Saint Augustin

Lettres


TROISIÈME SÉRIE.LETTRES CXXIV – CCXXXI
LETTRES ÉCRITES DEPUIS L'ANNÉE DE LA CONFÉRENCE DE CARTHAGE, EN 411, JUSQU'À SA MORT, EN 450.

LETTRE CXXIV. (Au commencement de l'année 411).

Albine, Pinien et Mélanie désiraient voir saint Augustin et s'étaient rendus en Afrique ; nous ignorons quels motifs les avaient d'abord empêchés d'aller à Hippone ; c'est à Thagaste, la cité natale du grand évêque, que ces pieux personnages avaient passé l'hiver Saint Augustin écrit à ces illustres chrétiens de Rome pour leur expliquer comment il a été obligé de rester tout l'hiver sans aller les visiter. Son peuple d'Hippone était en proie aux tribulations ; le pasteur ne pouvait pas se séparer du troupeau.

AUGUSTIN AUX ILLUSTRES SEIGNEURS EN JÉSUS-CHRIST, A SES FRÈRES TRÈS SAINTS, TRÈS CHERS, ET TRÈS DÉSIRÉS, ALBINE, PINIEN ET MÉLANIE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Par faiblesse de santé ou par tempérament je ne puis supporter le froid ; toutefois, dans cet horrible hiver, moi qui aurais passé les mers pour vous joindre, j'ai bien plus souffert de ne pouvoir, je ne dis pas aller, mais voler vers vous qui étiez si près de moi et qui étiez venus de si loin pour nous voir. Votre sainteté croira peut-être que la rigueur de la saison a été la cause unique de ma peine ; non, mes amis, non. Que pouvaient me faire ces pluies, et qu'avaient-elles d'incommode et même de dangereux, lorsqu'il s'agissait de me rendre auprès de vous, vous, mes consolations si grandes dans de si grands maux au milieu d'une génération tortueuse et perverse, vous, ardents flambeaux allumés aux rayons éternels, grands par l'humilité, plus illustres par le mépris de la gloire ? J'aurais aussi pris ma part des joies spirituelles que votre présence fait goûter à la ville où je suis né ; avant de vous avoir vus, lorsqu'elle entendait parler de la grandeur de votre origine et de ce que vous êtes devenus par la grâce du Christ, elle y croyait par la charité, cependant elle n'osait peut-être pas le raconter elle-même, craignant de trouver des incrédules.

2. Je dirai donc pourquoi je ne suis pas allé vers vous, et par quels maux j'ai été privé d'un si grand bien ; non seulement j'espère que vous m'accorderez mon pardon, mais j'espère aussi, par vos prières, obtenir la miséricorde de celui qui opère en vous ce qui fait, que vous vivez pour lui. Le peuple d'Hippone, à qui Dieu m'a donné pour serviteur, est presque tout entier si faible que la moindre tribulation suffit pour l'abattre ; mais tel est aujourd'hui l'excès de son affliction[1] que, ne fût-il pas faible, il pourrait à peine en porter le poids sans succomber. A mon dernier retour, j'ai reconnu que mon absence avait été pour ce peuple un dangereux sujet de scandale ; or, vous savez, vous dont la force m'est une joie dans le Seigneur, vous savez par quelle sagesse l'Apôtre a dit : « qui est faible sans que je le devienne avec lui ? Qui est scandalisé sans que je brûle[2] ? » D'ailleurs il y a bien des gens ici qui, ne nous épargnant pas dans leurs attaques, s'efforcent d'exciter centre nous ceux qui nous aiment et de faire entrer le démon dans leur âme. Or quand nous sommes ainsi poursuivis par ceux dont le salut nous occupe, leur grand dessein de vengeance est un désir de mourir, non dans le corps, mais dans l'âme où l'on sent une secrète odeur de sépulcre avant même que notre pensée ait pu découvrir que la vie n'est plus là. Vous pardonnerez, sans aucun doute, à ces sollicitudes ; si vous m'en blâmiez et vouliez me punir, vous ne trouveriez rien de plus pénible à m'imposer que ce que je souffre, lorsque vous êtes à Thagaste et que je ne vous y vois pas. Mais, aidé par vos prières, dès que les obstacles qui maintenant me retiennent auront disparu, j'espère qu'il me sera donné d'aller vous joindre, en quelque lieu de l'Afrique que vous vous trouviez, si, comme je le crains, la ville où je porte le fardeau de mes devoirs n'est pas digne de se réjouir avec nous de votre présence.

LETTRE CXXV. (Au commencement de l'année 411.)

Nous avons raconté, dans l'Histoire de saint Augustin[3], comment Pinien, s'étant rendu à Hippone et assistant à la célébration des saints mystères, fut surpris par les acclamations du peuple qui demanda de l'avoir pour prêtre et sollicita son ordination. Cette sorte de violence à l'égard de Pinien déplut à sa famille et devint une grande affaire. L'évêque Alype avait été présent aux scènes bruyantes du peuple d'Hippone ; on l'accusait de vouloir garder pour son église de Thagaste l'illustre et riche Romain. Cette affaire donna à saint Augustin bien du souci ; voici une lettre qu'il écrivit à cette occasion à son cher et vénérable collègue de Thagaste. On y trouve un grand sentiment des devoirs chrétiens et surtout des, devoirs des évêques, On y remarquera aussi la fermeté de la doctrine de saint Augustin sur le serment.

AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR ET TRÈS CHER ET VÉNÉRABLE FRÈRE ALYPE, SON COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

l. Notre affliction est grande ; il ne nous est pas possible de rester insensibles à ces clameurs injurieuses du peuple d'Hippone contre votre sainteté ; mais ce qui doit nous affliger beaucoup plus sensiblement, bon frère, ce n'est pas que l'on crie ainsi contre nous, c'est qu'on ait de nous l'idée qu'on en a. Quand on nous accuse de vouloir retenir les serviteurs de Dieu par le désir ardent de l'argent et non par l'amour de la justice, n'est-il pas désirable que ceux qui le pensent fassent voir ce qu’ils ont dans le cœur afin qu'on puisse chercher, si c'est possible, des remèdes proportionnés à un si grand mal ; et cela ne vaut-il pas mieux que de les laisser périr en silence dans le poison de leurs mauvaises pensées ? C'est pourquoi, ainsi que nous le disions avant tout ceci, il importe bien plus de détromper les hommes auxquels nous devons l'exemple des bonnes œuvres, que de chercher les moyens de reprendre ceux qui expriment leurs soupçons par des cris ou des paroles.

2. Aussi je ne me fâche pas contre la sainte dame Albine[4], et ne veux pas l'accuser, mais je pense qu'il faut la guérir de ces soupçons. Elle ne m'a pas personnellement accusé, mais ses plaintes paraissent tomber sur les gens d'Hippone qui auraient laissé éclater leur cupidité, et auraient voulu garder au milieu d'eux, non pas dans un intérêt ecclésiastique, mais dans un intérêt purement temporel, un homme riche, ne faisant aucun cas de l'argent et le répandant à pleines mains ; cependant il s'en faut de peu qu'elle n'en ait publié autant de moi ; et non seulement Albine, mais même ses saints fils ont tenu ce langage le même jour dans l'abside[5]. Il faut, je le répète, les guérir de ces soupçons plutôt que les en blâmer. Où sera pour nous la tranquille sécurité contre de telles épines si elles ont pu pousser en des cœurs si Saints et qui nous sont si chers ? Vous avez été soupçonné par le vulgaire ignorant ; moi je l'ai été par des lumières de l'Église : voyez lequel de nous deux est le plus à plaindre. N'accusons pas, mais cherchons à guérir les uns et les autres ; ce sont des hommes qui accusent des hommes, et si ce qu'on reproche est faux, ce n'est du moins pas incroyable. De semblables personnages ne perdent pas le sens au point de penser que le peuple désire leur argent ; ils ont déjà vu que le peuple de Thagaste n'en a rien reçu, il en serait de même du peuple d'Hippone.

Ces préventions vives n'atteignent que les ecclésiastiques et surtout les évêques, dont on voit la grande autorité et qu'on suppose user et jouir en maîtres des biens de l'Église. Si c'est possible, mon cher Alype, ne doutions pas aux faibles des motifs de croire à cette coupable et mortelle cupidité. Rappelez-vous ce que nous avons dit avant ce qui vient d'arriver, avant cette pénible épreuve qui nous y oblige davantage. Entendons-nous plutôt et tâchons d'y pourvoir à l'aide de Dieu ; notre conscience ne doit pas nous suffire. Il faut ici quelque chose de plus. Si nous ne sommes pas de mauvais serviteurs de Dieu, s'il demeure en nous quelque chose de cette flamme sainte par laquelle la charité ne cherche pas son bien propre ; nous devons accomplir le bien, non seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes, de peur que, tout en buvant une eau pure dans notre conscience, nous ne troublions d'un pied imprudent l'eau où s'abreuvent les brebis du Seigneur.

3. Vous m'avez invité à rechercher avec vous la valeur d'un serment arraché par la violence ; il ne faut pas, je vous en conjure, que nos raisonnements obscurcissent ce qu'il y a de plus clair. Si un serviteur de Dieu était placé entre une mort certaine et le serment de faire quelque chose d'illicite et de coupable, il devrait préférer la mort à ce serment qu'il ne pourrait tenir que par un crime. Ici les persévérantes clameurs du peuple n'ont pas contraint un homme à rien de mauvais, à rien dont l'exécution fût illicite ; on craignait bien que quelques-uns de ces misérables qui se mêlent souvent à la foule de gens de bien, faisant les indignés et trouvant une occasion de désordres, ne se portassent, par amour du pillage, à quelque violence coupable, mais ce n'était là qu'une crainte : qui donc soutiendra qu'on doive se parjurer certainement, je ne dis pas pour échapper à des dommages incertains, à des outrages et à des coups, mais pour échapper même à la mort ? Ce je ne sais quel Regulus n'avait rien appris de nos Écritures sur l'impiété d'un faux serment, il n'avait pas entendu parler de la faux de Zacharie[6], et certainement ce n'était pas par le Christ, mais par les démons qu'il avait juré aux Carthaginois ; toutefois la crainte de tortures certaines et d'une horrible mort ne le détermina point à prêter un serment forcé, mais comme il avait juré avec une volonté libre, il les accepte pour ne point se parjurer. Et. les censeurs de Rome refusèrent alors de recevoir non point au nombre des saints, mais au nombre des sénateurs, non point dans la céleste gloire, mais dans une cour terrestre, ceux qui, par crainte de la mort et de peines cruelles, aimèrent mieux se parjurer ouvertement que de retourner au milieu d'intraitables ennemis ; bien plus ils repoussèrent celui qui s'était cru justifié du reproche de parjure parce que, après son serment, il était retourné à l'ennemi par je ne sais quel semblant de nécessité. En le repoussant du sénat ils ne considérèrent donc point quelle avait été son intention quand il prêtait serment, mais ce qu'attendaient de lui ceux à qui il avait juré. Et ils n'avaient pas lu ce que nous chantons toujours : « Celui qui fait serment à son prochain et ne le trompe pas[7]. » Nous avons coutume de louer ces choses avec grande admiration, quoique nous les trouvions dans des hommes étrangers au nom et à la grâce du Christ ; et pourtant nous croyons devoir chercher encore dans les livres divins s'il est quelquefois permis de parjurer, et ces mêmes livres, de peur que la facilité du serment ne nous fasse tomber dans le parjure, nous défendent de jurer !

4. Je n'hésite pas à établir comme une règle très juste, que le serment n'est tenu dans sa plénitude que quand il l'est conformément à ce que nous savions qu'attendait de nous celui à qui nous l'avions prêté, plutôt que conformément aux paroles prononcées. Les. mots, surtout quand il y en a peu, renferment. difficilement toute la pensée de celui qui a. juré. D'où il arrive qu'on est parjure lorsque, tout en restant fidèle aux mots, on trompe l'attente de ceux à qui on a fait le serment ; et que l'on n'est point parjure, lorsque, ne suivant pas les termes mêmes du serment, on satisfait aux intentions de celui à qui on l'a prêté. Les gens d'Hippone n'ont pas voulu avoir dans leur ville le saint homme Pinien comme un condamné, mais comme un habitant qui leur serait cher ; et quoique les termes de son serment n'exprimassent pas bien ce qu'on attendait de lui, son absence actuelle n'émeut aucun de ceux qui ont pu apprendre qu'il avait dû partir pour un motif particulier, mais avec la volonté de revenir. Il ne sera pour cela ni parjure ni réputé tel par les gens d’Hippone, à moins qu'il ne trompe leur attente ; il ne la tromperait que s'il n'était plus d'avis de s'établir au milieu d'eux, ou s'il s'éloignait sans la pensée du retour : à Dieu ne plaise que rien de pareil se montre dans la vie d'un homme si fidèle au Christ et à l'Église ! Car, sans rien dire ici de ce que vous savez comme moi sur la sévérité des jugements divins contre le parjure, j'affirme que nous ne devrions plus reprocher à personne de ne pas croire à nos serments, si nous devions, non seulement être insensibles au parjure d'un tel homme, mais même le justifier. Puissions-nous en être préservés, lui et nous, par la miséricorde de ce Dieu qui délivre de la tentation ceux qui espèrent en sa bonté ! Ainsi que vous le lui avez conseillé dans votre réponse, que Pinien tienne donc la promesse qu'il a faite de demeurer à Hippone, comme les gens d'Hippone et moi nous y demeurons, tout en restant libres d'aller et de revenir : avec cette seule différence que ceux qui ne sont pas liés par un serment, peuvent, sans tomber dans le parjure, quitter Hippone sans y revenir jamais.

5. J'ignore s'il est possible de prouver que quelques-uns de nos clercs ou des frères établis dans notre monastère se soient rencontrés parmi ceux qui vous ont injurié, ou les aient excités à le faire. Ayant pris à cet égard des informations, on m'a dit qu'un seul de nos frères, un Carthaginois, avait crié avec le peuple quand on demandait Pinien pour prêtre, mais non pas quand on vous outrageait. J'ai joint à cette lettre une copie de la promesse de Pinien, faite d'après la feuille qu'il a signée et corrigée sous mes yeux.

LETTRE CXXVI. (Année 411.)

Saint Augustin raconte comment l'affaire de Pinien s'est passée dans l'église d'Hippone ; il venge son peuple d'injustes soupçons, et comme les plaintes d'Albine n'avaient pas épargné le saint évêque, il parle de lui avec une simplicité très belle et une attachante humilité. sa doctrine sur le serment se produisit de nouveau dans cette lettre avec inflexibilité.

AUGUSTIN A LA SAINTE DAME ALBINE, VÉNÉRABLE SERVANTE DE DIEU, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Il est juste de consoler et non d'accroître la douleur de votre âme que vous ne sauriez m'exprimer, comme vous dites dans votre lettre ; nous vous guérirons ainsi de vos soupçons si c'est possible, et en ne vous les reprochant point dans l'intérêt de notre cause, nous éviterons de troubler davantage votre cœur pieux et consacré à Dieu. Nulle menace de mort contre notre saint frère, votre saint fils Pinien, n'a été proférée par les gens d'Hippone, malgré la crainte qu'il a pu avoir à cet égard. Nous redoutions que des misérables, qui se mêlent souvent à la multitude pour exécuter quelque complot secret, ne prissent occasion de ces scènes pour commettre des violences et exciter une sédition sous prétexte d'indignation légitime. Mais, comme nous l'avons entendu dire après, rien de tel n'a été dit ni entrepris par personne ; seulement il est vrai que mon frère Alype a été en butte à des clameurs outrageantes, et puissent ses prières mériter aux coupables le pardon d'une si grande injustice ! Pour moi, après les premiers cris, après avoir annoncé que je m'étais engagé à ne pas ordonner Pinien malgré lui, et que si on l'avait pour prêtre contrairement à ce que j'avais promis, on ne m'aurait plus pour évêque, je laissai la foule et retournai à mon siège. Cette réponse a laquelle on ne s'attendait pas mit de l'hésitation et du trouble parmi le peuple ; mais comme une flamme excitée par le vent, le peuple laissa éclater une ardeur nouvelle, pensant qu'il pourrait ou m'arracher la violation de ma promesse ou obtenir, si je gardais ma parole, que Pinien fût ordonné par un autre évêque. Je disais aux personnes les plus graves et les plus respectables, montées à l'abside auprès de nous et de qui je pouvais me faire entendre, que je ne pourrais m'écarter de ma promesse, ni Pinien être ordonné, sans ma permission, par un autre évêque dans l'Église confiée à mes soins, et qu'en y consentant je ne manquerais pas moins à ma parole. J'ajoutais que vouloir que Pinien fût ordonné malgré lui, c'était vouloir qu'il s'en allât après son ordination ; c'est ce qu'on ne croyait pas. La multitude, établie sur les marches, persistait dans la même volonté en poussant de longs et horribles cris, et nous ne savions que faire. Ce fut alors qu'on hurla tant d'indignes outrages contre mon frère Alype, ce fut alors que je craignis de plus graves excès.

2. Malgré mon émotion au milieu de ce tumulte populaire et d'un pareil désordre dans l'Église, ma seule réponse à ceux qui me serraient de près, c'est que je ne pouvais pas ordonner Pinien malgré lui, et cependant je ne fus pas amené à manquer à ma promesse de ne rien faire pour l'engager à recevoir la prêtrise ; si j'avais pu le lui persuader, il n'aurait pas été ordonné contre sa volonté. Je gardai les deux promesses, celle que j'avais fait connaître au peuple, et celle dont un seul homme avait été le témoin. Je gardai, dis-je, dans un si grand danger, la fidélité à une promesse qui n'était pas un serment ; ce péril que nous redoutions n'était pas véritable, comme nous le sûmes après ; s'il avait été sérieux, nous aurions été tous menacés ; la crainte était donc commune, et, voulant épargner quelque profanation odieuse à l'Église où nous étions, je songeais à me retirer. Mais je dus trembler que, moi absent, le respect ne fût moindre et le ressentiment plus violent, et qu'il n'arrivât quelque chose. D'ailleurs si je sortais avec mon frère Alype à travers les rangs serrés du peuple, il fallait veiller à ce que nul n'osât porter la main sur lui ; si je sortais sans lui ; que de reproches à me faire en cas de malheur ! n'avais-je pas l'air d'abandonner Alype pour le livrer à la fureur du peuple ?

3. Au milieu de ces tourments et de ces inquiétudes où pas un bon espoir ne me permettait de prendre haleine, voilà que tout à coup et inopinément notre saint fils Pinien m'envoie un serviteur de Dieu ; il vient me dire que Pinien veut jurer au peuple que s'il est ordonné malgré lui, il quittera l'Afrique ; celui-ci, je crois, espérait ainsi mettre un terme aux cris du peuple qui pensait bien qu'il ne se parjurerait pas, et qui ne voudrait pas chasser un homme que nous aurions au moins pour voisin. Mais je ne voyais dans un semblable serment qu'un motif nouveau de mécontentement pour le peuple, je ne répondis rien ; et comme Pinien me faisait demander en même temps d'aller vers lui, j'y allai aussitôt. II me répéta la même chose, ajoutant ce qu'il venait de me faire dire par un autre serviteur de Dieu, que j'avais rencontré en me rendant auprès de Pinien, savoir qu'il resterait à Hippone si on n'imposait pas à son refus le fardeau de la cléricature. En proie à tant de perplexités, je fus soulagé par ces paroles comme on l'est par un peu d'air quand on étouffe ; je ne répondis rien, mais je me dirigeai vivement du côté de mon frère Alype, et je lui dis ce que je venais d'entendre. Alype, comme je le crois, désirant échapper à la responsabilité d'une décision qu'il supposait devoir vous être désagréable, me répondit : « Que là-dessus personne ne me consulte. » Je m'avançai alors vers le peuple en tumulte ; le silence se fit, et j'annonçai ce que Pinien promettait sous la foi du serment. Les gens d'Hippone qui ne songeaient qu'à le voir prêtre et ne désiraient que cela, n'acceptèrent pas, contre mon attente, ce qui leur était offert ; après s'être un peu concertés entre eux et à voix basse, ils demandèrent qu'il fût ajouté à la promesse et au serment que quand il plairait à Pinien d'entrer dans les ordres, il ne choisirait pas d'autre église que celle d'Hippone. Je me rendis auprès de lui ; il y consentit sans hésitation. Je l'annonçai au peuple qui poussa des cris de joie et bientôt demanda le serment promis.

4. Je retournai vers notre fils et le trouvai incertain sur les termes de ce serment, à cause des nécessités violentes qui pouvaient le contraindre de s'éloigner. Il craignait, disait-il, une invasion ennemie à laquelle on ne pourrait échapper que par la fuite. La sainte dame Mélanie[8] voulait ajouter des cas de maladies produites par un mauvais air ; mais Pinien la reprit pour cette observation. Je lui dis que la raison grave qu'il venait d'alléguer en serait une aussi pour les citoyens d'Hippone qu'une attaque de ce genre forcerait à s'éloigner ; mais que si je déclarais cela au peuple, il était à craindre qu'il ne le prit pour un mauvais présage ; je dis aussi que si on stipulait une cause d'éloignement sous le nom général de nécessité, le peuple y soupçonnerait quelque arrière-pensée. Il fut convenu, toutefois, qu'on ferait une tentative à cet égard ; mais la proposition ne trouva que l'accueil auquel je m'attendais. Les premiers mots du serment, lus par un diacre, plurent à tout le monde ; mais au mot de nécessité, des cris éclatèrent, on ne voulut plus de la promesse, le tumulte recommença, et le peuple crut qu'on ne cherchait qu'à le tromper. Notre saint fils ayant vu cela, il ordonna la suppression du mot de nécessité, et tout de suite le peuple revint à la joie.

5. Pinien ne voulut pas aller vers le peuple sans moi, quoique je m'en fusse excusé à cause de ma fatigue ; nous nous avançâmes donc ensemble. Il dit au peuple que les paroles lues par le diacre l'avaient été par ses ordres, qu'il s'y engageait par serment et qu'il le tiendrait il répéta tout ce que le diacre avait dit en son nom. On répondit : Grâces à Dieu, et l'on demanda que le tout fût écrit et signé. Nous renvoyâmes les catéchumènes, on écrivit, et Pinien signa. On nous demanda ensuite, à nous évêques, non pas tumultueusement, mais par l'intermédiaire respectueux de quelques fidèles considérables, de signer, nous aussi. Dès que je commençai à le faire, la sainte dame Mélanie s'y opposa. J'admirai qu'on se ravisât si tard, comme si, en ne pas signant cette promesse et ce serment, nous pouvions leur ôter leur valeur ; j'obéis cependant ; ma signature demeura inachevée, et personne ne crut devoir insister pour nous faire signer.

6. J'ai eu soin d'informer suffisamment votre sainteté de ce qui avait été fait ou dit à Nippone un autre jour, après que, le peuple avait su le départ de Pinien ; quiconque a pu vous faire à cet égard un récit contraire au mien a menti ou a été trompé. J'ai omis des détails qui m'ont paru ne pas devoir m'occuper, mais je n'ai rien dit de faux. Il est donc vrai que notre saint fils Pinien a juré en ma présence et avec ma permission ; mais il est faux qu'il ait juré par mes ordres. Il le sait lui-même, les serviteurs de Dieu qu'il m'a envoyés le savent aussi : notre saint frère Barnabé, ensuite notre saint frère Timasse, chargés de me porter sa promesse de rester à Hippone. Le peuple lui-même le contraignait, par ses cris, à la prêtrise, et non point au serment. Le serment lui ayant été offert, il ne le repoussa pas, dans l'espérance que le séjour de Pinien au milieu de nous l'amènerait à consentir à l'ordination on craignait qu'ordonné malgré lui, il ne partît d'Hippone, ainsi qu'il l'avait juré. Ainsi les gens d'Hippone ont crié en vue de l’œuvre de Dieu (car la sanctification de la prêtrise est toujours l’œuvre de Dieu), et quant à leur mauvais accueil fait à la promesse de ne point quitter Hippone à moins d'ajouter que si Pinien entrait dans les ordres, il ne choisirait pas d'autre église que la nôtre, c'est une preuve assez évidente de ce qu'ils attendaient de la présence du saint homme parmi eux, et par là ils n'ont pas cessé de désirer l’œuvre de Dieu.

7. Comment donc dites-vous qu'ils ont fait cela pour un honteux amour de l'argent ? D'abord l'argent ne regarde en rien la foule qui criait ; de même que les gens de Thagaste n'ont eu de ce que vous avez donné à l'église de cette ville que la joie de votre bonne oeuvre, ainsi ceux d'Hippone ou de tout autre lieu n'auraient rien autre à gagner de l'usage chrétien que vous pourriez faire au milieu d'eux de la mammone d'iniquité. Le peuple, en demandant ardemment pour son église un si grand personnage, n'a donc pas cherché par vous son avantage pécuniaire, mais il a aimé en vous votre mépris de l'agent. Car s'il a été prévenu en ma faveur pour avoir entendu dire que j'avais abandonné quelques petits champs paternels afin de me consacrer avec plus de liberté au service de Dieu (et il n'a pas été jaloux de l'église de Thagaste, ma patrie selon la chair, mais ceux de Thagaste ne m'ayant point imposé la cléricature, ceux d'Hippone ont mis la main sur moi lorsqu'ils l'ont pu) ; si donc il en a été ainsi de moi, avec quelle ardeur ils ont dû aimer dans notre Pinien une triomphante conversion qui lui a fait fouler aux pieds tant de désirs, tant de richesses, tant d'espérances de ce monde ! En ce qui me touche, selon le sentiment de bien des gens qui ne jugent que d'après eux-mêmes, je n'ai pas l'air d'avoir laissé des richesses, mais de m'être enrichi, Car mon bien paternel pourrait à peine être estimé la vingtième partie des biens de l'Église, dont je suis censé le maître aujourd'hui. Mais partout, et principalement dans les églises d'Afrique, partout où Pinien serait, je ne dis pas prêtre, mais évêque, si on comparait ce qu'il pourrait posséder à ce qu'il possédait auparavant, dût-il en jouir en maître, il serait très pauvre. La pauvreté chrétienne est donc plus appréciée, mieux aimée, là où ne peut apparaître le soupçon de chercher rien de plus que ce qu'on a quitté. Voila ce qui a ému les gens d'Hippone, voila ce qui explique la persévérance de leurs cris. Ne les accusons donc pas d'une cupidité honteuse, mais laissons-les au moins aimer sans crime dans les autres un bien qu'ils n'ont pas. Quoique des pauvres et des mendiants, mêlés à la foule, aient aussi crié et qu'ils aient espéré tirer de votre honorable opulence un secours pour leur misère, ce n'est pas là, je pense, une honteuse cupidité.

8. Il n'y a plus que les clercs et surtout l'évêque sur qui puisse tomber indirectement ce reproche de honteux amour de l'argent ; car on croit que nous sommes les maîtres des biens de l'Église et que nous en jouissons. Or, ce que nous en avons reçu, ou nous le possédons encore, ou nous l'avons distribué comme il nous a plu ; à l'exception d'un petit nombre de pauvres, nous n'avons donné à personne en dehors du clergé et du monastère. Je ne dis donc pas que c'est surtout contre nous que vous avez dû diriger vos accusations, mais je dis que pour être croyables il faut que les reproches s'adressent à nous seuls. Que ferons-nous donc ? Comment nous disculper au moins devant vous, si nous ne le pouvons. auprès de nos ennemis ? C'est une chose de l'âme, une chose intérieure, cachée aux yeux des, mortels et connue de Dieu seul. Ainsi que reste-t-il à faire si ce n'est de prendre à témoin le Dieu à qui elle est connue ? En nous soupçonnant de la sorte, vous ne nous ordonnez pas de jurer (ce qui est beaucoup mieux, et dans votre lettre vous me reprochez d'y avoir obligé Pinien), mais vous nous forcez tout à fait au serment ; nous ne sommes point ici en face d'un péril de mort comme celui où l'on croit que Pinien s'est trouvé au milieu du peuple d'Hippone, nous sommes sous le coup du danger auquel notre réputation est exposée ; cette réputation, nous devons la préférer à la vie, pour l'avantage des faibles à qui nous nous efforçons de donner en toute chose l'exemple des bonnes œuvres.

9. Mais pendant que vous nous contraignez ainsi au serment, nous ne nous irritons pas contre vous comme vous le faites contre les gens d'Hippone. Vous avez jugé comme des hommes qui en jugent d'autres, et quoique nous n'ayons pas les torts que vous nous supposez, nous aurions pu les avoir. On doit tâcher de vous guérir de ces soupçons et non pas vous en faire un crime ; il faut rendre à notre réputation toute sa pureté devant vous, si notre conscience est restée pure devant Dieu. Il nous accordera peut-être, ainsi que nous le disions, mon frère Alype et moi, avant que ces pénibles scènes arrivassent, il nous accordera de montrer clairement, non seulement à vous, nos amis, membres comme nous du corps de Jésus-Christ, mais encore à nos plus implacables ennemis, que nulle pensée d'intérêt grossier ne nous souille dans les affaires ecclésiastiques. En attendant que cette lumière éclate, si le Seigneur lé permet, nous faisons ce à quoi nous sommes contraints pour ne pas retarder d'un moment la guérison de votre âme. Dieu m'est témoin que cette administration des biens de l'Église où l'on croit que nous aimons à dominer, je ne l'aime pas ; mais je la supporte à cause de mes devoirs de charité envers mes frères et de crainte envers Dieu ; je voudrais en être affranchi si je le pouvais sans manquer aux obligations de ma charge. Le même Dieu m'est témoin que je ne pense pas autrement de mon frère Alype. Cependant le peuple, et ce qui est plus douloureux, le peuple d'Hippone ne l'a pas jugé ainsi et ne lui a épargné aucun outrage. Et vous, saints de Dieu, âmes miséricordieuses, vous avez cru cela de moi tout en ne parlant que du peuple d'Hippone, que ces reproches de cupidité ne pouvaient atteindre ; vous avez voulu me toucher et m'avertir ; vous l'avez fait pour nous reprendre et sans aucune haine, je n'en doute pas. Aussi je ne me fâche point, mais je vous rends grâces de ce mélange, de réserve et de liberté qui vous a fait avertir l'évêque par voie indirecte au lieu d'aller droit à lui et de paraître lui faire outrage en lui déclarant vos soupçons.

10. Que l'obligation où je me suis cru de jurer ne soit pour vous ni un regret ni une peine. L'Apôtre n'affligeait pas, ou n'aimait pas moins ceux à qui il disait : « Nous n'avons pas été auprès de vous avec des discours de flatterie, vous le savez, ni avec des sentiments de cupidité, Dieu nous en est témoin[9]. » Il les a pris à témoin pour une chose manifeste ; mais pour une chose cachée, qui prendre à témoin, si ce n'est Dieu ! Si donc il a eu raison de redouter de tels soupçons de l'ignorance humaine, lui, dont le travail était connu de tous, et qui, sauf le cas d'extrême nécessité, ne demandait rien pour lui aux peuples auxquels il dispensait la grâce du Christ, pourvoyant de ses propres mains à ce qui était nécessaire à sa subsistance ; à plus forte raison devons-nous tout faire pour qu'on nous croie, nous qui sommes si au-dessous de sa sainteté et de sa vertu, et qui ne pouvons travailler de nos mains afin de soutenir notre vie ; et lors même que nous le pourrions, nous- n'en aurions jamais le loisir au milieu de plus d'occupations et de soins que n'en avaient, je crois, les apôtres ! Qu'on cesse donc dans cette affaire de reprocher des calculs grossiers à un peuple chrétien qui est l'Église de Dieu. Il serait plus pardonnable de nous adresser ce reproche, à nous qui ne l'avons pas mérité, mais qui pouvons en être soupçonnés avec quelque vraisemblance, que de le faire peser sur ceux qui certainement méritent aussi peu le reproche que le soupçon même.

11. Partout où la foi mutuelle est quelque chose, il n'est permis ni de manquer au serment, ni de soutenir, ni même de mettre en doute qu'on puisse le violer ; ce devoir est bien plus impérieux parmi les chrétiens. Je crois m'être pleinement expliqué là-dessus dans nia lettre à mon frère Alype. Votre sainteté me demande si moi ou les gens d'Hippone nous croyons qu'un serment arraché par la violence soit obligatoire. Qu'en pensez-vous vous-même ? Voulez-vous que, même en présence d'une mort certaine, et ce n'était pas le cas de Pinien, un chrétien fasse servir le nom de son Dieu à une tromperie ? Voulez-vous qu'un chrétien prenne Dieu à témoin d'une fausseté ? Mais, sans qu'il y ait serment, si un chrétien était poussé par des menaces de mort à un faux témoignage, il devrait mieux aimer mourir que de souiller sa vie. Il y a plus que des menaces de mort de la part d'armées qui en viennent aux mains ; et cependant quand les combattants se jurent mutuellement quelque chose, nous louons ceux qui tiennent leurs promesses, nous détestons ceux qui violent leur foi. Et de quoi s'agit-il pour eux ? que veulent-ils éviter ? La mort ou la captivité ? S'ils manquent à ce serment arraché par la crainte de la captivité ou de la mort, s'ils ne gardent pas la foi qui a été donnée, on regarde comme sacrilèges et parjures des hommes même qui craignent plus de se parjurer que de tuer ; et nous, nous poserions la question de savoir si un serment arraché par la force, doit être tenu par des serviteurs de Dieu d'une haute sainteté, par des moines qui courent dans la voie de la perfection chrétienne après avoir distribué tous leurs biens !

12. En quoi, je vous prie, cette présence à Hippone que Pinien a promise, ressemble-t-elle à un exil, à une déportation, à une relégation ? Je crois que le sacerdoce n'est pas un exil, et notre fils choisirait celui-ci plutôt que celui-là ? Dieu nous garde de défendre de la sorte un saint homme qui nous est si cher ! Dieu nous garde de dire qu'il a préféré l'exil à la prêtrise ou le parjure à l'exil ! C'est ainsi que je parlerais, si le serment de rester à Nippone avait été véritablement arraché par nous ou par le peuple ; mais ce serment n'a pas été arraché quand on le refusait ; il a été accepté quand on l'offrait. Et, comme nous l'avons dit, ce fut dans l'espérance que le séjour à Nippone amènerait Pinien à se rendre aux vœux qui le pressaient d'entrer dans la cléricature. Enfin, quoi qu'on puisse penser de nous et des gens d'Hippone, il y aurait toujours une grande différence entre ceux qui auraient forcé de jurer et ceux qui auraient, je ne dis pas forcé, mais persuadé de se parjurer. Que celui dont il s'agit ne refuse pas de voir lui-même ce qui est le plus mauvais, de prêter un serment sous le coup d'une crainte quelconque, ou de le violer lorsqu'on ne craint plus rien.

13. Il faut remercier Dieu que les gens d'Hippone entendent la promesse qui leur a été faite de façon à se contenter de la volonté d'habiter parmi eux et de laisser aller Pinien où il a besoin d'aller pourvu qu'il songe à revenir. Car s'ils suivaient les termes mêmes du serment et qu'ils en exigeassent l'exécution formelle, le serviteur de Dieu ne pourrait jamais s'éloigner pas plus qu'il ne peut jamais se parjurer. Ce serait criminel de leur part de retenir ainsi, je ne dis pas un pareil homme, mais un homme quel qu'il fût ; et ils ont bien prouvé ce qu'ils attendent de Pinien, car, en apprenant qu'il s'était absenté pour revenir, ils en ont été charmés, et le serment, dans toute sa vérité, ne leur doit rien autre que ce qu'ils en ont attendu. Pourquoi dit-on que, dans le serment sorti de sa bouche, il a fait de la nécessité une exception, comme si de sa bouche n'était pas parti l'ordre de supprimer ce mot ? Certainement lorsqu'il parla lui-même au peuple il aurait pu placer ce mot ; s'il l'avait fait, on n'aurait pas répondu : Grâces â Dieu ! mais on aurait recommencé les cris qui avaient éclaté à la lecture du diacre. Et qu'importe que le mot qui indiquait la nécessité comme motif d'absence ait été ou n'ait pas été placé ? On n'attend de Pinien rien autre que ce qui a été dit plus haut. Mais quiconque trompe l'attente de ceux à qui il a fait un serment, est certainement parjure.

14. Que la promesse soit donc accomplie, et que les âmes des faibles soient guéries, de peur que l'approbation d'un grand exemple de foi violée ne conduise au parjure, et que la désapprobation ne fasse dire avec raison qu'il ne faut plus nous croire, ni dans nos promesses ni même dans nos serments. Prenons garde plutôt aux langues de nos ennemis : elles sont comme autant de traits dont se sert un plus grand ennemi pour tuer les faibles. Mais à Dieu ne plaise que nous attendions d'une aussi grande âme autre chose que ce qu'inspire la crainte de Dieu, et ce que conseille une sainteté aussi éminente ! Vous dites que j'aurais dû empêcher ce serment ; mais, je l'avoue, je n'ai pas pu penser qu'il valût mieux laisser périr dans un vaste et affligeant désordre l'Église que je sers, que d'accepter ce qui nous était offert par un tel homme.

LETTRE CXXVII. (Année 411)

Un illustre personnage, Armentarius, et sa femme, Pauline, qu'il ne faut pas confondre avec la sainte dame Pauline, épouse de Pammaque et louée par saint Jérôme, avaient fait vœu de continence ; c'étaient des amis de saint Augustin ; en apprenant ce vœu, l'évêque d'Hippone écrivit la lettre suivante à Armentarius et à Pauline pour les fortifier dans leur résolution. Le monde retentissait alors de la chute de Rome et des ravages des Barbares ; saint Augustin, sous les coups de ces vastes malheurs, fait remarquer que la vie humaine a perdu de son charme et que les joies du temps sont devenues trop peu de chose pour qu'on n'en fasse pas aisément le sacrifice à Dieu. On trouve dans cette lettre des pensées ingénieuses et profondes sur notre passage ici-bas.

AUGUSTIN AUX EXCELLENTS SEIGNEURS, A SES HONORABLES ET CHERS ENFANTS ARMENTARIUS ET PAULINE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

l. Un homme éminent, mon fils Ruferius, votre allié, m'a instruit du vœu que vous avez fait au Seigneur ; j'ai été heureux de ce qu'il m'a dit, mais, craignant les inspirations mauvaises du tentateur qui depuis bien longtemps n'aime pas de si saintes œuvres, j'ai cru devoir engager brièvement votre charité, illustre seigneur, honorable et cher fils, à méditer ces divines paroles : « Ne tardez pas à vous convertir au Seigneur, et ne différez pas de jour en jour[10]. » J'ai voulu aussi vous engager à vous acquitter de votre veau envers celui qui exige ce qui lui est dû et tient ce qu'il a promis ; car il est aussi écrit : « Faites des veaux au Seigneur a votre Dieu et accomplissez-les[11]. » Quand même vous n'auriez fait aucun vœu, quel meilleur conseil, quoi de meilleur pour l'homme que de se restituer à celui qui l'a créé, surtout parce que Dieu nous a tant aimés, qu'il a envoyé son fils unique, afin de mourir pour nous. Reste donc à accomplir la parole de l'Apôtre, lorsqu'il dit que le Christ est mort « afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux[12]. » Peut-on encore aimer le monde, brisé par tant de désastres[13], qu'il en a perdu même le fantôme de ses séductions ? Autant il fallait louer et exalter ceux qui dédaignaient de briller avec un monde dans son éclat ; autant il faut blâmer et accuser ceux qui mettent leurs délices à périr avec un monde périssant.

2. Si on se résigne à tant de travaux, de dangers et de disgrâces pour une vie qui doit finir, si on prend tant de précautions, non point pour ne pas mourir, mais pour mourir un peu plus tard ; que ne doit-on pas subir pour cette vie éternelle où des soins prudents ne seront plus nécessaires, afin d'éviter la mort, où la lâcheté honteuse ne la craindra plus, où le sage n'aura plus besoin de sa fermeté, afin d'en supporter l'horreur ! elle ne sera plus rien pour personne, parce qu'elle ne sera plus. Soyez donc au nombre des amis de l'éternelle vie. Ne voyez-vous pas combien cette vie si misérable et si pauvre, est ardemment aimée, et par quels nœuds étroits on s'y attache ? Ceux qu'elle trouble de ses périls la perdent plus tôt ; ils hâtent leur fin par la peur même d'une fin prochaine ; ils se précipitent dans la mort en voulant l'éloigner, comme un homme qui, fuyant un voleur ou une bête sauvage, tomberait dans un fleuve et y disparaîtrait. Parfois en mer, sous le coup de la tempête, on jette dans les flots les provisions ; et, pour vivre, on jette ce qui fait vivre, de peur que des jours laborieux ne finissent trop vite. Que de peines on se donne pour allonger ses peines ! et quand la mort commence à nous menacer, nous nous en préservons de notre mieux pour avoir à la craindre plus longtemps. Que de genres de mort à redouter parmi tant d'accidents auxquels nos jours sont exposés ! une fois frappés par un de ces coups, les autres ne sont plus à craindre ; et cependant on cherche à échapper à un de ces périls de mort pour avoir à les craindre tous. A quelles tortures ne se soumettent-ils pas, ceux qui livrent leurs membres au traitement, au fer des médecins : est-ce pour ne pas mourir ? Non ; mais c'est pour mourir un peu plus tard. Ils acceptent beaucoup de tourments certains, dans l'espoir incertain d'obtenir un petit nombre de jours de plus ; quelquefois ils meurent tout à coup dans les douleurs violentes auxquelles ils s'étaient résignés par la crainte de la mort ; ils n'aiment pas mieux finir leur vie pour ne plus souffrir, mais ils aiment mieux souffrir que de finir leur vie, et il arrive qu'ils souffrent et qu'ils meurent. Eussent-ils été guéris, il aurait fallu mourir après toutes ces tortures : la vie, même achetée au prix de tant de souffrances, ne peut pas être éternelle, parce qu'elle est mortelle ; elle n'est pas longue, parce qu'une vie entière est encore bien courte ; elle ne s'écoule même pas en sûreté dans l'espace rapide qui lui est assigné, parce qu'elle demeure toujours incertaine. Parfois aussi on meurt par la douleur même qu'on avait volontairement acceptée pour ne pas mourir.

3. Il y a un autre mal, un grand mal, un mal fort détestable et horrible dans l'amour excessif de cette vie : plusieurs, en voulant vivre un peu plus longtemps, offensent gravement Dieu, en qui est la source rte la vie, et tandis qu'ils repoussent la pensée d'une fin inévitable, ils s'excluent du lieu où nous attend une vie sans fin. D'ailleurs une vie misérable, quand elle pourrait toujours durer, ne saurait être comparée à une vie heureuse, même très courte ; et cependant le goût d'une vie misérable et fugitive fait perdre celle qui est heureuse et éternelle, lorsqu'on veut, dans celle qu'on aime autrement qu'on ne devrait, ce qu'on perd dans l'autre ; car on n'aime pas la misère de la vie présente, puisqu'on veut être heureux ; on n'en aime pas la brièveté, puisqu'on ne veut pas arriver à son terme ; mais on l'aime parce qu'elle est la vie, et de telle sorte que, malgré sa misère et sa brièveté, on perd souvent, à cause d'elle, celle qui est heureuse et éternelle.

4. Ceci considéré, quelle obligation extraordinaire l’éternelle vie impose-t-elle à ses amis, quand elle ordonne qu'on l'aime comme on aime la vie présente ? On méprisera tout ce qui charme dans le monde pour retenir un peu plus longtemps une vie qui doit bientôt échapper ; et l'on ne méprisera pas le monde pour gagner une vie sans fin dans celui par lequel a été fait le monde ! Récemment lorsque Rome, le siège du très illustre empire, a été dévastée par les Barbares, combien d'amis de cette vie temporelle l'ont rachetée pour la prolonger dans le deuil et le dénuement, non seulement au prix de ce qui l'embellissait, mais au prix de ce qui en était le soutien nécessaire ! Les hommes ont coutume de beaucoup donner à celles à qui ils veulent plaire : dans le sac de Rome, les amis de la vie ne l'auraient pas gardée s'ils ne l'avaient rendue pauvre ; ils :ne lui ont pas tout donné, mais plutôt ils lui ont tout ôté, de peur que l'ennemi ne la leur ravît. Je ne les en blâme pas ; qui donc ignore qu'ils auraient perdu la vie s'ils n'avaient pas perdu tout ce qu'ils tenaient en réserve pour elle ? Quelques-uns, il est vrai, ont d'abord perdu leurs biens et ensuite leur vie, et d'autres, prêts à tout sacrifier pour elle, ont tout d'abord péri. Nous apprenons ici jusqu'à quel point nous devons aimer l'éternelle vie : nous devons mépriser pour elle tout ce qui est superflu, lorsque pour conserver une vie. passagère on a méprisé le nécessaire.

5. Pour garder la vie que nous aimons, nous ne la dépouillons pas comme ces hommes ont dépouillé leur propre vie ; nous l'employons à acquérir celle qui est éternelle ; elle en est comme la servante, et afin qu'elle fasse mieux son service, nous ne l'enchaînons point dans de vains ornements, nous ne l'accablons pas du poids de nuisibles soucis ; nous écoutons le Seigneur nous promettant cette autre vie que nous devons désirer avec la plus grande ardeur, et criant comme dans l'assemblée du monde entier : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, et qui êtes chargés, je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos pour vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger.[14] » Cette leçon de pieuse humilité chasse de nos cœurs et y éteint en quelque sorte cette vaine et inquiète cupidité qui désire ce qui est au delà de notre puissance. La peine est là où l'on aime et l'on recherche beaucoup de choses à l'acquisition et à la possession desquelles la volonté ne suffit point, parce que le pouvoir lui manque. Mais une vie de justice nous arrive du moment que nous la voulons, parce que la vouloir pleinement, c'est la justice, et que la justice pour être parfaite, ne demande rien de plus qu'une parfaite volonté. Voyez s'il y a peine dès qu'il suffit de vouloir. Voilà pourquoi cette divine parole a été prononcée : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté[15]. » Là où est la paix, là est le repos ; le repus c'est la fin de tout désir et de toute peine. Mais cette volonté, pour être pleine, il faut qu'elle soit, saine ; elle le sera si elle ne refuse pas le médecin, dont la grâce seule peut guérir de la maladie des mauvais désirs. C'est donc le médecin lui-même qui crie : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués ; » il dit que son joug est doux et son fardeau léger. Quand la charité sera répandue dans nos tueurs par le Saint-Esprit, nous aimerons ce qui nous est ordonné ; ce joug ne sera ni dur ni pesant si nous ne portons que celui-là et si nous le portons avec une soumission d'autant plus libre qu'elle est plus humble. C'est le seul fardeau dont le poids soulage au lieu d'accabler. Si on aime les richesses, qu'on les place là où elles ne peuvent périr. Si on aime l'honneur, qu'on le mette là où personne d'indigne ne sera honoré. Si on aime la santé, il faut désirer en jouir là où l'on ne craint plus de la perdre. Si on aime la vie, qu'on la possède là où il n'y a plus de mort.

6. C'est pourquoi rendez à Dieu ce que vous lui avez voué, puisque c'est vous-mêmes, et que vous vous rendez à celui par lequel vous existez ; rendez-le-lui, je vous en conjure. Ce que vous rendrez n'en sera pas diminué, mais plutôt se conservera et s'accroîtra ; car Dieu exige par bonté, non par indigence ; il ne s'agrandit pas de ce qu'on lui rend, mais il fait croître en lui ceux qui lui rendent. Ce qu'on ne lui rend pas est perdu ; ce qui lui est rendu est une richesse pour celui qui rend : il y trouve sa garantie et sa sécurité. La restitution et celui qui restitue sont la même chose, parce que la dette et le débiteur étaient tout un. Car l'homme se doit lui-même à Dieu, et pour être heureux, il doit se restituer à celui de qui il a reçu l'être. C'est ce que signifient ces paroles du Seigneur dans l'Évangile : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.[16] » II dit cela lorsque s'étant fait montrer une pièce de monnaie et ayant demandé de qui elle portait l'image, on lui répondit : De César. Il faisait entendre ainsi que Dieu exigeait de l'homme sa propre image dans l'homme lui-même, comme César exigeait l'empreinte de la sienne, sur la pièce de monnaie. Si on doit à Dieu cette image sans l'avoir promise, combien la lui doit-on plus encore lorsqu'on lui en fait la promesse ?

7. Je pourrais, mon très cher fils, selon mes faibles ressources, louer plus au long votre pieuse résolution, et montrer la différence qu'il y a entre les chrétiens qui aiment et les chrétiens qui méprisent le monde, quoique les uns et les autres soient appelés fidèles. Ils ont été purifiés aux mêmes fonts sacrés, sanctifiés et consacrés par les mêmes mystères ; ils ont été non seulement auditeurs mais même prédicateurs du même Évangile, et cependant ils ne participeront pas les uns et les autres au royaume de Dieu et à sa lumière ; ils n'auront pas pour héritage l'éternelle vie qui seule est heureuse. Le Seigneur Jésus ne les a pas distingués de ceux qui n'entendent point, mais il a établi de très grandes différences entre ceux qui entendent sa parole : « Celui qui entend mes paroles, dit-il, et les met en pratique, je le comparerai à un homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre : la pluie est tombée, les fleuves ont débordé, les vents ont soufflé et ont battu cette maison, et elle n'a pas croulé, car elle était fondée sur la pierre. Mais celui qui entend mes paroles et ne les met pas en pratique, je le comparerai à un insensé gui a bâti sa maison sur le sable : la pluie est tombée, les fleuves ont débordé, les vents ont soufflé et battu cette maison, et elle s'est écroulée, et sa ruine a été grande[17]. » Écouter les paroles divines, c'est donc bâtir ; en cela, les uns et les autres sont pareils : la différence consiste à pratiquer ou à ne pratiquer pas ce que l'on entend ; c'est la différence entre l'édifice bâti sur le fondement de la pierre solide, et l'édifice qui se renverse parce qu'il n'a d'autre fondement que le sable mobile. Toutefois, celui qui n'écoute point ne se met pas davantage en sûreté : en ne bâtissant rien du tout, en restant sans toit, il sera beaucoup plus facilement accablé, saisi et emporté par les pluies, les fleuves et les vents.

8. Je pourrais aussi, selon mes humbles efforts, marquer la diversité des rangs et des mérites parmi ceux-là mêmes qui appartiendront à la droite de Dieu et au royaume des cieux, et montrer la différence entre une religieuse et pieuse vie conjugale, ayant pour but d'engendrer des enfants, et celle dont vous avez fait vœu, si j'avais à vous convier à cette résolution ; mais ce vœu est prononcé, il vous lie, il ne vous est pas permis de faire autrement. Avant que vous fussiez engagé, vous étiez libre de rester à un rang inférieur ; c'était, d'ailleurs une peu enviable liberté que celle où l'on n'était pas débiteur de ce qu'on paie avec tant de profit. Mais maintenant que votre promesse est engagée envers Dieu, je ne vous invite pas à une, grande justice, je vous détourne d'une grande iniquité. En ne pas accomplissant votre vœu, vous ne seriez pas tel que vous seriez resté si vous n'aviez pris aucun engagement. Alors vous seriez moindre et non pas pis ; mais aujourd'hui, ce qu'à Dieu ne plaise, vous manqueriez à votre foi envers Dieu, et vous seriez d'autant plus malheureux que vous auriez été plus heureux en gardant votre promesse. Toutefois ne vous repentez pas de ce vœu, réjouissez-vous au contraire, de ce qu'il ne vous soit plus permis de faire ce qui n'eût servi qu'à votre désavantage. Marchez avec courage, que vos actions répondent à vos paroles ; celui qui vous a demandé le vœu, vous aidera à l'accomplir. Heureuse la nécessité qui contraint à ce qu'il y a de meilleur !

9. Il y aurait une seule raison, qui non seulement ne nous permettrait pas de vous exhorter à l'accomplissement de votre vœu, mais qui nous obligerait à vous interdire d'y donner suite : ce serait le cas où par hasard votre femme s'y refuserait, par faiblesse d'âme ou de chair. Entre personnes mariées, de tels vœux ne doivent se faire que d'un consentement mutuel et d'une volonté commune ; et si l'un des deux époux s'est engagé légèrement, mieux vaut qu'il répare sa témérité que de tenir sa promesse. Dieu n'exige pas ce qu'on lui a promis aux dépens d'autrui, mais plutôt il nous défend de disposer de ce qui ne nous appartient pas. Écoutez sur ce point le divin sentiment de l'Apôtre : « Le corps de la femme n'est point en sa puissance, mais en celle du mari ; de même le corps du mari n'est point en sa puissance, mais en celle de la femme[18]. » Il veut parler ici de l'usage du mariage. Mais j'entends dire que votre femme est si disposée au vœu de continence qu'elle n'est retenue que par la crainte que vous ne réclamiez d'elle le devoir conjugal ; acquittez-vous donc tous les deux envers Dieu de ce que vous lui avez promis tous les deux, et faites-lui le sacrifice de ce que vous ne vous demandez plus l'un à l'autre. Si la continence est une vertu, comme c'en est une, pourquoi le sexe le plus faible y est-il le plus disposé ? Pourtant la ressemblance du mot l'indique, et c'est du nom latin de l'homme que la vertu tire son nom[19]. Homme, soyez donc capable d'une vertu pour laquelle une femme est prête ; que votre consentement soit comme une offrande sur l'autel céleste du Créateur, que la concupiscence soit vaincue, que le lien de l'affection soit d'autant plus fort qu'il sera plus saint. Réjouissons-nous de la grâce abondante du Christ sur vous, ô illustres seigneurs, mes honorables et chers enfants !

LETTRE CXXVIII. (Année 411.)

La lettre suivante, rédigée par saint Augustin, fut adressée au nom des évêques catholiques de l'Afrique au tribun Marcellin, chargé de présider la conférence de Carthage du 1er juin 411, convoquée au nom de l'empereur Honorius. On peut voir dans notre Histoire de saint Augustin un récit complet de cette conférence d'où l’on avait espéré que sortirait la paix de l'Église d'Afrique. Cette lettre était, de la part des catholiques, comme l'acceptation des conditions et des règlements de l'assemblée ; en tête figurait le nom d'Aurèle, évêque de Carthage, et le nom de Sylvain, primat de Numidie, qui se trouvait. le plus ancien d'ordination. Les évêques catholiques offraient de renoncer à leurs sièges si les donatistes parvenaient à prouver qu'ils eussent raison ; ils consentaient à ce que les évêques de ce parti, s'ils étaient vaincus, gardassent leur dignité en rentrant dans l'unité de l'Église. Ces offres généreuses sont un beau souvenir pour l'Église d'Afrique.

AURÈLE, SYLVAIN ET TOUS LES ÉVÊQUES CATHOLIQUES A LEUR HONORABLE ET TRÈS CHER FILS, L'ILLUSTRE[20] TRIBUN ET SECRÉTAIRE MARCELLIN.

1. Nous vous déclarons, par cette lettre, comme vous avez bien voulu le demander, que nous acceptons de tout point l'édit de votre excellence, qui assure la tranquillité et la paix des délibérations de l'assemblée et pourvoit aux moyens de manifester et de défendre la vérité ; nous souscrivons à ce que vous avez réglé sur le lieu et le temps, et sur le nombre de ceux qui devront être présents. Nous consentons aussi que ceux à qui nous donnons commission de conférer signent leurs discours. Dans l'acte par lequel nous leur imposons cette charge ; et promettons de ratifier ce qu'ils auront fait, non seulement vous aurez nos signatures, mais vous nous verrez signer vous-même. Avec l'aide du Seigneur nous obtiendrons du peuple chrétien, dans l'intérêt du repos et de la tranquillité de l'assemblée, qu'il s'en tienne éloigné et qu'il ne se hâte pas de vouloir apprendre ce qui sera fait au moment même, mais qu'il en attende le récit par écrit, comme vous l'avez promis à tous.

2. Confiants dans la vérité, nous nous obligeons, si ceux avec qui nous avons affaire peuvent prouver que l'Église du Christ a tout à coup péri par les crimes de je ne sais qui, et n'est plus restée que dans le parti de Donat, lorsque déjà, selon les promesses de Dieu, les peuples chrétiens couvraient une grande partie de l'univers et s'étendaient pour le remplir tout entier ; si, disons-nous, ils peuvent le prouver, nous nous obligeons à ne conserver parmi eux aucun des honneurs de la dignité épiscopale, mais, pour notre salut éternel, nous suivrons le conseil de ceux à qui nous devrons le bienfait insigne de connaître la vraie foi. Si, au contraire, nous parvenons à montrer que l'Église du Christ, répandue non seulement en Afrique, mais encore dans les pays d'outre-mer et au milieu d'un grand nombre de nations, produisant des fruits et croissant dans le monde entier, comme il est écrit[21], n'a pas pu périr parles péchés de quelques hommes ; si nous prouvons que c'est une question jugée que celle de ces évêques catholiques accusés mais jamais convaincus par leurs ennemis, et d'ailleurs la cause personnelle de ces évêques n'était pas la cause de l'Église ; si nous établissons que Cécilien fut innocent et que ses accusateurs furent déclarés coupables de calomnie par l'empereur même dont ils avaient invoqué le jugement ; enfin si, en réponse à ce qu'ils ont dit sur de prétendus crimes, nous démontrons l'innocence des accusés à l'aide de témoignages humains, et si nous faisons voir, avec les preuves divines, que l'Église du Christ, à la communion de laquelle nous sommes unis, n'a été détruite par les péchés de qui que ce soit, nous consentons qu'en rentrant dans notre unité, les donatistes retrouvent la voie du salut sans perdre les honneurs de l'épiscopat. Nous ne détestons pas en eux les sacrements de la vérité divine, mais les inventions des erreurs humaines ; ôtez ces erreurs, nous embrasserons nos frères revenus à nous par la charité chrétienne : maintenant nous sommes séparés d'eux par un schisme diabolique.

3. Chacun de nous se trouvant alors dans son église avec un collègue, nous occuperions tour à tour le premier rang, comme on a coutume de le faire avec un évêque étranger. Les deux évêques possédant tour à tour les mêmes droits dans leur église, ils se préviendraient mutuellement ; là où le précepte de la charité dilaterait les cœurs, la paix serait aisée à garder ; une fois l'un des deux évêques mort, le survivant demeurerait seul et la succession aurait lieu selon l'ancienne coutume. Cette convention ne serait pas une nouveauté ; elle a été observée par la charité catholique depuis le commencement du schisme, à l'égard de ceux qui condamnant cette dissension impie sont revenus à la douceur de l'unité, quelque tardif qu'ait été ce retour. S'il arrivait par hasard que les peuples chrétiens aimassent mieux avoir un seul évêque et qu'ils repoussassent comme une chose insolite la présence permanente de deux évêques, quittons notre siège les uns et les autres, et, le schisme condamné et l'unité refaite, que les évêques des églises où il y en aurait un seul en choisissent un, un seul pour chaque église où il s'en serait trouvé deux auparavant. Pourquoi hésiterions-nous à offrir à notre Rédempteur ce sacrifice d'humilité ? Il est descendu des cieux et a pris un corps pour que nous soyons ses membres ; et nous, pour empêcher que ses membres ne soient déchirés par une cruelle division, nous craindrions de descendre de nos sièges ! Il nous suffit, à nous, d'être des chrétiens fidèles et obéissants : soyons-le donc toujours. Nous sommes ordonnés évêques pour les peuples chrétiens, servons-nous de notre épiscopat pour les ramener à la paix. Si nous sommes des serviteurs utiles, pourquoi sacrifier à nos grandeurs temporelles l'éternel avantage du Maître ? Si, en déposant la dignité épiscopale, nous réunissons le troupeau du Christ, elle nous sera plus profitable que si nous la conservions en contribuant à la dispersion du troupeau. De quel front attendrions-nous dans le siècle futur les honneurs promis par le Christ, si dans ce siècle-ci nos honneurs empêchaient l'unité chrétienne ?

4. Nous avons voulu écrire ces choses à votre Excellence afin que, par vous, elles soient connues de tout le monde. C'est le Seigneur notre Dieu qui nous a inspiré de faire ces promesses ; c'est avec son aide que nous avons la confiance de les remplir ; nous lui demandons de guérir ou de dompter, par une pieuse charité, avant la réunion de l'assemblée, les cœurs infirmes ou rebelles : nous n'apporterons ainsi qu'un esprit pacifique à la recherche de la vérité, et la concorde précédera ou au moins suivra nos discussions. Si les dissidents se rappellent que les pacifiques sont heureux parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu[22], nous ne devons pas désespérer qu'ils trouvent plus digne et plus facile de réconcilier le parti de Donat avec l'univers chrétien, que de faire rebaptiser l'univers chrétien par le parti de Donat ; nous devons d'autant moins perdre espoir, que les donatistes ont accueilli avec grand amour ceux qui sont revenus de la secte sacrilège de Maximien, secte condamnée par eux et contre laquelle ils avaient appelé les lois des puissances séculières ; dans ce fraternel accueil, ils n'ont pas osé annuler le baptême donné par les maximianistes ; ils ont reçu dans leurs rangs, sans toucher à leurs dignités, quelques-uns d'entre eux après les avoir condamnés, et ont même pensé que quelques autres n'avaient contracté aucune souillure dans leur communion avec cette secte impie. Leur bon accord entre eux ne nous déplaît pas ; mais il faut qu'ils comprennent combien que le tronc catholique a raison de rechercher pieusement la branche dont il est séparé, puisque cette branche elle-même a mis tant de soins à se réunir au petit rameau qui en avait été retranché. (Et d’une autre main :) Nous vous souhaitons, notre fils, de vous bien porter dans le Seigneur. J'ai signé cette lettre, moi, Aurèle, évêque de l'Église catholique de Carthage. (Et encore d'une autre main :) J'ai signé, moi, Silvain, l'ancien[23], de l'Église de Summa.

LETTRE CXXIX. (Année 411.)

Marcellin avait pensé qu'un petit nombre d'évêques choisis de part et d'autre par leurs collègues suffiraient pour une sérieuse et sincère discussion dans la conférence ; mais les évêques donatistes demandèrent à y être tous présents. Les catholiques écrivirent à ce sujet à Marcellin ; saint Augustin rédigea la lettre ; elle va au fond de la question ; elle est très habile, très forte : c'est une argumentation directe et sans réplique.

AURÈLE, SILVAIN ET TOUS LES ÉVÊQUES CATHOLIQUES A LEUR HONORABLE ET TRÈS CHER FILS, L'ILLUSTRE TRIBUN ET SECRÉTAIRE MARCELLIN.

1. Nous sommes très inquiets du manifeste ou de la lettre par laquelle nos frères que nous désirons ramener d'une division funeste à la paix catholique, ont refusé d'accepter l'édit de votre Excellence qui pourvoit à la tranquillité et au repos de nos délibérations ; nous craignons non pas que tous ces évêques, mais que quelques-uns d'entre eux ne rendent impossible, par le tumulte ou le bruit de la multitude, une conférence qui doit être calme et pacifique. Plût à Dieu que cette pensée ne fût point dans leur esprit et que nous nous trompassions dans nos soupçons ! Plût à Dieu que ces évêques ne voulussent tous assister à la conférence, où nous serions également, que pour en sortir dans une parfaite union avec nous, et pour aller, sur les ruines du schisme, dans les liens fraternels du Christ, rendre grâces à Dieu et le louer tous ensemble dans une même église, avec la charité la plus ardente et la plus éclatante, au milieu de l'admiration et de la joie des gens de bien, ne rencontrant d'autre affliction que celle du démon et de ceux qui lui ressemblent !

2. Si c'est avec un oeil de paix que l'on regarde ce qui nous occupe, si c'est avec une pensée chrétienne qu'on veuille juger, on trouvera tout simple de mettre de côté les accusations vraies ou fausses dirigées contre des hommes, pour chercher l'Église dans les saintes Écritures où le Christ, son Rédempteur, se révèle à nous. De même que nous n'écoutons pas contre le Christ ceux qui disent que son corps a été enlevé du sépulcre par ses disciples, de même nous ne devons pas écouter contre son Église ceux qui disent qu'elle n'existe plus que parmi les Africains et le petit nombre de ceux qui leur sont unis. Les chrétiens véritables sont membres du Christ, selon la parole de l'Apôtre[24] : Comme donc nous ne croyons pas que le corps mort du Christ ait disparu du sépulcre par le larcin de quelqu'un, ainsi nous ne devons pas croire que, par le péché de qui que ce soit, ses membres vivants aient disparu du monde. Le Christ étant le chef et l'Église le corps, il n'est pas difficile de voir dans l'Évangile le chef défendu contre les calomnies des juifs et le corps contre les accusations des hérétiques. On y lit : « Il fallait que le Christ souffrit et qu'il ressuscitât d'entre les morts le troisième jour ; » c'est contre ceux qui disent qu'il a été enlevé mort du tombeau. Et aussitôt après : « Et qu'on prêchât en son nom la pénitence et la rémission des péchés dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem[25] ; » c'est contre ceux qui prétendent que l'Église n'est pas répandue dans l'univers : par là, en un seul endroit et en peu de mots, l'ennemi du chef et l'ennemi du corps sont repoussés, et peuvent être ramenés, s'il y a de leur part attention et sincérité.

3. Nous sommes d'autant plus affligés de ces inimitiés de nos frères, qu'ils ont en main comme nous ces mêmes Écritures qui renferment d'aussi évidents témoignages. Au moins les juifs qui nient la résurrection du Christ ne reçoivent pas l'Évangile ; mais nos frères admettent l'autorité dé l'Ancien et du Nouveau Testament ; cependant ils veulent nous imputer à crime que l'Évangile ait été livré, et refusent de croire à l'Évangile quand nous le lisons ! Mais peut-être que, voulant se préparer à cette conférence, ils ont plus soigneusement scruté les saintes Écritures ; ils y auront trouvé d'innombrables preuves des promesses faites à l'Église qu'elle sera répandue au milieu de toutes les nations, sur toute la terre ; on voit ses premiers progrès dans l'Évangile, les Épîtres et les Actes des apôtres, où se lisent les noms des lieux, des cités et des provinces à travers lesquels elle s'est propagée ; cette Église, commençant par Jérusalem, et s'étendant jusqu'en Afrique, non pas en s'éloignant, mais en grandissant à travers le monde, ils n'ont pas découvert un seul endroit des livres saints où il soit dit qu'elle doive disparaître de la terre pour ne plus être qu'en Afrique dans le parti de Donat ; ils auront vu toute l'absurdité qu'il y a à multiplier les témoignages divins en faveur de celle qui doit périr et à ne pas apercevoir le moindre mot en faveur de celle qui, selon eux, plaît au Seigneur : c'est peut-être la pensée de toutes ces choses qui les a déterminés à se réunir tous à la conférence, afin de mettre un terme à des inimitiés vaines et funestes et contraires au salut éternel : au lieu de songer à faire naître un nouveau désordre, ils ne sont occupés qu'à finir d'anciennes divisions.

4. Car, pour ce qui fait. le sujet de leurs récriminations accoutumées, je veux parler des lois contre les hérétiques et les schismatiques portées dans l'intérêt de la paix catholique, par les rois de la terre, dont il est dit depuis si longtemps qu'ils seront soumis au Christ, nous croyons qu'ils ont enfin compris qu'on ne doit pas en faire un crime. Les anciens rois de la nation juive et même des rois étrangers ont défendu à tous leurs peuples, sous des peines très sévères, non seulement de ne rien faire, mais même de ne rien dire contre le Dieu d'Israël, c'est-à-dire le vrai Dieu ; et les ancêtres des donatistes ont déféré au tribunal de l'empereur Constantin, par le proconsul Anulin, la cause même de Cécilien, d'où est née notre division : il est bien évident qu'ils sollicitaient par là, auprès de l'empereur Constantin, un acte quelconque de son autorité souveraine contre le parti qui serait condamné ; ils ont pu voir, dans les registres publics et peut-être ont-ils vu pour les besoins de la conférence, que toute cette cause est depuis longtemps finie ; et qu'elle l'est après les jugements ecclésiastiques qui ont absous Cécilien, après la décision de l'empereur lui-même devant qui l'affaire fut d'abord portée et en dernier lieu reportée par eux. Ils ont pu y reconnaître aussi que le proconsul Aelien, jugeant par l'ordre de l'empereur, a pleinement disculpé Félix, évêque d'Aptonge, ordinateur de Cécilien, qu'ils ont appelé dans leur concile la source de tous les maux.

5. Si, de plus, ils ont fait attention aux saintes Écritures, et c'était bien facile, s'ils y ont remarqué que, dans l'Église du Christ, l'ivraie et le froment, la paille et le grain, les bons et les mauvais poissons doivent se trouver mêlés jusqu'au temps où l'on moissonnera, où l'on vannera, où l'on tirera les filets sur le rivage[26] ; ils auront pensé que, quand même Cécilien et ses collègues auraient eu des torts, ces torts ne seraient pas retombés sur l'univers chrétien, promis jadis à un petit nombre de croyants, et devenu aujourd'hui un spectacle pour tout le monde : à moins que par hasard le péché d'un homme ne soit plus fort contre l'Église que ne peut l'être pour elle le serment d'un Dieu, et que les châtiments de l'iniquité ne l'emportent sur les promesses de la vérité. Peut-être nos adversaires ont-ils déjà vu ce qu'il y aurait d'insensé et d'impie dans un pareil sentiment ; ils se seront souvenus qu'après avoir condamné les maximianistes, lesquels avaient condamné Primien, ils les ont chassés de leurs églises au moyen des puissances temporelles ; ce récent exemple leur aura prouvé sûrement que l'Église peut sans péché demander aux puissances un appui contre ses enfants révoltés. Ils auront songé que leurs rangs se sont ouverts à quelques-uns de ceux qu'ils avaient condamnés, en même temps qu'ils donnaient à plusieurs un terme pour revenir de la communion schismatique et sacrilège de Maximien, où ils ont dit qu'ils étaient restés sans se souiller ; et qu'ils n'ont osé ni annuler ni réitérer le baptême, donné ostensiblement dans le schisme par ceux qu'ils avaient condamnés ou par leurs adhérents. Ils ont assez compris qu'ils condamnaient par leur propre exemple leurs accusations contre nous, et il faut croire qu'ils reconnaissent ce qu'il y a d'indigne, d'intolérable à s'asseoir sur leurs sièges d'évêques avec les maximianistes, avec Primien lui-même qu'ils ont condamné comme ils ont été condamnés par lui et tout cela pour conserver la paix dans le parti de Donat, pendant qu'à cause de Cécilien ils réprouvent le monde chrétien et troublent la paix et l'unité du Christ !

6. Voilà peut-être les souvenirs et les considérations qui, mêlés à la crainte de Dieu, les portent à vouloir tous assister à la conférence c'est de leur part une pensée de paix et non point un dessein de désordre. Ils ont dit que leur intention, en venant tous à l'assemblée, c'était de montrer leur nombre et de répondre à ceux qui ont menti en parlant de leur petit nombre. Si cela a été dit parmi nous, on a pu le dire avec vérité des lieux où nos évêques, nos clercs et nos laïques sont assurément de beaucoup les plus nombreux, surtout dans la province proconsulaire, quoique, la Numidie consulaire exceptée, nous soyons aussi plus nombreux dans les autres provinces de l'Afrique ; ou bien, certainement, nous avons raison d'affirmer que les donatistes sont en très petit nombre, si on les compare à toutes les nations à travers lesquelles s'étend la communion catholique. Si les évêques donatistes veulent se compter à nos yeux, ne pourraient-ils pas le faire avec plus d'ordre et de tranquillité en mettant sous vos yeux leurs signatures au bas de la procuration demandée par votre ordonnance ? Pourquoi donc leur désir d'assister tous à la conférence ? Car s'ils n'arrivent pas avec des pensées de paix, que ne troubleront-ils pas en parlant, et que feront-ils là en gardant le silence ? Supposez qu'il n'y ait pas de cris, le seul bruit des mots dits à l'oreille par beaucoup d'hommes deviendra un assez grand bruit pour empêcher la conférence.

7. Ils ont cru devoir déclarer dans leur manifeste qu'ils sont fondés à vouloir tous assister à la conférence parce qu'on les a tous convoqués. Mais qui donc pouvait choisir le petit nombre de ceux qui devaient prendre part à la discussion, sinon tous les évêques invités à la réunion ? c'est en votre présence que tous avaient à désigner leurs mandataires : tous seraient ainsi dans un petit nombre, puisqu'un petit nombre aurait été choisi par tous. Ou c'est au désordre ou c'est à la paix qu'ils aspirent ; nous souhaitons l'une de ces choses, nous prenons garde à l'autre ; et de peur qu'ils ne se préparent à ce que nous craignons plutôt qu'à ce que nous souhaitons, nous consentons qu'ils assistent tous à la conférence, pourvu toutefois que nous -restions, nous, dans le nombre qui avait paru suffisant à Votre Excellence : s'il y avait du tumulte, il ne serait imputable qu'à ceux qui auraient voulu inutilement se montrer en grand nombre, afin de régler une chose pour laquelle il fallait peu d'hommes seulement. Si, au contraire, ce que nous désirons de tous nos vœux, ce que nous recherchons ardemment, ce que nous demandons humblement au Seigneur, ils ne se réunissent en grand nombre qu'en vue de la paix, nous serons tous présents quand ils le voudront, et à l'aide de Dieu, auteur de cette grâce, nous volerons joyeusement vers un si grand bien, en disant : « Vous êtes nos frères[27], » non plus à ceux qui nous détestent, mais à des frères qui nous embrassent après avoir éteint la haine ; c'est ainsi que le nom du Seigneur sera honoré, et ils verront, ils expérimenteront eux-mêmes en partageant notre joie, combien il est bon et doux que les frères habitent ensemble[28] ! (Et d'une autre main :) Nous vous souhaitons, notre fils, de vous bien porter en Dieu. (D'une autre main :) Moi., Aurèle, évêque de l'église de Carthage, j'ai signé. (Et encore d'une autre main :) Moi, Silvain, primat de la province de Numidie, j'ai signé.

LETTRE CXXX. (Au commencement de l'année 412.)

Cette belle lettre forme comme un livre sur la prière ; elle est adressée à une veuve romaine, d'un sang illustre, qui avait été femme de Probus, préfet du prétoire et consul ; elle était aïeule de Démétrias à qui saint Jérôme écrivit une lettre célèbre sur la virginité, et belle-mère de Juliana qui eut Démétrias pour fille. Proba, surnommée Faltonie, s'était retirée en Afrique après le sac de Rome. Saint Jérôme s'exprime ainsi sur l’aïeule de la jeune vierge romaine : « Proba, ce nom plus illustre que toute dignité et que toute noblesse dans l'univers romain ; à Proba qui, par sa sainteté et sa bonté envers tous, s'est rendue vénérable aux Barbares mêmes, et qui s'est peu inquiétée des consulats ordinaires de ses trois fils, Probinus, Olybrius et Probus ; cette femme, pendant que tout est esclave à Rome au milieu de l'incendie et de la dévastation, vend, dit-on, en ce moment, les biens qu'elle tient de ses pères, et se fait, avec l'unique Mammone, des amis qui puissent la recevoir dans les tabernacles éternels. » Voilà ce qu'était la veuve à laquelle saint Augustin parle de la prière avec tant d'âme, de charme et d'élévation. Les gens du monde et surtout les riches de la terre qui ont le goût de la vie chrétienne ne peuvent rien lire de meilleur et de plus nourrissant que cet écrit de l'évêque d'Hippone.

AUGUSTIN, ÉVÊQUE, SERVITEUR DU CHRIST ET DES SERVITEURS DU CHRIST, A PROBA, PIEUSE SERVANTE DE DIEU, SALUT DANS LE SEIGNEUR DES SEIGNEURS.

1. Je me rappelle que vous m'avez demandé et que je vous ai promis de vous écrire quelque chose sur la prière : grâce à celui que nous prions, j'en ai le temps et le pouvoir ; il faut donc que je vous paye ma dette et que je serve votre zèle pieux dans la charité du Christ. Je ne puis vous dire combien je me suis réjoui de votre demande même ; elle m'a fait connaître quel soin vous prenez d'une si grande chose. Quelle plus grande affaire dans votre veuvage, que de persévérer dans la prière, la nuit et le jour, selon le conseil de l'Apôtre : « Celle qui est véritablement veuve et abandonnée, dit saint Paul, a mis son espérance dans le Seigneur et persévère dans la prière, la nuit et le jour.[29]« Ce qui peut paraître admirable, c'est que noble selon le siècle, riche, mère d'une si grande famille, veuve, mais sans être abandonnée, votre cœur ait fait de l'oraison son occupation principale et le plus important de ses soins ; mais vous avez sagement compris que, dans ce monde et dans cette vie, il ne peut y avoir de repos pour aucune âme.

2. Celui qui vous a donné cette pensée, c'est assurément ce divin Maître qui répondit à ses disciples que ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu[30] ; le Seigneur leur fit cette admirable et miséricordieuse réponse, après qu'il leur eut dit qu'il était plus aisé à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ; car ces paroles les avaient attristés, non pour eux, mais pour le genre humain ; ils n'espéraient pas que personne pût être sauvé. Celui donc à qui il est facile même de faire entrer un riche dans le royaume des cieux, vous a inspiré le pieux désir de me demander comment il faut prier. Durant sa vie mortelle, il a ouvert le royaume des cieux au riche Zachée[31] ; et, après sa résurrection et son ascension, il a fait de plusieurs riches, éclairés de l'Esprit Saint, des contempteurs de ce siècle, et les a d'autant plus enrichis, qu'ils ont plus entièrement éteint dans leurs cœurs la soif des biens humains. Comment vous appliqueriez -vous ainsi à prier Dieu, si vous n'espériez pas en lui ! et comment espéreriez-vous en lui si vous mettiez votre confiance dans des richesses incertaines, si vous méprisiez ce salutaire précepte de l'Apôtre : « Ordonne aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de ne pas mettre leur confiance dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne tout en abondance pour en jouir ; afin qu'ils deviennent riches en bonnes œuvres, qu'ils donnent et répandent aisément, et qu'en se préparant ainsi un trésor qui soit un bon fondement pour l'avenir, ils arrivent à la possession de la véritable vie[32] ? »

3. Quel que soit donc votre bonheur dans ce siècle, vous devez vous y croire comme abandonnée, si vous songez avec amour à la vie future ; de même, en effet, qu'elle est la véritable vie en comparaison de laquelle la vie présente, qu'on aime tant, ne mérite pas qu'on l'appelle une vie, quelque joie qu'on puisse y trouver ; ainsi, la consolation véritable est celle que le Seigneur promet lorsqu'il dit par son prophète : « Je lui donnerai la vraie consolation, une paix au-dessus de toute paix[33] ; » et sans laquelle il y a dans tous les adoucissements humains plus de peine que de douceur. Les richesses et les hautes dignités, les grandeurs de ce genre par lesquelles se croient heureux les mortels qui n'ont jamais connu la vraie félicité, que peuvent-elles donner de bon, puisque mieux vaut ne pas en avoir besoin que d'y briller, et qu'on est bien plus tourmenté de la crainte de les perdre qu'on ne l'était du désir d'y parvenir ? Ce n'est point par de tels biens que les hommes deviennent bons, mais ceux qui le sont devenus d'ailleurs changent en biens ces richesses périssables par le bon usage qu'ils en font. Là ne sont donc pas les vraies consolations, elles sont plutôt là où est la vraie vie ; car il est nécessaire que l'homme devienne heureux par ce qui le rend bon.

4. Mais, même dans cette vie, les hommes bons donnent de grandes consolations. Est-on pressé par la pauvreté ou sous le coup d'un deuil, en proie à la maladie ou condamné aux tristesses de l'exil, ou livré à tout autre malheur ? Que les hommes bons soient là ; ils ne partagent pas seulement la joie de ceux qui se réjouissent, mais ils pleurent avec ceux qui pleurent[34], et, par leur manière de dire et de converser, adoucissent ce qui est dur, diminuent le poids de ce qui accable, et aident à surmonter l'adversité. Celui qui fait cela, en eux et par eux, est celui-là même qui les a rendus bons par son Esprit. Supposez, au contraire, qu'on nage dans l'opulence, qu'on n'ait rien perdu de ce qu'on aime, qu'on jouisse de la santé et qu'on demeure sain et sauf dans son pays, mais qu'on ne soit entouré que d'hommes méchants dont on doive toujours craindre et endurer la mauvaise foi, la tromperie, la fraude, la colère, la dérision, les piéges : toutes ces choses ne perdent-elles pas de leur prix et leur reste-t-il quelque charme, quelque douceur ? C'est ainsi que, dans toutes les choses humaines, quelles qu'elles soient, il n'y a rien de doux pour l'homme sans un ami. Mais combien en trouve-t-on dont on soit sûr en cette vie pour le cœur et les mœurs ? car personne n'est connu d'un autre comme il l'est de lui-même ; et encore personne ne se connaît assez pour être sûr de ce qu'il sera le lendemain. Aussi, quoique plusieurs se fassent connaître par leurs fruits, et que la bonne vie des uns soit une joie et la mauvaise vie des autres soit une affliction pour le prochain, cependant, à cause des secrets et des incertitudes des cœurs humains, l'Apôtre nous avertit avec raison de ne pas juger avant le temps et d'attendre que le Seigneur soit venu, qu'il mette en vive lumière ce qui est caché dans les ténèbres et qu'il découvre les pensées du cœur ; alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due[35].

5. Dans les ténèbres de cette vie où nous cheminons comme des étrangers loin du Seigneur, appuyés sur la foi et non point illuminés par la claire vision[36], l'âme chrétienne doit donc se regarder comme abandonnée, de peur qu'elle ne cesse de prier ; il faut qu'elle apprenne à attacher l'œil de la foi sur les saintes et divines Écritures, comme sur une lampe posée en un lieu obscur, jusqu'à ce que le jour brille et que l'étoile du matin se lève dans nos cœurs[37]. Car cette lampe emprunte ses clartés à la Lumière qui luit dans les ténèbres, que les ténèbres n'ont pas comprise et qu'on ne peut parvenir à voir qu'en purifiant son cœur par la foi : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, » dit l'Évangile, « car ils verront Dieu[38]. » — « Nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, car nous le verrons tel qu'il est[39]. » Alors commencera la vraie vie après la mort, la vraie consolation après la désolation : cette vie délivrera notre âme de la mort, cette consolation sèchera pour jamais nos larmes[40] ; et comme il n'y aura plus de tentation, le Psalmiste ajoute que ses pieds seront préservés de toute chute[41]. Or, s'il n'y a plus de tentation, il n'y aura plus besoin de prière ; nous n'aurons plus à attendre un bien promis, mais à contempler le bien accordé. Voilà pourquoi il est dit : « Je plairai au Seigneur dans la région des vivants[42], » où nous serons alors, et non pas dans le désert des morts où maintenant nous sommes. « Car vous êtes des morts, dit l'Apôtre, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu ; mais lorsque le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez avec lui dans la gloire[43]. » Telle est la vraie vie qu'il est ordonné aux riches d'acquérir par les bonnes œuvres ; là est la vraie consolation, sans laquelle la veuve reste maintenant désolée, même celle qui a des fils et des neveux, qui gouverne pieusement sa maison et qui, amenant tous les siens à mettre en Dieu leur confiance, dit dans son oraison : « Mon âme a soif de vous, et combien ma chair aussi soupire vers vous dans cette terre déserte, sans chemin et sans eau[44] ! » Cette vie mourante n'est rien de plus, quelles que soient les consolations mortelles qui s'y mêlent ; quel que soit le nombre de ceux avec qui l'on marche, quelle que soit l'abondance des biens qu'on y trouve. Car vous savez combien toutes ces choses sont incertaines ; et ne le fussent-elles pas, on devrait encore les compter pour rien à côté de la félicité qui nous est promise.

6. Je vous parle ainsi parce que, veuve, riche et noble, mère d'une si grande famille, vous avez désiré une instruction de moi sur la prière ; je voudrais que, même au milieu des soins et des services de ceux qui vous environnent, vous vous regardassiez comme abandonnée en cette vie, tant que vous ne serez pas arrivée à l'immortalité future où est la vraie et certaine consolation, où s'accomplit cette prophétique parole : « Nous avons été dès le matin rassasiés par votre miséricorde ; et nous avons tressailli et nous avons été satisfaits dans tous nos jours. Nous avons eu des jours de joie à proportion de nos jours l'humiliation et des années où nous avons vu les maux[45]. »

7. Avant donc que cette consolation arrive, n'oubliez pas, malgré l'abondance de vos félicités temporelles, n'oubliez pas que vous êtes abandonnée, pour que vous persévériez jour et nuit dans la prière. Ce n'est pas à toute veuve, quelle qu'elle soit, que l'Apôtre attribue ce don, « c'est à la veuve qui l'est véritablement, qui a mis son espérance dans le Seigneur et qui prie jour et nuit. » Prenez bien garde à ce qui suit : « Quant à celle qui vit dans les délices, elle est morte quoique vivante encore[46] ; » car l'homme vit dans ce qu'il aime, dans ce qu'il désire, dans ce qu'il croit être son bonheur. Aussi ce que l'Écriture a dit des richesses, je vous le dis des délices : « Si elles abondent autour de vous, n'y placez pas votre cœur[47]. » Ne tirez point vanité de ce que les délices ne manquent pas à votre vie, de ce qu'elles se présentent à vous de toutes parts, de ce qu'elles coulent pour vous comme d'une source abondante de terrestre félicité. Dédaignez et méprisez en voles ces choses, et n'y cherchez que ce qu'il faut pour entretenir la santé du corps ; car nous devons en prendre soin à cause des nécessités de la vie, en attendant que ce qu'il y a de mortel en nous soit revêtu d'immortalité[48], c'est-à-dire d'une santé vraie, parfaite et perpétuelle, ne pouvant plus défaillir par l'infirmité terrestre et n'ayant plus besoin d'être réparée par le plaisir corruptible, mais subsistant par une force céleste et tirant sa vigueur d'une éternelle incorruptibilité. « Ne cherchez pas à contenter la chair dans ses désirs, » dit l'Apôtre[49] ; nous ne devons avoir soin de notre corps, que pour le besoin de la santé. « Car personne, dit encore l'Apôtre, n'a jamais haï sa propre chair[50]. » Voilà pourquoi il avertit Timothée, qui apparemment châtiait trop durement son corps, d'user d'un peu de vin à cause de son estomac et de ses fréquentes souffrances[51].

8. Beaucoup de saints et de saintes, se défiant, en toute manière, de ces délices dans lesquelles une veuve ne peut mettre son cœur, sans qu'elle soit morte quoique vivant encore, rejetèrent les richesses comme étant les mères de ces délices, en les distribuant aux pauvres, et c'est ainsi qu'ils les cachèrent plus sûrement dans les trésors célestes. Si, liée par quelque devoir d'affection, vous ne pouvez en faire autant, vous savez le compte que vous avez à rendre à Dieu à cet égard ; car nul ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même[52]. Nous ne devons, quant à nous, rien juger avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne ; il éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, découvrira les pensées du cœur, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due[53]. Toutefois il appartient à vos devoirs de veuve, si les délices abondent autour de vous, de ne pas vous y attacher, de peur qu'une corruption mortelle n'atteigne ce cœur qui ne peut vivre qu'en se tenant élevé vers le ciel. Comptez-vous au nombre de ceux dont il est dit : « Leurs cœurs vivront éternellement[54]. »

9. Vous avez entendu comment vous devez être pour prier ; voici maintenant ce que vous devez demander en priant ; c'est principalement sur cela que vous avez cru devoir me consulter, parce que vous êtes en peine de ces paroles de l'Apôtre : « Car nous ne savons pas comment prier pour prier comme il faut[55], » et que vous avez craint qu'il ne vous soit plus nuisible de ne pas prier comme il faut que de ne pas prier du tout. Ceci peut se dire brièvement : demandez la vie heureuse. Tous les hommes veulent l'avoir ; ceux qui vivent le plus mal, le plus vicieusement, ne vivraient pas de la sorte s'ils ne pensaient pas y trouver le bonheur. Que faut-il donc que vous demandiez, si ce n'est ce que désirent les méchants et les bons, mais ce que les bons seuls obtiennent ?

10. Ici, vous demandez, peut-être, ce que c'est que la vie heureuse elle-même. Cette question a fatigué le génie et les loisirs de bien des philosophes ; ils ont pu d'autant moins découvrir la vie heureuse qu'ils out rendu moins d'hommages et d'actions de grâces à celui qui en est la source. C'est pourquoi voyez d'abord s'il faut adhérer au sentiment de ceux qui disent qu'on est heureux en vivant selon sa propre volonté. Mais à Dieu ne plaise que nous croyions cela vrai ! Si on voulait vivre dans l'iniquité, ne serait-on pas d'autant plus misérable qu'on accomplirait plus aisément les inspirations de sa mauvaise volonté ? C'est avec raison que ce sentiment a été repoussé par ceux-là même qui ont philosophé sans la connaissance de Dieu. Le plus éloquent d'entre eux a dit : « Il en est d'autres qui ne sont pas philosophes, mais qui aiment la dispute, et selon lesquels le bonheur consiste à vivre comme on veut. Cela est faux, car rien n'est plus misérable que de vouloir ce qui ne convient pas, et il n'est pas aussi misérable de ne pas atteindre à ce qu'on veut que de vouloir atteindre à ce qu'il ne faut pas[56]. » Que vous en semble ? Quel que soit l'homme qui ait prononcé ces paroles, n'est-ce pas la vérité elle-même qui les a dictées ? Nous pensons donc dire ici ce que dit l'Apôtre d'un certain prophète crétois[57] dont une sentence lui avait plu : « Ce témoignage est véritable[58]. »

11. Celui-là est heureux qui a tout ce qu'il veut et ne veut que ce qui convient. S'il en est ainsi, voyez ce qu'il convient aux hommes de vouloir. L'un veut se marier, l'autre, devenu veuf, choisit une vie de continence, un autre veut garder la continence et ne se marie même pas. Si, parmi ces conditions diverses, il en est de plus parfaites les unes que les autres, nous te pouvons pas dire cependant qu'il y ait dans aucune d'elles quelque chose qu'il ne soit pas convenable de vouloir. Il est également dans l'ordre de souhaiter d'avoir des enfants qui sont le fruit du mariage, et de souhaiter vie et santé aux enfants qu'on a reçus : ces derniers veaux restent souvent au cœur même de ceux qui passent leur veuvage dans la continence, car si, rejetant le mariage, ils ne désirent plus avoir d'enfants, ils désirent pourtant conserver sains et saufs ceux qu'ils ont. La vie virginale est affranchie de tous ces soins. Tous ont cependant des personnes qui leur sont chères et auxquelles il leur est permis de souhaiter la santé. Mais, après que les hommes l'auront obtenue pour eux et pour ceux qu'ils aiment, pourrons-nous dire qu'ils sont heureux ? Ils auront, en effet, quelque chose qu'il n'est pas défendu de vouloir ; mais s'ils n'ont pas d'autres biens plus grands et meilleurs, d'une utilité plus vraie et d'une plus vraie beauté, ils restent encore bien éloignés de la vie heureuse.

12. Voulons-nous qu'ils souhaitent, par-dessus la santé, des honneurs et du pouvoir pour eux et pour ceux qu'ils aiment ? Ils peuvent désirer ces dignités, pourvu que ce ne soit pas pour elles-mêmes, mais pour le bien qu'elles aident à accomplir et pour l'avantage de ceux qui vivent sous leur dépendance ; mais si c'est pour l'amour d'un vain faste et d'une pompe inutile ou même dangereuse, ils font mal. Peuvent-ils vouloir pour eux, pour leurs proches ou leurs amis, de quoi suffire aux besoins de la vie ? « C'est une grande richesse, dit l'Apôtre, que la piété avec ce qui suffit ; car nous n'avons rien apporté en ce monde et nous n'en pouvons rien emporter : ayant notre nourriture et notre vêtement, contentons-nous en. Parce que ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation, les pièges, les désirs insensés et dangereux qui précipitent les hommes dans la mort et la perdition. Car la passion des richesses est la racine de tous les maux ; quelques-uns, en étant possédés, se sont écartés de la foi et se sont jetés en beaucoup de douleurs[59]. » Celui qui veut donc le nécessaire, et rien de plus, n'est pas répréhensible ; il le serait en voulant davantage, puisqu'alors ce ne serait plus le nécessaire qu'il voudrait. C'est ce que demandait et c'est pour cela que priait celui qui adressait à Dieu ces paroles : « Ne me donnez ni les richesses ni la pauvreté ; accordez-moi seulement ce qui m'est nécessaire pour vivre, de peur que, rassasié, je ne tombe dans le mensonge et je ne dise : Qui me voit ? ou de peur que, pauvre, je ne vole, et que je n'outrage, par un parjure, le nom de mon Dieu[60]. » Vous voyez assurément que ce n'est pas pour lui-même qu'on recherche le nécessaire, mais pour la conservation de la santé et ce convenable entretien de la personne de l'homme, sans quoi on ne pourrait pas paraître décemment au milieu de ceux avec qui des devoirs mutuels nous obligent à vivre.

13. Dans toutes ces choses on ne désire pour elles-mêmes que la santé et l'amitié ; c'est pour elles qu'on cherche le nécessaire, quand on le cherche convenablement. La santé comprend à la fois la vie, le bon état et l'intégrité du corps et de l'esprit. Nous ne devons pas non plus réduire l'amitié à d'étroites limites ; elle embrassé tous ceux à qui sont dus l'attachement et l'affection, quoiqu'on ait plus de penchant pour les uns que pour les autres ; elle s'étend jusqu'à nos ennemis pour lesquels il nous est même ordonné de prier. Il n'y a donc personne dans le genre humain à qui l'affection ne soit due ; si ce n'est point par amitié réciproque, que ce soit par le devoir que nous imposent les liens d'une commune nature.

Mais ceux-là nous plaisent beaucoup, et à juste titre, qui nous payent de retour par un amour pur et saint. Quand nous avons de telles amitiés, il faut prier Dieu qu'il nous les garde ; si nous n'en. avons pas, il faut prier pour en avoir.

14. Est-ce là tout ce qui fait le fond de la vie heureuse ? Et n'y a-t-il pas quelque autre chose que la vérité nous apprend à préférer à tous ces biens ? Car le nécessaire et la santé, pour soi ou pour ses amis, ne durent qu'un temps, et nous devons les dédaigner en vue de l'éternelle vie ; on ne peut pas dire d'un esprit, ni peut-être du corps, qu'il est en bon état quand il ne préfère pas les choses éternelles aux choses passagères ; et c'est vivre inutilement dans le temps que de ne pas s'y proposer de mériter l'éternité. Ce qu'il est utile et permis de désirer doit donc, et sans aucun doute, se rapporter à cette seule vie par laquelle on vit avec Dieu et de Dieu. Car aimer Dieu c'est nous aimer nous-mêmes ; et, fidèles à un autre commandement, nous aimons véritablement notre prochain comme nous-mêmes si, autant qu'il est en nous, nous le conduisons à un semblable amour de Dieu. Ainsi, nous aimons Dieu pour lui-même, et, pour lui-même encore, nous et notre prochain. En vivant ainsi, gardons-nous de nous croire établis dans la vie heureuse, comme s'il ne nous restait plus rien à demander : comment serions-nous déjà heureux, puisqu'il nous manque encore ce qui demeure le seul but de notre pieuse vie ?

15. Pourquoi donc aller à tant de choses et chercher ce que nous avons à demander, de peur de ne pas prier comme il faut ? Pourquoi ne pas dire tout de suite avec le Psalmiste : « J'ai demandé une seule chose au Seigneur, je la redemanderai, c'est d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, afin que je contemple les délices de Dieu et que je visite son temple[61] ? » Là les jours ne viennent pas et ne passent pas comme sur la terre, et le commencement de l'un n'est pas la On de l'autre ; les jours y sont tous ensemble et sans fin ; ils composent une vie qui, elle aussi, ne doit pas finir. Dans le but de nous faire acquérir cette vie heureuse, celui qui est la vraie Vie heureuse nous a appris à prier, mais non pas en beaucoup de paroles ; ce n'est point parce que nous aurons beaucoup parlé que nous serons plus exaucés ; Celui que nous prions sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui ayons demandé ; le Seigneur lui-même l'a dit[62]. Aussi pourrait-on s'étonner qu'après avoir défendu de prier en de longs discours, le Seigneur, qui sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions, nous ait exhortés à la prière au point de dire : « Il faut toujours prier et ne pas se lasser, » et nous ait proposé l'exemple d'une veuve qui, désirant avoir raison de la partie adverse, finit par se faire écouter du juge à force d'importunités : elle en était venue à bout non point par justice ou miséricorde, mais par ennui. Cet exemple doit nous faire comprendre combien nous sommes sûrs d'être exaucés d'un Dieu miséricordieux et juste en le priant sans cesse, puisque les importunités de la veuve ont triomphé d'un juge inique et impie ; et si elle réussit à exercer la vengeance qu'elle méditait, avec quelle bonté et quelle miséricorde Dieu accomplira les bons désirs de ceux qu'il sait avoir pardonné les injustices d'autrui[63]. Rappelons-nous aussi cet homme qui, n'ayant rien à offrir à un ami arrivé chez lui, alla demander à son voisin trois pains, par lesquels peut-être étaient figurées les trois personnes divines d'une même substance ; il trouva ce voisin endormi avec ses serviteurs et, grâce à ses instances incommodes et fatigantes, obtint de lui les trois pains qu'il voulait : ce voisin encore céda bien plus au désir de s'en débarrasser qu'à la pensée de l'obliger. Ceci doit nous faire entendre que si un homme endormi est forcé de donner ce qu'on lui demande après qu'on l'a éveillé malgré lui, avec quelle bonté donnera celui qui né dort jamais et qui nous éveille pour que nous lui demandions[64] !

16. De là encore ces paroles : « Demandez et vous recevrez ; cherchez et vous trouverez ; frappez et on vous ouvrira. Car quiconque demande reçoit, et qui cherche trouve, et l'on ouvre à qui frappe. Or, quel homme, parmi vous, donne une pierre à son fils qui lui demande du pain, ou lui donne un sergent s'il demande un poisson, ou un scorpion s'il lui demande un neuf ? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous ne donnez à vos enfants que ce qui est bon, combien plus donnera votre Père céleste à ceux qui lui demandent[65] ! » L'Apôtre recommande trois vertus[66] : l'une, la foi, est représentée par le poisson, soit à cause de l'eau du baptême, soit parce que la foi demeure entière au milieu des flots orageux de ce monde ; le contraire de la foi, c'est le serpent dont la tromperie persuada qu'il ne fallait pas croire à la parole de Dieu. La seconde vertu est l'espérance ; l’œuf en est le symbole, parce que la vie du poussin n'y est pas encore, mais y sera ; on ne la voit pas, mais on l'espère ; car une espérance qui se voit n'est pas une espérance[67] ; on lui oppose le scorpion, parce que celui qui espère l'éternelle vie oublie ce qui est derrière lui et s'élance en avant[68] ; il lui serait nuisible de regarder en arrière ; mais c'est par là qu'il faut prendre garde au scorpion, car là est son venin et son aiguillon. La troisième vertu, la charité, est représentée par le pain ; c'est la plus grande des vertus[69], comme le pain, par son utilité, l'emporte sur tout ce qui se mange ; l'opposé du pain, c'est la pierre, parce que les cœurs durs repoussent la charité. Quelque meilleure signification qu'on puisse donner à ces trois choses, elles nous apprennent toujours que Celui qui sait donner à ses enfants les dons parfaits, nous oblige de demander, de chercher et de frapper à la porte.

17. Pourquoi Dieu fait-il cela, lui qui sait ce qui nous est nécessaire avant que nous le lui demandions ? Nous. pourrions nous en inquiéter si nous ne comprenions pas que le Seigneur notre Dieu n'attend point que nous lui apprenions ce que nous voulons, car il ne l'ignore pas ; mais les prières excitent le désir par lequel nous pouvons recevoir ce que Dieu nous prépare, car ce que Dieu nous réserve est grand, et nous sommes petits et étroits pour le recevoir : voilà pourquoi il nous a été dit : « Dilatez-vous ; ne vous mettez pas sous le même joug que les infidèles[70]. » Cette grande chose, 1'œil ne l'a point vue, parce qu'elle n'a pas de couleur ; l'oreille ne l'a pas entendue, parce qu'elle n'est pas un son ; elle n'est pas montée dans le cœur de l'homme[71], parce que c'est vers elle que le cœur de l'homme doit monter ; mais nous serons d'autant plus capables de la recevoir, que notre foi s'y portera plus vivement, que noue l'espérerons plus fortement, que nous la désirerons plus ardemment.

18. Toujours désirer dans la même foi, la même espérance, la même charité, c'est toujours prier. Mais à certains intervalles d'heures et de temps, nous prions Dieu avec des paroles ; ces paroles doivent nous avertir, nous aider à com. prendre quels progrès nous avons faits dans ce religieux désir des biens éternels, et nous exciter à l'accroître dans nos âmes. L'oraison est d'autant plus efficace qu'elle est précédée d'un plus fervent amour. Lorsque l'Apôtre nous dit : « Priez sans cesse[72], » n'est-ce pas comme s'il disait : Demandez sans cesse la vie heureuse, qui n'est autre que l'éternelle vie, à celui qui seul peut la donner ? Demandons-la donc toujours au Seigneur Dieu, et prions toujours. Mais les soins et les affaires d'ici-bas attiédissent nos pieux désirs, et c'est pourquoi nous les interrompons pour prier à des heures marquées. Par les paroles que nous prononçons alors, nous nous avertissons nous-mêmes de reprendre nos élans, et nous empêchons, par des excitations fréquentes, que ce qui est tiède ne se refroidisse, et que la flamme religieuse ne finisse par s'éteindre en nous. C'est pourquoi, quand le même apôtre nous dit : « Que vos demandes se manifestent devant Dieu[73], » cela ne signifie point qu'il faille les lui apprendre, puisqu'il les savait avant qu'elles fussent ; mais cela signifie que c'est auprès de Dieu, par la patience, et non point auprès des hommes, par l'ostentation, que nous connaissons si nos demandes sont bonnes. Peut-être aussi faut-il par là entendre que nos prières doivent être connues des anges qui sont avec Dieu, afin qu'ils les lui présentent en quelque sorte, le consultent et qu'après avoir pris ses ordres, ils nous apportent sensiblement ou à notre insu et comme Dieu le veut, les grâces qu'il accorde à nos instances ; car un ange a dit à un homme ; « Et tout à l'heure, quand, vous et Sara, vous avez prié, j'ai présenté votre oraison devant sa gloire[74]. »

19. Cela étant, il n'est ni mauvais, ni inutile de prier longtemps quand on le peut, c'est-à-dire quand on n'en est pas empêché par d'autres bonnes œuvres et des devoirs essentiels ; du reste, je l'ai dit, dans l'accomplissement de ces devoirs, le désir religieux doit être comme une prière continuelle. Prier longtemps, ce n'est pas, comme des gens le pensent, prier en beaucoup de paroles ; autre chose est un long discours, autre chose est un long amour. Il est écrit que Notre-Seigneur lui-même a passé la nuit en prière et qu'il a longtemps prié[75] ; y a-t-il là autre chose qu'un exemple qu'il nous donnait ? Médiateur salutaire, il priait pour nous dans le temps, et dans l'éternité il nous exauce avec son Père.

20. On dit que nos frères en Égypte prient fréquemment, mais brièvement et par élan ; ils agissent ainsi pour éviter que l'attention et la ferveur, si nécessaires à la prière, s'évanouissent et s'éteignent en des oraisons trop prolongées. Par là aussi ils montrent assez que s'il ne faut pas s'exposer à l'affaiblissement de cette ferveur, quand elle ne peut durer, il ne faut pas l'interrompre trop tôt, quand elle se soutient. Tant que dure cette vive et sainte application du cœur, écartez de l'oraison les longues paroles, mais priez, priez longtemps. Beaucoup parler en priant, c'est faire une chose nécessaire avec des paroles inutiles. Beaucoup prier, c'est frapper à la porte de celui qu'on implore avec un long et pieux mouvement du cœur. C'est là le plus souvent une affaire qui se traite plus avec des gémissements qu'avec des discours, plus avec des larmes qu'avec des entretiens. Dieu met nos larmes devant sa présence ; nos soupirs ne restent pas ignorés de celui qui a tout créé par sa Parole et n'a que faire des paroles humaines.

21. Les paroles nous sont nécessaires pour nous exciter à ce que nous demandons et y être attentifs, non pour apprendre à Dieu nos besoins ni pour le fléchir. Ainsi lorsque nous disons : « Que votre nom soit sanctifié, » nous nous avertissons nous-mêmes qu'il faut désirer que son nom, toujours saint, le soit toujours aux yeux des hommes, c'est-à-dire que ce nom ne soit point méprisé : ce qui est profitable non pas à Dieu mais aux hommes. Lorsque nous disons : « Que votre règne arrive, » nous excitons notre désir vers ce règne qui arrivera, que nous le voulions ou non, et nous demandons qu'il vienne pour nous et que nous méritions d'y avoir part. Lorsque nous disons : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » nous lui demandons la grâce de lui être soumis, pour que nous fassions sa volonté comme les anges la font dans le ciel. Lorsque nous disons : « Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien, » le mot aujourd'hui désigne le temps de notre vie pour lequel nous demandons, ou bien le nécessaire en le désignant par le pain qui en est la partie principale, ou bien le Sacrement des fidèles qui nous est nécessaire dans cette vie, non pour être heureux ici-bas, mais pour obtenir l'éternelle félicité. Lorsque nous disons : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » nous, nous avertissons de ce qu'il faut demander et de ce qu'il faut faire pour l'obtenir. Lorsque nous disons : « Ne nous abandonnez pas à la tentation, » nous nous avertissons que nous devons demander à Dieu de ne pas nous priver de son secours, de peur que la séduction ou l'accablement ne nous fasse succomber. Lorsque nous disons : « Délivrez-nous du mal[76], » nous nous avertissons qu'il faut penser que nous ne sommes pas encore en possession de ce bien où l'on ne souffre plus aucun mal. Cette fin de l'oraison dominicale a un sens si étendu qu'un chrétien, quelle que suit sa tribulation, y trouve l'expression de tous ses gémissements et le sujet de toutes ses larmes ; c'est par là qu'il commence, c'est par là qu'il continue, c'est par là qu'il achève sa prière. Il fallait que ces paroles recommandassent les choses elles-mêmes à notre mémoire.

22. En effet, quelles que soient les paroles que nous prononcions, pour marquer l'intention de notre prière ou en accroître la pieuse ardeur, nous ne disons rien de plus que ce qui se trouve dans l'oraison dominicale, si nous prions comme il faut. Mais quiconque, s'adressant à Dieu, dirait des aloses qui ne pourraient pas se rapporter à cette prière évangélique, lors même qu'il ne demanderait rien de mauvais, prierait charnellement ; et je ne sais pas pourquoi cela ne serait pas jugé mauvais, puisqu'il ne convient pas à ceux qui ont été régénérés par l'Esprit de prier autrement que selon l'Esprit. Ainsi, par exemple, dire : « Soyez glorifié dans toutes les nations comme vous l'êtes parmi nous ; » de plus : « Que vos prophètes soient trouvés fidèles[77], » n'est-ce pas dire : « Que votre nom soit sanctifié ? » Dire : « Dieu des vertus, convertissez-nous, et montrez- nous votre face, et nous serons sauvés[78], » n'est-ce pas dire : « Que votre règne arrive ? » Dire : « Dirigez nos pas selon votre parole, et qu'aucune iniquité ne domine en moi[79], » n'est-ce pas dire : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? » Dire : « Ne me donnez ni la pauvreté ni les richesses[80], » n'est-ce pas dire : « Donnez nous aujourd'hui, notre pain quotidien ? » Dire : « Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur[81], » ou bien : « Seigneur, si j'ai fait cela, si l'iniquité est dans mes mains, si j'ai rendu le mal pour le mal[82], » n'est-ce pas dire : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ? » Dire : « Éloignez de nous les concupiscences de la chair, et qu'aucun mauvais désir ne me saisisse[83], » n'est-ce pas dire : « Ne nous abandonnez point à la tentation ? » Dire : « Tirez-moi des mains de mes ennemis, ô mon Dieu, et délivrez-moi de ceux qui s'élèvent contre moi[84], » est-ce autre chose que : « Délivrez-nous du mal ? » Si vous parcourez toutes les paroles des prières des saintes Écritures, vous ne trouverez rien qui ne soit contenu et enfermé dans l'oraison dominicale. On est libre de demander les mêmes choses en d'autres termes, mais on n'est pas libre de demander autre chose.

23. Voilà ce que nous devons demander sans hésitation pour nous, pour les nôtres, pour les étrangers et même pour nos ennemis, quoique, dans la prière, le cœur soit autrement porté vers les uns que vers les autres, selon les liaisons de parenté ou d'amitié. Mais celui qui, dans l'oraison, dit par exemple : Seigneur, augmentez mes richesses, ou bien : Donnez-m'en autant que vous en avez donné à celui-ci ou à celui-là ; ou bien : Augmentez mes honneurs, faites-moi puissant et illustre dans ce siècle ; celui qui dit cela ou quelque autre chose dans ce genre et qui aspire aux dignités et aux richesses parce qu'il en a l'ardente soif, et non parce qu'il voudrait en tirer parti, selon Dieu, pour l'avantage des hommes, celui-là ne trouve pas, je le crois, dans l'oraison dominicale, de quoi exprimer de pareils vœux. C'est pourquoi qu'il ait honte au moins de demander ce qu'il n'a pas honte de désirer ; ou bien, s'il en a honte, mais si la cupidité l'emporte, ne vaut-il pas beaucoup mieux qu'il demande d'en être délivré à celui à qui nous disons : « Délivrez-nous du mal ! »

24. Vous savez maintenant, je pense, comment vous devez être pour prier et ce que vous devez demander ; ce n'est pas moi qui vous l'ai appris, c'est celui qui a daigné nous instruire tous. Il faut chercher la vie heureuse, il faut la demander à Dieu. On a beaucoup disserté pour savoir ce que c'est que d'être heureux mais nous, qu'avons-nous besoin d'interroger les philosophes et d'étudier les systèmes ? Il a été dit en peu de mots et avec vérité dans l'Écriture de Dieu : « Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu[85]. » Pour appartenir à ce même peuple, pour arriver jusqu'à contempler ce Dieu et à vivre éternellement avec lui, que faut-il ? « La charité qui est la fin de la loi, la charité partie d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi non feinte[86]. » Dans ces trois choses, la bonne espérance est exprimée par la conscience. La foi, l'espérance et la charité conduisent donc à Dieu celui qui prie, c'est-à-dire celui qui croit, qui espère, qui désire et qui considère dans l'oraison dominicale ce qu'il doit demander à Dieu. Les jeûnes, les autres mortifications de la chair, qu'il ne faut pas pousser jusqu'à compromettre la santé, les aumônes, les aumônes surtout, aident beaucoup à la prière ; nous pourrons dire alors : « J'ai cherché Dieu au jour de mon affliction ; je l'ai cherché la nuit avec mes mains, et n'ai pas été trompé[87]. » Comment cherche-t-on avec les mains un Dieu incorporel et impalpable, si ce n'est avec les œuvres ?

25. Peut-être demandez-vous encore le sens de ces paroles de l'Apôtre : Nous ne savons « pas ce que nous devons demander[88]. » Car on ne peut pas croire que l'Apôtre ni ceux à qui il s'adressait ignorassent l'oraison dominicale. Pourquoi donc ce langage de celui qui n'a rien pu dire de téméraire ni de contraire à la vérité ? pourquoi donc a-t-il parlé ainsi ? n'est-ce point parce que les peines et les tribulations temporelles servent souvent à guérir de l'orgueil, à éprouver et exercer la patience pour lui obtenir une récompense plus glorieuse et plus abondante, ou à châtier et à effacer les péchés ; et ignorant jusqu'à quel point ces épreuves nous sont avantageuses, nous demandons d'en être délivrés ? L'Apôtre montre qu'il n'était pas exempt lui-même de cette ignorance et peut-être ne savait-il pas ce qu'il devait demander à Dieu, lorsque le Seigneur, voulant l'empêcher de s'enorgueillir par la grandeur de ses révélations, lui donna l'aiguillon de la chair et permit que l'ange de Satan le souffletât ; il pria Dieu trois fois de l'en délivrer, ne sachant pas demander ce qu'il fallait. Enfin ce grand homme entendit la réponse de Dieu qui lui disait pourquoi il ne convenait pas qu'il exauçât sa prière : « Ma grâce vous suffit, car la vertu se perfectionne dans la faiblesse[89]. »

26. Nous ne savons donc pas ce qu'il faut demander sous le coup de ces tribulations qui peuvent servir et nuire ; et cependant comme elles sont dures, pénibles et qu'elles effrayent notre faiblesse, nous demandons par toute la volonté humaine d'en être délivrés. Mais s'il plaît au Seigneur notre Dieu de ne pas nous tirer de ces épreuves, nous devons à son amour de ne pas croire qu'il nous abandonne, mais d'espérer plutôt de plus grands biens par une pieuse résignation dans les maux : c'est ainsi que la vertu se perfectionne dans la faiblesse. Ce que le Seigneur Dieu refusa à l'Apôtre dans sa miséricorde, il l'accorde quelquefois dans sa colère à ceux qui ne peuvent rien souffrir. Les livres saints nous apprennent ce que demandèrent les Israélites et comment ils furent exaucés ; mais leur concupiscence une fois rassasiée, leur impatience fut sévèrement châtiée[90]. Ils demandaient un roi, il leur en donna un selon leur cœur, comme il est écrit, et non selon son cœur[91]. Il accorda au démon ce qu'il sollicitait et lui permit de tenter son serviteur[92]. Des esprits immondes lui ayant demandé de se jeter dans un troupeau de pourceaux, il le permit à une légion de démons[93]. Cela a été écrit pour que nous ne nous élevions pas, quand nos impatientes prières sont exaucées en des choses qu'il nous serait plus avantageux de ne pas obtenir ; ou pour que nous ne nous méprisions pas et que nous ne désespérions point de la miséricorde divine, quand Dieu repousse nos prières et qu'il écarte des veaux dont l'accomplissement serait pour nous une affliction plus cruelle, ou une prospérité qui nous corromprait et nous perdrait entièrement. Dans de telles rencontres nous ne savons donc pas demander ce qu'il faut. Et s'il arrive le contraire de ce que nous avons souhaité, nous devons le supporter patiemment, rendre grâces à Dieu en toutes choses, et reconnaître que la volonté de Dieu a été meilleure pour nous que ne l'eût été notre propre volonté. Le divin médiateur nous a laissé un exemple de cette soumission ; après avoir dit à son Père : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi, s'identifiant ainsi la volonté humaine qu'il avait prise en se faisant homme, » il ajouta aussitôt : « Mais cependant que ce soit, non comme je le veux, mais comme vous le voulez[94]. » Voilà pourquoi il a été dit avec raison que plusieurs ont été établis justes par l'obéissance d'un seul[95].

27. Mais celui qui demande et redemande à Dieu cette chose unique[96],le fait avec certitude et sécurité ; il ne craint pas qu'il lui nuise d'être exaucé, parce que, sans ce bien auquel il aspire, tout ce qu'il pourrait demander en priant ne servirait de rien. Ce bien, c'est la seule vraie et heureuse vie ; il faut que, devenus immortels et incorruptibles de corps et d'esprit, nous contemplions éternellement les délices du Seigneur ; c'est pour cette unique chose qu'il est permis de demander le reste. Celui qui l'aura aura tout ce qu'il voudra et ne pourra rien désirer que de bon. Car là est la source de vie ; il faut dans la prière que nous en ayons soif, tant que nous vivons en espérance saris voir encore ce que nous espérons ; tant que nous sommes protégés par les ailes de celui en présence de qui tous nos désirs tendent à s'enivrer de l'abondance de sa maison et à se plonger dans le torrent de ses délices ; oui, c'est en lui qu'est la source de la vie et c'est dans sa lumière que nous verrons la lumière[97] quand toutes nos aspirations seront rassasiées, quand il n'y aura plus rien à chercher en gémissant, et que nous n'aurons qu'à rester en possession de nos joies. Cependant, comme ce bien unique est la paix qui surpasse tout entendement, nous ne savons pas non plus le demander comme il faut dans nos prières, car ce que nous ne pouvons pas nous représenter comme cela est, nous ne le connaissons pas ; mais nous rejetons, nous méprisons, nous condamnons toute image qui s'en offre à notre pensée ; nous reconnaissons que ce n'est pas ce que nous cherchons, quoique nous ne sachions pas encore ce que c'est.

28. Il y a donc en nous comme une savante ignorance, une ignorance instruite par l'Esprit de Dieu qui soutient notre faiblesse. Après que l'Apôtre a dit : « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience, » il ajoute : « De même l'Esprit de Dieu soutient notre faiblesse ; car nous ne savons pas ce qu'il faut demander dans nos prières ; mais l'Esprit lui-même prie pour nous par des gémissements ineffables. Celui donc qui scrute les cœurs sait ce que comprend l'Esprit, parce qu'il ne prie pour les saints que selon Dieu[98]. » Ceci ne doit pas s'entendre de façon à nous faire croire que le Saint-Esprit, Dieu immuable dans la Trinité et ne faisant qu'un Dieu avec le Père et le Fils, prie pour les saints comme quelqu'un qui ne soit pas Dieu ; on dit qu'il prie pour les saints parce qu'il fait prier les saints, comme il est dit : « Le Seigneur votre Dieu vous éprouve pour savoir si vous l'aimez[99], » c'est-à-dire pour vous le faire savoir. Il fait donc prier les saints par des gémissements ineffables, en leur inspirant le, désir de cette grande chose encore inconnue que nous attendons par la patience[100]. Comment parler de ce qu'on ignore quand on le désire ? Et, véritablement si on l'ignorait tout à., fait, on ne le souhaiterait pas ; et d'un autre côté, si on, le voyait, on ne le désirerait pas, on ne le rechercherait pas par des gémissements.

29. En considérant toutes ces choses et d'autres encore que le Seigneur pourra vous inspirer et qui ne se sont pas présentées à moi ou qu'il eût été trop long d'exposer, efforcez-vous de vaincre ce Monde par l'oraison ; priez en espérance, priez avec foi et amour, priez avec instance et patience, priez comme une veuve du Christ. Quoique le devoir de la prière regarde tous ses membres, c'est-à-dire tous ceux qui croient en lui et qui sont unis à son corps, comme il l’a enseigné lui-même, cependant il nous marque dans ses Écritures que ce soin appartient surtout aux veuves. Les saints livres mentionnent avec honneur deux femmes du nom d'Anne, l'une mariée et qui mit au monde le saint prophète Samuel, l'autre veuve et qui connut le Saint des saints lorsqu'il était encore enfant. Celle qui était mariée pria dans la douleur de son âme et l'affliction de son cœur, parce qu'elle n'avait pas d'enfants ; elle obtint alors Samuel et rendit à Dieu ce fils qu'elle en avait reçu, car elle le lui avait consacré en le demandant[101]. Mais il n'est pas aisé de trouver comment sa prière est comprise dans l'oraison dominicale, à moins de la rapporter à ces paroles : « Délivrez-nous du mal ; » on regardait, en effet, femme un assez grand mal d'être marié et privé du fruit du mariage, dont la seule excuse est la naissance des enfants. Pour ce qui est d'Anne veuve, voyez ce qui est écrit : « Elle ne sortait pas du temple, jeûnant et priant nuit et jour[102]. » L'Apôtre ne parle pas autrement dans ces paroles que j'ai citées plus haut : « Celle qui est véritablement veuve et abandonnée, a mis son espérance dans le Seigneur, et persévère dans les prières la nuit et le jour[103]. » Et le Seigneur, voulant nous exhorter à toujours prier sans nous lasser, nous a cité l'exemple de la veuve dont les importunités vinrent à bout d'un juge inique et impie, contempteur de Dieu et des hommes[104]. Ce qui montre combien le devoir de la prière est particulièrement imposé aux veuves, c'est que les saints livres mettent sous nos yeux des exemples de veuves pour nous convier tous à l'oraison.

30. Mais pourquoi les veuves sont-elles marquées pour cette sorte d’œuvre, si ce n'est à cause de leur abandon et de leur délaissement ? Aussi toute âme. qui se regardera dans ce monde comme abandonnée et désolée, tant que dure son voyage loin du Seigneur, mettra, pour ainsi dire, son veuvage sous la garde de Dieu et lui demandera, par d'instantes prières, d'être son défenseur. Priez donc comme une veuve du Christ, ne jouissant pas encore de celui dont vous implorez le secours. Et quoique vous soyez bien riche, priez comme si vous étiez pauvre : vous ne possédez pas encore les vraies richesses du siècle futur où vous n'aurez plus rien à craindre. Quoique vous ayez des enfants et des neveux et une famille nombreuse, comme il a été dit plus haut, priez comme une délaissée : car toutes les choses du temps sont incertaines, lors même qu'elles nous resteraient pour notre consolation jusqu'à la fin de cette vie. Si vous cherchez et si vous aimez ce qui est en haut, vous désirez les choses solides et éternelles ; tant que vous ! ne les avez pas, vous devez vous croire comme abandonnée, bien que tous les vôtres vous soient conservés et respectueusement soumis. Ainsi devez-vous vivre, et, sûrement aussi, à votre exemple, votre très pieuse belle-fille[105], et les autres saintes veuves et vierges que vous gouvernez toutes les deux avec tant de sécurité pour elles : plus vous dirigez pieusement votre maison, plus vous devez redoubler d'ardeur dans la prière, ne vous occupant des choses de la vie présente que dans la mesure des besoins religieux.

31. Souvenez-vous aussi de prier beaucoup pour nous. Nous ne voulons pas que, trop préoccupées de notre dignité épiscopale, si périlleuse à porter, vous nous traitiez de façon à nous priver d'un secours dont nous savons que nous avons tant besoin. La famille du Christ[106] a prié pour Pierre, a prié pour Paul ; vous êtes de cette famille, à notre grande joie, et nous avons incomparablement plus besoin que Pierre et Paul des prières de nos frères. Priez à l'envi dans l'émulation d'un saint accord ; ce n'est pas lutter les uns contre les autres, mais contre le démon, ennemi de tous les saints. Les jeûnes et les veilles, et tous les genres de mortification, aident beaucoup à la prière[107], que chacune de vous fasse ce qu'elle pourra ; ce que l'une ne peut pas, elle le fait dans une autre qui le peut, si elle aime en elle ce que ses propres forces ne lui permettent pas d'accomplir ; ainsi donc que celle qui peut moins n'empêche pas celle qui peut plus, et que la plus forte ne presse. pas la plus faible. Car vous devez votre conscience à Dieu, mais ne devez rien à personne d'entre vous, si ce n'est de vous aimer les unes les autres[108]. Que Dieu vous exauce, lui qui est assez puissant pour faire au delà de ce que nous demandons et de ce que nous comprenons[109].

LETTRE CXXXI. (Année 412.)

Les lettres des dames romaines qui avaient l'honneur de correspondre avec saint Augustin auraient été bien intéressantes pour nous, comme étude religieuse et comme étude littéraire ; leur perte est regrettable. La petite lettre qu'on va lire est une réponse à Proba ; elle nous donne une idée des sentiments élevés qui s'échangeaient entre l'évêque et l'illustre veuve.

AUGUSTIN A L'ILLUSTRE DAME PROBA, SA TRÈS EXCELLENTE FILLE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

C'est comme vous le dites ; l'âme établie dans un corps corruptible, enfermée dans une certaine contagion terrestre, courbée en quelque sorte et accablée sous ce pesant fardeau, a plus facilement des désirs et des pensées pour lis choses d'en-bas que pour l'unique chose d'en haut. La sainte Écriture nous l'a appris en ces termes : « Le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette maison de terre abaisse l'esprit partagé en des soins divers[110]. » C'est pourquoi notre Sauveur est venu ; il a redressé par sa parole de salut la femme de l'Évangile courbée depuis dix-huit ans[111] et qui représentait peut-être cet accablement de l'âme chrétienne ; par là nous ne devions plus entendre en vain ces mots : haut les cœurs, ni répondre en vain : nous les tenons élevés vers le Seigneur. Voyant cela, vous faites bien de chercher dans l'espérance des biens futurs un adoucissement aux maux de ce monde. Un bon usage de ces maux les change en biens ; il suffit qu'au lieu d'accroître nos ambitieux désirs ils exercent notre patience. « Nous savons, dit l'Apôtre, que tout se change en bien pour ceux qui aiment Dieu[112]. » Il dit tout ; il s'agit donc non seulement des choses qu'on désire pour leur douceur, mais encore de celles qu'on évite à cause de leur amertume ; nous recevons. les unes sans nous laisser prendre, nous supportons les autres sans abattement ; et, selon les divins préceptes, nous rendons grâces de tout à Celui de qui nous disons : « Je bénirai le Seigneur en tout temps ; ses louanges seront toujours sur mes lèvres[113] ; » et encore « Il m'est bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne la justice de vos voies[114]. » Si une félicité trompeuse nous souriait toujours ici-bas, l'âme humaine n'aspirerait pas vers ce port où se trouve la seule vraie sécurité, ô illustre dame et très excellente fille !

En témoignant les respects qui sont dus à votre excellence, et en vous - remerciant des soins pieux que vous prenez de ma santé, je demande pour vous au Seigneur les récompenses de la vie future et les consolations de la vie présente ; je me recommande à l'amitié et à la prière de vous tous, dans les cœurs de qui le Christ habite par la foi. (Et d'une autre main.) Que le vrai Dieu, véritablement vrai, console votre cœur et protège votre santé, illustre dame et très excellente fille !

LETTRE CXXXII. (Année 412.)

Volusien, à qui cette lettre est adressée, avait rempli les fonctions de proconsul en Afrique ; il était frère d'Albine dont nous avons eu occasion de parler, mais n'appartenait pas encore à la religion chrétienne ; saint Augustin l'engage à lire l'Écriture sainte et à lui faire part des difficultés et des doutes qui pourront l'arrêter. Volusien ne se fit chrétien qu'aux approches de la mort.

AUGUSTIN, ÉVÊQUE, A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS EXCELLENT FILS VOLUSIEN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Les vœux de votre sainte mère ne sont peut-être pas plus vifs que les miens pour votre bonheur en ce monde et dans le Christ. En vous témoignant tous les respects qui vous sont dus, je vous exhorte, autant que je le puis, à ne pas dédaigner l'étude de nos Écritures, véritablement et certainement saintes. Car cette lecture est une chose pure et solide, qui ne pénètre pas dans l'esprit par des discours fardés et ne fait pas un vain bruit au milieu des artifices du langage. Elle frappe beaucoup celui qui aime les choses et non les mots ; elle épouvante beaucoup pour rassurer ensuite. Je vous engage à lire surtout les écrits des apôtres ; ils vous serviront à connaître les prophètes dont ils invoquent les témoignages. Si, à la lecture ou à la réflexion, il vous vient des doutes pour lesquels vous jugiez nécessaire de me consulter, écrivez-moi et je vous répondrai. Je le pourrai plutôt, Dieu aidant, que de traiter ces questions de vive voix avec vous ; ce n'est pas seulement à cause de mes diverses occupations et des vôtres (car mes loisirs ne se rencontrent pas avec vos propres loisirs) ; mais c'est pour éviter la foule de ceux qui se précipiteraient autour de nous, et qui,. peu préparés à des débats de cette nature, se plaisent bien plus aux combats de la parole qu'aux lumières de la vérité. Ce qui est écrit se laisse toujours lire lorsqu'on en ale temps ; c'est un interlocuteur qui jamais ne fatigue, parce qu'on le prend et on le quitte quand on veut.

LETTRE CXXXIII. (Année 412.)

L'ignorance ou la mauvaise foi des ennemis de l'Église ne s'est pas lassée de travestir saint Augustin en persécuteur acharné ; la lettre suivante est un des nombreux témoignages de la douceur de l'évêque d'Hippone et de la douceur du génie catholique. on remarquera avec quelle autorité l'évêque parle de miséricorde à un grand personnage de l'empire.

AUGUSTIN A SON EXCELLENT, ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS CHER FILS MARCELLIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai appris que votre noblesse avait entendu les circoncellions et les clercs du parti de Donat qu'il a fallu mettre en jugement pour leurs méfaits dans un intérêt d'ordre public, et que beaucoup de ces donatistes dénoncés par les magistrats d'Hippone avaient fait des aveux : ils se sont reconnus coupables du meurtre de Restitut, prêtre catholique, et de violences contre Innocent, un autre de nos prêtres, à qui ils ont crevé un oeil et coupé un doigt. Ces aveux m'ont mis en grande inquiétude ; je crains que votre Sublimité ne songe à frapper les coupables avec toute la sévérité des lois et à les traiter comme ils ont traité les autres. C'est pourquoi, au nom de la foi que vous avez dans le Christ, et au nom de la miséricorde du Christ lui-même, je vous conjure de ne pas faire cela ni de le permettre. Quoique nous puissions ne pas nous reprocher la mort de ces donatistes, puisqu'ils n'ont point été dénoncés par les nôtres, mais par les magistrats chargés de veiller à la tranquillité publique, toutefois nous ne voulons pas de ce qui ressemblerait à la loi du talion pour venger les souffrances des serviteurs de Dieu. Ce n'est pas que nous nous opposions à ce qui doit ôter aux méchants la liberté du crime, mais nous voulons qu'on leur laisse la vie et qu'on ne fasse subir à leur corps aucune mutilation ; il nous paraîtrait suffisant qu'une peine légale mît fin à leur agitation insensée et les aidât à retrouver le bon sens, ou qu'on les détournât du mal en les employant à quelque travail utile. Ce serait là aussi une condamnation ; mais qui ne comprend qu'un état où l'audace criminelle ne peut plus se donner carrière et où on laisse le temps au repentir, doit être appelé un bienfait plutôt qu'un supplice ?

2. Juge chrétien, remplissez le devoir d'un bon père ; réprimez le mal sans oublier ce qui est dû à l'humanité ; que les atrocités des pécheurs ne soient pas pour vous une occasion de goûter le plaisir de la vengeance, mais qu'elles soient comme des blessures que vous preniez soin de guérir. Veuillez ne pas vous départir de ces paternels sentiments qui volts ont porté à ne pas user de chevalets, d'ongles de fer, ni de flammes, mais simplement de verges pour obtenir l'aveu de si grands crimes. Les verges sont à l'usage des maîtres d'arts libéraux, des pères eux-mêmes et souvent aussi des évêques dans les jugements qu'ils sont appelés à prononcer. Ne punissez donc point par des cruautés ce que vous avez découvert par de doux moyens. Il est plus nécessaire de rechercher que de châtier ; voilà pourquoi les hommes les moins sévères mettent un soin si extrême à découvrir un crime caché, afin de savoir à qui pardonner. Aussi faut-il bien souvent mettre de la dureté dans la recherche, pour qu'il soit possible de faire éclater la mansuétude après que les coupables ont été trouvés. Car toutes les bonnes œuvres aiment la lumière ; ce n'est point par amour de la gloire humaine, mais c'est, dit le Seigneur, pour que les hommes « voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux[115]. » Et c'est pourquoi il n'a pas suffi à l'Apôtre de nous avertir de garder la douceur, il veut que nous la fassions connaître à tous : « Que votre douceur, dit-il, soit connue de tous les hommes[116] ; » et ailleurs : « Montrez votre douceur à tous les hommes[117]. » La bénignité du saint roi David épargnant l'ennemi qui est sous sa main semblerait moins éclatante[118], si on ne voyait en même temps combien il lui eût été facile de le tuer. Ne vous laissez donc pas entraîner par le pouvoir de punir, vous qui, dans la nécessité de découvrir les coupables, n'avez rien perdu de votre mansuétude. Vous n'avez pas voulu du bourreau pour arracher la vérité, ne le cherchez pas après que la vérité est connue.

3. En dernier lieu, c'est pour l'avantage de l'Église que vous avez été envoyé. Or, j'affirme que ce que je désire sera profitable à l'Église catholique, et, pour ne pas sortir de mes attributions, que ce sera profitable au diocèse d'Hippone. Si vous n'écoutez pas la prière de l'ami, écoutez le conseil de l'évêque. Quand je m'adresse à un chrétien, surtout dans une affaire de ce genre, je puis même dire, sans manquer à aucun égard envers vous, que vous devez écouter l'ordre de l'évêque, ô mon excellent, illustre seigneur et très cher fils ! Je sais que les affaires qui intéressent l'Église vous concernent principalement ; mais comme je crois que celle-ci en particulier regarde le glorieux et illustre proconsul, je lui écris aussi. Je vous prie de prendre la peine de lui donner ma lettre et de la lui envoyer s'il en est besoin ; je vous conjure tous les deux de ne pas trouver importuns mes prières, mes conseils et mes sollicitudes. Ne ternissez point les souffrances des serviteurs catholiques de Dieu, qui doivent servir à l'édification spirituelle des faibles, en traitant leurs ennemis comme ceux-ci les ont traités eux-mêmes, mais diminuez plutôt la sévérité des jugements ; ne perdez pas de vue votre foi d'enfants de l'Église et la mansuétude de cette même Église, votre mère. Que le Seigneur tout-puissant enrichisse votre grandeur de tous les biens, ô mon excellent, illustre seigneur et très cher fils !

LETTRE CXXXIV. (412.)

Voici la lettre au proconsul ; on admirera le même esprit de douceur à l'égard des coupables, et l'on remarquera, comme dans la précédente lettre, le ton d'autorité épiscopale.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS EXCELLENT FILS APRINGIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Au milieu de cette puissance que Dieu vous a donnée sur les hommes, à vous qui n'êtes qu'un homme, vous pensez, je n'en doute pas, à ce jugement divin devant lequel les juges de ce monde auront à rendre compte de leurs propres arrêts. Je sais quelle foi chrétienne vous anime ; j'y trouve un plus grand motif de m'adresser à vous avec confiance soit par mes prières, soit par mes avis : il s'agit de la gloire de ce Maître, à la famille duquel vous appartenez comme nous par un droit céleste, en qui nous mettons ensemble l'espérance d'une éternelle vie, et que nous implorons pour vous dans les saints mystères. Aussi je vous prie d'abord, illustre seigneur et très excellent fils, de me pardonner si je me jette ainsi tout à coup au travers des actes de votre administration, avec la sollicitude que je dois à l'Église dont les intérêts sont confiés à mes soins, et à laquelle je suis moins jaloux de commander que d'être utile ; je vous conjure ensuite de ne pas dédaigner mes avis ou mes instances et de ne pas hésiter à en tenir compte.

2. Des circoncellions et des clercs donatistes ont été mis en jugement, après déposition faite, par les soins des magistrats chargés de l'ordre public. Interrogés par l'illustre tribun et secrétaire mon fils Marcellin, votre frère, mais pressés seulement par les verges et non point condamnés à souffrir les ongles de fer et le feu, ils ont avoué d'horribles crimes commis par eux sur des frères et prêtres de mon Église ; l'un de ces prêtres, surpris dans des embûches, a été massacré ; l'autre, arraché de sa demeure, a eu un œil crevé et un doigt coupé. Informé des aveux des coupables et sachant qu'ils vont être sous la juridiction de votre hache[119], je me suis empressé d'adresser cette lettre à votre excellence, pour vous supplier et vous conjurer, au nom de la miséricorde du Christ, de nous réjouir en vous assurant à vous-même une félicité plus grande et plus certaine, et de ne pas leur rendre la pareille, quoique les lois, en punissant, ne puissent pas faire couper un doigt, ni arracher un oeil avec une pierre, comme ces furieux l'ont fait. Je suis donc sûr que les coupables n'auront pas à subir les mêmes traitements qu'ils avouent avoir fait subir aux autres ; mais je crains que vous ne condamniez ceux-là à mort ou bien ceux qui ont été convaincus d'homicide : chrétien, je prie le juge de n'en rien faire ; évêque, j'en avertis le chrétien.

3. L'Apôtre dit de ceux qui sont ce que vous êtes que ce n'est pas en vain que vous portez le glaive, que vous êtes les ministres de Dieu, chargés de sa vengeance contre les hommes qui agissent mal[120] ; mais autre chose est la cause d'une province, autre chose est la cause de l'Église ; le gouvernement de l'une a besoin de sévérité, le gouvernement de l'autre doit être inséparable de la mansuétude. Si j'avais affaire à un juge qui ne fût pas chrétien, j'agirais autrement ; toutefois je ne déserterais pas la cause de l'Église, et, autant qu'il daignerait m'entendre, j'insisterais pour que les souffrances des serviteurs catholiques de Dieu, qui doivent servir d'exemples de patience, ne fussent pas souillées par l'effusion du sang de leurs ennemis ; si le juge refusait de m'écouter, je le soupçonnerais de résister par une inspiration ennemie. Mais avec vous j'ai d'autres sentiments et d'autres pensées. Je vois en vous un homme revêtu d'une grande autorité, mais j'y vois aussi un fils rempli de piété chrétienne. Que votre grandeur fléchisse, que votre foi se soumette ; l'affaire que je traite avec vous nous est commune, mais vous y pouvez ce que je n'y puis moi-même ; concertons-nous, et prêtez-nous secours.

4. On a réussi à faire avouer aux ennemis de l'Église les crimes horribles qu'ils ont commis sur des clercs catholiques ; ces hommes qui, par leurs discours menteurs, trompaient les ignorants, et se décernaient les honneurs de la persécution, ont été pris ainsi dans leurs propres paroles. On doit faire lire les actes publics pour guérir les âmes empoisonnées par tant de mensonges : nous n'oserions pas lire ces actes jusqu'à la fin si on y trouvait le supplice des coupables. Faut-il que ceux qui ont souffert aient l'air d'avoir rendu le mal pour le mal ? Si la peine de mort était le seul moyen d'arrêter la fureur des méchants, peut-être s'y résignerait-on dans une extrême nécessité, quoique, en ce qui nous touche, à défaut d'un châtiment moins sévère que la mort, nous aimerions mieux mettre les coupables en liberté que de venger par l'effusion du sang les souffrances de nos frères. Mais d'autres peines étant possibles dans le double but de rester fidèle à la mansuétude de l'Église et de refréner l'audace des pervers, pourquoi ne prendriez-vous pas le parti le plus sage et ne consentiriez-vous pas à une sentence douce, ce qui est fort permis aux juges, même quand il ne s'agit pas d'affaires de l'Église ? Craignez donc avec nous le jugement de Dieu notre Père, et que par vous on reconnaisse la mansuétude de notre mère ; car ce que vous faites, l'Église le fait ; vous êtes son fils et vos œuvres sont pour elle. Luttez avec les méchants à force de bonté ; ils ont criminellement arraché les membres d'un être vivant ; que, par votre miséricorde, ils conservent entiers ces membres qui leur ont servi à commettre des actions barbares, pour les occuper à quelque ouvrage utile. Ils n'ont pas épargné les serviteurs de Dieu qui leur prêchaient le retour à l'unité ; épargnez-les eux-mêmes après qu'ils ont été pris, conduits auprès de vous et convaincus. Armés d'un fer impie, ils ont répandu le sang chrétien ; empêchez pour le Christ, empêchez que leur sang ne coule pas même sous le glaive de la justice. Ils ont enlevé la vie à un ministre de l'Église qui a été leur victime ; ne tuez pas ces ennemis de l'Église pour leur laisser le temps de se repentir. Voilà comment il faut que vous soyez un juge chrétien dans une. affaire de l'Église, quand nous prions, nous avertissons et nous intercédons. D'ordinaire les hommes, lorsqu'ils trouvent que leurs ennemis convaincus en justice ont été trop peu punis, appellent de la sentence ; mais nous aimons tellement nos ennemis que si votre obéissance chrétienne nous faisait défaut, nous appellerions d'un jugement sévère. Que le Dieu tout-puissant vous rende de plus en plus grand et heureux, illustre seigneur et très excellent fils !

LETTRE CXXXV. (Année 412.)

On se rappelle en quels termes l'évêque d'Hippone engageait Volusien à faire connaissance avec nos saintes Écritures[121] ; celui-ci ne communique pas encore à saint Augustin le résultat de ses propres études religieuses, mais il lui rend compte d'une conversation entre amis où l'on avait touché à des sujets divers, et lui soumet des doutes exprimés par l'un d'eux sur le christianisme. Cette lettre est curieuse ; on y voit comment saint Augustin était jugé de ses contemporains. Nous avons dit que Volusien était encore païen.

VOLUSIEN AU SEIGNEUR VRAIMENT SAINT, AU VÉNÉRABLE PÈRE AUGUSTIN, ÉVÊQUE.

l. Vous demandez, ô homme modèle de probité et de justice, que je m'enquière auprès de vous des choses qui m'auront paru obscures dans mes lectures instructives. J'accepté cette faveur et me mets volontiers sous votre discipline, suivant en cela la maxime d'un ancien, qu'on n'est jamais trop âgé pour apprendre. C'est avec raison que cet ancien n'a assigné ni limites ni fin à l'étude de la sagesse ; la vertu, si éloignée de ses origines, ne se découvre pas assez aisément pour qu'on la connaisse d'abord tout entière. Il importe de mettre sous vos yeux, seigneur vraiment saint et vénérable père, une conversation qui a eu lieu dernièrement entre nous. Nous étions quelques amis réunis, et chacun prenait la parole selon son esprit et ses études. C'était cependant la rhétorique qui faisait le principal sujet de l'entretien ; je parle à un connaisseur, car il n'y a pas bien longtemps que vous enseigniez la rhétorique. On s'appliquait à définir ce que c'est que l'invention ; on disait quelle pénétration elle demande, combien il en coûte pour disposer une oeuvre, que de grâce il y a dans la métaphore, que de beautés dans les peintures et comment le langage varie selon les talents et les sujets. D'autres portaient bien haut la poétique ; c'est une partie de l'éloquence à laquelle vous avez aussi rendu hommage, et l'on pourrait dire avec le poète : « Le lierre s'est mêlé pour vous au laurier vainqueur[122]. »

On parlait doge de tout ce que l'économie d'un poème lui donne d'ornement, de la beauté des métaphores, de la sublimité des comparaisons ; on disait combien les vers sont doux et coulants avec l'harmonieuse variété de leur coupe. La conversation tourna alors vers la philosophie qui vous est si familière, et dont vous avez coutume de traiter les questions avec la pénétration d'Aristote et l'éloquence d'Isocrate. Nous cherchions ce qu'avait fait l'enseignement du Lycée, ce qu'avaient produit les doutes si prolongés et si divers de l'Académie, ce que c'étaient gîte les leçons du Portique, la science des physiciens, la volupté des épicuriens ; nous remarquions que tous ces philosophes, au milieu de leurs disputes infinies et passionnées, n'avaient jamais été plus loin de la Cité que quand ils s’étaient flattés de pouvoir la connaître.

2. Nous étions à ces souvenirs de philosophie dans notre conversation, lorsque l'un de nos anis prenant la parole : « Qui donc, parmi nous, dit-il ; serait assez instruit dans le christianisme pour pouvoir éclaircir mes difficultés et affermir l'incertitude de mon assentiment par des raisons vraies ou vraisemblables ? » Nous écoutons avec un étonnement silencieux. L'interlocuteur s'abandonnant à la vive liberté de sa pensée, continue en ces termes : « J'admire comment celui qui est le Maître du monde et qui le gouverne est descendu dans le sein d'une vierge, comment cette mère a eu la longue peine de le porter pendant les dix mois de la grossesse, comment elle l'a enfanté au temps voulu, et comment elle est restée vierge après l'enfantement. » Puis l'interlocuteur ajouta ceci : « Celui qui est plus grand que l'univers a donc été caché dans le petit corps d'un enfant ; il a donc souffert comme souffrent les enfants, il a grandi, il s'est fortifié en avançant dans la jeunesse ; ce souverain sera resté bien longtemps absent de ses royales demeures, et le soin du monde entier aura été transporté au mouvement d'un petit corps ; ensuite ce Maître de l'univers aura dormi et mangé ; il aura éprouvé tons les besoins des mortels, et aucun signe convenable n'aura fait éclater la grande majesté cachée sous cette terrestre enveloppe ; car le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades, de ressusciter les morts, tout cela, si vous songes à d'autres qui en ont fait autant, tout cela est trop peu pour un Dieu. » L'interlocuteur se disposait à pousser plus loin, nous l'interrompîmes ; la réunion se sépara ; nous fûmes d'avis d'en appeler à une pensée plus éclairée que la nôtre, de peur qu'en voulant trop imprudemment pénétrer des secrets, notre erreur, jusque-là innocente, ne devint une faute. Vous venez de recevoir l'aveu de notre ignorance, ô vous qui êtes fait pour toute gloire ! vous voyez ce qu'on désire de vous. Votre renommée est intéressée à là solution de ces questions obscures ; l'ignorance peut se tolérer en d'autres prêtres sans dommage pour la religion ; mais lorsqu'on vient à consulter le pontife Augustin, on est fondé à croire que tout ce qu'il ne sait pas n'est point dans la loi. Que la suprême divinité vous garde sain et sauf, seigneur vraiment saint et bien vénérable père.

LETTRE CXXXVI. (Année 412.)

Marcellin, qui avait à cœur ta conversion de Volusien au christianisme, prie saint Augustin de répondre aux difficultés proposées par son ami ; il ajoute d'autres difficultés qu'il savait occuper l’esprit de Volusien.

MARCELLIN AU VÉNÉRABLE SEIGNEUR AUGUSTIN, A CE PÈRE QU'IL HONORE TANT ET QUI MÉRITE QU'ON LUI RENDE TOUS LES DEVOIRS.

1. L'illustre Volusien m'a lu la lettre de votre béatitude ; bien plus, je l'ai obligé de la lire à plusieurs ; tout ce que vous dites est admirable, mais je n'en suis pas étonné. Humblement paré de la beauté des divins livres, votre langage plait aisément. Ce qui a fait beaucoup de plaisir, ce sont vos efforts et vos bonnes exhortations pour affermir les pas d'un homme encore chancelant. Chaque jour flous disputons ensemble, et je lui réponds dans l'humble mesure de mon esprit. D'après les instances de sa sainte mère, j'ai soin d'aller souvent le visiter, et lui-même daigne à son tour venir me voir. Après avoir reçu la lettre de votre révérence, Volusien, malgré les discours de tant de gens de la ville qui cherchent à l'éloigner de Dieu, a été si ému, que s'il n'avait pas craint de vous écrire longuement, il aurait confié tous ses doutes à votre béatitude, comme il nous l'a assuré lui-même. Toutefois, il vient de vous adresser quelques questions ; il l'a fait, ainsi que vous en jugerez vous-même, dans un style orné et poli, et avec le pur éclat de l'éloquence romaine. Ces difficultés sont bien rebattues ; elles servent à montrer les vieilles ruses de nos adversaires, acharnés contre le mystère de l'incarnation. Cependant, comme j'ai la confiance que ce que vous écrirez profitera à plusieurs, je vous prie moi-même de répondre avec un soin particulier aux mensonges par lesquels ils soutiennent que le Seigneur n'a rien fait de plus que ce que peuvent faire les autres hommes. Ils nous citent leur Apollonius et leur Apulée et d'autres magiciens, dont ils prétendent que les miracles sont plus grands que ceux du Sauveur.

2. L'illustre personnage que j'ai nommé plus haut a dit devant quelques personnes qu'il vous aurait adressé beaucoup d'autres questions, s'il n'avait pas cru devoir se borner à une courte lettre. Ce qu'il n'a pas voulu se permettre d'écrire, il n'a pu le faire. Il disait donc que, quand même on lui rendrait raison de l'incarnation du Seigneur, on pourrait bien difficilement lui montrer comment ce Dieu, qu'on affirme être le Dieu de l'Ancien Testament, aime de nouveaux sacrifices et rejette les anciens. Selon lui, on ne peut corriger que ce qui a été mal fait, et ce qui a été une fois bien fait ne doit plus être changé. Il disait qu'on ne pouvait, sans injustice, toucher à des choses bien faites, surtout parce que de tels changements autorisent contre Dieu des reproches d'inconstance. Il ajoutait que la prédication et la doctrine du Seigneur étaient incompatibles avec les besoins des États. Ne rendre à personne le mal pour le mal[123] ; après avoir été frappé sur une joue, présenter l'autre ; donner notre manteau à celui qui veut nous prendre notre tunique ; si un homme veut nous obliger à marcher avec lui, faire le double du chemin qu'il nous demande[124] : ce sont là, d'après Volusien, des préceptes attribués au Sauveur et contraires au bon ordre des États. Car, qui supportera qu'un ennemi lui enlève quelque chose, ou bien qui donc, par le droit de la guerre, ne rendra pas le mal pour le mal au ravageur d'une province romaine ? Votre sainteté comprend ce qui peut se dire pour le reste. Volusien pense que toutes ces difficultés peuvent être ajoutées aux autres ; on n'oublie pas de dire (quoique Volusien lui-même se taise à cet égard), que les grands malheurs de l'empire sont arrivés parles princes chrétiens, observateurs de la plupart des préceptes évangéliques.

3. Votre béatitude daignera reconnaître avec moi qu'il importe de faire resplendir la pleine vérité en réponse à toutes ces choses, car, sans aucun doute, ce qu'on attend de vous passera en plusieurs mains ; il le faut d'autant plus que parmi les personnes devant qui ces objections se sont produites, il y avait un homme considérable du pays d'Hippone, possesseur de grands biens de vos côtés : il donnait à votre sainteté d'ironiques louanges, et prétendait que, vous ayant questionné sur ces mêmes points, il n'avait pas été satisfait de vos réponses. Je vous conjure donc, pour que vous remplissiez une promesse que je n'ai pas oubliée, je vous conjure d'écrire sur ces sujets des livres entiers : ils serviront beaucoup à l'Église, surtout dans ce temps-ci.

LETTRE CXXXVII. (Année 412.)

On lira avec profit et admiration cette célèbre lettre où l'évêque d'Hippone répond aux objections que Volusien lui avait soumises ; rien de plus fort, de plus profond que cette manière de rendre raison d'un grand mystère. Cette lettre à Volusien, où une vive éloquence accompagne toujours la pénétrante originalité de la pensée, où tout est si serré et si plein, si animé et si frappant, est le plus beau rayon de lumière qui ait été jeté sur le mystère de l'incarnation.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS EXCELLENT FILS VOLUSIEN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai lu votre lettre, où j'ai vu un abrégé très bien fait d'une grande conversation. Je réponds sans retard, d'autant plus que votre lettre m'arrive dans un moment où j'ai un peu de loisir. J'avais des choses que je me proposais de dicter durant ce temps de courte liberté, mais ce sera pour plus tard ; il ne serait pas juste de faire attendre celui que j'ai en gagé à me. consulter. D'ailleurs, qui d'entre nous, chargés de dispenser, comme nous pouvons, la grâce du Christ, qui d'entre nous, après avoir lu vos paroles, voudrait ne vous instruire du christianisme que dans la mesure des vérités utiles à votre salut, à ce salut éternel pour lequel nous sommes chrétiens ? Car il ne s'agit pas de cette vie que les saints Livres comparent à une vapeur qui apparaît un instant et s'évanouit aussitôt[125]. Ce serait donc trop peu pour nous de vous instruire tout juste assez pour vous sauver. Votre esprit et votre éloquence, à la fois si relevée et si lumineuse, doivent servir aux autres ; il faut défendre contre les gens lents à comprendre et contre les pervers la dispensation d'une si grande grâce de Dieu, dont ne font aucun cas de superbes petites intelligences : elles prétendent pouvoir beaucoup et ne peuvent rien pour guérir ou maîtriser leurs vices.

2. Vous demandez donc « comment celui qui est le Maître du monde et qui le gouverne est descendu dans le sein d'une vierge, comment cette mère a eu la longue peine de le porter pendant les dix mois de la grossesse, comment elle l'a enfanté au temps voulu, et comment elle est restée vierge a après l'enfantement ; Celui qui est plus grand que l'univers a donc été caché dans le petit corps d'un enfant ; il a donc souffert comme souffrent les enfants, il a grandi, il s'est fortifié en avançant dans la jeunesse ; ce souverain sera resté bien longtemps absent de ses royales demeures, et le soin du monde entier aura été transporté dans les mouvements d'un petit corps ; ensuite ce Maître de l'univers aura dormi et mangé ; il aura éprouvé tous les besoins des mortels ; et aucun signe convenable n'aura fait éclater la grande majesté cachée sous cette terrestre enveloppe, car le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades, de ressusciter les morts, tout cela, si vous songez à d'autres qui en ont fait autant, tout cela est trop peu pour a un Dieu. » Vous nous dites que telles ont été les paroles de l'un de ceux qui faisaient partie de votre réunion d'amis, « que vous interrompîtes l'interlocuteur se disposant à pousser plus loin, que la réunion se sépara, que vous fûtes d'avis d'en appeler à une pensée plus éclairée que la vôtre, de peur qu'en voulant trop imprudemment pénétrer des secrets, votre erreur, jusque-là innocente, ne devînt une faute. »

3. Puis vous m'avez écrit, et après cet aveu d'ignorance, vous voulez que je reconnaisse ce qu'on attend de moi. Vous ajoutez « que ma renommée est intéressée à la solution de ces questions obscures, que l'ignorance peut se tolérer en d'autres prêtres sans dommage pour la religion, mais que, si on vient à me consulter, moi évêque, on sera fondé à croire que tout ce que je ne sais pas n'est point dans la loi. » Laissez d'abord, je vous en prie, laissez cette opinion que vous avez prise si aisément de moi ; tout bienveillants qu'ils soient pour moi, renoncez, renoncez à ces sentiments ; si vous m'aimez comme je vous aime, croyez-moi plus que tout autre sur ce qui me touche. Telle est la profondeur des lettres chrétiennes, que j'y découvrirais chaque jour de nouvelles choses, lors même qu'avec un meilleur génie et avec l'application la plus soutenue j'y aurais consacré tout mon temps depuis ma première enfance jusqu'à l'extrême vieillesse ; on ne rencontre pas ces grandes difficultés pour arriver à comprendre ce qui est nécessaire au salut ; mais après que chacun y a vu sa foi, sans laquelle il n'y a ni piété ni bonne vie, il reste à pénétrer, à mesure qu'on avance, tant de choses obscurcies par les ombres des mystères ; une si profonde sagesse est cachée, non seulement dans les paroles des Écritures, mais encore dans ce qu'elles expriment, que les esprits les plus pénétrants, les plus désireux d'apprendre et qui ont passé le plus d'années à cette étude, éprouvent la vérité de ce mot de la même Écriture : « Lorsque l'homme croira avoir fini, il ne fera que commencer[126]. »

4. Mais pourquoi insister là-dessus ? Arrivons à ce que vous demandez. Je veux d'abord que vous sachiez que le christianisme n'enseigne pas que Dieu se soit incarné dans le sein d'une vierge, de façon à quitter ou à perdre le soin du gouvernement de l'univers, ou de façon à transporter ce gouvernement du monde dans un petit corps comme dans une matière ramassée et resserrée. Ce sentiment grossier est le partage des hommes qui ne peuvent concevoir que des corps, des corps pesants comme la terre et l'eau, ou subtils comme l'air et la lumière. Aucun de ces corps ne saurait être tout entier partout, parce qu'il est nécessairement différent dans ses parties innombrables : et quelque grand ou quelque petit que soit un corps, il occupe un espace marqué et remplit une même place de manière à ne se trouver tout entier dans aucune de ses parties. Les corps seuls peuvent se condenser ou se raréfier, se resserrer ou s'étendre, se réduire en parcelles ou accroître leur masse. Telle n'est pas la nature de l'âme, encore moins la nature de Dieu, qui est le créateur de l'âme et du corps. Dieu ne remplit pas le monde comme pourraient le faire l’eau, l'air, la lumière, de sorte que sa moindre partie occupât une moindre partie du monde et sa plus grande une plus grande. Il est partout tout entier, et aucun lieu ne le renferme ; il vient sans s'éloigner d'où il est ; il sen va sans partir d'où il vient.

5. Cela étonne l'esprit humain, et parce qu'il ne le comprend pas, il ne le croit peut-être pas : ingrat, qu'il s'étonne d'abord de lui-même, qu'il s'élève, s'il le peut, au-dessus du corps et des choses auxquelles il a coutume d'atteindre par les sens, et qu'il voie lui-même ce qu'il est avec ce corps qui lui a été donné pour son usage. Mais peut-être est-ce trop pour l'homme qu'un tel effort ; car, ainsi qu'on l'a dit[127], « il n'appartient qu'à un grand esprit de se dégager des sens et de dérober sa pensée à l'empire de la coutume. » Attachons-nous donc plus attentivement qu'on ne le fait d'ordinaire à l’examen des sens. Il y en a cinq assurément ; ils ne peuvent exister sans le corps ni sans rame, parce qu'il faut être vivant pour sentir et que c'est l'âme qui donne la vie au corps ; nous ne voyons et n'entendons qu'avec le secours de nos organes, et c'est ainsi que nous nous servons des trois autres sens. Que l'âme raisonnable y fasse attention, et qu'elle considère les sens du corps non pas avec les sens, mais avec l'esprit lui-même et avec la raison. Certainement l'homme ne peut sentir sans vivre ; or, il vit dans la chair, tant que la mort ne l'en a pas séparé. Comment donc l'âme qui ne vit que dans la chair sentira-t-elle ce qui est hors de sa chair ? Les astres dans le ciel ne sont-ils pas très loin du corps auquel elle est unie ? Ne voit-elle pas le soleil dans le ciel ? Voir n'est-ce pas sentir, puisque la vue est le plus excellent des sens ? L'âme vit-elle dans le ciel parce qu'elle voit ce qui est au ciel et que le sentiment ne peut être où la vie n'est pas ? Sent-elle là où elle ne vit pas, parce que, tout en ne vivant que dans son corps, elle atteint par la vue ce qui est hors de sa chair ? Ne voyez-vous pas ce qu'il y a d'obscur dans ce sens si lumineux qui se nomme la vue ? Faites encore attention à l'ouïe, car ce sens est aussi comme répandu en dehors de nous. Dirions-nous : il y a du bruit dehors, si nous ne sentions pas où est le bruit ? Nous vivons donc là en dehors de notre chair. Pouvons-nous sentir où nous ne vivons pas, puisque le sentiment est impossible sans la vie ?

6. L'impression des trois autres sens est intérieure, quoiqu'on puisse en douter jusqu'à un certain point pour l'odorat. Quant au goût et au toucher, c'est incontestable ; il est évident que nous ne sentons pas ailleurs que dans notre chair ce que nous goûtons et ce que nous touchons. Ne nous occupons donc pas ici de ces trois sens. La vue et l'ouïe nous présentent une question admirable : comment l'âme sent où elle ne vit pas, et comment elle vit où ' elle n'est point. Elle n'est que dans sa chair et sent hors de sa chair ; car elle sent là où elle voit, puisque voir c'est sentir ; elle sent aussi là, où elle entend, puisque entendre c'est sentir. Donc, ou elle y vit également et par conséquent elle y est ; ou bien elle sent où elle ne vit pas ; ou bien elle vit où elle n'est pas. Toutes ces choses sont admirables ; on ne peut en affirmer aucune sans avoir l'air de tomber dans l'absurdité : et nous parlons d'un sens mortel. Qu'est-ce donc que l'âme elle-même, en dehors des sens, et dans les profondeurs intimes de l'intelligence qui lui sert à considérer ces choses ? Car ce n'est pas par les sens qu'elle juge des sens. Et lorsqu'il s'agit de la toute-puissance de Dieu, nous regardons comme quelque chose d'incroyable que le Verbe de Dieu, par lequel tout a été fait, ait pris un corps dans le sein d'une vierge et se soit montré avec des sens mortels, de façon à ne pas perdre son immortalité, à ne rien changer à son éternité, à ne rien diminuer de sa puissance, à ne pas quitter le gouvernement du monde, à ne pas s'éloigner du sein de son Père, c'est-à-dire de cette mystérieuse et éternelle solitude où il est avec lui et en lui !

7. Ne vous représentez pas le Verbe de Dieu, par lequel tout a été fait, comme un être dont quelque chose puisse changer et où l'avenir puisse devenir le passé. Il demeure comme il est, il est partout tout entier. Il vient quand il se manifeste, il s'en va quand il se cache à nos yeux. Qu'il se montre ou se cache, il est toujours présent, comme la lumière éclaire également un homme qui voit et un aveugle ; mais la lumière est présente pour celui qui voit et absente pour l'aveugle. Le son de la voix retentit de la même manière aux oreilles d'un homme qui entend et aux oreilles d'un sourd, mais le son de voix arrive aux unes et n'arrive pas aux autres. Quoi de plus admirable que ce qui arrive par notre voix et nos paroles, et cela vite et en passant ! Lorsque nous parlons, le tour de la seconde syllabe n'arrive qu'après la prononciation de la première ; et cependant si quelqu'un nous écoute, il entend tout ce que nous disons ; et si deux personnes sont là, l'une entend tout aussi bien que l'autre ; et si une multitude écoute en silence, les sons ne se partagent pas et ne diminuent pas comme une nourriture qu'on distribuerait dé rang en rang, mais tous entendent tout ce qui se dit, et chacun l'entend tout entier. Serait-il donc incroyable que le Verbe éternel de Dieu, fût pour les choses ce que la parole passagère de l'homme est pour les oreilles, et que le Verbe fût tout entier partout à la fois, comme la parole est au même moment entendue tout entière de chacun ?

8. Il ne faut donc pas s'effrayer de tout ce qu'un Dieu puisse paraître souffrir dans un petit corps d'enfant. Ce n'est point par l'étendue, c'est par la puissance que Dieu est grand ; sa providence a accordé un sens plus fin aux fourmis et aux abeilles qu'aux ânes et aux chameaux ; elle crée un grand figuier avec une très petite graine, tandis que beaucoup de petites plantations naissent de grosses semences ; elle a donné à une petite prunelle une force pénétrante qui en un moment parcourt la moitié du ciel ; c'est d'un point qui est comme le centre du cerveau qu'elle fait partir tous nos sens par une distribution variée ; elle se sert d'un petit organe, le cœur, pour vivifier toutes les parties du corps : dans ces merveilles et d'autres de ce genre, Dieu fait voir de grandes choses par celles qui sont les moindres, Dieu qui n'est pas petit dans ce qui est petit. Car la grandeur de sa puissance, qui n'est jamais à l'étroit, a fécondé un sein virginal sans que rien soit venu d'ailleurs ; il a pris une âme raisonnable et avec elle un corps humain, il s'est fait homme pour rendre l'homme meilleur sans rien perdre lui-même ; en daignant se revêtir de notre humanité, il lui a fait généreusement part de sa divinité. Il a fait naître un enfant d'une mère restée vierge, comme pus tard il le fit entrer, devenu homme, dans le cénacle, les portes closes[128]. Si on demandé raison de ceci, ce ne sera plus merveilleux ; si on cherche des exemples, ce ne sera' plus unique. Concédons que Dieu puisse quelque chose dont nous ne puissions pas pénétrer le secret. En de tels prodiges, toute la raison du fait, c'est la puissance de celui qui fait.

9. Si le Sauveur a dormi, s'il s'est nourri, s'il a éprouvé tous les besoins humains, c'est qu'il voulait montrer aux hommes qu'en devenant homme, il n’a point absorbé l'homme. Il en a été ainsi ; et cependant il s'est rencontré des hérétiques qui, dans la perversité de leurs hommages rendus à la puissance du Sauveur, n'ont pas voulu reconnaître en lui la nature humaine où éclate tout le mystère die la grâce qui sauve ceux qui croient en lui ; car c'est lui qui contient les trésors profonds de la sagesse et de la science[129], et qui remplit de foi les âmes pour les élever à l'éternelle contemplation de l'immuable vérité. Que serait-ce donc si le Tout-Puissant, au lieu de donner une mère à l'homme uni au Verbe éternel, l'avait formé de tout autre manière et l'avait tout à coup montré aux yeux du monde ? Que serait-ce s'il n'y avait eu pour cet homme aucun passage de l'enfance à la jeunesse, et s'il n’avait pris ni nourriture ni sommeil ? N'aurait-il pas donné raison à l’erreur de ces hérétiques et ne croirait-on pas que le Sauveur n'a pas été véritablement homme ? Et en faisant tout par miracle, n'aurait-il pas effacé ce qu'il a fait par miséricorde ? Mais ce médiateur est apparu entre Dieu et les hommes, afin que, réunissant les deux natures dans l'unité d'une même personne, il relevât par de l’extraordinaire ce qui était ordinaire en lui, et tempérât les prodiges par des choses purement humaines.

10. Que de merveilles Dieu n'a-t-il -pas rassemblées dans tous les mouvements de la créature, et nous n'y prenons pas garde par l'habitude de les voit tous les jours ! Que de choses nous foulons avec indifférence et qui nous étonneraient si nous les examinions ! Et la force des semences, qui y songe, qui en parle ? Qui s'occupe de leurs variétés, de leur nature vivace, de leur puissance cachée, de ces petites choses d'où en sortent de si grandes ? Ce Dieu s'est créé un homme comme dans la nature il sème sans semences. Il a soumis le développement de son corps à la marche du temps et à la succession des âges de la vie, lui qui, au milieu de son immutabilité, a fait du changement l'ordre des siècles ; car ce qui s'est accru dans le temps, c'est ce qui a commencé avec le temps. Mais, au commencement, le Verbe par lequel les temps ont été faits, a choisi l'époque où il prendrait un corps, et n'a pas obéi au temps pour se faire chair. Car l'homme s'est uni à Dieu sans que Dieu sortît de lui-même.

11. On demande comment Dieu s'est uni à l'homme de façon à ne faire qu'une personne dans le Christ ; ceux qui veulent que nous leur expliquions cette union qui a dû ne s'opérer qu'une seule fois, devraient bien nous expliquer une autre union qui s'accomplit tous les jours, celle de l'âme et du corps, de façon à ne faire qu'une personne dans l'homme. Car, de même que l'homme c'est l'union d'une âme et d'un corps en unité de personne, ainsi le Christ c'est l'union de l'homme et de Dieu dans une même personne. Dans celle-là, la personne est l'union de l'âme et du corps ; dans celle-ci, elle est l'union de Dieu et de l'homme. Pourtant qu'on veuille bien écarter ici ce qui arrive d'ordinaire avec les corps ; qu'on se garde de comparer ce mystérieux mélange avec celui de deux liqueurs qui, enfermées dans le même vase, se confondraient ; et du reste il est des corps qui se mêlent avec d'autres sans altération : la lumière avec l'air par exemple. La personne de l'homme c'est donc l'union d'une âme et d'un corps ; la personne du Christ c'est l'union de Dieu et de l'homme ; car lorsque le Verbe de Dieu s'est uni à une âme ayant un corps, il a pris à la fois et un corps et une âme. L'un se fait chaque jour pour multiplier les hommes, l'autre ne s'est fait qu'une seule fois pour les délivrer. Cependant le mélange de deux choses incorporelles doit être plus aisé à croire que le mélange d'une chose incorporelle et d'une autre qui ne l'est pas. Si l'âme ne se trompe pas sur sa propre nature, elle comprend qu'elle est incorporelle ; le Verbe de Dieu l'est bien plus encore, et c'est pourquoi l'union du Verbe de Dieu et de l'âme a dû être plus facile à croire que l'union de l'âme et du corps. Mais nous éprouvons ceci en nous-mêmes, et il nous est ordonné de croire l'autre prodige dans le Christ. Si on nous prescrivait de croire l'un et l'autre sans que nous n’en connussions rien, lequel des deux croirions-nous le plus tôt ? Comment n'avouerions-nous pas que deux choses incorporelles peuvent plus aisément se mêler qu'une chose incorporelle et une autre qui ne l'est pas ; si toutefois il est permis d'employer ici le mot de mélange qu'on a coutume d'appliquer aux choses corporelles, d'une tout autre nature et connues autrement ?

12. Donc le Verbe de Dieu, Fils de Dieu, coéternel au Père, lui qui est en même temps la vertu et cette sagesse de Dieu[130] qui atteint avec force depuis la fin supérieure de la créature raisonnable jusqu'à la fin grossière de la créature corporelle, et dispose toutes choses avec douceur[131] ; cette Sagesse éternelle, présente et cachée, nulle part renfermée, nulle part séparée, tout entière partout, sans étendue et sans corps, s'est unie à un homme bien autrement qu'elle ne l'est aux autres créatures, et a fait ainsi un seul Jésus-Christ, médiateur de Dieu et des hommes[132], égal au Père selon sa divinité, au-dessous du Père selon la chair, c'est-à-dire selon son humanité ; immuablement immortel selon sa divinité qui l'égale au Père, et muable et mortel selon la faiblesse qui lui est commune avec nous ; ce Christ a été l'enseignement et le secours des hommes pour obtenir le salut éternel ; il a paru dans le temps qu'il avait jugé lui-même le plus favorable et qu'il avait marqué avant les siècles.

Le Christ a été l'enseignement, afin de confirmer de son autorité devenue visible les choses utilement vraies qui avaient été dites auparavant, non seulement par les prophètes dont toutes les paroles sont conformes à la vérité, mais encore par les philosophes et les poètes eux-mêmes et tous les auteurs : qui doute en effet que dans leurs œuvres beaucoup de vrai ne soit mêlé au faux ? Il avait égard à ceux qui n'auraient pas pu voir ni dis. cerner ces vérités dans les profondeurs intimes de la Vérité elle-même. Avant de s'unir à un homme, la Vérité avait assisté tous ceux qui pouvaient la comprendre ; mais voici la leçon salutaire qu'elle a surtout donnée par son incarnation. La plupart des hommes aspiraient ardemment vers la divinité ; ils pensaient, avec plus d'orgueil que de piété, pouvoir aller à Dieu par des puissances célestes qu'ils croyaient des dieux et par des cultes divers, non pas sacrés, mais sacrilèges, et leur orgueil séduit par l'orgueil des démons prenait pour les saints anges ces esprits révoltés. Alors l'éternelle Sagesse est venue apprendre au monde que ce Dieu qu'ils supposaient si loin et vers lequel ils prétendaient s'élever à l'aide de puissances intermédiaires, est si près de la piété des hommes, qu'il a daigné s'unir étroitement à l'homme tout entier comme l'âme est unie au corps : excepté qu'en Dieu cette union n'est pas muable comme elle l'est visiblement entre le corps et l'âme.

Le Christ est notre secours ; sans la grâce de la foi qui vient de lui, nul ne peut vaincre ses penchants mauvais ; et c'est lui qui efface en nous parle pardon les restes du mal dont nous n'avons pu triompher. Un des fruits de l'enseignement du Christ, c'est qu'aujourd'hui le dernier ignorant et la dernière des femmes croient à l'immortalité de l'âme et à la vie future après la mort. C'est ce que Phérécyde de Syros[133] fut le premier à expliquer aux Grecs, et ses paroles frappèrent si fort Pythagore de Samos que, d'athlète qu'il était, celui-ci devint philosophe. Maintenant donc ce que Virgile a dit, nous le voyons tous : l'amome de Syrie croît partout[134]. En ce qui touche le secours de sa grâce, nous pouvons dire du Christ ce que dit le poète :

« Sous un chef tel que lui, s'il reste quelques vestiges de notre crime, ils sont effacés, et la terre ne connaîtra plus l'éternel effroi[135]. »

13. « Mais, dit-on, aucun signe n'a fait éclater convenablement la grande majesté cachée sous cette terrestre enveloppe, car le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades, de ressusciter les morts, tout cela, si vous songez à d'autres qui en ont fait autant, tout a cela est trop peu pour un Dieu. » Et nous aussi nous avouons que les prophètes ont fait des choses semblables. Car, lorsqu'il s'agit de prodiges, quoi de supérieur à la résurrection des morts ? Élie a fait cela[136], Élisée aussi[137]. Quant aux miracles des magiciens et à la question de savoir s'ils ont ressuscité des morts, c'est à d'autres à nous le dire, c'est à ceux qui s'efforcent de convaincre Apulée de magie, non pour l'en accuser, mais pour l'en louer, malgré tout le soin qu'il met à se défendre de ce que lui prête l'enthousiasme de ses partisans. Pour nous, nous lisons que les mages d'Égypte, très habiles dans la magie, furent vaincus par Moïse, serviteur de Dieu ; tandis que par leur art criminel ils opéraient certaines choses merveilleuses, Moïse, par la seule force de ses prières, renversa toutes leurs œuvres[138]. Mais Moïse lui-même et les autres vrais prophètes ont prophétisé le Christ, Notre-Seigneur, et lui ont donné une grande gloire ; en annonçant son avènement, ils n'ont pas parlé du Christ comme d'un personnage qui fût leur égal ni qui fût capable d'opérer de plus grands miracles qu'eux ; mais ils l'ont salué comme le Seigneur Dieu de tous, devant se faire homme pour les hommes. Le Christ a voulu opérer les mêmes miracles que les prophètes, parce qu'il convenait qu'il fît par lui-même ce qu'il avait fait par eux. Mais cependant, il a dû faire quelque chose qui lui fût propre : naître d'une vierge, ressusciter d'entre les morts, monter au ciel. J'ignore ce qu'attend de plus celui qui pense que ces choses sont trop peu pour un Dieu.

14. Je crois en effet qu'on demande au Christ ce qu'il n'a pas dû faire après s'être revêtu de notre humanité. Car « le Verbe était au commencement, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, et toutes choses ont été faites par lui[139]. » Après s'être uni à l'homme, aurait-il dû créer un autre monde, pour que nous crussions que c'était par lui que le monde avait été créé ? Mais la création d'un monde plus grand ou égal à celui-ci, n'était pas possible en ce monde ; s'il en avait fait un moindre au-dessous de celui-ci, on aurait jugé que c'était peu pour un Dieu. Et parce qu'il ne fallait pas qu'il créât un monde nouveau, il a fait dans le monde des choses nouvelles. Car un homme né d'une vierge, ressuscité d'entre les morts pour vivre éternellement, et élevé au-dessus des cieux, c'est là peut-être une oeuvre plus puissante que la création du monde. On répondra qu'on ne croit pas à ces miracles. Que faire donc avec des hommes qui dédaignent des miracles moindres et refusent leur foi à de plus grands ? On veut bien croire que le Christ ait ressuscité des morts, parce que d'autres l'ont fait et que c'est peu pour un Dieu ; on ne croit pas à une chair née d'une vierge et élevée au-dessus des cieux, après être sortie de la mort, pour la vie éternelle, parce que cela ne s'était jamais vu et qu'il n'appartient qu'à Dieu d'opérer de tels prodiges. Chacun acceptera ce qui lui paraîtra le plus aisé, non à faire, mais à comprendre ; on tiendra pour faux tout le reste : ne faites pas ainsi, je vous en prie.

15. On peut discuter avec plus d'étendue et pénétrer dans tous les replis de ces importantes questions ; mais c'est la foi qui ouvre l'intelligence, le manque de foi la ferme. Qui ne sera porté à la foi par ce grand ordre des choses accomplies dès le commencement, par cet enchaînement des temps qui fait croire au passé à cause du présent et dans lequel les dernières choses rendent témoignage aux premières, et les plus récentes aux plus anciennes ? Un homme de la nation des Chaldéens est choisi ; il était pieux et fidèle, Dieu lui fait des promesses dont l'accomplissement comprend de longs siècles et jusqu'aux derniers temps ; il lui est annoncé que toutes les. nations seront bénies dans sa race[140]. Cet homme, adorateur du vrai Dieu créateur de l'univers, obtient un fils dans sa vieillesse, quand la stérilité et l'âge ne laissaient plus à sa femme aucun espoir. De lui sort un peuple très nombreux qui se multiplie en Égypte, où l'ont conduit de l'Orient les desseins divins qui se révèlent chaque jour par des promesses et des effets merveilleux. Cette nation, devenue puissante, est tirée de l'Égypte par les plus étonnants prodiges ; elle s'établit dans la terre de promission, après en avoir chassé. les peuples impies, et fonde un royaume glorieux. Puis le péché l'emporte ; lé peuple choisi. offense très souvent par des entreprises sacrilèges, ce Dieu qui l'a comblé de tant de bienfaits ; châtié par des maux divers, il retrouve ensuite de consolantes prospérités, et marche ainsi jusqu'à l'incarnation et à la manifestation du Christ. Toutes les promesses de cette nation, ses prophéties, son sacerdoce, ses sacrifices, son temple, tous ses sacrements ont annoncé que ce Christ, Verbe de Dieu, Fils de Dieu, Dieu lui-même, se ferait chair, mourrait, ressusciterait, monterait au ciel ; que, par la puissance de son nom, il aurait partout des peuples soumis à sa loi, et que ceux qui croiraient en lui obtiendraient la rémission de leurs péchés et le salut éternel.

16. Le Christ vient ; toutes les prophéties s'accomplissent dans sa naissance, sa vie, ses discours, ses actions, ses souffrances, sa mort, sa résurrection, son ascension[141]. Il envoie le Saint-Esprit, il en remplit les fidèles réunis dans une même demeure[142] et qui attendaient en prière et avec désir ce don promis. Une fois remplis de l'Esprit-Saint, ils parlent soudain toutes les langues, poursuivent les erreurs avec fermeté, prêchent les vérités du salut, exhortent les coupables à la pénitence, promettent le pardon de la grâce divine. Des signes propres et des miracles attestent la vérité et la piété de ce qu'ils annoncent. Une infidélité cruelle s'acharne contre eux ; mais ce qu'ils souffrent leur a été prédit, ils ont confiance dans les promesses divines, ils enseignent ce qui leur a été prescrit d'enseigner. Quoique peu nombreux, ils se répandent dans le monde, convertissent les peuples avec une facilité miraculeuse, se multiplient parmi leurs ennemis, croissent au milieu des persécutions et s'étendent de souffrance en souffrance jusqu'aux extrémités de la terre. Ces ignorants, ces hommes de rien, cette poignée de gens éclairent, ennoblissent, multiplient les plus illustres génies, les éloquences les plus ornées ; ils soumettent au Christ les admirables habiletés des esprits perçants et des docteurs éloquents, et les convertissent pour prêcher la voie de la piété et du salut. Au milieu de l'alternative des malheurs et des prospérités des temps, ils ne cessent de pratiquer la patience et la modération ; le déclin du monde, à ces époques extrêmes, l'approche du dernier âge sollicité par la lassitude des choses humaines, ne font que redoubler leur foi parce que cela aussi a été prédit : ils attendent l'éternelle félicité de la cité céleste. Sur ces entrefaites l'infidélité des nations impies frémit contre l'Église du Christ : l'Église triomphe en souffrant, en confessant la foi au milieu des bourreaux avec une inébranlable fermeté. Un nouveau sacrifice commença lorsque fut révélée la vérité longtemps promise sous des voiles mystiques, et les sacrifices qui en étaient la figure disparurent avec le temple lui-même. La nation des Juifs, rejetée à cause de son infidélité, chassée du pays qu'elle occupait, est dispersée de toutes parts ; elle doit porter partout les Livres saints, et avec ces livres le témoignage de la prophétie qui annonce le Christ et l'Église. Nos adversaires ont ces livres en main afin qu'on ne puisse pas nous soupçonner d'avoir imaginé ce témoignage après coup ; d'ailleurs il est prédit dans ces Écritures qu'eux-mêmes ne croiront pas. Les temples, les images des démons, les cérémonies sacrilèges sont peu à peu et successivement abolies, selon ce qui a été aussi prédit. Les hérésies contre le nom du Christ, mais qui pourtant se couvrent de ce nom divin, pullulent ; elles ont été prédites également et servent à mieux faire éclater la doctrine de la sainte religion. Nous voyons toutes ces choses arrivées comme elles ont été prédites, et le grand nombre des prophéties accomplies nous fait attendre l'accomplissement des autres. Quelle âme vivement occupée de l'éternité et frappée de la brièveté de la vie présente, résistera à la lumière et à la marque suprême de cette divine autorité ?

17. Dans les recherches et les doctrines des philosophes, dans les lois de quelque peuple que ce soit, qu'y a-t-il de comparable à ces deux préceptes dont le Christ a dit qu'ils renferment toute la loi et les prophètes : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit ; et vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes[143]. » Vous trouvez ici la physique, puisque toutes les causes naturelles sont dans le Dieu créateur ; la morale, puisque ce qui fait une bonne et honnête vie, c'est de savoir ce qu'il faut aimer et comment il faut l'aimer : Dieu et le prochain. Vous trouvez la logique, puisque Dieu seul est la vérité et la lumière de l'âme raisonnable. Ici se trouve encore ce qui fait le salut et la gloire des États ; car l'État n'est bien établi ni bien gardé s'il n'a pour base et pour lien la bonne foi et l'union : cet accord des âmes se fait quand on aime le bien commun, c'est-à-dire Dieu qui est le véritable et souverain bien ; et quand les hommes s'aiment sincèrement les uns les autres en Celui qui est la cause de cette affection réciproque et qui en pénètre tous les sentiments secrets.

18. Pour ce qui est du langage de la sainte Écriture, combien il est accessible à tous, quoique peu de personnes puissent en saisir le sens profond ! Quand l'Écriture s'exprime avec clarté, c'est comme un ami qu'on entend ; elle parle sans art au cœur des ignorants et des savants ; quand elle cache quelque chose sous des voiles mystérieux, elle ne prend pas non plus un style superbe qui puisse éloigner les esprits un peu lents et sans instruction, comme parfois le pauvre n'ose s'approcher du riche ; mais elle nous invite tous en une simple parole, non seulement pour nous nourrir des vérités qu'elle nous découvre, mais encore pour nous exercer avec ce qu'elle nous cache. Les endroits clairs et les endroits obscurs ne renferment que les mêmes vérités ; mais de peur que les choses connues ne nous inspirent du dégoût, les mêmes choses se font désirer sous les voiles qui les couvrent ; ce désir les rend en quelque sorte nouvelles et nous nous en pénétrons avec plus de charme. Elles ramènent heureusement les esprits qui s'égarent, nourrissent les esprits de petite étendue et ravissent les plus grands. Cet enseignement. n'a d'autre ennemi que celui qui, jeté dans l'erreur, ignore combien il est salutaire, ou qui, malade, déteste la médecine.

19. Vous voyez quelle longue lettre je vous écris. Si donc vous avez des doutes et que vous désiriez en conférer avec moi, ne vous croyez pas obligé de vous enfermer dans une courte lettre ; vous savez très bien que les anciens en écrivaient de longues lorsqu'ils avaient à dire - quelque chose qui demandait de l'étendue. Et, si les auteurs profanes ne nous en offraient des. exemples, nous aurions des exemples chrétiens dont il serait meilleur ici de suivre l'autorité. Voyez les lettres des apôtres et de ceux qui se sont occupés des livres divins ; ne craignez pas de beaucoup demander si vous avez beaucoup de doutes, et de vous arrêter longtemps sur ce que vous cherchez, afin que, dans la mesure de nos forces, rien ne demeure en vous de ce qui pourrait faire obstacle à la lumière de la vérité.

20. Je sais que votre excellence est en butte à des contradictions obstinées ; elles partent de ceux qui croient ou veulent croire que la doctrine chrétienne n'est pas compatible avec les intérêts des États, parce qu'ils ne veulent pas que les sociétés reposent sur la base solide des vertus, mais sur l'impunité des vices. Il n'en est pas de Dieu comme d'un roi ou du chef d'une cité laissant impuni tout ce qui est l’œuvre du grand nombre. Mais sa grâce miséricordieuse, prêchée aux hommes par le Christ fait homme, communiquée parce même Christ, Dieu et Fils de Dieu lui-même, n'abandonne pas ceux qui vivent de sa foi et lui rendent un (288 ) pieux, soit en supportant patiemment et fortement les épreuves de cette vie, soit en usant des biens humains avec charité et modération : une récompense éternelle les attend dans la cité céleste et divine où il n'y aura plus de malheur à souffrir avec ennui, plus de mauvais désirs à maîtriser avec peine, et où il ne restera qu'à aimer Dieu et le prochain sans difficulté aucune et avec une liberté parfaite. Que la toute-puissance miséricordieuse de Dieu vous garde sain et sauf et dans un bonheur de plus en plus grand, ô illustre seigneur et très excellent fils ! Je salue respectueusement votre sainte mère, si digne d'être honorée dans le Christ ; que Dieu exauce les prières qu'elle fait pour vous. Mon saint frère et collègue dans l'épiscopat, Possidius, salue beaucoup votre excellence.

LETTRE CXXXVIII. (Année 412.)

Ceci est la réponse aux questions que Marcellin avait cru utile de soumettre à l'évêque d'Hippone ; il s'agit de montrer comment Dieu, malgré son immutabilité, a pu substituer à la loi ancienne une loi nouvelle. Il s'agit aussi de faire justice des accusations portées contre le christianisme au nom de la conservation et des intérêts des États ; ces accusations se sont renouvelées dans le dix-huitième siècle et surtout sous la plume de Rousseau ; elles ne subsistent pas longtemps devant la raison éloquente de saint Augustin.

AUGUSTIN A SON EXCELLENT ET ILLUSTRE SEIGNEUR, A SON TRÈS CHER ET TRÈS DÉSIRÉ FILS MARCELLIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai dû répondre à l'illustre, au très éloquent et très cher Volusien, mais pas au delà des questions qu'il a cru devoir m'adresser ; quant à celles que vous me marquez dans votre lettre et dont Volusien ou d'autres souhaiteraient la solution, c'est avec vous qu'il fallait les examiner selon mes forces, non pas en faisant un livre, mais en me renfermant dans les limites d'un entretien épistolaire, afin que, si vous le trouvez bon, vous communiquiez ma réponse à ceux dont les doutes se montrent chaque jour devant vous. Si ce discours ne suffit pas à des oreilles que la piété et la foi n'ont point préparées, nous achèverons d'abord entre nous ce que vous croirez pouvoir leur suffire, et puis on le mettra sous leurs yeux. S'il est encore beaucoup de choses qu'ils repoussent, ils pourront un jour se laisser convaincre, soit par des motifs plus développés et plus ingénieux, soit par une autorité à laquelle ils jugeraient indigne de résister.

2. Vous dites donc, dans votre lettre, qu'on se demande comment « ce Dieu qu'on affirme être le Dieu de l'Ancien Testament, aime de nouveaux sacrifices et rejette les anciens. On ne peut, dit-on, corriger que ce qui a été mal fait ; ce qui a été une fois bien fait ne doit plus être changé. On ne peut, sans « injustice, toucher à des choses bien faites. » J'ai copié ceci de votre lettre.

Si je voulais y répondre longuement, le loisir me manquerait plutôt que les exemples ; la nature des choses et les œuvres humaines changent selon les temps, pour une raison certaine, sans qu'il y ait rien de muable dans la raison même par laquelle ces changements s'accomplissent. Le peu d'exemples que je citerai suffiront pour qu'un esprit éveillé en découvre d'autres. L'été ne succède-t-il pas à l'hiver par le retour progressif de la chaleur, et les nuits ne succèdent-elles pas aux jours ? Et que d'âges divers dans notre vie ! L'enfance, qui ne revient plus, est remplacée par l'adolescence ; après l'adolescence vient la jeunesse, qui passe ; au bout de la jeunesse, la vieillesse ; au bout de la vieillesse, la mort. Tout cela se fait sans que la raison de la divine Providence qui l'ordonne change elle-même. Je ne pense pas que la raison de l'agriculture changé parce qu'elle prescrit autre chose en été, autre chose en hiver. Et celui qui se lève le matin, après s'être reposé la nuit, ne change pas pour cela les desseins de sa vie. Un maître n'impose pas à l'adolescent la même tâche qu'à l'enfant. Ainsi une doctrine demeure la même, elle change ses préceptes et sa manière d'enseigner, sans changer elle-même.

3. Vindicien[144], ce grand médecin de notre temps, ayant été appelé auprès d'un malade, lui fit appliquer un remède qui convenait à son âge et obtint sa guérison. Quelques années après, la même douleur ayant reparu, le malade crut devoir revenir au même remède, mais son état ne fit qu'empirer. Le malade, étonné, conta le fait au médecin ; celui-ci, esprit pénétrant, lui dit : « Ce remède a tourné à mal parce que je ne l'ai pas donné. » Ceux qui étaient présents et qui ne connaissaient pas l'homme crurent qu'il avait moins de confiance dans la médecine que dans je ne sais quels moyens illicites. Quelques-uns des assistants, stupéfaits, l'ayant ensuite interrogé, Vindicien leur expliqua ce qu'ils n'avaient pas compris, savoir, que ce remède ne pouvait plus être prescrit à l'âge du malade. Il est donc vrai que sans rien changer à la raison ni aux règles de l'art, elles commandent des changements selon la diversité des temps.

4. Il n'est donc pas exact de dire qu'il ne faut pas changer ce qui a été une fois bien fait. Quand d'autres temps arrivent avec des motifs de changer, loin que le changement soit un mal, c'est la vérité elle-même qui le demande. Les deux choses différentes ne seront bonnes que parce qu'elles auront été appropriées à la diversité des temps. Il peut arriver qu'à la même époque ce qui est permis à l'un ne le soit pas à l'autre : le fait sera le même, les personnes seront différentes ; il peut arriver aussi que la même personne doive faire ou ne pas faire la même chose selon les temps ; la personne reste la même, mais non l'opportunité.

5. La portée de ceci n'échappera pas à quiconque sait et veut comprendre la distance qui est en quelque sorte répandue dans l'universalité des choses entre le beau et le convenable. Car le beau est considéré et loué en lui-même, par opposition à ce qui est honteux et difforme. Mais le convenable, dont l'opposé est ce qui choque, dépend d'autre chose et se juge, non par soi-même, mais par ce à quoi il se rattache ; il en est de même où l'on a l'idée de ce qui est décent et indécent. Maintenant, appliquons ce que nous venons de dire à la question qui nous occupe. Le sacrifice que Dieu avait ordonné convint aux premiers temps ; il n'en est plus de même. Dieu a ordonné un autre sacrifice convenable à notre temps ; il sait mieux que l'homme ce qu'il faut à chaque époque ; il sait quand il faut et ce qu'il faut donner, ajouter, ôter, effacer, augmenter, diminuer, lui le créateur et le modérateur immuable des choses changeantes, jusqu'à ce que s'achève, comme un grand concert d'un artiste ineffable, la beauté de tous les siècles diversement. et harmonieusement composés, et jusqu'à ce que passent à l'éternelle contemplation de Dieu ceux qui l'ont bien servi quand c'était le temps de la foi.

6. Ceux-là se trompent qui croient que Dieu ordonne ces choses pour son utilité ou son plaisir ; ils auraient alors bien raison de se demander pourquoi Dieu les change, pourquoi il cherche comme un plaisir nouveau dans le nouveau sacrifice établi à la place des anciens. Mais il n'en est pas ainsi. Dieu n'ordonne rien pour lui, mais pour celui à qui il ordonne. Aussi est-il le vrai Maître, car il n'a pas besoin de son serviteur ; et son serviteur a besoin de lui. Dans l'Écriture qui se nomme l'Ancien Testament et dans le temps où l'on offrait les sacrifices qu'on n'offre plus aujourd'hui, il a été écrit : « J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez pas besoin de mes biens[145]. » Dieu n'avait donc pas besoin de ces sacrifices et n'a jamais besoin d'aucun : mais ces sacrifices représentent des choses accordées par 1a volonté divine afin de remplir notre âme de vertus et d'obtenir le salut éternel : en les offrant, nous remplissons les devoirs de piété dont Dieu n'a que faire, mais qui nous profitent à nous-mêmes.

7. Il serait trop long de s'expliquer comme il conviendrait sur la diversité des signes qui, appartenant aux choses divines, s'appellent des sacrements. De même qu'un homme n'est pas réputé changeant parce qu'il agit autrement le matin que le soir, autrement ce mois qu'un autre mois, autrement cette année qu'une autre année, de même Dieu n'est pas changeant non plus pour avoir prescrit des sacrifices différents dans le premier espace et le dernier espace des siècles. Dans son immutabilité, il disposait ainsi, à travers la mobilité des temps, ce qui devait le plus convenablement servir à l'enseignement salutaire de la religion. Il faut apprendre à ceux qui se préoccupent de ces difficultés que le nouveau sacrifice était, dés le commencement, dans la raison divine, et que les anciens n'ont pas tout à coup cessé de plaire à Dieu comme par un changement de volonté, au moment de l'établissement du nouveau ; il faut leur répéter que cela était décidé, arrêté dans la sagesse même de Dieu, à qui le Psalmiste a dit au sujet de plus grands changements : « Vous les changerez et ils seront changés ; mais vous, vous demeurez le même[146] ; » et pour qu'on se pénètre mieux de cette vérité, il importe de ne pas laisser ignorer que la diversité des sacrements dans l'Ancien et le Nouveau Testament a été prédite par les prophètes. Ainsi, on comprendra, si on le peut, que ce qui est nouveau dans le temps ne l'est pas pour celui qui a fait les temps, et que, sans aucune de ces révolutions qui, pour nous, marquent la durée, Dieu a en lui tout ce qu'il distribue aux divers âges. Je vous ai cité plus haut, pour vous montrer que Dieu n'a pas besoin de nos sacrifices, quelque chose d'un psaume où il est dit à Dieu : « J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez pas besoin de mes biens ; » on lit dans le même psaume, un peu après, sur la personne du Christ : « Je ne les assemblerai point pour répandre le sang ; » cela s'entend des animaux que les juifs avaient coutume d'immoler ; et ailleurs le Psalmiste dit : « Je ne recevrai pas de votre main des veaux ni des boucs de vos troupeaux[147]. » Citons un autre prophète : « Voici que des jours viendront, dit le Seigneur, où je ferai avec la maison de Jacob une nouvelle alliance ; elle ne sera pas semblable à celle que je fis avec leurs pères, quand je les tirai de la terre d'Égypte[148]. » Il serait trop long de rappeler ici tous les autres passages des Livres saints qui ont prédit ce que Dieu devait faire à cet égard.

8. On vient de voir que des choses convenablement établies dans un temps peuvent très bien être changées dans un autre temps, sans inconstance de la part de celui qui fait succéder des œuvres nouvelles à des œuvres anciennes et dont l'immuable pensée renferme ce qui ne peut s'accomplir que d'âge en âge, parce que tous les temps n'arrivent pas à la fois ; quelqu'un peut-être nous demandera les causes de ce changement même ; vous savez que ce serait une longue affaire. Il est cependant possible de dire en peu de mots (et cela pourrait suffire à un homme intelligent), qu'il a fallu pour annoncer le Christ après son avènement, d'autres sacrements que ceux qui avaient prophétisé sa venue ; comme il nous a fallu, à nous-même, pour parler de ceci, employer d'autres paroles pour. d'autres choses. Autre chose est d'être prédit, autre chose d'être annoncé, autre chose de devoir venir, autre d'être venu.

9. Voyons, dans la suite de votre lettre, les autres objections que vous avez recueillies. On dit « que la prédication et la doctrine du Christ sont incompatibles avec les besoins des États. Ne rendre à personne le mal pour le mal[149] ; après avoir été frappé sur une joue, présenter l'autre ; donner notre manteau à celui qui veut nous prendre notre tunique ; si un homme veut nous obliger de marcher avec lui, faire le double de chemin qu'il nous demande[150] : ce sont là des préceptes contraires au bon ordre des États. Qui supportera qu'un ennemi lui enlève quelque chose, ou bien qui donc, par le droit de la guerre, ne rendra pas le mal pour le mal au ravageur d'une province romaine ? » Si je n'avais pas affaire à des hommes instruits dans les lettres, peut-être faudrait-il mettre plus de soin à réfuter ces objections inspirées, soit par la haine du christianisme, soit par le sincère désir de s'éclairer. Mais qu'est-il besoin de chercher longtemps ? Qu'on veuille bien nous dire comment les Romains, qui aimaient mieux pardonner une injure que la venger[151], sont parvenus à gouverner et à agrandir leur république, et, de pauvre et petite qu'elle était à la faire grande et riche ? Qu'on nous dise comment Cicéron, élevant jusqu'aux cieux César et ses mœurs, louait le chef de la république de ce qu'il avait coutume de ne rien oublier que les injures[152] ! Car ces paroles de Cicéron renfermaient ou une grande louange ou une grande flatterie ; dans le premier cas, c'est qu'il connaissait César tel ; dans le second, c'est qu'il montrait que le chef d'un gouvernement devait avoir les qualités qu'il prêtait faussement à César. Mais qu'est-ce de ne pas rendre le mal pour le mal ? C'est de repousser le plaisir de la vengeance, c'est de mieux aimer pardonner que de venger une injure et ne rien oublier que le mal qu'on a reçu.

10. Lorsqu'on lit ces maximes dans les auteurs païens, on admire, on applaudit ; on ne se lasse pas de louer ces mœurs généreuses, et l'on trouve que la république qui aimait mieux pardonner que de venger une injure était bien digne de commander à tant de nations. Mais quand c'est l'autorité divine qui enseigne qu'il ne faut pas rendre le mal pour le mal, quand cette salutaire exhortation retentit de haut à tous les peuples et comme à des écoles publiques de tout sexe, de tout âge, de tout rang, on accuse la religion d'être ennemie de la république ! Si cette religion était entendue comme elle devrait l'être, elle établirait, consacrerait, affermirait, agrandirait une république mieux que n'ont jamais su faire Romulus, Numa, Brutus et d'autres hommes illustres de la nation romaine. En effet, qu'est-ce que c'est qu'une république, si ce n'est la chose du peuple, la chose commune, la chose de la cité ? Et qu'est-ce que c'est que la cité, si ce n'est une multitude d'hommes réunis par les liens de la concorde ? Car on lit dans les livres des Romains qu'en peu de temps « une multitude errante et dispersée devint une cité par l'union. » Et les Romains jugèrent-ils jamais à propos dé lire dans leurs temples ces préceptes d'union ? Ils étaient misérablement forcés de chercher les moyens d'honorer tous leurs dieux divers sans donner du déplaisir à aucun, car tous ces dieux ne s'entendaient pas entre eux : s'ils avaient voulu les imiter dans leurs discordes, leur cité aurait péri dans les déchirements ; c'est ce qu'on vit peu après par les guerres civiles qui suivirent l'altération et la corruption des mœurs.

11. Mais, parmi les gens même restés en dehors du christianisme, qui ne sait quels préceptes d'union on lit et relit dans les églises du Christ ? ils ne sont pas l'ouvrage de la pensée humaine, mais de l'autorité divine. A ces prescriptions de concorde appartiennent les maximes qu'on aime mieux critiquer que d'apprendre : lorsqu'on est frappé sur une joue, présenter l'autre ; donner son manteau à celui qui veut nous enlever notre tunique, faire le double du chemin avec celui qui veut nous obliger à marcher. — Cela se fait pour que le méchant soit vaincu par le bon, ou plutôt pour que le mal dans l'homme méchant soit vaincu par le bien, et que l'homme soit délivré du mal, non extérieur et étranger, mais intime, personnel, et dont le ravage est beaucoup plus terrible que le ravage d'un ennemi extérieur, quel qu'il soit. Celui qui triomphe du mal par le bien se résigne patiemment à la perte des avantages temporels, pour qu'on sache combien la foi et la justice doivent mépriser des biens qui, trop aimés, inspirent des sentiments pervers : l'homme coupable d'iniquités apprend ainsi de l'homme même envers qui il a des torts ce que valent les choses pour lesquelles il a commis une injustice ; le repentir le fait rentrer dans l'union ; si utile au bien public ; il n'est pas vaincu par la violence, mais par la bonté de celui qui a eu tant à supporter. On se conforme au véritable esprit de ces maximes lorsqu'on les suit en vue même du bien de celui pour qui l'on agit ainsi : ce bien, c'est le redressement et l'union. Ce sentiment doit toujours nous animer, quand même nous n'obtiendrions pas les résultats désirés, c'est-à-dire le retour à des idées meilleures et l'apaisement, quand même fa guérison ne suivrait pas l'emploi de ce religieux remède.

12. D'ailleurs, si on veut regarder aux mots, ce n'est pas la joue droite qu'il faut présenter si on est frappé sur la joue gauche. « Si quelqu'un, dit l'Évangile, vous frappe sur la joue droite, présentez-lui la gauche[153] ; » c'est plutôt la joue gauche qui est frappée par la main droite, parce qu'elle se prête mieux au coup de l'agresseur. Voici donc comment il faut entendre ces paroles : si : quelqu'un atteint en vous ce qu'il y a de meilleur, présentez-lui ce qu'il y a de moindre, de peur que, plus occupé de vengeance que de patience, vous ne délaissiez les biens éternels pour les temporels, au lieu de mépriser les choses du temps pour vous attacher aux choses éternelles, comme on préfère à la main gauche la main droite. Telle fut toujours la pensée des saints martyrs : il n'est juste de demander la dernière vengeance qu'en présence d'un amendement impossible, c'est-à-dire au jour du suprême et souverain jugement. Maintenant, il faut prendre garde que le plaisir de la vengeance ne nous fasse perdre, pour ne rien dire de plus, cette patience elle-même qui est d'un bien plus grand prix que tout ce que peut nous ôter un ennemi, même malgré nous. Un autre évangéliste[154], rapportant cette maxime, ne parle pas de la joue droite, mais seulement des deux joues[155], ce qui tend à recommander simplement la patience, tandis que le premier évangéliste insinue la distinction que je viens de signaler. C'est pourquoi l'homme de justice et de piété doit supporter patiemment la malice de ceux qu'il cherche à ramener, afin qu'il contribue à accroître le nombre des bons, au lieu d'accroître le nombre des méchants en faisant comme eux.

13. Enfin ces préceptes tiennent plus à la préparation intérieure du cœur qu'aux œuvres extérieures ; ils ont polir but d'entretenir dans le secret de l'âme les sentiments de bonté patiente et de nous inspirer, dans la conduite extérieure, ce qui vaut le mieux à l'égard d'autrui ; le Seigneur Jésus, modèle unique de patience, l'a fait voir dans les paroles adressées à celui qui venait de le frapper sur la face : « Si j'ai mal parlé, montre-le ; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu[156] ? » Si on regarde aux mots, le Seigneur n'a pas suivi son propre précepte. Car il n'a pas présenté (autre joue à celui qui venait de le frapper, mais plutôt il a voulu empêcher qu'on ne recommençât ; et cependant il était venu, non seulement disposé à recevoir des coups sur la face, mais encore à mourir sur la croix pour ses insulteurs et ses bourreaux ; suspendu à la croix, il dit en leur faveur : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font[157]. » L'apôtre Paul n'aurait pas accompli non plus le commandement de son Maître, lorsque, frappé à la face, il dit au prince des prêtres : « Dieu vous frappera, muraille blanchie. Vous êtes là pour me juger selon la loi, et contre la loi vous ordonnez « que je sois frappé ! » Et comme les assistants reprochaient à l'Apôtre de manquer de respect envers le prince des prêtres, il voulut faire entendre ironiquement, à ceux d'entre eux qui pouvaient le comprendre, que l'avènement du Christ devait détruire la muraille blanchie, c'est-à-dire l'hypocrisie du sacerdoce des juifs. « Je ne savais pas, frères, répondit-il, que ce fût le prince ; car il est écrit : Vous ne maudirez point le prince de votre peuple[158]. » Il est hors de doute que Paul, qui avait grandi au milieu de ce même peuple et qui était instruit dans la loi, n'ignorait pas qu'Ananias fût le prince des prêtres : son langage ne pouvait tromper non plus ceux dont il était si connu.

14. Le cœur ne doit donc jamais oublier ces préceptes de patience, et la bienveillance doit être toujours entière dans la volonté, pour empêcher qu'on ne rende le mal pour le mal. Toutefois il arrive souvent qu'il faut employer contre des résistances une certaine sévérité qui a son principe dans le désir du bien ; on consulte alors non pas la volonté, mais l'intérêt de ceux qu'on punit : cette conduite a été fort bien louée dans un chef de république par les auteurs païens. Quelque rude que soit la correction infligée à un fils, l'amour paternel est toujours là. C'est en faisant ce qu'il ne veut pas et ce qui est une souffrance, qu'on cherche à le guérir par la douleur. Ainsi donc, si les sociétés politiques gardaient ces préceptes chrétiens, les guerres elles-mêmes ne se feraient pas sans une certaine bonté, et les vaincus seraient plus aisément ramenés à la paix sociale qui repose sur la piété et la justice. La victoire est utile lorsqu'elle ôte au vaincu le pouvoir de faire le mal. Rien n'est plus malheureux que la prospérité des méchants ; elle nourrit l'impunité vengeresse, elle fortifie la volonté mauvaise comme un ennemi intérieur. Mais les mortels, dans l'égarement de leur corruption, croient que les choses humaines prospèrent, quand de splendides palais s'élèvent et que les âmes tombent en ruines ; quand on bâtit des théâtres et que les fondements des vertus sont renversés ; quand on met de la gloire à dépenser follement et qu'on se raille des œuvres de miséricorde ; quand les histrions s'enivrent des prodigalités des riches et, que les pauvres ont à peine le nécessaire ; quand des peuples impies blasphèment le Dieu qui, par les prédicateurs de sa doctrine, condamne ce mal public, et qu'on s'empresse autour des dieux en l'honneur de qui se donnent des représentations théâtrales qui déshonorent le corps et l'âme. C'est surtout en permettant ces choses, que Dieu laisse voir sa colère ; en les laissant impunies, il les punit plus terriblement. Au contraire, lorsqu'il détruit ce qui aide à soutenir les vices, et. qu'il substitue la pauvreté aux richesses dangereuses, il frappe miséricordieusement. Il faudrait même, si c'était possible, que les gens de bien fissent miséricordieusement la guerre pour dompter de licencieuses cupidités et détruire des vices que, l'autorité publique devrait extirper ou réprimer.

15. Si la doctrine chrétienne condamnait toutes les guerres, on aurait répondu aux soldats dont il est parlé dans l'Évangile qu'ils n'avaient qu'à jeter leurs armes et à se soustraire au service militaire. Mais au contraire il leur a été dit : « Ne faites ni violence ni tromperie à l'égard de personne ; contentez-vous de votre paie[159]. » En prescrivant aux soldats de se contenter de leur paie, l'Évangile ne leur interdit pas la guerre. Que ceux qui prétendent que la doctrine du Christ est contraire aux intérêts des États, nous donnent une armée composée selon les prescriptions de l’Évangile ; qu'ils nous donnent des chefs de provinces, des maris, des épouses, des pères, des fils, des maîtres, dés serviteurs, des rois, des juges, des contribuables et des exacteurs animés des sentiments chrétiens, et qu'ils osent dire que notre religion est contraire aux intérêts des États ; ah ! plutôt, qu'ils ne craignent pas d'avouer que la pratique sincère du christianisme est la plus grande garantie de salut pour les empires.

16. Pourquoi répondrais-je quand ils soutiennent que l'empire romain a gravement souffert par la faute de quelques princes chrétiens ? Ce reproche général est une calomnie. S'ils rappellent quelques fautes précises et certaines des derniers empereurs, je prouverai que des fautes pareilles, et de plus grandes peut-être, se sont rencontrées dans des empereurs qui n'étaient pas chrétiens, et l'on comprendra que ces maux ne sont pas imputables à la doctrine, mais aux hommes ou qu'ils ont été le fait des instruments sans lesquels les empereurs ne peuvent rien. On voit assez depuis quel moment la république romaine a commencé à décliner ; les livres de ces mêmes Romains le disent ; bien avant que le nom du Christ eût éclaté sur la terre, on s'était écrié : « O ville vénale, qui périrait bien vite, si elle trouvait un acheteur[160] ! » Dans son livre de la guerre de Catilina, qui a précédé aussi l'avènement du Christ, l'illustre historien d'où nous tirons cette parole marque l'époque où l'armée du peuple romain commença à s'adonner aux plaisirs et au vin, à attacher un grand prix aux statues, aux tableaux, aux vases ciselés, à se les approprier aux dépens des particuliers et du public, à dépouiller les temples, à souiller le sacré et le profane. L'honneur et la force de la république commencèrent à tomber, lorsqu'au milieu de la corruption et de la perte des mœurs la cupidité rapace n'épargna ni les hommes ni ceux mêmes qu'on croyait des dieux. Il serait trop long de dire tout ce qui sortit de ces vices et quel succès obtint cette iniquité pour le malheur des choses humaines. Que les Romains à qui nous nous adressons ici écoutent leur poète satirique dire la vérité en badinant : « Jadis une humble fortune conservait la chasteté des Latines ; le travail, un sommeil court, les mains fatiguées et endurcies à préparer la laine de Toscane, Annibal aux portes de Rome, les maris debout dans la tour Colline, ne, permettaient pas aux vices « de toucher leurs petits toits. Maintenant nous subissons les maux d'une longue paix ; plus cruels que les armes, le luxe pèse sur nous et venge l'univers vaincu. Aucun crime, aucune infamie ne nous manque depuis que la pauvreté romaine a péri[161]. »

A quoi bon m'arrêter sur les maux produits par les longues prospérités de l'iniquité romaine, puisque les observateurs les plus attentifs d'entre les Romains ont regretté l'ancienne pauvreté et déploré la funeste opulence de la république ! Dans l'une se conservait l'intégrité des mœurs, et, par l'autre, une corruption plus redoutable que l'ennemi s'est précipitée, non sur les murs, mais sur l'âme même de Rome.

17. Grâces soient rendues au Seigneur notre Dieu qui, pour remédier à des maux pareils, nous a envoyé un secours unique. Où ne nous entraînerait-il pas ce fleuve d'effroyable iniquité qui enveloppe le genre humain ? Qui de nous serait épargné, en quel abîme ne roulerions-nous pas, si la croix du Christ n'était pas plantée solidement comme sur le sommet de ce grand môle où commande son autorité ? C'est en nous couvrant de sa force que nous sommes en sûreté ; elle nous défend contre les mauvais conseils et les mauvaises impulsions, et nous empêche d'être engloutis dans le vaste gouffre de ce monde. Dans cette fange amassée par la corruption des mœurs et le mépris des règles antiques, une autorité secourable a dû descendre du ciel pour persuader la pauvreté volontaire, la continence, la bienveillance mutuelle, la justice, l'union, la vraie piété, et les autres fortes et lumineuses vertus de la vie ; ce n'a pas été seulement au profit de cette vie dont il importait de remplir les devoirs ni au profit de la société terrestre dont la concorde est le principal bien ; mais c'était aussi afin d'obtenir le salut éternel, afin d'arriver à la céleste et divine république d'un peuple qui durera éternellement, et dont nous devenons les concitoyens par la foi, l'espérance et la charité. Munis de ces vertus durant le pèlerinage de cette vie, nous supporterons, si nous ne pouvons pas les ramener, ceux qui veulent que la république se tienne debout par l'impunité des vices : les premiers Romains s'y étaient pris autrement pour l'établir et l'agrandir, et pourtant ils n'avaient pas envers le vrai Dieu, cette vraie piété qui, par l'exercice d'une religion salutaire, aurait pu les conduire à l'éternelle cité ; mais ils gardaient les uns envers les autres une certaine probité qui suffisait pour fonder, accroître et maintenir une société de la terre. Dieu a montré, dans le riche et glorieux empire romain, ce que valent les vertus civiles, même sans la vraie religion, pour nous faire comprendre que, celle-ci de plus, les hommes deviennent citoyens d'une autre cité dont le roi est la vérité, dont la loi est la charité, dont la limite est (éternité.

18. Qui ne rirait de voir nos contradicteurs païens comparer, ou même préférer au Christ Apollonius, Apulée et d'autres habiles magiciens ? Il est d'ailleurs plus supportable qu'ils lui comparent ces hommes-là que leurs dieux ; car, il faut l'avouer, Apollonius valait beaucoup mieux que ce personnage chargé d'adultères qu'ils appellent Jupiter. Ceci est de la fable, disent-ils. Mais pourquoi louer encore la licencieuse et sacrilège prospérité d'une république qui a mis de semblables infamies sur le compte des dieux, infamies non seulement racontées dans les livres, mais même représentées sur les théâtres ? Il y avait là plus de crimes que de divinités ; ils y prenaient plaisir, les dieux, quand ils auraient dû punir leurs adorateurs de supporter ces spectacles immondes. Mais, dit-on, ce ne sont pas des dieux, ceux que représentent ces menteuses fictions. Qui sont-ils donc ces dieux qu'on apaise par de telles turpitudes ? Parce que le christianisme a fait connaître la perversité et la fourberie de ces démons par lesquels la magie trompe l'esprit des hommes, parce qu'il a révélé cela au monde entier, parce qu'il a établi la différence des saints anges et des mauvais esprits, parce qu'il a appris à se défier d'eux et comment il fallait s'en défier, on dit que le christianisme est ennemi de la république ! Comme si, en admettant qu'on pût être heureux sur la terre parles démons, mieux ne vaudrait pas préférer à un tel bonheur la condition la plus misérable ! Mais Dieu n'a pas voulu nous laisser des doutes à cet égard ; à l'époque de l'ancienne alliance dont les prophétiques ombres annonçaient l'alliance nouvelle, le peuple qui adorait l'unique vrai Dieu et méprisait les fausses divinités, fut comblé des biens humains : ces félicités temporelles accordées à la nation choisie montraient bien que ce ne sont pas les démons qui les dispensent, mais Dieu seul, ce Dieu auquel les anges obéissent et que les démons redoutent.

19. Apulée, pour ne parler que de lui (car, africain comme nous, nous le connaissons mieux), Apulée, dis je, quoique d'une naissance honnête, d'une belle éducation et d'une grande éloquence, ne put jamais, avec toute sa magie, s'élever à la souveraineté ni même à une part quelconque du pouvoir dans la république. Croira-t-on qu'Apulée professait pour les dignités un dédain de philosophe, lui qui, pontife de sa province, attacha tant d'importance à donner des jeux publics et à équiper ceux qui, dans ces jeux, devaient combattre contre les bêtes ; lui qui, voulant obtenir une statue dans la ville d'Oéa, d'où sa femme était originaire, attaqua dans un procès les mauvaises dispositions d'un certain nombre de citoyens, et mit tous ses soins à ne pas priver de son plaidoyer la postérité ? Ce magicien fut donc tout ce qu'il put en ce qui touche les félicités temporelles ; et s'il ne monta pas plus haut, ce ne fut pas faute de bonne volonté. Il s'est du reste très éloquemment défendu contre ceux qui lui attribuaient le crime de magie. Aussi j'admire que ses panégyristes, publiant je ne sais quels miracles qu'ils lui prêtent, s'efforcent de se porter témoins contre lui. Mais qu'ils voient une fois pour toutes si c'est bien la vérité qu'ils nous disent eux-mêmes, et si Apulée ment dans ses protestations. Que ceux qui s'occupent de magie pour y trouver le bonheur terrestre ou dans un but de coupable curiosité, ou qui, pendant qu'ils s'en tiennent éloignés, parlent avec une admiration dangereuse de la prétendue puissance de cet art, songent à notre David, de pâtre devenu roi, sans le secours de rien de pareil ; l'Écriture ne nous a laissé ignorer ni ses fautes ni ses mérites, pour nous apprendre comment on n'offense pas Dieu et comment on l'apaise après l'avoir offensé.

20. Pour ce qui est de ces miracles qui frappent les hommes de stupeur, on se trompe beaucoup en comparant les magiciens aux saints prophètes dont le souvenir se mêle à l'éclat de si grands prodiges ; on se trompe davantage en les comparant au Christ, dont ces prophètes, à côté de qui il n'est pas permis de prononcer le nom des magiciens, ont prédit l'avènement et comme homme né d'une vierge, et comme Dieu inséparable du Père.

Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans cependant avoir dit sur le Christ tout ce qu'il aurait fallu, soit pour convaincre les esprits peu pénétrants qui ne peuvent s'élever jusqu'aux choses divines, soit pour ramener les hommes, même intelligents, que le goût de la dispute et la longue habitude de l'erreur empêchent de comprendre la vérité. Voyez (295) pourtant les difficultés qu'ils pourraient nous opposer encore, et mandez-le moi, afin que je réponde à tout par des lettres ou par des livres avec l'aide de Dieu. Soyez heureux dans le Seigneur par sa grâce et sa miséricorde, excellent et illustre seigneur, très cher et très désiré fils !

LETTRE CXXXIX. (Année 412.)

On remarquera dans cette lettre les efforts de saint Augustin pour arracher au glaive de la loi les donatistes coupables, et l'on verra aussi de quel poids d'affaires était constamment écrasée la vie de l'évêque d'Hippone.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR, A SON TRÈS CHER ET TRÈS DÉSIRÉ FILS MARCELLIN ; SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'attends impatiemment les actes promis par votre excellence ; je désire les faire lire dans l'église d'Hippone, et si cela se peut, dans toutes les églises de mon diocèse. Il faut que les hommes entendent et reconnaissent de quels crimes ont fait l'aveu ces ennemis, à qui la crainte de Dieu n'a point arraché le repentir ; car l'action de la justice a pu seule rompre la dureté de ces cœurs cruels. Parmi eux se trouvent et ceux qui, d'après leur propre déclaration, ont tué un de nos prêtres, aveuglé et estropié un autre de nos frères ; et ceux qui n'ont pas osé nier que ces crimes fussent à leur connaissance tout en affirmant qu'ils les condamnaient ; ceux-ci repoussent la paix catholique sous prétexte de ne pas se souiller des iniquités d'autrui, et ils demeurent dans un schisme sacrilège au milieu d'une multitude de scélérats ; enfin il en est qui ont été jusqu'à dire qu'ils resteraient dans le schisme, quand même on leur démontrerait la vérité catholique et le mensonge des donatistes. Ce n'est pas peu de chose ce que Dieu a voulu faire par votes. Plût à Dieu que vous eussiez beaucoup de causes de ce genre à entendre et de fréquentes occasions de mettre en lumière les iniquités, l'extravagance et l'opiniâtreté des donatistes ! Plût à Dieu que des actes semblables, publiés en tous lieux, répandissent la vérité par tout le monde ! Votre excellence écrit qu'elle ne sait pas si elle doit ordonner la publication de ces actes dans la Théoprépie[162] ; faites-le s'il y a de la foule par là ; sinon, qu'on choisisse un lieu plus fréquenté, car il ne faut y manquer en aucune manière.

2. Quant à la peine qui doit suivre l'aveu de tels crimes, je demande, malgré leur énormité, que ce ne soit pas la mort ; je le demande, soit pour notre conscience, soit pour qu'on rende hommage à la mansuétude catholique. L'avantage que nous tirerons de pareils aveux, ce sera de montrer la douceur que garde l'Église catholique envers ses ennemis les plus acharnés. En face d'atrocités semblables, toute peine qui ne sera pas l'effusion du sang sera considérée comme fort douce. Quelques-uns des nôtres, émus de ces cruautés, nous accuseront de faiblesse et de négligence ; mais après ces premiers mouvements, qui sont l'effet ordinaire de crimes récents, on comprendra ce qu'il y a d'excellent dans notre conduite miséricordieuse, et nous lirons alors et nous montrerons plus volontiers ces mêmes actes, ô mon illustre Seigneur, très cher et très désiré fils ! Notre saint frère et collègue dans l'épiscopat, Boniface, est auprès de vous ; je vous ai envoyé un mémoire par le diacre Pérégrin, qui est parti avec lui en entendant la lecture de ce mémoire, ce sera comme si vous m'entendiez. Décidez ensemble ce qui vaudra lé mieux pour l'intérêt de l'Église, avec l'aide du Seigneur, qui a la puissance de nous secourir en de si grands maux. En ce moment, Macrobe, évêque donatiste, accompagné d'une bande de misérables des deux sexes, court çà et là dans les campagnes ; il s'est fait ouvrir des églises que la crainte avait fermées. L'audace de cette troupe a été réprimée par la présence de Spondée, agent de l'illustre Céler, que je vous ai recommandé et que je vous recommande beaucoup encore ; mais depuis que celui-ci est parti pour Carthage, Macrobe s'est fait ouvrir les églises mêmes qui sont situées sur les terres de Céler et y réunit la multitude. Avec Macrobe se trouve Donat, le diacre rebaptisé pendant qu'il tenait à ferme un bien de l'Église : c'est lui qui a pris la principale part au meurtre de l'un de nos prêtres. Puisque Macrobe souffre un Donat, quels misérables ne sont pas avec lui ? Si le proconsul ou bien vous avec lui, vous prononcez la sentence contre les coupables et que lui, par hasard, persiste à vouloir les livrer au glaive, malgré sa qualité de chrétien et, autant du moins que j'ai pu le remarquer, son peu de penchant pour de telles sévérités, ordonnez, s'il est (296) nécessaire, que les lettres que je vous ai adressées à tous les deux soient jointes aux Actes. J'entends dire qu'il est au pouvoir du juge d'adoucir la sentence et de diminuer la peine prescrite par les lois. Si le proconsul n'a pas égard à mes lettres, qu'il lui plaise au moins d'ordonner que les coupables soient gardés en prison, et nous travaillerons à obtenir leur grâce de la clémence impériale : il ne faut pas que l'effusion du sang de nos ennemis déshonore les souffrances des serviteurs de Dieu qui doivent être une gloire pour l'Église. Car je sais que dans l'affaire des clercs d'Anaune tués par les païens et maintenant honorés comme des martyrs[163], l'empereur ordonna aisément que les meurtriers, qui étaient déjà retenus en prison, ne fussent pas punis de mort.

3. J'ai oublié pourquoi vous m'avez renvoyé les livres sur le baptême des enfants que j'avais adressés à votre excellence ; c'était peut-être pour que je les revisse et les corrigeasse, car je les ai trouvés pleins de fautes ; mais il m'a été impossible d'y mettre la main jusqu'à présent ; je n'ai pas même pu achever la lettre que j'avais commencé à dicter pour vous, quand j'étais là, et qui devait être jointe à mon ouvrage ; sachez qu'elle est restée imparfaite parce que j'y ai trop peu ajouté. Si je pouvais vous rendre compte de toutes mes journées et de tant de travaux indispensables qui m'occupent, vous gémiriez et vous vous étonneriez de la multitude d'affaires dont le poids m'accable et qu'il ne m'est pas possible de renvoyer ; elles ne me permettent pas d'accomplir ce que vous me demandez avec instance et ce que je regrette extrêmement de ne pouvoir faire. Lorsque les besoins de ceux qui me pressent et qu'il ne m'est permis ni de repousser ni de dédaigner me laissent quelque repos, il ne me manque pas à dicter de préférence de ces choses qui se présentent à de tels moments qu'elles ne supportent pas le moindre retard. C'est ainsi que j'ai fait une assez grande besogne, l'abrégé de notre conférence de Carthage, dont personne ne voulait se charger à cause du monceau d'écritures qu'il fallait lire ; c'est ainsi que j'ai écrit la lettre aux donatistes laïques sur cette même conférence ; je l'ai achevée depuis peu, ainsi que deux autres lettres assez longues, l'une à votre adresse, l’autre à l'adresse de l’illustre Volusien : vous avez dû les recevoir. Enfin j'ai maintenant en main un livre en réponse à cinq questions que m'a proposées notre cher Honoré, réponse que je ne puis faire attendre, vous le voyez bien. La charité agit comme une mère : celle-ci ne proportionne pas ses soins à son amour, mais aux besoins de chacun de ses enfants ; elle veut que les faibles ne le soient plus, et, quant aux forts, elle ne les dédaigne pas : si elle les laisse un peu de temps, c'est qu'elle se sent en sûreté à leur égard. Cette nécessité de remplir des tâches qui me sont imposées ne me laisse pas le temps de faire ce qui serait le plus de mon goût, car ces travaux dévorent le peu de loisir qui me reste au milieu des affaires ou des désirs d'autrui dont je suis obsédé, et parfois je ne sais plus que faire.

4. Vous voyez combien vous devez prier le Seigneur avec moi ; mais je ne veux pas pour cela que vous cessiez de me presser . il y aura toujours quelque chose au bout de vos instances. Je recommande à votre Excellence une Église de Numidie dont les besoins ont fait partir notre saint collègue Dauphin : il a été envoyé par mes frères et collègues associés aux mêmes travaux et aux mêmes périls. Je me dispense de vous écrire ici pour son affaire parce que vous l'entendrez lui-même. Vous trouverez le reste dans le mémoire que j'adresse maintenant au prêtre de votre Église, et dans celui que je lui ai déjà adressé par le diacre Pérégrin : il est inutile de le répéter. Que votre cœur garde toujours sa force dans le Christ, ô mon illustre seigneur, très cher et très désiré fils ! Je recommande à votre excellence notre fils Rufin, premier magistrat de Cirta.

LETTRE CXL[164], A HONORÉ. (Année 412.)

Un habitant de Carthage, nommé Honoré, mais dont nous ne connaissons pas la vie et que saint Augustin comptait au nombre de ses amis, avait adressé cinq questions au grand évêque, le priant de vouloir bien lui répondre par écrit ; voici la réponse de l'évêque d'Hippone qui a l'étendue d'un livre ; l'examen des cinq questions s'y déroule avec un admirable enchaînement ; saint Augustin y avait ajouté une sixième question sur la grâce pour mieux faire comprendre toute l'économie du christianisme, et pour prémunir contre la propagande pélagienne. Il commente dans cette lettre le fameux psaume prophétique dont Jésus. Christ, sur la croix, prononça le premier verset. Avant de lire la lettre à Honoré, on ferait bien de voir ce que nous avons dit sur le pélagianisme dans le XXIXe chapitre de l'Histoire de saint Augustin. Honoré n'était pas encore chrétien ; saint Augustin avait besoin de lui expliquer toutes choses et de revenir souvent sur les mêmes idées et les mêmes détails ; voilà la raison des longueurs et des répétitions qu'on rencontre parfois dans cette lettre ; mais la lumière n'en jaillit que plus vivement.

1. Vous m'avez proposé cinq questions, mon bien-aimé frère Honoré ; elles vous sont venues à l'esprit, soit par la lecture, soit par la méditation, et vous les avez en quelque sorte répandues en ma présence. Pour les résoudre avec ordre, il ne faudrait pas les prendre une à une comme vous me les adressez, mais les rassembler dans la suite d'un même discours : ce serait un travail assez difficile ; toutefois je ne pense pas qu'il y ait un moyen plus aisé d'en venir à bout, car ces propositions se prêteront un mutuel appui, si l'une dépend de l'autre, de façon que toutes s'enchaînent dans le même raisonnement ; on ne les séparera pas comme si chacune devait présenter un sens particulier, mais on les groupera comme tendant toutes au même but et se soutenant par une raison commune et une indivisible vérité.

2. Vous m'avez donc demandé par écrit ce que signifient ces paroles du Seigneur : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné[165] ? » et ces paroles de l'Apôtre : « Afin qu'enracinés et fondés dans la charité vous parveniez à comprendre avec tous les saints ce que c'est que la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur[166] ; » et ce que sont les cinq vierges folles et les sages[167] ; et les ténèbres extérieures[168] ; et comment on doit comprendre ce passage : « le Verbe s'est fait chair[169]. » Ce sont là vos cinq questions que je ramasse aussi brièvement que vous les avez posées. Ajoutons-en une sixième, si vous voulez bien, et voyons principalement ce que c'est que la grâce de la nouvelle alliance. Que toutes ces questions se rapportent à celle-ci et que chacune d'elles nous apporte son concours pour la résoudre, non pas dans le même ordre que vous les avez posées et que je les ai rappelées ; mais qu'elles soient là de manière à répondre quand nous les appellerons et à remplir chacune son office. Commençons donc.

3. Il y a une certaine vie de l'homme toute dans les sens, et livrée aux joies de la chair ; elle se défend contre toute incommodité corporelle et poursuit le plaisir. La félicité qu'on y trouve ne dure qu'un temps ; c'est une nécessité de commencer, par cette sorte de vie ; on s'y maintient par la volonté. C'est dans cette vie-là qu'est jeté l'enfant qui vient de naître ; il en évite les peines, autant qu'il le peut, et en cherche les douceurs ; il n'est capable de rien de plus. Mais, parvenu à l'âge où s'éveille en lui la raison, il peut, Dieu aidant sa volonté, choisir une autre vie, dont la joie est tout en esprit, dont la félicité est intérieure et éternelle. Car il a été donné à l'homme une âme raisonnable, mais l'important pour lui est l'usage de sa raison, la direction que par elle il saura imprimer à sa volonté. Se tournera-t-il vers les biens de la nature visible et inférieure, ou vers les biens de la nature invisible et supérieure ? c'est-à-dire, jouira-t-il du corps et du temps, ou bien jouira-t-il de Dieu et de l'éternité ? L'âme humaine, en effet, se trouve placée comme dans un milieu, ayant au-dessous d'elle le monde des corps, et au-dessus son propre Créateur et le Créateur des choses corporelles.

4. L'âme raisonnable peut donc bien user de la félicité temporelle et corporelle, si elle ne se donne pas à la créature en négligeant le Créateur, mais plutôt si elle consacre cette félicité au service de Dieu lui-même, de qui elle la tient par une faveur signalée de sa bonté. De même que tout ce que Dieu a fait est bon, depuis. la créature raisonnable jusqu'au plus infime des corps ; ainsi l'âme douée de raison en use légitimement si, fidèle aux lois de l'ordre et choisissant avec discernement, elle préfère les grandes choses aux petites, les spirituelles aux corporelles, les supérieures aux inférieures, les éternelles aux temporelles : en délaissant ce qui est en haut et en désirant ce qui est en bas (et c'est par là qu'elle se corrompt), l'âme se jetterait et jetterait le corps même dans une situation pire, tandis qu'elle devrait plutôt s'élever, elle et son corps, à un état meilleur par un amour réglé. Toutes les substances étant bonnes de leur nature, c'est un acte louable que d'en user selon l'ordre, un acte condamnable que d'en mal user ; et l'âme, en faisant un mauvais usage des créatures, n'échappe pas au plan du Créateur. Si elle use mal de ce qui est bon, Dieu use bien, même de ce qui est mal ; l'âme devient mauvaise par l'usage pervers de ce qui est bon, et, quant à lui, il demeure bon par un bon usage de ce qui est mal ; car celui qui sort de l'ordre (298) en tombant dans le péché est remis dans l'ordre sous le poids des peines qu'il subit.

5. Dieu voulant donc montrer que la félicité terrestre et temporelle est aussi un don parti de sa main, et qu'il ne faut l'espérer de personne que de lui-même, a cru devoir placer dans les premiers âges son ancienne alliance qui regardait le vieil homme, par où commence nécessairement cette vie. Mais les livres saints signalent ces félicités des pères comme ayant été accordées par un bienfait de Dieu, quoiqu'elles appartiennent à une vie passagère. Ces dons terrestres étaient ouvertement promis et accordés ; mais, d'une façon cachée, ils annonçaient par des figures la nouvelle alliance ; elle ne se révélait qu'à l'intelligence d'un petit nombre d'élus que la grâce de Dieu avait rendus dignes de l'inspiration prophétique. Ces saints étaient donc, selon la convenance des temps, les dispensateurs de l'ancienne alliance ; mais ils appartenaient à l'alliance nouvelle. Lorsqu'ils goûtaient la félicité temporelle, ils comprenaient qu'il y avait une félicité préférable, et que celle-là était véritable et éternelle ; ils jouissaient de l'une dans le mystère pour obtenir l'autre comme récompense. Et si parfois ils avaient à supporter des adversités, c'était pour les faire tourner à la gloire de Dieu dont l'éclatant secours les délivrait pour rendre hommage â leur divin libérateur, dispensateur de tous les biens, non seulement des biens éternels, objet de leurs pieuses espérances, mais encore de ces félicités passagères dont ils usaient comme de figures prophétiques.

6. Mais, « lorsqu'est venue la plénitude des temps, » pour que la grâce cachée dans l'ancienne alliance se révélât dans la nouvelle. « Dieu a envoyé son fils formé d'une femme[170]. » Ce mot, en hébreu, désigne toute femme, soit vierge encore, soit mariée. Écoutez maintenant l'Évangile, afin que vous reconnaissiez quel est ce fils que Dieu a voulu envoyer et faire naître d'une femme, et quelle est la grandeur de ce Dieu qui a daigné s'abaisser à ce point pour le salut des fidèles : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu : il était en Dieu dès le commencement. Toute chose a été faite par lui, et rien de ce qui a été fait ne l'a été sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne font pas comprise[171]. » Ce Dieu, Verbe de Dieu par lequel tout a été fait, est donc le Fils de Dieu ; il est immuable et présent partout ; nul endroit ne le renferme ; il ne s'étend pas à travers l'espace, de façon qu'un moindre lieu contienne une moindre partie de lui-même, ni un plus grand une plus grande ; mais il est tout entier partout, pas même absent de l'âme de l'impie, quoique l'impie ne le voie pas, comme la lumière du jour vient frapper, sans qu'ils la voient, les yeux de l'aveugle. Il brille donc dans les ténèbres dont parle l'Apôtre : « Vous avez été autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur[172] ; » et de pareilles ténèbres ne l'ont pas comprise.

7. C'est pourquoi le Verbe s'est uni à un homme visible aux hommes, afin que, guéris par la foi, ils puissent voir ensuite ce qui auparavant leur était caché. Mais, de peur que le Christ, visible à tous, ne parût qu'un homme, qu'on ne crût pas qu'il était Dieu, et qu'on ne lui attribuât qu'une grâce et une sagesse aussi élevées qu'un homme peut en avoir, « Un homme fut envoyé de Dieu, dont le nom était Jean ; il vint en témoignage pour rende témoignage de la lumière, afin que tous crussent par lui ; celui-là n'était pas la lumière, mais il venait rendre témoignage à la lumière[173]. » Car, pour rendre témoignage à celui qui. était à la fois Dieu et homme, il fallait un homme si grand qu'on pût dire qu'entre ceux qui sont nés des femmes, personne n'a été plus grand que Jean-Baptiste[174], et qu'en rendant ainsi témoignage à un plus grand que lui, Jean donnât à comprendre que celui qui le dépassait n'était pas seulement homme, mais Dieu. Jean fut donc aussi une lumière, mais une lumière dont le Seigneur lui-même a rendu témoignage en disant : « Celui-là était une lampe ardente et luisante[175] ; » C'est dans ce sens que le Sauveur a dit à ses disciples : « Vous êtes la lumière du monde ; » et pour montrer quelle était cette lumière, il a ajouté, « Personne n'allume une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur un chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison : que votre lumière brille ainsi devant les hommes[176]. » Le but de ces comparaisons, c'est de nous faire comprendre, et, si nous ne le pouvons comprendre encore, de nous faire croire que l'âme raisonnable n'est pas de la nature de Dieu, puisque celle-ci est immuable, mais qu'elle peut participer à sa lumière, car les lampes ont besoin d'être allumées et peuvent s'éteindre. Ainsi, quand l'Évangile dit de Jean « qu'il n'était pas lumière, » cela doit s'entendre de la lumière qui ne s'allume à aucun flambeau, et aux rayons de laquelle participe tout ce qui brille.

8. On lit ensuite : « Il y avait une vraie lumière[177] ; » et comme si nous eussions demandé comment on pouvait distinguer la vraie lumière de la lumière empruntée, c'est-à-dire le Christ de Jean, l'Évangéliste ajoute que cette vraie lumière « éclaire tout homme venant en « ce monde. » Si tout homme en est éclairé, Jean l'est donc aussi. Et afin d'établir davantage la divinité du Christ par une différence plus éclatante, l'Évangéliste dit « que le Verbe était dans ce monde, que le monde a été fait par lui, et que le monde ne l'a pas connu. » Il ne s'agit pas ici du monde qui a été fait par lui, car le monde, c'est-à-dire le ciel et la terre, n'a pas la puissance de le connaître, et ce privilège n'est donné qu'à la créature raisonnable ; mais cette parole de reproche désigne les infidèles qui sont dans le monde.

9. « Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu ; » il s'agit ici ou des infidèles qui, en tant qu'hommes, appartiennent au Verbe qui les a créés, ou bien des juifs, de la race desquels il a voulu naître ; et tous pourtant ne l'ont pas rejeté, car le texte ajoute : « Il a donné à tous ceux qui l'ont reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu : il a donné ce pouvoir à ceux qui croient en son nom, qui ne sont pas nés du sang ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu[178]. » Ainsi la grâce de la nouvelle alliance qui a été cachée dans l'ancienne et n'a jamais cessé d'être prophétisée et annoncée sous le voile des figures, c'est que l'âme connaisse son Dieu et qu'elle renaisse en lui par sa grâce. Cette naissance est spirituelle ; c'est pourquoi elle n'est pas l’œuvre du sang, ni de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair, mais elle est l’œuvre de Dieu.

10. Elle est aussi appelée adoption ; car nous étions quelque chose avant de devenir enfants de Dieu, et nous avons reçu le bienfait de sa grâce pour devenir ce que nous n'étions pas ainsi celui qui est adopté n'était pas auparavant l'enfant de celui qui l'adopte, mais il existait déjà pour être adopté. Dans cette génération de la grâce n'est pas compris ce Fils qui, étant le Fils de Dieu, est venu pour devenir Fils de l'homme, et pour nous accorder, à nous qui étions enfants des hommes, la grâce de devenir enfants de Dieu. Il s'est fait ce qu'il n'était pas, mais cependant il était quelque autre chose ; car il était le Verbe de Dieu, par lequel tout a été fait, et la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, et Dieu en Dieu. Nous aussi, par sa grâce, nous sommes devenus ce que nous n'étions pas, c'est-à-dire enfants de Dieu ; mais cependant nous étions quelque chose, et quelque chose de bien moindre, c'est-à-dire enfants des hommes. Le Verbe est donc descendu pour que nous montions, et, sans quitter sa propre nature, il a participé à la nôtre, afin que, demeurant dans notre nature, nous participions à la sienne. Mais il n'y a pas ressemblance parfaite ; car, en prenant notre nature, le Verbe éternel n'a rien perdu de ses perfections, et nous, en participant à la sienne, nous sommes devenus meilleurs.

11. C'est pourquoi « Dieu a envoyé son Fils formé d'une femme, formé sous la loi[179]. » Car il a reçu les sacrements de la loi pour « qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi, » c'est-à-dire ceux qui étaient devenus coupables sous la lettre qui tue : ils n'avaient pas accompli les préceptes tant que l'Esprit ne les avait pas vivifiés, parce que c'est l'amour de Dieu qui accomplit la loi et que c'est l'Esprit-Saint qui a répandu cet amour dans nos cœurs[180]. Aussi l'Apôtre, après avoir dit : « Pour qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi, » ajoute aussitôt : « Pour que nous reçussions l'adoption des enfants[181]. » Il distinguait ainsi ce qui n'est qu'une grâce de Dieu de ce qui est la nature même du Fils envoyé sur la terre ; ce Fils de Dieu ne l'est pas devenu par adoption, mais il est le Fils toujours engendré, et il a participé à la nature des enfants des hommes pour les faire participer à la sienne en les adoptant. Aussi, après avoir dit que le Verbe « leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, » et après avoir ajouté, de peur qu'on n'entende une naissance charnelle, que le Verbe a donné ce pouvoir « à ceux qui croient en son nom » et qui renaissent par la grâce spirituelle, « non par le sang, ni par la volonté de l'homme ; ni par la volonté de la chair, mais par la volonté de Dieu, » l'Évangéliste, en effet, signale aussitôt le mystère de cette réciprocité. Comme si, confondus d'étonnement, nous n'eussions pas osé souhaiter un si grand bienfait, il prononce tout à coup ces mots : « Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous[182] » (et ceci est une de vos cinq questions) ; c'est comme si l'Évangéliste disait : O hommes ! ne désespérez pas de pouvoir devenir enfants de Dieu, parce que le Fils de Dieu lui-même, c'est-à-dire le Verbe de Dieu, s'est fait chair et a habité parmi nous. A votre tour faites-vous esprit et habitez en celui qui s'est fait chair et a habité parmi nous. Désormais il ne faut plus désespérer que les hommes, en participant au Verbe, puissent devenir enfants de Dieu, quand le Fils de Dieu, en participant à la chair, est devenu fils de l'homme.

12. Ainsi donc, avec notre nature muable, nous changeons en mieux en participant au Verbe ; mais le Verbe immuable n'a rien perdu par sa participation à la chair au moyen d'une âme raisonnable. C'est une erreur des apollinaristes[183] d'avoir cru que le Christ-homme n'a pas eu d'âme ou n'a pas eu une âme raisonnable ; l'Écriture, selon son langage accoutumé, s'est servi du mot : chair, au lieu du mot : homme ; elle l'a fait pour mieux montrer l'abaissement du Christ, et de peur qu'on ne crût qu'il avait rejeté le mot de chair comme indigne de lui. Lorsque Isaïe écrit que « toute chair verra le salut de Dieu[184], » il est évident qu'il faut comprendre ici les âmes. Ces mots : « Le Verbe s'est fait chair » ne signifient donc pas autre chose, sinon que le Fils de Dieu s'est fait le Fils de l'homme. « Comme il était dans la forme de Dieu, selon les paroles de l'Apôtre, il n'a pas regardé comme un larcin de s'établir égal à Dieu. » Cette égalité n'était pas en effet une usurpation, et l'on ne pouvait pas dire qu'il y eût larcin de la part du Christ à se l'attribuer : elle était dans sa nature. Cependant « il s'est anéanti lui-même, » non point en perdant la forme divine, mais en prenant la forme de serviteur ; « il s'est humilié lui-même, il est devenu obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix[185]. » Vous voyez comment l'Apôtre nous fait voir que c'est le même qui est Dieu et homme, pour montrer qu'il n'y a en lui qu'une seule personne, et pour empêcher qu'au lieu de la Trinité, on n'imagine une quaternité, Car de même que l'union du corps à l'âme n'augmente pas le nombre des personnes et ne fait qu'un seul homme ; ainsi le nombre des personnes divines demeure le même lorsque l'homme s'unit au Verbe pour ne faire qu'un seul Christ. On lit donc que « le Verbe s'est fait chair, » afin que l'on comprenne l'unité de cette personne, et qu'on ne s'imagine pas que la divinité se soit changée en chair.

3. Le Christ-homme, pour révéler la grâce de la nouvelle alliance, qui n'appartient pas à cette vie, mais à la vie éternelle, ne s'est donc pas montré au monde avec le cortège des biens terrestres. De là l'abaissement, la passion, les fouets, les crachats, les outrages, la croix, les plaies et la mort même, où le Christ a paru comme vaincu et au pouvoir d'autrui ; c'était pour apprendre aux fidèle quelle récompense leur piété devait solliciter et espérer de celui dont ils étaient devenus les enfants ; il ne fallait pas qu'en servant Dieu ils se proposassent comme un noble but les félicités de la terre, et qu'ils méprisassent leur foi au point de l'estimer digne d'une telle récompense. Aussi le Dieu tout-puissant, par une salutaire disposition de sa providence, a-t-il accordé même aux impies les biens de ce monde, de peur que les bons ne les recherchent comme quelque chose d'un grand prix. Le psaume LXXII nous montre un homme qui se repent d'avoir, par un dérèglement de cœur, servi Dieu pour cette récompense ; cet homme, à la vue des impies comblés de ces sortes de biens, avait été troublé dans sa pensée et s'était demandé si Dieu s'occupait des choses humaines ; et comme l'autorité des saints qui appartiennent à Dieu l'empêchait de rester dans ce doute, il entreprit de pénétrer un aussi grand secret ; ses laborieux efforts n'y parvinrent qu'après qu'il fut entré dans le sanctuaire de Dieu et qu'il eut compris les fins dernières : c'est-à-dire après qu'ayant reçu l'Esprit-Saint il eut appris à désirer ce qui était préférable et qu'il eut découvert quelle peine est réservée aux impies, même à ceux qui ont brillé dans le monde au milieu d'une félicité passagère comme l’herbe. Lisez et méditez attentivement l'explication que je donnai de ce psaume LXXII, la veille de la solennité du bienheureux Cyprien.

14. C'est pourquoi- le Christ, Dieu et homme tout ensemble, qui par son immense miséricorde nous a montré, dans sa nature de serviteur, ce qu'il fallait mépriser dans cette vie et ce qu'il fallait espérer dans l'autre ; le Christ voulut, à l'heure de sa passion, quand ses ennemis se croyaient triomphants et vainqueurs, prendre le langage de notre infirmité, qui crucifiait en même temps notre vieil homme pour la destruction du corps du péché[186], et il dit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Et ceci est une de vos cinq questions. Ainsi commence le psaume XXI qui, si longtemps avant, a prophétiquement annoncé la passion du Christ et la manifestation de la grâce par laquelle devaient s'opérer la conversion et la délivrance des fidèles.

15. Je parcourrai et j'exposerai ce psaume prophétique dont le Seigneur, suspendu à la croix, a prononcé le premier verset pour montrer qu'il se rapportait à lui ; vous comprendrez ainsi comment la grâce du Nouveau Testament n'était pas inconnue alors même qu'elle était cachée sous le voile de l'ancien. Car il est prononcé au nom du Christ considéré comme serviteur et chargé de nos faiblesses, ainsi que le dit Isaïe dans ces paroles : « Il porte nos infirmités, et pour nous il est dans les douleurs[187]. » C'est le langage de notre infirmité, revêtue par notre chef, qu'on entend dans ce psaume . « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » On est abandonné quand on n'est pas écouté dans ce qu'on demande. Ainsi lorsqu'accablé de la même faiblesse, Paul pria sans être exaucé, et fut en quelque sorte délaissé, il entendit pourtant le Seigneur lui dire : « Ma grâce vous suffit, car la vertu s'achève dans la faiblesse. » Jésus prit pour lui-même ce langage ; c'était le langage de son propre corps, c'est-à-dire de son Église, qu'il devait faire passer du vieil homme à l'homme nouveau ; c'était le langage de son infirmité humaine, à qui devaient être refusés les biens de l'ancienne alliance, pour apprendre à souhaiter et à espérer les biens de l'alliance nouvelle.

16. Parmi ces biens de l'ancienne alliance, appartenant au vieil homme, on désire principalement la durée de cette vie ; on veut la prolonger le plus longtemps qu'on peut, car on ne peut la prolonger toujours. Tous savent que le jour de la mort arrivera, et cependant tous ou presque tous s'efforcent de reculer ce jour, même ceux qui espèrent vivre plus heureusement après la mort ; tant nous sommes sous l'empire de cette douce union de l'âme et du corps ! Car jamais personne n'a haï sa propre chair[188] ; et c'est pourquoi l'âme ne veut pas, même pour un temps, se séparer de la faiblesse de sa chair, quoiqu'elle espère, à la fin des siècles, la retrouver éternellement sans infirmité. C'est pourquoi l'homme pieux, soumis par l'intelligence à la loi de Dieu, mais traînant par la chair les désirs de péché[189], auxquels l'Apôtre nous défend d'obéir, aspire à voir rompre ses liens pour être avec le Christ[190], il appréhende d'être séparé de sa chair ; si c'était possible, il ne voudrait pas en être dépouillé, mais en être comme revêtu par-dessus, afin que ce qui est mortel fût absorbé par la vie[191], c'est-à-dire afin que le corps même passât, sans la mort, de son état infirme à l'immortalité.

17. Mais ces paroles, qui expriment le désir des jours humains et la durée de la vie, sont des paroles de péché ; elles sont très loin de ce salut que nous ne possédons encore qu'en espérance, et dont il est écrit : « Nous avons été sauvés en espérance, mais l'espérance qui se voit n'est pas l'espérance[192]. » C'est pourquoi, dans le même psaume, après que le Christ a dit : « Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi ; pourquoi m'avez-vous abandonné ? » il ajoute aussitôt : « Les paroles de mes péchés sont loin de mon salut ; » c'est-à-dire aces paroles sont de mes péchés et sont loin de ce salut que m'a promis la grâce, non pas de l'ancienne alliance, mais de la nouvelle. On pourrait aussi rétablir de la sorte ce passage : « Mon Dieu, mon Dieu, regardez-moi ; pourquoi m'avez-vous laissé si loin de mon salut ? » comme si le Psalmiste avait dit : en m'abandonnant, c'est-à-dire en ne m'exauçant pas, vous vous êtes éloigné de mon salut, savoir de mon salut de cette vie. Il y aurait alors un autre sens dans « les paroles de mes péchés ; » ce serait celui-ci : ce que j'ai dit, ce sont les paroles de mes péchés, parce que ce sont des paroles de désirs charnels.

18. Voilà ce que dit le Christ de la personne de son corps, qui est l'Église. Voilà ce qu'il dit de l'infirmité de la chair du péché, qu'il a personnifiée en celle qu'il a prise en naissant d'une vierge, et où il n'a laissé que la ressemblance de la chair du péché. Voilà ce que dit l'époux dans la personne de l'épouse, parce qu'il se l'est unie d'un manière mystérieuse. On lit dans Isaïe : « Le Seigneur m'a attaché la couronne comme à l'époux et m'a paré comme l'épouse[193]. » Ces mots : « Il m'a couronné et m'a paré, » sont comme prononcés par une même bouche, et cependant nous savons que le Christ et l'Église c'est l'époux et l'épouse. Mais « ils seront deux dans une même chair. C'est un grand sacrement, dit l'Apôtre, dans le Christ et dans l'Église[194] ; ils ne sont donc plus « deux, mais ils sont une même chair[195]. » S'ils ont une même chair, leur voix est aussi la même. Faiblesse humaine, pourquoi cherches-tu ici la voix du Verbe par lequel tout a été fait ? Écoute plutôt la voix de la chair qui a été faite comme toute chose, car « le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous. » Écoute plutôt la voix de celui qui guérit tes yeux pour les mettre en état de voir Dieu, qu'il a différé de te montrer. Mais il t'a montré l'homme, il l'a offert pour être immolé, présenté pour être imité, élevé au ciel pour y être l'objet de ta foi, afin de guérir par cette foi l’œil de l'âme et de la rendre capable de voir Dieu. Pourquoi donc dédaignons-nous d'écouter la voix du corps parlant par la bouche du chef ? En lui souffrait l'Église quand il souffrait pour l'Église, comme il souffrait lui-même dans l'Église lorsque l'Église souffrait pour lui. De même qu'en ces paroles : « Mon Dieu, etc., » vous entendez la voix de l'Église souffrant dans le Christ, de même nous avons entendu la voix du Christ souffrant dans l'Église, lorsqu'il a dit : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? »

19. Donc quand nous prions Dieu de nous accorder ou de nous conserver les biens temporels et qu'il ne nous écoute pas, il nous abandonne par cela même qu'il ne nous exauce point ; ruais il ne nous abandonne point pour des biens plus élevés et préférables, et dont il veut nous inspirer l'intelligence, le goût et le désir. Aussi le Psalmiste continue : « J'ai crié vers vous le jour, vous ne m'exaucerez pas ; » il ajoute : « et la nuit ; » en sous-entendant : sans être exaucé. Mais voyez ces mots qui suivent : « Et l'on ne me l'imputera point à folie. » C'est comme s'il disait : Vous ne m'exaucerez pas lorsque je crie vers vous pendant le jour, c'est-à-dire dans la prospérité, pour que je continue à en jouir ; et lorsque je crie vers vous durant la nuit, c’est-à-dire dans l'adversité, pour que je retrouve mes félicités perdues, vous ne permettrez pas que cela tourne à mon aveuglement ; mais plutôt vous m'apprendrez ce que je dois attendre, désirer et demander par la grâce de la nouvelle alliance. Car moi je crie pour que les biens temporels ne me soient pas enlevés . « Mais vous habitez dans le lieu saint, vous la gloire d'Israël[196]. » Je ne veux pas que vous abandonniez ma concupiscence, qui me porte à chercher une félicité charnelle ; mais elle est dans les impuretés du vieil homme, et vous, vous cherchez la pureté de l'homme nouveau ; vous m'abandonnez en ne pas écoutant ces désirs, parce que vous cherchez la charité pour y faire votre demeure : or la charité de Dieu se répand dans nos cœurs, mais c'est par l'Esprit-Saint qui nous a été donné[197]. Vous habitez donc dans le lieu saint, ô gloire d'Israël, ô gloire de ceux qui vous voient, parce que c'est en vous et non pas en eux qu'ils se louent ! En effet qu'ont-ils qu'ils n'aient reçu[198] ? Celui qui se glorifie ne doit se glorifier que dans le Seigneur[199].

20. Telle est la grâce de la nouvelle alliance. Car dans l'ancienne, lorsque vous recommandiez, ô mon Dieu, de ne demander et de n'attendre que de vous la félicité même terrestre et temporelle, « c'est en vous que nos pères ont espéré ; ils ont espéré, vous les avez délivrés. Ils ont crié vers vous, et ils ont été sauvés ; ils ont mis en vous leur espérance et n'ont point été confondus[200]. » Ces ancêtres qui vivaient au milieu de leurs ennemis, vous les avez comblés de richesses, vous les avez délivrés, vous leur avez fait remporter des victoires glorieuses ; et vous les avez préservés de nombreux dangers. A la placé de celui-ci qui allait être frappé, vous avez substitué un bélier[201] ; vous avez arraché celui-là à sa pourriture, et vous lui avez rendu le double de ce qu'il avait perdu[202]. L'un a été tiré par vous, vivant et sans être touché, du milieu de lions affamés[203] ; d'autres, qui marchaient parmi les flammes, vous ont adressé des chants reconnaissants[204]. Les juifs attendaient pour le Christ quelque chose de pareil, afin de reconnaître si véritablement il était le Fils de Dieu. Il est dit en leur nom, dans le livre de la Sagesse : « Condamnons-le à la mort la plus infâme : car on aura égard à ses discours.

S'il est le vrai Fils de Dieu, Dieu prendra soin de lui et le délivrera des mains de ses ennemis. Ils ont eu ces pensées, dit le livre sacré, et ils ont erré : leur malice les a aveuglés[205]. » Attentifs au temps de l'ancienne alliance et à la félicité temporelle que Dieu accorda à nos pères pour montrer que ces sortes de biens venaient aussi de lui, ils ne virent pas que le temps était venu où l'on verrait dans le Christ que Dieu, qui donne même aux impies les biens terrestres, réserve aux justes les biens éternels.

21. Après que le Psalmiste a dit : « Nos pères ont espéré en vous ; ils ont espéré et vous les avez délivrés ; ils ont crié vers vous, et ils ont été sauvés ; ils ont mis en vous leur espérance et n'ont pas été confondus ; » voyez ce qu'il ajoute : « Pour moi, je suis un ver, et non pas un homme. » Il semble que ceci ait été dit simplement pour recommander l'humilité et pour laisser voir qu'aux yeux de ses persécuteurs il était quelque chose d'abject et de misérable ; mais il faut prendre garde à la hauteur des secrets et à la profondeur des mystères enfermés dans ces prophétiques paroles appliquées à un si grand Sauveur. D'après une habile interprétation de nos devanciers[206], le Christ a voulu être désigné sous ce nom de ver, parce que le ver est formé sans union charnelle, comme le Christ est né d'une vierge. Mais Job, en disant que c'est à peine si les créatures célestes sont pures devant Dieu, ajoute : « Combien l'homme sera-t-il moins pur, lui qui n'est que pourriture, combien le sera-t-il moins le fils de l'homme qui n'est qu'un ver[207] ! » Job emploie ici le mot de pourriture dans le sens de la mortalité, qui porte en elle-même cette nécessité de mourir à laquelle le péché a condamné l'homme. Il compare le fils de l'homme au ver né de la pourriture et pourriture lui-même, pour signifier que né de la mortalité il est mortel. C'est pourquoi sans écarter ni réprouver le sens des anciens docteurs, il en est un autre que Job nous invite à chercher dans ces paroles du psaume ; il ne s'agit pas seulement de découvrir la signification de ces mots : « Moi je suis un ver, » mais de ces autres mots : « Et non pas un homme. »

Selon ce que j'ai cité du livre de Job, c'est comme si le Christ avait dit . Mais moi je suis le fils de l'homme et non pas un homme. Ce n'est pas que le Christ ne soit pas homme, lui dont l'Apôtre a dit : « Il y a un seul médiateur « entre Dieu et les hommes, c'est Jésus-Christ homme[208] ; » car tout fils de l'homme est homme ; mais ce sens se rapporte à celui qui a été homme sans être fils de l'homme, c'est-à-dire à Adam. Peut-être donc que ces mots : « Je suis un ver et non pas un homme, » c’est-à-dire : Je suis fils de l'homme et non pas un homme, veulent dire ceci : Moi je suis le Christ dans lequel tous trouvent la vie, et non pas Adam dans lequel tous trouvent la mort[209].

22. Apprenez donc., ô hommes, par la grâce de la nouvelle alliance, à désirer la vie éternelle. Pourquoi demandez-vous comme un si grand bien que le Seigneur vous délivre de la mort, comme furent délivrés vos pères, quand Dieu faisait voir que les félicités de la terre n'ont pas d'autre dispensateur que lui ? Ces félicités appartiennent au vieil homme, lequel a commencé avec Adam. « Mais moi je suis un ver et non pas un homme, » je suis le Christ et non pas Adam. Vous avez été vieux par le vieil homme, soyez nouveaux par l'homme nouveau : vous avez été hommes par Adam, soyez par le Christ enfants des hommes. Ce n'est pas sans raison que le Seigneur, dans sa bonté, se dit plus souvent dans l'Évangile fils de l'homme que l'homme[210] ; ce n'est pas sans raison qu'il est dit dans un autre psaume : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les bêtes ; partout s'est étendue, ô mon Dieu, l'abondance de votre miséricorde[211] ! » Par vous ce salut est commun aux hommes et aux bêtes. Mais les hommes nouveaux ont un autre salut qui les sépare des animaux et qui appartient à la nouvelle alliance ; ils l'ont entièrement ; car il en est parlé dans la suite du même psaume : « Mais les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes. Ils s'enivreront de l'abondance de votre maison, et vous les abreuverez au torrent de vos délices. Car en vous est la source de la vie, et ce sera dans votre lumière que nous verrons la lumière[212]. » En disant après : « Mais les fils des hommes, » le Psalmiste semble faire une distinction entre les hommes et les enfants des hommes. Dans la félicité de ce salut, qui leur est commun avec les bêtes, il a voulu ne les appeler que les hommes, afin de montrer qu'ils appartenaient à ce premier homme par qui ont commencé la vétusté et la mort, et qui a été homme sans être fils de l'homme. Quant à ceux qui espèrent une autre félicité et les ineffables délices de la source de la vie et la lumière de l'éternelle lumière, l'Écriture les appelle de ce nom que leur Seigneur s'est donné de préférence : elle appelle enfants des hommes plutôt que hommes, ces fidèles pour qui une telle grâce s'est manifestée.

23. Ne croyez pas cependant que cette distinction entre les hommes et les enfants des hommes soit une règle qu'on doive suivre toujours ; il faut avoir égard aux circonstances et ne l'employer que pour expliquer le sens quand il est clair, le découvrir s'il est caché. Dans cet endroit du psaume XXI, la distinction n'est-elle pas évidente ? Le Prophète dit : « Nos pères ont espéré en vous, et vous les avez délivrés. Ils ont crié vers vous, et ils ont été sauvés ; ils ont mis en vous leur espérance, et ils n'ont pas été confondus ; » puis il ajoute : « mais moi ; » il ne dit pas : et moi ; il dit : « Mais moi. » Qu'est-il donc, celui qui se distingue de la sorte ? « Mais moi, je suis un ver, dit-il, et non pas un homme ; » non pas un homme semblable à ceux que vous avez exaucés et délivrés, pour marquer le genre de félicité qui appartenait à l'ancienne alliance et qui devait être le partage du vieil homme, lequel a commencé avec Adam : « Mais moi, je suis un ver ; » c'est-à-dire je suis le fils de l'homme, et non pas un homme comme Adam, qui ne fut pas fils de l'homme.

24. Voilà pourquoi on lit ensuite : « Je suis l'opprobre des hommes et le mépris du peuple. Tous ceux qui me regardaient m'insultaient ; l'injure est partie de leurs lèvres, ils ont hoché la tête. Il a espéré en Dieu ; que Dieu le délivre, qu'il le sauve, s'il l'aime. » Voilà ce que les juifs ont dit, non pas seulement de cœur, mais de bouche ; ils se moquaient du Christ que Dieu ne délivrait pas, et ne croyaient pas ce qui devait arriver. Cette délivrance s'est accomplie, non pas comme ils se l'imaginaient, mais de la façon qui convenait au Fils de l'Homme, dans lequel devait se manifester l'espérance de l'éternelle vie appartenant à la nouvelle alliance ; et voyant qu'elle n'arrivait pas, ils insultaient au Christ comme à un vaincu, parce qu'ils appartenaient à l'ancienne alliance et à l'homme en qui tous meurent, et non point au Fils de l'Homme en qui tous seront vivifiés. Car l'homme s'est donné la mort, à lui et au Fils de l'Homme ; mais le Fils de l'Homme, opprobre des hommes et mépris du peuple jusqu'à la mort, a donné la vie à l'homme en mourant et en ressuscitant. Il a voulu souffrir en présence de ses ennemis pour qu'ils le regardassent comme abandonné, et par là il laissait éclater la grâce de la nouvelle alliance qui devait nous apprendre à chercher une autre félicité : nous l'avons maintenant en espérance, mais plus tard nous l'aurons dans la claire vision. « Tant que nous sommes dans le corps, dit l'Apôtre, nous voyageons loin du Seigneur ; nous marchons avec la foi et non dans la claire vision[213]. » C'est donc maintenant l'espérance, alors ce sera la réalité.

25. Enfin le Christ n'a pas voulu montrer à des étrangers, mais aux siens, sa résurrection qui ne devait pas tarder longtemps comme la nôtre, afin que son exemple devint le fondement de notre espérance : quand je parle d'étrangers, je n'ai pas en vue la nature, mais le vice qui est toujours contre la nature. Le Christ est donc mort en présence des hommes, mais il est ressuscité en présence des enfants des hommes ; parce que la mort appartient à l'homme et la résurrection au Fils de l'Homme : comme tous meurent en Adam, tous seront vivifiés dans le Christ. Afin d'exciter ses fidèles à mépriser la félicité temporelle pour celle qui est éternelle, il a subi, les persécutions et les cruautés et s'est livré aux mains de ceux qui se moquaient orgueilleusement de lui comme d'un vaincu. En tirant son corps du tombeau, en le faisant voir et toucher à ses disciples, en l'élevant au ciel devant eux, il les a édifiés et leur a donné la preuve évidente de ce qu'ils devaient attendre et annoncer. Mais, quant à ceux qui lui avaient fait souffrir tant de maux jusqu'à la mort et qui se vantaient d'avoir triomphé de sa faiblesse, le Sauveur les a laissés dans cette opinion, afin que quiconque parmi eux voudrait obtenir le salut éternel, crût à sa résurrection sur le témoignage de ses disciples : les disciples avaient vu leur Maître ressuscité, ils annonçaient le prodige en le confirmant par des miracles, et, en témoignage de la vérité, ils ne craignirent pas de souffrir les mêmes tourments que le Christ lui-même.

26. C'est pourquoi Jacques, un des apôtres du Sauveur, exhortant dans son épître les fidèles qui étaient encore retenus en cette vie après la passion et la résurrection du Christ ; distinguait l'ancienne et la nouvelle alliance et disait : « Vous avez entendu parler de la patience de Job, et vous avez vu la fin du Seigneur[214]. » Il ne voulait pas que la patience des fidèles à supporter les maux du temps fût uniquement inspirée par l'espérance de recouvrer ce que recouvra Job[215]. Car Job fut guéri de sa plaie et de sa pourriture, et Dieu lui rendit le double de tout ce qu'il avait perdu. Ici est encouragée la foi de la résurrection Dieu rendit à Job, non pas le double de ses enfants, mais autant qu'il en avait perdus, et la signification des nouveaux-nés était la résurrection future de ceux de ses enfants qu'il avait vu mourir : en joignant les nouveaux-nés à ceux que la résurrection devait lui rendre, Job retrouvait le double, même dans ses enfants. Pour nous empêcher donc d'aspirer à de telles récompenses au milieu des maux du temps, saint Jacques ne dit pas : Vous avez entendu parler de la patience et de la fin de Job, mais : « Vous avez- entendu parler de la patience de Job et vous avez vu la fin du Seigneur. » C'est comme s'il avait dit : Supportez les maux du temps comme Job ; mais, pour prix de cette patience, n'espérez pas les biens temporels qui furent rendus à Job avec surcroît ; espérez plutôt les biens éternels qui ont devancé tous les autres dans le Seigneur. Job était donc de ces pères qui crièrent vers le Seigneur et furent sauvés. Quand le Christ dit : « Mais moi, » il montre assez quel genre de salut il a voulu leur accorder ; c'est dans ce genre de salut qu'il a été lui-même abandonné. Ce n'est pas que ces pères soient demeurés étrangers au salut éternel, mais ce salut était un bien caché qui devait se révéler dans le Christ. Il y a en effet dans l'ancienne alliance un voile que le passage au Christ fera disparaître ; ainsi, à l'heure de son crucifiement, le voile du temple se déchira[216] pour figurer ce qu'a dit l'Apôtre sur le voile de l'ancienne alliance « qui est ôté dans le Christ[217]. »

27. Car il y eut parmi ces pères des exemples, rares il est vrai, mais des exemples de patience jusqu'à la mort, depuis le sang d'Abel jusqu'au sang de Zacharie[218] ; et le Seigneur Jésus dit de leur sang qu'il sera redemandé à ceux qui auront persisté dans l'iniquité de leurs pères coupables de ces meurtres. Il s'est rencontré et il se rencontre encore dans la nouvelle alliance des fidèles en grand nombre qui sont riches même des biens temporels ; ils éprouvent en cela la bonté et la miséricorde de Dieu, observant toutefois à cet égard les prescriptions de l'Apôtre qui a été dispensateur de la nouvelle alliance : « Ne pas s'enorgueillir, ne pas mettre sa confiance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne tout en abondance pour en jouir ; il faut que les riches soient bienfaisants, qu'ils soient riches en bonnes œuvres, qu'ils donnent aisément, qu'ils fassent part de leurs biens, qu'ils se préparent un trésor qui soit un bon fondement pour l'avenir, afin d'obtenir la véritable vie[219] : » une vie comme celle qui s'est manifestée non seulement dans l'esprit, mais dans la chair du Christ après sa résurrection, et non pas une vie comme celle que les juifs lui arrachèrent lorsque, Dieu le laissant en leur pouvoir, il parut abandonné et qu'il s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Par là il représentait ses martyrs ; ceux-ci n'auraient pas voulu mourir selon ces paroles adressées à Pierre, quand il lui fut annoncé par quelle mort il glorifierait Dieu : « Un autre vous ceindra et vous conduira où vous ne voudrez pas aller[220] ; » et à cause de cela ils semblaient, pour un temps, abandonnés de leur Dieu puisqu'il ne voulait pas leur accorder ce qu'ils demandaient ; ils avaient aussi au fond de leur âme le sentiment de piété qu'exprima le Seigneur aux approches de sa passion, représentant les martyrs dans sa divine personne : « Mais, ô mon Père ! que votre volonté soit faite et non pas la mienne[221]. »

28. Qui donc, si ce n'est notre chef lui-même, a dû nous montrer le premier pour quelle vie nous sommes chrétiens ? Aussi Jésus ne dit pas : Mon Dieu, mon Dieu, vous m'avez abandonné ; mais il nous avertit d'en chercher la raison lorsqu'il ajoute : « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? c'est-à-dire : à cause de quoi ? pour quel motif ? Assurément il y avait quelque motif, et un motif assez grand, pour que Noé fût sauvé du déluge, Loth du feu du ciel, Isaac du glaive suspendu, Joseph des accusations d'une femme et de la prison, Moïse des Égyptiens, Raab de la ruine d'une ville, Suzanne ;de faux témoins, Daniel des lions, les trois hommes des flammes ; il y a eu également un motif pour que d'autres pères qui ont crié vers Dieu aient été sauvés, et que Dieu n'ait pas délivré le Christ des mains des Juifs et qu'il l'ait laissé jusqu'à la mort au pouvoir de ses ennemis. Pourquoi cela ? pourquoi ces desseins de Dieu si ce n'est à cause de cette parole du même psaume : « Que cela ne me soit pas imputé à folie, » c'est-à-dire à mon corps, à mon Église, aux moindres de ceux qui m'appartiennent ? Car il est dit dans l'Évangile : « Quand vous l'avez fait pour l'un de mes plus petits, vous l'avez fait pour moi[222]. » Il a donc été dit : « Que cela ne me soit pas imputé à folie, » comme il a été dit « Vous l'avez fait pour moi ; » et ces mots . « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » ont le même sens que ceux-ci : « Qui vous reçoit me reçoit, qui vous méprise me méprise[223]. » Ce n'est donc pas pour que cela nous soit imputé à folie, mais pour nous apprendre que nous ne devons pas être chrétiens en vue de cette vie où parfois Dieu nous abandonne jusqu'à la mort aux mains de nos ennemis, mais en vue de la vie éternelle : voilà ce que nous enseigne l'exemple de Celui dont le nom est devenu le nôtre.

29. Ainsi est-il arrivé ; et pourtant beaucoup de gens ne veulent être chrétiens que pour jouir de la félicité de cette vie, et quand cette félicité leur manque, ils cessent de l'être. Que serait-ce donc si un si grand exemple ne nous avait été donné dans la personne de notre chef, pour nous apprendre à mépriser les choses de la terre en vue des choses du ciel et à tenir nos regards attachés, non pas sur les choses visibles, mais sur les invisibles ? Car ce qui se voit est temporel, mais ce qui ne se voit pas est éternel[224]. C'est nous que le Christ a daigné représenter par ce langage. Comment, en ce qui le touche, aurait-il voulu être délivré de cette heure de mort, puisque c'est pour elle qu'il était venu[225] ? Et comment aurait-il pu parler comme un homme à qui arrive le contraire de ce qu'il veut, lui qui avait le pouvoir de quitter la vie et de la reprendre, lui à qui personne ne l'ôtait, mais qui la quittait et la reprenait, comme il l'a dit dans l'Évangile[226] ? Certainement c'est nous qui lui étions présents quand le Christ prononçait ces paroles, et le chef parlait pour son corps : il y avait une unité de langage là où il y avait parfaite union.

30. Faites attention, dans la suite du psaume, à cette prière : « Parce que vous m'avez tiré des entrailles de ma mère, vous avez été mon espérance depuis que j'ai commencé à sucer ses mamelles. Dès son sein je me suis jeté entre vos mains ; vous êtes mon Dieu depuis que j'ai quitté les entrailles de ma mère[227]. » C'est comme s'il avait dit : Vous m'avez fait passer d'une chose à une autre pour que vous soyez mon bien, au lieu des biens terrestres de cette mortalité que j'ai prise dans le sein de ma mère, dont j'ai sucé les mamelles. Car c'est là l'état du vieil homme d'où vous m'avez tiré ; et ces biens de la naissance charnelle ce sont les biens d'où je me suis détourné pour mettre en vous seul mon espérance. Et « dès son sein, » c'est-à-dire depuis que j'ai commencé à jouir de ces biens dans le sein de ma mère, « je me suis jeté entre vos mains, » c'est-à-dire en passant à vous, en me donnant tout à vous. C'est pour cela que « depuis que j'ai quitté les entrailles de ma mère, » c'est-à-dire depuis que j'ai connu les biens de cette mortelle vie que j'ai prise dans le sein maternel, « vous êtes mon Dieu, » afin que ce soit vous qui soyez mon bien. Cette manière de parler est comme celle-ci par exemple : De la terre je suis venu habiter le ciel, c'est-à-dire j'ai passé de là ici : et c'est ainsi que nous avons été transformés en Jésus-Christ, nous qui changeons de vie par la grâce de la nouvelle alliance, en passant de la vie du vieil homme à celle du nouveau. C'est ce que le Christ a montré par le mystère de sa passion et de sa résurrection, en changeant sa chair mortelle en corps immortel, et non en faisant passer sa vie à un état nouveau ; n'ayant jamais été impie, elle n'a pu aller de l'impiété à la piété.

31. Il est pourtant des commentateurs qui ont rapporté à notre chef lui-même ces paroles : « Vous êtes mon Dieu depuis que j'ai été tiré « du sein de ma mère, » parce que le Père est son Dieu en tant qu'il est homme sous la forme d'un serviteur et non pas en tant qu'il est égal au Père dans la forme de Dieu[228]. En disant « Vous êtes mon Dieu depuis que j'ai été tiré du sein de ma mère, » c'est donc comme si le Sauveur disait : Depuis que j'ai été fait homme, vous êtes mon Dieu. Mais que signifient ces mots : « Vous m'avez tiré des entrailles de ma mère », si on les entend de Jésus né d'une vierge ? Est-ce que Dieu ne tire pas les autres hommes du sein de leur mère, lui dont la Providence comprend tout ce qui naît ? A-t-il voulu marquer le miraculeux enfantement d'une vierge, et annoncer que Dieu lui-même a fait ce prodige pour que personne ne refuse d'y croire ? Qu'est-ce donc aussi que ce passage : « Vous êtes mon espérance depuis que j'ai commencé à sucer les mamelles de ma mère ? » Comment l'appliquer encore au chef même de l'Église ? Est-ce que son espérance en Dieu date du jour où il a sucé les mamelles de sa mère et n'a pas commencé auparavant ? Car il ne faut pas entendre ici une autre espérance que celle d'être ressuscité d'entre les morts, puisque tout ceci est dit par rapport à l'incarnation. Ou bien, comme la fécondité des mamelles des femmes se prépare, dit-on, dès le moment de la conception, peut-être que ces mots : « depuis la mamelle » équivalent à ceci : Depuis que j'ai pris une chair pour laquelle j'espérais l'immortalité ; de sorte que le Christ n'avait rien à espérer lorsqu'il était dans la forme de Dieu, où nul changement en mieux n'est possible ; et que son espérance datait de la première heure où il avait pris une chair, laquelle devait passer de la mort à l'immortalité.

32. Mais ces paroles : « Je me suis jeté entre vos mains dès le sein de ma mère, » j'ignore comment on peut les appliquer à notre chef. Est-ce que, même dans le sein maternel, il n'était pas en ce Dieu dans lequel nous avons la vie, le mouvement et l'être[229] ? Est-ce que l'âme raisonnable de cet enfant n'aurait commencé à espérer en Dieu, que depuis sa naissance ? Faut-il croire par hasard qu'une âme raisonnable ne lui a été donnée qu'après être sorti du sein de sa mère, et que cette âme lui manquait avant qu'il eût vu le jour, et comme cette âme, que le corps ne devait recevoir qu'après la naissance, était unie à Dieu, faut-il croire que ce soit selon la chair que ces paroles aient été écrites : « Je me suis jeté entre vos mains, au sortir du sein de ma mère ; » et que le sens soit celui-ci : j'ai reçu au sortir du sein de ma mère, l'âme qui vous était unie ? Mais qui serait assez téméraire pour soutenir cette opinion, lorsque l'origine de l'âme est cachée en de telles profondeurs que mieux vaut la chercher toujours tant que nous sommes dans cette vie, que de jamais présumer l'avoir trouvée ? Nous avons dit, au contraire, comment ces paroles pouvaient être entendues de notre nature transformée en celle du Christ. S'il arrive que quelqu'un ait pu ou puisse découvrir quelque chose de meilleur, nous ne méconnaissons aucun génie et nous ne portons envie à aucune doctrine.

33. Ces mots : « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » voyez comme ils s'éclairent de ces autres paroles : « Ne vous éloignez pas de moi, parce que l'affliction est proche ! » Comment Dieu a-t-il délaissé le Christ qui lui dit : Ne vous éloignez pas de moi ? si ce n'est parce qu'il a abandonné la félicité passagère de la vie du, vieil homme ; et le Christ prie Dieu de ne pas s'éloigner et de lui laisser l'espérance de l'éternelle vie. Mais pourquoi ces mots

« Mon affliction est proche ? » La Passion du Sauveur n'était pas éloignée, et c'est au milieu de cette passion même qu'il prononce les paroles prophétiques de ce psaume ; car il en doit prononcer encore ces mots clairement écrits dans l'Évangile : « Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ils ont tiré ma robe au sort[230] ; » ce qui arriva tandis que le Sauveur était suspendu à la croix. Pourquoi donc « cette affliction qui est proche, » quand le Sauveur parle au milieu même de sa Passion ? Ce qu'il faut comprendre, c'est que quand la chair est dans les douleurs et les peines, l'âme soutient un grand combat de patience où elle a besoin de travailler et de prier pour ne pas succomber. Rien n'est plus près de l'âme que sa chair ; aussi tout grand et parfait contempteur de ce monde ne souffre pas lorsqu'il ne souffre pas dans sa chair. Il a sa raison qui veille, lorsqu'il perd des biens extérieurs qui sont si loin du cœur d'un sage sans passion ; il ne se met pas en peine de ce qu'il souffre parce qu'il ne souffre rien. Mais quand il perd les principaux biens du corps, la santé et la vie, l'affliction menace les biens de l'âme, par lesquels il règne sur son propre corps. Y a-t-il une raison assez forte pour le préserver de la douleur si on le déchire ou si on lui brûle le corps ? Telle est l'union du corps avec l'âme, que celle-ci souffre nécessairement quand l'autre souffre.

34. Telle fut aussi la marche que suivit le démon quand il voulut nuire à ce grand homme qu'il avait demandé à tenter ; il reçut d'abord la puissance sur ses biens extérieurs l'enlèvement et la perte de ces biens trouvèrent Job inébranlable ; il disait : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; il a été fait comme il a plu au Seigneur : que le nom du Seigneur soit béni[231] ». Le démon alors demanda de le tourmenter dans sa chair ; son dessein dans ce combat était de lui enlever les biens les plus proches, les biens du corps. Si Job succombait après les avoir perdus, et tournait son cœur contre [lieu, il perdrait aussi les biens de l'âme, et c'était là que voulait en venir le tentateur ; il s'en approchait davantage en épuisant sa rage contre le corps. Dans cette grande épreuve, où l'affliction était proche des biens de l'âme, Job, malgré le caractère prophétique de beaucoup de ses paroles, tint un langage différent de celui qu'il faisait entendre quand il ne s'agissait que de la perte des biens extérieurs : parmi ces biens ravis il ne comptait pas ses enfants, non perdus, mais envoyés en avant.

33. C'est donc l'âme du martyr, représenté par Jésus-Christ, qui crie, lorsque déjà elle commence à souffrir dans la chair. Elle dit à Dieu qui l'abandonne dans la terrestre félicité, mais avec qui elle demeure dans l'espérance de l'éternelle vie : « Ne vous éloignez pas de moi parce que mon affliction est proche : » ce n'est ni dans mon champ, ni dans mon or, ni dans mon troupeau, ni dans mes maisons et mes murailles, ni dans la perte de mes enfants ; c'est dans ma chair, à laquelle je suis uni, à laquelle je suis lié ; je ne puis pas ne pas sentir ce qu'elle sent ; je suis serré d'aussi près que je puisse l'être pour que ma patience m'abandonne. « Ne vous éloignez pas de moi, parce que je n'ai personne qui vienne à mon secours : » ni ami, ni parent, ni louange humaine, ni souvenir d'un plaisir passé, ni rien de ce qui a coutume d'étayer, les croulantes félicités de la terre, ni même la vigueur humaine qui est en moi ; car si vous vous éloignez, que devient la force de l'homme ?. L'homme n'est quelque chose que parce que vous vous souvenez de lui.

36. « Des veaux m'ont entouré en grand nombre ; » cela s'entend du bas peuple. « Des taureaux gras m'ont attaqué ; » cela s'entend des orgueilleux et des riches, chefs du peuple.

