. Et, en plus vous aurez
bonne conscience. Exemple : Jésus vous dit d’aimer vos ennemis ? Mais
soyez raisonnable, nous sommes au XXI° siècle ; il n’a pas voulu dire qu’il
fallait aimer ses ennemis. Non, interprétons. On a fait cela depuis quarante
ans dans l’exégèse catholique, à 90 %. Il va nous falloir réapprendre à lire l’Ecriture sans commentaires, Sine glossa (ce qui ne signifie pas que je
récuse les interprétations de la Tradition nécessaire pour des catholiques). L’Ecriture, nous avons à la
recevoir avec intelligence : on essaie de comprendre ce que veut dire le
mot Loi dans la bouche de Jésus. Ou le mot justice. Bien entendu. Mais sans ce
commentaire, qui est là pour la torturer, la replier sur elle même, l’édulcorer
et finalement la jeter à la poubelle : « on s’arrangera bien,
elle n’est pas si exigeante que ça, surtout quand on est un brave laïc et que
par définition on est dans le monde, donc dans le péché on ne peut pas exiger
de nous que… » On ne s’en sortira pas par la subtilité des scribes.
Et à chaque fois que la parole de Dieu nous blesse, laissons la faire son œuvre
de chirurgien. La Parole est un glaive à double tranchant qui coupe jusqu’aux
moelles. Jusqu’aux cartilages. Comme le bistouri. Nous n’avons pas à dépasser
les scribes, sous prétexte que maintenant on a lu Rousseau et d’autres
philosophes, qui sont beaucoup plus intelligents qu’au temps de Jésus. Attendez
moi, je suis chrétien, je vais surpasser l’intelligence des scribes !
Ce
sont à mon avis deux impasses colossales.
d.
La justice de l’Infini, être parfait comme le Père Céleste :
Qu’est
ce que va faire Jésus ?
Il
va nous appeler à un regard et à un travail sur soi. Et cela, le pire
des pécheurs peut le faire. C’est pour cela d’ailleurs que le pire des pécheurs
peut devenir un grand saint en l’espace de quelques heures. Je pense par
exemple au bon larron, à Marie Madeleine et tant d’autres…
Il va nous appeler et nous
parler de justice. Et la loi ? Laissons la loi nous arriver. Par exemple
dans les mots de l’évangile qui sont si simples si percutants, ces mots qui,
dans la bouche, sont comme du miel, mais dans l’estomac sont comme du vinaigre.
Amer. C’est l’apocalypse qui le dit. Alors que dit Jésus ? Il n’y va pas
de main morte. Il nous dit : « vous allez avoir une attitude intérieure telle que vous serez
aussi parfaits que le Père céleste. » Il n’y va pas de main morte.
C’est la finale, soyez parfait comme votre Père est parfait. Voilà pour notre but. Il faut que notre cœur soit ainsi.
Mais qu’est ce que cela peut signifier ? S’agit-il d’être Dieu ? Je
ne suis pas le Dieu créateur, je ne suis pas le Père céleste, nous le savons.
Mais pourtant nous sommes appelés à être
participants à la nature divine !
Qu’est ce que cela veut dire concrètement ? Parce qu’il est important que
ces mots pèsent leur poids d’expérience humaine et de gestes concrets. Qu’est
ce que cela veut dire ‘être parfait’ ?
D’abord, il faut être.
Précisément notre recherche, notre justice, sera toujours à creuser non pas du
coté de l’agir, du faire toujours plus, mais du côté du d’abord être parfait. Il s’agit de l’être. La distinction est
simple, elle ne signifie pas, cette distinction entre l’être et l’agir, qu’il ne
faut rien faire : puisqu’il s’agit de l’être je suis bien à l’horizontale
sur mon lit ! Non, certes ! Est ce que l’on peut être parfait comme
le Père, être heureux sans partager sa joie, être parfait sans partager sa
perfection, être bon sans faire acte de bonté ? Je n’y crois pas. Ce que
l’on appelle en philosophie les morales
de l’intention tournent à la contradiction. On ne peut pas être bon
intérieurement et ne pas poser des
gestes de bonté. Cela n’existe pas, c’est purement fictif, purement
spéculatif, purement abstrait. On a tous l’expérience de ce que, lorsqu’on est
heureux, on aime faire partager son bonheur. Quand on atteint une certaine
plénitude, une certaine perfection, on veut la faire partager. On pose des
actes. Quand on en est empêché par la paralysie, la vieillesse, je ne sais
quoi, des circonstances d’emprisonnement et autres, alors on pourra toujours
poser des actes intérieurs mais concrets, je pense à la prière, on le verra la
fois prochaine.
Parfait comme votre Père
céleste, Jésus en nous disant cela, veut nous rendre amoureux de l’infini. Je
crois que c’est cela être parfait, comme le Père céleste. C’est une morale de l’infini, du sans limite. Quand au mois de
septembre, j’ai relu le sermon sur la montagne tranquillement, en me disant,
c’est peut être cela que l’on va prendre cette année pour les conférences, je
ne savais pas dans quel sens j’allais partir ; et en relisant ce passage même,
j’ai eu au fond du cœur, presque au fond de la bouche, le goût de l’infini. Et
j’ai trouvé par la suite plein de citations, plein de commentaires qui allaient
en ce sens. Cela m’a rassuré. De temps en temps on se croit intelligent, mais
on peut être totalement dans l’erreur. Vérifions notre pensée par la Tradition
vivante.
e. La justice nouvelle,
une vie de dépassement continuel, un infini en actes :
Un disciple de Jésus, c’est
quelqu’un dont la justice, l’attitude intérieure, le dirige constamment vers un
dépassement. J’ouvre une toute petite parenthèse : dans la dernière
conférence, j’avais employé une distinction un peu subtile entre le désir comme recherche d’un
complément, et le désir comme recherche d’un supplément. Ce que je vais vous dire sur l’infini
c’est exactement cela. Les désirs que l’on a dans nos cœurs, les désirs les
plus profonds, ce sont précisément ces désirs
de l’infini. Un dépassement
perpétuel. Je vous donne en vrac un certain nombre de citations, juste pour vous mettre un goût de l’infini
au fond de la bouche.
« Le
temps qui passe me rendra amoureux de
l’infini dans chaque chose finie que nous rencontrons. » L. Giussani C’est le contraire du rêveur.
Remy Braque, auteur,
philosophe : « Il faut le christianisme pour donner à l’homme
qu’il pratique ou pas, moderne ou pas, la conscience de la dignité, de son
destin et une ambition à la mesure de ceux-ci, c’est à dire infinie. »
Je pense qu’il y a des gens ambitieux qui veulent être calife à la place du
calife et contre maître à la place du contre maître. Notre ambition est bien plus
démesurée que cela.
« Seigneur- J’ai trouvé cette phrase dans un livre de Mère Térésa- Nous
languissons de l’infini ». On peut la décliner comme un poète ou comme
un philosophe ou comme vous voulez. Seigneur nous languissons de l’infini. Même
comme un mathématicien si vous voulez. « Et nous ressentons la tristesse
des choses qui passent. »
Les
théologiens ont la même intuition. J’ai trouvé une belle citation de Gustave
Thibon, philosophe. Certains m’ont entendu le citer abondamment. « Entrez
en enfer, équivaut à sortir de l’infini ». Ce sont des formules bien
frappées. Entrer en enfer équivaut à sortir de l’infini ! C’est bien vu. Vous
n’êtes pas obligé d’y rentrer ! Tournez le dos à l’enfer, et à tout ce qui déjà sur terre vous enferme et ne vous donne pas le goût et
le sens de l’infini.
