PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.
LES GÉMISSEMENTS DE L’ÉGLISE.
C’est un pauvre qui parle, et ce pauvre est Jésus-Christ, lequel a fait les richesses matérielles, les richesses de l’intelligence, les richesses de la vertu. S’il est pauvre, c’est qu’il s’est fait chair, et dès lors, revêtu de notre pauvreté; c’est donc nous qui parlons en lui dans notre psaume ; et dans le chef on doit reconnaître les membres. Que Dieu soutienne toujours ses membres, puisqu’il en est qui sont toujours dans l’angoisse. Mes jours se sont évanouis, parce que dans mon orgueil j’ai oublié de manger mon pain, ce pain du juste descendit du ciel. Mais par compassion les os, dans l’Eglise, s’attachent à la chair, ou les forts s’inclinent vers les faibles. La prédication de la vérité se fait parfois chez un peuple où le Christ est inconnu, c’est le pélican au désert; ou chez un peuple qui est retombé, c’est le hibou , dans les ténèbres et les masures; ou chez de vrais chrétiens, c’est le passereau sur le toit : ou bien encore le Christ serait le pélican qui rend, dit-on, la vie à ses petits qu’il arrose de son sang, et dans la solitude, parce que seul le Christ est né d’une vierge ; il serait le hibou par sa passion, qui eut lieu dans les ténèbres des Juifs, et le passereau sur le toit par sa résurrection. On reproche au Christ de manger avec les pécheurs, comme aux chrétiens d’encourager le vice par la promesse du pardon : comme si le désespoir n’était pas plus corrupteur encore, et comme si l’incertitude de la mort n’était pas un contre-poids. Dieu punit en effet l’homme pécheur, et non la créature qu’il n’a point faite à son image, qui ne craint rien, n’espère rien. Le Seigneur n’oublie rien, et de la poussière de Sion il fait sortir l’Eglise primitive. Hâtons-nous d’entrer dans la construction de Sion; quand elle sera achevée, il sera trop tard.
1. Voici un pauvre qui prie, et qui ne prie pas en silence. On peut donc entendre ce qu’il dit, et voir qui il est. C’est peut-être de ce pauvre que saint Paul dit: «Il s’est fait pauvre
1. Premier sermon prêché après les lois portées contra les Donatistes, en l’année 405.
« pour nous, lui qui était riche, afin de nous enrichir par sa pauvreté » .Mais si c’est lui,
comment est-il pauvre ? Car sa richesse, qui ne la voit point? Qu’est-ce qui fait la richesse des hommes? L’or, l’argent, de nom
2. II Cor.
VIII, 9.
nombreux domestiques, de grandes terres: mais stout cela est fait par lui 1». Or, quoi de plus riche que celui qui a fait les richesses, et même celles qui ne sont point de véritables richesses? C’est de lui, en effet, que nous viennent ces richesses intérieures, le génie, la mémoire, la conduite, la santé, la vivacité des sens, la conformation des membres. Avec ces biens un homme est déjà riche, fût-il pauvre d’ailleurs. C’est de Dieu encore que viennent les richesses bien plus précieuses, comme la foi, la piété, la justice, la charité, la chasteté, les moeurs pures. Car nul ne peut les tenir que de celui qui justifie l’impie 2. Incalculables richesses ! Quel est en effet le plus riche, ou l’homme qui a ce qu’il désire, par celui qui a tout fait, ou celui qui fait ce qu’il veut, pour en laisser le bénéfice à un autre? Assurément le plus riche est celui qui a fait ce que tu possèdes, puisqu’il a aussi ce que tu n’as pas. Quelles richesses encore une fois ! Et dans celui qui est si riche comment retrouver cette parole : « Je mangeais la cendre comme du pain, et je mêlais mes larmes à mon breuvage 3?» Est-ce là que se bornent tant de richesses? Quelle élévation d’une part ! quel abaissement d’autre part ! Que faire ? Comment allier tant de grandeur avec tant de bassesse ? Quelle distance de l’une à l’autre! Je ne reconnais point ce pauvre; sans doute c’est un autre, cherchons encore. Ce qui nous fait croire que ce n’est point lui, c’est que nous ne pouvons l’interroger, sans nous extasier devant ses richesses : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était sen Dieu, et le Verbe était Dieu. Voilà ce qui était en Dieu au commencement. Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait 4». Celui qui a parlé de la sorte, était riche déjà pour tenir ce langage, et combien l’était davantage Celui dont il disait : « Au commencement était le Verbe », non point un Verbe quelconque, mais « le Verbe Dieu »; non point quelque part, mais en Dieu»; non point oisif, mais: « Toutes choses ont été faites par lui». A-t-il donc mangé son pain comme la cendre, mêlé ses larmes à son breuvage? Craignons que notre pauvreté ne fasse injure à tant de richesses. Cherche cependant s’il ne serait point lui-même ce pauvre, « lui qui s’est fait chair pour habiter parmi nous 5 ». Ecoute
1. Jean, I, 3. — 2. Rom. IV, 5, — 3. Ps. CI, 10.— 4. Jean, II, 1-3.— 5. Id. 14.
cette parole : « C’est moi votre serviteur, elle fils de votre servante 1». Souvenez-vous de cette chaste servante, vierge et mère tout ensemble, C’est en elle qu’il s’est revêtu de notre pauvreté, qu’il a revêtu la forme de l’esclave, en s’anéantissant lui-même, de peur que sa richesse ne t’effrayât et ne t’empêchât de t’approcher de lui à cause de ton extrême pauvreté. C’est là, dis-je, qu’il a pris la forme de l’esclave, là qu’il s’est revêtu de notre pauvreté, qu’il s’est fait pauvre, là qu’il nous n enrichis. Nous commençons donc à comprendre qu’il s’agit de lui dans ce passage; toutefois ne nous prononçons pas avec témérité c’est le fruit d’une vierge, c’est la pierre détachée de la montagne, sans le secours d’aucun homme 2, nul homme n’a eu part dans cette oeuvre, nulle transfusion de concupiscence, mais la foi s’alluma et la chair du Verbe fut conçue. Il sortit du sein virginal; les cieux chantèrent sa gloire, les anges l’annoncèrent aux bergers 3, l’étoile attira les mages, qui adorèrent ce nouveau roi 4. Siméon, plein de l’Esprit-Saint, reconnut l’Enfant-Dieu dans les bras de sa mère. L’âge fit grandir, non sa divinité, mais son corps, et d’ineptes vieillards admirent avec stupéfaction la sagesse d’un enfant de douze ans 5. Et quand même ces vieillards eussent été habiles qu’est-ce que cette habileté auprès du Verbe de Dieu ? Qu’est-ce que cette habileté auprès de la Sagesse de Dieu? Les habiles eux-mêmes ne seraient-ils pas réduits au néant, si le Verbe ne les soutenait ? Son corps grandit encore, et il vient au fleuve pour être baptisé ; celui qui le baptise le reconnaît pour Dieu, et se proclame indigne de délier les cordons de ses souliers 6. Dès lors la lumière est rendue aux aveugles, l’oreille des sourds est ouverte, les muets parlent, les lépreux sont guéris, les paralytiques affermis, les malades recouvrent la santé, les morts ressuscitent 6.
2. A la vérité, en comparant tout cela aux richesses de ce Verbe, je n’y vois que pauvreté: mais combien est-ce encore loin de la cendre et du breuvage mêlé aux larmes! Je n’ose encore dire : C’est lui, et néanmoins je le voudrais. Il y a ici des choses qui me forcent à le dire, et d’autres qui me forcent à craindre. C’est lui, et ce n’est pas lui. Déjà il a la forme
1. Ps. CXV, 16. — 2. Dan, II, 31. — 3. Luc, II, 7—14. — 4. Matth. II, 1, 2.— 5. Luc, II, 25-47. — 6. Marc, I, 7. — 8. Marc, I, 11. — 9. Matth. XI, 5.
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de l’esclave, il porte une chair fragile et mortelle, il vient pour mourir, et néanmoins on ne le comprend pas encore dans cette pauvreté : « Je mangeais la cendre comme le pain, et je mêlais mes pleurs à mon breuvage ». Qu’il ajoute alors pauvreté à pauvreté, qu’il identifie à lui-même le corps de notre humilité 1 : qu’il soit notre chef, que nous soyons ses membres, soyons deux dans une même chair. D’abord pour être pauvre, il a pris la forme de l’esclave 2, et a quitté son Père: après avoir pris naissance d’une vierge, qu’il abandonne aussi sa mère, et qu’ils soient deux dans une même chair 3; ils n’auront plus alors qu’une même voix, et dans cette voix unique, nous ne serons plus surpris de retrouver la nôtre : « Je mangeais la cendre comme du pain, et mêlais mes pleurs à mon breuvage ». Il a donc daigné nous agréer pour ses membres. Or, dans ses membres, il y a des pénitents, car ils ne sont pas exclus ni séparés du corps de son Eglise; et il ne peut se joindre à cette épouse que par ces paroles : « Faites pénitence, parce que le royaume des cieux approche 4 ». Ecoutons ce que demandent ici la tête 5 et le corps, l’Epoux et l’Epouse 6, le Christ et l’Eglise, dans l’ineffable unité : mais le Verbe et la chair ne sont pas un, tandis que le Père et le Verbe sont un : le Christ et l’Eglise sont un, un homme parfait, clans sa forme la plus complète : « Jusqu’à ce que nous parvenions tous, dans l’unité de foi, dans la connaissance du Fils de Dieu, à l’état de l’homme parfait, à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ 7». Mais jusqu’à ce que nous arrivions, nous rencontrons ici-bas notre pauvreté, nous rencontrons le labeur et le gémissement. Grâces soient rendues à sa miséricorde. D’où viendrait le labeur et le gémissement au Verbe par qui tout a été fait? S’il a daigné prendre sur lui notre mort, ne nous donnera-t-il pas la vie? Il nousa donné une grande espérance, et c’est dans cette espérance que nous gémissons. Car il y a un gémissement de tristesse, et un gémissement qui a bien sa joie. Il me semble que Sara, longtemps stérile, eut un gémissement de joie quand elle devint mère. Et nous aussi, Seigneur, c’est avec votre crainte que nous avons enfanté l’esprit de salut 8, Ecoutons donc le
1. Philip. III, 21.— 2. Id. II, 7.— 3. Ephés. V, 31,32.— 4. Matt. III, 2.— 5. Ephés. IV, 15.— 6. Jean, III, 29.— 7. Ephés, IV, 13.— 8. Isa. XXVI, 18.
Christ pauvre en nous et avec nous, et pour nous. Car le titre nous indique ici un pauvre. Si vous croyez, mes frères, que de moi-même j’ai soupçonné quel est ce pauvre, écoutons sa prière et connaissons enfin sa personne; ne te laisse point surprendre, si tu entends une parole qui ne puisse s’adapter à ce chef auguste: j’ai jeté ces préliminaires, afin que si tu rencontres quelque chose de semblable, tu te souviennes que c’est le corps qui parle dans son infirmité, et que tu reconnaisses dans le chef la voix des membres. « Prière du pauvre », tel est le titre. « Quand il était dans l’angoisse, il répandait sa prière, en présence de Dieu 1 ». Tel est le pauvre qui dit ailleurs: « Des confins de la terre, j’ai crié vers vous, quand mon âme était dans l’angoisse 2 ». Tel est notre pauvre, parce que c’est lui qui est le Christ, lui qui, chez les Prophètes, s’est appelé époux et épouse. « Il m’a mis une couronne », dit-il, « comme au jeune époux; et il m’a ornée comme une jeune épouse 3 ». C’est à lui-même qu’il donne le nom d’Epoux et aussi bien celui d’Epouse; pourquoi, sinon parce que le chef alors serait l’époux, et le corps l’Epouse? Ecoutons ses paroles, ou plutôt écoutons les nôtres, et si nous nous trouvons en dehors, travaillons à entrer bientôt.
3. « Seigneur, écoutez ma prière, et que mes cris viennent jusqu’à vous 4 ». Or, « Seigneur, exaucez ma prière », revient à dire: « Que mes cris arrivent jusqu’à vous ». Ce redoublement est une véhémence de sentiment dans la prière. « Ne détournez point de moi votre face 5 ». Quand est-ce que Dieu détourna sa face de son Fils? Le Père de son Christ? Mais à cause de la pauvreté des membres : « Ne détournez point de moi votre face, au jour de mes tribulations; inclinez vers moi votre oreille ». C’est ici-bas que je suis dans l’angoisse, et vous, Seigneur,vous êtes en haut des cieux. Si je m’élève, vous êtes loin de moi; si je m’abaisse, vous inclinez votre oreille vers moi. Mais qu’est-ce à dire, « au jour de mes tribulations? » N’ est-il point maintenant dans l’angoisse? Et parlerait-il de la sorte, s’il n’était dans l’épreuve? Il aurait donc suffi de dire: Inclinez votre oreille vers moi, parce que je suis dans l’angoisse. « En quelque jour que je sois dans l’angoisse, inclinez votre oreille vers moi ». Telle est ta
1. Ps. CI, 1. — 2. Id. IX, 3. — 3. Isa. LXI, 10. — 4. Ps. CI, 2. — 5. Id.3.
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prière de tout le corps, et si un membre souffre, tous les membres souffrent aussi 1. Tu es donc aujourd’hui dans l’affliction, j’y suis avec toi. Un autre y sera demain, j’y serai avec lui; et après cette génération, ceux qui succéderont à nos descendants, y seront aussi, j’y serai avec eux; quiconque de mes membres peut être dans la tribulation, jusqu’à la fin des siècles, j’y suis avec lui. « En quelque jour que je sois dans la tribulation, inclinez votre oreille vers moi; en quelque jour que je vous invoque, exaucez-moi sans retard ». Ce qui est la même pensée. Maintenant donc je vous invoque: mais « au jour où je vous invoquerai, hâtez-vous de me secourir ». Pierre a prié, Paul a prié, les autres Apôtres ont prié; dans ces mêmes temps les fidèles ont prié, les fidèles ont prié dans les temps qui ont suivi, les fidèles ont prié au temps des martyrs, les fidèles prient dans les temps où nous sommes, les fidèles prieront encore dans l’avenir: « En quelque jour que je vous invoque, hâtez-vous de me secourir ». « Hâtez-vous de me secourir »; car je demande ce que vous voulez accorder. Ce n’est point l’homme terrestre désirant les biens de la terre; mais racheté de la captivité primitive, j’espère au royaume des cieux. « Exaucez-moi sans délai » ; car ce n’est qu’à ceux qui ont de semblables désirs, que vous avez dit: « Tu parleras encore, quand je répondrai: Me voici 2. En quelque jour que je vous invoque, exaucez-moi sans retard ». D’où vient ton invocation? De quelle tribulation? De quelle pauvreté? O pauvre, couché devant la porte d’un Dieu si riche, quel désir te fait mendier? Quel besoin te fait crier vers lui? Quelle indigence te fait frapper et demander que l’on ouvre? Parle, afin que nous entendions ta pauvreté, que nous nous y reconnaissions nous-mêmes, et que nous sollicitions avec toi. Ecoute et reconnais-toi, situ le peux.
