Saint Augustin
ÉTUDE SUR
LE COMMENCEMENT DE LA GENÈSE JUSQU'A CES PAROLES : « FAISONS L'HOMME
A NOTRE IMAGE[1]. »
Traduction
de M. l’abbé Tassin.
1. Si l'on veut
parler des mystères de la nature, que nous reconnaissons comme l’ouvrage de la
puissance divine, il faut le faire non par voie d'affirmations mais par voie de
questions ; quand surtout on les étudie dans les livres que recommande une
autorité divine ; car alors l'affirmation téméraire d'une opinion
incertaine et douteuse se justifierait difficilement du crime de sacrilège. Le
doute cependant ne doit point franchir ici les bornes ni atteindre le domaine
de la foi catholique. Et parce que beaucoup d'hérésiarques ont l'habitude de.
plier à leur sentiment, réprouvé parla doctrine de l'Église universelle,
l'exposition des divines Écritures ; avant de venir à l'objet particulier
de ce livre, il est bon de présenter en peu de mots la foi catholique.
2. La voici :
C'est par son Fils unique, qui étant sa Sagesse et sa Vertu lui est
consubstantiel et coéternel, et en unité du Saint-Esprit qui est aussi de même
substance que lui et possède la même éternité, que Dieu le Père Tout-Puissant à
tiré du néant et formé tous les êtres de la création. La doctrine Catholique
nous oblige donc de croire que cette Trinité est un seul Dieu, et qu'il a fait
et créé tout ce qui existe comme réalité substantielle ; en sorte que
toute créature, soit spirituelle soit corporelle, ou pour parler d'une manière
plus simple, et employer les termes des divines Écritures, soit visible soit
invisible, n'est pas de la nature de Dieu mais a été faite de rien par Dieu, et
que tout son rapport à la Trinité c'est d'avoir Dieu pour créateur, puisqu'elle
est sortie de ses mains. Aussi n'est-il point permis de dire ou de croire que
les êtres de la création sont consubstantiels à Dieu on éternels comme lui.
3. Mais
d'ailleurs, suivant la même doctrine, tout ce que Dieu a fait il l'a fait très
bon. Quant aux maux, ils ne sont pas des réalités substantielles, des objets de
la nature. Ce qui est appelé mal est toujours le péché ou la peine du péché. Or
le péché n'est rien que le consentement déréglé de, la volonté libre. Nous
portons-nous à ce que défend la justice quand nous sommes maîtres de nous
déterminer autrement ? Voilà le péché : c’est-à-dire qu'il ne
consiste pas dans les choses elles-mêmes, mais dans leur usage illégitime.
Le légitime
usage. des choses c'est de rester dans la loi de Dieu, de se soumettre à Dieu
seul avec une pleine et entière dilection, et de faire tout ce qui est permis,
d'ailleurs saris attache, sans affection déréglée, c'est-à-dire selon l'ordre
divin. Ainsi en effet trouvera l'âme dans l'exercice de son empire, non la
difficulté, non la misère, mais une grande facilité, mais un grand bonheur.
Pour la peine du péché, elle consiste dans le tourment qu'éprouve l'âme de ce
que la création, soumise à son autorité quand elle-même obéissait à Dieu,
refuse de la servir depuis que de son côté elle s'est révoltée contre lui.
Ainsi le feu étant une créature de Dieu n'est pas un mal ; cependant notre
faiblesse en souffre les atteintes comme une juste peine du péché. On nomme du
reste naturels les péchés dont nous ne pouvons, sans la miséricorde Dieu nous
abstenir, depuis que parla faute de notre libre arbitre nous sommes tombés dans
la triste condition de cette vie.
4. C'est
par Notre-Seigneur Jésus-Christ que l'homme se renouvelle, depuis que cette
ineffable et immuable Sagesse de Dieu a daigné prendre en sa personne tout ce
qui appartient à la nature humaine, et naître du Saint-Esprit et de la Vierge
Marie. La foi nous enseigne aussi lé crucifiement, la sépulture, la
résurrection de l'homme-Dieu et son ascension dans le ciel, ce qui déjà est accompli ;
sa descente ici bas pour juger les vivants et les morts à la fin des siècles,
et la résurrection de la chair, ce qui est jusqu'alors prêché comme devant
arriver un jour. Elle nous enseigne que l'Esprit-Saint a été communiqué à ceux
qui croient en Jésus-Christ ; que par Jésus-Christ a été formée l'Église,
la mère des fidèles et appelée Catholique parce qu'elle est achevée de tout
point, qu'elle ne présente aucun côté faible et quelle est répandue partout
l'univers : elle nous enseigne la rémission, accordée aux hommes
pénitents, des péchés dont ils étaient coupables, et la promesse divine de la
vie éternelle, du royaume des cieux.
5. Il faut
envisager au point de vue de cette foi ce qui dans le livre présent, doit être
l'objet de nos recherches et de nos discussions. « Au commencement Dieu
fit le ciel et la terre. » D'après certains interprètes des divines
Écritures, il y a quatre manières d'envisager la parole sainte l'histoire,
l'allégorie, l'analogie et l'étiologie. Ces noms viennent du grec, mais nous
pouvons en donner dans notre langue la définition et l'explication. L'histoire
consiste à retracer, soit sous l'inspiration divine soit avec les seules
ressources de l'esprit humain, les choses accomplies ; l'allégorie, à
entendre les textes dans un sens figuré ; l'analogie, à faire voir
l'accord de l'ancien et du nouveau Testament ; l'étiologie à faire
connaître les motifs des paroles et des actes.
6. On peut
donc demander si ces mots : « Dans le principe Dieu fit le ciel et la
terre, » doivent être entendus seulement dans le sens historique, où s'ils
signifient encore quelque chose dans le sens figuré, comment ils concordent
avec l'Évangile et pour quelle raison le livre sacré commence ainsi. Prenons
ces paroles au point de vue de l'histoire : le mot principe doit-il
s'entendre du commencement du temps ou de la sagesse même de Dieu ? car le
Fils de Dieu s'appelle lui-même principe quand on lui fait cette
question : « Qui êtes-vous ? » et qu'il répond :
« Je suis le principe moi qui vous parle[2]. Il y a en effet, un principe sans
principe et un principe ayant un autre principe. Le Père seul est principe sans
principe, et de là ce point de notre foi, que tout est d'un seul principe. Pour
le Fils, il est principe mais de telle sorte qu'il est engendré par le Père. La
première créature intelligente peut être elle-même appelée principe pour les
êtres dont elle est le chef et que Dieu a formés. Le chef en effet étant avec
raison appelé principe, l'Apôtre ne dit pas dans cette gradation que la femme
soit le chef de quelqu'un. Il appelle l'homme le chef de la femme, le Christ le
chef de l'homme et Dieu chef du Christ[3] : ainsi se rattache la
créature au Créateur.
7. S'il est
dit : « Dans le principe, » est-ce parce que les objets dont il
s'agit ont été créés avant tout ? Si les anges et tous les êtres
spirituels ont été faits en premier lieu, est-il impossible que le ciel et la
terre aient été formés et créés d'abord ? Car il faut reconnaître que les
anges sont des créatures de Dieu et ont été faits par lui. En effet le prophète
parle des anges quand il dit dans le Psaume 148e : « Dieu a commandé
et tout a été fait, il a voulu et tout a été créé »[4] Mais si les anges ont reçu les
premiers l'existence, on peut demander encore : ont-ils été créés dans le
temps, ou avant tous les temps, ou au commencement du temps ? Si c'est
dans le temps, le temps existait donc avant qu'il y eût des anges ; et
comme le temps lui-même est une créature, on doit reconnaître alors que quelque
chose a été fait avant les anges. Si nous disons qu'ils ont été faits au
commencement du temps, et que le temps a commencé avec eux, nous devons tenir
comme erroné ce que prétendent quelques auteurs, que le temps a commencé avec
le ciel et la terre.
8. Si ces
anges ont été formés avant le temps, il faut examiner dans quel sens viennent
plus loin ces paroles : « Et Dieu dit : Qu'il y ait dans le
firmament du ciel deux grands luminaires, afin qu'ils luisent sur la terre et
séparent le jour de la nuit ; qu'ils servent de signes et fassent les
temps, les jours et les années. » Il peut sembler ici que les temps ont
commencé quand le ciel et les flambeaux du ciel ont paru et ont commencé leurs
révolutions. Or si cela est vrai, si le temps a commencé avec le cours des
astres qu'on dit avoir été faits le quatrième jour, comment a-t-il pu y avoir
des jours avant l'existence du temps ? Cette formation des jours
n'aurait-elle été rapportée lit que par égard pour notre faiblesse, pour
insinuer doucement à de pauvres intelligences des choses d'un ordre plus
relevé, parce que aucun récit ne peut se faire que l'on n'y distingue un
commencement, un milieu et une fin ? Les flambeaux du ciel ont-ils été
créés par la parole divine dans ces temps que les hommes mesurent par la durée
des mouvements corporels ; dans ces temps qui en effet n'existeraient pas
sans les mouvements des corps et que tout le. monde connaît parfaitement ?
En admettant cette hypothèse, nous devons examiner si en dehors du mouvement
des corps, le temps peut exister dans le mouvement d'une créature incorporelle,
telle qu'est l'âme ou l'esprit lui-même ; car sans nul doute l'âme est en
mouvement dans les pensées qui l'occupent, et il y a dans ce mouvement un
commencement et une suite d'idées, ce qui ne peut se comprendre qu'avec les
intervalles du temps. Adoptons-nous cette opinion ? croyons-nous aussi que
les anges ont été créés avant le ciel et la terre ? Nous pouvons alors
concevoir que le temps ait existé avant la création de la terre et du ciel,
puisqu'il y avait des créatures pour le déterminer par leurs mouvements
incorporels et puisqu'il est aussi juste de le voir en elles, que de le voir
dans l'âme humaine, habituée par son union avec le corps aux mouvements
corporels. Mais peut-être n'y a-t-il point de temps pour les premières et les
plus éminentes créatures. Quoiqu'il en soit, car c'est ici une chose des plus
profondes et des plus impénétrables à l'esprit humain, on doit assurément tenir
comme un point de foi, encore qu'il excède la mesure de nos connaissances, que
toute créature a un commencement, que le temps lui-même est une créature, que
par conséquent il a un commencement et n'est pas coéternel au Créateur.
9. Il peut
sembler aussi que les mots ciel et terre ont été employés pour désigner toutes
les créatures ; que la voûte éthérée qui frappe nos regards, avec le monde
invisible des puissances supérieures, a été appelée ciel, et que le nom de
terre a été donné à toute la partie inférieure de l'univers et à l'ensemble des
êtres animés qu'elle renferme. Ou bien encore, toute créature supérieure et
invisible est-elle comprise sous le nom de ciel, toute créature visible sous
celui de terre ; et peut-on entendre ainsi de toute la création les paroles :
« Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre ? » Peut-être
en effet convenait-il que comparativement à la créature invisible, qui serait
nommée le ciel, tout ce qui est visible fût appelé terre. L'âme est invisible
et néanmoins lorsqu'elle s'est enflée de l'amour des choses visibles et
enorgueillie de leur acquisition, n'a-t-elle pas été désignée sous le nom de
terre dans ces paroles de l'Écriture : « De quoi peut s'enorgueillir
la terre et la cendre[5] ? »
10 Autre
question : L'écrivain sacré a-t-il désigné sous les noms de ciel et de
terre toutes les choses déjà distinctes, coordonnées et revêtues de leurs
formes particulières ? Ou bien a-t-il donné ces noms à la matière d'abord
informe de toute la création, à cette matière d’où sont ensuite venus, sur un
ordre ineffable de l’Éternel, les différents êtres avec leurs proportions et
leurs beautés spéciales ? Nous lisons, il est vrai : « Vous avez
fait le monde d'une matière informe[6]. » Cependant nous ne pouvons
dire que cette matière, quelle qu'elle soit, n'ait pas été créée par Celui de
qui nous avouons et croyons que vient toute chose. Le monde alors désignerait
l'ordre et l'harmonie qui règne entre tous les êtres déjà formés et
distincts : et les noms de ciel et de terre s'appliqueraient à la matière
première, comme à l'élément du ciel et de la terre : ce ciel et cette
terre eussent été alors mêlés, confondus et propres seulement à recevoir leurs
formes de Dieu leur auteur. C'est assez sur ces mots : « Dans le
principe Dieu fit le Ciel et la terre. » Nous nous sommes bornés à des
questions aussi bien ne fallait-il là dessus rien affirmer témérairement.
