Le mystère de l'amour
Ce n'est que de l'amour
que vient la vie.
"Il faut prendre et reprendre sans cesse le
risque d'aimer pour avancer au large".
Jean-Paul II.
·
"Prendre
et reprendre…" : dans toute vie, il y a une invitation au
redémarrage, sans lequel on ne peut pas passer certains caps de son existence.
·
"Le
risque d'aimer…" : c'est l'aventure principale de
l'existence, évidemment risquée. Par l'amour, on s'ouvre, on devient sensible,
on prend plus de coups que ceux qui n'aiment pas. Une aventure, c'est-à-dire le
lieu où surgit l'inattendu.
·
"avancer
au large" : la largeur et la profondeur de l'âme. Sans peur
des vagues. Angoisse veut dire étroitesse en latin. L'amour dilate l'âme, nous
met au large. L'angoisse nous étrangle.
Extrait de l'encyclique
“Nuevo millenio”, au chapître 4, "Témoins de l'amour" : il nous
faut "faire de l'Église l'école et
la maison de la communion".
Nous avons à renouveler
notre perception de l'amour. Les animaux sont des êtres d'instinct : la part de
programmation en eux est très forte, à la différence de l'être humain (poids de
l'éducation, de notre histoire, de nos blessures…). D'où la nécessité d'une
réflexion. L'Évangile est une véritable école d'amour : Jésus choisit ses
disciples pour les former à son amitié. Le plus beau des langages d'amour est
celui de la poésie : dans la Bible, le
Cantique des cantiques développe toutes les facettes et richesses de
l'amour en cinq poèmes, qui peuvent se lire à plusieurs niveaux : amour entre
un homme et une femme, entre l'Époux et l'Épouse, entre Dieu et son peuple…
"Je parle de l'amour : il me semble que je l'insulte,
tant mes paroles sont loin de la réalité…" - Sainte
Catherine de Gênes.
Amour de l'homme : agir de
l'homme. Une morale ne peut se déployer que si elle est fondée sur une
anthropologie, une vision de l'homme. Dire "l'amour
relève d'un choix libre" suppose une vision de l'homme.
1 - La primauté
de l'amour
Primauté, voire priorité,
à certaines phases de l'existence humaine. Un mystère est quelque chose donné
par Dieu, une révélation qui nous déborde et en même temps nous fait vivre. Il
y a une manière chrétienne d'aimer Dieu, de s'aimer soi-même, d'aimer son
prochain. Il y a un peu de confusion chez les chrétiens : qu'est-ce que cela
m'apporte d'être chrétien (comme contraintes...), si cela ne me fait pas vivre
?... Il est important de rappeler la différence spécifique du christianisme.
L'effet de l'amour est la soif, le désir. L'amour a-t-il la primauté dans notre
existence ?
Il est essentiel de trouver le sens de notre
existence, s'agissant de notre existence personnelle comme de celle
d'un ensemble (d'un peuple, du peuple de Dieu). Nous avons beaucoup de raisons
de vivre. Mais on peut se tromper sur le sens de son existence, en ne voyant
pas jusqu'à quel but ultime nous mène notre chemin. (Allons-nous à Orphin ?… ou
à Épernon ?) Parce que nous arrêtons à des "buts" intermédiaires. Cf.
l'évangile du jeune homme riche (Mc 10 ou Mt 9), où Jésus répond : "Va, vends tous tes biens aux pauvres,
puis viens et suis-moi" au jeune homme qui lui demande : "Bon maître, que dois-je faire pour
avoir la vie éternelle ?". Lui sait quel est le but ultime de son
existence. Il en ignore le chemin. Ce dynamisme qui nous fait tendre au but
ultime va permettre de tendre et de déployer toutes nos énergies. Posez-vous
cette question : quel est le sens de ma vie ?
Aimons-nous l'amour ? On ne
peut pas aimer des personnes si on n'aime pas l'amour d'abord. Surtout quand on
sait, lorsqu'on est chrétien, que l'Amour est une personne qui s'appelle
l'Esprit saint. Aimez-vous l'Amour ?…
Saint Augustin, quand il
est arrivé à Carthage - il avait 16 ans 1/2 ou 17 ans - écrivait : "Je n'aimais pas encore, mais j'aimais
à aimer. Je cherchais sur quoi porter mon amour, dans mon amour de
l'amour." Sinon, on perd cette fidélité et cette ténacité qui
caractérisent le véritable amour. "Je
haïssais la sécurité… Je me ruais dans l'amour dans lequel je désirais me
prendre…" Saint Augustin ne s'est converti qu'à 32 ans, lui que l'on
appelle le docteur de l'amour, le docteur de la charité.
L'amitié suppose la vie
commune.
"Nous nous jugeons nous-mêmes selon la charité que
nous faisons à la charité". "L'Amour n'est pas aimé…"
(Parole que l'on a prêtée à Saint François d'Assise).
Aimons-nous l'amour ? Ou est-ce que l'amour
nous fait peur ?… Posez-vous cette question.
L'individualisme forcené a
un prix : l'isolement.
La société a besoin
d'amour. La justice ne suffit pas pour réguler les rapports entre les hommes.
C'est un besoin vital. "Le seul climat où l'homme peut continuer
à grandir est celui du dévouement et du renoncement, dans un climat de
fraternité. Le monde explosera, s'il n'apprend pas à aimer…" Teillard
de Chardin. Les enjeux ne sont pas seulement de notre petite vie personnelle.
Ce sont des enjeux de société. "Le
seul échec de la vie humaine est de ne point parvenir à aimer et à être
aimé." Paul VI. Au plan psychologique, il ne suffit pas d'aimer
et d'être aimé. Il faut encore faire savoir que l'on aime et savoir qu'on est
aimé.
L'amour seul apporte la
perfection de l'homme (le bonheur) à l'homme. "Personne ne peut être heureux s'il ne jouit pas de ce qu'il
aime." - Saint Augustin.
Il ne suffit pas d'aimer,
il faut aussi jouir de ce que l'on aime. L'amour fait qu'il y a toujours une
distance entre celui que j'aime et moi, un manque, qui crée une souffrance.
L'amour crée un manque, un désir, un creux. La jouissance de l'amour crée la
joie.
"L'homme ne peut vivre sans amour. Sa vie est privée
de sens s'il ne reçoit pas la révélation de l'amour." Jean-Paul
II.
Au ciel, il y a deux
biens. La béatitude principale est de voir Dieu, la béatitude secondaire est de
retrouver les autres en Dieu, dans une communauté d'amour entre tous les saints
(la communion des saints).
Le commandement de l'amour.
Dieu énonce un commandement : "Aime-moi !" Pouquoi ?… Le
commandement divin énonce les lois naturelles de l'amour, à prendre librement.
Dieu sait que c'est dans le commandement de l'amour que l'homme pourra
s'épanouir.
L'amour part d'une personne et va à une
personne. Peut-on aimer les choses ? Par exemple, le chocolat
? Oui, on peut aimer une chose, si c'est en lien avec des personnes. L'argent :
je ne peux pas en faire une fin absolue. L'homme est pris au sein d'un univers,
comme les pierres d'une voûte dépendent de la clé de voûte. L'homme est lié
organiquement à l'univers. L'univers tout entier est revêtu d'humanité, de même
quue l'homme est revêtu de l'univers. Quand je dis : j'aime ma situation, mon
activité, mon travail… Entre "J'aime mon travail" et "J'aime les
personnes avec qui je travaille", il peut y avoir un abîme… Les personnes
sont triples : Dieu, moi, les autres.
Prenons garde à l'amour
des choses, à la perversion du matérialisme.
Ne croyons pas que ses
fruits pervers ne soient pas portés dans notre cœur (quand on voit comment les
questions financières peuvent ruiner un couple…).
La beauté de l'amour dépend de ce que tu
vises, de ce que tu aimes. Les niveaux de profondeur sont
donnés par ce que l'on vise. C'est ce que nous visons qui fait la qualité de notre
amour. Saint Augustin disait : "Tu
aimes la terre ?… Tu es terre. Tu aimes Dieu ?... Tu es Dieu."
La matière est faite pour
unir, pas pour séparer. Comment un couple peut-il fonctionner autrement que
sous le régime de la communauté des biens ?