« Ils ont ouvert contre moi leur bouche, » « criant : Crucifiez. le, crucifiez-le[232] ! » Ils étaient « comme un lion ravissant et rugissant ; » car, après avoir saisi le Christ, ils l'ont entraîné chez le gouverneur, et ils ont rugi en demandant sa mort. « J'ai été répandu comme de l'eau : » comme pour faire tomber les persécuteurs qui se précipitaient sur moi. « Tous mes os ont été dispersés : » que sont les os sinon les soutiens du corps ? Or, le corps du Christ, c'est l'Église : et quels sont les soutiens de l'Église, sinon les apôtres qui, ailleurs, en sont appelés les colonnes[233] ? Les apôtres se dispersèrent quand on conduisait leur Maître à la croix, après qu'il eut souffert et qu'il fut mort. « Mon cœur s'est fondu comme de la cire au milieu de mes entrailles. » Il est difficile de trouver comment ceci peut se rapporter à notre chef, qui a été le Sauveur de son propre corps. II faut un bien grand effroi pour que le cœur de l'homme se fonde comme de la cire : comment un sentiment pareil se serait-il rencontré en celui qui avait le pouvoir de quitter et de reprendre la vie ? Mais, certainement, ou bien le Christ a représenté les infirmités des siens, soit de ceux qui ont peur de la mort, comme Pierre lui-même qui renia coup sur coup son Maître après des assurances si présomptueuses, soit de ceux qu'une tristesse salutaire accable, comme ce même Pierre quand il pleura amèrement ; car la tristesse fait comme fondre le cœur ; et c'est pourquoi on l'appelle, dit-on, λύπη[234] en grec. Ou bien le Christ a voulu nous faire entendre ici quelque chose de mystérieux et de profond, et nous désigner sous le nom de son cœur ses divines Écritures ; c'est là qu'était caché ce qui s'est révélé, quand par sa passion, il a accompli les prophéties ; son avènement, sa naissance, sa passion, sa résurrection, sa glorification sont comme autant de points de ses Écritures qui ont eu leur solution ; qui ne comprend ces choses dans les prophètes, lorsqu'elles sont entrées même dans l'esprit de la multitude charnelle ? Peut-être le Christ la désigne-t-il par ses entrailles : il lui donne ainsi dans son corps, qui est l'Église, la place du ventre, à cause de la grossièreté de ses penchants. Ou bien si ce mot d'entrailles convient davantage aux personnes intérieures, on en conclura que l'intelligence des Écritures appartient surtout à ceux qui sont les plus parfaits : le cœur du Christ, c'est-à-dire ses Écritures, qui renferment ses desseins éternels, se fond comme de la cire au milieu d'eux, dans leurs pensées ; il se fond en ce sens qu'il est ouvert, pénétré, développé par la ferveur de l'esprit.

37. « Ma force s'est affermie comme de la terre cuite au feu. » Le vase de terre est affermi par le feu ; ainsi la force du corps du Christ n'est pas comme une paille que le feu consume, mais elle s'accroît par la souffrance comme le vase de terre s'endurcit dans le feu. L'Écriture dit ailleurs : « La fournaise éprouve les vases du potier, et l'affliction éprouve les justes[235]. » « Ma langue s'est attachée à mon palais. » Ce verset peut signifier le silence marqué par un autre prophète : « Il est demeuré sans voix comme l'agneau devant celui qui le tond[236]. » Mais si nous entendons par la voix du Christ ceux dont il se sert pour annoncer son Évangile, nous dirons qu'ils s'attachent à son palais quand ils ne s'écartent pas de ses préceptes.

38. Ce qui suit : « Et vous m'avez conduit dans la poussière de la mort, » comment l'appliquer à notre chef, dont le corps ressuscité le troisième jour n'est pas tombé en poussière ? Les apôtres, dans leur explication de ce passage d'un autre psaume : « Vous ne permettrez pas que votre Saint soit livré à la corruption[237], » ont reconnu que le corps du Sauveur, si promptement ressuscité, n'avait pas été corrompu[238]. Le Christ dit également dans un autre psaume : « A quoi servira l'effusion de mon sang, si je tombe dans la corruption ? La poussière chantera-t-elle vos louanges et publiera-t-elle votre vérité[239] ? » Le Christ veut dire que si, une fois mort, il était devenu en poussière comme les autres, et si la résurrection de sa chair avait été différée jusqu'à la fin des temps, son sang aurait coulé sans profit : sa mort n'aurait servi à rien, et la vérité de Dieu qui avait annoncé sa prompte résurrection n'aurait pas été annoncée. Que veut-il donc dire de lui dans ce passage : « Et vous m'avez conduit dans la poussière de la mort ? » Nous devons entendre ici son corps qui est l'Église : ceux qui, dans le sein de l'Église, sont morts ou meurent pour le nom du Christ, ne ressuscitent pas aussitôt que lui, mais ils sont conduits dans la poussière de la mort en attendant le temps de la résurrection marqué par l'Évangile : « L'heure viendra où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et se lèveront[240]. » Peut-être aussi, dans la pensée du Christ, la poussière de la mort est une figure qui désigne les juifs eux-mêmes, aux mains desquels il a été livré ; car il est écrit : « Il n'en est pas ainsi des impies ; non, il n'en est pas ainsi ; mais ils seront comme la poussière que le vent chasse sur la face de la terre[241]. »

39. « Des chiens m'ont environné en grand nombre ; une réunion de méchants m'a assiégé. » Ceux qu'il a désignés sous le nom de poussière de la mort, le Christ les désigne peut-être ici sous la dénomination de chiens nombreux et de méchants rassemblés ; il les appellerait des chiens parce. qu'ils aboient contre ceux qui ne leur font aucun mal et qu'ils n'ont pas coutume de voir. Mais ce qui suit est comme un récit même de l'Évangile ; c'est le crucifiement du Sauveur : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os. Ils m'ont considéré et regardé. » En effet, ses pieds et ses mains ont été percés de clous, et quand son corps a été étendu sur la croix, on a en quelque sorte compté ses os. On l'a considéré et regardé pour savoir ce qui allait lui arriver, pour savoir si Élie viendrait le délivrer[242].

40. Le verset qui suit n'a pas besoin d'explication : « Ils ont partagé entre eux mes vêtements, et ont tiré ma robe au sort. » Les paroles qui viennent après sont une prière soit du chef, c'est-à-dire de l’homme médiateur, soit du corps, c'est-à-dire de l'Église, que le Christ appelle son unique. « Mais vous, Seigneur, dit-il, n'éloignez pas de moi votre secours. » Ceci appartient à sa propre chair, dont la résurrection n'a pas été renvoyée à des temps lointains comme la résurrection des autres morts. « Soyez attentif à ma défense, » de peur que les ennemis ne me fassent du mal ; ils croient pouvoir quelque chose parce qu'ils frappent de mort une chair mortelle. Mais les ennemis ne font aucun mal si, avec la grâce de Dieu, ceux qu'ils frappent ne fléchissent pas et ne consentent point au mal. C'est ainsi qu'ailleurs il a été prophétisé que « la terre a été livrée aux mains des impies : » ce qui s'entend de la chair terrestre.

41. « Délivrez mon âme de la framée[243]. » La framée est une épée ; le Christ n'a pas péri par un fer semblable, mais par la croix ; ce n'est pas une épée, mais une lance qui a ouvert son côté. La framée désigne donc ici métaphoriquement la langue des ennemis, comme il est dit dans un autre psaume : « Et leur langue est comme une épée tranchante[244]. » La langue des méchants ayant triomphé en ce qui touche sa chair, le Christ prie que nul mal ne soit fait à son âme : « Délivrez mon âme de la framée. » Si on l'applique à notre chef, cette prière est bien moins une supplication que la prédiction figurée d'une chose future. Ou bien le mot de framée est employé à cause des persécutions violentes que l'Église devait souffrir, car c'est surtout avec la framée qu'on a fait mourir les martyrs ; le Christ prie donc pour leurs âmes, afin qu'ils ne craignent pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme[245], et afin qu'ils ne consentent pas aux choses défendues. Peut-être encore appelle-t-il du nom de framée la langue des ennemis qui les ont persécutés, et veut que son âme, c'est-à-dire l'âme de son corps, l'âme de ses saints, en soit délivrée.

42. « Délivrez mon unique de la fureur du chien ; » il ne peut s'agir ici que de l'Église. Le Christ désigne le monde sous le nom de chien, parce qu'il aboie, sans autre raison que l'habitude, contre la vérité à laquelle il n'est pas accoutumé. Tel est le naturel des chiens qu'ils n'aboient pas contre les gens, bons ou mauvais, qu'ils ont coutume de voir ; mais ils s'irritent contre les personnes qu'ils ne connaissent pas, même quand elles ne leur font aucun mal. « La fureur du chien » représente la puissance du monde. C'est aussi sous la figure d'un lion qu'a été représenté le monde dans son attaque future contre l'Église : « Sauvez-moi de la gueule du lion. » De là cette parole du livre des Proverbes : « Il n'y a pas de différence entre les menaces du roi et la colère du lion[246]. » Cependant l'apôtre Pierre compare le démon au lion rugissant et cherchant tout autour qui il dévorera[247]. Voulant montrer les superbes de ce monde comme les ennemis des humbles chrétiens, il ajoute : « Et délivrez ma faiblesse des cornes des licornes. » Les licornes représentent les orgueilleux qui détestent d'être mêlés avec le reste des hommes : tout orgueilleux, autant qu'il est en lui, désire être seul à s'élever.

43. Voyez maintenant quel fruit le Christ a recueilli, soit pour n'avoir pas été écouté, mais délaissé en ce qui touche la félicité de la terre, et afin de nous apprendre ce que nous devons désirer par la grâce de la nouvelle alliance, soit pour avoir été exaucé quand il a demandé à Dieu de ne pas s'éloigner de lui, après lui avoir dit : « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » car il y aurait ici contradiction s'il ne fallait pas attacher à chacun de ces passages un sens différent. Écoutez donc avec l'attention la plus forte, comprenez avec tout votre esprit la grande chose que je vais vous dire aussi bien que je le pourrai, ou plutôt autant que me l'inspirera celui qui nous exauce, en Jésus-Christ, en tant qu'il est homme médiateur entre Dieu et nous, et avec Jésus-Christ en tant qu'il est Dieu, égal à Dieu, et « assez puissant pour faire, selon les paroles de l'Apôtre ; au delà de ce que nous demandons et comprenons[248] ; » voyez dans ce psaume la grâce de la nouvelle alliance ; voyez quel est le fruit de cet abandon, de cette tribulation, de cette prière, quelles insinuations et quelles leçons éclatantes en découlent ; voyez ce qui a été prophétisé bien avant que l’accomplissement en parût sous nos yeux : « Je raconterai votre nom à mes frères, dit le Christ, je vous chanterai au milieu de l'Église[249]. » Les frères sont ceux dont il parle dans l'Évangile : « Allez, et dites à mes frères[250] » cette Église est celle que le Christ a appelée son unique, la seule catholique qui se répand et se multiplie sur toute la terre, qui croît et s'étend jusqu'aux nations les plus éloignées : de là ces paroles de l'Évangile : « Et cet Évangile sera annoncé dans le monde entier pour servir de témoignage à toutes les nations, et ensuite la fin viendra[251]. »

44. « Je chanterai : » C'est ce cantique nouveau dont il est dit dans un autre psaume : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre le lui chante[252]. » Vous avez ici quel cantique doit être chanté et au milieu de quelle Église. C'est un cantique nouveau, et l'Église qui le chantera c'est toute la terre. Car il chante en nous lui-même, lui par la grâce de qui nous chantons. Comme dit l’Apôtre : « Est-ce que vous voulez éprouver la puissance du Christ qui parle en moi[253] ? » Le milieu de l'Église s'entend de l'éclat et du retentissement, parce que plus les choses se font ouvertement, plus on dit qu'elles se font au milieu du monde : ce milieu peut s'entendre aussi des personnes intérieures de l'Église, parce que l'intérieur c'est le milieu. Car tout homme qui a des chants sur les lèvres ne chante pas « le cantique nouveau, » mais celui-là seul qui le chante comme le dit l'Apôtre : « Chantant et psalmodiant du fond de vos cœurs à la gloire du Seigneur.[254] » Elle est intérieure cette joie qui fait chanter et retentir dans le cœur les louanges de Dieu ; cette voix de la louange célèbre le Dieu qu'il faut aimer pour lui-même de tout cœur, de toute âme, de tout esprit, et qui embrasé celui qui l'aime par la grâce de son Saint-Esprit ; car qu'est-ce que c'est que le cantique nouveau, sinon la louange de Dieu ?

45. La suite du psaume nous le montre avec plus d'évidence. Après avoir dit : « Je raconterai votre nom à mes frères, parce que personne n'a jamais vu Dieu et que c'est le Fils unique qui est dans le sein du Père qui nous l'annonce lui-même[255], et après avoir ajouté : « Je vous chanterai au milieu de l'Église, » le Christ nous fait voir aussitôt comment il chante, c'est-à-dire il nous apprend qu'il chante en nous à mesure que nous avançons dans la connaissance de ce nom qu'il a raconté à ses frères, et qu'il chante en. nous les louanges de Dieu : « O vous qui craignez le Seigneur, dit-il, louez-le ! » Mais qui loue avec vérité, si ce n'est celui qui aime avec sincérité ? C'est donc comme si le Christ avait dit : Vous qui craignez le Seigneur, aimez-le. En effet, « le Seigneur a dit à l'homme : voilà que la piété est la sagesse[256]. » Or la piété c'est le culte de Dieu, et l'on n'adore Dieu qu'eu l'aimant. La souveraine et vraie sagesse est donc dans ce premier précepte : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, et de toute votre âme[257] ; » c'est pourquoi la sagesse est l'amour de Dieu. Cet amour n'est répandu dans nos cœurs que par le Saint-Esprit qui nous a été donné[258]. Or la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse[259], et on ne craint plus quand on aime ; car la parfaite charité chasse la crainte[260]. Ainsi donc la crainte qui nous est d'abord inspirée détruit l'habitude des œuvres mauvaises et réserve la place à l'amour : elle s'en va quand l'amour arrive pour s'établir en maître dans le cœur de l'homme.

46. Donc, « ô vous qui craignez le Seigneur, louez-le ! » adorez Dieu, non pas d'un culte servile, mais d'un culte libre ; apprenez à aimer celui que vous craignez, et vous pourrez louer l'objet de votre saint amour. Les hommes de l'ancienne alliance, craignant Dieu à cause de la lettre qui épouvante et qui tue, et n'ayant pas encore. l'Esprit qui vivifie[261], couraient au temple pour offrir des sacrifices ; le sang qu'ils répandaient était une figure de celui par lequel nous avons été rachetés, mais ils l'ignoraient lorsqu'ils immolaient des victimes. Maintenant que nous sommes dans la grâce de la nouvelle alliance, « ô vous qui craignez le Seigneur, louez-le ! » Lui-même dans un autre psaume, annonçant d'autres sacrifices à la place de ceux qui étaient offerts comme une figure de l'avenir, il a dit : « Je ne recevrai plus de taureaux de votre main, ni de boucs de vos troupeaux. » Et peu après, afin de montrer le sacrifice de la nouvelle alliance, après la cessation de ces premiers sacrifices, « immolez à Dieu, dit-il, le sacrifice de louange, et rendez vos vœux au très Haut. » Et à la fin du même psaume : « Le sacrifice de louange me glorifiera ; là est la voie par laquelle je montrerai à l'homme mon salut[262]. » Le salut de Dieu c'est le Christ, que le vieillard Siméon reconnut en esprit quand le Sauveur était encore enfant ; il le prit entre ses bras, et dit . « Maintenant, Seigneur, vous laisserez mourir en paix votre serviteur, selon votre parole, parce que mes yeux ont vu votre salut[263]. »

47. Donc, « ô vous qui craignez le Seigneur, louez-le ! que toute la race de Jacob le glorifie. » Ce n'est pas sans motif que le Christ ne s'est pas contenté de dire : « la race de Jacob ; » et qu'il a ajouté : « toute la race ; » il craignait qu'on n'appliquât ces paroles qu'à ceux d'entre les juifs qui devaient croire. Car la race de Jacob est la même que celle d'Abraham ; or ce n'est pas seulement aux juifs fidèles, mais à tous ceux qui croient en Jésus-Christ que l'Apôtre adresse ces mots : « Vous êtes la race d'Abraham, héritiers selon la promesse[264]. » Car le même Apôtre nous a fait voir une figure de la nouvelle alliance dans ce passage de l'Écriture : « C'est en Isaac que sera ta postérité[265] ; » et non en Ismaël, le fils de la servante. Écrivant aux Galates, il montre une figure allégorique des deux alliances dans les deux fils d'Abraham, l'un esclave, l'autre libre, et dans les deux femmes, l'une esclave, l'autre qui ne l'était pas[266]. Aussi dit-il ailleurs : « Ce et ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu ; ce sont les enfants de la promesse qui sont réputés de la race d'Abraham. Car la parole de la promesse est celle-ci : Je viendrai à ce temps-là, et Sara aura un fils[267]. »

48. Ce serait trop long d'expliquer en détail pourquoi les enfants de la promesse, appartenant à Isaac, appartiennent à la grâce de la nouvelle alliance. J'en dirai cependant un mot ; vous en retirerez d'autant plus de fruit que vous le méditerez avec plus de piété. Dieu ne promet pas tout ce qu'il prédit ; car, dans sa prescience universelle, il prédit ce, qu'il ne fait pas lui-même. Il prédit donc les péchés des hommes qu'il peut prévoir et qu'il ne fait pas. Mais il promet ce qu'il doit faire lui-même ; le bien s'entend, pas le mal. Car, qui promet le mal ? Quant au mal que Dieu réserve aux méchants, ce ne sont pas des péchés, mais des châtiments qui sont promis ; et toutefois, c'est bien plus une menace qu'une promesse. Dieu donne et prévoit tout ; il prédit les péchés, il menace des supplices, il promet les bienfaits ; les enfants de la promesse sont donc les enfants du bienfait. C'est la grâce qui se donne gratuitement, non point en considération de notre mérite, mais par pure bonté. C'est pourquoi nous en rendons grâces au Seigneur notre Dieu ; c'est le grand mystère du sacrifice de la nouvelle alliance. Où, quand et comment est-il offert ? c'est ce que vous apprendrez lorsque vous serez baptisé[268].

49. On lit ensuite : « Que toute la race d'Israël le craigne. » Ce n'est pas un petit mystère que les deux noms de Jacob et d'Israël donnés à un même homme ; mais tout ne peut pas être dit dans un seul livre ; celui-ci est déjà avancé, et nous n'avons pas touché encore aux trois autres questions : les ténèbres extérieures, la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur dont parle l'Apôtre ; et les dix vierges de la parabole évangélique. Ce que le Christ la nommé plus haut toute la race de Jacob, » il l'appelle maintenant : « toute la race d'Israël. » Mais pourquoi ci-dessus l'invite-t-il à glorifier le Seigneur, et ici l'invite-t-il à le craindre ? La glorification se rapporte à la louange, dont il avait dit : « Vous qui craignez le Seigneur, louez-le ; » et je me suis déjà longuement arrêté sur ce passage. Là est l'amour ou la charité de Dieu, qui, dans sa perfection, chasse la crainte. Pourquoi de nouveau : « Que toute la race d'Israël le craigne ? » « Car vous n'avez pas reçu, dit l'Apôtre, un esprit de servitude qui vous fasse retomber dans la crainte[269]. » Mais le même Apôtre recommande la crainte à l'olivier sauvage enté sur l'olivier franc, c'est-à-dire aux nations qui ont été ajoutées à la descendance d'Abraham, d'Isaac et de Jacob pour qu'elles deviennent elles-mêmes Israël, c'est-à-dire pour qu'elles appartiennent à la race d'Abraham[270].

50. Cette greffe de l'olivier sauvage, à la place des branches naturelles retranchées pour leur infidèle orgueil, le Seigneur l'a aussi prédite dans l'Évangile ; à l'occasion du centurion qui était gentil et qui crut en lui : « En vérité, je vous le dis, je n'ai pas trouvé autant de foi en Israël ; » et il ajouta : « C'est pourquoi je vous dis qu'il en viendra beaucoup d'Orient et d'Occident, et ils seront assis avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux mais les enfants du royaume iront dans les ténèbres extérieures ; c'est là qu'il y aura pleurs et grincements de dents. » Le Seigneur fait entendre que l'olivier sauvage sera enté à cause de sou humilité, car le centurion lui avait dit : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri[271] ; » et que les branches naturelles seront retranchées à cause de leur orgueil, c'est-à-dire parce qu'ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu[272]. Car de ces hommes enflés d'un vain orgueil, il a été dit qu'ils iront dans les ténèbres extérieures : se vantant d'être de la race d'Abraham, ils n'ont pas voulu devenir les enfants d'Abraham pour être les enfants de la promesse. Ils n'ont pas reçu la foi de la nouvelle alliance où éclate la justice de Dieu et ont voulu établir leur propre justice. Ce qui veut dire que, confiants dans leurs mérites et dans leurs œuvres, ils ont dédaigné d'être les enfants de la promesse, c'est-à-dire enfants de la grâce, enfants de la miséricorde ; car celui qui se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur[273], croire en ce Dieu qui justifie l'impie, c'est-à-dire qui fait d'un impie un homme pieux afin que sa foi lui soit comptée pour justice[274], et qu'en lui s'accomplisse, non pas ce que réclamait son mérite, mais ce que la bonté du Seigneur a promis.

51. L'Apôtre ayant donc affaire à ceux qui, par la grâce, étaient entés sur l'olivier franc, s'exprime ainsi : « Tu dis : Les branches naturelles ont été brisées pour que je sois enté à leur place. C'est bien ; elles ont été brisées à cause de leur incrédulité. Pour toi, demeure ferme par la foi ; garde-toi de t'élever, mais crains[275]. » C'est un bienfait de Dieu, ton mérite n'y est pour rien ; l'Apôtre le dit ailleurs : « C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi ; et ceci ne vient pas de vous, car c'est un don de Dieu, ni des œuvres, de peur que nul ne s'en glorifie. Car nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ, pour les bonnes œuvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions[276]. » Dans cette manière de comprendre la grâce se trouve la crainte dont il est dit : « Garde-toi de t'élever, mais crains. » Cette crainte est différente de la crainte servile que chasse la charité ; l'une, c'est la peur de tomber dans les supplices réservés par la justice de Dieu, l'autre, c'est la peur de perdre la grâce de ses dons.

52. J'ai déjà cité ce que dit l'Apôtre aux fidèles qui appartiennent à la nouvelle alliance : « Vous n'avez pas reçu un esprit de servitude qui vous fasse retomber dans la crainte ; mais vous avez reçu l'esprit de l'adoption des enfants, dans lequel nous crions : Père, père[277] : » c'est-à-dire afin que nous ayons la foi qui opère par l'amour[278], moins en craignant la peine qu'en aimant la justice. Cependant comme l'âme ne devient juste que par la participation à quelqu'un de meilleur qui « justifie l'impie » (car qu'a-t-elle qu'elle n'ait reçu ?), elle ne doit pas s'attribuer ce qui est de Dieu et s'en glorifier comme si elle ne l'avait pas reçu[279]. C'est pour cela qu'il lui a été dit ; « Garde-toi de t'élever, mais crains. » Et cette crainte est recommandée à ceux-là mêmes qui, vivant de la foi, sont les héritiers de la nouvelle alliance et appelés à la liberté. Car s'élever, c'est s'enorgueillir ; ce qui résulte clairement de cet autre passage de l'Apôtre : « N'aspirez pas à ce qui est élevé, mais consentez à ce qui est humble[280]. » En disant : consentez à ce qui est humble, il indique clairement que par ceux qui s'élèvent il n'entend que les orgueilleux.

53. On ne craint donc plus dès qu'on aime, puisque la charité parfaite chasse la crainte ; c'est cette crainte servile que la seule terreur des peines, et non l'amour de la justice, éloigne du mal ; la charité la chasse, car la charité n'aime pas le péché, dût-il rester impuni ; ce n'est pas cette crainte qui fait appréhender à l'âme de perdre la grâce même par laquelle le péché lui déplaît, et qui ne veut pas que Dieu l'abandonne, lors même que nul supplice vengeur ne l'attendrait au bout. Cette crainte est chaste ; la charité ne la rejette pas, elle la recherche, car il a été écrit ; « La crainte du Seigneur est chaste, elle demeure dans tous les siècles[281]. » Le Psalmiste ne dirait pas qu'elle demeure s'il n'en connaissait une autre qui ne demeure pas. Et c'est avec raison qu'il a dit qu'elle est chaste ; car elle se mêle à l'amour par lequel s'unit à Dieu l'âme qui dit dans un autre psaume : « Vous avez perdu quiconque se souille en s'éloignant de vous ; mais, pour moi, je trouve mon bien à m'attacher à Dieu[282]. » L'épouse qui porte un cœur adultère, lors même que la crainte de son mari l'empêche de commettre le mal, devient criminelle par la volonté, quoiqu'elle ne le soit point par le fait. Tels ne sont pas les sentiments de la femme fidèle ; elle craint son mari, mais chastement. L'une redoute l'arrivée d'un mari indigné, l'autre l'éloignement d'un mari offensé ; car la présence de l'époux pèse à celle qui n'aime pas, mais l'absence pèse à celle qui aime. Que tous ceux de la race d'Israël craignent Dieu, mais de cette crainte chaste qui demeure dans tous les siècles. Qu'ils craignent celui qu'ils aiment, non point en se laissant aller à d'orgueilleux désirs, mais en pratiquant l'humilité ; qu'ils opèrent leur salut avec crainte et tremblement. Car c'est Dieu qui opère en eux et le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté[283] :

54. Voilà la justice de Dieu, voilà ce que Dieu donne à l'homme, lorsqu'il justifie l'impie. Les juifs superbes, ignorant cette justice et voulant établir la leur propre, ne se sont pas soumis à la justice de Dieu[284] ; c'est à cause de cet orgueil qu'ils sont rejetés, afin que l'humble olivier sauvage soit enté à leur place. Et ceux-là iront dans les ténèbres plus extérieures, qui forment le sujet d'une de vos questions, pendant que beaucoup d'élus, venus d'Orient et d'Occident, seront placés dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob[285]. Ils sont dès à présent dans des ténèbres extérieures, où l'on peut espérer qu'ils s'amenderont ; s'ils dédaignent le retour à la vérité, ils iront dans des ténèbres plus extérieures où il n'y a plus de place pour le repentir : « Parce que Dieu est la lumière et en lui il n'y a pas de ténèbres[286] ; » mais il est la lumière du cœur et non pas de nos yeux de chair ; cette lumière n'est pas comme celle qui nous éclaire visiblement, quoiqu'on puisse lavoir aussi ; mais d'une bien autre manière, d'une manière bien différente. Car de quels mots se servir pour expliquer quelle sorte de lumière est la charité ? Comment s'en faire une idée avec toutes ces choses qui tiennent aux sens ? Croirons-nous que la charité n'est peut-être pas une lumière ? Écoutez l'apôtre Jean ; c'est lui qui a dit ce que j'ai cité tout à l'heure : « Parce que Dieu est la lumière, et en lui il n'y a pas de ténèbres[287] ; et il a dit encore : « Dieu est charité[288]. » Si donc Dieu est lumière et si Dieu est charité, la charité est certainement cette lumière même, répandue dans les cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné[289]. Le même apôtre dit : « Celui qui hait son frère est encore dans les ténèbres. »[290] Ce sont là les ténèbres dans lesquelles le diable et ses anges se sont précipités par leur extrême orgueil. Car la charité n'est pas jalouse et ne s'enfle pas[291], elle est sans envie parce qu'elle est sans orgueil ; dès que l'orgueil paraît, la jalousie le suit, car l'orgueil est le père de l'envie.

55. Le diable donc et ses anges, détournés de la lumière et du feu de la charité, et ayant grandement marché dans l'orgueil et l'envie, ont été comme engourdis dans une dureté de glace. C'est pourquoi ils sont représentés sous la figure de l'aquilon. Aussi quand le démon s'étendait sur le genre humain, la grâce du Sauveur était prophétisée dans le Cantique des Cantiques : « Lève-toi, aquilon, viens, vent du midi, souffle dans mon jardin, et les parfums s'exhaleront[292] ». Lève-toi, toi qui t'es précipité sur le monde, toi qui le tiens sous ton empire et qui pèses sur lui ; lève-toi, pour que ceux dont tu opprimais les âmes soient soulagés de ton poids. « Et viens, vent du midi ; » par là l'épouse invoque l'Esprit de grâce, qui souffle du côté du midi comme d'un point chaud et lumineux, afin que les parfums coulent. De là ces mots de l'Apôtre : « Nous sommes la bonne odeur du Christ en tout lieu[293]. » Il est dit aussi dans un psaume : « Faites cesser, Seigneur, notre captivité, comme le vent du midi change en torrent les neiges amoncelées[294] ; » le démon, comme un vent du nord, retenait ces âmes captives ; elles s'étaient refroidies dans l'iniquité et s'étaient gelées en quelque sorte. L'Évangile nous dit en effet : « Parce que l'iniquité abondera, la charité de plusieurs se refroidira[295]. » Mais, au souffle du vent du midi, la glace se fond, les torrents coulent, c'est-à-dire que, les péchés étant remis, les peuples courent vers le Christ parla charité. Ailleurs encore il est écrit : « Vos péchés se fondront comme la glace en un jour doux et serein[296]. »

56. La créature raisonnable, ange ou homme, a donc été ainsi faite, qu'elle ne peut pas être elle-même son propre bonheur ; elle devient heureuse si, dans sa changeante nature, elle se tourne vers le bien qui ne change pas ; si elle s'en éloigne, elle est misérable. Son vice, c'est de s'en éloigner ; sa vertu, de se tourner vers lui. Notre nature n'est donc pas mauvaise en soi, parce que toute créature raisonnable a la vie de l'esprit ; même quand elle est privée de ce bien dont la participation la rend heureuse, c'est-à-dire lors même qu'elle est vicieuse, elle reste meilleure que ce qu'il y a de plus admirable dans les corps, meilleure que la lumière qui se fait sentir aux yeux de la chair, parce qu'elle est elle-même un corps ; mais la nature incorporelle est au-dessus de tout corps, quel qu'il puisse être ; ce n'est point par sa masse, car la masse appartient aux corps seuls, mais par une certaine force qui la rend capable de monter à des hauteurs où ne sauraient jamais parvenir toutes les images que l'âme tire des sens. Mais de même que les corps inférieurs, comme la terre, l'eau et même l'air, deviennent meilleurs en participant à un corps supérieur, c'est-à-dire lorsque la lumière les éclaire et que la chaleur les échauffe ; ainsi les créatures incorporelles, douées de raison, deviennent meilleures en participant à leur Créateur, lorsqu'elles s'unissent à lui par une pure et sainte charité ; si elles en sont complètement séparées, elles se couvrent de ténèbres et s'endurcissent en quelque sorte.

57. Les hommes infidèles sont donc ténèbres ; ceux que la loi ramène à Dieu deviennent lumière par un certain rayonnement que la vérité leur apporte. Si par un heureux progrès ils passent de la foi à la claire vision, de façon a mériter de voir ce qu'ils croient, autant qu'un si grand bien puisse être vu, ils recevront une parfaite image de Dieu ; c'est à eux que l'Apôtre a dit : « Vous étiez autrefois ténèbres : vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur[297]. » Le diable et ses anges sont des ténèbres plus extérieures que les hommes infidèles, car ils sont plus éloignés de l'amour de Dieu et plus avancés dans l'opiniâtreté de leur orgueil. Et comme le Christ, au dernier jugement, dira à ceux qu'il rejettera à sa gauche : « Allez dans le feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges[298] ; » ces malheureux, associés aux esprits malins et damnés avec eux, iront dans les ténèbres plus extérieures, c’est-à-dire qu'ils seront en communauté de châtiment avec le diable et ses anges. C'est le contraire de ce qui est dit au bon serviteur : « Entrez dans la joie de votre Seigneur[299] : » plus les ténèbres des damnés sont extérieures, plus est intérieure la lumière des élus. Il ne faudrait point, par de vaines imaginations, se représenter ces êtres comme dans des lieux ; il n'appartient qu'à des corps d'occuper des espaces. Or, l'esprit de vie n'est pas un corps, ni l'âme raisonnable, encore moins Dieu, le créateur généreux et le juste ordonnateur de tout. Lorsqu'on dit que ces êtres s'approchent ou s'éloignent, entrent ou sortent, c'est par rapport aux volontés et aux affections.

58. Mais parce qu'un châtiment est réservé à ceux qui se plaisent dans les œuvres mauvaises, c'est-à-dire dans les œuvres de ténèbres, le Seigneur, après avoir parlé des ténèbres plus extérieures, ajoute « que là il y aura pleur et grincement de dents. » Dès lors ceux qui sont devenus ténèbres par l'infidélité et l'injustice, ne peuvent plus croire follement qu'ils retrouveront leurs jouissances criminelles dans l'Éternelle damnation : c'est de leur pleine volonté qu'ils auront usé injustement des biens de cette vie ; c'est malgré eux qu'ils souffriront justement après leur mort. On peut aussi entendre, par les « ténèbres plus extérieures, » les peines corporelles, car le corps est l'extérieur de l'âme ; les maux de l'âme qui l'éloignent de la lumière de la charité et lui font chercher son plaisir dans les péchés, sont alors les ténèbres extérieures ; mais les maux que le corps souffrira éternellement sont « les ténèbres plus extérieures, » les seules qui soient redoutées par ceux que retient la crainte servile. Car s'ils pouvaient toujours se rouler et s'enfoncer impunément dans ces ténèbres extérieures du péché, assurément ils ne voudraient jamais se tourner vers Dieu pour s'éclairer de sa lumière et s'unir à lui par la charité, au sein de laquelle réside la crainte chaste dont la durée est éternelle. Cette crainte n'est pas un tourment pour l'âme ; elle ne fait que l'attacher plus fortement à ce bien dont la perte serait sa chute.

59. « Que toute la race d'Israël le craigne. » Et voyez pourquoi : « Parce qu'il n'a pas méprisé, ni dédaigné la prière du pauvre. » Le Christ appelle pauvre celui qui est humble. De là vient cette autre parole : « Garde-toi de t'élever, mais crains. » Donc, que toute la race d'Israël le craigne, parce qu'il n'a pas méprisé la prière de celui qui ne s'enorgueillit pas, mais qui craint. Ce passage peut aussi s'appliquer à notre chef ; parce que le Sauveur lui-même, quoiqu'il fût riche, s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de sa pauvreté[300]. Il s'est fait pauvre sous la forme de serviteur et c'est dans cet, abaissement qu'il a prié ; car il s'est humilié sous cette forme et s'est rendu obéissant jusqu'à la mort[301]. Voyez donc ce qu'il dit : « Parce qu'il n'a pas méprisé, ni dédaigné la prière du pauvre et « qu'il n'a pas détourné de moi sa face. » Mais que deviennent ces mots : « Pourquoi m'avez-vous abandonné ; » si le Seigneur ne détourne pas sa face ? Le sens vrai, c'est. que Dieu en nous abandonnant ne nous abandonne pas lorsqu'il ne nous exauce pas pour les biens temporels : par là il nous instruit, il nous fait comprendre le néant de ce qu'il nous enlève et la grandeur de ce qu'il nous offre. « Il n'a pas méprisé, ni dédaigné la prière du pauvre, ni détourné de moi sa face : et lorsque je criai vers lui, il m'a exaucé. » Dieu a donc fait ce qui lui a été demandé un peu auparavant, lorsque le Christ, dans sa prière, lui a dit : « Ne vous éloignez pas de moi. » Si Dieu l'a exaucé, il a accompli sa demande et ne s'est pas éloigné. Abandonné d'une manière, le Christ ne l'a pas été d'une autre, pour nous apprendre de quel genre d'abandon nous devons surtout désirer d'être préservés.

60. « Mes louanges monteront vers vous. » Quel mal peuvent donc me faire ceux qui m'insultent comme un vaincu, en voyant que vous m'avez abandonné dans les choses temporelles ? « Je confesserai votre gloire dans une grande assemblée : » elle ne sera pas comme la synagogue qui rit de la mort du délaissé, mais cette grande assemblée sera l’Église répandue au milieu de toutes les nations, et qui croit à la résurrection de celui qu'elle sait bien n'avoir pas été abandonné. C'est là cette unique que le Christ demande de voir délivrée « de la fureur du chien ; » c'est d'elle qu'il a dit : « Je vous chanterai au milieu de l'Église. » Et maintenant : « Je confesserai votre gloire : » dans ceux qui vous béniront, car il parle par leur bouche. La confession ne s'entend pas seulement des péchés, mais aussi de la louange de Dieu ; le Sauveur l'a dit lui-même dans l'Évangile : « Je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de : la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits[302]. » C'est pourquoi il continue : « Je vous rendrai mes vœux en présente de ceux qui vous craignent. Les pauvres mangeront et seront rassasiés ; et ceux qui craignent le Seigneur le loueront. » Ceux-ci sont les petits, dont le Sauveur a dit : « Et vous avez révélé ces choses aux petits ; » ce sont ceux qui craignent Dieu, ce sont les pauvres, c'est-à-dire les humbles, dont le cœur ne s'élève pas ; ils craignent de cette crainte chaste qui n'est pas la terreur des peines, mais la conservation de la grâce.

61. Le Christ veut nous faire entendre par « ses vœux » le Sacrifice de son corps, qui est le Sacrement des fidèles. Après avoir dit : « Je rendrai mes vœux devant ceux qui le craignent, » il ajoute aussitôt : « les pauvres mangeront et seront rassasiés. » Car ils seront rassasiés du pain qui est descendu du ciel ; ils s'unissent au Christ, gardent sa paix et son amour et imitent son humilité ; c'est pour cela qu'ils sont appelés « pauvres. » C'est surtout dans cette pauvreté et cette satiété que les apôtres ont jeté tant d'éclat. « Et ceux qui « cherchent le Seigneur le loueront ; » ils comprennent qu'ils ne sont pas rassasiés en considération de leurs mérites, mais par un pur effet de sa grâce. Ils le cherchent, parce qu'ils ne sont pas de ceux qui cherchent leurs intérêts au lieu des intérêts de Jésus-Christ[303]. Enfin, si ceux qui le louent subissent des tribulations temporelles ou même la mort, « leurs cœurs vivront dans les siècles des siècles. » Cette vie du cœur est étrangère aux sens ; elle se renferme dans le secret de la lumière intérieure, et n'est pas dans les ténèbres du dehors ; elle est dans la fin de la loi, et non pas dans le commencement du péché. Car la fin de la loi c'est la charité d'un cœur pur, d'une bonne conscience, d'une foi non feinte[304] ; la charité qui n'est ni jalouse ni orgueilleuse[305], parce qu'elle ne s'élève pas, mais elle craint, et s’unit à Dieu par cette crainte chaste qui demeure dans tous les siècles. Mais le commencement de tout péché c'est l'orgueil, l'orgueil qui a précipité irrévocablement le démon à l'extérieur, et l'a porté à renverser l'homme par envie en lui inspirant un orgueil semblable au sien. C'est à cet homme qu'il est dit dans un endroit de l'Écriture : « Pourquoi tant d'orgueil de la part de celui qui n'est que terre et cendre ? Parce qu'il a jeté son âme dans sa propre vie[306]. » C'est-à-dire qu'il a comme relégué son âme dans sa propre et privée personne, dans ce moi solitaire où se comptait tout orgueil.

62. Voilà pourquoi on dit de la charité, toujours plus occupée du bien commun que de son bien propre, qu'elle ne cherche pas ses intérêts[307]. C'est de cette charité que les cœurs vivent dans tous les siècles, rassasiés pour ainsi dire du pain céleste ; c'est d'elle que Celui qui rassasie éternellement les âmes a dit lui-même : « Si vous ne mangez pas ma chair et si vous ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous[308]. » C'est donc avec raison que les cœurs de ceux qui seront rassasiés vivront dans les siècles des siècles ; car le Christ est la vie, il habite dans leurs cœurs, maintenant par la foi, plus tard par la claire vision. A présent ils voient en énigme et comme dans un miroir, mais alors ils verront face à face[309]. Ici-bas la charité s'exerce dans de bonnes œuvres d'amour, et cherche de tous côtés à secourir. c'est là sa largeur ; elle supporte patiemment les adversités, et persévère dans la voie que lui a ouverte la vérité : c'est là sa longueur ; elle fait tout cela pour obtenir la vie éternelle qui lui est promise en haut : c'est sa hauteur ; elle existe par une certaine force secrète, cette charité en laquelle nous sommes comme « fondés et enracinés[310], » cette charité où on ne cherche pas à pénétrer les causes de la volonté de Dieu, dont la grâce nous sauve, non selon le mérite de nos œuvres, mais selon sa miséricorde[311] ; car il nous a, de sa propre volonté, engendrés par la parole de la vérité[312], et cette volonté demeure dans le secret : c'est en présence de la profondeur de ce secret que l'Apôtre s'écrie, épouvanté : « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! combien ses jugements sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Car, qui a connu la pensée du Seigneur[313] ? » Et voilà la profondeur. La hauteur désigne à la fois ce qui est élevé et ce qui est profond ; lorsqu'on emploie ce mot dans le sens de l'élévation, il marque la sublimité ; lorsqu'on l'emploie dans le sens de la profondeur, il marque la difficulté de pénétrer et de connaître. « Seigneur, que vos œuvres sont belles ! dit le Psalmiste, vos pensées sont infiniment profondes[314]. » Et encore : « Vos jugements sont comme un impénétrable abîme[315]. » Ici donc se présente le passage de l'Apôtre qui fait une de vos questions : « Pour cette raison, je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité tire son nom dans les cieux et sur la terre, afin que, selon les richesses de sa gloire, il vous fortifie puissamment par son Esprit ; que le Christ habite dans l'homme intérieur par la foi qui anime vos cœurs, et qu'enracinés et fondés dans la charité vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur, et connaître l'incomparable grandeur de la science de la charité du Christ, et que vous soyez remplis selon toute la plénitude de Dieu[316]. »

63. Faites bien attention à toutes ces paroles. « Pour cette raison, dit l'Apôtre, je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité tire son nom dans les cieux et sur la terre. » Vous demandez quelle est cette raison ; l'Apôtre l'avait déjà donnée : « C'est pourquoi je demande que vous ne vous laissiez pas abattre à la vue de tout ce que je souffre pour vous. » Il leur souhaite donc de n'être pas affaiblis par les tribulations qu'il supportait pour eux, et à cause de cela il fléchissait les genoux devant le Père. Et pour leur montrer d'où peut leur venir, la grâce de ne pas tomber dans la faiblesse, il ajoute : « Afin que, selon les richesses de sa gloire, il vous fortifie puissamment par son Esprit. » Ce sont les richesses qui font dire à l'Apôtre : « O profondeur des richesses ! » Là se cachent les causes qui nous font dire, à nous qui n'avons rien mérité : qu'avons-nous que nous ne l'ayons reçu ? L'Apôtre poursuit ainsi : « Afin que le Christ habite dans l'homme intérieur par la foi qui anime vos cœurs. » C'est la vie des cœurs par laquelle nous vivons dans les siècles des siècles, depuis que la foi commence en nous jusqu'à la claire vision où tout s'achève. « Afin qu'enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints. » Ceci marque la communion d'une certaine république céleste et divine ; les pauvres y sont rassasiés, parce qu'ils ne cherchent pas leurs intérêts, mais ceux de Jésus-Christ ; c'est-à-dire qu'ils ne poursuivent pas leur bien privé, mais le bien commun où s'accomplit le salut de tous ; car l'Apôtre a dit de ce pain qui rassasie les pauvres : « Nous ne sommes tous ensemble qu'un seul. pain et un seul corps[317]. » Que veut-il donc leur faire comprendre ? C'est, je l'ai déjà dit, « la largeur » dans les bonnes œuvres où la bonté est poussée jusqu'à aimer les ennemis ; « la longueur, » pour que les maux soient patiemment supportés en faveur de cette largeur de charité ; « la hauteur, » pour qu'on n'espère pas quelque chose de vain et de passager pour des œuvres, auxquelles est réservée une récompense sublime et éternelle ; quant à « la profondeur, » elle touche au mystère de la grâce gratuite, cachée dans les secrets de la volonté de Dieu. C'est là que nous sommes enracinés, c'est là que nous sommes fondés : enracinés, parce que nous sommes un champ que Dieu cultive ; fondés, parce que nous sommes un édifice que Dieu bâtit. Car le même Apôtre, dans un autre endroit, dit bien que tout ceci ne vient pas de l'homme : « Vous êtes la culture de Dieu, vous êtes l'édification de Dieu[318]. » Tout cela se fait lorsque, dans notre pèlerinage, la foi opère par l'amour. Mais dans le siècle futur la charité pleine et parfaite, délivrée de toute souffrance, n'aura plus à croire ce qu'elle ne voit pas ni à espérer ce qu'elle ne possède point : elle contemplera à jamais la beauté immuable de la vérité ; sa tranquille occupation, son occupation sans fin sera de louer ce qu'elle aime et d'aimer ce qu'elle loue. C'est d'elle que l'Apôtre dit : « Connaître aussi l'incomparable science de la charité du Christ, afin que vous soyez remplis selon toute la plénitude de Dieu. »

64. La figure de la croix nous est montrée dans ce mystère. Le Christ est mort parce qu'il l'a voulu et comme il l'a voulu ; ce n'est pas sans motif qu'il a choisi ce genre de supplice ; c'est pour que la croix fût une image et un enseignement de cette largeur, de cette longueur, de cette hauteur et de cette profondeur. La largeur est représentée par le bois posé en travers à la partie supérieure ; elle désigne les bonnes œuvres, parce que c'est là que les mains sont étendues. La longueur est marquée par le bois que nous voyons s'étendre depuis cette partie transversale jusqu'à la terre ; on y est debout en quelque façon, c'est-à-dire qu'on persiste et on persévère : c'est le caractère de la longanimité. La hauteur est marquée par le haut du bois qui surmonte la partie transversale, où se montre la tête dû crucifié : c'est l'attente sublime de ceux qui ont de saintes espérances. Enfin la portion du bois qui est plantée et ne se voit pas et qui forme comme un fond d'où tout s'élève, signifie la profondeur de la grâce gratuite : que de génies se sont usés à pénétrer ce mystère et ont mérité qu'on leur dise enfin : « O homme, qui es-tu, pour répondre à Dieu[319] ? »

65. Les cœurs des pauvres rassasiés vivront donc dans les siècles des siècles ; ces pauvres sont les humbles qui brûlent du feu de la charité et ne cherchent point leur bien propre, mais mettent leur joie dans la société des saints. Cela s'est accompli d'abord dans les Apôtres. Mais voyez dans ce qui suit tout ce qu'ils ont conquis de peuples, en louant Dieu, c'est-à-dire en annonçant la grâce de Dieu, car il a été dit : « Ceux qui cherchent le Seigneur le loueront. »

66. « Toutes les extrémités de la terre se souviendront du Seigneur et se convertiront à lui ; et toutes les nations l'adoreront, parce que l'empire est au Seigneur, et il dominera sur les nations. » Cet insulté, ce crucifié, ce délaissé acquiert cet empire ; à la fin il le remettra à Dieu son Père ; ce ne sera pas pour le perdre, mais ce que le Christ a semé dans la foi lorsqu'il est venu comme moins grand que son Père, il le conduira à cette claire vision où les élus reconnaîtront que le Sauveur, égal à son Père, ne s'est jamais éloigné de lui. « Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré. » Par ces riches de la terre nous devons entendre les orgueilleux, si nous avons eu raison d'entendre par les pauvres ces humbles dont il a été dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux : » car ce sont eux qui sont doux, qui pleurent, qui ont faim et soif de la justice, qui sont. miséricordieux, purs de cœur, pacifiques, et qui souffrent persécution pour la justice : une béatitude est attachée à chacune de ces désignations[320]. Par les riches de la terre il faut donc entendre les orgueilleux. Ce n'est pas inutilement que la distinction a été faite entre les pauvres, « qui mangeront et seront rassasiés, » et « tous les riches de la terre qui ont mangé et qui ont adoré ; » car ceux-ci ont été conduits aussi à la table du Christ, ils reçoivent son corps et son sang, mais ils l'adorent seulement ; ils ne sont pas rassasiés par le Christ, parce qu'ils ne l'imitent pas ; ils mangent~celui qui s'est fait pauvre et ne veulent pas être pauvres comme lui, oubliant que le Christ a souffert pour nous et nous a laissé son exemple à suivre[321]. Ces riches méprisent l'abaissement où il s'est réduit, lorsqu'il s'est rendu obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix, et refusent de souffrir à son exemple, par orgueil et non par grandeur, par faiblesse et non par force. Mais Dieu l'a ressuscité d'entre les morts et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, pour qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers[322] ; le bruit de sa grandeur et la gloire de son nom ont été répandus partout, et les riches de la terre viennent aussi à sa table ; ils le mangent et l'adorent, sans se rassasier pourtant, parce qu'ils n'ont pas faim et soif de justice : car ceux-là seuls seront rassasiés. Il est vrai que la satiété parfaite ne se trouvera que dans l'éternelle vie, lorsqu'à la fin de ce pèlerinage nous aurons passé de la foi à la claire vision, du miroir à la face, de l'énigme à la vérité manifeste. Toutefois on peut dire qu'on est rassasié par le Christ, lorsque, pour sa justice, c'est-à-dire pour la participation du Verbe éternel, qu'on a commencé à goûter en commençant à croire, on méprise par la tempérance tous les biens du temps et on supporte avec patience tous les maux de la vie.

67. Tels on vit des pécheurs et des publicains, parce que Dieu a choisi ce qu'il y a de plus bas en ce monde pour confondre ce qu'il y a de plus fort[323] ; il a été dit de ceux-là : « Les pauvres mangeront et seront rassasiés. » Mais ils n'ont pas pu renfermer en eux cette satiété, et leur plénitude est devenue une immense louange pour le Seigneur ; embrasés du feu de la charité, ils ont prêché le Christ dont ils chantaient la gloire au lieu de la leur propre, et leur prédication a ébranlé le monde, afin que toutes les extrémités de la terre se souvinssent du Seigneur et se convertissent à lui et que toutes les nations l'adorassent, « car l'empire est au Seigneur, et il dominera sur les peuples. » Cette extension croissante de l'Église a conduit aussi les orgueilleux, c'est les riches de la terre, à la table du Christ ; et quoiqu'ils ne soient pas rassasiés, ils adorent. La prophétie du Psalmiste s'accomplit ici dans le même ordre qu'elle a marqué : « Tous ceux, ajoute-t-il, qui des tendent dans la terre tomberont en sa présente : » c'est-à-dire que tous ceux qui aiment les biens de la terre ne monteront pas au ciel. Car ils ne font pas ce que dit l'Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est là-haut où le Christ est assis à la droite du Père ; goûtez les choses d'en haut et non pas celles de la terre[324]. » Plus ils se croient heureux par la possession des biens d'ici-bas, plus ils descendent dans la terre, c'est-à-dire qu'ils s'abaissent vers ce qui est terrestre. Et voilà pourquoi ils tombent devant Dieu ; c'est-à-dire qu'ils tombent aux yeux de Dieu et non pas aux yeux des hommes qui les croient très élevés et très grands.

68. « Et mon âme vivra pour lui. » Elle vivra pour lui et non pour elle, a la façon des orgueilleux qui mettent leur joie dans leur propre bien et par une vaine élévation se séparent du bien commun de tous qui est Dieu. Prenons-y garde, et cherchons plutôt notre félicité dans le vrai bien, commun à tous, que dans le nôtre propre, « afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux[325] » Le Christ s'est fait notre médiateur, afin de nous réconcilier par l'humilité avec ce Dieu dont nous nous étions éloignés par un orgueil impie. Il n'a pas été dit seulement, comme je l'ai déjà rapporté : « L'orgueil est le commencement de tout péché ; » mais il a été dit aussi dans la même Écriture « Le commencement de l'orgueil de l'homme, c'est l'apostasie à l'égard de Dieu[326]. » Que chacun ne vive donc pas pour soi, mais pour le Christ ; qu'il fasse la volonté du Christ, non la sienne, et qu'il demeure dans sa charité, comme le Sauveur fait lui-même la volonté de son Père et demeure dans son amour. Il nous l'a dit dans l'Évangile par ses leçons et son exemple[327]. Si donc lui, égal au Père dans la forme de Dieu, mais descendu à la forme de serviteur pour notre salut, s'est attaché à faire, non sa volonté, mais celle de son Père ; combien, à plus forte raison ; méprisant notre propre volonté ; qui n'est que ténèbres, devons-nous monter vers cette commune lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde[328], pour que nous soyons illuminés et que la honte ne soit pas sur notre face et que notre âme vive pour lui ! Car c'est de nous qu'il parle lorsqu'il ajoute : « Et ma race le servira ; » car celui qui répand la bonne semence est le Fils de l'Homme ; or, la bonne semence ce sont les enfants du royaume.

69. Toutes les choses qui sont dites dans ce psaume ne regardaient pas le temps présent, mais les temps futurs, comme les choses mêmes l'ont montré ; aussi le Psalmiste a voulu conclure en faisant voir qu'il ne s'occupait pas du présent ni du passé, mais qu'il prophétisait l'avenir : « La génération future, dit-il, sera annoncée au Seigneur, et les cieux annonceront sa justice au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » Il ne dit pas : le Seigneur sera annoncé à la génération qui doit venir, mais : « La génération qui doit venir sera annoncée au Seigneur. » Ceci ne doit pas s'entendre comme d'une chose annoncée à quelqu'un qui l'ignore, mais dans le sens où l'on dit que les anges, non seulement nous annoncent les bienfaits de Dieu. mais annoncent même à Dieu nos prières. Quand l'ange disait : « J'ai présenté le souvenir de votre prière[329], » ce n'était pas pour faire connaître à Dieu nos vœux et nos besoins, car votre Père sait ce qui vous est nécessaire « avant que vous le lui demandiez[330], » mais parce qu'il est nécessaire que la créature raisonnable soumise à Dieu rapporte les choses du temps à l'éternelle vérité, soit en demandant ce qui lui est nécessaire, soit en consultant sur ce qu'elle doit faire. C'est un pieux mouvement du cœur qui n'a rien à apprendre à Dieu, mais qui donne des forces. à l'âme. C'est un moyen de rappeler à cette âme qu'elle n'est pas le bien capable de la rendre heureuse, mais que la béatitude a son principe dans ce bien immuable où elle puise même la sagesse.

70. « La génération qui doit venir sera annoncée au Seigneur, » c'est peut-être encore comme si on disait : ceux-là plairont au Seigneur qui ne l'annonceront pas pour eux, de façon que ce soit la même chose d'annoncer pour le Seigneur ou de vivre pour le Seigneur. C'est ainsi qu'il a. été dit : « Celui qui mange, mange pour le Seigneur ; et celui qui ne mange pas, ne mange pas pour le Seigneur. » Car l'Apôtre ajoute : « Et il rend grâce à Dieu » pour montrer ce que c'est que « de faire pour le Seigneur[331], » c'est-à-dire pour sa gloire. Il y a droiture, justice et piété lorsqu'on accomplit le bien pour la gloire de celui dont la grâce nous permet de le faire. Par conséquent, si ces paroles : La génération gui doit venir sera annoncée au Seigneur, sont entendues dans ce sens : Qu'il sera annoncé une génération qui doit venir au Seigneur, savoir la génération des pieux et des saints, parce que la génération des impies et des pervers ne vient pas pour le Seigneur, mais pour elle-même ; on ne s'écarte pas de cette même explication qui nous montre la participation de l'âme au souverain bien, c'est-à-dire que la créature raisonnable, sujette au changement, ne peut devenir heureuse que si elle se détache humblement d'elle-même pour aspirer à ce bien immuable et commun qui est Dieu, dont on s'éloigne par une orgueilleuse impiété. A mesure qu'elle avance dans ce sentiment, l'âme fait pour le Seigneur tout ce qu'elle fait de bien, c'est-à-dire qu'elle le fait pour la gloire de celui dont la grâce lui a donné l'inspiration et la force de l'accomplir : de là les actions de grâces qui lui sont rendues dans les mystères secrets des fidèles.

71. Nous trouvons une confirmation du sens précédent dans ce qui suit : « Et les cieux annonceront sa justice au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » Là on disait : « La génération qui doit venir sera annoncée au Seigneur ; » ici on dit : « Ils annonceront sa justice. ». Car la génération dont on prophétise la venue est celle des pieux et des saints, elle est la justice de Dieu et non point sa propre justice ; ces saints ne sont pas de ceux qui, « ignorant la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, n'ont pas été soumis à la justice de Dieu[332]. » En disant qu'ils « ignorent la justice de Dieu, » l'Apôtre parle de cette justice de Dieu par laquelle sa grâce nous rend justes, car nous sommes nous-mêmes cette justice lorsque nous vivons bien et que nous croyons en celui qui justifie l'impie[333] ; mais il ne parle pas de cette éternelle et immuable justice qui rend juste Dieu lui-même. » Aussi cette justice qui devient la nôtre, par un présent de Dieu, est désignée en ces termes dans un psaume[334] : « Votre justice est comme les montagnes de Dieu. » Les montagnes de Dieu, ce sont ces saints dont il est dit ailleurs : « Que les montagnes reçoivent la paix pour votre peuple[335]. » Il serait trop long de citer tous les passages des Écritures où il est parlé des saints sous la figure des montagnes.

Mais cette justification s'opère par un secret jugement de Dieu, car elle est l'effet de la grâce gratuite ; et si elle est l'effet de cette grâce, elle ne vient pas des œuvres, autrement la grâce ne serait plus la grâce[336]. D'ailleurs les bonnes œuvres ne datent que de la justification, elles ne la précèdent pas pour la produire, et c'est ici la profondeur dont j'ai beaucoup parlé ci-dessus. Aussi, dans le même psaume, après que le prophète a dit : « Votre justice est comme les montagnes de Dieu, » il ajoute « Vos jugements sont comme un abîme impénétrable. » Puis il arrive au salut qui est commun aux hommes et aux bêtes, parce qu'il est lui-même un effet de la miséricorde de Dieu, et il dit : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les bêtes, parce que votre miséricorde, ô mon Dieu, s'est étendue partout. »[337] Par là nous devons comprendre que nous recevons gratuitement, non seulement le salut éternel et immortel dont l'Apôtre dit que nous ne le possédons qu'en espérance[338], mais encore le salut qui est commun aux hommes et aux bêtes : qui pourrait donc s'enorgueillir de ses œuvres, puisque nous ne les opérons que par la grâce de Dieu ? « Nous sommes l’ouvrage de ses mains, créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions[339]. » Il est donc gratuit ce salut dont il est parlé dans un autre psaume : « Le salut vient du Seigneur, et votre bénédiction s'étend sur votre peuple[340]. »

72. Ces mots : « Le salut du Seigneur, » ne signifient pas que le Seigneur est sauvé, ils désignent le salut qui sauve ceux qu'il plaît à Dieu de traiter ainsi ; de même quand il est dit : « Ils ignorent la justice de Dieu et veulent établir la leur propre ; » on ne doit pas entendre la justice qui est la nature même de Dieu, mais celle que communique sa grâce à ceux qu'elle justifie. On est sauvé et justifié par le même principe.. Le Seigneur avait dit : »Il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades ; » il s'explique en ajoutant : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs[341]. » Ce n'est donc pas en considération de nos propres œuvres de justice, mais dans sa pure miséricorde, que Dieu nous sauve par l'eau de la régénérations.[342] C'est en espérance que cette grâce nous a sauvés[343]. De là ces paroles du psaume : « Mais les enfants des hommes espéreront à l'ombre de vos ailes. Ils s'enivreront de l'abondance de votre maison, et vous les abreuverez du torrent de vos délices, parce qu'en vous est la source de vie, et nous verrons la lumière dans votre lumière. Étendez votre miséricorde sur ceux qui vous connaissent, et votre justice sur ceux qui ont le cœur droit. »[344] A cette justice de Dieu est opposé l'orgueil qui met sa confiance dans ses propres œuvres ; c'est pourquoi le Psalmiste ajoute : « Qu'il ne m'arrive point de marcher d'un pas orgueilleux[345]. »

73. Or, cette justice qui justifie les fidèles de Dieu, vivant ici-bas de la foi, en attendant qu'une parfaite justice les conduise à la claire vision, et la consommation de leur salut à l'immortalité même de leur corps, c'est la grâce de la nouvelle alliance. De là ces paroles de l'Apôtre dans un autre endroit : « Nous sommes les ambassadeurs du Christ, et c'est Dieu qui vous exhorte par notre bouche ; nous vous conjurons au nom du Christ de vous réconcilier avec Dieu : » et puis il ajoute : « Il a voulu que celui qui ne connaissait pas le péché devînt péché pour l'amour de nous, » c'est-à-dire victime pour nos péchés ; car dans l'ancienne loi on appelait péché ce qui était offert pour l'expiation du péché. « Afin que nous soyons la justice de Dieu en lui-même[346] ; » c'est-à-dire, afin que dans son corps, qui est l'Église dont il est le chef, nous soyons cette justice de Dieu dont il est dit que ceux qui l'ont ignorée, et ont voulu établir la leur propre en se glorifiant dans leurs œuvres, ne s'y sont pas soumis. Aussi, après ces mots : « Ils annonceront sa justice, » le Psalmiste ajoute : « Au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » Quel est le peuple que le Seigneur n'ait pas fait, en tant que ce peuple est une réunion d'hommes ? Il a créé aussi les animaux ; toute vie vient de lui, tout ce qui est créé est son ouvrage. Ces mots : « Que le Seigneur a fait, » ne doivent donc pas s'entendre seulement de la création de ce peuple, mais encore de sa justification par la grâce de Dieu, selon ce passage de l'Apôtre plusieurs fois cité : « Nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions. »

74. Que l'âme raisonnable, dans sa changeante nature, soit donc avertie que, sans la participation au bien immuable, il lui est impossible d'arriver à la justice, au salut, à la sagesse, au bonheur, et que réduite à sa volonté propre, elle trouvera non pas le bien mais le mal. Avec sa seule volonté, elle s'éloigne du bien immuable et par là elle se corrompt ; elle ne peut se guérir par elle-même ; elle a besoin de la miséricorde gratuite de son Créateur, qui, la faisant vivre de la foi dans cette vie, l'établit dans l'espérance du salut éternel. Qu'elle ne s'enorgueillisse donc pas, mais qu'elle craigne, et que, portant au cœur cette crainte chaste, elle s'unisse à Dieu, qui l'a purifiée des souillures de son amour déréglé pour les biens inférieurs, comme d'une sorte de fornication spirituelle. Qu'elle ne se laisse pas toucher par les louanges humaines pour ne pas ressembler aux vierges folles[347], et c'est ici la dernière de vos questions ; les vierges folles faisaient le bien dans le but d'obtenir des louanges vaines et non pas en vue de leur propre conscience où elles avaient Dieu pour témoin ; mais que l'âme raisonnable suive l'exemple des vierges sages, afin qu'elle dise avec l'Apôtre : « Notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience[348]. » C'est là ce qui s'appelle porter l'huile avec soi et ne pas en acheter à ceux qui en vendent, c'est-à-dire à ceux qui flattent. Car les flatteurs vendent leurs louanges comme de l'huile aux insensés. C'est de cette huile que parle le Psalmiste : « Le juste me reprendra avec charité et me corrigera ; mais l'huile du pécheur n'engraissera pas ma tête[349]. » Le prophète préfère être repris avec bonté par le juste et être en quelque sorte souffleté, plutôt que de faire orgueilleusement enfler sa tête sous les flatteries du pécheur.

75. C'est, je crois, une réponse moqueuse que celle des vierges sages aux vierges folles « Allez plutôt vers ceux qui en vendent et achetez-en ; » ainsi dans un des livres de la sagesse, Dieu dit aux contempteurs de ses lois « Moi aussi je rirai de votre perte[350]. » Ces mots des vierges sages : « De peur que l'huile ne nous manque à nous et à vous, » n'excluent pas l'espérance, mais expriment l'humilité. Qui oserait présumer de sa conscience au point d'être assuré qu'elle lui suffirait au jugement de Dieu, si Dieu ne jugeait pas avec miséricorde ceux qui auront été miséricordieux ? Car le jugement est sans miséricorde pour celui qui n'a pas fait miséricorde[351]. Les lampes ardentes sont les bonnes œuvres dont le Seigneur a dit : « Que vos bonnes œuvres luisent devant les hommes et qu'ils glorifient votre Père qui est aux cieux[352]. » C'est jusque-là que s'élève l'intention des vierges sages : elles veulent que les hommes voient leurs bonnes œuvres, non pour les louer elles-mêmes, mais pour glorifier Dieu qui leur accorde de faire le bien. Aussi leur joie est tout intérieure, sous l’œil de Dieu ; dans ce sanctuaire intime où l'aumône se cache et où le Père la découvre pour la récompenser[353].

Leurs lampes ne s'éteignent pas, parce qu'elles ont au dedans une huile qui les entretient, c'est-à-dire l'intention d'une bonne conscience : cette intention pure fait remonter à Dieu la gloire de toutes les bonnes œuvres qui luisent devant les hommes. Mais les vierges folles ne portent pas cette huile avec elles ; leurs lampes s'éteignent, c'est-à-dire que leurs bonnes œuvres cessent de luire lorsque cesse la louange humaine, qui était leur but : elles agissaient pour être vues des hommes et non pas pour que le Père qui est aux cieux fût glorifié. C'est l'intention pure qui donne l'immortelle gloire ; l'âme qu'elle inspire sait qu'elle doit à Dieu d'être justifiée pour l’accomplissement des bonnes œuvres, et c'est pourquoi elle aime à être louée, non pas en elle, mais en Dieu. De là ce que chante ailleurs l'homme de Dieu : « Mon âme sera louée dans le Seigneur[354], » afin que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur[355].

76. Mais que signifie ce passage du même évangile où il est dit que, comme l'époux tardait, toutes les vierges s'endormirent ? Si nous entendons par ce sommeil « le refroidissement de la charité » produit dans l'attente du dernier jugement « par l'abondance de l'iniquité, » comment conviendra-t-il aux vierges sages, auxquelles on peut appliquer plutôt ces paroles : « Mais celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé[356] ? » Si donc l'Évangile a dit que toutes les vierges s'endormirent, c'est que tous passent par la mort, les insensés qui cherchent la gloire humaine en faisant le bien devant les hommes, et les sages qui le font aussi, mais pour glorifier Dieu : les uns comme les autres meurent, et souvent dans l'Écriture la mort est désignée par le sommeil, à cause de la résurrection future, qui sera comme le réveil. C'est pourquoi l'Apôtre a dit : « Mais au sujet de ceux qui dorment, je ne veux pas que vous ignoriez, mes frères[357] ; » et ailleurs : « Plusieurs de ceux-ci vivent encore ; quelques-uns se sont endormis[358]. » L'Ancien et le Nouveau Testament offrent d'innombrables passages de ce genre. Virgile a dit que le sommeil est frère de la mort[359], et si vous prenez garde, vous trouverez dans les écrivains profanes beaucoup d'endroits où la mort est comparée au sommeil. Le Seigneur nous a donc voulu faire entendre qu'il y aura un temps où, au milieu des tribulations et des tentations de ce siècle, on attendra son avènement d'un moment à l'autre, et que ceux qui paraissent être de sa famille doivent s'y préparer. Voilà ce qu'il enseigne en disant que les vierges allèrent au-devant de l'Époux et de l'Épouse : de l'Époux, c'est-à-dire du Fils de Dieu ; de l'Épouse, soit parce que le Christ viendra à la fin des temps avec ce même corps qu'il a pris dans le sein d'une Vierge, soit parce que l'Église alors apparaîtra dans toute sa gloire avec tous les membres qui la composent et qui en feront voir la grandeur.

77. C'est à cause de leur continence que des vierges ont été choisies pour cette parabole ; il y en a dix, cinq des deux côtés, pour marquer le nombre des sens sur lesquels l'âme veille quand elle s'abstient des plaisirs honteux et illicites. Les lampes, comme je l'ai déjà dit, désignent les bonnes œuvres, surtout celles qui sont inspirées par la miséricorde ; elles désignent aussi un genre de vie qui luit honorablement devant les hommes, mais l'intention qui préside à une telle vie y établit des différences ; de là les vierges sages et les vierges folles. Celles-ci ne portèrent pas de l'huile avec elles, mais les autres en mirent dans leurs vases, c'est-à-dire dans leurs cœurs, où s'opère la secrète participation au bien immortel et souverain. Aussi après que le Psalmiste a dit[360] : « Offrez un sacrifice de justice, et espérez dans le Seigneur, » il ajoute, « Plusieurs disent : Qui nous montrera les vrais biens ? » Ensuite pour nous apprendre avec quel sentiment nous devons opérer les œuvres de justice, c'est-à-dire offrir un sacrifice de justice, il parle ainsi : « La lumière de « votre face a été imprimée en nous, Seigneur ; vous avez donné la joie à mon cœur.[361] » Celui qui opère de bonnes œuvres et vit honorablement devant les hommes, en participant à ce bien souverain et en s'efforçant d'y monter de plus en plus, porte avec lui cette huile par laquelle les bonnes œuvres ne cessent de luire devant les hommes ; en lui la charité ne se refroidit point par l'abondance de l'iniquité, mais elle persévère jusqu'à la fin. Les vierges folles n'ont pas cette huile, parce qu'en s'attribuant ce qu'elles font de bien, il est impossible qu'elles échappent à l'orgueil ; et tel est le plaisir que cet orgueil leur fait prendre nécessairement dans les louanges humaines, qu'elles paraissent ne rechercher que cette joie à chaque bonne œuvre qu'elles accomplissent.

78. « Mais comme l'Époux tardait, toutes s'endormirent. » Il ne viendra pas lorsqu'on l'attendra, mais ce sera au milieu de la nuit, dans la plus épaisse obscurité, c'est-à-dire qu'on ne saura pas s'il doit venir. Aussi l'Évangile nous dit-il qu'au milieu de la nuit on entendit crier : « Voici l'Époux qui vient, allez au-devant de lui. » Ce cri est la trompette dont parle l'Apôtre : « Et la trompette sonnera, et les morts ressusciteront incorruptibles[362]. » La trompette signifie ici un signal éclatant et que tout le monde entendra. Dans un autre endroit[363], l'Apôtre l'appelle la voix de l'archange et la trompette de Dieu. Elle est appelée aussi, dans l'Évangile, la voix de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, qu'entendront ceux qui reposent dans les tombeaux et ils se lèveront[364]. Toutes ces vierges, les sages et les folles, se lèvent donc et prennent leurs lampes, c'est-à-dire qu'elles se préparent à rendre compte de leurs œuvres.

79. Mais alors, dans l'immensité de ce cri et au milieu de la résurrection des morts, la louange humaine ne consolera plus personne, parce qu'on ne pourra plus douter que le jugement ne soit proche. Car on n'aura pas le temps de discourir sur celui-ci, de juger celui-là, de louer et de favoriser cet autre, quand chacun portera son fardeau et ne pensera qu'à rendre compte de ce qu'il aura fait. Les vierges folles, par habitude, chercheront encore les louanges humaines ; mais, n'en trouvant plus, elles seront saisies d'un découragement profond, car elles n'ont pas dit sincèrement à Dieu : « En vous est ma louange ; » ni : « Mon âme sera louée dans le Seigneur ; » enfin elles ne se sont pas glorifiées dans le Seigneur, lorsque, ignorant la justice de Dieu, elles établissaient leur propre justice. Elles demandent aux vierges sages de l'huile, c'est-à-dire quelque consolation ; elles n'en trouvent, ni n'en reçoivent ; les vierges sages leur répondent qu'elles ne savent point si le témoignage même de leur propre conscience leur suffira, qu'elles attendent la miséricorde de leur Juge, et lorsqu'il sera assis sur son trône, qui pourra se vanter d'avoir un cœur chaste ou d'être pur de tout péché, à moins que la miséricorde de Dieu ne soit plus grande que sa justice[365] ? Cette miséricorde s'étendra sur ceux qui auront fait des œuvres de miséricorde avec l'espoir d'être traités miséricordieusement de la part de ce Dieu dont ils savaient qu'ils avaient tout reçu ; ils ne se glorifiaient pas comme s'ils n'avaient rien reçu, et qu'ils eussent eu par eux de quoi plaire à Dieu ; à l'exemple des insensés qui mettent leur plaisir dans le bien qu'ils font et dont ils s'attribuent toute la gloire, se laissant louer par la flatterie ou l'erreur, comme si eux-mêmes étaient quelque chose. « Mais celui qui pense être quelque chose, lorsqu'il n'est rien, se trompe lui-même. Que chacun considère bien quelle est son œuvre, et alors, c'est seulement en lui-même qu'il cherchera sa gloire et non pas dans un autre[366] ; » c'est porter son huile avec soi, et ne pas dépendre des louanges d'autrui. Mais quelle gloire trouvera-t-on en soi, sinon Celui à qui on dit : « Vous êtes ma gloire et vous élevez ma tête[367] ? » Il faut donc le redire souvent : que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur[368].

80. La divine sagesse, qui habite dans les vierges sages et qui dit aux contempteurs de sa doctrine : « Moi aussi je rirai de votre perte[369], » dit, dans le même sens, aux vierges folles : « Allez plutôt vers ceux qui vendent de l'huile et achetez-en ; » ce qui signifie : Où sont ceux qui vous trompaient de leurs fausses louanges, quand vous vous abusiez vous-mêmes en vous glorifiant en vous et non dans le Seigneur ? « Et tandis qu'elles vont en acheter, l'Époux vient ; et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui. » Ceci me paraît devoir s'entendre de la vaine gloire après laquelle soupireront encore les âmes corrompues, accoutumées à poursuivre le néant des louanges humaines. Ce vif désir est exprimé par ces paroles : « Tandis qu'elles vont acheter de l'huile, l'Époux arrive ; et celles qui étaient prêtes entrèrent aux noces avec lui. » Celles qui étaient prêtes, c'est-à-dire : celles qui portaient au cœur la vraie foi et la vraie piété, par lesquelles elles pouvaient se mêler à la société des saints qui se glorifient, non pas en eux-mêmes, mais dans le Seigneur, et entrer avec eux dans cette joie dont il a été dit : « Entrez dans la joie de votre Seigneur[370] ; » c'est là que s'achèvera la participation au bien immuable, dont la foi nous donne ici-bas comme les arrhes, afin que cette grâce nous fasse vivre pour Dieu et non pour nous.

81. Enfin, « les autres vierges arrivent, disant : Seigneur, Seigneur, ouvrez-nous. » L'Évangile ne dit pas qu'elles achetèrent de l'huile et qu'elles arrivèrent ensuite, car il n'y avait plus d'huile à acheter, mais que ces vierges cherchèrent trop tard miséricorde lorsque déjà il était temps de juger et que la séparation des bons et des méchants allait s'accomplir. C'est avec raison qu'il leur est répondu : « Je vous le dis en vérité, je ne vous connais pas. » Celui qui répond ainsi sait toute chose, mais ces mots : « Je ne vous connais pas, » ne veulent rien dire autre que ceci : Vous ne m'avez point connu quand vous avez mieux aimé mettre en vous votre confiance qu'en moi. Car lorsqu'il est dit que Dieu nous connaît, il nous donne la connaissance de lui-même, afin que nous comprenions que cette science de Dieu est un effet de sa miséricorde à notre égard et non point un résultat de notre mérite. Aussi l'Apôtre, après avoir dit. dans un certain passage : « Maintenant que vous connaissez Dieu, » se reprend et ajoute : « ou plutôt maintenant que vous êtes connus de Dieu[371]. » Que veut dire ici l'Apôtre sinon que c'est Dieu qui leur a donné la connaissance de lui-même ? mais personne ne connaît Dieu si ce n'est celui qui comprend que Dieu est ce bien souverain et immuable par la participation duquel on devient bon. Cela est marqué à la fin de ce psaume[372] : « ils annonceront sa justice au peuple qui naîtra et que le Seigneur a fait. » De là ces mots d'un autre psaume : « C'est Dieu qui nous a faits, et non pas nous-mêmes[373]. » Ceci ne doit pas s'entendre de notre nature d'homme, dont Dieu est le créateur comme il l'est du ciel et de la terre, des astres et des animaux ; mais cela doit se rapporter à cette création morale et surnaturelle dont l'Apôtre a dit : « Car nous sommes sors ouvrage, créés en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que Dieu a préparées afin que nous y marchions[374]. »

82. Vous trouverez, je pense, vos cinq questions suffisamment résolues dans l'examen de cette sixième question que je m'étais posée sur la grâce de la nouvelle alliance, pour laquelle le Verbe s'est fait chair, c'est-à-dire que celui qui est le Fils de Dieu s'est fait homme en prenant notre nature sans perdre la sienne ; afin de donner à ceux qui l'auront reçu, la puissance de devenir enfants de Dieu, d'hommes qu'ils étaient, de monter à un état meilleur par la participation au bien immuable, non point dans le but d'obtenir la félicité temporelle, mais l'éternelle vie qui seule est heureuse. Pour ce motif, j'ai cru devoir parcourir le psaume prophétique dont le Christ prononça les premières paroles du haut de la croix, nous faisant voir comment Dieu nous abandonne et comment-il ne s'éloigne pas de nous ; comment il nous invite à chercher les biens éternels, et comment il nous accorde ou nous enlève, pour notre avantage, les biens de ce monde : par là nous apprenons à ne pas nous attacher aux choses du temps, à ne pas mépriser la lumière intérieure qui appartient à la vie nouvelle, et de là vient que le psaume prophétique est intitulé : Pour l'Étoile du matin, comme pour désigner la lumière nouvelle ; nous apprenons à ne pas nous plaire dans des ténèbres extérieures d'où tombent dans des ténèbres « plus extérieures » ceux qui ne se tournent pas des choses du dehors vers les choses intérieures, et à ne pas devenir les compagnons du diable et de ses anges, pour être frappés d'une éternelle damnation. Sachons le vrai sens de notre pèlerinage en cette vie ; soyons crucifiés au monde, les mains étendues et pleines de bonnes œuvres ; persévérons patiemment jusqu'à la fin, tenant notre cœur là-haut où le Christ est assis à la droite du Père[375], et attribuant tout cela, non pas à nous-mêmes, mais à la miséricorde de Dieu dont les jugements profonds épuisent tout esprit qui s'applique à les examiner. Voilà, non point dans une fabuleuse inutilité, mais dans l'importance de sa vérité, la pensée de l'Apôtre sur la longueur, la largeur, la hauteur, la profondeur : c'est par là que nous parviendrons à la science suréminente de la charité du Christ et que nous serons remplis dans toute la plénitude de Dieu[376].

83. Ce n'est pas un soin superflu qui m'a fait traiter avec étendue la grâce de la nouvelle alliance, à l'occasion des questions que vous m'avez proposées ! Elle a des ennemis qui, troublés par la profondeur de ce mystère, veulent attribuer plutôt à eux-mêmes qu'à Dieu ce qu'il y a de bon en eux. Ce ne sont pas des hommes que vous puissiez aisément mépriser ; ils vivent dans la continence et se recommandent par leurs œuvres : ils n'ont pas une fausse idée du Christ, comme les manichéens et d'autres hérétiques ; ils croient que le Christ est égal et coéternel au Père, qu'il s'est véritablement fait homme, qu'il est venu ; et ils attendent son second avènement ; mais ils ignorent la justice de Dieu et veulent établir leur propre justice. Parmi les vierges de la parabole de l’Évangile, le Seigneur fit entrer les unes avec lui et ferma la porte aux autres en leur répondant : « Je ne vous connais pas. » Ce n'est pas en vain que les unes et les autres sont appelées vierges à cause de leur continence ; elles sont cinq des deux côtés parce qu'elles ont dompté la rébellion des cinq sens ; elles portent toutes des lampes, symboles de leurs bonnes œuvres et de leur bonne vie aux yeux des hommes ; elles vont toutes au-devant de l'Époux pour marquer l'attente de l'avènement du Christ. Cependant les unes sont appelées sages, les autres folles ; les sages ont porté de l'huile dans leurs vases, les folles n'en ont point porté. Pareilles en tant de choses, le Christ nous les montre différentes en cela seul, et c'est seulement à cause de cela qu'il leur donne des noms si opposés.

84. Qu'y a-t-il de plus semblable que des vierges et des vierges, cinq d'un côté, cinq de l'autre, allant avec des lampes au-devant de l’Époux ? Et quoi de plus opposé que des sages et des folles ? Celles-là portent de l'huile dans leurs vases, c'est-à-dire qu'elles portent dans leurs cœurs l'intelligence de la grâce de Dieu, sachant bien que personne n'est continent si Dieu ne lui en fait la grâce, et qu'on est redevable à la sagesse éternelle de savoir même que la continence est un don de Dieu[377] ; celles-ci n'ont pas rendu grâces au dispensateur de tous les biens, elles se sont égarées dans leurs pensées ; leur cœur s'est obscurci, et tandis qu'elles se disaient sages, elles sont devenues folles[378]. Toutefois il ne faut pas désespérer d'elles avant le sommeil ou la mort ; mais si elles s'endorment dans cet état, quand retentira le cri annonçant l'arrivée de l'Époux, et qu'à leur réveil, c'est-à-dire à la résurrection, elles restent dehors : ce n'est point qu'elles ne soient pas vierges ; c'est qu'ignorant d'où leur vient le don de la continence, elles sont folles, et c'est avec raison qu'elles seront mises dehors parce qu'elles ne portent pas avec elles le sentiment de la grâce intérieure.

85. Quand donc vous rencontrerez des gens semblables, ne vous laissez pas persuader par eux qu'il soit bon de porter des vases vides, mais persuadez-leur plutôt de marcher vers le Christ avec des vases pleins : « Quiconque pense savoir quelque chose, dit l'Apôtre, ne sait pas encore comment il faut savoir[379] ; » et, s'expliquant bientôt, il ajoute : « Mais quiconque aime Dieu est connu de lui[380]. » L'Apôtre ne dit pas que celui qui aime Dieu le connaît, mais « qu'il est connu de lui, » et par là il a voulu nous faire comprendre plus clairement que l'amour de Dieu est aussi une grâce qui vient de lui. Car la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs, non par nous-mêmes, mais par l'Esprit-Saint qui nous est donné[381]. On ne peut pas aimer beaucoup Dieu lorsqu'on s'attribue à soi-même et non pas à Dieu ce qu'on a de bon dans l'âme ; en de telles dispositions, comment songerait-on à ne pas se glorifier en soi, mais dans le Seigneur ? Celui qui se glorifie d'être bon doit se glorifier en Celui qui l'a fait bon ; il est donc évident que celui qui se croit bon par lui-même s'en attribuera la gloire et non pas au Seigneur. Or, toute la fin de la grâce de la nouvelle alliance, par laquelle nous tenons haut nos cœurs (car tout bienfait, tout don parfait vient d'en haut)[382], c'est de nous empêcher d'être ingrats et, dans ces actions de grâces, on ne fait que de se glorifier dans le Seigneur et non pas en soi-même.

C'est tout un livre que je viens de vous écrire ; il est étendu et ne contient cependant rien d'inutile, ce me semble. Mais attachez-vous aussi à lire les saintes Écritures, et vous n'aurez que peu de choses à me demander. Par la lecture et la méditation, et surtout si vos prières s'élèvent pures vers le dispensateur de tous les biens, vous apprendrez tout ce qu'il faut connaître, à coup sûr beaucoup de choses au moins, et plutôt par l'inspiration de Dieu que par les leçons des hommes. D'ailleurs, lorsque nous reconnaissons sans nous tromper la vérité dans celui qui nous parle au dehors, n'est-ce point une preuve que nous avons pour maître la Lumière intérieure ?

LETTRE CXLI. (14 juin de l'année 412.)

Après la conférence de Carthage, en 411, où les donatistes furent si solennellement condamnés, beaucoup d'évêques du parti vaincu firent courir le bruit que les évêques catholiques avaient gagné à prix d'argent Marcellin, le président et le juge de la conférence. II importait de ne pas laisser sans réponse ces menteuses accusations. Le 14 juin 412, des évêques catholiques, réunis en concile à Zerta en Numidie, adressèrent aux donatistes une lettre qui établissait la vérité et rappelait l'ensemble des actes de la conférence. Saint Augustin nous apprend lui-même que cette lettre synodique fut son ouvrage[383].

SILVAIN L'ANCIEN, VALENTIN, AURÉLE, INNOCENT, MAXIME, OPTAT, AUGUSTIN, DONAT ET LES AUTRES ÉVÊQUES DU CONCILE DE ZERTA AUX DONATISTES.

1. D'après ce que nous entendons dire de toutes parts, vos évêques prétendent que le juge a été gagné à prix d'argent pour porter la sentence contre eux, et vous le croyez sans peine ; à cause de cela beaucoup d'entre vous n'ont pas voulu encore acquiescer à la vérité ; pressés par la charité du Seigneur, et réunis en concile, il nous a paru bon de vous adresser cette lettre afin de vous prévenir que ces pasteurs vaincus et convaincus vous débitent des mensonges. Dans l'écrit même qu'ils avaient préparé pour cette conférence et qu'ils avaient signé de leurs noms, ils nous appelaient des traditeurs et leurs persécuteurs : mais ils ont été dévoilés et convaincus dans leur fausseté et leur insigne mensonge ; en effet, voulant faire parade de leur grand nombre, ils avaient inscrit, comme étant présents, les noms de quelques évêques absents, et bien plus, le nom même d'un mort ; on leur demanda où était cet évêque, et, aveuglés par un trouble soudain, ils avouèrent eux-mêmes qu'il était mort en route. Interrogés sur la question de savoir comment il avait pu signer à Carthage puisqu'il était mort en chemin, leur trouble ne fit qu'augmenter, et, ne reculant pas devant un nouveau mensonge, ils répondirent que l'évêque était mort en revenant de Carthage mais ils ne purent jamais se tirer de ce mensonge-là. Voilà ceux que vous croyez, soit qu'il s'agisse des anciens traditeurs, soit qu'il s'agisse de la corruption du juge : ils n'ont pu, sans commettre un crime de faux, écrire cette pièce où ils nous reprochent le crime d'avoir livré les saintes Écritures. C'est pourquoi nous avons jugé à propos de vous donner ici un résumé de ce qu'il importe le plus que vous sachiez, de peur que vous ne puissiez atteindre au volumineux récit de tout ce qui s'est passé ou que la lecture ne vous en paraisse trop fatigante.

2. Nous arrivâmes à Carthage, nous et vos évêques, et, ce qu'auparavant ils ne voulaient pas en le déclarant indigne d'eux, nous nous réunîmes. Sept évêques de notre côté et autant du leur furent choisis pour parler au nom de tous. On en désigna sept autres des deux côtés avec lesquels les évêques choisis pourraient se concerter en cas de besoin, et encore quatre de part et d'autre pour surveiller les comptes rendus, de peur qu'on ne fît dire à quelqu'un ce qu'il n'aurait pas dit. Il y eut aussi des deux côtés quatre scribes dont deux devaient alterner, pour tout recueillir avec les secrétaires du juge, afin d'empêcher que personne d'entre nous ne prétendît avoir dit ce qui n'aurait pas été consigné. Comme complément de toutes ces précautions, il fut convenu que nous et les évêques donatistes, et le juge lui-même, nous signerions ce que nous aurions dit, pour éviter que nul ne se plaignît plus tard que ses paroles eussent été falsifiées. La publicité de ces actes partout où il le faudra, devant avoir lieu du vivant de ceux qui les ont signés, leur vérité demeurera inattaquable pour la postérité. Ne soyez donc pas ingrats envers une si grande miséricorde de Dieu qui s'est révélée à votre profit par tant de soins prévoyants. Désormais il n'y a plus d'excuse ; ce serait trop de dureté de cœur et une opiniâtreté trop diabolique que de résister à une aussi évidente manifestation de la vérité.

3. Les évêques de votre parti, choisis pour parler au nom de tous, s'efforcèrent, autant qu'ils le purent, d'empêcher qu'on ne s'occupât de l'affaire pour laquelle un si grand nombre d'évêques catholiques et donatistes s'étaient rendus à Carthage de tous les points de l'Afrique et de lieux si éloignés. Tandis que toute âme était en suspens dans l'attente de ce qui allait se faire dans cette grande assemblée, vos évêques insistaient violemment pour que rien ne se fît. Pourquoi cela, sinon parce qu'ils savaient leur cause mauvaise et qu'ils ne mettaient pas en doute leur facile défaite dans le cas où la question se traiterait ? La peur qu'ils avaient de la discussion laissait déjà voir en eux des vaincus. S'ils avaient obtenu ce qu'ils voulaient, si la conférence n'avait pas eu lieu et que la vérité n'eût point apparu par nos débats, que vous auraient-ils répondu à leur retour de Carthage, que vous auraient-ils montré ? Je crois que, les actes en main, ils vous auraient dit : Nous insistions pour que la question ne fût pas traitée, eux insistaient pour qu'elle le fût. Vous voulez voir ce que nous avons fait ; tenez, lisez comme nous les avons vaincus en obtenant de ne rien faire. — Peut-être, avec du bon sens, vous leur auriez répondu : Étiez-vous donc allés pour ne rien faire ? ou plutôt, puisque vous n'avez rien fait, pourquoi êtes-vous revenus ?

4. Enfin, après d'inutiles efforts pour empêcher qu'on n'en vînt à la cause, le débat, où ils furent vaincus en toute chose, fit bien voir pourquoi ils avaient peur. Car ils confessèrent qu'ils n'avaient rien à dire contre l'Église catholique, répandue par toute la terre ; ils furent accablés des divins témoignages des saintes Écritures qui nous montrent l'Église commençant à Jérusalem, s'étendant aux lieux où ont prêché les apôtres et dont ils ont écrit les noms dans leurs épîtres et leurs actes, et se répandant ensuite à travers les autres nations. Ils ont déclaré à haute voix qu'ils n'avaient rien à dire contre cette Église, et c'est là qu'éclate notre victoire au nom de Dieu. En rendant hommage à l'Église avec laquelle il est manifeste que nous sommes en communion et dont ils sont eux-mêmes ouvertement séparés, ils attestent leur ancienne défaite ; ils vous montrent, si vous savez le comprendre, quelle voie vous devez quitter, quelle voie vous devez suivre, et vous le montrent non pas avec cette fausseté qui les a portés à vous mentir jusqu'à ce jour, mais avec cette vérité qu'ils ont été contraints de reconnaître.

5. Ainsi quiconque est séparé de cette Église catholique, quelque louable qu'il pense être dans sa conduite, par ce seul crime d'être séparé de l'unité du Christ, n'aura pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui[384]. Mais quiconque a bien vécu dans cette Église ne sera pas responsable des péchés d'autrui, parce que « chacun y portera son propre fardeau[385], » selon les paroles de l'Apôtre ; et « quiconque y mange indignement le corps du Christ, mange et boit son jugement[386] ; » l'Apôtre lui-même a aussi écrit cela. Ces mots : « Il mange son jugement, » montrent assez qu'il ne mange pas le jugement d'un autre, mais le sien propre. Voilà ce que nous avons fait, ce que nous avons montré, ce que nous avons fait avouer, parce qu'on n'est pas souillé par les méchants en participant aux mêmes sacrements qu'eux, mais en consentant à leurs œuvres. Si on ne donne aucun consentement à ce qui est mal, le méchant est seul à porter le poids de ses œuvres, et ne fait aucun tort à celui qu'il n'a pas eu pour compagnon de son crime.

6. C'est ce que vos évêques ont été aussi forcés de reconnaître à haute voix, non pas au moment où nous disions ces choses, mais après, dans une autre affaire, l'affaire de Cécilien. Nous la distinguions de la cause de l'Église ; si par hasard il était trouvé coupable, nous l'anathématiserions sans abandonner pour cela l'Église du Christ, contre laquelle ses torts ne pouvaient rien préjuger ; on lut donc, lorsqu'on fut arrivé à cette affaire, les actes du concile de Carthage, où soixante-dix évêques donatistes condamnèrent Cécilien absent ; et nous répondîmes que ce concile ne pouvait pas plus nuire à Cécilien absent, que ne nuisit à Primien absent le concile donatiste, où cent évêques le condamnèrent dans l'affaire de Maximien. Ce nom seul rappela à vos évêques ceux qu'ils avaient reçus dans l'intégrité de leurs honneurs après les avoir condamnés, et leur approbation du baptême conféré dans le schisme sacrilège de Maximien, et la sentence du concile de Bagaie, par laquelle, en condamnant les hommes de ce parti ils avaient accordé un délai à quelques-uns de ceux-ci, par la raison que les « rejetons sacrilèges de Maximien ne les avaient pas souillés. » Le souvenir de cette affaire les jeta donc dans l'épouvante et le trouble, et, oubliant ce qu'ils nous contestaient peu de moments auparavant, ils s'écrièrent : « Une cause ne fait rien à une autre cause, ni une personne à une autre personne. » Ils confirmèrent ainsi, par leurs paroles, ce que nous disions de l'Église, savoir, que la cause et la personne de Cécilien, quelles qu'elles pussent être, ne pouvaient préjudicier, ni à l'Église catholique d'outre-mer, contre laquelle vos évêques avaient déclaré n'avoir rien à dire, ni à l'Église catholique d'Afrique, demeurée en communion avec elle. Ils confirmèrent cette doctrine, puisque le parti de Donat ne reçoit aucun dommage de Maximien qui, avec ses autres fauteurs, a condamné Primien ; aucun dommage de Félicien qui a condamné Primien, et a été pour cela condamné par le parti de Donat, où il est admis avec sa dignité épiscopale, comme auparavant ; enfin notre sentiment triomphe, si Maximien n'a pas préjudicié à ses adhérents auxquels ces évêques accordèrent un délai par la raison que la communion avec Maximien n'avait pas pu être pour eux une souillure, car « une cause ne fait rien à une autre cause, ni une personne à une autre personne. »

7. Que cherchez-vous donc de plus ? Vos évêques ont chargé les actes de beaucoup de discours inutiles ; n'ayant pu parvenir à empêcher l'examen de l'affaire, ils ont parlé tant qu'ils ont pu pour qu'il devînt au moins difficile de lire ce qui s'est passé. Mais ce peu de mots de leur part doivent vous suffire, et vous empêcher de haïr l'unité de l'Église catholique à cause de je ne sais quels crimes, de je ne sais quels criminels ; car, comme vos évêques l'ont dit, l'ont relu et l'ont signé, « une cause ne fait rien à une autre, ni une personne à une autre personne. » Nous avons toutefois défendu Cécilien, quoique sa cause ne soit pas celle de l'Église ; nous l'avons défendu pour mettre en lumière, même ici, les calomnies de vos évêques ; ils ont été bien ouvertement vaincus et n'ont pu rien prouver de ce qu'ils reprochaient à Cécilien. De plus, appuyés sur les actes épiscopaux[387], nous fîmes voir que quelques-uns de ceux qui condamnèrent Cécilien absent étaient manifestement eux-mêmes des traditeurs. Vos évêques, ne sachant quoi répondre, dirent que ces actes étaient faux, mais ne purent jamais le prouver.

8. En outre, ils ont avoué, ou plutôt ils ont mis un grand honneur à déclarer que leurs prédécesseurs avaient accusé Cécilien devant l'empereur Constantin ; ils ont ajouté un mensonge, la prétendue condamnation de Cécilien par l'empereur. Ici encore ils ont été vaincus car, pour épaissir le nuage de vos erreurs et pour exciter contre nous la haine de votre parti, ils ne manquent pas de répéter que nous portons devant les empereurs la cause de l'Église. Voilà donc que ces ancêtres dont ils prononcent les noms avec orgueil ont soumis la cause de l'Église au jugement des empereurs ; ils ont poursuivi Cécilien devant le tribunal impérial, et se sont vantés de l'avoir fait condamner. Qu'ils cessent de vous tromper par des discours vains et menteurs ; rentrez en vous-mêmes, craignez le Seigneur, pensez à la vérité, laissez ce qui est faux. Ce que les lois vous ont fait souffrir, vous l'avez souffert, non point pour la justice, mais pour l'iniquité ; et vous n'avez pas le droit de dire que nous sommes injustes, parce qu'il a fallu l'emploi de l'autorité impériale pour vous tirer de l'erreur ; car vos évêques avouent que leurs devanciers ont agi avec Cécilien comme vous ne voulez pas qu'on agisse avec vous. Leurs aveux et leurs vanteries prouvent suffisamment qu'ils ont accusé Cécilien devant l'empereur ; mais il n'est pas du tout prouvé que Cécilien ait été condamné ; au contraire, il est constant qu'il fut deux fois[388] déclaré innocent par des évêques, qu'il le fut ensuite par l'empereur lui-même. Vos évêques l'ont eux-mêmes établi en produisant des actes comme pour leur cause, mais qui leur étaient bien plus contraires, et qui ont tourné à l'avantage de Cécilien. Ils n'ont donc jamais rien pu prouver contre ceux qu'ils ont accusés, et tout ce que nous avons dit pour la cause de l'Église et pour la cause de Cécilien, ils l'ont prouvé eux-mêmes par leurs paroles et par tout ce qu'ils ont lu.

9. C'est ainsi qu'ils produisirent d'abord un livre d'Optat, en preuve de la condamnation de Cécilien par l'empereur ; ce livre témoignait contre eux, il ne faisait que montrer de plus en plus la justification de Cécilien, et tout le monde se mit à rire. Mais parce que le rire même n'a pas pu s'écrire, vos évêques ont attesté dans les actes qu'on avait ri en ce moment de leurs paroles. Ils lurent ensuite un écrit où leurs devanciers se sont plaints auprès de l'empereur Constantin de ce qu'il les persécutait ; ainsi, dans ce même écrit, ils firent voir que Cécilien les avait vaincus devant l'empereur et qu'ils avaient dit faux en soutenant que Cécilien avait été condamné. Ils produisirent en troisième lieu des lettres du même Constantin au lieutenant Vérinus, où l'empereur déteste fortement les donatistes, et dit qu'il faut les rappeler de l'exil pour les livrer à leur propre fureur, parce que la main de Dieu commençait déjà à les frapper ; ces mêmes lettres de l'empereur établissaient donc encore que vos évêques avaient dit faux en parlant de la condamnation de Cécilien ; Constantin montre plutôt que Cécilien les a vaincus devant lui lorsqu'il les exècre violemment et ordonne que la peine de l'exil fasse place à un châtiment divin déjà commencé.

10. Puis ce fut le tour de Félix d'Aptonge, qui ordonna Cécilien ; aux yeux de vos évêques, Félix n'était lui-même qu'un traditeur ; alors ils produisirent contre eux-mêmes une lettre de Constantin, où il demande au proconsul de lui envoyer Ingentius. Or, cet Ingentius avait avoué dans une enquête en présence du proconsul AElien qu'il avait fait un faux contre Félix, ordonnateur de Cécilien. Vos évêques disaient que si l'empereur avait ordonné qu'on lui envoyât Ingentius, c'est que l'affaire de Cécilien était encore pendante ; se laissant aller aux plus vaines conjectures, ils imaginaient que peut-être, après le voyage d'Ingentius, l'empereur avait jugé de nouveau Cécilien et cassé sa première sentence qui l'avait absous. Mais on leur demandait de lire des faits au lieu de conjecturer, et ils ne répondaient absolument rien. Or, cette lettre de l'empereur par laquelle il manda Ingentius auprès de lui et que vos évêques lurent contre eux-mêmes pour Cécilien, portait que le proconsul AElien avait jugé de sa compétence la cause de Félix et constaté son innocence, et que Constantin ne fit venir Ingentius à sa cour que pour répondre aux sollicitations continuelles de ceux qui étaient là : il voulait leur faire comprendre que c'était en vain qu'ils travaillaient à rendre Cécilien odieux et se tournaient violemment contre lui.

11. Qui croirait que vos évêques aient lu toutes ces choses contre eux et pour nous, si, par la volonté du Dieu tout-puissant, il n'était pas arrivé que leurs paroles fussent consignées dans les Actes et que leurs signatures fussent en bas ? Car si quelqu'un veut faire attention à l'ordre des années et des jours, tel qu'il est marqué dans les mêmes Actes, il trouvera d'abord que Cécilien fut absous par un jugement épiscopal. Ensuite, quelque temps après, la cause de Félix d'Aptonge fut portée devant le proconsul AElien qui proclama son innocence : ce fut au moment de cette affaire qu'Ingentius reçut l'ordre de se rendre auprès (330) de l'empereur. Longtemps après, l'empereur lui-même, après avoir entendu les deux parties, prononça son jugement dans l'affaire de Cécilien ; il le déclara innocent et déclara calomniateurs ceux qui l'avaient accusé. D'après les dates, il est suffisamment attesté que c'est une fausseté et une calomnie de prétendre que l'empereur, après avoir mandé à la cour Ingentius, changea sa sentence et condamna Cécilien précédemment absous. Non seulement vos évêques n'ont rien pu lire à l'appui de pareilles assertions, eux qui ont tant lu contre eux-mêmes, mais on leur montre avec la dernière évidence, par les dates, que le jugement de l'empereur en faveur de Cécilien, après avoir entendu les parties, fut prononcé longtemps après le jugement de l'affaire de Félix devant le proconsul, et longtemps après qu'un ordre impérial eût appelé Ingentius à la cour.

12. Que vos évêques ne disent donc plus que nous avons gagné le juge à. prix d'argent. N'est-ce point la ressource ordinaire des vaincus ? Si nous avons donné quelque chose au juge pour qu'il se prononçât contre eux et à notre profit, que leur avons-nous donné à eux-mêmes pour dire et produire tant de choses contre eux et à notre avantage ? Peut-être veulent-ils que nous leur rendions grâces auprès de vous, car pendant qu'ils s'en vont répétant que notre or a corrompu le juge, c'est gratuitement qu'ils ont tant dit et tant lu contre eux et pour nous ? S'ils prétendent qu'ils nous ont vaincus parce qu'ils ont mieux servi que nous la cause de Cécilien, ils ont raison, croyez-les. Deux pièces en faveur de Cécilien nous avaient paru suffisantes, eux en ont produit quatre.

13. Mais pourquoi charger de plus de détails et de faits cette lettre ? Si vous voulez nous croire, croyez-nous, et attachons-nous ensemble à l'unité que Dieu prescrit et qu'il aime. Si vous ne voulez pas nous croire, lisez ou faites-vous lire les Actes mêmes, et assurez-vous de la vérité de ce que nous vous écrivons. Si vous ne faites rien faire de tout ceci et que vous suiviez encore le parti de Donat malgré ses faussetés démontrées avec tant d'évidence, nous n'aurons pas à nous reprocher votre punition, lorsque, trop tard, vous vous repentirez. Mais si vous ne méprisez pas les grâces que Dieu vous fait, si, après que la cause a été examinée et mise en lumière avec tant de soin, vous renoncez à vos erreurs pour embrasser la paix et l'unité du Christ, nous nous réjouirons de votre retour ; les sacrements du Christ que vous gardez pour votre condamnation dans le sacrilège du schisme deviendront pour vous profitables et salutaires lorsque vous aurez le Christ pour chef dans la paix catholique, « où la charité couvre la multitude des péchés[389]. » Nous vous avons écrit ceci le 18 des calendes de juillet, sous le neuvième consulat du très pieux Honorius Auguste, afin que cette lettre parvienne, quand elle le pourra, à chacun de vous.

LETTRE CXLII. (Année 412.)

Les efforts de saint Augustin en faveur de l'unité n'étaient pas stériles ; il avait de douces paroles pour les donatistes ramenés à la foi catholique ; voici ce qu'il écrivait à des ecclésiastiques revenus à la vérité.

AUGUSTIN, ÉVÊQUE, A SES CHERS SEIGNEURS, AUX PRÊTRES SES FRÈRES SATURNIN ET EUPHRATE, AUX CLERCS RAMENÉS COMME EUX A LA PAIX ET A L'UNITÉ DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Votre retour religieux nous a réjouis, mais que notre absence ne vous attriste pas. Car nous sommes dans cette Église qui, quoique répandue en tout l'univers par la grâce de Dieu, ne forme cependant qu'un seul et grand corps dont le chef illustre est le Sauveur lui-même, comme dit l'Apôtre[390]. Un prophète, longtemps auparavant, avait annoncé la glorification de ce chef, qui devait éclater après la résurrection, quand il disait : « Dieu, élevez-vous au-dessus des cieux ; » et comme, le Christ une fois élevé au-dessus des cieux, son Église devait remplir toute la terre de sa fécondité, le même prophète ajoutait : « Et que votre gloire se répande par toute la terre[391]. » C'est pourquoi, mes bien-aimés, armés de constance et de force et sous un chef élevé si haut, restons dans ce corps glorieux dont nous sommes les membres. Lors même que les plus lointaines distances me sépareraient de vous, nous serions toujours ensemble en celui dans l'unité de qui nous devons toujours demeurer. Si nous n'avions qu'une même maison, nous dirions que nous sommes ensemble ; à plus forte raison le sommes-nous, quand nous n'avons qu'un même corps ! Et d'ailleurs la Vérité elle-même nous enseigne que nous sommes dans la, même maison, car la sainte Écriture, qui dit que l’Église est le corps du Christ, dit aussi que l'Église est la maison de Dieu[392].

2. Mais cette maison n'est pas bâtie sur un point quelconque de l'univers, elle couvre toute la terre. Voilà pourquoi le psaume qui a pour titre : « Quand la maison s'édifiait après la captivité, » commence par ces mots, « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre le chante au Seigneur[393]. » Le démon avait tenu la terre captive dans les liens du vieil homme ; après cette captivité la construction de la maison représente le renouvellement des âmes fidèles dans l'homme nouveau. De là ces paroles de l'Apôtre : « Dépouillez le vieil homme, et revêtez-vous de celui qui a été créé selon Dieu[394] ; » et parce que ce renouvellement s'accomplit sur toute la terre dans l'unité catholique, selon d'autres paroles où le prophète demande à Dieu de faire éclater partout sa gloire[395], ainsi dans ce psaume, après. que David invite à chanter à Dieu un cantique nouveau pour montrer quand la maison s'édifie, il ajoute aussitôt : « Que toute la terre le chante au Seigneur. » Le même psaume excite les ouvriers par lesquels cette grande maison s'élève : « Annoncez, leur dit-il, de jour en jour son salut ; annoncez sa gloire aux nations, ses merveilles à tous les peuples ; » et peu après il dit : « Apportez au Seigneur, nations de la terre, apportez au Seigneur la gloire et l'honneur[396]. » J'ai expliqué dans un autre endroit ce que, c'est que cette maison, c'est-à-dire l'Église catholique[397].

3. Ces témoignages et d'autres de ce genre, si nombreux dans les Écritures, sur la grande maison, ont tellement vaincu ses ennemis qu'ils ont avoué n'avoir rien à dire contre l'Église d'outre-mer, qu'ils reconnaissent pourtant comme catholique. Nous sommes en communion avec elle pour mériter d'être unis aux membres du Christ et de rester fidèlement et affectueusement attachés à son corps. Car, dans l'unité de cette Église, quiconque vit mal, « mange et boit son jugement, » selon les paroles de l'Apôtre[398] ; mais quiconque vit bien n'a pas à craindre que son âme soit souillée par les fautes ou la personne d'autrui. Les évêques donatistes, pressés dans l'affaire de Maximien, ont été eux-mêmes contraints d'avouer « qu'une cause ne nuisait pas à une « autre cause, ni une personne à une autre. » Nous sommes toutefois en sollicitude les uns pour les autres comme membres d'un même corps ; et nous tous qui devons trouver place avec le bon grain, nous désirons, avec l'aide de Dieu, tolérer la paille pendant que nous sommes encore sur l'aire, et pour cette paille destinée au feu, n'abandonner pas l'aire du Seigneur.

4. Que chacun de vous remplisse fidèlement avec joie les devoirs de sa charge ; soyez pieusement exacts dans votre ministère par amour pour ce Dieu, notre Maître commun, à qui nous avons à rendre compte de nos actions. Aussi, vous devez avoir des entrailles de miséricorde, parce que « celui qui n'aura pas fait miséricorde sera jugé sans miséricorde[399]. » Priez donc avec nous pour ceux qui souffrent encore, afin qu'ils soient guéris de cette charnelle infirmité, triste fruit d'une longue coutume. Qui ne comprend combien il est doux et bon que des frères habitent ensemble[400], si ce goût est senti par des bouches qui ne soient plus malades, et si l'âme, éprise des douceurs dé la charité, rejette l'amertume de la division ? Mais il est puissant et miséricordieux le Dieu que nous prions pour nos frères égarés ; nous lui demandons de les ramener au salut par les moyens qu'il voudra. Que le Seigneur vous conserve dans la paix !

LETTRE CXLIII. (Année 412.)

La première partie de cette lettre renferme d'admirables leçons de modestie dont tous ceux qui écrivent doivent profiter. Le reste est consacré à l'examens ou plutôt à l'exposition des opinions diverses sur l'origine de l'âme. Saint Augustin n'a jamais voulu prendre parti dans cette difficile question.

AUGUSTIN A SON EXCELLENT, ILLUSTRE SEIGNEUR ET TRÈS CHER FILS MARCELLIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Voulant répondre à votre lettre que j'ai reçue par mon saint frère et collègue Boniface, je l'ai cherchée et ne l'ai point trouvée. Je me souviens pourtant que vous y demandiez comment toute l'eau de l'Égypte ayant été changée en sang, les magiciens de Pharaon avaient pu (332) à leur tour faire quelque chose de pareil. Cette difficulté se résout de deux manières : On a pu apporter de l'eau de la mer, ou bien, ce qui est plus croyable, la région où se trouvaient les enfants d'Israël n'avait point été frappée de ces plaies. Cette préservation étant marquée en quelques endroits de l'Écriture, nous savons ce qu'il faut en penser, là même où l'Écriture n'en parle pas.

2. Mais la lettre que m'a remise de votre part le prêtre Urbain, renferme une difficulté tirée non pas des Livres divins, mais des livres que j'ai écrits sur le Libre Arbitre. — De pareilles difficultés ne me retiennent pas longtemps ; si les bonnes raisons manquent pour défendre mon avis, cet avis n'est que le mien ; il ne s'agit pas ici d'un auteur dont il n'est pas permis de condamner le sentiment, lors même que, faute de le bien saisir, on comprend quelque chose qu'on ne doit pas approuver. Je tâche, je l'avoue, de me mettre au nombre de ceux qui écrivent à mesure qu'ils profitent et profitent à mesure qu'ils écrivent. Si donc, par imprudence ou par ignorance, il m'est échappé quelque chose qui puisse être avec raison relevé par d'autres et aussi par moi-même (car si je profite, je dois m'apercevoir de mes fautes), il ne faut ni s'en étonner ni s'en affliger, mais il faut me pardonner, et me féliciter, non pas de m'être trompé, mais d'avoir été rectifié. Car celui-là s'aime lui-même d'un bien coupable amour qui veut que les autres se trompent pour que sa propre erreur ne soit pas connue. Combien il est meilleur et plus utile que, là où il s'est trompé lui-même, d'autres ne se trompent pas, afin qu'averti par eux il se corrige ! S'il ne veut pas se corriger, que d'autres au moins ne partagent pas son erreur. Si Dieu me fait la grâce d'exécuter un jour le dessein que j'ai d'écrire un ouvrage tout exprès pour marquer ce que pourra m'offrir de défectueux l'examen de tous mes livres, les hommes alors verront combien peu j'ai égard à ma personne[401].

3. Mais vous qui m'aimez beaucoup ; si lorsqu'on me reprend par malice, ignorance ou même avec l'intelligence de la vérité ; vous dites que je ne me suis jamais trompé dans mes écrits, vous travaillez en vain, vous soutenez une mauvaise cause, vous perdriez infailliblement votre procès, même devant moi. Je ne trouve pas bon que ceux qui me sont le plus chers me croient autre que je ne suis. S'ils aiment, non point ce que je suis, mais ce que je ne suis pas, ce n'est plus moi qu'ils aiment, mais un autre sous mon nom ; c'est moi, si leur affection se fonde sur ce qu'ils savent ou ce qu'ils ont raison de croire ; mais en m'attribuant ce qu'ils ne voient pas en moi, ils me prennent pour un autre et c'est un autre qu'ils aiment. Le plus éloquent des Romains, Cicéron, a dit de quelqu'un qu'il ne lui échappa jamais une parole qu'il aurait voulu ne pas avoir prononcée. Quelque belle que paraisse cette louange, elle pourrait plutôt s'appliquer à un fou achevé qu'à un sage accompli. Car ceux qu'on nomme vulgairement des bouffons, plus ils s'écartent du sens commun en multipliant les absurdités et les sottises, plus ils se félicitent de ce qu'ils disent : il n'appartient qu'à des gens sensés de se repentir d'une parole mauvaise, folle ou préjudiciable.

Mais si on prend en bonne part le mot de l'orateur romain et qu'on pense qu'il se soit rencontré des hommes, parlant de toute chose sagement et n'ayant jamais rien dit qu'ils ne voulussent avoir dit, il faut pieusement croire cela des hommes de Dieu qui ont parlé sous l'inspiration de l'Esprit-Saint plutôt que de le croire de celui que Cicéron a entendu louer de cette manière. Quant à moi je suis si éloigné de cette perfection que si je me vantais de ne rien dire que je ne voulusse avoir dit, je serais plus semblable à un fou qu'à un sage. On a écrit des ouvrages de la plus haute autorité, non point quand on n'y a pas mis un seul mot qu'on regrette, mais quand on n'y a rien mis qu'on doive changer. Quiconque n'est point encore parvenu à ce degré de sagesse doit se résigner à être modeste : n'ayant pas pu tout dire de façon à ne pas s'en repentir, qu'il se repente de ce qu'il sait qu'il n'aurait pas dû dire.

4. Quelques-uns de mes meilleurs amis prétendent que je n'ai rien écrit ou presque rien que je puisse regretter, mais il y a au contraire beaucoup de choses que je voudrais effacer si je le pouvais, et beaucoup plus peut-être que ne le croient mes censeurs les plus malveillants ; aussi je ne me flatte pas du mot de Cicéron : Il ne lui échappa jamais une parole qu'il eût voulu ne pas avoir prononcée ; mais (333) je me rappelle avec inquiétude cette pensée d'Horace : « une parole lâchée ne revient pas. » Voilà pourquoi je retiens entre mes mains, plus longtemps que vous ne le voudriez, mes livres sur la Genèse[402] et sur la Trinité, où se rencontrent les plus périlleuses questions ; si je ne puis les rendre irréprochables, qu'ils soient un peu moins défectueux que si je m'étais imprudemment hâté de les mettre au jour. Vous autres, comme je le vis par vos lettres (car mon saint frère et collègue Florentius me l'écrit aussi), vous me pressez de les publier pour que je puisse, de mon vivant, les défendre s'ils sont attaqués sur quelques points, soit par la malice des ennemis, soit par les interprétations trop peu intelligentes des amis. Vous m'exprimez ce désir parce que, vous ne pensez pas qu'il y ait quelque chose dans ces livres qu'on puisse raisonnablement critiquer ; autrement vous ne m'engageriez pas à les livrer, mais plutôt à les corriger avec plus de soin encore. Mais moi je m'inquiète davantage des vrais juges, des juges sévèrement armés de la vérité, parmi lesquels je veux d'abord m'établir moi-même, afin de ne leur laisser à reprendre que les fautes qui auront pu échapper à l'attention vigilante de mon esprit.

5. Dans le troisième livre du Libre Arbitre, en parlant de la substance raisonnable, j'ai dit « L'âme après le péché, établie dans des corps inférieurs, gouverne son corps, non pas tout à fait selon sa volonté, mais autant que le permettent les lois générales. » On a voulu croire qu'en cet endroit j'avais déterminé quelque chose touchant l'origine de l'âme humaine, soit qu'elle vienne des parents par la propagation, soit qu'ayant péché dans une vie supérieure et céleste, elle ait mérité d'être enfermée dans une chair incorruptible. Que ceux qui ont ainsi compris ce passage fassent attention aux expressions dont je me suis servi ; je n'y donne pour certain qu'une seule chose, c'est qu'après le péché du premier homme les autres hommes sont nés et naissent dans la chair du péché pour la guérison de laquelle le Seigneur est venu dans une chair semblable à celle du péché ; l'ensemble de mes paroles ne préjuge rien contre aucune des quatre opinions sur l'origine de l'âme que j'ai ensuite exposées, sans soutenir de préférence l'une d'elles, mais je faisais en sorte que, n'importe laquelle serait conforme à la vérité, Dieu fût toujours loué.

6. En effet, soit que toutes les âmes proviennent de celle du premier homme, soit qu'il y ait une âme particulièrement formée pour chacun, soit que Dieu envoie les âmes après avoir été créées en dehors de nous, ou qu'elles se plongent d'elles-mêmes dans les corps, il est certain que cette créature raisonnable, l'âme humaine, établie, après le péché, dans des corps inférieurs, c'est-à-dire terrestres, ne gouverne pas tout à fait son corps selon sa volonté, et vous aurez ainsi une certitude du péché du premier homme. Car je n'ai pas dit après son péché, ou bien : après qu'elle a eu péché ; mais j'ai dit : « après le péché ». Par là s'il devient possible de déclarer avec vérité que ce soit le péché de l'âme elle-même ou le péché du premier père qui l'ait condamnée à s'unir à un corps, il demeurera toujours exact de dire « qu'après le péché l'âme établie dans des corps inférieurs ne gouverne pas tout à fait son corps selon sa volonté ; » car, selon les paroles de l'Apôtre, la chair convoite l'esprit[403] nous gémissons sous le poids de nos faiblesses[404], et le Sage nous dit que le corps corruptible appesantit l'âme[405]. Et qui pourrait raconter toutes les misères de notre mortalité ? elles disparaîtront quand ce corps corruptible sera revêtu de l'incorruptibilité pour que la vie absorbe ce qu'il y a de mortel en nous[406]. L'âme alors gouvernera le corps spirituel tout à fait selon sa volonté ; mais maintenant ce n'est pas tout à fait, c'est autant que le permettent les lois générales par lesquelles il est établi que les corps naissent et meurent, qu'ils se développent et vieillissent. L'âme du premier homme, avant le péché, gouvernait son corps à volonté, quoique ce corps ne fût pas encore spirituel ; mais après le péché, c'est-à-dire après que le péché a été commis dans cette chair d'où devait sortir ensuite la chair de péché, l'âme raisonnable « a été établie dans des corps inférieurs de façon à ne pas gouverner son corps tout à fait selon sa volonté. » Nos paroles ne sauraient déplaire à ceux-là mêmes qui n'admettent pas que les enfants, non encore coupables de péchés personnels, soient cependant une chair de péché : c'est pour la guérir que le baptême est donné comme un remède nécessaire, au nom de Celui qui a pris la ressemblance de la chair de péché. Car il est certain, si je ne me trompe, que cette même chair, quoique infirme, non par une faute qui lui soit propre, mais par nature, a pourtant commencé à naître après le péché ; Adam n'a pas été créé en cet état et n'a engendré personne avant le péché.

7. Que mes censeurs cherchent donc autre chose qu'ils soient fondés à reprendre, non seulement dans des ouvrages de moi publiés avec trop de hâte, mais même dans mes livres sur le Libre Arbitre. Je ne nie pas qu'ils puissent y découvrir des points dont la rectification me serait profitable ; ces livres ont passé en trop de mains pour qu'ils puissent se corriger ; mais moi je vis encore et je puis me corriger moi-même. Les paroles de mon troisième livre, mesurées avec tant de précaution qu'elles ne s'opposent à aucune des quatre opinions sur l'origine de l'âme, ne sauraient être critiquées que par ceux qui me reprocheraient d'hésiter en présence d'une question aussi obscure ; je ne me défendrai pas contre eux en leur disant que je fais bien de ne rien affirmer sur cette question, car je ne doute nullement que l'âme soit immortelle, non à la manière de Dieu même qui seul a l'immortalité[407], mais d'une certaine manière conforme à sa nature, et je ne doute pas qu'elle soit créature et non substance du Créateur : je me prononce de la même façon sur tout ce que nous pouvons savoir de certain touchant la nature de l'âme. Ce qui me forcé à rester en suspens devant l'origine de l'âme, c'est la profondeur des ténèbres dont elle est enveloppée : qu'on tende la main à celui qui avoue son ignorance et qui désire savoir ce qu'il en est ; qu'on me l'apprenne si on peut ; qu'on me le démontre si on a découvert par la raison quelque chose de certain là-dessus, ou si on a trouvé dans les divines Écritures quelque chose de très clair qui commande à cet égard notre foi. Car ce que la raison, même la plus habile, peut faire contrairement à l'autorité des saints Livres, n'a qu'un semblant de vrai et ne saurait être la vérité. Et si l'autorité des saintes Écritures semble contraire aux enseignements clairs et certains de la raison, c'est qu'on n'a pas pu pénétrer leur vrai sens, et qu'on y a mis du sien : ce n'est pas dans les divins livres, mais en lui-même que le commentateur a trouvé ce qui est en opposition avec la vérité.

8. En voici un exemple : faites bien attention à ce que je vais dire. A la fin du livre qui se nomme Ecclésiaste, il est question de la dissolution de l'homme qui se fait par la séparation de l'âme et du corps, et l'Écriture dit ; « Que la poussière rentre dans la terre d'où elle a été tirée, et que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné[408]. » Un sentiment de cette autorité ne laisse aucun doute et ne saurait tromper personne ; mais si quelqu'un y veut montrer un témoignage favorable à l'opinion qui fait venir toutes les âmes de celle du premier homme ; son sentiment semble être appuyé, sur ce qui est dit ici de la chair sous le nom de poussière (car la poussière et l'esprit ne signifient pas autre chose dans cet endroit que le corps et l'âme) ; il pourrait dire que l'âme retourne à Dieu parce qu'elle tire son origine de cette âme que Dieu donna au premier homme, comme la chair retourne en terre parce qu'elle vient de cette chair qui fut faite de terre dans le premier homme : il soutiendrait ainsi que ce que nous connaissons du corps doit nous déterminer à croire ce qui nous demeure caché sur l'âme, car c'est l'origine de l'âme qui fait doute et non pas l'origine du corps. Les deux questions dans ce passage de l'Écriture semblent s'expliquer l'une par l'autre : que la chair retourne en terre comme auparavant, car elle en fut tirée quand le premier homme fut fait ; que l'esprit retourne à Dieu. qui le donna quand il répandit un souffle de vie sur la face de l'homme qu'il venait de former, et que l'homme devint une âme vivante[409] d'où les hommes devaient sortir, corps et âme, par voie de propagation.

9. Cependant, s'il est vrai que toutes les âmes ne viennent pas de celle du premier homme, mais que, créées ailleurs, Dieu les donne à mesure qu'un corps humain se forme, cette opinion peut encore s'accorder avec ces paroles ; « Que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné. » Ces paroles n'excluraient donc que les deux autres opinions, parce que, si une âme particulière était créée à chaque création d'homme, on ne pense pas que l'Écriture aurait dû dire ; « Que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné ; » mais à Dieu qui l'a fait. Ce mot : « il a donné, » suppose l'existence antérieure, de ce qui pouvait se donner. On presse encore ces paroles ; « Que l'esprit retourne à Dieu, » et on demanda : Comment l'esprit retournera-t-il là où il n'a jamais été ? Au lieu de ces expressions : « Que »l'esprit retourne à Dieu, » il eût mieux valu dire, ajoute-t-on : Que l'esprit s'avance ou qu'il aille vers Dieu, s'il est à croire que cet esprit n'y ait jamais été auparavant. De même il ne serait pas facile d'expliquer comment les âmes se plongeraient, de leur propre volonté, dans le corps, puisqu'il est écrit en parlant de l'esprit : « Dieu l'a donné. » C'est pourquoi, je le répète, ces deux opinions souffrent de ce passage de l'Écriture : l'une, qui veut que chaque âme soit créée dans le corps qui lui est destiné ; l'autre, qui prétend que les âmes se jettent de leur propre volonté dans les corps. Mais ce texte ne repousse pas les deux autres opinions l'une, qui fait venir toutes les âmes de celle du premier homme ; l'autre, par laquelle les âmes déjà créées auparavant et établies en Dieu sont données aux corps.

10. Et cependant si les partisans de l'opinion qui veut que chaque âme soit créée dans son corps, soutenaient que ces mots de l'Écriture « Dieu a donné l'esprit, » doivent être compris comme quand on dit que Dieu nous a donné les yeux, les oreilles, les mains, ou toute autre chose, sans avoir besoin d'admettre que ces membres étaient faits a l'avance et mis en réserve en attendant les desseins providentiels, mais que le Créateur les a donnés quand il les a faits, je ne vois pas ce qu'on pourrait leur répondre, à moins que d'autres témoignages ne fussent produits contre eux ou qu'il n'y eût des raisons certaines devant lesquelles dût fléchir leur opinion. De leur côté, ceux qui pensent que les âmes passent de leur propre volonté dans les corps, entendent les mots de l'Ecclésiaste : « Dieu a donné l'esprit, » comme ces mots de l'Apôtre : « Dieu les a livrés à la concupiscence de leur cœur[410]. » Ces partisans de la création des âmes dans les corps, sont embarrassés de ce qui est dit du retour de l'esprit vers Dieu ; ce seul mot les met mal à l'aise ; mais, à mon avis, cela ne suffirait pas pour rejeter ce sentiment, on pourrait montrer par le langage accoutumé des saints Livres, que l'esprit créé retourne vers Dieu comme vers son auteur, et non pas comme vers celui en qui il avait été une première fois.

11. Je vous ai écrit ces choses pour que celui qui voudra s'attacher à la défense de l'une des quatre opinions sur l'origine de l'âme, établisse son sentiment, soit par des citations des saints Livres qui ne puissent pas être comprises d'une autre manière, comme lorsque l'Écriture dit que Dieu a fait l'homme, ou par des raisons certaines qu'il soit impossible de contredire sans folie, comme lorsqu'on dit que, pour connaître la vérité ou pour pouvoir se tromper, il faut être vivant. Car on juge de la vérité de ceci, sans qu'il soit nécessaire de recourir à l'autorité des divins Livres ; il suffit pour cela du sens commun, et celui qui soutiendrait le contraire serait regardé comme fou. Si quelqu'un peut réunir ces conditions de certitude dans cette question sur l'âme, mêlée à tant d'obscurités, qu'il vienne en aide à mon ignorance ; s'il ne le peut pas qu'il ne me reproche point mon hésitation.

12. Quant à ce que j'ai écrit sur la virginité de sainte Marie, on ne saurait en nier la possibilité, sans nier tout ce qui est arrivé miraculeusement dans des corps. Si on ne le croit pas, parce que cette merveille ne s'est accomplie qu'une fois, demandez à l'ami qu'une telle difficulté arrête, s'il ne se rencontre rien, dans les lettres profanes, qui ne soit arrivé qu'une fois : ce qui n'empêche pas qu'on y croie, non point dans la mesure qu'on accorde à des fables, mais, comme on dit, par une foi historique : demandez-le lui, je vous en prie. S'il nie que quelque chose de pareil se trouve dans l'histoire profane, il faut l'en faire souvenir ; mais s'il l'avoue, la difficulté est résolue.

LETTRE CXLIV. (Année 412)

AUGUSTIN, ÉVÊQUE, A SES HONORABLES ET TRÈSDIGNES SEIGNEURS, A SES BIEN-AIMÉS ET DÉSIRÉS FRÈRES DE CIRTA DANS TOUS LES DEGRÉS D'HONNEUR.

Les persistants efforts de saint Augustin avaient converti à l'unité catholique la population de Cirta ou Constantine ; les principaux de cette ville écrivirent à l'évêque d'Hippone pour le lui annoncer et pour l'engager à les visiter et à jouir sur les lieux de son œuvre de paix. On va voir avec quel sentiment chrétien saint Augustin leur répond ; il ne perd pas cette occasion, de faire toucher du doigt la vérité aux donatistes non encore ramenés à l'unité.

1. Si ce qui nous affligeait tous dans votre ville a disparu, si la force de la vérité a vaincu des cœurs qui lui résistaient malgré ce qu'elle avait de notoire et en quelque sorte de public, si vous jouissez des douceurs de la paix, si (336) l'amour de l'unité ne blesse plus des yeux malades, mais s'il remplit de lumière et de force des yeux désormais guéris, ce n'est point là notre ouvrage, c'est l'ouvrage de Dieu ; je ne l'attribuerais pas à des efforts humains, lors même que la conversion de cette grande multitude de chrétiens aurait eu lieu au moment où nous étions auprès de vous et où nous vous exhortions à revenir à la vérité catholique. C'est l'ouvrage de Celui qui, par ses ministres, avertit au dehors avec les signes des choses, et qui, par lui-même, instruit au dedans avec les choses elles-mêmes. Il ne faut pas que nous nous montrions moins pressés d'aller vous visiter, par la raison que le bien accompli en vous ne l'a pas été par nous, mais par Celui qui fait seul des merveilles[411] ; nous devons au contraire nous hâter bien plus pour aller contempler les œuvres divines que nos propres œuvres ; si nous sommes nous-mêmes quelque chose de bon, l'honneur en revient à Dieu et non pas aux hommes ; de là ces paroles de l'Apôtre : « Ce n'est pas celui qui plante qui est quelque chose, ni celui qui arrose, mais Dieu qui donne l'accroissement[412]. »

2. Vous rappelez dans votre lettre, et je me souviens d'avoir lu dans les auteurs profanes, que Xénocrate, parlant des avantages de la tempérance, fit changer tout à coup de vie à Polémon qui, non seulement était sujet à s'enivrer, mais qui était ivre en ce moment-là. Quoique Polémon, ainsi que vous l'avez si bien compris vous-mêmes, n'ait pas été par là gagné à Dieu, mais seulement délivré d'une tyrannique et basse habitude, c'est à l’œuvre divine et non pas à une œuvre humaine que j'attribuerai l'heureux changement opéré en lui. Si le corps, la moins noble portion de nous-mêmes, a des biens, comme la beauté, la force, la santé ; si tous ces avantages viennent de Dieu seul qui a créé la nature et lui donne la perfection, à combien plus forte raison devons-nous penser que personne que Dieu ne peut donner les biens de l'âme ! A quel degré d'orgueil et d'ingratitude ne descendrait pas l'aveuglement humain, s'il croyait que la beauté du corps est l'ouvrage de Dieu et que la chasteté de l'âme est l'ouvrage de l'homme ? Il est écrit dans le livre de la sagesse chrétienne : « Je savais que nul ne peut être continent sans un don de Dieu ; et il y avait de la sagesse à savoir de qui venait ce don[413]. » Si donc Polémon, passant tout à coup de la débauche à la sobriété, avait su d'où lui venait ce don, de façon à rejeter les superstitions païennes et à pieusement adorer Celui qui lui accordait une telle grâce, il n'aurait pas été seulement continent, mais encore véritablement sage et salutairement religieux ; cela lui aurait servi non pas uniquement pour l'honnêteté de la vie présente, mais pour l'immortalité de la vie future. Combien moins dois-je donc m'attribuer votre conversion et celle de votre peuple que vous nous annoncez ! Elle ne s'est faite ni quand je parlais dans votre ville ni même quand je m'y trouvais, mais elle est l’œuvre de la grâce de Dieu dans les âmes où elle s'est faite véritablement. Reconnaissez-le avant toute chose, pensez-y avec piété et humilité. C'est à Dieu, mes frères, c'est à Dieu qu'il faut rendre grâce ; et craignez Dieu de peur que vous ne tombiez ; aimez-le, pour que vous avanciez.

3. Si, parmi vous, il en est encore que l'amour de l'homme tienne secrètement éloignés de l'unité et que la peur de l'homme n'ait ramenés qu'en apparence, que ceux-là sachent bien que la conscience humaine demeure sans voiles devant Dieu, que c'est un témoin qu'ils ne tromperont pas, un juge auquel ils n'échapperont point. Et si la question même de l'unité leur inspire encore des doutes inquiets pour leur salut, qu'ils arrachent à leur propre cœur cet aveu bien légitime : que sur l'Église catholique, c'est-à-dire sur l'Église répandue par toute la terre, ils croient plutôt les enseignements des divines Écritures que les outrages des langues humaines. Pour ce qui est du dissentiment survenu entre des hommes (et quels qu'ils soient, ils ne sauraient porter aucune atteinte aux promesses de Dieu qui a annoncé à Abraham que toutes les nations seraient bénies dans sa race[414], et ceci qui a été cru lorsqu'on l'annonçait est nié lorsqu'on en voit l'accomplissement) ; pour ce qui est, dis-je, d'une affaire particulière entre des hommes, que ces donatistes encore hésitants réfléchissent à ce raisonnement qui me paraît aussi simple qu'invincible : ou l'affaire a été jugée devant un tribunal ecclésiastique d'outre-mer, ou elle ne l'a pas été ; si elle n'a pas été jugée, la société chrétienne des nations d'outre-mer, avec laquelle nous avons la joie de rester en communion est innocente, et c'est par un schisme sacrilège que les donatistes se trouvent séparés de ces innocents ; s'il y a eu examen et jugement de l'affaire, qui ne comprend, qui ne sent, qui ne voit que les donatistes ont été vaincus dans cette Église d'outre-mer avec laquelle ils ne sont plus en communion ? Qu'ils choisissent donc ce qu'ils aiment mieux croire, ou la sentence des juges ecclésiastiques, ou les murmures des plaideurs vaincus. Remarquez avec soin et avec toute votre pénétration, qu'il est impossible de rien répondre de raisonnable à ce dilemme si court et si facile à comprendre ; et cependant ce malheureux Polémon n'en persiste que davantage dans l'ivresse de sa vieille erreur. Pardonnez à cette lettre plus longue peut-être qu'agréable, utile pourtant, je pense, si elle ne vous flatte pas, ô mes honorables et excellents seigneurs, mes frères bien-aimés et très désirés ! Quant à mon voyage sur vous, que Dieu remplisse notre désir mutuel. Les paroles ne suffiraient pas pour exprimer avec quelle ardeur nous souhaitons de vous visiter ; vous voulez bien le croire, je n'en doute pas.

LETTRE CXLV. (Année 412 ou 413.)

Saint Augustin, dont la vie est sans repos, parle du repos sur la terre et des charmes puissants du monde ; il établit que ce n'est pas la crainte mais l'amour de la justice qui doit nous exciter à fuir le mal ; en peu de lignes précises et fortes, il met en garde contre la naissante doctrine des pélagiens.

AUGUSTIN A SON CHER SEIGNEUR ET SAINT FRÈRE ANASTASE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Nos frères Lupicin et Concordial, honorables serviteurs de Dieu, nous sont une très bonne occasion de vous saluer, et d'ailleurs, lors même que je ne vous écrirais pas, vous pourriez savoir par eux tout ce qui se passe au milieu de nous. Je n'ignore pas combien vous nous aimez dans le Christ, parce que vous-même vous n'ignorez pas combien nous vous aimons ; j'aurais donc été sûr de vous faire de la peine si vous aviez vu arriver sans lettre de moi deux frères partis d'ici et dont l'étroite intimité avec nous n'aurait pas pu vous rester inconnue. Ajoutez que je vous dois une réponse, car depuis que j'ai reçu votre lettre, je ne crois pas vous avoir écrit ; je ne le sais pas au milieu de tant de soins et d'affaires qui m'accablent.

2. Nous désirons beaucoup savoir comment vous allez et si le Seigneur vous accorde quelque repos, autant qu'on puise en avoir sur cette terre ; si un membre est glorifié, tous les membres se réjouiront avec lui[415] ; et lorsqu'au milieu de nos soucis il nous arrive de savoir quelques-uns de nos frères avec un peu de repos, nous éprouvons comme un grand soulagement, et il nous semble vivre en eux plus doucement et plus paisiblement. Toutefois les peines croissantes de cette fragile vie redoublent en nous le désir du repos éternel. Car ce monde est plus dangereux dans ses caresses que dans ses épreuves qu'il nous impose ; il faut nous défier de lui, bien plus quand il nous invite à l'aimer que quand il nous force à le mépriser. Tout ce que le monde renferme est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et orgueil de la vie[416] ; souvent ceux-là mêmes qui préfèrent à ces choses les choses spirituelles, invisibles, éternelles, se laissent aller à un certain amour de la terre, et n'empêchent pas les joies du monde de se mêler jusqu'à un certain point à l'accomplissement de leurs plus saints devoirs. Autant les biens futurs sont les meilleurs pour la charité, autant les biens présents exercent sur notre infirmité le plus d'empire. Plût à Dieu que ceux qui ont appris à les voir et à en gémir méritassent de les vaincre et d'échapper à leur tyrannie ! La volonté humaine ne saurait y parvenir sans la grâce de Dieu ; on ne peut pas dire qu'elle soit libre tant qu'elle demeure soumise à des passions qui la dominent et l'enchaînent. Car celui qui nous lie fait de nous son esclave[417] ; « si le Fils vous délivre, » nous dit le Fils de Dieu lui-même, « vous serez alors vraiment libres[418]. »

3. C'est pourquoi la loi, en enseignant et en prescrivant ce qui ne peut être accompli sans la grâce, montre à l'homme sa propre infirmité ; l'homme ainsi convaincu de faiblesse, cherche un Sauveur qui guérisse sa volonté et la rende capable de faire ce qu'elle ne pouvait pas auparavant. Ainsi la loi mène à la foi, la foi obtient l'Esprit dispensateur des grâces, l'Esprit répand la charité, la charité accomplit la loi. C'est pour cela que la loi est appelée un pédagogue[419], sous la menaçante sévérité duquel celui qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé[420]. Mais comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas[421] ? De peur que la lettre sans l'esprit ne tue[422], l'Esprit qui vivifie est donné aux croyants et à ceux qui invoquent le Seigneur ; et la charité de Dieu se répand dans nos cœurs par l'Esprit-Saint qui nous est donné[423], afin que s'accomplisse ce que dit le même Apôtre : « La charité est la plénitude de la loi[424]. » La loi est donc bonne à celui qui en use comme il faut[425] ; celui-là en use comme il faut qui, comprenant pourquoi elle a été donnée, est amené par ses menaces à la grâce libératrice. Quiconque, ingrat envers cette grâce par laquelle l'impie est justifié, compte sur ses propres forces pour accomplir la loi, n'est pas soumis à la justice de Dieu, car il l'ignore et veut établir la sienne propre[426] ; la loi cesse d'être pour lui un secours pour la délivrance et n'est plus que le lien du péché. Ce n'est pas que la loi soit un mal, mais c'est que « le péché, » comme il est écrit, « donne la mort par le bien même de la loi[427] » à des âmes remplies de sentiments pareils. La loi en effet ajoute à la gravité de la faute lorsque celui qui agit mal connaît par la loi toute l'étendue du mal qu'il fait.

4. Mais c'est en vain qu'on se croit vainqueur du péché quand c'est seulement par la crainte de la peine qu'on ne pèche pas ; quoique au dehors on ne fasse pas oeuvre de passion mauvaise, le mal pourtant demeure au dedans comme un ennemi. Comment trouver innocent devant Dieu celui qui voudrait faire ce que Dieu défend, si l'on supprimait le châtiment qu'il redoute ? Il est coupable dans sa volonté elle-même celui qui veut faire ce qui n'est pas permis et qui ne s'en abstient que parce qu'il ne peut le faire impunément. Autant qu'il est en lui, il aimerait mieux qu'il n'y eût pas une justice défendant et punissant les péchés. Et s'il aimait mieux qu'il n'y eût pas de justice, nul doute qu'il la détruirait s'il le pouvait. Comment serait-il juste, cet ennemi de la justice qui, si le pouvoir lui en était donné, supprimerait la justice qui ordonne pour échapper à ses menaces et à ses arrêts ? Celui-là donc est ennemi de la justice qui ne pèche point par la crainte de la peine ; il en sera l'ami si c'est par amour pour elle qu'il ne pèche pas ; car alors véritablement il craindra de pécher. Craindre l'enfer ce n'est pas craindre de pécher mais de brûler. Mais on craint de pécher, lorsqu'on a horreur du péché même comme de l'enfer. C'est là cette crainte chaste du Seigneur qui demeure dans tous les siècles[428]. Cette terreur de la peine a son tourment et n'est pas dans la charité ; la charité parfaite met dehors la terreur[429].

5. On déteste le péché en raison de l'amour qu'on a pour la justice ; on ne devient pas capable de ce sentiment par la lettre de la loi qui épouvante, mais par la grâce de l'Esprit qui guérit. Alors se fait en nous ce que nous recommande l'Apôtre : « Je vous parle humainement à cause de l'infirmité de votre chair : de même que vous avez fait servir les membres de votre corps à l'impureté et à l'iniquité pour l'iniquité, de même faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification[430]. » C'est comme si l'Apôtre avait dit : De même que nulle crainte ne vous forçait à pécher, mais que vous n'y étiez entraînés que par la passion et le plaisir, que la peur du supplice ne vous excite pas à bien vivre, mais que ce soit le plaisir et l'amour de la justice, Et ceci, ce me semble, n'est pas encore la justice parfaite, mais la justice dans sa force première. Ces mots : « Je vous parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair », laissent entendre qu'il aurait autre chose à dire si ceux à qui il s'adresse pouvaient le porter, En effet, nous devons faire pour la justice bien plus qu'on ne fait d'ordinaire pour le péché. Or, la peine qui peut en arriver au corps n'empêche pas la volonté mauvaise, elle empêche seulement que l’œuvre du péché ne s'accomplisse, et quelqu'un qui serait sûr d'un prompt châtiment ne se déterminerait pas à commettre publiquement un acte de coupable impureté, Mais il faut aimer la justice, de façon que les peines du corps n'aient pas la puissance de nous en séparer et que même entre les mains ; d'ennemis cruels, nos œuvres luisent devant les hommes : ceux à qui elles peuvent plaire en glorifieront notre Père qui est aux cieux[431].

6. Voilà pourquoi saint Paul, cet ami à ferme de la justice, s'écrie : « Qui nous séparera de la charité du Christ ! Sera-ce l'affliction ? la détresse ? la persécution ? la faim ? la nudité ? le péril ? le glaive ? comme il est écrit : « Nous sommes chaque jour livrés à la mort à cause de vous ; nous sommes regardés comme des brebis destinées à la boucherie[432]. Mais au milieu de tous ces maux nous triomphons par Celui qui nous a aimés ; car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni la hauteur, ni la profondeur, ni nulle autre créature ne pourra jamais nous séparer de la charité de Dieu qui est dans Notre-Seigneur Jésus-Christ[433]. » Remarquez que l'Apôtre ne dit pas Qui nous séparera du Christ ? Mais, voulant montrer par où nous sommes unis au Christ, il dit : « Qui nous séparera de la charité du Christ ? » C'est donc par la charité que nous tenons au Christ, et non point par la crainte, de la peine. L'Apôtre rappelle ensuite ce qui parait le plus capable, mais ce qui n'a pas la force de nous séparer, et finit en appelant charité de Dieu ce qu'il avait appelé charité du Christ. Et qu'est-ce que la charité du Christ, si ce n'est l'amour de la justice ? Il a été dit du Christ . « Dieu nous l'a donné pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption, afin que, selon ce qui est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur[434]. » De même donc qu'il y a une extrême perversité à se jeter dans les œuvres immondes d'une volupté grossière, malgré la crainte des châtiments corporels ; de même il y a un amour extrême de la justice à ne pas se laisser détourner, par la menace, des supplices, des saintes œuvres de l'éclatante charité.

7. Cette charité de Dieu, à laquelle il faut penser sans cesse, se répand dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné, « pour que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur[435]. » Lors donc que nous nous sentons pauvres et dénués de cette charité par laquelle véritablement la loi s'accomplit, nous ne devons pas chercher dans notre propre indigence ce qui nous manque, mais nous devons par la prière, demander, chercher, frapper à la porte[436], afin que Celui, en qui est la source de vie, nous enivre par l'abondance de sa maison et nous abreuve du torrent de ses délices[437]. Ainsi rafraîchis et fortifiés, nous sortirons de notre abîme de tristesse bien plus, nous mettrons notre gloire dans nos afflictions, sachant que l'affliction produit la patience ; la patience, l'épreuve ; l'épreuve, l'espérance, et que l'espérance n'est pas confondue ; ce n'est pas de nous-mêmes que nous pouvons cela, c'est parce que la charité de Dieu se répand dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous est donné[438].

8. J'ai eu du plaisir à vous dire, au moins par lettre, ce que je n'avais pu vous dire quand nous étions ensemble ; ce n'est pas pour vous, dont les pensées sont humbles et ne sont pas des pensées d'orgueil[439], c'est pour ceux qui donnent trop à la volonté humaine, qui croient qu'elle leur suffit pour accomplir la loi, sans aucune inspiration de la grâce, et dont la doctrine tend à persuader à la misérable et pauvre nature humaine qu'elle peut se dispenser de prier, de peur d'entrer en tentation. Ils n'osent pas dire ceci ouvertement ; mais qu'ils le veuillent ou non, cela résulte de leur doctrine[440]. Pourquoi nous a-t-il été dit : « Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation[441] ? » Pourquoi le Sauveur nous apprenant à prier, nous prescrit-il de dire : « Ne vous laissez pas succomber à 1a tentation[442], » s'il suffit de la volonté humaine, et s'il n'est pas besoin de la grâce divine pour ne point succomber ? Je n'ajouterai rien de plus. Saluez les frères qui sont avec vous, et priez pour nous, afin que nous ayons cette santé dont il est parlé dans l'Évangile : « Il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs[443]. » Priez donc pour nous, pour que nous soyons justes : l'homme ne peut pas être juste sans qu'il le sache et je veuille, et il le sera aussitôt s'il le veut pleinement ; mais cette volonté même, il ne l'aura pas, à moins que la grâce de Dieu ne le guérisse et ne vienne à son secours.

LETTRE CXLVI. (Au commencement de l'année 413).

Pélage, au concile de Diospolis, en 415, chercha à tirer parti d'une lettre de saint Augustin à son adresse ; voici cette petite lettre de simple politesse que l'évêque d'Hippone a rapportée dans son livre des Gestes de Pélage et dont pas un mot ne pouvait autoriser les doctrines du moine breton.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET CHER FRÈRE PÉLAGE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Je vous rends grâce d'avoir bien voulu me donner la joie de recevoir de vos lettres, et de (340) m'avoir appris que vous vous portez bien. Que le Seigneur vous accorde les biens par lesquels vous soyez toujours bon, et puissiez-vous vivre éternellement avec lui, mon bien-aimé seigneur et très cher frère. Quoique je ne me reconnaisse pas digne des louanges que votre bienveillance me donne, il m'est impossible pourtant de ne pas en être touché ; mais je vous demande de prier pour moi, afin que je devienne, à l'aide du Seigneur, tel que vous croyez que je suis. (Et d'une autre main.) Souvenez-vous de nous, conservez votre santé, et puissiez-vous plaire au Seigneur, ô bien-aimé seigneur et très cher frère !

LETTRE CXLVII. (Année 412.)

Cette lettre, adressée à une femme dont nous avons déjà prononcé le nom, et la lettre suivante adressée à Fortunatien, évêque de Sicca, ont pour but d'établir que Dieu ne peut être vu des yeux du corps, et que la vue de Dieu dans la vie future est réservée à ceux qui auront le cœur pur. Saint Augustin, dans le deuxième livre de la Revue de ses ouvrages, chap. XII, mentionne la lettre à Pauline qui a l'étendue d'un livre, et fait observer qu'il n'y a pas traité la question de savoir si, après la résurrection de la fin des temps, Dieu pourra être vu des yeux du corps spirituel. « Mais, ajoute l'évêque d'Hippone, je crois avoir suffisamment éclairci cette question si difficile dans le dernier livre, c'est-à-dire dans le vingt-deuxième livre de la Cité de Dieu. » Saint Augustin, dans la Revue, mentionne aussi sa lettre à Fortunatien qu'il appelle un mémoire, mais sans en faire le sujet d'aucune remarque. La lettre à Pauline, indépendamment de sa valeur théologique, est un long effort du génie pour franchir le monde des corps et s'élever dans le monde de l'âme ; les principes de la métaphysique chrétienne sont là. Le témoignage du sens intime se trouve invoqué dans cet écrit comme motif de certitude. Plus d'une fois saint Augustin se répète, évidemment pour se faire comprendre d'une femme, et, à plus de quatorze siècles de distance, nous avons une grande considération pour cette Pauline, que l'évêque d'Hippone jugea digne de recevoir communication de ses pensées sur un sujet aussi difficile c'est un grand exemple pour les femmes chrétiennes de notre temps.

AUGUSTIN A PAULINE, SALUT.

1. Je me souviens de ce que vous m'avez demandé et de ce que je vous ai promis, Pauline, pieuse servante de Dieu, et je ne dois pas négliger d'acquitter ma dette. Vous m'avez prié de vous écrire quelque chose d'étendu sur la question de savoir si le Dieu invisible peut être vu des yeux du corps ; je n'aurais pu vous le refuser sans offenser votre zèle religieux ; mais j'ai tardé à remplir ma promesse, soit à cause d'autres occupations, soit parce que le sujet de votre demande méritait qu'on y pensât longtemps. Dans l'examen de cette grande chose, il ne fallait pas seulement réfléchir sur ce qu'il y avait à croire et à dire, mais encore sur les moyens de persuader ceux qui ont des opinions différentes, et cette double obligation rendait la tâche plus difficile ; enfin j'ai cru devoir mettre un terme à ce long retard, dans l'espoir que Dieu viendrait à mon aide bien plus en écrivant qu'en différant. Et d'abord il me paraît que dans cette recherche il y a plus à gagner dans une bonne vie que dans les meilleurs discours. Ceux qui ont appris de Notre-Seigneur Jésus-Christ à être doux et humbles de cœur[444], profitent plus par la méditation et la prière qu'en lisant et en écoutant. Toutefois il ne faut pas renoncer à l'usage du discours ; mais lorsque celui qui plante et qui arrose a fait son œuvre, il laisse le reste à Celui qui donne l'accroissement : ceux qui plantent et qui arrosent sont aussi son ouvrage.

2. Que ce soit donc en vous l'homme intérieur qui se recueille et qui écoute. Il se renouvelle de jour en jour tandis que l'homme extérieur se détruit[445], soit par la macération, soit par la maladie, soit par un accident, soit par le poids de l'âge qui abat à la fin les santés les plus solides et les plus longues vies. Élevez donc votre esprit qui se renouvelle dans la connaissance de Dieu selon l'image de Celui qui l'a créé[446] ; c'est là que, par la foi, le Christ habite en vous[447] ; c'est là qu'il n'y a plus ni juif, ni gentil, ni esclave, ni libre, ni homme, ni femme[448] : c'est là que vous ne mourrez pas quand vous vous séparerez de votre corps, parce que là vous n'avez pas vieilli quoique vous soyez déjà chargée d'années. Que votre intérieur soit donc attentif, et comprenez ce que je vais dire. Je ne veux pas que vous suiviez ici mon autorité et que vous jugiez nécessaire de croire quelque chose parce que je l'aurai dit ; soumettez-vous aux Écritures canoniques sur les points dont vous ne reconnaîtrez pas encore par vous-même la vérité, ou croyez à la lumière qui vous éclaire intérieurement pour vous faire mieux comprendre.

3. Afin de mieux vous y préparer, je vous donnerai un exemple tiré du sujet même qui va nous occuper. Nous croyons qu'on peut voir Dieu, non avec les yeux du corps comme on voit le soleil, ni avec le regard de l'intelligence comme chacun voit intérieurement qu'il est vivant, qu'il veut, qu'il cherche, qu'il sait ou qu'il ne sait pas. Vous-même, en lisant cette lettre, vous vous souvenez d'avoir vu le soleil des yeux du corps ; vous pouvez même le voir tout de suite, s'il est à l'horizon et qu'il puisse vous apparaître de l'endroit où vous êtes. Mais pour voir ce qui se découvre à l'esprit, c'est-à-dire que vous vivez, que vous voulez voir Dieu, que vous cherchez à le voir, que vous savez que vous vivez, que vous voulez et que vous cherchez, et que vous ne savez pas comment on voit Dieu, vous ne vous servez pas des yeux du corps et vous n'avez pas besoin de choisir un point pour mieux regarder ces choses ; vous voyez ainsi votre vie, votre volonté, vos recherches, votre science, et aussi votre ignorance, car il ne faut pas dédaigner de voir même qu'on ne sait pas. C'est donc en vous-même que vous voyez ces choses et que vous les avez sans aucune ligne de figure et sans aucune couleur ; elles vous y apparaissent d'une façon d'autant plus nette et plus sûre que vous les contemplez d'un regard plus simple et plus intérieur. Puisque donc nous ne pouvons maintenant voir Dieu ni avec les yeux du corps, comme ce qui est au ciel et sur la terre, ni avec les yeux de l'esprit comme les choses dont je parlais tout à l'heure et que vous voyez en vous-même avec une entière certitude, pourquoi croyons-nous qu'on peut voir Dieu si ce n'est parce que nous ajoutons foi à ces paroles de l'Écriture : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu[449] ; » et parce que cette pensée est appuyée d'autres témoignages des livres saints auxquels nous regarderions comme un crime de ne pas croire et que sans aucun doute la piété nous oblige à admettre ?

4. Notez bien cette distinction ; par conséquent si dans ce discours, je rappelle des choses que vous voyez avec les yeux de la chair, que vous percevez ou que vous vous souvenez d'avoir perçues par quelque autre sens, comme on perçoit la couleur, le bruit, l'odeur, la saveur, la chaleur et tout ce que nous pouvons connaître par la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher ; ou bien si j'en rappelle que vous voyez du regard de l'esprit, comme vous voyez votre vie, votre volonté, votre pensée, votre mémoire, votre intelligence, votre science, votre foi et tout ce qui s'aperçoit par l'esprit, et qu'il ne vous soit pas possible d'en douter, non point parce que vous les croirez, mais parce que vous les verrez, reconnaissez alors que je vous les ai montrées. Quant à ce que je ne montrerai pas comme on montre ce qui se voit par les yeux du corps ou par les yeux de l'esprit, et qui pourtant sera nécessairement vrai ou faux, sans que la vue du corps ou la vue de l'esprit puisse en juger, on pourra seulement le croire ou ne pas le croire. Il faudra le croire sans hésiter si l'autorité des divines Écritures, que l'Église appelle canoniques, vient manifestement à l'appui. Mais quand il s'agira d'autres témoignages, qui cherchent à produire la persuasion, il vous sera permis d'y adhérer ou de ne pas y adhérer ; vous vous déterminerez d'après la foi qu'ils méritent.

5. En effet, si nous ne croyons à rien de ce que nous n'avons pas vu, à rien de ce que nous n'avons pas perçu nous-mêmes par les yeux du corps ou de l'esprit, ou appris par les saintes Écritures, comment saurons-nous qu'existent les villes où nous ne sommes jamais allés ? Comment saurons-nous que Rome a été fondée par Romulus, et pour parler de temps plus voisins de nous, que Constantinople a été fondée par Constantin ? Comment saurons-nous quels parents nous ont mis au monde et quels ont été nos ancêtres ? Les choses de ce genre nous sont connues, non point par les yeux du corps comme nous connaissons le soleil, ou par l'œil de l'esprit comme nous connaissons notre volonté, ou par l'autorité des saints Livres comme nous savons qu'Adam a été le premier homme, que le Christ est né, qu'il est mort et qu'il est ressuscité ; mais elles nous sont connues par d'autres témoignages dont nous ne pensons pas pouvoir douter. Si nous nous trompons en pareil cas, en croyant ce qui n'est pas ou en ne croyant pas ce qui est, nous estimons que nous nous trompons sans danger, pourvu que la foi par laquelle la piété se forme ne reçoive aucune atteinte. Ces préliminaires ne touchent pas encore à la question que vous m'avez proposée, mais ils ont pour but de vous apprendre, à vous et à ceux entre les mains de qui tombera cet écrit, de quelle façon vous devez juger mes ouvrages et les ouvrages de qui que ce puisse être : il ne faut pas que vous pensiez savoir ce que vous ne savez point, et que vous croyiez légèrement ce qui ne vous paraît évident ni par les sens du corps ni par la vue de l'esprit, et, en dehors de ces deux moyens de certitude, ce qui ne serait pas imposé à votre (342) foi par l'autorité des Écritures canoniques.

6. Arrivons-nous à la question ? N'y a-t-il plus rien dont il faille prévenir le lecteur ? Quelques-uns pensent que ce que nous appelons croire, lorsque ce que l'on croit est vrai, n'est autre chose que de voir avec l'esprit. S'il en était ainsi, nous nous serions trompés dans notre avant-propos où nous marquons la différence entre voir quelque chose par les yeux du corps, comme le soleil dans le ciel, une montagne, un arbre, un objet quelconque sur la terre, ou voir avec le regard de l'esprit une chose non moins évidente, comme notre volonté nous apparaît intérieurement à nous-mêmes quand nous voulons quelque chose, notre pensée quand nous pensons, notre mémoire quand nous nous souvenons et tout autre objet spirituel présent à l'esprit ; nous nous serions trompés, dis-je, en marquant la différence entre voir selon ces deux manières et croire ce qui n'a jamais été présent aux yeux du corps ni de l'esprit, comme la création d'Adam sans père et sans mère, la naissance du Christ avec une vierge pour mère, sa mort et sa résurrection. Ces faits se sont passés dans le domaine des corps, et nous aurions pu les voir des yeux de la chair si nous avions été présents : maintenant ils ne sont plus là comme cette lumière du jour qui se voit avec les yeux, ou cette volonté qui se voit avec l'esprit. Mais parce que la distinction que j'ai faite n'est pas fausse, on n'aurait à reprocher à mon préambule que de n'avoir pas exposé assez clairement la différence entre croire et voir quelque chose de présent avec l'esprit pour empêcher de penser que ce soit tout un.

7. Quoi donc ? pour marquer la différence qu'il y a entre voir et croire, n'est-ce pas assez de dire qu'on voit les choses présentes et qu'on croit les absentes ? Ce sera assez si par les choses présentes nous entendons celles qui se trouvent près des sens de l'esprit ou du corps : de là même vient qu'on les nomme présentes. C'est ainsi que je vois la lumière du jour avec les sens du corps, et ma volonté avec les sens de l'esprit parce qu'elle m'est présente au dedans. Mais si quelqu'un me fait connaître sa volonté, sa bouche et le son de sa voix me sont seuls présents ; la volonté qu'il m'exprime est elle-même cachée aux yeux de mon corps et à ceux de mon esprit ; j'y crois, je ne la vois pas : si je pense que cet homme ment, je ne crois pas à sa parole, quand même par hasard il dirait la vérité. On croit donc les choses qui ne sont pas présentes à nos sens, si elles paraissent appuyées d'un suffisant témoignage ; on voit celles qui sont près des sens du corps et de l'esprit, ou présentes. Quoique les sens du corps soient au nombre de cinq, la vue est principalement attribuée aux yeux, et c'est le mot dont nous nous. servons pour exprimer l'action des autres sens : l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher. Nous ne disons pas seulement : Voyez quelle lumière ! mais nous disons aussi : Voyez quel bruit, voyez quelle odeur, voyez quel goût, voyez quelle chaleur ! Parce que j'ai dit qu'on croit les choses qui ne sont pas présentes à nos sens, il ne faut pas ranger de ce nombre celles que nous avons vues quelquefois, et que nous sommes sûrs d'avoir vues, quoiqu'il ne nous en reste plus que le souvenir ; car elles font partie de ce qui a été vu et non pas de ce qu'on doit croire ; c'est pourquoi elles nous sont connues, non point d'après le témoignage d'autrui, mais d'après nos propres souvenirs, et nous savons avec certitude que nous les avons vues.

8. Notre science se compose donc de ce gui se voit et de ce qui se croit. Pour les choses que nous avons vues ou que nous voyons, nous avons notre propre témoignage ; pour les choses que nous croyons, le témoignage d'autrui nous porte à la foi, lorsque, pour nous faire connaître ce que nous ne voyons ni ne nous souvenons d'avoir vu, on nous adresse des paroles, des écrits, des preuves quelconques dont la vue nous porte à croire ce que nous n'avons point vu. C'est avec raison que nous disons que nous savons non seulement ce que nous avons vu ou nous voyons, mais encore ce que nous croyons d'après des témoignages dignes de foi. Or, si nous pouvons dire que nous savons ce que nous croyons de certain, nous pouvons dire aussi que nous voyons avec l'esprit ce que nous croyons avec raison, lors même que c'est en dehors de nos sens, car la science est attribuée à l'esprit, soit que l'on perçoive et que l'on connaisse par les sens du corps ou par l'esprit lui-même et la foi elle-même se voit par l'intelligence, quoiqu'on ne voie pas ce que l'on croit, comme l'expriment ces paroles de l'apôtre Pierre : « Vous croyez en Celui que vous ne voyez pas maintenant[450], et ces autres du Seigneur : Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu[451] ! »

9. Donc, lorsqu'on dit à un homme : Croyez que le Christ est ressuscité d'entre les morts ; s'il croit, faites attention à ce qu'il voit, faites attention à ce qu'il croit, et distinguez les deux. Il voit l'homme dont il entend la voix, et la voix fait partie de ce qui frappe les sens, selon ce que nous avons dit plus haut. Il y a ici deux choses, le témoin et le témoignage ; l'un frappe les yeux, l'autre les oreilles. Mais peut-être ce témoin est appuyé de l'autorité d'autres témoignages, c'est-à-dire des divins Livres, ou de tout autre écrit qui le porte à la foi. Les Écritures frappent ses yeux s'il les lit, elles frappent ses oreilles s'il les écoute. Mais il voit avec l'esprit le sens des mots qu'il lit ou qu'il entend ; il voit sa propre foi, par laquelle il répond qu'il croit sans hésiter ; il voit sa pensée, par laquelle il se représente le profit qu'il pourra tirer de ce qu'il croit ; il voit sa volonté par laquelle il s'est décidé à embrasser la religion chrétienne ; il voit aussi dans son intelligence une certaine image de la résurrection elle-même, sans laquelle on ne pourrait pas comprendre tout fait matériel qu'on vous raconte, qu'on le croie ou non.

Mais vous faites, je pense, la différence entre la manière dont il voit sa propre foi et la manière dont il voit dans son esprit une image de la résurrection qu'un autre peut voir aussi sans y croire.

10. Il voit donc toutes ces choses, en partie par le corps, en partie par l'esprit. Il ne voit pas la volonté de celui qui l'invite à croire ni la résurrection du Christ elle-même, mais il y croit ; et cependant on dira qu'il voit la résurrection d'un certain regard de l'esprit, bien plus d'après l'autorité des témoignages que par la présence de ce qu'il croit. Car ce qu'il voit est présent à son esprit où à ses sens ; ce qu'il croit ne l'est pas. Cependant la volonté de celui qui l'invite à croire est actuelle et demeure dans celui qui parle, celui-ci la voit en lui-même, mais celui qui écoute ne la voit pas, il y croit. Quant à la résurrection du Christ, elle appartient au passé ; elle ne fut pas vue des hommes qui vécurent alors ; car ceux qui revirent en pleine vie le Christ qu'ils avaient vu mort, n'assistèrent pas cependant à la résurrection au moment où elle s'accomplissait ; ils y crurent avec certitude après avoir vu et touché vivant le Christ qu'ils avaient vu mort. Pour nous, nous croyons le tout, et qu'il est ressuscité, et que des hommes l'ont alors vu et touché, et qu'il vit maintenant dans les cieux, qu'il ne meurt plus, et que désormais la mort ne peut plus rien sur lui[452]. Mais la chose elle-même n'est pas présente à nos sens, comme le ciel et la terre, et ne se découvre pas à l'œi1 de notre esprit, comme nous apparaît la foi même par laquelle nous croyons cela.

11. Je pense vous avoir assez fait comprendre, dans ces préliminaires, ce que c'est que de voir par l'esprit ou par le corps, et combien il est différent de croire. Croire est un acte de l'esprit et l'esprit le voit : notre foi est visible à notre intelligence. Néanmoins, ce qui se croit n'est pas présent aux yeux de notre chair, comme le corps dans lequel le Christ est ressuscité ; ni aux yeux de l'esprit d'un autre ; ainsi votre foi n'est pas visible à mon intelligence, et pourtant je ne la mets pas en doute ; elle échappe aux yeux de mon corps comme aux yeux du vôtre ; mais vous pouvez la voir avec votre esprit comme je vois la mienne sans que vous le puissiez. Car nul ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même[453], jusqu'à ce que le Seigneur vienne et qu'il éclaire ce qui est caché dans les ténèbres, et qu'il mette en évidence les pensées du cœur[454], afin que non seulement chacun voie ses propres pensées, mais encore celles d'autrui. Quand l'Apôtre a dit que nul ne sait ce qui se passe dans l'homme que l'esprit de l'homme qui est en lui-même, il a voulu faire entendre que nul ne le sait comme nous voyons ce qui est en nous ; car s'il s'agit de ce que nous croyons sans le voir, nous connaissons la foi de plusieurs, et plusieurs connaissent la nôtre.

12. Si nous avons assez marqué cette distinction, venons à la question même. Nous savons qu'on peut voir Dieu, puisqu'il est écrit « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu[455] ! » Peut-être n'aurais-je pas dû dire : Nous savons, mais : nous croyons ; car nous n'avons jamais vu Dieu avec les yeux du corps comme la lumière du jour, ni avec les yeux de notre esprit, comme la foi par laquelle nous le croyons ; et si nous ne doutons pas qu'on puisse le voir, c'est uniquement parce que nous croyons aux Écritures qui l'enseignent. Cependant, l'apôtre saint Jean a dit : « Nous savons que lorsqu'il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons comme il est[456]. » Par là saint Jean déclarait savoir ce qui n'était encore que dans l'avenir, et il le savait non pas pour l'avoir vu, mais pour l'avoir cru. C'est pourquoi nous avons eu raison de dire que nous savons qu'on peut voir Dieu, quoique nous ne l'ayons pas vu et que nous l'ayons cru par la divine autorité des Écritures.

13. Que veut donc dire la même autorité dans ces paroles ; « Jamais personne n'a vu Dieu[457] ? » Répondra-t-on qu'il s'agit ici de voir Dieu dans l'avenir et non d'avoir vu Dieu dans le passé ? Car il a été dit : « Ils verront Dieu, » et non pas ils ont vu Dieu ; et saint Jean n'a pas dit : nous l'avons vu, mais « nous le verrons comme il est. » Il n'y a donc pas contradiction avec ces paroles : « Jamais personne n'a vu Dieu. » Ceux qui, par la pureté du cœur, auront voulu être enfants de Dieu, verront Celui qu'ils n'ont jamais vu. Mais que signifient ces mots : « J'ai vu Dieu face à face, et mon âme a été sauvée[458] ? » Ne sont-ils pas opposés à ce passage : « Jamais personne n'a vu Dieu[459] ? » Et ce qui est dit de Moïse « qu'il parlait à Dieu face à face, comme un ami parle à son ami[460], » et l'endroit où Isaïe dit qu'il « a vu le Seigneur des armées assis sur un trône[461], » et d'autres passages semblables qu'on pourrait tirer des saints Livres, tout cela n'est-il pas en contradiction avec les paroles de saint Jean : « Jamais personne n'a vu Dieu ? » L'Évangile même ne semble-t-il pas se contredire ? Si jamais personne n'a vu Dieu, comment le Sauveur a-t-il pu dire avec vérité : « Celui qui me voit, voit mon Père[462]. Leurs anges voient toujours la face de mon Père[463] ? »

14. Par quel principe accorder ici ce qui semble se contredire et s'exclure ? Car il est impossible que les Écritures mentent sur un point, quel qu'il soit. Dirons-nous que ces mots : « Jamais personne n'a vu Dieu, » ne doivent s'entendre que des hommes, comme ces autres : « Personne ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même[464] ; » car il est évident que ce passage ne peut s'appliquer à Dieu, puisqu'il est écrit que le Christ n'avait pas besoin que nul ne lui rendît témoignage de l'homme, parce qu'il savait lui-même ce qu'il y avait dans l'homme[465] ; et l'Apôtre a pleinement expliqué cela lorsqu'il a dit : « Personne parmi les hommes ne l'a vu ni ne peut le voir[466]. » Si donc il a été dit : « Jamais personne n'a vu Dieu, » comme si on avait dit : personne parmi les hommes n'a vu Dieu, il n'y aura plus de difficulté à l'égard de ce passage : « Leurs anges voient toujours la face de mon Père ; » et nous pouvons croire que les anges voient Dieu, mais que nul homme ne l'a jamais vu. Toutefois, comment Dieu a-t-il été vu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Job, de Moïse, de Michée, d'Isaïe[467], et d'autres encore auxquels Dieu aurait pu apparaître d'après le véridique témoignage des Écritures, si jamais personne parmi les hommes n'a vu ni ne peut voir Dieu ?

15. Quelques-uns, voulant prouver que les impies aussi verront Dieu, pensent que Dieu a été vu du démon même, d'après un endroit du livre de Job où il est dit que le démon était venu en présence de Dieu avec les anges[468]. Mais on demandera ici pourquoi il a été écrit « Bienheureux ceux qui oint le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu[469], » et pourquoi encore ce passage de l'épître aux Hébreux : « Cherchez la paix avec tout le monde et la sanctification sans laquelle personne ne pourra voir Dieu[470]. » Je serais bien étonné si ceux qui pensent que les impies verront Dieu et que le diable l'a vu, allaient jusqu'à prétendre que le diable et les impies ont le cœur pur et qu'ils ont coutume de chercher avec tout le monde la paix et la sanctification.

16. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra que ces paroles de Notre-Seigneur « Celui qui m'a vu a vu mon Père[471], » ne sont pas en contradiction avec l'endroit où il est dit que « jamais personne n'a vu Dieu[472]. » Le Sauveur n'a pas dit : Parce que vous m'avez vu, vous avez vu mon Père ; mais par ces mots : « Celui qui m'a vu a vu mon Père, » il a voulu montrer l'unité de substance du Père et du Fils, afin qu'on ne pensât pas qu'il y eût entre eux quelque dissemblance ; par conséquent, comme il a dit en toute vérité : « Celui qui m'a vu a vu mon Père ; » et comme jamais aucun homme n'a vu Dieu, il est certain que nul n'a jamais vu le Père, ni le Fils, en tant que le Fils est Dieu et ne fait qu'un seul Dieu avec le Père ; car en tant qu'homme, il a été vu sur la terre et il a conversé avec les hommes[473].

17. Mais c'est une grande question que de concilier le souvenir de tant de personnages de l'Ancien Testament qui ont vu Dieu, avec cette vérité que jamais personne n'a vu Dieu, et que personne parmi les hommes ne l'a vu ni ne peut le voir. Considérez la difficulté de la question que vous m'avez proposée et sur laquelle vous me demandez quelque chose d'étendu à l'occasion d'une petite lettre de moi qui vous a paru devoir être soigneusement et longuement expliquée. Voulez-vous que je vous donne ici, quoique peut-être vous le connaissiez, ce qu'ont pensé sur la vue de Dieu d'illustres commentateurs des divines Écritures ? Il se pourrait que leurs sentiments parussent suffire à vos désirs. Daignez faire attention au court passage qui va suivre. Le bienheureux Ambroise, évêque de Milan, explique l'endroit de l'Évangile où l'ange apparut dans le temple au prêtre Zacharie, et vous allez voir comment il a parlé de la vue de Dieu.

18. « Ce n'est pas sans raison, dit-il, que l'ange est vu dans le temple ; l'avènement du véritable Prêtre était déjà annoncé, et le sacrifice céleste, où devaient servir les anges, se préparait. Le mot d'apparition est bien ici à sa place, puisque ce fut tout à coup que Zacharie vit l'ange ; qu'il s'agisse de Dieu ou des anges, c'est le terme accoutumé des divines Écritures pour exprimer la vue d'une chose qui n'a pas pu se prévoir. Ainsi il est dit dans la Genèse[474] : Dieu apparut à Abraham auprès du chêne de Membré. On dit apparaître parce qu'il s'agit de l'aspect soudain de ce qu'on n'attendait pas. On ne voit pas de la même manière que les choses sensibles Celui qui est invisible de sa nature et à la volonté duquel il appartient d'être vu ; car il n'est pas vu s'il ne le veut pas ; il est vu s'il le veut. Dieu apparut à Abraham parce qu'il le voulut ; il n'apparut pas à d'autres parce qu'il ne le voulut pas. Pendant qu'Etienne était lapidé par le peuple, il vit le ciel s'ouvrir ; il vit aussi Jésus debout à la droite de Dieu[475], et le peuple ne le vit pas. Isaïe vit le Dieu des armées[476], mais un autre ne put pas le voir, parce que Dieu apparaît à qui il lui plaît. Et pourquoi parler des hommes, lorsque les vertus et les puissances célestes sont « aussi comprises dans cette parole : « Personne n'a jamais vu Dieu, » et que les célestes puissances restent bien au-dessous de ce qu' a raconté lui-même le Fils unique qui est dans le sein du Père ? Si jamais personne n'a vu Dieu le Père, il faut donc convenir que c'est le Fils qui a été vu dans l'Ancien Testament ; dès lors que les hérétiques ne nous disent plus que le Fils n'a commencé d'être qu'en naissant d'une Vierge, puisqu'avant cette naissance il était vu. Assurément on ne pourra pas nier que le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, si toutefois la vision du Saint-Esprit s'est rencontrée dans l'Ancien Testament, ne se soient montrés sous une forme, non pas tirée de leur nature, mais choisie par leur volonté. C'est ainsi que nous lisons dans l'Évangile que le Saint-Esprit est apparu sous la forme d'une colombe[477]. Et si jamais personne n'a vu Dieu, c'est que personne n'a vu la plénitude de la divinité qui est en Dieu, et que nul ne peut la mesurer des yeux du corps ou des yeux de l'esprit ; car le mot vu se rapporte à l'un et à l'autre. Enfin, lorsque l'Évangile ajoute : Le Fils unique a raconté lui-même, il s'agit de la vue de l'intelligence plus que de la vue du corps. Car la forme se voit, mais la puissance se raconte ; l'une frappe les yeux, l'autre l'esprit. Mais que dirai-je de la Trinité ? Le séraphin apparut quand il le voulut, et Isaïe seul entendit sa voix. Maintenant un ange apparaît, il est présent mais non pas visible ; il n'est pas en notre puissance de le voir, mais il est en sa puissance de se faire voir. Quoique nous n'ayons pas la puissance de le voir, nous avons la grâce de le mériter. Et celui qui a eu la grâce a mérité le pouvoir ; nous ne méritons pas ce pouvoir parce que nous n'avons pas la grâce de voir Dieu. Et quoi d'étonnant que dans le siècle présent le Seigneur ne se montre que quand il le veut ? Même dans la résurrection il ne sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui auront le cœur pur ; et c'est pourquoi : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu[478] ! Combien d'autres le Sauveur avait-il appelés heureux, sans pourtant leur promettre qu'ils verraient Dieu ! Si donc ceux qui ont le cœur pur verront Dieu, les autres ne le verront pas. En effet, les indignes ne verront pas Dieu ; et celui qui n'aura pas voulu voir Dieu ne pourra pas le voir. Dieu ne se voit pas dans un lieu, mais dans un cœur pur ; Dieu ne se cherche pas des yeux du corps ; on ne le mesure pas du regard, on ne le touche pas, on ne l'entend pas, on ne le voit pas marcher. Lorsqu'on le croit absent, on le voit ; et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas. Enfin, tous les apôtres ne voyaient pas le Christ ; et c'est pourquoi il dit : Il y a si longtemps que je suis avec « vous, et vous ne me connaissez pas encore[479] ! Celui qui a connu la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur et la charité du Christ qui surpasse toute science, celui-là a vu le Christ et il a vu le Père. Car nous, ce n'est pas selon la chair que nous avons connu le Christ[480], c'est selon l'Esprit. Le Christ Notre-Seigneur est lui-même l'Esprit qui marche devant nous[481] ; il daigne, par sa miséricorde, nous remplir selon toute la plénitude de Dieu[482], afin que nous puissions le voir[483]. »

19. Si vous comprenez bien ces paroles, que vous reste-t-il à me demander ? Ce qui paraissait difficile est résolu. On a marqué dans quel sens il a été dit que « jamais personne n'a vu Dieu » et dans quel sens les anciens justes ont vu Dieu. « Jamais personne n'a vu Dieu, » parce que Dieu est invisible de sa nature ; et quand les saints personnages de l'Ancien Testament ont vu Dieu, ils l'ont vu parce qu'il l'a voulu, comme il l'a voulu, et sous la forme qu'il lui a plu de choisir, tandis que sa nature demeurait cachée. Si sa propre nature leur était apparue, et uniquement parce qu'il l'aurait voulu, où serait la vérité de ces paroles : « Jamais personne n'a vu Dieu, » puisque, par sa volonté, sa nature elle-même se serait tant de fois montrée à nos pères ? Si on dit que c'est le Fils qui a été vu des anciens justes, et que le mot de l'Écriture ne s'applique qu'à Dieu le Père, saint Ambroise en prendra occasion de réfuter certains hérétiques, les photiniens ; ils prétendent que le Fils de Dieu a commencé d'être, en naissant d'une vierge, et ne veulent pas croire qu'il ait existé auparavant. Saint Ambroise avait l’œil ouvert sur d'autres hérétiques, les ariens, plus habiles et plus dangereux, dont l'erreur prendrait de la consistance si on croyait que la nature du Père soit invisible et celle du Fils visible ; il affirme que l'une et l'autre nature sont invisibles et aussi celle du Saint-Esprit. C'est ce qu'il déclare brièvement mais admirablement dans ces paroles : « On ne pourra pas nier que le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, si toutefois la vue du Saint-Esprit s'est rencontrée dans l'Ancien Testament, aient été vus sous une figure, non pas formée de leur nature, mais choisie par leur volonté. » Il aurait pu dire : « non pas montrée dans sa nature, » mais il a mieux aimé dire : « formée de sa nature, » de peur qu'on ne pensât que Dieu formait de sa propre essence les figures sous lesquelles il lui plaisait de se montrer ; car on en aurait conclu que sa substance est sujette au changement : que la miséricorde et la bonté de Dieu ne permettent jamais qu'une bouche fidèle prononce un tel blasphème !

20. Dieu est donc invisible dans sa nature, non seulement le Père, mais encore la Trinité elle-même qui ne fait qu'un seul Dieu. Et parce qu'il est non seulement invisible mais encore immuable, Dieu apparaît à qui il veut, sous la forme, qu'il lui plaît, sans que sa nature cesse d'être invisible et immuable. Quand les âmes sincèrement pieuses désirent ardemment voir Dieu, ce n'est pas, je pense, vers une figure de ce genre qu'elles aspirent, et sous laquelle il veut apparaître sans qu'elle soit lui-même ; mais elles aspirent à voir cette substance par laquelle il est ce qu'il est. Moise, fidèle serviteur de Dieu, laissait voir la flamme de ses saints désirs lorsque, s'adressant à Dieu avec qui il parlait face à face comme un ami, il lui disait : « Si j'ai trouvé grâce devant vous, montrez-vous à moi[484]. » Quoi donc ? N'est-ce pas à Dieu même qu'il parlait ? Si ce n'eût pas été à lui-même, il n'aurait pas dit : « Montrez-vous à moi, » mais : montrez-moi Dieu ; et s'il avait vu sa nature et sa substance, encore moins il aurait dit : « Montrez-vous à moi. » Dieu avait donc pris une forme sous laquelle il avait voulu apparaître ; mais il n'apparaissait pas dans sa propre nature, que Moïse désirait voir, et qui est promise aux saints pour l'autre vie. Aussi, ce qui fut répondu à Moïse est vrai, parce que personne ne peut voir la face de Dieu et vivre ; c'est-à-dire que dans cette vie personne de vivant ne peut voir Dieu comme il est. Plusieurs l'ont vu, mais sous une figure choisie par sa volonté et non pas formée de sa nature. Comprenez donc ces paroles de saint Jean : « Mes bien-aimés, maintenant nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons ne paraît pas encore. Nous savons que lorsqu'il paraîtra nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons comme il est[485] : » non pas comme les hommes l'ont vu, lorsqu'il l'a voulu et sous la forme qu'il a voulue, et non dans sa nature qui demeurait cachée lors même qu'il était vu ; mais « comme il est. » C'est ce que Moïse demandait quand, lui parlant face à face, il lui disait : « Montrez-vous à moi. »

Toutefois jamais personne, non pas seulement avec les yeux du corps, mais même avec l'intelligence, n'a vu et compris Dieu dans sa plénitude.

Car autre chose est voir, autre chose est tout comprendre en voyant. Voir c'est reconnaître la présence de quelque chose ; tout comprendre en voyant, c'est voir de manière à ce que rien de ce qu'on regarnie ne vous échappe et qu'on en saisisse toute l'étendue ; c'est ainsi que vous n'ignorez rien de votre volonté présente, et que vous pouvez voir votre anneau tout entier. J'ai choisi ces deux exemples, dont l'un appartient à la vue de l'esprit et l'autre aux yeux du corps ; car la vue, comme dit saint Ambroise, se rapporte à l'un et à l'autre, aux yeux et à l'intelligence.

22. Or, si personne n'a jamais vu Dieu, parce que, selon le commentateur dont nous examinons les paroles, « personne n'a vu la plénitude de sa divinité, personne ne l'a mesurée des yeux ni de l'esprit ; car voir se rapporte à l'un et à l'autre, » il reste à chercher comment les anges voient Dieu ; « leurs anges, ai-je déjà rappelé d'après l'Évangile, voient toujours la face de mon Père[486]. » Si les anges ne voient pas Dieu comme il est, mais si sa nature leur demeure cachée et qu'il ne leur apparaisse que dans la forme qu'il veut, il faut chercher de plus en plus comment nous le verrons tel qu'il est et comme Moïse désira le voir, lorsqu'en sa présence il lui demandait de se montrer à lui. La suprême récompense qui nous est promise après la résurrection, c'est que nous serons égaux aux anges de Dieu[487] ; mais si eux-mêmes ne voient pas Dieu tel qu'il est, comment le verrons-nous, quand, à la résurrection, nous deviendrons leurs égaux ? Voyez ce qu'enseigne avec raison notre Ambroise : « Enfin, dit-il, lorsqu'on ajoute : le Fils unique l'a raconté lui-même, il s'agit de la vue des intelligences plus que de la vue des yeux. Car la forme se voit, mais la puissance se raconte ; l'une est saisie par les yeux, l'autre par l'esprit. » Celui qui peu auparavant avait dit que la vue se rapportait à l'un et à l'autre, la donne maintenant, non point à l'esprit mais aux yeux ; ce n'est pas, je crois, faute de peser ses paroles, mais c'est parce que, dans notre langage accoutumé, nous attribuons la vue aux yeux comme la forme aux corps : l'usage applique plus souvent ce langage aux choses qui occupent des espaces et s'offrent avec des couleurs. Si nulle forme n'était visible à l'esprit, le Psalmiste n'aurait pas dit au Sauveur : « Vous surpassez en beauté les enfants des hommes[488] ; » car cela n'a pas été dit selon la chair à l'exclusion de la beauté spirituelle. Il y a donc une beauté qui appartient à l’œil de l'esprit ; mais parce que cette expression s'emploie plus fréquemment pour les corps ou pour ce qui leur ressemble, saint Ambroise a dit : « La forme se voit, mais la puissance se raconte ; l'une est saisie par les yeux, l'autre par l'esprit. » C'est pourquoi, grâce aux révélations ineffables du Fils unique qui est dans le sein du Père, la créature raisonnable, devenue pure et sainte, est remplie d'une ineffable vue de Dieu, à laquelle nous parviendrons quand nous serons égaux aux anges. Car personne n'a jamais vu Dieu, de la même manière que les choses visibles, que nous connaissons par nos sens ; et s'il est arrivé qu'il ait été vu ainsi, ce n'a été que sous une forme choisie par sa volonté, tandis que sa nature demeurait immuable et voilée. Maintenant peut-être quelques anges le voient comme il est ; mais nous-mêmes nous le verrons tel, lorsque nous serons devenus leurs égaux.

23. Saint Ambroise ajoute que les puissances des cieux, comme les séraphins, ne sont vues que quand elles le veulent et comme elles veulent, et par là il nous fait entendre combien la Trinité est invisible : « Cependant, dit-il, quoique nous n'ayons pas la puissance de la voir, nous avons la grâce de le mériter. Et celui qui a eu la grâce a mérité le pouvoir : nous ne méritons pas ce pouvoir, parce que nous n'avons pas la grâce de voir Dieu. » Ici saint Ambroise ne nous enseigne pas quelque chose qui vienne de lui, c'est l'Évangile même qu'il explique ; il ne veut pas dire que parmi les croyants à qui il a été donné de devenir enfants de Dieu, les uns le verront et que les autres ne le verront pas, car c'est à tous qu'appartient cette parole : « Nous le verrons comme il est ; » mais le saint évêque en disant : « Nous ne méritons pas ce pouvoir, parce que nous n'avons pas la grâce de voir Dieu, » a entendu parler de ce monde où Dieu a daigné apparaître, non dans sa nature, mais sous la forme qu'il lui a plu de choisir, à Abraham, à Isaïe et à d'autres saints, tandis qu'il ne se montre nullement ainsi à une foule innombrable d'autres qui cependant font partie de son peuple et auxquels il promet l'héritage éternel. Dans le siècle futur, au contraire, ceux qui hériteront du royaume qui leur a été préparé dès le commencement, verront tous Dieu avec un cœur pur, et les cœurs purs habiteront seuls dans ce royaume.

24. Remarquez donc ce que dit saint Ambroise lorsqu'il commence à parler de ce siècle : « Et quoi d'étonnant si, dans le siècle présent, le Seigneur ne se montre que quand il le veut ? Même dans la résurrection, il ne sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui ont le cœur pur ; et c'est pourquoi il a été dit : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! Combien d'autres le Sauveur avait-il appelés heureux, sans pourtant leur promettre qu'ils verraient Dieu ! Si donc ceux qui ont le cœur pur verront Dieu, les autres ne le verront pas. Car les indignes ne verront pas Dieu ; et celui qui n'aura pas voulu voir Dieu ne pourra pas le voir. » Vous voyez avec quelle circonspection saint Ambroise parle maintenant de ceux qui, dans le siècle futur, verront Dieu ; tous ne le verront pas, mais seulement ceux qui en sont dignes. Car ceux qui sont indignes du royaume où l'on verra Dieu ressusciteront comme ceux qui en sont dignes, parce que « tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et se lèveront ; » mais avec quelle grande différence ! « Ceux qui ont fait le bien ressusciteront pour la vie, ceux qui ont fait le mal pour le jugement[489]. » Le mot de jugement signifie ici peine éternelle ; il est dit ailleurs : « Celui qui ne croit pas est déjà jugé[490]. »

25. Quant à ces mots de saint Ambroise « Celui qui n'aura pas voulu voir Dieu, ne pourra pas le voir, » que signifient-ils sinon qu'on ne veut pas voir Dieu lorsqu'on ne veut pas donner à la purification du cœur les soins que demande une si grande chose ? Aussi remarquez ce qu'il ajoute : « Ce n'est pas dans un lieu que Dieu se voit, c'est dans un cœur pur. » Que peut-on dire de plus clair et de plus net ? Le diable et ses anges et avec eux tous les impies sont donc, sans l'ombre d'un doute, exclus de cette vue de Dieu, parce qu'ils n'ont pas le cœur pur ; c'est pourquoi lorsqu'on lit dans le livre de Job que les anges vinrent en présence de Dieu et que le diable vint avec eux[491], on ne doit pas croire que le diable ait vu Dieu. Il est dit qu'ils vinrent en présence de Dieu et non pas Dieu en leur présence ; or les choses qui viennent en notre présence sont celles que nous voyons et non pas celles qui nous voient. Les anges vinrent donc, comme on le lit dans beaucoup d'exemplaires, pour qu'ils parussent devant Dieu, et non point pour que Dieu parût devant eux. Ce n'est pas ici le lieu de nous arrêter pour montrer, selon nos forces, comment cela a pu se faire pour un temps, puisque toute chose se trouve toujours en présence de Dieu.

26. Il s'agit maintenant de chercher comment on voit Dieu, non pas sous la forme qu'il lui a plu de choisir en ce monde lorsqu'il a parlé à Abraham et à d'autres justes et même au fratricide Caïn[492], mais comment on le voit dans le royaume où ses enfants le verront tel qu'il est. Alors, en effet, ils seront rassasiés dans leurs désirs ; c'est de ces saints désirs que brûlait Moïse, quand il ne lui suffisait pas de parler à Dieu face à face, et qu'il disait : « Montrez-vous à moi à découvert, afin que je vous voie[493] ; » c'est comme s'il eût dit ce que le Psalmiste chante avec le même désir : « Je serai rassasié quand votre gloire m'aura apparu[494]. » Saint Philippe était consumé des mêmes ardeurs, et il souhaitait d'être ainsi rassasié, lorsqu'il disait : « Montrez-nous le Père et c'est assez pour nous[495]. » Enflammé d'amour pour cette même vue de Dieu, Ambroise disait aussi : « On ne voit pas Dieu dans un lieu, » comme auprès du chêne de Mambré ou sur le mont Sinaï, « mais dans un cœur pur. » Et sachant ce qu'il désire, ce qu'il brûle d'obtenir, ce qu'il espère, il ajoute : « On ne cherche pas Dieu avec les yeux du corps » comme l'ont vu Abraham, Isaac, Jacob et d'autres dans ce monde ; « on ne l'embrasse pas du regard, » car il est dit : Vous me verrez par derrière[496] ; « on ne le touche pas » comme dans la lutte de Jacob[497] ; « on ne l'entend pas, » comme l'ont entendu tant de saints et le démon même, « et on ne le voit pas marcher, » comme parfois il marchait le soir dans le paradis terrestre[498].

27. Vous voyez comment le saint homme s'efforce d'arracher nos âmes aux impressions des sens, pour les rendre capables de voir Dieu. Et toutefois que peut-il faire en plantant et en arrosant ainsi au dehors, si Dieu, qui donne l'accroissement, n'agit à l'intérieur[499] ? Qui donc, sans le secours de l'Esprit de Dieu, peut penser qu'il existe quelque chose de plus réel que tout ce qui frappe les sens, quelque chose qui ne se voit pas dans un lieu ne doit pas se chercher avec les yeux, ne s'entend pas, ne se touche pas ; quelque chose dont on ne puisse apercevoir la marche, et qui se voit pourtant, mais seulement des cœurs purs ? Ambroise, en parlant ainsi, n'avait pas en vue la vie présente ; car de ce monde, où Dieu ne s'est jamais montré tel qu'il est, mais sous la forme qu'il a voulu et à ceux auxquels il a voulu apparaître, le saint homme a suffisamment et clairement distingué la vie du siècle futur lorsqu'il a dit : « Et quoi d'étonnant, si dans le siècle présent, le Seigneur n'est vu que quand il le veut ? Même dans la résurrection, il ne sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui ont le cœur pur, et c'est pourquoi : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu ! » C'est ici qu'il a commencé à parler du siècle futur où Dieu sera vu, non pas de tous ceux qui ressusciteront, mais de ceux qui ressusciteront pour la vie éternelle ; non des indignes dont il a été dit : « Que l'impie disparaisse, pour qu'il ne voie pas la gloire du Seigneur[500], » mais de ceux qui sont dignes et dont le Seigneur a dit, lorsqu'il était présent au milieu des hommes et que les hommes ne le voyaient pas : « Celui qui m'aime garde mes commandements ; celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et je l'aimerai, et je me montrerai à lui[501] ; » non pas de ceux à qui il sera dit : « Allez dans le feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges, » mais de ceux à qui le Sauveur dira : « Venez les bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. » Car les indignes « iront dans les flammes éternelles, mais les justes dans l'éternelle vie[502]. » Et qu'est-ce que la vie éternelle si ce n'est ce que nous en dit Celui qui est lui-même la vie : « La vie éternelle c'est dé vous connaître, vous le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé[503] ; » mais de vous connaître comme le Christ a promis de se montrer à ceux qui aiment en lui un seul Dieu avec son Père, et non pas de la même manière qu'il a été vu en ce monde dans un corps par les bons et les méchants ?

28. Au jugement futur, il apparaîtra comme on le vit montant au ciel, c'est-à-dire sous la forme du Fils de l'homme ; ils le verront ainsi ceux à qui il dira : « J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger[504], » car les juifs aussi verront celui qu'ils ont percé[505], et ne le verront pas sous cette forme de Dieu, qu'il n'a pas cru usurper en se disant égal à Dieu[506]. Il apparaîtra sous cette forme de Dieu aux élus qui le verront comme il est, non parce qu'ils auront été pauvres d'esprit en cette vie, parce qu'ils auront été doux, parce qu'ils auront pleuré, parce qu'ils auront eu faim et soif de la justice, parce qu'ils auront été miséricordieux, parce qu'ils auront été pacifiques, parce qu'ils auront souffert persécution pour la justice, quoiqu'ils soient aussi fout cela, mais parce qu'ils ont le cœur pur. Ce qui est dit dans les autres Béatitudes est accompli par ceux qui ont le cœur pur ; mais la vue de Dieu n'est spécialement promise qu'à la pureté du cœur ; c'est par cette pureté que sera vu Celui qui n'occupe aucun espace, qu'on ne cherche pas avec les yeux du corps, qu'on n'embrasse pas du regard, qu'on ne touche pas, qu'on n'entend pas et dont on n'aperçoit pas la marche. Car « jamais personne n'a vu Dieu » dans cette vie, tel qu'il est, ni même dans la vie des anges, comme les choses visibles qui frappent les yeux du corps ; ce que nous savons de Dieu, nous le tenons du Fils unique qui est dans le sein du Père ; et les révélations ineffables du Fils unique n'appartiennent pas aux yeux du corps, mais à la vue des âmes.

29. Mais, de peur que notre désir n'aille d'un sens à un autre, des yeux aux oreilles, saint Ambroise, après nous avoir dit « qu'on ne cherche pas Dieu avec les yeux du corps, qu'on ne l'embrasse pas du regard, qu'on ne le touche pas, » ajoute « qu'on ne l'entend pas ; » par là il veut nous faire entendre, si nous pouvons, que le Fils unique, qui est dans le sein du Père, raconte les ineffables grandeurs de Dieu, en tant qu'il est le Verbe ; ce n'est pas un son qui retentisse à l'oreille, c'est l'image de Dieu se faisant connaître aux intelligences, afin que, par une lumière intérieure et ineffable, éclate cette parole : « Celui qui m'a vu à vu le Père[507] ; » c'est ce que le Christ disait à Philippe lorsque celui-ci le voyait et ne le voyait pas. Ambroise, ardemment désireux d'une vision semblable, poursuivait ainsi : « Et lorsqu'on le croit absent, on le voit ; et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas. » Il n'a pas dit : Lorsqu'il est absent, mais « lorsqu'on le croit absent. » Car il n'est jamais absent, lui qui remplit le ciel et la terre ; il n'est ni enfermé par de petits espaces ni répandu dans de plus grands, mais il est partout tout entier et nul endroit ne le contient. Celui qui, par l'élévation de son esprit, comprend cela, voit Dieu, même lorsqu'il le croit absent. Mais que celui qui ne peut pas le comprendre, prie et tâche de mériter d'y atteindre ;qu'il ne frappe pas à la porte d'un commentateur afin de lire ce qu'il n'aura pas lu, mais qu'il s'adresse au Dieu Sauveur, afin qu'il puisse ce qu'il ne peut pas. Ces mots : « Et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas, » Ambroise les explique de la façon suivante : « Enfin, tous les apôtres ne voyaient pas le Christ : et c'est pourquoi il dit : Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne reconnaissez pas encore ! » Voilà comment Dieu était présent sans être vu.

30. Mais pourquoi n'a-t-il pas osé dire : Enfin les apôtres ne voyaient pas le Christ, et pourquoi a-t-il dit : « Tous les apôtres, » comme si quelques-uns d'entre eux l'eussent vu dans sa nature divine, selon laquelle lui et son Père ne font qu'un ? Peut-être songeait-il à ces paroles de Pierre : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, » et à cette réponse du Sauveur : « Tu es heureux, Simon fils de Jean, parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui t'ont révélé ce que tu viens de dire, mais mon Père qui est dans les cieux. » J'ignore si cette révélation se fit dans l'esprit de Pierre par la foi qui croyait une si grande vérité ou par l'intuition qui la voyait, car il se montra encore si petit à son Maître qu'il craignit de perdre par la mort celui qu'il avait, peu auparavant, reconnu pour le Fils du Dieu vivant, c'est-à-dire pour la source de la vie[508].

31. On peut demander comment là substance même de Dieu a pu être vue de quelques hommes encore vivants, puisqu'il a été dit à Moïse : « Personne ne peut voir ma face et vivre[509]. » Mais, par la volonté de Dieu, l'âme humaine peut être transportée de cette vie à la vie angélique, avant que la mort l'ait séparée de là chair. Ainsi fut ravi celui qui entendit d'ineffables paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de répéter ; il se trouva si fortement enlevé aux impressions de cette vie qu'il ne sut pas dire si son âme était restée dans son corps ou si elle l'avait quitté, si, comme il arrive dans une complète extase, son âme avait passé dans une autre vie, tout en restant unie au corps, ou si là séparation avait été entière comme elle s'accomplit par la mort[510]. Il s'ensuit donc que personne ne peut voir la face de Dieu et vivre, car il faut que l'âme soit tirée de cette vie pour qu'il lui soit donné d'avoir de telles visions ; et qu'il n'est pas incroyable que d'aussi hautes faveurs divines aient été accordées à des saints qui demeuraient comme morts, mais pas de façon à laisser des cadavres qu'il fallût ensevelir. Telle a été, à mon avis, la pensée du docteur qui n'a pas voulu dire : Les apôtres ne voyaient pas le Christ, mais qui a dit : « Tous les apôtres ne voyaient pas le Christ : » il a cru que quelques-uns d'entre eux avaient pu, même alors, être favorisés de cette vue de Dieu dont il parlait ; il songeait certainement au bienheureux Paul, qui était apôtre aussi, quoique le dernier, et qui n'a pas gardé le silence sur son ineffable révélation.

32. Il serait toutefois étonnant que Moïse, l'ancien et fidèle serviteur de Dieu, lorsqu'il devait porter encore le poids des fatigues de la terre et conduire le peuple juif, n'eût pas obtenu de voir la gloire du Seigneur, comme il le demandait. « Si j'ai trouvé grâce devant a vous, lui avait-il dit, montrez-vous à moi à découvert. » Car il lui fut fait alors la réponse qui convenait, savoir qu'il ne pouvait pas voir la face de Dieu que nul de vivant ne verrait : cette réponse signifiait que la vue de Dieu était réservée pour une vie meilleure. De plus, ces paroles de Dieu représentaient le mystère de la future Église du Christ. Car Moïse a été la figure de la portion des juifs qui devaient croire en Jésus-Christ crucifié ; voilà pourquoi il lui a été dit : quand je serai passé, « vous me verrez par derrière. » D'autres témoignages en cet endroit de l'Écriture annoncent, d'une manière aussi admirable que mystérieuse, l'Église qui devait venir après, mais il serait trop long de nous y arrêter. Ce que j'avais entrepris de dire sur l'accomplissement du désir de Moïse se trouve marqué au livre des Nombres ; c'est dans le passage où le Seigneur reproche à la sœur de Moïse son opiniâtreté ; il dit qu'il apparaît à d'autres prophètes dans des visions ou en songe, mais qu'il se montre à Moïse sans voiles ; l'Écriture ajoute : « Et il vit la gloire du Seigneur[511]. » Pourquoi cette exception en faveur de Moïse, sinon parce que Dieu jugea digne d'une telle contemplation le conducteur de son peuple, le fidèle ministre de sa maison, celui qui avait désiré le voir tel qu'il est et goûter des félicités réservées aux élus à la fin des temps ?

33. Le saint homme dont nous examinons les paroles, s'est souvenu, je crois, de ces divers exemples lorsqu'il a dit : « Tous les apôtres ne voyaient pas le Christ ; » il laissait entendre que quelques-uns d'entre eux avaient pu le voir, même en ce temps-là, dans sa nature divine, et afin de prouver que tous les apôtres n'avaient pas vu ainsi le Sauveur, il ajoute aussitôt : « Et c'est pourquoi il dit : Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore ! » Voulant ensuite indiquer qui sont ceux qui peuvent voir Dieu comme il est, il continue en ces termes : « Celui qui a connu la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur, et la charité du Christ, qui surpasse toute science, celui-là a vu le Christ et il a vu le Père. »

34. Voici comment j'ai coutume d'entendre ces paroles de l'Apôtre : je vois dans la largeur les bonnes œuvres de la charité ; dans la longueur, la persévérance jusqu'à la fin ; dans la hauteur, l'espérance des récompenses célestes ; dans la profondeur, les insondables jugements de Dieu, qui nous cachent comment la grâce arrive aux hommes ; et j'applique ainsi cette explication à ce qu'il y a de mystérieux dans la forme même de la croix : la largeur, c'est le bois posé en travers et où les mains sont ouvertes et clouées : elles signifient les bonnes œuvres ; la longueur, c'est l'espace compris entre le haut de la croix et la partie où le bois s'enfonce dans la terre ; le corps de la victime y est suspendu et comme debout ; cette attitude représente la persistance, la persévérance : la hauteur, c'est le point où la tête s'appuie et qui s'élève depuis la partie transversale jusqu'au sommet ; il marque l'attente des biens supérieurs. Il ne faut pas en effet que ce soit en vue des biens temporels que nous pratiquions les bonnes œuvres et que nous y persévérions, mais en vue des félicités éternelles que la foi espère, la foi qui opère par l'amour. Enfin la profondeur, c'est la partie de la croix cachée dans la terre ; de là part et se lève tout ce qui se voit ; ainsi, par la secrète volonté de Dieu, l'homme est appelé à la participation d'une si grande grâce, l'un d'une manière, l'autre d'une autre, et la charité du Christ, qui surpasse toute science, je la trouve là où est la paix, qui est au-dessus de tout entendement[512]. Que dans l'interprétation des paroles de l'Apôtre, ce commentateur de l'Évangile soit de mon sentiment ou qu'il en ait un qui convienne mieux, vous voyez au moins, si je ne me trompe, que mon explication ne s'écarte pas des règles de la foi.

35. Quand saint Ambroise disait : « Celui qui a connu la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur et la charité du Christ, qui surpasse toute science, celui-là a vu le Christ et a vu le Père ; » c'est de la vue spirituelle, dont nous nous occupons en ce moment, qu'il parlait ainsi ; mais, de peur d'être mal compris des esprits grossiers qui auraient pu croire qu'il s'agissait d'une vue corporelle, il a ajouté : « Pour nous, nous n'avons pas connu le Christ selon la chair, mais selon l'esprit ; car le Christ Notre-Seigneur est l'esprit qui nous précède. » Ces mots : « Nous avons connu » s'entendent dans le sens de la foi qui appartient à la vie présente, et non point dans le sens de la contemplation, qui appartient à la vie future ; car nous connaissons tout ce que nous a appris une foi sincère et inébranlable, sans avoir été illuminés par la claire vision. Après avoir dit qu'il n'a pas connu le Christ selon la chair, d'après les paroles de l'Apôtre, et après avoir ajouté avec le prophète que le Christ Notre-Seigneur est l'esprit qui nous précède, saint Ambroise continue ainsi : « Qu'il daigne, par sa miséricorde, nous remplir de toute la plénitude de Dieu, afin que nous puissions le voir ! » Il est évident que la connaissance dont il parle ici est une œuvre de la foi, de cette foi qui est la vie du juste[513], et non pas une connaissance acquise par la contemplation, qui nous fera voir Dieu comme il est ; car cette heureuse contemplation, il se la souhaite ensuite à lui-même et nous la souhaite pour la vie future : « Que le Seigneur daigne, par sa miséricorde, nous remplir de toute la plénitude de Dieu, afin que nous puissions le voir. »

36. Quelques-uns, d'après les paroles de l’Apôtre, ont compris cette plénitude de Dieu, de manière à croire que nous serions dans l'avenir tout ce qu'est Dieu. Vous reconnaissez ces paroles comme étant celles de saint Paul dans l'Épître aux Éphésiens[514], quand il les invite « à connaître la charité du Christ qui surpasse toute science, afin qu'ils soient remplis de toute la plénitude de Dieu[515]. » Les partisans de cette opinion demandent comment nous serions « remplis de toute la plénitude de Dieu, » si nous devions avoir quelque chose dé moins que Dieu, si nous devions être, en quoi que ce soit, moins que lui. Dans leur sentiment, cette plénitude nous rendra égaux à Dieu. Je sais que vous repoussez et que vous détestez cette erreur de l'esprit humain, et vous faites bien. Mais, si Dieu veut, nous montrerons tout à l'heure, dans la mesure de nos forces, comment il faut entendre cette plénitude dont il est dit que nous serons remplis selon toute la plénitude de Dieu.

37. Voyez maintenant si tout ce qui précède ne résout pas la question que vous m'avez proposée et qui paraissait difficile.

Si vous demandez : Peut-on voir Dieu ? je réponds : On le peut. Si vous demandez d'où je le sais ? je réponds qu'il est écrit dans l'Écriture, qui ne peut pas mentir : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu ! » Je pourrais citer d'autres témoignages de ce genre. Si vous demandez comment on dit que Dieu est invisible, puisqu'on peut le voir ? je réponds qu'il est invisible par sa nature, mais qu'on peut le voir quand il veut et comme il veut, car il a été vu de plusieurs, non tel qu'il est, mais sous la forme qu'il lui a plu de choisir. Si vous demandez comment un homme comme Caïn vit Dieu lorsque Dieu l'interrogea sur son crime et le condamna[516], ou comment le diable vit Dieu lorsqu'il se présenta devant lui avec les anges, puisque la pureté de cœur est la condition pour voir Dieu, je réponds que Dieu peut se faire entendre par des voix, sans se montrer pour cela ; ils ne le voyaient pas ceux qui l'entendaient dire : « Je l'ai glorifié, et je le glorifierai encore[517]. » Toutefois il ne serait pas étonnant que même des hommes n'ayant pas le cœur pur vissent Dieu sous la forme qu'il lui plairait de choisir, tandis que sa nature demeurerait invisible et immuable. Si vous demandez : « Peut-on le voir quelquefois tel qu'il est ? » je réponds que cela a été promis à ses enfants, dont il a été dit : « Nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. » Si vous demandez par où nous le verrons, je réponds : par où le voient les anges auxquels alors nous serons égaux. Personne n'a jamais vu et ne pourra jamais voir Dieu, comme les choses visibles qui nous environnent ; car Dieu habite une lumière inaccessible, et, de sa nature, il est invisible comme il est incorruptible ; l'Apôtre lui donne de suite ces deux attributs quand il l'appelle « le Roi invisible et incorruptible des siècles[518] ; » incorruptible maintenant, il ne peut pas cesser de l'être ; de même il est et sera toujours invisible. Ce n'est pas dans un lieu qu'on le voit, mais dans un cœur pur ; on ne le cherche pas des yeux du corps, on ne l'embrasse pas du regard, on ne le touche pas, on ne l'entend pas, on ne l'aperçoit pas marcher. Mais le Fils unique qui est dans le sein du Père, raconte, sans qu'on l'entende comme un son dans l'espace, la nature et la substance de la divinité, et c'est ainsi qu'il les montre invisiblement aux yeux qui sont dignes et capables d'une si grande contemplation. Les yeux-là sont les yeux éclairés du cœur dont parle l'Apôtre[519], et dont le Psalmiste a dit : « Éclairez mes yeux, de peur que je ne m'endorme dans la mort[520]. » Car le Seigneur est esprit[521], et celui qui s'attache au Seigneur ne fait avec lui qu'un même esprit[522]. Ainsi donc celui qui peut invisiblement voir Dieu, peut spirituellement s'unir à Dieu.

38. Vous n'avez, je pense, plus rien à chercher pour la question que vous m'avez proposée.

Mais, dans tout notre discours, faites attention à ce que vous voyez, à ce que vous croyez, et à ce que vous ne savez pas encore, soit parce que je ne l'aurai pas dit, soit parce que vous ne l'aurez pas compris, soit parce que vous ne l'aurez pas jugé admissible. Pour les choses dont vous avez vu la vérité, demandez-vous encore à vous-même comment vous les avez vues ; vous souvenez-vous que ce soit avec les yeux du corps comme les choses de la terre ou du ciel ? Ou bien n'avez-vous jamais pu y atteindre par les sens, mais est-ce uniquement avec votre intelligence que vous en avez reconnu la vérité, la certitude, comme vous reconnaissez votre volonté sur laquelle je puis croire ce que vous me dites, sans que je puisse la voir moi-même comme vous la voyez ? En faisant ces différences, remarquez par où vous les faites. Quoique les unes se voient avec les yeux du corps, les autres avec l'esprit, cette distinction cependant est vue de l'esprit et non point du corps ; et les choses que démêle l'intelligence n'ont pas besoin du secours des sens pour que nous en reconnaissions la vérité. Celles qui se voient au contraire des yeux du corps ne peuvent faire partie de notre savoir, si l'esprit n'est pas là pour les recevoir au moment où elles s'annoncent ; et ce qu'il est censé recevoir ainsi, il le laisse en dehors ; mais il en confie à la mémoire les images, c'est-à-dire les représentations incorporelles du corps ; lorsqu'il le veut et le peut, il les en tire comme d'un dépôt, les traduit devant sa pensée et les juge. Ce qu'il a laissé au dehors sous une forme corporelle, il le distingue, lorsqu'il le peut, de l'image intérieure qu'il en conserve ; il se rend compte de l'absence de l'un et de la présence de l'autre. C'est ainsi qu'en mon absence vous vous retracez mon visage ; cette image vous est présente, mais mon visage ne l'est pas ; ce qui est absent est un corps, ce qui est présent en est une ressemblance incorporelle.

39. Donc après avoir attentivement et fermement compris et distingué ces choses que vous voyez, considérez celles que vous croyez dans ce même discours que je vous adresse depuis que cette lettre est commencée ; pour celles que vous croyez sans les voir, pesez et examinez les témoignages qui déterminent votre foi. Car vous ne vous en rapportez pas à moi comme à Ambroise, dont les livres m'ont fourni de si grands témoignages. Ou si vous pensez qu'il faille nous écouter également tous les deux, nous comparerez-vous à l'Évangile, et mettrez-vous sur la même ligne nos ouvrages et les Écritures canoniques ? Si vous jugez bien, vous reconnaîtrez, certainement, qu'il y a loin de nous à une semblable autorité. J'en suis plus loin que lui, mais quelque confiance que vous puissiez avoir en l'un et en l'autre de nous, vous ne nous comparez pas aux Livres divins. Aussi ces paroles. : « Personne n'a jamais vu Dieu ; Dieu habite une lumière inaccessible ; nul homme ne l'a jamais vu et ne pourra le voir ; heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu ! » ces paroles, dis-je, et d'autres que j'ai citées de l'Écriture, vous les croyez plus fermement que celles-ci d'Ambroise : « Dieu ne se voit pas dans un lieu, ne se cherche pas des yeux du corps, ne s'embrasse pas du regard, ne se touche pas ; on ne l'entend pas, on ne l'aperçoit pas marcher. » Il a compris ou a cru que tel est le Dieu qui se voit avec un cœur pur : je déclare que ce sentiment est aussi le mien.

40. Votre foi n'accueille pas de la même manière ces paroles d'Ambroise et ces paroles divines. Peut-être gardant sur nous quelque scrupule, craignez-vous que nous n'ayons mal compris certaines choses des Livres saints, et que nous n'ayons substitué nos conjectures à la vérité. Il est possible que vous vous disiez en vous-même : si on voit Dieu avec un cœur pur, pourquoi ne le verrait-on pas dans un lieu ? Pourquoi ceux qui ont le cœur pur ne verront-ils pas Dieu des yeux du corps, quand ce corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité et que nous serons égaux aux anges de Dieu ? Vous ne savez peut-être pas jusqu'à quel point vous devez nous croire ou non, et vous prenez garde de vous tromper en croyant trop ou trop peu : quant aux divines Écritures, vous n'hésitez pas à croire, même sans comprendre encore. Toutefois vous considérez et vous voyez exactement en vous-même vos motifs de croire ou de ne pas croire, la difficulté de savoir les choses, les troubles de l'incertitude, la soumission pieuse qui est due aux divines paroles ; vous ne doutez pas que tous ces mouvements ne soient dans votre âme, comme je vous l'ai dit ou plutôt comme vous le savez vous-même. C'est pourquoi vous soyez votre foi, vous voyez votre incertitude, vous voyez votre désir et votre volonté d'apprendre ; et (354) tandis que l'autorité divine vous porte à croire ce que vous ne voyez pas, vous voyez que vous le croyez pourtant sans balancer : vous séparez et vous distinguez toutes ces choses.

41. Voudrez-vous donc comparer en quelque manière les yeux du corps à ces yeux de votre cœur par lesquels vous reconnaissez que toutes elles sont vraies et certaines, et vous sont présentes invisiblement ? Mais c'est avec le regard intérieur, et non pas autrement, que vous jugez de ce qui rayonne aux yeux du corps et que vous jugez même de leur degré de pénétration, que vous comprenez la distance du visible à l'invisible ; non pas jusqu'à ces hautes vérités que vous devez croire sans les entendre, mais de ces choses que j'ai marquées ci-dessus, qui ne sont pas des objets de pure foi, et qui deviennent présentes à 1'œil de votre âme. Puisque donc les yeux intérieurs sont les juges des yeux du dehors qui ne sont que leurs messagers et leurs ministres, puisque les yeux intérieurs voient beaucoup de choses que ne voient pas les yeux du dehors et que ceux-ci ne voient rien sans le contrôle supérieur de ceux-là, qui donc ne mettrait pas l'œil de l'âme bien au-dessus des yeux de la chair ?

42. Cela étant, dites-moi, je vous prie : lorsqu'il se fait en vous une œuvre si grande, lorsque vous distinguez les choses intérieures des extérieures et que vous préférez infiniment celles-là à celles-ci ; lorsque, laissant les unes au dehors, vous restez en vous-même avec les autres et que sans espace ni lieu vous leur marquez à chacune sa place, croyez-vous être dans la nuit ou dans quelque lumière ? car moi je pense qu'il est impossible que vous voyiez sans lumière tant et de si grandes choses, si vraies, si évidentes, si certaines. Regardez donc la lumière même dans laquelle toutes ces choses vous apparaissent, et voyez s'il est un seul des yeux du corps qui puisse y atteindre : assurément non. Examinez encore ; y a-t-il dans cette lumière des espaces ou des intervalles de lieux ? Répondez. Vous n'y trouvez rien de tel, je le crois, si vous avez soin d'écarter de la vue intérieure toute trace d'images corporelles que les sens y apportent. Mais ceci est peut-être difficile. Les images grossières, entretenues par les habitudes de la vie matérielle, se précipitent en troupe jusque sur l’œil de notre âme ; faisant effort pour résister à cette invasion, armé de l’autorité divine, je me suis écrié en gémissant dans ma courte lettre. « Que la chair enivrée de pensées charnelles écoute ceci : Dieu est esprit[523]. » Par là j'ai entendu m'avertir moi-même plus que tout autre et me mettre en garde contre de complaisantes illusions. En effet nous inclinons très aisément vers ce qui fait le fond de nos habitudes ; une des marques de la faiblesse de l'homme, c'est de se plaire intérieurement dans les images dont les corps lui laissent l'impression ; dans ces occupations grossières l'âme ne trouve ni force ni vie, mais elle y devient malade et s'y couche en quelque sorte et y languit.

43. Ainsi donc, si vous ne pouvez pas écarter de votre âme les images corporelles comme des nuages qui l'obscurcissent, observez-les soigneusement en vous-même : regardez par la pensée le ciel et la terre comme vous avez coutume de les regarder des yeux du corps ; ces images du ciel et de la terre retracées aux yeux de votre esprit, remarquez que ce sont des représentations et non pas des corps. Jugez donc ainsi contre vous-même pour vous-même, si vous ne pouvez de toute façon chasser de votre âme les formes imaginaires des corps ; et laissez-vous. convaincre par où vous êtes vaincue. Personne assurément n'est livré à de pareilles images au point de croire que le soleil, la lune, les étoiles, les fleuves, les mers, les montagnes, les collines, les villes, les murs de sa maison ou de sa chambre et tout ce qu'il voit des yeux de la chair, soit dans sa mémoire ou devant sa pensée en toute réalité, et qu'il s'y trouve des espaces pour contenir tous ces corps dans leur repos ou leur mouvement. Or, si dans notre esprit, les représentations des corps et des lieux n'ont pas d'espaces qui les renferment, et ne sont pas placées, dans notre mémoire, à divers intervalles, à plus forte raison les choses qui n'ont aucune ressemblance avec les corps, la charité, la joie, la longanimité, la paix, la bienveillance, la bonté, la foi, la mansuétude, la continence n'occupent-elles aucun espace, ne sont-elles pas séparées par des distances, et l'œil de l'âme n'a pas à y chercher des points vers lesquels il doive se diriger. Tout n'y est-il pas réuni sans difficulté, et tout n'y est-il pas connu par ses termes sans qu'il faille aller d'un pays à un autre ? Dites-moi en quel lieu vous voyez la charité ; elle vous est cependant connue, autant que vous pouvez la considérer du regard de l'âme ; vous n'en connaissez pas la grandeur pour en avoir fait le tour comme d'une grande masse ; lorsqu'elle vous parle au dedans pour vous inviter à vivre selon ses inspirations, aucun son ne frappe votre oreille ; pour la voir, vous n'ouvrez pas les yeux du corps ; pour la retenir fortement, vous ne serrez pas vos bras de chair ; quand elle se présente à votre pensée, vous ne l'entendez pas marcher.

44. Ainsi la charité, quelque petite qu'elle soit, réside dans notre volonté et se montre clairement à nous ; on ne la voit pas dans un lieu, on ne la cherche pas des yeux du corps, on ne l'embrasse pas du regard, on ne la touche pas, on ne l'entend pas parler, on ne l'aperçois pas marcher : à plus forte raison Dieu lui-même qui a mis en nous la charité comme un gage ! Car si notre homme intérieur, faible image de Dieu, non engendré de lui, mais créé par lui, quoique se renouvelant de jour en jour, habite déjà pourtant dans une lumière inaccessible aux yeux du corps ; si nul espace de lieu ne sépare les choses que nous voyons dans cette lumière avec l'œil de l'âme et que nous distinguons les unes des autres : à plus forte raison les sens du corps ne peuvent atteindre à Dieu qui habite une lumière inaccessible et ne se montre qu'à des cœurs purs ! Lors donc que, non seulement par raison mais encore par amour, nous préférerons cette lumière à toute lumière corporelle, nous vaudrons mieux en raison de l'énergie de cette préférence, jusqu'à ce que les langueurs de notre âme soient guéries par Celui qui nous pardonne toutes nos iniquités. Devenus spirituels dans cette vie vivante par, excellence, nous pourrons tout juger, et personne ne nous jugera[524]. Mais l'homme animal ne comprend pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu ; pour lui c'est folie ; il ne comprend pas les choses parce que c'est par la lumière spirituelle qu'on doit en juger[525].

45. Si nous ne pouvons pas encore préférer la lumière qui juge à celle dont elle juge, la vie de l'intelligence à la vie des sens, une nature comme celle de notre esprit, gardant son unité dans tout ce qu'elle contient et ne se montrant pas diversement selon les lieux, à une nature qui se compose de parties et dont une moitié est moindre que le tout, comme sont les corps, il est inutile de parler de si grandes choses. Mais si nous le pouvons, croyons que Dieu est quelque chose de meilleur que notre intelligence, afin que sa paix qui surpasse tout entendement conserve nos cœurs et nos esprits en Jésus-Christ[526]. Cette paix qui surpasse tout entendement n'est pas assurément moindre que notre entendement, de façon qu'on la croie visible aux yeux du corps tandis que notre esprit reste invisible. La paix de Dieu est-elle quelque chose de différent de la splendeur de Dieu ? cette splendeur étant le Fils unique lui-même, de qui vient aussi cette charité qui surpasse toute science et dont la connaissance nous remplira de toute la plénitude de Dieu, ne saurait être inférieure à la lumière de notre esprit, laquelle nous est accordée par ce divin rayonnement. Or si la lumière de notre âme est inaccessible aux yeux du corps, combien l'est plus encore celle qui la surpasse incomparablement ! Par conséquent, puisqu'il y a quelque chose de nous qui est visible comme notre corps, quelque chose d'invisible comme l'homme intérieur, et que le meilleur de nous-mêmes, c'est-à-dire l'âme, est invisible aux yeux de la chair, comment ce qui est meilleur que le meilleur de nous-mêmes serait-il visible à ce qu'il y a de moindre en nous ?

46. Après tout ceci, vous conviendrez, je pense, qu'on a eu raison de dire que Dieu ne se voit pas dans un lieu, mais dans un cœur pur ; qu'on ne le cherche pas des yeux du corps, qu'on ne le mesure pas du regard, qu'on ne le touche pas, qu'on ne l'entend pas, qu'on ne l'aperçoit pas marcher. S'il est quelque chose ici que nous ne comprenions pas tout à fait ou que nous comprenions autrement qu'il ne faut, Dieu nous l'apprendra pourvu que nous conformions notre conduite à ce que nous savons déjà[527]. Nous sommes parvenus à croire que Dieu n'est pas un corps mais un esprit[528], que jamais personne n'a vu Dieu[529], que Dieu est lumière et qu'en lui il n'y a pas de ténèbres[530], qu'en Dieu il n'y a ni changement ni ombre[531], qu'il habite une lumière inaccessible, que nul homme ne l'a vu ni ne peut le voir[532], que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font qu'un seul et même Dieu dans une indivisible identité de nature[533], que les cœurs purs verront Dieu[534], que nous serons semblables à lui quand nous le verrons comme il est[535] ; que Dieu est charité et que celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui[536], que nous devons chercher la paix et la sanctification sans lesquelles personne ne pourra voir Dieu[537], que notre corps corruptible et mortel sera changé au jour de la résurrection et sera revêtu de l'incorruptibilité, et de l'immutabilité, qu'un corps grossier est confié à la terre et qu'un corps spirituel ressuscitera[538], parce que le Seigneur transfigurera notre corps misérable pour le rendre semblable à son corps glorieux[539] ; enfin nous croyons que Dieu a fait l'homme à son nuage et ressemblance[540], et que nous nous renouvelons dans l'esprit de notre âme à la connaissance de Dieu pour nous mieux retracer l'image de celui qui nous a créés[541]. Ceux qui marchent par la foi à la lueur de ces témoignages et d'autres de ce genre des saintes Écritures, qui ont fait des progrès spirituels par une intelligence venue de Dieu même ou par une grâce particulière d'en haut, et qui ont pu comparer entre elles les choses spirituelles, reconnaissent qu'il est meilleur de voir par l'âme que par le corps, et que les choses vues de l'âme ne sont pas renfermées dans des espaces, ni séparées par des intervalles de lieux, ni moindres dans la partie que dans le tout.

47. Voilà pourquoi saint Ambroise dit avec assurance que « Dieu ne se voit pas dans un a lieu, mais dans un cœur pur, qu'on ne le cherche pas des yeux du corps qu'on ne le mesure pas du regard, qu'on ne le touche pas, qu'on ne l'entend pas, qu'on ne l'aperçoit pas marcher. » Et parce que, dans les saintes Écritures, il est marqué que la substance de Dieu est invisible et qu'on y raconte aussi que Dieu a été vu de plusieurs, soit d'une façon corporelle et dans des lieux déterminés, soit en esprit et dans des images incorporelles qui représentent les corps, comme dans le sommeil, ou l'extase, le saint homme a distingué la nature de Dieu de ces sortes de visions, et a dit que la volonté de Dieu les avait choisies et non pas formées de sa nature. Car Dieu apparaît ainsi comme il veut, à qui il veut, quand il veut, sans que sa nature cesse d'être immuable et cachée. Si notre volonté, demeurant cachée en elle-même et sans aucun changement, a des sons de voix pour se faire connaître ; combien plus aisément le Dieu tout-puissant, tout en restant immuable et caché dans sa nature, peut apparaître à qui il veut, dans la forme qu'il veut, lui qui a tout créé de rien et qui, du fond de son immutabilité, renouvelle toute chose !

48. En ce qui touche la vision par laquelle nous verrons Dieu tel qu'il est, saint Ambroise nous avertit qu'il faut pour, cela purifier nos cœurs. Dans les habitudes du langage on appelle les corps ce qui est visible ; c'est pour cela qu'il est dit que Dieu est invisible, de peur qu'on ne croie qu'il est un corps ; mais il ne privera pas les cœurs purs de la contemplation de sa substance : cette grande et souveraine récompense a été promise à ceux qui servent et aiment Dieu ; elle l'a été par le Seigneur lui-même au temps de son visible passage sur la terre ; il a promis aux cœurs purs la vue de son invisible divinité : « Celui qui m'aime, disait-il, sera aimé de mon Père ; et moi je l'aimerai et je me montrerai à lui[542]. » Il s'agit ici de cette nature divine par laquelle le Fils est égal au Père, invisible et incorruptible comme lui ; ce sont les deux attributs de la divinité que l'Apôtre ne séparait pas l'un de l'autre, ainsi que nous l'avons dit plus haut, lorsqu'il annonçait aux hommes la gloire de Dieu avec autant de force qu'il pouvait[543]. La substance divine sera-t-elle visible aux yeux du corps devenu spirituel après la résurrection ? Nous laissons cela à résoudre à ceux qui sont capables de le prouver. Pour moi je m'attache davantage à la parole de Celui qui, même dans la résurrection, ne réserve pas aux yeux du corps mais aux cœurs purs la faveur de voir Dieu.

49. Pour ce qui est de la qualité du corps spirituel, promise après la résurrection, je ne refuse ni d'apprendre quelque chose ni de chercher moi-même, si toutefois, dans cet examen, nous pouvons échapper aux fautes qui naissent trop souvent des études et des disputes des hommes, lorsque, contrairement à ce qui r est écrit, ils s'enflent d'orgueil l'un contre l'autre pour autrui[544]. Il ne faudrait pas qu'en cherchant entre nous comment on peut voir Dieu, nous perdissions cette paix et cette sanctification sans lesquelles personne ne pourra le voir : qu'il daigne en préserver nos lueurs et qu il leur rende et leur conserve la pureté par laquelle ils deviendront capables de contempler sa gloire ! Un point qui ne fait pas doute pour moi et dont je ne m'occupe plus, c'est l'invisibilité de la nature de Dieu dans un lieu quel qu'il soit. Est-il possible de voir avec les yeux du corps quelque chose qui ne puisse être vu dans un lieu ? Il en est qui le pensent et qui ont la prétention de le prouver ; je suis prêt à les entendre avec paix et amour et à leur soumettre à cet égard mes objections. Car il y a des gens qui s'imaginent que Dieu lui-même est un corps, et qui croient que tout ce qui n'est pas corps n'a pas de substance ; ceux-là, j'estime qu'on doit les repousser de toute manière. D'autres n'hésitent pas à croire que Dieu n'est pas un corps ; mais ils pensent que les élus qui ressusciteront pour la vie éternelle verront Dieu des yeux du corps ; ils espèrent que la qualité du corps ressuscité sera telle que ce qui était chair auparavant deviendra esprit. Il est aisé de reconnaître la différence qui sépare ces deux derniers sentiments, et de comprendre que le dernier, lors même qu'il ne serait pas vrai, serait plus supportable, d'abord parce qu'il est bien plus grave de se tromper en quelque chose sur le Créateur que sur la créature ; ensuite parce qu'on souffre plus facilement un effort de l'esprit de l'homme pour convertir le corps en esprit que Dieu en corps ; et aussi parce que ce sentiment n'aurait rien de contraire à ce que j'ai dit dans ma lettre[545] sur l'impuissance absolue des yeux du corps à voir Dieu : car je n'ai voulu parler que de ces yeux-là ; or, les yeux des élus ressuscités ne seront plus corporels si leur corps est esprit ; il s'ensuivrait donc toujours que les yeux du corps ne verraient jamais Dieu, puisque, après la résurrection, ce ne serait plus le corps mais l'esprit qui le verrait.

50. Toute la question se réduit donc au corps spirituel ; il s'agit de savoir jusqu'à quel point ce corps corruptible et mortel sera revêtu d'incorruptibilité et d'immortalité, et jusqu'à quel point il passera de l'état animal à l'état spirituel. Cela est digne d'un examen attentif, surtout à cause du corps du Seigneur lui-même qui, pouvant s'assujettir toutes choses, transforme notre corps misérable et le rend conforme à son corps glorieux[546]. Comme Dieu le Père voit le Fils et que le Fils voit le Père, il n'y a pas à écouter ceux qui n'attribuent la vue qu'aux yeux du corps. Car il ne saurait être permis de dire que le Père ne voit pas le Fils ou qu'il prend un corps pour le voir, s'il est vrai que la vue n'appartienne qu'aux yeux du corps. Mais, au commencement du monde, avant que le Fils eût pris une forme de serviteur, Dieu n'a-t-il pas vu que la lumière était bonne, n'a-t-il pas vu le firmament, la mer, la terre, et toute herbe et tout bois, et le soleil, la lune, les étoiles, les animaux de la terre et les oiseaux du ciel, et tout ce qui a vie ? N'a-t-il pas vu tout ce qu'il a fait et ne l'a-t-i1 pas trouvé bon[547] ? L'Écriture ayant dit de chaque créature que Dieu l'avait vue et l'avait trouvée bonne, je m'étonne qu'il ait pu naître une opinion pour ne reconnaître que les yeux du corps. Quelles que soient les habitudes de langage qui aient donné lieu à cette opinion, telle n'est point cependant la coutume des saintes Écritures ; si elles n'attribuaient pas la vue, non seulement au corps mais aussi à l'esprit, et plus à l'esprit qu'au corps, elles n'appelleraient pas voyants les prophètes[548] qui ont vu non pas avec le corps, mais avec l'esprit les choses même de l'avenir.

51. Il faut prendre garde de franchir les bornes, en soutenant que non seulement le corps cessera d'être mortel et corruptible par la gloire de la résurrection, mais que même il cessera d'être corps et deviendra esprit. Il y aurait alors deux esprits au lieu d'un, et s'il n'y avait qu'un esprit et que cette transformation ne fit pas une âme nouvelle ou n'y ajoutât rien, il serait à craindre que tout ceci n'aboutît qu'à l'idée que les corps ainsi transformés ne demeureraient pas immortels, n'existeraient plus et périraient entièrement. C'est pourquoi, en attendant qu'une recherche attentive fasse découvrir ce qu'on peut penser avec le plus de probabilité, à l'aide de Dieu et d'après les Écritures, sur le corps spirituel après la résurrection, qu'il nous suffise de savoir que le Fils unique, Jésus-Christ homme, médiateur entre Dieu et les hommes[549], voit le Père comme le Père le voit. Pour nous, ne nous efforçons pas de transporter de ce monde la concupiscence des yeux jusqu'à cette vue de Dieu qui nous est promise après la résurrection, mais attachons-nous pieusement à la poursuite de ce but en purifiant de plus en plus nos cœurs ; ne nous représentons pas Dieu avec une face corporelle, lorsque l'Apôtre nous dit que « nous voyons maintenant à travers un miroir, en énigme, et que nous verrons alors face à face, » et surtout lorsqu'il ajoute : « Maintenant je le connais en partie, mais alors je le connaîtrai comme il me connaît[550]. » Si nous devons alors voir Dieu des yeux du corps, ce serait donc avec des yeux corporels qu'il nous voit aujourd'hui ; « car, dit l'Apôtre, je le connaîtrai alors comme il me connaît. » Qui donc ne comprend que, dans ce passage, l'Apôtre a voulu aussi désigner notre face dont il dit ailleurs : « Mais nous, contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par son divin Esprit[551], » c'est-à-dire en passant de la gloire de la foi à la gloire de la contemplation éternelle ? C'est l'effet de cette transformation par laquelle l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour ; l'homme intérieur[552], dont l'apôtre Pierre nous recommande de soigner l'invisible parure : « N'embellissez pas, dit-il, votre extérieur par la frisure des cheveux, par l'or, ou les perles, ou les riches vêtements, mais occupez-vous d'orner l'homme caché dans l'âme et qui, par ses vertus, est riche devant Dieu[553]. » Car la face sur laquelle les Juifs, qui ne passent pas au Christ, ont un voile qui tombe dès qu'ils marchent vers lui, est découverte en nous lorsque nous sommes transformés en son image. Or l'Apôtre dit clairement : « Un voile a été mis sur leurs cœurs[554] ; » là est donc la face qui, dévoilée, nous permet de voir maintenant par la foi, quoique dans un miroir et en énigme, et nous permettra alors de contempler face à face[555].

52. Si vous approuvez tout ceci, suivez avec moi la doctrine du saint homme Ambroise ; elle ne se recommande pas seulement par l'autorité de ce grand homme, mais elle est appuyée de la vérité elle-même. Je ne m'y attache point de préférence, parce qu'elle vient de celui par la bouche de qui, surtout, le Seigneur m'a délivré de l'erreur, et par le ministère duquel il m'a accordé la grâce du baptême de salut ; ce n'est pas de ma part un acte de prédilection envers Celui qui m'a planté et arrosé ; c'est que son langage sur ce point est conforme à ce que dit à un esprit pieux et droit, quand il y réfléchit, le Dieu qui donne l'accroissement[556].

« Même dans la résurrection, dit-il, il ne sera aisé de voir Dieu qu'à ceux qui auront le cœur pur ; » et c'est pourquoi : heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! Combien d'autres le Sauveur avait-il appelés heureux, sans pourtant leur promettre qu'ils verraient Dieu ! Si donc ceux qui ont le cœur pur verront Dieu, les autres ne le verront pas. Les indignes ne verront pas Dieu ; celui qui n'aura pas voulu voir Dieu ne pourra pas le voir. Dieu ne se voit pas dans un lieu, mais dans un cœur pur ; Dieu ne se cherche pas des yeux du corps, on ne le mesure pas du regard, on ne le touche pas, on ne l'entend pas, on ne le voit pas marcher. Lorsqu'on le croit absent, on le voit ; et lorsqu'il est présent, on ne le voit pas. Enfin tous les Apôtres eux-mêmes ne voyaient pas le Christ ; et c'est pourquoi il dit : Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore ! Celui qui a connu la largeur, la longueur, la hauteur, et la profondeur de la charité du Christ qui surpasse toute science, celui-là a vu le Christ et il a vu le Père. Car nous, ce n'est pas selon la chair que nous avons connu le Christ, c'est selon l'esprit. Car le Christ Notre-Seigneur est lui-même l'Esprit qui marche devant nous. Qu'il daigne, par sa miséricorde, nous remplir selon toute la plénitude de Dieu, afin que nous puissions le voir !

53. Plus vous comprendrez ces paroles du saint homme, qui n'appartiennent pas à la chair mais à l'esprit, et vous les reconnaîtrez vraies, non point parce que saint Ambroise a dit cela, mais parce que la vérité le crie sans bruit, mieux vous comprendrez par où vous êtes unie au Seigneur, et vous vous préparerez au dedans comme une incorruptible demeure pour écouter le silence de ses divines harmonies et voir son invisible nature. Car « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu ! » Il ne leur apparaîtra pas, comme un corps, sur un point quelconque de l'espace, mais quand il viendra à eux et fera en eux sa demeure, ils seront remplis ainsi de toute la plénitude de Dieu, non pas en devenant eux-mêmes Dieu dans sa plénitude, mais en étant parfaitement pleins de Dieu. Si nous ne pouvons nous représenter que des corps et que nous ne soyons pas capables pour le moins de connaître dignement par où nous (359) pouvons nous les retracer, ne cherchons pas à nous combattre, mais purifions nos cœurs de ces grossières habitudes par la prière et par les progrès spirituels. Ce n'est plus seulement le bienheureux Ambroise dont je recueillerai les paroles, mais je dirai avec saint Jérôme : « Ce ne sont pas les yeux de la chair, mais les yeux de l'esprit qui peuvent voir, non seulement la divinité du Père, mais encore la divinité du Fils et celle du Saint-Esprit, parce qu'il n'y a qu'une nature dans la Trinité ; le Sauveur lui-même a dit de ces yeux de l'esprit : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu[557] ! » Le même Jérôme l'a dit ailleurs avec autant de brièveté que de vérité : « Une chose incorporelle ne se voit pas des yeux du corps. »

54. En citant ici les sentiments de si grands hommes sur une si grande chose, je ne veux pas que vous croyez qu'il faille suivre, la parole d'un homme, quel qu'il soit, comme on suit les Écritures canoniques ; mais c'est afin que ceux qui pensent autrement s'efforcent d'atteindre par l'esprit à la vérité et de chercher Dieu dans la simplicité du cœur, de peur qu'ils ne condamnent témérairement de si doctes interprètes des livres divins. Ne vous arrêtez pas à ce que disent inconsidérément certaines gens : « Que verront alors les yeux du corps, s'ils ne doivent pas voir Dieu ? Seront-ils comme des yeux d'aveugles, ou bien ne serviront-ils de rien ? » Ceux qui parlent ainsi ne font pas attention que s'il n'y a plus de corps dans la vie future les yeux du corps n'existeront pas assurément, mais que si les corps subsistent encore, les yeux du corps auront de quoi voir.

En voilà assez là-dessus. En lisant et relisant avec soin ce que j'ai dit depuis le commencement de ce petit ouvrage, vous n'hésiterez peut-être pas à reconnaître que vous devez vous préparer un cœur pur pour voir Dieu avec son secours. Quant au corps spirituel, si le Seigneur vient à mon aide, j'essayerai dans un autre[558] ouvrage de traiter cette question selon la mesure de mes forces.

LETTRE CXLVIII. (Année 413.)

Fortunatien fut un des sept évêques catholiques choisis pour soutenir la dispute contre les donatistes dans la conférence de Carthage. Saint Augustin le prie en des termes à la fois humbles, doux et charmants, de lui obtenir son pardon d'un collègue qui avait été blessé de quelques passages de la lettre à Pauline, où l'anthropomorphisme est vivement et sévèrement condamné. L'évêque d'Hippone traite de nouveau de la nature de Dieu, de son invisibilité, de l'état futur des corps après la résurrection, et rappelle que, selon la parole du Christ, la vue de Dieu est réservée À ceux qui ont le cœur pur.

MÉMOIRE AU SAINT FRÈRE FORTUNATIEN.

1. Je vous ai prié de vive voix et je vous demande encore de vouloir bien visiter le collègue dont nous avons parlé et obtenir de lui qu'il me pardonne s'il a trouvé quelque chose de dur et d'âpre dans la lettre que je ne me repens pas d'avoir écrite quant au fond, et où j'ai dit que les yeux de ce corps mortel ne voient pas et ne verront jamais Dieu. J'ai dit le motif qui m'a fait ainsi parler, c'est pour ne pas laisser croire que Dieu lui-même soit corporel et qu'il soit visible dans l'étendue et à des distances, car l'œil de notre corps ne peut rien voir autrement ; je ne voulais pas non plus que les mots face à face[559] fussent compris de façon à se représenter Dieu avec des membres. Je ne me repens donc point d'avoir dit cela : il ne fallait pas que, par un sentiment impie, au lieu de croire que Dieu est tout entier partout, on s'imaginât qu'il est divisible à travers l'étendue car les yeux de notre corps n'atteignent que ce qui appartient à l'espace.

2. Au reste si quelqu'un, ne concevant pas Dieu sous ces formes grossières, mais croyant qu'il est un esprit immuable et incorporel et tout entier partout, pense qu'après la résurrection notre corps animal sera transformé et deviendra spirituel au point que par lui nous pourrons voir la substance incorporelle, non divisible dans l'étendue, non circonscrite par des membres, mais demeurant tout entière partout, je désire qu'il me l'enseigne, si son opinion est conforme à la vérité ; si c'est une erreur, il est bien plus supportable d'attribuer au corps quelque chose de trop que de retrancher quelque chose à Dieu. Mais ce sentiment, fût-il la vérité même, n'aurait rien de contraire à ce que j'ai avancé dans ma lettre. J'ai dit que les yeux de ce corps ne verront pas Dieu, par la raison qu'ils ne peuvent voir que des corps placés à quelque distance, car, sans distance, nos yeux ne voient pas même les corps[560].

3. Si nos corps, après la résurrection, doivent être tellement changés qu'ils aient des yeux avec lesquels on verra cette substance qui n'est pas répandue dans l'espace ni bornée par l'étendue, qui n'est pas différente selon les lieux, plus petite dans un moindre espace, plus grande dans un plus grand, mais qui est incorporellement tout entière partout, ces corps seront tout autres de ce qu'ils sont à présent ; ils n'auront pas seulement perdu la mortalité, la corruption et la pesanteur, mais ils s'élèveront jusqu'à la puissance de l'esprit, puisqu'ils pourront atteindre ce que l'esprit lui-même n'a pas aujourd'hui et aura seulement alors le privilège de voir. Si nous disons d'un homme, dont les mœurs ont changé, qu'il n'est plus ce qu'il a été, et si nous en disons autant du corps sur lequel ont passé les ans, à plus forte raison le corps ne sera plus le même après une transformation qui non seulement lui donnera une immortelle vie, mais encore lui fera voir l'invisible ! C'est pourquoi si les yeux voient alors Dieu ils ne seront pas les yeux du corps tel qu'il est, et le corps ne sera plus le même quand il sera élevé à cette force et à cette puissance : ce sentiment n'a donc rien de contraire aux paroles de ma lettre. Mais si le corps change seulement en ce sens que, de mortel qu'il est aujourd'hui, il deviendra immortel, et qu'au lieu d'appesantir l'âme comme aujourd'hui, il deviendra prompt à tout mouvement ; s'il n'est autre que ce qu'il est pour voir ce qui appartient aux lieux et aux distances, il ne verra d'aucune façon la substance incorporelle qui demeure tout entière partout. N'importe où la vérité se trouve ici, il est certain que d'après l'un et l'autre de ces deux sentiments, les yeux de ce corps mortel ne verront pas Dieu. S'ils demeurent tels quels, ils ne le verront pas ; s'ils le voient, ce ne seront plus les mêmes yeux : le corps sera tout autre à la suite d'une si grande transformation.

4. Mais si notre collègue sait quelque chose de mieux là-dessus, je suis tout prêt à l'apprendre soit de lui, soit de celui qui l'a instruit lui-même. Si je disais cela par dérision, je me montrerais disposé aussi à me laisser prouver que Dieu est corporel, qu'il a des membres et qu'il est divisible dans l'étendue ; c'est ce que je ne fais pas, parce que je ne parle point par dérision, et que je suis bien certain qu'un Dieu pareil n'existe pas ; c'est pour qu'on ne le crût point, que j'ai écrit cette lettre. Je n'y ai prononcé aucun nom, tout en signalant des erreurs ; mais je me suis laissé aller dans mon langage à trop de vivacité, et je n'ai pas eu pour la personne d'un frère et d'un collègue dans l'épiscopat tous les égards qu'elle méritait ; je ne justifie pas cela, je le condamne ; je ne l'excuse pas, je m'en accuse. Que mon collègue me pardonne, je le lui demande ; qu'il se souvienne de notre ancienne amitié et qu'il oublie une offense récente. Qu'il fasse ce qu'il est fâché que je n'aie pas fait ; qu'il m'accorde mon pardon avec la douceur que je n'ai pas eue dans ma lettre. Je l'en prie par votre charité, n'ayant pu l'en prier de vive voix comme je l'aurais voulu. J'y ai fait effort par l'entremise d'un homme vénérable, plus élevé que nous tous en dignité et qui a écrit à ce frère offensé ; mais celui-ci a refusé de venir : il soupçonnait, je crois, au fond de cette démarche quelque ruse comme il y en a dans la plupart des affaires humaines ; persuadez-lui qu'une semblable idée est bien loin de mon esprit ; vous le pourrez aisément en le voyant. Qu'il sache avec quelle grande et vraie douleur je vous ai parlé du déplaisir que je lui cause ; qu'il sache que je ne le méprise pas, combien j'honore Dieu en lui, et combien je vois dans sa personne le Chef divin dans le corps de qui nous sommes frères. Je n'ai pas cru devoir me rendre au lieu qu'il habite, de peur de donner à nos ennemis un spectacle qui eût excité leur moquerie, d'être pour nos catholiques un sujet d'affliction et pour nous-mêmes un sujet de honte. Tout peut s'arranger par votre sainteté et votre charité ; dans cette oeuvre réparatrice vous serez l'instrument de Celui qui habite en votre cœur par la foi : je ne crois pas que notre collègue le méprise en vous, puisqu'il le reconnaît en lui.

5. Quant à moi, dans tout ceci, je n'ai rien trouvé de meilleur à faire que de demander pardon au collègue qui a été blessé et s'est plaint de l'âpreté de ma lettre. II fera aussi, j'espère, ce que commande Celui qui, parlant. par la bouche de l'Apôtre, a dit : « Remettez-vous mutuellement les sujets de plainte que (361) vous pouvez avoir les uns contre les autres, et pardonnez-vous comme le Seigneur vous a pardonné[561]. Soyez donc les imitateurs de Dieu comme étant ses enfants bien-aimés, et marchez dans la charité, comme le Christ nous a aimés[562]. » Sans nous écarter de cette voie de la charité, cherchons pacifiquement ce qu'on peut, avec plus d'application, apprendre sur le corps spirituel que nous aurons après la résurrection ; si nous nous trompons Dieu nous éclairera, pourvu que nous demeurions en lui[563]. Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui ; car Dieu est charité[564], soit parce que nous en trouvons en lui la source ineffable, soit parce qu'il nous la départit par son Saint-Esprit. Si donc on peut prouver qu'un jour la charité sera vue des yeux du corps, peut-être Dieu pourra-t-il être vu de la même manière ; mais si la charité elle-même ne peut jamais être vue de la sorte, encore moins le sera-t-il Celui qui en est la source : et quel mot exprimerait assez dignement une si grande chose !

6. De grands hommes, très savants dans les saintes Écritures, et dont les travaux ont été un secours pour l'Église et pour les études religieuses des fidèles, ayant eu occasion de s'expliquer sur cette question, ont dit que le Dieu invisible se voit invisiblement, c'est-à-dire par cette nature qui demeure aussi invisible en nous par un esprit et un cœur pur. Le bienheureux Ambroise, parlant du Christ comme étant le Verbe, a dit que « Jésus se voit, non point des yeux du corps, mais des yeux de l'esprit. » « Les juifs ne l'ont pas vu, » a-t-il ajouté, « car leur cœur insensé était dans l'aveuglement[565] : » saint Ambroise marquait ainsi par où on voit le Christ. De même, en parlant du Saint-Esprit, le saint évêque cite ces paroles du Seigneur : « Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre Consolateur, qui sera toujours avec vous, l'Esprit de vérité que ce monde ne peut recevoir parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas »[566]. Il fallait donc, dit saint « Ambroise, que le Christ parût avec un corps, puisqu'il est invisible dans la substance de a sa divinité. Nous avons vu l'Esprit, mais sous à une forme corporelle ; voyons aussi le Père ; mais parce que nous ne pouvons pas le voir, écoutons-le. » Et ensuite : « Écoutons donc le Père, car il est invisible ; son Fils est aussi invisible selon sa divinité, car jamais personne n'a vu Dieu[567] : le Fils étant Dieu, il est donc invisible dans ce qui fait qu'il est Dieu[568]. »

7. Voici maintenant les paroles de saint Jérôme : « L’œil de l'homme ne peut voir Dieu tel qu'il est dans sa nature ; non seulement l'homme ne le peut pas, mais encore les anges, les trônes, les puissances, les dominations et tout ce qui a un nom, car la créature ne peut pas voir son Créateur. » Le très savant homme montre assez par ces mots quel est son sentiment sur ces questions, même en ce qui touche le siècle futur. Quelque heureux changement qui doive s'opérer dans les yeux de notre corps, on ne peut pas espérer rien de mieux qu'en les supposant alors égaux aux yeux des anges : or, saint Jérôme dit que la nature du Créateur demeure invisible aux anges mêmes et à toute créature céleste. Demandera-t-on si nous ne deviendrons pas supérieurs aux anges, et voudra-t-on garder des doutes à cet égard ? Mais le Seigneur lui-même s'est clairement exprimé, lorsque en parlant des élus qui ressusciteront pour entrer dans son royaume, il dit qu'ils « seront égaux aux anges de Dieu[569]. » C'est pourquoi saint Jérôme, dans un autre ouvrage, s'exprime ainsi : « L'homme ne peut donc pas voir la face de Dieu ; mais les anges, ceux même qui sont les gardiens des petits dans l'Église, voient toujours la face de Dieu[570]. Maintenant nous voyons dans un miroir, dans une énigme ; mais alors nous verrons face à face[571], alors que nous ne serons  plus des hommes, mais des anges, et que nous pourrons dire avec l'Apôtre : Contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous serons transformés comme par l'Esprit du Seigneur, de gloire en gloire, jusqu'à devenir semblables à lui[572] : Et toutefois aucune créature ne voit la face de Dieu selon la qualité propre de sa nature, et on ne le voit avec l'esprit qu'en le croyant invisible[573]. »

8. Il y a beaucoup de choses à considérer dans ces paroles d'un homme de Dieu ; et d'abord, conformément à ce que le Seigneur a clairement annoncé, saint Jérôme pense que nous verrons Dieu face à face quand nous serons élevés à la condition des anges, c'est-à-dire quand nous serons égaux aux anges, ce qui arrivera sûrement après la résurrection ; ensuite il a montré clairement, par le témoignage de l'Apôtre, que la vue de Dieu face à face s'entend de l'homme intérieur et non pas de l'homme extérieur ; l'Apôtre en effet parlait de la face de l'âme lorsqu'il disait dans cet endroit rapporté par saint Jérôme : « Mais nous, en contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en son image. » Si quelqu'un en doute, qu'il examine le passage et fasse attention au sens des paroles de l'Apôtre : il s'agit du voile que laisse devant les yeux la lecture de l'Ancien Testament, jusqu'à ce qu'on passe au Christ, et que le voile tombe. Car l'Apôtre dit ici : « Mais nous, en contemplant à face découverte la gloire du Seigneur ; » cette face n'était pas découverte pour les juifs dont saint Paul dit qu'un « voile est posé sur leur cœur ; » par là il montre que c'est la face du cœur qui se découvre en nous quand le voile tombe. Enfin, craignant que, faute d'intelligence ou de discernement, on ne se laissât aller à croire que, soit à présent, soit dans la vie future, les anges ou les hommes, lorsqu'ils seront égaux aux anges, puissent voir Dieu, saint Jérôme déclare expressément que « nulle créature ne voit Dieu selon la qualité propre de sa nature, et qu'on ne le voit avec l'esprit qu'en le croyant invisible. » Il résulte suffisamment de ces paroles que Dieu, quand, sous une forme corporelle, il a été vu des hommes par les yeux du corps, ne l'a pas été selon la qualité propre de sa nature, puisqu'on ne le voit avec l'esprit qu'en le croyant invisible. A qui est-il invisible si ce n'est aux yeux corporels des créatures célestes elles-mêmes, comme saint Jérôme l'a dit plus haut des anges, des puissances et des dominations ? A plus forte raison est-il invisible à des yeux terrestres ?

9. Ailleurs saint Jérôme dit plus clairement encore : « Que non seulement les yeux de la chair, mais même les yeux de l'esprit ne peuvent voir la divinité du Père ni la divinité du Fils et du Saint-Esprit, qui ne sont qu'une seule et même nature dans la Trinité ; le Sauveur a dit des yeux de l'esprit : Heureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu[574] ! » Quoi de plus évident que cette déclaration ? Si le saint docteur s'était borné à dire que les yeux du corps ne peuvent voir la divinité du Père ni la divinité du Fils, ni celle du Saint-Esprit, et qu'il n'eût point parlé des yeux de l'esprit, on pourrait répondre que la chair perdra son nom lorsque le corps sera devenu spirituel ; mais saint Jérôme désigne en termes exprès les yeux de l'esprit, et dès lors il exclut de la vue de Dieu toute espèce de corps. Et de peur qu'on ne crût qu'il ne parlait que pour ce monde, il invoque aussi le témoignage du Seigneur pour montrer ce qu'il entend par les yeux de l'esprit ; or, ce n'est pas à la vie présente, c'est-à-dire future que j'applique la promesse contenue dans ce divin témoignage : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu[575] ! »

10. Également, le bienheureux Athanase, évêque d'Alexandrie, lorsqu'il combattait contre les Ariens qui soutiennent que Dieu seul est invisible, mais que lé Fils et le Saint-Esprit sont visibles, établit l'égale invisibilité de la Trinité par les témoignages des saintes Écritures et la puissance de ses propres raisonnements : il prouva fortement que Dieu n'a été vu que sous la forme d'une créature, mais que, selon la qualité propre de sa divinité, Dieu, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, est tout à fait invisible et ne peut être connu que de l'intelligence et de l'esprit. Saint Grégoire, évêque d'Orient, dit aussi et très nettement que Dieu est invisible de sa nature, et que quand il a apparu aux saints et anciens personnages comme à. Moïse, par exemple, avec lequel il parlait face à face, il avait pris quelque forme sensible saris que sa nature divine sortît de l'invisibilité[576]. C'est également le sentiment de notre Ambroise ; il admet que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont été vus sous des formes choisies par leur volonté et non pas tirées de leur nature[577]. Sa pensée se trouve ainsi conforme à la vérité de cette parole, qui est de Jésus-Christ Notre-Seigneur lui-même : « Jamais personne n'a vu Dieu[578], » et à la vérité de cette parole de l'Apôtre, ou plutôt du Christ parlant par l'Apôtre : « Nul homme n'a vu ni ne peut voir Dieu[579] ; » elle n'est pas non plus contraire aux passages des Écritures qui racontent que Dieu a été vu : invisible selon la nature propre de sa divinité, Dieu peut être vu lorsqu'il le veut et sous la forme créée qu'il lui plaît de prendre.

11. Or, s'il est de la nature de Dieu d'être invisible comme incorruptible, cette nature ne changera pas dans le siècle futur au point que d'invisible il devienne visible, pas plus que d'incorruptible, il ne pourra devenir corruptible, car il est en même temps immuable. C'est pourquoi l'Apôtre a relevé l'incomparable excellence de la nature de Dieu dans ce passage où il met ensemble l'invisibilité et l'incorruptibilité : « Au roi des siècles invisible, incorruptible, à Dieu seul, honneur et gloire a dans les siècles des siècles[580] ! » Je n'ose pas faire ici une différence, je n'ose pas dire que Dieu est incorruptible dans les siècles des siècles, mais qu'il n'est pas invisible dans les siècles des siècles, et qu'il l'est seulement en ce monde. De plus les passages suivants des Écritures ne peuvent pas être faux : « Heureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu[581] ! Nous savons que, quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons comme il est[582] ; » donc nous ne pouvons nier que les enfants de Dieu verront Dieu ; mais ils le verront comme on voit les choses invisibles, comme il promettait qu'on le verrait lorsque, se montrant visible aux hommes dans la chair il disait devant eux « Et je l'aimerai et je me montrerai à lui[583]. » Mais par où se voient les choses invisibles si ce n'est par les yeux de l'âme ? J'ai dit ci-dessus ce que Jérôme a pensé de ces yeux du cœur qui doivent contempler Dieu.

12. Voilà aussi pourquoi l'évêque de Milan, que j'ai déjà cité, dit qu'après la résurrection il ne sera facile de voir Dieu qu'à ceux qui ont le cœur pur ; il s'appuyait sur cette parole : « Heureux ceux qui ont le cœur pur parce qu'ils verront Dieu ! » — « Que d'heureux le Sauveur avait déjà comptés, » dit-il sans leur promettre qu'ils verraient Dieu ! Il continue en ces termes : « Si donc ceux qui ont le cœur pur verront Dieu, les autres ne le verront pas. » Et de peur que nous n'entendions par les autres ceux dont il a dit : « Heureux les pauvres, heureux ceux qui sont doux ! » l'évêque de Milan ajoute aussitôt que « les indignes ne verront pas Dieu. » Il veut qu'on entende par les indignes ceux qui, malgré leur résurrection, ne pourront pas voir Dieu, car ils ressusciteront pour la damnation, parce qu'ils n'auront pas voulu purifier leur cœur par cette foi qui opère par l'amour[584]. C'est pourquoi il continue ainsi : « Celui qui n'aura pas voulu voir Dieu ne pourra pas le voir. » Et parce qu'il était tout simple de lui objecter que tous les impies veulent voir Dieu, il ne tarde pas à expliquer que l'impie ne veut pas voir Dieu, puisqu'il ne veut pas purifier son cœur : « Dieu, dit-il, ne se voit pas dans un .lieu, mais dans un cœur pur ; Dieu ne se cherche pas des yeux du corps ; on ne le mesure pas du regard, on ne le touche pas, on ne l'entend pas, on ne le voit pas marcher[585]. » Ainsi le bienheureux Ambroise songe à nous apprendre ce que doivent préparer les hommes qui veulent voir Dieu : ils doivent purifier leur cœur par la foi qui opère par l'amour, avec la grâce de l'Esprit-Saint : nous tenons de lui comme gage ce désir même de voir Dieu[586].

13. L'Écriture parle souvent de Dieu comme s'il avait des membres, et pour qu'on ne s'imagine pas que ce soit notre corps qui fasse notre ressemblance avec lui, la même Écriture dit que Dieu a des ailes[587] : or, nous n'en avons pas. De même donc que par les ailes nous entendons la protection divine, ainsi par les mains nous devons comprendre son action, par les pieds sa présence, par les yeux la connaissance qu'il a de nous, par la face la lumière au moyen de laquelle il se révèle à notre cœur ; si nous rencontrons dans les Livres saints d'autres expressions de ce genre, je pense qu'il faut les entendre dans le sens spirituel. Je ne suis ni le seul ni le premier à penser ainsi ; c'est le sentiment de tous ceux qui, accoutumés, n'importe à quel degré, à la contemplation des choses spirituelles, combattent les contradicteurs appelés, à cause de cela, anthropomorphites. Pour ne pas allonger cette lettre de témoignages trop nombreux, je me borne à un passage de saint Jérôme ; notre collègue verra que s'il garde sur ce point une opinion contraire à la mienne, ce n'est pas avec moi uniquement, c'est aussi avec les anciens qu'il aura affaire.

14. Cet homme si savant dans les Écritures commentait un psaume où il est dit : « Comprenez donc, vous qui, dans le peuple, êtes des hommes sans jugement ; insensés, soyez enfin sages. Celui qui a planté l'oreille n'entendra-t-il pas ? celui qui a formé l’œil ne verra-t-il point ? » « Cet endroit, dit-il, porte contre ceux qui sont anthropomorphites, et qui prétendent que Dieu a des membres comme nous en avons. Ainsi, par exemple, il est dit que Dieu a des yeux, car les yeux du Seigneur voient toutes choses[588] ; la main du Seigneur fait tout[589] ; et Adam entendit le bruit des pieds du Seigneur qui se promenait dans le paradis[590] : les anthropomorphites comprennent ces choses avec une grossière simplicité, et attribuent à la grandeur de Dieu ce qui n'est qu'une marque de la faiblesse de l'homme. Mais moi je dis que Dieu est tout oeil, tout main, tout pied ; tout oeil parce qu'il voit tout, tout main parce qu'il fait tout, tout pied parce qu'il est partout. Voyez donc ce que dit le Psalmiste : Celui et qui a planté l'oreille n'entendra-t-il pas ? Celui qui a formé les yeux ne verra-t-il pas ? Il ne dit point : Celui qui a planté l'oreille n'en a-t-il pas lui-même ? N'a-t-il pas des yeux ? Que dit-il ? Celui qui a planté l'oreille n'entendra-t-il pas ? Celui qui a formé les yeux ne verra-t-il pas ? Le Psalmiste n'a pas donné à Dieu des organes, mais la plénitude de leur effet[591]. »

15. J'ai cru devoir rappeler ces témoignages des auteurs grecs et latins de l'Église catholique qui nous ont précédés dans l'explication des divines Écritures, afin que notre collègue, s'il est d'un avis différent, sache qu'il faut chercher, s'instruire ou enseigner dans une attentive et paisible étude, en rejetant tout sentiment d'amertume, en gardant ou en rétablissant entièrement la suavité de la charité fraternelle. Car le respect absolu que nous devons à l'autorité des Écritures canoniques, nous ne le devons aux écrits de personne, pas même des catholiques les plus justement honorés ; il doit nous être permis, tout en gardant le respect qui est dû à de tels hommes, de désapprouver et de rejeter ce que nous pourrions rencontrer dans leurs livres de contraire à la vérité, avec l'aide de Dieu, soit par nous-mêmes, soit par les lumières d'autrui. Je suis ainsi, quant à moi, pour les ouvrages des autres, et je veux qu'on agisse de même à l'égard des miens. D'après tout ce que je viens de citer des livres de ces doctes et saints personnages Ambroise, Jérôme, Athanase, Grégoire, et d'après d'autres témoignages qu'il eût été trop long de reproduire, je crois fermement, Dieu aidant, et, autant qu'il m'en fait la grâce, je comprends que Dieu n'est pas un corps, qu'il n'a pas des membres de forme humaine, qu'il n'est pas divisible dans l'étendue, qu'il est de sa nature immuablement invisible, et que, toutes les fois qu'au rapport des saintes Écritures il a été vu des yeux du corps, il n'a pas été vu selon sa nature et sa substance, mais sous des formes qu'il lui a plu de choisir.

16. En ce qui concerne le corps spirituel que nous aurons après la résurrection, et l'heureuse transformation qu'il recevra, je n'ai rien lu encore nulle part, je l'avoue, qui m'ait paru suffisant pour dissiper mes doutes ou pour me mettre en mesure d'instruire les autres ; j'ignore si le corps passera à la simplicité de la nature spirituelle, de façon que l'homme tout entier soit esprit, ou si, ce que je croirais davantage, sans cependant l'affirmer avec une pleine confiance, le corps sera spirituel à cause de je ne sais quelle ineffable souplesse, tout en gardant la substance corporelle qui ne pourrait ni vivre ni sentir par elle-même, mais au moyen de l'esprit dont elle serait l'instrument ; et d'ailleurs, de ce qu'en ce monde le corps est appelé animal[592], la nature de l'âme n'est pas . pour cela la même que celle du corps ; si le corps, une fois immortel et incorruptible, garde alors sa nature, aidera-t-il l'esprit pour voir les choses visibles elles-mêmes, c'est-à-dire les choses corporelles, que nous ne pouvons voir aujourd'hui que des yeux du corps ? Ou bien notre esprit sera-t-il capable alors de connaître les choses corporelles sans les yeux de la chair, comme Dieu les connaît ? Pour toutes ces choses et beaucoup d'autres qui peuvent se remuer dans cette question, je n'ai, je l'avoue, rien lu nulle part jusqu'ici qui me satisfasse, soit pour ma propre instruction, soit pour l'instruction des autres.

17. C'est pourquoi, si cette réserve, quelle qu'elle soit, ne déplaît pas à mon collègue, comme il est écrit que nous verrons Dieu tel qu'il est[593], préparons-nous à cette vue, Dieu aidant, et autant que nous pouvons, par la pureté du cœur. Quant à la question du corps spirituel, cherchons dans un esprit de paix et avec toute la force de notre attention : peut-être Dieu daignera-t-il, d'après ses Écritures, nous montrer quelque chose de certain et de clair, s'il sait que cette connaissance nous est utile. En supposant qu'on trouve que la transformation du corps le rendra capable de voir les choses invisibles, je ne pense pas qu'une telle puissance du corps ôte la vue à l'âme, de façon que l'homme extérieur puisse voir Dieu et que l'homme intérieur ne le puisse pas comme si Dieu n'était pour l'homme qu'au dehors et qu'il ne fût pas au dedans de l'homme, lorsqu'il est positivement écrit que « Dieu sera tout en tous[594] ; » ou comme si Dieu, qui est tout entier partout sans occuper aucun point de l'étendue, était au dedans de nous de manière à n'être vu que par l'homme extérieur, et à ne pouvoir l'être par l'homme intérieur. Il y aurait de l'absurdité à penser cela, car les saints seront pleins de Dieu ; ils n'en seront pas environnés extérieurement en restant vides au dedans ; dans cette plénitude divine, ils ne se trouveront pas frappés d'une cécité intérieure par suite de laquelle ils verraient seulement des yeux du dehors ce Dieu dont ils seraient entourés. Il demeure donc certain que les élus dans la vie future verront Dieu par l'homme intérieur. Mais si, par un changement admirable, les yeux du corps peuvent aussi voir Dieu, nous gagnerons d'un côté sans rien perdre de l'autre.

18. Mieux vaut donc affirmer ce qui reste hors de doute, savoir que l'homme intérieur verra Dieu, car seul il peut voir la charité dont il a été dit pour sa gloire : « Dieu est charité[595] ; » seul il peut voir la paix et la sanctification sans lesquelles personne ne peut voir Dieu[596]. Maintenant nul œil de chair ne voit la charité, la paix, la sanctification et autres choses semblables ; mais l’œil de l'âme les voit et d'autant plus clairement qu'il est plus pur. Ainsi croyons sans hésitation que nous verrons Dieu, soit que nous trouvions ou que nous ne trouvions pas ce que nous cherchons sur la qualité du corps dans la vie future ; nous sommes sûrs cependant que le corps ressuscitera immortel et incorruptible, parce que nous en avons pour garants les témoignages les plus évidents et les plus solides des saintes Écritures. Mais si mou collègue pense connaître avec certitude, star le corps spirituel, ce qui fait encore le sujet de mes recherches, et si je n'écoute pas ses enseignements avec la même douceur qu'il mettrait à écouter mes questions, c'est alors qu'il aura le droit de se fâcher contre moi. En attendant je vous conjure par le Christ d'obtenir de ce frère justement offensé qu'il me pardonne l'âpreté de ma lettre : puissiez-vous, avec l'aide de Dieu, m'adresser une réponse qui me réjouisse !

LETTRE CXLIX. (Année 414).

Cette réponse, au saint évêque de Nole, entièrement consacrée à l'explication de plusieurs passages de l'Écriture, intéresse les ecclésiastiques beaucoup plus que les gens du monde ; toutefois elle renferme de temps en temps des pensées qui vous font pénétrer dans les entrailles mêmes du christianisme ; l’espoir de rencontrer de tels rayons de lumière mérite qu'on brave l’aridité de certains commentaires.

AUGUSTIN A PAULIN, SON BIENHEUREUX, DÉSIRABLE, VÉNÉRABLE, SAINT ET TRÈS CHER FRÈRE ET COLLÈGUE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Le Seigneur m'a rendu joyeux lorsque, par la lettre de votre sainteté, j'ai appris l'heureuse arrivée de notre frère et prêtre Quintus et de ceux qui ont traversé la mer avec lui[597] ; j'en rends grâce à Celui qui soulage les affligés et console les humbles, et maintenant je m'acquitte de la réponse que je dois à votre affectueuse sincérité, en profitant de la très prochaine occasion de notre fils et collègue dans le diaconat, Ruffin, qui part du rivage d'Hippone. J'approuve le dessein de miséricorde que le Seigneur vous a inspiré et que vous avez bien voulu me communiquer ; que Dieu favorise et fasse réussir ce dessein ! Je me sens allégé d'un grand poids depuis que j'ai appris l'arrivée au milieu de vous d'un homme qui m'est bien cher, depuis que j'ai su que vous l'aviez recommandé à la fois par vos bons offices et par vos saintes prières[598].

2. J'ai reçu la lettre où votre Révérence cherche et demande l'explication de beaucoup de choses, et où, par vos recherches mêmes, vous instruisez. Mais je vois, par votre dernière, que la réponse que j'ai faite ; aussitôt à ces questions ne vous est point parvenue : je vous l'avais adressée par les gens de ces mêmes saints qui sont notre consolation. Jusqu'à quel point ai-je répondu à ce que vous demandiez ? je l'ignore, n'avant pas trouvé de copie de cette lettre. Cependant je suis tout à fait sûr d'avoir répondu à quelques-unes de vos questions ; pas à toutes, parce que le porteur était pressé et qu'il m'avait fallu finir vite. Je vous avais envoyé, en même temps, selon votre désir, une copie de la lettre que je vous écrivis de Carthage sur la résurrection des corps, ce qui avait donné lien à la question de savoir de quel usage nous seraient nos membres dans l'autre vie. Je joins donc ici une copie de cette lettre et une copie d'une autre, que je soupçonne n'être pas arrivée entre vos mains, à cause de certaines questions que vous m'adressez et auxquelles je vois que j'ai déjà répondu. Je ne sais plus par qui je vous avais adressé cette dernière lettre. Elle répondait à une lettre de vous qui m'avait été envoyée d'Hippone, pendant que je me trouvais chez mon saint frère et collègue Boniface ; je ne vis pas celui qui l'avait apportée et me contentai de répondre sur-le-champ.

3. Ainsi que je vous l'ai écrit, je n'avais pu alors recourir aux manuscrits grecs pour certains passages du psaume XVIe, mais depuis j'ai consulté ceux de ces manuscrits que j'ai trouvés. L'un portait comme notre texte latin : « Seigneur, chassez-les de la terre et dispersez-les ; » l'autre disait, comme vous avez cité vous-même : « Séparez-les du petit nombre. » Ceci offre un sens clair : « Chassez-les » de la terre que vous leur avez donnée, « dispersez-les » parmi les nations ; c'est ce qui est arrivé aux juifs, vaincus et ruinés par une terrible guerre. Quant à l'autre texte, je ne sais comment on doit l'entendre ; peut-être s'agit-il ici du peu de juifs qui ont été sauvés en comparaison de la grande multitude qui à été perdue ; l'Écriture prédirait que Dieu séparera cette multitude du petit nombre qu'il s'est réservé et qu'il la dispersera. Là terre d'où elle doit être chassée ce serait l'Église, héritage des fidèles et des saints ; elle est appelée aussi la « terre des vivants, » et l'on peut également lui appliquer cette parole de l'Évangile : « Heureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre en héritage[599]. » Après ces mots : « Séparez-les de la terre, » le Psalmiste ajoute : « Dans leur vie, » pour nous faire entendre manifestement que cette séparation devait se faire dès cette vie. Car plusieurs sont séparés de l'Église ; mais quand ils meurent, ils paraissent, de leur vivant, unis à l'Église par la communion des sacrements et de l'unité catholique. Ceux-là ont donc été séparés du petit nombre qui a eu la foi parmi eux ; ils ont été chassés de la terre que Dieu notre Père cultive comme son champ ; et leur séparation a commencé dès cette vie, comme nous le voyons. On lit ensuite : « Et leurs entrailles ont été remplies de vos secrets : » c'est-à-dire qu'en outre de leur séparation manifesté, leurs entrailles ont été remplies des jugements secrets qui atteignent la conscience des méchants : les entrailles désignent ici ce qu'il y a de plus caché.

4. J'ai déjà dit ce qui me semblait de ces paroles : « Ils ont été rassasiés de pourceau. » Mais on lit autrement et avec plus de vérité dans d'autres manuscrits d'une plus parfaite correction ; l'ambiguïté d'un mot grec disparaît à l'aide d'un accent. Le texte ainsi rectifié devient plus obscur, mais il se prête à un sens plus beau. Le Psalmiste avait dit : « Et leurs entrailles ont été remplies de vos secrets, » ce qui signifie les secrets jugements de Dieu ; car ils sont secrètement misérables, ceux que Dieu livre aux désirs impurs de leur cœur[600] et qui jouissent de leurs œuvres mauvaises. Comme si on avait demandé par où peuvent se reconnaître ceux sur qui demeure invisiblement la colère de Dieu, et comme s'il eût été répondu avec l'Évangile qu'on les « reconnaîtrait par leurs fruits[601], » le prophète a ajouté aussitôt : « Ils ont été rassasiés de leurs enfants, » c'est-à-dire de leurs fruits, ou, ce qui est plus clair, de leurs œuvres. C'est pourquoi on lit ailleurs : « Voilà qu'il a engendré l'injustice ; il a conçu la douleur et enfanté l'iniquité[602] ; » et dans un autre endroit : « La concupiscence ayant conçu, enfanta le péché[603]. » Les mauvais enfants sont donc les mauvaises œuvres ; c'est par elles que l'on connaît ceux qui, au fond de leurs pensées comme au fond des entrailles, ont été remplis des secrets jugements de Dieu. Les enfants qui aiment, le bien désignent les bonnes œuvres ; de là ces paroles adressées à l'épouse ou l'Église : « Vos dents sont comme des brebis tondues qui montent du lavoir, et qui, toutes ont deux jumeaux : parmi elles il n'en est pas de stérile[604]. » Il faut reconnaître dans ce double fruit l'amour de Dieu et l'amour du prochain, deux préceptes qui renferment toute la loi et les prophètes[605].

5. En vous écrivant précédemment, je n'avais pas eu présente à l'esprit cette manière d'entendre les mots : « Ils ont été rassasiés de leurs enfants ; » mais en relisant une courte explication du même psaume que j'avais dictée il y a longtemps, j'y ai trouvé cette pensée brièvement exprimée. J'ai consulté aussi les manuscrits grecs pour voir si le mot : « Enfants, » était au datif ou au génitif, qui tient lieu d'ablatif dans la langue grecque, et j'ai trouvé le génitif ; si on avait traduit mot pour mot, on aurait mis : Saturati sunt filiorum ; mais le traducteur, à la fois fidèle à la pensée du texte et à l'usage de la langue latine, a écrit : Saturati sunt filiis. Quant aux paroles qui suivent : « Et ils ont laissé le reste à leurs petits enfants, » je crois qu'il faut entendre ici les enfants de la chair. En expliquant ainsi dans le texte le mot qui signifie enfants au lieu du mot qui signifie pourceau, on retrouve le sens de cette parole des juifs : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants[606] ; » car c'est ainsi qu'ils ont laissé à leurs petits-enfants le reste de leurs œuvres.

6. Pour ce qui est de ce passage du psaume XV, : « Il a rendu, » ou bien « qu'il rende toutes ses volontés admirables au milieu d'eux, » rien n'empêche, et il est même plus convenable de lire en eux qu'au milieu d'eux. C'est le sens que portent les manuscrits grecs ; nos traducteurs disent souvent quand la pensée semble le demander : « Au milieu d'eux, » là ! où le texte grec dit : « En eux. » Lisons donc : « A l'égard des saints qui sont sur sa terre, il a rendu admirables en. eux toutes ses volontés. » C'est ce que portent la plupart des manuscrits ; et par ces « volontés » de Dieu comprenons les dons de sa grâce qui est accordée gratuitement, c'est-à-dire qu'il l'a donnée parce qu'il l'a voulu, et non point parce qu'elle était due. De là ces paroles : « Vous nous avez couverts du bouclier de votre bonne volonté[607], vous m'avez conduit selon votre volonté[608] ; il nous a volontairement engendrés par la parole de vérité[609] ; vous réservez, ô mon Dieu, à votre héritage une pluie volontaire[610] ; il distribue ses dons à a chacun comme il lui plaît[611] ; » et une infinité d'autres passages. En qui donc a-t-il rendu admirables ses volontés si ce n'est dans les saints qui sont sur sa terre ? Si, comme nous l'avons montré plus haut, on peut entendre le mot terre, même tout seul, dans un sens élevé, à plus forte raison cela se peut lorsqu'il y a sa terre. Le Seigneur a donc rendu admirables dans ses saints toutes ses volontés ; il les a rendues entièrement admirables parce qu'il a admirablement délivré ses saints du désespoir.

7. Saisi de cette admiration l'Apôtre s'écrie « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! » Il venait de dire : « Dieu a voulu que tous fussent enveloppés dans l'incrédulité pour exercer sa miséricorde envers tous[612]. » C'est la pensée qui suit dans le psaume : « Leurs infirmités se sont multipliées, et puis ils ont couru[613]. » Le Prophète désigne les péchés par le mot infirmités, comme l'Apôtre dans cette parole adressée aux Romains : « Le Christ, quand nous étions encore infirmes, est mort pour les impies au temps marqué[614]. » Les infirmes sont pris ici pour les impies. Revenant ensuite sur la même pensée, « Dieu, dit-il, fait éclater en nous sa charité, parce que, lorsque nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous[615] ; » ceux qu'il venait d'appeler infirmes, il les appelle pécheurs. Et plus bas : « Si, quand nous étions ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils[616]. » Les infirmités qui se sont multipliées désignent donc les péchés qui se sont multipliés. Car la loi a paru pour que le péché abondât ; mais parce qu'il y a eu surabondance de grâce là où le péché avait abondé[617], « ils ont ensuite couru. » En effet ce ne sont pas les justes mais les pécheurs que le Seigneur est venu appeler ; il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour les malades[618] dont les infirmités se sont multipliées, afin que le remède d'une si grande grâce devînt nécessaire à leur guérison, et afin que celui à qui beaucoup de péchés sont pardonnés répondît à tant de miséricorde par beaucoup d'amour.

8. C'est ce que signifiaient mais ne produisaient pas la cendre de la génisse et l'aspersion du sang, l'immolation de tant de victimes. Voilà pourquoi le prophète dit qu'il « ne se mêlera pas à leurs assemblées de sang, » c'est-à-dire qu'il n'assistera pas aux sacrifices qui figuraient le sang du Christ. « Le souvenir de leurs noms ne se rencontrera pas sur mes lèvres. » Ils trouvaient leurs noms dans la multiplication même de leurs infirmités ; ils étaient fornicateurs, idolâtres. adultères, voluptueux, infâmes, voleurs, avares, ravisseurs, adonnés au vin, médisants et coupables de tous les autres crimes qui empêchent d'entrer dans le royaume de Dieu. Mais il y a eu surabondance de grâce là où le péché avait abondé, et « ensuite ils ont couru. » Ils ont été tout cela, mais ils ont été purifiés, mais ils ont été sanctifiés, mais ils ont été justifiés au nom du Seigneur Jésus-Christ et par l'Esprit de notre Dieu[619] : et c'est pourquoi le Seigneur ne se souviendra plus de ces noms. Des manuscrits plus corrects et de plus d'autorité ne portent pas « ses volontés, » mais « mes volontés ; » ceci vaut autant parce que c'est dit de la personne du Fils. Il parle en effet lui-même, comme il résulte évidemment de ces paroles dont les apôtres se sont aussi servis : « Vous ne laisserez pas mon âme dans l'enfer, et vous ne permettrez pas que votre saint voie la corruption[620]. » Les mêmes dons de la grâce découlent du Père, du Fils et du Saint-Esprit, le « Fils peut bien dire, de ces dons qu'ils sont ses volontés. »

9. Le passage du psaume LVIIIe : « Ne les tuez pas, de peur que votre loi ne soit oubliée, » s'entend des juifs et me paraît avoir prédit clairement que la nation juive, vaincue et ruinée, ne tomberait pas dari s les superstitions du peuple vainqueur, mais qu'elle demeurerait dans l'ancienne loi, pour servir de témoignage aux Écritures à travers le monde entier d'où l'Église devait être appelée. C'est la plus évidente et la plus salutaire preuve que la grande autorité du Christ et l'invocation de son nom dans l'espérance du salut éternel n'ont pas éclaté comme quelque chose d'imprévu et de soudain, à la façon des pensées humaines, mais que des prophéties écrites aient depuis longtemps annoncé cet événement. A qui donc, sinon aux chrétiens, n'eût-on pas attribué ces prophéties, si les livres de nos ennemis n'en eussent pas fait foi ? C'est pourquoi : « Ne les tuez pas ; » n'éteignez pas le nom de la nation juive, « de peur que votre « loi ne soit oubliée ; » c'est ce qui serait arrivé si les juifs, forcés d'embrasser le culte des païens, n'avaient plus rien gardé de leur propre religion. La marque imprimée sur le front de Caïn pour empêcher qu'on ne le tuât[621], était une figure des juifs coupables et dispersés. Enfin après avoir dit : « ne les tuez pas, de peur que votre loi ne soit oubliée, » comme si on lui eût demandé de quelle manière leur durée pouvait servir de témoignage à la vérité, le Prophète se hâte d'ajouter : « dispersez-les dans votre puissance. » S'ils n'étaient que sur un point du monde, leur témoignage ne servirait pas la prédication de l'Évangile qui fructifie par toute la terre. C'est pourquoi : « dispersez-les dans votre puissance, » afin que Celui qu'ils ont renié, persécuté, tué, les trouve partout pour témoins à l'aide de cette même loi qu'ils n'ont pas oubliée et dans laquelle est prophétisé le Christ qu'ils ne suivent pas. Il ne leur sert de rien de n'avoir pas oublie la loi, car autre chose est d'avoir cette loi dans la mémoire, autre chose est de la comprendre et de l'accomplir.

