QUEL SENS DONNER A TA VIE ?
Fais des choix dans la confiance au Père
Questions sur la volonté : a. Qu’est ce que je veux ? Le sens de
ma vie
b. Est-ce que je sais prendre
une décision ?
c. Démissionner ou m’abandonner
au Père ?
Le plan et le texte du
Sermon sur la montagne:
Rappels et introduction : huit préceptes décrivent l’histoire de la volonté. Mt 6, 19 à 7, 12
1. Le sens de la vie :
Dieu, le but du voyage. La découverte du cœur et le goût du Ciel. La
volonté qui veut.
Se faire un trésor au ciel : 19 "Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent. 20 Mais amassez-vous des trésors dans le ciel: là, point de mite ni de ver qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. 21 Car où est ton trésor, là sera aussi ton coeur.
2. L’œil de
l’intelligence : le cœur cherche la lumière. La volonté unit son désir
à la lumière
L'oeil lampe du corps :
22 "La lampe du corps, c'est l'oeil. Si donc ton oeil est sain,
ton corps tout entier sera lumineux. 23
Mais si ton oeil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux. Si donc la
lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres!
3. Le cœur décide : le
choix de Dieu. La volonté choisit ce qu’elle a voulu.
On ne peut servir à la fois
Dieu et l'argent : 24 "Nul ne peut servir deux
maîtres: ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et
méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.
4. Les quatre attitudes correspondantes au choix de Dieu. La volonté prend les moyens.
A.
L’abandon au Père : ne garder que l’aujourd’hui et le donner au Père
S'abandonner à la Providence : 25 "Voilà pourquoi je vous dis: Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? 26 Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit! Ne valez-vous pas plus qu'eux? 27 Qui d'entre vous d'ailleurs peut, en s'en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie? 28 Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter? Observez les lis des champs, comme ils poussent: ils ne peinent ni ne filent. 29 Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. 30 Que si Dieu habille de la sorte l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et demain sera jetée au four, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi! 31 Ne vous inquiétez donc pas en disant: Qu'allons-nous manger? Qu'allons-nous boire? De quoi allons-nous nous vêtir? 32 Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. 33 Cherchez d'abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. 34 Ne vous inquiétez donc pas du lendemain: demain s'inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.
B. L’absence de jugement des autres : une poutre
à enlever
Ne pas juger : 7
1 "Ne jugez pas, afin de n'être pas jugés; 2 car, du jugement dont vous
jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour
vous. 3 Qu'as-tu à regarder
la paille qui est dans l'oeil de ton frère? Et la poutre qui est dans ton oeil
à toi, tu ne la remarques pas! 4
Ou bien comment vas-tu dire à ton frère: Laisse-moi ôter la paille de ton oeil,
et voilà que la poutre est dans ton oeil!
5 Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton oeil, et alors tu
verras clair pour ôter la paille de l'oeil de ton frère.
C. Une intelligence des situations : les choses
et les personnes à considérer
Ne pas profaner les choses saintes : 6 "Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu'ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer.
D. Une expression de la confiance : les cris du
fils
Efficacité de la prière : 7 "Demandez et l'on vous donnera; cherchez et vous trouverez; frappez et l'on vous ouvrira. 8 Car quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; et à qui frappe on ouvrira. 9 Quel est d'entre vous l'homme auquel son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre? 10 Ou encore, s'il lui demande un poisson, lui remettra-t-il un serpent? 11 Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l'en prient!
5. La règle d’or brise
l’inconscience. La volonté règle la vie
La maxime suprême : 12 "Ainsi, tout ce que vous
voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux: voilà
la Loi et les Prophètes.
Introduction :
La
disposition du plan est un peu inhabituelle puisque j’ai introduit à l'intérieur
du plan le texte de la partie du sermon sur la montagne que nous allons étudier.
Je vais vous expliquer pourquoi. Il est certain que les commentateurs des
évangiles sont un peu déconcertés par
cette avant-dernière partie du sermon : un feu d’artifice qu’il est difficile
d’analyser ; bien sûr, chaque paragraphe se tient en lui-même mais il est
difficile de trouver le lien organique qui unifie toutes ces prescriptions
de Jésus.
Chacun
a son angle d’attaque, le mien sera le suivant : Jésus développe une
histoire de la volonté. Il va nous faire toucher au plus profond de nous
mêmes cette pierre ultime qui obstrue la Source qui est en nous et que nous
avons atteint en descendant, étapes par étapes, jusqu'à notre profondeur ultime, cette profondeur ou ce sommet que la Bible
et nous mêmes allons appeler le cœur.
Revenons
un peu en arrière : la dernière conférence nous avait mis en face de l’intériorité contemplative. Le Père
qui est dans le secret te voit. Mais cette intériorité contemplative, nous
n’étions pas invités à la développer en dehors de l’action, suivant cette
opposition stérile ‘action-contemplation’, mais dans l’action. En particulier dans
ces trois actions religieuses qui sont toujours nôtres et que nous nous
rappelons pendant le Carême : le partage
ou l’aumône, la prière, le jeûne ou l’ascèse. Au cœur même de
l’une de ces actions, nous ne vivons pas de manière indépendante de Dieu mais
au contraire nous essayons de regarder le Père qui nous voit dans le secret.
C’est le face à face intérieur avec
le Père, regard contemplatif qui n’est pas là pour diminuer la portée de mon
action ou la générosité de mon aumône ou la ferveur de ma prière mais au
contraire lui donner toute sa profondeur, contre ce que Guillebaud appelle le
dogme de la transparence absolue. ‘Il faut proclamer les merveilles de Dieu
mais aussi tenir le secret du roi’, nous est-il dit dans le livre de Tobie. L’intériorité contemplative se nourrit de
cet échange amoureux de regards à l’intérieur de nous mêmes. Sommes-nous encore
arrivés au terme de notre itinéraire ?
Il
semblerait que non. Et Jésus veut former notre cœur jusqu‘au bout. Il veut
remonter le lit de la rivière jusqu'à la source puisque c’est là peut être
qu’est le bouchon, l’obstruction à cette joie qui doit couler en nous. Pour
nous former jusqu’au bout, il nous presse aujourd’hui de nous connaître
jusqu’au fond. Et nous allons gagner en profondeur : Dieu creuse toujours
plus bas.
Jésus
met ses disciples en face de huit préceptes :
N’amassez
point de trésor sur la terre,
la
lampe du corps c’est l'œil,
nul
ne peut servir deux maîtres etc.
Et
le dernier précepte nous l’appelons, dans nos bibles et nos commentaires,
la règle d’or. Ou la maxime suprême : « tout ce que voulez que les
hommes fassent pour vous faites le vous-même pour eux ; voilà la loi
et les prophètes ». Ce dernier
précepte condense, résume les sept autres un peu comme la huitième béatitude
condensait, résumait les sept précédentes. Je note tout de suite : « voilà
la loi et les prophètes » car nous avons déjà entendu ce discours dans
la bouche de Jésus, lorsque, après l’annonce des béatitudes, il dit à ses
disciples : « je ne suis pas venu abolir la loi mais l’accomplir »
; malheur à celui qui enlèvera un iota de la loi. Nous avions alors essayé
de comprendre ce que c’était que la loi donnée par Dieu et la justice pratiquée
par les hommes. La reprise de cette expression, « la loi et les prophètes »
est une formule littéraire sémitique qu’on appelle l’inclusion ; un
peu, comme une parenthèse qui nous montre que l’ensemble est achevé.
Jésus
frappe fort avec ses huit préceptes. Je crois qu’il faut que nous les
réentendions d’abord dans leur
caractère absolu. Sans demi mesure, sans compromis compensatoire, sans
subtilité plus ou moins pharisienne. L’atmosphère
évangélique relève toujours d’un
absolu. J’en suis frappé. Nos propos, nos commentaires, nos interprétations
de la Parole de Dieu, notre pseudo bon sens, sont toujours dans l’ordre de la
compromission, du mélange : Dieu n’en demande pas tant etc. « Nul ne
peut servir deux maîtres » : Jésus tranche. C’est net. « Tout ce
que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites le pour vous-mêmes »,
c’est net. Cela vient du ciel, de l’Absolu. Nous respirons un air d’Absolu. Il
y a peu, je lisais cette remarque du Cardinal Lustiger qui critiquait Malraux
affirmant : « la vie est manichéenne », sous-entendu : la
vie concrète nous oblige à choisir entre le bien et le mal, nous enfermant dans
une sorte de dualisme. Non, dit le Cardinal Lustiger, la vie n’est pas
manichéenne, elle est compliquée, elle est souvent un mélange de bien et de
mal ; un mélange du bon grain et de l’ivraie. Cette remarque est exacte
mais pour autant je ne crois pas que Jésus nous invite à la tiédeur et à la
médiocrité en nous pressant d’être réalistes. Nous savons par la parabole de
l’ivraie que le mélange est en nous et autour de nous dans la société, et qu’il
va subsister jusqu'à la moisson, jusqu'à la fin du temps. Certes. Mais nous
n’entendons pas là un appel à nous contenter de cette vie que nous jugeons
simplement petite, alors qu’elle est mesquine, que nous jugeons à notre portée alors
qu’elle est simplement médiocre ou tiède. Parfois je le vois à vos visages, je
l’entends à vos remarques, vous trouvez
que mon langage est un peu rude, lors des sermons par exemple, vis à vis de
certains moyens de communication modernes (télévision). Mais quel autre
discours voulez qu’un témoin de l’évangile puisse tenir ? Quel autre
discours ? Avec la Parole de Jésus, nous sommes portés par un
absolu et dilatés vers un infini. Jésus frappe fort : Il
veut vraiment libérer la source qui est en nous. Et si nous sommes en face de
ce rocher qui condamne la source, il nous faudra de l’énergie pour le rouler,
pour laisser suinter et puis laisser couler à pleins bords la joie de
Dieu en nous.
