SOIS UN HOMME D’INTÉRIEUR

Reçois la paix du cœur en face du Père

 

 

 

Questions sur l’intériorité :             a. Qu’est-ce qu’un homme intérieur ?

                                                       b. Suis-je introverti ou intérieur ?

                                                       c. Quelle importance a pour moi un secret ?

 

Le plan de la conférence :

 

Rappels et introduction : l’interprétation moralisante conduit à une morale de la simple intention alors qu’il s’agit précisément d’une mise en pratique de sa justice ; rappels sur notre trajectoire, à la quête du bonheur.

 

1.       L’homme extérieur dans la folie de la chair en face du monde

a.        Entre transparence et intériorité

b.        L’homme sans substance affamé de protocoles

c.        L’homo communicans

d.        L’homme devenu un pantin manipulé.

e.        L’homme doit devenir dense à la taille de sa ‘vanité’

2.       L’homme intérieur dans la paix du cœur en face du Père

a.        Etre un homme profond

b.        L’intériorité du vide

c.        Les actes pour échapper à la spirale du vide.

d.        Plonger en soi vers Dieu dans le silence

e.        La solitude chrétienne selon Newman : moi et Dieu

f.         Au fondement de notre intériorité, l’expérience de l’amour du Père

g.       La Paix du coeur

3.       Les trois œuvres pratiques pour creuser l’intériorité: trois forets puissants et traditionnels pour façonner notre cœur à un certain niveau

a.        Des actions avec profondeur : un faire avec le Père

b.        La récompense du Père : la joie

c.        Les trois pratiques et les trois relations fondamentales de la personne humaine

d.        Faire l’aumône sous le regard du Père : spécialiste des services secrets

e.        Prier en cherchant le visage du Père : tout-petit serré contre sa Mère

f.         Jeûner pour être libre devant le Père : désarmé de ses peurs, libre sous la grâce

 

 

 

Lorsque en début d’année j’ai fait le programme des conférences sur le sermon sur la montagne je n’avais pas pris garde qu’aujourd’hui même nous étions le mercredi des cendres et nous allons donc entendre à nouveau le texte de la messe des Cendres, Mt 6, 1 à 18 :

 

« Gardez vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour vous faire remarquer d’eux, sinon vous n’aurez pas de récompense de votre père qui est dans les cieux.

Quand donc tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi, ainsi font les hypocrites dans les synagogues et les rues afin d’être glorifiés par les hommes ; en vérité, je vous le dit, ils tiennent déjà leur récompense; pour toi quand tu fais l’aumône que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône soit secrète et ton Père qui voit dans le secret te le revaudra.

Ne soyez pas comme les hypocrites, ils aiment pour faire leur prière se camper dans les synagogues et les carrefours afin qu’on les voit. En vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense;

Pour toi, quand tu pries, enferme toi dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père qui est là dans le secret. Ton Père qui est dans le secret, te le rendras. Dans vos prières ne rabâchez pas comme les païens qui croient qu’en parlant beaucoup ils se feront mieux écouter. N’allez pas faire comme eux, car votre Père sait bien ce qu’il vous faut, avant que vous ne lui demandiez. Quand vous priez, priez  ainsi - Notre père qui est dans les cieux, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donne nous aujourd’hui notre pain quotidien, remets nous nos dettes comme nous-mêmes les avons remises à nos débiteurs, et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mauvais - . Si vous remettez aux hommes leurs manquements, votre Père céleste vous les remettra aussi. Mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père ne vous remettra pas.

Quand vous jeûnez ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites; ils prennent une mine défaite, pour qu’on voie bien qu’ils jeûnent. Je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense; pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage pour que ton jeûne soit connu non des hommes mais de ton Père qui est là dans le secret, et ton Père qui voit dans le secret te le rendra. »

 

 

Introduction :

 

On devrait sentir le parfum, dans cette assemblée, puisque nous sommes un jour de jeûne ! Mais le père abbé ne nous donne pas nécessairement, ni pour le mercredi des Cendres ni pour le vendredi Saint, des flacons de parfums ! Comme quoi l’évangile est encore un peu lointain ! A moins qu’il ne faille le bien comprendre…Et c’est ce que nous allons essayer de faire car il y a plusieurs interprétations possibles.

 

De ce passage, je n’élimine pas mais je laisse de coté ce que j’appelle l’interprétation moralisante. Qu’est-elle ? Celle que l’on trouve dans presque tous les commentaires récents où l’on réussit à travestir notre religion de vie en un simple code de devoirs. Que nous dit-elle  à propos de ce passage ? Elle comprend que Jésus nous demande de ne pas être hypocrites ! On voit mal qu’il puisse nous dire le contraire… et donc, il faut faire ce que l’on pense, le vivre de l’intérieur, bref avoir une intention pure. Ne cherchez pas à épater la galerie, soyez des hommes aux intentions pures. Il est évident que nous devons avoir une intention claire, transparente, et ne pas établir en nous une discordance entre l’intérieur et l’extérieur. Encore une fois, disons le mille fois plutôt qu’une : si Jésus n’est venu  en ce monde que pour nous dire cela, vraiment il pouvait s’abstenir de ce cruel détour dans le temps qui se passe par la croix. D’autres l’avaient dit bien avant lui. Confucius, que je vous avais cité l’année dernière, l’avait dit, et si cela se trouve, aussi bien que lui. En tout cas, Notre Seigneur pouvait faire l’économie de la Croix s’il était venu nous dire cela ! Etant entendu que le Christ ne veut pas faire de nous des élèves de Machiavel, de quoi s’agit-il en réalité ?

 

Essayons de replacer rapidement cette étape vers le bonheur dans la dynamique générale du sermon que nous étudions.

 

D’abord, Jésus réveille en nous la soif du bonheur, à travers les huit Béatitudes qui résonnent comme des cris ou des sons de clairons. Puis il nous indique que c’est une certaine disposition intérieure du cœur qui va permettre à chaque disciple de boire à la source du bonheur divin. Donnons une autre image pour ce «entrer dans la joie du maître », dans la joie divine : celle de la radio où il nous faut capter l’émission malgré le bruit ambiant. Et pour cela être sur la bonne longueur d’onde, dans de bonnes dispositions pour être ajustés à la joie de Dieu. On m’a dit tout à l’heure, non sans raison, qu’autrefois les orateurs avaient une meilleure voix… mais peut être aussi que les auditeurs avaient de meilleures oreilles qu’aujourd’hui ! On était moins saturé de bruit en permanence. Nous sommes soumis en permanence à une pression sonore considérable. De même au plan spirituel et psychologique où nous sommes sollicités en permanence par le monde et par notre orgueil… Malgré ce bruit de fond et à cause de lui, il s’agit d’arriver à un cœur conforme qui puisse s’ajuster à la joie, au don de Dieu. Un cœur qui puisse recevoir la bonne longueur d’onde. Imaginons notre radio un peu déréglée. L’émission peut être excellente en provenance de Paris ( !), mais nous ne la recevons pas ou très mal. A ce moment là, notre cœur est emprunt de tristesse et notre vie se déroule comme d’autres vies : ombres ternes sur un fond de gris.

 

Mais comment acquérir ou recevoir ces dispositions ? Jésus déploie sa pédagogie.

 

Dans la dernière conférence, nous avions vu que Jésus nous invitait un pèlerinage intérieur. Il commençait à pétrir la pâte de notre cœur. Imaginez un potier qui prend un peu de terre, puis commence doucement par l’attendrir un peu pour ne pas la casser ; il la rend molle de sèche qu’elle était pour la travailler ensuite. Le Christ nous ramenait à un niveau de notre intérieur encore relativement superficiel, celui de notre vie passionnelle : il nous invitait à retourner, à convertir ces mouvements forts que nous pouvons reconnaître en nous, comme la colère ou la convoitise.

 

Vous vous êtes peut être interrogés, comme moi, sur cette transformation intérieure à opérer à propos de gestes dérisoires en eux-mêmes. Par exemple une gifle. Mais précisément, c’est une gifle ! Donnez vous une gifle, ou simplement donnez vous un petit coup par mégarde sur le coin d’une table, de préférence juste sur le tibia par exemple. Le choc ne vous assomme pas, mais tout de suite il déclenche en vous une douleur vive, comme une claque intérieure, qui remue toute votre vie passionnelle. Ce sont des petits coups de l’existence qui ne vous assomment pas. Si on vous donne un grand coup de barre sur la tête, vous n’avez plus rien à convertir parce que vous ne sentez plus rien : vous êtes assommés ! Les six antithèses que Jésus nous avait présentées la fois dernière, nous manifestent à chaque fois cette douleur vive qui n’assomme pas mais qui nous bouleverse l’intérieur ! Ainsi celui qui vous mène en procès pour vous prendre votre manteau. Cette manière de procéder ne vous assomme pas mais vous avez envie de réagir avec toute votre colère! Donnez lui aussi votre chemise, dit Jésus !

 

C’était une première approche de notre intériorité et de notre connaissance de soi.

 

Maintenant Jésus va nous conduire un peu plus loin parce qu’il veut notre cœur semblable à celui d’un pauvre, un cœur d’artisan de paix, un cœur de douceur etc. Nous arrivons au niveau d’une intériorité plus profonde. C’est vraiment ici notre centre qui va se creuser et se révéler.

 

Dans la dernière conférence, j’essaierai de reprendre tous les aspects pratiques générés par cette approche de Jésus, par ce chemin qu’il propose, et de vous montrer dans son dynamisme  ce mouvement que je suis en train de décomposer. Pour l’instant, nous assurons chaque pas, c’en est presque ridicule, j’en conviens. Comme en gymnastique, on décompose le mouvement que l’on fera ensuite dans son élan. C’est pourquoi nous faisons parfois beaucoup de théorie, à la différence de Jésus : c’est pour bien assurer chacune de nos étapes.