« Un
christianisme qui offre à l’homme moins que de devenir Dieu est trop
modeste ». Cardinal Ratzinger.
Congrégation pour la doctrine de la foi.
« Le
christianisme introduit une sorte de démesure et une sorte de désordre, un
déséquilibre inattendu, une folie supérieure qui disloque et renouvelle
tout ». Cardinal de Lubac. En
opposant cela à la sagesse, à la rigueur, à l’équilibre grec. « Il
y a quelque chose en nous qui est démesuré ! N’en doutons pas. Les vertus
théologales, vous savez, la foi, l’espérance et la charité, se nourrissent d’un
feu terrible, le feu même du Dieu vivant. Et ce Dieu communique à notre âme une
brûlure mortelle la brûlure de l’infini. »
On ne s’en sortira pas à moins de l’infini. Dans le même sens le texte du Père
Cantalamessa qui suit la conférence et qui pourrait se résumer par cette
formule : Je veux Dieu, Je veux
Dieu.
Qu’est ce qu’une morale de
l’infini ?
Une
morale qui nous rend amoureux de l’infini dans chaque chose finie que nous
rencontrons. Une justice nouvelle est une justice de l’infini. Et une justice
de l’infini, c’est une vie de dépassement
continuel. Toujours une surabondance.
Un mouvement qui ne s’arrête jamais, puisque quand on veut aller au bout de
l’infini, on met du temps, même en ne s’arrêtant jamais ! On a l’éternité
pour cela. Il faut essayer ! Vous aurez toute l’éternité pour aller au
bout de l’infini. Si l’on compte sur soi, on n’y arrivera pas. L’infini, on ne
peut pas en arriver au bout, justement. Quand vous allez sur l’autoroute, et
que vous descendez de Paris jusqu’à Lyon, vous tombez sur le signe de l’infini. Je ne sais pas pourquoi cette sculpture
s’appelle le signe de l’infini, car elle ne s’apparente à aucun signe de
l’infini, mais on croit l’artiste sur parole ! C’est là un signe pour
nous…
Une
morale de l’observance, une morale des commentaires, la morale telle que l’on
vous l’a enseigné peut être, est statique. Si tu as fait telle chose, c’est
bien, disent-ils. Jésus ne va du tout utiliser la loi comme cela. Pas du tout. La morale évangélique, dit le Père
Pinckaers, se distingue justement parce qu’elle refuse tout arrêt. Je lisais un témoignage sur Mère Térésa de Jean
Vanier. Et Jean Vanier ayant rencontré Mère Térésa disait : c’est
incroyable ! Elle est en état d’urgence en permanence. Elle revenait de
Londres, après avoir fait l’Inde etc. La tête pleine de nouveaux projets, telle
souffrance à Calcutta etc. » Elle refuse tout arrêt, elle se concentre
dans le mouvement vers l’au de là. Sa loi ? C’est celle du surplus, de la surabondance.
C’est
donc une morale de l’infini de dépassement dans chaque acte concret. Et pour
cela, la vie n’est pas répétitive. La
répétition, c’est l’infini du cercle, le tourne disque sans cesse repasse,
repasse, tout concentré sur un point statique,
là ou le démon se tient. Celui-ci dit : c’est assez, ne bouge plus,
n’en fait pas tant.
L’infini en actes : on
ne peut lâcher prise un instant. On me demande mon manteau ? Je vais
donner ma chemise, toujours, toujours, ne pas lâcher le monde un instant car
l’infini est engagé à chaque seconde. A chaque geste, le chrétien est un homme
à qui Jésus, peut confier tous les hommes. Comment ? Concrètement, comment
cet infini peut il se manifester dans chaque acte de votre vie ? Nous
allons voir quelle pédagogie Jésus nous invite à mettre en place pour y accéder.
Je vous cite Mère Térésa
encore une fois : « Il s’agit seulement d’adopter une attitude
inconditionnelle d’attente de ce Dieu qui se donne à chaque homme au cours de
son existence. Ainsi, les missionnaires de la charité n’ont-ils d’autres buts
que de recevoir leurs hôtes généreusement et sans condition. Cette attitude
compatissante implique aussi l’acceptation du prochain tel qu’il est. Tous sont
les bienvenus. » Voilà ce qui fait l’admiration des gens. Ne demandez jamais :
de quelle religion êtes-vous ? Avez vous de l’argent ? Aucune
importance à tout cela. C’est la morale
de l’infini incarnée dans des faits très précis, très finis. Comment cela est
il possible ? Nous entrons dans une curieuse pédagogie de Jésus et je vais
vous parler du travail sur soi.
2. Travailler sur soi
à partir de la Loi
Il serait nécessaire de
faire de nombreux discours pour revenir à la connaissance de soi qui a disparu
de l’enseignement chrétien à peu près au XIX ° Siècle. Travailler sur soi à partir de la loi. Je dirai que le sermon sur
la montagne, nous invite à continuer cette connaissance sur soi. La fois
prochaine, nous parlerons de l’intériorité de l’homme. Mais déjà nous allons
essayer de travailler sur soi, de se connaître à partir de la loi selon ce que
nous propose Jésus.
a. Le Christ fait
fonctionner la Loi :
Le
Christ fait fonctionner la loi : « Vous avez entendu qu’il a été dit
aux ancêtres, tu ne tueras point. » Faire fonctionner la loi ? C’est prendre
appui sur elle. Quelque part nous connaissons la loi, la parole de Dieu par les
catéchistes mais aussi par notre conscience. On n’arrive pas totalement en pays
étranger ! Jésus va user de la loi, la faire fonctionner, comme on fait
fonctionner une machine, Il va la mettre en route ; mais non pas pour nous
enfermer dans un champ clos et nous faire tourner au bord des limites en nous
invitant à nous enfuir ! Il y a des gens, et c’est ce qui s’est passé avec Adam
et Eve au début, quand on leur donne des limites, la seule chose qui les
intéressent, c’est de voir si ces limites sont solides. Comme certaines vaches.
Nous avions des petits moutons noirs nains, des béliers nains noirs : ils
étaient dans leur enclos, ces béliers nains. Certains les ont vu. Je pense qu’ils
étaient deux peut être pour se tenir compagnie ; ils étaient nains, mais
ils étaient gras… jusqu’à leur tonte ! Ils ont commencé par tondre les
bords de leur parc en se frottant aux limites et c’est le manque d’herbe qui
les a poussé à aller au centre ! Ils ont commencé par faire le tour de
toutes les limites. C’est drôle ce fonctionnement. Vous avez vu Adam et
Eve ? Et vous qu’auriez-vous fait à leur place ? Puisque vous avez
entendu tout le commandement qui disait : « de tous les arbres du
jardin tu peux manger. » Vous vous seriez rassasiés pendant des années à
goûter tous les arbres du jardin. Et, de temps en temps, vous auriez jeté un
petit coup d’œil à l’arbre de la connaissance du bien et du mal…
« Non, Non ! Nous n’y toucherons pas ! » Et vous auriez
vécus heureux ! La réalité fut autre : il y a un arbre interdit, et
d’une manière démoniaque, satanique, le serpent nous a invité à braquer notre
regard dessus. Juste sur celui-là ! Vous connaissez sa méthode, vous relirez
le récit de la genèse. Depuis ce jour, nous avons un peu cette tendance là. Dès
que l’on vous interdit une porte, vous pouvez en être certains, c’est la plus
intéressante. C’est évident. On avait cela chez ma grand-mère. La porte du beau
salon était toujours fermée à clé quand nous étions petits parce qu’il ne
fallait pas salir ou abîmer ! Et je me rappelle l’honneur que m’a fait ma
tante, quand j’étais au service militaire, lorsque, pour la première fois, elle
m’a fait rentrer dans le salon ! Les beaux fauteuils etc. C’était une
grande maison bourgeoise du sud de la France. Nous avions droit à toutes les
autres pièces mais pas à celle là. C’était donc la plus intéressante. Nous
n’attendions qu’une chose: c’était d’y rentrer, de préférence sournoisement.