Cette
énergie nous vient de la volonté. Jésus développe une histoire de la volonté.
Qu’entends-je par volonté ? Nous allons essayer de comprendre que Jésus va
nous inviter, ses disciples et nous tous bien sûr avec, à déployer, à réveiller
et à mettre en œuvre notre volonté ; une volonté illuminée par
l’intelligence, que la Bible dans son langage symbolique appelle ‘le cœur’.
1. Le sens de la vie : Dieu, le
but du voyage. La découverte du cœur et le goût du Ciel, la volonté
qui veut.
La volonté nous donne le sens de la vie. « Ne vous amassez point de trésors sur la terre
que la mite et le ver consument, que les voleurs percent et cambriolent, mais
amassez-vous des trésors dans le ciel où il n’y a point de mites ni de vers qui
consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. Où est ton trésor, là
sera aussi ton cœur ». Dieu, le but de notre voyage.
Qu’est-ce
que je vise quand je vis ?
Quelle orientation profonde donne le sens de ma vie lorsque je l’ai reconnue
comme telle ? Si je suis un homme, un être humain appelé à être providence
pour lui-même et donc appelé à réfléchir, à acquérir une autonomie, alors
je dois me donner à moi-même cette orientation fondamentale, cette orientation
profonde. Disons-le autrement : quelle est ma préoccupation constante
dans toutes mes occupations diverses ? Je formule la question de manière
très nette. En ai-je une d’ailleurs ? Notre existence quotidienne est
une succession d’envies ou de désirs. Je ne veux pas rater le car, je veux
manger un croissant, je veux que le soleil brille, je veux me promener...
Mais dans toutes ces envies, ces désirs, ces compulsions y a il une orientation
profonde ? La volonté est d’abord une faculté spirituelle de désir, c’est
ainsi que St Thomas d’Aquin la nomme et la définit. Une faculté spirituelle
de désir. C’est la volonté qui peut vouloir notre fin ultime. Ce qui donne
le sens à tout le reste, à toutes nos envies et nos passions. Que
veux-tu ? J’aime retrouver régulièrement cette question dans la bouche
de Jésus lorsqu’il interpelle un aveugle ou un paralytique alors que nous
paraît si évident le désir de l’infirme : Que veux-tu ? Jésus renvoie
l’homme malade à son cœur ; et nous sommes tous malades, dans la misère.
Jésus nous renvoie à notre volonté profonde. Imaginez un instant un aveugle
courant vers Jésus, se précipitant vers Jésus et Jésus lui posant cette question
« Que veux-tu ? », et l’aveugle répondant : « un
nouveau manteau ! Une nouvelle canne blanche, la mienne s’est cassée
sur le bord d’un trottoir ! » Vous trouveriez cela un peu risible,
n’est ce pas ? Ainsi, si c’est bien sa volonté profonde, nous aurions
envie de lui dire : « Demande lui mieux, demande lui plus, demande
lui l’essentiel pour ta vie. Qu’il t’ouvre les yeux. ».
C’est
à ce niveau de désir qu’il nous faut revenir régulièrement par un acte de volonté.
Par
un certain coté, surtout dans la lumière de la foi, je sais ce qui m’accomplit,
pour parler en terme de philosophe, je sais ce qui est ma fin : Dieu. Pour
autant je ne peux pas faire l’économie d’un acte de volonté. Ce n’est point parce
que je sais que seul l’amour me donnera ma plénitude, et d’abord cet amour qui
est lui-même Dieu, que je ne dois pas le choisir. Je veux Dieu. Je
veux aimer. Nous sommes dans une civilisation qui a promu l’intelligence,
le savoir, la connaissance. Que sais tu sur Dieu ? On pourrait alors
déployer tout notre catéchisme, si nous en avons eu un. On ne nous pose jamais
la question : veux tu Dieu ? Le veux tu comme but de ton voyage Celui
qui est la fin de ton existence. Il te faut faire un acte de volonté. Et
relire à sa lumière toutes tes petites envies, d’ailleurs fort légitimes, tes petites
volontés qui peuplent tes journées.
Arrivé
à ce point, je ferais six
remarques :
Première
remarque : Quand Jésus parle du
cœur, « Là ou est ton trésor là sera ton cœur », Il nous invite à
pénétrer dans le Saint des Saints. Le Temple de Jérusalem, construit sur cette
montagne que l’on appelle le mont Sion, se concentrait tout entier sur le Sanctuaire,
un bâtiment imposant qui se trouvait au centre d’une succession d’esplanades
progressivement interdites aux non juifs puis aux femmes, puis aux hommes non
prêtres pour finalement arriver au parvis des prêtres. Ne rentraient dans le Sanctuaire
que les prêtres mandatés pour cela. Ils entraient dans une première pièce où se
déroulait le sacrifice du soir. C’étaient le lieu de la prière. Nous l’appelons
le Saint. Avec le Saint, nous sommes
en face de cette intériorité contemplative que nous avions évoquée lors de la
dernière conférence : là se tenait le sacrifice du soir, là se tenait
Zacharie, le papa de Jean Baptiste. Mais derrière le Saint, fermé par un rideau
épais, il y avait le Saint des Saints où se trouvait jadis, lors de la
construction du temple par Salomon, l’Arche
d’alliance avec les deux tables de la loi. Seul le grand prêtre y
pénétrait, une seule fois dans l’année, pour y prononcer le nom de Dieu. Une
fois au moins dans notre existence et peut être davantage encore (une fois par
an ! Pourquoi pas ?), nous sommes appelés à entrer dans le Saint des
Saints. Quand je prépare des jeunes au mariage, je leur fais signer la
déclaration d’intention : le premier point de la déclaration d’intention,
c’est l’affirmation de la pleine liberté.
Dans une existence humaine, l’église requiert une fois la pleine liberté. Pour
le mariage. Et peut être, si nous sommes mariés, n’aurons-nous fait qu’un seul
acte de liberté dans l’existence : ce sera celui du jour du mariage lorsque
nous avons dit oui. Nous serons entrés ce jour-là dans le Saint des Saints.
Le
Saint des Saints : là où est ton
trésor. Une chambre intime où il ne s’agit plus de vivre avec le Père comme
dans un face à face, mais de choisir ! Là où l’homme, dit le catéchisme de
l’église catholique, choisit entre le pur et l’impur, où se forment l’espérance,
la charité et toutes les autre vertus. Dans le Saint des Saints, nous pénétrons
au milieu de la nuée divine. Nous ne
formons plus qu’un avec le Père. Cette remarque est d’une extrême
importance non pas au plan théorique, mais au plan pratique, pour un
discernement personnel sur notre vie de prière, sur notre vie avec le Seigneur.
C’est dans ce cœur où nous sommes plongés dans la nuée, dans la puissance du
nom de Dieu, que s’exerce pleinement notre liberté. Selon comment ce cœur est
occupé, selon la manière dont nous l’avons rempli par notre désir, nous
existons dans la nuit divine ou contre la nuit divine.
Si
vous pensez que ce désir fondamental,
et ensuite ce choix que nous allons évoquer qui en découle, n’est pas essentiel
pour votre existence, je peux vous renvoyer à la question suivante, celle même
que Dieu a posé à Adam après le péché : Adam où es tu ? Par
l’intelligence je ramène tout à moi. Le monde tout entier par mon intelligence
vient en moi. C’est la vertu d’assimilation. Mais par la volonté je me projette
à l’extérieur, je suis dans ce que je veux. Si je veux la terre, si je désire
la Terre, dira saint Augustin, je suis la terre. Si je veux l’argent, je suis l’argent.
Etc. Et tant pis pour moi si les autres me considèrent comme tel. Car c’est moi
d’abord par mon désir fondamental, par ma volonté qui ait habité dans ces
choses que j’aime. La volonté est une très curieuse faculté. Elle me fait
exister dans ce que je veux, dans ce que j’aime, dans ce que je vise. Si je ne
veux rien, où suis-je ?
Deuxième
remarque : au niveau de ma
volonté, du cœur le plus profond, Dieu m’est tellement présent, je suis
tellement baignant dans cette nuée divine qu’il n’y a plus le décalage
nécessaire pour percevoir Sa présence. Disons le autrement : c’est au
moment où je vais me poser les plus grandes questions de mon existence, où
j’aurai peut être les choix les plus difficiles à faire que Dieu sera le moins
présent. N’avez vous pas fait cette expérience ? Quand vous sentez
votre propre corps ou le fonctionnement de votre cerveau, est-ce bon
signe ? C’est certainement le signe qu’entre votre corps et vous, il y a
une distance, par exemple celle de la souffrance. Au contraire, quand vous êtes
profondément unis avec vous-même vous ne vous sentez plus ! Ainsi par
exemple, dans une action de pensée, vous ne vous sentez pas en train de penser.
Vous pensez, vous êtes uni profondément avec vous même. Dans le Saint, il y a
une sorte de face à face où le Père me paraît précisément comme celui dans lequel
je peux plonger mon regard. Mais au Saint des Saints, le Seigneur est tellement avec moi que j’aurai
régulièrement cette impression qu’il est absent.
