QUEL SENS DONNER A TA VIE ?

Fais des choix dans la confiance au Père

 

Questions sur la volonté :     a. Qu’est ce que je veux ? Le sens de ma vie

                                            b. Est-ce que je sais prendre une décision ?

                                            c. Démissionner ou m’abandonner au Père ?

 

Le plan et le texte du Sermon sur la montagne:

 

Rappels et introduction : huit préceptes décrivent l’histoire de la volonté. Mt 6, 19 à 7, 12

 

1. Le sens de la vie : Dieu, le but du voyage. La découverte du cœur et le goût du Ciel. La volonté qui veut.

Se faire un trésor au ciel : 19 "Ne vous amassez point de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et cambriolent.  20 Mais amassez-vous des trésors dans le ciel: là, point de mite ni de ver qui consument, point  de voleurs qui perforent et cambriolent. 21 Car où est ton trésor, là sera aussi ton coeur.

 

2. L’œil de l’intelligence : le cœur cherche la lumière. La volonté unit son désir à la lumière

L'oeil lampe du corps : 22 "La lampe du corps, c'est l'oeil. Si donc ton oeil est sain, ton corps tout entier sera lumineux.  23 Mais si ton oeil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, quelles ténèbres!

 

3. Le cœur décide : le choix de Dieu. La volonté choisit ce qu’elle a voulu.

On ne peut servir à la fois Dieu et l'argent : 24 "Nul ne peut servir deux maîtres: ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.

 

4. Les quatre attitudes correspondantes au choix de Dieu. La volonté prend les moyens.                

                A. L’abandon au Père : ne garder que l’aujourd’hui et le donner au Père

S'abandonner à la Providence : 25 "Voilà pourquoi je vous dis: Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement?  26 Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit! Ne valez-vous pas plus qu'eux?  27 Qui d'entre vous d'ailleurs peut, en s'en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie?  28 Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter? Observez les lis des champs, comme ils poussent: ils ne peinent ni ne filent.  29 Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux.  30 Que si Dieu habille de la sorte l'herbe des champs, qui est aujourd'hui et demain sera jetée au four, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi!  31 Ne vous inquiétez donc pas en disant: Qu'allons-nous manger? Qu'allons-nous boire? De quoi allons-nous nous vêtir?  32 Ce sont là toutes choses dont les païens sont en quête. Or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela.  33 Cherchez d'abord son Royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.  34 Ne vous inquiétez donc pas du lendemain: demain s'inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

                B. L’absence de jugement des autres : une poutre à enlever

Ne pas juger :      7  1 "Ne jugez pas, afin de n'être pas jugés;  2 car, du jugement dont vous jugez on vous jugera, et de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous.  3 Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'oeil de ton frère? Et la poutre qui est dans ton oeil à toi, tu ne la remarques pas!  4 Ou bien comment vas-tu dire à ton frère: Laisse-moi ôter la paille de ton oeil, et voilà que la poutre est dans ton oeil!  5 Hypocrite, ôte d'abord la poutre de ton oeil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l'oeil de ton frère.

                C. Une intelligence des situations : les choses et les personnes à considérer

Ne pas profaner les choses saintes :  6 "Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs, de crainte qu'ils ne les piétinent, puis se retournent contre vous pour vous déchirer.

                D. Une expression de la confiance : les cris du fils

Efficacité de la prière : 7 "Demandez et l'on vous donnera; cherchez et vous trouverez; frappez et l'on vous ouvrira.  8 Car quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; et à qui frappe on ouvrira.  9 Quel est d'entre vous l'homme auquel son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre?  10  Ou encore, s'il lui demande un poisson, lui remettra-t-il un serpent?  11 Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l'en prient!

5. La règle d’or brise l’inconscience. La volonté règle la vie

La maxime suprême :   12 "Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux: voilà la Loi et les Prophètes.

 

 

Introduction :

 

La disposition du plan est un peu inhabituelle puisque j’ai introduit à l'intérieur du plan le texte de la partie du sermon sur la montagne que nous allons étudier. Je vais vous expliquer pourquoi. Il est certain que les commentateurs des évangiles sont un peu déconcertés par cette avant-dernière partie du sermon : un feu d’artifice qu’il est difficile d’analyser ; bien sûr, chaque paragraphe se tient en lui-même mais il est difficile de trouver le lien organique qui unifie toutes ces prescriptions de Jésus.

 

Chacun a son angle d’attaque, le mien sera le suivant : Jésus développe une histoire de la volonté. Il va nous faire toucher au plus profond de nous mêmes cette pierre ultime qui obstrue la Source qui est en nous et que nous avons atteint en descendant, étapes par étapes, jusqu'à notre profondeur ultime, cette profondeur ou ce sommet que la Bible et nous mêmes allons appeler le cœur.

 

Revenons un peu en arrière : la dernière conférence nous avait mis en face de l’intériorité contemplative. Le Père qui est dans le secret te voit. Mais cette intériorité contemplative, nous n’étions pas invités à la développer en dehors de l’action, suivant cette opposition stérile ‘action-contemplation’, mais dans l’action. En particulier dans ces trois actions religieuses qui sont toujours nôtres et que nous nous rappelons pendant le Carême : le partage ou l’aumône, la prière, le jeûne ou l’ascèse. Au cœur même de l’une de ces actions, nous ne vivons pas de manière indépendante de Dieu mais au contraire nous essayons de regarder le Père qui nous voit dans le secret. C’est le face à face intérieur avec le Père, regard contemplatif qui n’est pas là pour diminuer la portée de mon action ou la générosité de mon aumône ou la ferveur de ma prière mais au contraire lui donner toute sa profondeur, contre ce que Guillebaud appelle le dogme de la transparence absolue. ‘Il faut proclamer les merveilles de Dieu mais aussi tenir le secret du roi’, nous est-il dit dans le livre de Tobie. L’intériorité contemplative se nourrit de cet échange amoureux de regards à l’intérieur de nous mêmes. Sommes-nous encore arrivés au terme de notre itinéraire ?

 

Il semblerait que non. Et Jésus veut former notre cœur jusqu‘au bout. Il veut remonter le lit de la rivière jusqu'à la source puisque c’est là peut être qu’est le bouchon, l’obstruction à cette joie qui doit couler en nous. Pour nous former jusqu’au bout, il nous presse aujourd’hui de nous connaître jusqu’au fond. Et nous allons gagner en profondeur : Dieu creuse toujours plus bas.

 

Jésus met ses disciples en face de huit préceptes :

N’amassez point de trésor sur la terre,

la lampe du corps c’est l'œil,

nul ne peut servir deux maîtres etc. 

Et le dernier précepte nous l’appelons, dans nos bibles et nos commentaires, la règle d’or. Ou la maxime suprême : « tout ce que voulez que les hommes fassent pour vous faites le vous-même pour eux ; voilà la loi et les prophètes ». Ce dernier précepte condense, résume les sept autres un peu comme la huitième béatitude condensait, résumait les sept précédentes. Je note tout de suite : « voilà la loi et les prophètes » car nous avons déjà entendu ce discours dans la bouche de Jésus, lorsque, après l’annonce des béatitudes, il dit à ses disciples : « je ne suis pas venu abolir la loi mais l’accomplir » ; malheur à celui qui enlèvera un iota de la loi. Nous avions alors essayé de comprendre ce que c’était que la loi donnée par Dieu et la justice pratiquée par les hommes. La reprise de cette expression, « la loi et les prophètes » est une formule littéraire sémitique qu’on appelle l’inclusion ; un  peu, comme une parenthèse qui nous montre que l’ensemble est achevé.

 

Jésus frappe fort avec ses huit préceptes. Je crois qu’il faut que nous les réentendions d’abord  dans leur caractère absolu. Sans demi mesure, sans compromis compensatoire, sans subtilité plus ou moins pharisienne. L’atmosphère évangélique relève toujours d’un absolu. J’en suis frappé. Nos propos, nos commentaires, nos interprétations de la Parole de Dieu, notre pseudo bon sens, sont toujours dans l’ordre de la compromission, du mélange : Dieu n’en demande pas tant etc. « Nul ne peut servir deux maîtres » : Jésus tranche. C’est net. « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites le pour vous-mêmes », c’est net. Cela vient du ciel, de l’Absolu. Nous respirons un air d’Absolu. Il y a peu, je lisais cette remarque du Cardinal Lustiger qui critiquait Malraux affirmant : « la vie est manichéenne », sous-entendu : la vie concrète nous oblige à choisir entre le bien et le mal, nous enfermant dans une sorte de dualisme. Non, dit le Cardinal Lustiger, la vie n’est pas manichéenne, elle est compliquée, elle est souvent un mélange de bien et de mal ; un mélange du bon grain et de l’ivraie. Cette remarque est exacte mais pour autant je ne crois pas que Jésus nous invite à la tiédeur et à la médiocrité en nous pressant d’être réalistes. Nous savons par la parabole de l’ivraie que le mélange est en nous et autour de nous dans la société, et qu’il va subsister jusqu'à la moisson, jusqu'à la fin du temps. Certes. Mais nous n’entendons pas là un appel à nous contenter de cette vie que nous jugeons simplement petite, alors qu’elle est mesquine, que nous jugeons à notre portée alors qu’elle est simplement médiocre ou tiède. Parfois je le vois à vos visages, je l’entends  à vos remarques, vous trouvez que mon langage est un peu rude, lors des sermons par exemple, vis à vis de certains moyens de communication modernes (télévision). Mais quel autre discours voulez qu’un témoin de l’évangile puisse tenir ? Quel autre discours ? Avec la Parole de Jésus, nous sommes portés par un absolu et dilatés vers un infini. Jésus frappe fort : Il veut vraiment libérer la source qui est en nous. Et si nous sommes en face de ce rocher qui condamne la source, il nous faudra de l’énergie pour le rouler,  pour laisser suinter et puis laisser couler à pleins bords la joie de Dieu en nous.