11.
« Or la terre était invisible et sans ordre et les ténèbres étaient sur
l'abîme, et l'Esprit de Dieu était porté sur l'eau. » Les hérétiques
ennemis de l'ancien Testament accusent ainsi ce passage : Comment,
disent-ils, Dieu a-t-il fait dans le principe le ciel et la terre, si déjà la
terre existait ? Ils ne comprennent pas que ceci a été ajouté pour exposer
dans quel état se trouvait la terre dont il a été dit réellement :
« Dieu fit le ciel et la terre. » Il faut donc entendre ainsi le
texte : « Dieu dans le principe fit le ciel et la terre ; »
or cette terre que Dieu avait faite était invisible et n'offrait que désordre,
jusqu'à ce que lui-même encore la fit paraître dans sa forme et passer de la
confusion où elle était d'abord à l'état d'ordre qui règne entre toutes ses
parties. Ou bien ne vaudrait-il pas mieux penser qu'il s'agit encore ici de la
même matière quia été précédemment désignée sous les noms de ciel et de
terre ? Le sens serait celui-ci : « Dans le principe Dieu fit le
ciel et la terre ; » or ce qui est appelé ciel et terre en ce lieu,
était une terre invisible et sans ordre et les ténèbres étaient sur
l'abîme ; en d'autres termes, ce qui a été nommé ciel et terre était une
matière confuse de laquelle le monde, composé de deux grandes parties qui
renferment tout le reste, savoir, du ciel et de la terre, devait sortir avec.
une forme déterminée, après que les éléments seraient coordonnés entre eux.
Cette confusion de la matière a pu être indiquée à l'intelligence du vulgaire,
par les mots de terre invisible, sans ordre, sans arrangement, de ténèbres sur
l'abîme, c'est-à-dire sur une immense profondeur. Ce dernier mot a pu être
employé aussi pour faire entendre que nulle intelligence ne saurait comprendre
la matière informe, à raison même de son informité.
12.
« Et les ténèbres étaient sur l'abîme. » L'abîme était-il dessous et
les ténèbres dessus, comme en des lieux distincts ? Ou bien est-ce parce
qu'il s'agit encore ici de la confusion de la matière ou du Chaos, comme
parlent les Grecs, que l'écrivain sacré dit : « Les ténèbres étaient
sur l'abîme ; » il n'y avait pas de lumière, car si la lumière eût existé,
sans aucun doute elle aurait été au dessus, pour tout éclairer au dessous
d'elle ? Aussi bien celui qui considère attentivement ce que sont les
ténèbres, n'y trouve rien que l'absence de la lumière. Ces paroles donc :
« Les ténèbres étaient sur l'abîme, » équivalent à celles-ci :
Il n'y avait pas de lumière sur l'abîme. Ainsi donc, c'est cette matière, dont
l'opération divine doit former ensuite tant d'êtres divers, qui a été appelée
terre invisible et sans ordre, abîme et profondeur manquant de lumière ;
elle avait été désignée aussi sous les noms de ciel et de terre comme étant
l'élément du ciel et de la terré, ainsi- que nous l'avons déjà dit : à
moins toutefois que par les termes de ciel et de terre l'écrivain sacré n'ait
voulu proposer d'abord tout l'ensemble de la création, et en montrer toutes les
parties après avoir donné l'idée de cette matière universelle.
13.
« Et l'Esprit de Dieu était porté sur l’eau. » Jusque-là il n'a pas été dit que Dieu eût
fait l'eau. Et cependant nous ne devons pas croire que Dieu ne l'ait pas créée
et qu'elle ait existé avant qu'il eût encore rien fait, car il est celui de
qui, par qui et' en qui toutes choses ont l'être, comme le déclare l'Apôtre[7]. Dieu donc est aussi le créateur de
l'eau et ce serait une grande erreur de croire autrement. Mais pourquoi
n'a-t-il pas été dit que Dieu ait créée l'eau ? L'écrivain sacré a-t-il
voulu encore appeler eau cette même matière déjà désignée sous les noms de ciel
et de terre, de terre invisible, sans ordre ni arrangement et d'abîme
ténébreux ? Et pourquoi ne serait-elle pas appelée eau, quand elle a pu
être appelée terre, quoique rien jusque-là, ni eau, ni terre, ni aucun objet
n'eût encore de forme distincte ? Mais il peut paraître convenable qu'elle
ait d'abord été appelée ciel et terre ; en second lieu terre invisible,
sans ordre ni arrangement, abîme sans lumière ; et eau en troisième lieu.
Tirée du néant pour la formation de tous les êtres de l'univers, elle aurait
été appelée d'abord ciel et terre, parce que le ciel et la terre, dont se
compose le monde en devaient être formés. Elle aurait été nommée en second lieu
terré informe, en désordre et abîme, parce que de tous les éléments la terre
est le moins beau et a moins d'éclat que le reste. Enfin elle aurait été
désignée sous le nom d'eau, pour exprimer sa souplesse entre les mains du
Souverain architecte ; car l'eau est plus mobile que la terre, et comme
elle se laisse travailler et mouvoir plus facilement qu'elle, cette matière
première a dû s'appeler eau plutôt que terre.
14. Il est
vrai que l'air est lui-même plus mobile que l'eau ; et l'on croit ou l'on
éprouve avec raison que l'éther est plus encore mobile que l'air. Mais ces noms
d'air ou d'éther étaient moins convenables pour désigner cette matière
première. Car on croit que la propriété de ces éléments est plus active que
passive, tandis que c'est le contraire pour la terre et l'eau. Si ce que je dis
paraît obscur, il est très clair cependant, selon mai, que le vent agite l'eau
et bien des parties terrestres : or, le vent est l'air mis en mouvement et
flottant en quelque sorte. Comme donc il est manifeste que l'air agite l’eau et
que nous ne savons ce qui l'ébranle lui-même et en forme le veut ; quine
voit que la matière qui se laisse mouvoir doit ponter le nom d'eau plutôt que
celui d'air, puisque c'est l'air qui imprime le mouvement ? Or, être mu
c'est recevoir l'action , mouvoir c'est agir. Ajoutons que les productions de
la terre, pour naître et se développer, sont imbibées d'eau et que l'eau semble
se transformer en elles. Le nom d'eau convenait donc bien mieux à la matière
pour exprimer sa souplesse entre les mains de l'ouvrier et sa transformation
aux êtres formés par lui, que ne lui convenait le nom d'air, puisque ce dernier
nom exprimerait sans doute sa mobilité, mais non les autres propriétés qui la
distinguent. En sorte que voici tout le sens : « Dans le principe
Dieu fit le ciel et la terre, » c'est-à-dire une matière qui pût devenir
le ciel et la terre ; cette matière « était invisible et sans
ordre, » c'est-à-dire une masse informe, un abîme sans lumière ;
cette matière cependant se montrant docile au mouvement que lui imprime
l'ouvrier souverain reçoit encore le nom d'eau.
15. Ainsi
dans le premier de ces noms qui désignent la matière est indiquée la fin pour
laquelle elle était créée ; dans le second, son défaut de forme, et, dans
le troisième sa souplesse et sa docilité sous la main du grand architecte.
D'abord donc elle est appelée ciel et terre parce qu'elle était faite pour
devenir le ciel et la terre ; en second lieu, terre invisible et en
désordre, ténèbres sur l'abîme, c'est-à-dire, matière sans forme et sans
lumière ; de ce défaut de lumière son nom de terre invisible ; en
troisième lieu eau, soumise à l'esprit pour prendre un état et revêtir des
formes. Aussi bien l'Esprit de Dieu était-il porté sur l'eau et par l'Esprit
nous devons entendre celui qui opérait ; par l'eau, la chose sur laquelle
il opérait, c'est-à-dire la matière à travailler. Quand donc nous donnons à une
seule et même chose ces trois noms de matière du monde, de matière informe, de
matière à façonner ; au premier correspond bien la dénomination de ciel et
de terre, au second celle d'obscurité ou de confusion, de profondeur ou de
ténèbres, et au troisième la souplesse que considère l'Esprit de l'ouvrier
souverain avant de travailler.
16.
« Et l'Esprit de Dieu était porté sur l'eau. » Il n'y était pas porté
comme l'huile sur d'eau ou comme l'eau sur la terre, c'est-à-dire qu'il n'y
était point porté pour y être contenu ; mais, s'il faut pour ceci
emprunter des exemples aux choses visibles, il y était porté comme la lumière
du soleil ou de la lune est portée sur le corps qu'elle éclaire. Cette lumière
en effet n'est pas contenue en eux ; elle est .portée sur eut, tandis que
c'est le .ciel qui la contient. Prenons garde aussi de. nous imaginer que
l'Esprit de Dieu fût part sur la matière à la façon des corps ; c'était sa
puissance d'opération et d’exécution qui était portée sur les objets à faire et
à former ; comme la volonté de l'ouvrier est pontée sur le bais ou tout
autre chose qu'il doit travailler, ou même sur les membres de son corps qu'il
applique au travail. Cette comparaison, quoique déjà supérieure à toute autre
que nous pouvons emprunter aux corps, est bien faible cependant, elle n'est
presque rien pour nous donner une idée du mystère de l'Esprit de Dieu porté sur
la matière du monde soumise à son opération Anis dans tout ce qui peut être de
quelque manière saisi parles hommes nous n'en trouvons pas de plus claire ni de
plus convenable pour le sujet dont nous parlons. C'est pourquoi l'on fera ici
une excellente application de cette sentence de l'Écriture :
« Bénissez Dieu, exaltez son nom autant que vous le pourrez, il sera
toujours au-dessus de vos louanges[8]. » Nous parlons ainsi dans la
supposition où l'esprit de Dieu signifierait le Saint-Esprit que nous adorons
dans l'ineffable et immuable Trinité.
17. On peut
aussi l'entendre autrement et sous le nom d'esprit de Dieu comprendre une
créature, savoir l'esprit vital qui maintient et fait mouvoir tout ce monde
visible avec tous les corps dont il est le séjour ; et à qui le Seigneur
Tout-Puissant a donné le pouvoir de lui prêter son concours pour la production
des êtres qui viennent à la vie. Cet esprit étant supérieur à tout corps même
aérien, puisque toute créature invisible l'emporte sur toute créature visible,
ce n'est pas sans raison qu'il serait appelé Esprit de Dieu. Est-il rien en
effet qui n'appartienne à Dieu parmi les êtres qu'il a créés, puisqu'il est dit
de la terre même : « La terre et tout ce qu'elle renferme appartient
au Seigneur[9], » et puisqu'au sujet de
l'univers entier nous lisons ces mots : « Toutes choses sont à vous,
Seigneur, à vous qui aimez les âmes[10]. » Or on peut reconnaître cet
esprit créé dans le passage en question, si les paroles : « Dans le
principe Dieu fit le ciel et la terre, » n'ont pour objet que les
créatures visibles. On peut entendre alors que sur la matière des choses
visibles, au début de leur formation, était porté un esprit invisible et
cependant créé, c'est-à-dire un esprit qui n'était pas Dieu, et que Dieu avait
fait et formé. Mais si l'on estime que le nom d'eau désigne la matière de toute
créature soit spirituelle, soit animale et corporelle, on est de tout point
obligé d'entendre ici par esprit de Dieu, cet Esprit immuable et saint qui-
était porté sur la matière de toutes les choses auxquelles Dieu a donné l'être
et la forme.
18. Au
sujet de cet esprit peut naître une troisième opinion ; on peut croire que
sous ce nom est désigné l’élément de l'air : de sorte que le texte
suggérerait l'idée des quatre éléments dont le monde visible se compose,
savoir, le ciel et la terre, l'eau et l'air. Ils n'étaient encore ni distincts
ni coordonnés ; mais on les voit comme en germe dans la confusion même de
la matière informe ; confusion et informité mentionnés sous les
noms de ténèbres et d'abîme. Mais de ces trois opinions quelle que soit la
vraie, il faut croire ; que Dieu est l'auteur et l'organisateur de toutes
les choses qui ont commencé, visibles et invisibles, non pas de leurs défauts,
opposés à leur nature, mais de leur nature même, et qu'il n'est absolument
aucun être créé qui ne lui doit son origine et la perfection de son être.