Où es tu ? Où est il ton Dieu ? Et Dieu répond : « je te
suis tellement proche que tu ne peux plus me sentir. Tu ne peux plus me
reconnaître. » Paradoxalement, mais nous le comprenons dans le jeu de
notre liberté, c’est au moment où nous sommes le plus proche de Dieu que nous
avons le moins conscience de sa présence. Et c’est précisément à ce moment là
que Dieu respecte la liberté qu’il nous a donnée. C’est la raison fondamentale
pour laquelle lorsque nous posons les actes les plus importants de notre
existence, nous avons l’impression (je parle au niveau de notre conscience) de
les avoir posés seul. Où étais tu Seigneur ? Et le Seigneur répond :
« j’étais tellement en toi que je soutenais et que je déployais totalement
ta liberté en te laissant agir comme si tu étais seul. » Cette
évocation vous rappellera un poème tellement connu que je ne l’ai pas relu pour
vous, sur « les traces de pas sur le sable ». Un homme relit son
existence et voit deux traces de pas sur le rivage. Il voit qu’aux moments les
plus difficiles de son existence, il n’y a plus deux lignes de pas parallèles,
mais il n’y a plus qu’une seule ligne de pas ; et cet homme interprète mal
l’unicité de cette trace de pas, il se tourne vers Dieu et lui dit : «
mais où étais Tu quand je souffrais, aux moments les plus difficiles de mon
existence » et Dieu lui répond : « Mais à ce moment là, ces
traces de pas ce sont les miennes, c’est moi qui te portait. »
Dieu nous renvoie profondément à notre
liberté, à notre volonté. Tu es
armé ! En toi la règle d’action ! Laisse le Père tranquille à ce
moment là ! Toute la loi, tous les prophètes peuvent se résumer en cette
formule : « tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous,
faites le vous-même pour eux ». Formule qui ne mentionne absolument pas
Dieu ou la présence de Dieu. Toute la loi et les prophètes se résument dans
cette formule. Elle a de quoi nous étonner, ne croyez vous pas ? N’utilisons pas Dieu comme prétexte pour
ne pas agir. Le monde fonctionne ainsi : il ouvre en cascade les
parapluies de la hiérarchie, de la soumission hiérarchique, pour refuser de
s‘engager. Le Père protège, il nous garde, il surveille notre liberté responsable !
Il y tient plus que nous n’y tenons nous-mêmes ! « Ce que tu veux »
dit Jésus. Il nous renvoie à ce mouvement de connaissance de soi pour identifier
et authentifier notre liberté, il nous renvoie à notre désir le plus profond
pour le réveiller pour le faire naître, peut être pour l’activer. Ce n’est
certainement pas pour oublier le Père : il n’y a pas de risque de passer à
coté de sa volonté qui doit être faite sur la terre comme au ciel en revenant
profondément à notre cœur.
Troisième remarque : Notre cœur nous renvoie à notre goût. Avons
nous le goût du ciel. Ernest Psichari,
qui s’est converti un peu à l’image du Père Charles de Foucault en fréquentant
le désert, écrivait ceci dans « Les voies qui crient dans le Désert » :
« Il s’agit de savoir si l’on a le goût du ciel ou non. Si l’on désire
vivre avec les anges ou avec les bêtes. Si l’on a la volonté de s’élever, de se
spiritualiser sans cesse, là est toute la question. A tout argument on peut
opposer un autre argument. Et ainsi apparaît la vanité de
l ‘argumentation. Si donc ce désir d’agrandir son cœur, si donc ce goût de
Dieu n’existe pas, nulle preuve ne peut être administrée utilement, nul
argument n’est efficace. La preuve vivante non pas de l’existence de Dieu mais
de sa présence active ne peut être que des hommes et des femmes qui ont le goût
du ciel dans le cœur. » La où
est ton trésor là est ton cœur. Il y a une opposition stricte
Quatrième
remarque : entre avoir dans son
cœur le goût du ciel et avoir dans son cœur le goût des choses. Avoir le goût
du ciel dans son cœur, c’est faire naître un dégoût des choses. J’emploie le
mot, il est fort, il a un caractère absolu, il sent l’évangile. « Toutes
nos peines écrit un père chartreux Dom Guillerand, viennent au fond de ce que
nous demandons la joie avec des liens trop étroits et trop courts pour
l’immensité de nos cœurs. » Et un philosophe qui s’appelle Maurice
Blondel : « Ne rien s’approprier est la seule manière d’acquérir
l’infini. L’infini est partout où l’on est plus à soi. Ne rien s’approprier est
la seule manière d’acquérir l’infini. » Un certain nombre d’entre vous
connaissent ce texte de Joseph Folliet pour l’avoir lu dans l’un ou l’autre de
nos carnets de pèlerinage. J’aime ce texte qui a la saveur du Christ :
« Je n’ai plus rien c’est pourquoi j’ai la
joie !
Plus rien qui pèse dans mes poches et qui m’attache à
la terre,
plus rien qui me retenant au sol, m’empêche de sauter
jusqu’aux étoiles,
je suis libre comme l’eau qui court, et le vent qui
passe !
Qui perd tout gagne encore, et qui se perd trouve la
joie.
Je n’ai plus rien, c’est pourquoi je m’identifie à la
joie.
J’ai perdu toutes les mousses qui s’accrochaient à mon
identité et mon identité même.
Je ne suis même plus moi puisque je suis le Christ,
mais étant le Christ, je suis la joie ;
ma joie est à Dieu et moi je suis à Dieu.
Ma joie est rivée à Dieu et moi je suis scellé à Dieu.
Ma joie et moi appartenons à Dieu ; nul ne me
l’enlèvera.
Si tu veux me ravir ma joie, viens la prendre dans les
mains de Dieu. »
Jésus
parle ensuite de l’abandon, de la confiance totale. Il est bon de remarquer
d’emblée qu’il n’est pas la peine d’essayer de s’abandonner au Père au
quotidien si l’on cherche le fric ou les honneurs. Bref, si au fond on ne
cherche pas que lui, c’est peine perdue, comme l’on dirait de manière
familière. Nos échecs dans la confiance, dans cette manière délicate et
réaliste de s’abandonner au Père
viennent de ce que notre orientation fondamentale, ce que nous visons de
plus profond, ce n’est pas encore le Père. Nous sommes fils dans le Fils dans
la mesure où nous sommes totalement tournés vers le Père.
Cinquième remarque. Cette volonté
qui abandonne tout, retrouve tout à sa Source où tout nous est redonné.
« En réalité, dit Gustave Thibon, ne rien désirer, c’est se
réserver pour le seul objet qui ne soit pas indigne de notre désir. C’est
prendre de la distance avec le monde borné des choses et du monde tyrannique,
non pour les perdre à jamais, un disciple est incarné, mais pour les retrouver
dans la pureté de leur source ; c’est passer de l’esclavage de
l’attachement à la liberté de l’Amour. En effet, le renoncement à l’avoir a
pour effet la transmutation de l’avoir en être. » Nous avons
moins, oui, mais nous croyons que le Père est Créateur de tout, il est donc la
source de tout ; en voulant Dieu, le Père, en reconnaissant notre
orientation fondamentale, en la faisant notre une nouvelle fois, peut-être
aujourd’hui, comme étant une orientation vers le Père, je vais vers la source
de tout. Tout m’est redonné.
Sixième remarque. L’eau commence à venir à ce moment là, doucement
encore ; quand je veux Dieu, très profondément, si je puis affirmer à la
fin d’une retraite en silence de quelques jours, qu’en effet l’orientation
profonde de mon cœur me porte vers le Père, alors l’eau commence à venir. Je
vous cite le Cardinal Charles Journet : « Si je commence à
chercher à ne pas mettre mon habitation dans les choses créées, mortelles, dans
les choses qui pourrissent, si j’essaye de la mettre dans les choses
immortelles, alors, peu à peu, je découvre dans le fond de mon cœur, cette
source qui existe, et sur laquelle il y avait une grosse pierre ; je
soulève un peu la pierre, et l’eau commence à venir. La source grandira
toujours ici bas et ne tarira jamais. » Voilà l’effort de la volonté
qui dit « me voici » à l’appel du Père. A ce moment là je commence à
soulever par ma volonté la grosse pierre qui est au fond de mon cœur et qui obstrue la source de la joie.
Il
est nécessaire que le monde nous laisse au cœur un grand vide. Quand parfois
toutes les choses nous déçoivent, non seulement les choses matérielles, mais
nos projets, peut-être nos amis, nos proches, quand tout semble du sable autour
de nous ou sous nos propres pieds, c’est le moment de bénir le Seigneur ;
car ce vide qui grandit, c’est la place de Dieu. Qu’est-ce que je veux ? Vouloir, c’est le premier mouvement de
la volonté. Et le vouloir doit précéder le choix.
Une volonté forte et simple qui porte sur la fin de l’existence, sur ma fin
personnelle. Tant qu’on n’a pas le sens de sa vie, à quoi bon s’obstiner en se
forçant à se choisir des moyens. Si nous avons perdu le sens de notre
existence, nous ne sommes plus en face de moyens à prendre et nous pouvons tout
juste, en début d’année de préférence ou en fin de retraite, prendre quelques
résolutions qui seront évanescentes comme un brouillard matinal. « Il n’est pas de vent favorable
à qui ne connaît le but du voyage » ; ce proverbe est bien connu.
J’oserai le retraduire « Il n’est
pas de moyen convenable à qui ignore le sens de son existence. » Ne soyons
pas volontaristes. Ne prenons pas des moyens tant que nous n’avons pas une
réponse claire, simple, forte à cette question : qu’est-ce que je
veux ? Du côté de la volonté, la source de l’énergie réside dans la
volonté simple de la fin. Cette fin que la volonté voit comme mon bonheur,
comme mon bien ; c’est un désir
fondamental décrit le Père Pinckaers, comme un instinct spirituel.