 

Cette énergie nous vient de la volonté. Jésus développe une histoire de la volonté. Qu’entends-je par volonté ? Nous allons essayer de comprendre que Jésus va nous inviter, ses disciples et nous tous bien sûr avec, à déployer, à réveiller et à mettre en œuvre notre volonté ; une volonté illuminée par l’intelligence, que la Bible dans son langage symbolique appelle ‘le cœur’.

 

1. Le sens de la vie : Dieu, le but du voyage. La découverte du cœur et le goût du Ciel, la volonté qui veut.

 

La volonté nous donne le sens de la vie. « Ne vous amassez point de trésors sur la terre que la mite et le ver consument, que les voleurs percent et cambriolent, mais amassez-vous des trésors dans le ciel où il n’y a point de mites ni de vers qui consument, point de voleurs qui perforent et cambriolent. Où est ton trésor, là sera aussi ton cœur ». Dieu, le but de notre voyage.

 

Qu’est-ce que je vise quand je vis ? Quelle orientation profonde donne le sens de ma vie lorsque je l’ai reconnue comme telle ? Si je suis un homme, un être humain appelé à être providence pour lui-même et donc appelé à réfléchir, à acquérir une autonomie, alors je dois me donner à moi-même cette orientation fondamentale, cette orientation profonde. Disons-le autrement : quelle est ma préoccupation constante dans toutes mes occupations diverses ? Je formule la question de manière très nette. En ai-je une d’ailleurs ? Notre existence quotidienne est une succession d’envies ou de désirs. Je ne veux pas rater le car, je veux manger un croissant, je veux que le soleil brille, je veux me promener... Mais dans toutes ces envies, ces désirs, ces compulsions y a il une orientation profonde ? La volonté est d’abord une faculté spirituelle de désir, c’est ainsi que St Thomas d’Aquin la nomme et la définit. Une faculté spirituelle de désir. C’est la volonté qui peut vouloir notre fin ultime. Ce qui donne le sens à tout le reste, à toutes nos envies et nos passions. Que veux-tu ? J’aime retrouver régulièrement cette question dans la bouche de Jésus lorsqu’il interpelle un aveugle ou un paralytique alors que nous paraît si évident le désir de l’infirme : Que veux-tu ? Jésus renvoie l’homme malade à son cœur ; et nous sommes tous malades, dans la misère. Jésus nous renvoie à notre volonté profonde. Imaginez un instant un aveugle courant vers Jésus, se précipitant vers Jésus et Jésus lui posant cette question « Que veux-tu ? », et l’aveugle répondant : « un nouveau manteau ! Une nouvelle canne blanche, la mienne s’est cassée sur le bord d’un trottoir ! » Vous trouveriez cela un peu risible, n’est ce pas ? Ainsi, si c’est bien sa volonté profonde, nous aurions envie de lui dire : « Demande lui mieux, demande lui plus, demande lui l’essentiel pour ta vie. Qu’il t’ouvre les yeux. ».

 

C’est à ce niveau de désir qu’il nous faut revenir régulièrement par un acte de volonté.

Par un certain coté, surtout dans la lumière de la foi, je sais ce qui m’accomplit, pour parler en terme de philosophe, je sais ce qui est ma fin : Dieu. Pour autant je ne peux pas faire l’économie d’un acte de volonté. Ce n’est point parce que je sais que seul l’amour me donnera ma plénitude, et d’abord cet amour qui est lui-même Dieu, que je ne dois pas le choisir. Je veux Dieu. Je veux aimer. Nous sommes dans une civilisation qui a promu l’intelligence, le savoir, la connaissance. Que sais tu sur Dieu ? On pourrait alors déployer tout notre catéchisme, si nous en avons eu un. On ne nous pose jamais la question : veux tu Dieu ? Le veux tu comme but de ton voyage Celui qui est la fin de ton existence. Il te faut faire un acte de volonté. Et relire à sa lumière toutes tes petites envies, d’ailleurs fort légitimes, tes petites volontés qui peuplent tes journées.

 

Arrivé à ce point,  je ferais six remarques :

 

Première remarque : Quand Jésus parle du cœur, « Là ou est ton trésor là sera ton cœur », Il nous invite à pénétrer dans le Saint des Saints. Le Temple de Jérusalem, construit sur cette montagne que l’on appelle le mont Sion, se concentrait tout entier sur le Sanctuaire, un bâtiment imposant qui se trouvait au centre d’une succession d’esplanades progressivement interdites aux non juifs puis aux femmes, puis aux hommes non prêtres pour finalement arriver au parvis des prêtres. Ne rentraient dans le Sanctuaire que les prêtres mandatés pour cela. Ils entraient dans une première pièce où se déroulait le sacrifice du soir. C’étaient le lieu de la prière. Nous l’appelons le Saint. Avec le Saint, nous sommes en face de cette intériorité contemplative que nous avions évoquée lors de la dernière conférence : là se tenait le sacrifice du soir, là se tenait Zacharie, le papa de Jean Baptiste. Mais derrière le Saint, fermé par un rideau épais, il y avait le Saint des Saints où se trouvait jadis, lors de la construction du temple par Salomon, l’Arche d’alliance avec les deux tables de la loi. Seul le grand prêtre y pénétrait, une seule fois dans l’année, pour y prononcer le nom de Dieu. Une fois au moins dans notre existence et peut être davantage encore (une fois par an ! Pourquoi pas ?), nous sommes appelés à entrer dans le Saint des Saints. Quand je prépare des jeunes au mariage, je leur fais signer la déclaration d’intention : le premier point de la déclaration d’intention, c’est l’affirmation de la pleine liberté. Dans une existence humaine, l’église requiert une fois la pleine liberté. Pour le mariage. Et peut être, si nous sommes mariés, n’aurons-nous fait qu’un seul acte de liberté dans l’existence : ce sera celui du jour du mariage lorsque nous avons dit oui. Nous serons entrés ce jour-là dans le Saint des Saints.

 

Le Saint des Saints : là où est ton trésor. Une chambre intime où il ne s’agit plus de vivre avec le Père comme dans un face à face, mais de choisir ! Là où l’homme, dit le catéchisme de l’église catholique, choisit entre le pur et l’impur, où se forment l’espérance, la charité et toutes les autre vertus. Dans le Saint des Saints, nous pénétrons au milieu de la nuée divine. Nous ne formons plus qu’un avec le Père. Cette remarque est d’une extrême importance non pas au plan théorique, mais au plan pratique, pour un discernement personnel sur notre vie de prière, sur notre vie avec le Seigneur. C’est dans ce cœur où nous sommes plongés dans la nuée, dans la puissance du nom de Dieu, que s’exerce pleinement notre liberté. Selon comment ce cœur est occupé, selon la manière dont nous l’avons rempli par notre désir, nous existons dans la nuit divine ou contre la nuit divine.

 

Si vous pensez que ce désir fondamental, et ensuite ce choix que nous allons évoquer qui en découle, n’est pas essentiel pour votre existence, je peux vous renvoyer à la question suivante, celle même que Dieu a posé à Adam après le péché : Adam où es tu ? Par l’intelligence je ramène tout à moi. Le monde tout entier par mon intelligence vient en moi. C’est la vertu d’assimilation. Mais par la volonté je me projette à l’extérieur, je suis dans ce que je veux. Si je veux la terre, si je désire la Terre, dira saint Augustin, je suis la terre. Si je veux l’argent, je suis l’argent. Etc. Et tant pis pour moi si les autres me considèrent comme tel. Car c’est moi d’abord par mon désir fondamental, par ma volonté qui ait habité dans ces choses que j’aime. La volonté est une très curieuse faculté. Elle me fait exister dans ce que je veux, dans ce que j’aime, dans ce que je vise. Si je ne veux rien, où suis-je ?