 

Je prends une image pour faire comprendre les étapes signalées par Jésus :

Avec la dernière conférence et les six antithèses de la justice nouvelle, Jésus nous avait invité à élargir notre cœur, infini comme le Père, parfait comme le Père, dilaté. Aujourd’hui, il va nous inviter à le creuser. Vous avez un grand cœur, maintenant il faut l’évider, le plus profond possible et vous allez découvrir que cette profondeur est infinie elle aussi. Enfin, la fois prochaine, Jésus nous montrera comment le Père déclenche lui-même la joie au centre de ce cœur profond et large - rappelez vous st Paul : « Hauteur, profondeur, largeur, longueur de l’amour »-. Il va ouvrir le robinet de la source intérieure de la joie. Par sa présence d’amour et en travaillant au niveau de notre volonté. C’est une image très simple pour montrer ce mystère d’intériorité dans lequel nous allons pénétrer un peu plus aujourd’hui.

 

Voilà ce qui sera notre opération aujourd’hui : le cœur se vide du rien ou des riens qui le remplissent sans le combler pour s’illuminer du regard du Père qui le comble sans le remplir. Voilà pourquoi l’on a toujours soif. Sans cette lumière que nous allons découvrir qui est le visage même du Père, notre cœur évidé implose mais avec cette lumière il devient comme un bassin lumineux. Dans nos communes nous avons des bassins creusés, refaits avec des spots à l’intérieur : à un moment donné, on laisse jaillir l’eau ; voyez comme c’est beau cette eau qui jaillit et conduit la lumière à l’extérieur. Tandis que nos cœurs durcis et fossilisés, pleins de rien, ressembleraient à ces poubelles pleines de déchets qui parfois débordent. Jésus le dit : c’est du cœur que viennent toutes les impuretés, du dedans.

 

 

1. L’homme extérieur dans la folie de la chair en face du monde

 

Essayons de vivre un peu l’opposition que Jésus  décrypte sous nos yeux lorsqu’il nous parle de ceux qui agissent devant les hommes.

 

a. Entre transparence et intériorité :

 

Il s’agit de beaucoup plus qu’une simple attitude morale ; notre Seigneur, sans faire de philosophie, dénonce une attitude qui est de tout temps et particulièrement de notre époque. Cette attitude renvoie à la définition du mot personne. Ceux qui ont suivi les conférences sur la personne humaine se souviennent que le mot ‘personne’ vient du mot latin « persona » qui désigne d’abord le masque de théâtre et ensuite, à la lumière du christianisme, va désigner au contraire l’intérieur, le plus profond, le transcendant de l’homme.

 

Quand nous disons qu’un homme est une personne, nous disons qu’il n’appartient pas seulement à la race mais qu’il est transcendant, il est source, sujet. Il y aura, et ce certainement jusqu'à la fin des temps si nous ne nous mettons pas à l’écoute de l’évangile, cette tendance à revenir au masque ; donc à n’exister et à ne donner aux autres, et à soi-même, une existence qu’en fonction du masque que l’on porte; c’est ce que Saint Paul appelle l’homme extérieur. « L’homme extérieur en nous, dit saint Paul dans la deuxième épître aux Corinthiens, va en ruine » 2 Cor 4. 16. Dans la folie de la chair en face du monde, il faut toujours paraître.

 

Je vais m’inspirer d’un auteur contemporain dont j’apprécie fortement la pensée : Jean-Claude Guillebaud. Dans un de ses derniers ouvrages qui s’appelle « le Goût de l’Avenir », il a un chapitre extraordinaire qui s’appelle « Entre la transparence et l’intériorité ». Ne lisez que ce chapitre là, c’est un petit bijou.

 

« Tant d’êtres sont pesants et pourtant sans densité, lourds à eux mêmes et aux autres dans la mesure où ils sont vides… » disait Gustave Thibon. Et nous mêmes, parfois, nous sommes pesants pour nous-mêmes et pourtant nous sommes sans densité. Tout à l’heure, dans les quelques instants qui nous séparaient de cette conférence, je priais pour que le Père donne à chacun d’entre nous de la densité : non pas d’être pesant sur les frères, mais d’avoir de la densité d’homme. L’homme sans profondeur mais plein de lourdeur, nous le trouvons décrit par Jésus en Matthieu (Mt 13) dans la Parabole du semeur : il parle de ceux qui reçoivent la semence dans la terre peu épaisse ; le grain lève tout de suite et il flambe au premier soleil ; il disparaît ! Voilà l’enjeu de la profondeur humaine. Entre transparence et intériorité, il s’agit beaucoup plus que d’être sincère et de ne pas mentir. Il nous faut comprendre que notre société, abandonnant la source chrétienne de la notion de personne, « l’évangile de la personne transcendante », impose à chaque homme une perspective de masque, « l’homo comunicans ». Nous allons voir cela en détail.

 

Guillebaud commence son chapitre en mettant en exergue une phrase : « A présent, l’oeil de Dieu était remplacé par l‘appareil photo ; l’œil d’un seul était remplacé par l’œil de tous. La vie s’était transformée en une seule et vaste partouze à laquelle tout le monde participe. » Ai-je besoin de vous citer des exemples que vous trouverez dans ce chapitre sur les réalités du show, le loft, et compagnie ? Oui, jadis il n’y avait  que l’œil de Dieu. Et ce n’était pas « l’œil était dans la tombe et regardait Caïn » : Victor Hugo, ce n’est pas l’évangile ! Il y avait l’œil du Père, maintenant il y a l’œil de tous. D’un participant à une émission de confidences crues sur la vie amoureuse : « Je suis un livre ouvert. Plus je suis transparent, plus je risque de me trouver moi-même. » (p 143) On en est là. « Profession de foi très simple, dit J Guillebaud,  je n’ai rien à cacher, je vous montre tout, et je vous dit tout. La démarche psychanalytique est devenue une pratique sociale et banalisée. Le secret, le silence, l’écart volontaire n’ont plus la faveur du langage courant. Il faut quotidiennement ‘lever le voile’, ‘faire des révélations’, ‘briser les silences’, ‘avouer’ son homosexualité ou son goût pour le chocolat. (Là je me suis senti visé et pourtant il ne me connaît pas !). C’est ainsi que l’on a pu parler d’une lente et irrésistible dissolution de l’espace privé dans l’espace public. » (p 146)

 

Ce qui se réalisait sous le totalitarisme et que nous dénoncions avec force, maintenant nous y allons en chantant. Qu’est ce qui nous arrive ? : « Cette quête un peu panique du regard de l’autre, ce besoin d’extériorisation pour se sentir exister, répond précisément à la brisure du lien. La transparence du moi, l’exposition frénétique de chacun au regard de tous les autres, voilà une façon comme une autre de retrouver le partage, l’alliance et le lien en mettant en quelque sorte l’intimité sur la table. Me voilà en totalité et sans mystère, prenez moi comme je suis…Ce que l’on est réellement paraît se confondre de plus en plus avec ce que l’on paraît être. Il n’y aurait plus d’interstices, plus de distance, plus de ‘marge’, entre le dedans et le dehors, l’être et le paraître. Cette adéquation expliquerait l’importance prise aujourd’hui par l’apparence, le look, la valorisation de soi-même par le biais des signaux identitaires. » p 147-148

 

Si je ne craignais d’être long, et je le crains toujours un peu dans ces conférences, je vous aurais donné in extenso cet exemple effroyable trouvé dans un article de la Revue Etudes, l’exemple d’une femme qui veut exister par les autres. C’est un film qui s’appelle « Requiem for a dream » :

 

« Le réalisateur y met en scène une vielle dame dont toute l’existence, ou devrions nous dire, l’inexistence se résume à attendre son show télévisuel préféré et à le regarder en savourant quelques chocolats. L’émission commence sur le leit motiv « nous avons obtenu un gagnant ! »  Scandé par le public, entraîné par l‘animateur. Le jour où elle reçoit le formulaire qui lui annonce qu’elle est retenue pour être l’un des invités de ce show, elle commence à revivre, comme si cette nouvelle redonnait un sens à son existence. Elle va enfin être cette gagnante que tout le monde acclame. Elle se voit déjà à l’écran de télévision radieuse en robe rouge accompagnée de son fils venu lui rendre hommage. Jour et nuit elle est obsédée par cette nouvelle. La télévision même éteinte est le partenaire de son quotidien. C’est dans son propre regard, regardant le petit écran qu’elle a une preuve qu’elle est encore vivante.

Elle part alors à la conquête de son image en s’engageant dans un régime suicidaire  à base d’amphétamines pour perdre quinze kilos en quelques semaines.(Si cela vous intéresse, je n’ai pas les détails du régime !) pour être à la hauteur de son idéal et paraître à la télévision, afin devenir de nouveau, la femme épanouie qu’elle a été pour son mari aujourd’hui disparu. La télévision est bien venue se loger pour elle là où le manque était trop fort, à la place du regard de l’homme qui l’aimait. C’est alors une lente descente aux enfers que le réalisateur orchestre à la façon d’un requiem. Le désir de rentrer dans le petit écran conduit cette femme à dépérir doucement, ne mangeant plus, se droguant sans le savoir aux amphétamines qui lui donnent des hallucinations. Au lieu de rajeunir elle semble se rapprocher de la mort…/…

Notre existence ne va plus de soi ; nous éprouvons un sentiment d’inexistence que nous ne parvenons pas à dissiper. » (Clotilde Badal Revue Etudes juin 2003)

 

Le Christ nous dit d’exister pour les autres et non pas par les autres.