Nous
allons parler du choix à faire, ce deuxième mouvement de la volonté. Mais le
choix libre reçoit sa force de l’énergie spirituelle qui a sa source dans la
volonté de la fin. Disons le autrement et de manière plus simple :
l’énergie qui va me donner la force de poser un choix parfois douloureux, un
choix de renoncement, me vient de ce que je
sais de ce que je veux. Tant
qu’un être ne sait pas ce qu’il veut, tant qu’un être ne veut pas profondément,
ses choix ne seront que des petites velléités.
2. L’œil de l’intelligence : le cœur cherche la lumière. La volonté unit son désir à la lumière.
Le cœur cherche la lumière. Nos désirs sont multiples et la volonté est une
faculté de désir spirituel. Nous n’avons pas à faire de séparation en nous
tâtant le pouls pour savoir si tel désir est un désir spirituel ou s’il n’est
que passionnel. Ne séparons jamais ce que Dieu a uni. En nous, sont unis
profondément la dimension passionnelle, la dimension corporelle, la dimension psychique,
et la dimension spirituelle. Mais il nous faut des critères de discernement
pour reconnaître si tel désir n’est qu’une envie comme celle du chocolat (je
n’oriente pas fondamentalement toute mon existence vers le chocolat même si
c’est un exemple récurrent) ou s’il y a plus. Est ce là un désir plus profond
que nous pourrions appeler « désir de la volonté » ? Le critère
de discernement, c’est la recherche de
la lumière, le lien avec l’intelligence.
« La
lampe du corps c’est l'œil ; si donc ton oeil est sain ton corps tout
entier sera lumineux, mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera
ténébreux ; si donc la lumière en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! »
La
phrase de Jésus, pardonnez moi un petit peu mon ironie, n’est précisément pas
très lumineuse, je ne sais pas si vous en conviendrez avec moi mais .... Je
l’interprète de la manière suivante : Au moment où Jésus nous place devant
le premier acte de la volonté qui dit ‘je veux’, il nous invite à ces noces
de l’amour et de la lumière, de la volonté et de l’intelligence. Le désir passionnel ne cherche pas la connaissance :
si je me précipite vers une femme dans un désir passionnel, je ne chercherais
pas spécialement à la connaître, encore moins si mon désir relève d’une pulsion
physique purement sexuelle ; peu m’importe son nom, et, éventuellement si
c’est dans l’obscurité, peu m’importe qu‘elle soit jolie ou pas. Mais plus mon désir sera profond plus je chercherais à l’unir à
l’intelligence. Celle que je veux, j’aimerai savoir qui elle est. J’aimerai
connaître son cœur et la connaître davantage encore. Le chocolat que je désire
peut être d’une manière compulsionnelle, puis je le connaître ? J’ai
appris récemment qu’il y a toutes sortes de chocolats ; en fait il y a
autant de cacaos que de cafés, j’ignorais la chose ; on peut toujours par
goût du chocolat faire de la chimie, mais quelque part cela ne nous permettra
pas de mieux goûter le chocolat ; ceci nous importe très peu au fond. On
ne peut pas désirer de manière spirituelle un morceau de chocolat. Ce n’est pas
possible.
Les
noces ? Avec cette petite parabole de Jésus sur l’œil et la lumière, l’œil
qui fait rentrer la lumière à l’intérieur, nous tenons le critère de
discernement sur ce que je veux. Le Père, si c’est le Père car chacun est libre
au niveau de sa volonté, je cherche à le connaître toujours davantage. Mais où
est donc la foi du charbonnier ? Sûrement pas dans le cœur des mystiques
et des saints ; il ne s’agit pas d’avoir fait des études de théologie, il
s’agit de rentrer dans cette connaissance insurpassable du Père que nous donne
le Christ ; et ce d’abord par la
contemplation. Aucun amoureux de Dieu ne s’est passé de cette quête
inlassable de la vérité sur Dieu. Cherche pour trouver et trouve pour chercher
encore, dit Saint Augustin ; que l’on soit docteur de l’église ou petite
bergère paysanne, les désirs de la volonté refusent la cécité de l’intelligence. La passion aveugle, la
volonté cherche la lumière.
Nous
n’avons pas moins d’enthousiasme en désirant d’un désir spirituel. Simplement
nous voulons unir ce désir spirituel à une lumière profonde. Jésus parle de
l’œil.
Dénonçons
d’abord une paresse de l‘intelligence lorsque l’intelligence démissionne. Un
certain nombre de nouveaux moyens de communication nous enfoncent dans une
singulière paresse de l’intelligence et quand l’intelligence démissionne la
volonté risque de se tromper. Un faux pas de la volonté qui nous fait sortir du
chemin, vidant notre existence de Dieu et du monde. Notre désir alors n’est pas
mauvais en lui-même mais il a été mal informé. Une paresse de l’intelligence
conduit en général à un faux pas de la volonté. Il me semble même que toute
notre existence, cette quête inlassable et incessante de la vérité et de la
lumière de Dieu passe par la destruction successive d’idoles superposées.
Ce qu’à vingt ans nous prenions pour Dieu, à quarante nous savons que ce
n’était qu’une image, et nous nous rapprochons de lui en la détruisant dans
cette fournaise de lumière. Nous avons constamment à refuser le divorce entre
le vrai et le bien. Le bien qui m’épanouit et le vrai qui correspond au réel.
Puisque le bien m’épanouit, je pourrais le fabriquer moi même après tout :
telle chose que je désire, si cela me fait du bien, que ce soit faux ou pas peu
importe après tout ! Nous entendons ce discours aujourd’hui. C’est un
discours truqué car il n’y a
aucun divorce entre la vérité et le
bien. J’ai toujours à chercher à savoir si ce que j’aime comme mon bien
est vrai. Et réciproquement, si la vérité est bonne pour moi et
correspond à un bien.
Il
y a un deuxième divorce qu’il nous faut refuser. Il est très subtil : le
divorce entre le bien et le bon. Ne
faisons pas de philosophie mais refusons la différence entre le bien et le bon.
Le bon sera à la source de mon bonheur, source de ma joie, tandis que le bien,
on nous l’a expliqué au catéchisme c’est ce qui correspond avec ce que je
suis ; « c’est ce qui te fera du bien » : « Mange ta
soupe, elle n’est pas bonne mais cela te fera du bien ». Un bon médicament
est précisément le contraire d’un bon médicament, il nous fait du bien mais il
a mauvais goût et plus il a mauvais goût, plus il nous fait du bien !
Un bon médicament quelque part, c’est « louche ». Nous avons tous
gardé le souvenir de ces piqûres qui nous faisaient mal mais qui nous faisaient
du bien ! Vous connaissez tous le film de la Grande Vadrouille où la sœur
dit à De Funès « Vous aimez tout ce qui est, bon c’est très mauvais »
Sous entendu ce n’est pas bon pour votre santé. Il nous faut comprendre que ce qui est bien sera source de
joie, de bonheur. Le Bien est bon. Il y a une grande grâce de Dieu :
lorsque précisément nous trouvons de la joie
authentique et réelle, mystique même, à faire le bien. Et spontanément nous
trouvons que ce qui est bien est bon pour nous. Faire le bien me met en joie.
Il me semble que c’est une grande grâce de Dieu. Il ne suffira pas de dire
aujourd’hui d’une manière un peu moralisante : « il est bien de s’aimer ».
Il faut que nous transmettions l’expérience suivante : « il est bon
d’aimer car c’est une source de joie. » « Qu’il est bon qu’il est
doux pour des frères d’habiter ensemble dans la même demeure » dit le
psaume 132. Parce que nous avons goûté que c’était bon, que c’était source de
joie, de déploiement, de plénitude de vie.
Pour
prendre un exemple tout à fait plausible qui s’inscrit dans votre existence
( !), le jour où vous avez saisi par l’intérieur que de ne pas voler était
bon, pas seulement bien, mais bon, quelle libération ! Parce qu’à ce
moment là, vous avez du goût pour faire le bien, pour suivre les commandements
de Dieu de manière ultime, suivant les conseils évangéliques de suivre Jésus le
Christ. Tout est bon, même les commandements
redoutables : « qui veut me suivre qu’il prenne sa
croix »
Dernière remarque sur cette conjonction
entre la lumière et l’amour : La
lumière, le vrai est toujours dans le réel, dans la réalité ; « Je me
suis cogné très fortement au réel et mes yeux se sont ouverts », Ecrit un
auteur contemporain que certains d’entre vous connaissent : Christian
Bobin. A la mort de son père, il s’est cogné très fortement sur le réel. Un
militaire peut se prendre une balle en pleine poitrine, c’est du réel. Nous ne
sommes plus dans le monde de l’illusion, de la projection ; nous sommes
dans le monde où le réel vient à moi sous le mode d’un impact.
3. Le cœur décide : le choix de
Dieu. La volonté choisit ce qu’elle a voulu.