Comme on est fait !
La loi se donne par un certain nombre de
limites, de structures. Il ne nous
faut pas être surpris que les lois se présentent ainsi. Mais les limites
deviennent des supports quand on fait vraiment fonctionner la loi. On doit la
faire fonctionner comme Jésus sous la forme d’une rampe. Les rampes il y en a de plusieurs sortes. Les rampes qui
vous aident à monter les escaliers, vous prenez appui dessus. Vous seriez bien bête de forcer la rampe, en disant :
cette rampe me fait barrage ! Alors qu’elle est faite pour vous assurer ou
vous rassurer en vous aidant à monter vers l’Infini, précisément. Le commandement ? Il va jouer comme une
rampe de lancement. Les fusées ont besoin de rampes de lancement ! Elles
partent vers l’infini à partir d’une direction donnée. C’est tout le contraire
de quelque chose qui nous enferme. C’est quelque chose qui est là comme un
guide concret sur lequel on prend un appui pour aller plus loin. Un tremplin. C’est ainsi que Jésus va
procéder. La loi ne nous dit pas : ne fait rien ! Non, elle nous
invite au contraire à manger certains arbres, à marcher dans une direction
donnée, à aimer selon une manière particulière et, là, l’infini s’ouvre devant nous. C’est inouï l’énergie que l’on peut dépenser à forcer
ce qui n’est pas fait pour être forcé ! Au contraire, cette limite est là
pour nous aider. Voyez par exemple, tu ne tueras pas. C’est un interdit.
Interdit du meurtre. Ce n’est peut
être pas celui qui nous gêne le plus dans notre vie. Je suis d’accord. Il y en
a d’autres peut être qui sont plus gênants ! A quoi sert il ? Il sert, bien sûr, à vous brider,
à limiter votre existence d’assassin où vous ne rêvez que d’une chose, écorcher
votre voisin ! Et, bien évidemment, vous serez toujours confrontés à cette
loi là : c’est un scandale, on ne peut plus tuer qui on veut, c’est
incroyable, de nos jours il n’y a plus de liberté ! Vous serez toujours
confrontés à cette loi là. Mais allez plus loin et vous vous dites :
d’accord, c’est une limite, mais c’est aussi une rampe qui m’indique une
direction. Quel chemin m’invite-t-elle à prendre ? Le chemin de la vie. J’ai besoin
de la vie, la vie est quelque chose d’infiniment précieux. Et je peux avancer
dans ma vie vers la vie des autres. Et là, j’ai une place extraordinaire !
Je peux avancer à l’infini. Que tu sois en colère et que tu aies une pensée
meurtrière dans le cœur, regarde-toi, c’est le signe que tu es appelé par Dieu
à une conversion et à avancer vers la réconciliation
et faire flamber la vie.
b.
Commencer par le commencement, le sari soyeux et Mère Térésa :
Alors
il nous faut commencer par le commencement. Je vous ai mis une phrase un peu
bizarre dans le plan qu’il est impossible de comprendre sans entendre l’histoire
suivante celle du sari soyeux et de Mère Térésa, un exemple de ce procédé
libératoire, libérateur, mis en œuvre non par Jésus mais par Mère Térésa.
La bienheureuse. Ecoutez, cela m’a paru très beau :
« Une
dame très riche, de religion indoue est venue me voir un jour. Elle s’assit
près de moi et me dit : « Ma Mère, je dois vous faire part de mon désir
de travailler avec vous. » C’est un genre de proposition que nous recevons
de plus en plus souvent en Inde. Je lui ai dit que c’était une intention très
louable. Au cours de la conversation, elle déclara : « Je dois vous
dire que je ne porte que de jolis saris. » Celui qu’elle portait était
très coûteux. Elle l’avait payé 800 roupies. Le mien avait du en coûter huit.
Le sien valait donc cent fois plus. Et pour comble, elle rajouta :
« Il me faut que des saris luxueux ! Je m’en achète un nouveau chaque
mois. » Je réfléchis un instant et je demandais à la Vierge de m’inspirer
la manière de lui dire de quelle façon elle pourrait nous aider. Cette réponse
me vint à l’esprit : « Eh bien, Madame, je pense que le meilleur
moyen serait de commencer par le sari. Ecoutez : la prochaine fois que
vous en achetez un, au lieu de prendre un modèle de huit cents roupies prenez
en un de cinq cents. Et employez les trois cents autres à en acheter pour les
pauvres. » Cette bonne dame a fini par réduire ses frais de toilette
jusqu’à porter des saris de cents roupies seulement. Je dois dire que c’est moi
qui l’ai arrêtée là, en lui disant : « je vous en prie, Madame, ne
descendez pas en dessous de cent. » Elle m’a avoué que ce sacrifice avait
transformé sa vie. Maintenant elle comprend vraiment le sens du partage, elle
m’a assuré d’avoir le sentiment profond d’avoir reçu beaucoup plus qu’elle n’a
donné »
Curieuse
méthode n’est-ce pas ? C’est exactement celle de l’évangile. Exactement.
Ce qu’il faut, c’est transformer un cœur. Mère Térésa le sait. Et sûrement cette
remarque terminale de cette dame, avec ses saris luxueux, montre aussi qu’elle
avait goûté la joie, le bonheur. Mère Térésa avait compris que ce sari avait
plus d’importance que le service lui-même. Elle aurait pu dire : après
tout, Madame, gardez vos saris soyeux, et puis tant pis pour eux s’ils
s’abîment. Vous aurez une occasion supplémentaire d’en acheter un neuf ! Il
faut commencer par le cœur là où certains liens nous empêchent d’avancer.
c.
La connaissance de soi offerte et requise par le Christ :
Comment
atteindre ces attitudes qui laissent couler en nous la joie de Dieu ?
Connaissons nous nous-mêmes. Mère Térésa aurait elle pu aider cette dame si
cette dame n’avait pas mis le doigt elle-même
sur un point particulier ? J’aime porter des jolis saris… Elle
l’avait vécu comme un point dur, elle savait qu’il y avait là, sinon un
obstacle, au moins une difficulté. Et j’en viens à quelque chose de très important : la connaissance de soi. Occupons nous de notre justice. Avant peut être un jour de
changer les structures du monde. Il faut commencer par nous. Soyez
parfait ! Jésus n’a pas dit à ses disciples : faites un monde
parfait.
Avant
toute chose, c’est tout un travail sur elle-même que cette femme va accomplir.
Et c’est un sacrifice ! Elle-même emploie le mot. Ce sacrifice
avait transformé sa vie. Mais ce travail sur soi ne peut se faire sans un
minimum de connaissance de soi. Pas un mot de l’autre, Jésus dit « vas ! Toi ! » . Il ne
dit pas : fais la moitié du chemin, mais vas ! Il ne dit rien d’autre.