 

Deuxième remarque : au niveau de ma volonté, du cœur le plus profond, Dieu m’est tellement présent, je suis tellement baignant dans cette nuée divine qu’il n’y a plus le décalage nécessaire pour percevoir Sa présence. Disons le autrement : c’est au moment où je vais me poser les plus grandes questions de mon existence, où j’aurai peut être les choix les plus difficiles à faire que Dieu sera le moins présent. N’avez vous pas fait cette expérience ? Quand vous sentez votre propre corps ou le fonctionnement de votre cerveau, est-ce bon signe ? C’est certainement le signe qu’entre votre corps et vous, il y a une distance, par exemple celle de la souffrance. Au contraire, quand vous êtes profondément unis avec vous-même vous ne vous sentez plus ! Ainsi par exemple, dans une action de pensée, vous ne vous sentez pas en train de penser. Vous pensez, vous êtes uni profondément avec vous même. Dans le Saint, il y a une sorte de face à face où le Père me paraît précisément comme celui dans lequel je peux plonger mon regard. Mais au Saint des Saints, le Seigneur est tellement avec moi que j’aurai régulièrement cette impression qu’il est absent. Où es tu ? Où est il ton Dieu ? Et Dieu répond : « je te suis tellement proche que tu ne peux plus me sentir. Tu ne peux plus me reconnaître. » Paradoxalement, mais nous le comprenons dans le jeu de notre liberté, c’est au moment où nous sommes le plus proche de Dieu que nous avons le moins conscience de sa présence. Et c’est précisément à ce moment là que Dieu respecte la liberté qu’il nous a donnée. C’est la raison fondamentale pour laquelle lorsque nous posons les actes les plus importants de notre existence, nous avons l’impression (je parle au niveau de notre conscience) de les avoir posés seul. Où étais tu Seigneur ? Et le Seigneur répond : « j’étais tellement en toi que je soutenais et que je déployais totalement ta liberté en te laissant agir comme si tu étais seul. » Cette évocation vous rappellera un poème tellement connu que je ne l’ai pas relu pour vous, sur « les traces de pas sur le sable ». Un homme relit son existence et voit deux traces de pas sur le rivage. Il voit qu’aux moments les plus difficiles de son existence, il n’y a plus deux lignes de pas parallèles, mais il n’y a plus qu’une seule ligne de pas ; et cet homme interprète mal l’unicité de cette trace de pas, il se tourne vers Dieu et lui dit : « mais où étais Tu quand je souffrais, aux moments les plus difficiles de mon existence » et Dieu lui répond : « Mais à ce moment là, ces traces de pas ce sont les miennes, c’est moi qui te portait. »

 

Dieu nous renvoie profondément à notre liberté, à notre volonté. Tu es armé ! En toi la règle d’action ! Laisse le Père tranquille à ce moment là ! Toute la loi, tous les prophètes peuvent se résumer en cette formule : « tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites le vous-même pour eux ». Formule qui ne mentionne absolument pas Dieu ou la présence de Dieu. Toute la loi et les prophètes se résument dans cette formule. Elle a de quoi nous étonner, ne croyez vous pas ? N’utilisons pas Dieu comme prétexte pour ne pas agir. Le monde fonctionne ainsi : il ouvre en cascade les parapluies de la hiérarchie, de la soumission hiérarchique, pour refuser de s‘engager. Le Père protège, il nous garde, il surveille notre liberté responsable ! Il y tient plus que nous n’y tenons nous-mêmes ! « Ce que tu veux » dit Jésus. Il nous renvoie à ce mouvement de connaissance de soi pour identifier et authentifier notre liberté, il nous renvoie à notre désir le plus profond pour le réveiller pour le faire naître, peut être pour l’activer. Ce n’est certainement pas pour oublier le Père : il n’y a pas de risque de passer à coté de sa volonté qui doit être faite sur la terre comme au ciel en revenant profondément à notre cœur.

 

Troisième remarque : Notre cœur nous renvoie à notre goût. Avons nous le goût du ciel. Ernest Psichari, qui s’est converti un peu à l’image du Père Charles de Foucault en fréquentant le désert, écrivait ceci dans « Les voies qui crient dans le Désert » : « Il s’agit de savoir si l’on a le goût du ciel ou non. Si l’on désire vivre avec les anges ou avec les bêtes. Si l’on a la volonté de s’élever, de se spiritualiser sans cesse, là est toute la question. A tout argument on peut opposer un autre argument. Et ainsi apparaît la vanité de l ‘argumentation. Si donc ce désir d’agrandir son cœur, si donc ce goût de Dieu n’existe pas, nulle preuve ne peut être administrée utilement, nul argument n’est efficace. La preuve vivante non pas de l’existence de Dieu mais de sa présence active ne peut être que des hommes et des femmes qui ont le goût du ciel dans le cœur. » La où est ton trésor là est ton cœur. Il y a une opposition stricte

 

Quatrième remarque : entre avoir dans son cœur le goût du ciel et avoir dans son cœur le goût des choses. Avoir le goût du ciel dans son cœur, c’est faire naître un dégoût des choses. J’emploie le mot, il est fort, il a un caractère absolu, il sent l’évangile. « Toutes nos peines écrit un père chartreux Dom Guillerand, viennent au fond de ce que nous demandons la joie avec des liens trop étroits et trop courts pour l’immensité de nos cœurs. » Et un philosophe qui s’appelle Maurice Blondel : « Ne rien s’approprier est la seule manière d’acquérir l’infini. L’infini est partout où l’on est plus à soi. Ne rien s’approprier est la seule manière d’acquérir l’infini. » Un certain nombre d’entre vous connaissent ce texte de Joseph Folliet pour l’avoir lu dans l’un ou l’autre de nos carnets de pèlerinage. J’aime ce texte qui a la saveur du Christ :

 

«  Je n’ai plus rien c’est pourquoi j’ai la joie !

Plus rien qui pèse dans mes poches et qui m’attache à la terre,

plus rien qui me retenant au sol, m’empêche de sauter jusqu’aux étoiles,

je suis libre comme l’eau qui court, et le vent qui passe !

Qui perd tout gagne encore, et qui se perd trouve la joie.

Je n’ai plus rien, c’est pourquoi je m’identifie à la joie.

J’ai perdu toutes les mousses qui s’accrochaient à mon identité et mon identité même.

Je ne suis même plus moi puisque je suis le Christ, mais étant le Christ, je suis la joie ;

ma joie est à Dieu et moi je suis à Dieu.

Ma joie est rivée à Dieu et moi je suis scellé à Dieu.

Ma joie et moi appartenons à Dieu ; nul ne me l’enlèvera.

Si tu veux me ravir ma joie, viens la prendre dans les mains de Dieu. »

 

Jésus parle ensuite de l’abandon, de la confiance totale. Il est bon de remarquer d’emblée qu’il n’est pas la peine d’essayer de s’abandonner au Père au quotidien si l’on cherche le fric ou les honneurs. Bref, si au fond on ne cherche pas que lui, c’est peine perdue, comme l’on dirait de manière familière. Nos échecs dans la confiance, dans cette manière délicate et réaliste de s’abandonner au Père  viennent de ce que notre orientation fondamentale, ce que nous visons de plus profond, ce n’est pas encore le Père. Nous sommes fils dans le Fils dans la mesure où nous sommes totalement tournés vers le Père.

 

Cinquième remarque. Cette volonté qui abandonne tout, retrouve tout à sa Source où tout nous est redonné. « En réalité, dit Gustave Thibon, ne rien désirer, c’est se réserver pour le seul objet qui ne soit pas indigne de notre désir. C’est prendre de la distance avec le monde borné des choses et du monde tyrannique, non pour les perdre à jamais, un disciple est incarné, mais pour les retrouver dans la pureté de leur source ; c’est passer de l’esclavage de l’attachement à la liberté de l’Amour. En effet, le renoncement à l’avoir a pour effet la transmutation de l’avoir en être. » Nous avons moins, oui, mais nous croyons que le Père est Créateur de tout, il est donc la source de tout ; en voulant Dieu, le Père, en reconnaissant notre orientation fondamentale, en la faisant notre une nouvelle fois, peut-être aujourd’hui, comme étant une orientation vers le Père, je vais vers la source de tout. Tout m’est redonné.

 

Sixième remarque. L’eau commence à venir à ce moment là, doucement encore ; quand je veux Dieu, très profondément, si je puis affirmer à la fin d’une retraite en silence de quelques jours, qu’en effet l’orientation profonde de mon cœur me porte vers le Père, alors l’eau commence à venir. Je vous cite le Cardinal Charles Journet : «  Si je commence à chercher à ne pas mettre mon habitation dans les choses créées, mortelles, dans les choses qui pourrissent, si j’essaye de la mettre dans les choses immortelles, alors, peu à peu, je découvre dans le fond de mon cœur, cette source qui existe, et sur laquelle il y avait une grosse pierre ; je soulève un peu la pierre, et l’eau commence à venir. La source grandira toujours ici bas et ne tarira jamais. » Voilà l’effort de la volonté qui dit « me voici » à l’appel du Père. A ce moment là je commence à soulever par ma volonté la grosse pierre qui est au fond de mon cœur  et qui obstrue la source de la joie.

 

Il est nécessaire que le monde nous laisse au cœur un grand vide. Quand parfois toutes les choses nous déçoivent, non seulement les choses matérielles, mais nos projets, peut-être nos amis, nos proches, quand tout semble du sable autour de nous ou sous nos propres pieds, c’est le moment de bénir le Seigneur ; car ce vide qui grandit, c’est la place de Dieu. Qu’est-ce que je veux ? Vouloir, c’est le premier mouvement de la volonté. Et le vouloir doit précéder le choix. Une volonté forte et simple qui porte sur la fin de l’existence, sur ma fin personnelle. Tant qu’on n’a pas le sens de sa vie, à quoi bon s’obstiner en se forçant à se choisir des moyens. Si nous avons perdu le sens de notre existence, nous ne sommes plus en face de moyens à prendre et nous pouvons tout juste, en début d’année de préférence ou en fin de retraite, prendre quelques résolutions qui seront évanescentes comme un brouillard matinal. « Il n’est pas de vent favorable à qui ne connaît le but du voyage » ; ce proverbe est bien connu. J’oserai le retraduire « Il n’est pas de moyen convenable à qui ignore le sens de son existence. » Ne soyons pas volontaristes. Ne prenons pas des moyens tant que nous n’avons pas une réponse claire, simple, forte à cette question : qu’est-ce que je veux ? Du côté de la volonté, la source de l’énergie réside dans la volonté simple de la fin. Cette fin que la volonté voit comme mon bonheur, comme mon bien ; c’est un désir fondamental décrit le Père Pinckaers, comme un instinct spirituel.