La
volonté tranche à l’heure du choix de Dieu. « Nul ne peut servir deux
maîtres ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et
méprisera l’autre ; on ne peut servir Dieu et l’argent. »
Notre
Seigneur aime bien prendre des images de banquiers ; nombres de paraboles
évoquent ces talents qui sont confiés
par le Père qui s’en va au loin. Qu’entend-il par : « Nul ne peut
servir Dieu et l’argent » Retraduisons le avec notre réflexion
initiale : Nul ne peut choisir comme orientation fondamentale Dieu et
l’argent. Il faut choisir, il faut trancher. Notre orientation fondamentale
nous porte, soit sur le ciel, soit sur la terre. « Maintenant, dit St
Augustin, c’est le temps de choisir. » Le temps du choix, le temps du choix de Dieu ; fusse sur votre
lit de mort en forme de croix, comme le bon larron : il a cherché la terre
toute son existence et cette rencontre avec Jésus en croix le convertit, le
fait changer complètement d’orientation fondamentale ; il n’aspire plus
qu’à une chose, le ciel. St Jacques écrit : « celui qui veut être
l’ami du monde, se rend ennemi de Dieu. » Où sont donc tous nos compromis
intelligents ? Un jour nous servons Dieu, l’autre jour nous servons
l’argent ; nous arrivons à slalomer entre le ciel et la terre sans savoir
très bien où ce chemin biscornu va nous mener. Il y aurait à réfléchir à cela. Jésus
présente une opposition dure ;
il nous semble même qu’il durcit les choses puisque nous connaissons des
personnes très droites qui font bon ménage avec l’argent et les trésors de la
terre : pensons à St Louis roi de France. Et sans être une succession de
compromissions douteuses, notre existence apparaît comme un mélange entre le
service de l’argent nécessaire pour vivre et le service de Dieu nécessaire pour
être. Nous nous estimons assez intelligents et assez subtils pour pouvoir négliger
ces oppositions, ces dichotomies, ces dualités qui nous paraissent excessives.
Dieu ou l’argent ? Allons donc ! Or, Jésus commande un choix ;
le choix de Dieu contre le choix de l’argent. Si tu es ami de l’argent, tu
seras ennemi de Dieu.
Première remarque pour commenter cette affirmation. Il ne s’agit pas
d’inviter le disciple à aimer Dieu plus que l’argent, ou mieux que l’argent, ou
de servir Dieu avant de servir le monde. Le dimanche je sers Dieu ; le
restant de la semaine oui ... je me sers moi-même. Si le restant de la semaine,
je sers mes frères à table, il n’y a pas de problème : c’est aussi le
service de Dieu. Mais est-ce que je mets mes
énergies les plus vives, les plus fécondes, au service de Dieu ou du monde ? Le choix en fait s’impose.
Quelque soit notre degré de foi, la foi touche l’intelligence mais seule la
charité met en branle la volonté. Je peux donc être un croyant cultivé, formé,
catéchisé, théologisé peut-être même, et ne pas encore avoir fait ce choix
fondamental de servir Dieu. Prenons y garde. L’intelligence n’est pas la
volonté.
Jésus,
voudrait-il nous désincarner ? S’il disait comme Ste Jeanne d’Arc :
« Dieu premier servi » Nous entendrions bien par là pouvoir servir
l’argent, mais, en cas d’opposition, faire passer Dieu avant l’argent ! De
cela nous nous satisferions volontiers. Mais il ne s’agit pas de cela. Il
s’agit d’écouter Thérèse d’Avila qui dit : «Solo Dios basta !» Seul Dieu suffit. Il réclame un choix
contre la tentation chrétienne, fruit d’une tendance humaine, à ne pas trancher
avec netteté. Si l’on peut repousser une décision le plus longtemps possible,
nous le faisons ; et c’est vraiment à l’ultime mise en demeure que nous
nous obligeons à trancher. Mais si, par bonheur, les circonstances ont tranché
avant nous, quel soulagement ! Car alors nous pourrons nous plaindre de
n’avoir pas eu le temps de choisir… et refuser les conséquences pénibles de ce
qui advient malgré nous !!! L’expérience montre que nous cherchons la
plupart du temps à être pour Dieu sans se faire mal voir du monde et à servir
le monde sans trop contrarier Dieu…de toute manière comme il pardonne tout ...
ce n’est pas un problème ! Mais il s’agit de l’itinéraire de la
joie ! Jésus parle de la joie
et renvoyons nous à chacun cette question : cette vie de compromis où l’on
cloche d’un pied sur l’autre nous satisfait-elle vraiment ? Dans la ligne
de l’évangile, je demeure persuadé que seul
le choix absolu de l’absolu nous fait vibrer à la joie divine ; le
reste demeure au niveau des satisfactions qui passent aussi vite que nos
envies.
Il
y a nécessité d’un choix. Je vous donne une petite précision
anthropologique : la volonté veut,
la volonté choisit ; ce sont deux actes différents de la volonté. Vous
pouvez savoir une chose et ne pas la vouloir, c’est la différence entre
l’intelligence et la volonté. Mais vous avez pu la vouloir dans une volonté
simple, forte, dynamique, constante, et la vouloir comme votre fin : je
veux Dieu, et ne pas encore l’avoir décidée. Ce sont deux actes différents de
la volonté. L’un Saint Thomas l’appelle le
vouloir simple, l’autre il l’appelle le
choix d‘élection, electio en latin.
La distinction entre les deux nous permet seule d’avancer. Certains êtres sont
clairs dans ce qu’ils veulent et l’accompagnement spirituel les renvoie
précisément selon la pédagogie de Jésus à : « Que veux-tu ? »
Maintenant si tu sais ce que tu veux, choisis le. Et nous sentons bien que
toute une série de peurs, par exemple, peuvent faire obstacle au choix lui-même.
La volonté simple veut la fin, dit St Thomas, mais le choix veut ce qui
conduit à la fin (et en particulier les moyens); c’est parce que nous
avons choisi Dieu que nous pourrons conséquemment prendre des moyens pour aller
jusqu’au Père. Retenons bien cette distinction entre le vouloir et le choisir ; ce sont deux actes successifs de la
volonté. Savoir poser des choix implique :
Premièrement,
de connaître le sens de notre existence.
Deuxièmement,
de savoir trancher sans se noyer, sans s’enliser dans le marais de l’indécision.
Troisièmement,
de connaître le maximum d’éléments en sachant que nous ne connaîtrons jamais
tous les éléments ; « La vraie prudence a deux yeux » nous
dit Gustave Thibon dans un texte que je vous ai donné en fin de conférence.
Le premier oeil regarde toujours la fin
que l’on veut, bien sûr, la décision n’annihile pas le premier acte de
la volonté qui est le « je veux », et l’autre œil regarde les moyens avec tous les risques coïncidant
avec ce choix. « Qui ne risque rien n’est rien ».
Ne lisez pas « n’a rien » car nous sommes du coté de l’être et non
pas de l’avoir. Gustave Thibon ne nous invite pas à risquer en bourse pour
avoir plus. Mais Jésus nous invite à poser des choix et donc à assumer les
risques correspondants afin d’être plus
et, en étant plus, connaître la joie. Celui qui ne fait pas de choix s’égare
dans la toute puissance qui est le propre de Dieu et non celui des hommes,
même s’ils refusent la finitude qui est la marque de la créature. Nous sommes
une créature, nous sommes limités. Il ne nous est pas demandé de faire tout le possible, mais tout son possible. Dieu ne nous demandera pas
si nous avons gardé ouvertes toutes les possibilités d’existence, il nous
posera la question : « As tu choisi ? » As tu donc éliminé
un certain nombre de possibles chemins pour en garder quelques uns ?
Peut être un seul ? Celui qui ne fait pas de choix reste dans le « tout
est possible », dont nous savons qu’il ne nous a jamais apporté un seul
centimètre de joie. Le rêve du ‘tout demeure possible’ car tout reste encore
ouvert pour moi puisque je n’ai encore rien choisi, doit laisser place au
projet : par le projet nous éliminons un certain nombre de possibles.
Et même bien des possibles qui paraissent bons voire excellents.
Quatrième remarque : savoir poser
des choix implique d’avoir compris
que le charisme d’infaillibilité n’est donné qu’au pape et au pape seul et dans
des circonstances exceptionnelles. L’infaillibilité ne nous a pas été promise comme
consécutive à nos choix. Dieu ne nous demande pas d’être infaillible, il nous
demande de choisir. De choisir avec toute la conscience et toute la
connaissance permises puisque la volonté qui veut s’unit à la lumière qui luit,
la volonté vient à la lumière avant de poser le choix. Mais Jésus ne nous
interpellera pas sur nos erreurs :
« tu t’es trompé à tel moment ! Quelle erreur ! Quelle
horreur ! » Non ! Il nous interrogera sur l’amour, l’amour qui
est précisément un des actes de la volonté. En prenant une décision, j’introduis
dans mon existence, et à travers mon existence dans le monde entier, un point
de nouveauté absolu. Dans la deuxième conférence, nous avions parlé du choix de
la joie, parlons aujourd’hui de la joie
du choix. Il y aura toujours autour de nous des personnes pour contrarier
ce choix, nous montrer qu’il a été trop rapide, mal informé, erroné, pour
essayer de nous faire revenir sur nos choix, comme sur nos engagements. Restons
fidèle à nos choix et soyons soucieux d’être le gardien des choix de nos
frères.
Un
choix intervient dans une histoire personnelle qui commence avant lui : le
don de la vie ne relève pas d’un choix, je l’ai reçu des parents qui ont choisi
pour moi ce don de ma vie, ce don du baptême etc. Il relève d’une histoire qui
continue avec lui, modifiée par lui, transformée tout entier par lui. La
liberté s’introduit vraiment dans notre histoire à travers notre choix. Une
décision libre est une véritable création qui change le cours de l’histoire. « Je
veux qu’un homme s’en tienne à ce qu’il a décidé dut il pour cela se perdre et
même si le terre devait se transformer en poussière » dit un rabbin
hassidique, Mendel de Kotz.
Et
on ne peut choisir moins que DIEU.
Sartre
a écrit un ouvrage « L’être et le néant ». Jésus nous propose un
choix qui est celui de « l’Être ou le néant ». Le néant, l’argent,
tout ce qui passe, ce qui nous pèse sans nous remplir.