Et
là aucun détail n’est à négliger. Surtout lorsqu’il s’agit de se connaître
soi-même. C’est assez curieux : les gens sont persuadés que l’Esprit Saint
nous fait signe à travers des choses importantes, alors que l’Esprit Saint nous
fait signe en mettant le doigt sur des détails. Ce sari, c’est un détail. Si c’est une femme droite et qui a
envie de partager, nous aurions dit volontiers : « écoutez, cette
histoire de sari, laissez cela au placard ». Sous entendu : ne vous
en occupez pas, cela n’a pas d’importance, venez et servez !
Quand
on apprend à se connaître il y a des choses qui, en soi, ne sont pas très graves,
mais qui sont extrêmement importantes parce qu’elles signalent la porte
d’entrée par laquelle notre cœur va pouvoir être transformé.
Je
ne vous fais pas un discours sur la connaissance de soi; simplement, je
rappelle que Jésus nous invite à une certaine connaissance de soi, très
particulière. Et Il ne nous invite pas à faire de la psychanalyse, ou à activer
notre introspection psychologique, qui, de toute manière, ne peut nous guérir.
Et si par miracle elle le fait, sachons que ce n’est pas parce que l’on est
guéri que l’on est un saint. En revanche, il y a des saints qui sont blessés.
Et la perfection du Père, c’est d’abord la sainteté. Ce n’est pas parce que
l’on a eu des traumatismes dans son enfance que l’on ne peut pas aimer. C’est
faux ! C’est profondément faux ! Ce n’est pas parce que l’on a un
handicap mental que l’on ne peut pas aimer. Faux ! Faisons tout ce que
l’on peut pour guérir, c’est une chose évidente, mais cela ne nous donne pas
l’infini en actes.
La
connaissance de soi selon Jésus est très simple; on la retrouve tout le temps
quand il parle. Par exemple, quand tu te fâches. Mouvement de colère ? Un
désir de convoitise ? Ah oui ! Voilà des choses qui se passent en
nous, que l’on va devoir désigner et convertir.
d.
La situation concrète des rencontres personnelles :
Comment peut-on se connaître ? Je fais quelques rappels de base. On ne se connaît pas
immédiatement, comme disent les philosophes, mais toujours au travers d’actions
concrètes, des actes : on n’a pas de transparence vis à vis de soi. Non
seulement vis à vis des autres, mais vis à vis de soi-même. Donc cela ne sert à
rien de s’enfermer dans sa chambre, en fumant une bonne pipe, ce que chaque
dame fait sûrement ( Rires ), au coin de la cheminée, avec un petit chat sur
les genoux et de se dire : que
personne ne me dérange ! Et on met son répondeur sélectif, et on se dit :
maintenant, je vais essayer de me connaître...
Non !
C’est toujours par rapport à des situations concrètes que l’on peut se
connaître. Dans des choses très concrètes. Des actions, des actes. Par exemple,
Jésus prend des situations concrètes très privilégiées. Des rencontres et
d’autres situations concrètes, dans le travail par exemple : je suis en
train de travailler, pourquoi cela ne me plait il pas ? Mais le plus
important étant l’amour, Jésus va nous inviter à nous interroger sur des situations concrètes de rencontre. Et
de rencontre vraiment personnelle. Vous avez en vue tous les exemples que prend
Jésus. Exemple : Quelqu’un qui m’agace ; c’est du concret cela. Et le
mot jaillit : Crétin ! Ce
n’est pas très grave, mais enfin ! Ou bien une femme que je désire… Ce
sont des rencontres qui sont personnelles.
Ce n’est pas la situation dans laquelle mon regard glisse sur les gens dans le
métro ; je ne les ai même pas vus ces gens là. Sauf si j’ai eu le vieux réflexe
de me lever parce que c’était une dame et que j’étais assis. Cette situation, on l’a oubliée trente
secondes après. Mais ici nous avons des situations très précises : je veux répudier ma femme ; ma femme,
c’est une proche, c’est une situation concrète. Très précise. Ou alors,
quelqu’un qui me donne une gifle !
C’est une situation de rencontre très concrète et percutante. Si vous vivez
tout seul comme ermite je pense qu’il vous faudra vous appuyer sur d’autres
rencontres et ce sera plus difficile, quoique les ermites que je connais sont
des gens qui rencontrent peut être plus de personnes que moi. Parce que tout le
monde va voir les ermites ! Par
curiosité, par besoin : mon père, ma sœur, je ne suis pas très bien, qu’en
pensez vous ? Réponse : vous avez qu’à vous faire ermite comme moi,
cela ira mieux ! Au moins votre mari ira mieux ! Je plaisante bien sûr car vous êtes une
perle rare...
Donc situation
concrète, rencontre avec les proches : c’est là que l’on apprend à se
connaître. Et que va-t-on reconnaître en nous alors ? Il y a des gens qui
sont de fins psychologues et qui passent leur vie devant des miroirs. A essayer
de s’analyser. Dès que leur rythme cardiaque monte un peu, ils se posent des
questions. Qu’est ce que c’est ? De la colère ? De la peur ? De
l’angoisse ? Du désir ? Et ils ont fait cinq ans de
psychologie ! Donc … ils connaissent les autres ! Mais pour se
connaître soi, c’est autre chose, tout autre chose.
e. Discerner les mouvements violents de nos
passions :
Qu’est ce que l’on va connaître de plus facilement en nous ? C’est cela que Jésus
nous propose d’utiliser pour être un saint. On doit d’abord se faire grossiste.
Comme ceux qui, comme moi, n’ont pas une grande formation musicale : les
pièces de piano seul, un peu subtiles, je les goûte moins que des pièces plus
connues de l’opéra de Mozart. Soyons humbles et commençons par reconnaître ce que tout le monde peut reconnaître en soi, sauf s’il a de la
mauvaise volonté. Mais s’il a de la mauvaise volonté, c’est qu’il n’aspire pas vraiment
à la joie. Pour celui-là, tout est parti, tout est par terre, on recommence au
départ, voir conférence du mois d’octobre !
Si
vous avez de la bonne volonté, êtes-vous
incapables de reconnaître en vous la colère ? Non, vous en êtes
capables. Et regardez les six exemples que Jésus va prendre. Ce sera à vous de
les méditer et de les utiliser comme des outils. Ils se rapportent tous à la
vie passionnelle :
La
gifle : « Tiens, je te mets une claque ».
Ne faites pas l'expérience devant l'église tout à l'heure, et encore moins dans
l'église, ni même avant la prochaine fois. Mais demandez à votre mari qu’il
vous donne une claque pour voir ce que cela vous fait. Ou demandez le à votre
douce épouse : ce sera nouveau pour vous… C’est un exemple que prend
Jésus. A l’instant où vous ‘goûtez’ la claque, que se passe-t-il en vous ?
Quelqu’un, là, qui te gifle sur la joue … gauche, c’est cela ? Droite ?
Il faut tendre la… il faut tendre l’autre ! On dit que c’est un ‘aller et
retour’. Qu’est ce qui se passe en vous ? Apprenez à le connaître, c’est
facile.
Regardons la convoitise
pour une femme. Notez bien qu’il n’y a pas que des disciples hommes ! On
peut retourner aussi la chose ! Aujourd’hui, il y aurait peut-être plus de
femmes qui auraient répudié leur mari que le contraire ! Et puis les
femmes éprouvent aussi des désirs de convoitise.