Quelle importance a, dans
mon existence, le besoin d'aimer, d'être aimé ? L'amour est-il premier dans ma
vie ?
L'amour n'est pas une idée, mais une relation
vivante. Nous ne sommes pas des "monades", des entités
closes sur elles-mêmes, ayant un contact minimal avec leur environnement (comme
des sphères). La solidarité, c'est une communauté de destin. Cette solidarité
profonde doit nous faire réfléchir sur ce qu'est l'homme. L'amour est
attraction. Il y a une attraction, un "amour" entre la terre et la
lune, entre le feu et le ciel. Tous les éléments interfèrent entre eux : le
battement d'aile d'un papillon provoque l'ouragan sur l'Atlantique. Et il n'y
aurait pas d'interaction entre les hommes ?… Il y a des champs de forces entre
les hommes, des forces d'attraction, de répulsion, qui se nomment amour.
La volonté est la capacité de l'homme à se
mobiliser. Le jour de son mariage, on ne dit pas "Je
t'aime", mais "Je veux". L'amour est une "disposition favorable de la volonté et de l'affectivité à l'égard
de ce qui est ressenti comme bon" (définition du Larousse). "L'amour n'est rien d'autre qu'une
volonté ardente" - Saint
Augustin.
NB : il faut être
volontaire, et pas volontariste, la volonté doit être prise par un but. Le
volontariste n'est pas mobilisé par une fin qui l'attire. On parle du
volontarisme de la prière : le moine a un jour goûté, fait l'expérience, que la
prière était bonne. Même avec des périodes de désert. Le bien devient bon,
parce que je l'ai goûté.
Quel est le mouvement de la volonté en nous ?
Il y a deux facultés spirituelles en nous : l'amour et l'intelligence. C'est
l'Esprit qui agit dans notre esprit. Il y un langage symbolique, dans la Bible
: la zone la plus intérieure, c'est le cœur. La zone la plus passionnelle, ce
sont les reins.
La volonté est l'expiration de l'esprit,
elle s'exprime de l'intérieur vers l'extérieur. L'intelligence est
l'inspiration de l'esprit. La volonté, dans l'amour, part
toujours du plus profond pour aller vers le plus extérieur, traverse toutes les
strates, tout le psychisme. Un amour purement spirituel ne peut pas être. En
sens inverse, les "passions" humaines diffèrent de celles des
animaux : elles ont toujours une dimension spirituelle. L'esprit humain a
besoin du temps. La construction d'un amour se fait dans le temps.
La dynamique de l'amour est toujours celle-là
: du plus intérieur vers le plus extérieur. Elle a
toujours la caractéristique du don. C'est pourquoi il faut toujours
s'interroger : où cela s'enracine, en moi, au plus profond ? Est-ce que mon cœur
est touché ? Comme les disciples d'Emmaüs, dont le cœur brûlait… C'est l'amour
qui doit produire des œuvres. On peut accomplir des actes de charité toute sa
vie sans aucun amour dans le cœur. Ce que je fais, est-ce que je le fais par amour, et
pas par plaisir ?… Cela doit traverser et enrichir tous nos actes.
L'amour est le mouvement de la volonté qui
saisit tout l'être humain. Mouvement qui permet, par la
volonté, la maîtrise. Si c'est seulement l'affectivité, on n'est plus soumis à
la maîtrise de l'Esprit. Le corps achève le mouvement de l'amour. Pour aller,
si l'amour est suffisamment fort, jusqu'à la Transfiguration de notre corps.
L'aspect du don et du désir.
Le mouvement de
l'intelligence, qui part du plus extérieur, des sens, des sensations, pour
aller vers le plus intérieur, le concept, peut être perverti, comme le
mouvement de la volonté : je prends, pour ramener à moi. Il y a un débat, une
opposition malsaine entre le désir et le don, dans le catholicisme. On parle
d'amour oblatif : s'il y a un véritable amour, il y a nécessairement de la
joie. Don et désir ne s'opposent pas. À l'opposé, il y aurait ceux qui se
laissent gouverner par leurs désirs, que l'on confond avec leurs envies
(l'envie est à la même strate que le plaisir dans l'affectivité). Le grand
témoin de l'union des deux est Augustin.
Le don du
désir : le désir n'est pas du tout coupable, ni même strictement
passionnel. Sinon, comment tous les psaumes parleraient-ils du désir de Dieu ?
Le désir est la conscience intérieure qu'un autre être agit sur moi. C’est
l’impact qu'a l'attraction d'un objet extérieur à moi, mais qui agit sur moi.
Il faut s'abstraire de l'univers pour entrer en indifférence avec les choses.
Le désir de bonheur est universel : à quel objet qui nous attire correspond-il
?… Est-ce l'idéal de moi-même, ou l'existence de Dieu qui nous attire à Lui ?
On comprend qu'on puisse désirer quelque chose dont on n'a pas encore
l'expérience. L'être humain est à l'image d'un Dieu qui est pure relation en
lui-même. La force ultime, la puissance ultime présente dans l'univers, c'est
l'amour. La toute puissance de Dieu, c'est sa puissance d'amour, c'est la force
de son amour. L'amour est une force, c'est la plus grande des forces. La racine
du mot "passion " est subir : dans mon désir, dans ce qu'il y a de
plus profond en moi, je suis en dépendance des autres. L'amour est une force
intérieure qui réagit à la présence des autres : cette réaction, c'est le
désir. Le don du désir : nous pourrions demander au Seigneur de réveiller en nous
nos désirs. Le désir de Lui. Comment réveille-t-on le désir ?.. En refaisant
prendre conscience de la présence de l'objet du désir (toute la publicité est
fondée là-dessus). L'imagination déclenche en nous des passions de façon très
forte. L'homme qui n'a plus de désir est en profonde dépression.
Le désir
du don : naissent des désirs de don en nos cœurs. "En
extase" : en dehors de soi. C'est le mouvement même de la volonté qui nous
invite à vivre en dehors de nous-même, dans l'objet que nous aimons. Désir
d'exister comme en extase, en dehors de nous.
"Dans mon cœur, une angoisse : il porte le fardeau des
richesses qu'il n'a pas données." […] "Loin d'être une inclination
instinctive, l'amour est une décision volontaire d'aller vers l'autre. Elle est
le secret du bonheur." Interrogeons-nous, si dans notre manière de
donner, nous ne trouvons pas de joie. Il nous faudra apprendre à distinguer le
désir qui atteint la volonté (je désire, parce que je veux) de nos simples
envies.
Dans l'amour, y-a-t-il une
manière chrétienne d'aimer, inspirée par la grâce particulière de notre baptême
? Nous sommes bien dans la pâte humaine, mais nous sommes différents des
autres. L'amour de soi et l'amour de l'autre sont impliqués dans la question du
bonheur. Mais avant d'aborder ces thèmes, il est important de poser certains
discernements.
2 -
L'humanitaire (philantropie)
Dans l'évangile du jeune
homme riche, Jésus l'interroge : "Pourquoi
m'appelles-tu bon ?…" Question de l'amour et du bonheur. "Tu connais les commandements…"
: Jésus les rappelle au jeune homme riche, il "court-circuite" tous
les commandements qui ont trait à Dieu. "Tu
ne tueras point… Honore ton père et ta mère" : il lui rappelle
uniquement les tables de la fraternité humaine, qui n'impliquent qu'une conscience
morale, pas une relation à Dieu. Mais Jésus fixe sur lui un regard d'amour…
Gaudium et Spes, § 38 : Le Verbe de Dieu nous révèle que Dieu est
charité et que la loi fondamentale de la perfection humaine est le nouveau
commandement de l'amour. La voie de l'amour est ouverte à tous les hommes. Dans
la Bible, il y a des saints, ou présentés comme tels, qui sont des païens :
Job, Abel, ou le centurion qui vient voir Jésus pour son serviteur malade.
Gandhi a vécu ces commandements de la fraternité universelle.
Cette fraternité
universelle peut aussi se prendre de manière humaniste. Tradition de la
philanthropie : le mot humanitaire, qui lui succède, date de 1833. Raoul
Follereau : "Voir dans tout être
humain un homme, et dans tout homme un frère, telle est notre loi."