4. « Car mes jours se sont évanouis comme la fumée 3». O jours! s’ils sont bien des jours; car nommer le jour est dire lumière. Mais « voilà que mes jours se sont évanouis comme la fumée » . « Mes jours » ou le temps de ma vie: pourquoi « comme la fumée », sinon à cause de l’orgueil qui s’élève? Tels furent les jours que mérita l’orgueilleux Adam, d’où Jésus-Christ a tiré sa chair. Donc le Christ était en Adam, et Adam aussi dans
1. I Cor, XII, 26. — 2. Isa. LVIII, 9. — 3. Ps. CI, 4.
le Christ. Assurément il nous a délivrés de ces jours de fumée, Celui qui a daigné prendre la voix de ces jours qui s’évanouissent comme la fumée. « Voilà que mes jours disparaissent comme la fumée ». Voyez cette fumée si semblable à l’orgueil, elle s’élève, grossit, et puis disparaît; elle s’évapore donc et ne demeure point. « Voilà que mes jours se sont évanouis comme la fumée; mes os se sont desséchés comme la pierre du foyer ». Mes os, qui sont ma force, ne sont point sans tribulation, sans brûlure. Dans le corps du Christ, les os sont la force, et quelle force est supérieure à celle des Apôtres? Et néanmoins, vois comme ces os se dessèchent. « Qui est scandalisé sans que je brûle », dit saint Paul 1 les forts, ce sont les fidèles qui comprennent et qui prêchent la parole de Dieu, qui mettent leur vie d’accord avec leurs paroles, et leurs paroles avec ce qu’ils entendent: assurément ils sont forts, mais tous ceux qui souffrent le scandale sont pour eux un foyer brûlant. Car c’est en eux qu’est la charité, principalement dans les os. Ils sont plus intérieurs que la chair, et en deviennent les soutiens. Mais si quelqu’un souffre scandale, si son âme est en péril; les os en sont desséchés à proportion de leur charité. Que la charité manque, et nul os ne dessèche; mais s’il y a charité, si un membre compatit quand un membre souffre, combien seront desséchés ceux qui supportent tous les membres 2? « Mes os se sont desséchés comme la pierre du foyer ».
5. « Mon coeur a été frappé comme l’herbe, et s’est desséché 3». Vois en Adam, tige du genre humain. Quel autre que lui est la source de nos misères? De quel autre que lui nous est venue cette pauvreté héréditaire? Maintenant donc qu’il est incorporé au Christ, qu’il dise avec espérance, lui qui, en se regardant lui-même, ne pouvait que désespérer « Mon coeur a été frappé comme l’herbe, et s’est desséché ». Et cela bien justement, car toute chair est une herbe 4. Et toutefois d’où te vient cet état? « C’est que j’ai oublié de manger mon pain ». Car Dieu lui avait donné le pain d’un précepte. Qu’est-ce eu effet que le pain de l’âme, sinon la parole de Dieu? Or, à la suggestion du serpent, et devant la prévarication de la femme, il toucha au fruit défendu 5, et oublia le précepte. Ce fut donc
1. II Cor. XI, 29. — 2. Id. XII, 20.— 3. Ps. CI, 5. — 4. Isa. XL, 6.— 5. Gen. III, 6.
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justement que son coeur fut frappé comme l’herbe, et se dessécha, parce qu’il avait oublié de manger son pain. Oubliant de manger ce pain, il avala ce poison; et son coeur fut frappé et se dessécha comme le foin. C’est de cet homme frappé que Dieu parle en Isaïe, et à qui il dit : « Je ne serai pas irrité éternellement : c’est de moi que vient l’esprit, c’est moi qui ai créé tout ce qui respire. A cause de son péché, je l’ai quelque peu contristé et frappé, j’ai détourné de lui mon visage». C’est donc avec raison que cet homme dit ici: « Ne détournez pas de moi votre visage », de cet homme frappé, dont vous avez dit : « Je l’ai frappé » ; dont vous avez dit aussi : « J’ai vu ses voies, et je l’ai guéri 1. Mon coeur a été frappé comme l’herbe, et s’est desséché, parce que j’ai oublié de manger mon pain ». Mange maintenant ce pain oublié. Ce pain est venu lui-même; et, incorporé à lui, tu peux te souvenir de cette parole de l’oubli, crier dans ta pauvreté, afin de recevoir ses richesses. Mange, maintenant que tu es incorporé à celui qui a dit : « Je suis le pain de vie descendu du ciel 2 » .Tu avais oublié de manger ton pain, mais depuis qu’il est cloué à la croix, tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur, et se convertiront à lui 3. Qu’après l’oubli vienne enfin le souvenir; que l’on mange ce pain du ciel, et que l’on vive; qu’on mange, non point la manne, comme ceux qui en mangèrent et qui moururent 4, mais ce pain dont il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice 5».
6. « A la voix de mes gémissements, ma chair s’est attachée à mes os 6 ». A cette voix que je comprends, à cette voix que je connais : « A la voix de mon gémissement », non pas aux gémissements de ceux qui ont ma compassion. Beaucoup gémissent en effet, et moi-même je gémis, et je gémis parce qu’ils ne savent gémir. Tel a perdu de l’argent, et il gémit; il a perdu la foi et n’en gémit pas. Je pèse l’argent et la foi, et je trouve que j’ai bien plus à gémir de ceux qui ne savent gémir, ou qui ne gémissent point du tout. On a fait un larcin, et on en tressaille. Quel gain d’une part, quelle perte de l’autre! Acquérir de l’argent et perdre la justice! Voilà ce qui fait gémir celui qui sait gémir,
1. Isa. LVII, 16-18. — 2. Jean, VI, 41.— 3. Ps. XXI, 28.— 4. Jean, VI, 49.— 5. Matth. V, 6. — 6. Ps, CI, 6.
celui qui est uni à son chef, qui est incorporé étroitement au corps du Christ. Mais l’homme charnel, au lieu d’en gémir, fait gémir sur lui-même, parce qu’il n’en gémit point: et néanmoins, bien qu’ils ne sachent point comme il faut gémir, ou ne gémissent point du tout, nous ne pouvons les mépriser. Nous voulons en effet les corriger, nous voulons les redresser, nous voulons les guérir : et quand cela nous est impossible, nous gémissons, et en gémissant sur eux, nous sommes loin de nous en séparer. « A la voix de mes gémissements, mes os se sont attachés à ma chair ». Les forts se sont attachés aux faibles, et les valides aux infirmes. Comment s’y sont-ils attachés? Par la force de leurs propres gémissements, et non par la force des gémissements des faibles. En s’y attachant, ils ont cédé à la loi; à quelle loi, sinon à celle qui a fait dire: « Nous qui sommes forts, nous devons supporter la faiblesse des faibles 1? « Mes os se sont attachés à ma chair ».
7. « Je suis devenu comme le pélican, qui habite la solitude, comme le hibou dans les masures. J’ai veillé et je suis comme le passereau sur un toit ». Voilà trois oiseaux, et trois habitations: puisse le Seigneur m’aider à en expliquer le sens, et vous, à entendre, pour votre profit, ce que l’on vous dit pour votre salut. Quel est le sens de ces trois oiseaux, et des trois habitations? Quels oiseaux d’abord? Le pélican, le hibou, le passereau; les trois habitations sont la solitude, le creux d’un mur et un toit. Le pélican est dans la solitude, le hibou dans les masures, le passereau sur un toit. Exposons d’abord ce qu’est le pélican, car les contrées qu’il habite ne nous permettent pas de le connaître. li nait dans les déserts, principalement dans ceux du Nil, en Egypte. Quel que soit cet oiseau, voyons ce que le Prophète a voulu nous en dire. « Il habite la solitude », nous dit-il. A quoi bon nous enquérir de sa forme, de ses membres, de sa voix, de ses moeurs? Ce que te Prophète nous en dit, c’est qu’il habite la solitude. Le hibou est un oiseau qui aime la nuit. On appelle masures ce que nous appelons vulgairement ruines, des murailles sans toiture, sans habitants : c’est la demeure du hibou. Vomis connaissez le passereau et le toit. Je me figure donc un homme incorporé à Jésus-Christ, qui prêche sa parole, qui
1. Rom. XV, 1.
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compatit aux faibles, qui cherche les intérêts du Christ, qui se souvient que son maître doit venir, et qui craint qu’on ne lui dise : « Méchant et lâche serviteur, que n’as-tu mis mon argent chez les banquiers 1 ?» Cherchons trois choses dans l’oeuvre de ce dispensateur. Qu’il vienne dans un lieu où il n’y n nul chrétien, ce sera le pélican dans la solitude; qu’il vienne chez ceux qui ont été chrétiens, et ne le sont plus, c’est le hibou dans les masures, car il n’abandonne pas les ténèbres de ceux qui habitent la nuit, et s’applique à les gagner; qu’il vienne chez des chrétiens qui habitent dans la maison, qui ne sont point de ceux qui n’ont jamais embrassé la loi, ou ne l’ont point gardée après l’avoir embrassée, mais qui rie font qu’avec tiédeur les oeuvres de la foi : c’est un passereau qui leur crie, non point de la solitude, puisqu’ils sont chrétiens, non point des masures, puisqu’ils ne sont point tombés, mais sont sur le toit, ou plutôt sous le toit, puisqu’ils sont sous la chair. Ce passereau se fait entendre au-dessus de la chair, puisqu’il ne garde point le silence sur les préceptes de Dieu, qu’il ne devient point charnel, et qu’il n’est point sous le toit. « Que celui qui est sur le toit n’en descende pas pour prendre quelque chose dans sa maison 2 » ; et: « Ce que vous entendez de l’oreille, prêchez le sur le toit 3». Voilà donc trois oiseaux et trois habitations. Un seul homme peut faire ce que figurent ces trois oiseaux, de même que trois hommes peuvent le faire aussi : et ces trois lieux différents, sont trois genres d’auditeurs; car cette solitude, cette masure, ce toit, ne peuvent figurer que trois sortes d’hommes.
8. Mais pourquoi nous étendre à ce sujet? Jetons les yeux sur le maître, et voyons si ce n’est pas lui, s’il ne nous apparaîtra pas mieux dans le pélican au désert, le hibou dans les masures, le passereau solitaire sur un toit. Qu’il nous parle, ce pauvre qui est notre chef; que ce pauvre de gré parle aux pauvres de nécessité. Disons tout ce que l’on a dit ou dont au sujet de cet oiseau, c’est-à-dire du pélican ; n’affirmons rien avec témérité, mais n’omettons rien de ce qu’ont voulu dire et faire lire ceux qui en ont écrit. Pour vous, écoutez de manière à vous y arrêter, si cela est vrai; à le laisser, s’il est faux. On dit que ces oiseaux frappent leurs petits à coups de
1. Matth. XXV, 26, 27. — 2. Id. XXIV, 17. — 3. Id. X, 27.
bec, et après es avoir tués, les pleurent dans leur nid pendant trois jours, que la mère se fait une large blessure, et arrose ses petits de son sang qui les rend à la vie. Est-ce vrai, est-ce faux? Si cela est vrai, voyons le rapport de celte figure avec ce qu’a fait pour nous Celui qui nous n rendu la vie par son sang. Ce rapport consiste en ce que c’est la mère qui donna la vie à ses petits par son sang. Cela est évident ; et lui-même s’est comparé à une poule qui échauffe ses poussins « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as point voulu 1 ? » Le Christ en effet a toute l’autorité d’un père, et toute la tendresse d’une mère ; de même que Paul il est père, il est mère ; non par lui-même sans doute, mais par l’Evangile : père, quand il nous dit : « Eussiez-vous dix mille maîtres en Jésus-Christ, vous n’avez pas néanmoins beaucoup de pères, c’est moi qui vous ai engendrés à Jésus-Christ par l’Evangile 2 »; mère, quand il dit : « Mes petits enfants, que j’enfante de nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous 3 ». Si donc ce que l’on dit du pélican est véritable, il a une grande ressemblance avec la chair du Christ, dont le sang nous a donné la vie. Mais quelle ressemblance y a-t-il avec Jésus-Christ, à tuer ses enfants? Pourtant cela n’est-il pas d’accord avec cette parole : « Je donnerai la mort, et je donnerai la vie; je frapperai et je guérirai 4? » Saul le persécuteur fût-il mort, s’il n’eût été frappé du haut du ciel 5; et se serait-il relevé prédicateur, s’il n’eût été vivifié par le sang du Christ ? Toutefois c’est l’affaire de ceux qui ont écrit ces choses, et nous ne devons pas baser nos interprétations sur l’incertitude. Voyons plutôt cet oiseau dans la solitude : c’est là que notre psaume l’a placé : « Le pélican dans la solitude ». Je crois qu’il nous désigne ici le Christ né d’une vierge. Il est en effet le seul de là vient la solitude ; il est né dans la solitude, parce que seul il est né de cette manière. Après sa naissance vient sa passion. Qui l’a crucifié? Ceux qui se tenaient debout? Ceux qui pleuraient? On peut donc dire que ce fut pendant la nuit de l’ignorance, et comme dans les masures de leurs propres ruines.
1. Matth.
XXIII, 57. — 2. I Cor. IV,
15. — 3. Gal. IV, 19. — 4. Deut. XXXII, 39. — 5. Act. IX, 4.
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C’est là le hibou qui habite les masures, qui aime la nuit. S’il ne les aimait, comment dirait-il : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 1? » Né dans la solitude, parce que seul il est né de cette manière, il a souffert de la part des Juifs, dans leurs ténèbres, c’était la nuit; dans leur prévarication, c’était leur ruine. Qu’est-il arrivé ensuite? « Je me suis éveillé ». Vous aviez donc dormi dans les murailles, et vous aviez dit: « J’ai dormi ». Qu’est-ce à dire « j’ai dormi? » J’ai dormi parce que je l’ai voulu ; j’ai dormi parce que j’aimais la nuit mais il dit aussitôt : « Et je me suis levé 2 ». Donc là aussi « j’ai veillé ». Mais après avoir veillé, qu’a-t-il fait? Il est monté aux cieux, et dans son vol ou dans son ascension, il a été « semblable au passereau, seul sur un toit», c’est-à-dire dans le ciel. Il est donc le pélican dans sa naissance, le hibou dans sa mort, le passereau dans sa résurrection : dans l’une il est solitaire, puisqu’il est unique; dans l’autre il est dans les ruines, puisqu’il est mis à mort par ceux qui ne pouvaient se tenir debout; enfin dans la dernière il s’éveille, prend son vol par-dessus les toits, et intercède pour nous 3. Ce passereau est notre chef, la tourterelle est son corps. « Car le passereau a trouvé une demeure pour lui ». Quelle demeure ? Il est dans le ciel, intercédant pour nous. « La tourterelle qui se trouve un nid où reposer ses petits 4 », c’est l’Eglise qui se compose des bois de la croix un nid pour ses enfants. « Je me suis éveillé, et j’étais comme le passereau solitaire sur un toit ».