19.
« Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut. » Ne pensons
pas qu'en disant : « Que la lumière soit, » Dieu ait fait
entendre un cri sorti des poumons et articulé par la langue et les dents. De
telles pensées conviennent aux âmes charnelles, et l'Apôtre nous dit que juger
selon la chair c'est la mort[11]. Mais c'est d'une manière ineffable
que Dieu a dit : « Que la lumière soit. » Maintenant cette
parole a-t-elle été adressée au Fils unique de Dieu ou est-elle le Fils unique
de Dieu lui-même, car le Fils est appelé le Verbe de Dieu, par qui toutes
choses ont été faites[12] ? C'est ce qu'on peut
examiner, pourvu cependant qu'on évite l'impiété de croire que le Verbe, que le
Fils unique de Dieu soit une parole semblable à celle que nous prononçons
nous-mêmes. Mais ce Verbe de Dieu par qui toutes choses ont été faites, n'a pas
eu de commencement et n'aura pas de fin ; il est né sans commencement et
coéternel à son Père. C'est pourquoi, si la parole : Fiat lux, a
commencé et fini, elle a été plutôt adressée au Fils qu'elle n'est le Fils lui-même.
Et néanmoins dans ce sens elle est encore un mystère ineffable : qu'aucune
image sensible n'entre dans l'âme et n'y vienne troubler une pieuse
contemplation purement spirituelle. Car si l'on entend d'une manière propre et
absolue qu'il y a dans la nature de Dieu quelque chose qui commence et
finit ; c'est une opinion téméraire et périlleuse. On peut cependant par
une charitable condescendance la permettre aux charnels et aux petits, non pour
qu'ils y demeurent, mais pour que de là ils s'élèvent plus haut. Car toute
chose en quoi l'on dit que Dieu commence et finit, ne doit d'aucune sorte
s'entendre de la nature de Dieu, mais de la créature, admirablement docile à
ses ordres.
20.
« Et Dieu dit : Que la lumière soit ; » s'agit-il de la
lumière qui paraît aux ;yeux du corps ou d'une lumière secrète dont il n'a
pas été donné à nos sens de jouir ici-bas ? Et s'il s'agit d'une lumière
secrète, est-ce une lumière corporelle qui soit répandue d'une façon locale
dans les parties supérieures du monde, ou bien est-ce une lumière incorporelle
telle qu'elle existe dans les êtres animés, même dans les bêtes, et qui, sur le
rapport des sens, leur fait voir ce qu'il faut fuir, ce qu'il faut
rechercher ; ou bien enfin est-ce cette lumière d'un ordre bien supérieur
que révèle le raisonnement et qui tient la première place entre tout ce qui a
été créé ? Car quelle que soit la lumière dont il s'agit ici, nous devons
comprendre qu'elle a été formée et créée ; tandis que, celle qui brille
dans la sagesse même de Dieu n'a pas été créée mais engendrée ; en effet
on ne doit point penser que Dieu ait été sans lumière avant de produire celle
dont il est maintenant question. Les expressions mêmes indiquent suffisamment
que cette lumière dont nous parlons a été faite, car il est écrit :
« Et Dieu dit : Que la lumière soit faite et la lumière fut
faite. » Autre est la lumière née de Dieu, autre la lumière faite par lui.
La lumière née de Dieu est la sagesse même de Dieu, la lumière faite par Dieu
est toute lumière muable soit corporelle soit incorporelle.
21. On se
demande ordinairement, comment la lumière corporelle a pu exister avant le ciel
et les flambeaux du ciel dont il n'est parlé qu'ensuite. Mais il n'est pas
facile, il est- même absolument impossible à l'homme de découvrir si au delà du
ciel il y a une lumière spéciale qui soit répandue dans l'espace et qui
enveloppe le monde. Néanmoins comme on peut encore comprendre ici 1a lumière
incorporelle, en admettant qu'il est parlé dans ce livre non-seulement des
créatures visibles, mais de tous les êtres de la création ; qu'est-il
besoin de nous arrêter plus longtemps sur ce sujet ? Peut-être aussi que
c'est ici une courte mais convenable et belle réponse à la question que l'on
fait sur l'époque de la création des Anges.
22.
« Et Dieu vit que la lumière était bonne. » Il faut voir dans ces
paroles non pas la joie produite par un bien tout extraordinaire, mais
l'approbation que Dieu donne à son ouvrage. Peut-on en effet parler à des
hommes plus convenablement de Dieu que de la manière suivante : Il a dit,
la chose a été faite, et la chose lui a plu. Il a dit marque son
commandement ; la chose a été faite, sa puissance ; et la
chose lui a plu, sa bienveillance. C'est un homme qui rapporte à des hommes
ces choses ineffables : elles ont du être exposées de manière à profiter à
tous.
23.
« Et Dieu sépara la lumière des ténèbres. On peut voir ici avec quelle
extrême facilité tout cela s'est fait par Dieu. Qui pourrait croire qu'une fois
produite la lumière se trouvât d'abord confondue avec les ténèbres et eût
besoin ensuite d'en être séparée ? Ce simple fait de la création de la
lumière en fut aussi la séparation d'avec les ténèbres. Quelle union possible
entre la lumière et les ténèbres[13] ? Dieu donc sépara la lumière
des ténèbres par cela même qu'il fit la lumière, dont l'absence prend le nom de
ténèbres. Entre la lumière et les ténèbres il y a la même différence qu'entre
le vêtement et la nudité, entre le plein et le vide, et entre des choses
opposées de cette manière.
24. Dans
combien de sens peut être comprise cette lumière dont la privation, suivant les
acceptions diverses du mot, porte le nom de ténèbres ? Nous l'avons déjà
dit plus haut. Il y a la lumière que perçoivent les yeux du corps et qui est
elle-même corporelle ; telle est la lumière du soleil, de la lune, des
étoiles et de tout autre flambeau de même sorte : à cette lumière sont
opposées les ténèbres qui résultent de son absence en quelque lieu. Il y a une
autre lumière, celle de la vie ; qui sent et qui peut discerner ce que les
organes du corps présentent à son appréciation, comme le blanc et le noir, la
mélodie et les sons discordants, la bonne et la mauvaise odeur, le doux et
l'amer, le chaud et le froid et autres choses de ce genre. Aussi bien la
lumière qui se fait sentir aux yeux est différente de celle qui vient par le
moyen des yeux éveiller des sensations. L'une est dans le corps, et l'autre,
bien qu'elle perçoive par l'intermédiaire du corps ce qu'elle sent, a néanmoins
l'âme pour siège. Les ténèbres opposées à cette dernière consistent dans le
défaut de sensibilité ou, si l'on aime mieux, de sensation ; en d'autres
termes, elles consistent à ne point sentir, quoiqu'il se présente des choses
qui pourraient être senties, s'il y avait dans l'être la lumière qui éveille la
sensibilité. Et cela a lieu non pas quand les organes du corps font défaut,
comme dans les aveugles et les sourds ; car les âmes de ceux-ci possèdent
la lumière dont nous parlons, bien .qu'ils soient privés de l'office des sens
corporels ce n'est pas non plus quand avec cette lumière de l'âme et l'usage
des organes du corps il ne s'offre aucun objet de sensation, comme lorsqu'on
n'entend aucun bruit, au milieu du silence.
Celui donc
qui pour de telles causes n'éprouve point de sensation ne manque pas pour cela
de la lumière dont il s'agit. Elle n'est absente que dans le cas où cette
faculté manque à l'âme ; et encore ne dit-on pas alors qu'elle soit une
âme, elle est plutôt. une simple vie, une vie semblable à celle que l’on prête
à la vigne, aux arbres et à tous les végétaux : si toutefois on peut
prouver que les plantes aient une vie. Et pourtant il est des hérétiques assez
aveugles pour les croire capables, non seulement de sentir par le moyen du
corps, c'est-à-dire de voir, d'entendre, de discerner le chaud et le froid,
mais même de raisonner et de connaître nos pensées : mais ceci est l'objet
d'une autre question. Ainsi donc les ténèbres opposées à la lumière qui fait
sentir, seraient l'insensibilité, ou le défaut de sensibilité dans un être
vivant quel qu'il fût. Or il est convenable d'accorder le nom de lumière à
cette faculté, dès qu'on veut bien appeler lumière ce qui rend une chose
manifeste. Lorsque mous disons : il est manifeste que cela est mélodieux,
il est manifeste due cela est doux, il est manifeste que cela est froid ;
lorsque sous l'impression des sens corporels nous faisons d'autres affirmations
semblables ; alors cette lumière qui nous rend tout cela manifeste, est
certainement au dedans de l'âme, bien que le corps lui serve d'intermédiaire
pour lui transmettre ce qu'elle sent ainsi.
On peut
entendre comme troisième espèce de lumière créée la faculté du
raisonnement ; le défaut de raison, qui est la condition des âmes des
bêtes, constitue les ténèbres qui lui sont opposées.
25. Quelle
que soit donc la lumière que Dieu ait créée d'abord dans le monde, que cette
lu-. lisière soit la lumière du ciel, ou la lumière de la vie sensitive dont
jouissent les animaux, ou soit la lumière rationnelle que possèdent les Anges
et les hommes, il est certain que Dieu a séparé la lumière des ténèbres par
cela même qu'il a créé la lumière, parce due autre chose est la lumière,, et
autre chose ces absences de la lumière dont Dieu a réglé le rôle dans les
ténèbres qui lui sont opposées. Car il n'est pas dit que Dieu ait fait les
ténèbres. il a fait les réalités, non les défauts qui tiennent du néant, d'où
sa puissance a tiré tout ce qui existe. Cependant nous comprenons qu'il les a
ordonnées quand nous lisons « Dieu sépara la lumière et les
ténèbres. » C'est que les privations elles-mêmes devaient être à leur
place sous l'empire universel du Maître souverain. Ainsi, dans le chant, les
silences, placés à des intervalles déterminés, ne laissent pas d'être bien
ordonnés par, ceux qui savent hanter, et ils contribuent à la beauté de toute
la pièce de musique, .quoiqu'ils soient pourtant des absences de sons.. Ainsi
encore, dans les tableaux, les ombres font ressortir les endroits les plus
saillants, et plaisent non par elles-mêmes mais par leur disposition. Dieu
n'est pas l'auteur de clos vices ; et néanmoins à cet égard il est
ordonnateur, en plaçant et en condamnant à souffrir comme ils le méritent, ceux
qui ont péché. Aussi bien est-il dit dans l'Évangile[14], que les brebis sont placées à
droite et les boucs à gauche. Il est donc certaines choses dont Dieu est à la
fois l'auteur et l'ordonnateur. Il fait et ordonne les justes ; pour les
-pécheurs, il ne les fait pas, mais il les soumet à l'ordre. En effet qu'il a
place les uns à droite, les autres à gauche, et qu'il envoie ceux-ci au feu
éternel, il nous montre par là qu'il traite les uns et les autres selon leur
mérite. Ainsi donc il fait. et ordonne les espèces et les individus. Quant aux
non-êtres et aux défauts, il ne les fait pas, il les règle et les ordonne
seulement. Il a donc dit : « Que la lumière soit, et la lumière a été. » Mais pour
produire les ténèbres, il n'a pas dit : Que les ténèbres soient. De ces
deux choses, il a fait l'une et non l'autre ; mais il les a ordonnées
toutes deux, lorsqu'il a séparé lumière et les ténèbres. Ainsi chaque chose
qu'il a créée est bonne en soi ; et l'ensemble qu'il ordonne est
excellent.
26.