Pour une fois, je n’ai pas pris l’exemple du chocolat (que j’ai l’habitude de
prendre). Parce que Jésus ne le prend pas. Je suis embarrassé dans mes
conférences car je ne suis pas Jésus. Si je prends comme exemple le désir d’une
femme, à quoi va-t-on penser…Vous me comprenez, je préfère quant à moi parler de chocolat… on n’est pas tous
Jésus ! Il est libre, lui qui a dit « Qui me convaincra en matière de
péché ? » Je n’en suis pas la ! Qu’est ce qui se passe ?
Emergent des sentiments de passions et de désirs forts et c’est à partir de là
qu’il faut faire un travail sur soi. Ce n’est pas difficile de se reconnaître
dans ces situations là, si on est un peu honnête. Certes, il y a des personnes
qui ne veulent pas reconnaître leur colère, par exemple : Oh !
Disent-ils en criant, je ne suis pas en colère moi, pas du tout en
colère ! Dans ces cas là, on ne peut rien faire. D’une manière identique :
tu ne la convoites pas cette femme ? Alors pourquoi la regardes-tu
fixement depuis une demie heure ? Rien, ce n’est rien, elle a un nez au
milieu de la figure…voilà tout ! Rions et pleurons de ces réactions qui
sont peut-être nôtres…
Si
l’on n’a pas un minimum de bonne volonté, Jésus lui-même ne peut rien pour nous.
Si nous ne voulons pas reconnaître que deux et deux font quatre, nous
n’avancerons jamais.
Qu’est ce qui se
passe ? Ces sentiments que nous avons reconnus, vous les reprendrez avec les
six clés que Jésus nous donne. Je ne sais pas pourquoi il y en a six, cela
correspond peut être à différents niveaux. Vous verrez les sentiments sur
lesquels Jésus nous fait mettre le doigt : curieusement, il en est un qui
arrive assez souvent en nous et que Jésus ne nomme pas, c’est la peur. C’est un sentiment assez
fréquent et assez puissant, qui peut aller jusqu’à l’angoisse. J’ai réfléchi à
cela ces dernières heures et je me suis dit : Jésus ne veut jamais faire
de la peur un signe de Dieu. J’ai l’impression que la peur c’est pour Jésus :
N’ayez pas peur ! Et point final. Le reste, il peut le retourner. Même la
colère car c’est une force. Je peux la retourner en énergie. La peur ? Je
ne sais pas ; vous me donnerez votre réponse si vous avez une réponse adéquate,
ou qui vous paraît bonne : pourquoi Jésus ne nomme pas ici la peur. Ce qui
est certain, c’est que la peur n’est jamais un signe de Dieu. Pas moyen d’en
faire quoi que ce soit. On vit avec, on vit malgré elle. La peur ne nous
empêche pas d’aimer. Ce n’est pas facile de vivre avec, je suis bien d’accord,
mais c’est ainsi.
f. Convertir ces sentiments reconnus en force
d’Evangile :
Il faut convertir ces sentiments que nous avons reconnus, « Vivre c’est changer, disait Bernanos, être saint c’est avoir beaucoup changé ». Ces sentiments
reconnus en nous, qu’est ce que l’on en fait ? Evidemment, il ne suffit
pas d’être en colère pour être parfait. Auquel cas certains maris seraient
comme le Père du Ciel ! Il ne suffit pas d’être colérique pour être saint.
C’est bien le discours de Jésus.
J’ai reconnu cette colère
car je me suis fâché. Fâché au point de battre ou de traiter l’autre d’imbécile :
« Oh une fois de plus, tu n’as pas compris ça ! » C’est
monté brutalement en moi, qu’en faire ? Le Royaume de Dieu ! Il faut
en faire le royaume des cieux car le Seigneur ne les méprise pas, il
en fait la matière première du Royaume d’Amour.
On a conscience d’une ‘pensée’
passionnelle, d’une pensée de convoitise
par exemple : Je suis
en train de prier, je fais mon oraison, (c’est un exemple générique ! Ce
n’est pas forcément moi !) une femme arrive. Ah, le désir de
convoitise ! Elle n’a rien fait pour cela et elle a le droit de venir aussi
prier dans l’église ! Et nous chrétiens nous n’avons pas de tchador sur le
visage ! A une époque, c’était net : les femmes d’un coté les hommes
de l’autre, ou comme dans le pays basque, les hommes dans les tribunes en haut et
les femmes en bas… Alors un mouvement de convoitise monte ? Ah non Seigneur,
Seigneur prend pitié ! Et on essaie de repousser tout cela dans un coin de la tête. Dans un
placard. On balaie et comme on n’a pas de poubelle, on cherche à oublier tous
ces trucs là, on les met dans un placard. Les cadavres, on les met dans un
placard. On le ferme à clé, on continue son oraison et on se dit : Seigneur
je suis un type bien, j’ai vaincu la tentation. Notez bien, et là je ne
plaisante pas, je ne trahis pas le secret des sœurs parmi nous, mais des
religieuses m’ont confessé, et c’était très beau car justement elles ont
transfiguré la chose, que quand on voit un homme nu bien bâti, sur une croix,
une belle statue du Christ en croix, on pouvait éprouver d’autres sentiments
que celui de l’adoration, de la vénération, de la tendresse, C’est
humain ! Cela fait partie de nous et Dieu nous prend comme des hommes, il
nous a fait hommes. Il faut se le dire. Qu’est ce que l’on en fait ? Ces
sentiments sont des appels de Dieu. C’est merveilleux, il n’y a pas de miettes
pour Dieu. Nous, nous voudrions balayer dans les coins : non ! Non !
Seigneur, je suis en adoration. Je pense à mon ennemi, par exemple, qui a découpé
à la machette mon papa et ma femme, devant moi, moi j’en ai réchappé par
hasard, et je me retrouve maintenant (au Rwanda) en train de prier dans la même
église, à deux bancs que ce type là. Aurais je tout d’un coup oublié,
pourrai-je laisser vraiment cela de coté ? On sent que ce sonnerait faux,
ce serait se tromper soi-même et refuser de se connaître !
Et c’est ainsi que nous entrerons
dans un chemin de pardon. Je reviens
du Rwanda et c’est l’un des problèmes : certains croient avoir pardonné
parce qu’il faut tourner la page au plus vite. Parce que on est religieuse ou
chrétien ou prêtre donc on a pardonné. Mais ce n’est pas si simple. Jésus parle
bien de l’ennemi. A l’opposé de celui qui ne veut pas les reconnaître, ces
sentiments nous allons nous en saisir. Avec un morceau de pain, Jésus fait
l’Eucharistie. Avec un sentiment de
colère, Jésus fait un chemin de réconciliation. C’est prodigieux, cette conversion
de ses sentiments qui sont compris comme des appels et saisis somme des forces.
C’est merveilleux. Quand on a de grosses difficultés, quand on est abruti de
travail, on ne pense pas. Ou si on pense, c’est pour vendre sa pensée à son
patron. Mais quand on se retrouve un peu seul, là dans la prière, dans le silence, dans la solitude, beaucoup de
choses remontent de notre cœur profond. On essaie de les chasser comme des
moucherons, comme des moustiques, ou bien on
en fait de la semence du royaume de Dieu. Tout est là.