Dieu,
ce qui ne passe pas, ce qui nous remplit sans nous peser. « Venez à moi
vous qui peinez et ployez sous le fardeau ». Le fardeau de Jésus, c’est
son ‘vers le Père’, son orientation profonde vers le Père. C’est son amour
du Père. Ce joug est léger, il est facile. Le Père nous remplit sans peser
sur nos vies.
Choix
important. Tout choix profond se rapporte à cette dualité : tout choix se
rapporte, en son principe, à ce choix, Dieu
ou Mammon, Dieu ou l’argent. Ce que notre cœur veut, il doit désormais le
choisir. Vouloir quelque chose, vouloir
Dieu sans le choisir c’est
s’enfoncer sur une voie de tristesse, de regret, d’amertume pour reprendre l’image du cardinal Journet Ce serait
atteindre cette pierre qui masque la source, la soulever par un effort de la
volonté, laisser l’eau filtrer, la tenir à bout de bras jusqu'à la fatigue des
muscles et tout relâcher ; on a encore de l’eau qui baigne les pieds et on
s’en veut de ne pas avoir pu d’un coup d’épaule (ce que j’appellerai le choix)
rouler la pierre et laisser l’eau couler à flot. Profondément, tout humaniste s’est trouvé en demeure de
poser dans sa littérature (et dans son existence) ce choix là, avec des expressions
différentes. Je pense à Arthur Koestler
qui parle du « Le zéro ou l’infini ».
Ou à un auteur de la fin du dix neuvième siècle, converti tardif, qui avant de
faire le choix de Dieu s’était posé la question suivante : le
revolver ou le crucifix ? Le
suicide ou la vie. « Je te mets aujourd’hui en demeure de choisir, entre
la vie et le bonheur et la mort et le malheur. »
4. Les quatre attitudes
correspondantes au choix de Dieu. La volonté prend les moyens.
Nous
avançons dans cette lecture de Mathieu.
Une fois que le choix est fait et pour qu’il soit un choix véritable, la
volonté saisit des moyens, des moyens correspondants avec le choix, le choix
correspondant avec ce que l’on veut. Pour discerner si votre volonté est
spirituelle ou pas, si votre désir vient vraiment du cœur, vous avez le critère
de la lumière. Pour discerner si votre choix a été réellement fait, vous avez
le critère des moyens. Tu as fait un choix ? Quel moyen as tu pris ? Mais,
répondras-tu : « plus tard je prendrai les moyens… » C’est que
le choix n’est pas fait ! C’est dans le mouvement même du choix que l’on
prend les moyens. Et Jésus nous indique quatre moyens à prendre en même temps
que l’on fait le choix de Dieu :
A.
L’abandon au Père
B.
L’absence de jugement du
prochain
C.
Une intelligence des
situations
D.
Crier vers le Père pour exprimer
cette confiance.
A. L’abandon au
Père : Ne garder que
l’aujourd’hui et le donner au Père, voilà ce que c’est que s’abandonner à
lui.
« Voilà
pourquoi je vous dis ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce vous mangerez,
ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez, la vie n’est elle pas plus que
la nourriture et plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel,
ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent dans des greniers et votre
Père céleste les nourris ; ne valez vous pas plus qu’eux ? Qui peut
d’ailleurs en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa
vie ? Et du vêtement pourquoi vous inquiéter ? Observez les lys
des champs comme ils poussent, ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis
que Salomon dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Que si
Dieu a dit de la sorte de l’herbe des champs qui est aujourd’hui, et qui demain
sera jetée au feu, ne fera t il bien plus pour vous, gens de peu de foi !
Ne vous inquiétez vous donc pas en disant qu’allons nous manger ? Qu’allons
nous boire ? De quoi allons nous nous vêtir ? Ce sont toutes choses
dont les païens sont en quête ; or votre Père céleste sait que vous avez
besoin de tout cela. Cherchez d’abord son royaume et sa justice et tout cela
vous sera donné par surcroît, ne vous inquiétez donc pas du lendemain, le
lendemain s’inquiétera de lui-même, à chaque jour suffit sa peine. »
La
sagesse populaire dit qu’ « il faut prendre les événements comme
ils viennent, les gens comme ils sont et le bon Dieu comme il veut. »
C’est une bien belle définition de l’attitude de confiance. Prendre les
événements comme ils viennent, les gens comme ils sont et le bon Dieu comme il
veut. Les plus résistants des trois, ce sont peut être les événements, si l’on
y réfléchit un peu. Parce que Dieu, par certains cotés, est une bonne pâte ;
le prochain, si on a un peu de personnalité, on arrive à le plier un peu, le
former un peu à notre goût. Mais les événements sont résistants ; quand il
pleut, il pleut. « Si Dieu veut quelque chose, cela se fera. »
C’était l’expression favorite de Mère Térésa.
Quelques
remarques sur cet abandon au Père et sur cette attitude de confiance filiale
:
« La
clé de compréhension dans le domaine spirituel, ce n’est pas l’intelligence
mais l’obéissance. » Tu as la volonté de Dieu sur toi ? Obéis et tu
comprendras ensuite cette volonté. C’est la mise en pratique qui fait la
lumière en nous. « L’obscurité intellectuelle, dit Chambers, résulte de l’ignorance ; mais l’obscurité
spirituelle a pour cause le manque de désir d’obéir. » Oui, pour
passer des examens, il ne suffit pas d’obéir au professeur qui, en tant que professeur, ne vous commande pas
mais vous invite à lire la bibliographie qu’il vous donne, par exemple. Et
l’élève intelligent choisit dans la bibliographie les livres écrits par le
professeur en question, lui qui fait passer l’examen ! Il lit de
préférence ceux là ! Ainsi l’obscurité intellectuelle ne va pas venir de
notre manque d’obéissance au professeur mais de notre manque de travail, de
notre ignorance ; en revanche, la lumière spirituelle, celle qui s’unit à
la volonté, nous fait défaut par manque d’obéissance à Dieu.
Cette
attitude de confiance n’est pas une
invitation à l’irresponsabilité. Non. Elle coïncide avec l’orientation
profonde : notre application responsable dans l’existence concrète et matérielle
de notre vie professionnelle, familiale, religieuse sera revue, focalisée,
réorientée précisément par ce choix fondamental de Dieu. Voilà ce qu’est
l’attitude de confiance fondamentale au Père. Car nous ne sommes pas non plus
des lys des champs, ni des petits oiseaux du ciel ! L’intelligence que le
Créateur nous a donnée nous rend capables de faire des projets et d’attendre de
prendre les moyens de réaliser ces projets. Mais à l’image des petits oiseaux ou des lys des champs qui sont
eux programmés de l’intérieur pour leur achèvement, nous avons à relire, à
recentrer, à purifier toutes nos implications les plus sociales et les plus
concrètes à la lumière de notre orientation fondamentale vers le Père. Nous
donnons trop souvent au bon sens les commandes qui reviennent à Dieu, du
genre : Dieu n’en demande pas tant voilà ce que nous allons faire...
Non ! Relis ton existence à la lumière du sens de Dieu.
Ayons
confiance ! Rappelons-nous toujours
que la source de la joie est en nous et que le bonheur est un dû. Le bonheur
fait partie de l’héritage du fils et nous sommes des héritiers puisque nous
sommes des fils, dira Saint Paul. Dans le droit français, un père ne peut
pas déshériter ses enfants. Il y a une part réservataire et le père ne peut
jouer que sur une toute petite partie de son patrimoine pour favoriser l’un
ou l’autre… De même avec le Père, nous sommes héritiers, cohéritiers avec
le Fils ; le bonheur est un dû, il est le patrimoine du Père et donc
nous en héritons. Cette confiance extraordinaire,
les saints la vivent ; je ne peux pas m’empêcher de vous lire un témoignage
de Mère Térésa :
« Si
vraiment nous appartenons à Dieu, nous devons être à sa disposition et lui
faire confiance nous ne devons jamais nous préoccuper de l’avenir. Il n’y a
aucune raison pour le faire Dieu est là. (Vous connaissez trop bien Mère Térésa pour savoir que ce n’est pas le
discours d’une petite religieuse enfermée dans son ermitage qui n’aurait le
souci que d’elle même) Pas une seule fois nous n’avons répondu à quelqu’un
que nous n’avons pas de nourriture, que nous manquions de lits ou de quoi que
ce fut et nous avons affaire à des milliers de gens. Nous avons 53 000 lépreux
et pourtant personne n’a jamais été renvoyé parce que nous manquions de quelque
chose. Tout est toujours là, bien que nous n’ayons ni salaire, ni revenu, ni
autre ressources. Nous recevons librement et donnons librement. A Calcutta
seulement, nous nous occupons de 7000 personnes et si un jour nous ne préparons
rien, elles ne mangent pas. Et un jour, une sœur est venue me dire :
« Mère il n’y a rien à manger pour vendredi et samedi. Il faudra dire aux
gens que nous n’avons rien à leur donner pour aujourd’hui et demain » Je
suis restée sans voix ne sachant que lui dire, mais à neuf heures le
gouvernement pour quelques raisons inexpliquées a fait fermer toutes les écoles
et le pain qui leur était destiné nous a été envoyé. Nos enfants et nos 7000 personnes
ont mangé du pain pendant deux jours, ils n’avaient jamais mangé autant de pain
de leur vie. Personne dans toute la ville ne savait pourquoi on avait fermé les
écoles mais moi je le savais. Je savais la délicate prévenance de Dieu si
délicat est son amour. »
Laissons
le souci : choisir Dieu, choisir le Père implique de laisser le souci et
l’inquiétude, le mot revient six fois. Contre la peur de la vie, le Père.
