S'aimer soi-même

 

Plan :

 

              1. L’estime de soi

              2. Le bien-être avec Pierre

              3. Le bien-vivre avec Paul

              4. Le bien-sentir avec Marie-Madeleine

              5. Textes

 

 

Rappel : « Il faut prendre et reprendre sans cesse le risque d'aimer pour avancer au large. » Il nous faut peser et prendre au sérieux chacun de ces mots de Jean-Paul II. Il y a différents niveaux de profondeur en nous, comme dans nos relations. Creusons en profondeur, élargissons, c'est le but de nos existences temporelles, aller le plus loin possible dans l'amour. L'angoisse resserre, l'amour dilate l'âme…

 

Je vous ai déjà parlé de l'amour en tant qu'agapè (agaph), l'amour qui vient de Dieu, par la présence de Jésus-Christ en nous, qui ne vient pas en plus de nos amours, mais qui vient surélever nos capacités d'amour. Il existe une manière spécifiquement chrétienne d'aimer : nous ne disons pas que nous  sommes meilleurs, mais différents par notre baptême et par notre foi.

 

Dans cet unique élan d’agapè, il y a différents « objets » qui le colorent suivant ce qu’ils sont : l'amour de soi, l'amour d'amitié, l'amour conjugal, l'amour sacerdotal. Parlons de l’amour de soi après l’amour que nous avons pour Dieu.

 

Pourquoi l'amour pour soi ? Jacques Arène, psychanalyste, écrit : « L'homme moderne a de plus en plus de mal à dire « Je », à trouver le sens du « Je »  et par là même, du « Tu »…  Dans un travail spirituel, le présupposé est que Dieu existe et l'accompagnateur va le mettre au centre de la relation. Ce n'est pas le cas de l'analyse… Pour moi, les moments de vrai changement sont du ressort de la grâce. » Le travail psychologique permet de gagner en liberté, pas de donner la liberté : seul Dieu la donne. Le psychologue peut enlever certains liens, permettre d'assumer telle blessure. Le travail du prêtre se situe d'emblée dans une autre perspective. Voici le témoignage d'un ami célibataire qui a traversé un certain nombre d'épreuves et avec lequel je corresponds : « Il   me semble que le premier pèlerinage sur cette terre est avant tout un cheminement au plus profond de nous-même pour y retrouver le Christ. Plus je fais cette démarche de chrétien pour comprendre ce que le Christ attend de moi, plus je découvre que je suis faible et pécheur. Que peut attendre Dieu d'un pauvre type comme moi ? Comment puis-je être à la hauteur ?…»

 

 

 

1. l’estime de soi : la question du « je »

 

Avant de pouvoir dire : « J'aime », il faut recaler le « Je », pouvoir dire « je m'aime ». Il faut recaler une relation très particulière, entre le « Je » et le « Moi ». Je vais m'aimer, mais je ne peux m'aimer que m'aimant. D'un amour réflexif, très particulier. D'où notre tendance, notre tentation à vouloir aimer notre prochain, avant de s'aimer soi : ce fut la tentation du jeune Moïse encore en Egypte. Mais Moïse va connaître personnellement l'épreuve du désert, où l'on apprend à aimer Dieu et à s'aimer soi, avant de guider le Peuple à travers le désert. Après, Dieu le renvoie à son peuple, pour la mission qu’il s’était donné à lui-même mais sans succès ! À force de vouloir aimer alors qu'on n'est pas prêt, on s'épuise et même on agace ! Comme Moïse : « Qui t'a instauré juge parmi nous ?… »

Entre le « Je » et le « Moi », y a-t-il un minimum de concordance, d’ajustement, pour pouvoir dire « Je » ? Dans la littérature sur le développement personnel, on parle de l’estime de soi : comment puis-je être cohérent avec moi-même ? Il y a tellement de gens qui courent après leur « Je ». Les disciples réunis à Jérusalem en font l’expérience : « à ce moment là, Jésus se tint au milieu d’eux… » Lc 24,36 Leur première réaction est la frayeur. Que dit Jésus ? Il ne dit pas : « Je suis Jésus », il se fait reconnaître en disant : « C’est moi ». En grec : egw eimi autoV, autrement dit : « Moi, je suis moi-même ». Cette phrase renvoie à  Yahvé : « Je suis ». Il ne dit pas : « Je suis la lumière », mais « Je suis moi ».

Jésus a atteint sa pleine identité à travers la résurrection. C’est la force de la personne enfin réalisée qui permet de se faire reconnaître en disant : « Je suis moi ».

 

Le chemin d’estime de soi précède le chemin de l’amour de soi. C’est l’amour que j’ai pour Dieu qui permet de se caler sur son « Je ». Cf. la parabole du Fils prodigue : si je me considère comme moins qu’un cochon, je ne pourrai jamais dire « Je ». C’est un chemin passionnant. Je vous propose d’opérer, pendant une heure de marche en silence, une conversion (métanoïa) : puis-je me prendre moi-même comme objet de mon attention et but de mon pèlerinage ? Même si ce n’est pas le but ultime, qui est le Christ, c’est un passage obligé.

 

Saint Augustin le disait : « Auparavant, je vivais, la lumière éclairait les choses, et moi j’étais tourné vers les choses. Et puis la lumière s’est tournée vers moi, pour m’éclairer moi. » C’est difficile, de s’estimer soi. Pour s’estimer, il faut commencer par se regarder.

 

Celui qui peut nous donner d’entendre et de comprendre, c’est l’Esprit Saint. Il faut que, ayant acquis une certaine maturité, nous parvenions à saisir toutes les différences entre les êtres humains, pour passer de l’intolérance à l’amour. Il faut fonder toutes nos rencontres sur le fait que c’est le même Esprit Saint qui habite le cœur de Philippe et de l’eunuque.

 

L’amour de soi est ce qu’il y a de plus difficile dans le christianisme. Il nous faut reprendre ce chemin d’Augustin, celui du fils prodigue, qui est le chemin de l’amour de soi : c’est un chemin unique.

 

Le chemin de l’amour de soi peut déraper, même s’il a un bon but, il peut se tromper de terme pour aboutir à l’égoïsme, ou à l’égotisme (de ceux qui ne parlent que d’eux-mêmes).

 

Il faut faire ce chemin de la Parole à notre vie. Nous ne sommes pas toujours nous-mêmes… Comme dans le passage du sommeil au réveil, ou lorsque nous sommes très fatigués, dans un état de stress ou de peur : il y a  alors un décalage entre le « Moi » et le « Je », dont nous avons plus conscience que d’habitude.