 

Nous allons parler du choix à faire, ce deuxième mouvement de la volonté. Mais le choix libre reçoit sa force de l’énergie spirituelle qui a sa source dans la volonté de la fin. Disons le autrement et de manière plus simple : l’énergie qui va me donner la force de poser un choix parfois douloureux, un choix de renoncement, me vient de ce que je sais de ce que je veux. Tant qu’un être ne sait pas ce qu’il veut, tant qu’un être ne veut pas profondément, ses choix ne seront que des petites velléités.

 

 

2. L’œil de l’intelligence : le cœur cherche la lumière. La volonté unit son désir à la lumière.

 

Le cœur cherche la lumière. Nos désirs sont multiples et la volonté est une faculté de désir spirituel. Nous n’avons pas à faire de séparation en nous tâtant le pouls pour savoir si tel désir est un désir spirituel ou s’il n’est que passionnel. Ne séparons jamais ce que Dieu a uni. En nous, sont unis profondément la dimension passionnelle, la dimension corporelle, la dimension psychique, et la dimension spirituelle. Mais il nous faut des critères de discernement pour reconnaître si tel désir n’est qu’une envie comme celle du chocolat (je n’oriente pas fondamentalement toute mon existence vers le chocolat même si c’est un exemple récurrent) ou s’il y a plus. Est ce là un désir plus profond que nous pourrions appeler « désir de la volonté » ? Le critère de discernement, c’est la recherche de la lumière, le lien avec l’intelligence.

 

« La lampe du corps c’est l'œil ; si donc ton oeil est sain ton corps tout entier sera lumineux, mais si ton œil est malade, ton corps tout entier sera ténébreux ; si donc la lumière en toi est ténèbres, quelles ténèbres ! »

 

La phrase de Jésus, pardonnez moi un petit peu mon ironie, n’est précisément pas très lumineuse, je ne sais pas si vous en conviendrez avec moi mais .... Je l’interprète de la manière suivante : Au moment où Jésus nous place devant le premier acte de la volonté qui dit ‘je veux’, il nous invite à ces noces de l’amour et de la lumière, de la volonté et de l’intelligence. Le désir passionnel ne cherche pas la connaissance : si je me précipite vers une femme dans un désir passionnel, je ne chercherais pas spécialement à la connaître, encore moins si mon désir relève d’une pulsion physique purement sexuelle ; peu m’importe son nom, et, éventuellement si c’est dans l’obscurité, peu m’importe qu‘elle soit jolie ou pas. Mais plus mon désir sera profond plus je chercherais à l’unir à l’intelligence. Celle que je veux, j’aimerai savoir qui elle est. J’aimerai connaître son cœur et la connaître davantage encore. Le chocolat que je désire peut être d’une manière compulsionnelle, puis je le connaître ? J’ai appris récemment qu’il y a toutes sortes de chocolats ; en fait il y a autant de cacaos que de cafés, j’ignorais la chose ; on peut toujours par goût du chocolat faire de la chimie, mais quelque part cela ne nous permettra pas de mieux goûter le chocolat ; ceci nous importe très peu au fond. On ne peut pas désirer de manière spirituelle un morceau de chocolat. Ce n’est pas possible.

 

Les noces ? Avec cette petite parabole de Jésus sur l’œil et la lumière, l’œil qui fait rentrer la lumière à l’intérieur, nous tenons le critère de discernement sur ce que je veux. Le Père, si c’est le Père car chacun est libre au niveau de sa volonté, je cherche à le connaître toujours davantage. Mais où est donc la foi du charbonnier ? Sûrement pas dans le cœur des mystiques et des saints ; il ne s’agit pas d’avoir fait des études de théologie, il s’agit de rentrer dans cette connaissance insurpassable du Père que nous donne le Christ ; et ce d’abord par la contemplation. Aucun amoureux de Dieu ne s’est passé de cette quête inlassable de la vérité sur Dieu. Cherche pour trouver et trouve pour chercher encore, dit Saint Augustin ; que l’on soit docteur de l’église ou petite bergère paysanne, les désirs de la volonté refusent la cécité de l’intelligence. La passion aveugle, la volonté cherche la lumière.

 

Nous n’avons pas moins d’enthousiasme en désirant d’un désir spirituel. Simplement nous voulons unir ce désir spirituel à une lumière profonde. Jésus parle de l’œil.

 

Dénonçons d’abord une paresse de l‘intelligence lorsque l’intelligence démissionne. Un certain nombre de nouveaux moyens de communication nous enfoncent dans une singulière paresse de l’intelligence et quand l’intelligence démissionne la volonté risque de se tromper. Un faux pas de la volonté qui nous fait sortir du chemin, vidant notre existence de Dieu et du monde. Notre désir alors n’est pas mauvais en lui-même mais il a été mal informé. Une paresse de l’intelligence conduit en général à un faux pas de la volonté. Il me semble même que toute notre existence, cette quête inlassable et incessante de la vérité et de la lumière de Dieu passe par la destruction successive d’idoles superposées. Ce qu’à vingt ans nous prenions pour Dieu, à quarante nous savons que ce n’était qu’une image, et nous nous rapprochons de lui en la détruisant dans cette fournaise de lumière. Nous avons constamment à refuser le divorce entre le vrai et le bien. Le bien qui m’épanouit et le vrai qui correspond au réel. Puisque le bien m’épanouit, je pourrais le fabriquer moi même après tout : telle chose que je désire, si cela me fait du bien, que ce soit faux ou pas peu importe après tout ! Nous entendons ce discours aujourd’hui. C’est un discours truqué car il n’y a aucun divorce entre la vérité et le bien. J’ai toujours à chercher à savoir si ce que j’aime comme mon bien est vrai. Et réciproquement, si la vérité est bonne pour moi et correspond à un bien.

 

Il y a un deuxième divorce qu’il nous faut refuser. Il est très subtil : le divorce entre le bien et le bon. Ne faisons pas de philosophie mais refusons la différence entre le bien et le bon. Le bon sera à la source de mon bonheur, source de ma joie, tandis que le bien, on nous l’a expliqué au catéchisme c’est ce qui correspond avec ce que je suis ; « c’est ce qui te fera du bien » : « Mange ta soupe, elle n’est pas bonne mais cela te fera du bien ». Un bon médicament est précisément le contraire d’un bon médicament, il nous fait du bien mais il a mauvais goût et plus il a mauvais goût, plus il nous fait du bien ! Un bon médicament quelque part, c’est « louche ». Nous avons tous gardé le souvenir de ces piqûres qui nous faisaient mal mais qui nous faisaient du bien ! Vous connaissez tous le film de la Grande Vadrouille où la sœur dit à De Funès « Vous aimez tout ce qui est, bon c’est très mauvais » Sous entendu ce n’est pas bon pour votre santé. Il nous faut  comprendre que ce qui est bien sera source de joie, de bonheur. Le Bien est bon. Il y a une grande grâce de Dieu : lorsque précisément nous trouvons de la joie authentique et réelle, mystique même, à faire le bien. Et spontanément nous trouvons que ce qui est bien est bon pour nous. Faire le bien me met en joie. Il me semble que c’est une grande grâce de Dieu. Il ne suffira pas de dire aujourd’hui d’une manière un peu moralisante : «  il est bien de s’aimer ». Il faut que nous transmettions l’expérience suivante : « il est bon d’aimer car c’est une source de joie. » « Qu’il est bon qu’il est doux pour des frères d’habiter ensemble dans la même demeure » dit le psaume 132. Parce que nous avons goûté que c’était bon, que c’était source de joie, de déploiement, de plénitude de vie.

 

Pour prendre un exemple tout à fait plausible qui s’inscrit dans votre existence ( !), le jour où vous avez saisi par l’intérieur que de ne pas voler était bon, pas seulement bien, mais bon, quelle libération ! Parce qu’à ce moment là, vous avez du goût pour faire le bien, pour suivre les commandements de Dieu de manière ultime, suivant les conseils évangéliques de suivre Jésus le Christ. Tout est bon, même les commandements  redoutables : «  qui veut me suivre qu’il prenne sa croix »

 

Dernière remarque sur cette conjonction entre la lumière et l’amour : La lumière, le vrai est toujours dans le réel, dans la réalité ; « Je me suis cogné très fortement au réel et mes yeux se sont ouverts », Ecrit un auteur contemporain que certains d’entre vous connaissent : Christian Bobin. A la mort de son père, il s’est cogné très fortement sur le réel. Un militaire peut se prendre une balle en pleine poitrine, c’est du réel. Nous ne sommes plus dans le monde de l’illusion, de la projection ; nous sommes dans le monde où le réel vient à moi sous le mode d’un impact.