Nous allons essayer de convertir ces sentiments. Et comment ? Nous ne pourrons le
faire que si nous gardons en mémoire de manière très présente, sous nos yeux,
un homme parfait, un saint. Il y a des gens qui se disent chrétiens mais
qui ne lisent pas de vies de saints. Les malheureux. Ils vont très vite
confondre la morale de l’observance avec la justice du disciple. C’est impossible
à éviter si vous n’avez pas dans votre cœur et sous vos yeux, la vie d’homme
saint. J’ai une chance formidable et tous ceux qui sont mariés avec une femme
ou un mari admirable ont une chance formidable, celle d’avoir sous nos yeux des
frères, des personnes qui font notre admiration. Ce n’est pas qu’ils soient
parfaits en tout mais ils posent des actes qui, de temps en temps, bien qu’ils
ne soient pas faits pour m’épater m’émerveillent quand même. J’ai là sous les
yeux un homme d’évangile. C’est la pédagogie de Jésus. Un jour, l’on reparlera
de la connaissance de soi et alors je reprendrai l’évangile de Simon le pharisien
et de la femme pécheresse de Magdala. C’est exactement cela. « Toi, Simon,
regarde ce que tu fais et regarde ce qu’elle fait ». Il nous faut un miroir.
Une mère Térésa. Faites un
travail sur vous-même, convertissez vos sentiments à partir de l’exemple d’un
saint. Et de Jésus bien entendu. C’était facile pour les disciples, ils avaient
Jésus sous leurs yeux. Nous nous sommes au milieu des saints dont on connaît la
vie et, aujourd’hui avec les médias, on peut écouter une Mère Térésa à la
télévision. Ce n’est pas ce qui passe le plus entre vingt heures quarante cinq et
vingt deux heures, c’est bien vrai !
Vous
réfléchirez beaucoup à cela. La conversion de Saint Augustin prend appui comme
toutes les conversions là dessus. Il a lu la vie de Saint Antoine et il a
d’autres vies de saints sous ses yeux. Sans ses exemples, nous ne saurons pas
quoi faire de nos sentiments. Vous êtes colériques ou plutôt vous avez repéré
qu’en pas mal de circonstances, et peut être pas si lointaines que cela, la
colère est montée en vous et peut être plus que la colère, des insultes ;
ah ! Vous avez insulté votre prochain. Ce n’est pas recommandé par
l’évangile ! Mais c’est un fait. Ce fait si je suis chrétien, je ne peux
le laisser ainsi car je veux la
plénitude de l’amour. Je veux connaître la joie et cette joie que Jésus me
prêche. Comme disciple du Christ. Donc, je vais en faire quelque chose. Je vous
l’ai dit : si on essaie de le laisser de coté cela ne marche pas. Qu’est
ce que l’on en fait ? La semence du
royaume de Dieu à partir de la vie d’un saint. Saint François de
Sales par exemple : sa famille avait une réputation de colérique et
c’était un grand coléreux. Que faire de la colère ? Une force pour la vie.
3. Les six mises en œuvre concrètes proposées par le Christ :
trois formes violentes de désir et trois formes puissantes de patience.
Je
vous donne, et je termine là dessus, six
exemples, ou plutôt six mises en œuvre concrètes. Ce serait bien si l’on
avait six jours encore, j’en prendrai une par jour. Il y en a qui ne se sentiraient
pas concernés par toutes. Par exemple, moi, je ne peux pas répudier ma femme !
Alors je prendrai une journée de marche pendant que les maris se pencheraient
sur ce que l’on peut faire de sa femme !
Nous
allons essayer de comprendre qu’à travers des exemples précis, nous touchons
ces attitudes qui nous font étreindre le bonheur.
Je
remarque ceci : les trois premières,
concernant celui qui se met en colère, celui qui convoite la femme, et celui
qui veut se débarrasser de sa femme, se rapportent à trois réactions
intérieures quand nous prenons des initiatives. Cela va dans le sens de ma
dernière conférence il y a des moments où l’on
a une force active, une force
d’action. On a des désirs. Désir qui vient de la colère, désir de se
débarrasser de sa femme, etc. Et puis avec les trois dernières,
nous sommes en situation de patience. De passion. On vient vous agresser, on
vient vous mettre une paire de claques, ou bien on se méfie de votre parole, on
est obligé de faire des serments,
mais si je te le dis, je jure, c’est vraiment comme cela et on en rajoute. Ou
bien encore, c’est carrément un ennemi, un méchant. Que faire dans ces
situations qui provoquent des
sentiments très forts ?
A
chacun d’avoir un peu ses clés, je suis moins affirmatif ici que pour le reste
de l’analyse dans je vous donne maintenant.
Il
y a donc trois formes violentes de désirs dans l’action. Je les ai appelées
de la prise en grippe à la prise en charge.
Cela vaut ce que cela vaut. La prise en grippe quand on se fâche contre quelqu’un
et la prise en charge quand on va s’engager définitivement. Il y a une sorte
de gradation. C’est intéressant.
a.
Le désir de se fâcher contre l’autre : énergie de réconciliation
Il
y a le désir de se fâcher, de se
mettre en colère contre l’autre. C’est une force et je crois que cette force est appelée par Jésus à devenir une force
de réconciliation.
b.
Le désir de posséder l’autre : énergie de dépossession
Il
y a le désir de posséder l’autre, désir de convoitise ;
je n’ai pas à posséder l’autre, parce qu’un être humain n’est pas fait pour être
possédé, ce n’est pas un objet. Il y a une force, et Dieu sait qu’elle peut
être forte, on parle parfois de passion. Et même de pulsion qui prend parfois
des formes pathologiques, avec des personnes qui, emportées par cette pulsion,
sont capables des pires actes envers les petites filles ou les petits garçons. La
convoitise. C’est une énergie formidable que chacun peut reconnaître dans son
cœur. Peut être qu’arrivé à un certain âge, on n’a plus aucune convoitise. Je
ne le crois pas trop, tout de même. La convoitise peut être purement charnelle
et sexuelle. Mais elle peut aussi prendre la forme du désir de posséder l’autre
en le manipulant. Il y a plusieurs manières de mettre la main sur quelqu’un. Il
faut y prendre garde et élargir nos attentions. La convoitise de soumettre
comme les gourous soumettent leurs disciples. Ah ! Ce n’est pas désagréable
d’avoir de outils humains en dessous de soi. C’est une force appelée à devenir
énergie de dépossession de soi. Je
veux posséder l’autre ? Retourne ce désir. Dépossède-toi. C’est ce qui se
réalise dans les couples mariés qui s’aiment vraiment d’un amour de charité. On
ne prend pas l’autre, on se donne à l’autre, dans l’acte conjugal, et,
psychologiquement, ce sont deux mouvements totalement différents, même si
l’acte charnel est le même. Je ne le dis pas par expérience mais par
témoignage ! Dans un cas, chacun veut prendre l’autre, et prendre son
plaisir avec, et dans l’autre cas, cette énergie, je la transforme en énergie
de dépossession de moi. Je me donne à l’autre. C’est la formule du mariage,
« Je me donne à toi et je te reçois ». Et non : je te prends, et
j’accepte que tu me prennes. Ce serait beau si chaque fois que l’on ressent ces
forces en nous, elles nous conduisaient sur l’infini de la vie. Ce serait toujours un dépassement. Se déposséder,
se donner, c’est constamment une nouveauté. On est alors toujours dans une
morale et une justice de l’infini.
c.
Le désir de se débarrasser de l’autre : énergie de responsabilisation.
Il
y a le troisième désir, celui de se débarrasser
de l’autre. La répudiation. Voilà en gros comment est posée la question à Jésus :
faut-il faire un acte de répudiation ou pas ? En d’autres termes, faut-il
y mettre les formes ? « Ma chérie, je me débarrasse de toi, mais je
vais te couvrir de brillants ou de pensions luxueuses et forfaitaires ».