10. Vous demandez ce que signifie cet endroit du psaume LXVII : « Mais cependant Dieu écrasera la tête de ses ennemis qui foulent dans leurs péchés le sommet de leurs cheveux ; » je n'y vois pas d'autre sens si ce n'est que Dieu brisera la tête de ses ennemis superbes et qui s'enorgueillissent trop dans leurs péchés. Le Prophète, voulant représenter par une hyperbole l'allure superbe et la marche de l'orgueilleux, dit qu'il s'avance comme s'il foulait le sommet des cheveux. Il est écrit dans le même psaume : « La langue de vos chiens pris, parmi vos ennemis, par lui-même ; » l'expression de chien ne doit pas toujours être reçue en mauvaise part. Autrement le Prophète ne blâmerait pas les chiens muets qui ne savent pas aboyer et qui aiment à dormir[622] ; les chiens mériteraient donc des louanges s'ils savaient aboyer et s'ils aimaient à veiller. Les trois cents qui, dans la désignation hébraïque de leur nombre, représentent la forme de la croix, et qui, buvant de l'eau, lapèrent comme des chiens[623], n'auraient pas été choisis pour vaincre, s'ils ne signifiaient pas quelque chose de grand. Car les bons chiens veillent et aboient pour la maison et pour le maître, pour le troupeau et pour le pasteur. Enfin, dans ce même passage où le Psalmiste prophétise la gloire de l’Église, il est question de la langue des chiens et non pas de leurs dents. « Vos chiens pris parmi vos ennemis, » c'est-à-dire afin que ceux qui étaient vos ennemis devinssent vos chiens et que ceux qui se ruaient contre vous aboyassent pour vous. Le Psalmiste ajoute : « Par lui-même, » ce qui ne permet pas aux chiens ainsi transformés de croire que ce changement soit leur œuvre ; il est l’œuvre de Dieu, c'est-à-dire de sa miséricorde et de sa grâce.

14. Quant au passage où l'Apôtre dit : « Dieu a établi les uns apôtres dans son Église, les autres prophètes[624] ; » je le comprends comme vous l'avez compris vous-même ; il s'agit ici de prophètes comme l'était Agabus[625], et non pas des prophètes qui ont annoncé l'avènement du Seigneur. Nous avons des évangélistes, tels que saint Luc et saint Marc qui n'ont pas été apôtres. Vous voulez surtout, je vous marque la différence entre les pasteurs et les docteurs ; mais je crois comme, vous qu'il n'y a entre eux aucune différence et que l'Apôtre a ajouté docteurs après avoir dit pasteurs, pour faire entendre aux pasteurs qu'il est de leur devoir d'enseigner. Aussi ne dit-il pas : les uns pasteurs, les autres docteurs, comme il avait dit : « Les uns apôtres, les autres prophètes, d'autres évangélistes ; » mais il désigne par deux noms la même chose : « Dieu a établi les uns pasteurs et docteurs. »

12. Ce qui est difficile à marquer, c'est la différence du sens de ces mots adressés à Timothée : « C'est pourquoi je vous conjure d'abord de faire des supplications, des prières, des demandes, des actions de grâces pour tous les hommes[626]. » Le sens particulier de chaque parole doit se chercher dans le texte grec ; car à peine trouve-t-on des interprètes latins qui aient pris soin de traduire exactement. Ces paroles telles que vous les rapportez vous-même : « Je vous conjure de faire des supplications » ne sont pas conformes au texte grec de l'Apôtre ; là où saint Paul écrit : παρααλώ, le traducteur latin met : obsecro, et là où l'Apôtre écrit : δεήσεις, le latin dit : obsecrationes. D'autres manuscrits, et les nôtres mêmes, ne disent pas : obsecrationes, mais deprecationes. Les trois autres mots : orationes, interpellationes, gratiarum actiones se trouvent ainsi dans la plupart des manuscrits latins.

13. Si nous voulons établir la différence de ces mots d'après la langue latine, nous aurons notre sens ou un serfs quelconque ; mais je serais très étonné que nous eussions le vrai sens du grec ou celui que l'usage donne à ces expressions. On confond souvent parmi nous precationem et deprecationem, et l'usage journalier a prévalu à cet égard. Mais les gens qui ont mieux parlé le latin se servaient du mot precatio pour désigner les biens souhaités, et du mot deprecatio pour détourner le mal ; precari, pour eux, c'était désirer des biens, imprecari désirer des maux, ce qu'on appelle vulgairement maudire ; deprecari c'était prier pour écarter des maux. Mais suivons l'usage, et ne pensons pas qu'il y ait à reprocher aux latins de traduire δεήσεις par precationes ou deprecationes. Il est toutefois difficile de préciser en quoi le mot orationes (en grec προσευχάς) diffère de precibus ou deprecationibus. Quelques exemplaires ne portent pas orationes, mais adorationes, parce que le grec ne dit pas εύχας mais προσευχάς ; ce mot ne me semble pas d'un sens exact, car on sait bien que les Grecs disent, προσευχάς ? là où nous disons orationes. Autre chose est orare, autre chose adorare. Aussi n'est-ce pas le mot προσευχάς, mais un autre mot qu'on trouve dans le texte grec à ce passage : « Vous adorerez le Seigneur votre Dieu[627], » et à cet endroit : « Je vous adorerai dans votre saint temple[628] ; » et en d'autres semblables.

14. Vous lisez dans vos exemplaires : postulationes, là où nous lisons dans les nôtres interpellationes. On a voulu, par ces deux mots, rendre le mot grec έντεύξεις. Vous comprenez et vous savez qu'autre chose est interpeller, autre chose demander. Nous n'avons pas coutume de dire : On demande pour interpeller, mais : On interpelle pour demander ; cependant l'emploi d'un mot qui s'explique par le mot voisin ne doit pas être réputé une faute. Il a été dit du Seigneur Jésus-Christ lui-même qu'il interpelle pour nous[629] ; interpelle-t-il sans demander aussi ? Au contraire, c'est parce qu'il interpelle. Ailleurs il est dit clairement de lui : « Et si quelqu'un a péché, nous avons Jésus-Christ le juste pour avocat auprès du Père, et il est lui-même la prière pour nos péchés[630]. » Peut-être à cet endroit vos exemplaires ne portent-ils pas que le Seigneur Jésus-Christ interpelle pour nous, mais qu'il demande pour nous, car le mot grec que nos exemplaires traduisent par interpellations, et vous par demandes est rendu ici par : interpelle pour nous, le même que celui que vos exemplaires traduisent par demandes.

15. Comme les mots precari et orare ont au fond le même sens, et que celui qui interpelle Dieu l'interpelle pour le prier, qu'a donc voulu l'Apôtre dans la diversité de ces expressions dont il ne faut pas négliger de se rendre compte ? L'usage a donné une même signification aux mots precatio, oratio, interpellatio, postulatio, mais il y a dans chacun de ces termes quelque chose de particulier qu'il importe de chercher ; toutefois cela n'est pas aisé, quoiqu'on puisse présenter bien des raisons assez soutenables.

16. Je choisis de préférence comme interprétation la pratique même de toute ou de presque toute l'Église ; precationes, ce seront les prières que nous ferons dans la célébration des mystères avant que l'on commence à bénir ce qui est sur la table du Seigneur ; orationes, ce que l'on dit quand on bénit, on sanctifié, on divise les offrandes pour les distribuer ; presque toute l'Église termine cet ensemble de supplications par l'oraison dominicale. L'origine même du mot grec nous aide dans cette façon de comprendre. Car rarement dans l'Écriture εύχήν veut dire oratio ; le plus souvent il est employé dans le sens de votum, mais προσευχήν signifie toujours oratio. Plusieurs, ne prenant point garde à l'origine du terme grec, n'ont pas traduit προσευχήν par oratio, mais par adoratio, dont l'équivalent grec est plutôt προσχύνησις ; parce que oratio se prend quelquefois pour εύχή, on a dit adoratio pour προσευχή. Or, si, comme je l'ai dit, εύχή dans les Écritures signifie plus ordinairement votum, tout en gardant son sens général de prière, il désigne particulièrement la prière que nous faisons ad votum, c'est-à-dire προσευχήν. Toutes les choses offertes à Dieu sont vouées, surtout l'oblation du saint autel ; ce mystère annonce le grand vœu par lequel nous avons promis de demeurer dans le Christ, par conséquent dans l'unité de son corps. Le signe de cette union mystérieuse c'est que « nous ne sommes plus qu'un seul pain, un seul corps[631] . » Je crois donc que προσευχάς, ce que nous appelons orationes et ce qu'on a eu tort de traduire par adorationes, ce sont les prières que l'Apôtre nous prescrit et qui préparent la sanctification des offrandes ; elles sont ad votum, ce qui est le plus habituellement désigné dans les Écritures par εύχή. Mais les interpellations, ou, comme disent vos exemplaires, les, demandes se font quand on bénit le peuple, car alors les évêques, qui en sont comme les avocats, l'offrent à la miséricordieuse puissance de Dieu en étendant les mains sur lui[632]. Cela fini, et après qu'on a participé à un aussi grand sacrement, vient l'action de grâces, qui est la dernière recommandation de l'Apôtre.

17. Mais dans cette rapide énumération d'oraisons diverses, le principal but de l’Apôtre est d'exhorter à prier « pour tous les hommes, pour les rois, pour ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous passions une paisible et tranquille vie en toute piété et charité. » Il parlé ainsi de peur que quelqu'un, défiant à la faiblesse d'humaines pensées, ne croie qu’il ne faille pas prier pour ceux de qui l'Église souffre persécution, tandis qu'il y a des membres du Christ à ramasser du milieu de toutes sortes d'hommes. C'est pourquoi il ajoute : « Ceci est bon et agréable à notre Dieu Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et viennent à la connaissance de la vérité. » Et afin que personne ne puisse penser qu'une vie honnête et l'adoration d'un seul Dieu tout-puissant suffisent pour le salut sans la participation du corps et du sang du Christ, « il n'y a qu'un Dieu, dit l'Apôtre, et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme ; » il fait ainsi entendre que le salut de tous ne doit s'accomplir que par le médiateur, non pas en tant qu'il est Dieu, car le Verbe l'a toujours été, mais par Jésus-Christ homme, qui s'est fait chair et qui a habité parmi nous[633].

18. Ne vous tourmentez donc pas de ce que l'Apôtre dit des juifs : « Quant à l'Évangile, ils sont ennemis à cause de vous ; mais quant à l'élection, ils sont aimés à cause de leurs pères[634]. » Il est vrai que la profondeur des trésors da la sagesse et de la science de Dieu, et ses jugements insondables, et ses voies incompréhensibles, sont pour les cœurs fidèles un grand étonnement. En adorant la sagesse de Dieu, qui atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec douceur[635] ; ils se demandent pourquoi il permet que naissent, croissent et se multiplient ceux qu'il n’a pas faits mauvais lui-même, mais qu'il sait devoir l'être dans l'avenir. Mais c'est trop ignorer son conseil ; il se sert des méchants mêmes pour l’avantage des bons, et en cela même éclate la toute-puissance de sa bonté. Comme le crime des méchants est de mal user des bonnes œuvres de Dieu, ainsi sa sagesse est de bien user de leurs mauvaises œuvres.

49. Voici comment l'Apôtre signale la profondeur de ce mystère : « Pour que vous ne croyiez pas à votre sagesse, je ne veux pas, mes frères, vous laisser ignorer un mystère, c'est qu'une partie d'Israël est tombée dans l'aveuglement jusqu'à ce que la plénitude des nations entre dans l'Église, et qu'ainsi tout Israël soit sauvé[636]. » « Une partie » a dit l'Apôtre, parce que tous les juifs n'ont pas été aveuglés ; il yen a eu parmi eux qui ont connu le Christ. Et la plénitude des nations se mêle à ceux d'entre eux qui ont été appelés selon le décret divin ; c'est ainsi que tout Israël sera sauvé, parce que les juifs et les gentils, appelés selon le même décret divin, forment ce véritable Israël, « l'Israël de Dieu[637], » selon les mots de l'Apôtre qui veut le distinguer de « l'Israël selon la chair[638]. » Ensuite il cite le témoignage du prophète : « Il viendra de Sion un Sauveur qui arrachera et détournera l'iniquité de Jacob ; et je ferai avec eux cette alliance, quand j'aurai effacé leurs péchés[639] : » non pas les péchés de tous les juifs, mais de ceux qui sont aimés.

20. Puis viennent ces paroles dont vous me demandez l'explication : « Quant à l'Évangile, ils sont ennemis à cause de vous. » En effet ; le sang du Christ est le prix de notre rédemption, et le Christ n'a pu être mis à mort que par des ennemis. C'est ici la manière divine de se servir des méchants pour l'avantage des bons. « Quant à l'élection, ajoute l'Apôtre, ils sont aimés à cause de leurs pères ; » par là il montre que ce ne sont pas les ennemis qui sont aimés, mais les élus. Les livres saints ont coutume de parler de la partie comme du tout ; c'est ainsi que saint Paul, au commencement de sa première épître aux Corinthiens, les loue comme s'ils étaient tous dignes de louanges, tandis que quelques-uns seulement le méritaient ; et en divers endroits de la même épître, il les blâme comme s'ils étaient tous coupables, tandis que quelques-uns seulement l'étaient. Quiconque fait attention à cette manière des écrivains sacrés, qui se retrouve très souvent dans tous les écrits de l'Apôtre, se rend compte de beaucoup de choses qui paraissent contradictoires. Ils sont ainsi distincts les uns des autres ceux que saint Paul appelle ennemis et bien-aimés ; mais comme ils ne formaient qu'un seul peuple, il semble en parler comme si c'étaient les mêmes. D'ailleurs parmi les ennemis qui crucifièrent le Seigneur, plusieurs se convertirent et parurent élus ; élus alors par leur conversion, quant à un commencement de salut ; mais, quant à la prescience de Dieu, leur élection ne datait pas de ce moment ; elle était antérieure à la création du monde, comme nous l'apprend l'Apôtre lorsqu'il dit que « Dieu nous a élus avant que le monde fût créé[640]. » C'est pourquoi les ennemis sont les bien-aimés de deux manières, soit parce qu'ils ne formaient qu'un même peuple, soit parce que quelques-uns des ennemis qui ont répandu le sang du Christ sont devenus bien-aimés selon l'élection cachée dans la prescience de Dieu. L'Apôtre ajoute : « A cause de leurs pères ; » il fallait en effet que les promesses anciennes fussent accomplies, comme il le dit à la fin de l'épître aux Romains : « Car je dis que Jésus-Christ a été le ministre de la circoncision à cause de la vérité de Dieu pour confirmer les promesses des pères ; et que les gentils doivent glorifier Dieu de sa miséricorde[641]. » C'est en vue de cette miséricorde qu'il dit : « Ennemis à cause de vous ; » il avait dit précédemment que « leur péché avait fait le salut des nations. »

21. Après ces mots : « quant à l'élection, ils sont aimés à cause de leurs pères, » l'Apôtre ajoute « que les dons et la vocation de Dieu ne sont pas suivis du repentir[642]. » Vous voyez certainement qu'il s'agit ici des prédestinés, dont il dit ailleurs : « Nous savons que tout tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu, pour ceux qui sont appelés selon son décret[643]. » Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus[644]. Les élus sont ceux qui ont été appelés selon le décret de Dieu ; sa prescience assurément ne peut se tromper à leur égard. « Il les a connus dans sa prescience et les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, pour qu'il soit lui-même le premier-né entre plusieurs frères ; et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés. » Cette vocation est selon le décret de Dieu : elle n'est pas sujette au repentir. « Mais ceux qu'il a appelés, il les a justifiés ; ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous[645] ? »

22. Ceux-là n'appartiennent pas à cette vocation, qui, après avoir marché quelque temps dans la foi qui opère par l'amour[646], ne persévèrent pas jusqu'à la fin. Assurément, s'ils avaient été compris dans cette vocation et cette prédestination qu'établit le décret divin et que ne suit pas le repentir, ils auraient pu être enlevés, de peur que le mal ne vînt à changer leur cœur[647]. Quelque présomptueux, s'établissant juge de la conscience d'autrui, dira peut-être qu'ils n'ont pas été enlevés de cette vie avant leur abandon de la foi, parce qu'ils ne marchaient pas fidèlement dans cette même vie, et que le Seigneur l'avait vu quoique les hommes l'eussent ignoré ; mais que dira-t-il d'un si grand nombre de petits enfants qui auraient eu certainement part à la vie éternelle et au royaume des cieux, s'ils avaient quitté ce monde aussitôt après avoir reçu le baptême, et que Dieu laisse croître, dont quelques-uns même deviennent des apostats ? D'où vient cela, si ce n'est qu'ils n'appartiennent pas à cette prédestination et vocation selon le décret et sans le repentir ? Pourquoi les uns et pas les autres ? La cause en est cachée, elle ne saurait être injuste. Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Que Dieu nous garde de le croire[648]. C'est un secret qui appartient à la profondeur de ces jugements devant lesquels l'Apôtre est resté comme épouvanté. Ces secrets de Dieu, il les appelle des jugements, pour que personne ne les attribue à l'injustice ou à la témérité, ou qu'il ne mêle le hasard à quelques-unes des dispositions éternelles par lesquelles Dieu a réglé avec tant de sagesse le cours des siècles.

23. Vous trouvez de l'obscurité, et j'en trouve moi-même dans ce passage de l'épître aux Colossiens : « Que personne ne vous séduise avec des airs d'humilité[649], » et dans ce qui suit. Plût à Dieu que vous eussiez pu me questionner là-dessus de vive voix ! Pour marquer le sens que je trouve à ce passage, il faudrait prendre une figure et un accent qu'une lettre ne saurait exprimer ; la difficulté de ces paroles vient, je crois, de ce qu'on les prononce mal. Ce qui est écrit : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas, » se prend pour une défense de l'Apôtre de manger, de goûter, de toucher je ne sais quoi ; c'est tout le contraire, si toutefois je ne me trompe au milieu d'une telle obscurité. Car saint Paul a rappelé en dérision le langage de ces hommes par lesquels il ne voulait pas que les fidèles fussent trompés et séduits, et qui, faisant une différence dans les viandes, d'après un faux culte rendu aux anges et d'après des pensées de ce monde, disent : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas. » Or tout est pur pour ceux qui sont purs[650], et toute créature de Dieu est bonne[651] : l'Apôtre le déclare nettement lui-même ailleurs.

24. Voyons ce qui précède et ce qui suit ces paroles ; peut-être en pénétrerons-nous mieux le sens si nous découvrons le dessein même de l'Apôtre. Il craignait que ceux à qui il s'adressait ne fussent séduits par les ombres des choses, par le doux nom de la science, et ne fussent détournés de la lumière de la vérité qui est dans Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il sentait qu'il fallait écarter aussi, des superstitions païennes, ces vaines et inutiles pratiques déco. rées du nom de sagesse et de science ; qu'il fallait prendre garde, surtout, à ceux qu'on appelait des philosophes, et au judaïsme, où étaient les ombres des choses futures, ombres à écarter depuis l'avènement du Christ qui en est la lumière. Après avoir donc rappelé aux Colossiens le grand combat qu'il soutenait pour eux, et pour ceux de Laodicée, et pour tous ceux qui n'avaient pas vu sa face, afin que leurs cours trouvassent des consolations dans les liens de la charité et dans toutes les richesses de la plénitude de l'intelligence, afin qu'ils arrivassent à connaître le mystère de Dieu, qui est le Christ, dans lequel sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science, saint Paul ajoute : « Je vous dis ceci, pour que personne ne vous abuse avec de faux semblants de vérité ; » parce que l'amour de la vérité les conduisait, il craignait qu'ils ne fussent trompés par ce qui n'en était que l'apparence. Voilà pourquoi il leur recommandait le doux trésor qu'ils avaient dans le Christ, trésor de sagesse et de science, dont le nom et la promesse pouvaient les induire en erreur.

25. « Quoique absent de corps, disait-il, je suis avec vous par l'esprit ; je me réjouis en voyant l'ordre qui règne parmi vous, et je vois aussi ce qui manque à votre foi dans le Christ[652]. » Il craignait pour eux parce qu'il voyait ce qui leur manquait encore. Comme « donc vous avez reçu le Seigneur Jésus-Christ, poursuit-il, marchez en lui ; en racinés en lui, édifiés sur lui, vous affermissant dans la foi, comme vous l'avez appris, et multipliant en elle les actions de grâces[653]. » Il veut qu'ils se nourrissent de la foi pour qu'ils deviennent capables de participer aux trésors de sagesse et de science qui sont cachés dans le Christ, de peur qu'avant d'arriver à cette pieuse aptitude, ils ne soient séduits par des discours spécieux et détournés du chemin de la vérité. Montrant ensuite de plus en plus le sujet de ses inquiétudes : « Prenez garde, leur dit-il, que personne ne vous séduise par la philosophie et les vains raisonnements selon la tradition des hommes, selon les principes du monde et non selon le Christ, en qui habite corporellement toute la plénitude de la divinité[654]. » L'Apôtre dit corporellement, parce que les adversaires qu'il avait en vue séduisaient comme. avec des ombres ; il use d'une métaphore, car même le mot ombre n'est point ici le mot propre, et saint Paul ne l'emploie que par une certaine raison de similitude. « Vous êtes, leur dit-il, vous êtes remplis en Celui qui est le chef de toute principauté et de tout pouvoir. » C'est par les principautés et les puissances que la superstition païenne et les philosophes séduisaient ; ils enseignaient une certaine théologie fondée sur les choses de ce monde[655]. Or, en appelant le Christ chef de toutes choses, saint Paul veut faire entendre qu'il est le principe de toutes choses, ainsi que le Christ lui-même l'a déclaré ; « qui êtes-vous ? lui dit-on ; je, suis, répondit-il, le principe qui vous parle[656]. » Tout a été fait par lui, et rien n'a été fait sans lui[657]. L'Apôtre veut que les fidèles méprisent de fausses merveilles, en leur montrant qu'ils sont devenus le corps de ce divin Chef, et il leur dit : « Vous êtes remplis en Celui qui est le Chef de toute principauté et de tout pouf voir. »

26. Pour éviter que les ombres du judaïsme ne les trompent, il ajoute : « Vous avez été circoncis en lui d'une circoncision qui n'est pas faite de main d'homme dans le dépouillement de la chair du corps ; » ou comme portent quelques exemplaires, « dans le dépouillement du corps des péchés de la chair, mais dans la circoncision du Christ ; vous avez été ensevelis avec lui par le baptême, et vous y êtes ressuscités avec lui par la foi en l’œuvre de Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts[658]. » Voyez comment, ici encore, l'Apôtre montre qu'ils sont le corps du Christ, afin qu'ils méprisent les fausses doctrines en s'unissant à un si grand chef, Jésus-Christ médiateur entre Dieu et les hommes, et en ne cherchant aucun médiateur faux ou impuissant pour arriver à Dieu. « Et vous, dit-il, quand vous étiez morts dans les péchés et le prépuce de votre chair ; » le prépuce signifie ici les péchés charnels dont nous devons nous dépouiller ; « Jésus-Christ vous a vivifiés avec lui, vous pardonnant tous vos péchés, effaçant la cédule qui, dans ses décrets, nous était contraire ; » en effet, la loi nous faisait coupables ; elle était venue pour que le péché abondât. « Il a enlevé cette cédule, poursuit l'Apôtre, et l'a attachée à la croix ; se dépouillant de la chair, il a livré aux regards du monde les principautés et les puissances qu'il avait subjuguées en lui-même avec pleine confiance. » Ce sont les mauvaises principautés et les mauvaises puissances, c'est-à-dire, les diables et les démons, dont il a exposé la défaite ; par là il a appris que de même qu'il s'est dépouillé de sa chair, ainsi les siens devaient se dépouiller des vices charnels par lesquels les démons exercent sur eux leur empire.

27. Remarquez maintenant comment il conclut, et c'est pour cette conclusion que nous avons rappelé toutes ces choses : « Que personne donc, dit-il, ne vous condamne sur votre nourriture : » comme si tout son discours ne tendait qu'à prémunir ceux qu'on s'efforçait de retenir dans des pratiques de ce genre et de détourner de la vérité qui les rendait libres, d'après ces paroles de l'Évangile : « Et la vérité vous délivrera[659], » c'est-à-dire vous sera libres. « Que personne donc, dit saint Paul, ne vous condamne sur le manger et le boire, ni sur les fêtes, les nouvelles lunes ou le sabbat : ces choses ne sont que l'ombre de celles qui devaient arriver. » Ceci regardait le judaïsme. Ce qui suit regarde les superstitions païennes : « Vous êtes le corps du Christ, dit l'Apôtre, que personne ne vous séduise : » il est honteux, dit-il, et trop indigne du rang où vous a mis votre liberté de vous laisser tromper par des ombres lorsque vous êtes le corps du Christ, et de vous laisser reprocher comme un péché la négligence de ces pratiques. « Vous êtes donc le corps du Christ : que « personne ne vous condamne en voulant paraître humble. » Si on se servait ici du mot grec, il serait plus expressif, même dans le langage populaire des Latins. C'est ainsi qu'on appelle vulgairement thelodives un homme qui affecte de paraître riche, thelosapiens, celui qui affecte de paraître sage. On pourrait donc appeler ici thelohumilis ou, d'une manière plus parfaite, thelon humilis, l'homme qui veut paraître humble, qui affecte de l'être. Il y avait en effet dans ces sortes de pratiques quelque chose qui allait comme à l'humiliation religieuse du cœur de l'homme. L'Apôtre ajoute

« Le culte des anges, » ou comme portent vos exemplaires : « La religion des anges, » appelée en grec θρησχεία. Il veut faire entendre par ces anges les principautés auxquelles on croyait devoir rendre un culte comme ayant la garde des éléments de ce monde.

28. Que personne donc, dit-il, quand vous êtes le corps du Christ, ne vous condamne, en voulant paraître humble de cœur dans le culte des anges, « s'ingérant dans ce qu'il n'a pas vu, » ou d'après quelques exemplaires, « s'ingérant dans ce qu'il a vu. » La première version voudrait dire que les hommes pratiquent ces choses par conjectures et opinions vaines, et sans avoir vu par eux-mêmes s'ils devaient s'y soumettre ; la seconde version voudrait dire qu'on attache une grande importance à ce qu'on a vu observer en quelques lieux sans que la confiance soit en rien justifiée, et qu'on se croit grand parce qu'on aura vu par hasard je ne sais quelles pratiques secrètes. Mais le meilleur sens est celui-ci : « S'ingérant dans ce qu'il n'a pas vu, inutilement enflé par des pensées charnelles. » C'est une chose admirable que ce dernier reproche qui suit l'affectation de l'humilité, car il arrive merveilleusement au cœur de l'homme de s'enfler davantage par une fausse humilité que par la plus audacieuse franchise de l'orgueil. « Et ne tenant pas au Chef (c'est le Christ que veut dire l'Apôtre) par lequel tout le corps uni et lié, assisté et entretenu, reçoit l'accroissement de Dieu. Si donc vous êtes morts avec le Christ aux choses de ce monde, pourquoi agissez-vous avec ce monde comme si vous étiez encore vivants[660] ? »

29. Cela dit, l'Apôtre cite les paroles de celui qui, enflés par un faux sentiment d'humilité, jugent de ce monde par ces pratiques qu'ils croient raisonnables : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas. » Pour comprendre ceci, souvenons-nous de ce qui a été dit plus haut. Saint Paul ne veut pas que les fidèles soient jugés sur ces observances. Il dit en effet : « Ne mangez pas, ne goûtez pas, ne touchez pas ; toutes ces choses mènent à la corruption par le mauvais usage. » Toutes ces choses, d'après l'Apôtre, servent plutôt corrompre, lorsqu'on s'en abstient par superstition, lorsqu'on en abuse, c'est-à-dire lorsqu'on n'en use qu'en suivant « les maximes et les doctrines humaines. » Ceci est clair, mais ce qui suit vous embarrasse : « Elles ont (ces maximes et ces doctrines), elles ont une façon de sagesse dans ces prescriptions, dans l'humilité du cœur et le châtiment du corps, » ou bien, comme d'autres traduisent : « dans l'habitude de ne pas épargner le corps et de ne pas traiter la chair avec honneur en la rassasiant. » Vous demandez pourquoi l'Apôtre blâme ces choses qu'il dit avoir une façon de sagesse.

30. Je vous dirai, et vous pouvez vous-même le remarquer, que souvent les Écritures placent la sagesse même dans ce monde et qu'elle est plus particulièrement appelée la sagesse de ce monde. Ne vous inquiétez pas de trouver le mot de sagesse tout seul dans ce passage de l'Apôtre. Car ailleurs lorsqu'il dit : « Où est le sage ? où est le savant[661] ? » il n'ajoute pas qu'il s'agit des sages et des savants de ce monde ; et cependant cela se comprend. Il en est de même de cette « façon de sagesse. » Car dans les pratiques superstitieuses qu'il combat, il n'y en a aucune à laquelle on ne puisse trouver une façon de sagesse en s'appuyant sur les doctrines de ce monde et sur la nature des choses. Quand l'Apôtre avertit les fidèles de prendre garde « qu'on ne les séduise par la philosophie, » il n'ajoute pas : « de ce monde » Et qu'est-ce que c'est que la philosophie, si ce n'est l'amour de la sagesse ? Ces maximes humaines ont donc « une façon de sagesse, » ce qui signifie qu'on peut en rendre raison d'après les principes de ce monde et la doctrine du faux culte rendu aux principautés et aux puissances. « L'observance et l'humilité du cœur : » car ces pratiques tendent à humilier le cœur par le vice de la superstition. « Pour ne pas épargner le corps » en le privant des aliments dont il est forcé de s'abstenir. « Et de ne pas traiter la chair avec honneur en la rassasiant : » elle n'est pas plus ou moins honorée lorsqu'on la rassasie par telle ou telle nourriture ; il lui suffit de manger ce qui est propre à la santé et dans la mesure qui peut réparer et soutenir.

31. Vous m'adressez sur l'Évangile une question qui a été faite par plusieurs ; vous demandez comment, parmi les diverses personnes de l'un et l'autre sexe qui s'étaient attachées aux pas du Sauveur durant sa vie, les unes le reconnurent, les autres ne le reconnurent point après sa résurrection, où il avait pourtant repris le même corps qu'auparavant. Ce qu'on cherche d'abord, c'est de savoir s'il y eut dans le corps du Seigneur ou dans les yeux de ses disciples quelque chose qui dût empêcher de reconnaître le divin ressuscité. Quand on lit : « Leurs yeux étaient retenus afin qu'ils ne pussent le reconnaître[662] ; » on incline à reconnaître un certain empêchement qui tenait aux yeux. Mais lorsque saint Marc dit que le Seigneur « leur a apparut sous une autre forme[663], » il nous apprend qu'il y avait certainement, dans le corps même du Sauveur quelque chose qui ne permit pas aux disciples de le reconnaître tout de suite. Un visage se reconnaît à deux choses : les traits et la couleur. Puisque la face du Christ est devenue brillante comme le soleil lorsqu'avant sa résurrection il s'est transfiguré sur une montagne[664], j'admire que nul ne s'étonne qu'il ait pu transformer la couleur de son corps en un si haut degré de splendeur et de lumière ; et on est surpris qu'après sa résurrection il ait changé quelque peu ses traits, de manière à n'être pas reconnu, et que de même qu'après sa transfiguration il eut la puissance de reprendre sa couleur naturelle, il ait repris après sa résurrection ses anciens traits ! Car les trois disciples devant qui il se transfigura sur une montagne ne l'auraient pas reconnu s'il était venu à eux d'un autre endroit avec ce vêtement de lumière ; mais comme ils étaient avec lui, ils ne pouvaient pas douter que ce ne fût le Christ lui-même qui se transfigurât de la sorte. On dira que le Sauveur ressuscité avait le même corps qu'auparavant ; qu'importe ? Le Sauveur avait gardé aussi le même corps dans sa transfiguration sur la montagne ; jeune, il avait le corps dans lequel il était né ; et cependant quelqu'un qui ne l'aurait vu qu'enfant et qui l'eût tout à coup retrouvé en pleine jeunesse, ne l'aurait certainement pas reconnu. Dieu ne peut-il changer promptement les traits comme l'âge les change avec le cours des années.

32. Ces mots adressés à Marie : « Ne me touchez pas, je ne suis pas encore monté vers mon Père[665], » je ne les entends pas autrement que vous. Le Christ a voulu nous marquer par là le toucher spirituel et nous demander cette foi par laquelle nous devons croire qu'il est aussi élevé que son Père. Et quant à la fraction du pain qui le fit reconnaître aux deux disciples[666], nul ne doit douter que ce ne soit le sacrement qui nous unit dans la connaissance de Jésus-Christ.

33. J'ai dit dans une autre lettre dont je vous envoie une copie mon sentiment sur ces paroles de Siméon adressées à la Vierge mère du Seigneur : « Le glaive transpercera votre âme ; » vous avez. là-dessus jugé aussi comme moi. Les paroles qui suivent : « Pour que les pensées de plusieurs soient dévoilées[667], » ont trait aux fourberies des juifs et à la faiblesse des disciples du Sauveur durant sa passion. Il est à croire que l'épée représente les douloureuses blessures faites au cœur maternel. Cette épée était dans la bouche des persécuteurs dont le Psalmiste a dit : « Une épée est dans leur bouche[668]. » C'étaient les enfants des hommes « dont les dents sont des armes et des flèches, « et la langue un glaive tranchant[669]. » Le fer qui « transperça l'âme de Joseph[670] » me parait signifier une dure tribulation, car il est dit clairement : « Le fer transperça son âme « jusqu'à ce que sa parole fût accomplie ; » c'est-à-dire que ses tourments durèrent jusqu'à l'accomplissement de ce qu'il avait prédit. De là lui vint sa délivrance et avec elle une grande situation. Mais de peur qu'on ne vît dans la prophétie accomplie un effet de la sagesse humaine, l'Écriture sainte en rend gloire à Dieu selon sa coutume et ajoute aussitôt en parlant de Joseph : « La parole de Dieu l'embrasa[671]. »

34. J'ai répondu, comme je l'ai pu, à vos questions, avec le secours de vos prières et de vos pensées ; car vous discutez en interrogeant, vous cherchez avec chaleur et vous instruisez avec humilité. Il est utile qu'il se trouve des sentiments divers sur les passages obscurs des divines Écritures, dont Dieu a voulu faire pour nous un sujet d'exercice, lorsque cette différence d'opinion n'empêche pas un parfait accord dans la foi et la doctrine. Vous pardonnerez à mon style à cause du peu de temps que j'ai eu pour écrire cette lettre ; quand je l'ai commencée, celui qui doit la porter était déjà embarqué. Je rends, surtout dans cette lettre, ses salutations à notre fils Paulin[672] qui nous est si cher dans la charité du Christ. Je l'exhorte à la hâte à remercier, autant qu'il lui est possible, la miséricorde du Seigneur, qui sait donner le secours au milieu des tribulations ; ce Dieu l'a envoyé, par une violente tempête, dans ce port où vous êtes arrivé avec une mer plus tranquille, vous qui ne vous êtes pas fié au calme des flots ; il vous a donné Paulin pour accueillir et diriger ses commencements ; que tous ses os disent donc avec le Psalmiste : « Seigneur, qui est semblable à vous[673] ? » Le seul spectacle de votre vie est aussi profitable pour lui que pourraient l'être la lecture de mes ouvrages, tous mes discours et mes exhortations les plus enflammées. Les serviteurs de notre divin Maître qui sont avec moi saluent votre sainte et chère bénignité. Pérépin, notre collègue dans le diaconat, depuis qu'il est parti d'auprès de moi avec notre saint frère Urbain qui allait subir le fardeau de l'épiscopat[674], n'est pas encore revenu à Nippone ; toutefois nous savons par leurs lettres et par ce que nous entendons dire, qu'ils sont en bonne santé au nom du Christ. Nous saluons avec un véritable amour fraternel, Paulin[675], notre collègue dans le sacerdoce, et tous ceux qui jouissent de votre présence dans le Seigneur.

LETTRE CL. (Année 414)

Dans le XVIe chapitre de l'Histoire de saint Augustin, nous avons eu occasion de parler de Démétrias, cette jeune romaine d'un sang illustre, qui fit vœu de virginité à Carthage ; ce fût comme un grand événement dont l'Italie, l'Afrique et l'Orient retentirent. Juliana et Proba l'annoncèrent à l'évêque d’Hippone qui n'avait pas été étranger à la pieuse résolution de la jeune romaine. Voici la réponse ; que leur adressa saint Augustin.

AUGUSTIN A SES TRÈS HONORABLES, TRÈS ILLUSTRES ET TRÈS DIGNES FILLES LES DAMES PROBA ET JULIANA, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Vous avez rempli de joie notre cœur :joie d'autant plus douce que vous nous êtes plus chères, et d'autant plus grande qu'elle a été plus prompte. La renommée annonce la sainteté virginale de votre race partout où vous êtes connues, c'est-à-dire partout ; mais vous avez devancé son vol rapide par votre lettre, qui a été une information plus fidèle et plus certaine, et vous nous avez fait tressaillir d'allégresse pour ce grand bien qui vient de s'accomplir, avant même que nous eussions pu douter du bruit parvenu autour de nous. Comment dire assez dignement qu'il est incomparablement plus glorieux et plus profitable pour votre sang de donner des vierges au Christ que des consuls au monde ? S'il est grand et beau de marquer de son nom le cours des temps, combien il est plus grand et plus magnifique de s'élever par la pureté du cœur et le saint éclat de la virginité ! Qu’une jeune fille, noble d'origine, plus noble parce qu'elle est sainte, se réjouisse bien plus d'obtenir par une union divine l'une des premières places dans les cieux, que si, par une union humaine, elle donnait le jour à des enfants appelés aux plus hautes dignités ! La descendante d'Anicius, voulant rendre heureuse son illustre famille, a plus noblement agi en restant dans l'ignorance du mariage qu'en multipliant sa race ; elle a mieux fait d'imiter dans sa chair la vie des anges que d'accroître le nombre des mortels, La fécondité qui fait grandir l'esprit est plus avantageuse et plus heureuse que l'autre ; le lait du sein maternel ne vaut pas la blancheur de l'âme ; il est plus beau d'enfanter le ciel par ses prières que la terre par ses entrailles. Vous, mes filles, qui êtes si honorées comme dames, jouissez en elle de ce qui vous a manqué ; (377) qu'elle persévère jusqu'à la fin, demeurant attachée à l'Époux qui ne doit pas finir. Maîtresse, qu'elle soit imitée par un grand nombre de personnes de son service ; noble, par celles qui ne le sont pas ; humble au faîte de l'élévation, par celles qui sont exposées aux périls des grandeurs ; que les vierges qui souhaitent pour elles la gloire des Anicius choisissent la sainteté. Quelque violente ambition qu'on puisse en avoir, comment arriver à cette gloire ? mais si on désire pleinement la sainteté on l'aura bientôt. Que la droite du Très Haut vous protège et vous rende heureuses, très honorables dames et très éminentes filles. Nous saluons dans l'amour du Seigneur et avec les égards dus à vos mérites, les enfants de votre sainteté, celle surtout qui les surpasse tous par la piété. Nous avons reçu avec beaucoup de reconnaissance le don[676] qui est un souvenir de la prise de voile.

LETTRE CLI. (Année 414.)

 

La mort de Marcellin et de son frère Apringius, qui avait été proconsul d'Afrique, fut un grand crime ; nous en avons raconté les détails dans l'Histoire de saint Augustin, chap. XV. Marin, vainqueur du rebelle Héraclien pour le compte d'Honorius, arrivé à Carthage avec toute l'autorité que lui donnaient sa mission et ses succès, traita l'illustre et pieux Marcellin comme un ennemi de l'empereur et se montra aussi rusé qu'impitoyable. L'histoire accuse Cécilien, ancien Préfet d'Italie, d'avoir été le complice du comte Marin ; il gardait des rancunes contre Marcellin et son frère. La rumeur contemporaine a pleinement autorisé ce soupçon. La lettre qu'on va lire a toute la valeur d'une pièce historique, relativement au meurtre odieux de l'ancien président de la conférence de Carthage. Cécilien, à qui saint Augustin avait cessé d'écrire, s'était plaint à l'évêque d'Hippone de son silence ; le grand et saint homme, dans sa réponse, dit qu'il n'est pas du nombre de ceux qui croient à la culpabilité de Cécilien, mais sa façon de lui rappeler des souvenirs et de lui poser des questions laisse autour de Cécilien bien des ombres. Un passage de la fin de cette lettre nous apprend que Cécilien n'était encore que catéchumène.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR, A SON FILS CÉCILIEN, QU'IL DOIT HONORER PARTICULIÈREMENT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. La plainte renfermée dans votre lettre m'est d'autant plus douce qu'elle marque plus d'affection. Si je tâchais de m'excuser d'avoir gardé le silence, que ferais-je sinon de montrer que vous n'avez eu aucun motif de m'adresser vos reproches ? Mais comme j'aime mieux que vous ayez remarqué avec chagrin que je me suis tu, malgré les grands soins de votre charge qui, je le croyais, ne devaient pas vous permettre de vous en apercevoir, je déserterais ma cause si je m'efforçais de me justifier. Si vous n'aviez pas eu raison de vous fâcher de ce que je ne vous ai point écrit, c'est que vous ne feriez pas grand cas de moi et que ma parole ou mon silence vous seraient indifférents. M'en vouloir de ne pas vous écrire c'est ne pas m'en vouloir. Ce que j'éprouve donc en ce moment c'est moins le regret de ne pas vous avoir écrit que la joie de vous voir désirer que je vous, écrive. Je ne m'afflige pas ; je m'honore du souvenir que garde de moi un ancien ami, et, ce que vous ne devez pas dire, mais ce que je ne puis taire, un si grand personnage qui habile des pays éloignés et qui porte le fardeau des affaires publiques. Pardonnez donc à celui qui vous rend grâce de ne pas l'avoir jugé indigne que vous vous plaigniez de son silence. Je croirai désormais qu'au milieu de tant d'affaires qui ne sont pas les vôtres, mais celles du public, c'est-à-dire de tout le monde, bien loin de vous être à charge, mes lettres pourront être agréables à votre bienveillance, qui l'emporte en vous sur la grandeur.

2. Celle du saint pape Innocent[677], si vénérable par ses mérites, que des frères m'avaient transmise, avait, j'en suis certain, passé par vos mains ; et cependant rien de vous ne l'accompagnait ; j'en avais conclu que, chargé de soins si importants, vous ne teniez plus à continuer notre correspondance. Il semblait convenable qu'une lettre de vous se trouvât jointe à celle du saint homme que vous vouliez bien m'envoyer. J'étais donc décidé à ne plus vous importuner de mes lettres, à moins d'une occasion où il m'eût été impossible de refuser une lettre de recommandation pour vous, car nous avons coutume de donner des lettres de recommandation à tous ceux qui nous en demandent ; c'est comme une profession qui ne laisse pas d'être importune, mais qui cependant n'est pas condamnable. Ainsi ai-je fait en faveur d'un ami ; dans une lettre que j'ai déjà reçue, il me remercie de l'avoir recommandé à vos bontés, et moi je vous remercie de l'avoir bien accueilli.

3. Si j'avais quelque mauvaise pensée sur vous au sujet de l'affaire[678], dont votre lettre ne dit rien, et que pourtant elle semble me rappeler, à Dieu ne plaise que je vous demandasse un service ni pour moi ni pour d'autres ! Ou je me tairais, en attendant une occasion de m'entretenir de vive voix avec vous ; ou si je vous écrivais, je le ferais de manière que vous pourriez à peine en témoigner du déplaisir. Vous et moi nous avions fait les plus vives instances pour que cet homme épargnât à notre cœur un grand déchirement et à sa conscience un grand crime ; mais après son impie et cruelle perfidie, je quittai aussitôt Carthage ; je cachai mon départ de peur que les larmes et les gémissements de tant de fidèles et de personnes importantes qui s'étaient réfugiées dans l'église pour échapper à son glaive, et qui auraient pu croire ma présence de quelque utilité pour eux, ne me contraignissent d'intercéder en leur faveur : il m'eût fallu demander pour eux la vie sauve à celui que je n'aurais pas pu reprendre avec assez de dignité pour le salut de son âme. Toutefois les murs de l'église les défendaient suffisamment. Quant à moi, j'étais placé entre la crainte que cet homme ne supportât point le seul langage que je dusse lui adresser et la crainte d'être obligé de faire ce qui ne convenait pas. Je plaignais vivement aussi la situation du vénérable évêque d'une aussi grande Église que celle de Carthage : on voulait lui faire un devoir de paraître dans une humble attitude en présence de celui qui venait de nous tromper si criminellement, et le but de cet abaissement eût été d'obtenir que les autres fussent épargnés ; je ne me sentais pas la force, je l'avoue, de supporter un si grand mal, et c'est pourquoi je partis.

4. Le même motif qui me fit quitter Carthage me forcerait à garder le silence avec vous, si je croyais que vous eussiez poussé cet homme à un tel crime pour vous venger de cruelles. injures. Ceux-là le croient qui ignorent de quelle manière, combien de fois vous nous avez parlé et ce que vous nous avez dit, lorsque nous demandions avec tant d'anxiété qu'il ménageât d'autant plus votre réputation qu'il vous était plus étroitement uni, et que vos visites et vos entretiens particuliers avec lui étaient plus fréquents : la fin réservée à ceux qu'on disait être vos ennemis aurait pu faire croire qu'il n'avait pas été question d'autre chose entre vous deux. Pour moi je ne le crois pas ; ceux de mes frères qui vous ont entendu dans nos entretiens et qui ont vu votre bon cœur percer dans votre manière de nous écouter et dans tout votre extérieur, ne le croient pas non plus. Mais, je vous en conjure, pardonnez à ceux qui pensent autrement ; car ce sont des hommes, et il y a dans le cœur des hommes tant de plis et de replis que les gens soupçonneux, pendant qu'on les blâme avec raison, croient devoir s'applaudir de leur pénétrante finesse. Des motifs de soupçons subsistaient ; nous savions que vous aviez reçu une grave injure de la part de l'un des deux[679] que cet homme avait fait tout à coup arrêter. Son frère, dans la personne duquel cet homme a persécuté l'Église, passait pour vous avoir fait je ne sais quelle dure réponse. On croyait que tous les deux vous étaient suspects. Lorsqu'ils se retirèrent après avoir comparu devant lui (le comte Marin[680]), vous restâtes là, et ce fut après un entretien secret entre vous deux, que l'ordre fut aussitôt donné d'arrêter les deux frères. On parlait de l'amitié qui vous unissait l'un à l'autre, amitié qui datait de longtemps. Une si grande intimité et la fréquence de vos entretiens seul à seul autorisaient les mauvais bruits. La puissance de cet homme était grande alors. La calomnie avait beau jeu. Ce n'était pas une grande affaire que de trouver quelqu'un pour dire, sous la promesse de l'impunité, ce qu'il lui commanderait. En ce moment-là tout concourait à ce que, même sur la déposition d'un seul témoin, on pût sans risque faire disparaître de ce monde n'importe qui, comme coupable d'un crime odieux et très aisé à croire.

5. Cependant le bruit courait que le pouvoir de l'Église pourrait les délivrer, et nous étions joués par de fausses promesses ; on nous disait que le comte Marin, non seulement trouvait bon, mais même demandait qu'un évêque fût envoyé à la cour en leur faveur ; on nous faisait entendre qu'il ne serait rien statué à leur égard avant que la cour se fût prononcée. Enfin, la veille du jour où ils furent mis à mort, votre excellence vint vers moi ; vous me fîtes espérer plus vivement que vous ne l'aviez fait jusque là qu'il pourrait vous accorder leur mise en liberté au moment de votre départ ; vous lui aviez sérieusement et sagement remontré que vos fréquents et secrets entretiens vous compromettaient plus qu'ils ne vous faisaient honneur, et que, si les deux frères périssaient, personne ne douterait que leur mort n'eût été le résultat de vos délibérations. Pendant que vous me déclariez que vous lui aviez dit ces choses, vous vous interrompîtes, et, vous tournant vers les lieux où l'on célèbre les sacrements des fidèles, vous affirmâtes par serment, à ma grande surprise, la vérité de vos paroles ; à cet instant-là, je me serais amèrement reproché un soupçon contre vous, et aujourd'hui encore, après une catastrophe si horrible et si imprévue, quand je me rappelle avec quel air et quelles démonstrations vous me parliez alors, je ne pourrais sans honte laisser entrer dans mon cœur une pensée accusatrice. Vous me disiez que cet homme avait été si touché de vos paroles qu'il allait vous accorder le salut des deux prisonniers comme le viatique de l'amitié.

6. Aussi je l'assure à votre charité, le lendemain qui fut le jour où se révéla le criminel dessein longtemps médité, quand tout à coup on m'annonça que les deux frères venaient de sortir du cachot pour être conduits devant le juge, l'involontaire émotion que j'éprouvai fit place à d'autres sentiments ; repassant dans mon esprit ce que vous m'aviez dit la veille, et songeant à la fête du bienheureux Cyprien qui devait se célébrer le jour suivant, je crus que le comte Marin avait choisi ce jour pour accorder ce que vous lui aviez demandé, et qu'il avait voulu monter à l'endroit[681] où périt un si grand martyr, afin de réjouir l'Église universelle du Christ en se montrant plus grand par la puissance de laisser vivre que par la puissance de faire mourir ; mais voilà que vers moi se précipite un messager par lequel j'apprends que les deux frères ont été livrés au bourreau avant même que j'aie eu le temps de demander des nouvelles de leur comparution devant le juge. Le lieu du meurtre était proche et n'était pas destiné aux supplices, mais plutôt il servait d'ornement à la ville ; il y avait eu là auparavant quelques exécutions, de peur que le choix de cette place pour l'effusion d'un tel sang ne parût une nouveauté trop odieuse ; c'est ce qu'on a cru avec raison. La promptitude des ordres donnés et l'extrême voisinage du lieu de l'exécution ont prouvé l'intention de soustraire les deux victimes à la sollicitude de l'Église. En craignant l'intervention de cette mère, le comte Marin a assez fait voir qu'il ne craignait pas de lui causer une telle affliction.

Je savais que ; par son baptême, il était devenu enfant de la sainte Église. Après un dénouement si lamentable, quand on avait pris tant de soin de me donner la veille, et par vous-même, quoique à votre insu, une sécurité presque entière, quel homme, jugeant comme la foule des hommes a coutume de juger, pourrait douter que vous nous ayez vous-même donné des paroles et que vous leur ayez enlevé la vie ? Aussi, comme je l'ai dit, je ne crois point que vous ayez eu part à ce crime, mais vous êtes bon et vous pardonnerez à ceux qui le croient.

7. Que jamais il n'entre dans mon cœur ni dans ma conduite d'intercéder auprès de vous ou de vous demander un service en faveur de quelqu'un, si je vous croyais coupable d'un crime si grand et d'une cruauté si noire ! Mais, je l'avoue, si, après cette atrocité, vous êtes resté comme auparavant l'ami de cet homme-là, pardonnez à ma douleur de vous le dire en toute liberté : vous me forcez de croire ce que je n'ai pas voulu croire jusqu'ici. Repoussant l'idée de votre complicité, je dois repousser celle de la continuation de vos rapports avec lui. Votre ami, par l'usage inattendu d'une puissance dont il avait été tout à coup investi, n'a pas plus atteint la vie des deux frères qu'il n'a atteint votre réputation. En parlant ainsi, je ne cherche point, par un oubli de mon caractère et de mon état, à exciter contre lui votre haine, mais je vous invite à une meilleure manière de l'aimer. Celui qui agit avec les méchants de manière à les faire repentir de leur iniquité, les sert par son indignation ; car de même que les flatteries des méchants sont nuisibles, ainsi il y a profit dans la sévérité des gens de bien. Avec le même fer dont il a si audacieusement tué les autres, il a frappé son âme plus gravement et plus profondément : il le trouvera et le sentira inévitablement après cette vie, à moins que le repentir ne le ramène et qu'il n'use bien de la patience de Dieu. Dieu permet souvent que la vie présente soit arrachée aux gens de bien par le crime des méchants, afin (380) qu'on ne croie pas que ce soit un mal de la perdre. Mourir dans la chair, qu'est-ce que cela peut faire à ceux qui doivent mourir ? Ceux qui prennent des précautions pour ne pas mourir, que font-ils si ce n'est d'un peu retarder leur mort ? Tout ce qui nuit à ceux qui meurent leur vient de leur vie et non pas de leur mort ; si, en sortant de ce monde, ils ont une âme en état d'être secourue de la grâce chrétienne, leur mort n'est pas la fin d'une bonne et douce vie, mais le passage à une vie meilleure.

8. Les mœurs de l'aîné[682], semblaient plus attachées au siècle qu'au Christ ; toutefois depuis son mariage on avait remarqué un grand amendement dans sa vie de jeune homme et d'homme du monde. Peut-être est-ce un effet de la miséricorde de Dieu qu'il ait été le compagnon de son frère[683] dans la mort. Quant à celui-ci, il a vécu religieusement, et son cœur et ses jours ont été profondément chrétiens. Il avait cette réputation lorsqu'il vint présider dans la cause de l'Église ; il la garda au milieu de nous. Combien il avait d'intégrité dans les mœurs, de fidélité dans l'amitié, de goût pour la science religieuse, de sincérité dans la foi, de chasteté dans le mariage, de modération dans le jugement, de patience envers ses ennemis, d'affabilité envers ses amis, d'humilité envers les saints, de charité envers tous, de facilité à rendre service, de réserve dans ses demandes, d'amour pour le bien, de douleur quand il avait péché ! Quelle belle honnêteté, quelle splendeur de grâce, quel soin pour l'accomplissement des devoirs pieux, quelle bonté secourable, quelle douce disposition à pardonner, quelle confiance dans la prière ! Avec quelle modestie il parlait de ce qu'il savait utile au salut ; avec quelle attention il s'appliquait au reste ! Quel mépris des choses présentes ! Quelle espérance et quel désir des biens éternels ! Le lien du mariage l'empêcha seul de tout quitter pour s'enrôler dans la milice chrétienne ; il y était déjà engagé lorsqu'il commença à souhaiter un état meilleur, et il ne lui était point permis de s'affranchir de cette situation quoique inférieure à ce qu'il eût voulu.

9. Un jour son frère, détenu dans la même prison, lui dit : « Si je souffre de la sorte parce que je l'ai mérité par mes péchés, vous, dont nous connaissons la vie si sérieusement et si ardemment chrétienne, comment avez-vous mérité le même malheur ? » Marcellin lui répondit : « Croyez-vous que je regarde comme peu de chose, si toutefois ce témoignage que vous rendez de ma vie est vrai, croyez-vous, dis-je, que je regarde comme peu de chose la grâce que Dieu m'accorde de souffrir ce que je souffre, même jusqu'à l'effusion du sang, afin que mes péchés soient punis ici-bas et que le compte ne m'en soit pas demandé au jugement futur ? » Ces paroles pouvaient peut-être donner à penser que Marcellin se sentait coupable de quelques secrets péchés d'impureté. Je dirai donc ce que le Seigneur Dieu a voulu que j'entende de sa bouche, pour ma grande consolation. J'étais inquiet de cette pensée, et comme de telles fautes tiennent à la faiblesse de l'homme, seul avec le prisonnier, je lui demandai s'il n'avait rien à se reprocher qu'il dût expier par une plus grande et plus sévère pénitence. Il était d'une pudeur rare, et mon soupçon, quoique faux, le fit rougir ; mais il m'écouta avec reconnaissance ; souriant avec une gravité modeste et prenant ma main droite dans ses deux mains, « je prends à témoin, dit-il, les sacrements qui me sont apportés[684] par cette main, que je n'ai jamais connu d'autre femme que la mienne, soit avant, soit depuis mon mariage. »

10. Quel mal lui est-il donc arrivé par la mort, ou plutôt que de bien il a trouvé lorsqu'enrichi de ces dons il est allé de cette vie à Jésus-Christ, sans lequel on les possède inutilement ? Je ne vous raconterais pas ces choses si je croyais que les louanges de Marcellin pussent vous offenser. Comme je ne crois pas cela, je ne crois pas assurément que vous ayez, je ne dis pas sollicité, mais même voulu ou souhaité sa mort. C'est pourquoi vous pensez avec nous, avec d'autant plus de sincérité que vous êtes plus innocent, que cet homme a été plus cruel envers son âme qu'il ne l'a été envers le corps de Marcellin, lorsqu'au mépris de nous-même, au mépris de ses promesses et au mépris de vos demandes et remontrances tant de fois répétées, au mépris enfin de l'Église du Christ et du Christ lui-même, il est venu à bout de ses machinations par cette mort. Qui ne préférerait aux honneurs de l'un le cachot même de l'autre, en voyant tant de joie sur le front du prisonnier et tant de rage à l'homme revêtu de la puissance ? Toutes les prisons, l'enfer lui-même n'a pas de ténèbres aussi horribles et aussi vengeresses que la conscience d'un méchant homme. Quel mal vous a-t-il fait à vous-même ? Il a pu porter une grave atteinte à votre réputation, mais non pas à votre innocence. Votre réputation elle-même est restée sauve auprès de ceux qui vous connaissent mieux que nous, auprès de moi-même, témoin de tous vos efforts pour empêcher un crime si odieux ; ils étaient accompagnés d'un si grand sentiment que j'ai vu en quelque sorte avec mes yeux ce qu'il y avait de plus invisible dans votre cœur. Le mal qu'il a fait n'est donc retombé que sur lui-même ; il a transpercé son âme, sa vie, sa conscience ; il a, par son aveugle cruauté, ravagé sa propre réputation dont les cœurs les plus pervers ont coutume de désirer ardemment la conservation. Autant il a pris soin de plaire aux impies et s'est réjoui de leur avoir plu, autant il est devenu odieux à tous les gens de bien.

11. Où a-t-on mieux vu qu'il n'a pas eu à céder à cette nécessité par laquelle il voulait voiler son crime, que dans la réprobation de celui-là même[685] dont il a osé alléguer les ordres ? Apprenez-le du saint diacre N.[686] qui fut adjoint à l'évêque que nous avions envoyé en faveur des deux prisonniers : ce n'est pas un pardon qu'on crut devoir leur donner, on aurait pu les croire coupables de quelque crime ; on se borna à un ordre pur et simple de mise en liberté. C'est donc par une cruauté gratuite qu'il a horriblement affligé l'Église ; il n'y avait aucune nécessité ; mais d'autres motifs dont je me doute[687], et qu'il n'est pas besoin de confier à une lettre, l'ont peut-être poussé à ce crime. Son frère, craignant de périr, s'était réfugié dans le sein de cette Église ; il y trouva la vie pour conseiller dans la suite un si grand crime ; et lui-même (le comte Marin), ayant offensé son patron, avait aussi demandé à l'Église un asile qui ne put pas lui être refusé. Si vous l'aimez, détestez-le ; si vous ne voulez pas qu'il soit puni dans l'éternité, ayez pour lui de l'horreur. Voilà ce que demandent et votre honneur et sa vie ; car aimer en lui ce que Dieu hait c'est non seulement le haïr, mais encore c'est se haïr soi-même.

12. Cela étant, je ne vous crois ni l'auteur ni le complice d'un pareil forfait, et je ne crois pas que vos démonstrations aient eu pour but de me tromper ; à Dieu ne plaise qu'une telle indignité souille votre vie ! Je ne veux pas qu'entre vous et lui il y ait une amitié qui, pour son malheur, le porterait à s'applaudir de ce qu'il a fait et qui justifierait les soupçons des hommes ; mais aimez-le de façon à le disposer à la pénitence et à une pénitence proportionnée à une aussi horrible action ; plus vous serez l'ennemi de son crime, plus vous vous montrerez son ami. Je désirerais savoir de votre excellence où vous étiez le jour de ce double meurtre, comment vous avez reçu cette nouvelle, ce que vous avez fait ensuite, ce que vous lui avez dit quand vous l'avez vu, ce qu'il vous a dit ; car moi, depuis mon départ le lendemain, je n'ai rien pu apprendre de vous sur cette affaire.

13. Je lis dans votre lettre que vous avez été forcé de croire que je ne vais plus à Carthage pour ne pas vous voir ; mais c'est vous plutôt qui, par ces paroles, me forcez de vous dire les causes de mon éloignement. L'une de ces causes, c'est que je ne puis plus suffire au travail dont il me faut porter le poids quand je suis à Carthage, et que je ne saurais vous faire connaître sans vous écrire aussi longuement ; cette diminution de mes forces tient à mes infirmités, connues de tous ceux qui me voient de près, et aussi à la vieillesse[688], qui est l'infirmité commune du genre humain. L'autre cause, c'est que j'ai résolu, si c'est la volonté du Seigneur, de consacrer à l'étude des sciences ecclésiastiques tous les loisirs que pourront me laisser les besoins de l'Église, au service de laquelle je me dois particulièrement ; s'il plaît à la miséricorde de Dieu, mes études seront peut-être de quelque profit, même pour la postérité.

14. Si vous voulez entendre toute la vérité, souffrez que je vous dise qu'il est une chose en vous qui me fait une très grande peine, c'est qu'à votre âge et avec l'honnêteté de votre vie, vous soyez encore catéchumène, comme si les chrétiens, en devenant plus fidèles et meilleurs, n'en étaient pas plus capables de mieux gouverner l'État. Mais quel est le but de tous vos soins et de toutes vos peines si ce n'est de faire du bien aux hommes ? Si tel n'était pas votre but, mieux vaudrait dormir nuit et jour que de vous consumer en des veilles laborieuses sans avantage pour les hommes. Je ne doute pas que votre excellence......[689]

LETTRE CLII. (Année 414.)

Macédonius, vicaire d'Afrique, à qui saint Augustin s'était plus d'une fois adressé en faveur des gens coupables, lui demande de vouloir bien lui donner les raisons chrétiennes de l'intercession épiscopale auprès des hommes revêtus du pouvoir.

MACÉDONIUS A SON SEIGNEUR ET PÈRE AUGUSTIN, SI DIGNE DE RESPECT ET D'AFFECTION.

1. J'ai reçu par Boniface, pontife d'une religion vénérable, une lettre de votre sainteté vivement désirée ; cet évêque a été d'autant mieux accueilli qu'il m'a apporté ce que je souhaitais le plus, une lettre de vous et de bonnes nouvelles de votre santé, vénérable seigneur et Père, si digne de respect et d'affection. C'est pourquoi il a sans retard obtenu ce qu'il demandait, et comme il se présente une occasion, je ne veux pas rester sans récompense pour le peu que j'ai accordé à votre prière. Je désire en effet recevoir une récompense qui me serve, sans dommage pour celui qui la donne, ou plutôt pour sa gloire.

2. Vous dites qu'il est du devoir de votre sacerdoce d'intervenir pour les coupables ; vous vous blessez d'un refus, comme si l'obtention de la grâce demandée était attachée à votre ministère. Moi je doute beaucoup que cela soit dans l'esprit de la religion. Car si le Seigneur défend les péchés au point qu'après la première pénitence on n'y soit pas admis une seconde fois, comment pouvons-nous prétendre au nom de la religion qu'un crime, quel qu'il soit, doive être pardonné ? C'est l'approuver que de ne pas vouloir qu'on le punisse. Et s'il est certain qu'il y ait autant de mal à approuver un péché qu'à le commettre, il est certain que nous nous associons à une faute toutes les fois que nous désirons que le coupable demeure impuni. Outre cela, quelque chose de plus grave arrive. Car tout péché paraît plus pardonnable si le coupable promet de se corriger ; mais maintenant telles sont nos mœurs, qu'on désire à la fois la remise de la peine du crime et la possession de la chose pour laquelle le crime a été commis. Votre sacerdoce croit devoir aussi intervenir pour ceux dont on espère d'autant moins dans l'avenir, que dans le présent ils persévèrent dans la pensée de leur crime. Car celui qui retient si opiniâtrement ce qui lui a fait commettre le crime prouve bien qu'il recommencera ses mauvaises actions dès qu'il le pourra.

3. C'est pourquoi j'interroge sur ce point votre sagesse, et je désire sortir de mes doutes : je ne vous consulte que pour être fixé à cet égard. Au reste, j'ai l'intention de remercier même les intercesseurs, surtout ceux de votre mérite. J'aime à concéder à de bons intercesseurs beaucoup de choses que je ne veux pas avoir l'air de faire de moi-même, de peur que d'autres ne s'arment de cette douceur pour commettre des crimes ; par là mes grâces, paraissant accordées au mérite d'un autre, n'ôtent rien à la sévérité du jugement. Vous, m'aviez promis quelques écrits de votre sainteté, et je n'en ai pas reçu ; je vous prie de m'en envoyer maintenant, et de vouloir bien répondre à ma lettre, afin que, privé en ce moment de voir votre sainteté, je me nourrisse au moins de vos discours. Que l'éternelle divinité vous garde en bonne santé pendant une très longue vie, vénérable seigneur et Père, si digne de respect et d'affection !

LETTRE CLIII. (Année 414.)

Saint Augustin, répondant à Macédonius, expose toute la pensée de notre religion sur la punition des crimes ; cette lettre mérite d'être lue et relue par tous ceux qui sont chargés de la justice humaine en ce monde. Elle fait aussi beaucoup penser à la question de la peine de mort dans les sociétés chrétiennes. Cette lettre qui va au fond de tant de choses est un monument du génie miséricordieux de l'Évangile.

AUGUSTIN ÉVÊQUE, SERVITEUR DU CHRIST ET DE SA FAMILLE, A SON CHER FILS MACÉDONIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Nous ne devons ni laisser sans réponse ni retenir par un exorde un homme aussi occupé que vous dans l'État, aussi appliqué que vous l'êtes non point à vos intérêts mais aux intérêts d'autrui, un homme que nous félicitons d'être ce qu'il est, tant pour lui que pour les affaires humaines. Recevez donc ce que vous m'avez demandé, soit pour l'apprendre de moi, soit pour vous assurer si je le savais. Si le sujet vous avait semblé petit ou superflu, vous n'auriez pas jugé à propos d'y donner votre attention au milieu des grandes et nécessaires occupations de votre charge.

Vous me demandez pourquoi nous disons « qu'il est du devoir de notre sacerdoce d'intervenir pour les coupables » et pourquoi « nous nous blessons d'un refus comme si l'obtention de la grâce était attachée à notre ministère. » Vous dites que « vous doutez beaucoup que cela soit dans l'esprit de la religion. » Vous donnez ensuite les raisons qui vous font douter à cet égard. « Si le Seigneur défend les péchés, dites-vous, au point (383) qu'après la première pénitence on n'y soit pas admis une seconde fois, comment pouvez-vous prétendre au nom de la religion qu'un crime, quel qu'il soit, doive être pardonné ? » Pressant davantage, vous ajoutez « c'est l'approuver que de ne pas vouloir qu'on le punisse. Et s'il est certain qu'il y ait autant de mal à approuver un péché qu'à le commettre, il est certain que nous nous associons à une faute, toutes les fois que nous désirons que le coupable demeure impuni. »

2. Voilà des paroles qui épouvanteraient quiconque ne connaîtrait pas votre douceur et votre humanité. Mais nous qui vous connaissons et qui ne doutons pas que vous n'ayez écrit ceci comme on pose une question et non point comme on rend une décision, nous répondrons à ces paroles par d'autres paroles de vous. Comme si vous n'aviez pas voulu que nous eussions hésité dans cette question, vous avez prévu ce que nous dirions ; vous nous avez averti de ce que nous devions dire, et vous avez continué en ces termes : « Outre cela quelque chose de plus grave arrive. Car tout péché paraît plus pardonnable si le coupable promet de se corriger. » Avant de discuter ce que vous entendez par ce quelque chose de plus grave, dans la suite de votre lettre, je recevrai ce que vous m'avez donné et je m'en servirai pour écarter la difficulté qui semble s'opposer à nos intercessions. Autant que nous le pouvons, nous intercédons pour tous les péchés, parce que tous les péchés paraissent pardonnables, lorsque le coupable promet de se corriger. Voilà votre sentiment, c'est aussi le nôtre.

3. Nous n'approuvons donc en aucune manière les fautes dont nous voulons qu'on se corrige ; ce n'est point parce que le mal nous plaît que nous en voulons l'impunité : mais nous avons pitié de l'homme en détestant le crime ; plus le vice nous déplaît, moins nous voulons que le vicieux périsse avant de s'être amendé. Il est aisé et tout simple de haïr les méchants parce qu'ils sont méchants ; mais il est rare et pieux de les aimer parce qu'ils sont hommes, de façon à blâmer la faute et à relever la nature dans une même personne ; ainsi vous haïrez le mal avec d'autant plus de justice qu'il aura souillé cette nature que vous aimez. Poursuivre le crime et vouloir délivrer l'homme, ce n'est pas s'engager dans le lien de l'iniquité, mais c'est marcher dans le lien de l'humanité. Il n'y a pas d'autre endroit que ce monde où l'on puisse se corriger ; car après cette vie, chacun n'aura que ce qu'il y aura amassé. C'est donc l'amour des hommes qui nous force à intervenir pour les coupables, de peur que leur vie ne se termine par un supplice qui aboutirait à un supplice sans fin.

4. Ne doutez donc point que ce bon office de la part des évêques ne soit dans le véritable esprit de la religion, puisque Dieu, en qui il n'y a pas d'iniquité, dont la puissance est souveraine, qui voit l'état intérieur de chacun et même ce que chacun sera un jour, qui seul ne peut pas faillir dans ses jugements parce qu'il ne peut pas se tromper, fait cependant, comme parle l'Évangile, « lever son soleil sur les bons et les méchants et pleuvoir sur les justes et sur les injustes. » Le Christ Notre-Seigneur, pour que nous imitions son admirable bonté, nous a dit : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et les méchants et pleuvoir sur les justes et les injustes[690]. » Qui ne sait que plusieurs abusent pour leur perte de cette indulgence et de cette douceur divines ? C'est à ceux-là que l'Apôtre adresse ces reproches sévères . « O homme, qui que tu sois, qui condamnes ceux qui commettent ces actions et en commets de pareilles, penses-tu échapper à la justice de Dieu ? méprises-tu les trésors de sa bonté, de sa patience, de sa longanimité ? ignores-tu que la bonté de Dieu te convie à la pénitence ? Mais par ta dureté et ton cœur impénitent, tu amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres[691]. » Parce que ceux-là persévèrent dans leur iniquité, Dieu ne persévérera-t-il pas dans sa patience ? Il punit peu en ce monde, assez, seulement, pour qu'on ne doute pas de sa divine providence, et réserve beaucoup de choses pour le dernier examen afin de donner plus de grandeur au jugement futur.

5. Je ne pense pas que ce Maître céleste nous prescrive d'aimer l'impiété lorsqu'il nous commande d'aimer nos ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, de prier pour ceux qui nous persécutent ; si néanmoins nous sert Dieu pieusement, nous ne pouvons avoir que des impies pour ennemis, pour persécuteurs acharnés. Faut-il donc aimer les impies, leur faire du bien, prier pour eux ? Oui certainement, c'est Dieu qui l'ordonne. A cause de cela cependant il ne nous fait pas contracter alliance avec les impies, pas plus que lui-même ne fait alliance avec eux en les épargnant, en leur conservant la vie et la santé. L'Apôtre expose son dessein autant qu'il est donné à un homme pieux de le connaître : « Ignores-tu que la patience de Dieu te convie à la pénitence ? » C'est à cette pénitence que nous voulons conduire ceux pour qui nous intercédons ; nous n'épargnons ni ne favorisons leurs mauvaises actions.

6. En effet, lorsqu'il nous arrive de dérober des coupables à votre sévérité, nous leur interdisons les approches de l'autel, afin qu'en faisant pénitence et en se punissant eux-mêmes, ils puissent apaiser celui qu'ils avaient méprisé par leurs péchés. Le but de toute sincère pénitence est de ne pas laisser impuni ce qu'on a fait de mal ; c'est de cette manière que celui qui ne s'épargne pas est épargné par ce Dieu dont nul contempteur n'évite le profond et juste jugement. Si parmi les méchants et les scélérats qu'il épargne et dont il conserve la vie et la santé, il en est plusieurs qu'il sait ne pas devoir faire pénitence et auxquels pourtant il ne refuse pas sa patience, à plus forte raison faut-il que nous soyons nous-mêmes miséricordieux envers ceux qui promettent de se corriger et dont les promesses nous laissent des doutes, et que nous essayions de fléchir votre rigueur en intercédant pour ces mêmes hommes dont le Seigneur connaît toute la conduite future, et pour lesquels cependant nous prions sans l'offenser, car c'est lui-même qui nous l'a commandé.

7. Parfois il arrive que, dans une croissante iniquité, des hommes, après avoir fait pénitente et s'être réconciliés avec l'autel, commettent les mêmes fautes et de plus graves encore ; et pourtant Dieu fait encore lever sur eux son soleil et leur accorde avec la même libéralité qu'auparavant les biens de la vie et de la santé. Et quoique dans l'Église il n'y ait plus pour eux place pour les humiliations de la pénitence, Dieu cependant n'oublie pas sa patience envers eux. Si quelqu'un d'entre eux nous disait : « Ou admettez-moi encore une fois à la pénitence, ou permettez à mon désespoir de faire tout ce qui me plaira dans la mesure de mes richesses et de la liberté que laissent les lois humaines ; que je me plonge dans la débauche et dans toute espèce de désordres condamnés par le Seigneur, mais applaudis de la plupart des hommes. M'empêcherez-vous de tomber dans cette perversité ? Mais en quoi pourra-t-il me servir, pour la vie future, de mépriser en ce monde les douceurs de la volupté, de brider mes passions, de me refuser même beaucoup de choses permises pour châtier mon corps, de me condamner à une plus rigoureuse pénitence qu'auparavant, de gémir avec plus de douleur, de répandre plus de larmes, de mener une vie meilleure, de faire aux pauvres une plus large part, de brûler plus ardemment du feu de la charité qui couvre la multitude des péchés[692] ? » Qui d'entre nous répondrait à cet homme : « Rien de tout cela ne vous servira dans l'avenir ; allez, jouissez du moins de la douceur de cette vie ? » Que Dieu nous préserve d'une folie si cruelle et si sacrilège ! Quoique, par une sage et salutaire disposition, on ne soit admis dans l'Église qu'une seule fois aux humiliations de la pénitence, de peur que la fréquence du remède ne lui fasse perdre de son efficacité, (car il est d'autant plus salutaire qu'il est moins méprisé), qui oserait dire à Dieu : Pourquoi pardonner encore une fois à cet homme qui, après une première pénitence, s'est de nouveau engagé dans les liens de l'iniquité ? Qui oserait dire que ces paroles de l’Apôtre ne leur sont pas applicables : « Ignores-tu que la patience de Dieu te convie à la pénitence ? » ou qu'ils sont exclus du bénéfice de celle-ci : « Heureux tous ceux qui se confient en lui[693] ? » ou que cet autre passage ne les regarde pas : « Agissez courageusement, et que votre cœur se réconforte, vous tous qui espérez dans le Seigneur[694] ? »

8. Telle est la patience de Dieu, telle est sa miséricorde envers les pécheurs, que leur repentir en cette vie les sauve dans l'éternité ; cependant il n'attend la miséricorde de personne, parce que nul n'est plus heureux, plus puissant, plus juste que lui. Et nous, hommes, que devons-nous être envers les hommes, nous qui, de quelque louange que nous comblions notre vie, ne disons jamais que nous sommes sans péché ? « Si nous disons cela, nous nous trompons nous-mêmes, comme il est écrit, et la vérité n'est pas en nous[695]. » Aussi quoi que l'accusateur, le défenseur, l'intercesseur, le juge soient autant de personnages différents dont il serait trop long et inutile de marquer ici les devoirs particuliers ; toutefois la terreur du jugement de Dieu doit demeurer présente à la pensée de ceux même qui punissent les crimes, non pour suivre les mouvements de leur colère, mais pour obéir aux lois ; non pour venger leurs propres injures, mais les injures d'autrui après mûr examen, comme il convient à des juges ; il faut qu'ils songent qu'ils ont besoin de la miséricorde de Dieu pour leurs péchés, et que, de leur part, ce n'est pas une faute que la pitié envers ceux sur lesquels ils ont une puissance légitime de vie et de mort.

9. Quand les Juifs conduisirent auprès du . Seigneur Jésus-Christ la femme surprise en adultère et que, pour le tenter, après lui avoir dit que, d'après la loi, elle devait être lapidée, ils lui demandèrent ce qu'il voulait qu'on en rit, il leur répondit : « Que celui qui d'entre vous est sans péché lui jette la première pierre[696]. » Ainsi le Seigneur n'improuva point la loi qui punissait de mort ces sortes de crimes, et par la terreur il rappela à la miséricorde ceux qui auraient pu faire mourir la femme coupable. Après une telle ; parole du Sauveur, je crois que si le mari qui demandait la punition de la foi conjugale outragée était présent, il dût lui-même, saisi d'effroi, passer du désir de la vengeance à la volonté du pardon. Comment l'accusateur n'aurait-il pas renoncé à poursuivre le crime qui l'offensait, lorsque les juges eux-mêmes renoncèrent ainsi à la vengeance, eux qui, dans la punition d'une femme adultère, n'étaient pas poussés par un ressentiment personnel, mais exécutaient simplement la loi ? Quand Joseph, le fiancé de la Vierge, mère du Seigneur, s'aperçut d'une grossesse à laquelle il était étranger et crut à un adultère, il ne voulut pas punir Marie ; il ne se montra pas non plus l'approbateur du crime. Et cette volonté lui est imputée à justice, car il a été dit de lui : « Comme c'était un homme juste et qu'il ne voulait pas la déshonorer, il résolut de la renvoyer secrètement. Pendant qu'il avait cette pensée, un ange lui apparut[697] » pour lui apprendre que ce qu'il croyait un crime était une œuvre de Dieu.

10. Si donc la seule idée de la faiblesse commune à tous brise le ressentiment de celui qui accuse et la rigueur de celui qui juge, que pensez-vous que doivent faire pour les coupables le défenseur et l'intercesseur ? Vous tous hommes de bien qui maintenant êtes juges, et qui autrefois vous êtes chargés de causes au barreau, vous savez que vous aimiez mieux défendre que d'accuser. Et cependant il y a loin d'un défenseur à un intercesseur ; car l'un s'attache principalement à justifier et à cacher la faute ; et l'autre, en présence d'un crime prouvé, cherche à écarter ou à diminuer la peine. C'est ainsi que les justes intercèdent auprès de Dieu pour les pécheurs, et l'on exhorte les pécheurs eux-mêmes à faire cela entre eux, car il est écrit : « Confessez vos péchés les uns aux autres, et priez les uns pour les autres[698]. » Tout homme, quand il le peut, remplit envers l'homme ces devoirs d'humanité. Ce qu'on punirait chez soi, on veut le laisser impuni dans la maison d'autrui. Soit que l'on s'emploie auprès d'un ami, soit que devant nous un homme s'emporte contre quelqu'un qu'il a la puissance de frapper, ou soit que l'on arrive à l'improviste au milieu d'une scène de colère soudaine, on sera regardé, non pas comme très juste, mais comme très inhumain si l'on n'intervient point. Je sais que vous-même, avec quelques amis, vous avez intercédé dans l'Église de Carthage pour un clerc dont l'évêque avait raison d'être mécontent ; il n'y avait pas à craindre que le sang coulât sous une discipline qui ne le répand jamais, et quand vous vouliez qu'on ne punit point une faute qui vous déplaisait aussi, nous n'avons pas pensé que vous fussiez des approbateurs du délit, mais nous vous avons écoutés comme des intercesseurs pleins d'humanité. Si donc il vous est permis .d'adoucir par l'intercession la réprimande ecclésiastique, pourquoi ne le serait-il pas à l'évêque d'intercéder pour détourner votre glaive ? La discipline ecclésiastique frappe pour qu'on vive bien, votre glaive frappe pour qu'on cesse de vivre.

11. Enfin le Seigneur lui-même a intercédé auprès des hommes pour qu'une femme adultère ne fût point lapidée, et par là il nous a recommandé le devoir de l'intercession : ce qu'il a fait par une sainte terreur, nous devons le faire par nos demandes. Car il est le Seigneur, nous sommes ses serviteurs ; et il a effrayé pour nous inspirer à tous de la crainte.

Car qui de nous est sans péché ? Quand le Seigneur eut adressé cette parole aux hommes qui lui avaient amené la pécheresse à punir ; quand il eut dit que celui qui se croirait sans péché lui jetât la première pierre, la fureur tomba par le tremblement de la conscience ; ceux qui demandaient le châtiment se retirèrent et laissèrent seule à la miséricorde du Sauveur cette femme digne de compassion. Que la piété des chrétiens s'incline devant cet exemple qui fit fléchir l'impiété des juifs ; que l'humanité des cœurs soumis cède à ce qui a brisé l'orgueil des persécuteurs ; que ceux qui confessent fidèlement Jésus-Christ cèdent à ce qui a vaincu la ruse hypocrite des tentateurs. Homme de bien, pardonnez aux méchants ; soyez d'autant plus doux que vous êtes meilleur, et d'autant plus humble par la piété que vous êtes plus élevé par la puissance.

12. Et moi, considérant vos mœurs, je vous ai appelé homme de bien ; mais vous, considérant les paroles du Christ, dites-vous à vous-même : « Il n'y a de bon que Dieu seul[699]. » Cela étant vrai, car c'est la Vérité qui l'a dit, on ne doit pas m'accuser de vous avoir flatté ni de m'être mis en contradiction avec ces paroles de l'Évangile pour vous avoir appelé homme de bien. Le Seigneur lui-même ne s'est pas contredit lorsqu'il a parlé ainsi

« L'homme de bien tire de bonnes choses du bon trésor de son cœur[700]. » Dieu est singulièrement bon et ne peut pas ne pas l'être ; sa bonté ne tient point à une participation à aucun bien, car le bien par lequel il est bon, c'est lui-même : mais c'est par Dieu même que l'homme est bon lorsqu'il est bon ; il ne peut pas l'être de lui-même. Ceux qui deviennent bons le deviennent par l'esprit de Dieu ; notre nature a été créée capable de recevoir ce divin esprit au moyen de notre volonté propre. Pour que nous soyons bons, il nous faut donc recevoir et posséder les dons de celui qui est bon de lui-même ; quiconque les néglige devient mauvais de son propre fond. C'est pourquoi l'homme est bon en tant qu'il agit bien, c'est-à-dire qu'il fait le bien avec connaissance, amour et piété ; il est mauvais en tant qu'il pèche, c'est-à-dire qu'il s'éloigne de la vérité, de la charité et de la piété. Qui dans cette vie est sans quelque péché ? Mais nous appelons bon celui dont les bonnes actions l'emportent sur les mauvaises, et nous appelons très bon celui qui pèche le moins.

13. C'est pourquoi ceux que le Seigneur lui-même appelle bons à cause de leur participation à la grâce divine, il les appelle mauvais à cause des vices de la faiblesse humaine ; cet état doit durer jusqu'à ce que, guéris de tout penchant au mal, nous passions à l'autre vie où l'on ne pèche plus. C'est aux bons et non pas aux mauvais qu'il enseignait à prier lorsqu'il leur prescrivait de dire : « Notre Père qui êtes aux cieux. » Car s'ils sont bons, c'est parce qu'ils sont enfants de Dieu, non pas engendrés tels de sa nature, mais devenus tels par sa grâce, comme ceux qui le reçoivent et à qui il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu[701]. Cette génération spirituelle est nommée adoption dans l'Écriture pour la distinguer de cette génération d'un Dieu naissant d'un Dieu, d'un Éternel engendré par l'Éternel et dont l'Écriture a dit : « Qui racontera sa génération[702] ? » Jésus-Christ a donc déclaré bons ceux qu'il a autorisés à dire véritablement à Dieu : « Notre Père qui êtes aux cieux. » Il a voulu cependant qu'ils disent dans la même oraison : « Remettez-nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui nous doivent. » Quoiqu'il soit évident que ces dettes sont les péchés, le Seigneur l'a dit plus clairement par ces paroles : « Car si vous remettez aux hommes les péchés qu'ils ont commis contre vous, votre Père vous remettra vos propres péchés[703]. » Les baptisés répètent cette prière ; cependant il n'y a pas de péchés passés qui ne soient remis dans la sainte Église aux baptisés. Si ensuite dans la mortelle fragilité de cette vie, ils ne contractaient pas des souillures pour lesquelles il faille le pardon, ils ne diraient pas avec vérité : « Remettez-nous nos dettes. » Ils sont donc bons en tant qu'ils sont enfants de Dieu ; mais ils sont mauvais en tant qu'ils pèchent, et c'est ce qu'ils attestent par un aveu qui n'est pas menteur.

14. Dira-t-on que les péchés des bons et les péchés des mauvais sont différents ? Cela a toujours été probable. Cependant le Seigneur Jésus, sans aucune ambiguïté, a appelé mauvais ceux-là même dont il disait que Dieu était le Père. Dans un autre endroit du même discours où il nous a appris à prier, il nous exhorte à l'oraison en ces termes : « Demandez, et vous recevrez ; cherchez et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira. Car tout homme qui demande reçoit, et qui cherche trouve ; « et l'on ouvre à qui frappe ; » et un peu après, « Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner à vos enfants ce qui est bon, à combien plus forte raison votre Père qui est aux cieux donnera ce qui est bon à ceux qui le lui demandent[704] ! » Dieu est-il donc le Père des méchants ? Non, sans doute. Pourquoi donc le Seigneur parle-t-il de leur Père céleste à ceux qui sont mauvais, sinon parce que la Vérité nous fait voir en même temps ce que nous sommes par la bonté de Dieu, et ce que nous sommes par le vice de notre nature, nous recommandant de recourir à l'un, pendant qu'il nous aide à nous relever de l'autre ? Sénèque qui a vécu au temps des apôtres et dont on lit quelques lettres[705] adressées à l'Apôtre Paul, a dit avec raison : « Celui qui hait les méchants hait tous les hommes. » Et cependant on doit les aimer pour qu'ils ne soient plus méchants, de même qu'on aime les malades, non pas pour qu'ils demeurent malades, mais pour qu'ils soient guéris.

15. Tous les péchés que nous commettons en cette vie après la rémission qui s'obtient dans le baptême, quoi qu'ils ne soient pas d'une gravité à nous faire écarter des divins autels, doivent s'expier, non point par une douleur stérile, mais par des sacrifices de miséricorde. Ce que nous vous demandons dans nos intercessions auprès de vous, sachez donc que nous l'offrons à Dieu pour vous ; car vous avez besoin de la miséricorde que vous exercez, et croyez celui qui a dit : « Remettez, et il vous sera remis, donnez et l'on vous donnera[706]. » Quand même nous vivrions de façon à ne pas avoir à dire : « Remettez-nous nos dettes, » plus notre cœur serait pur, plus la clémence devrait y trouver place ; et si nous ne sommes pas émus de la parole où le Seigneur invite « celui « qui est sans péché à jeter la première pierre, » nous devons suivre au moins l'exemple du Seigneur qui, étant sans péché, dit à la femme qu'on lui avait laissée avec terreur : « Ni moi je ne vous condamnerai point, allez et ne péchez plus[707]. » La femme coupable aurait pu craindre qu'après l'éloignement de ceux que la pensée de leurs péchés avait amenés à lui pardonner sa faute, elle n'eût été condamnée par celui qui était sans péché. Mais lui, tranquille dans sa conscience et la clémence au cœur, après que la femme eût répondu que personne ne l'avait condamnée, « Ni moi, dit le Sauveur, je ne vous condamnerai pas. » C'est comme s'il eût dit : La malice a pu vous épargner, pourquoi craignez-vous l'innocence ? Et de peur qu'on ne crût pas qu'il pardonnait mais qu'il approuvait, « Allez, dit-il, et ne péchez plus. » Par là il montrait qu'il pardonnait à la faiblesse humaine, mais que la faute lui déplaisait. Vous reconnaissez maintenant que les intercessions sont dans le véritable esprit de la religion, que nous ne faisons pas cause commune avec les criminels, quand nous intercédons souvent pour des scélérats sans être des scélérats, mais que ce sont des pécheurs intercédant pour des pécheurs, et j'oserai dire, auprès de pécheurs, sans que nulle intention injurieuse se mêle à mes paroles.

16. Sans doute ce n'est pas en vain qu'ont été institués la puissance du roi, le droit du glaive de la justice, l'office du bourreau, les armes du soldat, les règles de l'autorité, la sévérité même d'un bon père. Toutes ces choses ont leurs mesures, leurs causes, leurs raisons, leurs avantages ; elles impriment une terreur qui contient les méchants et assure le repos des bons. On ne doit pas appeler bons ceux que la crainte seule des supplices empêcherait de mal faire, car nul n'est bon par la peur du châtiment, mais par l'amour de la justice ; toutefois il n'est pas inutile que la terreur des lois retienne l'audace humaine, afin que l'innocence demeure en sûreté au milieu des pervers et que dans les méchants eux-mêmes la contrainte imposée par la peur des supplices détermine la volonté à recourir à Dieu et à devenir meilleure. Mais les intercessions des évêques ne sont pas contraires à cet ordre établi dans le monde ; bien plus il n'y aurait aucune raison d'intercéder si ces choses n'existaient pas. Les bienfaits de l'intercession et du pardon ont d'autant, plus de prix que le châtiment était plus mérité. Autant que je puis en juger, les sévérités racontées dans l'Ancien Testament n'avaient d'autre but que de montrer la justice des peines établies contre les méchants ; et l'indulgence de la nouvelle alliance nous invite à leur pardonner, afin que la clémence devienne, ou un moyen de salut même pour nous qui (388) avons péché, ou une recommandation de mansuétude, afin qu'au moyen de ceux qui pardonnent, la vérité n'inspire pas seulement de la crainte, mais encore de l'amour.

17. Mais il importe beaucoup de considérer dans quel esprit chacun pardonne. De même qu'on punit quelquefois avec miséricorde, on peut pardonner avec cruauté. Pour me faire mieux comprendre par un exemple, qui ne regarderait comme un homme cruel celui qui pardonnerait à un enfant voulant obstinément jouer avec des serpents ? Qui ne rendrait hommage à la miséricorde de celui qui, dans ce cas, aurait recours même aux verges pour se faire écouter ? Et toutefois la correction ne devrait pas aller jusqu'à faire mourir l'enfant, pour qu'elle pût lui être profitable. Et lors même qu'un homme est tué par un autre homme, il y a une grande différence entre la mort donnée dans le but de nuire ou d'arracher injustement quelque chose, comme le fait un ennemi ou un voleur ; et la mort donnée pour punir ou pour exécuter les arrêts de la justice, comme le fait le juge, comme le fait le bourreau ; et la mort donnée pour se sauver ou pour se défendre, comme le fait un voyageur à l'égard d'un brigand qui l'attaque et un soldat envers l'ennemi. Et parfois celui qui a été cause de la mort est plutôt en faute que celui qui tue, comme si quelqu'un trompe sa caution et que celui-ci subisse la peine légitime à sa place. Cependant on n'est pas coupable toutes les fois qu'on est cause de la mort d'autrui ; c'est ce qui arriverait si un homme, mal reçu par une femme dans une sollicitation criminelle, se tuait de désespoir ; si un fils, craignant les verges dont son père se serait affectueusement armé, se jetait dans un précipice, ou si quelqu'un se donnait la mort parce que tel homme aurait été mis en liberté ou dans la crainte qu'il ne fût mis en liberté. En vue d'éviter à autrui ces causes de mort, faudrait-il consentir au crime, empêcher les châtiments qui se proposent, non le mal, moins la correction du coupable, empêcher même les punitions paternelles, et arrêter les œuvres de miséricorde ? Quand ces choses arrivent, il faut les déplorer comme on déplore d'autres malheurs humains, mais nous n'avons rien à changer à nos volontés honnêtes dans le but de les prévenir.

18. Nos intercessions en faveur d'un criminel ont quelquefois aussi des suites que nous ne voudrions pas. Il peut arriver qu'entraîné par la passion et insensible à l'indulgence, celui que nous avons sauvé redouble d'audace cruelle en raison de son impunité et que plusieurs périssent de la main de celui que nous avons arraché à la mort ; il peut arriver encore que l'exemple d'un coupable gracié et revenu à une vie meilleure éveille des espérances d'impunité et en fasse périr d'autres qui se laisseront aller à de semblables ou à de plus mauvaises actions. Je ne crois pas que nos intercessions soient responsables de ces maux ; on doit nous attribuer plutôt le bien que nous avons en vue et que nous cherchons, je veux dire la mansuétude qui fasse aimer la parole de la vérité, et le désir que ceux qui sont sauvés d'une mort temporelle vivent de façon à ne pas tomber dans l'éternelle mort, pour laquelle il n'y a plus de libérateur.

19. Votre sévérité est donc utile : elle aide au repos public et au nôtre ; notre intercession est utile aussi : elle tempère votre sévérité. Que les requêtes des bons ne vous déplaisent pas ; car les bons ne sont pas fâchés que les méchants vous craignent. Ce n'est pas seule. ment de là pensée du jugement futur que l'apôtre Paul effraye les hommes pervers ; il les effraye aussi de la hache que vous faites porter devant vous et la considère comme appartenant au gouvernement de la divine providence « Que toute personne, dit-il, soit soumise aux puissances supérieures, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu ; toutes celles qui sont établies l'ont été par lui. C'est pourquoi celui qui résiste à la puissance résiste à l'ordre de Dieu, et ceux qui y résistent attirent sur eux-mêmes la condamnation : les princes ne sont point à craindre lors »qu'on ne fait que de bonnes actions, mais « lorsqu'on en fait de mauvaises. Veux-tu donc ne pas craindre la puissance ? Fais le bien, et tu obtiendras d'elle des louanges elle est envers toi le ministre de Dieu pour le bien. Mais si tu fais le mal, crains, car ce n'est pas en vain qu'elle porte le glaive ; elle est le ministre de Dieu, chargée de sa vengeance contre celui qui agit mal. Il est donc nécessaire de vous y soumettre, non seulement par crainte de sa colère, mais encore par conscience. C'est pour cela aussi que vous payez aux princes des tributs, car ils sont les ministres de Dieu, persévérant dans l'accomplissement de ces devoirs. Rendez à tous (389) ce qui leur est dû : à l'un le tribut, à l'autre l'impôt, à celui-ci la crainte, à celui-là l'honneur. Ne devez rien à personne, si ce n'est l'amour qui doit vous un les uns aux autres[708]. » Ces paroles de l'Apôtre montrent combien votre sévérité est utile. C'est pourquoi, de même que ceux qui ont la crainte de l'autorité lui doivent aussi de l'amour, de même l'autorité doit avoir de l'amour pour ceux que contient la terreur de ses menaces. Que rien ne se fasse par le désir de nuire, mais qu'un sentiment de charité préside à tout ; jamais rien de cruel, jamais rien d'inhumain. On craindra le juge, mais le devoir de l'intercession ne sera pas méprisé, parce que, dans le châtiment comme dans le pardon, il n'y a de bon que la pensée de rendre meilleure la vie des hommes. Si telles sont la perversité et l'impiété des coupables que ni la punition ni la grâce ne leur servent de rien, les bons n'en ont pas moins rempli leur devoir d'amour par leur sévérité et leur mansuétude ; car ils ont eu l'intention de remplir ce devoir et l'ont fait avec une conscience que Dieu voit.

20. Vous ajoutez dans votre lettre : « Mais maintenant telles sont nos mœurs que les hommes désirent à la fois la remise de la peine du crime et la possession de la chose pour laquelle le crime a été commis. » Vous parlez ici de la pire espèce d'hommes, celle pour laquelle la pénitence n'est qu'un remède inutile. Si on ne restitue pas, lorsqu'on le peut, le bien d'autrui, on ne fait qu'un semblant de pénitence ; si elle est sincère, il n'y a pas de rémission sans restitution ; mais, ainsi que je l'ai dit, il faut que la restitution soit possible. Car bien souvent celui qui dérobe perd, soit qu'il tombe entre les mains d'autres méchants, soit qu'il mène lui-même mauvaise vie ; et il ne lui reste plus rien pour restituer. Nous ne pouvons dire à cet homme : rendez ce que vous avez pris, que quand nous croyons qu'il l'a et qu'il refuse. Il n'y a pas injustice à presser par la rigueur celui qui ne rend pas et qu'on croit en mesure de restituer, parce que, n'eût-il pas de quoi rembourser l'argent dérobé, il expie ainsi par des souffrances corporelles le tort d'avoir volé. Mais il n'est pas sans humanité d'intercéder même en de tels cas, comme on le fait pour des criminels ; l'intercession n'aurait point ici pour but d'empêcher qu'on ne restituât à autrui, mais d'empêcher qu'un homme ne sévît contre un autre homme je parle surtout de celui qui, ayant remis la faute, cherche l'argent et qui, renonçant à se venger, craint seulement qu'on ne le trompe. Si alors nous pouvons persuader que ceux pour lesquels nous intervenons n'ont pas ce qui leur est demandé, les tourments cessent aussitôt. Mais parfois des gens miséricordieux veulent épargner à un homme des supplices certains quand la possibilité de restituer leur paraît incertaine. C'est à vous-mêmes à nous pousser et à nous convier à ces actes de compassion ; car mieux vaut perdre son argent, si le voleur l'a encore, que de le torturer ou même de le tuer s'il ne l'a plus. Cependant il convient alors d'intercéder bien plus auprès des réclamants qu'auprès des juges ; de peur que ceux-ci, ayant la puissance de faire rendre et n'y forçant pas, n'aient l'air de dérober ; et du reste, dans l'emploi de la force pour obtenir les restitutions, ils doivent rester toujours humains.

21. Mais je dis en toute assurance que celui qui intervient auprès d'un homme pour qu'il ne restitue pas ce qu'il a volé, et qui, si le coupable se réfugie auprès de lui, ne le pousse pas le mieux qu'il peut à la restitution, devient le complice de sa fraude et de son crime. Avec de tels hommes il y aurait plus de miséricorde à refuser qu'à prêter secours ; ce n'est pas secourir que d'aider au mal, mais plutôt c'est perdre et accabler. S'ensuit-il que nous puissions ou que nous devions jamais punir ou livrer .pour punir ? Nous agissons dans la mesure du pouvoir épiscopal, en menaçant quelquefois du jugement des hommes, mais surtout et toujours du jugement de Dieu. Lorsque nous sommes en présence de coupables que nous savons avoir dérobé et avoir de quoi rendre, nous accusons, nous reprenons, nous détestons, tantôt en particulier, tantôt en public, selon l'utilité qui peut en résulter pour les personnes, et nous prenons garde de pousser à de plus grandes folies qui deviendraient pour d'autres un malheur. Parfois même, si de plus importantes considérations ne nous retiennent, nous privons les coupables de la sainte communion de l'autel.

22. Il arrive souvent qu'ils nous trompent, soit en niant qu'ils aient dérobé, soit en affirmant qu'ils n'ont pas de quoi rendre ; souvent vous êtes trompés vous-mêmes, en croyant que nous ne faisons rien pour qu'ils restituent ou (390) en croyant qu'ils ont de quoi restituer ; tous tant que nous sommes, ou presque tous, nous aimons à croire ou à faire croire que nos soupçons sont des connaissances, lorsque nous pensons reconnaître une apparente vérité, oubliant que des choses croyables peuvent être fausses, et que quelques-unes d'incroyables peuvent être vraies. C'est pourquoi, parlant de certains coupables « qui désirent à la fois la remise de la peine du crime et la possession de la chose pour laquelle le crime a été commis, » vous avez ajouté : « Pour ceux-là aussi votre sacerdoce croit devoir intervenir. » Il peut se faire en effet que vous sachiez ce que je ne sais pas, et que je croie devoir intervenir, pour quelqu'un qui peut me tromper, sans pouvoir vous tromper vous-même, en me faisant croire qu'il n'a pas ce que vous savez qu'il a. Nous ne penserons pas de même sur le coupable, mais ni l'un ni l'autre nous n'aimerons que la restitution ne se fasse pas. Hommes, nous différons d'opinion sur un homme, mais nous n'avons qu'un même sentiment sur la justice. De la même manière, il peut se faire que je sache que quelqu'un n'a pas, et que vous n'en soyez pas sûr vous-même et que vous le soupçonniez seulement ; à cause de cela je vous paraîtrais intervenir « pour celui qui désirerait à la fois la remise de la peine de son crime et la possession de la chose pour laquelle le crime a été commis. » En résumé donc je n'oserais jamais dire, penser, décider qu'il fallût intervenir pour demander que quelqu'un restât maître, par l'impunité, de ce qu'il aurait dérobé par un crime ; je ne l'oserais jamais auprès de vous, ni auprès d'hommes tels que vous, s'il en est qui aient le bonheur de vous ressembler, ni auprès de ceux qui convoitent ardemment les biens d'autrui, bien inutiles à leur bonheur, toujours même dangereux et funestes ; je ne l'oserais jamais dans mon cœur où j'ai Dieu pour témoin. Ce que je puis demander, c'est qu'on pardonne l'injure, mais que le coupable restitue ce qu'il a ravi, si toutefois il a ce qu'il a volé ou de quoi rendre autrement.

23. Tout ce qui est pris à quelqu'un malgré lui ne l'est pas injustement. Beaucoup de gens ne veulent payer ni les honoraires du médecin, ni le salaire de l'ouvrier ; pourtant le médecin et l'ouvrier reçoivent en toute justice ce qu'on leur donne par force, et c'est à ne pas leur donner qu'il y aurait injustice. Mais de ce que l'avocat vend sa défense et le jurisconsulte son conseil, le juge ne doit pas vendre un équitable jugement ni le témoin une déposition véritable ; car le juge et le témoin ont à considérer l'intérêt des deux parties, et les autres l'intérêt d'une seule. On ne doit pas vendre les jugements justes ni les témoignages vrais ; mais quand le juge vend l'injustice et le témoin la fausseté, c'est un bien plus grand crime, car ceux qui en paient le prix, quoique de leur pleine volonté, le font avec scélératesse. Toutefois celui qui achète un jugement faste a coutume de se regarder comme volé et de réclamer, parce que la justice qu'il obtient n'aurait pas dû être vénale ; et celui qui a payé pour un jugement inique redemanderait volontiers son argent, si son marché n'était pas un sujet de crainte ou de honte.

24. Il est des personnes de bas lieu qui reçoivent des deux parties, comme les employés dans les offices subalternes et ceux qui les commandent ; on leur redemande ce qu'ils ont extorqué par une coupable cupidité ; on leur laisse ce qu'on leur a donné par une coutume qu'on tolère ; nous blâmerions plus ceux qui réclameraient dans ce dernier cas que ceux qui se seraient fait payer selon l'usage ; parce que c'est en vue de ces profits que ces gens-là entrent ou restent dans ces emplois inférieurs dont les affaires humaines ont besoin. Et lorsque ces gens viennent à mener un autre genre de vie ou à s'élever à un haut degré de sainteté, ils donnent aux pauvres comme leur propre bien ce qu'ils ont acquis de cette façon, et ne le restituent pas à ceux de qui ils l'ont reçu comme on ferait du bien d'autrui. Quant à celui qui a pris par vol, rapine, calomnie, oppression, violence, celui-là, nous voulons qu'il restitue et non pas qu'il donne. C'est l'exemple évangélique que donne le publicain Zachée ayant tout à coup changé sa vie en une sainte vie après avoir reçu le Seigneur dans sa maison, lui dit : « je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et si j'ai dérobé quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple[709]. »

25. Cependant si on regarde de plus près à ce que commande la justice, on aura bien plus raison de dire à l'avocat : rendez ce que vous avez reçu pour vous être élevé contre la vérité, pour être venu en aide à l'iniquité, pour avoir trompé le juge, opprimé une cause juste et triomphé par la fausseté (et que d'hommes éloquents, qui passent pour très honnêtes, foulent ainsi les droits de la vérité, non seulement sans tomber sous les coups de la loi, mais même en se faisant honneur de ces iniques victoires !). On aura, dis-je, bien plus raison de tenir à l’avocat ce langage que de dire à n'importe quel agent du pouvoir judiciaire : rendez ce que vous avez reçu pour avoir arrêté, par ordre du juge, un homme qu'on avait besoin d'entendre quelle que fût sa cause, pour l'avoir garrotté de peur qu'il ne résistât, pour l'avoir enfermé de peur qu'il ne s'échappât, pour l'avoir fait comparaître durant le procès ou l'avoir renvoyé après le jugement. Mais chacun sait pourquoi on ne dit pas de pareilles choses à l'avocat ; un homme ne veut pas redemander à son défenseur ce qu'il lui a donné pour lui faire avoir injustement gain de cause ; de même qu'il ne voudrait pas rendre ce qu'il aurait reçu de la partie adverse après sa victoire de mauvais aloi. Trouverait-on aisément un avocat ou quelqu'un assez homme de bien pour dire de la part de l'avocat à son client : Reprenez ce que vous m'avez donné après que j'ai eu parlé pour vous au mépris de la justice, et restituez à votre adversaire ce que vous lui avez injustement enlevé sous le coup des efforts de ma parole ? C'est néanmoins ce que doit faire celui que le repentir ramène à une vie plus droite. Si donc l'homme qui a plaidé injustement refuse, après avoir été averti, la réparation qu'il doit, l'avocat ne peut consentir à garder le prix de cette iniquité. On restitue ce qu'on a secrètement volé, et l'on ne restituerait pas ce qu'on aurait acquis, en trompant les lois et le juge, devant les tribunaux même où les crimes sont punis ! Que dirai-je de l'usure pour laquelle et les lois et les juges ordonnent restitution ? Y a-t-il plus de cruauté à soustraire ou à prendre de force quelque chose à un riche que de ruiner le pauvre par l'usure ? Voilà différents genres d'injustices dont je voudrais la réparation ; mais à quel juge aurait-on recours pour cela ?

26. Si nous comprenons sagement l'endroit du livre des Proverbes où on lit que « le monde avec toutes ses richesses appartient à l'homme fidèle et que pas une obole n'est due à l'infidèle[710], » ne prouverons-nous pas que tous ceux qui mènent joyeuse vie avec des biens légitimement acquis et qui ne savent pas en faire usage, possèdent le bien d'autrui ? Car ce qu'on a le droit de posséder n'appartient pas certainement à autrui ; or on possède par le droit ce qu'on possède avec justice, et avec justice ce qu'on possède bien. Donc tout ce qu'on possède mal est à autrui, et celui-là possède mal qui use mal. Vous voyez ainsi que de gens devraient rendre le bien d'autrui, puisqu'il en est peu à qui on puisse faire restitution ; mais n'importe ou ceux-ci se rencontrent, ils méprisent d'autant plus ces richesses qu'ils pourraient les posséder avec plus de justice. Car personne ne possède mal la justice, et celui qui ne l'aime pas ne l'a pas. Quant à l'argent, les méchants ont une mauvaise manière de le, posséder ; les bons le possèdent d'autant mieux qu'ils l'aiment moins. Mais on tolère l'iniquité de mauvais possesseurs des biens humains, et parmi eux on a établi des droits qu'on appelle civils ; ils ne font pas à cause de cela un meilleur usage de ce qu'ils ont, mais ce mauvais usage devient moins dédommageable pour autrui. Les choses vont ainsi jusqu'à ce que les fidèles et les pieux auxquels tout appartient de droit, et dont les uns se sont sanctifiés dans les rangs des mauvais riches, et les autres, en vivant quelque temps au milieu d'eux, ont été éprouvés mais non souillés par leurs injustices, arrivent à cette cité où les attend l'héritage de l'éternité : c'est là qu'il n'y a de place que pour le juste, de rang élevé que pour le sage ; c'est là qu'on ne possédera que ce qui est véritablement à soi. Cependant, même ici, nous n'intercédons pas pour que les biens d'autrui ne soient point restitués d'après les mœurs et les lois de la terre ; lorsque nous demandons que vous vous adoucissiez envers les méchants, ce n'est pas pour qu'on les aime et pour qu'ils demeurent ce qu'ils sont, c'est parce que tous ceux qui sont bons le deviennent en cessant d'être méchants et qu'on apaise Dieu par un sacrifice de miséricorde : si Dieu n'était pas indulgent à ceux qui sont mauvais, il n'y aurait personne de bon.

Voilà une trop longue lettre qui vous fait perdre votre temps, quand peu de mots auraient suffi à un homme aussi pénétrant et aussi instruit que vous. Il y a longtemps que j'aurais fini si j'avais cru que vous seul dussiez lire ma réponse. Vivez heureux dans le Christ, mon très cher fils.

LETTRES DE SAINT AUGUS LETTRE CLIV. (Année 414.)

Le vicaire d'Afrique exprime à saint Augustin ses sentiments de respectueuse admiration ; il avait reçu et lu les trois premiers livres de la Cité de Dieu.

MACÉDONIUS A SON VÉNÉRABLE SEIGNEUR ET CHER PÈRE AUGUSTIN, ÉVÊQUE.

1. Je suis merveilleusement frappé de votre sagesse, soit que je lise vos ouvrages, soit que je lise ce que vous avez bien voulu m'envoyer sur les intercessions en faveur des criminels. Je trouve dans vos ouvrages tant de pénétration, de science, de sainteté qu'il n'y a rien au delà ; et tant de réserve dans votre lettre que si je ne faisais pas ce que vous demandez, je croirais presque que le seul coupable de l'affaire c'est moi, ô vénérable seigneur et cher Père. Car vous n'insistez point comme la plupart des gens de ce lieu, et vous n'arrachez pas de force ce que vous désirez ; mais lorsque vous croyez devoir vous adresser à un juge accablé de tant de soins, vous exhortez avec une réserve qui vient en aide à vos paroles, et qui, auprès des gens de bien, est la plus puissante manière de vaincre les difficultés. C'est pourquoi je me suis hâté d'avoir égard à votre demande : je l'avais déjà fait espérer.

2. J'ai lu vos livres[711], car ce ne sont pas de ces œuvres languissantes et froides qui souffrent qu'on les quitte ; ils se sont emparés de moi, m'ont enlevé à tout autre soin et m'ont si bien attaché à eux (puisse Dieu m'être ainsi favorable !), que je ne sais ce que je dois le plus y admirer, ou la perfection du sacerdoce, ou les dogmes de la philosophie, ou la pleine connaissance de l'histoire, ou l'agrément de l'éloquence ; votre langage séduit si fortement les ignorants eux-mêmes qu'ils n'interrompent pas la lecture de vos livres avant de l'avoir achevée, et qu'après avoir fini ils recommencent encore. Vous avez prouvé à nos adversaires, impudemment opiniâtres, que dans ce qu'ils appellent les siècles heureux, il est arrivé de plus grands maux dont la cause est cachée dans l'obscurité des secrets de la nature, et que les fausses félicités de ces temps ont conduit, non point à la béatitude, mais aux abîmes ; vous avez montré que notre religion et les mystères du Dieu véritable, sans compter la vie éternelle promise aux hommes vertueux, adoucissent les inévitables amertumes de la vie présente. Vous vous êtes servi du puissant exemple d'un malheur récent[712] ; toutefois, malgré les fortes preuves que vous en tirez au profit de notre cause, j’aurais voulu, si l'eût été possible, qu'il ne vous eût pas servi[713]. Mais cette calamité ayant donné lieu à tant de plaintes folles de la part de ceux qu'il fallait convaincre, il était devenu nécessaire de tirer de cette catastrophe même des preuves de la vérité.

3. Voilà ce que j'ai pu vous répondre sous le poids de tant d'occupations ; elles sont vaines si on considère à quoi aboutissent les choses humaines, mais elles ont pourtant leur nécessité dans les jours mortels qui nous sont faits ici-bas. S’il m'est accordé du loisir et de la vie, je vous écrirai aussi d'Italie pour vous marquer tout ce que m'inspire un ouvrage d'une si grande science, Sans qui je puisse cependant payer jamais toute ma dette. Que le Dieu tout-puissant garde votre sainteté en santé et en joie durant une très longue vie, ô désirable seigneur et cher Père.

LETTRE CLV. (Année 414.)

Toutes les beautés de la philosophie chrétienne se trouvent dans cette lettre où saint Augustin entretient Macédonius des conditions de la vie heureuse et des devoirs de ceux qui sont à la tête des peuples. Cette lettre est pleine de choses admirables ; elle établit les fondements de la politique chrétienne.

AUGUSTIN, ÉVÊQUE, SERVITEUR DU CHRIST ET DE SA FAMILLE, A SON CHER FILS MACÉDONIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Quoique je ne reconnaisse pas en moi la sagesse que vous m'attribuez, j'ai pourtant de nombreuses actions de grâces à rendre à l'affection si vive et si sincère que vous me témoignez. J'ai du plaisir à penser que les fruits de mes études plaisent à un homme tel que vous ; j'en éprouve bien davantage à voir votre cœur s'attacher à l'amour de l'éternité, de la vérité et de la charité même, à l'amour de ce céleste et divin empire dont le Christ est le souverain, et où seulement on vivra toujours heureux, si on a bien et pieusement vécu en ce monde ; je vois que vous vous en approchez, et je vous aime à cause de votre ardent désir d'y parvenir. De là découle aussi la véritable amitié, amour tout gratuit qui ne tire pas son prix des avantages temporels. Car personne ne peut être véritablement l'ami d'un homme s'il ne l'a été premièrement de la vérité, et si ce dernier amour n est gratuit, il ne peut exister d'aucune manière.

2. Les philosophes aussi ont beaucoup parlé là-dessus ; mais on ne trouve pas en eux la vraie piété, c'est-à-dire le vrai culte du vrai Dieu d'où il faut tirer tous les devoirs de bien vivre ; je pense que leur erreur ne vient pas d'autre chose sinon qu'ils ont voulu se fabriquer en quelque sorte de leur propre fond une vie heureuse et qu'ils ont cru devoir la faire plutôt que de la demander, tandis que Dieu seul la donne. Nul ne peut faire l'homme heureux, si ce n'est Celui qui a fait l'homme. Celui qui accorde de si grands biens aux bons et aux méchants pour qu'ils existent, pour qu'ils soient des hommes, pour qu'ils aient à leur service leurs sens, leurs forces et les richesses de la terre, se donnera lui-même aux bons pour qu'ils soient heureux, et leur bonté même est déjà un présent divin. Mais les hommes qui, dans cette misérable vie, dans les membres mourants, sous le poids d'une chair corruptible, ont voulu être les auteurs et comme les créateurs de leur vie heureuse, n'ont pas pu comprendre comment Dieu résistait à leur orgueil ; ils aspiraient à la vie heureuse par leurs propres vertus et croyaient déjà la tenir, au lieu de la demander à celui qui est la source même des vertus et de l'espérer de sa miséricorde. C'est pourquoi ils sont tombés dans une très absurde erreur, d'un côté, soutenant que le sage était heureux jusque dans le taureau de Phalaris, et forcés, de l'autre, d'avouer que parfois il fallait fuir une vie heureuse. Car ils cèdent aux maux du corps trop accumulés, et, au milieu de l'excès de leurs souffrances, ils sont d'avis de quitter cette vie. Je ne veux pas dire ici quel crime ce serait qu'un homme innocent se tuât ; il ne le doit pas du tout, lors même qu'il serait coupable ; nous avons exposé cela en détail dans le premier des trois livres que vous avez lus avec tant de bienveillance et d'attention. Que l'on voie, sans l'emportement de l'orgueil, mais avec le calme de la modération, si on peut appeler heureuse une vie que le sage ne garde pas pour en jouir et qu'il est amené à s'arracher de ses propres mains.

3. Il y a, comme vous savez, dans Cicéron, à la fin du cinquième livre des Tusculanes, un endroit qui est à considérer ici. En parlant de la cécité du corps, et en affirmant que le sage, même devenu aveugle, peut être heureux, Cicéron énumère beaucoup de choses que ce sage aurait du bonheur à entendre ; de même s'il devenait sourd, il y aurait pour ses yeux des spectacles qui le raviraient et lui donneraient de la félicité. Mais Cicéron n'a pas osé dire que le sage serait encore heureux s'il devenait aveugle et sourd ; seulement si les plus cruelles douleurs du corps s'ajoutent à la privation de l'ouïe et de la vue, et que le (393) malade n'en reçoive pas la mort, Cicéron lui laisse la ressource de se la donner lui-même pour accomplir sa délivrance, par cet acte de vertu, et arriver au port de l'insensibilité. Le sage est donc vaincu par les souffrances extrêmes, et, sous l'étreinte de maux cruels, il commet sur lui-même un homicide. Mais celui qui ne s'épargne pas lui-même pour échapper à de tels maux,, qui épargnera-t-il ? Certainement le sage est toujours heureux, certainement nulle calamité ne peut lui ravir la vie heureuse placée en sa propre puissance. Et voilà que dans la cécité et la surdité et les plus cruels tourments du corps, ou bien ce sage perd la vie heureuse, ou bien, s'il la conserve encore dans ces afflictions, il y aura parfois, d'après les raisonnements de ces savants hommes, une vie heureuse, que le sage ne peut pas supporter ; ou, ce qui est plus absurde, qu'il ne doit pas supporter, qu'il doit fuir, briser, rejeter, et dont il doit s'affranchir par le fer ou le poison ou tout autre genre de mort volontaire : c'est ainsi que, selon les épicuriens et quelques autres extravagants, il arrivera au port de l'insensibilité de façon à ne plus être du tout, ou bien trouvera un bonheur qui consistera à être délivré, comme d'une peste, de cette vie heureuse qu'il prétendait mener en ce monde. O trop superbe forfanterie ! Si, malgré les souffrances du corps, la vie du sage est encore heureuse, pourquoi n'y demeure-t-il pas pour en jouir ? Si, au contraire, elle est misérable, n'est-ce pas, je vous le demande, l'orgueil qui l'empêche de l'avouer, de prier Dieu et d'adresser ses supplications à la justice et à la miséricorde de Celui qui a la puissance, soit de détourner ou d'adoucir les maux de cette vie ou de nous armer de force pour les supporter ou de nous en délivrer tout à fait, et de nous donner ensuite la vie véritablement heureuse, séparée de tout mal et inséparable du souverain bien ?

4. C'est la récompense des âmes pieuses ; dans l'espoir de l'obtenir nous supportons sans l'aimer cette vie temporelle et mortelle ; nous supportons courageusement ses maux par l'inspiration et le don divins, quand, la joie dans le cœur, nous attendons fidèlement l'accomplissement de la promesse que Dieu nous a faite des biens éternels. L'apôtre Paul nous y exhorte lorsqu'il nous parle de ceux qui « se réjouissent dans l'espérance et qui sont (394) patients dans la tribulation[714] ; n il nous montre pourquoi on est patient dans la tribulation en nous disant d'abord qu'on se réjouit dans l'espérance. J'exhorte à cette espérance par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Dieu lui-même notre maître a enseigné cela lorsqu'il a voilé sa majesté sous les apparences d'une chair infirme ; non seulement il l'a enseigné par l'oracle de sa parole, mais encore il l'a confirmé par l'exemple de sa passion et de sa résurrection. Il a montré par l'une ce que nous devons supporter, par l'autre ce que nous devons espérer. Les philosophes dont . nous avons rappelé plus haut les erreurs auraient mérité sa grâce si, pleins d'orgueil, ils n'avaient inutilement cherché à se faire, de leur propre fond, cette vie heureuse, dont Dieu seul a promis la possession, après la mort, à ceux qui auront été ses véritables adorateurs. Cicéron a été mieux inspiré quand il a dit : « Cette vie est une mort et je pourrais, si je voulais, faire voir combien elle est déplorable[715]. » Si elle est déplorable, comment peut-on la trouver heureuse ? Et puisqu'on en déplore avec raison la misère, pourquoi ne pas convenir qu'elle est misérable ? Je vous en prie donc, homme de bien, accoutumez-vous à être heureux en espérance, pour que vous le soyez aussi en réalité, lorsque la félicité éternelle sera accordée comme récompense à votre persévérante piété.

5. Si la longueur de ma lettre vous fatigue, la faute en est sûrement à vous qui m'avez appelé un sage. Voilà pourquoi j'ose vous parler ainsi, non pas pour faire parade de ma propre sagesse, mais pour montrer en quoi la sagesse doit consister. Elle est dans ce monde le vrai culte du vrai Dieu, afin que Dieu soit son gain assuré et entier dans la vie future. Ici la constance dans la piété, là-haut l'éternité dans le bonheur. Si j'ai en moi quelque chose de cette sagesse qui seule est la véritable, je ne l'ai pas tiré de moi-même, je l'ai tiré de Dieu, et j'espère fidèlement qu'il achèvera en moi ce que je me réjouis humblement qu'il ait commencé ; je ne suis ni incrédule pour ce qu'il ne m'a pas donné encore, ni ingrat pour ce qu'il m'a déjà donné. Si je mérite quelque louange, c'est par sa grâce, ce n'est ni par mon esprit ni par mon mérite ; car les génies les plus pénétrants et les plus élevés sont tombés dans des erreurs d'autant plus grandes qu'ils ont cru avec plus de confiance dans leurs propres forces et n'ont pas demandé humblement et sincèrement à Dieu de leur montrer la voie. Et que sont les mérites des hommes, quels qu'ils soient, puisque celui qui est venu sur la terre, non point avec une récompense due, mais avec une grâce gratuite, a trouvé tous les hommes pécheurs, lui seul étant libre et libérateur du joug du péché ?

6. Si donc la vraie vertu nous plaît, disons-lui, comme dans ses saintes Écritures : « Je vous aimerai, Seigneur, qui êtes ma vertu[716] ; » et si véritablement nous voulons être heureux (ce que nous ne pouvons pas ne pas vouloir), que notre cœur soit fidèle à ces paroles des mêmes Écritures : « Heureux l'homme dont le nom du Seigneur est l'espérance, et qui n'a point abaissé ses regards sur les vanités et les folies menteuses[717] ! » Or, par quelle vanité, par quelle folie, par quel mensonge un homme mortel, menant une vie misérable avec un esprit et un corps sujets au changement, chargé de tant de péchés, exposé à tant de tentations, rempli de tant de corruption, destiné à des peines si méritées, met-il en lui-même sa confiance pour être heureux, lorsque, sans le secours de Dieu, lumière des intelligences, il ne peut pas même préserver de l'erreur ce qu'il a de plus noble dans sa nature, c'est-à-dire l'esprit et la raison ! Rejetons donc les vanités et les folies menteuses des faux philosophes ; car il n'y aura pas de vertu en nous si Dieu ne vient lui-même à notre aide ; pas de bonheur, s'il ne nous fait pas jouir de lui et si, par le don de l'immortalité et de l'incorruptibilité, il n'absorbe tout ce qu'il y a en nous de changeant et de corruptible, et qui n'est qu'un amas de faiblesses et de misères.

7. Nous savons que vous aimez le bien de l’État ; voyez donc comme il est clair, d'après les livres saints, que ce qui fait le bonheur de l'homme fait aussi le bonheur des États. I,e prophète rempli de l'Esprit-Saint, parle ainsi dans sa prière : « Délivrez-moi de la main des enfants étrangers, dont la bouche a proféré des paroles de vanité, et dont la main droite est une main d'iniquité. Leurs fils sont comme de nouvelles plantes dans leur jeunesse ; leurs filles sont ajustées et ornées comme un temple ; leurs colliers sont si pleins qu'ils regorgent ; leurs troupeaux s'accroissent de la fécondité de leurs brebis ; leurs vaches sont grasses ; leurs murailles ne sont ni ruinées ni ouvertes, et il n'y a pas de cris dans leurs places publiques. Ils ont proclamé heureux le peuple à qui ces choses appartiennent : heureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu[718] ! »

8. Vous le voyez : il n'y a que les enfants étrangers, c'est-à-dire n'appartenant pas à la régénération par laquelle nous sommes faits enfants de Dieu, qui trouvent un peuple heureux à cause de l'accumulation des biens terrestres ; le prophète demande à Dieu de le délivrer de la main de ces étrangers, de peur de se laisser entraîner par eux dans une aussi fausse idée du bonheur de l'homme et dans des péchés impies. Car dans la vanité de leurs discours, « ils ont proclamé heureux le peuple à qui appartiennent ces choses » que David a citées plus haut, et dans lesquelles consiste la seule félicité que recherchent les amis de ce monde ; et c'est pourquoi « leur main droite est une main d'iniquité, » parce qu'ils ont mis avant ce qu'il aurait fallu mettre après, comme le côté droit passe avant le côté gauche. Si on possède ces sortes de biens, on ne doit pas y placer la vie heureuse ; les choses de ce monde doivent nous être soumises et ne pas être maîtresses ; elles doivent suivre et ne pas mener. Et comme si nous disions au Prophète quand il priait ainsi et demandait d'être délivré et séparé des enfants étrangers qui ont proclamé heureux le peuple à qui appartiennent ces choses ; vous-même, qu'en pensez-vous ? quel est le peuple que vous proclamez heureux ? il ne répond pas : Heureux le peuple qui place sa vertu dans sa force propre ! S'il avait répondu cela, il aurait mis encore une différence entre un tel peuple et celui qui fait consister la vie heureuse dans une visible et corporelle félicité ; mais il ne serait pas allé au delà des vanités et des folies menteuses. « Maudit soit quiconque met son espérance dans l'homme, » disent ailleurs les saintes lettres[719] ; personne ne doit donc mettre en soi son espérance, parce qu'il est homme lui-même. C'est pourquoi afin de s'élancer par delà les limites de toutes les vanités et des folies menteuses, et afin de placer la vie heureuse où elle est véritablement, « Heureux, dit le Psalmiste, heureux le peuple « dont le Seigneur est le Dieu ! »

9. Vous voyez donc où il faut demander ce que tous désirent, savants et ignorants ; il en est beaucoup qui, par erreur ou par orgueil, ne savent ni qui le donne ni comment on le reçoit. Dans ce psaume divin sont repris en meure temps les uns et les autres, ceux qui se confient dans leur vertu et ceux qui se glorifient dans l'abondance de leurs richesses[720], c'est-à-dire les philosophes de ce monde et les gens très éloignés de cette philosophie, aux yeux desquels les trésors de la terre suffisent au bonheur d'un peuple. C'est pourquoi demandons au Seigneur notre Dieu qui nous a faits, demandons-lui et la vertu pour triompher des maux de cette vie, et après la mort, la jouissance de la vie heureuse dans son éternité, afin que pour la vertu et pour la récompense de la vertu, « celui qui se glorifie se glorifie « dans le Seigneur, » comme parle l'Apôtre[721]. C'est ce que nous devons vouloir pour nous et pour l'État dont nous sommes citoyens, car le bonheur d'un État ne part pas d'un autre principe que le bonheur de l'homme, puisque l'État n'est autre chose qu'une multitude d'hommes unis entre eux.

10. Si donc toute cette prudence par laquelle vous veillez aux intérêts humains, toute cette force par laquelle vous tenez tête à l'iniquité, toute cette tempérance par laquelle vous vous maintenez pur au milieu de la corruption générale, toute cette justice par laquelle vous rendez à chacun ce qui lui appartient, si ces qualités et ces nobles efforts ont pour but la santé, la sécurité et le repos de ceux à qui vous voulez faire du bien ; si votre ambition c'est qu'ils aient des fils comme des plantes bien soutenues, des filles ornées comme des temples, des celliers qui regorgent, des brebis fécondes, des vaches grasses, que les murs de leurs enclos ne présentent aucune ruine, et qu'on n'entende point dans leurs rues les cris de la dispute, vos vertus ne seront point des vertus véritables comme le bonheur de ce peuple-là né sera pas un vrai bonheur. Cette réserve de mon langage que vous avez bien voulu louer dans votre lettre ne doit pas m'empêcher de dire ici la vérité. Si, je le répète, votre administration avec les qualités qui l'accompagnent et que je viens de rappeler ne se proposait d'autre fin que de préserver les hommes de toute peine selon la chair, et que vous regardassiez comme une oeuvre étrangère à vos devoirs de connaître à quoi ils rapportent portent ce repos que vous vous efforcez de leur procurer, c'est-à-dire (pour parler clairement) ; si vous ne vous occupiez pas de savoir quel culte ils rendent au Dieu véritable, où est tout le fruit d'une vie tranquille, ce grand travail ne vous servirait de rien pour la vie véritablement heureuse.

11. J'ai l'air de parler avec assez de hardiesse, et j'oublie en quelque sorte le langage accoutumé de mes intercessions. Mais si la réserve n'est autre chose qu'une certaine crainte de déplaire, moi, en craignant ici, je ne montre aucune réserve ; car je craindrais d'abord et à bon droit de déplaire à Dieu, ensuite à notre amitié, si je prenais moins de liberté quand il s'agit de vous adresser des exhortations que je crois salutaires. Oui, que je sois réservé lorsque j'intercède auprès de vous pour les autres ; mais lorsque c'est pour vous, il faut que je sois d'autant plus libre que je vous suis plus attaché, car l'amitié se mesure à la fidélité parler de la sorte, c'est encore agir avec réserve. Si, comme vous l'avez écrit vous-même, « la réserve est auprès des gens de bien la « plus puissante manière de vaincre les difficultés, » qu'elle me vienne en aide pour vous auprès de vous, afin que je jouisse de vous en celui qui m'a ouvert la porte vers vous et inspiré cette confiance : surtout parce que les sentiments que je vous suggère sont déjà, je le crois aisément, au fond de votre cœur soutenu et formé de tant de dons divins.

12. Si, comprenant quel est celui de qui vous tenez ces vertus et lui en rendant grâces, vous les rapportez à son culte, même dans l'exercice de vos fonctions ; si, par les saints exemples de votre vie, par votre zèle, vos encouragements ou vos menaces, vous dirigez et vous amenez vers Dieu les hommes soumis à votre puissance ; si vous ne travaillez au maintien de leur sécurité que pour les mettre en état de mériter Celui en qui ils trouveront une heureuse vie, alors vos vertus seront de vraies vertus ; grâce à celui de qui vous les avez reçues, elles croîtront et s'achèveront de façon à vous conduire sans aucun doute à la vie véritablement heureuse qui n'est autre que la vie éternelle. Là, on n'aura plus à discerner prudemment le bien et le mal, car le mal n'y sera pas ; ni à supporter courageusement l'adversité, car il n'y aura rien là que nous n'aimions, rien qui puisse exercer notre patience ; ni à réfréner par la tempérance les mauvais désirs, car notre âme en sera à jamais préservée ; ni à secourir avec justice les indigents, car là nous n'aurons plus ni pauvres ni nécessiteux. Il n'y aura plus là qu'une même vertu, et ce qui fera à la fois la vertu et la récompense, c'est ce que chante dans les divines Écritures un homme embrasé de ce saint désir : « Mon bien est de m'unir à Dieu[722]. » Là sera la sagesse pleine et sans fin, la vie véritablement heureuse ; car on sera parvenu à l'éternel et souverain bien, dont la possession éternelle est le complément de notre bien. Que cette vertu s'appelle prudence, parce qu'il est prudent de s'attacher à un bien qu'on ne peut pas perdre ; qu'on l'appelle force, parce que nous serons fortement unis à un bien dont rien ne nous séparera ; qu'on l'appelle tempérance, parce que notre union sera chaste, là où jamais il n'y aura corruption ; qu'on l'appelle justice, parce que c'est avec raison qu'on s'attachera au bien auquel on doit demeurer toujours soumis.

13. En cette vie même la vertu n'est autre chose que d'aimer ce qu'on doit aimer ; le choisir, c'est de la prudence ; ne s'en laisser détourner par aucune peine, c'est de la force ; par aucune séduction, c'est de la tempérance ; par aucun orgueil, c'est de la justice. Mais que devons-nous choisir pour notre principal amour si ce n'est ce que nous trouvons de meilleur que toutes choses ? Cet objet de notre amour, c'est Dieu : lui préférer ou lui comparer quelque chose, c'est ne pas savoir nous aimer nous-mêmes. Car nous faisons d'autant plus notre bien que nous allons davantage vers lui que rien n'égale ; nous y allons non pas en marchant, mais en aimant ; et il nous sera d'autant plus présent que notre amour pour lui sera plus pur, car il ne s'étend ni ne s'enferme dans aucun espace. Ce ne sont donc point nos pas, mais nos mœurs qui nous mènent à lui qui est présent partout et tout entier partout. Nos mœurs ne se jugent pas d'après ce qui fait l'objet de nos connaissances, mais l'objet de notre amour : ce sont les bons ou les mauvais amours qui font les bonnes ou les mauvaises mœurs. Ainsi, par notre dépravation, nous restons loin de Dieu qui est la rectitude éternelle ; et nous nous corrigeons en aimant ce qui est droit, afin qu'ainsi redressés, nous puissions nous unir à Lui.

14. Si donc nous savons nous aimer nous-mêmes en aimant Dieu, ne négligeons aucun effort pour porter vers lui ceux que nous aimons comme nous-mêmes. Car le Christ, c'est-à-dire la Vérité, nous enseigne que toute la loi et les prophètes sont enfermés dans ces deux préceptes : aimer Dieu de toute âme, de tout cœur, de tout esprit, et aimer notre prochain comme nous-mêmes[723]. Le prochain ici, ce n'est pas celui qui est notre proche par les liens du sang, mais par la communauté de la raison qui unit entre eux tous les hommes. Si la raison d'argent fait des associés, combien plus encore la raison de nature, qui ne nous unit point par une loi de commerce, mais par la loi de naissance ! Aussi le poète comique (car l'éclat de la vérité n'a pas manqué aux beaux génies), dans une scène où deux vieillards s'entretiennent, fait dire à l'un : « Vos propres affaires vous laissent-elles tant de loisirs que vous puissiez vous occuper de celles d'autrui qui ne vous regardent pas ? » et l'autre vieillard répond : « Je suis homme, et rien d'humain ne m'est étranger[724]. » On dit que le théâtre tout entier, quoique les fous et les ignorants n'y manquassent pas, couvrit d'applaudissements ce trait du poète. Ce qui fait l'union des âmes humaines touche tellement au sentiment de tous, qu'il ne se rencontra pas dans cette assemblée un seul homme qui ne se sentit le prochain d'un homme quel qu'il fût.

15. L'homme donc doit aimer Dieu et lui-même et le prochain de cet amour que la loi divine lui commande ; mais trois préceptes n'ont pas été donnés pour cela ; il n'a pas été dit : dans ces trois, mais « dans ces deux préceptes sont enfermés toute la loi et les prophètes : » c'est d'aimer Dieu de tout cœur, de toute âme, de tout esprit, et d'aimer son prochain comme soi-même. Par là nous devons entendre que l'amour de nous-mêmes n'est pas différent de l'amour de Dieu. Car s'aimer autrement c'est plutôt se haïr ; l'homme alors devient injuste ; il est privé de la lumière de la justice, lorsque se détournant du meilleur bien pour se tourner vers lui-même, il tombe à ce qui est inférieur et misérable. Alors s'accomplit en lui ce qui est écrit : « Celui qui aime l'iniquité hait son âme[725]. » C'est pourquoi, nul ne s'aimant lui-même s'il n'aime Dieu, après le précepte de l'amour de Dieu il n'était pas besoin d'ordonner encore à l'homme de s'aimer, puisqu'il s'aime en aimant Dieu. Il doit donc aimer le prochain comme lui-même afin d'amener, lorsqu'il le peut, l'homme au culte de Dieu, soit par des bienfaits qui consolent, soit par des instructions salutaires, soit par d'utiles reproches : il sait que dans ces deux préceptes sont enfermés toute la loi et les prophètes.

16. Celui qui, par un bon discernement, fait de ce devoir son partage, est prudent ; ne s'en laisser détourner par aucun tourment, c'est être fort ; par aucun autre plaisir, c'est être tempérant ; par aucun orgueil, c'est être juste. Quand on a obtenu de Dieu ces vertus par la grâce du Médiateur qui est Dieu avec le Père, et homme avec nous ; de Jésus-Christ, qui, après que le péché nous a faits ennemis de Dieu, nous réconcilie avec lui dans l'Esprit de charité ; quand on a, dis-je, obtenu de Dieu ces vertus, on mène en ce monde une bonne vie, et, comme récompense, on reçoit ensuite la vie heureuse qui ne peut pas ne pas être éternelle. Les mêmes vertus qui sont ici des actes ont là-haut leur effet ; ici c'est l'œuvre, là-haut la récompense ; ici le devoir ; là-haut la fin. C'est pourquoi tous les bons et les saints, même au milieu des tourments où le secours divin ne leur manque pas, sont appelés heureux par l'espérance de cette fin qui sera leur bonheur : s'ils demeuraient toujours dans les mêmes supplices et les mêmes douleurs, il faudrait les appeler malheureux, malgré toutes leurs vertus.

17. La piété, c'est-à-dire le vrai culte du vrai Dieu, sert donc à tout ; elle détourne ou adoucit les misères de cette vie, elle conduit à cette vie et à ce salut où nous n'aurons plus de mal à souffrir, où nous jouirons de l'éternel et souverain bien. Je vous exhorte, comme je m'exhorte moi-même, à vous montrer de plus en plus parfait dans cette voie de piété et à y persévérer. Si vous n'y marchiez pas, si vous n'étiez pas d'avis de faire servir à la piété les honneurs dont vous êtes revêtus, vous n'auriez pas dit, dans votre ordonnance destinée à ramener à l'unité et à la paix du Christ les donatistes hérétiques : « C'est pour vous que cela se fait ; c'est pour vous que travaillent et les prêtres d'une foi incorruptible et l'empereur, et nous-mêmes qui sommes ses juges ; »vous n'auriez pas dit beaucoup d'autres choses qui se trouvent dans cette ordonnance et par où (398) vous avez fait voir que votre magistrature de la terre ne vous empêche pas de beaucoup penser à l'empire du ciel. Si donc j'ai voulu parler longtemps avec vous des vertus véritables et de la vie véritablement heureuse, j'aimerais à espérer que je n'ai pas été trop à charge à un homme aussi occupé que vous ; j'en ai même la confiance, lorsque je songe à ce grand et admirable esprit qui fait que, sans négliger les pénibles devoirs de votre dignité, vous vous appliquez plus volontiers à ces intérêts plus élevés.

LETTRE CLVI. (Année 414.)

Un pieux et docte laïque de Syracuse, nommé Hilaire, le même peut-être dont nous retrouverons une lettre sous là date de 429, adresse à saint Augustin d'importantes questions.

HILAIRE AU SAINT, TRÈS VÉNÉRABLE ET EN TOUTES CHOSES RESPECTABLE SEIGNEUR AUGUSTIN ÉVÊQUE.

La grâce de votre sainteté, connue de tous, encourage mon indignité à écrire à votre admirable révérence en profitant de l'occasion de ceux de votre pays qui retournent de Syracuse à Hippone ; je prie la souveraine Trinité que ma lettre vous trouve plein de santé et de vigueur et que vous puissiez y répondre, ô saint, vénérable et en toutes choses respectable seigneur ! Je vous conjure de vous souvenir de moi dans vos pieuses oraisons et d'éclairer mon ignorance au. sujet de ce que certains chrétiens répètent à Syracuse ; ils disent que l'homme peut être sans péché, et, s'il le veut, observer aisément les commandements de Dieu ; qu'il ne serait pas juste que l'enfant mort sans baptême périt, puisqu'il riait sans péché. Ils disent que le riche ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu, à moins qu'il n'ait vendu tout ce qu'il possède, et que môme les bonnes œuvres qu'il accomplirait à l'aide de ses richesses ne lui serviraient de rien, et qu'on ne doit jurer en aucune manière. Je désire aussi savoir si l'Église « sans ride et sans tache » dont parle l'Apôtre[726], est celle où nous sommes présentement réunis ou bien celle que nous espérons : certains chrétiens croient que cette Église est celle où maintenant se pressent les peuples et qu'elle peut être sans péché. Je supplie instamment votre sainteté de nous instruire clairement sur toutes ces choses, afin que nous sachions ce que nous devons penser. Que la miséricorde de notre Dieu conserve votre sainteté saine et sauve et lui donne de très longues années, ô saint et à bon droit vénérable Seigneur, et en tout si digne de respect !

LETTRE CLVII. (Année 414.)

La réponse à Hilaire est célèbre ; saint Jérôme l'appelle un livre. Orose lut cette lettre dans l'assemblée de Jérusalem où se trouvait Pélage, à la fin de juin 440 ; elle fut lue aussi dans la réunion de Diospolis ou Lydda, au mois de décembre de la même année (voir l’Histoire de saint Augustin, chap. XVIII). L'évêque d'Hippone établit la doctrine de la grâce contre les naissantes erreurs des Pélagiens qu'il désigne sans les nommer ; il établit aussi la vérité de l'enseignement chrétien relativement aux riches.

AUGUSTIN ÉVÊQUE, SERVITEUR DU CHRIST ET DE SON ÉGLISE, A SON BIEN-AIMÉ FILS HILAIRE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Votre lettre m'apprend non seulement que vous êtes en bonne santé, mais encore que vous êtes animé d'un zèle religieux en ce qui touche la parole de Dieu, et d'un soin pieux pour votre salut qui est dans Notre-Seigneur Jésus-Christ : j'en rends grâces à Dieu et vous réponds sans retard.

2. Vous demandez si quelqu'un en ce monde est assez avancé dans la perfection de la justice pour vivre tout à fait sans péché ; écoutez ces paroles de l'apôtre Jean, le disciple que le Seigneur aimait le plus : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous[727]. » Si donc ceux dont vous parlez disent qu'ils sont sans péché, vous voyez qu'ils se trompent eux-mêmes et que la vérité n'est pas en eux. Mais s'ils avouent qu'ils sont pécheurs, pour mériter la miséricorde de Dieu, qu'ils cessent de tromper les autres et de chercher à leur inspirer un tel orgueil. L'oraison dominicale est nécessaire à tous ; elle a été aussi donnée aux béliers du troupeau, c'est-à-dire aux apôtres eux-mêmes, afin que chacun dise à Dieu : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés[728]. » Celui qui n'a pas besoin de ces paroles dans la prière, celui-là sera déclaré vivre sans péché. Si le Seigneur avait prévu qu'il pût y avoir des hommes semblables, meilleurs que ses apôtres, il aurait enseigné à ceux-là une autre prière par laquelle ils n'auraient pas demandé le pardon de leurs péchés, le baptême ayant tout effacé. Si saint Daniel, non pas devant les hommes par une trompeuse humilité, mais devant Dieu même, c'est-à-dire dans la prière par laquelle il implorait Dieu, confessait à la fois et les péchés de son peuple et ses propres péchés, comme nous l'atteste sa bouche véridique[729], il ne me paraît pas qu'on puisse dire aux gens dont vous me parlez autre chose que ce que le Seigneur dit à un orgueilleux parle prophète Ézéchiel : « Êtes-vous plus sage que Daniel[730] ? »

3. Mais celui qui, aidé de la miséricorde et de la grâce de Dieu, se sera abstenu de ces péchés qu'on appelle aussi des crimes, et qui aura eu soin d'effacer par des œuvres de miséricorde et de pieuses oraisons les péchés inséparables de cette vie, méritera d'en sortir sans péché, quoique, sa vie durant, il n'ait pas été exempt de fautes : celles-ci n'ayant pas manqué, les moyens de se purifier n'ont pas manqué aussi. Mais quiconque, entendant dire que par le libre arbitre nul n'est ici sans péché, en prendrait prétexte pour se livrer à ses passions, pour commettre des actions coupables, et persévérer jusqu'à son dernier jour dans ces infamies et ces crimes, celui-là, malgré les aumônes qu'il pourrait faire, vivrait misérablement et mourrait plus misérablement encore.

4. On peut jusqu'à un certain point tolérer qu'on dise qu'il y a ou qu'il y a eu sur la terre, sans compter le Saint des saints, quelqu'un d'exempt de tout péché. Mais prétendre que le libre arbitre suffit à l'homme pour observer les commandements du Seigneur, sans qu'il ait besoin de la grâce de Dieu et du don de l'Esprit-Saint pour l'accomplissement des bonnes œuvres, c'est ce qu'il faut charger de tous les anathèmes et détester par toutes sortes d'exécrations. Ceux qui soutiennent cela sont entièrement éloignés de la grâce de Dieu, parce que, selon les mots de l'Apôtre sur les Juifs, « ignorant la justice de Dieu et voulant établir a la leur propre, ils n'ont pas été soumis à la justice de Dieu[731]. » Car il n'y a que la charité qui soit la plénitude de la loi[732] ; et la charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs, non par nous-mêmes ni avec les forces de notre propre volonté, mais par l'Esprit-Saint qui nous a été donné[733].

5. Le libre arbitre peut quelque chose pour les bonnes œuvres, si Dieu lui vient en aide ; on obtient ce secours en priant humblement et en agissant. Ôtez au libre arbitre l'appui divin, quelque connaissance qu'on ait de la loi, on n'aura en aucune manière une justice solide, mais seulement une enflure impie dans le cœur et un mortel orgueil. C'est ce que nous apprend l'oraison dominicale. C'est en vain que nous demandons à Dieu « de ne pas nous induire en tentation[734], » s'il est en notre pouvoir de ne point succomber. Car le sens de cette parole est celui-ci : ne nous laissez pas succomber. « Dieu est fidèle, dit l'Apôtre[735], il ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de votre pouvoir, mais il fera tourner « la tentation à votre profit, afin que vous « puissiez persévérer ; » l'Apôtre aurait-il dit que Dieu fait cela, si cela était en notre seule puissance, sans son secours ?

6. La loi elle-même a été donnée pour ce secours à ceux qui en font un bon usage, afin que, par elle, ils sachent ce qu'ils ont reçu de justice pour en rendre grâces à Dieu, ou ce qui leur manque encore pour le demander avec instance. Mais ceux qui comprennent ce précepte de la loi : « Tu ne convoiteras pas[736], » de façon à croire qu'il leur suffit de le connaître et qu'ils n'ont pas besoin de demander, pour l'accomplir, le secours de la grâce de Dieu, deviennent semblables aux juifs dont il a été dit « La loi est survenue pour que le péché abondât[737]. » C'est peu pour eux de ne pas accomplir ce commandement : « Vous ne convoiterez pas ; » outre cela, ils s'enorgueillissent ; ignorant la justice de Dieu, c'est-à-dire celle que Dieu donne pour guérir l'impiété humaine, et voulant établir leur justice comme l'œuvre de leurs propres forces, ils n'ont pas été soumis à la justice de Dieu. « Car le Christ est la fin de la loi pour la justification de tout croyant ; » il est venu pour que la grâce surabondât où avait surabondé le péché[738]. Si les juifs ont été les ennemis de cette grâce, ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, pourquoi des chrétiens en sont-ils aussi les ennemis, eux qui croient en celui que les juifs ont mis à mort ? Est-ce pour que la récompense soit décernée aux juifs qui, après avoir tué le Christ, ont accusé leur impiété et se sont soumis à sa grâce une fois connue, et pour que la condamnation tombe sur des chrétiens qui veulent croire en Jésus-Christ de façon à s'efforcer de tuer la grâce ?

7. Car ceux qui croient bien croient en lui, afin d'avoir faim et soif de la justice et d'être rassasiés par sa grâce. Il est écrit que « tout homme qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé[739] ; » il ne s'agit point ici de la santé du corps dont jouissent beaucoup de gens qui n'invoquent pas le nom du Seigneur, mais de cette santé dont lui-même a dit : « Il n'est pas besoin de médecin pour ceux qui se portent bien, mais pour ceux qui sont malades ; » et qu'il achève d'expliquer par ces mots qui suivent : « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs[740]. » Les justes sont ainsi ceux qui se portent bien, les pécheurs sont les malades. Que le malade ne présume donc pas de ses forces ; il n'y trouvera pas son salut. S'il a cette présomption, qu'il prenne garde que ces forces-là, au lieu d'être des marques de santé, ne soient des marques de frénésie. Les frénétiques, dans leur folie, se croient pleins de santé ; ils ne demandent pas le médecin, mais se jettent sur lui comme sur un importun. C'est ainsi que, dans le délire de leur orgueil, les mauvais chrétiens dont nous parlons maltraitent en quelque sorte le Christ, soutenant que le bon secours de sa grâce n'est pas nécessaire pour accomplir les œuvres de justice commandées par la loi. Qu'ils reviennent donc de leur extravagance, et qu'ils apprennent de leur mieux que le libre arbitre leur a été donné, non pas pour rejeter d'une volonté superbe le secours divin, mais pour invoquer le Seigneur avec une pieuse volonté.

8. Car cette volonté libre le sera d'autant plus qu'elle sera plus saine ; elle deviendra d'autant plus saine qu'elle se montrera plus soumise à la divine miséricorde et à la grâce. Elle prie fidèlement lorsqu'elle dit : « Dirigez ma route selon votre parole, et que l'iniquité ne me domine point[741]. » Comment sera-t-elle libre la volonté où l'iniquité dominera ? Et pour qu'elle ne soit pas ainsi dominée, voyez qui elle invoque. Elle ne dit pas : Dirigez ma route selon le libre arbitre, car l'iniquité ne sera pas ma maîtresse ; mais elle dit : « Dirigez ma route selon votre parole, et que l'iniquité ne me domine point. » Elle prie, elle ne promet pas ; elle confesse, elle n'assure pas ; elle souhaite une pleine liberté, elle ne vante pas sa propre puissance. Le salut en effet n'a pas été promis à tout homme qui se confie dans ses forces, mais à tout homme qui invoque le. nom du Seigneur. « Comment l'invoqueront-ils, dit l'Apôtre, s'ils ne croient pas en lui[742] ? » La fin de la vraie foi est donc d'invoquer celui en qui l'on croit pour en obtenir la force d'accomplir ses préceptes : la foi obtient ce que la loi commande.

9. Pour ne pas parler de beaucoup de préceptes et s'en tenir à celui qu'a choisi l'Apôtre comme exemple : « Vous ne convoiterez pas, » la loi semble-t-elle ici commander autre chose que la répression des mauvais désirs ? Partout où l'âme se porte, c'est l'amour qui l'y porte, comme un poids. C'est pourquoi il nous est ordonné d'enlever au poids de la cupidité pour accroître le poids de la charité jusqu'à l'anéantissement de l'une et à la perfection de l'autre ;, car la charité est la plénitude de la loi. Et cependant voyez ce qui a été écrit touchant la continence elle-même : « Et sachant que nul ne peut être continent si Dieu ne lui en fait la grâce et qu'il y avait même de la sagesse, à reconnaître de qui on obtient ce don, je m'adressai au Seigneur et lui fis ma prière[743]. » Le sage dit-il : Et sachant que nul ne peut être continent si ce n'est pas son propre libre arbitre et qu'il y avait de la sagesse à reconnaître que ce bien vient de moi-même ? Tel n'a pas été son langage, qui est celui de certains orgueilleux ; mais il a dit, comme il devait, dans la vérité de la sainte Écriture : « Sachant que nul ne peut être continent si Dieu ne lui en fait la grâce. » Dieu prescrit donc la continence, et c'est lui qui la donne ; il la prescrit par la foi, il la donne par la grâce ; il la prescrit par la lettre, il la donne par l'Esprit ; car la loi sans la grâce fait abonder le péché, et la lettre sans l'Esprit tue[744]. Il prescrit, pour que, nous efforçant d'accomplir ce qui est ordonné, et fatigués du poids de notre faiblesse, nous sachions demander le secours de la grâce, et que, si nous avons pu faire quelque chose de bon, nous ne soyons point ingrats envers celui qui nous assiste. Voilà ce qu'a fait le sage ; car la sagesse lui a appris à reconnaître de qui on obtient ce don.

10. La volonté ne cesse pas d'être libre parce qu'elle est secourue ; mais au contraire le libre arbitre est secouru parce qu'il subsiste toujours. Celui qui dit à Dieu : « Soyez mon aide[745], » confesse qu'il veut faire ce que . Dieu ordonne, mais qu'il implore son assistance afin de pouvoir l'accomplir. C'est ainsi que le sage, lorsqu'il est venu à savoir que nul n'est continent si Dieu ne lui en fait la grâce, s'est adressé au Seigneur et l'a prié. Sans aucun doute, c'est par sa volonté qu'il s'est adressé au Seigneur et qu'il l'a prié - il n'aurait pas demandé s'il n'y avait eu en lui volonté. Mais s'il n'avait pas demandé, que pourrait cette volonté ? Lors même qu'elle pourrait avant de demander, qu'est-ce que cela lui servirait si elle ne rendait grâces de ce qu'elle peut demander à Celui à qui elle doit demander ce qu'elle ne peut pas encore ? Aussi celui-là même qui est continent ne l'est pas s'il ne le veut ; mais s'il n'avait pas reçu ce don de la continence, de quoi lui servirait la volonté ? « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? et si tu l'as reçu, « pourquoi te glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu[746] ? » C'est comme si l'Apôtre disait : Pourquoi te glorifier comme si tu avais de toi-même ce que tu ne pourrais avoir si tu ne l'avais pas reçu ? Cela a été dit pour que celui qui se glorifie, se glorifie non pas en lui-même, mais dans le Seigneur[747] ; et pour que celui qui n'a pas encore de quoi se glorifier, ne l'espère pas de lui-même, mais qu'il prie le Seigneur. Mieux vaut avoir moins, pour demander à Dieu, que d'avoir plus, pour se l'attribuer à soi-même, car il vaut mieux monter de bas que de tomber de haut ; et il est écrit que « Dieu résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles[748]. » C'est donc pour l'abondance des péchés que la loi nous apprend ce que nous devons vouloir, si la grâce ne nous aide à pouvoir ce que nous voulons et à accomplir ce que nous pouvons. Elle nous aidera si nous nous défendons de la présomption et de l'orgueil, si nous nous plaisons à ce qui est humble[749], si nous rendons grâces à Dieu de ce que nous pouvons et si notre volonté l'implore avec ardeur pour ce que nous ne pouvons pas encore, appuyant notre prière d'abondantes œuvres de miséricorde, donnant pour qu'il nous soit donné, pardonnant pour qu'il nous soit pardonné.

11. Ils soutiennent que l'enfant mort sans baptême ne peut pas périr parce qu'il est né sans péché ; l'Apôtre ne dit pas cela, et je pense qu'il vaut mieux croire l'Apôtre qu'eux. Voici ce que dit ce docteur des nations, en qui le Christ parlait : « Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché ; » et peu après : « Car le jugement de condamnation vient d'un seul péché, mais la grâce de la justification délivre de beaucoup de péchés[750]. » Si donc ils trouvent par hasard un enfant dans la naissance duquel n'entre pour rien la concupiscence du premier homme, qu'ils le déclarent non sujet à cette condamnation et n'ayant pas besoin d'en être délivré par la grâce du Christ. Quel est, en effet, ce seul péché pour lequel nous sommes condamnés, si ce n'est le péché d'Adam ? Et pourquoi est-il dit que « nous sommes délivrés de beaucoup de péchés, » si ce n'est parce que la grâce du Christ non seulement efface ce seul péché par lequel se trouvent souillés les enfants qui descendent de ce premier homme, mais encore beaucoup de péchés que les hommes, en grandissant, ajoutent à celui-là par leur mauvaise vie ? Cependant l'Apôtre dit que ce péché qui s'attache à la descendance charnelle du premier homme suffit pour la condamnation. C'est pourquoi le baptême des enfants n'est pas superflu ; en les régénérant, il les délivre de la condamnation qu'ils ont encourue par leur naissance. De même qu'en dehors de la race d'Adam il ne se trouve pas d'homme qui ait été engendré selon la chair, de même il ne se trouve pas d'homme qui ait été régénéré spirituellement en dehors du Christ. Mais la génération charnelle ne nous soumet à la condamnation que pour un seul péché ; la régénération spirituelle, au contraire, efface non seulement le seul péché pour lequel on baptise les enfants, mais encore beaucoup d'autres que les hommes, en vivant mal, ajoutant au péché originel. Aussi, l'Apôtre ajoute : « Si, à cause du péché d'un seul, la mort a régné par un seul homme, à plus forte raison ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et de la justice, régneront dans la vie par un seul, Jésus-Christ. Comme donc c'est par le péché d'un seul que tous les hommes sont condamnés, ainsi par la justice d'un seul tous les hommes reçoivent la justification de la vie. Et de même que par la désobéissance d'un seul homme plusieurs sont devenus pécheurs, ainsi plusieurs sont justifiés par l'obéissance d'un seul[751]. »

42. Que diront-ils à cela ? que leur reste-t-il sinon de prétendre que l'Apôtre s'est trompé ?

Celui qui est le vase d'élection, le docteur des nations, la trompette du Christ crie : « Le jugement de condamnation vient d'un seul ; » et eux réclament, soutenant que les petits enfants qu'ils avouent tirer leur origine de ce seul homme dont parle l'Apôtre, ne tombent pas dans la condamnation, quoiqu'ils n'aient pas été baptisés dans le Christ. « Le jugement de condamnation vient d'un seul ; » que veut dire « un seul, » si ce n'est un seul péché ? car on lit ensuite : « Mais la grâce de la justification délivre de. beaucoup de péchés. » Voilà donc d'un côté le jugement de Dieu qui nous condamne pour un seul péché, et de l’autre, la grâce qui nous justifie après beaucoup de péchés. C'est pourquoi s'ils n'osent résister à l'Apôtre, qu'ils nous expliquent comment le jugement de Dieu nous condamne pour un seul péché, tandis que les hommes, après beaucoup de péchés, arrivent condamnables devant le jugement de Dieu. Mais s'ils croient que cela a été dit parce que le péché, imité par les autres pécheurs, a commencé par Adam, en sorte que de ce premier péché, tant de fois répété par eux, ils ont été entraînés dans le jugement et la condamnation, pourquoi cela n'a-t-il pas été dit aussi de la grâce et de la justification ? Pourquoi l'Apôtre n'a-t-il pas dit de la même manière : et la grâce nous a justifiés pour un seul péché ? De même qu'il se trouve chez les hommes beaucoup de péchés entre ce seul péché qu'ils ont imité et le jugement par lequel ils seront punis, car d'une seule et première faute ils sont venus à plusieurs autres qui les ont conduits au jugement et à la condamnation ; ainsi ces mêmes péchés se présentent en grand nombre dans l'intervalle du premier dont ils ont été une imitation et de la grâce par laquelle ils ont été pardonnés, parce que du péché originel les hommes sont tombés en d'autres fautes pour arriver à la grâce qui justifie. Comme donc dans l'un et l'autre, c’est-à-dire dans le jugement et la grâce, le rapport est le même entre un et plusieurs péchés, qu'ils nous disent pourquoi, d'après l'Apôtre, le jugement nous condamne pour un seul péché, et pourquoi la grâce nous délivre de plusieurs péchés ; ou plutôt qu'ils consentent à reconnaître que l'Apôtre a ainsi parlé parce qu'il y a ici deux hommes : Adam, d'où part la génération selon la chair, et le Christ, d'où part la régénération selon l'esprit. Mais Adam n'est qu'un homme, le Christ est Dieu et homme ; on conçoit donc que la régénération n'efface pas seulement le péché contracté par la génération. La génération ne nous fait contractes qu'un seul péché pour nous condamner, cas les autres fautes que l'homme ajoute par se propres œuvres, n'appartiennent pas à cette génération, mais à la vie humaine. Mais la ré génération spirituelle ne se borne pas à efface ce péché qui se tire d'Adam, elle efface aussi tout ce que l'homme par la suite â fait de mal C'est pourquoi « le jugement de condamnation vient d'un seul, tandis que la grâce de la justification délivre d'un grand nombre de péchés. »

13. « Si à cause du péché d'un seul la more a régné par un seul homme, » et les enfant ; sont purifiés de ce péché par le baptême, « à plus forte raison ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et de la justice régneront dans la vie par le seul Jésus-Christ ; » oui, à plus forte raison ils régneront dans la vie, parce que le règne de la vie sera éternel, au lieu que la mort ne fait que passer en eux et ne régnera pas éternellement. « C'est pourquoi de même que par le péché d'un seul tous les hommes tombent dans la condamnation ». dont le sacrement du baptême délivre les petits enfants, ainsi par la justice d'un seul tous les hommes parviennent à la justification de la vie. » Ici et là l'Apôtre a dit : « tous ; » ce n'est pas que tous les hommes arrivent à la grâce de la justification du Christ, lorsqu'il y en a tant qui en sont éloignés et meurent de la mort éternelle ; mais c'est que tous ceux qui renaissent à la justification ne renaissent que par le Christ, comme tous ceux qui naissent dans la condamnation ne naissent que par Adam. Car personne n'est dans cette génération en dehors d'Adam, et personne n'est dans cette régénération en dehors du Christ. Voilà pourquoi l'Apôtre dit « tous » et « tous ; » et ces mêmes qu'il désigne sous le nom de « tous, » il les désigne ensuite sous le nom de plusieurs : « de même que par la désobéissance d'un seul homme plusieurs sont devenus pécheurs, ainsi par l'obéissance « d'un seul homme plusieurs deviennent justes. » Quels sont ces « plusieurs, » si ce n'est ceux que l'Apôtre, peu auparavant, avait appelés « tous ? »

14. Voyez comment il nous parle de ce seul homme et de ce seul homme, d'Adam et du Christ ; de l'un pour la condamnation, de l'autre pour la justification, quoique celui-ci (403) soit venu comme homme longtemps après Adam. C'est pour nous apprendre que ce qu'il y a eu d'anciens justes n'a pu être délivré que par cette même foi qui nous délivre nous-mêmes : la foi de l'incarnation du Christ ; on la leur prophétisait, cette incarnation, comme on nous l'annonce aujourd'hui qu'elle, est accomplie. Aussi saint Paul appelle ici le Christ un homme, quoiqu'il soit Dieu en même temps : c'est pour empêcher de croire qu'on puisse être délivré seulement par Jésus-Christ Dieu, c'est-à-dire par le Verbe qui était au commencement, et non point aussi par la foi de son incarnation, c'est-à-dire par Jésus-Christ homme. Car cette pensée du même Apôtre doit demeurer dans sa vérité : « La mort est venue par un seul homme, et par un seul homme viendra la résurrection des morts. Car de même que tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus-Christ[752]. » Il entend ici la résurrection des justes pour l'éternelle vie, et non pas la résurrection des méchants pour l'éternelle mort ; aussi dit-il que les bons seront vivifiés, tandis que les autres seront condamnés. De là vient aussi que dans les cérémonies de l'ancienne loi, la circoncision des petits enfants est prescrite pour le huitième jour[753] ; parce que le Christ, en qui se fait le dépouillement du péché de la chair représenté par la circoncision, est ressuscité le dimanche, ou le huitième jour, celui qui suit le sabbat. L'incarnation a donc été aussi la foi des anciens justes. De là ces paroles de l'Apôtre : « Ayant le même esprit de foi, selon qu'il est écrit j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé, nous croyons nous aussi, et c'est pourquoi nous parlons[754]. » II n'aurait pas dit : « le même esprit de foi, » s'il n'avait pas voulu nous faire entendre que les anciens justes avaient l'esprit même de la foi, c'est-à-dire de l'incarnation du Christ. Mais parce qu'on leur prophétisait ce mystère dont l'accomplissement nous est annoncé, et que ce qui était voilé au temps de l'ancienne alliance est révélé sous l'alliance nouvelle, les sacrements ne sont pas les mêmes pour ces deux époques ; cependant la foi n'est pas différente, elle est la même : « comme tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés dans le Christ. »

15. A ces paroles que nous expliquons, l'Apôtre ajoute celles-ci : « La loi est survenue pour que le péché abondât ; » mais elles ne touchent pas au péché que nous tirons d'Adam, et duquel saint Paul disait plus haut : « La mort a régné par un seul ; » ces paroles s'appliquent soit à la loi naturelle qui apparaît à l'âge où l'on peut user de la raison, soit à la loi écrite, donnée par Moïse, qui elle-même ne peut pas vivifier ni délivrer de la loi de péché et de mort dérivée d'Adam, mais qui multiplie les prévarications : « car où la loi n'est pas, dit le même Apôtre, il n'y a pas prévarication[755]. » Par conséquent, comme il y a dans l'homme en état d'user de son libre arbitre, une loi, naturellement écrite au cœur, qui défend de faire à autrui ce qu'on ne voudrait point souffrir soi-même, tous sont prévaricateurs selon cette loi, même ceux qui n'ont pas reçu la loi de Moïse, dont le Psalmiste a dit : « Tous les pécheurs de la terre ont été reconnus prévaricateurs[756]. » Il est vrai, car tous les pécheurs de la terre n'ont pas transgressé la loi donnée par Moïse ; pourtant s'ils n'avaient transgressé quelque loi, ils ne seraient pas appelés prévaricateurs ; « car où la loi n'est pas, il n'y a pas prévarication. » Ainsi donc, après la violation de la loi donnée dans le paradis, la postérité d'Adam s'est trouvée sous le coup de la loi de péché et de mort, dont il a été dit : « Je vois dans mes membres une loi opposée à la loi de mon esprit, et qui me captive sous la loi de péché qui est dans mes membres[757]. » Toutefois si elle n'était point fortifiée par la mauvaise habitude, on la vaincrait plus aisément, non cependant sans la grâce de Dieu. Mais par la violation de l'autre loi, écrite dans le cœur de tout homme en âge de raison, tous les pécheurs de la terre deviennent prévaricateurs. Par la transgression de la loi donnée par Moïse, le péché abonde encore bien davantage. « Car si une loi avait été donnée qui pût vivifier, c'est vraiment de la loi que viendrait la justice. Mais l'Écriture a tout enfermé sous le péché, afin que la promesse fût accomplie en faveur des croyants par la foi en Jésus-Christ. » Ces paroles sont de l'Apôtre, vous devez les reconnaître. Il dit encore de cette loi : « La loi a été établie à cause de la prévarication jusqu'à l'avènement de Celui pour qui Dieu a fait la promesse ; et remise par les anges aux mains d'un Médiateur[758]. » C'est du Christ que parle ici saint Paul ; tous sont sauvés par sa grâce ; il sauve les petits de la loi de péché et de mort avec laquelle nous naissons ; les grands qui, dans le libre usage de leur volonté, ont transgressé la loi naturelle de la raison elle-même ; et ceux qui, ayant reçu la loi de Moïse et l'ayant violée, ont été tués par la lettre. Lorsqu'un homme manque aux préceptes mêmes de l'Évangile, il devient comme un mort de quatre jours ; il ne faut pas cependant en désespérer, à cause de la grâce de Celui qui n'a pas dit à voix basse, mais « qui a crié d'une grande voix : Lazare, sors dehors[759]. »

16. « La loi est donc survenue pour que le péché abondât, » soit quand les hommes négligent ce que Dieu ordonne, soit quand, présumant de leurs forces, ils n'implorent pas le secours de la grâce et ajoutent l'orgueil à la faiblesse. Mais si, par l'inspiration divine, ils comprennent pourquoi il faut gémir, et s'ils invoquent Celui en qui ils croient, et disent

« Ayez pitié de moi, Seigneur, selon votre grande miséricorde[760] ; j'ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j'ai péché[761]. Vivifiez-moi dans votre justice[762] ; détournez de moi la voie de « l'iniquité, et ayez pitié de moi selon votre loi[763]. Que je ne marche pas d'un pied superbe, et que la main des pécheurs ne m'ébranle point[764]. Dirigez mes pas selon votre parole, de peur que l'iniquité ne me domine[765], car les pas de l'homme sont dirigés par le Seigneur, et l'homme voudra marcher dans la voie de[766] Dieu ; » si, dis-je, les hommes adressent à Dieu ces prières et beaucoup d'autres qui nous avertissent que, pour accomplir les préceptes divins, il nous faut implorer l'assistance de Celui-là même qui ordonne ; alors, après ces oraisons et ces gémissements, se vérifieront ces paroles : « Où le péché a abondé, la grâce a surabondé[767], » et ces autres . « Beaucoup de péchés lui sont pardonnés, parce qu'elle a beaucoup aimé[768] ; » alors l'amour de Dieu, pour accomplir la loi dans sa plénitude, se répand dans le cœur, non point par les forces de la volonté qui est en nous, mais par l'Esprit-Saint qui nous a été donné. Il connaissait bien la loi, celui qui disait : « Je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; » cependant il ajoutait . « Mais je vois dans mes membres une autre loi opposée à la loi de mon esprit, et qui me captive sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ[769]. » Pourquoi n'a-t-il pas dit plutôt : par mon libre arbitre, si ce n'est parce que la liberté sans la grâce n'est pas liberté, mais désobéissance.

17. Après donc que l'Apôtre dit : « La loi est survenue pour que le péché abondât ; mais où le péché a abondé, la grâce a surabondé, » il ajoute : « Afin que, comme le péché a régné dans la mort, ainsi la grâce règne par la justice dans la. vie éternelle par Jésus-Christ Notre-Seigneur. » Lorsqu'il a dit : « comme le péché a régné dans la mort, » il ne dit pas : Par un seul homme ou par le premier homme, ou par Adam. En effet, il avait déjà dit que « la loi était survenue pour que le péché abondât ; » or cette abondance du péché n'appartient pas à la descendance du premier homme, mais à la prévarication de la vie humaine qui, à mesure que l'âge arrive, s'ajoute à la souillure unique et originelle contractée par les enfants. Mais parce que la grâce. du Sauveur efface tout cela, et même ce qui n'appartient pas à la faute originelle, l'Apôtre, après avoir dit : « Ainsi la grâce règne par la justice dans la vie éternelle, » ajoute, « par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

18. Que nul raisonnement contre ces paroles de l'Apôtre n'empêche les enfants d'arriver au salut qui est dans Jésus-Christ Notre-Seigneur, car nous devons d'autant plus parler pour eux qu'ils ne le peuvent eux-mêmes. « Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché ; et ainsi elle a passé dans tous les hommes, par celui en qui tous ont péché. » De même que les enfants ne peuvent s'affranchir de la descendance du premier homme, ainsi ils ne peuvent s'affranchir de son péché, et seul le baptême du Christ l'efface. « Le péché a été dans le monde jusqu'à la loi ; » cela ne veut pas dire que, par la suite, le péché n'a plus été dans personne, mais cela veut dire que la lettre de la loi était impuissante à effacer ce qui ne pouvait l'être que par le seul Esprit de la grâce. De peur donc que qui ce soit, confiant dans les forces, je ne dis pas de sa volonté, mais plutôt de sa vanité, ne crût que la loi pouvait suffire au libre arbitre et ne se moquât de la grâce du Christ, l'Apôtre dit que : « Le péché a été dans « le monde jusqu'à la loi, mais il n'était point réputé péché quand la loi n'existait pas. » Il ne dit point qu'il n'y avait pas péché, mais que le péché n'était pas réputé tel, parce qu'il n'y avait pas de loi pour le faire reconnaître : chez l'enfant pas de loi de raison, chez les peuples pas de loi écrite.

19. « Mais, dit l'Apôtre, la mort a régné depuis Adam jusqu'à Moïse, » parce que la loi donnée par Moïse n'a pas pu détruire le règne de la mort : la grâce du Christ seule l'a pu. Et voyez en qui elle a régné ; « en ceux même qui n'ont pas péché par la ressemblance de la prévarication d'Adam. » La mort a donc régné dans ceux même qui n'ont pas péché. Mais saint Paul nous montre pourquoi elle a régné lorsqu'il dit : « Par la ressemblance de la prévarication d'Adam, » Telle est en effet la meilleure manière de comprendre ce passage. Ainsi après avoir dit : « La mort a régné en ceux qui n'ont pas péché, » il ajoute : « Par la ressemblance de la prévarication d'Adam ; » et semble nous expliquer de cette façon pourquoi la mort a régné dans ceux qui n'ont pas péché ; c'est que leurs membres portaient la ressemblance de la prévarication d'Adam. Ce passage peut aussi se lire de la sorte « La mort a régné depuis Adam. jusqu'à Moïse dans ceux même qui ont péché, non par la ressemblance de la prévarication d'Adam. » En effet, les enfants ne pouvant faire usage encore de la raison, comme Adam lorsqu'il pécha, n'ayant non plus reçu aucun commandement qu'ils aient pu transgresser comme lui, et n'ayant été enveloppés que dans le péché originel, c'est par ce péché originel que le règne de la mort les pousse à la condamnation. Ce règne de la mort ne cesse que dans ceux qui, régénérés par la grâce du Christ, appartiennent à son royaume ; car si la mort temporelle, quoique dérivée du péché originel, tue en eux le corps, elle n'entraîne pas l'âme dans la punition représentée par le règne de la mort ; ainsi l'âme, renouvelée parla grâce, n'est pas condamnée à la mort éternelle, c’est-à-dire qu'elle n'est pas séparée de la vie de Dieu, tandis que la mort temporelle, ne reste pas moins le partage de ceux-là même qui sont rachetés par la mort du Christ ; Dieu la leur laisse pour l'exercice de la foi et pour les combats de ce monde, ces combats où les martyrs (405) ont été si grands ; mais cette mort même disparaîtra par le renouvellement du corps que la résurrection nous promet. Car la mort sera là entièrement absorbée dans sa victoire[770] ; la grâce du Christ ne lui permet pas maintenant de régner, de peur qu'elle n'entraîne dans les peines de l'enfer les âmes de ses fidèles. Quelques exemplaires ne disent pas : « En ceux qui n'ont point péché, » mais « en ceux qui ont péché par la ressemblance de la prévarication d'Adam : » ce qui ne changerait pas le sens du passage. Car, d'après cette version, ils ont péché « par la ressemblance de la prévarication d'Adam, en qui tous ont péché, » comme il est marqué précédemment. Mais, toutefois, les manuscrits grecs, qui ont servi à la version latine de l'Écriture, présentent pour la plupart un texte conforme à ce que nous avons dit.

20. Il y a diverses manières d'entendre ce que l'Apôtre ajoute sur Adam, « qui est la forme de celui qui doit venir. » Ou la forme d'Adam est celle du Christ par opposition, en ce sens que tous sont vivifiés dans le Christ comme tous meurent en Adam, et que plusieurs sont établis justes par l'obéissance du Christ comme plusieurs sont établis pécheurs par la rébellion du premier homme ; ou bien Adam est une forme de ce qui doit être, à cause de la forme de mort qu'il a imprimée à sa postérité. Cependant il est mieux d'entendre que la forme d'Adam est la forme du Christ par opposition, car c'est sur cette opposition qu'insiste l'Apôtre. Cependant, pour qu'on ne s'imagine point qu'il y a égalité entre ces deux formes par opposition, il ajoute : « Mais il n'en est pas du don comme du péché ; car si à cause du péché d'un seul plusieurs sont morts, combien plus encore la grâce de Dieu et le don par la grâce d'un seul homme, qui est Jésus-Christ, abonderont sur plusieurs ! » Ceci ne signifie point que la grâce du Christ se répandra sur un plus grand nombre, puisque les damnés seront plus nombreux, mais la grâce abondera davantage, parce que, dans ceux qui sont rachetés par le Christ, la forme de mort prise d'Adam n'a qu'un temps, tandis que la. forme de vie prise du Christ subsistera éternellement. Quoique donc, selon l’Apôtre, Adam soit par opposition la forme de Celui qui doit venir, pourtant la régénération par le Christ produit plus de bien que ne fait de mal la génération par Adam. « Et il n'en est pas du don comme du péché venu par un seul, car le jugement de condamnation vient d'un seul péché, mais la grâce de la justification nous délivre de plusieurs. » La différence entre les deux ne vient pas seulement de ce qu'Adam ne nuit que pour un temps à ceux que le Christ rachète pour l'éternité ; mais encore de ce que les descendants d'Adam, souillés uniquement de la faute originelle, sont livrés à la condamnation si le Christ ne les rachète, tandis que la rédemption du Christ efface beaucoup de fautes ajoutées à cette faute première par l'abondance de l'iniquité prévaricatrice. Nous avons déjà vu cela plus haut.

21. N'écoutez pas ceux qui vous diraient quelque chose de contraire à ces paroles de l'Apôtre, et qui les comprendraient autrement, si vous voulez vivre par le Christ et dans le Christ. D'après ceux dont vous me parlez, le sens de l'Apôtre, c'est que les pécheurs appartiennent au premier homme, non point à cause du péché que nous tenons de lui par notre naissance, mais parce qu'en péchant nous l'imitons. Si telle avait été la pensée de saint Paul, il aurait choisi plutôt l'exemple du démon, car le démon est le premier qui ait péché, et le genre humain ne tire en rien de lui son origine : il le suit par la seule imitation. De là vient que le démon est appelé le père des impies, comme Abraham est appelé notre père, parce que nous sommes les imitateurs de sa foi, et non point à cause d'une descendance charnelle[771]. C'est pourquoi il a été dit du démon lui-même : « ceux qui sont de son parti l'imitent[772]. » Ensuite, si l'Apôtre n'a parlé du premier homme que parce qu'il a été le premier pécheur parmi les hommes, et s'il a voulu dire que tous les hommes pécheurs lui appartiennent en l'imitant, pourquoi n'a-t-il pas cité Abel, le premier juste parmi les hommes, et n'a-t-il pas dit que tous les justes lui appartiennent par l'imitation de sa justice ? Mais il a cité Adam et ne lui a opposé que le Christ ; de même en effet que cet homme .par son péché, a corrompu sa postérité, ainsi ce Dieu-homme, par sa justice, a sauvé son héritage : l'un en communiquant l'impureté de sa chair, ce que n'avait pu l'impie démon ; l'autre en répandant la grâce de son Esprit, ce que n'avait pu le juste Abel.

22. Nous avons dit beaucoup de choses sur ces questions dans d'autres ouvrages et dans des discours adressés aux fidèles ; car des gens se sont rencontrés même au milieu de nous pour semer partout où ils ont pu ces nouveaux germes d'erreur. La miséricorde de Dieu, par notre ministère et le ministère de nos frères, a guéri de cette peste quelques-uns d'entre eux ; toutefois, je crois qu'il en reste encore ici, et surtout à Carthage ; mais ils parlent peu et se cachent, craignant l'inébranlable foi de l'Église. L'un d'eux, nommé Célestius[773], avait fait effort pour se glisser dans la prêtrise à Carthage ; mais nos frères, par un fidèle usage de leur liberté, le citèrent devant les évêques à cause de ses discours contre la grâce du Christ. Il fut contraint d'avouer que le baptême est donné aux enfants parce que la rédemption leur est également nécessaire. Quoiqu'il ait refusé de s'expliquer davantage sur le péché originel, ce seul mot de rédemption ne dérange pas peu son système. De quoi les enfants seraient-ils rachetés si ce n'est de la puissance du démon, en laquelle ils ne pourraient pas être sans le péché originel ? A quel prix sont-ils rachetés, si ce n'est au prix du sang du Christ, répandu pour la rémission des péchés, ainsi qu'il est clairement écrit dans l'Évangile[774] ? Comme Célestius est parti plus convaincu d'erreur et plus détesté de l'Église que corrigé et apaisé, j'appréhende que ce ne soit peut-être lui qui essaye de troubler votre foi ; c'est pourquoi j'ai cru devoir vous prononcer son nom. Mais que ce soient lui ou des complices de son erreur, car ils sont malheureusement en grand nombre, et là où on ne les réfute pas ils font des prosélytes, et leur foule s'accroît au point que j'ignore où tout cela aboutira ; nous aimons mieux les guérir dans le sein de l'Église que de les retrancher de son corps comme des membres incurables, si cependant une autre conduite à leur égard ne devient pas nécessaire. En épargnant ce qui est pourri, il est bien à craindre que la pourriture ne s'étende. Mais la miséricorde de Notre-Seigneur est assez puissante ; qu'elle délivre plutôt de cette peste ceux qui en sont atteints ; elle le fera sans doute s'ils considèrent fidèlement et mettent en pratique cette parole de l'Écriture : « Celui qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé[775]. »

23. Voici maintenant en peu de mots une réponse à votre question sur les riches. Ceux dont vous me parlez soutiennent « que le riche ne peut pas entrer dans le royaume de Dieu, à moins qu'il n'ait vendu tout ce qu'il possède et que même les bonnes œuvres qu'il accomplirait à l'aide de ses richesses ne lui serviraient de rien. » Nos pères, Abraham, Isaac et Jacob, qui depuis longtemps ont quitté cette vie, se sont dérobés aux raisonnements de ces gens-là ; tous ces saints personnages n'avaient pas peu de richesses, comme l'Écriture l'atteste. Pourtant Celui qui s'est fait pauvre pour nous, quoiqu'il fût véritablement riche, a prédit par une promesse certaine que plusieurs viendraient de l'Orient et de l'Occident et auraient place dans le royaume des cieux, non pas au-dessus d'eux, ni sans eux, mais avec eux[776]. Le riche superbe, vêtu de pourpre et de lin, et qui vivait en des festins splendides, fut condamné après sa mort aux supplices de l'enfer ; mais, tout riche qu'il était, s'il avait eu pitié du pauvre couvert d'ulcères qui était couché et dédaigné devant sa porte, il aurait mérité, lui aussi, miséricorde. Et si ce pauvre n'avait été qu'indigent sans être juste, les anges ne l'auraient point emporté dans le sein d'Abraham, qui avait été riche sur la terre. Pour nous faire comprendre que dans l'un ce ne fut pas la pauvreté en elle-même qui reçut une récompense divine et que dans l'autre ce ne furent pas les richesses en elles-mêmes qui encoururent la condamnation, mais la piété du pauvre et l'impiété du riche ; l'Évangile nous montre en même temps le riche impie livré au, supplice du feu et le pauvre pieux porté dans le sein du riche[777]. Pendant que ce riche vivait, il possédait ses richesses avec de telles dispositions de cœur et les considérait pour si peu de chose à côté des commandements de Dieu, qu'il ne refusa pas, comme témoignage de soumission aux ordres divins, l'immolation même d'un fils unique, à qui il espérait et souhaitait laisser ses richesses en héritage.

24. On dira ici que nos pères des temps anciens n'ont pas vendu tout ce qu'ils possédaient pour le donner aux pauvres, parce que lé Seigneur ne le leur avait pas ordonné. La nouvelle alliance n'ayant point encore été révélée et ne devant l'être que dans la plénitude des temps, la vertu des patriarches n'avait pas eu à se révéler elle-même. Dieu voyait dans leurs cœurs que cette vertu les rendait aisément capables de ce sacrifice ; lui qui est le Dieu de tous les saints, il avait rendu à ces patriarches un témoignage insigne en daignant parler d'eux comme de ses principaux amis : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob : c'est là mon nom pour l'éternité[778]. » Mais, après que le grand mystère de la piété s'est manifesté dans la chair[779], et que pour appeler toutes les nations à la vérité a brillé l'avènement du Christ, objet de la foi même des patriarches qui gardaient comme dans sa racine l'arbre dont parle l'Apôtre[780], l'olivier de cette foi qui devait se déployer en son temps ; alors il a été dit au riche : « Va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; et viens, suis-moi[781]. »

25. Il y a un semblant de raison dans ces allégations. Mais qu'on entende tout, qu'on fasse attention à tout ; qu'on n'ouvre pas les oreilles d'un côté pour les fermer de l'autre. A qui le Seigneur a-t-il commandé cela ? Assurément au riche qui demandait un conseil pour obtenir la vie éternelle. « Que ferai-je pour obtenir la vie éternelle ? » avait-il dit au Seigneur. Le Seigneur ne lui répondit pas : Si tu veux venir à la vie, va, vends tout ce que tu as ; mais : « Si tu veux venir à la vie, observe les commandements. » Le jeune homme ayant répliqué qu'il gardait les préceptes de la loi que le Seigneur avait rappelés, et lui ayant demandé ce qu'il lui manquait encore, reçut cette réponse : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres. » Et, de peur qu'il ne crût perdre ainsi ce qu'il aimait tant, le Seigneur lui dit encore : « Et tu auras un trésor dans les cieux. » Puis il ajouta : « Et viens, suis-moi, » pour écarter l'idée que tous ces sacrifices pussent servir à quelque chose s'il ne suivait pas le Christ. Mais le jeune homme se retira triste en voyant comment il avait gardé les commandements de la loi : je crois que c'est avec plus d'orgueil que de vérité qu'il s'était donné pour un observateur fidèle de ces commandements. Cependant le bon Maître a distingué les préceptes de la loi d'une plus excellente perfection ; car là il dit : « Si tu veux venir à la vie, garde les commandements ; » et ici : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, etc. » Pourquoi donc les riches, même sans cette perfection, n'arriveraient-ils pas à la vie s'ils gardent les commandements, s'ils donnent pour qu'il leur soit donné, s'ils pardonnent pour qu'il leur soit pardonné[782] ?

26. Car nous croyons que l'apôtre Paul a été le ministre de la nouvelle alliance lorsqu'il a écrit à Timothée : « Ordonne aux riches de ce monde de ne pas s'élever à des pensées d'orgueil, de ne pas mettre leur espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous fournit tout en abondance pour que nous en jouissions. Qu'ils fassent le bien, qu'ils soient riches en bonnes œuvres, qu'ils donnent aisément, qu'ils partagent, qu'ils se préparent un trésor qui soit pour l'avenir un solide fondement, afin qu'ils gagnent la vie éternelle[783]. » C'est de cette vie que le Sauveur parlait au jeune homme lorsqu'il lui disait : « Si tu veux venir à la vie. » Je pense qu'en prescrivant ces choses, l'Apôtre instruisait les riches et ne les trompait pas. Il ne dit point : Ordonne aux riches de ce monde de vendre tout ce qu'ils ont, de le donner aux pauvres et de suivre le Seigneur ; mais il leur commande « de ne pas se laisser aller à des pensées d'orgueil et de ne pas mettre leur espérance dans des richesses incertaines. » Ce ne sont pas les richesses elles-mêmes qui ont conduit le riche aux tourments de l'enfer, c'est cet orgueil par lequel il dédaignait le pauvre, ami de Dieu, couché devant sa porte, c'est cette espérance dans les richesses incertaines par laquelle il se croyait heureux sous la pourpre et le lin et au milieu des festins splendides.

27. Peut-être se croirait-on fondé à fermer la porte du royaume des cieux au riche qui même se montrerait fidèle à ces prescriptions de l’Apôtre, à cause de ces paroles du Seigneur : « En vérité, je vous le dis, le riche entrera difficilement dans le royaume des cieux ; et encore une fois, je vous le dis, un chameau passera plus aisément par le trou d'une aiguille qu'un riche n'entrera dans le royaume des cieux. » Que conclure de là ? L'Apôtre parle-t-il contre le Seigneur, ou bien ces gens-là ne savent-ils pas ce qu'ils disent ? Qui faut-il croire ? Que le chrétien choisisse. Je pense qu'il vaut mieux croire que ces gens-là ne savent pas ce qu'ils disent que de croire que Paul parle contre le Seigneur. Ensuite pourquoi n'entendent-ils pas jusqu'au bout le Seigneur lui-même qui dit à ses disciples attristés de la misère des riches . « Ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu ? »

28. Mais, disent-ils, le Seigneur a parlé ainsi parce qu'il devait se rencontrer des riches qui, après avoir entendu l'Évangile, vendraient leurs biens, en donneraient le prix aux pauvres pour suivre le Seigneur et entreraient dans le royaume des cieux, et qu'ainsi s'accomplirait ce qui paraissait difficile : il ne leur suffirait pas, pour obtenir la véritable vie, de demeurer dans leurs richesses en gardant le précepte de l'Apôtre, c'est-à-dire en ne pas se laissant aller à des pensées d'orgueil, en ne pas mettant leur espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, en faisant du bien, en donnant aisément, en fournissant aux besoins des pauvres ; ils devraient aussi vendre tous leurs biens pour accomplir ces préceptes apostoliques.

29. S'ils soutiennent cela, et je sais que c'est leur langage, ils ne font pas attention à la manière dont le Seigneur établit ici sa grâce contre leur doctrine. Il ne dit pas : Ce qui paraît impossible aux hommes leur devient facile s'ils le veulent ; mais : « Ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu : » montrant par là que ces choses, lorsqu'elles se font bien, se font non point par la puissance de l'homme mais par la grâce de Dieu. Qu'ils considèrent donc ceci, et s'ils blâment ceux qui se glorifient dans leurs richesses, qu'ils prennent garde de mettre leur confiance dans leur propre vertu ; car le Psalmiste reprend en même temps « ceux qui se confient dans leur propre vertu et ceux qui se glorifient dans l'abondance de leurs richesses[784]. » Que les riches l'entendent donc : « ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu ; » et soit qu'ils demeurent dans leurs richesses et qu'ils s'en servent pour de bonnes œuvres, soit qu'après les avoir vendues et en avoir distribué le prix aux pauvres, ils entrent dans le royaume des cieux, qu'ils attribuent ce bienfait à la grâce de Dieu et non point à leurs propres forces. Ce qui est impossible aux hommes est facile, non pas aux hommes, mais à Dieu. Que ces gens-là l'entendent aussi ; et s'ils ont déjà tout vendu et donné aux pauvres, ou s'ils y pensent et s'y disposent pour se préparer à entrer dans le royaume des cieux, qu'ils ne l'attribuent point à leur vertu, mais à la même grâce divine. Ce qui est impossible aux hommes ne leur est pas facile puisqu'ils sont hommes, mais est facile à Dieu. Voici ce que leur dit l'Apôtre : « Opérez votre salut avec crainte et tremblement, car c'est Dieu qui produit en vous et le vouloir et le faire, selon qu'il lui plaît[785]. » Ils disent que ce sont ces paroles du Seigneur : « et venez, suivez-moi, » qui leur ont fait prendre la résolution de vendre leurs biens pour devenir parfaits ; mais pourquoi, dans leurs bonnes œuvres, présument-ils uniquement de leur volonté propre, et n'entendent-ils pas le sévère témoignage de ce même Seigneur qu'ils prétendent suivre : « Sans moi vous ne pouvez rien faire[786] ? »

30. Si ces mots de l'Apôtre : « Ordonne aux riches de ce monde de ne pas se laisser aller à des pensées d'orgueil et de ne pas mettre leur espérance dans des richesses incertaines ; » si ces mots signifient qu'ils doivent vendre tout ce qu'ils possèdent, et en distribuer le prix aux pauvres, pour se conformer ainsi aux autres prescriptions : donner aisément, partager, se préparer un trésor qui soit pour l'avenir un fondement solide, et si saint Paul ne croit pas qu'ils puissent entrer autrement dans le royaume des cieux, il trompe donc ceux dont il règle avec tant de soin les maisons par des conseils salutaires, lorsqu'il marque comment les femmes doivent se conduire envers leurs maris, les maris envers leurs femmes, les enfants envers les parents, les parents envers les enfants, les serviteurs envers les maîtres, les maîtres envers les serviteurs ! Comment ces choses seraient-elles possibles sans maison et sans quelque bien domestique ?

31. Seraient-ils embarrassés de ces paroles du Seigneur : « Quiconque aura quitté pour moi tous ses biens, recevra en ce siècle le centuple et possédera dans l'avenir la vie éternelle[787] ? » Autre chose est de quitter, autre chose est de vendre ; car l'épouse elle-même est au nombre des biens qu'il faut quitter pour s'attacher à Dieu, et aucune loi humaine ne permet de la vendre, et les lois du Christ ne permettent pas de la quitter, sauf le cas de fornication[788]. Que signifient donc ces préceptes qui ne sauraient se contredire, si ce n'est que parfois se présente l'alternative de quitter ou une épouse ou le Christ ; le cas, par exemple, où un mari chrétien déplairait à sa femme, et où celle-ci l'obligerait à choisir entre elle et le Christ ? Que doit-il choisir, sinon le Christ, et ne sera-t-il pas digne de louanges de laisser sa femme pour le Christ ? Le Seigneur a en vue deux époux chrétiens, lorsqu'il défend à un mari de quitter sa femme, sauf le cas de fornication. Mais quand l'un des deux est infidèle, on doit s'inspirer de ce conseil de l'Apôtre . Si la femme infidèle consent à demeurer avec le mari fidèle, qu'il ne la quitte pas ; que la femme fidèle fasse de même envers le mari infidèle, s'il consent à demeurer avec elle. Que si l'infidèle veut s'en aller, qu'il « s'en aille, car, en pareille rencontre, notre frère ou notre sœur ne sont pas asservis[789] : » c'est-à-dire si l'époux infidèle ne veut pas demeurer avec celui qui est fidèle, que celui-ci reconnaisse sa liberté ; qu'il ne se regarde pas comme tellement asservi qu'il doive abandonner même sa foi pour ne pas perdre l'époux qui a manqué à la sienne.

32. Il doit en être ainsi des enfants et des parents, des frères et des sœurs, si l'occasion se présente de choisir entre eux et le Christ. Il faut donc en cet endroit, comprendre de la même manière ce qui est dit de la maison et des champs, et de ces choses qu'on possède à prix d'argent. Le Seigneur, en effet, ne dit pas, non plus, à propos de ces biens Quiconque aura vendu pour moi tout ce qu'il est permis de vendre ; mais il dit : « Quiconque aura quitté, etc. » Car il peut se faire qu'une puissance dise à un chrétien : Tu ne seras plus chrétien, ou si tu veux persister à l'être tu n'auras plus ni maisons, ni propriétés. C'est alors aussi que ces riches qui auraient résolu de garder leurs richesses, afin de s'en servir pour des œuvres qui les auraient rendus agréables à Dieu, devraient plutôt les quitter à cause du Christ que de quitter le Christ à cause d'elles ; ils recevraient ainsi en ce siècle le centuple (la perfection de ce nombre signifie toute chose, car les richesses du monde entier appartiennent à l'homme fidèle, et il en devient de la sorte comme n'ayant rien et possédant tout) ; et, dans le siècle futur, ils posséderaient la vie éternelle, au lieu que l'abandon du Christ pour ces faux biens les précipiterait dans l'éternelle mort.

33. Ce ne sont pas là seulement les devoirs des chrétiens, qui, s'élevant à des pensées de perfection, ont vendu leur bien pour le donner aux pauvres et ont déchargé leurs épaules du poids des intérêts humains pour mieux porter le joug du Christ ; mais l'homme le plus faible, le moins propre à cette perfection glorieuse, qui cependant se souvient qu'il est vraiment chrétien, si on lui dit qu'il faut quitter toutes ces choses ou le Christ, se . réfugiera plutôt dans « la forte tour en face de l'ennemi[790]. » Car lorsqu'il bâtissait cette tour dans sa foi, il a supputé la dépense qu'il avait à faire pour l'achever[791] ; c'est-à-dire que la disposition avec laquelle il est arrivé à la foi n'a pas été le renoncement à ce siècle uniquement en paroles ; et s'il achetait quelque chose, il était comme ne le possédant pas ; il usait de ce monde comme n'en usant point[792], ne mettant pas son espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant.

34. Tout homme renonçant à ce siècle, renonce sans doute à tout ce qu'il a pour qu'il puisse être disciple du Christ ; car le Christ lui-même, après les comparaisons tirées des dépenses nécessaires à la construction de la tour et des préparatifs de la guerre contre un roi ennemi, ajoute : « Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il a, ne peut pas être mon disciple[793] : » c'est pourquoi il renonce à ses richesses, s'il en a, en sorte que, ne les aimant pas du tout, il les distribue aux pauvres et se débarrasse de fardeaux inutiles, ou que, aimant mieux le Christ, il met en lui son espérance qu'il cesse de mettre dans ces richesses, et en use de manière à amasser des trésors dans le ciel par des aumônes et des dons multipliés, prêt à s'en séparer s'il ne peut les garder sans quitter le Christ, comme il se séparerait de ses père et mère, de ses enfants, de ses frères et de sa femme. Si ce n'est pas ainsi qu'il renonce à ce siècle en embrassant la foi, il devient semblable à ceux sur lesquels gémit le bienheureux Cyprien : « Ils renoncent au siècle seulement en paroles et non point par leurs actions. » Car lorsque vient la tentation et qu'il craint plus de perdre les biens de ce monde que de renier le Christ, c'est à lui qu'on peut appliquer cette parole évangélique : « Voilà un homme qui a commencé à bâtir et n'a pas pu achever[794]. » C'est lui aussi qui, son ennemi se trouvant encore bien loin, a envoyé des ambassadeurs chercher la paix, c'est-à-dire que les approches et les menaces de la tentation ont suffi pour lui faire abandonner et renier le Christ, afin de ne pas manquer de ces biens qu'il préfère au Christ. Et il y en a beaucoup qui lui ressemblent et croient que la religion chrétienne doit les aider à accroître leurs richesses et à multiplier leurs plaisirs sur la terre.

35. Tels ne sont pas les riches vraiment chrétiens : ils possèdent les richesses sans en être possédés et ne les préfèrent pas au Christ ; c'est d'un cœur sincère qu'ils ont renoncé au siècle ; ils ne mettent nulle espérance en des biens pareils. Ils instruisent, comme il convient, de la religion chrétienne, leurs enfants, toute leur maison. Hospitaliers dans leur demeure, ils reçoivent le juste en sa qualité de juste pour recevoir la récompense du juste[795]. Ils partagent leur pain avec celui qui a faim, donnent des vêtements à celui qui est nu, rachètent le captif et se préparent un trésor qui soit dans l'avenir un solide fondement pour gagner la véritable vie[796]. Si par hasard ils ont à supporter des pertes d'argent pour la foi du Christ, ils haïssent leurs richesses ; si pour le Christ ce monde les menace de les priver ou de les séparer de ceux qui leur sont chers, ils haïssent père et mère, frère, enfants, épouse ; enfin s'il leur faut ou abandonner le Christ ou abandonner leur vie à un ennemi, ils haïssent leur vie. Ils ont appris qu'avec une autre conduite ils ne pourraient pas être les disciples du Christ[797].

36. Quoiqu'il leur ait été ordonné de haïr pour le Christ jusqu'à leur vie, ils ne veulent ni la vendre ni se l'arracher de leurs propres mains ; mais ils sont prêts à la donner en mourant pour le nom du Christ, de peur de vivre avec une âme morte en reniant le Sauveur. S'ils n'ont pas vendu leurs biens selon l'avis du Christ, ils doivent être disposés à les quitter pour lui, de peur de périr avec ces biens en perdant le Christ. Nous avons de riches et illustres chrétiens de l'un et de l'autre sexe qui pour ce motif se sont élevés bien haut par la gloire du martyre. Plusieurs aussi qui auparavant n'avaient pas eu le courage d'embrasser la perfection évangélique en, vendant leurs biens, sont tout à coup devenus parfaits en imitant la passion du Christ ; et après avoir entretenu, avec leurs richesses, quelque faiblesse de la chair et du sang, ils ont soudain combattu jusqu'à l'effusion du sang, pour leur foi contre le péché. Quant aux riches, à qui n'est point échue la couronne du martyre, et qui n'ont pas suivi le grand et beau conseil de vendre leur bien pour le donner aux pauvres, mais qui cependant exempts de crimes damnables, ont nourri, vêtu et logé le Christ, ils ne seront point assis avec Jésus-Christ pour juger dans la gloire au dernier jour, mais ils paraîtront à sa droite pour être jugés miséricordieusement[798]. « Heureux les miséricordieux, car Dieu aura pitié d'eux[799] ; et un jugement sans miséricorde est réservé à celui qui n'aura pas fait miséricorde : la miséricorde s'élève au-dessus de la rigueur du jugement[800]. »

37. Que ces gens-là cessent donc de parler contre les Écritures ; que dans leurs discours ils excitent aux grandes choses sans condamner les moindres. Ne peuvent-ils pas exhorter à la sainte virginité sans condamner les liens du mariage, quand l'Apôtre nous enseigne que chacun reçoit de Dieu un don particulier, l'un d'une manière, l'autre d'une autre[801] ? Qu'ils marchent dans la voie de la perfection après avoir vendu tous leurs biens et en avoir distribué miséricordieusement le prix ; mais s'ils sont véritablement pauvres du Christ, et que ce ne soit pas pour eux mais pour le Christ qu'ils amassent, pourquoi punissent-ils ceux de ses membres qui sont faibles, avant d'avoir reçu leurs sièges de juges ? S'ils sont de ceux à qui le Seigneur a dit : « Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël[802] ; » de ceux dont l'Apôtre dit : « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges[803] ? » qu'ils se préparent plutôt a recevoir dans les tabernacles éternels, non pas les riches coupables, mais les riches religieux dont ils seront devenus les amis, grâce à un bon emploi des richesses injustes[804]. Car je crois que quelques-uns de ces discoureurs audacieux et inconsidérés sont soutenus dans leurs besoins par des riches chrétiens et pieux. L'Église a en quelque sorte ses soldats et en quelque sorte ses intendants[805]. « Qui a jamais fait la guerre à ses dépens ? » dit l'Apôtre. Elle a sa vigne et ses vignerons, elle a son troupeau et ses pasteurs. « Qui plante la vigne et « ne mange pas de son fruit ? » dit le même Apôtre ? « qui paît un troupeau et ne boit pas de son lait[806] ? » Et toutefois raisonner et enseigner comme raisonnent et enseignent ces hommes-là, ce n'est pas combattre, c'est se révolter ; ce n'est pas planter la vigne, c'est l'arracher ; ce n'est pas rassembler le troupeau et le mener paître, c'est séparer les brebis du troupeau et les perdre.

38. Nourris et vêtus par les bontés pieuses des riches (car dans leurs besoins ils ne reçoivent pas uniquement de ceux qui ont vendu tous leurs biens), ils ne sont pas néanmoins condamnés par des membres plus excellents du Christ qui vivent du travail de leurs mains pour pratiquer une plus haute vertu fortement recommandée par l'Apôtre[807] ; ils ne doivent pas non plus condamner des chrétiens d'un mérite inférieur dont les libéralités religieuses les font subsister ; mais il faut que la sainteté de leur vie et la vérité de leurs discours leur donnent le droit de dire à ces riches : « Si nous avons semé en vous des biens spirituels, est-ce une grande chose que nous recueillions de vos biens temporels[808] ? » Les serviteurs de Dieu qui vivent du produit des œuvres honnêtes de leurs mains seraient bien moins blâmables de condamner ceux dont ils ne reçoivent rien que ne le sont des chrétiens qui, par infirmité de corps, ne pouvant travailler de leurs mains, condamnent ces mêmes riches aux dépens desquels ils subsistent.

39. Moi qui écris ceci, j'ai beaucoup aimé et j'ai suivi, non point par mes forces, mais par la grâce de Dieu, le conseil de perfection que le Seigneur donne en ces termes au jeune riche : « Va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres, tu auras un trésor dans le ciel ; et viens, suis-moi[809]. » Cela ne me sera pas compté pour peu parce que je n'étais pas riche ; les apôtres n'étaient pas riches non plus, eux qui les premiers nous ont donné cet exemple. Mais celui qui renonce à ce qu'il a et à ce qu'il pourrait souhaiter renonce au monde entier. Ce que j'ai fait de progrès dans cette voie, je le sais mieux que personne, mais Dieu le sait mieux que moi. J'exhorte les autres, autant que je le puis, à prendre cette résolution, et j'ai des compagnons à qui ce dessein a été inspiré par mon ministère. Mais en conseillant cet état parfait, nous n'avons garde de nous écarter de la saine doctrine, ni de condamner avec une vaine arrogance ceux qui n'en font pas autant ; nous ne leur disons point qu'il lie leur sert de rien de se conduire chastement dans le mariage, de gouverner chrétiennement leurs maisons et leurs familles, de se préparer un trésor dans l'avenir par des œuvres de miséricorde : en parlant ainsi, nous ne serions pas les commentateurs, mais les accusateurs des saintes Écritures. Je me suis cité moi-même parce que ces gens-là, quand ils sont combattus par des chrétiens qui n'ont pas suivi ce conseil du Seigneur, répondent que la principale raison de leurs adversaires c'est attachement à leurs propres vices et éloignement pour les préceptes évangéliques. Sans parler des riches qui, trop faibles pour aller jusqu'au renoncement, font pourtant de leurs biens un pieux usage, je dirai que les cupides et les avares eux-mêmes qui usent mal de leurs richesses, qui attachent un cœur de boue à un terrestre trésor et que l'Église doit porter avec elle jusqu'à la fin comme les filets enferment les mauvais poissons jusqu'à ce qu'ils soient tirés sur le rivage[810], sont plus supportables que ces chrétiens étranges qui, en semant de pareilles doctrines, veulent paraître grands pour avoir vendu leurs richesses on quelque petit patrimoine, suivant le précepte du Seigneur, et qui s'efforcent, par leur doctrine perverse, de porter le trouble et la ruine dans son héritage qui s'étend jusqu'aux extrémités de la terre.

40. Je viens de vous dire brièvement et par occasion (c'était une de vos questions) mon sentiment sur l'Église du Christ en ce monde ; je vous ai dit qu'il est nécessaire qu'elle porte avec elle les bons et les méchants jusqu'à la fin des siècles ; je vais donc terminer cette lettre déjà longue. Évitez de jurer autant que vous le pourrez. Il vaut mieux ne pas jurer, même en ce qui est vrai, que de prendre cette habitude, car on tombe souvent dans le parjure et on en est toujours près. Ces gens-là, autant que j'ai pu en juger par quelques-uns d'entre eux, ignorent entièrement ce que c'est que de jurer ; car quand ils disent : « Dieu sait[811] ; Dieu m'est témoin[812] ; je prends Dieu à témoin sur mon âme[813] ; » ils ne croient pas jurer parce, qu'ils ne disent point « par Dieu, » et parce qu'on trouve ces sortes de locutions dans l'apôtre Paul. Mais il y a contre eux un passage où ils avouent que saint Paul a juré ; c'est celui-ci : « Je meurs chaque jour, je vous l'assure, mes frères, par la gloire que je reçois de vous en Jésus-Christ Notre-Seigneur[814]. » Dans les exemplaires grecs, c'est tout à fait une façon de jurer ; et il n'est pas possible d'entendre ici « par votre gloire, » comme il est dit ailleurs : « par mon retour vers vous ; » et comme on dit souvent : par quelque chose, sans que l'on jure pour cela. Mais parce que l'Apôtre, cet homme si ferme dans la vérité, a juré dans ses Épîtres, pu jurement ne doit pas être pour nous un jets. Je l'ai dit, il est beaucoup plus sûr pour nous de ne jamais jurer et de n'avoir dans notre bouche que le oui ou le non, selon le conseil du Seigneur[815]. Ce n'est pas que ce soit un péché de jurer d'une chose vraie, mais parce que c'est un très grave péché de jurer d'une chose fausse et qu'on y tombe plus aisément par l'habitude de jurer.

41. Vous venez de voir mon sentiment sur les questions proposées ; je laisse à de meilleurs esprits le soin d'y mieux répondre. Je ne parle point ici de ceux dont je connais les détestables erreurs, mais de ceux qui peuvent traiter ces questions avec vérité. Pour moi, je suis plus disposé à apprendre qu'à enseigner ; et vous me rendrez un grand service si vous ne me laissez pas ignorer ce que nos saints frères du pays où vous êtes répondent aux vains discours de ces gens-là. Vivez bien et fidèlement dans le Seigneur, fils bien-aimé.

LETTRE CLVIII. (Année 414.)

Evode, évêque d'Uzale, un des plus anciens et des meilleurs amis de saint Augustin, était un esprit curieux qui ne manquait ni de vigueur ni de pénétration ; les recherches métaphysiques avaient pour lui un attrait particulier. Après avoir raconté la mort touchante d'un pieux adolescent, Evode interroge saint Augustin sur les apparitions des morts dans les songes et sur l'état de l'âme après qu'elle est séparée du corps. Il ne lui semble pas que l'âme, par-delà cette vie, puisse subsister sans être unie à un corps quelconque.

ÉVODE ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU VÉNÉRABLE ET BIEN-AIMÉ SEIGNEUR AUGUSTIN ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je sollicité ardemment une réponse à la lettre que je vous ai adressée ; après ces premières questions (413) pour la solution desquelles, j'ai eu recours à vos lumières, en voici d'autres. Daignez écouter une chose que je roule avec impatience dans mon esprit et dont je voudrais bien me hâter d'être instruit, si faire se peut, dans cette vie. J'ai eu pour secrétaire un jeune garçon, fils d'Arménus, prêtre de Mélone. Dieu s'était servi d'un aussi pauvre instrument que moi pour le tirer des flots orageux du siècle où il se jetait, lorsqu'il occupait un emploi auprès de l'avocat du proconsul. Prompt d'abord et un peu agité comme le sont les enfants, il avait changé en avançant en âge, car il est mort à vingt-deux ans ; telles étaient la gravité de ses mœurs et la pureté de sa vie que je trouve de la douceur à son souvenir. Il écrivait avec grande vitesse par abréviation[816], et se montrait soigneux de bien faire ; il avait commencé à prendre goût à la lecture et m'excitait moi-même à lire aux heures de la nuit : c'est ce qu'il faisait quelquefois alors, quand tout se taisait. Il ne voulait rien laisser passer sans le comprendre, relisait trois ou quatre fois et ne quittait pas l'endroit avant d'en avoir saisi le sens. Déjà je le traitais, non plus comme un jeune homme à mon service, mais en quelque sorte comme un doux ami dont je ne pouvais me passer. Sa conversation me charmait.

2. Il souhaitait, et cette grâce lui a été accordée, de mourir et d'être avec le Christ[817]. Il resta malade seize jours chez ses parents, et presque durant tout ce temps il ne faisait que réciter des passages des Écritures que sa mémoire avait retenus. Se trouvant près de sa fin, il chantait à haute voix ces paroles du Psalmiste : « Mon âme désire arriver bien vite dans la maison du Seigneur[818] ; » il chantait encore : « Vous avez engraissé d'huile ma tête ; et qu'il est beau votre calice enivrant[819] ! » Telle était l'occupation, telles étaient les consolations de ce pieux jeune homme. Au moment d'expirer, il porta la main au front pour y faire le signe de la croix[820] ; et il abaissait sa main pour faire aussi sur sa bouche le signe sacré, lorsque son âme, bien renouvelée de jour en jour, quitta sa maison de boue. La sainte mort de cet adolescent m'a causé tant d'allégresse qu'il me semble que son âme, en abandonnant son corps, a passé dans la mienne et qu'elle m'éclaire des rayons de sa présence ; je ne puis dire combien je me réjouis de sa délivrance et de son heureuse sécurité. Ma sollicitude était vive à son égard : je craignais pour lui les dangers de la jeunesse. Je voulus savoir de lui s'il ne s'était souillé avec aucune femme ; il me protesta qu'il était exempt de ce péché et mit ainsi le comble à ma joie. Il mourut donc. Nous lui fîmes des obsèques honorables et dignes d'une si belle âme ; pendant trois jours nous célébrâmes sur son tombeau les louanges du Seigneur, et le troisième jour nous offrîmes le sacrement de la rédemption[821].

3. Mais voici le songe que fit, deux jours après, une servante de Dieu, une vertueuse femme de Figes, qui se disait veuve depuis douze ans. Un diacre mort depuis quatre ans lui apparut ; il préparait un palais avec des serviteurs et des servantes de Dieu vierges ou veuves. Les ornements rendaient ce palais comme resplendissant de lumière, et l'on eût cru que tout y était d'argent. La veuve ayant demandé pour qui tous ces apprêts, le diacre répondit : « Pour l'adolescent mort hier et fils d'un prêtre. » Elle vit dans le même palais un vieillard vêtu de blanc qui ordonnait à deux autres personnages vêtus de blanc d'emporter au ciel un corps tiré du sépulcre. La pieuse veuve ajoutait qu'après que le corps avait été enlevé vers le ciel, il était sorti de la tombe des branches de roses vierges, ainsi appelées parce qu'elles ne s'ouvrent pas.

4. Je vous ai raconté ce qui s'est passé. Maintenant écoutez mes questions, et apprenez-moi ce que je cherche ; car le départ de cette âme m'a forcé de m'enquérir de ces choses-là. Pendant que nous sommes dans ce corps, il y a en nous un sens intérieur plus ou moins fin selon l'activité de notre application ; il est ouvert et vif en raison de nos studieuses habitudes, et probablement le corps est un obstacle à son essor. Qui pourrait dire tout ce que l'esprit souffre du corps ? Au milieu de ces troubles, de ces inquiétudes qui proviennent des suggestions, des tentations, des besoins et des malheurs divers, l'esprit garde sa force : il résiste, il triomphe ; parfois il est vaincu. Cependant comme il se souvient de lui, il tire de tous ces travaux une croissante énergie, brise les liens du mal et passe au bien. Votre sainteté daigne comprendre ce que je dis. Tandis que nous sommes en cette vie, nous sommes embarrassés dans de pareilles nécessités, et pourtant, comme dit l'Apôtre, « nous triomphons par Celui qui nous a aimés[822]. » Une fois sortis de cette vie, quand nous échappons à tout fardeau, à tout lien du péché, que sommes-nous ?

5. Et d'abord je demande s'il n'y a pas quelque corps qui demeure avec la substance spirituelle de l'âme elle-même, lorsqu'elle quitte ce corps terrestre, et si ce ne serait pas quelque chose de composé de l'un des quatre éléments, l'air ou l'éther. Car l'âme étant incorporelle, s'il n'y a pas de corps auquel elle soit unie, elle deviendra la même pour tous. Et où sera le riche couvert de pourpre, et Lazare couvert de plaies ? et comment la part sera-t-elle faite à chacun d'eux, à l'un la punition, à l'autre la joie, si toutes les âmes incorporelles n'en forment plus qu'une seule ? et toutefois peut-être ces choses n'ont-elles été dites que dans un sens figuré. Mais il est certain que ce qui est dans un lieu doit être corporel, et nous comprenons ainsi que le riche est dans les flammes et le pauvre dans le sein, d'Abraham[823]. S'il y a des lieux, il y a des corps, et les âmes sont dans des corps ; elles sont incorporelles si les châtiments ou les récompenses sont dans les consciences. Comment une seule et même âme, composée de beaucoup d'âmes rassemblées et unies entre elles, pourrait, elle en même temps sentir la peine et la joie ? Si cela se passait ainsi, il arriverait alors pour cette seule et même âme ce qui arrive pour notre esprit dans l'unité de sa substance incorporelle : il est un, et en lui pourtant se trouvent la mémoire, la volonté, l'entendement, toutes choses incorporelles, remplissant des fonctions séparées, sans se faire obstacle l'une à l'autre. Voilà, je crois, ce qu'on pourrait répondre, pour soutenir que, parmi ces âmes ne formant plus qu'une seule et même substance, les unes sont punies, les autres récompensées.

6. S'il n'en est pas ainsi, qui empêche que l'âme de chacun, une fois sortie de ce corps massif, s'unisse à un autre corps, de façon à en avoir toujours un ? où passe-t-elle si elle doit aller quelque part ? On ne saurait dire des anges eux-mêmes qu'ils sont plusieurs s'ils n'ont pas un corps qui les distingue et qui permette de les compter ; car la Vérité même a dit dans l'Évangile : Je pourrais « prier mon Père de m'envoyer douze légions d'anges[824]. » De plus, l'âme de Samuel apparut dans un corps lorsque Saül l'évoqua[825] ; Moïse, qui avait été enseveli après sa mort, vint aussi avec un corps auprès du Seigneur sur la montagne[826] où ils s'arrêtèrent. Il est dit dans des écrits apocryphes et dans les Secrets de Moïse, livre sans autorité, que, sur la montagne où mourut ce saint législateur, en même temps qu'il quittait un corps pour être confié à la terre, il en prenait un autre afin de suivre l'ange qui l'accompagnait. Mais ce n'est pas dans des livres apocryphes que je veux chercher la solution des questions que j'ai posées ; c'est par l'autorité ou la raison qu'il faudrait les résoudre. La résurrection future prouve, dit-on, que l'âme, depuis sa sortie de ce monde, n'aura été unie à aucun corps ; et rien n'empêche de le croire, puisque les anges, qui sont aussi invisibles, ont voulu apparaître et être vus avec des corps ; quels qu'aient été ces corps, ils étaient dignes de ces esprits, et c'est ainsi que les anges ont apparu à Abraham et à Tobie[827]. De la même manière, la résurrection de notre chair actuelle, à laquelle nous faisons bien de croire, pourrait ne pas empêcher que l'âme fût toujours restée unie à quelque corps. En effet, parmi les quatre éléments dont notre corps se compose, il parait n'en perdre qu'un seul par la mort : la chaleur. Il garde ce qui est terrestre, et ni le liquide ni le froid ne s'en vont ; la chaleur seule disparaît ; l'âme peut-être l'emporte avec elle, si elle passe d'un lieu à un autre. Voilà ce que j'avais à dire sur le corps.

7. Il me semble aussi qu'un esprit placé dans un corps sain lorsqu'il travaille avec ardeur, devient libre et pénétrant, vif et fort, ingénieux et appliqué en raison de ses propres efforts ; il devient meilleur et plus capable de goûter la vertu, même sous le poids du corps qu'il traîne. Lorsque la mort le débarrasse de cette enveloppe, il est dégagé de tout nuage, trouve une entière sécurité, et tranquille désormais, n'étant plus exposé aux tentations, il voit ce qu'il a désiré, il jouit de ce qu'il a aimé ; il se souvient de ses amis et reconnaît ceux qui l'ont devancé ou suivi ; peut-être en est-il ainsi ; je l'ignore et je désirerais le savoir. Une pensée me trouble ; je crains que l'esprit, séparé de notre corps, ne tombe dans un sommeil semblable à son sommeil ici-bas, aux heures où il dort comme enseveli et vivant seulement en espérance : n'ayant rien d'ailleurs, ne sachant rien, surtout s'il dort sans rêver. Cette pensée m'effraye beaucoup : notre esprit serait comme éteint.

8. Je demande encore si quelque sens nous resterait dans le cas où l'âme retrouverait un corps après cette vie. Si elle n'a plus besoin de l'odorat, du goût ni du toucher, elle pourrait garder la vue et l'ouïe. Car ne dit-on pas que les démons entendent, non pas seulement dans tous ceux qu'ils tourmentent, et ce serait ici une question, mais même quand ils apparaissent dans leur propre corps ? Et comment avec un corps pourraient-ils passer d'un lieu à un autre sans être guidés par des yeux ? Ne croyez-vous pas qu'il en soit ainsi des âmes humaines à la sortie des corps, et qu'elles en aient un avec lequel elles ne soient pas tout à fait privées des sens ? Et comment se fait-il que des morts reparaissent dans leurs maisons comme ils y étaient auparavant, et qu'ils soient vus, de jour ou de nuit, par des gens éveillés, des gens qui passent ? C'est plus d'une fois que je l'ai ouï dire ; on raconte aussi que souvent, à de certaines heures de la nuit, on entend des bruits et des prières dans des lieux où des corps sont enterrés, et surtout dans les églises. Je tiens ces récits de la bouche de plusieurs personnes ; un saint prêtre a vu une multitude d'âmes sortir du baptistère avec des corps lumineux, et puis il a entendu des prières au milieu de l'église. Toutes ces choses favorisent mon sentiment, et je m'étonnerais que ce fussent des contes. Cependant je voudrais savoir quelque chose sur ce point : comment les morts viennent et nous visitent, et comment on les voit autrement que dans des songes.

9. Et les songes me donnent lieu à une autre question. Je ne m'occupe pas ici des images qui peuvent traverser l'ignorance de l'esprit ; je parle des apparitions véritables. Je demande comment l'ange apparut à Joseph en songe[828] ; comment d'autres personnages ont été ainsi visités. Parfois ceux qui nous ont devancés viennent aussi ; nous les voyons en songe, et ils nous parlent. Moi-même je me souviens que de saints hommes, Profuturus, Privat, Servitius, qui appartenaient à notre monastère et m'ont précédé sur le chemin de la mort, m'ont parlé en songe, et que ce qu'ils ont dit s'est accompli. Est-ce un esprit meilleur qui prend leur figure et visite notre intelligence ? Celui-là seul le sait pour lequel il n'y a rien de caché. Si donc sur toutes ces choses le Seigneur daigne parler à votre sainteté par la raison, je vous prie de vouloir bien me faire part de ce que vous aurez su. Mais je ne crois pas devoir oublier ceci qui appartient à l'objet de mes recherches.

10. L'adolescent dont il s'agit s'en est allé en quelque sorte comme quelqu'un qu'on serait venu chercher. Un de ses amis qui avait été son condisciple, avec lequel il avait vécu dans ma maison, et qui était mort depuis huit mois, apparut en songe ; celui à qui il se montra lui ayant demandé pourquoi il était venu. « C'est pour prendre mon ami, » répondit-il : et c'est ce qui arriva. Car dans la même maison un homme portant dans la main une branche de laurier, apparut à un vieillard presque éveillé, ce qui fut écrit. Après la mort du jeune homme, le prêtre son père s'était retiré dans le monastère avec le vieillard Théasius[829] pour y chercher des consolations ; mais trois jours après son trépas, le fils d'Arménus apparut à l'un des frères de la communauté ; celui-ci qui, dans un songe, l'avait vu entrer dans le monastère, lui demanda s'il savait qu'il était mort ; le jeune homme répondit qu'il le savait. Le frère ayant voulu savoir si Dieu l'avait reçu, le jeune homme répondit que oui avec de grandes actions de grâces. Comme on lui demandait pourquoi il était venu : « J'ai été envoyé, répondit-il, pour chercher mon père. » Le frère s'éveille et raconte ce qu'il a vu. Cela va aux oreilles de l'évêque Théasius. II s'en émeut et se fâche contre celui qui le dit ; il appréhendait que le prêtre ne vint à l'apprendre et n'en fut bouleversé. Enfin, pour abréger, celui-ci parlait quatre jours après la vision, car il n'avait qu'une très petite fièvre, sans danger aucun, et l'absence de médecin prouvait bien qu'on n'avait aucune inquiétude ; mais dès que ce même prêtre se fut mis au lit, il mourut. Je ne veux pas omettre que le jour même où avait expiré le jeune homme, il avait demandé son père pour l'embrasser et l'avait embrassé trois fois, et à chaque baiser lui avait dit : « Mon père, rendons grâces à Dieu ; » il engageait son père à dire comme lui, le conviant en quelque sorte à sortir avec lui de cette vie. Entre la mort de l'un et la mort de l'autre, il s'écoula sept jours. Que penser de si grandes choses ? quel maître pourra nous en révéler le secret ? Quand des difficultés m'inquiètent, c'est dans votre cœur que je répands le mien. Il y a évidemment dans la mort de ce jeune homme et de son père quelque chose qui tient à un dessein de Dieu, puisque deux passereaux ne tombent pas sur la terre sans la volonté du Père[830].

11. A mon avis, ce qui prouve que l’âme ne saurait subsister sans être unie- à un corps quelconque, c'est que Dieu seul n'a jamais de corps. Mais débarrassée après la mort de cette masse pesante de chair, elle apparaît dans sa propre nature qui sera, je crois, beaucoup plus active ; dégagée de tels liens, elle me semble devoir être plus capable d'agir et de connaître ; son repos spirituel ne sera ni de l'amollissement, ni de l'indolence, ni de la langueur, ni de l'embarras, mais l'état d'une âme libre de toute inquiétude et de toute erreur : il lui suffira de jouir de cette liberté qu'elle aura acquise en échappant au monde et au corps. Vous avez dit sagement qu'elle se nourrit de cette liberté, qu'elle pose sa bouche spirituelle à la source de vie : elle s'y trouve heureuse et bienheureuse par l'usage de son intelligence. Car autrefois, pendant que j'étais encore au monastère, j'ai vu en songe mon frère Servilius après sa mort, et il me dit que nous travaillions, nous, par la raison, à arriver à l'intelligence, mais que lui et ses pareils demeurent dans les délices mêmes de la contemplation.

12. Je vous prie aussi de me faire voir de combien de manières s'emploie le mot de sagesse, ce qu'il faut comprendre quand on dit que la sagesse c'est Dieu, que la sagesse est un esprit sage, quand on en fait le synonyme de lumière comme en parlant de la sagesse de Bézéléel qui construisit le tabernacle et composa les parfums, ou en parlant de la sagesse de Salomon ; apprenez-moi quelle différence il y a entre ces diverses sagesses, et si ce sont là des degrés de la Sagesse éternelle qui est dans le Père, comme il y a des dons divers de l'Esprit-Saint qui les distribue à chacun selon sa volonté. Bien différentes de la sagesse éternelle qui seule n'a pas été faite, celles-ci l'ont-elles été, et possèdent-elles une substance qui leur soit propre ? ces diverses sagesses sont-elles ainsi nommées parce qu'elles sont l’œuvre même de Dieu ? Je vous demande bien des choses ; puissiez-vous, avec la grâce de Dieu, trouver les réponses, les dicter et me les transmettre promptement ! Je vous ai écrit sans art et grossièrement ; mais vous voudrez bien démêler ce que je cherche, et je vous prie, au nom du Christ Notre-Seigneur, de me redresser dans mes erreurs et de m'apprendre ce que vous voyez que je désire savoir.

LETTRE CLIX. (Année 414.)

Saint Augustin répond avec réserve aux questions d'Evode il cite lui-même une vision curieuse et instructive d'un célèbre médecin de son temps, appelé Gennadius. Il renvoie Evode au XIIe livre de son ouvrage sur la Genèse.

AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR, AU VÉNÉRABLE ET CHER FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE SACERDOCE, ÉVODE, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Le porteur de cette lettre est un de nos frères, nommé Barbarus : c'est un serviteur de Dieu établi depuis longtemps à Hippone et très pieusement appliqué à l'étude de la divine parole ; il a désiré être notre messager auprès de votre sainteté ; nous vous le recommandons dans le Seigneur par cette lettre, et nous le chargeons de vous rendre nos devoirs. Il n'est pas aisé de répondre aux grandes questions que vous nous avez proposées ; ce serait difficile, (416) même à des hommes moins occupés que je ne le suis, et plus habiles et plus pénétrants que moi. Sur ces deux lettres où vous demandez beaucoup de choses et de grandes choses, il en est une qui a été égarée, je ne sais comment ; elle n'a pu être retrouvée, malgré de longues recherches ; l'autre, qui est sous nos yeux, renferme la très douce histoire d'un serviteur de Dieu, bon et chaste adolescent ; elle dit comment ce jeune homme est sorti de cette vie, et rapporte les visions par lesquelles des frères ont pu vous rendre témoignage de son mérite. Vous en prenez occasion de poser une question très obscure sur l'âme ; vous voulez savoir si elle part du corps avec quelque corps, au moyen duquel elle puisse être transportée en des lieux ou renfermée dans des espaces. Ce point, si toutefois des hommes comme nous sont en état de l'éclaircir, exigerait beaucoup de soin et de travail, et pour cela il faudrait ne pas avoir d'aussi grandes occupations. Mais si en deux mots vous voulez savoir ce qu'il m'en semble, je vous dirai que je ne crois pas que l'âme sorte du corps avec un corps.

2. Que celui-là s'efforce d'expliquer les visions et les songes prophétiques, qui a su se rendre compte de tout ce qui se passe dans l'esprit quand il pense. Car nous voyons et nous distinguons clairement que dans l'esprit se retracent d'innombrables images de choses qui tombent sous la vue et sous les autres sens du corps. Il importe peu qu'elles soient représentées avec ordre ou en désordre : elles le sont ; nous en faisons chaque jour et continuellement l'expérience, et c'est celui qui pourra nous expliquer comment ces images se retracent dans notre esprit qui osera présumer et décider quelque chose au sujet de ces rares visions. Quant à moi, je l'ose d'autant moins que je me sens plus incapable de rendre raison de ce qui se passe en nous durant notre vie, soit que nous soyons éveillés, soit que nous soyons endormis. Pendant que je dicte pour vous cette lettre, je vous vois dans mon esprit, sans que vous soyez là et sans que vous vous en doutiez, et je me figure l'effet que produiront sur vous ces paroles d'après la connaissance que j'ai de vous ; je ne puis ni concevoir, ni découvrir comment cela se fait en moi ; je suis certain cependant que cela ne se fait pas par des mouvements corporels, ni par des qualités corporelles, quoiqu'il y ait là quelque chose qui ressemble beaucoup au corps ; prenez ceci en attendant, je vous le donne à la hâte et sous le poids accablant des affaires. Cette question est traitée longuement dans le douzième livre de mon ouvrage sur la Genèse ; vous y rencontrerez des faits nombreux que j'ai constatés par moi-même, et d'autres que j'ai appris de gens dignes de foi. A la lecture, vous jugerez de ce que nous avons dit sur cette matière, si toutefois le Seigneur daigne me faire la grâce de pouvoir corriger ces livres et les mettre en état de voir le jour et de ne pas faire attendre plus longtemps beaucoup de nos frères.

3. Mais je vous raconterai brièvement quelque chose qui vous sera un sujet de réflexion. Notre frère Cennadius, médecin connu de presque tout le monde, et qui nous est si cher, habite maintenant Carthage ; il a exercé son art à Rome avec grand succès ; vous savez combien il est religieux, avec quelle compassion vigilante et quelle bonté d'âme il s'occupe des pauvres. Autrefois, dans sa jeunesse, comme il nous l'a dit lui-même, et malgré sa ferveur pour ces actes de charité, il avait eu des doutes sur une vie à venir. Dieu ne voulant pas abandonner une âme comme la sienne et lui tenant compte de ses œuvres de miséricorde, un jeune homme d'une frappante apparence lui apparut en songe et lui dit : « Suivez-moi. » Gennadius le suivit ; il arriva dans une ville où il commença à entendre, du côté droit, un chant d'une suavité inaccoutumée et inconnue ; Gennadius cherchant ce que c'était, le jeune homme répondit que c'étaient les hymnes des bienheureux et des saints. Je ne me rappelle pas assez ce qu'il disait avoir vu du côté gauche. Il s'éveilla, le songe s'enfuit, et Gennadius ne s'en occupa que comme on s'occupe d'un songe.

4. La nuit suivante, voilà que le même jeune homme lui apparaît de nouveau et lui demande s'il le connaît ; Gennadius lui répond qu'il le connaît bien et tout à fait. Alors le jeune homme lui demanda où il l'avait. connu ; Gennadius qui avait présents les souvenirs de la précédente nuit, lui parla de son rêve et des hymnes des saints qu'il avait entendus lorsqu'il l'avait eu pour guide. Interrogé sur la question de savoir s'il avait vu tout cela en songe ou éveillé, il répondit : « En songe. » — « Vous vous en souvenez bien, lui dit le jeune homme ; c'est vrai. Vous avez vu ces choses en songe. Mais sachez que maintenant encore (417) vous voyez en songe. » Gennadius, entendant cela, répondit qu'il le croyait ainsi. « Où est en ce moment votre corps ? » lui dit celui qui l'instruisait ; « dans mon lit, » répondit-il. « Savez-vous, dit encore le jeune homme, savez-vous que les yeux de votre corps sont en ce moment liés, fermés, inoccupés, et qu'avec ces yeux-là vous ne voyez rien ? » — « Je le sais, » répondit Gennadius. « Quels sont donc, reprit le jeune homme, quels sont ces « yeux avec lesquels vous me voyez ? » Gennadius, ne trouvant pas à répondre à cette question, se tut. Tandis qu'il hésitait et cherchait, la vérité lui fut révélée par la bouche de son jeune maître : « De même, lui dit celui-ci, que les yeux de votre chair, pendant que vous dormez et que vous êtes couché dans votre lit, se reposent et ne font rien, et que pourtant il y a en vous des yeux avec lesquels vous me voyez et que vous vous servez de cette vue ; de même, après votre mort, sans aucune action de vos yeux corporels, vous vivrez et vous sentirez encore. Gardez-vous désormais de douter qu'il y ait une vie après le trépas. » C'est ainsi que cet homme fidèle cessa de douter ; d'où lui vint cet enseignement si ce n'est de la providence et de la miséricorde de Dieu ?

5. Quelqu'un dira que par ce récit nous n'avons pas résolu, mais embarrassé la question. Cependant si l'on est libre d'y croire ou de ne pas y croire, chacun trouve en soi matière aux difficultés les plus profondes. L'homme veille, l'homme dort chaque jour, l'homme pense ; qu'on pense, si on le peut comment se font en nous ces choses qui, sans être matérielles, sont semblables aux figures, aux qualités, aux mouvements des corps. Si on ne le peut pas, pourquoi hâter des décisions sur des faits qui se produisent rarement et qu'on n'a pas éprouvés soi-même, lorsqu'on n'est pas capable de se rendre compte de ce qui arrive chaque jour et continuellement ? Pour moi, quoique ma parole soit impuissante à expliquer comment des choses en quelque sorte corporelles se font sans corps, cependant, sachant que le corps n'y est pour rien, plût à Dieu que je susse de la sorte comment on distingue ce qu'on voit par l'esprit et que l'on croit voir par le corps, comment on reconnaît les visions de l'erreur ou de l'impiété, lorsque la plupart d'entre elles ont des airs de ressemblance avec les visions des pieux et des saints ! Si je voulais citer de tels exemples, le temps me manquerait plutôt que la matière. Fortifiez-vous dans la miséricorde du Seigneur, bienheureux seigneur, vénérable et cher frère.

LETTRE CLX [831]. (Année 414.)

Questions d'Evode sur la raison et sur Dieu.

ÉVODE A L'ÉVÊQUE AUGUSTIN, SALUT.

1. La raison parfaite est celle qui donne la science de toutes choses et surtout des choses éternelles qui se comprennent par l'intelligence. La raison enseigne, elle fait voir que cette science est éternelle, qu'elle a dû être éternelle, que l'éternel est ce qui n'a pas commencé, ce qui ne change pas, ce qui ne varie pas et que la raison elle-même doit être éternelle, non seulement parce qu'elle apprend et démontre les choses éternelles, mais plus encore parce que l'éternité elle-même ne peut être sans la raison : je crois que l'éternité ne serait pas si la raison elle-même n'était pas éternelle. Ensuite la raison démontre que Dieu est, qu'il doit être, qu'il faut, nécessairement qu'il soit. Qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas des intelligences qui le sachent, puisque Dieu est éternel, on ne doit pas douter que la raison ne soit éternelle, elle qui a reconnu qu'il faut que Dieu soit, et qui a ainsi prouvé qu'elle lui est coéternelle.

2. Mais il y a des choses qui sont forcées d'être par la raison ; la raison vient d'abord, l'effet la suit ; c'est la chose que la raison montre comme devant être. Ainsi, par exemple, quand le monde a été fait, la raison a voulu que le monde fût créé. La raison a donc précédé le monde. Ce que la raison a su devoir être est arrivé ; ainsi la raison est la première, et l’œuvre du monde vient après, Et maintenant, comme la raison fait voir que Dieu est, qu'il est nécessaire que Dieu soit, lequel des deux ferons-nous passer le premier ? Ferons-nous passer la raison avant Dieu comme nous l'avons fait avant le monde, ou Dieu avant la raison, sans laquelle on ne peut pas prouver que Dieu soit ? Car si Dieu est éternel et que ce soit la raison qui veuille qu'il soit éternel, qu'est-ce que c'est que la raison ? Ou bien elle est Dieu ou elle est de Dieu, comme l'enseigne la raison elle-même ; si elle est Dieu, la raison montre que Dieu, est la raison, et-les deux peuvent être contemporains et coéternels. Mais si cette raison est une ressemblance de Dieu, elle montre également que la raison est de Dieu, et cela lui sera contemporain et coéternel. La raison elle-même nous montre également que Dieu existe et qu'il ne pourrait se former s'il n'existait pas ; supprimez la raison, ce qui est criminel à dire, et Dieu ne sera pas, la raison ne montrant pas que Dieu est nécessairement. Donc alors, Dieu est, puisque la raison veut qu'il soit. Et puisque Dieu est, la raison qui nous l'apprend existe sans aucun doute.

3. Qu'y a-t-il donc de premier en Dieu, si on peut parler ainsi ? est-ce la raison ou Dieu ? Mais Dieu ne sera pas sans la raison qui enseigne que Dieu doit être. La raison ne sera pas non plus si Dieu n'est pas. Il n'y a donc ici ni premier ni dernier ; et la nature divine renferme en quelque manière Dieu et la raison. Mais l'un engendre l'autre : la raison engendre Dieu ou Dieu la raison. Il faut que, de la raison ou de Dieu, il y en ait un qui soit sujet et que l'un des deux soit le principe de l'autre. Mais on dit avec vérité que Dieu engendre la raison, puisque la raison démontre que Dieu est. Dieu est connu de la raison comme le Fils l'est du Père, et la raison est connue de Dieu comme le Père l'est du Fils. Car la raison elle-même est Dieu avec, Dieu. Et Dieu n'a jamais été sans la raison ni la raison sans Dieu. Dès lors Dieu existe si la raison existe, et le Fils existe si le Père existe ; et si on ôte la raison, ce qui, encore une fois, serait criminel à dire, Dieu lui-même n'est plus ; car c'est par sa raison que Dieu est Dieu. Répétons : sans la raison Dieu ne serait pas, et sans Dieu il n'y aurait pas de raison. La raison et Dieu sont donc une chose éternelle ; et Dieu et la raison sont éternels de la même manière. Cette liaison et cette union de la raison avec Dieu et de Dieu avec la raison, du Père avec le Fils et du Fils avec le Père, constituent en quelque sorte leurs principes et les causes même de leur existence, parce que l'un ne peut pas être sans l'autre. Les paroles manquent, et tout ce qu'on dit là-dessus, on ne le dit que pour ne pas s'en taire. Dirons-nous que Dieu soit le germe de la raison ou la raison le germe de Dieu, parce qu'il ne peut y avoir de fruit sans racine ni de racine sans fruit ? Continuons la comparaison afin que l'intelligence comprenne quelque chose de Dieu ; il y a dans le grain de froment un principe de fécondité par lequel il ne lui est pas permis de demeurer stérile : mais s'il n'y avait pas de grain de froment, il n'y aurait pas de principe pour produire.

4. Comme donc la raison, qui est Dieu, fait voir que Dieu est la raison ou que la raison est Dieu, et montre en quelque manière que l'un est l'autre, le Père ne se révèle que par le Fils et le Fils que par le Père ; le Fils se tient comme en silence quand c'est le Père qui mène au Fils, et c'est en quelque sorte pendant que l'un se cache que l'autre se révèle ; voir l'un c'est voir l'autre ; l'un ne peut pas être connu sans que l'autre le soit aussi. Le Fils a dit . « Qui m'a vu a vu mon Père ; » et encore : « Personne ne vient au Père si ce n'est par moi[832] ; » et encore : « Personne ne vient à moi si le Père ne l'attire[833]. » Nous avons entrepris une oeuvre bien ardue, bien difficile, en essayant de comprendre quelque chose sur Dieu dans l'ignorance où nous sommes. Cependant, de même que toutes les choses qui existent ne se comprennent pas sans quelque forme, et ne peuvent pas sans cela être reconnues, ainsi, bien plus encore, Dieu est inconnu sans le Fils, c'est-à-dire sans la raison. Mais quoi, ? Le Père a-t-il jamais été sans la raison, sans le Verbe ? Qui oserait dire cela ? C'est donc par la raison que nous savons qu'un Dieu unique est formé d'un Dieu, qui est un dans un seul Dieu et qu'il de. meure dans son unité ; car il est nécessaire qu'il y ait dans ce Dieu unique cet amour qui doit toujours y être, d'après ce que nous apprend la raison, cet amour que Dieu lui-même nous prescrit.

LETTRE CLXI. (Année 414.)

Evode soumet à saint Augustin deux difficultés tirées, l'une de la lettre CXXXVII à Volusien, l'autre de la lettre XCII à Italica : la première de ces difficultés est relative à l'incarnation de Jésus-Christ ; la seconde à la question de savoir si on peut voir Dieu, même avec les yeux d'un corps glorifié.

ÉVODE ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU VÉNÉRABLE SEIGNEUR, AU SAINT ET BIEN-AIMÉ FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE SACERDOCE, AUGUSTIN, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Il y a longtemps que je vous ai proposé des questions sur la raison et sur Dieu dans une lettre confiée à Jobin, qui avait été envoyé au domaine de Martien ; je n'ai point encore mérité une réponse. Mais j'ai lu deux lettres de votre sainteté, l'une. adressée à un homme illustre, Volusien, l'autre à une illustre chrétienne, Italica ; dans la première de ces deux lettres, au sujet de l'incarnation du- Seigneur Jésus-Christ notre Dieu dans sein d'une vierge et de sa nativité, j'ai remarqué ce passage : « Si on en demande la raison, ce ne sera plus merveilleux ; si on en veut un exemple, ce ne sera plus unique. » Il semble qu'on pourrait en dire autant de toute naissance d'homme ou d'animal et de toute semence. Car si on en demande la raison, on ne la trouvera pas, et la chose restera merveilleuse ; et si on en veut un exemple, comme il n'y en a pas, ce sera unique. Qui pourra rendre raison de ce qui est formé par l'union de l'homme et de la femme ? Qui pourra expliquer la secrète génération de quoi que ce soit ? Qui dira comment les semences nées de la terre pourrissent d'abord et puis fructifient ? Et si l'on cherche un exemple unique, n'est-ce pas encore une chose admirable que la formation virginale et parfaite d'un ver dans un fruit ? Aussi c'est, je crois, comme exemple qu'il a, été dit : « Je suis un ver et non pas un homme[834]. » Je ne sais donc pas quelle raison on peut donner des conceptions, soit qu'elles s'accomplissent par l'union, soit qu'elles partent d'une oeuvre unique ; et ce n'est pas seulement la conception d'une vierge qui est inexplicable, c'est, à mon avis, toute espèce de conception.

2. Veut-on des exemples ? En voici : les cavales, dit-on, sont fécondées par le vent, les poules par les cendres, les canes par l'eau ; et il en est ainsi de quelques autres animaux. Si, en enfantant, ils perdent leur intégrité, ils peuvent la garder en concevant. Pourquoi dire alors que « si on veut un exemple, ce ne sera plus unique, » puisque tant d'exemples se présentent ? Personne n'ignore que certains animaux naissent dans le corps des hommes comme dans le corps des femmes : y a-t-il pour cela une semence ? Voilà des exemples, voilà des prodiges dont on ne rend pas compte. On dira qu'il n'arrive jamais qu'un homme naisse d'une vierge ; mais, dans des choses d'une autre nature il y a des conceptions auxquelles toute semence est restée étrangère et dont il est impossible de rendre raison. Dans la génération même il se rencontre des enfantements qui laissent à la nature toute son intégrité. J'entends dire que l'araignée n'a pas besoin d'un autre concours que le sien pour produire admirablement à sa manière et sans altération d'organe tous ces fils auxquels elle a coutume de se suspendre : cela n'est accordé qu'à elle seule. Si on veut en chercher l'explication, c'est non seulement admirable, mais de tels exemples sont impossibles à trouver. Ces exemples n'ont-ils pas précédé pour convaincre ceux qui auraient refusé de croire qu'une vierge pût enfanter ? ne prouvent-ils pas que cet événement n'est pas unique quoiqu'il soit admirable ? car toutes les œuvres de Dieu sont admirables parce qu'elles sont l’œuvre de la sagesse. Si donc on vient à nous faire ces objections, que répondrons-nous ?

3. Une autre chose m'embarrasse fort : on dira par les mêmes raisons que Notre-Seigneur peut voir la substance de Dieu des yeux de son corps glorifié, et dans la lettre à Italica vous avez dit et en toute vérité que cela ne se peut. Quand nous répondrons que cela ne se peut pas, on nous objectera que tout est merveilleux et unique dans la conception et la naissance du Seigneur, et que de même que nulle explication n'est possible quant à la conception dans un sein virginal, de même on ne saurait rendre raison du privilège qu'aurait Jésus-Christ de voir la substance de Dieu avec les yeux du corps : ce serait unique et sans exemple. Si nous répliquons que l'on comprend bien qu'on ne puisse pas voir avec une chose corporelle quelque chose d'incorporel, je crains qu'on ne nous dise que la conception dans un sein virginal peut se prouver par des raisons et des exemples. Ou bien l'impossibilité de voir des yeux du corps la substance de Dieu ne pourra pas s'établir, et alors on continuera à soutenir que le Fils de Dieu peut voir son Père par les yeux du corps ; ou bien si cette impossibilité est prouvée, on nous dira que de plus habiles seraient capables de rendre raison de la conception et de la naissance de Jésus-Christ. Quoi répondre ici ? je vous le demande. Je ne cherche pas à faire naître des disputes, mais je vous interroge pour tenir tête à ceux qui tenteraient de nous surprendre. Pour moi, je crois que la Vierge a conçu et enfanté, comme je l'ai toujours cru ; et la raison elle-même me persuade que Dieu ne peut pas être vu, même des yeux d'un corps glorifié. Je pense cependant qu'il faut aller au-devant des difficultés que la rébellion de l'esprit a coutume de susciter, et aussi donner satisfaction aux légitimes désirs d'instruction et d'étude. Priez pour nous. Que la paix et la charité du Christ fassent souvenir de nous votre sainteté, ô notre saint seigneur, vénérable et bienheureux frère !

LETTRE CLXII. (Année 415.)

Saint Augustin se plaint d'être interrompu dans ses travaux par les questions nouvelles qui lui sont continuellement adressées ; il lui faudrait du temps pour résoudre convenablement tant de difficultés, car ses lettres tombent en beaucoup de mains. En réponse à des questions d'Evode, il lui rappelle ceux de ces ouvrages qui pourraient l'aider. L'évêque d'Hippone parle des songes et de l'état de l'âme dans le sommeil ; il distingue les choses qui n'ont pas de raison d'être de celles dont la raison nous est cachée, et s'attache à prouver que Dieu ne peut pas être vu des yeux du corps.

AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR, AU VÉNÉRABLE, SAINT FRÈRE ET COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, ÉVODE, ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LÙI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Vous demandez bien des choses à un homme très occupé ; et, ce qui est plus sérieux, vous croyez qu'il n'y a qu'à dicter en toute hâte ; mais les matières dont il s'agit sont si ardues que, même après avoir été traitées avec grand soin, c'est à peine si elles peuvent être entendues par des hommes tels que vous. Or, je ne dois pas l'oublier, ce n'est pas vous seulement ni d'autres tels que vous, qui lisez ce que. nous écrivons ; nos lettres sont recherchées aussi par des gens d'un esprit moins pénétrant et moins exercé que le vôtre, avec des dispositions tantôt favorables, tantôt ennemies, et il n'y a pas moyen de les soustraire à leur curiosité. Ceci considéré, vous voyez quel soin on doit mettre dans ce qu'on écrit, surtout dans ces importantes questions qui donnent à travailler aux grandes intelligences elles-mêmes. Mais si, quand j'ai une oeuvre sous la main, il faut que je m'interrompe pour répondre de préférence à ce qu'on vient me demander, qu'arrivera-t-il au cas où, pendant que je réponds à ces questions qui me sont adressées, j'en recevrai d'autres ? (420) Vous plaît-il que je laisse celles-là pour celles-ci, que je donne toujours la préférence aux dernières, et que je n'achève que les choses au milieu desquelles je n'aurai pas été interrompu ? Il est difficile qu'il en soit ainsi, mais je ne pense pas que ce soit cela que vous veuillez. Je n'ai donc pas dû suspendre ce que j'avais commencé lorsque vos questions me sont parvenues, de même que je ne me serais pas séparé de vos questions, si d'autres avaient fondu sur moi. Cependant je ne puis garder cette règle de justice ; car j'ai quitté ce que je faisais pour vous écrire ceci, et afin que mon esprit s'appliquât à cette lettre, il m'a fallu le détourner violemment d'une autre grande occupation.

2. Il m'a été aisé de vous donner cette excuse que je ne crois pas mauvaise d'ailleurs ; il est moins aisé de répondre à vos questions. Dans les ouvrages auxquels maintenant je m'applique de toutes mes forces, il se rencontrera, je pense, plus d'un endroit où je toucherai, si Dieu le veut, à l'objet de vos recherches. Déjà plusieurs de ces difficultés se trouvent résolues dans des livres que je n'ai pas encore mis au jour, soit sur la Trinité, soit sur la Genèse. D'ailleurs, si vous voulez bien relire ce qui depuis longtemps vous est connu, ou du moins ce qui vous a été connu, (car vous avez oublié peut-être mes écrits sur la Grandeur de l'âme et sur le Libre arbitre qui ne sont que le produit de nos entretiens d'autrefois), vous pourrez éclaircir vos doutes sans avoir besoin de moi : il vous suffira de quelque travail de pensée pour tirer les conséquences de ce qui s'y trouve de clair et de certain. Vous avez aussi le livre Sur la vraie religion ; si vous repassiez ce livre avec attention, vous ne diriez jamais que Dieu est forcé d'être par la raison, et qu'en raisonnant on établit que Dieu doit exister. En effet dans la raison des nombres que nous avons d'une façon certaine à notre usage quotidien, si nous disions : il faut que sept et trois fassent dix, nous ne parlerions pas avec sagesse ; mais nous devons dire que sept et trois font dix. Je crois avoir assez montré, dans les livres précédemment cités, quelles sont les choses dont on puisse dire avec vérité qu'elles doivent être, qu'elles soient déjà ou ne soient pas. Ainsi l'homme doit être sage ; s'il l'est, pour continuer à l'être ; s'il ne l'est pas encore, pour le devenir. Mais Dieu ne doit pas être sage, il l'est.

3. Repassez soigneusement aussi ce que je vous ai récemment écrit sur les apparitions, et dont vous vantez la subtilité, tout en disant que vous y avez rencontré l'embarras de questions plus hautes ; songez-y attentivement, non pas en passant, mais avec une réflexion prolongée ; vous devinerez alors ce que c'est que la présence ou l'absence de l'âme. Car elle est présente dans ses apparitions au milieu du sommeil, et absente des yeux du corps auquel elle donne le regard quand elle veille ; et si, par quelque chose de plus fort que le sommeil, elle demeure totalement absente des yeux qui sont comme les luminaires des corps, c'est là mort. De même donc que l'âme en passant du sens de la vue aux apparitions du sommeil, n'a pas avec elle un corps quel qu'il soit ; à moins de croire qu'il y ait des réalités corporelles dans nos songes, et que nous-mêmes alors passons avec un corps d'un lieu dans un autre, ce que vous ne pensez pas assurément ; de même, si l'âme s'éloigne tout à fait et que son absence soit complète, ce qui arrive à la mort, il ne faut pas imaginer qu'elle emporte avec elle je ne sais quelle parcelle de corps. Car si cela était, même quand nous dormons, et qu'elle se retire passagèrement du sens de là vue, elle emporterait des yeux, qui, tout subtils qu'ils fussent, seraient pourtant corporels, et il n'en est pas ainsi. Cependant elle emporte avec elle certains yeux fort semblables à ceux du corps, sans être corporels, au moyen desquels elle voit durant le sommeil des images pareilles à des corps, mais qui n'en sont pas.

4. Si quelqu'un soutient que ce qu'on voit en songe de semblable à des corps ne peut être que corporel, et s'il lui semble dire ainsi quelque chose, il fera preuve d'une pesanteur d'esprit peu facile à convaincre ; c'est l'erreur de bien des gens qui ne sont même pas sans pénétration, mais qui réfléchissent trop peu à la nature de ces images des corps qui se forment dans l'esprit sans être pour cela des corps. Lorsqu'avec plus d'attention ils sont forcés de reconnaître que ces images ne sont pas corporelles, mais fort semblables à des corps, ils ne peuvent pas tout de suite se rendre compte des causes par lesquelles ces images se forment dans l'esprit, ni expliquer si elles subsistent par leur propre nature ou dans un sujet ; si elles se produisent comme des caractères tracés avec de l'encre sur un parchemin, où il y (421) a deux substances, le parchemin et l'encre ; ou comme un cachet ou toute autre figure sur la cire qui en est le sujet ; ou si ces images se forment dans l'esprit de ces deux manières, tantôt comme ceci, tantôt comme cela.

5. Car on se préoccupe non seulement des choses qui ne sont pas présentes à nos sens et se retrouvent dans notre mémoire, ou que, selon notre gré, nous formons, disposons, augmentons, diminuons et varions d'innombrables façons par le lieu, la disposition et le mouvement (telles sont peut-être les images du sommeil qui nous trompent, quand les songes ne sont pas des avertissements de Dieu, avec cette différence que nous voulons les premières et que nous subissons celles-ci) ; non seulement, dis-je, on se préoccupe des choses qui se passent dans l'esprit et qu’il est permis de croire l'ouvrage de l'esprit (quoique ce soit par des causes secrètes que l'une se présente à l'intelligence plutôt que l'autre), mais encore on se demande ce qu'a voulu dire le Prophète par ces mots : « Et l'ange qui parlait en moi me dit[835]. » Il ne faut pas croire que des voix du dehors soient venues aux oreilles corporelles du Prophète, lorsqu'il dit : « Celui qui parlait en moi, » et non pas celui qui me parlait. Étaient-ce des voix tirées de l'esprit et semblables à des sons, et cependant produites par l'ange lui-même ; des voix comme nous en entendons quand nous repassons silencieusement en nous beaucoup de choses, ou que des chants nous reviennent à la mémoire ? Et quel sens donner à ce passage de l'Évangile : « Voilà que l'ange de Dieu lui apparut dans son sommeil, disant[836] ? » Comment le corps de l'ange apparut-il à des yeux fermés (car Abraham était éveillé quand des anges lui apparurent, de telle façon qu'il leur lava les pieds et put les toucher[837]) ? Est-ce un esprit qui, sous quelque forme semblable à un corps, se montra à l'esprit d'un homme endormi, comme il nous arrive à nous-mêmes, en songe, de nous voir en mouvement et dans des attitudes bien différentes de celle où nous sommes avec nos membres étendus ?

6. Ces choses sont merveilleuses, parce que leur raison est trop cachée pour qu'un homme puisse en rendre compte à un homme. Car notre surprise est excitée, soit quand la cause d'une chose nous échappe, soit quand la chose est extraordinaire, ce qui arrive par sa singularité ou sa rareté. Quant à ce qui touche à la raison cachée, j'ai dit dans ma lettre à Volusien, que vous avez lue, j'ai dit en répondant à ceux qui nient que le Christ soit né d'une vierge : « Si on veut en savoir la raison, ce ne sera plus un prodige[838]. » Non pas que la chose manque de raison, mais la raison en demeure cachée à ceux pour lesquels Dieu a voulu que le fait soit merveilleux. Pour ce qui est de l'autre cause de surprise, par exemple lorsqu'il arrive quelque chose d'extraordinaire, nous avons l'étonnement de Notre-Seigneur en présence de la foi du centurion. Nulle raison des choses ne saurait se dérober à sa connaissance, mais la surprise du Seigneur fut une manière de louer celui dont il n'avait pas rencontré le pareil chez le peuple hébreu ; cette surprise est suffisamment exprimée dans ces paroles du Seigneur ; « En vérité, je vous le dis, je n'ai pas trouvé une aussi grande foi en Israël[839]. »

7. J'ai ajouté dans la lettre à Volusien : « Si on demande un exemple, ce ne sera plus unique. » C'est en vain que vous avez cru trouver des exemples, en citant le ver qui naît dans un, fruit, et l'araignée qui tire en quelque sorte de la virginité de son corps le fil avec lequel elle compose sa toile. La subtilité met en avant quelques comparaisons qui s'éloignent ou se rapprochent plus ou moins ; mais il n'y a que le Christ qui soit né d'une vierge ; par là vous comprenez pourquoi j'ai dit que c'est sans exemple. Tout ce que Dieu fait d'ordinaire ou d'extraordinaire a ses causes et ses raisons justes et irréprochables. Lorsque ces causes nous sont cachées, les œuvres de Dieu nous étonnent ; lorsque nous en pénétrons le secret, nous disons qu'elles arrivent en toute conséquence et convenance, et qu'il n'y a pas à s'en étonner puisque ce qui est arrivé était commandé par la raison elle-même. Si notre surprise ne tient point à quelque chose à quoi on ne s'attend pas, mais à quelque chose de grand et de digne d'éloges, nous aurons le genre d'étonnement par lequel Notre-Seigneur loue le centurion. Je n'ai donc pas eu tort de dire : « Si on veut en savoir la raison, ce ne sera plus un prodige ; » car il y a un autre genre de surprise, lors même que la raison de ce qui nous frappe vient à se découvrir à nous ; de même qu'on n'a pas eu tort de dire que « Dieu ne tente personne[840], » car il y a un autre genre de tentation qui a fait dira en toute vérité : « Le Seigneur votre Dieu vous tente[841]. »

8. Que personne ne croie qu'on ait le droit de dire que le Fils voit le Père des yeux du corps et non pas comme le Père voit le Fils, et cela parce que les partisans de cette opinion à bout de raison, pourraient dire eux-mêmes : « Si on veut en savoir la raison, ce ne sera plus un prodige ; » ce qui m'a fait parler ainsi ce n'est pas qu'il n'y ait aucune raison de la chose, c'est qu'elle est cachée. Quiconque entreprend de réfuter un tel sentiment, doit démontrer qu'il n'y a aucune raison, non pas de ce miracle, mais de cette erreur, De même qu'il n'y a aucune raison par laquelle Dieu puisse mourir ou se corrompre ou pécher (et quand nous disons que cela ne saurait être, nous ne diminuons pas la puissance de Dieu, mais nous rendons hommage à son éternité et à sa vérité) ; de même en disant que Dieu ne peut pas être vu des yeux du corps, la raison en devient claire à tout esprit droit : car il est évident que Dieu n'est pas un corps, que rien ne peut être vu des yeux du corps si ce n'est à quelque distance ; que tout ce qui occupe un espace est nécessairement un corps, une substance moindre dans une partie que dans le tout : croire cela de Dieu ne doit pas être permis, pas même à ceux qui ne peuvent pas encore le comprendre.

9. La raison des divers changements qui se font dans l'univers nous est cachée ; et c'est pourquoi tout est miracle sous nos yeux. Mais à cause de cela ignorons-nous qu'il y ait des corps, que nous-mêmes nous ayons un corps, qu'il n'existe pas de corpuscule qui n'occupe un espace à sa manière et ne soit tout entier là où il est, mais pourtant moindre dans une partie que dans le tout ? Ces choses nous étant connues, il faut en tirer les conséquences qu'il serait trop long de déduire ici ; il faut montrer qu'il n'y a pas de raison pour croire ou pour comprendre que Dieu, qui est tout entier partout et ne s'étend pas à travers les espaces comme une masse corporelle, composée nécessairement de parties plus grandes et moindres les unes que les autres, puisse être vu des yeux du corps. J'en dirais plus long là-dessus si je m'étais proposé cette question dans cette lettre, devenue déjà bien longue, sans que je m'en sois douté, et pour laquelle j'ai presque oublié mes travaux ; peut-être, sans le vouloir, ai-je fait tout ce que vous souhaitiez : peu d'indications suffisent pour que votre esprit achève ce qu'il faut penser. Mais ces choses auraient, besoin de plus de soin et d'étendue pour devenir profitables à ceux entre les mains de qui peut tomber ma lettre. Les hommes ont bien de la peine à s'instruire ; ils ne peuvent pas comprendre ce qu'on leur dit en trop peu de mots, et n'aiment pas à lire ce qui est long. On a aussi bien de la peine à enseigner : la brièveté ne réussit pas avec les esprits lents, ni les développements étendus avec les paresseux. Envoyez-nous une copie de la lettre qui s'est égarée ici et n'a pu se retrouver.

LETTRE CLXIII. (Année 415.)

Evode propose quelques doutes à Augustin.

ÉVODE, ÉVÊQUE, A AUGUSTIN, ÉVÊQUE.

J'ai envoyé, il y a longtemps, des questions à votre sainteté : l'une sur la raison et sur Dieu, et je vous l'ai transmise, je crois, par Jobin, qui s'occupe avec dévouement des intérêts des servantes de Dieu ; l'autre, sur le corps du Sauveur qui, selon le sentiment de quelques-uns, voit la substance divine. Je vous adresse maintenant une troisième question. L'âme raisonnable que le Sauveur a prise avec le corps appartient-elle à l'une des opinions énoncées sur l'origine de l’âme, si toutefois il en est une qui puisse se soutenir avec quelque vérité ; ou bien, malgré sa nature raisonnable, est-elle d'un genre à part au lieu d'être comprise dans les espèces générales des âmes de tout ce qui vit ? Voici une quatrième question : Quels sont ces esprits dont parle saint Pierre dans sa lettre lorsqu'il nous montre le Seigneur « mort en sa chair, vivifié par l'Esprit dans lequel il alla prêcher aux esprits qui étaient dans la prison[842], » et le reste, où il fait ainsi entendre que ces esprits furent dans les enfers, que le Christ y descendit pour les évangéliser tous, qu'il les délivra tous des ténèbres et des peines par la grâce, afin qu'à partir de la résurrection du Seigneur il n'y eût plus qu'à attendre le jugement, sur la ruine des enfers ? Je désire savoir le sentiment de votre sainteté à cet égard.

LETTRE CLXIV. (Année 415.)

Saint Augustin répond aux difficultés proposées par Evode dans la lettre qu'on vient de lire. L'évêque d'Hippone commence comme un homme qui croit ne pas savoir, qui, au lieu d'instruire les autres, demande qu'on l'instruise lui-même, et puis de sa parole réservée s'échappent les plus vives et les plus belles lumières.

AUGUSTIN, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR ÉVODE, SON FRÈRE ET SON COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je ne pense pas que vous ignoriez le grand trouble où me jette toujours la difficulté que vous me proposez sur un endroit de l'épître de l'apôtre Pierre ; il s'agit de savoir comment il faut entendre ce qui semble être dit sur les enfers. Je vous renvoie donc la même question, afin que, par vous ou par d'autres, vous mettiez fin à mes incertitudes sur ce point. Si le Seigneur me fait la grâce de trouver quelque chose avant vous, et de pouvoir vous le communiquer, je n'en priverai pas votre affection. Quant à présent, voici sur quoi porte l'inquiétude de mes doutes, pour que vous vous mettiez en mesure d'expliquer les paroles de l'Apôtre, soit par vos propres méditations, soit en consultant quelqu'un de capable.

2. L'apôtre Pierre, après avoir dit que le Christ est mort dans la chair et a été vivifié par l'Esprit, ajoute aussitôt : « Dans lequel il alla prêcher aux esprits qui étaient dans la prison, qui autrefois avaient été incrédules, quand la patience de Dieu les attendait aux jours de Noé, pendant que l'on construisait a l'arche dans laquelle peu de personnes, c'est-à-dire huit seulement, furent sauvées au milieu des eaux. » Ensuite il ajoute : « Maintenant c'est de la même manière que le a baptême vous sauve[843]. » Si le Seigneur, après sa mort, est descendu aux enfers pour prêcher aux esprits enfermés dans la prison, je me demande comment un tel bienfait n'a été mérité que par ceux qui étaient infidèles à l'époque où l'arche se construisait ; car depuis Noé jusqu'à la passion du Christ, il y a eu des milliers d'âmes de diverses nations que le Seigneur a pu trouver aux enfers ; ce ne sont pas seulement ceux qui ont cru en Dieu, comme les prophètes et les patriarches de la race d'Abraham, comme Noé et toute sa maison, sauvés par les eaux, excepté peut-être le fils qui, dans la suite, fut réprouvé ; en dehors de la race de Jacob, ce ne sont pas seulement aussi des croyants, comme Job, comme les Ninivites, et d'autres encore mentionnés dans les Écritures, ou qui sont restés cachés au milieu du genre humain ; mais je parle de ces milliers d'hommes qui, ne connaissant pas Dieu, et livrés au culte des démons ou des idoles, sont sortis de la vie depuis les temps de Noé jusqu'à la passion du Christ ; pourquoi le Seigneur, qui les trouva aux enfers, ne leur prêcha-t-il pas, et s'adressa-t-il uniquement à ceux qui furent incrédules aux jours de Noé, tandis que l'on construisait l'arche ! Si le Christ se fit entendre à tous, pourquoi saint Pierre ne mentionne-t-il que ceux-ci, passant sous silence l'innombrable multitude du reste des hommes ?

3. Il est bien sûr que le Seigneur, mort dans sa, chair, est descendu aux enfers. On ne saurait. contredire cette parole du Prophète « Vous ne laisserez pas mon âme dans l'enfer. » Nul n'oserait l'entendre différemment, et saint Pierre l'a ainsi compris dans les Actes des Apôtres[844]. On ne contredira pas non plus ces paroles du même saint Pierre, où il déclare que le Christ « a fait cesser les douleurs de l'enfer, dans lesquelles il était impossible qu'il fût retenu[845]. » Qui donc, excepté un infidèle, niera que le Christ soit allé dans les enfers ? Si on cherche comment il faut entendre qu'il ait fait cesser les douleurs de l'enfer (car il n'avait pas commencé par être retenu dans ces liens, et ne les avait pas brisés comme des chaînes auxquelles il aurait été attaché) ; il est aisé de comprendre que ces douleurs ont cessé comme on détruit les piéges des chasseurs, pour empêcher qu'ils ne prennent et non point parce qu'ils ont pris. On peut entendre aussi qu'il a mis fin à des douleurs qui ne pouvaient rien sur lui, mais par desquelles se trouvaient atteints des hommes dont il devait être le libérateur.

4. Quels sont ceux-là ? Il serait téméraire de l'affirmer. Si nous disions et si nous pouvions montrer que le Christ délivra tous ceux qui étaient alors dans les enfers, qui ne s'en féliciterait ? Nous le voudrions surtout à cause de certains d'entre eux qui nous sont particulièrement connus par leurs travaux littéraires, et dont nous admirons le langage et le génie nous n'avons pas seulement en vue les poètes et les orateurs qui, en beaucoup d'endroits de leurs ouvrages, ont livré au mépris et au rire les faux dieux des gentils, et quelquefois même ont confessé le Dieu unique et véritable, tout en partageant les pratiques superstitieuses du reste des hommes ; nous pensons également à ceux qui ont proclamé ces vérités, non point dans des chants ou des œuvres oratoires, mais dans des études philosophiques ; nous songeons aussi à beaucoup d'autres dont il ne nous reste aucun écrit, mais que nous connaissons par les productions antiques arrivées jusqu'à nous ; elles nous ont appris combien la vie de ces hommes a été louable d'une certaine manière : ces personnages se sont trompés sur le culte de Dieu ; ils ont rendu des hommages pieux à de vaines idoles établies comme objets d'une religion publique et ont servi la créature plutôt que le Créateur ; mais il y eut dans leurs mœurs de la modération, de la retenue, de la chasteté, de la sobriété ; ils surent mépriser la mort pour le salut de la patrie ; ils tinrent leur parole non seulement avec leurs concitoyens, mais encore avec l'ennemi, et c'est avec raison qu'on les propose pour exemples. Il est vrai, toutes ces choses elles-mêmes, quand elles ne je rapportent pas à la fin de la droite et vraie piété, mais au vain faste de l'humaine louange et de la gloire d'ici-bas, s'évanouissent en quelque façon et deviennent stériles ; toutefois elles nous plaisent tant par un certain naturel de l'âme que nous aurions souhaité la délivrance de ceux en qui elles se sont rencontrées ; nous aurions voulu qu'ils eussent été, ou principalement ou comme les autres, tirés des tourments de l'enfer, si le sens humain s'accordait avec la justice du Créateur.

5. Cela étant, si on admet que le Sauveur les ait délivrés tous, et qu'il ait, selon les expressions de votre lettre, « ruiné les enfers en attendant le jugement dernier, » de nouvelles difficultés naissent, et voici celles qui s'offrent à mon esprit. Et d'abord sur quoi appuierait-on ce sentiment ? car ce qui est écrit sur la cessation des douleurs de l'enfer à la mort du Christ, peut ne s'entendre que de lui-même, c'est-à-dire qu'il les a mises à néant en ce qui le touche, d'autant plus que l'Apôtre ajoute « qu'il était impossible qu'il fût retenu dans ces douleurs. » Ou bien, si on demande pourquoi le Christ a voulu descendre dans les enfers, où étaient des douleurs qui ne pouvaient pas l'atteindre, lui que l'Écriture proclame « libre entre les morts[846], » lui dans lequel le prince et le préposé de la mort n'a rien trouvé de sujet au supplice ; ce qui est dit « sur la cessation des douleurs de l'enfer » peut s'appliquer non pas à tous, mais à quelques-uns que le Christ jugeait dignes de cette délivrance. De sorte qu'on ne devra pas croire qu'il soit descendu inutilement aux enfers, sans profit pour aucun de ceux qui s'y trouvaient enfermés, et l'on ne devra pas conclure non plus que la faveur accordée à quelques-uns parla miséricorde et la justice divines ait été accordée à tous.

6. Et quant à ce qui est du premier homme, père du genre humain, c'est le sentiment de presque toute l'Église que le Christ le délivra ; quelle que soit l'origine d'un tel sentiment, il ne faut pas croire qu'il ne repose sur rien, lors même que l'autorité des Écritures canoniques ne s'expliquerait pas clairement à cet égard. Toutefois cette opinion semble favorisée, préférablement à toute autre, par le passage suivant du livre de la Sagesse : « La Sagesse a conservé celui qui a été créé seul et le premier pour être le père du genre humain, et elle l'a tiré de son péché et lui a donné la force de gouverner toutes choses[847]. » Quelques-uns croient que ce bienfait a été accordé également à d'anciens saints, Abel, Seth, Noé et sa maison ; Abraham, Isaac, Jacob et à d'autres patriarches et prophètes, et que le Seigneur, descendu aux enfers, les affranchit de ces douleurs.

7. Mais je ne vois pas comment on peut entendre qu’ Abraham ait été dans ces douleurs, Abraham dans le sein de qui fut reçu le pauvre pieux dont parle l'Évangile : il en est peut-être qui peuvent l'expliquer. Je ne sais toutefois s'il y a quelqu'un qui ne trouverait pas absurde de supposer qu'avant la descente du Seigneur aux enfers, Abraham et Lazare étaient seuls dans le sein de ce repos mémorable, et que de ces deux-là seulement il a été dit au mauvais riche : « Entre vous et nous, il y a pour toujours un grand abîme, et ceux qui le veulent ne peuvent point passer d'ici vers vous, ni venir ici du lieu où vous êtes[848]. » Or, s'ils étaient plus de deux dans ce repos, qui oserait dire que là n'aient pas été les patriarches et les prophètes, à la justice et à la piété desquels l'Écriture de Dieu rend un si grand témoignage ? Je ne comprends donc pas de quel avantage eût été pour eux la cessation de douleurs qu'ils n'auraient pas endurées ; d'autant plus surtout qu'en nul endroit des Écritures je n'ai vu prendre en bonne part cette expression d'enfer. Et si rien de pareil ne se lit dans les divins livres, il n'est pas croyable que ce qu'on appelle le sein d'Abraham, c'est-à-dire le séjour d'un certain repos secret, soit une portion des enfers. D'après les paroles mêmes qu'un si grand maître fait dire à Abraham : « Entre vous et nous, il y a pour toujours un grand abîme ; » il est assez clair que le sein d'une telle félicité ne saurait être une certaine partie et comme un membre des enfers. Car qu'est-ce que le grand abîme, si ce n'est un gouffre qui sépare ceux entre qui il est creusé et creusé pour toujours ? C'est pourquoi, si la sainte Écriture avait dit que le Christ, après sa mort, est allé dans le sein d'Abraham, sans parler de l'enfer et de ses douleurs, je ne pense pas que personne eût osé avancer qu'il est descendu aux enfers.

8. Comme des témoignages évidents citent l'enfer et ses douleurs, il n'y a aucune raison de douter que le Christ y soit descendu pour sauver des âmes ; mais je me demande encore s'il a délivré toutes celles qu'il y a trouvées ou quelques-unes seulement qu'il aurait jugées dignes de ce bienfait : je regarde toutefois comme certain qu'il est allé aux enfers et a opéré des délivrances. Quant aux justes qui étaient dans le sein d'Abraham, lorsqu'il est descendu aux enfers, je ne sais pas encore ce qu'il leur a apporté, car je ne vois pas qu'il leur ait jamais retiré la présence béatifique de sa divinité ; c'est ainsi que le jour même où il mourut et lorsqu'il était sur le point de descendre aux enfers pour en faire cesser les douleurs, il promit au bon larron qu'il serait avec lui dans le paradis[849]. Le Christ était donc déjà dans le paradis et le sein d'Abraham par sa sagesse béatifique, et dans les enfers par sa puissante justice : car où sa divinité n'est-elle pas ? il n'y a pas de lieu qui la retienne. Cependant l'Écriture déclare ouvertement que, selon la nature créée qu'il a prise sans cesser d'être Dieu, c'est-à-dire selon son âme, il est allé dans les enfers ; le prophète l'annonce, l'apôtre l'explique : « Vous ne laisserez pas mon âme dans l'enfer[850]. »

9. Je sais que quelques-uns ont cru qu'à la mort du Christ Notre-Seigneur il y a eu des justes ressuscités de la même manière que nous ressusciterons à la fin des siècles ; il est écrit en effet que dans ce tremblement de terre qui eut lieu pendant sa passion, quand les pierres se fendirent et que les tombeaux s'ouvrirent, les corps de plusieurs justes ressuscitèrent et parurent avec lui lorsqu'il ressuscita dans la sainte cité[851]. Si ces corps ne se couchèrent pas de nouveau dans le sépulcre pour dormir encore, il faut voir comment on peut comprendre que le Christ soit « le premier-né d'entre les morts[852] ; » car voilà bien des justes qui l'auraient précédé dans la résurrection. Si on répond que ceci a été dit par anticipation, que les tombeaux s'ouvrirent à ce tremblement de terre, quand le Christ pendait en croix, mais que les corps des justes ne ressuscitèrent qu'après le Sauveur lui-même ; malgré, dis-je, cette anticipation par laquelle le Christ resterait le premier-né d'entre les morts et par laquelle ces justes n'obtiendraient qu'à sa suite l'éternelle incorruptibilité et l'immortalité, il y aurait encore une difficulté : Comment saint Pierre a-t-il pu dire, ce qui est très vrai d'ailleurs, qu'il s'agit, non pas de David, mais du Christ dans cette parole prophétique : « Vous ne permettrez pas que votre saint éprouve la corruption ? » Saint Pierre, s'adressant aux Juifs, ajoute que le tombeau de David était parmi eux[853]. Il n'aurait pas pu les convaincre si le corps de David n'eût plus été là ; car lors même que David serait ressuscité peu de temps après sa mort et que sa chair n'aurait pas éprouvé de corruption, son tombeau aurait pu se voir encore. Mais il paraîtrait dur que David n'eût pas été compris dans cette résurrection des justes, si l'éternelle vie leur fut alors donnée ; car avec quelle évidence, avec quels témoignages d'honneur et combien de fois l'Écriture annonce que le Christ doit sortir de sa race ! Nous serons également embarrassés de cet endroit de l'Épître aux Hébreux sur les anciens justes : « Dieu a voulu, par une faveur particulière pour nous, qu'ils ne reçussent qu'avec nous l'accomplissement de leur bonheur[854] ; » comment expliquer cela si Dieu les a déjà établis dans cette incorruptibilité qui nous est promise comme complément de la félicité suprême

10. Vous voyez donc combien est obscur le motif qui a porté Pierre à ne parler que des captifs auxquels l'Évangile fut prêché et qui avaient été incrédules pendant qu'on fabriquait l'arche au temps de Noé ; vous voyez aussi pourquoi j'hésite à me prononcer. « Maintenant, dit encore saint Pierre, le baptême nous sauve de la même manière, non point en ôtant les souillures de la chair, mais en nous engageant à servir Dieu avec une conscience pure, par la résurrection de Jésus-Christ, qui est à la droite de Dieu après avoir absorbé la mort afin que nous devinssions les héritiers de la vie éternelle, et qui est monté au ciel, les anges, les puissances et les vertus lui étant assujettis ; » et le même apôtre ajoute : « C'est pourquoi le Christ ayant souffert la mort dans sa chair, armez-vous de cette pensée que quiconque est mort à la concupiscence charnelle a cessé de pécher, en sorte que durant tout le temps qui lui reste de cette vie mortelle, il ne vit plus selon les passions des hommes, mais selon la volonté de Dieu. » Saint Pierre dit ensuite : « Car c'est bien assez que, dans les premiers temps, vous soyez abandonnés aux mêmes passions que les païens, vivant dans les impudicités, dans les désirs déréglés, dans l'ivrognerie, dans les excès du manger et du boire, et dans le culte sacrilège des idoles. Et maintenant ils s'étonnent que vous ne couriez plus avec eux à ces débordements de débauche ; c'est pourquoi ils blasphèment. Ils rendront compte à Celui qui est prêt à juger les vivants et les morts ; » et après : « C'est pour cela que l'Évangile a été aussi prêché aux morts, afin que devant les hommes ils soient jugés selon la chair, et que, devant Dieu, ils vivent selon l'esprit. »

11. Qui ne serait troublé de cette profondeur ? Saint Pierre dit que l'Évangile a été prêché à des morts ; si nous l'entendons de ceux qui sont sortis de leurs corps, ce seront, je pense, les incrédules du temps de Noé, dont il a été parlé plus haut, ou assurément tous ceux que le Christ a trouvés dans les enfers. Mais que veut dire l'Apôtre par ces mots : « Afin que devant les hommes ils soient jugés selon la chair et que devant Dieu ils vivent selon l'esprit. » Comment seront-ils jugés selon une chair qu'ils n'ont plus s'ils sont aux enfers ; qu'ils n'ont pas reprise encore, s'ils ont été délivrés des douleurs de l'enfer ? S'il est vrai, comme vous le dites dans vos questions, que les enfers aient été détruits, on ne peut pas croire que tous ceux qui s'y trouvaient aient été ressuscités dans la chair, ou que ceux qui, étant ressuscités, apparurent avec le Seigneur, aient repris leur corps pour être jugés selon la chair devant l'homme, et je ne vois pas non plus comment on pourrait appliquer cela aux incrédules du temps de Noé. Car il n'est pas écrit qu'ils aient vécu dans la chair, et on ne peut pas croire que les douleurs de l'enfer aient cessé de façon que ceux qui en auraient été délivrés eussent repris leur corps pour subir une peine. Que veulent donc dire ces mots ; « Afin qu'ils soient jugés devant les hommes selon la chair, et qu'ils vivent devant Dieu selon l'esprit ? » Cela regarde-t-il ceux que le Christ a trouvés dans les enfers et qu'il aura vivifiés selon l'esprit par l'Évangile, quoiqu'ils doivent être jugés dans la chair à la résurrection future, afin qu'ils passent dans le royaume de Dieu après quelque peine corporelle ? S'il en est ainsi, pourquoi seulement les incrédules du temps de Noé et non point tous les autres que le Christ trouva aux enfers reçurent-ils la vie de l'esprit par la prédication de l'Évangile pour être ensuite jugés dans la chair après une peine passagère ? Et si nous devons l'entendre de tous, il nous restera à demander pourquoi saint Pierre n'a fait mention que de ceux qui ont été incrédules tandis que l'on construisait l'arche ?

72. Ceux qui cherchent à résoudre la difficulté qui nous arrête ne nous satisfont pas dans une autre explication qu'ils donnent ; ils disent qu'à la descente du Christ aux enfers les cachots se brisèrent pour ceux qui n'avaient pas connu l'Évangile : de leur vivant l'Évangile n'était pas encore prêché dans l'univers, et certainement ils étaient excusables de ne pas croire ce qui ne leur avait pas été annoncé ; mais désormais il ne devait plus y avoir d'excuse pour ceux qui mépriseraient l'Évangile publié et répandu dans le monde entier : les prisons de l'enfer anéanties, restait le jugement par suite duquel les rebelles et les infidèles seraient aussi punis du feu éternel. Ceux qui partagent ce sentiment ne prennent pas garde que la même excuse pourrait être alléguée par les âmes de tous les hommes morts, même depuis la résurrection du Christ, et avant que l'Évangile leur fût parvenu. Dira-t-on que, depuis que le Seigneur est revenu des enfers, il n'a pas permis que (427) personne n'y allât à moins d'avoir connu l'Évangile ? Que de gens morts par toute la terre sans l'avoir entendu ! Tous ceux-là auraient donc l'excuse que le Christ voulut enlever, dit-on, aux âmes qu'il trouva dans l'enfer, en leur prêchant l'Évangile qui jusque-là leur était inconnu.