« Et Dieu appela la lumière jour et il donna aux ténèbres le nom de
nuit. » Le terme de lumière et celui de jour désignent une même
chose ; une même chose est également désignée par les mots de ténèbres et
de nuit. Or il a fallu employer les deux termes pour définir chacun des objets,
car on ne pouvait en discourir autrement. De plus il est dit : Dieu appela
la lumière jour et les ténèbres nuit ; de manière qu'on pourrait renverser
l'ordre des mots et dire également : Dieu appela le jour lumière et la
nuit ténèbres. Que répondre donc à celui qui nous demanderait si à la lumière a
été donné le nom de jour ou au jour le nom de lumière ? Car ces deux
termes, en tant qu'on les articule pour désigner des choses, sont également des
noms. On peut aussi faire la question suivante : Est-ce aux ténèbres qu'a
été donné le nom de nuit, ou à la nuit le nom de ténèbres ? Assurément,
selon le texte de l'Écriture, il est manifeste que la lumière a été appelée
jour et les ténèbres nuit. Quand l'écrivain sacré a dit Dieu fit la lumière et
il sépara la lumière des ténèbres, il ne s'agissait pas encore des noms c'est
ensuite qu'ont été employés ceux de jour et de nuit, encore que, sans nul
doute, lumière et ténèbres soient aussi des noms et servent à marquer certaines
choses, de même que les mots jour et nuit. Faut-il donc n'entendre ici que
l'impossibilité de définir ce qui a déjà un nom, autrement qu'en lui donnant un
nom nouveau ? Ou plutôt cette appellation ne doit-elle pas être prise pour
la distinction même de la lumière et des ténèbres ? Car toute lumière
n'est pas le jour, et toutes ténèbres ne sont pas la nuit : mais il n'y a
que la lumière et les ténèbres mises en rapport et distinguées entre elles par
une succession fixe et régulière, qui soient désignées sous les noms de jour et
de nuit. Tout nom en effet sert à distinguer la chose à laquelle il s'applique ;
et de là même, vient le terme de nomen, notamen, marque,
parce que le nom est une marque, c’est-à-dire qu'il aide et apprend à discerner
et à reconnaître son objet.
Il se peut
donc que la séparation de la lumière et des ténèbres n'ait consisté qu'à donner
à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit et que leur imposer
des noms n'ait été purement et simplement qu'en régler l'ordre. Ou bien ces
noms veulent-ils nous faire entendre de quelle lumière il s'agit et de quelles
ténèbres ; comme s'il y avait dans le texte : Dieu fit la lumière et
sépara la lumière des ténèbres ; or comprenez par la lumière le jour, par
les ténèbres la nuit ? L'écrivain sacré a-t-il eu le dessein d'éloigner de
notre esprit l'idée d'une lumière qui ne soit pas le jour et de ténèbres qui ne
soient pas la nuit ? Et en effet si toute lumière était le jour et toutes
ténèbres la nuit, peut-être n'aurait-il pas été besoin de dire : « Et
Dieu appela la lumière jour, et il appela nuit les ténèbres. »
27. On peut
aussi demander quel est le jour et quelle est la nuit dont il est parlé. Si
l'on doit comprendre qu'il s'agit du jour que commence le lever et que ferme le
coucher du soleil ; et de la nuit qui s'étend du coucher du soleil à son
lever, je ne vois pas comment étaient possibles ce jour et cette nuit, avant la
formation des luminaires célestes. Serait-ce que la suite des heures et les
intervalles du temps, même en dehors de toute distinction d'ombres et de
clarté, ont pu dès lors être appelés ainsi ? Mais comment cette succession
alternative, désignée par les noms de jour et de nuit, convient-elle à la
lumière rationnelle, s'il en était ici question, ou à la lumière de la vie
sensitive ? L'écrivain sacré a-t-il sur ce point voulu insinuer, non ce
qui est, mais ce qui peut être ? Car l'erreur peut succéder à la raison,
et l'engourdissement à la sensibilité ?
28.
« Et alors se fit le soir puis le matin, et il y eut un premier
jour. » Le nom, de jour ici a un autre sens que dans ces paroles :
« Et Dieu appela la lumière, jour. » Il est pris de la même manière
que quand nous disons par exemple : le mois a trente jours, comprenant
dans cette expression la nuit aussi bien que le jour proprement dit, tandis que
précédemment ce nom excluait la nuit. Le jour donc ayant été créé avec la
lumière, il s'ensuit que le soir et puis le matin ont formé un premier jour, et
qu'un jour est le temps qui va du commencement de l'un au commencement de
l'autre, c'est-à-dire d'un matin jusqu'au matin suivant. C'est le sens que nous
donnons au mot jour, quand nous y comprenons les nuits, comme je l'ai
déjà fait observer.
Mais
comment s'est fait le soir et comment s'est fait le matin ? Pour créer la
lumière et la séparer des ténèbres, Dieu a-t-il employé tout le temps qu'occupe
la durée de la lumière sans y comprendre la nuit ? Que devient alors ce
qui est écrit : « Vous pouvez tout dès que vous le voudrez[15]. » Dieu a-t-il besoin de la
durée du temps pour faire quelque chose ? Ou bien doit-on considérer les
oeuvres de Dieu comme les oeuvres qui sont dans la pensée de l'artiste ;
les envisager, non dans le temps, mais dans la puissance qui produit par un
acte immuable les choses mêmes qui changent sous nos yeux ? Quand nous
parions, les mots passent et se succèdent ; mais il n'en est pas ainsi de
l'artiste lui-même qui forme et qui contemple en repos la suite entière des
paroles avec tout leur arrangement. C'est ainsi que Dieu agit en dehors du
temps, lui qui peut tout ce qu'il veut ; mais de leur côté les natures
soumises. au temps exécutent leur mouvement- d'une manière temporelle.
Peut-être donc que ces mots : « Et le soir eut lieu, puis le matin,
pour former un premier jour, » doivent s'entendre de ce que la raison
divine jugea possible ou nécessaire, et. non de ce qui se passa dans la
succession des instants. C'est en effet dans son intelligence que Dieu a
contemplé son œuvre et à la lumière de l'Esprit-Saint qui a dit :
« Celui qui est éternel a créé tout simultanément[16]. » Mais c'est fort à propos
que dans ce livre le récit nous présente les oeuvres de Dieu comme séparées les
unes des autres par des intervalles de temps ; et cette belle disposition
que notre intelligence trop faible ne pouvait contempler d'un seul regard,
devient pour ainsi dire accessible aux yeux même du corps grâce à l'ordre du
discours.
29.
« Et Dieu dit : Qu'il y ait un, firmament « au milieu de
l'eau : et qu'il fasse séparation entre l'eau et l'eau. Et il en fut
ainsi. Et Dieu fit le firmament, et sépara l'eau qui était au-dessus du
firmament de celle qui était au dessous. » Y-a-t-il au dessus du firmament
des eaux semblables à celles que nous voyons sous le firmament ? Ou bien,
comme en cet, endroit l'écrivain sacré parait désigner l'eau sur laquelle était
porté l'Esprit, l'eau où nous avons vu la matière du monde ; ne faut-il
pas entendre que cette eau a été divisée par l'interposition du firmament, et
que l'eau inférieure est la matière corporelle et l'autre la matière
animale ? Car ce qui est ici appelé firmament sera appelé ciel plus loin.
Mais parmi les corps il n'y a rien de plus élevé que les corps célestes. Autres
en effet sont les corps célestes, autres les corps terrestres[17] ; et sans aucun doute les
corps célestes sont les meilleurs. Je ne sais comment on pourrait appeler corps
ce qui les dépasse, c'est peut-être une puissance soumise à la raison, à la
raison dont la lumière nous fait connaître Dieu et la vérité ; une nature
qui étant susceptible d'être formée par la vertu et la prudence et trouvant
dans la vigueur de celle-ci le moyen de fixer son agitation et d'acquérir une
consistance qui la rend comme matérielle, a été par Dieu même justement
désignée sous le nom d'eau ; et cette eau serait au-dessus du ciel
corporel, non pas localement, mais par sa qualité d'être incorporel. Du reste
puisque le firmament a été appelé le ciel, c'est avec raison que l'on tient
comme plus changeant et plus dissoluble ce qui est au dessous du ciel éthéré où
tout est tranquille et bien affermi. Cette espèce de matière corporelle, ayant
existé dans la confusion primitive, avant d'avoir la forme distincte et les
qualités particulières, d'où. elle prit le nom de firmament ; il y a eu
des hommes pour voir en elle, des eaux froides et visibles qui semblables à
celles de la terre serment au dessus du ciel. Et ils ont voulu en donner pour
preuve la lenteur de l'une des sept planètes appelée phainon, brillante,
par les Grecs ; laquelle est plus élevée que les autres, . et met trente
ans à parcourir le cercle de sa révolution dans le zodiaque : ils ont
prétendu qu'elle est si tardive parce quelle est plus voisine des eaux froides
qui couvrent la superficie du ciel. J'ignore comment on peut soutenir cette
opinion parmi ceux qui s'occupent avec soin de ces questions. Mais il ne faut
sur cela rien affirmer témérairement : il faut tout traiter avec
précaution et modestie.
« Et
Dieu dit : Qu'il y ait un firmament au milieu de l'eau, et qu'il fasse
séparation entre l'eau et l'eau. Et il en fut ainsi » Après ces derniers
mots, qu'était-il besoin d'ajouter : « Et Dieu fit le firmament et
sépara l'eau qui était sous le firmament de celle qui était au
dessus ? » Car plus haut, après ces mots : « Dieu
dit : Que la lumière soit et la lumière fut, » l'écrivain sacré n'a
point ajouté « Et Dieu fit la lumière ; » mais ici aux
mots : « Dieu dit : qu'il y ait, et il y eut, » il
ajoute : « Dieu fit le firmament. » Doit-on en conclure que dans
cette lumière il ne fallait pas voir la lumière corporelle, et que conséquemment,
Dieu c'est-à-dire la Trinité, l'a produite sans aucune créature pour
intermédiaire ; tandis que le firmament étant corporel, aurait reçu sa
nature et sa forme par le moyen de quelque créature spirituelle ? La
Vérité même, pour la formation du firmament, aurait ainsi imprimé sur quelque
nature spirituelle ce que celle-ci devait à son tour imprimer sur les
corps ; et pour ce motif il aurait été écrit : « Dieu dit :
que le firmament se fasse et il fut fait ; » il se fit peut-être
d'abord dans la nature raisonnable pour se reproduire ensuite sur la nature
corporelle.
Les mots
qui viennent ensuite : « Et Dieu fit le firmament, et sépara l'eau
qui est sous le firmament de celle qui est au dessus, » marquent-ils le
concours qui lui fut prêté pour former . le ciel ? Ou bien si l'écrivain
sacré dit ici ce qu'il n'a pas dit plus haut ; n'est-ce pas pour varier le
récit, pour empêcher la monotonie et parce qu'il ne faut pas tout polir avec
trop de soin ? Que chacun choisisse : seulement qu'on n'affirme rien
témérairement ; qu'on ne donne point pour connu ce qui est inconnu ;
qu'on se souvienne que c'est un homme qui étudie les oeuvres divines selon sa
faiblesse.
31.
« Et Dieu appela le firmament ciel. » On peut appliquer ici, ce que
j'ai dit précédemment au sujet des noms : car tout firmament n'est pas le
ciel. « Et Dieu vit que son ouvrage était bon. » Ici encore je me
contenterais de renvoyer aux observations que j'ai faites plus haut, si je
voyais le même ordre. Mais, dans le premier passage il y a : « Dieu
vit que la lumière était bonne ; » puis viennent seulement les
mots : « Dieu sépara la lumière des ténèbres, et il appela la lumière
jour, les ténèbres nuit ; » tandis que dans le passage qui nous
occupe maintenant, c'est après avoir exposé la formation du firmament et c'est
après avoir dit : « Dieu appela le firmament ciel, » que
l'écrivain sacré ajoute : « Et Dieu vit que cela « était
bon., » Si la narration n'est pas ainsi variée pour prévenir la lassitude que fait naître la monotonie,
nous sommes sans aucun doute obligés de reconnaître, d'entendre que cette
marche exprime encore ici que « Dieu a fait tout d'un seul acte. »
Aussi bien pourquoi est-il dit précédemment que Dieu d'abord approuva son
ouvrage, et ensuite lui donna un nom, tandis qu'ici il lui donna d'abord un nom
puis l'approuva ? Cette différence ne marque-t-elle pas que l'opération de
Dieu est indépendante du temps et que ses oeuvres mêmes y sont soumises ?