9. « Pendant tout le jour, mes ennemis me couvraient d’opprobre, ceux qui me louaient faisaient des voeux contre moi 5». Leur bouche me louait, leur coeur me préparait des embûches. Ecoute leurs louanges : « Maître, nous savons que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité, et ne faites acception de personne : est-il permis de payer le tribut à César 6 ? » C’est louer celui qu’on veut faire tomber. Pourquoi ? sinon parce que « ceux qui me louaient faisaient des voeux contre moi ? » D’où me vient cet opprobre, sinon de ce que je suis venu m’incorporer les pécheurs, afin que devenus mes membres, ils fissent pénitence? De là cette ignominie, de là ces persécutions : « Pourquoi votre maître
1. Luc, XXIII, 34.— 2. Ps. III, 6.— 3. Rom. VIII, 34.— 4. Ps. LXXXIII, 4. — 5. Id. CX, 9.— 6. Matth. XXXI, 16, 17.
mange-t-il avec les pécheurs et les publicains? Parce que le malade seul a besoin du médecin, et non celui qui se porte bien 1 » Plût à Dieu que vous connussiez combien vous êtes malades, et que vous eussiez recours au médecin! vous ne le tueriez point, dans votre orgueil, en vous croyant follement la santé.
10. D’où vient que « mes ennemis me couvraient d’opprobre pendant tout le jour? » D’où vient que « ceux qui me louaient formaient des voeux contre moi?» « C’est que je mangeais la cendre comme le pain, et que je mêlais mes pleurs à mon breuvage 2 ». Parce qu’il a voulu mettre ces hommes parmi ses membres, afin de les guérir et de les délivrer, telle est la cause de l’opprobre. Aujourd’hui, quelles sont les injures que nous prodiguent les païens? Que croyez-vous qu’ils disent, de nous? Vous pervertissez les hommes, nous disent-ils, vous corrompez les moeurs dans le genre humain. Dis-moi, accusateur, quelle preuve en as-tu? Qu’avons-nous fait? Vous offrez aux hommes le remède de la pénitence, vous leur promettez l’impunité de tous les crimes; et les hommes s’enhardissent au mal, parce qu’ils sont assurés qu’au jour où ils se convertiront, tout leur sera pardonné. Voilà le sujet des opprobres : « Parce que je mangeais la cendre comme un pain, et je mêlais mes pleurs à mon breuvage ». O toi, qui insultes, c’est à ce pain que je te convie. Tu n’oserais point dire que tu n’es point pécheur. Examine ta conscience; monte sur le tribunal de ta conscience, discute sans ménagement, laisse parler la moelle de ton coeur, et vois si tu oseras bien te dire innocent. Un tel homme, en s’examinant, sera troublé; et s’il ne se flatte point, il avouera ses fautes. Que feras-tu donc, misérable pécheur, s’il n’y a pas un port où tu puisses trouver l’impunité? Si tu n’as que la liberté de pécher, sans espoir de pardon, que deviendras-tu? où iras-tu? C’est assurément pour toi que ce pauvre a mangé la cendre comme son pain, et mêlé ses pleurs à son breuvage. Un tel festin n’aura-t-il donc pour toi aucun attrait? Mais, répond-il, l’espérance du pardon augmente le nombre des fautes. Il s’augmente. rait bien davantage par le désespoir du pardon. Ne vois-tu pas combien est licencieuse la vie des gladiateurs? Pourquoi cette licence,
1. Matth. IX, II, 12. — 2. Ps. CI, 10.
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sinon parce que, destinés au glaive comme des victimes, ils veulent assouvir leurs convoitises tmvant de répandre leur sang. Et toi, ne diras-tu pas à ton tour : Me voilà pécheur, injuste, sous le coup de la damnation, sans espoir de pardon, pourquoi donc ne point faire ce qu’il nie plaît, en dépit de la défense? Pourquoi ne pas satisfaire mes appétits, autant que je le puis, si je ne puis au-delà de cette vie attendre que des tourments? Ne tiendrais-tu pas ce langage, et le désespoir ne te jetterait-il point dans la dépravation ? C’est donc pour te redresser qu’on te promet le pardon, et qu’on te dit : « Prévaricateurs, rentrez en vous-mêmes 1. Je ne veux point la mort de l’impie, mais qu’il se corrige et qu’il vive 2». A la vue de ce port, l’iniquité baisse les voiles, tu retournes la proue du vaisseau, tu vogues sers la justice; et dans l’espoir de trouver la vie, tu ne négliges point le remède. Dès lors m’accuse plus le Seigneur de donner la sécurité aux pécheurs, en leur promettant le pardon. De peur que le désespoir ne les déprave encore, il leur ouvre le port de l’indulgence; et de peur que l’espérance du pardon ne les entretienne dans le péché, il veut que le jour de leur mort soit incertain : accordant avec sagesse, et la bonté qui accueille ceux qui reviennent à lui, et la menace qui effraie les retardataires. Mange donc la cendre comme un pain, et mêle tes pleurs à ton breuvage: ce festin te conduira à la table du Seigneur. Loin de toi tout désespoir, le pardon t’est promis. Dieu soit béni de cette promesse, me dira-t-on, je la tiens enfin. Oui, mais commence à bien vivre. Demain, dit-on, je le ferai. Dieu t’a promis le pardon, sans doute, mais nul ne t’a promis un lendemain. Si jusqu’ici tu as mal vécu, commence à bien vivre dès aujourd’hui. « Cette nuit même, ô insensé, mon va te redemander ton âme ». Je ne dis point : « A qui appartiendra ce que tu as amassé 3? » mais bien : Où te conduira la vie que tu as menée? Corrige-toi donc, entre dans le corps du Christ, afin de dire ce que tu entends volontiers, si je ne me trompe : « Je u mangeais la cendre comme un pain, et je mêlais mes pleurs à mon breuvage ».
11. « A cause de votre colère et de votre indignation, après m’avoir élevé, vous m’avez précipité 4 ». Telle fut, ô mon Dieu,
1. Isa. XLVI, 8.— 2. Ezéch. XXXIII, 11.— 3. Luc, XXI, 20.— 4. Ps CI,11.
votre colère en Adam; votre colère dans laquelle nous sommes nés, qui nous a enveloppés à notre naissance, votre colère contre la transfusion de l’iniquité, contre la masse du péché; selon cette parole de l’Apôtre: « Nous avons été, nous aussi, enfants de colère, comme le reste des hommes 1 » ; et cette autre du Sauveur: « La colère de Dieu pèse sur quiconque ne croit pas au Fils unique de Dieu 2 » . Il ne dit pas: La colère de Dieu viendra sur lui ;mais bien : « pèse sur lui », parce qu’elle ne lui a pas été enlevée depuis sa naissance. Pourquoi donc cette parole et que veut-elle dire: « Après m’avoir élevé, vous m’avez précipité? » Il n’est point dit: Parce que vous m’avez élevé et précipité; mais bien: « Parce que vous m’avez élevé, vous m’avez précipité ». Mon élévation a été la cause de ma ruine. Comment cela? L’homme, étant en honneur, a été fait à l’image de Dieu. Elevé à cet honneur, tiré de la poussière, tiré de la terre, il a reçu une âme raisonnable; la lumière de sa raison lui a fait donner le sceptre sur les animaux, sur le bétail, sur les oiseaux, sur les poissons 3. Qu’y a-t-il en eux qui ait la lumière de la raison? Nul d’entre eux n’a été fait à l’image de Dieu. Mais comme nul n’a cet honneur, nul aussi ne ressent notre misère. Quel animal pleure son péché? Quel oiseau craint la violence des flammes éternelles? Comme il n’a nulle part à la vie éternelle, il ne ressent point l’aiguillon de nos misères. Mais l’homme qui est fait pour la vie bienheureuse, s’il vit saintement, n’aura qu’une vie de misères, si sa vie est dépravée. Donc, « parce que vous m’aviez élevé, vous m’avez précipité »; et je suis en butte à la peine, parce que vous m’avez donné le libre arbitre. Car si vous ne m’aviez donné ni le libre arbitre, ni cette raison qui me rend supérieur aux animaux, mon péché ne serait point suivi d’une juste condamnation. Donc vous m’avez élevé par le libre arbitre, et précipité par le jugement de votre justice.
12. « Mes jours ont décliné comme l’ombre 4». Tes jours auraient pu ne point décliner, si toi-même tu n’eusses décliné du jour véritable tu t’en es détourné, et tes jours ont décliné. Qu’y aurait-il d’étonnant que tes jours fussent semblables à toi-même? Ce sont des jours qui déclinent, comme tu as décliné; des jours de fumée, parce que tu t’es
1. Ephés. XI, 3.— 2. Jean, III, 86.— 3. Gen. I, 26.— 4. Ps. CI, 12.
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élevé. Le Prophète avait dit plus haut : « Mes jours se sont évanouis comme la fumée »; et maintenant il dit : « Mes jours ont décliné comme l’ombre», il nous faut dans cette ombre connaître le jour, et dans cette ombre voir la lumière, de peur qu’une pénitence tardive et sans fruit ne nous fasse dire: « De quoi nous a servi notre orgueil? Que nous a rapporté l’ostentation de nos richesses? Tout cela a passé comme l’ombre 1 ». Dès maintenant, tout cela passera comme l’ombre, mais toi, ne passe point comme cette ombre. « Mes jours ont décliné comme l’ombre, et moi je me suis desséché comme le foin ». Il avait dit plus haut : « Mon coeur a été frappé comme l’herbe et il s’est desséché ». Mais arrosé par le sang du
Sauveur, le foin reverdira. « Pour moi, je me suis desséché comme le foin ». Moi, homme,
ô mon Dieu, après cette grande prévarication, j’ai ressenti votre juste jugement: mais vous,
Seigneur?
13. « Mais vous, Seigneur, vous demeurez éternellement 2 ». Mes jours ont décliné comme l’ombre, tandis que vous demeurez éternellement: que celui qui est éternel, sauve l’homme de quelques jours. Ce n’est point parce que je décline que vous vieillirez aussi; car votre force doit me délivrer, comme votre force m’a humilié. « Mais vous, Seigneur, vous demeurez éternellement, et votre mémoire passe de race en race ». «Votre mémoire», car il n’y a rien d’oublié, « de race en race », et non dans une foule, mais « de génération en génération ». Nous avons la promesse de la vie présente et de la vie à venir 3.
14. « Vous vous lèverez pour prendre en pitié Sion, car il est temps d’en avoir pitié 4 ».
Quel temps? « Lorsque le temps fut accompli, Dieu envoya son Fils, formé d’une femme et assujetti à la loi ». Où est Sion? « Afin de racheter ceux qui étaient sous la loi 5 ». Les Juifs donc tout d’abord; de là vinrent les Apôtres, de là plus de cinq cents frères 6; de là cette multitude qui n’avait plus en Dieu qu’un coeur et qu’une âme 7. Donc « vous vous lèverez, et vous prendrez Sion en pitié; il est venu, le temps de la clémence; il est venu, « le temps marqué ». Quel temps? «Voici maintenant le temps propice, voici les jours de salut 8 ». Qui parle ainsi? Le serviteur
1. Sag. V, 8, 9.— 2. Ps. CI, 13.— 3. Tim. IV, 8.— 4. Ps. CI, 14.— 5. Gal. IV, 4, 5.— 6. I Cor, XV, 6.— 7. Act. IV, 32.— 8. II Cor. VI, 2.
travaillant à l’édifice de Dieu, et qui disait: « Vous êtes l’édifice du Seigneur » ; qui disait encore: « Comme un architecte sage: j’ai posé le fondement»; et : «Nul ne posa une base autre que celle qui est posée, et qui est le Christ Jésus 1. »
15. Que dit ensuite le psaume? « Vos serviteurs en ont aimé les pierres 2». Les pierres de quoi? Les pierres de Sion; mais il en est là aussi qui ne sont point des pierres. Des pierres de quoi? Ecoutons ce qui suit: «Ils prendront en pitié sa poussière».Reconnaissons-le donc, il y a en Sion des pierres, et en Sion de la poussière. Le Prophète ne dit point qu’on aura pitié des pierres; mais que dit-il? « Vos serviteurs en ont aimé les pierres, et ils prendront sa poussière en pitié ». L’amour pour les pierres, la pitié pour la poussière. Par les pierres de Sion, j’entends tous les Prophètes: c’est là que la parole des prédicateurs a retenti d’abord, de là que furent tirés les ouvriers évangéliques, et par leur prédication le Christ fut connu. Donc vos serviteurs ont fait leurs délices des pierres de Sion; mais les prévaricateurs, qui se sont retirés de Dieu, qui ont irrité le Créateur par leurs actions détestables, sont retournés dans la terre d’où ils avaient été tirés. ils sont devenus poussière, et sont tombés dans l’impiété. C’est d’eux qu’il est dit: « Il n’en est pas ainsi, non pas ainsi de l’impie; il est comme la poussière que le vent chasse de la surface de la terre 3 ». Mais, Seigneur, attendez, attendez, ô mon Dieu, prenez patience; défendez au vent de souffler, et d’emporter l’impie de la surface de la terre. Qu’ils viennent, vos serviteurs, qu’ils viennent et qu’ils reconnaissent dans vos pierres votre parole, qu’ils prennent en pitié la poussière de Sion, qu’ils reforment l’homme à votre image 4 : que la poussière dise, afin de ne point périr: « Souvenez-vous que nous sommes poussière, et ils auront pitié de sa poussière » : voilà ce qui regarde Sion. N’étaient-ils point poussière, ceux qui ont crucifié le Seigneur? Et même plus, une poussière sortie des débris d’une masure. C’était donc une poussière, et néanmoins ce n’était pas en vain qu’il était dit, à propos de cette poussière : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 6». C’est de cette poussière qu’est sortie cette muraille de tant
1. I Cor. III, 9-11. — 2. Ps. CI, 15. — 3. Id. I, 4.— 4. Gen. I, 28.— 5. Ps. CII, 14. — 6. Luc, XXXII, 31.
479
de milliers de croyants, qui apportaient aux pieds des Apôtres le prix de leurs biens. C’est donc de cette poussière qu’est sortie l’humanité réformée et embellie. Qui a fait rien de semblable parmi les Gentils? Combien peu en trouvons-nous, si nous les comparons à tant de milliers de Juifs? Trois mille d’abord, puis cinq mille, et tous vivent comme un seul, et tous viennent apporter aux pieds des Apôtres le prix de leurs biens, afin qu’il fût distribué à chacun selon ses besoins, et ils n’avaient tous en Dieu qu’un coeur et qu’une âme 1. Qui a pu tirer ce parti de cette poussière, sinon celui qui a fait Adam de la poussière 2? Ceci donc regarde Sion, mais ne s’est pas accompli seulement en Sion.