13. Dira-t-on que ceux qui sont morts ou qui meurent depuis la résurrection du Seigneur, sans avoir ouï parler de l'Évangile, ont pu ou peuvent en entendre parler aux enfers, de façon à y croire ce qu'il faut sur la vérité du Christ et à obtenir la rémission et le salut, comme l'ont mérité les âmes des enfers auxquelles le Christ annonça l'Évangile ? Car son souvenir doit y subsister encore, de même que ce nom subsiste sur la terre, quoiqu'il soit monté au ciel, et ceux qui croiront en lui seront sauvés. Il a été glorifié, en effet, et on lui a donné un nom au-dessus de tous les noms, afin que devant ce nom tout genou fléchisse, non seulement dans les cieux et sur la terre, mais encore dans les enfers[855]. Mais si nous admettons une opinion qui permette de penser que des hommes n'ayant pas cru durant leur vie peuvent croire en Jésus-Christ aux enfers, que de conséquences absurdes et contraires à la foi ! Et d'abord pourquoi gémir sur ceux qui meurent sans cette grâce, et pourquoi tant de soins et d'efforts pour que les hommes la reçoivent avant de mourir, de peur des peines éternelles ? Et si aux enfers la foi ne servait de rien à ceux qui n'ont pas voulu croire sur la terre après avoir connu l'Évangile, et ne servait qu'à ceux qui n'ont point méprisé ce dont ils n'ont pas pu entendre parler, il s'ensuivrait une plus absurde conséquence : on pourrait dire qu'il ne faut pas prêcher l'Évangile sur la terre, parce que tous les hommes mourront et qu'ils doivent aller aux enfers sans qu'on puisse leur reprocher d'avoir méprisé l'Évangile, afin que la foi chrétienne leur devienne profitable lorsqu'ils l'acquerront dans ces lieux : un sentiment pareil serait une folie et une impiété.

14. C'est pourquoi attachons-nous fortement à ce qui est de foi et repose sur une incontestable autorité ; croyons que le Christ est mort selon les Écritures, qu'il a été enseveli, et que, selon les Écritures encore, il est ressuscité le troisième jour, » et le reste qui est dit de lui en toute vérité. Parmi ces choses indubitables, nous trouvons que le Sauveur est descendu aux enfers, qu'il fit cesser des douleurs qui ne pouvaient pas l'atteindre, qu'il en délivra les âmes qu'il voulut délivrer, et qu'il reprit dans le sépulcre le corps qu'il avait laissé sur la croix. Pour ce qui est de l'explication que vous m'avez demandée sur les paroles de l'apôtre Pierre, vous voyez lues doutes ; d'autres difficultés s'offriraient si on creusait davantage ; méditons nous-mêmes pour comprendre, ou bien interrogeons ceux que nous pourrions utilement consulter.

15. Réfléchissez-y cependant ; tout ce que l'apôtre Pierre dit des esprits enfermés dans la prison, et qui n'avaient pas cru aux jours de Noé, n'a peut-être pas entièrement rapport aux enfers, mais plutôt à ces époques dont les temps chrétiens sont la figure. Car ce qui se passa alors était la figure des choses à venir ; et aujourd'hui ceux qui ne croient pas à l'Évangile tandis que l'Église s'édifie au milieu de toutes les nations, sont semblables à ceux qui ne crurent point tandis que l'on construisait l'arche ; mais ceux qui ont été sauvés par le baptême sont comparés aux hommes qui entrèrent dans l'arche et se sauvèrent au milieu des eaux. Voilà pourquoi saint Pierre dit : « C’est ainsi que le baptême vous sauve de la même manière. » Que cette figure nous serve de règle pour entendre aussi ce qui est dit sur ceux qui ne croient pas ; ne nous imaginons pas que l'Évangile ait été prêché aux enfers pour enfanter des fidèles et pour en délivrer, ou même qu'on l'y prêche encore, comme si là aussi l'Église était établie.

16. Ce qui a fait donner à cet endroit de l'apôtre Pierre le sens qui vous préoccupe, c'est qu'il dit que l'Évangile a été annoncé aux esprits enfermés dans la prison, comme si l'on ne pouvait entendre par là les âmes qui étaient alors dans la chair et enfermées dans les ténèbres de l'ignorance ainsi que dans une prison ; c'est de ce cachot que désire sortir celui qui dit : « Tirez mon âme de la prison afin qu'elle confesse votre nom[856] ; » elle est appelée ailleurs « l'ombre de la mort ; » ce n'est pas aux enfers mais sur la terre qu'en ont été délivrés ceux dont il a été dit : « La lumière s'est levée pour ceux qui étaient assis à l'ombre de la mort[857]. » Mais aux jours de Noé il a été prêché en vain aux hommes qui n'ont pas cru, tandis que les attendait la patience de Dieu durant les longues années de la construction de l'arche, car cette construction fut en quelque sorte une prédication ; ils sont pareils aux incrédules de ces anciens temps ceux qui aujourd'hui restent enfermés dans les ténèbres de l'ignorance ainsi que dans une prison, regardant sans profit l'établissement de l'Église dans le monde entier et les approches du jugement, comme les anciens incrédules les approches du déluge où ils périrent tous. Car le Seigneur a dit : « Aux jours du Fils de l'Homme il en sera comme aux jours de Noé. lis mangeaient, buvaient, se mariaient jusqu'à ce que Noé entra dans l'arche ; le déluge vint et les perdit tous[858]. » Mais parce que ce qui arriva alors avait une signification prophétique, le déluge marquait pour les fidèles le baptême, pour les infidèles le châtiment ; de même que sous la figure, non pas d'une chose faite, mais d'une chose dite, le Christ est représenté par une pierre qui est une pierre d'achoppement pour les uns, et le fondement de l'édifice pour les autres[859]. Quelquefois dans une même figure, que ce soit un fait ou une parole, deux choses n'en signifient qu'une seule ; c'est ainsi que les fidèles sont figurés par les pièces de bois qui servirent à la construction de l'arche et par les huit personnes sauvées du déluge ; ainsi encore, dans la parabole de la bergerie, le Christ est lui-même et le pasteur et la porte[860].

17. Ne nous inquiétons pas, dans cette interprétation, de ce que l'apôtre Pierre dit, que ce fut le Christ même qui prêcha aux esprits enfermés dans la prison, et restés incrédules aux jours de Noé : ne repoussons pas ce sens sous prétexte qu'au temps de Noé le Christ n'était pas encore venu. Il n'était pas encore venu en chair, comme plus tard quand il parut sur la terre et qu'il conversa avec les hommes[861] ; mais depuis le commencement du genre humain il est venu, non point en chair, mais en esprit, soit pour reprendre les méchants comme Caïn, et Adam lui-même et sa femme ; soit pour consoler les bons ou avertir les uns et les autres afin qu'ils croient pour leur salut et ne s'exposent pas à un malheur éternel en ne croyant pas ; il s'est fait entendre et voir à ceux qu'il a voulu et comme il a voulu. J'ai dit qu'il est venu en esprit ; en effet, le Fils, dans la substance de la divinité, est esprit puisqu'il n'est point corps : mais que fait le Fils sans le Saint-Esprit et sans le Père, puisque toutes les œuvres de la Trinité sont inséparables ?

18. Il me semble que ceci est suffisamment indiqué par les paroles même de l'Écriture dont il s'agit, pourvu qu'on y fasse attention : « Parce que le Christ, dit saint Pierre, est mort une fois pour nos péchés, le juste pour les injustes, afin de nous amener à Dieu, étant mort selon la chair et vivifié selon l'esprit, dans lequel il alla aussi prêcher aux esprits renfermés dans la prison, qui autrefois avaient été incrédules, lorsque la patience de Dieu les attendait aux jours de Noé, tandis que l'on construisait l'arche. » Vous remarquez, je pense, l'ordre des paroles : « Mort selon la chair mais vivifié selon l'esprit. » C'est dans cet esprit qu'il est venu prêcher à ces esprits qui, autrefois, avaient été incrédules aux jours de Noé. Car avant de venir en chair afin de mourir pour nous, ce qu'il n'a fait qu'une fois, il était souvent venu auparavant vers ceux qu'il voulait visiter, les instruisant et se montrant à eux comme il voulait, mais en esprit, dans cet esprit selon lequel il a été vivifié après être mort selon la chair dans sa passion. Qu'entendons-nous en disant que le Christ a été vivifié selon l'esprit, si ce n'est que cette même chair, selon laquelle seule il était mort, est ressuscitée par l'esprit qui vivifie.

19. Qui oserait dire en effet que Jésus, lorsqu'il est mort, soit mort dans son âme, c'est-à-dire dans cet esprit qui est l'esprit de l'homme, puisque la mort de l'âme n'est autre chose que le péché, dont il a été tout à fait exempt ? Car si les âmes de tous les hommes proviennent de celle qui fut donnée d'un souffle au premier homme, par lequel le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort qui a passé ainsi à toute notre race ; ou bien l'âme du Christ n'en vient pas, car il n'y a en lui aucun péché, ni originel ni actuel à cause duquel il dût mourir ; il a souffert pour nous la mort qu'il ne méritait pas Celui en qui le prince du monde et le préposé de la mort n'a rien trouvé[862], et il n'y a rien d'absurde à penser que Celui qui a créé une âme pour le premier homme en a créé une pour lui-même ; ou bien si l'âme de l'homme-Dieu vient aussi d'Adam, il l'aura purifiée, en la prenant, afin que, naissant d'une vierge, il vînt vers nous sans péché d'aucune sorte. Mais si les âmes ne proviennent pas de celle du premier homme et que ce soit par la chair seulement que nous contractions le péché originel, le Fils de Dieu a créé pour lui une âme comme il en a créé pour les autres ; toutefois il ne l'a pas unie à la chair de péché, mais à la ressemblance de la chair de péché[863]. Car il a pris d'une vierge une véritable substance de chair, non pas cependant une chair de péché, parce que toute concupiscence charnelle est restée étrangère à sa formation ; elle a été mortelle toutefois et sujette aux changements des âges, comme étant très semblable, sans péché, à la chair de péché.

20. Aussi, quelle que soit la vérité sur l'origine de l'âme, et je n'ose rien affirmer encore à cet égard, me contentant de repousser l'opinion qui suppose que chaque âme est enfermée dans un corps, comme dans une prison, en expiation de je ne sais quels actes d'une première vie ; quelle que soit, dis-je, la vérité sur cette question, il demeure certain que non seulement l'âme du Christ est immortelle comme toute âme humaine, mais encore qu'elle est inaccessible à cette mort qu'entraînent le péché et la condamnation, car le péché et la condamnation peuvent être considérés comme les deux causes de la mort de l'âme. C'est pourquoi ce n'est pas selon son âme elle-même qu'on a pu dire du Christ « qu'il a été vivifié en esprit ; » il n'a été vivifié que par où il était mort. Cela a donc été dit de la chair qui se retrouva vivante par le retour de l'âme comme elle était morte quand l'âme l'avait quittée ; et le Christ est mort selon sa chair parce qu'il n'est mort que selon la chair ; mais il a été vivifié selon l'esprit, parce que c'est par l'opération de cet esprit avec lequel le Christ est apparu et a prêché depuis le commencement du genre humain comme il a voulu, qu'il est ressuscité dans cette chair elle-même, avec laquelle il s'est depuis peu montré aux hommes.

21. Ensuite pour ce qui est dit des incrédules, « qui rendront compte à Celui qui est prêt à juger les vivants et les morts, » nous ne sommes pas forcés d'entendre ici les âmes sorties de leurs corps. Il peut se faire que les morts dont il s'agit soient les infidèles, qui sont morts dans leur âme et dont il a été dit : « Laissez les morts ensevelir leurs morts[864] ; » et que les vivants soient ceux qui croient en Jésus-Christ et n'entendent pas en vain « Lève-toi, toi qui dors, lève-toi du milieu des morts, et le Christ t'illuminera[865] ; » ceux dont le Seigneur a dit aussi : « L'heure vient, elle est vende où les morts entendront la voix du Fils de Dieu ; et ceux qui l'auront entendue vivront[866]. » C'est pourquoi nous ne sommes pas obligés non plus de penser qu'il s'agisse des enfers dans ce passage de saint Pierre : « A cause de cela l'Évangile a été prêché à des morts, afin qu'ils soient jugés selon la chair devant les hommes, mais qu'ils vivent selon l'esprit devant Dieu. » Après cela, dans cette vie même, l'Évangile a été prêché aux morts, c'est-à-dire aux infidèles et aux injustes, afin qu'après avoir cru ils soient jugés selon la chair devant les hommes, c'est-à-dire souffrant diverses tribulations et la mort même de la chair. Aussi le même apôtre dit dans un autre endroit « que le temps est venu de commencer le jugement par la maison du Seigneur[867] ; » et « qu'ils vivent selon l'esprit devant Dieu, » parce qu'ils étaient morts en esprit lorsque l'infidélité et l'impiété les retenaient dans leurs liens.

22. Que celui à qui cette explication des paroles de l'apôtre Pierre ne plaît point ou ne paraît pas suffisante, cherche à les entendre en les appliquant aux enfers ; s'il peut résoudre les difficultés que j'ai indiquées plus haut de façon à m'ôter mes doutes, qu'il me communique ses lumières ; s'il en vient à bout, les paroles de l'Apôtre pourront être entendues de deux manières ; ce ne sera pas une preuve de la fausseté de mon sentiment.

J'ai répondu, comme j'ai pu, aux questions que vous m'aviez adressées précédemment, sauf la question de savoir si Dieu peut être vu des yeux du corps, ce qui demanderait un plus grand travail ; je vous ai envoyé mes réponses par le diacre Asellus, et vous les aurez reçues, je crois. Dans la lettre à laquelle je réponds en ce moment, vous demandiez deux choses, l'une sur les paroles de saint Pierre, l'autre sur l'âme du Seigneur : j'ai touché longuement celle-là, brièvement celle-ci. Je vous prie de nouveau de m'envoyer une copie de la lettre où vous me demandez si la substance de Dieu peut se voir comme quelque chose de corporel et qui occupe un espace ; j'ignore comment cette lettre s'est égarée chez nous ; on l'a longtemps et inutilement cherchée.

LETTRE CLXV.

Cette lettre, écrite en 410, eût demandé, par sa date, une autre place ; on l'a mise ici parce que le grand solitaire de Bethléem y engage Marcellin à consulter saint Augustin sur la question de l'origine de l'âme, traitée dans la lettre CLXVIe, adressée à saint Jérôme. On y voit les malheurs du monde à cette époque pénétrer jusque dans la cellule du laborieux et profond commentateur des livres divins.

JÉRÔME, A SES SEIGNEURS VRAIMENT SAINTS, A SES VÉNÉRABLES ET BIEN-AIMÉS FILS MARCELLIN ET ANAPSYCHIE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai enfin reçu d'Afrique une lettre de vous ; et je ne me repens pas d'avoir audacieusement persisté à vous écrire malgré votre silence ; je voulais obtenir une réponse et savoir par vous et non par d'autres que vous étiez en bonne santé. Je me souviens de votre question sur l'âme ; cette question n'est pas petite, mais l'une des plus importantes dans la science ecclésiastique. L'âme descend-elle du ciel, comme font cru Pythagore, tous les platoniciens et Origène ? découle-t-elle de la propre substance de Dieu, comme l'imaginent les stoïciens, Manichée et les partisans de l'hérésie espagnole de Priscillien ? les âmes créées depuis longtemps, sont-elles cachées dans le trésor de Dieu, comme l'assurent follement certains écrivains ecclésiastiques ? ou bien Dieu les crée-t-il chaque jour, et les envoie-t-il dans des corps, selon ce qui est écrit dans l'Évangile : « Mon Père agit sans cesse et moi avec lui[868] ? » enfin se transmettent-elles par voie de propagation, comme l'estiment Tertullien, Apollinaire et la plupart des Occidentaux, de façon que l'âme naisse de l'âme comme le corps naît du corps, et que la condition de son existence soit la même que la condition de l'existence des animaux ? J'ai dit mon sentiment à cet égard dans des écrits contre Ruffn où j'ai réfuté l'ouvrage qu'il a dédié à Anastase, de sainte mémoire, évêque de l'Église de Rome ; en cherchant par une déclaration menteuse, fourbe ou plutôt insensée, à se jouer de la simplicité de ceux qui l'écoutent, il se joue de sa foi même ou plutôt de sa perfidie. Je crois que votre saint père Océanus a ces livres-là ; ils sont mis au jour depuis longtemps et répondent à beaucoup de calomnies de Ruffin. Mais là où vous êtes, vous avez certainement un saint et savant homme, l'évêque Augustin ; il pourra vous instruire de vive voix, comme on dit, et vous donner son opinion et en même temps la nôtre.

2. J'ai voulu autrefois entreprendre les prophéties d'Ézéchiel et tenir une promesse faite souvent aux lecteurs studieux ; mais à peine avais-je commencé à dicter que les malheurs de l'Occident et surtout de la ville de Rome sont venus jeter le trouble dans mon esprit ; j'en étais au point de ne plus savoir mon nom, comme dit le proverbe vulgaire ; j'ai gardé un long silence, sachant que c'était le temps des larmes. Cette année-ci, je venais d'achever trois livres de ce travail, quand les Barbares, pareils à un torrent qui entraîne toutes choses, se sont précipités sur l'Égypte, la Palestine, la Phénicie, la Syrie ; c'est d'eux que votre Virgile a dit : « les Barcéens errants au loin[869], » et deux aussi que l'Écriture a parlé dans ce passage sur Ismaël : « il habitera vis-à-vis de tous ses frères[870] ; » il a fallu toute la miséricorde du Christ pour que j'aie pu échapper à ces barbares. Si selon le mot d'un illustre orateur[871], les lois se taisent au milieu des armes, combien plus encore l'étude de l'Écriture, qui a tant besoin de livres et de silence, tant besoin d'attention de la part de ceux qui écrivent, et de sécurité et de paix de la part de ceux qui dictent ! J'ai envoyé deux de ces livres à ma sainte fille Fabiola ; si vous en voulez une copie, vous pouvez les lui emprunter. Le temps m'a manqué pour faire transcrire les autres ; lorsque vous aurez lu ces deux premiers livres et que vous aurez vu le vestibule, vous imaginerez aisément ce que sera le bâtiment lui-même. J'espère que la miséricorde de Dieu qui nous a aidé dans le difficile commencement de cette œuvre, continuera à nous soutenir dans les parties suivantes où sont racontées les guerres de Gog et de Magog[872], et dans les dernières parties où le Prophète décrit la construction, la variété et les dimensions du temple sacré et inexplicable[873].

Notre saint frère Océanus, à qui vous désirez que je vous recommande, est si grand et si bon, si versé dans la loi du Seigneur, qu'il vous instruira sans que nous ayons besoin de l'en prier, et vous expliquera ce que nous pensons nous-même, dans la petite mesure de notre esprit, sur toutes les difficultés des Écritures. Que le Christ notre Dieu tout-puissant vous garde en bonne santé, durant une longue vie, ô seigneurs vraiment saints !

DE L'ORIGINE DE L’AME DE L'HOMME. - LIVRE ou LETTRE CLXVI (Voir Rétract., liv. II, chap. 45.) A SAINT JÉRÔME. (Année 414.)

Cette lettre à saint Jérôme est une des plus remarquables qu'ait écrites l'évêque d'Hippone ; il établit d'abord ce qu'il y a de certain sur l'âme, son immortalité, sa spiritualité, et comment l'âme est dans le corps. Saint Jérôme croyait que Dieu crée des âmes pour chaque homme qui arrive au monde ; saint Augustin voudrait pouvoir admettre cette opinion qu'il défend contre beaucoup d'objections, mais la difficulté tirée du péché originel l'arrête ; il supplie le solitaire de Bethléem (431) de dissiper tous ses doutes à cet égard. Que de rectitude, de pénétration, et souvent que d'éloquence dans cette lettre ! que de génie et que d'humilité ! quelle réserve dans les choses douteuses ! On verra plus d'une fois l'imagination se mêler ici à la profondeur ; on sera frappé d'une comparaison tirée de la musique pour exprimer l'harmonieuse beauté de l'ordre en ce monde dans la succession des choses passagères.

1. J'ai prié et je prie notre Dieu qui nous a appelés à son royaume et à sa gloire[874] qu'il veuille bien rendre profitable à tous les deux ce que je vous écris, mon saint frère Jérôme, pour vous consulter sur des choses que j'ignore. Quoique vous soyez beaucoup plus avancé en âge que moi, je suis déjà cependant un vieillard qui consulte un autre vieillard ; mais pour apprendre ce qu'il faut, il ne me paraît pas que ce soit jamais trop tard ; il est vrai qu'il convient mieux aux vieillards d'enseigner que d'apprendre, mais il leur convient bien davantage d'apprendre que d'ignorer ce qu'ils enseignent. Au milieu des tourments que me cause la solution des questions difficiles, rien ne m'est plus pénible que votre éloignement ; ce ne sont pas seulement des jours et des mois, ce sont des années qu'il faut pour vous transmettre mes lettres et recevoir les vôtres ; et cependant, si cela se pouvait, je voudrais vous voir chaque jour pour vous parler de tout ce qui m'occupe. Ne pouvant faire tout ce que je veux, je dois faire ce que je puis.

2. Un pieux jeune homme, Orose, est venu vers moi ; c'est un frère dans l'unité catholique, un fils par l'âge, un collègue dans la dignité du sacerdoce ; son esprit est vif, sa parole facile, son zèle ardent ; il désire être un vase utile dans la maison du Seigneur et se mettre en mesure de combattre les fausses et pernicieuses doctrines qui ont fait plus de mal aux âmes en Espagne que n'en a fait aux corps le glaive des Barbares. Il est venu. des rivages de l'Océan, croyant, d'après la renommée, qu'il pourrait apprendre de moi tout ce qu'il voudrait savoir. Son voyage n'a pas été entièrement inutile ; le premier fruit qu'il en a recueilli, c'est de ne pas trop croire la renommée, sur mon compte ; ensuite je lui ai appris ce que j'ai pu ; pour le reste,. je lui ai indiqué où il pourrait l'apprendre et je l'ai engagé à s'en aller vers vous. Comme il a volontiers suivi mon avis ou mon commandement, je l'ai prié de revenir vers moi lorsqu'il vous aurait quitté. Il me l'a promis et cette occasion m'a paru une faveur de Dieu pour vous consulter sur les choses que je voudrais savoir de vous ; je cherchais qui envoyer, et je ne trouvais pas aisément quelqu'un de sûr, de bien disposé et qui eût l'habitude des voyages. Aussi dès que j'ai connu ce jeune homme je n'ai pu douter que c'était lui que je demandais au Seigneur.

3. Voici donc les choses sur lesquelles je vous demande de vouloir bien m'éclairer. Je suis, je l'avoue, de ceux que préoccupe la question de l'âme. Je dirai ce que je tiens pour constant à cet égard ; puis je vous soumettrai ce qui me paraîtrait mériter explication. L'âme de l'homme est immortelle selon une certaine manière qui lui est propre ; car elle ne l'est pas de toute manière comme Dieu dont il a été dit que « seul il a l'immortalité[875]. » La sainte Écriture dit beaucoup de choses sur la mort de l'âme ; de là ces paroles : « Laissez les morts ensevelir leurs morts[876]. » Privée de la vie de Dieu, l'âme meurt de façon pourtant à ne pas cesser de subsister dans sa nature ; quoiqu'elle soit mortelle en un sens, on a raison de dire qu'elle est immortelle. L'âme n'est pas une portion de Dieu ; car si cela était, elle serait de toute manière immuable et incorruptible ; si cela était, il n'y aurait en elle ni défaillance ni progrès ; elle ne commencerait jamais à avoir ce qu'elle n'a pas et ne cesserait jamais d'avoir ce qu'elle a, en ce qui regarde ses sentiments. Or il n'est pas besoin d'un témoignage du dehors pour montrer qu'il n'en est pas ainsi ; quiconque se considère lui-même le reconnaît. Ceux qui veulent que l'âme soit une portion de Dieu attribuent vainement au corps et non point à l'âme les souillures et les infamies que nous voyons dans les hommes les plus pervers, la faiblesse et la langueur que nous souffrons dans tous les hommes : qu'importe par où l'âme soit malade puisqu'elle ne pourrait pas l'être si elle participait à l'immutabilité. Ce qui est immuable et incorruptible ne peut être changé ni corrompu par quoi que ce soit ; autrement ce ne. serait pas seulement Achille qui serait invulnérable, comme le rapportent les fables, ce serait toute chair, si rien de mal ne pouvait lui arriver. Une nature qui peut changer de quelque manière, par quelque cause, en quelque endroit n'est donc pas une nature immuable : or il n'est pas permis de croire que Dieu ne soit pas véritablement et souverainement immuable. L'âme n'est donc pas une portion de Dieu.

4. Quoiqu'il ne soit pas aisé de persuader aux esprits grossiers que l'âme soit incorporelle, j'avoue que j'en suis convaincu. Mais, pour ne pas engager inutilement ni justement souffrir des disputes de mots, (car à quoi bon combattre sur les mots quand on est d'accord sur la chose ?) si on appelle corps toute substance ou essence, si on aime mieux appeler ainsi ce qui est en soi-même de quelque manière, l'âme est un corps. De même, si on ne veut appeler incorporelle qu'une nature souverainement immuable et qui est partout tout entière, l'âme est un corps ; car l'âme n'est pas quelque chose de pareil. Mais s'il n'y a de corps que ce qui est en repos ou en mouvement dans un espace avec une longueur, une largeur, une hauteur, de manière que la plus grande partie occupe un lieu plus grand, une moindre partie, un lieu moins étendu, et qu'il soit moindre dans la partie que dans le tout, l'âme n'est pas un corps ; car ce n'est pas par extension locale, mais par une certaine action vitale qu'elle se fait sentir à tout le corps qu'elle anime : elle est en même temps présente tout entière par toutes ses parties, n'étant pas moindre dans les moindres ni plus grande dans les plus grandes ; mais elle est ici plus active, là plus faible, et tout entière en toutes les parties, et tout entière dans chacune. Ce qu'elle sent, même dans une seule partie du corps, elle est tout entière à le sentir : une petite piqûre dans la chair vive, quoique à une place à peine visible du corps, n'échappe pas à l'âme tout entière ; et toutefois la piqûre n'est pas ressentie par tout le corps, mais à un endroit seulement. D'où vient donc que ce qui n'a pas lieu dans le corps tout entier se fait sentir à l'âme tout entière, si ce n'est qu'elle est entière là où l'impression se produit et que, pour s'y trouver entière, elle n'a pas besoin de quitter les autres parties du corps ? car elles restent vivifiées par sa présence, là où rien de semblable n'est arrivé. Si l'impression se produisait en divers endroits du corps, l'âme l'éprouverait également tout entière. L'âme ne pourrait pas être ainsi dans toutes les parties et dans chacune des parties du corps, si elle s'étendait au milieu d'elles comme nous voyons les corps occuper un espace moindre par leurs moindres parties et plus grand par leurs plus grandes. Si donc on peut dire que l'âme soit un corps, elle n'est certes pas un corps terrestre, ni liquide, ni aérien, ni éthéré ; car tous ces corps occupent des espaces grands ou petits selon leur étendue, et aucune de ces substances ne se trouve tout entière dans quelque partie d'elles-mêmes ; mais les parties sont différentes comme les lieux. Que l'âme soit un corps ou qu'on dise qu'elle est incorporelle, il s'en suit qu'elle a une certaine nature propre, qu'elle est une substance créée supérieure à tous les éléments de la masse du monde et ;qu'elle ne saurait être représentée avec vérité par aucune des images perceptibles aux sens, mais on peut la concevoir par l'esprit et la sentir par la vie. Je ne dis pas ceci pour vous apprendre ce qui vous est connu, mais pour exposer ce que je regarde comme certain sur l'âme, de peur que quelqu'un, lorsque j'en viendrai à ce que je cherche, ne croie que je ne sais rien sur l'âme, ni par l'intelligence ni par la foi.

5. Je suis certain aussi que l'âme n'est tom. bée dans le péché ni par la faute de Dieu ni par aucune nécessité de la part de Dieu ou d'elle-même, mais qu'elle y est tombée par sa volonté propre, qu'elle ne peut pas être délivrée « du corps de cette mort » par sa seule volonté comme force suffisante ni même par la mort du corps, mais par la grâce de Dieu au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur[877], et qu'il n'y a pas dans tout le genre humain une seule âme qui, pour sa délivrance, n'ait besoin de Jésus-Christ homme, médiateur entre Dieu et les hommes. Toute âme qui, à quelque âge de la vie que ce soit, sort du corps sans la grâce du Médiateur et la participation à son sacrement, n'évitera pas la peine future et, au jugement dernier, reprendra son corps pour souffrir ; mais si, après la génération humaine qui vient d'Adam, elle est régénérée en Jésus-Christ et qu'elle appartienne à sa société, elle jouira du repos après la mort du corps et reprendra son corps pour la gloire. Voilà ce que je tiens pour constant sur l'âme.

6. Écoutez maintenant, je vous prie, et ne méprisez pas mes demandes : ainsi puisse ne pas vous mépriser celui qui a daigné être méprisé pour nous ! Je demande donc où l'âme contracte le péché par suite duquel elle tombe dans la damnation à laquelle n'échappe pas l'enfant lui-même qui meurt sans que la grâce du Christ lui vienne en aide par le baptême. Car vous n'êtes pas de ceux qui, débitant des nouveautés, s'en vont disant qu'il n'y a pas de péché originel dont l'enfant soit délivré par le baptême. Si je savais que tel fût votre sentiment ou plutôt si je ne savais pas que vous ne pensez rien de pareil, je ne m'aviserais point de vous adresser cette question. Mais nous savons que sur ce point votre sentiment est conforme à l'inébranlable foi catholique ; en répondant aux vains discours de Jovinien, vous avez cité ces paroles de Job : « Personne n'est pur en votre présence, pas même l'enfant qui n'est que depuis un jour sur la terre[878] ; » puis vous avez ajouté : « Nous naissons coupables de quelque chose de semblable à la prévarication d'Adam. » Votre livre sur le prophète Jonas le fait voir d'une manière assez claire et assez remarquable ; vous dites que « c'est avec raison que l'on contraignît au jeûne les enfants à cause du péché originel[879]. » J'ai donc raison de m'adresser à vous pour savoir où l'âme contracte ce péché dont on n'est délivré que par le sacrement de la grâce chrétienne, même au premier âge.

7. Il y a quelques années, dans un ouvrage sur le Libre Arbitre, d'abord assez répandu et qui l'est beaucoup maintenant, j'indiquai quatre opinions sur l'origine de l'âme : vient-elle, par voie de propagation, de l'âme du premier homme ? y a-t-il pour chaque homme qui arrive au monde une âme nouvellement créée ? les âmes existent-elles en quelque endroit et Dieu les envoie-t-il ? ou bien descendent-elles d'elles-mêmes dans les corps ? J'ai cru devoir examiner ces diverses opinions de façon que, n'importe où se trouvât la vérité, ma pensée demeurât dans sa force contre ceux qui veulent élever en face de Dieu une nature du mal avec son principe, c'est-à-dire contre les manichéens[880] ; je n'avais alors point encore entendu parler des priscillianistes dont les bibles blasphématoires diffèrent peu des doctrines des manichéens. C'est pourquoi je n'ai rien dit d'une cinquième opinion que vous avez mentionnée, pour ne rien omettre, dans votre réponse à un homme de sainte mémoire, à Marcellin qui nous est resté si cher dans la charité du Christ : d'après cette cinquième opinion, l'âme serait une portion de Dieu. Je n'en ai rien dit d'abord parce que je n'avais pas à m'occuper de l'incarnation de l'âme, mais de sa nature ; ensuite parce que c'est là le sentiment de ceux que je combattais, et j'agissais ainsi surtout pour dégager des vices de la souillure de la créature la nature impeccable et inviolable du Créateur : ceux à qui je répondais soutiennent en effet que la substance même du Dieu bon a une partie corrompue, maîtrisée, et réduite à la nécessité de pécher par la substance du mal à laquelle ils attribuent un principe propre et des puissances. Sauf donc cette cinquième opinion qui est une erreur appartenant aux hérétiques, je désire savoir quelle est la meilleure des quatre sur l'origine de l'âme. Mais quelque choix qu'on fasse, à Dieu ne plaise que nous admettions rien de contraire à cette foi dont nous sommes certains, savoir que toute âme, même celle d'un petit enfant, a besoin d'être délivrée du péché, et que cette délivrance ne s'accomplit que par Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié.

8. Soyons courts. Vous pensez que Dieu crée une âme pour chaque homme qui vient au monde. De peur qu'à ce sentiment on n'objecte que Dieu a achevé l’œuvre de la création le sixième jour et s'est reposé le septième, vous citez cette parole de l'Évangile : « Mon Père agit jusque maintenant[881]. » Ainsi avez-vous écrit à Marcellin ; et dans cette lettre vous avez daigné lui parler de moi avec grande bienveillance, lui dire qu'il avait Augustin en Afrique, et que je pourrais aisément l'instruire à cet égard[882]. Si je l'avais pu, il n'aurait pas demandé la solution de cette question à un homme placé aussi loin que vous l'êtes, si toutefois c'est de l'Afrique qu'il vous a écrit. Car j'ignore à quelle époque il s'est adressé à vous ; je sais seulement qu'il a bien connu mes incertitudes sur cette question : voilà pourquoi il a voulu vous écrire sans m'en prévenir. Et du reste s'il m'avait prévenu, je l'y aurais fort engagé, et je lui aurais rendu grâces d'une démarche qui eût pu nous être profitable à tous, si vous n'aviez mieux aimé lui écrire brièvement que de lui répondre : je crois que vous avez regardé comme inutile de travailler pour le lieu où j'étais, puisque vous me supposiez en mesure de savoir ce que Marcellin cherchait. Je voudrais que cette opinion fût aussi la mienne, mais je ne l'assure pas encore.

9. Vous m'avez envoyé des disciples pour que je leur enseignasse des choses que je n'ai point encore apprises moi-même. Enseignez-moi donc ce que je dois enseigner ; plusieurs me demandent que je les éclaire, et je confesse que j'ignore cela comme beaucoup d'autres choses ; et peut-être, quoiqu'ils n'osent me le dire en face, ils disent cependant en eux-mêmes : « Vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces choses[883] ! » C'est ce que répondit le Seigneur à l'un de ceux qui aimaient qu'on les appelât maîtres. Celui-là était venu la nuit auprès du véritable Maître, parce que peut-être avait-il honte d'apprendre ce qu'il avait coutume d'enseigner ; quant à moi, j'aime mieux écouter le maître que de passer pour maître. Car je me souviens de ce qu'il dit à ceux qu'il avait choisis préférablement aux autres. « Mais vous, ne souffrez pas que les hommes vous appellent maîtres ; car vous n'avez qu'un seul maître, le Christ[884]. » C'est lui qui a instruit Moïse par Jéthro[885], Corneille par saint Pierre, son supérieur[886], saint Pierre par saint Paul son inférieur ; qui que ce soit en effet qui dise le vrai, il le dit par un bienfait de Jésus-Christ qui est la Vérité même. Si malgré nos prières, nos lectures, nos méditations et nos raisonnements, nous ne pouvons encore rien trouver sur l'origine de l'âme, qui sait si ce n'est point là une épreuve, non seulement pour que nous instruisions les ignorants avec une grande charité, mais même pour que nous apprenions des savants avec une grande humilité ?

10. Enseignez-moi donc, je vous prie, ce que je dois enseigner, enseignez-moi ce que je dois tenir pour vrai, et si chaque jour des âmes sont créées pour ceux qui naissent, dites-moi comment elles ont péché en Adam d'où se propage la chair de péché, comment ont péché les âmes des enfants pour avoir besoin de la rémission de la faute dans le sacrement du Christ ; et si elles n'ont pas péché, dites-moi par quelle justice du Créateur, en s'unissant à une chair mortelle issue de la chair d'Adam, elles portent la peine d'un péché étranger, au point d'encourir la damnation, à moins que l'Église ne vienne à leur secours, puisqu'il n'est pas en leur pouvoir de demander la grâce du baptême. Ces milliers d'âmes d'enfants que la mort sépare du corps sans le pardon du sacrement chrétien, par quelle équité seraient-elles damnées, si, créatures nouvelles, elles ont été unies à des corps naissant sans aucun péché antérieur, mais par la volonté du Créateur ?

Il savait bien que ce ne serait pas leur faute si elles sortaient du corps sans le baptême du Christ. Nous ne pouvons pas dire de Dieu qu'il force les âmes à pécher ou qu'il les punisse innocentes, et il ne nous est pas permis de nier que les âmes de ceux qui meurent sans le sacrement du Christ, même celles des enfants, tombent dans la damnation ; dites-moi donc, je vous, prie, par où on peut soutenir que les âmes ne proviennent point de l'âme d'Adam, mais que Dieu les crée pour chacun de nous comme il en créa une pour le premier homme ?

11. Je crois que je puis aisément répondre aux autres objections élevées contre cette opinion, par exemple à celle-ci : Comment Dieu a-t-il achevé toutes ses œuvres le sixième jour et s'est-il reposé le septième[887], s'il crée encore des âmes nouvelles ? Si nous alléguons le passage de l'Évangile cité dans votre lettre : « Mon Père agit jusque maintenant, » on répond que l'action de Dieu s'entend du gouvernement des natures créées et non pas de la création de natures nouvelles, et qu'ainsi n'est pas contredit l'endroit de la Genèse où on lit clairement que Dieu consomma toutes ses œuvres. Pour ce qui est de son repos au septième jour, on doit entendre qu'il cessa de créer de nouvelles créatures, mais qu'il ne cessa pas de les gouverner ; c'est parce qu'il avait fait celles qui n'étaient pas encore qu'il se reposa en cessant de les faire : il avait achevé tout ce qu'il avait eu en vue, et ce qu'il ferait- dans la suite ne devait pas être nouveau mais tiré des choses déjà créées. Par là on accorde les deux passages sur le repos du septième jour et l'action continuelle de Dieu l'Évangile ne peut pas être contraire à la Genèse.

12. Voilà ce que disent ceux qui ne veulent pas que Dieu crée des âmes nouvelles comme il créa celle du premier homme, mais qui pensent qu'il les tire de l'âme d'Adam ou qu'il les envoie comme d'une source première ou d'un trésor ; nous leur répondons facilement que, même dans les six jours, Dieu tira beaucoup de choses de ce qui était déjà créé, comme il tira des eaux les oiseaux et les poissons, et de la terre les arbres, l'herbe, les animaux : mais il est manifeste qu'il fit alors des choses qui n'existaient pas encore. Car il n'y avait ni oiseau, ni poisson, ni arbre, ni animal ; et on a raison d'entendre que Dieu se reposa de ces choses déjà créées, qui n'existaient pas et qu'il créa, c'est-à-dire qu'il cessa de produire des créatures nouvelles. Mais maintenant soutenir que Dieu n'envoie pas les âmes qui déjà subsistaient dans je ne sais quel réservoir, qu'elles ne coulent point comme des parcelles de Dieu même, qu'elles ne proviennent point d'une première âme, qu'elles n'ont point été enchaînées à des corps en expiation de fautes antérieures, mais que des âmes nouvelles sont créées pour chaque homme naissant, ce n'est pas dire que Dieu fait quelque chose qu'il n'avait point fait auparavant. Car déjà, le sixième jour, il avait formé l'homme à son image, ce qui s'entend de l'âme raisonnable. Maintenant il fait cela, non pas en établissant ce qui n'était point, mais en multipliant ce qui était. De là il est vrai que Dieu se reposa en cessant de créer des choses qui n'étaient pas encore ; et il est vrai aussi qu'il agit jusque maintenant, non seulement en gouvernant ce qu'il a fait, mais en multipliant quelque chose de créé déjà. Par là, ou de toute autre manière, nous sortons de la difficulté qu'on nous oppose au sujet du repos du septième jour, pour nous empêcher de croire à de nouvelles âmes, non pas tirées de l'âme du premier homme, mais créées comme elle.

13. On dit : Pourquoi Dieu crée-t-il des âmes pour ceux qu'il sait devoir sitôt mourir ? Nous pouvons répondre que c'est pour convaincre ou punir les parents de leurs péchés. Nous pouvons bien aussi laisser cela à la sagesse de ce Dieu qui a donné un cours si beau et si réglé à toutes les choses passagères du temps, où sont comprises la naissance et la mort des êtres vivants ; mais nous ne pouvons pénétrer ces merveilles : si nous les comprenions, nous éprouverions une délectation ineffable. Ce n'est pas en vain que le Prophète, divinement inspiré, a dit que « Dieu conduit les siècles avec harmonie[888]. » C'est pour les avertir de cette grande chose que la bonté de Dieu a accordée aux mortels capables de raison, la musique, c'est-à-dire l'intelligence et le sentiment des belles modulations. Si un compositeur habile sait la durée que doivent avoir les sons pour que leur succession fasse la beauté du chant, à plus forte raison Dieu, dont la sagesse par laquelle tout a été créé, est supérieure à tous les arts, a marqué pour la naissance et la mort des êtres des espaces de temps qui sont comme les syllabes et les mots de cet admirable cantique des choses passagères ; il leur a donné plus ou moins de durée selon la modulation qu'il a connue d'avance dans sa prescience éternelle. Je comprends dans cet ordre la feuille de l'arbre et le nombre de nos cheveux ; combien plus y appartiennent la naissance et la mort de l'homme, à qui Dieu donne des jours plus ou moins nombreux selon ce qu'exige l'harmonie de l'univers !

14. Les adversaires de cette opinion disent encore : Tout ce qui a commencé dans le temps ne peut pas être immortel, parce que tout ce qui naît meurt et tout ce qui croit décline ; de cette manière ils veulent faire croire que ce qui fait l'immortalité de l'âme humaine c'est qu'elle a été créée avant tous les temps. Cette objection ne m'inquiète pas ; car pour ne pas parler d'autres choses, l'immortalité du corps du Christ a commencé dans le temps, et pourtant le corps du Christ ne meurt plus, et la mort n'aura plus d'empire sur lui[889].

15. Une autre difficulté ne m'émeut pas en songeant à tout ce qu'on pourrait y répondre, c'est celle que vous avez rappelée dans le livre contre Ruffin : on jugerait indigne de Dieu de donner des âmes pour des générations adultères : par où on s'efforcerait d'établir qu'en expiation de fautes commises dans une première vie, les âmes peuvent être jetées dans les corps comme en un cachot[890]. Vous avez répondu vous-même que le vice de la semence n'est pas dans le froment qu'on se serait procuré par un larcin, mais dans celui qui aurait volé le froment, et que la terre ne devrait pas refuser la chaleur de son sein parce que la main du semeur serait impure : la comparaison est très belle. Avant même que je l'eusse lue, je ne prenais déjà aucun souci de ces unions adultères dont on s'arme comme d'une difficulté, voyant en général que Dieu fait sortir beaucoup de bien, même de nos maux et de nos péchés. Tout esprit religieux et sage qui considère la création d'un animal quel qu'il soit, chante les louanges de Dieu ; à plus forte raison voit-on éclater sa gloire dans la création de l'homme. Si on demande pourquoi la création de ces âmes, la réponse la plus prompte et la meilleure c'est que toute créature de Dieu est bonne. Et quoi de plus digne d'un Dieu bon que de faire ce qui est bon et ce que lui seul peut faire ?

16. Voilà ce que je réponds et d'autres choses encore, comme je puis, à ceux qui s'efforcent de démolir cette opinion que les âmes sont créées pour chacun comme la première le fut pour le premier homme. Mais quand on arrive aux peines des enfants, je suis, croyez-moi, grandement embarrassé, et je ne trouve rien à répondre ; je ne parle pas seulement des peines qui suivent leur inévitable damnation après cette vie s'ils meurent sans le sacrement de la grâce chrétienne, mais même de celles qu'ils souffrent en ce monde sous nos yeux : si je voulais les énumérer, le temps me manquerait plutôt que les exemples. Ces enfants languissent dans les maladies, sont déchirés de douleurs, torturés par la faim et la soif ; ils sont estropiés, privés de l'usage de leurs sens, tourmentés par les esprits immondes. Il faudrait montrer comment ils souffrent tout cela justement. Il. n'est pas permis de dire, ou que ces choses arrivent sans que Dieu le sache, ou qu'il ne peut pas résister aux auteurs de ces maux, ou qu'il les fait ou permet injustement. Est-ce que nous pourrons dire de l'homme ce que nous disons des animaux sans raison, livrés, pour leur usage, à des natures plus excellentes quoique mauvaises, comme, dans l'Évangile, nous voyons des pourceaux concédés à des démons et à leurs désirs[891] ? L'homme est un animal, mais raisonnable quoique mortel. C'est une âme douée de raison qui, dans ce corps, est punie par de si grandes souffrances. Dieu est bon, Dieu est juste, Dieu est tout-puissant ; il serait insensé d'en douter. Disons donc que c'est avec justice que les enfants souffrent de si grands maux. Lorsque de plus âgés endurent des maux pareils, nous avons coutume de dire que c'est une épreuve de leur vertu comme dans Job, ou un châtiment de leurs crimes comme dans Hérode ; certains exemples que Dieu a bien voulu mettre en lumière nous aident à comprendre ce qui est obscur ; ruais ceci regarde ceux qui sont en âge de raison. Quoi répondre en ce qui touche les enfants, si de grandes souffrances ne servent pas à punir en eux des péchés, car à leur âge il n'y a pas d'épreuve possible ?

17. Que dire de la différence ou plutôt de l'incapacité des intelligences ? ce manque d'aptitude avec lequel naissent certains enfants et qui demeure comme caché dans leur premier âge, se montre quand ils sont grands. Parmi eux il en est qui sont si dépourvus d'esprit et de mémoire qu'ils ne peuvent pas apprendre les premiers éléments des lettres : on en rencontre même de si niais qu'il n'y a pas une grande différence entre eux et des bêtes : on a coutume de les appeler des bouffons. On répondra peut-être : ce sont les corps qui font cela. Mais est-ce que, selon l'opinion que nous voulons défendre, l'âme s'est choisie un corps, et, en choisissant mal, s'est trompée ? ou bien, forcée, pour naître, d'entrer dans un corps, n'a-t-elle trouvé que celui-là parce que tous les autres étaient pris par la multitude des âmes ? n'a-t-elle pas pu se caser comme elle l'aurait voulu, de même que, dans un spectacle où il y a foule, on se place comme on peut ? Pouvons-nous dire de telles choses et devons-nous les penser ? Enseignez-nous donc ce que nous devons dire et croire, afin de nous mettre en mesure de soutenir que de nouvelles âmes sont créées séparément pour chaque corps.

18. J'ai dit quelque chose, dans mon ouvrage du Libre Arbitre, non pas sur la différence des esprits, mais sur les peines que les enfants souffrent en cette vie ; voici ce passage tiré du troisième livre ; il ne me satisfait point dans la question qui nous occupe, et je vous dirai ensuite pourquoi : « Mais quant aux souffrances corporelles des enfants, à un âge où ils ne peuvent commettre aucun péché, si leurs âmes n'existaient pas avant qu'ils devinssent des hommes, on a coutume de les plaindre davantage et avec une sorte de pitié, en disant : Quel mal ont-ils fait pour souffrir ainsi ? comme si l'innocence était un mérite, alors qu'il est impossible de faire le mal ! Dieu opère quelque chose de bon en corrigeant les parents, et il les châtie par les douleurs et la mort des enfants qui leur sont chers : pourquoi ces peines n'arriveraient-elles pas, puisqu'une fois passées, elles sont comme non avenues pour ceux qui les ont endurées, et que ceux pour qui elles ont été permises, ou bien seront meilleurs si, corrigés par ces peines temporelles, ils se décident à mieux vivre ; ou bien ils seront sans excuse au jour du jugement, si les tourments de cette vie ne leur ont pas servi à souhaiter les félicités éternelles. Quant à ces enfants dont les douleurs brisent la (437) dureté des parents, exercent leur foi ou éprouvent leur compassion, qui sait ce que Dieu leur réserve de bons dédommagements dans le secret de ses jugements ? Ils n'ont rien fait de bien, il est vrai, mais pourtant ils ont souffert sans avoir péché. Ce n'est pas en vain que l'Église honore comme des martyrs les enfants massacrés par Hérode, lorsque celui-ci cherchait Notre-Seigneur Jésus-Christ pour le faire mourir[892]. »

19. Voilà ce que j'avais dit, en voulant appuyer le sentiment dont il s'agit en ce moment. Comme je l'ai marqué plus haut, n'importe où se trouvât la vérité dans les quatre opinions sur l'origine de l'âme, je m'efforçais de montrer que la substance du Créateur est irréprochable et bien éloignée de nos péchés. La vérité ou la fausseté de l'une de ces quatre opinions importait peu au but que je me proposais ; quelle que fût celle qui triomphât des autres dans une discussion plus approfondie, je demeurais en sûreté, puisque je prouvais que mon enseignement restait invincible avec toutes. Aujourd'hui, si je puis, j'en veux choisir une conformément à la droite raison ; or, en examinant de près le passage cité plus haut au profit de celle qui nous occupe, je ne le trouve pas solide.

20. Toute la force de cet endroit repose sur ces paroles-ci : « Quant à ces enfants dont les douleurs brisent la dureté des parents, exercent leur foi, ou éprouvent leur compassion, qui sait tout ce que Dieu leur réserve de bons dédommagements dans le secret de ses jugements ? » Mais je vois que cela se dirait avec raison de ceux qui, même sans le savoir, auraient souffert quelque chose de pareil pour le nom du Christ ou pour la vraie religion, ou qui auraient déjà reçu le sacrement du Christ, parce que, s'ils ne sont membres du Médiateur unique, ils ne peuvent pas échapper à la damnation : il leur accorderait ainsi un dédommagement pour les afflictions qu'ils auraient supportées ici-bas. Mais la difficulté subsiste si on ne répond pas au sujet de ces enfants qui, après des douleurs violentes, expirent sans le sacrement de la société chrétienne ; quel dédommagement imaginer pour eux, puisque c'est la damnation qui les attend ? J'ai parlé, dans le même livre, du baptême des enfants, non pas suffisamment, mais dans la mesure qui me paraissait convenir ; j'ai dit que le baptême profite, même aux enfants qui ne savent pas ce que c'est et n'ont point encore une foi qui leur soit propre : je n'ai pas cri devoir toucher à la damnation des enfants morts sans baptême, parce qu'il ne s'agissait point alors de ce qui nous occupe en ce moment.

21. Mais ne comptons pour rien, si on veut, ce que souffrent ces enfants dans une courte vie et ce qui ne revient plus une fois passé ; pouvons-nous ne pas nous occuper sérieusement des paroles dans lesquelles l'Apôtre nous annonce « que la mort est entrée par un seul homme, et, par un seul homme, la résurrection des morts ; et que de même que tous meurent en Adam, de même tous seront vivifiés en Jésus-Christ[893] ? » Ces paroles apostoliques, divines et claires, nous font voir assez évidemment que nul ne va à la mort que par Adam, que nul n'ira à la vie éternelle que par le Christ. « Tous, tous, » dit saint Paul ; c'est que de même que tous les hommes appartiennent à Adam par la première génération, la génération charnelle, ainsi tous les hommes qui appartiennent au Christ arrivent à la seconde naissance, c'est-à-dire à la naissance spirituelle. Voilà pourquoi l'Apôtre dit « tous » d'un côté et de l'autre ; c'est, encore une fois, que comme tous ceux qui meurent ne meurent que par Adam, ainsi tous ceux qui seront vivifiés ne le seront que par le Christ. Aussi quiconque nous dit qu'on pourra, à la résurrection des morts, être vivifié autrement que dans le Christ, doit être détesté comme la peste de notre foi commune ; et quiconque soutient que les enfants morts sans baptême seront vivifiés dans le Christ, se met certainement en contradiction avec l'enseignement de l'Apôtre et condamne toute l'Église : ce qui fait qu'elle se hâte de baptiser les enfants, c'est qu'elle croit sans aucun doute qu'ils ne peuvent pas être vivifiés autrement que dans le Christ. Or, celui qui n'est pas vivifié dans le Christ demeure sous le coup de la condamnation dont parle l'Apôtre : « Par le péché d'un seul tous les hommes tombent dans la damnation[894]. » Toute l'Église croit que les enfants naissent coupables de ce péché, et vous-même, soit en répondant à Jovinien, soit dans vos commentaires du prophète Jonas, comme je l'ai dit plus haut, vous avez établi très fidèlement cette vérité ; vous avez dû le faire assurément en d'autres endroits de vos ouvrages que je n'ai pas lus ou dont je ne me souviens pas. Je cherche donc la cause de cette damnation dans les enfants, parce que, si leurs âmes sont nouvellement créées, je ne vois pas de péché à cet âge, et parce que je ne crois pas que Dieu puisse damner une âme sans péché.

22. Peut-être dira-t-on que dans l'enfant la chair seule est la cause du péché, qu'une âme nouvelle est créée pour chacun afin qu'en vivant selon les commandements de Dieu et avec l'aide de la grâce du Christ il puisse acquérir pour sa chair même, vaincue et soumise, le bienfait de l'incorruptibilité ; mais comme dans un enfant l'âme ne peut pas encore faire cela sans avoir reçu le sacrement du Christ, elle obtiendra par cette grâce ce qu'elle n'a pu obtenir encore par de bonnes mœurs ; et si elle s'en va de ce monde sans le baptême, elle aura la vie éternelle d'où nul péché ne la sépare, tandis que sa chair ne ressuscitera pas dans le Christ, dont elle n'a pas reçu le sacrement avant de mourir.

23. Voilà quelque chose d'inouï pour moi. Mais ce que j'ai entendu et ce que je crois, et c'est pour cela que j'ai parlé, c'est que « l'heure est venue où tous ceux qui sont dans les tom »beaux entendront sa -voix ; et ceux qui auront fait le bien en sortiront pour la résurrection de vie[895] ; » c'est la même résurrection dont parle l'Apôtre : « Par un seul homme la résurrection des morts ; » c'est la même résurrection par laquelle « tous seront vivifiés dans le Christ. Mais ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour la condamnation[896]. » Quel sentiment faut-il suivre au sujet des enfants qui, avant de pouvoir faire le bien ou le mal, sont morts sans baptême ? On n'en dit rien ici. Mais si leur chair ne ressuscite point parce qu'ils n'ont rien fait de bien ni de mal, la chair de ceux qui, après avoir reçu le baptême, meurent dans un âge où ils n'auront pu rien faire de bien ni de mal, ne doit pas ressusciter non plus. Mais si ceux-là ressuscitent avec les saints, c'est-à-dire avec les fidèles qui ont fait le bien ; avec qui ceux-ci ressusciteront-ils si ce n'est avec les méchants qui ont fait le mal ? Nous ne devons pas croire qu'il y aura des âmes qui ne reprendront pas leurs corps, soit pour la résurrection de vie, soit pour la résurrection de condamnation. Cette opinion, avant même qu'on la réfute, déplaît déjà par sa nouveauté. Ensuite est-il supportable d'imaginer que ceux qui se hâtent de baptiser leurs enfants se préoccupent, non pas de sauver leurs âmes, mais leurs corps ? Le bienheureux Cyprien[897] n'a prescrit rien de nouveau, mais n'a fait que maintenir la foi de l'Église lorsque, redressant ceux qui pensaient qu'on ne devait pas baptiser l'enfant avant le huitième jour de sa naissance, il a dit que ce n'est pas le corps, mais l'âme qu'il fallait sauver, et il a jugé avec quelques-uns de ses collègues dans l'épiscopat que l'enfant pouvait être baptisé selon les cérémonies requises, dès qu'il est venu au monde.

24. Que chacun apprécie, comme il voudra, une opinion de Cyprien où peut-être ce grand homme n'aura-t-il pas vu ce qu'il fallait voir ; mais que personne ne s'écarte de la foi de l'Apôtre si clairement exprimée quand il enseigne que par la faute d'un seul, tous les hommes tombent dans la damnation et que la grâce seule de Dieu nous en délivre par Jésus. Christ Notre-Seigneur, dans lequel sont vivifiés tous ceux qui le sont. Que le sentiment de personne ne s'éloigne de la constante pratique de l'Église : on y baptiserait aussi les morts si on n'avait en vue que de sauver les corps des enfants.

25. Cela étant ainsi, il faut chercher et trouver la raison pour laquelle seraient damnées des âmes nouvellement créées quand les enfants viendraient à mourir sans le sacrement du Christ ; car la sainte Écriture et toute l'Église nous apprennent que les âmes des enfants morts sans baptême sont damnées. Si donc l'opinion sur la création de nouvelles âmes ne heurte pas cette foi fondamentale de l'Église, qu'elle soit la mienne : sinon, qu'elle ne soit pas la vôtre.

26. Je ne veux pas qu'on me cite à l'appui de cette opinion ce qui est écrit : « Celui qui a formé l'esprit de l'homme en lui-même[898] ; » et encore : « Celui qui a formé en particulier leurs cœurs[899]. » Nous avons besoin de quelque chose de très fort et d'irrésistible pour nous obliger à croire que Dieu puisse damner des âmes sans péché. « Créer » vaut autant et plus peut-être que « former ; » et cependant il est écrit : « Créez en moi un cœur pur, ô mon Dieu[900] ; » et ce passage ne peut pas vouloir dire que l'âme souhaite l'existence, avant qu'elle soit quelque chose. De même donc que déjà existante elle est créée par un renouvellement de justice, ainsi déjà existante, elle est formée en se conformant à la doctrine. Cette opinion que nous voudrions suivre n'est pas appuyée davantage par cet endroit de l'Ecclésiaste : « Alors la poussière retournera à la terre comme elle y a été, et l'esprit retournera vers Dieu qui l'a donné[901] : » ces paroles favoriseraient plutôt ceux qui pensent que toutes les âmes proviennent d'une seule. De même, diront-ils, que la poussière retourne. à la terre comme elle y a été, et la chair, dont il s'agit ici, ne retourne pas à l'homme d'où elle tire son origine, mais à la terre d'où le premier homme a été fait ; de même l'esprit, venu de l'esprit d'un seul, ne retourne pourtant pas à lui, mais au Seigneur qui le lui a donné. Ce passage, tout en prêtant quelque appui aux partisans de cette opinion, ne parait pas cependant absolument contraire à l'opinion que je veux défendre, et je crois devoir avertir votre sagesse de ne pas employer des preuves semblables pour chercher à me tirer de mes incertitudes. Mais quoique les souhaits de personne ne puissent faire que ce qui n'est pas vrai le soit, pourtant, si c'était possible, je désirerais que cette opinion fût conforme à la vérité, comme je désire que vous l'établissiez clairement et invinciblement, si elle est vraie.

27. La difficulté est la même pour ceux qui croient que Dieu envoie dans les corps les âmes déjà existantes ailleurs et mises en réserve dès le commencement des œuvres divines. On leur demandera également si des âmes pures viennent docilement où on les envoie, pourquoi elles seraient punies dans des enfants morts sans baptême. On est ainsi arrêté dans l'une et l'autre opinion. Ceux qui pensent que les âmes passent en des corps d'après leurs œuvres dans une première vie, s'imaginent sortir plus aisément de la difficulté. Ils disent que mourir en Adam c'est souffrir dans la chair tirée d'Adam ; ils ajoutent que la grâce du Christ délivre de cet état de péché les petits comme les grands. C'est vrai, c'est bien, c'est très bien de dire que la grâce du Christ délivre ceux qui ont péché, les petits comme les grands ; mais je ne crois pas, je n'admets pas, je n'accorde pas que des âmes pèchent dans une première vie autre que celle-ci, et soient précipitées dans des prisons de chair. Premièrement, parce que les partisans de ce sentiment font aller et venir les âmes au milieu de je ne sais quels tours et détours, et, après je ne sais combien de siècles, les font retourner à ce fardeau d'une chair corruptible et à de nouvelles douleurs : je n'imagine rien de plus horrible que cette opinion. Je la repousse ensuite parce que, si cela était vrai, quel est le mort, quelque saint qu'il fût, dont l'avenir ne nous inquiéterait pas ? Nous tremblerions qu'il ne péchât dans le sein d'Abraham et ne fût jeté dans les flammes du mauvais riche[902] ; pourquoi ne pourrait-il pas pécher après, s'il l'a pu avant cette vie ? Enfin, autre chose est d'avoir péché en Adam, « dans lequel tous ont péché, » selon les paroles de l'Apôtre ; autre chose est d'avoir péché hors d'Adam je ne sais où, et d'être pour cela précipité comme en un cachot dans Adam, c'est-à-dire dans la chair issue d'Adam. Quant à cette opinion que toutes les âmes coulent d'une seule, je ne veux pas la discuter à moins d'y être obligé ; et plût à Dieu que celle dont nous nous occupons en ce moment, si elle est conforme à la vérité, fût défendue par vous de façon à éviter cette nécessité !

28. Malgré tous mes désirs et mes prières, malgré mes vœux les plus ardents pour que le Seigneur se serve de vous, afin de m'ôter mon ignorance sur ce point, pourtant si, ce qu'à Dieu ne plaise, je ne l'obtenais pas, je demanderais au Seigneur de la patience : notre confiance en lui ne nous permet pas de murmurer, lors même qu'il ne nous ouvre pas quand nous frappons à la porte. Je me souviens de ce qui a été dit aux apôtres eux-mêmes : « J'ai à vous dire beaucoup d'autres choses, mais vous ne pourriez pas les porter à présent[903]. » Je prends ceci pour moi et je ne veux pas me plaindre de n'être pas jugé digne de savoir ces choses : ce serait une raison pour en être plus indigne encore. Il est également beaucoup d'autres choses que j'ignore ; je ne pourrais ni les rappeler, ni les énumérer : ce dont il s'agit ici, je supporterais de ne pas le connaître, si je ne craignais que, dans ces opinions, il ne se glissât, au fond des esprits imprudents, quelque chose de contraire à la foi. Mais avant de savoir laquelle des quatre opinions mérite la préférence, j'affirme sans témérité que l'opinion conforme à la vérité ne saurait être en désaccord avec la foi ferme et inébranlable, par laquelle l'Église croit que les enfants ne peuvent être sauvés de la damnation que par la grâce du nom du Christ, déposée dans ses sacrements.

D'UN PASSAGE DE SAINT JACQUES. - LIVRE ou LETTRE CLXVII A SAINT JÉRÔME. (Année 415.)

Il s'agit ici du passage de l'épître de saint Jacques, où il est dit : « Quiconque ayant gardé tout la loi la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière. » Saint Augustin demande à saint Jérôme l'explication de ce passage ; il en donne lui-même un commentaire qu'il soumet au solitaire de Bethléem. Avant de présenter ce lumineux et beau commentaire, il examine la doctrine des philosophes anciens et particulièrement des stoïciens sur les vertus et les vices. On voit ici le moraliste chrétien dans la sûreté et la profondeur de son jugement.

1. Je vous ai écrit, mon vénérable frère Jérôme, au sujet de l'origine de l'âme humaine ; je vous ai demandé, dans le cas où il serait vrai que Dieu crée de nouvelles âmes pour chacun de ceux qui naissent, où donc elles auraient contracté le péché que le sacrement de la grâce du Christ, comme nous n'en doutons pas, efface même dans les enfants nouveaux-nés. Ma lettre étant déjà assez étendue, je n'ai pas voulu la charger d'autres questions. Mais plus une chose est pressante, moins il faut la négliger. Je viens donc vous prier et vous conjurer, au nom de Dieu, de m'expliquer, ce qui, je le pense, sera profitable à plusieurs ; ou si l'explication est déjà faite par nous ou par d'autres, de nous l'adresser. Il s'agit de savoir comment on doit entendre ces paroles de l'épître de saint Jacques : « Quiconque ayant gardé toute la loi la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière[904]. » C'est une question de si grande importance que je me repens beaucoup de ne vous avoir pas déjà écrit sur ce point.

2. Il ne s'agit pas ici d'une première vie dont on ne se souvient plus, comme dans l'une des opinions sur l'origine de l'âme ; il s'agit de la vie présente et de ce que nous devons faire pour parvenir à la vie éternelle. Une bonne réponse que l'on raconte trouverait parfaitement ici sa place. Un homme était tombé dans un puits ; la profondeur de l'eau le soutenait et le préservait de la mort ; il n'étouffait point assez pour ne pas pouvoir parler ; un passant s'arrête, le regarde et lui dit : Comment donc êtes-vous tombé là dedans ? — Je vous en conjure, lui répondit le malheureux homme, occupez-vous de me tirer d'ici, et ne me demandez pas comment j'y suis tombé ! La foi catholique nous apprend et nous confessons que l'âme même d'un petit enfant doit être tirée du péché comme d'un puits ; c'est assez pour elle que nous sachions comment on peut la sauver, lors même que nous ignorerions toujours comment elle est tombée dans ce malheur. Si j'ai cru devoir chercher la vérité sur cette question, c'est de peur que l'une des opinions sur l'origine de l'âme ne nous entraînât imprudemment à nier le péché originel et la nécessité d'en délivrer l'âme de l'enfant. C'est pourquoi tenons-nous d'abord fortement à cette vérité que l'âme de l'enfant doit être délivrée de l'état de péché et qu'elle ne peut l'être autrement que par la grâce de Dieu au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; puis, si nous pouvons connaître la cause et l'origine de ce péché, nous serons mieux en mesure de combattre les vains discours, non pas des raisonneurs, mais des chicaneurs ; et si nous ne pouvons pénétrer ce secret, l'ignorance de l'origine du mal ne devra pas nous faire négliger le remède miséricordieux de la grâce chrétienne. Notre avantage contre ceux qui croient savoir ce qu'ils ne savent pas, c'est que nous n'ignorons pas notre ignorance. Car autre chose est ce qu'il est mal de ne pas connaître ; autre chose est ce qu'on ne peut pas ou ce qu'on n'a pas besoin de savoir ou qui ne sert de rien pour la vie que nous cherchons : mais ce que je demande en ce moment sur l'épître de l'apôtre saint Jacques va droit à la vie présente où nous nous appliquons à plaire à Dieu pour mériter de vivre toujours.

3. Dites-moi donc, je vous en conjure, comment il faut entendre ce passage : « Quiconque ayant gardé toute la loi la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière. » Est-ce que celui qui aura volé, ou même celui qui aura dit au riche : « Asseyez-vous ; » au pauvre : « Restez debout, » sera coupable d'homicide, d'adultère, de sacrilège ? Et s'il n'en est point ainsi, comment celui qui viole la loi en un seul point devient-il coupable comme s'il l'avait violée tout entière ? Ce que saint Jacques a dit du riche et du pauvre ne doit-il pas être compris dans ces choses dont la violation partielle équivaut à la violation (440) de toute la loi ? Mais rappelons-nous la manière dont le sentiment de l'Apôtre est amené, comment il découle et s'enchaîne : « Mes frères, dit-il, n'ayez pas foi en Jésus-Christ, notre Seigneur de gloire, en faisant acception de personnes. Car s'il entre dans votre assemblée un homme qui ait un anneau d'or et un habit magnifique, et qu'il y entre aussi un pauvre avec un habit misérable, et qu'arrêtant la vue sur celui qui est magnifiquement vêtu, vous lui disiez : assieds-toi ici à ton aise ; et que vous disiez au pauvre : reste-là debout ou assieds-toi à mes pied, : n'est-ce pas là juger en vous-mêmes entre l'un et l'autre, et n'êtes-vous pas des juges pleins de pensées injustes ? Écoutez, mes frères bien-aimés : est-ce que Dieu n'a pas choisi les pauvres en ce monde pour les rendre riches dans la foi et héritiers du royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment ? Et vous, vous déshonorez le pauvre ! » C'est-à-dire qu'on déshonore le pauvre en lui disant : « Reste-là debout, » tandis qu'on dit à celui qui a un anneau d'or : « Toi, assieds-toi ici à ton aise. » L'Apôtre ajoute ensuite, en développant mieux son sentiment : « Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment par leur puissance, et vous traînent devant les tribunaux ? Ne blasphèment-ils pas le saint nom qui est invoqué sur vous ? Si vous accomplissez la loi royale de l'Écriture : Aime ton prochain comme toi-même, vous faites bien : mais si vous faites acception des personnes, vous commettez un péché, et, vous êtes condamnés par la loi comme transgresseurs. » Voyez comme l'Apôtre appelle transgresseurs de la loi ceux qui disent au riche : « Assieds-toi ici, » et au pauvre : « Reste-là debout. » Et pour qu'on ne crût pas que ce fût un petit péché que de violer la loi en ce seul point, voyez comme il ajoute : « Quiconque ayant gardé toute la loi la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière. Car celui qui a dit : Tu ne commettras pas d'adultère, » dit « aussi : Tu ne tueras pas. Si donc vous ne tuez pas, mais que vous commettiez un adultère, vous devenez transgresseur de la loi. » L'Apôtre avait déjà dit : « Vous êtes condamnés « par la loi comme transgresseurs. » Cela étant ainsi, il résulte, à moins qu'on ne montre qu'il faut l'expliquer d'une autre façon, que celui qui aura dit au riche : « Assieds-toi ici, » et au pauvre : « Reste-là debout, » ne rendant point à celui-ci le même honneur qu'à celui-là, sera idolâtre, blasphémateur, adultère et homicide, et, pour ne pas allonger en énumérant tous les préceptes, coupable de tous les crimes : car « ayant violé la loi en un point, il est coupable comme s'il l'avait violée tout entière. »

4. Mais dira-t-on que celui qui a une vertu les a toutes, et que celui à qui il en manque une n'en a aucune ? si cela est vrai, cela confirme la parole de saint Jacques. Pour moi je veux qu'on l'explique et non pas qu'on la confirme ; elle a par elle-même, parmi nous chrétiens, plus d'autorité que toutes les paroles des anciens philosophes. Et quand même ce sentiment serait vrai pour les vertus et les vices, ce ne serait pas une raison pour que tous les péchés fussent égaux. Autant que je puis m'en souvenir, car ces choses se sont effacées de mon esprit, il a plu à tous les philosophes d'établir cette inséparabilité des vertus, parce qu'ils regardaient toutes ces vertus nécessaires pour une bonne et droite vie. Mais les stoïciens seuls ont osé soutenir l'égalité des péchés contre le sentiment de tout le genre humain ; appuyé sur les saintes Écritures, vous leur avez démontré très clairement leur erreur dans la personne de ce Jovinien[905] qui sur ce point était stoïcien, mais qui était épicurien dans sa manière de rechercher et de défendre les voluptés. Vous avez prouvé avec évidence, dans cette magnifique et mémorable dissertation, que la doctrine de l'égalité des péchés n'est pas d'accord avec nos auteurs canoniques ou plutôt avec la Vérité elle-même qui a parlé par leur bouche. Et quand ce sentiment sur les vertus serait vrai, nous ne serions pas pour cela obligés de reconnaître l'égalité de tous les péchés c'est ce que, Dieu aidant, je m'efforcerai de faire voir, autant que je le pourrai ; si j'y parviens, vous m'approuverez ; là où je resterai insuffisant, vous suppléerez à mon défaut.

5. Ce qui fait dire que celui qui a une vertu les a toutes et qu'elles manquent toutes à qui manque d'une seule, c'est que la prudence ne saurait être ni lâche, ni injuste, rai intempérante ; car si quelque vice de ce genre s'y mêlait, ce ne serait plus la prudence. Or si, pour être la prudence, il faut qu'elle soit forte, juste, tempérante, elle aura avec elle les autres vertus. C'est ainsi que la force ne peut être ni imprudente, ni intempérante, ni injuste ; c'est ainsi qu'il est nécessaire que la tempérance soit prudente, forte et juste, et que la justice n'est pas la justice si elle n'est pas prudente, forte et tempérante. De sorte que là où se trouve l'une d'elles, les autres s'y trouvent également ; là au contraire où les autres manquent, celle que l'on croit voir n'est pas véritable, quoiqu'elle ait les apparences d'une vertu.

6. Car il y a, vous le savez, certains défauts ouvertement contraires aux vertus, comme l'imprudence à la prudence. Il y en a quelques-uns qui sont contraires aux vertus, uniquement parce qu'ils sont des défauts, quoiqu'ils aient avec elles une fausse ressemblance : il en est ainsi, non pas de l'imprudence, mais de la finesse à l'égard de la prudence. J'entends ici la finesse comme on l'entend le plus souvent, en mauvaise part, et non pas dans le sens de l'Écriture qui souvent la recommande : « Soyez fins comme les serpents[906] ; » et encore : « pour que la finesse soit donnée aux innocents[907]. » Un éloquent écrivain de la langue romaine a pris la finesse en bonne part quand il a dit en parlant de Catilina : « La finesse ne lui manquait point pour pénétrer les desseins ennemis ni l'artifice pour s'en préserver ; » mais ce sens-là, très rare parmi les auteurs anciens, est très fréquent parmi les nôtres. De même, pour ce qui concerne la tempérance, la prodigalité est ouvertement contraire à l'économie ; et la sordide avarice qui est un vice, a quelque chose de semblable à l'économie, non pas dans sa nature, mais par une trompeuse apparence. Ainsi, par une différence manifeste, l'injustice est contraire à la justice ; mais le désir de se venger se présente d'ordinaire comme une imitation de la justice ; c'est pourtant un vice. La lâcheté est très clairement contraire à la force ; mais la dureté, qui en est loin par sa nature, en prend les dehors. La constance est une certaine portion du courage ; l'inconstance en est bien loin et c'est tout l'opposé ; mais l'opiniâtreté affecte des airs de constance et n'en est pas ; celle-ci est une vertu, l'autre un défaut.

7. Pour ne pas citer les mêmes choses, choisissons un exemple qui puisse nous aider à comprendre tout le reste. Catilina, comme en ont écrit ceux qui ont pu le connaître, pouvait supporter le froid, la soif, la faim ; il endurait les privations, les intempéries, les veilles à un point qui surpassait toute croyance, et à cause de cela il se regardait et on le regardait comme un homme doué d'une grande force[908]. Mais cette force n'était pas prudente, car il choisissait le mal au lieu du bien ; elle n'était pas tempérante, car il se souillait par les plus honteuses débauches ; elle n'était pas juste, car il conjurait contre sa patrie. C'est pourquoi cette force n'en était pas une ; c'était de la dureté : pour tromper les sots, elle prenait le nom de la force. Si ç'eût été de la force, ç'eût été une vertu, et non pas un vice ; mais si c’était une vertu, les autres la suivraient toujours comme des compagnes inséparables.

8. Maintenant si on entreprend de montrer que tous les vices se trouvent là où il y en a un, et qu'il n'y aura pas de vices là où l'un manquera, ce sera une tâche laborieuse, parce qu'il y a toujours deux vices opposés à une vertu, celui qui lui est ouvertement contraire et celui qui affecte de lui ressembler. Ainsi chez Catilina on voyait bien ce que c'était que cette fausse vertu qu'il donnait pour de la force et qui n'en était pas, car il n'avait point avec lui les autres vertus :, toutefois, on persuaderait difficilement qu'il y eût de la lâcheté là où se rencontrait l'habitude de tout supporter[909], il un point qui surpasse toute croyance. Mais peut-être, en regardant plus à fond, cette dureté elle-même paraîtra de la lâcheté, parce que Catilina avait négligé de travailler par les bons moyens à acquérir la vraie force. Cependant ceux-là sont audacieux qui ne sont pas timides, et ceux-là sont timides auxquels manque l'audace, et des deux côtés il y a un vice ; car celui qui est fort de la vraie force n'ose pas avec audace et n'a pas peur à la légère. Nous sommes donc forcés d'avouer que les vices sont en plus grand nombre que les vertus.

9. Parfois il arrive qu'un vice en fait partir un autre ; ainsi l'amour de l'argent s'enfuit devant l'amour de la gloire. Une autre fois un vice s'en va et fait place à plusieurs autres ; ainsi un homme intempérant qui deviendra sobre pourra obéir aux inspirations de l'avarice et de l'ambition. Des vices peuvent donc succéder à des vices, et non à des vertus ; nouveau motif de soutenir que leur nombre est plus grand. Pour la vertu, du moment qu'elle se montre, les autres la suivent, et tous les vices qui étaient là s'éloignent ; car tous ne s'y trouvaient pas, mais se succédaient, tantôt à nombre égal et tantôt en moindre ou en plus grand nombre.

10. Il faudrait chercher avec plus de soin si les choses se passent ainsi. Car ce n'est pas une bouche divinement inspirée qui a dit : Celui qui a une vertu les a toutes, et celui-là n'en a aucune à qui l'une d'elles manque ; ce sont des hommes qui ont pensé cela, très habiles et très appliqués, il est vrai, mais cependant ce sont des hommes. Moi je ne sais pas comment je pourrais dire, non pas qu'un mari dont le nom est l'origine même du nom de la vertu[910], mais qu'une femme fidèle à son mari, si elle agit en vue des commandements et des promesses de Dieu et si c'est d'abord à Dieu qu'elle veuille être fidèle, n'a pas la chasteté ou que la chasteté n'est pas une vertu ou n'en est qu'une petite ; même chose d'un mari à l'égard de sa femme ; et toutefois il y a bien des maris et des femmes semblables que je ne croirais point sans quelque péché, et ce péché, quel qu'il pût être, proviendrait de quelque vice. Ainsi donc la chasteté conjugale, qui est assurément une vertu dans les maris et les femmes d'une vie chrétienne, car on ne dira pas qu'elle n'est rien ou qu'elle est un vice, n'a pas avec elle toutes les vertus. Car si toutes y étaient, il n'y aurait aucun vice ; pas de vice, pas de péché : or qui est sans quelque péché ? Qui donc est sans quelque vice, c'est-à-dire sans un certain foyer, une certaine racine de péché, lorsqu'on entend celui qui se reposait sur le sein du Seigneur s'écrier : « Si nous disons que nous n'avons pas de péchés, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous[911] ? » Ceci n'a pas besoin d'un long développement auprès de vous ; mais je le dis pour d'autres qui le liront peut-être. Vous l'avez prouvé vous-même par les saintes Écritures dans votre célèbre ouvrage contre Jovinien ; vous citez, de cette même épître de saint Jacques que nous cherchons en ce moment à comprendre, le passage suivant : « Nous péchons tous en beaucoup de choses[912]. » Cet apôtre du Christ qui parle ne dit pas : vous péchez, mais « nous péchons. » Il avait dit précédemment : « Quiconque ayant gardé toute la loi la viole en un seul point est coupable comme s'il l'avait violée tout entière ; » ici il ne dit plus en un seul point, mais « en plusieurs ; » il ne dit pas que quelques-uns, mais que « tous » pèchent.

11. A Dieu ne plaise qu'un fidèle puisse croire que tant de milliers de serviteurs du Christ, qui se disent sincèrement pécheurs de peur de se tromper eux-mêmes et de n'avoir plus en eux la vérité, n'aient aucune vertu ! Car c'est une grande vertu que la sagesse ; la Sagesse elle-même a dit à l'homme : « Voilà que la sagesse est de la piété[913]. » A Dieu ne plaise que nous disions que de si grands fidèles et des hommes de Dieu si pieux n'aient pas la piété que les Grecs appellent εύσέβειαν ou mieux encore θεοσέβειαν : qu'est-ce que c'est en effet que la piété, si ce n'est le culte de Dieu ? et par où est-il adoré si ce n'est par l'amour ? C'est pourquoi la charité qui part d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi non feinte, est une grande et véritable vertu, parce qu'elle est elle-même la fin de la loi[914]. C'est avec raison qu'on a dit qu'elle « est forte comme la mort[915], » soit parce que personne ne peut la vaincre comme la mort, soit parce que la mesure de la charité en cette vie est d'aimer jusqu'à la mort, selon ces paroles du Seigneur : « Nul ne peut donner un plus grand témoignage d'amour que de donner sa vie pour ses amis[916] ; » soit plutôt parce que, de même que la mort arrache l'âme aux sens du corps, ainsi la charité l'arrache aux concupiscences de la chair. La science, quand elle est utile, sert la charité, car sans elle la science enfle le cœur[917] ; mais là où la charité édifie, la science ne trouve plus rien de vide qu'elle puisse enfler. Job nous a appris ce que c'est que la science utile ; après nous avoir dit que la sagesse est de la piété, il ajoute : « s'abstenir de ce qui est mal, c'est la vraie science. » Pourquoi donc ne disons-nous pas que celui qui a cette vertu les a toutes, puisque la plénitude de la loi c'est la charité[918] ? Plus elle éclate dans un homme, plus cet homme a de la vertu ; il a moins de vertu s'il a moins de charité, car la charité est elle-même la vertu ; et là où la vertu est moindre, les vices abondent davantage. Là donc où la charité sera pleine et parfaite, plus rien du vice ne subsistera.

12. C'est pourquoi les stoïciens me paraissent se tromper en soutenant qu'on n'a pas du tout la sagesse, lorsqu'on y fait des progrès, mais qu'on l'a quand on a atteint l'entière perfection ; ils ne nient pas ces progrès, mais ils ne veulent pas qu'on puisse être en aucune manière appelé sage, si, sorti de je ne sais quelles obscures profondeurs, on ne s'élance pas tout à coup au milieu des libres et lumineuses régions de la sagesse. Qu'importe à l'homme qui se noie d'avoir de l'eau sur la tête à une profondeur de plusieurs stades, ou d'une palme, ou d'un pouce ? Ainsi, d'après les stoïciens, ceux qui tendent vers la sagesse s'avancent comme s'ils montaient du fond d'un gouffre vers l'air ; mais ils n'auront pas la vertu et ne seront pas sages avant de s'être complètement dégagés de la folie comme d'une masse d'eau qui les étouffe ; mais du moment qu'ils y auront échappé, ils posséderont toute la sagesse, sans le moindre vestige de folie, qui puisse produire aucun péché.

13. Cette comparaison où la folie est comme une eau profonde et la sagesse comme l'air qu'on respire, et qui nous montre l'âme échappant à ce qui étouffe pour monter tout à coup vers les hautes régions, ne me semble pas assez conforme à l'autorité de nos Écritures. J'aime mieux la comparaison du vice ou de la folie avec les ténèbres, et de la lumière ou de la sagesse avec la lumière, autant que ces images corporelles peuvent s'appliquer aux choses de pure intelligence. On n'arrive pas à la sagesse comme on sort du fond de l'eau pour respirer pleinement aussitôt, mais comme on passe des ténèbres à la lumière, en s'éclairant peu à peu ; et jusqu'à ce qu'on le soit complètement, on est semblable à un homme qui sort d'une caverne profonde, et que la lumière éclaire insensiblement à mesure qu'il avance du côté de la porte : il y a à la fois autour de lui les lueurs du jour vers lequel il marche et quelque chose de l'obscurité du lieu d'où il s'éloigne. C'est pourquoi, nul homme vivant ne sera justifié devant Dieu[919], et cependant le juste vit de la foi[920] ; et les saints sont revêtus de justice[921], l'un plus, l'autre moins ; et personne ici-bas ne vit sans péché, les uns plus, les autres moins : le meilleur est celui qui pèche le moins.

14. Mais pourquoi, oubliant à qui je parle, fais-je ici le docteur, tandis que j'expose dans cette lettre ce que je voudrais apprendre de vous ? mais parce que j'avais résolu de vous soumettre mon sentiment sur l'égalité des péchés qui a été l'occasion de la question que je viens de traiter, je vais le reprendre et conclure. Lors même qu'il serait vrai que celui qui a une vertu les a toutes et que celui-là n'en a aucune à qui l'une d'elles manque, il ne s'en suivrait pas que les péchés fussent égaux. De ce qu'il n'y arien de droit, là où il n'y a aucune vertu, ce n'est pas une raison pour qu'il n'y ait pas de degré dans la dépravation et la tortuosité. Mais (je crois ceci plus vrai et plus conforme aux Livres saints), il en est des mouvements de l'âme comme des membres du corps ; non pas qu'on les voie dans des lieux ; mais on les sent par les impressions. Or parmi les membres du corps, l'un est plus éclairé, l'autre moins, un autre reste dans une complète obscurité, voilé par un corps ténébreux ; de même un homme qui aura de la charité en montrera plus ou moins dans tels ou tels actes, et en d'autres pas du tout ; on peut donc ainsi dire qu'il a une vertu et non pas une autre, l'une plus, l'autre moins. Car nous pouvons bien dire : la charité est plus grande dans celui-ci que dans celui-là ; il y en a un peu dans celui-ci, pas du tout dans celui-là, autant que cela appartient à la charité qui est la piété même. Nous pouvons dire aussi d'un même homme qu'il a plus de chasteté que de patience, et qu'il en a plus aujourd'hui qu'hier s'il fait des progrès, qu'il n'a pas encore la continence et que sa miséricorde n'est pas petite.

15. Et pour exprimer plus complètement et plus brièvement ce que j'entends par la vertu, en ce qui touche la droite vie, je dirai que la vertu est la charité qui nous fait aimer ce qu'il nous faut aimer. Elle est plus grande dans les uns, moindre dans les autres, nulle chez d'autres ; personne ne l'a en toute perfection et à un si haut degré qu'elle ne puisse s'accroître, tant que l'homme est sur la terre ; mais tant qu'elle peut s'accroître et qu'elle est moindre qu'elle ne devrait être, il y a là une imperfection qui tient du vice. C'est à cause de ce vice qu'il n'est pas en ce monde un juste qui fasse le bien sans pécher[922], et que nul homme vivant ne sera justifié devant Dieu. C'est à cause de ce vice que si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous[923]. C'est pourquoi aussi, quelque progrès que nous fassions, il faut que nous disions toujours : « Pardonnez-nous nos offenses[924], » quoique tous les péchés, en paroles, en actions, en pensées, aient été effacés par le baptême. Celui qui voit bien dé couvre donc comment, quand et où on peut espérer cette perfection à laquelle il n'y ait plus rien à ajouter. Mais si la loi n'existait pas, où donc l'homme pourrait-il se reconnaître avec certitude et savoir ce qu'il doit éviter, vers quel but il doit diriger ses efforts, de quoi il doit remercier, ce qu'il doit demander ? C'est pourquoi l'utilité des préceptes est grande, si on fait toujours à la grâce de Dieu une part plus grande qu'au libre arbitre.

16. Cela étant, comment sera-t-on coupable de la violation entière de la loi, si on la viole en un seul point ? N'est-ce pas parce que la plénitude de la loi c'est la charité par laquelle on aime Dieu et le prochain, ce qui comprend la loi et les prophètes[925], et qu'avec raison on devient. coupable de la violation totale, quand on enfreint le précepte d'où tous les autres dépendent ? Personne ne pèche sans manquer à la charité. « Tu ne commettras pas d'adultère, pas d'homicide, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas ; » ces commandements et d'autres encore sont compris dans ces paroles : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, l'amour du prochain ne fait pas le mal. » Mais la « plénitude de la loi, c'est la charité[926] ; » personne n'aime son prochain sans aimer Dieu, et en aimant le prochain comme soi-même, il le pousse autant qu'il le peut, à aimer également Dieu ; et s'il n'aime Dieu, il n'aime ni soi-même ni le prochain. C'est ainsi que quiconque ayant gardé toute la loi, la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière, parce qu'il a péché contre la charité, d'où toute la loi dépend. Il devient coupable de tout, en péchant contre une vertu d'où tout dépend.

17. Pourquoi donc ne dit-on pas que les péchés sont égaux ? Est-ce par hasard parce que celui qui pèche plus gravement pèche davantage contre la charité et qu'un moindre péché y porte une moindre atteinte ? Pour un seul que l'on commette on devient coupable de tous les péchés, mais on est plus coupable selon la gravité ou le nombre des fautes ; on l'est moins si les fautes sont légères ou en petit nombre. La culpabilité est toujours proportionnée aux péchés, et toutefois, même en violant la loi sur un seul point, on est coupable comme si on l'avait violée tout entière, par ce qu'on a péché contre la vertu d'où tout dépend. Si cela est vrai, on explique du même coup cet endroit de l'apôtre saint Jacques : « Nous péchons tous en beaucoup de choses[927]. » Car tous nous péchons, mais l'un plus gravement, l'autre plus légèrement : plus grand pécheur si l'on aime moins Dieu et le prochain ; moins pécheur si pour Dieu et pour le prochain l'on a une charité plus grande. On sera donc d'autant plus plein d'iniquité qu'on sera plus vide de charité. Et nous sommes parfaits dans la charité quand il ne reste plus rien de notre infirmité.

18. Je ne pense pas que ce soit un péché léger que de joindre l'acception des personnes à notre foi chrétienne, si nous l'appliquons aux dignités ecclésiastiques ; qui souffrira que pour une dignité dans l'Église on choisisse un riche au lieu d'un pauvre plus instruit et plus saint ? S'il s'agit des assemblées de tous les jours, qui est-ce qui ne pèche pas en cela ? Et l'on pèche si en soi-même on juge que celui-ci est meilleur que l'autre en tant qu'il est plus riche. C'est ce que semble signifier cette parole de saint Jacques : « Ne jugez-vous pas en vous-mêmes, et n'êtes-vous pas des juges pleins de pensées injustes ? »

19. La loi de liberté est donc la loi de charité dont l'Apôtre dit : « Si vous accomplissez cette loi royale de l'Écriture : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous faites bien ; mais si vous faites acception de personnes, « vous commettez un péché, et vous êtes condamnés par la loi comme transgresseurs. » Après ce passage très difficile à comprendre, et sur lequel j'ai suffisamment énoncé mon sentiment, l'Apôtre rappelle cette même loi de liberté : « Parlez et agissez, dit-il, comme devant être jugés par la loi de liberté. » Et comme précédemment il avait dit que « nous péchons tous en beaucoup de choses, » il nous fait souvenir du remède du Seigneur, pour les blessures, même les plus légères, que notre âme reçoit chaque jour : « Un jugement sans miséricorde attend celui qui n'aura pas fait miséricorde. » Le Seigneur en effet a dit dans l'Évangile : « Pardonnez, et il vous sera pardonné ; donnez et il vous sera donné[928]. La miséricorde, poursuit l'Apôtre, s'élève au-dessus du jugement. » Il ne dit pas que le jugement est vaincu par la miséricorde, car elle n'est pas opposée au jugement, mais qu'elle s'élève au-dessus, » parce que plusieurs sont recueillis par miséricorde, mais ce sont ceux qui ont fait miséricorde. « Bienheureux les miséricordieux, parce que Dieu aura pitié d'eux[929] ! »

20. Il est juste qu'il leur soit pardonné, car ils ont pardonné, et qu'il leur soit donné, car ils ont donné. En effet, Dieu est miséricordieux quand il juge et juste quand il fait miséricorde. C'est pourquoi on lui dit : « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre justice[930]. » Celui qui se croit trop juste pour avoir besoin d'être jugé avec miséricorde et qui pense pouvoir attendre en toute sûreté, s'expose à la juste colère que redoutait celui qui disait : « N'entrez pas en, jugement avec « votre serviteur[931]. » C'est pourquoi il a été dit à un peuple rebelle : « Pourquoi voulez-vous contester avec moi[932] ? » Lorsque le Roi juste sera assis sur son trône, qui se vantera d'avoir le cœur pur ou d'être exempt de tout péché ? Que faudra-t-il espérer, sinon que la miséricorde s'élève au-dessus du jugement ? Ce sera au profit de ceux qui auront fait miséricorde et qui auront dit en toute sincérité : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons : » au profit de ceux qui auront donné sans murmurer contre le pauvre ; car Dieu aime celui qui donne avec joie[933]. A la fin, saint Jacques parle des œuvres de miséricorde pour consoler ceux qu'il avait épouvantés. Il dit comment on expie chaque jour ces fautes quotidiennes dont nul n'est exempt ici-bas. Il craint que l'homme, coupable de la violation de toute la loi dès qu'il l'a violée en un seul point, après avoir enfreint plusieurs préceptes, car nous péchons en beaucoup de choses, n'arrive au tribunal du Juge suprême chargé d'un amas de fautes peu à peu entassées, et ne trouve pas la miséricorde qu'il n'aurait pas faite lui-même. Il veut qu'en pardonnant et en donnant il mérite que ses péchés lui soient pardonnés, et qu'à son égard s'accomplissent les promesses de Dieu !

21. J'ai dit beaucoup de choses qui, peut-être, vous ont ennuyé, tout en recevant votre approbation ; vous n'attendiez pas qu'on vous les apprit, vous qui avez coutume de les enseigner. S'il s'y rencontre pour le fond (car le soin du langage m'occupe peu), s'il s'y rencontre, dis-je, quelque chose qui choque votre science, je vous prie de m'en avertir dans votre réponse et de ne pas craindre de me reprendre. Malheureux est celui qui n'honore pas les grands et saints travaux de vos études, et n'en rend pas grâce au Seigneur notre Dieu qui vous a fait ce que vous êtes ! Comme je dois apprendre plus volontiers de qui que ce soit ce que j'ignore que je ne dois être pressé d'enseigner ce que je sais, combien dois-je mieux aimer recourir à votre charité, à vous dont la science, au nom et à l'aide du Seigneur, a fait plus qu'on n'avait jamais fait auparavant pour l'étude des saintes lettres dans la langue latine ! Je tiens surtout à l'explication de ce passage : « Quiconque ayant gardé toute la loi, la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière ; » si votre charité tonnait une meilleure manière que la mienne d'entendre, je vous conjure, au nom du Seigneur, de vouloir bien me la communiquer.

LETTRE CLXVIII. (Année 415.)

Timase et Jacques, deux jeunes hommes, nobles et lettrés, s'étaient laissé prendre aux doctrines de Pélage et avaient eu le bonheur d'être éclairés par saint Augustin. Ils envoyèrent à l'évêque d'Hippone un ouvrage du novateur breton, en forme de dialogue, où la grâce chrétienne recevait de graves atteintes ; ils priaient le saint docteur de réfuter cet ouvrage. C'est ce que fit saint Augustin par son livre De la Nature et de la Grâce[934] ; il en adressa une copie à Timase et à Jacques, et ceux-ci écrivirent à l'évêque d'Hippone une lettre de remerciement : c'est la lettre qu'on va lire, tirée des Gestes de Pélage.

TIMASE ET JACQUES A L'ÉVÊQUE AUGUSTIN, LEUR SEIGNEUR VÉRITABLEMENT BIENHEUREUX ET LEUR VÉNÉRABLE PÈRE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

La grâce de Dieu, au moyen de votre parole, bienheureux seigneur et vénérable Père, nous a tellement fortifiés et renouvelés, que nous avons dit comme de véritables frères : « Il a envoyé sa parole et les a guéris[935]. » Votre sainteté a en quelque sorte vanné avec tant de soin le texte de cet ouvrage, que nous trouvons, à notre grande surprise, une réponse à chaque détail, à chaque subtilité, soit dans les choses qu'un chrétien doit rejeter, détester et fuir, soit dans celles où l'auteur n'a pas positivement erré, quoique lui-même, par je ne sais quelle ruse, aboutisse à la suppression de la grâce de Dieu. Un regret se mêle à la joie que nous cause un si grand bienfait, c'est que ce beau présent de la grâce de Dieu ait brillé tard : nous n'avons plus ici certaines personnes[936] aveuglées par l'erreur et dont les yeux se seraient ouverts à une si éclatante lumière ; nous espérons toutefois qu'elles obtiendront, quoiqu'un peu tard, cette même grâce par la bonté de Dieu, qui veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité[937]. Quant à nous, depuis longtemps instruits par cet esprit de lumière qui est en vous, nous avions rejeté le joug de l'erreur ; mais maintenant nous vous rendons de nouvelles grâces, car à l'aide des facilités que nous donne l'abondance du discours de votre sainteté, nous pouvons apprendre aux autres ce que nous croyions déjà.

Et d'une autre main. Que la miséricorde de Dieu conserve votre béatitude, qu'elle la fasse se souvenir de nous et la comble de gloire dans l'éternité !

LETTRE CLXIX. (A la fin de l'année 415.)

Saint Augustin énumère les ouvrages qui absorbent ses loisirs et se plaint qu'on le détourne de ses travaux par des questions nouvelles d'une moindre importance et d'un intérêt moins général ; il donne à Evode le vrai sens d'un passage de saint Paul et répond à ses questions sur. la Trinité.

AUGUSTIN ÉVÊQUE, A ÉVODE ÉVÊQUE.

1. Si votre sainteté a un si grand désir de savoir ce qui m'occupe tant, et dont je ne veux pas être détourné, envoyez-moi quelqu'un qui le copie pour vous. Car j'ai déjà achevé beaucoup de choses commencées cette année même avant Pâques, aux approches du carême. J'ai ajouté deux livres aux trois livres de la Cité de Dieu, contre les adorateurs des démons, ennemis de la cité divine : dans ces cinq livres, j'en ai assez dit, je crois, contre ceux qui recommandent le culte des dieux pour être heureux dans la vie présente, et qui détestent le nom chrétien parce qu'ils supposent que nous empêchons cette félicité. Ensuite, comme nous l'avons promis dans le premier livre, nous aurons affaire à ceux qui jugent nécessaire d'adorer leurs dieux à cause de la vie future, pour laquelle nous sommes chrétiens. J'ai dicté aussi, assez au long, l'explication de trois psaumes : le LXVIIe, le LXXIe et le LXXVIIe. On nous demande impatiemment les autres ; nous n'avons pu les dicter encore ni même les aborder. Je ne veux pas être détourné de ces travaux par des flots de questions jetées à la traverse ; je ne veux pas même me remettre aux livres de la Trinité, depuis longtemps entre mes mains et non encore terminés, parce qu'ils demandent trop de travail et qu'ils ne pourront être compris que d'un petit nombre ce qui presse davantage, c'est ce que nous espérons pouvoir être utile à beaucoup de gens.

2. Quand l'Apôtre a dit que « celui qui ignore sera ignoré[938], » il n'a pas voulu, ainsi que votes le croyez, condamner à ce châtiment celui qui ne peut discerner par l'intelligence l'ineffable unité des trois personnes divines comme on discerne dans l'esprit la mémoire, l'entendement, la volonté : saint Paul disait cela dans un autre sens. Lisez, et vous verrez qu'il avait en vue les choses qui édifient la foi ou les mœurs de plusieurs, et non celles qui parviennent à peine et très faiblement à l'intelligence d'un petit nombre, dans l'humble mesure de ce qu'on peut comprendre de ces grandes vérités en cette vie. Il voulait qu'on préférât la prophétie au don des langues, que, sous prétexte de parler malgré soi avec un prétendu souffle prophétique, on ne jetât point le trouble dans les saintes assemblées, que les femmes gardassent le silence dans l'église, et que tout se passât convenablement et dans l'ordre. « Si quelqu'un, dit-il, se croit prophète ou spirituel, qu'il reconnaisse que les choses que je vous écris sont des ordres du Seigneur. Mais si quelqu'un l'ignore, il sera ignoré. » Et l'Apôtre par là réprimait, ramenait à la paix et à l'ordre des esprits inquiets, d'autant plus enclins à la mutinerie qu'ils se croyaient favorisés des meilleurs dons de l'Esprit, tout en mettant partout le trouble par leur orgueil. « Si quelqu'un, dit-il, se croit prophète ou spirituel, qu'il reconnaisse que « les choses que je vous écris sont des ordres du Seigneur. » Si quelqu'un se croit tel, sans l'être ; car celui qui l'est n'a sûrement besoin ni d'avertissement ni d'exhortation pour connaître : il juge de tout et personne ne le juge[939]. Ceux-là donc troublaient l'Église qui croyaient être dans l'Église ce qu'ils n'étaient pas. L'Apôtre leur apprend le commandement du Seigneur, « qui n'est pas un Dieu de désordre, mais de paix. Et si quelqu'un l'ignore il sera ignoré, » c'est-à-dire réprouvé. Car Dieu, quant à la connaissance, n'ignore pas ceux à qui il doit dire un jour . « Je ne vous connais pas[940] ; » cette parole signifie leur réprobation.

3. Le Seigneur ayant dit : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu[941] » et cette vision étant promise pour la fin de la vie, comme la souveraine récompense, il n'est pas à craindre, si maintenant nous ne pouvons pas découvrir clairement ce que nous croyons sur la nature de Dieu, qu'il nous soit dit pour ce motif : « Celui qui ignore sera ignoré. » En effet, parce que le monde n'avait pas connu Dieu dans les œuvres de sa sagesse, il a plu à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient. Cette folie de la prédication, ou, comme dit saint Paul, ce qui paraît folie en Dieu et qui est plus sage que les hommes[942], en attire un grand nombre au salut ; et ceux qui ne peuvent pas comprendre encore ce qu'ils croient de la nature de Dieu, ni même ceux qui ne sauraient discerner la spiritualité de leur âme d'avec la nature de leur corps, et n'en sont pas aussi certains qu'ils le sont de vivre, de penser, de vouloir, ne seront point, à cause de cela, exclus du salut qu'il accorde aux fidèles par cette folie de la prédication.

4. Si le Christ n'était mort que pour ceux qui peuvent se rendre compte de ces choses, nous travaillerions presque inutilement dans l'Église. Mais si, ce qui est vrai, de pauvres peuples de croyants courent au médecin afin d'être guéris par le Christ, et le Christ crucifié, pour que la grâce surabonde où le péché a abondé[943], nous voyons éclater d'une manière admirable la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu et ses impénétrables jugements[944], et quelques-uns de ceux qui distinguent l'incorporel du corporel., se croyant grands pour cela, et se moquant de la folie de la prédication ; par laquelle sont sauvés ceux qui croient, s'éloignent de la seule voie qui conduise à l'éternelle vie ; tandis que beaucoup d'autres, se glorifiant dans la croix du Christ et ne s'écartant pas de cette même voie quoiqu'ils ne sachent rien de ces subtiles dissertations, parviennent à l'éternité, à la vérité, à la charité, c'est-à-dire à la félicité stable, certaine et pleine, où tout se découvre dans la plénitude du repos, de la vision et de l'amour : il ne périt pas un seul d'entre eux, pour lesquels le Christ est mort[945].

5. Croyons donc avec une piété ferme, en un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, sans croire que le Fils soit le Père, que le Père soit le Fils, et que celui qui est l'Esprit de l'un et de l'autre, soit le Père ou le Fils. Écartons de cette Trinité toute idée de temps ni de lieux ; mais reconnaissons que ces trois personnes sont égales et coéternelles et qu'elles sont absolument une seule nature ; que les créatures n'ont pas été formées, les unes par le Père, les autres par le Fils, d'autres par le Saint-Esprit, mais que tout ce qui a été ou est créé l'a été et subsiste par la Trinité créatrice ; que personne ne sera sauvé par le Père sans le Fils et le Saint-Esprit, ou par le Fils sans le Père et le Saint. Esprit, ou par le Saint-Esprit sales le Père et le Fils, mais par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Dieu unique, véritable, vraiment immortel, c'est-à-dire de toute manière immuable. L'Écriture dit séparément beaucoup de choses de chacune des trois personnes pour laisser voir la Trinité, quoique Trinité inséparable ; de même qu'on ne peut pas exprimer en même temps, avec des sons, les trois personnes malgré leur inséparabilité, de même, en certains endroits des Écritures, elles sont désignées par des noms de choses créées : le Père par cette voix qui se fit entendre . « Vous êtes mon Fils bien-aimé[946], » le Fils par son incarnation au sein d'une vierge[947], et le Saint-Esprit par l'image sensible d'une colombe[948] : il y a distinction entre elles, mais pas du tout séparation.

6. Pour comprendre cela de quelque façon, nous nous servons de la mémoire, de l'entendement, de la volonté. Quoique nous énoncions ces trois facultés une à une et séparément, nous ne pouvons rien faire ni rien dire de l'une d'elles sans les deux autres. Il ne faut pas croire néanmoins que cette comparaison convienne de tout point à la Trinité ; y a-t-il des similitudes qui soient parfaites sous tout rapport, et peut-il y avoir dans la créature que ! que chose de semblable au Créateur ? La première différence c'est que ces trois choses, la mémoire, l'entendement, la volonté, sont dans l'âme, mais ne sont pas l'âme ; or la Trinité n'est pas en Dieu, elle est elle-même Dieu. Ici donc éclate une simplicité admirable, parce qu'ici l'être, l'intelligence ou tout autre attribut de Dieu ne font qu'une même chose ; mais parce que l'âme existe, même quand elle ne comprend pas, c'est pour elle autre chose d'être, autre chose de comprendre. Ensuite qui osera dire que le Père ne comprend pas par lui-même, mais par le Fils, comme la mémoire ne comprend pas par elle-même, mais par l'entendement, ou plutôt comme l'âme elle-même, qui est le siège de ces facultés, comprend seulement par l'entendement, ne se souvient que par la mémoire et ne veut que par la volonté ? Nous employons cette comparaison afin de montrer que, comme l'énonciation spéciale de chacune de ces trois facultés différentes exige le concours de toutes les trois, car on ne prononce le nom d'aucune sans se le rappeler, le connaître et le vouloir prononcer ; ainsi il n'y a pas une seule créature qui atteste le Père seul, le Fils seul, le Saint-Esprit seul, car la Sainte Trinité a produit ensemble tout ce qui existe, et ses opérations sont indivisibles ; et c'est pourquoi la voix du Père, l'âme et la chair du Fils, la colombe du Saint-Esprit ont été formés par la coopération de la même Trinité.

7. Ce son de voix qui cessa aussitôt n'a pas été uni à la personne du Père, ni cette forme corporelle de la colombe à la personne du Saint-Esprit : une fois leur office rempli, ces symboles s'évanouirent, comme la nuée lumineuse qui sur la montagne couvrit le Seigneur avec les trois disciples[949], ou plutôt comme le feu qui figura l'Esprit-Saint[950]. Mais parce que toutes ces choses s'accomplissaient pour délivrer la nature humaine, l'homme seul, par une merveille ineffable et unique, est resté uni à la personne du Verbe de Dieu, c'est-à-dire du Fils unique du Père : toutefois le Verbe demeure immuablement dans sa nature où il ne faut rien imaginer d'humain. On lit, il est vrai, dans l'Écriture, que « l'esprit de la sagesse est multiple[951], » mais on dit aussi avec raison qu'il est simple. Il est multiple par tout ce qu'il renferme, mais il est simple parce qu'il n'est pas différent de ce qu'il a : c'est ainsi qu'il est dit du Fils qu'il a la vie en lui-même, et il est lui-même la vie[952]. L'homme s'est uni au Verbe, mais le Verbe ne s'est point changé en homme. Ainsi le Fils de Dieu, c'est le Verbe avec (homme qu'il s'est uni ; le Fils de Dieu est immuable et coéternel au Père, mais seulement en tant que Verbe, et le Fils de Dieu a été enseveli, mais seulement dans sa chair.

8. C'est pourquoi, il faut voir, dans ce qu'on dit du Fils de Dieu, en quel sens on le dit. Le nombre des personnes divines ne s'est point accru par l'incarnation ; mais la Trinité est demeurée la même. De même que dans tout homme, excepté celui que le Fils de Dieu s'est personnellement uni, l'âme et le corps ne font qu'une seule personne : ainsi le Verbe et l'homme ne font qu'une même personne dans le Christ. Et comme un homme, par exemple, n'est appelé philosophe qu'en raison de son âme et qu'on peut fort bien dire qu'un philosophe a été tué, qu'il est mort, qu'il a été enseveli, quoique tout cela lui arrive selon sa chair et non pas selon qu'il est philosophe ; ainsi on dit du Christ qu'il est Dieu, Fils de Dieu, Seigneur de gloire, et tout ce qu'il est en tant que Verbe ; et cependant on dit très bien qu'il est un Dieu crucifié, quoique sans aucun doute il ait souffert selon la chair et non pas selon qu'il est Seigneur de gloire.

9. Ce son de voix, cette forme corporelle de la colombe, ces langues de feu descendues sur chacun des apôtres, de même que les terribles scènes du Sinaï[953] et la colonne de nuée pendant le jour et de feu pendant la nuit[954], toutes ces choses figuratives ont passé. On doit surtout prendre garde d'en conclure que la nature de Dieu, du Père, du Fils ou du Saint-Esprit, soit susceptible de changement. Ne vous mettez point en peine si parfois le signe reçoit le nom de la chose qu'il représente, comme quand il est dit que le Saint-Esprit descendit et s'arrêta sur le Sauveur sous la forme d'une colombe. C'est ainsi que la pierre était le Christ s parce qu'elle signifie le Christ.

10. Je m'étonne qu'il vous paraisse que ce son de voix par lequel il a été dit : « Vous êtes mon Fils, » ait pu se produire sans l'entremise d'une âme et par la seule volonté de Dieu, agissant sur la nature matérielle ; et qu'il ne vous semble pas que la même volonté ait pu former de la même manière une forme corporelle d'un animal quelconque avec un mouvement semblable à celui d'un être vivant, sans cependant lui avoir donné un vrai souffle de vie. Si la créature corporelle obéit à Dieu sans le ministère d'une âme vivante, de façon à faire entendre des sons articulés comme en fait entendre un corps animé ; pourquoi ne lui obéirait-elle pas de façon à laisser voir, par la même puissance du Créateur, sans le ministère de rien de vivant, la figure et le mouvement d'un oiseau ? Ce qui arrive pour l'ouïe ne peut-il pas arriver pour la vue, puisque ces deux organes se composent de matière, ainsi que le son qui frappe l'oreille et l'objet qui se montre aux yeux, et l'articulation de la voix et les linéaments des membres et les mouvements de ce qui s'entend et de ce qui se voit, en sorte que ce qui est perceptible aux sens du corps est véritablement corps, et qu'un corps n'est rien de plus que ce qui est perçu par nos sens ? Car l'âme, dans tout être vivant, n'est sentie par rien de corporel. Il n'est donc pas besoin de chercher comment a pu apparaître une figure corporelle de colombe ; pas plus que nous ne cherchons comment des sons ont pu se faire entendre. Si une âme n'a pas été nécessaire pour produire ce que l'Écriture appelle une voix et non pas quelque chose comme une voix ; à plus forte raison n'était-elle point nécessaire quand la même Écriture dit simplement Comme une colombe, expression qui signifie seulement une apparence sensible, et non une nature de colombe véritablement vivante. C'est ainsi qu'il est dit aussi : « Et soudain un bruit s'entendit du ciel comme un vent violent, et ils virent comme des langues de feu qui. se partagèrent[955]. » C'était donc comme un vent et comme un feu semblables à ce que nous connaissons dans la nature ; mais ce n'était réellement ni du vent ni du feu que Dieu aurait créés pour un moment.

11. Si, en regardant plus haut et plus à fond, nous trouvons que cette nature, incapable de se mouvoir quant au temps et à l'espace, ne le peut que par cette autre nature capable de se mouvoir quant au temps sinon quant aux lieux, il s'ensuivra que toutes ces choses se sont accomplies par le ministère de quelque créature vivante comme elles le sont par les anges : ici commenceraient des questions qu'il serait trop long et qu'il n'est pas nécessaire d'examiner. Ajoutez qu'il y a des visions qui apparaissent à l'esprit comme aux sens du corps, non seulement à ceux qui dorment ou aux frénétiques, mais parfois à des personnes sensées tout éveillées ; et cela non point par le jeu trompeur des démons, mais par quelque révélation spirituelle qui a lieu sous des formes incorporelles semblables à des corps ; le discernement n'en est pas aisé, à moins qu'on ne soit éclairé par le secours divin ; cette appréciation n'est l’œuvre que de l'esprit, et on la fait bien plus souvent après que les visions ont passé qu'au moment où elles apparaissent.

Ces visions qui se montrent à notre esprit comme si. elles frappaient nos sens, ont-elles quelque chose de corporel ou n'en ont-elles que l'apparence ? Auquel de ces deux genres appartiennent ces visions dont nous parle la sainte Écriture ? Si elles sont corporelles, se produisent-elles par l'entremise de quelque créature vivante ? Voilà ce sur quoi nous ne devons pas nous prononcer témérairement : il suffit que nous croyions sans aucun doute et que nous comprenions, n'importe de quelle manière, que la nature du Créateur, c'est-à-dire de la souveraine et ineffable Trinité, est invisible et immuable, éloignée et séparée des sens des corps mortels, incapable de tout changement, soit en mieux, soit en mal, soit en quoi que ce soit.

12. Telle est ma réponse à vos deux questions sur la Trinité et sur la colombe par laquelle le Saint-Esprit se montra non dans sa nature, mais sous une apparence significative, de même que le Fils de Dieu n'a pas été crucifié par les Juifs, en tant que Verbe « engendré avant l'aurore[956], » mais en tant qu'homme né d'une Vierge : voyez ce que j'ai pu écrire sans loisir à quelqu'un qui en a beaucoup. Je n'ai pas cru devoir toucher à toutes les questions que vous avez posées dans votre lettre, mais seulement aux deux sur lesquelles vous voulez que je vous réponde : votre avidité ne trouvera pas que j'en aie assez dit, mais j'ai obéi à votre charité.

13. Sans compter les deux livres que j'ai ajoutés aux trois premiers de la Cité de Dieu., comme je l'ai marqué plus haut, et l'explication des trois psaumes, j'ai adressé un livre sur l'origine de l'âme au saint prêtre Jérôme[957]. Je lui ai demandé comment il pouvait défendre l'opinion qu'il a dit être la sienne dans une lettre écrite à Marcellin, de religieuse mémoire, et d'après laquelle de nouvelles âmes sont. créées pour chacun de ceux qui naissent. Je lui ai demandé, dis-je, comment il pouvait défendre cette opinion, de façon à ne pas porter atteinte à la foi de l'Église, par laquelle nous croyons que tous meurent en Adam[958], et que si l'on n'est admis, par la grâce du Christ, à la délivrance qu'il confère même aux enfants dans le baptême, on tombe dans la damnation. J'ai écrit aussi au même saint prêtre Jérôme pour lui demander son sentiment sur ce passage de l'épître de saint Jacques : « Quiconque ayant gardé toute la loi et l'ayant violée en un seul point, est coupable comme s'il l'avait violée tout entière[959]. » J'ai dit sur cette question ce qu'il m'en semble ; et pour ce qui est de l'origine de l'âme, c'est seulement le sentiment de Jérôme que j'ai désiré connaître. J'ai profité pour cela de l'occasion du saint et studieux jeune prêtre Orose, venu vers nous des points les plus reculés de l'Espagne, c'est-à-dire des rivages de l'Océan, poussé par l'unique désir de s'instruire dans les divines Écritures ; je l'ai engagé à aller voir Jérôme. De plus, dans un livre qui n'est pas très étendu, et où j'ai tâché de n'être pas court aux dépens de la clarté, j'ai répondu à des questions qui préoccupaient ce même Orose sur l'hérésie des priscillianistes et sur certaines opinions d'Origène non reçues par l'Église. Enfin, j'ai écrit un livre assez considérable[960] contre l'hérésie de Pélage, d'après les instances de quelques-uns de nos frères que Pélage avait entraînés dans ses opinions pernicieuses contre la grâce du Christ. Si vous voulez avoir tous ces ouvrages-là, envoyez quelqu'un qui vous les copie. Mais permettez-moi de donner tout mon temps à étudier et à dicter ce qui est nécessaire à beaucoup de monde, plutôt que de répondre de préférence à vos questions qui ne s'adressent qu'à peu de gens.

LETTRE CLXX. (Année 415.)

Maxime, médecin de Ténès, l'ancienne Cartonna, à qui cette lettre est adressée, avait quitté l'arianisme pour rentrer dans l'unité catholique ; saint Augustin le presse de ramener à la vérité tous ceux de sa maison, et, pour affermir sa foi et le mettre à même d'instruire les autres, l'évêque d'Hippone, de concert avec son collègue Alype, établit en termes précis la divinité de Jésus-Christ et le dogme de la Sainte-Trinité.

ALYPE ET AUGUSTIN A LEUR ÉMINENT SEIGNEUR, A LEUR HONORABLE ET PIEUX FRÈRE MAXIME, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Nous avions eu grand soin de demander à notre saint frère et collègue Pérégrin[961] des nouvelles, non pas de la santé corporelle, mais de la santé spirituelle de vous et des vôtres ; sa réponse nous a réjouis en ce qui vous touche, mais elle nous a attristés en nous apprenant que votre famille, par un amendement salutaire, n'était pas encore réunie à l'Église catholique. Et parce que nous espérions que cette conversion ne se ferait pas attendre, nous nous affligeons beaucoup qu'elle n'ait point encore été opérée, éminent seigneur, honorable et pieux frère.

2. C'est pourquoi saluant votre charité dans la paix du Seigneur, nous vous demandons, nous vous prions de ne pas tarder à enseigner aux autres ce que vous avez appris : savoir qu'il y a un seul Dieu à qui est dû le culte appelé en grec latrie. C'est le même mot qui est dans la loi, à cet endroit de l'Écriture : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu serviras lui seul[962]. » Si nous disons qu'il ne s'agit ici que de Dieu le Père, on répondra que le culte de latrie n'est donc pas dû au Fils, ce qu'il n'est pas permis de dire. Mais si ce culte est dû au Fils, comment n'est-il dû qu'à Dieu seul ? C'est parce que dans ce Dieu unique, à qui seul nous devons le culte de latrie, on entend le Père, le Fils et même le Saint-Esprit. Car l'Apôtre parle ainsi de l'Esprit-Saint : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit que vous avez en vous, et que vous n'êtes plus à vous-mêmes ? Car vous avez été achetés d'un grand prix. Glorifiez Dieu et portez-le dans votre corps[963]. » Quel est ce Dieu sinon l'Esprit-Saint dont l'Apôtre avait dit que notre corps est le temple ? Le culte de latrie est donc dû au Saint-Esprit. Car si, comme Salomon, nous lui bâtissions un temple de bois et de pierres, ce serait assurément lui rendre un culte de latrie : combien plus encore lui devons-nous ce culte, puisque nous ne lui bâtissons pas, mais que nous sommes son temple !

3. Si le culte de latrie est dû au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et si nous rendons ce culte dont il a été dit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui ; » il est certain que le Seigneur notre Dieu, à qui seul nous devons le culte de latrie, n'est pas le Père seul, ni le Fils seul, ni le Saint-Esprit seul, mais la Trinité elle-même, Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu unique. Il ne s'en suivra pas que le Père soit le môme que le Fils, ou le Saint-Esprit le même que le Père ou le Fils, puisque dans la Trinité le Père n'est que le Père du Fils et le Fils n'est le Fils que du Père, et le Saint-Esprit est l'esprit de l'un et de l'autre ; c'est à cause de l'identité de la nature des trois personnes divines et de l'inséparabilité de leur vie que l'on comprend, autant que le puisse l'homme et quand la foi précède, que la Trinité est le Seigneur notre Dieu dont il a été dit : « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul, » et que l'Apôtre glorifie en ces termes : « Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui gloire à lui dans les siècles des siècles[964]. « Amen. »

4. Le Fils unique n'est pas sorti de Dieu le Père comme toute créature que le Père a tirée du néant. Il a engendré son Fils de sa propre substance, il ne l'a pas fait de rien, et il n'a pas engendré dans le temps celui par lequel il a fait tous les temps. De même qu'il n'y a pas priorité de temps entre la flamme et la splendeur qu'elle engendre, ainsi le Père n'a jamais été sans le Fils. Car le Fils est la sagesse de Dieu le Père que l'Écriture appelle « la splendeur de la lumière éternelle[965]. » Elle est donc sans doute coéternelle à la lumière dont elle est l'éclat, c'est-à-dire à Dieu le Père. Et c'est pourquoi Dieu n'a pas fait le Verbe au commencement comme il a fait au commencement le ciel et la terre ; mais « le Verbe était « au commencement[966]. » L'Esprit-Saint non plus n'a point été fait de rien comme les créatures ; mais il procède du Père et du Fils, de façon à n'avoir été fait ni par le Fils ni par le Père.

5. Cette Trinité est d'une seule et même nature et substance ; non moindre en chacune des personnes que dans toutes, ni plus grande dans toutes que dans chacune ; mais aussi grande dans le Père seul ou le Fils seul que dans le Père et le Fils ensemble, et aussi grande dans l'Esprit-Saint seul que dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le Père, pour avoir un Fils de lui, ne s'est pas diminué lui-même ; mais il a engendré de lui-même un autre lui-même, de manière à demeurer tout entier ce qu'il était, et à être aussi grand dans le Fils qu'étant seul. De même le Saint-Esprit, sorti entier de l'intégrité de son principe, ne précède pas ce principe d'où il procède, mais il est aussi grand avec lui que procédant de lui ; il en procède sans le diminuer ; il y demeure sans y rien ajouter, ne perd rien, n'ôte rien. Ces trois ne font qu'un sans confusion, et sont trois sans séparation ; tout en ne faisant qu'un seul, ils sont trois, et tout en étant trois, ils ne sont qu'un. Celui qui a accordé à tant de fidèles la grâce de ne former qu'un seul cœur, doit à plus forte raison conserver en lui-même l'unité divine, de manière que les trois personnes ne fassent qu'un seul Dieu, et que toutes ensemble elles ne fassent pas trois dieux, mais un seul. Voilà l'unique Seigneur notre Dieu qui est servi par tout ce qu'il y a d'âmes pieuses sur la terre et à qui seul est dû le culte de latrie.

6. Puisque, par sa bonté, chaque chose, dans tout ce qui naît dans le temps, engendre de sa substance, comme l'homme engendre l'homme, non d'une autre nature mais de la sienne, voyez ce qu'il y aurait d'impie à dire qu'il n'a pas engendré ce qu'il est lui-même. Il y a des noms de parenté et non pas de nature ; on les appelle relatifs ; ils sont tantôt les mêmes et tantôt différents. Ils sont les mêmes de frère à frère, d'ami à ami, de voisin à voisin, de parent à parent, et ainsi de suite dans le même ordre de choses dont l'énumération irait à l'infini : car, dans ces exemples, ce que celui-ci est à celui-là, celui-là l'est à celui-ci, Il sont différents de père à fils, de fils à père, de beau père à gendre, de gendre à beau-père, de maître- à serviteur, de serviteur à maître : ici l'un n'est pas à l'égard de l'autre dans les mêmes conditions. Toutefois ce sont des hommes : la nature est la même, la relation ne l'est pas. Car si vous examinez ce qu'est Pua par rapport à l'autre, vous verrez que la parité n'existe pas : celui-ci est père et celui-là fils, l'un est beau-père et l'autre gendre, il y a aussi le maître et le serviteur. Mais si vous considérez ce que chacun d'eux est pour lui-même ou en lui-même, celui-ci est ce qu'est celui-là, parce qu'il est homme comme l'autre, Votre sagesse comprend donc que ceux de l'erreur desquels le Seigneur vous a délivré, ont tort de dire que le Père et le Fils sont d'une nature différente par la raison que fun est le Père et l'autre le Fils ; et que Dieu le Père n'a pas engendré ce qu'il est lui-même, parce qu'il n'a pas engendré le Père de son Fils, ce qu'il est lui-même relativement à lui. Qui ne voit en effet que ces plots n'expriment pas des natures mais des personnes dans leurs rapports entre elles ?

7. Ils se trompent également en disant que le Fils est d'une autre nature et d'une (453) substance différente, parce que Dieu le Père ne vient pas d'un autre Dieu et parce que le Fils est Dieu à la vérité, mais vient de Dieu le Père ; car ceci ne marque pas la substance mais l'origine, c'est-à-dire non pas ce qu'on est, mais d'où vient ou d'où ne vient pas chacune des personnes. Abel et Adam ont été d'une même nature et d'une même substance, quoique l'un soit né d'un homme et que l'autre ne soit né d'aucun. Si c'est donc la nature que vous cherchez en eux, Abel est homme ; Adam est homme ; si c'est l'origine, c'est du premier homme qu'est né Abel, ce n'est d'aucun homme qu'est né Adam. Il en est de même de Dieu le Père et de Dieu le Fils ; si vous vous occupez de la nature de l'un et de l'autre, l'un et l'autre est Dieu et ni plus ni moins Dieu ; si vous vous occupez de l'origine, le Père est le Dieu d'où le Fils est Dieu, et il n'y a pas de Dieu d'où-le Père le soit.

8. C'est en vain que voulant répondre, ils disent : Mais l'homme enfante avec douleur, et c'est sans douleur que Dieu 'a engendré son fils. Ceci ne sert guère leur cause et sert beaucoup la nôtre ; car si Dieu permet que les choses temporelles et passibles engendrent ce qu'elles sont ; à combien plus forte raison ce Dieu éternel et impassible n'a pas engendré autre chose que ce qu'il est. Dieu unique, un Fils unique ! Notre admiration est d'autant plus inexprimable que dans cette génération du Verbe, opérée sans souffrance, il y a égalité parfaite entre le Père et le Fils, et que l'un n'est ni plus puissant ni plus ancien que l'autre. Si tout ce qu'a le Fils, tout ce qu'il peut, il ne l'attribue pas à lui-même mais au Père, c'est parce qu'il n'est pas par lui-même mais par le Père. Il est égal au Père, mais il a reçu cela du Père ; il n'a pas reçu cette égalité pour ne l'avoir pas eue auparavant ; mais il est né l'égal du Père, et comme il est né sans commencement, cette égalité n'a jamais commencé. Ainsi Dieu n'a pas engendré son Fils inégal à lui, et ne lui a pas donné l'égalité après sa naissance ; il la lui a donnée en l'engendrant parce qu'il l'a engendré son égal. C'est pourquoi Jésus-Christ n'a rien usurpé en se disant égal à Dieu dans la forme de Dieu[967] ; il est son égal par nature. Il l'a été par sa naissance, et non par une orgueilleuse présomption.

9. Il a dit que son Père est plus grand que lui, parce qu'il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme de serviteur sans perdre celle de Dieu : à cause de cette forme de serviteur, il n'est pas seulement devenu moins grand que le Père, mais moins grand que lui-même et que le Saint-Esprit ; il ne s'est pas seulement mis au-dessous de cette haute Trinité, mais au-dessous des anges[968], et même au-dessous des hommes lorsque dans l'enfance de sa vie mortelle il était soumis à ses parents[969]. A cause de cette forme de serviteur qu'il a prise ; en s'anéantissant dans la plénitude des temps, il a dit : « Mon Père est plus grand que moi[970]. » Mais à cause de la forme divine qu'il n'a pas perdue en s'anéantissant, il disait : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un[971]. » Car il s'est fait homme sans cesser d'être Dieu ; le Dieu s'est uni à l'homme sans disparaître dans l'homme. Il est donc très conforme à la raison de dire que Jésus-Christ homme est moins grand que son Père, et que le même Jésus-Christ Dieu est égal au Père.

10. Après nous être réjouis avec le peuple de Dieu de votre retour à cette foi droite et catholique, pourquoi faut-il que la lenteur de ceux de votre maison nous attriste encore ? Nous vous conjurons par la miséricorde de Dieu d'ôter avec sa grâce cette peine de nos cœurs. Il n'est pas à croire que votre autorité, qui avait été si puissante pour détourner de la voie droite ceux de votre famille, soit de nul effet pour les y ramener. Vous mépriseraient-ils pour être revenu à l'Église catholique à votre âge ? Ils devraient au contraire vous admirer et vous respecter davantage, après vous avoir vu vaincre une vieille erreur avec toute la force de la jeunesse. A Dieu ne plaise qu'ils ne vous écoutent plus maintenant que vous leur dites la vérité, après vous avoir écouté quand vous marchiez loin d'elle ! A Dieu ne plaise qu'ils refusent de comprendre avec vous ce qui est bien, après avoir aimé à vous prendre pour guide dans leurs erreurs ! Priez pour eux, insistez auprès d'eux. Faites plus ; amenez avec vous à la maison de Dieu ceux qui sont dans votre maison ; ne craignez pas d'y aller avec ceux qui ont coutume de se réunir chez vous. Il en est parmi eux que l'Église notre mère vous demande, d'autres qu'elle vous redemande : elle demande ceux qu'elle trouve chez vous, elle redemande ceux qu'elle à perdus par vous. Qu'elle ne s'afflige point des pertes, mais plutôt qu'elle se réjouisse des gains qu'elle aura faits ; qu'elle obtienne les enfants qu'elle n'a pas eus et qu'elle ne pleure pas ceux qu'elle n a plus. Nous prions Dieu que vous fassiez ce que nous vous demandons, et nous espérons de sa miséricorde que bientôt les lettres de notre saint frère et collègue Pérégrin et les vôtres nous rempliront de joie sur ce point, et « que notre langue chantera des cantiques d'allégresse[972]. »

LETTRE CLXXI. (Année 415)

Les lettres à de grands personnages n'étaient écrites que d'un seul côté ; on écrivait des deux côtés avec des amis ou avec des personnes qu'on traitait sans cérémonie ; la lettre au médecin Maxime avait cette forme ; saint Augustin et Alype croient devoir s'expliquer à ce sujet dans un billet adressé à l'évêque Pérégrin.

ALYPE ET AUGUSTIN, A LEUR BIENHEUREUX SEIGNEUR, A LEUR VÉNÉRABLE ET CHER FRÈRE ET COLLÈGUE PÉRÉGRIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Nous avons écrit à notre honorable frère Maxime, pensant qu'il recevra notre lettre avec plaisir. Veuillez toutefois nous apprendre, par la première occasion que vous pourrez trouver, si nous avons obtenu quelque chose. Qu'il sache que quand nous adressons de longues lettres à nos amis, non seulement laïques mais encore évêques, nous avons coutume de les écrire comme celle-là, parce que c'est plus rapide et que les lettres sont plus aisées à lire ; dites-lui cela de peur que, ne connaissant pas notre usage, il ne s'imagine que nous lui avons manqué de respect.

LETTRE CLXXI bis.

Nous donnons ici le fragment d'une lettre de saint Augustin qui ne figure pas dans les éditions latines des lettres de l’évêque d'Hippone, si on excepte l'édition de 1845[973]. On suppose qu'elle est adressée au médecin Maxime, de Ténès, et c'est pourquoi nous la plaçons ici. Ce fragment, qui touche aux sept béatitudes, marque les sept degrés de la vie chrétienne. il a été trouvé dans les commentaires de Primase sur l'Apocalypse.

1. C'est par une crainte religieuse que vous devez commencer à mettre d'accord votre vie et vos mœurs avec les commandements de Dieu que nous avons reçus pour bien vivre ; car « la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse,[974] » et c'est par elle que l'orgueil de l'homme diminue et se brise. Vous devez ensuite, par une piété douce et docile, ne pas repousser ce que vous ne comprenez point encore dans les Écritures et ce que des ignorants jugent absurde et contradictoire ; ne pas mettre dans l'audace de vos contestations, votre propre sens au-dessus du sens des Livres Saints ; mais vous aimerez mieux croire avec docilité et attendre de comprendre, que d'accuser violemment ce qui demeure un secret pour vous. Troisièmement, quand votre misère humaine commencera à se connaître ; quand vous saurez où vous êtes gisant ; quand vous reconnaîtrez la pesanteur de ces chaînes de mortalité dont vous accable le péché d'Adam, et que vous verrez combien vous cheminez loin du Seigneur ; enfin quand vous sentirez dans votre corps une loi contraire à la loi de votre esprit et vous retenant captif sous la loi de péché, écriez-vous : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort[975] ? » afin que Dieu vous console dans vos gémissements en vous promettant la délivrance par sa grâce au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Quatrièmement, souhaitez ensuite, avec beaucoup plus de vivacité et d'ardeur, d'accomplir les œuvres de justice, que les hommes les plus dépravés ne désirent les voluptés de la chair ; et toutefois, avec l'espérance du secours divin, il y a du calme dans l'ardeur de ces souhaits et de la sécurité dans ces flammes sacrées. Dans ce quatrième degré de la vie spirituelle, on prie beaucoup, afin que ceux qui ont faim et soif de justice en soient rassasiés, et que ce ne soit plus une pénible difficulté, mais une douceur de s'abstenir, même avec lutte, des voluptés de toute corruption, qu'elle vienne de nous ou d'autrui. Dans le cinquième degré, on conseille la miséricorde comme moyen d'obtenir aisément cette grâce d'en haut : aidez le pauvre en ce que vous pouvez, puisque vous désirez que le Tout-Puissant vous aide en ce que vous ne pouvez pas accomplir encore. Il y a deux manières d'exercer la miséricorde ; dans la première on renonce à se venger, dans la seconde on est bienfaisant. Le Seigneur a exprimé en deux mots ce double caractère : « Pardonnez, « et l'on vous pardonnera ; donnez, et l'on « vous donnera[976]. » Ces œuvres servent aussi à purifier le cœur, afin que nous puissions voir avec la pure intelligence, autant qu'il est permis dans cette vie, l'immuable substance de Dieu. Car il y a devant nous un obstacle qui doit disparaître pour que la lumière se montre à nos yeux. Aussi le Seigneur a dit lui-même « Donnez l'aumône, et tout sera pur pour vous[977]. » C'est pourquoi la pureté du cœur est elle-même le sixième degré. Mais pour que notre regard s'ouvre droit et pur vers la véritable lumière, il faut que ni nos œuvres bonnes et louables, ni nos habiles et ingénieuses découvertes n'aient pour but de plaire aux hommes ni de subvenir aux besoins du corps. Car Dieu veut être servi gratuitement, parce qu'il n'y a rien à cause de quoi on doive le rechercher. Lorsque, dans une marché plus lente ou plus rapide, nous serons arrivés, par les degrés de la vie chrétienne, à cette pureté de l'intelligence, alors nous oserons dire que nous pouvons quelque peu atteindre à l'unité de la souveraine et ineffable Trinité : là sera la paix suprême, parce qu'il n'y aura plus rien à attendre, quand les hommes qui auront été faits enfants de Dieu et rétablis dans leur dignité première jouiront de l'immutabilité de leur Père.

2. Ainsi donc premièrement : « Bienheureux les pauvres d'esprit ; » c'est ici la crainte de Dieu. Ensuite : « Bienheureux ceux qui sont doux ; » c'est ici la piété docile. Troisièmement : « Heureux ceux qui pleurent ; » on apprend ici sa propre infirmité. Quatrièmement : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ; » nous apprenons ici par quel effort on soumet ses passions. Cinquièmement : « Heureux les miséricordieux, parce qu'il leur sera fait miséricorde ; » c'est un conseil d'aider les autres pour mériter qu'on nous aide. On arrive alors au sixième degré où il est dit : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu[978] ; » sachons ici que l'entendement purifié et capable de comprendre, ne pénétrera jamais rien de l'auguste mystère de la Trinité, si nous cherchons les louanges des hommes, même en faisant des choses louables. Enfin, par le septième degré, nous arrivons à cette ineffable paix que le monde ne peut pas donner. Les philosophes anciens ont fait d'admirables efforts pour rechercher la prudence, la force, la tempérance et la justice ; si, pour la perfection de la religion, nous ajoutons à ces quatre vertus ces trois autres : la foi, l'espérance et la charité, nous trouvons le nombre sept. C'est avec raison qu'on ne doit pas oublier ces trois vertus, puisque, sans elles, nul ne peut ni servir Dieu ni lui plaire.

LETTRE CLXXII. (Au commencement de l'année 410).

C'est la lettre qu'écrivit saint Jérôme après avoir vu Orose et reçu les deux livres sur l'origine de l'âme et sur le passage de l'épure de saint Jacques ; il loue le travail de saint Augustin ; le langage du grand solitaire fait bien voir que toute trace d'anciens dissentiments était effacée de son cœur.

JÉRÔME, AU CHER ET VÉNÉRABLE PAPE AUGUSTIN, SON SEIGNEUR VÉRITABLEMENT SAINT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai reçu, pour son mérite et à votre recommandation, le prêtre Orose, homme digne d'honneur, mon frère et fils de votre grandeur. Mais nous sommes en un temps difficile où, pour moi, mieux vaut me taire que de parler ; mes études sont interrompues, et, selon le mot d'Appius, j'en suis « à l'éloquence des chiens. » Aussi n'ai-je pu répondre pour le moment aux deux livres que vous m'avez adressés, et ou resplendissent le savoir et toutes les beautés de l'éloquence. Ce n'est pas que j'y trouve quelque chose à reprendre, mais, comme dit le bienheureux Apôtre, « que chacun abonde dans son sens ; l'un d'une manière, l'autre de l'autre[979]. » Assurément, tout ce qui peut se dire, tout ce qu'un sublime esprit peut puiser aux sources des divines Écritures, vous l'avez dit et expliqué. J'en supplie votre révérence, souffrez que je loue un peu votre génie. Car nous discutons entre nous pour nous instruire. Mais les envieux et surtout les hérétiques, s'ils voient que nous différons d'opinion, ne manqueront pas, dans leur calomnieux langage, de vouloir faire croire qu'il y a entre vous et moi de l'aigreur. Pour moi je suis bien décidé à vous aimer, à vous considérer, à vous honorer, à vous admirer, et à défendre vos sentiments comme s'ils étaient les miens. Dans le dialogue que j'ai publié naguère[980], je me suis souvenu, comme je le devais ; de votre béatitude. Travaillons de plus en plus à extirper du milieu des Églises cette pernicieuse hérésie, qui prend des airs de pénitence pour qu'on la laisse parler : elle sait bien que si elle se montrait en plein jour, elle serait chassée et mourrait sous l'anathème.

2. Vos saintes et vénérables filles Eustochium, et Paula marchent d'une façon digne de leur naissance et de vos exhortations ; elles saluent particulièrement votre béatitude, ainsi que tous les frères qui s'efforcent de servir avec nous le Dieu Sauveur. L'an dernier nous avons envoyé, pour leurs affaires, à Ravenne et de là en Afrique et en Sicile. le saint prêtre Firmus ; nous croyons qu'il est en ce moment en Afrique. Je vous prie de saluer respectueusement de ma part les saints qui sont auprès de vous. J'ai écrit une lettre au saint prêtre Firmus ; si elle vous arrive, je vous demande de vouloir bien la lui faire parvenir. Que le Seigneur Jésus-Christ vous garde en bonne santé et vous fasse souvenir de moi, seigneur véritablement saint et bienheureux pape.

Et plus bas :

Nous manquons beaucoup ici de copistes pour le latin ; c'est pourquoi nous ne pouvons faire ce que vous désirez, surtout pour la version des Septante, marquée d'astérisques et de pointes[981]. On nous a dérobé la plus grande partie d'un premier travail.

LETTRE CLXXIII. (Octobre 416.)

Saint Augustin, dans cette lettre adressée à un prêtre donatiste, établit brièvement le crime religieux de la séparation, et nous donne une idée des emportements frénétiques des gens du parti donatiste.

AUGUSTIN, ÉVÊQUE DE L'ÉGLISE CATHOLIQUE, A DONAT, PRÉTRE DU PARTI DE DONAT.

1. Si vous pouviez voir la douleur de mon cœur et mes inquiétudes sur votre salut, peut-être auriez-vous pitié de votre âme et chercheriez-vous à plaire à Dieu[982] en écoutant une parole qui n'est pas la nôtre, mais la sienne ; et vous ne mettriez pas ses Écritures dans votre mémoire de façon à leur fermer votre cœur. Vous vous plaignez qu'on vous pousse à votre salut après que vous avez poussé à leur perte tant de catholiques ! Qu'avons-nous voulu si ce n'est qu'on vous prît, qu'on vous amenât, et qu'on vous empêchât de périr ? Ce que vous avez souffert dans votre corps, vous vous l'êtes fait vous-même, en ne voulant pas vous servir de la bête qu'on vous amenait, et en vous jetant violemment par terre : car votre collègue, venu avec vous, n'a pas été blessé, parce qu'il ne s'est pas blessé lui-même.

2. Mais vous ne croyez pas qu'on aurait dû faire cela à votre égard, parce que vous pensez que nul ne doit être forcé au bien. Voyez ces paroles de l'Apôtre : « Celui qui désire l'épiscopat, désire une œuvre sainte[983] ; » et pourtant combien y en a-t-il qui reçoivent l'épiscopat malgré eux ! on les conduit, on les enferme, on les garde, on leur fait souffrir ce qu'ils ne veulent pas, jusqu'à ce qu'ils consentent à recevoir ce qui est saint : à combien plus forte raison doit-on vous tirer de la pernicieuse erreur dans laquelle vous vous montrez ennemi de vous-même, pour faire connaître et choisir la vérité ! On veut non seulement que vos dignités vous deviennent profitables, mais encore que vous ne périssiez pas misérablement. Vous dites que, Dieu ayant donné le libre arbitre, l'homme ne doit pas être forcé au bien. Pourquoi donc ceux dont j'ai parlé plus haut sont-ils contraints au bien ? Faites attention à ce que vous ne voulez pas voir : la bonne volonté se prodigue miséricordieusement, pour redresser la mauvaise volonté de l'homme. Qui donc ne sait pas que l'homme n'est damné que pour sa mauvaise volonté et que c'est uniquement sa bonne volonté qui le sauve ? Par la raison qu'on les aime, ceux qui sont dans l'erreur ne doivent pas être impunément et cruellement livrés à leur mauvaise volonté ; mais dès qu'on en a le pouvoir, il faut les détourner du mal et les forcer au bien.

3. Si on doit toujours abandonner à sa liberté une volonté mauvaise, pourquoi tant de fléaux pour détourner du mal les Israélites et les forcer à marcher dans la terre de promission, malgré leurs résistances et leurs murmures ? Si on doit toujours abandonner à sa liberté une volonté mauvaise, pourquoi ne fut-il pas permis à Paul de continuer à persécuter cruellement l'Église ? Pourquoi fut-il renversé pour être aveuglé, aveuglé pour être changé, changé pour être envoyé, envoyé pour souffrir au profit de la vérité ce qu'il avait fait au profit de l'erreur ? Si on doit toujours abandonner à sa liberté une volonté mauvaise, pourquoi les saintes Écritures font- elles au père de famille un devoir, non seulement de reprendre un mauvais fils avec des paroles, mais même de le battre, afin de l'amener, contraint et dompté, à la pratique du bien[984] ? Le sage dit : « Tu le frappes de la verge, mais tu délivres son âme de la mort[985]. » Si on doit toujours abandonner à sa liberté une volonté mauvaise, pourquoi l'Écriture reprend-elle les pasteurs négligents et leur dit-elle : « Vous n'avez pas ramené la « brebis errante, vous n'avez pas cherché celle qui était perdue[986] ? » Et vous, vous êtes des brebis du Christ, votes portez le caractère du Seigneur dans le sacrement que vous avez reçu ; mais vous êtes errants et vous périssez. Souffrez que nous ramenions les errants et que nous cherchions ceux qui sont perdus. Nous préférons faire la volonté du Seigneur, qui nous demande de vous forcer à revenir au bercail, que de faire la volonté des brebis errantes, pour vous laisser périr. Ne dites donc plus ce que j'apprends que vous dites souvent C'est ainsi que je veux errer, c'est ainsi que je veux périr. — Nous devons nous y opposer tant que nous pouvons.

4. C'est volontairement et librement que vous vous êtes jeté dernièrement dans un puits, pensant y trouver la mort. Mais qu'ils auraient été cruels les serviteurs de Dieu, s'ils vous avaient abandonné à votre volonté mauvaise au lieu de vous sauver de la mort ! Qui ne les eût blâmés avec raison et ne les eût regardés comme des gens sans foi ? Et cependant c'est bien volontairement que vous vous êtes jeté dans l'eau pour vous faire mourir ; eux vous ont tiré de l'eau malgré vous pour vous délivrer ; vous avez agi, vous, selon votre volonté, mais pour votre perte ; eux ont agi contre votre volonté, mais pour votre salut. Si donc cette vie du corps doit être conservée aux hommes malgré eux par ceux qui les aiment ; à plus forte raison faut-il s'occuper de sauver la vie de l'âme en présence du péril de la mort éternelle ? Et du reste dans cette mort que vous vouliez vous donner vous-même, vous ne périssiez pas seulement pour le temps, mais même pour l'éternité ; car au lieu de vous contraindre au salut, à la paix de l'Église, à l'unité du corps du Christ, à la sainte et indivisible charité, si on vous eût contraint à quelque chose de mauvais, vous n'auriez même pas dû tenter de vous donner ainsi la mort.

5. Cherchez dans les divines Écritures, voyez si jamais des justes et des fidèles ont fait cela, au milieu des plus grands maux qu'on leur ait fait souffrir pour les précipiter à l'éternelle mort et non à cette vie éternelle où vous êtes poussé. J'ai appris que vous citiez à l'appui de votre conduite ce passage de saint Paul « Quand même je livrerais mon corps pour être brûlé[987]. » L’Apôtre parlait de tous les biens qui ne servent de rien sans la charité, comme de parler les langues des anges et des hommes, comme tous les sacrements, comme toute science, toute prophétie, toute foi, même celle qui transporte les montagnes, et la distribution aux pauvres de tout ce qu'on possède ; c'est pourquoi il vous a semblé que saint Paul comptait parmi ces biens la facilité pour chacun de se donner la mort. Mais examinez ces paroles et reconnaissez-en le sens véritable. L'Apôtre n'entend point qu'il faille se jeter dans le feu quand un ennemi nous persécute ; il veut dire que nous devons mieux aimer ne rien faire de mal que de ne rien souffrir, lorsqu'on nous propose ou quelque chose de mal ou quelque souffrance : alors, s'il le faut, on livrera son corps au bourreau, comme firent les trois hommes qu'on forçait d'adorer une statue d'or, sous peine d'être jetés dans les flammes en cas de résistance. Ils ne voulurent point adorer l'idole ; ils ne se jetèrent pas eux-mêmes dans la fournaise, et cependant l'Écriture a dit : « qu'ils livrèrent leurs corps plutôt que de servir et d'adorer un autre Dieu que leur Dieu[988]. » Voilà comment l'Apôtre a dit : « Quand même je livrerais mon corps pour être brûlé. »

6. Voyez la suite : « Si je n'ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. » C'est à cette charité qu'on vous appelle, et c'est elle qui ne veut pas que vous périssiez ; et vous croyez qu'il vous eût servi de quelque chose de vous précipiter dans la mort, lorsqu'il ne vous servirait de rien de mourir de la main d'un autre si vous restiez l'ennemi de la charité ! Établi en dehors de l'Église, séparé de l'unité et du lien de la charité, vous seriez puni de l'éternel supplice, lors même que vous seriez brûlé vif pour le nom du Christ. Tel est le sens de l'Apôtre : « Quand même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien. » Élevez donc votre esprit vers de plus vraies et de meilleures pensées ; examinez attentivement si c'est vers l'erreur ou l'impiété qu'on vous appelle, et souffrez tout pour la vérité. Mais si la voie où vous êtes est celle de l'erreur et de l'impiété, si celle où l'on vous appelle est la voie de la vérité et de la piété, puisque là se trouvent l'unité chrétienne et la charité de l'Esprit-Saint ; pourquoi ces persistants efforts pour être ennemi de vous-même ?

7. C'est par un effet de la miséricorde de Dieu que nous nous sommes réunis en grand nombre à Carthage avec vos évêques, pour conférer en bon ordre sur nos divisions. Les actes de la conférence sont écrits et portent nos signatures ; lisez, ou souffrez qu'on vous les lise, et puis choisissez. J'ai appris que vous aviez dit que vous pourriez vous entendre avec nous sur ces actes, si nous mettions de côté ces paroles de vos évêques : « Une cause ne préjuge rien contre une cause, ni une personne contre une autre. » Vous voulez que nous regardions comme non avenus ces mots où la vérité elle-même a parlé par leur bouche sans qu'ils s'en soient doutés. Vous direz qu'ils se sont trompés en cela et qu'ils sont tombés imprudemment dans une fausse opinion. Nous disons, nous, qu'ils ont dit vrai, et nous le prouvons aisément par vous-même. Car si vos évêques choisis par tout le parti de Donat pour le soutenir, avec la condition que ce qu'ils feraient serait accepté par le parti tout entier, rencontrent auprès de vous une contradiction ; si vous ne voulez pas qu'une parole de leur part, que vous croyez dite mal à propos, préjuge rien contre vous ; ils ont donc eu raison de déclarer qu'une « cause ne préjuge rien contre une cause ni une personne contre une autre. » Et si vous ne voulez pas que la personne de tant d'évêques représentés par sept évêques choisis, préjuge rien contre la personne de Donat, prêtre de Mutugenne, vous devez reconnaître, à plus forte raison, que la personne de Cécilien, eût-on trouvé en lui quelque chose de mal, ne doit rien préjuger contre l'universelle unité du Christ, qui n'est pas enfermée dans la seule bourgade de Mutugenne, mais qui est répandue dans le monde entier !

8. Toutefois nous allons faire ce que vous désirez ; nous allons agir avec vous comme si vos évêques n'avaient pas dit « qu'une cause ne préjuge rien contre une cause, ni une personne contre une autre. » Tâchez de trouver ce qu'ils auraient dû répondre quand on leur objecta l'affaire et la personne de Primien qui détesta et condamna avec les autres ceux qui l'avaient condamné ; qui les reçut ensuite dans la plénitude de leurs dignités ; qui reconnut et accepta le baptême donné par des « morts : » on les nomma ainsi au concile de Bagaïe, lorsqu'on déclara, dans cet arrêt célèbre, que « les rivages étaient couverts de morts. » Primien, par cette conduite, a mis à néant votre façon erronée de comprendre le mot de l'Écriture : « Que sert-il d'être purifié quand on l'est par un mort[989] ? » Si donc vos évêques n'avaient pas dit « qu'une cause ne préjuge rien contre une cause ni une personne contre une autre, » ils n'auraient pas pu se dégager de Primien : en parlant de la sorte, ils ont séparé l'Église catholique de l'affaire de Cécilien, et c'est ce que nous avons toujours soutenu nous-mêmes.

9. Mais lisez le reste, examinez le reste. Voyez s'ils ont pu parvenir à prouver quelque chose contre Cécilien lui-même, dont ils voulaient que le crime devînt le crime de l'Église. Voyez plutôt si, par des citations de témoignages, ils n'ont pas beaucoup fait pour Cécilien, et soutenu son innocence. Lisez ces pièces ou qu'on vous les lise. Examinez tout, repassez tout soigneusement, et choisissez le parti que vous devez suivre ; décidez si vous devez vous réjouir avec nous dans la paix du Christ, dans l'unité de l'Église catholique, dans la charité fraternelle, ou endurer plus longtemps l'importunité de notre amour envers vous, pour une séparation criminelle, pour le parti Donat, pour une sacrilège division.

10. Vous répétez souvent, comme je l'entends dire, que les soixante et dix disciples se retirèrent du Seigneur, qu'il les laissa s'éloigner au gré de leur volonté mauvaise et impie, et qu'il répondit aux douze qui étaient restés : « Vous aussi ne voulez-vous pas vous en aller[990] ? » Vous ne faites pas attention qu'alors l'Église ne faisait que commencer à croître, et qu'en elle ne s'était point encore accomplie cette parole du prophète : « Et tous les rois de la terre l'adoreront ; toutes les nations la serviront[991]. » Plus cette parole s'accomplit, plus l'Église use d'autorité, non seulement pour inviter, mais encore pour forcer au bien. C'est ce que le Seigneur voulait enseigner alors ; car quelque grande que fût sa puissance, il préféra recommander d'abord l'humilité. C'est ce qu'il fit voir aussi, et assez clairement, dans la parabole du festin ; les conviés n'ayant pas voulu venir, il dit à un serviteur : « Va sur les places et dans les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux. Et le serviteur dit à son maître : Il a été fait comme vous avez, commandé, et il y a encore de la place. Et le maître dit au serviteur : « Va dans les chemins et le long des haies, et force d'entrer afin que ma maison se remplisse[992]. » Remarquez qu'il est dit des premiers qui sont venus : « Amène-les ici, » et non pas : « force ; » cela représentait le commencement de l'Église qui croissait afin d'arriver au point de forcer. Mais il fallait qu'avec ses forces et sa grandeur elle contraignît les hommes au festin du salut éternel ; c'est pourquoi, après les mots où il est dit que les ordres du maître sont exécutés et qu'il y a encore de la place, le maître ajoute : « Va dans les chemins et le long des haies, et force d'entrer. » Si donc vous vous en alliez paisiblement hors de ce festin du salut éternel et de l'unité de la sainte Église, nous vous trouverions comme dans les chemins ; mais, à cause de vos violences répétées contre les nôtres, vous êtes comme rempli d'épines et d'aspérités ; nous vous trouvons comme dans des baies, et nous vous forçons d'entrer[993]. Celui qui est contraint va où il ne veut pas ; mais une fois entré dans la salle du festin, il mange librement. Réprimez donc votre esprit si injuste et si agité pour que vous trouviez un festin salutaire dans la véritable Église du Christ.

LETTRE CLXXIV. (Année 416.)

Saint Augustin, en envoyant à l'évêque de Carthage une copie de ses livres sur la Trinité, qu'il vient d'achever, lui fait comme l'historique de cet ouvrage. Cette lettre a été placée, par ordre de l'évêque d'Hippone, en tête des quinze livres sur la Trinité.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR, A SON CHER ET VÉNÉRABLE FRÈRE, ET SAINT COLLÈGUE DANS LE SACERDOCE, LE PAPE AURÈLE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

J'avais commencé jeune et je finis vieux les livres sur la Trinité qui est le Dieu véritable et souverain. J'avais laissé de côté cet ouvrage après m'être aperçu qu'on me l'avait dérobé avant que je l'eusse achevé, et avant que je l'eusse retouché comme c'était mon intention. Car ce n'est pas un à un que je voulais publier les livres dont cet ouvrage se compose, mais je voulais les publier tous à la fois, parce qu'ils se tiennent. Mon œuvre se trouvant ainsi en bien des mains plus tôt que je n'aurais voulu, il ne m'était plus possible de l'améliorer, et je l'avais interrompue ; je me proposais de m'en plaindre dans quelque écrit, pour que l'on sût que ce n'était pas moi qui avais publié ces, livres, mais qu'ils m'avaient été dérobés avant qu'ils me parussent dignes de voir le jour. Toutefois, poussé par les vives instances de beaucoup de nos frères, et surtout par vos ordres, je me suis mis à terminer, avec l'aide du Seigneur, un si pénible ouvrage. Après les avoir corrigés, non comme j'aurais voulu, mais comme j'ai pu, de peur de les rendre trop différents de ceux qui sont déjà répandus, j'envoie ces livres à votre révérence par un diacre notre cher fils, et je permets à chacun de les ouïr, de les copier et de les lire[994]. Si j'avais pu les revoir entièrement, comme j'en avais l'intention, certainement ils auraient été, tout en gardant le même fond de doctrine, plus développés et plus clairs, autant que comportent de lumière des questions si grandes et si difficiles, et dans la mesure de mon esprit. Il y a des gens qui ont les quatre premiers livres, ou plutôt les cinq sans les commencements, et le douzième livre sans la fin, qui est assez considérable ; mais si cette édition vient à leur connaissance, ils corrigeront tout ce qu'ils ont, s'ils le veulent et le peuvent. Je demande que vous ordonniez que cette lettre soit placée, séparément à la vérité, mais cependant en tête de l'ouvrage. Adieu. Priez pour moi.

LETTRE CLXXV. (Année 416.)

Les doctrines de Pélage et de Célestius sont condamnées par le concile de Carthage au mois de juin 416 ; les Pères du concile informent de leurs décisions le pape Innocent Ier.

AURÈLE, NUMIDIUS, RUSTICIEN, FIDENTIEN, EVAGRE, ANTOINE, PALATIN, ADEODAT, VINCENT, PUBLIEN, THÉASE, TUTUS, PANNONIEN, VICTOR, RESTITUT, RUSTICUS, FORTUNACIEN, un autre RESTITUT, AMPÉLIEN, AMBIVIEN, FÉLIX, DONATIEN, ADÉODAT, OCTAVIEN, SÉROTIN, MAJORIN, POSTHUMIEN, CRISPULE, un autre VICTOR, LEUCIEN, MARIANUS, FRUCTUOSUS, FAUSTINIEN, QUODVULTDÉUS, CANDORIEN, MAXIME, MÉGASE, RUSTICUS, RUFINIEN, PROCULE, SÉVÈRE, THOMAS, JANVIER, OCTAVIEN, PRÉTEXTAT, SIXTE, QUODVULTDÉUS, PENTHADIUS, QUODVULTDÉUS, CYPRIEN, SERVILIEN, PÉLAGIEN, MARCELLUS, VÉNANTIUS, DIDYME, SATURNIN, BYZACÉNUS, GERMAIN, GERMANIEN, INVENTIUS, MAJORIN, INVENTIUS, CANDIDE, CYPRIEN, ÉMILIEN, ROMAIN, AFRICAIN, MARCELLIN ET LES AUTRES ÉVÊQUES QUI ONT ASSISTÉ AU CONCILE DE CARTHAGE, A LEUR TRÈS HONORABLE, TRÈS HEUREUX SEIGNEUR ET SAINT FRÈRE INNOCENT.

1. Pendant que, selon la coutume, nous étions solennellement réunis en concile à Carthage pour traiter de différentes affaires, Orose, notre collègue dans le sacerdoce, nous a remis des lettres de nos saints frères et collègues Héros et Lazare, dont nous joignons ici une copie. La lecture de ces lettres nous a appris que Pélage et Célestius sont convaincus d'être les auteurs d'une erreur criminelle et que nous devons tous anathématiser. C'est pourquoi nous avons cru devoir rechercher ce qui s'est fait à Carthage, pour Célestius, il y a près de cinq ans. Quoique, d'après ce que nous avons vu et ce que votre Sainteté pourra voir elle-même, il y ait eu alors un jugement épiscopal par lequel il semblait que cette grande blessure de l'Église était guérie, nous avons résolu d'un commun accord et quoique depuis ce temps Célestius ait été élevé, dit-on, à la dignité sacerdotale, d'anathématiser les auteurs de cette doctrine, si eux-mêmes ne l'anathématisent publiquement. Si nous n'obtenons pas le retour de ces auteurs, puissions-nous au moins, avec le bruit de notre sentence, ramener ceux qui ont été trompés et préserver ceux qui pourraient l'être encore !

2. Nous avons cru devoir faire connaître cet acte à votre sainte charité, seigneur notre frère, afin que l'autorité du siège apostolique se joigne à nos humbles décisions[995], pour protéger le salut de plusieurs et corriger la perversité de quelques-uns. Ces novateurs, dans leurs discours damnables, ne défendent pas, mais élèvent le libre arbitre jusqu'à un orgueil sacrilège ; ils ne laissent plus de place à la grâce de Dieu par laquelle nous sommes chrétiens et par laquelle aussi notre volonté devient véritablement libre, parce qu'elle est délivrée de la tyrannie des concupiscences charnelles : « Si le Fils vous délivre, dit le Seigneur, alors vraiment vous serez libres[996]. » C'est par la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'on obtient ce secours. Mais eux soutiennent, comme nous l'avons appris de ceux de nos frères qui ont lu leurs ouvrages, que la grâce de Dieu c'est le pouvoir donné par la création à la nature humaine, d'accomplir par sa propre volonté la loi de Dieu, naturelle ou écrite ; ils disent que cette loi écrite fait aussi partie de la grâce de Dieu parce que Dieu l'a donnée pour venir en aide aux hommes[997].

3. Ils ne veulent pas du tout reconnaître cette grâce par laquelle nous sommes chrétiens, et dont l'Apôtre est le prédicateur quand il dit : « Car je me plais dans la loi de Dieu selon l'homme intérieur ; mais je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché, qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur[998]. » En refusant de reconnaître cette grâce, ils n'osent pas l'attaquer ouvertement ; mais font-ils autre chose quand ils ne cessent de persuader aux hommes ani. maux, incapables de connaître ce qui est de l'Esprit de Dieu[999], que la nature humaine suffit pour opérer les œuvres les plus parfaites de justice et accomplir les commandements de Dieu ? Ils ne prennent pas garde à ce qui est écrit : « L'esprit vient en aide à notre infirmité[1000] ; Cela ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde[1001] ; Nous ne sommes qu'un seul corps en Jésus-Christ, et les membres les uns des autres ; nous avons des dons différents selon la grâce qui nous a été donnée[1002]. C'est parla grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n'a pas été stérile en moi, mais j'ai travaillé avec plus de fruit que tous les autres, non pas moi, mais la grâce de Dieu « avec moi ; Grâces soient rendues à Dieu qui nous a donné la victoire par Jésus-Christ Notre-Seigneur[1003] ; Non que nous soyons capables de penser quelque chose comme de nous-mêmes, mais ce que nous pouvons et vient de Dieu[1004] ; Nous portons ce trésor dans des vases de terre, afin qu'on reconnaisse que l'excellence de la vertu vient de Dieu et non pas de nous[1005] ; » ils ne prennent pas garde à une infinité d'autres témoignages que nous pourrions recueillir dans toutes les Écritures, si le temps ne nous manquait. Mais, en vous rappelant les choses que vous annoncez du haut du Siège Apostolique avec une plus grande grâce, nous craignons de manquer de respect envers vous ; si nous le faisons, c'est parce que nous sommes plus faibles, et que, de tous côtés, on nous attaque avec d'autant plus de fréquence et d'audace qu'on nous croit plus appliqués à répandre la parole de Dieu.

4. Si donc, aux yeux de votre sainteté même, Pélage a été avec raison absous dans la réunion épiscopale qu'on dit avoir eu lieu en Orient[1006] ; son erreur cependant et son impiété, déjà beaucoup répandues, doivent aussi être anathématisées par l'autorité du Siège Apostolique. Que votre Sainteté, en effet, avec ses entrailles de pasteur, compatisse à nos alarmes, qu'elle considère combien est pernicieuse et mortelle aux brebis du Christ cette conséquence de la nouvelle doctrine, savoir que nous ne devons pas prier de peur de succomber à la tentation comme le Seigneur l'a enseigné à ses disciples[1007] et l'a marqué dans son oraison[1008] ; ni de peur de défaillir dans notre foi, comme il dit qu'il a prié lui-même pour l'apôtre Pierre[1009]. Si ces choses-là dépendent de la nature et sont au pouvoir de la volonté, qui donc ne voit que c'est inutilement que le Seigneur les a demandées ? Qui ne voit que la prière n'est plus qu'un mensonge, puisqu'on y demande ce qu'on peut obtenir par les forces seules de la nature ? N'est-il pas évident qu'alors le Seigneur Jésus n'a pas dû dire : « Veillez et priez, » mais seulement : « Veillez, pour ne pas succomber à la tentation[1010] ? » N'est-il pas évident qu'alors il n'a pas dû dire au bienheureux Pierre, le premier des apôtres : « J'ai prié pour toi, » mais : Je t'avertis, je te commande ou je t'ordonne de ne pas laisser défaillir ta foi ?

5. La doctrine que nous vous signalons est aussi en contradiction avec nos bénédictions ; car ce serait inutilement que nous prierions le Seigneur pour nos peuples afin que, par une droite et pieuse vie, ils se rendent agréables à lui, et que deviendraient ces paroles de l'Apôtre : « Je fléchis les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui toute paternité découle dans le ciel et sur la terre « afin que, selon les richesses de sa gloire, il affermisse votre vertu par son Esprit[1011] ? » Si donc, bénissant nos peuples, nous venons à demander à Dieu d'affermir leur vertu par son Esprit, nous aurons contre nous les partisans de cette doctrine ; ils diront que c'est nier le libre arbitre que de demander à Dieu ce qui est en notre pouvoir. « Car, disent-ils, si nous voulons être affermis dans la vertu, nous le pouvons avec les propres forces de la nature, que nous n'avons pas maintenant, mais que nous avons reçues quand nous avons été créés. »

6. Ils nient encore que, pour parvenir au salut que nous a mérité le Christ notre Sauveur, les enfants doivent être baptisés ; ils les laissent tomber ainsi dans la mort éternelle, tout en promettant que, sans le baptême, ils obtiendront l'éternelle vie ; ils prétendent qu'on ne doit pas leur appliquer ce que le Seigneur a dit : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui périssait[1012] ; » « parce que, ajoutent-ils, ces enfants n'ont pas péri, et qu'il n'y a rien en eux qui ait besoin d'être sauvé et racheté à un si grand prix ; il n'y a rien de corrompu en eux, rien qui soit retenu captif sous le pouvoir du démon, et le sang répandu pour la rémission des péchés n'a pas coulé pour eux[1013]. » Célestius a reconnu à Carthage que le baptême du Christ procurait la rédemption des enfants même, mais beaucoup de ceux qui sont ou qui ont été les disciples des deux novateurs ne cessent de reproduire ces fausses assertions par lesquelles, autant qu'ils le peuvent, ils sapent les fondements de la foi chrétienne. Aussi lors même que Pélage et Célestius se seraient amendés ou diraient qu'ils n'ont jamais rien soutenu de pareil et désavoueraient tout écrit qu'on leur attribuerait (et l'on ne saurait ici les convaincre de mensonge), il ne s'ensuivrait pas moins que quiconque enseigne et affirme que les forces purement humaines suffisent pour éviter les péchés et pratiquer les commandements de Dieu et se trouve ainsi l'ennemi de la grâce de Dieu, si évidemment établie par les prières des saints ; et que quiconque nie que les enfants sont délivrés et obtiennent le salut éternel par le baptême du Christ, doit être anathème. Quand Votre Sainteté aura vu les actes épiscopaux qu'on dit avoir été faits en Orient dans la même cause, nous ne doutons pas qu'elle ne condamne les autres erreurs reprochées à ces novateurs, de manière à nous réjouir tous dans la miséricorde de Dieu. Priez pour nous, bienheureux seigneur pape.

LETTRE CLXXVI. (Année 416.)

Au mois de septembre 416, les évêques catholiques de la province de Numidie, réunis à Milève, appellent de leur coté l'attention du pape Innocent sur les erreurs des pélagiens ; voici la lettre collective qu'ils adressent au souverain pontife ; elle fut rédigée par saint Augustin.

SILVAIN, VALENTIN, AURÈLE, DONAT, RESTITUT, LUCIEN, ALYPE, AUGUSTIN, PLACENCE, SÉVÈRE, FORTUNAT, PRÉSIDIUS, NOVAT, SÉCUNDUS, MAURENTIUS, LÉON, FAUSTINIEN, CRESCONIUS, MALCUS, LITTORIUS, FORTUNAT, DONAT, PONTICANUS, SATURNIN, CHRISTONIUS, HONORÉ, LUCIUS, ADÉODAT, PROCESSUS, CRESCONIUS, SÉCUNDUS, FÉLIX, ASIATICUS, RUFINIEN, FAUSTIN, SERVUS, TÉRENCE, CRESCONIUS, SPÉRANTIUS, QUADRAT, LUCILLUS, SABIN, FAUSTIN, CRESCONIUS, VICTOR, GIGNANTIUS, POSSIDONIEN, ANTONIN, INNOCENT, PRÉSIDIUS, CRESCENCE, FÉLIX, ANTOINE, VICTOR, HONORÉ, DONAT, PIERRE, PRÉSIDIUS, CRESCONIUS, LAMPADE, DAUPHIN, DU CONCILE DE MILÈVE, AU BIENHEUREUX SEIGNEUR, AU VÉNÉRABLE ET HONORABLE PAPE EN JÉSUS-CHRIST, INNOCENT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Par une faveur singulière de sa grâce, le Seigneur vous a placé sur le Siège Apostolique, et vous a rendu tel que, loin de craindre que votre Grandeur puisse accueillir avec négligence ou ennui nos pensées pour l'Église, nous nous regarderions comme coupables de négligence si nous venions à nous taire ; daignez donc porter votre attention de pasteur sur les grands dangers des membres infirmes du Christ.

2. Une nouvelle et très dangereuse hérésie, celle des ennemis de la grâce du Christ, essaye de s'élever ; leur impiété s'efforce de nous enlever l'oraison dominicale. Le Seigneur nous a appris à dire : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » et eux soutiennent que l'homme, dans cette vie, du moment qu'il connait les commandements de Dieu, peut parvenir à une grande perfection de justice, par le seul libre arbitre de la volonté, sans le secours de la grâce du Sauveur, de façon qu'il n'a pas besoin de dire : « Pardonnez-nous nos offenses. » Ces paroles : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation[1014], » ils ne les entendent pas comme une obligation d'implorer le secours d'en haut pour ne pas tomber dans le péché lorsqu'on est tenté ; cette fuite du péché est, selon eux, en notre pouvoir, et il suffit pour cela de notre volonté. C'est donc en vain que l'Apôtre aurait dit : « Cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu[1015] ; » et encore : « Dieu est fidèle et ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces ; mais il vous fera profiter de la tentation afin que vous puissiez persévérer[1016]. » Si la fuite du mal est tout entière au pouvoir de l'homme, c'est en vain que le Seigneur aurait dit à l'apôtre Pierre : « J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas[1017] ; » et à tous ses disciples : « Veillez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation[1018]. » Ils prétendent aussi, par une présomption coupable, que les petits enfants obtiennent la vie éternelle sans qu'aucun sacrement de la grâce chrétienne les régénère, anéantissant ainsi ces paroles de l'Apôtre : « Le péché est entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, et la mort a passé à tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché[1019] ; » et ailleurs : « De même que tous meurent en « Adam, de même tous seront vivifiés dans le Christ[1020]. »

3. Sans parler ici d'autres assertions de leur part contraires aux saintes Écritures, quels cœurs chrétiens pourraient souffrir ces deux points par lesquels ils s'efforcent de détruire la foi chrétienne, savoir : qu'il ne faut pas prier Dieu de nous aider contre le mal du péché et pour opérer la justice, et que le sacrement de la grâce chrétienne est inutile aux enfants pour acquérir la vie éternelle ? Ceci suffit à votre cœur d'apôtre, et il n'est pas besoin de discours pour insister sur l'impiété de pareilles doctrines ; elles vous émeuvent sans nul doute ; et vous ne pouvez pas manquer d'y porter remède, de peur qu'elles ne se répandent davantage et qu'elles ne souillent ou plutôt ne tuent l'âme de plusieurs, en les éloignant de la grâce du christ.

4. Pélage et Célestius passent pour les auteurs de cette pernicieuse erreur ; nous aimerions mieux les guérir dans l'Église, si c'est possible, que de les en retrancher en désespérant de leur salut. On dit que Célestius a même été élevé au sacerdoce en Asie ; nous ne parlons pas de ce qui s'est fait à son égard il y a peu d'années ; l'Église de Carthage est mieux en mesure d'en instruire votre Sainteté. Si nous en croyons les lettres de quelques-uns de nos frères, Pélage est établi à Jérusalem, non sans chercher à séduire des âmes : cependant il en est beaucoup plus qui, après avoir examiné sa doctrine avec plus de soins, défendent contre lui la grâce du Christ et la foi catholique ; parmi eux se distingue votre saint fils, notre frère et collègue Jérôme.

5. Mais nous croyons qu'à l'aide de la miséricorde du Seigneur notre Dieu que nous conjurons de voles diriger quand vous le consultez et de vous exaucer quand vous le priez, les fauteurs de ces perverses et dangereuses doctrines se rendront plus aisément à l'autorité de votre Sainteté soutenue par l'autorité des saintes Écritures : nous aurions ainsi à nous réjouir de leur retour et non pas à nous affliger de leur perte. Mais quelque parti qu'ils prennent, votre Sainteté voit bien qu'il importe de pourvoir promptement au salut de ceux qu'ils peuvent faire tomber en grand nombre dans leurs piéges, si on se tait. Nous écrivons ceci à votre Sainteté ; du concile de Numidie, à l'exemple de nos collègues de l'Église et de la province de Carthage qui, d'après ce que nous avons su, se sont adressés au Siège apostolique occupé par votre Béatitude avec tant d'éclat.

Et d'une autre main : Souvenez-vous de nous, croissez dans la grâce de Dieu, bienheureux et vénérable Seigneur et saint Père si digne d'être honoré en Jésus-Christ.

LETTRE CLXXVII. (Année 416.)

Cinq évêques d'Afrique signalent au pape Innocent les erreurs du pélagianisme, et c'est saint Augustin qui parle ; on remarquera avec quelle respectueuse soumission ces évêques du Ve siècle s'adressent au Saint-Siège. La primauté du Pape n'est donc pas une invention moderne.

AURÈLE, ALYPE, AUGUSTIN, ÉVODE ET POSSIDIUS A LEUR BIENHEUREUX SEIGNEUR ET TRÈS HONORABLE FRÈRE LE PAPE INNOCENT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Nous avons envoyé à votre Sainteté, des deux conciles de la province de Carthage et de la province de Numidie, des lettres signées d'un grand nombre d'évêques contre les ennemis de la grâce du Christ qui se confient dans leur propre vertu et semblent dire à notre Créateur : Vous nous avez faits hommes, mais nous-mêmes nous nous sommes faits justes. Ils proclament la nature humaine trop libre pour chercher le libérateur ; ils la croient tellement sauvée que le Sauveur leur parait inutile. Ils la jugent si forte avec ce qu'elle a reçu à l'origine de sa création, qu'elle peut, par son libre arbitre et sans aucun secours de la grâce de son Créateur, dompter et éteindre toutes les passions et triompher des tentations. Plusieurs d'entre eux s'élèvent contre nous et disent à notre âme : « Il n'y a pas de salut pour elle en son Dieu[1021]. »C'est pourquoi la famille du Christ qui dit : « Quand je suis faible, c'est alors que je suis forte[1022] ; » et à qui le Seigneur répond : « Je suis ton salut[1023], » a le cœur en suspens et attend avec crainte et tremblement le secours de Dieu par votre charité.

2. D'après ce que nous avons appris, on trouve à Rome, où cet homme[1024] a longtemps vécu, des gens qui, par divers motifs, lui sont favorables : les uns parce qu'il est parvenu à leur persuader ses propres sentiments, les autres parce qu'ils ne croient pas que cette doctrine soit la sienne, et citent à sa décharge les actes ecclésiastiques faits en Orient où maintenant il habite. Mais si des évêques en Orient l'ont proclamé catholique, c'est qu'il a déclaré reconnaître la grâce de Dieu et qu'il n'a pas nié le secours de cette grâce, tout en disant que l'homme peut vivre avec justice par son travail et sa volonté. D'après ces mots, des évêques catholiques n'ont pas pu entendre une autre grâce de Dieu que celle qu'ils ont coutume de voir dans les saintes Écritures et de prêcher aux peuples : celle dont l'Apôtre dit : « Je ne rends pas inutile la grâce de Dieu ; car si la justice vient de la loi, c'est donc pour rien que le Christ est mort[1025] ; » certainement celle qui nous justifie de l'iniquité et nous guérit de l'infirmité, non pas celle par laquelle nous sommes créés avec une volonté qui nous est propre. Car si les évêques d'Orient avaient compris que Pélage eût en vue la grâce qui nous est commune avec les impies, hommes comme nous, et qu'il eût nié celle par laquelle nous sommes chrétiens et enfants de Dieu, quel prêtre catholique se serait résigné, nous ne disons pas à l'écouter, mais même à l'avoir devant les yeux ? C'est pourquoi il n'y a aucun reproche à adresser aux juges ; ils ont compris la grâce comme l'Église la comprend, ne sachant pas ce que ces gens-là mettent dans leurs livres ou répètent dans leurs entretiens.

3. Il ne s'agit pas seulement de Pélage qui, peut-être, s'est amendé, et plaise à Dieu que cela soit ! il s'agit de beaucoup d'autres dont les discours entraînent et enchaînent en quelque sorte les âmes faibles et ignorantes et fatiguent celles qui demeurent fermes dans la foi tout en est plein. Il faut ou que votre Sainteté mande Pélage à Rome, l'interroge avec soin sur ce qu'il appelle la grâce, lui demande de quelle grâce les hommes ont besoin pour ne pas pécher et bien vivre, ou bien que votre Sainteté traite cela avec lui par lettres : s'il répond sur la grâce conformément à la doctrine de l'Église et à la vérité apostolique, alors on l'absoudra sans scrupule et sans équivoque, alors on devra se réjouir de sa justification.

4. S'il se bornait à dire que la grâce est le libre arbitre, ou la rémission des péchés, ou bien la loi elle-même, ce ne serait pas reconnaître ce qui nous aide à vaincre les passions et les tentations, ce que nous confère l'Esprit-Saint abondamment répandu sur nous[1026], par celui qui est monté au ciel, et « ayant fait de la captivité sa captive, » distribue aux hommes ses dons[1027]. Aussi nous prions afin de pouvoir triompher de la tentation et afin que l'Esprit de Dieu, dont nous avons reçu le gage[1028], soutienne notre faiblesse[1029]. Mais celui qui prie et dit : « Ne nous induisez pas en tentation, » ne prie pas ainsi pour être homme, puisqu'il l'est par sa nature ; ni pour avoir le libre arbitre qu'il a déjà reçu quand cette nature elle-même a été créée ; il ne demande pas non plus la rémission des péchés, car il a dit précédemment : « Pardonnez-nous nos offenses[1030] ; » il ne prie pas enfin pour recevoir la loi, mais pour qu'il puisse l'accomplir. Car s'il est induit en tentation, c'est-à-dire s'il succombe, il commet un péché, ce qui est contre la loi. Il prie donc pour ne pas pécher, c'est-à-dire pour ne rien faire de mal ; c'est ce que l'apôtre saint Paul demande pour les Corinthiens lorsqu'il dit : « Mais nous prions le Seigneur pour que vous ne fassiez rien de mal[1031]. » D'où il résulte clairement que, pour ne pas pécher, c'est-à-dire pour ne pas mal faire, quoique, sans aucun doute, nous ayons le libre arbitre, son pouvoir ne suffit pas, et que notre faiblesse a besoin d'être aidée. La prière elle-même est donc la preuve la plus évidente de la grâce ; que Pélage la reconnaisse, et nous nous réjouirons de le voir orthodoxe ou amendé.

5. Il faut distinguer la loi et la grâce. La loi ordonne, la grâce nous vient en aide. La loi n'ordonnerait pas si la volonté n'existait pas ; la grâce n'aiderait pas si la volonté suffisait. II nous est commandé d'avoir l'intelligence lorsqu'il est dit : « Ne soyez pas comme le cheval et le mulet qui n'ont pas l'intelligence[1032] ; » et pourtant nous prions pour comprendre : « Donnez-moi l'intelligence pour que j'apprenne vos commandements[1033]. » Il nous est prescrit d'avoir la sagesse : « Insensés, soyez sages[1034] ; » et cependant on prie pour l'obtenir : « Si quelqu'un de vous a besoin de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne à tous abondamment et sans reproche, et elle lui sera donnée[1035]. » Il nous est prescrit d'avoir la continence : « Que vos reins soient ceints[1036] ; » et cependant nous prions pour l'obtenir.

« Lorsque je sus que personne ne peut être continent si Dieu ne lui en fait la grâce, et cela même était de la sagesse de savoir de qui venait ce don, j'allai au Seigneur, et je le priai[1037]. » Enfin, et ce serait trop long de tout dire, il nous est prescrit de ne pas faire le mal : « Évitez le mal, » et cependant on prie pour l'éviter : « Nous prions le Seigneur pour que vous ne fassiez rien de mal. » Il nous est prescrit de faire le bien : « Évitez le mal et faites le bien[1038] ; » et cependant on prie pour faire le bien : « Nous ne cessons pas de prier « et de demander pour vous, » et, entre autres choses que l'Apôtre demande pour eux, il marque celle-ci : « Afin que vous marchiez d'une manière digne de Dieu, vous efforçant de lui plaire en toute chose, en toute oeuvre et en tout bon discours[1039]. » De même que nous reconnaissons la volonté quand ces choses sont ordonnées, qu'ainsi Pélage reconnaisse la grâce, quand il nous est prescrit de les demander.

6. Nous envoyons à votre Révérence un livre donné par de jeunes serviteurs de Dieu, pieux et de noble naissance, dont nous vous dirons les noms ; l'un s'appelle Timase, l'autre Jacques ; nous avons appris et vous nous permettrez de vous dire qu'ils ont abandonné leurs espérances de ce monde d'après les exhortations de Pélage lui-même, et que maintenant ils servent Dieu dans la continence. Après avoir été, par l'inspiration de Dieu et un peu par nos soins, tirés de l'erreur de leur maître, ils ont envoyé ce livre, disant qu'il est de Pélage et demandant qu'il y soit répondu. Ce qui a été fait. L'écrit leur a été adressé[1040], ils ont répondu en remerciant[1041]. Nous vous envoyons et le livre et la réponse, et, pour vous épargner des fatigues, nous avons indiqué les endroits que nous vous prions de vouloir bien remarquer : ce sont ceux où, pressé de s'expliquer sur la grâce de Dieu, Pélage répond qu'elle n'est autre chose que la nature dans laquelle Dieu nous a créés.

7. S'il nie que ce livre soit de lui ou que ces endroits du livre lui appartiennent, nous n'avons pas à discuter là-dessus ; qu'il les anathématise, et qu'il reconnaisse ouvertement la grâce telle que l'enseigne la doctrine chrétienne, et qui est proprement la grâce chrétienne : elle n'est pas la nature, mais la grâce par laquelle la nature est sauvée ; elle n'aide pas la nature par un enseignement qui retentisse aux oreilles ou par quelque secours visible, à la façon de celui qui plante et qui arrose extérieurement ; mais elle l'assiste par le secours du Saint-Esprit et par une miséricorde cachée, comme fait ce Dieu qui donne l'accroissement[1042]. Il est permis d'appeler une grâce de Dieu le bienfait de notre création, ce bienfait par lequel nous sommes quelque chose, non pas seulement quelque chose comme un cadavre qui ne vit pas, comme un arbre qui ne sent pas ou une bête qui ne comprend pas, mais des hommes avec l'être, la vie, le sentiment et l'intelligence ; nous pouvons remercier Dieu d'un si grand bien, et l'appeler une grâce parce qu'il nous a été accordé par une bonté gratuite de Dieu et non pas en considération de bonnes œuvres antérieures ; toutefois il est une autre grâce par laquelle nous sommes prédestinés, justifiés, glorifiés, et par laquelle nous pouvons dire : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous[1043] ! »

8. Voilà de quelle grâce il s'agissait, quand ceux que blessait et troublait Pélage lui reprochaient de l'attaquer en soutenant que les forces humaines par le libre arbitre suffisent non seulement pour l'accomplissement mais pour l'accomplissement parfait de la loi divine. C'est ce que l'Apôtre appelle avec raison la grâce, car elle nous sauve et nous justifie par la foi en Jésus-Christ. C'est d'elle qu'il est écrit : « Je ne rends pas inutile la grâce de Dieu. Car si la justice vient de la loi, c'est donc pour rien que le Christ est mort[1044] ; » d'elle encore il est écrit : « Vous qui voulez être justifiés par la loi, vous n'appartenez plus à Jésus-Christ ; vous êtes déchus de la grâce[1045] ; » et ailleurs : « Si c'est par la grâce qu'on est sauvé, ce n'est donc pas par les œuvres ; autrement la grâce n'est plus grâce[1046] ; » et dans un autre endroit « Or, la récompense qu'on donne à quelqu'un » pour ses œuvres ne lui est pas imputée » comme une grâce, mais comme une dette. Il n'en est pas ainsi de celui qui ne fait rien et croit seulement en celui qui justifie le pécheur ; sa foi lui est imputée à justice[1047]. » Je passe d'autres témoignages dont vous pouvez mieux vous souvenir que nous, que vous pouvez mieux comprendre et expliquer avec plus d'autorité. On peut ne pas donner à tort le nom de grâce au bienfait par lequel nous sommes des hommes ; mais je serais étonné qu'elle fût ainsi appelée dans les livres canoniques des prophètes, des évangélistes et des apôtres.

9. Lorsqu'on demanda à Pelage de cesser d'attaquer cette grâce si bien connue des chrétiens fidèles et catholiques, pourquoi, dans son livre, se plaçant lui-même en face de ce reproche, ne répond-il autre chose pour sa justification, sinon que la nature de l'homme créé porte en elle-même la grâce du Créateur ; et qu'ainsi le libre arbitre peut avec le secours de la grâce divine accomplir sans péché les œuvres de justice, puisque Dieu a donné cette puissance à l'homme par les seules forces de sa nature ? On lui répond : « Le scandale de la croix est donc anéanti[1048] ; le Christ est donc mort pour rien. » Car s'il n'était pas mort pour nos péchés, ressuscité pour notre justification[1049], monté au ciel, et si, faisant de la captivité sa captive, il n'avait distribué ses dons aux hommes, est-ce que cette puissance de la nature humaine dont parle Pélage ne subsisterait pas de la même manière ?

10. Peut-être la loi de Dieu manquait-elle, et c'est pour cela que le Christ serait mort 1 Mais elle existait déjà cette loi sainte, juste et bonne[1050] ; déjà il avait été dit : « Tu ne convoiteras pas[1051] ; » déjà avait été donné ce commandement qui comprend toute la loi : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même[1052]. » Et parce que si on n'aime pas Dieu on ne s'aime pas soi-même, le Seigneur a dit que ces deux commandements renfermaient toute la loi et les prophètes[1053] : ces deux préceptes étaient déjà donnés aux hommes. Est-ce qu'une récompense éternelle n'était pas encore promise à la justice ? Il ne le dit pas celui qui, dans ses livres, soutient que le royaume des cieux est promis même dans l'Ancien Testament[1054]. Si donc la nature était capable, avec le libre arbitre, d'accomplir et de parfaitement accomplir les œuvres de justice, comme il y avait déjà une prescription sainte, juste et bonne de la loi de Dieu et déjà la promesse d'une éternelle récompense ; c'est donc pour rien que le Christ est mort !

11. La justice ne vient donc pas de la loi ni de la puissance de la nature, mais de la foi et du don de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, seul médiateur entre Dieu et les hommes[1055] : si, dans la plénitude des temps, il n'était pas mort pour nos péchés et n'était pas ressuscité pour notre justification, la foi des anciens et la nôtre seraient anéanties. Mais ôtez la foi, que reste-t-il de justice à l'homme, puisque « le juste vit de la foi ? » Que[1056] la mort est entrée dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et qu'ainsi la mort a passé à tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché[1057], nul assurément n'a été ou n'est délivré par sa puissance propre du corps de cette mort où deux lois se combattent ; perdue, notre nature avait besoin d'un Rédempteur ; blessée, elle avait besoin d'un Sauveur : c'est la grâce de Dieu qui guérit par la foi dans un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme[1058] ; comme il était Dieu, il a fait l'homme ; et, sans cesser d'être Dieu, il s'est fait homme pour refaire ce qu'il avait fait.

12. Mais je crois que Pélage ne sait pas que la foi du Christ, révélée plus tard, avait été, sous le voile des figures, la foi de nos pères ; c'est par cette foi et par la grâce de Dieu qu'ont pu être sauvés, à toutes les époques du genre humain, ceux qui ont pu l'être : cela a été fait par un secret jugement de Dieu, et ce jugement n'est pas répréhensible. De là vient que l'Apôtre a dit : « Mais ayant un même esprit de foi, le même esprit que nos pères, » selon « qu'il est écrit : j'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; nous croyons aussi, et c'est pour cela que nous parlons[1059]. » De là vient que le Médiateur lui-même a dit : « Abraham votre père a désiré voir mon jour ; il l'a vu, et il a été ravi[1060]. » De là vient que Melchisédech, en offrant le pain et le vin sur la table du Seigneur, sut qu'il figurait le sacerdoce éternel de Jésus-Christ[1061].

13. Mais la loi écrite fut donnée ; l'Apôtre enseigne qu'elle vint dans le monde pour donner lieu à l'abondance du péché, et voici ce qu'il en dit : « Si c'est par la loi que l'héritage

est donné, ce n'est donc plus en vertu de la promesse ; or, c'est par la promesse que Dieu l'a donnée à Abraham. Pourquoi donc la loi ? » Elle a été établie pour les transgressions, « jusqu'à l'avènement de celui qui devait naître et pour qui la promesse a été faite, et remise par les anges dans la main d'un médiateur. Or un médiateur ne l'est pas pour un seul, et Dieu est seul. La loi est-elle donc contre les promesses de Dieu ? Nullement ; car si la loi qui a été donnée avait pu vivifier, il serait vrai de dire que la justice viendrait de la loi. Mais l'Écriture a tout renfermé sous le péché, afin que ce fût par la foi en Jésus-Christ que les promesses divines s'accomplissent au profit de ceux qui croiraient[1062]. » Ces paroles ne montrent-elles pas assez que c'est par la loi que l'on connaît le péché et qu'il s'accroît par la prévarication ; « car là où la loi n'est point, il n'y a pas prévarication[1063] ? » Pour que le péché ne triomphât pas, il fallait donc recourir à la grâce divine qui est dans les promesses ; et c'est ainsi que la loi n'était pas contre les promesses de Dieu. Car si par elle on connaît le péché et si l'abondance du péché vient de la prévarication, c'est afin que, pour la délivrance, on cherche les divines promesses, c'est-à-dire la grâce de Dieu, et afin que dans l'homme commence la justice, non la sienne mais celle de Dieu, qui est un don de Dieu.

14. Il y a donc maintenant des hommes qui, « ignorant la justice de Dieu, » comme il a été dit des Juifs, « et voulant établir leur propre justice, ne se sont pas soumis à la justice de Dieu[1064]. » Ils pensent être justifiés parla loi, regardant comme suffisant, pour l'accomplir, le libre arbitre, c'est-à-dire leur propre justice tirée de la nature humaine, et non pas celle qui est un don de la grâce divine, ce qui fait qu'on l'appelle la justice de Dieu. De là ces paroles de l'Apôtre : « Par la loi on connaît le péché. Mais maintenant la justice de Dieu sans la loi s'est manifestée, attestée par la loi et les prophètes[1065]. » Elle s'est manifestée, dit saint Paul ; elle existait donc, mais comme la rosée accordée à Gédéon, d'abord qui était cachée dans la toison,. maintenant on la voit sur l'aire[1066]. Ainsi la loi sans la grâce n'aurait pas pu être la mort du péché, mais aurait été sa force, car il a été dit que « le péché est l'aiguillon de la mort et que la force du péché c'est la loi[1067] ? » De même que plusieurs, pour se dérober à l'empire du péché, recourent à la grâce maintenant étendue comme sur l'aire, ainsi quelques-uns en petit nombre y avaient recours alors qu'elle était cachée comme dans la toison. Cette dispensation selon les temps se rapporte à la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, dont il a été dit : « Combien ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles[1068] ».

15. C'est pourquoi si, avant le temps de la loi et au temps même de la loi, nos pères, vivant de la foi, ont été justifiés, non point par la puissance d'une nature faible, pauvre, corrompue, vendue au péché ; mais par la grâce de Dieu et la foi, il en est de même aujourd'hui ; cette grâce qui se trouve pleinement révélée, nous justifie. Il faut donc que Pélage anathématise ces écrits où il parle contre la grâce, sinon par désobéissance, au moins par ignorance, soutenant que les forces de la nature suffisent pour ne pas pécher et accomplir la loi. S'il nie que ces écrits soient de lui ou s'il prétend que certains endroits sont l’œuvre menteuse de ses ennemis, qu'il les anathématise cependant et les condamne sur vos paternelles exhortations et devant votre autorité.

S'il le veut donc, qu'il apprenne à ôter un scandale pesant pour lui et dangereux pour l'Église ; ceux qui l'écoutent et qui l'aiment si mal ne cessent d'étendre ce scandale de toutes parts. Du moment qu'ils verraient le livre qu'ils croient ou qu'ils savent être de Pélage, anathématisé et condamné non seulement par l'autorité des évêques catholiques, surtout par l'autorité de votre sainteté, qui, nous n'en doutons pas, est pour lui, d'un plus grand poids, mais encore par Pélage lui-même, ils n'oseraient plus assurément troubler les cœurs fidèles et simples en parlant contre la grâce de Dieu, manifestée par la passion et la résurrection du Christ ; à l'aide de la miséricorde du Seigneur, vos prières brûlantes de charité et de piété s'unissant aux nôtres, ils ne mettraient plus leur confiance dans leur propre vertu, mais dans la grâce divine, pour devenir justes et saints dans cette vie en attendant le bonheur dans l'éternité. Pélage avait envoyé à l'un de nous, par un diacre d'Orient, originaire d'Hippone, des pièces à l'appui de sa justification ; notre collègue lui a répondu, et nous avons cru devoir adresser à votre béatitude cette réponse, aimant mieux vous demander de vouloir bien la transmettre vous-même à Pélage ; il pourra ainsi ne pas dédaigner de lire cette lettre, en considération de celui qui la lui aura envoyée bien plus que de celui qui l'a écrite.

16. Il paraîtrait plus supportable de laisser dire ceux qui prétendent que l'homme peut vivre sans péché et garder aisément les commandements de Dieu, avec le secours de la grâce, révélée et donnée par l'incarnation du Fils de Dieu ; on peut cependant se demander où et quand donc il arrive que nous soyons ainsi tout à fait sans péché : est-ce dans cette vie, au milieu de la continuelle révolte de la chair contre l'esprit[1069] ? ou bien sera-ce dans l'autre vie « où s'accomplira cette parole : O mort ! où est ta victoire ? Où est, ô mort ton aiguillon ? Car le péché est l'aiguillon de la mort[1070]. » Cette question doit être d'autant plus attentivement examinée, que d'autres ont pensé et écrit que l'homme peut être sans péché, même dans cette vie, non pas depuis sa naissance, mais depuis qu'il a passé du péché à la justice et d'une mauvaise vie à une bonne. C'est ainsi qu'ils ont compris ce qui est écrit de Zacharie et d'Élisabeth, savoir « qu'ils marchaient sans reproche dans tous les commandements du Seigneur[1071]. » Ils ont cru que ces mots « sans reproche » voulaient dire sans péché, reconnaissant toutefois, et cela se voit en d'autres endroits de leurs ouvrages, reconnaissant pieusement le secours de la grâce de Notre-Seigneur, non point par l'esprit naturel de l'homme, mais par l'Esprit souverain de Dieu[1072]. Ils ne paraissent pas avoir fait assez attention que Zacharie était prêtre ; or, la loi de Dieu imposait à tous les prêtres l'obligation d'offrir le sacrifice d'abord pour leurs péchés, ensuite pour les péchés du peuple. De même donc que le sacrifice de la prière nous prouve bien que nous ne sommes pas sans péché, puisque le Seigneur nous commande de dire . « Pardonnez-nous nos offenses, » de même les sacrifices des victimes prouvaient aux prêtres qu'ils n'étaient pas sans péché, puisqu'il leur était prescrit de les offrir pour leurs péchés.

17. S'il est vrai que nous devions à la grâce du Sauveur de nous avancer en cette vie par la diminution de la cupidité et l'accroissement de la charité, et de devenir parfaits dans l'autre vie par l'extinction de la cupidité et la consommation de la charité, ces paroles de saint Jean : « Celui qui est né de Dieu ne pèche point[1073], » s'entendent de la charité elle-même, qui seule ne pèche pas. Car nous naissons de Dieu par la charité qui doit s'accroître et s'achever, et non par la cupidité qui doit diminuer et s'éteindre : tant qu'elle est dans nos membres, elle est en opposition avec la loi de l'esprit ; mais celui qui né de Dieu n'obéit point à ses mauvais désirs et ne livre point ses membres au péché comme des armes d'iniquité, peut dire : « Ce n'est pas moi qui fais cela, c'est le péché qui habite en moi[1074]. »

18. Mais de quelque manière que cette question soit résolue, comme c'est par le secours de la grâce et de l'Esprit ;de Dieu qu'on suppose qu'il est possible d'être sans péché dans cette vie, il y a quelque chose d'excusable à se tromper en cela. Il ne se trouve personne ici-bas sans péché, mais nous devons faire effort pour arriver à cet état de perfection, et nous devons le demander. Ce n'est pas une impiété diabolique, mais une erreur humaine d'affirmer ce qui doit être l'objet de nos vœux et de nos efforts, lors même qu'on ne saurait montrer un exemple de ce qu'on affirme : on croit possible ce qu'il est assurément louable de vouloir. Il nous suffit que nul fidèle ne se rencontre dans l'Église de Dieu, à quelque degré de perfection qu'il soit monté, qui ose regarder comme ne lui étant pas nécessaire ces paroles de l'oraison dominicale : « Pardonnez-nous nos offenses, » et qui se dise sans péché : il se tromperait lui-même et la vérité ne serait plus en lui[1075], quoiqu'il vécût saris plainte. Donner un sujet de reproche ce n'est pas une de ces fautes ordinaires à la faiblesse humaine, c'est un péché grave.

19. Pour les autres reproches adressés à Pélage, votre béatitude en jugera d'après la manière dont vous verrez dans les Actes qu'il s'est défendu. La bonté si douce de votre cœur nous pardonnera d'écrire à votre sainteté une lettre plus longue peut-être qu'elle n'aurait voulu. Nous n'avons pas songé à accroître l'abondance des flots de votre savoir avec un aussi petit ruisseau que le nôtre ; mais dans cette grande épreuve du temps où nous sommes (et puisse nous en délivrer Celui à qui nous demandons de ne pas nous laisser succomber à la tentation !) nous avons voulu savoir si notre goutte d'eau provient de la même source que votre fleuve : nous avons recherché votre approbation, et nous souhaitons une réponse qui nous console en nous unissant dans la participation de la même grâce.

LETTRE CLXXVIII. (Année 416.)

Le personnage de nom d'Hilaire, à qui cette lettre est adressée, était évidemment évêque ; ce n'est donc pas Hilaire d'Arles, puisque celui-ci ne fut élevé à l'épiscopat qu'en 428 ; c'est probablement l'évêque de Narbonne ;vous n'avons pas besoin d'ajouter qu'il n'a rien de commun avec Hilaire de Syracuse dont nous avons reproduit une lettre sous la date de 414 ; celui-ci, qui, du reste, était laïque, avait entendu parler des erreurs des pélagiens, puisqu'il en informa l'évêque d'Hippone, et la lettre qu'on va lire est adressée à quelqu'un que saint Augustin suppose ne rien savoir de l'hérésie nouvelle.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR ET VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE HILAIRE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Notre honorable fils Pallade, en s'éloignant de notre rivage, m'a fait une demande qui est plutôt une grâce : il désire que je le recommande à votre Bonté et je me recommande moi-même à vos prières, bienheureux seigneur et frère vénérable dans la charité du Christ. J'espère que votre sainteté fera ce que (469) nous lui demandons tous les deux. Je sais que vous nous aimez comme nous vous aimons, et le porteur de cette lettre vous apprendra où en sont les choses autour de nous. Toutefois je dirai en peu de mots ce qui est le plus important. Une nouvelle hérésie, ennemie de la grâce du Christ, s'efforce de s'élever contre son Église ; mais elle ne s'en est pas encore ouvertement séparée. Il s'agit de gens qui osent attribuer une grande puissance à la faiblesse humaine ; selon eux, la grâce de Dieu, c'est notre création avec le libre arbitre et la possibilité de ne pas pécher, c'est la connaissance de la loi que Dieu nous ordonne de suivre ; et ils prétendent que, pour garder et accomplir les commandements, nous n'avons besoin d'aucun secours divin. Ils conviennent de la nécessité de la rémission des péchés, parce que nous ne pouvons pas faire que ce qu'il y a eu de mal dans notre passé soit non avenu ; mais ils soutiennent que, pour éviter le péché dans l'avenir et triompher des tentations, la volonté et les forces humaines suffisent sans le secours de la grâce de Dieu, et que les petits enfants n'ont pas besoin que la grâce du Sauveur les sauve par le baptême, parce qu'aucune tache originelle ne leur fait encourir la damnation.

2. Votre Révérence voit avec nous combien de telles doctrines sont ennemies de la grâce de Dieu accordée au genre humain par Jésus-Christ Notre-Seigneur, et de quelle manière elles atteignent les fondements de toute la foi chrétienne. Nous, avons dû vous en parler, afin que votre sollicitude pastorale prenne garde à ces novateurs que nous aimerions mieux voir guéris dans l'Église que de les en voir retranchés. Déjà même quand j'écrivais ceci, nous savions qu'un décret prononcé contre eux par un concile tenu à Carthage a été transmis avec une lettre au saint et vénérable pape Innocent, et nous avons également écrit du concile de Numidie au même Siège apostolique.

3. Nous tous qui mettons notre espérance dans le Christ, nous devons résister à cette impiété pestilentielle, la condamner et l'anathématiser unanimement : elle est en contradiction avec nos prières ; elle nous laisse dire « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés[1076], » et tout en nous faisant cette concession, elle veut que l'homme, dans ce corps corruptible qui appesantit l'âme, puisse, de ses propres forces, parvenir à une si parfaite justice qu'il n'ait plus besoin de demander à Dieu pardon de nos offenses. Ces mots : « Ne nous induisez pas en tentation[1077], » les novateurs ne les entendent pas dans le sens que nous devions prier Dieu pour qu'il nous aide à vaincre les tentations, mais pour que nous soyons préservés corporellement des accidents humains ; ils regardent comme en notre puissance, par le seul fait des forces naturelles, de vaincre les tentations, et croient qu'il est inutile pour nous de demander ce triomphe par la prière. Je ne puis pas dans une courte lettre réunir toutes les preuves ou la plus grande partie des preuves d'une aussi grande impiété, d'autant plus qu'au moment où je vous écris, les porteurs de ma lettre qui vont s'embarquer me pressent de finir. Mais je crois que votre piété ne me reprochera pas de vous avoir informé d'un mal si grand et contre lequel, Dieu aidant, il importe de se mettre en garde.

LETTRE CLXXIX. (Année 416.)

Jean était évêque de Jérusalem ; nous avons dit dans l'Histoire de saint Augustin[1078] quelle fut son attitude en face de Pélage à l'assemblée de Diospolis. Saint Augustin, profitant d'une occasion pour Jérusalem, écrit à Jean pour l'avertir et l'instruire. Toutes ces lettres ; à la naissance d'une grande hérésie, sont très intéressantes, et nous font assister à l'impression même des contemporains.

AUGUSTIN, A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR ET VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE JEAN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je n'ose pas me plaindre de n'avoir reçu aucune lettre de votre sainteté ; j'aime mieux croire qu'une occasion vous a manqué que de croire à un dédaigneux oubli de votre part, bienheureux seigneur et vénérable frère. Maintenant voici un serviteur de Dieu, Luc, à qui je confie cette lettre, et qui se propose de bientôt revenir ; je rendrai d'abondantes actions de grâces à Dieu et à votre bonté, si vous daignez lui confier quelque chose pour moi. J'entends dire que vous aimez beaucoup notre frère Pélage, votre fils : mais les hommes qui le connaissent le mieux par ses discours, craignent que votre sainteté ne se méprenne sur son compte ; accordez-lui la grâce de les détromper.

2. Parmi ses disciples, il en est deux, de noble naissance et versés dans les belles-lettres, qui, d'après ses exhortations ont renoncé aux espérances du siècle et se sont dévoués au service de Dieu. En eux pourtant avaient apparu certaines choses contraires à la saine doctrine renfermée dans l'Évangile du Sauveur et annoncée par les apôtres ; on trouvait qu'ils attaquaient la grâce de Dieu par laquelle nous sommes chrétiens et dans laquelle « nous attendons la justice par l'esprit et en vertu de la foi[1079]. » C'est par nos avis qu'ils ont commencé à revenir à la vérité, et ils m'ont donné un livre qu'ils ont dit être de Pélage, me priant d'y répondre. Ayant vu que je devais faire cela pour mieux ôter de leur âme cette erreur criminelle, j'ai lu et j'ai répondu.

3. Dans ce livre, Pélage n'entend par la grâce de Dieu que la nature par laquelle nous sommes formés avec le libre arbitre. Quant à la grâce que la sainte Écriture nous marque en d'innombrables endroits, nous apprenant que c'est elle qui nous justifie, c'est-à-dire qui fait qu'on devient juste et que la miséricorde de Dieu nous aide à accomplir, et à accomplir parfaitement toute bonne œuvre (et les prières des saints nous le montrent clairement aussi, car les saints demandent au Seigneur de pouvoir observer ce que le Seigneur commande) quant à cette grâce, dis-je, non seulement Pélage n'en parle pas, mais il avance beaucoup de choses contraires. Il affirme en effet et soutient fortement que la nature humaine, par le seul libre arbitre, suffit à l'accomplissement des œuvres de justice et à l'observance de tous les commandements de Dieu. En lisant ce livre, qui donc ne voit pas combien la grâce de Dieu y est combattue, cette grâce dont l'Apôtre dit : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur[1080] ? » Il ne s'y trouve plus de place pour le secours divin en vue duquel nous devons dire en priant : « Ne nous induisez pas en tentation[1081] ? » Si tout peut s'accomplir sans l'aide de Dieu avec le seul pouvoir de la volonté, c'est sans raison que le Seigneur aura dit à l'apôtre Pierre : « J'ai prié pour toi de peur que ta foi ne défaille[1082]. »

4. Ces discours pervers et impies ne sont pas seulement en contradiction avec nos prières, par lesquelles nous demandons au Seigneur tout ce que nous croyons que les saints ont demandé ; ils le sont aussi avec les bénédictions que nous implorons sur le peuple quand nous souhaitons et que nous demandons pour lui au Seigneur qu'il fasse croître de plus en plus la charité au milieu de lui[1083], qu'il donne à tous de s'affermir dans la vertu par son Esprit selon les richesses de sa gloire[1084], qu'il les remplisse de toute joie et de paix dans la foi et qu'ils abondent dans l'espérance et dans la puissance du Saint-Esprit[1085]. Pourquoi demander pour eux ces choses, comme faisait l'Apôtre, si déjà notre nature, créée avec le libre arbitre, peut se les attribuer de sa propre volonté ? Pourquoi le même Apôtre dit-il encore : « Car tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu[1086], si c'est notre propre nature qui nous conduit pour devenir enfants de Dieu ? Pourquoi saint Paul dit-il : « Que l’Esprit aide notre faiblesse[1087], » si notre nature est telle qu'elle n'ait pas besoin du secours de l'Esprit pour les œuvres de justice ? Pourquoi est-il écrit que « Dieu est fidèle, qu'il ne permettra pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces et qu'il nous fera profiter de la tentation elle-même, afin de pouvoir persévérer[1088], » si nous trouvons dans les forces du libre arbitre de quoi surmonter toutes les tentations ?

5. Que dirai-je de plus à votre sainteté ? Je sens que je vous fatigue, d'autant plus que vous avez besoin qu'on vous traduise ma lettre. Si vous aimez Pélage, qu'il vous aime lui aussi, ou, plutôt, qu'il s'aime lui-même, et qu'il ne vous trompe pas. Lorsque vous l'entendez reconnaître la grâce de Dieu et le secours de Dieu, vous croyez qu'il entend ce que vous entendez vous-même d'après l'enseignement catholique ; car vous ne savez pas ce qu'il a écrit dans son livre. C'est pour cela que je vous envoie ce livre et ce que j'y ai répondu ; votre grandeur verra de quelle grâce et de quel secours il entend parler, quand on lui fait remarquer que son sentiment est en opposition avec la grâce de Dieu et le secours de Dieu. Montrez-lui donc, par vos instructions, vos exhortations, vos prières pour son salut qui doit être dans le Christ, qu'il faut qu'il reconnaisse cette même grâce de Dieu, reconnue par les saints, quand ils demandaient au Seigneur de pouvoir exécuter ses commandements : les prescriptions imposées prouvent notre volonté, et les prières des saints prouvent le besoin d'être aidé dans la faiblesse de la volonté humaine.

6. Demandez nettement à Pélage s'il veut qu'on prie pour ne pas tomber dans le péché. S'il ne le veut pas, qu'on lui lise ce passage de l'Apôtre : « Mais nous prions Dieu pour que vous ne fassiez rien de mal[1089]. » S'il y consent, qu'il prêche ouvertement la grâce par laquelle nous sommes secourus, de peur qu'il ne fasse lui-même beaucoup de mal. Car cette grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, sauve tous ceux qui sont sauvés : personne, sans elle, ne peut l'être en aucune manière. « De même que tous meurent en Adam, dit l'Apôtre, de même tous seront vivifiés en Jésus-Christ[1090] ; » cela ne signifie pas que nul ne sera condamné, mais que nul ne sera sauvé autrement. Comme il n'est point de fils de l'homme qui ne le soit par Adam, ainsi il n'y a d'enfants de Dieu que ceux qui le sont par le Christ. Par Adam seul on peut devenir fils de l'homme, et aucun fils de l'homme ne peut que par le Christ devenir fils de Dieu. Que Pélage nous dise ici franchement sa pensée ; veut-il qu'on sauve par la grâce du Christ les enfants qui ne peuvent pas encore vouloir ni connaître la justice ? Croit-il que le péché soit entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, et que la mort ait passé à tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché[1091] ? Croit-il que ce soit aussi pour les enfants, à cause du péché originel, qu'ait été répandu le sang du Christ, qui l'a été pour la rémission des péchés[1092] ? Voilà principalement les points sur lesquels nous voulons savoir ce qu'il croit, ce qu'il soutient, ce qu'il reconnaît et prêche. Quant aux autres reproches qu'on lui adresse, lors même qu'il serait convaincu d'erreur, qu'on le supporte plus patiemment jusqu'à ce qu'il se corrige.

7. Je vous demande aussi de vouloir bien nous transmettre les actes ecclésiastiques par lesquels on dit qu'il s'est justifié. Je le demande au nom de beaucoup d'évêques qui partagent à cet égard mes doutes inquiets. Si je suis seul à vous écrire, c'est que je n'ai pas voulu perdre l'occasion de ce porteur pressé de s'embarquer et qui se propose, dit-on, de revenir bientôt de son voyage. Au lieu de ces actes ou d'une partie de ces actes, Pélage nous a envoyé une sorte de mémoire pour sa défense et comme le résumé des réponses qu'il aurait faites aux objections des évêques des Gaules[1093]. Dans ce mémoire, répondant au reproche d'avoir dit que l'homme peut vivre sans péché et garder, s'il le veut, les commandements de Dieu : « Je l'ai dit, a-t-il répondu ; car Dieu a donné à l'homme ce pouvoir. Je n'ai pas dit qu'il se trouve quelqu'un qui n'ait pas péché depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse, mais qu'un homme converti par son propre effort, peut-être sans péché, avec le secours de la grâce de Dieu, et que le péché ne le rend pas inconvertissable pour l'avenir. »

8. Pélage, dans cette réponse, votre sainteté le voit, reconnaît que le premier temps de la vie de l'homme depuis l'enfance n'est pas sans péché, mais qu'il peut, par son propre effort et avec la grâce de Dieu, s'élever à une vie qui soit sans péché. Pourquoi donc, dans le livre auquel j'ai répondu, dit-il qu'il y a des hommes dont toute la vie a été exempte de tout péché ? Car voici à cet égard ses propres paroles : « Cela peut très bien se dire de ceux dont l'Écriture ne rappelle ni les bonnes ni les mauvaises œuvres ; mais pour ceux dont elle dit qu'ils ont été justes, elle aurait certainement fait mention de leurs péchés si elle avait su qu'ils en eussent commis. J'admets, ajoute-t-il, que l'Écriture n'ait pas dévoilé les péchés de tout le monde aux époques où la foule humaine était grande ; mais au commencement du monde, lorsqu'il y avait sur la terre quatre hommes seulement, pourquoi n'aurait-elle pas marqué les péchés de chacun ? S'est-elle arrêtée devant le trop grand nombre d'hommes, puisqu'il n'y avait pas foule alors ? N'est-il pas plus vrai de dire qu'elle n'a parlé que des péchés commis, et n'a pas pu marquer des fautes qui n'existaient pas ? Au commencement des temps il y avait quatre hommes, Adam et Ève et leurs deux fils, Caïn et Abel. Ève a péché ; l'Écriture le raconte ; Adam a péché ; la même Écriture le dit, et dit également que Caïn a péché ; elle ne marque pas seulement leurs péchés, elle en marque la qualité. Si Abel eût aussi péché, l'Écriture l'aurait rapporté sans doute ; si elle n'en a pas fait mention, c'est donc qu'il n'a pas péché. »

9. Ces paroles sont textuellement extraites du livre de Pélage, et votre sainteté pourra les trouver. Vous verrez le cas que vous devez faire de ses dénégations. Il dira peut-être qu'Abel lui-même n'a commis aucun péché, mais qu'il n'a pas été pour cela sans péché, et qu'on ne saurait le comparer au Seigneur, qui seul a vécu sans péché dans une chair mortelle ; il dira qu'Abel avait le péché originel qu'il tirait d'Adam et n'avait pas commis en lui-même. Plût à Dieu qu'il tint ce langage ! Nous pourrions alors avoir avec certitude son sentiment sur le baptême des enfants. Il ajoutera peut-être que personne, il est vrai, ne demeure sans péché depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, et que s'il dit qu'Abel a été sans péché, c'est qu'il n'est pas devenu vieux. Mais tel n'est pas le sens de ses paroles ; il prétend qu'on pèche au premier temps de la vie et que dans la suite on peut ne plus pécher. Il se défend d'avoir dit « qu'il se trouve quelqu'un qui depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse n'ait pas péché, » mais il convient seulement d'avoir dit que « l'homme converti par son propre effort peut, avec le secours de la grâce de Dieu, ne plus pécher. » Car le mot de « conversion » indique une première vie coupable. Qu'il avoue donc qu'Abel a péché dans ce premier temps de la vie qu'il déclare ne pouvoir être sans souillure, et qu'il relise son livre, où il a dit certainement ce que dans sa défense il déclare n'avoir pas dit.

10. S'il répond que ce livre ou que cet endroit de son livre n'est pas de lui, j'invoquerai le témoignage compétent de nobles et pieux hommes qui sont assurément de ses amis ; leur témoignage sera ma justification : ils diront qu'ils m'ont eux-mêmes donné ce livre, que cet endroit s'y trouve, que l'ouvrage est de Pélage ; il me suffira que Pélage ne puisse pas dire que j'aie moi-même écrit ou falsifié le livre. Chacun est libre de croire celui d'entre eux qu'il voudra ; il ne m'appartient pas de m'arrêter plus longtemps là-dessus. Nous vous prions de faire passer à Pélage le livre même, s'il nie ce qu'on lui reproche de soutenir contre la grâce du Christ. Le mémoire qu'il nous a envoyé pour sa défense est si obscur que si, par aucune ambiguïté de paroles, il ne trompe votre sainte prudence qui ne connaît pas ses autres écrits, nous en éprouverons une grande joie, et nous nous occuperons peu de savoir s'il a jamais soutenu des doctrines perverses et impies, ou s'il les a quittées pour rentrer dans la vérité.

LETTRE CLXXX. (Année 416.)

On connaît Océanus qui fut l'ami, le correspondant de saint Jérôme. C'est dans cette lettre que saint augustin nous apprend que le grand solitaire de Bethléem avait fini par se ranger à son sentiment sur la célèbre question du mensonge officieux ; on remarquera l'humilité de l'évêque d'Hippone qui se borne à dire que saint Jérôme avait adopté en cela l'opinion de saint Cyprien.

AUGUSTIN A SON TRÈS CHER SEIGNEUR ET VÉNÉRABLE FRÈRE, PARMI LES MEMBRES DU CHRIST, OCÉANUS, SALUT.

1. J'ai reçu deux lettres de votre charité ; dans l'une vous en mentionnez une troisième que vous dites m'avoir précédemment envoyée ; je ne me rappelle pas l'avoir reçue, ou plutôt je crois bien me rappeler qu'elle ne m'est pas parvenue. Je rends grâces à votre bonté de celles que j'ai reçues. Si je n'y ai pas répondu tout de suite, c'est qu'un ouragan d'affaires m'en a empêché. Maintenant qu'un peu de loisir m'est donné, j'aime mieux vous répondre quelque chose que de garder envers votre charité si pure un plus long silence et vous déplaire par un excès de parole bien plus que par ma taciturnité.

2. Je savais déjà le sentiment de saint Jérôme sur l'origine des âmes, et j'avais lu ce que vous citez de son livre dans votre lettre. Ce qui embarrasse la question, ce n'est pas ce qui préoccupe quelques esprits qui demandent comment Dieu pourrait accorder des âmes aux unions adultères ; car si ces âmes vivent bien et s'attachent à Dieu par la foi et la piété, elles ne peuvent éprouver aucun dommage ni de leurs propres péchés, ni, à plus forte raison, des péchés de leurs parents. Mais je me demande avec raison, s'il est vrai que de nouvelles âmes soient créées de rien pour chacun de ceux qui naissent, comment celui « en qui l'iniquité n'est pas[1094] » pourrait damner avec justice d'innombrables enfants qu'il sait devoir sortir de ce monde sans le baptême, avant les années de raison, avant qu'ils puissent comprendre ou faire rien de bien ou de mal. Il n'est pas besoin de s'étendre là-dessus, parce que vous savez ce que je veux ou plutôt ce que je ne veux pas dire ; je crois m'être assez expliqué avec un homme tel que vous. Toutefois si vous lisez, ou si vous entendez de la bouche de saint Jérôme, ou si Dieu vous inspire à vous-même quelque chose qui puisse résoudre la question, je vous conjure de me le communiquer, et je vous en rendrai de plus amples actions de grâces.

3. Quant au mensonge officieux et utile pour lequel vous avez cru pouvoir indiquer l'exemple de Notre-Seigneur, qui dit que le Fils ignore le jour et l'heure de la fin du monde[1095], je prenais plaisir,, en vous lisant, aux efforts de votre esprit, mais il ne me paraît pas du tout qu'une locution figurée puisse s'appeler un mensonge. Ce n'est pas mentir que de dire qu'un jour est joyeux parce qu'il nous rend joyeux, ou que le lupin est triste parce que son amertume donne une expression de tristesse au visage de celui qui en goûte ; ou de dire que Dieu sait quand il permet que l'homme connaisse ; vous avez rappelé vous-même que cela a été dit à Abraham[1096]. Ce ne sont pas là des mensonges ; vous le voyez aisément. C'est pourquoi le bienheureux Hilaire, expliquant ce passage obscur, y a reconnu un langage figuré ; il nous fait entendre que le Seigneur n'a pas dit qu'il ignorât en lui-même « le jour et l'heure, » mais qu'il l'ignorait en ceux à qui il voulait le cacher[1097] ; et par là saint Hilaire n'a pas excusé un mensonge, il a montré qu'il n'y en avait pas, non seulement dans ces tropes moins en usage, mais même dans la métaphore qui est une manière de parler connue de tous[1098]. Quelqu'un prétendra-t-il que c'est mentir que de dire que les vignes sont perlées, les moissons ondoyantes, les jeunes gens fleuris, par la raison qu'on ne voit ici ni perles ni ondes ni fleurs proprement dites ?

4. Avec votre esprit et votre instruction vous comprenez facilement combien il y a loin de là à ces paroles de l'Apôtre : « Comme je vis qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l'Évangile, je dis à Pierre devant tous : Si vous qui êtes Juif, vous vivez comme les gentils et non comme les Juifs, pourquoi forcez-vous les gentils à judaïser[1099] ? » Il n'y a ici aucune obscurité qui tienne à des figures, ce sont les termes propres d'un langage très clair, Le docteur des nations a dit ici vrai ou a dit faux à ceux qu'il enfantait jusqu'à ce que le Christ se formât en eux[1100] ; et à qui il avait déclaré, en prenant Dieu à témoin : « En vous écrivant ceci, me voici devant Dieu ! je ne ment pas[1101]. » S'il a dit faux (ce qu'à Dieu ne plaise !), vous voyez les conséquences : la vérité invoquée et l'admirable exemple de l'humilité de Pierre doivent vous éloigner en même temps de l'une et de l'autre faute.

5. Mais pourquoi s'arrêter plus longtemps ici ? Cette question a été suffisamment traitée par lettrés entre le vénérable frère Jérôme et moi. Dans son récent ouvrage publié sous le nom de Clitobule contre Pélage, il a suivi là-dessus le sentiment du bienheureux Cyprien que nous suivions nous aussi[1102]. Mieux vaudrait s'occuper de la question de l'origine des âmes, non point pour résoudre les objections tirées des unions adultères, mais pour ne pas laisser croire que des innocents puissent être damnés, ce qui ne saurait être. Si vous apprenez d'un aussi grand homme quelque chose qui soit capable de dissiper les doutes, ne nous le refusez pas, je vous en prie. Vous m'apparaissez dans vos lettres si instruit et si aimable que j'attacherais beaucoup de prix à correspondre avec voles. Ne tardez pas à nous envoyer je ne sais quel ouvrage de cet homme de Dieu, que le prêtre Orose a apporté et qu'il vous a donné à copier, et où l'on dit que saint Jérôme a si admirablement parlé de la résurrection de la chair. Si nous ne vous l'avons pas demandé plus tôt, c'est que nous pensions que vous étiez occupé de le copier et de le corriger : mais nous croyons que maintenant vous avez eu amplement tout le temps pour cela. Vivez pour Dieu en vous souvenant de nous.

LETTRE CLXXXI. (Année 416.)

Cette lettre du pape Innocent est belle, éloquente, rapide ; on aime à entendre le chef de l'Église déclarer sa conformité de sentiments avec la vieille Afrique chrétienne sur les grands points de la foi.

INNOCENT A AURÈLE, NUMIDE, RUSTICIEN, AURÈLE, NUMIDIUS, RUSTICIEN, FIDENTIEN, EVAGRE, ANTOINE, PALATIN, ADEODAT, VINCENT, PUBLIEN, THÉASE, TUTUS, PANNONIEN, VICTOR, RESTITUT, RUSTICUS, FORTUNATIEN, UN AUTRE RESTITUT, (474) AMPÉLIEN, AMBIVIEN, FÉLIX, DONATIEN, ADÉODAT, OCTAVIEN, SÉROTIN, MAJORIN, POSTHUMIEN, CRISPULE, UN AUTRE VICTOR, LEUCIEN, MARIANUS, FRUCTUOSUS, FAUSTINIEN, QUODVULTDEUS, CANDORIEN, MAXIME, MÉGASE, RUSTICUS, RUFINIEN, PROCULE, SÉVÈRE, THOMAS, JANVIER, OCTAVIEN, PRÉTEXTAT, SIXTE, QUODVULTDEUS, PENTHADIUS, QUODVULTDEUS, CYPRIEN, SERVILIEN,PÉLAGIEN, MARCELLUS, VENANTIUS, DIDYME, SATURNIN, BYZACENUS, GERMAIN, GERMANIEN, INVENTIUS, MAJORIN, INVENTIUS, CANDIDE, CYPRIEN, ÉMILIEN, ROMAIN, AFRICAIN, MARCELLIN, ET AUX AUTRES BIEN-AIMÉS FRÈRES DU CONCILE DE CARTHAGE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Quand vous vous êtes occupés des questions les plus clignes de la sollicitude sacerdotale, les plus dignes surtout de l'examen d'un concile véritable, légitime et catholique, vous avez aussi efficacement servi la cause de notre religion en nous consultant et en vous référant à notre jugement qu'en prononçant vos décrets ; vous vous montriez en cela fidèles à l'antique tradition et à la discipline ecclésiastique ; vous saviez ce qui est dû au Siège apostolique, où nous tous qui y sommes assis n'avons d'autre désir que de suivre l'Apôtre lui-même, et d'où découlent tout l'épiscopat et toute l'autorité de ce nom. Aussi, à l'exemple de l'Apôtre, nous condamnons ce qui est mal et nous louons ce qui est bien ; nous louons surtout la docilité sacerdotale que vous témoignez aujourd'hui. Persuadés qu'il ne faut pas dédaigner les lois de nos pères, puisqu'ils les ont établies en vertu d'une autorité non pas humaine mais divine, vous pensez que toute décision prise dans les pays les plus éloignés ne doit pas être considérée comme définitive avant qu'elle soit portée à la connaissance de ce siège ; afin qu'une sentence justement prononcée se trouve ainsi confirmée par toute son autorité ; afin que toutes les eaux partent comme de leur source première, qu'elles coulent pures à travers les diverses régions du inonde entier, et que les autres Églises apprennent ce qu'elles ont à prescrire, qui sont ceux qu'elles peuvent purifier et ceux dont l'eau sainte ne pouvait plus laver les souillures indélébiles.

2. C'est pourquoi je vous félicite, très chers frères, de nous avoir écrit par notre frère et collègue Jules ; en même temps que vous veillez au salut de vos Églises, vous montrez votre sollicitude pour toutes les Églises du monde et vous nous demandez un décret qui puisse leur profiter à toutes ; vous désirez ainsi que l'Église, affermie dans ses propres règles et appuyée sur une juste sentence, soit mise en garde contre ces hommes pervers, armés ou. plutôt renversés par des subtilités coupables, qu'ils répandent sous ombre de foi catholique. Ils vomissent un poison mortel, et cherchent à détruire toutes les règles du vrai dogme pour corrompre là foi des cœurs pieux.

3. Il faut donc s'occuper de guérir promptement, de peur que ce mal exécrable ne fasse dans les esprits une plus profonde invasion. Lorsqu'un médecin se trouve en face de quelque maladie de ce corps de terre, il croit avoir donné une grande preuve de l'excellence de son art si ses soins rendent promptement la santé à un malade dont on désespérait. Découvre-t-il une plaie avec de la pourriture ? il emploie les fomentations ou tout autre remède pour la cicatriser ; s'il ne lui est pas possible de guérir le membre atteint, il le retranche pour préserver le reste du corps. Il faut donc porter le fer là où la plaie menace d'envahir les parties pures et saines du corps, de peur. que, par un trop long retard, le mat ne s'attache aux entrailles et ne devienne incurable.

4.Que pouvons-nous penser de bon de ceux qui s'attribuent à eux-mêmes ce qu'ils valent et ne rapportent rien à celui dont chaque jour ils obtiennent la grâce ? Mais que dis-je ? de tels hommes n'obtiennent aucune grâce de Dieu ; ils prétendent obtenir sans lui ce que méritent à peine de recevoir ceux qui s'adressent à lui. Quoi de plus inique, de plus grossier, de plus étranger à la religion, de plus ennemi des esprits chrétiens que de refuser d'attribuer ce que tu reçois chaque jour de la grâce, à Celui à qui tu reconnais devoir le bienfait de l'existence ? Tu vaudras donc mieux pour te conduire que Celui qui t'a fait ! Et tandis que tu crois lui devoir de vivre, comment ne crois-tu pas lui devoir de vivre pieusement en obtenant tous les jours sa grâce ? Et toi qui ne conviens pas que nous ayons besoin du secours de Dieu, comme si nous ne devions notre perfection qu'à nous-mêmes, comment ne vois-tu pas que, lors même que nous pourrions devenir tels par nous-mêmes,, il nous faudrait demander encore son secours ?

5. Je voudrais savoir ce que répondra celui qui nie ce secours de Dieu. Est-ce nous qui ne le méritons pas ? est-ce Dieu qui ne peut pas l'accorder,. ou n'y a-t-il rien qui doive déterminer chacun de nous à le demander ? Que Dieu le puisse, ses œuvres même l'attestent ; que nous ayons besoin de son aide tous les jours, nous ne pouvons pas le nier. Nous l'implorons si nous vivons sagement, pour une meilleure et plus sainte vie ; et si des sentiments pervers nous éloignent du bien, nous en avons plus besoin encore pour rentrer dans la droite voie. Quoi de plus mortel, de plus menaçant, de plus périlleux que de se croire suffisamment pourvu avec le libre arbitre et de ne plus rien demander au Seigneur ! C'est oublier notre Créateur, et faire étalage de notre liberté aux dépens de sa puissance, comme si, après nous avoir créés libres, Dieu n'avait plus rien à nous donner ! C'est ne pas savoir que si, à force de grandes prières, la grâce de Dieu ne descend pas en nous, nous chercherons bien en vain à triompher de notre corruption et des entraînements de nos sens : la puissance de résister ne peut nous venir du libre arbitre, mais uniquement du secours de Dieu.

6. Il est un homme bienheureux et déjà élu qui (475) n'aurait eu besoin de rien et aurait eu raison de ne rien demander, si le libre arbitre eût mieux valu que le secours divin, et cependant il crie qu'il a besoin de l'aide de Dieu et il le prie : « Soyez mon appui, dit-il au Seigneur, ne m'abandonnez pas, ne me rejetez pas, Dieu mon Sauveur[1103]. » David appelle Dieu à son secours, et nous le libre arbitre ! Nous disons qu'il peut nous suffire d'être nés, et David supplie Dieu qu'il ne le délaisse pas ! N'apprenons-nous pas clairement ce que nous devons demander à Dieu, quand un si saint homme, conjure le Seigneur de ne pas le rejeter ? Ceux qui professent des sentiments pareils doivent condamner ces endroits du Psalmiste. Il faudra dire que David ne savait pas prier et ne connaissait pas sa nature, puisque, sachant tout ce qu'il y a de force en elle, il demande, dans ses oraisons, que Dieu soit son aide et son aide continuel ! Il ne lui suffit pas de demander son assistance continuelle, il lui demande avec instance de ne l'abandonner jamais, il le dit et le crie dans tout le psautier. Si donc un aussi grand homme, en implorant sans cesse le Seigneur, nous a enseigné la nécessité du secours divin, comment Pélage et Célestius, mettant de côté les psaumes et les enseignements qu'on y trouve, espèrent-ils persuader à quelques-uns que nous ne devons pas chercher le secours de Dieu et que nous n'en avons pas besoin, pendant que tous les saints nous attestent qu'ils ne peuvent rien sans lui ?

7. Cet homme éprouva ce que vaut tout seul le libre arbitre, lorsque, usant imprudemment de ses forces, il plongea dans les profondeurs de la prévarication et ne trouva rien pour en sortir ; victime de sa liberté, il serait resté éternellement sous le coup de cette ruine, si le Christ à son avènement, ne l'en eût relevé par sa grâce. Le Christ, en effet, dans une régénération nouvelle, efface parle baptême tous ses péchés passés ; il affermit ses pas dans une voie plus droite et ne refuse pas sa grâce pour l'avenir. Quoiqu'il ait racheté l'homme des fautes anciennes, cependant, sachant que l'homme pouvait pécher de nouveau, le Sauveur a mis pour lui en réserve de nombreux moyens de s'amender encore. Il a des remèdes quotidiens, et si nous ne nous appuyons pas sur eus avec confiance, nous ne pourrons surmonter les erreurs humaines : il faut vaincre avec son secours ou être vaincu sans lui. J'insisterais davantage si vous n'aviez pas tout dit.

8. Quiconque donc soutient que nous n'avons pas besoin du secours divin, se déclare ennemi de la foi catholique et se montre ingrat envers les bienfaits de Dieu. Ils ne sont plus dignes de notre communion ceux qui l'ont souillée en prêchant une telle doctrine. En pratiquant ce qu'ils disent, ils se sont grandement écartés de la vraie religion. Toute notre religion, nos prières de chaque jour ont pour but unique d'obtenir la miséricorde de Dieu ; comment pourrions-nous supporter des discours pareils ? Quel est l'aveuglement de ces âmes pour ne pas voire que si, par leur indignité, elles ne sentent aucune grâce de Dieu, il en est d'autres que la grâce divine comble chaque jour de ses dons ? Il n'est pas d'aveuglement que ne méritent ceux qui ne se sont pas même laissé la ressource de revenir de leurs erreurs avec le secours divin. En niant ce secours, ils ne l'ont point ôté aux autres, mais ils l'ont ôté entièrement à eux-mêmes. Il importe de les repousser, de les rejeter bien loin du sein de l'Église, de peur que l'impunité de l'erreur ne la fasse croître et devenir inguérissable. Une plus longue condescendance exposerait beaucoup de fidèles, beaucoup d'imprudents à tomber dans les pièges de la perversité : s'ils voyaient qu'on laissât ces gens-là en paix dans l'Église, ils pourraient croire que leur doctrine est bonne.

9. Qu'elle soit donc séparée d'un corps sain la partie qui ne l'est pas ; que ce qui est en bon état soit préservé soigneusement de la contagion ; que les brebis malades soient enlevées du milieu du troupeau ; que dans le corps tout entier éclate cette pureté de doctrine qui est la vôtre et dont votre jugement en cette occasion est pour nous le témoignage ; il y a entre nous communauté de sentiments. Si cependant ces hommes-là venaient à invoquer le secours de Dieu qu'ils ont nié jusqu'à présent, et à reconnaître qu'ils en ont besoin ; si, guéris de la maladie produite en eux par les inclinations corrompues de leur cœur, si, délivrés de tout ce qui obscurcit leur âme et les empêche de voir la vérité, ils passaient de l'épaisseur de leurs ténèbres à la lumière, et qu'ils condamnassent ce qu'ils ont soutenu jusqu'ici ; enfin si dociles à de bons enseignements et déjà quelque peu amendés, ils se montraient disposés à se laisser désabuser par les conseils de la vérité ; les évêques pourraient leur prêter assistance jusqu'à un certain point et donner à leurs blessures les soins que l'Église ne refuse pas aux pécheurs lorsqu'ils viennent à résipiscence. Ainsi ramenés des précipices, ils rentreraient dans le bercail du Seigneur : laissés dehors et n'étant plus protégés par les remparts de la foi, ils demeureraient exposés à tous les périls et à la fureur des loups ; ils seraient d'autant moins en état de leur résister que la perversité de leur doctrine les aurait déjà excités contre eux. Mais vos instructions et l'abondance des témoignages de notre loi ont déjà suffisamment répondu aux novateurs ; il ne nous reste plus rien à dire parce que vous n'avez rien omis, rien supprimé de ce qui est de nature à les réfuter et à les convaincre. C'est pourquoi nous n'avons cité aucun passage de l'Écriture ; votre relation est remplie de ces saintes autorités ; on voit assez que tant de doctes évêques n'ont rien oublié : il ne conviendrait pas de croire que vous eussiez passé quelque chose d'important pour la cause.

Et d'une autre main. Portez-vous bien, frères. Et à côté. Donné le sixième des calendes de février[1104] après le vifs consulat de Théodose et le Ve de Junius Quartus.

LETTRE CLXXXII. (Année 416.)

Le pape Innocent répond aux pères du concile de Milève sur les erreurs de Pélage et de Célestius.

INNOCENT A SILVAIN L'ANCIEN, A VALENTIN ET A SES AUTRES BIEN-AIMÉS FRÈRES QUI ONT ASSISTÉ AU CONCILE DE MILÉVE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Au milieu des soins de l'Église romaine et des occupations du Siège apostolique, où il nous faut répondre brièvement et exactement aux questions qui nous arrivent de toutes parts, notre frère et collègue Jules nous a remis inopinément la lettre que vous nous avez adressée du concile de Milève dans votre intérêt pour la foi, en y joignant la lettre du concile de Carthage exprimant les mêmes plaintes. L'Église se réjouit beaucoup que les pasteurs montrent une si grande sollicitude pour les troupeaux qui leur sont confiés ; ils ne se bornent pas à empêcher leurs brebis d'errer, mais s'ils apprennent que d'autres brebis sont séduites par l'attrait cruel de pâturages dangereux et qu'elles persistent dans l'égarement, ces pasteurs veulent les séparer complètement du troupeau ou bien les rappeler de leurs longs désordres et les soumettre à la vigilance d'autrefois. Toujours prudents dans le parti qu'ils prennent, ils redoutent la contagion des mauvais exemples par de faciles admissions et prennent garde aussi de ne pas exposer des brebis aux loups en les repoussant dans leur sincère retour. Votre consultation à cet égard est pleine de sagesse et de foi catholique. Qui peut supporter l'erreur ou ne pas accueillir le repentir ? De même que je trouverais mauvais d'agir de connivence avec les pécheurs, ainsi je trouverais impie de ne pas tendre la main à ceux qui se convertissent.

2. Vous consultez donc avec empressement et convenance, sur le parti à prendre dans les choses difficiles, les oracles du Siège apostolique, de ce siège, dis-je, qui demeure chargé de la sollicitude de toutes les Églises, sans compter les affaires du dehors ; vous ne faites que suivre en cela l'ancienne règle qui, vous le savez comme moi, s'est toujours pratiquée dans tout l'univers. Mais je laisse cela, car je ne crois pas que votre sagesse l'ignore : que prouve en effet votre démarche si ce n'est que vous savez bien que de la source apostolique coulent sans cesse à travers tous les pays des réponses aux questions adressées ? C'est surtout quand on agite les matières de foi que tous nos frères et collègues doivent, je le crois, comme le fait maintenant votre charité, s'en référer uniquement à Pierre, c'est-à-dire à l'auteur même de leur nom et de leur dignité, à cause du profit commun que peuvent en tirer toutes les Églises du monde entier. Car nécessairement elles y prendront garde davantage, lorsqu'elles verront que, sur le rapport de deux conciles, notre sentence a retranché de la communion catholique les inventeurs de cette détestable doctrine.

3. Votre charité accomplit donc un double bien : vous avez le mérite de suivre les canons, et tout l'univers y trouve son profit. Quel catholique voudrait désormais communiquer avec des ennemis du Christ ? qui voudrait même partager avec eux la même lumière par la communauté de vie ? Qu'on fuie donc les auteurs de la nouvelle hérésie. Que pouvaient-ils faire de pis contre Dieu que d'anéantir la prière de tous les jours en niant les secours divins ? C'est comme si on disait : qu'ai-je besoin de Dieu ? — C'est bien contre eux que le Psalmiste peut dire : « Voilà des hommes qui n'ont pas pris Dieu pour leur appui[1105]. » En niant le secours de Dieu, ils disent que l'homme peut se suffire, qu'il n'a pas besoin de la grâce divine sans laquelle il tombe dans les pièges du démon, pendant qu'il prétend qu'avec sa seule liberté il accomplira parfaitement tous les commandements. O mauvaise doctrine d'intelligences dépravées ! Qu'on se rappelle comment cette même liberté trompa le premier homme ; en la gouvernant mollement, il tomba par orgueil dans la prévarication, et il n'en serait jamais sorti si, par une régénération providentielle, l'avènement de Jésus-Christ Notre Seigneur n'avait rétabli la liberté humaine dans son ancien état. Qu'on écoute David lorsqu'il dit : « Notre secours est dans le nom du Seigneur[1106] ; soyez mon appui, ne m'abandonnez pas, ne me rejetez pas, Dieu mon Sauveur[1107] ! » A quoi bon ces paroles si ce que David demande au Seigneur en gémissant dépend de sa seule volonté ?

4. Cela étant ainsi et toutes les pages nous montrant que la volonté libre doit s'appuyer sur l'assistance de Dieu, et qu'elle ne peut rien sans elle, comment Pélage et Célestius, d'après ce que vous nous dites, se persuadent-ils à eux-mêmes que la volonté suffit, et, ce qui est plus douloureux, comment l'ont-ils déjà persuadé à beaucoup d'autres ? Les témoignages des Écritures ne nous manqueraient point pour renverser un pareil enseignement, si nous ne savions pas que votre sainteté possède à fond les Livres Saints ; les autorités, et en si grand nombre, que renferme votre lettre suffisent bien pour faire justice de cette doctrine ; il n'est pas besoin de ce qui reste caché, puisqu'ils n'osent, ni ne peuvent répondre aux témoignages qui se sont présentés sans peine à vous. Ils s'efforcent donc de détruire la grâce de Dieu qu'il est nécessaire que nous demandions, même après le rétablissement de notre ancienne liberté ; ah ! sans cette grâce il ne nous est pas possible d'échapper aux artifices du démon.

5. Quant à ce que votre fraternité nous rapporte de leur opinion, que les enfants peuvent, sans la grâce du baptême, obtenir la vie éternelle, c'est là vraiment une doctrine insensée. Car s'ils n'ont pas mangé la chair du Fils de l'homme, ni bu sou sang, ils n'auront pas la vie en eux (4). Or, ceux qui soutiennent que les enfants parviennent à la vie éternelle sans la régénération, me paraissent vouloir anéantir le baptême même, puisque les enfants auraient ainsi ce que nous croyons que le baptême seul leur confère. Si, pour les partisans de cette doctrine, il n'y a pas de mal à n'être pas régénéré, il faut qu'ils avouent que les eaux de la régénération ne servent de rien. Le Seigneur dans l'Évangile a, d'un mot, coupé court à l'erreur de ces esprits légers : « Laissez venir à moi les enfants, a-t-il dit, et ne les empêchez, pas ; car à de tels est le royaume des cieux.[1108] »

6. C'est pourquoi, armé de toute l'autorité apostolique, nous croyons devoir retrancher de la communion de l'Église Pélage et Célestius, c'est-à-dire les inventeurs « de ces nouveautés profanes de paroles[1109] » qui, comme dit l'Apôtre, n'édifient pas, mais ont coutume d'engendrer les vaines disputes ; nous les retranchons de l'Église jusqu'à ce qu'ils sortent des piéges du démon « qui les tient captifs pour en faire ce qu'il lui plaît[1110] ; » ils ne doivent plus faire partie de la bergerie du Seigneur qu'ils ont voulu eux-mêmes abandonner en s'enfonçant dans une voie perverse : il faut qu'ils soient retranchés « ceux qui mettent le trouble parmi vous et qui veulent changer l’Évangile du Christ[1111]. » Nous ordonnons en même temps que ceux qui s'efforcent de défendre cette doctrine avec une opiniâtreté pareille soient frappés du même châtiment. « Ce ne sont pas seulement ceux qui font le mal qui sont dignes de mort, mais encore ceux qui approuvent ceux qui le font[1112] ; » et je ne vois pas grande différence entre faire le mal et y acquiescer. Je dis plus : souvent or, ne reste pas dans son erreur lorsqu'on s'y voit tout seul. Que cette sentence, très chers frères, demeure donc contre les susdits ; qu'ils n'entrent pas dans les demeures du Seigneur, qu'ils ne soient plus sous la garde pastorale, de peur que la funeste contagion de deux brebis ne gagne le peuple imprudent, et que le loup ne mette cruellement sa joie à faire un vaste carnage dans la bergerie du Seigneur, tandis que les gardiens négligent de découvrir la blessure des deux brebis. Il ne faut pas que des complaisances pour des loups fassent croire que nous sommes des mercenaires plutôt que des pasteurs.

7. Notre-Seigneur Jésus-Christ ayant déclaré lui-même qu'il ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie[1113], nous ordonnons que s'ils reviennent de leur erreur et s'ils condamnent ce qui les a fait condamner, on ne leur refuse pas le remède accoutumé, c'est-à-dire le refuge dans l'Église : il ne faudrait pas qu'au moment peut-être où nous les empêcherions de revenir, et où ils resteraient et attendraient, hors de la bergerie, l'ennemi qu'ils ont excité contre eux par l'aiguillon de leur doctrine impie, vint les engloutir. Portez-vous bien, frères. Donné le sixième des calendes de février, sous le consulat des illustres Honorius et Constance.

LETTRE CLXXXIII. (Au commencement de l'année 417.)

Le pape Innocent répond aux cinq évêques sur Pélage et ses erreurs.

INNOCENT A SES BIEN-AIMÉS FRÈRES AURÈLE, ALYPE, AUGUSTIN, ÉVODE ET POSSIDIUS, ÉVÉQUES, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Nous avons reçu par notre frère et collègue Jules les lettres de votre fraternité, envoyées de deux conciles, pleines de foi et appuyées de toute la force de la religion catholique ; elles nous ont été d'autant plus agréables que dans toute leur teneur elles expriment fidèlement la vérité sur la grâce de Dieu, dont nous avons besoin tous les jours, et qu'elles s'appliquent à ramener les hommes d'un sentiment contraire ; elles sont de nature à détruire en eux toute erreur, et les autorités de notre religion que vous citez leur montrent quel docteur ils ont à suivre. Mais nous croyons en avoir dit assez là-dessus dans notre réponse à vos deux rapports ; nous avons suffisamment exprimé notre sentiment sur le crime des novateurs et sur votre sagesse. Quoi dire encore contre eux ? Rien ne manque pour achever leur défaite : quoi de plus misérable et de plus impie que cette doctrine dont nous triomphons plus complètement par la vertu et par la vérité même de notre foi ? car celui-là rejette et méprise toute espérance de la vie en portant le désordre dans son cœur par des raisonnements mauvais et condamnables lorsqu'il pense n'avoir rien à recevoir de Dieu, rien à lui demander polir sa guérison : après cela que lui reste-t-il ?

2. Si donc il en est qui prennent à cœur la défense de cette affreuse doctrine, qui s'y donnent et s'y attachent, parce qu'ils attribuent à la religion catholique ce qu'elle repousse avec horreur et condamne absolument, et parce qu'ils ont été séduits par les conseils et les discours des novateurs, ils se hâteront de rentrer dans la voie droite, de peur que l'invasion de l'erreur ne devienne complète dans leur intelligence. Si Pélage, en quelque lieu qu'il s'est arrêté, a trompé la simplicité et la crédulité de quelques-uns, flous croyons que, par la miséricorde et la grâce de notre Dieu, on les ramènera aisément dès qu'ils auront appris la condamnation du propagateur opiniâtre de cet enseignement ; ils reviendront en quelque lieu qu'ils soient dans l'univers, et peut-être s'en rencontre-t-il à Rome même ; mais nous l'ignorons et ne pouvons ni l'affirmer ni le nier. S'il en est, ils se cachent et n'osent défendre devant aucun des nôtres ni Pélage ni sa doctrine ; d'ailleurs il ne serait pas aisé de saisir ou de reconnaître un de ses partisans au milieu d'une si grande multitude de peuple. Mais peu importe où ils soient, pourvu qu'ils soient guérissables partout où on les trouvera.

3. Cependant nous ne pouvons pas nous persuader que Pélage se soit justifié, malgré des actes (478) apportés par je ne sais quels laïcs, et dans lesquels il prétend avoir été entendu et absous. Nous doutons que cela soit vrai ; ce n'est pas le concile même[1114] qui nous a envoyé ces actes, et flous n'avons reçu aucune lettre de ceux par qui la cause a été examinée. Si Pélage avait été sûr de sa justification, il aurait certainement demandé à ses juges de nous écrire pour nous l'apprendre. C'eût été un meilleur moyen de nous persuader. Mais ces actes portent la trace d'objections qui lui ont été faites ; il en est auxquelles il évite de répondre, et d'antres qu'il n'essaie de rétorquer qu'en embrouillant et en répandant la plus profonde obscurité ; il s'est justifié sur certains points par de faux raisonnements bien plus que par des raisons vraies ; il allait, selon les besoins du moment, tantôt par des dénégations, tantôt par d'inexactes interprétations.

4. Mais (ce qui est plus souhaitable), plût à Dieu qu'il revint de son erreur à la vérité de la foi catholique ! plût à Dieu qu'il désirât et voulût se justifier en considérant et en reconnaissant cette grâce et ce secours de Dieu dont nous avons besoin tous les jours ! plût à Dieu qu'il vit la vérité et que, rentré de cœur et non d'après je ne sais quels actes, dans la voie catholique, il méritât l'approbation de tous ! Nous ne pouvons ni blâmer ni approuver le jugement porté sur lui, parce que nous ne savons pas si les actes sont véritables ; et s'ils le sont, il parait évident qu'il s'est bien plus attaché à éluder les questions qu'à se justifier pleinement. S'il a confiance, s'il croit que nous ne devons pas le condamner par la raison qu'il aurait désavoué ce qu'il a dit précédemment, ce n'est point à nous à le mander, c'est à lui à venir vers nous au plus vite pour qu'il puisse être absous. Car s'il pense encore de la même manière, quelque lettre de nous qu'il reçoive, comment se présentera-t-il, sachant d'avance qu'il sera condamné ? Si on avait à le mander, il vaudrait mieux qu'il le fût par ceux qui sont plus près de lui, au lieu d'en être, comme nous, séparés par de longues distances. Mais les soins ne lui manqueront pas s'il veut bien se laisser guérir ; il peut condamner ce qu'il a pensé, et demander pardon de son erreur dans une lettre, comme il convient de le faire lorsqu'on revient vers nous, très chers frères.

5. Nous avons parcouru le livre qu'on dit être de lui et que votre charité nous a fait parvenir ; nous y avons trouvé beaucoup de choses contre la grâce de Dieu, beaucoup de blasphèmes, rien qui ne déplaise tout à fait et qu'il ne faille condamner et rejeter : de pareilles idées ne pouvaient venir qu'à l'auteur de ce livre. Nous ne croyons pas nécessaire de disputer longuement ici sur la loi, comme si Pélage était devant nous avec ses résistances ; c'est à vous que nous nous adressons, à vous qui connaissez cette loi tout entière et qui vous en réjouissez, d'accord avec nous. Les preuves de notre foi sont mieux placées, quand nous traitons avec ceux qui ne savent pas les choses. Lorsqu'il s'agit des forces naturelles, du libre arbitre, de toute grâce de Dieu et de la grâce quotidienne, quel catholique, fidèle à la vérité, ne trouverait beaucoup à dire ? Que Pélage anathématise donc ce qu'il a pensé, afin que ceux qui ont été trompés par ses enseignements connaissent sur ces matières la vraie foi devenue enfin la sienne. Ils reviendront plus facilement s'ils apprennent que l'auteur même de cette erreur l'a condamnée. S'il persiste opiniâtrement dans cette impiété, il importe d'aller au secours des chrétiens induits dans une erreur qui n'est pas la leur, mais bien plus la sienne : il ne faudrait pas que les remèdes et les soins qu'il s'obstinerait à repousser fussent à jamais inutiles aux hommes trompés par ses discours.

Et d'une autre main. Que Dieu vous garde en bonne santé, très chers frères ! Donné le sixième jour des calendes de février, après le VIIe consulat du très glorieux Théodose et le Ve de Junius Quartus Palladius.

LETTRE CLXXXIV. (Année 417.)

Un billet du pape Innocent pour Aurèle et Augustin.

INNOCENT A AURÈLE ET A AUGUSTIN, ÉVÊQUES.

Germain, mon collègue dans le sacerdoce, et qui a été le bienvenu auprès de moi, n'a pas dit s'en retourner vers vous sans vous porter mon souvenir. Il me paraît naturel et tout simple de saluer ceux que l'on aime par ceux qui nous sont chers. Nous souhaitons tendrement que votre fraternité[1115] se réjouisse dans le Seigneur, et nous vous demandons d'adresser pour nous à Dieu les mêmes vœux ; nous faisons bien plus, vous le savez, par des prières communes et réciproques que par des oraisons particulières et séparées.

LETTRE CLXXXIV bis[1116]. (Année 417.)

La plus grande partie de cette lettre si forte de doctrine, roule sur le péché originel et l'état des enfants qui meurent sans le baptême ; saint Augustin parle ensuite des questions qu'il traite et des adversaires qu'il combat dans la Cité de Dieu.

AUGUSTIN A SES BIEN-AIMÉS SEIGNEURS ET SAINTS FILS PIERRE ET ABRAHAM, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. La justice ne doit pas, la charité ne peut pas dédaigner le saint zèle qui vous pousse à m'adresser beaucoup de questions, pour que vous soyez armés et en mesure de lutter contre des agressions impies. Mais quelque étendue que soit une lettre, elle ne répond jamais à tout. Apprenez cependant que, dans plusieurs de mes ouvrages, j'ai déjà, selon la mesure de mes forces, répondu à tout ou à presque tout ce que vous me demandez. Si vous les lisez, et j'apprends que la vie que vous avez embrassée et dans laquelle vous servez Dieu, vous laisse des loisirs pour lire, vous y trouverez, ou peu s'en faut, vos doutes entièrement éclaircis, surtout parce qu'il y a au dedans de vous le Docteur intérieur, celui dont la grâce vous a fait ce que vous êtes. Car en quoi un homme peut-il aider un autre homme à apprendre quelque chose, si le Seigneur lui-même ne nous instruit pas[1117] ? Toutefois je ne tromperai pas votre attente et vous adresserai au moins une courte réponse, avec le secours de Dieu.

2. Le Seigneur a dit : Celui qui croira et sera a baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas « sera condamné[1118]. » Si donc, quand les enfants sont baptisés, ce n'est pas en vain, mais c'est véritablement qu'on les tient pour croyants (et voilà pourquoi toute bouche chrétienne les appelle alors de nouvelles créatures), il s'ensuit que s'ils ne croient pas, ils seront condamnés : et comme n'ayant rien fait de mal pendant leur vie, ils n'ont rien ajouté au péché originel, on peut dire que la peine à laquelle ils seront justement condamnés sera la moindre de toutes, mais que cependant il y aura une peine. Que celui qui pense qu'il n'y a pas de différence dans les peines futures, lise les paroles suivantes : « Au jour du jugement, Sodome sera traitée moins rigoureusement que cette ville[1119]. » Que les séducteurs cessent donc de chercher pour les enfants un état mitoyen[1120] entre le royaume du ciel et le supplice ; mais qu'ils passent du démon au Christ, c'est-à-dire de la mort à la vie, de peur que la colère de Dieu ne demeure sur eux : on ne se sauve de cette colère de Dieu que par la grâce de Dieu.

Et qu'est-ce que la colère de Dieu, si ce n'est la peine prononcée par un Dieu juste et la vengeance qui lui appartient ? Il n'en est pas de Dieu comme d'un esprit changeant et irritable : rien ne le trouble ; ce qu'on appelle la colère de Dieu n'est rien autre que la juste peine du péché : il n'y a pas à s'étonner qu'elle passe aux descendants.

3. En effet la concupiscence dans laquelle les enfants sont conçus, n'existait pas avant le péché : elle n'aurait jamais existé si la révolte de la chair n'avait pas suivi, comme un châtiment réciproque, la désobéissance de l'homme. Ce mal dont le mariage fait un bon usage, accompagne nécessairement la conception honnête et légitime des enfants ; mais le mariage aurait accompli ses fins sans ce mal, si la nature humaine, n'ayant pas péché, était restée dans le même état où elle a été créée : tous nos membres auraient alors obéi également à notre volonté, et nulle partie de notre corps n'aurait été excitée par le feu du désir. Car qui niera que ces paroles de Dieu : « Croissez et multipliez[1121] » ne furent point la malédiction du pécheur, mais la bénédiction du mariage ? cette concupiscence n'a été pour rien dans la naissance du Christ (car il n'en a pas été de l'enfantement de la Vierge comme de tout autre enfantement) ; mais comme c'est par cette concupiscence que toute créature humaine vient au monde, elle doit renaître pour n'être pas punie. Quoique l'enfant naisse de parents régénérés, la génération charnelle ne peut lui donner ce que ceux-ci n'ont reçu que de la régénération spirituelle. C'est ainsi que de l'olivier sauvage comme de l'olivier franc il ne sort qu'un olivier sauvage, quoique l'un ne soit pas l'autre. Mais nous avons amplement traité cette matière en d'autres écrits[1122] ; j'aime mieux que vous les lisiez que de nous obliger à répéter les mêmes choses.

4. Il est plus difficile de répondre aux infidèles qui ne reconnaissent en aucune manière l'autorité des livres saints. Le poids de la divine Écriture ne peut servir à corriger leurs mœurs, car ils attaquent plus ouvertement l'Écriture, et elle a besoin de se défendre contre eux. Mais si, avec l'aide du Seigneur, vous pouviez les corriger, vous auriez pourtant peu fait pour ceux que vous désirez rendre chrétiens, après les avoir vaincus par de bons raisonnements : il faudrait encore demander pour eux la foi dans de suppliantes oraisons. Elle est comme vous savez, un don de Dieu, qui le mesure à chacun ; et elle doit nécessairement précéder l'intelligence ; car le prophète ne s'est pas trompé en disant : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas[1123]. » Et n'était-ce pas afin de leur obtenir la foi que l'Apôtre priait, non pour les Juifs fidèles, mais pour les Juifs encore infidèles lorsqu'il disait : « Frères, la volonté de mon cœur et ma prière à Dieu sont pour leur salut[1124] ; » pour le salut de ceux qui avaient tué le Christ et qui auraient tué l'Apôtre lui-même s'ils l'avaient pu ? C'est pour ceux-là aussi qu'ont prié, et le Seigneur, lorsque, suspendu à la croix, il était livré aux moqueries : et le bienheureux Etienne, lorsqu'on le lapidait[1125].

5. Les infidèles que nous appelons gentils ou auxquels nous donnons plus communément le nom de païens sont de deux sortes ; les uns préfèrent à la religion chrétienne leurs superstitions dont ils font grand cas ; les autres ne s'astreignent à aucune religion. Dans quelques livres que j'ai intitulés : De la Cité de Dieu, dont vous avez, je crois, connaissance, et que je travaille à achever avec la volonté de Dieu, malgré tout le poids de mes occupations, j'attaque cette première sorte de païens ; c'est d'eux que l'Apôtre a dit : « Ce que les gentils immolent, ils l'immolent aux démons et non pas à Dieu[1126] ; » et encore : « Ils ont honoré et servi la créature plutôt que le Créateur[1127] ; » j'ai achevé dix gros volumes. Les cinq premiers répondent à ceux qui, pour acquérir ou conserver les félicités humaines de la terre et du temps, soutiennent qu'il est nécessaire d'adorer plusieurs dieux et non pas le seul Dieu souverain et véritable. Les cinq autres sont dirigés contre ceux qui, mettant plus d'arrogance encore et plus d'orgueil à combattre la salutaire doctrine de l'Évangile, pensent arriver, par le culte des démons et de plusieurs dieux, à la béatitude de la vie future : nous réfutons leurs plus illustres philosophes dans les trois derniers de ces cinq livres. Les autres livres depuis le onzième, quel qu'en soit le nombre (j'en ai déjà achevé trois et je m'occupe du quatrième), renfermeront nos idées et notre foi sur la cité de Dieu ; car nous ne voulons pas seulement réfuter dans cet ouvrage les sentiments des autres, nous voulons y mettre nos propres croyances. Ce quatrième livre après le dixième, c'est-à-dire le quatorzième de tout l'ouvrage, contiendra, si Dieu le veut, la réponse à tous les doutes que vous me proposez dans votre lettre.

6. Quant à l'autre sorte d'infidèles qui ne croient pas en Dieu ou qui le croient étranger aux choses humaines, je ne sais s'il faut parler avec eux de quoi que ce soit qui regarde la religion. Il ne se rencontrerait peut-être pas, de notre temps, quelqu'un d'assez insensé pour oser dire au fond de son cœur : Il n'y a point de Dieu[1128] ; mais il ne manque pas d'insensés qui disent : Le Seigneur ne le verra pas[1129], c'est-à-dire il n'étend pas sa providence sur les choses de la terre. Toutefois, s'il plaît à Dieu, ces livres que je prie votre charité de lire, montreront, comme l'enseigne la cité de Dieu, et à ceux que Dieu voudra éclairer, non seulement qu'il y a un Dieu (ce que la nature a gravé si fortement en nous que nulle impiété ne saurait qu'à peine l'en effacer), mais que Dieu s'occupe des hommes depuis leur création jusqu'à la béatitude qu'il donne aux justes avec les saints anges, et à la condamnation des impies avec les anges mauvais.

7. Voilà pourquoi, mes bien-aimés, cette lettre ne doit pas être chargée de plus d'explication. Nous vous avons assez dit où vous pourrez trouver ce que vous attendez de notre ministère. Dans le cas où vous n'auriez pas encore ces livres, nous y avons pourvu, selon la faible mesure de nos ressources, parle saint frère Firmus, notre collègue dans le sacerdoce ; il vous aime beaucoup et il a eu grand soin de nous faire savoir combien il vous rend grâce de l'affection que vous lui rendez.

DU CHATIMENT DES DONATISTES. - LIVRE ou LETTRE CLXXXV [1130]. (Année 415.)

Cette lettre que saint Augustin mentionne dans la Revue de ses ouvrages (liv. II, chap. XLVIII), forme comme un livre elle fut adressée au comte Boniface dont le nom se mêle aux événements de cette époque. L'évêque d'Hippone l'instruit de ce qui fait l'hérésie des donatistes, en retrace l'histoire, et raconte comment il est arrivé que des lois impériales aient été portées contre eux. Cette lettre est célèbre et d'un grand intérêt religieux et historique ; il faut la lire avec attention et ne pas perdre de vue la société et les temps au milieu desquels écrivait saint Augustin.

1. Je vous loue, vous félicite et vous admire, mon bien-aimé fils Boniface, de ce qu'au milieu des soucis de la guerre vous désirez ardemment connaître les choses de Dieu. Par là vous mettez, on le voit bien, votre valeur militaire elle-même au service de la foi que vous avez en Jésus-Christ. Je vous dirai brièvement quelle différence il y a entre l'erreur des ariens et celle des donatistes. Les ariens disent que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont de diverses substances ; les donatistes ne disent pas cela, mais ils reconnaissent l'unité de substance de la Trinité. Et si quelques-uns d'entre eux ont dit que le Fils est moindre que le Père, ils n'ont pas nié que le Fils et le Père fussent de la même substance ; la plupart d'entre eux déclarent que leur foi sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit est la même que celle de l'Église catholique. Là n'est donc point ce qui nous sépare d'eux ; ils disputent misérablement touchant la communion seulement, et c'est contre l'unité du Christ qu'ils dirigent leurs haines rebelles par la perversité de leur erreur. Parfois, dit-on, il en est parmi eux qui, voulant se mettre bien avec les Goths parce qu'ils croient que ceux-ci peuvent quelque chose, s'en vont répétant qu'ils croient ce que croient les Goths. Mais le contraire est prouvé par l'autorité de leurs pères ; Donat, au parti duquel ils se font gloire de rester fidèles, n'avait pas la foi des Goths.

2. Que ces choses ne vous troublent point, mon bien-aimé fils ; car il est prédit qu'il y aura des hérésies et des scandales, afin que nous nous instruisions au milieu même de nos ennemis. C'est ainsi que s'éprouvent notre foi et notre amour ; notre foi pour que nous ne nous laissions pas tromper, notre amour pour que nous mettions tous nos soins à ramener ceux qui s'égarent ; nous ne devons pas nous borner à préserver les faibles de leurs atteintes et à chercher à les délivrer eux-mêmes d'une erreur criminelle, mais nous devons prier pour eux, afin que Dieu leur ouvre l'esprit et qu'ils comprennent les Écritures. Dans les saints Livres où se manifeste Notre-Seigneur Jésus-Christ, son Église elle-même se révèle ; mais, par un prodigieux aveuglement, ces hommes qui ne savent rien du Christ en dehors des Écritures, ne veulent pas apprendre à connaître son Église d'après l'autorité de ces mêmes divins Livres : ils en imaginent une autre d'après le néant des calomnies humaines.

3. Ils reconnaissent avec nous le Christ dans ce passage : « Ils ont percé mes mains et mes pieds ; ils ont compté tous mes os. Ils m'ont regardé et considéré ; ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré ma robe au sort[1131] ; » et ne veulent pas voir l'Église dans ce qui suit du même psaume : « Les peuples de tous les pays de la terre se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui, et toutes les nations se prosterneront en sa présence, parce que l'empire est au Seigneur et qu'il régnera sur tous les peuples[1132]. » Ils reconnaissent avec nous le Christ dans ce passage : « Le Seigneur m'a dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui ; » et ne veulent pas reconnaître l'Église dans ce qui suit : « Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour votre héritage et la terre pour empire[1133]. » Ils reconnaissent avec nous le Christ dans ces paroles du Seigneur dans l'Évangile : « Il fallait que le Christ souffrit, et ressuscitât d'entre les morts le troisième jour ; » et ne veulent pas reconnaître l'Église dans ce qui suit : « Il fallait que la pénitence et la rémission des péchés fussent prêchées en son nom au milieu de toutes les nations, en commençant par Jérusalem[1134]. » Ils sont sans nombre les témoignages des saints livres qu'il est inutile de rapporter ici. On y voit apparaître Notre-Seigneur Jésus-Christ, soit selon sa divinité par laquelle il est égal au Père, « car au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; » soit selon l'abaissement de son incarnation par laquelle « le Verbe est fait chair et a habité parmi nous[1135] ; » on y voit apparaître aussi son Église, non pas seulement établie en Afrique, comme ces insensés le prétendent impudemment ; mais répandue dans le monde entier.

4. Ils préfèrent en effet leurs chicanes aux témoignages divins ; des crimes qui n'ont jamais pu et ne peuvent être prouvés, ayant été reprochés à Cécilien, autrefois évêque de Carthage, ils se sont séparés de l'Église catholique, c'est-à-dire de l'unité de toutes les nations. Si ces prétendus crimes se trouvaient véritables et qu'on vînt à nous le montrer, nous anathématiserions Cécilien quoique mort ; mais, pour un homme quel qu'il soit, nous ne devons pas quitter l'Église du Christ qui n'a pas pour fondements des opinions litigieuses, mais les paroles d'un Dieu : car il est bon de se confier dans le Seigneur, plutôt que de se confier dans l'homme[1136]. Cécilien fût-il coupable, et je ne dis rien ici au préjudice de son innocence, le Christ n'aurait pas pour cela perdu son héritage. Il est aisé à un homme de croire d'un autre homme le vrai ou le faux ; mais il y a une audace impie à vouloir condamner la communion de toute la terre à cause de prétendus crimes qu'il est impossible de prouver.

5. J'ignore si Cécilien a été ordonné par des traditeurs des livres divins ; je n'en ai rien vu, je l'ai entendu dire à ses ennemis, et cela n'a pas été tiré de la loi de Dieu, ni des prophètes, ni des psaumes, ni de l'Apôtre du Christ, ni du langage du Christ. Mais les témoignages unanimes des Écritures déclarent que l'Église est répandue par toute la terre, cette Église avec laquelle le parti de Donat ne communique point. « Toutes les nations seront bénies en ta race[1137], » a dit la loi de Dieu. « Du levant au couchant un sacrifice pur est offert à mon nom, parce que mon nom est glorifié parmi les nations, » a dit le Seigneur par le Prophète[1138]. « Son empire s'étendra d'une mer à l'autre et depuis le fleuve jusqu'aux extrémités de la terre, » a dit le Seigneur par le Psalmiste[1139]. « L'Évangile fructifie et croît dans le monde entier, » a dit le Seigneur par l'Apôtre[1140] : « Vous serez mes témoins à Jérusalem et dans toute la Judée et dans la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre[1141], » a dit le Fils de Dieu de sa propre bouche. Cécilien, évêque de Carthage, est accusé par des voix humaines dans un débat ouvert ; l'Église du Christ, établie au milieu de toutes les nations, est défendue par la voix de Dieu. La piété, la vérité, la charité ne nous permettent pas d'accepter contre Cécilien le témoignage de gens que nous ne voyons pas dans cette Église à laquelle Dieu rend témoignage : on ne mérite pas d'être cru comme homme, lorsque soi-même on ne croit plus à la parole de Dieu.

6. J'ajoute qu'ils ont déféré, comme accusateurs, l'affaire de Cécilien au jugement de l'empereur Constantin. Que dis-je ? après une sentence rendue par des tribunaux d'évêques, où ils ne purent pas l'opprimer, leur acharnement poussa Cécilien en présence du susdit empereur. Ils ont ainsi fait les premiers ce que maintenant ils nous reprochent lorsque, pour tromper les ignorants, ils disent que les chrétiens ne doivent pas demander quoique ce soit à des empereurs chrétiens contre les ennemi du Christ. Ils n'ont pas osé nier cela dans la conférence que nous avons eue ensemble à Carthage ; ils se sont vantés au contraire que leurs pères aient criminellement poursuivi Cécilien devant l'empereur, ajoutant menteuse ment que Cécilien y a été vaincu et condamné. Comment donc ne sont-ils pas eux-mêmes persécuteurs, puisque leurs accusations ont pour suivi Cécilien, et que, vaincus par lui, ils se sont menteusement et impudemment donnés pour des triomphateurs ? Ils ne se seraient pas excusés mais vantés si leurs pères étaient parvenus à faire condamner Cécilien. Dans la conférence de Carthage ils ont été également battus sur tous les points ; mais la longueur des actes de cette conférence ne permet pas qu'on les lise à un homme comme vous, occupé d'autres affaires pour le maintien de la paix de l'empire ; on pourrait vous en lire un abrégé, qui est, je crois, entre les mains de mon frère et collègue Optat : s'il n'a pas cet abrégé, il n'a qu'à le demander à l'église de Sétif. Et d'ailleurs ce livre même est peut- être déjà trop long pour le peu de loisirs que vous avez.

7. Il est arrivé aux donatistes comme aux accusateurs de Daniel. Les lois par lesquelles ils ont voulu opprimer un innocent se sont tournées contre eux comme les lions contre les accusateurs du prophète[1142] ; seulement, grâce à la miséricorde du Christ, ces lois sont plutôt pour les donatistes qu'elles ne leur paraissent contre eux. Chaque jour elles servent à ramener beaucoup d'entre eux, et ils remercient Dieu de les avoir délivrés d'une fureur si pernicieuse. Dans leur cœur l'amour a pris la place de la haine ; autant ils détestaient auparavant ces lois, autant ils les bénissent maintenant qu'ils sont guéris ; et quant aux autres avec qui ils étaient près de périr, il les aiment comme nous, et nous demandent avec instance de ne pas laisser leur ruine s'achever. Un malade frénétique se plaint du médecin qui le lie, un fils indiscipliné se plaint du père qui le châtie, mais tous les deux sont aimés. Les laisser faire, les laisser périr, ce serait une fausse et cruelle bonté. Quand le cheval et le mulet, qui n'ont pas l'intelligence, résistent par des morsures et des coups de pied aux hommes qui s'occupent de guérir leurs plaies, et résistent au point de mettre parfois des hommes en péril, on ne laisse pas pour cela ces animaux, on les soigne jusqu'à ce que l'énergie douloureuse des remèdes leur ait rendu la santé : combien plus encore un homme ne doit pas être abandonné par un homme, un frère par son fière, de peur qu'il ne périsse ! Une fois ramené, il peut comprendre que ce qu'il appelait une persécution n'était qu'un grand bienfait.

8. « Pendant que nous en avons le temps, « dit l'Apôtre, faisons du bien à tous sans nous lasser jamais[1143]. » Le bien peut se faire de deux manières avec nos frères égarés : par les discours des prédicateurs catholiques, par les lois des princes catholiques ; que tous aillent au salut, que tous soient retirés de la perdition, les uns par le ministère de ceux qui obéissent aux préceptes divins, les autres par le ministère de ceux qui obéissent aux ordres impériaux. Quand les empereurs font de mauvaises lois pour le mensonge, la vraie foi est éprouvée et la persévérance couronnée ; quand ce sont des lois pour la vérité contre le mensonge, les méchants tremblent et ceux qui comprennent se corrigent. Quiconque donc refuse d'obéir aux lois des empereurs, portées contre la vérité de Dieu, acquiert une grande récompense ; mais quiconque refuse d'obéir aux lois des empereurs portées pour la vérité de Dieu, s'expose à un grand supplice. Aux temps des prophètes tous les rois qui n'avaient ni empêché ni aboli ce qui était contre les commandements de Dieu, sont blâmés ; les rois qui ont tenu une autre conduite sont comblés de louanges. Nabuchodonosor, lorsqu'il était serviteur des idoles, fit une loi sacrilège pour qu'on adorât une statue ; ceux qui ne voulurent pas lui obéir agirent pieusement et fidèlement : et le même roi, ramené par un miracle de Dieu, fit une loi pieuse et louable qui condamnait à mort quiconque aurait blasphémé le vrai Dieu de Sidrach, de Misach et d'Abdénago[1144]. S'il y eut des violateurs de cette loi, ils purent dire, en subissant leur peine, ce que disent les donatistes : nous sommes justes parce que nous sommes persécutés. Ils auraient tenu ce langage s'ils avaient été insensés comme le sont les donatistes qui divisent les membres du Christ, anéantissent ses sacrements et se glorifient de souffrir persécution, parce qu'ils sont arrêtés par les lois impériales établies au profit de l'unité du Christ, et, ne pouvant recevoir du Seigneur la gloire des martyrs, ils la demandent aux hommes.

9. Mais les vrais martyrs sont ceux dont il a été dit : « Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice[1145]. » Ce sont de vrais martyrs parce qu'ils souffrent persécution pour la justice et non point pour l'iniquité et le déchirement impie de l'unité chrétienne. Agar aussi fut persécutée par Sara[1146] ; celle-ci partant était sainte, l'autre ne l'était pas. Peut-on comparer Agar persécutée par Sara au saint roi David persécuté par l'inique Saül[1147] ? Grande est la différence ; tous les deux ont souffert, mais David a souffert pour la justice. Le Seigneur lui-même a été crucifié avec des voleurs[1148] ; mais la cause séparait ceux que la passion rapprochait. Aussi ce mot du Psalmiste doit être entendu des vrais martyrs qui ne veulent pas être confondus avec les faux martyrs : « Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d'une nation qui n'est point sainte[1149] ; » le Psalmiste n'a pas dit : séparez ma peine, mais « séparez ma cause. » Car la peine des impies peut être semblable à celle des martyrs, mais la cause des martyrs est différente ; ce sont eux qui disent à Dieu : « Ils me persécutent injustement, venez à mon aide[1150]. » C'est parce que David est injustement persécuté qu'il ne se croit pas indigne du secours divin ; autrement il n'aurait pas eu besoin d'être ;secouru, mais ramené.

10. Si les donatistes croient que nul ne saurait persécuter justement, comme ils l'ont dit à la conférence de Carthage, et que la véritable Église est celle qui souffre persécution et non pas celle qui fait souffrir, je me dispense de rappeler que, dans ce cas, Cécilien appartenait à la véritable Église quand leurs ancêtres le persécutaient jusqu'à le traduire devant l'empereur. Nous disons, nous, que Cécilien a appartenu à la véritable Église, non parce qu'il souffrait persécution, mais parce qu'il souffrait pour la justice, et que les donatistes sont séparés de l'Église, non pas pour avoir persécuté, mais pour l'avoir fait injustement : voilà ce que nous disons. S'ils s'inquiètent peu de savoir pourquoi on persécute et pourquoi on souffre, et s'ils pensent que par cela seul qu'on souffre on est vrai chrétien, il s'ensuit évidemment que Cécilien l'était, puisqu'il ne persécutait pas, mais souffrait ; et que leurs ancêtres ne l'étaient pas, puisqu'ils persécutaient et ne souffraient pas.

11. Mais encore une fois, je ne m'arrête pas à cela. Voici ce que je dis : Si la véritable Église est celle qui souffre persécution et non pas celle qui fait souffrir, que les donatistes demandent à l'Apôtre de quelle Église Sara était la figure lorsqu'elle persécutait sa servante. II répondra que cette femme qui affligeait sa servante représentait notre mère qui est libre, la Jérusalem céleste, c'est-à-dire la Jérusalem de Dieu[1151]. Si nous allons plus avant, nous trouverons qu'Agar persécutait bien plus Sara par son orgueil que celle-ci ne persécutait l'autre par ses sévérités : Agar faisait injure à sa maîtresse, Sara réprimait une orgueilleuse. Ensuite si ceux qui sont bons et saints ne persécutent personne mais se résignent seulement à la souffrance, pourquoi, je vous prie, ces paroles du Psalmiste : « Je poursuivrai mes ennemis, je les atteindrai et je ne reviendrai qu'après les avoir vus défaillir[1152] ? » Si nous voulons nous en tenir à la vérité, nous reconnaîtrons que la persécution injuste est celle des impies contre l'Église du Christ, et que la persécution juste est celle de l'Église du Christ contre les impies. Elle est donc bienheureuse de souffrir persécution pour la justice, et ceux-ci sont misérables de souffrir persécution pour l'iniquité. L'Église persécute par l'amour, les autres par la haine ; elle veut ramener, les autres veulent détruire ; elle veut tirer de l'erreur, et les autres y précipitent. L'Église poursuit ses ennemis et ne les lâche pas jusqu'à ce que le mensonge périsse en eux et que la vérité y triomphe ; quant aux donatistes, ils rendent le mal pour le bien ; pendant que nous travaillons à leur procurer le salut éternel, ils s'efforcent de nous ôter le salut même temporel ; ils ont un si grand goût pour les homicides, qu'ils se tuent eux-mêmes lorsqu'ils ne peuvent tuer les autres. Tandis que la charité de l'Église met tout en œuvre pour les délivrer de cette perdition afin que nul d'entre eux ne périsse, leur fureur cherche à nous tuer pour assouvir leur passion de meurtre, ou à se tuer eux-mêmes, de peur de paraître se dessaisir du droit qu'ils s'arrogent de tuer des hommes.

12. Ceux qui ne sont pas au courant de leurs habitudes croient que leurs violences contre, eux-mêmes datent du moment où des lois établies pour l'unité, délivrent des peuples entiers de leur brutale domination. Ceux qui les connaissent mieux et savent ce qu'ils faisaient avant ces lois, ne s'étonnent pas de les voir se donner la mort, mais se rappellent leurs coutumes : surtout l'époque où le culte des idoles subsistait encore, ils allaient en grandes troupes au milieu des fêtes païennes, non point pour renverser les idoles, mais pour se faire tuer par leurs adorateurs. S'ils s'étaient présentés là avec un pouvoir légitime d'empêcher le culte païen, ils auraient eu, en cas de mort, une apparence quelconque de martyre ; mais ils venaient seulement pour se faire tuer sans toucher aux idoles : les plus vigoureux d'entre les jeunes idolâtres avaient coutume de vouer à leurs dieux tous ceux qu'ils pourraient tuer, Quelques-uns de ces furieux se jetaient même sur des voyageurs armés, les menaçant de les tuer si ces voyageurs ne les tuaient pas. Parfois encore ils demandaient violemment à des juges qui passaient qu'ils les livrassent aux bourreaux ; on rapporte qu'un de ces juges, ne voulant ni les faire mourir ni s'exposer à leur rage, ordonna qu'on les liât comme pour donner satisfaction à leur frénésie, et puis les renvoya. Et même aussi c'était pour eux un jeu de tous les jours de se jeter dans des précipices, dans l'eau et le feu pour y trouver la mort. Se précipiter sur des rocs, dans des flammes ou dans des gouffres, voilà les trois genres de mort que le démon leur avait enseignés pour (485) leur propre compte, lorsqu'ils ne rencontraient personne qu'ils pussent contraindre par menaces à les frapper du glaive. Et quel autre aurait pu les leur apprendre, si ce n'est celui qui se servit même de la loi pour persuader à notre Sauveur de se précipiter du haut du pinacle du temple[1153] ? Ils n'auraient pas cédé à cette suggestion s'ils avaient porté dans leur cœur le Christ notre Maître. Mais parce qu'ils ont plutôt donné entrée au démon dans leur âme, ils périssent comme ce troupeau, de pourceaux précipité du haut d'une montagne dans la mer[1154] : lorsqu'on les arrache à ce délire homicide et qu'on les recueille pieusement dans le sein maternel de l'Église, ils sont délivrés comme le fut le démoniaque que son père présenta au Sauveur pour être guéri, et qui tombait tantôt dans le feu et tantôt dans l'eau[1155].

13. Il leur est donc fait une grande miséricorde lorsqu'à l'aide des lois impériales on les tire de cette secte où les démons menteurs leur ont enseigné tant de mal, pour les faire passer dans l'Église catholique où ils sont guéris par de bonnes prescriptions et de bonnes mœurs. Plusieurs d'entre eux, dont nous admirons à présent la ferveur et la charité dans l'unité du Christ, rendent à Dieu de grandes actions de grâce d'avoir échappé à une erreur qui leur faisait croire que tous ces égarements étaient des vertus : leur reconnaissance envers Dieu ne s'exprimerait pas ainsi dans la plénitude d'une volonté libre, si auparavant ils ne s'étaient pas retirés malgré eux d'une communion criminelle. Que dirons-nous de ceux qui chaque jour nous avouent que depuis longtemps ils voulaient être catholiques, mais qu'ils vivaient au milieu de gens qui les faisaient trembler et qui les menaçaient de leur vengeance eux et leur maison, au premier mot en faveur de l'Église catholique. Qui aurait assez peu de sens pour refuser de croire que ces faibles donatistes avaient besoin de la protection des lois impériales pour sortir d'un si grand mal, tandis que, grâce à ces lois, ceux dont ils avaient peur ont peur à leur tour, sont ramenés par la crainte ou feignent de l'être, et du moins laissent en paix les convertis dont auparavant leurs menaces empêchaient le retour ?