Contre les peurs, le Père. Le Père du ciel. Si nous réfléchissons un peu :
notre avenir n’est au fond qu’une succession de présents qui ne sont pas
encore, mais qui vont être, et où agit le Père ! Les siècles à venir, (pour
nous c’est peut être un peu ambitieux quand même, disons les décennies qui nous
restent à vivre !) les années qui s’étendent comme une route droite devant
nous, ne sont qu’une succession de jours et à chaque jour suffit sa peine,
puisque chaque jour le Père y pourvoit.
La peur sourd dans le cœur d'Adam quand il a rompu l’alliance et c’est la peur
de Dieu. Il se cache quand Dieu revient le soir à la brise légère, il se cache car
les pas de Dieu le paniquent. Dieu n’est plus reconnu comme Père ; la
connaissance de Dieu dans le cœur d’Adam se trouve décalée par rapport au
sentiment de la paternité. Pour avoir lu l’évangile selon Saint Jean, il me
semble que Jésus n’a qu’une mission et c’est de rendre à l’homme le sentiment
vif que Dieu est Père. La sensation
forte non pas tant de l’existence de Dieu que de la présence d’un Père. Réapprendre le Père en revenant à cette sorte
d’esprit d’enfance, selon le mot de Thérèse de l’Enfant Jésus, à cette confiance ou conscience filiale que le
Père sait tout, peut tout et nous aime. Voilà. Il me semble que la libération
de nos peurs passe par là. C’est un chemin parfois un peu long.
Le
choix demandé par Jésus n’est pas le choix « d’une vie angélique mais
évangélique ». L’option fondamentale pour Dieu ne brade pas notre condition
terrestre. Même nous autres, religieux nous avons besoin de manger et de temps
en temps nous vous distribuons avec largesse des tracs pour bénéficier de
vos générosités. Serait ce un manque de confiance dans le Seigneur ?
Non ! Nous pensons que la main du Père agit dans le chèque que vous signez
pour l’Abbaye, tout simplement. Le choix évangélique ne nous coupe pas du
corps et des besoins matériels mais il nous oriente vers le Royaume de Dieu.
La véritable démission n’est pas réalisée par cet abandon au Père mais par la peur de l’avenir. La paresse elle-même,
selon Saint Thomas d’Aquin, est une peur, une peur de la fatigue à venir causée
par le travail ; la fatigue après le travail relève d’une loi naturelle
de l’être humain donc point d’inquiétude particulière à avoir si vous
êtes fatigués après avoir travaillé. La paresse, c’est la peur de la fatigue
avant le travail.
Regardons
le présent pour vivre cette confiance dans le Père. Il y a un phénomène de concentration sur le présent. Le présent n’est pas isolé dans
l’histoire dans laquelle il s’inscrit : pour cela, saint Augustin, quand
il analyse le temps dans le livre des Confessions, dit « le présent, c’est le
présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir ». Il ne
me revient pas pour l’heure de reprendre ces analyses un peu complexes. Se
concentrer sur le présent n’est pas ignorer le passé que je porte dans le
présent à travers ma mémoire. Là, aujourd’hui, bien concentré sur le moment présent,
je suis Père Luc jusqu'à preuve du contraire, et je vis, et ma manière de
parler, de m’exprimer, de me comporter aujourd’hui dans mes relations vient du
passé, de ce que je continue de porter en moi et du futur que je porte en moi à
travers cette faculté qui me permet de me projeter, de faire des projets. La concentration
sur le présent n’est pas la méconnaissance de notre histoire, de notre futur en
tant qu’il est un avenir projeté. Mais la concentration sur le présent à
laquelle Jésus nous invite relève d’une discipline d’esprit.
Le
Cardinal Daneels disait : « Il
faut faire du temps un ami ». Nous nous reposerons la question de la
durée dans la conférence qui sera la dernière de l’année « Pour tenir dans
la durée. ». Mais posons nous cette question essentielle qui est liée à
notre abandon au Père : le temps est il un ami pour moi ? Le temps ne
peut devenir un ami pour nous que lorsque nous vivons avec intensité le
présent. Le présent ne porte pas la peur, c’est le futur qui la génère.
Regardons le petit enfant tout concentré qui est en train d’essayer de juxtaposer
ou de superposer ses trois petits morceaux de cube, (j’en suis encore aux jeux
de mon enfance… disons : le petit enfant qui est entrain d’essayer
d’allumer son jeu informatique et qui essaie de mettre les piles dedans, c’est
plus réaliste et plus moderne.). Il est totalement concentré sur ce qu’il fait.
Il jouit de la vie.
Tout
est prévu par le Père. Tout ne signifie pas que nous n’avons pas à agir avec la
force de notre intelligence, mais tout est prévu par le Père. « Ma
grande idée que je voudrais unique, dit Dom Guillerand c’est que tout
est prévu préparé et permis et réalisé à chaque seconde par la volonté toute
puissante de quelqu’un qui nous aime. »
J’aime
cette comparaison avec les lys des champs et des petits moineaux. Parce qu’à
travers cette comparaison, Jésus éduque notre regard et, loin de nous détourner
du réel sous prétexte d’être complètement à l’intérieur avec le Père, il fait
de la réalité qui nous entoure le lieu où nous verrons la paternité de Dieu. La
création tourne autour de nous et nous inspire des sentiments de confiance. Tel
jour, elle pourra nous inspirer des poèmes ou de la musique ou je ne sais
quelle peinture, c’est parfait. Enfin… si c’est beau, c’est bien ! Le beau
peut être aussi parfois bien. Mais la création qui nous entoure est bien plutôt
pour celui qui a fait le choix de Dieu, le lieu où va se rétablir sa confiance
en Dieu. « Quand l’homme est dans la nature, il dit Dieu. Quand l’homme
est dans la ville, il dit l’homme ». Je vous ai déjà cité ce mot de
Nietzsche. Il faudrait pour raviver notre confiance dans le Père prendre de
temps en temps un bain de Nature. Se
replonger dans la nature à l’état brut, la nature dévêtue du désert, par
exemple. Le désert est une nature dévêtue qui n’a plus sa parure de plantes et
d’animaux.
B. L’absence du jugement sur les autres.
Deuxième moyen d’une importance presque égale au premier moyen.
Jésus
présente ce moyen à travers cette parabole bien connue de la paille et de la
poutre. La poutre qui se trouve dans notre œil et la paille qui se trouve dans
celui du voisin. Le choix de Dieu implique comme premier moyen la confiance à
son égard. Mais quelle attitude vis à vis du prochain implique ce choix de Dieu ?
Et là encore nous avons un grand moyen de discernement. J’insiste un peu sur
ces outils pour discerner, que nous pouvons appliquer aux autres ou nous
appliquer, parce que j’ai le sentiment que les gens cherchent les signes de
Dieu autour d’eux et non seulement ils cherchent
les signes de Dieu mais en plus leur interprétation ; bref, ils cherchent
à discerner.
La
manière dont nous avons renoncé à juger les autres nous donne la manière dont
nous avons fait ce choix de Dieu, choix plus ou moins absolu. Soyez dans une
paix immense, quelque soit le sentiment intérieur que vous ayez de la présence
du Père ou au contraire de son absence, soyez dans une paix immense si, à
l’égard du prochain vous n’éprouvez plus l’envie de porter un jugement. Alors même
que, peut être, par vos responsabilités, je pense à un Père Abbé, je pense à un
père de famille, à une mère de famille, alors même que vos responsabilités vous
invitent à beaucoup de lucidité sur votre prochain. L’abandon au Père est tout le contraire de la démission. Il faut continuer de
mobiliser sa volonté, je dis bien de mobiliser sa volonté, vis à vis du
prochain en ne jugeant pas. Bien au contraire, la volonté va nous faire
profiter de ce que nous avons discerné chez le prochain pour nous purifier,
pour enlever la poutre de notre œil. La connaissance qui m’est donnée de la
paille dans l’œil de mon voisin, connaissance ressaisie par la volonté, me
permet d’arracher la poutre qui est dans le mien, un obstacle qui est de même
nature mais beaucoup plus important que celui discerné chez le prochain. C’est
un exercice de la volonté. Et comme tous les exercices de la volonté cela coûte. Il faut vouloir ne pas juger.
Nous sommes bien dans l’histoire de la volonté car, quelque part, le jugement
est aussi le fruit de la volonté. Juger, c’est aussi trancher. Cataloguer
quelqu’un c’est le fruit de la volonté. Alors la volonté s’oppose à ce
mouvement si naturel en nous et dit : je ne veux pas juger.
C. Une intelligence des
situations : les choses et les personnes à considérer
Jésus
nous indique ce troisième moyen à travers une parabole mystérieuse :
ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs. Appelons ce conseil : avoir une
intelligence des situations. Ne donnez pas des perles aux pourceaux sinon
ils vont non seulement fouler les perles mais en plus se retourner contre
vous. Jésus, me semble-t-il, nous renvoie là à notre dignité : Pourquoi
donner nos oeuvres si précieuses, ces trésors que Dieu nos confie et que nous
avons développés si cette semence à trouver peut être dans notre cœur une
terre fertile et profonde, pourquoi donner ces trésors aux cochons et aux
chiens ? Nos actes de fils du Père, nos actes de fils dans le Fils tout
orientés vers Dieu, qu’en faisons nous ? Tout à l’heure, j’évoquais de
manière un peu humoristique ces existences de personnes qui donnent le meilleur
de leur énergie pour faire fructifier le capital, étranger de préférence ;
il y aurait matière, me semble t il, à se demander si, de manière presque
constante, nous ne donnons pas des perles à des cochons. Si les flux d’énergie
coïncidant avec notre orientation profonde ne devrait pas aller vers ce à
quoi tout l’évangile nous invite, aller au pardon car il faut beaucoup d’énergie
pour pardonner à quelqu’un. Parlons d’énergie intérieure mais aussi d’argent
et de temps peut être : nos meilleures énergies pourraient aller vers
et à la rencontre du Père. Quelle énergie nous reste-t-il pour la prière,
par exemple car il faut aussi beaucoup d’énergie pour prier. C’est une
œuvre, un opus comme on dit en latin. Prier fatigue, tous ceux qui sont tenus
à l’office divin pourront vous le dire et en être témoin.