 

3. Le cœur décide : le choix de Dieu. La volonté choisit ce qu’elle a voulu.

 

La volonté tranche à l’heure du choix de Dieu. « Nul ne peut servir deux maîtres ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre ; on ne peut servir Dieu et l’argent. »

 

Notre Seigneur aime bien prendre des images de banquiers ; nombres de paraboles évoquent  ces talents qui sont confiés par le Père qui s’en va au loin. Qu’entend-il par : «  Nul ne peut servir Dieu et l’argent »  Retraduisons le avec notre réflexion initiale : Nul ne peut choisir comme orientation fondamentale Dieu et l’argent. Il faut choisir, il faut trancher. Notre orientation fondamentale nous porte, soit sur le ciel, soit sur la terre. « Maintenant, dit St Augustin, c’est le temps de choisir. » Le temps du choix, le temps du choix de Dieu ; fusse sur votre lit de mort en forme de croix, comme le bon larron : il a cherché la terre toute son existence et cette rencontre avec Jésus en croix le convertit, le fait changer complètement d’orientation fondamentale ; il n’aspire plus qu’à une chose, le ciel. St Jacques écrit : « celui qui veut être l’ami du monde, se rend ennemi de Dieu. » Où sont donc tous nos compromis intelligents ? Un jour nous servons Dieu, l’autre jour nous servons l’argent ; nous arrivons à slalomer entre le ciel et la terre sans savoir très bien où ce chemin biscornu va nous mener. Il y aurait à réfléchir à cela. Jésus présente une opposition dure ; il nous semble même qu’il durcit les choses puisque nous connaissons des personnes très droites qui font bon ménage avec l’argent et les trésors de la terre : pensons à St Louis roi de France. Et sans être une succession de compromissions douteuses, notre existence apparaît comme un mélange entre le service de l’argent nécessaire pour vivre et le service de Dieu nécessaire pour être. Nous nous estimons assez intelligents et assez subtils pour pouvoir négliger ces oppositions, ces dichotomies, ces dualités qui nous paraissent excessives. Dieu ou l’argent ? Allons donc ! Or, Jésus commande un choix ; le choix de Dieu contre le choix de l’argent. Si tu es ami de l’argent, tu seras ennemi de Dieu.

 

Première remarque pour commenter cette affirmation. Il ne s’agit pas d’inviter le disciple à aimer Dieu plus que l’argent, ou mieux que l’argent, ou de servir Dieu avant de servir le monde. Le dimanche je sers Dieu ; le restant de la semaine oui ... je me sers moi-même. Si le restant de la semaine, je sers mes frères à table, il n’y a pas de problème : c’est aussi le service de Dieu. Mais est-ce que je mets mes énergies les plus vives, les plus fécondes, au service de Dieu ou du monde ? Le choix en fait s’impose. Quelque soit notre degré de foi, la foi touche l’intelligence mais seule la charité met en branle la volonté. Je peux donc être un croyant cultivé, formé, catéchisé, théologisé peut-être même, et ne pas encore avoir fait ce choix fondamental de servir Dieu. Prenons y garde. L’intelligence n’est pas la volonté.

 

Jésus, voudrait-il nous désincarner ? S’il disait comme Ste Jeanne d’Arc : «  Dieu premier servi » Nous entendrions bien par là pouvoir servir l’argent, mais, en cas d’opposition, faire passer Dieu avant l’argent ! De cela nous nous satisferions volontiers. Mais il ne s’agit pas de cela. Il s’agit d’écouter Thérèse d’Avila qui dit : «Solo Dios basta !»  Seul Dieu suffit. Il réclame un choix contre la tentation chrétienne, fruit d’une tendance humaine, à ne pas trancher avec netteté. Si l’on peut repousser une décision le plus longtemps possible, nous le faisons ; et c’est vraiment à l’ultime mise en demeure que nous nous obligeons à trancher. Mais si, par bonheur, les circonstances ont tranché avant nous, quel soulagement ! Car alors nous pourrons nous plaindre de n’avoir pas eu le temps de choisir… et refuser les conséquences pénibles de ce qui advient malgré nous !!! L’expérience montre que nous cherchons la plupart du temps à être pour Dieu sans se faire mal voir du monde et à servir le monde sans trop contrarier Dieu…de toute manière comme il pardonne tout ... ce n’est pas un problème ! Mais il s’agit de l’itinéraire de la joie ! Jésus parle de la joie et renvoyons nous à chacun cette question : cette vie de compromis où l’on cloche d’un pied sur l’autre nous satisfait-elle vraiment ? Dans la ligne de l’évangile, je demeure persuadé que seul le choix absolu de l’absolu nous fait vibrer à la joie divine ; le reste demeure au niveau des satisfactions qui passent aussi vite que nos envies.

 

Il y a nécessité d’un choix. Je vous donne une petite précision anthropologique : la volonté veut, la volonté choisit ; ce sont deux actes différents de la volonté. Vous pouvez savoir une chose et ne pas la vouloir, c’est la différence entre l’intelligence et la volonté. Mais vous avez pu la vouloir dans une volonté simple, forte, dynamique, constante, et la vouloir comme votre fin : je veux Dieu, et ne pas encore l’avoir décidée. Ce sont deux actes différents de la volonté. L’un Saint Thomas l’appelle le vouloir simple, l’autre il l’appelle le choix d‘élection, electio  en latin. La distinction entre les deux nous permet seule d’avancer. Certains êtres sont clairs dans ce qu’ils veulent et l’accompagnement spirituel les renvoie précisément selon la pédagogie de Jésus à : « Que veux-tu ? »  Maintenant si tu sais ce que tu veux, choisis le. Et nous sentons bien que toute une série de peurs, par exemple, peuvent faire obstacle au choix lui-même. La volonté simple veut la fin, dit St Thomas, mais le choix veut ce qui conduit à la fin (et en particulier les moyens); c’est parce que nous avons choisi Dieu que nous pourrons conséquemment prendre des moyens pour aller jusqu’au Père. Retenons bien cette distinction entre le vouloir et le choisir ; ce sont deux actes successifs de la volonté. Savoir poser des choix implique :

 

Premièrement, de connaître le sens de notre existence.

 

Deuxièmement, de savoir trancher sans se noyer, sans s’enliser dans le marais de l’indécision.

 

Troisièmement, de connaître le maximum d’éléments en sachant que nous ne connaîtrons jamais tous les éléments ; « La vraie prudence a deux yeux » nous dit Gustave Thibon dans un texte que je vous ai donné en fin de conférence. Le premier oeil regarde toujours la fin que l’on veut, bien sûr, la décision n’annihile pas le premier acte de la volonté qui est le « je veux », et l’autre œil regarde les moyens avec tous les risques coïncidant avec ce choix. « Qui ne risque rien n’est rien ». Ne lisez pas « n’a rien » car nous sommes du coté de l’être et non pas de l’avoir. Gustave Thibon ne nous invite pas à risquer en bourse pour avoir plus. Mais Jésus nous invite à poser des choix et donc à assumer les risques correspondants afin d’être plus et, en étant plus, connaître la joie. Celui qui ne fait pas de choix s’égare dans la toute puissance qui est le propre de Dieu et non celui des hommes, même s’ils refusent la finitude qui est la marque de la créature. Nous sommes une créature, nous sommes limités. Il ne nous est pas demandé de faire tout le possible, mais tout son possible. Dieu ne nous demandera pas si nous avons gardé ouvertes toutes les possibilités d’existence, il nous posera la question : « As tu choisi ? » As tu donc éliminé un certain nombre de possibles chemins pour en garder quelques uns ? Peut être un seul ? Celui qui ne fait pas de choix reste dans le « tout est possible », dont nous savons qu’il ne nous a jamais apporté un seul centimètre de joie. Le rêve du ‘tout demeure possible’ car tout reste encore ouvert pour moi puisque je n’ai encore rien choisi, doit laisser place au projet : par le projet nous éliminons un certain nombre de possibles. Et même bien des possibles qui paraissent bons voire excellents.

 

Quatrième remarque : savoir poser des choix implique d’avoir compris que le charisme d’infaillibilité n’est donné qu’au pape et au pape seul et dans des circonstances exceptionnelles. L’infaillibilité ne nous a pas été promise comme consécutive à nos choix. Dieu ne nous demande pas d’être infaillible, il nous demande de choisir. De choisir avec toute la conscience et toute la connaissance permises puisque la volonté qui veut s’unit à la lumière qui luit, la volonté vient à la lumière avant de poser le choix. Mais Jésus ne nous interpellera pas sur nos erreurs : « tu t’es trompé à tel moment ! Quelle erreur ! Quelle horreur ! » Non ! Il nous interrogera sur l’amour, l’amour qui est précisément un des actes de la volonté. En prenant une décision, j’introduis dans mon existence, et à travers mon existence dans le monde entier, un point de nouveauté absolu. Dans la deuxième conférence, nous avions parlé du choix de la joie, parlons aujourd’hui de la joie du choix. Il y aura toujours autour de nous des personnes pour contrarier ce choix, nous montrer qu’il a été trop rapide, mal informé, erroné, pour essayer de nous faire revenir sur nos choix, comme sur nos engagements. Restons fidèle à nos choix et soyons soucieux d’être le gardien des choix de nos frères.

 

Un choix intervient dans une histoire personnelle qui commence avant lui : le don de la vie ne relève pas d’un choix, je l’ai reçu des parents qui ont choisi pour moi ce don de ma vie, ce don du baptême etc. Il relève d’une histoire qui continue avec lui, modifiée par lui, transformée tout entier par lui. La liberté s’introduit vraiment dans notre histoire à travers notre choix. Une décision libre est une véritable création qui change le cours de l’histoire. « Je veux qu’un homme s’en tienne à ce qu’il a décidé dut il pour cela se perdre et même si le terre devait se transformer en poussière » dit un rabbin hassidique, Mendel de Kotz. 

 

Et on ne peut choisir moins que DIEU.