14. Mais s'ils veulent se tuer eux-mêmes, afin que ceux qui devaient être délivrés ne le soient pas ; s'ils veulent effrayer de la sorte la piété des libérateurs pour que la peur de laisser périr des gens perdus fasse négliger le salut des chrétiens qui sont décidés à se sauver ou que la répression pouvait y déterminer ; quelle doit être la conduite de la charité, surtout lorsque l'on comparera à la multitude de peuples à délivrer le petit nombre de furieux qui menacent de se donner la mort ? Que doit donc faire l'amour fraternel ? Faut-il que pour préserver un petit nombre de gens des flammes passagères nous laissions tomber tous les autres dans les feux éternels ? Faut-il livrer à la mort éternelle tant d'hommes qui maintenant veulent obtenir l'éternelle vie et plus tard ne le pourront plus, et cela dans le but d'empêcher que quelques-uns ne périssent d'une mort volontaire ? Et ceux-ci, qui sont-ils ? Ils vivent pour s'opposer au salut des autres en ne leur permettant pas de suivre la doctrine du Christ et en les instruisant de façon à les amener tôt ou tard à suivre les enseignements du démon et à courir volontairement à la mort que l'on redoute maintenant pour ces corrupteurs. La charité ne doit-elle pas sauver qui elle peut, quand même périraient de leur plein gré ceux pour qui, elle ne peut rien ? Elle souhaite ardemment que tous vivent ; mais elle travaille encore plus pour empêcher que tous ne périssent. Remercions le Seigneur d'avoir permis que chez nous, non pas il est vrai partout, mais en beaucoup d'endroits et aussi en d'autres lieux de l'Afrique, la paix catholique se soit faite et se fasse sans aucune de ces morts violentes et insensées ! Ces malheurs arrivent là où . se rencontre cette race d'hommes furieuse et inutile qui déjà, à d'autres époques, avait accoutumé. le monde au spectacle de ses sinistres folies.

15. Avant l'établissement de ces lois par les empereurs catholiques, la doctrine de la paix et de l'unité du Christ se répandait peu à peu, et l'on y passait comme on l'entendait, comme on le voulait, et comme on pouvait, du parti même de Donat ; et toutefois ces bandes d'hommes perdus ne manquaient pas de troubler parmi eux et pour divers motifs le repos des innocents. Quel maître n'était forcé de craindre son serviteur, quand celui-ci se mettait sous la protection de ces forcenés ? Qui eût osé parler trop haut à un pillard, contraindre un voleur ou un débiteur qui les auraient appelés à leur secours ? De méchants esclaves, qui voulaient devenir libres, menaçaient leurs maîtres du bâton, de l'incendie et de mort, (486) et obtenaient la destruction des titres de leur servitude. On arrachait aux créanciers leurs titres pour les rendre aux débiteurs. Quiconque méprisait les dures paroles de ces furieux était forcé par des coups plus cruels à faire ce qu'ils ordonnaient. Des innocents qui avaient eu le malheur de leur déplaire voyaient leurs maisons jetées bas ou dévorées par les flammes. Des pères de famille de bonne naissance et de noble éducation ont été emportés à peine vivants après les violences exercées sur eux ; ou bien attachés à la meule ils ont été forcés, à coups de fouet, de la tourner comme de vils animaux. De quel secours ont jamais été contre eux les lois et les puissances civiles ? Quel officier a jamais soufflé en leur présence ? Quel collecteur a jamais exigé d'eux ce qu'ils refusaient de donner ? Qui jamais essaya de venger ceux qui étaient tombés sous leurs coups ? Ils ont trouvé leur châtiment dans leur propre fureur, tantôt en demandant aux passants qu'ils les tuassent sous peine de les tuer eux-mêmes, tantôt en se jetant dans des précipices, dans l'eau ou le feu : ils s'arrachaient ainsi leurs âmes malheureuses par des supplices volontaires.

16. Plusieurs de ceux qui appartenaient à cette hérésie avaient horreur de pareilles violences ; et comme ils jugeaient qu'il suffisait à leur innocence de désapprouver de tels excès, les catholiques leur disaient : Si ces mauvaises choses ne souillent pas votre innocence, comment prétendez-vous que le monde chrétien ait été souillé par les péchés de Cécilien, péchés faux ou assurément inconnus ? Comment, par un horrible crime, vous êtes-vous séparés de l'unité catholique comme de l'aire du Seigneur qui doit, jusqu'au temps où le vanneur commencera son œuvre, conserver le froment pour être enfermé dans le grenier et la paille pour être jetée au feu[1156] ? Ces raisons en ramenaient quelques-uns à l'unité catholique, au prix même des violences que pouvait leur réserver la haine de ces hommes perdus ; mais plusieurs n'osaient pas s'exposer à leurs inimitiés qui se donnaient un si libre cours : que de souffrances endurées par quelques-uns des donatistes rentrés au sein de l'Église !

17. A Carthage, il arriva qu'un diacre donatiste, nommé Maximien, ayant orgueilleusement résisté à son évêque, des évêques de ce parti, se rangeant du côté du diacre et faisant un schisme dans le schisme, l'ordonnèrent évêque contre évêque. Cela déplut à la plupart de leurs collègues, qui condamnèrent Maximien avec les douze qui avaient assisté à son ordination, et marquèrent aux autres de celle communion nouvelle une époque pour revenir. Quelques-uns des douze qui avaient été condamnés et ceux auxquels avait été accordé un délai, revenant après le délai expiré, furent rétablis dans leurs dignités par égard pour la paix, et ceux qu'ils avaient baptisés après leur condamnation ne furent pas soumis à un nouveau baptême. C'était là quelque chose de très concluant pour les catholiques, et qui suffisait à fermer la bouche des donatistes. Nos frères le publiaient de toutes parts, comme ils le devaient, pour ouvrir les yeux et ramener à la vérité ; ils ne cessaient de répéter que les donatistes, pour maintenir la paix dans le parti de Donat, avaient rétabli dans leurs dignités ceux qu'ils avaient précédemment condamnés, qu'ils n'avaient pas osé annuler le baptême donné hors de leur Église par des gens condamnés, ou soumis à des délais ; et que ces mêmes donatistes, objectant contre la paix du Christ on ne sait quelles fautes particulières qui auraient souillé toute la terre, anéantissaient le baptême donné dans les Églises même d'où l'Évangile est venu en Afrique. Plusieurs étaient confondus, et, rougissant de honte, cédaient à l'évidence de la vérité ; les retours étaient alors beaucoup plus fréquents, là surtout où quelque liberté mettait à couvert de leur fureur.

18. Mais ce fut pour ces furieux un nouveau prétexte de rage ; il n'y avait presque aucune de nos églises qui se trouvât à l'abri de leurs insultes, de leurs agressions et de leurs brigandages ; tout chemin avait perdu sa sécurité pour ceux qui prêchaient, contre leurs violences, la paix catholique et opposaient à tant de folies les lumières de la vérité. Une dure situation était faite non seulement aux laïques et aux clercs, mais encore aux évêques catholiques : ils étaient placés dans l'alternative de taire la vérité ou d'éprouver tout ce que petit la barbarie. Mais le silence de la vérité n'avait pas seulement pour effet de ne délivrer personne de l'erreur ; il pouvait faire périr plusieurs des nôtres. D'un autre côté, en prêchant la vérité, on excitait de nouvelles fureurs, et si quelques-uns se convertissaient, si les catholiques (487) étaient affermis, la crainte empêchait les faibles d'entrer dans la bonne voie. Quiconque pense qu'en de telles extrémités l'Église aurait dû tout souffrir plutôt que de demander le secours de Dieu par les empereurs chrétiens, réfléchit peu à l'impossibilité de donner de bonnes raisons pour justifier une semblable négligence.

19. Ceux qui ne veulent pas que des lois justes soient établies contre leurs impiétés, nous disent que les apôtres ne demandèrent rien de pareil aux rois de la terre ; ils ne font pas attention que c'était alors un autre temps que celui où nous sommes, et que tout vient en son temps. Quel empereur croyait alors en Jésus-Christ et aurait servi sa cause en faisant des lois pour la piété contre l'impiété ? Alors s'accomplissait cette parole du prophète : « Pourquoi les nations ont-elles frémi ? pourquoi les peuples ont-ils médité des choses vaines ? Les rois de la terre se sont levés, et les princes se sont réunis contre le Seigneur et contre son Christ : » le temps n'était pas encore venu où devait s'accomplir ce qui est dit un peu plus loin dans le même psaume : « Et maintenant, ô rois, comprenez : instruisez-vous, juges de la terre. Servez le Seigneur a avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement[1157]. » Comment donc les rois servent-ils le Seigneur avec crainte, si ce n'est en empêchant ou en punissant, par une sévérité religieuse, ce qui se fait contre les commandements du Seigneur ? On ne sert pas Dieu de la même manière comme homme, et de la même manière comme roi ; comme homme, on sert Dieu par une vie fidèle ; mais, comme roi, on le sert en faisant des lois, avec une vigueur convenable, pour ordonner ce qui est juste et empêcher ce qui ne l'est pas. Ce fut ainsi qu'Ezéchias servit Dieu en détruisant les bois sacrés, les temples des idoles et les hauts lieux[1158] ; Josias, en faisant ainsi lui-même[1159] ; le roi des Ninivites, en forçant toute la ville à apaiser le Seigneur[1160] ; Darius, en donnant à Daniel l'idole à briser et en livrant aux lions les ennemis de ce prophète[1161] ; Nabuchodonosor, dont nous avons déjà parlé, en défendant, sous des peines terribles, dans tout son royaume, de blasphémer Dieu[1162]. Les rois servent donc le Seigneur, en tant que rois, lorsqu'ils font pour son service ce qu'ils ne pourraient pas faire s'ils n'étaient rois.

20. Comme au temps des Apôtres, les rois ne servaient pas le Seigneur, mais au contraire, selon. les prophéties, méditaient des choses vaines contre le Seigneur et contre son Christ, les lois ne pouvaient pas empêcher les impiétés : bien plus, les impiétés étaient leur œuvre. Il était dans l'ordre des temps que les Juifs, d'après la prédiction du Sauveur, tuassent les prédicateurs du Christ, croyant remplir un devoir envers Dieu[1163], et que les nations frémissent contre les chrétiens, et que la patience des martyrs triomphât de tous. Mais lorsqu'ensuite on a commencé à voir s'accomplir la parole qui annonçait que tous les rois de la terre adoreraient Dieu et que toutes les nations le serviraient[1164], quel homme sensé dirait aux rois . Ne vous occupez pas de savoir, dans votre royaume, qui défend ou qui attaque l'Église de votre Seigneur ; qu'on veuille être religieux ou sacrilège dans votre royaume, cela ne vous regarde pas ? Mais nul n'oserait leur dire : Que vous importe qu'on veuille être pudique ou impudique ? Et puisque Dieu ayant donné à l'homme le libre arbitre, pourquoi la loi permettra-t-elle le sacrilège et punira-t-elle l'adultère ? Est-ce une moindre faute pour une âme de ne pas rester fidèle à Dieu que pour une femme de ne pas rester fidèle à son mari ? Ou bien si les péchés commis, non point par le mépris mais par l'ignorance de la religion, doivent être punis moins sévèrement, faut-il pour cela ne pas du tout s'en mettre en peine ?

21. Il vaut mieux (qui en doute ?) amener par l'instruction les hommes au culte de Dieu que de les y pousser par la crainte de la punition ou par la douleur ; mais, parce qu'il y a des hommes plus accessibles à la vérité, il ne faut pas négliger ceux qui ne sont pas tels. L'expérience nous a prouvé, nous prouve encore que la crainte et la douleur ont été profitables à plusieurs pour se faire instruire ou pour pratiquer ce qu'ils avaient appris déjà. On nous objecte cette sentence d'un auteur profane : « Il vaut mieux, je crois, retenir les enfants par la honte et l'honnêteté que par la crainte[1165]. » Cela est vrai ; les meilleurs sont ceux qu'on mène avec le sentiment, mais c'est la crainte qui corrige le plus grand nombre.

Car, pour répondre par le même auteur, c'est lui aussi qui a dit : « Tu ne sais rien faire de bien si on ne t'y force. » L'Écriture divine dit à cause des meilleurs : « La crainte n'est pas dans la charité ; mais la charité parfaite met la crainte dehors[1166] ; » et, à cause de ceux qui valent moins et sont en plus grand nombre : « Ce n'est pas avec des paroles que le mauvais serviteur sera corrigé ; car lorsqu'il comprendra, il n'obéira point[1167]. » En disant que des paroles ne le corrigeront point, l'Écriture n'ordonne pas qu'on le délaisse, mais nous fait entendre ce qu'il faut faire : autrement elle ne dirait pas : « des paroles ne le corrigeront point, » mais seulement : « il ne se corrigera pas. » Aussi elle nous apprend, dans un autre endroit, que non seulement le serviteur, mais encore le mauvais fils, doit être châtié et avec grand profit ; car, dit-elle, « tu le frappes de la verge, mais tu délivres son âme de la mort[1168], » et ailleurs : « Épargner le châtiment, c'est haïr son fils[1169]. » Donnez-moi quelqu'un qui, avec foi et intelligence, dise de toutes ses forces : « Mon âme a soif du Dieu vivant ; quand irai-je et paraîtrai-je devant la face de Dieu[1170] ? » Celui pour qui l'union avec Dieu est un bien si désirable n'a pas besoin d'être poussé par la crainte des peines temporelles ou des luis impériales, ni même par la crainte de l'enfer ; il regarderait comme un grand supplice d'être privé de cette félicité, et s'afflige même du retard qui l'en sépare. Mais cependant, avant de devenir de bons fils et de désirer d'être dégagés des liens du corps pour être avec le Christ[1171], plusieurs, comme de mauvais serviteurs et en quelque sorte de méchants fugitifs, sont ramenés à leur Seigneur par le fouet des douleurs temporelles.

22. Qui peut nous aimer plus que le Christ qui a donné sa vie pour ses brebis[1172] ? Et cependant, après avoir appelé de sa parole seule Pierre et les autres apôtres, il ne se borna pas à arrêter de la voix, il renversa par terre Paul, auparavant Saul, qui devait être un grand édificateur de son Église, mais qui jusque-là en avait été un affreux ravageur, et pour forcer cet ennemi à désirer la lumière du cœur au milieu des ténèbres de son infidélité, le Christ le frappa d'abord de cécité corporelle. Si ce n'eût pas été une punition, Paul n'eût pas été ensuite guéri ; et quand les yeux ouverts, il ne voyait rien, s'il les avait eus sains, l'Écriture ne dirait pas que, pour que ses yeux s'ouvrissent, il en tomba, par l'imposition de la main d'Ananie, comme des écailles par lesquelles ils étaient fermés[1173]. Que devient donc la plainte accoutumée de ces gens-là qui crient : On est libre de croire ou de ne pas croire ? A qui le Christ a-t-il fait violence ? qui a-t-il forcé ? Qu'ils considèrent l'apôtre Paul : le Christ le force, puis l'instruit, il le frappe, et puis le console. Mais il faut admirer comment celui qu'une punition corporelle a contraint d'entrer dans l'Évangile a fait plus pour l'Évangile que tous ceux qui ont été appelés par la parole seule du Sauveur[1174] : celui qu'une crainte plus grande pousse vers la charité met dehors toute crainte pour la perfection même de cette charité.

23. Pourquoi l'Église ne forcerait-elle pas au retour les enfants qu'elle a perdus, puisque ces enfants perdus forcent les autres à périr ? Si, au moyen de lois terribles, mais salutaires, elle retrouve ceux qui n'ont été que séduits, cette pieuse mère leur réserve de plus doux embrassements et se réjouit de ceux-ci beaucoup plus que de ceux qu'elle n'avait jamais perdus. Le devoir du pasteur n'est-il pas de ramener à la bergerie du maître, non seulement les brebis violemment arrachées, mais même celles que des mains douces et caressantes ont enlevées au troupeau, et, si elles viennent â résister, ne doit-il pas employer les coups et même les douleurs ? Car si ces brebis se multiplient auprès des serviteurs fugitifs et des larrons, le pasteur a plus de droit sur elles, car il y trouve la marque du maître ; cette marque nous la respectons, c'est pourquoi nous ne rebaptisons pas ceux qui nous reviennent. Dans la correction de l'erreur et le retour de la brebis, nous ne devons pas toucher au sceau du Rédempteur. Si quelqu'un recevait d'un déserteur le signe royal, et que tous deux reçussent leur pardon, de façon que l'un revînt à la milice et que l'autre y entrât, on n'effacerait pas ce signe chez les deux soldats, mais on l'y reconnaîtrait et on l'y honorerait parce que c'est la marque du roi. Ces gens-là, ne pouvant donc montrer que c'est au mal que nous les contraignons, disent qu'on ne doit pas même être forcé au bien. Mais nous venons de voir Paul forcé parle Christ : c est pourquoi l'Église imite son Seigneur ; elle avait d'abord attendu et n'avait contraint personne pour que les paroles du prophète sur la foi des rois et des nations s'accomplissent.

24. C'est ainsi qu'on peut avec raison entendre ce passage du bienheureux Paul « Résolus à châtier toute désobéissance quand votre obéissance sera complète[1175]. » Le Seigneur lui-même commence par ordonner que les conviés soient amenés à son grand festin, ensuite il ordonne qu'ils soient forcés ; après que ses serviteurs lui ont répondu : « Seigneur vos ordres sont exécutés et il reste encore de la place ; allez, dit-il, allez le long des chemins et des haies, et forcez d'entrer tous ceux que vous trouverez[1176]. » Ceux qui d'abord sont doucement amenés nous représentent donc la première obéissance dont parle l'Apôtre ; mais ceux qui arrivent forcés nous représentent la désobéissance châtiée : voilà ce que signifient ces mots : « Forcez-les d'entrer, » après qu'il a été dit : « Amenez, » et qu'il a été répondu : « Ce que vous avez commandé a été fait, et il reste encore de la place. » Si on prétend que cette contrainte ne doit s'entendre que des épouvantements causés par les miracles, nous répondrons que les miracles de Dieu ont été opérés en plus grand nombre sous les yeux des premiers qui ont été appelés, surtout sous les yeux des juifs, dont on a dit « qu'ils demandent des prodiges[1177] ; » et devant même les gentils, au temps des apôtres, la divinité de l'Évangile a été prouvée par des miracles tels que ce serait plutôt les premiers convives qui auraient été forcés de croire. C'est pourquoi si, par la puissance qu'elle a reçue de la faveur divine et au temps voulu, au moyen de la piété et de la foi des rois, l'Église force d'entrer ceux que l'on rencontre le long des chemins et des haies, c'est-à-dire dans les hérésies et les schismes, ceux-ci ne doivent pas se plaindre d'être contraints, mais ils doivent faire attention à quoi on les contraint. Le festin du Seigneur c'est l'unité du corps du Christ, non seulement dans le sacrement de l'autel, mais encore dans le lien de la paix. Nous pouvons assurément dire des donatistes en toute vérité qu'ils ne forcent personne au bien, car lorsqu'ils forcent c'est toujours au mal.

25. Avant la publication en Afrique de ces lois par lesquelles on force les donatistes d'entrer dans le festin sacré, plusieurs de mes frères et moi-même nous pensions que, malgré la rage de ce parti, il ne fallait pas demander aux empereurs la destruction de l'hérésie en prononçant des peines contre les adhérents ; il nous semblait qu'il suffisait de protéger contre ses violences ceux qui annonceraient la vérité catholique par des discours ou des lectures. Nous étions d'avis que cela pouvait se faire à l'aide de la loi de Théodose, de très pieuse mémoire, contre tous les hérétiques ; cette loi condamne tout évêque ou clerc non catholique, en quelque lieu qu'on le trouve, à une amende de dix livres d'or ; nous désirions qu'on l'appliquât plus expressément aux donatistes qui prétendaient n'être pas hérétiques ; et toutefois nous ne voulions pas les soumettre tous à cette peine ; seulement dans chaque pays où l'Église catholique aurait eu à souffrir de la part de leurs clercs, de leurs circoncellions ou de leurs peuples, les évêques ou d'autres ministres de ce parti, sur la plainte des catholiques, auraient été condamnés par les magistrats au paiement de l'amende. Cette menace les aurait empêchés de rien entreprendre ; il nous paraissait qu'on pourrait ainsi prêcher et pratiquer librement la vérité catholique ; chacun aurait été libre de la suivre sans obéir à aucun sentiment de crainte et nous n'aurions pas eu des catholiques faux et simulés. D'autres de mes frères, avancés en âge, pensaient autrement ; ils voyaient beaucoup de villes et de lieux où la bonté de Dieu avait solidement établi notre foi par le moyen des précédentes lois impériales qui forçaient à rentrer dans l'unité ; nous obtînmes cependant qu'on ne demanderait aux empereurs que ce que j'ai dit tout à l'heure ; ce fut décrété dans notre concile[1178], et des députés furent envoyés à la cour.

26. Mais la miséricorde de Dieu qui savait que la crainte et le poids de ces lois étaient nécessaires à beaucoup d'âmes perverses et froides, cette miséricorde qui savait qu'un peu de sévérité triomphe de ce qui résiste à la parole toute seule, permit que nos députés ne réussissent point dans leur mission. Nous avions été devancés par des plaintes graves de quelques évêques d'autres contrées de l'Afrique, qui avaient eu beaucoup à souffrir de la part des donatistes et avaient été même expulsés de leurs sièges ; l'horrible et incroyable meurtre de Maximien, évêque catholique de Bagaïe, rendit surtout impossible le succès de notre députation. Car déjà une loi avait été publiée, ne se bornant pas à réprimer les horribles violences de l'hérésie donatiste, mais ne la laissant pas subsister impunément ; on se serait cru bien plus cruel en l'épargnant qu'elle n'était cruelle elle-même. Toutefois, pour garder même vis-à-vis d'indignes gens la mansuétude chrétienne, on ne les punissait pas du dernier supplice ; on prononçait seulement des amendes, et leurs évêques et leurs ministres étaient punis de l'exil.

27. Le susdit évêque de Bagaïe ayant en effet obtenu par jugement une basilique catholique dont les donatistes s'étaient emparés, ceux-ci l'attaquèrent à l'autel avec une impétuosité et une fureur horribles ; ils l'accablèrent inhumainement de coups de bâton et s'armèrent contre lui de tout ce qu'ils rencontrèrent et même des morceaux de bois de l'autel brisé ; ils lui donnèrent aussi un coup de poignard dans l'aine ; il serait mort à cause de tout le sang qu'il perdait, si la cruauté même de ses bourreaux n'avait profité à sa vie. Tandis qu'ils le traînaient par terre, la poussière s'amassa sur sa blessure et arrêta l'écoulement du sang. Ils le laissèrent enfin, et les nôtres s'avancèrent pour l'emporter en chantant des psaumes ; mais les misérables revinrent avec une rage nouvelle, l'arrachèrent aux mains des catholiques qu'ils maltraitèrent et mirent en fuite : ils étaient en grande multitude, et la terreur qu'inspiraient leurs cruautés ajoutait à la force de leur nombre. Les bourreaux portèrent au sommet d'une tour l'évêque qu'ils croyaient mort, mais qui vivait encore ; et le précipitèrent de cette hauteur. Il tomba sur je ne sais quel monceau qui était mou ; des passants, pendant la nuit, l'ayant aperçu et reconnu à la lueur d'une lanterne, le ramassèrent et le transportèrent dans une pieuse maison ; son état paraissait désespéré, mais il fut sauvé par les grands soins qui lui furent prodigués durant plusieurs jours. Cependant le bruit s'était répandu jusqu'au delà des mers qu'il avait été tué par le crime des donatistes. Lorsqu'il y alla lui-même et qu'il se montra vivant aux yeux étonnés, on comprit, en voyant le nombre et la gravité de ses récentes blessures, que la renommée eût pu le faire passer pour mort.

28. Maximien demanda donc du secours à l'empereur chrétien, moins pour venger sa cause que pour défendre l'Église confiée à ses soins. S'il n'eût pas fait cela, il n'eût pas mérité des éloges pour sa patience, mais il eût mérité le blâme pour sa négligence. L'apôtre Paul ne se mettait pas en peine d'une vie passagère, mais s'occupait des intérêts de l'Église de Dieu lorsqu'il révéla au tribun le dessein qu'on avait de le tuer : ce qui fit qu'une escorte lui fut donnée, afin de pouvoir se rendre en sûreté où il devait aller[1179]. II ne craignit point d'invoquer les lois romaines et de se déclarer citoyen romain pour échapper aux coups de fouet[1180] ; une autre fois encore, pour ne pas tomber aux mains des juifs qui désiraient le faire mourir, il demanda le secours de César[1181], prince romain et non chrétien. Par là saint Paul montra ce que devaient faire dans la suite les dispensateurs du Christ, lorsque les périls de l'Église les obligeraient à recourir aux empereurs chrétiens. C'est ainsi, qu'il est arrivé qu'un religieux et pieux empereur, ayant pris connaissance de tant d'actes détestables, a mieux aimé attaquer une erreur impie par des lois et ramener à l'unité catholique par la crainte et la force ceux qui portaient contre le Christ l'étendard du Christ, que de se borner à réprimer des violences et de laisser à chacun la liberté d'errer et de périr.

29. Dès que ces lois furent connues en Afrique, ceux qui cherchaient à revenir, mais qui redoutaient les entreprises des furieux de leur parti ou qui n'osaient pas offenser leurs proches, passèrent aussitôt au sein de l'Église. Beaucoup d'autres qui ne tenaient à l'hérésie que par des habitudes de famille, sans avoir jamais songé à la cause de cette séparation religieuse, sans avoir jamais voulu s'en enquérir, commencèrent à se demander ce qu'était le donatisme, et ne trouvant rien qui valût la peine qu'on souffrît persécution, se firent catholiques sans aucune difficulté : la sécurité les avait rendus négligents, l'inquiétude les détermina à s'instruire. Ce mouvement de retour fut un grand exemple, un exemple persuasif pour beaucoup de gens, peu capables de comprendre par eux-mêmes la différence qu'il y avait entre l'erreur des donatistes et la vérité catholique.

30. Pendant que des peuples nombreux revenaient auprès de leur véritable mère qui les recevait avec tant de joie, des multitudes grossières et haineuses demeurèrent dans cette malheureuse erreur. Il y en eut qui firent semblant de rentrer dans l'unité, d'autres sont restés inconnus par leur petit nombre. Mais parmi ceux dont la conversion n'était que simulée, il s'en rencontra un grand nombre qui, à force d'entendre prêcher la vérité, surtout après la conférence de Carthage, revinrent sincèrement. En certains endroits l'œuvre a été plus difficile et plus longue ; ceux qui se trouvaient bien disposés étaient tenus en échec par les dissidents beaucoup plus nombreux et plus, opiniâtres, ou bien l'autorité de quelques hommes puissants retenait dans le mauvais parti une foule craintive et soumise. Nos soins et nos sollicitudes vont encore de ce côté là ; beaucoup de catholiques et surtout des évêques et des clercs y ont enduré des maux horribles et cruels dont l'énumération serait trop longue. Quelques-uns ont eu les yeux crevés ; un évêque a eu les mains et la langue coupées ; plusieurs même ont été massacrés. Je ne parle pas de ces meurtres commis avec des raffinements de cruautés, de ces maisons pillées dans des attaques de nuit, de ces habitations particulières incendiées et aussi de ces églises livrées aux flammes ; pendant que le feu dévorait les sanctuaires, il s'est rencontré des gens pour y jeter les livres saints.

31. Mais des consolations nous attendaient là où tant de maux nous avaient atteints. Partout où de telles horreurs ont été commises, l'unité chrétienne s'est refaite avec plus de ferveur et de perfection ; c'est là surtout. qu'on loue le Seigneur d'avoir permis que ses serviteurs gagnassent leurs frères par leurs souffrances, et qu'au prix de leur sang ils ramenassent dans la paix du salut éternel ses brebis égarées par une erreur mortelle. Le Seigneur est puissant et miséricordieux ; chaque jour nous le prions d'inspirer aux autres le repentir, afin qu'ils sortent des piéges du démon qui les retient captifs pour en faire ce qu'il veut[1182] : ils ne cherchent qu'à nous calomnier et à nous rendre le mal pour le bien ; ils n'ont pas su comprendre quel amour nous leur gardons, et comment nous voulons, selon le précepte du Seigneur donné aux pasteurs par le prophète Ézéchiel, ramener ceux qui errent et retrouver ceux qui sont perdus[1183].

32. Ainsi que nous l'avons dit ailleurs, ils ne s'imputent pas le mal qu'ils nous font ; et le mal qu'ils se font, ils nous l'imputent. Qui de nous veut qu'un seul d'entre eux périsse ou même qu'il perde quoi que ce soit ? Mais si la maison de David ne put pas avoir la paix sans la mort d'Absalon qui avait déclaré la guerre à son père, malgré tout le soin du roi à ordonner qu'on lui rendit, autant que possible, vivant et sauf ce fils à qui son paternel amour réservait le pardon, que fit David ? il ne lui resta plus qu'à pleurer le fils qu'il avait perdu, et à chercher dans le rétablissement de la paix de son royaume une consolation à sa douleur[1184]. Ainsi l'Église catholique notre mère a eu des enfants qui se sont tournés contre elle ; car cette petite branche en Afrique a été séparée du grand arbre qui couvre de ses rameaux la terre entière ! L'Église les enfante par sa charité et veut les ramener à la racine sans laquelle ils ne peuvent avoir une véritable vie ; si elle en retrouve un grand nombre en en perdant quelques-uns, et ce n'est pas dans une guerre qu'elle les perd, comme David perdit Absalon, c'est d'une mort volontaire que ceux-ci périssent, elle adoucit ou guérit la douleur de son cœur maternel, par la pensée que tant de peuples sont délivrés. Que n'êtes-vous témoins de leur allégresse dans la paix du Christ, de leur grand nombre et de leur empressement à se réunir pour entendre et pour chanter les hymnes, de leurs heureuses et nombreuses réunions pour écouter la parole de Dieu ! Que ne voyez-vous la douleur de la plupart d'entre eux au souvenir de leur erreur passée et leur bonheur de connaître la vérité ! J'aimerais à vous montrer avec quelle indignation et quelle horreur ils repassent les mensonges de ceux qui furent leurs maîtres et qui leur débitaient tant de faussetés sur nos sacrements. Combien avouent que depuis longtemps ils auraient voulu être catholiques, mais qu'ils ne l'osaient pas au milieu de gens dont ils redoutaient la fureur ! Si donc vous pouviez avoir sous les yeux comme en un seul tableau tous ces peuples délivrés au milieu des diverses régions de l'Afrique, alors vous diriez que ç'eût été trop cruel d'abandonner à une perte irrémédiable et d'exposer aux flammes éternelles une innombrable multitude d'hommes, sous prétexte d'empêcher une poignée de misérables de se brûler volontairement.

33. Si deux hommes étaient dans une maison que nous sussions avec certitude devoir bientôt tomber en ruines et d'où ils ne voulussent pas sortir malgré nos avertissements ; s'ils nous était possible de les tirer de là malgré eux, pour les convaincre ensuite de la ruine imminente de la maison, et leur ôter la volonté d'y rentrer, ne mériterions-nous point le reproche de cruauté en ne le faisant pas ? Or, si l'un d'eux nous disait : Quand vous entrerez pour nous arracher de la maison, je me tuerai, et si l'autre ne voulait ni sortir, ni être emporté de là, mais qu'il n'osât pas se tuer, que devrions-nous faire ? Faudrait-il les laisser périr tous deux, ou bien en sauver au moins un par notre œuvre de miséricorde en laissant mourir l'autre, non par notre faute, mais par la sienne ? Personne n'est assez malheureux pour ne pas comprendre aisément ce qu'il faut faire en des cas pareils. Je me suis servi de la comparaison de deux hommes, dont l'un est perdu, l'autre sauvé ; que sera-ce quand il s'agit de la perte de quelques-uns et de la délivrance d'une multitude innombrable de peuples ? Il n'y a pas autant d'hommes périssant de leur propre volonté, qu'il y a de bourgades, de villages, de bourgs, de municipes et de cités délivrés de ce cruel et éternel malheur par les lois impériales.

34. En allant plus loin dans notre comparaison, je crois que si plusieurs se trouvaient dans une maison menacée de ruine, où un seul pourrait être délivré ; et si pendant que nous ferions effort pour le sauver, les autres cherchaient volontairement le trépas dans un précipice, la douleur que nous causerait leur mort serait consolée par la vue de celui qu'il nous eût été donné de sauver : nous ne les laisserions pas tous périr, en cherchant inutilement à retenir ceux qui voudraient mettre fin à leurs jours. Si la raison et la bonté nous obligent à secourir ainsi les hommes pour leur salut en ce monde et pour une courte vie, que ne doit donc pas faire pour eux la charité miséricordieuse, lorsqu'il s'agit de leur faire obtenir la vie éternelle et éviter une éternité de malheurs ?

35. Ils nous disent que nous en voulons à leurs biens ; ah ! qu'ils se fassent catholiques, et qu'ils possèdent, dans la paix et la charité, non seulement ce qu'ils appellent leurs biens, mais même les nôtres. Leur rage de nous calomnier les aveugle au point de ne pas s'apercevoir de la contradiction de leurs paroles. Ils disent et leur haine ne cesse de répéter que nous les forçons à rentrer dans notre communion par la puissance violente des lois ; nous nous en garderions bien, si nous en voulions à ce qui leur appartient. Quel est l'avare qui cherche à posséder avec un autre ? Quel est celui qui, dans sa passion pour dominer et dans sa soif des honneurs, désire partager le pouvoir et les dignités ? Qu'ils voient ceux qui furent autrefois de leur parti, et qui maintenant sont nos compagnons, unis à nous par un amour fraternel : ils ont ce qui est à eux, et non seulement ce qu'ils possédaient auparavant, mais même ce qui est à nous et ce qu'ils n'avaient pas, ces biens sont à eux comme à nous, si nous sommes pauvres ensemble ; mais si nous possédons, par nous-mêmes, de quoi suffire à nos besoins, ces biens ne sont pas à nous, mais aux pauvres, dont nous sommes en quelque sorte les administrateurs : nous ne pourrions pas, sans une usurpation condamnable, nous en attribuer la propriété.

36. Tout ce que possédaient les églises du parti de Donat, a passé avec elles aux mains des catholiques par les lois des empereurs chrétiens. Comme les pauvres qui vivaient des petits biens de ces mêmes églises, sont avec nous, ceux qui sont restés dehors doivent cesser de désirer ce qui ne leur appartient pas :qu'ils rentrent dans l'unité, et nous gouvernerons ensemble non seulement ce qu'ils appellent leurs biens, mais même ce qu'on appelle les nôtres ; car il est écrit : « Tout est à vous ; mais vous êtes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à Dieu[1185]. » Sous ce chef ne soyons qu'un dans l'unité de son corps, et, pour ces choses, faisons ce qui est écrit dans les Actes des Apôtres : « Ils n'avaient qu'une âme et qu'un cœur ; et personne ne devait posséder quoique ce fût en propre, mais toutes choses leur étaient communes[1186]. » Ce que nous chantons, chantons-le avec amour : « Qu'il est bon, qu'il est doux que les frères habitent ensemble[1187] ! » Qu'ils sachent avec quelle sincérité l'Église catholique, leur mère, leur crie, comme le bienheureux Apôtre aux Corinthiens : « Ce que je cherche ce ne sont pas vos biens, c'est vous[1188]. »

37. Si nous considérons ce qui est dit dans le Livre de la Sagesse, « que les justes ont emporté les dépouilles des impies[1189] ; » et dans les Proverbes, « que les impies thésaurisent pour les justes ; » alors nous verrons qu'il ne s'agit pas de chercher qui possède les biens des hérétiques, mais qui est dans la société des justes. Nous savons qu'ils s'arrogent la justice, de façon à ne pas se vanter seulement de l'avoir, mais aussi de la donner aux autres hommes. Car ils prétendent communiquer la justice à ceux qu'ils baptisent, et il ne leur reste plus qu'à dire à celui qu'ils baptisent de croire en celui qui les a baptisés. Pourquoi ne le feraient-ils pas, après que l'Apôtre a dit : « La foi en celui qui justifie l'impie, est imputée à justice[1190] ? » Que le baptisé croie donc en celui qui le baptise, si c'est lui qui le justifie, afin que sa foi lui soit imputée à justice. Mais je crois qu'ils auraient horreur d'eux-mêmes, s'ils daignaient réfléchir à tout cela. Il n'y a que Dieu qui soit juste et qui justifie ; et on peut dire d'eux ce que l'Apôtre dit des Juifs, que, « ne connaissant pas la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu[1191]. »

38. A Dieu ne plaise que quelqu'un d'entre nous se déclare juste au point de vouloir établir lui-même1191 sa propre justice, c'est-à-dire une justice qu'il se serait donnée à lui-même, après ces paroles de l'Apôtre : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » ou qu'il ose se vanter d'être sans péché dans cette vie, comme les donatistes, à notre conférence, ont prétendu être dans l'Église qui n'a ni tache, ni ride, ni quoi que ce soit de ce genre[1192] ! Ils ne savent pas que cela n'est vrai que pour ceux qui meurent aussitôt après le baptême ou après le pardon que nous demandons pour nos fautes dans l'oraison dominicale ; mais quant à l'Église entière, pour qu'elle n'ait ni tache, ni ride ou quoi que ce soit de ce genre, il faut qu'on arrive à ce temps où on pourra dire . « O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? Car l'aiguillon de la mort c'est le péché[1193]. »

39. Dans cette vie où le corps qui se corrompt appesantit l'âme[1194], si telle est déjà l'Église des donatistes, qu'ils cessent de dire à Dieu, comme l'a commandé le Seigneur : « Pardonnez-nous nos offenses[1195]. » Toute faute ayant été effacée par le baptême, que peut demander leur Église, si déjà dans cette vie elle n'a ni tache, ni ride, ni quoi que ce soit de ce genre ? Qu'ils ne tiennent aucun compte non plus de l'apôtre Jean qui s'écrie dans son Épître : « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous. Mais si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les remettre et pour nous purifier de toute iniquité[1196]. » C'est dans cette espérance que toute l'Église dit : « Pardonnez-nous nos offenses, » afin que Dieu, voyant votre humble confession et non pas notre orgueil, nous purifie de toute iniquité, et que par là Notre-Seigneur Jésus-Christ prépare la gloire future de son Église pour le jour où elle n'aura plus ni tache, ni ride, ni quoi que ce soit de ce genre. Maintenant, il la purifie par « le baptême de l'eau dans la parole, » car après le baptême il ne reste rien des péchés passés, pourvu toutefois que ce baptême même ne se porte pas inutilement hors de l'Église mais dans l'Église, ou, s'il a été reçu hors de l'unité, qu'on n'en demeure pas séparé ; et c'est à cause de ce baptême que nous pouvons obtenir la rémission de toutes les fautes commises par la faiblesse humaine depuis notre régénération. Il ne sert à rien à qui n'est pas baptisé de dire à Dieu : « Pardonnez-nous nos offenses. »

40. C'est donc ainsi que le Seigneur purifie son Église par le baptême de l'eau dans la parole, pour la faire paraître un jour devant lui sans tache et sans ride, entièrement belle et parfaite, après que la mort aura été absorbée par la victoire[1197]. Maintenant tant que nous gardons en nous la génération divine, et que nous vivons de la foi, nous sommes justes ; mais en tant que nous traînons les restes de la mortalité d'Adam, nous ne sommes pas sans péché. Car il a été dit avec vérité « que celui qui est né de Dieu ne pèche pas[1198], » et il est également vrai que « si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous[1199]. » C'est donc Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est juste et qui justifie ; et nous, c'est gratuitement que nous sommes justifiés par sa grâce[1200]. Mais il ne justifie que son corps qui est l'Église. C'est pourquoi, si le corps du Christ emporte les dépouilles des impies et que les richesses des impies s'amassent pour le corps du Christ, les impies ne doivent pas demeurer dehors pour calomnier l'Église, mais plutôt y entrer pour être justifiés.

41. Il est écrit qu'au jour du jugement « les justes se lèveront avec une grande fermeté contre ceux qui les auront opprimés ou qui leur auront enlevé le fruit de leurs travaux[1201] ; » cela ne veut pas dire que le Chananéen se lèvera contre Israël, parce que Israël a enlevé au Chananéen le fruit de ses travaux ; mais Naboth se lèvera contre Achab parce que Achab a enlevé à Naboth le fruit de ses travaux, car le Chananéen est impie et Naboth juste. Ainsi, le païen ne se lèvera pas contre le chrétien qui lui a enlevé le fruit de ses travaux, en dépouillant ou en renversant les temples des idoles ; mais le chrétien se lèvera contre le païen qui lui a enlevé le fruit de ses travaux quand les martyrs sont tombés sous le fer. De même aussi l'hérétique ne se lèvera pas contre le catholique qui lui a enlevé le fruit de ses travaux quand les lois des empereurs catholiques ont été en vigueur ; mais le catholique se lèvera contre l'hérétique qui lui a enlevé le fruit de ses travaux, lorsque la fureur et l'impiété des circoncellions répandaient partout l'épouvante. La sainte Écriture elle-même a résolu la question ; elle n'a pas dit : Alors les hommes se lèveront ; mais : Alors les justes se lèveront ; et ce sera avec une grande fermeté, parce que ce sera avec une bonne conscience.

42. Personne ici-bas n'est juste par sa propre justice, c'est-à-dire par une justice qu'il se serait donnée lui-même, mais, comme dit l'Apôtre, « selon la mesure du don de la foi dont Dieu a fait part à chacun. » Il continue ainsi : « De même que nous avons plusieurs membres en un seul corps, mais que tous les membres n'accomplissent pas le même acte, ainsi nous sommes plusieurs ne formant qu'un seul corps en Jésus-Christ[1202]. » Et c'est pourquoi nul ne saurait être juste tant qu'il demeure séparé de l'unité de ce corps. Un membre retranché du corps d'un homme vivant ne garde plus de vie ; ainsi un homme retranché du corps du Christ le juste ne garde plus de justice, même en conservant la forme du membre qu'il a pris du corps. Qu'ils viennent donc se rattacher à ce corps, et qu'ils possèdent le fruit de leurs travaux, non dans un ardent esprit de domination, mais avec la pensée d'en faire un pieux usage. Quant à nous, nous nous justifions, aux yeux même d'un ennemi que nous prendrions pour juge, du honteux reproche de cupidité, quand nous faisons tous nos efforts pour ramener les prétendus possesseurs de ces biens, dans la société catholique où ils pourraient user avec nous et des leurs et des nôtres.

43. Mais voici, disent-ils, ce qui nous émeut : si nous sommes injustes, pourquoi nous cherchez-vous ? Nous leur répondons : Nous vous cherchons, injustes, pour que vous ne le soyez plus ; nous vous cherchons, perdus, pour que nous puissions nous réjouir de vous avoir trouvés et dire : Notre frère était mort et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé[1203]. Pourquoi donc, dit le donatiste, ne me baptisez-vous pas, pour effacer mes péchés ? Je lui réponds : Parce que, quand je ramène un déserteur, je ne veux pas manquer de respect à la marque du souverain. Pourquoi, dit-il, ne ferais-je pas au moins pénitence une fois rentré dans vos rangs ? — Il y a plus, si tu ne fais pénitence tu ne pourras être sauvé : comment te réjouiras-tu de ton amendement si tu ne sens aucune douleur de tes égarements ? — Que recevons-nous donc, dit encore le donatiste, lorsque nous allons vers vous ? Je réponds : Vous ne recevrez pas le baptême qu'on vous a déjà conféré, inutilement il est vrai, en dehors du corps du Christ ; mais vous recevez l'unité de l'esprit dans le lien de la paix[1204], sans laquelle personne ne peut voir Dieu ; et la charité qui, selon l'Écriture, « couvre la multitude des péchés[1205]. » Sans ce grand bien de la charité, dit l'Apôtre, il ne servirait de rien de parler les langues des hommes et des anges, d'avoir l'intelligence de tous les mystères, le don de prophétie, la foi qui transporte les montagnes, de donner aux pauvres tout ce qu'on possède et de livrer son corps aux flammes[1206]. Si donc vous estimez peu ou vous n'estimez pas un bien si grand, vous méritez de vous égarer misérablement ; vous méritez de périr si vous ne rentrez dans l'unité catholique.

44. Si donc, disent-ils pour être sauvés, nous devons faire pénitence d'avoir été hors de l'Église et contre l'Église, comment pouvons-nous ensuite demeurer clercs ou évêques dans vos rangs ? — Ah ! cela n'arriverait pas, il faut l'avouer, et ne devrait pas arriver si nous n'y trouvions pas une compensation dans le grand intérêt de la paix. Qu'ils se le disent à eux-mêmes, en toute humilité et avec douleur, eux qui, par leur séparation, sont couchés dans un tel état de mort, que leur retour à la vie ne peut s'accomplir sans que l'Église catholique notre mère reçoive une certaine blessure. Quand la branche coupée est remise au tronc, l'arbre ne la reçoit pas sans souffrir une blessure ; c'est une condition de vie pour le rameau qui, séparé dé la racine, ne vivait plus ; mais la force ne tarde pas à y revenir et le fruit aussi : si l'union de la branche au tronc ne se faisait pas, la branche sécherait, sans toutefois que l'arbre perdît de sa vie. Car il y a aussi une manière de greffer où l'on ente un rameau sans en couper aucun, et où l'on ne fait à l'arbre qu'une incision légère. Il en est ainsi de ceux qui reviennent à la racine catholique et qui gardent, après leur pénitence, les dignités de la cléricature ou de l'épiscopat. Il y a là quelque chose de contraire à la sévérité chrétienne, quelque chose comme la blessure faite à l'écorce de l'arbre ; cependant comme celui qui plante n'est rien ni celui qui arrose, l'union pacifique des rameaux greffés s'accomplissant pour l'effusion des prières devant la miséricorde de Dieu, « la charité couvre la multitude de péchés. »

45. Si l'Église a établi que personne, après avoir fait pénitence de quelque crime, ne serait ni reçu, ni rétabli, ni maintenu dans la cléricature, ce n'était point qu'elle désespérât du pardon, c'est qu'elle cherchait la rigueur de la discipline ; autrement, on contesterait la puissance des clefs qu'elle a reçues et dont il a été dit : « Ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel[1207] ? » Mais dans la crainte que peut-être après des crimes connus l'espérance des honneurs ecclésiastiques ne mêlât un sentiment d'orgueil aux actes du repentir, la sévérité de l'Église a voulu que personne ne fût clerc après avoir fait pénitence de quelque grand crime ; en ôtant tout espoir d'élévation temporelle, une humilité plus profonde ajoutait à l'efficacité de la pénitence. Ainsi David fit pénitence de ses crimes, et cependant demeura roi. Le bienheureux Pierre, après avoir versé des larmes amères et s'être repenti d'avoir renié son Maître, demeura apôtre. Il ne faut pas pour cela regarder comme inutile la précaution de ceux qui, plus tard, sans faire tort au salut, y ont au contraire ajouté plus d'humilité afin de l'assurer davantage : Cette détermination fut prise, je crois, parce qu'on avait vu certaines fausses pénitences dont le fond véritable n'était qu'un ardent désir de retrouver des dignités. La diversité des maladies oblige de chercher des remèdes différents. Mais dans ces graves divisions où le péril ne menace pas seulement un homme mais des peuples entiers, il faut relâcher quelque chose de la sévérité, afin qu'il y ait redoublement de charité pour la guérison de maux plus grands.

46. Qu'ils détestent donc leur erreur passée avec une aussi amère douleur que Pierre détesta son lâche mensonge, et qu'ils reviennent à la véritable Église du Christ, c'est-à-dire à l'Église catholique leur mère ; qu'ils y soient clercs, qu'ils y soient de bons évêques, ceux qui auparavant s'étaient si cruellement armés contre elle. Nous n'en sommes point jaloux, mais plutôt nous les embrassons, nous les souhaitons, nous les, exhortons, et ceux que nous trouvons le long des chemins et des haies, nous les forçons d'entrer, quoiqu'il s'en rencontre parmi eux à qui nous ne puissions pas persuader que ce n'est pas leurs biens que nous cherchons, mais eux-mêmes. Quand l'apôtre Pierre renia son Maître, pleura et demeura apôtre, il n'avait pas encore reçu le Saint-Esprit ; mais les donatistes l'ont bien moins reçu, eux qui, s'étant séparés du corps du Christ, le seul dont le Saint-Esprit est la vie, ont regardé hors de l'Église et contre l'Église, les sacrements de l'Église ; et par une sorte de guerre civile, ont combattu contre nous avec nos armes et nos drapeaux. Qu'ils viennent ; que la paix se fasse dans la forteresse de Jérusalem, c'est-à-dire dans la charité ; il a été dit à la cité sainte : « Que la paix règne dans ta forteresse et l'abondance dans tes tours[1208]. » Qu'ils ne s'élèvent pas contre la sollicitude maternelle de l'Église pour leur réunion et celle de tant de peuples qu'ils trompent ou qu'ils trompaient ; qu'ils ne s'enorgueillissent point de la manière dont l'Église les reçoit qu'ils ne rapportent pas au mal de leur orgueil ce qu'elle ne fait elle-même que pour le bien de la paix.

47. C'est son habitude de secourir ainsi les multitudes qui périssent par les schismes et les hérésies. Ses soins maternels déplurent à Lucifer[1209], lorsqu'il fût question de recevoir et de guérir ceux que la doctrine empoisonnée d'Arius menait à la mort ; il tomba dans les ténèbres du schisme, après avoir perdu la lumière de la charité. Dès le commencement, l'Église catholique d'Afrique garda ces ménagements envers les donatistes, de l'avis des évêques qui jugèrent, à Rome, entre Cécilien et le parti de Donat. Après avoir condamné l'auteur même du schisme, ils crurent devoir rétablir dans leurs dignités les autres qui s'étaient amendés, quoiqu'ils eussent été ordonnés hors de l'Église. Ce n'est pas que ceux-ci pussent avoir l'Esprit saint en dehors de l'unité du corps du Christ ; mais l'on adopta cette conduite surtout à cause de ceux que les évêques donatistes en restant hérétiques auraient pu séduire et détourner de recevoir la grâce qu'on leur offrait. Ils espéraient aussi que tant de condescendance, à l'égard de ces frères égarés, rendrait leur infirmité intérieure plus guérissable, parce que l'opiniâtreté ne fermerait plus les yeux de leur cœur à l'évidence de la vérité. Les donatistes eux-mêmes avaient-ils d'autres pensées lorsque, voyant les peuples rester avec les maximianistes et craignant de les perdre tous, ils rétablirent dans leurs dignités ces évêques maximianistes qu'ils avaient condamnés comme coupables d'un schisme sacrilège, selon le mot de leur concile[1210], et auxquels ils avaient déjà donné des successeurs ? ils ne firent pas même difficulté de reconnaître le baptême qu'ils avaient donné après leur scission et leur condamnation. Pourquoi donc s'étonnent-ils et se plaignent-ils calomnieusement que nous les recevions ainsi pour la véritable paix du Christ, et ne se rappellent-ils pas ce qu'ils ont fait eux-mêmes pour la fausse paix de Donat, qui est contre le Christ ? Si on s'empare contre eux, avec intelligence, de cette conduite de leur part, ils n'auront absolument rien à répondre.

48. Mais ils disent : si nous avons péché contre le Saint-Esprit en effaçant votre baptême, pourquoi nous recherchez-vous, puisque ce péché ne peut pas être remis d'après ces paroles du Seigneur : « Celui qui aura péché contre le Saint-Esprit n'obtiendra de pardon ni dans ce monde ni dans l'autre[1211] ? » Ils ne font pas attention qu'en suivant ce sens il n'y aurait de délivrance pour personne. Qui donc ne parle pas contre le Saint-Esprit et ne pèche pas contre lui, soit celui qui n'est pas encore chrétien, soit l'hérétique arien ou l'eunomien ou le macédonien, qui prétendent que le Saint-Esprit est une créature, soit le photinien[1212] qui nie la personnalité du Saint-Esprit, et prétend qu'il n'est que Dieu le Père, soit les autres hérétiques qu'il serait trop long de rappeler ? Est-ce que nul d'entre eux ne peut être délivré de ses erreurs ? Est-ce que les Juifs contre qui le Seigneur a prononcé cette parole, s'ils croyaient en lui, ne pourraient être baptisés ? Car le Sauveur ne dit point que ce péché ne sera pas remis par le baptême, mais « qu'il ne sera remis ni dans ce monde ni dans l'autre. »

49. Qu'ils comprennent donc que ce qu'il y a d'irrémissible ce n'est pas tout péché contre le Saint-Esprit, mais un certain péché contre le Saint-Esprit. Lorsque le Seigneur a dit que s'il n'était pas venu, les Juifs n'auraient pas eu de péché[1213], il n'a pas voulu faire entendre qu'ils n'auraient commis aucune faute, eux qui en avaient tant commis et de si graves ; mais il a voulu parler d'un certain péché particulier sans lequel tous les autres péchés auraient pu leur être pardonnés : c'était de n'avoir pas cru en lui ; c'est un péché dans lequel ils ne seraient pas tombés si le Christ n'était point venu sur la terre. De même quand il a dit : « Celui qui aura péché contre le Saint-Esprit » ou bien : « Celui qui aura parlé contre le Saint-Esprit, » il n'a pas eu en vue tout péché qui peut se commettre contre le Saint-Esprit par action ou par parole, mais un péché particulier. Ce péché c'est une dureté de cœur jusqu'à la fin de cette vie, et par cette dureté l'homme refuse de recevoir la rémission de ses péchés dans l'unité du corps du Christ, dont le Saint-Esprit est la vie. Car après avoir dit à ses disciples : « Recevez le Saint-Esprit, » le Seigneur ajoute aussitôt : « Les péchés seront remis à qui vous les remettrez ; ils seront retenus à qui vous les retiendrez[1214]. » C'est donc celui qui aura résisté et se sera opposé à ce don de la grâce de Dieu ou en restera séparé en quelque manière jusqu'à la fin de cette vie, qui n'obtiendra de pardon ni dans ce monde ni dans l'autre ; c'est un si grand péché qu'il empêche que tous les autres ne soient remis, et il n'est prouvé qu'un homme en a été coupable qu'après sa mort. Tant qu'il vit, « la patience de Dieu, comme dit l'Apôtre, l'invite à la pénitence ; » mais s'il persévère dans son iniquité, si, ainsi que le dit encore l'Apôtre, « par la dureté et l'impénitence de son cœur il amasse un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu[1215], » il ne lui sera pardonné ni en ce monde ni en l'autre.

50. Or ceux avec qui nous traitons ou dont nous nous occupons ne sont pas dans un état qui ne nous permette plus d'espérer pour eux ; car ils vivent encore. Mais qu'ils ne cherchent pas le Saint-Esprit ailleurs que dans le corps du Christ : ils ont en dehors le sacrement, sans avoir intérieurement la chose même dont ce sacrement est le signe ; et c'est pourquoi ils mangent et boivent leur condamnation[1216]. Ce pain qui est un est le sacrement de l'unité ; l'Apôtre a dit : « Nous sommes tous ensemble un même pain, un même corps[1217]. » Aussi l'Église catholique seule est le corps du Christ, dont le chef et le Sauveur est le Christ lui-même[1218]. Le Saint-Esprit ne donne à personne la vie en dehors de ce corps, parce que, selon les paroles de l'Apôtre, « la charité de Dieu s'est répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné[1219] : » on ne participe point à la charité divine lorsqu'on est ennemi de l'unité. C'est pourquoi ceux qui sont hors de l'Église n'ont pas le Saint-Esprit ; c'est d'eux qu'il est écrit : « Hommes qui se séparent eux-mêmes, hommes grossiers qui n'ont pas l'Esprit[1220]. » Celui qui n'est pas sincèrement dans l'Église n'a pas non plus l'Esprit ; il est écrit que « le Saint-Esprit fuit le déguisement[1221]. » Celui donc qui veut avoir le Saint-Esprit, qu'il prenne garde à ne pas demeurer hors de l'Église, à ne pas y entrer avec une foi simulée : s'il y est entré tel, qu'il prenne garde à ne pas persister dans ce déguisement, pour qu'il s'unisse véritablement à l’arbre de vie.

51. Je vous envoie un livre bien long, trop long peut-être pour le peu de loisir que vous avez. Si on peut vous le lire, ne fût-ce que par parties, Dieu vous donnera l'intelligence et vous serez en mesure de répondre aux donatistes pour les ramener et les guérir : c'est à vous aussi, comme à un fils fidèle, que l'Église notre mère recommande leur retour et leur guérison, avec le secours du Seigneur aidez-les où vous pourrez, comme vous pourrez, soit par vos discours et vos réponses, soit en les amenant auprès de ceux qui enseignent dans l'Église.

LETTRE CLXXXVI. (Année 417.)

Saint Paulin avait connu et aimé Pélage ; il est à craindre qu'il ne fût point assez en garde contre ses erreurs, ou plutôt contre ses artifices ; saint Augustin lui écrit pour l'instruire de tout ce qui s'est passé, pour lui marquer les points condamnables de la doctrine de Pélage et pour établir l'enseignement de l'Église catholique sur la grâce. Cette matière si difficile et si délicate est traitée avec beaucoup de force et d'autorité ; l'évêque d'Hippone use de ménagements admirables envers saint Pantin. C'est pour mieux arriver à son cœur qu'il associe à sa démarche Alype qui était particulièrement cher à l'évêque de Nole.

ALYPE ET AUGUSTIN A LEUR BIENHEUREUX SEIGNEUR ET FRÈRE ET COLLÈGUE PAULIN, QU'ILS EMBRASSENT ET QU'ILS AIMENT AU-DELÀ DE TOUTE EXPRESSION DANS LES ENTRAILLES DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Voici enfin pour nos lettres, grâce à la providence de Dieu, un porteur très fidèle, notre frère Janvier, qui nous est, avec raison, bien cher à tous ; quand même nous ne vous écririons pas, il serait comme une lettre vivante et intelligente, par laquelle votre Sincérité pourrait apprendre tout ce qui se passe autour de nous. On nous a dit que vous avez aimé, comme un serviteur de Dieu, Pélage qu'on avait, croyons-nous, surnommé le Breton, pour le distinguer de celui qu'on appelle Pélage de Tarente ; nous ignorons où vous en êtes maintenant avec lui. Pour nous, nous l'avons aimé et nous l'aimons encore ; c'était alors d'une manière, c'est à présent d'une autre : nous l'aimions alors, parce que sa foi nous semblait droite ; nous l'aimons aujourd'hui pour que la miséricorde de Dieu le délivre des sentiments contraires à la grâce, qu'on dit être les siens. Tant que nous n'avons eu que des bruits à cet égard, nous n'avons pas cru devoir aisément y ajouter foi, car la renommée a coutume de mentir ; mais nous avons vu les choses de plus près. Nous avons lu un livre de Pélage où il s'efforce d'effacer du cœur des fidèles la croyance à la grâce de Dieu accordée au genre humain par Jésus-Christ homme, médiateur unique entre Dieu et les hommes ; ce livre nous a été remis par (498) des serviteurs du Christ, qui avaient été disciples assidus et sectateurs de Pélage. A leurs prières, et parce que cela nous paraissait nécessaire, l'un de nous y a répondu, sans toutefois désigner l'auteur, de peur qu'en le blessant nous ne le rendissions plus inguérissable. Ce qui est renfermé dans ce livre et avec de grands développements, c'est ce qui se trouve dans quelques lettres qu'il a écrites à votre Révérence, et où il dit qu'on ne doit pas croire qu'il défende le libre arbitre sans la grâce de Dieu, puisqu'il soutient que le Créateur nous a donné la puissance de vouloir et de faire, sans laquelle nous ne pourrions ni vouloir ni faire rien de bien : la grâce de Dieu qu'il enseigne serait donc commune aux païens et aux chrétiens, aux impies et aux saints, aux fidèles et aux infidèles.

2. Avec ces détestables doctrines, l'avènement du Sauveur n'aurait plus de sens, et nous pourrions dire comme l'Apôtre en parlant de la loi : « Si c'est par la nature « qu'on obtient la justice, c'est donc pour rien que le Christ est mort[1222]. » Aussi nous les avons combattues, selon nos forces, dans le cœur de ceux qui les professaient, afin que Pélage lui-même, si c'était possible, instruit de la vérité, se corrigeât sans être blessé, et que l'on détruisît son erreur en lui épargnant toute honte. Mais après que nous eûmes reçu de l'Orient des lettres qui très ouvertement agitaient la même affaire, notre devoir était de prêter à la cause de l'Église tout l'appui de l'autorité épiscopale. Deux rapports ont été envoyés au Saint-Siège par les deux conciles de Carthage et de Milève, avant que les actes ecclésiastiques, par lesquels Pélage prétend s'être justifié auprès des évêques de la province de Palestine, fussent parvenus entre nos mains et fussent arrivés en Afrique. Outre les rapports des conciles, nous avons adressé au pape Innocent, de bienheureuse mémoire[1223], des lettres particulières où nous avons, un peu plus à fond, traité cette question. Il a répondu à tout comme on devait l'attendre d'un pontife du Siège apostolique[1224].

3. Vous pourrez lire toutes ces choses, si vous n'en connaissez rien encore, ou si vous ne connaissez pas tout. Vous y verrez que, toute modération gardée envers Pélage, dans le but de lui épargner une condamnation s'il condamnait lui-même ce qui est mauvais, l'autorité de l'Église a vigoureusement frappé cette nouvelle et pernicieuse erreur ; si bien que nous nous étonnerions qu'il restât encore des gens qui allassent contre la grâce de Dieu après avoir lu ces pièces. Ils peuvent y apprendre ce qui a toujours été la foi de l'Église catholique, savoir que la grâce de Dieu, par notre Seigneur Jésus-Christ, fait passer les petits et les grands de la mort du premier Adam à la vie du nouvel Adam, et que cette régénération ne s'accomplit pas seulement par la rémission des péchés, mais encore parle secours continuel de la miséricorde de Dieu ; il aide à ne pas pécher et à bien vivre ceux qui peuvent user de leur libre volonté ; et sans son assistance nous ne pouvons avoir ni piété, ni justice, soit dans l'action, soit même dans la volonté ; car Dieu opère en nous le vouloir et le faire selon qu'il lui plaît[1225].

4. Qui nous sépare de cette masse de perdition, si ce n'est Celui qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu ? Aussi l'Apôtre demande-t-il à l'homme : « Qui te discerne ? » et si l'homme répond : « C'est ma foi, ma volonté, mes bonnes œuvres, » l'Apôtre lui dit : Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? et si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifier comme si tu ne « l'avais pas reçu[1226] ? » Tout ceci n'est point pour défendre à l'homme de se glorifier, mais pour que l'homme ne se glorifie que dans le Seigneur[1227], et non pas à cause de ses propres œuvres, de peur qu'on ne s'enorgueillisse[1228], On ne frustre pas les bonnes œuvres de ce qui leur est dû, puisque Dieu rend à chacun selon ses œuvres et que la gloire, l'honneur et la paix sont pour tout homme qui fait le bien[1229] ; mais les œuvres viennent de la grâce, et la grâce ne vient pas des œuvres ; la foi qui opère par l'amour[1230] n'opère rien si cet amour de Dieu ne se répand dans nos cœurs parle Saint-Esprit qui nous est donné[1231]. La foi elle-même ne serait point en nous si Dieu ne la mesurait à chacun[1232].

5. C'est pourquoi il est bon pour l'homme de dire avec toutes les forces de son libre arbitre : « En vous je conserverai ma force, ô mon Dieu[1233] ! » L'homme qui pense pouvoir, sans le secours de Dieu, garder ce qu'il lui adonné, est semblable à celui qui, parti pour un pays lointain, vécut en prodigue, dissipa tout, et, tombé à la fin dans les dernières misères de la servitude, rentra en lui-même et dit : « Je me lèverai, et j'irai à mon père[1234]. » Aurait-il eu cette bonne pensée si le Père de miséricorde ne la lui avait secrètement inspirée ? Le ministre de la nouvelle alliance a bien compris : « Non que nous soyons capables d'avoir aucune abonne pensée comme de nous-mêmes, dit-il, mais c'est Dieu qui nous en rend capables[1235]. » Aussi après avoir dit que c'est en Dieu qu'il conserve sa force, de peur qu'il n'y eût, même ici, quelque apparence de présomption, et comme s'il se fût souvenu que si le Seigneur regarde pas la cité, ceux qui la gardent veillent en vain[1236], et que celui qui garde Israël ne dort pas, ne s'assoupit pas[1237] ; le Psalmiste ajoute un mot pour exprimer comment il peut conserver, ou plutôt qui conserve sa force « Parce que, dit-il, vous êtes mon appui, ô mon Dieu ! »

6. Que Pélage repasse donc, s'il le peut, les mérites par suite desquels Dieu a daigné le prendre sous sa protection et si c'est parce que lui-même avait pris Dieu pour son partage. Qu'il nous dise s'il a cherché le premier ou s'il a été cherché par Celui qui est venu sauver ce qui était perdu[1238] . Car si l'homme veut chercher en quoi, avant la grâce, il a mérité de la recevoir, il découvrira en lui du mal, et non du bien, quand même sa vie n'eût été que d'un jour sur la terre, lorsque la grâce du Sauveur l'a trouvé. Si l'homme faisait quelque bien pour mériter la grâce, la récompense ne lui serait plus imputée comme grâce, mais comme une dette. Mais s'il croit en Celui qui justifie le pécheur, pour que sa foi lui soit imputée à justice[1239] (car le juste vit de la foi[1240]), qu'est-il, le pécheur, avant d'être justifié par la grâce, qu'est-il sinon un pécheur ? Si on lui avait rendu ce qu'il méritait, qu'aurait-il eu pour sa part sinon le supplice ? Si c'est donc une grâce, les œuvres de l'homme n'y sont pour rien. Autrement la grâce ne serait plus grâce[1241]. Ce qu'on donne pour des œuvres est le paiement d'une dette ; mais la grâce est donnée gratuitement, et c'est de là qu'elle est ainsi nommée.

7. Si quelqu'un dit qu'on mérite par la foi la grâce de bien faire, nous ne pouvons pas le nier, nous le reconnaîtrons même avec plaisir. Car nous voulons que ces frères qui se glorifient beaucoup de leurs propres œuvres aient cette foi par laquelle ils puissent obtenir la charité qui seule fait véritablement le biens ; mais la charité est tellement un don de Dieu que Dieu s'appelle charité[1242]. Ceux donc qui ont la foi par laquelle ils obtiennent la justification parviennent à la loi de justice par la grâce de Dieu ; c'est pourquoi il est dit : « Je t'ai exaucé au temps favorable, et je t'ai secouru au jour du salut[1243]. » C'est pourquoi dans ceux qui se sauvent par une élection de grâce, c'est le Dieu secourable qui, selon sa volonté, opère le vouloir et le faire, parce que « tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu[1244]. » Tout, par conséquent, l'amour même que nous obtenons par la foi nous vient de Dieu, et c'est par sa grâce que nous aimons Celui qui nous a aimés le premier pour que nous crussions en lui, et que nous fussions aimés sans avoir rien fait.

8. Quant à ceux qui attendent la récompense comme le prix de leurs bonnes œuvres, et qui n'attribuent pas leurs mérites à la grâce de Dieu mais aux forces de leur propre volonté, ils sont comme les israélites charnels : recherchant la loi de la justice, ils ne sont pas parvenus à la loi de la justice. Pourquoi ? Parce qu'ils ne l'ont point recherchée par la foi, ruais comme par les œuvres. C'est cette justice qui vient de la foi qu'ont obtenue les gentils dont parle ainsi l'Apôtre : « Que dirons-nous donc ? que les gentils qui ne connaissaient pas la justice, ont obtenu la justice, mais la justice qui vient de la foi ; qu'Israël, au contraire, qui recherchait la loi de la justice, n'est point parvenu à la loi de la justice ; pourquoi ? Parce que Israël n'y aspirait point par la foi, mais comme par les œuvres ; car ils ont heurté contre la pierre d'achoppement, comme il est écrit : Voici que je mets en Sion une pierre d’achoppement et une pierre de scandale ; et qui croit en lui ne sera point confondu[1245]. » Cette justice est celle qui vient de la foi, par laquelle nous croyons que nous sommes justifiés, c'est-à-dire par laquelle nous croyons devenir justes par la grâce de Dieu au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin que nous soyons trouvés en lui, non pas avec notre propre justice qui vient de la loi, mais avec celle qui vient de la foi en Jésus-Christ[1246]. Cette justice qui vient de Dieu consiste dans la foi, oui, dans la foi par laquelle nous croyons que la justice nous est donnée en haut et qu'elle n'est pas en nous l'œuvre de nos propres forces.

9. Pourquoi l'Apôtre dit-il que cette justice qui vient de la loi est la justice de l'homme et non point celle de Dieu ? Est-ce que la loi ne vient pas de Dieu ? Il faudrait être impie pour ne pas le croire ; mais c'est que la loi ordonne par la lettre et n'aide point par l'Esprit. Quiconque entend la lettre de la loi de façon à croire qu'il lui suffit de connaître ce qu'elle prescrit ou défend, et qu'il est assez fort, avec son libre arbitre, pour l'accomplir sans recourir à l'Esprit qui donne la vie, pour être préservé par lui de la mort que donne la lettre au coupable qu'elle fait ; celui-là assurément du zèle pour Dieu, mais non pas selon la science. Ne connaissant pas en effet la justice de Dieu, c'est-à-dire celle que Dieu donne, et voulant établir sa propre justice afin qu'elle ne vienne que de la loi, il ne s'est point soumis à la justice de Dieu. « Car le Christ est la fin de la loi pour la justification de tous ceux qui croient en lui[1247], » comme dit le même « Apôtre, afin que nous soyons en lui par la justice de Dieu[1248]. » Ainsi justifiés par la foi, nous avons la paix en Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ[1249] ; mais c'est gratuitement que sa grâce nous justifier ; de peur que notre foi elle-même ne s'enorgueillisse.

10. Qu'on ne dise pas : si c'est par la foi que nous sommes justifiés, comment le sommes-nous gratuitement ? Si la foi l'a mérité, est-ce un don, n'est-ce pas plutôt une dette ? Qu'un homme fidèle ne tienne pas ce langage ; s'il dit qu'il a la foi pour mériter la justification, on lui répondra : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu[1250] ? » La foi qui obtient la justification, c'est Dieu lui-même qui la donne ; aucun mérite humain ne précède donc la grâce de Dieu ; mais la grâce elle-même mérite d'être accrue pour mériter ensuite d'être perfectionnée : la bonne volonté lui sert de compagne et non de guide, elle la suit, ne la précède pas. C'est pourquoi celui qui a dit : « Je conserverai ma force en vous, » et qui en a donné la raison par ces mots : « Vous êtes mon appui, ô mon Dieu[1251] » après avoir comme cherché par quels mérites il aurait pu prétendre à cela, et n'ayant rien trouvé en lui avant la grâce de Dieu : « Mon Dieu, dit-il, sa miséricorde me préviendra[1252]. » Il semble dire : quelque effort que je fasse pour découvrir en moi des mérites antérieurs, c'est toujours la miséricorde de Dieu qui nie préviendra. Aussi en conservant en lui la force qu'il a reçue de lui, il la sauve par la bonté même de celui de qui il la tient ; et il ne se rend digne de plus grands dons qu'en sachant pieusement et fidèlement que tous les biens lui viennent de Dieu, et cette connaissance même, en sorte qu'il n'y a absolument rien en lui qui ne vienne de Dieu. « Pour nous, dit très bien l'Apôtre, nous n'avons pas reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits[1253]. » C'est pourquoi le mérite même de l'homme est un don gratuit, et personne ne mérite de recevoir quelque bien du Père des lumières, de qui descend tout don parfait[1254], qu'en recevant ce qu'il ne mérite pas.

11. La bonté gratuite éclate surtout dans ce que la grâce de Dieu accorde aux enfants par Jésus-Christ Notre-Seigneur : il fait que la des tendance d'Adam ne leur soit pas funeste et que la régénération en Jésus-Christ leur soit profitable ; sa miséricorde devance même beaucoup le moment où ils pourront comprendre ; et s'ils meurent dans ce premier âge, ils possèdent avec connaissance la vie éternelle et le royaume des cieux, en vertu d'un don qui leur a profité ici-bas sans qu'ils s'en soient doutés. D'après la doctrine de ceux qui nous ont précédés, ces bienfaits sont absolument antérieurs à tout mérite ; et telle est ici l'opération de la grâce divine qu'elle n'est ni précédée ni accompagnée, ni suivie de. la volonté de ceux qui la reçoivent : ce n'est pas seulement sans le consentement des enfants qu'un si grand bienfait leur est accordé, mais quelquefois même ils y opposent de la résistance : ce qui serait de leur part un grand sacrilège si leur volonté à cet âge était comptée pour quelque chose.

12. Nous disons cela pour ceux qui, dans la question de la grâce, ne pouvant sonder les insondables jugements de Dieu, ne pouvant comprendre comment de cette masse d'Adam tombée tout entière dans la condamnation par la faute d'un seul, l'un devient vase d'honneur, l'autre vase d'ignominie, osent cependant attribuer aux petits enfants des péchés personnels : ils croient que ces enfants, qui ne peuvent avoir ni bonne ni mauvaise pensée, peu vent par leur libre arbitre mériter une peine ou une grâce : mais l'Apôtre, en nous disant que « tous sont tombés dans la condamnation a par la faute d'un seul[1255], » nous montre assez que les enfants naissent punissables et qu'ils renaissent dans la grâce non par leur mérite, mais par la miséricorde de Dieu. La grâce n'est plus grâce si l'œuvre divine ne la donne pas gratuitement, et si elle est comme le prix de mérites humains. Seule elle nous affranchit de la peine ; cette peine, tous la doivent comme issus d'Adam, tandis que la grâce obtenue par le seul Jésus-Christ n'est due à personne ; elle est gratuite pour qu'elle soit véritablement une grâce. Aussi les jugements de Dieu sont insondables comme Dieu même : puisqu'il distingue entre les petits enfants que nul mérite ne distingue entre eux ; mais ces jugements divins ne peuvent pas être injustes, parce que toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité[1256]. Si donc l'un reçoit la grâce miséricordieuse de Dieu, il n'a pas à se glorifier de son mérite : les œuvres n'y étant pour rien, nul ne doit en avoir de l'orgueil ; et si un autre est justement puni, il n'est pas fondé à se plaindre, parce qu'il paye la dette du péché : le premier homme en qui tous ont péché est puni en la personne de chacun de ses enfants. La peine de ceux-ci fait mieux voir tout ce qu'il y a de grâce véritable, c'est-à-dire de grâce gratuite dans ce que Dieu accorde aux vases de miséricorde.

13. Quoi que ce soit avec ennui et regret, il nous faut dire pourtant comment on argumente contre le passage où l'Apôtre déclare très clairement que « le péché est entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, et qu'ainsi la mort a passé dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché[1257] ; » on soutient aussi que les petits enfants, par leur libre arbitre, ont des péchés qui leur sont propres. Ce qu'ont pu penser de grands et perçants génies mérite qu'on y réponde ; fuir la discussion ce serait comme une défaite, dédaigner d'y entrer ce serait de l'orgueil. « Voilà, disent-ils, Esaü et Jacob qui luttent dans le sein de leur mère ; à leur naissance, l'un est supplanté par l'autre, et le dernier venu tient d'une main le pied de son frère, montrant en quelque façon que la lutte dure encore. Comment des enfants qui font ces choses n'auraient-ils pas l'usage de leur volonté pour le bien ou pour le mal, de manière à mériter des récompenses ou des châtiments ? »

14. A cela nous répondons que ces mouvements et cette sorte de combat entre deux enfants signifiaient de grandes choses ; le libre arbitre n'y fut pour rien, ce fut un prodige. Nous ne donnerons pas le libre arbitre aux ânes, parce qu'une bête de cette espèce, comme il est écrit, « un animal muet, prenant tout à coup une voix d'homme, réprima la folie d'un prophète[1258]. » Ceux qui veulent que ces mouvements ne soient pas miraculeux mais volontaires, et que ces enfants en aient été non les instruments mais les auteurs, que répondront-ils à l'Apôtre précisément au sujet de ces deux jumeaux cités comme une preuve de la gratuité de la grâce ? « Avant qu'ils fussent nés, dit-il, et qu'ils n'eussent fait ni bien ni mal, afin que le décret de Dieu demeurât ferme selon son élection, non à cause de leurs œuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il fut dit : L'aîné sera assujetti au plus jeune[1259]. » L'Apôtre ajoute le témoignage du Prophète déclarant longtemps après leur naissance, l'antique conseil de Dieu sur ces deux jumeaux : « Il est écrit, dit saint Paul : j'ai aimé Jacob ; mais j'ai haï Esaü[1260]. »

15. Ainsi le docteur des nations dans la foi et la vérité, pour nous faire comprendre tout ce que vaut la grâce, nous atteste que ces deux jumeaux, n'étant pas encore nés, n'avaient fait ni bien ni mal : l'assujettissement de l'aîné au plus jeune ne provenait pas des œuvres mais de la pure vocation de Dieu ; il n'y avait point dans l'homme de mérite antérieur, il n'y avait que le dessein de Dieu selon son élection. Car l'Apôtre ne dit pas une élection de volonté humaine ou de nature, puisque la condition de la mort et de la damnation était la même dans les deux jumeaux ; mais il entend une élection de grâce qui ne trouve pas les hommes dignes d'être choisis, mais les rend tels ; il en parle dans la suite de la même épître : « De même donc en ce temps-ci, quelques-uns que Dieu s'est réservés par un choix de sa grâce ont été sauvés. Si c'est par la grâce ce n'est donc pas à cause de leurs œuvres ; autrement la grâce n'est plus grâce[1261]. » Ce passage s'accorde évidemment avec l'autre passage où il est dit que l'assujettissement de l'aîné au plus jeune ne provenait pas des œuvres, mais de la pure vocation de Dieu. Comment donc a-t-on l'audace de résister à ce glorieux défenseur de la grâce au sujet du libre arbitre des enfants et de leurs actes avant leur naissance ? Pourquoi dire que les mérites préviennent la grâce, puisqu'elle ne serait plus grâce si Dieu l'accordait selon les mérites de l'homme ? Pourquoi tant d'efforts, riches et éloquents si on veut, mais bien peu chrétiens, pour combattre le secours divin envoyé à ceux qui étaient perdus, accordé aux indignes ?

16. « Mais, disent-ils, Dieu est-il juste si son amour fait une distinction entre ceux que « nul mérite ne distingue ? » On nous dit cela comme si l'Apôtre ne l'avait pas vu et n'y avait pas répondu. Il a bien vu ce que pourraient penser à cet égard l'infirmité et l'ignorance humaines, et se mettant en face de cette difficulté, il s'écrie : « Que dirons-nous donc ? Y a-t-il de l'injustice en Dieu ? » et il se hâte de répondre : « loin de là ! » et pour rendre raison de cette réponse, c'est-à-dire pourquoi il n'y a pas en Dieu d'iniquité, il ne dit pas que Dieu juge les mérites et les œuvres des enfants lorsqu'ils sont encore dans le sein maternel ; et comment aurait-il pu dire cela, lui qui précédemment a établi que la subordination de l'aîné au plus jeune ne provenait pas des œuvres, mais de la pure vocation de Dieu ? Et, voulant montrer qu'il n'y a pas d'injustice dans la conduite de Dieu envers ces enfants : « C'est, dit-il, qu'il a dit à Moïse : je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde, et j'aurai pitié de qui il me plaira d'avoir pitié[1262]. » Que nous apprend ici l'Apôtre, sinon que la délivrance du milieu de cette masse du premier homme, qui ne mérite que la mort, est un pur bienfait de la miséricorde de Dieu, et non point, à aucun degré, le prix des bonnes œuvres de l'homme ; et qu'ainsi il n'y a pas d'injustice en Dieu, parce qu'il n'est injuste ni en remettant ni en exigeant ce qui est une dette ? Le pardon est une grâce, là où la punition pourrait n'être qu'une justice. On voit mieux toute la grandeur du bienfait accordé à celui à qui Dieu fait remise de la peine due et qu'il justifie gratuitement, lorsqu'on reconnaît qu'un autre, également coupable, peut, sans injustice, être puni.

17. « C'est pourquoi, dit l'Apôtre, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde : » voilà pour ceux qui sont délivrés et justifiés par la grâce. Quant à ceux sur lesquels la colère de Dieu demeure, comme Dieu se sert d'eux pour instruire les autres qu'il daigne délivrer, l'Apôtre ajoute : « Dieu a dit à Pharaon dans l'Écriture : Je t'ai suscité moi-même pour faire éclater en toi ma puissance, et pour que mon nom soit annoncé par toute la terre[1263]. Et l'Apôtre conclut ensuite par ces mots ce qu'il dit des uns et des autres : « Il fait donc miséricorde à qui il veut et endurcit qui il veut : » nulle part il n'y a injustice dans sa conduite, mais partout miséricorde et vérité. Et cependant l'audacieuse faiblesse humaine se remue encore ; j'entends la faiblesse de ceux qui, selon les conjectures de leur cœur, s'efforcent de pénétrer l'insondable profondeur des jugements de Dieu !

18. L'Apôtre se propose à lui-même cette difficulté dans ces termes : « Tu me dis : pourquoi se plaindre encore ? qui donc résiste à sa volonté ? » Supposons que c'est à nous qu'on dise cela. Pourrons-nous y répondre autrement que l'Apôtre ? et si de telles objections nous préoccupent, car enfin nous sommes des hommes, il faut que nous l'écoutions tous quand il dit : « O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu ? Le vase d'argile dit-il à celui qui l'a formé : pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire de la même masse d'argile un vase d'honneur et un vase d'ignominie[1264] ? » Si cette masse se trouvait dans une sorte de milieu de façon à ne mériter rien de bon ni rien de mauvais, il pourrait paraître injuste d'en tirer des vases d'ignominie ; mais comme elle est tombée tout entière dans la condamnation par le libre arbitre du premier homme, ce n'est pas la justice de Dieu, c'est sa miséricorde qui en tire des vases d'honneur, et pour ce qui est des vases d'ignominie, il faut les imputer à la justice et non point à fin justice qui ne saurait être en Dieu. Quiconque pense ainsi avec l'Église catholique, ne dispute pas contre la grâce pour les mérites des hommes, mais il chante la miséricorde et la justice du Seigneur, pour n'être ni ingrat en ne reconnaissant pas sa miséricorde, ni injuste en accusant ses jugements.

19. Il est une autre masse dont parle l'Apôtre : « Si, dit-il, les prémices sont saintes, la masse l'est aussi ; et si la racine est sainte, les branches le sont aussi[1265]. » Cette masse vient d'Abraham et non point d'Adam, c'est-à-dire de la communion du sacrement et de la similitude de la foi et non pas d'une propagation mortelle ; mais la première masse ou la première pâte, comme portent beaucoup d'exemplaires, étant tout entière vouée à la mort, puisque le péché est entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, et que la mort a passé ainsi dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché ; c'est la miséricorde qui en tire des vases d'honneur, et la justice des vases d'ignominie. Là, les mérites ne précèdent point la grâce du Libérateur, et ici les péchés n'échappent pas à la justice de celui qui punit. Ceci est moins évident lorsqu'il ne s'agit point du premier âge et qu'on a affaire à des disputeurs opiniâtres ; car pour soutenir les mérites des hommes ils se réfugient dans une sotte d'obscurité où il n'est pas aisé de les atteindre mais l'Apôtre oppose à leur résistance le saisissant exemple de ces enfants qui n'étaient, pas encore nés et qui n'avaient fait ni bien ni mal lorsqu'il frit dit : « non à cause des œuvres, mais par la volonté de celui qui appelle : « L'aîné sera assujetti au plus jeune. »

20. Comme en tout ceci nous nous trouvons en présence des profonds et insondables jugements de Dieu et de ses voies incompréhensibles, il faut que toujours l'homme sache bien qu'en Dieu il n'y a pas d'injustice. Par quelle équité Dieu fait-il miséricorde à qui il veut et endurcit-il qui il veut ? Que l'homme avoue l'ignorer comme homme, mais à cause de ce principe incontestable qu'il n'y a pas d'injustice en Dieu, il doit savoir que si personne n'est justifié à cause de ses propres mérites, nul n'est endurci sans l'avoir mérité. Il est de foi pieuse et véritable que Dieu, en justifiant les coupables et les pécheurs, les délivre des peines méritées ; mais ce serait accuser Dieu d'injustice que de croire qu'il puisse damner quelqu'un qui ne l'aurait pas mérité et ne serait souillé d'aucun péché. Celui donc que Dieu délivre sans qu'il l'ait mérité, lui doit des actions de grâces d'autant plus grandes que sa punition eût été plus juste ; mais, dans une condamnation imméritée, il n'y aurait plus ni miséricorde ni vérité.

21. « Comment, disent-ils, la condamnation d'Esaü n'a-t-elle pas été imméritée, puisque ce n'est pas à cause de ses œuvres, mais à cause de la pure vocation de Dieu qu'il a été dit que l'aîné serait assujetti au plus jeune ? » De même que Jacob n'avait rien fait de bien qui méritât la grâce, ainsi Esaü n'avait rien fait de mal qui méritât le châtiment. Assurément, il n'y avait dans l'un ni dans l'autre aucune œuvre bonne ou mauvaise qui leur fût propre ; mais tous deux étaient coupables par le premier homme, en qui tous ont péché, et par lequel tous sont devenus sujets à la mort ; car tous ceux qui dans l'avenir devaient sortir de lui, ne faisaient qu'un alors avec lui. Le péché d'Adam eût été le péché d'un seul s'il n'avait pas eu de race : mais nul n'est exempt de sa faute, parce que la nature de tous était en lui. Si les deux jumeaux, sans œuvre bonne ou mauvaise qui leur fût personnelle, sont cependant nés coupables tous les deux, qu'on loue la miséricorde qui délivre l'un, qu'on n'accuse pas la justice qui punit l'autre.

22. Si nous objectons ici qu'il eût mieux valu que tous les deux fussent délivrés, on n'aura rien de mieux à faire que de nous dire : « O homme, qui es-tu, pour répondre à Dieu ? » Car Dieu sait ce qu'il fait ; il sait quel doit être d'abord le nombre des hommes, puis des saints, comme dés astres, comme des anges ; et, pour parler des choses de la terre, comme le nombre des bêtes, des poissons, des oiseaux, des arbres, des herbes, des feuilles et de nos cheveux. Avec nos pensées humaines, nous pourrions dire : Puisque tout ce que Dieu a fait est bon, il eût mieux valu qu'il en eût fait le double et au delà pour multiplier davantage ce qui est bon ; et si le monde ne peut pas contenir plus de choses qu'il n'en contient, est-ce que Dieu ne pourrait pas y ajouter autant qu'il voudrait ? — Mais quelque fût le nombre des nouvelles créatures que Dieu produirait, et quand même il créerait un monde beaucoup plus grand que le monde où nous sommés, nous pourrions toujours désirer des accroissements, et il n'y aurait pas de raison pour s'arrêter.

23. Car ; soit que les pécheurs reçoivent leur justification de la grâce (et le doute n'est pas permis à cet égard), soit, comme le veulent quelques-uns, que la grâce ne vienne qu'après le libre arbitre, dont le mérite ou le démérite (504) attire la récompense ou la peine, on peut toujours demander pourquoi Dieu a créé ceux qu'il sait d'avance, avec certitude, devoir pécher et être condamnés au feu éternel. Sans doute il n'a pas créé le mal ; mais qui donc, si ce n'est lui, a créé les natures elles-mêmes, bonnes sans doute, mais qui, à cause du mauvais usage de la volonté, devaient commettre le péché, et, pour un grand nombre d'hommes, des péchés dont la gravité mériterait les peines éternelles ? Pourquoi cela, si ce n'est parce qu'il l'a voulu ? Et pourquoi l'a-t-il voulu ? « O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu ? Le vase d'argile dit-il à celui qui l'a formé : « Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire, avec la même masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie ? »

24. Et plût à Dieu que nous comprissions bien ce qui suit : « Qui peut se plaindre de Dieu si, voulant montrer sa colère et faire éclater sa puissance, il supporte avec grande patience les vases de colère, préparés pour la perdition, afin de faire d'autant mieux connaître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde[1266] ? » Il est ainsi rendu raison à l'homme autant qu'il le fallait, si toutefois cette raison peut être entendue de l'homme qui défend son libre arbitre, sous l'esclavage d'une si grande infirmité. Voilà donc les motifs : Et toi, qui es-tu pour répondre à Dieu ? Si Dieu, voulant montrer sa colère et faire éclater sa puissance ; car il sait faire un bon usage des méchants qui ne sont pas sortis tels de ses mains divines, mais qui le sont devenus par une volonté dépravée ; si Dieu, dis je, supporte avec beaucoup de patience les vases de colère préparés pour la mort ; ce n'est pas que les péchés des anges ni des hommes lui soient nécessaires, à lui qui n'a pas même besoin de la justice d'aucune créature ; il agit ainsi pour faire mieux connaître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde, de peur qu'ils ne s'enorgueillissent de leurs bonnes œuvres comme s'ils les accomplissaient par leurs propres forces, et afin qu'ils comprennent humblement que, sans le secours de la grâce de Dieu et de la grâce gratuite, ils n'auraient pas été traités autrement que ceux qui font partie de la masse réprouvée.

25. Dieu voit donc par sa prescience et avec certitude le nombre déterminé et la multitude des saints ; comme « ils aiment Dieu, » ce qui est un don de l'Esprit-Saint répandu dans leurs cœurs, « tout contribue à leur bien, et il les a appelés selon son décret. Car ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il soit lui-même le premier-né entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés : » nous devons ici sous-entendre : « Selon son décret. » Car d'autres sont appelés, mais ne sont pas élus ; et c'est pourquoi ils ne sont pas appelés selon le décret. « Mais ceux qu'il a appelés (c'est-à-dire selon son décret), il les a justifiés ; et ceux qu'il a justifiés, il les a glorifiés[1267]. » Ce sont les enfants de la promesse, les élus, qui sont sauvés par une élection de grâce. « Si c'est par grâce, dit l'Apôtre, ce n'est point à cause des œuvres ; autrement la grâce n'est plus grâce. » Ce sont les vases de miséricorde en qui Dieu fait connaître les richesses de sa gloire même par les vases de colère. Le Saint-Esprit ne fait d'eux qu'un cœur et qu'une âme[1268] ; cette âme bénit Dieu et n'oublie pas tous ses bienfaits ; car c'est lui qui pardonne toutes ses iniquités, guérit toutes ses langueurs, la rachète de la corruption, la couronne dans la miséricorde[1269], parce que la grâce ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu.

26. Les autres hommes qui n'appartiennent pas à cette société des élus sont aussi des créatures de Dieu ; car il a fait leur âme et leur corps et tout ce qu'il y a dans leur nature, sauf le vice, qui est l'œuvre de la volonté orgueilleuse. or, Dieu, dans sa prescience, les a créés pour montrer en eux ce que vaut sans sa grâce le libre arbitre de celui qui l'abandonne, et pour que les justes châtiments des coupables apprennent aux vases de miséricorde, qui n'ont point été tirés par leurs propres oeuvres de la masse condamnée, mais par une grâce gratuite de Dieu, combien ils lui sont redevables, afin que toute bouche soit fermée[1270], et que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur[1271].

27. Celui qui enseigne autrement et ne s'en tient pas aux saines paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a dit que « le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu[1272] » (car il n'a pas dit : Ce qui devait se perdre, mais, « ce qui était perdu, » montrant ainsi la perdition de tout le genre humain par le péché du premier homme) ; celui, dis-je, qui enseigne autrement et ne s'en tient pas à la doctrine qui est selon la piété[1273], et défend contre la grâce du Sauveur et contre le sang du Rédempteur l'intégrité et la liberté de la nature humaine et cependant veut encore porter le nom de chrétien : que dira-t-il des enfants, les uns régénérés dans la vie du second Adam, les autres laissés dans la mort du premier Adam ? S'il prétend que les mérites du libre arbitre ont précédé leur libre arbitre, l'Apôtre lui répondra comme on l'a vu plus haut au sujet de ceux qui ne sont point encore nés et ne font ni bien ni mal. Si on reproduit ce que Pélage a soutenu dans ses plus récents ouvrages, quoiqu'il paraisse l'avoir anathématisé devant les évêques de la Palestine, savoir que le péché d'Adam n'a fait du tort qu'à lui-même et pas du tout au genre humain ; si on dit que les deux enfants entre lesquels le choix de Dieu fait une différence, ne sont pas condamnés en naissant et demeurent étrangers au péché du premier homme, certainement on n'osera pas nier que l'enfant régénéré dans le Christ soit admis dans le royaume des cieux ; mais qu'on nous dise ce que deviendra l'autre qui, n’ayant pas été baptisé sans que ce soit de sa faute, viendra à mourir. Nous ne pensons pas qu'on dise que Dieu puisse condamner à la mort éternelle un innocent ou quelqu'un qui n'est pas souillé du péché originel, et qui n'est point encore à l'âge de commettre des fautes qui lui soient propres ; on sera donc forcé de répondre ce que Pélage fut contraint d'anathématiser devant ses juges de la Palestine pour demeurer de quelque façon catholique, savoir que les enfants, même sans avoir reçu le baptême, ont la vie éternelle : car ôtez celle-ci, que restera-t-il, si ce n'est la mort éternelle ?

28. On se trouvera ainsi en contradiction avec cette parole du Sauveur : « Vos pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts : voici le pain qui est descendu du ciel, afin que celui qui en mangera ne meure point. » Il ne parlait pas de cette mort à laquelle ne sauraient échapper ceux même qui mangent de ce pain de vie. « En vérité, en vérité, je vous le dis, ajoute-t-il, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, nous n'aurez pas la vie en vous[1274], » sans aucun doute celle aussi qui doit venir après cette mort. On est en contradiction avec l'autorité du siège apostolique qui invoque le témoignage évangélique, de peur qu'on ne croie que les enfants non baptisés puissent avoir la vie éternelle[1275]. On est enfin en contradiction avec Pélage lui-même, car en présente des évêques, il a anathématisé ceux qui soutiendraient que les enfants sans baptême ont la vie éternelle.

29. Nous avons insisté sur ce point, parce que, si ce que nous avons entendu est vrai, il y a auprès de vous, ou plutôt dans votre ville, des gens qui défendent cette erreur avec tant d'opiniâtreté qu'il leur serait, disent-ils, plus facile de quitter et de mépriser Pélage qui l'a anathématisé, que de se séparer de son sentiment sur ce point qu'ils croient être la vérité. S'ils se rendent à l'autorité du siège apostolique, ou plutôt au Maître et Seigneur des Apôtres qui dit qu'ils n'auront pas la vie en eux s'ils ne mangent la chair du Fils de l'homme et ne boivent son sang, ce qu'ils ne peuvent faire sans avoir été baptisés, ils reconnaîtront enfin que les petits enfants non baptisés ne peuvent pas avoir la vie éternelle, et que, par conséquent, quoi qu'ils doivent endurer moins de tourments que ceux qui sont damnés pour des péchés personnels, ils sont néanmoins punis de la mort éternelle.

30. Cela étant, qu'on ose dire et faire croire, si on peut, qu'un Dieu juste, en qui l'injustice n'est pas, damnera éternellement des enfants innocents de tout péché, s'ils ne sont point liés et enchaînés au péché d'Adam. Rien de plus absurde et de plus, contraire à la justice de Dieu. Cependant quiconque se souvient qu'il est chrétien de la foi catholique ne nie pas et ne doute pas que les enfants qui n'ont pas reçu la grâce de la régénération en Jésus-Christ, qui n'ont pas mangé sa chair ni bu son sang, n'ont pas la vie en eux et demeurent à cause de cela sujets à la peine éternelle ; comme ils n'ont fait ni bien, ni mal, il faut donc, pour que leur punition soit juste, qu'ils meurent en celui par lequel tous ont péché. Aussi ne sont-ils justifiés qu'en celui qui n'a pu ni être atteint par le péché originel, ni commettre de péché qui lui fût propre.

31. C'est lui qui nous a appelés non seulement d'entre les Juifs, mais même d'entre les gentils ; malgré Jérusalem elle-même, cette Jérusalem qui tue les prophètes et lapide ceux qui lui sont envoyés, il a rassemblé ceux de ses enfants qu'il a voulu[1276] ; il en a rassemblé, avant même son incarnation, comme les prophètes, et, après que le Verbe s'est fait chair, comme les apôtres et ces milliers d'hommes qui mirent aux pieds des apôtres le prix de tous leurs biens[1277]. Car tous ceux-là sont enfants de Jérusalem qui ne voulait pas qu'ils fussent rassemblés ; ils l'ont été malgré elle cependant. C'est d'eux que le Sauveur disait : « Si moi je chasse les démons par Béelzébub, vos enfants, par qui les chassent-ils ? C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges[1278]. » C'est d'eux qu'il avait été prédit : « Quand le nombre des enfants d'Israël serait égal à celui des grains de sable de la mer, les restes seulement seraient sauvés[1279]. » La parole de Dieu ne peut pas périr ; il ne rejette pas son peuple qu'il a connu dans sa prescience[1280] ; ces restes sont sauvés par élection de grâce. « Si c'est par grâce, comme il faut souvent le répéter, ce n'est point à cause des œuvres : autrement la grâce n'est plus grâce. » Ce ne sont pas nos paroles, mais celles de l'Apôtre[1281]. Ce que le Sauveur criait à cette Jérusalem qui ne voulait pas que ses enfants fussent rassemblés, nous le crions contre ceux qui s'opposent à la réunion des enfants de l'Église, qui veulent être réunis. Ces novateurs ne sont pas corrigés, même après le jugement porté en Palestine sur Pélage ; celui-ci ne serait pas sorti de l'assemblée épiscopale sans être condamné, si lui-même n'eût condamné sans pouvoir le sauver à la faveur de l'obscurité du langage, ce qu'on lui reprochait d'avoir dit contre la grâce de Dieu.

32. Car sans compter les points qu'il osa défendre comme il put, on lui en objecta pour lesquels il aurait été anathématisé, s'il ne les avait anathématisés lui-même. On l'accusa d'avoir dit : « Qu'Adam, soit qu'il eût péché, soit qu'il n'eût pas péché, devait mourir ; que son péché n'avait fait du tort qu'à lui et pas du tout au genre humain ; que les enfants nouveaux-nés sont dans le même état où fut Adam avant la prévarication ; que ce n'est ni à cause de la mort, ni à cause de la prévarication d'Adam que meurt le genre humain, et que ce n'est point à cause de la résurrection du Christ que tout le genre humain ressuscite ; que les enfants, même sans être baptisés, ont la vie éternelle ; que si les riches, après leur baptême, ne renoncent pas à tous leurs biens, ce qu'ils peuvent faire de bon né leur sera pas compté, et ils ne peu. vent pas avoir le royaume de Dieu ; que la grâce et le secours de Dieu ne sont pas donnés pour chacune de nos actions, mais que la grâce consiste dans le libre arbitre ou dans la loi et la doctrine ; que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites ; qu'on ne peut pas être appelé enfant de Dieu, si on n'est pas tout à fait sans péché ; qu'il n'y a pas de libre arbitre si on a besoin du secours de Dieu, parce que chacun, par sa propre volonté, peut faire ou ne pas faire quelque chose ; que notre victoire vient du libre arbitre et non du secours de Dieu ; que le pardon n'est point donné au repentir selon la grâce et la miséricorde de Dieu, mais selon le mérite et le travail de ceux qui, par leur pénitence, se rendent dignes de miséricorde. »

33. Pélage a anathématisé tous ces points (les actes en font foi), et sans prononcer un mot pour les défendre. D'où il résulte que qui. conque accepte le jugement des évêques et la confession de Pélage lui-même doit s'attacher à ces vérités toujours enseignées par l'Église catholique : Adam, s'il n'eût pas péché, ne serait pas mort ; son péché n'a pas seulement fait du tort à lui-même mais à tout le genre humain ; les enfants nouveaux-nés ne sont pas dans l'état où fut Adam avant la prévarication : ils se trouvent compris dans ces paroles de l'Apôtre : « La mort est entrée par un seul homme, et par un seul homme les morts ressuscitent. Comme tous seront vivifiés en Adam ; de même tous meurent en Jésus-Christ[1282]. » D'où il suit que les enfants qui n'ont pas reçu le baptême ne peuvent point, non seulement posséder le royaume des cieux, mais même la vie éternelle. Les riches, après leur baptême, quoique n'ayant pas renoncé à leurs biens, ne sont pas exclus du royaume de Dieu, pourvu qu'ils soient tels que l'Apôtre le demande quand il dit à Timothée : « Ordonne aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance dans l'incertitude des richesses, mais dans le Dieu vivant qui donne avec abondance tout ce qui est nécessaire à la vie. Qu'ils soient riches en bonnes œuvres, qu'ils donnent de bon cœur, qu'ils fassent part de leurs biens aux pauvres, qu'ils se fassent un trésor qui soit un fondement solide pour l'avenir, afin qu'ils obtiennent la véritable vie[1283]. » La grâce et le secours de Dieu sont donnés pour chacune de nos actions ; la grâce ne nous est pas donnée selon nos mérites, afin qu'elle soit une grâce véritable, c’est-à-dire gratuitement donnée parla miséricorde de celui qui a dit : « J'aurai pitié de qui je voudrai, et je ferai miséricorde à qui il me plaira[1284]. » Ils peuvent être appelés enfants de Dieu ceux qui disent chaque jour : « Pardonnez-nous nos offenses : » ils ne le diraient pas en toute vérité s'ils étaient entièrement exempts de péché. Nous avons un libre arbitre quoiqu'il ait besoin du secours divin. Quand nous combattons contre les tentations et les concupiscences illicites, quoique ce soit avec notre propre volonté, ce n'est pas de nous, c'est du secours divin que nous vient la victoire. Autrement ces paroles de l'Apôtre ne seraient pas vraies : « La grâce ne dépend pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu. » Le pardon est donné à ceux qui se repentent, non point selon leurs mérites, mais selon la grâce et la miséricorde de Dieu, car la pénitence elle-même est un don de Dieu, d'après ces paroles de l'Apôtre : « Dans l'espoir que Dieu a leur donnera peut-être l'esprit de pénitence[1285]. » Il faut reconnaître toutes ces vérités simplement et sans équivoque, si on veut se mettre d'accord avec l'autorité catholique et aussi avec les paroles de Pélage rapportées dans les actes ecclésiastiques. On n'a point anathématisé sérieusement la doctrine contraire à ces vérités, si on ne tient à ces vérités avec un cœur fidèle et si on ne les professe ouvertement.

31. On ne voit pas assez clairement quels sont à cet égard les sentiments de Pélage dans les derniers livres qui lui sont attribués depuis le jugement des évêques de la Palestine, quoiqu'il semble admettre le secours de fa grâce divine. Parfois il y tient la balance si égale qu'il suppose que la volonté ait autant de force pour ne pas pécher que pour pécher : s'il en est ainsi, il n'y a plus de place pour le secours de la grâce, sans laquelle, selon nous, la volonté ne peut rien pour ne pas pécher. Quelquefois Pélage avoue que nous avons tous les jours le secours de la grâce de Dieu, quoiqu'il suppose que nous ayons assez de force dans le libre arbitre pour ne pas pécher ; mais il aurait dû reconnaître due ce libre arbitre est faible et sans force jusqu'à ce que toutes les langueurs de notre âme soient guéries. Ce n'est pas pour son corps que David priait lorsqu'il disait à Dieu : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis infirme ; guérissez-moi, Seigneur, parce que mes os se sont ébranlés : » et pour montrer que c'est pour son âme, il ajoute : « et mon âme en a été profondément troublée[1286]. »

35. Pélage semble donc croire que le secours de la grâce nous soit donné comme par surabondance, de façon que, quand même ce secours ne nous serait pas accordé, nous aurions encore dans notre libre arbitre assez de force pour ne pas pécher. On pourrait nous accuser ici d'une insinuation téméraire, et prétendre que la volonté humaine lui paraît suffisante pour ne pas pécher (quoiqu'elle ne le puisse sans la grâce de Dieu), comme nous disons qu'on a de bons yeux pour voir sans toutefois qu'ils le puissent si le secours de la lumière leur manque. Mais voici un endroit où il montré sa pensée : « Dieu accorde sa grâce aux hommes, afin qu'ils puissent accomplir plus facilement par la grâce ce qu'il leur est ordonné de faire par le libre arbitre. » Ces mots : « plus facilement, » que veulent-ils dire, sinon que, même sans la grâce, on peut aisément ou même difficilement accomplir par le libre arbitre ce que Dieu prescrit ?

36. Que deviennent donc ces paroles du Psalmiste : « Qu'est-ce que l'homme, si vous ne « vous souvenez de lui[1287] ? » Que deviennent les témoignages opposés à Pélage par l'évêque de l'Église de Jérusalem, comme on le voit dans les actes, lorsqu'on reprochait au novateur d'avoir dit que, sans la grâce de Dieu, l'homme peut être exempt de péché ? L'évêque en effet combattit cette présomption impie par ces trois grands témoignages ; le premier est de l'Apôtre quand il dit : « J'ai travaillé plus qu'eux tous, pas moi cependant, mais la grâce de Dieu avec moi[1288] ; » le second passage est encore de saint Paul : « La grâce ne dépend pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu[1289] ; » le troisième est tiré du Psalmiste : « Si Dieu n'édifie la maison, ceux qui l'édifient travaillent en vain[1290]. » Comment donc ce que Dieu ordonne peut-il être accompli, même difficilement, sans son secours, puisque si Dieu n'édifie pas, ceux qui édifient travaillent en vain ; puisqu'il n'a pas été écrit que la grâce dépend de celui qui veut et de celui qui court, que le bien se fait plus aisément avec la miséricorde de Dieu, et qu'au contraire il est dit que la grâce ne dépend « ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la miséricorde de Dieu ? » ce qui ne signifie point que la volonté et la course de l'homme sont comptés pour rien, mais que l'homme ne peut rien sans la miséricorde de Dieu ; puisqu'enfin l'Apôtre n'a pas dit : Et moi ; mais : « Ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi ? » ce n'est pas qu'il ne fît rien de bien, mais il n'eût rien fait de bien sans la grâce de Dieu. L'égal pouvoir de la volonté humaine de pécher ou de ne pas pécher, dont parle Pélage, ne laisserait même aucune place à cette facilité qu'il semble avoir reconnue en disant : « Ils peuvent par la grâce accomplir plus facilement ; avec la grâce on fait le bien plus facilement, et sans la grâce on fait très facilement le mal. » Non, ce pouvoir n'est pas égal pour le bien ou pour le mal.

37. Mais quoi de plus ? Non seulement nous devons prendre garde à leurs erreurs, nous ne devons pas négliger de les instruire ou de les avertir, s'ils le permettent. Il n'est pas douteux cependant que nous pouvons mieux obtenir leur retour par nos prières, afin qu'ils ne se perdent pas avec tout leur génie et qu'ils ne perdent pas les autres par une damnable présomption : « Ils ont du zèle pour Dieu, mais non point selon la science ; ne connaissant pas la justice de Dieu et s'efforçant d'établir la leur propre, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu[1291]. » Comme ils s'appellent des chrétiens, ils doivent plus s'observer que les juifs dont parle l'Apôtre dans ce passage, de peur qu'ils ne heurtent contre la pierre d'achoppement[1292], en défendant par des subtilités la nature et le libre arbitre, à la façon des philosophes de ce monde qui se sont beaucoup tourmentés pour laisser croire ou pour croire qu'ils ce faisaient une vie heureuse parla seule force de leur volonté[1293]. Qu'ils prennent donc garde « d'anéantir la croix du Christ par une « sagesse de parole[1294], » et que ce soit pour eux heurter contre la pierre d'achoppement. Car la nature humaine, quand même elle serait restée comme Dieu l'a faite, ne se serait pas conservée telle sans le secours de son Créateur ; et puisque, sans l'aide de Dieu, elle ne peut pas garder le salut qu'elle a reçu, comment, sans l'assistance divine, pourrait-elle retrouver ce qu'elle a perdu ?

38. Nous ne devons pas leur refuser nos prières, en alléguant que s'ils ne se corrigent point c'est la faute de leur volonté, car ils ne veulent pas croire que la grâce du Sauveur leur soit nécessaire même pour cela, et croient pouvoir tout attendre de leurs propres forces. Ils sont tout à fait semblables à ceux dont parle l'Apôtre à ceux qui, « ne connaissant pas la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, ne se sont point soumis à la justice de Dieu, » ne croyant pas à la corruption de leur volonté. Ils n'étaient pas contraints au vice pour qu'ils fussent infidèles ; mais en ne voulant pas croire, ils se rendaient coupables du crime d'infidélité. Et cependant, parce que la volonté ne se suffit pas à elle-même pour monter vers la vérité, et qu'elle a besoin de la grâce de Dieu qui lui-même a dit de ceux qui ne croient pas : « Personne ne vient à moi s'il ne lui a été donné par mon Père[1295], » l'Apôtre, quoiqu'il leur prêchât l'Évangile avec instance, eût compté cela pour peu s'il n'eût prié pour leur obtenir la foi : « Pour moi, mes frères, dit-il, je sens dans mon cœur un bon vouloir pour eux, et je demande à Dieu leur salut dans mes prières. » Et il ajoute ce que nous avons dit : « Je leur rends ce témoignage qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais non pas selon la science. » Donc, notre saint frère, prions pour ces chrétiens égarés.

39. Vous voyez avec nous quelle est leur erreur. Vos lettres sont remplies de la meilleure odeur du Christ, et vous vous y montrez l'ami véritable et le confesseur de sa grâce. Si, avec vous, nous nous sommes étendus longuement sur cette matière, c'est d'abord que nous y trouvions de la douceur : quoi de plus doux en effet, pour les infirmes, que la grâce qui guérit ; pour les tièdes, que la grâce qui ranime ; pour les hommes de bonne volonté, que la grâce qui vient en aide ? Ensuite nous avons voulu par ces développements, avec le secours de Dieu, non point fortifier votre foi, mais l'affirmation de votre foi contre les novateurs, comme nous trouvons nous-mêmes du secours dans les lettres de votre fraternité.

40. En effet, quoi de meilleur et de plus partait que ce passage d'une de vos lettres où vous déplorez humblement que notre nature ne soit pas restée comme Dieu l'a faite, mais qu'elle ait été corrompue par le père du genre humain « Pauvre et malheureux que je suis, tout chargé de l'immonde grossièreté de l'homme terrestre, plus près du premier Adam que du second par mes sens et mes actions, comment oserai-je me peindre à vous, tandis que la « profondeur de ma corruption ne me laisse a plus rien de l'image céleste ! La honte m'enferme de tous côtés. Je rougis de me représenter tel que je suis, je n'ose pas me représenter autrement que je ne suis : je hais ce que je suis, et ne suis pas ce que j'aime. Mais que servira-t-il à ma misère de haïr l'iniquité cet d'aimer la vertu, lorsque je fais plutôt ce que je hais, au lieu de redoubler vigoureusement d'effort pour faire ce que j'aime ? En désaccord avec moi-même, je suis déchiré par une guerre intestine : l'esprit combat contre la chair, la chair contre l'esprit, et la loi du corps attaque la loi de l'esprit par la loi du péché. Malheureux que je suis ! le bois de la croix ne m'a pas fait perdre le goût empoisonné de l'arbre ennemi ! Le poison par lequel Adam a tué toute sa race, ce poison paternel subsiste dans mes entrailles[1296] ; » et le reste que vous ajoutez en gémissant, attendant au milieu de cette misère la rédemption de votre corps, connaissant que vous êtes sauvé, non en réalité, mais en espérance[1297].

41. Peut-être qu'en disant ces choses, vous avez tracé un autre portrait que le vôtre, et que vous n'avez pas à souffrir, sans même y consentir, ces odieuses importunités de la concupiscence de la chair. Mais que ce soit vous ou un autre qui soyiez en butte à ces révoltes en attendant que la grâce du Christ vous délivre du corps de cette mort, vous étiez dans le premier homme, non pas d'une manière distincte, mais d'une manière cachée, lorsqu'il touchait au fruit défendu et que se formait cette perdition qui devait atteindre le genre humain tout entier. Quant à la prière, quant aux gémissements par lesquels nous devons demander à Dieu d'avancer et de bien vivre, que ne trouvons-nous pas dans votre lettre ! Quelles sont les paroles de vous où ne se rencontre pas avec une piété gémissante cette supplication de l'oraison dominicale : « Ne nous induisez pas en tentation[1298] ? » Consolons-nous donc les uns les autres dans toutes ces choses, excitons-nous mutuellement, et, autant que Dieu le permet, aidons-nous. Nous sommes affligés d'entendre dire certaines choses et d'entendre accuser certaines personnes[1299] ; mais nous ne voulons pas y croire facilement ; votre sainteté apprendra tout de notre ami commun, s'il plaît à la miséricorde de Dieu de nous le ramener en bonne santé, nous pourrons savoir la vérité entière à son retour.

LETTRE CLXXXVII. (Année 417.)

Saint Augustin, dans la Revue de ses ouvrages[1300], mentionne cette lettre qu'il appelle un livre Sur la présence de Dieu ; elle est adressée à Dardanus[1301], préfet des Gaules, qui lui avait demandé l'explication de ces paroles du Christ mourant au bon larron : « Tu seras aujourd'hui avec moi en paradis. » Dardanus mêlait à cette question d'autres questions sur le Christ, sur le ciel, sur Dieu. Comme saint Jean tressaillit de joie dans le sein d'Élisabeth aux approches de Marie, le préfet des Gaules demande à l'évêque d'Hippone si les enfants ne peuvent pas connaître Dieu, même lorsqu'ils sont encore dans le sein maternel. Saint Augustin répond à tout avec une grande abondance de détails, de témoignages et d'idées ; il montre comment Dieu est présent partout tout entier, comment il habite en ceux qu'il aime, comment les saints forment son temple. La question de Dardanus sur saint Jean et les enfants amène l'évêque d'Hippone à attaquer à fond le pélagianisme sans parler de Pélage. II importait de prémunir les Gaules contre les ravages de l'erreur naissante, et saint Augustin démontre tout ce que la doctrine nouvelle a de faux et de contraire au christianisme.

1. Bien-aimé frère Dardanus, plus illustre pour moi dans la charité du Christ que dans les dignités de ce siècle, j'avoue que j'ai répondu à votre lettre plus tard que je n'aurais dû. Je ne voudrais pas que vous en demandassiez les causes, de peur que vous ne supportassiez plus difficilement mes longues excuses que vous n'avez supporté mes longs retards. J'aime mieux que vous me pardonniez aisément mes torts que si vous aviez à juger ma défense. Quels qu'aient pu être mes motifs, croyez qu'il n'a pu entrer en moi aucun dédain de ce qui vous touche. Au contraire, je vous aurais répondu promptement si je vous avais compté pour peu. Ce n'est pas qu'en vous répondant si tard je sois enfin parvenu à composer quelque chose de digne d'être lu par vous et de vous être adressé ; mais j'ai mieux aimé vous écrire d'une manière quelconque, que de passer encore cet été sans payer ma dette. Je n'ai ni tremblé ni hésité en présence de votre rang si haut ; votre bienveillance m'est plus douce que votre dignité ne m'est redoutable. Mais ce qui fait que je vous aime fait aussi que je trouve plus difficilement de quoi suffire à l'avidité de votre religieux amour.

2. Sans compter ici cette ardeur de charité mutuelle qui nous fait aimer ceux que nous n'avons jamais vus quand nous croyons qu'ils ont ce que nous aimons, et qui vous a porté à me prévenir de façon à me faire craindre que vous ne soyez trompé dans votre opinion et dans votre attente ; sans compter cela, dis-je, vous me proposez dans votre lettre des questions si difficiles que, de quelque part qu'elles me vinssent, elles ne seraient pas pour moi une petite affaire à cause de mon peu de loisir. Mais lorsque ces questions partent d'un homme qui ne se contente pas de solutions superficielles, d'un homme aussi accoutumé que vous l'êtes à la méditation et à la profondeur, et qu'elles s'adressent à un homme aussi occupé des intérêts d'autrui, et aussi chargé, aussi accablé de soins que moi ; je m'en rapporte à votre sagesse et à votre bonté pour me faire pardonner le retard de ma réponse ou ce qu'elle pourrait avoir de trop au-dessous de la grandeur de votre espérance.

3. Vous demandez « comment on doit croire que se trouve maintenant dans le ciel Jésus-Christ homme, médiateur entre Dieu et les hommes, lui qui, près de mourir, attaché à la croix, dit au bon larron : Tu seras aujourd’hui avec moi en paradis. » Et vous dites que peut-être il faut entendre que le paradis est placé dans quelque partie du ciel, ou que, de même que Dieu est partout, l'homme-Dieu est aussi partout, et qu'en conséquence, il a pu être également dans le paradis. 

4. Ici je vous demande ou plutôt je vois comment vous comprenez l'humanité du Christ. Vous ne la comprenez pas comme certains hérétiques qui prétendent que le Christ est le Verbe de Dieu uni à un corps sans âme humaine, en sorte que le Verbe soit dans ce corps à la place de l'âme, ou que le Verbe de Dieu soit uni à une âme et à un corps, mais sans intelligence humaine, en sorte que le Verbe de Dieu soit l'intelligence de cette âme[1302]. Ce n'est pas ainsi que vous comprenez l'humanité du Christ, mais, selon vos paroles, vous croyez que le Christ est le Dieu tout-puissant, et vous ne le croiriez pas Dieu si vous ne le croyiez homme parfait. En le disant homme parfait, vous entendez assurément qu'il s'est revêtu de la nature humaine tout entière ; or, il ne serait pas homme parfait si l'âme manquait à son corps ou l'intelligence à son âme.

5. Si donc nous pensions que ce fût en tant qu'homme que le Christ eût dit au bon larron : « Tu seras aujourd'hui avec moi en paradis, » non ne pourrait pas conclure de ces paroles que le paradis fût dans le ciel ; car, le jour de sa mort, Jésus-Christ ne devait pas se trouver au ciel comme homme ; son âme devait être dans les enfers, et son corps dans le tombeau. Cette sépulture de son corps est très évidemment rapportée dans l'Évangile ; pour ce qui est de i la descente de son âme dans les enfers, nous avons l'enseignement apostolique. Le bienheureux Pierre, en effet, cite en faveur de cet événement ce témoignage des psaumes, qu'il démontre en avoir été la prédiction : « Vous ne laisserez pas mon âme dans les enfers, et vous ne permettrez point que votre saint « éprouve la corruption[1303]. » Ce passage s'applique à la fois à l'âme qui n'a pas été laissée dans les enfers puisqu'elle en est sitôt revenue, et au corps qu'une résurrection prompte a dérobé aux atteintes de la corruption. Mais personne n'imagine que le mot de paradis signifie ici le sépulcre. Et si quelqu'un poussait l'absurdité jusqu'à soutenir ce sentiment par la raison que le tombeau du Christ était dans un jardin, on lui ferait changer d'avis en lui rappelant que le larron à qui il fut dit : « Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis, » ne fut pas déposé dans le même sépulcre que ; le Christ. D'ailleurs, ce n'eût pas été une grande récompense à promettre au larron converti que de lui annoncer le repos de la tombe sans joie ni douleur, quand il souhaitait un repos dont il pût ressentir l'ineffable bonheur.

6. Si donc c'est en tant qu'homme que le Christ a dit : « Tu seras aujourd'hui avec moi en paradis, » il n'est pas possible d'entendre que ce paradis soit ailleurs que dans les enfers où devait descendre le même jour l'âme humaine du Sauveur. Mais il n'est pas aisé de décider si le sein d'Abraham où le mauvais riche, du milieu de ses tourments de damné, vit le pauvre dans un heureux repos est ce paradis, ou s'il appartient aux enfers. Car il a été dit de ce riche : « Il mourut aussi et fut enseveli dans les enfers, » et encore : « Lorsqu'il était dans les enfers, au milieu des tourments. » Mais il n'est pas question des enfers dans la mort ou l'heureux repos du pauvre : « Il arriva que le pauvre mourut, dit l'Écriture, et fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. » Abraham dit ensuite au riche qui brûle : « Un grand abîme s'est fait pour toujours entre vous et nous[1304], » comme entre les enfers et les demeures des bienheureux. Il n'est pas facile de trouver dans l'Écriture que le nom des enfers soit pris en bonne part ; et si ce nom ne se mêle qu'à l'idée de châtiment, on demande souvent comment la piété peut croire que l'âme du Christ Notre-Seigneur soit allée dans les enfers. Mais on répond très bien qu'il y est descendu pour secourir ceux qu'il fallait secourir ; et c'est pourquoi le bienheureux Pierre dit qu'il a fait cesser les douleurs de l'enfer, dans lesquelles il n'était pas possible qu'il fût retenu. Or, s'il faut croire que la région des douleurs et celle du repos, c'est-à-dire le lieu où souffrait le mauvais riche et le lieu où le pauvre était dans la joie se trouvent dans les enfers ; qui osera dire que le Seigneur Jésus visita seulement le séjour des peines éternelles et n'alla pas auprès de ceux qui se reposent dans le sein d'Abraham ? S'il y alla, c'est là qu'on doit placer le paradis qu'il daigna promettre ce jour-là à l'âme du bon larron. S'il en est ainsi, le paradis est le nom général du séjour où l'on vit heureux. Aussi quoique le lieu où Adam a été placé avant son péché s'appelât le paradis, les Livres saints n'ont pas craint d'appeler l'Église un paradis avec des fruits.

7. Le sens du passage deviendra plus facile et plus simple si on comprend que ce n'est pas comme homme, mais comme Dieu que le Christ dit au bon larron : « Tu seras aujourd'hui avec moi en paradis. » Car, ce jour-là, le Christ, en tant qu'homme, devait être dans le sépulcre quant à son corps, dans les enfers quant à son âme ; mais, en tant que Dieu, le Christ est toujours partout. Il est la lumière qui luit dans les ténèbres, quoique les ténèbres ne l'aient pas comprise[1305]. Il est la vertu et la sagesse de Dieu dont il est écrit qu'elle atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec douceur[1306] ; qu'elle atteint partout à cause de sa pureté, et que rien de souillé n'est en elle[1307]. En quelque lieu que soit donc le paradis, les bienheureux y sont avec Celui qui est partout.

8. En effet, le Christ est Dieu et homme ; comme Dieu, il dit : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un[1308], » comme homme, il dit « Mon Père est plus grand que moi[1309] ; » il est en même temps le Fils unique de Dieu le Père et le fils de l'homme né de la race de David selon la chair : ces deux côtés du Christ sont à considérer lorsqu'il parle ou que l'Écriture parle de lui : il faut voir si c'est le Dieu ou l'homme que cela regarde. De même qu'une âme raisonnable et un corps ne font qu'un même homme, ainsi le Verbe et l'homme ne sont qu'un même Christ. En tant qu'il est le Verbe, le Christ est créateur, « car tout a été fait par lui[1310] ; » en tant qu'il est homme, le Christ a été créé ; « il est né de la race de David selon la chair[1311] ; » « il a été fait semblable aux hommes[1312]. » Et comme dans l'homme il y a l'âme et la chair, le Christ fut triste jusqu'à la mort[1313], selon l'âme, et souffrit la mort[1314] selon la chair.

9. Toutefois quand nous disons que le Christ est le Fils de Dieu, nous ne le séparons pas de son humanité ; et quand nous disons que le Christ est fils de l'homme, nous ne le séparons pas de sa divinité. En tant qu'homme, il était sur la terre et non dans le ciel où il est maintenant, lorsqu'il disait : « Personne n'est monté au ciel excepté celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel[1315]. » Il parlait ainsi quoiqu'il fût dans le ciel comme Fils de Dieu, et que, comme fils de l'homme, il fût encore sur la terre et ne fût pas monté au ciel. En tant que Fils de Dieu, il était le Seigneur de gloire ; mais en tant que le fils de l'homme, il a été crucifié ; et cependant l'Apôtre dit que « s'ils l'eussent connu, ils n'auraient jamais crucifié le roi de gloire[1316]. » Ainsi le fils de l'homme, en tant que Dieu, était au ciel, et le Fils de Dieu, en tant qu'homme, était crucifié sur la terre. Comme donc on peut dire avec raison que le Seigneur de gloire a été crucifié, quoique sa passion n'ait concerné que son corps ; ainsi le Sauveur a pu dire : « Tu seras aujourd'hui avec moi en paradis ; » car, quoique selon les abaissements de son humanité son corps dût être ce jour-là dans un sépulcre et que son âme dût descendre dans les enfers ; comme Dieu et dans l'immutabilité de sa nature, il n'était jamais sorti du paradis parce qu'il est partout.

10. Ne mettez donc point en doute que Jésus-Christ homme soit maintenant là d'où il doit venir ; n'oubliez pas et gardez fidèlement ce que la foi chrétienne nous enseigne, savoir que le Christ est ressuscité d'entre les morts, qu'il est monté au ciel, qu'il est assis à la droite du Père, et que c'est de là qu'il viendra juger les vivants et les morts. Il doit venir, d'après le témoignage des deux anges[1317], de la même manière qu'il a été vu montant au ciel, c'est-à-dire avec la même forme et le même corps, à qui il a donné l'immortalité sans lui rien ôter de sa nature. Ce n'est point selon cette forme corporelle que le Christ est présent partout ; il ne faut pas établir sa divinité aux dépens de la vérité même de son corps. De ce qu'une chose est en Dieu, il ne s'en suit pas nécessairement qu'elle soit partout où Dieu est. L'Écriture, où tout est vérité, dit que nous avons en Dieu la vie, le mouvement et l'être[1318] ; nous ne sommes pas pour cela partout comme Dieu ; mais Jésus-Christ homme est en Dieu d'une autre façon, parce que Dieu est en lui d'une autre manière, par un mode unique et qui lui est propre. Car en Jésus-Christ, Dieu et l'homme ne font qu'une seule personne et un seul Jésus-Christ : comme Dieu, il est partout ; il est au ciel comme homme.

11. Lorsqu'on dit que Dieu est répandu partout, il faut se défendre contre toute pensée corporelle et se dérober à l'impression des sens, de peur que Dieu ne nous apparaisse dans une grande étendue comme celle de la terre, de l'eau, de l'air ou de la lumière, car toute grandeur de ce genre est moindre dans sa partie que dans son tout. Nous devons plutôt nous le représenter comme une grande sagesse, même dans un homme d'un petit corps. Supposez deux hommes sages et d'une égale sagesse, mais dont l'un soit d'une plus haute taille que l'autre ; il n'y aura pas plus de sagesse dans le plus grand des deux ni moins dans le plus petit, ou moins dans l'un que dans tous les deux ; mais il y en aura autant dans l'un que dans l'autre, et autant dans chacun que dans tous les deux. Car s'ils sont tout à fait également sages, ils ne le sont pas plus tous les deux que chacun en particulier ; de même que s'ils sont également immortels, ils n'ont pas plus de vie tous les deux que séparément.

12. L'immortalité même dont le corps du Christ a déjà été revêtu et qui est promise à nos corps à la fin des temps, est une grande chose mais non pas une grandeur de masse ; toute corporelle qu'elle soit, son prix est incorporel. Quoique un corps immortel soit moindre dans une partie que dans le tout, son immortalité est aussi parfaite dans la partie que dans le tout ; et malgré l'inégalité des membres, leur immortalité est égale. Ainsi, dans cette vie, lorsque nous nous portons bien de tout point, nous ne disons pas qu'il y ait plus de santé dans une main que dans un doigt, quoique la main soit plus grande que le doigt ; la santé est la même dans ces parties inégales, et ce qui ne peut pas être aussi grand qu'autre chose peut être aussi sain. Il y aurait plus de santé dans les membres les plus grands si les plus grands étaient les plus sains ; mais comme il n'en est pas ainsi et que les grands comme les moindres sont aussi sains les uns que les autres, la santé s'y trouve égale malgré l'inégalité des membres.

13. Le corps étant donc une substance, sa quantité est dans sa grandeur ; mais la santé n'est pas une quantité, c'est une qualité. Ce que peut la qualité, la quantité ne le peut donc pas. Car les parties du corps ne peuvent pas être ensemble parce qu'elles occupent chacune un espace, les plus petites un plus petit, les plus grandes un plus grand ; aussi la quantité ne peut pas être entière dans chacune de ces parties ; mais elle est plus grande dans les plus grandes parties, plus petite dans les plus petites, et nulle part aussi grande que dans le tout. Au contraire, la qualité du corps qui se nomme la santé, quand le corps tout entier est sain, est la même dans les grandes que dans les petites parties ; car les unes, pour être moindres, ne sont pas les moins saines ni les autres, pour être plus grandes, les plus saines. Pourquoi la substance du Créateur ne pourrait-elle pas en elle-même ce que peut dans un corps la qualité d'un corps créé ?

14. Dieu est donc répandu partout. Il dit par (513) le Prophète : « Je remplis le ciel et la terre[1319] ; » sa sagesse, comme je l'ai rappelé plus haut, atteint avec force d'une extrémité à l'autre et dispose tout avec douceur[1320] ; » il est aussi écrit que « l'Esprit du Seigneur a rempli l'univers[1321] ; » et le Psalmiste a dit : « Où irai-je devant votre esprit ? Où fuir devant votre face ? Si je monte au ciel, vous y êtes ; si je descends dans les enfers, vous voilà[1322]. » Dieu. n'est pas répandu partout comme une qualité du monde, mais comme la substance créatrice du monde qu'il gouverne sans travail et maintient sans effort. Il n'est pas répandu comme une masse à travers l'étendue, de manière à se trouver moitié dans une moitié du monde, et moitié dans l'autre moitié, et tout entier dans le tout ; mais il est tout entier dans le ciel, tout entier sur la terre, tout entier dans le ciel et sur la terre : aucun espace ne le contient, mais il est dans lui-même tout entier partout.

15. Il en est ainsi du Père, du Fils, du Saint-Esprit, de la Trinité qui forme un seul Dieu. Les trois personnes divines n'ont pas partagé le monde en trois parties pour être remplies de chacune d'elles, comme si le Fils et le Saint-Esprit n'eussent plus trouvé de place si le Père eût occupé l'espace tout entier. Il n'en va pas ainsi de la divinité véritable, incorporelle et immuable. Ce ne sont pas des corps, plus grands tous trois ensemble que pris séparément, et occupant chacun un espace différent de façon à ne pouvoir occuper le même. L'âme ne se sent pas à l'étroit dans le corps, mais y trouve une certaine largeur qui tient non pas aux lieux mais aux joies spirituelles lorsque s'accomplissent ces paroles de l'Apôtre « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui réside en vous et que vous avez reçu de Dieu[1323] ? » et il y aurait de la folie à dire que, notre âme remplissant notre corps tout entier, le Saint-Esprit ne saurait y trouver place : mais il y aurait plus de folie encore à soutenir que les trois personnes divines fussent gênées et serrées quelque part, et que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne pussent pas être ensemble partout.

16. Mais ce qu'il y à de bien plus étonnant, c'est que Dieu étant tout entier partout, n'habite pas cependant dans tous les hommes. Ce n'est pas à tous les hommes que s'adressent les paroles de l'Apôtre que j'ai déjà citées, ni ces autres : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous[1324] ? » Au contraire, c'est de quelques-uns que l'Apôtre dit : « Quiconque n'a pas l'Esprit du Christ ne lui appartient pas[1325]. » Or, qui oserait penser, à moins d'ignorer complètement l'inséparabilité de la Trinité, que le Père ou le Fils puissent habiter où n'habiterait pas le Saint-Esprit, ou que le Saint-Esprit puisse habiter où n'habiteraient pas le Père et le Fils ? Il faut donc reconnaître que Dieu est partout par la présence de sa divinité, mais non point partout par sa grâce. Pour obtenir que Dieu habite en nous, ce qui est l'effet non douteux de la grâce de son amour, nous ne lui disons pas Notre Père qui êtes partout, quoique cela soit vrai, mais « Notre Père qui êtes au ciel[1326] ; » de cette manière nous ne faisons mention que de son temple dans la prière, et c'est nous qui devons être ce temple ; plus nous le sommes, plus nous appartenons à la société de Dieu et à sa famille d'adoption : Car si le peuple de Dieu, sans être encore devenu égal à ses anges, est appelé son temple dans ce pèlerinage ; combien plus son temple est-il au ciel, où se trouve un peuple d'anges dont nous serons un jour les compagnons et les égaux, lorsque, après le pèlerinage, nous recevrons ce qui nous a été promis !

17. Dieu donc qui est partout, n'habite pas dans tous les hommes ; il n'habite pas non plus d'une égale manière dans tous ceux qu'il visite par sa grâce. D'où vient en effet qu'Élisée demanda que l'Esprit de Dieu fût deux fois plus en lui qu'il n'était dans Élie ; et d'où vient que, parmi les saints, il en est qui le sont plus ou moins les uns que les autres ? c'est qu'ils possèdent plus ou moins Dieu qui habite en eux. Comment donc avons-nous eu raison de dire plus haut que Dieu est tout entier partout, puisqu'il est dans les uns plus, dans les autres moins ? Mais il faut remarquer que nous avons dit que Dieu est tout entier partout en lui-même. Ce n'est donc point dans les hommes qui le reçoivent, les, uns plus, les autres moins. Il est partout parce qu'il n'est absent de rien ; il est tout entier partout, parce qu'il ne rend pas diverses parties de lui-même présentes aux diverses parties de l'univers, proportionnant son degré de présence aux inégales grandeurs des choses ; mais il est tout entier et également présent, non seulement à l'universalité de ce qui est, mais même à chacune de ses parties. On dit que ceux-là sont loin de lui, qui, en péchant, lui sont devenus très dissemblables, et que ceux-là sont près de lui, qui, en vivant pieusement, se rapprochent de son image. On dit de même avec raison que les yeux sont d'autant plus loin de la lumière qu'on est plus aveugle. Quoi en effet de plus éloigné de la lumière que la cécité, lors même que la lumière est là et qu'elle inonde des yeux éteints ? Mais on dit avec vérité que des yeux se rapprochent de la lumière lorsqu'en guérissant ils se fortifient.

18. Pour nous bien faire comprendre quand nous avons dit que Dieu est tout entier partout, nous avons ajouté que c'est en lui-même ; mais ceci encore demande plus d'explication. — Comment Dieu est-il partout s'il est en lui-même ? — Il est partout parce qu'il n'est absent de rien. Il est dans lui-même parce qu'il n'est pas contenu par les lieux et les choses où il est présent, comme s'il ne pouvait pas être sans cela. Ôtez aux corps l'espace, ils ne seront nulle part, et parce qu'ils ne seront nulle part, ils n'existeront plus. Ôtez aux qualités des corps ces corps mêmes, il n'y aura plus de place pour elles, et dès lors nécessairement elles ne sont plus. Lorsqu'un corps, dans toute son étendue, est également sain ou également blanc, il n'y a pas plus de santé ou plus de blancheur dans une partie que dans une autre, et il n'y en a pas plus dans son tout que dans sa partie, parce qu'il est certain que la partie est aussi saine et aussi blanche que le tout. Mais si un corps est inégalement sain ou inégalement blanc, il peut se faire qu'il y ait plus de santé ou de blancheur dans une moindre partie, si les plus petits membres sont plus sains ou plus blancs que les plus grands : quand il s'agit de qualité, le grand ou le petit ne consiste pas dans l'étendue. Cependant si on ôte tout à fait le corps, qu'il soit grand ou petit, ses qualités n'ont plus leurs moyens d'être, quoiqu'elles ne se mesurent pas au volume. Mais Dieu n'est pas moindre si celui à qui il est présent est moins capable de le recevoir ; car il est tout entier en lui-même, et n'a pas besoin de ce qu'il habite pour exister. De la même manière qu'il n'est point absent de celui en qui il n'habite pas, et il y est même tout entier présent quoiqu'il n'habite point en lui ; ainsi il est tout entier présent à ceux en qui il habite quoiqu'ils ne puissent pas le contenir tout entier.

19. Dieu en effet ne se partage pas dans les cœurs ou les corps des hommes, donnant à celui-ci une part, à celui-là une autre part de lui-même, comme la lumière, par les entrées et les fenêtres des maisons : il est plutôt comme le son. Un son, qui est quelque chose de corporel et de passager, n'est pas entendu d'un sourd ; il ne l'est pas tout entier de celui qui a l'oreille dure ; parmi ceux qui ont l'ouïe bonne et à distance égale du son, les uns l'entendent mieux, les autres moins, selon le plus ou moins de finesse de leur oreille, quoique le son ne varie pas en intensité et qu'il arrive également à tous là où ils se trouvent : combien plus excellemment Dieu, dans sa nature incorporelle et immuablement vivante, n'étant ni sujet au temps ni divisible comme le son, et n'ayant pas besoin de l'air pour arriver jusqu'à nous, mais demeurant en lui-même par une stabilité éternelle, peut se rendre présent tout entier à toutes choses et tout entier à chacune, quoique ceux en qui il habite et dont sa grâce fait un temple qu'il aime, le possèdent selon la différence de leur capacité, les uns plus, les autres moins !

20. L'Apôtre a parlé de la diversité des dons[1327] départis aux membres d'un seul corps, où nous formons un même temple tous ensemble, et où chacun de nous est un temple ; car Dieu n'est pas plus grand dans tous que dans chacun ; et souvent il arrive qu'un seul le possède bien plus que plusieurs. Mais après avoir dit : « Les dons sont différents, » saint Paul ajoute aussitôt : « Il n'y a qu'un seul et même Esprit ; » et aussi, quand il a énuméré les dons divers, « c'est un seul et même Esprit, dit-il, qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ces dons comme il lui plaît[1328]. » Le Saint-Esprit partage donc ses dons sans se partager lui-même, parce qu'il est un et toujours le même. Cette diversité est comme la diversité des membres du corps ; les oreilles ne servent point au même usage que les yeux ; il en est de même des autres membres du corps qui remplissent dans un parfait accord des fonctions différentes. Mais lorsque nous nous portons bien, la diversité de nos organes ne les empêche pas de jouir d'une égale santé, sans qu'il y en ait plus ou moins dans tel membre plutôt que dans tel autre. Le Christ est le chef de ce corps dont l'unité est marquée par notre sacrifice ; l'Apôtre l'a exprimé brièvement en ces mots : « Nous ne sommes tous qu'un seul pain et qu'un seul corps[1329]. » Par ce chef, nous sommes réconciliés à Dieu parce qu'en lui la divinité du Fils unique a participé à notre mortalité, afin que nous-mêmes nous participions à son immortalité.

21. Ce mystère est loin du cœur des sages orgueilleux : à cause de cela ils ne sont pas chrétiens, et dès lors ils ne sont pas véritablement sages. J'entends même les sages qui ont connu Dieu, « parce que connaissant Dieu, selon les paroles de l'Apôtre, ils ne font pas glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces[1330]. » Vous connaissez dans quel sacrifice on dit : « Rendons grâces au Seigneur notre Dieu ; » qu'il y a loin de l'humilité de ce sacrifice à leur orgueil et à leur fausse élévation ! C'est donc une chose admirable que Dieu habite en plusieurs qui ne le connaissent pas encore et n'habite pas en plusieurs qui le connaissent. Ceux-ci n'appartiennent point au temple de Dieu, parce que, connaissant Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu grâces ; et les enfants sanctifiés par le sacrement du Christ, régénérés par le Saint-Esprit, sans être arrivés à l'âge où ils peuvent connaître Dieu, appartiennent à son temple ; ainsi les uns n'ont pas eu ce Dieu qu'ils ont pu connaître, et les autres ont pu l'avoir avant qu'ils l’aient connu. Les bienheureux sont ceux pour qui posséder Dieu c'est le connaître : cette connaissance est la plus parfaite, la plus véritable, la plus heureuse.

22. Ici se présente la question que vous avez ajoutée à la fin de votre lettre, après même votre signature : « Si, dites-vous, les enfants ne connaissent pas encore Dieu, comment Jean, avant sa naissance, a-t-il pu tressaillir dans le sein de sa mère, aux approches et en présence de la Mère du Seigneur ? » Après avoir dit que vous avez lu mon livre sur le Baptême des Enfants, vous ajoutez : « Je désire savoir ce que vous pensez des enfants encore enfermés dans le sein maternel, à l'occasion du témoignage que la mère de Jean-Baptiste rendit à la foi de son fils. »

23. Voici les vraies paroles d'Élisabeth, mère de Jean : « Vous êtes heureuse entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est heureux. Et d'où me vient que la Mère de mon Seigneur s'approche de moi ? Car voici que, dès que la voix de votre salutation est arrivée à mes oreilles, l'enfant a tressailli de joie dans mon sein[1331]. » Pour dire ces choses, Élisabeth fut remplie du Saint-Esprit, comme l'a précédemment marqué l'Évangéliste, et le Saint-Esprit lui apprit, sans doute, ce que signifiait ce tressaillement de l'enfant ; c'est-à-dire qu'elle connut que celle qui était venue était la mère de celui que son fils devait précéder et montrer. Cette signification d'une grande chose a pu être réservée à la connaissance des grands et n'être pas connue de l'enfant ; car l'Évangile en rapportant le fait, ne dit pas que l'enfant ait cru dans le sein de sa mère, mais seulement qu'il « tressaillit ; » Élisabeth ne dit pas non plus : l'enfant a tressailli dans mon sein par un mouvement de foi, mais : « Il a tressailli de joie. » Nous voyons tressaillir ainsi, non seulement des enfants, mais encore des bêtes ; sans que cela vienne de la foi ou de la religion, ou de quoique ce soit de raisonnable. Mais ce mouvement fut inaccoutumé et nouveau, parce qu'il eut lieu dans le sein maternel et à l'arrivée de celle qui devait enfanter le Sauveur des hommes. C'est ce qui en fait la merveille, c'est ce qui doit le faire compter au nombre des grands signes ; ainsi ce tressaillement, cette sorte de salut rendu à la Mère du Seigneur, n'a pas été un acte humain accompli par un enfant, mais un prodige opéré par la volonté de Dieu.

24. Lors même que l'usage de la raison et de la volonté eût été avancé dans cet enfant, de manière à pouvoir, dès le sein maternel, connaître, croire et vouloir, ce qui chez d'autres enfants n'arrive qu'avec l'âge ; il faudrait également n'y voir qu'un miracle de la puissance de Dieu, et non un exemple ordinaire de la nature humaine. Quand Dieu l'a voulu, il a fait parler raisonnablement même un animal muet[1332] ; il ne nous exhorte pas pour cela à prendre conseil des ânes dans nos délibérations. C'est pourquoi je tiens compte de ce qui est arrivé à saint Jean, mais je ne le prends pas pour règle de ce qu'il faut penser des enfants ; et c'est précisément parce que je ne rencontre rien de pareil chez d'autres que l'exemple de saint Jean me paraît miraculeux. La lutte des deux jumeaux dans le sein de Rébecca, offrirait quelque chose de semblable ; mais cela aussi fut un prodige, si bien que Rébecca en demanda à Dieu l'explication, et qu'elle apprit que ces enfants étaient la figure de deux peuples[1333].

25. Si je voulais montrer, par des paroles, que les enfants, qui ne savent encore rien des choses humaines, ne connaissent pas les choses divines, je craindrais de faire injure même à nos sens, car l'évidence de la vérité est ici plus forte que tous les discours. Quand les enfants commencent à bégayer quelques mots et qu'un langage naissant les sépare du premier âge, ne les voyons-nous pas, si bornés dans ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, que, s'ils ne sortaient pas de cet état avec les années, il n'y a personne qui ne les déclarerait imbéciles, à moins d'être plus imbécile qu'eux ? Dirons-nous que ces enfants savaient beaucoup au berceau et même dans le silence du sein maternel, mais que du moment qu'ils ont commencé à parler avec nous, ils se sont enfoncés dans l'ignorance où nous les voyons ? Vous comprenez tout ce qu'il y aurait d'absurde dans cette opinion ; les idées que les enfants expriment, tant bien que mal, au premier âge, ne sont presque rien assurément à côté du langage des hommes faits ; pourtant c'est dé l'intelligence, si on compare cet état à celui où ils naissent. D'où vient qu'au moment du baptême, lorsqu'il s'agit d'un si grand bienfait de la grâce chrétienne, on ne leur impute pas les cris et les mouvements par lesquels ils se défendent ? D'où vient que l'on compte pour rien toute leur résistance et qu'on ne laisse pas d'achever le sacrement qui doit effacer en eux le péché originel ? N'est-ce point parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font, et qu'ils sont censés ne pas le faire ? Quel chrétien ignore que, si ces enfants étaient capables de raison -et de volonté et, par conséquent, obligés de consentir à leur sanctification par le baptême, leur résistance à une aussi grande grâce serait coupable, et que le baptême ne leur serait pas seulement inutile, mais encore aggraverait leur état de péché ?

26. Nous disons donc que le Saint-Esprit habite dans lés enfants baptisés, quoiqu'ils ne le sachent pas. lis ignorent qu'il est en eux comme ils ignorent leur propre intelligence ; la raison dont ils ne peuvent se servir encore est en eux comme une étincelle endormie elle attend que l'âge la réveille. Cela ne doit pas paraître étonnant dans les enfants, puisque l'Apôtre dit à ceux qui sont hommes « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de « Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous[1334] ? » Il avait dit d'eux, peu auparavant : « L'homme animal ne comprend pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu ; » il les appelle aussi des enfants, non par l'âge, mais par l'esprit[1335]. Ils n'avaient donc pas connaissance du Saint-Esprit qui habitait avec eux ; malgré même la présence du Saint-Esprit, ils restaient grossiers et n'étaient pas encore spirituels, parce qu'ils ne pouvaient encore connaître le céleste habitant de leur âme.

27. Il est dit que l'Esprit-Saint habite en de tels hommes parce qu'il agit secrètement en eux pour qu'ils deviennent son temple ; c'est ce qu'il achève en ceux qui profitent et persévèrent dans de nouveaux progrès. « Car nous sommes sauvés en espérance, » selon les paroles de l'Apôtre, qui dit ailleurs : « Nous avons été sauvés par le bain de la régénération[1336]. » Ayant parlé ici de notre salut comme d'une chose accomplie, saint Paul s'explique dans le passage suivant : « Car nous sommes sauvés en espérance. Mais l'espérance qui se voit n'est pas une espérance ; qui donc espère ce qu'il voit ? Et si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons avec patience[1337]. » Dans l'Écriture il est parlé de beaucoup de choses comme faites et qu'il faut n'entendre qu'en espérance. C'est ainsi que le Seigneur dit à ses disciples : « Je vous ai fait connaître tout ce j'ai appris de mon Père[1338] ; » ce n'était qu'une espérance qu'il leur donnait, puisqu'il ajoute ensuite : « J'aurais beaucoup d'autres choses à vous dire, « mais maintenant vous ne pourriez pas les porter[1339]. » L'action de l'Esprit-Saint dans les mortels en qui il habite, c'est donc d'y édifier sa demeure qui ne sera achevée que par delà cette vie, quand la mort sera absorbée dans sa victoire et qu'il lui sera dit : « O mort, où est ta victoire ? O mort, où est ton aiguillon ? » Qu'est-ce donc que l'aiguillon de la mort si ce n'est le péché[1340] ?

28. C'est pourquoi, maintenant même que nous sommes régénérés par l'eau et l'Esprit, que toutes nos fautes sont effacées dans ce bain qui purifie, soit le péché originel commun à tous, soit les péchés qui nous sont propres, par action, par parole, par pensée ; cependant, tant que nous sommes dans cette vie humaine, qui est la tentation sur la terre, nous avons raison de dire : « Pardonnez-nous nos offenses[1341]. » Et cette parole est répétée de toute l'Église, que le Sauveur purifie dans le baptême de l'eau par la parole, pour qu'elle devienne à ses yeux pleine de gloire, n'ayant ni tache, ni ride, ni rien de pareil[1342] : car elle sera tout cela en réalité alors qu'elle possédera la perfection vers laquelle elle marche maintenant en espérance. Comment serait-elle sans tache, ni ride, sans rien de pareil, puisqu'elle est chaque jour obligée de demander à Dieu pardon de ses offenses ? Elle le demande avec vérité soit pour tous les hommes qui lui appartiennent, qui font usage de leur raison et de leur volonté et portent laborieusement le poids d'une chair mortelle, soit bien certainement pour beaucoup de ses membres, comme nos adversaires[1343] sont contraints de l'avouer.

29. Puisque le Saint-Esprit justifie de plus en plus les mortels en qui il habite et qui font des progrès en se renouvelant de jour en jour ; puisqu'il exauce leurs prières, pardonne à l'aveu de leurs fautes, pour se préparer à lui-même un temple sans souillure pour l'éternité ; c'est bien avec raison qu'il est dit qu'il n'habite pas en ceux qui, connaissant Dieu, ne l'ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâces. En honorant et en servant la créature plutôt que le Créateur[1344], ils n'ont pas voulu être le temple du seul Dieu véritable. Tandis qu'ils voulaient l'avoir avec beaucoup d'autres, ils ont mieux réussi à ne plus l'avoir du tout qu'à le mêler à la foule de leurs faux dieux. Il est dit aussi avec raison que l'Esprit-Saint habite en ceux qu'il a. appelés selon son décret pour les justifier et les glorifier, avant même qu'ils connaissent l'incorporéité de sa nature, qui est tout entière partout, autant qu'on puisse la connaître en cette vie où l'homme même le plus avancé ne voit qu'en énigme et, dans un miroir[1345]. Car parmi ceux en qui l'Esprit-Saint habite, il en est plusieurs de semblables à ceux à qui l'Apôtre dit : « Je n'ai pas pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes encore charnels, et comme à des enfants en Jésus-Christ ; je ne vous ai donné que du lait, pas encore de nourriture solide ; vous n'auriez pas pu la porter ; maintenant même, vous ne le pourriez pas[1346]. » L'Apôtre leur dit ensuite : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous[1347] ? » Si le dernier jour de la vie arrive pour cette sorte de chrétiens avant de parvenir à l'âge spirituel de l'intelligence, où ils, eussent été nourris de viandes solides et non plus seulement de lait, l'Esprit-Saint qui habite en eux leur donnera ce qui leur aura manqué d'intelligence, parce qu'ils ne se seront pas séparés de l'unité du corps du Christ qui est devenue notre vole, ni de la société du temple de Dieu. Aussi pour ne pas s'écarter de cette unité religieuse, ils suivent avec persévérance dans l'Église la règle de la foi, règle commune des petits comme des grands esprits ; ils marchent dans ce qu'ils savent jusqu'à ce que Dieu les instruise sur ce qui fait leur erreur, et n'érigent pas en dogmes leurs pensées charnelles ; car ils ne s'y affermissent point en restant sur la défense de ces fausses idées, mais ils s'en délivrent par l'activité, par le progrès, et obtiennent la lumière de l'Esprit par la piété de la foi.

30. Ainsi donc ces deux choses qui s'accomplissent dans le même homme : naître et renaître, appartiennent à deux hommes, l'une au premier Adam, l'autre au second Adam qui est le Christ. « Ce qui est spirituel n'a pas été formé le premier, dit l'Apôtre, mais ce qui est animal, et ensuite le spirituel. Le premier homme est le terrestre, formé de la terre ; le second est le céleste, qui vient du ciel : le premier homme étant de la terre, ses enfants le sont aussi ; le second étant céleste, ses enfants le sont également. Comme nous avons porté l'image de l'homme terrestre, portons l'image de celui qui est du ciel[1348]. » Saint Paul avait déjà dit : « C'est par un seul homme que la mort est venue, et par un seul homme la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, tous seront vivifiés en Jésus-Christ[1349]. » Saint Paul dit deux fois tous, » parce que nul ne meurt que par Adam et nul ne reçoit la vie que par le Christ. Dans le premier, on a vu ce que vaut le libre arbitre de l'homme pour la mort ; dans le second, ce que vaut le secours de Dieu pour la vie. Le premier homme n'est qu'un homme ; le second est un Dieu et un homme. car le péché s'est fait par l'abandon de Dieu ; la justice ne se fait pas sans Dieu. C'est pourquoi nous ne mourrions pas si nous ne descendions d'Adam par la génération charnelle ; et nous ne vivrions pas si nous n'étions pas membres du Christ par une union spirituelle. Il nous a donc fallu naître et renaître, le Christ n'a eu besoin que de naître pour nous. En renaissant nous passons du péché à la justice ; mais le Christ n'a passé d'aucun péché à la justice ; s'il a voulu être baptisé, c'était pour que son humilité recommandât de plus haut le sacrement de notre régénération, figurant toutefois le vieil homme par sa passion, et par sa résurrection le nouveau.

31. En effet, la révolte de la concupiscence par laquelle la chair a ses mouvements sans notre volonté, est réduite par la légitimité du mariage ; mais quelque licite que soit l'union conjugale, il est nécessaire que les enfants soient régénérés. Ce n'est point par cette union de l'homme et de la femme que le Christ a voulu naître ; il a pris d'une vierge exempte de tout désir charnel, la ressemblance de la chair du péché, par laquelle la chair de péché devait être purifiée en nous[1350]. « Comme c'est par le péché d'un seul, dit l'Apôtre, que tous les hommes sont tombés dans la condamnation, ainsi c'est par la justice d'un seul que tous les hommes reçoivent la justification qui donne la vie[1351]. » Car personne ne naît que par un acte de la concupiscence charnelle, tirée du premier homme ; et personne ne renaît que par l'action de la grâce spirituelle, donnée par le second Adam qui est le Christ. C'est pourquoi si nous appartenons à Adam par notre naissance, au Christ par notre renaissance, et si nul ne peut renaître avant d'être né, sans aucun doute le Christ est né par une voie extraordinaire puisqu'il n'a pas eu besoin de renaître. Il n'a pas passé du péché à la justice ; il n'a jamais été dans le péché et n'y a pas été conçu, et c'est en restant pure que sa mère l'a porté dans son sein : l'Esprit de Dieu est survenu en elle, et la vertu du Très-Haut l'a couverte de son ombre ; de là vient que ce qui est né d'elle a été saint et a été appels ; le Fils de Dieu. Le mariage n'éteint pas, mais modère l'ardeur mauvaise de la chair insoumise, afin que la limite imposée à la concupiscence devienne au moins la pudeur conjugale.

Mais la Vierge Marie à qui il fut dit que la vertu du Très-Haut la couvrirait de son ombre[1352], n'a senti, à la faveur de cette ombre, aucune ardeur de concupiscence lorsqu'elle a conçu le Saint des saints. Sauf donc celui-là qui est la pierre angulaire, je ne vois pas comment les hommes peuvent devenir le temple de Dieu sans avoir été régénérés, et pour cela d'abord il faut naître.

32. C'est pourquoi, quelque opinion que nous ayons sur l'état de l'homme encore enfermé dans le sein maternel, que nous le croyons capable ou incapable de quelque degré de sanctification, soit à cause, de saint Jean qui, avant de voir le jour, tressaillit de joie (ce qui n'a pu se faire assurément sans l'opération du Saint-Esprit) ; soit à cause de Jérémie « sanctifié avant de sortir du sein de sa mère, » selon les paroles que le Seigneur lui adresse[1353], toujours est-il que cette sanctification par laquelle chacun de nous est le temple de Dieu, et par laquelle nous formons tous ensemble le temple de Dieu, ne saurait être que le partage des régénérés. Car la naissance précède nécessairement la régénération, et nul ne finira bien la vie où il est né, s'il ne renaît pas avant de la finir.

33. Si on dit que l'homme est né lors même qu'il est encore dans le sein de sa mère, et si on s'appuie sur le passage de l'Évangile où l'ange annonce à Joseph que ce qui est né en Marie est du Saint-Esprit[1354], l'enfantement sera donc une seconde naissance ? et notre naissance en Jésus-Christ sera donc la troisième ? Mais quand le Seigneur en a parlé, il a dit « qu'il faut naître de nouveau[1355], » regardant ainsi comme une première naissance l'enfantement et non point la conception. Lorsqu'un homme est mis au monde, nous ne disons pas qu'il vient de renaître comme s'il était déjà né une fois dans le sein maternel ; mais seulement qu'il est né, et c'est alors qu'il peut renaître par l'eau et l'Esprit. On veut parler de cette naissance quand on dit que le Seigneur est né à Bethléem de Juda[1356]. Si l'homme pouvait être régénéré par la grâce de l'Esprit dans le sein de sa mère, comme il lui resterait encore à voir le jour, il renaîtrait donc avant de naître, ce qui ne peut se faire en aucune manière. Ainsi ce sont les hommes qui sont nés qui peuvent s'unir au corps du Christ comme pour entrer dans la construction vivante du temple de Dieu qui est son Église ; ils n'y sont point admis en vue de leurs propres œuvres de justice ; mais en renaissant par la grâce, ils sont comme tirés d'une masse de ruines pour faire partie d'un édifice qui ne doit pas périr. En dehors de cet édifice de bonheur qui se construit pour être l'éternelle habitation de Dieu, la vie de l'homme n'est toute que misère, et mérite qu'on l'appelle plutôt une mort qu'une vie. Tous ceux donc en qui Dieu habitera échapperont à sa colère et ne resteront pas éloignés de ce corps, de ce temple, de cette cité. Mais quiconque ne renaît pas, en demeure séparé.

34. Le Médiateur, en se montrant au monde, a voulu que le sacrement de notre régénération fût visible. C'était pour les anciens justes quelque chose de caché, quoiqu'une même foi les sauvât ; et cette foi devait se révéler en son temps. Car nous n'osons pas préférer les fidèles de notre temps aux amis de Dieu qui nous ont prophétisé ces choses mêmes, et pour la gloire desquels Dieu a voulu s'appeler éternellement le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob[1357]. Si on croit que la circoncision ait tenu lieu de baptême aux anciens justes, que répondra-t-on au sujet de ceux qui ont plu à Dieu, avant ce précepte de la circoncision, mais non sans la foi cependant ? L'Apôtre écrit aux Hébreux que « sans la foi il est impossible de plaire à Dieu[1358]. » Saint Paul dit encore : « Parce que nous avons un même esprit de foi, selon qu'il est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; nous croyons aussi, et c'est pour cela que nous parlons[1359]. » L'Apôtre ne parlerait pas de ce « même esprit de foi, » si la foi des anciens justes n'avait pas été la même que la nôtre. Comme ils ont cru à l'incarnation future du Christ, quand le sacrement de notre régénération était quelque chose de caché, ainsi nous croyons à cette incarnation après qu'elle s'est accomplie ; mais eux comme nous, nous attendons le second avènement du Christ pour juger les hommes. Car le mystère de Dieu n'est autre que le Christ, dans lequel il faut que les morts en Adam soient vivifiés ; parce que « de même que tous meurent en « Adam, ainsi tous seront vivifiés dans le Christ[1360], » comme nous l'avons rappelé plus haut.

35. C'est pourquoi Dieu, présent partout et tout entier partout, n'habite pas en tous, mais seulement en ceux dont il fait son bienheureux temple ou ses bienheureux temples, lorsqu'il les délivre de la puissance des ténèbres pour les placer dans le royaume du Fils de son amour[1361], ce qu'il commence par la régénération. Autre chose est le temple de Dieu en figure lorsqu'il se construit de main d'homme avec des choses, inanimées, comme le tabernacle fait de bois, de voiles, de peaux ou d'autres matières de ce genre, ou comme le temple bâti par le roi Salomon avec des pierres, du bois et des métaux ; autre chose est la réalité même dont tout ceci n'est que la figure. Voilà pourquoi il est dit : « Et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, formez un édifice spirituel[1362], » voilà pourquoi il est encore écrit : « Car nous sommes les temples du Dieu vivant, selon ce que Dieu dit lui-même : J'habiterai en eux, et je marcherai au milieu d'eux ; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple[1363]. »

36. Nous ne devons pas nous étonner que quelque chose de la vertu de Dieu éclate par le ministère même de ceux qui n'appartiennent pas ou pas encore à ce temple, c'est-à-dire en qui Dieu n'habite pas ou n'habite pas encore ; comme il arriva à l'homme qui chassait les démons au nom du Christ quoiqu'il ne le suivît point, et que le Christ commanda de laisser faire, comme un témoignage de sa puissance, utile à plusieurs[1364]. Le Seigneur aussi nous déclare qu'au dernier jour plusieurs diront : « Nous avons fait en votre nom beaucoup de prodiges ; » et il ne leur dirait pas : « Je ne vous ai pas connus[1365], » s'ils appartenaient au temple de Dieu qu'il béatifie par sa présence. Et le centurion Corneille, avant que la régénération l'incorporât à ce temple, vit l'ange qui lui était envoyé ; il l'entendit lui dire que ses prières avaient été exaucées et ses aumônes agréées[1366]. Dieu fait par lui-même ces choses comme étant présent partout, ou par ses saints anges.

37. Pour ce qui est de la sanctification de Jérémie avant qu'il fût sorti du sein maternel, quelques-uns y voient une figure du Sauveur qui n'a pas eu besoin de régénération ; mais, si on l'entend du Prophète lui-même, on peut y trouver un témoignage de sa prédestination. Ainsi l'Évangile appelle enfants de Dieu des hommes qui n'ont pas encore été régénérés.

Après que Caïphe a dit du Seigneur : « Il est bon qu'un seul homme meure pour le peuple et non pas que toute la nation périsse, » l'Évangile ajoute : « Or, il ne dit point cela de lui-même ; mais, étant grand-prêtre de cette année, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation ; et non seulement pour la nation, mais aussi pour qu'il rassemblât les enfants de Dieu qui étaient dispersés[1367]. » Les enfants de Dieu sont ici des hommes qui n'appartenaient même pas à la nation juive, des hommes établis au milieu d'autres peuples et qui n'étaient ni fidèles, ni baptisés. Comment étaient-ils enfants de Dieu si ce n'est par la prédestination selon laquelle l'Apôtre dit que Dieu nous a choisis en Jésus-Christ avant la création du monde[1368] ? Or cette réunion. devait rendre ces hommes les enfants de Dieu. L'unité dont il est ici question n'est pas une unité de lieu, puisque le Prophète, prédisant la vocation des gentils, dit : « Toutes les îles des nations « l'adoreront, et chacun dans son pays[1369] ; » mais il s'agit de l'unité de l'esprit et de l'unité du corps, dont le Christ est le chef unique. C'est cette réunion qui est l'édification du temple de Dieu ; elle est l'œuvre, non pas de la génération charnelle, mais de la régénération spirituelle.

38. Chaque enfant de Dieu est donc comme un temple où Dieu habite, et tous forment ensemble un temple où il fait aussi sa demeure. Tant que ce temple flotte sur la mer de ce monde comme l'arche de Noé, nous voyons s'accomplir cette parole du Psalmiste : « Le Seigneur demeure sur les eaux du déluge ; » ces mots toutefois peuvent aussi, d'après l'Apocalypse[1370], s'entendre des peuples nombreux de fidèles répandus parmi toutes les nations, en qui Dieu habite. Le Psalmiste ajoute : « Le Seigneur s'assiéra roi pour l'éternité[1371] ; » c'est-à-dire dans son temple après que les agitations de la vie où nous sommes auront fait place à la vie éternelle. Dieu est donc présent partout et tout entier partout ; il n'habite pas partout, mais dans ceux qui forment son temple et pour lesquels il est bon et miséricordieux par sa grâce ; et il n'habite qu'autant qu'on le possède, les uns plus, les autres moins.

39. Quant à notre chef, l'Apôtre a dit de lui « que toute la plénitude de la divinité habite corporellement en lui. » « Corporellement » ne veut pas dire que Dieu soit corporel. En effet, ou bien saint Paul, usant d'une métaphore, a voulu nous faire entendre que l'ombre seule du Seigneur habite dans un temple fait de main d'homme, au milieu des signes figuratifs, car il nomme toutes les observances de l'ancienne loi « des ombres des choses futures[1372], » ce qui est aussi une métaphore ; car le Dieu suprême, est-il écrit, « n'habite point dans les temples bâtis par les hommes[1373]. » Ou bien l'Apôtre s'est servi du mot « corporellement, » parce que le corps du Christ, né d'une vierge, est comme un temple où Dieu habite. « Détruisez ce temple et je le ressusciterai dans trois jours, » disait le Sauveur aux Juifs qui demandaient un miracle ; l'Évangéliste ne manque pas d'ajouter que c'est de son corps que le Christ voulait parler[1374].

40. Quoi donc ? Pensons-nous que l'unique différence entre le chef et les autres membres, c'est que la divinité n’habite pas dans les membres les plus considérables, grand prophète ou grand apôtre, comme elle habite dans le chef qui est le Christ et qui la possède selon toute sa plénitude ? Il y a du sentiment dans toutes les parties de notre corps, mais c'est dans la tête qu'il y en a le plus, parce que les cinq sens s'y trouvent : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher ; les autres parties du corps n'ont que le toucher. Outre cette plénitude de la divinité qui habite dans le corps du Christ comme dans un temple, n'y a-t-il pas encore quelque chose qui distingue le chef du membre même le plus excellent ? Oui, sans doute, c'est l'union de l'humanité du Christ avec le Verbe et qui fait de l'homme et de Dieu une seule et même personne. Il n'y a aucun saint dont on ait pu, dont on peut ou dont on pourra dire : « Le Verbe s'est fait chair[1375] ; » il n'y a aucun saint, quelque grâce qu'il ait reçue, qui ait été appelé le Fils unique de Dieu, et qui, ayant participé à la nature humaine, ait été le Verbe même de Dieu avant les siècles. Cette incarnation est donc unique ; elle ne s'est rencontrée pour aucun saint, à quelque degré de sagesse et de sainteté qu'il soit monté. C'est ici un manifeste et grand exemple de la grâce divine. Qui serait assez sacrilège pour oser affirmer qu'on puisse, par le mérite du libre arbitre, devenir un nouveau Christ ? Comment une âme toute seule aurait-elle pu, par le libre arbitre donné naturellement à chacun, appartenir à la personne du Verbe sans un bienfait singulier de la grâce, cette grâce qu'il faut prêcher et dont il ne faut pas vouloir juger ?

41. Si, selon la mesure de nos forces et avec l'aide de Dieu, nous venons de traiter ces questions avec vérité ; quand vous entreprenez de vous représenter Dieu présent partout, non pas occupant des points dans l'étendue à la manière des corps, mais tout entier partout, détournez votre esprit de toutes ces images sensibles que la pensée humaine a coutume de rouler. Car ce n'est pas ainsi qu'on doit se représenter la sagesse, la justice, la charité, dont il est écrit : « Dieu est charité[1376]. » Et lorsque vous voulez vous retracer l'habitation de Dieu dans les âmes ; pensez à l'unité et à la réunion des saints, d'abord au ciel où il est dit que surtout il habite, parce que là s'accomplit sa volonté par la parfaite obéissance des saints ; ensuite sur la terre, où Dieu habite une demeure qu'il bâtit, pour en faire la dédicace à la fin des siècles. Mais pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, égal à son Père, et en même temps fils de l'homme, ce qui rend son Père plus grand que lui, croyez qu'en tant que Dieu, il est tout entier présent partout, qu'il habite dans ceux en qui Dieu habite comme dans son temple ; croyez aussi que son corps, un corps véritable est dans quelque endroit du ciel.

Mais, cédant au plaisir de parler avec vous, j'ignore si je n'ai pas passé les bornes, comme pour compenser mon long silence par l'extrême étendue du discours. Votre piété et votre bonté vous ont mis si avant dans mon âme, que véritablement je crois m'entretenir avec un ami. Si vous trouvez dans mon œuvre quelque chose de bon, rendez-en grâces à Dieu ; si vous y voyez des défauts, pardonnez-les comme pardonne un ami ; souhaitez que je m'en corrige, souhaitez-le avec autant de sincérité que vous en aurez mis à m'accorder mon pardon.

LETTRE CLXXXVIII. (Année 418.)

Démétrias, l'illustre vierge, romaine dont les veaux sacrés furent un si grand événement, avait reçu de Pélage une lettre qui inquiétait saint Augustin ; elle formait comme un livre. L'évêque d'Hippone crut devoir s'adresser à la mère de Démétrias, pour la mettre en garde, elle et sa fille,, contre l'erreur. Alype se trouvait alors à Hippone ; Julienne lui avait écrit en même temps qu'à saint Augustin et voilà pourquoi la lettre qu'on va lire porte les noms des deux saints amis.

ALYPE ET AUGUSTIN A LA VÉNÉRABLE DAME EN JÉSUS-CHRIST, A JULIENNE LEUR ILLUSTRE FILLE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Il a été doux et charmant pour nous que votre lettre nous ait trouvés tous les deux à Hippone ; nous pouvons ainsi vous répondre ensemble. Nous nous réjouissons d'apprendre que votre santé soit bonne, et comme nous savons que vous prenez intérêt à la nôtre, nous vous apprendrons avec la même affection qu'elle est bonne aussi, vénérable dame en Jésus-Christ et illustre fille. Vous n'ignorez pas quel religieux attachement nous vous portons, et combien nous nous occupons de vous devant Dieu et devant les hommes. Nous ne vous avions d'abord connue que par lettres ; c'est plus tard que nous vous avons vue pieuse et catholique, comme le sont les véritables membres du Christ. Vous avez même entendu, par notre ministère, la parole de Dieu, et comme dit l'Apôtre : « Vous ne l'avez pas reçue comme la parole des hommes, mais, ainsi qu'elle l'est véritablement, comme la parole de Dieu[1377]. » Par notre ministère, à l'aide de la grâce et de la miséricorde du Sauveur, la parole de Dieu a porté dans votre maison un si grand fruit, que la pieuse Démétrias a préféré à un mariage déjà tout prêt, l'embrassement spirituel de l'Époux qui est le plus beau des enfants des hommes : les vierges qui s'unissent à lui obtiennent une fécondité spirituelle plus abondante, sans rien perdre de leur pureté corporelle. Nous n'aurions pas su comment cette fidèle et noble vierge avait reçu nos exhortations, si la nouvelle ne nous en était parvenue par le joyeux et véridique témoignage de vos lettres ; nous apprîmes ainsi que, peu de temps après notre départ, Démétrias s'était engagée dans la vie religieuse. C'est une grâce ineffable de Dieu, qui plante et qui arrose par ses serviteurs, mais qui donne l'accroissement par lui-même.

2. Cela étant, personne ne reprochera à notre affection et à notre pressante sollicitude de vous avertir qu'il faut prendre garde aux doctrines contraires à la grâce de Dieu. L'Apôtre nous ordonne d'annoncer la parole à temps et à contre-temps[1378] ; mais nous ne vous mettons pas au nombre de ceux que nos discours ou nos écrits peuvent importuner, quand nous vous engageons à éviter soigneusement ce qui n'appartient point à la saine doctrine. Voilà pourquoi vous avez reçu avec tant de reconnaissance nos avis. « Je vous rends grâces, nous dites-vous dans la lettre à laquelle nous répondons, je vous rends grâces de m'avertir si pieusement de ne pas prêter l'oreille à ces hommes qui corrompent la pureté de notre foi par la fausseté de leurs doctrines. »

3. Et vous ajoutez : « Vous saurez que moi et ma maison nous sommes bien éloignés de ces gens-là. Tel est l'attachement de toute notre famille à la foi catholique qu'elle ne s'est jamais égarée dans aucune hérésie et n'y est jamais tombée ; je ne parle pas de ces hérésies qui peuvent à peine s'expier, mais j'entends même celles qui semblent ne renfermer que de petites erreurs. » Voilà ce qui nous pousse davantage à vous entretenir de ceux qui s'efforcent de corrompre ce qu'il y a de plus sain. Car nous ne comptons pas votre maison pour une petite église du Christ ; et ce n'est pas une petite erreur que celle de ces hommes qui croient que nous avons de nous-mêmes ce qui peut se trouver en nous de justice, de modération, de piété, de chasteté, et que notre Créateur, après nous avoir révélé ce que nous devons faire, ne nous est d'aucun secours pour remplir avec amour les devoirs qu'il nous a prescrits ; nos forces naturelles et la connaissance de nos devoirs, voilà, selon eux, à quoi se réduisent la grâce et le secours de Dieu pour bien vivre. Ils nient que nous ayons besoin de l'assistance divine pour avoir une bonne volonté ; c'est en elle pourtant qu'est le bien vivre, et la charité elle-même, si supérieure à tous les dons de Dieu, que Dieu s'est appelé de son nom[1379] ; par la charité seule s'accomplit en nous ce que nous accomplissons de la loi et des commandements de Dieu ; les novateurs prétendent que, pour tout cela, notre libre arbitre nous suffit. Ne regardez pas comme une erreur légère de vouloir se dire chrétien et de ne pas vouloir entendre l'Apôtre qui, après avoir dit que « la charité de Dieu s'est répandue dans nos cœurs, » ajoute « par le Saint-Esprit qui nous a été donné[1380] : » il parlait ainsi pour que nul ne prétendît avoir la charité par son libre arbitre. Vous voyez combien on se trompe gravement et pernicieusement en ne reconnaissant pas que c'est ici la grande grâce du Sauveur qui, montant au haut des cieux, a fait de la captivité elle-même une captive, et a distribué ses dons aux hommes[1381].

4. Comment pourrions-nous donc nous en taire auprès de vous et ne pas vous recommander de vous tenir sur vos gardes, vous que nous devons tant aimer, après avoir lu un certain livre adressé à la pieuse Démétrias vous nous direz quel en est l'auteur et si le livre est arrivé jusqu'à vous[1382]. Qu'une vierge du Christ, si c'est permis, y lise que le trésor de sa virginité et toutes ses richesses spirituelles ne lui viennent que d'elle-même ; qu'elle y apprenne (ce qu'à Dieu ne plaise !) à être ingrate envers le Seigneur, avant d'être arrivée à la plénitude de son bonheur. Voici ce qu'on trouve dans ce livre : « Vous avez donc quelque chose qui vous rend préférable aux autres ; et c'est ici toute votre grandeur. La noblesse de la naissance et l'opulence ne viennent pas de vous, vous les avez reçues ; quant à vos richesses spirituelles, vous ne les tenez de personne. C'est ici que vous méritez qu'on vous loue, c'est ici qu'on doit vous préférer aux autres, car ces trésors spirituels ne peuvent être que de vous et en vous. »

5. Vous reconnaissez tout ce qu'il y a de dangereux dans ces paroles. Il est très vrai de dire : « Ces biens ne peuvent être qu'en vous ; » c'est ici comme la nourriture : « ces biens ne peuvent venir que de vous ; »voilà le poison. A Dieu ne plaise que ces paroles puissent charmer l'oreille d'une vierge du Christ qui comprend pieusement toute la pauvreté du cœur humain et qui, à cause de cela, ne sait se parer que des dons de son Époux ! Qu'elle écoute plutôt l'Apôtre lorsqu'il dit : « Je vous ai fiancée à cet unique Époux pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. Mais je crains que, comme Ève fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits de même ne se corrompent et ne déchoient de la chasteté qui est en Jésus-Christ[1383]. » Qu'une vierge n'écoute pas celui qui lui dit qu'elle ne tient de personne que d'elle-même ses richesses spirituelles, mais celui qui dit : « Nous portons ce trésor dans des vases de terre, afin que l'excellence de la vertu soit attribuée à Dieu et non point à nous[1384]. »

6. Quant à la sainte continence virginale, que Démétrias apprenne de ce véridique et pieux docteur qu'elle ne l'a pas d'elle-même, mais qu'elle est un don de Dieu, quoique ce don soit accordé à la foi et à la bonne volonté ; « Je voudrais, dit l'Apôtre, que tous fussent nomme. moi ; mais chacun reçoit de Dieu un don qui lui est propre, l'un d'une manière, d'autre de l'autre[1385]. » Que la vierge écoute aussi celui qui est son époux et l'unique époux de toute l'Église, lorsqu'il dit en parlant de la chasteté : « Tous n'entendent pas cette parole, ornais ceux à qui il est donné[1386]. » Elle comprendra que si elle possède un bien si grand et si excellent, elle doit en rendre grâces à Dieu et à Notre-Seigneur plutôt que de prêter l'oreille aux fausses louanges qui le lui représentent comme venant d'elle-même : nous ne disons pas des flatteries de peur de paraître juger témérairement les secrètes pensées des hommes. Car « toute grâce excellente et tout don parfait ; dit l'apôtre saint Jacques, vient d'en haut et descend du Père des lumières[1387]. » Delà donc vient la sainte virginité par où votre fille l'emporte sur vous qui l'applaudissez et qui vous en réjouissez ; elle est après vous par la naissance, avant vous par les œuvres ; vous êtes sa mère, et, son rang est au-dessus du vôtre ; elle vous suit par l'âge et vous devance par la sainteté : en elle commence pour vous ce qui n'a pas pu être en vous. En ne point se mariant, elle ne s'est pas seulement enrichie de biens spirituels, elle a aussi accru les vôtres. Vous vous dédommagez d'être moins qu'elle devant Dieu, par la pensée qu'il a fallu vous marier pour qu'elle naquit. Ces dons de Dieu sont à vous, mais ne viennent pas de vous : car vous portez ce trésor dans des corps terrestres et comme dans des vases fragiles, afin que l'excellence de la vertu soit attribuée à Dieu et non pas à vous. Ne soyez pas étonnées que nous disions que ces dons soient à vous sans venir de vous ; nous disons « notre pain quotidien, » mais nous ajoutons : « donnez-nous[1388], » de peur qu'on ne croie que nous l'ayons de nous-mêmes.

7. C'est pourquoi comme .il est écrit, « priez sans cesse, rendez grâces à Dieu en toutes choses[1389], » vous priez pour persévérer et avancer ; vous rendez grâces parce que vous n'avez rien de vous-mêmes. Qui donc vous a séparées de cette masse de mort et de perdition condamnée depuis Adam ? N'est-ce pas celui qui est venu chercher et sauver ce qui avait péri[1390] ? Lorsque l'homme entend l'Apôtre lui dire : « Qui te distingue ? » doit-il répondre : ma bonne volonté, ma foi, ma justice, sans que ces paroles retentissent aussitôt à ses oreilles : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Or, si tu l'as reçu, pourquoi t'en glorifier comme si tu ne l'avais pas reçu[1391] ? » Nous ne voulons donc pas qu'une vierge sacrée, lorsqu'on lui dit ou qu'elle lit : « Vous ne tenez de personne vos richesses spirituelles ; c'est en ceci que vous méritez d'être louée ; c'est en ceci que vous devez être préférée aux autres parce que ces richesses-là ne peuvent être que de vous et en vous : » nous ne voulons pas, disons-nous, qu'elle s'en glorifie comme si elle n'avait pas tout reçu. Qu'elle dise : « Ce que je vous ai voué est en moi, ô mon Dieu ! je l'accomplirai à votre louange[1392] ; » mais comme c'est en elle et non point d'elle, qu'elle se souvienne de dire aussi : « Seigneur, c'est votre volonté qui a donné la force à ma vertu[1393] : » le bien vient d'elle, sans doute, en ce sens que sans le libre arbitre il n'y a pas de bonne œuvre possible, mais le bien ne vient pas « que d'elle, » comme il est dit dans ce livre. Si la grâce de Dieu ne vient pas en aide au libre arbitre, il ne peut pas y avoir même une bonne volonté dans l'homme. « Car c'est Dieu, dit l'Apôtre, qui opère en vous le vouloir et le faire, comme il lui plaît[1394], » non pas seulement comme les novateurs le soutiennent, en nous apprenant ce que nous avons à faire ; mais en nous inspirant aussi la charité, afin que nous fassions avec amour ce qui nous est prescrit.

8. Il savait quel grand bien est la continence, celui qui déclarait que « personne ne peut être continent sans un don de Dieu. » Non seulement il savait la grandeur de ce bien et combien il est digne de nos désirs, mais il n'ignorait pas aussi qu'il ne peut pas y avoir de continence sans une grâce de Dieu. La Sagesse le lui avait appris ; car il dit : « Et cela même était de la sagesse de savoir de qui venait ce don. » Cependant il ne lui a. pas suffi de le savoir : « J'allai au Seigneur, dit-il, et je le priai[1395]. » Le secours de Dieu ne consiste donc pas uniquement à savoir ce qu'on doit faire, mais encore à faire avec amour ce qui nous est prescrit ; et personne. ne peut, sans la grâce de Dieu, ni savoir qui donne la continence ni l'obtenir. Voilà pourquoi le Sage, sans se contenter de savoir d'où part ce don, prie pour l'obtenir : il veut avoir en lui ce qu'il sait ne pas venir de lui ; et si, à cause de son libre arbitre, ce bien vient quelque peu de lui-même, il ne vient pas que de lui, parce que nul ne peut être continent sans une grâce de Dieu. L'auteur du livre, au contraire, en parlant des richesses spirituelles, parmi lesquelles la continence brille de tant de beauté, ne dit pas ces richesses peuvent être en vous et de vous, mais : « elles ne peuvent être que de vous et en vous : » faisant ainsi croire à une vierge du Christ que de même que ces richesses spirituelles ne sont pas autre part qu'en elle, ainsi elles ne peuvent lui venir d'ailleurs que d'elle-même, et la poussant de cette manière (ce dont Dieu la garde !) à s'en glorifier comme si elle ne les avait pas reçues.

9. Et nous qui savons dans quel esprit et quels sentiments d'humilité chrétienne a été nourrie cette vierge sacrée, nous pensons qu'en lisant de telles paroles, si toutefois elle les a lues, elle aura gémi, frappé humblement sa poitrine et peut-être versé dés larmes ; elle aura prié avec confiance le Seigneur à qui elle s'est consacrée et par qui elle a été sanctifiée, lui demandant que de même que ces paroles ne sont pas les siennes mais celles d'un autre, ainsi une foi pareille ne sait jamais sa foi, et que jamais il ne lui arrive de croire qu'elle ait quelque chose dont elle puisse se glorifier en elle-même et non pas dans le Seigneur. Car sa gloire est en elle-même et non point dans les paroles d'autrui, comme dit l'Apôtre . « Que chacun examine donc ses propres actions, et alors seulement il aura de quoi se glorifier en lui-même et non dans un autre[1396]. » Mais à Dieu ne plaise qu'elle soit elle-même sa propre gloire, et non pas celui à qui le Psalmiste disait : « Vous êtes ma gloire, et c'est vous qui élevez ma tête[1397]. » Sa gloire est en elle d'une façon profitable à son salut, lorsque Dieu qui est en elle est lui-même sa gloire, ce Dieu dont elle reçoit tous lesbiens par lesquels elle est bonne ; elle aura tous les biens par lesquels elle deviendra meilleure, autant qu'elle pourra le devenir en cette vie, et tous ceux par lesquels elle sera parfaite, lorsqu'elle le sera parla grâce divine et non point par des louanges humaines. Car son âme sera louée dans le Seigneur[1398] qui aura rassasié de bonheur ses désirs[1399] ; c'est le Seigneur lui-même qui lui aura inspiré jusqu'à ces désirs des biens éternels, de peur qu'il ne reste à la vierge quelque chose en quoi elle se glorifie comme si elle ne l'avait pas reçu.

10. Nous sommes sûrs de ne pas nous tromper lorsque nous croyons que tels sont les sentiments de votre fille ; mais faites que nous en soyons plus sûrs en nous répondant. Nous avons appris que vous étiez restée, avec tous les vôtres, fidèle à la croyance de l'indivisible Trinité. Mais l'erreur humaine ne se glisse pas seulement autour de la vérité des trois personnes divines ; il est d'autres points où l'on se trompe très pernicieusement, comme celui par exemple que nous avons traité dans cette lettre, plus longuement peut-être qu'il n'eût fallu avec une personne d'un piété et d'une foi si pures. Toutefois nier que ce soit de Dieu que viennent les biens qui ne viennent que de lui, c'est faire injure à Dieu et par là même à cette sainte Trinité : qu'un pareil mal soit loin de vous comme nous croyons que vous en êtes bien loin ! A Dieu ne plaise que ce livre, d'où nous avons cru devoir extraire quelques mots d'un sens très clair, ait rien produit de semblable, nous ne disons pas dans votre cœur ni dans celui de la pieuse vierge votre fille, mais même dans le cœur du moindre serviteur et de la moindre servante de votre maison !

11. Si vous voulez examiner plus attentivement ce que l'auteur semble dire pour la grâce ou le secours de Dieu, vous y trouverez des paroles si ambiguës qu'elles peuvent se rapporter soit à la nature, soit à la connaissance de la loi, soit à la rémission des péchés.

Comme les novateurs sont forcés d'avouer que nous devons prier de peur que nous n'entrions en tentation, ils peuvent entendre que nous sommes secourus en ce sens que nos oraisons et nos instances nous ouvrent l'intelligence de la vérité, et que nous apprenons nos devoirs, sans que notre volonté reçoive des forces pour leur accomplissement. Ils rapportent aussi à la connaissance des prescriptions établies ce qu'ils disent de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme modèle d'une bonne vie dans la grâce et le secours de Dieu ; ils y trouvent un exemple qui nous apprend à bien vivre ; mais ils ne veulent pas y voir un secours pour que nous fassions avec amour ce qui nous a été prescrit.

12. Trouvez dans ce livre, si vous le pouvez, quelque chose où, en dehors de la nature et de ce qui lui appartient par le libre arbitre, en dehors de la rémission des péchés et de la révélation de la doctrine, l'auteur reconnaisse un secours de Dieu comme le reconnaît celui qui a dit : « Et quand je vois que personne ne peut avoir la continence si Dieu ne la lui donne, et que cela même était de la sagesse de savoir d'où venait ce don, j'allai au Seigneur et je le priai[1400]. » Ce Sage, en priant, ne voulait pas recevoir la nature dans laquelle il avait été créé ; il ne s'occupait pas du libre arbitre avec lequel il était né ; il ne demandait pas la rémission des péchés puisqu'il demandait la continence de peur de pécher ; il ne désirait pas connaître ce qu'il devait faire puisqu'il avouait qu'il savait d'où vient le don. de la continence ; mais il voulait recevoir de l'Esprit de sagesse assez de force de volonté et assez d'amour pour accomplir toute la grandeur de cette vertu. Si donc vous trouvez dans ce livre quelque chose de semblable, daignez nous l'apprendre, et nous aurons beaucoup de grâces à vous rendre.

13. Car nous ne saurions assez dire combien nous désirons trouver une franche déclaration de la grâce de Dieu dans les écrits de ces hommes qui se font lire par leur vivacité et leur éloquence ; nous souhaitons ardemment y découvrir des passages qui reconnaissent clairement cette grâce que saint Paul prêche avec tant de force ; car l'Apôtre nous dit même que la foi nous est donnée selon la mesure qu'il plaît à Dieu[1401], la foi sans laquelle il est impossible de lui plaire[1402], la foi dont le juste vit[1403], qui opère par amour[1404], avant laquelle et sans laquelle il n'y a pas de bonnes œuvres, parce que, dit l'Apôtre, « tout ce qui ne vient pas de la foi est péché[1405]. » Nous voudrions que ces hommes reconnussent que nous ne sommes pas seulement aidés d'en haut, pour bien vivre, par la révélation de la science qui enfle sans la charité[1406], mais encore par l'inspiration de la charité elle-même, qui est la plénitude de la loi[1407], et qui édifie notre cœur pour que la science ne l'enfle point. Jusqu'ici nous n'avons pu trouver rien de pareil dans leurs écrits.

14. Nous voudrions surtout que ces sentiments de foi se rencontrassent dans le livre d'où nous avons extrait un passage où l'auteur, en louant la vierge du Christ comme ne tenant de personne ses richesses spirituelles qu'il prétend ne venir que d'elle-même, ne veut pas qu'elle se glorifie dans le Seigneur, mais qu'elle se glorifie comme si elle n'avait rien reçu. L'auteur de ce livre, sans. y mettre ni son nom ni le nom de votre Révérence, déclare cependant qu'il écrit à Démétrias sur la demande de sa mère. Mais le même Pélage, dans une de ses lettres où il se nomme ouvertement et prononce aussi le nom de cette vierge sacrée, dit qu'il lui a écrit, et s'efforce de prouver, par son ouvrage même, qu'il reconnaît très clairement la grâce de Dieu qu'on lui reproche de taire ou de nier. Mais est-ce le même livre où se rencontrent les paroles sur les richesses spirituelles, et ce livre est-il parvenu à votre sainteté ? C'est ce que nous vous prions de vouloir bien nous apprendre.

LETTRE CLXXXIX. (Année 418.)

Cette lettre au comte Boniface, écrite fort à la hâte parce que le porteur pressait l'évêque d'Hippone, renferme d'éloquentes et belles exhortations dont peuvent profiter les gens de guerre.

AUGUSTIN A SON EXCELLENT SEIGNEUR, A SON ILLUSTRE ET HONORABLE FILS BONIFACE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

4. J'avais déjà répondu à votre Charité, et comme je cherchais une occasion pour vous faire parvenir ma lettre, Fauste, mon bien-aimé fils, est venu ici, s'en allant vers votre (526) Excellence. Je la lui avais remise, lorsqu'il m'a exprimé votre désir de recevoir de moi quelque chose qui vous édifiât pour votre salut éternel que vous espérez dans Notre-Seigneur Jésus-Christ. Malgré le poids de mes occupations, il m'a demandé de le faire sans retard, et a mis dans ses instances toute l'affection que vous savez qu'il à pour vous. Ayant à faire à yin homme aussi pressé, j'ai mieux aimé écrire quelque chose à la hâte que de vous laisser longtemps dans votre religieux désir, ô mon excellent seigneur, illustre et honorable fils !

2. Je vous dirai donc en peu de mots « Aimez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toute votre force ; et aimez le prochain comme vous-même : » car c'est la parole que le Seigneur a abrégée sur la terre en disant dans l'Évangile : « Toute la loi et les prophètes sont dans ces deux commandements[1408]. » Avancez chaque jour dans cet amour par la prière et les bonnes œuvres, afin qu'à l'aide même de ce Dieu qui vous le prescrit et vous en fait don, cet amour s'entretienne et croisse jusqu'à ce que devenu parfait il vous rende parfait. Car c'est la charité, cette charité qui, selon l'Apôtre, s'est « répandue dans nos cœurs par le « Saint-Esprit qui nous a été donné[1409] ; » c'est d'elle que l'Apôtre dit aussi « qu'elle est la plénitude de la loi[1410] ; » c'est par elle que la foi opère ; c'est pourquoi le même dit encore : « Ce n'est pas la circoncision qui fait quelque chose, ni l'incirconcision, c'est la foi qui opère par l'amour[1411]. »

3. C'est donc en elle que tous nos saints pères, les patriarches, les prophètes et les apôtres ont été agréables à Dieu ; c'est en elle que tous les véritables martyrs ont combattu contre le démon jusqu'à répandre leur sang ; et parce qu'elle n'a ni langui ni péri dans leurs âmes, ils ont vaincu. C'est en elle que tous les fidèles avancent chaque jour, désireux d'arriver, non point au royaume des mortels, mais au royaume des cieux ; non point à un héritage temporel, mais à un héritage éternel ; non point à l'or et à l'argent, mais aux richesses incorruptibles des anges ; non pas à quelques biens de ce monde avec lesquels on vit en tremblant et qu'on n'emporte pas avec soi quand on meurt, mais à voir Dieu, dont l'ineffable douceur surpasse toute beauté de la terre, toute beauté des cieux, toute beauté des âmes les plus justes et les plus saintes, toute beauté des anges et des Vertus : elle est au-dessus de toute parole et de toute pensée. Ne perdons pas l'espoir d'arriver à cette grande promesse parce qu'elle est bien grande, mais plutôt espérons que nous y atteindrons, parce que celui qui a promis est très grand ; « nous sommes les enfants de Dieu, dit le bienheureux apôtre Jean, et ce que nous serons ne nous est point encore apparu ; nous savons que quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est[1412]. »

4. Gardez-vous de croire qu'on ne puisse plaire à Dieu dans la profession des armes, David était un guerrier, lui à qui le Seigneur a rendu un si grand témoignage ; beaucoup de justes de ce temps-là furent aussi des hommes de guerre, Il en était un, ce centurion qui dit au Seigneur : « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Tout soumis que je sois à l'autorité d'un autre, j'ai sous moi des soldats ; je dis à celui-ci : « Va, et il va : et à un autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela, et il le fait. » Et le Seigneur dit de ce centurion : « Je vous le dis en vérité, je n'ai pas trouvé une si grande foi dans Israël[1413] : » C'était un homme de guerre que ce Corneille, à qui l'ange adressa ces paroles : « Corneille, tes aumônes ont été agréées, et tes prières ont été exaucées ; » l'ange lui dit alors d'envoyer chercher le bienheureux apôtre Pierre pour apprendre de lui ce qu'il avait à faire ; et Corneille envoya aussi auprès de Pierre un soldat qui craignait Dieu[1414]. C'étaient des gens de guerre ceux qui, voulant se faire baptiser, allaient auprès de Jean, le saint précurseur du Seigneur et l'ami de l'Époux, lui dont le Seigneur a dit que « parmi les enfants des femmes il n'y en a pas eu de plus grand[1415] ; » ils lui demandèrent ce qu'ils devaient faire, et Jean leur répondit : « N'usez de violence ni de fraude contre personne ; contentez-vous de votre paie[1416]. » Il ne leur défendit pas de porter les armes, puisqu'il leur prescrivit de se contenter de leur paie.

5. Il est vrai que ceux-là sont plus élevés auprès de Dieu, qui, ayant renoncé à toutes ces fonctions du siècle, servent Dieu dans une parfaite continence. Mais, comme dit l'Apôtre : « Chacun a un don de Dieu qui lui est propre, l'un d'une manière, l'autre d'une autre[1417]. » Il en est donc qui, en priant pour vous, combattent contre d'invisibles ennemis ; vous, en combattant pour eux, vous travaillez contre les barbares trop visibles. Plût à Dieu que la foi fût la même en tous ! On se donnerait moins de peine, et le diable avec ses anges serait plus aisément vaincu. Mais parce qu'en ce monde il est nécessaire que les citoyens du royaume des cieux soient soumis à de pénibles tentations au milieu des errants et des impies pour y être exercés et éprouvés comme l'or dans la fournaise[1418], nous ne devons pas vouloir avant le temps vivre uniquement avec les saints et les justes, afin que nous le méritions en son temps.

6. Lors donc que vous vous armez pour le combat, songez d'abord que votre force corporelle est aussi un don de Dieu, ; cette pensée vous empêchera de tourner le don de Dieu contre Dieu lui-même. Car si la foi promise doit être gardée à l'ennemi même à qui on fait la guerre, combien plus encore elle doit l'être à l'ami pour lequel on combat ! On doit vouloir la paix et ne faire la guerre que par nécessité, pour que Dieu vous délivre de la nécessité de tirer l'épée et vous conserve dans la paix. On ne cherche pas la paix pour exciter la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix. Restez donc ami de la paix, même en combattant, afin que la victoire vous serve à ramener l'ennemi aux avantages de la paix. « Bienheureux les pacifiques, dit le Seigneur, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu[1419]. » Si la paix de ce monde est si douce pour le salut temporel des mortels, combien est plus douce encore la paix de Dieu pour le salut éternel des anges ! Que ce soit donc la nécessite et non pas la volonté qui ôte la vie à l'ennemi dans les combats. De même qu'on répond par la violence à la rébellion et à la résistance, ainsi on doit la miséricorde au vaincu et au captif[1420], surtout quand les intérêts de la paix ne sauraient en être compromis.

7. Que la pudeur conjugale soit l'ornement de vos mœurs, que la sobriété et la frugalité le soient aussi. Lorsqu'on ne s'est pas laissé vaincre par l'homme, il est honteux de se laisser vaincre par la débauche ; il est honteux que celui qui n'a pas succombé sous le fer succombe sous le vin. Si on ne possède point les richesses du siècle, qu'on ne les cherche point dans le monde par des actions mauvaises ; si on les possède, qu'on les mette en dépôt dans le ciel par les bonnes œuvres. Quand les richesses arrivent, elles ne doivent pas enfler un cœur d'homme, un cœur de chrétien ; elles ne doivent pas le briser si elles s'en, vont. Songeons plutôt à ce qu'a dit le Seigneur : « Où est ton trésor, là sera ton cœur[1421] ! » En effet, lorsque dans l'assemblée des fidèles, nous entendons qu'il faut tenir « les cœurs en haut, » la réponse que nous faisons et que vous savez ne doit pas être un mensonge.

8. Je connais votre pieuse application à toutes ces choses ; je prends plaisir à votre bonne renommée, et je vous en félicite beaucoup dans le Seigneur ; aussi ma lettre est plutôt un miroir où vous pouvez vous voir tel que vous êtes qu'une leçon où vous ayez à apprendre vos devoirs. Toutefois, si cette lettre ou les livres saints vous faisaient apercevoir qu'il manquât encore quelque chose à votre vie, travaillez à l'acquérir par la prière et les bonnes œuvres. Rendez grâces à Dieu de ce que vous avez, parce qu'il est la source de tout bien ; et dans tout ce que vous ferez de bon, donnez-lui la gloire, gardez pour vous l'humilité. Il est écrit : « Toute grâce excellente, tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières[1422]. » Quelques progrès que vous ayez faits dans l'amour de Dieu et du prochain, et dans la vraie piété, tant que vous serez en cette vie, gardez-vous de croire que vous soyiez sans péché. « La vie humaine sur la terre n'est-elle pas une tentation ? » nous disent les Saintes Lettres[1423]. Tant que vous êtes dans ce corps, il est nécessaire que vous disiez ce que le Seigneur vous a enseigné lui-même : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés[1424] ; » vous vous souviendrez donc de pardonner si quelqu'un, vous ayant offensé, vous demande pardon, afin que vous puissiez prier en toute vérité et obtenir la rémission de vos péchés.

Voilà ce que j'écris en toute hâte à votre Charité, parce que le porteur me presse. Mais je rends grâces à Dieu de n'avoir pas manqué à votre désir de quelque façon que ce soit. Que la miséricorde de Dieu vous protège toujours, ô mon excellent seigneur, illustre et honorable fils !

LETTRE CXC. (Année 418.)

L'évêque Optat dont il s'agit ici et qu'il ne faut pas confondre avec Optat (de Milève), avait écrit un livre sur l'origine de l'âme ; il désirait savoir l'opinion de saint Augustin sur cette question. L'évêque d'Hippone l'avertit de ce à quoi il faut prendre garde et semble craindre qu'Optat ne se laisse entraîner peut-être vers l'erreur pélagienne. Il tient avant tout à établir et à sauvegarder la doctrine du péché originel.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR, A SON CHER FRÈRE ET COLLÈGUE OPTAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je n'ai reçu de votre sainteté aucune lettre particulière ; mais j'étais à Césarée[1425], où nous avaient conduits les ordres du vénérable pape Zozime pour une affaire ecclésiastique, lorsqu' y est arrivée la lettre que vous avez adressée à nos collègues de la Mauritanie Césarienne[1426] ; c'est ainsi que j'ai lu ce que vous avez écrit. Votre lettre m'a été remise par le saint serviteur de Dieu, René, notre cher frère en Jésus-Christ ; quoique je sois extrêmement occupé, il a voulu que je vous répondisse. Un autre de nos saints frères qui mérite d'être nommé avec honneur, et qui, d'après ce qu'il m'a dit, est votre parent, Muresse[1427], est aussi arrivé pendant que nous étions dans la même ville. Il m'a raconté que votre Révérence lui avait écrit sur le même sujet ; il m'a consulté et m'a prié de vous faire savoir, par lui ou par moi-même, ce que je pense sur la question suivante : Les âmes naissent-elles comme les corps, par voie de propagation, et proviennent-elles de. l'âme du premier homme ; ou bien le Créateur tout-puissant, qui agit sans cesse, crée-t-il immédiatement de nouvelles âmes pour tout homme venant au monde ?

2. Avant tout, je veux que vous sachiez que, dans mes ouvrages en si grand nombre, je n'ai jamais osé me prononcer sur cette question, ni enseigner impudemment aux autres ce qui pour moi restait encore inexpliqué. Il serait trop long de vous dire dans une lettre les raisons qui m'empêchent de prendre un parti et qui me tiennent indécis entre l'une et l'autre opinion. Il n'est pas besoin, d'ailleurs, d'aller au fond de ces motifs pour examiner la question elle-même et se mettre en mesure, non pas d'écarter le doute, mais d'éviter toute témérité.

3. La foi chrétienne est surtout dans ces paroles : « C'est par un homme que la mort est venue, c'est par un homme que vient la résurrection : de même que tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés dans le Christ[1428]. » « Comme le péché est entré dans le monde par un seul homme et la mort par le péché, ainsi la mort a passé à tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché. » « Nous avons été condamnés par le jugement de Dieu pour un seul péché, au lieu que nous sommes justifiés par la grâce après plusieurs péchés. » Et encore : « Tous les hommes sont tombés dans la condamnation par le péché d'un seul, et, par la justice d'un seul, tous les hommes reçoivent la justification qui donne la vie[1429]. » Ces paroles et d'autres peut-être déclarent que personne ne naît d'Adam sans être lié par le péché et la condamnation, et que personne n'est délivré qu'en renaissant par le Christ. C'est à quoi nous devons rester fortement attachés, et nous devons croire que celui qui le nie n'appartient en aucune manière ni à la foi du Christ ni à cette grâce de Dieu qui est donnée par le Christ aux petits et aux grands. Ainsi, on peut sans danger ignorer l'origine de l'âme, pourvu que l'on connaisse la rédemption ce n'est pas pour naître que nous croyons en Jésus-Christ, c'est pour renaître, de quelque manière que nous soyons nés.

4. Nous disons qu'on peut sans danger ignorer l'origine de l'âme ; il ne faut pas croire pourtant qu'elle soit une portion de Dieu : c'est une créature. Elle n'est pas née de Dieu, mais faite par lui, pour être adoptée par un miracle de bonté et de grâce, et non point par égale dignité de nature. Nous disons que l'âme n'est pas un corps, mais un esprit, qu'elle n'est pas un esprit créateur, mais créé. Elle n'est pas venue en ce corps corruptible qui l'appesantit, en expiation de fautes qu'elle aurait commises dans une vie précédente, dans je ne sais quelles parties du ciel ou du inonde ; car l'Apôtre, lorsqu'il parle des deux enfants jumeaux de Rébecca, dit qu'avant de naître ils n'avaient fait ni bien ni mal, afin que l'on sût que la subordination de l'aîné au plus jeune venait d'une vocation et non pas d'œuvres antérieures[1430].

5. Ceci étant fortement établi, si l'origine de l'âme est cachée dans les profondeurs obscures des œuvres de Dieu au point que nous ne trouvions rien dans les saintes Écritures qui nous explique pourquoi ceux qui ne sont pas encore nés n'ont fait ni bien ni mal, si c'est parce que chacun d'eux reçoit une âme créée de rien et non point formée par voie de propagation, ou parce que, tout en étant originairement dans les parents, ils ne vivaient pas encore d'une vie qui leur fût propre, toujours est-il que nous devons croire d'une foi inébranlable que nul homme, n'importe son âge, ne saurait être délivré de la contagion originelle de l'ancienne mort et des chaînes du péché contracté par la première naissance, que par le Médiateur unique entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme[1431].

6. C'est par la foi en cet homme-Dieu qu'ont été sauvés les anciens justes eux-mêmes : longtemps avant qu'il vînt sous le voile d'une chair mortelle, ils ont cru qu'il viendrait. Leur foi et la nôtre, c'est une même foi ; ce qu'ils ont cru comme devant être, nous le croyons comme fait. De là ces paroles de l'Apôtre : « Nous avons le même Esprit de foi selon ce qui est écrit : j’ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; nous croyons aussi, c'est pourquoi nous parlons[1432]. » Si donc l'Esprit de la foi est le même et pour ceux qui ont prophétisé le futur avènement du Christ et pour ceux qui l'ont prêché comme un événement accompli, les sacrements ont pu être différents à cause de la différence des temps, mais cependant ils concourent à l'unité de la même foi. Il est écrit dans les Actes des Apôtres (c'est l'apôtre Pierre qui parle) : « Maintenant pourquoi tentez-vous Dieu en imposant aux disciples un joug que ni nos pères ni nous n'avons pu porter ? Mais nous croyons que c'est par la grâce du Seigneur Jésus que nous sommes sauvés, comme eux aussi[1433]. » Si donc eux aussi, c'est-à-dire les pères, ne pouvant porter le joug de l'ancienne loi, ont cru qu'ils étaient sauvés par la grâce du Seigneur Jésus, il est manifeste que cette grâce a fait vivre de la foi les anciens justes eux-mêmes : car le juste vit de la foi[1434].

7. Mais la loi est venue pour que le péché abondât, pour que surabondât la grâce par laquelle serait guérie l'abondance du péché[1435]. Car si la loi qui a été donnée avait pu vivifier, la justice viendrait de la loi[1436]. Quel a donc été le bienfait de la loi ? C'est ce que l'Apôtre nous apprend par ces mots : « L'écriture a tout renfermé dans le péché, afin que la promesse fût donnée par la foi en Jésus-Christ à ceux qui croiraient[1437]. » Ainsi la loi devait être donnée pour mieux montrer l'homme à lui-même, de peur que l'esprit humain, dans son orgueil, ne pensât qu'il pouvait être juste de son propre fonds, et que, ignorant la justice de Dieu, c'est-à-dire celle qui est à l'homme par Dieu même, et voulant établir la sienne propre, c'est-à-dire voulant faire croire à une justice produite par ses propres forces, il ne se soumit pas à la justice de Dieu[1438]. Il fallait donc que cette prescription divine : « Tu ne convoiteras pas[1439], » si elle était violée, mît l'orgueil du pécheur sous le coup du crime de prévarication, et que l'homme, convaincu d'une infirmité que la loi était impuissante à guérir, cherchât le remède de la grâce.

8. Ainsi donc tous les justes, c'est-à-dire les véritables adorateurs de Dieu, avant l'incarnation du Christ ou depuis, n'ont vécu et ne vivent que de la foi en l'incarnation du Sauveur, en qui est la plénitude de la grâce ; et ces paroles « qu'il n'y a pas d'autre nom que le sien, dans lequel il nous faille être sauvé[1440], » ont pu s'accomplir, pour le salut du genre humain, depuis que le genre humain a été corrompu par le péché d'Adam. « Car de même que tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus-Christ. » Comme personne n'est dans le royaume de la mort que par Adam, ainsi personne n'est dans le royaume de la vie sans le Christ. C'est par Adam que tous sont pécheurs ; il n'y a de justes que par le Christ. Comme c'est par Adam que tous ceux qui sont mortels en punition de la faute originelle, deviennent enfants du siècle, ainsi c'est par le Christ que tous les immortels deviennent par la grâce enfants de Dieu.

9. Pourquoi Dieu crée-t-il ceux qu'il sait d'avance appartenir à la condamnation et non pas à la grâce ? Le bienheureux Apôtre répond à cette question avec d'autant plus de brièveté qu'il a plus d'autorité. Il dit que Dieu, voulant « montrer sa colère et faire éclater sa puissance, a supporté avec grande patience les vases de colère formés pour la perdition afin de faire paraître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde. » L'Apôtre avait dit plus haut que Dieu est comme un potier qui « de la même masse tire un vase d'honneur et un vase d'ignominie[1441]. » Il semblerait qu'il y eût de l'injustice dans la formation des vases de colère pour la perdition, si toute cette masse d'Adam n'était condamnée Si donc ils naissent vases de colère, c'est un châtiment mérité ; et s'ils renaissent vases de miséricorde, c'est une grâce pleinement gratuite.

10. Dieu montre donc sa colère ; ce n'est point un trouble d'esprit comme celui qui accompagne la colère de l'homme ; c'est une punition juste et invariablement résolue, parce que le péché et la peine proviennent d'une racine de désobéissance. Il est écrit dans le livre de Job : « L'homme né de la femme a une vie courte et il est plein de colère[1442]. » Il est un vase de colère, parce qu'il en est plein ; telle est l'origine des vases de colère. Dieu montre aussi sa puissance, par laquelle il fait un bon usage des méchants ; même il leur donne en abondance les biens naturels et temporels, et se sert de leur malice pour éprouver et instruire les bons ; il apprend à ceux-ci à rendre grâces à Dieu d'avoir été tirés, non par leurs mérites, mais par la miséricorde de Dieu, de la masse condamnée, où leur état était le même que celui des autres. Cette miséricorde apparaît surtout dans les petits enfants ; lorsqu'ils renaissent par la grâce du Christ, et que, sortant de la vie à ce premier âge, ils passent à une heureuse éternité, on ne peut pas dire que ce soit à cause de leur libre arbitre que Dieu les sépare des autres enfants qui meurent sans cette grâce dans la masse réprouvée.

11. Si ceux-là seuls naissaient d'Adam qui doivent renaître par la grâce, et s'il n'en naissait pas d'autres que ceux qui sont adoptés comme enfants de Dieu, on ne verrait pas le bienfait accordé à des indignes, car alors aucun de ces rejetons d'une racine condamnée ne subirait une peine méritée. Mais comme Dieu supporte avec beaucoup de patience les vases de colère, formés pour la perdition, non seulement il montre sa colère et laisse éclater sa puissance en punissant, en faisant un bon usage de ceux qui ne sont pas bons ; mais même il fait voir les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde. Celui qui a été justifié reconnaît alors qu'il l'a été gratuitement et qu'il a été discerné, non pas à cause de son propre mérite, mais par un pur effet de la grande miséricorde de Dieu, lorsqu'il se compare au damné dont le malheur aurait pu très justement devenir le sien.

12. Dieu a voulu la naissance de tant d'hommes qu'il savait d'avance ne pas appartenir à sa grâce, pour qu'ils fussent incomparablement plus nombreux que les enfants de la promesse qu'il a daignés prédestiner à la gloire de son royaume ; cette multitude de réprouvés devait montrer que le nombre des damnés, quel qu'il soit, lorsqu'ils le sont justement, ne fait rien à là justice de Dieu, Par là aussi, ceux qui sont délivrés de cette damnation comprennent que tous ont mérité ce qui en frappe une grande partie, non seulement parmi ceux qui ajoutent volontairement beaucoup d'actions mauvaises au péché originel, mais même parmi les enfants qui, coupables seulement de la faute du premier homme, sont enlevés à la terre sans la grâce du Médiateur. Toute cette masse aurait subi la peine d'une juste condamnation, si le potier, à la foi juste et miséricordieux, n'en avait tiré des vases d'honneur selon la grâce, non selon ce qu'il leur devait : car il vient au secours des enfants dont on ne peut pas dire qu'ils aient des mérites, et prévient ceux qui ne sont plus enfants, afin qu'ils puissent accomplir des œuvres méritoires.

13. Cela étant, si votre sentiment ne va pas jusqu'à supposer que des âmes nouvelles ne puissent pas, à cause de l'innocence de leur création récente, être soumises à la condamnation originelle jusqu'à ce qu'elles fassent un libre usage de leur volonté pour pécher ; mais si, vous tenant à la foi catholique, vous reconnaissez que, sorties de ce monde au premier âge, elles iraient à la perdition, à moins qu'elles ne fussent délivrées par le sacrement du Médiateur, qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu[1443] : cherchez où, d'où et quand ces âmes, si elles sont nouvelles, auront commencé à mériter la damnation, et gardez vous de faire de Dieu, ou de quelque nature non créée par lui, l'auteur de leur péché et de la condamnation de leur innocence. Et si vous trouvez ce que je vous invite à chercher, ce que j'avoue n'avoir pas encore trouvé moi-même, alors soutenez, autant que vous le pourrez, et maintenez que les âmes des enfants qui naissent sont des âmes nouvelles qui ne viennent point par voie de propagation ; communiquez-nous avec un fraternel amour ce que vous aurez découvert.

14. Mais si, dans l'opinion qu'elles ne proviennent point de l'âme coupable du premier homme et qu'elles sont enfermées, nouvelles et innocentes, dans la chair du péché, vous ne découvrez pourquoi ni comment les âmes des enfants deviennent pécheresses, et participent à la condamnation d'Adam sans porter en elles-mêmes rien de mauvais ; ne passez pas légèrement à une autre opinion et ne croyez pas qu'elles tirent leur origine de la première âme humaine. Car un autre trouvera peut-être ce qui maintenant échappe aux recherches de votre esprit, et peut-être même trouverez-vous un jour ce qu'aujourd'hui vous cherchez en vain. Ceux qui soutiennent que les âmes proviennent, par voie de propagation, de l'âme que Dieu donna au premier homme, s'attachent au sentiment de Tertullien, iront jusqu'à prétendre que les âmes ne sont pas des esprits mais des corps, et qu'elles naissent des corps : quoi de plus mauvais qu'une opinion pareille ! Il n'est pas étonnant que Tertullien ait rêvé cela, lui qui croit que le Dieu créateur lui-même n'est rien autre qu'un corps[1444].

15. Une fois cette démence écartée du cœur et de la bouche d'un chrétien, quiconque reconnaît, comme il est vrai, que l'âme n'est pas un corps mais un esprit, et que cependant elle passe des pères dans les enfants, ne rencontre aucune difficulté dans cette vérité de la foi catholique, que toutes les âmes, même celles des enfants que l'Église baptise pour les laver réellement de leurs péchés, sont coupables de la faute originelle commise par la volonté du premier homme, transmise par la génération à toute sa postérité et ineffaçable autrement que par la régénération. Mais lorsqu'on essayera d'aller au fond de cette opinion, ce sera une merveille qu'une intelligence d'homme comprenne comment une âme est formée par celle du père, ainsi qu'un flambeau s'allume à un autre flambeau sans que celui qui communique la lumière perde rien de la sienne. Au moment de l'acte de la génération, y a-t-il une voie secrète et invisible par où le germe incorporel d'une âme passe du père dans la mère ? et, ce qui est plus incroyable, ce germe incorporel de l'âme est-il caché dans le germe du corps ? Quand la matière séminale coule inutilement, que devient le germe de l'âme ? ne sort-il pas en même temps que le reste ? rentre-t-il aussitôt dans ce qui est son principe ? ou bien périt-il ? et s'il périt, comment d'un germé mortel peut-il sortir une âme immortelle ? L'âme ne recevrait-elle l'immortalité que lorsqu'elle est formée pour vivre, comme elle ne reçoit la justice que lorsqu'elle est formée pour comprendre ? Et de quelle manière Dieu crée-t-il l'âme dans l'homme, si une âme tire son origine d'une autre ? En serait-il de l'âme comme du corps qui est l'œuvre de Dieu, quoique le corps soit produit par un autre corps par voie de propagation ? Si la créature spirituelle n'était point l'œuvre de Dieu, l'Écriture ne dirait pas que « Dieu forme l'esprit de l'homme en lui-même[1445], » et « qu'il forme les cœurs des hommes chacun en particulier[1446]. » Si les cœurs signifient les âmes, qui peut douter que ce soit Dieu qui les forme ? Mais nous cherchons à savoir si toutes les âmes proviennent de celle d'Adam, de même que c'est du corps du premier homme que Dieu crée le corps de tous ceux qui naissent.

16. Quand on vient à se poser ces difficultés que les sens ne peuvent aider à résoudre et pour lesquelles. l'expérience n'a aucune lumière, parce que ce sont des choses cachées dans les plus secrètes profondeurs de la nature, il n'y a pas de honte pour l'homme à avouer son ignorance : lorsqu'on dit faussement que l'on sait, on s'expose à mériter de ne savoir jamais. A moins de contredire ouvertement les paroles de Dieu, qui peut nier que Dieu soit, non seulement le créateur de l'âme du premier homme mais même de toutes les âmes ? Car il dit par le Prophète sans aucune ambiguïté : « C'est moi qui ai fait tout souffle[1447] ; » et par là l'Écriture entend les âmes, comme la suite du passage le fait voir.

Dieu n'a donc pas seulement répandu son souffle sur le premier homme fait de la terre, mais tout souffle a été, est encore son œuvre. Mais on demande s'il crée tout souffle du premier souffle comme tout corps du premier corps ; ou si, faisant des corps nouveaux avec celui du premier homme, il fait de nouvelles âmes de rien. Car qui produira avec des semences, chaque chose selon son espèce, si ce n'est celui qui a créé ces semences, même sans semences ? Mais du moment qu'une chose naturellement obscure passe notre mesure et qu'un passage clair des divines Écritures ne nous aide pas à la comprendre, le jugement humain ne pourrait rien affirmer sans présomption et témérité. Quoi qu'il en soit, lorsque nous disons que de nouveaux hommes naissent soit par l'âme, soit par le corps, c'est selon la vie propre que chacun d'eux commence à mener. Car l'homme naît vieil homme sous le coup du péché originel ; c'est pourquoi le baptême le renouvelle.

17. Je n'ai donc rien trouvé encore de certain sur l'origine de l'âme dans les Écritures canoniques. Ceux qui soutiennent que de nouvelles âmes sont créées en dehors de la voie de la propagation, invoquent entre autres témoignages les deux passages que j'ai cités plus haut : « Celui qui forme l'esprit de l'homme en lui-même, » et « Celui qui a formé les cœurs des hommes chacun en particulier. » Vous voyez ce que pourraient ici répondre ceux qui sont d'un avis contraire ; ils demanderaient si c'est d'une autre âme ou si c'est de rien que Dieu forme les nouvelles âmes. Le principal témoignage sur lequel s'appuie cette opinion est tiré de l'Ecclésiaste de Salomon : « La poussière retournera à la terre d'où elle est sortie, et l'esprit retournera à Dieu qui l'a donné[1448]. » Mais il est aisé de répondre que ce corps retourne à la terre d'où a été tiré celui du premier homme et que l'esprit retourne à Dieu qui a fait l'âme du premier homme. De même que notre corps, disent les partisans de la propagation des âmes, quoique issu du corps du premier homme retourne là d'où ce premier corps est sorti ; ainsi notre âme, quoiqu'elle provienne de celle d'Adam, au lieu de tomber dans le néant puisqu'elle est immortelle, retourne à celui par qui la première âme a été créée. Ce passage de l'Écriture sur l'esprit de l'homme qui retourne à Dieu qui l'a donné, ne résout donc pas l'obscure question : que l'esprit vienne de celui du premier homme ou de nul autre, c'est toujours Dieu qui le donne.

18. A leur tour, les partisans téméraires de la propagation des âmes ne peuvent avoir rien de plus concluant à nous citer que ce passage de la Genèse : « Toutes les âmes qui vinrent avec Jacob en Égypte et qui étaient sorties de lui[1449]. » On peut voir dans ces paroles la preuve évidente que les âmes passent des pères dans les enfants, et que non seulement les corps mais les âmes étaient sorties de Jacob. Ils veulent aussi que la partie soit prise pour le tout dans ces paroles d'Adam, quand sa femme lui fut montrée : « Voilà maintenant l'os de mes os et la chair de ma chair[1450] : » Adam ne dit pas : l'âme de mon âme, mais il peut se faire qu'en nommant la chair, le premier homme ait voulu nommer le corps et l'âme, comme dans le passage cité plus haut, il n'est question que « des âmes, » quoique l'Écriture ait voulu aussi parler des corps.

19. Mais ce témoignage qui leur paraît si manifeste et si positif ne suffirait pas pour résoudre la question, lors même qu'on supposerait les mots au féminin et qu'on lirait : Quae exierunt de femoribus ejus, ce qui devrait faire entendre que les âmes sortirent de Jacob. Cela ne suffirait pas, parce que sous le nom d'âme on peut désigner ici le corps seulement, d'après une forme de locution qui désigne le contenant par le nom du contenu, Ainsi il est dit dans Virgile qu'ils « couronnent les vins[1451], » pour signifier que les coupes sont couronnées : le vin est contenu, et la coupe contient. De même aussi que nous appelons église la basilique qui contient le peuple qui est appelé véritablement l'église ; et ici on désigne sous le nom de l'église, c'est-à-dire du peuple qui est contenu, le lieu qui le contient ; ainsi les âmes étant contenues dans les corps, on peut n'entendre par ce mot que les corps des enfants de Jacob. C'est le sens qu'il faut donner à l'endroit du livre des Nombres où il est dit que « celui-là est souillé qui a touché une âme morte[1452] ; » l'Écriture ne veut parler ici que du cadavre d'un mort ; ces mots : « âme morte » désignent le corps qui contenait l'âme. Ainsi, quoique le peuple, c'est-à-dire église, ne soit plus dans la basilique où il s’assemble, la basilique ne s'appelle pas moins une église. Voilà ce qu'on répondrait si les expressions dont il s'agit étaient au féminin et qu’on lût : quae exierunt de femoribus Jacob ; quae ne pourrait se rapporter qu'à animae. Mais l'endroit est au masculin ; il y est dit : qui exierunt de femoribus Jacob. Il vaut donc mieux entendre toutes les âmes de ceux, c'est-à-dire des hommes qui sortirent de Jacob ; et par là on comprend qu'il n'est question ici que des corps auxquels appartenaient ces âmes dont le nombre exprime le nombre d'hommes.

20. Je voudrais lire votre livre, dont vous parlez dans votre lettre, pour voir s'il s'y trouve des témoignages positifs. Un ami[1453] qui m'est cher et qui est fort appliqué à l'étude des divins livres, m'avait demandé mon sentiment sur cette question ; je lui avouai sans honte l'inutilité de mes recherches et mon ignorance[1454]. Il en écrivit alors au delà des mers à un très savant homme[1455]. Celui-ci, dans sa réponse[1456] l'engagea à me consulter, ne sachant pas qu'il l'avait déjà fait et qu'il n'avait pu obtenir de moi rien de certain et de définitif. Il fit voir cependant dans cette courte réponse, qu'il croyait plutôt à la création qu'à la propagation des âmes : il ajoutait en même temps (car lui-même est en Orient), que le sentiment contraire au sien était le sentiment commun de l'Église d'Occident. Je profitai de cette occasion pour lui écrire longuement[1457] et le consulter : je lui demandai de m'instruire avant de m'adresser des gens que je dusse instruire moi-même.

21. Ce livre où je ne prends pas le ton d'un homme qui enseigne, mais d'un homme qui cherche et qui désire apprendre, peut se lire chez moi ; il ne doit être envoyé nulle part ni donné à personne hors de ma demeure, avant que j'aie reçu la réponse avec l'aide de Dieu. Je suis tout prêt à adopter l'opinion de ce saint homme s'il peut m'expliquer comment les âmes ne venant pas d'Adam, seraient justement condamnées à cause de son péché, à moins d'en obtenir la rémission par la régénération. A Dieu ne plaise que nous croyons jamais que les âmes des enfants reçoivent une fausse purification dans le baptême, ou que Dieu ou qu'une nature non créée par lui soit l'auteur du péché dont ces enfants sont purifiés ! Donc, jusqu'à ce que Jérôme m'explique ou que moi-même, si Dieu veut, j'apprenne comment des âmes, ne tirant pas leur origine de celle d'Adam, deviennent coupables du péché originel, qui nécessairement doit se trouver dans tous les enfants et où une âme innocente n'est poussée ni par Dieu, qui n'est pas l'auteur du péché, ni par aucun principe du mal, parce que ce principe n'existe pas ; je n'ose rien soutenir de semblable.

22. Pour vous, mon très cher frère, permettez-moi de vous avertir de ne pas tomber dans une hérésie nouvelle qui s'efforce de renverser les solides fondements de notre antique foi, en attaquant la grâce de Dieu, que le Seigneur Jésus-Christ accorde avec une bonté ineffable aux petits et aux grands. Pélage et Célestius en sont les auteurs ou du moins les défenseurs les plus ardents et les plus connus ; avec le secours du Sauveur, qui protège son Église, la vigilance des conciles ainsi que deux vénérables pontifes du siège apostolique, le pape Innocent et le pape Zozime, les ont condamnés dans tout l'univers, sauf leur retour à la vérité et leur réconciliation avec l'Église par la pénitence. Des lettres de ces pontifes ont été adressées, touchant ces novateurs, les unes particulièrement aux évêques d'Afrique, les autres à tous les évêques du monde chrétien ; dans la crainte qu'elles ne soient point encore parvenues à votre sainteté, je vous en fais envoyer des copies par les frères même à qui je remets cette lettre pour votre Révérence. Pélage et Célestius ne sont pas hérétiques pour avoir dit que les âmes ne tirent par leur origine de la première âme qui a péché ; il est possible que cela soit vrai par quelque raison et on peut l'ignorer sans que la foi en souffre ; mais ils soutiennent (et c'est par là qu'ils sont ouvertement hérétiques), que les âmes des enfants ne reçoivent d'Adam rien de mauvais qui doive être purifié par les eaux de la régénération. Car voici sur ce point le raisonnement de Pélage tel qu'il est rapporté, entre autres choses condamnables, dans les lettres du Siège Apostolique : « Si l'âme ne tire pas son origine de celle d'Adam et que ce soit seulement le corps, il n'y a donc que le corps qui mérite la peine. Car il n'est pas juste que l'âme née aujourd'hui et née autrement que par voie de propagation, supporte les effets d'un si ancien péché commis par un autre : il n'y a (534) aucune raison pour que Dieu, qui nous pardonne nos propres péchés, nous impute un péché d'autrui. »

23. Si donc vous pouvez défendre votre sentiment sur la formation d'âmes nouvelles sans propagation, de manière à montrer qu'elles restent coupables du péché du premier homme par des raisons justes et non contraires à la foi catholique, soutenez ce que vous pensez autant que vous le pourrez. Mais s'il vous est impossible de rejeter l'opinion de la propagation sans affranchir les âmes du péché originel, abstenez-vous entièrement d'une discussion de ce genre. Car elle n'est pas fausse la rémission des péchés dans le baptême des enfants ; ce n'est pas une affaire de mots, c'est un acte véritable. Et je citerai ici les termes mêmes du bienheureux pape Zozime dans sa lettre : « Le Seigneur est fidèle dans ses paroles ; et son baptême, par l'effet et les paroles, c'est-à-dire par l'œuvre, la confession et la rémission véritable des péchés, a la même plénitude pour tout sexe, tout âge, toute condition du genre humain. Il n'y a que celui qui a été l'esclave du péché qui devienne libre ; il ne peut y avoir de racheté que celui qui a été véritablement captif par le péché, comme il est écrit : Si le Fils vous a délivrés, vous serez véritablement libres[1458]. Par lui nous renaissons spirituellement, par lui nous sommes crucifiés au monde. Sa mort nous a délivrés de cette dette de mort que le péché d'Adam fait peser sur toute âme humaine : « tous ceux qui naissent y sont soumis jusqu'à ce que la grâce libératrice du baptême leur soit accordée. » La foi catholique, renfermée dans ces paroles du Siège Apostolique ; est si ancienne et si fortement établie, si certaine et si claire, qu'il n'est pas permis à un chrétien d'en douter.

24. Puisque donc la mort du Christ a délivré de la dette héréditaire de la mort, non pas une ou quelques âmes, mais toutes les âmes ; si vous pouvez défendre le sentiment de la création journalière des âmes, de manière à démontrer, par de bonnes raisons, qu'elles naissent engagées dans cette dette d'où la mort seule du Christ peut les délivrer, et qu'elles y sont justement engagées quoique la chair à laquelle elles se trouvent unies provienne seule d'Adam par voie de propagation, défendez votre sentiment ; non seulement personne ne vous en empêchera, mais nous vous demanderons à nous montrer comment nous pourrons le soutenir avec vous. Si au contraire vous ne pouvez le faire sans affranchir les âmes du péché du premier homme, ou sans prétendre qu'elles cessent d'être innocentes par la seule propagation de la chair, et qu'ainsi le veut Dieu ou je ne sais quelle nature de mal, mieux vaut laisser l'origine de l'âme dans l'obscure profondeur de son secret, tout en ne pas doutant qu'elle soit une créature de Dieu, que de faire de Dieu l'auteur du péché, ou d'introduire contre Dieu une nature étrangère et ennemie, ou de déclarer inutile le baptême des enfants.

25. Pour que vous receviez de moi quelque chose de positif et de grande importance, quel. que chose qu'il est nécessaire de ne pas oublier, soit que les âmes tirent leur origine de celle du premier homme, soit que Dieu forme des âmes nouvelles pour chacun de ceux qui naissent, je vous dirai que l'âme du Médiateur n'a pas contracté la souillure originelle : c'est un point qu'il n'est pas permis de mettre en doute. Car s'il n'y a pas propagation des âmes là où toutes demeurent liées par la propagation de la chair de péché ; combien moins doit-on attribuer une origine de péché à l'âme de celui dont la chair est venue d'une vierge qui l'a conçue par sa seule foi, afin que cette âme fût unie, non à une chair de péché, mais à une chair qui n'eût que la ressemblance de la chair de péché[1459]. Et si les âmes naissent coupables parce qu'elles proviennent d'une première âme qui a péché ; assurément celle que le Fils unique de Dieu a prise, ou bien a été exempte de la tache originelle, ou ne vient pas de l'âme du premier homme. Il a bien pu tirer pour lui, de cette source commune, une âme sans péché, celui qui nous délivre de nos péchés ; celui qui a créé l'âme d'Adam pour un corps qu'il a fait d'un peu de terre, a bien pu créer une âme pour un corps qu'il a pris dans le sein d'une vierge.

26. Voilà ma réponse à la lettre adressée par votre sainteté, non pas à moi, mais à des collègues qui me sont chers ; vous n'y aurez pas trouvé la science que vous attendiez, mais une affection pleine de sollicitude. Si vous recevez bien mes conseils fraternels, et qu'en vous préservant de l'erreur, vous restiez en paix avec l'Église, j'en rendrai grâces à Dieu. Je le remercierai plus encore, si, étonné ou non que je ne sache rien sur l'origine de l'âme, vous voulez bien m'en apprendre quelque chose de certain, sans préjudice de ce que la foi catholique nous enseigne avec tant d'évidence. Souvenez-vous de nous et vivez toujours dans le Seigneur, ô mon bienheureux Seigneur et très cher frère !

LETTRE CXCI. (Année 418)

Sixte, à qui cette lettre est adressée, était alors simple prêtre à Rome ; il fut élevé plus tard à la papauté sous le nom de Sixte III. N'étant encore que prêtre, il s'était laissé tromper par les artifices des Pélagiens. Mais ses lumières et sa bonne foi triomphèrent des ruses des novateurs ; il rendit publiquement témoignage à la vérité. Sixte écrivit, en faveur de la grâce chrétienne, à Aurèle, évêque de Carthage, et à saint Augustin. On verra par cette réponse de l'évêque d'Hippone toute sa joie on recevant la preuve du complet retour de Sixte à la pure et exacte doctrine catholique.

AUGUSTIN A SON VÉNÉRABLE SEIGNEUR SIXTE, SON CHER FRÈRE DANS L'AMOUR DU CHRIST ET SAINT FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE SACERDOCE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'étais absent lorsque notre saint frère le prêtre Firmus m'a apporté, à Hippone, votre lettre ; quand j'y suis rentré, il en était déjà parti, et notre bien-aimé fils Albin acolyte est la première occasion, occasion très agréable, qui se présente à moi pour vous répondre. Celui à qui vous avez écrit en même temps qu'à moi n'était pas alors avec moi, et, au lieu d'une seule lettre pour nous deux, vous en aurez une de chacun de nous. Le porteur de celle-ci s'en va vers notre vénérable frère et collègue Alype qui vous adressera, de son côté, sa réponse ; il lui remettra votre lettre que j'ai lue. Quelle grande joie elle nous a causée ! il serait impossible de vous l'exprimer. Je ne pense pas que vous sachiez vous-même tout le bien que vous avez fait en nous écrivant ces choses, mais croyez à ce que je vous en dis. De même que vous êtes le témoin de votre âme ainsi je suis le témoin de la mienne, quand je vous dis combien j'ai été touché de la belle sincérité de votre lettre. Si j'avais été si heureux de copier et de faire lire la courte lettre que vous aviez adressée, par l'acolyte Léon[1460] au bienheureux primat Aurèle, et où vous marquiez votre opinion sur une détestable doctrine ou sur la grâce que combat cette doctrine et que Dieu accorde aux petits et aux grands ; jugez de mon bonheur, maintenant que je puis lire et faire lire cet écrit bien plus étendu ! Quoi de meilleur à lire et à entendre qu'une si parfaite défense de la grâce de Dieu, dans la bouche de celui qui passait pour le protecteur important des ennemis même de la grâce ! Combien nous devons remercier Dieu que sa grâce soit défendue par ceux à qui il la donne, contre ceux à qui il ne la donne pas ou qui. la reçoivent avec ingratitude, parce que, par un secret et juste jugement de Dieu, il ne leur est pas donné d'être reconnaissants !

2. C'est pourquoi, vénérable Seigneur et cher et saint frère dans l'amour du Christ, quoique vous ayez très bien fait d'écrire là-dessus à vos frères auprès de qui les novateurs ont coutume de se vanter de votre amitié, un soin plus important doit occuper votre sollicitude : il faut non seulement s'armer d'une sévérité salutaire contre ceux qui osent répandre trop librement cette erreur fatale au christianisme, mais encore il faut les éloigner avec toute la vigilance pastorale et défendre ainsi la faiblesse et la simplicité de ces brebis du Seigneur que la ruse cherche continuellement à séduire. Car ces ennemis « s'insinuent dans les maisons[1461], » comme dit l'Apôtre, murmurent perfidement l'erreur aux oreilles, et font avec une impiété exercée ce que saint Paul marque en cet endroit. On ne doit pas négliger non plus ceux dont la crainte enchaîne la parole, et qui enferment leur doctrine dans la profondeur du silence sans pour cela y renoncer. Vous avez pu en connaître plusieurs qui ne se cachaient pas avant que le Saint-Siège eût porté sa sentence, et qui maintenant se taisent ; pour savoir s'ils sont guéris, il ne suffit pas qu'ils aient cessé de parler de cette fausse doctrine ; il faut qu'ils la désavouent avec le même zèle qu'ils mettaient à la défendre : du reste ceux-ci méritent d'être traités plus doucement. Qu'est-il besoin en effet d'épouvanter ceux dont le silence fait voir assez combien ils ont peur ? Il importe cependant d'employer les remèdes à leur égard ; leur plaie, toute cachée qu'elle soit, n'en a pas moins besoin qu'on la guérisse. Quoiqu'il ne faille pas les effrayer, il faut cependant les instruire. Je crois que cela sera d'autant plus aisé pour eux que la crainte d'un traitement sévère viendra en aide à l'enseignement de la vérité ; ils pourront ainsi, avec le secours du Seigneur, assez comprendre et assez aimer la grâce de Dieu pour combattre par des discours ce dont ils n'osent plus parler.

LETTRE CXCIII. (Octobre 418.)

Saint Augustin répond à Marius Mercator, écrivain laïque qui défendit la vérité catholique contre les erreurs de Pélage et de Nestorius[1462]. II tire grand parti d'une concession des pélagiens qui avouaient que les enfants croient dans la personne de ceux qui les présentent au baptême. Il réfute une objection tirée des exemples d'Enoch et d'Elie qui n'ont pas subi la peine générale de la postérité d'Adam condamnée à la mort.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET FILS MERCATOR, DIGNE D'ÊTRE LOUÉ AVEC LA CHARITÉ LA PLUS SINCÈRE PARMI LES MEMBRES DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. La première lettre de votre Charité, que j'ai reçue à Carthage, m'a fait un si grand plaisir que j'ai très bien pris la manière vive dont vous me reprochez, dans une seconde lettre, de ne pas vous avoir répondu ; car votre courroux n'était pas un commencement de ressentiment, mais une marque d'affection. J'aurais trouvé à Carthage des occasions pour vous répondre, mais des soins plus pressants n'ont cessé de nous occuper et de nous absorber jusqu'à notre départ. En quittant Carthage, j'allai jusque dans la Mauritanie Césarienne[1463] pour les intérêts de l'Église. A travers tous ces pays où chaque jour de nouvelles affaires appelaient notre attention, je n'ai rencontré personne qui m'ait demandé de vous écrire ni personne qui eût pu se charger de mes lettres. Revenu à Hippone, j'ai trouvé une nouvelle lettre de votre Sincérité où les plaintes abondent, et un autre livre de vous contre les nouveaux hérétiques, tout plein des témoignages des saintes Écritures. Après avoir lu et achevé tout ceci et même ce que vous m'aviez envoyé d'abord, j'ai voulu vous répondre, parce que l'occasion de notre très cher frère Albin, acolyte de l'Église de Rome, se présentait fort à propos.

2. A Dieu ne plaise, mon fils bien-aimé, que je reçoive avec indifférence vos lettres ou les écrits que vous m'adressez pour les examiner, et que mon orgueil les dédaigne ! Ils m'ont causé une joie d'autant plus vive qu'elle était plus imprévue et plus inattendue ; car j'ignorais, je vous l'avoue, que vous eussiez fait de si grands progrès. Et que devons-nous plus souhaiter que de voir s'accroître le nombre de ceux qui réfutent les erreurs ennemies de la foi catholique, qui signalent les piéges dressés à la faiblesse et à l'ignorance de nos frères, et qui défendent avec ardeur et fidélité l'Église du Christ contre les profanes nouveautés de paroles[1464], car il est écrit « que la multitude des sages est le salut de la terre[1465]. » J'ai donc, autant que j'ai pu, connu votre âme par vos écrits, et je vous ai trouvé digne d'amour et digne d'être excité à persévérer et à avancer toujours avec l'aide de Dieu, de qui vous tenez vos forces et qui seul peut les nourrir.

3. Ceux que nous nous efforçons de faire rentrer dans la voie ne se sont pas peu rapprochés de la vérité dans la question du baptême des enfants, lorsqu'ils ont avoué que les nouveaux-nés croient dans la personne des chrétiens qui les présentent au baptême. D'après ce que vous m'écrivez, ils disent que les enfants ne croient pas à la rémission des péchés comme s'opérant en eux, puisqu'ils les supposent sans péché ; mais, que recevant le baptême par lequel les péchés s'effacent, ces enfants croient que la rémission qui ne se produit pas en eux se produit dans les autres, et lorsque les novateurs disent que ces mêmes enfants ne croient pas d'une manière mais qu'ils croient d'une autre, ils ne nient pas qu'ils croient. Qu'ils écoutent donc le Seigneur : « Celui qui croit au Fils a la vie éternelle ; mais celui qui est incrédule au Fils ne verra pas la vie ; la colère de Dieu demeure sur lui[1466]. » Ainsi, les enfants qui deviennent croyants par ceux qui les présentent au baptême, deviennent incrédules par ceux qui ne pensent pas devoir les présenter, estimant que le baptême ne leur servirait de rien. Par conséquent, si, en croyant par la foi d'autrui, ils ont la vie éternelle, en ne croyant pas par l'incrédulité d'autrui, ils ne verront pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur eux. L'Écriture ne dit pas que la colère arrive sur eux, mais qu'elle y « demeure ; » parce qu'elle se trouvait en eux dès l'origine, et que la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ peut seule les en délivrer. Il est dit aussi de cette colère dans le livre de Job : « L'homme né de la femme a une courte vie et il est rempli de colère. » D'où vient donc la colère de Dieu sur un enfant qui n'a rien fait de mal, si ce n'est de la souillure même du péché originel ? C'est pourquoi il est écrit dans ce même livre de Job que nul n'est pur de cette tache, pas même l'enfant qui n'a vécu qu'un seul jour sur la terre[1467].

4. Les efforts de tant de raisonnements et les instances de tant de voix catholiques n'ont donc pas été tout à fait inutiles, puisque nos adversaires, voulant argumenter contre les sacrements de l'Église, avouent cependant que les enfants croient. Qu'ils ne leur promettent donc pas la vie, même sans avoir été baptisés : car il est dit de cette autre vie : « Celui qui est incrédule au Fils ne verra pas la vie. » Pourquoi, d'un côté, les excluent-ils du royaume des cieux, et, de l'autre, les défendent-ils de la damnation ? Est-ce autre chose que la damnation cette colère de Dieu qui demeure sur celui qui ne croit pas ? Voilà un grand pas de fait ; ôtez tout ce qui n'est plus que discussion vétilleuse, et la cause sera jugée. Si nos adversaires nous accordent que les enfants croient, nous ne leur appliquerons pas seulement cette sentence : « Celui qui n'aura pas été régénéré par l'eau et l'Esprit n'entrera pas dans le royaume des cieux[1468], » mais nous leur appliquerons encore ces autres paroles qui sont également du divin Maître : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné[1469]. » Puisqu'ils avouent que les enfants baptisés croient, ils ne peuvent pas mettre en doute que ceux qui ne croient pas soient condamnés ; et dès lors qu'ils osent dire encore, s'ils le peuvent, que Dieu condamne avec justice des enfants sans souillure originelle et qui ne sont point atteints par la contagion du péché !

5. J'apprends par votre lettre qu'ils nous objectent Énoch et Élie qui ne sont pas morts, et ont été emportés de ce monde avec leurs corps ; mais je ne comprends pas beaucoup en quoi cela peut servir leur cause. Je ne ferai pas remarquer que ces deux prophètes doivent, à ce que l'on croit, mourir plus tard, puisque la plupart des commentateurs de l'Apocalypse pensent que c'est d'eux que saint Jean parle sans les nommer, lorsqu'il dit qu'ils apparaîtront un jour avec le corps qu'ils ont maintenant et mourront comme les autres martyrs pour la vérité du Christ[1470]. Mais, pour ne rien dire de cela et sans toucher pour le moment à cette question, de quelque manière qu'elle se doive résoudre ; en quoi, je vous le demande, cette interprétation peut-elle être profitable aux pélagiens ? Car par là ils ne montrent pas que ce ne soit point à cause du péché que les hommes meurent quant au corps. Si Dieu, qui pardonne à tant de fidèles leurs péchés, veut faire grâce à quelques-uns de la peine même du péché, qui sommes-nous pour lui dire Pourquoi traitez-vous l'un comme ceci, l'autre comme cela ?

6. Nous disons donc avec l'Apôtre qui s'en explique très clairement : « Le corps est mort à cause du péché, mais l'esprit est vivant à cause de la justice. Or si l'Esprit de celui qui a ressuscité le Christ d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité le Christ rendra la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous[1471]. » Nous ne disons pas cela néanmoins pour refuser à Dieu le pouvoir de faire maintenant sans la mort, pour qui il vaudra, ce que nous croyons qu'il fera pour beaucoup d'autres après la mort ; et il n'en sera pas moins vrai que « le péché est entré dans ce monde par un seul homme et par le péché la mort qui a passé dans tous les hommes. » Cela a été dit ainsi, parce que si la mort n'était pas entrée par le péché, il n'y aurait pas eu de mort. Quand nous disons que tous vont en enfer à cause de leurs péchés, ne disons-nous pas vrai quoique tous n'aillent pas en enfer ? Nous disons vrai, non parce que tout homme est condamné aux peines éternelles, mais parce que nul n'y est condamné que pour ses péchés. C'est ainsi que nous lisons dans l'Apôtre : « Par la justice d'un seul tous reçoivent la justification qui donne la vie[1472] ; » tous les hommes ne participent pas pour cela à la justification du Christ, mais cela a été dit parce que nul n'est justifié que par le Christ.

7. Il est une question plus difficile, celle de savoir pourquoi la peine du péché demeure lorsqu'il n'y a plus de péché. Si la mort du corps est la peine du péché, pourquoi l'enfant meurt-il après qu'il a reçu le baptême ? Cela est moins aisé à résoudre que la question de savoir pourquoi Élie n'est pas mort après avoir été justifié. Pour ce qui est de l'enfant, on se demande pourquoi, le péché une fois effacé, la peine du péché subsiste encore ; pour ce qui est d'Élie, le péché une fois effacé, on ne doit point s'étonner s'il n'en subit pas la peine. Cette difficulté sur la mort des baptisés qui, après la rémission des péchés, subissent cependant une certaine peine du péché, je l'ai résolue, autant que je l'ai pu, avec l'aide de Dieu, dans mes livres du Baptême des enfants[1473], qui, je le sais, vous sont bien connus : combien sommes-nous moins embarrassés qu'on vienne nous dire : Pourquoi le juste Élie n'est-il pas mort, si la mort est la peine du péché ? C'est comme si on disait : Pourquoi le pécheur Élie n'est-il pas mort, si la mort est la peine du péché.

8. Une objection en amène une autre, et nos adversaires nous diront peut-être : Si Énoch et Élie se trouvaient exempts de toute faute de façon à ne pas souffrir la mort qui est la peine du péché, pourquoi dit-on que personne ici ne vit sans péché ? Comme si on n'avait pas plus de raison de leur répondre : C'est parce que personne ici ne peut vivre sans péché que le Seigneur n'a pas permis aux deux prophètes de vivre ici après la rémission de leurs fautes.

C'est ce qu'on pourrait leur dire et autres choses s'ils prouvaient que les deux prophètes ne dussent jamais mourir. Mais comme ils ne peuvent pas le prouver et qu'il est plus croyable que les deux prophètes mourront un jour, cet exemple ne sert absolument de rien à leur cause.

9. Il est un passage de l'Apôtre[1474] qui demanderait ici quelque explication : « Nous qui vivons et qui serons demeurés jusqu'alors, nous serons enlevés avec eux sur les nuées, pour aller dans les airs au-devant de Jésus-Christ ; et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur[1475] ; » la difficulté qui peut s'offrir ne fait rien à nos adversaires, elle tient au fait même dont parle saint Paul. Quand même ceux dont il est ici question ne devraient pas mourir, je ne vois pas trop ce qu'y gagneraient nos contradicteurs, puisque nous pouvons faire la même réponse que pour les deux prophètes. Quant à ce qui touche aux paroles du bienheureux Apôtre, elles paraissent signifier qu'à l'avènement du Seigneur à la fin des siècles, lorsque les morts ressusciteront, quelques fidèles ne mourront pas, mais que, tout vivants encore, ils seront revêtus de l'immortalité donnée aux autres saints et qu'ils seront « enlevés avec eux sur les nuées : » je n'ai jamais compris autrement cet endroit de l'Apôtre, toutes les fois que je m'y suis arrêté.

10. Cependant je voudrais entendre ici de plus savants que moi, pour savoir si ces autres paroles de l'Apôtre ne s'appliquent pas également à ceux qui croient que quelques-uns, sans passer par la mort, iront dans la vie éternelle : « Insensé, dit-il, ce que tu sèmes ne prend point vie, s'il ne meurt auparavant[1476]. » Nous lisons aussi dans beaucoup d'exemplaires que « nous ressusciterons tous[1477] : » or, comment cela se ferait-il si nous ne mourions pas tous ? car il n'y a pas de résurrection s'il n'y a pas eu mort. Cela résulte plus clairement de ce qu'on lit au même endroit dans quelques exemplaires « nous mourrons tous, » y est-il dit ; et d'autres passages analogues des saintes Lettres semblent nous obliger à croire que nul homme ne pourra, sans mourir, parvenir à l'immortalité. « Nous qui vivons, dit l'Apôtre, et qui sommes réservés pour l'avènement du Seigneur, nous ne préviendrons pas ceux qui sont morts. Car dès que le signal aura été donné par la voix de l'archange et par la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel ; et ceux qui sont morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers ; ensuite, nous qui vivons et qui serons demeurés jusqu'alors, nous serons enlevés avec eux sur les nuées pour aller dans les airs au-devant de Jésus-Christ ; et ainsi. nous serons toujours avec le Seigneur[1478]. » Voilà, comme je l'ai déjà dit, des paroles sur lesquelles je voudrais consulter de plus savants que moi ; je voudrais savoir si on peut les expliquer de manière à entendre que tous les hommes qui vivent ou qui vivront après nous doivent mourir : dans ce cas, je rectifierais le sentiment que j'ai autrefois exprimé à cet égard. Car nous ne devons pas être des docteurs indociles ; et assurément il vaut mieux que l'homme soit redressé parce qu'il se sera fait petit que de se briser pour avoir refusé de plier. Nous écrivons pour nous instruire et pour instruire les autres, nous écrivons pour essayer de sortir de notre infirmité, mais il n'y a rien dans nos ouvrages qui puisse ressembler à l'autorité canonique.

11. Si on ne peut trouver aux paroles de l'Apôtre aucun autre sens, et si on s'attache à ce que le texte même semble porter avec tant d'évidence, c'est-à-dire qu'il en est qui, à l'avènement du Seigneur à la fin des temps, seront revêtus de l'immortalité sans être dépouillés de leurs corps, de façon que ce qui est mortel en eux soit absorbé par la vie[1479] ; si, dis-je, on s'en tient là, ce sens s'accordera avec ce que nous professons dans notre règle de foi, savoir que le Seigneur viendra juger les vivants et les morts ; et nous n'aurons même pas besoin d'entendre par les vivants les justes, par les morts les impies ; mais les vivants seront ceux que Jésus-Christ, à son second avènement, trouvera encore en ce monde, et les morts ceux qui en seront déjà sortis. S'il en était ainsi, il faudrait voir comment on pourrait comprendre ces autres paroles : « Ce que tu sèmes ne prend pas vie sans être mort auparavant, » et celles-ci : « Nous ressusciterons tous, » ou bien : « Nous mourrons tous : » il faudrait les concilier avec l'opinion qu'il y aura des fidèles qui passeront en corps et en âme dans l'éternelle vie sans avoir connu la mort.

12. Mais quelque soit le sens le plus vrai et le plus profond de ce passage, que tous subissent la mort comme peine du péché ou que quelques-uns en soient affranchis, qu'est-ce que cela fait à la question ? Il n'en est pas moins vrai que la mort, non seulement de l'âme, mais aussi du corps, n'est qu'une suite du péché, et qu'il y a une plus grande puissance de la grâce à faire passer les justes de la mort à la béatitude éternelle qu'à leur épargner la mort. En voilà assez sur ceux dont vous me parlez dans votre lettre, quoique je pense qu'ils ne disent plus qu'Adam serait mort, lors même qu'il n'eût pas péché.

13. Pour ce qui regarde la question de la résurrection et ceux qu'on croit ne pas devoir mourir, mais passer de la mortalité à l'immortalité sans être entrés dans le sépulcre, il faudrait un examen plus attentif ; et si vous avez entendu, lu ou trouvé par vous-même, ou s'il vous arrive d'entendre, de lire ou de découvrir par vos propres efforts une bonne solution de cette difficulté, je vous demande de vouloir bien me la communiquer. Car moi, je l'avouerai à votre Charité, j'aime mieux apprendre qu'enseigner. C'est un avertissement que nous donne l'apôtre saint Jacques : « Que tout a homme, dit-il, soit prompt à écouter, lent à a parler[1480]. » La beauté de la vérité doit donc nous engager à apprendre, une nécessité de charité doit nous obliger d'enseigner. Mais il faut plutôt souhaiter de ne plus être dans la nécessité qui fait que l'homme enseigne quelque chose à l'homme, afin que tous nous n'ayons que Dieu pour maître. Du reste, c'est Dieu lui-même qui nous instruit quand nous apprenons ce qui appartient à la piété véritable, lors même qu'il semble que ce soit un homme qui nous l'enseigne. Car ce n'est pas celui qui plante qui est quelque chose, ni celui qui arrose, mais tout vient de Dieu qui donne l'accroissement[1481]. Si donc les Apôtres qui ont planté et arrosé n'eussent été rien sans Dieu qui a donné l'accroissement, que sera-ce de vous et de moi et de qui que ce soit de ce temps, que sera-ce de nous tous quand nous nous prenons pour des docteurs ?

LETTRE CXCIII. (Année 418.)

L'évêque d'Hippone, dans cette lettre au diacre Célestin[1482], trace en quelques lignes le caractère et les devoirs de la charité[1483].

AUGUSTIN A SON VÉNÉRABLE SEIGNEUR ET CHER ET SAINT FRÈRE CÉLESTIN, SON COLLÈGUE DANS LE DIACONAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'étais absent au loin, lorsqu'une lettre de votre sainteté, qui était à mon adresse, m'a été apportée à Hippone par le clerc Projectus. A mon retour, l'ayant lue, je pensai que je vous devais une réponse, et j'attendais une occasion, et voilà tout à coup qu'il s'en présente une fort douce : notre très cher frère Albin, acolyte, va partir. Plein de joie donc de vous savoir en bonne santé comme je le souhaitais, je rends à votre sainteté le salut qui lui est dû. Mais je ne suis jamais quitte de la charité, seule dette dont on ne parvienne jamais à se libérer. Car elle est payée quand on débourse pour elle, mais on est redevable même après avoir payé, parce qu'il n'y a pas de temps où il ne faille débourser encore. On ne perd pas en rendant, mais plutôt on multiplie : car on paye la dette de la charité en la conservant, non point en s'en privant. Et comme on ne peut pas rendre si on n'a pas, on ne peut pas avoir si on ne paye : bien plus, la charité s'accroît dans l'homme qui en paye la dette, et s'accroît d'autant plus qu'on en remplit les devoirs à l'égard de plus de monde. Comment la refuser à des amis, puisqu'elle est due aux ennemis eux-mêmes ? Avec les ennemis, c'est comme une avance qu'elle fait avec précaution ; avec les amis elle remplit, en toute sûreté, une obligation qui est réciproque. Elle fait pourtant ce qu'elle peut, même auprès de ceux à qui elle rend le bien pour le mal, pour en recevoir ce qu'elle donne. Car nous aimons sincèrement un ennemi, nous désirons qu'il devienne notre ami ; nous ne l'aimons que parce que nous voulons qu'il soit bon ; et il ne le sera pas tant qu'il gardera au fond de l'âme le mal de l'inimitié.

2. La charité ne se dépense donc pas comme l'argent ; l'argent diminue quand on le dépense, la charité augmente au contraire. Il y a une autre différence entre l'un et l'autre ; c'est qu'on aime bien plus ceux à qui on a donné de l'argent sans avoir la pensée de le redemander ; tandis que, si les largesses de la charité sont vraies, il est impossible que le cœur n'exige beaucoup en échange. L'argent que l'on reçoit reste à qui le reçoit, mais s'en va de celui qui le donne ; quant à la charité, non seulement elle s'accroît dans celui qui veut qu'on l'aime, même sans pouvoir l'obtenir, mais l'homme qui aime commence à avoir la charité lorsqu'il la rend. C'est pourquoi, Seigneur mon frère, j'ai du plaisir à vous rendre les devoirs de la charité et à en recevoir de vous les témoignages : ce que je reçois de vous, je vous le redemande encore ; ce que je vous rends, je vous le dois toujours. Nous devons en effet écouter avec docilité le Maître unique dont nous sommes les disciples, et qui nous commande par la bouche de son Apôtre et nous dit : « Ne devez rien à personne, si ce « n'est de vous aimer les uns les autres[1484]. »

LETTRE CXCIV. (Année 418.)

Les artifices des pélagiens avaient trompé une portion du clergé de Rome ; le prêtre Sixte, qui s'était mal défendu contre leurs pièges, était un des hommes les plus considérables du clergé Romain ; nous avons vu qu'il revint promptement à la vérité catholique. Plus son influence était grande à Rome, plus il importait de porter autour de lui la lumière et de le mettre en mesure de répondre à toutes les subtilités des pélagiens ; c'est ce que comprit saint Augustin. Il adressa à Sixte la lettre suivante où il établit la doctrine catholique avec des témoignages surabondants.

AUGUSTIN A SON SEIGNEUR BIEN-AIMÉ DANS LE SEIGNEUR DES SEIGNEURS, A SIXTE SON SAINT FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE SACERDOCE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. En vous écrivant par notre très cher frère Albin, acolyte, je vous ai promis de vous adresser une plus longue lettre par notre saint frère Firmus, notre collègue dans le sacerdoce, qui m'a apporté la vôtre, si remplie des témoignages de votre foi : cette lettre m'a causé une joie inexprimable. Car, je l'avoue à votre Charité, c'est avec une profonde tristesse que nous entendions dire que vous favorisiez les ennemis de la grâce chrétienne. Mais cette tristesse s'est dissipée, d'abord quand nous avons appris que vous les aviez anathématisés, vous le premier, dans une assemblée nombreuse ; ensuite quand nous avons connu votre lettre au vénérable primat Valère, après l'arrivée en Afrique des lettres du Siège Apostolique' qui condamnaient les novateurs ; ce que vous écriviez était court, mais vous y réprouviez fortement leur erreur ; maintenant enfin que, dans une lettre à notre adresse où vous vous êtes expliqué avec plus de netteté et plus au long sur cette doctrine et contre cette doctrine, c'est la foi même de l'Église romaine qui nous parle, la foi de l'Église à laquelle le bienheureux apôtre Paul a surtout enseigné la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ; depuis lors, non seulement toute ombre de tristesse s'est effacée de nos cœurs, mais encore ils ont. été illuminés d'une si grande allégresse que la peine et la crainte semblent n'avoir servi qu'à rendre plus vives les joies qui nous attendaient.

2. C'est pourquoi, très cher frère, quoique nous ne vous voyions point des yeux du corps, (541) cependant nous vous possédons, nous vous aimons, nous vous embrassons en esprit dans la foi du Christ, dans la grâce du Christ, dans les membres du Christ, et nous vous répondons par le retour dé celui qui nous porte l'un à l'autre nos mutuels entretiens. Vous n'avez pas voulu seulement le charger de ce que vous m'avez écrit ; vous avez voulu aussi qu'il fût auprès de moi le narrateur des choses dont il avait été le témoin auprès de vous. Nous traiterons aujourd'hui plus longuement la question, parce que nous souhaiterions que vous vous occupassiez d'instruire ceux que vous avez suffisamment intimidés, selon ce qu'on nous a dit. Car il y en a qui se croient encore très libres de défendre les impiétés si justement condamnées ; il en est d'autres qui s'insinuent dans les maisons et ne cessent de répandre en secret ce qu'ils craindraient de soutenir ouvertement ; il en est aussi à qui la peur a fermé la bouche, mais qui gardent au fond du cœur ce qu'ils n'osent dire de vive voix : ceux-ci néanmoins peuvent être fort connus de nos frères, parce que la doctrine aujourd'hui condamnée les a eus pour défenseurs ardents. Il faut donc réprimer sévèrement les uns, surveiller attentivement les autres et traiter doucement les derniers tout en mettant beaucoup de soin à les instruire : si on ne craint pas qu'ils n'en perdent d'autres, on ne doit pas les négliger de peur qu'ils ne se perdent eux-mêmes.

3. Ils croient que le libre arbitre serait ôté à l'homme s'ils nous accordaient qu'il ne peut pas avoir même une bonne volonté sans le secours de Dieu. Ils ne s'aperçoivent pas que par là ils n'affermissent point le libre arbitre mais qu'ils lui portent atteinte, en ce qu'ils le placent dans le vide au lieu de lui donner pour point d'appui le Seigneur comme une pierre ferme : car la volonté est disposée par le Seigneur.

4. Il leur semblerait que Dieu fait acception de personnes s'ils croyaient qu'il n'a égard à aucun mérite antérieur en se montrant miséricordieux pour qui il veut, en appelant qui il veut, en rendant pieux qui il veut. Ils ne font pas attention que celui qui est condamné subit une peine méritée, que celui qui est délivré reçoit une grâce à laquelle il n'a aucun droit ; de façon que l'un ne peut pas se plaindre d'être injustement puni ni l'antre se vanter d'avoir été l'objet de la miséricorde divine à cause de ses propres mérites. Il est surtout vrai de dire qu'il n'y a nulle acception de personnes, là où tous sont enveloppés dans une même masse de damnation et de péché, là où le sauvé peut apprendre de celui qui ne l'est pas quel eût été son châtiment si la grâce ne fût venue à son secours. Puisque c'est une grâce, elle n'est le prix d'aucun mérite : c'est un don par bonté gratuite.

5. « Mais, disent-ils, il n'est pas juste que dans une seule et même cause mauvaise, l'un soit délivré, l'autre puni. » Il serait donc juste que l'un et l'autre fussent punis : qui le niera ? Alors rendons grâces au Sauveur qui nous remet la peine méritée, et ne nous condamne pas comme d'autres qui ne sont pas plus coupables que nous. Si tout homme était délivré, on ne saurait pas ce qui est dû par le péché : si personne ne l'était, on ne connaîtrait pas les bienfaits de la grâce. Dans cette question difficile disons plutôt avec l'Apôtre : « Dieu voulant montrer sa colère et faire éclater sa puissance, supporte avec beaucoup de patience les vases de colère formés pour la perdition, afin de faire paraître les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde. » L'argile ne peut pas lui dire : « Pourquoi m'avez-vous fait ainsi ? » car le potier « a le pouvoir de faire de la même masse un vase d'honneur et un vase d'ignominie[1485]. » On le voit, toute cette masse ayant été justement condamnée, c'est la justice qui fait le vase d'ignominie, c'est la grâce qui fait le vase d'honneur, non point par un privilège dû au mérite, ni par une nécessité de destinée, ni par un caprice du hasard, mais par la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu. L'Apôtre n'ouvre pas cet abîme fermé à nos regards, mais il l'admire en s'écriant : « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! Combien ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles ! Qui a connu la pensée de Dieu ? Qui a été de son conseil ? ou qui lui a donné le premier pour en être récompensé ? Tout est de lui, par lui et en lui. Gloire à lui dans tous les siècles ! Ainsi soit-il[1486]. »

6. Mais ils refusent de laisser à Dieu la gloire de justifier l'impie par une grâce gratuite, ceux qui, ne connaissant pas sa justice, veulent établir leur justice propre. Quoique pressés par tant de voix pieuses, ils avouent qu'il faut le secours de Dieu pour les bonnes pensées et les bonnes œuvres, mais ils prétendent toujours que cette assistance divine est précédée de quelque chose de méritoire de leur part on dirait qu'ils veulent être les premiers à donner pour recevoir ensuite de celui dont il est dit : « Qui lui a donné le premier pour en être récompensé ? » Et qu'ils pensent prévenir, par leur mérite, celui dont ils savent ou plutôt dont ils ne veulent pas savoir que « tout est de lui, par lui et en lui. » C'est de la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, que sortent les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde qu'il appelle à l'adoption ; il veut que ces richesses éclatent aussi au moyen des vases de colère formés pour la perdition. Et quelles sont ces voies incompréhensibles, sinon celles dont il est dit dans un psaume : « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité[1487]. » Sa miséricorde et sa vérité sont donc incompréhensibles ; car il a pitié de qui il veut, non par sa justice, mais par une grâce de sa miséricorde, et il endurcit qui il veut, non point par injustice, mais par une peine véritablement méritée. Et cependant, comme il est écrit que « la miséricorde et la vérité se sont rencontrées[1488], » cette miséricorde et cette vérité s'accordent ici de telle manière, que la miséricorde n'empêche pas la vérité par où est puni celui qui le mérite, et que la vérité n'empêche pas la miséricorde par où on est délivré sans l'avoir mérité. De quels mérites pourrait donc se vanter celui qui est délivré, puisque s'il lui était fait selon toute rigueur de justice, il serait condamné ? Est-ce à dire que les justes n'aient aucun mérite ? Non, sans doute, puisqu'ils sont justes, mais ils n'avaient point de mérites pour devenir justes : car devenir juste c'est être justifié ; or « on est justifié gratuitement, dit saint Paul, par la grâce de Dieu[1489]. »

7. Voilà la grâce qui est tant attaquée par les novateurs ; toutefois Pélage, dans l'assemblée tenue en Palestine, a anathématisé ceux qui disent que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites, et sans cela il ne serait pas sorti de cette assemblée sans condamnation. Pourtant, dans les derniers écrits des pélagiens, on ne trouve pas autre chose, si ce n'est que la grâce est donnée aux mérites. C'est cette grâce que saint Paul prêchait avec tant de force dans son épître aux Romains, afin que, de Rome, comme de la capitale du monde, sa parole se répandît mieux dans tout l'univers : c'est cette grâce qui justifie l'impie, c'est-à-dire par laquelle, d'impie qu'on était, on devient juste. Nul mérite ne la précède, car ce n'est pas la grâce, c'est la punition qui serait due à l'impie ; elle cesserait d'être grâce si, au lieu d'être un don gratuit, elle était une récompense.

8. Mais quand on demande à ces gens-là quelle est donc la grâce qu'aucun mérite ne précède et que Pélage avait en vue, quand il a anathématisé ceux qui disent que la grâce de Dieu ne nous est pas donnée selon nos mérites, ils répondent qu'il voulait parler de notre propre nature dans laquelle nous sommes créés car avant d'exister, nous ne pouvions pas mériter d'être. Que tout cœur chrétien rejette un tel mensonge : il ne s'agit pas, dans les paroles de l'Apôtre, de la grâce créatrice qui nous a faits hommes, mais de celle qui nous a justifiés parce que nous étions des hommes mauvais. Telle est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Le Christ n'est pas mort pour la création d'hommes encore dans le néant, mais pour la justification des hommes coupables ; il était déjà homme celui qui disait : « Malheureux homme que je suis qui me délivrera du corps de cette mort ? C'est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur[1490]. »

9. Ils peuvent dire aussi que la rémission des péchés est la grâce que nul mérite ne précède : quels peuvent être les mérites des pécheurs ? Mais on n'obtient pas sans quelques mérites la rémission des péchés, si c'est par la foi qu'on l'obtient ; il y a du mérite dans la foi ; c'est par elle que le publicain disait : « Mon Dieu, ayez pitié de moi, je ne suis qu'un pécheur. » Il revint justifié à cause de l'humilité de sa foi, parce que celui qui s'abaisse sera élevé[1491]. Si donc nous nous pénétrons de ce qui est véritablement la grâce, la grâce sans mérite, il nous faudra attribuer la foi elle-même, cette foi qui est le commencement de toute justice, ce qui fait qu'il est dit à l'Église, dans le Cantique des cantiques : « Tu viendras, tu arriveras du commencement de la foi[1492] ; » non point au libre arbitre, tant exalté par les novateurs ni à de précédents mérites, puisque c'est par elle que commencent tous les mérites, mais à un don gratuit de Dieu, puisque « c'est Dieu, comme il est dit dans cette épître, qui a mesuré la foi à chacun[1493]. » Les bonnes œuvres en effet sont faites par l'homme ; mais la foi se fait dans l'homme, et sans elle l'homme ne peut rien accomplir de bon. Tout ce qui ne vient pas de la foi est péché[1494]. »

10. Que l'homme ne se vante donc pas, ni le mérite de sa prière, lors même qu'il obtient de Dieu de vaincre tout désir des choses temporelles, d'aimer les biens éternels et Dieu lui-même, source de tous les biens : c'est la foi qui prie, mais la foi a été donnée quand on ne priait pas et sans elle on ne pourrait pas prier. « Comment invoqueront-ils celui en qui ils ne croient pas ? Comment croiront-ils en celui dont ils n'ont pas entendu parler ? Comment en entendront-ils parler sans quelqu'un qui le leur prêche ? La foi vient donc par ce qu'on entend, et l'on entend par la parole du Christ[1495]. » C'est pourquoi le ministre du Christ, prédicateur de cette foi, selon la grâce qui lui a été donnée[1496], est celui qui plante et qui arrose ; mais « ce n'est pas celui qui plante qui est quelque chose, ni celui qui arrose ; tout vient de Dieu qui donne l’accroissement[1497] » et qui mesure à chacun sa foi. C'est pourquoi aussi, dans un autre endroit, l'Apôtre, après avoir souhaité à ses frères la paix et la charité avec la foi, de peur qu'ils ne s'attribuent la foi, se hâte d'ajouter qu'elle vient « de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ[1498] ; » parce que la foi n'est pas le partage de tous ceux qui entendent la parole de Dieu, et que c'est Dieu qui la mesure a chacun, comme rien de ce qui est planté et arrosé ne germe si Dieu n'y donne l'accroissement. Pourquoi l'un croit-il et l'autre ne croit-il pas, quoique tous deux aient entendu la même chose ou vu le même miracle ? La réponse est cachée dans la profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, dont les jugements sont impénétrables, et en qui il n'y a point d'injustice lorsqu'il a pitié de qui il veut et qu'il endurcit qui il veut[1499] : et parce que ce sont des secrets, ce ne sont pas pour cela des injustices.

11. Et après que les péchés sont remis, si l'Esprit-Saint n'habite pas dans la maison ainsi purifiée, l'esprit immonde n'y reviendra-t-il point avec sept autres démons ; et alors le dernier état de cet homme ne sera-t-il pas pire que le premier[1500] ? Pour que le Saint-Esprit habite en nous, ne souffle-t-il pas où il veut[1501] ? et la charité de Dieu, sans laquelle personne ne vit bien, se répand-elle dans nos cœurs par nous-mêmes, et non point par le Saint-Esprit qui nous est donné[1502] ? C'est la foi établie par l'Apôtre lorsqu'il a dit : « La circoncision n'est rien, ni l'incirconcision ; mais tout vient de la foi qui opère par l'amour[1503]. » C'est la foi des chrétiens, non pas celle des démons, car les démons croient et tremblent[1504]. Mais aiment-ils ? S'ils ne croyaient pas, ils ne diraient pas au Sauveur : « Vous êtes le Saint de Dieu, » ou bien : « Vous êtes le Fils de Dieu[1505]. » Mais s'ils aimaient ils ne diraient pas : « Qu'y a-t-il de commun entre vous et nous[1506] ? »

12. C'est donc la foi qui nous attire vers le Christ ; si elle n'était pas un don gratuit, il ne nous aurait pas dit lui-même : « Personne ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. » Plus bas il nous dit aussi : « Les paroles que je vous ai fait entendre sont esprit et vie. Mais il en est parmi vous quelques-uns qui ne croient pas. » L'Évangéliste ajoute : « Car Jésus dès le commencement savait qui devait croire en lui et qui devait le trahir[1507]. » Et de peur qu'on ne s'imaginât que ceux qui croient appartiennent à sa prescience de la même manière que ceux qui ne croient pas ; c'est-à-dire de peur qu'on ne pensât que Dieu connaît seulement à l'avance la bonne volonté des croyants sans leur donner la foi elle-même, l'Évangéliste ajoute aussitôt : « Et il disait : C'est pour cela que je vous ai dit : personne ne peut venir à moi s'il ne lui est donné par mon Père. » De là vient que, parmi les disciples qui l'entendirent parler de sa chair et de son sang, il y en eut qui se retirèrent scandalisés ; d'autres crurent et demeurèrent avec lui[1508]. Nul ne peut venir à lui sans une grâce du Père et par conséquent du Fils et du Saint-Esprit ; car les dons et les oeuvres de l'inséparable Trinité sont indivisibles, et le Fils en honorant ainsi son Père ne prouve pas qu'il y ait entre son Père et lui quelque différence, mais il nous fit voir un grand exemple d'humilité.

13. Que disent-ils ici, non pas contre nous, mais contre l'Évangile, les défenseurs ou plutôt les séducteurs du libre arbitre, séducteurs parce qu'ils lui inspirent de l'orgueil en lui inspirant de la présomption ; que disent-ils donc que l'Apôtre ne se soit objecté à lui-même comme s'il avait eu à répondre à des gens comme eux ? « Tu me dis : pourquoi se plaindre encore ? qui donc résiste à la volonté de Dieu ? » L'Apôtre se pose cette difficulté comme si elle lui eût été adressée par des contradicteurs qui n'auraient pas accepté ce qu'il avait dit précédemment : « Donc il a pitié de qui il veut, et il endurcit qui il veut. » Répondons-leur donc avec lui, car nous ne saurions mieux trouver que lui : « O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu[1509] ? »

14. Nous cherchons et nous trouvons comment on mérite l'endurcissement. La masse entière a été condamnée à cause du péché ; Dieu n'endurcit point en inspirant la malice mais en n'accordant pas la miséricorde ; car ceux à qui il ne l'accorde pas n'en sont pas dignes et ne la méritent point : ils ne méritent que de ne pas la recevoir. Mais nous cherchons, sans le trouver, comment on mérite la miséricorde parce qu'il n'y a rien par où on puisse l'obtenir : la grâce cesserait d'exister si, au lieu d'être un don gratuit, elle était une récompense.

15. Si nous disons que la foi précède et que par elle on mérite la grâce, quel mérite avait donc l'homme avant la foi, pour qu'il fût digne de la recevoir ? qu'a-t-il qu'il n'ait reçu ? Mais s'il l'a reçu, pourquoi s'en glorifie-t-il comme s'il le tenait de lui-même[1510] ? De même que l'homme n'aurait ni la sagesse, ni l'intelligence, ni le conseil, ni la force, ni la science, ni la piété, ni la crainte de Dieu, si, selon la parole du prophète[1511], il n'avait reçu l'esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science, de piété et de crainte de Dieu ; de même qu'il n'aurait ni la force, ni la charité, ni la continence, s'il n'avait reçu le divin Esprit dont l'Apôtre dit : « Vous n'avez pas reçu un Esprit de crainte, mais de force, d'amour et de modération[1512] ; » ainsi l'homme n'aurait pas la foi s'il n'avait reçu l'Esprit de foi dont le même Apôtre a dit : « Nous avons le même Esprit de foi selon ce qui est écrit : J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ; et nous, nous croyons., c'est pourquoi nous parlons[1513]. » Or il ne se donne pas en considération de propres mérites, mais par la miséricorde de celui qui a pitié de qui il veut ; l'Apôtre nous le montre clairement lorsqu'il dit de lui-même : « J'ai obtenu miséricorde pour que je fusse fidèle[1514]. »

6. Si nous disons que le mérite de la prière précède et nous aide à obtenir la grâce, nous disons par le fait qu'elle est un don de Dieu, puisqu'on le lui demande par la prière : dès lors l'homme ne saurait penser qu'il la tire de lui-même ; s'il l'avait en son pouvoir, il ne la demanderait pas. Cependant la prière se trouve aussi comptée parmi les dons de la grâce, ce qui nous empêche de croire que la grâce soit précédée en nous par les mérites de l'oraison : car alors elle ne serait plus un don gratuit, elle ne serait plus grâce, puisqu'elle serait le prix des bonnes œuvres. « Nous ne savons rien demander comme il faut, dit le docteur des nations ; mais l'Esprit lui-même prie pour nous avec des gémissements ineffables[1515]. » Que veut dire l'Apôtre, quand il dit que « l'Esprit demande, » sinon que l'Esprit nous fait demander ? Le témoignage le plus certain de dénuement, c'est de demander par des gémissements ; or, il n'est pas permis de croire que quelque chose manque à l'Esprit-Saint. Mais il est dit « qu'il demande » parce que c'est lui qui nous fait prier, et qui nous inspire l'oraison et le gémissement. C’est ainsi qu'il est dit dans l'Évangile : « Ce n'est pas vous qui parlez, c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous[1516]. » Car ceci ne se passe point en nous, sans que nous fassions rien. L'Écriture, pour mieux marquer ce secours de l'Esprit-Saint, dit donc que c'est lui qui fait ce qu'il nous fait faire.

17. L'Apôtre montre bien que ce n'est pas notre esprit qui demande avec des gémissements ineffables, mais l'Esprit-Saint qui vient en aide à notre infirmité. En effet il commence par dire : « l'Esprit nous aide dans notre faiblesse, » puis il ajoute . « Car nous ne savons rien demander comme il faut ; » et le reste. Il dit de cet Esprit plus clairement ailleurs : « Vous n'avez point reçu l'Esprit de servitude pour vous conduire encore dans la crainte, mais vous avez reçu l'Esprit d'adoption des « enfants par lequel nous crions : mon Père, « mon Père[1517]. » Il ne dit pas que l'Esprit lui. même crie vers Dieu en priant, mais que par lui « nous crions : mon Père, mon Père. » Il dit cependant dans un autre endroit : « Parce que vous êtes les enfants de Dieu, Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie : mon Père, mon Père[1518]. » Il ne dit pas ici : « En qui nous crions ; » il a mieux aimé dire que c'est l'Esprit qui crie lui-même, ce qui fait que nous crions. Il en est de même de ces passages : « l'Esprit lui-même demande par des gémissements ineffables ; » et encore : « c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous. »

18. De même donc que personne n'est sage, n'a l'entendement droit, n'excelle par le conseil et la force, n'est pieux avec science, ne sait avec piété, ne craint Dieu d'une crainte chaste, s'il n'a pas reçu l'Esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science, de piété et de crainte de Dieu ; de même que nul n'a une vertu véritable, une charité sincère, une continence religieuse, si ce n'est par l'Esprit de vertu, de charité, de continence ; ainsi sans l'Esprit de foi nul ne peut bien croire, et sans l'Esprit d'oraison nul ne peut utilement prier. Ce ne sont pas là autant d'esprits différents, mais toutes ces choses sont l'œuvre d'un seul et même esprit qui les distribue à chacun comme il veut[1519] ; parce que l'Esprit souffle où il veut[1520]. Cependant, il faut l'avouer, le secours qu'il prête n'est pas le même pour un cœur où il n'habite pas encore, ou pour un cœur où il habite. Car lorsqu'il n'habite pas encore, il aide pour qu'on soit fidèle ; lorsqu'il habite, il aide celui qui l'est déjà.

19. De quelle manière l'homme peut-il donc mériter la grâce, puisque aucun mérite ne saurait être en nous que l'œuvre de la grâce, et que, lorsque Dieu couronne nos mérites, il ne couronne que ses dons ? De même que, dès le commencement de notre foi, nous avons obtenu miséricorde, non point parce que nous étions fidèles, mais pour que nous le devinssions ; ainsi, à la fin, où l'on entrera dans la vie éternelle, il nous couronnera, comme il est écrit, « dans sa compassion et sa miséricorde[1521]. » Ce n'est donc pas en vain qu'on chante à Dieu : « Sa miséricorde me préviendra[1522] ; sa miséricorde me suivra[1523]. » Aussi la vie éternelle est elle-même une grâce. On la possédera sans fin à la fin de la vie, car elle est la récompense des mérites antérieurs ; mais, comme par nous-mêmes nous aurions été impuissants à les accomplir et qu'il a fallu pour cela le secours de la grâce de Dieu, cette vie éternelle est accordée gratuitement : cela ne veut pas dire qu'elle ne soit pas le prix des mérites, mais parce ces mérites mêmes sont des dons de Dieu. C'est l'apôtre Paul, le grand défenseur de la grâce, qui appelle la vie éternelle une grâce. « La mort, dit-il, est la solde du péché ; mais la vie éternelle est une grâce de Dieu dans Notre-Seigneur Jésus-Christ[1524]. »

20. Voyez, je vous prie, tout ce qu'il y a d'intention profonde dans cette brièveté d'expressions ; en considérant bien ce peu de mots, la question elle-même perd de son obscurité. Après que l'Apôtre a dit : « La mort est la solde du péché, » qui ne penserait qu'il peut ajouter avec une très juste conséquence : La vie éternelle est la solde de la justice. Et c'est vrai, puisque, de même que la mort est la peine du péché, de même la vie éternelle est 1a récompense de la justice. Si l'Apôtre ne voulait pas se servir du mot de justice, il se serait servi du mot de foi ; car le juste vit de la foi[1525]. C'est pourquoi la vie éternelle est appelée récompense en beaucoup d'endroits des saintes Écritures ; nulle part la justice ou la foi n'est appelée récompense, parce qu'on est récompensé de sa justice ou de sa foi. Mais ce que le salaire est à l'ouvrier la solde l'est au soldat.

