Saint Augustin
Traduction de M. l'abbé Tassin.
Réfutation
des calomnies des Manichéens contre le commencement de la Genèse, depuis ce
verset du chapitre premier : « Dans le principe Dieu créa le ciel et
la terre, », jusqu'au verset deuxième du chapitre second, où il est dit
que Dieu se reposa le septième jour.
1. Si les
Manichéens faisaient choix de ceux qu'ils veulent séduire, nous-mêmes, pour
leur répondre, nous choisirions nos paroles : mais comme ils poursuivent
également de leur erreur et les hommes lettrés et ceux qui ne le sont pas, et
qu'ils s'efforcent d'éloigner de la vérité en promettant de la faire connaître,
il faut confondre leur fourberie non par un discours élégant et orné, mais par
des preuves claires et que tout le monde saisisse. Aussi bien j'ai goûté le
sentiment de quelques hommes véritablement Chrétiens et fort versés dans la
connaissance des belles-lettres. Ils ont remarqué, après les avoir lus, que mes
livres précédemment écrits contre les Manichéens n'étaient pas ou étaient
difficilement compris par les ignorants. Ils m'ont averti avec une extrême
bienveillance de me servir du langage ordinaire, si j'avais à cœur de bannir
des esprits même grossiers de si funestes erreurs. Un tel langage pour être
simple et commun ne laisse pas d'être compris des savants, tandis que l'autre
dépasse l'intelligence des ignorants.
2. C'est
l'usage des Manichéens de censurer les Écritures de l'ancien Testament qu'ils
n'entendent pas, de tourner ainsi en dérision et de tromper les faibles et les
petits d'entre les nôtres qui ne trouvent pas comment leur répondre. Il n'est
point d'Écriture en effet que ne puissent facilement critiquer ceux qui n'en
ont pas l'intelligence. Si la divine Providence permet qu'il y ait beaucoup
d'hérétiques différents dans leurs erreurs, c'est afin que quand ils s'élèvent
contre nous avec insulte et nous demandent ce que nous ignorons, il nous vienne
au moins dans cette circonstance la volonté de secouer notre paresse et le
désir d'apprendre les divines lettres. C'est pourquoi l'Apôtre lui-même nous
dit : « Il faut qu'il y ait des hérésies, afin que ceux qui sont
éprouvés soient connus parmi vous[1]. » Ceux-là en effet sont
éprouvés devant Dieu qui sont capables de bien enseigner, mais ils ne sont
connus dés hommes qu'autant qu'ils enseignent ; or ils ne veulent
enseigner que ceux qui cherchent à s'instruire. Malheureusement il en est
beaucoup que la paresse détourne d'un tel soin. Il faut les tracasseries et les
insultes des hérétiques. pour les faire sortir de cette espèce de sommeil,
rougir de leur ignorance et voir le péril où elle les met. S'ils ont une foi
saine, ils ne se laissent point ébranler parles discours des hérétiques, mais
ils cherchent avec soin ce qu'ils doivent leur répondre. Et Dieu de son côté ne
les abandonne pas, de sorte qu'en demandant ils reçoivent, en cherchant ils
trouvent et en frappant ils se font ouvrir[2]. Pour ceux qui désespèrent de
pouvoir trouver ce qu'ils cherchent, dans les enseignements de la doctrine
catholique, ils sont d'abord écrasés par l'erreur ; mais, s'ils cherchent avec
persévérance, ils reviennent ensuite après bien des travaux, excédés de
fatigue, dévorés par la soit' et presque morts, aux sources qu'ils ont
quittées.
3. Voici de
quelle manière les Manichéens ont coutume de censurer le premier livre de
l'ancien Testament, intitulé : la Genèse. A propos de ces
mots : « Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre[3], » ils demandent de quel
principe il s'agit. Si c'est dans quelque principe de temps que Dieu a fait le
ciel et la terre, disent-ils, de quoi s'occupait-il avant qu'il fit le ciel et
la terre, et pourquoi lui a-t-il plu tout-à-coup de faire ce qu'il n'avait
jamais fait dans les siècles éternels ? A cela nous répondons que par le
principe dans lequel Dieu a fait le ciel et la terre, il faut entendre non le
principe du temps, mais le Christ, puisque en Dieu le Père était le Verbe par
qui et eu qui tout a été fait[4]. En effet lorsque les Juifs lui
demandèrent qui il était, Notre-Seigneur Jésus-Christ répondit. « Je suis
le principe, moi-même qui vous parle[5]. » Et quand nous croirions que
Dieu a fait le Ciel et la terre dans le principe du temps ; ne
devrions-nous pas comprendre qu'avant le principe du temps, il n'y avait point
de temps ? Car Dieu a fait les temps eux-mêmes ; ainsi avant que Dieu
les eût faits il n'y en avait pas, et nous ne pouvons dire qu'il y a eu un
certain temps où Dieu n'avait encore rien fait. Comment en effet pouvait-il y
avoir un temps que Dieu n'avait point fait, puisqu'il est lui-même l'auteur de
tous les temps ? D'ailleurs si le temps a commencé avec le ciel et la
terre, on ne peut trouver de temps où Dieu n'aurait pas encore créé le ciel et
la terre. Or quand on dit : pourquoi la volonté lui est-elle venue
tout-à-coup ? on le dit comme si déjà s'étaient écoulés des temps où Dieu
n'eût. rien fait. Mais il ne pouvait s'écouler un temps que Dieu n'avait pas
encore fait, car celui-là seul peut être l'auteur du temps qui existe avant les
temps. Sans aucun doute les Manichéens lisent l'Apôtre saint Paul, ils le
citent et l'ont en grande estime. Qu'ils nous disent donc ce que signifient ces
paroles du même Apôtre : « La connaissance de la vérité, qui est
selon la piété envers Dieu et qui donne l'espérance de la vie éternelle, que
Dieu incapable de mentir a promise avant tous les siècles[6]. » Qu'ils s'obligent à exposer
ce passage et ils comprendront qu'ils ne comprennent pas, quand ils veulent
reprendre témérairement ce qu'ils auraient dû étudier avec soin.
4. Mais au
lieu de dire : Pourquoi a-t-il plu à Dieu tout-à-coup de faire le ciel et
la terre ?il en est peut-être qui ôtent le mot « tout-à-coup »
et disent seulement : Pourquoi a-t-il plu à Dieu de faire le ciel et la
terre ? Car nous ne disons pas que ce monde est aussi ancien que Dieu
n'ayant pas la même éternité que lui. En effet Dieu a fait le monde, et si les
temps ont commencé avec cette création qui est l’œuvre de Dieu, c'est pour cela
qu'ils sont appelés temps éternels. Ils ne sont point cependant éternels comme
Dieu l'est, puisque Dieu est avant eux, lui qui en est l'auteur. Ainsi toutes
les choses que Dieu a faites sont très bonnes, sans être aussi bonnes que lui,
car il est Créateur et elles sont créatures. Il ne les a pas non plus
engendrées de lui-même pour leur donner son être, mais il les a tirées du néant
pour qu'elles ne fussent égales ni à Celui par qui elles ont été faites, ni à
son Fils par le moyen de qui elles ont été faites : ce qui est de toute
raison. Si donc ces hérétiques viennent nous dire : Pourquoi a-t-il plu à
Dieu de créer le Ciel et la terre ? il faut leur répondre qu'avant de
chercher à connaître ce qui regarde la volonté de Dieu, ils doivent d'abord
s'instruire des propriétés de la volonté humaine : Ils veulent savoir les
causes de la volonté de Dieu, quand la volonté de Dieu est elle-même la cause
de tout ce qui existe ! Si la volonté de Dieu a une cause, il y a donc
quelque chose qui précède la volonté de Dieu, ce qu'il est impossible de
croire ; et à qui demande : Pourquoi Dieu a fait le ciel et terre, il
faut répondre : parce qu'il l'a voulu. La volonté de Dieu est en effet la
cause du ciel et de la terre. C'est pourquoi elle est supérieure au ciel et à
la terre. Or demander en vertu de quelle cause Dieu a voulu créer le ciel et la
terre, c'est chercher un objet plus grand que la volonté de Dieu. Où le
trouver ? Que l'homme sache donc réprimer en soi une curiosité
téméraire ; qu'il s'abstienne de rechercher ce qui n'est point, s'il veut
trouver ce qui est. Et si on désire connaître la volonté de Dieu qu'on devienne
l'ami de Dieu. Car qui prétendrait savoir la volonté d'un homme s'il n'en était
l'ami ? Tous riraient de cette impudence, de cette folie. Mais, pour
devenir l'ami de Dieu, il faut des mœurs très pures et être arrivé à cette fin
dont l'Apôtre dit : « La fin du précepte est la charité qui vient
d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi sincère[7]. » Avec ce trésor les
malheureux que nous combattons ne seraient pas hérétiques.
5. Les
paroles suivantes du livre de la Genèse : « Or la terre était
invisible et informe[8], » sont ainsi critiquées par
les Manichéens. Comment, disent-ils, Dieu a-t-il fait dans le principe le ciel
et la terre, si déjà la terre existait quoique invisible et informe ?
Ainsi en voulant blâmer les divines Écritures avant de les connaître, ils ne
comprennent pas même les choses les plus claires. Se peut-il rien de plus clair
que ces paroles « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre ; or
la terre était invisible et informe ? » C'est-à-dire Dieu dans le
principe fit le ciel et la terre ; et cette terre faite par Dieu était
invisible et informe, avant que pieu donnât des formes déterminées à toutes
choses et réglât leurs rapports en mettant chacune à la place qu'elle devait
occuper ; avant qu'il dit : « Que la lumière soit faite :
Que le firmament soit fait : Que les eaux se rassemblent : Que la
partie aride se montre ; » enfin avant qu'il fit ce qui est exposé dans le
même livre avec tant d'ordre que les enfants peuvent le saisir. Et il y a là de
si grands mystères que quiconque en sera instruit, ou bien aura pitié de la
vanité de tous les hérétiques parce qu'ils sont hommes, ou bien s'en rira parce
qu'ils sont superbes.
6. Viennent
ensuite ces paroles : « Et les ténèbres étaient sur l'abîme. »
Ce que les Manichéens reprennent en disant : Dieu était donc dans les
ténèbres avant qu'il ne fit la lumière ? Ils sont vraiment eux-mêmes dans
les ténèbres de l'ignorance. C'est pourquoi ils n'ont point l'intelligence de
la lumière où Dieu était avant qu'il fit cette lumière. Ils ne connaissent en
effet d'autre lumière que celle qu'ils voient des yeux du corps. Aussi leur
vénération est si grande pour ce soleil dont la vue nous est commune,
non-seulement avec les plus grands animaux, mais encore avec les moucherons et
les vers, qu'ils y voient une partie de la lumière où Dieu habite. Pour nous
regardons comme bien différente la lumière où Dieu habite. C'est celle dont on
lit dans l'Évangile : « C'était la vraie lumière qui éclaire tout
homme venant en ce monde[9]. » D'ailleurs la lumière de ce
soleil n'éclaire pas tout homme, mais le corps de l'homme et ses yeux mortels,
inférieurs à ceux de l'aigle qui, dit-on, fixe le soleil beaucoup mieux que
nous. Cette autre lumière au contraire n'agit pas sur les yeux des oiseaux sans
raison : elle brille dans les cœurs purs de ceux qui croient à Dieu et qui
de l'amour des choses visibles et temporelles passent à l'accomplissement des
préceptes divins. Ce que peuvent tous les hommes s'ils le veulent[10], parce que cette lumière incréée
éclaire tout homme venant en ce monde. Ainsi les ténèbres étaient sur l'abîme
avant que Dieu fit la lumière sensible, dont nous allons parler. .
7 .
« Et Dieu dit : que la lumière soit faite[11] ». Où n'est pas la lumière
sont les ténèbres ; cependant les ténèbres ne sont rien de positif ;
c'est l'absence de la lumière qui prend le nom de ténèbres. Le silence n'est
rien non plus ; mais on dit qu'il `a silence parce qu'il n'y a pas de
bruit. La nudité n'est rien ; mais l'on dit d'un corps qu'il est nu parce
qu'il n'est pas couvert. Le vide n'est rien non plus ; mais on dit d'un
lieu qu'il est vide parce qu'il né s'y trouve aucun corps. Ainsi les ténèbres
ne sont pas une Substance ; c'est le défaut de lumière qu'on appelle
ténèbres. Nous disons ceci pour répondre à une objection que les Manichéens ont
coutume d'élever. D'où venaient, demandent-ils, les ténèbres qui couvraient
l'abîme avant que Dieu créât la lumière ? Qui les avait faites ou
engendrées ? Et si personne ne les avait faites ni engendrées, elles
étaient donc éternelles ? Ils parlent comme si les ténèbres étaient
quelque chose ; mais nous l'avons dit : c'est l'absence de la lumière
qui a été appelée ainsi. Parce que, déçus eux-mêmes par leurs fables, ils ont
cru à l'existence d'un peuple de ténèbres, où ils s'imaginent qu'étaient les
corps avec leurs formes et leurs âmes, ils pensent que les ténèbres sont
quelque chose ; et ils ne comprennent pas que l'on ne perçoit les ténèbres
que, quand on ne voit point, comme on ne perçoit le silence que quand aucun
bruit ne frappe les oreilles. Or, de même que le silence n'est rien, les
ténèbres non plus ne sont rien. Et de la même manière que ces hérétiques
prétendent que la race des ténèbres a lutté contre la lumière de Dieu, on peut
dire, avec aussi peu de raison, que la nation des silences a lutté contre la
parole de Dieu. Mais nous n'avons pas entrepris de réfuter ici et dé convaincre
d'erreur ces rêveries. Notre but est seulement de détendre, autant que Dieu
daignera nous en donner la force, ce que les Manichéens attaquent dans l'ancien
Testament, et d'y montrer que les ténèbres de l'homme ne peuvent rien contre la
vérité de Dieu.
8. Ces
paroles écrites au verset deuxième : « Et l'Esprit de Dieu était
porté sur les eaux, » sont ainsi critiquées parles Manichéens. L'eau,
disent-ils, était donc l'habitation de l'Esprit de Dieu, et contenait elle-même
l'Esprit de Dieu ? Leur esprit perverti s'efforce de tout pervertir et ils
sont aveuglés parleur malice. Quand nous disons que le soleil s'élève sur la
terre, voulons-nous faire entendre que le siège du soleil est la terre, et que
la terre contient le soleil ? Cependant l'Esprit de Dieu n'était point
porté sur les eaux comme le soleil est porté sur la terre, mais d'une autre
manière que peu d'hommes comprennent. Ce n'était point dans l'espace que
l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux comme le soleil est porté sur la
terre, mais par la puissance de son invisible nature. Dites-nous, hérétiques,
comment la volonté de l'ouvrier est portée sur ce qu'il doit faire ? S'ils
ne comprennent pas ces choses qui sont de l'homme et qui arrivent tous les
jours, qu'ils craignent Dieu et cherchent avec simplicité de cœur ce qu'ils
n'entendent pas ; autrement en cherchant à abattre par leurs paroles
sacrilèges la vérité qu'ils ne peuvent voir, ils sentiraient la cognée se
retourner sur eux-mêmes. Car la vérité ne peut être renversée, puisqu'elle est
immuable, et tous les coups qu'on veut lui porter sont repoussés et retombent
avec plus de violence sur ceux qui osent l'attaquer en frappant ce qu'ils
devraient croire, pour mériter ale le comprendre.
9. Ils font
une autre question et demandent avec fierté : D'où venait l'eau sur
laquelle était porté l'Esprit de Dieu ?, Est-il écrit précédemment que
Dieu ait créé l'eau ? S'ils cherchaient avec religion la réponse à cette
difficulté, ils la trouveraient. L'eau dont il est parlé en ce lieu n'est pas
celle que nous pouvons maintenant voir et toucher : comme la terre appelée
invisible et informe n'était point la terre que nous voyons et foulons
aujourd'hui. Quand donc il est dit : « Dans le principe Dieu fit le
ciel et la terre, » sous le nom de ciel et de terre on désigne tout
l'ensemble des créatures sorties des mains de Dieu. Et si les noms des choses
visibles ont servi à tout indiquer, c'est à cause de la faiblesse des petits,
peu propres à se faire une idée des choses invisibles. Ainsi donc a été faite
d'abord, confuse et informe, la matière de laquelle devaient être faits tous
les êtres qui ont paru ensuite avec leurs formes déterminées. C'est, je crois,
ce que les Grecs appellent Chaos. Aussi bien dans un autre endroit nous lisons
ces mots à la louange de Dieu : « Vous qui avez fait le monde d'une
matière informe[12]. » D'autres copies
portent : D'une matière invisible.
10. Nous
croyons donc, à très bon droit, que Dieu a fait tout de rien. Car bien que
toutes les choses aient été formées de cette matière, cette matière elle-même
cependant a été faite de rien. Ne ressemblons pas à ces hommes qui en voyant le
charpentier et tous les artisans incapables de fabriquer aucune chose sans avoir
d'abord de quoi la fabriquer, ne veulent pas croire que le Tout-Puissant puisse
faire quelque chose de rien. Il est vrai, le charpentier a besoin de
bois ; l'argenteur, d'argent ; l'orfèvre, d'or ; le potier,
d'argile, pour être capables d'exécuter leurs ouvrages ; et s'ils ne sont
aidés par la matière d'où ils font quelque chose, ils ne peuvent rien faire, ne
faisant pas eux-mêmes cette matière ; car le charpentier ne fait pas le
bois, mais avec le bois il fait quelque chose ; de même tous les autres ouvriers
de ce genre. Mais le Tout-Puissant pour être en état de faire ce qu'il voulait,
n'avait besoin d'être aidé par rien qu'il n'eût pas fait ; et, si pour
faire ce qu'il voulait faire il avait dû recevoir le secours d'une chose qu'il
n'aurait pas faite, il ne serait pas tout-puissant, ce que l'on ne peut croire
sans impiété.
11. Cette
matière informe que Dieu fit de rien a été tout d'abord appelée le ciel et la
terre. Le texte porte : « Dans le principe Dieu fit le ciel « et
la terre, » non que cela fût déjà, mais parce que cela devait être :
car il est écrit que le ciel fut fait ensuite. En considérant la semence d'un
arbre, nous disons que là sont les racines, le tronc, les branches, les fruits
et les feuilles, quoique ces parties n'existent pas encore, mais parce qu'elles
doivent sortir de là. De la même manière il a été dit : « Dans le
principe Dieu fit le ciel et la terre ; » c'était comme la semence du ciel
et de la terre, puisque la matière du ciel et de la terre était encore à l'état
de confusion : mais parce qu'il était certain que de là devaient se former
le ciel et la terre, la matière elle-même a pris le nom de ciel et de terre.
Notre-Seigneur emploie cette manière, de parler quand il dit :
« Désormais je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur
ignore ce que fait son maître ; mais je vous appelle amis, parce que
toutes les choses que j'ai apprises de mon Père, je vous les ai fait connaître[13]. » Ce qui n'était pas encore,
mais devait arriver très certainement. Un peu après il leur dit en effet :
« J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les
porter maintenant[14]. » Pourquoi leur avait-il
dit : « Tout ce que j'ai appris de mon Père, je vous l'ai fait
connaître, » si ce n'est parce qu'il savait devoir le faire ? Ainsi a
pu être appelée ciel et terre la matière dont le ciel et la terre n'avaient pas
encore été faits, mais de laquelle ils devaient l'être. Nous trouvons en grand
nombre de pareilles expressions dans les divines Écritures ; expressions
conformes à notre façon ordinaire de parler, lorsque nous disons d'une chose
que nous attendons avec une entière certitude : Tenez-là pour arrivée.
12. Dieu a
voulu que cette matière première tilt aussi appelée terre invisible et informe,
parce que de tous les éléments qui composent le monde, la terre paraît être le
moins remarquable. Il l'a appelée terre invisible, à cause des ténèbres où elle
était ; terre informe, à cause de son défaut de forme. Il a aussi appelé
cette même matière l'eau sur laquelle était porté l'Esprit de Dieu, comme la
volonté de l'ouvrier est portée sur les choses qu'il doit façonner ; ce
que peu d'hommes peuvent comprendre, et je ne sais s'il en est même
quelques-uns qui soient capables de l'exposer avec les ressources de la parole
humaine. Mais ce n'est pas contrairement à la raison que cette matière a été
appelée eau ; car tout ce qui croit sur la terre, animaux, arbres, plantes
et autres choses semblables, tire d'abord de l'élément liquide de quoi se
former et se nourrir. Ainsi donc tous ces noms de ciel et de terre, de terre
invisible et informe, d'abîme couvert de ténèbres, d'eau sur laquelle était
porté l'Esprit de Dieu, sont des noms de la matière première : ils ont été
employés afin que des termes connus fissent entrer dans l'esprit des ignorants
l'idée d'une chose inconnue ; et au lieu d'un nom il y en a eu plusieurs,
parce qu'un seul aurait pu donner occasion de croire qu'il s'agissait de
l'objet que les hommes avaient l'usage de comprendre sous ce terme. Cette
matière est donc appelée ciel et terre, parce que de là devaient sortir le ciel
et la terre. Elle est nommée terre invisible, informe, et ténèbres sur l'abîme,
parce qu'elle était sans forme ni figure, et qu'elle ne pouvait d'aucune
manière être vue ni touchée quand même il y aurait eu là un homme capable de
voir et de toucher. On l'appelle eau, parce qu'elle était souple et traitable
sous la main du grand architecte qui en voulait former toutes choses. Mais,
encore une fois, tous ces différents noms désignent la matière informe et
insaisissable de laquelle Dieu a fait le monde.
13.