Sartre a écrit un ouvrage « L’être et le néant ». Jésus nous propose un choix qui est celui de « l’Être ou le néant ». Le néant, l’argent, tout ce qui passe, ce qui nous pèse sans nous remplir.

Dieu, ce qui ne passe pas, ce qui nous remplit sans nous peser. « Venez à moi vous qui peinez et ployez sous le fardeau ». Le fardeau de Jésus, c’est son ‘vers le Père’, son orientation profonde vers le Père. C’est son amour du Père. Ce joug est léger, il est facile. Le Père nous remplit sans peser sur nos vies.

 

Choix important. Tout choix profond se rapporte à cette dualité : tout choix se rapporte, en son principe, à ce choix, Dieu ou Mammon, Dieu ou l’argent. Ce que notre cœur veut, il doit désormais le choisir. Vouloir quelque chose, vouloir Dieu sans le choisir c’est s’enfoncer sur une voie de tristesse, de regret, d’amertume pour reprendre l’image du cardinal Journet Ce serait atteindre cette pierre qui masque la source, la soulever par un effort de la volonté, laisser l’eau filtrer, la tenir à bout de bras jusqu'à la fatigue des muscles et tout relâcher ; on a encore de l’eau qui baigne les pieds et on s’en veut de ne pas avoir pu d’un coup d’épaule (ce que j’appellerai le choix) rouler la pierre et laisser l’eau couler  à flot. Profondément, tout humaniste s’est trouvé en demeure de poser dans sa littérature (et dans son existence) ce choix là, avec des expressions différentes. Je pense à Arthur Koestler qui parle du « Le zéro ou l’infini ». Ou à un auteur de la fin du dix neuvième siècle, converti tardif, qui avant de faire le choix de Dieu s’était posé la question suivante : le revolver ou le crucifix ? Le suicide ou la vie. « Je te mets aujourd’hui en demeure de choisir, entre la vie et le bonheur et la mort et le malheur. »

 

 

4. Les quatre attitudes correspondantes au choix de Dieu. La volonté prend les moyens.

 

Nous avançons dans cette lecture de Mathieu. Une fois que le choix est fait et pour qu’il soit un choix véritable, la volonté saisit des moyens, des moyens correspondants avec le choix, le choix correspondant avec ce que l’on veut. Pour discerner si votre volonté est spirituelle ou pas, si votre désir vient vraiment du cœur, vous avez le critère de la lumière. Pour discerner si votre choix a été réellement fait, vous avez le critère des moyens. Tu as fait un choix ? Quel moyen as tu pris ? Mais, répondras-tu : « plus tard je prendrai les moyens… » C’est que le choix n’est pas fait ! C’est dans le mouvement même du choix que l’on prend les moyens. Et Jésus nous indique quatre moyens à prendre en même temps que l’on fait le choix de Dieu :

 

A.     L’abandon au Père

B.     L’absence de jugement du prochain

C.     Une intelligence des situations

D.     Crier vers le Père pour exprimer cette confiance.

 

A.     L’abandon au Père : Ne garder que l’aujourd’hui et le donner au Père, voilà ce que c’est que s’abandonner à lui.

 

« Voilà pourquoi je vous dis ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez, la vie n’est elle pas plus que la nourriture et plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent dans des greniers et votre Père céleste les nourris ; ne valez vous pas plus qu’eux ? Qui peut d’ailleurs en s’en inquiétant, ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? Et du vêtement pourquoi vous inquiéter ? Observez les lys des champs comme ils poussent, ils ne peinent ni ne filent. Or je vous dis que Salomon dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. Que si Dieu a dit de la sorte de l’herbe des champs qui est aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera t il bien plus pour vous, gens de peu de foi ! Ne vous inquiétez vous donc pas en disant qu’allons nous manger ? Qu’allons nous boire ? De quoi allons nous nous vêtir ? Ce sont toutes choses dont les païens sont en quête ; or votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord son royaume et sa justice et tout cela vous sera donné par surcroît, ne vous inquiétez donc pas du lendemain, le lendemain s’inquiétera de lui-même, à chaque jour suffit sa peine. »

 

La sagesse populaire dit qu’ « il faut prendre les événements comme ils viennent, les gens comme ils sont et le bon Dieu comme il veut. » C’est une bien belle définition de l’attitude de confiance. Prendre les événements comme ils viennent, les gens comme ils sont et le bon Dieu comme il veut. Les plus résistants des trois, ce sont peut être les événements, si l’on y réfléchit un peu. Parce que Dieu, par certains cotés, est une bonne pâte ; le prochain, si on a un peu de personnalité, on arrive à le plier un peu, le former un peu à notre goût. Mais les événements sont résistants ; quand il pleut, il pleut. « Si Dieu veut quelque chose, cela se fera. » C’était l’expression favorite de Mère Térésa.

 

Quelques remarques sur cet abandon au Père et sur cette attitude de confiance filiale :

 

« La clé de compréhension dans le domaine spirituel, ce n’est pas l’intelligence mais l’obéissance. » Tu as la volonté de Dieu sur toi ? Obéis et tu comprendras ensuite cette volonté. C’est la mise en pratique qui fait la lumière en nous. « L’obscurité intellectuelle, dit Chambers,  résulte de l’ignorance ; mais l’obscurité spirituelle a pour cause le manque de désir d’obéir. » Oui, pour passer des examens, il ne suffit pas d’obéir au professeur qui,  en tant que professeur, ne vous commande pas mais vous invite à lire la bibliographie qu’il vous donne, par exemple. Et l’élève intelligent choisit dans la bibliographie les livres écrits par le professeur en question, lui qui fait passer l’examen ! Il lit de préférence ceux là ! Ainsi l’obscurité intellectuelle ne va pas venir de notre manque d’obéissance au professeur mais de notre manque de travail, de notre ignorance ; en revanche, la lumière spirituelle, celle qui s’unit à la volonté, nous fait défaut par manque d’obéissance à Dieu.

 

Cette attitude de confiance n’est pas une invitation à l’irresponsabilité. Non. Elle coïncide avec l’orientation profonde : notre application responsable dans l’existence concrète et matérielle de notre vie professionnelle, familiale, religieuse sera revue, focalisée, réorientée précisément par ce choix fondamental de Dieu. Voilà ce qu’est l’attitude de confiance fondamentale au Père. Car nous ne sommes pas non plus des lys des champs, ni des petits oiseaux du ciel ! L’intelligence que le Créateur nous a donnée nous rend capables de faire des projets et d’attendre de prendre les moyens de réaliser ces projets.  Mais à l’image des petits oiseaux ou des lys des champs qui sont eux programmés de l’intérieur pour leur achèvement, nous avons à relire, à recentrer, à purifier toutes nos implications les plus sociales et les plus concrètes à la lumière de notre orientation fondamentale vers le Père. Nous donnons trop souvent au bon sens les commandes qui reviennent à Dieu, du genre : Dieu n’en demande pas tant voilà ce que nous allons faire... Non ! Relis ton existence à la lumière du sens de Dieu.

 

Ayons confiance !  Rappelons-nous toujours que la source de la joie est en nous et que le bonheur est un dû. Le bonheur fait partie de l’héritage du fils et nous sommes des héritiers puisque nous sommes des fils, dira Saint Paul. Dans le droit français, un père ne peut pas déshériter ses enfants. Il y a une part réservataire et le père ne peut jouer que sur une toute petite partie de son patrimoine pour favoriser l’un ou l’autre… De même avec le Père, nous sommes héritiers, cohéritiers avec le Fils ; le bonheur est un dû, il est le patrimoine du Père et donc nous en héritons. Cette confiance extraordinaire, les saints la vivent ; je ne peux pas m’empêcher de vous lire un témoignage de Mère Térésa :

 

« Si vraiment nous appartenons à Dieu, nous devons être à sa disposition et lui faire confiance nous ne devons jamais nous préoccuper de l’avenir. Il n’y a aucune raison pour le faire Dieu est là. (Vous connaissez trop bien Mère Térésa pour savoir que ce n’est pas le discours d’une petite religieuse enfermée dans son ermitage qui n’aurait le souci que d’elle même) Pas une seule fois nous n’avons répondu à quelqu’un que nous n’avons pas de nourriture, que nous manquions de lits ou de quoi que ce fut et nous avons affaire à des milliers de gens. Nous avons 53 000 lépreux et pourtant personne n’a jamais été renvoyé parce que nous manquions de quelque chose. Tout est toujours là, bien que nous n’ayons ni salaire, ni revenu, ni autre ressources. Nous recevons librement et donnons librement. A Calcutta seulement, nous nous occupons de 7000 personnes et si un jour nous ne préparons rien, elles ne mangent pas. Et un jour, une sœur est venue me dire : « Mère il n’y a rien à manger pour vendredi et samedi. Il faudra dire aux gens que nous n’avons rien à leur donner pour aujourd’hui et demain » Je suis restée sans voix ne sachant que lui dire, mais à neuf heures le gouvernement pour quelques raisons inexpliquées a fait fermer toutes les écoles et le pain qui leur était destiné nous a été envoyé. Nos enfants et nos 7000 personnes ont mangé du pain pendant deux jours, ils n’avaient jamais mangé autant de pain de leur vie. Personne dans toute la ville ne savait pourquoi on avait fermé les écoles mais moi je le savais. Je savais la délicate prévenance de Dieu si délicat est son amour. »

 