 

b. L’homme sans substance affamé de protocoles :

 

Nous y voilà : l’homme a du mal à exister sinon par le regard des autres, et je ne crois pas que Guillebaud ou cette agrégée de philosophie exagèrent ; cet homme qui n’existe que par le regard des autres pourrait se définir comme un homme sans substance, sans intériorité, en creux, une baudruche dirait on, puisqu’il est sans consistance. Il ne peut exister que par une série de protocoles. « Cette exposition de soi est une tentative d’exister davantage pour vivre dans cette autre partie de soi qui est l’image. » traduit Jean-Claude Kaufman. Il ne s’agit même plus de vivre comme un être superficiel et qui se sait superficiel mais de croire purement et simplement que, ce qui donne de l’existence à notre existence, c’est l’image qui se reflète dans les yeux des autres. Si donc, paraître et être s’identifient alors nous devons paraître pour être, faute de mieux.

 

Le principe de transcendance est débouté : il laisse la place au principe de transparence qui dirige aujourd’hui comme un absolu, mieux comme une évidence qui ne peut se remettre en cause : il suffit de voir le journalisme d’investigation qui met le doigt sur un certain nombre de problèmes réels de notre société mais qui est aussi un étalage ou un déballage. On applaudit jusqu’au jour où, à notre tour, nous sommes dans le collimateur. « Le principe de transparence, que celle ci soit ingénument revendiquée ou imposée du dehors, assiège le bastion de l’intériorité que Thérèse d’Avila appelait le château de l’âme. La reddition de ce dernier, nous dit Guillebaud favoriserait l’avènement d’un type particulier : L’homme sans substance. Son intériorité et sa  réalité substantielles seraient remplacées peu à peu par des formes procédurales des opérations sans contenu. » p.157

 

La remarque est particulièrement intéressante. Guillebaud fonde l’apparition de cet homme sans substance, qui n’existe et ne peut exister aujourd’hui que par des séries de protocoles, sur l’apparition de l’informatique. Il est assez étonnant de voir comment le langage, notre langage quotidien, celui des revues, décrit de plus en plus l’homme à partir de l’ordinateur, qui est pourtant une œuvre de l’homme.

Qu’est ce que j’entends par ces protocoles ? Regardons comment l’homme d’aujourd’hui, et ne croyons pas trop vite que nous n’en sommes point, ne peut exister qu’à travers des mécanismes semblables à ceux d’un ordinateur : il lui faut taper les bons codes au bon moment dans le bon ordre. Je vous donne un exemple qui ne doit blesser personne. Combien de fois, suite à un certain nombre d’échecs sentimentaux, m’a t on demandé : « Père Luc, faite une conférence aux femmes pour savoir comment on doit prendre les homme. Et pour les hommes, faites leur une conférence pour savoir comment on doit prendre les femmes. » Mais les rayons de nos librairies sont remplis de livres expliquant ces protocoles. Comment je dois éduquer mon enfant adolescent ? Comment, comment ....Certains, parmi vous, savent que je me refuse à entrer dans ce jeu. Pourquoi ? Sommes-nous des ordinateurs ou  avons une source en nous ? Sommes-nous des machines qui ont besoin d’être programmées ou des êtres vivants qui ont leur source en eux ? Je reviens à mon expérience : les mêmes qui, six mois auparavant, me posaient et se posaient toutes ces questions, quand ils reçoivent du Seigneur leur vocation, avec l’homme ou  la femme de leur vie, ne s’en posent plus une seule ! Ils sauront prendre les moyens ; et l’intelligence du cœur saura leur faire mettre en application ces moyens.

 

L’homme sans substance ne veut vivre qu’à travers des protocoles qu’on lui indique. Où est le risque ? Me dira-t-on… Il est très clair ! Savoir comment prendre l’autre  sans avoir le cœur à l’aimer, c’est nous conduire à le manipuler. C’est bien de savoir comment fonctionne un homme, mesdames, vous pourrez les manipuler ! On oublie toujours cela. On oublie toujours que d’avoir des moyens entre les mains, comme l’énergie atomique par exemple, peut servir à donner la lumière et l’électricité mais peut aussi servir à faire exploser le monde si nous n’avons pas un minimum de conscience, d’amour. Ce qui est donc premier, ce n’est pas le protocole mais le cœur.

 

c. L’homo communicans :

 

Dans tous les cas, Jésus n’entre pas dans ces systèmes. Il va nous renvoyer avec précision à une certaine densité de l’être. L’homo communicans, comme on dit ‘l’homo sapiens’, c’est, au fil de l’évolution, l’émergence de l’homme qui se réduit à communiquer. Avec cette confusion constante entre communication et communion. On communie par le cœur mais on communique par Internet, par le téléphone et par beaucoup d’autres choses. Cela n’est pas défendu. Mais il ne faut pas réduire l’homme à l’homo communicans, être de réactions et de rétroactions dit J.C. Guillebaud, pris dans un ensemble de réseaux de communications, « le contre type parfait de l’homme nietzschéen », être contraire à l’homme qui se faisait lui-même de l’intérieur par la toute puissance. « Ainsi donc l’homme ne se définit plus par sa qualité biologique ou la profondeur de sa conscience mais par la complexité de son mode de communication avec le dehors. Il est tout entier à l’extérieur de lui-même » (p. 165-166) En multipliant les moyens de communication, ce qui est le cas aujourd’hui, on vit constamment à l’extérieur de soi même. Ce n’est pas tout d’être un chrétien : si l’on n’est pas un homme, on n’est rien. La grâce s’ancre sur et dans la nature humaine. Personnellement, j’ai supprimé mon répondeur, parce qu’il fallait répondre au répondeur, au portable, aux mèls informatiques, au courrier électronique, plus le courrier normal, plus le téléphone normal : j’étais tout le temps en train de communiquer ! Quelle intériorité demeure possible ?

 

Dans le secret ton Père te voit. « La vie elle même n’est plus fondée sur une intériorité énigmatique, nous dit Guillebaud, ni sur un principe transcendant de nature religieuse, elle se réduit à une simple différence informationnelle. Quant à la société, elle est un simple processus évolutif, un système communicationnel. » p. 166

 

d. L’homme désarmé, devenu un pantin manipulé :

 

Dans ce cas là, l’homme devient désarmé, nous dit Guillebaud, et il devient un pantin manipulé par tous ces moyens de communication. Parce qu’il faut se rappeler qu’à l’autre bout il y a notre volonté et l’effet est rétroactif. « De porte étendard et d’agent effectif de la raison, le sujet perd de sa consistance pour devenir un être à l’identité plurielle et fragmentaire sommé de s’adapter aux fluctuations constantes d’une société désormais réglée par la rationalité informatique. Il se présente comme un être à l’identité vacillante, façonné par les flux communicationnels le traversant » (p. 169). Est tout à fait étonnant le nombre de personnes qui sont convaincues de penser par elles mêmes. Mais pour penser par soi même, il faut avoir coupé la télévision depuis au moins six mois, c’est évident.

 

D’où sa conclusion :

 

« L’homme sans intérieur est un homme désarmé. Il est une proie offerte à toute les prédations et les manipulations. » Au Rwanda, viennent d’être condamnés les dirigeants de la radio les Milles Collines ; ils n’ont pas tué une personne mais d’une certaine manière, par la radio ils en ont tués un million. Ils viennent d’être condamnés à l’égal des autres tueurs, des protagonistes du génocide qui s’est déroulé il y a dix ans. C’est normal. Aujourd’hui au procès de Nuremberg, il n’y aurait pas que les dirigeants politiques. Il faudrait aussi les directeurs des chaînes de télévision. Il faut bien saisir l’évolution en cinquante ans. « Il est livré au jeu décervelant des propagandes et des publicités. Il sert l’enjeu de toutes les ruses modernisées de la domination. Sans convoquer, comme c’est l’usage, les sombres prophéties orwelliennes du roman de 1984, il est difficile de ne pas voir dans cette créature ‘post humaine’ un sujet infirme. Où puiserait-il la force de tenir tête aux totalitarismes qui rodent, aux intolérances et aux sottises diffusées dans l’air du temps comme un gaz. Toutes les expériences du vingtième siècle, celles des camps comme celles des tyrannies et celles des révoltes nous montrent que c’est seulement sur une intériorité forte, un quant à soi inatteignable que s’arc-bouta la volonté de faire front. Aurions nous la naïveté de croire que cette volonté n’est plus de mise ? » p. 171 Vous devinez la réponse de Guillebaud et celle de l’évangile.

 

e. L’homme doit devenir dense à la taille de sa vanité :

 

En conclusion de cette première partie sur l’homme extérieur- c’est complètement d’actualité nous sommes vraiment au cœur de l’évangile- je voudrais vous dire avec Gustave Thibon qu’il ne s’agit pas tant de dégonfler des baudruches que de les remplir. Cette baudruche, qui s’est peut être gonflée comme la grenouille de la fable, plutôt que de la faire éclater pourquoi ne pas profiter de cette soif de paraître pour l’emplir ? Et dire à chacun après nous l’avoir dit à nous même : « remplis- toi, aies un peu de densité, un peu d’intériorité ». Ne pas dégonfler les baudruches qui se sont gonflées pour paraître, les remplir d’être pour qu’elles soient ce qu’elles paraissent sans être encore pleines d’elles même. Il est plein de lui même dit-on de quelqu’un qui est un homme suffisant. Ce sont des expressions du langage.

 

La vanité est peut être un don pour nous élargir, pour donner une taille à nos désirs. Dieu veut garder la taille, la grandeur, l’ambition, sans détruire les désirs immenses. Il nous veut pleins de lui, immenses comme lui, denses en face de lui. C’est la révolution chrétienne et Jésus nous y conduit vraiment : « choisis : sous le regard du Père, sois devant les hommes un homo comunicans, homme pris dans un réseau de plus en plus épais, de plus en plus dense de bruits informationnels pour attirer le regard, ou bien sois dans le secret là où ton Père te voit ».