« Et Dieu dit : Que la lumière soit faite. Et la lumière fut
faite. » Ce n'est point cela que censurent les Manichéens, mais ce qui
vient ensuite : « Et Dieu vit que la lumière était bonne[15]. » Ils disent en effet :
Dieu ne connaissait donc pas la lumière, ou il ne connaissait donc pas le
bien ? Misérables à qui il déplaît que Dieu se soit complu dans ses
ouvrages, quand parmi les hommes ils voient l'artisan, par exemple le
charpentier, tout nul qu'il soit en comparaison de la sagesse et de la
puissance de Dieu, tailler néanmoins si longtemps, travailler sa matière avec
la hache, la scie, la plane et le tour, la polir pour l'amener à la perfection
des règles de l'art et faire que l'ouvrage plaise à son auteur. Et parce que
son oeuvre lui plait, en conclurez-vous qu'il n'avait pas l'idée de ce qui est
bien ? Sans aucun doute il l'avait dans son esprit, où l'art est en
lui-même plus beau que les formes qu'il produit. Or ce que l'ouvrier voit
intérieurement dans l'art, il le réalise au dehors dans l’œuvre qu'il exécute,
et c'est l'exécution de cette oeuvre qui lui plaît. « Dieu donc, vit que
la lumière était bonne. » Ces paroles ne veulent pas dire que Dieu vit un
bien dont il n'avait pas encore connaissance, mais que l'accomplissement de son
ouvrage lui plut.
14. Que
serait-ce donc s'il était dit : Dieu vit avec admiration que la lumière
était bonne Comme ils se récrieraient ! Quel procès ils nous feraient! En effet
ce sont ordinairement les choses inattendues qui font naître
l'admiration ; et cependant ils lisent dans l'Évangile et relèvent avec
éloge que Notre-Seigneur Jésus-Christ admirait la foi des croyants[16]. Eh! qui avait formé en eux cette
foi, sinon Celui qui l'admirait ? En supposant même qu'elle, eût été
l'ouvrage d'un autre, pourquoi l'admirait-il, lui qui l'avait prévue ? Si
les Manichéens répondent à cette question, qu'ils reconnaissent aussi qu'on peut
répondre à la leur. Et s'ils ne sont point capables de la résoudre, pourquoi
censurer ce qu'ils repoussent comme ne les regardant pas, quand ils ignorent ce
qu'ils disent leur appartenir ? En admirant une chose, Notre-Seigneur nous
marque qu'elle doit être un objet d'admiration pour nous, qui avons encore
besoin d'être remués par ce sentiment. Tous les mouvements semblables qu'on
remarque en lui, ne sont donc pas les signes d'un esprit agité, mais ceux d'un
maître qui enseigne. Ainsi en est-il de certaines paroles de l'ancien Testament
elles ne révèlent en Dieu aucune faiblesse, mais elles s'accommodent à la
nôtre. Car au sujet de Dieu rien ne peut être exprimé en termes
convenables ; et c'est pour nous faire croître dans la foi et parvenir à
ce que nulle parole humaine ne saurait exprimer, que les choses nous sont
présentées dans des termes que nous pouvons entendre.
15.
« Et Dieu fit la division entre la lumière et les ténèbres, et Dieu donna
à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le nom de nuit[17]. » Il n'est point dit
ici : Dieu fit les ténèbres, parce que les ténèbres, comme nous l'avons
montré plus haut, ne sont que l'absence de la lumière. Il y a eu cependant une
division entre la lumière et les ténèbres. C'est ainsi que nous-mêmes en criant
nous produisons le bruit de la voix, et en n'exprimant aucun son, le silence,
parce que dans la cessation de la voix consiste le silence. Néanmoins nous
distinguons de quelque manière entre la voix et le silence, et les deux noms
désignent pour nous des objets différents. Comme donc l'on dit avec raison que
le silence est fait par nous, ainsi dans plusieurs endroits de l'Écriture il
est dit à juste titre que Dieu fait les ténèbres, parce qu'il refuse ou retire
la lumière aux temps et aux lieux qu'il lui plaît. Toutes ces expressions se
prêtent aux besoins de notre intelligence : De quelle langue Dieu s'est-il
servi pour donner à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le nom de
nuit ? Est-ce de la langue hébraïque, de la langue grecque, de la langue
latine ou de quelqu'autre ? De même pour toutes les choses qu'il a
nommées. Mais en Dieu il n'y a qu'intelligence sans bruit de paroles ni
diversité de langues. Ce terme, « il donna le nom, » est mis pour :
il fit donner le nom ; car il distingua et ordonna toutes choses de
manière qu'elles pussent être discernées et recevoir leurs noms. Plus tard,
quand le moment sera venu, nous examinerons si l'on peut avec vérité prendre ce
terme dans le sens que nous lui donnons. Car plus nous avançons dans les
Écritures et nous les rendons familières, plus aussi nous deviennent connues
les expressions qu'elles renferment. Nous disons en effet : Ce père de
famille a bâti cette maison, pour dire qu'il l'a fait bâtir ; et en
parcourant tous les livres divins des Écritures, on trouve beaucoup
d'expressions semblables.
16.
« Alors se fit le soir, et puis le matin, et il y eut un premier jour[18]. » Nouvelle calomnie des
Manichéens : ils imaginent que d'après ces paroles le jour aurait commencé
par le soir. Ils ne comprennent pas que faire la lumière, la séparer des
ténèbres, et l'appeler jour, et donner aux ténèbres le nom de nuit, est une
opération qui tout entière appartient au jour. Or ce fut après cette opération
et comme après le jour que le soir se fit. Mais parce que la nuit elle-même
appartient à son jour, il n'est dit du premier jour qu'il fut écoulé, que quand
la nuit étant également passée, le matin parut. Et c'est ainsi que sont calculés
du matin jusqu'au matin tous les autres jours suivants. Car lorsque le matin a
surgi et qu'un jour s'est écoulé, commence une seconde opération dont le point
de départ est ce même matin qui vient de paraître ; après cette opération
se fait de nouveau le soir, puis le matin : alors un second jour est
passé ; de la même manière s'écoulent ensuite tous les autres.
17.
« Et Dieu dit : Qu'un firmament soit fait au milieu de l'eau et qu'il
y ait séparation entre l'eau et l'eau. Et il en fut ainsi. Et Dieu fit le
firmament et il sépara, l'eau qui est au dessus du firmament, de celle qui est
au dessous ; et il donna au firmament le nom de ciel et il vit que cela
était bon[19]. » Je ne sache pas que les
Manichéens reprennent ce passage. Cependant, comme nous le disions tout à
l’heure, la matière informe ayant été désignée sous le nom d'eau, cette
division des eaux, qui met les unes au-dessus du firmament et les autres
au-dessous, n'est, je crois, que la séparation opérée par le firmament du ciel
entre la matière corporelle des choses visibles et cette autre matière
incorporelle des choses invisibles. Car si le ciel est le plus beau des corps,
toute créature invisible l'emporte en beauté sur le ciel : et peut-être
est-ce pour cela que l'Écriture nous montre, au-dessus du ciel, des eaux
invisibles dont peu d'hommes comprennent qu'elles le dépassent, non par leur
position locale, mais parla dignité de leur nature encore ne doit-on rien
affirmer témérairement sur ce point, car c'est une question obscure et en
dehors de la portée des sens l'homme : mais quelle qu'elle soit, il faut
croire avant de comprendre. « Et alors se fit le soir, puis le matin, et
il y eut un second jour » Tout ceci n'est qu'une répétition et doit être
entendu et traité comme précédemment.
18.
« Et Dieu dit : Qu'en une seule masse soit réunie l'eau qui est sous
le ciel, et qu'apparaisse 'élément aride. Et cela fut fait ainsi. Et l'eau qui
est sous le ciel fut réunie en une seule masse, et l'élément aride se montra.
Et Dieu appela terre l'élément aride et il appela, mer la « réunion des
eaux. Et Dieu vit que cela était bon[20]. » Si tout était rempli par
l'eau, disent ici les Manichéens, comment les eaux pouvaient-elles se réunir en
un seul lieu ? Mais nous avons déjà observé précédemment, que le nom d'eau
désigne la matière sur laquelle était porté l'Esprit de Dieu et dont Dieu
allait faire toutes choses Or maintenant, quand il est dit : « Que
l'eau de dessous le ciel se réunisse en une seule masse, » c'est pour
annoncer l'apparition de cette matière corporelle sous la forme qu'offrent à
nos regards ces eaux visibles. Car la réunion des eaux est la formation même de
ces eaux que nous voyons et que nous touchons. En effet toute forme se ramène
nécessairement à la règle de l'unité. Ces autres paroles : « Que
l'élément aride apparaisse, » dans quel sens doit-on les entendre ?
Ne désignent-elles pas l'apparition de la même matière sous la forme sensible
dont est maintenant douée cette terre que nous voyons et touchons ? Donc
ce qui était nommé plus haut terre invisible et informe, c'était la confusion
et l'obscurité de la matière, et ce que désignait le nom de l'eau sur laquelle
était porté l'Esprit de Dieu, c'était encore la même matière. Or maintenant
l'eau et la terre sont formées de cette matière, qui était ainsi appelée avant
qu'elle ne prit les formes que nous lui voyons présentement. On doit savoir que
dans la langue hébraïque, toute réunion d'eaux soit douces, soit salées reçoit
le nom de mer.
19.
« Et Dieu dit : Que de la terre sortent des herbes propres à la
nourriture des animaux, portant leurs semences chacune selon son espèce et sa
forme, et des arbres fertiles produisant du fruit qui ait en lui-même sa
semence selon sa nature. Et cela fut fait ainsi. Et la terre se couvrit
d'herbes propres au pâturage, portant sa semence chacune selon son espèce, et
du bois fertile donnant du fruit qui renfermait en lui sa semence, selon sa
forme et son espèce sur la terre. Et Dieu vit que cela était bon. Alors se fit
le soir, puis le matin, et il y eut un troisième jour[21]. » Ici les Manichéens
s'écrient : Si Dieu a fait naître de la terre les herbes propres au
pâturage, et les arbres fruitiers, qui donc a fait naître tant d'herbes ou
vénéneuses ou hérissées d'épines qui ne servent pas au pâturage, et tant
d'arbres qui ne portent aucun fruit ? Il faut leur répondre de façon à ne
découvrir aucun mystère à des indignes, ni à leur montrer ce qu'il y a de
figuré pour l'avenir dans de telles paroles. Il faut donc leur dire que par
suite du péché de l'homme la terre a été maudite et contrainte à produire des
épines ; non pour en sentir elle-même l'aiguillon puisqu'elle est privée
de sentiment, mais pour mettre sans cesse devant les yeux de l'homme l'horreur
de son péché, et l'avertir d'abandonner enfin les voies de l'iniquité pour
s'attacher à l'observation des commandements de Dieu. Quant aux herbes
vénéneuses, elles ont été créées pour la punition ou l'épreuve des mortels et
tout cela à cause du péché, puisque c'est après le péché que nous sommes
devenus mortels. S'il y a des arbres stériles c'est pour instruire et humilier
les hommes en leur faisant comprendre combien il est honteux de vivre sans
fruit de bonnes oeuvres dans le champ de Dieu, c'est-à-dire l'Église, et en
leur faisant craindre que Dieu ne les abandonne, puisque eux-mêmes négligent
dans leurs champs les arbres infructueux, et ne se mettent nullement en peine
de les cultiver. Avant donc le péché de l'homme, il n'est pas écrit que la
terre ait porté autre chose que l'herbe de pâture et les arbres
fruitiers ; mais après le péché nous voyons beaucoup de plantes qui font
l'horreur et beaucoup d'arbres infructueux, pour la cause, je crois, que nous
venons d'énoncer. Car écoutons ce qui fut dit à l'homme après son péché :
« La terre pour toi sera maudite à raison de ce que tu as fait : tous
les jours de ta vie, tu tireras d'elle dans la tristesse et les gémissements de
quoi te nourrir. Elle te produira des épines et des ronces, et tu mangeras
l'herbe de ton champ ; tu mangeras ton pain à la sueur de ton front,
jusqu'à ce que tu rentres dans la terre de laquelle tu as été tiré, car tu es
terre et tu retourneras en terre[22]. »
20.
« Et Dieu dit : Qu'il y ait des astres dans le firmament du ciel,
pour qu'ils luisent sur la terre, qu'ils fassent la division entre le jour et
la nuit, qu'ils servent de signes et fassent les temps, les jours et les
années, et qu'ils brillent au firmament du ciel afin d'éclairer la terre. Et
cela l'ut fait ainsi. Et Dieu fit deux corps lumineux, l'un plus grand et
l'autre moindre, le plus grand pour le mettre à la tête du jour, et le moindre
à la tête de la nuit. Dieu fit encore les étoiles et les plaça au firmament du
ciel pour que la terre en fût éclairée. Et tous ces corps lumineux durent
présider au jour et à la nuit et faire la division entre l'un et l'autre. Et
Dieu vit que, cela était bon. Et le soir se fit, puis le matin et il y eut un
quatrième jour[23]. »
Les
Manichéens demandent d'abord ici comment les astres, c'est-à-dire le soleil, la
lune et les étoiles, n'ont été faits que le quatrième jour. Comment en effet
les trois jours précédents outils pu être sans soleil, puisque nous voyons
maintenant que le jour est limité par le lever et le coucher du soleil, et que
la nuit nous vient de l'absence de cet astre, quand passant de l'autre côté du
monde, il retourne à l'Orient ? Nous leur répondrons que les trois
premiers jours ont pu consister chacun dans un espace de temps égal à celui
qu'emploie le soleil pour opérer sa révolution, depuis l'heure où il part de
l'Orient jusqu'au moment ou il y revient. Même en habitant de sombres cavernes
où on ne saurait voir ni le lever ni le coucher du soleil, on pourrait mesurer
cet espace et cette longueur du temps ; et l'on voit que même sans le
soleil, avant que le soleil eût été formé, la suite du temps a pu être saisie
et supputée pour chacun des trois premiers jours.
Nous
bornerions là notre réponse si nous ne savions qu'il est dit au sujet des mêmes
jours : « Et le soir se fit, puis le matin, » chose que
maintenant nous voyons impossible sans le cours du soleil. Il nous reste donc à
comprendre que les distinctions mêmes des ouvrages de Dieu dans les intervalles
du temps ont été ainsi appelées, soir, à cause de la fin de l'ouvrage accompli,
matin, à cause du commencement de l'ouvrage à faire ; cela par comparaison
avec les travaux de l'homme, qui ordinairement commencent le matin et finissent
le soir. Car c'est l'usage des divines Écritures de transporter aux choses
divines les termes employés pour exprimer les choses humaines.
21. Ils
demandent ensuite pourquoi il a été dit des astres : « Qu'ils servent
de signes et fassent le temps. » Est-ce donc, s'écrient-ils, que ces trois
premiers jours ont pu être sans aucun temps, ou n'appartiennent pas aux espaces
du temps ? Mais s'il a été dit : Qu'ils servent de signes et fassent
les temps, c'est afin qu'au moyen de ces astres les temps soient distingués et
que les hommes puissent les démêler. Car si les temps courent et qu'il n'y ait
pas pour les distinguer certaines divisions qui sont marquées par la marche des
astres, ils peuvent à la vérité courir et s'écouler, mais ne peuvent être
connus ni discernés par les hommes. Ainsi, quand le jour est nébuleux, les
heures passent, il est vrai, et achèvent leur carrière, mais ne peuvent être
distinguées ni remarquées par nous.
22. Quant
aux paroles : « Et Dieu fit deux corps lumineux, un plus grand, pour
le mettre à la tête du jour, et un moindre, pour le mettre à la tête de la
nuit ; » on doit les entendre dans ce sens que les deux corps ont été
formés, l'un pour dominer pendant le jour et l'outra durant la nuit, et non
pour commencer le jour et la nuit. Car le soleil non-seulement commence le
jour, mais encore il le continue et l'achève, tandis que la lune ne se montre
quelquefois à nous qu'au milieu et même à la fin de la nuit. Si donc elle ne
commence pas les nuits où elle paraît tard, comment a-t-elle été faite pour
commencer la nuit, inchoationem noctis ? Mais si l'on
comprend que le mot inchoationem signifie principe et que par principe
on entende le premier rang, il est manifeste que le soleil tient le premier
rang pendant le. jour et que la lune le tient pendant la nuit. Car bien
qu'alors paraissent les autres astres, elle les domine tous par son
éclat ; ainsi elle en est appelée la reine à très juste titre.
23. Pour
les paroles : « Et qu'ils fassent la division entre le jour et la
nuit, » elles peuvent devenir l'objet d'une injuste critique. Comment,
dira-t-on peut-être, Dieu avait-il déjà précédemment séparé le jour et la nuit,
si c'est là l'effet des astres au quatrième jour ? Quand donc il est dit en
ce lieu : « Qu'il fassent la division entre le jour et la
nuit, » c'est comme s'il était dit : Qu'il se partagent entre eux le
jour et la nuit, de manière que le jour soit donné au soleil et la nuit à la
lune et aux autres corps lumineux. Le jour et la nuit avaient été déjà séparés,
mais non encore divisés entre les astres, de manière qu'on fût certain
jusqu'alors quel était dans le nombre des astres celui qui apparaîtrait aux
hommes pendant le jour, quels étaient ceux qui leur apparaîtraient pendant la nuit.
24.
« Et Dieu dit :Que les eaux produisent des poissons qui vivent dans
leur sein et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel. Et
il en fut ainsi. Et Dieu fit les grands poissons et tous les animaux et
reptiles aquatiques que les eaux produisirent chacun selon son espèce, ainsi
que tous les oiseaux chacun selon son espèce. Et Dieu vit que ces choses
étaient bonnes ; et Dieu les bénit en disant : Croissez,
multipliez-vous et remplissez les eaux de la mer et que les oiseaux se
multiplient sur la terre. Et le soir se fit, puis le matin, et il y eut un
cinquième jour[24]. » Les Manichéens critiquent
ordinairement ce passage en demandant, ou plutôt en objectant avec fourberie,
pourquoi il est écrit que sont nés des eaux, non-seulement les êtres animés qui
vivent dans l'eau, mais encore tous ceux qui volent dans l'air et tous ceux qui
sont pourvus de plumes. S'ils s'émeuvent d'une pareille difficulté, qu'ils
apprennent que des hommes très savants, qui s'appliquent avec grand soin à
l'étude de ces matières, confondent ordinairement avec les eaux l'air nébuleux
et humide dans lequel les oiseaux volent. Cet air prend du corps et s'épaissit
en recevant les exhalations et pour ainsi dire les vapeurs de la mer et de la
terre ; il s'engraisse en quelque sorte de cette humidité de manière à
pouvoir soutenir le vol des oiseaux. D'où vient que même pendant les nuits
sereines, il se fait une rosée dont on voit le matin les gouttes sur les
herbes. On dit que cette montagne de Macédoine qui porte le nom d'Olympe est
d'une telle hauteur, qu'à son sommet ne se fait sentir aucun vent et que, les
nuages ne s'y amassent point, attendu qu'elle excède par son élévation toute la
masse de l'air humide où volent les oiseaux : aussi affirme-t-on encore
que les oiseaux ne volent pas au sommet de l'Olympe. On tient, dit-on, cette
remarque de ceux qui chaque année, pour offrir je ne sais quels sacrifices,
gravissaient le sommet de cette montagne et traçaient sur le sable certains caractères
que l'année suivante ils retrouvaient sans altération ; ce qui n'aurait pu
arriver si le vent y avait soufflé ou qu'il y fût tombé de la pluie. Ensuite
parce que l'air était trop subtil pour fournir à leur respiration, ils ne
pouvaient demeurer en ce lieu qu'en approchant de leurs narines des éponges
mouillés pour avoir un air plus épais et respirer comme à l'ordinaire. Ces
hommes firent connaître aussi que jamais ils n'avaient vu là aucun oiseau. Ce
n'est donc pas sans raison que l'Écriture, si digne de foi, montre comme issus
des eaux, non seulement les poissons et les autres créatures qui ont les eaux
pour séjour, mais encore les oiseaux puisqu'ils ne volent que dans l'air formé
des vapeurs de l’eau et du sol.
25.
« Et Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants chacun
selon son espèce, les quadrupèdes, les serpents et les bêtes sauvages de la
terre. Et il en fut ainsi. Et Dieu fit les bêtes sauvages de la terre selon
leurs espèces, les animaux domestiques et tous les reptiles terrestres, chacun
selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon[25]. » Les Manichéens agitent ici
la même question qu'au sujet des plantes. Était-il besoin, disent-ils, que Dieu
créât soit dans les eaux soit sur la terre tant d'animaux qui ne sont pas
nécessaires à l'homme et dont plusieurs même sont nuisibles et à
craindre ? Mais en parlant ainsi ils ne comprennent pas comment tout est
excellent pour l'ouvrier suprême qui emploie tout au gouvernement de l'univers,
qu'il conduit avec une autorité souveraine. Un homme ignorant les règles d'un
art entré dans l'atelier de celui qui l'exerce, il y voit beaucoup
d'instruments dont il ne connaît pas la raison, et s'il est des plus sots, il
les croit superflus. Lui arrive-t-il de tomber dans une fournaise à laquelle il
ne prenait point garde ou de se blesser avec un fer aiguisé qu'il manie mal
adroitement ? il pense aussitôt qu'il y a là beaucoup de choses
dangereuses et nuisibles. Cependant l'ouvrier en connaît l'usage, se rit de la folie
de cet homme et sans prendre nul souci de plaintes ridicules, il continue à
exercer son industrie. Mais il y a des hommes si dépourvus de sens, que,
n'osant blâmer chez un ouvrier mortel ce qu'ils ignorent, le jugeant même
nécessaire et préparé pour quelque usage quand ils le voient ; ils ont
néanmoins la témérité de reprendre et de critiquer une foule de choses dans ce
monde, dont Dieu est proclamé l'auteur aussi bien que le modérateur, et veulent
paraître savoir ce qui leur échappe dans les ouvrages et les moyens du
tout-puissant architecte ?