Nous voyons des intervalles de temps dans une exécution qui commence par un
détail et finit par un autre, et en dehors de cette idée le récit serait
impossible ; mais Dieu pour produire ses ouvrages n'a pas besoin de la
succession des instants. « Et alors se fit le soir puis le matin, et il y
eut, un second jour. » Qu'on se rappelle ici ce que nous avons dit plus
haut. Car je crois que les mêmes raisons se représentent avec la même valeur.
32.
« Et Dieu dit : Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en
un seul lieu et qu'apparaisse la partie aride : et il en fut ainsi. »
Ce passage donne une nouvelle probabilité au sentiment d'après lequel nous
disions tout à l’heure que sous le nom d'eau a été désignée la matière même du
monde. Car si l'eau était partout, de quel lieu et en quel lieu pouvait-elle
être réunie ? Mais si le nom d'eau est appliqué à la confusion primitive
de la matière, le rassemblement dont il s'agit doit être entendu du fait même
de la formation, qui a donné à l'eau la nature que nous lui voyons maintenant.
Et les mots qui viennent ensuite : « Que l’aride apparaisse, »
peuvent marquer l’origine de la terre dans la forme qu'elle présente à nos
regards. Car elle était invisible et sans ordre tant que la matière n'avait pas
encore revêtu de forme distincte. Dieu dit donc : « Que l'eau de dessus
le ciel se rassemble, » pour commander que la matière corporelle fût
amenée à l'état de cette eau qui tombe sous nos sens. « Qu'elle se
réunisse en un seul lieu ; » c'est la propriété essentielle de la
forme, qui nous est marquée ici dans le terme d'unité. Car être formé
véritablement, c'est devenir un tout, un ensemble parfait. parce que le
principe de toute forme est éminemment un. « Que la partie aride
paraisse, » c'est-à-dire qu'elle prenne une -forme visible qui la dégage
de la confusion. Du reste on comprend que l'eau doive se rassembler pour
laisser paraître la partie aride ; en d'autres termes la mer sans limites
doit être resserrée pour rendre visible ce qu'elle recouvre.
« Et
il en fut ainsi : » peut-être l'écrivain sacré veut encore ici marquer
que le fait a eu lieu d'abord dans la nature spirituelle ; de sorte que
les paroles suivantes : « Et l'eau fut rassemblée en un seul lieu et
la partie aride se montra, » ne paraîtraient point une superfétation, mais
nous feraient entendre que l'œuvre matérielle a suivi l'opération
intellectuelle et incorporelle.
33.
« Et Dieu appela terre la partie aride, et donna le nom dé mer à l'eau
rassemblée. » Le motif de ces noms vient encore appuyer notre sentiment.
Aussi bien toute eau n'est pas la mer, ni toute partie aride, la terre. Il a
donc fallu distinguer par des noms l'eau et la matière aride dont il
s'agissait. Or on peut certainement, sans blesser d'aucune sorte la raison,
entendre ici, comme plus haut, qu'avoir nommé, c'est pour Dieu, avoir formé et
séparé. « Et Dieu vit que cela était bon. » L'ordre est le même que
précédemment. Qu'on applique donc ici les observations que déjà nous avons
faites.
34.
« Et Dieu dit : Que de la terre sortent des herbes portant, selon leur
espèce, une semence d'où puissent naître des herbes semblables ; que la
terre donne des arbres qui portent du fruit renfermant la semence propre à les
reproduire selon leur espèce. » Après la formation de la terre et de la
mer, Dieu leur a donné leurs noms et a approuvé son oeuvre, ce qu'il ne faut
pas entendre de plusieurs actes successifs, comme nous l'avons remarqué plus
d'une fois, car on ne doit d'aucune sorte attribuer à l'ineffable action de
Dieu le besoin de se développer dans les intervalles du temps ; mais ici
on ne lit pas tout aussitôt, comme pour les deux jours précédents :
« Le soir se fit puis te matin et il y eut un troisième jour. » Mais
on voit une nouvelle opération : « Que de la terre sortent des herbes
portant, selon leur espèce, une semence d'où puissent naître des herbes
semblables : que la terre donne des arbres qui portent du fruit renfermant
la semence propre à les reproduire selon leur espèce. » Rien de pareil n'a
été dit ni de la lumière qui brille à nos yeux, ni du firmament, ni de l'eau,
ni de la partie aride. Aussi bien la lumière n'a pas de lignée qui lui
succède ; du ciel -ne naît pas un autre ciel ; de nouvelles terres,
de nouvelles mers ne sortent pas de la terre et de la mer pour les remplacer.
S'il a donc fallu dire ici : « portant semence selon leur espèce,
renfermant une semence selon leur espèce et pour la reproduction d'êtres
semblables ; » c'est qu'il s'agit de choses qui en périssant laissent
à d'autres, produites par elles, leur forme et leur ressemblance.
35. Or tous
les végétaux dont il est parlé ici sont de telle sorte sur la terre qu'ils y
tiennent par la racine, en font la continuation, et néanmoins s'en séparent de
quelque manière. Aussi bien je pense que clans le récit, le nom de terre
conserve ta signification qu'il a dans le passage précédent, puisque les choses
dont il s'agit ont été faites le même jour que cette terre parut. Dieu
cependant par un nouvel ordre commande à la terre de les produire. Puis
viennent encore les mots : « Et il fut fait ainsi » et après les
mots : « Il fut fait ainsi ; » nous trouvons comme plus
haut le détail même de l'exécution : « La terre donna de l’herbe
portant, selon son espèce, une semence d'où devait naître de l'herbe semblable,
et des arbres portant du fruit qui renfermait en lui-même la semence propre à
les reproduire selon leur espèce. » Et enfin on lit de nouveau :
« Dieu vit que cela était bon. » Ainsi donc la terre et les plantes
apparaissent dans un seul jour, et cette double parole de Dieu sert à les
distinguer. S'il n'en d pas été de même pour la distinction de la terre et de
la mer ; c'est, je crois, parce qu'il fallait mieux marquer des choses qui
naissent et meurent et dont les espèces se propagent par une suite de
reproductions séminales. Ou bien est-ce parce que la terre et la mer ont pu
être formées simultanément, non-seulement dans la création idéale et
rationnelle où tout s'est l'ait à la fois, mais même dans leur apparition
sensible et leur réalité corporelle ; tandis que les arbres et toutes les
plantes ne pouvaient naître, à moins que la terre où elles devaient germer ne
les eût précédés ? est-ce pour cela qu'il fallait un nouvel ordre de Dieu
afin de marquer la distinction de la terre et des végétaux, qui néanmoins
devaient être faits le même jour que la terre, d'autant qu'ils y tiennent par
la racine et en sont pour ainsi dire la continuation ? Mais on peut
demander aussi pourquoi Dieu ne leur a pas donné des noms. Cette omission
vient-elle de leur multitude, qui empêchait de les désigner chacun par un nom particulier ?
La question trouvera mieux sa réponse plus loin, quand nous remarquerons
d'autres choses encore que Dieu n'a point nommées, comme il a nommé la lumière,
le ciel, la terre et la mer : « Alors eut lieu le soir, puis le matin
et il y eut un troisième jour. »
36.
« Et Dieu dit : Qu'il y ait des flambeaux dans le firmament du ciel,
afin qu'il luisent sur la terre et séparent le jour de la nuit ; qu'ils
servent de signes et fassent les temps, les jours et les années : qu'ils
soient dans le firmament du ciel pour y resplendir et qu'ils luisent sur la
terre. » C'est au quatrième jour qu'ont paru les flambeaux dont il est
dit : « Qu'ils fassent les jours. » Que sont donc les trois
jours passes sans eux ? ou comment pourront-ils former les jours si, en
leur absence, des jours ont déjà pu exister ? Ce rôle leur est-il attribué
parce qu'au moyen de leurs différents aspects les hommes peuvent mieux se
rendre compte de la durée et des intervalles du temps ? Ou bien cette
énumération précédente de jours et de nuits a-t-elle pour objet de distinguer
entre les négations ou les défauts que Dieu n'a pas faits, et les natures qu'il
a faites ? Le matin désigne-t-il les qualités des choses créées, et le
soir, ce qui leur manque ? Car les créatures en tant que Dieu les a
formées sont bonnes et d'une beauté irréprochable : mais, pour ce qui est
d'elles-mêmes, elles ont des défauts et inclinent au néant parce qu'elles en
sortent ; et si elles subsistent, ce n'est point par la vertu de leur
essence qui vient du néant, mais par l'action de l'Être souverain qui les fait
exister dans leur genre et dans l'ordre qu'il leur a marqué.
37.
« Et Dieu dit : Qu'il y ait des flambeaux dans le firmament du ciel
afin qu'ils luisent. » Ceci regarde-t-il seulement les astres fixes ou
encore les astres qui sont en mouvement ? Mais les deux luminaires, l'un
plus grand et l'autre moindre, dont il s'agira d'abord, se comptent parmi ces
derniers. Comment donc tous les astres, sans exception, ont-ils été faits dans
le firmament du ciel, puisque les astres mobiles ont chacun leur globe ou leur
cercle particulier ? Faut-il entendre ici par le ciel l'ensemble universel
de la machine céleste qui contient tous les astres, et sous laquelle règne dans
la région supérieure un air pur, calme et serein ; sous laquelle s'agitent
aussi plus bas les vents et les tempêtes ? Et parce que l'Écriture dit
tantôt les cieux et tantôt le ciel, comme en cet endroit on le firmament est
appelé ciel, ne serait-ce point peut-être l'interprétation véritable ?
« Afin qu'ils luisent sur la terre et qu'ils séparent le jour et la
nuit. » Puisque Dieu avait déjà séparé la lumière des ténèbres, et qu'il
avait appelé la lumière jour et les ténèbres nuit, n'est-il pas évident qu'il
avait séparé le jour de la nuit ? Que veut donc dire ce que nous lisons
maintenant au sujet des luminaires : « Qu'ils fassent la séparation
entre le jour et la nuit ? » Dieu ordonne-t-il que cette séparation
ait lieu de telle sorte, par le moyen des luminaires célestes, que le seul
usage des yeux corporels dans l'observation du phénomène suffise pour le
constater ; tandis qu'auparavant la division qu'il avait faite aurait
seulement été saisie par des hommes d'un esprit sûr et d'une raison
lucide ? Ou bien ne s'agit-il pas d'un autre jour et d'une autre
nuit ? Dans la division précédente le jour ne marque-t-il pas les formes
déjà imprimées à la matière, et la nuit, la partie de cette même matière, qui
restait encre à former ; au lieu que maintenant, le jour et la nuit dont
il est parlé sont ceux qu'on voit se succéder l'un à l'autre dans le mouvement
du ciel : ce qui serait impossible sans le lever et le coucher du
soleil ?
38.
« Qu'ils servent. de signes et fassent les temps, les jours et les années
. » Il me semble les mots signes,, temps, s'expliquent l'un par l'autre et
qu'on ne doit pas entendre une chose sous le nom de signes et une autre chose
sous le nom de temps. Ici, en effet, il s'agit des temps qui avec leurs
intervalles distincts annoncent qu'au dessus d'eux règne l'éternité fixe et
immuable. Ainsi le temps apparaît comme un signe, ou, en d'autres termes, comme
une sorte de vestige de l’éternité. De même, les mots suivants :
« jours et années, » montrent que les temps dont il est parlé sont ceux
qui se divisent en jours par la conversion des astres fixes ; en années
vulgaires parla révolution du soleil dans le Zodiaque ; en années moins
sensibles et moins connues parla même révolution de tout astre mobile dans son
orbite. Car s'il n'est pas fait mention des mois, c'est peut-être parce que le
mois n'est autre chose qu'une année de la lune ; de sorte que douze années
de la lune seraient une année de cet astre que les Grecs appellent Phaëton,
comme aussi trente années du soleil, une année de la planète qu'ils appellent
Phaïnôn. Et peut-être la grande année, dont plusieurs ont longuement écrit,
consiste-t-elle dans l'intervalle du temps que met l'ensemble des astres à
revenir au même point et à reprendre son premier aspect. Ou bien en comprenant que
les astres déterminent les jours et les années, comme nous venons de le dire,
faut-il entendre, sous le mot signes, l'indication certaine de la route
à suivre dans la navigation, et par les temps, les différentes saisons,
comme le printemps, l'été, l'automne et l'hiver, parce que c'est avec le cours
des astres que les saisons changent, se succèdent et conservent leur
ordre ?