Dans toute perversion, il y a une part de vérité. Ce qui est exact, c’est que l’homme a besoin d’exister par la relation. C’est vrai. L’homme ne peut pas se passer du regard d’un autre pour exister. Et toute la subtilité du démon c’est justement de pervertir les choses ; ce qui est vrai, c’est que j’ai besoin d’un regard. Le regard que seul je porterai sur moi même ne me suffit pas pour donner du poids à mon existence ; j’ai besoin d’être porté par le regard d’autres, d’un autre. L’homme qui serait complètement égocentré, serait évanescent, une poussière, un brouillard qui se dissipe avec le soleil, une ombre portée. Mais quel autre ? Quel autre justement me porte par son regard ? Et cette question me conduit à la question suivante, que je laisse sans réponse faute de connaissances suffisantes : tout humanisme ou toute conception de l’existence humaine - ce n’est pas toujours un respect de l’homme qui prévaut - ne se définirait-il  pas par la qualification de cet autre ? On voit le poids du regard de la tribu dans les sociétés africaines ou extrêmes orientales où l’homme n’existe que par le regard porté par l’ensemble de tribu sur lui, sinon il n’existe pas, il est en marge. C’est la difficulté que rencontrent les missionnaires : plus qu’une difficulté morale, c’est une difficulté anthropologique, celle de conduire précisément ces autres cultures vers une intériorité qui corresponde au message évangélique et non plus au «  l’important c’est de ne pas perdre la face  car si on perd la face, on n’existe plus dans la tribu, dans la caste, dans le peuple. » On pourrait se poser la question : on vous dit que le regard des parents est important et, certes, plus il y aura d’amour dans une relation, plus il y aura vie. C’est trop clair. Mais est-ce que j’existe d’abord par ma relation aux parents ? Je n’existerai alors que sous les yeux de mon père ou de ma mère, qui un jour me précéderont dans le royaume ?

 

Le christianisme en nous existe d’abord par l’intérieur, par le regard du Père. Et c’est là qu’apparaît vraiment la notion de personne humaine. Le regard du Père, je ne vais pas faire de la métaphysique avec vous, mais le regard du Père n’a pas simplement une importance psychologique pour nous : il nous crée et continue de nous tenir, de nous constituer, dans notre être. C’est peut être là que nous avons à évangéliser et à ramener, par une sorte de loi du silence, l’homme à l’intériorité.

 

 

 

2. L’homme intérieur, dans la paix du cœur en face du Père :

 

C’est mon deuxième point : l’homme intérieur, celui qui va connaître la paix du cœur en face du Père. « Notre félicité, dit St Augustin, est toute intérieure » ; « Devant ta face, dit le psaume, débordement de joie. » Ps 15 et le psaume 44 : « la fille du roi est amenée au dedans vers le roi. »

 

Sans intériorité, il n’est point de paix pour l’homme. Je parle de cette paix intérieure, je ne parle pas de cette coexistence pacifique que pourra orchestrer, avec plus ou moins de bonheur, un pouvoir politique qui se charge vraiment du bien commun et non pas d’intérêts personnels.

 

Saint Paul parle trois fois de l’homme intérieur : « Je me complais dans la loi de Dieu du point de vue de l’homme intérieur » Rom 7, 22 ; « Que le père daigne selon la richesse de sa gloire vous armer de puissance par son esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur » Eph 3, 16 ; et 2 Cor 4, 16 : « Encore que l’homme extérieur s’en aille à la ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. » Voilà la source inédite de la nouveauté essentielle à tout être humain, d’une nouveauté quotidienne.

 

a. Etre un homme profond :

 

Etre un homme profond, qu’est-ce à dire ? Je vais d’abord l’aborder d’une manière très générale sans parler encore du Père.

 

Vous allez au cinéma ou vous allez voir un bel opéra de Mozart et vous revenez chez vous en disant : « c’était le « top » » C’est que vous avez moins de trente cinq ans ; si vous avez dépassé cet âge, vous dites « C’était génial » A plus de soixante ans, je ne sais pas ce que l’on dit, on dit probablement : très bien ! C’est super génial, oh ! Chouette (c’est un peu passe partout) super chouette ou ‘mégatop’, si vraiment on est très content. Bref, vous avez par là exprimé un sentiment très vague ; le film a caressé votre peau et vos sens. Mais par une deuxième question, votre interlocuteur, s’il veut juger votre profondeur, peut vous inviter à aller plus loin : pourquoi ? L’homme qui passe sa vie simplement, l’homme extérieur, va réagir immédiatement à une sensation : le rayon d’un soleil chaud lui a fait du bien, c’est bien et à l’instant il  réagit, et puis c’est tout ! L’homme profond va essayer de rendre compte : C’était bien parce que…. Il ne s ‘agit pas pour lui d’être philosophe, ou un spécialiste de musicologie, mais de comprendre ce qu’a fait vibrer en lui cette musique qu’il qualifie de « vachement chouette ». Vous trouverez dans le texte  de Dom Guillerand à la fin de la conférence, cette idée que l’homme profond est un homme qui sait lire entre les mots. J’aime bien cette définition. Ou celui qui sait apprécier les silences entre les notes, le blanc du papier ; je vous ai déjà cité cette réflexion d’un ami : « Le silence après Mozart, c’est encore du Mozart ». L’homme profond, au-delà de l’action-réaction, est capable de lire entre les mots ; il sait entendre les silences, leur donner de la profondeur, du sens, de la densité.

 

Voyons aussi un autre aspect, que j’appellerai phénoménologique, pour définir ce qu’est un homme profond. L’homme profond vit la nouveauté de la vie sous le même aspect répétitif des choses. Un même lieu, un même livre, une même femme, un même mari, un même travail ne le lassent pas dans sa profondeur ; il est toujours capable d’y trouver une nouveauté. Si c’est un mauvais livre, vous pouvez le laisser, si c’est un mauvais mari, vous pouvez le convertir... ! Le renouvellement requis par l’homme qui marche, qui veut avancer, l’homme profond ne l’opère pas par le nouveau d’un changement mais par un changement de niveau, un gain de profondeur. La parole de Dieu, c’est vraiment le lieu rêvé de la nouveauté, est vraiment une source : on a vraiment l’impression quand on y boit que l’eau est toujours plus claire, qu’elle y est toujours neuve. Toujours nouvelle.

 

b. L’intériorité du vide :

 

Approfondissons cette intériorité, cette profondeur : aujourd’hui, dans notre culture occidentale dont les racines sont clairement chrétiennes, il y a brassage des opinions philosophiques et religieuses ; c’est sûrement une chance même pour l’évangélisation, il faut se le dire. Nous n’avons pas de jardin préservé à défendre par je ne sais quelle manipulation mentale. Nous sommes ainsi confrontés à l’intériorité orientale que je pourrai qualifier – mais non pas de manière péjorative - l’intériorité du vide. J’ai des citations précises ; on pourrait penser au Bouddhisme ou à l’Hindouisme. « Dans ce monde, je cite un auteur bouddhiste, la forme est vide et le vide est forme ; il en va de même des sensations, des pensées, des vouloirs et de la conscience…Dans ce monde toutes les choses ont le caractère du vide ; elles ne naissent ni n’avortent ; elles ne sont ni pures ni impures, elles n’augmentent ni ne diminuent. Tout est vide, évanescent » Et tant d’autres citations : je vous renvoie par exemple aux ouvrages du Cardinal de Lubac sur le bouddhisme, écrits il y a plus de soixante ans. Il avait senti justement une des difficultés du christianisme. Ce n’est pas seulement d’être opposé à des matérialismes épais, pratiques  mais à d’autres formes religieuses subtiles, profondes ; l’intériorité du vide. Une lecture de certains auteurs chrétiens (Saint Jean de la Croix) pourrait  nous laisser croire que le christianisme est une intériorité du vide. On va rechercher à faire le vide, à éliminer les choses ; on va essayer de se concentrer sur soi, sur sa respiration, parfois un peu sur son nombril, et puis, peu à peu, les distractions vont s’en aller et on arrivera à un gain de profondeur. Il est sûr que cette voie donne une certaine profondeur, mais, dès le départ, ce n’est pas la voie chrétienne qui n’est pas d’abord un effort de concentration. Ce n’est pas que la concentration soit inutile dans le vie intellectuelle ou dans la vie du travail. Mais l’intériorité dont nous parle Jésus relève d’un tout autre fait.

 

c. Les actes pour échapper à la spirale du vide :

 

De quoi s’agit il ? Jésus ne veut pas nous conduire dans une spirale du virtuel, du vide, du creux, et toute la tradition bouddhiste s’oppose très nettement à la tradition chrétienne sur un point là (bien entendu, je ne juge pas les pensées. Je porte un jugement sur des formes de vie concrètes). En effet, pour le chrétien, transformer le monde appartient au mystère de l’homme et de l’alliance. Nous sommes grands prêtres du Cosmos par notre travail, notre contemplation, par l’art etc. Il y a une implication dans l’action, dans l’action concrète. Je rappelle parfois à mes frères ce mot trouvé chez le Père Bro, ce mot des moines tibétains qui étaient venus faire deux ans d’apprentissage de la vie monastique chrétienne dans un monastère bénédictin, celui de la Pierre qui Vire. Au bout de deux ans, ils ont eu un jugement très positif en même temps que très éclairant : « vous êtes des êtres de charité, de prière, mais il y a trois choses qui ne vont pas. Vous dormez trop, vous mangez trop, et vous travaillez trop. » Ils se seraient sentis très mal à l’aise avec Jésus, qui, en Saint Jean particulièrement, passe sa vie à table en commençant par Cana. Et auparavant, il a travaillé de ses mains jusqu'à l’âge de trente ans, comme un bon travailleur. On l’imagine mal donnant des conseils à Joseph du haut de son hamac. Ce n’est pas l’image que j’ai de notre Seigneur ! Quand au sommeil, nous savons que, même s’il priait la nuit, il a dormi. Jésus veut nous garder de cette intériorité du vide, en nous invitant à l’action.