26. J'avoue
pour mon compte, ne pas savoir pour quelle fin ont été créés les rats et les
grenouilles, les moucherons et les vers. Je vois cependant que tout est fort
bon dans son genre, bien qu'à raison de nos péchés beaucoup de choses nous
paraissent nuisibles. Car je ne puis considérer le corps et les membres d'aucun
animal sans remarquer que les mesures, les membres et l'ordre se rapportent
d'une manière exacte à l'unité de l'ensemble, toutes choses dont je ne vois la
source que dans la mesure souveraine, le nombre et l'ordre souverain,
c'est-à-dire dans la puissance supérieure de Dieu, puissance immuable et
éternelle. S'ils voulaient y réfléchir, ces hommes dont l'ineptie égale le
verbiage, ils nous épargneraient l'ennui qu'ils nous donnent ; en
considérant toutes les beautés du premier ordre, il ne cesseraient de louer
Dieu qui en est l'auteur, et comme nulle part la raison n'est blessée, si le
sens charnel vient à se choquer, ils attribueraient cela non au vice des choses
elles-mêmes, mais à la misère de notre mortalité. Et certainement tous les
animaux sont pour nous utiles, nuisibles, ou superflus. Contre ceux qui sont
utiles ils n'ont rien à dire. Les animaux nuisibles servent à nous punir, à
nous exercer ou à nous effrayer, afin que nous détachant de cette vie sujette à
tant de périls, nous aimions, nous désirions, et méritions de posséder par
notre piété cette autre vie meilleure, où nous devons jouir d'une paix
souveraine. Du côté des animaux superflus qu'avons-nous à nous plaindre ?
S'il te déplaît qu'ils ne soient pas utiles, sois content de n'en rien avoir à
redouter. Encore qu'ils ne soient pas nécessaire dans notre demeure, par eux
cependant est complétée l'intégrité de cet univers, beaucoup plus important et
bien meilleur que la demeure habitée par nous. Car Dieu gouverne cet univers
beaucoup mieux que chacun de nous ne gouverne sa maison. Servez-vous donc de
ceux qui sont utiles, prenez garde à ceux qui sont nuisibles et négligez ceux
qui sont superflus. Mais en voyant dans tous, mesures, nombres et ordre,
cherchez l'auteur et vous ne trouverez que Celui en qui résident la mesure
souveraine, le souverain nombre et l'ordre souverain : vous ne trouverez
que Dieu lui-même dont il est dit si justement qu'il a tout disposé avec nombre
poids et mesure[26]. Ainsi pouvez-vous retirer plus de
fruit lorsque vous louez Dieu dans la petitesse de la fourmi, que quand vous
traversez un fleuve sur le dos de quelque bête de somme.
27.
« Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre
ressemblance, et qu'il ait puissance sur les poissons de la mer, sur les
oiseaux du ciel, sur les animaux domestiques, sur les bêtes sauvages, sur toute
la terre et tous les reptiles qui s'y meuvent, » et le reste, jusqu'au
soir et au matin par lequel est achevé le sixième jour[27]. Les Manichéens agitent surtout
cette question avec beaucoup de bruit, et sont dans l'usage de nous faire un
insolent reproche de ce que nous croyons l'homme formé à l'image et à la
ressemblance de Dieu. Car ils s'arrêtent à la forme de notre corps, et dans
leur pitoyable grossièreté ils demandent si Dieu a des narines, des dents, de
la barbe ; si les membres même intérieurs et les autres organes qui en
nous sont nécessaires appartiennent à l'être divin. Comme il est ridicule,
impie même d'avoir une telle idée de Dieu, ils nient que l'homme ait été formé
à l'image et à la ressemblance divine. Nous leur répondons qu'en effet les noms
de ces membres paraissent ordinairement dans les Écritures quand il s'agit
d'insinuer aux petits l'idée de Dieu, et non-seulement dans les livres de
l'ancien Testament mais encore dans ceux du nouveau. Car il y est fait mention
des yeux dé Dieu, de ses oreilles, de ses lèvres et de ses pieds ; et il
est dit du Fils qu'il est assis à la droite de Dieu le Père. Le Seigneur y dit
lui-même : « Ne jurez point par le ciel, parce qu'il est le trône de
Dieu, ni parla terre parce qu'elle est l'escabeau de ses pieds[28]. » Il dit encore qu'il
chassait les démons par la vertu du doigt de Dieu[29]. Mais tous ceux qui entendent le
sens spirituel des Écritures, savent comprendre, sous ces, dénominations non
des membres corporels, mais des forces purement spirituelles, comme ils font
encore quand il est parlé dé casque, de bouclier, de glaive et d'autres choses
semblables[30]. Il faut donc dire d'abord à ces
hérétiques, qu'ils calomnient avec une souveraine impudence dans l'ancien
Testament ces sortes d'expressions, puisque dans le nouveau, il les voient
aussi employées ; mais peut-être ne les voient-ils pas, aveugles qu'ils
sont quand ils disputent.
28.
Cependant qu'ils sachent bien que, formés à l'école Catholique, les fidèles ne
croient pas Dieu circonscrit dans une forme corporelle et, s'il est dit que
l'homme a été fait à l'image de Dieu, cela s'entend de l'homme intérieur, où
est la raison et l'intelligence, qui assurent à l'homme la domination sur les
poissons de la mer et les oiseaux du ciel, sur les animaux domestiques et les
bêtes sauvages, sur toute la terre et tous les reptiles qui s'y meuvent. Aussi,
après avoir dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre
ressemblance, » Dieu ajouta aussitôt : « Et qu'il ait puissance
sur les poissons de la mer et les oiseaux du ciel, » etc. ; pour nous
faire comprendre que ce n'est point à raison du corps que l'homme est dit avoir
été créé à l'image de Dieu, mais à raison de cette puissance par laquelle il
domine tous les animaux. Car toutes les bêtes ont été misés sous son empire,
non à cause de la dignité du corps humain ; mais à cause de l'intelligence
que nous avons et qu'elles n'ont pas : d'ailleurs notre corps lui-même a
été formé de manière à indiquer que nous sommes supérieurs aux bêtes et
semblables à Dieu. En effet les corps de tous les animaux qui vivent soit dans
les eaux, soit sur la terre ferme ou qui volent dans l'air, ont une forme
naturellement inclinée vers la terre et ne sont point droits comme celui de
l'homme. Cette attitude signifie qu' à son tour notre esprit doit être élevé
aux choses d'en haut qui font son objet propre, c'est-à-dire aux choses
spirituelles et éternelles. Ainsi donc, comme le témoigne même la forme droite
du corps humain, c'est proprement par son âme que l'homme a été créé à l'image
et à la ressemblance de Dieu.
29. On les
entend dire aussi quelquefois : Comment l'homme a-t-il reçu puissance sur
les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur tous les animaux
domestiques et toutes les bêtes sauvages, quand nous voyons que beaucoup de ces
dernières ôtent le plus souvent la vie aux hommes, que beaucoup d'oiseaux nous
nuisent sans que nous puissions les éloigner ou les prendre malgré nos
désirs ? Comment donc avons nous reçu puissance sur eux ? Il faut ici
leur répondre d'abord qu'ils se trompent considérablement, s'ils ne voient
l'homme qu'après son péché, quand il a dû subir la condition mortelle de cette
vie, et quand il est déchu de la perfection avec laquelle il fût créé à l'image
de Dieu. Mais si dans son état de condamnation il a un tel pouvoir, qu'il
commande à tant d'animaux domestiques ; si d'ailleurs, quoiqu'à raison de
la fragilité de son corps, il y ait beaucoup de bêtes sauvages capables de lui
donner la mort, aucune ne peut le soumettre, tandis que lui les dompte en grand
nombre et presque toutes ; si, dis-je, malgré la condamnation qui pèse sur
lui, il a tant de pouvoir ; que faut-il penser de sa royauté, royauté dont
il jouira encore suivant la promesse divine une fois qu'il sera renouvelé et
délivré ?
30. A
propos de ces mots : « Dieu les créa mâle et femelle, et Dieu les
bénit en disant : Croissez et multipliez-vous, engendrez et remplissez la
terre[31] ; » on a raison dé demander de
quelle manière il faut comprendre l'union. de l'homme et de la femme avant le
péché et dans quel sens, charnel ou spirituel, doit être entendue cette
bénédiction : « Croissez et multipliez-vous, engendrez et remplissez
la terre. » Rien n'empêche que nous la prenions dans un sens spirituel, en
pensant que pour son objet elle a été changée en fécondité charnelle après le
péché[32]. C'était donc d'abord entre l'homme
et la femme une union toute chaste, assortie au commandement de l'un et à
l'obéissance de l'autre, et le fruit de cette union était un fruit spirituel de
joies invisibles et immortelles, qui remplissait la terre, c'est-à-dire
vivifiait et dominait le corps ; en d'autres termes le tenait dans une
telle soumission qu'il n'y avait à craindre de sa part aucun obstacle ni aucune
contrariété. Il faut le croire ainsi, par la raison qu'avant de pécher l'homme
et la femme n'étaient pas encore enfants de ce siècle, et c'est le propre des
enfants de ce siècle d'engendrer et d'être engendrés, comme s'en explique
Notre-Seigneur, lorsqu'il déclare cette génération charnelle digne de mépris,
en comparaison de la vie future qui nous est promise[33].
31. De même
pour ces paroles adressées à nos premiers parents : « Ayez puissance
sur les pois »sons de la mer, sur les oiseaux du ciel et tous les reptiles
qui se meuvent sur la terre[34] ; »sans rejeter
l'interprétation bien certaine, suivant laquelle l'homme est au dessus de tous
les animaux par sa raison, c'est avec vérité qu'on les entend d'une manière
spirituelle, en ce sens que nous devons tenir dans la soumission, et dominer
parla tempérance et la modestie tous les appétits et tous les mouvements de
l'âme qui nous sont communs avec les brutes. Car si ces mouvements ne sont pas
réglés, ils font naître et entretiennent les plus honteuses habitudes, ils nous
entraînent dans une foule de jouissances pernicieuses et nous rendent
semblables à toute espèce de bêtes. Sont-ils au contraire bien réglés et
soumis ? ils s'apprivoisent tout à fait et vivent avec nous en bonne
harmonie. Les mouvements naturels de notre âme en effet ne nous sont pas
étrangers ; ils se nourrissent même avec nous de la connaissance des
principes des bonnes mœurs et de la vie éternelle ; ces connaissances sont
comme des graines, des fruits, des herbes verdoyantes ; et pourtant la vie
heureuse et tranquille est celle dont nous jouissons quand tous ces mouvements
sont en accord avec la raison et la vérité ; alors on les appelle joies
saintes, chastes délices, inclinations louables. Mais s'ils n'y sont pas
conformes, pour être gouvernés avec négligence, ils divisent, déchirent l'âme,
et par eux la vie devient fort misérable : on les appelle alors désordres,
instincts pervers et penchants mauvais. C'est ce qu'il nous est ordonné de
crucifier en nous avec toute l'énergie possible jusqu'à ce que la mort soit
absorbée dans sa victoire[35]. L'Apôtre dit en effet :
« Ceux qui appartiennent à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses
passions et ses désirs déréglés[36]. »Ce qui d'ailleurs montre
qu'il faut prendre autrement qu'à la lettre les paroles citées plus haut, c'est
que les herbes verdoyantes et les fruits des arbres sont donnés pour nourriture
à toutes les espèces des bêtes, aux oiseaux et aux serpents : mais nous
voyons les lions, les. vautours, les milans et les aigles ne se nourrir que de
chair, et ne vivre due par la mort d'autres animaux : ce que je crois
aussi de quelques serpents qui habitent les lieux sablonneux et déserts où ne
s'élève point d'arbres, et oit l'herbe ne croît pas[37].
32.
Assurément nous ne pouvons négliger ni passer sous silence ces paroles :
« Et Dieu vit que tout ce qu'il avait fait était très bon[38]. » Au sujet de chaque chose
prise à part, il est dit seulement : « Et Dieu vit que cela était
bon ; » mais quand il est parlé de toutes les choses ensemble, le
terme bon ne suffit plus ; c'est le mot très bon qui doit être employé.
Car si les hommes capables d'en juger, trouvent que chacune des oeuvres de
Dieu, vue séparément et considérée en elle-même, fournit matière à louanges par
les mesures, les nombres et le bel ordre qu'elle présente ; combien plus
méritent d'être louées ces mêmes oeuvres prises toutes à la fois, c'est-à-dire
dans cet univers, formé du concours de chacune d'elles à l'imité de l'ensemble ?
Sans contredit, un bel objet quelconque formé de plusieurs parties. diverses
est. beaucoup plus louable dans le tout que dans une partie. Si dans le corps
humain, en isolant les membres les uns des autres, nous louons les yeux, le
nez, les joues, la tête, les mains, les pieds, si nous louons chaque belle
partie considérée seule ; combien plus louons-nous le corps
lui-même ; auquel tous les membres apportent la beauté particulière que
chacun possède ? Observation si vraie, qu'une belle main qui, prise à part
excitait la louange étant unie au corps, perd, une fois coupée, sa grâce
naturelle, et que le reste sans elle n'a plus de beauté ; Telle est la
force, telle est la puissance de l'intégrité de l'ensemble et de l'imité, que
les choses bonnes d'elles-mêmes et dans leur isolement, plaisent bien davantage
quand elles sont réunies et concourent à faire un tout universel.
Ce dernier
terme vient, comme on le voit, de celui d'unité. Si les Manichéens voulaient y
réfléchir, ils loueraient Dieu, l'auteur et le modérateur de l'univers, et ce
qui, à raison de la condition de notre mortalité, les offense dans la partie,
ils le ramèneraient à la beauté de l'ensemble et verraient comment Dieu a fait
toutes choses non-seulement bonnes, mais de plus très bonnes. Ainsi encore si
dans un discours élégant et orné, nous considérons les unes après les autres
les syllabes ou même les lettres qui passent aussitôt qu'elles ont fait
entendre leur son, nous ne trouvons point là ce qui plaît et mérite d'être
loué. Car la beauté de ce discours ne vient pas de chaque syllabe ou de chaque
lettre en particulier, mais de la réunion et de l'arrangement de toutes.
33. Voyons
encore maintenant ce que les Manichéens tournent en dérision avec plus
d'effronterie que d'ignorance ; savoir, ce passage où il écrit que Dieu
après avoir achevé le ciel et la terre et toutes les choses qu'il a faites,
s'est reposé de tous ses ouvrages le septième jour, a béni et sanctifié ce jour
pour la raison qu'il s' y est ainsi reposé[39]. Quel besoin avait Dieu de se
reposer, disent-ils ? Est-ce que par hasard il était épuisé de fatigues
pour six jours de travail ? Ils allèguent encore le témoignage de.
Notre-Seigneur quand il dit : « Mon Père jusques maintenant ne cesse
d'agir[40] ; » et par là ils
trompent beaucoup d'ignorants, à qui ils s'efforcent de persuader que le
nouveau Testament est en opposition avec l'Ancien. Mais comme ceux à qui
Notre-Seigneur dit : « Mon Père jusques maintenant ne cesse d'agir, »
prenaient le repos de Dieu dans le sens de la lettre et qu'en appuyant sur
cette idée grossière leur observation du sabbat, ils ne voyaient pas quelle
était la mystérieuse signification de ce jour ; ainsi les Manichéens dans
un autre dessein, il est vrai, ignorent également ce que signifie le sabbat.
Les premiers en l'observant charnellement, ceux-ci en le repoussant avec
horreur parce qu'ils le considèrent aussi d'une manière charnelle, sont
convaincus de ne le connaître aucunement. Que tous donc, Juifs et Manichéens,
viennent à Jésus-Christ, afin que de leurs yeux soit enlevé ce voile dont parle
l'Apôtre[41]. Car le voile est enlevé, quand
l'enveloppe de la similitude et de l'allégorie venant à disparaître, la vérité
se trouve mise à nu de manière à pouvoir être vue.
34. Il faut
donc bien remarquer d'abord et savoir que cette façon de parler se rencontre
dans beaucoup d'endroits des divines Écritures. Que signifie ce repos de Dieu
après qu'il a fait très bons tous ses ouvrages, sinon le repos qu'il doit nous
donner un jour après toutes nos œuvres, si toutefois nous avons fait de bonnes
oeuvres ? C'est suivant la même figure de langage que l'Apôtre dit
aussi : « Nous ne savons ce que nous devons demander dans nos
prières, pour le demander comme il faut ; mais le Saint-Esprit lui-même
demande pour nous par des gémissements inénarrables[42]. » Le Saint-Esprit en effet,
lorsque près de Dieu il interpelle pour les saints, ne gémit pas comme s'il
était dans le besoin ou souffrait quelque détresse ; mais parce que c'est
lui qui nous excite à prier lorsque nous gémissons, on dit qu'il fait lui-même
ce que nous faisons sous l'inspiration qu'il nous donne. Ainsi encore ces
paroles « Le Seigneur votre Dieu vous tente afin qu'il sache si vous
l'aimez[43]. » Puisque rien ne lui est
inconnu, s'il permet que nous soyons tentés, ce n'est pas pour savoir lui-même,
mais pour nous faire savoir combien nous avons profité dans son amour.
Notre-Seigneur aussi use d'un langage semblable en disant qu'il ne sait ni le
jour ni l'heure de la fin du monde[44]. En effet que peut-il y avoir qu'il
ignore ? Mais comme il cachait utilement ce point aux disciples, il dit
n'en avoir pas connaissance ; parce qu'en le tenant secret il le leur
faisait ignorer. Selon la même figure il a dit aussi que ce jour était
seulement connu du Père, parce qu'il le faisait savoir au Fils. Avec la
connaissance de cette figure on résout sans aucune difficulté une foule de
questions dans les divines Écritures. Nos discours ordinaires sont même remplis
de semblables expressions. Ainsi nous disons que le jour est joyeux, parce
qu'il nous inspire la joie ; que le froid est lent parce, qu'il nous
engourdit ; qu'une fosse est aveugle, parce que nous ne la voyons
pas ; qu'une langue est polie, parce qu'elle est l'instrument de belles
paroles ; enfin nous disons que le temps est tranquille et libre de toute
sorte d'incommodités, quand nous y vivons tranquilles et sans crainte. Or, de
même il a été dit que Dieu s'est reposé de tous ses ouvrages après les avoir
faits très bons, pour signifier que nous nous reposerons en lui de toute nos
oeuvres, si elles ont été bonnes ; car les bonnes oeuvres que nous faisons
doivent être attribuées à Celui qui nous appelle, qui nous commande, qui nous
montre la voie de la vérité, qui nous excite à vouloir et nous donne la force
d'accomplir ce qu'il prescrit.
35. PREMIER
AGE. — Mais je crois devoir examiner avec plus de soin pourquoi ce repos est
affecté au septième, jour. Dans toute la suite du texte des divines Écritures
je vois comme six âges de travail séparés les uns des autres par des espèces de
limites bien marquées, et la promesse du repos dans un septième ; et ces
six époques laborieuses ressemblent aux six jours pendant lesquelles ont été
l'ailes les oeuvres, que l'Écriture attribue an Créateur. En effet les premiers
temps où le genre humain commence à jouir de cette lumière, sont comparés
justement au premier jour où Dieu l'a faite. Regardons cet âge comme la
première enfance de tout ce inonde que, dans la proportion de sa grandeur, nous
devons envisager à l'instar d'un seul homme ; car tout homme en naissant
et en paraissant à la lumière entre par la première enfance dans la carrière de
la vie. Cet âge va depuis Adam jusqu'à Noé par dix générations, et le déluge en
est comme le soir ; et aussi bien notre première enfance disparaît comme
dans le déluge de l'oubli.
36. SECOND
AGE. — Le second âge du monde, qui est semblable à la seconde enfance de
l'homme, a son matin dans les temps de Noé et s'étend jusqu'à Abraham par dix
autres générations. Il est comparé avec raison au second jour, où le firmament
a été fait pour séparer les eaux, parce que l'arche où était Noé avec sa
famille était aussi comme un firmament entre les eaux inférieures qui la
soutenaient et les eaux supérieures qui tombaient sur elle. Cet âge ne finit
point par un déluge, parce que notre secondé enfance n'est point effacée non
plus de notre mémoire par l'oubli. Nous nous souvenons en effet de cette enfance ;
mais non de la précédente. Le soir de cet âge est fa confusion des langues
parmi ceux qui élevaient la tour de Babel ; et le matin de l'âge suivant
se lève avec Abraham. Mais, pas, plus que le premier, le second âge ne donna
connaissance au peuple de Dieu, parce que la seconde enfance n'est pas plus
apte que la première à la génération.
37.
TROISIÈME AGE. — Le matin donc se fait avec Abraham et alors commence pour le
monde un troisième âge semblable à l'adolescence de l'homme. On a raison de le
comparer au troisième jour où la terre fut séparée des eaux. En effet la mer
représente avec beaucoup de justesse ces nations dont l'erreur inconstante
flotte au gré des vaines doctrines de l'idolâtrie comme au souffle de tous les
vents, et le peuple de Dieu fut séparé par Abraham des superstitions et des
-agitations de ces gentils, comme la terre, quand dégagée des eaux, elle
apparut aride : il avait soif de la rosée céleste des divins
commandements. En adorant le seul vrai Dieu, ce peuple reçut les Écritures et
les prophéties, afin de rapporter des fruits utiles comme une terre bien
arrosée ; et ce troisième âge put donner un peuplé à Dieu, comme le
troisième âge de l'homme, c'est-à-dire l'adolescence, peut donner le jour à des
enfants. C'est pourquoi Dieu dit à Abraham : « Je t'ai établi le père
d'une multitude de nations, je ferai croître ta race à l'infini ; je te
rendrai chef de nations, et des rois sortiront de toi. J'établirai mon alliance
entre moi et toi, et après toi avec ta race dans la suite de leurs générations ;
ce sera une alliance éternelle, et je serai ton Dieu et le Dieu de ta postérité
et je te donnerai pour toujours à toi et à ta postérité la terre où tu habites,
toute la terre de Chanaan, et je serai leur Dieu[45]. » Ce troisième âge s'étend
depuis Abraham jusqu'à David par quatorze générations. Le soir de cet âge est
dans les péchés du peuple contre la loi de Dieu, avant le règne de Saül, et il
se termine par le désordre et l'impiété de ce méchant roi.
38.