Aujourd’hui, il n’y a plus d’actes de répudiation. C’est le divorce, c’est le
juge. Mais il y a moyen de licencier sa femme ou son mari, à peu près avec les
mêmes procédures, comme on licencie son employé. Pardon, son collaborateur. On
lui verse une prime si l’on a envie. Sinon on va aux prud’hommes. Il en va de
même pour le divorce, l’état français considère que c’est un contrat et non pas
une alliance.
Il
y a en nous une force : on a parfois une envie folle de se débarrasser de
l’autre car on en a marre, on ne peut plus le supporter. C’est aussi vrai dans
la vie religieuse. Et on s’est engagé vis à vis des frères. Ah ! Mais il y
en a qui pèse. On ne s’aperçoit pas que nous aussi nous pesons. Cette force est
appelée à devenir énergie de fidélité, de responsabilité de l’autre, de
prise en charge. C’est extraordinaire si on sait à quelle voie infinie d’amour correspond cette prise
en charge. J’ai été très ému du témoignage de Jean Vanier quand il nous
expliquait, c’était il y a deux ou trois ans à Lyon, comment il avait lancé
cette aventure qui représente aujourd’hui l’Arche,
ces communautés avec des
personne handicapées, handicapées mentales ou handicapées du cœur. Il a
commencé par en prendre deux avec lui dans un appartement.. Deux personnes
handicapées avec lui. Et il nous a dit cette chose bouleversante : «
Je ne savais qu’une chose à ce moment
là, non pas que l’on ferait des communautés réparties dans le monde entier,
l’Arche, je ne sais quoi. Non non, c’est que je les prendrai en charge jusqu’au bout ». Là est l’infini
de l’amour et de la fidélité, comme Dieu, infini d’amour et de fidélité.
d.
La réaction par la parole (serment) : énergie de vérité
Et
puis, il y a aussi trois formes puissantes de patience. C’est une force la patience, je le répète. La douceur etc. Des formes puissantes. On
doit les sentir en nous.
Il
y a la réaction par la parole. Pourquoi fait on un serment ? Parce que
l’on a besoin de donner de la force à notre parole. Pourquoi a t on besoin
de donner de la force à notre parole ? Parce que on ne nous croit pas.
« Mais si je te jure, c’est comme cela ». Nous faisons aujourd’hui
moins de serments par le ciel, par la terre. Jésus nous dit : quand tu
fais un serment, c’est toujours Dieu qui est engagé. Même quand tu ne fais
pas un serment au nom de Dieu mais quand tu fais un serment par le ciel ou
par la terre ou par Jérusalem. Toute la démonstration de Jésus tient en cela : quand tu jures, en réalité, c’est Dieu que tu
engages. Tu n’en as pas besoin. Comment résister face à la défiance ?
Cela nous agace quand nous ne sommes pas crus. C’est un sentiment fort, n’est-ce
pas ? En plus vous dites vraiment la vérité, Qu’on ne croit pas vos mensonges,
passe encore ! Mais quand c’est vraiment la vérité ! Ah c’est horrible
les erreurs judiciaires : on s’aperçoit vingt ans après qu’il n’était
pas coupable. Après vingt ans de prison, qu’est ce que l’on fait ? On pourrait lui donner une prime ? Et
il n’y a pas encore de machine à remonter le temps… Il faudrait que cette
force, force née de l’injustice à ne pas être cru (et cela peut être
terriblement exaspérant) devienne énergie
de simplicité de vérité. Bernadette à Lourdes, « Moi je ne suis pas
chargée de vous le faire croire, je suis chargée de vous le dire ». Parce
que elle n’était pas tellement crédible son histoire de belle dame qui lui
parlait. Une énergie de simplicité. La
vérité n’a pas besoin d’autres forces qu’elle même. Voilà. Nous travaillerons
là dessus.
e.
La réaction par la réplique (loi du talion) : une énergie de générosité
Il
y a la réaction exprimée par la loi du talion et la réplique proportionnée. Œil
pour œil, dent pour dent. Je suis agressé mais je suis quand même un brave
type. C’est peut être, d’ailleurs, parce que je suis un brave type que je suis
agressé. Mais, peu importe, je vais limiter ma réaction : tu m’as crevé un
œil, je te crève le tien ; tu m’a cassé une dent, je te casse une dent.
Voilà, œil pour œil dent pour dent. Et on a envie de cela. Et en plus on estime
que c’est juste ! Que c’est droit ! On a une énergie énorme quand on
est agressé à ce moment là. Que faire en tant que chrétien ? Cette force
est appelée à devenir énergie de
générosité. La générosité. C’est quelque chose qui n’a jamais de fin. C’est un très beau mot. L’homme généreux ne peut
jamais arrêter ses dons. Jamais il ne peut compter disant : cela suffit.
Vous réfléchirez sur la générosité. On voit toujours large quand on est
généreux. Quand on est magnanime, c’est la même chose.
f.
La réaction par le mépris (la haine de l’ennemi) : énergie de charité
Enfin,
il y a une dernière réaction, elle est terrible : quelqu’un me méprise, c’est un ennemi. Oh ; il ne
s’est peut être pas déclaré comme tel mais il m’a blessé. Que faire, comment
gérer cela ? Il y a une réaction de sur-violence bien sûr, mais il peut y
avoir aussi une réaction de mépris. Ou d’indifférence. D’accord, je ne lui
ferai rien, mais chacun dans son coin ! Je vous citais l’exemple du
Rouanda : « lui, il va prier à gauche, moi, je prierai à droite de
l’église ». Cela a été une grande question pour les évêques rwandais,
après le génocide de 1994 : qu’est ce que l’on doit faire ? Pas pour
les victimes, évidemment ! Mais pour les rescapés. Et qu’est ce que l’on
doit faire avec les tueurs? Quand il n’y en a que quelques dizaines de milliers,
on les gère dans les prisons et puis on voit, mais quand il y en a plusieurs
millions, qu’est ce que l’on fait? On peut les garder en prison un moment mais de
toutes les manières on ne peut pas les exécuter tous ! Ils regagneront le
monde au bout de 4 ans, 5 ans, 6 ans. C’est comme cela. Qu’est ce que l’on en
fait dans les églises ? Va-t-on faire deux églises ? Va-t-on leur
interdire de venir à l’église et de
communier ? Les évêques rwandais ont posé la question à Rome. Et Rome leur
a dit : on ne peut pas faire deux églises, il faut accepter tout le monde.
Mais on imagine tout ce que cela peut représenter dans le cœur des uns et des
autres. L’une de nos réactions est peut être le mépris. Ou l’indifférence, chacun dans son coin. En face d’un
ennemi et de la haine qui monte en nous, Jésus nous donne une force et il nous
appelle à en faire une énergie
d’amour. Une énergie de charité. Et vous voyez comment nous passerons de l’amour profond de la vérité à la vérité
profonde de l’amour. Un amour qui, connaissant l’autre, va se donner comme
Jésus. Cela s’appelle le goût d’être
Dieu.