21. Le bienheureux Apôtre craignait l'orgueil qui tente de se glisser dans le cœur des plus grands saints, et il nous dit que, pour y échapper, un ange de Satan lui avait été donné qui le souffletait[1526] ; l'Apôtre donc, s'armant de vigilance contre cette peste de l'orgueil, dit que « la mort est la solde du péché. » C'est bien la solde parce qu'elle est due, parce qu'elle est proportionnée, parce qu'elle est justement payée. Ensuite, de peur que l'homme juste ne s'élevât en croyant que le bien vient de lui de la même manière que le mal est son œuvre, saint Paul ne dit point, par opposition : La vie éternelle est la solde de la justice, mais : « la vie éternelle est une grâce de Dieu. » Et, pour qu'on ne cherche pas une autre voie que celle du Médiateur, il ajoute : « En Jésus-Christ Notre-Seigneur. » C'est comme s'il disait : Pourquoi, lorsque tu entends que la mort est la solde du péché, te prépares-tu à t’élever, ô justice humaine qui n'es que de l'orgueil sous le nom de justice ? Pourquoi te prépares-tu à t'élever et à demander comme une solde qui te serait due, la vie éternelle en opposition avec la mort ? C'est à la véritable justice qu'est due la vie éternelle ; et si la justice est véritable, ce n'est pas de toi qu'elle vient ; le Père des lumières la fait descendre d'en haut[1527]. Pour la posséder, si toutefois tu la possèdes, il faut que tu l'aies reçue ; qu'as-tu en effet que tu n'aies reçu[1528]. C'est pourquoi, ô homme, si tu dois obtenir la vie éternelle, ce sera, il est vrai, la récompense de la justice, mais ce sera pour toi une grâce, car c'est aussi une grâce pour toi que la justice elle-même. Si la justice venait de toi, ce serait alors que la vie éternelle te serait donnée comme une pure récompense. Mais maintenant nous recevons tout de la plénitude divine, non seulement la grâce par laquelle nous portons pieusement jusqu'à la fin tout le poids des travaux de cette vie, mais encore une autre grâce pour cette grâce, une grâce[1529] qui nous fera vivre plus tard dans les douceurs d'un repos éternel. Rien de meilleur pour notre salut que la foi à cette doctrine, parce qu'il n'y a rien que l'intelligence comprenne avec plus de vérité, et nous devons écouter le Prophète lorsqu'il nous dit : « Si vous ne croyez pas vous ne comprendrez pas[1530]. »

22. « Mais, ajoute notre adversaire, les hommes qui ne veulent pas vivre dans la justice et dans la foi diront pour leurs excuses : « Quel est notre tort en vivant mal, puisque nous n'avons pas reçu la grâce pour bien vivre ? » Ceux qui vivent mal ne peuvent pas véritablement dire qu'ils ne font rien de mal, car ne rien faire de mal c'est bien vivre ; mais si leur vie est mauvaise, c'est que leur fonds est mauvais, soit par suite du péché originel, soit à cause du mal qu'ils ont volontairement commis eux-mêmes. S'ils sont au rang des vases de colère formés pour la perdition où ils tombent justement, qu'ils se l'imputent à eux-mêmes ils appartiennent à cette masse que Dieu a justement condamnée, à cause du péché d'un seul dans lequel tous ont péché. Mais s'ils font partie des vases de miséricorde qui sont tirés de la même masse et que Dieu n'a point voulu frapper du supplice qui leur était dû, qu'ils ne s'enorgueillissent point, qu'ils glorifient plutôt Dieu lui-même qui leur a fait une miséricorde à laquelle ils n'avaient aucun droit ; et « s'ils ont d'autres pensées Dieu les éclaircira[1531]. »

23. Quelle pourra donc être leur excuse ? Ce qu'ils peuvent dire, l'Apôtre se l'était brièvement objecté à lui-même, et d'avance il les avait fait parler : « Pourquoi se plaindre encore ? Qui donc résiste à la volonté de Dieu ? » C'est comme s'ils avaient dit : Pourquoi nous reproche-t-on- d'offenser Dieu par une mauvaise vie, puisque nul ne peut résister à la volonté de celui qui nous a endurcis en nous refusant sa miséricorde ? Si donc par cette excuse ils n'ont pas honte de contredire, non pas nous mais l'Apôtre, pourquoi ferions-nous difficulté dé leur répéter de temps en temps ces paroles de l'Apôtre lui-même : « O homme, qui es-tu pour répondre à Dieu ? Le vase d'argile dit-il au potier qui l'a formé : Pourquoi m'avez-vous fait ainsi ? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de tirer d'une même masse » justement condamnée un « vase d'honneur » à cause de sa miséricorde, « un vase d'ignominie » à cause de sa justice, « pour faire éclater les richesses de sa gloire « sur les vases de miséricorde » en leur montrant la grandeur du bienfait qui leur est accordé, car le supplice réservé aux vases de colère était dû à tous également ? Qu'il suffise au chrétien qui vit de la foi, qui ne voit encore rien que d'une manière imparfaite et qui sait peu[1532], qu'il lui suffise de savoir ou de croire que Dieu ne délivre personne que par une miséricorde gratuite en Notre-Seigneur Jésus-Christ, et qu'il ne condamne personne que par une exacte et véritable justice par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur. Pourquoi délivre-t-il celui-ci plutôt que celui là ? Qu'on en trouve la raison si on peut pénétrer dans la grande profondeur des jugements divins : mais, toutefois, qu'on prenne garde au précipice. Car y a-t-il de l'injustice en Dieu ? Loin de nous cette pensée ! Mais ses jugements sont impénétrables, et ses voies incompréhensibles.

24. C'est seulement de ceux gui ne sont plus enfants qu'on peut dire avec vérité : Ceux-ci n'ont pas- voulu comprendre pour bien faire[1533] ; ceux-là, ce qui est pis, ont compris et n'ont point obéi. Il est écrit : « Le mauvais serviteur ne sera point corrigé par des paroles ; s'il comprend il n'obéira pas[1534]. » Pourquoi n'obéira-t-il pas sinon par sa très mauvaise volonté ? L'équité divine lui réserve une condamnation plus grande, car on redemande plus à qui on a plus donné[1535]. C'est de. ceux-là que l'Écriture dit qu'ils sont inexcusables : ils connaissent la vérité et ils persévèrent dans le mal. « Car la colère de Dieu s'est révélée du haut du ciel contre l'impiété et l'iniquité de tous les hommes qui retiennent la vérité dans l'injustice, parce qu'ils ont connu ce qu'on peut connaître de Dieu. Dieu le leur a manifesté. Car les perfections invisibles de Dieu, son éternelle puissance et sa divinité sont devenues visibles dans ses ouvrages depuis la création du monde, en sorte qu'ils sont inexcusables. »

25. Si l'Apôtre déclare inexcusables ceux qui, ayant pu reconnaître dans les ouvrages de Dieu ses perfections invisibles, n'ont cependant pas obéi à la vérité, mais sont restés injustes et impies ; parce qu'ils ont connu Dieu, « mais ne l'ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâces[1536] ; » combien plus sont inexcusables ceux qui, instruits par la loi de Dieu, se font conducteurs des aveugles et se mêlent d'enseigner aux autres au lieu d'apprendre eux-mêmes, ceux qui prêchent qu'il ne faut pas voler et qui volent, et tombent dans les autres désordres que leur reproche saint Paul quand il dit : « C'est pourquoi, ô homme qui que tu sois, qui condamnes les autres, tu es inexcusable ; en les condamnant tu te condamnes toi-même, car tu fais les mêmes choses que tu condamnes[1537]. »

26. Le Seigneur lui-même dit aussi dans l'Évangile : « Si je n'étais pas venu et que je ne leur eusse point parlé, ils n'auraient pas de péché ; mais maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché[1538]. » Ils n'étaient pas sans péché, car ils en étaient chargés et des plus graves ; mais le Seigneur veut dire que, s'il n'était pas venu, ils n'auraient pas été coupables de n'avoir pas cru en lui après l'avoir entendu. Ils n'ont pas l'excuse de pouvoir dire nous n'avons pas entendu, c'est pourquoi nous n'avons pas cru. Tel est en effet l'orgueil de. l'homme si confiant dans les forces de son libre arbitre, qu'il se croit excusé lorsqu'il croit pécher par ignorance plus que par sa propre volonté.

27. Dans ce sens, l'Écriture divine appelle inexcusables ceux qui sont convaincus de pécher avec connaissance. Toutefois la justice de Dieu n'épargne pas non plus ceux qui n'ont pas entendu sa parole : « Quiconque, dit l'Apôtre, aura péché sans la loi périra sans la loi[1539]. » Ceux-ci pensent trouver des excuses, mais Dieu ne les admet pas ; il sait qu'il a fait l'homme droit, qu'il lui a donné le précepte de l'obéissance, et que le péché qui passe à la postérité d'Adam n'est que l'effet d'un mauvais usage du libre arbitre. Il ne faut pas dire qu'on soit damné. sans avoir péché ; car le péché d'Adam a passé dans tous les hommes ; ils en sont coupables avant de commettre des fautes qui leur soient propres[1540]. Tout pécheur est donc sans excuse, qu'il soit coupable du péché originel ou d'autres fautes ajoutées par sa propre volonté ; qu'il sache ou qu'il ignore, qu'il juge ou ne juge pas : l'ignorance de ceux qui ne veulent pas entendre est sans aucun doute elle-même un péché ; l'ignorance de ceux qui n'ont pas pu savoir est la peine du péché. Dans les uns et les autres ce n'est pas l'excuse qui est juste, c'est la condamnation.

28. Les divines Écritures déclarent inexcusables ceux qui ne pèchent pas par ignorance, mais avec connaissance, afin que, d'après le jugement de leur orgueil par lequel ils mettent tant de confiance dans les forces de leur propre volonté, ils se reconnaissent inexcusables à leurs propres yeux. Ils n'ont pas l'excuse de l'ignorance, et n'ont pas encore cette justice pour laquelle, selon eux, suffisait la puissance du libre arbitre. Mais celui à qui le Seigneur a accordé la grâce de savoir et d'obéir, a dit : « La loi donne la connaissance du péché[1541]. Je ne connais le péché que par la loi ; car je n'aurais pas connu la convoitise, si la loi n'avait dit . Tu ne convoiteras point[1542]. » Il n'a pas en vue l'homme ignorant de la loi qui prescrit, mais l'homme indigne de la grâce libératrice, lorsqu'il dit : « Je trouve du plaisir dans la loi de Dieu, selon l'homme intérieur[1543]. » Cette connaissance de la loi et ce plaisir qu'il y trouve ne l'empêchent pas de s'écrier : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort ? C'est la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur[1544]. » Il n'y a donc que le Sauveur qui puisse nous guérir des plaies que nous a faites le meurtrier du genre humain. Il n'y a que la grâce du Rédempteur qui puisse délivrer des liens de l'esclavage ceux qui ont été vendus au péché.

29. Par conséquent, tous ces coupables qui cherchent à s'excuser dans leur corruption et leur iniquité subissent une très juste punition, puisque ceux qui sont délivrés ne le sont que par grâce. Si l'excuse était juste ; ce n'est point par grâce, c'est par justice qu'on serait délivré. Du moment que c'est par grâce seule, rien de juste n'a été trouvé dans l'objet de cette miséricorde, ni la volonté, ni les œuvres, ni même l'excuse : si celle-ci était fondée, la délivrance serait due au mérite et non à la grâce. Nous savons que la grâce du Christ délivre même quelques-uns de ceux qui disent : « Pourquoi se plaindre encore ? qui donc résiste à la volonté de Dieu ? » Si l'excuse était juste, c'est en considération de cette justice qu'ils seraient délivrés au lieu de l'être par une grâce gratuite ; et s'ils le sont par grâce, l'excuse n'est pas juste, car la grâce libératrice n'est véritablement grâce que quand elle n'est pas due selon la justice. Ainsi, ceux qui disent : « Pour »quoi se plaindre encore ? qui donc résiste à « la volonté de Dieu ? » sont dans la situation de l'homme insensé dont parle Salomon : « La folie de l'homme renverse ses voies, et dans son cœur il accuse Dieu[1545]. »

30. Dieu forme, il est vrai, des vases de colère pour la perdition afin de montrer sa colère, de laisser voir sa puissance qui fait un bon usage des méchants, et afin de laisser éclater les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde formés pour un honneur qui n'est pas dû à la masse condamnée, mais qui est accordé par une libéralité de sa grâce ; toutefois, dans ces mêmes vases de colère formés pour une ignominie méritée, c'est-à-dire dans ces hommes qui ont été créés parce que leur nature est un bien, mais que le péché a voués au supplice, Dieu condamne le mal que la vérité réprouve à bon droit, et ne le fait pas. De même que la nature humaine, assurément très digne de louange, est l'œuvre de la volonté de Dieu, ainsi le péché, assurément très digne de condamnation, est l'œuvre de la volonté de l'homme. Cette volonté de l'homme a fait passer le vice héréditaire aux descendants renfermés dans le père du genre humain quand il a péché ; ou bien elle a gagné aussi d'autres vices, lorsque chacun a mal vécu dans la vie qui lui était propre. Mais qu'il s'agisse du péché originel ou des péchés que chacun amasse soit par ignorance, soit par refus de s'instruire, soit avec une pleine connaissance de la loi (ce qui ajoute beaucoup à la faute), nul n'est délivré et justifié que par la grâce de Dieu au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Cette grâce ne nous délivre pas seulement parce que les péchés nous sont remis, mais parce que c'est elle qui auparavant nous inspire la foi et la crainte de Dieu, et nous fait prier avec amour et utilité pour notre âme, jusqu'à ce que « nous soyons guéris de toutes nos langueurs, jusqu'à ce que notre vie soit rachetée de la corruption et que nous soyons couronnés dans la compassion et la miséricorde[1546]. »

31. Nos adversaires craindraient d'accuser Dieu de faire acception de personnes si, dans une seule et même cause, on disait que sur les uns descend la miséricorde, et que sur les autres demeure la colère d'en haut ; mais toute la force de leurs raisonnements tombe devant les enfants. Je ne parle pas de la condamnation qui atteint ceux-ci, tout nouveaux-nés qu'ils soient, et qui a fait dire à l'Apôtre que « par le péché d'un seul tous les hommes sont tombés dans la condamnation, » d'où l'on n'est délivré que par celui dont le même Apôtre a dit : « Par la justice d'un seul tous les hommes reçoivent la justification qui donne la vie[1547] ; » je ne dirai donc rien de cette peine commune à tous, et me bornerai à une vérité sur laquelle nos adversaires demeurent d'accord avec nous, car ils sont contraints de céder à l'autorité évangélique ou plutôt à la foi unanime de tous les peuples chrétiens ; et cette foi proclame « qu'aucun enfant, s'il n'est régénéré par l'eau et l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume des cieux[1548]. » Qu'ils veuillent bien m'expliquer pourquoi, parmi ces enfants, les uns sortent de ce monde baptisés, pourquoi les autres, livrés à des mains infidèles, ou même appartenant à des parents chrétiens, exhalent leur dernier souffle avant d'avoir été présentés au baptême ? Diront-ils que ceci est une affaire de destinée et de hasard ? Je ne pense pas qu'ils en arrivent à une telle démence, tant qu'ils voudront conserver tant soit peu le nom de chrétiens.

32. Pourquoi donc pas un enfant n'entrera-t-il dans le royaume des cieux, s'il n'a pas reçu le baptême ? S'est-il choisi lui-même les parents infidèles ou négligents de qui il devait naître ?

Que dirai-je des innombrables morts inopinées et subites par lesquelles disparaissent souvent des enfants, même des enfants de parents religieux, qui se trouvent ainsi enlevés à la grâce du baptême ; tandis que, au contraire, des enfants nés de parents sacrilèges et ennemis du Christ, venant à tomber entre des mains chrétiennes, ne quittent pas ce monde sans avoir reçu le sacrement de la régénération ? Que peuvent répondre ici ces gens qui veulent que des mérites humains précèdent la grâce, de peur de laisser croire que Dieu fasse acception de personnes ? Quelles sont ici les bonnes œuvres antérieures ? En trouverez-vous dans les enfants ? mais il n'en est aucune qui leur soit propre, et les uns et les autres appartiennent à la masse condamnée. Regarderez-vous du côté des parents ? mais ceux dont les enfants sont morts subitement sans le baptême du Christ se recommandaient par de bonnes œuvres, et ceux dont les enfants ont obtenu la grâce baptismale par le soin de personnes chrétiennes, ne faisaient que le mal ? Voilà donc la providence de Dieu, elle qui sait le nombre des cheveux de notre tête, et sans la volonté de laquelle un passereau ne tombe pas sur la terre[1549], elle que nul destin ne force, que nul accident fortuit n'arrête et que nulle iniquité ne corrompt ; voilà la Providence qui ne dispose pas les choses pour que tous les enfants de ceux qui sont à lui, obtiennent par la régénération le céleste héritage, et qui parfois l'accorde à des enfants appartenant à des impies ! Tel enfant, né d'une pieuse union, la joie des siens en arrivant au monde, est étouffé par une mère ou une nourrice endormie, et devient étranger à la foi de sa famille ; tel autre, né du vice, exposé par la peur cruelle de sa mère, est recueilli et baptisé par la piété compatissante et la sollicitude chrétienne de personnes étrangères, et devient associé et participant au royaume éternel. Lorsqu'on aura réfléchi et médité sur ces choses, osera-t-on encore nous dire que Dieu, dans sa grâce, fait acception de personnes ou qu'il récompense des mérites antérieurs ?

33. Nos adversaires pourront bien s'épuiser en efforts pour découvrir des œuvres bonnes ou mauvaises dans les créatures en âge de raison : mais que diront-ils de ces enfants ? Qu'a fait l'un, pour mériter d'être étouffé durant la nuit ; l'autre, pour mériter les soins pieux auxquels il doit la grâce du baptême ? Il leur faudra bien de l'orgueil et de l'aveuglement s'ils ne finissent pas par s'écrier avec nous : « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ? Combien ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles !. » Que leur folle opiniâtreté ne s'en prenne donc plus à la miséricorde gratuite de Dieu : qu'ils permettent au Fils de l'Homme de chercher et de sauver ceux qui étaient perdus quelque soit leur âge[1550] ; qu'ils cessent de vouloir pénétrer dans les impénétrables jugements de Dieu, et de demander pourquoi, dans une même cause, la miséricorde descend sur l'un et la colère demeure sur l'autre.

34. Qui sont-ils pour répondre à Dieu ? Quand Rébecca portait dans son sein les jumeaux qu'elle avait eus d'Isaac notre père, et que ceux-ci n'étant pas encore nés, n'avaient fait ni bien ni mal ; n'est-ce pas Dieu qui, pour maintenir son décret d'élection, élection de grâce et non de justice, élection qui ne trouve lias les élus, mais les fait tels, dit à leur mère, non à cause de leurs œuvres, mais à cause de la volonté de celui qui appelle : « L'aîné sera assujetti au plus jeune[1551] ? » Le bienheureux Apôtre, en confirmation de cette vérité, cite le témoignage du Prophète qui a dit bien longtemps après : « J'ai aimé Jacob, mais j'ai eu en haine Esaü[1552] ; » afin de nous faire comprendre ce qui a été découvert dans la suite par le prophète, savoir ce qui était dans la prédestination de Dieu par la grâce avant la naissance de ces deux jumeaux. En effet, qu'est-ce que Dieu aimait en Jacob avant qu'il eût fait quelque chose de bon, si ce n'est le don gratuit de sa miséricorde ? et haïssait-il autre chose que le péché originel dans Esaü qui, n'étant pas né, n'avait fait aucun mal ? Il ne pouvait pas aimer dans l'un les œuvres de justice, qu'il n'avait pas faites encore, ni dans l'autre, haïr la nature humaine que lui-même avait créée bonne.

35.1orsque nous pressons ainsi nos contradicteurs, il faut voir dans quels abîmes ils se précipitent pour échapper aux filets de la vérité. « Dieu, disent-ils, haïssait l'un et aimait l'autre avant qu'ils fussent nés, parce qu'il prévoyait leurs oeuvres futures. » Qui n'admirerait que l'Apôtre n'ait pas trouvé une aussi ingénieuse explication ? Il ne l'a pas vue quand il s'est proposé lui-même l'objection à laquelle on veut ici répondre ; il ne s'est pas douté de quelque chose de si court, de si clair, de si vrai et de si décisif, selon nos adversaires. Il venait de se proposer une chose étonnante pourquoi, sur deux enfants qui n'étaient pas encore nés et ne pouvaient faire ni bien ni mal, Dieu avait aimé l'un et haï l'autre ? Exprimant alors la surprise que peut faire naître une telle question : « Que dirons-nous, demande-t-il ? Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Loin de là. » C'est bien ici qu'il aurait dû dire, comme nos adversaires : « Dieu prévoyait les œuvres futures en assujettissant l'aîné au plus jeune. » Il ne s'en est pas avisé ; mais pour que nul n'osât se glorifier de ses propres œuvres, il veut que ce qu'il a dit serve à relever la grâce et la gloire de Dieu. Après qu'il a dit : « loin de nous la pensée qu'il y ait de l'injustice en Dieu ! » nous lui demandons en quelque sorte comment il nous montre que l'assujettissement de l'aîné au plus jeune ne vient pas des œuvres mais de la vocation, et il répond : « C'est que le Seigneur a dit à Moïse : « J'aurai pitié de qui il me plaira d'avoir pitié, et je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde. Cela ne dépend donc ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la seule miséricorde de Dieu[1553]. » Où sont maintenant les mérites ? où sont les œuvres passées ou futures que les forces du libre arbitre ont dû ou doivent accomplir ? L'Apôtre pouvait-il s'expliquer plus clairement sur la gratuité de la grâce, c'est-à-dire sur la véritable grâce ? Dieu ne change-t-il pas en folie la sagesse des hérétiques ?

36. Quel était le dessein de l'Apôtre en citant l'exemple des deux jumeaux ? que s'efforçait-il de persuader ? que désirait-il graver dans l'esprit ? Ce que la démence combat, ce que l'orgueil ne comprend point, ce que refusent de connaître ceux qui, ignorant la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, ne se sont point soumis à la justice de Dieu[1554]. Il ne pensait en effet qu'à la grâce elle-même, et c'est pour cela qu'il mettait si haut les enfants de la promesse. Car ce que Dieu promet, Dieu seul le fait. Que l'homme promette et que Dieu fasse, il y a là quelque raison et quelque vérité ; mais que l'homme se vante de faire ce que Dieu aura promis, c'est ce qu'un orgueil impie peut seul imaginer.

37. Isaac, fils d'Abraham, est donc le premier que saint Paul nous montre comme ayant figuré les fils de la promesse. Car l'ouvrage de Dieu apparaît clairement dans cet enfant. Il n'arrive pas au monde selon l'ordre accoutumé de la nature, mais il est engendré par la stérilité et la vieillesse ; pour nous apprendre que les enfants de Dieu promis pour l'avenir, devraient leur naissance non point à l'homme mais à Dieu. « C'est d'Isaac, dit l'Apôtre, que sortira la race qui doit porter ton nom, c'est-à-dire : ce ne sont pas les enfants selon la chair qui sont enfants de Dieu ; mais ce sont les enfants de la promesse qui sont comptés dans la postérité. Car voici les termes de la promesse : Je viendrai en ce même temps, et Sara aura un fils. Et cela ne se voit pas seulement dans Sara, ajoute l'Apôtre, mais aussi dans Rébecca qui eut deux enfants à la fois d'Isaac notre père[1555]. » Pourquoi dire que les deux enfants de Rébecca naquirent ensemble ? N'est-ce pas pour nous faire entendre que Jacob ne pouvait se glorifier ni de ses propres mérites ni des mérites de ses autres parents, ni même des mérites qu'aurait pu acquérir son père en se sanctifiant davantage, et qu'il n'avait pas le droit de dire que Dieu l'avait aimé parce que son père était alors d'une plus pieuse vie ? Les deux enfants furent formés en même temps dans le sein maternel ; les mérites du père et de la mère se trouvaient donc les mêmes pour Jacob que pour Esaü, et quels qu'aient pu être les volontés et les sentiments de la mère pendant qu'elle les portait, jusqu'au moment où elle les mit au monde, ces volontés et ces sentiments étaient les mêmes pour l'un que pour l'autre.

38. Remarquons donc l'intention de l'Apôtre ; il veut montrer ce que c'est que la grâce, et ne veut pas que celui dont il est dit : « J'ai aimé Jacob, » se glorifie autrement que dans le Seigneur. Les deux enfants ayant eu un même père, une même mère, ayant été conçus au même moment, Dieu aime l'un et hait l'autre avant qu'ils aient pu rien faire de bien ou de mal ; Jacob doit donc comprendre que c'est par pure grâce qu'il a été tiré de la masse d'iniquité originelle où son frère, dont l'état était auparavant le sien, a mérité d'être condamné par la justice. « Avant qu'ils fussent nés[1556], et qu'ils eussent fait ni bien ni mal, afin que le décret de Dieu demeurât ferme selon son élection ; et non à cause de leurs œuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il fut dit : l'aîné sera assujetti au plus jeune. »

39. Le même Apôtre fait voir très clairement dans un autre endroit que nulle œuvre méritoire ne précède l'élection de la grâce. « De même donc, dit-il, en ce temps aussi un reste a été sauvé selon l'élection de grâce. Si c'est par la grâce, ce n'est donc point par les œuvres ; autrement la grâce ne serait plus grâce[1557]. » Saint Paul cite à l'appui de cette grâce ce passage du Prophète : « J’ai aimé Jacob, j'ai haï Esaü ; » et il ajoute : « Que dirons-nous ? est-ce qu'il y a de l’injustice en Dieu ? Loin de nous cette pensée ! » Pourquoi écarte-t-il cette pensée ? Est-ce à cause des œuvres des deux enfants que Dieu aurait connues d'avance ? Loin de nous une telle explication ! Car Dieu a dit à Moïse : « J'aurai pitié de qui il me plaira d'avoir pitié, et je ferai miséricorde à qui il me plaira de faire miséricorde. Cela ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de la seule miséricorde de Dieu[1558]. » Et pour que les vases d'honneur apprennent des vases d'ignominie quelle miséricorde Dieu leur a faite en les tirant de la masse condamnée, l'Apôtre cite ces paroles du Seigneur à Pharaon : « Je t'ai suscité pour faire éclater en toi ma puissance et pour que mon nom soit glorifié par toute la terre[1559]. » Et, tirant une double conclusion : « Il est donc vrai, dit-il, qu'il fait miséricorde à qui il veut, et qu'il endurcit « qui il veut : ainsi fait celui en qui il n'y a pas d'injustice. Il fait miséricorde par un don gratuit ; il endurcit par une punition méritée.

40. Que l'infidèle dans son orgueil ou le coupable qui veut s'accuser dise encore : « Pourquoi se plaindre ? qui donc résiste à la volonté de Dieu ? » et il entendra cette réponse qui lui convient : « Qui es-tu, ô homme ! pour contester à Dieu[1560] » et le reste que je crois avoir suffisamment établi. Qu'il entende ces paroles et ne les méprise pas. S'il les méprise, qu'il voie dans ce mépris même une preuve de son endurcissement ; s'il ne les méprise pas, qu'il se croie assisté de Dieu pour ne pas les mépriser : mais l'endurcissement est une punition méritée, et le secours une grâce.

41. Nous avons déjà montré par quel aveuglement on veut que Dieu ait aimé Jacob et haï Esaü parce qu'il savait d'avance les œuvres futures des deux enfants du patriarche Isaac qui arrivèrent à la vieillesse. Dira-t-on aussi, d'enfants qui meurent, que si Dieu accorde à l'un le bienfait du baptême, et ne l'accorde pas à l'autre, c'est qu'il prévoyait leurs œuvres futures ? Qu'est-ce que c'est que des œuvres futures qui ne doivent pas être ?

42. « Mais, dit-on, en ce qui touche les enfants que Dieu enlève de ce monde, il prévoit quelle eût été la conduite de chacun d'eux s'ils eussent vécu ; il fait mourir sans baptême celui dont il sait que la vie eût été mauvaise, punissant en lui, non pas ce qu'il a fait mais ce qu'il devait faire de mal. » Si donc Dieu punit même le mal qui n'a pas été commis, nos adversaires reconnaîtront d'abord combien ils ont tort de promettre que les enfants morts sans baptême ne tomberont pas dans la damnation, puisqu'ils ne sont pas baptisés en vue du mal qu'ils auraient fait s'ils eussent vécu : ils seront damnés sans aucun doute en vue de cette vie mauvaise, si Dieu punit même le mal qu'on eût commis si on eût vécu. Ensuite, si Dieu accorde la grâce du baptême à ceux dont il sait d'avance la bonne vie, pourquoi ne les laisse-t-il pas dans une vie qu'ils auraient ornées de bonnes œuvres ? et pourquoi, parmi ceux qui reçoivent le baptême, y en a-t-il qui finissent par vivre fort mal et qui parfois vont jusqu'à l'apostasie ? Si les péchés qui ne sont pas encore commis sont punis avec justice, pourquoi Dieu, sachant d'avance que nos premiers parents pécheraient, ne les a-t-il pas chassés du paradis, afin qu'ils ne profanassent point la sainteté de ce lieu ? Que sert à l'homme d'être enlevé de bonne heure de ce monde, « de peur que 1e mal ne change son cœur et que la fausseté ne trompe son âme[1561], » si Dieu punit ce qu'il doit faire quoiqu'il ne l'ait pas fait ?, Enfin pourquoi Dieu n'accorde-t-il pas plutôt la, grâce de la régénération baptismale à l'enfant qui va mourir et qui, s'il eût vécu, eût fait le mal, afin que les péchés qu'il devait commettre lui soient remis par le baptême ? Qui oserait soutenir que Dieu ne puisse pas effacer par le baptême ce qu'on prétend qu'il peut punir dans ceux qui ne le reçoivent pas ?

43. Mais en disputant contre ceux qui, battus de tous côtés, s'efforcent de nous persuader que Dieu est le vengeur des péchés qui ne sont point encore commis, nous craignons qu'on ne nous accuse d'inventer contre eux des extravagances : on ne voudra pas les croire d'un esprit assez grossier pour avoir des opinions pareilles, ou pour essayer de les persuader à d'autres. Je dois déclarer pourtant que si je ne leur avais pas entendu dire ces choses, je n'aurais pas pris la peine de les réfuter. Car ils sont vivement pressés par l'autorité des Livres divins et par l'ancienne et ferme coutume de l'Église dans le baptême des enfants. En effet, lorsque les enfants sont exorcisés et que ceux qui les présentent répondent en leur nom qu'ils renoncent au démon, on voit bien que le baptême les délivre de la puissance du mal. Mais nos contradicteurs ne trouvant pas d'issue pour se sauver, se précipitent dans la folie plutôt que de changer de sentiment.

44. Ils se croient très habiles lorsqu'ils nous disent encore : « Comment un péché effacé dans les parents par la grâce du baptême peut-il passer dans leurs enfants ? » Comme si la génération charnelle pouvait ne pas avoir ce que la régénération spirituelle est seule capable d'effacer ! ou comme si le baptême guérissait immédiatement la maladie de la concupiscence de même qu'il enlève la tache du péché ! Ce n'est pas en naissant, c'est en renaissant par la grâce qu'on est purifié de la souillure originelle. C'est donc à cause de cette concupiscence que, même en recevant le jour de ceux qui ont été régénérés, on demeure dans les liens du péché, si on n'est pas régénéré soi-même. Quelque difficulté qu'il y ait dans cette question, les ouvriers du champ du Christ ne laissent pas de baptiser les enfants des fidèles et des infidèles pour la rémission des péchés ; de même que les cultivateurs occupés de la greffe, entent ce qui vient de l'olivier franc comme ce qui vient de l'olivier sauvage, afin de convertir les oliviers sauvages en bons oliviers. Et si on demande au paysan pourquoi de l'olivier franc comme de l'olivier sauvage il ne sort également que des sauvageons, il n'en continue pas moins à greffer, quoiqu'il ne puisse pas répondre à cette question. Autrement s'il ne regarde comme de bons oliviers que les rejetons sortis de l'olive elle-même, il sera puni de son erreur par la stérilité amère de son champ tout entier.

45. Écrasés sous le poids de la vérité, nos adversaires se sont laissés aller à de pitoyables imaginations. La vérité les pressait de toutes parts, car le Seigneur est fidèle dans ses paroles, et ce n'est point par un mensonge que l'Église baptise les enfants pour la rémission du péché ; c'est la foi qui fait agir et ce qui est dit est fait. Quel chrétien ne trouverait donc ridicules les nouvelles raisons de nos adversaires ? Ils disent : « Il est bien vrai que les enfants, par la bouche de ceux qui les présentent, répondent qu'ils croient à la rémission des péchés ; mais ils ne croient pas que les péchés leur soient remis à eux-mêmes ; ils croient que dans l'Église ou dans le baptême ils sont remis à ceux qui en ont, nullement à ceux qui n'en ont pas. » Aussi nos contradicteurs ne veulent point « que si les enfants reçoivent le baptême pour la rémission des péchés, ce n'est pas que des péchés leur soient remis véritablement, puisque, selon eux, ces enfants n'en ont pas ; c'est qu'ils reçoivent, quoique sans péché, le baptême qui remet les péchés à tous les pécheurs. »

46. Peut-être sera-t-il répondu avec plus de loisir et plus à fond à ces continuels artifices, Toutefois nos adversaires, malgré toute leur habileté, ne trouvent rien à répondre à ces exorcismes et à la pratique de l'Église de souffler sur les enfants. Ceci ne serait qu'une cérémonie menteuse si le démon ne les tenait pas en sa puissance ; mais si les enfants sont au pouvoir du démon et qu'on ait raison de les exorciser et de souffler sur eux, par où le démon les retient-il sous son empire, si ce n'est par le péché, car il est lui-même le prince des péchés ? Si donc la honte empêche nos adversaires de soutenir que les pratiques de l'Église ne soient ici qu'un mensonge, qu'ils avouent que les enfants eux-mêmes sont au nombre de ceux que le Sauveur est venu chercher, parce qu'ils étaient perdus : ce qui ne peut être cherché, ni retrouvé que par la grâce, n'était perdu qu'à cause du péché. Mais rendons grâces à Dieu de ce qu'au moins nos adversaires, en soutenant qu'aucun péché n'est remis dans les enfants, reconnaissent que les enfants croient par le cœur et la bouche de ceux qui les présentent au baptême. De même qu'ils admettent que les enfants doivent être baptisés, à cause de ces paroles du Seigneur : « Celui qui ne sera pas régénéré par l'eau et l'Esprit-Saint (503) n'entrera pas dans le royaume des cieux[1562], » de même ils soumettent leurs pensées à ces paroles du divin Maître : « Celui qui ne croira a pas sera condamné[1563]. » Ils avouent ainsi que les enfants renaissent par le ministère de ceux qui les baptisent, et qu'ils croient par la bouche et le cœur de ceux qui répondent pour eux. Qu'ils osent donc dire que l'innocent sera condamné par la justice de Dieu, et c'est pourtant ce qui arriverait si le péché originel n'existait pas.

47. Si ce discours est trop étendu pour votre peu de loisir, pardonnez-le moi ; il a fallu que moi-même j'interrompisse des travaux dont le poids remplit mes jours pour vous écrire cette lettre et répondre aux témoignages de bienveillance que vous me donnez dans la vôtre. Dans le cas où vous viendriez à apprendre quelque autre chose dont nos adversaires se seraient armés contre la foi catholique, veuillez m'en faire part ; informez-moi aussi de tout ce que la fidélité de votre zèle pastoral vous inspire pour défendre la portion faible du troupeau du Seigneur contre leurs agressions. L'inquiétude où nous tiennent les hérétiques nous fait sortir de notre indolence et pousse notre esprit à une plus grande et plus profonde étude des Écritures, pour que nous puissions mieux défendre le bercail du Christ ; c'est ainsi que, par la grâce abondante du Sauveur, Dieu change en secours, pour son Église, les entreprises de ses ennemis, car nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu[1564]. » Vivez toujours en Dieu et souvenez-vous de nous, mon très cher frère.

LETTRE CXCV. (Année 418.)

Ces lignes sont un grand hommage de saint Jérôme à saint Augustin ; on sent que nul vestige des dissidences du passé ne demeure dans 1'âme du solitaire de Bethléem ; il ne voit plus que les grands services rendus à la cause de la vérité par l'évêque d'Hippone, et surtout des victorieux combats d'Augustin dans la question pélagienne.

JÉRÔME AU SEIGNEUR ET BIENHEUREUX PAPE AUGUSTIN.

En tout temps j'ai honoré, comme il convient, votre béatitude, et j'ai aimé le Dieu sauveur qui fait en vous sa demeure. Mais maintenant si c'est possible, j'ajoute quelque chose à ce qui déborde ; je ne puis plus passer une heure sans prononcer votre nom. Vous êtes demeuré ferme, avec l'ardeur de la foi, contre les vents déchaînés ; vous avez mieux aimé, autant qu'il a été en votre pouvoir, vous sauver seul de Sodome que de rester avec ceux qui périssaient. Votre sagesse sait ce que je dis. Courage ! votre nom est illustre dans l'univers. Les catholiques vous vénèrent et vous admirent comme le restaurateur de l'ancienne foi ; et ce qui est le signe de la plus grande gloire, vous êtes détesté par les hérétiques ; ils me poursuivent d'une égale haine, et, ne pouvant nous tuer par l'épée, ils nous tuent par leurs souhaits. Que la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ vous garde en pleine santé et vous fasse souvenir de moi, ô vénérable seigneur et bienheureux pape !

LETTRE CXCVI. (Année 418.)

Saint Augustin distingue dans le judaïsme ce qui est aboli et ce qui subsiste toujours ; il développe la doctrine de saint Paul sur la différence entre les juifs selon la chair et les juifs selon l'esprit ; il montre que, depuis le Nouveau Testament, le chrétien seul est le véritable israélite, et que l'israélite de race ne l'est que de nom parce qu'il a perdu le bénéfice des promesses divines.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR ASELLICUS, SON FRÈRE ET COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Le vénérable primat Donatien[1565] a bien voulu m'envoyer la lettre qu'il a reçue de votre sainteté sur le danger de tomber dans le judaïsme, et m'a vivement demandé d'y répondre. Ne voulant pas lui déplaire, je fais ce qu'il désire, autant que je le puis avec l'aide du Seigneur ; votre charité ne trouvera point mauvais, je l'espère, que je, n'aie pas refusé d'obéir à celui que nous vénérons tous les deux pour ses mérites.

2. L'Apôtre Paul nous apprend que les chrétiens, surtout ceux qui viennent des gentils, ne doivent pas judaïser : « Je dis à Pierre devant tout le monde : Si vous, qui êtes juif, vous vivez comme les gentils et non comme les juifs, pourquoi forcez-vous les gentils à judaïser ? » Et l'Apôtre ajoute : « Nous sommes, nous, juifs de naissance, et non des pécheurs issus des gentils. Cependant, sachant qu'on n'est pas justifié par les œuvres de la loi, mais par la foi en Jésus-Christ, nous croyons aussi nous-mêmes en Jésus-Christ pour être justifiés par la foi que nous avons en lui et non par les œuvres de la loi, parce

**********

manque un passage (paragraphes 2 à 6)

**********

pas, mais que c'est le péché qui habite en lui[1566], » il parle de la concupiscence de la chair, qui opère en nous ses mouvements, même quand nous ne leur obéissons pas, « quand le péché ne règne point dans notre corps mortel et que nous n'obéissons pas à ses désirs, et que nous n'abandonnons pas, nos membres au péché comme des armes d'iniquité[1567]. » En marchant avec persévérance dans cette justice non encore accomplie, nous parviendrons à sa consommation ; heureux état où il n'y a plus de concupiscence de péché à réprimer et à refréner, où il n'y a plus même de désir de péché. C'est ce que la loi dit dans ces paroles : « Tu ne convoiteras pas : » elle n'a pas entendu que nous puissions ici-bas parvenir à cette perfection ; elle a marqué le but vers lequel nous devons tendre. Ceci ne se fait point par la loi qui le commande, mais par à foi qui l'obtient ; non point par la lettre qui prescrit, mais par l'Esprit qui donne ; non point par les mérites des oeuvres de l'homme, mais par la grâce du Sauveur. C'est pourquoi l'avantage de la loi est de convaincre l'homme de sa faiblesse, et de l'obliger à implorer le remède de la grâce qui est dans le Christ. « Quiconque aura invoqué le nom du Seigneur sera sauvé[1568]. Comment invoqueront-ils Celui en qui ils ne croient pas ? Comment croiront-ils en Celui dont ils n'ont pas entendu parler[1569] ? » C'est pourquoi l'Apôtre conclut un peu après : « La foi vient donc par ce qu'on a entendu ; et l’on entend par la prédication de la parole du Christ[1570]. »

7. Puisqu'il en est ainsi, ceux qui se réjouissent charnellement d'être israélites et se glorifient dans la loi en dehors de la grâce du Christ, sont ceux dont l'Apôtre a dit que « ne connaissant pas la justice de Dieu et voulant établir la leur propre, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu[1571]. » La justice de Dieu dont parle ici l'Apôtre, c'est celle qui vient de Dieu à l'homme ; il entend par justice humaine celle que les juifs regardaient comme pouvant leur suffire pour observer les commandements sans le secours de celui qui a donné la loi. Leurs pareils sont ceux qui, tout en se disant chrétiens, se montrent ennemis de la grâce du Christ en prétendant qu'ils accomplissent les préceptes divins avec les seules forces humaines ; c'est ainsi que, ne connaissant pas non plus la justice de Dieu, et voulant établir la leur propre, ils ne se soumettent pas à la justice de Dieu, et, sans être juifs de nom, ils le sont par leur erreur. Ces gens-là avaient trouvés pour chefs Pélage et Célestius, promoteurs ardents de cette doctrine impie. Un juste jugement de Dieu, par le soin vigilant de ses fidèles serviteurs, les a récemment exclus de la communion catholique ; à cause de leur cœur impénitent, ils persistent encore dans des erreurs condamnées.

8. Quiconque cherche à se séparer de ce judaïsme charnel et animal, et par conséquent blâmable et condamnable, ne doit pas se borner à rejeter ces vieilles observances qui ont cessé d'être nécessaires depuis que, par la révélation du Nouveau Testament, les choses dont elles étaient les figures prophétiques se sont accomplies, et qu'on ne peut plus être condamné pour le manger et le boire, pour les fêtes de la néoménie et du sabbat, ombres des choses à venir[1572] ; il doit pratiquer ce qui est prescrit dans la loi pour former les mœurs des fidèles, c'est-à-dire pour que « renonçant à l'impiété et aux désirs du siècle, nous vivions dans ce siècle avec tempérance, justice et piété[1573], » et ce précepte de la loi que l'Apôtre recommande avec le plus de soin : « tu ne convoiteras point, » et tout ce qui, sans aucune figure, nous commande d'aimer Dieu et le prochain, cet abrégé. de la loi et des prophètes comme l'a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même[1574] ; il reçoit, il aime toutes ces prescriptions, il croit à la nécessité de les suivre, si bien qu'il ne s'attribue pas à lui-même le progrès qu'il y fait, mais à la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur.

9. Cependant on demande avec raison si, en se montrant de la sorte un véritable et sincère chrétien, on peut encore être appelé juif ou israélite. Si on l'entend dans le sens spirituel et non point charnel, on ne doit pas porter ce nom habituellement, il faut seulement en retenir la signification spirituelle : sans cela on s'exposerait à tomber dans une équivoque que ne distinguerait point le langage ordinaire et l'on paraîtrait faire profession de ce qu'il y a de plus contraire au nom chrétien. Le bienheureux Apôtre a lui-même résolu cette question de savoir si celui qui est chrétien peut être censé également juif ou israélite. « Ce n'est pas, dit-il, que la circoncision ne soit utile, si tu accomplis la loi ; mais si tu la violes, tout circoncis que tu es, tu deviens incirconcis. Si donc un homme incirconcis garde les préceptes de la loi, n'est-il pas vrai que, tout incirconcis qu'il est, il sera considéré comme circoncis ? et celui qui, étant naturellement incirconcis, accomplit la loi, te condamnera, toi qui, avec la lettre de la loi et de la circoncision, es transgresseur de la loi. Car le juif n'est pas celui qui l'est au dehors ; et la circoncision n'est pas celle qui se fait sur la chair et qui n'est qu'extérieure. Mais le juif est celui qui l'est intérieurement ; la circoncision est celle du cœur, qui se fait par l'esprit, et non par la lettre ; et ce juif tire sa gloire, non des hommes, mais de Dieu[1575]. » Puisque l'Apôtre loue ce juif qui en porte la marque au plus profond de l'âme, non point dans la circoncision de la chair, mais dans la circoncision du cœur, ce juif par l'esprit et non par la lettre, quel est-il ; si ce n'est le chrétien ?

10. Nous sommes donc juifs, non selon la chair, mais selon l'esprit ; comme nous sommes la postérité d'Abraham non pas selon la chair, ainsi que ceux qui se vantent d'en porter le nom, mais par l'esprit de foi selon lequel cette descendance orgueilleuse n'appartient plus à Abraham. Car nous savons que nous sommes la race que Dieu promit à Abraham lorsqu'il lui dit : « Je l'ai établi le père de beaucoup de nations[1576]. » Et nous savons aussi tout ce qu'en dit l'Apôtre : « Nous déclarons, dit-il, que la foi d'Abraham lui a été imputée à justice. Quand donc lui a-t-elle été imputée ? est-ce après ou avant sa circoncision ? Ce n'est pas après, c'est avant. Abraham a reçu la marque de la circoncision comme le sceau de la justice qu'il avait eue par la foi lorsqu'il était encore incirconcis, pour être le père de tous ceux qui croient sans être circoncis, afin que la foi leur soit imputée à justice, et le père des circoncis qui non seulement ont reçu la circoncision, mais qui suivent aussi les traces de la foi de notre père Abraham avant qu'il fût circoncis. » Et un peu plus bas : « Ainsi c'est à la foi qu'est attachée la promesse, afin qu'elle soit gratuite et assurée à tous les enfants d'Abraham, non seulement à ceux qui ont reçu la loi, mais encore à ceux qui suivent la foi d'Abraham, qui est le père de nous tous, selon qu'il est écrit : Je t'ai établi le père de beaucoup de nations[1577]. » L'Apôtre dit encore dans son épître aux Galates « Comme Abraham crut à la parole de Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. Comprenez donc que ceux qui ont la foi sont les enfants d'Abraham. C'est avec la connaissance prophétique que Dieu justifierait les nations par la foi, que l'Écriture a dit à Abraham : Toutes les nations seront bénies en toi : ce sont donc ceux qui ont la foi qui sont bénis avec le fidèle Abraham[1578]. » L'Apôtre dit ensuite dans la même épître : « Mes frères, je parle d'après ce qui se passe chez les hommes. Lorsque le testament d'un homme est ratifié, nul ne peut l'annuler, ni rien y ajouter. Les promesses de Dieu ont été faites à Abraham et à sa race ; il n'a pas été dit : à ceux de sa race comme si on parlait de plusieurs ; mais, comme si on ne parlait que d'un seul : Et à celui qui naîtra de toi, c'est-à-dire au Christ[1579]. » Et après : « Vous tous, vous n'êtes qu'un en Jésus-Christ ; or, si vous êtes au Christ, vous êtes de la race d'Abraham, les héritiers selon la promesse[1580]. »

11. D'après cette interprétation de l'Apôtre, les juifs qui ne sont pas chrétiens ne sont pas enfants d'Abraham, quoiqu'ils descendent de lui selon la chair. Lorsqu'il nous dit : « Comprenez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont enfants d'Abraham, il nous fait entendre que ceux qui n'ont pas la foi ne sont pas enfants d'Abraham. Si donc Abraham n'est pas le père des juifs de la même manière qu'il est le nitre, que leur sert-il d'être issus de sa race et de garder le nom sans la vertu qui s'y trouve attachée ? Lorsqu'ils passent au Christ et qu'ils commencent à être, par la foi, enfants d'Abraham, alors ils deviennent juifs, non pas à découvert, mais dans le secret de l'âme par la circoncision du cœur ; ils le sont par l'esprit, non par la lettre, et tirent leur gloire, non pas des hommes, mais de Dieu. Mais ceux qui demeurent séparés de cette foi sont comme des branches rompues de cet olivier sur lequel, selon les paroles de l'Apôtre, a été enté l'olivier sauvage, la gentilité[1581]. Cela ne se fait point par la chair, mais par la foi ; non point par la loi, mais par la grâce ; non point par la lettre, mais par l'esprit ; non point par la circoncision de la chair, mais par celle du cœur ; non point à découvert, mais dans le secret ; non point avec une gloire qui vienne des hommes, mais de Dieu. Ainsi chaque chrétien deviendra juif et israélite non pas charnel mais spirituel, comme il est enfant d'Abraham, non pas selon la chair, mais selon l'esprit. L'Apôtre parle ainsi du nom lui-même : « Tous ceux qui descendent d'Israël ne sont pas israélites, et ceux qui sont de la race d'Abraham ne sont pas tous ses enfants ; mais c'est d'Isaac que sortira la race qui doit porter ton nom : c'est-à-dire ce ne sont pas les enfants selon la chair, qui sont enfants de Dieu, mais ce sont les enfants de la promesse qui sont de la race d'Abraham[1582]. » N'est-ce pas une grande merveille, n'est-ce pas un mystère profond que beaucoup de ceux qui sont sortis d'Israël ne soient pas israélites, et que beaucoup de ceux de la race d'Abraham ne soient pas ses enfants ? Comment ne le sont-ils pas et comment le sommes-nous, si ce n'est parce qu'ils ne sont point les enfants de la promesse appartenant à la grâce du Christ, mais qu'ils sont les enfants de la chair portant un nom inutile et vide ? C'est pourquoi ils ne sont pas israélites comme nous le sommes, et nous ne sommes pas israélites comme ils le sont. Nous le sommes, nous, selon la régénération spirituelle, eux, selon la génération charnelle.

12. Il faut le voir et le reconnaître : autre est l'israélite qui a reçu ce nom à cause de la descendance charnelle, autre est celui qui a obtenu par l'esprit la chose même que ce nom signifie. Est-ce que les israélites sont sortis d'Agar, servante de Sara ? Ismaël n'est-il pas né d'Agar, et n'est-ce pas de lui qu'est sortie la race des ismaélites ? Mais Israël est né de Sara par Isaac, fils d'Abraham selon la promesse. C'est ici la descendance par voie de propagation charnelle ; mais quand on en vient au sens spirituel, on trouve que les israélites selon la chair issus de Sara, ne lui appartiennent point, et que ce sont plutôt les chrétiens qui appartiennent à Sara : les chrétiens ne sont pas nés selon la chair comme Ismaël, mais ils sont les enfants de la promesse comme Isaac : ils n'appartiennent pas à Isaac par une descendance charnelle, mais par un mystère tout spirituel. L'Apôtre en effet parle ainsi aux Galates : « Dites-moi, vous qui voulez être sous la loi, n'entendez-vous point ce que dit la loi ? Il est écrit qu'Abraham eut deux fils, l'un de l'esclave et l'autre de la femme libre. Mais celui qui naquit de l'esclave naquit selon la chair, et celui qui naquit de la femme libre, naquit en vertu de la promesse. Tout ceci est une allégorie ; car ces deux femmes sont les deux alliances. La première, qui a été établie sur le mont Sinaï et n'engendre que des esclaves, est figurée par Agar (le Sinaï est une montagne d'Arabie qui se rapproche de la Jérusalem d'ici-bas, laquelle est esclave avec ses enfants). Mais la Jérusalem d'en haut est libre : celle-là est notre mère. Car il est écrit : Réjouis-toi, stérile, qui n'enfantais pas, éclate et pousse des cris, toi qui ne devenais pas mère, parce que celle qui était délaissée a plus d'enfants que celle qui a un époux. Nous sommes donc, mes frères, les enfants de la promesse, comme Isaac. Et comme alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l'esprit, il en est de même aujourd'hui. Mais que dit l'Écriture : chasse l'esclave et son fils, car le fils de l'esclave ne sera point héritier avec le fils de la femme libre. Or, mes frères, nous ne sommes point les enfants de l'esclave, mais de la femme libre ; et c'est à Jésus-Christ que nous devons cette liberté[1583]. »

13. D'après ce sens spirituel de l'Apôtre, c'est donc nous qui appartenons plutôt à la libre Sara, quoique nous ne tirions pas d'elle notre origine ; et les juifs, issus de Sara, appartiennent plutôt à l'esclave Agar quoiqu'ils n'en viennent pas selon la chair. Ce grand et profond mystère se découvre aussi dans les petits-fils d'Abraham et de Sara, c'est-à-dire dans les fils d'Isaac et de Rébecca, les deux jumeaux Esaü et Jacob qui fut ensuite appelé Israël. L'Apôtre, parlant de ce mystère, après avoir rappelé que les enfants de la promesse par Isaac appartiennent à la grâce du Christ, ajoute : « Cela ne se voit pas seulement dans Sara, mais aussi dans Rébecca, qui eut deux enfants à la fois d'Isaac notre père. Avant qu'ils fussent nés et qu'ils eussent fait ni bien ni mal, afin que le décret demeurât ferme selon son élection, et non à cause de leurs œuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il fut dit : l'aîné sera assujetti au plus jeune, selon qu'il est écrit : J'ai aimé Jacob, j'ai haï Esaü[1584]. » Cette doctrine apostolique et catholique nous montre suffisamment que les juifs, c'est-à-dire les israélites, appartiennent à Sara selon l'origine de la chair, et les ismaélites à Agar ; mais que, selon le mystère du sens spirituel, les chrétiens appartiennent à Sara et les juifs à. Agar. De même, selon l'origine de la chair, la nation de Iduméens appartient à Esaü, appelé aussi Edom, et la nation des Juifs à Jacob, appelé aussi Israël ; mais, selon le mystère du sens spirituel, les juifs appartiennent à Esaü et les chrétiens à Israël. Ainsi s'accomplit ce qui est écrit sur l'assujettissement de l'aîné au plus jeune ; ce qui veut dire que le peuple juif, lainé des deux peuples, sera assujetti au peuple chrétien venu après. Voilà comment nous sommes israélites, en nous glorifiant de l'adoption divine, et non d'une parenté humaine ; nous ne sommes pas juifs à découvert, mais dans le secret de l'âme, non point par la lettre, mais par l'esprit, non point par la circoncision de la chair, mais par celle du cœur.

14. Nous ne devons pas pour cela, par un ridicule changement de langage et un bouleversement d'expressions, affecter de donner le nom de juifs, dans un sens inusité, à ceux qui sont chrétiens et qu'on a coutume d'appeler tels ; celui qui est chrétien et qui porte ce nom ne doit pas mettre son plaisir à porter de préférence le nom d'israélite ; on doit parler avec retenue d'un sens mystérieux qu'on ne doit cesser de comprendre. Ce serait aller sottement contre l'usage et, si l'on peut parler ainsi, faire preuve d'un savoir fort ignorant, que d'adopter ce nom de juif dans le langage ordinaire. Est-ce que les apôtres, qui nous ont appris ces choses, ne savaient pas comment nous sommes la postérité d'Abraham, héritiers de la promesse, juifs par l'esprit, non par la lettre, par la circoncision du cœur, non par celle de la chair, comment nous sommes l'Israël de Dieu sans être Israël selon la chair ? Ils le savaient mieux que nous, et cependant, dans leur langage accoutumé, ils appelaient juifs et israélites ceux qui, sortis d'Abraham selon la chair, étaient connus de tous sous ce nom-là.

15. « Les juifs demandent des miracles, dit l'apôtre Paul, et les Grecs cherchent la sagesse : mais nous, nous prêchons le Christ crucifié ; il est un scandale pour les juifs et une folie pour les gentils, mais la force de Dieu et la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, soit juifs, soit gentils[1585]. » Ceux que l'Apôtre appelle Grecs, il les désigne aussi sous le nom de gentils, à cause de la grande supériorité de la langue grecque parmi les peuples de la gentilité ; mais il appelle juifs ceux que tous connaissent sous ce nom. Car si les chrétiens eux-mêmes sont juifs, le Christ crucifié est donc aussi un scandale pour les chrétiens, puisqu'il est dit de lui : « Il est un scandale pour les juifs. » Le peut-on penser sans extravagance ? L'Apôtre dit aussi : « Ne soyez point un objet de scandale ni pour les Juifs, ni pour les Grecs, ni pour l'Église de Dieu[1586]. » Comment saint Paul ferait-il cette différence, si, dans son langage ordinaire, il avait dû donner le nom de juifs à ceux qui composent l’Église de Dieu ? Il dit aussi : : Nous qu'il a appelés, non seulement d'entre les juifs, mais encore d'entre les gentils[1587]. » Comment Dieu les aura-t-il appelés d'entre les juifs s'il les a appelés d'entre ceux qui n'étaient pas juifs pour qu'ils le devinssent ? De même pour les israélites : « Que dirons-nous donc ? » c'est l'Apôtre qui parle, « que les gentils qui ne cherchaient point la justice, ont trouvé la justice, et la justice qui vient de la foi. Mais les israélites, recherchant la loi de la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice. Pourquoi ? Parce qu'ils ne l'ont point recherchée par la foi, mais par les œuvres ; ils ont heurté contre la pierre d'achoppement[1588]. » Et ailleurs, dans la même épître ; « Que dit le Seigneur à Israël ? J'ai étendu mes mains tout le jour vers ce peuple incrédule et rebelle à ma parole[1589]. » Et l'Apôtre ajoute : « Je dis donc : Est-ce que Dieu a rejeté son peuple ? Loin de moi cette pensée ! car je suis moi-même israélite, de la race d'Abraham et de la tribu de Benjamin. Dieu n'a pas rejeté son peuple qu'il a connu dans sa prescience[1590]. » Comment donc l'Apôtre appelle-t-il les israélites un peuple incrédule et rebelle, si les chrétiens sont israélites, et comment lui-même s'appelle-t-il israélite. Est-ce parce qu'il était devenu chrétien ? Non sans doute ; mais parce que, selon la chair, il était de la race d'Abraham et de la tribu de Benjamin. Nous n'appartenons pas, nous, à cette race selon la chair quoique nous soyons fils d'Abraham selon la foi, et c'est pourquoi nous sommes israélites. Mais autre chose est ce qui se découvre dans la profondeur d'un mystère, autre chose est ce qui tient aux habitudes du langage de tous les jours.

16. Votre lettre me parle de je ne sais quel Aptus qui enseigne aux chrétiens à judaïser et se dit lui-même juif israélite. Il ordonne, comme le fait entendre votre sainteté, qu'on s'abstienne des viandes que la loi a interdites convenablement à une autre époque par le ministère de Moïse, le saint serviteur de Dieu, et il veut qu'on pratique les cérémonies antiennes, maintenant abolies parmi les chrétiens. L'Apôtre appelle ces cérémonies les ombres des choses futures, afin de nous faire entendre qu'elles étaient prophétiques et que leur observance est passée : par là on voit que cet Aptus veut se donner pour israélite et juif, non dans le sens spirituel, mais dans une signification tout à fait charnelle. Quant à nous, nous sommes affranchis de ces pratiques, abolies par le Nouveau Testament ; de plus, nous avons appris et nous enseignons qu'il faut observer, non point à l'aide des seules forces humaines, comme pour établir notre propre justice, mais avec la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur et dans la justice qui vient de lui, ces préceptes de la Loi ancienne, encore nécessaires au temps où nous sommes : « Tu ne commettras point d'adultère, tu ne tueras point, tu ne convoiteras point[1591], » et tout ce qui est compris dans ces paroles : « Tu aimeras « ton prochain comme toi-même.[1592] » Nous ne nions pas pour cela que nous soyons la postérité d'Abraham et de ceux à qui l'Apôtre dit « Vous donc qui êtes de la race d'Abraham[1593], » ou que nous soyons juifs dans le secret de l'âme, comme ceux dont l'Apôtre dit : « Le juif n'est pas celui qui l'est à découvert, ni la circoncision celle qui se voit à l'extérieur sur la chair ; mais le juif est celui qui l'est dans le secret de l'âme et la circoncision est celle du cœur qui se fait par l'esprit, non selon la lettre : et ce juif tire sa gloire, non pas des hommes, mais de Dieu[1594]. » Nous ne nions pas non plus que nous soyons des israélites spirituels, appartenant à celui à qui il a été annoncé que l'aîné lui serait assujetti mais nous ne portons pas ces noms d'une façon qui ne nous siérait pas ; nous les gardons par l'intelligence des mystères qui s'y trouvent, nous n'affectons pas de les prendre par un étrange oubli du langage reçu.

LETTRE CXCVII. (Année 419.)

Hésychius, évêque de Salonne en Dalmatie, s'était adressé à saint Augustin pour l'interprétation de certains endroits de l'Écriture sur la fin du monde ; l'évêque d'Hippone lui envoie des explications tirées de saint Jérôme et lui dit que la seule chose certaine sur la fin des temps, c'est qu'elle n'arrivera pas avant que l'Évangile soit prêché par toute la terre.

AUGUSTIN AU BIENHEUREUX SEIGNEUR HÉSYCHIUS.

1. Je réponds enfin à votre sainteté par le retour de votre fils Cornutus, mon collègue dans le sacerdoce, qui m'a apporté la lettre que votre révérence a bien voulu m'écrire.

Je vous rends avec respect le salut qui vous est dû, bienheureux seigneur et frère, et je me recommande beaucoup à vos prières si agréables à Dieu. Vous voulez que je vous écrive quelque chose sur certains passages des Prophètes ; il me paraît meilleur d'envoyer à votre béatitude les explications qu'en a données le saint et très savant homme Jérôme, et que peut-être vous n'avez pas. Si vous connaissez déjà ces explications et qu'elles ne vous satisfassent point, je demande que vous preniez la peine de me dire le jugement que vous en portez, comment vous comprenez vous-même ces oracles prophétiques. Je crois, moi, qu'il faut surtout entendre du temps déjà passé les semaines de Daniel ; car je n'ose pas compter les temps qui nous séparent du second avènement du Sauveur, et je ne pense pas qu'aucun prophète ait marqué le nombre des années qui doivent s'écouler avant la fin : il faut s'attacher de préférence à cette parole du Seigneur « Personne ne peut connaître les temps que le « Père a mis en sa puissance[1595].

2. Le Seigneur a dit dans un autre endroit : « Personne ne sait ni le jour ni l'heure[1596] ; » il y a des personnes qui concluent de ce passage qu'on pourrait donc calculer les temps, et que c'est seulement le jour et l'heure que nul ne peut savoir. Je me dispense de dire comment les Écritures ont coutume de prendre le jour et l'heure pour le temps ; mais il est certain que ces paroles s'appliquent à l'ignorance des temps. Interrogé là-dessus par ses disciples, le Seigneur répondit : « Personne ne peut connaître les temps que le Père a mis en sa puissance. » Jésus-Christ ne dit pas : le jour ou l’heure, il dit : « les temps ; » ce qui ne peut pas signifier un court espace comme la durée d'un jour ou d'une heure, surtout si nous faisons attention au sens de l'expression grecque traduite dans notre langue. Les mots latins n'ont pas pu reproduire le texte original avec une parfaite exactitude, car on lit ici dans le grec : Kronous e xairous. Nous traduisons ces deux mots par les temps, quoiqu'il y ait entre les deux termes une différence de sens qu'il ne faille pas négliger. Les Grecs appellent xairous, certains temps, non pas de ceux qui s'écoulent dans le cours des âges, mais les temps où il convient de faire ou de ne pas faire quelque chose : comme la moisson, la vendange, la chaleur, le froid, la paix, la guerre et autres choses semblables. Kronous désigne le cours des temps.

3. Quand les apôtres interrogèrent Notre-Seigneur, ce ne fut pas assurément pour connaître le dernier jour ni la dernière heure du monde ; mais ils lui demandèrent si c'était alors le temps opportun où le royaume d'Israël serait rétabli. Et voici la réponse du Sauveur : « Personne ne peut connaître les temps que le « Père a mis en sa puissance. » Le texte grec porte : Kronous e xairous . Si on avait traduit en latin par des mots qui signifiassent les temps ou ce qui vient à temps, on n'aurait pas rendu exactement le sens de ces deux mots ; car le mot xairoi s'entend également de ce qui vient à temps ou à contre-temps. Je crois donc que calculer les temps Kronous, pour savoir la fin du monde ou l'avènement du Seigneur, ce serait vouloir connaître ce que Jésus-Christ lui-même a dit que personne ne pouvait savoir.

4. Pour ce qui est du temps marqué, il n'arrivera pas avant que l'Évangile soit prêché au monde entier pour servir de témoignage à toutes les nations. Rien de plus clair que cette parole du Sauveur : « Cet Évangile sera prêché à toute la terre pour servir de témoignage à toutes les nations, et alors la fin viendra[1597]. » Alors la fin viendra ; n'est-ce pas dire qu'elle ne viendra pas avant ? Combien de temps viendra-t-elle après ? C'est là une chose incertaine. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle n'arrivera pas auparavant. Si des serviteurs de Dieu entreprenaient de parcourir l'univers pour se rendre compte de ce qui reste de nations auxquelles l'Évangile n'a pas été annoncé, nous pourrions nous faire quelque idée des temps qui s'écouleront d'ici à la fin. Mais si, à cause de tant de lieux inaccessibles et barbares, un pareil projet est inexécutable ; s'il est impossible d'apprendre avec exactitude combien il y a encore de nations sans l'Évangile du Christ ; je crois beaucoup moins aisé de découvrir dans les Écritures quel espace de temps nous sépare de la fin du monde, puisque nous lisons dans les saints Livres : « Personne ne peut connaître les temps que le Père a mis en sa puissance. » Ainsi, lors même qu'on viendrait nous apprendre d'une manière certaine que l'Évangile a été prêché à toutes les nations, nous ne pourrions pas dire ce qui reste de temps avant la fin, nous ne pourrions que penser que la fin approche de plus en plus. On nous répondra peut-être qu'il a fallu peu de temps pour prêcher l'Évangile aux nations romaines, à la plupart des nations barbares, que la conversion de quelques-unes d'entre elles à la foi du Christ a été prompte, et qu'il est permis de croire que d'ici à peu d'années, l'Évangile aura pénétré partout ; on pourra nous dire que, nous qui sommes déjà vieux, nous ne le verrons point, mais que ceux qui sont aujourd'hui jeunes le verront quand ils seront parvenus à la vieillesse. Mais il sera plus facile de montrer cela quand ce sera fait, qu'il ne l'est de le découvrir dans les saintes Écritures, avant que cela arrive.

5. Voilà ce que j'ai été obligé de dire au sujet de l'opinion d'un certain commentateur que le prêtre Jérôme accuse aussi de témérité pour avoir osé prétendre que les Semaines de Daniel concernent le second avènement du Christ et non pas le premier. Si en considération de vos mérites, Dieu révèle ou a révélé quelque chose de meilleur à la sainte humilité de votre âme, je vous demande de vouloir bien me le communiquer : recevez cette réponse comme celle d'un homme qui aimerait mieux savoir que d'ignorer les choses que vous m'avez demandées ; mais parce que je n'ai pas pu les pénétrer encore, je préfère avouer mon ignorance que d'enseigner ce qui ne serait pas la vérité.

LETTRE CXCVIII. (Année 419.)

Hésychius reconnaît, d'après les termes de l'Évangile, que personne ne peut savoir le jour ni l'heure de la fin du monde, mais il croit que Dieu n'a pas voulu nous cacher les temps et qu'il faut se préparer au second avènement du Sauveur ; les malheurs de l'époque où il vivait lui semblent faire partie des signes marqués dans l'Évangile. L'évêque de Salonne exprime des doutes sur les semaines de Daniel et demande à saint Aupatin qu'il veuille bien l'éclairer par une réponse étendue.

HÉSYCHIUS A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR AUGUSTIN, SON CHER ET VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Cornutus, notre saint collègue dans le sacerdoce, m'a remis votre lettre que je désirais et que j'attendais ; elle m'a causé de la joie, parce qu'elle est une preuve de votre souvenir et que vous avez la bonté de m'y donner en peu de mots votre propre sentiment sur ce que je vous avais demandé. Vous avez joint à votre lettre des explications tirées des ouvrages de notre saint collègue Jérôme, afin que je puisse résoudre mes difficultés parla lecture de ce qu'il a pensé sur ce passage des saintes Écritures ; et comme vous avez bien voulu me prier d'exposer par lettre à votre sincère charité mon opinion sur ce point, je vous la soumets, dans la mesure de ma faible intelligence, après avoir lu ce que vous m'avez envoyé.

2. Toutes choses étant gouvernées par la volonté et la puissance de Dieu, auteur de toute créature, le passé et l'avenir sont connus des saints prophètes qui ont annoncé aux hommes, par la volonté divine, les choses futures avant qu'elles arrivent. Il serait donc assez étonnant que ce que Dieu a voulu annoncer à l'avance, ne pût pas arriver à la connaissance des hommes, comme il paraîtrait par cette parole du Seigneur aux bienheureux apôtres : « Personne ne peut connaître les temps que le Père a mis en sa puissance. » D'abord dans les plus anciens exemplaires des Églises, il n'est pas dit : « Personne ne peut ; » mais il est dit : « Ce n'est pas à vous à connaître les temps ou les moments que le Père a mis en sa puissance. » L'explication de ceci s'achève dans les paroles qui suivent « Mais vous serez mes témoins à Jérusalem, et dans la Judée, et dans la Samarie, et jusqu'au bout de la terre[1598]. » Notre-Seigneur ne voulait donc pas faire entendre que ses apôtres seraient les témoins de la fin du monde, mais les témoins de son nom et de sa résurrection.

3. Quant à la connaissance des temps, voici ce que le Seigneur nous dit lui-même : « Quel est le serviteur fidèle et prudent que le maître a établi sur les gens de sa maison pour leur distribuer la nourriture au temps marqué ? Bienheureux ce serviteur, si son maître arrive et le trouve agissant ainsi[1599]. » La famille du Christ se nourrit de la prédication de sa parole, et celui-là sera trouvé serviteur fidèle, qui aura distribué la nourriture : nécessaire à ceux qui croient en Notre-Seigneur et qui l'attendent dans son temps. Le mauvais serviteur est repris en ces termes : « Si le mauvais serviteur dit : Mon maître tarde à venir, ce maître viendra à un jour qu'il ne sait pas et à une heure qu'il ignore[1600]. » Et le reste. Notre-Seigneur reproche aussi de ne pas connaître le temps lorsqu'il dit : « Hypocrites, vous savez juger de l'aspect du ciel, pourquoi ne reconnaissez-vous pas ce temps[1601] ? » Écoutons l'Apôtre : « Dans les derniers jours il viendra des temps périlleux[1602]. » Et le reste. L'Apôtre dit encore : « Quant aux temps et aux moments, il n'est pas nécessaire que nous vous en écrivions, car vous savez bien vous-mêmes que le jour du Seigneur viendra comme un voleur de nuit. Lorsqu'ils diront : Nous sommes en paix et en sécurité, ils seront tout à coup surpris par un malheur imprévu, comme une femme grosse par les douleurs de l'enfantement, et n'y échapperont pas[1603]. » L'Apôtre dit encore : « Ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit ces choses, lorsque j'étais avec vous. Et vous savez de qui le retient maintenant, afin qu'il paraisse en son temps, car le mystère d'iniquité se forme dès à présent ; seulement que celui qui tient présentement tienne jusqu'à ce qu'il soit enlevé ; et alors paraîtra cet impie que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche[1604]. » Le Seigneur, dans l'Évangile, parle ainsi à l'ingrate Jérusalem : « Si du moins tu avais connu le temps où Dieu t'a visitée, peut-être serais-tu restée debout ; mais maintenant tout est caché à tes yeux[1605]. » Et le Seigneur s'adressant aux Juifs, leur dit : « Faites pénitence, les temps sont accomplis, croyez à l'Évangile[1606]. » C'était avec raison que le Sauveur disait aux Juifs que les temps étaient accomplis, puisque leurs temps, depuis sa prédication, n'ont duré que trente-cinq ou quarante ans. Nous lisons dans le prophète Daniel : « Et je vis que la bête fut tuée et que son corps fut livré pour être brûlé, et que la puissance des autres bêtes fut transportée ; et que la longueur de la vie leur fut donnée jusqu'à un temps et un temps[1607]. » Le grec porte ici : Eos Kronou xai xairou. Nous lisons ensuite : « Et voici comme le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel[1608]. » Ceux qui comprennent l'Écriture comprennent le mystère de cette bête d'après la translation de la puissance des autres bêtes.

4. Il faut aimer et attendre l'avènement du Seigneur ; car c'est un grand bonheur pour ceux qui aiment son avènement, selon ces paroles du bienheureux apôtre Paul : « Il ne lui reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée, et que le Seigneur, qui est le juste juge, me donnera en ce jour ; et non seulement à moi, mais encore à tous ceux qui aiment son avènement[1609]. » Le Seigneur dit dans l'Évangile : « Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père[1610]. » Et le Prophète : « Car voici que les ténèbres et la nuit couvriront la terre par dessus les nations ; mais le Seigneur apparaîtra en vous, et sa majesté se verra sur vous[1611]. » Et le même prophète : « Ceux qui attendent le Seigneur bondiront avec force ; ils s'élèveront sur des ailes comme l'aigle ; ils courront sans se lasser ; ils marcheront et n'auront pas faim[1612]. » On trouve beaucoup d'autres passages concernant la béatitude de ceux qui aiment l'avènement du Seigneur.

5. Il est clair que personne ne peut supputer les temps, car l'Évangile a dit que nul ne sait ni le jour, ni l'heure. Pour moi, autant que me le permet la faiblesse de mon intelligence, je disque personne ne sait ni le jour, ni le mois, ni l'année de l'avènement du Seigneur ; mais en voyant les signes de cet avènement et d'après ces témoignages avant-coureurs, je crois devoir l'attendre et nourrir les croyants de cette espérance, afin qu'ils aiment l'avènement de celui qui a dit : « Quand vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l'homme est proche, et qu'il est à la porte[1613]. » Or, les signes évangéliques et prophétiques qui se sont montrés au milieu de nous, annoncent l'avènement du Seigneur. C'est en vain que ceux qui cherchent, ou ceux qui se moquent, s'occupent de calculer les jours et les années puisqu'il est écrit : « Si ces jours n'eussent été abrégés, nulle chair n'eût été sauvée ; mais ils seront abrégés à cause des élus[1614]. » Il est certain qu'il n'y a pas de calcul possible pour un temps abrégé par le Seigneur qui a fait les temps ; mais il est certain aussi que son avènement est proche ; nous en reconnaissons quelques signes dans les événements accomplis au milieu de nous. « Lorsque ces choses commenceront d'arriver, dit le Seigneur, vous respirerez et vous lèverez la tête, parce que votre rédemption sera proche. » Ces signes qui seront vus, nous les trouvons clairement marqués dans l'Évangile de saint Luc : « et Jérusalem sera foulée aux pieds par les gentils jusqu'à ce que les temps des gentils soient accomplis. » Cela a été fait et il n'est douteux pour personne que cela se fasse encore. L'évangéliste ajoute : « Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et, sur la terre, les peuples seront dans la tribulation. » Si nous ne voulions pas convenir que ces choses se rencontrent à l'époque où nous sommes, la grandeur de nos maux nous forcerait à l'avouer ; car, dans le même temps, des signes ont été vus dans le ciel[1615], et les peuples sur la terre ont été vus dans la tribulation. L'évangéliste dit encore « que les hommes sècheront de frayeur, dans l'attente de ce qui doit « arriver au monde[1616]. » Est-il une patrie, est-il un lieu qui, de notre temps, n'ait connu le deuil ou la tribulation dans la « frayeur et l'attente de ce qui doit arriver à tout l'univers. » La plupart des signes, marqués dans l'Évangile, ont déjà paru.

6. On nous objectera le passage où il est dit « Cet Évangile sera prêché au monde entier, et « alors viendra la fin[1617]. » Mais d'abord le Seigneur a annoncé que les apôtres seraient les témoins de son nom et de sa résurrection à Jérusalem, dans la Judée, dans la Samarie et jusqu'au bout de la terre. N'est-ce pas ce qui s'est accompli ? écoutons l'Apôtre : « Mais je dis : est-ce qu'ils n'ont pas entendu[1618] Leur bruit a retenti par toute la terre, et leurs paroles se sont fait entendre jusqu'aux extrémités de l'univers. » Et encore : « A cause de l'espérance qui vous est réservée et dont vous avez été instruits par la parole véritable de l’Évangile qui est arrivé au milieu de vous, de la même manière qu'il croit et fructifie dans le monde entier[1619]. »

La foi annoncée aux nations par les apôtres a rencontré beaucoup de persécuteurs, ce qui a retardé son établissement ; ainsi s'accomplissaient ces paroles de l'Évangile : « Avant toutes ces choses, ils mettront la main sur vous, ils vous persécuteront, ils vous traîneront dans les synagogues, et les prisons, et vous feront comparaître devant les rois et devant les gouverneurs à cause de mon nom[1620]. » Ainsi s'accomplissait encore ce qui est écrit : « Vous serez vite rétablie par ceux qui vous ont détruite[1621]. » La foi croissait peu à peu dans le monde par la persécution même ; mais à partir du moment où les empereurs ont commencé à être chrétiens par la volonté de Dieu, l'Évangile du Christ a rapidement pénétré partout.

7. La manière dont notre collègue, le saint frère Jérôme explique les semaines du bienheureux Daniel, toute conforme, du reste, au sentiment des docteurs des Églises, tient le lecteur en suspens. Car si ce très savant prêtre notre collègue dit qu'il est dangereux de se prononcer sur les maîtres des Églises, et de préférer l'un à l'autre ; à combien plus forte raison un simple lecteur ne pourra-t-il pas faire ce qui fait hésiter un maître tel que lui ! Quant à nous, nous croyons à ces paroles du Seigneur : « Le ciel et la terre passeront, mais ni un seul iota ni un seul point de la loi ne passera, que tout ne s'accomplisse[1622]. » Je m'étonne que le mystère des semaines de Daniel soit accompli à la naissance et à la passion du Christ, puisque le prophète l'annonce pour le milieu de la semaine : « Au milieu de la semaine, dit-il, mon sacrifice sera aboli, la prière cessera, on ne verra plus que mort et désolation, et l'abomination succédera au sacrifice[1623]. » Si cette abomination est déjà arrivée, comment le Seigneur nous avertit-il en ces termes : « Quand donc vous verrez dans le lieu saint l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel, que celui qui lit, entende[1624] ? » Pour me rendre aux désirs de votre béatitude, je vous ai écrit mon sentiment. Daignez, en nous répondant par la parole de votre grâce, nous instruire pleinement et nous réjouir.

LETTRE CXCIX. (Année 418.)

Saint Augustin, dans cette seconde réponse à Hésychius, traite à fond la question de la fin du monde d'après les témoignages des divines Écritures ; nous y trouvons les impressions et les terreurs contemporaines, mais nous y trouvons aussi la tranquille sérénité d'un grand esprit, la mesure et la réserve qui n'abandonnent jamais l'évêque d'Hippone. Il s'attache à prouver qu'on ne peut rien savoir sur l'époque de la fin des temps. Saint Augustin a mentionné cette lettre dans le XXe livre, chap. V, de la Cité de Dieu.

AUGUSTIN AU BIENHEUREUX SEIGNEUR HÉSYCHIUS, SON CHER ET VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

J'ai reçu la lettre où votre révérence exhorte vivement et salutairement à aimer et à désirer l'avènement de notre Sauveur. Vous le faites comme un bon serviteur du Père de famille très occupé des intérêts du Maître, et voulant que beaucoup d'autres partagent l'amour persévérant dont vous êtes vous-même embrasé. Vous vous rappelez le passage de l'Apôtre où il est dit que le Seigneur lui accordera une couronne de justice, non seulement à lui, mais à tous ceux qui aiment son avènement[1625] ; encourages par cette pensée, nous traversons ce monde comme des étrangers, à mesure que cet amour fait des progrès dans nos âmes : que la venue du Sauveur soit prochaine ou qu'elle doive tarder, notre fidélité s'attache à cette espérance, et nos vœux pieux aspirent à cette manifestation suprême. Le serviteur qui dit : « Mon maître tarde à venir, » et qui frappe ses compagnons, et qui mange et boit avec des gens perdus comme lui[1626], n'aime pas la manifestation de son maître. Son cœur se fait voir par ses œuvres ; c'est pourquoi le bon Maître a eu soin, quoique brièvement, de nous marquer les vices de pareils serviteurs ; il nous les montre livrés à l'orgueil et à l'intempérance, pour nous avertir que ce n'est pas dans un mouvement d'affectueux désir que le mauvais serviteur disait : « Mon Maître tarde à venir. » Il ne soupirait pas après lui comme cet ami de Dieu qui disait : « Mon âme a soif du Dieu vivant : quand irai-je ? quand paraîtrai-je devant la face de Dieu[1627] ? » En parlant ainsi, l'ami de Dieu exprimait une impatience pénible : le temps, tout rapide qu'il soit, paraissait bien long au gré de ses désirs. Comment pouvons-nous dire que le Sauveur tarde a venir ou que son avènement est éloigné, puisque les apôtres eux-mêmes, lorsqu'ils étaient encore sur la terre, disaient que « la dernière heure était venue[1628] » Et pourtant ils avaient entendu dire au Seigneur : « Ce n'est point à vous à savoir les temps. » Les apôtres ne savaient donc pas ce que nous ne savons pas nous-mêmes, moi du moins et ceux qui l'ignorent comme moi. Jésus-Christ leur avait dit : « Ce n'est. point à vous à savoir les temps, que le Père a mis en sa puissance ; » ce qui ne les empêchait pas d'aimer sa manifestation et de distribuer à leurs compagnons la nourriture qu'il fallait ; ils ne les battaient pas en exerçant sur eux une domination brutale, ils ne commettaient pas des excès avec ceux qui aiment le monde et ne disaient pas : « Mon maître tarde à venir.[1629] »

2. Autre chose est donc l'ignorance des temps, autre chose la corruption des mœurs et l'amour des vices. Lorsque l'apôtre Paul disait : « Ne vous troublez pas, ne vous effrayez pas d'une parole ou d'une lettre qu'on vous dirait venir de nous comme si le jour du Seigneur était proche[1630] ; » lorsque l'Apôtre parlait ainsi, il ne voulait pas qu'on ajoutât foi à ceux qui répétaient que l'avènement du Seigneur était proche ; il ne voulait pas non plus qu'à l'exemple du mauvais serviteur, les chrétiens trouvassent que le Seigneur tardait à venir et qu'ils se livrassent à l'orgueil et aux excès. Tout en les mettant en garde contre de fausses rumeurs, l'Apôtre voulait que les fidèles fussent préparés à recevoir leur maître avec les reins ceints et les lampes allumées[1631]. « Mais vous, mes frères, leur disait-il, vous n'êtes pas dans les ténèbres en sorte que ce jour puisse vous surprendre comme un voleur. Car vous êtes tous enfants de la lumière et enfants du jour ; nous ne sommes pas enfants de la nuit ni des ténèbres[1632]. » Celui qui dit que son maître tarde à venir, celui qui bat ses compagnons et boit jusqu'à l'ivresse avec des gens perdus comme lui, n'est pas enfant de la lumière, mais il est l'enfant des ténèbres ; c'est pourquoi ce jour suprême le surprendra comme un voleur. Chacun doit craindre d'être ainsi surpris par le dernier jour de sa vie ; nous serons, au dernier jour du monde, comme nous aura trouvés le dernier de nos jours : tels nous aurons été en mourant, tels nous serons jugés à la fin des siècles.

3. Aussi lisons-nous dans l'évangile de saint Marc : « Veillez, parce que vous ne savez pas quand viendra le maître de la maison, si ce sera le soir ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou au matin : il ne faut pas qu'en arrivant tout à coup, il vous trouve endormis. Ce que je vous dis, je le dis à tous : veillez[1633]. » Le Sauveur a dit à tous, n'est-ce pas à tous ses élus et bien-aimés qui appartiennent à son corps, à son Église ? Il n'a pas seulement parlé ainsi pour ceux qui avaient le bonheur de l'entendre, mais aussi pour ceux qui furent de ce monde après ses disciples et avant nous, et pour nous-mêmes et pour ceux qui viendront après nous jusqu'au dernier avènement. Est-ce que ce dernier jour du Inonde doit nous trouver tous dans cette vie ? Est-ce que c'est aussi aux morts que s'adressaient ces paroles : « Veillez, de peur que le Maître, arrivant tout à coup, ne vous trouve endormis ? » Pourquoi donc le Seigneur parle-t-il « à tous, » si ce n'est dans le sens que je viens d'indiquer ? Le dernier jour viendra pour chacun, quand viendra le jour où il sortira de la vie dans le même état où le trouvera le jugement dernier. Tout chrétien doit donc veiller afin que l'avènement du Seigneur ne le surprenne pas sans être préparé. Or, celui-là ne sera pas trouvé prêt au dernier jour du monde, qui n'aura pas été trouvé prêt au dernier jour de sa vie. Les apôtres savaient au moins, certainement, que le Seigneur ne viendrait pas pendant qu'ils seraient encore en ce monde ; et cependant, qui peut douter qu'ils se soient montrés vigilants et observateurs fidèles de la recommandation divine, de peur que le Maître, arrivant tout à coup, ne les surprît sans être préparés ?

4. Je ne sais pas encore bien comment il faut entendre ce que votre sainteté écrit au sujet de ces paroles du Seigneur à ses apôtres : « Ce n'est pas à vous à connaître le temps ni les moments que le Père a mis en sa puissance, » Il vous semble en découvrir l'explication dans les paroles suivantes : « Mais vous serez mes a témoins à Jérusalem, dans la Judée, dans la Samarie et jusqu'au bout de la terre[1634]. » Vous dites : « Le Seigneur n'entendait pas que les apôtres fussent les témoins de la fin du monde, mais les témoins de son nom et de sa résurrection. » Cependant le Seigneur ne dit pas : Ce n'est pas à vous à annoncer les temps, mais il dit : « Ce n'est pas à vous à connaître les temps. » Si vous voulez comprendre ceci comme une défense faite aux apôtres d'enseigner la fin des temps, qui de nous oserait l'enseigner ? Qui de nous aurait la présomption de savoir ce que Dieu n'a point appris à ses disciples, qui l'interrogeaient face à face, de savoir ce que de si saints et de si grands docteurs n'ont pas pu annoncer à l'Église ?

5. Nous répondra-t-on qu'il ne l'a point enseigné aux apôtres, mais aux prophètes ? C'est ce que vous dites, et il est vrai que « les choses futures sont connues par les paroles des saints prophètes ; ils ont annoncé aux hommes par la volonté divine, dites-vous, les choses à venir avant qu'elles arrivent. » Mais si votre révérence s'étonne « que les hommes ne puissent pas connaître ce que Dieu a voulu prédire, » vous devez vous étonner bien davantage qu'il n'ait pas été permis aux apôtres de savoir et d'enseigner ce que les prophètes avaient annoncé aux hommes. Si nous-mêmes nous pouvons comprendre les paroles par lesquelles les prophètes ont marqué la fin des temps, comment les apôtres ne les auront-ils pas comprises ? Et si les apôtres ont compris cette révélation prophétique des temps qui devaient s'écouler avant la fin du monde, comment n'ont-ils pas enseigné ce qu'ils ont compris, lorsque leur explication a fait connaître les prophètes eux-mêmes qui leur ont appris ces choses dans leurs livres ? Les mêmes écrits des prophètes qui ont servi aux apôtres pour ce qu'ils ont su de la fin du monde et dont ils ont loué l'autorité, ont pu servir à d'autres pour l'apprendre. Pourquoi leur a-t-il été dit que ce n'était pas à eux à savoir les temps, ou, si vous aimez mieux, à enseigner les temps que Dieu a mis en sa puissance, puisque les apôtres les enseignaient en ce sens que les écrits où l'on s'en instruisait étaient connus par eux ? Il est donc à croire, non pas que Dieu n'a point voulu qu l'on sache ce qu'il a annoncé à l'avance, mais qu'il n'a pas voulu annoncer à l'avance ce qu'il jugeait inutile de savoir.

6. Vous demandez pourquoi le Seigneur nous avertit de prendre garde aux temps, lorsqu'il dit : « Quel est le serviteur fidèle et prudent que le Maître a établi sur les gens de sa maison, pour qu'il leur distribue la nourriture au temps voulu ? » Et le reste. Mais le Seigneur ne tient pas ce langage pour que le bon serviteur connaisse la fin des temps ; c'est (565) pour qu'en tout temps il veille en faisant le bien, parce qu'il ne sait pas la fin des temps. Il ne nous dit pas qu'il faut connaître mieux que les apôtres les temps que le Seigneur a mis en sa puissance ; mais il nous exhorte à imiter les apôtres dans la préparation de notre cœur, parce que nous ne savons pas quand viendra le Seigneur ; c'est ce que j'ai suffisamment montré plus haut. Il reproche aux juifs de ne pas connaître les temps : « Hypocrites, leur dit-il, qui jugez d'après l'aspect du ciel, etc.[1635]. » Ce temps, que le Sauveur reprochait aux juifs, d'ignorer, c'est le temps de son premier avènement qu'il est nécessaire de connaître pour croire en lui, quand on veut, attendre l'autre dans une pieuse vigilance, à quelque époque qu'il doive arriver. Car celui qui n'aura pas connu le premier avènement du Seigneur ne pourra pas se préparer au second par la foi et la vigilance, de peur d'être surpris comme par un voleur de nuit, soit que le Seigneur vienne plus tôt ou plus tard qu'on ne l'attend.

7. L'apôtre Paul dit aussi, comme vous le rappelez, qu'il viendra des temps dangereux aux derniers jours du monde[1636]. Mais nous apprend-il pour cela quelque chose sur les temps que le Père a luis en sa puissance ? Et quelqu'un sait-il s'ils seront longs ou courts, ces temps que nous avouons devoir être les derniers ? Nous devons penser qu'il y a déjà longtemps qu'il a été dit : « Mes petits enfants, la dernière heure est venue[1637]. »

8. Vous citez encore ces paroles de l'Apôtre « Quant aux temps et aux moments, il n'est pas nécessaire que nous vous en écrivions, car vous savez assez que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit ; lorsqu'ils diront : La paix et la sécurité sont avec nous, ils seront surpris par le malheur comme une femme grosse par les douleurs de l'enfantement, et n'y échapperont pas[1638]. » L'Apôtre ne dit point ici non plus quand cela doit arriver, mais comment cela arrivera ; il ne dit rien sur la durée du temps qui nous sépare du dernier jour ; seulement, quelle que soit cette durée, il nous fait entendre que ce malheur, suprême viendra quand on se croira en paix et en sûreté. Ces paroles de l'Apôtre ne semblent pas permettre à notre temps d'espérer ou de craindre le dernier jour de l'univers ; car nous ne croyons pas que les amis eux-mêmes de ce monde, sur lesquels doit tout à coup tomber le malheur, se croient en paix et en sûreté.

9. L'Apôtre fait assez voir ce qu'il suffit de connaître lorsqu'il dit aux fidèles qu'il n'a pas besoin de leur écrire pour les temps et les moments, ou, comme portent d'autres exemplaires des saints Livres, qu'ils n'ont pas besoin qu'il leur écrive. Il n'ajoute pas qu'ils savent le temps qui reste, mais il dit : « Vous savez bien que l'heure du Seigneur viendra comme un voleur de nuit. » Voilà ce qu'il faut savoir, afin que ceux qui ne veulent pas être surpris par cette dernière heure comme par un voleur de nuit aient soin d'être des enfants de lumière et de veiller avec un cœur tout prêt. Si, pour échapper à ce danger, c'est-à-dire pour éviter que l'heure du Seigneur ne nous surprenne comme un voleur de nuit, il était besoin de connaître ce qui reste de temps, l'Apôtre ne dirait point qu'il n'a pas besoin de l'écrire ; mais, dans sa prévoyance, c'est précisément cela qu'il aurait jugé à propos d'enseigner. Mais il n'était pas non plus nécessaire que les fidèles le connussent, car il leur suffisait de savoir que l'heure du Seigneur viendrait comme un voleur pour ceux qui ne sont pas prêts et qui sont endormis : c'était un avertissement pour se préparer et pour veiller, à quelque heure que le Seigneur dût venir. Saint Paul est ainsi resté dans les limites qu'il ne devait pas dépasser, et, quoique apôtre, il s'est gardé d'enseigner aux autres ce que le Seigneur n'avait pas voulu révéler aux apôtres quand il leur avait dit : « Ce n'est pas à vous à savoir. »

10. Vous citez aussi ces paroles de saint Paul « Ne vous souvenez-vous pas, que je vous ai dit ces choses lorsque j'étais encore auprès de vous ? Et vous savez bien ce qui le retient maintenant pour qu'il se révèle en son temps. Car le mystère d'iniquité se forme dès à présent ; seulement que celui qui tient présentement tienne jusqu'à ce qu'il soit enlevé. Et alors paraîtra cet impie que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche[1639]. » Plût à Dieu que vous ne vous fussiez pas borné à citer ces paroles de l'Apôtre et que vous eussiez bien voulu les expliquer ! Elles sont obscures et mystiques ; il est évident cependant qu'elles ne marquent rien sur le temps précis qui doit s'écouler avant le second avènement du Sauveur. L'Apôtre dit : « Pour qu'il se révèle en  « son temps, » mais il ne dit pas quand cela doit venir. Il ajoute : « Le mystère d'iniquité se forme dès à présent. » Il y a différentes manières d'entendre ce mystère d'iniquité ; mais sa durée, c'est ce que nous ne savons pas. L'Apôtre ne nous l'apprend point, car il est un de ceux à qui il a été dit : « Ce n'est pas à vous à savoir les temps. » Il est vrai qu'il n'était pas encore au nombre des apôtres quand cette parole leur fut dite ; mais pourtant nous ne doutons pas qu'il appartienne à leur collège et société.

11. On lit ensuite : « Seulement que celui qui tient présentement tienne jusqu'à ce qu'il soit enlevé : et alors paraîtra cet impie que le Seigneur Jésus tuera par le souffle de sa bouche. » Ces paroles ont trait à l'apparition de l'antéchrist. Il semble plus clairement marqué quand il est dit de lui qu'il sera tué par le souffle de la bouche du Seigneur Jésus-Christ ; mais, pour ce qui est de l'époque de cette apparition, l'Apôtre n'en dit rien pas même obscurément. Chacun peut faire effort pour découvrir ou pour conjecturer quel est celui qui tient présentement ou ce qu'il tient et ce que signifie : jusqu'à ce qu'il soit enlevé ; mais il n'est pas dit combien de temps il tiendra ni après combien de temps il sera enlevé.

12. Vous nous dites aussi que le Seigneur, dans l'Évangile, blâme les juifs lorsqu'il adresse ces paroles à l'ingrate Jérusalem : « Si du moins tu avais connu le temps où Dieu t'a visitée ; peut-être resterais-tu debout. Mais maintenant tout est caché à tes yeux.[1640] » Ces paroles regardent le premier avènement du Seigneur, et non pas le second dont il s'agit ici. C'est de ce second avènement et non point du premier que le Sauveur a voulu parler lorsqu'il a dit : « Ce n'est pas à vous à savoir les temps : » car les disciples interrogeaient le Seigneur sur l'avènement qu'ils espéraient et non pas sur celui qu'ils voyaient déjà. Si les juifs avaient connu ce premier avènement, « ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de gloire[1641] ; » c'est pourquoi ils auraient pu subsister, au lieu d'être frappés de coups si terribles. Ces mots : « Faites pénitence, les temps sont accomplis, croyez à l'Évangile[1642] ; n ces mots, d'après ce que vous dites vous-même, s'appliquaient aux juifs et à des temps qui devaient peu durer ; nous savons que ces temps sont passés, c'est-à-dire que nous savons la destruction de Jérusalem où était établi le royaume des juifs.

13. Aussi, votre révérence, vous dites que ceux qui comprennent l'Écriture savent ce que veut dire le prophète Daniel lorsqu'il parle de « la bête tuée, du règne des autres bêtes, » et, au milieu de ces choses, de la venue du Fils de l'homme sur les nuées du ciel. Mais si vous daignez nous expliquer comment ces choses appartiennent à la connaissance du temps qui doit s'écouler d'ici à l'avènement du Sauveur et comment on peut en connaître clairement la durée ; j'avouerai moi-même avec de Brandes actions de grâces que ces paroles du Seigneur : « Ce n'est pas à vous à savoir les temps, » s'adressaient uniquement aux apôtres et non point à ceux qui devaient venir après eux et à qui la révélation de ce secret avait été réservée.

14. Il faut donc aimer et attendre l'avènement du Seigneur, comme vous nous y exhortez saintement. Vous parlez du grand bonheur promis à ceux qui aiment l'avènement de Jésus-Christ, et vous invoquez le témoignage de l'Apôtre, dont vous rapportez ainsi les paroles : « Il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice qui m'est réservée et que le Seigneur, qui est le juste juge, me donnera en ce jour : et non seulement à moi, mais encore à ceux qui aiment l'avènement du Seigneur[1643]. » Car alors, comme vous le rappelez d'après l'Évangile, « les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père[1644] ; » et comme dit le Prophète : « Voilà que la nuit et les ténèbres couvriront la terre par dessus les nations ; mais en vous apparaîtra le Seigneur, et sa majesté se verra sur vous[1645] ; » alors aussi « Ceux qui attendent le Seigneur bondiront avec vigueur ; ils déploieront leurs ailes comme les aigles, ils courront et ne se lasseront pas, ils marcheront et n'auront pas faim.[1646] »

15. Voilà ce que vous nous dites pieusement et en toute vérité pour marquer le bonheur de ceux qui aiment l'avènement du Seigneur. Mais ceux à qui l'Apôtre disait de ne pas se troubler comme si le jour du Seigneur était proche, aimaient aussi l'avènement du Seigneur ; en leur parlant de la sorte, le Docteur des nations ne voulait pas les séparer de cet amour, mais l'allumer au contraire plus fortement dans leurs âmes : il tenait à les mettre en garde contre ceux qui répétaient que le jour du Seigneur était proche, de peur que, ne voyant rien venir au temps annoncé, les fidèles ne crussent que de fausses promesses leur avaient été faites, et qu'ils ne désespérassent de la récompense de leur foi. Ce n'est donc pas aimer l'avènement du Seigneur que de dire qu'il est proche ou qu'il est éloigné ; mais on l'aime lorsqu'on l'attend, qu'il soit proche ou non, avec la sincérité de la foi, la fermeté de l'espérance, l'ardeur de l'amour. Car si on aime d'autant plus le Seigneur qu'on croit et qu'on prêche davantage que son avènement sera prochain, ceux qui disaient que ce jour était proche aimaient donc bien mieux Jésus-Christ que ceux auxquels l'Apôtre défendait de croire à de fausses rumeurs, ou que l'Apôtre lui-même qui n'y croyait pas.

16. Si je ne craignais d'être pour vous une fatigue, je vous demanderais de vouloir bien m'expliquer plus clairement ce que vous entendez quand vous dites que personne ne peut supputer les temps. Peut-être vous et moi pensons-nous ici de même, et c'est en vain que nous attendons l'un de l'autre un peu de lumière. Car vous ajoutez : « L'Évangile dit : Personne ne sait ni le jour ni l'heure[1647] ; mais moi, autant que me le permet la faiblesse de mon intelligence, je dis qu'on ne peut savoir ni le mois ni l'heure de l'avènement du Sauveur. » Il semble que cela veuille dire qu'on ne peut pas savoir en quelle année viendra le Seigneur, mais qu'on peut savoir en quelle semaine ou quelle décade d'année, comme si on pouvait dire que ce sera dans sept ans ou dans dix ans. S'il n'est pas possible d'en marquer l'époque de si près, je demande si on peut dire au moins que l'avènement du Seigneur aura lieu dans tel espace de cinquante ou de cent ans, ou dans un plus grand ou plus court espace d'années, mais sans pouvoir fixer l'année précise. Si vous avez pu pénétrer aussi avant, vous avez fait un grand pas dans la connaissance du secret qui nous occupe : et je vous demande de vouloir bien me communiquer les preuves sur lesquelles vous vous appuyez : si au contraire vous ne pensez pas être parvenu à ce degré de lumière, nous sommes tous deux au même point.

17. Que les temps où nous sommes soient les derniers temps, nous le voyons, nous tous, hommes de foi ; nous le voyons d'après les signes que l'Évangile nous marque comme les avant-coureurs de l'avènement de Jésus-Christ. Mais si, après mille ans, le monde devait finir, ions pourrions dire encore que ce temps est le dernier, que ce jour est le dernier jour, parce qu'il est écrit : « Mille ans devant vos yeux sont comme un jour[1648], » et tout ce qui arriverait durant ces mille ans pourrait être considéré comme arrivé au dernier temps ou au dernier jour. Je dis encore une fois, ici, ce qu'il faut souvent répéter dans cette question, c'est qu'il y a déjà de longues années que le bienheureux Jean l'Évangéliste a dit : « La dernière heure est venue[1649]. » Si nous avions été alors sur la terre et que nous eussions entendu cette parole de saint Jean, aurions-nous cru que tant d'années s'écouleraient encore et n'aurions-nous pas espéré voir le Seigneur du vivant même de saint Jean ? L'Apôtre ne disait pas : le dernier temps est venu, ou la dernière année, ou le dernier mois, ou le dernier jour, mais il disait : « La dernière heure est venue. » Combien cette heure est longue ! pourtant l'apôtre Jean n'a pas menti : il faut comprendre que le mot heure signifie dans sa bouche le temps. Quelques-uns croient que ce jour de saint Jean comprend six mille ans : en le divisant en douze heures, la dernière heure ; serait de cinq cents ans. C'est donc dans cet espace d'années que se serait trouvé saint Jean, selon ces commentateurs, lorsqu'il disait : « La dernière heure est venue. »

18. Mais autre chose est de savoir, autre chose est de conjecturer. Si six mille ans sont comptés pour un jour, pourquoi ne les diviserions-nous pas en vingt-quatre heures au lieu de douze ? La dernière heure, au lieu d'être de cinq cents ans, serait de deux cent cinquante ans. Car, ce qu'on appelle un jour ce n'est pas la durée depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, mais c'est l'espace compris entre un lever et l'autre : ce qui nous donne pour la totalité d'un jour vingt-quatre heures. La dernière heure dont parlait saint Jean serait donc passée depuis soixante et dix ans au moins, et pourtant la fin du monde n'est pas encore venue. Ajoutez à cela que, d'après l'étude attentive de l'histoire ecclésiastique, l'apôtre Jean est mort longtemps avant que cinq mille cinq cents ans se fussent écoulés depuis le commencement du genre humain ; ce n'était donc pas encore là dernière heure, si, les six mille ans se partageant en douze heures, il faut cinq cents ans pour une heure. Mais si, d'après les Écritures, nous considérons mille ans comme un jour, il y a bien plus longtemps que la dernière heure de ce long jour est passée ; je ne dis pas en divisant cet espace en vingt-quatre parties qui nous donneraient un peu plus de quarante ans, mais en le divisant seulement en douze parties, qui ferait le double d'années. Il est donc mieux de croire que l'apôtre Jean s'est servi du mot heure pour signifier le temps. Combien cette heure durera-t-elle ? nous l'ignorons, parce que ce n'est pas à nous à savoir les temps que le Père a mis en sa puissance. Nous l'ignorons, quoique nous sachions que cette heure est la dernière, et beaucoup mieux que ceux qui ont été avant nous et qui déjà disaient que la dernière heure était venue.

19. Ce qui, selon votre révérence, empêcherait qu'on ne pût supputer les temps avec exactitude ni déterminer en quelle année doit avoir lieu la fin du monde, c'est que, d'après les promesses divines, ces jours seront abrégés. Je ne comprends pas cette raison-là. Si Dieu les abrége de façon à réduire un grand nombre à un très petit nombre de jours, je me demande comment il est vrai qu'ils auraient dû être nombreux si le Seigneur ne les eût abrégés. Vous pensez que les semaines du saint prophète Daniel ne concernent pas le premier avènement du Seigneur, contrairement à l'opinion la plus accréditée, mais qu'elles concernent plutôt un second avènement. Se peut-il qu'elles soient abrégées de façon qu'il y ait une semaine de moins, et que ce changement fasse mentir la prophétie ? Elle a mis tant de soin à compter leur nombre, qu'elle parle de quelque chose comme devant s'accomplir au milieu d'une semaine. Je serais étonné que la prophétie de Daniel se trouvât détruite par la prophétie du Christ. Ensuite, comment croire que Daniel ou plutôt que l'ange qui l'inspirait ait ignoré que le Seigneur doit abréger les jours et qu'il se soit trompé dans ce qu'il a dit ? ou comment croire qu'il l'ait su et qu'il ait menti à celui pour lequel il parlait ? Si une telle supposition est absurde, pourquoi ne croirions-nous pas plutôt que le nombre des semaines prophétisées par Daniel correspond à l'abréviation même de ces derniers jours : si toutefois ce nombre d'années se rapporte au second avènement du Seigneur, et je ne sais pas comment il serait possible de le montrer ?

20. Si les semaines de Daniel prophétisent le second avènement du Seigneur, on peut dire avec beaucoup plus de certitude et de sûreté qu'il aura lieu dans soixante et dix ans, ou, tout au plus, dans cent ans. Car il y a quatre cent quatre-vingt-dix ans dans les soixante et dix semaines ; nous comptons à présent à peu près quatre cent vingt ans depuis la naissance du Seigneur, et environ trois cent quatre-vingt-dix depuis sa résurrection ou son ascension. Si donc on compte depuis la naissance du Sauveur, il ne reste plus que soixante et dix ans, si on compte depuis sa mort, il reste environ cent ans : dans cet espace de temps toutes les semaines de Daniel seront accomplies, si elles regardent le dernier avènement de Jésus-Christ. Celui donc qui dit : ce sera dans tant d'années, dit faux si cela arrive plus tard ; mais parce que les jours seront abrégés, cela pourra arriver plus tôt. C'est pourquoi, quelle que soit l'abréviation de ces derniers temps, il sera toujours vrai de dire que le Seigneur viendra à cette époque. Cette abréviation ne peut déranger en rien les calculs de celui qui dit que ce second avènement aura lieu dans ce nombre d'années ; elle lui vient en aide au contraire, parce que plus les jours seront réduits en petit nombre, puis il sera vrai que le Seigneur viendra dans cet espace de temps et non au delà, quoique celui qui suppute ne puisse marquer l'année précise du second avènement.

21. Toute la question est donc de savoir si les semaines de Daniel ont été accomplies au premier avènement du Seigneur, ou si elles ont prophétisé la fin du monde, ou si elles concernent les deux avènements. Cette dernière opinion n'a pas manqué de gens pour la soutenir ; selon eux, les semaines de Daniel ont reçu un premier accomplissement à la naissance du Sauveur, et recevront, à la fin du monde, leur accomplissement suprême. Il est certain que si on ne les entend pas de la naissance de Jésus-Christ, il faut qu'en les entende de la fin des temps, car cette prophétie ne peut pas être fausse. Si on l'applique au premier avènement, rien n'oblige de l'appliquer à la fin du monde. Cela, fût-il vrai, demeure pour nous incertain ; il ne faut ni nier ni (569) présumer que cela doive être. Reste à prouver, si on veut, que cette prophétie regarde la fin du monde, reste à prouver, si on le peut, qu'elle n'a pas trouvé son accomplissement dans le premier avènement du Seigneur, contrairement au sentiment de tant de commentateurs des divins Livres qui le démontrent, non seulement par le calcul des temps, mais encore par les événements mêmes, surtout en ce qui est écrit : « Et le Saint des saints recevra l'onction[1650], » et à cause de ces paroles de la même prophétie dans le texte hébreu : « Le Christ sera mis à mort et il ne sera plus rien pour son peuple[1651], » ou pour la cité qui était la sienne : tant il se trouvera séparé des juifs qui, n'ayant pas cru en lui comme Sauveur et Rédempteur, ont pu le tuer ! Le Christ ne sera ni consacré ni mis à mort à la fin des siècles, et l'on ne doit pas attendre alors l'accomplissement de cette prophétie de Daniel comme si on ne croyait pas qu'elle fût encore accomplie.

22. Quant aux signes marqués par l'Évangile et les prophètes, nous les voyons maintenant, et nous devons espérer comme prochain l'avènement du Seigneur : nul ne peut le nier. Cet avènement se rapproche chaque jour davantage. Mais quand le Seigneur viendra-t-il ? lui-même nous a dit : « Ce n'est pas à vous à le connaître. » Voyez quand l'Apôtre a dit : « Maintenant notre salut est plus proche que lorsque nous avons commencé à croire. La nuit est avancée, le jour approche[1652] : » et que d'années ont passé depuis lors ! et pourtant ce qu'a dit l'Apôtre n'est pas faux. A présent on a d'autant plus raison de penser que l'avènement du Seigneur est prochain, que le temps écoulé nous a plus rapproché de la fin du monde. « L'Esprit dit ouvertement que, dans les derniers temps, quelques-uns abandonneront la foi[1653]. » Ainsi parle saint Paul ; on n'en était pas encore aux temps des hérétiques et de leurs pareils qu'il peint dans le même discours ; ces temps sont aujourd'hui venus, et à cause de cela il semble que, dans les derniers jours, les ennemis de la foi nous avertissent eux-mêmes de la fin du siècle. L'Apôtre dit ailleurs : « Sachez que dans les derniers jours il viendra des temps rigoureux ; » ou comme portent d'autres exemplaires, « des temps périlleux ; » saint Paul explique quels seront ces temps : « Il y aura des hommes épris d'eux-mêmes, avares, fiers, superbes, blasphémateurs, désobéissants à leurs pères et à leurs mères, ingrats, impies, sans foi, sans charité, calomniateurs, incontinents, cruels, sans bonté, traîtres, insolents., aveuglés, plus attachés aux voluptés qu'à Dieu, ayant l'apparente, de la piété, mais reniant son véritable esprit[1654]. » N'y a-t-il pas eu de ces hommes-là dans tous les temps ? il y en avait aussi du temps de l'Apôtre, puisqu'il ajoute : « Évite aussi ceux-là. Car il y en a parmi eux qui pénètrent dans les maisons. » Saint Paul ne dit pas qu'ils pénétreront dans les maisons comme lorsqu'il a précédemment annoncé qu'il viendra des temps périlleux, mais il dit : « Ils pénètrent dans les maisons et traînent des femmelettes comme leurs captives[1655]. » Il ne dit pas : ils traîneront ou ils doivent traîner, mais dès ce moment, « ils traînent. »

23. L'Apôtre ne prend pas ici le présent pour le futur, puisqu'il engage ceux à qui il s'adresse d'éviter ces gens-là. Toutefois, ce n'est pas en vain qu'il annonce que « dans les derniers jours il viendra des temps périlleux ; » ce n'est pas en vain qu'en signalant les dangers futurs il annonce la venue de tels hommes ; car ils seront d'autant plus nombreux et abonderont d'autant plus que la fin sera plus prochaine. Nous les voyons pulluler maintenant, mais qui sait s'ils ne seront pas plus nombreux après nous, et infiniment plus nombreux encore lorsqu'on sera tout à fait aux approches de cette fin du monde dont nous ignorons le moment précis ? On a parlé des derniers jours, aux premiers jours même des apôtres, quand le Seigneur venait de monter au ciel, lorsqu'il envoya le Saint-Esprit qu'il avait promis et que les apôtres parlaient des langues qu'ils n'avaient point apprises, au grand étonnement de ceux qui les entendaient et dont quelques-uns les admiraient, tandis que d'autres se moquaient d'eux, disant qu'ils étaient pleins de vin nouveau[1656]. L'apôtre Pierre s'adressant ce même jour aux gens qui se, montraient diversement émus de ces prodiges, leur disait : « Ceux-ci ne sont pas ivres, comme vous vous l'imaginez, puisqu'il n'est que la troisième heure du jour. Mais voyez, c'est ce qui a été dit par le Prophète : Il arrivera dans les derniers jours, dit, le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair[1657]. »

24. Déjà alors on était donc aux derniers jours ; combien plus nous y sommes à présent, quand même il devrait y avoir encore, d'ici à la fin du monde, autant de temps ou même plus qu'il s'en est écoulé depuis l'ascension du Seigneur ! Cette fin du monde, nous ne la savons pas, parce que ce n'est pas à nous à savoir les temps ou les moments que le Père a mis en sa puissance ; mais nous savons que nous vivons comme les apôtres, dans les derniers temps, dans les derniers jours, dans la dernière heure. Ceux qui ont vécu après les apôtres et avant nous se trouvaient davantage dans ce qu'on appelle les derniers temps, et nous-mêmes nous y sommes plus encore ; ceux qui viendront après nous y seront beaucoup plus, jusqu'à ce qu'on arrive à ceux qui seront, si on peut ainsi dire, les derniers des derniers, et enfin jusqu'à ce jour, tout à fait le dernier, dont le Seigneur veut parler, quand il dit : « Et je le ressusciterai au dernier jour[1658]. » Quelle distance nous sépare de ce jour-là ? c'est un secret impénétrable.

25. Les signes prédits dans l'Évangile, comme votre sainteté le rappelle, sont les mêmes selon saint Luc[1659], saint Matthieu[1660] et saint Marc[1661]. Ces trois évangélistes rapportent ce que le Seigneur répondit à ses disciples, qui lui demandaient quand s'accompliraient ses prédictions sur la destruction du temple, et quel serait le signe de son avènement et de la consommation des siècles. Ils ne sont pas en désaccord quant aux choses, quoique l'un dise ce que l'autre passe sous silence, ou qu'il le raconte d'une autre manière ; au contraire, quand on les rapproche, ils se prêtent un mutuel appui, au grand avantage de celui qui lit. Mais en ce moment ce serait trop long de tout discuter. Le Seigneur répondant aux questions de ses disciples, leur fit connaître ce qui devait arriver depuis cette époque, soit sur la ruine de Jérusalem, qui avait été l'occasion de leur interrogation, soit sur son avènement dans son Église où il vient et où il ne cessera de venir jusqu'à la fin ; car on reconnaît qu'il y vient à mesure que de nouveaux membres lui naissent chaque jour : c'est de cet avènement que le Seigneur a dit : « Vous verrez alors le Fils de l'homme venant sur les et nuées[1662] ; » et ces nuées sont celles dont le Prophète a dit : « J'ordonnerai à mes nuées de ne plus répandre leur pluie sur elle[1663] ; » soit sur la fin du monde, quand il apparaîtra pour juger les vivants et les morts.

26. Il fait donc connaître les signes qui se rapportent à ces trois choses : la ruine de Jérusalem, l'avènement du Seigneur dans son corps qui est l'Église, et son avènement comme chef de l'Église. Mais il faut soigneusement distinguer à laquelle de ces trois choses se rapportent ces signes particuliers, pour n'entendre pas de la fin du monde ce qui regarde la destruction de Jérusalem, ni de la destruction de Jérusalem ce qui regarde la fin du monde enfin pour ne pas confondre l'avènement du Seigneur, dans son corps qui est l'Église, avec son dernier avènement comme chef de l'Église. Parmi tous ces signes, il en est quelques-uns de clairs, d'autres sont si obscurs qu'il est difficile de s'y reconnaître, et téméraire de se prononcer tant qu'on ne les a pas compris.

27. Voici évidemment qui concerne la ville « Quand vous verrez Jérusalem environnée d'une armée, sachez que la désolation est proche[1664]. » Et voici qui appartient bien clairement au dernier avènement du Seigneur « Quand vous verrez approcher ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche[1665]. » On ne sait pas si on doit rapporter à la ruine de Jérusalem ou à la fin du monde les paroles suivantes : « Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! Priez pour que ces choses n'arrivent point en hiver ni un jour de Sabbat. Car il y aura alors une grande tribulation comme il n'y en a pas eu depuis le commencement du mondé et comme il n'y en aura pas[1666]. » Car voici ce qu'on lit dans saint Marc « Malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! Priez pour que ces choses n'arrivent pas en hiver. Car ce seront des jours de tribulation comme il n'y en a pas eu depuis le commencement de la création jusque maintenant, et comme il n'y en aura pas. Et si le Seigneur n'avait abrégé ces jours, personne n'eût été sauvé ; mais par ces élus qu'il a choisis il a abrégé ces jours. » Saint Matthieu ne s'exprime pas autrement. Saint Luc parle de manière à faire entendre que cela regarde la ruine de Jérusalem, car voici ce qu'il dit : « Malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! Car cette terre sera accablée de maux, et la colère tombera sur ce peuple. Et ils tomberont sous le tranchant du glaive, et ils seront emmenés captifs dans tous les pays. Et Jérusalem sera foulée par les gentils, jusqu'à ce que les temps des nations soient accomplis[1667]. »

28. Avant d'en venir là, saint Matthieu écrit ceci : « Quand donc vous verrez dans le lieu saint l'abomination de la désolation, prédite par le prophète Daniel, que celui qui lit entende ; alors, que ceux qui sont dans la Judée s'enfuient dans les montagnes ; que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour emporter quelque chose de sa maison ; que celui qui sera dans les champs ne retourne point pour prendre son vêtement. Malheur aux femmes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là ! etc.[1668] » Et saint Marc écrit : « Mais quand vous verrez l'abomination de la désolation être où elle ne doit pas être, qui lit, entende ; alors, que ceux qui sont en Judée s'enfuient dans les montagnes ; et que celui qui sera sur le toit ne descende pas dans sa maison et n'y entre pas pour rien emporter ; et que celui qui sera dans les champs ne retourne pas en arrière pour emporter son vêtement. Malheur aux femmes enceintes et à celles qui allaiteront en ces jours-là[1669] ! » et le reste. Saint Luc, pour montrer que l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel est arrivée avec la ruiné de Jérusalem, cite dans le même passage ces paroles du Seigneur : « Quand vous verrez Jérusalem environnée d'une armée, sachez que sa désolation est proche. » C'est donc ici que se place l'abomination de la désolation dont parlent les deux autres évangélistes. Ensuite saint Luc continue comme eux : « Alors que ceux qui sont dans la Judée s'enfuient dans les montagnes. » Les deux autres avaient dit : « Que celui qui sera sur le toit ne descende pas dans sa maison et n'y entre pas pour emporter quelque chose ; » saint Luc dit : « Que ceux qui seront dans la ville s'en aillent : » par là il nous fait voir que les paroles des autres évangélistes ne sont que des conseils pour une fuite précipitée. Les deux autres évangélistes avaient dit : « Que celui qui sera dans le champ ne retourne pas en arrière pour emporter son vêtement ; » saint Luc dit plus clairement : « Que ceux qui seront dans les champs ne rentrent pas dans la ville, parce que ce sont des jours de vengeance, afin que tout ce qui est écrit s'accomplisse[1670]. » Puis, le même évangéliste, continuant son récit, dit comme les deux autres : « Malheur aux femmes qui seront enceintes ou qui allaiteront en ces jours-là ? » et le reste du même passage que j'ai déjà rappelé. Il est donc évident qu'en cet endroit les trois évangélistes ne veulent parler que d'une même chose.

29. Saint Luc éclaircit donc ce qui pouvait rester incertain ; il montre qu'à la ruine de Jérusalem et non à la fin du monde se rapporte ce qui est dit de l'abomination de la désolation et de l'abréviation des jours en faveur des élus : car, quoiqu'il n'ait rien dit de ces deux choses, il parle plus clairement que les autres évangélistes de la ruine de la ville, ce qui prouve que le reste s'y rapporte aussi. En effet, nous ne pouvons pas mettre en doute que, quand Jérusalem a été détruite, il n'y ait eu dans le peuple juif des élus de Dieu qui croyaient ou devaient croire, et qui avaient été élus avant même que le monde fût créé c'est pour eux que ces jours devaient être abrégés, afin que les maux leur devinssent supportables. Quelques interprètes me paraissent avoir raison quand ils croient que les maux sont désignés ici sous le nom de jours, comme on dit « les jours mauvais » en d'autres endroits des divines Écritures[1671] : ce ne sont pas les jours eux-mêmes qui sont mauvais, ce sont les choses qui arrivent. Il est dit que ces maux ont été abrégés afin que, grâce à la patience que Dieu leur donne, les élus en sentent moins le poids, et que des maux si grands deviennent courts.

30. Mais soit qu'il faille entendre de cette façon l'abréviation des jours, soit que Dieu les réduise à un petit nombre, soit qu'ils se trouvent abrégés par un cours plus rapide du soleil (et il ne manque pas de gens qui pensent que ces jours seront plus courts dans ce dernier sens, de la même manière que le jour fut plus long à la prière de Josué[1672]) ; toujours est-il que l'évangéliste saint Luc rapporte à la ruine de Jérusalem cette abréviation des jours et l'abomination de la désolation. Il n'a pas parlé de ces deux choses ; c'est saint Matthieu et saint Marc qui en ont parlé ; mais ce que saint Luc dit avec eux de la destruction de Jérusalem éclaircit ce qu'il y a d'obscur dans le récit des deux autres évangélistes. Josèphe, qui a écrit l'histoire des Juifs, parle de si grands malheurs arrivés à ce peuple qu'à peine paraissent-ils croyables ; ce n'est donc pas sans raison qu'il a été dit qu'il n'y a pas eu depuis le commencement du monde et qu'il n'y aura pas une pareille tribulation. Dût-il en arriver une aussi grande ou plus grande peut-être au temps de l'antéchrist, il faudrait appliquer à ce peuple ce qui a été dit, qu'il ne pourra plus lui arriver rien de semblable ; si ce sont surtout les juifs qui doivent recevoir l'antéchrist, c'est ce peuple lui-même qui causera la tribulation au lieu de la souffrir.

31. Il n'y a donc pas de raison pour croire que les semaines du prophète Daniel soient dérangées par l'abréviation des jours, ou qu'elles n'aient pas été déjà accomplies au temps du Sauveur, mais qu'elles doivent l'être à la fin des siècles. Elles ne l'ont pas été avant la passion du Seigneur. Vous réfutez ceux qui le croient quand vous dites : « Si cette abomination est déjà arrivée, pourquoi le Seigneur dit-il : Quand vous verrez dans le lieu saint l'abomination de la désolation prédite par le prophète Daniel, que celui qui lit, entende[1673] ? » Ce raisonnement de votre béatitude est une réponse à ceux qui disent que l'abomination de la désolation avait eu lieu quand le Seigneur parlait ainsi, et qu'elle avait eu lieu avant sa passion et sa résurrection. C'est à ceux qui pensent que l'abomination de la désolation arrivera à la fin des temps, qu'il appartient de répondre à ceux qui disent, d'après le témoignage très clair de l'évangéliste saint Luc, qu'elle est arrivée à l'époque de la destruction de Jérusalem : et toutefois ces mots : l'abomination de la désolation, ont quelque chose d'obscur qui ne permet pas que chacun l'entende de la même manière.

32. On peut donner plus convenablement un sens spirituel à ce passage : « Que celui qui sera sur le toit ne descende pas pour emporter quelque chose de sa maison ; et que celui qui sera dans les champs ne revienne point pour emporter sa tunique ; » cela peut vouloir dire que, dans toutes les tribulations, il faut prendre garde de descendre des hauteurs spirituelles à la vie charnelle et de revenir en arrière lorsque déjà on commençait à avancer.

Si cette vigilance est nécessaire dans toute tribulation, combien elle a dû l'être au milieu des calamités de Jérusalem, qui n'ont pas eu et n'auront jamais leurs pareilles ! Et si cela a été vrai pour la tribulation d'une cité, combien cela sera plus vrai encore pour la dernière tribulation de toute la terre, c'est-à-dire de l'Église répandue dans tout l'univers ! Saint Luc lui-même, non pas lorsque les disciples interrogent le Seigneur sur son avènement, comme le font saint Matthieu et saint Marc, mais dans un autre endroit où les pharisiens lui demandent quand viendra le royaume de Dieu, rapporte ces paroles du Sauveur : « A cette heure-là, que celui qui sera sur le toit et qui aura ses meubles dans la maison, ne descende point pour les emporter ; et que celui qui sera dans les champs, ne revienne point sur ses pas[1674]. »

33. Mais il s'agit maintenant des semaines de Daniel pour le calcul des temps ; si elles n'ont pas été accomplies à l'époque du premier avènement du Seigneur, et si elles doivent l'être à la fin des siècles, qui croira que les apôtres l'aient ignoré ou qu'ils l'aient su et qu'il ne leur ait pas été permis de nous le dire ? Cependant, si cela était, il y aurait pour les nations avantage d'ignorer ce que le Seigneur n'a pas voulu leur faire enseigner par ceux qu'il a chargés d'être leurs docteurs. Mais si les semaines ont été déjà accomplies, parce que le Saint des saints a reçu l'onction, parce que le Christ a été mis à mort et qu'il n'est plus rien pour la cité qui était la sienne, parce que le sacrifice a cessé dans le temple de Jérusalem et que l'onction a été abolie, c'est avec raison qu'il a été répondu aux apôtres : « Ce n'est pas à vous à savoir les temps que le Père a mis en sa puissance ; » car les temps qu'ils auraient pu connaître par la prophétie de Daniel ne concernaient pas la fin du monde sur laquelle ils questionnaient le Sauveur.

34. Voyons-nous dans le ciel et sur la terre des signes plus frappants que nos devanciers ? N'en trouve-t-on pas dans l'histoire des gentils de si prodigieux qu'il en est même qu'on se refuse à croire ? Et, pour ne pas citer beaucoup d'autres choses extraordinaires qu'il serait trop long de rappeler, quand donc avons-nous vu deux soleils, comme des témoins oculaires l'ont raconté, avant l'incarnation du Seigneur ? Quand avons-nous vu le soleil obscurci, comme il le fut, lorsque Celui qui est la lumière du monde était attaché sur une croix ? à moins que nous ne comptions au nombre des prodiges célestes les éclipses de soleil et de lune que les astronomes ont coutume d'annoncer à l'avance. Les éclipses de la lune sont fréquentes lorsqu'elle est dans son plein, les éclipses du soleil sont plus rares mais il en arrive aux fins de lune ; l'éclipse du soleil, au crucifiement du Christ, fut tout autre chose ; c'était véritablement un prodige. On célébrait la pâque des juifs, ce qui n'arrivait qu'à la pleine lune ; or il est certain, d'après les calculs des astronomes, que le soleil ne peut pas s'éclipser quand la lune est pleine mais seulement quand elle est à sa fin ; cela ne veut pas dire qu'il y ait éclipse de soleil à chaque fin de lune, mais qu'il n'y en a jamais sans cela. Depuis que le Seigneur a prédit les signes du dernier jour du monde, qui donc se souvient qu'il y ait jamais eu dans le ciel quelque chose de semblable à ce qui s'est passé au moment où il est mort ? Si donc de tels signes doivent se montrer dans le ciel, on les verra aux approches de la fin des temps, en admettant qu'on ne puisse pas leur donner un sens spirituel.

35. Et pour ce qui est des guerres, quand donc la terre n'en a-t-elle pas souffert en des temps et en des lieux différents ? Sous l'empereur Gallien, pour ne pas remonter à de plus anciens souvenirs, lorsque, de toutes parts, les Barbares inondaient les provinces romaines, combien de nos frères, qui vivaient alors, ont pu croire à la fin prochaine du monde, car c'était longtemps après l'ascension du Seigneur ! C'est pourquoi nous ignorons ce que seront les guerres marquées comme un des signes de la fin des temps, si toutefois on ne doit pas les entendre des guerres contre l'Église. Car il y a deux nations et deux royaumes le royaume du Christ et le royaume du démon. C'est d'eux qu'il a pu être dit : « Une nation se lèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume[1675] ; » ce qui n'a pas cessé depuis qu'il a été dit : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche[1676]. » Voyez combien d'années ont passé depuis que ces paroles ont été prononcées ; et cependant elles sont vraies. Le Seigneur est né d'une vierge dans les derniers jours : cette heure ne serait point appelée la dernière si le royaume des cieux n'était pas proche ; et c'est durant cette heure que s'accomplissent les choses que le Seigneur a prédites pour son dernier avènement. Cette durée que sera-t-elle ? S'il a été dit aux apôtres que ce n'était pas à eux à le savoir, à plus forte raison tout homme comme moi doit reconnaître sa mesure et « ne pas être sage plus qu'il ne faut[1677]. »

36. « La grandeur de nos maux, dites-vous, nous force d'avouer que nous touchons à la fin, puisque nous voyons s'accomplir ce qui a été prédit : Les hommes sécheront de frayeur, dans l'attente de ce qui doit arriver à tout l'univers. Il est certain, ajoutez-vous, qu'il n'y a pas de patrie, pas de lieu qui, de notre temps, n'ait connu le deuil et la tribulation annoncés dans ces paroles. Les hommes sécheront de frayeur dans l'attente de ce qui doit arriver à tout l'univers. » Mais si les maux que le genre humain souffre maintenant sont des marques certaines de la venue prochaine du Seigneur, pourquoi l'Apôtre dit-il que le Seigneur viendra quand les hommes se croiront en paix et sûreté[1678] ? Après que l'Évangile a dit que les hommes sécheront de frayeur dans l'attente de ce qui doit arriver, il ajoute aussitôt : « Car les vertus des cieux seront ébranlées ; et alors on verra le Fils de l'homme venant sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. »

37. Ne serait-ce pas mieux comprendre cette prédiction que de croire qu'elle ne s'accomplit pas à présent, mais qu'elle s'accomplira quand le monde entier sera dans la tribulation : cette tribulation s'appliquerait à l'Église éprouvée sur toute la terre et non point à ceux qui deviendront ses persécuteurs. Ceux-ci se croiront en paix et en sûreté, de façon que la mort tombera tout à coup sur eux et que l'arrivée du Seigneur les surprendra comme un voleur de nuit ; mais au contraire ceux qui aiment la manifestation de Jésus-Christ se réjouiront et tressailliront. Mais maintenant nous voyons que ces maux qu'on croit être les derniers sont communs aux deux nations, aux deux royaumes, à celui du Christ et à celui du démon ; ces maux atteignent également les bons et les méchants ; il n'y a personne qui dise : « Paix et sécurité, » partout où tombent ces malheurs, partout où l'on craint qu'ils n'arrivent. Et cependant au milieu de ces catastrophes les festins somptueux ne manquent pas, on s'adonne à l'ivrognerie, on est avare ; les chansons lascives se font entendre ; les orgues, les flûtes, les lyres, les guitares, les luths retentissent ;, le bruit de tous les genres d'instruments et de toutes sortes de jeux frappe l'oreille : est-ce là sécher de frayeur ? N'est-ce pas là au contraire une voluptueuse vie ? Mais les enfants des ténèbres se plongeront bien plus encore dans ces sortes de plaisirs lorsqu'ils diront : « La paix et la sécurité sont avec nous. »

38. Que font eux-mêmes les enfants de la lumière et les enfants du jour que la fin du monde ne doit pas surprendre comme un voleur de nuit ? Ne continuent-ils pas à user de ce monde quoique ce soit comme n'en usant point ? Il y a bien longtemps qu'il a été dit : « Le temps est court[1679] ; » et ils ne cessent de penser à cette parole des apôtres avec une pieuse sollicitude. Le plus grand nombre d'entre eux pourtant ne laisse pas de planter et de bâtir, d'acheter, de posséder, de remplir des fonctions, de se marier. Je parle de ceux qui, tout en attendant que leur Maître revienne des noces[1680], ne se privent pas cependant des noces de ce monde, mais dont la charité obéissante n'oublie pas les prescriptions de l'Apôtre sur la manière dont les femmes doivent vivre avec leurs maris, les maris avec leurs femmes, les enfants avec leurs parents, les parents avec leurs enfants, les serviteurs avec leurs maîtres, les maîtres avec leurs serviteurs : en toutes ces choses n'usent-ils pas encore de ce monde ? Ils labourent, ils naviguent, ils achètent, ils sont pères de famille, ils combattent, ils gouvernent. Je ne crois pas que telle doive être leur vie, lorsqu'on en sera véritablement à l'accomplissement de ce qui. est marqué dans l'Évangile : « lorsqu'il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, lorsque les nations seront dans l'épouvante et que la mer fera entendre d'effroyables mugissements ; lorsque les hommes sécheront de frayeur, dans l'attente des maux qui doivent arriver à tout l'univers, car les vertus des cieux seront ébranlées. »

39. Je pense qu'il serait mieux d'entendre ces choses de l'Église elle-même, de peur que le Seigneur Jésus ne paraisse avoir annoncé comme une grande marque de son second avènement, ce qui s'est déjà vu en ce monde avant même la naissance du Christ, et de peur que nous ne soyons l'objet des railleries de ceux qui nous montreraient dans l'histoire de plus grandes calamités, que celles que nous regarderions avec effroi comme les signes de la fin du monde. L'Église est représentée parle soleil, la lune et les étoiles ; il lui a été dit : « Tu es belle comme la lune, brillante comme le soleil[1681]. » Elle adore notre Joseph en ce monde figuré par l'Égypte, où il a passé du néant à la gloire ; la mère de Joseph était morte[1682] quand Jacob alla trouver son fils en Égypte[1683] ; ce n'est donc pas cette mère-là qui a pu adorer Joseph : et la vérité de ce songe prophétique[1684] a dû s'accomplir dans Notre-Seigneur lui-même. Quand le soleil sera obscurci, et que la l'une ne donnera plus sa lumière et que les étoiles tomberont du ciel et que les vertus des cieux seront ébranlées, comme il est dit dans les évangiles de saint Matthieu et de saint Marc, l'Église en quelque sorte ne se verra plus ; elle sera, au delà de toute mesure, en proie à la persécution des impies qui, ne craignant plus rien et au comble des félicités humaines, s'en iront, répétant : « La paix et la sûreté sont avec nous. » Alors les étoiles tomberont du ciel et les vertus des cieux seront ébranlées ; ce qui veut dire que plusieurs qui naguère semblaient resplendir par la grâce, fléchiront devant les persécuteurs et tomberont : quelques-uns même des plus forts seront ébranlés. Aussi voyons-nous dans saint Matthieu et dans saint Marc que cela arrivera après la tribulation de ces derniers jours ; non pas que ces choses doivent arriver après que la persécution sera entièrement passée, mais parce que la tribulation précédera et qu'elle sera suivie de la chute de quelques-uns ; et comme cette persécution se fera sentir pendant la durée de tous ces derniers jours, on pourra toujours dire que ce sera après la tribulation quoiqu'elle doive arriver en même temps.

40. Les paroles de saint Luc sur le trouble et l'épouvante des nations sur la terre, ne s'appliquent donc pas aux nations sorties de la race d'Abraham dans laquelle toutes les nations seront bénies[1685], mais elles s'appliquent à cette portion du genre humain qui sera placée à la gauche de Jésus-Christ lorsque tous les peuples seront rassemblés devant le Juge des vivants et des morts. Il y aura des bons et des mauvais, des persécuteurs et des persécutés pris dans toutes les nations ; c'est d'elles que sortiront les deux parts, l'une qui dira dans sa joie coupable : paix et sûreté, l'autre en qui le soleil s'obscurcira et la lune ne donnera plus sa lumière et d'où tomberont les étoiles et où les vertus des cieux seront ébranlées.

41. « Et alors on verra venir le Fils de l'homme sur une nuée, avec une grande puissance et une grande majesté. » Cela, à mon avis, peut s'entendre de deux manières : la première c'est Jésus-Christ venant dans l’Église comme sur une nuée, ainsi qu'il ne cesse de venir présentement selon ce qu'il est dit : « Vous verrez un jour le Fils de l'homme assis à la droite de la majesté de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. » Mais il viendra alors avec une grande puissance et une grande majesté, parce que sa puissance et sa majesté paraîtront plus grandes dans les saints à qui il donnera une force plus grande pour mieux résister à une aussi formidable persécution. La seconde manière d'entendre ces paroles, c'est Jésus-Christ venant à la fin des siècles dans ce même corps avec lequel il est assis à la droite de Dieu, avec lequel il est mort, il est ressuscité et il est monté au ciel, selon qu'il est écrit dans les Actes des apôtres : « Cela dit, une nuée l'enveloppa et il disparut à leurs yeux[1686]. » Et comme deux anges dirent alors : « Il viendra de la même manière que vous l'avez vu monter au ciel, » on peut croire avec raison que le Seigneur viendra non seulement avec le même corps, mais aussi sur une nuée : il reviendra du ciel comme il s'en est allé de la terre, et c'est dans une nuée qu'il s'éleva pour remonter vers son Père.

42. Lequel de ces deux sentiments faut-il préférer ? il est difficile de le dire. Il semble d'abord qu'en entendant ou en lisant : « Et alors on verra le Fils de l'homme venir sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté, » il faille croire qu'il s'agit ici, non pas de son avènement par l'Église, mais de son avènement en personne, quand il viendra juger les vivants et les morts. Cependant, comme il importe d'aller au fond des Écritures et de ne pas s'en tenir à la surface, et comme par leur obscurité même, les Écritures demandent, pour notre exercice, à être pénétrées plus profondément, nous devons soigneusement faire attention à la suite de ce passage ; car après que Notre-Seigneur a dit : « Et alors on verra le Fils de l'homme venir sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté, » il ajoute : « Lorsque ces choses commenceront d'arriver, regardez et levez la tête, parce que votre rédemption est proche. Et il fit cette comparaison : Voyez le figuier et tous les arbres ; lorsque leurs fruits commencent à se montrer, vous connaissez que l'été est proche : de même lorsque vous verrez arriver ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche[1687]. » Ces choses qu'on verra arriver, qu'est-ce ? si ce n'est ce que nous avons marqué plus haut ? Dans ce nombre nous trouvons la venue du Fils de l'homme sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Lors même donc qu'on le verra apparaître, ce seront les approches, ce ne sera pas encore le royaume de Dieu.

43. Nous voyons que les deux autres évangélistes gardent le même ordre. Après que saint Marc a dit : « Les vertus des cieux seront ébranlées, » il ajoute : « On verra alors venir le Fils de l'homme sur des nuées avec une grande puissance et une grande gloire ; » il dit ensuite ce que saint Luc ne dit pas : « Et alors il enverra ses anges et il rassemblera ses élus des quatre vents, depuis l'extrémité de la terre jusqu'à l'extrémité du ciel. » Puis, tirant sa comparaison du figuier tout seul, au lieu de la tirer comme saint Luc du figuier et des autres arbres, saint Marc s'exprime ainsi : « Or, apprenez la parabole du figuier : Quand ses rameaux sont encore tendres et que les feuilles ont paru, vous connaissez que l'été est proche ; ainsi quand vous verrez s'accomplir toutes ces choses, sachez que le Fils de l'homme est près de vous et à la porte[1688]. » Ces choses que l'on commencera à voir s'accomplir, que sont-elles sinon ce que saint Marc a rapporté plus haut ? Et dans ces choses est compris ce qu'il dit : « Et alors on verra venir le Fils de l'homme sur des nuées avec une grande puissance et une grande gloire : et alors il enverra ses anges et il rassemblera ses élus. » Ce ne sera donc pas la fin, mais la fin sera proche.

44. Dira-t-on que ces mots : « quand vous verrez s'accomplir ces choses, » ne doivent pas s'entendre de tous les signes mais de quelques signes seulement ; qu'il ne faut excepter que la venue du Fils de l'homme sur une nuée, et que ceci ne serait pas une marque de la fin mais la fin elle-même ? Mais saint Matthieu ne fait aucune exception dans les signes qui doivent annoncer la fin ; après qu'il a dit que les vertus des cieux seront ébranlées, il ajoute : « Et alors paraîtra dans le ciel le signe du Fils de l'homme, et alors toutes les tribus de la terre gémiront, et on verra venir le Fils de l'homme sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande majesté, et il enverra ses anges avec la trompette et une grande voix, et ils rassembleront ses élus des quatre vents depuis une extrémité des cieux jusqu'à l'autre. Or, apprenez la parabole du figuier. Quand son rameau devient tendre et que ses feuilles paraissent, vous connaissez que l'été est proche : de même quand vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l'homme est tout prés et à la porte. »

45. Ainsi nous saurons qu'il est proche, quand nous verrons s'accomplir, non point quelques-uns de ces signes, mais tous ces signes, quand le Fils de l'homme viendra, quand il enverra ses anges, et qu'il rassemblera ses élus des quatre parties du monde, c'est-à-dire de toute la terre c'est ce que Jésus-Christ fait durant toute cette dernière heure. Il vient dans ses membres comme sur autant de nuées, ou dans toute l'Église elle-même, qui est son corps, comme dans une grande nuée qui étend sa fécondité à travers le monde entier ; Jésus-Christ fait tout cela depuis qu'il a commencé à prêcher et à dire : « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche. » Ainsi donc, en comparant et en examinant attentivement les récits des trois évangélistes sur l'avènement du Seigneur, peut-être trouverait-on que tous ces signes concernent l'avènement quotidien du Sauveur dans son corps, qui est l'Église, et dont il disait aux juifs : « Un jour vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la majesté de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. » J'excepte les passages où il s'annonce comme devant juger les vivants et les morts, et dans des termes qui permettent de croire que ce jugement sera prochain ; j'excepte aussi ce qu'il dit si clairement à la fin du discours rapporté par saint Matthieu de ce même avènement, après avoir marqué un peu auparavant à quels signes on en reconnaîtra l'approche. Voici en effet la conclusion du discours telle que la donne saint Matthieu : « Mais quand le Fils de l'homme, dit-il, viendra dans sa majesté et tous les anges avec lui, alors il s'assiéra sur le trône de sa gloire ; alors il rassemblera devant lui toutes les nations. » Et le reste jusqu'à l'endroit où le Seigneur dit : « Et ceux-ci iront dans le supplice éternel, mais les justes iront dans la vie éternelle. » . Ceci s'applique, sans aucun doute, au dernier avènement du Christ et à la fin du monde. Des interprètes ont prétendu, non sans quelque raison, que les cinq vierges sages et les cinq vierges folles dont il est parlé dans ce discours[1689], doivent s'entendre de l'avènement quotidien du Sauveur dans son Église. Toutefois, il faut se garder ici d'affirmations téméraires, de peur qu'il ne se rencontre quelque chose qui les contredirait fortement. Au milieu des obscurités des Livres divins, obscurités par lesquelles il a plu à Dieu d'exercer nos intelligences, il peut se faire que parmi les bons commentateurs, non seulement l'un pénètre mieux qu'un autre le sens des saintes Écritures, mais aussi que le même ne comprenne pas toujours également bien.

46. J'ignore néanmoins s'il est possible, quelque lumière et quelque pénétration que l'on puisse avoir, de découvrir ici quelque chose de plus certain que ce que j'ai déjà établi dans une précédente lettre sur l'époque où l'Évangile sera porté dans le monde entier. Votre révérence croit qu'il a déjà été prêché de tous côtés par les apôtres eux-mêmes ; j'ai des preuves certaines qu'il n'en est pas ainsi. Nous avons chez nous, en Afrique, d'innombrables tribus barbares auxquelles l'Évangile n'a point été encore annoncé [1690]; nous l'apprenons tous les jours par les prisonniers qui nous en arrivent et dont les Romains font des esclaves. Depuis peu d'années, quelques-uns de ces peuples, en très petit nombre, placés aux frontières romaines et soumis à l'Empire, de façon à n'avoir plus leurs rois, mais des chefs nommés par les Romains, commencent à se faire chrétiens, eux et leurs chefs. Les peuples établis plus à l'intérieur, et qui n'obéissent en rien à la puissance romaine, demeurent tout à fait étrangers à la religion chrétienne, sans qu'il puisse être, cependant, permis de dire qu'ils n'appartiennent pas aux promesses de Dieu[1691].

47. Ce ne sont pas seulement les Romains, mais toutes les nations que le Seigneur a promises par serment à la race d'Abraham[1692]. Par suite de ces promesses divines, il est déjà arrivé que des nations non soumises à la domination romaine ont reçu l'Évangile et se sont unies à l'Église qui fructifie et croît dans le monde entier. L'Église a de quoi s'étendre encore jusqu'à ce que s'accomplisse ce qui est prédit du Christ sous la figure de Salomon : « Il régnera d'une mer à l'autre mer, et depuis le fleuve jusqu'aux extrémités de la terre[1693]. » « Depuis le fleuve, » c'est-à-dire depuis le lieu où le Seigneur a été baptisé ; car c'est de là qu'il a commencé à prêcher l'Évangile. « D'une mer à l'autre mer, » c'est-à-dire le monde avec toutes les nations, parce que l'Océan entoure toute la terre. Comment s'accomplirait autrement cette prophétie : « Toutes les nations que vous avez faites viendront, Seigneur, et se prosterneront devant vous[1694] ? » Ces nations ne viendront pas en quittant les lieux qu'elles habitent, mais en croyant là où elles se trouvent. Le Seigneur a dit de ceux qui croient : « Personne ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père[1695]. » Le Prophète dit, de son côté : « Chacun l'adorera dans le pays qu'il habite ; toutes les îles des nations l'adoreront[1696]. » Il dit toutes les îles, comme s'il disait : même toutes les îles. Par là il fait voir qu'il n'y aura pas de coins de terre où l'Église ne se répande, puisque l'Évangile pénétrera au sein des îles, dont quelques-unes sont situées dans l'Océan ; et nous savons qu'il en est déjà qui ont reçu la foi. Ainsi, pour chacune de ces îles, s'accomplissent également ces paroles : « Il dominera d'une mer à l'autre, » puisque chaque île est environnée de la mer ; la prophétie du Psalmiste les comprend comme elle comprend toute la terre, qui est en quelque sorte comme la plus grande des îles, car l'Océan l'environne. Nous savons que déjà l'Église est établie vers le côté occidental de l'Océan : elle ira sur tous les points de ces rivages où elle n'est point parvenue encore, parce qu'elle fructifie et croît sans cesse.

48. Si donc, la prophétie de la vérité ne pouvant mentir, il est nécessaire que toutes les nations que Dieu a faites l'adorent ; comment l'adoreront-elles si elles ne l'invoquent pas ? Comment croiront-elles en lui si elles n'en ont pas entendu parler ? Comment entendront-elles parler de lui si on ne le leur prêche ? Et comment prêcher si on n'est pas envoyé[1697] ? Car « il envoie ses anges et rassemble ses élus des quatre vents[1698], » c'est-à-dire de toute la terre. Il faut donc que l'Église s'établisse parmi les nations où elle n'est pas encore ; cela ne veut pas dire que tous ceux qui sont là auront la foi ; toutes les nations ont été promises et non pas tous les hommes de toutes les nations, car la foi n'est pas le partage de tous[1699]. C'est pourquoi toute nation croit avec ceux qui sont élus avant la création du monde[1700] ; avec ceux qui ne croient pas, elle est incroyante et hait ceux qui croient. Comment s'accomplirait ce passage de l'Évangile : « Vous serez un objet de haine pour toutes les nations à cause de mon nom[1701], » s'il ne devait pas y avoir, chez tous les peuples, des infidèles qui haïssent et des fidèles qui soient haïs ?

49. Comment donc la prédication des apôtres ne serait-elle pas étendue partout, puisque, ce qui est très certain pour nous, il y a des nations où l'Évangile commence à peine d'être prêché et d'autres où la prédication n'a pas commencé encore ? Ainsi quand il a été dit aux apôtres : « Vous serez mes témoins à Jérusalem et dans toute la Judée, et dans la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre[1702], » Jésus-Christ ne leur donnait pas une mission qu'ils dussent seuls remplir. C'est comme lorsqu'il leur disait : « Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles[1703] : » qui ne comprend que cette promesse a été faite à l'Église universelle qui, pendant que les uns meurent et que les autres naissent ici-bas, doit subsister jusqu'à la fin des temps. Le Sauveur disait également à ses apôtres : « Quand vous verrez ces choses, sachez que le Fils de l'homme est tout près de vous et à la porte[1704] : » il semble que ces paroles n'aient été dites que pour les apôtres seuls, mais elles s'appliquent évidemment à ceux qui seront vivants sur la terre lorsque tout s'accomplira. A plus forte raison doit-on appliquer à tous ce qui devait être en grande partie l'ouvrage des apôtres, quoique la continuation de la même œuvre fût réservée à ceux qui viendraient après eux.

50. L'Apôtre a dit : « Est-ce qu'ils n'ont pas entendu ? Leur bruit a retenti dans toute la terre, et leurs paroles se sont fait entendre jusqu'aux extrémités de l'univers[1705]. » Quoique ces expressions de l'Apôtre soient au passé, il n'a eu en vue qu'une chose future et non point une chose faite et accomplie ; il a fait comme le prophète dont il cite le témoignage et qui n'a pas dit : leur bruit doit retenir, mais « a retenti dans toute la terre, » ce qui n'était pas encore fait. Il en est de même de ce passage prophétique : « Ils ont percé mes mains et mes pieds[1706] : » nous savons que ceci ne s'est accompli que longtemps après. Mais, pour que nous ne croyions pas que ces façons de parler soient employées par les prophètes et non point par les apôtres, saint Paul lui-même nous dit : « C'est l'Église du Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité. Et sans doute c'est quelque chose de grand que ce mystère d'amour qui s'est manifesté dans la chair, qui a été justifié dans l'esprit, qui a apparu aux anges, qui a été prêché aux nations, qui a été cru dans le monde, qui a été élevé dans la gloire[1707]. » Il est évident que ce que l'Apôtre met ici à la fin n'est pas accompli : combien l'était-ce moins quand il disait ces choses, car l'Église ne sera élevée dans la gloire que lorsqu'on entendra ces paroles : « Venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume[1708]. » Saint Paul parle comme étant faite d'une chose qu'il savait bien ne devoir se faire que dans l'avenir.

51. Il est moins étonnant qu'il se soit servi du présent dans le passage que vous avez rappelé : « A cause de l'espérance qui vous est réservée dans le ciel et dont vous avez été instruits par la parole véritable de l'Évangile, qui est prêché parmi vous, comme il l'est dans le monde entier où il croît et fructifie[1709]. » Et pourtant l'Évangile n'était pas encore répandu dans tout l'univers. Mais l'Apôtre dit que l'Évangile fructifie et croît dans le monde entier, pour signifier jusqu'où il devait s'étendre en fructifiant et en croissant. Si donc nous ne savons pas quand l'Église, dans ses progrès continuels, remplira le monde d'une mer à l'autre mer, nous ne pouvons pas savoir quand la fin viendra, car ce ne sera pas avant.

52. Voici maintenant mon opinion sur cette question de la fin du monde ; je vous la dirai comme à un saint homme de Dieu et à un véritable frère : que l'on considère l'avènement du Seigneur comme devant arriver plus tôt ou plus tard, il faut éviter l'erreur autant qu'on le peut ; or à mes yeux, ce n'est pas errer que de reconnaître qu'on ne sait pas quelque chose, mais on se trompe en croyant savoir ce qu'on ne sait pas. Éloignons donc ce méchant serviteur qui, disant dans son cœur que son maître tarde à venir, maltraite ses compagnons et s'abandonne à l'intempérance avec des gens perdus comme lui[1710] : celui-là, sans aucun doute, n'a que de la haine pour l'arrivée de son maître. Ce méchant serviteur une fois écarté, représentons-nous trois bons serviteurs, soigneusement occupés de la maison de leur maître, désirant son arrivée, l'attendant avec vigilance, l'aimant avec fidélité. Si l'un d'eux croit que son maître viendra bientôt, l'autre plus tard, et que le troisième avoue qu'il ne sait rien sur l'heure de sa venue, lequel des trois se conforme-t-il le mieux à l'Évangile, car tous y sont fidèles en aimant l'avènement du Seigneur, en le désirant, en l'attendant avec vigilance ?

53. L'un dit : Veillons et prions, parce que le Seigneur doit bientôt venir ; l'autre dit Veillons et prions, quoique le Seigneur ne doive pas encore venir, car cette vie est courte et incertaine ; le troisième dit : Veillons et prions, parce que cette vie est courte et incertaine et que nous ne savons pas quand viendra le Seigneur. L'Évangile dit : « Voyez, veillez et priez, vous ne savez pas quand le temps viendra[1711]. » Que dit, je vous prie, ce troisième serviteur, si ce n'est ce que dit l'Évangile même ? Dans leur désir du royaume de Dieu, tous les trois voudraient que ce que dit le premier fût la vérité ; le second le nie, le troisième ne contredit pas les deux autres, mais il déclare ignorer lequel d'entre eux dit vrai. C'est pourquoi si ce que dit le premier arrive, le second et le troisième se réjouiront avec lui, car ils aiment tous l'avènement du Seigneur ; ils tressailliront d'allégresse en voyant arriver plus tôt ce qu'ils aiment. S'il n'en est pas ainsi et que l'on commence à croire que ce sentiment du second serviteur était le véritable, il est à craindre que ceux qui avaient ajouté foi aux allégations du premier ne soient troublés par ces retards et ne soient disposés à penser, non pas que le Seigneur tardera, mais qu'il ne viendra pas du tout : vous voyez quel péril ce serait pour les âmes. Si leur piété est telle qu'ils se rangent au sentiment du second serviteur et qu'ils attendent fidèlement et patiemment le Seigneur, quoiqu'il tarde à venir, ils auront à essuyer les reproches, les insultes, les railleries de leurs ennemis. Ceux-ci s'efforceront de détourner de la foi chrétienne le grand nombre des faibles ; ils diront que le royaume qui leur est promis n'est pas plus vrai que le prompt avènement de Jésus-Christ. Quant à l'avis du second serviteur, qui pense que l'avènement du Seigneur se fera longtemps attendre, les faits pourraient sans inconvénient lui donner tort : la foi de ceux qui se seraient attachés à cette espérance ne recevrait aucune atteinte ils ne se plaindraient pas d'un bonheur anticipé.

54. C'est pourquoi celui qui dit que le Seigneur doit bientôt venir dit quelque chose de plus souhaitable, mais ce n'est pas sans danger qu'il pourrait se tromper. Plût à Dieu qu'il dît vrai, car le contraire serait fâcheux. Mais celui qui dit que le Seigneur doit tarder à venir, tout en espérant et en aimant son avènement, son erreur même, en cas qu'il se trompe, devient une douce erreur ; si les choses arrivent comme il le pense, quelle grande patience sera la sienne !

Si les choses arrivent autrement, quelle sera sa joie ! Ainsi pour ceux qui aiment la manifestation du Seigneur, il est plus doux de croire le premier, plus sûr de croire le second ; mais celui qui avoue ne pas savoir où est la vérité entre ces deux sentiments, souhaite que le premier ait raison, se résigne à l'avis du second, et il est certain de ne pas se tromper, parce qu'il n'affirme et ne nie rien. Je suis, quant à moi, comme ce troisième serviteur, et je vous conjure de ne pas me mépriser ; car je vous aime, vous qui affirmez ce que je désire être la vérité ; je veux d'autant plus que vous ne vous trompiez pas, que j'aime davantage ce que vous annoncez, et que je trouverais plus dangereuse votre erreur. Pardonnez-moi si j'ai fatigué votre piété ; il m'arrive rarement de vous écrire, et j'ai voulu aujourd'hui jouir longtemps du plaisir de converser avec vous, au moins par lettre.

LETTRE CC. (Au commencement de l'année 419).

L’ouvrage de saint Augustin, intitulé : du Mariage et de la Concupiscence, est dédié au comte Valère ; voici la lettre que lui écrivit l'évêque d'Hippone en lui envoyant son livre.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE ET ÉMINENT SEIGNEUR VALÈRE, SON TRÈS CHER FILS EN JÉSUS-CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Pendant que je me plaignais de m'être adressé à vous plusieurs fois sans avoir reçu aucune réponse de votre grandeur, trois lettres de votre bonté me sont arrivées en très peu de temps : l'une, qui n'est pas pour moi seul, m'a été remise par Vindémial, mon collègue dans l'épiscopat ; les deux autres m'ont été remises peu de temps après par Firmus, mon collègue dans le sacerdoce. Firmus est un saint homme qui m'est étroitement uni, comme il a pu vous l'apprendre. Il m'a beaucoup parlé de vous et m'a fait comprendre combien vous êtes avancé dans l'amour du Christ : ses entretiens avec moi m'en ont plus appris sur votre personne que la lettre apportée par le susdit évêque et les deux autres apportées par Firmus lui-même ; plus même que n'auraient pu m'en dire toutes ces lettres que je me plaignais de ne pas avoir reçues. Ce qu'il me disait sur vous m'était d'autant plus doux qu'il m'instruisait de ce que vous n'auriez pas pu me révéler, quand même je vous aurais interrogé à cet égard ; car vous n'auriez pu le faire sans devenir le prédicateur de vos propres louanges, ce que la sainte Écriture nous défend[1712]. Mais je crains aussi de vous écrire ces choses, de peur d'être soupçonné de flatterie, ô mon illustre et excellent seigneur, et mon très cher fils dans l'amour du Christ !

2. Voyez quel plaisir et quelle joie j'ai dû éprouver à entendre vos louanges dans le Christ ou plutôt les louanges du Christ dans votre personne, et de les entendre de la bouche d'un homme trop vrai pour me tromper et trop votre ami pour ne pas vous connaître ! Je savais déjà sur vous, par d'autres témoignages, bien des choses qui n'étaient cependant ni aussi complètes, ni aussi certaines ; je n'ignorais pas combien votre foi est pure et catholique, comme vous attendez pieusement les biens futurs, combien vous aimez Dieu et vos frères, combien vous êtes éloigné de tout orgueil dans les fonctions les plus hautes, ne mettant point votre espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant ; combien vous êtes riche en bonnes œuvres, combien votre maison est le repos, la consolation des saints et la terreur des méchants ; avec quels soins vous empêchez que les anciens ou les nouveaux ennemis du Christ, se couvrant du voile de son nom, ne dressent des piéges à ses membres, et comment,. tout en détestant l'erreur, vous cherchez le salut de ces mêmes ennemis. Voilà ce que habituellement j’entends dire de vous ; mais maintenant j'en suis bien plus sûr, et j'en sais davantage, grâce aux récits de notre frère Firmus.

3. Et de qui donc, si ce n'est d'un intime ami connaissant à fond votre vie, aurais-je appris cette pudicité conjugale que nous pouvons louer et aimons en vous ? Il m'est doux de m'entretenir familièrement et longuement avec vous de ce bien spirituel qui est l'ornement de votre vie et un don de Dieu. Je sais que je ne vous fatigue pas quand je vous envoie quelque œuvre de moi un peu étendue, et quand une lecture prolongée vous fait rester longtemps avec moi ; je n'ignore pas qu'au milieu de tant de soins qui remplissent vos jours, vous lisez aisément et volontiers, et que vous aimez beaucoup mes ouvrages, ceux même qui sont adressés à d'autres, lorsqu'ils viennent à tomber entre vos mains. Combien dois-je espérer que vous lirez avec plus d'attention et que vous aimerez mieux encore un livre écrit pour vous, et où je vous parle comme si vous étiez présent ! Passez donc de cette lettre à l'ouvrage que je vous envoie, et qui, dès son commencement, apprendra plus convenablement à votre révérence pourquoi il a été écrit et pourquoi c'est à vous principalement que je l'adresse.

LETTRE CCI. (Année 419.)

Cette lettre, adressée à Aurèle de Carthage, et dont une copie spéciale fut envoyée à saint Augustin, est un témoignage de l'intervention directe des empereurs chrétiens dans les affaires chrétiennes ; on y trouve à la fois la soumission au jugement des évêques en matière ecclésiastique et le zèle pour le maintien de l’unité catholique. La cause de la religion était devenue celle de l’État.

LES EMPEREURS HONORIUS ET THÉODOSE, AUGUSTES, A L'ÉVÊQUE AURÈLE, SALUT.

1. Depuis longtemps il a été ordonné que Pélage et Célestins, inventeurs d'une doctrine exécrable et corrupteurs de la vérité catholique, seraient expulsés de Rome, de peur que leurs funestes discours ne pervertissent l'esprit des ignorants. Notre clémence a suivi en cela le jugement de votre sainteté par lequel, après un sérieux examen, ils ont été condamnés. Leur criminelle opiniâtreté dans l'erreur nous oblige à renouveler notre prescription, et nous venons de décider que ceux qui, sachant en quel endroit de l'empire se trouvent Pélage et Célestins, auront négligé de les chasser ou de les signaler, seront punis de la même peine comme complices.

2. Il importerait surtout, père très cher et très affectionné, que votre sainteté pût opposer son autorité à l’attitude de certains évêques qui, persistant dans l'erreur ; viennent en aide aux deux novateurs par un consentement tacite, ou refusent de les attaquer publiquement. Il faudrait que le dévouement chrétien de tous ces évêques proscrivit cette hérésie funeste, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus aucune trace. Que votre religion s'adresse donc à eux tous par écrit et porte à leur connaissance le décret suivant : Ceux d'entre eux qui négligeront, par une obstination impie, de souscrire la condamnation de Pélage et de Célestins, et de faire ainsi connaître la pureté de leur foi, seront dépouillés de la dignité épiscopale, chassés pour toujours de leurs Cités et retranchés de la communion de l'Église. Tandis que, fidèles au concile de Nicée, nous adorons sincèrement Dieu créateur de toutes choses et fondateur de notre Empire, votre sainteté ne souffrira pas que les partisans d'une secte détestable, méditent contre la religion des nouveautés injurieuses, défendent, par des écrits secrets, une doctrine sacrilège que l'autorité publique a une fois condamnée. On favorise autant le mal par une complicité muette que par l'impunité : vous le savez, très cher et très affectionné père.

Et d'une autre main : Que Dieu vous conserve durant longues années ! Donné à Ravenne, le 5 des ides de juin, sous le consulat de Monaxius et de Plinta. Une lettre semblable fut adressée au saint évêque Augustin.

LETTRE CCII. (Année 419.)

On a déjà vu dans la lettre qui fait la CXCVe de ce recueil l'admiration de saint Jérôme pour les grands combats de saint Augustin contre le pélagianisme ; nous trouvons ici une expression nouvelle de ce sentiment. Saint Jérôme, chargé d'ans, voudrait avoir les ailes de la colombe pour aller embrasser l'évêque d'Hippone.

JÉRÔME AUX ÉVÊQUES ALYPE ET AUGUSTIN, SES SEIGNEURS VÉRITABLEMENT DIGNES DE TOUTE AFFECTION ET DE TOUT RESPECT, SALUT DANS LE CHRIST.

1. Le saint prêtre Innocent, porteur de cette lettre, n'a rien remis de ma part à votre grandeur l'an dernier, parce qu'il ne savait pas qu'il dût retourner en Afrique. Cependant je rends grâces à Dieu de ce que, malgré mon silence, des lettres de vous me sont arrivées ; rien ne m'est plus doux qu'une occasion d'écrire à votre révérence ; Dieu m'est témoin que si je le pouvais, je prendrais les ailes de la colombe pour aller vers vous et jouir de vos embrassements. C'est un désir que j'éprouve toujours quand je pense à vos vertus ; mais aujourd'hui je l'éprouve plus vivement, parce que, de concert avec les auxiliaires de votre œuvre, vous avez vaincu l'hérésie de Célestius. Elle a si profondément infecté le cœur de plusieurs, que, malgré leur défaite et leur condamnation, ils conservent pourtant le venin au fond de leurs âmes, et qu'ils nous haïssent (c'est tout ce qu'ils peuvent faire) parce qu'ils nous regardent comme leur ayant fait perdre la liberté d'enseigner leur erreur.

2. Vous me demandez si j'ai répondu aux livres d'Annien, ce faux diacre de Célède que l'on fait vivre dans l'abondance pour ne fournir que de maigres discours à l'usage des blasphèmes d'autrui. Mais sachez que ses livres ne m'ont été envoyés que depuis peu en feuilles volantes par notre saint frère Eusèbe, prêtre ; et j'ai été si accablé, soit par des maladies, soit par le chagrin de la mort de votre sainte et vénérable fille Eustochium, que ces ouvrages n'ont presque plus été pour moi qu'un objet de mépris. Il va et vient dans la même boue, et, sauf quelques mots affectés qu'il a pris je ne sais où, il ne dit rien que de rebattu. J'ai beaucoup fait cependant ; en s'efforçant de répondre à une lettre de moi, Annien s'est montré plus à découvert, et chacun a pu entendre ses blasphèmes. Il avoue dans cet ouvrage tout ce que, auparavant, il niait avoir dit dans cette misérable assemblée de Diospolis ; ce n'est pas une grande affaire que de répondre à des niaiseries aussi vaines. Si Dieu me prête vie et que je trouve des gens pour écrire sous ma dictée, j'y répondrai brièvement ; ce ne sera point pour confondre une hérésie déjà morte, mais pour montrer l'ignorance et les blasphèmes d'Annien : votre sainteté le ferait mieux ; vous m'épargneriez de défendre mes écrits contre l'hérétique. Vos saints enfants, Albine, Pinien et Mélanie, vous saluent avec un grand respect. Je donne au prêtre Innocent cette petite lettre qu'il vous portera du saint lieu de Bethléem. Votre petite fille Paule vous demande tristement de vouloir bien vous souvenir d'elle et vous salue respectueusement. Que la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ vous garde sains et saufs et vous fasse souvenir de moi, ô mes seigneurs vraiment saints, mes chers et vénérables pères !

LETTRE CCII bis[1713]. (Au commencement de l'année 417.)

L'origine de l'âme est encore le sujet de cette lettre. Saint Augustin parle de la lettre qu'il a adressée à saint Jérôme et à laquelle il n'a encore reçu aucune réponse ; il ne veut pas livrer son travail sans l'accompagner de cette réponse qu'il attend du grand solitaire. L'évêque Optat ne pensait pas que les âmes tirassent leur origine de l'âme du premier homme ; l'évêque d'Hippone cherche à le tenir en garde contre une disposition à résoudre trop aisément une question remplie de tant de mystères. Il conserve, quant à lui, tous ses doutes, et attend qu'on l'éclaire.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX ET TRÈS CHER SEIGNEUR OPTATI SON DÉSIRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai reçu des mains du pieux prêtre Saturnin[1714] la lettre ou votre Révérence me demande avec une grande vivacité ce que je n'ai pas encore. Mais vous m'avez fait connaître le motif de ses instances : vous croyez que la réponse aux questions que j'ai adressées m'est déjà parvenue. Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! Je sais avec quel ardent désir vous attendez, et je ne tarderais pas à vous communiquer ce présent. — Pourtant, croyez-le, mon très cher frère, voilà près de cinq ans que j'ai envoyé mon livre[1715] en Orient, non comme un auteur qui décide, mais comme un homme qui consulte, et je n'ai encore reçu aucune réponse[1716] pour éclaircir la question sur laquelle vous me demandez mon sentiment véritable. Je vous enverrais l'un et l'autre écrit, si je les avais.

2. Il ne me paraît pas que je doive envoyer ou livrer à personne ce que j'ai sans ce que je n'ai pas encore ; je ne veux pas donner à celui qui peut-être me répondra, comme je le désire, le droit de se plaindre de voir circuler dans les mains des hommes mon interrogation laborieusement méditée sans sa propre réponse que je ne désespère pas d'obtenir ; il ne faut pas qu'il puisse m'accuser d'avoir agi par là avec plus d'orgueil que d'utilité et d'avoir voulu me montrer plus habile à chercher des difficultés que lui à les résoudre ; et peut-être les résoudra-t-il ; il importe d'attendre qu'il le fasse[1717]. Je sais d'ailleurs qu'il est occupé d'autres travaux qu'il ne doit pas interrompre.

3. Afin que vous sachiez mieux les choses, voyez un peu ce qu'il m'écrivit par le porteur de la lettre que je lui avais adressée et qui revint ici l'année suivante ; je transcris ce passage de sa lettre : « Le temps devient très difficile ; il vaut mieux me taire que de parler ; mes études ont été interrompues, de peur que mon éloquence ne devînt une éloquence de chien, comme dit Appius. C'est pourquoi je n'ai pas pu répondre à temps aux deux livres que vous m'avez dédiés, livres remplis d'érudition et qui brillent de tout l'éclat de l'éloquence ; ce n'est pas que j'y trouve quelque chose à reprendre, mais le bienheureux Apôtre a dit : Chacun abonde en son sens ; l'un pense d'une manière, l'autre d'une autre[1718]. Certainement vous avez mis là tout ce qui peut être dit, tout ce que les sources des saintes Écritures peuvent fournir à un sublime esprit. Souffrez, j'en prie votre révérence, que je loue un peu votre génie, car nous discutons pour nous instruire, et si les envieux et surtout les hérétiques voient entre nous une différence de sentiments, ils ne manqueront pas de dire calomnieusement que nos divergences partent d'un fond d'aigreur. Mais moi je suis bien décidé à vous aimer, à vous honorer, à vous estimer, à vous admirer et à défendre vos paroles comme les miennes. Dans le dialogue[1719] que j'ai publié depuis peu, je me suis souvenu de votre béatitude comme je le devais. Travaillons plutôt à arracher du milieu des Églises cette pernicieuse hérésie qui prend toujours les dehors de la pénitence pour avoir le moyen d'enseigner : elle craindrait son expulsion et sa perte si elle se montrait en plein jour. »

4. Vous voyez bien, mon vénérable frère, que ces paroles d'un ami qui m'est cher ne sont pas un refus de me répondre, mais une excuse d'être obligé à suivre des travaux plus pressants. Vous voyez aussi de quelle bienveillance il est animé à mon égard, et comme il avertit de ne pas donner occasion aux envieux, et surtout aux hérétiques, de nous soupçonner calomnieusement d'aigreur dans une discussion où, fidèles aux lois de la charité et de l'amitié, nous ne cherchons qu'à nous instruire. Les hommes liront donc en même temps l'ouvrage où j'ai proposé les difficultés et celui où il y aura répondu ; s'il est parvenu à prouver suffisamment son opinion, il faudra que je lui rende grâces de m'avoir éclairé, et quand on le saura, on n'en retirera pas un petit avantage. Ceux qui sont au-dessous de nous connaîtront ainsi ce qu'ils doivent penser d'une question que nous aurons soigneusement traitée, et de plus ils apprendront, à notre exemple, par la miséricorde et la bonté de Dieu, comment on peut discuter entre amis pour s'instruire, sans que l'affection reçoive la moindre atteinte.

5. Mais si mon écrit, où je me contente de rechercher une chose très obscure, se répandait sans la réponse où apparaîtra peut-être la vérité ; si, allant au loin, il parvenait jusqu'à ceux qui « se comparant eux-mêmes à eux-mêmes[1720], » selon le mot de l'Apôtre, ne comprennent pas avec quels sentiments nous agissons, parce qu'ils ne sauraient agir comme nous, ceux-ci alors me prêteraient, à l'égard d'un ami très cher et très digne d'être honoré pour ses grands mérites, non pas les intentions qui sont les miennes, et qu'ils ne voient pas, mais les intentions qu'il leur plairait et qui seraient inspirées par leurs haines soupçonneuses ;c'est ce à quoi nous devons prendre garde autant qu'il est en nous.

6. Si pourtant malgré nous, malgré nos précautions, notre écrit venait à tomber entre les mains de ceux à qui nous ne voudrions pas le faire connaître, que nous resterait-il, sinon une tranquille résignation à la volonté de Dieu ? Je ne devrais pas écrire à qui que ce soit ce que je voudrais toujours cacher. Car si, ce qu'à Dieu ne plaise, il arrive par accident ou par nécessité que je ne reçoive pas de réponse, sans aucun doute l'écrit que nous avons envoyé sera un jour publié. On ne le lira pas inutilement, parce que, si on n'y trouve pas la vérité que l'on cherche, on trouvera au moins ; comment on doit la chercher, et l'on y apprendra à ne pas affirmer témérairement ce qu'on ne sait pas. Les lecteurs de cet écrit apprendront aussi à consulter, quand ils pourront, avec une tendre charité et non avec une contention querelleuse, jusqu'à ce qu'ils découvrent ce qu'ils veulent, ou que l'inutilité des efforts de leur esprit ne leur fasse reconnaître qu'ils ne sauraient aller plus loin. Maintenant votre amitié est bien persuadée, je pense, que tant que je puis espérer la réponse de mon ami, je ne dois pas vous envoyer mon écrit. Mais ce n'est pas à cela que se borne votre désir ; vous voulez aussi la réponse de celui que j'ai consulté ; ah ! je vous l'adresserais volontiers si je l'avais. Vous me demandez, ce sont les propres expressions de votre lettre, « la claire démonstration que l'Auteur de la lumière m'a accordée pour prix de la vie que je mène ; » peut-être n'appelez-vous pas mon œuvre une consultation et une recherche, mais croyez-vous que je suis parvenu à la vérité ; s'il en était ainsi, je vous l'enverrais. Mais je l'avoue, je n'ai pas trouvé encore comment l'âme tire son péché d'Adam (ce qu'il n'est pas permis de mettre en doute), sans tirer d'Adam lui-même son origine : c'est ce qu'il me faut étudier sérieusement et non pas résoudre légèrement.

7. D'après votre lettre, « vous n'avez pu amener à votre sentiment, à vos assertions pleines de vérité, je ne sais combien de vieillards, je ne sais combien d'hommes instruits par de savants évêques, et vous ne dites pas quelles sont ces assertions pleines de vérité auxquelles vous n'avez pu amener les vieillards, les hommes instruits par de savants évêques. Si ces vieillards tenaient et tiennent encore ce qu'ils ont reçu de prêtres savants, comment une troupe de clercs rustiques et moins éclairés a-t-elle pu vous donner de l'embarras et de l'ennui sur des choses où elle avait été instruite par de savants évêques ? Si ces vieillards et cette troupe de clercs abandonnaient méchamment la doctrine qu'ils avaient reçue de savants évêques, il fallait que l'autorité de ceux-ci servît plutôt à corriger leurs écarts et à réprimer l'opiniâtreté de leur rébellion. Mais vous me dites encore que « vous avez craint, docteur jeune et novice, de changer les enseignements de tant et de si grands évêques, et de faire injure à des morts en poussant les hommes à un sentiment meilleur. » Que donnez-vous par là à entendre, sinon que ceux que vous désiriez ramener, ne voulaient pas déserter la doctrine de grands et savants évêques morts et refusaient de suivre un jeune et novice docteur ? Je ne parle pas d'eux à présent ; seulement je désire vivement connaître les assertions que vous appelez pleines de vérité ; je ne dis rien de votre sentiment en lui-même, ce sont ses preuves que je demande.

8. Vous nous avez fait suffisamment connaître que vous êtes contraire à l'opinion de ceux qui affirment que toutes les âmes des hommes proviennent, par la succession des générations, de l'âme donnée au premier homme. Mais nous ignorons, et votre lettre ne dit pas sur quels témoignages des divines Écritures vous montrez la fausseté de cette opinion. Ensuite, votre propre opinion, celle que vous substituez à celle-ci, que vous désapprouvez, n'apparaît clairement ni dans la lettre que vous m'avez écrite, ni dans celle que vous aviez adressée auparavant à nos frères de Césarée et que vous m'avez fait parvenir récemment. Tout ce que j'y vois, c'est que, comme vous l'écrivez, « Dieu a créé les hommes, qu'il les crée et les créera, et qu'il n'y a rien dans le ciel et sur la terre dont il n'ait été et ne soit l'auteur. » Cela est si vrai que le doute sur ce point n'est permis à personne. Mais il faut nous apprendre encore comment Dieu forme les âmes, que vous soutenez ne pas venir par voie de propagation : les forme-t-il de quelque chose ? de quoi les forme-t-il ? ou bien les tire-t-il absolument du néant ? A Dieu ne plaise que vous pensiez comme Origène et Priscillien, et d'autres s'il en est, qu'elles soient jetées en des corps terrestres et mortels, en punition de péchés commis dans une vie antérieure ! Ce sentiment est condamné par l'autorité de l'Apôtre qui dit qu'Esaü et Jacob, avant de naître, n'avaient fait ni bien ni mal[1721]. Ce n'est donc pas toute votre opinion qui nous est connue, mais une partie seulement : et encore nous ignorons absolument comment vous démontrez la vérité de ce sentiment.

9. C'est pourquoi je vous avais demandé, dans une précédente lettre[1722], de vouloir bien m'envoyer le Petit livre de la Foi que vous dites avoir composé, en vous plaignant que je ne sais quel prêtre l'ait faussement signé ; je vous le demande encore, ainsi que les témoignages des divines Écritures qui vous ont servi à traiter cette question. Vous dites dans votre lettre à nos frères de Césarée « que vous avez voulu voir même des juges laïques peser la valeur des preuves de votre sentiment ; que réunis à votre prière, ils ont tout examiné à la lumière de la foi, enfin que la Divinité, selon votre expression, leur a accordé dans sa miséricorde de soutenir avec de nouvelles raisons, et de prouver le sentiment que votre médiocrité tenait devant eux en réserve, en même temps que les témoignages d'autorités considérables. » Ce sont précisément les témoignages de ces autorités considérables que j'ai grand désir de connaître.

10. Vous paraissez pourtant, en réfutant vos contradicteurs, vous occuper d'une seule chose, c'est qu'ils nient que nos âmes soient l'ouvrage de Dieu. S'ils le nient, c'est avec raison qu'il faut les condamner ; car s'ils disaient cela, même des corps, on devrait certainement les ramener au vrai ou détester leur sentiment. Quel chrétien niera que les corps de tous ceux qui naissent soient l'ouvrage de Dieu ? Nous ne disons pas pour cela que l'œuvre des parents n'y soit pour rien, mais nous reconnaissons que la puissance de Dieu s'y mêle. Et lorsqu'on dit que nos âmes sont ainsi formées de quelques germes incorporels et qu'elles viennent des parents, sans que ces âmes toutefois cessent d'être l'ouvrage de Dieu, c'est une opinion à réfuter, non point par d'humaines conjectures, mais parle témoignage des Écritures. Les saints Livres d'autorité canonique nous fournissent des passages nombreux pour prouver que Dieu crée les âmes ; ces passages réfutent ceux qui nient que chaque âme d'un homme naissant soit l'ouvrage de Dieu, mais ne concluent rien contre ceux qui soutiennent que les âmes, grâce à l'opération divine, sont formées comme les corps, par voie de propagation. Il vous faut chercher des témoignages certains pour répondre à ces derniers ; et si vous les avez trouvés, envoyez-les-nous charitablement, car nous en sommes encore à les chercher, malgré nos longs et persistants efforts.

11. A la fin de votre lettre à nos frères de Césarée, vous les consultez brièvement et en ces termes : « Je vous supplie de m'instruire comme votre fils et votre disciple, comme un homme que Dieu a daigné seulement depuis peu introduire dans ses mystères ; j'implore les lumières et cette sagesse qu'on doit et qu'on est sûr de trouver dans les prêtres ; dites-moi si mieux vaut suivre le sentiment de la transmission, qui fait découler toutes les âmes du premier homme par une origine impénétrable et un ordre caché, ou bien s'il faut plutôt s'attacher à l'opinion professée et défendue par tous vos frères et par les prêtres de ce pays, savoir que Dieu a été, qu'il est et qu'il sera toujours l'auteur dé toutes choses et de tous les hommes. » Vous voulez donc qu'on choisisse sur ces deux sentiments et qu'on vous réponde en faveur de l'un ou de l'autre ; avec du savoir, on devrait faire ainsi, si ces deux opinions étaient si contraires qu'en adoptant l'une on rejetât nécessairement l'autre.

12. Mais si quelqu'un vient vous dire qu'il n'a pas à choisir, que les deux opinions sont vraies, que toutes les âmes découlent du premier homme, et que néanmoins Dieu a été, qu'il est et sera l'auteur de toute chose et de tous les hommes, qu'aurez-vous à lui répondre ? Dirons-nous que si les âmes viennent par voie de propagation, Dieu n'est pas l'auteur de toute chose parce qu'il ne forme pas les âmes ? On nous répondra que si, les corps venant par voie de propagation, il n'est pas permis de dire que c'est Dieu qui forme les corps, il s'en suivra que Dieu n'est pas l'auteur de toute chose. Or, qui niera que Dieu soit l'auteur de tous les corps humains ? qui soutiendra qu'il n'est l'auteur que de ce seul corps qu'il forma d'abord d'un peu de terre, et tout au plus du corps de la femme du premier homme faite d'une côte d'Adam, mais qu'il ne l'est pas des autres corps, parce que nous sommes obligés de convenir qu'ils tirent de ceux-là leur origine ?

13. Si donc les adversaires avec qui vous avez affaire soutiennent la transmission des âmes de façon à prétendre que ce n'est pas Dieu qui les forme, efforcez-vous de les réfuter, de les convaincre, de les ramener autant que Dieu le permettra. S'ils affirment que nous tirons du premier homme, et ensuite de nos parents, certains germes spirituels, et que c'est Dieu pourtant, Dieu auteur de toute chose, qui crée et forme l'âme de chaque homme, cherchez de quoi leur répondre ; cherchez surtout dans les Écritures saintes quelque chose de non équivoque et qui ne puisse pas se comprendre autrement. Et si vous l'avez trouvé, comme je vous l'ai demandé plus haut, envoyez-le-nous. Si vous n'êtes pas plus avancé que moi, travaillez de toutes vos forces à réfuter ceux dont vous me parlez dans votre première lettre, qui murmurent secrètement, entre autres contes, que les âmes ne sont pas d'œuvre divine, et qui, à cause de cette opinion insensée et impie, se sont séparés de vous et du ministère de l'Église ; défendez contre eux de toutes les manières et soutenez ce que vous avez établi dans cette même lettre, savoir que Dieu a créé, qu'il crée et qu'il créera les âmes, et qu'il n'y a rien dans le ciel et sur la terre dont il n'ait été et ne soit l'auteur. Cela est vrai de toute espèce de créature : il faut le croire, le dire, le défendre, le prouver. Car Dieu a été et sera l'auteur de toute chose et de tous les hommes, comme vous l'avez établi à la fin de votre lettre, dans la consultation adressée à nos frères et collègues de la province de Césarée, en les exhortant en quelque sorte à proclamer cette vérité à l'exemple de tous nos frères et collègues qui habitent le pays où vous êtes.

14. Mais autre est la question de savoir si Dieu est l'auteur et le créateur de toutes les âmes et de tous les corps, ce qui est d'une incontestable vérité, ou s'il y a dans la nature quelque chose qu'il n'ait pas fait, ce qui serait une grande erreur ; et autre la question de savoir si Dieu forme les âmes humaines par voie de propagation ou sans propagation, et pourtant il n'est pas permis de croire qu'elles soient faites sans lui. Je veux que dans cette matière vous soyez sobre et. prudent, et qu'en renversant le système de la propagation des âmes, vous ne tombiez pas par mégarde dans l’hérésie des pélagiens. Quoique la propagation des corps humains soit connue de chacun, nous disons cependant, et avec raison, que Dieu n'est pas seulement. le créateur du corps du premier homme et des deux premiers époux, mais qu'il l'est encore de toute leur descendance ; ainsi, je le crois, on comprend facilement que nous ne voulons pas réfuter, en rappelant que Dieu est l'auteur des âmes, ceux qui en soutiennent la propagation : n'est-ce pas lui qui forme aussi les corps dont nous ne pouvons nier l'origine par la même voie de propagation ? Mais il faut chercher d'autres preuves contre ceux qui soutiennent la propagation des âmes, s'il est vrai qu'ils se trompent. C'est là-dessus que vous auriez dû, s'il était possible, interroger davantage ceux que vous craigniez de pousser à un sentiment meilleur, de peur de faire injure à des morts, comme vous me l'écriviez dans votre dernière lettre. « Ces morts, disiez-vous, ont été de si grands et de si savants évêques que vous auriez craint, docteur jeune et novice, de changer leurs enseignements. » C'est pourquoi je voudrais connaître, surtout, les témoignages sur lesquels s'appuyaient ces grands et savants évêques pour défendre la propagation des âmes. Toutefois, sans égard à de telles autorités, vous avez appelé, dans votre lettre à nos frères de Césarée, cette opinion une invention nouvelle et un dogme inouï : pourtant si ce sentiment est une erreur, nous savons qu'il n'est pas nouveau, mais bien ancien[1723].

15. Lorsque, dans des questions, il se présente des motifs légitimes pour douter, nous ne devons pas douter si nous devons douter ; il faut sans aucun doute douter de tout ce qui est douteux. Voyez comme l'Apôtre ne craint pas de douter de lui-même, si c'est avec son corps ou sans son corps qu'il a été ravi au troisième ciel : « Je ne le sais pas, Dieu le sait, » dit-il[1724]. Pourquoi donc, tant que je l'ignore, ne me sera-t-il pas permis de douter si mon âme est venue en cette vie par voie de propagation ou autrement, puisque, de toute manière, je ne doute pas que le Dieu suprême et véritable l'ait créée ? Pourquoi ne me serait-il pas permis de dire : Je sais que mon âme est l'ouvrage de Dieu et ne subsiste que par. sa puissance ; qu'elle soit venue par propagation ou autrement, comme celle qui a été donnée au premier homme, c'est ce que je ne sais pas : Dieu le sait ? Vous voulez que j'appuie l'un de ces deux sentiments ; je pourrais le faire si je savais quel est le vrai. Si vous le savez, vous me voyez plus désireux d'apprendre ce que je ne sais pas que d'enseigner ce que je sais. Si vous l'ignorez comme moi, priez Dieu comme moi, priez le Maître de nous instruire, soit par quelqu'un de ses serviteurs, soit par lui-même. C'est lui qui a dit à ses disciples : « Ne vous faites pas appeler maîtres par les hommes ; car le Christ seul est votre Maître[1725]. » Demandons-lui de nous éclairer, pourvu toutefois qu'il puisse nous être utile de connaître ces choses ; il sait non seulement ce qu'il doit enseigner, mais ce qu'il nous convient d'apprendre.

16. J'avoue à votre amitié la vivacité de mon désir ; je souhaite de savoir ce que vous cherchez, mais je souhaiterais bien plus de savoir, si c'est possible, quand paraîtra le Désiré de toutes les nations, et quand arrivera le règne des saints,. que d'apprendre d'où j'ai commencé à venir sur cette terre. Et cependant les disciples de Celui qui sait tout, nos Apôtres, ayant demandé cela, reçurent cette réponse : « Ce n'est point à vous de savoir les temps et les moments que Dieu a réservés à sa puissance[1726]. » Et s'il sait que ce n'est point à nous non plus de savoir notre origine, lui qui sait assurément ce qu'il est utile que nous sachions, j'ai appris de lui qu'il ne nous appartient pas de connaître les temps que le Père a réservés à sa puissance. Mais cette origine des âmes, que je ne connais pas encore, est-ce à nous de la savoir ? nous appartient-il de la savoir ? c'est ce que j'ignore. Si au moins je savais que ce n'est point à nous de pénétrer dans ce secret, non seulement je continuerais-à ne rien trancher tant que je douté, mais même je cesserais de chercher ; en l'état où nous sommes, quoique l'obscure profondeur de la question m'inspire plus de crainte d'affirmer témérairement que le désir de connaître, je persiste à vouloir la savoir, si je le puis. Je le cherche, bien qu'il soit moins nécessaire de résoudre cette question que de connaître sa fin[1727], comme le Psalmiste le demandait à Dieu ; il ne disait pas : faites-moi connaître mon commencement.

17. Mais je suis reconnaissant envers mon Docteur divin de ce qu'il a daigné m'apprendre de mon commencement ; je sais que l'âme humaine est esprit et non pas corps ; qu'elle est douée de raison et d'intelligence ; que sa nature n'est pas divine, mais qu'elle est d'un côté une créature mortelle, en ce sens qu'elle peut déchoir de son état et se retirer de la vie de Dieu dont la participation la rend bienheureuse, et qu'elle est d'un autre côté immortelle, parce qu'elle ne peut pas perdre ce sens intérieur qui fera, après cette vie, son bien ou son mal. Je sais qu'elle n'a pas mérité d'être enfermée dans un corps pour des actions commises avant son union avec la chair, mais aussi qu'elle n'est pas dans l'homme sans souillure de péché, ne fût-elle qu'un seul jour sur la terre, comme dit l'Écriture[1728]. Je sais que personne ne naît d'Adam sans péché par le cours continu de la génération, et c'est pourquoi il est nécessaire que les enfants renaissent dans le Christ par la grâce de la régénération. Voilà beaucoup de choses et de grandes choses sur le commencement et l'origine de nos âmes, et dont plusieurs appartiennent à ce que nous cherchons en ce moment ; elles sont de foi, et je me réjouis de les avoir apprises, et j'assure que je les connais bien. Quant au secret de l'origine des âmes, quant à la question de savoir si Dieu les forme par voie de propagation ou autrement (et je les tiens toutes créées par Dieu lui-même), j'aimerais mieux connaître que d'ignorer ; mais tant que dure mon impuissance, mieux vaut douter que d'oser affirmer comme certain quelque chose qui pourrait être contraire à des points sur lesquels le doute ne m'est pas permis.

18. Vous, mon bon frère, vous me consultez donc et vous voulez que je me décide pour l'une ou l'autre des deux opinions, savoir si toutes les âmes proviennent du premier homme comme les corps par l'a propagation, ou si, sans propagation, l'âme de chaque homme est créée par Dieu comme le fut celle d'Adam, car dans toute hypothèse nous reconnaissons toujours que Dieu est l'unique créateur des âmes. Mais, souffrez qu'à mon tour je vous demande comment l'âme peut contracter le péché originel, là d'où elle ne tire pas elle-même son origine ; car, ne voulant pas tomber dans la détestable hérésie des pélagiens, nous ne nions pas que toutes les âmes arrivent également au monde avec la souillure d'Adam. Si vous ne savez pas ce que je vous demande, permettez-moi d'ignorer et ce que vous cherchez, et ce que je cherche. Si vous le savez, vos lumières feront cesser mes angoisses, et je vous répondrai comme vous voulez que je vous réponde, sans plus rien attendre de là[1729]. Ne vous fâchez donc pas, je vous prie, si je n'ai pu vous aider dans vos recherches, mais seulement vous montrer ce qu'il faut chercher : quand vous l'aurez trouvé, ne craignez pas de maintenir votre opinion.

19. Voilà ce que j'ai cru devoir écrire à votre sainteté, qui pense pouvoir condamner avec certitude le sentiment de la propagation des âmes. D'ailleurs, si j'avais eu à écrire à ceux qui soutiennent ce sentiment, je leur aurais montré peut-être qu'ils ignorent ce qu'ils croient savoir et combien ils devraient craindre d'affirmer avec tant d'audace.

20. Mon ami, dans sa lettre que je vous ai transcrite, parle de deux livres que je lui ai envoyés, et auxquels il n'a pas eu encore le loisir de répondre ; mais que ceci ne fasse pas pour vous une confusion ; il y a un livre et non pas deux sur l'origine de l'âme ; dans ce second écrit[1730] je consulte mon ami sur une autre question, tout en la traitant. Quand il nous avertit et nous presse de travailler surtout à extirper du milieu des Églises une pernicieuse hérésie, c'est de l'hérésie pélagienne qu'il veut parler ; je vous engage, mon frère, autant que je le puis, à l'éviter prudemment, lorsque vous méditez ou que vous disputez sur l'origine des âmes. Prenez gaule de croire qu'il y ait une âme, excepté celle du Médiateur, qui ne tire point d'Adam le péché originel : la naissance nous lie à cette souillure, le baptême nous en délivre.

LETTRE CCIII. (Année 420.)

Cette petite lettre, adressée à un personnage que nous croyons avoir été proconsul en Afrique, est une leçon donnée à tous ceux qui se jettent dans les choses humaines sans en avoir senti le néant.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE, ÉMINENT SEIGNEUR ET DÉSIRABLE FILS LARGUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

J'ai reçu la lettre où votre excellence demande que je vous écrive. Vous ne le souhaiteriez pas si vous n'aimiez pas d'avance ce que je puis vous dire. Et qu'ai-je à vous répéter, si ce n'est qu'après avoir recherché peut-être les vaines grandeurs de ce monde quand vous ne les connaissiez pas, vous devez les mépriser maintenant que vous les connaissez ? Elles ont une douceur qui trompe ; on s'y fatigue sans fruit ; on y craint toujours, et les positions les plus hautes y sont les plus dangereuses. On y fait les premiers pas sans prévoyance et les derniers avec repentir. Telles sont toutes les choses de cette triste et mortelle vie : l'homme les désire avec plus de cupidité que de prudence. Les âmes chrétiennes ont d'autres espérances, d'autres fruits de leurs peines, d'autres récompenses des dangers dont elles triomphent. Il n'est pas possible d'être ici-bas sans crainte, sans douleur, sans travail, sans péril ; mais il importe beaucoup de savoir pour quel motif, dans quelle attente et dans quel but on souffre. Quand je considère ceux qui aiment ce monde, je ne sais jamais quel pourrait être le bon moment pour essayer de les guérir avec des paroles de sagesse. Les choses réussissent-elles à leur gré ? ils repoussent du haut de leur bonheur superbe les avertissements salutaires, et traitent de vieille chanson ce qu'on leur dit. Sont-ils dans l'adversité ? ils s'occupent bien plus d'en sortir que de prendre le remède qui peut les guérir et les conduire où les tourments ne peuvent plus les atteindre. Parfois cependant il en est qui ouvrent à la vérité les oreilles du cœur, le plus souvent dans l'infortune, rarement dans la prospérité. Mais ils sont en petit nombre, comme il a été prédit ; je désire que vous soyez de ceux-là, parce que je vous aime sincèrement, mon illustre, éminent seigneur et désirable fils. Que cet avertissement soit une réponse à votre lettre. Je ne voudrais pas que vous eussiez à endurer encore les douleurs par où vous avez déjà passé ; mais je gémis davantage que votre vie ne devienne pas meilleure après d'aussi tristes épreuves.

LETTRE CCIV. (Année 420.)

Saint Augustin éclaire et rassure le tribun Dulcitius sur ses propres devoirs à l'égard des donatistes ; il s'explique sur les furieux de ce parti qui poussaient le délire jusqu'à se donner la mort.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE SEIGNEUR ET HONORABLE FILS DULCITIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je dois, selon votre désir, vous mettre à même de répondre aux hérétiques, dont votre vigilante activité cherche aussi le salut, avec l'aide de la miséricorde du Seigneur. Une multitude considérable d'entre eux apprécie la grandeur du bienfait qu'on leur accorde, et nous nous en réjouissons ; toutefois, il en est parmi eux qui, ingrats envers Dieu et envers les hommes dans un malheureux instinct de fureur, et ne pouvant nous atteindre de leur rage meurtrière, croient nous épouvanter par leur propre mort : privés de la joie de nous tuer, ils sont réduits à jouir de la tristesse que nous éprouvons en les voyant se tuer eux-mêmes. Mais l'erreur furieuse d'un petit nombre d'hommes ne doit pas empêcher le salut de tant de peuples. Quels sont nos desseins sur eux ? Dieu le sait, les hommes sages aussi ; nos ennemis eux-mêmes le savent, malgré la violence de leurs haines. Puisqu'ils pensent que l'atrocité de leur mort volontaire est pour nous un sujet d'effroi, ils ne .mettent donc point en doute que nous ne voudrions pas qu'ils périssent.

2. Mais que devons-nous faire en voyant que, Dieu aidant, beaucoup de donatistes trouvent, par votre moyen ; le chemin de la paix ? Est-ce que nous pouvons et nous devons vous arrêter dans cette œuvre d'unité, parce que nous craindrons que des gens impitoyables, cruels envers eux-mêmes, ne périssent, non point par notre volonté, mais par la leur propre ? Certainement nous souhaiterions que tous ceux qui portent l'étendard du Christ contre le Christ et s'arment orgueilleusement contre l'Évangile avec l'Évangile même qu'ils n'entendent pas, revinssent de leur sentiment impie et se réjouissent avec nous dans l'unité. Mais puisque Dieu, par des dispositions cachées mais justes, a prédestiné quelques-uns d'entre eux aux dernières peines, et que le nombre des donatistes, ramenés à la vérité, est incomparablement plus grand ; mieux vaut, sans aucun doute, qu'une poignée de furieux périssent dans les feux allumés de leurs propres mains, que si tant de peuples, restés dans un schisme sacrilège, tombaient dans les flammes éternelles. L'Église s'afflige de la mort volontaire de ce petit nombre comme s'affligeait le saint roi David en apprenant le trépas de ce fils rebelle que son amour avait tant recommandé d'épargner. David éclata en sanglots, quoique la mort d'Absalon eût été méritée par une horrible impiété. Cependant, le fils superbe et méchant étant allé en son lieu, le peuple de Dieu, que sa révolte avait divisé, reconnut son vrai roi, et l'unité rétablie consola le père de la perte de son fils[1731].

3. Nous ne vous blâmons donc pas, illustre seigneur et honorable fils, pour avoir cru devoir avertir de tels hommes ; à Thamugas, par une ordonnance. Mais parce que vous y dites : « Sachez que vous subirez une mort méritée, il ont cru, comme leurs écrits nous le montrent, que vous les menaciez de les faire mourir ; ils n'ont pas compris que vous avez seulement parlé de cette mort qu'ils veulent eux-mêmes se donner. Car vous n'avez reçu d'aucune loi le droit de vie et de mort sur eux ; les décrets impériaux, dont l'exécution vous est confiée, ne prescrivent pas qu'ils soient punis par le dernier supplice. Vous vous êtes mieux expliqué à cet égard dans votre seconde ordonnance. En écrivant à leur évêque[1732] avec douceur, vous avez montré quel esprit de mansuétude anime, dans l'Église catholique, ceux même qui, au nom des empereurs chrétiens, sont chargés de ramener les errants par la crainte ou par le châtiment ; peut-être l'avez-vous traité avec plus de témoignages d'honneur qu'il ne convenait d'en donner à un hérétique.

4. Vous demandez que je réponde à la lettre que cet évêque vous a adressée ; vous pensez sans doute que ce serait un service à rendre aux gens de Thamugas, et qu'il faudrait soigneusement réfuter la doctrine trompeuse de celui qui les séduit ; nais je spis chargé d'occupations, et d'ailleurs, dans beaucoup de mes ouvrages, j'ai réfuté tous les vains discours de ce genre. Déjà, dans je ne sais combien d'entretiens et de lettres, j'ai montré que les donatistes ne peuvent pas avoir la mort des martyrs, parce qu'ils n'ont pas la vie des chrétiens ; ce qui fait le martyr ce n'est pas le supplice, c'est a cause pour laquelle on est frappé. J'ai établi aussi que le libre arbitre donné à l'homme n'empêche pas qu'il n'y ait des peines très justement portées par les lois divines et humaines contre les péchés graves, et qu'il appartient aux rois pieux de la terre de réprimer par une sévérité convenable, non seulement les adultères, les homicides et d'autres crimes de cette espèce, mais encore les sacrilèges[1733] ; j'ai montré que c'est une grande erreur de croire que les donatistes soient repus parmi nous tels qu'ils sont, parce que nous ne les rebaptisons pas. Comment resteraient-ils les mêmes, puisqu'ils sont hérétiques et qu'ils deviennent catholiques en passant dans nos rangs ? Le sacrement une fois donné ne se réitère pas, mais il ne s'ensuit pas qu'il ne soit point permis de corriger la dépravation des âmes.

5. Quant à ces furieux qui se donnent la mort et sont un objet de détestation et d'abomination pour tous ceux de leur parti dont la folie n'égale pas leur folie, nous avons répondu souvent d'après les Écritures et d'après les idées chrétiennes : « A qui sera bon celui qui est mauvais à lui-même[1734] ? » Celui qui croit pouvoir se tuer lui-même, se croira-t-il obligé de tuer son prochain placé dans les mêmes épreuves que lui, parce qu'il est écrit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même[1735] ? » Il n'est pas permis, sans le commandement de la loi ou des puissances légitimes, de tuer même celui qui le veut et le demande, et qui ne peut plus vivre ; l'Écriture nous le fait voir assez. Le roi David fit périr celui qui avait tué le roi Saül, quoique celui-ci, blessé et à demi-mort, l'eût demandé et qu'il eût imploré comme une grâce un dernier coup pour délivrer son âme des chaînes qui, malgré elle, la retenaient dans le corps[1736]. Si donc ôter la vie à un homme, sans être revêtu d'un droit légitime, c'est être homicide ; il faut n'être pas homme pour n'être pas homicide quand on se tue soi-même. Nous avons dit tout cela, de différentes manières, dans beaucoup de discours et de lettres.

6. Cependant, je l'avoue, je ne me souviens pas d'avoir répondu à ce qu'ils disent du vieillard Razias ; après d'inutiles recherches dans tous les auteurs ecclésiastiques, ils se vantent enfin d'avoir trouvé, dans le livre des Macchabées, cet exemple dont ils voudraient s'armer pour justifier le crime de leur suicide[1737]. Pour les réfuter, il suffira à votre charité et à tout homme sage de leur dire qu'ils auront le droit de citer cet exemple s'ils sont disposés à appliquer à la vie chrétienne tout ce qui est raconté des Juifs et rappelé dans leurs Écritures. Parmi les actions des personnages loués dans l'Ancien Testament, il en est qui ne conviendraient pas à notre temps et qui, même en ce temps-là, n'étaient pas conformes à l'idée du bien ; telle fut l'action de Razias. Son rang parmi les siens et sa courageuse persévérance dans la loi, l'avaient fait appeler le père des juifs, et nous savons, d'après les paroles de l'Apôtre, que le judaïsme, comparé à la justice chrétienne, n'était que chose vile[1738]. Quoi d'étonnant que Razias, saisi d'une pensée d'orgueil comme il en vient au cœur d'un homme, ait mieux aimé périr de ses propres mains que de subir une indigne servitude au milieu de ses ennemis, après avoir été si considérable aux yeux des siens !

7. Les païens ne manquent pas de célébrer ces choses-là dans leurs écrits. Dans le livre des Macchabées, l'homme est loué, il est vrai, mais son action ne l'est pas : elle n'est que racontée ; on la met sous nos yeux plutôt comme une chose soumise à notre jugement que proposée à notre imitation ; nous ne devons pas assurément la juger avec notre propre jugement, ce que nous pourrions faire aussi en notre qualité d'hommes, mais avec la saine doctrine très claire sur ce point, même dans les anciennes Écritures. La conduite de Razias s'éloignait de ces prescriptions des Livres saints : « Accepte tout ce qui t'arrive, demeure en paix dans ta douleur, et, au temps de ton humiliation, garde la patience[1739]. » En choisissant ainsi sa mort, cet homme n'obéit donc point à des inspirations de sagesse ; mais il se refusa à porter l'humiliation.

8. Il est écrit qu'il voulut mourir « noblement et courageusement[1740]. » L'Écriture ne dit pas : sagement. Il voulut mourir « noblement, » c'est-à-dire de peur de perdre dans l'esclavage la liberté dont jouissait sa race ; « courageusement, » c'est-à-dire qu'il eut assez de force d'âme pour se tuer lui-même. N'ayant pu se donner tout à fait la mort d'un coup d'épée, Razias se précipita du haut d'un mur ; et malgré cela vivant encore, courut vers une pierre brisée ; debout et ayant perdu tout son sang, il s'arracha les entrailles, et, de ses deux mains, les jeta sur la foule, et puis, dans son épuisement, il mourut[1741]. Ces choses sont grandes, et ne sont pas bonnes cependant ; car tout ce qui est grand n'est pas bon, puisqu'il y a même des crimes qui ont de la grandeur. Dieu a dit : « Ne tue pas l'innocent et le juste[1742]. » Si donc Razias n'a été ni innocent ni juste, pourquoi veut-on qu'il soit imité ? Mais s'il a été innocent et juste, pourquoi le louer, puisqu'il a été le meurtrier d'un innocent et d'un juste, c'est-à-dire de Razias lui-même ?

9. Je termine ici cette lettre pour qu'elle ne soit pas trop longue. Mais je dois un même service de charité aux gens de Thamugas. Appuyés sur votre désir et sur la recommandation de mon honorable et cher fils Eleusius, qui a été tribun chez eux, de répondre aux deux lettres de Gaudentius, évêque donatiste de leur ville, surtout à sa dernière, qu'il croit conforme aux saintes Écritures, et d'y répondre de façon à ne pas laisser dire qu'il y ait quelque chose d'oublié[1743].

LETTRE CCV. (Octobre 420.)

Saint Augustin répond à diverses questions, entre autres sur le corps de Jésus-Christ dans le ciel, depuis son ascension. Il satisfait à une curiosité pieuse et répand sans effort les plus intéressantes observations Le début de la lettre est charmant ; l'évêque d'Hippone cherche toujours l'invisible beauté de l'homme intérieur.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ FRÈRE CONSENTIUS.

1. En ce qui touche les yeux du corps, il est des hommes que nous voyons sans les connaître, car nous ignorons leurs goûts et leur vie ; il est d'autres hommes que nous connaissons sans les avoir vus, parce que leur charité et leurs sentiments se sont révélés à nous ; nous vous mettons de ce nombre, et si nous souhaitons tant vous voir, c'est pour que vous soyez de ceux que nous voyons et que nous connaissons. Ces inconnus qui nous arrivent, loin de les désirer, on les supporte à peine, à moins que la beauté de l'homme intérieur ne se montre en eux par quelques marques. Quant à ceux, comme vous, dont l'âme s'est révélée à notre esprit avant que le corps se soit montré à nos yeux, nous les connaissons sans doute ; mais nous désirons les voir, pour jouir plus doucement et plus familièrement de l'ami intérieur qui déjà nous était apparu. Dieu peut-être nous fera cette grâce et nous accordera de vous voir quand il y aura, comme nous le souhaitons, plus de repos dans le monde : nous voudrions devoir cette joie à une honnête charité plutôt qu'à une triste extrémité[1744]. Je vais répondre maintenant, autant que je le pourrai, avec l'aide de Dieu, aux questions que vous m'avez adressées, en dehors de votre lettre, sur une feuille séparée.

2. Vous demandez si « à présent le corps du Seigneur a des os et du sang et les autres linéaments de la chair. » Pourquoi ne demandez-vous pas aussi s'il a des vêtements ? Ne serait-ce pas autant d'ajouté à la question ? Pourquoi ? Parce que nous pouvons à peine nous représenter dans un état d'incorruptibilité les formes corruptibles de notre vie : et pourtant il y a eu déjà d'assez grands miracles de Dieu pour imaginer ce qu'il peut faire encore.

Si, au désert, les vêtements des Israélites ont pu durer tant d'années sans s'user, si la peau de leurs chaussures a pu être préservée si longtemps, Dieu a certainement la puissance de prolonger partout, et autant qu'il veut, l'incorruptibilité des corps, quels qu'ils soient. Je crois donc que le corps du Seigneur est dans le ciel tel qu'il était sur la terre, au moment de son ascension. Comme ses disciples doutaient de sa résurrection et qu'ils croyaient que c'était un esprit et non pas un corps qu'ils voyaient, le Sauveur leur dit : « Voyez mes mains et mes pieds ; touchez et voyez ; l'esprit n'a ni os ni chair, comme vous voyez que j'en ai[1745]. » Tel ses disciples l'avaient touché de leurs mains lorsqu'il était sur la terre, tel ils le virent monter au ciel. On entendit des voix d'anges qui disaient : « Il viendra ainsi, comme vous l'avez vu monter au ciel[1746]. » Qu'on ait la foi, et il n'y aura plus de difficulté.

3. « Et le sang ? » demandera-t-on peut-être ; car le Sauveur a dit : « Touchez et voyez, un esprit n'a ni chair ni os, » et il n'a pas ajouté : ni sang. N'ajoutons donc pas à nos questions ce que le Sauveur n'a pas ajouté à ses paroles ; et terminons là, si vous voulez bien. Car, à l'occasion de ce sang, nous pourrions bien être pressés par quelque interrogateur incommode qui nous dirait : S'il y a du sang dans le corps de Jésus-Christ dans le ciel, pourquoi n'y aurait-il pas de la pituite, de la bile jaune ou de la bile noire, puisque, d'après les enseignements de la médecine, le tempérament du corps humain se compose de ces quatre humeurs ? Mais, quoi que puisse ajouter la curiosité qui cherche, qu'on se garde bien de penser que le corps du Seigneur puisse se corrompre, de peur qu'on ne corrompe sa propre foi.

4. Ma faiblesse humaine mesure les œuvres divines qu'elle ne connaît pas, d'après les choses de ce monde dont elle a l'expérience, et s'applaudit de sa subtilité lorsqu'elle dit : s'il y a de la chair, il y a du sang ; s'il y a du sang, les autres humeurs y sont ; si les autres humeurs sont là, il y a aussi la corruption. C'est comme si on disait : s'il y a de la flamme, elle est ardente ; si elle est ardente, elle brûle ; si elle brûle, elle a donc brûlé les corps des trois hommes jetés dans la fournaise par un roi impie. Mais si tout homme qui pense sainement sur les œuvres divines, ne met pas en doute la miraculeuse préservation des trois hommes dans la fournaise[1747], qui refusera de croire que Celui qui a sauvé ces corps du feu puisse préserver le corps du Sauveur de la flamme, de la faim, de la maladie, de la vieillesse et de tout ce qui a coutume d'atteindre le corps humain ? Si on veut que ce ne soit pas la chair de ces trois hommes qui soit devenue incorruptible, mais que ce soit le feu qui soit devenu impuissant contre eux, craindrons-nous de penser que Celui qui a ôté au feu le pouvoir de corrompre n'ait pu faire une chair incorruptible ? Car le miracle est plus grand, si c'est le feu qui a été changé et non pas la chair : en même temps que le feu brûlait sans nuire aux corps des trois hommes, il brûlait en dévorant le bois de la fournaise. Ceux qui ne croient pas cela, ne font pas grand fonds sur la puissance divine, mais ce n'est pas avec eux ni contre eux que nous avons affaire en ce moment. Ceux qui le croient doivent, à l'aide de ces explications, résoudre à peu près les difficultés dont ils cherchent pieusement la solution.

La puissance divine peut donc ôter à des corps visibles et sensibles les qualités qu'elle veut sans les ôter toutes ; elle peut établir dans une vigueur inaltérable des membres mortels qui garderaient leur aspect extérieur sans garder leur corruption ; c'est la même image avec la mortalité de moins ; c'est toujours le mouvement, ce n'est plus la fatigue ; c'est le pouvoir, ce n'est plus le besoin de se nourrir.

5. Quant à ce que dit l'Apôtre que « la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu[1748], » c'est une difficulté qu'on peut résoudre, comme vous le faites vous-même, en comprenant sous le nom de la chair et du sang les œuvres de la chair et du sang. Mais parce qu'en cet endroit l'Apôtre ne parlait pas des œuvres, mais du mode de résurrection, et qu'il avait en vue cette question même, mieux vaut entendre ici par ces mots de chair et de sang la corruption de la chair et du sang. Si le mot de chair signifie l'œuvre, pourquoi ne signifierait-il pas aussi la corruption, comme il est dit par le Prophète : « Toute chair n'est que de l'herbe[1749] ? » C'est bien notre corruptibilité dont il est ici question, car le Prophète ajoute « Toute gloire de la chair est comme la fleur de l'herbe ; l'herbe se sèche, la fleur tombe[1750]. » Cela convient-il au corps sacré dont il a été dit : « Touchez et voyez, l'esprit n'a ni os ni chair, comme vous voyez que j'en ai ? »

Comment cette chair du Sauveur sécherait-elle et tomberait-elle, puisqu'il est écrit que : « le Christ ressuscité d'entre les morts ne meurt plus, et que la mort n'aura plus d'empire sur lui[1751] ? »

6. Voyez donc ce qui précède ce passage de l'Apôtre. et considérez-le dans tout son ensemble. Comme il voulait prouver la résurrection des morts à ceux qui n'y croyaient pas, il cite d'abord en exemple celle du Christ, puis, après d'autres choses, il se fait cette question : « Mais quelqu'un dira : comment les morts ressusciteront-ils ? avec quel corps reviendront-ils ? » Ensuite il se sert de l'exemple des semences : « Insensé, dit-il, ce que tu sèmes ne prend point vie s'il ne meurt auparavant ; et ce que tu sèmes, ce n'est pas le corps même qui doit être, mais seulement le grain, que ce soit du froment ou toute autre semence ; Dieu donne à ce grain un corps comme il veut et à chaque semence le corps qui lui est propre[1752]. » C'est donc dans ce dernier sens que l'Apôtre avait dit : « Tu ne sèmes pas le corps même qui doit être. » Cela ne signifie pas que le froment ne naisse pas du froment, mais que nul ne sème l'herbe, ni la tige du blé et tout ce qui enveloppe les grains, quoique pourtant tout cela vienne des semences. Voilà pourquoi l'Apôtre a dit qu'on sème seulement le grain ; voulant montrer que si Dieu peut ajouter ce qui ne se trouve pas dans la seule semence, il peut à plus forte raison rétablir ce qui était dans le corps de l'homme.

7. Saint Paul, continuant son épître, nous fait voir parmi les ressuscités les différentes gloires des fidèles et des saints. « Toute chair n'est pas la même chair, dit-il : autre est la chair des hommes, autre la chair des bêtes, autre celle des oiseaux, autre celle des poissons. Il y a des corps célestes et des corps terrestres ; mais autre est la beauté des corps célestes, autre est celle des corps terrestres. Autre est l'éclat du soleil, autre l'éclat de la lune, autre l'éclat des étoiles ; car une étoile diffère d'une étoile par la splendeur ; il en sera ainsi des morts ressuscités[1753]. » Le sens de tout ceci c'est que s'il y a de la différence dans la chair, quoique tout animal soit mortel ; de la différence dans les corps visibles selon la manière dont ils sont placés, ce qui fait que la beauté des corps célestes est autre que la beauté des corps terrestres ; et si, même dans les cieux, les corps ne brillent pas d'un mat égal : quoi d'étonnant qu'à la résurrection des morts la différence des mérites fasse une différence de gloire !

8. L'Apôtre arrive ensuite à ce qu'il y a de commun à toute chair qui ressuscite pour la vie éternelle : « Le corps est semé dans la corruption, il se lèvera dans l'incorruptibilité ; il est semé dans l'ignominie, il se lèvera dans la gloire ; il est semé dans la faiblesse, il se lèvera dans la force ; il est semé corps animal, il se lèvera corps spirituel[1754]. » Est-il permis, d'après ces paroles, de penser que nos corps ressusciteront avec plus de gloire que n'en a eu le corps du Christ ? La résurrection du Sauveur n'est-elle pas le modèle de celle à laquelle notre foi doit s'attacher et que nous devons espérer par sa grâce ? Le corps du Christ n'a donc pas pu ressusciter dans un état corruptible, si l'incorruptibilité est promise à notre corps après la résurrection ; il n'a pas pu ressusciter sans gloire, si c'est dans la gloire que le nôtre doive ressusciter. Et où serait la gloire s'il y avait encore la corruption ? Il serait trop absurde d'imaginer que le corps du Christ ait été ressuscité dans les conditions de faiblesse où il est mort, puisque notre corps, semé dans la faiblesse, se lèvera dans la force, et puisque saint Paul nous apprend que le Christ crucifié selon la faiblesse de la chair est maintenant vivant par la puissance de Dieu[1755]. Mais qui serait assez absurde pour croire que notre corps « semé corps animal » doive ressusciter « corps spirituel, » et qu'il n'en ait point été ainsi du corps du Sauveur ressuscité ?

9. Il est donc constant et hors de doute que le corps du Christ, quoique inaccessible à la corruption dans le sépulcre, d'après ces prophétiques paroles. : « Vous ne souffrirez pas que « votre Saint voie la corruption[1756], » a pu être percé par les clous et la lance, mais que maintenant il demeure tout à fait dans l'incorruptibilité ; qu'après avoir passé par l'ignominie de la passion et de la mort, il est à présent dans la gloire de la vie éternelle ; qu'il a pu être crucifié, mais qu'il règne dans la force ; et qu'après avoir été un corps animal, parce qu'il a été pris dans la chair des enfants d'Adam, il est aujourd'hui un corps spirituel, parce qu'il est désormais inséparablement uni à l'esprit. L'Apôtre, voulant nous apprendre par les Écritures ce que c'est que le corps animal, cite la Genèse : « De même qu'il y a un corps animal, dit-il, il y a un corps spirituel, selon qu'il est écrit : Adam, le premier homme, a été créé avec une âme vivante[1757]. » Vous vous rappelez assurément ce qui est écrit : « Et Dieu répandit sur sa face un souffle de vie, et l'homme eut une âme vivante[1758]. » Il a été dit aussi des animaux : « Que la terre produise une âme vivante[1759]. » Notre corps est donc appelé « animal, » à cause de ce qu'il a de semblable au corps des animaux, la nécessité de se soutenir avec de la nourriture et ensuite la mort qui est la séparation du corps d'avec l'âme vivante. Mais il est appelé spirituel, parce qu'il devient immortel comme l'âme.

10. Quelques-uns ont pensé que le corps deviendra alors spirituel, en ce sens que le corps sera changé en esprit, et que l'homme, auparavant composé d'un esprit et d'un corps, ne sera plus qu'un esprit, comme si l'Apôtre avait dit . il est semé corps, il ressuscitera esprit. Il a dit au contraire : « Il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel. » De même donc qu'un corps animal n'est pas une âme, mais un corps, ainsi nous ne devons pas croire qu'un corps spirituel soit un esprit, mais un corps. Qui osera croire que le corps du Christ ne soit pas ressuscité spirituel, ou s'il est ressuscité spirituel, qu'il ne soit plus corps, mais esprit ; puisque le Seigneur, voulant détromper ses disciples qui croyaient ne voir en lui qu'un esprit, leur dit : « Touchez et voyez, car un esprit n'a ni os ni chair, comme vous voyez que j'en ai ? » La chair du Sauveur était donc alors devenue un corps spirituel, et n'était cependant pas un esprit, mais un corps que nulle mort ne pouvait plus séparer de l'âme. Ainsi eût été le corps animal qui reçut la vie du souffle de Dieu quand l'homme fut créé avec une âme vivante : il serait devenu spirituel sans passer par la mort, si la transgression du précepte n'avait attiré le châtiment avant que l'observation de la justice méritât de Dieu la couronne.

11. C'est pourquoi le Fils de Dieu est venu à nous par nous ; juste, il est venu trouver dés pécheurs ; il s'est couché, en quelque sorte, dans le lit de notre misère, mais sans avoir la maladie de notre iniquité. Il nous est apparu avec un corps animal, c'est-à-dire mortel, tandis que, s'il l'eût voulu, il eût pris dès le principe un corps immortel. Mais, parce qu'il fallait nous guérir par l'humilité du Fils de Dieu, il est descendu jusqu'à notre infirmité, et nous a montré, par la vertu de sa résurrection, le mérite et la récompense de notre foi. Aussi l'Apôtre continue et dit : « Le nouvel Adam a été rempli d'un esprit vivifiant. » Soit qu'il faille entendre ici le premier Adam formé de la poussière, ou le second né d'une vierge ; soit qu'il y ait dans chaque homme comme un premier Adam d'un corps mortel, et un second Adam d'un corps immortel toujours est-il que l'Apôtre a voulu nous apprendre que la différence entre l'âme vivante et l'esprit vivifiant, c'est qu'en ce monde nous avons un corps animal, et que nous aurons dans l'autre un corps spirituel. L'âme vit en effet dans le corps animal, mais elle ne le vivifie pas jusqu'à faire disparaître la corruption ; mais dans le corps spirituel où l'esprit uni à Dieu ne fait qu'un avec lui[1760], l'âme vivifie le corps au point de le rendre spirituel : délivré de toute corruptibilité, il ne craint plus que l'âme ne l'abandonne.

12. C'est pourquoi l'Apôtre ajoute : « Ce n'est pas le corps spirituel qui a été formé le premier, c'est le corps animal, et ensuite le spirituel. Le premier homme formé de la terre est terrestre ; le second, vertu du ciel, est céleste. Tel qu'est le terrestre, tels sont les terrestres ; tel qu'est le céleste, tels sont les célestes. De même que nous avons porté l'image de l'homme terrestre, portons l'image de Celui qui est venu du ciel[1761]. » Que veulent dire .ces mots : « Tel qu'est le terrestre, tels sont les terrestres, » si ce n'est qu'on naît mortel d'un père mortel ? et que veulent dire ces mots : « Tel qu'est le céleste, tels sont les célestes, » si ce n'est qu'on devient immortel par un père immortel ? La première chose s'accomplit par Adam, la seconde par le Christ. Le Seigneur s'est fait terrestre, tout céleste qu'il fût, pour élever jusqu'au ciel ceux qui étaient de la terre ; c'est-à-dire : d'immortel qu'il était, il s'est fait mortel, en prenant la forme de serviteur sans rien changer à sa nature de Maître ; niais c'était pour donner aux mortels l'immortalité, en leur communiquant sa grâce de Maître sans conserver l'abaissement de serviteur.

13. L'Apôtre, parlant de la résurrection, a donc enseigné que nos corps passeront de la corruptibilité à l'incorruptibilité, du mépris à la gloire, de la faiblesse à la force, de l'animalité à la spiritualité, c'est-à-dire de la mortalité à l'immortalité ; il arriva alors au sujet que nous examinons, et il ajouta : « Je veux dire, mes frères, que la chair et le sang ne peuvent pas posséder le royaume de Dieu[1762]. » De peur qu'on ne crût qu'il s'agissait ici de la substance de la chair, saint Paul s'explique en ces termes : « Et la corruption ne possédera point ce qui est incorruptible. » C'est comme s'il eût dit : en annonçant que la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu, j'ai voulu faire entendre que la corruption ne possédera pas ce qui est incorruptible. Les mots de chair et de sang signifient donc ici la corruption de la mortalité.

14. Voici un mystère que je vous dis. Nous « ressusciterons tous, » ou comme portent les exemplaires grecs : « Nous dormirons tous, mais nous ne serons pas tous changés[1763]. » L'Apôtre suppose ensuite qu'on lui demande : « Comment il y aura et il n'y aura pas de chair après la résurrection, car il y aura de la chair puisque le Seigneur a dit : « Touchez et voyez, l'esprit n'a ni os ni chair, comme vous voyez que j'en ai ; » et il n'y aura pas de chair, puisque « la chair et le sang ne posséderont « pas le royaume de Dieu ; » et il répond : « Voici un mystère. » La suite fait voir s'il faut entendre ce changement en mal ou en mieux. « Dans un atome de temps, » c'est-à-dire en un moment indivisible ; « en un clin d’œil, » c'est-à-dire avec la plus grande promptitude ; « au son de la dernière trompette, » c'est-à-dire au dernier signe qui sera donné pour que ces choses s'accomplissent « car la trompette sonnera, ajoute l'Apôtre, et « les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons changés[1764]. » Il faut donc croire sans aucun doute que ce sera un changement en mieux, puisque tous, bons et méchants ressusciteront : mais, comme parle le Seigneur dans l'Évangile. « Ceux qui auront fait le bien « ressusciteront pour la vie, ceux qui auront « fait le mal, ressusciteront pour le jugement[1765] ; » le jugement signifie ici la peine éternelle, de même qu'en ce passage : « Celui qui ne croit pas est déjà jugé[1766]. » Ceux donc qui ressusciteront pour le jugement ne participeront point à cet état d'incorruptibilité inaccessible à la douleur : c'est l'état des fidèles et des saints ; quant aux autres, ils souffriront dans une corruption perpétuelle, parce que leur feu ne s'éteindra pas, et leur ver ne mourra pas[1767].

15. Que veut donc dire ceci : « Et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons changés, » si ce n'est que tous les morts ressusciteront incorruptibles, mais que les bons participeront seuls à cet état d'incorruptibilité inaccessible à toute mauvaise atteinte ? Ainsi ceux qui n'y participeront pas, ressusciteront incorruptibles dans tous leurs membres, mais pour être livrés aux peines éternelles quand ils entendront ces paroles : « Allez, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges[1768]. » Le juste entendra ces paroles sans épouvante[1769]. Après avoir parlé du changement des justes, l'Apôtre veut nous apprendre comment se fera et quel sera ce changement, et il nous dit : « Il faut que ce corps corruptible soit revêtu d'incorruptibilité ; et que ce corps mortel soit revêtu d'immortalité[1770]. » C'est dans ce sens, je crois, qu'il a dit aussi : « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu ; » car dans ce royaume de Dieu, il n'y aura plus ni corruption, ni mortalité pour la chair et pour le sang ; car la chair et le sang désignent ces deux conditions de notre nature tombée.

16. Un exemple se présente à moi et je le citerai ; il est écrit : « De peur que vous ne soyez tentés par celui qui tente, et que notre travail ne soit vain[1771]. » C'est du diable que parle ici l'Apôtre, comme si Dieu ne tentait pas du tout, selon le mot de saint Jacques : « mais lui-même ne tente personne[1772]. » Ceci n'est pas en contradiction avec le passage du Deutéronome où il est dit : « Le Seigneur votre Dieu vous tente ; » cette apparente difficulté se résout aisément, parce que le mot de tentation a divers sens : tantôt elle est une tromperie et tantôt une épreuve. Dans le premier sens, c'est le diable qui tente, dans le second c'est Dieu. De même, quand il est dit que la chair possédera ou ne possédera pas le royaume de Dieu, il faut prendre garde aux sens différents, et toute difficulté cessera. La chair, comme substance, possédera le royaume de Dieu, selon ces paroles : « L'esprit n'a ni os ni chair, comme vous voyez que j'en ai ; » mais la chair, comme corruption, ne possédera pas le royaume de Dieu. L'Apôtre l'a montré lorsque après avoir exclu du royaume de Dieu la chair et le sang, il ajoute que la corruption ne possédera pas ce qui est incorruptible. En voilà assez, je crois, là-dessus.

17. Vous demandez si chacun des traits de notre corps est formé par le Dieu créateur. Cela ne vous préoccupera point, si, dans la mesure de ce que peut l'esprit humain, vous comprenez la puissance de l'action divine. Comment nier que tout ce qui se crée présentement soit l'œuvre de Dieu, puisque le Seigneur a dit : « Mon Père agit sans cesse[1773] ? » Le repos du septième jour doit donc s'entendre en ce sens que Dieu a cessé de créer les natures elles-mêmes et non pas de les gouverner. Ainsi, quand le Créateur gouverne la nature des choses, et que tout naît selon l'ordre, en des lieux et des temps marqués, Dieu agit sans cesse. Car si Dieu ne formait pas ces choses, comment aurait-il pu dire au Prophète : « Avant que je t'eusse formé dans le sein de ta mère, je te connaissais[1774] ? » Et quel sens auraient ces paroles de l'Évangile : « Si Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui est aujourd'hui, et qui demain sera jetée dans la fournaise ? » Voudra-t-on croire par hasard que Dieu revêt l'herbe et que Dieu ne forme pas les corps ? Lorsque l'Évangile dit que Dieu « revêt, » il ne parle pas d'un ordre établi dès le commencement de la création, mais il parle d'une opération présente. C'est le sens aussi des paroles de l'Apôtre sur les semences, que j'ai citées plus haut : « Tu ne sèmes pas le corps qui doit être, mais seulement le grain, soit du blé, soit de toute autre semence ; mais Dieu lui donne le corps comme il veut[1775]. » L'Apôtre ne dit pas : Dieu a donné ou disposé, mais Dieu « donne ; » par là il nous fait comprendre que la sagesse du Créateur agit réellement pour créer chaque jour ce qui naît en son temps. C'est cette sagesse dont il a été dit qu'elle atteint fortement d'une extrémité à l'autre et qu'elle dispose (non pas qu'elle a disposé) toute chose avec douceur[1776]. Ce serait beaucoup que de savoir, même un peu, comment des choses changeantes et temporelles sont faites, non point par des mouvements changeants et temporels du Créateur, mais par une force éternelle et toujours la même.

18. Vous désirez savoir si les baptisés qui meurent coupables de divers crimes et sans en avoir fait pénitence, obtiendront leur pardon après un certain temps. J'ai écrit sur ce point un livre assez étendu[1777] ; si vous vous en procurez une copie, vous n'aurez peut-être plus rien à souhaiter là-dessus.

19. Vous voulez aussi que je vous dise si le souffle de Dieu sur Adam a été l'âme même du premier homme. Je réponds en peu de mots Ou ce souffle a été l'âme d'Adam ou il l'a faite. Mais s'il est l'âme du premier homme, il est créé. Car c'est de l'âme que Dieu parle quand il dit par le prophète Isaïe : « C'est moi qui ai fait le souffle. » La suite le montre suffisamment : « A cause du péché, est-il dit, je l'ai un peu contristé[1778], » c'est-à-dire le souffle lui-même, et le reste qui ne peut s'entendre que de l'âme humaine. Dans cette question il faut éviter de croire que l'âme ne soit pas une nature créée de Dieu, mais qu'elle soit la substance de Dieu même comme son Fils unique qui est le Verbe, ou qu'elle en soit une portion quelconque : cette nature, cette substance par laquelle Dieu est ce qui est, ne peut pas être sujette au changement ; et nous tous qui avons une âme, nous savons combien elle est changeante.

Pendant que je dictais cette lettre, le porteur, qui attendait le vent, me pressait beaucoup, parce qu'il voulait s'embarquer ; si donc vous y trouvez du désordre ou de la négligence, ou si vous y trouvez les deux, ne vous occupez seulement que de la doctrine, et pardonnez au langage.

Et d’une autre main : Vivez pour Dieu, mon bien-aimé fils.

LETTRE CCVI. (Année 420)

Lettre de recommandation.

AUGUSTIN A VALÈRE, SON ILLUSTRE, ÉMINENT SEIGNEUR ET TRÈS CHER FILS EN JÉSUS-CHRIST[1779], SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Si chaque fois qu'on me demande des lettres de recommandation pour vous je n'en donnais pas, je craindrais de méconnaître soit votre bonté compatissante envers ceux qui sont sans appui, soit vos sentiments à mon égard. Je suis donc toujours prêt à rendre ces bons offices, surtout lorsqu'il s'agit de vous recommander des ministres du Christ attachés au service de l'Église dont vous êtes, à notre grande joie, le cohéritier et le fils, ô mon illustre, éminent seigneur et très cher fils en Jésus-Christ ! Mon saint frère et collègue Félix m'ayant prié de lui remettre une lettre pour vous, je n'ai pas dû la lui refuser. Je vous recommande donc un évêque du Christ qui a besoin d'être soutenu par un homme illustre ; faites ce que vous pouvez, car vous pouvez beaucoup, par un bienfaits du Seigneur, dont nous savons que vous aimez ardemment les intérêts.

LETTRE CCVII. (Année 420.)

Saint Augustin envoie à Claude, que nous croyons être un, évêque d'Italie, ses six livres contre Julien, alors le chef de la secte pélagienne.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX FRÈRE ET COLLÈGUE CLAUDE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

C'est vous qui, poussé par un sentiment fraternel, m'avez envoyé, avant que je vous les eusse demandés, les quatre livres de Julien contre le premier livre d'un de mes ouvrages[1780] ; je ne crois pas pouvoir mieux faire que de vous envoyer, avant tout autre, ce que j'y réponds vous jugerez si j'y réponds bien. Des extraits des quatre livres de Julien avaient été envoyés, j'ignore par qui, à l'illustre et pieux comte Valère, à qui on savait que mon ouvrage était dédié ; ces extraits m'étant parvenus, grâce aux soins de l'illustre comte, je me hâtai d'ajouter, à mon premier livre un second où je réfute tout cela de mon mieux. Mais en comparant, ces extraits aux quatre livres qui sont entre mes mains, je me suis aperçu que tout n'est pas mis comme Julien l'a écrit. Julien ou quelqu'un de ses amis pourra dire que je n'ai pas été vrai, parce que la publication des extraits envoyés au comte diffère des quatre livres. Quiconque donc lira mon second livre, adressé au comte Valère comme le premier, saura qu'en quelques endroits je ne réponds pas à Julien, mais à l’auteur même de ces extraits infidèles, qui a cru devoir faire des changements, peut-être pour s'approprier en quelque manière l’ouvrage d'autrui. Mais aujourd'hui, persuadé que les exemplaires que m'a envoyés votre sainteté sont plus exacts, je crois devoir répondre à l'auteur lui-même, qui se vante d'avoir réfuté mon premier livre avec ses quatre livres, et qui ne cesse de répandre partout ses poisons. J'ai donc entrepris cet ouvrage avec l'aide du Sauveur des petits et des grands ; et je sais que vous avez prié pour moi pour que je l'achève ; vous avez prié aussi pour ceux à qui nous espérons et désirons que ces sortes de travaux soient profitables. Examinez donc ma réponse[1781], dont le commencement est à la suite de cette lettre. Adieu ; souvenez-vous de nous dans le Seigneur, bienheureux frère.

LETTRE CCVIII. (Octobre 423.)

Il y a des chrétiens qui se laissent troubler parles scandales qui arrivent dans l'Église ; cette lettre de saint Augustin est faite pour dissiper les dangereuses inquiétudes de leur esprit.

AUGUSTIN A L'HONORABLE DAME FÉLICIE, SA CHÈRE FILLE EN JÉSUS-CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je ne doute pas qu'avec une foi comme la vôtre et à la vue des faiblesses ou des iniquités d'autrui, votre âme ne soit troublée, puisque le saint Apôtre, si rempli de charité, nous avoue que nul n'est faible sans qu'il s'affaiblisse avec lui, et que nul n'est scandalisé sans qu'il brûle[1782], J'en suis touché moi-même, et dans ma sollicitude pour votre salut, qui est dans le Christ, je crois devoir écrire à votre sainteté une lettre de consolation ou d'exhortation. Car vous êtes maintenant[1783] étroitement unie à nous dans le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est son Église et l'unité de ses membres ; vous êtes aimée comme un digne membre de son corps divin, et vous vivez avec nous de son saint Esprit.

2. C'est pourquoi je vous exhorte à ne pas trop vous laisser troubler par ces scandales ; ils ont été prédits, afin que, lorsqu'ils arrivent, nous nous souvenions qu'ils ont été annoncés, et que nous n'en soyons pas très émus. Le Seigneur lui-même les a ainsi annoncés dans l'Évangile : « Malheur au monde à cause des scandales ! il faut qu'il en arrive ; mais malheur à l'homme par lequel arrive le scandale[1784] ! » Et quels sont ces hommes, sinon ceux dont l'Apôtre a dit qu'ils cherchent leurs propres intérêts et non pas les intérêts de Jésus-Christ[1785]. Il y a donc des pasteurs qui occupent les sièges des Églises pour le bien des troupeaux du Christ ; et il y en a qui ne songent qu'à jouir des honneurs et des avantages temporels. Il est nécessaire que dans le mouvement des générations humaines ces deux sortes de pasteurs se succèdent, même dans l'Église catholique, jusqu'à la fin des temps et jusqu'au jugement du Seigneur. Au temps des apôtres, s'il y en eut de semblables, s'il y eut alors de faux frères que l'Apôtre en gémissant signalait comme dangereux[1786] et qu'il supportait avec patience au lieu de s’en séparer avec orgueil ; combien plus il faut qu'il y en ait au temps où nous sommes, puisque le Seigneur a dit clairement de ce siècle, qui approche de la fin du monde : « Parce que l'iniquité abondera, la charité de plusieurs se refroidira. » Mais les paroles qui viennent à la suite doivent être pour nous une consolation et un encouragement : « Celui qui persévérera jusqu'à la fin, sera sauvé[1787]. »

3. De même qu'il y a de bons et de mauvais pasteurs, de même, dans les troupeaux, il y a les bons et les mauvais. Les bons sont appelés du nom de brebis, les mauvais du nom de boucs ; ils paissent ensemble, jusqu'à ce que vienne le Prince des pasteurs, que l’Évangile nomme « le seul Pasteur[1788] ; » et jusqu'à ce que, selon sa promesse, il sépare les brebis des boucs[1789]. Il nous a ordonné de réunir, il s'est réservé de séparer, car celui-là seul doit séparer, qui ne peut se tromper. Les serviteurs orgueilleux qui ont osé faire si aisément la séparation que le Seigneur s'est réservée, se sont séparés eux-mêmes de l’unité catholique impurs par le schisme, comment auraient-ils pu avoir un troupeau pur ?

4. C'est notre Pasteur lui-même qui veut que nous demeurions dans l'unité, et que, blessés par les scandales de ceux qui sont la paille, nous n'abandonnions point l'aire du Seigneur ; il veut que nous y persévérions comme le froment jusqu'à la venue du divin Vanneur[1790], et que nous supportions, à force de charité, la paille brisée. Notre Pasteur lui-même nous avertit dans l'Évangile de ne pas mettre notre espérance même dans les bons pasteurs à cause de leurs bonnes œuvres, mais de glorifier Celui qui les a faits tels, le Père qui est dans les cieux, et de le glorifier aussi touchant les mauvais pasteurs, qu'il a voulu désigner sous le nom de scribes et de pharisiens, enseignant le bien et faisant le mal.

5. Jésus-Christ parle ainsi des bons pasteurs « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut pas être cachée, on n'allume pas une lampe pour la placer sous le boisseau, mais sur un chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est, dans les cieux[1791]. » Mais avertissant les brebis au sujet des mauvais .pasteurs, il disait : « Ils sont assis sur la chair de Moïse. Faites ce qu'ils vous disent ; ne faites pas ce qu'ils font ; car ils disent et ne font pas[1792]. » Ainsi prévenues, les brebis du Christ entendent sa voix, même par les docteurs mauvais, et n'abandonnent pas son unité. Ce qu'elles leur entendent dire de bon ne vient pas d'eux, mais de lui ; et ces brebis paissent en sûreté, parce que, même sous de mauvais pasteurs, elles se nourrissent dans les pâturages du Seigneur. Mais elles n'imitent pas les mauvais pasteurs dans ce qu'ils font de mal, parce que de telles œuvres ne viennent que d'eux-mêmes et non pas du Christ. Quant aux bons pasteurs, elles écoutent leurs salutaires instructions et imitent leurs bons exemples. 1'Apôtre était de ce nombre, lui qui disait : « Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ[1793]. » Celui-là était un flambeau allumé par la Lumière éternelle, par le Seigneur Jésus-Christ lui-même, et il était placé sur le chandelier parce qu'il se glorifiait dans la croix : « A Dieu ne plaise, disait-il, que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ[1794] ! » Il cherchait non point ses intérêts, mais ceux de sots Maître, lorsqu'il exhortait à l'imitation de sa propre vie ceux qu'il avait engendrés par l'Évangile[1795]. Toutefois il reprend sévèrement ceux qui faisaient des schismes avec les noms des apôtres, et blâme ceux qui disaient : « Moi, je suis à Paul. » Il leur répond : « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? ou êtes-vous baptisés au nom de Paul[1796] ? »

6. Nous comprenons ici que les bons pasteurs ne cherchent pas leurs propres intérêts, mais les intérêts de Jésus-Christ, et que les bonnes brebis, tout en suivant les saints exemples des bons pasteurs qui les ont réunies, ne mettent pas en eux leur espérance, mais plutôt dans le Seigneur qui les a rachetées de son sang, afin que, lorsqu'il leur arrive de tomber sous la houlette de mauvais pasteurs, prêchant la doctrine qui vient du Christ et faisant le mal qui vient d'eux-mêmes, elles fassent ce qu'ils disent et non pas ce qu'ils font, et qu'elles n'abandonnent pas les pâturages de l'unité à cause des enfants d'iniquité. Les bons et les mauvais se mêlent dans l'Église catholique, qui n'est pas seulement répandue en Afrique comme le parti de Donat, mais qui, selon les divines promesses, se propage et se répand au milieu de toutes les nations, « fructifiant et croissant dans le monde entier[1797]. » Ceux qui en sont séparés, tant qu'ils demeurent ses ennemis, ne peuvent pas être bons ; lors même que quelques-uns d'entre eux sembleraient bons par de louables habitudes de leur vie, ils cesseraient de l'être par la seule séparation : « Celui qui n'est pas avec moi, dit le Seigneur, est contre moi ; et celui qui n'amasse pas avec moi, dissipe[1798]. »

7. Je vous exhorte donc, honorable dame et chère fille en Jésus-Christ, à conserver fidèlement ce que vous tenez du Seigneur ; aimez-le de tout cœur, lui et son Église ; c'est lui qui a permis que vous ne perdissiez pas avec les mauvais le fruit de votre virginité et que vous, ne périssiez pas. Si vous sortiez de ce monde, séparée de l'unité du corps du Christ, il ne vous servirait de rien d'être restée chaste comme vous l'êtes. Dieu, qui est riche dans sa miséricorde, a fait en votre faveur ce qui est écrit dans l’Évangile ; les invités au festin du Père de famille, s'étant excusés de ne pouvoir y venir, le maître dit à ses serviteurs : « Allez le long des chemins et des haies, et forcez d'entrer tous ceux que vous trouverez[1799]. » Vous donc, quoique vous deviez sincèrement aimer ses bons serviteurs par le ministère desquels vous avez été forcée d'entrer, vous ne devez cependant mettre votre espérance qu'en Celui qui a préparé le festin : vous avez été sollicitée de vous y rendre pour la vie éternelle et bienheureuse. En recommandant à ce divin Père de famille votre cœur, votre dessein, votre sainte virginité, votre foi, votre espérance et votre charité, vous ne serez point troublée des scandales qui arriveront jusqu'à la fin ; mais vous serez sauvée par la force inébranlable de votre piété, et vous serez couverte de gloire dans le Seigneur, en persévérant jusqu'à la fin dans son unité. Apprenez-moi, par une réponse, comment vous aurez reçu ma sollicitude pour vous, que j'ai voulu vous témoigner de mon mieux dans cette lettre. Que la grâce et la miséricorde de Dieu vous protègent toujours !

LETTRE CCIX. (Année 423.)

Il s'agit ici de l'affaire d'Antoine, évêque de Fussale, qui fut une grande douleur dans la vie de saint Augustin. Voyez ce que nous en avons dit dans le XLVIe chapitre de notre Histoire de saint Augustin.

AUGUSTIN AU BIENHEUREUX SEIGNEUR, AU CHER, VÉNÉRABLE ET SAINT PAPE CÉLESTIN[1800], SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je dois à vos mérites de vous féliciter tout d'abord de ce que le Seigneur notre Dieu vous a établi sur ce siège sans aucune division de son peuple, comme nous l'avons entendu dire ; puis, j'informerai votre Sainteté de nos propres affaires, afin que vous veniez à notre aide, non seulement par vos prières, mais encore par vos conseils et vos secours. J'écris à votre Béatitude au milieu d'une grande tribulation ; en voulant être utile à quelques membres du Christ, dans notre voisinage, je leur ai fait beaucoup de mal, faute de prudence et de précaution.

2. Aux confins du territoire d'Hippone, il est un bourg nommé Fussale : jusqu'ici il n'y avait pas eu d'évêque, mais il appartenait, avec le pays qui l'entoure, au diocèse d'Hippone. Ce pays avait peu de catholiques ; les autres habitants, en très grand nombre, étaient misérablement retenus dans l'erreur des donatistes, au point qu'il ne se trouvait pas un seul catholique à Fussale même. Tous ces endroits, grâce à la miséricorde de Dieu, étaient enfin rentrés dans l'unité de l'Église. Ce serait trop long de vous dire par quels travaux et quels dangers. Les premiers prêtres que nous avions mis là ont été dépouillés, battus, estropiés, aveuglés, tués ; leurs souffrances n'ont pas été inutiles et stériles, puisque l'unité a été conquise à ce prix. Mais comme Fussale est à quarante milles d'Hippone, et que cet éloignement ne me permettait pas de gouverner ces populations et de ramener le petit nombre de ceux qui résistaient encore (et ce n'étaient plus des gens menaçants, mais des fugitifs) ; comme je ne pouvais pas étendre sur ces nouveaux catholiques toute la vigilance active dont ils avaient besoin, j'eus soin d'y faire ordonner et établir un évêque.

3. Il me fallait quelqu'un de convenable pour ce pays et qui de plus sût la langue punique. J'avais un prêtre tout prêt ; j'écrivis au saint vieillard qui était alors primat de Numidie, et j'obtins qu'il vint de loin pour ordonner ce prêtre. Lorsque déjà le primat était là, et que tout le monde attendait le moment où allait s'accomplir une grande chose, tout à coup celui qui me paraissait disposé refusa de se laisser ordonner. Moi qui, ainsi que l'événement l'a montré, aurais dû différer plutôt que de précipiter une aussi grave affaire, et qui ne voulais pas que le saint vieillard se fût fatigué à venir pour rien au milieu de nous, je présentai aux catholiques de Fussale, sans qu'ils me le demandassent, un jeune homme nommé Antoine, alors avec moi ; je l'avais, dès son premier âge, élevé dans notre monastère, mais, sauf les fonctions de lecteur, rien ne l'avait fait connaître dans aucun degré, ni dans aucune fonction de la cléricature. Ces malheureux, ne sachant pas ce qui devait arriver, s'en rapportèrent à moi et au choix que je leur proposais ; bref, Antoine devint leur évêque.

4. Que ferai-je ? Je ne veux pas charger auprès de vous celui que j'ai recueilli pour le nourrir, je ne veux pas abandonner ceux que j'ai enfantés à la foi par tant de craintes et de douleurs, et je ne puis trouver comment concilier les deux. La chose en est venue à un tel point de scandale que ceux qui, croyant bien faire, avaient accepté, de mes mains, Antoine pour évêque, plaident contre lui auprès de nous. Accusé de crimes contre la pudeur par d'autres que ceux dont il était évêque, il avait semblé justifié, parce que la haine avait manqué de preuves contre lui. Mais nous et d'autres, nous l'avons trouvé fort malheureux ; car, si tout ce que les gens de Fussale et de ce pays nous ont dit de son intolérable domination, de ses rapines et de ses violences, si cet ensemble de plaintes ne nous a point paru suffisant pour le déposer, nous avons exigé la restitution de ce qu'il aura véritablement dérobé.

5. Nous avons tempéré notre sentence de manière que, tout en le maintenant dans l'épiscopat, nous n'avons pas, cependant, laissé tout à fait impunies des actions qu'il ne devait pas recommencer et que d'autres auraient pu imiter. Nous lui avons donc conservé la dignité épiscopale, parce que, étant jeune, il peut se corriger ; mais nous avons restreint son pouvoir, afin que désormais il ne soit plus à la tête de ceux qui, dans leur irritation légitime contre sa conduite, ne le supporteraient plus, et que le mécontentement et la lassitude entraîneraient, peut-être, dans quelque malheur pour eux et pour lui. Ils ont clairement laissé voir cette disposition, quand les évêques ont voulu s'entendre avec eux ; et pourtant l'honorable Céler, dont Antoine se plaint d'avoir senti trop rudement l'autorité, ne remplit plus aucune fonction, ni en Afrique, ni ailleurs.

6. Mais pourquoi m'arrêter à tous ces détails ? Travaillez avec nous, je vous en conjure, pieux et bienheureux seigneur, cher et vénérable pape, et ordonnez qu'on vous lise ce qui vous a été adressé. Voyez de quelle manière Antoine a rempli ses devoirs d'évêque, et comment il a accepté notre sentence ; nous l'avions privé de la communion ecclésiastique jusqu'à complète restitution aux gens de Fussale ; l'estimation une fois faite, il a déposé le montant, pour que la communion lui soit rendue. Voyez par quels discours rusés il a trompé la bonne foi du saint vieillard, notre primat, au point que celui-ci l'a recommandé au vénérable pape Boniface comme étant pleinement innocent. Qu'ai-je besoin de vous rappeler le reste, puisque le vénérable vieillard a tout raconté à votre sainteté ?

7. Quand vous parcourrez les pièces, en grand nombre, de notre jugement, vous trouverez, je le crains, que nous avons manqué de sévérité ; mais je vous sais assez miséricordieux pour nous pardonner notre excès d'indulgence et pour pardonner à Antoine lui-même. Pour lui, se prévalant de notre bonté ou de notre clémence, il entreprend d'établir la prescription sur nos mesures de bienveillance ou de faiblesse. Il répète « qu'il devait rester sur son siège ou ne plus être évêque, » comme si à présent il n'occupait pas son siège. Car il est demeuré évêque aux mêmes lieux qu'auparavant, de peur qu'on ne dît qu'il avait été transféré illicitement sur un autre siège, contre les règles de nos pères[1801]. Mais, que ce soit avec sévérité ou douceur qu'on agisse, qui donc prétendrait que du moment qu'on ne juge pas à propos de dépouiller un évêque de sa dignité, il n'y a rien à faire contre lui, ou que du moment qu'il y a lieu à une peine, il faut le dégrader ?

8. Des jugements rendus ou confirmés par le Siège apostolique, nous font voir des évêques punis pour certaines fautes sans perdre leur dignité. Je ne chercherai pas dans les temps éloignés ; je citerai des exemples récents. Priscus, évêque de la province Césarienne dira : ou j'ai dû redevenir primat ou je n’ai pas dû rester évêque. Victor, autre évêque de la même province, frappé de la même peine que Priscus, et ne pouvant communiquer avec des évêques que dans son propre diocèse, dira aussi : ou je dois communiquer librement et partout avec mes collègues, ou je ne dois pas communiquer avec eux dans les lieux de ma juridiction. Un troisième évêque de la même province, Laurent, dira comme Antoine : ou je dois rester sur le siège pour lequel j'ai été ordonné, ou je ne dois plus rester évêque. Mais qui peut blâmer des décisions semblables, si ce n'est celui qui ne fait pas attention que tout ne doit pas rester impuni, et que tout ne doit pas être puni de la même manière ?

9. Le bienheureux pape Boniface, avec une vigilante précaution de pasteur, demandait, dans sa lettre sur Antoine, si celui-ci lui avait exposé les faits avec vérité. Vous les avez maintenant sous les yeux avec une exactitude qui manquait au récit d'Antoine, et j'ai ajouté ce qui s'est passé depuis que la lettre de ce pontife, de sainte mémoire, est arrivée en Afrique. Venez en aide à des gens qui implorent votre secours dans la miséricorde du Christ, et qui l'implorent avec plus d'ardeur que cet homme dont ils souhaitent d'être délivrés. Ils sont menacés, soit de sa part, soit par la rumeur publique, de poursuites judiciaires, des pouvoirs publics, du concours de la force armée pour l'exécution de la sentence réparatrice qu'il attend du Siège apostolique[1802] ; ces malheureuses populations, depuis peu catholiques, redoutent de la part d'un évêque catholique plus de calamités qu'elles n'en ont jamais redouté des empereurs lorsqu'elles étaient hérétiques. Ne permettez pas que rien de tel arrive ; je vous en conjure par le sang du Christ, par la mémoire de l'apôtre Pierre qui avertit les pasteurs des peuples chrétiens de ne pas dominer violemment sur leurs frères[1803]. Je recommande à votre Sainteté, parce que je les aime les uns et les autres, les catholiques de Fussale, mes enfants en Jésus-Christ, et l'évêque Antoine qui est aussi mon fils en Jésus-Christ. Je n'en veux pas aux gens de Fussale de s'être justement plaints auprès de vous que je leur aie infligé un homme non encore éprouvé et pas même d'un âge à donner des garanties, un homme qui devait leur causer de telles afflictions. Je ne veux pas non plus nuire à celui-ci, pour lequel j'ai une charité d'autant plus sincère que je résiste plus fortement à sa détestable cupidité. Que les uns et les autres obtiennent votre miséricorde les gens de Fussale pour qu'ils n'aient pas à souffrir ; l'évêque Antoine, pour qu'il ne fasse pas de mal : ceux-là, pour qu'ils ne haïssent pas notre Église, si des évêques catholiques et surtout le Siège apostolique ne les défendent point contre les violences d'un évêque catholique ; celui-ci, pour qu'il n'ait pas à se reprocher le crime de les avoir éloignés du Christ en voulant les retenir malgré eux sous sa main.

10. Quant à moi, je l'avouerai à votre Béatitude, je suis torturé par la crainte et la douleur en présence de ce double péril ; tel est mon tourment que je songe à renoncer à l'épiscopat pour passer le reste de mes jours à pleurer ma faute, comme elle doit l'être, si celui que mon imprudence a fait évêque vient à ravager l'Église de Dieu, et (ce qu'à Dieu ne plaise !) si je la vois périr avec son dévastateur. Me souvenant de ces paroles de l'Apôtre : « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés par le Seigneur[1804], » je me jugerai pour que Celui qui doit juger les vivants et les morts me pardonne. Mais si vous tirez de leurs angoisses les membres du Christ qui sont dans ce pays-là, et que vous consoliez ma vieillesse par une justice miséricordieuse, Celui qui par vous nous aura secourus dans cette tribulation et qui vous a établi sur ce Siège, vous rendra le bien pour le bien dans la vie présente et dans la vie future.

LETTRE CCX. (Année 423.)

Félicité était la supérieure et Rustique le supérieur d'un monastère de femmes où était entrée la division ; saint Augustin leur adresse d'utiles et de belles exhortations

AUGUSTIN ET CEUX QUI SONT AVEC LUI, A LEUR CHÈRE ET TRÈS SAINTE MÈRE FÉLICITÉ, A LEUR FRÈRE RUSTIQUE ET AUX SOEURS QUI SONT AVEC EUX, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Le Seigneur est bon et sa miséricorde est partout répandue : elle nous console par votre charité dans ses entrailles. Il fait voir combien il aime ceux qui croient et espèrent en lui, qui l'aiment et s'aiment les uns les autres, et ce qu'il leur réserve dans l'avenir, alors surtout qu'il accorde en ce monde de grands biens aux gens sans foi et sans espérance, aux pervers, qu'il menace du feu éternel avec le démon s'ils persistent jusqu'à la fin dans une mauvaise volonté. « Il fait luire son soleil sur les bons et les méchants, et pleuvoir sur les justes et les injustes[1805] ; » ces courtes paroles suffisent pour faire beaucoup penser. Qui peut compter tous les biens et les dons gratuits que les impies reçoivent en cette vie de ce Dieu qu'ils méprisent ? Parmi ces biens il en est un véritablement grand, c'est l'avertissement qu'il leur donne en mêlant, comme un bon médecin, les tribulations aux douceurs de ce monde : par là il les invite à se dérober à la colère à venir, et, pendant qu'ils sont en chemin, c'est-à-dire dans cette vie, à se mettre bien avec la parole de Dieu dont ils se sont fait une ennemie en vivant mal. Qu'y a-t-il donc dans ce qui vient de Dieu aux hommes, qui ne soit un effet de sa miséricorde, puisque là tribulation qu"il nous envoie devient elle même un bienfait ? Car une chose heureuse est un don de celui qui console, une chose malheureuse un don de celui qui avertit ; et si, comme je l'ai dit, il accorde cela aux méchants eux-mêmes, que prépare-t-il donc à ceux qui se soutiennent dans la grâce ? Réjouissez-vous d'être mis de ce nombre par sa grâce, vous supportant les uns les autres avec charité, vous appliquant à garder l'unité de l'esprit dans le lien de la paix[1806]. Il y aura toujours quelque chose que vous devrez supporter entre vous, jusqu'à ce que le Seigneur vous ait purifiés au point que la mort, étant absorbée par la victoire, Dieu soit tout en tous[1807].

2. On ne doit jamais aimer les dissensions ; mais parfois, cependant, elles naissent de la charité ou lui servent d'épreuve. Trouve-t-on aisément quelqu'un qui veuille être repris ; où est le sage dont il est dit : « Reprends le sage et il t'aimera[1808] ? » Faut-il pour cela ne rien dire à notre frère et le laisser tomber dans la mort lorsqu'il croit marcher en sûreté ? Souvent il arrive que celui qui est repris s'afflige au moment même ; il résiste, il conteste ; mais ensuite il repasse en silence, avec lui, même, ce qu'il vient d'entendre, il le repasse quand il n'y a plus que Dieu et lui ; il ne craint plus de déplaire aux hommes en se corrigeant, mais il craint de déplaire à Dieu en ne se corrigeant pas ; il ne retombera plus dans la faute qu'on lui a reprochée : et autant il haïra son péché, autant il aimera le frère qu'il sentira avoir été l'ennemi de son péché. Si celui qui est repris est du nombre de ceux dont il est dit : « Reprends l'insensé et il te haïra davantage[1809], » ce n'est pas de son amour que naîtra la division, mais il exercera et il éprouvera l'amour du frère qui l'aura repris ; celui-ci ne lui rendra pas haine pour haine : l'amour qui oblige de reprendre continue à subsister sans trouble, lors même qu'il ne rencontre que la haine. Si, au contraire, celui qui blâme vent rendre le mal pour le mal à l'homme que le correction irrite, il n'est pas digne de le reprendre, mais plutôt il mérite lui-même la correction. Faites cela pour qu'il n'y ait pas d'irritation parmi vous, ou pour qu'une prompte paix les éteigne au moment où elles éclatent. Occupez-vous bien plus de vous mettre d'accord que de vous reprendre les uns les autres. De même que le vinaigre infecte le vase s'il y reste longtemps, ainsi la colère infecte le cœur si elle y demeure plus d'un jour. Faites donc cela, et le Dieu de paix sera avec vous. Priez en même temps pour nous, afin que nous mettions en pratique ce que nous vous disons de bon.

LETTRE CCXI. (Année 423.)

L'évêque d'Hippone, après des reproches paternels et des plaintes touchantes, adresse à des religieuses un ensemble de prescriptions restées célèbres dans le monde chrétien sous le nom de Règle de saint Augustin. On peut voir ce que nous en avons dit dans l’Histoire de saint Augustin.

1. De même que la sévérité est toujours prête à punir les péchés qu'elle trouve, ainsi la charité ne veut rien trouver à punir. C' est pourquoi je ne suis point allé vers vous quand vous avez demandé à me voir, non pour la ; joie de votre paix, mais pour l'aggravation de ce qui vous divise. Mais n'étant pas là, il y a eu : parmi vous un désordre que mes yeux n'ont pas vu, mais qui, par vos voix, a frappé mes oreilles : si, moi présent, quelque chose de pareil avait éclaté, comment aurais-je pu le compter pour rien et le laisser impuni ? Peut-être même le désordre eût-il été plus grand devant moi, par suite de mon refus d'accéder à vos désirs : ce que vous me demandiez aurait été un dangereux exemple contre la saine discipline et ne vous eût pas convenu à vous-mêmes. Je vous aurais donc trouvées telles que je n'aurais pas voulu, et vous m'auriez trouvé tel que vous ne vouliez pas.

2. L'Apôtre écrivant aux Corinthiens, leur disait : « Je prends Dieu à témoin sur mon âme que c'est pour vous épargner que je ne suis point encore allé à Corinthe. Nous ne dominons point sur votre foi, mais nous désirons contribuer à votre bonheur[1810] ; » je vous dis la même chose que l'Apôtre, parce que c'est pour vous épargner que je ne suis pas allé vers vous. Je me suis épargné aussi moi-même, de peur que je n'eusse tristesse sur tristesse ; j'ai mieux aimé, au lieu de vous montrer mon visage, répandre pour vous mon cœur devant Dieu, et m'occuper de la cause de votre grand danger, non pas auprès de vous par des paroles, mais auprès de Dieu par des larmes. Je l'ai supplié de ne pas changer en deuil la joie que vous me donnez depuis longtemps ; c'est vous qui me consolez au milieu de tant de scandales qui remplissent ce monde ; je pense à votre société nombreuse, au chaste amour qui vous unit, à votre sainte vie, à l'abondante grâce de Dieu qui vous a été donnée : vous devez à cette grâce divine, non seulement d'avoir renoncé au mariage, mais encore d'avoir choisi la vie en commun, pour qu'il n'y ait plus parmi vous qu'une âme et qu'un cœur en Dieu.

3. A la vue de ces biens, de ces dons de Dieu qui sont votre partage, mon cœur a coutume de se reposer des pénibles agitations que lui causent les maux du reste du monde au milieu de beaucoup de tempêtes : « Vous couriez si bien ; qui vous a arrêtées ? Ce qu'on vous a persuadé ne vient pas de Dieu qui vous a appelées[1811]. Un peu de levain... » je ne veux pas dire ce qui suit ; je désire, je prie Dieu, je demande plutôt que ce levain se change en quelque chose de meilleur, de peur que toute la masse ne se change en pis, comme c'était presque déjà fait. Si, vous ranimant, vous êtes revenues aux bonnes pensées, priez de peur que vous n'entriez en tentation ; priez pour que du milieu de vous disparaissent les contestations, les jalousies, les animosités, les divisions, les médisances, les mutineries, les dénonciations. Car, en prenant soin de vous, nous n'avons pas planté et arrosé le jardin du Seigneur pour ne recueillir que des épines mais si, trop faibles, vous n'êtes pas encore rentrées dans le repos, priez pour que vous soyez délivrées de la tentation. Celles qui vous troublent, s'il en est encore et si elles ne se corrigent pas, porteront, quelles qu'elles soient, la peine de leur rébellion.

4. Songez à ce qu'il y a de mal que nous ayons à déplorer des schismes intérieurs dans un monastère, pendant que nous nous réjouissons de voir les donatistes rentrer dans l'unité. Demeurez constantes dans les bonnes résolutions, et vous ne désirerez plus changer votre supérieure, avec laquelle, depuis si longtemps, vous avez vu croître votre nombre et vos années ; elle vous a portées, comme une mère, dans son âme, si ce n'est dans son sein. Vous toutes qui êtes dans ce monastère, vous l'y avez trouvée quand elle obéissait à la sainte supérieure ma sœur dont elle possédait l'affection, ou bien vous l'avez trouvée supérieure elle-même, et c'est elle qui vous a reçues. Sous elle vous avez été instruites, sous elle vous avez pris l'habit, sous elle votre communauté s'est accrue ; et vous vous soulevez pour qu'on vous la change quand vous devriez pleurer si nous voulions vous la changer ! C'est la même que vous avez connue, la même qui vous a reçues, la même avec laquelle, depuis tant d'années, votre monastère est devenu si nombreux. Il n'y a de nouveau chez vous que le supérieur : si c'est à cause de lui que vous cherchez de la nouveauté, et si c'est en haine de lui que vous vous révoltez ainsi contre votre mère, pourquoi n'avez-vous pas demandé que ce soit plutôt lui qu'on vous change ? Si cela vous fait horreur, parce que je sais avec quel respect vous l'aimez dans le Christ, pourquoi n'aimez-vous pas davantage votre mère ? Les premiers temps de la direction de votre nouveau supérieur sont tellement troublés, qu'il aime mieux vous quitter que de se résigner à entendre dire que, sans lui, vous n'auriez pas cherché une autre supérieure. Que Dieu donc calme et apaise vos esprits ! que l'œuvre du démon ne l'emporte pas en vous, mais que la paix du Christ triomphe dans vos cœurs. Ne courez pas à la mort par le dépit de n'avoir pas obtenu ce que vous vouliez, ou par la honte d'avoir voulu ce que vous n'auriez pas dû vouloir ; mais plutôt recouvrez votre vertu par le repentir ; imitez les larmes de Pierre le pasteur et non pas le désespoir de Judas le traître.

5. Voici les règles que nous établissons pour être observées dans le monastère. D'abord, puisque vous êtes réunies en communauté pour vivre d'un bon accord dans la maison, n'ayez qu'un cœur et qu'une âme en Dieu. Qu'aucune de vous ne dise : ceci est à moi, mais que tout soit commun entre vous. Que votre supérieure distribue à chacune de vous la nourriture et le vêtement : non pas de la même manière à toutes, parce que vos forces ne sont pas égales, mais à chacune selon son besoin. Car vous avez lu dans les Actes des Apôtres : « Tout était en commun parmi eux et on donnait à chacun selon son besoin[1812]. » Que celles d'entre vous qui avaient quelque chose dans le monde, à leur entrée dans le monastère, consentent volontiers que cela devienne un bien commun. Mais que celles qui n'avaient rien ne cherchent pas dans le monastère ce qu'elles ne pouvaient avoir dehors ; toutefois qu'il soit accordé à leur infirmité ce dont elles ont besoin, quand même, pauvres dans le monde, elles n'auraient pas pu y trouver le nécessaire. Pourtant qu'elles ne se croient pas heureuses parce qu'elles ont trouvé une nourriture et un vêtement comme elles n'en avaient pas hors du monastère.

6. Qu'elles ne lèvent pas la tête parce qu'elles sont devenues les compagnes de celles dont elles n'auraient pas osé s'approcher dans le monde ; mais qu'elles tiennent leur cœur élevé, qu'elles ne cherchent pas les biens terrestres, de peur que les monastères ne commencent à n'être utiles qu'aux riches et non pas aux pauvres, si les riches s'y humilient et que les pauvres s'y enorgueillissent. De leur côté, que celles qui paraissaient être quelque chose dans le monde, n'aient pas de dédain pour leurs sœurs venues d'un état pauvre à ce saint état ; qu'elles s'appliquent plutôt à se glorifier, non pas du rang de leurs parents riches, mais de la société de leurs sœurs pauvres. Qu'elles ne tirent pas vanité de ce qu'elles ont apporté à la vie commune, de peur que leurs richesses, données à un monastère, ne soient pour elles un plus grand sujet d'orgueil que si elles en avaient joui dans le monde. Toute autre iniquité a pour résultat de produire des œuvres mauvaises ; mais l'orgueil a des piéges, même pour nos bonnes œuvres, afin qu'elles périssent. Et que sert de répandre en donnant aux pauvres et en devenant pauvre soi-même, si l'âme, dans sa misère, se laisse aller à plus d'orgueil en méprisant les richesses qu'elle n'en avait en les possédant ? Vivez donc toutes dans une parfaite union ; honorez, les unes dans les autres, ce Dieu dont vous êtes devenues les temples.

7. Appliquez-vous à la prière dans les heures et les temps marqués. Que personne dans l'oratoire ne s'occupe d'autre chose que de celle pour laquelle l'oratoire est fait et d'où il tire son nom : il ne faudrait pas que ce qu'on voudrait y faire empêchât celles d'entre vous qui voudraient y prier quand elles le peuvent hors les heures marquées. Quand vous priez Dieu avec les psaumes et les hymnes, ayez dans le cœur ce que la voix fait entendre ; ne chantez que ce qui doit être chanté ; quant à ce qui n'est pas écrit pour être chanté, ne le chantez pas.

8. Domptez votre chair par le jeûne et l'abstinence du manger et du boire, autant que votre santé le permet. Lorsque l'une de vous ne peut pas jeûner, elle ne doit cependant prendre de la nourriture qu'à l'heure du repas, à moins qu'elle ne soit malade. Quand vous êtes à table, jusqu'à ce que vous vous leviez, écoutez sans bruit et sans dispute ce qui vous est lu selon la coutume : que ce ne soient pas seulement vos bouches qui prennent de la nourriture, que vos oreilles reçoivent aussi la parole de Dieu.

9. Si on donne une autre nourriture à celles qui sont faibles par suite d'anciennes habitudes, celles que d'autres habitudes ont rendues plus fortes ne doivent pas se plaindre de cette différence de régime ni la croire injuste. Qu'elles ne regardent pas comme plus heureuses celles qui mangent ce qu'elles ne mangent pas elles-mêmes : mais qu'elles se félicitent plutôt de pouvoir ce que celles-là ne peuvent point. Si les sœurs qui ont passé d'une vie délicate au monastère reçoivent en fait de nourriture, de vêtement, de lit et de couvertures, quelque chose que d'autres plus fortes, et par conséquent plus heureuses ne reçoivent pas, celles à qui ces choses ne sont pas données doivent considérer de quelle grande vie du monde sont descendues leurs compagnes délicates en embrassant la profession religieuse, quoiqu'elles n'aient pas pu arriver à la frugalité des plus robustes. Elles ne doivent pas se troubler de ce que d'autres reçoivent davantage, non comme marque d'honneur, mais par pure tolérance : il serait détestable que dans le monastère, où les femmes riches deviennent aussi dures pour elles-mêmes qu'elles le peuvent, les pauvres devinssent délicates. Les malades, pour ne pas être chargées, prennent moins de nourriture ; après la maladie, il faut les traiter de manière qu'elles soient promptement rétablies, lors même que, dans le monde, elles auraient appartenu à la condition la plus pauvre : le mal les a rendues délicates comme le sont les riches par leur vie d'autrefois. Mais aussitôt qu'elles ont retrouvé toutes leurs forces, elles doivent revenir à leur heureuse habitude, qui convient d'autant plus à des servantes de Dieu, qu'elles ont moins de besoins : il ne faut pas que, redevenues bien portantes, elles veuillent vivre comme quand il était nécessaire de soutenir leur faiblesse. Que celles-là se croient les plus riches qui pourront supporter le plus de privations. Car mieux vaut avoir besoin de moins que d'avoir plus.

10. Que votre habit n'ait rien qui le fasse remarquer ; ne cherchez pas à plaire par vos vêtements, mais par vos mœurs. Que la légèreté de vos voiles ne laisse pas voir votre coiffure. Que vos cheveux ne paraissent pas ; ils ne doivent ni flotter avec négligence, ni être arrangés avec art. Quand vous sortez, allez ensemble[1813] ; quand vous êtes arrivées où vous voulez aller, tenez-vous ensemble. Dans votre marche, votre attitude, votre air, dans tous vos mouvements, que rien ne puisse inspirer de mauvais désirs, mais que tout s'accorde avec la sainteté de votre état. Que vos yeux même, en tombant sur quelqu'un, ne s'attachent sur personne. Lorsque vous cheminez, il ne vous est pas défendu de voir des hommes, mais seulement de les rechercher ou de désirer qu'ils vous recherchent. Ce n'est pas uniquement par le toucher, c'est aussi par le sentiment et les regards que s'échangent les mauvais désirs. Ne dites pas que vos cœurs sont pudiques si vos yeux ne le sont pas : l’œil qui n'est pas chaste est le messager d'une âme qui ne l'est pas. Lorsque, même la langue se taisant, deux cœurs vont l'un à l'autre par le regard et jouissent de leurs mutuelles et charnelles ardeurs, ils ont cessé d'être chastes quoique le corps soit resté pur de toute atteinte. Celle qui arrête ses yeux sur un homme et se plait à en être regardée, ne doit pas croire qu'on ne s'en aperçoit point ; elle est vue, et de ceux-là même dont elle ne se doute pas. Mais admettons qu'elle soit cachée et que personne ne la voie, comment échappera-t-elle à ce témoin d'en haut pour qui rien n'est caché ? Doit-on dire qu'il ne voit pas parce qu'il voit avec d'autant plus de patience que sa sagesse est plus profonde ? Qu'une femme consacrée à Dieu craigne donc de lui déplaire, de peur qu'elle ne veuille criminellement plaire à un homme ; en songeant que Dieu voit tout, elle ne voudra pas regarder autrement qu'elle ne doit. C'est ici même que les Livres saints nous recommandent la crainte de Dieu : « Tout regard qui se fixe est en abomination devant le Seigneur[1814]. » Lors donc que vous êtes ensemble dans une église, et partout ailleurs où se trouvent des hommes, conservez mutuellement votre pureté. Dieu, qui habite en vous, vous défendra encore de cette façon contre vous-mêmes.

11. Si vous remarquez dans quelqu'une de vous cette hardiesse de regard dont je parle, avertissez-la aussitôt, de peur que le mal commencé ne fasse en elle des progrès, mais pour qu'elle s'en corrige au plus tôt. Si, après un premier avertissement, vous voyez qu'elle recommence, même un autre jour, il faut la découvrir comme une blessée et s'occuper de sa guérison : toutefois on en préviendra auparavant une ou deux autres de ses compagnes, afin qu'elle puisse être convaincue par la bouche de deux ou trois témoins[1815] et punie avec une sévérité méritée. Ne croyez pas être malveillantes en donnant ces sortes d'avis. Vous seriez coupables, au contraire, en laissant périr par votre silence des sœurs que vous pouvez ramener en avertissant. Si une de vos sœurs avait sur le corps une plaie qu'elle voulût cacher, de peur qu'on n'y portât le fer, ne serait-ce pas une cruauté que vous n'en parlassiez pas, et n'y aurait-il pas une bonté compatissante à en prévenir ? A plus forte raison devez-vous faire connaître une plaie qui peut ravager l'âme tout entière. Mais avant de révéler les commencements du mal à d'autres par lesquelles la sœur puisse être convaincue si elle nie, on doit en informer la supérieure dans le cas où le premier avis serait resté inutile : il peut se faire qu'une correction secrète infligée par la supérieure produise tout l'effet souhaitable, et qu'il ne soit pas nécessaire de la signaler à d'autres. Si la sœur persiste à nier, c'est alors qu'il faut en mettre d'autres en mesure de lui opposer leur témoignage, afin qu'elle puisse être convaincue devant vous toutes, non plus seulement par un seul témoin, mais par deux ou trois. Ainsi convaincue, elle subira la peine que la supérieure ou le supérieur jugeront à propos d'appliquer, pour sa guérison : si elle refuse de s'y soumettre et qu'elle ne prenne pas le parti de sortir du monastère, on l'en chassera. Il n'y a pas cruauté à faire cela, mais commisération : il ne faudrait pas que l'exemple contagieux de l'une de vous en perdît beaucoup d'autres. Ce que je dis des regards qui ne sont pas chastes, doit s'appliquer avec soin à toutes les autres fautes qu'on peut découvrir ; on s'y prendra de la même manière pour avertir, convaincre et punir : la haine des vices demeurera inséparable de la charité pour les personnes. Si l'une de vous en est venue au point de recevoir secrètement des lettres ou des présents de quelque homme, et qu'elle l'avoue d'elle-même, qu'on lui pardonne et qu'on prie pour elle. Mais si elle est surprise et convaincue, qu'elle soit sévèrement punie, d'après la sentence de la supérieure ou du supérieur, ou même de l'évêque.

12. Ayez vos habits dans un même lieu, confiés au soin d'une, de deux ou d'autant de personnes qu'il en faudra pour en secouer la poussière et les préserver de la teigne : comme ce qui sert à votre nourriture se tire de la même dépense, ainsi tirez du même vestiaire ce qui sert à vous vêtir. Et si c'est possible, ne vous occupez pas de savoir quel vêtement on vous donne selon les saisons, ni si vous recevez celui que vous avez déposé ou celui qui a été porté par une autre ; pourvu toutefois qu'on ne refuse pas à chacune ce dont elle a besoin. Si des discussions et des murmures s'élèvent à cette occasion, et qu'on vienne à se plaindre d'avoir reçu quelque chose de moins bon que ce qu'on avait auparavant et qu'on ne trouve pas juste de n'être pas mieux vêtue que ne l'était telle autre sœur, vous éprouverez tout ce qui manque à votre sainteté intérieure, vous qui vous disputez pour l'habillement du corps. Si cependant, par tolérance pour votre infirmité, on vous laisse reprendre les vêtements que vous aviez déposés, mettez tout ce que vous quittez dans le même lieu que vos autres sœurs et sous la garde des mêmes personnes. Que nulle d'entre vous ne travaille à son profit particulier, soit pour se vêtir ou se coucher, soit pour les ceintures, les couvertures ou les voiles ; mais que tous ces ouvrages se fassent en commun, avec plus de soin et d'empressement que si vous travailliez uniquement pour vous-mêmes. On a dit de la charité qu'elle ne cherche pas ses propres intérêts[1816], parce qu'elle fait passer les intérêts de tous avant les siens propres et non pas les siens propres avant ceux de tous. Vous reconnaîtrez avoir fait d'autant plus de progrès dans la charité que vous vous occuperez plus volontiers de la chose commune que de ce qui vous est propre : la charité qui ne passe pas doit s'élever au-dessus de toutes les choses dont on use par une nécessité passagère. Il suit de là que les sœurs ne doivent pas recevoir secrètement ce qui leur est envoyé par leurs parents ou par leurs amis, soit vêtements, soit toute autre chose nécessaire à la vie : il fait le mettre à la disposition de la supérieure pour le bien commun, afin qu'elle le donne à la première qui en aura besoin. Si l'une de vous cache ce qu'on lui a apporté, qu'elle soit condamnée comme pour un vol.

13. Que vos habits soient lavés comme l'aura décidé la supérieure, soit par vous, soit par les foulons : il ne faut pas qu'une propreté trop recherchée dans vos vêtements puisse causer des souillures à votre âme. Quant au bain pour laver le corps, l'usage ne doit pas en être fréquent : on ne vous le permettra qu'au temps accoutumé, c'est-à-dire une fois par mois. Si un bain est prescrit pour cause de maladie, qu'il ne soit pas différé ; que cela se fasse sans murmure par l'ordre du médecin : si la malade ne le veut pas, la supérieure l'obligera à faire ce qu'il faut pour sa santé. Si la malade le demande et que cela ne lui soit pas bon, on ne se rendra pas à son désir : parfois quoique cela nuise, on croit que ce qui plaît fait du bien. Si la servante de Dieu éprouve une douleur cachée, on doit croire sans hésitation ce qu'elle en dit ; mais pourtant si on n'est pas sûr du bon effet d'un remède qu'elle souhaite et qui est agréable, on doit consulter le médecin. Que les sœurs n'aillent pas aux bains ou partout. ailleurs, moins de trois, celle qui a besoin de sortir n'ira pas avec qui elle voudra, mais avec celles que la supérieure aura désignées. Une sœur doit être chargée du soin des convalescentes ou de celles qui, même sans fièvre, se trouveraient dans un état de faiblesse : elle tirera elle-même de la dépense ce dont chacune des malades aura besoin. Les sœurs chargées, soit de la dépense, soit des vêtements, soit des livres, serviront leurs compagnes sans murmure. Qu'il y ait tous les jours une heure marquée pour demander des livres ; qu'on n'en donne qu'à cette heure-là. Que des habits et des chaussures soient remis sans retard aux religieuses qui en ont besoin par celles qui en ont la garde.

14. N'ayez pas de contestations ou terminez-les promptement, de peur que la colère ne devienne de la haine et d'un fétu ne fasse une poutre et ne rende l'âme homicide. Ce n'est pas seulement aux hommes que s'adresse cette parole de l'Évangile : « Celui qui hait son frère est homicide[1817] ; » cette prescription regarde la femme autant que l'homme que Dieu créa le premier. Quiconque parmi vous en aura offensé une autre par injure, médisance, ou même par un injuste reproche, n'oubliera pas de lui donner satisfaction au plus vite, et celle qui a été blessée pardonnera sans discussion. Si deux sœurs se sont réciproquement offensées, elles se pardonneront réciproquement à cause de vos prières, car plus vos prières sont fréquentes, plus elles doivent être saintes. Celle qui est enclin à la colère et qui se hâte toujours de demander pardon à la personne qu'elle reconnaît avoir blessée, vaut mieux que celle qui s'emporte plus rarement et ne se presse pas de demander pardon. Celle qui ne veut pas pardonner à sa sœur ne doit pas espérer recevoir l'effet de l'oraison ; mais celle qui ne veut jamais demander pardon ou qui ne le demande pas du fond du cœur, n'a plus de raison de vivre dans un monastère, quoiqu'on ne l'en chasse pas. Abstenez-vous donc de paroles dures ; s'il s'en échappe de votre bouche, ne craignez pas de tirer le remède de la même bouche qui a fait la blessure. Quand la nécessité de la discipline vous force d'adresser des paroles dures à des inférieures qu'il vous faut reprendre, si vous sentez que vous ayez passé la mesure à leur égard, on n'exige pas de vous que vous leur demandiez pardon, de peur qu'un excès d'humilité ne compromette l'autorité nécessaire au gouvernement de la communauté : mais cependant vous en demanderez pardon à Celui qui est le maître de vous toutes, à ce Dieu qui connaît l'étendue de votre amour pour celles que vous reprenez avec peut-être trop de sévérité. C'est une affection toute spirituelle et non point charnelle qui doit régner entre vous : il y a des badinages et des jeux de femme à femme que la pudeur ne permet point ; les veuves et les vierges du Christ établies dans une sainte profession doivent se les interdire ; car les familiarités de ce genre doivent être évitées même par les femmes mariées et les jeunes filles appelées au mariage.

15. Qu'on obéisse à la supérieure comme à une mère, en l'honorant comme elle doit l'être, pour ne pas offenser Dieu dans sa personne. Qu'on obéisse plus encore au prêtre qui a soin de vous toutes. Il appartient surtout à la supérieure de veiller à la pratique de toutes ces choses, de ne rien laisser enfreindre, mais de corriger et de redresser : pour ce qui serait au-dessus de ses moyens et de ses forces, qu'elle en réfère au prêtre qui s'occupe de vous. Qu'elle ne se croie pas heureuse par le pouvoir qu'elle exerce, mais par la charité qui la met au service de vous toutes. Qu'elle soit placée au-dessus de vous aux yeux des hommes par sa dignité, mais sous vos pieds aux yeux de Dieu par la crainte de lui déplaire. Qu'elle soit envers toutes un modèle de bonnes œuvres[1818] ; qu'elle corrige celles qui sont remuantes, qu'elle ranime celles qui manquent de courage, qu'elle supporte les faibles et soit patiente envers toutes[1819], qu'elle accepte volontiers la règle et ne l'impose qu'en tremblant ; qu'elle désire être aimée de vous bien plus que redoutée, quoique les deux soient nécessaires ; qu'elle pense toujours qu'elle aura un compte à rendre à Dieu pour vous. C'est pourquoi votre prompte obéissance ne doit pas être seulement de la compassion pour vous-mêmes, mais pour elle aussi ; car parmi vous la place la plus haute est la plus dangereuse.

16. Que le Seigneur vous, donne d'observer toutes ces choses avec amour, comme des filles éprises de la beauté spirituelle, exhalant la bonne odeur du Christ par une sainte vie, non point esclaves sous la loi, mais libres sous la grâce ! Pour que vous puissiez vous regarder dans ce petit écrit comme dans un miroir, et de peur qu'il n'y ait des négligences par oubli, qu'on vous le lise une fois par semaine : là où vous vous trouverez observatrices exactes de ce qui est écrit, rendez grâces au Seigneur dispensateur de tout bien ; mais là où l'une de vous connaîtra qu'elle a manqué en quelque chose, qu'elle s'afflige du passé et se tienne sur ses gardes pour l'avenir ; qu'elle prie pour que Dieu lui pardonne et ne la laisse pas succomber à la tentation.