16. Que dit en effet le Prophète? « Et toutes les nations redouteront votre nom, ô mon Dieu, et les rois de la terre votre gloire 3 ». Puisque déjà vous avez eu pitié de Sion, que vos serviteurs ont mis leurs délices dans ses pierres, en y retrouvant le fondement des Apôtres et des Prophètes; puisqu’ils ont pris en pitié sa poussière, en formant, ou plutôt en reformant de cette poussière l’homme plein de vie; puisque c’est de là que la prédication des Gentils a pris de l’accroissement; que les Gentils alors craignent votre nom, et tous les rois de la terre votre gloire; qu’il vienne du côté des Gentils une autre muraille; qu’on reconnaisse la pierre angulaire 4; que là s’unissent les deux murailles, venant de différentes directions, mais n’ayant plus des sentiments opposés.
17. « Car c’est le Seigneur qui a bâti Sion 5 ». C’est l’oeuvre d’aujourd’hui. Accourez, ô pierres vivantes, venez former l’édifice, et non le détruire. On bâtit Sion, prenez garde aux masures; éditions une tour, éditons une arche, évitons le déluge. Travaillez maintenant, « parce que le Seigneur construira Sion ». Mais quand Sion sera bâtie, qu’arrivera-t-il? « Alors on le verra dans sa gloire ». Pour bâtir Sion, pour être le fondement de Sion, le Christ s’est montré à Sion, mais non dans sa gloire. « Et nous l’avons vu, et il n’avait ni apparence ni beauté 6». Mais quand, avec ses anges, il viendra pour juger, quand les nations seront toutes rassemblées devant lui, quand les brebis seront placées à sa droite et les boucs à sa gauche 7,
1. Act. XI, 41; IV, 4, 32.— 2. Gen. II, 7— 3. Ps. CI, 16.— 4. Ephés. — 5. Ps. CI, 17. — 6. Isa. LIII, 2. — 7. Matth. XXV, 31-33.
ne verront-ils point Celui qu’ils ont percé 1? Alors une confusion tardive couvrira ceux qui auront repoussé une prompte et salutaire pénitence. « Le Seigneur bâtira Sion, et sera vu dans sa gloire » ; lui qui s’est montré tout d’abord dans son infirmité.
18. « Il a entendu favorablement la prière des humbles, et n’a point dédaigné leurs soupirs 2 ». Voilà ce qui se passe aujourd’hui dans la construction de Sion; ceux qui la construisent gémissent et prient; ce pauvre unique personnifie mille pauvres, comme ces milliers de toutes les nations ne forment qu’un seul homme, dans l’unité de la paix de 1’Eglise. Cet homme est un et multiple; un à cause de la charité, multiple à cause de l’étendue. C’est donc maintenant que l’on prie, maintenant que l’on court; quiconque a vécu d’autre manière , a nourri d’autres sentiments, doit maintenant manger la cendre comme un pain, et mêler ses pleurs à son breuvage. C’est le moment de le faire, quand on bâtit Sion; c’est maintenant que les pierres entrent dans l’édifice; une fois l’édifice achevé et la maison dédiée, à quoi bon courir, pour arriver trop tard, supplier en vain, frapper sans résultat, et demeurer dehors avec tes cinq vierges folles 3? Cours donc maintenant. « Le Seigneur a écouté la prière des humbles, et n’a point dédaigné leurs soupirs ».
19. « Que ceci soit écrit pour la génération qui doit venir 4 ». Quand le Prophète écrivait ces choses, elles étaient moins utiles à ceux parmi lesquels il les écrivait; car Dieu les faisait consigner pour prophétiser la nouvelle alliance parmi ces mêmes hommes, qui vivaient selon l’ancienne. C’était Dieu néanmoins qui avait donné cette alliance, et qui avait placé son peuple dans la terre promise. Mais « parce que votre souvenir passe de race en race », non chez les impies, mais chez les justes; la première génération appartient à l’ancienne alliance, et la seconde génération à la nouvelle. Ceci donc était une prophétie, et le Psalmiste y prédit le Nouveau Testament: «Que ceci soit écrit pour la génération suivante; et le peuple qui sera créé louera le Seigneur »: non point le peuple qui a été créé, mais « le peuple qui sera créé ». Quoi de plus évident, mes frères? Voilà qu’est prédite cette créature dont saint Paul a dit : «Si donc nous sommes dans le Christ une créature
1. Zach. XII, 10.— 2. Ps. CI, 18.— 3. Matth. XXV, 12. — 4. Ps. CI, 19.
480
nouvelle, le passé n’est plus, tout a été renouvelé et tout vient de Dieu 1». Qu’est-ce
à dire : « Tout vient de Dieu? » Et ce qui est ancien et ce qui est nouveau, car votre souvenir passe de génération en génération. « Et
1. II Cor. V, 17, 18.
le peuple qui sera créé bénira le Seigneur. « Car il a regardé du haut de son sanctuaire 1».
Il a regardé d’en haut, afin de venir vers les humbles; d’élevé qu’il était, il s’est fait
humble, afin d’élever les humbles.
1. Ps. CI, 20.
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DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.
LES CONSOLATIONS DE L’ÉGLISE.
Ceux qui ont les fers aux pieds, sont ceux que retient la crainte du Seigneur; or, le Seigneur écoute leurs gémissements; il délivre par sa grâce les fils des martyrs. Alors le nom du Seigneur fut annoncé en Sion ; l’homme comprit son avenir, tons les peuples bénirent le vrai Dieu ; la vie pure des hommes, la sainteté en Jérusalem a été le fruit de cette prédication. C’est par là que l’Eglise n répondu au Christ dans sa force, ou après la résurrection, et en rassemblant tes peuples dans l’unité. L’Eglise, nous dit l’hérésie, n’est plus celle de toutes les nations, cette Eglise a péri. Pourtant Jésus-Christ devait être avec elle jusqu’à la consommation des siècles; et si cette Eglise demande aujourd’hui de connaître ses jours peu nombreux, c’est que ces jours qui doivent se prolonger jusqu’à la fin des siècles, alors que l’Evangile sera prêché à tous les peuples, ne sont rien en comparaison de l’éternité, de ces années de Dieu, sans passé, sans avenir, qui ne s’écoulent point, car elles sont elles-mêmes Celui qui est. Ces années de Dieu passent de génération en génération, c’est-à-dire qu’elles sont le partage des saints de chaque génération, en Adam d’abord, puis chez les patriarches, puis chez les nations chrétien. nes, tandis que la terre doit finir ainsi que les cieux. Déjà ont péri par le déluge les cieux inférieurs; les cieux supérieurs ou les saints périront d’une manière corporelle, pour être revêtus d’immortalité, tandis que Dieu ne passera point. Ces cieux donc habiteront avec Dieu, et ces fils de ses serviteurs, sont nos bonnes oeuvres qui doivent nous préparer la véritable vie.
1. Hier, nous avons entendu un pauvre prier et gémir ; nous avons reconnu en lui celui qui étant riche’ est devenu pauvre, ainsi que les membres qui lui sont unis et qui parlent en la personne de leur chef. Car nous sommes là aussi, nous l’avons vu, si toutefois, par sa grâce, nous sommes quelque chose. Or, les paroles de gémissements cessaient pour faire place aux paroles de consolation, mais il nous était impossible hier de vous les exposer plus longuement. Ecoutons dans ce qui nous reste à traiter, non plus le pauvre qui gémit, mais le pauvre qui tressaille, et qui tressaille parce qu’il espère, et qui espère parce qu’il ne présume point de lui-même. Il avait annoncé dans les divines Ecritures le bonheur dont peuvent jouir les hommes, et il ajoute : « Que ceci soit écrit pour la génération à venir, et le peuple qui croira, bénira le Seigneur, parce qu’il a regardé du
1. II Cor.
VIII, 9.
haut de son sanctuaire 1 ». C’est jusque-là que se prolongea hier notre discours, voyons la suite.
2. « Des hauteurs du ciel le Seigneur a jeté les yeux sur la terre pour écouter les gémissements de ceux qui ont les fers aux pieds, et délivrer les enfants de ceux qu’on a égorgés 2». Nous trouvons dans un autre psaume « Que les gémissements de ceux qui ont les fers aux pieds s’élèvent jusqu’à vous 3 »; et le psaume qui parle ainsi s’entend des martyrs. Comment les martyrs ont-ils les fers aux pieds? Leurs membres n’étaient-ils pas chargés de chaînes, plutôt que leurs pieds entravés ? Nous lisons en effet qu’on enchaînait les saints martyrs de Dieu, et qu’on les traînait derrière des juges de province en province, nous ne lisons pas qu’ils avaient les fers aux pieds. Nous connaissons aussi les entraves de la discipline et de la crainte de Dieu,
1. Ps. CI, 19, 20.— 2. Id. 21.— 3. Id. LXXVIII, 11.
dont il est dit : « La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse 1 ». C’est à cause de cette crainte que les serviteurs de Dieu n’ont point redouté ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme : ils craignaient alors celui qui a le pouvoir de jeter le corps et l’âme au feu éternel 2. Si les martyrs, en effet, n’eussent eu les pieds retenus par les entraves de cette crainte, comment eussent-ils pu endurer de la part de leurs persécuteurs des tourments si rigoureux quand ils étaient libres de faire ce qu’on les contraignait de faire, et d’échapper aux tortures qu’ils enduraient? Mais Dieu leur avait mis ces entraves salutaires, entraves dures et pénibles pour un temps, à la vérité, mais supportables en vue des promesses de Celui à qui il est dit : « A cause des paroles de vos lèvres, j’ai marché dans la voie douloureuse 3». On doit gémir dans ces entraves, sans doute, afin d’obtenir la divine miséricorde ; aussi les martyrs ont-ils dit dans un autre psaume: « Que le gémissement de ceux qui ont les entraves aux pieds s’élève jusqu’à vous »; mais il ne faut point éviter ces entraves, pour convoiter une liberté pernicieuse, pour rechercher la douceur si courte d’une vie passagère, qui serait suivie d’une amertume sans fin. Aussi, de peur que nous ne repoussions les entraves de la sagesse, l’Ecriture nous en parle-t-elle ainsi: « Ecoute, mon fils, reçois ma pensée, et ne rejette point mon conseil. Mets tes pieds dans ses entraves, engage ton cou dans ses chaînes : baisse ton épaule et porte-la ; ne te fatigue point de ses liens. Approche-toi d’elle de tout ton coeur, et garde ses voies de toutes tes forces : cherche-la, mets-toi en peine de la trouver, et elle te sera manifestée ; une fois que tu l’auras embrassée, ne la quitte point. Car au dernier jour c’est en elle que tu trouveras le repos, et elle se changera pour toi en délices, et ses fers deviendront pour toi une protection, et ses chaînes un vêtement de gloire. Car elle a la beauté de l’or, et ses liens sont des fils d’hyacinthe tu te revêtiras d’elle comme d’une robe de gloire, tu la mettras sur ta tête comme une couronne de joie 4 ». Qu’ils crient donc tandis qu’ils ont les entraves aux pieds, tandis qu’ils sont enchaînés par la discipline du Seigneur qui a exercé les martyrs, et leurs fers
1. Eccli. II, 16 — 2. Matth. X, 28.— 3. Ps. XVI, 4.— 4. Eccli. VI, 24-32.
seront brisés, et ils s’envoleront, et ces fers eux-mêmes deviendront leur ornement et leur gloire. Voilà ce qui est arrivé aux martyrs. Qu’ont fait leurs persécuteurs en les égorgeant, sinon briser leurs chaînes, qui se sont changées en couronnes?
3. « Le Seigneur a donc regardé du haut du ciel, afin d’entendre les gémissements de ceux qui ont les fers aux pieds, et de délivrer les fils de ceux qu’on a égorgés ». Ce sont les martyrs que l’on a fait mourir; mais quels sont les fils de ceux que l’on a fait mourir, sinon nous-mêmes? Or, comment nous délier, sinon en disant à Dieu : « Seigneur, vous avez brisé mes liens ; je vous offrirai un sacrifice de louange 1? » Car chaque fidèle est délivré soit des chaînes de ses appétits déréglés, soit des liens du péché. Lui remettre son péché, c’est en effet le délier. Qu’aurait servi à Lazare de sortir vivant du tombeau, sans cette parole : « Déliez-le, et laissez-le aller 2 ? » A la vérité, le Christ le fit sortir à sa voix du sépulcre, lui rendit la vie par son cri puissant, put vaincre ce monceau de terre dont il était couvert, et Lazare sortit encore tout garrotté; il ne sortit donc point par la force de ses pieds, mais par la force de celui qui le ressuscitait. Voilà ce qui s’opère dans le coeur d’un pénitent. Ecoute un homme qui se repent de ses fautes, il est ressuscité; écoute-le découvrir sa conscience par la confession, il est déjà sorti du tombeau, mais pas encore délié. Quand le sera-t-il? Par qui le sera-t-il? « Tout ce que vous délierez sur la terre », dit le Sauveur, « sera délié aussi dans le ciel 3 ». C’est avec raison que nos péchés sont déliés par l’Eglise: mais un mort ne peut ressusciter que par le cri intérieur de Jésus-Christ: c’est Dieu qui agit ainsi au dedans de nous. Nous vous parlons à l’oreille, mais comment savoir ce qui se passe dans vos coeurs? Or, ce qui se passe intérieurement est l’oeuvre de Dieu, et non la nôtre.