QUATRIÈME AGE. — Avec le règne de David apparaît le matin d'un autre âge. Cet
âge est semblable à la jeunesse. C'est en effet la jeunesse qui prime entre
tous les âges dont elle est l'ornement et le solide appui. C'est pourquoi on
peut le comparer au quatrième jour, où ont été faits les astres au firmament du
ciel. Est-il rien qui représente mieux la splendeur de la royauté que le
brillant éclat du soleil ? Pour la clarté de la lune elle désigne le
peuple obéissant à l'empire du souverain, et la synagogue elle-même : les
étoiles représentent les princes de ce peuple et tout ce qui est fondé sur la
stabilité du trône comme les astres fixés au firmament. Les péchés des Rois qui
ont mérité à la nation juive d'être menée en captivité et réduite à
l'esclavage, sont comme le soir de cette époque.
39. CINQUIÈME
AGE. — Les Juifs passent à Babylone ; ils sont traités avec douceur dans
leur captivité et trouvent le repos sur la terre étrangère c'est le matin de
l'âge suivant qui s'étend jusqu'à l'arrivée de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Cet
âge est le cinquième, c'est-à-dire le déclin de la jeunesse à la vieillesse,
déclin qui n'est pas encore la vieillesse, mais n'est déjà plus la jeunesse.
C'est l'âge de l'homme mûr que les Grecs appellent presbutes, car le
vieillard chez eux n'est pas appelé presbutes, mais yeros. Et de
fait cet âge du monde a été celui où le peuple Juif a vu fléchir et tomber la
force de son royaume, de la même manière que pour l'homme la vigueur de la
jeunesse disparaît quand il passe à l'âge mûr. C'est avec raison qu'on le
compare au cinquième jour, où ont été créés dans les eaux les poissons, et les
oiseaux du ciel ; les Juifs ayant dû vivre alors parmi les nations comme
au milieu de l'Océan, sans avoir de lieu fixe et assuré non plus que les
oiseaux qui volent. Mais il y avait là aussi de grands poissons : à savoir
ces hommes illustres qui eurent le pouvoir de rester maîtres des flots de ce
monde plutôt que de subir un joug honteux dans cette captivité, la crainte en
effet ne put jamais les faire succomber au culte des idoles. Remarquons encore
que Dieu bénit en ces termes les êtres vivants tirés des eaux :
« Croissez, multipliez-vous, et remplissez les eaux de la mer ; et
que les oiseaux se multiplient sur la terre[46]. » C'est ainsi que la nation
juive depuis qu'elle fut dispersée au milieu des gentils s'accrut
considérablement. Ce qui fait comme le soir de cet âge, c'est la multiplication
des péchés parmi les Juifs ; car ils devinrent si aveugles qu'ils ne
purent reconnaître le Seigneur Jésus-Christ.
40. SIXIÈME
AGE. — Le matin se fait à la prédication de l'Évangile par Notre-Seigneur
Jésus-Christ, et le cinquième jour on âge du monde est fini. Alors commence le
sixième, où apparaît la vieillesse de l'homme ancien. Car dans cet âge, le
royaume temporel des Juifs reçoit un coup si funeste, quand le temple lui-même
est ruiné et les sacrifices abolis, que ce malheureux peuple, pour ce qui est
de son existence en corps de nation, exhale en quelque sorte le dernier soupir.
Alors cependant, comme dans la vieillesse de l'homme ancien, vient l'homme nouveau
qui commence à vivre d'une manière spirituelle ; aussi bien, le sixième
jour de la Création, il avait été dit : « Que la terre produise les
âmes vivantes, » etc., tandis que le cinquième jour il avait été dit, non
pas que la terre produise les âmes vivantes, etc. mais : « Qu'elle
produise des reptiles d'âmes vivantes, » parce que les reptiles sont des
corps et ils figurent bien le peuple juif qui parmi les nations, comme au
milieu d'une vaste nier, était encore esclave de la loi par la circoncision
corporelle et les sacrifices[47] : tandis que le nom d'âme
vivante désigne l'âme qui aspire déjà aux choses de l'éternité.
Les
serpents et les animaux domestiques que produit la terre signifient donc les
nations qui vont bientôt croire d'une manière solide à l'Évangile ; et
dont il est dit au moment de la vision montrée à Saint Pierre dans les Actes
des Apôtres : « Tue et mange. » Comme l'Apôtre objectait que ces
animaux n'étaient point purs, il reçut cette réponse : « N'appelle
pas impur ce que Dieu a purifié[48]. » L'homme alors est fait à
l'image et à l'a ressemblance de Dieu, de même qu'au sixième âge dont nous
parlons naît dans la chair Notre-Seigneur, de qui un prophète avait dit :
« Il est un homme, et qui le reconnaîtra ? » Et comme au sixième
jour naît la nature humaine avec les deux sexes, ainsi dans ce sixième âgé
Jésus-Christ et l'Église. L'homme en ce jour reçoit la domination sur les bêtes
de la terre, les serpents et les oiseaux du ciel ; ainsi Jésus-Christ dans
cet âge gouverne les âmes qui lui sont soumises, et qui sont venues à l'Église
de cet Homme-Dieu, partie des nations, partie du peuple Juif, afin que par lui
fussent domptés et adoucis ces hommes livrés à la concupiscence charnelle comme
un troupeau, ou enveloppés des ténèbres de la curiosité comme des serpents, ou
emportés par l'orgueil comme des oiseaux. Et de même que l'homme avec les
animaux qui sont autour de lui, se nourrit de graines, de fruits et d'herbes
vivaces, ainsi dans le sixième âge tout homme spirituel, tout fidèle ministre
du Christ, qui marche sur les traces du Sauveur autant qu'il lui est possible,
se nourrit spirituellement avec le peuple rangé sous son autorité de la
substance des Saintes-Écritures et de la loi divine. Il y trouve comme des
semences précieuses pour se rendre fécond en idées et en paroles, comme des
arbres fruitiers pour soutenir ses mœurs au milieu des hommes, enfin comme des
herbes vivaces, c'est-à-dire toujours vigoureuses et que ne peut jamais flétrir
le souffle brûlant des tribulations, pour affermir la foi, l'espérance et la
charité destinée à l'éternelle vie. En se nourrissant, de ces aliments l'homme
spirituel peut comprendre beaucoup de choses ; mais l'homme encore
charnel, c'est-à-dire peu avancé en Jésus-Christ et qu'on peut appeler le
troupeau de Dieu, croit beaucoup sans comprendre encore. Tous cependant ont la
même nourriture.
41.
SEPTIÈME AGE. — Ce qui fait comme le soir de cet âge, et plaise à Dieu qu'il ne
vienne pas de notre temps, si toutefois il n'a pas déjà commencé, le Seigneur
nous le marque en disant : « Pensez-vous que quand viendra le Fils de
l'homme il trouve encore de la foi sur la terre[49] ? » Après ce soir aura
lieu le matin, quand le Seigneur en personne apparaîtra dans sa gloire. Alors
se reposeront avec Jésus-Christ de toutes leurs oeuvres, ceux à qui il a été
dit : « Soyez parfaits comme votre Père qui est dans les cieux[50]. » Ceux-là en effet font des
oeuvres excellentes ; et ils doivent espérer ensuite le repos d'un
septième jour qui n'a point de soir.
On ne peut
donc exprimer par le discours de quelle manière Dieu a fait -et formé le ciel,
la terre et toutes les créatures sorties de ses mains. Mais cette exposition
suivant l'ordre des jours retrace de telle sorte l'histoire des choses
accomplies, qu'elle présente surtout le tableau des évènements futurs.
42. Si l'on
demande pourquoi, d'après nos explications, les deux premiers de ces âges du
monde se composent l'un et l'autre de dix générations seulement, tandis que les
trois qui suivent en comptent chacun quatorze et que le sixième n'est
aucunement déterminé par le nombre des générations[51] ; il est facile de voir, que
dans l'homme aussi, les deux âges par lesquels il débute, savoir, la première
et la seconde enfance, appartiennent aux sens du corps, qui sont au nombre de
cinq, la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. Or comme dans la nature
humaine il y a un double sexe pour produire ces générations, savoir le sexe
masculin et le sexe féminin, si on double le nombre cinq, on obtient le nombre
dix. A partir de l'adolescence et pour le temps qui suit, c'est-à-dire quand la
raison a pu prévaloir dans l'homme, aux cinq sens corporels se joignent la
connaissance et l'action, qui règlent et gouvernent la vie ; c'est le
nombre sept qui pareillement doublé à cause du double sexe, se monte aux
quatorze générations dont se compose chacun des trois âges consécutifs que nous
appelons l'adolescence, la jeunesse et l'âge mûr du monde. Mais de même qu'en
nous l'âge de la vieillesse n'est délimité par aucun nombre convenu d'années,
et que tout le temps de la vie, après les cinq premiers âges, est rapporté sans
distinction à la vieillesse : de même dans ce sixième âge du monde, il
n'est point parlé de génération ; et cela afin que reste toujours caché le
dernier jour que le Seigneur a utilement déclaré de voir être inconnu.
43. Chacun
de nous, envisagé du côté des bonnes oeuvres et d'une vie bien réglée, voit la
carrière de son existence partagée comme en six jours distincts, après lesquels
il doit espérer le repos. Au premier jour c'est la lumière de la foi, on croit
à ce qui est visible et c'est pour donner cette foi que le Seigneur a daigné
apparaître visiblement. Au second jour, c'est la fermeté de la vie
réglée ; on distingue les choses de la chair de celles de l'esprit, de
même que le firmament sépare les eaux inférieures de celles qui sont au dessus.
Au troisième jour, pour porter les fruits des bonnes oeuvres, on dégage son âme
de la souillure des passions, on la dérobe aux flots des tentations de la
chair ; comme Dieu a séparé la terre ferme des flots de la mer ; en
sorte qu'on peut dire : « Par l'esprit, je suis soumis à la loi de
Dieu et par la chair à la loi du péché[52]. » Au quatrième jour, appuyé,
sur le fondement de l'éducation religieuse, on produit et on distingue les
idées spirituelles : on voit ce qu'est l'immuable vérité qui brille dans
l'âme semblable au soleil ; on voit comment l'âme devient participante de
cette même vérité et donne l'ordre et la beauté au corps, comme la lune qui
éclaire la nuit ; on voit comment les idées spirituelles, semblables aux
étoiles dans les ténèbres, brillent et resplendissent dans l'obscurité de cette
vie mortelle. Fortifié par ces connaissances on doit, au cinquième jour,
commencer à agir dans les vagues de ce monde si plein d'agitation, comme dans
les eaux de la mer, pour l'avantage de la société qu'on forme avec ses
frères ; et par les mouvements corporels qui appartiennent à la mer de cette
vie, on doit faire naître les reptiles d'âmes vivantes, c'est-à-dire, des
oeuvres qui servent aux vivants, et les grands poissons, c'est-à-dire des
actions très généreuses contre lesquelles se brisent et demeurent inutiles les
flots de ce monde ; enfin les oiseaux du ciel, c'est-à-dire la prédication
des choses célestes. Au sixième jour on doit produire de la terre une âme
vivante, c'est-à-dire, que par la stabilité de son esprit où on renferme des
fruits spirituels, en d'autres termes de bonnes pensées, on doit régler tous
ses mouvements intérieurs de manière qu'il y ait eu soi une âme vivante, une
âme soumise à la raison et à la justice, non au caprice et au péché. Ainsi
encore l'homme doit se faire à l'image et à la ressemblance de Dieu, mâle et
femelle, par l'entendement et l'action ; deux facultés dont l'union
produira une génération toute spirituelle qui remplira la terre, soumettra la
chair et fera tout ce que nous avons dit plus haut en parlant de l'homme dans
son état de perfection. Or pour ces sortes de jours, le soir consiste dans
l'achèvement de chaque opération, et le matin dans le commencement de celle qui
vient ensuite. Après avoir durant ces six jours fait des oeuvres excellentes,
l'homme doit espérer un repos éternel et comprendre ce que signifient ces
paroles : « Le septième jour Dieu se reposa de tous ses ouvrages[53]. » C'est Dieu lui-même qui
fait en nous les oeuvres qu'il nous commande de faire ; c'est donc avec
raison qu'on lui attribue le repos, quand après toutes ces Oeuvres il doit nous
le donner. D'ailleurs, si l'on peut dire qu'un père de famille bâtit une
maison, quoiqu'il ne la fasse pas de ses propres mains, mais par le travail de
ceux qu'il commande après avoir loué leurs services ; on dit justement
aussi qu'il se repose de ses ouvrages ; quand la maison étant finie, il
permet le repos et un doux loisir à ceux qui étaient sous ses ordres.
L'auteur continue son exposition de la Genèse depuis ce verset quatrième du chapitre second : « Tel est le livre de la création du ciel et de la terre, » jusqu'au verset qui nous montre Adam et Ève chassés du paradis terrestre. En terminant il compare les dogmes de l'Église avec les erreurs des Manichéens.
1. Après
l'exposition en détail de l’œuvre des sept jours, il y a une sorte de
conclusion où tout ce qui précède est appelé le livre de la création du ciel et
de la terre, bien que ce soit une faible partie du livre ; mais il a
mérité ce titre parce que les sept jours nous présentent la figure et comme une
image raccourcie de toute la suite des siècles depuis le commencement jusqu'à
la fin. A partir de là, l'écrivain sacré s'occupe de l'homme d'une manière
spéciale et tout le récit qu'il nous offre d'abord veut selon nous être entendu,
non dans le sens propre, mais dans le sens figuré, pour exercer les esprits qui
cherchent la vérité et les retirer par une application spirituelle du soin
superflu des choses matérielles. Voici en effet la teneur de ce récit :
« Tel est le livre de la création du ciel et de la terre, quand fut arrivé
le jour où Dieu fit l'un et l'autre et toutes les plantes verdoyantes des
champs qui n'étaient pas auparavant sur la terre, et toutes les herbes de la
campagne, qui n'y avaient pas encore poussé. Car Dieu n'avait pas encore fait
pleuvoir sur la terre, et il n'y avait point d'homme pour y travailler. Mais il
s'élevait de la terre comme une source qui en arrosait toute la surface. Et
alors Dieu forma l'homme du limon de la terre et répandit sur son visage un souffle
de vie et l'homme devint âme vivante. Et alors Dieu planta un jardin de délices
à l'Orient et il y mit l'homme qu'il avait formé. Et Dieu produisit aussi de la
terre toute sorte d'arbres beaux à la vue, et dont le fruit était bon à manger,
et au milieu du paradis l'arbre de vie et l'arbre de la science du bien et du
mal. Or un fleuve sortait du jardin de délices, et l'arrosait. De là il se
divise en quatre autre fleuves. L'un s'appelle Phison ; c'est celui qui
coule autour de la terre d'Evilath, pays qui produit de l'or et le meilleur du
monde, de même que le rubis et la pierre d'onyx. Le second fleuve s'appelle
Géon ; c'est celui qui coule autour de toute la terre d'Éthiopie. Pour le
troisième fleuve, c'est le Tigre qui se répand vers les Assyriens. Et le
quatrième est l'Euphrate. Or le Seigneur Dieu prit l'homme et le plaça dans le
paradis terrestre pour qu'il le cultivât et le gardât. Et le Seigneur Dieu
donna cet ordre à Adam : Use pour ta nourriture de tout arbre qui est dans
le paradis ; mais ne mange pas du fruit de l'arbre de la science du bien
et du mal. Carle jour où tu en auras mangé, tu mourras de mort. Le Seigneur
Dieu dit ensuite : Il n'est pas bon que l'homme soit seul ;
faisons-lui une aide semblable à lui. Et Dieu amena devant Adam toutes les
espèces d'animaux domestiques qu'il avait créés, comme aussi toutes les espèces
de bêtes sauvages et toutes les espèces d'oiseaux qui volent sous le ciel, afin
qu'il vit comment il les appellerait ; et les noms qu'il donna à tous ces
êtres vivants sont leurs noms véritables. Adam imposa donc des noms à tous les
animaux domestiques, à tous les oiseaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages,
et comme il les nomma ils sont encore nommés aujourd'hui. Mais il n'y eut point
jusque-là pour Adam d'aide semblable à lui. Or Dieu lui envoya un sommeil
profond et Adam s'endormit ; et Dieu prit une de ces côtes et en remplit
la place de chair, et de cette côte que Dieu prit à Adam, il forma la femme. Et
il l'amena devant Adam, afin que celui-ci vit comment il l'appellerait. Or Adam
dit : Voici maintenant l'os de mes os et la chair de ma chair.
Celle-ci s'appellera femme, c'est-à-dire faite de l'homme et c'est celle
qui sera mon aide. Pour cela l'homme quittera son père et sa mère et
s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une même chair. Or tous deux
étaient nus, savoir Adam et son épouse, et ils n'en rougissaient pas.
2. Mais le
serpent était le plus avisé de tous les animaux qui étaient sur la terre et que
Dieu avait faits. Et le serpent dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il
dit de ne pas user pour votre nourriture de tout arbre qui est dans le
jardin ? La femme répondit au serpent : Nous mangerons du fruit de
tout arbre qui est dans le paradis, mais pour le fruit de l'arbre qui est au
milieu du paradis, Dieu nous a dit de n'en point manger et même de n'y pas
toucher, de peur que nous ne mourions. Et le serpent dit à la femme : Vous
ne mourrez pas de mort, car Dieu savait qu'au jour où vous aurez mangé de ce
fruit, vos yeux- seront ouverts et vous serez comme des Dieux sachant le bien
et le mal. Et ta femme vit que le fruit était bon à manger, qu'il était
agréable aux yeux de le voir et de la contempler. Elle prit donc le fruit de
cet arbre ; elle en mangea et en donna à son mari qui le reçut et le mangea
pareillement. Or leurs yeux furent ouverts et ils s'aperçurent qu'ils étaient
nus, et ils prirent des feuilles de figuier pour s'en faire des vêtements.
Ayant alors entendu la voix du Seigneur qui se promenait dans le Paradis sur le
soir, Adam et sa femme pour se cacher de devant la face du Seigneur, se
retirèrent près de l'arbre qui était au milieu du paradis. Et le Seigneur Dieu
appela Adam et lui dit : Adam, où es-tu ? Seigneur, dit celui-ci,
j'ai entendu votre voix dans le paradis et j'ai craint et je me suis caché,
parce que je suis nu. Et le Seigneur Dieu dit : Qui donc t'a fait, savoir
que tu es nu, si ce n'est que tu as mangé du fruit duquel seul je t'avais
défendu de manger ? Et Adam dit : La femme que vous m'avez donnée,
m'a présenté de ce fruit pour que j'en mangeasse et j'en ai mangé. Et Dieu dit
à la femme : Pourquoi. as-tu fait cela ? Et la femme dit : Le
serpent m'a séduite et j'ai mangé de ce fruit. Et le Seigneur Dieu dit au
serpent : Parce que tu as fait cela, tu seras maudit de tous les animaux
domestiques et de toutes les espèces de bêtes sauvages. Tu ramperas sur ta
poitrine et sur ton ventre, et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie.
Et je mettrai l'inimitié entre toi et la femme ; et entre ta semence et la
sienne. Elle observera ta tête et toi son talon. Il dit ensuite à la
femme : « Multipliant je multiplierai tes peines et tes soupirs, tu
enfanteras dans la douleur, et tu t'inclineras devant ton mari et il te
dominera. Et alors Dieu dit à Adam : Parce que tu as écouté la voix de ta
femme, et que tu as mangé du fruit duquel seul je t'avais défendu de manger, la
terre pour toi sera maudite en punition de ce que tu as lait, et tu tireras
d'elle ta nourriture dans la tristesse et les gémissements, tous les jours de
ta vie. Elle te produira des épines et des ronces et tu mangeras l'herbe de ton
champ. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu
retournes dans la terre de laquelle tu as été tiré ; car tu es terre et tu
retourneras en terre. Adam alors donna à sa femme le nom de Vie, parce qu'elle
est la mère de tous les vivants. Et alors le Seigneur Dieu fit à Adam et à sa
femme des tuniques de peaux pour les en revêtir ; et il dit : Voilà
qu'Adam est devenu comme un de nous, capable de connaître le bien et le mal. Et
pour qu'il ne mit pas la main sur l'arbre de vie, et n'acquit pas en prenant et
mangeant du fruit de cet arbre le pouvoir de vivre éternellement, le Seigneur
Dieu le chassa du paradis de délices, afin qu'il cultivât la terre même de
laquelle il avait été tiré. Et chassé du Paradis il demeura vis-à-vis de ce
lieu de délices. Et pour garder la voie qui l'aurait conduit à l'arbre de vie,
Dieu mit devant le Paradis un Chérubin qui brandissait une épée flamboyante[54]. »
3. Si les
Manichéens aimaient mieux discuter ces paroles mystérieuses en cherchant avec
respect le sens qu'elles renferment, que de les critiquer et de les accuser
avec mépris, dès lors ils ne seraient plus Manichéens ; car en demandant
ils obtiendraient, en cherchant ils trouveraient, et en frappant ils se
feraient ouvrir. Des gens qui cherchent la vérité avec un soin pieux proposent
en effet plus de questions sur les deux chapitres dont il s'agit, que ces
malheureux et ces impies. Mais voici, la différence. Les premiers cherchent
pour trouver, tandis que les seconds ne travaillent que pour ne pas voir ce
qu'ils cherchent. Tout ce texte doit donc être discuté d'abord au point de vue
de l'histoire, ensuite au point de vue de la prophétie. En tant qu'historique
il présente la narration des faits ; en tant. que prophétique il annonce
des évènements futurs. Assurément quiconque voudra prendre à la lettre toutes
les paroles que nous venons de rapporter, c'est-à-dire les entendre dans l'unique
sens qui ressort de la lettre elle-même, et qui pourra ainsi éviter le
blasphème sans dire que des choses conformes à la foi catholique, bien loin de
mériter des reproches, il doit être tenu comme un interprète de premier ordre
et digne de tout éloge. Mais s'il est impossible de leur trouver un sens qui
convienne à la piété et soit digne de Dieu, à moins de croire que ce sont des
figures et des énigmes ; appuyés sur l'autorité des Apôtres qui donnent la
solution de tant de difficultés qui se rencontrent dans les livres de l'ancien
Testament, suivons notre dessein, et munis du secours de Celui qui nous exhorte
à demander, à chercher et à frapper[55], expliquons, conformément à la foi
catholique, toutes ces figures relatives à l'histoire ou à la prophétie, sans
rien préjuger contre un traité meilleur et fait avec plus de soin, soit par
nous, soit par d'autres à qui Dieu veut bien communiquer sa lumière.