LETTRE CCXII. (Année 425.)

Saint Augustin recommande à son collègue Quintilien une veuve et sa fille, toutes les deux consacrées à Dieu ; les lignes qui terminent cette courte lettre seront pour les protestants un témoignage de l'antiquité du culte des reliques.

AUGUSTIN AU BIENHEUREUX SEIGNEUR QUINTILIEN, SON VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE DANS L'ÉPISCOPAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Je recommande à votre révérence, dans l'amour du Christ, Galla et sa fille Simpliciola, honorables servantes de Dieu et précieux membres du Christ. Galla est une veuve d'une pieuse vie ; Simpliciola, une vierge au-dessous de sa mère par l'âge, au-dessus par la sainteté ; je les ai nourries de la parole du Seigneur, comme je l'ai pu ; je vous les remets, comme de mes mains, par cette lettre, afin que vous les consoliez et les aidiez dans tous leurs besoins. Votre sainteté le ferait, sans aucun doute, sans ma recommandation ; car si, à cause de cette Jérusalem céleste dont nous sommes tous citoyens, et où ces pieuses femmes désirent obtenir la place réservée aux saints, nous leur devons une affection à la fois civique et fraternelle, combien vous devez les aimer davantage, vous qui habitez le lieu où elles sont nées selon la chair, et où elles ont méprisé les grandeurs de ce monde pour s'attacher au Christ ! Daignez recevoir par elles mes respectueux devoirs avec la même charité qui m'inspire de vous les offrir, et souvenez-vous de nous dans vos prières. Elles portent avec elles des reliques du bienheureux et glorieux martyr Etienne ; votre sainteté sait combien elle doit les honorer comme nous les honorons nous-même.

LETTRE CCXIII. (20 septembre 426.)

On est convenu de donner sous le titre de lettre CCXIII l'acte qui fut dressé le 26 septembre 426 dans l'église de la Paix à Hippone, en présence du clergé et du peuple, et par lequel les fidèles d'Hippone acceptèrent comme successeur de leur évêque le prêtre Héraclius, désigné par saint Augustin lui-même. Cette pièce est d'un grand et touchant intérêt.

1. Le très glorieux Théodose étant consul pour la douzième fois et Valentinien auguste pour la seconde, le 6 des calendes d'octobre, après que l'évêque Augustin a eu pris place, avec ses collègues Beligien et Martinien, dans l'église de la Paix, à Hippone, les prêtres Saturnin, Léporius, Barnabé, Fortunatien, Lazare et Héraclius étant présents devant le clergé et un peuple nombreux, Augustin évêque s'est exprimé ainsi :

Nous devons nous occuper sans retard de ce que je vous ai annoncé hier ; j'ai voulu pour cela que vous fussiez ici en grand nombre, et je vous y vois. Si je voulais vous parler d'autre chose, vous l'écouteriez mal dans l'attente où vous êtes.

Nous sommes tous mortels en cette vie, et nul homme ne sait son dernier jour. Pourtant, dans l’âge naissant, on espère l'enfance ; dans l'enfance, on espère l'adolescence ; dans l'adolescence, on espère la jeunesse ; dans la jeunesse, on espère l'âge mûr ; dans l'âge mûr, on espère la vieillesse ; on n'est pas sûr que cela arrive, toutefois on peut l'espérer. Mais la vieillesse n'a pas devant elle un âge qu'elle puisse espérer : sa durée même est incertaine ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne reste aucun âge après la vieillesse. Dieu l'ayant voulu, je suis arrivé en cette ville dans la vigueur de l'âge ; je fus jeune et me voilà vieux. Je sais qu'après la mort des évêques, les ambitions et les contestations troublent souvent les Églises ; je dois, autant qu'il est en moi, épargner à cette ville ce qui a fait plus d'une fois le sujet de mes afflictions.

Comme votre charité l'a su, je suis allé récemment à Milève ; mes frères, et surtout les serviteurs de Dieu qui sont là m'avaient appelé. La mort de mon frère et collègue Sévère, d'heureuse mémoire, faisait craindre du trouble. Je suis donc allé à Milève, et, la miséricorde de Dieu aidant, on a tranquillement accepté le successeur que Sévère avait désigné de son vivant ; le peuple a volontiers accueilli la volonté de l'évêque défunt, du moment qu'il en a eu connaissance. Un certain nombre, toutefois, se montrait contristé de quelque chose qui n'avait pas été fait ; notre frère Sévère, croyant qu'il suffisait de désigner son successeur à son clergé, n'en avait rien dit au peuple ; de là la tristesse de quelques-uns. Que dirai-je de plus ? grâce à Dieu, la tristesse s'en est allée, la joie est venue à sa place ; on a ordonné celui que le précédent évêque avait choisi. Donc, pour que personne ne se plaigne de moi, je vous déclare à tous ma volonté, que je crois être celle de Dieu ; je veux pour successeur le prêtre Héraclius. Le peuple s'est écrié : Rendons grâces à Dieu ! louanges au Christ ! Cela a été dit vingt-trois fois. Christ, exaucez-nous ! longue vie à Augustin ! Cela a été dit seize fois. Vous pour père ! vous pour évêque ! Cela a été dit huit fois.

2. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a continué en ces termes : Il n'est pas besoin que je loue Héraclius, j'aime sa sagesse et j'épargne sa modestie. Il suffit que vous le connaissiez ; ce que je veux ici, je sais que vous le voulez ; et si je l'avais ignoré, vos acclamations d'aujourd'hui me l'auraient prouvé. Voilà donc ce que je veux, voilà ce que je demande, à Dieu avec d'ardentes prières, malgré le froid de mes vieux ans. Je vous avertis, et vous conjure de le demander à Dieu avec moi, afin que, la paix du Christ unissant toutes nos pensées, Dieu confirme ce qu'il a opéré en nous[1820]. Que Celui qui m'a envoyé Héraclius le conserve, qu'il le garde sain et sauf, qu'il le garde sans crime, afin qu'après avoir fait la joie de ma vie, il me remplace après ma mort. Vous le voyez, les greffiers de l’Église recueillent ce que nous disons, ce que vous dites : mes paroles et vos acclamations ne tombent pas à terre. Pour parler plus clairement, ce sont des actes ecclésiastiques que nous faisons en ce moment : par là je veux confirmer ma volonté autant que cela est au pouvoir des hommes. Le peuple s'est écrié trente-six fois : Rendons grâces à Dieu ! louanges au Christ ! Il a dit treize fois : Christ, exaucez-nous, longue vie à Augustin ! Il a dit huit fois : Vous pour père, vous pour évêque. Il a dit vingt fois : Il est digne et juste. Il a dit cinq fois : Il a bien mérité, il est bien digne. Il a dit six fois : Il est digne et juste.

3. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a poursuivi ainsi : Donc, comme. je le disais, je veux que ma volonté et la vôtre soient confirmées par des actes ecclésiastiques, autant que cela est au pouvoir des hommes ; quant à la volonté cachée du Tout-Puissant, prions tous, comme je l'ai dit, pour que Dieu confirme ce qu'il a fait en nous. Le peuple s'est écrié : Nous vous rendons grâces de votre choix ! cela a été dit seize fois. Le peuple a dit douze fois : Que cela se fasse, que cela se fasse ! et six fois : Vous pour père, Héraclius pour évêque !

4. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a dit : Je sais ce que vous savez aussi, mais je ne veux pas qu'on fasse pour lui ce qu'on a fait pour moi. Beaucoup d'entre vous le savent, cela n'est ignoré que de ceux qui alors n'étaient pas nés ou qui n'étaient pas encore en âge de le savoir. Je fus ordonné évêque du vivant de mon père, le saint vieillard Valère, d'heureuse mémoire, et j'ai occupé le siège avec lui : je ne savais pas, il ne savait pas lui-même que cela était défendu par le concile de Nicée. Ce qu'on a donc blâmé en moi, je ne veux pas qu'on le blâme dans celui qui est mon fils. Le peuple a répété treize fois : Rendons grâces à Dieu ! louanges au Christ !

5. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a dit : Héraclius restera prêtre comme il est ; il sera évêque quand Dieu voudra. Mais, la miséricorde de Dieu aidant, je vais faire ce que je n'ai pu faire jusqu'ici. Vous savez ce que je -voulais depuis quelques années, et vous ne l'avez pas permis. Nous étions convenus, vous et moi, que, pendant cinq jours de la semaine vous me laisseriez tranquille, pour que je pusse m'occuper des saintes Écritures, comme mes frères et mes pères les évêques avaient daigné m'en charger aux deux conciles de Numidie et de Carthage. Il en a été dressé acte, vous y avez consenti par vos acclamations ; on vous a lu cet acte, vos acclamations l'ont confirmé. Vous n'avez pas longtemps gardé votre promesse ; il y a eu de nouveau irruption violente sur moi, et je ne suis pas libre de faire ce que je veux avant et après midi je suis enveloppé par les affaires des hommes. Je vous conjure par le Christ et je vous somme de souffrir que je me décharge du poids de ces soins sur ce jeune homme, sur le prêtre Héraclius, que je désigne aujourd'hui au nom du Christ pour me succéder comme évêque. Le peuple a répété vingt-six fois : Nous vous rendons grâces de votre choix !

6. Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a dit : Je vous rends grâces devant le Seigneur notre Dieu, de votre charité et de votre bienveillance, ou plutôt j'en rends grâces à Dieu. Donc, mes frères, adressez-vous désormais à Héraclius pour tout ce qui avait coutume de vous amener chez moi ; quand il aura besoin d'un conseil, je ne lui refuserai pas mon secours : à Dieu ne plaise que je l'en prive ! Cependant adressez-vous à lui pour tout ce qui avait coutume de vous amener chez moi. Qu'il me consulte lorsque par hasard il ne saura pas ce qu'il doit faire ; qu'il demande pour aide celui qu'il a pour père. Ainsi rien ne vous manquera, et, si Dieu daigne prolonger encore un peu ma vie, ce n'est ni au repos ni à la paresse que je donnerai mes derniers jours, ce sera à l'étude des saintes Écritures, autant que Dieu le permettra et me l'accordera ; cette étude profitera à Héraclius, et, par lui, vous profitera à vous-mêmes. Que mon loisir ne déplaise donc à personne, car mon loisir va être grandement occupé.

Je vois que j'ai fait avec vous tout ce que je devais au sujet de l'affaire pour laquelle je vous avais engagés à venir ; il ne me reste plus qu'à prier ceux d'entre vous qui savent écrire de vouloir bien signer ces actes. J'ai besoin ici de votre réponse ; faites-la moi connaître ; marquez-moi votre consentement par quelque acclamation. Le peuple a répété vingt-cinq fois : Que cela se fasse, que cela se fasse ! Il a répété vingt-huit fois : Cela se doit, cela est juste. Il a répété quatorze fois : Que cela se fasse, que cela se fasse ! Il a répété vingt-cinq fois : Il y a longtemps que vous en êtes digne, il y a longtemps que vous le méritez. Il a répété treize fois : Nous vous rendons grâces de votre choix ! Il a répété dix-huit fois : Christ, exaucez-nous ! conservez Héraclius !

Le silence s'étant rétabli, Augustin évêque a dit : Il est bon que nous puissions remplir nos devoirs envers Dieu en lui offrant le sacrifice ; durant cette heure de supplication, je vous recommande de ne vous occuper d'aucune de vos affaires particulières et de prier le Seigneur pour cette Église, pour moi et pour le prêtre Héraclius.

LETTRE CCXIV. (Année 426 ou 427.)

Saint Augustin écrit au supérieur .et aux religieux du monastère d'Adrumet[1821] où s'était montrée une certaine émotion à l'occasion de la lettre de notre docteur au prêtre Sixte sur la question pélagienne. Deux jeunes gens de ce couvent étaient venus trouver l'évêque d'Hippone. On verra tout au long dans la lettre CCXVI l'origine et le récit des troubles d'Adrumet.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET HONORABLE FRÈRE PARMI LES MEMBRES DU CHRIST, A VALENTIN ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Deux jeunes gens, Cresconius et Félix, qui se disent de votre communauté, sont arrivés ici ; ils nous ont rapporté qu'il est survenu quelque trouble dans votre monastère, à cause de certains d'entrevous qui enseignent la grâce de façon à nier le libre arbitre de l'homme, et, ce qui est plus grave, de façon à prétendre qu'au jour du jugement Dieu ne rendra pas à chacun selon ses œuvres[1822]. Ces jeunes gens ne nous ont pas laissé ignorer non plus que beaucoup d'entre vous ne partagent pas ce sentiment et reconnaissent que la grâce de Dieu vient en aide au libre arbitre, pour que nous goûtions et nous pratiquions le bien ; et que, quand le Seigneur viendra rendre à chacun selon ses œuvres, il trouve bonnes nos propres œuvres « que Dieu a préparées afin que nous y marchions[1823]. » Ceux qui pensent ainsi pensent bien.

2. « Je vous conjure donc, mes frères, comme l'Apôtre conjurait les Corinthiens, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de parler tous le même langage et de ne point souffrir de divisions parmi vous[1824]. » Et d'abord le Seigneur Jésus, comme il est écrit dans l'Évangile, « n'est pas venu pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui[1825]. » Mais après, comme l'écrit l'apôtre Paul, « Dieu jugera le monde[1826], » lorsqu'il viendra, ainsi que le déclare toute l'Église dans le Symbole, « juger les vivants et les morts. » Si donc il n'y a pas de grâce de Dieu, comment le Seigneur sauve-t-il le monde ? Et s'il n'y a pas de libre arbitre, comment juge-t-il le monde ? Entendez dans ce sens le livre ou la lettre de moi que ces jeunes gens emportent avec eux, afin que vous ne niiez pas la grâce de Dieu et que vous ne défendiez pas le libre arbitre de manière à le séparer de la grâce de Dieu, comme si nous pouvions sans elle et de nous-mêmes penser ou faire quelque chose selon Dieu : or, c'est ce que nous ne pouvons pas. C'est pourquoi le Seigneur, parlant du fruit de la justice, dit à ses disciples : « Vous ne pouvez rien faire sans moi[1827]. »

3. Vous saurez que cette lettre de moi, adressée au prêtre Sixte de l'Église romaine[1828] est écrite contre les nouveaux hérétiques pélagiens, qui disent que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites, afin que celui qui se glorifie se glorifie non pas dans le Seigneur, mais en lui-même, c'est-à-dire dans l'homme et non dans le Seigneur. C'est ce que l'Apôtre défend lorsqu'il dit : « Que personne ne se glorifie dans l'homme[1829] ; » et ailleurs : « Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur[1830]. » Mais ces hérétiques pensant pouvoir devenir justes par eux-mêmes, comme si Dieu ne leur donnait pas cette justice, et qu'ils se la donnassent eux-mêmes, ne se glorifient pas dans le Seigneur, mais en eux. C'est à leurs pareils que l'Apôtre dit : « Qui te discerne ? » Saint Paul parle ainsi parce que Dieu seul sépare l'homme de la masse de cette perdition qui vient d'Adam, pour en faire un vase d'honneur et non pas un vase d'ignominie. A cette question de l'Apôtre, l'homme charnel et orgueilleux aurait pu répondre de la voix ou de la pensée que ce qui le discerne, c'est sa foi, c'est sa prière, c'est sa justice ; l'Apôtre va au-devant de sentiments semblables et dit : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Mais, si tu ras reçu, pourquoi t'en glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu[1831] ? » Ainsi se glorifient de ce qu'ils ont, comme ne l'ayant pas reçu, ceux qui pensent se justifier par eux-mêmes : et alors ils se glorifient en eux, et non pas dans le Seigneur.

4. C'est pour cela que, dans la lettre qui vous est parvenue, j'ai prouvé, par les témoignages des saintes Écritures, comme vous pourrez le voir, que nos bonnes œuvres, nos pieuses oraisons, notre foi droite n'auraient pas pu être en nous d'aucune manière si nous ne les avions reçues de celui dont l'apôtre Jacques a dit : « Toute grâce excellente, tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières[1832]. » Ainsi personne ne peut prétendre que la grâce de Dieu lui est accordée par les mérites de ses œuvres, de ses prières ou de sa foi, ni croire ce que répètent les hérétiques, savoir, que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites : ce qui est tout à fait faux. Ce n'est pas que les bonnes ou les mauvaises œuvres ne méritent rien, car, s'il en était ainsi, comment Dieu jugerait-il le monde ? Mais la miséricorde et la grâce de Dieu convertissent l'homme : « Le Seigneur est mon Dieu, dit le Psalmiste, il me préviendra de sa miséricorde[1833]. » C'est par là que l'impie sera justifié, c'est-à-dire que d'impie il deviendra juste, et commencera à avoir des mérites que le Seigneur couronnera lorsque le monde sera jugé.

5. Je désirais vous envoyer bien des choses ; après les avoir lues, vous auriez connu plus exactement et plus à fond tout ce qui a été fait dans les conciles des évêques contre les hérétiques pélagiens ; mais ils sont pressés, vos frères qui sont venus vers nous et par lesquels nous vous écrivons sans que ceci soit cependant une réponse, car ils ne nous ont apporté aucune lettre de vous. Nous les avons reçus toutefois, parce que leur candeur ne nous permettait pas de croire qu'ils pussent nous tromper. Ils se hâtent, afin de passer avec vous les fêtes de Pâques[1834], et que ce saint jour vous trouve tous en paix avec l'aide de Dieu.

6. Le mieux serait de m'envoyer (et je vous le demande instamment) celui qui, d'après ce qu'ils disent, a jeté le trouble parmi eux. Car, ou bien il n'entend pas mon livre, ou bien peut-être ne l'entend-on pas lui-même, lorsqu'il s'efforce de résoudre et d'expliquer une question difficile, et que peu d'hommes peuvent pénétrer. C'est la question de la grâce de Dieu qui faisait croire à des gens qui ne le comprenaient pas que l'apôtre Paul nous recommande de faire le mal pour qu'il en arrive du bien[1835]. De là ces paroles de l'apôtre Pierre dans sa seconde épître : « C'est pourquoi, mes bien-aimés, dans l'attente de ces choses, faites en sorte que le Seigneur vous trouve purs, irrépréhensibles et dans la paix ; et croyez que la longue patience de Notre-Seigneur est pour notre salut. C'est aussi ce que Paul, notre cher frère, vous a écrit, selon la sagesse qui lui a été donnée, comme aussi dans toutes ses lettres où, il parle du même sujet, lettres dans lesquelles il y a quelques passages difficiles à entendre, et que des hommes ignorants et légers détournent à de mauvais » sens, aussi bien que les autres Écritures, « pour leur propre ruine[1836]. »

7. Prenez donc garde à ces terribles paroles d'un si grand apôtre ; là où vous sentez que vous ne comprenez pas, croyez, d'après les Livres divins, que l'homme a un libre arbitre et qu'il y a une grâce de Dieu sans le secours de laquelle le libre arbitre ne peut ni se tourner vers Dieu ni avancer en Dieu. Et priez pour que vous compreniez avec sagesse ce que vous aurez commencé par croire avec piété. Le libre arbitre nous sert à comprendre sagement ces choses mêmes. Autrement la sainte Écriture ne nous dirait pas : « Comprenez donc, vous qui ne comprenez rien ; insensés, apprenez à connaître[1837]. » Du moment qu'il nous est prescrit et ordonné de comprendre et de savoir, l'obéissance nous est demandée, et il ne peut pas y avoir obéissance sans libre arbitre. Mais s'il n'était pas besoin aussi de la grâce de Dieu pour comprendre et savoir, le Prophète ne dirait pas à Dieu : « Donnez-moi l'intelligence, et j'apprendrai vos commandements[1838] ; » on ne lirait pas dans l'Évangile :, « Alors il leur ouvrit l'esprit, afin qu'ils comprissent les Écritures[1839] ; » et l'apôtre Jacques ne dirait pas : « Si quelqu'un de vous a besoin de sagesse, qu'il en demande à Dieu, qui répand ses dons sur tous libéralement et sans reproche, et la sagesse lui sera donnée[1840]. » Le Seigneur est assez puissant pour vous faire la grâce de rétablir la paix au milieu de vous et pour nous donner la joie de l'apprendre bien vite. Je vous salue, non seulement en mon nom, mais encore au nom des frères qui sont avec moi, et je vous demande de prier pour nous avec accord et avec instance.

LETTRE CCXV. (Année 426 ou 427.)

Saint Augustin n'avait pas laissé repartir pour Adrumet les moines Cresconius et Félix, afin de les mettre en mesure de bien comprendre la vérité dans la question pélagienne ; lorsqu'ils furent près de quitter Hippone avec toutes les pièces relatives au pélagianisme et avec un livre de notre docteur composé tout exprès pour les moines d'Adrumet, le saint évêque leur donna la lettre suivante adressée à leur abbé et à leurs frères.

AUGUSTIN À SON BIENHEUREUX SEIGNEUR ET HONORABLE FRÈRE PARMI LES MEMBRES DU CHRIST, A VALENTIN ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Votre charité saura que les serviteurs de Dieu Cresconius, Félix et un autre Félix, qui sont venus vers nous de votre monastère, ont passé avec nous les fêtes de Pâques. Nous les avons gardés un peu plus longtemps pour qu'ils retournent vers vous mieux instruits contre les nouveaux hérétiques pélagiens. On tombe dans leur erreur en pensant que ce soit d'après des mérites humains que nous est accordée la grâce de Dieu, qui seul délivre l'homme par Notre-Seigneur Jésus-Christ. On est aussi dans l'erreur en croyant que, quand le Seigneur viendra pour juger, il ne jugera pas selon ses œuvres l'homme qui aura été en âge d'user du libre arbitre. Les enfants qui n'ont pas encore d'eux-mêmes des œuvres bonnes ou mauvaises, sont seuls damnés, à cause du péché originel lorsque la grâce du Sauveur ne les en délivre point par le baptême. Quant aux autres hommes qui, usant du libre arbitre ont ajoute au péché originel des péchés qui leur soient propres, si, par la grâce de Dieu, ils n'ont point été tirés de la puissance des ténèbres pour passer dans le royaume du Christ, ils seront condamnés et porteront non seulement la peine du péché originel, mais encore des fautes de leur volonté propre. Les bons recevront la récompense des œuvres de leur bonne volonté, mais c'est par la grâce de Dieu qu'ils ont obtenu cette bonne volonté elle-même. Ainsi s'accomplit ce qui est écrit : « Colère et indignation, tribulation et angoisse sur toute âme d'homme qui fait le mal, du juif premièrement, puis du grec ; mais gloire, honneur et paix à tout homme qui fait le bien, au juif premièrement, puis au grec[1841]. »

2. Je n'ai pas besoin de m'arrêter longtemps dans cette lettre sur cette question très difficile de la volonté et de la grâce ; j'en ai remis une autre à Cresconius et à Félix, au moment où je croyais qu'ils allaient partir. J'ai écrit aussi pour vous un livre[1842] qui, j'espère, vous mettra d'accord sur cette question, si, Dieu aidant, vous le lisez avec attention et si vous le comprenez bien. Ces jeunes gens emportent d'autres pièces que nous avons cru devoir vous adresser, afin que vous sachiez comment l'Église catholique, secourue par la miséricorde de Dieu, a repoussé les poisons de l’hérésie pélagienne. Ils vous remettront ce qui a été écrit au pape Innocent, évêque de Rome, par le concile de la province de Carthage et par le concile de Numidie, ce qui lui a été écrit avec plus de soin par cinq évêques, ce qu'il a répondu lui-même à ces trois lettres[1843] ; Vous aurez également ce qui a été écrit au pape Zozime par le concile d'Afrique, sa réponse envoyée à tous les évêques du monde[1844], la courte sentence que nous avons portée contre cette même erreur dans le dernier concile plénier de toute l'Afrique et le livre que j'ai mentionné plus haut et que je viens d'écrire pour vous : nous lisons en ce moment toutes ces choses avec Cresconius et Félix, et nous vous les envoyons par eux.

3. Nous leur avons lu aussi le livre du bienheureux martyr Cyprien sur l'oraison dominicale, et nous leur avons montré comment il enseigne que tout ce qui appartient à une pieuse vie doit être demandé à notre Père qui est dans les cieux, de peur que, trop confiants dans le libre arbitre, nous né venions à déchoir de la grâce divine. Nous leur avons fait voir comment le même glorieux martyr nous avertit que nous devons prier pour nos ennemis qui ne croient pas encore en Jésus-Christ, afin qui Dieu leur donne la foi : cette recommandation serait vaine, si l'Église ne croyait point que même les volontés mauvaises et infidèles des hommes peuvent être converties au bien par là grâce de Dieu. Mais comme vos frères nous ont dit que ce livre de saint Cyprien est chez vous, nous ne vous l'envoyons pas. Nous avons lu avec eux ma lettre au prêtre Sixte, de l'Église romaine, qu'ils m'ont apportée ; nous leur avons expliqué qu'elle est écrite contre ceux qui prétendent que la grâce de Dieu nous est donnée selon nos mérites, c'est-à-dire contre les pélagiens.

4. Donc, autant que nous l'avons pu, nous avons fait en sorte avec vos frères, qui sont aussi les nôtres, de les maintenir dans la vraie foi catholique. Elle ne nie pas qu’il y ait un libre arbitre pour une mauvaise ou une bonne vie ; mais elle ne lui accorde pas le pouvoir de faire quelque chose sans la grâce de Dieu, soit pour aller du mal au bien, soit pour persévérer dans le bien ; soit pour arriver à ce bien éternel avec la certitude de ne jamais le perdre. Je vous demande à vous aussi, mes très chers frères, dans cette lettre, ce que l'Apôtre nous demande à tous, « de ne pas vouloir connaître avec sobriété, selon la mesure de foi que Dieu a donnée à chacun[1845]. »

5. Voyez ce que l'Esprit-Saint nous apprend, par Salomon : « Redresse ta course :par tes pas, et que tes voies soient droites ; ne te détourne ni à droite, ni à gauche, mais éloigne-toi de la voie mauvaise. Dieu connaît les voies qui sont à droite ; mais les voies de gauche sont des voies de perdition. Dieu lui-même redressera ta course et dirigera ta route dans la paix[1846]. » Remarquez, mes frères, d'après ces paroles de la sainte Écriture, que s'il n'y avait pas de libre arbitre, on ne dirait pas : « Redresse ta course par tes pas, et que tes voies soient droites ; ne te détourne ni à droite, ni à gauche. » Et cependant, si cela pouvait se faire sans la grâce de Dieu, on ne dirait pas ensuite : « Dieu lui-même redressera ta course et dirigera ta route dans la paix. »

6. Ne vous détournez donc ni à droite, ni à gauche, quoiqu'il y ait des louanges pour les voies qui sont à droite comme il y a une condamnation contre les voies qui sont à gauche ; car l'Écriture ajoute : « Éloigne-toi de la voie mauvaise, c'est-à-dire de la voie qui est à gauche ; » puis, complétant sa pensée : « Le Seigneur, dit-elle ensuite, connaît les voies qui sont à droite ; mais les voies de gauche sont des voies de perdition. » C'est dans les voies connues du Seigneur que nous devons marcher. Le Psalmiste dit que « le Seigneur connaît la voie des justes et que la voie des impies périra[1847]. » Celle-ci n'est pas connue du Seigneur, parce qu'elle est à gauche ; et au dernier jour, il dira à ceux qui seront placés à sa gauche : « Je ne vous connais pas[1848]. » Qu'est-ce que c'est donc que le Seigneur ne connaît pas, lui qui connaît toutes choses, les bonnes actions comme les Mauvaises actions des hommes ? Que veulent dire ces mots : « Je ne vous connais pas, » sinon : Je ne vous ai pas faits tels ? C'est en ce sens qu'il est dit de Notre Seigneur Jésus-Christ : « Il n'a pas connu le péché[1849]. » Que signifie : « il n'a pas connu, » sinon qu'il n'a pas fait ? Ainsi donc ces mots « 1e Seigneur connaît les voies qui sont à sa droite, » comment doit-on les entendre, si ce n'est en ce sens qu'il a fait lui-même les voies droites, c'est-à-dire les voies des justes, qui sont en effet les bonnes œuvres, « que Dieu a préparées, selon les paroles de l'Apôtre, pour que nous y marchions[1850] ? » Quant aux voies de perdition qui sont à gauche, c'est-à-dire quant aux voies des impies ; le Seigneur ne les connaît point, parce qu'il ne les a pas faites pour l’homme et que l'homme les a faites pour lui-même. Aussi le Seigneur dit-il : « mais moi je hais les voies perverses des méchants, elles sont à gauche[1851]. »

7. On nous dira : si les voies qui sont à droite sont bonnes, pourquoi nous est-il recommandé de ne nous détourner « ni à droite ni à gauche ? » Ne semble-t-il pas qu'on aurait dû dire : Suivez la droite et ne vous détournez pas à gauche ? Ce que nous avons à répondre c'est que, quelque bonnes que soient les voies qui sont à droite, il n'est pas bon cependant de se « détourner à droite. » On se détourne à droite en s'attribuant à soi-même et non point à Dieu les bonnes œuvres qui appartiennent aux voies droites. C'est pourquoi, après avoir dit : « Le Seigneur connaît les voies qui sont à droite, et les voies de gauche sont des voies de perdition ; » l'Écriture suppose qu'on lui demande : Pourquoi donc ne voulez-vous pas que nous déclinions à droite ? et elle ajoute : « Dieu lui-même redressera ta course et dirigera ta route dans la paix. » Comprends donc que le but de ce précepte : « Redresse ta course par tes pieds et dirige tes voies, » c'est de te faire connaître que, lorsque tu accomplis ces choses, le Seigneur Dieu t'accorde la grâce de les accomplir ; et tu ne déclineras pas â droite, quoique tu marches dans les voies droites, en ne mettant pas ta confiance dans ta force et lui-même sera ta force ; lui qui redressera ta course et dirigera ta route dans la paix.

8. C'est pourquoi, mes bien-aimés, quiconque prétend que sa volonté lui suffit pour faire de bonnes œuvres, se détourne à droite. Et ceux-là se détournent à gauche qui pensent qu'il faut cesser de bien vivre, lorsqu'ils entendent prêcher et prouver que la grâce de Dieu elle-même rend bonnes les mauvaises volontés des hommes et les maintient telles qu'elle les a faites, et qui disent pour ce motif : « Faisons le mal afin qu'il en arrive du bien[1852]. » Voilà pourquoi le Sage vous dit : « Ne vous détournez ni à droite ni à gauche, » c'est-à-dire, ne défendez pas le libre arbitre jusqu'à lui attribuer les bonnes œuvres sans la grâce de Dieu, et ne défendez pas la grâce de façon à vous tenir pour assurés de son secours et à aimer les œuvres mauvaises : que la grâce de Dieu vous en préserve, car ce sont ceux-là que l'Apôtre fait parler ainsi dans son épître aux Romains : « Que dirons-nous donc ? demeurerons-nous dans le péché pour que la grâce abonde[1853] ? » L'Apôtre répond comme il doit à ces paroles d'hommes qui se trompent et qui ne comprennent pas la grâce de Dieu : « à Dieu ne plaise ! s'écrie saint Paul ; car si nous « sommes morts au péché, comment vivrons-nous dans le péché[1854] ? » Rien de plus court et de mieux. Dans ce monde en effet où le mal est si grand, quel plus grand bien pouvons-nous recevoir de la grâce de Dieu, que de mourir au péché ? Celui-là donc sera ingrat envers la grâce qui voudra vivre dans le péché à cause de cette même grâce par laquelle nous mourons au péché. Que Dieu qui est riche en miséricorde, vous donne de goûter le vrai, et de persévérer jusqu'à la fin dans un pieux dessein. Demandez-le avec instance et avec soin dans une paix fraternelle, demandez-le pour vous, pour nous, pour tous ceux qui vous aiment et pour ceux qui vous haïssent. Vivez avec Dieu. Si vous voulez me faire plaisir, envoyez-moi le frère Florus[1855].

LETTRE CCXVI. (Année 427)

Valentin raconte ce qui s'est passé dans son monastère, il explique comment il n'a pas écrit à l'évêque d'Hippone par ceux de ses frères qui sont allés trouver le saint Docteur ; il avoue humblement sa honte et condamne ce qui a été fait. Sa reconnaissance est vive pour le livre que saint Augustin a adressé aux moines d'Adrumet. La lettre de Valentin, écrite dans des termes de vénération profonde et dans un langage animé, nous donne une idée de l'immense considération dont jouissait saint Augustin parmi ses contemporains.

AU SEIGNEUR VRAIMENT SAINT ET BIENHEUREUX PAPE AUGUSTIN, DIGNE PAR-DESSUS TOUT DE RESPECT ET D'AMOUR, VALENTIN, SERVITEUR DE SA SAINTETÉ, ET TOUTE LA COMMUNAUTÉ QUI MET AVEC LUI SA CONFIANCE DANS LES PRIÈRES D'AUGUSTIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. En recevant les respectables écrits que vous nous avez envoyés et le livre de votre sainteté, nous avons éprouvé un tremblement de cœur comme celui qu'éprouva le bienheureux Élie lorsque, debout à l'entrée de la caverne, il se couvrit le visage devant la gloire du Seigneur qui passait ; la honte nous a fait ainsi mettre les mains sur nos yeux, car nous avons rougi de notre jugement à cause de la grossièreté de nos frères, dont le départ inopiné nous a permis de saluer votre béatitude. Mais il y a un temps de parler et un temps de se taire ; ce qui nous a empêchés de vous écrire, c'étaient les opinions incertaines et flottantes de ceux qui vous auraient porté notre lettre : nous ne voulions pas paraître douter avec ceux qui doutent, lorsqu'il s'agit d'une sagesse comme la vôtre et qui est celle d'un ange. Nous n'avions rien à apprendre sur votre sainteté, sur votre sagesse qui nous est connue par la grâce de Dieu. Quelle vive joie nous a causée le livre si doux de votre sainteté ! Nous étions comme les apôtres après la résurrection du Seigneur : ils mangeaient avec lui et n'osaient pas lui demander qui il était ; ils savaient bien que c'était Jésus[1856]. De même nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas osé demander si ce livre était de vous : en voyant la grâce des fidèles mise en accord avec le libre arbitre et avec cette vivacité de langage, nous reconnaissions que l'ouvrage était parti de vos mains, ô saint pape notre seigneur !

2. Mais commençons, bienheureux pape notre seigneur, par le récit même des troubles qui ont éclaté parmi nous. Notre très cher frère Florus, serviteur de votre paternité, s'était rendu à Uzale, son lieu natal, par une inspiration de charité ; il songea à nous apporter, comme un pain de bénédiction, un livre de votre sainteté[1857] qu'il se fit dicter pendant les loisirs de son séjour à Uzale ; celui qui le lui avait pieusement dicté était ce même frère Félix qui parait n'être arrivé près de vous qu'assez longtemps après ses compagnons. En quittant Uzale, Florus s'était acheminé vers Carthage ; on vint au monastère avec ce livre ; sans me le montrer, on le fit lire à des frères de peu de savoir qui ne le comprirent pas et s'en émurent. Lorsque le Seigneur disait à ses disciples : « Celui qui ne mangera pas de la chair du Fils de l'homme et ne boira pas son sang, n'aura pas la vie en lui[1858], » il y en eut qui l'abandonnèrent parce qu'ils donnaient un sens impie à ces paroles ; ce n'était pas la faute du Seigneur, mais la faute d'un cœur impie.

3. Ces frères, donnant un faux sens à toute chose, troublèrent d'abord l'esprit des simples, à mon insu ; ce fut Florus qui, à son retour de Carthage, ayant connaissance de leurs agitations et de leurs réunions secrètes, m'en informa ; ils se cachaient ainsi avec peu de dignité pour discuter sur des vérités qu'ils n'entendaient pas. Je fus d'avis, afin de faire cesser des disputes impies, d'envoyer à notre saint père le seigneur Evode pour qu'il nous répondit lui-même, au sujet de ce livre si digne de respect, quelque chose de certain qui pût éclairer les ignorants[1859]. Les dissidents n'eurent pas la patience d'accepter ce moyen ; ils prirent un parti qui ne pouvait nous plaire en de telles conditions, le parti d'aller vous trouver. Florus s'attristait de leur fureur contre lui ; ils lui reprochaient le mal que ce livre leur avait fait ; faibles qu'ils étaient, ils n'avaient pas pu y reconnaître le remède qui les eût guéris. Nous eûmes encore recours au saint prêtre Sabin comme à une plus grande autorité ; sa sainteté lut le livre et l'expliqua clairement ; mais cela ne suffisait pas à des esprits aussi malades. Je laissais donc partir nos frères et je pourvus par charité aux dépenses du voyage : Je craignais que le mal ne s'aggravât, ce mal qui aurait pu être guéri par la grâce même de votre livre où l'on croit sentir votre sainte présence. Ces frères étant partis, toute la communauté rentra dans le repos et la paix. Cette dispute était née de l'ardente vivacité de cinq ou six frères.

4. Mais quelquefois, seigneur pape, la joie sort de la tristesse, et aujourd'hui nous sommes consolés, car l'ignorance et la curiosité de nos frères nous ont valu d'être éclairés par les plus suaves avertissements de votre sainteté. Le doute du bienheureux Thomas demandant à toucher la place des clous[1860], a servi à confirmer toute l'Église. Nous avons donc reçu, seigneur pape, le remède que vos soins pieux nous ont envoyé avec la grâce de vos lettres, et nous avons frappé notre poitrine pour que notre conscience soit guérie : elle ne peut l'être que par la grâce vivifiante et au moyen du libre arbitre qui est aussi un don de la miséricorde de Dieu. Ce secours d'en haut est approprié à la vie présente où nous chantons encore la miséricorde du Seigneur en attendant d'autres manifestations. Quand nous commencerons à chanter le jugement divin, nous serons récompensés de nos œuvres, parce que le Seigneur est miséricordieux et juste, compatissant et droit[1861] ; parce que, comme votre sainteté nous l'enseigne, « il nous faudra comparaître devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il était revêtu de son corps[1862] ; parce que le Seigneur viendra et sa récompense avec lui[1863] ; parce que l'homme sera debout avec son œuvre devant lui ; le Seigneur viendra a comme une fournaise ardente pour consumer à les impies comme de la paille[1864] ; parce que le Seigneur se lèvera comme un soleil de justice pour ceux qui craignent son nom, pendant que les impies seront punis par sa justice[1865]. » C'est ce que redoutait avec tremblement le juste dont vous êtes l'ami, lorsqu'il disait en gémissant : « Seigneur, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur[1866]. » Si la grâce était une récompense, le juste ne craindrait pas le jugement caché dans les secrets de la majesté divine. Telle est la foi de votre serviteur Florus, ô pitre ; elle n'est pas ce qu'ont pu vous dire les autres frères. Ceux-ci ont entendu Florus dire lui-même que c'est par la grâce du Rédempteur et non pas selon nos mérites que la piété nous est donnée ; car pour cet autre jour du jugement, qui doute que la grâce en soit bien loin, puisque c'est alors que la justice commencera à s'irriter ? C'est ce que nous crions, ô père ! c'est ce que, d'après vos enseignements, nous chantons, non pas avec sécurité, mais avec tremblement : « Seigneur, ne nous reprenez pas dans votre fureur, et ne nous châtiez pas dans votre colère[1867]. » Nous disons encore : « Corrigez-nous, Seigneur, instruisez-nous de votre loi, afin que nous soyons préservés dans les jours mauvais[1868]. » Nous croyons, d'après vous, vénérable père, que Dieu interrogera le juste et l'impie, que, les bons et les mauvais étant placés, les uns à sa droite, les autres à sa gauche, il récompensera, les uns de leurs œuvres de piété et punira les autres de leur obstination dans le mal. Où sera la grâce, lorsque les œuvres bonnes ou mauvaises seront comptées et jugées ?

5. Mais pourquoi ne craint-on pas de mentir contre nous ? Nous ne nions pas que la grâce de Dieu guérisse le libre arbitre, mais nous croyons qu'il se fortifie chaque jour par la grâce du Christ, et nous avons la confiance qu'elle lui vient en aide. Et des hommes nous disent qu'il est en leur pouvoir de faire le bien. Mais ce bien, le font-ils ? O prétention vaine de gens misérables ! Chaque jour ils se reprochent des fautes, et en même temps ils se vantent des forces de leur volonté propre ! Ils ne se rendent pas compte de leur conscience qui ne peut être guérie que par la grâce et ne disent pas : « Ayez pitié de moi ! guérissez mon âme, parce que j'ai péché contre vous[1869] ! » Ceux qui se glorifient ainsi de leur libre arbitre (et nous ne nions point le libre arbitre, mais nous ne le séparons pas du secours de Dieu), que feraient-ils si déjà la mort avait été absorbée dans sa victoire, si déjà notre corps mortel avait été revêtu d'immortalité, et ce corps corruptible d'incorruptibilité[1870] ? La pourriture est dans leurs plaies, et c'est d'un ton superbe qu'ils demandent un remède ! Ils ne disent pas comme le juste : « Si le Seigneur n'était venu à mon secours, mon âme aurait habité les régions de la mort[1871] ; » ils ne disent pas comme ce saint Prophète : « Si le Seigneur ne garde la cité, inutilement veille celui qui la garde[1872]. »

6. Priez, ô père pieux, pour que nous n'ayons plus d'autre soin que d'expier nos péchés par nos larmes et de prêcher la grâce de Dieu. Priez, Seigneur notre père, pour que l'abîme ne referme pas sa bouche sur nous[1873], pour que nous soyons retirés du milieu de ceux qui descendent dans le gouffre[1874], pour que notre âme ne soit pas perdue avec celle des impies[1875] à cause de notre orgueil, mais pour qu'elle soit guérie par la grâce du Seigneur. Ainsi que vous l'avez demandé, seigneur pape ; notre frère Florus, serviteur de votre sainteté, s'en va joyeusement vers vous ; il ne recule pas devant la fatigue du voyage, mais il l'aime ; les peines de la route le rapprocheront de plus en plus des enseignements lumineux qui l'attendent auprès de vous. Nous vous le recommandons très humblement, et nous vous demandons en même temps de recommander à Dieu dans vos prières les ignorants, afin qu'ils se remettent en paix et en bon accord. Priez, seigneur et doux père, pour que le démon s'enfuie de notre communauté, pour que toute tempête de questions étrangères cessant au milieu de nous, le navire où nous sommes montés, dans ce port tranquille, comme autant de soldats enrôlés sous les saints drapeaux, poursuive en paix sa course à travers cette grande et immense mer du monde, et reçoive le juste prix des richesses dont il est chargé, dans cet autre port abrité contre tout péril de naufrage. Nous espérons l'obtenir, avec le secours de votre sainteté, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous vous demandons de rendre nos respectueux devoirs à tous nos seigneurs les clercs qui sont les enfants de votre apostolat et à tous ceux qui servent Dieu dans votre monastère : qu'ils daignent tous, avec votre béatitude, prier pour nous. Que l'indivisible Trinité du Seigneur notre Dieu nous conserve dans son Église votre apostolat qu'elle a choisi par sa grâce, et qu'elle vous couronne dans la grande Église du ciel en vous faisant souvenir de nous ! voilà ce que nous souhaitons, seigneur. Si notre frère Florus, serviteur de votre sainteté, vous demande quelque chose pour la règle de notre monastère, daignez l'écouter, ô père ! et daignez instruire sur tous les points notre ignorante faiblesse.

LETTRE CCXVII. (Année 427)

Vital, de Carthage, ne partageait pas toutes les erreurs de Pélage, mais il prétendait que le commencement de la foi était l'œuvre même de la volonté de l'homme ; saint Augustin lui prouve le contraire par les saintes Écritures et par les prières de l'Église. Il établit douze points qui comprennent toute la vérité catholique sur la question de la grâce ; il éclaircit brièvement chacun de ces points.

AUGUSTIN ÉVÈQUE, SERVITEUR DU CHRIST, ET PAR LUI, SERVITEUR DES SERVITEURS DU CHRIST, A SON FRÈRE VITAL, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Depuis que j'ai appris de mauvaises nouvelles sur vous, j'ai demandé au Seigneur, et jusqu'à ce que j'en reçoive de bonnes, je demanderai que vous ne méprisiez point mes lettres, mais que vous les lisiez avec profit. Si Dieu écoute ma prière pour vous, il m'accordera aussi de lui offrir des actions de grâces à votre occasion. Si j'obtiens cela, vous n'aurez sans doute rien à dire à ce commencement de ma lettre. Car je prie pour la pureté de votre foi. Si donc vous ne trouvez pas mauvais que nous priions ainsi pour ceux qui nous sont chers, si vous reconnaissez que cette prière est chrétienne, si vous vous souvenez d'avoir ainsi prié vous-même, ou si vous sentez que vous auriez dû ainsi prier, comment dites-vous, d'après ce qu'on me rapporte : « La foi en Dieu et la soumission à l'Évangile ne sont pas un don de Dieu, mais cela vient de nous-mêmes, c'est-à-dire de notre propre volonté que Dieu ne forme pas dans notre cœur ? » Et quand on vous demande ce que veut dire l'Apôtre lorsqu'il déclare que Dieu « opère en nous le vouloir et le faire[1876], » vous répondez : « Dieu nous fait vouloir par sa loi ; par ses Écritures que nous lisons ou que nous entendons ; mais il dépend de nous d'y consentir ou de ne pas y consentir, de façon que cela se fait si nous le voulons, mais que, si nous ne le voulons pas, nous rendons inutile l'action de Dieu sur nous. Dieu, ajoutez-vous, Dieu, autant qu'il est en lui, fait que nous voulions, en nous faisant connaître sa parole ; mais si nous refusons de nous y soumettre, nous faisons que l'action divine ne nous sert de rien. » Si vous dites cela, vous n'êtes pas d'accord avec nos prières.

2. Dites-nous donc très clairement que nous ne devons pas prier pour ceux à qui nous prêchons l'Évangile, afin qu'ils croient, mais que nous devons nous borner à leur prêcher l'Évangile. Faites voir toutes vos objections contre les prières de l'Église. Lorsque vous entendez le prêtre à l'autel exhorter le peuple de Dieu à prier pour tes incrédules afin que Dieu les convertisse à la foi, pour les catéchumènes afin que Dieu leur inspire le désir de la régénération, pour les fidèles afin qu'avec le secours de Dieu ils persévèrent dans leur œuvre commencée, moquez-vous de ces pieuses paroles, et dites que vous ne vous conformerez pas à de pareilles exhortations, c'est-à-dire que vous ne priez pas Dieu de donner la foi aux infidèles, parce que ces choses-là ne sont pas des dons de la miséricorde divine, mais ne tiennent qu'à la volonté de l'homme. Vous qui avez étudié dans l'Église de Carthage, condamnez le livre du bienheureux Cyprien sur l’oraison dominicale ; car ce docteur, dans ses commentaires, montre qu'il faut demander à Dieu notre père, ce qui, selon vous, dépend purement de l'homme.

3. Si vous comptez pour peu ce que je viens de vous dire des prières de l'Église et du martyr Cyprien, osez davantage, blâmez l'Apôtre qui a dit : « Nous prions Dieu que vous ne fassiez aucun mal[1877]. » Vous ne prétendrez pas que ce n'est rien faire de mal que de ne pas croire en Jésus-Christ ou d'abandonner sa foi ; ces choses sont donc comprises dans le mal que l'Apôtre désire qu'on ne fasse pas. Ce n'est point assez pour lui de rappeler aux fidèles qu'ils ne doivent rien faire de mal ; il avoue qu'il demande à Dieu qu'ils s'en abstiennent, sachant bien que Dieu lui-même corrige et dirige la volonté humaine pour l'en préserver. « Le Seigneur dirige les pas de l'homme, et c'est alors que l'homme voudra la voie de Dieu[1878]. » Le Psalmiste ne dit pas : et l'homme apprendra la voie de Dieu, ou bien il la suivra, il y marchera, ou toute autre parole qui supposerait que Dieu donne quelque chose à l'homme qui veut déjà, de façon que sa bonne volonté précède et mérite la grâce d'être dirigé dans ses pas, afin qu'il apprenne sa voie, qu'il s'y maintienne et qu'il aime la voie de Dieu. Mais le Psalmiste dit : « Le Seigneur dirige les pas de l'homme, et c'est alors qu'il voudra la voie de Dieu, » pour que nous sachions que la bonne volonté, par laquelle nous commençons à vouloir croire, est elle-même un don de celui qui dirige nos pas, d'abord afin que nous le voulions ; car la voie de Dieu n'est autre chose qu'une foi pure. L'Écriture ne dit pas en effet : « le Seigneur guide les pas de l'homme, » parce que l'homme a voulu la voie de Dieu, mais il les guide et l'homme voudra. Les pas de l'homme ne sont pas dirigés parce qu'il a voulu, mais parce qu'ils sont dirigés-il voudra.

4. Peut-être nous direz-vous encore que le Seigneur fait cela par la lecture ou la prédication de sa doctrine, si l'homme soumet sa volonté à ce qu'il lit ou à ce qu'il entend. Car, ajoutez-vous : « Si la doctrine de Dieu était cachée à l'homme, ses pas ne seraient pas conduits de manière à vouloir la voie de Dieu ; » et selon vous, le Seigneur ne devient notre guide pour choisir sa voie, que parce que, sans la doctrine de Dieu, nous ne pouvons pas connaître la vérité, à laquelle nous soumettons nous-mêmes notre volonté. « Si l'homme se soumet à cette vérité, dites-vous, (et ceci appartient à son libre arbitre), il sera toujours vrai que le Seigneur guide les pas de l'homme pour qu'il choisisse la voie de Dieu, puisqu'il ne suivra la doctrine qu'après que la parole sainte l'aura persuadé. Restant dans sa liberté naturelle, il fera cela s'il le veut ; il ne le fera pas s'il ne le veut pas, et il y aura au bout de ses résolutions une récompense ou un châtiment. » Voilà bien la mauvaise doctrine des pélagiens, doctrine misérable et justement réprouvée ; Pélage lui-même la condamna, de peur d'être condamné par le jugement des évêques d'Orient. Ses partisans nous disent que la grâce de Dieu ne nous est pas donnée pour chacun de nos actes, mais qu'elle consiste dans le libre arbitre, dans la connaissance de la loi et les enseignements. O mon frère aurons-nous le cœur appesanti au point de suivre, sur la grâce de Dieu, ou plutôt contre la grâce de Dieu, cette doctrine pélagienne que Pélage condamna, avec le mensonge dans l'âme, il est vrai, mais enfin qu'il condamna pour échapper à des juges catholiques ?

5. « Comment répondre ? » me direz-vous. — Comment pensez-vous pouvoir le faire plus aisément et plus clairement qu'en nous attachant à ce que nous avons dit plus haut sur la nécessité de prier Dieu, de façon qu'aucun oubli et aucune ruse de langage ne parviennent à arracher de notre esprit cette vérité ? Car si ce qui est écrit : « Les pas de l'homme sont dirigés par lé Seigneur, et il voudra sa voie ; » et « la volonté préparée par le Seigneur ; » et « c'est Dieu qui opère en nous le vouloir[1879] ; » si beaucoup d'autres passages de ce genre marquent la vraie grâce de Dieu, c'est-à-dire celle qui, n'est pas donnée selon nos mérites, mais qui donne les mérites lorsqu'elle est donnée elle-même, parce qu'elle prévient la bonne volonté de l'homme, et ne la trouve pas dans le cœur de personne, mais elle la fait ; s'il fallait entendre tous ces passages de manière à croire que l'action de Dieu sur la volonté de l'homme se borne à soumettre sa foi et sa doctrine à notre libre arbitre, sans que, par une vocation profonde et secrète, il ouvrît notre âme à l'intelligence et à l'amour de sa loi ; assurément il suffit de la lire ou de l'entendre, et l'on n'aurait, pas besoin de prier que Dieu touchât les infidèles, et accordât aux cœurs convertis la grâce d'avancer et de persévérer. Si donc vous ne refusez pas de croire qu'il faille demander ces choses au Seigneur, que reste-t-il, mon frère. Vital, si ce n'est d'avouer que Dieu les donne, Dieu à qui vous reconnaissez qu'on doit les demander ? Et si vous niez que nous devions les lui demander, vous vous mettez en contradiction avec sa doctrine, puisque nous y apprenons à demander ces choses.

6. Vous savez l'oraison :dominicale et je ne doute pas que vous ne disiez à Dieu : « Notre « Père qui êtes aux cieux, etc. » Lisez l'explication qu'en a faite le bienheureux Cyprien ; voyez avec soin et comprenez avec un esprit, de soumission la manière dont il commente ces paroles : « Que votre volonté soit faite dans la terre comme au ciel[1880]. » Il vous enseignera certainement à prier pour les infidèles et les ennemis de l'Église, selon ce commandement du Seigneur : « Priez pour vos ennemis[1881] ; » il vous enseignera à demander que la volonté de Dieu se fasse et dans ceux qui, déjà fidèles, portent l'image de l'homme céleste et méritent d'être appelés du nom de ciel, et dans ceux qui, à cause de leur infidélité, portant encore l'image de l'homme terrestre[1882], sont justement appelés du nom de terre. Ces ennemis pour lesquels le Seigneur nous ordonne de prier, et pour lesquels le glorieux martyr Cyprien veut que nous demandions la foi quand nous disons : « Que votre volonté soit faite dans la terre comme au ciel, » ces ennemis de la piété chrétienne, refusent d'entendre la loi de Dieu et la doctrine du Christ qui prêche cette foi, ou bien n'y voient qu'un sujet de railleries, de mépris et d'attaques blasphématoires. C'est vainement et par manière d'acquit, plutôt que véritablement, que nous demandons à Dieu la foi pour ces ennemis de sa doctrine, s'il n'appartient pas a sa grâce de convertir à la foi la volonté des hommes qui lui sont opposés. C'est aussi vainement et par manière d'acquit, plutôt que véritablement, que nous rendons à Dieu de grandes actions de grâces pour ceux d'entre eux qui embrassent la foi si Dieu n'y est pour rien.

7. Ne trompons pas les hommes, car nous ne pouvons tromper Dieu. Assurément nous ne prions pas Dieu, mais nous feignons de le prier, si nous croyons que ce n'est pas lui, mais nous, qui faisons ce que nous lui demandons. De même nous ne rendons pas grâces à Dieu, mais nous feignons de lui rendre grâces, si nous ne pensons pas qu'il fasse la chose pour laquelle nous le remercions. S'il y a du mensonge dans tous les discours des hommes, au moins qu'il n'y en ait pas dans les prières. Gardons-nous de nier au fond du cœur que Dieu fasse ce que notre bouche lui demande, et, ce qui serait plus coupable, de dire des choses pareilles pour tromper les autres. Il ne faut pas qu'en cherchant à défendre le libre arbitre devant les hommes, nous perdions devant Dieu le secours de la prière ; évitons de ne pas rendre à Dieu de véritables actions de grâces, en ne reconnaissant pas la grâce véritable.

8. Si vraiment nous voulons défendre le libre arbitre, ne combattons pas ce qui fait notre liberté ; car celui qui combat la grâce par la quelle notre volonté devient libre de s'éloigner du mal et de faire le bien, veut que la volonté demeure encore captive. Si ce n'est pals Dieu qui délivre notre volonté et si elle se délivre elle-même, dites-moi, je vous prie, ce que signifient ces paroles de saint Paul : « Rendons grâces au Père qui nous a rendus dignes d'avoir part à l'héritage des saints dans la lumière, qui nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour[1883] ? » Nous mentons donc en rendant grâces au Père, comme s'il faisait ce qu'il ne fait pas ? Il s'est donc trompé celui qui a dit que Dieu « nous a rendus dignes de participer à l'héritage des saints dans la lumière, » parce que c'est lui qui « nous a délivrés de la puissance des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour ? » Dites-moi comment notre volonté avait la liberté de s'éloigner du mal et de faire le bien, lorsqu'elle était sous la puissance des ténèbres ? Si c'est Dieu qui nous a « délivrés, » comme dit l'Apôtre, c'est lui assurément qui a rendu notre volonté libre. S'il opère un bien si grand par la seule prédication de sa doctrine, que dirons-nous de ceux qu'il n'a pas encore délivrés de la puissance des ténèbres ? Faut-il seulement que la doctrine divine leur soit prêchée, ou faut-il aussi prier pour que Dieu les tire de la puissance des ténèbres ? Si vous prétendez qu'on doive se borner à la prédication, vous êtes en contradiction avec les ordres de Dieu et avec les prières de l'Église ; si vous avouez qu'on doit prier pour eux, vous avouez par là qu'il faut demander que, leur volonté étant délivrée de la puissance des ténèbres, ils embrassent la loi de Dieu. De la sorte, ils ne deviennent pas fidèles sans le libre arbitre, et ils le deviennent par la grâce de Celui qui a délivré ce libre arbitre de la puissance des ténèbres. Ainsi est reconnue la grâce de Dieu, la vraie grâce que nul mérite ne précède ; et le libre arbitre est défendu, de façon à s'affermir par l'humilité sans se ruiner par l'orgueil ; ainsi celui qui se glorifie doit se glorifier dans le Seigneur et non pas dans l'homme ni dans tout autre, ni dans lui-même[1884].

9. Car qu'est-ce que c'est que la puissance des ténèbres, si ce n'est le pouvoir du démon et de ses anges, qui, autrefois anges de lumière et n'étant pas restés dans la vérité[1885] par leur libre arbitre, sont tombés et devenus ténèbres ? Je ne vous dis pas ceci pour vous l'apprendre, mais pour vous en faire souvenir. Le genre humain se trouve soumis à cette puissance des ténèbres par la chute du premier homme à qui cette puissance persuada la prévarication, et dans lequel nous sommes tous tombés ; c'est pourquoi les enfants en sont délivrés lorsqu'ils sont régénérés dans le Christ. Les effets heureux de cette délivrance ne se font sentir qu'à l'âge de raison, quand ils s'attachent à la doctrine salutaire dans laquelle ils ont été nourris et où ils achèvent la vie, « s'ils sont du nombre des élus dans le Christ avant la création du monde, afin qu'ils soient saints et irrépréhensibles en sa présente dans la charité, et prédestinés pour devenir ses enfants adoptifs[1886]. »

10. Cette puissance des ténèbres, c'est-à-dire le démon, qui est appelé aussi le prince de la puissance de l'air[1887], opère dans les enfants de la défiance[1888] ; il est le, prince même des ténèbres[1889], c'est-à-dire de ces enfants de la défiance ; il les mène à sa volonté, qui n'est plus libre pour le bien, mais qui, en punition de son crime, est endurcie et vouée à l'accomplissement du plus grand mal : aussi nul chrétien d'une foi saine ne croit ou ne dit que ces anges apostats puissent jamais avoir une volonté meilleure et revenir à leur piété d'autrefois. Qu'opère-t-elle, cette puissance, dans les enfants de la défiance, sinon leurs œuvres mauvaises, et avant tout et par-dessus tout, la défiance et l'infidélité par lesquelles ils demeurent ennemis de la loi de Dieu ? cette puissance des ténèbres sait bien qu'à l'aide de la foi ils pourraient être purifiés, guéris et parfaitement libres (c'est ce qu'elle envie le plus), et qu'ils pourraient régner dans l'éternité. C'est pourquoi elle permet que quelques-uns d'entre eux, par lesquels elle cherche à mieux tromper, accomplissent de certaines œuvres qui semblent bonnes et qui leur méritent des louanges ; elle l'a permis chez quelques peuples, et particulièrement chez les Romains, où se sont rencontrés des hommes qui ont vécu avec éclat et avec grande gloire. Mais, comme d'après nos véridiques Écritures, « tout ce qui « ne vient pas de la foi est péché[1890], » et que « sans la foi il est impossible de plaire à Dieu[1891], « mais non pas aux hommes, » le prince du mal n'agit ainsi que pour empêcher qu'on ne croie en Dieu et qu'en croyant on ne vienne au Médiateur par lequel périssent les œuvres de ténèbres.

11. Mais le Médiateur lui-même entre « dans la maison du fort[1892], » c'est-à-dire dans ce monde où l'on meurt et qui est placé sous la puissance du démon, autant que le démon l'a pu ; c'est de lui qu'il est écrit qu'il a « l'empire de la mort[1893]. » Le Médiateur entre dans la maison du fort, c'est-à-dire de celui qui tient le genre humain sous sa domination ; et d'abord il le lie, c'est-à-dire qu'il réprime et arrête sa puissance par les liens plus forts de la sienne ; c'est ainsi qu'il tire de l'empire du démon les vases qu'il a prédestinés à être des vases d'honneur ; il le fait en délivrant leur volonté de sa puissance afin que, dégagés des étreintes du diable, ils croient en leur Libérateur avec leur pleine volonté devenue libre. C'est là l'ouvrage de la grâce et non pas de la nature. C'est, dis-je, l'ouvrage de la grâce que nous a apportée le second Adam, et non pas de là nature que le premier Adam a perdue en se perdant. C'est l'ouvrage de la grâce qui ôte le péché et donne la vie au pécheur qui est mort aux yeux de Dieu ; ce n'est pas l'ouvrage de la loi qui montre le péché et ne délivre pas de la mort du péché. Car le grand prédicateur de la grâce a dit : « Je n'ai connu le péché que par la loi[1894] ; si une loi nous avait été donnée qui pût nous rendre la vie, dit encore l'Apôtre, c'est entièrement de la loi que viendrait la justice[1895]. » C'est l'ouvrage de la grâce : ceux qui la reçoivent, quoiqu'ils aient été auparavant les ennemis de la : doctrine salutaire des saintes Écritures, en deviennent les amis. Ce n'est pas l'ouvrage de la doctrine elle-même : ceux qui l'entendent ou la lisent sans la grâce de Dieu, deviennent pis.

12. La grâce de Dieu ne consiste donc pas dans la force du libre arbitre ni dans la loi et la doctrine, comme le prétendent les pélagiens avec tant de perversité et d'extravagance ; mais elle est donnée pour chacune de nos actions au gré de celui dont il a été écrit ; « Vous réserverez, ô mon Dieu, selon votre volonté, une pluie pour votre héritage[1896]. » En effet, l'énormité du péché du premier homme nous a fait perdre le libre arbitre pour aimer Dieu, et la loi de Dieu tue, quoique sainte, juste et bonne[1897] si l'Esprit ne la vivifie[1898] : par l'assistance de cet Esprit, nous ne nous contentons pas d'entendre la parole divine, nous lui obéissons ; nous ne lisons pas seulement ce qu'elle prescrit, nous l'aimons. Aussi, croire en Dieu et vivre pieusement, cela ne vient pas « de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde[1899]. » Ce n'est pas qu'il ne faille point vouloir ni courir, mais Dieu lui-même opère en nous « le vouloir et le courir. » C'est pourquoi le Seigneur Jésus, séparant ceux qui croient de ceux qui ne croient pas, c'est-à-dire les vases de miséricorde des vases de colère, nous apprend que « personne ne vient à lui s'il ne lui a été donné par son Père[1900] ; » ce qui fit parler ainsi le Sauveur, c'est que quelques-uns de ses disciples, qui le quittèrent ensuite, s'étaient scandalisés de sa doctrine. Ne disons donc pas que la grâce est dans la doctrine, mais reconnaissons la grâce, qui fait que la doctrine nous sert : si cette grâce manque, nous voyons que la doctrine est elle-même nuisible.

13. C'est pourquoi Dieu, pour établir d'avance dans sa prédestination toutes ses œuvres futures, les a ainsi disposées qu'il convertit à sa foi quelques incroyants en écoutant des croyants qui prient pour eux. Ceci sert à réfuter, et si la miséricorde de Dieu le veut, à ramener ceux qui croient que la grâce de Dieu est la force du libre arbitre avec lequel nous naissons, ou que cette grâce est la doctrine qui se prêche par la parole ou par les livres, et dont au reste nous ne contestons pas l'utilité. En priant pour les infidèles, nous ne prions pas pour qu'ils soient des hommes ni pour que la doctrine leur soit prêchée : ils l'entendent pour leur. malheur s'ils ne croient pas. La plupart de ceux pour lesquels nous prions ne veulent pas croire, tout en lisant ou en entendant ; mais nous demandons à Dieu que leur volonté soit redressée, leur nature guérie, et qu'ils s'attachent à la loi de Dieu.

14. Les fidèles prient aussi pour eux-mêmes, afin qu'ils persévèrent dans leurs pieux desseins. Car il est utile à tous ou à presque tous de ne pas savoir ce qu'ils seront : c'est par là qu'on garde une humilité salutaire. Aussi, l'Apôtre dit : « Que celui qui croit se tenir ferme, prenne garde de tomber[1901]. » Polir que nous conservions cette crainte utile, et que, régénérés et commençant à bien vivre, nous nous défendions d'une dangereuse sécurité au milieu de nos œuvres pieuses, la Providence a permis que les fidèles qui ne persévèrent pas soient mêlés à ceux qui persévèrent ; effrayés de la chute de ces chrétiens, ce n'est plus qu'avec crainte et tremblement que nous suivons la voie droite jusqu'à ce que nous passions de cette vie, qui est une tentation sur la terre[1902], à une autre vie où il n'y aura plus d'orgueil à réprimer, ni de lutte à soutenir contre ses suggestions.

15. Qu'on cherche, si l'on veut, d'autres explications de ces exemples de fidèles qui ne doivent pas demeurer dans la foi et la sainteté chrétiennes, qui reçoivent la grâce pour un temps et restent sur la terre jusqu'à ce qu'ils tombent, au lieu d'être traités comme celui dont parle le Livre de la Sagesse, cet élu qui mourut jeune « de peur que le mal ne changeât son cœur[1903]. » Qu'on cherche autrement l'explication de ces chutes, et si on en trouve une autre que celle que j'ai donnée, une autre qui ne s'éloigne point des règles de la vraie foi, qu'on la suive ; je la suivrai moi-même, dès que je viendrai à la connaître : mais cependant demeurons dans le sentiment où nous sommes parvenus, jusqu'à ce que Dieu nous éclaire, si nous avons d'autres pensées, d'après les avertissements de l'Apôtre[1904]. Or nous sommes parvenus à des vérités que nous savons fermement appartenir à la foi véritable et catholique ; nous devons y marcher et ne pas nous en écarter, avec l'aide et la miséricorde de Celui à qui nous disons : « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité[1905]. »

Douze articles contre les Pélagiens.

16. Chrétiens catholiques par la miséricorde du Christ, nous savons :

I. Que ceux qui ne sont pas nés n'ont rien fait de bien ni de mal dans une vie antérieure, et qu'ils ne viennent pas au milieu des misères de celle-ci d'après ce qu'ils ont mérité dans je ne sais quelle première vie qu'aucun d'eux n'a pu avoir en propre ; mais que cependant, issus d'Adam selon la chair, ils sont souillés par leur naissance du péché qui donne la mort, et qu'ils ne peuvent être délivrés de la mort éternelle passée d'un seul à tous par une juste condamnation, qu'en renaissant par la grâce en Jésus-Christ

II. Nous savons que ce n'est pas d'après les mérites que la grâce de Dieu est donnée aux enfants ni aux personnes en âge de raison ;

III. Nous savons que cette grâce est donnée aux personnes en âge de raison pour chacune de leurs actions ;

IV. Nous savons qu'elle n'est pas donnée à tous les hommes, et que ceux à qui elle est donnée ne la reçoivent ni en considération des mérites de leurs œuvres ni même, en considération de leur bonne volonté : ce qui se voit surtout dans les enfants ;

V. Nous savons que c'est par une miséricorde gratuite de Dieu qu'elle est donnée à ceux à qui Dieu la donne ;

VI. Nous savons que c'est par un juste jugement de Dieu qu'elle n'est pas donnée à ceux à qui Dieu ne la donne pas ;

VII. Nous savons que nous paraîtrons tous devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive récompense ou châtiment, selon ce qu'il a fait de son vivant, et non selon ce qu'il eût fait, s'il eût plus longtemps vécu ;

VIII. Nous savons que les enfants aussi recevront une récompense ou une punition selon ce qu'ils auront fait pendant leur vie. Ils n'ont pas fait par eux-mêmes, mais par ceux qui, répondant pour eux, ont déclaré renoncer au démon et croire en Dieu, ce qui les a mis au nombre des fidèles dont le Seigneur a dit : « Celui qui croira et qui sera baptisé, sera sauvé[1906]. » Quant aux enfants qui ne reçoivent pas le sacrement du baptême, ils tombent sous le coup de ces autres paroles : « Mais celui qui ne croira pas, sera condamné[1907]. » C'est pourquoi, les enfants mêmes, ainsi que je l'ai dit, s'ils meurent dans ce premier âge, sont jugés, non pas d'après ce qu'ils auraient fait s'ils eussent vécu longtemps, mais d'après ce qu'ils ont fait pendant le temps qu'ils ont vécu dans leur corps, quand ils ont cru ou n'ont pas cru par le cœur et la bouche de ceux qui les portaient, quand ils ont été ou n'ont pas été baptisés, quand ils ont mangé ou n'ont pas mangé la chair du Christ, quand ils ont bu ou n'ont pas bu son sang ;

IX. Nous savons que ceux-là sont heureux qui meurent dans le Seigneur, et que le mal qu'ils auraient pu faire, s'ils eussent vécu plus longtemps, ne leur est pas imputable ;

X. Nous savons que ceux qui croient dans le Seigneur par leur propre cœur le font par leur volonté et leur libre arbitre ;

XI. Nous savons que nous agissons d'après les règles de la vraie foi, lorsque, nous qui croyons, nous prions Dieu pour ceux qui ne veulent pas croire, afin qu'il leur en donne la volonté ;

XII. Nous savons que nous remplissons un devoir véritable lorsque nous avons coutume de remercier Dieu, comme d'un bienfait, de la conversion de ceux pour lesquels nous prions.

17. Vous reconnaissez, je pense, que dans les vérités que je viens d'établir je n'ai pas voulu rappeler tout ce qui appartient à la foi catholique, mais seulement ce qui touche à la question de la grâce de Dieu, débattue entre nous : il s'agit de savoir si la grâce précède ou suit la volonté de l'homme ; pour parler plus clairement, il s'agit de savoir si la grâce nous est donnée parce que nous le voulons, ou si cette volonté même est l'œuvre de la grâce de Dieu. Si donc vous aussi, mon frère, vous tenez avec nous ces douze articles que nous savons appartenir à la vraie foi catholique, j'en remercie Dieu ; je ne rendrais pas grâces à Dieu en toute vérité, si la grâce de Dieu n'était pas cause que ces douze articles vous paraissent des points de foi. Et du moment que vous les croyez vrais comme nous, il n'y a plus entre nous de débat sur cette question.

18. Car, pour expliquer rapidement ces douze articles :

Comment la grâce suivrait-elle le mérite de la volonté humaine, puisqu'elle est donnée aux enfants qui ne peuvent encore ni vouloir, ni ne pas vouloir ?

Comment dire que la grâce, chez les hommes en âge de raison, est précédée des mérites de la volonté, puisque la grâce, pour qu'elle le soit véritablement, ne se donne plus en considération de nos mérites ? Pélage a craint si fort de se mettre en contradiction avec ce point de là foi catholique, qu'il a condamné sans hésitation, pour ne pas être condamné par des juges catholiques, ceux qui prétendent que la grâce nous est donnée en considération de nos mérites.

Comment dire que la grâce de Dieu consiste dans la force du libre arbitre ou dans la loi et la doctrine, puisque Pélage lui-même a condamné ce sentiment, avouant que la grâce de Dieu est donnée, pour chacune de leurs actions, à ceux qui ont l'usage de leur libre arbitre ?

19. Comment dire que tous les hommes recevraient la grâce si ceux à qui elle n'est pas donnée ne la repoussaient pas par leur volonté, et que cela résulte de cette parole de l'Apôtre : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés[1908], » puisque la grâce n'est pas donnée à bien des enfants et que beaucoup d'entre eux meurent sans elle ? Ils n'ont pas une volonté qui s'y oppose, et parfois, malgré le désir et la hâte de leurs parents, et les ministres étant tout prêts et de bonne volonté, c'est Dieu lui-même qui refuse la grâce ; l'enfant pour le salut duquel chacun se pressait, expire avant d'avoir reçu le baptême. Il est donc manifeste que ceux qui résistent à l'évidence de cette vérité ne comprennent pas du tout dans quel sens il a été dit que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, car beaucoup ne sont pas sauvés, non point parce qu'ils né l'ont point voulu, mais parce que Dieu lui-même ne l'a pas voulu : cela se voit sans l'ombre d'un doute dans les enfants. Tandis qu'un si grand nombre est puni de la mort éternelle, il a été dit cependant que « tous seront vivifiés dans le Christ[1909] : » cela signifie uniquement que quiconque recevra la vie éternelle ne la recevra que dans le Christ ; de même, lorsque l'Apôtre dit : « Dieu veut que tous les hommes, soient sauvés, » tandis qu'il en est un si grand nombre dont Dieu ne veut pas le salut, cela signifie uniquement que tous ceux qui sont sauvés ne le sont que par la volonté de Dieu lui-même. Nous ne rejetons pas toute autre manière d'entendre ces paroles de l'Apôtre, pourvu qu'on ne se mette pas en contradiction avec cette vérité évidente, savoir, que plusieurs ne sont pas sauvés, les hommes le voulant, mais Dieu ne le voulant pas.

20. Comment la grâce divine est-elle donnée en vue des mérites de la volonté humaine, puisque, pour être véritablement une grâce, elle est donnée par une miséricorde gratuite à ceux à qui Dieu la donne ?

Comment tenir compte ici des mérites de la volonté humaine, puisque ceux à qui la grâce n'est pas donnée ne diffèrent souvent ni en mérite, ni en volonté de ceux qui la reçoivent, et que la cause des uns et des autres est absolument la même ? et pourtant c'est par un juste jugement de Dieu qu'elle ne leur est pas donnée, car il n'y a point d'injustice en Dieu[1910] ; par là, ceux qui reçoivent la grâce doivent comprendre qu'elle leur est donnée bien gratuitement, et qu'elle aurait pu avec justice ne pas leur être donnée, puisqu'elle a été refusée avec justice à des hommes placés dans la même situation qu'eux.

21. Comment ne serait-ce pas un effet de la grâce de Dieu, non seulement de vouloir, croire dès le commencement, mais encore de vouloir persévérer jusqu'à la fin, puisque le terme même de cette vie n'est pas au pouvoir de l'homme, mais de Dieu, et que Dieu peut accorder à quelqu'un qui n'aurait pas persévéré, la faveur de l'enlever de ce monde avant que la malice ait changé son cœur ? L'homme ne recevra récompense ou châtiment que d'après ce qu'il aura fait « par son corps, » non pas d'après ce qu'il aurait fait s'il eût plus longtemps vécu.

22. Comment dire que, parmi les enfants qui meurent, Dieu donne aux uns la grâce et ne la donne pas aux autres, en prévision de leurs volontés futures s'ils eussent vécu, puisque, selon les paroles de l'Apôtre[1911], chacun reçoit récompense ou punition d'après ce qu'il a fait « par son corps, » et non pas d'après ce qu'il aurait fait s'il avait vécu plus longtemps ?

Comment les hommes seraient-ils jugés d'après les volontés qu'ils auraient pu avoir dans l'avenir s'ils avaient vécu plus longtemps, puisque l'Écriture dit : « Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur[1912] ? » Il est hors de doute que leur félicité ne sera pour vous ni certaine, ni assurée, si Dieu ne juge pas ce qu'ils ont fait, mais ce qu'ils auraient fait avec une plus longue vie ; il s'ensuivrait que ce n'est plus un bienfait que d'être enlevé de ce monde avant que la malice change notre cœur, puisqu'on subirait la peine de cette malice à laquelle on aurait échappé. Nous ne pourrions plus aussi nous réjouir de ceux que nous savons être morts dans une foi pure et une pieuse vie ; car il faudrait craindre qu’ils ne fussent jugés d'après les crimes qu'ils auraient commis peut-être s'ils eussent vécu davantage ; et nous ne pourrions plus gémir ni laisser tomber notre réprobation sur ceux qui achèvent leur vie loin de la foi et dans de mauvaises mœurs, parce que peut-être, s'ils eussent vécu, ils auraient fait pénitence, auraient bien vécu et auraient été jugés d'après la piété de leurs derniers jours. Il faudrait alors condamner et rejeter le livre tout entier du très glorieux martyr Cyprien sur la Mortalité ; le but de ce livre étant de nous apprendre à nous réjouir ; de la mort des chrétiens fidèles, enlevés aux tentations de cette vie et placés ensuite dans une bienheureuse sécurité. Mais parce que cela est la vérité et que, sans aucun doute, ceux-là sont heureux qui meurent dans le Seigneur, il faut répondre par la moquerie et la détestation à l'erreur de ces gens qui pensent que les hommes sont jugés d'après des volontés futures que la mort empêche de se produire.

23. Comment dire que nous nions le libre arbitre, nous qui déclarons que tout homme qui croit en Dieu par son propre cœur ne croit que par sa libre volonté ? Les ennemis de la grâce de Dieu sont bien plutôt les ennemis du libre arbitre, puisque c'est par la grâce que notre volonté acquiert la liberté de choisir et de faire le bien.

Comment dire que le « Seigneur prépare la volonté de l'homme[1913] » au moyen de la connaissance de la loi et de la doctrine des Écritures et non point par une secrète inspiration de la grâce, puisque la religion nous autorise à demander à Dieu une bonne volonté pour ceux qui, se déclarant contre la loi de Dieu, ne veulent pas y croire ?

24. Comment Dieu attend-il les volontés des hommes, afin qu'elles préviennent celui qui leur donne la grâce, puisque c'est à bon droit gué nous lui rendons grâces de prévenir par sa miséricorde ceux qui ne croient pas en lui et persécutent sa doctrine par une volonté impie, et de les convertir avec une toute-puissante facilité en substituant promptement en eux la bonne volonté à la résistance ? Pourquoi lui en rendrions-nous grâces, s'il ne le fait pas ? Pourquoi le glorifions-nous d'autant plus qu'il donne la foi à ceux dont le cœur s'y montrait le moins disposé, si cet heureux changement de la volonté humaine n'est .pas l'ouvrage de la grâce divine ? « J'étais, dit l'Apôtre Paul, inconnu de visage aux églises de Judée, qui sont dans le Christ ; seulement elles entendaient dire : Celui qui autrefois nous persécutait, annonce maintenant la foi qu'il s'efforçait de détruire, et elles glorifiaient Dieu à cause de moi[1914]. » Pourquoi auraient-elles glorifié Dieu, si Dieu, par la bonté de sa grâce, n'avait pas tourné vers lui le cœur de cet homme, qui reconnaît avoir obtenu miséricorde pour devenir fidèle[1915] et s'attacher à la foi qu'il poursuivait auparavant ? la parole même dont il se sert ne déclare-t-elle pas que c'est Dieu qui a fait ce grand bien ? Que voulait-il nous apprendre en disant qu'à cause de lui les églises de Judée glorifiaient Dieu, sinon qu'elles louaient la miséricorde que Dieu avait fait éclater en faveur de Paul ? Et comment les églises de Judée auraient-elles loué la miséricorde de Dieu, si ce grand ouvrage de la conversion de Paul n'avait pas été l'ouvrage de Dieu ? Et de quelle manière Dieu l'eût-il fait, si au fond de ce cœur qu'enflammait la résistance il n'eût mis une bonne volonté ?

25. De ces douze points que vous êtes obligés de reconnaître comme appartenant à la foi catholique, il résulte évidemment que la grâce de Dieu prévient la volonté de tous et de chacun, et qu'elle prépare plutôt ces volontés qu'elle n'est donnée à cause de leur mérite. Si vous niez la vérité de l'un de ces points dont le nombre même, que je remarque à dessein, doit vous aider à mieux vous souvenir et à mieux comprendre, prenez la peine de me l'écrire, et je vous répondrai autant que le Seigneur me le permettra. Car je ne crois pas que vous soyez un hérétique pélagien ; mais je ; veux que vous soyez tel que rien de l'erreur de Pélage ne pénètre en vous ou qu'il n'en reste en vous aucune trace.

26. Mais dans ces douze points vous, trouverez peut-être quelque chose que vous croirez pouvoir nier ou mettre en doute, et qui deviendrait pour nous le sujet de laborieuses discussions. Défendrez-vous à l'Église de prier pour les infidèles afin qu'ils soient des fidèles ; pour ceux qui ne veulent pas croire afin qu'ils veuillent croire ; pour ceux qui se montrent opposés à sa loi et à sa doctrine afin qu'ils se soumettent à sa loi et à sa doctrine, afin que Dieu leur donne ce qu'il a promis par je prophète, un cœur pour le. connaître, des oreilles pour l'entendre[1916], ces oreilles qu'avaient reçues ceux dont le Sauveur disait : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende[1917] ? » Ne répondrez-vous pas : « Ainsi soit-il, » quand vous entendrez le prêtre de Dieu à l'autel exhorter le peuple à prier Dieu ou le prier lui-même à haute voix pour qu'il contraigne les nations incrédules à venir à sa foi ? Soutiendrez-vous des sentiments contraires aussi à cette foi ? Direz-vous tout haut osa tout bas que le bienheureux Cyprien se trompe lorsqu'il nous enseigne à prier pour la conversion même des ennemis de la foi chrétienne ?

27. Enfin blâmerez-vous l'apôtre Paul des vœux qu'il forme pour les juifs infidèles « Mon cœur désire et je supplie Dieu de les sauver[1918] ? » L'Apôtre dit encore, en s'adressant aux Thessaloniciens : « Au reste, mes frères, priez pour nous, afin que la parole de Dieu se répande et soit glorifiée, comme elle l'est déjà au milieu de vous ; et afin que nous soyons délivrés des hommes injustes et mauvais, car la foi n'est pas à tous[1919]. » Comment la parole de Dieu se répandra-t-elle et sera-t-elle glorifiée, sinon par la conversion de ceux à qui elle est prêchée, puisque l'Apôtre dit aux fidèles : « Comme elle l'est déjà au milieu de vous ? » Il sait assurément que cela ne peut se faire que par le Seigneur, à qui il veut qu'on demande cette grâce et qu'on demande aussi de le délivrer des hommes injustes et mauvais : ceux-ci devaient persister à ne pas croire, malgré les prières des fidèles. C'est pourquoi l'Apôtre ajoute : « car la foi n'est pas à tous. » C'est comme s'il disait quelles que soient vos prières, la parole de Dieu ne sera pas glorifiée par tous les hommes ceux-là croiront qui ont été compris dans les desseins de Dieu pour la vie éternelle, qui ont été prédestinés pour être ses enfants d'adoption par Notre-Seigneur Jésus-Christ[1920], et qui ont été élus en lui avant la création du mondes ; mais Dieu, par les prières des fidèles, donne la foi à ceux qui ne l'ont point, pour montrer que c'est son œuvre. Car nul n'est assez ignorant, assez charnel, assez dépourvu d'esprit, pour ne pas voir que Dieu fait ce qu'il nous commande de prier qu'il fasse.

28. Ces témoignages divins et d'autres encore qu'il serait trop long de citer, montrent que Dieu, par sa grâce, ôte aux infidèles leur cœur de pierre et qu'il prévient dans les hommes les mérites des bonnes volontés ; de façon que la grâce prépare la volonté et n'est donnée en considération d'aucun mérite antérieur. Cela se voit par les actions de grâces aussi bien que par les prières : les prières pour les infidèles, les actions de grâces pour les fidèles. Car c'est à celui qu'on a prié de faire qu'il faut rendre grâces après qu'il a fait ; « c'est pourquoi, dit le même Apôtre aux Éphésiens, ayant appris quelle est votre foi dans le Seigneur Jésus et quel est votre amour pour tous les saints, je ne cesse de « rendre grâces pour vous[1921]. »

29. Nous parlons maintenant du commencement même d'une foi naissante, quand des hommes, jusque-là éloignés et ennemis, se tournent vers Dieu, commencent à vouloir ce qu'ils ne voulaient pas et à avoir la foi qu'ils n'avaient pas. On prie pour eux, afin que cela se fasse en eux, quoique eux-mêmes ne prient pas : et comment pourraient-ils invoquer Celui en qui ils ne croient pas[1922] ? Mais des actions de grâces sont rendues pour eux et par eux après qu'on a obtenu ce qu'on demandait. Nous sommes d'accord, je crois, en ce qui touche les prières des fidèles, pour eux et pour d'autres fidèles, afin d'avancer dans ce qu'ils ont commencé d'être, et en ce qui touche les actions de grâces des progrès déjà faits : nous nous réunissons sur ce point, vous et nous, pour combattre les pélagiens. Ils attribuent tellement au libre arbitre tout ce qui tient à une pieuse vie, qu'ils pensent qu'il ne faut pas le demander à Dieu et que nous le tenons de notre propre fond. Quant à vous, si ce que j'entends dire est vrai, vous ne regardez pas comme un don de Dieu le commencement de la foi où se trouve aussi le commencement d'une bonne, c'est-à-dire d'une pieuse volonté ; mais vous prétendez que c'est par nous-mêmes que nous commençons à croire. Pour ce qui est des autres biens de la vie religieuse, vous êtes d'avis que Dieu les donne par sa grâce aux fidèles qui demandent, qui cherchent, qui frappent à la porte. Vous ne faites pas attention qu'on prie Dieu pour les infidèles afin qu'ils croient, parce que c'est Dieu qui donne d'abord la foi, et qu'on rend grâces à Dieu pour ceux qui ont cru, parce que c'est par lui que la foi leur a été donnée.

30. Et pour finir enfin ce discours, si vous niez qu'il faille prier, afin que ceux qui ne veulent pas croire le veuillent, si vous niez qu'il faille rendre grâces à Dieu de ce que ceux qui ne le voulaient pas l'ont voulu, il y aura autre chose à faire avec vous, afin que vous n'erriez pas ainsi, ou que vous ne jetiez pas les autres dans l'erreur, au cas où vous y persisteriez. Si au contraire, ce que j'aime mieux croire, vous pensez et vous êtes d'accord avec nous que nous devons garder notre coutume de prier Dieu pour ceux qui ne veulent pas croire afin qu'ils le veulent ; pour ceux qui combattent sa loi et sa doctrine afin qu'ils s'y attachent ; si vous pensez et si vous êtes d'accord avec nous que nous devons garder notre coutume de rendre grâces à Dieu quand des cœurs rebelles se tournent vers sa foi et sa doctrine et que ceux qui ne le voulaient pas veuillent croire, il faut sans hésitation reconnaître que la grâce de Dieu prévient les volontés des hommes et que Dieu fait que les hommes veulent le bien qu'ils ne voulaient pas, puisque c'est lui que nous prions de le faire, et, après qu'il l'a fait, c'est à lui que nous trouvons digne et juste d'en rendre grâces. Que le Seigneur vous donne l'intelligence en toutes choses, seigneur mon frère.

LETTRE CCXVIII. (Octobre 427.)

Saint Augustin encourage à la vie chrétienne un jeune homme du monde dont le cœur s'était séparé des choses de la terre ; et comme le pélagianisme, était alors le grand péril des âmes, l'évêque d'Hippone ne manque pas de prémunir son jeune ami.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ ET DÉSIRÉ SEIGNEUR ET FILS PALATIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Votre vie, devenue plus forte et plus féconde devant le Seigneur notre Dieu, a été pour nous le sujet d'une grande joie. Vous avez, dès votre jeunesse, aimé à vous instruire, pour avoir la sagesse des vieillards[1923]. Car la prudence est la vieillesse de l'homme, et une vie sans tache est une longue vie[1924]. Que le Seigneur l'accorde à vos désirs, à vos recherches, à vos instances, lui qui sait donner à ses fils les biens les meilleurs[1925] ! Quoique autour de vous les bons conseils abondent pour vous diriger dans la voie dû salut et de l'éternelle gloire, et quoique surtout la grâce du Christ vous fasse entendre au fond du cœur un efficace langage, nous vous apportons quelques paroles d'exhortation à cause des devoirs que nous impose notre affection envers vous : ce sera notre réponse à votre lettre ; vous n'êtes pas de ceux dont on doive secouer l'indolence et le sommeil, mais vous courez et nous venons exciter vos pas :

2. Il faut, mon fils, que vous ayez la sagesse pour persévérer, parce que vous l'avez eue, pour choisir. Qu'il soit de votre sagesse de savoir d'où vient ce don. Marchez sous les yeux de Dieu, espérez en lui : il agira lui-même, il fera éclater voire justice comme la lumière et votre innocence comme le midi[1926]. Il redressera votre course et dirigera votre route dans la paix[1927].

De même que vous avez méprisé ce que vous espériez dans le monde, de peur de vous glorifier dans l'abondance des richesses que vous aviez commencé à désirer à la façon des enfants du siècle ainsi maintenant ne vous confiez point dans votre propre force pour porter le joug et le fardeau du Seigneur, et ce joug sera doux, et ce fardeau léger[1928]. Le Psalmiste réprouve de la même manière ceux qui se confient dans leur propre force et ceux qui mettent leur gloire dans l'abondance des richesses[1929]. Vous n'aviez pas encore la gloire des richesses, mais vous avez sagement méprisé celle qui aurait pu devenir l'objet de vos désirs. Prenez garde de vous laisser surprendre par la confiance en vous ; car vous êtes homme, et quiconque met son espérance dans l'homme est maudit[1930]. Confiez-vous à Dieu de tout votre cœur, il sera lui-même votre force ; et, dans votre pieuse reconnaissance, vous lui direz avec humilité et foi : « Je vous aimerai, Seigneur, qui êtes ma force[1931]. » Cette charité de Dieu qui chasse toute crainte[1932], ne se répand point dans nos cœurs par nos forces, c'est-à-dire par les forces humaines, mais, comme dit l'Apôtre, « par le Saint-Esprit qui nous est a donné[1933]. »

3. Veillez donc et priez, de peur que vous n'entriez en tentation[1934]. La prière même vous avertit que vous avez besoin du secours de Notre-Seigneur, de peur que vous ne mettiez en vous l'espérance de bien vivre. Maintenant vous ne priez plus pour recevoir les richesses et les honneurs de la vie présente, ou quelque chose des vains biens de ce monde, mais pour que vous n'entriez pas en tentation. Si l'homme, par sa seule volonté, pouvait s'en défendre, il ne le demanderait point par la prière ; si la volonté suffisait pour ne pas entrer en tentation, nous ne prierions pas ; et si la volonté manquait, nous ne pourrions pas prier. Que Dieu donc vienne à notre aide pour vouloir, mais prions, afin que nous puissions ce que nous aurons voulu, lorsque, avec la grâce de Dieu, nous aurons aimé le bien. Vous avez commencé à le goûter, et vous devez en rendre grâces à Dieu. Qu'avez-vous en effet que vous n'ayez reçu ? Si vous l'avez reçu, prenez garde de vous en glorifier comme si vous ne l'aviez pas reçu[1935], c'est-à-dire comme si vous aviez pu l'avoir de vous-même. Sachant de qui vous l'avez reçu, demandez-lui qu'il achève ce qu'il a commencé en vous. Travaillez donc à votre salut avec crainte et tremblement ; c'est Dieu qui, selon sa volonté, opère en vous le vouloir et le faire[1936]. C'est le Seigneur qui prépare la volonté[1937], c'est lui qui dirige les pas de l'homme, et l'homme voudra la voie de Dieu[1938]. Cette sainte pensée vous préservera, et votre sagesse deviendra de la piété : c'est-à-dire que vous deviendrez bon par le secours de Dieu lui-même, et vous ne serez point ingrat envers la grâce du Christ.

4. Vos parents vous désirent ; leur foi se réjouit de vous voir mettre dans le Seigneur des espérances meilleures et plus hautes que les espérances de la terre. Pour nous, que vous soyez absent ou présent, nous souhaitons vous avoir dans ce même Esprit par lequel la charité se répand en nos cœurs, afin qu'en quelque lieu que soient nos corps, nos âmes ne puissent jamais être séparées. Nous avons reçu avec reconnaissance les cilices que vous nous avez envoyés ; vous nous avez ainsi averti, le premier, de la nécessité de pratiquer et de garder l'humilité de la prière.

LETTRE CCXIX. (Année 427.)

Cette lettre, rédigée par saint Augustin, de concert avec trois évêques d'Afrique, est adressée à Procule, évêque de Marseille, et à un autre évêque du midi des Gaules, appelé Cylinnin Elle est un monument du respect des évêques les uns pour les autres. Le moine Léporius, du diocèse de Marseille, ayant été chassé à cause de ses persistantes erreurs sur l'incarnation, était venu en Afrique et s'était mis entre les mains de saint Augustin. Notre saint Docteur eut le bonheur de le ramener à la vérité et de ramener aussi ceux que Léporius avait séduits, et qui l'avaient suivi en Afrique. Saint Augustin s'excuse d'avoir accueilli un moine chassé par ses collègues des Gaules et les prie de vouloir bien les recevoir, lui et ses compagnons, maintenant qu'ils sont revenus à la vraie doctrine. Il joint à sa lettre la profession de foi, signée de Léporius et de ses compagnons. On croit que cette profession de foi fut rédigée par saint Augustin lui-même. Il y a, dans la lettre qu'on va lire, un tact admirable et des précautions parfaites pour ne pas déplaire aux deux évêques des Gaules. Gennade, dans son livre des Écrivains Ecclésiastiques, Cassien, dans son Traité de l'Incarnation, le pape Jean II dans une lettre, Facundus, dans ses douze livres sur les trois chapitres, ont mentionné le retour de Léporius à la foi catholique par les soins de saint Augustin.

AURÈLE, AUGUSTIN, FLORENT[1939] ET SECONDIN[1940] A LEURS BIEN-AIMÉS ET HONORABLES FRÈRES PROCULE ET CYLINNIUS, LEURS COLLÈGUES DANS LE SACERDOCE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Notre fils Léporius, que vous aviez eu raison de reprendre de la témérité de son erreur, et que vous aviez expulsé de vos diocèses, étant venu chez nous, nous l'avions reçu comme un homme inutilement troublé, comme un esprit dévoyé qu'à fallait ramener, comme un malade qu'il fallait guérir. De même que vous avez obéi à l'Apôtre en « reprenant les inquiets[1941], ainsi lui avons-nous obéi en consolant les pusillanimes et en supportant les faibles[1942]. » La faute où avait été surpris Léporius, et elle n'était pas petite, c'était d'avoir des sentiments erronés sur le Fils unique de Dieu. Au commencement ce Fils de Dieu était le Verbe, et ce Verbe était en Dieu, et ce verbe était Dieu ; mais, dans la plénitude des temps ce Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous[1943]. Léporius niait donc que Dieu se fût fait homme, craignant d'avoir à reconnaître quelque changement ou quelque corruption indigne de la substance divine par laquelle le Fils est égal au Père ; il ne prenait pas garde qu'il introduisait dans la Trinité une quatrième personne, ce qui est tout à fait contraire à la pureté du symbole et de la vérité catholique. Dieu aidant, nous l'avons instruit, le mieux que nous l'avons pu, dans un esprit de douceur ; surtout parce que, après cet avis que nous donne le Vase d'élection, il poursuit « faisant attention à toi-même, de peur que toi aussi tu ne sois tenté[1944] ; » il ne voulait pas que quelques-uns se réjouissent de se croire parvenus à un progrès spirituel qui ne permette plus qu'ils soient tentés comme le sont les hommes. Une autre raison, c'est la salutaire et pacifique maxime qu'il ajoute . « Portez les fardeaux les uns des autres, et vous remplirez ainsi la loi du Christ. Car celui qui pense être quelque chose, tandis qu'il n'est rien, se trompe lui-même[1945], » bien-aimés et honorables frères.

2. Toutefois, nous n'aurions peut-être jamais pu ramener Léporius, si auparavant vous n'aviez condamné ce qu'il y avait en lui de défectueux. Il est à la fois notre maître et notre médecin, Celui qui a dit : « Je frapperai et je guérirai[1946] ; » par vous il a frappé l'orgueil, par nous il a guéri la souffrance, et ses ministres ne sont que ses instruments. Administrateur et économe tee sa maison, par vous il a jeté à bas ce qui était mal construit ; par nous il a rétabli ce qui devait. rentrer dans l'ordre. Cultivateur soigneux, il a arraché par vous ce qui était inutile et nuisible ; par nous il a fait des plantations utiles et, fécondes. Que la gloire en revienne non pas à nous, mais à sa miséricorde : nous sommes entre ses mains, nous et nos discours[1947]. Notre humilité a loué ce que Dieu a fait par votre ministère ; votre sainteté se réjouira également de ce qu'il a fait par le nôtre. Recevez donc d'un cœur paternel et fraternel celui que nous avons corrigé avec une sévérité miséricordieuse. Quoique notes ayons fait, vous et nous, des choses différentes, une même charité les a inspirées, et les unes et les autres étaient nécessaires au salut de notre frère. Le même Dieu a tout fait, puisque Dieu est charité[1948].

3. C'est pourquoi, de même que nous avons reçu Léporius à cause de son repentir, de même vous le recevrez à cause de sa lettre[1949] ; nous l'avons signée de notre main pour rendre témoignage de son authenticité. Nous ne doutons pas que votre charité n'apprenne avec grand plaisir que Léporius s'est amendé, et que vous ne le fassiez savoir à tous ceux pour lesquels son erreur a été un scandale.. Ceux qui étaient venus ici avec lui se sont aussi amendés et ont été guéris ; vous le verrez par leurs signatures qu'ils ont apposées devant nous. Au milieu de la joie que nous fait éprouver le salut de nos frères, il nous reste à former un désir : c'est que vous daigniez y mêler bientôt la joie d'une réponse de votre béatitude. Portez-vous bien dans le Seigneur, et souvenez-vous de nous, bien-aimés et honorables frères.

LETTRE CCXX. (Année 427.)

Boniface fut un des derniers hommes d'épée qui soutinrent la grandeur romaine ; on sait comment les machinations de son rival Aétius lui firent perdre la confiance de l'impératrice Placidie et le firent tomber au rang des rebelles. Boniface, obligé de se défendre contre les forces de l'empire, ne recula point devant une alliance avec les vandales et leur ouvrit les portes de l'Afrique. Les barbares de l'intérieur avaient levé la tête ; les intérêts catholiques étaient menacés comme les intérêts romains. Saint Augustin, ami de Boniface, souffrait d'une situation aussi mauvaise ; il écrivit au gouverneur de l'Afrique la lettre suivante, où des faits curieux se mêlent à une grande sévérité chrétienne. L'exhortation à ne pas rendre le mal pour le mal est ici d'un grand effet. Cette lettre remua profondément Boniface et prépara sa réconciliation avec Placidie. Voyez ce que nous en avons dit dans notre Histoire de saint Augustin, chapitre LI.

AUGUSTIN A SON SEIGNEUR ET FILS BONIFACE, QU'IL PLAISE A LA MISÉRICORDE DE DIEU DE PROTÉGER ET DE CONDUIRE POUR SON SALUT DANS LA VIE PRÉSENTE. ET DANS LA VIE ÉTERNELLE.

1. Jamais je n'aurais pu trouver, pour porter ma lettre, un homme plus fidèle et qui eût auprès de vous un accès plus facile que le diacre Paul, serviteur et ministre du Christ. En profitant de celui que le Seigneur me présente en ce moment et qui nous est cher à tous les deux, je n'ai pas l'intention de vous parler de votre puissance, ni de vos dignités dans ce siècle mauvais, ni de la santé de votre chair corruptible et mortelle, qui ne fait que passer et dont la durée est toujours incertaine ; mais je veux vous parler de ce salut que le Christ nous a promis. Il a été livré à l'opprobre et à la croix, afin de nous apprendre à avoir plus de mépris que d'amour pour les biens de ce monde, et à aimer et à attendre de lui ce qu'il nous a fait voir dans sa résurrection. Car il est ressuscité d'entre les morts, et désormais il ne meurt plus, et la mort n'aura plus sur lui aucun empire[1950].

2. Vous ne manquez pas d'hommes, je le sais, qui vous aiment selon la vie de ce monde, et qui, en vue des choses d'ici-bas, vous donnera des conseils tantôt bons, tantôt mauvais ; car ils sont hommes, ils jugent du présent comme ils peuvent, et ignorent ce qui arrivera le lendemain. Mais on ne vous donne pas aisément des conseils selon Dieu, pour que vous sauviez votre âme. Ceux qui seraient disposés à vous les donner ne manquent pas ; seulement, il ne leur est pas facile de trouver les moments où ils puissent vous parler de ces choses. Quant à moi, j'ai toujours désiré et n'ai jamais trouvé ni le lieu ni le temps favorables pour faire avec vous ce qu'il faudrait faire avec un homme que j'aime tant dans le Christ. Vous savez dans quel état vous m'avez vu à Hippone, quand vous avez bien voulu venir vers moi : j'étais si faible que je pouvais à peine parler. Maintenant donc, écoutez-moi, mon fils, écoutez-moi au moins par lettres ; je n'ai jamais pu vous en envoyer au milieu de vos dangers : je craignais d'exposer le porteur[1951] ; j'avais peur que ma lettre ne tombât là où je n'aurais pas voulu. Pardonnez-moi si vous pensez que j'ai été plus timide que je n'aurais dû ; je vous ai dit cependant ce que j'ai craint.

3. Écoutez-moi donc, ou plutôt écoutez le Seigneur notre Dieu par le ministère de ma faiblesse. Rappelez-vous ce que vous étiez quand votre première femme, de religieuse mémoire, était encore de ce monde ; rappelez-vous l'horreur que vous avez montrée, après sa mort, pour les vanités du siècle, et votre ardent désir de vous consacrer au service de Dieu. Nous sommes les témoins de vos sentiments et de vos volontés à cette époque ; ce fut à Tubunes que vous nous ouvrîtes votre âme. Nous étions seuls avec vous, mon frère Alype et moi. Je ne pense pas que les affaires dont votre vie est remplie aient pu l'effacer tout à fait de votre mémoire : vous désiriez quitter toutes vos fonctions publiques pour vous créer de saints loisirs et mener la vie que mènent les moines, serviteurs de Dieu. Ce qui vous détourna de ce dessein, ce fut, d'après les observations que nous finies valoir, la pensée des services que vous rendriez aux églises du Christ, si vos actions n'avaient d'autre but que de défendre le repos de la société chrétienne contre les Barbares, afin que nous vécussions, selon les paroles de l'Apôtre, « en toute piété et chasteté[1952], » et si, ne demandant rien à ce monde que les choses nécessaires à votre subsistance et à celle de vos gens, vous ceigniez le baudrier de la continence et vous vous armiez plus fortement que vous ne l'êtes d'une autre manière par le fer et l'acier.

4. Lorsque nous nous réjouissions de vous savoir dans ces intentions, vous avez passé la mer et vous vous êtes remarié ; le voyage était un acte de l'obéissance que vous deviez à de plus hautes puissances, d'après les prescriptions de l'Apôtre[1953] ; quant à votre second mariage, vous ne l'auriez pas fait si, vaincu par la concupiscence, vous n'aviez abandonné vos chastes résolutions. Cette nouvelle, je l'avoue, m'étonna ; j'eus une consolation dans ma douleur en apprenant que vous n'aviez pas voulu épouser cette seconde femme avant qu'elle se fût faite catholique[1954]. Et cependant, l'hérésie de ceux qui nient que le Christ soit véritablement le Fils de Dieu est en pied dans votre maison, au point que vous leur avez laissé baptiser votre fille. De plus, si ce qu'on nous a rapporté est vrai (et plût à Dieu qu'on eût été mal informé !), si des vierges consacrées à Dieu ont été rebaptisées par ces mêmes hérétiques, que de larmes il faudra pour un si grand mal. Enfin, on dit que votre femme ne vous suffit pas et que vous souillez votre vie avec des concubines, et peut-être ceci n'est qu'un mensonge.

5. Que de désordres commis par vous et connus de tous, depuis que vous vous êtes remarié ! Que puis-je en dire ? Vous êtes chrétien, vous avez de l'intelligence, vous craignez Dieu : considérez vous-même ce que je ne veux pas dire, et vous trouverez de quels maux vous devez faire pénitence ! J'espère que le Seigneur vous épargne et vous délivre de tous les périls, afin que vous fassiez cette pénitence comme vous le devez ; mais il faut écouter ce qui est écrit : « Ne tarde pas à te convertir au Seigneur, ne diffère pas de jour en jour[1955] » Vous dites que vous avez de justes motifs d'agir ainsi[1956] : je n'en suis pas le juge, puisque je ne puis pas entendre les deux parties ; mais, quels que soient ces motifs, qu'il est inutile de chercher ou de discuter en ce moment, pouvez-vous nier devant Dieu que vous n'auriez pas été amené à cette nécessité si vous n'aviez aimé les biens de ce monde, ces biens que vous auriez dû mépriser et compter pour rien en demeurant fidèle serviteur de Dieu, tel que nous vous avions connu auparavant ? Ces biens, si on vous les eût offerts, vous auriez pu les prendre pour en user avec piété ; vous ne deviez pas, puisqu'on vous les refusait, les chercher de manière à vous laisser réduire à la nécessité où vous êtes. Vous êtes réduit à faire le mal en aimant le bien : peu de mal, à la vérité, par vous, mais beaucoup à cause de vous. Et pendant qu'on craint ce qui est nuisible pour un temps fort court, si toutefois cela peut nuire, on ne recule pas devant ce qui perd véritablement pour l'éternité.

6. Pour n'en dire qu'un mot, qui ne voit que beaucoup de gens attachés à la défense de votre pouvoir ou de votre personne, quelles que soient leur fidélité envers vous et la sûreté de leurs services, désirent, par vous, arriver à ces biens qu'ils n'aiment pas, eux, aussi, selon Dieu, mais qu'ils aiment selon le monde ? car vous, qui devriez dompter et modérer vos cupidités, vous êtes obligé de rassasier celles d'autrui. Cela ne peut se faire qu'avec beaucoup de choses qui déplaisent à Dieu, et l'ardeur de tant de désirs n'est pourtant pas satisfaite ; il est plus facile de les refréner dans ceux qui aiment Dieu que de les assouvir dans ceux qui aiment le monde. C'est pourquoi la divine Écriture nous dit : « N'aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, il n'aime pas le Père, parce que tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie, ce qui ne vient point du Père, mais du monde. Or, le monde passe et sa concupiscence ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement, comme Dieu lui-même demeure éternellement[1957]. » Pourrez-vous, sans faire ce que Dieu défend et vous exposer à ses menacés, pourrez-vous, je ne dis pas rassasier, ce qui ne se peut, mais contenter de quelque manière, en vue d'épargner de moindres maux, la concupiscence de tant d'hommes armés, dont la cruauté est redoutable ? Que de débris amoncelés parleur cupidité violente ! Et que reste-t-il à prendre là où ils ont passé ?

7. Que dirai-je de l'Afrique dévastée par les Barbares même de l'Afrique, sans que personne les arrête ? Sous le poids de vos propres affaires, vous ne faites rien pour détourner ces malheurs. Quand Boniface n'était que tribun, il domptait et contenait toutes ces nations avec une poignée d'alliés ; qui aurait cru que Boniface devenu comte, et établi en Afrique avec une grande armée et un grand pouvoir, les Barbares se seraient avancés avec tant d'audace, auraient tant ravagé, tant pillé et changé en solitudes tant de lieux naguère si peuplés ? N'avait-on pas dit que dès que vous seriez revêtu de l'autorité de comte, les Barbares de l'Afrique ne seraient pas seulement domptés, mais tributaires de la puissance romaine ? Vous voyez maintenant combien ont été déçues les espérances des hommes ; je ne vous en parlerai pas plus longtemps : vos pensées sur ce point peuvent être plus abondantes et plus fortes que nos paroles.

8. Mais peut-être me répondrez-vous qu'il faut plutôt imputer ces maux à ceux qui vous ont blessé[1958], et qui ont payé par d'ingrates duretés vos courageux services. Ce sont là des choses que je ne puis ni savoir ni juger ; voyez et examinez-vous vous-même, non pas pour savoir si vous avez raison avec les hommes, mais si vous avez raison avec Dieu ; puisque vous vivez fidèlement dans le Christ vous devez craindre de l'offenser lui-même. Je cherche, plus haut que les querelles et les ressentiments, la cause de nos malheurs : les hommes doivent imputer à leurs péchés les grands maux que souffre l'Afrique. Toutefois, je ne voudrais pas que vous fussiez du nombre de ces méchants et de ces impies dont Dieu se sert pour frapper ceux qu'il veut de peines temporelles. Des supplices éternels sont réservés à ces méchants lorsqu'ayant été les instruments de la justice de Dieu en cette vie, ils ne se corrigent pas de leur malice. Songez à Dieu, regardez le Christ qui a fait tant de bien et souffert tant de mal. Ceux qui désirent appartenir à son royaume et vivre avec lui et sous sa loi dans une éternelle félicité, doivent aimer leurs ennemis, faire du bien à ceux qui les haïssent et prier pour ceux qui les persécutent[1959] ; et quand ils sont obligés d'employer la sévérité au profit de l'ordre, ils gardent toujours une sincère charité. Si donc vous avez reçu des biens de l'empire romain, des biens terrestres et passagers, car l'empire romain lui-même est terrestre et n'est pas du ciel, et ne peut donner que ce qu'il a en sa puissance, ne lui rendez pas le mal pour le bien ; et si vous en avez reçu du mal, ne lui rendez pas le mal pour le mal. Laquelle de ces deux situations est la vôtre ? c'est ce que je ne veux pas examiner, c'est ce que je ne peux pas juger ; je parle à un chrétien : ne rendez ni le mal pour le bien, ni le mal pour le mal.

9. Vous me direz peut-être : que voulez-vous que je fasse dans un si grand embarras ? Si vous me demandez un conseil selon le monde et comment vous pourriez sauvegarder votre existence passagère, conserver et même accroître la puissance et la richesse que vous avez maintenant, je ne sais ce que je dois vous répondre, car il n'y a pas de conseil certain pour des choses incertaines. Mais si vous me consultez selon Dieu pour sauver votre âme, et si vous vous rappelez avec crainte ces paroles de l'Évangile : « Que sert-il à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son âme[1960] ? » je puis vous répondre en parfaite assurance, et j'ai un consul à vous donner. Ou plutôt je n'en ai pas d'autre que de vous répéter ce que j'ai dit plus haut : « N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui, car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie : ce qui ne vient point du Père, mais du monde. Or le monde passe, et sa concupiscence ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement, comme Dieu lui-même demeure éternellement[1961]. » Voilà un conseil ; saisissez-le et agissez. Faites voir si vous êtes un homme fort ; triomphez des cupidités par lesquelles on aime ce monde, faites pénitence du mal passé, alors que, vaincu par ses cupidités, vous vous laissiez entraîner aux mauvais désirs. Si vous recevez ce conseil, si vous vous y tenez et que vous le suiviez, vous parviendrez à ces biens qu'on ne peut pas perdre, et vous serez sûr du salut de votre âme au milieu des incertitudes de votre vie et de ce temps.

10. Mais peut-être me demandez-vous encore une fois comment vous pourriez pratiquer ces conseils au milieu de tant de nécessités de ce inonde qui vous enveloppent. Priez fortement et dites à Dieu, comme le Psalmiste : « Délivrez-moi des maux qui m'accablent[1962]. » Ces maux finissent lorsque ces cupidités sont vaincues. Celui qui, exauçant vos prières et les nôtres, vous a sauvé de tant et de si grands dangers dans ces guerres visibles où l'âme n'est pas exposée quand elle est affranchie de mauvais désirs, mais la vie seulement et une vie qui doit finir ; Celui-là, dis-je, vous exaucera pour que vous triomphiez des ennemis intérieurs et invisibles, c'est-à-dire pour que vous domptiez invisiblement et spirituellement vos passions, et que vous usiez de ce monde comme n'en usant pas ; il permettra que vous changiez en biens véritables les biens de ce monde, et que leur possession ne vous rende pas mauvais. Et d'ailleurs ce sont aussi des biens ; les hommes ne les reçoivent pas d'un autre que de Celui dont le pouvoir s'étend sur toutes les choses du ciel et de la terre. De peur qu'on ne croie que ce soit des maux, Dieu les donne aussi aux bons ; mais de peur qu'on ne croie que ce soit de grands et de souverains biens, Dieu les donne aux méchants ; et quand il les ôte aux bons, c'est une épreuve ; aux méchants, c'est un supplice.

11. Qui donc ignore, qui donc est assez insensé pour ne pas voir que la santé de ce corps mortel, la vigueur de ces membres corruptibles, la victoire sur les ennemis, les honneurs et la puissance temporelle et les autres biens d'ici-bas sont donnés aux bons comme aux méchants et enlevés aux uns comme aux autres ? Mais le salut de l'âme avec la radieuse immortalité du corps, la force de la justice, la victoire sur les passions ennemies, la gloire, l'honneur et la paix dans l'éternité ne sont donnés qu'aux bons. Aussi ce sont les biens que vous devez aimer, désirer, chercher par tous les moyens. Pour les obtenir et les posséder, faites des aumônes, priez, jeûnez autant que vous le pouvez sans que votre santé en soutire. Mais n'aimez pas les biens terrestres, quelque grande que soit la part que vous en aviez : usez-en de manière à en tirer un grand parti pour le bien et à ne faire aucun mal. Car tout cela périra ; mais les bonnes œuvres ne périssent point, même celles qui se font avec des biens périssables.

12. Si vous n'étiez pas marié, je vous dirais, comme à Tubunes, de vivre dans une sainte continence ; je vous demanderais ce que nous vous défendîmes alors, je vous demanderais, autant que vous le permettraient les choses humaines, de renoncer aux armes et de vivre dans la société des saints, comme vous le souhaitiez à cette époque : c'est là que les soldats du Christ combattent en silence, non point pour tuer des hommes, mais pour résister aux princes, aux puissants et aux esprits du mal[1963], c'est à dire au démon et à ses anges. Car les saints triomphent de ces ennemis qu'ils ne peuvent pas voir ; ils triomphent de ces ennemis invisibles en se domptant eux-mêmes. Mais votre mariage m'empêche de vous exhorter à embrasser la vie monastique ; il ne vous serait pas permis de vivre dans la continence sans le consentement de votre femme. Vous n'auriez pas dû vous marier après les paroles de Tubunes ; mais celle qui est maintenant votre femme, ne les connaissant pas, s'est unie à vous en toute simplicité de cœur. Plût à Dieu que vous pussiez lui persuader de garder la continence, pour que rien ne vous empêche d'accomplir envers Dieu les promesses que vous reconnaissez lui avoir faites ! Mais si cela ne se peut, conservez au moins la chasteté conjugale, et demandez à ce Dieu qui vous tirera de vos maux, de pouvoir faire un jour ce que vous ne pouvez pas présentement. Cependant le mariage n'empêche pas ou ne doit pas empêcher que vous aimiez Dieu et que vous n'aimiez pas le monde ; que dans les entreprises de guerre où vous pouvez vous trouver encore, vous gardiez la foi promise et ne perdiez jamais de vue la paix ; que vous vous serviez des biens de ce monde pour accomplir de bonnes œuvres, et qu'à cause de ces biens vous ne fassiez jamais le mal. Voilà, mon fils bien-aimé, ce que mon amour pour vous m'a porté à vous écrire ; c'est un amour selon Dieu et non pas selon le inonde. L'Écriture a dit : « Reprenez le sage, et il vous aimera ; reprenez l'insensé, et vous gagnerez qu'il vous haïsse[1964]. » J'ai dû penser que vous n'étiez pas un insensé, mais un sage.

LETTRE CCXXI. (Année 427.)

Quodvultdeus, de sainte mémoire, alors diacre, et qui occupa plus tard le siége de Carthage, demande à saint Augustin un travail où soient brièvement marquées les erreurs de chaque hérésie et les réponses des catholiques.

QUODVULTDEUS, DIACRE A SON VÉNÉRABLE SEIGNEUR ET BIENHEUREUX PÈRE AUGUSTIN, ÉVÊQUE.

1. J'ai appréhendé longtemps, et j'ai bien souvent remis ce que j'ose aujourd'hui : mais j'y suis décidé surtout par la bonté de votre béatitude, à laquelle tous rendent hommage. En songeant à cette bonté si connue, j'ai craint que, devant Dieu, il n'y eût de l'orgueil à ne pas demander, de la négligence à ne pas chercher, de la paresse à ne pas frapper à la porte. Je crois qu'ici ma bonne volonté pourrait suffire, lors même que ma démarche serait sans fruit ; mais je sais avec certitude que votre pieuse intelligence, tout entière au Christ, est non seulement prête à ouvrir à tous ceux qui le veulent la porte des vérités divines dont une grâce céleste vous donne les clefs, mais encore qu'elle s'adresse aux hommes de mauvaise volonté pour les déterminer à entrer. Je n'aurai donc garde de retenir longtemps votre révérence par des discours inutiles, et je vous dirai brièvement le but de ma prière.

2. J'ai reconnu par moi-même qu'il y a des ignorants dans le clergé de cette grande ville[1965], et votre sainteté jugera si ce que je désire ne serait pas profitable à tous les ecclésiastiques. Malgré mon indignité, je désire l'obtenir par le privilège de tous ceux qui cherchent à s'éclairer de vos travaux, vénérable seigneur et bienheureux père. Je demande donc à votre béatitude de vouloir bien nous dire quelles ont été, depuis l'établissement du christianisme, les hérésies, et en quoi ont consisté ou consistent encore leurs erreurs, ce qu'elles ont pensé ou pensent encore contre l'Église catholique, sur la foi, sur la Trinité, le baptême, la pénitence, Jésus-Christ homme, Jésus-Christ Dieu, la résurrection, le Nouveau et l'Ancien Testament, et tous les points sur lesquels chacune de ces hérésies se sépare de la vérité ; quelles sont celles qui ont le baptême et celles qui ne l'ont pas, quelles sont celles après lesquelles l'Église baptise, sans rebaptiser, et ce que l'Église répond à chacune d'elles par la loi, l'autorité et la raison.

3. Je ne suis pas assez sot, croyez-le, pour ne pas voir qu'il faudrait beaucoup de gros volumes pour un travail détaillé et complet. Ce n'est pas ce que je demande ; d'ailleurs je ne doute pas que cela n'ait été fait plus d'une fois ; mais j'ose vous prier de nous marquer brièvement et sommairement les opinions de chaque hérésie et de nous exposer, dans une mesure qui suffise à notre instruction, quelle est la doctrine de l'Église catholique contre chacune de ces erreurs. Ce serait comme un abrégé de tous nos auteurs sur ces matières ; si quelqu'un voulait connaître plus au long les objections, ou s'il ne se trouvait pas assez convaincu, on le renverrait aux grands et magnifiques travaux qui ont approfondi ces questions et surtout à ceux de votre révérence. Mais je pense qu'une indication de ce genre suffirait aux savants et aux ignorants, à ceux qui ont du loisir et à ceux qui n'en ont pas, à tous les clercs, quels que soient leurs rangs dans l'Église ; car celui qui a beaucoup lu se souvient à l'aide de peu de mots ; celui qui sait peu s'instruit dans des abrégés et y apprend ce qu'il faut penser ou éviter, ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Peut-être même, si je ne me trompe pas, ce petit ouvrage ne serait-il pas déplacé au milieu de vos autres travaux admirables pour confondre la malignité et les mensonges des calomniateurs. L'erreur, dans le vaste champ de ses agressions, rencontre de tous côtés d'infranchissables barrières, et la vérité lui lance toutes sortes de traits ; mais un petit livre comme celui que je désire serait une espèce de javelot dont les ennemis de la vérité sentiraient les atteintes multipliées : ils n'oseraient plus exhaler leur souffle de mort.

4. Je vois que je vous suis incommode ; vous avez mieux à penser et de plus grandes choses à faire, sans compter le poids de votre sainte vieillesse et de vos infirmités. Mais, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vous a si volontiers fait part de sa sagesse, je demande que vous accordiez cette grâce aux ecclésiastiques ignorants, vous qui vous reconnaissez « redevable aux savants et aux simples[1966], » et qui aurez le droit de dire : « Voyez que je n'ai pas travaillé pour moi seul, mais pour tous ceux qui aiment la vérité[1967]. » Je pourrais encore vous adresser les instantes prières de beaucoup d'autres et me présenter à vous, entouré d'ignorants comme moi ; mais j'aime mieux écouter votre réponse que de vous obliger à me lire plus longtemps.

LETTRE CCXXII. (Année 427.)

L'évêque d'Hippone parle de la difficulté du travail qui lui est demandé et rappelle ce qui a été fait par saint Epiphane et par Philastre.

AUGUSTIN, ÉVÉQUE, A SON BIEN-AIMÉ FILS ET COLLÈGUE DANS LE DIACONAT QUODVULTDEUS.

1. Au reçu de la lettre où votre charité exprimait le très vif désir que j'écrivisse quelque chose de court sur toutes les hérésies qui ont pullulé contre la doctrine de Notre-Seigneur depuis son avènement, j'ai profité de l'occasion de mon fils Philocalus, un des hommes les plus considérables d'Hippone, pour vous dire combien cela serait difficile ; je profiterai aujourd'hui d'une occasion nouvelle pour vous montrer où serait la difficulté d'une œuvre de ce genre.

2. Philastre, évêque de Bresse[1968], que j'ai vu moi-même avec saint Ambroise à Milan, a écrit un livre là-dessus ; il a mentionné les hérésies mêmes qui se sont montrées au milieu du peuple juif avant l'avènement du Seigneur, et il en a compté vingt-huit ; quant aux hérésies depuis l'établissement du christianisme, il en compte cent vingt-huit. Épiphane, évêque de Chypre[1969], saintement célèbre dans la doctrine de la foi catholique, a écrit en grec sur ce sujet ; mais en ramassant les hérésies des temps qui ont précédé et suivi Notre-Seigneur, il n'en a trouvé que quatre-vingts. Tous les deux ont voulu faire ce que vous me demandez, et vous voyez comme ils diffèrent sur le nombre des sectes : cela ne serait pas arrivé, si ce qui a paru hérésie à l'un avait paru hérésie à l'autre. Il n'est pas à croire qu’ Épiphane ait ignoré des hérésies que Philastre ait connues, car nous trouvons Épiphane beaucoup plus savant que Philastre ; et si celui-ci avait mentionné moins d'erreurs que celui-là, nous devrions dire que c'est le savoir qui lui a manqué. Mais il n'est pas douteux qu'en pareille matière les deux auteurs n'avaient pas le même sentiment sur ce qui était ou n'était pas hérétique ; et en effet, il est difficile de le déterminer pleinement ; en dressant la nomenclature des hérésies, nous devons prendre garde d'en omettre qui le soient véritablement, et d'en compter quine le soient pas. Voyez donc si peut-être je ne devrais pas vous envoyer le livre de saint Épiphane ; je crois qu'il a parlé là-dessus avec plus de lumières que Philastre[1970] ; vous trouveriez aisément à le faire traduire en latin à Carthage, et c'est vous alors qui nous donneriez ce que vous nous demandez.

3. Je vous recommande beaucoup le porteur de cette lettre. C'est un sous-diacre de notre diocèse ; il est d'une terre d'Oronce, homme très honorable et qui nous est bien cher. Je lui écris pour ce sous-diacre et pour celui qui l'a adopté ; que votre bonté chrétienne lise ma lettre à Oronce, et veuillez l'appuyer de votre intercession auprès de lui. Je vous envoie avec ce sous-diacre un homme de notre Église, pour éviter qu'il ait trop de peine pour arriver jusqu'à vous : car j'en suis très occupé ; et j'espère que le Seigneur, par l'entremise de votre charité, me délivrera de mes inquiétudes à cet égard. Je vous prie aussi de vouloir bien me dire quels sont, pour la foi catholique, les sentiments de ce Théodose par lequel des manichéens ont été découverts ; quels sont aussi les sentiments de ces manichéens qui ont été découverts par lui et que nous croyons ramenés à la vérité. Si par hasard vous savez quelque chose du voyage de nos saints évêques, faites-le moi savoir[1971]. Vivez pour Dieu.

LETTRE CCXXIII. (Année 428.)

Quodvultdeus s'afflige de ne pouvoir obtenir ce qu'il souhaite et fait de grandes instances auprès de saint Augustin. Il se compare à l'importun dont parle l'Évangile et veut frapper à la porte jusqu'à ce qu'on lui ouvre.

QUODVULTDEUS, DIACRE, A SON VÉNÉRABLE ET BIENHEUREUX SEIGNEUR ET PÈRE AUGUSTIN.

1. Je n'ai reçu qu'une lettre de votre révérence, celle que vous avez bien voulu m'envoyer par un ecclésiastique ; quant à l'autre que votre béatitude assure avoir remise à l'honorable Philocalus, elle ne m'est encore point parvenue. J'ai toujours eu la conscience de mes propres péchés ; mais je vois aujourd'hui avec évidence que ma personne est pour toute l'Église un empêchement à la faveur que j'ai instamment demandée. J'en ai cependant l'entière confiance ; Celui qui, par la grâce de son Fils unique, a daigné effacer les iniquités du. genre humain, ne permettra pas que les miennes soient une cause de malheur pour tout le monde ; mais plutôt il fera surabonder la grâce où a abondé le péché[1972], ô vénérable seigneur et bienheureux Père ! Je n'ignorais pas et je vous avais dit à l'avance les difficultés de l'ouvrage que je vous suppliais de faire pour notre instruction ; mais je savais quelle est l'abondance de cette source divine que le Seigneur a mise en vous.

2. Quoique Philastre et Épiphane, deux vénérables évêques, aient fait quelque chose de semblable à ce que je demande (et je l'ignorais comme tant d'autres choses, ou plutôt comme toute chose) ; je ne pense pas pourtant qu'ils aient eu le soin et la précaution de faire suivre chaque erreur des vérités contraires et d'y joindre les pratiques ; et, puis, ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages n'ont peut-être la brièveté que je désire. C'est inutilement qu'on renverra à l'éloquence des Grecs celui qui ne saura pas même ce qu'on aura écrit en latin ; et, quant à moi, ce n'est pas un conseil que j'ai demandé, mais un secours. Que puis-je apprendre à votre révérence, non seulement sur la difficulté, mais encore sur l'obscurité des interprètes, lorsque vous le savez bien mieux et parfaitement ? Au reste, depuis les ouvrages de Philastre et d'Épiphane, il y a eu de nouvelles hérésies dont ces deux évêques ne parlent pas.

3. J'ai donc particulièrement recours à votre piété ; je fais appel de ma voix seule, mais au nom du désir de tous, à ce cœur toujours prêt à la bonté. Ne parlons plus de ces festins étrangers que vous nous offrez dans votre lettre ; ne refusez pas à nos besoins et à nos instances de nuit le pain de l'Afrique que notre province a coutume de placer avant tout, et qui a le goût et le prix de la manne du ciel. Je ne cesserai de frapper jusqu'à ce que vous m'accordiez ce pain si désiré ; je n'ai aucun droit à ce que je vous demande, mais je l'obtiendrai par une importunité que rien ne lassera.

LETTRE CCXXIV. (Année 428.)

Saint Augustin promet au diacre de Carthage de faire ce qu'il désire, dès que sa réponse aux livres de Julien lui laissera quelque loisir ; il donne de curieux détails sur la Revue de ses ouvrages qui a occupé les derniers temps de sa vie.

AUGUSTIN, ÉVÉQUE, A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR QUODVULTDEUS, SON FRÈRE ET SON COLLÈGUE DANS LE DIACONAT.

1. Une occasion de vous écrire s'offre à moi, par un prêtre de Fussale que je recommande à votre charité. J'ai reçu la lettre où vous me demandez d'écrire sur les hérésies qui ont pu s'élever depuis qu'on a commencé à prêcher dans le monde l'incarnation du Seigneur. J'ai même songé d'abord à entreprendre l'ouvrage et à vous en envoyer quelque chose : vous auriez vu que cet ouvrage est d'autant plus difficile que vous le voulez plus court. Mais j'en si été empêché par des affaires qui sont survenues et auxquelles il m'était impossible d'échapper ; j'ai même été obligé d'interrompre ce que j'avais dans les mains.

2. C'est ma réponse aux huit livres que Julien a publiés, après les quatre auxquels j'avais déjà répondu. C'est à Rome que mon frère Alype a trouvé ces livres : il ne les avait pas encore fait tous copier, lorsqu'une occasion s'est présentée de m'en envoyer cinq ; il n'a pas voulu la manquer ; il me promettait l'envoi prochain des trois autres, et me demandait vivement de ne pas tarder à y répondre. Pressé par ses instances, j'ai ôté une partie de mon temps à ce que je faisais ; voulant mener de front la réponse à Julien et mon œuvre commencée, je donne à l'un mes jours, à l'autre mes nuits, autant que me le permettent d'autres occupations qui se renouvellent sans cesse. Je faisais une chose très nécessaire, car c'était la revue de mes ouvrages ; j'y cherchais ce qui pourrait me choquer ou choquer les autres ; tantôt je me condamnais, tantôt je me défendais en expliquant comment on doit entendre tel ou tel passage. J'avais déjà fait deux volumes, j'avais revu tous mes livres dont j'ignorais le nombre : j'ai su, par là, que ce nombre est de deux cent trente-deux. Il me restait à revoir les lettres, ensuite les discours au peuple, que les Grecs appellent des homélies. J'avais relu beaucoup de mes lettres, mais sans avoir rien encore dicté à cet égard, quand les livres de Julien ont commencé à m'occuper. Je suis en train de répondre au quatrième ; lorsque la réfutation de celui-ci et du cinquième sera terminée, si les trois autres n'arrivent pas, je commencerai, avec la volonté de Dieu, ce que vous demandez ; je m'en occuperai en même temps que de la revue de mes ouvrages[1973], donnant à ces travaux mes heures du jour et de la nuit.

3. Je dis tout cela à votre sainteté, afin que, plus vos instances sont vives, plus vous demandiez ardemment au Seigneur qu'il vienne à mon aide pour la satisfaction de vos louables désirs et l'utilité de ceux à qui vous croyez qu'une oeuvre semblable puisse profiter, bien-aimé seigneur et frère[1974].

Je vous recommande encore une fois le porteur de ma lettre, et l'affaire pour laquelle il se met en route. Si vous connaissez celui avec qui il doit s'entendre je vous prie de ne pas lui refuser votre appui ; car nous ne pouvons pas abandonner dans leurs besoins, ces hommes qui sont pour nous, non. pas des fermiers, mais des frères, et dont nous devons prendre soin dans la charité du Christ. Vivez pour Dieu.

LETTRE CCXXV. (Année 429.)

Saint Prosper (d'Aquitaine), l'auteur du Poème contre les ingrats, écrivain de talent et d'une foi profonde, a glorieusement mêlé son nom au luttes contre le semi-pélagianiste. Le parti des semi-pélagiens, dans les Gaules, avait pour chef le célèbre Jean Cassien, fondateur de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille ; Prosper était retiré dans cette ville pendant que de pieux prêtres et même d'illustres évêques du midi des Gaules refusaient d'accepter toute la doctrine de saint Augustin, sur la grâce. Il écrivit à l'évêque d'Hippone la lettre suivante pour le mettre au courant de tout ce qui se passait autour de lui et pour le supplier de venir en aide à la vérité méconnue. On lira tout a l'heure une lettre écrite dans le même sens par Hilaire qui était laïque comme Prosper. Les livres de la Prédestination des saints et du Don de la persévérance furent la réponse de saint Augustin aux deux laïques des Gaules.

PROSPER A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR LE PAPE AUGUSTIN, SON ADMIRABLE, ÉMINENT, ET INCOMPARABLE MAÎTRE.

1. Je vous suis inconnu de visage, mais je ne vous suis pas inconnu de cœur et de parole, si vous voulez bien vous en souvenir ; car je vous ai écrit et j'ai reçu de vos lettres par mon saint frère Léontius, diacre. J'ose aujourd'hui écrire encore à votre Béatitude, non pas seulement, comme alors, par un sentiment de respect, mais j'y suis poussé par mon attachement à la foi, qui est la vie de l'Église. Je connais votre zèle vigilant pour tous les membres du corps du Christ, vos vigoureux combats contre les piéges des doctrines hérétiques et je n'ai pas craint de vous paraître incommode ni importun, puisqu'il s'agit du salut de plusieurs, ce qui dès lors regarde votre piété bien au contraire, je me croirais coupable si, en présence d'opinions que je reconnais pour être très dangereuses, je ne m'adressais pas au défenseur particulier de la foi.

2. Beaucoup de serviteurs du Christ, dans la ville de Marseille, après avoir lu vos écrits contre les hérétiques pélagiens, trouvent votre doctrine contraire à l'opinion des Pères et au sentiment de l'Église dans tolet ce que vous avez dit de la vocation des élus selon le décret de Dieu. Pendant quelque temps ils ont mieux aimé accuser leur défaut d'intelligence que de blâmer ce qu'ils ne comprenaient pas, et quelques-uns d'entre eux voulaient vous demander sur cela de plus claires explications ; mais il est arrivé, par une disposition de la miséricorde de Dieu, que les mêmes choses ayant ému en Afrique quelques chrétiens[1975], vous avez composé le livre de la Correction et de la Grâce, tout rempli de l'autorité divine. Ce livre étant venu à notre connaissance avec une opportunité inespérée, nous crûmes que toute querelle allait s'éteindre ; vous y répondez si pleinement et si parfaitement à toutes les difficultés sur lesquelles on voulait vous consulter, que vous semblez n'être occupé que d'apaiser les esprits au milieu de nous. Mais de même que ce livre a donné beaucoup plus de lumière et de savoir à ceux qui déjà suivaient l'autorité apostolique de votre doctrine ; ainsi il n'a fait qu'accroître l'éloignement de ceux qui s'embarrassaient auparavant dans les ténèbres de leurs propres pensées. Un dissentiment si marqué est d'abord dangereux pour eux, car il est à craindre que le souffle de l'impiété pélagienne ne gagne des hommes considérables et connus par la pratique de toutes les vertus ; ensuite il est à craindre que des esprits simples, dont le respect est grand pour la vertu de ces hommes-là, et qui les suivent les yeux fermés, n'acceptent leur sentiment sur ce point en se croyant en sûreté.

3. Voici donc ce qu'ils pensent sur ces matières ils reconnaissent que tout homme a péché en Adam, et que personne n'est sauvé par ses œuvres, mais par la grâce de Dieu au moyen de la régénération ; ils disent que la propitiation qui est dans le sacrement du sang du Christ, est offerte à tous les hommes sans exception, de manière que quiconque veut arriver à la foi et au baptême peut être sauvé. Selon eux, Dieu a connu par sa prescience, avant la création du monde, ceux qui croiraient et qui, avec le secours de sa grâce, demeureraient dans la foi ; il a prédestiné pour son royaume éternel ceux qu'il a gratuitement appelés, et qu'il a prévus devoir être dignes de l'élection et sortir saintement de cette vie. Ils disent que les enseignements divins exhortent tout homme à croire et à bien faire, afin que personne ne désespère d'obtenir la vie éternelle, puisqu'une récompense est préparée à la piété volontaire. En ce qui touche le décret de Dieu sur la vocation des hommes, par suite duquel a été faite la séparation des élus et des réprouvés, soit avant le commencement du monde, soit au moment de la création du genre humain, rie sorte que, selon qu'il a plu au Créateur, les uns naissent des vases d'honneur, les autres des vases d'ignominie, les hommes dont je vous parle croient que cette doctrine rendrait incapables d'effort ceux qui tombent et ôterait aux saints leur active et vigilante énergie. Ils jugent que des deux côtés il n'y a rien à faire, puisque les réprouvés ne peuvent en aucune manière entrer dans le royaume de Dieu et qu'il n'y a pas de négligence qui puisse en exclure les élus ; de quelque façon qu'ils agissent, il ne peut pas leur arriver autre chose que ce que Dieu a résolu ; il n'y a pas de course ferme avec une espérance incertaine, car tout effort est vain si le décret de Dieu le veut autrement. Ces hommes prétendent qu'il n'y a plus ni activité ni vertu si les desseins de Dieu préviennent les volontés humaines ; que, sous le nom de prédestination, c'est une nécessité fatale qu'on établis ; et que le Seigneur a créé des natures différentes, si nul rie peut être autrement qu'il n'a été fait. Pour achever de vous exposer en peu de mots les opinions de ces saints hommes, elles sont la reproduction ardente de toutes les difficultés que votre sainteté s'est proposées dans le livre De la Correction et de la Grâce, et de toutes les objections soulevées par Julien et si puissamment réfutées par vous. Quand nous leur opposons les écrits de votre béatitude, si fortement appuyés par tant de passages des divines Écritures, ou que nous ajoutons quelque chose de nous en vous prenant pour modèle, ils cherchent à autoriser leur obstination par l'antiquité ; ils affirment que jamais aucun auteur ecclésiastique n'a entendu comme à présent les passages de l'apôtre Paul aux Romains, au sujet de la manifestation de la grâce divine qui prévient les mérites des élus : Lorsque nous les prions de nous dire comment ils comprennent eux-mêmes ces passages, ils répondent qu'ils n'ont encore rien trouvé qui leur plaise, et demandent qu'on garde le silence sur des choses dont personne n'a pu encore pénétrer la profondeur. Enfin leur opiniâtreté va jusqu'à déclarer notre foi sur ce point nuisible à l'édification de ceux qui en entendent parler ; ils pensent que, la vérité fût-elle avec nous, nous ne devrions pas la donner à connaître : il leur paraît dangereux de prêcher ce qui ne saurait être bien reçu, et ils ne trouvent aucun péril à ce qu'on lie dise rien de ce qui ne saurait se comprendre.

4. Quelques-uns d'entre eux sont si près du pélagiagisme, que, lorsqu'ils sont poussés à reconnaître la grâce du Christ qui prévient tous les mérites humains parce que si elle était donnée en considération des mérites, elle ne devrait plus s'appeler grâce, ils nous disent ceci : Chaque homme est créé par la grâce de Dieu avec le libre arbitre et la raison ; il n'avait rien fait pour mériter cela, puisqu'il n'existait pas ; et il a été créé dans cette condition afin que, discernant le bien et le mal, il puisse diriger sa volonté vers la connaissance de Dieu, la pratique de ses commandements et parvenir ainsi, c'est-à-dire par ses facultés naturelles, en demandant, en cherchant, en frappant à cette grâce qui nous fait renaître dans le Christ : s'il reçoit, s'il trouve, s'il entre, c'est qu'il a fait un bon usage d'un bien de la nature, et qu'à l'aide de la grâce initiale, il parvient à la grâce qui sauve. — Ils entendent le décret de la vocation, eu ce sens que Dieu a résolu de n'admettre personne dans son royaume autrement que par le sacrement de la régénération, et qu'il appelle au salut tous les hommes, soit par la loi naturelle, soit par la loi écrite, soit par la prédication de l'Évangile : ainsi ceux qui le veulent deviennent enfants de Dieu, ceux qui ne le veulent pas sont inexcusables ; la justice de Dieu veut que ceux qui ne croient point périssent, sa bonté éclate en ce que nul n'est retranché de la vie éternelle, mais Dieu veut que tous indifféremment soient sauvés, et qu'ils arrivent à la connaissance de la vérité. — Là-dessus ils citent des passages des divines Écritures qui invitent les volontés des hommes à l'obéissance : les hommes font ou ne font pas ce qui leur est prescrit, cela dépend de leur libre arbitre. Et de ce qu'il est dit du prévaricateur, qu'il n'obéit pas parce qu'il ne l'a point voulu, on conclut que le fidèle observe les commandements parce qu'il le veut, que chacun a autant de penchant pour le mal que pour le bien ; que le cœur va de la même manière au vice on à la vertu ; que la grâce de Dieu soutient celui qui désire le bien, et qu'une juste condamnation attend celui qui fait le mal.

5. Quand on leur objecte cette multitude innombrable d'enfants qui, n'ayant aucune volonté, aucune action qui leur soit propre, et n'étant coupables que du péché originel par lequel tous les hommes sont enveloppés dans la condamnation du premier homme, sont discernés non sans un jugement de Dieu ; quand on leur rappelle que ces enfants, sortis de cette vie avant de connaître la différence du bien et du mal, deviennent héritiers du royaume du ciel ou tombent dans la mort éternelle, selon qu'ils ont reçu ou qu'ils n'ont pas reçu le baptême, ils répondent que Dieu les damne ou les sauve selon ce qu'il prévoit de leur vie s'ils avaient vécu. Ils ne font pas attention que cette grâce de Dieu, dont ils font la compagne des mérites humains, au lieu de vouloir qu'elle les précède, ils la soumettent aux volontés mêmes qu'ils avouent être prévenues par elle, dans leur hypothèse de fantaisie. Mais, dans leur parti pris de découvrir des mérites d'où puisse dépendre l'élection divine, à défaut de mérites qui aient existé, ils en imaginent dans un avenir qui ne doit pas être ; par un nouveau genre d'absurdité qui leur appartient, ils veulent que Dieu prévoie ce qui ne doit pas se faire et que ce qu'il a prévu ne se fasse pas. Ils croient beaucoup plus raisonnablement établir cette prescience de Dieu pour les mérites humains, prescience qui, selon eux, détermine la grâce de la vocation, lorsqu'on en vient à considérer les nations du temps passé que Dieu a laissées cheminer dans leurs voies, ou celles d'à présent qui périssent dans l'impiété d'une vieille ignorance, sans qu'aucun rayon de la Loi ou de l'Évangile ait brillé au milieu de l'épaisseur de leurs ténèbres. Néanmoins, partout où la porte s'est ouverte aux prédicateurs de la vérité, le peuple, qui était assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort, a vu une grande lumière[1976] ; le peuple qui n'était pas le peuple de Dieu l'est devenu ; et ceux dont Dieu n'avait pas eu pitié sont maintenant l'objet de sa miséricorde[1977]. Nos contradicteurs nous disent ici que le Seigneur a connu d'avance ceux qui croiraient, et que pour chaque nation il a disposé le ministère des pasteurs et des maîtres de façon à le faire arriver en des temps où se rencontreraient les bonnes volontés pour croire ; ils répètent qu'il demeure toujours certain a que Dieu veut que tous les « hommes soient sauvés et qu'ils arrivent à la connaissance de la vérité[1978] ; » parce que ceux-là sont inexcusables qui, parleurs forces naturelles, ont pu parvenir au culte du Dieu unique et véritable, et s'ils n'ont pas entendu la prédication de l'évangile, c'est qu'il devaient ne pas lui ouvrir leur cœur.

6. Nos contradicteurs disent que Notre-Seigneur Jésus-Christ est mort pour tout le genre humain, que nul n'est excepté de la Rédemption qui est le prix de son sang, pas même celui qui passe sa vie éloigné de lui, parce que le sacrement de la miséricorde divine appartient à tous les hommes ; que si beaucoup ne sont pas régénérés, c'est qu'il auraient refusé de l'être ; qu'en ce qui touche la volonté de Dieu, la vie éternelle est préparée pour tout le monde, mais qu'en ce qui touche le libre arbitre, la vie éternelle n'est obtenue que par ceux qui d'eux-mêmes croient en Dieu, et, en considération du mérite de leur foi, reçoivent le secours de la grâce. Ces hommes dont l'opposition nous blesse et dont les sentiments étaient autrefois meilleurs, en sont arrivés à parler ainsi de la grâce, parce que s'ils reconnaissaient que la grâce prévient tous les mérites et que sans elle il n'y en a pas, ils seraient nécessairement amenés à nous accorder que Dieu, selon le décret et le conseil de sa volonté, par un jugement secret et une action manifeste, crée des vases d'honneur et des vases d'ignominie, puisque personne n'est justifié que par la grâce et que nous naissons tous dans la prévarication. ! Mais ils refusent d'avouer cela ; ils craignent d'attribuer à l'œuvre divine les mérites des saints ; ils nient que le nombre des élus prédestinés ne puisse ni s'accroître ni diminuer, de peur qu'il n'y ait plus moyen de parler à l'infidélité ou à la négligence, et que toute activité et tout travail cessent, car à quoi bon des efforts s'il n'y a pas d'élection ? Ils disent que chacun peut s'exciter à corriger ses fautes et à faire dés progrès dans la piété, si on croit que cela puisse être bon pour le salut, et que le secours de Dieu vient en aide à notre liberté, qui se sera attachée à ce que Dieu commande. A l'âge où l'on peut faire un libre usage de sa volonté, il faut deux choses pour le salut : la grâce de Dieu et l'obéissance de l'homme. Ils veulent que l'obéissance précède la grâce, de façon à faire croire que le commencement du salut vienne de celui qui est sauvé et non pas de celui qui sauve, et que la volonté de l'homme se procure le secours de la grâce divine, au lieu que ce soit la grâce qui s'assujettisse à la volonté humaine.

7. La perversité d'opinions pareilles nous est connue par la miséricorde de Dieu et par les enseignements de votre béatitude. Nous pouvons continuer à les repousser avec fermeté, mais notre autorité n'est pas égale à l'autorité de ceux qui soutiennent ces doctrines ; ils l'emportent beaucoup sur nous par les mérites de leur vie, et quelques-uns d'entre eux s'élèvent plus encore par la dignité épiscopale dont ils ont été récemment revêtus : sauf un petit nombre de partisans intrépides de la grâce parfaite, personne n'ose tenir tête à des hommes si supérieurs. Les dignités nouvelles de ces redoutables contradicteurs ont ajouté au péril, soit pour ceux qui les écoutent, soit pour eux-mêmes ; le respect dont on les entoure fait faire silence et laisse tout passer sans la moindre observation : bien des gens croient irrépréhensible ce qui ne rencontre de cette manière aucune contradiction. Il y a encore bien du poison dans ces restes de l'impiété pélagienne : si le principe du salut est placé dans l'homme ; si la volonté humaine passe avant la volonté divine, de façon qu'on obtienne le secours de Dieu parce qu'on le veut et que ce ne soit pas le secours de Dieu qui nous fasse vouloir ; si on croit que l'homme, originellement mauvais, commence à être bon par lui môme et non point par Celui qui est le souverain bien ; si on soutient qu'on puisse plaire à Dieu autrement que par un don de sa miséricorde, accordez-nous, bienheureux pape, excellent père, autant que l'aide de Dieu vous le permettra, accordez-nous l'appui de vos pieuses pensées, et daignez éclaircir par les explications les plus lumineuses ce qui, dans ces questions, resterait encore obscur et difficile à comprendre.

8. Et d'abord, comme beaucoup de gens ne pensent pas que la foi chrétienne reçoive la moindre atteinte de ces divisions, montrez combien cette persuasion est dangereuse. Faites voir ensuite comment le libre arbitre demeure entier avec la grâce qui le précède et opère avec lui. Dites-nous si la prescience de Dieu et le décret de sa volonté vont ensemble, de manière qu'il faille regarder comme prévu ce qui est résolu ; ou si la prescience et le décret sont différents d'après les états et les personnes : ainsi, par exemple, il y aurait une sorte de vocation dans ceux qui sont sauvés sans rien faire, comme si le décret seul de Dieu subsistait ici, et il y aurait une autre sorte de vocation dans ceux qui sont sauvés, après avoir fait quelque chose de bien, et ici le décret pourrait subsister avec la prescience. Quoiqu'il soit impossible de séparer, par une différence de temps, la prescience du décret, dites-nous si la prescience n'est pas toujours appuyée en quelque manière sur le décret, et s'il n'y a rien de bon en nous qui ne découle de Dieu, de même qu'il n'y a aucune chose au monde que Dieu n'ait connue dans sa prescience. Enfin, montrez-nous comment la doctrine du décret de Dieu, par lequel deviennent fidèles ceux qui sont prédestinés pour la vie éternelle, n'empêche pas de les exhorter à la piété, et ne saurait être un motif de négligence pour ceux qui n'espéreraient pas être du nombre des élus. En vous priant de supporter patiemment notre ignorance, nous vous demanderons encore ce qu'il faut répondre lorsqu'on nous objecte que, parmi les anciens, il n'en est presque pas qui aient entendu le décret et la prédestination de Dieu selon la prescience ; ils nous disent que Dieu a créé les uns des vases d'honneur, les autres des vases d'ignominie, parce qu'il prévoyait la fin de chacun d'eux et l'usage qu'il ferait de sa volonté avec l'assistance même de la grâce.

9. Après que vous aurez éclairci ces choses et beaucoup d'autres qui pourront se présenter à votre esprit, quand vous reviendrez sur ces questions avec la profondeur de votre regard, nous croyons et nous espérons que non seulement vous aurez fortifié notre faiblesse par le secours de vos raisonnements, mais encore que les hommes pieux, élevés en dignités, et retenus sur ce point dans les ténèbres de l'erreur, ouvriront leurs yeux à la pure lumière de la grâce. L'un d'eux, homme de grande autorité et fort appliqué aux études chrétiennes, le saint évêque d'Arles, Hilaire, admire la doctrine de votre béatitude et s'y attache sur tous les autres points ; quant à cette question, il y a longtemps qu'il veut écrire son sentiment à votre sainteté. Mais nous ne savons pas s'il le fera ni de quelle manière il le fera ; et comme par une grâce que Dieu a fait au siècle présent, la force de votre charité et de votre science est notre espérance au milieu de toutes nos inquiétudes et de nos tristesses, nous vous conjurons d'instruire les humbles et de réprimander les superbes. Il est utile et nécessaire d'écrire de nouveau ce qui a été écrit, de peur qu'on ne regarde comme peu important ce qui n'est pas fréquemment relevé. Ils croient sain ce qui ne les fait pas souffrir, et ne sentent pas la plaie sous la peau : mais qu'ils sachent que la persistance du gonflement exige l'emploi du fer.

Que la grâce de Dieu et la paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ vous couronnent en tout temps, et vous conduisent de vertu en vertu jusqu'à l'éternelle gloire, ô bienheureux seigneur et pape, admirable, éminent et incomparable maître !

LETTRE CCXXVI. (Année 429.)

Voici la lettre d'Hilaire sur les semi-pélagiens des Gaules ; elle n'est pas d'une aussi bonne latinité que la lettre de saint Prosper, mais on sent un esprit pieux et vif, très appliqué aux études religieuses, et auquel les matières de la grâce étaient familières Hilaire ramasse, autant qu'il le peut, les objections et les raisonnements des semi-pélagiens et s'attache à ne rien laisser ignorer au grand évêque dont il invoque les lumières. On comprendra, par sa lettre, qu'il avait vu saint Augustin à Hippone ; c'est lui qui avait engagé Prosper à écrire de son côté au grand docteur. Quinze ans auparavant, un laïque, du nom d'Hilaire, écrivait de Syracuse à saint Augustin, précisément sur la question pélagienne, et le saint évêque lui répondait ; cet Hilaire de Syracuse, qui écrivait en 414, est-il le même que le laïque de ce nom écrivant de Marseille en 429 ? c'est possible mais nous ne l'affirmons pas Ce qui est indubitable, c'est que l'auteur de la lettre que nous allons traduire est différent de saint Hilaire, évêque d'Arles.

HILAIRE A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR, A SON PÈRE AUGUSTIN, TRÈS AIMABLE ET TRÈS ADMIRABLE DANS LE CHRIST.

1. Si on aime à répondre aux questions proposées par des gens studieux, en dehors de toute controverse et sur des choses qu'on puisse ignorer sans danger, vous ferez bon accueil, je pense, au récit que je vais vous faire d'après les instances de quelques-uns. Il s'agit de certaines opinions contraires à la vérité, et ce n'est pas tant pour nous que nous implorons votre zèle que pour ceux qui sont troublés et pour ceux qui troublent, ô bienheureux seigneur, et père très aimable et très admirable dans le Christ.

2. Voici donc ce qui se répand à Marseille et en d'autres lieux de la Gaule. On regarde comme nouveau et comme nuisible de prêcher que quelques hommes doivent être élus selon le décret de Dieu, et qu'ils ne peuvent ni entrer ni persévérer dans la voie du bien, si Dieu ne leur donne la volonté de croire. On dit que la prédication perd toute sa force, s'il n'y a plus rien dans les hommes qu'elle puisse remuer. On est d'accord que tout homme a été perdu par la faute d'Adam, et que nul, par sa propre volonté, ne peut être délivré de cette mort ; mais, en même temps, voici ce qu'on estime vrai et favorable à la prédication : quand les moyens de salut sont annoncés à des hommes tombés et qui ne peuvent se relever par leurs propres forces, s'ils veulent et croient pouvoir être guéris de leur maladie, ils méritent une augmentation de foi et l'entier rétablissement de la santé de leur âme. On convient, du reste, que personne ne peut se suffire à soi-même pour commencer une bonne œuvre, encore moins pour l'achever : on ne compte pas comme moyen de guérison l'effroi du mal qui inspire vivement à chaque malade le désir de retrouver la santé. Les hommes dont j'expose les sentiments expliquent de cette manière les paroles de l'Écriture : « Crois, et tu seras sauvé[1979] ; » ils disent que Dieu exige l'un et offre l'autre, et que si on fait ce que Dieu exige, il fera ce qu'il promet. C'est donc la foi qu'ils demandent d'abord à l'homme, parce que cela a été accordé à sa nature par la volonté du Créateur ; ils n'imaginent point que la nature soit jamais assez dépravée,, assez perdue, pour qu'elle ne doive ou ne puisse pas aspirer à la guérison : on est guéri si on le veut, on est châtié si on ne le vent pas. Ils disent que ce n'est pas nier la grâce que d'admettre tout d'abord une volonté qui cherche un si grand Médecin, ne pouvant rien par elle-même. Ces paroles de l'Écriture : « Selon la mesure de foi accordée à chacun[1980], » et d'autres paroles de ce genre, ils les entendent en ce sens que celui qui commence par vouloir est aidé de la grâce, et non pas en ce sens que ce vouloir même soit un don de Dieu et que ce don soit refusé à des hommes qui ne sont pas plus coupables que d'autres, et qui auraient pu également être délivrés, si la volonté de croire leur eût été donnée comme à ces autres, aussi indignes qu'eux. Nos contradicteurs prétendent qu'on rend facilement raison de l'élection ou de la réprobation, en supposant l'homme capable de mépriser ou d'obéir, et en faisant du mérite de la volonté humaine le fondement même des décrets de Dieu.

3. Quand on leur demande pourquoi la vérité est annoncée aux uns et pas aux autres, en tel pays et non pas ailleurs, et pourquoi elle ne l'a pas été à tant de nations du temps passé, et pourquoi aujourd'hui encore elle ne l'est pas à quelques-unes ; ils répondent que la vérité a été ou est prêchée selon que Dieu, dans sa prescience éternelle, sait que tels hommes, à tels temps et en telles contrées, la recevront avec foi. Ils déclarent prouver cela, non seulement d'après les témoignages de beaucoup de docteurs catholiques, mais même d'après d'anciens écrits de votre sainteté, où, du reste, la grâce se trouve enseignée aussi clairement qu'en d'autres de vos ouvrages. Ils citent votre réponse à Porphyre sur l'époque de l'avènement de la religion chrétienne, quand vous dites « que le Christ a voulu apparaître au milieu des hommes et leur prêcher sa doctrine, dans les temps et les lieux où il savait qu'on croirait en lui[1981]. » Ils citent ce passage de votre commentaire sur l'épître aux Romains : « Tu me dis : Pourquoi se plaindre encore ? Quelqu'un résiste-t-il à la volonté de Dieu[1982] ?

« L'Apôtre, observez-vous, répond ici de manière à faire comprendre aux hommes spirituels et ne vivant pas selon l'homme terrestre, à qui sont imputables, les premiers actes de foi ou d'impiété, et comment Dieu, par sa prescience, sauve ceux qui doivent croire et damne les autres : il ne fait pas choix de ceux-là et ne rejette pas ceux-ci d'après leurs œuvres ; mais il accorde à la foi des uns de faire le bien et endurcit l'impiété des autres, en les abandonnant, afin qu'ils fassent le mal. Et plus haut, au même endroit : « Avant que les hommes aient mérité, ils sont tous égaux ; il ne peut y avoir choix en des choses égales de toute manière. Or, le Saint-Esprit n'étant donné qu'à ceux qui croient, Dieu n'a pas à choisir parmi des œuvres qui sont de purs dons de sa miséricorde, puisqu'il donne le Saint-Esprit afin que nous opérions les bonnes œuvres par la charité : mais il choisit d'après la foi, car, pour recevoir le don de Dieu, c'est-à-dire le Saint-Esprit, à l'aide duquel on peut opérer le bien par l'effusion de la charité, il faut croire et demeurer dans la volonté de le recevoir. Dieu donc, dans sa prescience, ne choisit pas d'après les œuvres, puisqu'elles viennent de lui, mais il choisit dans sa prescience d'après la foi ; sachant celui qui devait croire, il le choisit pour lui donner le Saint-Esprit, afin que, par de bonnes œuvres, il obtienne la vie éternelle ; car l'Apôtre dit que Dieu opère tout en tous[1983], et jamais il n'a été dit que Dieu croit tout en tous : notre foi est à nous, mais nos œuvres viennent de Dieu[1984]. » Ces endroits et d'autres du même ouvrage leur paraissent conformes à la vérité évangélique : ils font profession d'en suivre la doctrine.

4. Au reste, ils soutiennent que la prescience, la prédestination et le décret, tout cela signifie que Dieu a. connu, a prédestiné, a choisi ceux qui devaient croire, et qu'on ne peut pas dire de cette foi : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu[1985] ? » Selon eux, la nature humaine, quoique corrompue, a gardé cette puissance de croire comme un reste de l'état parfait où elle a été créée. Ils se rangent au sentiment de votre sainteté, lorsque vous dites que personne ne persévère, si Dieu ne lui donne la force de persévérer, mais néanmoins, ils veulent que la bonne volonté, quoique inerte, précède ce don de Dieu : elle leur parait libre en ce sens seulement qu'elle peut vouloir ou ne pas vouloir accepter le remède qui lui est offert. Ils tiennent en abomination et condamnent ceux qui croient que l'homme garde le pouvoir d'avancer par lui même vers la guérison. Ils ne veulent pas qu'on entende la persévérance de façon qu'on ne puisse ni la mériter par des prières, ni la perdre par la résistance. Ils ne veulent pas qu'on les renvoie à l'incertitude où nous sommes des desseins de Dieu, quand le commencement de la volonté marque avec évidence si on obtient ou si on perd le secours divin. Ils passent sous silence ce que vous dites au sujet de ces paroles du Livre de la Sagesse : « Il a été enlevé, de peur que la malice ne changeât son cœur[1986] ; » parce que le livre d'où ce passage est tiré n'est pas canonique. Ils entendent donc la prescience en ce sens que les élus sont élus en prévision de leur foi future, et n'admettent pas que la persévérance soit accordée à quelqu'un, de manière qu'il ne puisse prévariquer, mais de manière qu'il soit toujours en son pouvoir de défaillir.

5. Ils disent que la coutume d'exhorter devient inutile, s'il ne reste plus rien dans l'homme que la correction puisse exciter ; la disposition à se corriger leur paraît tellement tenir à la nature elle-même, que du moment que la vérité est annoncée à celui qui l'ignore, on le regarde comme ayant part au bienfait de la grâce présente. Car, ajoutent-ils, si les prédestinés le sont de manière que nul d'entre eux ne puisse passer d'un côté à l'autre, a quoi bon tant de discours pour que nous devenions meilleurs ? Si l'homme ne produit pas la foi parfaite, il ressent au moins quelque douleur à la vue de sa misère, ou quelque horreur en présence du danger de la mort qu'on lui fait voir. Du moment qu'il ne peut éprouver un effroi salutaire que par une volonté qui ne vient point de lui, ce n'est pas sa faute s'il ne veut pas ; la faute en est à celui qui a mérité la condamnation avec toute sa postérité, et se trouve réduit à ne chercher jamais le bien, mais toujours le mal. Et s'il y a une douleur quelconque qui s'éveille sous le coup du blâme, on reconnaît la raison pour laquelle l'un est rejeté, l'autre reçu ; et il n'est plus besoin d'établir deux parts auxquelles on ne saurait rien ajouter, ni rien ôter.

6. Ils ne supportent pas la différence qu'on fait entre la grâce donnée au premier homme et la grâce donnée maintenant à tous : « Adam, avez-vous dit, ne reçut pas le don de la persévérance avec lequel il pouvait persévérer, mais le don sans lequel il n'aurait pas pu persévérer avec les seules forces du libre arbitre ; maintenant ce n'est pas un secours semblable que Dieu donne aux saints prédestinés à la gloire de son royaume par la grâce, mais un secours tel que réellement ils persévèrent. Ce n'est pas seulement un don sans lequel ils ne pourraient pas persévérer, mais un don par lequel ils ne peuvent que persévérer[1987]. »

Dans l'émotion où les jettent ces paroles de votre sainteté, ils disent qu'elles sont de nature à inspirer aux hommes une sorte de désespoir. Si, disent-ils, plus favorisés qu'Adam, qui était aidé de la grâce de manière à pouvoir rester dans la justice ou s'en écarter, les saints sont maintenant aidés de telle manière, qu'ayant reçu la volonté de persévérer, ils ne puissent pas vouloir autre chose ; et s'il est des hommes ainsi abandonnés, qu'ils ne se rapprochent pas du bien, ou s'ils s'en rapprochent, ne tardent pas à s'en éloigner : où est désormais l'utilité des exhortations ou des menaces ? On n'aurait pu les adresser qu'à cette volonté du premier homme qui avait le libre pouvoir de persister dans la voie du bien ou d'en sortir ; on ne peut les faire entendre à ceux qu'une nécessité inévitable contraint à ne plus vouloir la justice. Il n'y a d'excepté ici que ceux que la grâce délivre de la masse de perdition dans laquelle les avait enveloppés la tache originelle.

Selon nos contradicteurs, toute la différence entre l'état du premier homme avant sa chute et notre état présent, c'est que la grâce, sans laquelle Adam ne pouvait pas persévérer, aidait sa volonté, dont les forces étaient alors entières, et qu'aujourd'hui, après la perte de nos forces, la grâce, trouvant en nous la foi, non seulement nous relève quand nous tombons, mais soutient même notre marche. Ils prétendent que les prédestinés, quelque grâce que Dieu leur donne, peuvent la perdre ou la garder par le libre usage de leur volonté propre ; ce qui serait faux, si quelques-uns avaient reçu le don de la persévérance, de façon à ne pouvoir faire autrement que de persévérer.

7. C'est pourquoi ils n'admettent pas non plus que lé nombre des élus et des réprouvés soit fixé, et ils n'acceptent pas votre explication du passage où l'Apôtre dit que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés ; ils n'appliquent pas seulement au nombre des saints ces paroles de saint Paul, mais ils les appliquent à tous les hommes sans exception. Ils ne s'inquiètent pas de ce qu'on pourrait dire que quelques-uns se perdent malgré la volonté de Dieu ; mais, disent-ils, de même que Dieu ne veut pas que personne pèche et abandonne la justice, et cependant chaque jour la justice est abandonnée contre sa volonté, et des péchés se commettent ; ainsi Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et pourtant tous les bommes ne le sont pas. Ils pensent que ce que vous avez cité de Saül et de David[1988] n'a aucun rapport avec la question des exhortations ; les autres témoignages de l'Écriture ne leur paraissent se rapporter qu'à la grâce qui vient en aide à chacun après le premier mouvement d'une bonne volonté, ou même à la vocation qui est offerte à des indignes ; ils assurent qu'ils peuvent prouver tout cela par ces passages de vos ouvrages et d'autres qu'il serait trop long d'exposer ici.

8. Ils ne souffrent pas qu'on allègue ce qui regarde les enfants à l'appui de ce qui doit être pour les hommes en âge de raison ; ils disent que votre sainteté touche à cette question des enfants de façon à laisser voir vos incertitudes sur les peines et à montrer que le doute vous paraîtrait préférable. Ce qui peut leur donner lieu de penser ainsi, c'est ce que vous vous souvenez d'avoir écrit dans le troisième livre du Libre arbitre[1989]. Ils invoquent de même en leur faveur d'autres ouvrages écrits par des hommes qui ont de l'autorité dans l'Église. Votre sainteté voit quel avantage nos contradicteurs peuvent en tirer, à moins que nous ne citions, à l'appui de notre doctrine, des témoignages plus grands ou au moins aussi concluants : Votre piété si éclairée n'ignore pas combien sont plus nombreux dans l'Église ceux qui suivent ou quittent une opinion d'après l'autorité des noms. Enfin, quand nous sommes tous las de discuter, il est une plainte qu'on entend et à laquelle s'associent ceux-là même qui n'osent condamner la doctrine de la prédestination ; cette plainte, la voici : Qu'était-il besoin de troubler tant de chrétiens d'une foi simple par toutes ces questions incertaines ? Ils disent que, quoique ces questions ne fussent pas résolues, beaucoup d'auteurs depuis longtemps et vous-même, vous n'aviez pas moins utilement défendu la foi catholique contre les hérétiques, et surtout contre les pélagiens.

9. Voilà, mon père, des choses, sans en compter beaucoup d'autres, que j'aurais mieux aimé vous porter moi-même : je ne vous cache pas que c'était mon vœu le plus cher. Puisque ce bonheur m'est refusé, j'aurais voulu avoir plus de temps pour mettre sous vos yeux tout ce qui déplaît à nos contradicteurs, afin d'apprendre par vous ce qu'il faut repousser ou ce qu'il serait possible de tolérer. Mais, ne pouvant ni aller vous voir, ni vous tout rapporter, j'aime mieux vous adresser ceci comme je le puis, que de garder un complet silence sur une si grande opposition de quelques-uns. Il y a, de ce côté, des personnages auxquels les laïques, d'après la coutume de l'Église, doivent un grand respect. Dieu aidant, nous n'y avons pas manqué lorsqu'il nous a fallu, dans l'humble mesure de nos forces, exprimer et soutenir notre sentiment sur ces questions. Je viens de vous exposer sommairement les choses, autant que me l'a permis la grande hâte du porteur de cette lettre. C'est à votre sagesse qu'il appartient de décider ce qu'il y a à faire pour venir à bout de la résistance de tant de personnes considérables ou pour modérer la vivacité de leur opposition. Je crois, quant à moi, qu'il servira de peu que vous leur rendiez raison de votre doctrine, si vous n'y ajoutez le poids d'une autorité à laquelle ne puissent échapper des gens opiniâtres et querelleurs. Mais je ne dois pas oublier de vous dire qu'ils professent pour les actes et les paroles de votre sainteté une grande admiration, à l’exception de cette question où se rencontré leur résistance : c'est à vous à voir jusqu'à quel point on peut la tolérer. Ne soyez pas étonné de trouver dans cette lettre autre chose que ce que je vous ai dit dans la précédente ; tels sont aujourd'hui les sentiments de nos contradicteurs, saut ce que j'ai omis peut-être, par trop grande hâte ou par oubli.

10. Faites, je vous en prie, que nous ayons, après leur publication, les livres où vous passez en revue tout ce que vous avez écrit : s'il se trouvait dans vos ouvrages quelque chose que vous jugeassiez à propos de corriger, nous pourrions alors nous en écarter, sans être retenus par le respect profond que nous inspire l'autorité de votre nom. Nous n'avons pas non plus le livre de la Grâce et du Libre arbitre, il nous serait utile aujourd'hui, et nous désirons bien le recevoir. Je ne veux pas que votre sainteté croie que j'écris ceci, parce que j'aurais des doutes sur la manière dont vous traitez à présent ces questions. C'est bien assez pour moi d'être privé des délices de votre présence et de ne plus me nourrir de la salutaire fécondité de vos entretiens ; je ne souffre pas seulement de votre absence, je souffre aussi de l'opiniâtreté de ceux qui rejettent des vérités évidentes et critiquent ce qu'ils ne comprennent pas. Épargnez-moi des soupçons que je ne mérite pas ; telle est mon absolue déférence pour vos sentiments, que je supporte fort mal les contradicteurs, et que j'aurais à cette égard des reproches à me faire. Je laisse à votre sagesse, comme je l'ai déjà dit, le soin de pourvoir à cette situation ; ce que j'ai regardé comme un devoir imposé par ma charité envers vous et mon amour polir le Christ, c'est de ne pas vous laisser ignorer les points remis en discussion. Nous recevrons comme une décision de l'autorité la plus chère et la plus vénérable tout ce que vous voudrez et vous pourrez, pour cette grâce que les petits ainsi que les grands admirent en vous. Pressé par le porteur, et connaissant le peu dont je suis capable, j'ai craint de ne pas tout dire ou de mal dire ; aussi j'ai engagé un homme, bien connu par sa piété, son éloquence et son zèle[1990], à vous écrire de son côté tout ce qu'il pourrait recueillir ; j'aurai soin de joindre sa lettre à la mienne : sans même cette occasion, il eût été digne d'être connu de votre sainteté. Le saint diacre Léonce, qui a pour vous tant de respect, vous salue beaucoup ainsi que mes parents. Que le Seigneur Jésus-Christ daigne vous conserver longtemps à son Église, et vous fasse souvenir de moi, seigneur mon père[1991] !

Et plus bas : Votre sainteté saura que mon frère, qui avait été surtout la cause de notre éloignement d'ici, a fait vœu de continence d'un commun accord avec sa femme. C'est pourquoi nous demandons à votre sainteté de vouloir bien prier pour que le Seigneur daigne les affermir et les maintenir dans cette résolution.

LETTRE CCXXVII. (Année 428.)

Saint Augustin annonce à son vieil et saint ami Alype la conversion de deux païens de leur connaissance ; la conversion de l'un d'eux avait été précédée de miracles frappants.

AUGUSTIN AU VIEILLARD ALYPE.

Notre frère Paul est ici en bonne santé, toujours occupé de ses affaires : plaise à Dieu qu'il les achève ! il vous salue beaucoup. Il nous a raconté tout ce qui est arrivé d'heureux à Gabinien. La bonté de Dieu l'ayant délivré de ce qui le tourmentait, Gabinien s'est fait chrétien et chrétien des plus fidèles ; il a été baptisé à Pâques, et la grâce qu'il a reçue est autant. dans son cœur que dans sa bouche. Comment vous exprimer mon désir de le voir ? vous savez combien je l'aime. Le médecin Dioscore[1992] est devenu aussi un chrétien fidèle et a reçu la grâce du baptême en même temps que Gabinien. Vous allez voir comment Dioscore s'est converti : il fallait des miracles pour courber cette tête et brider cette langue. Sa fille, son seul bonheur, était malade ; il n'y avait plus d'espoir pour sa guérison ; son père lui-même n'espérait plus. On dit (et avant même le retour de notre frère Paul, cela m'a été affirmé par le comte Pérégrin, homme digne de louanges et bon chrétien, baptisé en même temps que les deux autres), on dit que ce vieillard, songeant enfin à implorer la bonté du Christ, fit vœu de se faire chrétien si sa fille était guérie ; elle le fut. Dioscore n'acquittait pas son vœu ; mais la main de Dieu est encore levée : Dioscore est soudain frappé de cécité ; il reconnaît d'où part le coup, avoue sa faute en gémissant, et, de nouveau, fait vœu de se faire chrétien s'il vient à recouvrer la vue. Il la recouvre et accomplit son vœu. La main de Dieu est encore levée. Dioscore n'avait pas retenu par cœur le symbole comme font les catéchumènes, ou peut-être avait-il refusé de l'apprendre et s'était excusé de ne l'avoir pas pu : Dieu l'avait vu. Après les cérémonies de son baptême, Dioscore eut presque tous les membres paralysés, et même la langue. Averti par un songe, il déclare, par écrit, qu'il a été frappé de paralysie, parce qu'il n'a pas récité le symbole. Après cet aveu, il reprit l'usage de tous ses membres, moins la langue ; il déclara, par écrit, qu'il avait cependant appris le symbole et qu'il l'avait dans la mémoire. Ainsi est tombée cette disposition à un continuel badinage qui, vous le savez, gâtait en lui une certaine bonté naturelle, et le portait à des railleries sacrilèges contre les chrétiens. Que dirai-je, sinon que nous devons chanter un hymne au Seigneur et le glorifier dans les siècles ? Ainsi soit-il.

LETTRE CCXXVIII. (Année 429.)

Honoré, évêque de Thiave, avait consulté saint Augustin sur ta conduite que devaient tenir les pasteurs au milieu des dangers qui menaçaient les villes de l'Afrique ; il parait que ses sentiments n'étaient pas tout à fait conformes aux vrais devoirs des ministres de Dieu. Saint Augustin lui répondit ; on va voir la belle fermeté de son langage. Cette lettre, qui doit être relue par les ecclésiastiques dans les temps de calamités publiques, touche aux mœurs et à l’histoire de l'Afrique chrétienne.

AUGUSTIN A SON SAINT FRÈRE ET COLLÈGUE HONORÉ, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Après vous avoir envoyé une copie de la lettre que j'ai écrite à notre frère et collègue Quodvultdeus[1993], je pensais être affranchi lie la tâche que vous m'imposiez, quand vous me demandiez ce que vous devez faire au milieu des dangers du temps où nous sommes. Cette lettre est courte, il est vrai, mais je ne crois pas avoir rien omis de ce qu'on doit répondre. J'ai dit qu'il fallait laisser leur liberté à ceux qui désirent gagner, s'ils le peuvent, des lieux sûrs, et que, fidèles à nôtre ministère, auquel la charité du Christ nous lie, nous ne devions pas abandonner les églises dont nous sommes chargés. Voici ce que j'écrivais dans cette lettre à Quodvultdeus : « Quelque peu qu'il reste du peuple de Dieu, nous dont le ministère lui est si nécessaire, qu'il ne faut pas qu'il en demeure privé, nous n'avons plus qu'à dire au Seigneur : Soyez notre protecteur et notre rempart[1994]. »

2. Mais vous me répondez que ce conseil ne vous suffit pas ; vous craindriez d'aller contre le commandement et l'exemple du Seigneur, qui nous dit de nous enfuir de ville en ville. Nous nous rappelons, en effet, ses paroles « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre[1995]. » Mais qui peut comprendre que par là le Seigneur ait voulu qu'on privât du ministère, sans lequel elles ne peuvent vivre, les brebis qu'il a achetées au prit de son sang ? Lorsque, enfant, il a fui en Égypte, porté par ses parents[1996], peut-on dire qu'il ait abandonné des Églises puisqu'il n'en avait pas encore formées ? Quand l'apôtre Paul, pour échapper aux mains de ses ennemis, fut descendu dans une corbeille, par une fenêtre, le long d'une muraille[1997], l'Église de Damas fut-elle privée d'un ministère nécessaire, et les autres frères qui étaient là ne firent-ils pas ce qu'il fallait ? L'Apôtre, en agissant ainsi, s'était rendu à leurs instances, afin qu'il se conservât pour l'Église ; car c'est lui particulièrement que cherchait le persécuteur. Que les serviteurs du Christ, les dispensateurs de sa parole et de ses sacrements fassent donc ce qu'il a prescrit ou permis ; qu'ils fuient de ville en ville, lorsque quelqu'un d'eux est particulièrement poursuivi, si d'autres serviteurs de Dieu, non menacés de la même manière, n'abandonnent pas l'Église, et demeurent pour distribuer la nourriture spirituelle, dont les fidèles ne peuvent se passer. Mais quand le péril est commun aux évêques, aux clercs, aux laïques, que ceux qui ont besoin des autres n'en soient pas délaissés, que tous alors se retirent en des lieux sûrs ; ou que ceux qui sont forcés de rester ne soient pas abandonnés de ceux qui leur doivent les consolations de leur ministère ; qu'ils vivent ensemble ou subissent ensemble ce qu'il plaira au Père de famille de leur envoyer.

3. Que les uns souffrent moins, les autres davantage, ou tous également, on voit toujours alors quels sont ceux qui souffrent pour les autres : ce sont ceux qui, pouvant, par la fuite, se dérober à de tels maux, aiment mieux demeurer que d'abandonner leurs frères dans le besoin. C'est là le grand témoignage de cette charité recommandée par l'apôtre Jean, lorsqu'il dit : « De même que le Christ a donné sa vie pour nous, ainsi nous devons donner notre vie pour nos frères[1998]. » Car ceux qui prennent la fuite ou qui ne restent tait, dans leurs propres intérêts, s'ils viennent à être pris, souffrent pour eux-mêmes et non pas pour leurs frères ; mais ceux qui souffrent pour n'avoir pas voulu délaisser les fidèles, qui avaient besoin d'eux pour le salut de leur âme, ceux-là, sans aucun doute, donnent leur vie pour leurs frères.

4. D'après ce qu'on nous a rapporté, un évêque a dit : « Si le Seigneur nous ordonne d'échapper aux persécutions par la fuite, lorsqu'on peut cueillir la palme du martyre, à plus forte raison, devons-nous, par la fuite, nous dérober à des souffrances inutiles, lorsque ce sont les barbares qui nous menacent. » Cela est vrai et bon à suivre, mais ne s'adresse point à ceux que les liens du devoir attachent aux Églises. Car le serviteur du Christ qui, pouvant fuir, reste en face des ravages de l'ennemi pour exercer un ministère sans lequel les hommes ne peuvent ni devenir chrétiens, ni vivre chrétiens, reçoit une plus grande récompense de sa charité, que celui qui, fuyant non pour ses frères, mais pour lui-même, vient à tomber en des mains cruelles et meurt martyr de sa fidélité au Christ.

5. Qu'avez-vous donc voulu dire dans votre première lettre ? « Je ne vois pas, ce sont vos paroles, quel avantage il y aurait, soit pour nous, soit pour le peuple, à ce que nous demeurassions dans les Églises, sinon de nous faire assister au spectacle des hommes tués, des femmes outragées, des églises brûlées et de nous exposer à périr dans les supplices, quand on voudrait avoir de nous ce que nous n'avons pas. » Dieu est assez puissant pour exaucer les prières de sa famille et pour détourner des périls, mais la crainte de maux incertains ne doit pas nous faire abandonner notre ministère, sans lequel un malheur certain frapperait le peuple, non point dans les choses de cette vie, mais pour d'autres intérêts incomparablement plus importants et plus chers. En effet, si ces maux, qu'on redoute de voir arriver aux lieux où nous sommes, étaient certains, tous ceux pour lesquels il faut demeurer là s'enfuiraient, et nous ne serions plus obligés de rester à notre poste : qui oserait dire que les ministres doivent demeurer dans des lieux où il n'y aurait personne à qui leurs secours fussent nécessaires ? C'est ainsi que de saints évêques sont sortis de l'Espagne, après avoir vu disparaître leurs peuples par la fuite ou le glaive, par les horreurs d'un siège ou par la captivité ; mais un bien plus grand nombre d'évêques est resté avec les peuples qui restaient, partageant les mêmes périls. S'il en est qui aient délaissé les populations, ils ont fait ce que nous disons qu'on ne doit pas faire ; ce n'est pas de l'autorité divine qu'ils ont appris à tenir cette conduite ; ils ont été séduits par une erreur humaine ou vaincus par la crainte.

6. Pourquoi pensent-ils qu'il faille toujours obéir au précepte de fuir de ville en ville, et n'ont-ils pas horreur de la conduite du mercenaire qui voit venir le loup et s'enfuit, parce qu'il n'a aucun soin des brebis[1999] ? Pourquoi ne s'appliquent-ils pas à comprendre ces deux paroles du Seigneur, dont l'une permet ou ordonne la fuite, et l'autre la blâme et la condamne, de manière à les concilier entre elles, car elles sont vraies toutes les deux ? La conciliation n'est pas difficile, d'après ce que j'ai dit précédemment ; les ministres du Christ peuvent fuir la persécution lorsqu'ils sont dans des lieux où il ne demeure personne qui puisse avoir besoin de leur secours spirituel, ou lorsqu'il y a dans ces mêmes lieux d'autres ministres qui n'ont pas les mêmes raisons de fuir et qui peuvent remplir les fonctions nécessaires. C'est ainsi que saint Paul, comme je l'ai déjà rappelé, se laissa descendre dans une corbeille, lorsqu'il était particulièrement en butte à la persécution ; d'autres serviteurs du Christ, qui n'étaient pas, comme lui, obligés de fuir, restaient à Damas, et l'Église n'était pas abandonnée. C'est ainsi que s'enfuit saint Athanase, évêque d'Alexandrie, quand l'empereur Constance voulait mettre particulièrement la main sur lui ; d'autres ministres restaient avec le peuple catholique d'Alexandrie. Si le peuple demeure et que les ministres s'en aillent, et que tout secours spirituel soit enlevé aux fidèles, qu'est-ce que c'est que cette fuite, sinon celle du mercenaire qui n'a pas soin des brebis ? Car le loup viendra ; ce ne sera pas un homme, mais le démon, dont les inspirations changent souvent en apostats les chrétiens à qui manque le ministère quotidien du corps du Seigneur[2000] ; et ce frère encore faible périra, non point par votre science, mais par votre ignorance, ce frère pour lequel le Christ est mort[2001] !

7. Quant à ceux que l'erreur n'égare point ici, mais que la crainte domine, pourquoi, avec la miséricorde et le secours du Seigneur, ne luttent-ils pas courageusement contre cette peur qui pourrait les faire tomber en des maux bien autrement terribles, bien autrement redoutables ? Ce courage se rencontre dans les cœurs où s'élèvent les flammes de la charité, et non la fumée de la cupidité. Car la charité dit : « Qui est faible sans que je m'affaiblisse « aussi ? Qui est scandalisé sans que je brûle[2002] ? » Mais la charité vient de Dieu ; prions donc pour que celui qui nous la commande nous la donne. Soutenus par cette charité, craignons bien plus pour les brebis du Christ, le glaive de l'iniquité spirituelle, que le fer qui peut faire périr leur corps ; car, d'une manière ou d'une autre, il leur faudra toujours mourir. Craignons bien plus la perte de la foi par la corruption du sentiment intérieur, que les violences exercées sur des femmes ; la violence ne peut rien contre la chasteté, si l'âme reste pure ; toutes les brutalités sont impuissantes contre une chaste volonté qui souffre et ne consent à rien. Craignons plus la chute des pierres vivantes par notre désertion, que l'incendie des pierres et des bois d'édifices terrestres en notre présence. Craignons bien plus, pour les membres du corps du Christ, la mort par le défaut de nourriture spirituelle, que pour nos propres membres toutes les tortures des ennemis. Ce n'est pas qu'il ne faille éviter ces supplices, lorsqu'on le peut ; mais on doit s'y résigner préférablement, quand on ne saurait y échapper sans impiété. Quelqu'un s'aviserait-il de ne pas appeler impie le ministre qui priverait des secours spirituels la piété des fidèles au moment où elle en a le plus grand besoin ?

8. Quand de toutes parts se montrent les périls et que la fuite est impossible, oublierons-nous l'empressement universel dans l'Église ? Les uns demandent le baptême, les autres la réconciliation, d'autres des pénitences à faire ; tous veulent qu'on les console et qu'on affermisse leur âme par les sacrements. Si les ministres manquent, quel malheur pour ceux qui sortent de cette vie sans être régénérés ou déliés ! quelle affliction pour la piété de leurs parents qui ne les retrouveront pas avec eux dans le repos de la vie éternelle ! enfin quel gémissement de tous, et quels blasphèmes de la part de quelques-uns sur l'absence des ministres et l'impossibilité de recevoir les sacrements ! Voyez ce que fait la crainte des maux temporels, et à quels maux éternels elle mène !

Mais si les ministres sont là, ils subviennent aux besoins de tous, selon les forces que Dieu leur donne : les uns sont baptisés, les autres réconciliés, nul n'est privé de la communion du corps du Christ, tous sont consolés et soutenus ; on les exhorte à prier Dieu, qui peut détourner tous les dangers, à être prêts pour la vie ou pour la mort, et s'il n'est pas possible que ce calice passe loin d'eux[2003], à accomplir la volonté de celui qui ne peut rien vouloir de mal.

9. Vous voyez maintenant ce que vous n'aviez pas vu en m'écrivant, tout le bien que trouvent les peuples chrétiens, lorsqu'au milieu de leurs malheurs les ministres du Christ ne leur manquent pas ; vous voyez aussi tout le mal que fait l'absence de ceux-ci quand ils cherchent leurs intérêts et non point les intérêts de Jésus-Christ[2004] ; quand ils n'ont pas la charité dont il a été dit qu'elle ne cherche point son bien propre[2005] ; ils n'imitent pas celui qui a dit : « Je ne cherche pas ce qui m'est utile, mais ce qui est utile à plusieurs, pour qu'ils soient sauvés[2006]. » Cet Apôtre ne se serait pas dérobé aux menaces de son persécuteur, s'il n'avait pas voulu se conserver pour d'autres à qui il était nécessaire ; c'est pourquoi il dit : « Je me sens pressé des deux côtés ; j'ai un ardent désir d'être dégagé des liens du corps et d'être avec le Christ, ce qui serait bien meilleur : mais il est nécessaire pour vous que je demeure en cette vie[2007]. »

10. Ici quelqu'un dira peut-être que les ministres de Dieu doivent se dérober aux. maux dont on est menacé, afin de se conserver pour le bien de l'Église en des temps plus paisibles. Quelques-uns ont raison de faire ainsi, lorsque d'autres sont là pour remplir les devoirs du ministère ecclésiastique. Nous avons dit qu'Athanase avait fait cela ; les catholiques savent combien ce grand homme était nécessaire à l'Église, et quels services il lui a rendus en défendant de bouche et de cœur la vérité contre les ariens. Mais quand le péril est commun ; quand il est à craindre que la fuite de qui que ce soit n'ait l'air d'avoir été déterminée par la peur de la mort au lieu des intérêts de l'Église, et qu'on ne fasse plus de mal en s'éloignant qu'on ne pourrait être utile en sauvant sa vie, il ne faut fuir sous aucun prétexte. Enfin, ce ne fut pas de lui-même, mais ce fut à la prière de ses serviteurs que le roi David consentit à ne plus s'exposer aux périls des batailles, de peur que « le flambeau d'Israël ne s'éteignît[2008], » comme il est dit dans l'Écriture ; autrement son exemple aurait fait bien des lâches : ils auraient cru que David avait pris cette résolution, non pour l'avantage des autres, mais dans le trouble de la peur.

11. Voici une autre question que nous ne devons pas négliger. S'il est bon que quelques ministres, aux approches d'un grand désastre, s'éloignent afin de se conserver pour ceux qui survivront à ces malheurs, que faire quand tous paraissent devoir périr, excepté ceux qui prendront la fuite ? Que faire encore si la rage ennemie n'en veut qu'aux ministres de l'Église ? Que dirons-nous ? L'Église doit-elle être délaissée par la fuite des ministres, de peur de l'être plus misérablement par leur mort ? Mais si les laïques ne sont pas menacés, ils peuvent cacher de quelque manière leurs évêques et leurs clercs ; ils le peuvent par le secours de Celui qui est le maître de toutes choses, et qui peut conserver, par une miraculeuse puissance, celui-là même qui ne fuit pas. Toutefois nous cherchons ce qu'il faut faire, pour n'être pas accusés de tenter Dieu en lui demandant toujours des miracles. Il n'en est pas de ce péril, qui menace à la fois les laïques et les clercs, comme du péril qui menace en mer les marchands et les matelots montés sur le même navire ; à Dieu ne plaise cependant que nous estimions assez peul notre vaisseau pour que les matelots et surtout le pilote doivent l'abandonner au moment du danger, lors même qu'ils pourraient se sauver en sautant dans un esquif ou en se. jetant à la nage ! Ce que nous craignons pour les fidèles ainsi abandonnés, ce n'est pas cette mort temporelle, qui doit tôt ou tard venir ; c'est la mort éternelle, qui peut venir, si on n'y prend garde, et qui peut aussi être évitée par une pieuse vigilance. Mais, dans un danger commun de cette vie, pourquoi croire que, partout où éclatera l'ennemi, tous les clercs mourront et non pas tous les laïques, et que ceux à qui nous sommes nécessaires ne périront pas comme nous ? pourquoi ne pas espérer que si des laïques survivent, des clercs survivront aussi pour leur donner les secours du sacré ministère ?

12. Qu'il serait beau que, parmi les ministres de Dieu, il y eût une sainte et héroïque dispute pour savoir qui devrait rester, afin que l'Église ne fut point délaissée par la fuite de tous, et qui devrait s'enfuir afin que l’Église ne fut point délaissée par la mort de tous ! Voilà le combat qui se verra au milieu de ceux dont le cœur brûle du feu de la charité, et dont la sainte ambition est de plaire à la charité. Si la dispute ne pouvait pas se terminer autrement, il faudrait tirer au sort pour voir qui resterait ou qui partirait ; car ceux qui diraient que c'est à eux à s'en aller, paraîtraient des lâches devant le danger ; ou des arrogants qui croiraient devoir être conservés comme plus nécessaires à l'Église. Les meilleurs peut-être préféreront donner leur vie pour leurs frères ; et ceux gui se préserveront par la fuite seront les moins utiles, comme moins habiles dans le ministère et le gouvernement des âmes : mais si la piété les anime, ils s'opposeront aux desseins de leurs collègues plus disposés à !a mort qu'à la fuite, et dont la vie est plus nécessaire aux intérêts chrétiens. Il est écrit : « Le sort apaise les querelles ; il juge entre les puissants[2009] ; » car dans les perplexités de ce genre, Dieu juge mieux que les hommes, soit qu’il daigne appeler les meilleurs au martyre et épargner les faibles, soit qu'il donne à ceux-ci, dont la vie est moins précieuse à l'Église que la vie des autres, la force de tout souffrir jusqu'à la mort.

Cette voie du sort aurait bien quelque chose d'extraordinaire ; mais si la chose se faisait ainsi, qui oserait contestera qui, à moins d'ignorance ou d'envie, ne le trouverait bon ? Si ce moyen ne plait pas, parce qu'on n'en rencontre aucun exemple dans l'Église, que la fuite des ministres de Dieu ne prive, point les fidèles des secours dont ils auraient un si grand besoin au milieu de situations terribles. Si quelqu'un parait l'emporter sur d'autres par quelque grâce, qu'il ne s'estime pas assez pour se juger plus digne de vivre, et à cause de cela plus digne de fuir. Quiconque le penserait serait trop content de lui-même ; et quiconque le dirait, déplairait à tous.

13. Il y en a qui croient que les évêques et les clercs, quand ils demeurent -au milieu de tels périls, trompent les peuples, parce que les peuples ne songent pas à fuir tant qu'ils voient leurs chefs parmi eux. Mais la réponse à cette objection ou à ce reproche est facile ; on n'a qu'à dire aux peuples : Ne vous abusez pas sur le péril parce que nous restons ici ; ce n'est pas pour nous, mais pour vous que nous demeurons, de peur que rien ne vous manque de ce qui est nécessaire à votre salut dans le Christ. Si vous voulez fuir, vous nous affranchirez des liens qui nous retiennent. Ceci, je crois, doit se dire quand on croit véritablement utile de se retirer en des lieux sûrs. Cela entendu, si tous ou quelques-uns répondent : Nous sommes sous la main. de Celui dont personne ne peut éviter la colère, en quelque endroit qu'on aille ; de Celui dont on peut éprouver la miséricorde en tous lieux, lors même qu'on veut rester là où l'on se trouve, soit que des empêchements nous y retiennent, soit qu'on ne se soucie pas d'aller péniblement à des asiles incertains pour ne faire que changer de périls ; alors, sans aucun doute, des ministres de Dieu doivent demeurer avec eux. Mais si, après avoir entendu l'avertissement de leurs, pasteurs, les peuples aimaient mieux s'en aller, les pasteurs qui demeuraient à cause d'eux n’auraient plus à rester avec eux, puisqu'il n'y aurait plus personne pour qui ils dussent rester encore.

14. Ainsi donc, quiconque se retire sans que, par sa fuite, les fidèles soient privés du sacré ministère, fait ce que le Seigneur prescrit ou permet, mais celui qui fuit de manière à dérober au troupeau du Christ la nourriture spirituelle dont il a besoin, est un mercenaire : il voit venir le loup et s'enfuit, parce qu'il n'a pas soin des brebis.

Voilà, mon cher frère, la réponse à votre lettre ; je vous ai dit ce que je crois être la vérité et la vraie charité. Si vous trouvez un avis qui vous semble meilleur, je ne vous empêche pas de le suivre. Toutefois, en ces tristes temps où nous sommes, nous n'avons rien de mieux à faire que de prier le Seigneur notre Dieu qu'il ait pitié de nous. Des hommes sages et saints, par la grâce de Dieu, ont ainsi mérité de vouloir et de pouvoir rester fidèlement avec leurs églises, et les contradictions de personne ne les ont détournés de leur dessein.

LETTRE CCXXIX. (Année 429.)

Darius, personnage important de la cour impériale, fut le négociateur qui réconcilia le comte Boniface avec l'impératrice Placidie ; il obtint des vandales une trêve qui, malheureusement, ne fut pas longue. C'est à l'occasion de cette paix, accueillie en Afrique avec tant de joie, que saint Augustin écrivit à Darius la lettre suivante.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE ET MAGNIFIQUE SEIGNEUR, A DARIUS, SON TRÈS CHER FILS EN JÉSUS-CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je sais par mes saints frères et collègues Urbain et Novat quel homme vous êtes : l'un vous a vu à Hilari, du côté de Carthage, et récemment encore à Sicca ; l'autre, à Sétif. Grâce à eux, je ne puis plus dire que je ne vous connais pas. Quoique mes infirmités et le froid des ans ne m'aient pas permis de m'entretenir avec vous, je ne puis pas dire que je ne vous ai jamais vu. Les paroles de l'un, quand il a daigné venir vers moi, et une lettre de l'autre m'ont bien montré, non point votre visage, mais la face de votre âme : je vous ai vu d'une façon d'autant plus douce qu'elle a été plus intérieure. Vous avez la joie de retrouver, et nous retrouvons avec vous, comme dans un miroir, cette face intérieure de vous-même dans ce passage de l’Évangile où Celui qui est la Vérité a dit : « Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu[2010]. »

2. Les hommes de guerre ont leur grandeur et leur gloire, non seulement ceux qui sont les plus intrépides, mais encore, ce qui est plus vraiment digne de louange, ceux qui dans les combats se montrent les plus fidèles à leurs devoirs : sous la protection et avec le secours de Dieu, ils domptent l'ennemi par leurs travaux et leur courage, et leurs efforts vainqueurs donnent la paix à la république et aux provinces. Mais il est plus glorieux de tuer la guerre par la parole que de tuer les hommes par le fer, et de gagner et d'obtenir la paix par la paix que par la guerre. Ceux qui combattent, s'ils sont bons, cherchent sans aucun doute la paix, mais ils la cherchent en répandant le sang ; vous, au contraire, vous êtes envoyé pour empêcher que le sang de personne ne coule : une nécessité terrible est imposée aux autres ; à vous est échue une félicité. C'est pourquoi, mon illustre et magnifique seigneur, mon très cher fils en Jésus-Christ, réjouissez-vous de ce bien si grand et si véritable, et jouissez-en en Dieu, qui vous a fait ce que vous êtes et vous a confié de tels intérêts. Que le Seigneur confirme ce qu'il nous a fait par vous[2011] ! Agréez ce salut et daignez y répondre. Mon frère Novat, d'après ce qu'il m'écrit, a voulu que votre excellence et votre sagesse me connût par quelques-uns de mes ouvrages. Si donc vous avez lu les livres de moi qu'il vous a donnés, moi aussi j'apparais à votre oeil intérieur. Ils ne vous auront pas beaucoup déplu si vous les avez lus avec plus de charité que de sévérité. Ce ne sera pas trop, mais ce sera un présent que je recevrai avec bien du plaisir, si vous m'écrivez une lettre en échange de celle-ci et des différents ouvrages de moi qui sont entre vos mains. Je salue avec l'amour que je lui dois ce gage de paix[2012], que vous avez heureusement reçu de la bonté du Seigneur notre Dieu. 

LETTRE CCXXX. (Année 429.)

Darius répondit à saint Augustin ; c'est une lettre d'enthousiasme pour l'évêque d'Hippone. Il est heureux que le grand évêque lui ait écrit ; il serait plus heureux encore s'il pouvait le voir. Darius souhaite que la trêve conclue avec les vandales puisse devenir une paix durable. Il a lu quelques ouvrages de saint augustin et voudrait bien lire les Confessions. En demandant à l'évêque d'Hippone son intercession auprès de Jésus-Christ, il rappelle la prétendue correspondance entre Abgare et le Sauveur.

DARIUS A SON SEIGNEUR AUGUSTIN, SALUT.

1. Plût à Dieu, mon saint père et Seigneur, que de même que mon nom a été porté à vos oreilles par la grâce bienveillante de vos collègues Urbain et Novat, ainsi le Dieu de tous, votre Dieu, m'eût présenté moi-même à vos mains et à vos yeux ! Ce n'est pas que votre jugement plus sûr m'eût trouvé plus grand que je ne vous ai apparu à travers les discours obligeants et les lettres de tels hommes, et peut-être je ne vous eusse pas semblé tel qu'ils m'ont peint auprès de vous ; mais j'aurais voulu recueillir de votre bouche même les fruits immortels de votre sagesse qui vient du ciel, et recevoir à leur source intarissable les flots si purs et si doux de votre génie. Je n'aurais pas dit de moi alors comme dans je ne sais quel auteur : O trois et quatre fois heureux ! Mais mille et mille fois heureux, s'il m'avait été donné de voir la céleste lumière de votre visage, d'entendre votre divine voix qui chante ce qui est divin, et de recevoir directement de vous-même, avec tous les ravissements de l'oreille et du cœur, vos admirables enseignements ! J'aurais cru recevoir, non pas du haut du ciel, mais dans le ciel môme, les lois de l'immortalité, et entendre comme des voix de Dieu, non pas loin du temple, mais au pied même du trône de sa gloire.

2. Je méritais peut-être ce bonheur à cause de mon ardent désir de vous voir ; je ne le méritais pas, je l'avoue, à cause des péchés qui chargent ma conscience. Pourtant j'ai recueilli malgré l'absence de grands fruits de ce bon désir, et de nouveaux biens sont venus mettre le comble à mon bonheur : j'ai été recommandé à celui que je désirais tant connaître, et je l'ai été par deux saints évêques qui habitent, des lieux différents. L'un vous a parlé de moi avec bienveillance, comme j'ai déjà dit : c'est en votre présence qu'il a rendu témoignage de moi ; l'autre, animé des mêmes sentiments, en a laissé voter vers vous l'expression dans une lettre. Leur témoignage glorieux m'a fait auprès de vous une couronne, non pas avec des fleurs dont l'éclat passe vite, mais avec des pierres précieuses qui durent toujours. Priez donc Dieu pour moi, mon saint père, intercédez pour moi, je vous en conjure, afin que je puisse devenir un jour tel qu'on m'a représenté devant vous, car à présent je sens combien je suis peu digne d'un si grand témoignage. Les deux saints évêques m'ont déjà dédommagé de tout ce que me tait perdre mon éloignement de vous, puisque vous avez daigné me parler, m'écrire, me saluer, et dans l'absence vous rapprocher de moi. C'est vous, après Dieu, que je m'affligeais de ne pas voir, et c'est de vous que je voulais être connu. Vous n'avez pas vu mon visage comme vous le dites ; mais ce qui vaut mieux, vous avez vu la face de mon âme, et vous aimiez d'autant plus à me voir que c'était plus avant dans moi-même. Que Dieu fasse, ô mon père, que je réponde à la bonne opinion que vous avez de moi, et que ma conscience ne me montre pas trop différent de l'image que vous vous êtes faite !

3. Dans votre divine et céleste lettre, vous dites avec cette éloquence qui ne vous manque jamais quand vous voulez louer, vous dites que j'ai tué la guerre par la parole. Ici, mon saint père, mon esprit, sortant en quelque sorte des ténèbres de ses pensées, a reconnu la vérité de la louange qui m'était donnée. Pour tout dire brièvement et simplement à votre béatitude, si nous n'avons pas éteint la guerre, nous l'avons certainement suspendue ; et avec le secours du souverain Maître de toutes choses, les maux, qui étaient montés jusqu'au comble, se sont ralentis. Mais j'espère du dispensateur de tout bien, et l'abondante bénédiction de votre lettre m'en est un bon présage, que cette trêve aura la solidité durable de la paix. Appuyé sur la loi de Dieu, vous me dites de me réjouir de ce que vous appelez un grand et véritable bien, et d'en jouir en Dieu, qui m'a fait « ce que je suis, et m'a confié de tels intérêts. » Et vous ajoutez : « Que Dieu confirme ce qu'il nous a fait par vous. » Voilà des veaux qui ne sont pas seulement pour moi, mais pour le salut de tous. Ma gloire ici ne saurait se séparer du bien commun, et pour que je puisse être heureux par vos prières, il faut que tous soient heureux avec moi. Puissiez-vous, ô mon père, former longtemps des vœux pareils pour l'empire romain, pour la république romaine, pour tous ceux qui vous paraîtront dignes de vos prières, et quand vous monterez au ciel, les laisser à la postérité, les recommander à ceux qui vous suivront !

4. Peut-être me suis-je étendu plus que je n'aurais dû, mais j'ai conversé avec vous bien moins que je n'aurais voulu. Je vous l'avoue, en vous écrivant, je me crois en votre présence ; quoique mon langage soit inculte, et que de temps en temps les expressions me manquent, je ne me lasse pas de vous parler, comme si je conversais avec vous. Jugez par là de mon désir de vous voir. J'aurais dû déjà finir cette lettre, dont la longueur verbeuse vous déplaît peut-être ; mais j'écarte la crainte pour céder au plaisir, et il me semble que cesser de vous parler, ce serait vous quitter. Je veux terminer, mais je ne le puis ; vous m'en croirez, ô mon père ! vous étiez au plus profond de mon âme depuis que, non content de vous connaître par votre grande et glorieuse renommée, j'avais voulu vous connaître par vos ouvrages ; mais cette courte lettre que vous m'avez adressée a allumé dans mon cœur les flammes du plus vif amour pour vous. Je suis chrétien, né de parents et d'aïeux chrétiens ; cependant, quelque chose du paganisme m'était resté, et c'est en vous lisant que j'ai appris à me séparer tout à fait de ces vaines superstitions du passé. Je demande que vous daigniez nous envoyer les livres des Confessions que vous avez écrits, car si d'autres aussi nous ont donné vos écrits avec un empressement aimable et un cœur bienveillant, combien plus encore ne devez-vous pas nous les refuser vous-même !

5. On dit que, pendant que le Christ, Notre-Seigneur et notre Dieu, demeurait dans le pays de Judée, et avant qu'il fût retourné à son royaume du ciel, un satrape, ou plutôt un roi lui écrivit une lettre. Il était malade, et hors d'état de se rendre lui-même auprès du Sauveur, et suppliait Celui qui est le salut et le remède du monde d'aller le trouver, car il ne pensait pas pouvoir guérir autrement. Mais de peur de manquer de respect à la grande majesté du Christ, qu'il pressentait sans la connaître tout à fait, il loua la ville où il résidait, afin que, séduit par la beauté de la ville et la réception royale qui l'attendait, le Christ ne repoussât point sa prière. Dieu vint au secours du roi ; il le guérit, et, dans une lettre où il mettait le comble à ses divines faveurs, il ne lui envoya pas seulement la santé qu'il demandait comme homme, il lui envoya même la sécurité dont il avait besoin comme roi : il ordonna que la ville où il faisait sa demeure ne serait jamais prise par les ennemis[2013]. Que peut-on ajouter à de tels bienfaits ? Pour moi, pauvre que je suis, et serviteur des rois, je vous demande, à vous, mon seigneur, de prier chaque jour pour moi le Christ, notre roi et notre pieu ; priez-le, sans vous lasser jamais, afin qu'il me pardonne mes péchés, et demandez-lui pour moi ce que vous voudrez vous-même.

6. Si la longueur de ma lettre vous ennuie, armez-vous de votre patiente magnanimité, ne l'imputez qu'à vous, puisque c'est vous qui m'avez ordonné de vous écrire. Je vous prie cependant et vous supplie de m'écrire de nouveau ; je pourrai conjecturer ainsi que ma lettre ne vous aura pas déplu. Plaise à Dieu que vous puissiez encore prier pour nous durant de longues années, ô mon seigneur et mon père véritablement saint ! Notre fils Virimodus salue votre béatitude ; il se réjouit beaucoup que vous ayez bien voulu parler de lui dans votre lettre. Nous avons remis pour vous au prêtre Lazare je ne sais quels remèdes donnés par notre médecin : celui-ci assure que ces remèdes ne contribueront pas peu au soulagement de vos douleurs et à la guérison de votre maladie.

LETTRE CCXXXI. (Année 429.)

Saint Augustin témoigne à Darius le plaisir que lui a fait sa lettre ; il parle de l'amour de la louange et nous apprend dans quel sens on peut aimer à être loué. Il espère que le goût de Darius, pour ses écrits contre le paganisme, contribuera à les répandre afin d'effacer dans la société romaine les derniers vestiges du polythéisme. L'évêque d'Hippone parle admirablement de ses Confessions qu'il envoie à Darius ; il lui adresse en même temps quelques-uns de ses autres ouvrages. Cette lettre est la dernière de saint Augustin dont nous connaissions la date et assurément une des dernières qu'il ait écrites. Il mourut le 28 août 430.

AUGUSTIN, SERVITEUR DU CHRIST ET DES MEMBRES DU CHRIST, A SON FILS DARIUS, MEMBRE DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Vous voulez qu'une lettre de moi soit la preuve que j'ai eu du plaisir à recevoir la vôtre. Voici cette lettre ; mais ni celle-ci ni même beaucoup d'autres, longues ou courtes, ne suffiraient pas à exprimer ce plaisir : peu ou beaucoup de paroles demeurent toujours impuissantes à exprimer ce qui ne peut l'être. Et moi je suis peu éloquent, même en parlant beaucoup ; mais nul homme éloquent, quels que fussent le langage et l'étendue de sa lettre, ne pourrait, ce que je ne puis moi-même, assez dire tout ce que votre lettre m'a fait éprouver, lorsqu'il verrait dans mon cœur comme j'y vois. C'est dans ce que mes paroles n'expriment point que vous êtes donc réduit à chercher ce que vous désirez connaître. Que vous dirai-je, si ce n'est que votre lettre m'a fait plaisir, et un grand plaisir ? La répétition de ce mot n'en est pas une : c'est une façon de montrer qu'on voudrait le dire sans cesse ; mais ne pouvant toujours le redire, on le répète au moins une fois.

2. Si on me demande ce qui m'a tant charmé dans votre lettre, et si c'est votre éloquence, je répondrai que non. On ajoutera que ce sont peut-être les louanges que j'y reçois ; je répondrai encore que non. Pourtant vous me louez beaucoup, et avec grande éloquence, et on voit bien que, né avec le meilleur naturel, vous vous êtes fort appliqué à la culture des lettres. « Vous n'êtes donc pas sensible à ces choses-là ? » me dira quelqu'un. — Bien au contraire, je réponds avec le poète[2014] que « je ne suis pas assez stupide » pour ne pas sentir ces choses, ou pour les sentir sans plaisir. Elles me plaisent donc ; mais que sont-elles à côté de ce qui m'a le plus ravi dans votre lettre ? J'aime votre langage parce qu'il est gravement doux ou doucement grave ; je ne puis pas nier, non plus, que j'aime les louanges que vous me donnez. Tous les éloges ne me font pas plaisir, ni tout homme qui me les donne ; mais il m'est doux de recevoir les louanges dont vous m'avez jugé digne, de la bouche de ceux qui, comme vous, aiment les serviteurs du Christ pour le Christ lui-même.

3. Je soumets ici aux sages et aux habiles un exemple de Thémistocle, si toutefois je me souviens bien du nom véritable de l'homme. Dans un festin, ayant refusé de jouer de la lyre comme avaient coutume de le faire les hommes les plus illustres et les plus savants de la Grèce, il fut pris à cause de cela pour un homme qui ne savait rien ; et lui-même ne se gêna point pour témoigner tout son dédain à l'égard de ce genre d'amusement. « Qu'aimez-vous donc à entendre ? » lui dit-on. « Mes louanges, » répondit-il. C'est aux sages et aux habiles à nous dire quel dessein ils prêtent à cette réponse de Thémistocle ou dans quel but il la fit réellement ; car c'était un grand homme selon le monde. Et comme on lui demanda ce qu'il savait donc : « Je sais, répondit-il, je sais faire d'une petite république une grande. » Pour moi, je pense qu'il ne faut approuver que la moitié de ce mot d'Ennius : « Tous les hommes veulent être loués. » De même qu'il faut rechercher la vérité qui, sans aucun doute, ne fût-elle pas louée, mériterait seule de l'être ainsi il faut éviter la vanité qui se glisse si aisément dans les louanges humaines. On tombe dans cette vanité, lorsqu'on ne recherche ce qui est bien qu'en vue de la louange des hommes, ou bien lorsqu'on veut être beaucoup loué pour ce qui ne le mérite pas beaucoup ou même pas du tout. Aussi Horace, qui avait l'œil plus perçant qu'Ennius a dit : « Êtes-vous gonflé de l'amour de la louange ? certaines expiations pourront vous en guérir après une lecture de choix trois fois répétée[2015]. » Horace a donc pensé que l'amour des louanges humaines était comme une morsure dont il fallait se guérir par le remède de la parole.

4. Aussi notre bon Maître nous a enseigné par son Apôtre que nous ne devons pas faire le bien en vue d'obtenir les louanges humaines, c'est-à-dire qu'elles ne doivent pas être le but de nos bonnes actions ; mais que cependant nous devons rechercher les louanges des hommes pour les hommes eux-mêmes. Car les louanges adressées aux gens de bien ne profitent pas à ceux qui les reçoivent, mais à ceux qui les donnent. Pour ce qui est des gens de bien, il leur suffit d'être ce qu'ils sont. mais il faut féliciter ceux qui ont besoin de les imiter ; lorsqu'ils leur donnent des louanges, ils montrent ainsi leur goût pour ceux qu'ils louent sincèrement. L'Apôtre a dit : « Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas le serviteur du Christ[2016]. » Mais il a dit aussi : « Plaisez à tous en toutes choses, comme je m'efforce moi-même de plaire en toutes choses à tous. » Et il en donne la raison : « non point en cherchant ce qui m'est avantageux, mais ce qui l'est à plusieurs, afin qu'ils soient sauvés[2017]. » Voilà ce qu'il cherchait dans la louange des hommes et ce qui lui faisait dire encore : « Enfin, mes frères, tout ce qui est vrai, tout ce qui est honnête, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui est aimable, tout ce qui a une bonne réputation, tout ce qui est vertueux, tout ce qui est louable, que ce soit là ce qui occupe vos pensées ; faites ce que vous avez appris et reçu de moi, ce que vous m'avez entendu dire et ce que vous avez vu en moi, et le Dieu de paix sera avec vous[2018]. » En disant : « Tout ce qui est vertueux, » l'Apôtre a compris sous le nom de vertu les autres choses que j'ai rappelées plus haut. Ce qu'il a ajouté par ces paroles : « Tout ce qui a une bonne réputation, » il l'exprime convenablement de cette autre manière : « Tout ce qui est louable. » Comment donc faut-il entendre ce passage : « Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas le serviteur du Christ ? » Dans ce sens que s'il faisait, en vue des louanges humaines, le bien qu'il fait, il serait enflé de l'amour des louanges. L'Apôtre voulait ainsi plaire à tous, et se réjouissait de leur plaire, non pour s'enorgueillir de leurs louanges, mais pour les édifier dans le Christ. Pourquoi donc n'aurais-je pas du plaisir à recevoir de vous des louanges, puisque vous êtes trop sincère pour me tromper ; puisque vous louez ce que vous aimez, ce qu'il est utile et salutaire d'aimer, lors même que tout cela ne serait pas en moi ? Vous n'êtes pas seul à en profiter, j'en profite aussi. Si je n'ai pas ce que vous louez en moi, j'en ressens une confusion salutaire, et je souhaite ardemment ce qui me manque. Si je reconnais en moi quelque chose de ce que vous louez, je me réjouis de l'avoir et me réjouis que vous l'aimiez et que vous m'aimiez à cause de cela ; ce qui me manque, je désire l'obtenir, non seulement pour moi-même, mais afin que mes amis ne soient pas toujours trompés dans les louanges qu'ils me donnent.

5. Ma lettre est déjà longue, et je ne vous ai point encore dit ce qui me plait dans la vôtre bien plus que votre éloquence et vos louanges. Que croyez-vous que ce soit, ô homme de bien, si ce n'est d'avoir pour ami un homme tel que vous et que je n'ai jamais vu, si toutefois je dois dire que je n'ai jamais vu celui dont l'âme s'est montrée à moi dans une lettre où ce n'est plus à mes frères comme auparavant, mais à moi-même que je puis m'en rapporter sur vous ? Je savais déjà qui vous étiez, mais je ne savais pas encore ce que vous étiez à mon égard. Je ne doute pas que les louanges de votre amitié (et je vous ai marqué pourquoi elles me plaisent) ne deviennent plus abondamment profitables à l'Église du Christ. Je l'espère d'autant plus, que vous lisez, que vous aimez, que vous louez mes ouvrages consacrés 'à la défense de l'Évangile contre les derniers restes de l'idolâtrie. Ils seront d'autant plus connus qu'ils seront recommandés par un homme d'un rang comme le vôtre : vous leur donnerez insensiblement votre propre célébrité, votre propre gloire, et vous ne permettrez pas qu'ils soient ignorés là où vous verrez qu'ils puissent être utiles. Si vous me demandez d'où je sais cela, je vous répondrai que vous m'êtes apparu tel dans votre lettre. Jugez par là du plaisir qu'elle m'a fait ; si vous avez bonne opinion de moi, songez au plaisir que doit me causer tout ce qui peut contribuer à étendre la foi du Christ. Vous m'écrivez que, né de parents et d'aïeux chrétiens et chrétien vous-même, vous avez trouvé dans mes livres, plus qu'ailleurs, de quoi achever de vous défendre victorieusement contre les superstitions païennes ; recommandés et propagés par vous, quel bien ne pourraient-ils pas faire, et très facilement, à beaucoup d'autres, et même à d'illustres amis du paganisme ? cette espérance peut-elle ne pas être une grande joie pour moi ?

6. Ne pouvant vous témoigner tout le plaisir que m'a causé votre lettre, je vous ai dit par où elle m'a fait plaisir ; je vous laisse à penser le reste, c'est-à-dire combien je me suis réjoui. Recevez donc mon fils, recevez, vous qui êtes homme de bien non point à la surface, mais qui êtes chrétien dans la profondeur de la charité chrétienne, recevez les livres que vous avez désirés, les livres de mes Confessions. Regardez-moi là-dedans, de peur que vous ne me jugiez meilleur que je ne suis ; là c'est moi et non pas d'autres que vous écouterez sur mon compte ; considérez-moi dans la vérité de ces récits, et voyez ce que j'ai été lorsque j'ai marché avec mes seules forces ; si vous y trouvez quelque chose qui vous plaise en moi, faites-en remonter la gloire à Celui que je veux qu'on loue, et non pas à moi-même. Car c'est lui qui nous a faits, et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes[2019] ; nous n'étions parvenus qu'à nous perdre, mais celui qui nous a faits nous a refaits. Quand vous m'aurez connu dans cet ouvrage, priez pour moi afin que je ne tombe pas, mais afin que j'avance ; priez, mon fils, priez. Je sens ce que je dis, je sens ce que je demande ; n'allez pas croire que vous en soyez indigne et que ce soit comme au-dessus de vos mérites ; si vous ne le faisiez pas, vous me priveriez d'un grand secours. Priez pour moi ; je le demande aussi à tous ceux qui m'aimeront d'après vous-même ; dites-le leur ; et si l'idée que vous avez de mes mérites vous retient, prenez ceci comme un ordre de ma part : donnez à ceux qui demandent ou obéissez à ceux qui ordonnent. Priez pour nous. Lisez les divines Écritures, et vous verrez que les apôtres, nos chefs, ont demandé cela à leurs enfants ou l'ont prescrit à leurs disciples. Vous me l'avez demandé pour vous, et Dieu voit combien je le fais : qu'il m'exauce, lui qui sait que je le faisais avant même que vous me l'eussiez demandé ! payez-moi donc de retour. Nous sommes vos pasteurs, vous êtes le troupeau de Dieu ; considérez et voyez combien nos périls sont plus grands que les vôtres, et priez pour nous. Il le faut pour vous et pour nous, afin que nous rendions bon compte de vous au Prince des pasteurs et au chef de nous tous, et que nous échappions ensemble aux caresses de ce monde, plus dangereuses que les tribulations : la paix du monde n'est bonne que quand elle sert, comme l'Apôtre nous avertit de le demander, à nous « faire passer une tranquille vie en « toute piété et charité[2020]. » Si la piété et la charité manquent, tout ce qui met à l'abri de ces maux et des autres maux du monde n'est qu'un sujet de dérèglement et de perdition, une invitation au désordre ou une facilité pour y tomber. Demandez donc pour nous, comme nous pour vous, que nous passions une vie paisible et tranquille en toute piété et charité. Priez pour nous en quelque lieu que vous soyez et en quelque lieu que nous soyons : car il n'est point de lieu où ne soit Celui à qui nous appartenons.

7. Je vous envoie d'autres livres, que vous n'avez pas demandés, pour ne pas faire seulement ce que vous avez désiré : ce sont les livres de la Foi des choses invisibles, de la Patience, de la Continence, de la Providence, et un grand livre sur la foi, l'espérance et la charité. Si vous lisez tous ces ouvrages pendant que vous êtes en Afrique, écrivez-moi ce que vous aurez pensé ; envoyez-moi votre sentiment, ou laissez-le à mon saint frère et seigneur Aurèle qui me le fera parvenir, ce qui ne m'empêchera pas d'espérer des lettres de vous, en quelque lieu que vous soyez ; et, de mon côté, autant que je le pourrai, mes lettres iront vous chercher partout où vous pourrez être. J'ai reçu avec reconnaissance ce que vous m'avez envoyé, soit pour ma santé que vous voudriez meilleure afin que je pusse plus librement vaquer à Dieu, soit pour venir en aide à notre bibliothèque en nous donnant les moyens d'acquérir ou de remplacer des livres. Que Dieu vous donne, en récompense, dans ce monde et dans l'autre, les biens qu'il prépare à ceux qui sont tels qu'il a voulu que vous fussiez. Saluez de ma part, comme je vous l'ai déjà une fois demandé, ce gage de paix qui est auprès de vous, et qui nous est si cher à l'un et à l'autre.

QUATRIÈME SÉRIE. LETTRES SANS DATE.

LETTRE CCXXXII[2021].

Dans cette belle et éloquente lettre adressée aux païens de Madaure, saint Augustin ramasse ce qu'il y avait de plus capable de frapper leur esprit : on n'a jamais mieux parlé de l'établissement du christianisme. Il nous semble impossible qu'au temps où nous sommes, un homme du monde qui n'est pas chrétien, lise sans profit ces pages écrites il y a tant de siècles.

AUGUSTIN A SES HONORABLES SEIGNEURS ET BIEN AIMÉS FRÈRES LES CITOYENS DE MADAURE, DONT IL A REÇU UNE LETTRE PAR SON FRÈRE FLORENTIN[2022].

1. Si la lettre que j'ai reçue m'est adressée par les chrétiens catholiques qui se trouvent dans votre ville, je m'étonne qu'elle ne le soit point en leur nom, mais qu'elle le soit au nom de vous tous. Si au contraire c'est vous tous, hommes de la cité, ou presque tous, qui avez bien voulu m'écrire, je suis surpris que vous m'appeliez « votre père, » et qu'en tête de votre lettre vous ayez tracé ces mots : « Salut dans le Seigneur. » Car votre attachement au culte des idoles m'est connu, et c'est pour moi une grande douleur : il est plus aisé de fermer vos temples que de fermer vos cœurs aux idoles, ou plutôt vos idoles sont bien plus dans vos cœurs que dans vos temples. Songeriez-vous enfin, par une considération prudente, à ce salut dans le Seigneur par lequel vous avez voulu me saluer ? S'il n'en est pas ainsi, comment ai-je blessé, comment ai-je offensé votre bienveillance, pour mériter que vous m'ayiez donné, en commençant votre lettre, un titre qui serait plutôt une raillerie qu'une marque de respect, ô mes honorables seigneurs et bien-aimés frères ?

2. En lisant ces mots : « A notre père Augustin, salut éternel dans le Seigneur, » j'ai tout à coup senti dans mon cœur une grande espérance ; je vous croyais convertis au Seigneur et au salut éternel, ou désireux de l'être par mon ministère. Mais en lisant le reste de la lettre, j'ai senti d'autres pensées entrer dans mon cœur. J'ai pourtant demandé au porteur si vous étiez chrétiens ou si vous souhaitiez de l'être. Ayant appris par sa réponse que vous n'étiez pas changés, je me suis affligé de votre persistance à repousser le nom du Christ, à l'empire duquel le monde entier est soumis, vous le voyez ; et je me suis affligé aussi que vous l'ayez raillé dans ma personne. Car je ne connais pas d'autre Seigneur que le Christ, en qui vous puissiez appeler un évêque votre « père ; » et si un doute était possible à cet égard, il disparaîtrait par ces mots de la fin de votre lettre : « Nous souhaitons que vous jouissiez, en Dieu et en son Christ, d'une longue vie au milieu de votre clergé. » Après avoir tout lu et tout examiné, j'ai dû voir là, et tout homme y verra, un langage sincère ou un mensonge. Si vous pensez ce que vous écrivez, qui donc vous empêche d'arriver à la vérité ? Quel ennemi oppose à vos efforts des ronces et des précipices ? Enfin, qui ferme à vos désirs l'entrée de l'Église, pour que vous n'ayez pas avec nous le salut dans le même Seigneur, par lequel vous me saluez ? Mais si vous m'avez écrit de cette manière par un mensonge et une moquerie, pourquoi venir me charger du poids de vos affaires et oser refuser, au nom de Celui par qui je puis quelque chose, le respect qu'il mérite et lui adresser même d'insultantes flatteries ?

3. Sachez, mes frères bien-aimés, que je vous dis ceci avec un ineffable tremblement de cœur pour vous ; car je sais combien votre situation deviendra plus grave et plus mauvaise auprès de Dieu, si je vous le dis en vain. Tout ce qui s'est passé dans le monde, et que nos pères nous ont transmis ; tout ce que nous voyons et nous transmettons à la postérité, en ce qui concerne la recherche et la pratique de la vraie religion ; tout cela est renfermé dans les divines Écritures : tout se passe pour le genre humain comme les Livres saints l'ont prédit. Vous voyez le peuple juif chassé de son pays et dispersé dans presque toutes les contrées de l'univers : l'origine de ce peuple, son accroissement, la perte de sa souveraineté, sa dispersion sur la terre se sont accomplis comme les Écritures les ont annoncés. Vous voyez que la parole et la loi de Dieu, sorties du milieu des Juifs par le Christ, né miraculeusement parmi eux, sont devenues la foi de toutes les nations ; nous lisons la prédiction de toutes ces choses comme nous en voyons l'accomplissement. Vous voyez des portions retranchées du tronc de la société chrétienne, qui se répand dans le monde par les siéges apostoliques et la succession des évêques ; nous les appelons des hérésies et des schismes ; elles se couvrent du nom chrétien, parce que leur origine fait toute leur gloire ; elles se vantent d'être du bois de la vigne, mais c'est du bois coupé. Tout cela a été prévu, écrit et prédit. Vous voyez les temples païens tomber en ruine sans qu'on tes répare, ou bien renversés, ou fermés, ou servant à d'autres usages ; les idoles brisées, brûlées, cachées ou détruites. Les puissances de ce monde, qui jadis persécutaient le peuple chrétien à cause de ces idoles, sont vaincues et domptées, non point par la résistance, mais par la mort des chrétiens ; ces puissances tournent leurs lois et les coups de leur autorité contre ces mêmes idoles, pour lesquelles auparavant elles égorgeaient les chrétiens : vous voyez les chefs du plus illustre empire, après s'être dépouillés du diadème, s'agenouiller et prier au tombeau du pêcheur Pierre.

4. Les Écritures divines, qui sont déjà entre les mains de tout le monde, ont depuis très longtemps prédit toutes ces choses. Leur accomplissement nous donne d'autant plus de joie et fortifie d'autant plus notre foi, que nous les voyons prédites dans nos saints livres avec une autorité plus grande. Lorsque toutes les prophéties s'accomplissent, devons-nous penser, je vous le demande, devons-nous penser que le jugement de Dieu, qui d'après ces mêmes livres doit séparer les fidèles des infidèles, soit la seule chose qui n'arrivera pas, viendra sûrement comme tout le reste est venu ? Pas un homme de notre temps ne pourra, au jour de ce jugement, se justifier de n'avoir pas cru ; car le nom du Christ remplit le monde entier l'honnête homme l'invoque comme garantie de l'équité de ses œuvres, le parjure pour couvrir son mensonge ; le roi pour gouverner, le soldat pour combattre ; le mari pour pro. mettre de se bien conduire, et l'épouse, pour promettre la soumission ; le père pour ordonner, et le fils pour obéir ; le maître pour commander doucement, et le serviteur pour bien servir ; l'humble pour s'exciter à la piété, et l'orgueilleux pour s'exciter à faire, lui aussi, de grandes choses ; le riche pour donner, et le pauvre pour recevoir ; l'intempérant, autour de la coupe qui lui verse l'ivresse, et le mendiant à la porte ; le bon pour garder sa parole, et le méchant pour tromper ; le chrétien dans la piété de son culte, le païen dans ses flatteries ; tous célèbrent le Christ, et ils rendront compte un jour de la manière dont ils auront invoqué son nom.

5. Il est un Être invisible, principe, créateur de toutes choses, souverain, éternel, immuable, connu de nul autre que de lui-même. Il y a un Verbe par lequel cette suprême majesté se raconte et s'annonce ; il est égal à Celui qui l'engendre et qui se révèle par lui. Il y a une Sainteté qui sanctifie tout ce qui devient saint ; elle forme l'union indestructible et indivisible du Verbe immuable par lequel le Principe se révèle, et du Principe lui-même qui se raconte au Verbe son égal. Qui pourrait atteindre, avec le regard de l'esprit, à ce que je viens de m'efforcer inutilement de dire ? Qui pourrait pénétrer dans ces profondeurs infinies, arriver ainsi à la béatitude, s'y oublier soi-même dans une sorte de défaillance à force de ravissement. Et se plonger de plus en plus dans ce qui est invisible ? Ce serait se revêtir de l'immortalité et obtenir le salut éternel par lequel vous avez bien voulu me saluer. Qui pourrait cela, si ce n'est celui qui, par l'aveu de ses péchés, aurait abattu son orgueil et se serait fait doux et humble pour mériter que Dieu l'instruise ?

6. Donc, comme il faut d'abord descendre de l'orgueil à l'humilité afin de monter ensuite à une grandeur solide, il n'y avait pas de manière plus magnifique et plus douce de nous y convier, pour réprimer notre arrogance non point par la force, mais par la persuasion, que l'exemple de ce Verbe par lequel Dieu le Père se montre aux anges, qui est la vertu et la sagesse de Dieu, qui ne pouvait pas être vu du cœur humain aveuglé par l'amour des choses visibles : ce Verbe a daigné se faire homme et se montrer sous une forme semblable à la nôtre, afin que l'homme craigne bien plus de s'élever par l'orgueil de l'homme que de s'abaisser par l'exemple d'un Dieu. Aussi le Christ prêché dans le monde entier n'est pas le Christ revêtu de la splendeur royale, ni le Christ riche des biens humains, ni le Christ tout éclatant des félicités de ce monde, c'est le Christ crucifié. C'est ce qui a été d'abord le sujet des railleries des superbes et l'est encore des restes de ces orgueilleux du monde ; il n'y a eu d'abord qu'un petit nombre de croyants, ce sont les peuples en masse qui maintenant embrassent la foi. Pendant qu'aux premiers jours on prêchait le Christ crucifié, les boiteux marchaient, les muets parlaient, les sourds entendaient, les aveugles, voyaient, les morts ressuscitaient c'était une réponse aux moqueries des peuples, et la foi s'établissait. L'orgueil de la terre s'est enfin aperçu qu'il n'y a rien de plus puissant ici-bas que l'humilité d'un Dieu[2023], et dès lors les hommes, soutenus par un exemple divin, ont pu livrer d'utiles combats contre leur orgueil.

7. Réveillez-vous donc, mes frères de Madaure, vous qui avez été aussi mes pères[2024] ; c'est Dieu qui m'offre cette occasion de vous écrire. Avec la volonté de Dieu j'ai fait ce que j'ai pu pour l'affaire de mon frère Florentin qui m'a remis votre lettre ; mais l'affaire aurait pu aisément s'arranger sans moi. Presque tous les habitants d'Hippone sont de la famille de Florentin ; ils le connaissent et le plaignent beaucoup de son veuvage. Mais la lettre que vous m'avez écrite fait que la mienne ne paraît pas trop osée lorsque, profitant de l'occasion que vous me donnez, elle parle du Christ à des idolâtres. Je vous en conjure, si ce n'est pas pour rien que vous avez prononcé son nom dans votre lettre, que ce ne soit pas pour rien que la mienne vous arrive. Si vous avez voulu vous moquer de moi, craignez Celui dont le monde superbe s'est d'abord moqué. Il l'a jugé à sa manière, et, aujourd'hui soumis à son empire, il l'attend pour juge. L'affection de mon cœur pour vous, que j'exprime comme je le puis dans cette page, vous servira de témoin devant le tribunal de Celui qui confirmera ceux qui auront cru en lui, et confondra les incrédules. Que le Dieu unique et véritable vous délivre de toute vanité du siècle et vous convertisse à lui, ô mes bien-aimés frères et honorables seigneurs !

LETTRE CCXXXIII.

Charmante et curieuse lettre de saint Augustin adressée à un philosophe païen. Rien n'est plus attachant que cette façon pacifique et bienveillante de questionner un homme éclairé, encore retenu dans les ombres du polythéisme.

AUGUSTIN A LONGINIEN.

On dit qu'un ancien répétait souvent qu'il est aisé de tout apprendre à ceux qui déjà ne trouvent rien de meilleur que d'être hommes de bien. Longtemps avant ce mot, qui est de Socrate, autant que je puisse m'en souvenir, un prophète avait brièvement et tout ensemble enseigné à l'homme à n'aimer rien tant que d'être bon et par où il pouvait le devenir. « Tu aimeras, dit-il, le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme, et de tout ton esprit[2025], et tu aimeras ton prochain comme toi-même[2026]. » On ne peut pas dire que celui qui comprendrait ceci apprendrait facilement le reste, parce que ces commandements renferment tout ce qu'il est utile et salutaire de savoir : car il y a beaucoup de doctrines, si toutefois on peut leur donner ce nom, qui sont ou inutiles ou dangereuses. Le Christ rend témoignage à ces livres anciens : « Ces deux commandements, dit-il, comprennent toute la loi et les prophètes[2027]. »

Je crois avoir vu dans vos entretiens avec moi, comme dans un miroir, que par-dessus tout vous désirez être homme de bien ; j'ose donc vous demander comment vous croyez qu'on doive adorer le Dieu qui est meilleur que tout, et d'où découle ce qui rend bonne l'âme humaine : quant à l'obligation d'adorer Dieu, je sais que vous n'en doutez pas. Je vous demande aussi ce que vous pensez du Christ. Je me suis aperçu que vous n'en faisiez pas peu de cas ; mais croyez-vous qu'on puisse arriver à la vie heureuse par la voie qu'il a tracée et que cette voie soit la seule ? Refusez-vous ou différez-vous pour quelque motif d'entrer dans cette voie ? Y a-t-il, selon vous, un autre chemin ou d'autres chemins pour arriver à cette vie excellente qui doit être le principal objet de nos vœux ? Voilà ce que je désire savoir, sans mériter, j'espère, un reproche d'indiscrétion. Car je vous aime à cause du précepte que j'ai rappelé plus haut, et j'ai sujet de croire que vous m'aimez : entre gens qui se témoignent d'affectueux sentiments, quoi de plus profitable que de se demander et de chercher ensemble par où on peut devenir bon et heureux !

LETTRE CCXXXIV.

Longinien répond avec une tendre vénération et une crainte respectueuse : sa doctrine, un peu vague, est un néo-platonisme qui pense se donner de l'autorité en invoquant les noms d'Orphée, d'Agèse et de Trismégiste.

LONGINIEN A SON VÉNÉRABLE SEIGNEUR, A SON HONORABLE ET TRÈS SAINT PÈRE AUGUSTIN.

1. Vous ne m'avez pas trouvé indigne de l'honneur d'un de vos divins entretiens ; j'en suis heureux, et je me sens comme illuminé par la pure lumière de votre vertu. Niais, en me demandant de répondre à vos questions, en ce temps-ci et sur de telles matières, vous imposez un pesant fardeau et une charge difficile à un homme de mon opinion, à un païen comme moi. Depuis longtemps, il est en partie convenu entre nous (et il le serait chaque jour davantage dans nos lettres), qu'il y a beaucoup de questions à examiner : je ne parle pas seulement de ce qu'on trouve dans Socrate, dans vos prophètes- et dans quelques-uns de vos Hébreux, ô véritablement le meilleur des Romains[2028] ! mais je parle aussi d'Orphée, d'Agèse et de Trismégiste, beaucoup plus anciens que tous ceux-là : ils naquirent des dieux aux premiers temps, et les dieux se servirent d'eux pour révéler la vérité aux trois parties du monde, avant que l'Europe eût un nom, que l'Asie en reçut un, et que la Libye possédât un homme de bien comme vous l'avez été et le serez toujours. Car, de mémoire d'homme, à moins que la fiction de Xénophon ne vous paraisse une réalité, je n'ai trouvé dans ce que j'ai entendu, lu ou vu, (j'en prends Dieu à témoin et sans danger pour moi), je n'ai trouvé, je le jure, personne, ou s'il en est un, personne après lui, qui, autant que vous, s'efforce de connaître Dieu et puisse aussi facilement y atteindre, par la pureté de l'âme et le renoncement aux choses du corps, par l'espoir d'une belle conscience et par une ferme croyance.

2. Quant à la voie qui peut y conduire, ce n'est point à moi à répondre, ô mon honorable seigneur ! C'est bien plus à vous à le savoir et à me l'apprendre à moi-même, sans aucune assistance du dehors. Je n'ai pas encore, je l'avoue, et pourrai-je avoir jamais tout ce qu'il faut pour aller jusqu'au siège de ce bien, comme le voudrait mon sacerdoce[2029] ? Je fais toutefois mes provisions pour le voyage.

Cependant, je vous dirai en peu de mots quelle est la sainte et antique tradition que je garde. La meilleure voie vers Dieu est celle par laquelle un homme de bien, pieux ; pur, équitable, chaste, véridique dans ses paroles et ses actions, reste ferme et inébranlable à travers les changements des temps, escorte par les dieux, soutenu par les puissances de Dieu, c'est-à-dire rempli des vertus de l'unique, de l'universel, de l'incompréhensible, de l'ineffable, de l'infatigable Créateur, se dirige vers Dieu par les efforts du cœur et de l'esprit ces vertus de Dieu sont, comme vous les appelez, des anges ou toute autre nature qui vient après Dieu, ou qui est avec Dieu, ou qui vient de Dieu. Telle est, dis-je, la voie par laquelle les hommes, purifiés d'après les prescriptions pieuses et lés expiations des anciens mystères, hâtent leur course, sans jamais s'arrêter.

3. Quant au Christ, ce Dieu formé de chair et d'esprit, et qui est le Dieu de votre croyance, par lequel vous vous croyez sûr, mou honorable seigneur et père, d'arriver au Créateur suprême, bienheureux, véritable, et père de tous, je n'ose ni ne puis vous dire ce que j'en pense : je trouve fort difficile de définir ce que je ne sais pas. Mais vous m'aimez, moi si plein de respect pour vos vertus ; je le savais depuis longtemps et vous avez daigné me le dire ; le soin que j'ai de ne pas vous déplaire, à vous toujours si près de Dieu, suffit pour le bon témoignage de ma vie ; vous comprenez sans doute que moi aussi je vous aime, puisque je tiens à régler ma conduite d'après votre jugement sur moi. Avant tout, je vous en prie, pardonnez à mon opinion de si peu d'importance, à mon discours peu convenable peut-être ; c'est vous qui m'avez forcé de parler. Daignez me faire part, si je le mérite, de ce que vous pensez vous-même sur ces choses ; instruisez-moi par vos saints écrits, « plus doux que le miel et le nectar, » comme dit le poète[2030]. Jouissez de l'amour de Dieu, seigneur mon père, et ne cessez jamais de lui plaire par la sainteté ; ce qui est nécessaire.

LETTRE CCXXXV.

Saint Augustin se félicite de voir le débat engagé ; il pose des questions précises ; Longinien y répond sans doute, mais nous n'avons pas la suite de cette correspondance d'un intérêt si attachant.

AUGUSTIN A LONGINIEN.

1. J'ai recueilli le fruit de ma lettre : une réponse de votre bienveillance. J'y vois commencer entre nous une grande discussion sur une grande chose : c'est ce que je voulais d'abord ; Dieu m'aidera à obtenir ce qui me reste à vouloir, l'issue salutaire d'un tel débat. Quant au sentiment qui vous porte à ne rien nier, à ne rien affirmer témérairement sur le Christ, c'est là un tempérament que j'accepte volontiers dans un païen. Je ne refuse pas de satisfaire au désir que vous me témoignez de vous instruire auprès de moi sur ces matières ; c'est un désir louable et qui plaît à mon cœur. Mais il importe auparavant d'éclaircir ce que vous entendez par les anciens mystères et de dire avec netteté votre pensée à cet égard. « La meilleure voie vers Dieu (ce sont les expressions de votre lettre) est celle par laquelle un homme de bien, pieux, équitable, chaste, véridique dans ses paroles et ses actions, resté ferme et inébranlable à travers les changements des temps, escorté par les dieux, soutenu par les puissances de Dieu, c'est-à-dire rempli des vertus de l'unique, de l'universel, de l'incompréhensible, de l'ineffable, « de l'infatigable Créateur, se dirige vers Dieu par les efforts du cœur et de l'esprit : ces vertus de Dieu sont, comme vous les appelez, des anges, ou toute autre nature qui vient après Dieu, ou qui est avec Dieu, ou qui vient de Dieu. » Et vous ajoutez : « C'est la voie par laquelle les hommes, purifiés d'après a les prescriptions pieuses et les expiations des anciens mystères, hâtent leur course, sans jamais s'arrêter. »

2. D'après ces paroles, je vois, si je ne me trompe, qu'il ne vous semble pas suffisant, pour aller à Dieu, qu'un homme de bien se rende les dieux favorables par des paroles et des actions pieuses, équitables, pures, chastes, véridiques, et que, sous la protection d'un tel cortège, il marche vers le Créateur de toutes choses, s'il ne se purifie aussi d'après les prescriptions pieuses et les expiations des saints mystères. C'est pourquoi je voudrais savoir ce qui vous paraît devoir être purifié par les cérémonies expiatoires en celui qui, pieux, équitable, pur, véridique dans sa vie, se rend les dieux favorables, et par eux le Dieu unique, le Dieu des dieux ; car, s'il a besoin encore de ces expiations, il n'est pas pur ; et s'il n'est pas pur, il n'est pas pieux, équitable, pur et chaste dans sa vie. Et s'il vit ainsi, il est déjà pur : or, quel besoin peut avoir de cérémonies expiatoires ce qui est sans souillure ? C'est là le nœud de la question entre nous ; une fois cela résolu, nous verrons ces conséquences L'homme doit-il bien vivre pour mériter d'être purifié par les cérémonies expiatoires, ou bien a-t-il besoin de ces expiations pour bien vivre ? Quelque vertueux que soit un homme, lui faut-il le secours des cérémonies pour arriver à la vie éternelle, qui a sa source en Dieu ? La pratique des cérémonies est-elle comme une partie du bien vivre, de sorte que les deux choses n'en fassent qu'une, et que l'une soit comprise dans l'autre. Prenez la peine, je vous en prie, de me marquer dans une lettre quel est votre sentiment sur chacune de ces quatre questions. Il est important de s'entendre d'abord là-dessus, avant d'aller plus loin : il ne faut pas que je travaille à réfuter beaucoup de choses que vous ne pensez pas peut-être, et que je perde inutilement un temps précieux. Je ne prolongerai pas davantage cette lettre, afin qu'une prompte réponse de vous me permette de passer à une autre chose.

LETTRE CCXXXVI.

Deutérius était évêque de Césarée ; saint Augustin lui dénonce et lui renvoie un sous-diacre convaincu du manichéisme. Il expose en peu de mots la doctrine des manichéens, en expliquant ce qu'on appelait parmi eux les auditeurs et les élus.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR DEUTÉRIUS, SON VÉNÉRABLE, TRÈS CHER FRÈRE ET COLLÈGUE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai pensé que je ne pouvais rien faire de mieux que d'écrire à votre sainteté, de peur que, par la négligence des pasteurs, l'ennemi ne ravage le troupeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans votre province ; car l'ennemi ne cesse de tendre des piéges pour perdre les âmes rachetées à un si grand prix. Il a été prouvé auprès de nous, qu'un sous-diacre de Malliana, appelé Victorin, est manichéen, et que, depuis longtemps, il cache sous le voile de l'état ecclésiastique de sacrilèges erreurs ; car c'est un homme qui touche déjà à la vieillesse. Il est si bien découvert que, interrogé par moi-même, il a tout avoué sans qu'il ait fallu des témoins pour le convaincre. Ceux à qui il avait fait d'imprudentes confidences étaient du reste si nombreux, qu'il y aurait eu de sa part, je ne dis pas impudence, mais folie, à essayer des dénégations. Il a avoué qu'il était auditeur parmi les Manichéens, et non point élu.

2. Ceux qu'on appelle auditeurs parmi eux se nourrissent de viande, cultivent les champs, et, s'ils le veulent, se marient ; les élus ne font rien de tout cela. Les auditeurs s'agenouillent devant les élus en les suppliant de leur imposer les mains ; ce n'est pas seulement aux prêtres, aux évêques, aux diacres qu'ils le demandent, c'est à tous les élus, quels qu'ils soient. Ils adorent et prient avec eux le soleil et la lune, jeûnent avec eux le dimanche, et croient avec eux tous les blasphèmes qui rendent si détestable la secte des manichéens. Ils nient que la Christ soit né d'une vierge ; ils disent que la chair dont il était revêtu n'était pas véritable, que la Passion n'a donc pas été véritable et que par conséquent il n'y a pas eu de résurrection. Ils blasphèment les patriarches et les prophètes ; ils prétendent que la loi donnée par Moïse le serviteur de Dieu, ne vient pas du vrai Dieu, mais du prince des ténèbres. Ils croient que non seulement les âmes des hommes, mais encore les âmes des bêtes sont la substance de Dieu et qu'elles sont véritablement des portions de Dieu. Ils disent que le Dieu bon et véritable a eu à combattre avec la nation des ténèbres, qu'il a mêlé une partie de lui-même avec le prince des ténèbres, que ses élus dans leur nourriture, ainsi que le soleil et la lune, purifient et dégagent, en l'absorbant, cette partie souillée et captive ; ils ajoutent que ce qui ne sera pas purifié, lorsque viendra la fin du monde, sera enchaîné et soumis à une peine éternelle. Ainsi donc, selon la doctrine des manichéens, non seulement Dieu est susceptible d'altération, de corruption et de souillure, puisqu'une portion de lui même a pu être réduite à une situation pareille, mais Dieu est impuissant, d'ici à la fin des siècles, à s'arracher à ce poids d'impureté et de misère.

3. Voilà les blasphèmes intolérables que cet homme, déguisé en sous-diacre catholique, croyait et même enseignait autant qu'il le pouvait, car c'est en enseignant qu'il s'est découvert : il s'est confié à des gens qu'il croyait disposés à se laisser instruire. Après être convenu qu'il était auditeur manichéen, il m'a prié de le ramener dans la voie de la vérité catholique ; mais, je l'avoue, sa dissimulation sous le voile de la cléricature m'a fait horreur, et j'ai cru devoir le chasser de la ville après l'avoir puni. Je n'aurais pas assez fait si je ne vous avais averti moi-même ; il faut qu'on sache que cet homme a été dégradé comme il le méritait et que tous doivent se défier de lui. Qu'on ne le croie, quand il demande la pénitence, que s'il vous fait connaître les manichéens qui seraient cachés soit à Malliana, soit dans toute la province.

LETTRE CCXXXVII.

On trouvera dans cette lettre des détails sur les manichéens et surtout sur les priscillianistes ; ceux-ci avaient érigé le mensonge en précepte pour mieux cacher leur véritable doctrine ; saint Augustin parle d'un hymne faussement attribué à Jésus-Christ, et que l'Église a rejeté. Nous croyons que Cérétius était un évêque des Gaules.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX SEIGNEUR CÉRÉTIUS, SON VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Après avoir lu ce que votre sainteté m'a envoyé, il me paraît qu'Argirius s'est jeté dans le priscillianisme sans le savoir, et comme s'il eût ignoré que le priscillianisme existât, ou bien qu'il est tout à fait engagé dans les liens de cette hérésie. Car je ne doute pas que ces écrits ne viennent des priscillianistes. Mais au milieu de tant d'occupations diverses qui m'accablent sans relâche, je n'ai pu qu'avec peine me faire lire tout entier un seul de ces deux écrits. Je ne sais comment l'autre s'est égaré et n'a pu être retrouvé malgré de soigneuses recherches parmi nos frères, ô mon bienheureux seigneur et vénérable père !

2. L'hymne qu'on dit être de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et dont votre Révérence s'est fort émue, se trouve ordinairement dans les écritures apocryphes. Ces écritures n'appartiennent point particulièrement aux priscillianistes ; d'autres hérétiques en font usage pour autoriser leurs erreurs. Dans la diversité de leurs doctrines, représentée par la diversité des hérésies, les sectes puisent ensemble dans ces écritures, surtout les sectes qui ne reçoivent ni l'ancienne loi ni les prophètes canoniques, car elles nient que ces livres concernent le Dieu bon et le Christ son Fils : tels sont les manichéens, les marcionites et d'autres, à qui ce damnable blasphème a convenu. Et même dans les Écritures canoniques du Nouveau Testament, c'est-à-dire dans les véritables écrits Évangéliques et Apostoliques, ils ne reçoivent pas tout, mais ils prennent ce qu'ils veulent : ils choisissent et rejettent les livres à leur gré. Ils marquent même dans ces livres ce qui leur paraît favorable à leurs erreurs, et tiennent pour faux tout le reste. Certains manichéens rejettent le livre canonique intitulé les Actes des Apôtres. Ils craignent d'y rencontrer la vérité avec trop d'évidence, lorsqu'il y est parlé de l'envoi du Saint-Esprit promis par Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les évangiles véritables[2031]. Ils trompent les hommes ignorants avec le nom de ce divin Esprit dont ils sont complètement éloignés ; dans leur aveuglement prodigieux, ils prétendent que cette promesse du Seigneur s'est accomplie dans Manichée leur hérésiarque. C'est ce que font aussi les hérétiques appelés cathaphyrges ; ils disent que le Saint-Esprit que le Seigneur a promis est venu par je ne sais quels insensés, Montan et Priscille, dont ils font leurs prophètes.

3. Quant aux priscillianistes, ils acceptent tous les livres, les canoniques comme les apocryphes : mais ils détournent le sens de tout ce qui les condamne, et leurs explications menteuses sont tantôt d'une habileté rusée, et tantôt ridicules et niaise. Lorsqu'ils se trouvent en présence de gens qui ne sont point de leur secte, ils donnent des interprétations auxquelles ils ne croient pas du tout ; autrement ils seraient catholiques ou du moins peu éloignés de la vérité, parce qu'en pareil cas c'est le sens catholique qu'ils cherchent ou qu'ils paraissent vouloir chercher, même dans les écritures apocryphes. Mais, entre eux, les priscillianistes ont d'autres sentiments ; ils n'osent les produire en public parce qu'ils sont réellement criminels et détestables : c'est sous le voile de la foi catholique qu'ils se cachent, et c'est la foi catholique qu'ils ont l'air de professer devant ceux qu'ils redoutent. Il pourrait se rencontrer des hérétiques plus immondes peut-être, mais il n'en est pas de comparables pour la tromperie. D'autres mentent par un fonds de vice humain, par habitude ou infirmité morale ; mais ceux-là mentent, dit-on, par précepte ; il est commandé de mentir avec serment pour cacher leur vraie et abominable doctrine. Ceux qui ont appartenu à leur secte et que la miséricorde de Dieu en a délivrés, citent les termes mêmes de ce précepte des priscillianistes :

Jure, parjure-toi, ne révèle pas le secret[2032].

Pour mieux reconnaître que leurs interprétations des écritures apocryphes sont fort différentes de celles dont ils font parade devant les catholiques, on n'a qu'à voir par quelle raison ils leur attribuent une autorité divine, et, ce qui est plus coupable encore, les mettent même au-dessus des livres canoniques. Voici leurs propres paroles dans l'écrit que j'ai sous les yeux : « Hymne du Seigneur, qu'il dit en secret aux saints apôtres ses disciples, parce qu'il est écrit dans l'Évangile : Après avoir dit un hymne, il s'en alla sur la montagne[2033]. Cet hymne n'a pas trouvé place dans le Canon à cause de ceux qui jugent selon eux-mêmes et non point selon l'esprit et la vérité de Dieu ; c'est pourquoi il est écrit : Il est bon de cacher le secret du roi, mais il est glorieux de révéler les oeuvres de Dieu[2034]. » Leur grande raison pour expliquer que cet hymne ne soit pas dans le canon, c'est qu'il faut cacher le secret du roi à ceux qui jugent selon la chair et non selon l'Esprit et la vérité de Dieu. Les Écritures canoniques ne se rapportent donc pas au secret du roi qui doit être caché à ceux-ci ; elles sont donc réservées pour ceux qui jugent selon la chair et non point selon l'Esprit et la vérité de Dieu. Cela veut-il dire autre chose, sinon que les saintes Écritures canoniques ne sont pas conformes à l'Esprit de Dieu et n'appartiennent pas à la vérité de Dieu ? Qui peut entendre de tels blasphèmes ? qui peut supporter l'horreur d'une si grande impiété ? Et si les Écritures canoniques sont comprises spirituellement par les spirituels, charnellement par les charnels, pourquoi cet hymne n'est-il pas dans le Canon ? Les spirituels et les charnels l'entendent aussi chacun à leur manière.

5. Ensuite pourquoi les priscillianistes s'efforcent-ils d'interpréter le même hymne selon les Écritures canoniques ? S'il n'est pas dans les Écritures canoniques, parce que ces Écritures sont pour les charnels, et cet hymne pour les spirituels ; alors comment un hymne qui ne regarde pas les charnels est-il expliqué d'après des Écritures qui ne regardent que les charnels ? Ainsi, par exemple, on chante et on dit dans cet hymne : « Je veux délier et veux être délié ; » d'après le sens des priscillianistes, Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a dégagés des liens du monde pour que nous ne retombions plus sous leur poids : mais nous n'avons pas appris autre chose dans les Écritures canoniques. C'est ce que nous trouvons dans ces mots du Psalmiste : « Vous avez rompu mes liens[2035], » et dans ces autres mots : « Le Seigneur délie les captifs[2036]. » L'Apôtre dit à ceux qui sont délivrés de leurs chaînes « Soyez donc fermes, et ne retombez pas sous le joug de la servitude[2037]. » Et l'apôtre Pierre « Si après avoir été retirés de la corruption du monde par la connaissance de Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Sauveur, ils se laissent vaincre en s'y engageant de nouveau, leur dernier état devient pire que le premier[2038] ; » par là saint Pierre nous montre qu'une fois affranchis des liens du monde, nous ne devons plus nous y laisser reprendre. Comme donc tout cela se trouve dans le Canon, soit d'après les passages qu'on vient de lire, soit d'après beaucoup d'autres, et qu'on ne cesse de le lire et de le prêcher, pourquoi les priscillianistes prétendent-ils que cet hymne, dont les paroles sont très obscures, comme ils disent, n'est pas dans le Canon ; de peur que le sens n'en soit caché aux charnels ? Au contraire, ce qui est voilé dans cette hymne, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, est tout à fait mis à découvert dans le Canon. Il est bien plus à croire que ce n'est pas ce sens-là qui exprime leur sentiment véritable, mais qu'il en est un autre que j'ignore et qu'ils craindraient bien plus de révéler devant nous.

6. Si ces paroles signifiaient due le Seigneur nous a dégagés des liens du monde pour que nous ne retombions plus sous leur poids, il ne dirait pas : « Je veux délier et veux être délié, » mais je veux délier et je ne veux pas que ceux que j'aurai déliés soient de nouveaux captifs ; Ou bien, si le Seigneur représentait ici dans sa personne ses membres, c'est-à-dire ses fidèles comme dans ces paroles : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger[2039], » il dirait plutôt ; je veux être délié et ne veux plus être lié. Prétendra-t-on que le Seigneur délie et qu'il est délié, parce que le chef délie et que les membres sont déliés, comme quand il criait à Saul du haut du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu[2040] ? » D'abord cela n'a pas été dit par celui dont j'examine le sentiment ; mais l'eût-il dit, nous lui répondrions comme tout à l'heure : nous lisons, nous comprenons ces mêmes choses dans les Écritures canoniques ; c'est par là que nous les appuyons ; c'est par là que chaque jour nous les prêchons. Pourquoi donc prétendre que cet hymne n'a pas été mis dans le Canon pour le dérober aux charnels, puisque ce qui s'y rencontre obscurément, se trouve dans le Canon avec toute la clarté possible ? Leur démence ira-t-elle jusqu'à dire que dans cet hymne le secret du roi est caché aux spirituels, mais que dans le Canon il se révèle aux charnels ?

7. La même chose peut se dire de ces autres paroles du même hymne : « Je veux sauver et veux être sauvé. » Si, d'après l'interprétation des priscillianistes, ces paroles signifient que le Seigneur nous sauve par le baptême, et que nous sauvons, c'est-à-dire que nous gardons en nous l'Esprit qui nous a été donné par le baptême, ne trouvons-nous pas lé même sens dans ce passage de l'Écriture canonique : « Il nous a sauvés par l'eau de la régénération[2041], » et dans cet autre : « N'éteignez point l'Esprit[2042] ? » Comment donc peut-on dire que cet hymne n'est pas dans le Canon, de peur que les charnels ne le connaissent, puisque ce qui se trouve obscurément dans l'hymne brille d'une vive clarté dans le Canon ? Mais en voici la raison : c'est que les priscillianistes cachent leur propre sentiment à l'aide de l'interprétation qu'ils produisent devant ceux qui ne sont pas de leur secte. Tel est leur aveuglement, qu'en expliquant cet hymne qui, selon eux, n'est pas dans le Canon de peur que le secret du roi ne soit révélé aux charnels, ils se servent de paroles tirées du Canon lui-même. Pourquoi donc le canon renferme-t-il clairement exprimé ce qui sert à expliquer les obscurités de cet hymne ?

8. Si, comme ils le disent, ces paroles de l'hymne : « Je veux être engendré, » ont le même sens que ce passage de l'épître canonique de l'apôtre Paul : « Vous que j'enfante une seconde fois, jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous[2043] ; » si ces paroles de l'hymne : « Je veux chanter, » ont le même sens que ce passage d'un psaume canonique : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau[2044] ; » si ces paroles de l'hymne : « Dansez tous, » ont le même sens que ce passage d'un cantique évangélique : « Nous avons chanté pour vous et vous n'avez pas dansé[2045] ; » si ces paroles de l'hymne : « Je veux gémir, frappez tous votre poitrine, » ont le même sens que ce passage d'un cantique évangélique : « Nous avons gémi devant vous et vous n'avez point pleuré[2046] ; » si ces paroles de l'hymne : « Je veux payer et être payé, » ont le même sens que ces passages des épîtres canoniques : « Que le Christ habite dans vos cœurs par la foi[2047]. Vous êtes le temple de Dieu, et l'Esprit de Dieu habite en vous[2048] ; » si ces paroles de l'hymne : « Je suis une lampe pour vous qui me voyez, » ont le même sens que ce passage d'un psaume canonique : « Nous verrons la lumière dans votre lumière[2049] ; » si ces paroles de l'hymne : « Je suis la porte pour quiconque veut y frapper, » ont le même sens que ce passage d'un autre psaume canonique : « Ouvrez-moi les portes de la justice ; quand je serai entré, je louerai le Seigneur[2050] ; » et ce passage d'un autre encore : « Portes, ouvrez-vous ; ouvrez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera[2051] ; » si ces paroles de l'hymne : « Vous qui voyez ce que je fais, ne parlez pas de mes œuvres, » ont le même sens que ce passage du livre de Tobie : « Il est bon de cacher le secret du roi[2052], » pourquoi dit-on que cet hymne n'est pas dans le Canon, afin que le secret du roi demeure caché aux charnels, puisque ce qui est marqué obscurément . dans l'hymne l'est si clairement dans le Canon et que le Canon sert à interpréter l'hymne même ? Je réponds encore que ces interprétations publiques ne sont pour les priscillianistes qu'une manière de cacher leur véritable sentiment ; et les paroles de cet hymne, qu'ils feignent d'entendre dans un sens catholique, renferment ce qu'ils craindraient de montrer à d'autres que leurs partisans.

9. Ce serait trop long de tout suivre ainsi jusqu'à la fin. D'après ce que je viens de dire, il est très aisé d'examiner le reste, et de voir que ce qu'il y a de bon dans l'explication de cet hymne se trouve aussi dans le Canon. En soutenant que l'hymne est séparé du Canon, pour dérober aux charnels le secret du roi, ces hérétiques n'ont pas donné une raison, mais ils ont usé de subterfuges. Ce n'est donc pas à tort que nous croyons que le but de leurs interprétations n'est pas d'expliquer ce qu'ils lisent, mais plutôt de couvrir ce qu'ils pensent. Cela n'a rien d'étonnant, puisqu'ils disent que le Seigneur Jésus lui-même parlant, non seulement par la bouche des prophètes, des apôtres et des anges, mais encore par la sienne propre, a plutôt trompé les hommes qu'il ne leur a enseigné la vérité. Ils attribuent une autorité divine à cet hymne, dont l'auteur fait dire à Jésus-Christ : « J'ai trompé en toutes choses « par la parole, et ne me suis trompé en rien. » Mais répondez-moi, si vous le pouvez, éminents spirituels, répondez-moi : où irons-nous, qui écouterons-nous, qui croirons-nous, dans les promesses de qui mettrons-nous notre espérance, si le Christ, le maître tout-puissant, le Fils unique et le Verbe de Dieu le Père, a trompé en toutes choses parla parole ? — Qu'ai-je à parler plus longtemps de ces misérables dont les discours ne sont que vanité et mensonge ? Ils se sont d'abord séduits eux-mêmes ; puis ils ont cherché à en séduire d'autres, prédestinés comme eux à la mort éternelle, et ils les ont associés à leur œuvre de perdition.

J'ai répondu à votre sainteté beaucoup plus tard que je n'aurais voulu, et plus longuement que je ne croyais. Vous faites très bien de prendre garde aux loups ; mais, avec le secours du Seigneur des pasteurs, mettez votre soin et votre vigilance pastorale à guérir les brebis qui déjà auraient pu recevoir les atteintes de l'ennemi.

LETTRE CCXXXVIII.

Un arien, d'un rang élevé, appelé Pascence, avait demandé à saint Augustin de conférer avec lui sur la sainte Trinité ; il y eut à Carthage, entre ce personnage et l'évêque d'Hippone une discussion qui n'eut pas de suite, parce que, contrairement à ce qui était convenu, Pascence ne voulut point consentir que des greffiers recueillissent les paroles de la conférence. Pascence, malgré sa haute dignité, n'était probablement pas un homme fort sérieux, et, de plus, n'était pas très sincère ; il ne craignit pas de dire qu'il avait vaincu Augustin, et que l'évêque d'Hippone n'avait point osé exposer sa foi devant lui : Saint Augustin lui écrivit la lettre qu'on va lire ; on admirera la douce habileté de ses formes envers un homme qui méritait peu de ménagements ; et d'ailleurs il ne lui fait grâce de rien. Il expose sa foi, qui est celle de l’Église, sur le mystère de Dieu en trois personnes.

1. D'après votre demande et vos instances, comme vous voulez bien vous en souvenir, et aussi par considération pour votre âge et votre rang, j'avais voulu conférer de vive voix avec vous, Dieu aidant, sur la foi chrétienne. Mais, après dîner, revenant sur ce qui avait été convenu entre nous le matin, vous refusâtes de permettre que des greffiers recueillissent nos paroles. J'apprends que vous dites que je n'ai pas osé vous exposer ma foi ; il ne faut pas que je vous laisse continuer à parler de la sorte. Voici une lettre que vous lirez et que vous ferez lire à qui vous voudrez : vous y répondrez comme vous l'entendrez ; car il n'est pas juste de vouloir juger d'un autre et de ne pas vouloir soi-même être jugé.

2. Il suffit de se rappeler les conventions que vous n'avez pas voulu exécuter après midi, pour savoir qui de nous deux manquait de confiance dans la vérité de sa foi ; si c'est celui qui voulait parler, mais craignait que sa parole ne restât ; ou celui qui voulait que la conférence fût recueillie par écrit, afin de mettre les lecteurs en mesure de porter leur jugement, et d'empêcher que, par oubli ou irritation, on contestât rien de ce qui aurait été dit. C'est par là, en effet, que les disputeurs, plus épris de la contradiction que de la vérité, ont coutume de couvrir leur mauvaise défense. C'est ce qui n'aurait pu être dit ni par vous ni par moi, ni de vous ni de moi, si, fidèle à nos précédentes conventions, vous aviez permis que nos paroles fussent recueillies et consignées : cette précaution était d'autant plus nécessaire que vous avez varié dans votre croyance chaque fois que vous l'avez énoncée : vous ne l'avez pas fait assurément par tromperie, mais par pur oubli.

3. Vous avez commencé par dire que vous croyez « en Dieu le Père, tout-puissant, invisible, non engendré, que rien ne peut contenir, et en Jésus-Christ son fils, Dieu comme lui, né avant les siècles, par lequel tout a été tait, et au Saint-Esprit. » Je vous répondis que rien de tout cela n'était contraire à ma foi, et que si vous l'écriviez, je pouvais y souscrire ; il arriva alors, je ne sais comment, que cous prîtes du papier pour consigner de votre propre main ce que vous veniez de dire. Vous me le donnâtes à lire, mais je m'aperçus que vous aviez supprimé le mot « Père » dans cette phrase : « le Dieu tout-puissant, invisible, non engendré, et qui n'est pas né. » Je vous le fis remarquer, et vous remîtes le mot « Père » assez promptement. Ces mots « que rien ne peut contenir » avaient été aussi omis sur le papier, mais je ne m'arrêtai pas là-dessus.

4. Je vous dis que j'étais prêt à souscrire encore à ces mots, comme faisant partie de l'expression même de ma foi ; mais auparavant, pour ne pas oublier ce qui m'était venu à l'esprit, je vous demandai si on lisait quelque part, dans les divines Écritures, ces mots : « Le Père non engendré. » Je fis cela, parce que, au commencement de notre conférence, mon frère Alype, et non pas moi, ayant prononcé les noms d'Arius et d'Eunome, et vous ayant demandé auquel des deux s'attachait Auxentius, qui avait reçu de vous de grandes louanges, vous vous écriâtes que vous anathématisiez Arius et Eunome ; et aussitôt vous nous demandâtes d'anathématiser de notre côté όμούσιον, comme s'il y avait eu un homme de ce nom, de la même manière qu'on s'est appelé Arius et Eunome. Vous nous pressiez vivement de nous montrer ce mot dans les Écritures ; et, ce mot une fois trouvé, vous communiqueriez aussitôt avec nous. Nous vous répondions que nous parlions latin, que ce mot était grec, et qu'avant de vouloir qu'on le montrât dans les Livres saints, il fallait d'abord en chercher l'exacte signification. Vous, au contraire, répétant toujours le même mot, comme si vous eussiez agité une arme contre nous, vous nous disiez que nos pères s'en étaient servis dans leurs conciles, et vous nous pressiez de plus en plus de vous montrer όμούσιον dans les Livres saints, quoique nous vous répétassions que notre langue n'étant pas la langue grecque, il importait d'abord de se fixer sur le sens de ce mot ; car la chose, et non pas le mot même, pouvait peut-être se trouver dans les divines Écritures. Il faudrait avoir un bien grand penchant à la contradiction, pour disputer sur le mot quand on convient de la chose.

5. Nous avions donc discuté ces choses entre nous, et puis il arriva que vous mîtes par écrit votre profession de foi, et je me montrai tout prêt à souscrire, car je n'y trouvais rien de contraire à la mienne ; je vous demandai si, dans les divines Écritures, il était dit que « le Père ne fût pas engendré ; » vous me répondîtes que cela se trouvait dans les Livres saints, et je vous priai instamment de me le faire voir. Alors, un de ceux qui étaient présents, et qui, autant que je peux le comprendre, partageait vos sentiments, me dit : « Quoi donc ? vous prétendez que le Père a été engendré ? » — « Non, » lui répondis-je. — « Si donc, reprit-il, le Père n'a pas été engendré, il est sûrement non engendré. » — « Vous voyez donc, lui répondis-je, qu'il peut se faire qu'on rende parfaitement raison d'une chose dont le mot même ne se rencontrerait pas dans les divines Écritures. Lors donc que nous ne trouverions pas dans les divins Livres le mot qu'on veut nous obliger d'y trouver, il pourrait se faire qu'on y découvrit la chose qu'on aurait eu raison d'exprimer par ce mot. »

6. Je demeurai attentif à ce que vous alliez juger à propos de me répondre, et vous dites que c'était bien que le Père ne fût point appelé « non engendré » dans les saintes Écritures, et qu'on avait voulu lui épargner l'injure de ce mot. — « Donc, repris-je, il vient d'être fait injure à Dieu, et cela de votre propre main. » Et vous convîntes que vous n'auriez pas dû dire cela. Je vous prévins que si ce mot vous paraissait une injure à Dieu, vous deviez l'effacer sur le papier où vous l'aviez écrit ; vous fîtes réflexion que cela pouvait se dire et se défendre, et vous voulûtes maintenir ce qui était écrit. Je répétai que quand même le mot όμούσιον ne se trouverait pas dans les Livres saints, il pourrait se faire qu'il eût été justement employé dans l'affirmation d'un point de doctrine ; de même qu'il faut soutenir que le Père est « non engendré, » quoique le mot ne se rencontre point dans nos Écritures. Vous m'enlevâtes alors le papier que vous m'aviez donné et vous le déchirâtes. Nous convînmes qu'après midi, il y aurait des greffiers pour recueillir nos paroles, et que nous traiterions ensemble ces questions, le mieux que nous pourrions.

7. Nous vînmes, comme vous savez, à l'heure dite, et nous amenâmes des greffiers ; nous attendîmes que les vôtres fussent présents. Vous nous exposâtes de nouveau votre foi, et dans vos paroles je n'entendis pas les mots de « Père non engendré. » Je crois que vous pensiez à ce qui avait été dit le matin, et que vous vouliez vous mettre sur vos gardes. Vous me demandâtes ensuite que, de mon côté, je vous exposasse ma foi. Rappelant alors ce qui avait été convenu le matin, je vous priai de laisser écrire ce que vous aviez dit ; vous vous écriâtes que je cherchais à vous surprendre, et que c'était pour cela que je voulais garder vos paroles par écrit. Je n'aimerais pas à me souvenir de ce que je vous répondis, et plût à Dieu que vous ne vous en souvinssiez pas vous-même ! Je n'ai pas manqué toutefois au respect que je dois à votre rang, et je n'ai pas pris pour une injure une chose que vous m'avez dite, non pas qu'elle fût vraie, mais parce que vous aviez le pouvoir de me parler ainsi. Cependant, quoique je me sois borné à dire tout bas : « Est-ce ainsi que nous cherchons à vous a surprendre ? » je vous prie de me le pardonner.

8. Vous répétâtes de nouveau votre profession de foi d'une voix plus haute, et, dans vos paroles, je n'entendis pas les mots de « Dieu le Fils, » ce que vous n'aviez jamais omis précédemment. Je redemandai encore, mais modestement, que nos paroles fussent recueillies selon nos premières conventions, et je m'appuyai sur ce qui se passait en ce moment même : je vous fis observer que vous ne pouviez pas retenir dans votre mémoire les mots auxquels vous étiez le plus accoutumé, ni les répéter sans omettre quelque chose de nécessaire, et qu'à plus forte raison, ceux qui nous entendaient ne pourraient pas se souvenir de nos paroles, de façon à les rappeler quand vous ou moi nous voudrions revenir sur ce que nous aurions dit : en pareil cas, les greffiers n'auraient qu'à lire pour trancher la question. Ce fut alors que vous dîtes avec dépit « qu'il eût mieux valu que vous ne m'eussiez jamais connu que de réputation, parce que vous me trouviez bien inférieur à ce que la renommée vous avait dit de moi. » Je vous fis souvenir qu'étant allé vous saluer avant le dîner, je vous avais répondu au sujet de cette renommée dont vous me parliez tant, qu'elle mentait sur mon compte, et vous me dites que là-dessus je disais vrai. Ainsi donc, comme il vous a été parlé diversement de moi de deux côtés différents, et que ma renommée vous a tenu un langage, et moi un autre langage, je dois me réjouir que ce ne soit pas elle, mais moi que vous ayez trouvé véridique. Toutefois, il est écrit « que Dieu seul est véritable, et que tout homme est menteur[2053], » et je crains ici d'avoir parlé témérairement de moi-même, car lorsque nous sommes véridiques, nous ne le sommes point en nous et par nous-mêmes : la vérité est sur nos lèvres, quand le Dieu qui seul est véritable parle dans ses serviteurs.

9. Si vous reconnaissez que les choses se sont passées comme je viens de les raconter, vous voyez que vous ne devriez pas publier partout que je n'ai pas osé vous exposer ma foi ; c'est vous qui n'avez pas voulu exécuter nos conventions ; et comment vous, un si grand personnage, vous qui, par fidélité à la république, ne craignez pas les outrages des intendants, craignez-vous, pour la foi que vous devez au Christ, les surprises des évêques ? Vous avez désiré que des hommes en dignité assistassent à notre conférence ; je m'étonne que vous ayez refusé de laisser écrire par des greffiers ce que vous n'avez pas craint de dire devant d'illustres témoins. Ne pensez-vous pas que les hommes se persuaderont difficilement que ce soit par l'appréhension de nos surprises que vous n'ayez pas consenti à laisser recueillir vos paroles ? Ne dira-t-on pas que vous vous êtes souvenu du mot écrit de votre main avant le dîner, et par lequel vous avez été arrêté, et que vous avez réfléchi qu'il est plus aisé de déchirer un papier que d'effacer ce que des greffiers ont écrit ? Si vous prétendiez que les choses se fussent passées autrement que je les ai racontées, ou bien vous seriez trompé par votre mémoire, car je n'ose pas dire que vous mentiriez, ou bien ce serait moi qui me tromperais ou qui mentirais. Vous voyez combien j'avais raison de dire qu'il fallait recueillir et consigner ce qui touche surtout à d'aussi importantes choses, et combien vous aviez eu raison vous-même d'accepter cela : mais les terreurs de l'après-midi ont rompu les conventions du matin.

10. Écoutez maintenant ce qui fait ma foi, plaise à la puissante miséricorde de Dieu que je dise ce que je crois, de façon à ne blesser ni la vérité ni vous-même ! Je déclare tout haut que je crois en Dieu le Père tout-puissant, et je dis qu'il est éternel de cette éternité, de cette immortalité qui appartient à Dieu seul ; je crois cela de son Fils unique dans la forme de Dieu, et du Saint-Esprit, qui est l'Esprit de Dieu le Père et de son Fils unique. Mais parce que, dans la plénitude des temps, le Fils unique de Dieu le Père, Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Dieu, a pris heureusement la forme de serviteur pour notre salut, il est parlé de lui dans les Écritures, tantôt selon la forme de serviteur, tantôt selon la forme de Dieu. Ainsi, par exemple, chacun des deux passages suivants offre un sens particulier : en parlant de lui selon la forme de Dieu, Jésus-Christ a dit : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un[2054] ; » en parlant de lui selon la forme de serviteur, il a dit : « Mon Père est plus grand que moi[2055]. »

11. Ce n'est pas seulement au Père, c'est aussi au Fils, comme participant à la nature divine, et au Saint-Esprit, que nous appliquons ces paroles de l'Apôtre sur Dieu : « Il a seul l'immortalité[2056], » — « à l'invisible, à Dieu seul honneur et gloire[2057], » et d'autres passages dans ce sens. Car le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu, un seul et véritable Dieu, le seul immortel par sa substance tout à fait immuable. S'il est écrit des deux sexes que leur union ne fait qu'un même corps, et s'il est écrit de l'esprit de l'homme, qui n’est pas comme celui du Seigneur, que celui qui s'unit au Seigneur est un même esprit avec lui[2058] ; combien plus encore dirons-nous que Dieu le Père étant dans le Fils, Dieu le Fils étant dans le Père, et Dieu l'Esprit-Saint étant l'Esprit du Père et du Fils, ils ne sont qu'un même Dieu. Il n'y a aucune diversité dans leur nature ; au lieu qu'il y a nature différente dans les êtres dont il est dit qu'ils sont un même esprit ou un même corps, parce qu'ils sont unis d'une manière quelconque.

12. L'union d'une âme et d'un corps ne fait qu'un seul homme ; pourquoi l'union du Père et du Fils ne ferait-elle pas un seul Dieu, puisqu'ils sont inséparables, et que l'âme et le corps ne le sont pas ? Le corps et l'âme ne sont qu'un seul homme, quoique le corps et l'âme soient bien distincts ; pourquoi le Père et le Fils ne feraient-ils pas qu'un seul Dieu, puisque le Père et le Fils ne sont qu'un, d'après le mot de celui qui est la Vérité elle-même : « Mon « Père et moi nous ne sommes qu'un ? » L'homme intérieur et l'homme extérieur ne sont pas une même chose ; l'extérieur n'est pas de la même nature que l'intérieur, parce que l'homme extérieur c'est le corps, et l'intérieur s'entend uniquement de l'âme raisonnable ; les deux cependant ne font pas deux hommes mais un seul : combien plus encore le Père et le Fils ne sont qu'un seul Dieu, puisque le Père et le Fils ne sont qu'un, parce qu'ils sont de même nature ou substance, s'il n'est pas de termes plus convenables pour désigner ce qu'est Dieu ; c'est pourquoi il est dit : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un ? » L'Esprit du Seigneur est un, l'esprit de l'homme est un ; mais ils ne sont pas un ; néanmoins, quand l'un s'unit à l'autre, ils sont un. L'homme intérieur est un, l'homme extérieur est un, mais ils ne sont pas un ; néanmoins leur union naturelle ne fait qu'un seul et même homme. A plus forte raison, lorsque le Fils de Dieu a dit : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un, » faut-il croire que Dieu le Père est un, que Dieu le Fils est un ; et néanmoins que considérés ensemble ils ne sont pas deux dieux, mais un seul et même Dieu.

13. L'unité de la foi, de l'espérance et de la charité dans les saints appelés à l'adoption et à l'héritage du Christ, leur donne une même âme et un même cœur en Dieu ; ainsi et surtout une même nature de divinité, pour ainsi dire, entre le Père et le Fils, nous oblige à reconnaître que le Père et le Fils, qui sont un, inséparablement un, éternellement un, ne sont pas deux dieux mais un seul Dieu. Car tous ces hommes étaient un par la participation à une seule et même nature humaine, quoiqu'ils ne fussent pas un par la diversité des volontés, des sentiments, des opinions et des mœurs, leur unité sera pleine et parfaite alors seulement qu'ils parviendront à cette lin suprême où Dieu sera tout en tous. Mais Dieu le Père et son Fils qui est son Verbe, et qui est Dieu en lui, demeurent toujours dans une ineffable unité d'où il résulte bien mieux que ce ne sont pas deux dieux, mais un seul et même Dieu.

14. Il est des hommes qui, comprenant peu la relation des termes, veulent avoir, pour chaque mot, des témoignages évidents ; faute de scruter assez soigneusement les Écritures, lorsqu'ils s'attachent à la défense d'une opinion, ils ne l'abandonnent jamais ou difficilement ; ils désirent bien moins être savants et sages que de passer pour tels, et ce qui, dans le Christ, se rapporte à la forme de serviteur, ils l'appliquent à sa nature divine ; ce qui est dit de la distinction des personnes, ils l'entendent de la nature et de la substance. Notre foi, c'est de croire et de confesser que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul Dieu ; mais aussi de ne pas appeler Père celui qui est le Fils, ni Fils celui qui est le Père ; ni Père ou Fils celui qui est l'Esprit du Père et du Fils. Ces désignations marquent les rapports entre les personnes, et non pas la substance par laquelle les trois personnes ne font qu'un seul Dieu. Car l'idée de père comprend l'idée de fils, et l'idée de fils celle de père, et quand nous disons esprit, nous avons l'idée de celui qui souffle, et celui qui souffle l'esprit.

15. Mais ces choses ne doivent pas se comprendre dans le sens corporel ; il faut nous dépouiller de nos impressions accoutumées pour les considérer en Dieu « qui a le pouvoir, comme dit l'Apôtre, de faire au delà de ce que nous demandons et de ce que nous pensons[2059] ; » or, si les œuvres de Dieu dépassent notre intelligence, à plus forte raison sa nature elle-même. Le mot esprit ne s'emploie pas seulement pour marquer son rapport avec quelque chose, mais il marque aussi une nature, et tout ce qui est incorporel est appelé esprit dans les livres saints. Aussi ce mot ne convient pas seulement au Père, au Fils et au Saint-Esprit, mais à toute créature capable de raison. C'est pourquoi le Seigneur a dit : « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité[2060] ; » il est écrit aussi que « les esprits sont ses messagers[2061] ; » et il est dit des hommes « qu'ils sont de chair ; « un esprit qui passe et ne revient point[2062]. » L'Apôtre a dit également : « Nul ne sait ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui-même[2063]. » Il est encore écrit : « Qui sait si l'esprit des enfants des hommes monte en haut et si l'esprit de la bête descend en bas dans la terre[2064] ? » L'esprit se prend aussi dans les Écritures pour une portion de l'âme humaine : « Que tout votre esprit, dit l'Apôtre, l'âme et le corps, se conserve pour le jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ[2065] ; » et dans un autre endroit : « Si je prie en une langue inconnue, mon esprit prie, mais mon âme demeure sans fruit. Que ferai-je donc ? je prierai en esprit, je prierai aussi avec l'intelligence[2066]. » Mais dans le sens propre on dit le Saint-Esprit quand il s'agit du divin Esprit qui est celui du Père et du Fils. Car dans le sens de la substance, comme il a été dit : « Dieu est esprit, » le Père est esprit, le Fils est esprit, le Saint-Esprit l'est aussi ; ils ne sont pas cependant trois esprits, mais un seul ; comme ils ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu.

16. Pourquoi s'étonner ? Voilà ce que fait la paix, non la paix ordinaire, ni celle qui est si louable en cette vie et provient de l'union et de la charité des fidèles ; mais la paix de Dieu qui, selon le mot de l'Apôtre, « surpasse tout entendement[2067] ; » cet entendement, c'est le nôtre, c'est celui de toute créature capable de raison. C'est pourquoi, en considérant notre faiblesse et en entendant cet aveu de l'Apôtre : « Mes frères, je ne pense pas avoir atteint où j'aspire[2068] ; celui qui croit savoir quelque chose ne sait pas encore comment il faut savoir[2069] ; » conférons autant qu'il nous est possible sur les divines Écritures sans esprit de contention, sans chercher, par un sentiment de vanité puérile, à nous vaincre les uns les autres, afin que ce soit plutôt la paix du Christ qui triomphe dans nos cœurs[2070], autant qu'il nous est donné de pouvoir la goûter en ce monde ; songeant à cette paix fraternelle qui de tant d'âmes et de tant de cœurs différents ne fait qu'une âme et qu'un cœur en Dieu ; croyons bien mieux encore, comme c'est le devoir de la piété, que, dans cette paix de Dieu qui surpasse tout entendement, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas trois dieux, mais un seul Dieu. Cette union des personnes divines est autant au-dessus de l'union des fidèles ne faisant qu'un cœur et qu'une âme, que la paix de Dieu « qui surpasse tout entendement, » est au-dessus de la paix évangélique et fraternelle des chrétiens.