 

L’homme a toujours besoin d’un mouvement réflexif pour être un homme. Il faut devenir un homme, c’est pour cela que nous avons une histoire, que nous sommes situés dans le temps. Dans le Seigneur des anneaux, tome II, Golum est un hobbit dégénéré : il ne s’identifie plus avec lui-même, mais parle de lui à la 3ème personne : « Golum pense que… »

Il faut pouvoir dire : « Je me connais bien, je me maîtrise bien, je suis capable de revenir à moi-même. »  L’être humain doit se ré-assumer lui-même. Il ne peut pas être heureux s’il ne sait pas qu’il est heureux. Dans la Parabole du Fils prodigue, le pays lointain où se trouve le fils évoque qu’il est loin de lui-même, il s’est décalé de lui-même. «  Il commença à ressentir la privation.  Rentrant en lui-même, il se dit[…] Il partit donc,  s’en alla vers son père et lui dit : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi : je ne mérite plus d’être appelé ton fils ». Ce texte montre ce qu’est la juste estime de soi, comment on peut dire : « Je m’aime… j’aime Dieu. »

 

Nous sommes dans cette situation, en terre lointaine, cette situation de l’homme blessé, marqué par le péché originel. Nous pouvons acquérir une juste estime de nous par notre éducation, notre milieu ambiant. Les autres peuvent aussi nous conduire au-dessous du statut de cochon, l’animal maudit : on s’estime si peu que l’on n’a même pas le droit de manger ce que l’on donne aux cochons. Cela existe ! Nous pouvons nous appuyer sur l’estime des autres, cela sera toujours du sable ! Le rapport au père est toujours complexe. Il nous faut reconstruire une image juste - à partir de la paternité divine - de cette relation au père, entre le père omniprésent de l’enfant et le père rejeté par l’adolescent. Un jour, nos parents vont mourir. A ce moment, comment existerons-nous si nous sommes seulement portés par l’estime de nos parents qui nous a suffit jusque là ? Entre les deux, il y a le chemin merveilleux de la reconquête de  la juste estime de soi.

 

Il peut y avoir un élément déclencheur : le choc de la souffrance. Et celui d’une souffrance très particulière : la faim. La souffrance signale toujours un mal plus profond. Elle est un signal. Elle indique un décalage entre ce que je suis effectivement et ce que je devrais être. C’est la  pédagogie de la vie. Vous n’êtes pas dans un état de souffrance tel que vous ne puissiez identifier cette souffrance comme un signal. Le choc de la souffrance, c’est quelque chose qui nous ébranle et va nous mettre en marche. Qu’indique-t-elle, que signale-t-elle ? Que je ne me suis pas encore ajusté à mon « Je ». C’est l’expérience du désir, de la faim. De choses que l’on ne trouve pas dans notre entourage, faim que l’on peut tromper dans des compensations qui sont nécessairement futiles…

 

Le fils prodigue de la parabole (Lc 15) opère cette conversion, il se prend lui-même pour objectif. Mais en oubliant tout d’abord l'attraction du Père : « Nul ne vient à moi si n’est attiré par le Père ». C’est la première étape de l’estime de soi : il se compare à d’autres et trouve anormale sa situation actuelle : il sent qu’il vaut mieux que ce qu’il vit.

 

(Comme à la fin du 18ème siècle, où l'on ne rentre pas suffisamment en soi-même, on remet alors en cause un système injuste mais, sans avoir la vraie solution, on applique la révolution ; or  l’inverse d’un système injuste est nécessairement un système injuste).

 

Le fils se prend lui-même comme objectif : dans la manière dont il s’estime, se considère, il se compare aux serviteurs de la maison de son père : « Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes mercenaires, un de tes serviteurs… »  Combien d’entre nous en sommes arrivés à ce stade d’estime de nous, de travailleur sans joie, de serviteur ? Le serviteur ne tire aucune joie, aucune paix de son travail. La dignité du fils se prend dans sa liberté, sinon, nous sommes encore des serviteurs sous la loi.

 

« Je veux partir… » Vous avez voulu partir, c’est merveilleux. Alors, il faut aller jusqu’au bout. Dans le vrai départ, il y a une concentration de l’énergie, une force intérieure. Sinon, c’est une fuite. Le fils rentre en lui-même, part vers lui-même et, du coup, il  part vers son Père. Il ne cherche plus à casser un système injuste mais il voit la racine du mal, ce qui l’a conduit à cette situation, son choix initial.

 

L’itinéraire vers soi passe nécessairement par l’amour du Père. Ce chemin d’amour de soi implique un chemin d’amour pour Dieu. Cela implique un choix. Aimer Dieu implique de se choisir un but et un Seigneur. L’amour de Dieu impose un choix. Il implique un chemin. Il se termine dans les bras du Père. Jetez-vous dans les bras du Père, dans un acte d’abandon tout simple, comme le Père Charles de Foucauld. Au retour du Fils correspond la course du Père. Souvenez-vous en toujours, dans les moments de sécheresse, d’aridité…

 

Le fils fait sa confession... Cf. ce témoignage évoqué tout à l'heure : « Je me découvre de plus en plus faible et pécheur... » Si vous n'êtes pas sur ce chemin, vous êtes à côté de vous-même. C'est à la contrition, et non à la culpabilisation, que nous sommes appelés. La contrition (regret de ses péchés) est une source de vie. Nécessairement, sur ce chemin, il faut se confesser, tôt ou tard. Le Père entend la confession du fils, mais ne le laisse pas terminer, parce que ce n'est pas au fils de s'estimer : le fils se voit embrassé, paré d'habits neufs. Expérience manifestant que nous avons un prix extraordinaire aux yeux de Dieu. « Tu as du prix à mes yeux et je t'aime.» (Is). C'est ce que je découvre au terme de ma confession, dans les bras du Père...

 

Conclusion :

Quand on est en possession de son « Je » véritable, comme personne à l'image de Dieu, il reste encore à le construire, à le développer. C'est un chemin, que je vais essayer de développer à trois niveaux : bien être, bien sentir, bien vivre , ces trois niveaux de mon Moi (Je M’aime : le moi non plus entant que sujet mais objet de l’amour)

Je le ferai avec trois personnages bibliques marquants : Pierre, Marie-Madeleine et Paul.

 

 

 

Si ce « Je » me vient du Père, ce « Je » restauré qui m'est à nouveau donné dans le Christ, tous les crachats du monde ne m'atteindront pas...

 

Sauvés, nous pouvons à nouveau découvrir en Dieu l'image de la paternité, une paternité qui ne vient pas de nos paternités humaines. Dieu n'est pas à l'image de l'homme, c'est l'inverse. Toute paternité vient du Père. Sinon, nous allons vers l'idolâtrie. Non pas vers le Père, mais vers nos propres idoles.

 

Quand on peut dire « Je », on peut dire progressivement « Je m'aime », ou comme le Christ : « Moi, je suis moi-même » (egw eimi).