Cette tradition humaniste devrait tendre à une solidarité mondiale. "L'Église confie chacun à tous." Cette
fraternité universelle trouve dans l'histoire des hommes différentes
incarnations :
·
Boudhisme : pensée
a-religieuse. 563 av. JC. Parmi les 4 nobles vérités, "Tout est souffrance…"
L'origine de la souffrance est dans le désir. L'abolition de la
souffrance réside donc dans l'abolition du désir. La voie du milieu donne les
moyens de supprimer la souffrance, selon 8 axes. Le chemin commence par une
conduite éthique, fondée sur une compassion et un amour universel pour tous les
êtres : pas de mensonge, pas de médisance, mais "une parole correcte, une
activité correcte, un mode de vie correct…". C'est après que le chemin
peut se poursuivre avec une discipline mentale de concentration, le yoga….
Ensuite, le chemin de la sagesse, de la connaissance parfaire, conduit au
Nirvana.
·
Confucius :
561-479 av. JC. "Ne faites pas à
autrui ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fasse à vous-même".
La doctrine centrale du confuciusanisme est la bienfaisance. "À 20 ans, j'étais debout sur la voie,
à 40 ans, je ne connaissais plus aucun doute, à 50 ans, je savais lire les
décrets du ciel, à 60 ans, j'avais une oreille parfaitement accordée, à 70 ans,
j'agissais selon mon cœur sans pour
autant trangresser aucune règle."… "Il
faut accepter l'humilité et la pauvreté pour rester dans la voie."
·
Marc Aurèle :
121-180 ap. JC. École d'Épictète. "Pensées pour moi-même". Pour le
stoïcisme, l'homme est au centre de l'univers, perçu comme un tout conduit par
l'esprit. "Le propre de l'homme est
d'aimer même ceux qui t'offensent. Le moyen d'y arriver est de te représenter
qu'ils sont tes parents." L'amour des ennemis n'est pas spécifique au
christianisme. "Ne mets ton plaisir
et ton acquiescement qu'en une seule chose : passer d'une action utile à la
communauté à une autre action utile à la communauté." "Nous devons
faire du bien aux autres et les supporter."
Il n'y a pas que les
chrétiens qui aiment ! Cf. les
"cœurs de bonne volonté dans lesquels agit, invisiblement, la grâce."
(Vatican II). Dieu fait participer tout homme à son esprit d'amour. Cette
fraternité fait l'admiration de l'Église. Le chrétien est appelé à donner son
apport spécifique à ces actions humanitaires. Cet élan de fraternité doit nous
appeler à l'action de grâce et à la collaboration avec ces associations
humanitaires. Il n'est pas interdit de mettre en valeur ce "tronc
commun", mais un prêtre n'a pas à être professeur de stoïcisme ou de psychologie.
Quelle est la différence
entre l'humanitaire et le caritatif ? La foi est inséparable de la charité. Le
travail de la foi (qui est une lutte, un combat) est à mettre en lien avec le
labeur de la charité.
3 - L'agapé
(l'amour chrétien)
Comment être sel dans la
terre, levain dans la pâte, et pas seulement une goutte d'eau dans l'océan ?
Quelle est la différence spécifique du christianisme ? C'est tout l'enjeu de
l'évangélisation. "Parle quand on
t'interroge. Mais vis de telle façon que l'on t'interroge." Saint
Augustin. Pourquoi ? Qu'est-ce qui t'habite, pour que ta manière d'être soit
différente ?… "C'est à l'amour
que vous aurez les uns pour les autres que l'on vous reconnaîtra comme mes
disciples." Il y a un amour particulier, l'agapé, avec une façon particulière
d'aimer Dieu, une façon particulière de s'aimer soi, une façon particulière
d'aimer les autres.
"Jésus posa son regard sur lui et l'aima." La
foi ne nous rend pas supérieurs ou inférieurs, elle nous rend différents.
Comment notre foi rend-elle différente notre manière d'aimer ?
Toutes ces philosophies
sont des humanismes. Elles ne sont pas des personnalismes. Le christianisme est
personnaliste, pas humaniste. Il y a une distinction essentielle entre l'homme
et la personne humaine, capable de décider. D'où des enjeux majeurs liés aux
débats sur la conception in vitro, l'euthanasie… "Est une personne celui qui peut décider, s'engager."
L'amour chrétien ne part
pas seulement de l'acte, mais part du cœur, il traverse tout ce que je suis,
jusqu'à l'acte concret. Il y a un regard d'amour chrétien : en l'autre, je vois
un frère, mais en même temps, je vois le Christ.
Nous avons toujours à
refaire un effort de contraste. Jésus, dans le sermon sur la montagne, dit : "Il vous a été dit… Moi, je vous
dis…" Sinon, le sel s'affadit. Paul fera le même effort, dans une
autre culture, qui n'est plus une culture juive, mais une culture
philosophique, la culture grecque. Il est important de montrer cette
spécificité. Jésus veut que l'on aime comme Dieu.
L'agapé chrétienne n'est
pas un amour "anti-humain", ce n'est pas là qu'on va chercher sa
spécificité. L'amour chrétien ne se fait pas sans l'homme. Le Christ a désiré,
aimé avec ses passions (colère, tristesse, angoisse…). Il aime avec son corps,
il pleure, il embrasse… Au contraire, l'agapé, c'est une plénitude d'humanité.
Quelle est la nouveauté ? C'est bien plus que la promesse, un peu égoïste,
d'une vie après la mort. C'esr la présence de l'Absolu. Une raison de vivre.
Présence de l'Absolu dans le Christ vivant, parmi nous, une présence constante.
"Je suis avec vous tous les jours,
jusqu'à la fin des temps." Relire Saint Paul (1 Co 16, 24)
: "Je vous aime tous, en
Jésus-Christ".
La connaissance de soi
doit se faire en Christ. Dans tous les gestes, la présence du Christ va être
là, comme un médiateur, comme une source. Apprendre à se connaître sans le
Christ, c'est très différent. L'agapé, c'est un feu consumant qui part d'une
expérience personnelle du Christ. "Vivre
comme Jésus, parce que l'on vit de Jésus, voilà la marque propre, distinctive,
de la perfection chrétienne."
Il y a désormais la
présence de l'Absolu dans l'amour. Dans l'agapé, il y a inséparabilité, dans
l'action concrète, entre l'amour pour Dieu et l'amour pour le prochain. Comme
dans l'eucharistie.
1.
L'ordre de l'amour
2.
Se connaître pour aimer Dieu
3.
Aimer Dieu
Dans le travail, il peut y
avoir de l'amour. Dans l'amour, il peut y avoir du travail, une forme de
labeur. Quel est le mouvement premier, fondamentalement, lorsque je me rends à
mon travail ? Il y a d'autres lieux où nous sommes réunis d'abord pour nous
aimer. Je suis avec vous d'abord pour l'amour. L'amour est le moteur principal
de mon activité avec vous, et de nos réunions entre nous.
Le mariage n'est pas
d'abord le lieu d'un projet commun. On est réunis pour s'aimer. Posez-vous
cette question : comment est-ce que j'aime aujourd'hui ? Dieu vous dit : “Commence par aimer et alors je te ferai
rencontrer l'amour de ta vie.” Nous
avons d'abord à vivre une joie. La joie est le fruit de l'amour. Nous avons à
nous entraîner à aimer. Ce groupe doit devenir une communauté de frères. Toutes
les souffrances ne peuvent pas être guéries, mais la joie met toujours un baume
sur la souffrance. Aimez-vous l'amour ? Aimez-vous aimer ? Saint
Augustin : “J'aimais à aimer…”
Saint Augustin va fonder une communauté de frères.
Est-ce que l'amour est vraiment une préoccupation pour moi ? Si vous dites : je souffre, parce que je n'aime pas ou que je ne suis pas aimé, bravo ! Ce n'est jamais terminé, jamais accompli, même dans le mariage.
Face à l'autre activité de
l'homme qu'est le travail, le chrétien aime
d'une façon particulière (caritas, agapé), en référence constante à
Jésus-Christ. Il y a des vérités extraordinaires chez les humanistes, comme
Saint-Exupéry, sur l'apprivoisement, dans le Petit Prince, mais l'amour
chrétien a une spécificité.
La question première,
fondamentale, n'est pas de savoir comment aimer, mais d'aimer. Ce n'est pas la
même chose. Il y a une part de savoir-faire, dans l'amour, un art d'aimer.