4. Dieu donc « a jeté les yeux pour délier les fils de ceux qu’on a égorgés». Vous connaissez maintenant ces hommes égorgés, vous connaissez leurs enfants. Quelle est la suite? « Afin que le nom du Seigneur soit annoncé dans Sion » . L’Eglise était d’abord opprimée, quand ou égorgeait ceux qui avaient les entraves aux pieds: et après ces persécutions, le
1. Ps. CXV, 16, 17. — 2. Jean, XI, 44. — 3. Matth. XVI, 19.
482
nom du Seigneur est prêché dans Sion avec une grande liberté, c’est-à-dire dans l’Eglise même qui est Sion, non point ce lieu de la terre si orgueilleux d’abord et réduit ensuite à l’esclavage; mais dans cette Sion dont l’ancienne était une figure,et qui signifie spéculation. Placés en effet dans la chair, nous voyons ce qui devant nous en nous étendant, non plus vers ce qui est du présent, mais vers les choses de l’avenir. De là cette spéculation. Quiconque est en spéculation ou au guet étend sa vue au loin; et l’on appelle guet l’endroit où l’on pose des gardes. Or, on établit un guet sur des rochers, sur des montagnes, sur des arbres, afin que de cette hauteur on puisse voir de plus loin. Sion est donc un guet, et l’Eglise est un guet. Pourquoi un guet? Etre au guet, c’est voir de loin. « Il n’y a devant moi que labeur, jusqu’à ce que j’entre dans le sanctuaire de Dieu, et que je comprenne la fin des méchants 1 ». Qu’est-ce que voir, comprendre la fin? Traverser la mer eu voyant, non plus en naviguant, et habiter les bords de la mer 2, c’est-à-dire mettre son espérance dans ce qui doit durer après l’écoulement des temps. Si donc l’Eglise est un guet, c’est là qu’on annonce désormais le nom du Seigneur. Et non-seulement le nom du Seigneur est annoncé dans cette Sion, mais « sa louange», dit le Prophète, « est publiée dans Jérusalem ».
5. Comment publiée? « Alors que les peuples et les royaumes se réuniront, pour servir le Seigneur 3». D’où vient cette merveille, sinon du sang de ceux qu’on a mis à mort? D’où vient cette merveille, sinon des gémissements de ceux qui ont les entraves aux pieds? Dieu donc les a écoutés, sous le pressoir et dans l’humiliation, afin qu’en un jour l’Eglise fût élevée à cet éclat de gloire que nous voyons, et que les puissances qui persécutaient alors servissent maintenant le Seigneur.
6. « Elle lui a répondu dans la voie de sa force 4». A qui a-t-elle répondu, sinon au Seigneur? Qui a répondu? Voyons ce qui précède. « Et sa louange », dit-il, « sera chantée en Jérusalem, quand les peuples et les rois s’uniront pour servir le Seigneur. Elle lui a répondu dans la voie de sa force ». Quelle est celle ou quel est celui qui a répondu dans la voie de sa force? Cherchons tout d’abord celui qui a répondu, et nous saurons par là
1. Ps. LXXII, 16, 17.— 2. Id. CXXXVIII, 9.— 3. Id. CI, 23.— 4. Id. 24.
quel est le chemin de sa force. D’après les paroles précédentes, on pourrait croire que c’est la gloire de Dieu ou Jérusalem qui lui a répondu; car le Prophète avait dit plus haut : « Et sa louange sera en Jérusalem; quand se réuniront les peuples et les royaumes pour servir le Seigneur». «Elle lui a répondus, nous ne pouvons point parler ainsi des royaumes, car alors le Prophète eût dit: Ils lui ont répondu. « Elle lui a répondu», ne peut avoir pour sujet les peuples, car le Prophète eût dit encore: Ils lui ont répondu. Donc puisque répondre est au singulier, nous ne pouvons lui trouver dans ce qui précède, d’autre sujet que la louange du Seigneur, et Jérusalem. Et comme il est douteux si c’est la louange de Dieu ou Jérusalem, exposons l’un et l’autre sens. Comment sa louange lui a-t-elle répondu? Quand ceux que Dieu daigne appeler lui rendent grâces. Car c’est Dieu qui nous appelle, et nous lui répondons, non par la voix, mais bien par la foi; non par la langue, mais par la vie. Si Dieu en effet t’appelle, et t’ordonne de mener une vie pure, tu ne réponds point à son appel par une vie de désordre, il ne vient de toi aucune louange qui lui réponde; car ta vie est plutôt un blasphème contre lui qu’une louange en son honneur. Mais quand nous vivons de manière à faire louer le Seigneur, sa louange alors lui répond. Jérusalem lui a aussi répondu dans la personne des saints que Dieu appelait. Car Jérusalem fut appelée, et tout d’abord Jérusalem refusa d’écouter, et il lui fut dit: «Voilà que vos maisons seront désertes. Jérusalem, Jérusalem », (il crie alors et l’on ne répond point), « combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as point voulu 1 ». Nulle réponse alors : nouvelle pluie et pour tout fruit des épines. Mais quant à la Jérusalem dont il est dit : « Réjouis-toi, stérile, qui n’enfantes pas : chante des cantiques de louanges, et pousse des cris de joie, toi qui n’avais pas d’enfants : l’épouse abandonnée est devenue plus féconde que celle qui a un époux ; celle-ci lui a répondu». Qu’est-ce à dire qu’elle a répondu?» Elle n’a pas méprisé celui qui l’appelait. Qu’est-ce à dire qu’ « elle a répondu? » il l’a arrosée, et elle a donné du fruit.
7. « Elle lui a donc répondu », mais où?
1. Matth. XXIII, 37, 38.— 2. Isa. LIV, 1; Gal. IV, 27.
483
« Dans le chemin de sa force ». Cette force vient-elle d’elle-même? Que serait-elle en elle-même, quelle voix aurait-elle en elle-même et d’elle-même, autre que la voix du péché, que la voix de l’iniquité ? Examinez cette voix, qu’y trouverez-vous? Tout au plus cette réponse : « J’ai dit, Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme parce que j’ai péché contre vous 1». Si Dieu l’a justifiée, « elle lui a répondu», non par ses propres mérites,mais par des oeuvres qui viennent de lui. Où? « Dans la voie de sa force ». C’est là le Christ, lui qui a dit: « Je suis la voie, la vérité, la vie 2». Mais avant la résurrection, le peuple ne le connaissait point ; ce fut principalement lors de sa mort sur la croix, que son infirmité cacha ce qu’il était 3, jusqu’à ce qu’il parut dans sa force par sa résurrection. Donc l’Eglise n’a point répondu au Fils de Dieu dans le chemin de son infirmité, mais bien quand il a fait éclater sa force clans sa résurrection. L’Eglise ne lui a point répondu quand il était dans la vie de son infirmité, mais bien quand il était « dans la voie de sa force » : car ce fut après sa résurrection qu’il appela son Eglise de tous les confins de la terre, non plus dans l’infirmité de la croix, mais dans toute la force du ciel. La gloire du chrétien, en effet, n’est pas de croire à la mort du Christ, mais bien plutôt à la résurrection du Christ. Car le païen croit qu’il est mort; et s’il te fait un reproche, c’est de croire à un mort. Où donc est ta gloire? C’est de croire à la résurrection du Christ, et d’espérer que tu ressusciteras par le Christ: telle est la gloire de ta foi. « Si tu crois en ton coeur que Jésus est le Seigneur, et si ta bouche confesse que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé 4». L’Apôtre ne dit point: Si tu confesses que Dieu l’a livré à la mort; mais: « Si tu confesses que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauve; car, c’est par le coeur que l’on croit pour devenir juste, et l’on confesse de bouche pour obtenir le salut 5». Pourquoi donc croire à sa mort? Parce que nous ne pouvons croire àsa résurrection sans croire à sa mort. Qui peut ressusciter, si d’abord il ne meurt? Qui se réveille sans avoir dormi? « Mais celui qui a dormi,ne s’éveillera-t-il donc point 6? » Telle est la foi des chrétiens. Telle est la toi qui a uni l’Eglise, et dans laquelle « cette Epouse
1. Ps. XI, 5.— 2. Jean, XIV, 6.— 3. II Cor. XIII, 4.— 4. Rom. X, 9. — 5. Id.10.— 6. Ps. XI,9.
abandonnée a plus d’enfants que celle qui a un mari 1; et lui répond », en lui chantant
des louanges selon ses préceptes; « dans la voie de sa force », et non dans la voie de son infirmité.
8. Déjà nous avons entendu cette réponse: « C’est en rassemblant les peuples et les royaumes dans l’unité, afin qu’ils servent le Seigneur 2». Telle est donc sa réponse, l’unité, et quiconque n’est pas dans l’unité, ne lui répond point. Car le Christ est un, l’Eglise est unité. L’unité seule répond à Celui qui est un. Mais il en est qui disent : Voilà ce qui est fait : l’Eglise des quatre coins du monde a répondu au Christ, en lui donnant plus de fils que celle qui avait un époux; « elle lui a répondu dans la voie de sa force »; elle a cru que le Christ est ressuscité; toutes les nations ont cru en lui. Mais cette Eglise, qui fut l’Eglise de toutes les nations, ne l’est déjà plus; elle a péri. Telle est le langage de ceux qui n’en sont pas. O insolence! Elle n’est pas l’Eglise, parce que tu n’en es pas? Prends garde de n’être plus par cela même; car elle subsistera, bien que tu n’en sois point. Celte voix abominable, détestable, pleine de présomption et de fausseté, qui n’a pour base aucune vérité, qui n’est éclairée par aucune sagesse, ni pondérée par aucune prudence, qui est vaine, qui est téméraire, qui est précipitée, qui est pernicieuse, a été prévue par l’Esprit de Dieu, et il semble la combattre en prédisant l’unité contre ses adeptes: « En rassemblant dans l’unité les peuples et les rois, afin qu’ils servent le Seigneur ». Et quand l’Apôtre ajoute, qu’elle lui a répondue, c’est sa louange, c’est la Jérusalem notre mère, qui sera enfin rappelée de son exil, elle qui est féconde, et qui a plus d’enfants que celle qui avait un époux; elle dont les adversaires devaient dire: Elle a été, mais elle n’est plus. « Faites-moi connaître l’exiguïté de mes jours 3 ». Quels sont ces murmures que j’ignore, et que profèrent contre moi ceux qui s’en éloignent? Comment des hommes perdus soutiennent-ils que je suis perdue? Ils publient hardiment que je ne suis plus, et que j’ai été : « Faites-moi connaître le nombre restreint de mes jours ». Je ne vous demande point des jours éternels: ceux-là sont sans fin, et je les obtiendrai ; je ne vous les demande point ; je m’enquiers des jours du temps,
1. Gal. IV, 27. — 2. Ps. CI, 23. — 3. Id. 24.
484
indiquez-moi les jours du temps: « Faites-moi connaître l’exiguïté », et non l’éternité « de mes jours ». Indiquez-moi le temps que je dois passer en cette vie, à cause de ceux qui disent: Elle était, elle n’est plus; à cause de ceux qui disent : Voilà que les Ecritures sont accomplies, les nations ont embrassé la foi, mais l’Eglise est tombée dans l’apostasie, elle a disparu du milieu des nations. Qu’est-ce à dire : « Annoncez-moi l’exiguïté de mes jours ? » Dieu la lui a fait connaître, et cette prière n’est pas vaine. Qui donc me l’a dit, sinon Celui qui est la vie? Commuent l’a- t-il dit? « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 1».
9. Mais ils sont ici, et ils disent: « Je suis avec vous», dit le Sauveur, « jusqu’à la consommation des siècles » ; parce qu’il nous avait en vue, et qu’il savait que le parti de
Donat serait un jour sur la terre. Est-ce bien ce parti qui a dit : « Faites-moi connaître l’exiguïté de mes jours? » Où n’est-ce point plutôt cette Eglise qui parlait plus haut et
qui disait: « Je rassemblerai les peuples et les rois, qui doivent servir le Seigneur ? »
Pourquoi voire coeur est-il affligé ? Parce que les empereurs proposent des lois contre les hérétiques, et justifient l’oracle, que « les rois s’uniront pour servir le Seigneur? » Ce n’est point vous en effet qui êtes les fils de ces hommes égorgés, dont le Seigneur a exaucé la voix, quand ils étaient dans les entraves. Loin de là. Vos actions ne le disent point, votre vanité, votre orgueil ne vous rendent point ce témoignage : Vous n’avez point la sagesse, et vous êtes au dehors; vous êtes un sel affadi, et foulé aux pieds par les hommes 2. Ecoutez donc ce que dit l’Eglise, et quelle Eglise? Celle qui a rassemblé les « peuples dans l’unité». Quelle Eglise? Celle qui a rassemblé « les rois, afin qu’ils servent le Seigneur ». Ebranlée par vos cris et vos erreurs, elle demande à Dieu qu’il lui. fasse connaître l’exiguïté de ses jours, et elle entend cette parole du Seigneur : « Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles ». A ce propos, c’est de vous qu’il parle, dites-vous, c’est nous qui sommes, et qui serons jusqu’à la consommation des siècles. Qu’on interroge le Christ, à qui il est dit: « Montrez-moi le petit nombre de mes jours. Cet Evangile », nous répond-il, « sera prêché dans l’univers entier, en témoignage
1. Matth.
XXVIII, 20. — 2. Id. V, 13.
à toutes les nations, et alors viendra la fin 1 ». Où est maintenant votre allégation: L’Eglise était, elle n’est plus ? Ecoute le Seigneur, qui annonce cette exiguïté de jours. « Cet Evangile. sera prêché », dit-il. Où? « Dans l’univers entier». A qui? « En témoignage à toutes les nations ». Qu’arrivera-t-il ensuite ? « Ensuite viendra la fin ». Ne vois-tu pas qu’il y a beaucoup de nations encore qui n’ont pas entendu l’Evangile? Donc, puisqu’il faut que soit accomplie la parole du Seigneur, prédisant à l’Eglise la brièveté de ses jours, puisqu’il faut que l’Evangile soit prêché dans toutes les nations, avant la fin; pourquoi dire que l’Eglise a disparu du milieu des nations auxquelles on prêche cet Evangile, afin qu’elle étende son empire sur tous les peuples? Donc, jusqu’à la fin des siècles, l’Eglise subsistera parmi les nations; et si ses jours sont peu nombreux, c’est qu’il y a brièveté dans tout ce qui a une fin, et qu’à cette brièveté doit succéder l’éternité. Que les hérétiques périssent, qu’ils péris. sent dans ce qu’ils sont, afin qu’ils deviennent ce qu’ils ne sont point. Cette brièveté des jours s’étendra jusqu’à la fin des siècles; et si elle s’appelle brièveté, c’est que tout le temps, je ne dis pas depuis ce jour jusqu’à la fin des siècles, mais tout le temps qui s’écoulera depuis Adam jusqu’à. la. fin des siècles, n’est qu’une goutte d’eau en comparaison de l’éternité.