E.
Une expression de
la confiance : les cris du fils.
Quatrième
et dernier moyen surprenant :
Je
veux souligner ici le paradoxe en rapprochant deux versets qui paraissent
contradictoires. Ce même Jésus qui nous dit « ne vous inquiétez pas du lendemain », « ne vous inquiétez
pas pour votre vie », « ne vous inquiétez pas en disant ‘qu’allons
nous manger’ », nous dit : « demandez et on vous donnera, frappez et on vous ouvrira, cherchez
et vous trouverez ». Le rapprochement de ces deux versets a de quoi surprendre…
Je ne suis pas certain que cela aille de soi. Si on n’a pas de souci à se faire pourquoi demander ? Avez vu
déjà vu des petites corbeaux se mettre en prière sur leurs petites pattes,
tendre leur deux ailes ver le ciel en disant : Cui, cui, cui ! ce
qui se traduit en français : « Père, peux tu me donner quelques
brindilles pour mon nid ». Il est bon de rapprocher les paroles de Dieu
entre elles et de les faire résonner un peu. Si nous n’avons pas à nous soucier
du lendemain, nous n’avons donc rien à demander ni aux hommes ni au Père.
La conclusion me semble d’une logique implacable. Pourtant, il doit y avoir
une solution mais quelle est t-elle ? Ouvrons une piste : c’est
précisément parce que nous sommes dans un abandon total au Père que nous lui
demandons. Les cris du fils sont l’expression de sa confiance vers le Père.
C’est dans le mouvement d’abandon au Père que je vais demander et non pas
contre ce mouvement.
5. La règle d’or brise l’inconscience. La volonté règle la vie
Enfin,
il y a cette dernière phrase, cette règle d’or : « tout de ce que
vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites le vous-mêmes pour eux.
Voilà la loi et les prophètes ». La volonté devient la règle de toute
ma vie : « Tout ce que vous voulez… » Ce n‘est point à des
adolescents mal structurés que Jésus s’adresse maniant la démagogie :
tout ce que tu as envie de faire, fais le aux autres ! Un adolescent sur
deux fait une tentative de suicide. Vous le saviez peut être. Cri d’appel,
volonté d’en finir, je ne sais. Mais cette envie traverse leur cœur, or évidemment
si l’on a envie de se suicider, il n’est pas recommandé par Jésus de ‘suicider’
le prochain. Cela étant posé, il n’en reste pas moins que quelque soit le lieu
où nous nous trouvons et la situation dans laquelle nous sommes plongés, nous
avons en nous la règle fondamentale qui doit façonner toute notre existence et
toutes nos actions. C’est prodigieux. Avec cette règle, toute la loi et les
prophètes se trouvent résumés.
Voyez
à quelle autonomie nous sommes appelés par le Christ lui même notre sauveur. C’est
le terme de la volonté. C’est l’achèvement de la volonté comme on achève un
conte en disant : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants »
et donc ils n’eurent plus de problèmes ni avec son conjoint ni avec ses enfants
( !). Donc tout va bien et le bonheur n’ayant pas d’histoire, le conte
s’arrête là. Et donc Jésus arrête son propos presque à ce niveau là. La volonté
s’épanouit, elle se nourrit avec l’intelligence, elle sait ce qu’elle veut,
elle tranche, elle prend les moyens, elle les applique, elle fait que l’homme
est totalement abandonné au Père et à ce moment là, cette volonté n’est plus
différente de la volonté du Père. Alors tout ce que vous voulez que l’on fasse
pour vous faites le pour les autres. Vous avez en vous la règle d’action totale
pour agir vis à vis des autres.
Dernière remarque, à laquelle je
tiens : une telle règle rend caduque
la volonté de se justifier par l’inconscience. Du genre : « Je ne
savais pas, j’ignorais que, alors je ne pensais pas qu’il avait soif,… »
Etc. Je n’ai pas besoin de vous faire beaucoup de tableaux. Comme nous avons
généralement des idées fragmentaires de théologie morale, nous sommes persuadés
que, étant dans l’ignorance, il n’y a pas péché. « Je ne savais pas que
mon frère avait soif donc je ne lui ai pas donné de verre d’eau mais je n’ai
pas péché. » Jésus ne parle pas comme cela et quand on essaie de se
justifier par l’inconscience au jugement final (« quand t’ai-je vu
assoiffé, affamé, dévêtu, prisonnier, malade et je ne suis pas allé... »),
on s’entend dire par Jésus : « ce que tu n’as pas fait au plus petit
d’entre les miens, c’est à moi que tu ne l’as pas fait ». Jésus ne trouve
pas très bon ni très sain cette justification par l’inconscience. C’est que si,
en effet, vous ne saviez pas que votre frère mourrait de faim à votre porte
comme le riche avec Lazare, il ne vous sera pas tenu compte du fait que vous ne
lui avez pas apporté à manger. Nous sommes tous d’accord et la théologie morale
sera tenue sauve. Mais il sera tenu compte de manière grandissime de votre
inconscience : pourquoi ne l’as tu pas su ? « Ne détourne
pas les yeux du pauvre qui te tend la main », dit Tobit à son fils Tobie.
Il est si commode de se fabriquer des inconsciences, de se murer comme certains
dans des ghettos de milliardaires derrière nos images du monde, de telle sorte
que, ne voyant pas la réalité, nous n’ayons pas à partager ;
l’inconscience ne nous sauvera pas. Je me demande si elle n’est pas le pire des
péchés. « Mais je ne savais pas quoi faire dans mon existence »…Notre
inconscience et notre ignorance sont coupables car la règle est en nous : « tout
ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites le vous-mêmes pour
eux. Voilà toute la loi et les prophètes ».
Voilà
jusqu’où retentit l’appel du disciple : au sommet de notre liberté
responsable dans l’abandon au Père. C’est le mystère de notre volonté.
Qui ne risque
rien n'est rien
L'être qui court le moins de risques est ici‑bas l'être le plus
voisin du néant : qui ne risque rien n'est rien.
Le risque est fait pour être couru : chaque être porte en lui de quoi
surmonter les risques auxquels sa nature ou sa vocation l'exposent.
Le plus grand risque est fonction du plus haut destin. Socrate mourant
s'enchante du « beau risque » de l'immortalité, Blaise Pascal pousse
l'homme au pari suprême.
L'acceptation de la mort est le seul risque qui soit proportionné à la
destinée surnaturelle de l'âme, et celui qui n'est pas prêt à le courir n'est
pas vraiment chrétien. Où trouver la contrepartie de la vie éternelle, si ce
n'est dans le total anéantissement de la vie temporelle : un seul risque est à
la mesure de la promesse absolue de Dieu, c'est celui de la perte apparente de
tout.
La destinée de chaque homme est commandée par la réponse intérieure
qu'il fait à cette question : de l'amour ou de la mort, lequel est une illusion
? Le chrétien, lui, joue sur l'amour, et, pour l'amour, il est prêt à risquer
la mort. Il est de ceux qui, croyant en l'amour, ne peuvent plus croire en la
mort. Le risque chrétien consiste, à la limite, à subordonner la mort à
l'amour. Depuis le Calvaire, la mort ne travaille plus pour son compte l'amour
lui dérobe incessamment sa victoire. Le suprême risque est devenu le suprême
espoir.
Chacun règle sa prudence d'après la nature de son trésor, de son coeur.
La vraie prudence a deux yeux : l'un est fixé sur le but à atteindre,
l'autre sur le risque à courir ; elle voit jusqu'au but, et c'est pourquoi elle
sait affronter le risque.
La fausse prudence est en quelque sorte éborgnée, elle n'a qu'un oeil
braqué sur le risque, elle ne voit pas plus loin que le risque, et c'est
pourquoi elle se refuse à le courir. Privée à la fois du sain regard qui voit
le but et de la sainte tendance qui porte vers lui, elle n'a plus qu'un désir :
celui d'échapper au risque à tout prix. L'homme est alors voué à la stagnation
ou à la régression ; il ne rêve plus que de carapaces ou de garde‑fous et
la vie se transforme pour lui en une immense entreprise
d' « assurances contre tous risques ».
Il n'est pas de pire imprudence que cette fausse prudence. A trop
vouloir se préserver, on se détruit. L'être qui, pour mieux se conserver, se
retranche dans les parties inférieures de lui‑même, est l'artisan de sa
propre ruine, car il agit contre une exigence centrale de la nature et de la
vie, et il compromet irrémédiablement le bien inférieur qu'il prétend sauver...
Dans tous les domaines, l'homme doit choisir, non entre la sécurité et
le risque, mais entre un risque ouvert, chargé de promesses, et un risque sans
compensation, sans issue. Car il n'est pas ici‑bas pour lui de palier
stable, et le refus de monter accroît les chances de tomber. Au risque fécond
de la vie et de l'amour, la fausse prudence substitue partout le risque stérile
de l'égoïsme et de la mort.
Gustave Thibon.
L'Échelle de Jacob. Bruxelles p.151-155