Xavier Lacroix, parle d'un couple marié depuis des années, en arrivant à ce
constat : “Nous nous aimons, mais nous
sommes incapables de vivre ensemble…” Ils n'avaient pas le savoir-faire de
l'amour, que l'on trouve dans tous les bons rayons Développement personnel
(comme “Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus”, de John
Gray : ouvrage qui n'est pas dénué de bon sens). Quelque soit l'intuition que
nous ayons de l'autre, il y a un savoir-faire, un art d'aimer, qui s'apprenait
autrefois dans les familles, par mode de transmission et non par enseignement.
Sans cet art, je peux me tromper complètement
: je peux aimer un idéal, accumuler les bourdes, les erreurs… et arriver à une
situation invivable. Mais il ne suffit pas de connaître le savoir-faire de
l'amour pour aimer. Savoir aimer sans amour peut être pernicieux, le jeu de la
séduction ou de la manipulation, tous les Don Juan le savent. Dans l'art
d'aimer, il y a une implication culturelle considérable. Vous chercherez en
vain, de ce côté-là, des trucs dans l'évangile, nous n'y trouverez jamais tous
ces codes, pour savoir comment aimer votre prochain. La vocation de l'homme, de
la femme, y sont inscrites, mais dans du transculturel. La parole de Dieu est
au-delà.
Quand nous sommes face à
l'autre (amour du prochain), nous réagissons par un mouvement intérieur du
cœur. Ce n'est pas simplement une correspondance d'idées, que l'on peut
ressentir tout en restant dans une indifférence glaciale.
La source de notre cœur
peut être entravée par des rochers, mais peut tout à coup se trouver libérée.
“Aimez vos ennemis” :
comment la source de l'amour peut-elle couler, face à quelqu'un qui n'induit
pas chez nous un mouvement, un élan naturel ? Comment nous situons-nous par
rapport à des gens qui nous ont blessé profondément ?
L'amour du prochain n'est
pas plus simple, plus évident, que l'amour de Dieu ou l'amour de soi. Pourquoi
ne pas commencer d'abord par l'amour du prochain, ou l'amour de soi ? Il faut
comprendre que si nous voulons être non pas du côté du savoir-faire, mais du
côté de la Source, qui peut nous conduire jusqu'à aimer nos ennemis, il y a un
ordre : aimer Dieu, s'aimer soi, aimer son prochain.
Ce mécanisme, cet
enchaînement, nous est donné par le christianisme, la seule religion centrée
sur l'amour et qui veut nous entraîner, nous éduquer à l'amour. Nous sommes
chrétiens, donc nous avons une certaine histoire avec le Christ. Je vous invite
à reprendre votre histoire personnelle, pour y découvrir ce qu'est l'agapé,
pour y voir se dessiner les lignes de force de l'amour de charité. Il y a deux
exemples extraordinaires : St Augustin et Ste Thérèse de l'enfant Jésus, qui
ont découvert assez tard ce qu'était l'agapé, en relisant leur propre histoire. “Cette année, ma mère chérie, le Bon Dieu
m'a fait la grâce de comprendre ce que c'est que la charité”, écrivait
Sainte Thérèse à sa sœur Agnès, sa mère supérieure, à 24 ans, quelques mois
avant sa mort. St Augustin : “Tard je
t'ai aimée, ô beauté si ancienne et si neuve, tard je t'ai aimée ! Et voici que
tu étais au-dedans, et moi au dehors !” (Confessions, X, 27). Soyons
modestes, mais ne soyons pas désespérés. Nous avons la vie entière pour
apprendre à aimer et ce que c'est que l'amour.
Il nous faut relire nos
expériences spirituelles marquantes, les occasions où il nous a été donné de
goûter l'amour de Dieu pour nous et en sens inverse notre amour pour lui. Relire
notre histoire : comment, enfant, nous avions une relation très sereine avec
nous-même, puis les expériences plus délicates de l'adolescence, où s'introduit
un décalage…
Aimer, c'est être
constamment dans l'état où la Source intérieure coule, même si je ne sais pas
bien aimer, si je fais des super gaffes. Je devrais, grâce à cette Source, être
disponible pour aimer.
Aimer Dieu : St Thomas
d'Aquin dit que celui qui est le plus facile à aimer, c'est Dieu, “l'être le plus aimable, par son être même”.
Aimer Dieu en premier, aujourd'hui n'est pas une absolue évidence. Comment
savoir s'il y a de l'amour ? S'il y a la joie et la paix, les fruits de
l'amour, il y a de l'amour. Sinon, il n'y en a pas ; je crois aimer, mais je
n'aime pas. L'amour peut faire naître la requête du don de soi, du sacrifice.
Si c'est le fruit de l'amour, automatiquement, le sacrifice entraîne la joie.
Ce qui est fait sans joie relève d'un cadre moral (qui n'est pas inutile). Mais
la Source doit tout irriguer. Le Christ ne vient pas abolir la loi, mais
l'accomplir. Ce cadre n'est utile que parce que la vocation de l'homme, c'est
l'amour.
Il n'y a que deux
commandements de l'amour (aimer Dieu et aimer son prochain comme soi-même, Dt
6), qui n'en forment d'ailleurs qu'un, mais il y a trois objets de l'amour. Un
amour, deux commandements, trois objets.
Aimons Dieu. Comment ?… De
tout son cœur, de toute sa force, de toute son âme, de tout son esprit. Il y a
des variantes, qui se résument toutes à seule : “Aime Dieu de tout toi-même” : avec tout ton cœur, toute ta force,
toute ton intelligence, toute ta volonté.
Pourquoi le Seigneur
n'a-t-il pas été plus explicite quant à l'amour de soi ? Au point que l'amour
de soi a pu être perçu comme de l'égoïsme ou de l'égocentrisme ? On n'est pas à
l'aise pour en parler. Il y a des formes d'amour de soi perverses, qu'il faut
dénoncer.
St Luc, 15 : le fils
prodigue. Le fils cadet n'est pas contre l'amour du Père, puisqu'il l'appelle
Père, ce que ne fait pas le fils aîné. Mais il veut trouver son bonheur,
s'aimer lui-même, en dehors du Père, à côté, par lui-même. Il n'est pas contre
son père, il est à côté.
Dieu s'intercale entre le
MOI et le JE (lieu de la décision). Dans cet itinéraire intérieur où l'homme
vient à lui-même, pour se connaître et
s'aimer, il trouve Dieu.
La difficulté est de voir
Dieu comme un prochain, i.e distinct de moi. Bien sûr, il est le Tout autre,
mais aussi plus intime à moi-même qu'à moi-même.
Nous avons à briser
l'imaginaire, entre le Dieu réel qui habite au fond de notre cœur et tous nos
mécanismes de fabrication d'illusions. Il y a toute une démarche de
purification à faire. Sinon, l'amour de Dieu s'oppose à l'amour de soi. Notre
problème a été dénoncé par la psychanalyse moderne, par Freud, comme ce Dieu
qui est une fabrication plus ou moins consciente de l'homme.
Que chacun relise sa
propre histoire : au lieu d'aimer Dieu, nous nous tournons vers une image, une
production de notre imaginaire. Nous avons toujours à regarder Dieu lui-même et
pas l'image que nous nous faisons de Dieu. C'est une ascèse. Nous avons la même
difficulté vis-à-vis de prochain. Nous connaissons mieux Dieu, qui est fond de
notre cœur, que notre prochain.
Il nous faut réfléchir à
l'épaisseur d'image que nous intercalons entre Dieu et nous, entre l'autre et
nous.
C'est l'homme qui est à
l'image de Dieu. C'est le fondement anthropologique de notre amour. Pour que
l'homme puisse s'aimer lui-même, alors il a besoin de connaître et d'aimer
Dieu, dont il est l'image. C'est en contemplant la splendeur de Dieu que
l'homme peut arriver à s'aimer lui-même.