 

Au moment, ou Jésus veut nous conduire à une intériorité plus profonde, et  donner de la substance à notre être, il nous parle précisément des trois pratiques, des trois mises en œuvre concrètes de la religion. Nous les reverrons en détail tout à l’heure, à savoir le partage ou l’aumône, la prière et le jeûne. Rien de plus concret Je sais bien qu’aujourd’hui, on a tendance à dire - Oh le jeûne c’est de se passer de mauvaises pensées. Très bien. Si vous y arrivez tout un carême, j’applaudis des deux bras. C’est peut être plus simple de se passer de pain. Soyons concrets : si vous arrivez à vous passer de pain alors je veux bien croire que vous arriviez à vous passer de pensées impures.

 

Jésus nous invite, pour gagner une intériorité concrète, une réelle intériorité chrétienne, à agir sur trois pratiques très précises et c’est simplement dans la manière dont nous vivons ces pratiques que nous allons gagner l’intériorité. Contrairement à ce que l’on peut penser parce que cela nous a fait du bien de partir en retraite quelques jours en silence, ce n’est pas en ne faisant rien, allongé sur son lit comme un adolescent rêveur, que nous allons gagner en intériorité. En ayant trop de temps, les personnes finissent par tourner en rond, dans une spirale de vide. Et elles sont  totalement empêchées de discerner ; de percevoir mieux leurs vocations et de faire la volonté de Dieu parce qu‘elles ont du temps. Elles parlent mais ne  font rien et ne comprennent pas que le Seigneur ne leur fasse pas signe. Mais bien sûr ! J’ai une image pour cela, image vraiment médiocre fruit de ma formation scientifique, celle de la dynamo. La dynamo ne marche que lorsque l’on pédale ; l’intériorité se creuse et Dieu nous parle que lorsqu’on pédale. N’ayez pas peur : dans votre action, Dieu est là, lui qui nous donne l’être, le mouvement et la vie, nous dit Saint Paul. Agissez et vous verrez que c’est au sein même de votre action que vous allez gagner de la profondeur. Ainsi quand on est moine, on n’arrête jamais ; je ne trahis aucun de mes frères postulants mais je crois que chaque postulant à l’abbaye a fait cette expérience ; quand on vient une semaine en retraite on participe du bout des doigts au service, on se donne du temps pour la prière et pour la promenade ; mais quand on intègre la communauté, on ferme l’appartement témoin et on se met au cœur de la communauté et …au travail !

 

d. Plonger en soi vers Dieu dans le silence :

 

C’est dans l’action, mais une action qui va nous permettre, parce que nous la vivons d’une certaine manière, de plonger en soi vers Dieu. Et pour cela, il y a une condition qui est d’abord intérieure, même si elle trouve une réalisation extérieure. C’est le silence. Le silence s’oppose directement justement à cet espèce de suremballement de la communication. C’est parfois le silence dans un sermon :  c’est l’expérience de Ste Thérèse d’Avila qui s’est convertie quand le père dans son prêche a dit « et maintenant passons au deuxième point ». Dans cette phrase et dans le silence qui a suivi, elle a senti l’appel de Dieu à changer de vie, à cette deuxième période de son existence, après presque vingt ans de médiocre vie religieuse dans son couvent d’Avila.

 

Certains silences pèsent. On les sent comme des oppositions voire comme du mépris. Ou de l’indifférence. Certains silences sont là pour créer une distance. C’est pourquoi Jésus n’emploie pas ce mot de silence mais le mot de secret qui appartient aussi à notre langage courant : nous savons ce qui est secret, ce qui est caché. Et un secret c’est toujours quelque chose que l’on partage avec un autre. Ce n’est pas simplement quelque chose de caché. Il faut toujours que l’on soit deux pour partager un secret. Si vous avez un secret avec vous même c’est bien, mais je ne sais pas si vous pouvez baptiser cela un secret. Je ne le pense pas.

 

Précisément, le Seigneur, par ce mot de ‘secret’, nous appelle à un certain silence  mais à un silence d’ouverture et non de repli sur soi, d’introversion. L’introversion n’est pas de l’intériorité. Jésus veut nous amener à une rencontre. L’intériorité chrétienne se distingue dès le départ de l’intériorité bouddhiste. Parce que nous partons tout de suite vers quelqu’un. Nous allons partager un secret. « Si tu vas au bout du monde, tu trouves la trace de Dieu. Si tu vas au fond de toi, tu trouves Dieu lui-même ». J’aime à citer cette phrase de Madeleine Delbrel. Tout de suite, on va Le chercher. Comme une voix, comme un visage qui nous appelle. Nous ignorons les sentiers de notre âme, nous dit le Père Cafarel qui a été un véritable maître d’oraison du vingtième siècle. «  Nous ignorons les sentier de notre âme qui conduiraient à la crypte souterraine et lumineuse où Dieu réside. Si nous les connaissons nous manquons de ce courage qui lançait les juifs fervents à s’élancer sur les chemins de Jérusalem. Se rendre au centre de soi-même, à la rencontre de soi-même, serait une entreprise plus ardue que d’aller à Jérusalem ? … Si vous voulez que votre vie toute entière devienne une vie en présence de Dieu, une vie avec Dieu, sachez au long du jour rentrer souvent en vous même pour adorer le Dieu qui vous attend. Point n’est besoin d’un long moment. Une plongée d’un instant et vous revenez à vos tâches, à vos interlocuteurs mais rajeuni, rafraîchi, renouvelé. » C’est l’expérience de tous les moines, de tous ceux qui, même au cœur d’une action très intense, ont cette espèce de profondeur qui se lit d’abord dans la lumière des yeux.

 

e. La solitude chrétienne selon Newman : moi et Dieu

 

La solitude chrétienne c’est l’intériorité que Saint Augustin et après lui Newman vivent de la manière suivante : « Il n’existe que deux êtres dans tout l’univers : notre âme et le Dieu qui l'a faite. » (Newman Apologia pro vita sua) ce qui nous renvoie au Soliloque de Saint Augustin. Il prie le Seigneur et la raison d’Augustin dit à Saint Augustin : résume moi ta prière. Saint Augustin résume alors toute sa prière en disant : « que je me connaisse, que je me connaisse ». Cette intériorité n’exclut pas nos tâches, n’exclut pas le fait que nous habitons un univers avec lequel nous communions et d’abord un univers de personnes ; et nous n’allons pas nous couper des autres parce que nous nous relions à Dieu. Laissons de coté ces sortes d’opposition entre intérieur et extérieur.

 

Ce qui est certain c’est que plonger en moi un tout petit moment dans la journée, ou au cœur d’une activité, au cœur d’un geste, au moment où je donne, où je partage l’aumône, au moment où je prie, me met dans cette réalité curieuse de l’intimité de l’alliance. Au fond il n‘existe que deux êtres dans tout l’univers, notre âme et le Dieu qui l’a faite. Pour le redire dans mon expérience personnelle : il n’existe que deux êtres maintenant, moi et Dieu. Un peu comme les amoureux sur les bancs publics. C’est le même mystère d’intimité. Et bien sûr quand c’est le Seigneur, cette intériorité va supporter l’extériorité, une maison toute entière, le lieu où l’on se donne aux autres bien entendu.

 

C’est un sentiment très fort que celui de la solitude foncière de l’homme devant la vie et devant Dieu. Il peut nous dérouter. Rappelons nous notre adolescence lorsque nous avons commencé à faire nos premières expériences de solitude : il y a là un tournant marquant dans la vie de l’adolescence ; on a l’impression qu’à un moment donné on est très seul, que personne ne nous comprend. Nous sommes alors sur le chemin de notre véritable intériorité. Dans la tradition chrétienne, au moins depuis Saint Augustin, quand nous disons « Notre Père qui es aux cieux », nous comprenons « Notre Père qui est dans le cœur des saints ». Quel est, en effet, ce ciel où se trouve le Père ? Certainement pas ce vide abyssal entre les galaxies mais bien le cœur des saints. Et c’est à nous vraiment de le découvrir dans notre propre cœur. Ne nous étonnons pas que cette présence de Dieu en nous ne se traduise pas tout à fait comme la présence des autres autour de nous. C’est évident. Dieu n’est pas en nous comme une pièce dans une tire lire ou comme du chocolat dans une boîte de chocolat : en secouant le bonhomme, on l’entendrait un tout petit peu ! Tout à l’heure en sortant je vais vous secouer un tout petit peu et vous allez entendre Dieu s’écraser contre les parois de votre être ! Si tel était le cas, nous ne serions pas habités par Dieu, nous serions possédés par lui. Où serait notre liberté ?

 

Bien sûr, ce Dieu que nous cherchons à tâtons, de temps en temps nous aimerions qu’Il se manifeste en nous, autour de nous, de manière plus visible, moins cachée moins secrète. Mais Jésus nous dit bien « c’est dans le secret ». Prenons cette expression dans tous les sens du terme : dans ce qui est caché et d’une manière cachée parce qu’il ne veut pas te posséder ton Dieu qui veut t’habiter… ton Père ne veut pas te traiter comme un pantin, un Pinocchio qu’il manipulerait de l’intérieur… selon le modèle informatique. Vous mettez un certain logiciel à l’intérieur qui l’on appellerait Esprit Saint et vous voilà  programmés d’une autre manière…

 

C’est dans le secret, dit Jésus, d’une manière cachée et qui cependant relève d’une expérience, celle de l’amour du Père. Une toute petite parenthèse : Lorsque l’on dit et redit : « la foi n’est pas affaire de sensation », entendons ce que Jésus nous dit : c’est dans le secret que je vais te mettre en phase avec le regard d’amour du Père. Mais la foi reste néanmoins affaire d’expérience simple ! Notre foi n’est adulte que lorsque nous pouvons l’ancrer sur une expérience dont j’espère que nous allons garder la mémoire. Le peuple à la longue mémoire se souvient des merveilles de Dieu dans son histoire, dans sa propre vie. Un discours qui viendrait de la foi, mais d’une foi qui serait une répétition d’idées chrétiennes et qui ne serait pas ancrée sur une expérience, n’est jamais crédible. On cherche à convaincre quand il faut convertir. Cela ne marche jamais.