 

Il y a une manière égocentrée de se regarder, qui conduit soit à une surévaluation, soit à une culpabilité. Cf. 1 Co 4 : « Il m'importe fort peu d'être jugé par vous. Bien plus, je ne me juge pas moi-même. Mon juge, c'est le Seigneur. » Au sens de : celui qui nous donne notre vrai prix. Si vous vous appréciez à la manière dont les autres vous jugent, alors, vous entrez dans des phénomènes de violence, d'agressivité : vous vous sentez agressé, diminué dans votre être... C'est une part de votre être qui part. Les parents ont une importance extraordinaire de ce point de vue. L'exemple de Tim Guénard, l'auteur de « Plus fort que la haine », illustre le phénomène de résilience  : un être humain ne peut pas être enfermé dans son passé, il est capable de ressources insoupçonnées, il est capable de renaître.

 

Que l'amour du Père passe pour vous par d'autres personnes, nous le découvrirons dans l'amour du prochain.

 

Pour réfléchir : Comment ai-je trouvé mon identité en me jetant dans les bras du Père, en allant vers Lui, en l'aimant ? Ai-je fait le choix de Dieu ?...

 

C'est un chemin qui peut être long, un chemin de nuit parfois, l'expérience du désert. Rappelons-nous qu'il y a en face de notre chemin laborieux la course du Père vers nous, au moment où l'on s'y attend le moins. C'est Lui qui vient nous embrasser, nous étreindre.

 

Il s'agit de découvrir à travers la Révélation les mécanismes profonds de l'homme. Sinon, je m’exténue et je craque... Sinon, je fais l'expérience banale de ceux qui s'épuisent à donner. Est-ce que Dieu s'épuise, se fatigue à donner ? Il y a une manière de donner qui nous comble toujours de joie, et une autre qui nous vide.

 

 

 

2.Le bien-être avec Pierre (Jn 21)

 

 

-       Le fils prodigue commence par retrouver son « Je ». Alors « Je » peux commencer à m'aimer, à me connaître.

-       Il reste à s'aimer, à développer son « Je » : cela s'appelle le bonheur. « Je » aime « moi ». Qu'est-ce que le moi ? Comment le saisir ? Je peux distinguer en moi trois niveaux, qui sont inscrits dans la Bible ; Paul parle aux athéniens, qui sont des philosophes : « Ce  Dieu en qui nous avons la vie, le mouvement et l'être... » Quand ces trois niveaux sont atteints, on atteint :

-  le bien vivre,

-  le bien sentir,

-  le bien être.

-   

A Jérusalem, le Christ ressuscité : « Il se tint au milieu d'eux.. » Cette présence au milieu d'eux les surprend et va faire naître toute une série d'émotions en eux, d'abord la peur, puis la joie... Tout un effort d'intelligence leur est demandé pour comprendre que c'est bien Jésus qui est au milieu d'eux.

 

1er niveau : plus important que le faire, est l'être. On ne peut pas toujours bien vivre : handicap, maladie... Mais on peut toujours être bien. Pierre en est l'illustration. Il y a une zone intermédiaire entre le faire et le vivre : c'est le bien sentir, se sentir bien qui définit le 2ème niveau : le devenir, le mouvement de notre être. On est souvent passif... Enfin le 3ème niveau : le faire et le vivre, nos actions et activités pour nous développer

Revenons au 1er niveau, avec Pierre, visage de ce niveau de l'être que je dois considérer. Écoutons d'abord le Cardinal Ratzinger : « L'entente intérieure avec Dieu est une condition de la vie heureuse. Toutes les autres relations ne peuvent être justes que si cette relation fondamentale est juste. C'est pourquoi il est important d'apprendre et de s'entraîner toute sa vie à penser avec Dieu, à sentir avec Dieu, à vouloir avec Dieu, pour que tout cela devienne amour et que l'amour de Dieu devienne la note générale de notre vie. Lorsque c'est le cas, l'amour du prochain va de soi. [...] Aime ton prochain comme toi-même. Ni plus, ni moins. Un être humain qui est déchiré intérieurement ne sera pas non plus vraiment bon pour les autres. Celui qui ne s'accepte pas se heurte aussi à l'autre... » (Quand toutes les relations échouent, le fond du problème, c'est la relation que j'ai avec moi-même.) « Le véritable amour est équitable : il conduit à s'aimer soi-même comme l'un des membres du Corps du Christ ; à se libérer de la fausse perspective, où nous sommes tous nés, selon laquelle le monde tourne autour de notre moi. Nous sommes appelés à faire une sorte de révolution copernicienne, à entrer fraternellement avec tous les autres dans la ronde de l'amour, dont l'unique centre est Dieu. Si Dieu existe, s'il devient mon centre, alors il est possible pour moi de parvenir à la liberté intérieure de l'amour. » Texte n°1

 

Le signe de ce décentrement est celui de la liberté intérieure. Mais il nous faudra prendre en compte aussi les signes extérieurs à partir desquels nous pourrons véritablement engager une réflexion fructueuse. Sinon, on reste dans un enfermement sur soi où la juste introspection et la fausse illusion font bon ménage.


Que veut dire bien être ?... Ne plus penser, sur une dune, au soleil ?... L'être humain est à l'image de Dieu, dans une dynamique, un mouvement, une tension vers Dieu. C'est fatigant, d'être...

 

Jn 21 raconte la fin de l'itinéraire de Pierre, la construction de Pierre dans son identité profonde. C'est la dernière manifestation de Jésus à ses disciples, qui se trouvaient ensemble. Pierre : « Je m'en vais pêcher. » Les disciples : « Nous allons avec toi... » Cette nuit-là, ils ne prirent rien... Pierre est au centre de lui-même et au centre des autres. Ils sont « pierro-centrés » ( !) Jésus apparaît le matin, à distance... Il leur applique la pédagogie du Fils prodigue, celle du médecin : «Où as-tu mal ?... » « Les enfants, vous n'auriez pas un peu de poisson ?... » Quel contraste avec la vanité de leur ambition égocentrée... Pierre, notre premier Pape, a besoin d'un frère pour retrouver Jésus dans sa vie et le reconnaître : « C'est le Seigneur... »  Il y a un feu de braise - sur lequel il y a déjà du poisson et du pain - Jésus leur dit : « Apportez ce poisson » puis : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci ?...» Croyons-nous que Jésus est toujours présent ressuscité ? Il nous pose la question : « M'aimes-tu plus que tous ceux qui sont autour de toi ?... » Pierre répond : « Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime ! » Autrement dit : c'est la manière dont Dieu me regarde qui est plus importante que la manière dont je me regarde. Par trois fois, Jésus pose la question à Pierre « Simon, m'aimes-tu ?... Pais mes brebis. »  Dans la 1ère partie de la scène, Pierre est égocentré. Égocentré, l'homme s'épuise en vain à aller à la pêche, y compris dans la Parole de Dieu... La pêche symbolise les filets du Royaume : tant  de choses en vain... Égocentré, l'homme n'arrive pas à ressaisir son être à l'image de Dieu. L'égocentrisme a un gros défaut, il conduit à toutes les formes de l'égoïsme, qui revêt trois formes classiques :

 

-       le déni de soi : on est tellement centré sur soi que l'on est tenté d'oublier ou de rejeter son moi. Vouloir mourir à soi-même dans ce sens, se dénier, ne pas tenir compte de soi, c'est encore une forme d'égocentrisme. Vouloir se suicider, s'anéantir, c'est encore se mettre au centre. Dans le déni de soi, on vit constamment dans la contradiction, on n'est pas capable de faire l'unité en soi.