“Il faut que je m'occupe de moi une soirée par semaine…”
C'est à chacun de le découvrir. Nous avons une intelligence, une autonomie, une
liberté. Suivre la volonté de Dieu, ce n'est pas être une marionnette. Nous ne
ferons jamais l'économie d'une réflexion personnelle pour savoir comment nous
incarner. Au nom de quoi poser ces discernements ? À partir de notre
sensibilité immédiate, de réactions à fleur de peau ? Non. En recreusant
l'Évangile, qui est une semence, une source de paix. Le juge ultime, c'est
notre conscience. Ce qui doit nous mener, ce n'est pas le regard des autres,
mais le goût de la liberté.
L'amour de soi ne doit pas
nous choquer. Évangile de l'onction de Béthanie (Jn 12) : parfum brisé par
Marie-Madeleine pour parfumer les pieds du Christ. Judas : “il aurait mieux valu donner cet argent aux pauvres !” L'amour de
Dieu n'est pas aux dépens de l'amour des autres. Qui de nous n'a pas été choqué
par le geste de Marie-Madeleine ?… Avons-nous le sens de Dieu, le sens du
Christ, jusqu'à la folie ? Ce sens de Dieu qui nous permet de ne pas être
choqué par le geste de Marie-Madeleine ? Elle avait acquis un sens de Dieu
exact et juste. Ai-je été choqué par tel ou tel geste d'amour pour Dieu ?…
Saint Thomas d'Aquin énumère les raisons théoriques que nous avons d'aimer Dieu. Soyez surpris que Dieu nous demande de l'aimer, et non pas de le respecter ou de l'adorer. L'Évangile doit nous surprendre, nous étonner : c’est une Bonne nouvelle.
La plupart d'entre nous
avons une histoire chrétienne solide. Avons-nous conscience d'être appelés à
aimer Dieu ? À vivre une union affective avec Dieu, selon l'expression de
St Thomas d'Aquin ? Ce Dieu qui n'est pas le produit de mon imagination, mais
que je dois découvrir à l'intérieur de moi, est-ce que je l'aime ?
“Dieu est amoureux de notre amour”
(Saint
François de Sales)
Là, nous avons peut-être la source de toutes nos blessures d'amour. L'alliance entre Dieu et moi est fondatrice de l'alliance entre moi et moi, entre moi et les autres.
Toutes mes peurs ont comme
source la peur de Dieu.
Réciproquement, tout amour
a comme source mon amour de Dieu.
La plupart de nos blocages
viennent de ce que la Source ne coule plus en nous.
Pour connaître Dieu, il
faut l'aimer.
Le mécanisme est le
suivant :
·
Aimer Dieu.
·
Pour aimer Dieu, se connaître soi-même.
·
Aimer Dieu pour le connaître.
·
Le connaître pour s'aimer soi.
“Se connaître pour
s'aimer”, titre d'un livre "anti-chrétien", car bouclé sur soi.
Dieu, je ne peux pas le
connaître, tant que je ne l'ai pas aimé.
Il nous est demandé de
nous connaître pour aimer Dieu. En aimant Dieu, on apprend à le connaître. En
le connaissant, j'appends à m'aimer moi-même.
Saint Siméon : “Je vois la beauté
de ta grâce… Je suis saisi par son indicible beauté… Je suis conduit hors de
moi en pensant à moi-même, je suis rempli de révérence et de joie en pensant à
moi-même, comme à toi-même”.
C'est le jeu de l'amour et
de la connaissance. Ce qui nous fait défaut, c'est de savoir s'aimer soi-même,
pas de s'aimer soi-même. Il faudrait mettre en place des écoles de l'amour.
(Jean Vanier).
Est-ce que Dieu a quelque
rapport avec nos amours humaines ?… Le problème de l'amour de l'autre apparaît
comme le plus émergent, le plus facilement accessible. Nous aurons à cœur de
distinguer l'amour du prochain, universel, que je dois à tous, y compris à mes
ennemis, de l'amour d'amitié et de l'amour de conjugalité.
L'amour du prochain
suppose l'amour de soi. Au-delà de l'art d'aimer, du savoir-faire de l'amour,
il y a quelque chose de plus fondamental : l'amour du prochain est un
débordement de l'amour de soi, de l'amour de charité. Jésus ne dit pas : "Les gens sont mauvais", mais
“Change ton cœur”. Commencer par se
dire : Qui suis-je ?.. Comment puis-je m'aimer et me respecter ?
Le mariage est strictement
fondé sur une égalité, réelle, foncière. Les questions financières et de
sexualité sont les deux sources principales des problèmes de couples.
M'aimant moi-même, je vais
avoir réellement besoin de l'autre. Je vais ressentir que quelque chose me
manque pour m'épanouir totalement. L'amour du prochain n'apparaît pas opposé à
l'amour de soi, ni à l'amour de Dieu. Il y a des oppositions stériles (“Arrête de t'occuper des autres, occupe-toi
un peu de toi…”). Le bonheur de l'autre ne se construit pas aux dépens de
soi. Rom 5, 5 :
“L'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous a été
donné”.
C'est parce que Dieu
s'aime lui-même qu'il crée le monde et les autres. Il faut commencer par créer
l'autre. (Cf. enseignement à St Jacques : il nous faut aimer comme Dieu, or
l'amour de Dieu est créateur, révélateur, rédempteur). L'amour du prochain va jusqu'au don de soi, c'est le jusqu'au
bout de l'amour, pas le début ! (Jn : “Jésus,
ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout”.)
Comment s'aimer soi-même ?
Cela suppose que je me découvre tout entier, que je m'aime moi-même, et non pas
une image de moi dans laquelle je me noie (mythe de Narcisse). C'est la réalité
que je suis, que je dois aimer. Avec le péché originel, la transparence
originelle est perdue. L'homme va se cacher à lui-même. “Adam, où es-tu ?…”, dit Dieu. En dehors de lui. La
définition que la Bible donne de l'homme, c'est d'être à l'image de Dieu. S'aimer
soi-même, c'est s'aimer comme à l'image de Dieu, que je découvre de manière
singulière dans le Christ. L'homme est à l'image de Dieu, non pas une
reproduction figée, mais une capacité à Dieu, une ouverture, une faim de Dieu.
Quand l'homme cherche à rentrer en lui-même, dans sa réalité, il va rencontrer
cette présence aimante du Christ en lui, il va s'aimer et aimer son prochain.
Cette lumière nous a été
donnée pour vivre différemment ce que d'autres peuvent vivre aussi. La foi est
un don, c'est aussi un appel, une vocation. Notre foi n'est pas faite pour
nous. Nous avons connaissance de ce qui est la source de l'amour, cela nous
apporte, à nous croyants, un certain réconfort. Cela nous complique la vie,
pour la faciliter aux autres.
Notre vocation de baptisé
(sacredoce universel, qui diffère du sacerdoce ministériel) nous est donnée par
l'évangile des Noces de Cana (Jn 2), qui nous permet de comprendre qui est
Notre-Dame de l'écoute. Marie nous éduque à écouter les besoins des hommes et
les paroles du Christ. “Faites tout ce
qu'il vous dira”. Eux, les serviteurs, savaient d'où venaient ces jarres
rituelles d'eau, remplies à ras bord.
“Aucun rapport ! C'est terminé, les ablutions, ce qui nous manque, c'est du vin
!…” Puisez ! Limite de la faute
professionnelle… Certains ne savaient pas, les serviteurs savaient. Nous ne
sommes pas les uniques bénéficiaires des dons de Dieu. Tant mieux si les autres
boivent aussi du vin des Noces, sans savoir d'où il vient… Nous sommes les
serviteurs. Nous savons, nous, d'où vient la Source de l'amour, de Celui qui
nous habite.
Il y a un ordre qui va
s'imposer dans le mouvement continu de notre existence. Le célibataire, en
aimant Dieu, précède la découverte de l'altérité. Adam est d'abord célibataire.
Cela a une valeur symbolique énorme. Cet ordre théorique (aimer Dieu, s'aimer
soi, aimer son prochain) pourra être différent de l'ordre pratique. St Vincent
de Paul le rappelait : arrêter de lire son bréviaire, pour secourir son
prochain.
D'où va partir cet amour
pour Dieu ?