39. Qu'ils
soient dans le firmament du ciel « pour y resplendir et que la terre en
soit éclairée. » Il avait d'abord été dit : « Qu'il y ait des
luminaires dans le firmament du ciel, afin qu'ils luisent sur la terre. »
Pourquoi donc cette répétition ? Au sujet des plantes il est commandé
qu'elles portent leur semence, qu'il y ait en elles une semence
selon leur espèce pour en reproduire de semblables. Le contraire serait-il
marqué quant aux luminaires célestes dans les termes : qu'ils soient
et qu'il y ait ? Le sens serait-il celui-ci : qu'il y ait des
luminaires. et qu'ils n'engendrent pas, mais qu'il soient
eux-mêmes ? « Et il en fut ainsi. » L'ordre de la narration est
le même que précédemment.
40.
« Et Dieu fit deux luminaires : un plus grand à la tête du jour, un
moindre à la tête de la nuit, et les étoiles. » On verra bientôt dans quel
sens les deux luminaires sont à la tête du jour ou de la nuit. Quant aux
étoiles qui viennent ensuite, l'on peut douter si elles sont aussi à la tête de
la nuit. Quelques-uns veulent entendre ici que le second luminaire a été tout
d'abord la pleine lune, parce qu'elle se lève aussitôt que vient la nuit,
c'est-à-dire un peu après le coucher du soleil. Mais il est absurde que l'on
commence à compter non du premier mais du 16e ou du 15e jour. Il ne faut pas
alléguer comme une difficulté, que la lune, du moment quelle a été faite, a dû
avoir toute sa perfection. Car elle est parfaite en quelque jour que ce
soit ; seulement les hommes ne la voient dans son plein que quand toute la
partie tournée vers eux regarde le soleil. Mais en rapport avec cet astre,
quand elle est sous lui elle paraît n'être plus, cependant elle est encore
pleine, parce qu'elle est éclairée de l'autre côté ; ne présentant à la
terre que sa face obscure, elle ne peut être vue de ceux qui habitent la terre.
Mais c'est là une chose qu'on ne peut pas enseigner en peu de mots. Il faudrait
des dissertations assez subtiles et l'usage de certaines figures visibles.
41.
« Et Dieu les mit dans le firmament du ciel, pour que la terre en fût
éclairée. » Comment l'écrivain sacrée fait-il dire à Dieu :
« Que des luminaires se fassent dans le firmament ? » Et,
comment dit-il après cela : « Dieu fit les luminaires et les mit dans
le firmament ; » comme s'ils avaient été faits hors du ciel pour y
être ensuite placés, quand déjà, par sa parole, Dieu avait ordonné qu'ils y
fussent faits ? Veut-il encore marquer ici, que Dieu n'a pas opéré suivant
l'usage des hommes, mais que la chose a été rapportée comme elle peut l'être à
des hommes ? Veut-il obliger à comprendre que si de la part de ces
derniers faire et placer sont deux actes différents, ce n'est qu'un seul et
même acte de la part de Dieu, qui place ces objets en les faisant et les fait
en les plaçant ?
42.
« Qu'ils président au jour et à la nuit, et « fassent la séparation
entre le jour et la nuit. » Les mots précédents : « à la tête du
jour » et « à la tête de la nuit, » sont expliqués par
ceux-ci : « Qu'ils président au jour et à la nuit. » Ce terme,
« à la tête, » doit donc être compris dans le sens, de premier rang.
Aussi bien parmi les objets qui , frappent les yeux, il n'en est pas de plus
remarquable dans le jour due le soleil, ni dans la nuit que la luné ou les
étoiles. D'où résulte encore que l'ambiguïté du texte précédent, au sujet de
ces dernières, ne doit plus faire sur nous aucune impression, et nous devons
croire qu'elles on été mises au firmament pour être à la tête de la nuit,
c'est-à-dire y tenir avec la lune le premier rang. « Et Dieu vit que cela
était bon. » C'est le même ordre que plus haut. Remarquons bien que Dieu
n'a pas ici donné de noms. On aurait pu dire : Dieu donna aux luminaires
le nom d'astres ; mais tout, luminaire n'est pas un astre.
43.
« Alors se fit le soir, puis le matin, et il y eut un quatrième
jour. » Si nous arrêtons notre idée à ces jours que marquent le lever et
le coucher du soleil ; en comprenant que le lever du soleil a été le temps
de sa création, et son coucher, le temps de la création des autres astres, nous
aurons le premier jour et non le quatrième. Mais quiconque sait que le soleil
brille sur d'autres points quand nous avons la nuit, et qu'ailleurs règnent les
ténèbres quand le soleil nous éclaire, considèrera d'une manière plus profonde
l'énumération de ces jours.
44.
« Et Dieu dit : Que les eaux produisent des reptiles vivants et des
êtres qui volent sur la terre, sous le firmament du ciel. Et cela fût fait
ainsi. » Les animaux qui nagent ont été appelés reptiles, parce qu'ils
n'ont pas de pieds pour marcher. Ou bien en est-il d'autres qui, sous les eaux
rampent sur la terre ? Doit-on compter ici parmi les êtres qui volent les
poissons qui ont des écailles, ou les autres qui n'ayant pas d'écailles se
soutiennent au milieu des eaux, par ces nageoires qui ressemblent à des
ailes ? Ce point peut être l'objet d'un doute. Car du reste on peut
demander pourquoi la formation des volatiles est attribuée à l'eau et non à
l'air. Il est impossible en effet d'admettre que le texte regarde uniquement
ces oiseaux à qui les eaux sont familières, comme les plongeons, les canards et
tous ceux de mêmes mœurs : s'il n'était ici question que ces derniers il
serait parlé ailleurs des autre, parmi lesquels on en voit qui évitent l'eau
jusqu'à ne boire jamais. Mais peut-être en cet endroit le nom d'eau est-il
appliqué à l'air inférieur, qui environne et touche la surface de la terre.
Aussi bien la rosée jusque dans les nuits les plus sereines en atteste la
nature humide ; et même il se condense en nuée. Or une nuée n'est autre
chose que de l'eau, comme remarquent ceux qui font route à travers les nuages
sur les montagnes, ou bien encore au milieu des brouillards dans la plaine. Du
reste c'est l'air où volent les oiseaux ; et ils ne peuvent, dit-on, voler
dans la région plus élevée et plus pure qui contient l'air proprement dit,
attendu que cet air est trop subtil pour les porter. On affirme qu'il n'y a jamais
là ni nuage ni rien qui tienne de la tempête. Le vent y est tellement nul,
qu'au rapport de certains personnages qui gravissaient chaque année, pour y
offrir des sacrifices le mont Olympe, dont la couche de l'air humide,
parait-il, n'atteint pas le sommet ; des lettres gravées dans le sable sur
le haut de cette montagne étaient retrouvées l'année suivante sans aucune
altération.
45. Aussi
l'on peut, sans choquer la raison, penser que ce qui est appelé dans les
Écritures firmament du ciel, s'étend jusqu'aux espaces occupés par l'air
humide ; on petit croire aussi que la région de cet air si tranquille et
si pur fait partie du firmament. On peut comprendre en effet, sous le nom de
firmament, cette tranquillité même, ainsi qu'une grande portion des choses
créées, et delà ce me semble, les paroles que nous lisons dans plusieurs
Psaumes : « Votre vérité, ô Dieu, s'étend jusqu'aux nuées[18]. » Car il n'est rien de plus
stable ni de plus serein que la vérité et c'est sous la région de l'air
parfaitement calme et serein, que se forment les nuages. Encore que l'on
comprenne dans un sens figuré ces paroles du roi-prophète, toujours est-il
qu'elles ont leur raison d'être dans une certaine ressemblance des objets, et
qu'aussi bien l'ensemble de la création corporelle plus stable et plus pure,
contenue dans l'espace qui s'étend du haut. du ciel jusqu'à la région de l'air
humide, où règnent les nuages et les tempêtes, figure admirablement la vérité.
La formation des oiseaux qui volent sur la terre sous le firmament du ciel est
donc avec raison attribuée à l'eau, parce que l'air qui soutient leur vol peut
recevoir convenablement le nom d'eau. Dès lors aussi, il est facile de
comprendre pourquoi il n'est fait aucune mention expresse de l'air, comment il
n'est parlé ni du temps, ni du mode de sa création. Sous le nom d'eaux nous
devons voir l'air inférieur, et sous le nous de firmament l'air
supérieur ; de sorte qu'il n'est aucun élément dont il ne soit question.
46. Mais,
dira-t-on peut-être : Si par les mots « Que l'eau se rassemble, »
nous comprenons que l'eau a été faite et tirée de la confusion primitive de la
matière, nous savons aussi que ce rassemblement a reçu de Dieu le nom de mer.
Comment donc pouvons-nous comprendre qu'alors a été créé l'air inférieur, qui
n'est jamais désigné sous le nom de mer, encore qu'il puisse être appelé
eau ? — Devant cette objection, il me semble que ces mots :
« Que la partie aride se montre, » insinuent non-seulement la
formation de la terre elle-même, mais de plus celle de l'air épais qui en
touche la surface. En effet, c'est par sort intermédiaire que la terre est
éclairée et devient visible. Ainsi dans le seul mot : « que l'aride
paraisse, » sont entendues toutes les choses sans lesquelles ne pourrait
paraître la terre. C'est-à-dire qu'il s'agit à la fois et de sa formation, et
de son dégagement du sein des eaux, et de l'air dont elle est environnée et par
lequel la lumière lui arrive des hautes régions du monde.
Ou plutôt
les termes : « Que l'eau se rassemble, » ne regardent-ils pas
plutôt cet air dont nous parlons, puisqu'on le voit se réduire en eau quand il
se condense ? Ce qui est appelé rassemblement des eaux et ensuite mer,
pourrait donc bien être le simple résultat de la condensation de l'air ;
de sorte que la partie non rassemblée, c'est-à-dire non épaissie jusqu'à ce
point et qui en touchant la terre s'élève au dessus d'elle, serait une eau
capable de soutenir le vol des oiseaux, et qu'on pourrait également lui donner
les deux noms d'eau plus déliée et d'air moins subtil. Mais quand on demande
pourquoi cet air a été fait, l'Écriture ne donne point de. réponse. Serait-il
vrai, comme plusieurs le soutiennent, que les humides exhalaisons de la mer et
de la terre forment cette couche d'air qui, plus épais que l'air supérieur
parfaitement pur, se trouve en état de soutenir le vol des oiseaux ; mais
que beaucoup moins dense que les eaux dans lesquelles nous nous lavons, il
semble près d'elle un élément sec et de la nature de l'air proprement
dit ? Alors de même qu'il n'était pas besoin de parler de l'air supérieur,
si pur et si tranquille, puisqu'il est compris dans le firmament ; de
même, après avoir parlé de la terre et de la mer, qu'était-il besoin de parler
encore de l'air inférieur, s'il est formé par leurs exhalaisons et n'est autre chose
que l'eau disséminée en vapeur pour servir au vol des oiseaux ?