10. Les hérétiques n’ont donc point à s’applaudir contre moi, parce que j’ai parlé de « la brièveté de mes jours », comme si je ne devais point subsister jusqu’à la fin des siècles. Qu’ajoute le Prophète? « Ne me rappelez point au milieu de mes jours 2 ». N’agissez point avec moi, selon les prétentions des hérétiques. Conduisez-moi, non point au milieu de mes jours, mais jusqu’à la fin des siècles, dispensez-moi ces jours rapides, mais de manière à me donner ensuite les jours éternels. Pourquoi donc cette inquiétude au sujet des jours si rapides? Pourquoi? veux-tu l’entendre? « Vos années sont de génération en génération ». Si je vous supplie au sujet de mes jours si restreints, c’est que ces jours, bien. qu’ils doivent durer jusqu’à la fin des siècles, ne sont rien en comparaison de vos jours: « Vos années sont de génération en génération ». Pourquoi ne dit-il pas: Vos années remplissent les siècles des siècles, puisque
1. Matth. XXIV, 14.— 2. Ps. CI, 25.
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telle est la manière de désigner l’éternité dans les saintes Ecritures; pourquoi dire : « Vos années sont de génération en génération? » Mais quelles sont « vos années», ô mon Dieu? Oui, quelles sont vos années, sinon celles qui ne viennent point, qui ne passent point? Quelles années, sinon celles qui ne viennent point, afin précisément de ne point passer? Tout jour de cette vie ne vient que pour n’être plus; ainsi des heures, ainsi des mois, ainsi des années,rien ne demeure;avant qu’il soit venu, chaque moment n’était pas; est-il une fois venu qu’il n’est déjà plus. Vos années, Seigneur, sont donc des années éternelles, des années qui ne changent point, mais qui seront « de génération en génération ». Il y a une certaine génération des générations, c’est en elle que seront vos années. Quelle est-elle? Elle existe, et si nous la connaissons bien, c’est en elle que nous devons être, et les années de Dieu seront en nous. Comment seront-elles en nous? Comme Dieu lui-même sera en nous selon cette parole : « Afin que Dieu soit tout en tous ». Car les années de Dieu ne sont autres que lui-même: or, ces années sont l’éternité de Dieu ; et l’éternité de Dieu, c’est la substance de Dieu jui n’a rien de changeant; en lui il n’y a rien de ce passé qui ne serait déjà pins, ni de cet avenir qui ne serait point encore, il n’y a en lui rien autre que Il est; il n’y a ni Il fut, ni Il sera; car ce qui fut n’est plus, ce qui sera n’est point encore: mais en Dieu tout Est. C’est avec raison qu’il envoya autrefois son serviteur Moïse avec cette parole. Moïse demanda le nom de celui qui l’envoyait ; il le demanda et l’entendit, car le Seigneur ne frustra point ce désir pieux, qui ne venait point d’une curieuse présomption, mais de la nécessité d’accomplir un ministère. «Que répondrai-je», dit-il, «aux fils d’Israël, s’ils me disent : Qui t’a envoyé vers nous 2? » Et alors s’inclinant vers sa créature, lui Créateur, lui Dieu vers l’homme, lui immortel vers celui qui est mortel, lui éternel vers celui qui est du temps: « Je suis», dit-il, « celui qui suis 3 ». Pour toi, tu dirais C’est moi. Qui? Gaïus; un autre : Lucius; un autre: Marc. Pourrais-tu dire autre chose que ton nom? Voilà ce que Moïse attendait de Dieu, ce qu’il lui avait demandé. Quel est votre nom? Que répondre à ceux qui me demanderont par qui je suis envoyé? « Je suis».
1. I Cor. XV, 28. — 2. Exod. III, 13. — 3. Id. 14.
Qui? « Celui qui suis ». Est-ce donc là votre nom ? Est-ce là tout? Et serait-ce là bien votre nom, si tout ce qui existe n’est véritablement pas dès qu’on le compare à vous? Ceci est votre nom, exprimez-le mieux encore : « Allez», dit le Seigneur, « et dites aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous. Je suis celui qui suis; celui qui est m’a envoyé vers vous». « Etre», grandeur ! « Etre », sublime expression! Après cela, qu’est-ce que l’homme ? En face de ce grand « Etre », qu’est-ce que l’homme dans tout son être? Qui comprendra cet «Etre» sublime ? Qui pourra y avoir part? Qui pourra le désirer? y aspirer ? Qui pourra se promettre d’y arriver un jour? Ne désespère point, ô homme, ô faible créature. « Je suis »,dit-il, «le Dieu d’Abraham, et le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob 1 ». Tu as entendu ce que je suis en moi-même, écoute ce que je suis pour toi. Telle est donc l’éternité qui vous appelle, et le Verbe est sorti de l’éternité. Voilà déjà l’éternité, voilà déjà le Verbe, et le temps n’est-il point encore? Pourquoi le temps n’est-il pas? Parce que le temps même a été fait. Comment le temps a-t-il été fait? « Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait 2 » O Verbe, avant le temps ! Verbe, par qui les temps ont été faits! Verbe, qui êtes la vie éternelle, qui appelez à vous les hommes du temps pour leur donner l’éternité ! Telle est la génération des générations: une génération s’en va, une autre génération vient 3. Il en est des hommes comme des feuilles d’un arbre, feuilles de l’olivier, du laurier, ou de tout arbre qui conserve toujours son manteau de verdure. Ainsi la terre porte les hommes, comme un de ces arbres porte des feuilles; elle est couverte d’hommes dont les uns meurent, dont les autres naissent pour leur succéder. L’arbre a toujours sa robe éclatante de verdure; mais vois au-dessous combien de feuilles sèches tu foules aux pieds.
11. Il y eut donc une génération pour Adam, et elle a passé. De là sortirent quelques hommes qui durent avoir part à l’éternité de Dieu, même en ce temps-là. De là sortirent Abel, et Seth, et Enoch 4. Cette génération n passé, puis est tenu le déluge, n’épargnant qu’une famille. Cette génération nouvelle en donna quelques-uns à son tour, comme Noé, ses trois fils et ses trois brus, et dans cette
1. Exod. III, 15.— 2. Jean, I, 3.— 3. Eccl. I, 4.— 4. Gen. VI, 17, 18.
486
famille, composée de huit personnes, il n’y eut qu’un seul pécheur 1: elle s’ajouta à la génération précédente. Des trois fils de Noé, comme des trois mesures de froment de l’Evangile, toute la terre fut ensuite peuplée. Dieu se choisit Abraham, Isaac et Jacob, saints personnages, illustres patriarches, qui plurent au Seigneur. Cette génération en produisit d’autres, qui en donnèrent d’autres à leur tour, les saints Prophètes, les hérauts de Dieu. Est venu enfin Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, qui a jeté le levain dans ces trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout fût fermenté 2. Lorsqu’il était encore ici- bas, dans sa chair, il y eut des Apôtres, il y eut des saints, et après eux, d’autres saints; et c’est au nom du Christ qu’il y a maintenant des saints, qu’il y en aura après nous, et de même jusqu’à la fin des siècles. Dans tant de générations, vous choisirez, Seigneur, tous les saints de chaque génération, pour en faire une génération unique, Et c’est dans cette génération des générations que subsisteront vos années, c’est-à-dire que votre éternité sera dans cette génération tirée de toutes les autres, et réunie en une seule; celle-là donc participera à votre éternité. Les autres générations ne sont que pour remplir le temps qui enfante cette génération destinée à l’éternité; vous la changerez, Seigneur, et elle aura une vie nouvelle; elle sera capable de vous porter, parce que vous lui en donnerez les forces. « Vos années sont dans la génération des générations ».
12. « Au commencement, Seigneur, vous avez fondé la terre ». Je sais que vous
êtes éternel, et dès lors avant toutes choses: « Au commencement, Seigneur, vous avez fondé la terre, et les cieux sont l’ouvrage de vos mains. Ils périront, mais vous demeurez: tous vieillissent comme un vêtement; vous les changerez comme on change un manteau, et ils seront changés. Mais vous, Seigneur, vous êtes le même 3». Qui êtes-vous? « Celui qui êtes le même », vous qui avez dit: « Je suis celui qui suis, vous êtes le même ». Et bien que les créatures ne puissent exister que de vous, que par vous, et qu’en vous, elles ne sont pas néanmoins ce que vous êtes. « Vous êtes en effet le même, et vos années ne passeront point ». Non, elles ne passeront point, ces années qui vous sont propres,
1. Gen. IX, 22. — 2. Matth. XIII, 33. — 3. Ps. CI, 26-28.
ces années qui doivent subsister dans la génération des générations. Dans cette conviction, vous demanderais-je quelle est la brièveté de mes jours, si je ne savais que tous les jours d’ici-bas sont courts quand on les compare à votre éternité? Je sais donc ce que je vous demande. Que les hérétiques ne s’élèvent point, comme si l’Eglise, répandue dans l’univers entier, n’avait que peu de jours à vivre. Bien que ces jours doivent se prolonger jusqu’à la fin du monde, ils sont courts néanmoins. Comment courts? Oui, puisqu’ils doivent finir. Quant aux années qui subsisteront « de génération en génération », voilà celles qu’il faut aimer, qu’il faut désirer après lesquelles nous devons soupirer; c’est en vue de ces années que nous devons demeurer dans l’unité, pour les acquérir qu’il faut éviter ce qu’il y a de contagieux dans les hérétiques, pour les posséder qu’il faut répondre à ces pervers, qu’il faut gagner ceux qui sont égarés et rappeler à la vie ceux qui ont péri. Voilà ce qu’il faut désirer. Toutefois, ô mon Dieu, afin que je puisse répondre à ces discoureurs, à ces parleurs impudents, à ces calomniateurs, à ces murmurateurs, à ces détracteurs : « Faites-moi connaître le petit nombre de mes jours »; et « ne me rappelez point au milieu de mes années ». Ne me retirez point de la terre avant que l’Evangile soit prêché dans le monde entier, selon cette promesse du Sauveur: « Il faut que l’Evangile soit prêché dans tout l’univers, afin de servir de témoignage à tous les peuples, et alors viendra la fin 1». Que dirons-nous ici, mes frères?Tout cela est clair, évident. Dieu a fondé la terre, nous le savons, les cieux sont l’oeuvre de ses mains. Ne croyez point toutefois qu’il y ait une différence entre l’oeuvre de ses mains et l’oeuvre de sa parole: celui qui a dit: « Je suis celui qui suis », n’a point de membres corporels, et son Verbe est sa main, car sa main est bien sa force. Parce qu’il est écrit: « Que le firmament soit fait », et il fut fait; nous comprenons que Dieu le fit par son Verbe; mais quand il dit: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance 2 », il nous semble qu’il le fit de sa main. Ecoute alors : « Les oeuvres de vos « mains sont les cieux e. Voilà qu’il fait par sa parole ce qu’il fait aussi par ses mains, puisqu’il l’a fait par sa puissance , par sa
1. Matth.
XXIV, 14. — 2. Gen. I, 6, 26.
487
force. Vois donc ce qu’il a fait, et ne t’enquiers ! point de la manière dont il l’a fait. C’est trop pour toi de vouloir comprendre comment il l’a fait, puisqu’il t’a fait de telle sorte que tu sois d’abord son serviteur, afin de pouvoir être ensuite son ami intelligent. « Donc les cieux sont l’oeuvre de vos mains».
13. « Ils périront, mais vous demeurez 1 ». L’apôtre saint Pierre nous dit clairement:
« Les cieux furent d’abord tirés de l’eau et appuyés sur l’eau, par le Verbe de Dieu; c’est lui qui a créé ce monde qui périt par le déluge; mais les cieux et la terre qui subsistent maintenant, sont réservés au feu e par ce même Verbe 2 ». Il nous enseigne donc que les cieux ont péri par le déluge; ils périrent dans l’étendue et l’espace de cet air que nous respirons. L’eau s’accrut, et remplit tout l’espace d’air où voltigent les oiseaux; ainsi périrent les cieux rapprochés de la terre, et dont on dit les oiseaux du ciel. Mais il y a des cieux bien supérieurs dans le firmament: périront-ils par le feu, ou bien n’y aura t-il que ces mêmes cieux qui ont déjà péri par le déluge? C’est là une question épineuse parmi les savants, et qu’il n’est pas facile de trancher dans le peu de temps qui nous reste. Laissons-la donc, ou du moins différons-la pour un autre moment, mais sachons que tout cela périra, et que Dieu demeure. Si quelques-unes des créatures du Seigneur doivent demeurer avec lui, ce n’est point en elles-mêmes qu’elles peuvent demeurer, mais bien en Dieu, en ne se retirant point de Dieu. Quoi donc, mes frères? Dirons-nous que les anges doivent périr par le feu qui consumera le monde? nullement. Quoi donc? que Dieu n’a pas fait les anges? Loin de nous. Que dire alors ? D’où viendraient-ils, s’ils n’eussent été faits par lui? « Il a dit, et j tout a été fait; il a commandé, et tout a été créé 3 ». Ainsi dit le Prophète à propos des oeuvres de Dieu, parmi lesquelles sont comptés les anges. Les anges donc seront avec Dieu lorsque le monde sera réduit par le feu:
et le monde passera par un embrasement qui n’atteindra point les saints de Dieu. Ce que fut la fournaise pour les trois jeunes hébreux 4, voilà ce que sera l’embrasement du monde pour les justes marqués au sceau de la Trinité.