 

-       le repli sur soi : on met le répondeur, on coupe le téléphone... Le moi est fusionnel par rapport au moi. Cf. l'amour fusionnel de certains couples qui ne laisse pas place à d'autres relations. Le Moi puissance deux peut conduire à toutes les formes de paranoïa. On est tellement peu à distance de soi, on est concentré, replié sur soi, au point que l'on peut aspirer les autres dans sa propre noyade intérieure.

 

-       le dualisme : en nous, il y a plusieurs « moi ».

 

On confond souvent amour de soi et égocentrisme... Les « casse-pieds » nous font parfois sortir du repli sur soi où nous nous sommes enfermés : ceux-là qui viennent nous voir le jour où nous avons envie de ne voir personne... C'est important d'aérer, de prendre de la distance, comme entre des fiancés : ne pas vivre ensemble, ne pas coucher ensemble... Trouver la juste distance.

 

Il nous faut faire cette révolution copernicienne : je vais commencer à m'estimer et à me sentir bien à partir du moment où c'est le Christ qui est au centre, et où je peux aimer les autres comme je m'aime : pas plus, pas moins. C'est un chemin, un labeur. Cela paraît simple comme cela...

 

Puis, le signe de la pêche miraculeuse : un  signe s'inscrit toujours dans le sens de nos préoccupations. Mais ce signe ne suffit pas à Pierre, s'il suffit à Jean. A Pierre, il faut la parole d'un frère : « C'est le Seigneur... », Pour reconnaître le Seigneur au milieu de nous. À ce moment-là, nous sommes christocentrés au niveau de chacun et au niveau du groupe car la présence du Christ est reconnue et partagée par tous. Et il y a ce dialogue merveilleux : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ?... » Simon, cet homme pécheur, qui a défiguré l'image qu'il est, va être renouvelé dans cette image. Nous serons toujours à l'image de Dieu, même si la santé de notre corps est atteinte... Regardez comment le Christ renouvelle Pierre, qui ne l'a pas trahi, mais renié. Son passé, son présent et son futur sont complètement repris par le Christ :

 

-       son passé : Jésus lui pose la question par trois fois, comme Pierre l'a renié trois fois. Jésus veut reprendre par l'amour notre passé, toute notre histoire blessée... Admirons la suprême délicatesse de Jésus, au lieu de : «Un coq , cela te dit quelque chose ?... »… Jésus dit à Pierre : »M’aimes-tu ? » Comme si par nos blessures les plus honteuses, Jésus voulait faire couler son amour. Il ne faut pas se cacher les choses... Cf. le film Mission, dans lequel le petit garçon indien tranche avec son couteau la corde symbolisant le lien du héros avec son passé.

 

-       l'aujourd'hui : « Pierre, m'aimes-tu ?… » Aujourd'hui ? Si vous êtes un jour sur le chemin du mariage, c'est la question de l'aujourd'hui qui compte. Jésus veut restaurer notre image aujourd'hui par un amour très concret, vérifié et vécu au quotidien.

 

 

-       le futur : « Pais mes brebis ». Dans certaines psychothérapies, on insiste beaucoup sur le passé. C'est important, mais ça ne suffit pas. La méthode Vittoz met l'accent sur cette dimension de l'aujourd'hui : il faut reprendre contact avec notre être, nos sensations, maintenant. Le Docteur Frankl développe un autre aspect : l'homme n'est vraiment libéré que s'il a un avenir, s’il reconnaît un sens à sa vie.

 

Il faut que nous sachions vers quoi aller, c'est toute la question de notre mission, de notre vocation.

 

L'être humain - passé, présent, avenir - a besoin de cette triple guérison.

 

Apprenons à nous aimer au niveau de notre être, en plaçant Jésus au centre de notre vie, au centre de nos relations. Il nous faut le laisser pétrir notre passé par la question de l'amour, entrer dans un dialogue avec lui, par une relecture, en face de Jésus,  de notre passé, des marques, des blessures à travers lesquelles l'amour de Dieu va entrer dans notre cœur et irriguer le monde.

 

 

 

3.Le bien-vivre avec saint Paul

 

Dieu nous a-t-il oubliés ? Dieu nous a-t-il appelés ? Ou va-t-il nous appeler ? Où en sommes-nous de notre vie sous ses appels ?

 

« Pour moi, vivre, c'est le Christ et mourir est un gain... », écrit saint Paul. Voilà un homme, Paul, qui a vécu avec une intensité extraordinaire. On sent que c'est un homme habité par une violence, par une énergie extraordinaire. C’est un caractère fort. Il n'y a que Luc qui a réussi à s'entendre avec lui !

Le bonheur va être dans une dynamique, avec un point d'appui et un point d'arrivée. Être bien, c'est être par le Christ. Vivre bien, c'est d'abord prendre appui sur un appel, avoir conscience que j'ai été choisi. Cela peut prendre des années... Pour quoi ai-je été appelé, pour quel travail dans le Royaume de Dieu ?... Il faut avoir conscience que dans l'immense corps d'amour qu'est l'Église, chacun a sa place au service du tout. Si vous n'avez pas encore conscience, dans votre existence, de ce pour quoi vous avez été fait, - avec une vie pleine, entière, unifiée parce qu'il y a l'appel du Christ - ayez au moins conscience que Dieu a un choix pour vous.

 

Ce qui manque à nos existences, c'est d'être concentré. Nous sommes tiraillés dans des directions différentes, voire opposées, comme Pénélope qui défaisait la nuit l'ouvrage qu'elle avait tissé le jour. Toutes nos énergies partent dans tous les sens, se dispersent, s'annihilent. On a l'impression de se détruire, on ne connaît pas l'espoir. C'est le dualisme, avec une opposition entre chaque niveau (psychisme, corps et esprit) et entre les différents niveaux. Parfois, je n'ai même pas conscience d'avoir des désirs opposés : comme vouloir retrouver mes copains et en même temps, faire de nouvelles rencontres... Il y a là une énorme dissipation d'énergie. L'opposition entre l'esprit et le corps est classique, ne parlons pas de nos émotions : en même temps, on peut rire et pleurer... Notre vie doit être unifiée. Les objectifs, c'est Dieu qui nous les fixe. C'est celui qui vient nous casser les pieds qui va nous indiquer où Il nous appelle... Nous avons, comme Paul, dans la puissance de l'Esprit, à recentrer toute notre vie en Christ, comme un coureur dont toute l'énergie est tendue vers le but. Nous le pouvons. Ne désespérons pas de toutes ces dualités que nous sentons, ces oppositions de volontés en nous.