47. Aussi
bien l'an da pas dit non, plus comment furent créés les sources et les
fleuves ; et ceux qui s'occupent plus spécialement de ces matières
enseignent que par des ascensions, dont le fait en lui-même échappe
complètement à nos sens, une vapeur douce se dégageant de la mer est élevée
vers le ciel ; que de là résultent les nuées, qu'ensuite les pluies venant
humecter la terre, celle-ci laisse couler et dégoutter par différentes voies,
dans ses cavités secrètes, une masse d'eau capable de former des sources, soit
petites, soit suffisantes pour donner naissance à des fleuves. Comme une preuve
de leur sentiment, ils allèguent que la vapeur de l'eau de mer sera soumise à
l'ébullition, devient dans les replis du couvercle où elle s'arrête, un liquide
qui n'a plus d'amertume pour le goût. Du reste tout le monde, à peu
d'exceptions près, sait bien que les sources en diminuant témoignent du besoin
qu'elles ont de la pluie. L'histoire sainte elle-même nous prête ici son
autorité. Élie le prophète demandant la pluie dans un temps de sécheresse
commande à son serviteur de regarder la mer tandis qu'il prierait. Celui-ci
voyant s'élever un très-petit nuage annonça au roi inquiet que la pluie allait
tomber : et en effet le roi fuyant alors en fut bientôt couvert[19]. David dit encore :
« Seigneur, qui appelez l'eau de la mer et la répandez sur la surface de
la terre[20]. » La mer donc ayant été
nommée, il aurait été superflu de parler des autres eaux, soit, comme nous
l'avons déjà dit, de celles qui donnent la rosée et qui par leur subtilité font
un air propre à soutenir le vol des oiseaux, si elles ne sont autre chose que
l'effet des exhalaisons ; soit de celles des sources et des fleuves, si
elles viennent des pluies que fournit la mer et que la terre absorbe pour la
rendre ensuite à l'océan.
48.
« Que les eaux produisent des reptiles à âmes vivants. » Pourquoi ces
deux mots ? Est-ce qu'il peut y avoir des âmes sans vie ? Ne
serait-ce pas qu'on a voulu faire ressortir ici le caractère de cette vie plus
manifeste qui est le propre des animaux doués de sentiment et que n'ont pas les
plantes ? « Et des oiseaux qui volent sur la terre, sous le firmament
du ciel. » Si les oiseaux ne volent pas dans la région de l’air très pur
où ne paraît aucun nuage, il est évident que cet air appartient au firmament,
puisqu’il est dit qu'ils volent sur la terre, sous le firmament du ciel.
« Et il en fut ainsi. » Le même ordre est toujours observé. C'est
pourquoi nous trouvons encore les mots suivants, comme dans le récit des autres
opérations, si on excepte la création de la lumière produite en premier lieu
49.
« Et Dieu fit les grands poissons et tous les animaux rampants que les
eaux produisirent selon leur espèce, et tout volatile ailé selon leur
espèce. » Remarquons bien que les expressions : « selon leur
espèce, » sont employées quand il s'agit de créatures qui se conservent et
se propagent par reproductions séminales : en effet ces termes ont déjà
paru au sujet des herbes et d'arbres. « Et tout volatile ailé. »
Pourquoi ajouter le mot ailé ? Peut-il exister de volatile sans ailes! Et
si cela est possible, Dieu en a-t-il fait, puisque nous ne voyons nulle part
qu'il en soit question ? Mais enfin est-il un être qui puisse aucunement
voler sans ailes ? Les chauves-souris, les sauterelles, les mouches et
toutes les autres créatures de ce genre, n'ont pas de plumes, il est vrai, mais
les aile ne leur manquent pas. L'addition du mot « ailé » a eu pour
fin de nous faire entendre qu'il ne s'agit pas uniquement des oiseaux, parce
que les poissons, eux aussi, ont des ailes et volent sur la terre au milieu des
eaux. C'est pour cela qu'au lieu du terme « oiseaux, » nous trouvons
le terme général « volatiles ou êtres qui volent, » et ensuite,
« volatile ailé. Et Dieu vit, que cela était bon. » Il faut encore
comprendre ce détail comme dans les autres passages.
50.
« Et bien les bénit en disant : Croissez, multipliez-vous et
remplissez les eaux de la mer ; et que les volatiles se multiplient sur la
terre. » Dieu voulut que sa bénédiction produisit la fécondité, dont
l'effet se révèle dans l'existence des descendants ; afin qu'en vertu de
cette bénédiction, des êtres créés faibles et mortels ne vissent pas périr avec
eux leur espèce, mais qu'e!le se conservât par d'autres êtres auxquels ils
auraient donné naissance. Néanmoins, puisque les plantes même en naissant,
conservent l'espèce et la ressemblance de celles qui meurent, pourquoi Dieu ne
les a-t-il pas bénies ? Est-ce parce qu'elles sont dépourvues du sentiment
qui approche de la raison et que possèdent les animaux ? Aussi bien, il
est bon de remarquer que Dieu bénissant ce qu'il vient de créer se sert de la
seconde personne, et leur adresse en quelque sorte la parole comme s'ils
l'écoutaient : « Croissez, multipliez-vous, dit-il, remplissez les
eaux de la mer. » Cependant il ne garde pas dans son discours la même
personne jusqu'à la fin de la bénédiction, puisqu'il dit ensuite, non pas :
Multipliez-vous sur la terre : mais « Que les volatiles se
multiplient sur la terre. » Que signifie ici la conduite de Dieu, sinon
peut-être que le sens de ces animaux approche de la raison et pourtant s'en
éloigne assez pour qu'ils soient incapables de saisir parfaitement la parole
qu'on leur adresse, comme ceux qui ont l'intelligence et la raison en partage.
51.
« Et la chose fut ainsi. » Assurément tout homme qui n'a pas compris
jusqu'alors de quel jour il s'agit dans l'énumération de l'écrivain sacré, doit
s'éveiller maintenant pour le comprendre. Réglées par Dieu d'une manière fixe,
les générations chez ces animaux gardent une constance admirable, et il y a un
nombre déterminé de jours assigné à chaque espèce pour ponter, mettre bas et
couver leurs neufs : la sagesse de Dieu, qui atteint avec force d'une
extrémité à l'autre et qui dispose tout avec douceur[21], conserve cet ordre qu'elle a
établi. Comment donc en un seul jour les animaux dont il est parlé ici ont-ils
pu concevoir, porter, mettre bas, couver leurs neufs, nourrir leur petits, et
enfin remplir les eaux de là mer et se multiplier sur la terre ? Car nous
lisons les mots « : Il en fut ainsi, » avant qu'il soit fait mention
de soir. Mais, sans aucun doute, quand il est dit que le soir eut lieu, puis le
matin, sous le nom de soir, nous est désignée la matière informe, et, sous le
nom de matin, la forme imprimée à la matière par l'opération divine, puisque le
matin forme le jour écoulé après cette opération. Dieu cependant n'a pas
dit : Que le soir se fasse, ni : Que le matin soit. Car il ne s'agit
que d'un simple rappel des choses qui ont été faites précédemment, le soir et
le matin désignant la matière et la forme que l'écrivain sacré a déjà
représentées comme l’œuvre de Dieu. Quant aux défauts mêmes des choses, c'est-à-dire
ce qui de la forme tend à la matière et au néant, si nous pensons à juste titre
qu'ils sont indiqués dans le mot nuit, ce mot n'enseigne pas, il est
vrai, que Dieu les ait faits, mais en disant : « Dieu sépara la
lumière des ténèbres, » l’Écriture nous apprend qu'il en a été
l'ordonnateur. Ainsi le mot soir doit désigner la matière informe qui malgré
son extraction du néant, ne laisse pas d'exister avec la disposition à prendre
une apparence, à revêtir des formes. Ou peut aussi comprendre sous le nom des
ténèbres, le néant absolu que Dieu n'a pas fait et d'où il a tiré tout ce qu'il
a daigné faire dans sa bonté ineffable, et dans son infinie puissance, laquelle
a su opérer de rien tant et de si grandes choses.
52.
« Alors se fit le soir, puis le matin ; et il y eut un cinquième
jour. » Nous voyons qu'après les mots : « Il en fut
ainsi, » le narrateur n'a point ajouté le récit de l'exécution. L'ayant
donné précédemment, il n'avait pas à le reproduire, comme si les choses eussent
été faites une seconde fais. Dieu d'ailleurs, en vertu de cette bénédiction qui
regarde la fécondité, ne formait pas de nouveaux êtres mais il conservait les
espèces de ceux qu'il avait formés, en leur communiquant le pouvoir de donner
naissance à d'autres qui leur succéderaient. C'est pourquoi nous ne trouvons
pas non plus la conclusion ordinaire : « Et Dieu vit que cela était
bon. » Nous l'avons vu plus haut, et il ne s'agissait ici que de la
conservation future de l'objet par reproduction. Rien donc, en cet endroit, n'a
été répété sinon les mots : « Et il fut fait ainsi, » après
lesquels sont aussitôt mentionnés le soir et le main, dont les nom désignent,
comme nous l'avons dit, l'achèvement de l’œuvre quant à la matière et quant à
la forme que revêt la matière. Voilà notre sentiment que nous sommes prêts
toutefois à abandonner, si d'autres dans leurs recherches trouvent quelque
close de meilleur et de plus relevé.
53.
« Et Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants, chacun
selon son espèce, les quadrupèdes, les serpents, les bêtes de la terre selon
leur espèce, et le bétail selon son espèce, « Et la chose fut,
ainsi. » Au sujet de l'addition du terme « vivants » à celui
d'animaux, comme au sujet des mots : « chacun selon espèce » et
de ces autres : « il en fut ainsi, » qui reviennent
habituellement, il faut se rappeler nos observations précédentes et les
appliquer ici. Dans notre langue, il est vrai, le nom de bête désigne en
général tout animal privé de raison : cependant l'on doit distinguer ici
les différentes espèces et comprendre que les quadrupèdes sont toutes les bêtes
de charge, les serpents tous les animaux qui rampent sur la terre, les bêtes de
la terre ou bêtes sauvages, tous les quadrupèdes indomptés, enfin sous le nom
de bétail il faut voir les quadrupèdes qui ne rendent pas de service par leur
travail, mais donnent quelque revenu à ceux qui les nourrissent.
54.
« Et Dieu fit les bêtes de la terre selon leur espèce, tout bétail selon
son espèce, et tous les serpents de la terre selon leur espèce. » Cette
répétition : « La chose fut ainsi ; — Dieu fit les
bêtes de la terre, etc. » doit être entendue suivant la règle que nous
avons présentée plus haut. Le mot de bétail comprend ici, je crois, les animaux
qui vivent sous le soin et dans la dépendance de l'homme. « Et Dieu vit
que cela était bon. » Cette conclusion doit être prise dans le même sens
que partout ailleurs.
55.
« Et Dieu dit : » Faisons l'homme à notre « image et à
notre ressemblance. » Ici encore nous avons à remarquer un rapprochement
et une différence entre les animaux. D'après le texte, l'homme fut créé le même
jour que les bêtes. Aussi bien compose-t-il avec elles la masse de tous les
animaux terrestres. Mais parce qu'il a en partage le noble privilège de la
raison, selon laquelle il est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, on
s'occupe de lui séparément, après qu'on a conclu pour les animaux de la terre,
dans les termes accoutumés : « Dieu vit que cela était bon. »
56. Il faut
de plus remarquer que pour le reste Dieu ne dit pas :
« Faisons, » et qu'en révélant cette circonstance à l'écrivain sacré,
l'Esprit-Saint a voulu encore indiquer la supériorité de la nature humaine. Or
à qui Dieu a-t-il dit : « Faisons, » quand il s'est agi de créer
l'homme, sinon au Verbe, à qui, pour le reste, il disait : Fiat :
que cela soit ? Car toutes choses ont été faites par lui et rien n'a
été fait sans lui[22]. Mais quelle est, à notre avis, la
raison de cette différence ? Pourquoi le terme fiat, si ce n'est
pour. marquer l'opération du Fils exécutant l'ordre du Père ? et pourquoi
ensuite faisons, si ce n'est pour marquer l'opération de tous
deux ? Ou bien tout ce que fait le Père, le fait-il par le Fils, et quand
il est dit, au sujet de l'homme, : « Faisons, » est-ce en vue
d'apprendre à l'homme, pour qui l'Écriture Sainte a été dictée, que ce que fait
le Fils en accomplissant la volonté du Père, le Père le fait aussi
lui-même ? Et le mot « faisons » doit-il lui montrer ici que
partout ailleurs où nous lisons : « Qu'il soit fait ; et il fut
fait ; » le commandement et l'exécution n'on point été séparés, mais
ont eu lieu ensemble ?
57.
« Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre
ressemblance. » Toute image est ressemblante à celui dont elle est l'image ;
et néanmoins tout ce qui ressemble à quelqu'un n'est pas pour cela son image.