Tout homme porte en lui un
désir ultime, le désir de son cœur, le désir du bonheur. Le point de départ,
c'est ce désir universel de bonheur qui nous taraude. Ce bonheur (développement
plein et entier de chacun d'entre nous, réalisation) dont parle Jésus dans le
sermon sur la montagne : “Bienheureux
êtes-vous…”
En revenant à notre cœur,
en écoutant notre désir de bonheur, nous tombons exactement dans l'appel de
Dieu. Luc 15, le fils prodigue : il commence à ressentir la privation. Il
essaie de pallier à ce manque. Il va se faire embaucher par les habitants de la
contrée. Jusqu'à se sentir non respecté dans sa dignité. “Je suis pire qu'un cochon… Je suis en dessous d'une bête ! J'en ai
assez de vivre ainsi”. “Rentrant alors
en lui-même…” Il va chercher à l'intérieur de lui ce qu'il veut vraiment.
Autre chose est d'avoir un désir profond qui nous habite et qui nous meut et
autre chose est de revenir à son cœur pour le reconnaître comme tel et pouvoir
dire : Je veux. Si mon bonheur, c'est de me réaliser, je ne le saurai que
lorsque je pourrai dire qui je suis.
Dieu ne permettra jamais à
un homme de se satisfaire de moins que son humanité. “Je suis ici à mourir de faim… Je veux partir, retrouver mon père et
lui dire : Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus
d'être appelé ton fils”. Il a conscience de deux choses : de cet amour
enveloppant du Père : “C'était bien, avec
le Père…” Il renoue avec ce
souvenir mystérieux de l'amour du Père. Quelque part est ancré en nous, par la
grâce, ce sentiment qu'il y a un amour du Père pour nous. La volonté a ressaisi
son désir profond. Augustin : “Comment
fais-je donc pour te chercher, Seigneur ?… En vérité, quand je te cherche
mon Dieu, c'est la vie heureuse”. Il y a coïncidence entre mon désir connu,
relu et le désir de Dieu. “La gloire de
Dieu, c'est l'homme vivant” (St Irénée). Quand on a compris que ce désir le
plus profond de notre cœur, relu, reconnu, coïncide avec le désir de Dieu… Le
point de départ de l'amour pour Dieu, c'est la quête personnelle du bonheur,
qui ne peut se faire sans un mouvement d'intériorité. Il nous faut relire
l'Évangile pour voir comment Dieu nous renvoie constamment à la connaissance de
nous-même.
Il faut distinguer
connaissance de foi et connaissance de soi. La connaissance de foi, sur le
monde (la création…), sur Dieu (créateur, tout-puissant…) et sur nous-même nous
dira peut-être l'amour de Dieu pour nous.
Seule la connaissance de
soi engendre l'amour pour Dieu. Cf. les deux larrons sur la croix, Luc 23
: ils souffrent de manière identique, sont prêts tous les deux à reconnaître la
souveraineté toute puissante du Christ. Le mauvais larron le reconnaît : mais
quel amour de lui-même, quel amour du Christ ?… Aucun. Le bon larron se connaît
: “Pour nous, c'est juste.” La
connaissance de foi alliée à la connaissance de soi conduit à l'amour de Dieu.
Seul le bon larron appelle le Christ Jésus. Comme le fils aîné et le fils
cadet. Pas un instant, le fils cadet n'ignore ce qu'il est : un fils. Pas un
instant, le fils aîné ne se reconnaît comme fils, n'appelle Dieu Père. Il se
méprise, se considère comme serviteur et bien sûr, il juge le Père.
Jésus pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses, dans
l'évangile.
Ai-je une
connaissance de moi qui peut me
permettre de reconnaître quel est mon désir profond ? (C'est évident ? Ce
n'est pas si sûr…) Jusqu'à dire : je veux ?
On a à ressaisir quelque
chose que l'on trouve chez les mystiques, ceux qui ont une expérience concrète
de l'amour de soi, de Dieu, du prochain.
Éviter l'imaginaire :
quand on se connaît, on s'aime et on n'a pas à colporter autour de soi l'image
que l'on voudrait donner… Cheminer pendant 15 jours vers St Jacques se fait
avec suffisamment de dénuement pour que l'on ne puisse pas constamment porter
un masque. C'est là qu'apparaissent de façon flagrante les contradictions entre
ce que je crois vouloir et ce que je fais. (Cf. comportement dans un groupe).
La contradiction est une grande clé de connaissance de soi. La contradiction
entre ce que je veux et ce que je fais ne vient-elle pas d'une forme
d'inconscience, de méconnaissance de soi ? Elle peut venir d'un manque de
volonté. Ma volonté peut être bloquée. Je peux avoir le désir de m'ouvrir aux
autres et en être incapable. Il faut mettre le doigt sur cette forme
d'inconscience qui est un manque de connaissance de soi. La plus mauvaise des
raisons, c'est quand on me dit : “Je ne
savais pas, je n'en vais pas conscience…” Où est alors notre dignité, notre autonomie ? Très souvent, il y a
une méconnaissance de soi qui est à l'origine d'une interruption ou d'un
handicap de relations. Il y a bien des situations professionnelles où nous
sommes obligés de porter un masque - dans certaines limites ! Est-ce vraiment
nécessaire de revêtir un masque dans toutes les soirées parisiennes ? Il y a
des occasions de vie où je peux être moi-même, où je peux avoir l'opportunité
de me connaître moi-même.
Ne faisons pas l'impasse
sur la connaissance de soi. La connaissance de foi, cette lumière, va pouvoir
nous éclairer. Ce n'est pas toujours agréable. Quand on revient à l'interieur
de soi, pour se connaître soi-même, il faut avoir un projet. Si on part à
l'aventure… Une limite intérieure peut nous écarter de notre but, à condition
que l'on en ait un, ou nous amener, au contraire, à vouloir dépasser cette
limite.
La peur, l'angoisse viennent de l'imagination. Effet d'amplification. Cf. dans le Livre de l'Exode, la peur des géants qui va conduire les hébreux à repartir, pour 38 ans ½, dans le désert, alors qu'ils étaient aux portes de la Terre promise, après 1 an ½ d'errance… On peut imaginer des situations très concrètes : tout proche d'un engagement, être saisi par l'angoisse. C'est important, cette connaissance de soi, dans un discernement. Il faut se demander, très en profondeur : Que veux-tu ? Que cherches-tu ? Quels sont les moyens que tu vas prendre pour réaliser ce que tu veux ?
Comment se connaître soi,
sans se perdre en soi, se noyer ?…
Quand c'est un choix libre
que l'on doit poser, il y a toujours autant de raisons en faveur de ce choix
que de raisons contre. Au niveau des sentiments, de l'affectif, la peur et les
angoisses feront toujours un brouillard par rapport à ce que cherche notre cœur
par amour.
Dans la lectio divina, se
demander : qu'est-ce que le texte m'apprend sur moi ?
Mc 2, 1-12
(évangile de la guérison d'un paralysé à Capharnaüm) : la maison désigne
souvent le cœur, mon cœur. Jésus est là, dans la maison. Beaucoup de choses
affluent en moi : “Tant de monde s'y
rassemblait qu'il n'y avait plus de place, même devant la porte”. La
solution : ouvrir en force (les amis du paralytique le font passer par le
toit). Il y a deux catégories de personnes : ceux qui veulent garder leur cœur
intact et ceux qui veulent aimer. Jean Vanier : Il faut choisir, vous voulez
être marié ou avoir raison ?… Il y a des gens qui pensent que les blessures
psychologiques sont les plus importantes du monde, plus que le péché.
"Penser en soi-même…" : la
connaissance de soi peut tourner à l'introversion. Mais au lieu de se connaître
soi, on juge les autres !…
Lève-toi : aime-toi !
Prends ton brancard et rentre chez toi : porte le fardeau de ceux qui t'ont
porté. L'amour fraternel, c'est de se porter les fardeaux les uns des autres.
Le repli sur soi, la fuite des autres correspondent rarement à un appel de Dieu
! La conversion (métanoïa), c'est de revenir à son cœur, au lieu de se replier
sur soi, pour se retrouver soi-même et retrouver notre hôte intérieur. Ce
chemin d'intériorité est le point de départ de tout amour de charité.
L'Évangile est un moyen,
un appui pour nous connaître (différent d'un objet de complaisance, du
narcissisme, où nous nous noyons dans l'image que nous avons de nous-même). Le
miroir est nécessaire pour se connaître. Nous pouvons voir nos mains, nos
pieds, mais pas notre visage, c'est la seule partie que nous ne pouvons voir
que dans un miroir. C'est en regardant les yeux de l'autre que l'on essaie de
puiser l'âme de l'autre. Les yeux sont les fenêtres de l'âme.