 

« Mourir est un gain... » Vivre dans le Christ, c'est avoir conscience de cette vie éternelle qui déjà resplendit en nous. Seule l'Eternité est un point d'arrivée digne de notre existence. Vous ne vivrez pas si vous avez une ambition moindre, si vous visez moins loin que l’horizon éternel tout en cheminant sur cette terre où Dieu veut notre bonheur..., il veut pour nous une plénitude de vie. Nous avons beaucoup de chance, de dons : à ces dons correspondent des exigences. Et pour nous, notre vie, c'est le Christ.

 

 

Il y a certaines paroles de l’Evangile qui font mal : « Il y en a parmi vous qui ne croient pas. » (Jn 6, 60-69). Que le Seigneur, qui connaît nos cœurs, nous éveille à la foi, si tel est le cas.  La foi, c'est la confiance dans cette Providence, toute paternelle, qui envoie son Fils pour nous sauver. Laissons-nous faire…

 

J'aimerais poursuivre notre réflexion sur la vie et le bien-vivre.  Jésus enseigne, appelle, guérit : il guérit la vie qui est en nous. Nous sommes appelés à nous aimer nous-même, en vivant pleinement en Christ. Je ne peux plus vivre en païen. Tout don de Dieu est un appel - à commencer par le don de la vie - et tout appel commence par un désir. La vie est parfois atteinte en nous. La vie du Christ, c'est une succession d'appels.

 

Le point d'arrivée, c'est l'étreinte dans les bras du Père, avec tous ceux que nous retrouverons. Entre ce point de départ - la vie en Christ - et ce point d'arrivée - la vie éternelle - « À qui irions-nous, Seigneur, tu as les paroles de la vie éternelle... » - il faut nous efforcer de concentrer notre être dans un mouvement unique. Il nous faut tendre vers cette unité, réduire toutes ces dualités en nous : « Une seule chose est nécessaire... » Marthe a beaucoup servi, le Christ lui aussi s'est fait serviteur. Le problème de Marthe, c'est qu'elle est dispersée dans de multiples occupations. Il nous faut réduire tous les dualismes en nous, faire l'unité dans notre vie, peut-être tellement blessée, voire inexistante... À l'image d'Énéas, alité, ou de Tabitha, celle qui a perdu la vie... Très souvent, nous prenons la mort au 1er degré - la mort physique - alors que ce passage pascal, de la mort à la résurrection, nous sommes appelés à le vivre plusieurs fois dans notre existence. Parfois, la vie peut nous peser jusqu'au dégoût. Cf. Job : « Maudit soit le jour où ma mère m'a tenu sur ses genoux... » Jésus veut guérir cela. On parle beaucoup de guérison intérieure aujourd'hui...

 

Il y a parfois de douloureux mélanges, surtout quand on y a cru. De quelle guérison s'agit-il ? Bien sûr, il y a des guérisons physiques. Dieu est tout-puissant. Des guérisons psychologiques. Mais Dieu ne s'engage qu'à un seul niveau : C'est cette guérison là que nous devons demander, même en attendant 38 ans comme le paralysé de Béthesda.  « Veux-tu guérir ?... » C'est long, 38 ans. La vie qui prend appui sur l'appel du Christ et se termine en vie éternelle, cette vie doit traverser le temps, l'histoire, traverser toute l'épaisseur temporelle, pour faire notre hagiographie, notre histoire sainte. Quel est son sens ? S'il s'agit de partir de Dieu pour aller jusqu'à Dieu, il s'agit d'une parenthèse temporelle qu'il faut gérer au mieux. 24 ans, comme sainte Thérèse ? Ou cent vingt ans, comme Jeanne Calmant ? Et si la vie est blessée, elle nous pèse. Et quand on vous dit pour justifier le mal présent aujourd’hui : « la vraie vie est dans l'au-delà », on vous trompe ! L’on confond la vie éternelle qui commence ici-bas et la vie dans l’au-delà qui commence après la mort. Il nous faut retrouver, dans cette trajectoire de la vie qui nous habite, la nécessité de la croissance dans le temps : nous avons chacun à aller jusqu'à notre « Jusqu'au bout de l'amour », aller le plus loin possible dans l'amour. Chacun sur notre trajectoire. Nous sommes une pièce, un élément du Corps du Christ. Avons-nous ce désir, cette volonté farouche, qui doit exister à l'intérieur même de nos blessures et des obstacles que nous sentons en nous, d'aller jusqu'au bout de l'amour ?...

 

Mon éternité est strictement dépendante de mon chemin d'amour sur terre. Il faut le vouloir. Ce n'est pas du volontarisme, quand il correspond à un appel de Dieu, à une attraction.

 

Vous connaissez peut-être l'histoire de cette jeune femme M.Girtanner, torturée par un médecin nazi à qui elle a pu pardonner, au soir de la vie de ce dernier : il y a là un appel de Dieu. Que faire, quand notre vie paraît brisée comme la sienne après la seconde guerre mondiale ? « Je veux trouver mon Jusqu'au bout de l'amour... » Quelle grâce ! Là, vous avez le droit de demander une guérison. De toutes façons, il y aura dégradation physique, il est illusoire de vouloir conserver son corps jeune, cela ne peut pas être un but dans l'existence : tôt ou tard, la vie, la maladie nous rattrapent. Nous devons savoir que la vie éternelle nous porte au-delà du temps, mais veut s'imprimer dans le temps comme une trajectoire d'amour. Chaque seconde de notre vie devrait être un moment d'amour.  Tout ce qui n'a pas son poids d'amour ne vaut rien. « Nous serons jugés sur l'amour, au soir de notre vie. » Saint Jean de la Croix. Tout le reste est poussière, paille emportée par la temps. Dans cette trajectoire d'amour, nous pouvons demander à Jésus la guérison.

 

Nos paroles peuvent tuer. Mais la Parole de Dieu peut donner vie ! Qu'est-ce qu'un pèlerinage,  si ce n'est un chemin pour rencontrer Dieu, une nouvelle fois, peut-être dans une rencontre de guérison ? À travers une Parole qui nous remet en vie, dans un chemin de vie, d'amour : « Lève-toi ! Pour porter ton grabat, que portaient tes amis. Lève-toi pour porter ton prochain ! » « Lève-toi ! » signifie : « Ressuscite ! », en grec.