Par exemple, les figures dans un miroir étant des images sont ressemblantes, de
même les portraits dans la peinture. Cependant si de deux objets l'un ne
résulte pas de l'autre, aucun d'eux ne peut être dit l'image de l'autre, Car
une image véritable, c'est la copie immédiate de celui qu'elle imite. Pourquoi
donc, après avoir dit, « à notre image, » ajouter encore :
« et à notre ressemblance ; » comme si une image pouvait ne pas
ressembler à l'original ? Il semble qu'il aurait suffi de dire :
« à notre image. »
Mais le
ressemblant diffère-t-il de la ressemblance, comme l'homme chaste diffère de la
chasteté, comme l'homme fort diffère de la force même ; en sorte que les
choses ressemblantes ne le soient qu'en participant à la ressemblance, comme ce
qui est fort l'est par la force, comme ce qui est chaste l'est par la
chasteté ? Il faut l'avouer, c'est dans un langage peu propre que l'on dit
de notre image qu'elle est notre ressemblance, quoique l'on puisse dire en
toute vérité qu'elle nous ressemble. Il en est donc de la ressemblance qui se
communique comme gela chasteté qui rend chaste tout ce qui l'est. la chasteté
pour être chaste n'a besoin de la participation de qui que ce soit ; au
contraire ce qui est chaste ne l'est que par la participation de la
chasteté :et sans aucun doute cette perfection se trouve en Dieu, où se
trouve de même cette sagesse que nulle participation ne rend sage, mais qui
rend sage tout ce qu'il l'est. C'est donc dans ce sens que la ressemblance de
Dieu par laquelle toute choses ont été faites, est proprement appelée
ressemblance ; elle est ressemblante non en vertu de la participation de
quelque ressemblance, mais comme étant elle-même la première ressemblance, dont
la participation rend ressemblant tout ce que Dieu a fait par elle.
58. Si donc
il a été dit, non-seulement « à l’image, » mais encore « à la
ressemblance ; » c'est peut-être polir montrer que cette image n'est
pas ressemblante à Dieu comme participant à quelque ressemblance de lui, mais
qu'elle est sa ressemblance même et qu'à elle doivent participer toutes les
choses dont il est dit qu'elles ressemblent à cet original divin. C'est ainsi
qu'il en est de la chasteté dont la participation fait les âmes chastes ;
de la sagesse qui se communique aux âmes pour les rendre sages ; et de la
beauté qui rend beau tout ce qui l'est. Si Dieu avait seulement
dit : » à notre ressemblance, » on ne verrait pas que cette
ressemblance est prise sur lui ; et s'il avait dit seulement :
« à notre image, » tout en déclarant que la similitude est prise sur
lui, il n'aurait pas marqué que l'image lui ressemble jusqu'à être sa
ressemblance même. Or de même qu'il n'est rien de plus chaste que la chasteté,
rien de plus sage que la sagesse, rien de plus beau que la beauté, il n'est
rien non plus qui puisse être ni que l'on puisse dire ou imaginer plus
ressemblant que la ressemblance. On comprend de là qu'au Père est tellement
semblable sa Ressemblance, qu'elle exprime avec une entière perfection toute la
plénitude de sa nature.
59. Mais
combien ne contribue pas à la beauté de chaque Être, cette Ressemblance divine
par qui toutes choses ont été faites ? Cette étude dépasse de beaucoup les
lumières de l'esprit humain ; on peut cependant l'aborder de quelque
manière, et il suffit d'observer que tout objet qui s'offre soit aux sens soit
à la raison, doit à la similitude de ses parties son caractère d'unité. Les
âmes raisonnables sont appelées sages grâce à la sagesse divine, et cette
sagesse ne s'étend pas plus loin : car nous ne pouvons nommer sages ni les
bêtes ni bien moins encore les arbres, ni le feu, l'air, l'eau, la terre,
quoique ces choses, en tant qu'elles sont, subsistent par la sagesse de Dieu.
Mais nous disons que les pierres se ressemblent, que les animaux se
ressemblent ; comme nous le disons et des hommes et des anges. De plus, en
considérant chaque créature en particulier, nous disons que la terre est
vraiment la terre, parce qu'elle a toutes ses parties semblables entre
elles ; que toute partie de l'eau est semblable aux autres parties et que
sans cela l'eau ne saurait être l'eau ; que si une quantité quelconque de
l'air ne ressemblait pas au reste, il serait impossible de tout point que ce
fût de l'air ; et que la moindre étincelle de feu ou le moindre rayon de
lumière n'est bien du feu ou de la lumière que par une exacte ressemblance avec
toutes les autres étincelles ou tous les autres rayons. Il en est ainsi d'une
pierre, d'un arbre, du corps de n'importe quel animal, et on peut penser et
affirmer, que si les parties n'en étaient pas semblables entre elles,
non-seulement ces objets n'auraient pas la nature des êtres de leurs espèces,
mais en eux-mêmes et pris à part ils n'en auraient aucune. Nous voyons du reste
qu'un corps est d'autant plus beau qu'il se compose de parties plus semblables
entre elles. Quant aux âmes, des mœurs semblables les unissent d'amitié les
unes aux autres ; mais de plus, dans une même âme, des actions et des
vertus semblables, sans lesquelles il ne saurait y avoir de constance, sont
l'indice de la vie bienheureuse. En tout cela cependant nous voyons des traits
que nous pouvons dire semblables, nous ne voyons pas là ressemblance elle-même.
Si donc
l'univers est formé d'êtres qui ont entre eux quelque ressemblance, si chacun
d'eux en restant ce qu'il est n'en contribue pas moins à former ce grand
ensemble que Dieu a créé et qu'il gouverne ; il est certain que toutes les
créatures ont été faites par la Ressemblance suréminente, immuable et inaltérable
de Celui à qui doit l'être tout ce qui existe, et que de là leur vient la
beauté qui consiste dans le merveilleux rapport de leurs parties. Toutes
cependant n'ont pas été faites à la ressemblance même de Dieu, c'est l'avantage
des seules natures raisonnables. Ainsi tout a été fait par elle ; mais il
n'y a que les êtres spirituels qui aient été créés pour elle.
60. La
substance raisonnable a donc été faite en même temps par la ressemblance et à
la ressemblance de Dieu. Car aucune nature ne s'interpose entre elles. Aussi
bien l'esprit de l'homme, mais il ne le voit que dans l'état d'une vie pure et
bienheureuse, ne s'attache et ne s'unit réellement qu'à la vérité, appelée la
ressemblance, l'image et la sagesse du Père. C'est donc à bon droit qu'on entend
de la partie intérieure et principale de l'homme, c'est-à-dire de son esprit,
les mots : « Faisons l'homme à notre image et à notre
ressemblance. » En effet ce qui fait la valeur de l'homme, c'est ce qui
tient en lui le premier rang, c'est ce qui le distingue des bêtes. Le reste,
quoique beau en son genre, lui est commun avec les autres animaux, et
conséquemment n'est pas de grand prix dans l'homme. A moins cependant que la
forme du corps humain dressé pour regarder le ciel ne soit une raison de croire
que lui aussi a été fait à la ressemblance de Dieu ; parce que comme cette
divine ressemblance ne se détourne pas du Père, ainsi le corps de l'homme ne se
détourne pas du ciel pour s'incliner vers la terre à la manière des autres
animaux. Mais encore la comparaison ne doit pas être admise de tout point. Car
notre corps diffère beaucoup du ciel, tandis que dans cette ressemblance, qui
est le Fils, il ne peut rien y avoir qui ne ressemble au type divin. Partout
ailleurs les semblables diffèrent entre eux de quelque côté ; mais la
ressemblance elle-même n'a rien qui ne soit ressemblant. Le Père cependant est
le Père ; le Fils n’est que le Fils. Car, bien qu'on soit obligé de
reconnaître qu'il n'y a en lui absolument aucune dissemblance dès qu'il est
appelé la ressemblance du Père, on Mail reconnaître aussi que te Père n'est pas
seul puisqu'il a sa ressemblance[23].
61.
« Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre
ressemblance. » Ce qui précède au sujet de ces divines ;paroles que
nous présente l’Écriture, suffit, il .est vrai, pour montrer que la
ressemblance de Dieu à laquelle l'homme a été créé, peut être entendue du Verbe
même de Dieu, c'est-à-dire de son Fils unique ; mais il ne s’en suit pas
que l'homme soit l'image parfaite du Père et sa ressemblance en tout égale à
lui. L'homme cependant est aussi l'image de Dieu, comme le déclare ouvertement
l'Apôtre en disant : « L'homme ne doit point voiler sa tête, attendu
qu'il est l'image et la gloire de Dieu.[24] » Mais cette image a été faite
à l'image de Dieu ; elle n'est pas égale et coéternelle à celui dont elle
est l'image, et ne le serait pas quand même l'homme n'aurait jamais péché.
Maintenant
voici, selon nous, le seras à préférer dans ces divines paroles. S'il est dit,
non au singulier mais au pluriel : « Faisons l'homme à notre image et
à notre ressemblance, » c'est que l'homme n'a pas été créé à l'image ou du
Père seul, ou du Fils seul, ou du Saint-Esprit seul, mais à l'image de la
Trinité même, de cette Trinité qui est Trinité sans laisser d'être un seul
Dieu, et un seul Dieu sans laisser d'être Trinité.
Aussi bien
nous ne lisons pas que le Père parlant au Fils lui ait dit : Faisons
l'homme à votre image ou à mon image ; mais nous lisons, au nombre
pluriel : « Faisons l'homme à notre image et à notre
ressemblance ; » et qui oserait exclure le Saint-Esprit de cette
pluralité ? Comme les trois personnes ne sont pas plusieurs Dieux mais un
seul Dieu, on doit voit que la conclusion présentée ensuite par l'Écriture
quand elle dit an nombre singulier. « Et Dieu fit l’homme à son image de
Dieu, » ne signifie pas que Dieu le Père a créé l'homme à l'image de son
Fils : Comment serait vraie l'expression à notre image, » que mous
voyons plus haut, si l'homme avait été créé seulement à l'image du Fils ?
Mais par cela même que Dieu a dit : « à notre image, » et que la
parole de Dieu est nécessairement vraie, il faut entendre les mors qui viennent
ensuite dans l'Écriture : « Dieu fit l'homme à l'image de
Dieu ; » comme s'il y avait : La Trinité fit l'homme à son image.
62.
Quelques-uns pensent que si le mot ressemblance n'est pas répété ici et que si
l'Écriture n'a pas dit : Dieu fit l'homme à l'image et à la ressemblance
de Dieu ; c'est que l'homme fut alors créé seulement à l'image de
Dieu : quant à la ressemblance, disent-ils, elle lui était réservée pour
plus tard, à la résurrection des morts. Ils supposent qu'il peut y avoir
quelque image sans ressemblance. Mais il est hors de doute que ce qui ne
ressemble aucunement à quelqu'un, n'en est pas non plus l'image. Cependant pour
ne point paraître traiter ceci avec les seules lumières de la raison, nous nous
appuierons sur l’autorité de l'Apôtre saint Jacques. Il dit en parlant de la
langue : « Par elle nous bénissons Dieu et par elle, en même temps,
nous maudissons les hommes qui ont été faits à la ressemblance de Dieu[25]. »
[1] Gen. I, I-26.
[2] Jean, VIII, 26.
[3] I Cor. XI, 3.
[4] Ps. CXLVIII, 5.
[5] Eccli. X, 9.
[6] Sag. XI, 18.
[7] Rom. XI, 36.
[8] Eccli. XLIII, 33.
[9] Ps, XXII, 1.
[10] Sag. XI, 27.
[11] Rom, VIII, 6.
[12] Jean, I, 1, 3.
[13] II Cor. VI, 14.
[14] Matt. XXV, 33.
[15] Sag. XII, 18.
[16] Eccli. XVIII, 1.
[17] Cor. XV, 40.
[18] Ps. XXXV, 6 ; LVI, 11.
[19] III Rois, XVIII, 43, 44.
[20] Amos, V, 8 ; IX, 6.
[21] Sag. VIII, 1.
[22] Jean, I, 3.
[23] Ce qui suit ne fut ajouté qu'après coup. I Rétract. ch. 18.
[24] I Cor. XI, 7.
[25] Jacq. III, 9.