Conclusion :
Je vous ai mis une drôle de
conclusion. Vous la lirez, c’est un beau texte de Gustave Thibon qui correspond
au texte suivant du Père Cantalamessa. Que chacun s’interroge : Etre parfait comme le Père. Moi, où en
suis-je ? Si je suis habité par ce sens de l’infini, je sens que la vie
devient presque immédiatement large, très large. Si ce n’est point le cas,
alors je reviens à la loi comme une indication à marcher sans cesse, à me
dépasser sans cesse. Et je repars au large…
Trois Textes
« Tragédie
du moi. Le mot de Nietzsche : « S'il y avait un Dieu, comment souffrirais-je de
n'être pas Dieu ? », où l'on voit en général le cri d'un orgueil délirant,
exprime plutôt, au-delà de toute contingence personnelle, la tragédie
métaphysique du moi. Car le moi - cet infini et cet absolu en puissance - ne se
conçoit logiquement que sous l'aspect de l'infini et de l'absolu en acte,
c'est-à-dire de la personne divine. On pourrait retourner le mot de Nietzsche :
comment Dieu peut-il souffrir ces larves et ces caricatures de Dieu que sont
les hommes ? Qu'attend sa pitié pour rendre au néant ou pour résorber dans
l'infini ces images souillées et menteuses de lui-même et qui, même quand elles
crient vers lui, projettent en lui leurs souillures et leurs mensonges ? - On
ne méditera jamais assez sur ce paradoxe de l'homme en qui l'absolu s'allie à
la contingence, à la limite et au nombre. Il est absurde que l'infini soit
asservi au fini (les moi mystérieux, atomes sans limites, disait Hugo) ; il est
également absurde qu'il y ait plusieurs moi, c'est-à-dire plusieurs infinis. On
se plaint que des êtres aussi misérables jouent à Dieu. Mais qui donc a déposé
en eux ce germe divin qui fait éclater leurs limites ?
Cette
contradiction ne peut être qu'illusoire - ou provisoire. Ou bien la mort tuera
notre soif d'infini en nous jetant au néant ou bien elle tuera nos limites en
nous donnant l'infini. Et le nombre, qui se présente ici-bas sous l'aspect de
la dispersion et de l'incommunicabilité, se dissoudra soit dans l'obscure unité
cosmique, dans le grand « en soi » du monde inconscient, soit dans la lumineuse
unité divine, dans un « pour soi » sans rupture et sans extériorité où chaque
moi sera l'élément d'une harmonie comme la corde du luth ou la couleur de
l'arc-en-ciel. Et, dans les deux cas, le monstrueux accouplement de l'infini et
de la limite aura disparu - et l'homme échappera à l'angoisse de cette
contradiction qui consiste à se dire en même temps : je suis seul, je suis
unique, et : je ne suis pas tout. Nietzsche a raison : c'est parce que Dieu
existe, c'est parce que Dieu nous appelle qu'il est intolérable de n'être pas
Dieu.
Le
cri de Nietzsche répond au voeu de toute créature pensante et aimante qui prend
conscience de sa situation impossible : la séquestration de l'infini par le
fini, le désir du tout cloué sur le rien. En fait, il est insupportable pour
l'homme d'être séparé de l'unité divine dont il porte en lui l'ébauche et
l'appel, d'être un Dieu mutilé et souillé, une étincelle d'éternité qu'étouffe
la cendre des jours. Il est insupportable d'avoir des limites quand on se sent
infini. Toutes les demandes du Pater expriment cette protestation de l'infini
prisonnier : que ton règne arrive... que ta volonté soit faite sur la terre
comme au ciel... délivre-nous du mal. - Tout cela revient à dire : que le moi
divin - le seul qui soit sans limite et sans souillure - englobe tous les
autres moi dans son unité. »
Gustave
Thibon L’ignorance étoilée Fayard
1974 p 17-18
« Dieu attend, pour
faire en nous de grandes choses, que nous remettions entre ses mains toute
notre liberté. Dans la vie d'une grande mystique désormais bien connue ‑
la bienheureuse Angèle de Foligno nous lisons cet épisode qui nous aide à
comprendre ce dont nous parlons ici. Depuis longtemps elle avait laissé le
monde et le péché, et s'était adonnée à une vie de grande austérité, renonçant
à tous ses biens. Mais un jour elle s'aperçut qu'il y avait encore quelque
chose à faire, qu'il n'était pas vrai que Dieu était tout pour elle, car d'une
part l'âme voulait bien Dieu, mais d'autre part elle voulait aussi autre chose
en même temps que Dieu. Elle ressentit alors comme un mouvement de
réunification de tout son être, comme si le corps ne faisait plus qu'un avec
l'âme, la volonté avec l'intelligence et qu'il n'y eut plus en elle qu'une
seule volonté. A ce moment elle entendit dans son âme une voix qui disait: «
Angèle, que veux‑tu ? », et elle, de toutes ses forces de s'écrier: « Je veux
Dieu! » et Dieu répondit: « J'accomplirai ton désir » (Le Livre de la
bienheureuse Angèle de Foligno, Quaracchi, 1985, p. 316). Par ce cri, elle
avait totalement livré sa liberté, et là‑dessus Dieu construisit cette
admirable aventure de sainteté qui, à huit siècles de distance, ne cesse pas
d'éclairer l'Église et le monde.
« Je veux Dieu! » Ce
sont les paroles les plus grandes qu'un être humain puisse prononcer. La phrase
la plus forte que Dieu puisse prononcer ‑ et que de fait il prononce
souvent dans la Bible c'est : « Je suis Dieu ! » Personne ne peut redire ces
paroles et celui qui les dirait serait condamné comme impie (cf. Ez 26, 1 s.);
mais la créature peut dire: « Je veux Dieu! », réalisant par là même l'unité
entre sa volonté et son être tout entier. L'homme est divisé en lui‑même,
dispersé qu'il est entre mille pensées, regrets, projets, désirs; il est plus
facile de compter les cheveux de notre tête que les pensées de notre coeur.
Nous ressemblons à l'un de ces arbres à l'abondante frondaison qui à l'automne
se remplissent d'oiseaux, dans un vacarme assourdissant. Ce cri jailli soudain
de tout notre être: « Je veux Dieu ! » est comme un coup de fusil tiré sur cet
arbre, qui fait s'envoler tous ces oiseaux et ramène un grand silence et la
paix. Eh bien, maintenant, c'est à nous que cette question est posée, si nous
savons l'écouter. Au plus intime de notre être, Dieu prononce notre nom et nous
dit: « Que veux‑tu ? » Bienheureux à jamais celui qui a le courage de
répondre de tout son être et avec la force que donne l'Esprit Saint : « Je veux
Dieu ! » »
Père Raneiro Cantalamessa La vie dans la Seigneurie du Christ Cerf 1990 p. 265
Relance ma
quête
Arrête-moi si je m’arrête
disant : voici un site où m’établir en Dieu
enfin nous reposer tous les deux !
Car Tu me veux d'un vent qui doit souffler pour être
d'un feu qui doit gagner
pour ne pas disparaître
et je courrai toujours après la vie comme eux !
Tu es mon feu brûlant, mon souffle :
Si je m'arrête,
Tu étouffes,
Tu t'en vas de chez moi si je m'assieds.
Quand je halète ma prière exaspérée
De n'avoir plus un mot d'appui pour s'élever,
quand je ne rends plus grâce,
entends ce que je tais.
Et si vraiment plus rien de mon âme n'aspire
à poursuivre la quête en ces déserts perdus
écoute ma fatigue et non pas mon refus
Relance toujours mon désir :
Tu n’es t’es arrêté qu’à l’heure de Ta mort
Tu n’as pris racine qu’alors !
Plante-moi là où naît le vent
Où prend le feu sur tous les temps :
Tu es la lumière à venir
Patrice de la Tour du Pin