Comment
s'appuyer sur la parole de Dieu pour nous connaître ? Deux exemples dans les
textes de la messe de ce dimanche : “Le
Christ n'a pas été oui et non, il n'a été que oui”. (St Paul). Est-ce que
ma vie n'est pas oui et non ? Avec ces hésitations qui finissent par nous
tuer, comme notre prochain ?… Sommes-nous capables de dire simplement oui ? de
dire non ?… Le paralytique est descendu devant le Christ par ceux qui l'ont
porté sur son brancard. Nous avons parfois des blessures, des handicaps, qui
nous empêchent d'aller de nous-même vers le médecin. D'autres blessures, au
contraire, nous y font courir. Nous avons donc besoin de faire confiance au
autres (pour se laisser porter sur un toit en pente, agrippé à son brancard :
risqué !…) “Jésus, voyant leur foi…”
Le paralytique a au moins foi en ceux qui le portent. Le paralytique avait une
confiance dans les autres extraordinaire. Il y a des fois dans la vie où l'on
ne peut pas guérir, si l'on ne fait pas confiance aux autres.
Jésus distingue en lui
deux niveaux de handicap : la blessure (psychologique, dûe à l'éducation, au
milieu ambiant, à notre histoire…) et le niveau plus profond, le niveau
spirituel du péché. Il ne s'agit pas de culpabiliser les gens. Tout ne relève
pas du péché. Mais il y a ce niveau plus profond, qui nous perturbe plus, celui
des blessures spirituelles, de nos péchés, où notre liberté est engagée. Nous
pouvons aussi vivre des paralysies intérieures. Que peut bien penser le
paralytique quand il entend Jésus lui dire : “Tes péchés te sont pardonnés ?”
Déception : je n'étais pas venu pour ça !… (Comme dans la confession :
j'aurais voulu perdre mon handicap.)
Portés par la confiance
que nous avons dans les autres, allons vers le Christ.
Bibliographie
:
·
Les confessions de St Augustin
·
Manuscrits autobiographiques de Ste Thérèse de
l'enfant Jésus
·
Biju-Duval : “Le psychique et le spirituel”
·
Anselm Grün : ce moine bénédictin a le mérite de
regarder l’homme dans sa dimension psychologique comme dans sa dimension la
plus profonde.
Dans la prière, il y a
toujours un acte de foi, il y a aussi toute l’épaisseur de notre psychologie.
Sans parler des problèmes corporels. Cf. L’évangile du paralytique à Capharnaüm
: la multitude (de pensées, distractions…) se presse de façon tellement serrée
que Jésus est inatteignable. Le moyen, c’est de prendre appui sur la réalité
que nous sommes pour aller vers le Seigneur. Ne croyons pas que cette foule est
toujours un obstacle. Elle peut être un moyen d’aller jusqu’à Jésus. Comme dans
notre groupe, les autres peuvent être des obstacles à ce que je suis venu
chercher. Cette foule qui peut être un obstacle peut aussi me porter vers le
Christ.
Ce que nous vivons dans
les célébrations et dans les temps de partage demande à descendre en nous, à
mûrir, et devrait contribuer à changer un peu notre cœur et notre vie. Lire un
peu peut nous y aider. La réflexion des Pères de l'Église sur la charité est
d'une lecture un peu difficile aujourd'hui, elle suppose la connaissance de la
culture de l'époque. Cf. le chapitre de la Somme théologique de St Thomas
d'Aquin sur la charité, ou la phrase : “Aimer
son prochain, ou s'aimer soi-même, pour l'amour de Dieu.” Augustin, docteur
de la charité, va recentrer toute l'éthique, la morale, sur la charité. C'est
pourquoi on le représente souvent avec un livre à la main et dans l’autre, un
cœur brûlant. St Augustin passe de son Moi à son Je. Il vit une conversion, il
se met face à la lumière. Ce n'est pas parce que l’on est face à la lumière que,
pour autant, on se met à marcher vers la lumière. Entre le Moi et le Je,
Augustin inscrit Dieu. Les confessions sont le dialogue d'Augustin avec
lui-même et avec Dieu. Le dialogue de soi à soi, s'il n'intègre pas Dieu, est
un repli sur soi, comme un feuille qui se replie sur elle-même, jusqu'à la
cassure, il ne permet pas la distance. Parfois, dans les Confessions, on ne
sait plus si Augustin se parle à lui-même ou à Dieu. Il ne faut pas chercher à faire cette distinction, c'est le
même mouvement. L'évangile est transculturel, donc n'est pas concret. Il y a
toujours un effort d'incarnation à faire. À nous de faire l'effort, à partir
des principes que donne Jésus. Cf. le commentaire de la 1ère épître
de St Jean par St Augustin (existe sous forme d'extraits, en édition de
poche). Sainte Thérèse : c’est le même mouvement, où l’amour de Dieu et l’amour de soi sont étroitement
imbriqués, Thérèse relit sa vie avec Dieu et devant Dieu. Mouvement intérieur
dans lequel je vais me découvrir en profondeur comme image blessée de Dieu. Je
me mets à aimer Dieu, et l’aimant, à m’aimer aussi.
La connaissance de
soi, on la trouve dans l’Évangile. Luc 7, 36 :
Jésus vient manger chez le pharisien Simon. Marie de Magdala, toute en pleurs,
arrose les pieds de Jésus de parfum et les essuie de ses cheveux. Le pharisien
a un œil aiguisé… Quelle est la pédagogie de Jésus ? “Elle…, toi… Ses nombreux péchés lui ont été remis, parce qu’elle a
montré beaucoup d’amour”. Elle est intéressante, la psychologie qu’applique
Jésus à Simon, le pharisien : c’est la pédagogie de la connaissance de soi.
Jésus lui dit : Tu ne te connais pas toi-même. Ne passe pas à côté de ton
salut. Le comportement de Simon, c’est le comportement humain par excellence :
Simon réfléchit beaucoup, il juge les autres... Mais il ne se connaît
absolument pas dans son incohérence. Du coup, il ne connaît pas son prochain,
ni Jésus. Sinon, on découvre l’autre comme son alter ego : un autre soi. On porte souvent un regard sur les autres
très superficiel, même quand on se croit très intelligent, c’est une pratique
très fréquente. Jésus commence par la parabole, pour provoquer un choc intérieur,
qui oblige Simon à réfléchir et à en tirer les conclusions. La parabole ouvre
les yeux des aveugles. Sinon, il aurait compris la leçon, mais n’aurait pas
changé son cœur.
Cela peut se produire dans nos vies, par certains évènements
brutaux qui surviennent, qui peuvent produire des drames. Ou des absences de
drame. Parce qu’il n’y a rien qui commence. Cela se traduit par une absence de
relation, entre deux personnes, entre nous, dans un groupe.
Que va faire Jésus ? Il
renvoie le pharisien, grâce à un miroir, à ses actes.
La connaissance de soi passe par deux choses :
·
Je ne peux me connaître qu’à partir de mes actes.
Ce qui est connaissable, c’est ce qui est en
acte, et pas seulement en puissance. On ne doit pas confesser des
tendances (je suis égoïste…), mais des actes. (J’ai posé des actes d’égoïsme).
L’examen de conscience est une manière de se connaître soi. C’est ainsi que
procède Jésus : “Tu n’as pas fait cela…”.
C’est à travers ses actes que se voit la contradiction de l’être humain. Simon
accueille Jésus sans faire les gestes de l’accueil. “Tu crois être accueillant, mais en réalité, ce n’est pas vrai.”
·
Nous avons besoin d’un miroir : cette femme, pour Simon. “Tu ne l’as pas fait, elle, l’a fait.” Tout ce que la vie des autres peut nous
renvoyer comme défaillances. Les miroirs ne sont pas seulement les sottises
d’autrui, comme le dit La Fontaine, mais aussi les grandeurs d’autrui.
La connaissance de soi, de ce à quoi nous sommes appelés, peut aussi passer par la lecture de la vie des saints, qui peut éveiller en nous des sentiments extrêmes, pour comprendre ce que nous sommes.