17. Nous appelons le Fils de l'homme le même que nous appelons Fils de Dieu ; ce n'est point à cause de la forme de Dieu dans laquelle il est égal à Dieu le Père, mais à cause de la forme de serviteur, par laquelle son Père est plus grand que lui. C'est pour cela que nous disons que le Fils de Dieu a été crucifié, non point comme Dieu, mais comme homme ; non point en restant dans la puissance de sa nature divine, mais en s'abaissant à la faiblesse de notre nature humaine.

18. Maintenant voyez un peu les passages des Écritures qui nous obligent de ne croire qu'à un seul Dieu, soit qu'on nous interroge séparément sur le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, ou bien en même temps sur les trois personnes divines. Il est écrit certainement : « Écoute Israël : le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur[2071]. » De qui croyez-vous que cela ait été dit ? Si c'est seulement du Père, Jésus-Christ n'est pas le Seigneur notre Dieu ; or que deviendra alors la parole de celui qui, après avoir touché de la main, s'écriait : « Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ? » Le Christ ne l'en a point blâmé, il l'a approuvé au contraire puisqu'il lui a dit : « Tu as cru en moi, parce que tu m'as vu[2072]. » Or, si le Fils est Dieu et Seigneur, et si le Père est Dieu et Seigneur, et qu'on dise que ce soient deux Seigneurs et deux Dieux, comment sera-t-il vrai de dire : « Le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur ? » Prétendra-t-on que le Père est le seul Seigneur et que le Fils n'est pas le seul Seigneur, mais seulement le Seigneur, comme il y a plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, et non comme ce Seigneur unique dont il a été dit : « Il est le seul Seigneur ? » Que répondrons-nous à ces paroles de l'Apôtre : « Quoiqu'il y en ait qui soient appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, et qu'ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, il n'y a pour nous qu'un seul Dieu, qui est le Père, duquel procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui ; et il n'y a qu'un Seigneur, qui est Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, comme c'est par lui que nous sommes[2073] ? »

Si dans ce passage, il ne faut pas comprendre le Fils dans ce qui est dit du Père, il faudra, si on l'ose, ne plus croire que le Père est Seigneur, puisqu'il est dit que « Notre-Seigneur Jésus-Christ est l'unique Seigneur. » Car si Jésus-Christ est l'unique Seigneur, il est le seul, et s'il est le seul, comment le Père sera-t-il lui aussi Seigneur, sinon parce que le Fils et le Père ne font qu'un seul Dieu, sans se séparer du Saint-Esprit ? Le Père est donc un Dieu unique, et le Fils est un Dieu unique avec lui, quoiqu'il ne soit pas Père comme lui. De même Jésus-Christ est l'unique Seigneur, et le Père est l'unique Seigneur avec lui, quoique le Père ne soit pas Jésus-Christ comme le Fils : car Jésus-Christ n'a pris ce nom qu'en se revêtant de notre humanité par un miracle de miséricorde.

19. Peut-être que, dans ces paroles de l'Apôtre : « Jésus-Christ est le seul Seigneur par qui tout a été fait, » vous ne voulez pas que le mot « seul » se rapporte à « Seigneur, » mais à celui « par qui tout a été fait, » de façon que Jésus-Christ ne soit pas le seul Seigneur, mais le seul par qui tout a été fait, et que ce soit du Père seul que toutes choses procèdent et par le Fils seul qu'elles ont été faites ? S'il en est ainsi, vous avouez enfin que le Père et le Fils ne sont qu'un même Seigneur et un même Dieu. « Qui a connu les desseins de Dieu ? Qui a été son conseiller ? Qui lui a donné le premier pour en être récompensé ? Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui. A lui la gloire[2074]. » Saint Paul ne dit pas que tout vient du Père et que tout se fait par le Fils, mais que tout est de lui, par lui et en lui ; et quel est celui-là si ce n'est le Seigneur dont l'Apôtre dit : « Qui a connu les desseins du Seigneur ? » Tout est donc du Seigneur, par le Seigneur et dans le Seigneur ; l'un ne fait pas une chose et l'autre une autre chose ; mais tout, vient du même Seigneur ; et saint Paul n'a pas dit : « Gloire à eux, » mais « gloire à lui. »

20. Si quelqu'un dit que dans ces paroles de l'Apôtre : « Jésus-Christ est le seul Seigneur « par qui tout a été fait, » il ne faut pas entendre que Jésus-Christ est le seul Seigneur ou le seul par qui tout a été fait, mais qu'il y a un seul Jésus-Christ, appelé aussi Seigneur, et non pas seul Seigneur, comme il est seul Jésus-Christ ; on aura à répondre à cet autre passage du même Apôtre : « Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, et un Dieu père de tous[2075]. » Comme il parle du Père quand il dit qu'il n'y a qu'un seul Dieu père de tous, de qui parle-t-il quand il dit qu'il n'y a qu'un seul -Seigneur, si ce n'est de Jésus-Christ ? Si cela plaît à nos contradicteurs, que le Père cesse d'être le Seigneur, parce qu'il est dit que Jésus-Christ est le seul Seigneur. Et si un tel sentiment serait absurde et impie, apprenons à connaître l'unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et ce qui est dit d'un seul Dieu, ne craignons pas de l'entendre également du Fils et du Saint-Esprit. Il est vrai, le Père n'est pas le Fils, le Fils n'est pas le Père, l'Esprit de l'un et de l'autre n'est ni le Père ni le Fils ; mais cependant le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un seul et véritable Dieu.

21. Car si le Saint-Esprit n'était pas Dieu et le véritable Dieu, nos corps ne seraient point son temple. « Ne savez-vous pas, dit l'Apôtre, que vos corps sont le temple de l'Esprit-Saint, qui réside en vous, que vous avez reçu de Dieu ? » Et de peur qu'on ne vienne à nier que ce même Esprit soit Dieu, il ajoute : « Et vous n'êtes plus à vous-mêmes : car vous avez été achetés à haut prix. Glorifiez donc et portez Dieu dans votre corps, » Celui, sans doute, dont il vient de dire que nos corps sont le temple. Cela est déjà surprenant, s'il est vrai, comme j'apprends que vous le dites, que l'Esprit-Saint est moins grand que le Fils, de même que, selon vous, le Fils est moins grand que le Père. Car ; puisque d'après les paroles de l'Apôtre, nos corps sont les membres du Christ, et que, d'après le même Apôtre, nos corps sont le temple de l'Esprit-Saint, j'admire comment ils sont les membres du plus grand et le temple de celui qui l'est moins. Peut-être allez-vous mieux aimer dire que le Saint-Esprit est plus grand que Jésus-Christ ? C'est un sentiment qui a l'air d'être appuyé, même par ces paroles de l’Évangile : « Il sera pardonné à celui qui aura parlé contre le Fils de l'homme ; mais celui qui aura parlé contre le Saint-Esprit n'obtiendra son pardon ni en ce monde ni dans l'autre[2076]. » Il est plus dangereux, eu effet, de pécher contre celui qui est le plus grand que contre celui qui l'est moins, et il n'est pas permis de séparer le Fils dé l'homme du Fils de Dieu, parce que le Fils de Dieu lui-même s'est fait le Fils de l'homme, non pas en cessant d'être ce qu'il était, mais en s'abaissant à être ce qu'il n'était pas. Mais à Dieu ne plaise que nous tombions dans une impiété tommes celle de croire que le Saint-Esprit est plus grand que le Fils ! tenons-nous en garde contre les passages des Livres divins qui sembleraient montrer l'un plus grand que l'autre.

22. Il est des endroits où, pour des hommes peu clairvoyants, le Fils lui-même paraît plus grand que le Père. Si on demande lequel est le plus grand, de ce qui est vrai ou de la vérité, qui ne répondra que la vérité est plus grande ? Car tout ce qui est vrai rte l'est que par elle. Il n'en est pas de même en Dieu. Nous ne disons pas que le Fils soit plus grand que le Père, et pourtant le Fils est appelé la vérité : « Je suis, dit-il, la voie, la vérité et la vie[2077]. » Vous voulez n'entendre que du Père ce qu'il dit dans ce passage : « Afin qu'ils vous connaissent pour le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé[2078] ; » pour nous, nous sous-entendons ici Jésus-Christ vrai Dieu, comme si nous lisions : afin qu'ils vous connaissent pour le vrai Dieu, vous et Jésus-Christ que vous avez envoyé. Si Jésus-Christ n'est pas le vrai Dieu, parce qu'il dit au Père qu'il est le seul vrai Dieu, il faudra conclure que le Père n'est pas le Seigneur, parce qu'il a été dit du Christ qu'il est « le seul Seigneur. » Ce serait, toutefois, suivre un mauvais sens, ou plutôt ce serait tomber dans une erreur, que de dire le Dieu qui est la Vérité plus grand que le Dieu véritable, par la raison que le vrai vient de la vérité ; et de conclure ainsi que le Fils est plus grand que le Père, puisque le Fils est la « Vérité » et le Père « le Véritable. » On ne garde pas longtemps cette erreur, quand on sait que le Père est le Dieu véritable en engendrant la vérité, et non point en y participant : or, le vrai qui engendre et la vérité qui est engendrée ne peuvent être que de la même substance.

23. Mais l’œil du cœur de l'homme, si faible pour contempler ces choses, se trouble encore par l'opiniâtreté de la dispute. Et quand les découvrira-t-il ? L'Écriture dit que le Fils de Dieu, Jésus-Christ notre. Seigneur et notre Sauveur, est le Verbe de Dieu, la Vérité et la Sagesse ; et des hommes disent qu'avant de s'incarner dans le sein de la Vierge Marie et de s'unir à rien de corporel, Jésus-Christ était visible et corruptible par cette nature même et cette substance qui fait qu'il est le Verbe et la Sagesse de Dieu ; ils le disent quand ils veulent n'entendre que du Père ce qui est dit dans ce passage de l'Apôtre : « Au seul Dieu invisible et incorruptible[2079]. » Mais si le verbe de l'homme n'est pas visible, le Verbe de Dieu le sera bien moins. Il est cette Sagesse dont il a été dit qu'elle « atteint partout à cause de sa pureté, » que « rien de souillé n'est en elle, » et que « toujours immuable, elle renouvelle toutes choses ; » d'autres témoignages et des témoignages sans nombre de son éternelle pureté se rencontrent dans les Écritures ; et si on répète que cette Sagesse de Dieu est corruptible, je ne sais quoi dire, et je ne puis que gémir sur la présomption humaine et admirer la patience divine.

24. Il est dit de cette sagesse de Dieu qu'elle est « la Splendeur de la Lumière éternelle[2080] ; » je ne pense pas que les gens de votre sentiment eux-mêmes prétendent que la Lumière du Père (qui ne saurait être que sa substance) puisse avoir jamais été sans la Splendeur engendrée par elle, autant que la foi et l'intelligence nous permettent de pénétrer dans les divines merveilles d'une nature spirituelle et immuable : car j'entends dire qu'ils se sont amendés sur ce point. Et peut-être est-il faux qu'ils aient jamais dit que le Père soit sans le Fils, comme la Lumière éternelle sans la Splendeur qu'elle engendre. Que dirons-nous donc ? Si le Fils de Dieu est né du Père, le Père a cessé d'engendrer ; s'il a cessé, il a donc commencé ; et s'il a commencé à engendrer, il y a donc eu un temps où il était sans le Fils. Mais le Père n'a jamais été sans le Fils, parce que son Fils est sa Sagesse et qu'il est la Splendeur de l'éternelle Lumière. Le Père engendre donc toujours, et la naissance du Fils est éternelle. Il est encore à craindre qu'on ne croie imparfaite cette génération divine, si nous ne disons pas que le Fils est né mais qu'il naît. Compatissons ensemble, je vous en prie, à ces difficultés de la pensée et de la langue humaine, et recourons tous deux à l'Esprit de Dieu qui a dit dans le Prophète : « Qui racontera sa génération[2081] ? »

25. Je vous demande seulement de chercher soigneusement dans les saintes Écritures s'il est dit de substances différentes qu'elles ne forment qu'une même chose. Si vous trouvez que cela ne soit dit que de ce qui est d'une seule et même substance, qu'est-il besoin de se révolter contre la foi véritable et catholique ? Si vous trouvez quelque part que cela soit écrit de substances différentes, il me faudra alors chercher d'autres témoignages qui justifient l’όμούσιον à l'égard du Père et du Fils. Si ceux qui ne connaissent pas nos Écritures ou ne les examinent pas avec assez de soin, sans cependant cesser de croire que le Fils est égal au Père et de la même substance que lui, disaient à ceux d'un sentiment contraire, mais qui croient pourtant à un Fils unique de Dieu le Père : Dieu n'a-t-il pas voulu ou n'a-t-il pas pu avoir un Fils égal à lui ? S'il ne l'a pas voulu, c'est par envie ; s'il ne l'a pas pu, c'est par faiblesse ; or les deux assertions ne peuvent se faire sans sacrilège ; je ne sais pas ce que les contradicteurs pourraient répondre à ceci, sans tomber dans les absurdités et les folies.

26. Voilà l'exposition de ma foi, autant que je l'ai pu. On pourrait y ajouter beaucoup de choses et aller plus à fond ; mais je crains d'en avoir déjà trop dit pour le peu de loisir que vous laisse votre charge. Je ne me suis pas borné à le dicter, j'ai voulu encore le signer de ma main : je l'aurais fait pour notre conférence, si nos conventions eussent été maintenues. Maintenant au moins vous ne direz plus que j'ai craint de vous faire connaître ma foi ; la voilà, non seulement énoncée de ma bouche, mais encore signée de ma main : cette précaution empêchera qu'on ne me prête autre chose que ce que j'aurai dit. Faites de même, si vous voulez pour juges entre nous, non pas des hommes qu'une crainte respectueuse retienne devant votre personne, mais des hommes qui puissent prononcer avec liberté. Si vous redoutez de la supercherie (ce que je n'aurais jamais osé dire si vous ne l'aviez dit le premier), vous pouvez ne pas signer : c'est pour cela que moi-même je me suis abstenu d'écrire votre nom dans ma lettre, de peur que cela ne vous déplût.

27. Il est aisé à chacun de triompher d'Augustin ; c'est à vous à voir si on en triomphe par la vérité ou à force de crier. La seule chose qu'il m'appartienne de dire, c'est qu'il est facile de vaincre Augustin, et beaucoup plus de paraître l'avoir vaincu, et de le dire. C'est très aisé ; mais je ne veux pas que vous preniez cela pour une grande chose, non, je ne le veux pas ; je ne veux pas que vous le recherchiez comme quelque chose de grand. Quand les hommes s'apercevront que vous mettez là toute l'ambition de votre cœur, ils se féliciteront d'une occasion de se faire un ami d'un homme aussi puissant que vous, moyennant quelques mots d'admiration qui leur coûteront peu. Je ne dis pas qu'en se taisant ou en exprimant un sentiment contraire, ils pourraient craindre de vous avoir pour ennemi ; ce serait niais et fou, mais que voulez-vous ? la plupart des hommes sont comme cela.

28. Ne vous préoccupez donc pas des moyens de vaincre Augustin, qui n'est qu'un homme ; mais voyez plutôt si on peut vaincre l’όμούσιον. Il ne s'agit point ici du terme grec, dont il est aisé de se moquer quand on ne le comprend pas ; il s'agit du sens même de ce mot que nous retrouvons dans ces passages : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un[2082] ; » — « Père saint, conservez en votre nom ceux que vous nous avez donnés, pour qu'ils sachent un comme nous sommes un. » Et ensuite : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous ils soient un, comme vous, mon Père, en moi, et moi en vous ; qu'ils soient de même un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé. Et je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un. Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité[2083]. » Vous voyez combien de fois le Seigneur dit : « Afin qu'ils soient un, comme nous sommes un ; » il ne dit jamais : « Pour qu'eux et nous, nous soyons un, » mais de même que vous et moi nous sommes un, « qu'ainsi ils soient un en nous. » Car, de même que ceux qu'il veut faire participer à la vie éternelle sont d'une même substance, de même il est dit du Père et du Fils qu'ils sont un, parce qu'ils sont d'une seule et même substance ; mais ils ne participent point à la vie éternelle, ils sont la vie éternelle elle-même. Jésus-Christ pouvait dire, en tant que revêtu de la forme de serviteur : eux et moi, nous sommes un, ou soyons un ; il n'a pas dit cela, parce qu'il voulait montrer l'unité de substance entre son Père et lui, comme l'unité de substance de ceux qu'il désirait sauver. Mais s'il avait dit : pour que vous et eux vous soyez un, comme vous et moi nous sommes un, ou bien : pour que vous, eux et moi nous soyons un, comme vous et moi nous sommes un ; nul d'entre nous ne pourrait nier que l'unité se fasse, malgré la différence des substances. Vous voyez qu'il n'en est pas ainsi, parce que tel n'a pas été le langage du Sauveur, et c'est en répétant la même chose qu'il nous fait fortement entendre ce qu'il veut nous dire.

29. Vous trouvez donc dans les Écritures quelque chose qui est un, malgré la différence des natures, comme nous l'avons montré plus haut ; mais on ajoute ou on sous-entend de quelle espèce d'unité il s'agit. C'est ainsi que nous disons d'une âme et d'un corps, qu'ils ne sont qu'un seul animal, une seule personne, un seul homme. Si, dans les Écritures, vous découvrez que ces paroles : Ils sont un, se disent sans aucune addition d'unités qui ne soient pas des unités de substance, vous aurez raison de nous demander de vous prouver d'une autre manière l'exacte vérité de l’όμούσιον. Il resterait beaucoup d'autres choses à dire ; mais bornez-vous à méditer ceci, sans esprit de contention, afin que Dieu vous soit favorable. Car le. bien de l'homme n'est pas de vaincre un homme, mais d'être vaincu volontiers par la vérité : c'est un malheur pour l'homme d'être vaincu par la vérité malgré lui. Il faut que la vérité triomphe, qu'on le veuille ou non. Pardonnez-moi si j'ai dit quelque chose avec trop de liberté : je ne l'ai pas fait pour vous outrager, mais pour me défendre. Je vous ai cru trop sérieux et trop équitable pour ne pas reconnaître que c'est vous qui m'avez imposé l'obligation de vous répondre ; mais, si en cela même j'ai mal fait, pardonnez-le-moi.

Moi, Augustin, après avoir dicté et relu cet écrit, je l'ai signé.

LETTRE CCXXXIX.

Saint Augustin, apprenant que Pascence répétait toujours les mêmes faussetés, lui écrit une seconde fois. Il lui demande de s'expliquer et l'engage à lire sa lettre à laquelle cet orgueilleux personnage avait fait un dédaigneux accueil.

AUGUSTIN A PASCENCE.

1. Si, comme je l'entends dire, vous prétendez que vous m'avez exposé votre foi et que je n'ai pas voulu vous exposer la mienne, rappelez-vous, je vous en prie, combien l'un et l'autre est faux. Car vous n'avez pas voulu me dire votre foi, et moi je n'ai pas refusé de vous dire la mienne ; mais j'entendais le faire de manière que nul ne pût rien ajouter ni rien ôter à mes paroles. Vous m'auriez fait connaître votre foi, si vous m'aviez dit en quoi elle diffère de la mienne, si vous aviez dit : « Je crois, en Dieu le Père, dont le Fils est une créature qui a précédé toutes les autres, et je crois au Fils lui-même qui n'est ni égal, ni semblable au Père, ni un Dieu véritable, et au Saint-Esprit, créé par le Fils depuis le Fils ; » car c'est là, assure-t-on, votre profession de foi. S'il n'est pas vrai que vous disiez cela, je voudrais bien le savoir par vous ; si c'est vrai, je veux savoir comment vous l'appuyez du témoignage des saintes Écritures. Mais maintenant vous dites que vous croyez « en Dieu le Père, tout-puissant, invisible, immortel, non engendré, et d'où procèdent toutes choses ; et en Jésus-Christ, son Fils, qui est Dieu et né avant les siècles, par qui tout a été fait, et au Saint-Esprit. » Ce n'est pas là votre foi, c'est celle de nous deux ; comme elle le serait encore si vous ajoutiez que la Vierge Marie a enfanté ce même Jésus-Christ, Fils de Dieu, et les autres choses qui appartiennent à notre commune foi. Si donc vous aviez voulu dire la vôtre, nous n'auriez pas dit celle qui nous est commune, mais plutôt celle par laquelle nous différons.

2. Vous entendriez encore cela de ma bouche, si, conformément à nos conventions, nos paroles étaient recueillies. Mais vous vous y êtes refusé, sous prétexte que vous craigniez de notre part de la supercherie, et, après le dîner, vous repoussâtes les conventions du matin : pourquoi donc me serais-je résigné à ce qu'il vous aurait plu de me faire dire, et pourquoi me serais-je privé du moyen de prouver ce que j'aurais dit ? Cessez donc de répéter que vous avez exposé votre foi et que je ne vous ai pas exposé la mienne : il y a des gens qui penseront que je me défiais moins de ma croyance que vous de la vôtre, puisque je voulais que l'expression en fût mise par écrit, et que vous redoutez cela comme une supercherie. Vous vous teniez donc prêt à nier ce que je vous aurais reproché d'avoir dit contre ma foi. Voyez ce que vous donnez à penser de vous. Si les dénégations n'entraient pas dans votre dessein, pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'on écrivît ? Il est d'autant plus permis de s'étonner de ce refus, que vous aviez invité des hommes en dignité à assister à notre entretien. Pourquoi donc, dans votre préoccupation d'éviter des supercheries, craigniez-vous l'écriture des greffiers, et ne craigniez-vous pas le témoignage d'hommes illustres ?

3. Si vous voulez que je vous dise ma foi, comme vous prétendez m'avoir dit la vôtre, la voici en peu de mots : Je crois au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Mais si vous voulez que je marque ce en quoi vous différez de moi, je dirai : Je crois au Père, au Fils et au Saint-Esprit, sans croire que le Fils soit le Père, ni le Père le Fils, ni que le Saint-Esprit de l'un et de l'autre soit le Père ni le Fils ; cependant, le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu ; ces trois personnes forment un seul Dieu éternel et immortel par leur propre substance, comme Dieu seul est éternel et immortel par cette divinité qui est avant les siècles. Si cela vous déplaît et que vous demandiez que, je l'appuie du témoignage des saintes Écritures, lisez la lettre étendue que j'ai adressée à votre bénignité. Si vous n'en avez pas le temps, je n'ai pas le temps, moi non plus, de parler pour rien. Je puis cependant, avec le secours de Dieu, soit en dictant, soit en écrivant, répondre à ce que vous aurez dicté ou écrit pour me questionner.

Moi Augustin, après avoir dicté et relu cette lettre, je l'ai signée.

LETTRE CCXL.

Pascence se décide à répondre, et le malheureux n'a que des injures pour l'homme admirable qui lui avait dit la vérité et aurait voulu le ramener à la vraie foi.

J'avais souhaité, mon cher frère, que vous vous dépouillassiez d'une vieille erreur ; j'admire que vous y persistiez encore, comme on ne le voit que trop par la lettre que vous m'avez adressée. Votre grandeur est semblable à un homme qui, ayant très chaud et tourmenté par une soif ardente, n'aurait trouvé à s'abreuver que dans une eau bourbeuse ; il a beau ensuite boire une eau limpide et fraîche qu'il a rencontrée : la pureté de ce breuvage ne lui profite point, parce que la boue qu'il a une fois avalée lui envahit le cœur et l’âme. Enfin, permettez-moi de vous le dire, le conseil de votre excellence est comme. un arbre courbé et noueux, qui n'a rien de droit en lui, et trompe l'œil le plus pénétrant. Votre sainteté m'écrit que le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu, mais qu'ils sont un seul Dieu. Mais lequel de ces trois est-il le seul Dieu ? Est-ce par hasard une personne à trois figures que vous appelez de ce nom ? Si vous l'aviez voulu et si vous aviez confiance dans vos croyances, vous viendriez auprès de moi avec, quelques-uns de vos collègues, animés d'un esprit de paix et guidés par la bonne foi ; nous aurions conféré ensemble sur les choses de Dieu, sur ce qui regarde sa gloire et sa grâce. Maintenant, qu'est-il besoin d'écrire et de répondre, lorsqu'il n'est plus possible de nous édifier ?

LETTRE CCXLI.

Saint Augustin répond à la précédente lettre, sans rien perde de son calme et de sa dignité. Il se permet quelques traits pour remettre à sa place le personnage qui s'oublie, et puis il en vient à la question elle-même, parce que l'intérêt de la vérité demeure toujours présent à sa pensée.

AUGUSTIN A PASCENCE.

1. Votre lettre ne pourra ni m'entraîner à rendre injure pour injure, ni m'empêcher de vous répondre. Je me préoccuperais de ce que vous m'avez écrit, si cela partait de la vérité de Dieu et non de la puissance d'un homme. Vous comparez mon conseil à un arbre courbé et noueux qui n'a rien de droit en lui et trompe l’œil le plus pénétrant. Q'auriez-vous dit de moi si j'avais manqué à ce qui a été convenu entre nous, et si, dans une chose très aisée et qu'on avait bien fait d'accepter, j'avais laissé voir une tortueuse résistance et créé des nœuds de difficultés. Vous jugeriez que je ne m'étais point abreuvé dans une eau bourbeuse, mais, que l'ivresse m'avait fait manquer de foi, ce qui est pis, si, après dîner, je ne m'étais pas montré le même qu'auparavant. Ne venez-vous point de m'écrire ce que vous avez voulu, sans craindre aucune supercherie ? Vous pourriez donc ainsi écrire tout le reste, afin que nous-mêmes et les autres, nous fussions en mesure d'examiner et de juger. Vous me dites que le Dieu en qui je crois a trois figures ; Peut-être parleriez-vous autrement si vous aviez pris la peine de lire la lettre plus étendue que je vous ai adressée auparavant et si vous vous étiez occupé d'y répondre. Mais enfin vous vous êtes décidé à déclarer que mon Dieu est un Dieu à trois figures, vous avez écrit cela, vous me l'avez envoyé, et vous n'avez redouté aucun piège : vous montrez combien j'ai raison de dire que si vous n'avez pas voulu laisser recueillir vos paroles pendant que nous étions ensemble, ce n'est pas que vous craignissiez la supercherie, mais c'est que vous n'aviez pas confiance dans la vérité de vos opinions. A présent il vous plaît de me demander si je crois en un Dieu à trois figures ; je réponds que telle n'est pas ma foi ; la forure de mon Dieu est une parce que la divinité est une, et c'est pourquoi le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ne font qu'un seul Dieu.

2. Mais vous, je vous en prie, dites-moi en peu de mots comment vous entendez ces paroles de l'Apôtre : « Celui qui se joint à une prostituée, devient un même corps avec elle ; mais celui qui s'unit au Seigneur, devient un même esprit avec lui[2084]. » L'Apôtre dit que, par le rapprochement des deux sexes, les deux corps n'en font qu'un. L'esprit de l'homme ne peut pas dire : le Seigneur et moi nous sommes un, et cependant quand il s'unit au Seigneur, il devient un même esprit avec lui à plus forte raison celui qui, en toute vérité a pu dire : « Mon Père et moi nous sommes un[2085], » parce qu'il est inséparablement uni au Père, Celui-là ne fait avec son Père qu'un seul et même Dieu. C'est à peine si nous osons employer le mot d'union quand il s'agit du Fils de Dieu avec son Père, car entre ces deux personnes divines, la séparation demeure éternellement impossible. Dites-moi, maintenant, si vous appelez un esprit à deux figures celui qui, s'unissant au Seigneur, deviendra un même esprit avec lui. Si vous me répondez que non, je vous répéterai que moi non plus je ne dis pas que le Père, le Fils et le Saint-Esprit, soient un Dieu à trois figures, mais un seul et même Dieu. Si vous voulez que nous conférions ensemble et de vive voix, j'en rends grâce à votre bonté et à votre bienveillance ; mais comme vous avez déjà commencé à m'écrire ce que vous avez voulu, consentez à laisser écrire ce que nous dirons vous et moi, et, Dieu aidant, je ne manquerai pas à vos désirs. Si en écrivant chacun de notre côté, nous ne pouvons pas nous édifier, comment le pourrions-nous avec des paroles dont il ne restera que du bruit et rien de saisissable pour la lecture ?

Moi Augustin, j'ai dicté ceci, et, après l'avoir relu, je l'ai signé. Laissons-là les injures, et ne perdons pas notre temps ; appliquons-nous plutôt à ce qui est en discussion entre nous.

LETTRE CCXLII.

Elpide était un laïque qui partageait les erreurs de l'arianisme ; il lui passa par l'esprit de vouloir éclairer saint Augustin sur la sainte Trinité ; il adressa à l'évêque d'Hippone une lettre qui ne nous est point parvenue, en même temps qu'un livre composé par un évêque arien. Elpide invitait aussi saint Augustin à consulter deux ariens qu'il disait fort savants. Notre Saint lui écrivit la lettre suivante.

AUGUSTIN A SON ILLUSTRE, HONORABLE ET DÉSIRABLE SEIGNEUR ELPIDE.

1. Qui de nous deux se trompe sur la foi ou la connaissance de la Trinité ? c'est une autre question. Pourtant je vous remercie de vos efforts pour me tirer de l'erreur où vous me supposez, quoique je vous sois inconnu de visage. Que le Seigneur vous récompense de cette bienveillance, en vous faisant connaître ce que vous croyez savoir ; car la chose est difficile selon moi. Ne prenez pas en mauvaise part, je vous en supplie, le vœu que je forme ici pour vous. Je crains en effet que, pensant tout savoir déjà, vous me prêtiez mal l'oreille, je ne dis pas à des instructions que je ne me flatte pas d'être en mesure de vous donner, mais à des vœux sincères qui n'ont pas besoin d'être accompagnés d'une grande science (ce n'est pas l'habileté, c'est l'amitié qui fait les vœux) ; je crains que vous ne vous fâchiez peut-être, si je ne vous félicite pas sur votre sagesse, au lieu de me remercier quand je la demande pour nous : je souhaite que vous l'obteniez. Cependant si, tout chargé que je sois du fardeau épiscopal, je vous rends grâces de m'indiquer, au delà des mers, Bonose et Jason, savants hommes selon vous, et dont les entretiens me seraient grandement profitables ; si je vous remercie de m'avoir adressé, avec une bonté pleine de sollicitude, le livre d'un de vos évêques que vous jugez très propre à dissiper mes ténèbres : combien n'est-il pas plus juste que vous me permettiez de vous souhaiter ce que nul effort de génie humain ne peut donner, et que Dieu seul peut accorder ! « Nous n'avons pas reçu, dit l'Apôtre, l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous sachions quels dons Dieu nous a faits : nous les annonçons, non point dans les savantes paroles de la sagesse humaine, mais selon la doctrine de l'Esprit, et traitons spirituellement les choses spirituelles avec

 

1.

 

93

 

les spirituels. Mais l'homme animal n'entend « point ce qui est de l'Esprit de Dieu : c'est folie pour lui[2086]. »

2. J'aimerais donc mieux, si c'était possible, chercher avec vous jusqu'où va le sens de ces mots « l'homme animal, » afin que, si nous nous sommes élevés au-dessus, nous puissions nous réjouir d'atteindre, par quelque côté, à ces vérités immuables qui dépassent l'intelligence humaine. Il faut prendre garde que ce ne soient les jugements de l'homme animal qui nous fassent paraître une folie l'égalité du Fils et du Père ; car c'est de l'homme animal qu'il est dit que les choses de l'Esprit de Dieu lui semblent une folie. Quoique cette majesté, plus haute que toute chose, accessible à la pensée des spirituels, échappe aux langues d'ici-bas, il me semble pourtant aisé de voir que celui-là n'a pas été fait par lequel tout a été fait et sans lequel rien n'a été fait. Car s'il a été fait par lui-même, il était avant d'être fait, autrement il n'aurait pu se faire ; ce qui est aussi faux à penser qu'absurde à dire. S'il n'a pas été fait par lui-même, il ne l'a pas été du tout, puisque « tout ce qui a été fait l'a été par lui : car toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait[2087]. »

3. Je m'étonne qu'on fasse si peu attention au soin particulier qu'a pris l'Évangéliste de s'exprimer de manière à couper court à tout subterfuge ; il ne s'est pas contenté de dire : « Toutes choses ont été faites par lui, » mais il a voulu ajouter : « et sans lui rien n'a été fait. » Quant à moi, malgré l'épaisseur de mon esprit et de mes ténèbres, et quoique mon âme ne puisse contempler qu'avec un œil malade l'incomparable et ineffable excellence du Père et du Fils, j'entends sans difficulté ce que l'Évangile nous a ainsi marqué d'avance : ce n'est pas pour que nous comprenions cette divinité, c'est pour nous avertir de ne pas nous vanter témérairement de comprendre ce qui dépasse notre pensée. Car si toutes choses ont été faites par le Verbe, tout ce qui n'a pas été fait par lui n'a pas été fait ; or le Fils n'a pas été fait par lui-même, il n'a donc pas été fait. Nous sommes forcés par l'Évangéliste de croire que tout a été fait par le Fils de Dieu : il nous force donc aussi de croire que le Fils n'a pas été fait. Si sans lui rien n'a été fait, lui-même n'est donc rien, puisqu'il a été fait sans lui. Si c'est un sacrilège de le penser, il nous faut avouer qu'il n'a pas été fait sans lui ou bien qu'il na pas été fait. Or, nous ne pouvons pas dire qu'il ait été fait sans lui. Car s'il s'est fait lui-même, il était donc avant d'être ; et s'il a aidé un autre à le faire, il fallait exister déjà pour prêter son aide à celui-ci. Reste donc à dire qu'il a été fait sans lui. Mais tout ce qui a été fait sans lui n'est rien ; donc, ou le Fils n'est rien, ou il n'a pas été fait. Mais on ne peut pas dire qu'il ne soit rien ; il n'a donc pas été fait. Et s'il n'a pas été fait, et qu'il soit le Fils cependant, il est donc né sans aucun doute.

4. « Comment, dites-vous, le Fils a-t-il pu naître égal au Père de qui il est né ? » C'est ce que je ne puis expliquer, et je laisse le prophète s'écrier : « Qui racontera sa génération[2088] ? » Si vous pensez qu'il faut entendre ici la génération humaine par laquelle le Fils de Dieu est né d'une Vierge, examinez-vous vous-même, interrogez votre âme ; lorsque la génération humaine est elle-même un mystère, oserez-vous essayer de vous rendre compte de la génération divine ? Vous ne voulez pas que je dise que le Fils est égal au Père ; pourquoi ne dirais-je pas comme l'Apôtre ? Il nous déclare que Jésus-Christ « n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu[2089]. » Quoique l'Apôtre n'ait point expliqué cette égalité divine à des hommes dont le cœur n'était point encore assez pur, il a marqué néanmoins dans le Verbe ce que la pureté de l'âme serait capable de découvrir. Travaillons donc à effacer de notre cœur toute souillure, afin qu'à force de pureté notre oeil intérieur devienne assez pénétrant pour voir ces merveilles : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, a dit le Seigneur, parce qu'ils, verront Dieu[2090]. » C'est ainsi qu'échappant aux images grossières de l'homme animal, nous monterons à cette sérénité lumineuse qui nous permettra de découvrir ce que nulle parole ne peut dire.

5. Si j'ai le loisir et le pouvoir de répondre au livre que vous avez bien voulu m'envoyer, vous reconnaîtrez, je crois, qu'on est d'autant moins revêtu de la lumière de la vérité qu'on se flatte davantage de la contempler et de la montrer sans voile. Pour ne citer que ce seul endroit du livre que vous m'avez adressé, et qui m'a paru déplorable, comment laisser dire à votre auteur qu'il a dépouillé la vérité de tout ce qui la couvrait, et qu'il la montre à qui veut la voir lorsque saint Paul nous dit : « Maintenant nous voyons comme dans un miroir et en énigme, mais alors nous verrons face à face[2091] ? » Si votre auteur avait. dit : Nous voyons la vérité à découvert, il n'y aurait rien de plus aveugle qu'une aussi orgueilleuse prétention ; il ne se borne pas à dire nous voyons, mais : nous montrons ; de sorte que ce n'est pas assez de prétendre que la vérité se découvre à l'esprit, on veut encore qu'elle demeure pleinement soumise à la puissance de là parole humaine. Beaucoup de choses se disent sur l'ineffabilité de la Trinité ; ce n'est pas pour l'expliquer, car alors elle cesserait d'être ineffable, mais c'est afin qu'après ces inutiles efforts de la parole humaine on comprenne que la Trinité demeure au-dessus de toute explication.

Voilà une lettre déjà trop longue, d'autant plus que la vôtre m'a averti qu'il fallait être court. Vous avez voulu autoriser votre brièveté par la coutume des anciens ; vous pourrez toutefois ne pas trouver étrange que j'aie été moins court que vous, si vous vous rappelez l'étendue de quelques-unes des lettres de Cicéron : je cite cet ancien parce que vous avez invoqué son exemple.

LETTRE CCXLIII.

Un personnage, appelé Létus avait formé le dessein d'embrasser une sainte vie ; il était parti d'Hippone avec les intentions les plus sérieuses et les plus chrétiennes ; mais sa pieuse entreprise se trouva bientôt contrariée par tous ses proches et surtout par sa mère. Saint Augustin lui écrivit pour soutenir son courage et lui marquer quels sont les devoirs d'un chrétien en face d'une mère qui s'efforce de l'arrêter dans la voie évangélique.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET TRÈS DÉSIRÉ FRÈRE LÉTUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai lu la lettre que vous avez adressée à nos frères, poussé par le besoin d'être soutenu au milieu des épreuves qui agitent votre apprentissage religieux ; vous y laissez voir le désir d'avoir une lettre de moi. Je compatis à votre affliction, mon frère, et ne puis refuser de vous écrire ; je le fais non seulement pour vous, mais pour moi-même, car je ne veux pas manquer à un devoir de charité. Si donc vous vous êtes déclaré nouveau soldat du Christ, ne désertez pas son camp : vous avez à y bâtir cette tour dont le Seigneur parle dans l'Évangile. Debout devant cette tour, et combattant sous les armes de la parole de Dieu, on repousse les agressions de quelque côté qu'elles partent. De cette hauteur, les traits lancés contre l'ennemi l'atteignent avec plus de force, et l'on se préserve mieux des traits qu'on voit venir. Considérez que Notre-Seigneur Jésus-Christ, quoiqu'il soit notre roi, appelle aussi ses soldats des rois, par suite de cette miséricorde qui fait qu'il daigne voir en nous des frères ; il nous avertit que, pour soutenir le combat contre un roi qui a vingt mille hommes, il faut au moins en avoir dix mille.

2. Mais avant de se servir des comparaisons delà tour et du roi pour nous instruire, le Seigneur nous dit : « Si quelqu'un vient à moi, et ne hait point son. père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple ; et s'il ne porte pas sa croix et ne me suit pas, il ne peut pas être mon disciple. Qui d'entre vous, voulant bâtir une tour, ne s'assied pas auparavant pour calculer s'il aura de quoi l'achever ; de peur qu'après en avoir posé les fondements, il ne puisse l'édifier, et que tous ceux qui passent et regardent, ne commencent à dire : Cet homme a commencé à bâtir, et n'a pas pu achever ? Ou quel est le roi qui, avant de combattre un autre roi, ne s'assied pas d'abord pour s'assurer s'il peut marcher avec dix mille hommes contre un ennemi qui vient à lui avec vingt mille ? Autrement, il envoie des ambassadeurs, tandis que l'ennemi est encore loin, et lui demande la paix. » Le sens de ces comparaisons se découvre pleinement dans les paroles suivantes : « Ainsi donc, quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il possède, ne peut pas être mon disciple[2092]. »

3. C'est pourquoi la précaution d'avoir de quoi édifier la tour et d'avoir dix mille hommes de guerre contre le roi qui s'avance avec vingt mille, ne signifie rien autre chose que l'obligation de renoncer à tout ce qu'on possède. Le commencement du discours s'accorde avec la fin. Le précepte de renoncer à tout comprend celui de « haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa vie. » Toutes ces choses appartiennent en propre à l'homme ; elles sont le plus souvent des embarras et des obstacles pour obtenir, non pas ce qui appartient séparément à chacun, et dont la durée est fugitive, mais pour obtenir un bien commun, qui demeure éternellement.

Par cela même qu'une femme est votre mère, elle n'est pas la mienne ; c'est qu'il s'agit ici d'une chose temporelle et passagère, comme votre naissance et votre allaitement. Mais comme elle est aussi votre sœur dans le Christ, elle est également la mienne ; elle est la sœur de tous ceux à qui l'héritage du ciel est promis, et qui auront Dieu pour père, et le Christ pour frère dans une même société de charité. Ce sont là des choses éternelles, inaccessibles aux atteintes du temps ; des choses dont nous devons d'autant plus espérer la possession, que ce n'est point en vertu d'un droit particulier, mais plutôt d'un droit commun qu'elles nous sont annoncées.

Vous pouvez très aisément reconnaître cela dans votre mère elle-même. Les embarras qu'elle vous suscite, et ses efforts pour vous détourner de la voie où vous êtes entré, d'où viennent-ils, sinon de ce qu'elle est votre propre mère ? Les obstacles ne vous viennent pas de ce qu'elle est la sœur de tous ceux qui ont Dieu pour père et l'Église pour mère ; en cette qualité, elle ne vous empêche pas plus qu'elle ne m'empêche moi-même, ni tous nos frères ; et nous ne l'aimons pas séparément comme vous dans votre maison, mais nous l'aimons d'une charité commune dans la maison de Dieu. Ces liens particuliers du sang qui vous unissent à elle, vous donnent le droit de l'entretenir avec plus de liberté, et de lui demander plus facilement de faire mourir en elle son amour particulier pour vous : il ne faut pas que ce soit une plus grande chose pour elle de vous avoir enfanté, que d'avoir été enfantée avec vous par l'Église. Ce que je dis de votre mère doit s'entendre de tous vos proches. Que chacun s'applique à haïr en soi ce qui est un pur sentiment particulier, et qui n'est que temporel ; qu'il s'attache à aimer dans son âme cette société, cette communion dont il a été dit : « Il n'y avait entre eux et pour Dieu qu'un seul cœur et à une seule âme[2093]. » C'est ainsi que votre âme cesse d'être la vôtre propre, pour devenir l'âme de tous vos frères ; leurs âmes sont aussi les vôtres, ou plutôt, leurs âmes et la vôtre n'en font plus qu'une : c'est l'âme unique du Christ qui, dans le psaume[2094], demande d'être délivrée de la rage des chiens. Il n'y a pas loin de la au mépris de la mort.

5. Nos parents ne doivent pas se plaindre que le Seigneur nous prescrive de les haïr, puisque la même prescription s'applique à notre âme. De même qu'il nous est commandé de haïr pour le Christ notre âme et nos parents, ainsi, dans un autre endroit, ce que le Seigneur dit de l'âme peut se rapporter aux parents : « Celui qui aime, dit-il, son âme, la perdra[2095]. » Je dirai aussi résolument : celui qui aime ses parent, les perdra. Le mot de haïr se trouve là appliqué à l'âme dans le même sens qu'ici le mot de perdre. Ce commandement ne signifie pas qu'il faille se tuer, ce qui est un crime inexpiable ; cela signifie qu'on doit éteindre en soi le sentiment charnel de l'âme, qui fait aimer la vie présente aux dépens de la vie à venir ; c'est le sens de ces mots : « Haïr son âme, perdre son âme. » Cela se fait cependant en aimant ; car l'Évangile a clairement marqué, dans le même précepte, comment on sauve son âme : « Celui qui perdra son âme en ce monde, dit-il, la trouvera pour la vie éternelle ». Ainsi faut-il dire des parents que celui qui les aime, doit les perdre, non point avec le fer des parricides, mais avec le glaive spirituel de la parole de Dieu. Ce glaive spirituel atteindra pieusement et fidèlement en eux l'affection charnelle par laquelle ils s'efforcent de s'embarrasser eux-mêmes dans les choses humaines, eux et ceux qu'ils ont engendrés ; il fera revivre en eux le sentiment chrétien par lequel ils reconnaîtront qu'ils sont les frères de leurs enfants selon le monde, et qu'ils ont avec eux, pour parents éternels, Dieu et l’Église.

6. Voilà que l'amour de la vérité vous saisit ; vous brûlez de connaître et de comprendre la volonté de Dieu dans les saintes Écritures ; le devoir de la prédication évangélique vous entraîne. Le Seigneur donne le signal pour que nous veillions dans le camp, pour que nous bâtissions la tour du haut de laquelle nous puissions voir et repousser l'ennemi de la vie éternelle. La trompette céleste pousse au combat un soldat du Christ, et sa mère l'arrête ! Elle ne ressemble pas à la mère des Macchabées, ni même aux mères de Lacédémone qui, diton, excitaient leurs fils aux combats bien plus que tous les bruits belliqueux, afin qu'ils répandissent leur sang pour la patrie terrestre. La mère qui ne permet pas que vous vous éloigniez des choses d'ici-bas pour apprendre la véritable vie, montre assez qu'elle ne vous laisserait point souffrir la mort pour soutenir votre foi.

7. Mais que dit-elle ? Que prétend-elle ? Peut-être vous parle-t-elle des dix mois pendant lesquels elle vous a porté dans son sein, des douleurs de son enfantement, de tout ce qu'elle a eu de peine à vous élever. Tuez, tuez cela par le glaive de la parole spirituelle ; voilà en quoi vous devez perdre votre mère, pour la trouver dans la vie éternelle. Souvenez-vous de haïr cela en elle, si vous l'aimez, si vous êtes soldat du Christ, si vous avez posé les fondements de la tour, de peur que les passants ne disent : « Cet homme a commencé à édifier, et n'a pas pu achever. » C'est là un sentiment tout charnel et qui sent encore le vieil homme. Nous tous qui sommes enrôlés sous le drapeau de Jésus-Christ, nous devons travailler à abolir ce sentiment en nous et dans les nôtres. Que cette application constante ne nous rende pas ingrats envers nos parents : reconnaissons tout ce que nous devons à ceux qui nous ont donné le jour et qui ont pris soin de nous : que chacun garde en toute chose cette piété : qu'on demeure fidèle à ce devoir tant que de plus grands intérêts ne nous appellent pas.

8. L'Église est une mère ; elle a aussi pour fille votre mère. Elle vous a conçus du Christ, vous a enfantés avec le sang des martyrs, et vous a formés pour la lumière éternelle ; elle vous a nourris et vous nourrit encore du lait de la foi ; elle vous prépare une plus solide nourriture, et voit avec horreur que vous vouliez en rester au vagissement des enfants. Cette mère, répandue sur toute la terre, est attaquée par tant d'erreurs que, parmi ses enfants, ceux qui ne sont que des avortons ne craignent pas de combattre contre elle avec des armes rebelles. Elle s'afflige que, par la lâcheté et la langueur de quelques-uns de ceux qu'elle renferme dans son sein, ses membres se refroidissent en plusieurs endroits, et qu'elle ne puisse réchauffer les petits. D'où lui peut venir le secours auquel elle a droit, si ce n'est d'autres enfants et d'autres membres, au nombre desquels vous êtes ? Délaisserez-vous cette mère dans ses besoins pour n'obéir qu'aux paroles de la chair et du sang ? N'entendez-vous pas ses plaintes, et des plaintes plus vives ? Ne vous montre-t-elle pas aussi un sein qui devrait vous être plus cher et des mamelles qui vous ont nourri pour le ciel ? Ajoutez l'incarnation de son divin époux, afin de vous détacher des liens de la chair ; tout ce que votre mère vous reproche d'avoir souffert pour vous, a été accepté et subi à votre profit par le Verbe éternel : ajoutez les outrages, les flagellations, la mort, et la mort de la croix.

9. Quoi ! après une telle naissance, pour marcher dans une vie nouvelle, vous languissez et vous séchez dans la décrépitude du vieil homme ! Est-ce que votre Chef n'avait pas, lui aussi, une mère de la terre ? Et pourtant, quand on vint lui dire qu'elle le cherchait, pendant qu'il s'occupait des choses du ciel, il répondit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? » Puis étendant la main sur ses disciples, il dit que ceux-là seuls étaient ses proches qui faisaient la volonté de son Père[2096]. Assurément il comprit, dans sa bonté, Marie elle-même dans ce nombre, car celle-ci faisait la volonté du Père. La qualité de mère, sous laquelle on vint lui annoncer Marie, avait quelque chose de particulier et de personnel ; le bon et divin Maître rejeta cette parenté terrestre, qui n'était rien en comparaison de la parenté du ciel : et il fit voir dans ses disciples, cette parenté d'un ordre plus élevé, montrant par là quelle sorte de lien l'unissait à la Vierge, comme aux autres saints. De peur qu'en nous apprenant, avec une autorité si salutaire, à mépriser ainsi les sentiments purement charnels dans nos parents, il ne parût autoriser l'erreur de ceux qui nient qu'il ait eu une mère. Jésus-Christ, dans un autre endroit, avertit ses disciples de ne pas dire qu'ils aient un père sur la terre[2097] ; comme il est évident que ses disciples ont eu des pères, il est évident que lui-même a eu une mère, et en méprisant sa parenté terrestre, il a montré à ses disciples par son exemple à mépriser ces sortes de liens.

10. Ces leçons et ces exemples divins rencontrent dans votre cœur les plaintes de voire mère ; elle trouve à y placer le souvenir des douleurs et des peines que lui ont coûtées votre naissance et les premiers temps de votre vie ; elle veut que né d'Adam et d'Ève vous deveniez un autre Adam. Mais regardez, regardez plutôt le second Adam descendu du ciel ; portez l'image de l'homme céleste, comme vous avez porté l'image de l'homme terrestre[2098]. Souvenez-vous ici de ce que votre mère a fait pour vous, et dont elle s'arme elle-même pour amollir votre cœur ; souvenez-vous-en : ne soyez point ingrat, payez votre dette à votre mère, donnez-lui les biens spirituels en échange des biens charnels, les biens éternels en échange de ce qui passe. Refuse-t-elle de vous suivre ? qu'elle ne vous empêche pas au moins de marcher. Refuse-t-elle de se changer en mieux ? prenez garde qu'elle ne vous change en pis, et qu'elle ne vous renverse. Qu'il s'agisse d'une épouse ou d'une mère, Ève est toujours redoutable dans quelque femme que ce soit. Car cette ombre de piété provient des feuilles mime dont nos premiers parents voulurent tout à coup couvrir leur nudité coupable ; et tout ce que les paroles et les instances de votre mère réclament de vous, comme un devoir de charité, pour vous éloigner de la véritable et fraternelle charité de l'Évangile, appartient aux ruses de l'antique serpent et à la duplicité de ce roi qui vient nous attaquer avec vingt mille hommes, tandis qu'on nous enseigne à le vaincre avec dix mille ; c'est-à-dire dans cette simplicité de cœur avec laquelle nous devons chercher Dieu.

11. Considérez plutôt tout ceci, mon cher frère, et portez votre croix, et suivez le Seigneur. Quand vous étiez auprès de nous, je m'apercevais que les soins domestiques ralentissaient votre zèle pour Dieu ; je voyais que c'était plutôt votre croix qui vous portait et vous conduisait, que vous ne la portiez et ne la conduisiez vous-même. Cette croix, que le Seigneur veut que nous portions, afin de le suivre plus facilement, qu'est-ce autre chose que la mortalité de notre chair ? Elle nous tourmente jusqu'à ce que la mort soit absorbée dans sa victoire[2099]. Il faut donc crucifier cette croix elle-même, et la percer par les clous de la crainte de Dieu, de peur que, devenue rebelle par une mauvaise liberté, il ne soit plus possible de la porter. Vous ne pouvez pas suivre le Seigneur si vous ne portez cette croix ; comment le suivre, en effet, si vous n'êtes pas à lui ? Or « ceux qui sont à Jésus-Christ, dit l'apôtre, ont crucifié leur chair avec leurs passions et leurs désirs[2100]. »

12. Si vous avez de l'argent, il ne faut pas, il ne convient pas que vous vous en embarrassiez ; donnez-le à votre mère et aux gens de votre maison. Si, voulant être parfait, vous avez l'intention de distribuer cet argent aux pauvres, vous devez d'abord songer à ceux de vos proches qui sont dans le besoin. « Si quelqu'un, dit l'Apôtre, n'a pas soin des siens et particulièrement de ceux de sa maison, il a renié la foi, et il est pire qu'un infidèles[2101]. »

Si vous êtes parti d'ici uniquement pour régler ces choses et pour être plus libre de porter le joug de la sagesse, que peuvent vous faire les larmes d'une mère, larmes due la chair seule fait couler, la fuite d'un serviteur, la mort des servantes, la mauvaise santé de vos frères ? S'il y a en vous une charité bien ordonnée, sachez préférer les grandes choses aux petites ; réservez votre compassion pour les pauvres qui ne sont pas évangélisés ; empêchez que, faute d'ouvriers, l'abondante moisson du Seigneur ne demeure la proie des oiseaux ; tenez votre cœur prêt à suivre la volonté du Seigneur, dans ses desseins de châtiment ou de miséricorde sur ses serviteurs : méditez ces choses, soyez-en toujours occupé, afin que votre avancement soit connu de tous[2102]. Prenez garde, je vous en supplie, de donner à nos saints frères plus de tristesse par votre engourdissement que vous ne leur avez donné de joie par votre ferveur.

Je trouve aussi inutile de vous recommander par une lettre, comme vous le voudriez, que si quelqu'un voulait vous recommander à moi-même.

LETTRE CCXLIV.

Saint Augustin écrit pour empêcher un chrétien de se désoler outre mesure de la perte de choses temporelles.

AUGUSTIN A SON SEIGNEUR JUSTEMENT ET VÉRITABLEMENT TRÈS CHER, A SON HONORABLE FRÈRE CHRISIME, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. On me dit (et Dieu fasse que ce ne soit qu'un bruit), que votre esprit est bouleversé ; je m'étonne qu'un sage et un chrétien comme vous pense si peu que les choses de la terre ne sont pas à comparer avec celles du ciel, où nous devons placer notre cœur et notre espérance. Homme de bon sens que vous êtes, vous aviez donc mis tout votre bonheur dans ce que vous paraissez perdre ? ou bien était-ce pour vous quelque chose de si grand que, cela de moins, votre esprit s'obscurcît par un excès de tristesse, comme si ce n'était pas Dieu mais la terre qui fût sa lumière ? J'entends dire (et, je le répète, plaise à Dieu due ce ne soit pas vrai !), que vous auriez voulu attenter à vos, jours ; je ne crois pas qu'une telle pensée soit jamais entrée dans votre cœur ni sortie de votre bouche. Mais cependant votre trouble a été assez profond pour qu'on ait pu vous prêter un pareil dessein ; j'en suis affligé et j'ai voulu vous adresser ces mots de consolation. Je ne doute pas cependant que le Seigneur notre Dieu n'ait déjà fait entendre de meilleures choses à l'oreille de votre cœur, car je sais avec quel zèle pieux vous avez toujours écouté sa parole.

2. Relevez-vous donc, mon cher frère dans le Christ ; notre Dieu n'est jamais perdu pour ceux qui lui appartiennent et Dieu ne perdra pas les siens ; mais il veut nous avertir de la fragilité et de l'incertitude des biens humains dont on est trop épris, afin que nous brisions les chaînes de la cupidité par lesquelles ces biens nous entraînent, et que nous accoutumions notre amour à courir tout entier vers Celui que rien ne pourra nous ravir. Il vous parle lui-même par ma bouche ; songez avec toute l'énergie de votre âme que voies êtes un chrétien fidèle, et racheté au prix du sang d'un Dieu. Ce n'est pas seulement par sa sagesse éternelle, c'est encore par la présence de son humanité, sur la terre, qu'il nous a appris à mépriser par la tempérance les prospérités de ce monde, et à en supporter avec force les adversités, nous promettant pour récompense une félicité que personne ne peut nous enlever.

J'écris aussi à l'honorable comte ; vous ferez de cette lettre l'usage que vous voudrez. Dieu aidant, je ne doute pas que vous ne trouviez quelqu'un pour la lui remettre, évêque, prêtre, ou tout autre quel qu'il soit.

LETTRE CCXLV.

Saint Augustin répond à son saint ami Possidius, qui l'avait consulté pour savoir s'il devait interdire certaines parures parmi les chrétiens. On trouvera ici des détails qui sont d'intéressants traits de mœurs de cette époque, et l'on s'étonnera de la persistance de certaines pratiques païennes au milieu d'un peuple converti à la foi de l'Évangile.

AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, AU BIEN-AIMÉ SEIGNEUR, AU VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE POSSIDIUS ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC LUI, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. II faut penser bien plus au parti que vous prendrez avec ceux qui refusent d'obéir, qu'aux moyens de leur montrer que ce qu'ils font n'est pas permis. La lettre de votre sainteté m'a trouvé très occupé ; le porteur est fort pressé de s'en retourner ; je ne puis ni le laisser partir sans réponse ni vous répondre comme il faudrait. Je ne veux pas pourtant que vous vous hâtiez d'interdire les parures d'or et les riches vêtements, sauf à l'égard de ceux qui, n'étant pas mariés et ne désirant pas se marier, ne doivent songer qu'à plaire à Dieu. Quant aux autres, ils pensent à ce qui est de ce monde ; les maris cherchent à plaire à leurs femmes et les femmes à leurs maris[2103]. Il ne convient pas pourtant que les femmes, même celles qui sont mariées, laissent voir leurs cheveux : l'Apôtre veut qu'elles soient voilées[2104]. Pour ce qui est de l'emploi du fard afin de se donner plus d'éclat ou de blancheur, c'est une misérable falsification : je suis bien sûr que les maris eux-mêmes ne voudraient pas être ainsi trompés ; or, c'est seulement pour leurs maris qu'il est permis aux femmes de se parer : c'est une simple tolérance et non point un ordre. Car la vraie parure, surtout des chrétiens et des chrétiennes, ce n'est point le charme menteur du fard, ni l’éclat de l'or, ni la richesse des étoffes, ce sont les bonnes mœurs.

2. Mais il faut avoir en exécration la superstition de ces nœuds[2105] au nombre desquels on doit compter les pendants d'oreilles que les hommes portent d'un seul côté : cela ne se fait point pour plaire aux hommes, mais pour honorer les démons. Il n'y a pas à chercher dans les Écritures des prescriptions particulières contre de criminelles superstitions, après que l'Apôtre a dit en général : « Je veux que vous n'ayez aucune société avec les démons[2106], et encore : « Qu'y a-t-il de commun entre le Christ et Bélial[2107] ? » J'espère qu'on ne prétendra point que l'Apôtre, ayant nommé Bélial et interdit la société des démons en général, mais n'ayant rien marqué de particulier sur Neptune, les sacrifices à Neptune sont permis aux chrétiens. Il faut avertir ces malheureux que s'ils refusent d'obéir à des préceptes salutaires, ils doivent au moins se garder de soutenir leurs sacrilèges, de peur de tomber dans un crime plus grand. Mais quel parti prendre avec eux s'ils craignent de détacher leurs pendants d'oreilles et ne craignent pas de recevoir le corps du Christ avec cette marque du démon !

Pour ce qui est de l'ordination de celui qui a été baptisé dans le parti de Donat, je ne puis rien prendre sur moi à cet égard : car autre chose est de le faire si on vous y oblige, autre chose est de demander si vous pouvez le faire.

LETTRE CCXLVI.

Saint Augustin fait voir en peu de mots ce qu'il y a de faux et d'absurde dans la doctrine qui mettrait les péchés des hommes sur le compte du destin.

AUGUSTIN A LAMPADIUS.

1. Je me suis aperçu lorsque vous étiez près de moi, et je viens de voir par votre lettre avec plus de satisfaction et de certitude, combien votre esprit s'émeut de ce qu'on dit du destin et de la fortune. Je vous dois une grande réponse ; le Seigneur me fera la grâce de la faire de la façon qu'il jugera la meilleure pour le salut de votre foi. Car ce n'est pas un petit mal, non seulement d'être entraîné par de fausses opinions à commettre le péché en cédant aux attraits de la volupté, mais encore excuser en refusant le remède de la confession.

2. Pour le moment sachez en peu de mots que si la volonté n'est pas elle-même la cause du péché, toutes les lois et toutes les règles de la morale, les louanges, les reprochés, les exhortations, les terreurs, les récompenses, les supplices, et tout ce qui sert à conduire et à gouverner le genre humain s'ébranle, tombe en ruine, et qu'il n'y reste plus aucune trace de justice. Combien donc est-il meilleur et plus juste de blâmer les erreurs des astrologues que d'être forcés de condamner et de rejeter les lois divines et même le soin de nos maisons ! et d'ailleurs les astrologues eux-mêmes n'en sont pas là. Après que quelqu'un d'entre eux a vendu de sottes prédictions à des gens qui ont de l’argent, et. que, détachant ses yeux des tablettes d'ivoire, il s'occupe du gouvernement de sa maison, le voilà qui commence à adresser des reproches à sa femme ; il ne se borne pas aux mots, il en vient aux coups ; je ne dis pas pour l'avoir vu folâtrer plus qu'il ne faut, mais pour l'avoir vu rester trop longtemps à sa fenêtre. Si pourtant elle lui disait Pourquoi me battez-vous ? battez plutôt Vénus, si vous le pouvez, car c'est elle qui me force de faire cela ; l'astrologue assurément ne se soucierait pas des vaines paroles qu'il débite aux étrangers pour les tromper, et ne se mettrait en peine que de la justice de ses sévérités.

3. Lors donc que quelqu'un, repris pour une faute, la rejette sur le destin et prétend qu'on ne doit pas la lui reprocher, parce que le destin l'a contraint à faire ce qu'il a fait, qu'il revienne à lui-même et qu'il pratique cela avec les siens : qu'il ne châtie pas le serviteur qui l'aura volé, qu'il ne se plaigne pas du fils qui l'outrage, qu'il ne menace point un mouvais voisin. Où sera son droit de châtier ou de se plaindre, si tous ceux qui lui font du tort n'ont point agi par leur propre faute, mais sous la contrainte du destin ? Si au contraire, dans son pouvoir et son devoir de père de famille, il étend sa vigilance sur tous ceux qui lui sont soumis ; s'il les exhorte au bien, les détourne du mal et leur prescrit l'obéissance ; s'il récompense ceux qui obéissent et s'il punit ceux qui méprisent ses ordres, s'il rend le bien pour le bien et s'il déteste les ingrats, qu'ai-je besoin de disputer avec lui sur le destin ? chacune de ses paroles et chacune de ses actions sont des démentis donnés à tous les astrologues.

Si cette courte lettre ne vous suffit point et que vous désiriez un livre là-dessus, attendez que j'aie quelque loisir, et priez Dieu qu'il m'accorde. du temps et tout ce qu'il faut pour satisfaire votre esprit à cet égard. J'y serai plus disposé cependant si votre charité veut bien me rappeler plus d'une fois par lettre la promesse que je vous fais, et si vous m'apprenez par une réponse ce que vous pensez de ce que je vous écris aujourd'hui.

LETTRE CCXLVII.

Saint Augustin intervient auprès d'un maître impitoyable pour empêcher qu'il exige que des paysans le payent deux fois.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET FILS ROMULUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. La vérité est douce et amère : douce quand elle épargne, amère quand elle veut guérir. Vous l'éprouverez, si vous ne refusez pas de boire ce que je vous présente en ce moment. Plût à Dieu que les injures que vous m'adressez ne vous fissent pas plus de mal qu'à moi ! Et. plût à Dieu que l'iniquité dont vous usez envers des malheureux et des pauvres vous fût aussi nuisible qu'elle l'est à eux-mêmes ! Car, pour eux, ils souffrent pendant un temps ; mais voyez, pour vous, quels trésors vous vous préparez au jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses œuvres[2108] ! Je prie sa miséricorde de vous corriger ici comme il l'entend, plutôt que d'attendre ce jour, où il n'y aura plus de place pour le repentir ; je supplie Celui qui vous a donné cette crainte de lui-même, cette crainte qui m'empêche de désespérer de vous, je le supplie de vous ouvrir l'esprit, afin, que vous puissiez voir ce que vous faites, que vous en ayez horreur, et que vous reveniez à de meilleurs sentiments. Cela vous parait peu de chose, presque rien, et c'est pourtant un très grand mal ; quand, votre cupidité une fois domptée, il vous sera permis de le voir, vous arroserez la terre de vos larmes, demandant à Dieu d'avoir pitié de vous. Si c'est moi qui suis injuste, en demandant que de malheureux et de pauvres gens ne payent pas deux fois ce qu'ils doivent, puisqu'ils ont remis à votre intendant ce qu'il exigeait d'eux en votre nom (et l'intendant ne pourrait nier l'avoir reçu) ; si donc, dis-je, c'est moi qui suis injuste, parce que je trouve mauvais qu'on fasse payer deux fois ce que ces malheureux ne peuvent que difficilement payer une seule fois, faites ce que vous voudrez. Si, au contraire, vous reconnaissez que c'est une injustice, faites ce qui convient, faites ce que Dieu ordonne, et ce que je vous demande.

2. C'est moins pour ces malheureux (celui que je crains le sait), c'est pour vous-même que je vous prie « d'avoir pitié de votre âme, selon les paroles de l'Écriture, en cherchant à plaire à Dieu[2109]. » Et ce ne sont pas des prières, mais des reproches qu'il faudrait vous adresser, car il est écrit : « Je reprends et je châtie celui que j'aime[2110]. » Si c'était pour moi cependant que je dusse vous prier, peut-être ne le ferais-je pas ; mais parce que c'est pour vous, je vous demande de vous épargner vous-même dans votre colère, de vous fléchir vous-même, afin que celui que vous priez se laisse fléchir. J'ai envoyé vers vous samedi, pendant que vous dîniez encore ; je vous demandais de ne pas partir sans m'avoir vu ; vous en avez fait la promesse. Vous êtes venu à l'église dimanche, d'après ce qu'on m'a dit ; vous avez prié, vous êtes parti et n'avez pas voulu me voir. Que Dieu vous le pardonne. Que vous dirai-je de plus, si ce n'est que Dieu sait combien je le désire ? Mais je sais aussi que si vous ne changez pas, sa justice vous attend. En vous épargnant, vous m'épargnerez moi-même ; car je ne suis pas assez misérable, ni assez éloigné de la charité du Christ, pour ne point sentir dans le cœur une blessure profonde, en voyant se conduire de la sorte ceux que j'ai enfantés dans l'Évangile.

3. Vous direz encore : Je ne leur avais pas ordonné de remettre l'argent à Ponticant[2111]. On vous répondra : Mais vous leur avez ordonné d'obéir à Ponticant ; ils ne pouvaient pas marquer dans quelle mesure ils avaient à lui obéir, surtout lorsqu'il réclamait ce que ces pauvres gens reconnaissaient devoir. Si votre intendant le leur demandait sans votre consentement, vous auriez dû leur adresser une lettre qu'ils auraient mise sous ses yeux ; ils lui auraient alors déclaré qu'ils ne le paieraient pas avant d'être informés de vos intentions à cet égard. Si vous leur avez ordonné un jour, de vive voix, de ne rien donner à l'intendant, ils ont pu ne pas s'en souvenir ; et vous-même vous pouvez ne pas vous souvenir de l'avoir véritablement ordonné, et ne pas savoir si c'est à eux, ou à d'autres, ou à tous vos paysans ; il peut d'autant plus en être ainsi que vous n'avez pas désapprouvé qu'un autre intendant ait reçu, et sans préjudice pour vous, l'argent qui était dû. Je vous dis alors : Mais si celui-ci avait détourné l'argent comme l'autre, aurait-il fallu que ceux qui avaient payé payassent une seconde fois ? Et alors vous parûtes. regretter qu'ils eussent acquitté leur dette avec cet intendant ; et vous me répétiez que vous n'aviez jamais chargé ni Valère, ni Aginèse de vos intérêts. On en vint tout à coup à parler du vin ; le devoir des paysans était d'avertir qu'il commençait à s'aigrir, et l'on vous dit que Valère était absent : vous oubliâtes alors, je crois, ce que tant de fois vous m'aviez fait entendre, et vous dites qu'ils auraient dû montrer le vin à Aginèse, et agir d'après ses ordres. Je vous fis observer que vous n'aviez pas coutume de charger de vos intérêts ni Valère, ni Aginèse, et vous me répondîtes : « Mais Aginèse avait une lettre de moi : » comme si votre habitude eût été d'écrire, pour que vos paysans fussent certains de la vérité des ordres transmis en votre non. Quand ils voient des personnes ainsi occupées de vos affaires, ils ne peuvent pas imaginer qu'elles oseraient prescrire quoi que ce soit, si vous ne leur en aviez donné le pouvoir. Au milieu de ces incertitudes ou ne voit donc pas ce que vous ordonnez, ils ne peuvent rien savoir de certain s'il n'ont pas vos lettres à montrer à tous, et s'ils n'obéissent pas à des lettres de vous qui leur seront présentées lorsqu'il s'agira de leur faire payer quelque chose.

4. Mais à quoi bon de longs discours, pourquoi vous importuner dans vos affaires et exciter en vous, par trop de paroles, une irritation qui peut retomber sur de pauvres gens ? Ce qu'ils souffrent de votre colère en vue de votre salut, pour lequel je vous dis tant de choses, leur sera compté comme un mérite devant Dieu. Je ne veux rien ajouter, de peur qu'au lieu de voir dans mon langage l'expression des inquiétudes que m'inspire pour vous votre injustice, vous n'y croyiez reconnaître une imprécation. Craignez Dieu, si vous ne voulez pas qu'une surprise terrible ne vous soit réservée ; je le prends à témoin sur mon âme, qu'en vous écrivant ceci, je tremble bien plus pour vous-même que pour ceux en faveur de qui j'ai l'air d'intercéder auprès de vous. Si vous me croyez, grâces en soient rendues à Dieu ; si vous ne me croyez pas, je me consolerai avec ces paroles du Seigneur : « Dites : Paix à cette maison ; et si vous y trouvez quelque enfant de la paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle reviendra sur vous[2112]. » Que la miséricorde de Dieu vous garde, mon cher seigneur et fils.

LETTRE CCXLVIII.

Les souffrances des gens de bien en présence des prospérités des méchants.

AUGUSTIN A SON CHER ET SAINT SEIGNEUR, A SON DOUX FRÈRE EN JÉSUS-CHRIST, SÉBASTIEN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Quoique le doux lien de la charité ne permette pas que vous soyez jamais loin de notre cœur, et quoique nous nous rappelions sans cesse vos saintes mœurs et vos bons entretiens, vous avez bien fait pourtant et nous vous remercions de nous avoir comblé de joie en nous donnant des nouvelles de votre santé. Je vois par votre lettre la peine que vous causent les pécheurs qui abandonnent la loi de Dieu ; car vous vivez de cet esprit qui a fait dire : « J'ai vu les insensés, et j'ai séché de douleur[2113]. » C'est une pieuse tristesse, et, si on peut parler ainsi, c'est une heureuse misère de s'affliger des désordres d'autrui sans y prendre aucune part ; de s'en attrister, sans s'y mêler ; d'en éprouver de la douleur et de ne sentir pour ces péchés aucun amour. Voilà la persécution due souffrent tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ, selon le mot si pénétrant et si vrai de l'Apôtre[2114]. Quoi de plus capable de persécuter la vie des gens de bien que la vie des méchants ! Ce n'est pas qu'on soit par là forcé de faire ce qui déplaît, mais on ne peut pas le voir sans douleur, car celui qui vit mal en présence de celui qui vit bien, le tourmente dans son âme quoiqu'il ne l'entraîne dans aucune complicité. Il arrive souvent que les méchants, quant à leur corps, demeurent longtemps sans avoir rien à souffrir des puissances de la terre et rien à souffrir de personne ; mais la piété souffrira toujours du spectacle de l'iniquité des hommes jusqu'à la fin des temps. Ainsi donc s'accomplit plutôt la parole de l'Apôtre que j'ai citée plus haut : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ souffriront persécution ; » elle sera d'autant plus amère qu'elle sera plus intime ; le corbeau et la colombe demeurent ensemble dans l'arche jusqu'à ce que le déluge ait passé.

2. Mais unissez-vous, mon frère, à celui qui vous a dit : « Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé[2115] ; » unissez-vous au Seigneur., afin que votre vie spirituelle croisse de plus en plus jusqu'aux derniers jours. Je sais que les consolations qui viennent de bons frères ne manquent pas à votre cœur. Ajoutez à ces joies les fidèles promesses de Dieu, promesses grandes, certaines, éternelles, et l'immuable et ineffable récompense de nos souffrances d'ici-bas. Voyez avec quelle vérité vous chantez au Seigneur : « Vos consolations ont réjoui mon âme, en proportion de mes douleurs[2116]. » Envoyez notre lettre à notre frère Firmus. Les frères et les sœurs qui sont auprès de nous rendent le salut à votre sainteté et à la famille de Dieu que vous gouvernez. Et d'une autre main. Portez-vous bien et priez pour nous, chers et saints frères.

Moi, Alype, je salue avec empressement votre sincérité et tons ceux qui vous sont unis dans le Seigneur ; je vous demande de regarder cette lettre comme venant de moi ; j'aurais pu vous en envoyer une autre, mais j'ai mieux aimé signer celle-ci, pour que la même page atteste mieux l'étroite intimité de notre union.

LETTRE CCXLIX.

Nécessité de supporter les maux dans le monde et dans l'Église.

AUGUSTIN A RESTITUT, SON CHER SEIGNEUR, SON BIEN-AIMÉ, HONORABLE FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE DIACONAT, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Notre frère Déogratias, ce frère si fidèle, m'a fait connaître vos pénibles inquiétudes qui naissent de l'ardeur de votre zèle ; vous savez combien il s'y associe lui-même. Lisez donc Tychonius[2117] que vous connaissez bien, sans cependant tout approuver ; vous n'ignorez pas à quoi il faut prendre garde en le lisant. Mais il me paraît avoir habilement traité et résolu la question du maintien de l'unité au milieu des désordres et même des crimes qu'il n'est pas possible de faire disparaître dans l'Église de Dieu. Quoique, dans ses lettres, l'intention seule soit à rectifier, il faut recourir aux sources mêmes des divines Écritures, afin d'y voir combien sont en petit nombre les témoignages et les faits que Tychonius a cités : d'ailleurs on ne pourrait les citer tous, à moins de transcrire presque en entier nos Livres saints ; car à peu près à chaque page nous sommes avertis de rester pacifiques avec ceux qui haïssent la paix et de garder avec eux la communion des sacrements qui nous préparent à l'éternelle vie, jusqu'à ce que s'achève notre triste pèlerinage d'ici-bas[2118], jusqu'à ce que nous jouissions d'une paix inaltérable dans la force de Jérusalem, notre mère éternelle, et que nous trouvions dans ses tours la multitude des véritables frères dont le petit nombre excite maintenant nos tristesses au milieu de beaucoup de faux frères. Quelle est la forcé de cette cité, sinon son Dieu qui est notre Dieu ? Vous voyez donc de qui seul procède la paix, soit pour chaque homme en particulier, en guerre avec lui-même si Dieu n'est pas avec lui, même sans aucun scandale au dehors ; soit pour tous en général : quoiqu'ils s'aiment entre eux en cette vie et qu'ils demeurent liés par les nœuds d'une amitié fidèle, les séparations ou la diversité des pensées empêchent toujours que. leur union ne soit pleine et parfaite. Que votre cœur s'affermisse dans le Seigneur, et souvenez-vous de nous.

LETTRE CCL.

Un jeune évêque avait frappé d'excommunication un personnage appelé Classicien et avait cru devoir envelopper dans l’anathème toute sa famille ; saint Augustin, alors d'un âge avancé, demande à son jeune collègue comment il entend justifier un acte semblable.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET VÉNÉRABLE FRÈRE ET COLLÈGUE DANS LE SACERDOCE, AUXILIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Un homme considérable, notre fils Classicien, m'écrit pour se plaindre auprès de moi que votre sainteté l'ait injustement frappé d'anathème. Il me raconte que s'étant rendu à l'église avec une suite peu nombreuse et comme il convient à sa dignité, il vous a engagé à ne pas favoriser contre lui des gens qui, après s'être parjurés sur l'Évangile, ont cherché, dans la maison même de la foi, des protecteurs de la violation de la foi. D'après ce que Classicien ajoute, ces gens-là, à la pensée du mal qu'ils avaient fait, sont d'eux-mêmes sortis de l'église, sans qu'on ait eu besoin d'user de violence à leur égard ; mais telle est la colère où vous a jeté sa démarché, que votre grandeur a lancé par sentence écrite l’excommunication contre lui et contre toute sa maison. La lettre où il m'adresse sa plainte m'a fort ému ; j'en ai le cœur profondément agité, et ne puis garder le silence auprès de votre charité. Veuillez me dire comment vous justifiez ce que vous avez fait, soit par des raisons certaines, soit par les témoignages des divines Écritures ; apprenez-moi comment le fils peut, en toute justice, être excommunié pour le péché du père, la femme pour le péché du mari, le serviteur pour le péché de son maître, et même celui qui n'est pas né, s'il vient au monde dans cette maison pendant qu'elle se trouvera encore sous le coup de l'anathème, car l'excommunication ne permettrait pas qu'on donnât le baptême à cet enfant, même en danger de mort. Ce n'est point là une peine corporelle comme là peine de mort, dont nous lisons que furent frappés jadis les contempteurs de Dieu, et tous ceux de leur maison, quoiqu'ils ne fussent pas coupables de la même impiété. Des corps, qui devaient mourir un jour, étaient frappés alors pour effrayer utilement les vivants ; mais il s'agit ici d'une peine spirituelle par laquelle s'accomplit cette parole de l'Évangile : « Ce que vous aurez lié sur la terre, sera lié dans le ciel[2119]. » Elle tombe sur les âmes dont il a été dit : « L'âme du père est à moi, et l'âme du fils est à moi : c'est l'âme qui aura péché qui mourra[2120]. »

2. Vous avez peut-être entendu parler de quelques pontifes de grand nom, qui ont anathématisé un pécheur avec toute sa maison ; il est à croire que si on leur eût demandé raison de leur conduite, ils auraient eu de quoi répondre. Quant à moi, interrogé si on a bien fait, je ne trouverais pas de réponse, et c'est pourquoi je n'ai jamais osé faire cela, lors même que je me suis vu en face des plus grands crimes commis contre l'Église. Mais si par hasard le Seigneur vous a révélé la justice d'une conduite de ce genre, votre jeunesse et la date récente de votre élévation à l'épiscopat ne me feront pas dédaigner vos lumières ; me voici, tout vieux que je suis, prêt à m'instruire auprès d'un jeune homme ; évêque depuis de longues années, me voici prêt à m'éclairer auprès d'un collègue qui n'a pas encore un an d'épiscopat : apprenez-moi comment on peut justifier devant Dieu et devant les hommes une peine spirituelle prononcée contre des âmes innocentes pour le crime d'autrui, pour un crime dont on ne naît pas coupable, comme celui d'Adam en qui tous ont péché[2121]. Quoique le fils de Classicien ait hérité de son père la souillure originelle pour laquelle il a fallu la régénération baptismale, il demeure étranger à tous les péchés que son père a pu commettre depuis. Nul ne peut mettre cela en doute. Que dirai-je de la femme de Classicien ? que dirai-je de tant d'âmes dans la famille ? La perte d'une seule âme d'enfant mort sans baptême, par suite de votre excommunication contre une maison tout entière, serait un plus grand mal que l'expulsion et la mort d'hommes innocents qui auraient cherché asile dans une église. Si donc vous pouvez rendre raison de cet acte, plaise à Dieu que votre réponse nous mette aussi en mesure de le justifier ! Si vous ne le pouvez pas, pourquoi vous laisser emporter au point de faire quelque chose d'injustifiable ?

3. J'aurais dit ce que je viens de dire, quand même votre fils Classicien aurait commis une faute qui vous eût paru mériter l'anathème. Or, s'il m'a dit vrai dans sa lettre, il n'y avait pas lieu de prononcer l'excommunication, même contre lui. Mais je ne m'occupe pas de cela avec vous ; je vous demande seulement de pardonner à Classicien, s'il vient à reconnaître sa faute ; si vous même vous reconnaissez sagement qu'il n'a rien fait de mal, et qu'il a eu raison de demander le maintien de la foi jurée dans le lieu même où l'on enseigne à la garder, oh ! alors, faites ce que doit faire un saint homme, et si, étant homme, il vous est arrivé comme à l'homme de Dieu, qui disait : « la colère a troublé mon œil[2122], » écriez-vous comme lui : « Seigneur, ayez pitié de moi, parce et que je suis faible[2123], » afin qu'il vous tende la main, qu'il réprime les violences de votre âme, et que, devenu calme, vous voyiez et vous fassiez ce qui est juste. Il est écrit : « La colère de l'homme n'opère pas la justice de Dieu[2124] ». Ne croyez pas que, parce que nous sommes évêques, nous soyons inaccessibles à tout mouvement d'injustice ; songez plutôt que nous vivons au milieu des dangers de toutes les tentations, parce que nous sommes hommes. Levez donc une sentence qui est peut-être l'œuvre d'une émotion trop vive, et soyez de nouveau affectueusement unis tous les deux, comme au temps où vous étiez tous les deux catéchumènes ; faites disparaître la querelle et ramenez la paix, de peur que vous ne perdiez un ami et que vous ne donniez un sujet de joie au démon notre ennemi. La miséricorde de notre Dieu est puissante ; qu'elle daigne exaucer ma prière, et, au lieu que ma tristesse augmente, il n'en restera plus rien. Que Dieu vous relève par sa grâce, et qu'il réjouisse votre jeunesse qui n'aura pas dédaigné mes vieux ans. Adieu.

FRAGMENT D'UNE LETTRE DE SAINT AUGUSTIN A CLASSICIEN SUR LE MÊME SUJET[2125].

Dieu aidant, je désire soumettre à notre concile, et, s'il en est besoin, au jugement du Siège apostolique, la conduite de ceux qui, pour le péché d'un seul homme, frappent d'anathème toute sa maison, c'est-à-dire plusieurs âmes. Mon dessein serait surtout d'empêcher que par là des enfants ne meurent sans baptême ; je désire aussi qu'on décide s'il ne convient pas d'expulser de l'Église celui qui vient y demander asile pour manquer de foi envers sa caution : il importe que d'un commun accord nous établissions sur ces points la règle qu'il faudra suivre. Je crois dès à présent pouvoir dire sans témérité que si un fidèle est excommunié injustement, il en revient plus de mal à celui qui a prononcé l'anathème qu'à celui qui en a été frappé. Car l'Esprit-Saint qui habite dans les saints et par lequel chacun est lié ou délié, n'inflige à personne une peine imméritée ; c'est par lui que la charité se répand dans nos cœurs[2126], et la charité[2127] n'agit pas autrement qu'il ne faut[2128].

LETTRE CCLI.

Réclamations élevées contre un prêtre du diocèse d'Hippone ; saint Augustin écrit pour que les droits qu'on veut faire valoir ne portent pas un trop grand dommage aux fidèles qui lui sont chers ; il refuse d'admettre contre ses prêtres des accusations portées par des hérétiques.

AUGUSTIN A SON CHER SEIGNEUR ET HONORABLE FILS PANCARIUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Comme avant votre arrivée à Germanicie, le prêtre Sécondinus plaisait aux gens du pays, je ne m'explique pas qu'ils se montrent tout à coup prêts à l'accuser de je ne sais quels crimes, ainsi que vous me l'écrivez, mon cher seigneur et honorable fils. Nous ne pouvons d'ailleurs avoir égard à des plaintes contre un prêtre, que si elles sont portées par un catholique ; nous ne pouvons ni ne devons admettre contre un prêtre catholique les accusations des hérétiques. Que votre sagesse fasse donc d'abord en sorte qu'il n'y ait pas d'hérétiques là où il ne s'en trouvait point avant votre arrivée, et après cela nous écouterons, comme il convient d'écouter, ce qu'on dit de ce prêtre. Comme votre salut et votre réputation me sont chers, et que d'un autre côté les gens de Germanicie appartiennent à mes soins, je vous demande, puisque vous le permettez, de vouloir, bien produire résolument ce que vous avez obtenu des glorieux empereurs et ce que vous avez obtenu des juges naturels : ainsi vous ferez voir à tous que vous n'agissez en rien d'une façon irrégulière, et des disputes sur la possession de ce que vous réclamez ne deviendront pas pour les gens de Germanicie une cause de misère et même de ruine. Je vous recommande aussi de ne pas laisser piller ni dévaster la maison de ce prêtre ; on nous a annoncé je ne sais quel dessein de jeter à bas son église ; mais je ne pense pas que votre religion puisse souffrir rien de pareil.

LETTRE CCLII.

Cette courte lettre est un témoignage de l'ancienne coutume de l'Église de recevoir les orphelins sous sa tutelle.

AUGUSTIN A SON CHER SEIGNEUR ET HONORABLE FRÈRE FÉLIX, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Votre religion sait parfaitement que l'Église et les évêques, obligés et dévoués à la défense de tous, le sont particulièrement à la défense des orphelins. C'est pourquoi, après avoir reçu votre lettre et une copie de celle d'un homme considérable notre frère, je n'ai pas dû confier à qui que ce soit la jeune fille, surtout parce que ce frère l'a mise sous la protection de l'Église, cher seigneur et honorable frère. J'attends donc son arrivée ; lorsqu'il sera là, je déciderai ce qu'il faudra, et je ferai ce que m'aura inspiré le Seigneur.

LETTRE CCLIII.

Saint Augustin semble reprocher à un de ses collègues de proposer avec trop de hâte et trop peu de discernement un mari pour la jeune fille placée sous la tutelle de l'Église.

AUGUSTIN A MON BIENHEUREUX SEIGNEUR, A MON VÉNÉRABLE ET BIEN-AIMÉ FRÈRE BÉNÉNATUS ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC VOUS, SALUT DANS LB SEIGNEUR.

Nous n'avons qu'à nous féliciter de la foi et du zèle religieux de celui par lequel je salue votre sainteté. Il a voulu se rendre auprès de votre bénignité avec une lettre de moi, ô mon bien-aimé Seigneur et vénérable frère ! J'entends dire que vous songez à terminer cette affaire ; si cela est vrai (et j'en serais surpris), rappelez-vous tout ce que la paternité épiscopale vous impose de devoirs envers l'Église catholique ; s'il est vrai que vous vous occupiez de cela, il ne convient pas de conclure avec une famille quelle qu'elle soit, mais plutôt avec une maison catholique : il ne doit pas suffire que l'Église n'ait rien à en redouter, il faut encore qu'elle puisse y trouver un fidèle appui.

LETTRE CCLIV.

L'évêque Bénénatus, renonçant apparemment à ses premières vues, avait proposé pour la jeune orpheline un parti que saint Augustin aurait pu accepter ; mais l'évêque d'Hippone ne veut rien précipiter, d'autant plus que la jeune fille semble témoigner l'intention de se consacrer à la vie religieuse.

AUGUSTIN ET LES FRÈRES QUI SONT AVEC MOI, A MON BIENHEUREUX SEIGNEUR, A MON VÉNÉRABLE ET BIEN-AIMÉ FRÈRE BÉNÉNATUS ET AUX FRÈRES QUI SONT AVEC VOUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

La jeune fille dont votre sainteté me parle, si elle était en âge de se marier, ne le voudrait pas : telles sont présentement ses intentions. Mais elle est d'un âge où, quand même elle aurait le dessein de se marier, on ne pourrait encore la donner ni la promettre à personne. Dieu, en la plaçant sous la garde de l'Église, a voulu la mettre à l'abri des entreprises des méchants ; elle n'est pas là afin que je la donne à qui je voudrai, mais afin qu'elle ne puisse être enlevée par qui il ne faut pas, ô mon bien-aimé seigneur et vénérable frère. Si elle doit se marier, le parti que vous me proposez ne me déplaît pas[2129] ; quant à présent, j'ignore si elle prendra jamais un époux. Il y a autre chose qu'elle fait entendre et que je souhaiterais davantage ; mais lorsque, si jeune, elle dit qu'elle veut être religieuse, sa parole ressemble bien plus à un badinage qu'à une promesse sur laquelle on puisse compter. Ensuite elle a une tante maternelle, et j'en ai averti notre frère Félix ; il ne l'a point appris avec déplaisir, il s'en est félicité au contraire ; seulement, par un droit que donne l'amitié, il a regretté qu'on ne lui en ait rien écrit. Peut-être y aura-t-il aussi une mère, quoiqu'il n'en paraisse point encore ; quand il s'agit de marier une jeune fille ; la nature demande, ce me semble, que la volonté de la mère soit suivie préférablement à toute autre, à moins que la jeune fille ne soit en âge d'avoir le droit de choisir ce qu'elle veut. Que votre sincérité le croie aussi : si j'avais tout pouvoir de marier notre orpheline, si elle avait l'âge et la volonté de prendre un époux et qu'elle s'en rapportât à moi pour le lui choisir devant Dieu, je vous dis, et c'est la vérité, je vous dis que ce parti me plairait, sans toutefois que je m'obligeasse devant Dieu à en refuser un meilleur : un parti meilleur se présenterait-il ? c'est ce qui est incertain. Votre charité voit toutes les considérations qui m'empêchent, quant à présent, de promettre à personne la jeune orpheline.

LETTRE CCLV.

Rusticus désirait que son fils épousât la jeune orpheline ; saint Augustin lui répond qu'il ne saurait consentir à ce projet d'union, parce que son fils est encore païen.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR, A SON HONORABLE ET ILLUSTRE FILS RUSTICUS, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Je vous souhaite à vous et à votre maison tous les biens, non seulement ceux de la vie présente, mais encore ceux de la vie future et éternelle, à laquelle vous ne croyez point encore. Quant à la jeune fille que vous me demandez, je n'ose rien promettre pour ce qui la regarde ; les raisons qui m'y déterminent se trouvent dans ma réponse à mon saint frère et collègue Bénénatus, ô mon bien-aimé seigneur et honorable fils ! Quoique j'aie tout pouvoir de marier cette orpheline, je ne la marierai jamais qu'à un chrétien ; vous savez bien cela, et pourtant vous n'avez voulu me rien promettre sur votre fils, qui est demeuré païen ; à plus forte raison, ne dois-je prendre aucun engagement pour le mariage de la jeune fille ; vous pouvez voir tous mes motifs dans ma lettre à Bénénatus, et je resterais dans la même réserve, lors même que j'aurais à me réjouir, non seulement de la promesse, mais même de la conversion de votre fils.

LETTRE CCLVI.

Courte exhortation à marcher dans la voie du Christ.

AUGUSTIN A SON HONORABLE SEIGNEUR, A SON CHER ET BIEN-AIMÉ FRÈRE CHRISTIN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Dans votre lettre vous m'exprimez le désir d'en recevoir une de moi. Notre frère Jacques m'est arrivé comme un irrécusable témoin de ce désir ; il m'a dit sur vous plus de douces choses éprouvées par lui-même que votre petit papier n'aurait pu en contenir. Je vous en félicite ; je rends grâces au Seigneur notre Dieu de vous avoir donné un cœur si chrétien, car cette piété est l'ouvrage de sa miséricorde, honorable seigneur, cher et bien-aimé frère. Vous demandez que je vous gagne par mes lettres ; mais je le fais par mon amour, qui est au-dessus de toutes les lettres ; et je sais que vous comprenez bien à quoi je voudrais vous gagner. Quant à vouloir me lire, je craindrais que votas ne trouvassiez chez moi plus de paroles que d'éloquence. Voici une courte réflexion dont vous sentirez toute la vérité, si vous y appliquez chaque jour votre pensée lorsque, dans le chemin qui mène à Dieu, on fuit, par de lâches appréhensions, les choses les plus aisées et les plus fructueuses, on souffre, dans le laborieux chemin du monde, ce qu'il y a de plus pénible et de plus stérile. Conservez-vous et avancez dans le Christ, ô mon honorable seigneur, cher et bien-aimé frère.

LETTRE CCLVII.

Saint Augustin répond à une lettre obligeante d'un personnage qu'il ne connaissait pas et dont l'arrivée à Hippone était prochaine.

AUGUSTIN A SON ÉMINENT, HONORABLE SEIGNEUR ET ILLUSTRE FILS ORONGE.

Je rends grâces à votre excellence d'avoir bien voulu qu'une lettre de vous devançât votre arrivée, et que votre entretien précédât votre présence ; ainsi nous jouissons plutôt de la douceur de vous entendre que du plaisir de vous voir, et ce que nous goûtons à l'avance redouble notre impatient désir de vous connaître, éminent, honorable seigneur et illustré fils. Je réponds à votre lettre prévenante, en vous présentant mes devoirs, en me réjouissant de votre bonne santé, dont je souhaite une longue conservation. Poussé par la bienveillance qui vous fait venir au-devant de ma faiblesse, vous me dites, en me demandant une réponse : « Si toutefois je puis mériter cette faveur d'une aussi grande sainteté ; » ces mots me laissent l'espoir que non seulement vous louerez un jour Celui qui est la source même de la sainteté et à qui nous devons le peu que nous sommes, mais encore que vous y participerez avec nous et à la satisfaction de votre sagesse ; plaise à ce Dieu, incomparablement et immuablement bon, et de la puissance de qui vous tenez un aussi bon esprit, de le rétablir par sa grâce dans sa dignité première ! Que le Seigneur tout-puissant vous donne santé et bonheur, mon éminent, honorable seigneur et illustre fils.

LETTRE CCLVIII.

Martien était un ami des premières années de saint Augustin ; mais il était resté païen, malgré l'exemple et les exhortations de notre Saint. Enfin, vint le jour où Martien entra dans la voie chrétienne ; à cette nouvelle, l'évêque d'Hippone fut heureux ; il écrivit à son ami la lettre suivante ; on verra ce qu'il dit de l'amitié et des grandes conditions sans lesquelles toute amitié demeure incomplète.

AUGUSTIN A SON HONORABLE SEIGNEUR, A SON CHER ET BIEN-AIMÉ FRÈRE DANS LE CHRIST, A MARTIEN, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je m'arrache ou plutôt je me dérobe à mes occupations pour vous écrire, à vous mon ancien ami, que je n'avais pas cependant, tant que je ne vous avais pas dans le Christ. Vous savez comment a défini l'amitié celui qu'on a appelé[2130] le plus éloquent des Romains : « L'amitié, dit-il, et il a raison, l'amitié est une douce et affectueuse conformité de sentiments sur les choses divines et humaines[2131]. » Mais vous, mon bien cher, vous vous entendiez autrefois avec moi sur les choses humaines, quand je cherchais à en jouir comme le vulgaire ; dans cette poursuite des biens humains, dont je me repens, je vous trouvais au premier rang de ceux qui favorisaient mes desseins ; vous et mes autres amis, vous enfliez avec le vent de vos louanges les voiles de mes passions. Nul rayon des choses divines ne m'éclairait alors, et notre amitié demeurait défectueuse dans ses côtés les plus importants : c'était une douce et affectueuse conformité de sentiments, mais uniquement sur les choses humaines.

2. Et depuis que je cessai de désirer les biens humains, votre persistante amitié me souhaitait la santé et les félicités temporelles, comme le monde a coutume de le faire. C'est ainsi que notre union se continuait pour les choses de ce monde. Quelle est nia joie maintenant, et comment l'exprimer ? J'ai à présent pour ami véritable celui que j'ai eu longtemps pour ami d'une certaine manière. Il se joint à nos sentiments l'accord sur les choses divines ; ce n'est pas uniquement dans la vie présente que votre douce bienveillance est désormais avec moi, c'est par l'espérance de la vie éternelle. Vues de la hauteur des pensées de Dieu, les choses humaines ne sauraient plus être entre nous le sujet d'opinions différentes ; nous ne les prendrons que pour ce qu'elles valent ; nous ne les condamnerons pas toutefois avec ce certain mépris qui serait injurieux pour le Créateur du ciel et de la terre. Ainsi il arrive que des :unis, en désaccord sur les choses divines, ne peuvent plus être pleinement et véritablement d'accord sur les choses humaines. Il est impossible qu'on juge bien de celles-ci quand on méprise celles-là, et qu'on aime l'homme comme il faut l'aimer, lorsqu'on est sans amour pour celui qui a fait l'homme. Je ne vous dirai donc pas que vous n'étiez mon ami qu'à moitié, et que maintenant vous l'êtes tout a fait ; mais, autant que la raison me le montre, vous n'étiez pas même mon ami à moitié, quand vous ne m'aimiez pas véritablement, même en ce qui touche les choses humaines. Car vous n'étiez pas encore avec moi dans les choses divines, par lesquelles on juge bien des choses humaines ; vous n'y étiez point à l'époque ou je n'y étais pas moi-même, ni depuis que j'ai commencé à goûter ces vérités pour lesquelles vous ne témoigniez que de l'éloignement.

3. Ne vous fâchez pas, et ne trouvez pas absurde si je vous dis qu'au temps où le m'attachais avec tant d'ardeur aux vanités de ce monde, vous n'étiez pas encore mon ami, quoique vous parussiez beaucoup m'aimer ; alors je ne m'aimais pas moi-même, j'étais plutôt mon ennemi, car j'aimais l'iniquité, et c'est avec vérité qu'il est écrit dans les Livres saints : « Celui qui aime l'iniquité, n'aime pas son âme[2132]. » Quand je haïssais mon âme, comment aurais-je pu avoir un véritable ami, puisqu'il me souhaitait les choses sous l'empire desquelles je restais mon propre ennemi ? Mais après que la bonté et la grâce de notre Sauveur ont brillé devant moi, non selon mes mérites, mais selon sa miséricorde, vous en êtes demeuré éloigné ; et comment alors auriez-vous pu être mon ami, puisque vous ignoriez entièrement par où je pouvais être heureux, et que vous ne m'aimiez pas dans celui en qui je commençais à m'aimer moi-même ?

4. Grâces soient donc rendues à Dieu qui daigne enfin faire de vous mon ami. C'est maintenant qu'il y a entre vous et moi une douce et affectueuse conformité de sentiments sur les choses divines et humaines, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui devient le fondement de notre véritable paix, et qui a renfermé en deux préceptes tous les divins enseignements, lorsqu'il a dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme et de tout ton esprit ; et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Dans ces deux commandements sont compris toute la loi et tous les prophètes[2133]. » Le premier commandement forme le doux et affectueux accord sur les choses divines ; le second établit le parfait accord sur les choses humaines. Si nous nous attachons fortement à ces deux commandements, notre amitié sera véritable et éternelle ; elle ne nous unira pas seulement l'un à l'autre, mais encore elle nous unira à Dieu.

5. Pour arriver à cette fin, j'exhorte votre sagesse à recevoir sans retard les sacrements des fidèles ; cela convient à votre âge ; et, je le crois aussi, à la gravité de vos mœurs. Je me souviens qu'au moment où nous allions nous quitter, vous me citâtes ce vers de Térence, où je trouvais un enseignement utile et opportun, quoiqu'il fût tiré d'une comédie :  « A partir de ce jour, il faut une autre vie, il faut d'autres mœurs[2134]. »

Si alors vous me disiez cela sincèrement, comme je ne dois pas en douter, vous vivez sûrement aujourd'hui de manière à vous rendre digne de recevoir par le baptême le pardon de vos fautes passées. Car il n'y a personne que le Christ à qui le genre humain puisse dire : « Sous un chef tel que vous, s'il subsiste des traces de notre crime, elles seront effacées, et la terre ne connaîtra plus l'effroi[2135]. »

Virgile avoue avoir emprunté ceci aux chants de Cumes, c'est-à-dire aux chants sibyllins ; peut-être cette prophétesse avait-elle appris en esprit quelque chose de l'unique Sauveur du monde, et elle avait été forcée de l'avouer[2136].

Voilà, mon honorable seigneur, mon cher bien-aimé frère en Jésus-Christ, le peu que j'ai trouvé à vous écrire en échappant un moment au poids de mes travaux, et peut-être ce peu vous semblera-t-il quelque chose : je désire que vous me répondiez, et que vous m'appreniez si vous avez donné ou si vous allez donner votre nom pour être inscrit au nombre de ceux qui demandent le baptême. Que le Seigneur notre Dieu, en qui vous croyez, vous conserve en ce monde et dans l'autre, mon honorable seigneur, mon cher et bien-aimé frère dans le Christ.

LETTRE CCLIX.

Un veuf, ancien ami de saint Augustin et qui vivait dans la débauche n'avait pas craint de demander au saint évêque un écrit à la louange de sa femme morte, comme pour le consoler de sa douleur ; l'évêque d'Hippone lui répond avec une très belle sévérité, et lui dit qu'il n'obtiendra rien de lui à moins qu'il ne change de vie.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ SEIGNEUR ET HONORABLE FRÈRE CORNEILLE.

1. Vous m'avez écrit pour me demander une grande lettre de consolation au sujet du vif chagrin que vous cause la mort d'une excellente épouse, comme vous vous rappelez que saint Paulin en adressa une à Macaire. L'âme de votre femme, reçue au ciel dans la société des âmes fidèles et chastes, n'a que faire des louanges humaines et ne les cherche pas ; c'est à cause des vivants qu'on donne aux morts les louanges dont ils sont dignes ; puisque vous souhaitez qu'on vous console par l'éloge de celle que vous avez perdue, commencez donc par vivre de manière à mériter d'être un jour où elle est. Car vous ne croyez pas sans aucun doute qu'elle soit où. sont celles qui ont violé la foi conjugale, ou qui, n'étant pas mariées, se sont traînées dans le désordre. L'éloge d'une femme comme la vôtre, écrit dans le but apparent de dissiper la tristesse d'un mari qui lui ressemble si peu, ne serait pas une consolation, mais une adulation. Si vous l'aimiez comme elle vous a aimé, vous lui garderiez ce qu'elle vous avait gardé. Si vous étiez mort le premier, il n'est pas à croire qu'elle se fût jamais remariée ; n'est-il donc pas vrai que si vous aviez eu besoin de consoler votre douleur par les louanges de votre femme, vous n'auriez pas même songé à en épouser légitimement une autre ?

2. Vous me direz : Pourquoi ce rude langage ? pourquoi ces reproches si durs ? N'ai-je pas vieilli au milieu de discours de ce genre, et ne sait-on pas que je mourrai avant de me corriger ? Vous voulez que j'épargne votre funeste sécurité, vous qui devriez m'épargner, sinon dans mon amitié, au moins dans tout ce que vos désordres me font souffrir ? Cicéron, animé de sentiments bien différents des miens et occupé des intérêts d'une république de la terre, disait : « Je désire, pères conscrits, être modéré ; mais, au milieu des grands dangers de la république, je désire ne pas paraître indifférent[2137]. » Moi qui suis votre ami, vous le savez, et qui, attaché au service de la Cité éternelle, suis établi ministre de la parole et des sacrements divins, combien puis-je dire avec plus de justice : O mon frère Corneille, je désire être modéré ; mais, au milieu des grands périls qui sont les vôtres et les miens, je désire ne pas paraître indifférent !

3. Une populace de femmes vous environne, le nombre de vos concubines croît de jour en jour ; et vous voulez qu'évêque, je vous écoute de sang-froid, vous, le maître ou plutôt l'esclave de cette bande immonde, quand vous venez, au nom de l'amitié, me demander l'éloge funèbre d'une chaste épouse comme pour adoucir votre douleur ! A l'époque où, sans être encore catéchumène, jeune encore, un peu moins jeune que moi, vous partagiez mes erreurs, vous vous étiez tiré des habitudes impures par la force de votre volonté ; peu de temps après, vous retombâtes dans les mêmes souillures ; plus tard, vous trouvant en danger de mort, vous reçûtes le baptême ; maintenant je ne dirai pas que vous êtes vieux, mais moi je suis vieux et, de plus, évêque, et je n'ai rien pu encore pour vous faire changer de vie ! Vous voulez que je vous console de la mort d'une vertueuse épouse ; mais qui me consolera de votre mort plus réelle que la sienne ? Et parce que je ne saurais oublier tant de services que vous m'avez rendus, dois-je être encore torturé par vos mœurs corrompues, dois-je être méprisé, compté pour rien, quand je vous adresse mes gémissements sur vous-même ? Mais je ne suis rien, je l'avoue, pour vous corriger et vous guérir ; tournez-vous vers Dieu, songez au Christ, écoutez ces paroles » de l'Apôtre : « Arracherai-je au Christ ses membres pour en faire les membres d'une prostituée[2138] ? » Si vous méprisez dans votre cœur les paroles d'un évêque, votre ami, pensez que le corps de votre Seigneur fait partie du vôtre : comment, enfin, pouvez-vous continuer à pécher en différant votre conversion de jour en jour, puisque vous ne savez pas quand ce dernier jour viendra ?

4. Je vais savoir maintenant quelles sont les louanges que vous attendez de moi pour Cyprienne[2139]. Si j'étais encore au temps où je vendais des paroles à des écoliers dans l'école des rhéteurs, je les ferais payer à l'avance. Je veux vous vendre l'éloge de votre chaste femme ; payez-moi d'abord ; le prix que j'exige, c'est votre chasteté ; payez-moi, dis-je, et vous aurez ce que vous souhaitez. Je vous parle un langage tout humain à cause de votre faiblesse ; je crois qu'à vos yeux Cyprienne ne mérite pas que vous préfériez à ses louanges l'amour de vos concubines : ce sera certain si vous aimez mieux garder vos habitudes immondes que d'entendre l'éloge de Cyprienne. Pourquoi m'arracher de force ce qui vous plaît, lorsque vous voyez que ce que je vous demande est pour vous-même ? Pourquoi demander d'un air si soumis ce que vous pouvez commander si vous êtes corrigé ? Envoyons à votre femme des présents spirituels : vous l'imitation, moi les louanges de ses vertus. Je vous disais plus haut qu'elle ne désirait pas les louanges humaines ; mais, dans la mort, elle désire que vous imitiez ses vertus, autant que, dans la vie, elle vous a aimé, quoique vous lui ressemblassiez si peu. Je ferai ce que vous voudrez pour Cyprienne, quand vous ferez ce qu'elle et moi nous voulons.

5. Le Seigneur nous parle dans l'Évangile de ce riche superbe et impie qui était vêtu de pourpre et de lin et qui s'asseyait chaque jour à des festins splendides ; tombé dans les enfers en punition de ses crimes, il implorait en vain une goutte d'eau tombée du doigt de ce pauvre qu'il avait méprisé devant sa porte ; il se souvint de ses cinq frères et pria Dieu de leur envoyer ce même pauvre qu'il apercevait en repos dans le sein d'Abraham, de peur qu'eux aussi ne fussent précipités dans le lieu des tourments[2140] : combien plus encore votre femme doit se souvenir de vous ! Si le riche orgueilleux ne voulait pas que ses frères tombassent dans les supplices réservés aux superbes, combien plus encore votre chaste femme ne veut pas que vous tombiez dans les supplices réservés aux adultères ! Si ce frère ne voulait pas que ceux qui lui étaient chers partageassent ses maux, combien moins une femme, établie dans les biens éternels, veut-elle que l'enfer la sépare éternellement de son mari ! Lisez cet endroit dans l'Évangile ; c'est la pieuse voix du Christ qui parle ; croyez à la parole de Dieu. Vous vous dites affligé de la mort de votre femme, et vous pensez que si je la loue, rues discours seront pour vous une consolation ; mais apprenez quelle douleur vous attend, si un jour vous n'êtes point avec elle. Est-il plus triste pour vous que je ne loue pas : Est-il qu'il ne l'est pour moi que vous ne l'aimiez point ? Ah ! si vous l'aimiez, vous désireriez la rejoindre après votre mort ; ce qui ne sera pas, si vous restez ce que vous êtes. Aimez donc celle dont vous me demandez les louanges, afin que je ne sois pas forcé de repousser un désir qui ne serait qu'un mensonge.

Et d'une autre main. Fasse le Seigneur que nous puissions nous réjouir de votre salut, bien-aimé seigneur et honorable frère.

LETTRE CCLX.

Audax se plaint d'avoir trop peu reçu de saint Augustin et voudrait recevoir davantage ; les louanges qu'il lui donne sont pour nous le témoignage du sentiment des contemporains.

AUDAX A SON SEIGNEUR ET VÉNÉRABLE PÈRE AUGUSTIN, SI DIGNE DE TOUTE LOUANGE, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Je vous rends grâces d'avoir si bien accueilli ce que j'ai essayé de vous écrire : les encouragements du père donnent du cœur aux enfants qui ont de la bonne volonté. En m'adressant à vous, doux pontife, ce n'était pas pour recevoir une petite goutte de ce qui s'échappe d'une âme comme la vôtre ; c'était pour puiser abondamment dans les eaux du grand fleuve. Je soupirais après les trésors de votre sagesse, mais, j'ai obtenu bien moins que je n'aurais voulu, si toutefois on peut jamais appeler petit ce qui vient d'Augustin, l'oracle de la loi, le consécrateur de la justice[2141], le restaurateur de la gloire spirituelle, le dispensateur du salut éternel. Le monde entier vous est connu comme il vous connaît ; vous y tes autant connu qu'estimé. Je désire donc être nourri des fleurs de votre sagesse et m'abreuver à vos eaux vives ; remplissez mes souhaits ; j'y trouverai grand profit. L'arbre dépouillé pourra reverdir, si vous daignez l'arroser vous-même. Je n'attends qu'un mot de votre vénérable personne pour me rendre auprès d'elle. Que la bonté de Dieu vous garde bien longtemps, vénérable seigneur.

« Pourquoi celui qui est une source pour le monde entier ne laisse-t-il arriver vers moi que peu de paroles ? Me croit-il moins disposé que le reste des hommes à recevoir ces flots si purs ? Pendant que tout esprit s'ouvre pour vous entendre vous qui êtes l'appui de la Religion, répandez au loin vos douces paroles ; les fidèles amis du Christ les attendent[2142]. »

LETTRE CCLXI.

Saint Augustin repousse les éloges qu'on lui adresse ; il propose à Audax de lire ses ouvrages ou de venir le voir : c'est la seul moyen de répondre au désir que celui-ci témoigne de s'instruire.

AUGUSTIN A SON BIEN-AIMÉ ET ILLUSTRE SEIGNEUR DANS LE CHRIST, A SON TRÈS DÉSIRABLE FRÈRE AUDAX, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Ce n'est point avec regret, c'est avec plaisir que j'ai reçu votre courte lettre, si pleine d'un ardent désir de recevoir une longue réponse de moi. Il me serait bien difficile le satisfaire a votre pieuse avidité, mais pourtant je félicite votre charité ; quoique vous ne le demandiez pas à qui il faudrait, ce que vous demandez est bon. Le temps me manque plus que tout le reste pour écrire une longue lettre ; les soins ecclésiastiques ne me laissent que de rares instants de loisir, et je consacre ces loisirs rapides soit à quelques méditations, soit aux travaux les plus urgents, ou à ce qui me paraît pouvoir être profitable à beaucoup de monde : il faut donner aussi à mon corps le repos dont il a besoin, pour entretenir les forces nécessaires à l'accomplissement de mes devoirs. Ce ne sont pas les paroles qui me manqueraient pour une lettre étendue ; mais nulle réponse de moi ne pourrait remplir tous vos désirs. Vous me dites que vous soupirez après les trésors de sagesse et que vous avez reçu bien moins que vous n'auriez voulu ; mais moi, dans mes prières de tous les jours, je suis comme un mendiant qui implore quelque obole de ces divins trésors de sagesse, et c'est à peine si je l'obtiens.

2. Comment suis-je « l'oracle de la loi, » moi qui ignore, sur ses vastes et profonds mystères, beaucoup plus de choses que je n'en sais, moi qui ne puis, comme je le voudrais, pénétrer l'obscurité de tant de replis et de secrets détours ? Je sais seulement que je ne suis pas digne d'aller plus avant dans cette lumière ! Comment suis-je « le consécrateur de la justice, » moi pour qui c'est déjà beaucoup de lui être consacré ? Vous m'appelez « le restaurateur de la gloire spirituelle ; » permettez-moi de vous le dire, vous connaissez mal celui à qui vous parlez : je me restaure si peu moi-même dans cette gloire, que j'ignore, je vous l'avoue, non seulement combien je m'en approche de jour en jour, mais encore si je m'en approche quelque peu. Oui, je suis « dispensateur du salut éternel, » mais je le suis comme d'autres en très grand nombre. Si je le fais volontiers, j'en aurai la récompense ; si je le fais à regret, je ne serai que le dispensateur de ce salut, car il ne suffit pas de l'être par la parole et les sacrements pour y avoir part. S'il n'y avait pas de bons dispensateurs, l'Apôtre ne dirait pas : « Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ[2143] ; » et s'il n'y avait pas de mauvais dispensateurs, le Seigneur ne dirait pas : « Faites ce qu'ils disent ; ne faites pas ce qu'ils font ; car ils disent et ne font pas[2144]. » Il y a donc beaucoup de dispensateurs par le ministère desquels on arrive au salut éternel ; mais il s'agit de savoir lequel parmi eux sera trouvé fidèle[2145] ; même parmi les fidèles, et puissé-je être compté au nombre de ceux-ci par ce Dieu qu'on ne trompe pas[2146] ! l'un l'est d'une manière, l'autre d'une autre, selon la mesure de foi que Dieu a accordée à chacun[2147].

3. Mon cher et doux frère, que ce soit donc plutôt le Seigneur lui-même qui vous nourrisse des fleurs de la sagesse et vous abreuve à la source d'eau vive. Si vous croyez que, par mon humble et faible moyen, votre piété studieuse puisse recevoir quelque chose, car je connais votre intelligence et votre désir de vous instruire, mieux vaudrait lire mes ouvrages, déjà bien nombreux, que d'espérer pouvoir, par mes lettres, satisfaire ce désir. Ou bien, venez auprès de moi ; vous prendrez dans nos entretiens tout ce que je pourrai vous donner ; je pense que si vous n'êtes pas ici, c'est que vous ne le voulez pas. Dieu aidant, est-il très difficile à un homme libre de toute fonction locale de venir ici, soit pour rester longtemps avec nous, soit pour y passer au moins un peu de temps ?

4. Mais peu s'en faut que ce que vous dites dans le troisième de vos vers ne se trouve accompli, et que vous n'ayez de moi une lettre plus remplie de paroles que d'éloquence. Votre cinquième et dernier vers a sept pieds ; je ne sais si votre oreille a été trompée, ou si vous avez voulu mettre à l'épreuve mes anciens souvenirs d'études ; et d'ailleurs, ceux qui s'étaient le plus appliqués à ces choses, les oublient aisément lorsqu'ils ont beaucoup avancé dans les saintes lettres.

5. Je n'ai pas la traduction des psaumes faite par saint Jérôme sur l'hébreu. Quant à moi je ne les ai pas traduits ; j'ai seulement corrigé sur les exemplaires grecs beaucoup de fautes des exemplaires latins. C'est peut-être mieux que cela n'était, mais ce n'est pas tout ce qu'il faudrait. Maintenant encore, il m'arrive de corriger des fautes qui m'avaient précédemment échappé. Je cherche donc aussi avec vous quelque chose de parfait à cet égard.

LETTRE CCLXII.

Saint Augustin adresse des reproches et des conseils à une femme mariée.

AUGUSTIN A SA PIEUSE FILLE, LA DAME ECDICIA, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Après avoir lu la lettre de votre Révérence et interrogé le porteur sur ce qu'il me restait à savoir, j'ai été très affligé que vous ayez voulu agir avec votre mari de manière à le faire tomber des hauteurs de la continence qu'il commençait à pratiquer, dans les misère : de l'adultère. C'eût été déjà déplorable, qu'après la promesse faite à Dieu et accomplie pendant un certain temps, il fût revenu à vous comme auparavant ; c'est bien autrement malheureux et criminel qu'il se soit tout à coup jeté dans de pareils désordres, et qu'il se soit ainsi armé contre lui-même de toute sa colère contre vous. Il semble vouloir vous punir plus cruellement en se perdant lui-même. Tout ce grand mal n'est arrivé que parce que vous n'avez pas été avec lui aussi modérée que vous deviez l'être. Quoique d'un consentement mutuel, les relations conjugales eussent cessé entre vous deux, il y avait pourtant d'autres choses où vous deviez obéir à votre mari, d'autant plus que vous êtes tous deux membres du corps du Christ. Lors même que, épouse fidèle, vous auriez eu un mari qui ne l'eût pas été, vous auriez dû lui rester soumise pour le gagner au Seigneur, comme le prescrivent les apôtres.

2. J'omets de vous dire que, d'après ce que j'ai su, vous vous étiez décidée à tort de pratiquer la continence, sans que votre mari y eût encore consenti. C'est ce que vous n'auriez pas dû faire avant que sa volonté se fût accordée avec la vôtre pour vous élever ensemble à ce bien qui surpasse la pudeur conjugale : vous n'aviez donc jamais ni lu ni entendu ni remarqué ces paroles de l'Apôtre : « Il est bon à l'homme de ne pas toucher de femme ; mais, pour éviter la fornication, que chaque homme ait une femme et chaque femme un mari ; que le mari rende à la femme ce qu'il lui doit et la femme ce qu'elle doit au mari. La femme n'a pas son corps en sa puissance, son corps est en la puissance du mari ; de même le mari n'a pas son corps en sa puissance, son corps est en la puissance de la femme. Ne vous refusez point l'un à l'autre, à moins que vous n'en soyez convenus pour un temps, afin de vaquer à la prière ; et ensuite vivez ensemble comme auparavant, de peur que le démon ne vous tente à cause de votre incontinence[2148]. » D'après ces paroles de l'Apôtre, si votre mari avait voulu garder de son côté la continence et que vous n'y eussiez pas consenti, il aurait été obligé de vous rendre le devoir ; et si, en vous rendant ce devoir, votre mari n'eut cédé qu'à votre faiblesse et non pas à la sienne, de peur que vous ne tombassiez dans le crime damnable de l'adultère, Dieu lui eût compté sa bonne intention à l'égal de la continence qu'il aurait mieux aimé garder à plus forte raison fallait-il que vous, qui devez être plus soumise, ne refusassiez pas le devoir à votre mari, de peur que la tentation du démon ne l'entraînât dans l'adultère ; Dieu vous eût tenu compte de votre bonne volonté que vous n'auriez pas suivie pour empêcher la perte de votre mari.

3. Mais, encore une fois, je ne dis rien de cela, puisque votre mari avait été amené à vos pieux desseins de continence, puisqu'il a ainsi vécu longtemps avec vous, et fait cesser le péché que vous commettiez en lui refusant le devoir. Il n'est donc plus question pour vous de savoir si vous devez reprendre avec votre mari les relations conjugales. Ce que vous avez tous deux promis à Dieu, vous devez le garder avec persévérance jusqu'à la fin ; si votre mari a manqué à cet engagement, n'y manquez pas au moins vous-même. Je ne vous parlerais pas de la sorte, si lui-même n'avait consenti à vivre dans la continence : sans cela, il n'y a pas d'âge qui aurait pu vous dispenser de lui rendre ce que vous lui devez ; les années n'y eussent rien fait, et, consulté par vous, je vous aurais toujours répondu avec ces mots de l'Apôtre : « La femme n'a pas son a corps en sa puissance, son corps est en la puissance du mari. » C'est par cette puissance même qu'il vous avait permis la continence, de façon à la pratiquer avec vous d'un commun accord.

4. C'est ici surtout que je m'afflige de l'oubli de vos devoirs ; vous auriez dû d'autant plus témoigner à votre mari une humble soumission dans les intérêts domestiques, qu'il vous avait pieusement accordé une grande chose en vous imitant. Malgré l'interruption des relations conjugales, il n'en était pas moins votre mari ; bien plus, vous étiez devenus des époux d'autant plus saints que vous gardiez d'un commun accord de plus saints engagements. Vous ne deviez donc, sans l'agrément de votre mari, disposer ni de vos vêtements ni de votre or et de votre argent, ni d'aucun de vos biens, de peur de scandaliser un homme qui avait fait à Dieu avec vous le sacrifice de plus grandes choses et avait religieusement renoncé à ce qu'il aurait eu le droit d'exiger de vous.

5. Enfin il est arrivé que, méprisé par vous, il a rompu le lien de la continence auquel il s'était soumis lorsqu'il pensait que vous l'aimiez ; irrité contre vous, il ne s'est pas épargné lui-même. D'après ce que m'a raconté le porteur de votre lettre, votre mari ayant appris que vous aviez donné tout ou presque tout ce que vous possédiez à deux moines, je ne sais lesquels, qui passaient, et que vous chargiez de le distribuer aux pauvres, il s'est mis à les détester en vous détestant avec eux ; il n'a plus vu en eux des serviteurs de Dieu, mais des gens qui s'insinuaient dans les maisons des autres, et qui vous avaient trompée et pillée ; furieux, il a rejeté bien loin le fardeau sacré qu'il avait consenti à porter avec vous. Il était faible, et vous, qui paraissiez la plus forte dans cet engagement entre vous deux, vous auriez dû lui venir en aide par votre amour, au lieu de lui bouleverser l'esprit par vos procédés blessants. Lors même que peut-être il eût montré peu d'empressement pour l’aumône ; il aurait pu en prendre le goût si, au lieu de le mécontenter par des dépenses inopinées, vous l'aviez doucement amené à vos vues par de respectueux égards ; vous auriez ainsi pu faire affectueusement ensemble ce que vous avez fait toute seule avec tant de témérité, et c'eût été mieux dans l'ordre et plus convenable. On n'eût pas injurié des serviteurs de Dieu, si toutefois ce sont des serviteurs de Dieu qui, en l'absence et à l'insu du mari, ont reçu tant de choses d'une femme inconnue ; et Dieu eût été loué dans vos œuvres, car votre union fidèle aurait été sanctifiée à la fois par une chasteté parfaite et une glorieuse pauvreté.

6. Voyez maintenant ce que vous avez fait par votre précipitation inconsidérée. Je ne veux penser aucun mal de ces moines par lesquels votre mari se plaint que vous ayez été, non point édifiée, mais spoliée ; je ne m'en rapporterai pas aisément au jugement d'un homme qui a l’œil troublé par la colère ; mais le bien corporel que ces largesses ont fait aux pauvres, qu'est-il à côté du mal spirituel dont vous avez été cause ? Y a-t-il quelqu'un dont le salut temporel dût vous être plus cher que le salut éternel de votre mari ? Si vous aviez différé de distribuer vos biens aux pauvres, dans le but de ne pas perdre l'âme de votre mari en le scandalisant, n'en auriez-vous pas eu un plus grand mérite devant Dieu ? Si vous songez à ce que vous aviez conquis quand vous l'avez amené à vivre avec vous dans une sainte chasteté, comprenez que, par ces aumônes qui ont renversé l'esprit de votre mari, vous avez beaucoup plus perdu que gagné dans les biens du ciel. Si là-haut le morceau de pain donné au pauvre qui a faim obtient une grande. place, quelle place sera réservée à la charité qui aura arraché un homme au démon comme à un lion rugissant et qui cherche une proie à dévorer !

7. Ce n'est pas que nous devions interrompre nos bonnes œuvres, si quelqu'un en est scandalisé ; il y a des devoirs différents selon les personnes, à l'égard d'étrangers ou de parents ; il y a des devoirs différents pour le fidèle et l'infidèle, pour les parents envers les enfants, et pour les enfants envers les parents ; enfin, et c'est surtout ce qu'il faut considérer ici, des devoirs particuliers sont imposés à l'homme et à la femme ; il n'est pas permis à une femme mariée de dire : « Je fais de ce qui m'appartient ce que je veux, » puisqu'elle ne s'appartient pas à elle-même, mais à son chef, qui est son mari[2149]. « C'est ainsi, dit l'apôtre Pierre, que se paraient autrefois les saintes femmes qui espéraient en Dieu, et qui étaient soumises à leur mari telle était Sara, qui obéissait à Abraham, qu'elle appelait son seigneur, et dont vous êtes les filles[2150] ; » et ce n'est pas à des femmes chrétiennes, c'est à des juives que Pierre parlait ainsi.

8. Quoi d'étonnant que votre mari ne voulût pas que vous privassiez des choses nécessaires à la vie celui qui est son fils comme le vôtre ! Il ignore ce que fera cet enfant quand il commencera à grandir : se consacrera-t-il à la vie monastique, au ministère sacerdotal, ou bien se mariera-t-il ? C'est ce qu'on ne peut savoir encore. Quoiqu'il faille exciter et instruire les enfants des saints pour l'état le meilleur, chacun pourtant reçoit de Dieu le don qui lui est propre ; l'un d'une manière, l'autre d'une autre[2151]. Qui blâmerait un père de se préoccuper ainsi des intérêts de son fils, quand le bienheureux Apôtre nous dit : « Celui qui ne pourvoit pas aux besoins des siens, et surtout de ceux de sa maison, renie sa foi, et il est pire qu'un infidèle[2152] ? » Au sujet de l'aumône, le même Apôtre disait : « Non qu'il faille vous mettre à la gêne pour le soulagement des autres[2153]. » Vous auriez donc dû vous entendre ensemble sur toutes ces choses, voir dans quelle mesure vous pouviez thésauriser dans le ciel, voir ce qu'il fallait pour soutenir votre vie et celle de votre mari, la vie de votre fils et de tous les vôtres, de peur de vous mettre à la gêne pour le soulagement d'autrui. Si, dans ces arrangements, quelque chose vous avait paru meilleur, vous l'auriez respectueusement suggéré à votre mari, et vous auriez obéi à son autorité comme à celle de votre chef ; les gens de bien qui en auraient entendu parler se seraient réjouis de l'heureuse paix de votre maison, et l'ennemi eût eu pour vous une crainte respectueuse, n'ayant rien de mal à dire de vous.

9. Si le devoir vous obligeait à suivre la volonté d'un mari fidèle et vivant chastement avec vous, pour les aumônes et la distribution de vos biens aux pauvres, pour ces œuvres bonnes et grandes, si clairement prescrites par le Seigneur ; à plus forte raison fallait-il ne rien changer, sans son agrément, dans la manière de vous vêtir ; car il n'y a rien ici qui soit de prescription divine. Il est écrit que les femmes doivent se vêtir convenablement ; l'Apôtre[2154] blâme justement les parures d'or, la frisure des cheveux et les autres choses de ce genre qui ne sont employées que dans un but de vanité et de séduction. Mais il y a, selon le rang des personnes, un vêtement de dame différent du vêtement des veuves, et qui petit très religieusement se porter. Si votre mari ne voulait pas que vous quittassiez vos costumes ordinaires pour vous faire passer, de son vivant, comme une veuve, vous n'auriez pas dû en cela persister jusqu'au scandale d'une mésintelligence : il y avait plus de mal dans votre désobéissance que de bien dans votre changement de costume. Quoi de plus absurde pour une femme que de braver orgueilleusement son mari sous d'humbles vêtements ! Mieux vaudrait lui plaire parla blanche simplicité des mœurs que de lui déplaire par la sombre couleur des habits. Puisque le costume monastique était de votre goût, il eût mieux valu amener doucement votre mari à vous le permettre, que de le prendre de vous-même et malgré lui. Et s'il vous eût refusé pour cela son agrément, en quoi donc vos pieux desseins eussent-ils été compromis ? Gardez-vous de croire que vous eussiez déplu à Dieu de ce que, votre mari vivant, vous n'auriez pas été vêtue comme Anne, mais comme Suzanne.

10. Celui qui déjà avait commencé à garder avec vous le grand bien de la continence, ne vous aurait pas assurément obligée à blesser la modestie dans vos vêtements, lors même qu'il ne vous eût pas laissé prendre les vêtements de veuve : et si par hasard vous y aviez été contrainte, vous auriez pu garder un cœur humble sous la splendeur dés parures. Chez nos pères, la reine Esther, craignant Dieu, adorant Dieu, soumise à Dieu, gardait une parfaite obéissance à son mari, qui n'était ni du même peuple, ni de la même religion qu'elle-même ; à un moment de grand danger, qui n'était pas seulement le sien, mais celui de sa nation, alors le peuple de Dieu, Esther se prosterna devant le Seigneur, et, dans sa prière, elle disait que le vêtement royal n'avait pas plus de prix à ses veux que l'objet le plus souillé[2155] ; elle fut exaucée, car Dieu qui connaît les cœurs savait combien ce langage était sincère. Et le mari d'Esther avait plusieurs autres femmes, et il adorait de faux dieux ! Vous, au contraire, si votre mari avait persisté dans le bon dessein d'où ses rancunes contre vous l'ont détourné pour le jeter dans le crime, vous n'auriez pas eu seulement en lui un mari fidèle, soumis comme vous au culte du vrai Dieu, mais encore vous auriez eu un mari continent ; fidèle à de pieux engagements, il ne vous aurait pas forcée à des vêtements superbes, en vous forçant à garder vos vêtements d'épouse.

14. Voilà ma réponse à la lettre où vous me consultez ; je n'entends pas rompre par mes paroles votre saint engagement, mais je déplore que votre mari ait rompu le sien par suite de votre manière d'agir, si imprudente et si contraire à l’ordre. Il est de votre devoir de songer à réparer un tel mal, si vous voulez véritablement appartenir au Christ. Soyez donc humble au fond de votre âme, et pour que Dieu vous accorde la grâce de la persévérance, ne restez pas indifférente aux périls de votre mari qui se perd. Répandez pour lui de pieuses et continuelles prières, offrez -en sacrifice vos larmes comme un sang qui coule des blessures du cœur. Écrivez à votre mari pour vous excuser ; demandez-lui pardon de l'avoir offensé, en disposant de vos biens sans son avis et sa volonté vous n'avez pas à vous repentir de les avoir donnés aux pauvres, mais de l'avoir fait sans prendre conseil de votre mari et sans avoir voulu l'associer à votre œuvre. Promettez-lui que s'il change de conduite pour recommencer la vie de continence qu'il a cessée, vous lui serez soumise, Dieu aidant, en toutes choses, comme il convient : peut-être, selon les paroles de l'Apôtre, Dieu lui donnera-t-il le repentir, et le retirera-t-il des filets du démon qui le retient captif à son gré[2156]. Quant à votre fils, né d'une légitime et honnête union, qui donc ignore qu'il est bien plus en la puissance de son père qu'en la vôtre ? On ne saurait le lui refuser, toutes les fois qu'il le demandera, en quelque lieu qu'il soit ; et précisément, puisque vous voulez que ce fils soit élevé et instruit dans la sagesse de Dieu, il est nécessaire qu'un bon et véritable accord se rétablisse entre votre mari et vous.

LETTRE CCLXIII.

Une vierge, nommée Sapida, avait un frère diacre à Carthage ; elle lui avait fait une tunique, mais le diacre mourut avant de pouvoir s'en servir. Sapida écrivit à saint Augustin pour le supplier d'accepter cette tunique et de la porter lui-même ; elle lui demandait cette faveur comme une grande consolation. L'évêque d'Hippone reçut le vêtement, consentit à s'en servir, et adressa à Sapida la lettre suivante, si pleine de choses touchantes et de belles pensées.

AUGUSTIN A SA SAINTE FILLE, LA PIEUSE DAME SAPIDA, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. J'ai reçu le pieux ouvrage de vos mains, que vous voulez que je garde ; je l'accepte pour ne pas vous affliger en ce moment où je voudrais vous voir pour vous consoler ; d'autant plus que vous me dites que ce sera un grand soulagement à votre douleur, si je me sers de cette tunique que vous aviez faite pour votre frère, ce saint ministre de Dieu : depuis qu'il a quitté cette terre des morts, il n'a plus besoin de rien de corruptible. J'ai donc fait ce que vous désiriez, et n'ai pas voulu refuser à votre cœur la consolation qu'il en attend. J'ai reçu cette tunique envoyée par vous et j'ai commencé à la porter avant même de vous écrire. Ayez bon courage ; mais cherchez de meilleures et de plus grandes consolations : que la lecture des Écritures divines dissipe les nuages que la faiblesse humaine a laissé s'étendre sur votre âme ; continuez à vivre de façon à vivre avec votre frère ; car votre frère est mort de telle manière qu'il est vivant.

2. Assurément, c'est un sujet de larmes de ne plus voir ce frère qui vous aimait tant, et qui vous témoignait tant de respect à cause de votre vie et de votre sainte profession de vierge ; il est triste pour vous de ne plus voir, comme de coutume, ce diacre de l'Église de Carthage entrer et sortir et remplir ses fonctions avec zèle, de ne plus entendre ces pieux et édifiants discours qu'il adressait à votre sainteté fraternelle avec un amour complaisant, pieux et dévoué. Lorsqu'on pense à ces choses, et que, par la force de la coutume, on les redemande, hélas ! vainement, le cœur est percé, et les larmes coulent comme le sang du cœur. Mais que le tueur se tienne en haut, et il n'y aura plus de pleurs dans les yeux. Quoique vous ayez perdu, dans le cours du temps, ce qui est maintenant l'objet de vos regrets, il n'a pas péri cet amour avec lequel Timothée[2157] aimait et aime encore Sapida ; cet amour demeure dans son trésor, et il est caché avec le Christ dans le Seigneur. Ceux qui aiment l'or le perdent-ils lorsqu'ils le cachent ? Ne pensent-ils pas, au contraire, le posséder avec plus de sécurité, en le gardant ainsi, loin de leurs propres yeux ? La cupidité terrestre se croit plus sûre de son trésor, si elle ne voit pas ce qu'elle aime ; et le céleste amour s'afflige, comme s'il avait perdu ce qu'il a placé d'avance dans le dépôt éternel ! Sapida, faites attention à ce que veut dire votre nom ; goûtez[2158] les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu[2159]. Il a daigné mourir pour nous, afin que nous vivions, même après que nous sommes morts ; afin que l'homme ne redoute plus la mort comme l'anéantissement de l'homme, et que nous ne pleurions pas, comme ayant perdu la vie, les morts pour lesquels celui qui est la Vie a voulu mourir. Voilà les consolations divines devant lesquelles la tristesse humaine doit avoir honte et s'effacer.

3. Il ne faut pas reprocher aux hommes leur douleur au sujet des morts qui leur sont chers ; mais la douleur des fidèles ne doit pas durer longtemps. Si donc vous avez été affligée, c'est assez maintenant ; ne vous affligez pas comme les païens, qui n'ont pas d'espérance[2160]. L’apôtre Paul, en parlant ainsi, ne défend pas la douleur, mais seulement la douleur à la manière des païens. Marthe et Marie, sœurs pieuses et fidèles, pleuraient leur frère Lazare, qu'elles savaient devoir ressusciter un jour, mais qu'elles ne savaient pas devoir revenir à cette vie ; et le Seigneur lui-même a pleuré Lazare qu'il devait ressusciter[2161]. Il ne nous a point ordonné, mais il nous a permis par son exemple de pleurer nos morts, dont notre foi espère la résurrection pour la véritable vie. Ce n'est pas en vain qu'il est dit dans l'Ecclésiastique : « Mon fils, verse des larmes sur un mort, et commence ton gémissement comme un homme frappé d'une grande plaie ; » mais un peu plus loin, l'Écriture ajoute : « Console-toi dans ta tristesse, car la tristesse hâte la mort, et la tristesse du cœur courbe les plus fort[2162]. »

4. Votre frère, ma fille, est vivant par l'esprit, il dort par la chair ; est-ce que celui qui dort ne sortira pas de son sommeil[2163] ? Dieu, qui a reçu son esprit, lui rendra son corps il ne le lui a pas enlevé pour le perdre, mais pour le lui rendre un peu plus tard. Il n'y a donc pas lieu à une longue tristesse, puisqu'il y a plutôt lieu à une éternelle joie. Vous ne perdrez pas même la portion mortelle de votre frère qui est ensevelie dans la terre, cette portion par où il se présentait à vous, par où il vous parlait et vous entendait parler - cette portion visible par où il montrait son visage à vos yeux et par où il vous faisait entendre sa voix, si connue de vos oreilles ; que partout où vous l'entendiez, vous n'aviez pas besoin de voir votre frère pour savoir que c'était lui. Voilà ce que la mort enlève aux vivants, voilà pourquoi l'absence des morts est douloureuse. Mais ces corps mêmes ne périront point dans l'éternité, pas un cheveu de notre tête ne périra[2164], et les âmes reprendront leurs corps déposés pour un temps ; elles ne s'en sépareront plus, et la condition de ces corps deviendra meilleure : il faut donc bien plus se féliciter dans l'espérance d'une éternité d'un prix infini, qu'il ne faut s'affliger d'une chose d'un temps si court. C'est là l'espérance que n'ont point les païens, quine connaissent pas les Écritures ni la puissance de Dieu[2165] ; car Dieu peut rétablir ce qui a péri, vivifier ce qui est mort, renouveler ce qui est corrompu, rapprocher ce qui est séparé et conserver sans fin ce qui est périssable et fini. Telles sont les promesses qu'il nous a faites : la fidélité avec laquelle il a accompli les autres soutient notre croyance, à l'accomplissement de celles-ci. Que votre foi s'entretienne ainsi avec vous-même, parce que votre espérance ne sera pas trompée, quoique votre amour doive attendre un peu de temps ; méditez ceci : cherchez des consolations plus abondantes et plus vraies. Si c'est un adoucissement à votre douleur que je porte une tunique tissée de vos mains, et que votre frère n'a pu porter, combien vous devez être mieux consolée en songeant que celui pour qui cette tunique était faite, n'ayant plus besoin désormais de vêtement corruptible, sera revêtu d'incorruptibilité et d'immortalité !

LETTRE CCLXIV.

Une pieuse femme qui probablement habitait l'Espagne, avait écrit à saint Augustin pour lui exprimer sa tristesse en voyant son pays livré au travail de l'erreur ; l'évêque d'Hippone, dans sa réponse, lui dit ce qu'il a souvent répété, c'est que les œuvres du mal en ce monde profitent à l'avancement religieux des amis de Dieu.

AUGUSTIN A MAXIMA, HONORABLE, ILLUSTRE SERVANTE DE DIEU ET DIGNE DE LOUANGES PARMI LES MEMBRES DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Autant votre zèle religieux me fait plaisir, autant je m'afflige en apprenant quelles dangereuses erreurs envahissent votre province et l'exposent aux plus grands dangers. Mais, ces choses ayant été prédites, il ne faut pas s'étonner qu'elles arrivent : il faut être sur nos gardes pour que le mal ne nous atteigne point. Dieu, notre libérateur, ne permettrait pas ces épreuves, si les saints ne devaient pas en tirer d'utiles instructions. Ceux qui font et propagent ainsi le mal par la perversité de leur volonté méritent l'aveuglement en ce monde, les supplices éternels, s'ils persistent opiniâtrement dans leur voie et s'ils négligent de se corriger lorsqu'ils sont encore en cette vie. Toutefois, de même qu'ils font un mauvais usage des biens de Dieu, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants et pleuvoir sur les justes et les injustes[2166], et qui, par sa patience les appelle au repentir, quand ils armassent un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu[2167] ; de même, dis-je, qu'en ne se corrigeant. pas ils font un mauvais usage de la bonté et de la patience, c'est-à-dire des biens de Dieu ; ainsi Dieu lui-même fait un bon usage du mal qu'ils font : ce n'est pas seulement en punissant les coupables, conformément aux lois éternelles de sa justice, c'est aussi en se servant de l'iniquité pour exercer et faire avancer les saints afin que les bons profitent de la perversité même des méchants et qu'ils soient éprouvés et qu'ils soient mis en lumière. « Il faut, dit l'Apôtre, qu'il y ait des hérésies, afin qu'on reconnaisse ceux d'entre vous qui auront été éprouvés[2168]. »

2. Car si Dieu, dans ses desseins, n'avait pas à faire un bon usage des méchants pour l'utilité de ses élus, lui qui a tiré, de la trahison de Judas, notre rédemption par le sang du Christ, il pourrait ou ne pas permettre qu'ils naquissent, sachant d'avance qu'ils seront méchants, ou bien les faire mourir dès leurs premiers pas dans la voie de l'iniquité ; mais il les laisse venir au monde dans la mesure qu'il croit utile à l'avertissement et à l'épreuve de sa sainte maison. C'est pourquoi il console notre tristesse, car la tristesse que nous causent les méchants devient pour nous une force, mais elle accable ceux qui persévèrent dans leur perversité. Mais la joie que nous éprouvons lorsque l'un d'eux, sortant de sa voie, entre dans la société des saints, n'est comparable à aucune autre joie en cette vie. Il est écrit : « Mon fils, si tu es sage, tu le seras pour toi-même et pour tes proches ; si au contraire, tu tombes dans le mal, tu en porteras seul la peine[2169]. » Quand nous nous réjouissons sur les fidèles et les justes, ce qu'ils ont de bien nous profite comme à eux ; mais quand nous gémissons sur les infidèles et les injustes, leur malice et notre affliction ne nuisent qu'à eux seuls : un grand secours auprès de Dieu nous vient aussi des tristesses miséricordieuses que nous ressentons pour eux, des gémissements et des prières que nous inspirent ces mêmes tristesses. C'est pourquoi, honorable servante de Dieu, et digne de louanges dans le Christ, j'approuve et je bénis tout ce que votre lettre renferme de tristesse, de vigilance et de prudence contre ces hommes ; et, puisque vous me le demandez, je vous exhorte, selon mes forces, à persévérer dans cette voie ; gémissez sur ces méchants avec la simplicité de la colombe, mais tenez-vous en garde contre eux avec la prudence du serpent[2170] ; travaillez, autant que vous le pourrez, à retenir dans la vraie foi ceux qui vous sont unis, et à ramener ceux qui seraient tombés dans quelque erreur.

3. Je rectifierais votre doctrine sur l'humanité qu'a prise le Verbe de Dieu lorsqu'il s'est fait chair et qu'il a habité parmi nous[2171], si j'y trouvais quelque chose de contraire à la vérité. Mais vous n'avez qu'à continuer à croire que le Fils de Dieu, en se faisant homme, a pris toute notre nature, c'est-à-dire une âme raisonnable et une chair mortelle sans péché. Il a participé à notre infirmité, et non pas à notre iniquité, afin que, par cette infirmité commune à tous les hommes, il nous délivrât de notre iniquité et nous amenât à sa justice, buvant la mort qui lui venait de nous et nous offrant à boire la vie qui venait de lui. Si vous avez quelque écrit de ces gens-là, où ils soutiennent quelque chose de contraire à cette foi, veuillez me l'envoyer, afin que, non seulement nous exposions notre foi, mais encore que nous réfutions leur erreur. Sans doute, ils s'efforcent d'appuyer leur sentiment pervers et impie sur des passages des divines Écritures ; il faut leur prouver qu'ils ne comprennent pas bien le sens de ces lettres sacrées écrites pour le salut des fidèles : semblables à des homme : qui se feraient des plaies graves avec des instruments de chirurgie destinés à guérir et non pas à blesser. J'ai beaucoup travaillé et je travaille beaucoup encore, autant que Dieu m'en donne la force, pour combattre diverses erreurs. Si vous désirez avoir mes ouvrages, envoyez quelqu'un pour les copier Dieu a voulu que vous puissiez le faire aisément, en vous donnant tout ce qu'il vous faut pour cela.

LETTRE CCLXV.

Saint Augustin répond à une dame chrétienne qui lui avait signalé les opinions d'un novatien qu'elle connaissait ; la secte farouche des novatiens n'admettait pas à la pénitence après le baptême. On sait que le chef de cette secte fut un prêtre ambitieux et fanatique qui se déclara contre l'élection de saint Corneille ; l'antipape Novatien n'avait pas de génie et a laissé peu de traces.

AUGUSTIN ÉVÊQUE A SÉLEUCIENNE, PIEUSE ET HONORABLE SERVANTE DE DIEU DANS L'AMOUR DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je me réjouis des bonnes nouvelles que vous me donnez de votre santé, et je réponds sans retard à ce qui fait le sujet de votre lettre. Et d'abord j'admire que ce novatien puisse prétendre que saint Pierre n'a pas été baptisé, puisque, d'après ce que vous m'aviez écrit auparavant, il disait que les apôtres avaient été baptisés. Je ne sais pas comment il compte établir que saint Pierre seul ne l'aurait pas été ; c'est pourquoi je vous envoie une copie de votre lettre, dans la crainte que vous n'en ayez point : faites attention que je réponds à ce que vous m'avez envoyé ; si celui qui a écrit sous votre dictée n'a pas mal compris ou s'il n'a pas inexactement écrit, j'ignore comment le même homme peut dire que les apôtres ont été baptisés et que saint Pierre ne l'a pas été.

2. En ce qui touche la pénitence de saint Pierre, il faut prendre garde de croire que l’Apôtre l'ait faite à la manière de ceux qu'on appelle proprement des pénitents dans l'Église. Qui souffrira qu'on mette sur la même ligne le prince des apôtres ? Il se repentit d'avoir renié le Christ, comme le témoignent ses larmes ; il est écrit qu'il pleura amèrement[2172]. Mais alors les apôtres n'avaient pas encore été affermis par la résurrection du Seigneur et par la descente du Saint-Esprit qui vint le jour de la Pentecôte ; Jésus-Christ n'avait pas encore soufflé sur leur face comme il le fit après sa résurrection, quand il leur dit : « Recevez le Saint-Esprit[2173]. »

3. Il pourrait donc être dit avec vérité que les apôtres, lorsque Pierre renia le Christ, n'étaient pas baptisés ; car ils avaient reçu le baptême de l'eau mais non le baptême de l'Esprit-Saint. C'est ce que leur disait Notre-Seigneur, conversant avec eux après sa résurrection : « Jean baptisé dans l'eau, mais, quant à vous, vous serez baptisés dans le Saint-Esprit : vous ne tarderez pas à le recevoir[2174]. » On lit dans quelques exemplaires : « Quant à vous, vous commencerez d'être baptisés dans le Saint-Esprit ; » mais qu'on dise : « vous serez baptisés, » ou bien : « vous commencerez d'être baptisés, » cela ne fait rien à la chose. D'après le texte grec, il est facile de reconnaître que c'est en des manuscrits défectueux qu'on trouve ces mots : « vous baptiserez, » ou bien : « vous commencerez de baptiser. » Mais si nous disons que les apôtres n'ont pas reçu le baptême de l'eau, il est à craindre que nous ne nous trompions gravement à leur égard : nous courons risque d'autoriser les hommes à mépriser le baptême, ce qui serait tout à fait contraire aux sentiments et à la pratique des apôtres ; car le centurion Corneille et ceux qui étaient avec lui furent baptisés, même après avoir reçu le Saint-Esprit[2175].

4. De même que les justes des premiers temps, qui pouvaient ne pas se faire circoncire, ne le pouvaient plus sans un péché grave après que la circoncision fut prescrite à Abraham et à sa postérité ; de même, après que Notre-Seigneur Jésus-Christ a substitué dans son Église le baptême à la circoncision et qu'il a déclaré que nul n'entrera dans le royaume dés cieux s'il n'a été régénéré par l'eau et le Saint-Esprit[2176], nous ne devons pas demander quand tel ou tel élu a été baptisé ; toutes les fois que l'Écriture nous parle de quelque membre du corps du Christ, c'est-à-dire de l'Église, comme appartenant au royaume des cieux, nous devons croire qu'il a reçu le baptême : il n'y a d'exception que pour ceux qui, sans avoir reçu l'eau régénératrice, donneraient leur vie pour Jésus-Christ, et dans ce cas le martyre leur tiendrait lieu de baptême. Pouvons-nous dire cela des apôtres qui, ayant donné tant de fois le baptême, ont eu bien le temps de le recevoir eux-mêmes ? Mais tout ce qui a été fait ne se trouve pas écrit ; ce qui n'empêche pas qu'on n'en reconnaisse la vérité d'après d'autres témoignages. Les Livres saints parlent du baptême de saint Paul[2177] et ne parlent pas du baptême des autres apôtres ; ceux-ci furent baptisés pourtant, et nous ne saurions en douter. Les Livres saints nous marquent le baptême des peuples de Jérusalem et de la Samarie[2178], et ne disent rien du baptême des gentils auxquels les apôtres ont adressé leurs épîtres. Néanmoins, qui oserait nier que ces gentils aient été baptisés, à cause de cette parole du Seigneur : « Celui qui n'aura pas été régénéré par l'eau et par l'Esprit-Saint, n'entrera pas dans le royaume des cieux ? »

5. Il est écrit de Notre-Seigneur qu'il'« baptisait plus de disciples que Jean, » et il est écrit aussi « que ce n'était pas lui qui baptisait, mais ses disciples : » par là nous comprenons que le baptême était donné par l'action de sa majesté divine, mais non pas de ses propres mains. Le sacrement était de lui, et ses disciples en étaient les ministres. Saint Jean dit dans son Évangile : « Après cela Jésus vint avec ses disciples dans la terre de Judée, et il y demeurait avec eux, et il baptisait ; » le même Apôtre dit un peu plus bas : « Lors donc que Jésus eut appris que les pharisiens savaient qu'il baptisait beaucoup de disciples, et qu'il en baptisait plus que Jean (quoique ce ne fût pas Jésus lui-même qui baptisât, mais ses disciples), il quitta la Judée et s'en alla de nouveau en Galilée[2179]. » Donc Jésus en Judée ne baptisait point par lui-même, mais par ses disciples. Or ceux-ci avaient déjà reçu le baptême de Jean, comme quelques-uns le pensent, ou, ce qui est plus probable, le baptême du Christ ; car il ne faut pas croire que Notre-Seigneur ait dédaigné de baptiser lui-même ses serviteurs qui devaient baptiser les autres, lui qui donna une si grande marque d'humilité en lavant les pieds à ses apôtres, et qui répondit à Pierre lui demandant de lui laver non seulement les pieds, mais encore les mains et la tête : « Celui qui sort du bain n'a plus besoin que de laver ses pieds, il est pur dans tout le reste du corps[2180] : » ce qui fait entendre que saint Pierre était déjà baptisé.

6. D'après ce que je trouve dans votre lettre, ce novatien prétendrait que les apôtres ont donné la pénitence au. lieu du baptême ; cela ne me semble pas clair. S'il entend par là que les péchés sont remis par la pénitence, il y a quelque raison dans ce qu'il dit : une semblable pénitence peut être utile après le baptême, si on a péché. Mais, selon ce que vous m'avez écrit, il n'admet la pénitence qu'avant le baptême et, d'après son sentiment, les apôtres auraient substitué la pénitence à la régénération baptismale, de sorte que, les péchés une fois effacés par la pénitence, il n'y avait plus de baptême à conférer ; il devenait inutile. Mais je n'ai jamais ouï dire que telle fût la doctrine des novatiens. Informez-vous soigneusement si, tout en disant ou en croyant qu'il est novatien, votre homme n'appartiendrait pas à quelque autre erreur. J'ignore donc si les novatiens en sont là ; mais ce que je sais bien, c'est que quiconque soutient une telle opinion s'écarte tout à fait de la règle de la foi catholique, de la doctrine du Christ et des apôtres.

7. Les hommes, avant leur baptême, font pénitence de leurs péchés ; mais cette pénitence prépare au baptême et ne le remplace pas. Saint Pierre dit aux juifs dans les Actes des Apôtres : « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; et vos péchés vous seront remis[2181]. » Les hommes font aussi pénitence, si, après leur baptême, ils ont péché de façon à être retranchés de la communion et à avoir besoin d'être réconciliés ce sont ceux-là qu'on appelle proprement des pénitents dans toutes les Églises. L'apôtre Paul a parlé de cette sorte de pénitence lorsqu'il a dit : « Je crains que Dieu ne m'humilie de nouveau lorsque j'arriverai au milieu de vous, et que je n'aie à en pleurer plusieurs qui, après avoir péché, n'ont pas fait pénitence des impuretés, des impudicités et des fornications qu'ils ont commises[2182]. » Saint Paul n'écrivait ces choses qu'à ceux qui étaient déjà baptisés. Simon, dont nous parlent aussi les Actes des Apôtres, était déjà baptisé, lorsque, coupable d'avoir voulu, avec de (argent, acheter le don de faire descendre l'Esprit-Saint par l'imposition des mains, il entendit l'apôtre Pierre lui dire : « Fais pénitence d'un si grand péché[2183]. »

8. Il y a encore la pénitence quotidienne des bons et humbles fidèles ; nous y disons en frappant notre poitrine : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés[2184]. » Les offenses dont nous demandons ici le pardon ne sont pas celles qui, nous n'en doutons pas, ont été effacées par le baptême ; ce sont des fautes, petites il est vrai, mais fréquentes, qui tiennent à la fragilité humaine. Si ces fautes, n'étant pas remises, s'amassaient contre nous devant Dieu, elles nous chargeraient et nous écraseraient comme quelque grand péché. Qu'importe, pour le naufrage, que ce soit une grande vague qui vous enveloppe et vous engloutisse, ou que ce soit une eau peu à peu amassée dans la sentine, et, à la suite d'une longue négligence, grossissant jusqu'à submerger le vaisseau ? Notre vigilance contre ces sortes de péchés doit s'exercer par le jeûne, l'aumône et la prière, et quand nous demandons à Dieu de nous pardonner nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, nous faisons voir qu'il y a en nous quelque chose à effacer ; l'humiliation infligée à nos âmes dans ces paroles est pour nous une sorte de pénitence de tous les jours. Je crois avoir, malgré ma brièveté, répondu suffisamment à voire lettre ; il me reste à désirer que celui au profit duquel vous m'avez demandé de vous écrire ne prolonge pas son erreur par l'esprit de contention.

LETTRE CCLXVI.

Florentine était une jeune fille très appliquée à l'étude des choses religieuses ; elle attendait une lettre de saint Augustin pour oser lui adresser des questions sur les vérités chrétiennes ; l'évêque d'Hippone lui écrit avec une bonté admirable et une étonnante modestie. Ceux qui enseignent recevront ici d'utiles leçons.

AUGUSTIN ÉVÊQUE A SA CHÈRE FILLE FLORENTINE, DAME ILLUSTRE ET HONORABLE DANS LE CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Lorsque je pense à la sainte vie que vous avez choisie, à la chaste crainte du Seigneur qui est au fond de vos entrailles et qui demeure éternellement[2185], je me sens vivement porté à vous être utile, non point seulement par des prières devant Dieu, niais encore par des instructions adressées à vous-même. Je l'ai fait plus d'une fois dans mes lettres à votre mère, dont je ne saurais prononcer le nom qu'avec respect. Mais elle m'écrit que vous voulez d'abord recevoir une lettre de moi, et qu'ensuite vous ne craindrez pas de demander à mon ministère les choses dont vous pourriez avoir besoin ; je sais qu'une libre servitude m'en rend redevable, dans la mesure de mes forces, tant envers vous qu'envers ceux qui, comme vous, ont le goût des vérités divines. Je fais donc ce que vous voulez, quoique-ce soit une autre que vous qui m'ait exprimé ce désir : je ne veux pas avoir l'air devons fermer cruellement la porte, quand votre confiance vient y frapper ; c'est maintenant à vous à parler, si vous croyez avoir quelque chose à me demander. Ou je sais ce que vous souhaitez, et je ne vous le refuserai pas ; ou je ne le sais point, mais c'est sans dommage pour la foi et le salut, et là-dessus je vous rassurerai pleinement, autant que je le pourrai. Si les choses que je ne saurais pas étaient de celles qu'il fallût connaître, je prierais le Seigneur de me rendre capable de vous répondre, car souvent l'obligation de donner est un mérite pour recevoir, ou bien je vous répondrais dé manière à vous apprendre à qui nous devrions nous adresser sur les points que nous ignorerions tous les deux.

2. Je vous dis cela tout d'abord, afin que vous ne pensiez pas être certaine de trouver auprès de moi la réponse à tout ce que vous voudriez, et que, si votre attente était trompée, vous ne me jugiez pas plus hardi que sage pour avoir offert de vous instruire sur ce qu'il vous plaira. Je ne me suis pas proposé comme un docteur accompli, mais comme un homme qui s'éclaire avec ceux qu'il est obligé d'éclairer, ma chère fille, illustre et honorable dame en Jésus-Christ. Dans les choses même que je sais tant bien que mal, j'aimerais mieux vous trouver instruite que si vous aviez besoin de moi. Car nous ne devons pas souhaiter que d'autres soient ignorants pour avoir à enseigner ce que nous savons ; mieux vaut que Dieu nous instruise tous ; c'est ce qui se verra dans la patrie céleste, lorsque les promesses s'accomplissant, l'homme ne dira pas à son prochain : « Apprenez à connaître le Seigneur, car tous alors le connaîtront, dit le Prophète[2186], depuis le plus petit jusqu'au plus grand. » Lorsqu'on enseigne il faut se tenir en garde contre l'orgueil : ceux qui apprennent ne sont pas exposés à ce danger. C'est pourquoi la sainte Écriture nous dit : « Que tout homme soit prompt à écouter, mais lent à parler[2187] ; » et le Psalmiste : « Vous me donnerez la joie et l'allégresse, parce que j'aurai beaucoup écouté ; » et il ajoute : « Et mes os humiliés tressailliront[2188]. » David avait vu que l'humilité, difficile à garder lorsqu'on enseigne, l'est beaucoup moins quand on apprend, car il faut que le maître occupe un lieu élevé, et, à cette hauteur, il est malaisé de se défendre contre l'orgueil.

3. Reconnaissez donc quels dangers nous courons, nous de qui on attend, non seulement que nous soyons des docteurs, mais encore que nous enseignions les choses divines, et qui ne sommes que des hommes. Toutefois, dans ces travaux et ces périls, il est une grande consolation, c'est de voir ceux qu'on instruit parvenir au point de ne plus avoir besoin d'être enseignés par des hommes. Ce n'est pas nous seulement qui avons été menacés de ce danger de l'orgueil ; un autre le connut : et qui sommes-nous en comparaison de lui ? le Docteur des nations a passé par cette épreuve. « De peur, dit-il, que je ne vinsse à m'enorgueillir par la grandeur de mes révélations, l'aiguillon de la chair m'a été donné[2189]. » Notre-Seigneur, admirable médecin de cette enflure de l'âme ; dit encore : « Ne cherchez pas à être appelés maître par les hommes, parce que vous n'avez qu'un seul Maître, le Christ[2190]. » Et le Docteur des gentils, n'oubliant pas cela, ajoute : « Celui qui plante n'est rien, ni celui qui arrose, mais tout vient de Dieu qui donne l'accroissement[2191]. » C'est ce que n'oubliait pas le précurseur, qui s'humiliait d'autant plus en toutes choses qu'il était le plus grand parmi ceux qui sont nés de la femme[2192], et qui se trouvait indigne de délier la chaussure du Christ[2193]. A-t-il voulu montrer autre chose quand il a dit : « Celui qui a l'épouse est l'époux ; l'ami de l'époux est debout et l'écoute, et sa joie est d'entendre la voix de l'époux[2194] ? » C'est cette manière d'entendre qui faisait dire au Psalmiste, comme je l'ai rappelé plus haut : « Vous me donnerez la joie et l'allégresse parce que j'aurai écouté, et mes os humiliés tressailliront. »

4. Sachez donc que ma joie sur votre foi, votre espérance et votre charité, sera d'autant plus véritable, d'autant plus solide et d'autant plus pure, que vous aurez moins besoin, non seulement de moi pour vous instruire, mais d'aucun homme. Toutefois, pendant que j'étais au lieu où vous êtes, et que la retenue de votre âge ne me permettait pas de rien savoir de vous, votre père et votre mère, si amis du bien et des saintes études, daignèrent me faire connaître votre vive ardeur pour la piété et la vraie sagesse ; ils me demandèrent de ne pas vous refuser mon humble concours dans les choses où vous pourriez avoir besoin d'être instruite par moi. C'est pourquoi j'ai cru devoir vous prévenir par cette lettre, afin que vous m'adressiez les questions qu'il vous plaira, mais aux conditions marquées plus haut. J'attends ces questions, car je ne voudrais pas m'exposer à un discours inutile en m'efforçant de vous enseigner ce que vous sauriez déjà. Mais tenez pour certain que, lors même que vous pourriez apprendre de moi quelque chose de bon, votre maître véritable sera toujours ce Maître intérieur que vous écouterez dans votre âme ; c'est lui qui vous fera reconnaître la vérité de ce que je vous aurais dit ; car celui qui plante n'est rien, ni celui qui arrose, mais tout vient de Dieu qui donne l'accroissement.

LETTRE CCLXVII.

La petite lettre qu'on va lire est tout ce qui nous reste de la correspondance de saint Augustin avec Fabiola. On connait l'histoire de cette descendante des Fabius. Mariée d'abord à un débauché, elle se sépara de lui pour en épouser un autre du vivant de son premier mari ; elle avait usé du bénéfice des lois romaines ; mais le christianisme condamnait ce second mariage. Fabiola, jeune encore, était veuve de son second mari, lorsqu'elle apprit que ses secondes noces avaient été contraires à la loi chrétienne. La veille de Pâques, on vit cette Romaine, d'un si grand nom et d'une si éclatante vie, couverte d'un sac, pâle et les cheveux épars, se mettre au rang des pénitents publics dans la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Depuis ce temps, sa vie fut celle d'une sainte. Elle servit les malades avec tout l'héroïsme de la charité ; c'est à elle qu'on doit les premiers hôpitaux que l'Italie ait connus. Fabiola avait distribué aux pauvres tous ses biens. Dans un voyage aux lieux saints, elle vit saint Jérôme qu'elle eut pour guide et pour maître dans l'étude des divines Écritures. Chassée de la Judée par l'invasion des Huns, elle revint à Rome où elle mourut. Saint Jérôme, dans une lettre à Océanus, a fait le panégyrique de Fabiola avec beaucoup d'animation et de verve.

AUGUSTIN A SA CHÈRE FILLE EN JÉSUS-CHRIST, LA PIEUSE ET ILLUSTRE DAME FABIOLA, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

Quoique la lettre de votre Sainteté ne soit qu'une réponse, je crois pourtant devoir vous écrire encore. Car vous déplorez ce voyage de la terre qui mène à l'éternelle joie des saints ; vous préférez, et vous avez raison, le désir de la céleste patrie où les distances ne nous sépareront plus, mais où nous serons réunis dans l'heureuse contemplation d'un même Dieu. Vous êtes heureuse de vous entretenir pieusement de la pensée de ces divines choses, plus heureuse de les aimer, et vous serez plus heureuse encore quand vous aurez le bonheur de les obtenir. Mais considérez attentivement par où il est vrai de dire que nous sommes séparés les uns des autres : est-ce parce que nous cessons de voir nos corps, ou parce qu'il n'y a plus entre nous cet échange de sentiments et d'idées qui s'appelle un entretien ? Je crois que, malgré de lointaines séparations, si nous pouvions connaître mutuellement nos pensées, nous serions bien plus les uns avec les autres, que si, silencieusement assis dans un même lieu, nous nous regardions sans nous rien dire et sans aucune expression extérieure de ce qui se passerait dans nos âmes. C'est pourquoi vous comprenez que chacun est bien plus présent à lui-même que nul ne l'est à un autre, parce que chacun se connaît mieux qu'il n'est connu de personne : ce n'est pas en regardant notre visage, car, sans un miroir, on ne se voit pas ; mais c'est en regardant le fond de notre âme, et nous pouvons le voir, même avec les yeux fermés. Quelle vie que la nôtre, même en la regardant par le côté où elle semble avoir du prix !

LETTRE CCLXVIII.

Saint Augustin avait emprunté, pour libérer un catholique d'Hippone qui, poursuivi par ses créanciers et voulant échapper à la contrainte par corps, s'était réfugié dans l'Église. Le catholique ayant fait d'inutiles efforts pour trouver la somme que l'évêque s'était engagé à rendre au prêteur, saint Augustin, alors absent, s'adresse à la charité des fidèles d'Hippone.

AUGUSTIN AUX BIEN-AIMÉS SEIGNEURS, AU SAINT PEUPLE QU'IL SERT, AUX MEMBRES DU CHRIST, SALUT DANS LE SEIGNEUR.

1. Je connais et j'ai éprouvé votre attachement pieux à Notre-Seigneur Jésus-Christ ; dans la confiance que m'inspire cette pensée, j'ose vous demander, quoique absent, ce que souvent vous faites pour moi, quand je suis auprès de vous. Et du reste, je ne vous quitte jamais en esprit ; ce n'est pas seulement parce que je sens le parfum qu'exhalent vos bonnes œuvres par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais c'est encore parce que vous ne permettez pas que moi, qui vous sers dans l'Évangile, je demeure dans la détresse.

Notre frère Fascius, débiteur de dix-sept sous d'or, s'est trouvé fort pressé par ses prêteurs ; il ne pouvait pour le moment les satisfaire ; craignant qu'on ne mît la main sur lui, il a cherché asile dans la sainte église. Les gens chargés de le poursuivre, obligés de partir et ne voulant accorder aucun délai, sont venus m'accabler de leurs plaintes ; ils demandaient que je leur livrasse Fascius, ou que je me misse en mesure de payer sa dette. J'ai proposé à Fascius de faire part à votre sainteté de la nécessité où il se trouvait ; saisi de honte, il m'a supplié de n'en rien faire. Me voyant ainsi contraint plus fortement, j'ai emprunté à notre frère Macédonius dix-sept sous d'or ; Fascius, pour qui j'ai payé, me promettait de me remettre la somme à un jour marqué ; passé ce jour, s'il se trouvait dans l'impossibilité de rembourser, il consentait à ce que je fisse appel à cette miséricorde fraternelle que vous avez coutume de montrer envers vos frères.

2. Maintenant donc que Fascius est absent, il faut que vous veniez en aide, non pas à lui, que personne n'inquiète, mais à moi, qui ai pris un engagement, et dont la réputation est comme un bien dont vous avez toujours la garde. Le jour marqué pour la remise de la somme est passé ; je ne trouve rien à répondre à celui qui m'a prêté les dix-sept sous d'or sur ma parole, si ce n'est que je tiendrai la promesse que j'ai faite. Mais on ne m'a pas fait souvenir de vous entretenir de cette affaire, le saint jour de la Pentecôte, où vous étiez en plus grand nombre à l'église ; je demande donc que cette lettre me tienne lieu de discours ; le Seigneur notre Dieu, en qui vous croyez ; achèvera de vous parler au cœur ; il ne vous a jamais abandonnés, vous tous qui craignez et honorez son nom. C'est en lui que nous vous sommes unis, quoique, par notre absence corporelle, nous paraissions éloignés de vous, et il vous promet la moisson de la vie éternelle en échange des bonnes œuvres comme celle que je recommande à vos soins. « Ne nous lassons donc pas de faire le bien, dit l'Apôtre ; si nous ne perdons pas courage, nous en recueillerons le fruit en son temps. C'est pourquoi, pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, principalement à ceux qui sont de la même foi que nous[2195]. » Or, celui pour lequel je vous demande de faire ce que le Seigneur ordonne, est de la même foi que nous ; il est chrétien fidèle, il est catholique ; faites-le sans déplaisir, sans murmure, avec joie et de bon cœur. Ce n'est pas dans un homme que vous avez confiance, c'est en Dieu ; il vous a promis que rien de ce que vous aurez fait miséricordieusement ne sera perdu, mais qu'au dernier jour vous retrouverez tout avec une immortelle usure[2196]. Puisque l'Apôtre nous dit : « Or, je le déclare, celui qui sème peu recueillera peu[2197], » vous devez comprendre que, pendant que nous sommes en cette vie, nous devons nous hâter d'amasser des trésors pour l'éternité. En effet, quand la fin des temps viendra, il ne sera donné qu'à ceux qui, avant devoir les biens éternels, les auront achetés par les saintes œuvres de leur foi.

3. J'écris aussi aux prêtres que si la collecte faite par votre sainteté n'est pas suffisante, ils aient à compléter la somme avec le bien de l'Église ; pourvu cependant que vous donniez avec joie ce qu'il vous plaît. Que ce soit par vous ou par l'Église que cela se fasse, tout est de Dieu, et votre empressement nous sera plus doux que les trésors de l'Église. Je vous dirai avec l'Apôtre : « Ce ne sont pas vos dons que je désire, mais le profit qui vous en reviendra[2198]. » Réjouissez donc mon cœur ; c'est dans vos profits qu'il veut mettre sa joie ; car vous êtes les arbres de Dieu qu'il daigne arroser par notre ministère d'une pluie continuelle. Que Dieu vous défende de tout mal en ce monde et dans l'autre, mes bien-aimés seigneurs et chers frères.

LETTRE CCLXIX.

Saint Augustin, infirme et vieux, s'excuse de ne pouvoir se mettre en route pendant l'hiver pour aller assister à la dédicace d'une église.

AUGUSTIN A SON BIENHEUREUX ET VÉNÉRABLE FRÉRE ET COLLÈGUE NOBILIUS.

C'est une grande fête que celle à laquelle votre affection fraternelle me convie ; j'y voudrais traîner mon pauvre corps, sans les infirmités qui me retiennent. J'aurais pu m'y rendre si nous n'étions pas en hiver ; je pourrais braver l'hiver si j'étais jeune : la chaleur de l'âge me ferait aisément triompher de la saison rigoureuse, comme le froid de mes vieux ans se trouverait bien des feux de l'été. Maintenant, ma vieillesse glacée ne supporterait pas un si long voyage en hiver, bienheureux seigneur, saint, et vénérable frère et collègue. Je vous salue donc à mon tour comme vous le méritez, me recommandant à vos prières, et demandant à Dieu qu'une heureuse paix suive la dédicace d'une aussi grande église.

LETTRE CCLXX.

Celui qui a écrit cette lettre nous est inconnu ; il exprime affectueusement à saint Augustin le regret de ne pas l'avoir rencontré dans une ville d'Afrique où il espérait le joindre, et où il avait seulement trouvé un doux ami de l'évêque d'Hippone, Sévère, évêque de Milève, dont nos lecteurs savent le nom[2199]. On a quelquefois attribué cette lettre à saint Jérôme. On oubliait que ce grand commentateur des divines Écritures n'est jamais allé en Afrique.

A mon récent passage dans la ville de Lois, j'ai été contristé de n'avoir pu vous y rencontrer tout entier ; je n'ai trouvé que la moitié de vous-même, et, pour ainsi parler, une portion de votre âme, c'est-à-dire, votre cher Sévère. Je ne me suis donc réjoui qu'à moitié ; ma joie en a été complète si je vous avais trouvé tout entier. Heureux de ce que je rencontrais, je m'affligeais de ce que je n'avais pas, et j'ai dit à mon âme : « Pourquoi es-tu triste, et pourquoi me troubles-tu ? Espère en Dieu[2200], » et Dieu te fera jouir de la présence de l'ami que tu aimes. Je mets donc ma confiance dans le Seigneur, j'espère qu'il m'accordera la grâce de vous voir.

O si l'amour pouvait se voir avec les yeux ! c'est alors que vous sauriez combien je vous aime, et comparant mon affection à la vôtre, vous seriez porté à me rendre ce que je vous donne. Puisque je vous aime dans le Seigneur, aimez-moi, et engagez ceux qui vous écoutent et vous obéissent à m'aimer aussi. Vous me demandez de prier pour vous ; je le ferais, si, délivré moi-même de mes péchés, il m'était permis de prier pour les autres. C'est pourquoi, de mon côté, je vous demande d'adresser assidûment pour moi vos prières au Seigneur ; et, vous souvenant des devoirs de ma profession, ayez présent à vos yeux ce jour où le juste n'aura rien de mauvais à redouter[2201] ; il ne craindra point, parce que ce n'est pas à lui qu'on dira : « Vas au feu éternel, » mais c'est à lui que s'adresseront ces paroles : « Viens, le béni de mon Père, possède le royaume[2202]. » Puissions-nous y arriver par la grâce de Celui qui vit et règne dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il[2203].



[1] Le pays d'Hippone commençait alors à souffrir de l'invasion des Barbares.

[2] II Cor. XI, 29.

[3] Chap. XXVI.

[4] Albine était la belle-mère de Pinien.

[5] L'abside était l'ancienne désignation de la portion du chœur où se tenait l'évêque entouré de son clergé.

[6] Zc 5, 2 (sec. LXX).Au lieu du livre marqué dans la Vulgate, au chapitre cinquième de Zacharie, et où sont inscrites des malédictions contre les parjures, la Bible des Septante, dont l'ancienne italique de saint Augustin n'était que la traduction, porte une faux : dre,panon

[7] Ps 14, 4.

[8] C'était la femme de Pinien.

[9] Thess. II, 5.

[10] Ecclési. V, 8.

[11] Ps. LXXV, 12.

[12] II Cor. V, 15.

[13] Allusion aux calamiteuses invasions des Barbares.

[14] Matth. XI, 28, 29, 30.

[15] Luc, II, 14.

[16] Matth. XXII, 21.

[17] Matth. VII, 24, 27.

[18] I Cor. VII, 4.

[19] Virtus a viro.

[20] Le texte porte : spectabili. C'était un terme de respect et d'honneur dont on usait à l'égard des grands personnages de l'empire à cette époque.

[21] Coloss. I, 6.

[22] Matth. V, 9.

[23] Le texte porte senex, ancien. Silvain était l'évêque le plus ancien d'ordination, comme nous l'avons déjà fait observer.

[24] Eph. IV, 25.

[25] Luc, XXIV, 46, 47.

[26] Matth. III, 12 ; XIII, 24-30, 47, 48.

[27] Isaïe, LXVI, 5, version des Septante.

[28] Ps. CXXXII, 1.

[29] I Tim. V, 5.

[30] Matth. XIX, 24-26.

[31] Luc, XIX, 9.

[32] I Tim., VI, 17-19.

[33] Isaïe, LVII, 18, 19, version des Septante.

[34] Rom, XII, 15.

[35] I Cor. IV, 5.

[36] II Cor. V, 8.

[37] II Pierre, I,19.

[38] Matth. V, 8.

[39] I Jean, III, 2.

[40] Ps. CXIV, 8.

[41] Ibid. V. 9.

[42] Ibid, 8, 9.

[43] Coloss. III, 3, 4.

[44] Ps. LXII, 2, 3.

[45] Ps. LXXXIX, 14, 15.

[46] I Tim. V, 5, 6.

[47] Ps. LXI, 11.

[48] I Cor. XV, 54.

[49] Rom. XIII, 14.

[50] Ephés. V, 29.

[51] I Tim. V, 23.

[52] I Cor. II, 11.

[53] Ibid. IV, 5.

[54] Ps. XXI, 27.

[55] Rom. VIII, 26.

[56] Cicéron. Hortensius.

[57] Celui dont les Crétois parlaient comme d'un prophète, au dite de saint Paul, c'est le poète grec Epiménides.

[58] I Tite,1, 13.

[59] Tim. VI, 6-10.

[60] Prov. XXX, 8, 9.

[61] Ps., XXVI, 4.

[62] Matth. VI, 7, 8.

[63] Luc, XVIII, 1-8.

[64] Ibid. XI, 5-8.

[65] Luc, XI, 5-13. — 2.— 3.— 4. — 5.

[66] I Cor. XIII, 13.

[67] Rom. VIII, 24.

[68] Phil. III, 13.

[69] I Cor. XIII, 13.

[70] II Cor. VI, 13, 14.

[71] I Cor II, 9.

[72] Thess. V, 17.

[73] Philip. IV, 6.

[74] Tobie, XII, 12.

[75] Luc, III, 12 ; XXII, 43.

[76] Matth. VI, 9-13.

[77] Ecclesias. XXXVI, 4, 18.

[78] Ps. XXLIX, 4.

[79] Ps. CXVIII. 133.

[80] Prov. XXX, 6.

[81] Ps. CXXX, 1.

[82] Ps. VII, 4.

[83] Ecclés. XXIII, 6.

[84] Ps. LVIII, 2.

[85] Ps. CXLIII, 15. — 2.— 3. — 4.

[86] I Tim. 1, 5.

[87] Ps. LXXVI, 2.

[88] Rom, VIII, 26.

[89] II Cor XII, 7-9.

[90] Nombr. XI.

[91] I Rois, VIII, 5, 7.

[92] Job, I, 12 ; II, 6.

[93] Luc, VIII, 32.

[94] Matth. XXVI, 39.

[95] Rom. V, 19.

[96] Ps. XXI, 4.

[97] Ps. XXXV, 8-10.

[98] Rom. VIII, 25-27.

[99] Deutér. XIII, 3.

[100] Rom. VIII, 25.

[101] I Rois, I.

[102] Luc, II, 36, 37.

[103] I Tim. V, 5.

[104] Luc, XVIII, 1-8.

[105] Juliana, mère de Démétrias.

[106] Eglise.

[107] Tobie, XII, 8.

[108] Rom. XIII, 8.

[109] Ephés. III, 20.

[110] Sag. IX, 15.

[111] Luc, VIII, 11-13.

[112] Rom. VIII, 28.

[113] Ps. XXXIII, 2.

[114] Ps. CXVIII, 71.

[115] Matth. V, 16.

[116] Philip. IV, 5.

[117] Tite. III, 2.

[118] I Rois. XXIV, 7.

[119] Allusion aux haches portées devant les proconsuls.

[120] Rom. XIII, 4.

[121] Ci-dessus lettre CXXXII.

[122] Virgile, Bucol., églogue VIII.

[123] Rom. XII, 17.

[124] Matth. V, 39-41.

[125] Jacq. IV, 15.

[126] Ecclési. XVIII, 6.

[127] Cicéron, questions Tuscul., livre I.

[128] Jean., XX, 26.

[129] Coloss. II, 3.

[130] I Cor. I, 24.

[131] 3. Sag. VIII, 1.

[132] 3. I Tim. II, 5.

[133] Phérécyde, dont on place la naissance six cents ans avant Jésus-Christ, était né à Syros, l'une des Cyclades. Il avait puisé des notions car l'immortalité de l'âme soit en Égypte, soit dans les livres sacrés aux Phéniciens.

[134] Assyrium vulgo nascetur amomum, Bucol., églogue IV.

[135] Virgile, églogue IV.

[136] III Rois, XVII, 22.

[137] IV Rois, IV, 35.

[138] Exod. VII, VIII.

[139] 2. Jean, I, 1.

[140] Gen. XII, 2.

[141] Luc, XXIV, 27.

[142] 2. Act. II, 2.

[143] Matth, XXII, 37.

[144] C'est le même Vindicien dont il est question dans les Confessions.

[145] Ps. XV, 2.

[146] Ps. CI, 28.

[147] Ps. XLIX, 9.

[148] Jérém. XXXI, 31, 32.

[149] Rom. XII, 17.

[150] Matth, X, 39-41.

[151] Salluste, guerre de Catilina.

[152] Pro Ligario.

[153] Matth. V, 39.

[154] Luc. VI, 29.

[155] Luc. VI, 29.

[156] Jean, XVIII, 23.

[157] Luc, XXIII, 34.

[158] Act. XXIII, 3, 5.

[159] Luc. III, 14.

[160] Salluste, guerre de Jugurtha.

[161] Juvénal, satire VI.

[162] C'était le nom d'une église de Carthage qui appartenait alors aux donatistes.

[163] Ce sont les saints martyrs Sisinnius, Martyrius et Alexandre, mis à mort en 397. Anaune est située aux environs de la ville de Trente, célèbre par son concile.

[164] Cette lettre porte aussi le nom de Livre sur la grâce de la nouvelle alliance. Saint Augustin en parle dans le livre II, chap. XXXVI, de la Revue de ses ouvrages ; il nous apprend qu'à cette époque il avait déjà commencé ses luttes contre les Pélagiens.

[165] Ps. XXI, 1.

[166] Ephés. III, 17.

[167] Matth. XXV, 2.

[168] Ibid. XXII, 13.

[169] Jean, I, 14.

[170] Gal. IV, 4.

[171] Jean, I, 1-5.

[172] Ephés. V, 8.

[173] Jean, I, 6-8.

[174] Matth. X, 11.

[175] Jean, V, 35.

[176] Matth. V, 14-16.

[177] Jean, I, 9.

[178] Ibid, I, 9-13.

[179] Gal. IV, 4.

[180] Rom. V, 5.

[181] Ibid. 5.

[182] Jean, I, 14.

[183] Les apollinaristes eurent pour chef de secte Apollinaire, évêque de Laodicée, condamné au concile d'Alexandrie en 368, et dans un autre concile à Rome en 373.

[184] Isaïe, LII, 10.

[185] Philip. II, 6-8.

[186] Rom. VI, 6.

[187] Isaïe, LIII, 4.

[188] Eph. V, 29.

[189] Rom, VII, 25.

[190] Philip. I, 23.

[191] II Cor, V, 4.

[192] Rom. VIII, 24.

[193] Is. LXI, 10.

[194] Eph. V, 31, 32.

[195] Matth. XIX, 6.

[196] Ps. XXI, 4.

[197] Rom. V, 5.

[198] I Cor. IV, 7.

[199] Ibid. 1,31.

[200] Ps. XXI, 5, 6.

[201] Gen. XXII, 13.

[202] Job. XLII, 10.

[203] Dan, XIV, 30-40.

[204] Ibid. III, 23-90.

[205] Sag. II, 18-21.

[206] Origène, homélie XV sur saint Luc, et saint Ambroise dans son commentaire sur le psaume XXI.

[207] Job. XXV, 5, 6.

[208] I Tim. II. 5.

[209] I Cor. XV, 22.

[210] Matth. XVII, 9, 12.

[211] Ps. XXXV, 7.

[212] Ps. XXXV, 7-10.

[213] II Cor. V, 6, 7.

[214] Jacq. V, 11.

[215] Job. XLII, 10.

[216] Matth. XXVII, 51.

[217] II Cor. III, 14.

[218] Luc. XI, 51.

[219] I Tim. VI, 17, 19.

[220] Jean, XXI, 18.

[221] Matth. XXVI, 39.

[222] Matth. XXV, 40.

[223] Luc, X,16.

[224] II Cor. IV, 18.

[225] Jean, XII.

[226] Ibid. X, 18.

[227] Ps. XXI, 10, II.

[228] Saint Ambroise, livre Ier, sur la Foi, chap. VI.

[229] Act. XVII, 28.

[230] Matth. XXVII, 35.

[231] Job. I, 21.

[232] Luc, XXIII, 21.

[233] Gal. II, 9.

[234] λύπη, viendrait-il de λυπέω, affliger ou mieux λυέιν qui signifie dissoudre, délier ?

[235] Ecclési. XXVII, 6.

[236] Isaïe, LIII, 7.

[237] Ps. XV, 10.

[238] Ps. XV, 10 ; Act. II, 24-32.

[239] Ps. XXIX, 11, 12.

[240] Jean, V, 28.

[241] Ps. I, 4.

[242] Matth. XXVI, 49.

[243] Quoique, dans notre langue, la framée désigne particulièrement l'arme des anciens Germains, nous ne trouvons pas d'autre mot pour traduire ici le mot du texte : Framea. Le mot épée ne convient point. Framea est une sorte d'épée. Ce n'est pas ce qu'on appelle une épée.

[244] Ps. LVI, 5.

[245] Matth. X, 28.

[246] Prov. XIX, 12.

[247] Pierre, V, 8.

[248] Ephés. III, 20.

[249] Ps. XXI, 23.

[250] Jean, XX, 17.

[251] Matth. XXIV, 14.

[252] Ps. XCV, 1.

[253] II Cor. XIII, 3.

[254] Ephés. V, 19.

[255] Jean. I, 18.

[256] Job. XXVIII, 28, selon les Septante.

[257] Matth. XXII, 37.

[258] Rom. V, 5.

[259] Ps, CX, 18.

[260] Jean, IV, 18.

[261] II Cor. III, 6.

[262] Ps. XCIX, 9, 14, 23.

[263] Luc, 29, 30.

[264] Gal, III, 29.

[265] Rom. IX, 7.

[266] Gal. IV, 22-24.

[267] Rom. IX, 8 ; Gen. XVIII, 10.

[268] Nous citons le texte de ce passage parce qu'il est une précieuse et évidente désignation du saint sacrifice de la messe. — « Quod est a magnum sacramentum in sacrificio Novi Testamenti. quod ubi, et quando, et quomodo offeratur, cum fueris baptizatus, invenies. » Le sacrement de l'Eucharistie restait caché aux cathécumènes.

[269] Rom. VIII, 15.

[270] Rom. XI, 17.

[271] Matth. VIII, 8-12.

[272] Rom. X, 3.

[273] Rom. X, 3.

[274] I Cor. I, 31.

[275] Rom. XI, 19, 20.

[276] Ephés. II, 8, 9, 10.

[277] Rom. VIII, 15.

[278] Gal, V, 6.

[279] I Cor., IV, 7.

[280] Rom. XII, 16.

[281] Ps. XVIII, 10.

[282] Ps. LXXII, 27, 28.

[283] Philip. II, 12, 13.

[284] Rom. X. 3.

[285] Matth, VIII, 12, 11.

[286] I Jean, I, 5.

[287] Ibid.

[288] Ibid. IV, 8.

[289] Rom. V, 5.

[290] I Jean, II, 11.

[291] I Cor. XIII, 4.

[292] Cant. IV, 16.

[293] II Cor. II, 15.

[294] Ps. CXXV, 4.

[295] Matth. XXIV, 12.

[296] Ecclési. III, 17.

[297] Ephés. V, 8.

[298] Matth. XXV, 41.

[299] Ibid. 23.

[300] II Cor. VIII, 9.

[301] Philip. II, 8.

[302] Matth. XII, 25.

[303] Philip. II, 21.

[304] I Tim. I, 5.

[305] I Cor. VIII, 4.

[306] Ecclés. X, 15.

[307] I Cor. XIII, 5.

[308] Jean, VI, 54.

[309] I Cor, XIII, 12.

[310] Ephés. III, 17.

[311] Tit. III, 5.

[312] Jacq. I, 18.

[313] Rom. XI, 33, 34.

[314] Ps. XCI, 6.

[315] Ps. XXXV, 7.

[316] Éphés. III, 14-19.

[317] I Cor. X, 17.

[318] I Cor. III, 9.

[319] Rom. IX, 20.

[320] Matth. V, 3-12.

[321] I Pierre, II, 21.

[322] Philip. II, 8-10.

[323] I Cor. 1, 27.

[324] I Coloss. III, 1, 2.

[325] II Cor. V, 15.

[326] Ecclési. X, 15.

[327] Jean, XV, 10.

[328] Ibid. I, 9.

[329] Tobie, XII, 12.

[330] Matth. VI, 8.

[331] Rom. XIV, 6.

[332] Rom. X, 3.

[333] Ibid. IV, 5.

[334] Ps. XXXV, 7.

[335] Ps. LXXI, 3.

[336] Rom. XI, 16.

[337] Ps. XXXV, 8.

[338] Rom. VIII, 24 ; Tit. III, 7.

[339] Ephés. II, 8-10.

[340] Ps. III, 9.

[341] Matth. II,12,13.

[342] Tite, III, 5.

[343] Rom. VIII, 24.

[344] Ps. XXXV, 8-12.

[345] Ps. XXXV, 12.

[346] II Cor. V, 20, 21.

[347] Matth. XXV, 4-13.

[348] II Cor. I, 12.

[349] Ps. CL, 5.

[350] Prov. I, 26.

[351] Jacq. II, 13.

[352] Matth. V, 16.

[353] Matth. VI, 4.

[354] Ps. XXXIII, 2.

[355] I Cor. I, 31.

[356] Matt. XXIV, 12.

[357] I Thes. IV, 12.

[358] I Cor. XV, 6.

[359] Enéide, VI.

[360] Ps. IV.

[361] Ps. IV, 6, 7.

[362] I Cor. XV, 52.

[363] I Thess. IV, 16.

[364] Jean, V, 28, 29.

[365] Jacq. XI,13.

[366] Gal. VI, 3, 4.

[367] Ps. III, 4.

[368] I Cor. I, 31.

[369] Prov. I, 26.

[370] Matth. XXV, 23.

[371] Gal. IV, 9.

[372] Ps. XXI.

[373] Ps. XCLX, 3.

[374] Ephés. II, l0.

[375] I Coloss. III, 1, 2.

[376] Ephés. III, 19.

[377] Sag. VIII, 21.

[378] Rom. I, 21, 22.

[379] I Cor. VIII, 2, 3.

[380] Ibid.

[381] Rom. V, 5.

[382] Jacq. I, 17.

[383] Voy. Rétract., liv. II, chap. 40.

[384] Il ne faudrait pas donner à cette pensée de saint Augustin un sens trop absolu. Il s'adresse ici à des schismatiques dont on ne peut plus dire qu'ils sont dans l'ignorance, mais qui peuvent apprécier la vérité sous la forme de faits évidents et palpables. L'Église ne condamne pas la bonne foi entière dans l'erreur et l'ignorance invincible.

[385] Gal. VI, 5.

[386] I Cor, XI, 29.

[387] Le concile de Cirte, aujourd'hui Constantine, tenu en 305. Il en est question dans le chap. XXVII du IIIe livre contre Cresconius. Cet ouvrage de saint Augustin est de l'année 406, et se compose de quatre livres.

[388] A Rome et à Arles.

[389] I Pierre, IV, 8.

[390] Ephés. V, 53 ; Coloss. I, 18.

[391] Ps. LVI, 12.

[392] Ephés. I, 22-23 ; I Tim. III, 15.

[393] Ps. XCV, 1.

[394] Eph, IV, 22, 24.

[395] Ps, LVI, 12.

[396] Ps. XCV, 7.

[397] Voir le livre Ier contre les lettres de Pétition, chap. 18.

[398] I Cor, XI, 29.

[399] Jacq. II, 13.

[400] Ps. CXXXII, 1.

[401] Ces belles lignes, d'une si sincère modestie, nous prouvent que, dès l'année 412, saint Augustin avait l'idée de l'ouvrage intitulé de Recensione librorum (de la révision ou revue des livres) qui occupe les derniers temps de sa vie. Voyez notre Hist. de saint Augustin, chap. LII.

[402] L'ouvrage sur le sens littéral de la Genèse, composé de douze bras, fut terminé dés l'année 401 et ne fut publié qu'en 415. L'ouvrage sur la Trinité, composé de quinze livres, avait été commencé dans l'année 400 et ne fut livré à l’impatience des contemporains qu'en 416. Voyez notre Histoire de saint Augustin, chap. XXXV et XXXVI.

[403] Gal. V, 17.

[404] II Cor. V, 4.

[405] Sag. IX, 15.

[406] I Cor. XV, 53.

[407] I Tim. VI, 16.

[408] Ecclési. XII, 7.

[409] Genès. II. 7.

[410] Rom. I, 24.

[411] Ps. LXXI, 18.

[412] I Cor. III, 7.

[413] Sag. VIII, 21.

[414] Gen. XXVI, 4.

[415] I Cor. XII, 26.

[416] I Jean, II, 16.

[417] II Pierre, II, 19.

[418] Jean, VIII, 36.

[419] Gal. III, 24.

[420] Joël, II, 32.

[421] Rom. X, 14.

[422] II Cor. III, 6.

[423] Rom. V, 5.

[424] Rom. XIII, 10.

[425] I Tim. I, 8.

[426] Rom. X, 3.

[427] Rom. VII, 13.

[428] Ps. XVIII, 10.

[429] 1 Jean, IV, 18.

[430] Rom. VI, 19.

[431] Matth. V, 16.

[432] Ps. XLIII, 22.

[433] Rom. VIII, 35-39.

[434] I Cor. I, 30, 31.

[435] Rom. V, 5 ; I Cor. I, 31.

[436] Matth. VII, 7.

[437] Ps. XXXV, 9, 10.

[438] Rom. V, 3-5.

[439] Rom. XII, 16.

[440] Nous n'avons, pas besoin de faire remarquer qu'il s'agit ici des pélagiens.

[441] Matth. XXVI, 41.

[442] Matth. VI, 13.

[443] Matth. IX, 12, 13.

[444] Matth. XXI, 29.

[445] II Cor. IV, 6.

[446] Coloss. III, 10.

[447] Ephés. III, 17.

[448] Gal. III, 28.

[449] Matth. V, 10.

[450] I Pierre, I, 8.

[451] Jean, XX, 29.

[452] Rom. VI, 9.

[453] I Cor. II, 11.

[454] I Cor, IV 5.

[455] Matth. V, 8.

[456] Jean, III, 2.

[457] Jean I, 18 ; I Jean, IV, 12.

[458] Gen. XXXII, 30.

[459] Jean, I, 18.

[460] Exod. XXXII, 11.

[461] Isaïe, VI, 1.

[462] Jean, XIV, 9.

[463] Matth. XVIII, 10.

[464] I Cor. II, 11.

[465] Jean, II, 25.

[466] Tim. VI, 16.

[467] Gen. XVIII, 1 ; Ibid. XXVI, 2 ; Ibid. XXXII, 30 ; Job, XXVIII, 1 ; Exod. XXXIII, 11 ; III Rois, XXII, 19 ; Isaïe, VI, 1.

[468] Job, I, 6 ; II, 1.

[469] Matth. V, 8.

[470] Hébr. XII,14.

[471] Jean, XIV, 9.

[472] Jean, I, 18.

[473] Baruch, III, 38 ; Jean, 1,14.

[474] Gen. XVIII, 1.

[475] Act. VII, 55.

[476] Isaïe, VI, 1.

[477] Matth. III,16.

[478] Matth. V, 8.

[479] Jean, XIV, 9.

[480] II Cor. V, 16.

[481] Lament. IV, 20.

[482] Ephés. III, 18, 1.9.

[483] Saint Ambroise, Commentaires de saint Luc, livre I.

[484] Exod. XXXIII, 13, selon les Septante.

[485] I Jean, III, 2.

[486] Matth. XVIII, 10.

[487] Luc, XX, 36.

[488] Ps. XLIV, 3.

[489] Jean, V, 28, 29.

[490] Jean, III, 18.

[491] Job, 1, 6 ; II, 1.

[492] Gen. XVIII, 1 ; IV, 6-15.

[493] Exod. XXXIII, 13.

[494] Ps. XV, 15.

[495] Jean, XIV, 8.

[496] Exod. XXXIII, 23.

[497] Gen. XXXII, 24-30.

[498] Gen. III, 8.

[499] II Cor. III, 7.

[500] Isaïe, XXVI, 10, version des Septante.

[501] Jean, XIV, 21-23.

[502] Matth. XXV, 41, 34, 46.

[503] Jean, XVII, 3.

[504] Matth. XXV, 42.

[505] Zach. XII, 10.

[506] Philip. II, 6.

[507] Jean XIV, 18.

[508] Matth. XVI, 16, 17, 21, 22.

[509] Exod. XXXIII, 20.

[510] II Cor. XII, 2-4.

[511] Nombres, XII, 6-8.

[512] Voir ci-dessus, lett. 140, n. 62-64.

[513] Hebr. X, 38.

[514] Ephés. III, 19.

[515] Ibid.

[516] Gen. IV, 6.

[517] Jean, XII, 28.

[518] I Tim. I, 17 ; VI, 16.

[519] Eph. I, 18.

[520] Ps. XII, 4.

[521] II Cor. III, 17.

[522] I Cor. VI, 17.

[523] Lettre XCII, n. 5.

[524] I Cor. II, 15.

[525] I Cor. II, 14.

[526] Philip. IV, 7.

[527] Philip. III, 13-16.

[528] Jean, IV, 24.

[529] Jean, I, 18.

[530] I Jean, I, 5.

[531] Jacques, I, 17.

[532] I Tim. VI, 16.

[533] I Jean, V, 7.

[534] Matth. V, 8.

[535] I Jean, III, 2.

[536] I Jean, IV, 16.

[537] Hébr. XII, 14.

[538] I Cor. XV, 53, 54.

[539] Philip. III, 21.

[540] Gen. I, 27.

[541] Ephés. IV, 23 ; Coloss. III, 10.

[542] Jean, XXV, 21.

[543] I Tim. I, 17.

[544] I Cor. IV, 6.

[545] Ci-dessus lettre XCII, n. 3.

[546] Philip. III, 21.

[547] Gen. I, 4-31.

[548] I Rois, IX, 9.

[549] I Tim. II, 3.

[550] I Cor, XIII, 12.

[551] II Cor. III, 18.

[552] II Cor. IV, 16.

[553] I Pierre, III, 3.

[554] II Cor. III, 15-18.

[555] I Cor. XIII, 12.

[556] I Cor. III, 7.

[557] III Isaïe, VI, 8.

[558] Saint Augustin a exécuté ce dessein dans le XXIIe livre de la Cité de Dieu, chap. 29.

[559] I Cor. XIII, 12.

[560] En traduisant ces lignes de saint Augustin. nous nous rappelons cette pensée de M. de Maistre : « L’œil ne voit pas ce qui le touche. » M. de Maistre étend à l'observation morale la vérité matérielle que note en passant l'évêque d'Hippone.

[561] Coloss III, 13.

[562] Ephés. V, 1, 2.

[563] Philip. III, 15, 16.

[564] I Jean, IV, 16.

[565] Livre I sur s. Luc. I.

[566] Jean, XIV, 16, 17.

[567] I Jean, IV, 2.

[568] Livre II sur s. Luc, III, 22.

[569] Luc, XX, 36.

[570] Matth. XVIII, 10.

[571] I Cor. XIII ; 12.

[572] II Cor. III, 18.

[573] Livre 1 sur Isaïe, I.

[574] Matth. V, 8.

[575] Matth. V, 8.

[576] Cette citation est tirée de la XLIXe oraison qui a pris place parmi les oraisons de saint Grégoire de Nazianze ; mais, d'après l'opinion qui a prévalu chez les savants, cette XLIXe oraison n'est pas de saint Grégoire de Nazianze ni d'aucun père grec, mais elle appartient à un écrivain inconnu.

[577] voy. ci-dessus, lett. CXLVII, n. 18 et suiv.

[578] Jean, I, 18.

[579] I Tim. VI, 16.

[580] I Tim. I, 17.

[581] I Jean, III, 2.

[582] Jean, XIV, 21.

[583] Galat. V, 6.

[584] Galat. V, 6.

[585] Ci-dessus, lett. CXLVII, n. 18 et suiv.

[586] II Cor. V, 4-8.

[587] Ps. XVI, 8.

[588] II Paralip. XVI, 9 ; Ecelési. XXIII, 27, 28.

[589] Ruth, I, 13, etc.

[590] Gen. III, 8.

[591] Jér. com. du Ps. XCIII, 8, 9.

[592] Le corps est appelé animal par saint Paul, parce que la vie lui vient de l’âme qui l'habite.

[593] I Jean, III, 2.

[594] I Cor. XV, 28.

[595] I Jean, IV, 8.

[596] Hébr. XII, 14.

[597] Voir la lettre CXXI.

[598] Il s’agit ici de quelque affaire particulière sur laquelle nous n'avons aucun détail.

[599] Matth. V, 4.

[600] Rom. I, 24.

[601] Matth, VII, 16.

[602] Ps. VII, 15.

[603] Jacq. I, 15.

[604] Cantiq. IV, 2.

[605] Matth. XXII, 40.

[606] Matth. XXVII, 25.

[607] Ps. V, 13.

[608] Ps. LXXII, 24.

[609] Jacq. I, 18.

[610] Ps. LXVII, 10.

[611] I Cor. XII, 11.

[612] Rom. VI, 32, 31.

[613] Ps. XV, 3.

[614] Rom. V, 6.

[615] Ibid. 8.

[616] Ibid. 10.

[617] Ibid. 20.

[618] Matth. XI, 13, 12.

[619] I Cor. IX, 11.

[620] Act. II, 31 ; XIII, 35.

[621] Gen. IV, 13.

[622] Is. LV, 10.

[623] Jug. VII, 7.

[624] Eph. IV, 11.

[625] Act. XI, 27, 328.

[626] I Tim. II,1.

[627] Matth. IV, 10.

[628] Ps. V, 8.

[629] Rom. VIII, 34.

[630] Jean, II, 1, 2.

[631] I Cor. X, 17.

[632] Le lecteur a compris que dans tout ce qui précède saint Augustin marque bien clairement le saint sacrifice de la messe.

[633] Jean I, 14.

[634] Rom. XI, 28.

[635] Sag. VIII, 1.

[636] Rom. XI, 25, 26.

[637] Gal. VI, 16.

[638] I Cor. X, 18.

[639] Ps. LIX, 20.

[640] Eph. I, 4.

[641] Rom. XV, 8, 9.

[642] Rom. XI, 29.

[643] Ibid. VII, 28.

[644] Matth. XXII, 14.

[645] Rom. VIII, 28-31.

[646] Galat. V, 6.

[647] Sag. IV, 11.

[648] Rom. IX 14.

[649] Coloss. II, 18.

[650] Tit, I, 15.

[651] I Tim, IV, 4.

[652] Coloss. II, 5.

[653] Ibid. II, 6, 7.

[654] Ibid. II, 8.

[655] Il s'agit ici des erreurs de la philosophie grecque au temps de saint Paul, erreurs partagées par les juifs rebelles à la foi chrétienne.

[656] Jean, VIII, 25.

[657] Ibid. I, 3.

[658] Coloss. II, 12.

[659] Jean, VIII, 32.

[660] Coloss. II, 4-20.

[661] I Cor. I, 20.

[662] Luc, XXIV, 16.

[663] Marc, VI, 12.

[664] Matth. XVII, 2.

[665] Jean, XX, 17.

[666] Luc, XXIV, 30, 31.

[667] Luc, II, 35.

[668] Ps. LVIII .

[669] Ps. LVI, 5.

[670] Ps. CIV, 18.

[671] Ibid. 19.

[672] Ce Paulin était retiré auprès du saint évêque de Nole.

[673] Ps. XXXIV, 10.

[674] Urbain fut un des dix évêques sortis de la communauté ecclésiastique fondée à Hippone par saint Augustin ; il occupa le siège de Sicea, aujourd'hui Keff. Voir notre Histoire de saint Augustin, chap. X.

[675] Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que ce prêtre Paulin ne doit pas être confondu avec l'illustre et saint personnage à qui cette lettre est adressée.

[676] Apophoretum. On désignait sous le nom de apophoreta chez les Romains les présente que les conviés emportaient à la suite des festins des Saturnales et ceux qu'on envoyait aux amis quand on avait donné des jeux publics. Le monde romain devenu chrétien garda cet usage dans les cérémonies de prise de voile et de profession, terminées par un pieux festin : les conviés emportaient des présents, et la famille en envoyait même au loin à des amis.

[677] Innocent Ier, originaire d'Albano, successeur de saint Anastase, élu pape en 402, mort en 417. Le plus douloureux événement de son pontificat fut la prise et le saccagement de Rome par Alaric.

[678] Le meurtre de Marcellin.

[679] Apringius.

[680] Le comte Marin, dont saint Augustin ne prononce pas une seule fois le nom dans cette lettre.

[681] Mappalia. Ce mot punique a été la désignation de plusieurs lieux en Afrique.

[682] Apringius.

[683] Saint Marcellin.

[684] Les textes portent aferuntur ou offeruntur : la première version nous a paru offrir un sens plus probable.

[685] L'empereur Honorius.

[686] Au lieu du latin : per N. Manius, peut-être faut-il lire Peregrinus ; c'est le nom du diacre dont il est question dans la lettre CXLIX et qui s'était rendu en Italie avec l'évêque Urbain.

[687] Les instigations des donatistes.

[688] Saint Augustin avait alors environ 60 ans.

[689] La fin de cette lettre nous manque, mais nous croyons que ce qui manque est peu considérable.

[690] Matth. V, 44, 45.

[691] Rom. II, 3-6.

[692] I Pierre, VIII, 4.

[693] Ps. II, 13.

[694] Ps. XXX, 25.

[695] I Jean, I, 8.

[696] Jean, 8, 7.

[697] Matth. I, 18-20.

[698] Jacques, V, 16.

[699] Marc, X, 18.

[700] Luc, VI, 45.

[701] Jean, I, 12.

[702] Is. LIII, 8.

[703] Matth. VI, 9, 12, 14.

[704] Matth. VII, 7, 8, 11.

[705] A l'époque de saint Augustin, on croyait, comme on le voit ici, à l'authenticité des quatorze lettres de Sénèque à saint Paul que la critique moderne a déclarées apocryphes ; mais cela ne prouverait point que des rapports n'aient pas existé entre le précepteur de Néron et l'Apôtre des Gentils.

[706] Luc, VI, 37, 38.

[707] Jean, VIII, 11.

[708] Rom. XIII, 1-8.

[709] Luc, XIX, 8.

[710] Livre des Proverbes, XVII, version des Septante.

[711] Les trois premiers livres de la Cité de Dieu.

[712] La chute de Rome.

[713] On voit ici combien les âmes chrétiennes les meilleures avaient été émues et troublées de la prise de Rome par les Barbares.

[714] Rom. XII, 12.

[715] In Tusc. quaest.

[716] Ps. XVII, 2.

[717] Ibid. XXXIX, 5.

[718] Ps. CXLIII, 11-15.

[719] Jérémie, XVIII, 11-15.

[720] Ps. XLVIII, 7.

[721] II Cor. X, 17.

[722] Ps. LXXII, 28.

[723] Matth. XII, 37-40.

[724] Térence, Heautontimorumenos (l'homme qui se punit lui-même), acte I, scène I.

[725] Ps. X, 6.

[726] Ephés. V, 27.

[727] Jean, I, 8.

[728] Matth. VI, 12.

[729] Dan. IX, 20.

[730] Ezéch. XXVIII, 3.

[731] Rom. X, 3.

[732] Ibid. XIII, 10.

[733] Ibid. V, 5.

[734] Matth. VI, 13.

[735] I Cor. X, 13.

[736] Exod. XX, 17 ; Rom, VII, 6.

[737] Rom. V, 20.

[738] Rom. X, 4 ; V, 20.

[739] Joël, II, 32.

[740] Matth. IX, 12, 13.

[741] Ps. CVIII, 133.

[742] Rom. X, 14.

[743] Sagesse, VIII, 21.

[744] II Cor. III, 6.

[745] Ps. XXVI, 9.

[746] I Cor. IV, 7.

[747] II Cor. X, 17.

[748] Jacq. IV, 6.

[749] Rom. XII, 16.

[750] Luc, VI, 37, 38.

[751] Rom. V, 12-19.

[752] I Cor, XV, 21.

[753] Lévitiq. XII, 3.

[754] II Cor. IV, 13.

[755] Rom. IV, 15.

[756] Ps. CXVIII, 119.

[757] Rom. VII, 23.

[758] Gal. III, 19-21.

[759] Jean, XI, 43.

[760] Ps. L, 1.

[761] Ibid. XL, 5.

[762] Ibid. XXX, 2.

[763] Ibid. CXVIII, 29.

[764] Ibid. XXX, 12.

[765] Ibid. CXVIII, 133.

[766] Ibid. XXXVI, 23.

[767] Rom. V, 20.

[768] Luc, VII, 47.

[769] Rom. VII, 22, 23, 24.

[770] I Cor. XV, 54.

[771] Jean, VIII, 38.

[772] Sag. II, 25.

[773] Voir ce que nous avons dit de Célestius dans l'Histoire de saint Augustin, chap. 24.

[774] Matth. XXVI, 28.

[775] Joël, II, 32.

[776] Matth. VII, 11.

[777] LUC, XVI, 19-22.

[778] Exode, III, 15.

[779] I Tim, III, 16.

[780] Rom. X, 17.

[781] Matth. XIX, 21.

[782] Luc, VI, 37, 38.

[783] I Tim. VI, 17-19.

[784] Ps. XLVIII, 7.

[785] Philip. II, 12, 13.

[786] Jean, XV, 5.

[787] Matth. XIX, 29.

[788] Ibid. V, 32.

[789] I Cor. VII, 12, 15.

[790] Ps. LX, 4.

[791] Luc, XIV, 28.

[792] I Cor. VII, 30, 31.

[793] Luc, XVI, 33.

[794] Ibid. XIV, 30.

[795] Matth. X, 41.

[796] Is. LVIII, 7 ; Matth. XXV, 35, 36 ; I Tim. XI, 19.

[797] Luc, XIV, 26, 27.

[798] Matth, XXV, 34-40.

[799] Ibid. V, 7.

[800] Ep. de s. Jacques, II, 13.

[801] I Cor. VII, 7.

[802] Matth. XIX, 28.

[803] I Cor. VI, 3.

[804] Luc, XVI, 9.

[805] Provinciales.

[806] I Cor. IX, 7.

[807] Act. XX, 34.

[808] I Cor. IV, 11.

[809] Matth . XIX, 21.

[810] Matth. XIII, 47, 48.

[811] II Cor, XII, 2 .

[812] Rom. I, 9 ; Philip. I, 8.

[813] II Cor. I, 23.

[814] I Cor. XV, 31.

[815] Matth. V, 37.

[816] Erat autem strenuus in notis. C'est la sténographie, si admirablement perfectionnée aujourd'hui, et dont on retrouve les premiers éléments chez les Romains.

[817] Philip. I, 23.

[818] Ps. LXXXIII, 3.

[819] Ps. XXII, 5.

[820] On remarquera ici l'antiquité de l'usage chrétien de faire le signe de la croix.

[821] Ce passage marque avec une extrême évidence l'antiquité de la messe pour les morts.

[822] Rom. VIII, 37.

[823] Luc, XVI, 19, 22.

[824] Matth. XXVI, 53.

[825] I Rois, XXVIII, 14.

[826] Matth. XVII, 3.

[827] Gen. XVIII, 2 ; Tob. XII, 15.

[828] Matth. I, 20.

[829] Il y eut un évêque du nom de Théasius à la célèbre conférence de Carthage.

[830] Matth. X, 29.

[831] Le commencement et, nous le croyons aussi, la fin de cette lettre nous manquent. c'est du reste un morceau de métaphysique qui n'a ni le tour ni la forme épistolaires.

[832] Jean, XIV, 9, 6.

[833] Ibid. VI, 53.

[834] Ps. XXI, 7.

[835] Zach. I, 9.

[836] Matth. I, 20.

[837] Gen. XVII, 4.

[838] Ci-dessus, lettre 137.

[839] Luc,VII, 6.

[840] Jacques, I, 13.

[841] Deutéronome, XIII, 3.

[842] I Pierre, III, 18, 19.

[843] I Pierre. III, 18-24.

[844] Ps. XV, 10 ; Act. II, 27.

[845] Act. des Apôtres, II, 24.

[846] Ps. LXXXVII, 6.

[847] Sag., X, 1, 2.

[848] Luc, XVI, 26.

[849] Luc, XXIII, 43.

[850] Ps. XV, 10 ; Act. II, 24-31.

[851] Matth. XXVII, 51-53.

[852] Apoc. I, 5.

[853] Act, II,27, 29.

[854] Héb. XI,40.

[855] Philip., II, 9, 10.

[856] Ps. CXLI, 8.

[857] Is. IX, 2.

[858] Luc, XVII, 26.

[859] Ps. CXVII, 22 ; Is. VIII, 14 ; XXVIII, 26 ; Dan, II, 34, 45 ; Matth, XXI, 44, etc.

[860] Jean, X, I, 2.

[861] Baruch, III, 38.

[862] Jean, XIV, 30.

[863] Rom, VIII, 3.

[864] Matth. VIII, 22.

[865] Eph. V, 14.

[866] Jean, V, 25.

[867] Pierre, IV, 17.

[868] Jean, V, 17.

[869] Au lieu de : lateque vagantes, la plupart des éditions de Virgil portent : lateque furentes. Enéide, IV, 43.

[870] Gen. XVI, 12.

[871] Cicéron. Pro Milone.

[872] Ezéch. XXXVIII, XXXIX.

[873] Ibid. XL-XLIII.

[874] I Thess. II, 12.

[875] I Tim. VI, 16. — 2.

[876] Matt. VIII, 22.

[877] Rom, VII, 24, 25.

[878] Job, XV, 4, selon les Septante.

[879] Saint Jérôme, liv. II contre Jovinien ; comm. sur Jonas.

[880] Voir du Libre arbitre, liv. III, chap. 21, tome 3.

[881] Jean, V, 17.

[882] Ci-dess. lettre CLXV.

[883] Jean, III, 10.

[884] Matth. XXIII, 8.

[885] Exod. XVIII, 14-23.

[886] Act. X, 25-48.

[887] Gen. II, 2.

[888] Ps. X, 26, selon les Septante.

[889] Rom. VI, 9.

[890] Saint Jérôme, contre Ruffin, livre 3.

[891] Matth. VIII, 32.

[892] Libre Arbitre. liv. 3, chap. XXIII, n. 67.

[893] I Cor. XV, 21 et 22.

[894] Rom. V, 18.

[895] Jean, V, 28, 29.

[896] Ibid. V, 29.

[897] Lettre LIX à Fidus.

[898] Zacharie, XII, 1.

[899] Ps. XXXII,15.

[900] Ps. L,12.

[901] Ecclés. XII, 7.

[902] Luc, XVI, 22, 23.

[903] Jean XVI, 12.

[904] Jacq. II, 10.

[905] Saint Jérôme, livre II contre Jovinien.

[906] Matth. X, 16.

[907] Prov. I, 4.

[908] Sallust. Guerre de Catilina.

[909] On ne pourrait pas non plus accuser Catilina de lâcheté après avoir vu sa mort dans le récit de Salluste.

[910] Virum, a quo denominata dicitur virtus.

[911] I Jean, I, 8.

[912] Jacq. III, 2.

[913] Job, XXVIII, 28, selon les Septante.

[914] I Tim. I, 5.

[915] Cant. VIII, 6.

[916] Jean, XV, 13.

[917] I Cor. VIII, 1.

[918] Rom. XIII, 10.

[919] Ps. CXLII, 2.

[920] Habac., II, 4.

[921] Job, XXIX, 14.

[922] III Rois, VIII, 46.

[923] Jean, I, 8.

[924] Matth. VI, 12.

[925] Matth. XXII, 40.

[926] Rom. XIII, 9, 10.

[927] Jacq. III, 2.

[928] Luc, VI. 37, 38.

[929] Matth. V, 7.

[930] Ps. C, 1.

[931] Ibid. CXLII, 2.

[932] Jérém. II, 29.

[933] II Cor. IX, 7.

[934] Voyez l'Histoire de saint Augustin, chap. XXXV.

[935] Ps. CVI, 20.

[936] Timase et Jacques songeaient surtout ici à Pélage, ainsi que nous t'apprend saint Augustin dans les Gestes de Pélage, chap. XXV.

[937] Cité de Dieu, liv. I, chap. 36.

[938] I Cor. XIV, 38.

[939] Ibid. II, 15.

[940] Luc, XIII, 27.

[941] Matth. V, 8.

[942] I Cor. I, 21, 25.

[943] Rom. V, 20.

[944] Ibid. XI, 33.

[945] Jean, XVII,12.

[946] Luc, III, 22.

[947] Ibid. II, 7.

[948] Matth. III, 16.

[949] Matth. XVII, 5.

[950] Act. II, 8.

[951] Sag. VII, 22.

[952] Jean, V, 26.

[953] Exod. XIX, 18.

[954] Ibid. XIII, 2l.

[955] Actes des Apôtres, II, 2.

[956] Ps. CLX, 3.

[957] Ci-dessus, let. 166.

[958] I Cor. XV, 22.

[959] Jacq. II, 10.

[960] Le livre de la Nature et de la Grâce.

[961] Pérégrin était évidemment l'évêque de Ténès.

[962] Deut. VI, 13.

[963] I Cor. VI, 19, 20.

[964] Rom. XI, 36.

[965] Sag. VII, 26.

[966] Jean, I, 1.

[967] Philip. II, 6.

[968] Héb. II, 9.

[969] Luc, II, 51.

[970] Jean, XIV, 28.

[971] Ibid. X, 30.

[972] Ps. CXXV, 2.

[973] Edition Migne.

[974] Ps. CX, 10.

[975] Rom. VII, 24.

[976] Luc, VII, 37, 38.

[977] Luc, XI, 41.

[978] Matth. V, 3-8.

[979] Rom. XIV, 5.

[980] Livre IIIe contre les pélagiens.

[981] Voy. ci-des. let. 71.

[982] Ecclésiastiq. XXX, 24.

[983] I Tim. III, 1.

[984] Ecclésiastiq. XXX, 12.

[985] Livre des Proverbes, XXIII, 14.

[986] Ezéch. XXXIV, 4.

[987] I Cor. XIII, 3.

[988] Dan. III, 14-95.

[989] Ecclésiastiq. XXXIV, 30.

[990] Jean, VI, 68.

[991] Ps. LXXI, 11.

[992] Luc, XIV, 21-23.

[993] Nous avons eu occasion d'exposer et d'expliquer les idées et la conduite de saint Augustin sur l'emploi de la force en matière de région. Voyez l'Histoire de saint Augustin.

[994] Et cuicumque audiendos, describendos, legendosque permisi. Voilà comment un ouvrage se publiait il y a quatorze siècles.

[995] Ut statutis nostrae mediocritatis etiam Apostolicae Sedis adhibeatur auctoritas. Nous citons ce texte comme témoignage de la suprématie du siège de Rome.

[996] Jean, VIII, 36.

[997] Is. VIII, 20, selon les LXX.

[998] Rom. VII, 22-25.

[999] I Cor. II, 14.

[1000] Rom. VII, 26.

[1001] Ibid. IX, 16.

[1002] Ibid. XII, 5, 6.

[1003] I Cor, XV, 10, 57.

[1004] II Cor. III, 5.

[1005] II Cor. IV, 7.

[1006] L'assemblée de Diospolis au mois de décembre 415. Voyez notre Histoire de saint Augustin, chap. XXXVI.

[1007] Matth. XXVI, 41.

[1008] Ibid. VI, 13.

[1009] Luc, XXII, 32.

[1010] Matth. XXVI, 41.

[1011] Eph. III, 14-16.

[1012] Luc, XIX, 10.

[1013] Matth. XXVI, 28.

[1014] Matth., VI, 1.2, 13.

[1015] Rom. IX, 16.

[1016] I Cor. X, 13.

[1017] Luc, XXII, 32.

[1018] Matth. XXVI, 41.

[1019] Rom. V, 12.

[1020] I Cor. XV, 22.

[1021] Ps. III, 3.

[1022] II Cor. XII, 10.

[1023] Ps. XXXIV, 3.

[1024] Pélage.

[1025] Gal. II, 21.

[1026] Tit. III, 6.

[1027] Eph. IV, 8.

[1028] II Cor. II, 22.

[1029] Rom. VIII, 26.

[1030] Matth. VI, 13, 12.

[1031] II Cor. XIII, 7.

[1032] Ps. XXXI, 9.

[1033] Ps. CXVIII, 125.

[1034] Ps. XCIII, 8.

[1035] Jacq. I, 5.

[1036] Luc, XII, 35.

[1037] Sag. VIII, 21.

[1038] Ps. XXXVI, 27.

[1039] Coloss.1, 9, 10.

[1040] Le livre de la Nature et de la Grâce.

[1041] Ci-dessus, lettre 168.

[1042] I Cor. III, 7.

[1043] Rom. VIII, 31, 32, 33.

[1044] Gal. II, 21.

[1045] Ibid. V, 4.

[1046] Rom. XI, 6.

[1047] Ibid. IV, 4, 5.

[1048] Gal. V, 11.

[1049] Rom. IV, 25.

[1050] Rom. VII, 12.

[1051] Exod. XX, 17.

[1052] Lévitiq. XIX, 18 ; Rom. XIII, 9.

[1053] Matth. XXII, 37-40.

[1054] Héb. XI.

[1055] I Tim. II, 5.

[1056] Habac, II, 4.

[1057] Rom. V, 12.

[1058] Ibid. VII, 21-25.

[1059] II Cor. IV, 13.

[1060] Jean, VIII, 56.

[1061] Gen. XIV, 18.

[1062] Gal. III, 18-22.

[1063] Rom. IV, 25.

[1064] Rom. X, 3.

[1065] Rom. III, 20,21.

[1066] Livre des Juges, VI, 36-40.

[1067] I Cor. XV, 56.

[1068] Rom. XI, 33.

[1069] Gal. V, 17.

[1070] I Cor. XV, 54, 56.

[1071] Luc, I, 6.

[1072] S. Ambroise. comm. sur s. Luc, I, 6.

[1073] I Jean. III, 9.

[1074] Rom. VII, 20.

[1075] I Jean, I, 8.

[1076] Matth. VI, 12.

[1077] Matth, 12, 13.

[1078] Histoire de saint Augustin, chap. XXXVI.

[1079] Galat. V, 5.

[1080] Rom. VII, 24, 25.

[1081] Matth. VI, 13.

[1082] Luc, XXII, 32.

[1083] I Thess. III, 12.

[1084] Ephés. III, 16.

[1085] Rom. XV, 13.

[1086] Rom. XIII, 44.

[1087] Ibid. 26.

[1088] I Cor. X, 13.

[1089] II Cor. XIII, 7.

[1090] I Cor. XV, 22.

[1091] Rom. XV, 12.

[1092] Matth. XXVI, 28.

[1093] Héros et Lazare.

[1094] Rom. IX, 14.

[1095] Marc. XIII, 32.

[1096] Gen. XXII, 12.

[1097] Bossuet a admirablement développé cette pensée dans les Méditations sur l'Évangile, 77e jour et suivants.

[1098] Saint Hilaire sur la Trinité, livre 9e.

[1099] Galat. II, 14.

[1100] Gal. IV, 29.

[1101] Ibid, I, 20.

[1102] S. Jérôme, liv. I. cont. Pélag. Lett. 71, à Quintus.

[1103] Ps. XXVI, 9.

[1104] Le 26 Janvier.

[1105] Ps. LI, 7.

[1106] Ps. CXXIII, 7.

[1107] Ibid. XXVI, 9.

[1108] Luc, XXIII, 16.

[1109] I Tim. VI, 20.

[1110] II Tim. II, 26.

[1111] Galat., I, 7.

[1112] Rom. I, 32.

[1113] Matth. IX, 13 ; Ézéchiel 18, 23.

[1114] Le concile de Diospolis.

[1115] Vestram Germanitatem. Le pape joue avec le nom de Germain, le porteur de sa lettre.

[1116] Voici la première des deux lettres de saint Augustin découvertes en 1732 dans un manuscrit du XIIIe siècle à l'abbaye de Gottwic, aux environs de Vienne, en Autriche, par don Geoffroi Besselius, abbé de ce monastère, et don Bernard Paz, savants bénédictins de l'Allemagne, Les deux lettres furent publiées à Vienne en 1732 et à Paris en 1734. Les numéros que les lettres de saint Augustin ont reçus de la classification des bénédictins, sont devenus une sorte d'indication classique pour l'érudition religieuse ; nous les respectons, et, gardant seulement l'ordre des dates, nous répétons le chiffre de la précédente lettre pour marquer celle-ci qui ne se trouve pas dans l'édition des bénédictins. On ne verra qu'un peu plus loin la seconde lettre découverte dans le monastère de Gottwic, parce quelle est d'une date postérieure.

[1117] Jean, VI, 45.

[1118] Marc. XVI, 16.

[1119] Matth. V, 15.

[1120] Cet état mitoyen imaginé par les Pélagiens, saint Augustin l'appelle ailleurs un lieu de seconde félicité, un troisième lieu. Ouvrage imparfait, livre Ier, chap. CXXX et I.

[1121] Gen. I, 22.

[1122] Des Noces et de la Concupiscence, livre I, chap. XIX, livre II, chap. XXXIV. Contre les Deux lettres de Pélage, livre Ier, chap. VI. On retrouvera la belle comparaison de l'olivier sauvage et de l'olivier franc dans la lettre CXCV.

[1123] Isaïe, VII, 9. selon les sept.

[1124] Rom. X,1.

[1125] Luc, XXIII, 34 ; Act. VII, 59.

[1126] Cor. X, 20.

[1127] Rom. I, 25.

[1128] Ps. XIII, 1.

[1129] Ps. XCIII, 7.

[1130] Voir Rétr. liv. II, chap. 48.

[1131] Ps. XXI, 18-19.

[1132] Ibid. XXI, 29. 30, 31.

[1133] Ibid. II, 7, 8.

[1134] Luc, XXIV, 46, 47.

[1135] I Jean, I, 14.

[1136] Ps. CXVII, 8.

[1137] Gen. XXVI, 4.

[1138] Malach., I, 11.

[1139] Ps. XI, 8.

[1140] Coloss. I, 6.

[1141] Actes des Apôtres, I, 8.

[1142] Dan. VI, 24.

[1143] Gal. VI, 10.

[1144] Dan. III, 5, 96.

[1145] Matth. V, 10.

[1146] Gen. XVI. 6.

[1147] Rois. XVIII, XIX, etc.

[1148] Luc, XXIII, 33.

[1149] Ps. XLII, 1.

[1150] Ibid. CXVIII, 86.

[1151] Galat. IV, 22-31.

[1152] Ps. XVII, 38.

[1153] Luc, IV, 9.

[1154] Marc. V, 13.

[1155] Matth, XVII, 14.

[1156] Matth. III, 12.

[1157] Ps. II, 1, 2, 10, 11.

[1158] IV Rois XVIII, 4.

[1159] Ibid. XXIII, 4, 5.

[1160] Jonas, III, 6-9.

[1161] Dan. XIV, 21. 41.

[1162] Ibid. III, 96.

[1163] Jean, XVI, 2.

[1164] Ps. LXXI, 11.

[1165] Térence, Adelph., acte I, scène 1.

[1166] I Jean, IV, 18.

[1167] Prov. XXIX, 19.

[1168] Ibid. XXIII,14.

[1169] Ibid. XIII, 24.

[1170] Ps. XLI, 3.

[1171] Philip. I, 23.

[1172] Jean, X, 15.

[1173] Actes des Apôtres, IX, 1-48.

[1174] I Cor. XV, 10.

[1175] I Cor. X, 6.

[1176] Luc, XIV, 22, 23.

[1177] I Cor. I, 22.

[1178] Concile de Carthage, le 26 juin 404.

[1179] Act. XXIII, 17-32.

[1180] Ibid. XXII, 25.

[1181] Ibid. XXV, 11.

[1182] II Tim. II, 26.

[1183] Ezéch. XXXIV, 4.

[1184] II Rois, XVIII, XXII.

[1185] Cor. III, 22, 23.

[1186] Actes des Apôtres, IV, 32.

[1187] Ps. CXXXII,1.

[1188] II Cor. XII, 14.

[1189] Sag. X, 19.

[1190] Rom. IV, 5.

[1191] Rom. X, 3.

[1192] Eph. V, 27.

[1193] I Cor. XV, 55, 56.

[1194] Sag. IX, 15.

[1195] Matth. VI, 12.

[1196] I Jean, I, 8, 9.

[1197] I Cor. XV. 54.

[1198] I Jean, III, 9.

[1199] Ibid. I, 8.

[1200] Rom. III, 24.

[1201] Sag. V, 1.

[1202] Rom. XII, 8, 5.

[1203] Luc, XV, 32.

[1204] Eph. IV.

[1205] I Pierre, IV, 8.

[1206] I Cor. XIII, 1-3.

[1207] Matth.XVI, 19.

[1208] Ps. CXXI, 7.

[1209] Lucifer, évêque de Cagliari, en Sardaigne, après avoir défendu avec un zèle courageux la doctrine catholique contre les ariens, se sépara de l'Église et de ses efforts de modération miséricordieuse pour ramener les dissidents. Il manquait de prudence et de mesure ; il était violent et l'Église ne l'a jamais été. Lucifer mourut à Cagliari en 570. Il mourut schismatique. Voyez saint Augustin, Du combat chrétien, chap. XXX.

[1210] Le concile de Bagaïe.

[1211] Matth. XII, 32.

[1212] Nous avons déjà eu occasion de parler de ces divers hérétiques.

[1213] Jean, XV, 22.

[1214] Jean, XX, 22, 23.

[1215] Rom. II, 4, 5.

[1216] I Cor. XI, 29.

[1217] Ibid. X, 17.

[1218] Eph. V, 23.

[1219] Rom. V, 5.

[1220] Jude, 19.

[1221] Sag. I, 5.

[1222] Gal. II, 21.

[1223] Le pape Innocent Ier mourut le 12 mars 417.

[1224] Voir ci-dessus, lett. 175, 176, 177, 181, 182, 183.

[1225] Philip. II, 13.

[1226] I Cor. IV, 7.

[1227] Ibid. I, 31.

[1228] Eph, II, 9.

[1229] Rome. II, 6, 10.

[1230] Gal. V, 6.

[1231] Rom. V, 5.

[1232] Ibid. XII, 3.

[1233] Ps. LVIII, 10.

[1234] Luc, XV, 12-18.

[1235] II Cor. III. 5.

[1236] Ps. CXXVI, 1.

[1237] Ps. CII, 4.

[1238] Luc, XIX, 10.

[1239] Rom. IV, 4, 5.

[1240] Habac. II, 4.

[1241] Rom. XI, 6.

[1242] I Jean, IV, 8.

[1243] Is. XLIX, 8.

[1244] Rom. VIII, 28.

[1245] Rom. IX, 30-33.

[1246] Philip. III, 9.

[1247] Rom. X, 2-4.

[1248] II Cor. V, 21.

[1249] Rom. V, 1.

[1250] Ibid. III, 24.

[1251] I Cor. IV, 7.

[1252] Ps. LVIII, 11.

[1253] I Cor. II, 12.

[1254] Jacq. I, 17.

[1255] Rom. V, 16.

[1256] Ps. XXIV, 10.

[1257] Rom. V, 12.

[1258] II Pierre. II, 16.

[1259] Rom. IX, 11, 13.

[1260] Malach. I, 2, 3.

[1261] Rom. XI, 5, 6.

[1262] Rom. IX, 15.

[1263] Rom. IX, 17.

[1264] Rom. IX, 14, 21.

[1265] Rom. XI,16.

[1266] Rom. IX, 22, 23.

[1267] Rom, VIII, 28.30.

[1268] Act. IV, 32.

[1269] Ps. CII, 2-4.

[1270] Rom. III, 19.

[1271] I Cor. I, 31.

[1272] Luc, XIX. 10.

[1273] II Tim. VI, 3.

[1274] Jean, VI, 49, 50, 54.

[1275] Ci-dessus, lett. 182, n. 5.

[1276] Matth. XXIII, 37.

[1277] Act. III, 41 ; IV, 4, 34, 35.

[1278] Matth. XII, 27.

[1279] Is. X, 22 ; Osée, I, 10 ; Rom. IX, 24-27.

[1280] Rom, XI, 2.

[1281] Rom. XI, 2, 5, 6.

[1282] I Cor. XV, 21, 22.

[1283] I Tim. VI, 17-19.

[1284] Exode. XXXIII, 19.

[1285] II Tim. II, 25.

[1286] Ps. VI, 3, 4.

[1287] Ps. VIII, 5.

[1288] I Cor. XV, 10.

[1289] Rom. IX, 10.

[1290] Ps. CXXVI, 1.

[1291] Rom. X, 2, 3.

[1292] Rom. IX, 32.

[1293] Voir ci-dessus, lett. 155, n. 2.

[1294] I Cor. I, 17.

[1295] Jean, VI, 66.

[1296] Ce passage, d'une forte expression, est tiré d'une lettre de saint Paulin à Sévère. Lettre. 8.

[1297] Rom. VIII, 23, 24.

[1298] Matth. VI, 13.

[1299] Nous ignorons de quelles affaires particulières veut ici parler saint Augustin.

[1300] Liv. II, chap. XLIX.

[1301] Voyez dans notre Histoire de saint Augustin, chap. XXXVII, ce que nous avoue dit de Dardanus.

[1302] Saint Augustin veut parler des ariens, et aussi des apollinaristes qui furent condamnés à Alexandrie en 362, à Rome en 377, à Antioche en 378, et, dans le second concile oecuménique, en 381.

[1303] Ps. XV, 10 ; Act. II, 27.

[1304] Luc, XVI, 22-26.

[1305] Jean, I, 5.

[1306] Sag. VIII, 1.

[1307] Ibid. VII, 24.

[1308] Jean, X, 30.

[1309] Ibid. XIV, 28.

[1310] Ibid. I, 3.

[1311] Rom., I, 3.

[1312] Philip. II, 7.

[1313] Matth. XXVI, 38.

[1314] Act. III, 18.

[1315] Jean, III, 13.

[1316] I Cor. II. 8.

[1317] Act. I, 10-11.

[1318] Ibid. XVII, 28.

[1319] Jérém. XXIII, 24.

[1320] Sag. VIII, 1.

[1321] Ibid. I, 7.

[1322] Ps. CXXXVIII, 7.

[1323] I Cor. VI, 19.

[1324] I Cor. III, 16.

[1325] Rom. VIII, 9.

[1326] Matth. VI, 9.

[1327] I Cor. XII, 4.

[1328] Ibid. XII, 4, 11.

[1329] I Cor. X, 17.

[1330] Rom. I, 21.

[1331] Luc, I, 42, 44.

[1332] Nomb. XXII, 28.

[1333] Gen, XXV, 22, 23.

[1334] I Cor. III, 16.

[1335]  Ibid. II, 14 ; III, 1, 2.

[1336] Tite, III, 5.

[1337] Rom. VIII, 24, 25.

[1338] Jean, XV, 15.

[1339] Ibid. XVI, 12.

[1340] I Cor. XV, 54-56.

[1341] Matth, VI, 12.

[1342] Ephés. V, 26, 27.

[1343] Les partisans de Pélage et de Célestins.

[1344] Rom. I, 21, 25.

[1345] I Cor. XIII, 12.

[1346] I Cor. III, 1, 2.

[1347] I Cor. VI, 19.

[1348] I Cor. XVI, 36-49.

[1349] I Cor, XV, 46-49, 21, 22.

[1350] Rom, VIII, 3-4.

[1351] Rom. V, 18.

[1352] Luc, 1, 35.

[1353] Jérém. I, 5.

[1354] Matth. I, 20.

[1355] Jean, III, 3.

[1356] Matth. II, l.

[1357] Exod. III, 15.

[1358] Héb. XI, 6.

[1359] II Cor. IV, 13.

[1360] I Cor. XV, 22.

[1361] Colos. I, 13.

[1362] I Pierre, II, 5.

[1363] II Cor. VI, 16.

[1364] Marc, IX, 37, 39.

[1365] Matth. VII, 22, 23.

[1366] Act. X, 4.

[1367] Jean, XI, 50-52.

[1368] Eph. I, 4.

[1369] Sophonie, II, 11.

[1370] Apoc. XVII, 15.

[1371] Ps. XXVIII, 10.

[1372] Coloss. II, 9, 16, 17.

[1373] Act. XVII, 24.

[1374] Jean, II, 19, 21.

[1375] Ibid. I, 14.

[1376] I Jean, IV, 8.

[1377] I Thess. II, 13.

[1378] I Tim. IV, 2.

[1379] Jean, IV, 8.

[1380] Rom. V, 5.

[1381] Ps. LXVII ; Eph. IV, 7.

[1382] Saint Augustin semble n'être pas sûr ici que le livre soit de Pélage, mais c'est pour obtenir de plus amples informations, car, à la fin de sa lettre, il laisse voir ce qu'il croit à cet égard. Plus tard, dans son livre de la Grâce de Jésus-Christ, l'évêque d'Hippone cite positivement Pélage comme auteur du Livre à Démétrias.

[1383] II Cor. XI, 2, 3.

[1384] Ibid. IV, 7.

[1385] I Cor. VII, 7.

[1386] Matth. III,11.

[1387] Jacq. I, 17.

[1388] Luc, XI, 3.

[1389] I Thess. V, 17, 18.

[1390] Luc, XIX, 10.

[1391] I Cor. IV, 7.

[1392] Ps. LV, 12.

[1393] Ps. XXIX, 8.

[1394] Philip. II. 13.

[1395] Sag. VIII, 21.

[1396] Gal. VI, 4.

[1397] Ps. III, 4.

[1398] Ibid. XXXIII, 2.

[1399] Ps. CII, 5.

[1400] Sag. VIII, 21.

[1401] Rom. XII, 3.

[1402] Héb. XI, 6.

[1403] Rom. I, 17.

[1404] Galat. V, 6.

[1405] Rom. XIV, 23.

[1406] I Cor. VIII, 1.

[1407] Rom. XIII,10.

[1408] Matth. XXII, 37, 39, 40.

[1409] Rom. V, 5.

[1410] Ibid. XIII, 10.

[1411] Gal. V, 6.

[1412] I Jean, III, 2.

[1413] Matth. VII, 8-10.

[1414] Act. X, 48.

[1415] Matth. XI, 11.

[1416] Luc, III, 14.

[1417] I Cor. VII, 7.

[1418] Sag. III, 6.

[1419] Matth. V, 9.

[1420] Il y a loin de là au vae victis des païens.

[1421] Matth. VI, 21.

[1422] Jacq. I, 17.

[1423] Job, VII, 1.

[1424] Matth. VI, 12.

[1425] Aujourd'hui Cherchell.

[1426] L'ancienne Mauritanie césarienne est représentée par notre province d'Alger.

[1427] Ce nom, évidemment défiguré, est écrit de diverses manières dans les anciens manuscrits des Lettres de saint Augustin. Il en est ainsi de beaucoup d'autres noms propres que nous rencontrons dans ce travail.

[1428] I Cor. XV, 21, 22.

[1429] Rom. V, 12, 16, 18.

[1430] Rom. IX, 11-13.

[1431] 2. Tim. II, 5.

[1432] II Cor. IV, 13.

[1433] Act. XV, 10, 11.

[1434] Habac. II, 4.

[1435] Rom. V, 20.

[1436] Gal. III, 21.

[1437] Ibid. 22.

[1438] Rom. X, 3.

[1439] Exod. XX, 17.

[1440] Act, IV, 12.

[1441] Nom. IX, 22, 21.

[1442] Job, XIV, I, selon les Septante.

[1443] Luc. XIX, 10.

[1444] Tertullien a parlé de l'âme dans son Traité de l’âme et dans son Traité contre Praxéas. Il a eu des commentateurs qui ont voulu le laver du reproche que lui adresse saint Augustin et que d'autres défenseurs de la vérité religieuse lui ont adressé. On justifie Tertullien en disant qu'il s'est servi du mot corps dans le sens de substance. Il est difficile d'admettre qu'un aussi pénétrant génie que l'évêque d'Hippone ait été trompé par les obscurités du style de Tertullien.

[1445] Zach, XII, 1.

[1446] Ps. XXXII, 15.

[1447] Is. LVII, 16.

[1448] Ecclés. XII, 7.

[1449] Gen. XLVI, 26.

[1450] Gen., II, 23.

[1451] Enéide, 7.

[1452] Nomb. IX, 10.

[1453] Marcellin.

[1454] C'est la 143e lettre.

[1455] Saint Jérôme.

[1456] Cette réponse de saint Jérôme est la 165e lettre de ce recueil.

[1457] On a vu cette lettre de saint Augustin qui est la 266e.

[1458] Jean, VIII, 36.

[1459] Rom. VIII, 3.

[1460] L'acolyte Léon, dont nous rencontrons ici le nom, c'est saint Léon le Grand qui succéda à Sixte III et fut pape depuis l'année 440 jusqu'à l'année 461, époque de sa mort.

[1461] II Tim. III, 6, et seq.

[1462] Marius Mercator, qu'on suppose né en Afrique, vécut surtout en Italie et particulièrement à Rome. Le P. Garnier a donné en 1673 une bonne édition des œuvres de Marius Mercator. On estime beaucoup aussi l'édition de Baluze en 1684.

[1463] Nous avons déjà dit que notre Province d'Alger représente l'ancienne Mauritanie césarienne.

[1464] I Tim, VI, 20.

[1465] Sag. II, 26.

[1466] Jean, III, 36.

[1467] Job, XIV, I, 5.

[1468] Jean, III, 5.

[1469] Marc, XVI, 16.

[1470] Apoc. X, 3-7.

[1471] Rom. VIII, 11.

[1472] Rom. V, 12, 18.

[1473] Liv. II, chap. 30 et suivants.

[1474] Saint Augustin a reproduit la suite et la fin de cette lettre dans son livre des Huit questions de Dulcitius, question 3e.

[1475] I Thes. IV, 16.

[1476] I Cor. XV, 36.

[1477] I Cor, XV, 51.

[1478] I Thes. IV, 14-16.

[1479] II Cor. V, 4.

[1480] Jacq. I, 19.

[1481] I Cor. III, 7.

[1482] Quatre ans après cette lettre, le diacre Célestin dont il est ici question, succédait à Boniface Ier. Son pontificat dura près de dix ans. Il défendit la vérité chrétienne contre les erreurs de Nestorius et de Pélage.

[1483] On sait le beau parti que Bossuet a tiré de cette lettre. Voir serm. pour le vendredi après les Cendres. Ed. de Bar, t. II, p. 184 et suiv.

[1484] Les lettres du pape Zozime.

[1485] Rom. IX, 20-23.

[1486] Ibid. XI, 33-36.

[1487] Ps. XXIV, 10.

[1488] Ps. LXXXIV, 11.

[1489] Rom. III, 24.

[1490] Rom. VII, 24, 25.

[1491] Luc. XVIII, 13,14.

[1492] Cant. IV, selon les Septante.

[1493] Rom. XII, 3.

[1494] Rom. XIV, 23.

[1495] Ibid. X, 14, 17.

[1496] Ibid. XV, 15, 16.

[1497] I Cor. III, 5, 8.

[1498] I Ephés. VI, 23.

[1499] Rom. X, 14, 18.

[1500] Matth. XII, 44, 45.

[1501] Jean, III, 8.

[1502] Rom. V, 5.

[1503] Gal. V, 6.

[1504] Jacques, II, 19.

[1505] Luc, IV, 41.

[1506] Matt, VIII, 29.

[1507] Jean, VI, 64-66.

[1508] Rom. IX, 19.

[1509] Rom. X, 18-20.

[1510] I Cor. IV, 7.

[1511] Is. XI, 2-3.

[1512] II Tim. I, 7.

[1513] II Cor. IV, 13.

[1514] I Cor. VII, 25.

[1515] Rom. VIII, 26.

[1516] Matth. X, 20.

[1517] Rom, VIII, 26, 15.

[1518] Gal. IV, 6.

[1519] I Cor. XII, 11.

[1520] Jean, III, 8.

[1521] Ps. CII, 4.

[1522] Ibid. LVIII,11.

[1523] Ibid. XXII, 6.

[1524] Rom. VI, 23.

[1525] Hab, II, 4 ; Rom. I, 17.

[1526] II Cor. XII, 7.

[1527] Jacq. I, 17.

[1528] I Cor. IV, 7.

[1529] Jean, I, 16.

[1530] Is. VII, 9. selon les Septante.

[1531] Philip. III, 15.

[1532] I Cor. XIII, 9, 10.

[1533] Ps. XXXV, 4.

[1534] Ps. XXIX, 19.

[1535] Luc, XII, 47, 48.

[1536] Rom. I, 18-21.

[1537] Rom. II,1.

[1538] Jean, XV, 22.

[1539] Rom. II, 12.

[1540] Ibid. V, 12.

[1541] Rom. III, 20.

[1542] Ibid. VII, 7.

[1543] Ibid. VII, 22.

[1544] Rom. VII, 24.

[1545] Prov. XIX, 3.

[1546] Ps. CII, 3, 4.

[1547] Rom, V, 18.

[1548] Jean, III, 5.

[1549] Matth. X, 29, 30.

[1550] Luc, XIX, 10.

[1551] Rom. IX, 10-13.

[1552] Malach. I, 2. 3.

[1553] Rom. IX, 16.

[1554] Rom. X, 3.

[1555] Rom. IX, 18.

[1556] Rom. IX, 11-13.

[1557] Rom. XI, 5, 6.

[1558] Ibid. IX, 15, 16.

[1559] Ibid. IX, 17.

[1560] Ibid. IX. 7-23.

[1561] Sag. IV, 11.

[1562] Jean, III, 5.

[1563] Marc, XVI, 16.

[1564] Rom. VIII, 28.

[1565] Primat de la province Bisacène.

[1566] Rom. VII, 17.

[1567] Ibid. VI, 12, 13.

[1568] Joël, II, 32 ; Act. II, 24.

[1569] Rom. X, 14.

[1570] Ibid. 4, 17.

[1571] Ibid. X, 3.

[1572] Colos. II, 16, 17.

[1573] Tite, II, 12.

[1574] Matth. XXII, 40.

[1575] Rom. II, 25-29.

[1576] Gen. XVII, 4.

[1577] Rom. IV, 9-17.

[1578] Gal. IV, 6-9.

[1579] Ibid. 15, 16.

[1580] Ibid. III, 28-29.

[1581] Rom. XI, 16-25.

[1582] Rom. IX, 68.

[1583] Gal. IV, 21-31.

[1584] Rom. IX, 10-13.

[1585] I Cor. I, 22-24.

[1586] I Cor. X, 32.

[1587] Rom. IX, 24.

[1588] Ibid. IX, 30-32.

[1589] Ibid. I, 21.

[1590] Ibid. IX, 1, 2.

[1591] Exode, XX, 12-17.

[1592] Rom, XIII, 9.

[1593] Gal. III, 29.

[1594] Rom. II, 28, 29.

[1595] Act. I, 7.

[1596] Matth. XXIV, 26.

[1597] Matth. XXIV, 14.

[1598] Act. I, 7. 8.

[1599] Matth. XXIV, 45, 46.

[1600] Luc, XXIV, 50. — 2.— 3.

[1601] Ibid. XII, 56.

[1602] II Tim. III, 1.

[1603] I Thess V, 1-3.

[1604] II Thess. II, 5-8.

[1605] Luc, XIX, 42.

[1606] Marc, I, 15 .

[1607] Dan. 7, 11-12.

[1608] Ibid. 7, 13 .

[1609] II Tim. IV, 8.

[1610] Matth. XIII, 43.

[1611] Is. XL, 2.

[1612] Ibid. XL, 31.

[1613] Matth. XXIV, 36, 33.

[1614] Matth. XXIV, 22.

[1615] On croit que c'est ici une allusion à la fameuse éclipse de soleil du 19 juillet 418, suivie d'une sécheresse qui fit mourir tant d’hommes et de bêtes.

[1616] Luc, XXI, 24-28.

[1617] Matth, XXIV, 14.

[1618] Rom. X, 18.

[1619] Coloss. I, 5, 6.

[1620] Luc, XXI, 12.

[1621] Is. LXXXI, 12.

[1622] Matth. V, 18.

[1623] Dan. IX, 27.

[1624] Matth. XXIV, 15.

[1625] II Tim. IV, 8.

[1626] Luc, XII, 45.

[1627] Ps. XLI, 3.

[1628] I Jean, II,18.

[1629] Luc XII, 45.

[1630] II Thess. II, 2.

[1631] Luc, XII, 35, 36.

[1632] I Thess. V, 4, 5.

[1633] Marc, XIII, 35, 27.

[1634] Act. I, 7, 8.

[1635] Luc, XII, 42, 56.

[1636] II Tim. III, 1.

[1637] I Jean, II, 18.

[1638] I Thess. V,1,3.

[1639] II Thess. II, 5-8.

[1640] Luc, XIX, 42.

[1641] I Cor. II, 8.

[1642] Marc, I, 15.

[1643] II Tim., IV, 8.

[1644] Math., XIII, 43.

[1645] Is. LX, 2.

[1646] Is. XL, 31.

[1647] Matth. XXIV, 36.

[1648] Ps : LXXXIX, 4.

[1649] I Jean, II,18.

[1650] Dan. IX, 24.

[1651] Ibid. IX, 26.

[1652] Rom. XIII, 11, 12.

[1653] I Tim. IV, 1.

[1654] II Tim. III, 1-5.

[1655] Ibid. III, 1-6.

[1656] Act. II,13.

[1657] Act. II, 15, 16, 17.

[1658] Jean, VI, 40.

[1659] Luc, XXI, 7-33.

[1660] Matth. XXIV, 1-45.

[1661] Marc, XIII.

[1662] Matth. XXVI, 64.

[1663] Is. V, 6.

[1664] Luc, XXI, 20.

[1665] Ibid. XXI, 31.

[1666] Marc, I, 23, 24.

[1667] Luc, XXI, 23, 24.

[1668] Matth. XXIV,15-19.

[1669] Marc, XIII, 14-17.

[1670] Luc, XXI, 21, 22.

[1671] Eph. V, 5, 6.

[1672] Jos. X, 12-14.

[1673] Matth. XXIV, 15.

[1674] Luc, XVII, 20-31.

[1675] Matth. XXIV, 7.

[1676] Matth, III, 2.

[1677] Rom. XII, 3.

[1678] I Thess. V, 3.

[1679] I Cor. VII, 29.

[1680] Luc, XII, 36.

[1681] Cant. VI, 9.

[1682] Gen. XXXV, 19.

[1683] Ibid. XLVI.

[1684] Ibid. XXXVII, 9.

[1685] Gen. XXII, 18.

[1686] Act. I, 9, 11.

[1687] Luc, XXI, 27-31.

[1688] Marc XIII, 28-29.

[1689] Matth. XXV, 1-13.

[1690] Ce passage est intéressant pour l'histoire des anciennes populations de l'Afrique.

[1691] Les Berbers, devenus aujourd'hui un si curieux sujet d'étude, nous représentent ces populations des vieux âges africains qui résistèrent plus ou moins à la domination romaine, et dont une très faible partie embrassa la religion chrétienne. Saint Augustin a parlé ailleurs (Cité de Dieu) de l'unité de leur langue ; cette unité du langage des Berbers et celle de leur race elle-même se démontrent chaque jour avec une évidence nouvelle, à mesure que la géographie et la philologie étendent leurs conquêtes, sur les pas de nos soldats. L'écrivain arabe Ibn-Khaldoun, qui vivait dans les dernières années du quatorzième siècle, et Léon l'Africain qui appartient au commencement du seizième, ne parlent pas sur ce point autrement que l'évêque d'Hippone. Nous avons traduit par tribus le mot de gentes dans le texte de saint Augustin ; notre grand docteur n'est pas le seul à appeler du nom de gentes les tribus de l'intérieur de l'Afrique et celles qui habitent dans le voisinage de la mer ; c'est la désignation dont se servent les écrivains latins. Notre ami M. Reinaud pense que le nom de cette portion de Berbers appelée Zenata, vient de l'ancien mot Gentes : « Dans mon opinion, dit-il, Zenata ou Djanata, qui au singulier fait Zena ou Djana, est une forme altérée du latin Gens au singulier et Gentes au pluriel, et le mot Kabyle, faisant au pluriel Kabaïl, en est l'équivalent arabe. » Cette habile remarque de M. Reinaud est consignée dans son récent mémoire sur les populations de l'Afrique septentrionale, leur langage, leurs croyances, leur état social aux différentes époques de l'histoire. Nous citerons aussi le rapport du même savant sur le tableau des dialectes de l'Algérie et des contrées voisines, et le mémoire de M. Geslin, lu à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ce mémoire et ce rapport, où une saine érudition se mêle à une bonne critique, nous représente l'état actuel de la science en ce qui touche les populations africaines domptées ou menacées par nos armes.

[1692] Gen. XXII, 16 18.

[1693] Ps. LXXI, 8.

[1694] Ps. LXXXV, 9.

[1695] Jean, VI, 66.

[1696] Soph. II, 11.

[1697] Rom. X, 14, 18.

[1698] Matth. XXIV, 31.

[1699] II Thess. III, 2.

[1700] Eph. I, 4.

[1701] Matth. XXIV, 9.

[1702] Act. I, 8.

[1703] Matth. XXVIII, 20.

[1704] Ibid. XXIV, 33.

[1705] Rom. X, 18 ; Ps. XVIII, 5.

[1706] Ps. XXI, 17.

[1707] I Tim. III, 15-16.

[1708] Matth. XXV, 34.

[1709] Coloss. I, 5-6.

[1710] Matth. XXIV, 38, 49 ; Luc, XII, 45.

[1711] Marc, XIII, 33.

[1712] Prov. XXVII, 2.

[1713] C'est ici la seconde lettre découverte en 1732 dans l'abbaye de Gottwic.

[1714] Saturnin était prêtre de l'église d'Hippone.

[1715] Voir la lettre 166, tome 2.

[1716] Nous n'avons pas besoin de rappeler que celui dont saint Augustin attendait la réponse, c'est saint Jérôme lui-même.

[1717] Allusion à une plainte de saint Jérôme. Voir ci-dessus tome 2, lettre 72, n. 2.

[1718] Rom. XIV, 5.

[1719] Ouvrage contre les pélagiens composé de trois livres.

[1720] IICor. X,12.

[1721] Rom. II, 11.

[1722] Lettre 190, II. 20.

[1723] Tertullien et peut-être aussi saint Irénée avaient soutenu cette opinion.

[1724] II Cor. XII, 2, 3.

[1725] Matth. XXIII, 8.

[1726] Act. I, 17.

[1727] Ps. XXXVIII, 5.

[1728] Job, XIV, 5, selon les Septante.

[1729] De saint Jérôme.

[1730] Cet écrit, qui forme la CLXVIIe lettre, est consacré à l'examen du vrai sens de ces paroles de l'épître de saint Jacques : « Quiconque ayant gardé toute la loi, la viole en un seul point, est coupable comme s'il l'avait toute violée. »

[1731] II Rois, XVIII, XIX.

[1732] L'évêque donatiste de Thamugas se nommait Gaudentius.

[1733] Voir la lettre 155.

[1734] Ecclés. XIV, 5.

[1735] Marc, XII, 31 ; Lévitiq. XIX, 18.

[1736] II Rois, I, 1-16.

[1737] II Macchab. XIV, 37-46.

[1738] Philip. III, 8.

[1739] Ecclésias. II, 4.

[1740] Macchab. II, XIV, 42.

[1741] II Macchab. XIV, 37-46.

[1742] Exode, XXIII, 7.

[1743] L'évêque d'Hippone tint son engagement en publiant dans le cours de la même année ses deux livres contre Gaudentius.

[1744] Consentius habitait apparemment des contrées qui souffraient de l'invasion des Barbares, et, dans ses lettres à saint Augustin, il avait sans doute exprimé la crainte d'être obligé de fuir son pays pour se dérober aux calamités.

[1745] Luc, XXIV, 38.

[1746] Act. I, 11.

[1747] Dan. III.

[1748] I Cor. XV, 50.

[1749] Is. XL, 6.

[1750] Ibid. XL, 6, 7.

[1751] Rom. VI, 9.

[1752] I Cor. XV, 36-38.

[1753] Ibid. XV, 39-42.

[1754] I Cor. XV, 42-44.

[1755] II Cor. XIII, 4.

[1756] Ps. XV, 10.

[1757] I Cor. XV, 44.

[1758] Gen. II, 7.

[1759] Ibid. I, 24.

[1760] Cor. VI, 17.

[1761] Ibid. XV, 47-49.

[1762] Ibid. XV, 50.

[1763] Ibid. XV, 51.

[1764] I Cor. XV, 52 .

[1765] Jean, V. 29.

[1766] Jean, III, 18.

[1767] Is. LXVI, 24.

[1768] Matth. XXV, 41.

[1769] Ps. CXI, 7.

[1770] I Cor. XV, 53.

[1771] I Thess. III, 51.

[1772] Jacq. I, 13.

[1773] Jean, V, 17.

[1774] Jérém. I, 5.

[1775] Matth. VI, 50.

[1776] I Cor. XV, 37, 38.

[1777] Le livre de la Foi et des Œuvres.

[1778] Is. LVII, 16,17.

[1779] C'est le même Valère qui est dédié l'ouvrage sur le mariage et la concupiscence.

[1780] Le premier livre du mariage et de la concupiscence.

[1781] Cette réponse à Julien se compose de six livres.

[1782] II Cor. XI, 29.

[1783] Félicie était revenue du parti de Donat à l'Église catholique.

[1784] Matth. XVIII, 7.

[1785] Phil. II, 21.

[1786] II Cor. XI, 26.

[1787] Matth. XXIV, 12, 13.

[1788] Jean, X, 16.

[1789] Matth. XXV, 32.

[1790] Ibid. III, 12.

[1791] Matth. V, I4-18.

[1792] Ibid. XXIII, 2, 3.

[1793] Ibid. XI, 1.

[1794] Gal. VI, 14.

[1795] I Cor. IV, 15.

[1796] I Cor. I, 18.

[1797] Coloss. I, 6.

[1798] Matth. XII, 30.

[1799] Ibid. XXII, 9.

[1800] Saint Célestin, successeur de Boniface 1er, élu pape le 3 novembre 422, mourut à Rome le 6 avril 432.

[1801] Les translations d'un siége à un autre, maintenant permises, avaient été défendues par les conciles de Nicée, de Sardique et d'Antioche.

[1802] Ce qui pouvait faire dire qu'on exécuterait au besoin par la force une sentence de ce genre, c'est que les évêques d'Afrique voyaient avec déplaisir toute appellation de leurs sièges à celui de Rome. Ils écrivirent dans ce sens au pape Célestin. Ils se fondaient sur le concile de Nicée. Mais l'Église a maintenu aux prêtres un droit d'appel à Rome.

[1803] I Pierre, V, 3.

[1804] I Cor. XI, 31.

[1805] Matt. V, 45.

[1806] Eph. II, 2, 3.

[1807] II Cor. XV, 28.

[1808] Prov. IX, 8.

[1809] Ibid.

[1810] II Cor. I, 23.

[1811] Gal. V, 7, 8, 9.

[1812] Act. IV, 32, 35.

[1813] Les religieuses des premiers siècles ne gardaient pas la clôture.

[1814] Prov. XXVII, 26, selon les Septante.

[1815] Matth. XVIII, 16.

[1816] II Cor. XIII, 5.

[1817] I Jean, III, 5.

[1818] Tite, II, 7.

[1819] I Thess. V, 14.

[1820] Ps. LXVII, 29.

[1821] Il ne faut pas confondre Adrumet, situé sur la côte africaine dans ce qui forme aujourd'hui la régence de Tunis, avec Adramytte où Festus fit embarquer saint Paul qui s'en allait invoquer à Rome la justice de César.

[1822] Matth. XVI, 27 ; Rom. II, 6.

[1823] Ephés. II, 10.

[1824] I Cor. I, 10.

[1825] Jean, III, 17.

[1826] Rom. III, 6.

[1827] Jean, XV, 5.

[1828] C'est la lettre qu'on a déjà lue et qui forme la CXCIVe du recueil.

[1829] I Cor. III, 21.

[1830] Ibid. I, 81.

[1831] I Cor. IV, 7.

[1832] Jacq. I, 17.

[1833] Ps. LVIII, 9.

[1834] On verra par la lettre suivante que saint Augustin crut devoir retenir ces deux jeunes moines pour les instruire de la question pélagienne.

[1835] Rom. III, 8.

[1836] II Pierre, III, 14-16.

[1837] Ps. XCIII, 8.

[1838] Ps, CXVIII, 125.

[1839] Luc, XXIV, 45.

[1840] Jacq. I, 5.

[1841] Rom. II, 9, 10.

[1842] Le livre de la Grâce et du Libre Arbitre.

[1843] Voy. tome II, les lettres 175, 176, 177,181, 182, 183.

[1844] Cette réponse de Zozime, envoyée à tous les évêques du monde, c'est ce qu'on appelle la constitution de Zozime contre Pélage ; cette pièce, malgré toutes les copies qui avaient dû en être faites et malgré tout le prix qu'y attachait l’Église catholique, a été perdue ; il nous en reste seulement un petit fragment qu'on a vu dans la lettre (CXCe) de saint Augustin à Optat et un autre très petit fragment rapporté par saint Prosper.

[1845] Rom. XII, 3.

[1846] Prov. IV, 20, 27.

[1847] Ps. I, 6.

[1848] Matth. XXV, 12 ; Luc, XIII, 27.

[1849] II Cor, V, 21.

[1850] Eph. II, 10.

[1851] Prov. IV, 27.

[1852] Rom. III, 8.

[1853] Ibid. IV, 1.

[1854] Ibid. VII, 2.

[1855] Florus avait été la cause de l'émotion produite dans le monastère d'Adrumet. Voir notre Histoire de saint Augustin, chap. 4.

[1856] Jean, XXI, 12.

[1857] La lettre de saint Augustin au prêtre Sixte.

[1858] Jean, VI, 54.

[1859] La réponse d'Évode à Valentin, toute conforme à la doctrine catholique, a été découverte dans un manuscrit de saint Maximin de Trèves par le P. Jacques Sirmond, un des plus savants investigateurs qui aient éclairé et honoré la science historique. Sirmond a cité un fragment de cette lettre dans son Histoire des Prédestinatiens, chapitre I.

[1860] Jean, XX, 25.

[1861] Ps. CXI, 4.

[1862] II Cor. V, 10.

[1863] Isa. XL, 10.

[1864] Joël, II, 3-5.

[1865] Malach. IV, 1-3.

[1866] Ps. CXLII, 2.

[1867] Ps. VI, 2.

[1868] Ps. XCIII, 12, 13.

[1869] Ps. XL, 5.

[1870] I Cor. XV, 53, 54.

[1871] Ps. XCIII, 17.

[1872] Ibid. CXXVI, 1.

[1873] Ibid. LXVIII, 16.

[1874] Ps. XXIX, 4.

[1875] Ps. XXV, 8.

[1876] Philip. II, 13.

[1877] II Cor. XIII, 7.

[1878] Ps. CXXVI, 23.

[1879] Prov. VIII, 35, selon les Septante.

[1880] Matth. IV, 8, 10.

[1881] Matt. V, 44.

[1882] I Cor. XV, 47-49.

[1883] Coloss. I, 12, 13.

[1884] I Cor. I, 31.

[1885] Jean, VIII, 44.

[1886] Eph. I, 4, 5.

[1887] Ibid. II, 2.

[1888] Ibid.

[1889] Ibid. VI, 12.

[1890] Rom. XIV, 23.

[1891] Héb. XI, 6.

[1892] Matth. XII, 2.

[1893] Héb. II, 14.

[1894] Rom. VII, 7.

[1895] Gal. III, 21.

[1896] Ps. LXVII, 10.

[1897] Rom. VII, 12.

[1898] I Cor. III, 6.

[1899] Rom. IX, 16.

[1900] Jean, VI, 65.

[1901] I Cor. X, 12.

[1902] Job. VII, 1.

[1903] Sag. IV, II.

[1904] Philip. III, 15, 16.

[1905] Ps. LXXXV, 1.

[1906] Marc, XVI, 16.

[1907] Ibid.

[1908] I Tim. II, 4.

[1909] II Cor. XV, 22.

[1910] Rom. IX, 41.

[1911] II Cor. V, 10.

[1912] Apoc. XIV, 13.

[1913] Prov. VIII, 35, selon les Septante.

[1914] Gal. I, 22-24.

[1915] I Cor. VII, 25.

[1916] Baruch. II, 31.

[1917] Matth. XIII, 8.

[1918] Rom. X,1.

[1919] II Thess. III, 1, 2.

[1920] Eph. I, 4, 5.

[1921] Eph. I, 15, 16.

[1922] Rom. X, 14.

[1923] Eccl. VI, 18.

[1924] Sag. IV, 9.

[1925] Matth. VII, 11.

[1926] Ps. XXXVI, 5, 6.

[1927] Prov. IV, 27.

[1928] Matth. XV, 29, 30.

[1929] Ps. XLVIII, 7.

[1930] Jérém. XVII, 5.

[1931] Ps. XVII, 2.

[1932] I Jean, IV, 18.

[1933] Rom. V, 5.

[1934] Marc, XIV, 38.

[1935] I Cor, IV, 7.

[1936] Philip. 11, 12, 13.

[1937] Prov. VIII, 35, Selon les Septante.

[1938] Ps. XXXVI, 23.

[1939] Il y avait en Afrique deux villes du nom d'Hippone, celle de Numidis, qui a dû sa gloire à saint Augustin, et celle de Zarrite dans la province de Carthage ; Florent était évêque d'Hippone de Zarrite.

[1940] Secondin était évêque de Numidie.

[1941] I Thess, V, 14.

[1942] Ibid.

[1943] Jean, I, 1, 14.

[1944] Gal. VI, 1.

[1945] Ibid. VI, 1, 3.

[1946] Deut. XXXII, 39.

[1947] Sag. VII, 16.

[1948] I Jean, IV, 8, 16.

[1949] C'est la pièce où Léporius se rétractait de ses erreurs.

[1950] Rom. VI, 9.

[1951] Les décrets de l'empire avaient déclaré Boniface ennemi publie après son refus de quitter l'Afrique. Voyez notre Histoire de saint Augustin. chap. LI.

[1952] I Tim. II, 2.

[1953] Rom. XIII, 1.

[1954] Cette seconde femme de Boniface s'appelait Pélagie ; elle resta dans l'arianisme, contrairement à ce qu'on avait annoncé à saint Augustin.

[1955] Ecclés. V, 8.

[1956] Il n'est pas douteux que l'évêque d'Hippone ne fasse allusion aux funestes querelles de Boniface et d'Aétius et à la position du gouverneur de l'Afrique, après sa résistance aux ordres de l'impératrice Placidie.

[1957] I Jean, II, 15-17.

[1958] Il s'agit bien évidemment ici de la conduite de l'impératrice Placidie et d'Aétius contre Boniface.

[1959] Matth. V, 44.

[1960] Matth. XVI, 26.

[1961] I Jean, II, 15-17.

[1962] Psaum. XXIV, 17.

[1963] Eph. VI, 12.

[1964] Prov. IX, 8.

[1965] Carthage.

[1966] Rom. I, 14.

[1967] Ecclés. XXIV, 47 ; XXXIII, 18.

[1968] Brixiensis, ville d'Italie.

[1969] Saint Epiphane occupa le siège de Salamine, en Chypre. Il était né en Palestine. Son livre, mentionné avec éloge par saint Augustin, est intitulé : Panarium ou le Livre des antidotes contre tontes les hérésies.

[1970] Si saint Augustin, comme on l'a quelquefois répété, n'avait pas su le grec, il n'aurait pas pu lire et juger ainsi l'ouvrage de saint Epiphane qui, à cette époque, n'avait pas encore été traduit en latin. Le P. Pétau a donné, en 1662, en grec et en latin, les Œuvres de saint Épiphane, 2 volumes in-folio, et Migne les a réimprimées dans sa Patrologie.

[1971] Nous avons dit dans l'Histoire de saint Augustin (chap. LIII), que par l'inspiration du grand docteur, une ambassade d'évêques, à la tête desquels figurait Alype, prit le chemin de l'Italie ; cette ambassade avait mission de découvrir la vérité au milieu des trames ourdies par Aétius, et d'opérer un rapprochement entre l'impératrice Placidie et le comte Boniface.

[1972] Rom. V, 21.

[1973] Le catalogue de Possidius, qui comprend les livres, les lettres et les sermons de saint Augustin, nous donne un total de mille trente écrits.

[1974] Saint Augustin, dans son livre des Hérésies, ne nous a donné que l'exécution de la première partie de son plan ; la mort l'empêcha d'achever cet ouvrage.

[1975] Les moines d'Adrumet.

[1976] Is. IX, 2 ; Matth. IV, 16.

[1977] Osée, II, 23, 24 ; Rom. IX, 25.

[1978] I Tim. II, 4.

[1979] Act. XVI, 31.

[1980] Rom. XII, 3.

[1981] Lett. CII, n. 14.

[1982] Rom. IX, 19.

[1983] I Cor. XII, 6.

[1984] Exposition de quelques propositions tirées de l’Épître aux Rom.

[1985] I Cor. IV, 7.

[1986] Sag. IV, 11.

[1987] Livre de la Correction et de la Grâce, chap. XI, XII.

[1988] Livre de la Corr. et de la Grâce, chap. XIII et XIV.

[1989] Chapitre XXIII.

[1990] On voit qu'il s'agit de saint Prosper dont on a déjà lu la lettre.

[1991] Après les lettres de saint Prosper et d'Hilaire, si on n'a pas sous la main les livres de la Prédestination des saints et du Don de la persévérance, on fera bien de lire ce que nous en avons dit dans l'Histoire de saint Augustin, chap. LII : on y trouvera l’abrégé et la fleur des pensées du grand évêque.

[1992] C'est à tort qu'on a cru que ce Dioscore était le même que le jeune grec de ce nom qui, en 410, adressait à saint Augustin des questions tirées des dialogues de Cicéron ; ainsi qu'on le verra tout à l'heure, l'évêque d'Hippone appelle un vieillard ce Dioscore dont la conversion réjouit sa piété. Or, celui qui était un jeune homme en 410 ne pouvait pas être un vieillard en 429.

[1993] Cette lettre nous manque.

[1994] Ps. XXX, 3.

[1995] Matth. X, 23.

[1996] Ibid. II, 14.

[1997] II Cor. XI, 33.

[1998] I Jean, III, 16.

[1999] Jean, X, 12, 18.

[2000] Quibus quotidianum ministerium dominici corporis defuit. Ces paroles nous semblent marquer assez clairement la messe ou la communion de chaque jour.

[2001] I Cor. VII, 11.

[2002] II Cor. XI, 28.

[2003] Matth. XXVI, 42.

[2004] Philip. II, 21.

[2005] I Cor. XIII, 5.

[2006] I Cor. X, 33.

[2007] Philip. I, 23.

[2008] III livre des Rois, XI, 17.

[2009] Prov. XVIII, 18.

[2010] Matth. V, 9.

[2011] Ps. XLVII, 29.

[2012] Virimodus, fils de Darius.

[2013] La critique historique a depuis longtemps fait justice de la fabuleuse correspondance entre Jésus-Christ et Abgare, qui n'était pas un satrape, comme dit Darius, mais un roi dont l'autorité s'étendait sur le pays d'Edesse, en Mésopotamie. Eusèbe, il est vrai, cite, dans son Histoire ecclésiastique, les deux lettres originairement écrites en langue syriaque ; mais le silence de l'antiquité chrétienne prouve suffisamment que ces deux pièces sont fausses. Saint Augustin, dans sa réponse à Darius, qu'on lira tout à l'heure, ne parle pas de ces deux lettres, ce qui prouve qu'il n'y croyait pas Soixante-cinq ans plus tard, un concile tenu à Rome, sous le pape Gélase, rejetait comme apocryphe la prétendue réponse de Jésus-Christ au roi Abgare.

[2014] Perse, Satire I.

[2015] Épître ( ?).

[2016] Galat. I, 10.

[2017] I Cor. X, 32, 33.

[2018] Philip. IV, 8, 9.

[2019] Ps. XCIX, 3.

[2020] I Timoth. II, 2.

[2021] Malgré de savantes investigations, on n'a pu marquer la date des trente-huit lettres qui forment la dernière partie de ce recueil ; mais l’incertitude du temps où saint Augustin les a écrites ne leur ôte don de leur valeur et de leur intérêt.

[2022] Cette lettre, écrite à Saint Augustin au nom de la cité de Madaure, ne nous est point parvenue.

[2023] I Cor. I, 23-25.

[2024] Saint Augustin appelle let citoyens de Madaure ses pères, parce que c'est parmi eux, on le sait, qu'il avait été nourri dans l'étude des lettres.

[2025] Deut. VI.

[2026] Lévitiq. XIX, 18.

[2027] Matth. XXII, 40.

[2028] Dans la bouche d'un païen du temps de saint Augustin, le nom de romain désignait un chrétien. Dans la bouche des arabes de l'Afrique, roumi veut encore dire chrétien. Un vague et lointain souvenir d'un roumi Kebir (un grand chrétien) est resté dans la mémoire des arabes du pays d'Hippone.

[2029] Ce mot nous porte à croire que Longinien était prêtre du paganisme.

[2030] Ovid., Trist. 5, E ag. 5.

[2031] Act. II, 2-4.

[2032] Jura, perjura, secretum prodere noli.

[2033] Matth. XXVI, 30.

[2034] Tob. XII, 7.

[2035] Ps. CXV, 16.

[2036] Ps. CXLV, 7.

[2037] Galat. V, 1.

[2038] Pierre, II, 20.

[2039] Matth. XXV, 35.

[2040] Act. IX, 4.

[2041] Tit. III, 5.

[2042] I Thess. 5, 19.

[2043] Galat. IV, 19.

[2044] Ps. XCV, 1.

[2045] Matth. XI, 17.

[2046] Ibid.

[2047] Ephés. III, 17.

[2048] I Cor. III, 16.

[2049] Ps. XXXV, 10.

[2050] Ps. CXVII,19.

[2051] Ps. XXIII, 7.

[2052] Tob. XII, 7.

[2053] Rom. III, 4.

[2054] Jean, X, 30.

[2055] Ibid. XIV, 28.

[2056] I Tim, VI, 16.

[2057] Ibid. I, 17.

[2058] I Cor. VI, 16, 17.

[2059] Ephés. III, 20.

[2060] Jean, IV, 24.

[2061] Ps. CIII, 4.

[2062] Ps. LXXVII, 44.

[2063] I Cor. II, 11.

[2064] Ecclés. III, 21.

[2065] I Thess. V, 23.

[2066] I Cor. XIV, 14, 15.

[2067] Philip. IV, 7.

[2068] Ibid.XII, 13.

[2069] I Cor. VIII, 2.

[2070] Coloss. III, 15.

[2071] Deut. VI, 4.

[2072] Jean, XX, 28.

[2073] I Cor. VIII, 5, 6.

[2074] Rom. XI, 34-36.

[2075] Ephés. IV, 5, 6.

[2076] Matth. XII, 32.

[2077] Jean, XIV, 16.

[2078] Ibid. XVII, 3.

[2079] I Tim. I, 17.

[2080] Sag. VII, 24-27.

[2081] Is. LIII, 8.

[2082] Jean, X, 30.

[2083] Ibid. XVII, 11, 20-23.

[2084] I Cor. VI, 16, 17.

[2085] Jean, X, 30.

[2086] I Cor. III, 12-14.

[2087] Jean, I, 3.

[2088] Is. LIII, 8.

[2089] Philip. II. 6.

[2090] Matth. V. 7.

[2091] I Cor. XIII, 12.

[2092] Luc, XIX, 26-33.

[2093] Act. IV, 32.

[2094] Ps. XXI, 21.

[2095] Jean, XII, 25.

[2096] Matth. XII, 48-50.

[2097] Matth, XXIII, 9.

[2098] I Cor. XV, 47-49.

[2099] I Cor. XV, 54.

[2100] Gal. V, 24.

[2101] I Tim. V, 8.

[2102] I Tim. IV, 15.

[2103] I Cor. VII, 32-34.

[2104] Ibid. XI, 5, 13.

[2105] Ligaturarum.

[2106] I Cor. X, 20.

[2107] II Cor. VI, 15.

[2108] Rom. II, 5, 6.

[2109] Ecclés. XXX, 24.

[2110] Apoc. III, 19.

[2111] C'était probablement le nom de l'intendant de ce maître injuste.

[2112] Luc X, 5-6 ; Math., X, 12-13.

[2113] Ps. CXVIII, 53, 158.

[2114] II Tim. III, 12.

[2115] Matth. XXIV, 13.

[2116] Ps. XCIII, 19.

[2117] Nous avons eu occasion de parler de Tychonius et des coups qu'il porta au donatisme, quoiqu'il fût resté lui-même dans le parti de Donat.

[2118] Ps. CXIX, 5-7.

[2119] Matth. XVI, 19.

[2120] Ezéch. XVIII, 4.

[2121] Rom. V, 12.

[2122] Ps. V, 8.

[2123] Ps. VI, 3.

[2124] Jac. I, 20.

[2125] Ce fragment est tiré d'un vieux manuscrit de Troyes renfermant les collections de Cresconius et de Ferrand.

[2126] Rom. V, 5.

[2127] I Cor. XIII, 4.

[2128] D'après ce fragment de lettre qu'on vient de lire, il semblerait que la démarche de saint Augustin auprès du jeune évêque Auxilius aurait été sans succès ; en présence de la résistance de son collègue, le grand évêque aurait songé à porter la question à son concile, et à Rome même s’il l'eût fallu.

[2129] Les anciens éditeurs des lettres de saint Augustin ont cru qu'il s'agit ici du fils de ce Rusticus à qui est adressée la lettre CCLV ; mais c'est une erreur, puisque ce jeune homme ainsi que son père étaient encore païens : Or, l'évêque d'Hippone déclare ne vouloir marier la jeune orpheline qu'à un chrétien ; et d'ailleurs un évêque catholique, comme Bénénatus, n'aurait pas présenté un païen pour être le mari d'une chrétienne.

[2130] Cicér. Let. 20.

[2131] Lucain, livre V.

[2132] Ps. X, 6.

[2133] Matth. XXII, 37-40.

[2134] Nunc hic dies vitam aliam affert, alios mores postulat. (Adrienne, acte II scène 2).

On sait que le système de versification de Térence se confondrait aisément avec de la prose.

[2135] Te duce si qua manant sceleris vestigia nostri,

Irrita perpetua solvent formidine terras. Virgile, Eclog. 4.

Saint Augustin a cité ces deux vers de Virgile et avec les mêmes pensées dans deux autres lettres, l'une la CIV, adressée à Nectarius, l'autre, la CXXXVII, adressée à Volusien.

[2136] Les livres Sibyllins, dont il ne reste rien ou presque rien, ont bien réellement existé ; mais c'est dans les livres Sibyllins, faits après coup, qui on a trouvé quelque chose comme des révélations chrétiennes. Saint Augustin prête à Virgile des intentions prophétiques qu'il n'avait pas et Virgile ne nous semble pas avoir avoué nulle part qu'il ait emprunté des chants Sibyllins les deux vers où l'évêque d'Hippone croit voir une aspiration vers le Rédempteur de l'univers. Cela n'empêche pas que le monde romain au temps d'Auguste ait vaguement attendu un libérateur.

[2137] Cicér. pro Sext. Rosc.

[2138] I Cor. VI, 15.

[2139] C'était le nom de la femme que Corneille avait perdue.

[2140] Luc, XVI, 19-28.

[2141] Sacrator justitiae.

[2142] Cette fin de lettre est en vers latins.

[2143] I Cor, IV, 16.

[2144] Matth, XXIII, 3.

[2145] I Cor. IV, 1.

[2146] Ibid. VII, 7.

[2147] Rom. XII, 3.

[2148] I Cor. VII, 1-5.

[2149] Ephés. V, 23.

[2150] I Pierre, III, 5, 6.

[2151] I Cor. VII, 7.

[2152] I Tim. V, 8.

[2153] II Cor. VIII, 13.

[2154] I Tim. II, 9.

[2155] Esther, XIV, 10.

[2156] II Tim. II, 25,.26.

[2157] Timothée était le nom du frère de Sapida ; c'est probablement le même dont il a été question dans la lettre CX.

[2158] Sape.

[2159] Coloss. III, 1, 3.

[2160] Thess. IV, 12.

[2161] Jean, XI, 19-35.

[2162] Ecclés. XXXVIII,16-19.

[2163] Ps. XL, 9.

[2164] Luc, XXI, 18.

[2165] Matth. XXII, 29.

[2166] Matth. V, 45.

[2167] Rom. II, 4, 5.

[2168] I Cor. XI, 19.

[2169] Prov. IX, 12.

[2170] Matth. X, 16.

[2171] Jean, I, 14.

[2172] Matth. XXVI, 75.

[2173] Jean, XV, 2.

[2174] Act.I, 5.

[2175] Act. X, 48.

[2176] Jean, III, 5.

[2177] Act. IX, 18.

[2178] Act. II, 41 ; VIII, 12.

[2179] Jean, III, 22 et IV, 1. 3.

[2180] Ibid. XIII, 10.

[2181] Act. II, 38.

[2182] II Cor. XII, 21.

[2183] Act. VIII, 22.

[2184] Matth. VI,12.

[2185] Ps. XVIII, 10.

[2186] Jérém. XXXI, 31.

[2187] Jacq. I, 19.

[2188] Ps. L, 10.

[2189] II Cor. XII, 7.

[2190] Matth. XXIII, 8.

[2191] I Cor. III, 7.

[2192] Matth. XI, 11 ; Ecclés. III, 20.

[2193] Luc, III, 16.

[2194] Jean, III, 29.

[2195] Gal. VI, 9, 10.

[2196] Matth. XXV, 34-40.

[2197] II Cor. IX, 6.

[2198] Philip. IV, 17.

[2199] Voir la lettre CX, n. 4.

[2200] Ps. XLI, 6.

[2201] Ps. III, 7.

[2202] Matth. XXV, 41, 34.

[2203] La traduction des Lettres de saint Augustin est l'œuvre de M. POUJOULAT.