 

Quelle est cette expérience de Dieu en nous ? Jésus dit, avec beaucoup de finesse, c’est l’expérience d’un regard d’amour sur moi. Certes, Jésus ne parle pas de regard d’amour mais il note « le regard du Père qui voit » et dans toutes les langues du monde, sauf à tomber sur des déformations et des relectures psychanalytiques démentielles, le Père c’est l’origine de tout amour et de mon être. Alors je ne sais pas d’où viennent ces caricatures d’un Dieu qu’on vous a montré comme un père menaçant. Il y a peut être eu des mauvais pères mais le Père du ciel ne tient pas sa paternité des pères de la terre ; c’est le contraire. « Nous ne sommes pas, dit J.P. II., la somme de nos faiblesses et de nos échecs, au contraire, nous sommes la somme de l’amour du Père pour nous, et de notre capacité réelle à devenir l’image de son fils Jésus » Jean-Paul II à Toronto en Juillet 2002. Quand on sait que ce Père est une source intarissable, nous pouvons nous redresser un tout petit peu alors que nous sommes accablés peut être par la somme, dérisoire en réalité, de nos échecs, de nos faiblesses, de nos péchés, de nos misères morales et physiques, psychiques et autres. Il nous attend. Il nous attend. Pour l’heure nous ne pouvons pas encore regarder la face du Père, nous ne pouvons que faire l’expérience de son regard d’amour. Cela vous surprend ? Mais c’est le mystère de la foi. Un jour nous le verrons face à face : ce sera le ciel ! Et nous nous y préparons ; pour l’heure, nous pouvons sentir sur nous le regard de quelqu’un dont nous ne voyons pas encore le visage parce qu’il est derrière un bosquet. D’où ce détournement qui conduit l’homme à croire que Dieu nous espionne ; c’est ainsi que Sartre l’a compris. Tout à l’heure, nous avons chanté ce magnifique Psaume 138 sur cette science de Dieu ; même si je vais au delà des mers, le regard de Dieu me suit, il me connaît constamment ; si c’est bien le regard de Dieu, je ne peux me tromper : je ne peux pas dans une expérience réelle sentir le regard de Dieu autrement que comme le regard d’un Père. Marx, Freud, Sartre n’ont jamais pu s’opposer à Dieu. Ils se sont opposés aux images qu’on leur a données ou qu’ils se sont fabriqués de Dieu. Ils n’ont fait que détruire des idoles en en reconstruisant d’autres ! L’Humanité avec un grand H par exemple.

 

Je fléchis les genoux en présence du Père. Saint Paul, Saint Jacques, « Tout don excellent vient d’en haut et descend du Père des lumières ». Ce Père, c’est un verset de psaume que j’aime, « Le Seigneur donne à chaque étoile un nom » (Ps 147) Combien il connaît chacun d’entre nous, par son nom d’intimité ! Relisez les psaumes en particulier le Psaume 138. Il y a vraiment, nous dit Dom Guillerand, en Jésus quelque chose de plus profond que la passion et la résurrection, c’est la volonté du Père. C’est cela qu’il aime et c’est cela qu’il est. Nous sommes toujours persuadés que Jésus marche vers la croix…mais non ! Jésus  veut d’abord suivre la volonté du Père tout simplement ! Père, ta volonté non pas la mienne. On le voit bien lors du combat de Gethsémani, agonie épouvantable, combat qu’il mène car tout son être d’homme dit le contraire et se défend face à la mort. Il n’a aucune envie de la croix ; il a simplement la volonté de faire la volonté du Père.

 

Le Père, c’est Dieu comme mon origine indéfectible, c’est l’origine ; et, paraît-il, la psychologie le redécouvre ! On en est heureux ! Le Père comme origine indéfectible me soutenant constamment par un amour toujours fidèle. Le Dieu fidèle, c’est le mystère du Père. Il ne suffit pas de dire que le Père est symboliquement important pour nous. Nous sommes contents de voir que la psychologie contemporaine commence à remonter la pente de la dégringolade athée ; d’ici 10 ans, elle aura atteint les vérités élémentaires qu’on nous apprend au catéchisme. Il faut savoir qu’un Père, ce n’est pas simplement un symbole. C’est une présence active, soutenante, qui continue de me construire comme un tout petit, comme un enfant, comme un adolescent, pour me construire comme un adulte ; peu à peu, c’est important, j’ai renoué une relation différente mais une relation toujours de père à fils : nous resterons toujours les enfants de nos parents.

 

Ceci est décisif parce que la première expérience de la foi et de l’intériorité chrétienne n’est pas l’expérience de mon péché mais bien celle du regard d’amour du Père sur moi. Et quand en plus on vous l’annonce par avance, il devient plus facile de le retrouver plutôt que de chercher à tâtons dans le noir ; si l’on vous dit : elle est sur le buffet là bas, va chercher la clé que tu as oubliée, il est plus simple de la retrouver. Jésus nous le dit, profitons en.

 

Mais s’il n’y a pas cette expérience alors, en effet, le discours que nous tenons sur le péché, sur la nécessité de l’éviter et de demander le pardon si nous y sommes tombés, se transforme en culpabilisation. Notre religion devient source de culpabilisation à partir du moment où l’on n’a pas saisi que l’expérience première c’était le souvenir de la maison du Père : voilà ce que découvre en lui le fils prodigue alors qu’il est pécheur. Il se voit évidemment dans la lumière de la bonté du Père qui traite mieux ses serviteurs que lui au milieu de ses cochons. C’est se souvenir de la bonté du Père qui permet au fils prodigue de ne pas être écrasé par la culpabilité et de commencer un itinéraire de conversion. Attention ! N’inversons jamais. La contrition véritable suppose le regard d’amour du Père pour moi. C’est très clair. Une belle phrase d’un rabbin hassidim juif : « On dit qu’au ciel, la porte du chant est proche de celle du repentir ; et moi je vous dis que c’est une seule et même porte, la porte du chant est celle du repentir. ». L’alléluia de Pâques n’est pas très loin derrière les cris du vendredi saint. N’essayons pas d’effacer la figure du Père soit disant aliénante ou quoique ce soit. Le père n’est pas là pour nous culpabiliser ou alors ce n’est pas le Père que nous avons rencontré. Ce regard d’amour éternel constitue ma profondeur stable. « Il y a en moi un puits très profond et dans ce puits il y a Dieu. » Souvent le Père Abbé nous a cité ce mot d’Etty Hillesum  dans « une vie bouleversée », cette juive morte dans un camp de concentration.  

 

Il faut se trouver soi-même dans cette relation fondatrice avec un Dieu qui nous aide sans condition. Comment le discours chrétien a t il pu se corrompre au point d’entendre parfois : « tu es en état de péché mortel, Dieu ne t’aime plus. » Rien ne peut nous couper de l’amour du Père pour nous. C’est invraisemblable ce discours élaboré sous le prétexte de  faire mesurer à telle personne l’ampleur de son péché. Grave oui, peut être ce péché est-il  grave, mais rien ne peut nous couper de l‘amour du Père. Rien, pas même notre péché mortel ! Il y a péché mortel lorsque je ne laisse plus remonter cet amour vers le Père mais constamment Dieu aime les bons et les méchants. Vous ne pourriez pas faire un péché suffisamment important pour vous couper de l’amour du Père. Essayez d’imaginer, vous n’y arriverez pas, ce n’est pas possible.

 

Et là nous atteignons, quand cette intériorité est constituée, la paix du cœur. Prenons une belle image que vous trouverez dans Dom Guillerand., et qui m’a profondément marquée à mes 20 ans sur une montagne où régnait un silence de neige. C’est dans les paysages de neige que le silence est le plus intense. Expérience banale mais forte. Lorsque je descends un tout petit peu en profondeur sous la surface de la mer, même quand souffle la tempête, les eaux sont calmes ; tous les sous mariniers vous le diraient, c’est pour cela que les sous-marins ne résistent pas aux tempêtes, ils ne sont pas prévus pour cela parce que dès qu’il y a une tempête ils plongent en profondeur et tout est calme Oh ! La surface peut être battue et creusée peut être par les vagues, peu importe.

 

Seul celui qui a ce type d’intériorité constituée par le regard de l’amour du Père en lui trouvera la paix du cœur. Le reste, c’est la surface Quand nous parlons de paix du cœur en face du Père, nous disons bien la paix du cœur ; nous ne disons pas que les ennuis nous seront évités et les tentations avec. Elles sont pénibles les tentations, c’est toujours les jours de jeûne par exemple que l’on a envie de chocolat. C’est toujours les week end de carême que l’on me parle de bons repas au restaurant. C’est la tentation. Nous n’éviterons aucun des ennuis de la vie. En solidarité totale avec nos frères humains, même si nous sommes sacramentalisés même si nous avons reçu le sacrement du baptême, du mariage, de l’eucharistie tous les jours… peu importe ! Peut-être aurons nous un accident de voiture et mourrons nous d’un cancer à 30 ans ; c’est la paix du cœur que nous annonce le Christ, entendons nous bien. La surface peut être troublée très profondément : elle l’a été aussi pour lui et Jésus nous le montre lorsqu’il est bouleversé.