Laissons le souci : choisir Dieu, choisir le Père implique de laisser le souci et l’inquiétude, le mot revient six fois. Contre la peur de la vie, le Père. Contre les peurs, le Père. Le Père du ciel. Si nous réfléchissons un peu : notre avenir n’est au fond qu’une succession de présents qui ne sont pas encore, mais qui vont être, et où agit le Père ! Les siècles à venir, (pour nous c’est peut être un peu ambitieux quand même, disons les décennies qui nous restent à vivre !) les années qui s’étendent comme une route droite devant nous, ne sont qu’une succession de jours et à chaque jour suffit sa peine, puisque chaque jour le Père y pourvoit. La peur sourd dans le cœur d'Adam quand il a rompu l’alliance et c’est la peur de Dieu. Il se cache quand Dieu revient le soir à la brise légère, il se cache car les pas de Dieu le paniquent. Dieu n’est plus reconnu comme Père ; la connaissance de Dieu dans le cœur d’Adam se trouve décalée par rapport au sentiment de la paternité. Pour avoir lu l’évangile selon Saint Jean, il me semble que Jésus n’a qu’une mission et c’est de rendre à l’homme le sentiment vif que Dieu est Père. La sensation forte non pas tant de l’existence de Dieu que de la présence d’un Père. Réapprendre le Père en revenant à cette sorte d’esprit d’enfance, selon le mot de Thérèse de l’Enfant Jésus, à cette confiance ou conscience filiale que le Père sait tout, peut tout et nous aime. Voilà. Il me semble que la libération de nos peurs passe par là. C’est un chemin parfois un peu long.

 

Le choix demandé par Jésus n’est pas le choix « d’une vie angélique mais évangélique ». L’option fondamentale pour Dieu ne brade pas notre condition terrestre. Même nous autres, religieux nous avons besoin de manger et de temps en temps nous vous distribuons avec largesse des tracs pour bénéficier de vos générosités. Serait ce un manque de confiance dans le Seigneur ? Non ! Nous pensons que la main du Père agit dans le chèque que vous signez pour l’Abbaye, tout simplement. Le choix évangélique ne nous coupe pas du corps et des besoins matériels mais il nous oriente vers le Royaume de Dieu. La véritable démission n’est pas réalisée par cet abandon au Père mais par la peur de l’avenir. La paresse elle-même, selon Saint Thomas d’Aquin, est une peur, une peur de la fatigue à venir causée par le travail ; la fatigue après le travail relève d’une loi naturelle de l’être humain donc point d’inquiétude particulière à avoir si vous êtes fatigués après avoir travaillé. La paresse, c’est la peur de la fatigue avant le travail.

 

Regardons le présent pour vivre cette confiance dans le Père. Il y a un phénomène de concentration sur le présent. Le présent n’est pas isolé dans l’histoire dans laquelle il s’inscrit : pour cela, saint Augustin, quand il analyse le temps dans le livre des Confessions, dit « le présent, c’est le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir ». Il ne me revient pas pour l’heure de reprendre ces analyses un peu complexes. Se concentrer sur le présent n’est pas ignorer le passé que je porte dans le présent à travers ma mémoire. Là, aujourd’hui, bien concentré sur le moment présent, je suis Père Luc jusqu'à preuve du contraire, et je vis, et ma manière de parler, de m’exprimer, de me comporter aujourd’hui dans mes relations vient du passé, de ce que je continue de porter en moi et du futur que je porte en moi à travers cette faculté qui me permet de me projeter, de faire des projets. La concentration sur le présent n’est pas la méconnaissance de notre histoire, de notre futur en tant qu’il est un avenir projeté. Mais la concentration sur le présent à laquelle Jésus nous invite relève d’une discipline d’esprit.

 

Le Cardinal Daneels disait : « Il faut faire du temps un ami ». Nous nous reposerons la question de la durée dans la conférence qui sera la dernière de l’année « Pour tenir dans la durée. ». Mais posons nous cette question essentielle qui est liée à notre abandon au Père : le temps est il un ami pour moi ? Le temps ne peut devenir un ami pour nous que lorsque nous vivons avec intensité le présent. Le présent ne porte pas la peur, c’est le futur qui la génère. Regardons le petit enfant tout concentré qui est en train d’essayer de juxtaposer ou de superposer ses trois petits morceaux de cube, (j’en suis encore aux jeux de mon enfance… disons : le petit enfant qui est entrain d’essayer d’allumer son jeu informatique et qui essaie de mettre les piles dedans, c’est plus réaliste et plus moderne.). Il est totalement concentré sur ce qu’il fait. Il jouit de la vie.

 

Tout est prévu par le Père. Tout ne signifie pas que nous n’avons pas à agir avec la force de notre intelligence, mais tout est prévu par le Père. « Ma grande idée que je voudrais unique, dit Dom Guillerand c’est que tout est prévu préparé et permis et réalisé à chaque seconde par la volonté toute puissante de quelqu’un qui nous aime. »

J’aime cette comparaison avec les lys des champs et des petits moineaux. Parce qu’à travers cette comparaison, Jésus éduque notre regard et, loin de nous détourner du réel sous prétexte d’être complètement à l’intérieur avec le Père, il fait de la réalité qui nous entoure le lieu où nous verrons la paternité de Dieu. La création tourne autour de nous et nous inspire des sentiments de confiance. Tel jour, elle pourra nous inspirer des poèmes ou de la musique ou je ne sais quelle peinture, c’est parfait. Enfin… si c’est beau, c’est bien ! Le beau peut être aussi parfois bien. Mais la création qui nous entoure est bien plutôt pour celui qui a fait le choix de Dieu, le lieu où va se rétablir sa confiance en Dieu. « Quand l’homme est dans la nature, il dit Dieu. Quand l’homme est dans la ville, il dit l’homme ». Je vous ai déjà cité ce mot de Nietzsche. Il faudrait pour raviver notre confiance dans le Père prendre de temps en temps un bain de Nature. Se replonger dans la nature à l’état brut, la nature dévêtue du désert, par exemple. Le désert est une nature dévêtue qui n’a plus sa parure de plantes et d’animaux.

 

 

B. L’absence du jugement sur les autres.

 

Deuxième moyen d’une importance presque égale au premier moyen.

 

Jésus présente ce moyen à travers cette parabole bien connue de la paille et de la poutre. La poutre qui se trouve dans notre œil et la paille qui se trouve dans celui du voisin. Le choix de Dieu implique comme premier moyen la confiance à son égard. Mais quelle attitude vis à vis du prochain implique ce choix de Dieu ? Et là encore nous avons un grand moyen de discernement. J’insiste un peu sur ces outils pour discerner, que nous pouvons appliquer aux autres ou nous appliquer, parce que j’ai le sentiment que les gens cherchent les signes de Dieu autour d’eux et  non seulement ils cherchent les signes de Dieu mais en plus leur interprétation ; bref, ils cherchent à discerner.

 

La manière dont nous avons renoncé à juger les autres nous donne la manière dont nous avons fait ce choix de Dieu, choix plus ou moins absolu. Soyez dans une paix immense, quelque soit le sentiment intérieur que vous ayez de la présence du Père ou au contraire de son absence, soyez dans une paix immense si, à l’égard du prochain vous n’éprouvez plus l’envie de porter un jugement. Alors même que, peut être, par vos responsabilités, je pense à un Père Abbé, je pense à un père de famille, à une mère de famille, alors même que vos responsabilités vous invitent à beaucoup de lucidité sur votre prochain. L’abandon au Père est tout le contraire de la démission. Il faut continuer de mobiliser sa volonté, je dis bien de mobiliser sa volonté, vis à vis du prochain en ne jugeant pas. Bien au contraire, la volonté va nous faire profiter de ce que nous avons discerné chez le prochain pour nous purifier, pour enlever la poutre de notre œil. La connaissance qui m’est donnée de la paille dans l’œil de mon voisin, connaissance ressaisie par la volonté, me permet d’arracher la poutre qui est dans le mien, un obstacle qui est de même nature mais beaucoup plus important que celui discerné chez le prochain. C’est un exercice de la volonté. Et comme tous les exercices de la volonté cela coûte. Il faut vouloir ne pas juger. Nous sommes bien dans l’histoire de la volonté car, quelque part, le jugement est aussi le fruit de la volonté. Juger, c’est aussi trancher. Cataloguer quelqu’un c’est le fruit de la volonté. Alors la volonté s’oppose à ce mouvement si naturel en nous et dit : je ne veux pas juger.

 

C. Une intelligence des situations : les choses et les personnes à considérer

 

Jésus nous indique ce troisième moyen à travers une parabole mystérieuse : ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, ne jetez pas vos perles devant les porcs. Appelons ce conseil : avoir une intelligence des situations. Ne donnez pas des perles aux pourceaux sinon ils vont non seulement fouler les perles mais en plus se retourner contre vous. Jésus, me semble-t-il, nous renvoie là à notre dignité : Pourquoi donner nos oeuvres si précieuses, ces trésors que Dieu nos confie et que nous avons développés si cette semence à trouver peut être dans notre cœur une terre fertile et profonde, pourquoi donner ces trésors aux cochons et aux chiens ? Nos actes de fils du Père, nos actes de fils dans le Fils tout orientés vers Dieu, qu’en faisons nous ? Tout à l’heure, j’évoquais de manière un peu humoristique ces existences de personnes qui donnent le meilleur de leur énergie pour faire fructifier le capital, étranger de préférence ; il y aurait matière, me semble t il, à se demander si, de manière presque constante, nous ne donnons pas des perles à des cochons. Si les flux d’énergie coïncidant avec notre orientation profonde ne devrait pas aller vers ce à quoi tout l’évangile nous invite, aller au pardon car il faut beaucoup d’énergie pour pardonner à quelqu’un. Parlons d’énergie intérieure mais aussi d’argent et de temps peut être : nos meilleures énergies pourraient aller vers et à la rencontre du Père. Quelle énergie nous reste-t-il pour la prière, par exemple car il faut aussi beaucoup d’énergie pour prier. C’est une œuvre, un opus comme on dit en latin. Prier fatigue, tous ceux qui sont tenus à l’office divin pourront vous le dire et en être témoin.