4.
« Le jour arriva donc où Dieu créa le ciel et la terre et toutes les
productions verdoyantes des champs, qui n'étaient pas auparavant sur la terre
et toutes les herbes de la campagne[56]. » Plus haut on voit le nombre
de sept jours ; maintenant, selon l'auteur sacré, Dieu fait dans un seul
jour le ciel et la terre, et toute la verdure et toute l'herbe des
champs ; et l'on a raison d'entendre que le nom de ce jour marque tout cet
espace de temps. Car Dieu a fait tout le temps avec toutes les créatures
temporelles et visibles qui sont désignées par le nom de ciel et de terre. Ce
qui mérite et réclame notre attention, c'est que l'Écriture après avoir nommé
le jour qui a été fait, puis le ciel et la terre, ajoute encore les
productions verdoyantes et toute l'herbe des champs ; car lorsqu'il
est dit : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre, » il
ne s'agit pas de la création des plantes et des herbes de la campagne ;
puisqu'il est écrit sans aucune équivoque que les plantes et les herbes des
champs furent créées au troisième jour ; et d'ailleurs l'opération énoncée
par les mots : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la
terre, » n'appartient à aucun des sept jours dont il est question.
Jusque-là en effet, ou bien l'écrivain sacré a voulu désigner sous le nom de
ciel et de terre la matière même dont toutes les choses ont été faites, ou du
moins il a d'abord sous ce nom présenté la création entière en disant :
« Dans le principe Dieu fit le ciel et la terre ; » puis prenant les
uns après les autres les ouvrages de Dieu, il les expose en particulier selon
l'ordre des jours ; comme il fallait à raison du sens prophétique que nous
avons relevé dans le livre premier. Pourquoi donc maintenant après avoir nommé
le ciel et la terre, ajoute-t-il : les productions verdoyantes et
l'herbe des champs, sans rien dire de tant d'autres choses qui sont au ciel
et sur la terre ou même dans la mer ? N'est-ce point parce qu'il veut
faire entendre sous ce terme la créature invisible c'est-à-dire l'âme. Aussi
bien dans les Écritures le monde est souvent désigné sous la figure d'un
champ ; et le Seigneur lui-même dit : « Le champ c'est le
monde, » quand il expose la parabole où il s'agit de la zizanie mêlée au
bon grain[57]. Aussi à cause de leur vitalité
vigoureuse, le nom de productions verdoyantes de la campagne est employé pour
signifier la Créature spirituelle et invisible, et nous interprétons le nom de
l'herbe dans le même sens et pour la même raison[58]. Ce qu'ajoute l'écrivain sacré
« Qui n'étaient pas auparavant sur la terre, » doit être compris de
cette manière : avant que l'âme eût péché. Depuis en effet qu'elle est
souillée par des désirs tout terrestres, on dit d'elle avec raison qu'elle a
comme pris naissance sur la terre, ou qu'elle est sur la terre ; et de là
ce qui suit : « Car Dieu n'avait pas encore fait pleuvoir sur la
terre[59]. »
Maintenant
encore Dieu fait naître la verdure des champs, mais en répandant la pluie sur
la terre, c'est-à-dire, que par sa parole il fait reprendre aux âmes une
nouvelle vigueur ; mais il les arrose de l'eau des nuées, en d'autres
termes des Écritures que nous ont laissées les prophètes et les Apôtres. A ces
Écritures convient justement le nom de nuées, parce que les paroles qu'elles
renferment, qui retentissent et qui passent en frappant l'air, surtout si l'on
considère : encore l'obscurité des allégories comparables à un brouillard
épais, ressemblent bien à des nuées, et quand on les explique, elles deviennent
pour ceux qui les comprennent bien, comme une pluie de vérité qui tombe sur eux
et les pénètre. Mais il n'en était pas ainsi quand l'âme n'avait pas encore
péché, c'est-à-dire, quand la verdure des champs n'était pas encore sur la
terre. « Car Dieu n'avait « pas encore fait pleuvoir sur la terre, il
n'y avait « pas d'homme pour y travailler. » L'homme en effet qui
travaille sur la terre a besoin de la pluie des nuées dont nous venons de
parler. Or, c'est après le péché que l'homme a commencé son travail sur la
terre et que les niées lui sont devenues nécessaires. Avant le péché, quand
Dieu eut donné l'être à la verdure et à l'herbe des champs, laquelle signifiait
la créature invisible comme nous l'avons dit ; il y avait une source
intérieure pour arroser cette créature, Dieu parlait d'une manière immédiate à
son intelligence : ainsi elle n'avait pas à recevoir du dehors les paroles
divines, comme une pluie tombant des nuées, mais elle s'abreuvait de la vérité
à la source même jaillissant dans son cœur.
6.
« Il sortait donc de la terre une fontaine et elle arrosait toute la surface
de la terre, » dit l'écrivain sacré. Il s'agit de la terre dont parle le
Psalmiste, quand il dit : « Vous êtes mon espérance, mon partage dans
la terre des vivants.[60] » Or quand l'âme était arrosée
de l'eau de cette source, elle n'avait pas encore jeté dehors par l'orgueil
l'intérieur de son être ; car « le commencement de l'orgueil de
l'homme est son éloignement de Dieu. » Et parce que, l'enflure de
l'orgueil ayant poussé l'âme au dehors, celle-ci a cessé d'être arrosée par la
source qui coulait en elle, elle subit à juste titre le reproche contenu dans
ces paroles du prophète[61] : « Pourquoi
s'enorgueillit la terre et la cendre ? Car elle a jeté au loin ses
entrailles durant sa vie[62]. » Qu'est-ce en effet que
l'orgueil, sinon la volonté de paraître au dehors ce que l'on n'est pas en
rejetant le juge intérieur de la conscience. Aussi l'homme condamné maintenant
à travailler sur la terre a besoin de la pluie des nuées, c'est-à-dire d'un
enseignement formulé dans le langage humain. afin que de cette manière son âme
puisse encore trouver remède à l'aridité dont elle est affligée, reprendre
vigueur et devenir une verte plante des champs. Et plaise à Dieu qu'elle
veuille recevoir du moins la pluie de vérité qui tombe de ces nuées. Car
Notre-Seigneur ayant daigné pour elle prendre le nuage de notre chair, a
répandu la pluie très abondante du saint Évangile ; il a même promis que
quiconque boirait de son eau reviendrait à la source intime et ne chercherait
plus la rosée extérieure. Il dit en effet : « L'eau que je lui
donnerai deviendra en lui une source qui jaillira jusque dans la vie éternelle[63]. » C'est, je crois, celte
source qui avant le péché sortait de la terre et en arrosait tonte la
surface ; elle était intérieure et n'avait pas besoin d'être alimentée par
les nuées. « Dieu, en effet, n'avait pas encore fait pleuvoir sur la
terre, et il n'y avait point d'homme pour y travailler. » Après avoir
dit : « Dieu n'avait pas encore fait pleuvoir sur la terre, »
l'écrivain sacré ajoute la raison pour laquelle il n'avait pas encore fait
pleuvoir : « C'est qu'il n'y avait point d'homme pour travailler sur
la terre. » Or l'homme commença à travailler sur la terre quand après le
péché il perdit la vie bienheureuse dont il jouissait dans le paradis. Car
voici ce qui est écrit : « Et le Seigneur Dieu le chassa du paradis
de délices pour le faire travailler sur la terre même de laquelle il avait été
tiré. » C'est ce que nous examinerons en son lieu[64], et ce que je rappelle dès
maintenant pour faire comprendre que l'homme travaillant sur la terre,
c'est-à-dire gémissant dans l'aridité de son état de pécheur, a besoin de
recevoir du langage humain la divine doctrine, comme la pluie des nuées. Mais
cette science sera détruite. Car maintenant nous voyons en énigme, comme
cherchant la vie dans un nuage, mais alors nous verrons face à face[65], quand toute la surface de notre
terre sera arrosée de la source d'eau vive jaillissant de l'intérieur. C'est
ainsi qu'il faut entendre ce passage : « Une source s'élevait de la
terre et en arrosait toute la surface. » En effet si nous voulons qu'il
s'agisse d'une source matérielle, il n'est pas vraisemblable que cette source
qui arrosait toute la surface de la terre ait seule tari, quand partout se
rencontrent tant de cours d'eau, rivières ou fleuves, qui ne tarissent point[66].
7. Sous ce
peu de mots nous est donc insinuée la création entière avant le péché de l'âme.
Les noms de ciel et de terre signifient toutes les créatures visibles ; le
nom de jour tous les temps ; les noms de verdure, d'herbe de la campagne,
la créature invisible ; et le nom de cette source qui sortait de la terre
et en arrosait toute la surface, désigne les flots de vérité qui pénétraient
l'âme avant le péché. Pour ce jour dont le nom, comme clous l'avons dit, sert à
marquer tout l'espace du temps, il noirs indique que non-seulement la créature
visible, ruais encore la créature invisible peut être soumise à l'action du
temps. Nous le voyons pour l'âme ; car par l'étonnante variété de ses
goûts et de ses affections, par la chute même dont l'effet l'a rendue misérable
et par la réparation au moyen de laquelle elle revient à son état de bonheur,
elle est convaincue de pouvoir Changer avec le temps. C'est pourquoi il n'a pas
été dit seulement : « Quand arriva le jour où Dieu créa le ciel et la
terre, » noms sous lesquels nous devons entendre les êtres visibles ;
maison ajoute : « la verdure et l'herbe de la campagne ; » et
sous ce terme, nous l'avons dit, est désignée, à raison de sa vigueur et de sa
vie, la créature invisible c'est-à-dire l'âme. Or s'il a été dit :
« Quand arriva le jour où Dieu créa le ciel et la terre et toute la
verdure et l'herbe des champs, » c'est pour nous faire comprendre que
non-seulement la créature visible, mais encore la créature invisible
appartiennent au temps, comme sujettes à changer, parce que Dieu seul est
immuable, lui qui est avant tous les temps.
6. Après
avoir constaté en quels termes il nous est parlé de toute la création tant
visible qu'invisible, aussi bien que des heureux effets produits par la source
divine sur la créature invisible-, voyons maintenant ce que nous suggère le
texte sacré au sujet de l'homme en particulier ; ce qui doit
principalement nous occuper. D'abord sur le passage où il est dit que Dieu a
formé l'homme du limon de la terre, on demande ordinairement quel était ce
limon ou . quelle matière est désignée par ce terme. Les ennemis des livres de
l'ancien Testament, qui entendent toute chose dans le sens grossier de la
lettre, et par cela même sont toujours dans l'erreur, se récrient ici avec
aigreur contre ce fait, que Dieu a formé l'homme du limon de la terre.
Pourquoi, disent-ils, Dieu s'est-il servi du limon pour former l’homme ?
Manquait-il donc d'une matière meilleure ? n'avait-il pas à sa disposition
les corps célestes dont il pouvait faire l'homme ? Pourquoi l'a-t-il formé
d'une fange terrestre qui le rende si fragile et sujet à la mort ? Or, ils
ne comprennent pas en premier lieu, la multitude des sens que présentent dans
les Écritures le nom de terre et d'eau ; car le limon est un mélange d'eau
et de terre. Mais nous disons que le corps, humain n'est devenu corruptible,
fragile et mortel qu'après le péché ; et ces hérétiques ne voient avec
horreur dans notre corps que la mortalité à laquelle nous n'avons été soumis
que par une juste condamnation. Mais, tout en formant l'homme du limon de cette
terre, Dieu ne pouvait-il rendre son corps incorruptible, si, fidèle à garder
le précepte divin, l'homme avait voulu s'abstenir du péché ? Y a-t-il là
rien d'étonnant, rien de difficile à Dieu ? Nous disons que le ciel même,
avec sa beauté, est sorti du néant, ou a été fait d'une matière informe, parce
que nous croyons à la toute-puissance de l'auteur ; doit-on alors s'étonner
que le corps formé d'un limon quelconque, ait pu sous la main de ce Dieu
tout-puissant, exister de manière à n'affliger l'homme, avant le péché, par
aucune infirmité, par aucun besoin, et à se trouver exempt de toute
corruption ?
9. Il est donc oiseux, de demander avec quoi
Dieu a fait le corps de l'homme, s'il s'agit ici de la formation du corps. Je
sais que quelques-uns des nôtres l'entendent ainsi, ils disent que si par ces
mots : « Dieu forma l'homme du limon de la terre, » on ne trouve
point ces autres : « A son image et à sa ressemblance, » c'est
qu'ici il est parlé seulement de la formation du corps. Pour l'homme intérieur,
il est désigné par ces expressions : « Dieu fit l'homme à son image
et à sa ressemblance. » Mais je le veux, entendons ici l'homme en corps et
en âme, supposons qu'il ne s'agit pas de quelque nouveau travail, mais de
reprendre avec plus de soin ce qui a été déjà brièvement insinué plus haut. Si
donc nous entendons ici l'homme composé d'un corps et d'un âme, la raison ne
s'offense pas de ce que le terme de limon sert à le désigner, vu le mélange de
substance dont son être est formé. De même que l'eau rapproche, unit et retient
la terre quand elle se mêle au limon qu'elle forme, ainsi l'âme en vivifiant la
matière corporelle, met en harmonie les unes avec les autres les différentes
parties de cette matière, et empêche le corps de tomber en dissolution.
10. Par ces
paroles : « Et Dieu souffla sur lui l'esprit de vie et l'homme fut
fait âme vivante, » nous devons entendre que si jusque-là le corps était
seul, l'âme y fut alors unie. Peut-être était-elle créée déjà, mais retenue
comme dans la bouche de Dieu, c'est-à-dire dans sa vérité ou son infinie
sagesse, d'où cependant elle ne sortit pas de manière à en être séparée par une
distance locale lorsqu'elle fut communiquée à l'homme par le souffle divin,
puisque l'être de Dieu n'est limité à aucun espace, mais est présent partout.
Peut-être aussi reçut-elle l'existence au moment même où Dieu souffla l'esprit
de vie sur l'argile qu'il venait de façonner, et alors cette insufflation n'est
autre chose que l'opération divine créant l'âme dans l'homme par l'esprit de sa
puissance. Suppose-t-on que l'homme, à qui l'être avait été donné, subsistait
déjà dans l'union de l'âme et du corps ? Le souffle de Dieu vint ajouter
le sens et la raison à l'âme vivante, lorsqu'en vertu de cette insufflation
l'homme fut fait âme vivante, non pas que le souffle eût été changé en âme
vivante, mais il agit sur l'âme vivante. Jusque-là néanmoins 'nous ne devons
pas encore voir l'homme spirituel dans celui qui a été fait âme vivante, mais
toujours l'homme animal : il ne devint spirituel que quand placé dans le
Paradis, c'est-à-dire mis en possession d'une vie heureuse, il reçut aussi le
précepte de la perfection qu'il devait trouver dans la soumission à la parole
de Dieu. Aussi après qu'il eut péché en rejetant le précepte divin et qu'il fut
chassé du Paradis, il ne lui resta que son être animal[67]. Et c'est pourquoi nous qui sommes
nés de lui après son péché, nous n'avons en nous que l'homme animal avant
d'avoir atteint l'homme spirituel, c'est-à-dire Notre-Seigneur Jésus-Christ,
qui n'a point commis le péché[68], et avant d'avoir été réformés,
vivifiés par lui, et rétablis dans le bonheur où a mérité d'entrer avec lui le
larron pénitent, au jour qui termina sa vie mortelle[69]. Car écoutons ce que dit
l'Apôtre : « Ce n'est pas ce qui est spirituel qui a été fait
d'abord, mais ce qui est animal, ainsi qu'il est écrit : Le premier Adam a
été fait âme vivante, le nouvel Adam, esprit vivifiant[70]. »
11. Ainsi
par ces expressions : « Dieu souffla sur lui l'esprit de vie, et
l'homme fut fait âme vivante, » nous ne devons pas entendre que c'est
comme une partie de la nature de Dieu qui est devenue l'âme- de l'homme, ce qui
nous obligerait d'admettre que la nature divine est muable, erreur dont sont
convaincus les Manichéens surtout, par la vérité même. En effet comme l'orgueil
est le père de toutes les hérésies, ils ont osé dire que l'âme est de la nature
de Dieu. Et là dessus nous les pressons de la manière suivante : Donc,
leur disons-nous, la nature de Dieu est sujette à l'égarement et la
misère ; donc elle est infectée de la contagion des vices et du
péché ; ou bien encore, d'après vos propres aveux, elle se souille au
contact d'une nature qui lui est essentiellement contraire, et le reste .
autant de conséquences que l'on ne peut croire de la nature de Dieu. L'âme
effectivement a été faite par la toute-puissance divine, conséquemment elle
n'est ni une partie de Dieu, ni la nature de Dieu ; c'est ce qui nous est
expressément c1éclaré dans un autre endroit : « Celui, dit le
prophète, qui a fait l'esprit de chacun, est lui-même l'auteur de toutes choses[71]. » Ailleurs encore il est
dit : « C'est Lui qui a fait dans l'homme l'esprit de l'homme[72]. » Il est donc bien avéré par
ces témoignages que l'esprit de l'homme a été créé. Or dans les Écritures
l'esprit de l'homme n'est rien autre chose que la faculté raisonnable de son
âme elle-même, faculté qui le distingue des animaux et lui donne sur eux un
empire naturel. C'est dans ce sens que l'Apôtre dit : « Personne ne
connaît ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit qui est en lui[73]. » On ne pourrait donc,
d'après ces témoignages, croire que l'âme et non l'esprit, a été créée, ni
soutenir que l'esprit est de la nature de Dieu, ou qu'une partie de Dieu s'est
changée en lui au moment de l'insufflation divine. C'est d'ailleurs ce que
réprouve le simple bon sens ; car l'esprit de l'homme qui tantôt se trompe
et tantôt juge suivant la vérité, crie par là qu'il est muable, ce qu'on ne
peut absolument supposer de la nature de Dieu. Mais ; dire que l'âme
humaine est la propre substance de Dieu, quand elle gémit encore sous une telle
masse de vices et de misères, c'est la plus haute expression de l'orgueil.
12. Voyons
maintenant le bonheur de l'homme, désigné sous le nom de paradis. Le repos que
l'on goûte à l'ombre des bocages est ordinairement délicieux, c'est de l'Orient
que part la lumière destinée à nos sens corporels, et là se montre d'abord le
ciel, corps bien supérieur au nôtre et d'une nature plus excellente. C'est
pourquoi ici encore il faut voir un sens figuré, les délices spirituelles de la
vie bienheureuse ; et pour le même motif il est dit que le paradis fut
planté à l'Orient. Or comprenons que nos joies spirituelles sont marquées par
tous ces arbres beaux à la vue de l'intelligence, et dont les fruits sont bons
à manger comme une nourriture incorruptible, la nourriture des âmes
bienheureuses ; car le Seigneur a dit : « Travaillez pour une
nourriture qui ne se corrompt point[74] ; » telles sont toutes
les connaissances qui servent d'aliment à l'âme. L'Orient désigne la lumière de
la sagesse, et Eden les délices immortelles de l'âme intelligente. Car les
interprètes enseignent que ce mot traduit de l'hébreu en latin, signifie
délices, jouissance ou banquet. S'il a été mis ici sans traduction, c'est pour
paraître indiquer quelque lieu particulier, et plus encore, pour faire une locution
figurée. Par tous ces arbres qui s'élèvent de la terre nous entendons cette
joie spirituelle, qui consiste à dominer la terre, à n'être pas enveloppé ni
accablé par le désordre des passions terrestres. L'arbre de vie planté au
milieu du paradis représente cette sagesse qui fait comprendre que sa
destination est de tenir comme le milieu des choses. Si elle est supérieure à
toute la nature corporelle, elle a néanmoins au dessus d'elle la nature de
Dieu ; ainsi elle ne doit s'égarer ni à droite en affectant ce qu'elle
n'est pas, ni à gauche en dédaignant négligemment ce qu'elle est. Voilà l'arbre
de vie planté au milieu du paradis. L'arbre de la science du bien et du mal
rappelle aussi cette situation naturelle de l'âme entre la nature divine et la
nature corporelle ; car cet arbre était encore planté au milieu du
paradis. Il est appelé arbre de la science du bien et du mal, parce que si
l'âme qui doit s étendre vers ce qui est devant elle, c'est-à-dire vers Dieu,
et oublier ce qui est derrière elle[75], c'est-à-dire les plaisirs des
sens, vient à se replier sur elle-même en abandonnant Dieu, et à vouloir jouir,
comme si elle était sans Dieu, des facultés de son être, elle s'enfle
d'orgueil, e qui est la source de tout péché. Et lorsque la peine de cet
égarement vient la frapper, elle voit par expérience combien diffère le bien
qu'elle a délaissé du mal où elle est tombée. C'est, pour elle, avoir mangé du
fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. Quand donc il lui est
commandé de manger du fruit de l'arbre qui est dans le paradis, mais de ne pas
manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, il lui est interdit
d'en jouir de manière à dépraver, et à corrompre comme en mangeant, l'intégrité
de sa nature.