Un autre rabbin hassidique : « Je n’ai peur de rien ni de personne en vérité pas même d’un ange (Cela c’est la paix du cœur) mais le gémissement du mendiant me donne le frisson. » Nous continuerons de résonner à toutes les misères et les appels de détresse de nos frères. Réjouissez vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent (Rom 12,15). Le même Saint Paul qui nous a dit : rendez grâce en toutes circonstance et soyez toujours joyeux. D’un coté il y a de la paix du cœur et de l’autre, il nous est dit : toute votre chair va vibrer aux misères ou aux joies de nos frères.

 

 

 

3. Les trois œuvres pratiques pour creuser l’intériorité : trois forets puissants pour façonner notre cœur en profondeur.

 

Cette paix du cœur, comment peut-elle s’acquérir concrètement? Je vous ai déjà donné un certain nombre d’éléments. Voyons comment Jésus nous propose ce gain d’intériorité à travers trois pratiques très traditionnelles. Je les appelle des forets, comme ces forets que l’on utilise avec la perceuse pour creuser un trou.

 

a. Des actions en profondeur : un faire avec le Père.

 

Il est évident que Jésus ne nous invite pas à la paresse du corps mais à la paix du cœur.

Deuxième chose importante à savoir : cette intériorité est possible à tous. Il ne s’agit pas d’un niveau culturel ou intellectuel. Il ne s’agit pas d’affaire de concentration. S’il s’agit simplement de vivre un certain nombre d’actions, en particulier ces trois actions qui nous sont proposées, de manière nouvelle et neuve à chaque carême, à un certain niveau de profondeur. La justice dont Jésus nous parle pose des actes sans pour autant se réduire à un faire. Nous avons cette tendance, que la philosophie grecque aura exprimé à travers des concepts précis, de toujours vouloir opposer intérieur et extérieur, corps et âme, action et contemplation. Nous avons à retrouver que l’unité de l’homme se traduit dans des mots bibliques : Chair par exemple ; ou le mot cœur qui veut dire que le mouvement, que l’action humaine n’est vraiment dense, porteuse, efficace que si elle part du plus profond pour atteindre le plus concret, le plus extérieur. La profondeur de nos actes donne poids à nos actes sans diminuer leur efficacité. Il faut en être véritablement persuadé. Quand je vais donner l’aumône, je ne suis pas distrait parce que j’ai cette plongée en moi. Au contraire, au moment où j’ouvre mon escarcelle ou je signe mon chèque, je peux penser au Père qui est dans le secret et aller jusqu’au bout de ma signature !

 

Ton Père qui voit dans le secret au sein même d’une pratique imposée par la loi de Dieu. Ne mettons jamais en opposition l’être et le faire ; si vous pouvez être un homme sans faire quelque chose vous me le direz.

 

b. La récompense du Père : la joie

 

Ces trois pratiques me conduisent à une récompense. Quelle récompense ? La récompense qui n’est pas celle des hommes. Si on passe en revue toutes les récompenses que les hommes peuvent nous donner les médailles, les gratifications, la reconnaissance, la promotion, l’argent etc. Tout cela, ce sont des récompenses que les hommes peuvent donner et qui sont tout à fait légitimes. Quelle est cette récompense promise par Jésus et donnée par le Père ? Cela ne peut être que le salaire de la joie et c’est précisément ce que Jésus nous a fait miroiter au début des béatitudes. Le bonheur ! Il est vraiment le pain du Père. C’est vraiment la récompense que va donner le Père jusqu’au bonheur absolu et éternel. C’est cela que j’ai à recevoir de la main de Dieu qui voit dans le secret.

 

Remarquons ensuite que ‘dans le secret’ ne signifie pas nécessairement action secrète. Elle désigne toute action même publique. Exemple : voilà que passe le panier de la quête, Ah non ! je ne donne pas parce que mon voisin va voir ce que je donne ou au moins que je donne ! Si c’est parce que vous avez oublié votre porte feuille, cela est tout à fait légitime, nous ne prenons pas encore les cartes bleues ! Mais ce n’est pas ce que Jésus veut dire. En effet, si toutes nos actions sont secrètes, comment la lumière ne serait elle pas sous le boisseau, comment être témoin de Jésus Christ non seulement par nos paroles mais aussi par nos actions ? Comprenons bien notre Seigneur : nous ne faisons pas les choses pour être vus, mais le Seigneur fera que telle ou telle de nos actions soit vue. Un jour, un frère découvre Saint Jean de la Croix au milieu de la nuit à deux ou trois heures du matin en prière sous l’escalier. On a découvert qu’il priait la nuit. Il ne s’en était pas vanté et il l’avait fait dans le secret bien sûr.

 

Ce secret n’est même pas le nôtre, c’est celui du Père : Que de ta main droite ignore ce que fait ta main gauche. Par exemple, vous pouvez faire de grands dons à l’église - surtout ne comptez pas - et puis après Dieu s’occupera de vous. Cela est très important : ne soyons jamais juge ou regardant de nous mêmes, c’est le secret du Père, ce n’est même pas le nôtre. Jésus fait très fort - que ta main droite ignore ce que fait ta main gauche -. Il nous sera impossible de peser la qualité de notre aumône, la qualité de notre prière, la qualité de notre jeûne. Souvent les gens se posent cette question : Ai-je bien prié ? Ou ils ne se posent pas la question, ils jugent directement : Oh ma prière était médiocre aujourd’hui… Ou au contraire : pas mal, aujourd’hui, je pense que le Seigneur peut être satisfait ! Nous ne saurons jamais : c’est le secret du Père. Ai-je donné suffisamment et l’ai-je donné avec un cœur suffisamment profond ? Nous ne le saurons jamais, c’est le secret du Père. Saisissons cela : il ne nous est pas demandé de juger en profondeur nos actes ; c’est le jugement du Père qui voit.

 

 

c. Les trois œuvres pratiques et les trois relations fondamentales de la personne humaine :

 

Ces trois pratiques, sachons simplement qu’elles ne sont pas innocentes, choisies au hasard. Bien sûr que nous pouvons les regarder dans leur contenu concret : ainsi, derrière le jeûne peut se profiler la privation de nourriture, peut être aussi de cigarettes. On m’a demandé le prix d’un paquet de cigarettes blondes : j’ai répondu ce que je croyais être vrai ce qui a fait hurler de rire mon interrogateur. Je crois que j’étais quatre fois en dessous du prix réel ! On peut se priver de cigarettes, on peut faire le jeûne de télévision etc. Mais il est avant tout fondamental de comprendre que ces trois pratiques touchent les trois relations fondamentales qui me constituent comme personne humaine

 

Il y a une relation importante qui est la relation aux choses et, d’une certaine manière, c’est la toile de fond dans laquelle je vis. Mais ces relations aux choses ne constituent pas mon être. Je les domine ; je domine les choses. En revanche il y a une relation à l’autre, à soi, à Dieu.

 

La relation aux autres va nous donner l’occasion d’atteindre toute notre profondeur à travers l’aumône. L’aumône ou le partage, peu importe. La relation à Dieu sera ressaisie dans toute sa profondeur grâce à la prière, et la relation à soi par le jeûne, dont le Père Marc vous a dit tout à l’heure qu’il était précisément  libérateur ; donc vous voyez que nous touchons les trois relations constitutives que nous avons en tant qu’être humain.

 

Mais précisément ces trois relations peuvent être handicapées : nous avons certaines relations avec nous mêmes mais qui peuvent être très superficielles ; sentons-nous quel regard superficiel nous pouvons porter sur nous même quand nous n’avons plus d’estime de nous-même parce que nous avons raté telle ou telle chose dans notre vie ?  Ces gens qui se méprisent parce qu’ils ont été licenciés, ont divorcés, leur enfant leur a claqué la porte au nez, ils ne se sont peut être jamais mariés, bref, leur vie leur apparaît comme un échec ; il faut renouer avec l’intériorité. Il y en a aussi qui ont un regard superficiel, de fausse estime sur eux-mêmes : Je suis un type bien, je suis arrivé au sommet de mon entreprise etc. Est ce que tu pèses plus ? Pas sûr. Ce qui va donner de la profondeur à ma personne à travers la relation que j’avais de moi-même, c’est précisément le jeûne. C’est le gain d’intériorité qui va redonner vie et densité à ces trois relations personnelles.

 

d. Faire l’aumône sous le regard du Père : être spécialistes des services secrets.

 

J’ai marqué de manière un peu humoristique : il faut que nous devenions des spécialistes des services secrets. Nous n’avons pas besoin de nous engager au deuxième bureau ou dans la cinquième colonne, ou dans tout ce que vous voulez. Je veux dire par là que le partage, le service étant donc secret n’attendons rien d’autre puisque précisément au moment où on le fait, au moment où on ouvre son porte feuille, (je ne parle pas des débats que l’on a eu pour que l’esprit commande à la main et que la main gagne la poche : combat dramatique ; mais du moment où le porte feuille est dans la main et qu’on l’ouvre et que l’on met la main dedans), le Père nous récompense tout de suite. Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir.

 

C’est cela, il ne faut pas attendre longtemps, mais aujourd’hui dans le secret sous le regard d’amour du Père. «  Ne détourne pas ton visage d’un pauvre, dit le vieux Tobie à son fils Tobie, et Dieu ne détournera pas le sien de toi. Si tu as beaucoup, donne davantage ; si tu as peu donnes moins, mais n’hésite pas à faire l’aumône ; quand tu fais l’aumône n’ai pas de regret dans les yeux » C’est beau les conseils du vieux Tobie à son fils que vous trouverez dans le livre de Tobie au Chapitre 4. Si tu as des regrets, c’est très clair, c’est que, en accomplissant le geste de l’aumône, tu n’as pas regardé, senti en toi, expérimenté le regard d’amour du Père. Zut j’ai trop donné. ! ! ! C’est un geste gratuit ; alors l’aumône se vivra sous le regard du Père ; je vous ouvre seulement quelques petites perspectives et je vous le dis très honnêtement, nous n’ouvrons pas de campagne de don dans les semaines qui vont suivre.