 

E.     Une expression de la confiance : les cris du fils.

 

Quatrième et dernier moyen surprenant :

 

Je veux souligner ici le paradoxe en rapprochant deux versets qui paraissent contradictoires. Ce même Jésus qui nous dit « ne vous inquiétez pas du lendemain », « ne vous inquiétez pas pour votre vie », « ne vous inquiétez pas en disant ‘qu’allons nous manger’ », nous dit : « demandez et on vous donnera, frappez et on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez ». Le rapprochement de ces deux versets a de quoi surprendre… Je ne suis pas certain que cela aille de soi. Si on n’a pas de souci à se faire pourquoi demander ? Avez vu déjà vu des petites corbeaux se mettre en prière sur leurs petites pattes, tendre leur deux ailes ver le ciel en disant : Cui, cui, cui ! ce qui se traduit en français : « Père, peux tu me donner quelques brindilles pour mon nid ». Il est bon de rapprocher les paroles de Dieu entre elles et de les faire résonner un peu. Si nous n’avons pas à nous soucier du lendemain, nous n’avons donc rien à demander ni aux hommes ni au Père. La conclusion me semble d’une logique implacable. Pourtant, il doit y avoir une solution mais quelle est t-elle ? Ouvrons une piste : c’est précisément parce que nous sommes dans un abandon total au Père que nous lui demandons. Les cris du fils sont l’expression de sa confiance vers le Père. C’est dans le mouvement d’abandon au Père que je vais demander et non pas contre ce mouvement.

 

5. La règle d’or brise l’inconscience. La volonté règle la vie

 

Enfin, il y a cette dernière phrase, cette règle d’or : « tout de ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites le vous-mêmes pour eux. Voilà la loi et les prophètes ». La volonté devient la règle de toute ma vie : « Tout ce que vous voulez… » Ce n‘est point à des adolescents mal structurés que Jésus s’adresse maniant la démagogie : tout ce que tu as envie de faire, fais le aux autres ! Un adolescent sur deux fait une tentative de suicide. Vous le saviez peut être. Cri d’appel, volonté d’en finir, je ne sais. Mais cette envie traverse leur cœur, or évidemment si l’on a envie de se suicider, il n’est pas recommandé par Jésus de ‘suicider’ le prochain. Cela étant posé, il n’en reste pas moins que quelque soit le lieu où nous nous trouvons et la situation dans laquelle nous sommes plongés, nous avons en nous la règle fondamentale qui doit façonner toute notre existence et toutes nos actions. C’est prodigieux. Avec cette règle, toute la loi et les prophètes se trouvent résumés.

 

Voyez à quelle autonomie nous sommes appelés par le Christ lui même notre sauveur. C’est le terme de la volonté. C’est l’achèvement de la volonté comme on achève un conte en disant : « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » et donc ils n’eurent plus de problèmes ni avec son conjoint ni avec ses enfants ( !). Donc tout va bien et le bonheur n’ayant pas d’histoire, le conte s’arrête là. Et donc Jésus arrête son propos presque à ce niveau là. La volonté s’épanouit, elle se nourrit avec l’intelligence, elle sait ce qu’elle veut, elle tranche, elle prend les moyens, elle les applique, elle fait que l’homme est totalement abandonné au Père et à ce moment là, cette volonté n’est plus différente de la volonté du Père. Alors tout ce que vous voulez que l’on fasse pour vous faites le pour les autres. Vous avez en vous la règle d’action totale pour agir vis à vis des autres.

 

Dernière remarque, à laquelle je tiens : une telle règle rend caduque la volonté de se justifier par l’inconscience. Du genre : « Je ne savais pas, j’ignorais que, alors je ne pensais pas qu’il avait soif,… » Etc. Je n’ai pas besoin de vous faire beaucoup de tableaux. Comme nous avons généralement des idées fragmentaires de théologie morale, nous sommes persuadés que, étant dans l’ignorance, il n’y a pas péché. « Je ne savais pas que mon frère avait soif donc je ne lui ai pas donné de verre d’eau mais je n’ai pas péché. » Jésus ne parle pas comme cela et quand on essaie de se justifier par l’inconscience au jugement final (« quand t’ai-je vu assoiffé, affamé, dévêtu, prisonnier, malade et je ne suis pas allé... »), on s’entend dire par Jésus : « ce que tu n’as pas fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que tu ne l’as pas fait ». Jésus ne trouve pas très bon ni très sain cette justification par l’inconscience. C’est que si, en effet, vous ne saviez pas que votre frère mourrait de faim à votre porte comme le riche avec Lazare, il ne vous sera pas tenu compte du fait que vous ne lui avez pas apporté à manger. Nous sommes tous d’accord et la théologie morale sera tenue sauve. Mais il sera tenu compte de manière grandissime de votre inconscience : pourquoi ne l’as tu pas su ? « Ne détourne pas les yeux du pauvre qui te tend la main », dit Tobit à son fils Tobie. Il est si commode de se fabriquer des inconsciences, de se murer comme certains dans des ghettos de milliardaires derrière nos images du monde, de telle sorte que, ne voyant pas la réalité, nous n’ayons pas à partager ; l’inconscience ne nous sauvera pas. Je me demande si elle n’est pas le pire des péchés. « Mais je ne savais pas quoi faire dans mon existence »…Notre inconscience et notre ignorance sont coupables car la règle est en nous : « tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites le vous-mêmes pour eux. Voilà toute la loi et les prophètes ».

 

Voilà jusqu’où retentit l’appel du disciple : au sommet de notre liberté responsable dans l’abandon au Père. C’est le mystère de notre volonté.

 

 

 

 

Qui  ne risque rien n'est rien

L'être qui court le moins de risques est ici‑bas l'être le plus voisin du néant : qui ne risque rien n'est rien.

Le risque est fait pour être couru : chaque être porte en lui de quoi surmonter les risques auxquels sa nature ou sa vocation l'exposent.

Le plus grand risque est fonction du plus haut destin. Socrate mourant s'enchante du « beau risque » de l'immortalité, Blaise Pascal pousse l'homme au pari suprême.

L'acceptation de la mort est le seul risque qui soit proportionné à la destinée surnaturelle de l'âme, et celui qui n'est pas prêt à le courir n'est pas vraiment chrétien. Où trouver la contrepartie de la vie éternelle, si ce n'est dans le total anéantissement de la vie temporelle : un seul risque est à la mesure de la promesse absolue de Dieu, c'est celui de la perte apparente de tout.

La destinée de chaque homme est commandée par la réponse intérieure qu'il fait à cette question : de l'amour ou de la mort, lequel est une illusion ? Le chrétien, lui, joue sur l'amour, et, pour l'amour, il est prêt à risquer la mort. Il est de ceux qui, croyant en l'amour, ne peuvent plus croire en la mort. Le risque chrétien consiste, à la limite, à subordonner la mort à l'amour. Depuis le Calvaire, la mort ne travaille plus pour son compte l'amour lui dérobe incessamment sa victoire. Le suprême risque est devenu le suprême espoir.

Chacun règle sa prudence d'après la nature de son trésor, de son coeur.

La vraie prudence a deux yeux : l'un est fixé sur le but à atteindre, l'autre sur le risque à courir ; elle voit jusqu'au but, et c'est pourquoi elle sait affronter le risque.

La fausse prudence est en quelque sorte éborgnée, elle n'a qu'un oeil braqué sur le risque, elle ne voit pas plus loin que le risque, et c'est pourquoi elle se refuse à le courir. Privée à la fois du sain regard qui voit le but et de la sainte tendance qui porte vers lui, elle n'a plus qu'un désir : celui d'échapper au risque à tout prix. L'homme est alors voué à la stagnation ou à la régression ; il ne rêve plus que de carapaces ou de garde‑fous et la vie se transforme pour lui en une immense entreprise d' « assurances contre tous risques ».

Il n'est pas de pire imprudence que cette fausse prudence. A trop vouloir se préserver, on se détruit. L'être qui, pour mieux se conserver, se retranche dans les parties inférieures de lui‑même, est l'artisan de sa propre ruine, car il agit contre une exigence centrale de la nature et de la vie, et il compromet irrémédiablement le bien inférieur qu'il prétend sauver...

Dans tous les domaines, l'homme doit choisir, non entre la sécurité et le risque, mais entre un risque ouvert, chargé de promesses, et un risque sans compensation, sans issue. Car il n'est pas ici‑bas pour lui de palier stable, et le refus de monter accroît les chances de tomber. Au risque fécond de la vie et de l'amour, la fausse prudence substitue partout le risque stérile de l'égoïsme et de la mort.

Gustave Thibon. L'Échelle de Jacob. Bruxelles  p.151-155

 

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