 

La guérison est opérée par Jésus dans ce mouvement de se lever. Si nous restons couchés, nous resterons paralysés. Si nous nous sommes levés, nous courons un grand risque, certes, celui de retomber...

 

Écoutez Gustave Thibon : « L'être qui court le moins de risques est ici-bas l'être le plus voisin du néant : qui ne risque rien n'est rien. [...] Le plus grand risque est fonction du plus haut destin. [...] La destinée de chaque homme est commandée par la réponse intérieure qu'il fait à cette question : de l'amour ou de la mort, lequel est une illusion ? [...] Le suprême risque est devenu le suprême espoir. [...] Chacun règle sa prudence d'après la nature de son trésor, de son coeur. La vraie prudence a deux yeux : l'un est fixé sur le but à atteindre, l'autre sur le risque à courir ; elle voit jusqu'au but, et c'est pourquoi elle sait affronter le risque. La fausse prudence est en quelque sorte éborgnée, elle n'a qu'un œil braqué sur le risque, elle ne voit pas plus loin que le risque, et c'est pourquoi elle se refuse à le courir. [...] Il n'est pas de pire imprudence que cette fausse prudence. À trop vouloir se préserver, on se détruit. [...] Dans tous les domaines, l'homme doit choisir, non entre la sécurité et le risque, mais entre un risque ouvert, chargé de promesses, et un risque sans compensation, sans issue. » Texte n°2

 

 

 

 

4. Le bien-sentir avec Marie-Madeleine

 

 

Entre le bien être et le bien vivre vient s’intercaler ce qui me permet d'être heureux. Je vais vous en parler avec un visage particulier, celui d'une femme complètement mue par l'amour, qui manifeste une émotion vibrante et une joie profonde : Marie-Madeleine (qui a évangélisé la Provence), la sœur de Marthe.

 

Pour comprendre cette strate très particulière de notre bonheur et de l'amour se soi, il faut d'abord faire trois remarques. La création, s'est-elle bien faite en sept jours ? Non, dira-t-on, mais en six jours : Dieu achève son œuvre immense, son travail de création, avec la création de cet être double, à son image, l’homme et la femme et « Dieu vit que cela était très bon. » Nous arrêtons là le récit de la création. Mais est-il dit que Dieu se repose après sa création ? Non.  Il y a un septième jour : imbriqué dans la création, dans notre histoire temporelle, dans le temps de chacun, Dieu inscrit le repos divin, là où l'homme va trouver son bonheur.  Il n'y a pas de bonheur de l'homme en dehors du repos de Dieu ; cet océan éternel de vie, de joie, d'amour, qui rayonne et s'échange.

 

L'homme, créé à l'image de Dieu, se voit confier une double vocation : « Dominez le monde et multipliez-vous. » L'homme a une double activité, l'activité du travail et l'activité de l'amour, qui aboutit à la vie par la fécondité.

 

Entre les deux va se glisser l'activité de participation au repos de Dieu, avant, après, au milieu... L'homme est invité à être passif, et non paresseux. Il est invité à baigner dans le repos même de Dieu, auquel nous devons participer dès maintenant, et non pas seulement après notre mort.

 

Saint Thomas d'Aquin parle des différentes vertus (une vertu est une qualité stable en nous) : la plus importante, c'est l'agapè ou charité, reconnue dans le Seigneur et vécue dans la foi. Quels sont les  actes de la charité ? Les actes à mettre en œuvre ? - Il faut distinguer les actes des actions, certains actes ne sont pas des actions, mais des passions -  Le 1er acte de la vertu de charité, c'est l'amour. Le plus important n'est pas d'être aimé, mais d'aimer. Le 2ème acte, c'est la joie. Puis la paix et la miséricorde, là où va se trouver la charnière entre l'amour de soi et l'amour du prochain, avec l'aumône et la correction fraternelle.

 

Il y a, produit par la charité en nous, l'acte de joie, et avec lui, beaucoup d’autres émotions et sentiments qui vibrent en nous : désir, joie et paix.

 

A Jérusalem  (Luc 24), à la résurrection, « Tandis qu'ils parlaient, Jésus se tint au milieu d'eux [...] Dans leur joie, ils ne croyaient pas encore et demeuraient saisis d'étonnement...» Les disciples sont maintenant christo-centrés.  Il y en a des émotions, quand le Christ ressuscité apparaît dans nos vies ! Ils éprouvent frayeur et crainte, trouble, paix, joie... Il y a un mélange de crainte, de joie, quand Jésus vient à nous. C'est la paix que Jésus veut pour nous : « La paix soit avec vous ! »  Joie de l'étonnement. Jésus propose une méthode pour que nos émotions soient dans le plan de Dieu : « Touchez-moi ! »

 

Marie-Madeleine (Jn 12) : une femme étonnante. Ce visage humain, qui apparaît plusieurs fois, vibrant constamment aux pieds de Jésus, est parlant pour tout être humain. Une femme qui était toujours dans le sens de l'amour - un amour qui allait vers les égouts, dirait saint Augustin -  et que Jésus va réorienter vers lui.

Un amour qui ne s'achève que lorsqu'il y a contact avec l'être aimé. Ce corps qu'elle a tant touché, tant aimé... Marie-Madeleine est la première à courir au tombeau, au matin de la résurrection. Elle n'a rien à faire du regard des autres, alors qu'il aurait pu la conduire au mépris d'elle-même. Elle est vraiment christo-centrée.

 

Vous avez droit à la joie et aux pleurs, comme Marie-Madeleine. Jn 12 : l'onction de Béthanie. Marthe est le visage du service, de l'activité. Mais il y a le temps de Marie, qui reste aux pieds de Jésus. Jésus répond à Judas - qui lui objectait qu'il aurait mieux valu donner aux pauvres l'argent du parfum répandu par Marie sur ses pieds : « Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous. Mais moi, vous ne m'aurez pas toujours... » Est-ce que l'un d'entre nous est allé au bout de son travail ? Laïcs ou prêtres, jamais nous ne pourrons dire : c'est assez. Cela ne peut pas s'arrêter. Des pauvres, vous en aurez toujours... Si vous attendez pour être heureux d'avoir servi tous les pauvres, vous ne le serez jamais ! Judas : « On n'a pas le temps d'être heureux, de vibrer !...» Jésus lui répond le contraire, il y a le temps de Marie, regardez la dans l'évangile, elle ne fait jamais rien (au point qu'à la Sainte Baume, ce sont les anges qui la portaient tout en haut du rocher, pour qu'elle aille prier). Le Père le dit au Fils aîné : « Tout est à toi ! ». Voulez-vous être un serviteur triste ou un fils joyeux ? Choisissons ! Marie, elle, s'arrête et vibre. Ses larmes en sont le signe.