14. Ce n’est point nous tromper peut-être
1. Ps. CI, 27.— 2. II Pier. III, 5-7.— 3. Ps. XXXII, 9.— 4. Dan, III, 21.
que d’entendre par les cieux les justes eux-mêmes, les saints de Dieu, qu’il choisit pour sa demeure, afin de faire gronder le tonnerre de ses préceptes, et briller l’éclair de ses miracles et pleuvoir la sagesse de sa vérité; Les cieux en effet ont raconté la gloire de Dieu 1. Mais ces cieux périront-ils? Ou doivent-ils périr en quelque sens? En quelle manière doivent-ils périr? A la manière d’un vêtement. Qu’est-ce à dire, à la manière d’un vêtement? Dans ce qu’ils ont de corporel; car le corps est le vêtement de l’âme, comme il résulte de l’expression de Jésus-Christ, quand il dit: « L’âme n’est-elle point plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement 2? » Comment donc périt un vêtement? « Quoique l’homme extérieur doive se corrompre en nous, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour 3». Ils périront donc, mais seulement selon le corps : « pour vous, Seigneur, vous demeurez ». Si donc ils doivent périr selon le corps, où est la résurrection de la chair? Que deviendra pour les membres l’exemple donné par le chef? Où sera-t-il? Veux-tu l’entendre? La chair sera changée; elle ne demeurera point ce qu’elle était. Ecoute un mot de l’Apôtre: « Les morts ressusciteront dans l’incorruptibilité, et nous serons changés ». Comment serons-nous changés? « On sème un corps animal, et il ressuscitera corps spirituel 4». Donc ce que l’on sème de mortel, ressuscitera immortel; ce que l’on sème de corruptible, ressuscitera incorruptible. Attendons ainsi ce changement: les cieux alors doivent périr, les cieux doivent être changés. Mais peut-être n’est-il pas juste d’appeler cieux les corps des saints? S’ils ne portent pas Dieu, qu’ils ne soient point appelés des cieux. Mais, dira-t-on, comment prouver qu’ils doivent porter Dieu? As-tu donc oublié ce mot de saint Paul : « Glorifiez Dieu, et portez-le dans votre corps 5? » Ces cieux donc doivent périr, mais non éternellement, périr afin d’être changés. N’est-ce point là ce que dit le psaume? Lis la suite : « Et tous vieilliront comme un vêtement, vous les changerez comme un manteau, et ils seront changés pour vous, vous êtes le même, et vos années ne périront point 6 ». Entends-tu ce vêtement, entends-tu ce manteau, qui ne
1. Ps. XVIII, 2.— 2. Matth. VI, 25.— 3. II Cor, IV, 16.— 4. I Cor. XV, 4, 52. — 5. Id, VI, 20.— 6. Ps. CI, 27, 28.
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signifie rien autre que le corps? Espérons donc le changement de notre corps, mais ne l’espérons que de Celui qui était avant nous, qui demeure après nous; de qui nous tenons ce que nous sommes, et à qui nous devons revenir après notre changement; qui change tout sans subir de changement, qui crée et qui est incréé ; qui donne le mouvement et qui demeure; qui dit autant que la chair et le sang peuvent le comprendre : « Je suis celui qui suis 1. Vous êtes le même Seigneur, et vos années ne périront point». Mais en face de ces années immuables, qui sommes-nous avec des années en lambeaux? Et toutefois ne désespérons point. Déjà dans cette hauteur, dans cette suréminence de la sagesse. Il avait dit : « Je suis celui qui suis», et néanmoins, pour nous consoler, il ajoute: « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », et nous sommes de la race d’Abraham 2; quelle que soit notre objection, quoi que nous soyons cendre et poussière, nous espérons en lui. Nous sommes esclaves, il est vrai; mais pour nous, le Seigneur a pris la forme de l’esclave 3 pour nous, chétifs mortels, l’immortel a voulu mourir, pour nous il a donné en lui-même un témoignage de notre résurrection. Espérons dès lors que nous arriverons à ces aunées qui demeurent, et dont le soleil ne mesure point les jours, mais où demeure stable tout ce qui est, parce qu’il n’y a que cela qui soit véritablement.
15. Mais dites-nous, ô Prophète, si nous pouvons espérer d’y être un jour. Ecoute, et vois s’il te faut désespérer; écoute ces paroles : « C’est là qu’habiteront les fils de vos serviteurs ». Où, sinon dans les années qui n’ont point de fin? « C’est là qu’habiteront les fils de vos serviteurs, et leur postérité sera dirigée vers le siècle 4 » : oui, vers le siècle du siècle, vers le siècle sans fin, vers le siècle qui demeure stable. Mais, c’est le sort « des fils de vos serviteurs », dit le Prophète, et dès lors nous faudra-t-il redouter qu’après avoir servi le Seigneur, nous n’habitions point ces années éternelles, et qu’il n’y ait que nos enfants? Ou si nous sommes les fils des serviteurs de Dieu, parce que nous sommes les fils des Apôtres, que dire? Des enfants nouvellement nés, naguère admis dans une succession qui les honore, auraient-ils donc
1. Exod III, 14 — 2. Gal. III, 29 — 3. Philipp. II, 7 — 4. Ps. CI, 29
la scandaleuse audace de dire: C’est nous qui devons y être, les Apôtres n’y seront point? Dieu préserve de ce malheur, et la piété des fils, et la foi des enfants, et l’intelligence des plus grands. Là aussi seront les Apôtres; les béliers ouvriront la marche, puis viendront les agneaux. Pourquoi dire alors: « Le fils de vos serviteurs »,et ne pas dire aussitôt,vos serviteurs? Car eux aussi sont vos serviteurs, et leurs fils vos serviteurs; et les fils de leurs enfants, que seront-ils, sinon encore des serviteurs? On comprendrait tout cela en un seul mot, si le Psalmiste nous disait : C’est là qu’habiteront vos serviteurs : on comprendrait en un seul mot» Voyons ce que figure son langage; dans les premiers siècles il y a des faits. Pendant quarante années, les enfants d’Israël furent brisés dans le désert nul n’entra dans la terre promise à l’exception de leurs enfants. Deux seulement, sue ne me trompe, entrèrent dans cette terre, pas plus 1. De tant de milliers d’hommes, deux seulement purent y entrer. C’était pour eux seuls que Dieu avait pris tant de peine, quoique pour Dieu il n’y ait aucune peine, seulement la peine est pour ses serviteurs. Combien souffrit Moïse pour ces hommes; combien il entendit menacer de n’entrer point dans la terre des promesses! Ce furent leurs enfants qui y entrèrent. Quel est le sens de cette figure? Ce furent les hommes nouveaux qui y entrèrent, non ceux qui tenaient du vieil homme. Toutefois deux y entrèrent, un et l’unité, la tête et le corps, le Christ et l’Eglise, avec toute cette jeunesse renouvelée, ou leurs enfants. Donc, c’est là qu’ « habiteront les fils de tes serviteurs ». Et ces fils de tes serviteurs sans les oeuvres de tes serviteurs, car nul ne peut y résider que par ses oeuvres. Qu’est-ce à dire, les fils l’habiteront ? Que nul ne se flatte d’y habiter, s’il se dit seulement serviteur, sans en faire seulement les oeuvres ; car il n’y aura que les fils pour y habiter? Qu’est-ce à dire, « les fils de vos serviteurs y habiteront? » Vos serviteurs y habiteront par leurs bonnes oeuvres, y habiteront par leurs enfants. Ne sois donc point stérile, situ veux habiter les années éternelles; envoie devant toi tes enfants, afin de les suivre ; envoyez-les-y, ne les en faites pas sortir. Que tes enfants te conduisent à la terre des promesses, à la terre des vivants, et non à la terre des mourants. Pendant que tu
1. Nomb. XIV, 29, 30.
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accomplis ton pèlerinage, qu’ils te précèdent pour te recevoir. C’était pour préparer à son père la nourriture du corps que le fils de Jacob le précéda en Egypte, et qu’il dit à son père et à ses frères: « Je suis venu avant vous pour vous préparer des vivres 1». Que tes enfants donc, ou plutôt que tes bonnes oeuvres te précèdent ; tels vous aurez envoyé ces enfants, tels vous les suivrez.
1. Gen. XLV, 7.
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SERMON POUR UNE FÊTE DES MARTYRS.
LES BIENFAITS DU SEIGNEUR.
En nous appelant à bénir le Seigneur, le Prophète s’adresse à ce qu’il y a d’intérieur en nous, ou à notre âme, qui a toujours quelqu’un qui l’écoute et qui doit chanter intérieurement, au souvenir de nos péchés pour les désavouer, au souvenir des bienfaits de Dieu, lequel stimulait dans les martyrs l’espérance de retrouver dans le ciel la vie qu’ils donnaient pour Dieu. Ils ne lui reportaient que ses dons, il est vrai, et ne pas oublier ses dons, c’est lui en rendre grâce; s’il nous demande un culte, c’est pour nous attirer à lui. De nous-mêmes nous n’avons que le péché; de lui nous vient le calice du salut, ou la douleur qu’il faut subir en invoquant son nom. N’oublions, donc jamais: — Qu’il nous remet nos fautes, mais en nous imposant des peines qui nous ramènent à lui; — Qu’il guérit nos langueurs, pourvu que nous soyons patients dans nos peines dont il nous guérira certainement, comme le malade se laisse opérer par le médecin qui n’est pas sûr de le guérir; — Qu’il nous délivrera ainsi de la corruption en nous donnant te christ par qui nous sommes incorruptibles. —— Qu’il nous couronnera dans sa miséricorde, car la lutte qui nous donnera la couronne viendra de la grâce; — Qu’il nous rassasiera de bonheur, en nous donnant Dieu lui-même, dont nous ne sentons point ici-bas l’ineffable douceur, parce que notre corps est appesanti; — Qu’il renouvellera ce corps quand l’aigle sent son bec trop allongé par les années, pour laisser passage à la nourriture, il l’use sur la pierre et reprend par la nourriture de nouvelles forces; ainsi Dieu usera notre corps sur la pierre qui est le Christ et le revêtira de. jeunesse en le rassasiant des trois pains de l’Evangile ou de Dieu en trois personnes; — Qu’il fait miséricorde à ceux qui sont miséricordieux, et quand on lui amène la femme adultère, il écrit la loi sur la terre, pour marquer les vertus chrétiennes, et nous apprendre à chercher si nous ne sommes point coupables. Pour le juste nous n’avons que la miséricorde corporelle; à l’injuste pourtant nous devons faire aussi miséricorde, non parce qu’il est injuste, mais parce qu’il est homme, comice au juste, parce qu’il est juste. La vengeance n’est permise que quand elle est une juste correction infligée à ceux qui nous sont soumis; s’agit-il des puissants, endurons persécution. Dieu a montré à Moïse qu’il donnait la loi, afin que l’homme vit le nombre de ses fautes, et eût recours à l’aveu et à la grâce. Toutefois Dieu est lent à punir, parce qu’il nous invite à la pénitence, et pourtant nous remettons cette pénitence indéfiniment; et Dieu ne nous traite point selon nos offenses; chaque jour il nous protège comme le ciel protége la terre. Il met nos péchés au couchant pour n’y plus revenir, et sa grâce à un orient sans occident, Il sait que nous sommes faibles, que nos jours sont courts, que tout passe vite ici-bas, qu’il récompensera non ceux qui connaissent la loi, mais ceux qui en font les oeuvres, non point, seulement à l’extérieur, mais aussi de coeur.
1. Dans tous les dons qui nous viennent du Seigneur notre Dieu, dans les consolations qu’il nous envoie, comme dans les châtiments qu’il nous inflige, dans les grâces qu’il a daigné nous faire, comme dans cette miséricorde qui iie nous traite point dans la rigueur de sa justice, enfin dans toutes ses oeuvres, que notre âme bénisse le Seigneur. Voilà ce que nous avons chanté; c’est ainsi que commence le psaume que nous allons expliquer avec le secours de ce Dieu que notre âme bénit à jamais. Que chacun de nous donc exhorte sou âme, et se stimule en disant: « O mon âme, bénis e le Seigneur». Que tous ensemble, que tous les frères en Jésus-Christ répandus partout et ne formant qu’un seul homme, dont la tête est déjà dans le ciel, que cet homme unique exhorte aussi son âme, et lui dise: « O mon âme, bénis le Seigneur ». Cette âme écoute, elle obéit, elle fait ce qu’on la presse de faire, elle cède à une persuasion qui ne vient pas de nous, mais de ce Dieu qu’elle bénit. Le Prophète en effet entreprend de nous montrer pourquoi notre âme doit bénir le Seigneur, comme si notre âme lui répondait : Pourquoi m’engager à bénir Dieu? Ecoutons donc, et que notre âme écoute , qu’elle considère tout ce qui peut la stimuler, afin de n’être point lâche à bénir Dieu, et de voir s’il est bien juste de lui dire: « Mon âme, bénis le
490
Seigneur »; qu’elle considère si elle doit en bénir un antre que lui. « Bénis le Seigneur, ô mon âme », dit le Prophète.
2. Notre interlocuteur répète ce qu’il vient de dire en termes bien plus expressifs. « Mon âme, bénis le Seigneur, et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom 1». Je crois qu’il ne s’adresse ici à rien de corporel, et qu’il ne veut point exhorter nos poumons, notre foie, et ce qu’il y a de charnel dans nos entrailles à éclater en cris de joie pour bénir le Seigneur. Sans doute notre poumon est comme un soufflet qui, tour à tour, aspire l’air et l’expulse, et ce souffle d’air expulsé forme, quand nous parlons, le son, la voix; et nul son de voix ne peut sortir de notre bouche, s’il n’est émis par notre poumon. Mais il ne s’agit point de cela qui est seulement pour l’oreille des hommes. Dieu aussi a ses oreilles, comme le coeur a sa voix. C’est tout ce qui est en lui que le Prophète exhorte à bénir le Seigneur, quand il dit: «Que tout ce que j’ai d’intérieur bénisse son saint nom». Qu’ai-je d’intérieur, diras-tu? Ton âme elle-même. Et dès lors: « Mon âme, bénis le Seigneur»,est identique à cette autre parole: « Et tout ce que j’ai d’intérieur, son saint nom », en sous-entendant bénisse. Que ta voix s’élève, si c’est un homme qui doit entendre, qu’elle se taise, si nul n’est là pour entendre ; mais ton coeur a toujours quelqu’un qui l’écoute. Notre bouche a donc fait retentir cette bénédiction, quand nous avons chanté ces paroles: « Bénis le Seigneur, ô mon âme, et tout ce que j’ai d’intérieur, son saint nom». Nous y avons mis le temps qu’il fallait, puis nous avons gardé le silence; mais dans notre coeur, la louange de Dieu doit-elle donc se taire? Que le son de fois à autre se fasse entendre, mais que la voix intérieure soit sans fin. Quand tu es venu à l’église réciter une hymne, ta voix a lait retentir la louange de Dieu: tu as parlé selon ton pouvoir, et tu t’es ensuite retiré: mais que ton âme chante sans cesse la louange de Dieu. Es-tu occupé d’une affaire? que ton âme bénisse le Seigneur. Prends-tu de la nourriture? écoute cette parole de saint Paul: « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, faites tout pour la gloire du Seigneur 2». J’oserai même dire : Es-tu dans le sommeil? que ton âme bénisse le Seigneur. Que la pensée du crime, que le dessein d’un vol, que le rendez-vous de L’infamie
1. Ps. CII, 1.— 2. ICor. X, 31.
ne t’éveille jamais. Pendant le sommeil, ton innocence doit être la voix de ton âme, et
dire: « Bénis le Seigneur, ô mon âme, que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom ».