13.Un fleuve
sortait de l'Éden ; Éden délices, plaisirs, banquet ; c'est ce fleuve
dont veut parler le Psalmiste quand il dit : « Vous les abreuverez au
torrent de vos voluptés[76], » car Éden en hébreu signifie
voluptés. Ce fleuve se divise en quatre parties et représente les quatre vertus
de prudence, de force, de tempérance et de justice. On dit que le Phison c'est
le Gange, et le Géon le Nil, ce qu'on peut remarquer encore dans le prophète
Jérémie. Ces fleuves portent donc aujourd'hui d'autres noms, ainsi en est-il du
Tibre qui d'abord s'appelait Albula. Pour le Tigre et l'Euphrate ils ont
jusqu'ici conservé leurs noms. Ces noms cependant, désignent aujourd'hui comme
je l'ai dit, des vertus spirituelles, ce qu'on peut voir même à leur traduction
dans les langues hébraïque ou syriaque. C'est ainsi que Jérusalem, encore que
ce soit un lieu visible et terrestre, veut dire dans le sens spirituel Cité de
paix ; de même Sion quoiqu'une simple montagne de la terre, rappelle la
Contemplation, et dans les allégories que présentent les Écritures ce nom est
employé souvent pour élever l'âme à la méditation des choses spirituelles.
C'est ainsi encore que cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, comme
s'exprime Notre-Seigneur, et qui frappé, blessé, fut laissé à demi mort par les
voleurs[77], nous oblige certainement à prendre
dans le sens spirituel ces lieux, que suivant l'histoire on trouve néanmoins
sur la terre.
14. La
prudence signifie la contemplation même de la vérité, contemplation que ne peut
rendre aucun langage humain parce, qu'elle est ineffable ; et vouloir la
faire connaître, c'est se mettre plutôt dans le douloureux travail de
l'enfantement que de la produire au jour. L'Apôtre nous dit lui-même qu'il a
entendu là des paroles dont l'expression est impossible à l'homme[78]. Cette prudence traverse donc la
terre qui possède l'or, le rubis et la pierre d'onyx, c'est-à-dire : la
bonne règle de vie, qui purifiée de toute souillure terrestre, brille comme
l'or le plus pur ; et la vérité que ne peut vaincre aucune erreur pas plus
que la nuit ne peut vaincre l'éclat des rubis ; enfin la vie éternelle
désignée par la couleur verte de la pierre d'onyx à cause de sa vigueur
toujours pleine de sève. Pour ce fleuve qui coule autour de la terre
d'Éthiopie, échauffée et comme embrasée par les rayons. du soleil ; il
signifie la force à laquelle la chaleur de l'action donne du mouvement et de la
vivacité. Le troisième fleuve, le Tigre se dirige contre les Assyriens et
rappelle la tempérance qui résiste à la sensualité, toujours ennemie des
conseils de la prudence : aussi le terme d'Assyriens est souvent pris dans
les Écritures pour synonyme d'ennemi. Il n'est pas dit de quel côté se dirige
le quatrième fleuve, ou quelle terre il parcourt c'est que la justice tient à
tous les côtés de l'âme, et n'est autre chose que l'ordre et l’équilibre d'où
résultent l'union et l’harmonie des trois autres vertus. A la tête marche la
prudence ; la force vient en second lieu ; et en troisième la
tempérance : dans cette union, dans cette harmonie consiste la justice.
15. L'homme
fut placé dans le paradis pour y travailler et pour le garder ; ce travail
était une occupation honorable et sans fatigue. Autre chose est le travail dans
le paradis, autre chose le travail sur la terre, auquel l'homme a été condamné
après sa faute. Quant à la garde dont parle l'écrivain sacré, elle marque la
nature de cette occupation primitive de l'homme. En effet dans le repos de la
vie bienheureuse où la mort n'a point d'empire, tout le soin se borne à
conserver ce que l'on a. L'homme reçut aussi le précepte dont nous avons déjà
traité plus haut[79] ; et la conclusion de ce
précepte, exprimée de telle sorte qu'elle ne s'adresse pas à un seul, puisqu'il
est dit avec le nombre pluriel : « Le jour où vous en mangerez, vous
mourrez, » commence déjà à faire entendre comment la femme fut formée.
Elle fut
faite, dit le texte, pour servir d'aide à l'homme afin de produire, dans une
union spirituelle, des fruits tout spirituels ; c'est-à-dire des œuvres
saintes à la louange de Dieu, l'homme commandant et elle obéissant, l'homme
étant gouverné par la sagesse, et elle par l'homme. Car le chef de l'homme est
le Christ, et l'homme est le chef de la femme[80]. Voilà pourquoi Dieu dit :
« Il n'est pas bon que l'homme soit seul.
Aussi bien,
une chose encore était à réaliser : il fallait non seulement que l'âme fût
maîtresse du corps, parce que le corps n'a que le rang de serviteur et
d'esclave, mais de plus que la raison qui fait proprement l'homme, assujettit
la partie animale de l'âme et s'en fit un aide pour commander au corps. Pour
représenter ce devoir, a été formée la femme, que l'ordre naturel soumet à
l'homme ; et ce qui paraît avec une évidence frappante dans les rapports
de deux personnes, c'est-à-dire de l'homme et de la femme, peut être aussi
observé dans une seule. Car le sens intérieur, ou la puissance virile de la
raison, doit soumettre au frein et à la règle d'une juste loi cette partie
animale qui nous sert à'agir sur nos membres., de même que l'homme doit
gouverner la femme, sans lui permettre de dominer sur loi, ce qui plongerait la
famille dans le désordre et la misère.
16. Ainsi
donc, Dieu fit d'abord voir à l'homme combien il l'emportait sur les brutes,
sur les animaux dépourvus de raison : c'est ce que marque le passage où il
est dit que tous les êtres animés furent réunis devant Adam, pour qu'il vit
comment ils les appellerait et quels noms il leur donnerait. Ce qui montre en
effet que l'homme est au dessus des animaux par la raison elle-même, c'est que
la raison seule qui apprécie chacun d'eux, peut les distinguer et les désigner
chacun sous une dénomination particulière. Mais c'est là une raison qui se
révèle facilement : car l'homme comprend vite qu'il est au dessus des
brutes ; ce qu'il comprend difficilement, c'est qu'il y a en lui une
partie raisonnable qui gouverne et une partie animale qui est gouvernée.
Et parce
que l'homme pour voir cela a besoin d'une sagesse plus profonde ; je crois
que cette vue intérieure est désignée sous le nom du sommeil envoyé par Dieu au
premier homme, quand la femme fut formée pour lui être unie. Si l'on veut en
effet reconnaître cette vérité, il n'est pas besoin des yeux du corps, et on la
comprendra d'autant mieux et d'autant plus clairement, qu'on s'isolera
davantage des choses sensibles pour se renfermer au dedans de l'intelligence,
ce qui est comme s'endormir. Car la réflexion même qui nous fait comprendre
qu'en nous il y a une partie qui doit commander par la raison et une autre qui
doit obéir à la raison, est comme la formation de la femme, tirée d'une côte de
l'homme pour mieux marquer leur union. Ensuite pour dominer convenablement la
partie inférieure de son être et former en soi une sorte d'hymen, où la chair
ne convoite pas contre l'esprit, mais lui soit soumise, en d'autres termes, où
la concupiscence de la chair ne lutte point contre la raison, mais plutôt cesse
d'être charnelle en obéissant à la raison, on a besoin d'une sagesse parfaite.
Or le regard de cette sagesse, parce qu'il est intérieur, secret, complètement
étranger à tout sens corporel, peut, convenablement être entendu sous l'image
du sommeil d'Adam ; car l'homme mérite d'être le chef de la femme, quand
le Christ c'est-à-dire la Sagesse même de Dieu, est le chef de l'homme.
17. Si à la
place de cette côte du premier homme, Dieu remet de la chair, c'est pour
rappeler le sentiment d'amour dont chacun est pénétré pour son âme ; on ne
la traite pas avec dureté et mépris, car on aime naturellement ceux que l'on
dirige. Il faut donc remarquer que la chair ici ne désigne pas la concupiscence
charnelle ; mais bien plutôt ce qu'entendait le Prophète quand il parlait
du cœur de chair substitué, chez le peuple de Dieu, au cœur de pierre[81]. Aussi bien l'Apôtre dit encore
dans le même sens : « Non sur des tables de pierre, mais sur les
tables de chair du cœur[82]. » Autre chose est en effet
une locution propre, autre chose une locution figurée telle que celle dont nous
traitons maintenant. Si donc la femme proprement dite a d'abord été réellement
formée par Dieu du corps de l'homme, elle ne l'a été de cette manière
assurément que pour insinuer quelque mystère. Dieu manquait-il de limon pour en
faire aussi la femme ? Ou bien ne pouvait-il, s'il le voulait, ôter sans
douleur une côte à Adam éveillé ? Soit donc que ce langage soit figuré,
soit que l'action elle-même le soit, ce n'est pas sans raison que Dieu a parlé
ou agi de cette manière. C'est assurément pour exprimer des mystères et des
secrets ; soit ceux que notre faiblesse essaie d'exposer, soit ceux que
mettrait en lumière une interprétation meilleure, pourvu cependant qu'elle fût
conforme à la saine doctrine.
18. L'homme
donna donc un nom à sa femme comme un supérieur à son inférieur, et il dit
« Voici maintenant l'os de mes os et la chair de ma chair. » L'os de
mes os, peut être pour marquer la force ; La chair de ma chair, peut être
pour marquer la tempérance. Car on enseigne que ces deux vertus appartiennent à
la partie inférieure de l'âme, régie par la prudence de la raison. Quant aux
paroles suivantes : « Elle sera appelée femme, parce qu'elle a été
prise de son mari, » cette étymologie n'a point passé dans notre langue.
Car on ne trouve pas comment le nom de mulier peut dériver du nom de vir.
Mais on dit que dans la langue hébraïque les mots sont semblables : Vocabitur
virago, quoniam de viro suo sumpta est. Aussi bien le terme virago ou
plutôt virgo vierge, a quelque ressemblance avec le nom de vir,
homme. Quant au nom mulier, il n'en a point : mais, comme je l'ai
dit, cela vient de la différence des langues.
19. Adam
ajoute : « L'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son
épouse, et ils seront deux dans une même chair. » Je ne vois d'autre moyen
d'admettre ici le sens historique, si ce n'est en disant qu'ordinairement les
choses arrivent ainsi dans le genre humain. Mais tout cela est une prophétie
dont l'Apôtre rappelle le souvenir quand il dit : « C'est pourquoi
l'homme abandonnera son père et sa mère pour s'attacher à son épouse ; et
ils seront deux dans une seule chair. C'est un grand sacrement ; je dis
dans le Christ et dans l'Église[83]. » Si les Manichéens lisaient
ce passage autrement qu'en aveugles, eux qui se servent des Épîtres des Apôtres
pour tromper tant de monde, ils comprendraient comment l'on doit entendre les
Écritures de l'ancien Testament, et n'oseraient point attaquer, par des
discours sacrilèges, ce qu'ils ignorent. Adam et sa femme étaient nus sans en
rougir : ceci désigne la simplicité et la chasteté de l'âme. Car voici
encore ce que dit l'Apôtre : « Je vous ai préparés, fiancés comme une
vierge toute pure pour un époux unique, pour Jésus-Christ. Mais je crains que
comme le serpent séduisit Ève par ses artifices, vos esprits ne dégénèrent de
la simplicité et de la chasteté qui est dans le Christ[84]. »
20. Or le
serpent signifie le diable, qui certainement n'était pas simple ; car s'il
est dit que le serpent était le plus avisé de tous les animaux, c'est pour nous
faire entendre sous des termes figurés sa ruse et sa malice. Il n'est pas dit
que le serpent était dans le Paradis, mais il était parmi les bêtes sorties des
mains de Dieu. Car le Paradis, ainsi que je l'ai dit plus haut[85], signifie la vie heureuse où
n'était plus le serpent, puisqu'il était déjà le diable et qu'il était déchu de
sa béatitude pour n'avoir pas voulu rester dans la vérité. Il ne faut pas
s'étonner qu'il ait pu parler à la femme quand celle-ci était dans le Paradis
et que lui n'y était pas. Car, ou bien la femme n'était pas dans le Paradis
d'une manière locale mais plutôt par la jouissance du bonheur, ou bien en
supposant qu'il y ait eu un lieu digne du nom de Paradis et dans lequel Adam et
la femme habitaient corporellement, devons-nous comprendre que le diable, lui
aussi, y soit entré d'une manière corporelle. ? Non, sans aucun doute,
mais il n'y est entré que spirituellement, selon ce que dit l'Apôtre :
« Le prince des puissances de l'air, de l'esprit qui agit maintenant sur
les fils de la défiance[86]. » Apparaît-il donc à ces
fils, sous des traits visibles, ou est-ce d'une façon locale et sensible qu'il
approche de ceux sur qui il exerce son action ? Nullement, mais au moyen
de merveilleux procédés il leur suggère par des pensées tout ce qu'il peut. A
de telles suggestions résistent ceux qui disent vraiment ce que dit encore
l'Apôtre : « Nous n'ignorons pas ses ruses[87]. » Comment eut-il accès près
de Judas, quand il lui persuada de livrer le Seigneur ? Est-ce qu'il parut
réellement à ses yeux dans un lieu déterminé ? Point du tout, mais, comme
le déclare l'Évangile, il entra dans son cœur[88]. Or l'homme le repousse s'il garde
le Paradis. Car Dieu plaça l'homme dans le Paradis pour travailler et le
garder. Aussi bien il est dit de l'Église dans le Cantique des Cantiques :
« C'est un jardin fermé, une fontaine scellée[89], » où certainement n'est pas
admis ce méchant qui persuade le mal. Et cependant il trompe par la femme,
c'est-à-dire par la partie inférieure de l'âme. Car notre raison elle-même ne
peut être amenée à consentir au péché, si la délectation n'a été excitée dans
cette partie de l'âme qui doit obéir à la raison, comme la femme à l'homme qui
la gouverne.
21.
Maintenant encore, dans chacun de nous, lorsque nous succombons au péché, il ne
se fait rien autre chose que ce qui a eu lieu dans les rapports de ces trois
êtres, le serpent, la femme et l'homme. Car il y a d'abord la suggestion du
mal, soit par la pensée, soit par les sens, la vue, le toucher, l'ouïe, le goût
ou l'odorat. Si après cette suggestion, nous n'inclinons pas vers le péché, le
rusé serpent est repoussé ; dans le cas contraire, il y a déjà comme la
défaite de la femme. Quelquefois cependant la raison agissant avec vigueur
impose silence et met un frein à la passion déjà excitée ; alors nous ne
tombons point dans le péché, mais en luttant plus ou moins nous gagnons une
couronne. Si au contraire la raison consent, si elle conclut à l'action que la
passion conseille, l'homme est comme chassé du paradis, il perd la vie
heureuse. Car le mal est imputé sans même que le t'ait ait lieu, puisque le
seul consentement rend la conscience coupable.
22. Il faut
considérer avec soin de quelle manière ce serpent persuada le péché. Aussi bien
ceci intéresse éminemment notre salut. Car ces malheurs ont été écrits pour
nous porter à en éviter de semblables. La femme interrogée répondit en
rappelant ce qui leur avait été prescrit, et le serpent lui dit :
« Vous ne mourrez point ; car Dieu savait que le jour où vous aurez
mangé de ce fruit, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme des Dieux,
sachant le bien et le mal. » Ces paroles nous montrent que l'orgueil a été
le moyen employé pour persuader lé péché ; c'est ce que prouvent en effet
les mots : « Vous serez comme des Dieux. » Quant aux
précédents : « Dieu savait que le jour où vous aurez mangé de ce
fruit vos yeux seront ouverts, » quel en est le sens, sinon qu'il leur fut
persuadé de refuser la soumission à Dieu ; de demeurer plutôt indépendants,
sans rapport avec le Seigneur ; de ne plus observer sa loi, parce qu'il
voyait avec peine qu'ils se gouvernassent eux-mêmes en dehors de la lumière
intérieure et en faisant usage de leur propre sagesse, comme de leurs yeux,
pour connaître le bien et le mal, quand il le leur avait défendu ? Il leur
fut donc persuadé de trop aimer leur puissance, de vouloir être égaux à Dieu,
d'user mal, c'est-à-dire contre la loi divine, de cette condition mitoyenne qui
les soumettait eux-mêmes, tout en soumettant leurs corps à eux-mêmes. Cette
situation mitoyenne était comme le fruit de l'arbre, planté au milieu du
paradis ; il leur fut donc persuadé de laisser perdre ce qu'ils avaient
reçu, pour vouloir usurper ce qui ne leur avait pas été donné. Car Dieu ne donna
pas à la nature de l'homme de pouvoir être heureuse par sa propre puissance, en
dehors de l'action divine, parce qu'à Dieu seul il appartient d'être heureux,
dans une indépendance absolue et par sa puissance naturelle.
23.
« Et la femme, vit que le fruit était bon à manger, qu'il était beau à
voir et à connaître. » Comment voyait-elle, si ses yeux étaient
fermés ? Mais cela a été dit pour nous faire comprendre que leurs yeux,
qui furent ouverts après qu'ils eurent mangé de ce fruit, sont les yeux par
lesquels ils se voyaient nus et se déplaisaient, c'est-à-dire les yeux de la
fourberie auxquels déplaît la simplicité. Car dès qu'on est déchu de cette
intime et très secrète lumière de la vérité, l'orgueil ne veut plaire que par
de trompeuses apparences ; et c'est de là que naît encore l'hypocrisie,
avec laquelle on se croit bien sage quand on a pu abuser et tromper celui qu'on
a voulu. Ainsi la femme donna du fruit à son mari, ils en mangèrent l'un et
l'autre et alors furent ouverts leurs yeux, comme nous l'avons dit plus
haut ; alors aussi ils virent qu'ils étaient nus ; c'est que leurs
yeux mêmes étaient troublés et ils jugeaient honteuse cette simplicité que
marque le terme de nudité. Afin donc de n'être plus simples ils se firent des
ceintures avec des feuilles de figuier ; ils voulaient cacher leur honte
c’est-à-dire la simplicité dont rougissait alors leur orgueil mal avisé. Or les
feuilles de figuier signifient une certaine démangeaison, s'il est permis
toutefois d'employer ce mot en parlant de choses incorporelles, que produisent
dans l'esprit, d'une façon étonnante, le désir et le plaisir du mensonge. Aussi
dit-on le sel de la plaisanterie ; et l'on sait que dans les plaisanteries
domine une espèce de mensonge.
24. C'est
pourquoi, comme Dieu se promenait dans le Paradis sur le soir, c'est-à-dire se
disposait à juger l'homme et fa femme ; avant donc que leur fût infligée
la peine qu'ils avaient méritée, Dieu se promenait dans le Paradis cela
signifie que la présence de Dieu se détachait pour ainsi dire de leurs âmes,
eux-mêmes n'étant plus stables dans son précepte. Sur le soir ; quand déjà
le soleil se couchait pour eux, en d'autres termes, quand cette lumière
intérieure de la vérité commentait à les quitter ; ils entendirent la voix
du Seigneur et se cachèrent pour éviter sa présence. Qui fuit la présence de
Dieu et se cache devant lui, sinon le malheureux qui l'ayant abandonné veut dès
lors aimer ses propres intérêts ? Adam et Ève en effet avaient déjà le masque
du mensonge. Or quiconque est menteur parle de son fond[90]. Ils se cachent donc près de
l'arbre qui était au milieu du Paradis, c'est-à-dire en eux-mêmes ; car
ils ont été créés pour tenir le milieu des choses, être au dessous de Dieu et
au dessus des corps. Ils se cachent en eux-mêmes, pour se laisser aller au
trouble et à la misère qu'engendra l'erreur, après avoir abandonné la vérité,
qui n'était point l'essence de leur nature. L'âme humaine peut bien
effectivement participer à la vérité ; mais cette vérité est Dieu
lui-même, immuable et bien au dessus de nous. Celui donc qui se détourne de
cette vérité pour se tourner vers lui-même, et qui se glorifie et se réjouit,
non d'avoir Dieu pour guide et pour lumière, ruais d'être libre dans ses
mouvements, ales ténèbres du mensonge en partage. Car tout menteur parle de son
propre fond ; ainsi ce déserteur de la vérité est troublé et réalise cette
parole du prophète : « Mon âme a été troublée en moi-même[91]. »
Dieu alors
interroge Adam, non qu'il ignore où il en est, mais pour l'obliger à confesser
sa faute. Car Jésus-Christ Notre-Seigneur n'ignorait pas, tout ce qu'il
demandait. Or Adam répondit, après avoir entendu la voix divine, qu'il s'était
caché parce qu'il était nu. Quelle pitoyable erreur! pouvait-il déplaire à Dieu
dans l'état de nudité où Dieu l'avait créé ? Mais le propre de l'erreur
est de faire croire à l'homme que ce qui lui déplaît, déplaît aussi à Dieu.
Cependant il faut comprendre dans un sens très relevé ce que dit le
Seigneur : « Qui t'a fait connaître que tu étais nu, si ce n'est que
tu as mangé du fruit duquel seul je t'avais défendu de manger ? »
Adam en effet était nu d'abord, c'est-à-dire exempt de dissimulation, mais il
était revêtu de la lumière divine. S'en étant détourné pour se tourner vers
lui-même, ce que signifie avoir mangé du fruit de l'arbre, il vit sa
nudité et se déplut parce qu'il n'avait en propre aucun bien.
25.
Ensuite, selon la coutume de l'orgueil, il ne s'accuse pas d'avoir écouté la
femme, mais il rejette sa faute sur elle ; et en le faisant, il veut par
une vaine subtilité et comme par suite de la fourberie que le misérable
conçoit, rendre Dieu lui-même responsable de son péché. Car il ne dit pas seulement :
« La femme m'a donné du fruit, » il va plus loin et dit. « La
femme que vous m'avez donnée. » Rien de plus ordinaire aux pécheurs que de
vouloir attribuer à Dieu ce dont ils sont accusés, et ce mouvement vient de
l'esprit d'orgueil. L'orgueil en effet fait que l'homme ayant péché en voulant
être égal à Dieu, c'est-à-dire absolument indépendant comme Dieu lui-même est
indépendant puisqu'il est le maître de tout, et ne pouvant l'égaler en
grandeur, s'efforce, quand il est déchu et qu'il gît dans son péché, de rendre
Dieu semblable à lui. Ou plutôt encore il veut montrer que Dieu a péché et que
lui-même est innocent. De son côté la femme étant interrogée rejette la faute
sur le serpent. Adam avait-il donc reçu une épouse pour se soumettre à elle et
non plutôt pour la faire obéir à ses ordres ? et la femme ne pouvait elle
garder le commandement de Dieu plutôt que d'écouter les paroles du
serpent ?