 

Donner comme le Père puisque l’on donne sous le regard du Père, cela est constructeur d’une intériorité dans la relation à l’autre C’est à dire que donner devient une habitude, pas une mauvaise habitude, comme un réflexe mais ce que l’on appelle une vertu ; cela nous coûte un peu moins,- cela nous coûte autant sur le compte en banque peut être - mais cela nous coûte moins dans les débats intérieurs qui ont précédés le don. Donner comme le Père puisque sous son regard, c’est ne pas compter, avec largesse, avec surabondance. Mère Térésa, qui n’y va pas de main morte, nous dit « Donnez jusque cela fasse mal. » C’est effectivement donner comme Dieu, qui a donné son fils mort sur une croix pour nous. Cela lui a fait mal dans son cœur de Père.

 

Donner comme le Père sous son regard d’amour, c’est ne pas tenir compte du résultat plus ou moins probable. J’ai donné à cet homme là, il va en faire quelque chose de bien. Oui mais peut être va-t-il utiliser cet argent pour boire et acheter du vin ? Croyez-vous que ce soit comme cela que Dieu donne ? Il ne devrait faire pousser que le champ des gens bien et dessécher les cueillettes des autres et ainsi les gens bien seraient riches. Il pourrait donner moins aux pauvres qui seraient en plus les méchants. Non ! Dieu donne sans regarder au mérite. Heureusement pour le bon larron parce que je ne sais pas s’il a eu beaucoup de mérites dans son existence ! Dieu donne sans hésiter avant et sans regretter après. Il faut donc être parfait comme le Père céleste, on a encore du pain sur la planche.

 

Oui, l’aumône nous approfondit car elle nous vide de ces babioles des choses qui nous encombrent, elle nous libère ! Elle va contre la convoitise des yeux, puisque vous savez que ces trois tentations s’opposent précisément à ces trois mises en oeuvre pratiques de la loi, de la loi de Dieu.

 

 

e. Prier en cherchant le visage du Père : un tout-petit serré contre sa Mère

 

La prière ? De même il faudrait prier sous le regard du Père et comme le Père s’adresse à nous : au fond comme le fils s’adresse au Père.

 

f. Jeûner pour être libre devant le Père : désarmé de ses peurs et libre sous la grâce.

 

Il faudrait jeûner, nous dit Jésus, sous le regard du Père et comme le Père ; sachons simplement que le jeûne nous conduit sur un chemin de libération profonde, non pas tellement par rapport aux choses, c’est le don qui l’opère, non pas de libération par rapport aux autres, c’est l’aumône et le don qui la réalisent, non pas de libération par rapport aux idoles et tout ce que nous pensons être Dieu mais en nous trompant sur lui, c’est le rôle de la prière de l’entreprendre. Le jeûne va nous rendre libre par rapport à nous même et je vais terminer cette conférence en vous lisant un texte aujourd’hui connu, diffusé dans les médias catholiques, que j’avais trouvé un jour à l’abbaye de Tamié. Un beau passage du Patriarche Athënagoras, ancien patriarche de Constantinople :

 

 « La guerre la plus dure, c’est la guerre contre soi même.

Il faut arriver à se désarmer. J’ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible, mais je suis désarmé.

Je n’ai plus peur de rien car l’amour chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres.

Je ne suis plus sur mes gardes et jalousement crispé sur mes richesses.

J’accueille, je partage, je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets.

Si l’on m’en présente de meilleurs, ou plutôt non pas meilleurs mais bons, j’accepte sans regrets.

J’ai renoncé aux comparatifs. Ce qui est bon, vrai, réel, est toujours pour moi le meilleur.

C’est pourquoi je n’ai plus peur. Quand on a plus rien, on a plus peur.

Si l’on se désarme, si l’on se dépossède, si l’on s’ouvre à Dieu Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors Lui efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible. »

 

 

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Texte de Dom Augustin Guillerand extrait de ‘Silence Cartusien’ DDB 1971

 

La grâce de nous trouver au lieu de nous fuir :

 

Chez nous les paroles que nous ne disons pas deviennent des prières. C'est là notre force et nous ne pouvons faire quelque bien que par ce grand moyen du silence. Nous parlons à Dieu de ceux auxquels nous ne parlons pas.

Il faut demander à Dieu la grâce de nous trouver au lieu de nous fuir. Se trouver, se fuir, ce ne sont que des formules. Voilà ce qu'elles signifient et dans quelle vérité plus profonde qu'elles‑mêmes elles s'accordent. Il y a en nous l'objet de nos aspira­tions. Il y est vraiment ; Il y est de façon person­nelle et vivante ; Il y est comme un frère, un ami, un père. Il s'y donne intimement et continuellement. Il est notre être vrai, la part de nous‑mêmes qui n'est pas emportée à chaque instant par le flux des choses, ce qu'il y a d'immuable et d'éternel. Se trouver, c'est le trouver en soi. Cette découverte est l'oeuvre de la foi aimante. Les âmes qui aiment ont une certaine façon de croire qui les fait comme sortir d'elles-mêmes et entrer dans l'objet de leur croyance. Elles comprennent cette parole de l'Evangile : « Si quel­qu'un m'aime, il observe mes commandements : et alors Nous viendrons en lui et Nous ferons en lui notre demeure. » Voilà où il faut nous enfuir, et où il faut nous trouver : dans la demeure de notre âme où réside Dieu. Et quand nous aurons trouvé ce Dieu en nous, quand nous en aurons fait le compa­gnon aimé de nos jours et de nos heures, nous ne trouverons plus la vie si lourde et la société de nos semblables si ennuyeuse. En eux, comme en nous, nous verrons et nous aimerons Celui qui est leur vrai fond de beauté. p. 42-43

 

C'est que le silence dont il s'agit n'est pas un vide et un néant, c'est au contraire l'Etre en sa plénitude féconde. Voilà pourquoi il engendre... et voilà pour­quoi nous nous taisons.

Vous comprenez cela, et vous le pratiquez. Vous avez produit dans le silence et du silence, et plus vos oeuvres sont nées du silence, plus elles sont vivantes et vivifiantes. Je ne sais où j'ai lu que les­ livres valent plus par ce qu'ils ne disent pas que par, ce qu'ils disent. Le lecteur est comme celui qui regarde un horizon : il cherche par‑delà les lignes qu'il voit des .perspectives qu'il devine à peine et qui l'attirent précisément par leur mystère qui n'est que pressenti. Les ouvrages qu'on aime sont les ouvrages qui font penser. On y cherche le silence d'où ces paroles sont nées. Ce silence ce sont les profondeurs d'âme que les mots ne peuvent traduire parce qu'elles sont plus grandes qu'eux ; c'est ce qu'il y a d'immense, d'éternel et de divin en nous. p. 29

 

T'ai‑je cité une belle pensée que j'ai copiée il y a de longues années et que je me rappelle bien sou­vent : « La tristesse, c'est le regard sur soi ; la joie, c'est le regard sur Dieu ! » Médite‑moi ces mots‑là, et tu y trouveras le secret du bonheur. Les âmes étouffent parce qu'elles sont étroites ; et elles sont étroites parce qu'elles restent dans les bornes de leur tout petit moi. C'est tout naturel qu'elles manquent d'air, dans cette prison‑là. Il faut en sortir. Nous sommes plus grands que nous ; voilà pourquoi nous souffrons en nous. Nous sommes grands comme Dieu, mais à la condition d'entrer en Lui. Tout cela parait bien compliqué et bien mystérieux... Non ! Ce sont nos mots qui ne sont pas faits pour traduire ces réali­tés très simples. Alors il faut les multiplier ; et malgré leur grand nombre, ils sont beaucoup plus des voiles que des lumières. Heureusement nous pouvons nous en passer ; la foi les remplace avantageusement. Il faut croire que Dieu est vraiment présent au fond de ton âme, qu'il y vit sa vie éternelle si tu es en état de grâce... que lorsque tu te tournes vers Lui par la confiance et l'amour, tu as avec Lui des rapports, que ces rapports c'est la vie éternelle. Tu le fais vivre en toi par ces rapports comme Il vit au ciel. Ton âme est donc devenue, uniquement par un acte de foi et de charité, un vrai ciel.

Mais il a fallu sortir de toi, penser à Dieu au lieu de penser à toi, faire sauter la serrure de la prison étroite et sombre, et ainsi entrer dans un horizon immense que la souffrance, la séparation, la mort ne limitent pas.

Sortons de nous! Entrons en Dieu !

 

Dans la lumière, tout est lumière

 

A une certaine profondeur d'âme, on est néces­sairement et uniquement optimiste. On rencontre une certaine lumière où tout est beau. En surface, on ne voit que ridicule, sottise ou méchanceté cela tient à ce qu'en surface on ne voit que des êtres, et souvent des parts d'êtres, et qu'en profon­deur on trouve l'Etre.p.39-40

 

Pénétrer les profondeurs au lieu de courir à la surface :

 

En regardant plus longtemps, on finit par aperce­voir ce fond identique ; et on se contente‑ de ce regard prolongé sur les mêmes choses, au lieu de courir à la découverte des nouveautés. Je dois beaucoup vieil­lir, car le goût de l'inédit me laisse dormir bien tran­quille. Lire et relire le même livre, suivre chaque jour les mêmes chemins, voir les mêmes physiono­mies, parler aux mêmes âmes, répéter les mêmes prières, creuser ce que je connais, en pénétrer les profondeurs au lieu de courir à la surface, il me sem­ble que c'est là de plus en plus le but de mes rêves.