 

Il y a le temps du dimanche, le temps du parfum. « La maison tout entière s'emplit de la senteur du parfum... » Cela doit valoir cher, un parfum qui emplit toute une maison. Judas a raison, c'est sacrément cher ! (Comme pour la consécration de l'autel de l'église de Champagne, l'onction de l'autel par du saint chrême remplissait toute l'église de son parfum). Le sabbat, ce n’est pas le temps de la joie, c’est le temps où l’on goûte la joie où on lui donne le temps de se répandre. Toutes les joies de nos activités (cf le bien vivre) nées durant la semaine nous ne nous en sommes peut être même pas aperçus qu’elles étaient présentes en nous tellement les affaires à faire se succèdent vite… la pose du dimanche les révèlent et les diffusent en nous et autour de nous.

 

Le parfum a besoin de temps pour se répandre, c'est sa loi.

 

Les émotions sont à situer au niveau du psychisme, qui est la caisse de résonance de l'être humain : il faut de l'espace, du volume, du temps pour que cela prenne toute son ampleur en nous...

 

C'est la loi du parfum, la loi de l'arrêt, de ce temps que je vais prendre pour entrer dans le repos divin et dans la joie. Là, je vais pouvoir être heureux ! Là je vais pouvoir discerner les appels de Dieu en moi. Si je ne ressens que du trouble en moi, je puis être inquiet. La joie est un fruit de l'Esprit[1].

Si nous ne prenons pas ce temps, si nous sentons la Parole de Dieu uniquement par notre intelligence, nous ne saurons jamais comment donner à notre vie une dimension spirituelle. Il nous faut être attentif aux signes de Dieu : qu'est-ce qu'il y a en toi, qu'est-ce qui vibre en toi ? (Cf. Ignace de Loyola). La peur ?... Le temps de l'arrêt, seul, nous permettra de discerner, à travers nos émotions ; le temps de l'arrêt, seul, nous permettra le tremplin de l'amour. Sinon, ce sera du volontarisme...

 

La joie va rester en moi comme un souvenir... Si je ressens de la joie à voir quelqu'un, si je ne la laisse pas monter en moi, cette joie, comme un parfum, cela se transformera en volontarisme : « je dois l'aimer ! »

 

Le temps de l'arrêt n'est pas forcément celui de l'inactivité. Je vous invite, chaque dimanche, à consommer un peu du repos divin... On en revient saturé de gloire et de joie !

 

La joie, la paix, le désir, sont des actes, qui ne sont pas des actions, mais des passions (subis). Saint Thomas d'Aquin dénombre 11 passions, dont la colère : on la sent bien - comme le parfum - monter en nous ! Que faut-il faire : refermer tout de suite ? Comme pour le parfum : ouvrir les fenêtres et faire tout disparaître ? Il faut sentir la colère monter, vibrer en nous.

 

Toutes les passions touchent le corps : la joie, la paix, le désir... Cela doit exploser et donner à notre action une force étonnante ! Mais elles précèdent notre action.

 

Marie-Madeleine nous enseigne quelque chose de très fort : quelle est la présence de Jésus renouvelé ? Il ne s'agit pas de vivre avec lui, mais d'être avec lui au plus près,  pour le toucher. C'est cela, le mouvement eucharistique : « Par Lui, avec Lui et en Lui » À Jérusalem, Jésus dit à ses disciples : « Touchez-moi ! », non pas pour calmer, mais pour évangéliser leurs émotions.

 

Il vous faut impérativement vivre ce temps de l'arrêt.

 

Il y a trois émotions profondes qui ont leur ombre, qui correspondent à trois mouvements très fondamentaux en nous :

 

-       le désir, qui a pour ombre la peur, l'angoisse,

-       la joie, qui a pour ombre la tristesse (elle prend beaucoup de formes),

-       la paix, qui a pour ombre le désordre, la guerre intérieure.

 

Ce n'est pas être manichéen : il n'y a peur que lorsqu'il y a désir. Il y a des gens qui sont toujours fascinés par l'ombre...

Si vous êtes un être vivant, vous allez vibrer. Si vous avez peur, c'est qu'il y a désir. Si vous avez peur de la mort, c'est qu'il y a désir de vie. La tristesse renvoie à une joie contrariée, atteinte... Arrêtons d'être fasciné par l'ombre pour regarder l'objet, ce qui suscite en nous la joie, la paix, le désir.

 

Joie, paix, désir, sont des réalités qui viennent de Dieu. Le désir peut être perverti. L'Avent est précisément le temps liturgique qui nous est donné pour creuser notre désir. L'attente a un sens très profond, lié au désir. Le désir dilate l'âme, alors que la peur la contracte, la resserre.

 

La joie : revenez à votre vie, à vos émotions. D'où vient-elle ? Comment naît-elle en moi ? Comment la diffuser ?... Hier soir, j'ai senti de la joie, lors de notre dîner.  Etait-ce du temps perdu, de l'argent gâché ? Je ne le pense pas. Il faut savoir s'arrêter, même pendant un bon repas, pour sentir la joie diffuser en nous.

 

La paix : on dirait peut-être aujourd'hui sérénité, au sens  thomiste. La paix n'est pas la concorde, la paix entre les hommes, mais la concorde en nous - condition nécessaire de la paix entre les hommes - que tout soit en place, en ordre en nous.

 

Vous réfléchirez à toutes ces émotions, au temps que vous prenez pour que ce « bien sentir » vous pénètre...

 

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Texte n°1 : Cardinal Joseph Ratzinger

« Regarder le Christ »

Fayard 1992

 

L'entente intérieure avec Dieu est une condition de la vie heureuse. Toutes les autres relations ne peuvent être justes que si cette relation fondamentale est juste. C'est pourquoi il est important d'apprendre et de s'entraîner toute sa vie - depuis la jeunesse - à penser avec Dieu, à sentir avec Dieu, à vouloir avec Dieu, pour que tout cela devienne amour et que l'amour de Dieu devienne la note générale de notre vie. Lorsque c'est le cas, l'amour du prochain va de soi. Car si la note générale de ma vie est l'amour, alors je ne peux vivre à l'égard de mes semblables, que Dieu a placés sur mon chemin, que dans le oui, la confiance, l'approbation et l'amour.