26. Le
serpent n'est pas interrogé, mais il reçoit le premier sa peine, parce qu'il ne
peut s'avouer coupable ni s'excuser d'aucune manière. Or cette condamnation du
serpent n'est pas celle qui lui est réservée au jugement dernier et dont parle
Notre-Seigneur quand il dit : « Allez au feu éternel, quia été
préparé au diable et à ses anges[92] ; » il s'agit ici de la peine
qui nous le rend redoutable et nous oblige à nous en garder. Car sa peine est
d'avoir en sa puissance ceux qui méprisent les commandements de Dieu. C'est ce
que déclarent les paroles dans lesquelles la sentence lui est dénoncée ;
cette peine est même d'autant plus grande, qu'il est réduit à se réjouir d'une
si malheureuse puissance, lui qui avant de tomber était habitué à mettre son
plaisir dans la vérité. souveraine où il ne voulut pas se maintenir. Aussi les
bêtes mêmes lui sont préférées, non comme ayant plus de puissance, mais comme
ayant mieux conservé leur nature. Elles n'ont en effet perdu aucune béatitude
céleste, puisque jamais elles n'en ont joui, et elles passent leur vie avec la
nature qu'elles ont reçue. Il est donc dit à cet esprit méchant : « Tu
ramperas sur ta poitrine et sur ton ventre. » C'est ce qu'on remarque
aussi dans la couleuvre ; et ce qui convient à cet animal visible, est,
par métaphore, appliqué à l'invisible ennemi de l'homme. Sous le nom de
poitrine est désigné l'orgueil, parce que la poitrine est le siège des
mouvements impétueux de l'âme ; pour le nom de ventre il désigne la
concupiscence charnelle, parce que le ventre est la plus molle des parties
sensibles du corps. Et comme, au moyen de l'orgueil et de la concupiscence charnelle,
le diable s'insinue près de ceux qu'il veut séduire, il lui a été dit pour
cela : « Tu ramperas sur ta poitrine et sur ton ventre. »
27.
« Et tu mangeras la terre, lui est-il dit encore, tous les jours de ta
vie ; » en d'autres termes, tous les jours où tu dois exercer cette
puissance, avant que vienne te frapper la dernière peine du jugement. Car ce
temps d'un pouvoir qui le réjouit et dont il s'honore semble être celui de sa
vie. Les paroles donc : « Tu mangeras la terre, » peuvent être
comprises dans deux sens : ou bien ils. t'appartiendront, ceux que tu
auras trompés par l'attachement aux choses terrestres, c'est-à-dire les
pécheurs que désigne le nom de terre ; ou du moins ces paroles figurent un
troisième genre de tentation, qui est la curiosité. Car manger la terre, c'est
sonder des profondeurs et des obscurités mais des profondeurs et des obscurités
temporelles et terrestres.
28. Dieu ne
met pas d'inimitié entre le serpent et l'homme, il en met seulement entre lui
et la femme. Est-ce parce que le démon ne trompe et ne tente pas les
hommes ? Il est manifeste qu'il les trompe. Est-ce parce qu'il n'a abusé
que la femme et non Adam ? Mais pour n'avoir fait parvenir l'imposture
jusqu'à lui que par le moyen de la femme, en est-il moins son ennemi ?
D'ailleurs c'est au temps futur que Dieu parle quand il dit : « Je
mettrai l'inimitié entre toi et la femme. » Et si l'un dit que le démon
n'a pu désormais séduire Adam, nous répondrons qu'il n'a pas non plus séduit
Ève. Pourquoi donc ces paroles, si ce n'est pour nous montrer clairement que
nous ne pouvons être tentés par le diable, qu'au moyen de cette partie animale
dont nous avons déjà beaucoup parlé plus haut et qui présente dans un seul
l'homme comme l'image et la similitude de la femme ? Il y a aussi des
inimitiés établies entre la semence du diable et celle de la femme ; la
semence du diable signifie les suggestions perverses, et celle de la femme, les
fruits de bonnes oeuvres par lesquels on résiste à la tentation du mal. Le
diable observe la plante du pied de la femme, afin de la mettre sous son joug,
si elle se laisse aller à des joies défendues ; de son côté elle observe
la tête du serpent, afin de le repousser dès que se fait sentir la tentation du
mal.
29. Point
de difficulté relativement au châtiment de la femme. En effet il est évident
qu'elle est soumise à des douleurs multipliées et qu'elle pousse bien des
gémissements dans les angoisses de cette vie. Quant `aux enfantements
douloureux, ils se réalisent chez la femme proprement dite ; il faut
néanmoins les considérer dans l'invisible partie de nous-mêmes que représente
la femme. Effectivement les femelles même des animaux sans raison mettent au
jour leurs petits avec douleur, et pour elle c'est la condition de leur
mortalité plutôt que la peine du péché. Il peut donc se faire que pour les
femmes aussi cette douleur soit naturelle à leurs corps mortels ; mais le
grand supplice est que d'immortels qu'ils étaient leurs corps sont devenus
mortels. Néanmoins il y a dans cette sentence une profonde et mystérieuse
signification ; c'est qu'on ne s'abstient jamais de ce que prétend la
volonté de la chair, sans éprouver d'abord de la douleur jusqu'au moment où
l'habitude du bien est formée. Cette habitude formée est comme un fils qui
vient de naître ; c'est l'inclination disposée au bien par l'habitude.
Pour faire naître cette bonne habitude on a résisté avec douleur à l'habitude
mauvaise. Que signifient encore ces mots qui expriment la suite de
l'enfantement : « Tu te tourneras vers ton mari et il te dominera[93] ? » Est-ce que la plupart
des femmes et même presque toutes n'enfantent pas en l'absence de leurs maris
et ne sont pas après l'enfantement dans l'impossibilité de se tourner vers
eux ?Ces femmes superbes et qui dominent leurs maris perdent-elles ce vice
après avoir enfanté et se laissent-elles dominer par eux ? Loin de
là ; elles croient qu'en devenant mères elles ont acquis une dignité
nouvelle et se montrent ordinairement plus orgueilleuses. Pourquoi donc après
ces mots : « Tu enfanteras dans la douleur, » a-t-il été
ajouté : « Et tu te tourneras vers ton mari, et il te
dominera, » si ce n'est pour marquer que cette partie de l'âme qu'attachent
les plaisirs des sens, obéit avec plus de soin et de zèle à la raison comme à
un mari, quand pour vaincre telle ou telle habitude mauvaise elle a éprouvé de
la douleur et dés difficultés, et qu'instruite pour ainsi dire au moyen même de
ce pénible combat elle se tourne vers la raison, reçoit et exécute volontiers
ses ordres pour ne point tomber de nouveau dans quelque habitude
pernicieuse ?Ainsi donc ce qui paraît malédiction devient commandement,
pour qui lit avec l'esprit les choses spirituelles. Car la loi est spirituelle[94].
30. Que
dirons-nous aussi de la sentence portée contre l'homme ? Les riches qui
sont pourvus des moyens les plus faciles d'existence et qui ne cultivent point
la terre, out-ils échappé à la peine énoncée en ces termes ? « La
terre pour toi sera maudite désormais. Tu mangeras de ses fruits dans la
tristesse et les gémissements de ton cœur tous les jours de ta vie. Elle te
produira des ronces et des épines et tu mangeras l'herbe de ton champ. Tu
mangeras ton pain à la sueur, de ton front, jusqu'à ce que tu retournes dans la
terre d'où tu as été tiré, car tu es terre et tu retourneras en terre[95] ? » Mais certainement il
est manifeste que personne n'échappe à l'effet de cette sentence. Car la
tristesse et les travaux que la terre ménage à. l'homme ne sont autre chose que
la difficulté pour tous, durant cette vie, de trouver la vérité, et cela par
suite de l'état corruptible du corps.
En effet,
comme le déclare Salomon, « le corps, qui se corrompt appesantit l'âme et
cette demeure terrestre abat l'esprit dans une multitude de préoccupations[96]. » Les épines et les ronces
sont les embarras des questions tortueuses, ou les pensées qui ont pour objet
les soins de cette vie et qui ordinairement, si elles ne sont extirpées et
rejetées du champ de Dieu, étouffent la parole pour l'empêcher de fructifier
dans l'homme, selon l'enseignement évangélique de Notre-Seigneur[97]. Maintenant encore la nécessité
veut que nous soyons instruits de la vérité par le moyen des yeux et des
oreilles du corps ; d'un autre côté il est difficile de résister aux
illusions qui dé ces sens pénètrent dans l'âme, quoique les mêmes sens nous
transmettent aussi la vérité. Quel est donc, au milieu d'une perplexité
pareille, celui dont le visage ne sue pas pour manger son pain ? C'est ce
que nous devons souffrir tous les jours de notre vie, c'est-à-dire de cette vie
qui aura un terme. Cette sentence regarde celui qui cultive le champ de son
âme ; il souffre cela jusqu'à ce qu'il retourne dans la terre dont il a
été formé : en d'autres termes, jusqu'à ce qu'il sorte de la vie présente.
L'homme en effet qui cultive ce champ intérieur et gagne son pain quoique avec
peine peut endurer ce travail jusqu'à la fin de cette vie ; mais après
cette vie il n'est point nécessaire qu'il en soit chargé. Quant à celui qui
laisse sans culture le champ dont il s'agit, il subit dans toutes ses œuvres la
malédiction portée contre sa terre, durant la vie de ce monde, après laquelle
il éprouvera le feu du purgatoire ou la peine éternelle. Ainsi personne
n'échappe à la sentence ; mais il faut faire en sorte que du moins on n'en
ressente point l'effet au delà du tombeau.
34. Qui ne
doit être surpris qu'après son péché et la sentence du jugement de Dieu, Adam
ait appelé sa femme du nom de Vie, comme étant mère des vivants[98] : tandis qu'elle a mérité la
mort et se trouve destinée à mettre au monde des hommes mortels ?
L'Écriture n'avait-elle donc pas en vue ces fruits mystérieux, après l'enfantement
douloureux desquels la partie inférieure de l'âme se tourne vers la raison pour
être soumise à son empire et desquels nous avons parlé précédemment ? Dans
ce sens en effet elle est la vie et la mère des vivants. Car la vie souillée
par le péché est appelée mort dans l'Écriture. Ainsi l'Apôtre dit qu'une veuve
qui vit dans les délices est morte[99], et nous voyons que le péché
lui-même nous est présenté sous le nom et l'image d'un cadavre dans cet endroit
de l'Ecclésiastique : « Celui qui se lave après avoir touché un mort
et qui le touche de nouveau, à quoi lui sert de s'être lavé ? Ainsi en
est-il de celui qui jeûne après ses péchés, et qui marchant dans la même voie
les commet derechef[100]. » Ici en effet mort est pour
péché ; abstinence et jeûne après le péché correspond au bain,
c'est-à-dire à la purification obligatoire quand on a touché un mort, et
retourner à son péché c'est toucher de nouveau un mort. Pourquoi donc cette
partie animale de notre âme qui doit obéir à la raison, comme la femme à son
mari, ne serait-elle pas appelée vie, quand par la raison elle-même elle aura
conçu de la parole de vie une bonne règle de conduite ? et quand se
retenant sur la pente du vice quoique avec peine et gémissement, elle aura par
sa résistance à une mauvaise habitude, produit une habitude louable pour le
bien, pourquoi ne serait-elle pas appelée mère des vivants, c'est-à-dire des
actes dont la droiture et la bonté font le caractère ; actes auxquels sont
opposés les péchés que nous avons dit pouvoir être désignés sous le nom de
cadavre ?
32. Car
pour cette autre mort que tous, enfants d'Adam, nous devons d'abord à notre
nature, et dont Dieu menaçait en donnant le précepte de ne pas manger du fruit
de l'arbre de la science du bien et du mal, elle est indiquée parla tunique de
peaux. Adam et Ève se firent eux-mêmes des ceintures de feuilles de figuier et
Dieu leur fit des tuniques de peaux[101] : c'est-à-dire qu'eux-mêmes
cherchèrent le plaisir de mentir librement après avoir détourné leurs yeux de
la vérité, et que Dieu condamna leurs corps à cette condition mortelle de la
chair, où peuvent se cacher les cœurs faux. Car il ne faut pas croire que dans
les corps tels qu'ils doivent être au ciel, puissent se dissimuler les pensées
comme dans les corps tels qu'ils sont sur la terre. Si même ici bas certains
mouvements des âmes se peignent sur les traits du visage et surtout dans les
yeux, comment la subtilité et la simplicité des corps dans le ciel
pourraient-elles permettre à un seul mouvement de l'âme de se voiler ?
Aussi mériteront-ils cette demeure et cette heureuse transformation qui les
rendra semblables aux anges, ceux qui dans la vie présente, lors même qu'ils
peuvent cacher le mensonge sous les tuniques de peaux, le haïssent pourtant et
l'évitent par un ardent amour de la vérité écartant seulement ce que les
auditeurs ne peuvent supporter, et ne mentant jamais ; car viendra le
temps où rien ne restera couvert, et il n'est aucun secret qui ne doive être
manifesté un jour[102].
Nos
premiers parents furent dans le paradis, quoique déjà frappés de la sentence
divine, jusqu'au moment où ils se virent couverts des tuniques de peaux,
c'est-à-dire voués à la mortalité de cette vie. Et quel signe plus frappant de
la mort corporelle qui nous attend pouvait leur être donné, que ces peaux
ordinairement arrachées aux bêtes qui ont perdu la vie ? Ainsi donc quand
l'homme veut être Dieu, non par une imitation légitime, mais par un orgueil
criminel et en violant les préceptes divins, il est ravalé jusqu'à la condition
mortelle des bêtes.
33. C'est
pourquoi la loi divine le tourne en dérision parla bouche même de Dieu, et
cette dérision nous avertit de nous garder de l'orgueil autant que nous en
sommes capables.
« Voilà,
dit le Seigneur, qu'Adam est devenu comme un de nous pour la science de
connaître le bien et le mal[103]. » Les mots tanquam unus ex
nobis font une locution équivoque qui présente une figure : car ces
mots peuvent être compris de deux manières ; ou bien dans ce sens qu'Adam
est devenu lui-même en quelque sorte un Dieu, comme on dit : unus ex
senatoribus, pour désigner quelqu'un qui est vraiment sénateur ; et
alors c'est une moquerie : ou bien dans ce sens qu'il serait vraiment un
Dieu, par le bienfait de son Créateur et non par nature, s'il avait voulu lui
demeurer soumis. Ainsi on dit ex consulibus ou pro consulibus en
parlant de celui qui n'est plus consul. Mais en quoi est-il devenu comme l'un
de nous ? C'est par rapport à la connaissance, du bien et du mal. L'homme
donc saura par expérience, en le ressentant, le mal que Dieu connaît par
sagesse ; il verra, en souffrant sa peine qu'il ne peut éviter, l'effet de
cette puissance du Très Haut, dont il n'a pas voulu subir l'action de plein gré
et dans son état de bonheur.
34.
« Et alors, pour qu'Adam n'étendit pas la main sur l'arbre de vie, afin de
vivre éternellement, Dieu le chassa, dimisit, du paradis[104]. » Si l'on veut presser le
terme dimisit, on voit qu'il signifie plutôt laisser aller que chasser,
ce qui parait très juste, pour marquer que par le poids de ses péchés Adam
était poussé de lui-même dans le lieu qui convenait à son état. C'est ce
qu'éprouve ordinairement l'homme méchant, quand après avoir commencé à vivre
avec les bons, il ne s'améliore pas : le poids de sa mauvaise habitude
l'entraîne loin de cette société des gens de bien : ceux-ci ne le chassent
pas malgré lui, mais ils le laissent aller selon ses désirs. Dans les mots
précédents : « Ne porrigeret Adam manum suant ad arborem vitae, »
il y a encore une façon de parler équivoque. Nous parlons de cette sorte, soit
quand nous disons : « Ideo te moneo ne iterum facias quod fecisti, »
et nous voulons alors qu'on ne fasse plus ce que l'on a fait ; soit quand
nous disons : Ideo te moneo ne forte sis bonus ; et nous
voulons alors qu'on devienne bon. C'est comme s'il y avait : je t'avertis,
ne désespérant pas que tu puisses être bon. L'Apôtre dit de la même
manière : Ne forte det illis Deus poenitentiam ad vognoscendam
veritatem, exprimant le désir et la possibilité de la pénitence et de la
connaissance de la vérité pour ceux dont il parle[105]. On peut donc croire que l'homme
est sorti du Paradis pour être livré aux peines et aux travaux de la vie
présente, afin qu'un jour il étende la main sur l'arbre de vie et vive
éternellement : or l'extension de la main marque bien la croix par le
moyen de laquelle on recouvre la vie éternelle. Si néanmoins nous comprenons
les mots : Ne manum porrigat et vivat in aeternum, non dans le sens
optatif, mais dans le sens prohibitif, il n'est pas injuste qu'après le péché
la vote de la sagesse ait été fermée à l'homme, jusqu'à ce qu'au moment
déterminé il revive par la miséricorde divine après avoir été mort, et qu'il se
retrouve après avoir été perdu. L'homme est donc sorti du paradis de délices
pour travailler sur la terre dont il a été formé, cri d'autres termes, pour
travailler dans ce corps mortel, et mériter s'il est possible, la grâce du
retour. Or il demeura à l'opposé du paradis[106], c'est-à-dire dans la misère, de
tout point opposée à la vie bienheureuse. J'estime en effet que le nom de
paradis signifie la vie bienheureuse.
35.
« Or Dieu plaça à la porte du Paradis un « Chérubin avec un glaive
flamboyant qu'il agitait, pour garder la voie de l'arbre de vie[107] ; » ou bien avec un
glaive sans cesse agité. Le mot Chérubin, comme le veulent ceux qui ont traduit
de l'hébreu les saintes Écritures, se rend par plénitude de la science. Quant
au glaive flamboyant et toujours agité, il désigne les peines
temporelles ; car le propre du temps est une mobilité continuelle, et
toute tribulation agit en quelque sorte comme le feu. Mais autre chose est de
subir l'action du feu pour être consumé ; autre chose de la subir pour se
purifier. L'Apôtre dit : « Qui est scandalisé sans que je brûle[108] ? » Or ce sentiment le
purifiait plutôt parce qu'il venait de la charité. Les tribulations que
souffrent les justes ont aussi rapport à ce glaive de feu : « Car de
même que l'or et l'argent sont éprouvés dans le feu, ainsi les hommes agréables
à Dieu le sont dans le creuset de l'humiliation, » est-il dit[109] ; et encore « La
fournaise éprouve les vases d'argile, et la tribulation, les hommes justes[110]. Puis donc que Dieu corrige celui
qu'il aime, et flagelle tout « enfant qu'il regarde d'un air favorable[111], » selon ce que dit
l'Apôtre : « sachant que la tribulation opère la patience, la
patience l'épreuve[112], » nous lisons, nous entendons
et il faut croire que la plénitude de la science et le glaive flamboyant
gardent l'arbre de vie. Personne donc ne saurait y arriver que par ces deux
moyens, c'est-à-dire par le support des peines et la plénitude de la science.
36. Mais si
pour parvenir à l'arbre de vie les hommes sont assujettis à porter le poids de
l'affliction et de la douleur durant presque toute la vie présente, la
plénitude de la science parait être le partage du petit nombre seulement ;
de manière que tous ceux qui arrivent à l'arbre de vie ne paraissent pas y
atteindre parla plénitude de la science, encore que tous endurent le poids des
peines marquées par ce glaive de feu toujours en mouvement. Mais en songeant à
ce que dit l'Apôtre : « La plénitude de la loi c'est la charité[113], » en remarquant aussi que la
charité se trouve renfermée dans ce double précepte : « Tu
« aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ton âme et de
tout ton esprit, et tu aimeras ton prochain comme toi-même, » que, de
plus, « ces deux commandements contiennent toute la loi et les prophètes[114], » nous comprenons sans aucune
difficulté qu'on arrive à l'arbre de vie non pas uniquement parle glaive de feu
agité en tous sens, . c'est-à-dire par le support des, peines temporelles, mais
en outre par la plénitude de la science, c'est-à-dire par la charité (1),
l'Apôtre disant : « Si je n'ai pas la charité je ne suis rien[115]. »
33. J'ai
promis d'étudier dans cet écrit les choses accomplies, et je crois l'avoir fait
suffisamment ; j'ai promis de les considérer aussi au point de vue
prophétique, c'est ce qu'il me reste à faire eu peu de mots. J'espère en effet
qu'après avoir placé d'abord comme un jalon qui frappe tous les yeux et vers
lequel on peut tout rapporter, notre travail ne sera pas long. L'Apôtre donc
voit un grand mystère dans ces paroles : « Pour cela l'homme quittera
son père et sa mère et s'attachera à son épouse et ils seront deux dans une
même chair ; » ce que lui-même explique en ajoutant : « Je dis
en Jésus-Christ et dans l'Église[116]. » Ainsi donc ce qui s'est
accompli historiquement dans Adam, désigne ce qui devait s'accomplir
prophétiquement dans le Christ, qui a quitté son Père comme il le déclare quand
il dit : « Je suis sorti de mon Père et je suis veau en ce monde[117]. » Il l'a quitté, non pas en
changeant de lieu, puisque Dieu n'est renfermé dans aucun espace ; ni en
se détournant de lui par le péché, comme font les apostats ; mais en
apparaissant aux hommes dans la nature humaine lorsque, Verbe, il s'est fait
homme et qu'il a habité parmi nous[118]. Ceci encore ne signifie pas qu'il
a changé sa nature divine, mais qu'il a pris une nature inférieure, la nature
de l'homme. A cet acte se rapportent aussi les paroles de l'Apôtre :
« Il s'est anéanti lui-même[119] ; » car il n'est pas apparu
aux hommes avec cette gloire éclatante dont il jouit dans le sein de. son
Père ; mais il a voulu condescendre à leur faiblesse, puisqu'ils n'avaient
pas 1e cour assez pur pour voir le Verbe, qui dès le principe est Dieu en Dieu[120]. Qu'expriment donc ces mots :
Il a quitté son Père ? Évidemment qu'il n'est point apparu aux hommes
comme il est en son Père. Il a aussi quitté sa mère, c'est-à-dire les anciennes
et charnelles observances de la Synagogue, qui était sa mère comme appartenant
à la race de David selon la chair, et il s'est attaché à son épouse,
c'est-à-dire à l'Église pour être deux dans une même chair. L'Apôtre dit
effectivement qu'il est le chef de l'Église et que l'Église est son corps[121]. Aussi s'est-il endormi à son tour,
mais du sommeil de sa passion pour la formation de l'Église son épouse ;
sommeil qu'il célèbre ainsi par l'organe du prophète : « Je me suis
endormi, j'ai goûté le sommeil, et je me suis éveillé parce que le Seigneur m'a
pris sous sa protection[122]. » L'Église son épouse a été
formée de son côté, je veux dire parla foi aux tourments qu'il a endurés et au
baptême qu'il a établi ; car son côté percé d'une lance répandit du sang
et de l'eau[123]. De plus « il a été formé,
comme je viens de le rappeler, de la race de David selon la chair ; »
ainsi que parle l'Apôtre[124], c'est-à-dire il a été formé en
quelque sorte du limon de la terre quand il n'y avait point d'homme pour la
cultiver : nul homme en effet n'a concouru à la formation du Christ avec
la Vierge qui est sa mère. « Une source jaillissait de la terre et en
arrosait toute la face. » La face de la terre, c'est-à-dire la dignité de
la terre, est-elle autre chose ici que la mère du Seigneur, la vierge Marie, en
qui s'est répandu l'Esprit-Saint, désigné dans l'Évangile sous les figures de
fontaine et d'eau vive[125] ? C'est donc aussi comme du
limon qu'à été formé l'homme divin, établi dans le paradis pour y travailler et
le garder, c'est-à-dire fixé dans la volonté du Père pour l'accomplir et
l'observer toujours.