Nous
sommes faits pour Dieu. Notre bonheur est en Dieu, qui nous a libérés. Celui
qui se culpabilise n’a pas conscience de ce à quoi il est vraiment appelé. Il n’a
pas assez le sens de Dieu, il n’a pas encore goûté en lui l’ivresse des
profondeurs.
Si nous
sommes portés par les autres, Dieu nous dégagera toujours un toit pour aller le
rejoindre.
La
connaissance de soi à laquelle nous éduque Jésus, c’est ce mouvement intérieur
de descente où nous découvrons ce que nous sommes, et la plénitude de notre
être. On a un objectif précis. Etty Hillesum, cette jeune juive hollandaise qui
a choisi délibérément d’aller travailler dans un camp de transit de déportés,
pendant la guerre, pour finir par mourir elle-même en déportation, a fait ce
chemin intérieur, elle écrit : “Il y a en
moi un puits très profond, et dans ce puits, il y a Dieu.” Tant qu’on ne s’est pas connu comme ça, on
n’a qu’une connaissance théorique de Dieu. Ivresse ou vertige que l’on peut
éprouver. Cf. la samaritaine, Jésus qui attend cette femme au bord du puits, où
l’eau coule…
On se
connaît aussi en contradiction avec cette image de Dieu, comme image blessée de
Dieu, et l’on se met à aimer Dieu. “Dieu
seul peut remplir l’infini de ce cœur qui n’est fait que pour aimer.” (Curé d’Ars).
Comment
peut se vivre concrètement cet amour pour Dieu ? Comment
peut-on aimer ce Dieu découvert à travers la connaissance de soi qui nous met
en face de cet infini ?
Le lieu de l’amour, c’est le
désert.
Le chant de l’amour,
c’est le Cantique des cantiques.
Le cri de l’amour, c’est le Notre
Père.
Le
lieu de l’amour : le désert est le lieu pour aimer Dieu. Livre
d’Osée : “Je l’emmènerai au désert, je
parlerai à son cœur et je la séduira.” C’est le lieu de la connaissance de soi. La nuit étoilée nous
renvoie à l’infini surmultiplié de notre propre cœur. Dans le désert, il y a
les cailloux, le sable et rien d’autre. On est renvoyé à la connaissance de
soi, à son propre cœur. Et là, on apprend à connaître et à aimer Dieu. C’est au
désert que l’on vit concrètement l’amour pour Dieu. Cette expérience
fondamentale va se placer dans un choix :
“Choisis la vie, ou choisis la mort” (Dt). Un choix décisif qui doit se
vivre au désert et se traduire par un mariage avec le Seigneur. Le désert,
c’est la terre des fiançailles. Relire le Livre du Deutéronome, de l’Exode…
Relire comment Dieu met en place tous ces miroirs pour renvoyer l’homme à son
inconsistance.
Le chant de
l’amour : le Cantique des cantiques, c’est le chant, un peu
cahotique, de notre amour pour Dieu. L’épouse, c’est l’âme de chacun, l’époux,
c’est Dieu. (Si l’on cherche l’époux parfait, il n’y a plus qu’une solution :
prendre le voile). Dans la réalité de nos amours humaines, ce n’est pas
nécessairement la femme qui tarde, se fait attendre, comme dans le Cantique des
cantiques… Il faut dire les choses comme elles sont ! Regarder le jeu de
l’éveil et du sommeil de l’épouse, de la présence et de l’absence de l’époux. Cela correspond très exactement à notre
expérience de Dieu. Parfois, Dieu met une distance entre nous, parfois, il est
très proche. Parfois, Dieu se fait très discret… et on se rend compte le soir
qu’on est passé à côté d’un appel de Dieu. Le soir, l’épouse est déjà couchée,
elle s’est déjà lavé les pieds, quand
l’époux vient la visiter… L’homme est toujours à mi-chemin entre l’éveil
et le sommeil. Il est difficile de distinguer quand elle est vit en songe la
rencontre, dans son imaginaire, et pas encore en vérité.
Le chant de
l’amour : le Notre-Père, c’est la prière de l’amour. Jésus nous
apprend à dire notre amour au Père. Je te reconnais dans mon cœur et vais
rentrer dans un mouvement d’abandon au Père.
Pour être concret,
cet amour de Dieu, comment est-ce que je le vis ?
·
Quel temps je me donne, quels moyens j’emploie pour
une connaissance évangélique de moi-même ? 8 jours d’exercices spirituels de
Saint Ignace ? 15 jours au désert ?… On a besoin d’aide.
·
Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour moi ?
À travers quels actes concrets j’exprime mon amour pour Dieu ? Par une prière
d’abandon ? (Père Charles de Foucaud) ?… v=V ?… (que ta volonté soit
faite, et non la mienne). Seigneur, tu es le Seigneur de ma vie. Dans quel
rapport de confiance, dans quelle prise de risque, dans des situations très
concrètes de ma vie ? Face à une décision d’engagement : je ne peux pas prendre
le risque, je n’ai pas confiance en elle, je n’ai pas confiance en moi… Ce
risque, effectivement, il est suicidaire, si on n’a pas confiance en Dieu.
Je vous invite à travailler un peu. Vous y gagnerez à ce que Dieu soit maître de votre vie plutôt que vous-même. Même si sa pédagogie nous surprend parfois.
La chance de la foi, cette lumière qui réchauffe le cœur, est de découvrir la Source de l’amour. Chercher son bonheur, c’est se rapprocher de cette source.
Lc 24 : les disciples d’Emmaüs. le Christ enfante ses disciples, morts de tristesse, à leur vérité intime. Toujours sa pédagogie de la connaissance de soi, jusqu’à ce que leurs cœurs brûlent… Il vient s’insérer dans leur relation. Ils ont une connaissance de foi complète - ils récitent le Credo, résurrection comprise -, mais qui ne les fait pas vivre. Ils n’ont même pas conscience de cette contradiction. “Imbéciles !…” (“Esprits sans intelligence…”) : il leur montre cette contradiction. Ils n’avaient même pas conscience de la source de leur tristesse. Il faudra que Jésus aille jusqu’à la fraction du pain pour qu’ils le reconnaissent et que leur cœur brûle.
C’est à Dieu et à Dieu seul que nous devons toutes nos forces, tout notre esprit, tout notre cœur. Pas à un mari ou à une femme.
Stucturez-vous, aimez-vous, à travers cet amour de Dieu. Les deux sont étroitement imbriquées : s’aimer soi-même pour connaître Dieu, et se connaître soi pour aimer Dieu.
Nos désirs sont la manière que Dieu utilise pour faire émerger ses appels en nous.
Si on est un paresseux spirituel, on restera à la porte de notre cœur. Dans ce cas, on peut toujours, comme le paralytique, se laisser porter par l’Église et la communion des saints.
S’aimer soi-même amène à distinguer trois niveaux : bien être, bien sentir, bien vivre.
Un amour chrétien authentique conduit, par voie structurelle, à l’amour du prochain.
L’amour du prochain ne commence pas le jour de notre mariage, mais dès aujourd’hui.
Il y a des appels très concrets du Seigneur aujourd’hui, qui peuvent être source de bonheur et de joie, car notre maturité nous fait expérimenter qu’il y a plus de joie à donner qu’à recevoir. C’est dans ce mouvement là qu’il faut se situer. On ne se situe pas dans l’activisme. Il ne s’agit pas d’aider, mais d’aimer.
Vous êtes appelés à renouveler votre manière de voir l’amour du prochain dans le don. Pas comme un moyen subtil d’oublier votre attente ! Bonheur de l’amitié, de s’attacher à tel ou tel enfant, telle personne âgée, telle personne rencontrée sur notre chemin, dans un mouvement d’amour et de don.
Jésus ne nous demande pas d’abord d’aider ou de servir, mais d’aimer. N’inversons pas les choses. Aimer conduit à servir, bien sûr. À s’engager vis-à-vis des personnes.
L’amour passe par la fidélité, par le creusement de la relation. Peut-être plus dans le qualitatif que dans le quantitatif.
Ce week-end était un peu “théorique”, la marche vers le Mont Saint Michel sera l’occasion de travaux pratiques, de vivre des situations où l’on est plus nature, où l’on a moins de confort peut-être, mais où l’on n’est plus en représentation.
Attention à vos choix libres !