 

Pour décrire l'amour du prochain, l'Écriture sainte utilise une phrase très sage et très profonde : « Aimer comme toi-même. » Elle n'exige pas un héroïsme aventureux et emprunté. Elle ne dit pas: Tu dois nier ton être et n'exister totalement que pour l'autre; tu dois faire moins de cas de toi-même, etc. Non. Comme toi-même. Ni plus, ni moins. Un être humain et déchiré intérieurement ne sera pas non plus vraiment bon pour les autres. Celui qui ne s'accepte pas se heurte aussi à l'autre. Le véritable amour est équitable : il conduit à s'aimer soi-même comme l'un des membres du Corps du Christ ; à se libérer comme les autres de la fausse perspective, où nous sommes tous nés, selon laquelle le monde tourne autour de notre moi.

 

Nous devons tous apprendre à faire, dans la foi, une sorte de, révolution copernicienne. Copernic découvrit que ce n'est pas le Soleil qui tourne autour de la Terre, mais la Terre, avec les autres planètes, qui tourne autour du soleil. Chacun d'entre nous se considère d'abord comme une petite terre, autour de laquelle tous les Soleils doivent tourner. La foi nous enseigne à sortir de cette erreur, et à entrer fraternellement avec tous les autres dans la « ronde de l'amour » autour de l'unique centre - le centre qui est Dieu.

Cet « aimer comme soi-même » n'est possible que si Dieu existe, que s'il devient le centre de ma vie. Mais s'il existe s'il devient mon centre, il est alors également possible pour moi de parvenir à  cette liberté intérieure de l'amour.

 

 

 

 

 

 

Texte n°2 : Gustave Thibon

Qui ne risque rien n'est rien

L'échelle de Jacob, Bruxelles 1945

 

L'être qui court le moins de risques est ici-bas l'être le plus voisin du néant : qui ne risque rien n'est rien.

 

Le risque est fait pour être couru : chaque être porte en lui de quoi surmonter les risques auxquels sa nature ou sa vocation l'exposent.

 

Le plus grand risque est fonction du plus haut destin. Socrate mourant s'enchante du « beau risque » de l'immortalité, Blaise Pascal pousse l'homme au pari suprême.

 

L'acceptation de la mort est le seul risque qui soit proportionné à la destinée surnaturelle de l'âme, et celui qui n'est pas prêt à le courir n’est pas vraiment chrétien. Où trouver la contrepartie de la vie éternelle, si ce n'est dans le total anéantissement de la vie temporelle: un seul risque est à la mesure de la promesse absolue de Dieu, c'est celui de la perte apparente de tout.

 

La destinée de chaque homme est commandée par la réponse intérieure qu'il fait à cette question : de l'amour ou de la mort, lequel est une illusion ? Le chrétien, lui joue sur l'amour, et, pour l'amour, il est prêt à risquer la mort. Il est de ceux qui, croyant en l'amour, ne peuvent plus croire en la mort. Le risque chrétien consiste, à la limite, à subordonner la mort à l'amour. Depuis le Calvaire, la mort ne travaille plus pour son compte : l'amour lui dérobe incessamment sa victoire. Le suprême risque est devenu le suprême espoir.

 

Chacun règle sa prudence d'après la nature de son trésor, de son cœur.

 

La vraie prudence a deux yeux : l'un est fixé sur le but à atteindre, l'autre sur le risque à courir ; elle voit jusqu'au but, et c'est pourquoi elle sait affronter le risque.

 

La fausse prudence est en quelque sorte éborgnée, elle n'a qu'un œil braqué sur le risque, elle ne voit pas plus loin que le risque, et c'est pourquoi elle se refuse à le courir. Privée à  la  fois du sain regard qui voit le but et de la sainte tendance qui porte vers lui, elle n'a plus qu’un désir : celui d'échapper au risque à tout prix. L'homme est alors voué à la stagnation ou à la régression ; il ne rêve plus que de carapaces ou de garde-fous et la vie se transforme pour lui en une immense entreprise d' « assurances contre tous risques ».

 

Il n'est pas de pire imprudence que cette fausse prudence. À trop vouloir se préserver, on se détruit. L'être qui, pour mieux se conserver, se retranche dans les parties inférieures de lui-même, est l'artisan de sa propre ruine, car il agit contre une exigence centrale de la nature et de la vie, et il compromet irrémédiablement le bien inférieur qu'il prétend sauver...

 

Dans tous les domaines, l'homme doit choisir, non entre la sécurité et le risque, mais entre un risque ouvert, chargé de promesses, et un risque sans compensation, sans issue. Car il n'est pas ici-bas pour lui de palier stable, et le refus de monter accroît les chances de tomber. Au risque fécond de la vie et de l'amour, la fausse prudence substitue partout le risque stérile de l'égoïsme et de la mort.

 

 

 

Texte n°3 : Jean-Paul II

Dimension humaine du mystère de la Rédemption

Le Rédempteur de l'homme

 

 

L'homme ne peut vivre sans amour. Il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens s'il ne reçoit pas la révélation de l'amour, s'il ne rencontre pas l'amour, s'il n'en fait pas l'expérience et s'il ne le fait pas sien, s'il n'y participe pas fortement. C'est pourquoi, comme on l'a déjà dit, le Christ Rédempteur révèle pleinement l'homme à lui-même. Telle est si l'on peut s'exprimer ainsi, la dimension humaine du mystère de la Rédemption.

 

L'homme qui veut se comprendre lui-même jusqu'au fond ne doit pas se contenter pour son être propre de critères et de mesures qui seraient immédiats, partiaux, souvent superficiels et même seulement apparents ; mais il doit, avec ses inquiétudes, ses incertitudes et même avec sa faiblesse et son péché, avec sa vie et sa mort, s'approcher du Christ. Il doit, pour ainsi  dire, entrer dans le Christ avec tout son être, il doit « s'approprier » et assimiler toute la réalité de l'Incarnation et de la Rédemption pour se retrouver soi-même. S'il laisse ce processus se réaliser profondément en lui, il produit alors des fruits non seulement d'adoration envers Dieu, mais aussi de profond émerveillement pour soi-même.

 

Quelle valeur doit avoir l'homme aux yeux du Créateur s'il « a mérité d'avoir un tel et un si grand Rédempteur »,  si « Dieu a donné son Fils » afin que lui, l'homme, « ne se perde pas, mais qu'il ait la vie éternelle » !

 

En réalité, cette profonde admiration devant la valeur et la dignité de l'homme s'exprime dans le mot Évangile, qui veut dire Bonne Nouvelle. 

 

À toutes les époques, et plus particulièrement à la nôtre, le devoir fondamental de l’Église est de diriger le regard de l'homme, d'orienter la conscience et l'expérience de toute l'humanité vers le mystère du Christ, d'aider tous Ies hommes à se familiariser avec la profondeur de la Rédemption qui se réalise dans le Christ Jésus. En même temps, on atteint aussi la sphère la plus profonde de l'homme, nous voulons dire la sphère du cœur de l'homme, de sa conscience et de sa vie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] comme l'amour, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la foi, l'humilité et la maîtrise de soi (Ga 5, 22)