38. Nous
aussi nous avons reçu en sa personne le commandement qui lui a été fait ;
car chaque Chrétien représente le Christ, quia dit lui-même : « Ce
que vous avez fait au moindre des miens, c'est à moi que vous l'avez fait[126]. » Et plaise à Dieu que selon
le précepte divin nous jouissions de tous les fruits du Paradis, c'est-à-dire
des délices de l'esprit. Or les fruits de l'esprit, dit l'Apôtre, « sont
la charité, la joie, la paix, la patience, la douceur, la bonté, la foi, la
mansuétude, la continence[127] ; que nous ne touchions pas à
l'arbre de la science du bien et du mal planté au milieu du Paradis,
c'est-à-dire que nous ne voulions pas nous enorgueillir de notre nature qui
tient le milieu, comme nous l'avons déjà dit, et que nous n'éprouvions pas, une
fois déçus, la différence qu'il y a entre la foi catholique toujours simple et
la dissimulation des hérétiques! Ainsi en effet nous parvenons au discernement
du bien et du mal. « Car, est-il dit, il faut qu'il y ait même des
hérésies, afin que l'on connaisse parmi vous ceux qui sont à l'épreuve[128]. » Aussi le serpent signifie
dans le sens prophétique le venin des hérétiques, surtout des Manichéens et en
général des ennemis de l'ancien Testament. Car je ne crois pas que rien ait été
plus clairement prédit dans le serpent que ces sortes d'hommes ou plutôt que la
nécessité de l'éviter en leur personne. Il n'en est point effectivement qui
promette avec plus de verbiage et de jactance la science du bien et du
mal : et c'est dans l'homme lui-même, comme dans un arbre planté au milieu
du paradis, qu'ils s'engagent à faire trouver cette connaissance. Et cette
autre assurance : « Vous serez comme des dieux » quels autres la
donnent plus qu'eux ? Leur sot orgueil, pour se communiquer, ne
montre-t-il pas l'âme comme étant de la nature même de Dieu ?Quels autres
encore sont mieux rappelés par ces yeux qui s'ouvrent après le péché ;
puisque, laissant de côté la lumière intérieure de la sagesse, ils poussent à
l'adoration de ce soleil visible ? A la vérité tous les hérétiques
séduisent généralement par une vaine promesse de science, ils blâment ceux
qu'ils trouvent en possession de la simple foi, et parce qu'ils persuadent des
choses toutes charnelles, ils appliquent leurs efforts à faire ouvrir, pour
ainsi parler, les yeux de la chair pour obscurcir l’œil intérieur. Mais les
Manichéens ont horreur de leurs corps même, non à cause de la mortalité dont
nous avons encouru la juste peine en. péchant, mais pour nier que Dieu en soit
le Créateur. Ne dirait-on pas que leurs yeux charnels se sont ouverts et qu'eux
aussi rougissent de leur nudité ?
39. Rien
cependant ne lés désigne et ne les signale avec plus de force que ce que dit le
serpent : « Sans aucun doute vous ne mourrez point ; car Dieu
savait que le jour où vous aurez mangé de ce fruit vos yeux seront ouverts. »
Ils croient en effet que ce serpent est le Christ lui-même : et c'est
selon eux, je ne sais quel Dieu de la nation des ténèbres qui par envie a
défendu de toucher à l'arbre de la science du bien et du mal, comme pour se
réserver cette connaissance. Une telle opinion a donné naissance, je crois, à
une certaine secte d'Ophites qui adorent, dit-on, un serpent pour le Christ,
sans considérer ce que dit l'Apôtre : « Je crains que comme le
serpent a séduit Ève par son astuce, ainsi vos esprits ne se corrompent[129]. » Je pense donc qu'il s'agit
d'eux dans cette prophétie. Or c'est notre concupiscence charnelle que
séduisent les paroles du serpent, et à son tour elle fait tomber dans le piège
Adam, non pas le Christ mais le Chrétien. Pourtant si celui-ci voulait observer
le commandement de Dieu et vivre, avec persévérance, de la foi, jusqu'à ce
qu'il fût capable de comprendre la vérité ; en d'autres termes, s'il
travaillait dans le Paradis et gardait avec soin ce qu'il a reçu, il
n'oublierait pas sa dignité jusqu'à recouvrir quand sa chair lui déplaît comme
une nudité, aux déguisements charnels du mensonge, ainsi qu'à des feuilles de
figuier, pour s'en faire une ceinture. N'est-ce pas ce que font ces misérables
hérétiques, lorsqu'ils mentent au sujet du Christ et le représentent comme
ayant menti lui-même ? Ils se cachent en quelque sorte de devant la face
de Dieu, lorsqu'ils désertent la vérité pour leurs mensonges. « Ils
détourneront, dit l'Apôtre leur entendement de la vérité et se livreront à des
fables[130]. »
40. Et
qu'on le remarque bien, ce serpent, ou cette erreur des hérétiques qui tente
l'Église et dont l'Apôtre signale le danger quand il dit : « Je
crains que comme le serpent séduisit Ève par son astuce, ainsi vos esprits ne
se corrompent ; » cette erreur, dis-je, rampe sur la poitrine, sur le
ventre et mange la terre. Car elle ne trompe que les orgueilleux qui en
s'arrogeant ce qu'ils ne sont pas, croient tout aussitôt que l'âme humaine est
clé la même nature que le Dieu suprême ; ou que les hommes dominés par les
désirs charnels, qui, entendent dire volontiers que ce qu'ils font de honteux
ne vient pas d'eux-mêmes mais de la nation ténébreuse ; ou enfin que les
hommes envieux, qui goûtent seulement les choses de la terre et envisagent d'un
oeil terrestre les choses spirituelles. Il y aura des inimitiés entre ce
serpent et la femme, entre la race de l'un et la race de l'autre, si celle-ci
met au jour des fruits, quoique avec douleur, et se tourne vers l'homme pour se
soumettre à son empire. On peut en effet reconnaître par là qu'il n'y a pas en
nous une partie qui ait Dieu pour auteur et une autre qui appartienne à la
nation des ténèbres, comme disent les Manichéens, mais plutôt que ce qui doit
gouverner dans l'homme, comme ce qui doit être gouverné, vient également de
Dieu suivant ces paroles de l'Apôtre : « L'homme, il est vrai, ne
doit point voiler sa tête parce qu'il est l'image et la gloire de Dieu, mais la
femme est la gloire de l'homme : car l'homme ne vient pas de la femme mais
la femme vient de l'homme. L'homme en effet n'a pas été créé pour la femme,
mais la femme pour l'homme. C'est pourquoi la femme doit porter un voile sur la
tête à cause des anges. Du reste, ni l'homme n'est point sans la femme, ni la
femme sans l'homme dans le Seigneur. Car comme la femme a été tirée de l'homme,
ainsi l'homme maintenant est par la femme, mais tout vient de Dieu[131]. »
41.
Maintenant donc qu'Adam travaille en son champ et, s'il y rencontre des ronces
et des épines, qu'il voie là, non l'effet de la nature mais la peine du péché,
et qu'il l'attribue, non à je ne sais quelle nation des ténèbres, mais au juste
jugement de Dieu, parce que là règle de la justice est de donner à chacun ce
qui lui revient. Que lui-même . présente à la femme la nourriture céleste qu'il
a reçue de son chef qui est le Christ, sans se laisser imposer par elle une
nourriture défendue, c’est-à-dire les doctrines trompeuses des hérétiques
offertes avec grande promesse de science, et la prétendue révélation des secrets
qu'ils font entrevoir pour ménager à l'erreur plus dé succès. Car c'est
l'orgueilleuse et inquiète prétention des hérétiques, qui sous l'image d'une
femme dans le livre des Proverbes, fait entendre ces paroles « Qu'il se
détourne et vienne à moi, celui qui est insensé ; » elle engage ainsi ceux
qui du côté de l'esprit sont dépourvus de ressources et leur dit :
« Mangez avec délices le pain pris en secret, goûtez avec douceur les eaux
dérobées.[132] » Et pourtant il est
nécessaire, que si guidé par l'envie de mentir, qui fait croire que le Christ a
menti lui-même, on se laisse prendre à de tels discours, on reçoive aussi, par
jugement divin, une tunique de peau. Ce nom me semble ne pas désigner dans la
prophétie la mortalité du corps marquée dans le sens historique, dont nous
avons traité précédemment, mais les illusions qui naissent des sens matériels
et qui par un châtiment divin poursuivent le menteur et le jettent dans les
ténèbres. Celui-ci est ainsi chassé du paradis, c'est-à-dire de la foi
Catholique et de la vérité, pour demeurer à l'opposé du paradis, en d'autres
termes, pour contredire cette même foi. Et si quelque jour il revient à Dieu
premièrement par le moyen du glaive flamboyant, c'est-à-dire des tribulations
temporelles, reconnaissant et pleurant ses péchés, et en accusant, non plus une
nature étrangère dont l'idée est chimérique, mais en s'accusant lui-même afin
de mériter son pardon ; secondement par la plénitude de la science,
c’est-à-dire parla charité aimant de tout son cœur, de toute son âme et de tout
son esprit, Dieu qui, toujours immuable est au dessus de tout, et le prochain
comme soi-même, il parviendra à l'arbre de vie et vivra éternellement.
42. Que
voient-ils donc à reprendre dans les livres de l'ancien Testament ? Ils
peuvent, suivant leur coutume, faire des questions ; et nous répondrons
comme le Seigneur daignera nous en faire la grâce. — Pourquoi, disent-ils, Dieu
a-t-il créé l'homme, qu'il savait devoir pécher ? — Il l'a créé, soit
parce qu'il pouvait, même avec l'homme pécheur, faire beaucoup de bien, le
retenant toujours sous le régime de sa justice ; soit parce que le péché
ne pouvait nuire à Dieu. Si d'ailleurs l'homme ne péchait pas il rie serait
point condamné à la mort, et s'il péchait les autres mortels profiteraient de
son exemple pour se corriger. Car il n'est rien qui éloigne plus efficacement
du péché, que la pensée de la mort qu'on ne peut éviter. — En le créant il
devait l'affranchir du péché — Mais c'est à quoi l'homme devait travailler
lui-même, car il fut créé tel, que s'il n'avait voulu il n'aurait point péché —
Le diable, disent-ils encore, ne devait pas avoir d'accès prés de la femme —
Mais la femme elle-même ne devait pas le lui permettre ; car elle était
sortie des mains de Dieu en état de le repousser si elle ne voulait pas le
recevoir — Dieu, ajoutent-ils, ne devait pas créer la femme — C'est dire qu'il
devait négliger de faire un bien, puisque en effet la femme est certainement
quelque chose de bien, jusque-là même que le grand Apôtre l'appelle la gloire
de l'homme, en ajoutant que tout est de Dieu. — Ils disent encore : Qui a
faille diable ? — C'est lui-même, car il est tel, non par le vice de sa
nature, mais par le péché qu'il a commis. — Du moins, poursuivent-ils, Dieu ne
devait pas le créer sachant qu'il pécherait — Et pourquoi ne l'aurait-il pas
créé, puisque par sa justice et sa Providence, il redresse beaucoup d'hommes au
moyen de la malice du diable ? N'avez-vous donc pas entendu ce que dit
l'Apôtre : « Je les ai livrés à Satan, afin qu'ils apprennent à ne
pas blasphémer[133] » ? Le même Apôtre dit
encore de lui-même : « De peur que la grandeur de mes révélations ne
m'élevât, l'aiguillon de la chair, l'ange de Satan m'a été donné pour me souffleter[134]. » — Le diable est donc bon,
demandent-ils puisqu'il est utile ? — Non, en tant que diable il est
mauvais, mais Dieu est bon et tout-puissant, et il fait servir la malice même
du diable à la production de beaucoup d’œuvres de justice et de sainteté. Car
nous n'imputons au diable que sa volonté perverse qui l'applique à mal faire,
non la Providence de Dieu qui du mal tire le bien.
Enfin la
religion est l'objet de notre dispute avec les Manichéens, et la question se
résume en ces termes : Que doit-on pieusement penser de Dieu ? Ils ne
peuvent nier que le genre humain soit dans la malheureuse condition qui résulte
du péché, mais ils prétendent que la même nature de Dieu gémit sous cette
infortune. Nous le nions, et nous soutenons que la nature vouée à la misère est
celle que Dieu a tirée du néant, et qu'elle est devenue misérable non par force
mais par le choix qu'elle a fait du péché. Selon eux, la nature de Dieu est
contrainte par Dieu même au repentir et à l'expiation des fautes commises. Nous
le nions et nous disons que c'est la nature faite de rien par la puissance
divine, qui devenue coupable est obligée de faire pénitence de ses péchés. Ils
enseignent que la nature divine reçoit de Dieu même son pardon. Rejetant cette
idée, nous disons que c'est la nature tirée par Dieu du néant, qui reçoit le
pardon des crimes dont elle est souillée, quand elle s'éloigne du péché pour
revenir à son Dieu. La nature de Dieu, ajoutent-ils, est par nécessité sujette
au changement. Nous le nions et nous disons changée par sa propre volonté,
cette nature que Dieu a faite de rien. La nature de Dieu, poursuivent-ils,
pâtit de fautes qui lui sont étrangères. Nous le nions et nous disons qu'aucune
nature ne souffre que des fautes qui sont les siennes[135]. De plus nous tenons Dieu pour si
bon, si juste et si saint, qu'il ne pèche ni ne nuit à personne qui n'aura
point voulu pécher, pas plus qu'on ne peut lui faire tort à lui-même en se
livrant au péché. Ils disent qu'il y a une nature du mal à laquelle Dieu est
forcé d'abandonner, pour en ressentir les cruelles rigueurs, une partie de la
sienne. Nous, nous disons qu'il n' y a point de mal naturel[136] ; que toutes les natures sont
bonnes ; que Dieu lui-même est la nature souveraine ; qu'il est
l'auteur des autres sans en excepter une seule ; que toutes sont bonnes en
tant qu'elles sont, parce que Dieu a fait toutes choses excellentes, toutefois
à des degrés divers qui les distinguent de manière que l'une est meilleure que
l'autre ; qu'ainsi de toute sorte de choses bonnes, les unes plus
parfaites, les autres moins parfaites, se trouve formé par Dieu un ensemble
parfait que lui-même gouverne avec une admirable sagesse ; enfin que
faisant par sa volonté toutes choses bonnes, il n'est réduit à souffrir aucun
mal. Car il est impossible que celui dont la volonté est au dessus de tout ait
à supporter quoique ce soit malgré lui.
On connaît
maintenant ce qu'ils disent de leur côté, ce que nous disons du notre ;
que chacun voie donc la doctrine qu'il doit suivre. Pour moi j'ai parlé de
bonne foi devant Dieu ; et sans aucun esprit de contention, sans nul doute
de la vérité, sans vouloir en rien préjudicier à un traité plus exact, j'ai
exposé ce qui m'a paru véritable.
[1] I Cor., XI, 19.
[2] Matt. VII, 4.
[3] Gen. I, 1.
[4] Jean, I, 1, 3.
[5] Ibid. VIII, 26.
[6] Tite, I, 42.
[7] Timoth. I, 5.
[8] Gen. I, 2.
[9] Jean, I, 9.
[10] I Rétr. ch. X, n. 2.
[11] Gen. I, 3.
[12] Sag, XI, 18.
[13] Jean, XV, 15.
[14] Ibid. XVI, 12.
[15] Gen. I, 4.
[16] Matt. VIII, 10.
[17] Gen. I, 4, 5.
[18] Gen. I, 6.
[19] Gen. I, 6-8.
[20] Gen. I, 9, 10.
[21] Gen. I, 11-13.
[22] Gen. III, 17-11.
[23] Ibid. 14-19.
[24] Gen, I, 20, 24.
[25] Gen. I, 24, 25.
[26] Sag. XI, 21.
[27] Gen. 1, 26-31.
[28] Matt., V, 34, 35.
[29] Luc, XI, 20.
[30] Ephés., VI, 16, 17.
[31] Gen. I, 28.
[32] I Rétract. ch. 10. n. 2.
[33] Luc, XX, 34-36.
[34] Gen. I, 28.
[35] Cor. XV, 54.
[36] Galat. V, 24.
[37] I Rétract. ch, 10. n. 2.
[38] Gen, I, 31.
[39] Gen.11, 1-3.
[40] Jean, V.17.
[41] II Corinth. III, 16.
[42] Rom. VIII, 26.
[43] Deut. XIII, 3.
[44] Matt. XXIV, 36.
[45] Gen. XVII, 6-8.
[46] Gen. I, 22.
[47] Rétract. ch. X, n. 3.
[48] Acte, X, 13-15.
[49] Luc, XVIII, 8.
[50] Matt. V, 48.
[51] Matt. I, 1.
[52] Rom. VII, 25.
[53] Gen. I, 31.
[54] Gen. II, 4-25 ; III, I-24.
[55] Matt, VII, 7.
[56] Gen. II, 5.
[57] Matt. XIII, 38.
[58] I Rétr. X, n. 3.
[59] Gen. II, 8.
[60] Ps. CXLI, 6.
[61] I Rétr. Ch., X, n, 3.
[62] Eccli. X, 14, 9, 10.
[63] Jean, IV, 14.
[64] Ci-dessous, ch. XXII.
[65] I Cor. XII, 8, 12.
[66] I Rétr. ch. X, n. 3.
[67] I Rétr. Ch. X, n. 3.
[68] I Pierre, II, 22.
[69] Luc, XXIII, 43.
[70] I Cor. XV, 44-46.
[71] Ps. XXXII,15.
[72] Zach. XII, 1.
[73] I Cor. II, 11.
[74] Jean, V, 27.
[75] Philip. III,13.
[76] Ps. XXXV, 9.
[77] Luc, X, 30.
[78] II Corinth. XII, 4.
[79] Ci-dessus, ch. IX.
[80] I Corinth. XI, 3.
[81] Ezéch. XI, 19.
[82] II Cor. III, 3.
[83] Ephès. V, 31, 32.
[84] II Cor. VI, 2, 3.
[85] Ci-dessus, ch IX.
[86] Ephès. II 2.
[87] II Cor. 11.
[88] Luc, XXII, 3.
[89] Cant. IV, 12.
[90] Jean, VIII, 44.
[91] Ps. XLI, 7.
[92] Matt. XXV, 41.
[93] Gen. III, 16.
[94] Rom. VII, 14.
[95] Gen, III, 17-19.
[96] Sag. IX, 15.
[97] Marc, IV, 18,19.
[98] Gen. IV, I.
[99] Tim V, 6.
[100] Eccli. XXXIV, 30, 31.
[101] Gen. III, 7, 21.
[102] Matt. X, 26.
[103] Gen. III, 22.
[104] Gen. III, 23.
[105] II à Timoth. II, 26.
[106] Gen. III, 24.
[107] Gen. III, 24.
[108] II Cor. XI, 29.
[109] Eccli. II, 5.
[110] Ibid. XXVII, 6.
[111] Hébr. XII, 6.
[112] Rom. V, 3,4.
[113] Rom. XIII, 10.
[114] Matt. XXII, 37-40.
[115] I Cor. XIII, 2.
[116] Ephès. V, 31, 32.
[117] Jean, XVI, 28.
[118] Jean, I, 14.
[119] Philip. II, 7.
[120] Jean, I, 1.
[121] I Colos. I, 18.
[122] Ps. III, 6.
[123] Jean. XIX, 34.
[124] Rom. I, 3.
[125] Jean, VII, 38, 39.
[126] Matt. XXV, 40.
[127] Gal. V, 22,23.
[128] I Cor. XI, 19.
[129] II Cor. XI, 3.
[130] II Tim. IV, 4.
[131] I Cor. XI, 7,12.
[132] Prov. IX, 16, 17.
[133] I Tim. I, 30.
[134] II Cor. XII, 7.
[135] (I ?) Rétract. ch. 10, n. 3.
[136] Ibid. 5.