3. « Bénis le Seigneur, ô mon âme, et n’oublie pas tous ses bienfaits 1 » . « Bénis le Seigneur, ô mon âme », dit le Prophète. Qu’est-ce donc que ton âme? Tout ce qui est intérieur en toi. « Bénis le Seigneur, ô mon âme », répétition qui nous presse de plus en plus. Mais pour bénir sans cesse le Seigneur, « n’oublie pas ses bienfaits ». Les oublier, c’est te taire. Or, tu ne peux avoir devant les yeux les bienfaits de Dieu, sans avoir aussi devant les yeux tes péchés. Toutefois, que ton péché soit devant tes yeux, non pour te plaisir qu’il t’a causé, mais pour la damnation qu’il t’a méritée. La damnation, voilà ton oeuvre; la rémission est l’oeuvre de Dieu. Tel est le bienfait qui nous force à dire : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu’il m’a faits 2 ? » Voila ce que considéraient les martyrs dont nous célébrons aujourd’hui la mémoire, tous les saints qui n’ont eu que du mépris pour cette vie, et, comme vous l’avez entendu dans l’épître de saint Jean, qui ont donné leur vie pour leurs frères 3, ce qui est la perfection de la charité, comme l’a dit le Sauveur : « Nul ne peut pousser la charité plus loin qu’en donnant sa vie pour ses amis 4 ». Telle était la considération qui portait les martyrs à mépriser ici-bas leur vie, afin de la retrouver dans le ciel, fidèles qu’ils étaient à cette parole du Seigneur: « Celui qui aime sa vie la perdra, et quiconque perdra sa vie à cause de moi, la retrouvera dans l’éternité 5 ». Ils ont voulu rendre à Dieu. Qui étaient-ils? que rendre? et à qui? Des hommes voulaient à leur tour rendre service à Dieu, jusqu’à la mort. Que pouvaient. ils donner, que lui-même ne nous ait point donné? Qu’ont-ils donné qu’ils n’aient point reçu? C’est donc Celui qui donna qui a véritablement rendu. Mais il ne nous a point rendu ce que méritaient nos péchés; car autre était ce que nous méritions, et autre ce que Dieu nous a rendu. « N’oubliez point», dit le Prophète, « les saintes rétributions du Seigneur», non pas les dons, mais bien « les rétributions». Nous avions mérité, et ce qui nous a été
1. Ps. CII, 2.— 2. Id. CXV, 12.— 3. I Jean, III, 16.— 4. Jean, XV, 13 — 5. Id. XII, 25.
rendu n’est point ce qui était dû. De là cette parole: « Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu’il m’a rendu 1? » Le Prophète ne dit point, pour les dons qu’il m’a faits; mais, pour tout ce qu’il m’a rendu. Toi, tu as rendu le mal pour le bien, et le Seigneur le bien pour le mal. Comment donc toi, ô homme, as-tu rendu à Dieu des maux pour des biens? Parce que tu étais un blasphémateur, un persécuteur, un insulteur 2, tu as rendu des blasphèmes. En retour de quels biens? D’abord de l’existence; mais la pierre existe aussi; ensuite de la vie, mais la brute vit aussi. Que rendras-tu au Seigneur pour t’avoir élevé au-dessus des brutes, au-dessus des oiseaux, en te créant à son image et à sa ressemblance 3? Ne cherche point ce que tu lui rendras: rends-lui son image vivante en toi, c’est là ce qu’il demande; il veut la pièce de monnaie à son effigie 4. Et toi, au lieu de ces actions de grâces, de cette humilité, de cette obéissance, de ce culte religieux, en un mot de toutes ces actions saintes que tu devais à Dieu, en retour de ces bienfaits que tu as reçus de lui, tu lui as rendu le blasphème. Que dit le Seigneur? Confesse-toi, et je te pardonne. Moi aussi, je te rendrai, mais non ce que tu m’as rendu : tu m’as rendu le mal pour le bien, moi je te rendrai le bien pour le mal.
4. Pense donc, ô mon âme, à tous les bienfaits de Dieu, sans oublier tes offenses envers lui. Plus tes offenses sont nombreuses, et plus nombreux sont ses bienfaits. Or, quels présents pourras-tu lui faire? Quels dons? Quels sacrifices? Ne pas oublier ses saintes rétributions, c’est là un sacrifice qui lui est agréable. « Bénis le Seigneur, ô mon âme. C’est le sacrifice de louanges qui m’est agréable. Immole à Dieu une hostie de louanges, et rends tes voeux au Très-Haut ». Dieu veut que tu le bénisses, et cela pour ton avantage, et non pour les intérêts de sa gloire. Tu ne saurais lui rien offrir en échange de ses dons, et ce qu’il exige, c’est pour toi et non pour lui ; c’est pour ton bien, tu en retireras le fruit. Ce qu’il aime de toi, n’est point l’accroissement de sa gloire, mais ce qui peut te conduire à lui. Aussi les martyrs cherchaient-ils ce qu’ils devaient rendre à Dieu, et dans leur dépit de ne rien trouver, ils s’écriaient:
1. Ps. XCV,
12. — 2 . I Tim. I, 13. — 3. Gen. I, 26.— 4. Matth. XXII, 21. — 5. Ps. XLIX, 14,
23.
« Que rendrai-je au Seigneur pour tout le bien qu’il m’a fait? » et ils ne trouvaient rien à lui rendre, sinon: « Je prendrai le calice du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur 1». Que rendras-tu au Seigneur? Tu cherchais sans pouvoir trouver cette parole: « Je prendrai le calice du salut ». Quoi donc? Ce calice du salut n’est-il pas un don de Dieu? Donne a Dieu, si tu le peux, quelque chose de toi. Ou plutôt ne le fais point, ne lui donne point ce qui vient de toi; Dieu ne veut rien de ce qui est à toi, car de toi-même tu ne peux lui offrir que le péché. Tout ce que tu as de bon, te vient de Dieu, le péché seul t’appartient. Dieu donc ne veut point que tu lui offres ce qui vient de toi, mais bien ce qui vient de lui. Si d’un champ qu’il a semé, tu apportes au maître quelques gerbes, c’est là le fruit qui lui appartient; lui offrir des épines, voilà ce qui vient de toi. Rends à Dieu la vérité, bénis-le dans la vérité. Le louer de toi-même, c’est mentir. « Celui qui profère le mensonge, dit ce qui lui est propre 2 ». Dire ce qui vient de nous-mêmes, c’est donc mentir; dire ce qui vient de Dieu, c’est dire la vérité. Mais prendre le calice du salut, qu’est-ce autre chose que souffrir à l’exemple du Sauveur? Voilà ce qu’ont fait les martyrs. Voilà ce qu’a enseigné le Sauveur à ceux qui recherchaient les premières places, qui fuyaient la vallée des larmes, qui voulaient s’asseoir l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Que leur dit-il en effet? « Pouvez-vous boire le calice que je boirai 3? » Et le martyr, sur le point de s’immoler à Dieu comme une victime sainte, s’écrie: « Je prendrai le calice du salut ». Je prendrai le calice du Christ, je boirai à la coupe des douleurs de mon Dieu. Garde-toi de faillir. Oui, « j’invoquerai le nom du Seigneur ». Ceux donc qui ont failli, n’ont pas invoqué le nom du Seigneur, ils ont compté sur leur propre courage. Pour toi, rends à Dieu, sans oublier que tu as reçu de lui ce que tu lui offres. Que ton âme bénisse donc le Seigneur, de manière à n’oublier jamais ses dons.
5. Ecoutez quels sont ses dons: « C’est lui qui te pardonne toutes tes iniquités, qui guérit toutes tes langueurs, qui rachète ta vie de la corruption, qui te couronne de miséricorde et d’amour, qui rassasie de bonheur tes désirs, qui renouvelle ta jeunesse comme
1. Ps. CXV, 12, 13. — 2. Jean, VIII, 44. — 3. Matth. XX, 22.
« celle de l’aigle 1». Voilà ses bienfaits. Que devait-il au pécheur autre chose que le supplice? Que devait-il au blasphémateur, sinon la flamme de l’enfer? Ce n’est point là ce qu’il nous a rendu. Ne tremble point, ne t’effraie point, que ta crainte ne soit point sans amour. Garde-toi d’oublier les rétributions de sa bonté, change de vie, si tu ne veux éprouver ses rétributions, comment dirai-je? Mauvaises? mais si elles sont justes elles ne sont point mauvaises. Elles ne sont donc mauvaises que de ta part; mais du côté de Dieu, ces maux que tu endures ne sont point des maux, car s’ils sont justes, ils sont des biens; ils ne sont des maux que pour toi qui les endures. Veux-tu que la justice de Dieu ne devienne point un mal pour toi? Que ton iniquité ne soit plus un mal devant Dieu. Jamais, en effet, il n’a cessé d’appeler, ni d’instruire ceux qu’il appelait, ni de perfectionner ceux qu’il avait instruits, ni de couronner ceux qu’il avait perfectionnés. Que répondre? Que tu es pécheur? Tourne-toi vers Dieu, et reçois ses grâces: « Il te pardonne toutes tes iniquités ». Mais après cette rémission de tes fautes, il te reste un corps infirme, et qui est nécessairement aiguillonné par les désirs de la chair, par les convoitises illicites. Ta chair est donc faible encore, la mort n’est pas encore absorbée par la victoire, et ce que tu as de corruptible, n’est point revêtu encore d’incorruptibilité ‘,et même après la rémission des fautes, ne laisse pas d’être assujetti à bien des troubles: elle est exposée au péril des tentations: parfois elle trouve un plaisir dans les suggestions, et parfois elle les rejette, et quand elle y trouve un plaisir, souvent elle s’y laisse aller et succombe. C’est une langueur, et Dieu «guérit toutes nos langueurs ». Toutes tes langueurs seront guéries, sois donc sans crainte. Ces langueurs sont grandes, me diras-tu; le médecin est plus grand encore. Pour un médecin tout-puissant, il n’est point de langueur incurable; laisse-toi seulement guérir, ne repousse pas sa main, il sait ce qu’il doit faire. Qu’il te plaise, non-seulement quand il adoucit ta douleur, mais aussi quand il y porte le fer; souffre un médicament douloureux, en vue de la santé qui doit suivre. Voyez, mes frères, dans les maladies du corps, ce qu’endurent les hommes, afin de mourir encore après avoir vécu peu de jours, et encore peu
1. Ps. CII, 3-5. — 2. I Cor. XV, 53, 54.
de jours incertains. Beaucoup, après avoir cruellement souffert dans les incisions qu’on leur faisait, ou mouraient entre les mains du médecin, ou, après leur guérison, succombaient à une autre maladie. S’ils eussent cru leur mort si proche, eussent-ils enduré ces douleurs? Mais toi, tu souffres sans incertitude: et celui qui t’a promis la guérison ne saurait se tromper. Un médecin se trompe quelquefois, et néanmoins il promet de guérir un corps humain. D’où vient qu’il se trompe? C’est qu’il ne soigne point ce qu’il a fait. C’est Dieu qui a fait ton corps, Dieu qui a fait ton âme: il sait comment refaire ce qu’il a créé; comment rétablir ce qu’il a formé. Pour toi, laisse agir la main du médecin; il hait ceux qui la repoussent. Il n’en est pas ainsi de la main du médecin qui est tin homme. Car les hommes se laissent garrotter, trancher même; ils sont tout prêts à endurer une douleur certaine pour une santé douteuse, et à bien payer le médecin. Quant au Dieu qui t’a fait, il te guérira certainement et gratuitement. Supporte donc sa main, ô toi, mon âme qui le bénis, n’oublie jamais ses bienfaits, puisqu’ « il guérit toutes tes langueurs».
6. « C’est lui qui délivre ta vie de toute corruption ». Guérir tes langueurs, c’est là racheter ta vie de toute corruption. « Car le corps corruptible appesantit l’âme 1 ». Dans ce corps de corruption l’âme a donc une vie. Quelle vie? Elle est sous le fardeau , elle en soutient le poids. Qu’un homme veuille penser à Dieu, comme il doit le faire, combien d’obstacles va-t-il rencontrer, et qui semblent venir de cette corruption de la chair ! Combien d’empêchements viennent le distraire, le détourner de cette application sainte ! Combien de dissipations! Quelle foule de fantômes! Quelles suggestions innombrables! Tout cela sort du coeur de l’homme, comme des vers d’un cadavre en pourriture. Nous avons dépeint la maladie, bénissons le médecin. Ne peut-il donc te guérir, celui qui t’a fait tel, qu’en gardant avec fidélité les lois de santé qu’il t’avait données, tu n’eusses point connu la maladie? Ne t’avait-il point prescrit par un précepte ce qu’il fallait toucher ou respecter, pour avoir la santé durable 2? Indocile à écouter ce qu’il fallait faire pour la conserver, écoute au moins ce qui peut la recouvrer. Ta
1. Sag. IX, 15.— 2. Gen. II, 16, 17.
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maladie t’a montré toute la vérité du précepte, Que l’expérience apprenne enfin à l’homme à écouter les avis qu’il a négligés. Quel endurcissement ne céderait à l’expérience? Ne pourra-t-il donc te guérir, celui qui t’a fait tel, que tu n’eusses jamais éprouvé de maladie, si tu avais voulu suivre ses préceptes’? Ne pourra-t-il te guérir, celui qui a fait les anges, qui en te réformant te fera l’égal des anges ? Ne pourra-t-il guérir l’homme fait à son image, celui qui a fait le ciel et la terre? Il te guérira, mais à la condition que tu voudras être guéri. Il guérit tout malade, mais non malgré le malade. Quel bonheur est-plus grand que le tien, puisque tu as en quelque sorte sous la main et à ton gré la guérison complète? Si tu ambitionnais quelque poste d’honneur ici-bas, un commandement, un consulat, une préfecture, prétendrais-tu les obtenir aussitôt que tu le voudrais? Ce pouvoir suivrait-il aussitôt ta volonté? Beaucoup y aspirèrent sans pouvoir y arriver: et quand- même ils y seraient arrivés, qu’est-ce que l’honneur pour des malades? Qui n’est point malade en cette vie? Qui n’y traîne une vie de langueur? Naître dans un corps mortel, c’est commencer une maladie. Nos nécessités journalières ont besoin de secours journaliers, et ce qui répare chaque jour nos forces, ne paraît être qu’un médicament de chaque jour. La faim ne t’emporterait-elle point, si tu n’y apportais le remède qui la guérit? N’en serait-il pas de même de la soif, situ ne buvais, non pour l’étancher complètement, mais pour la proroger? Après un adoucissement, elle reviendra. Ces remèdes adoucissent donc ce qu’il y a d’accablant dans nos misères. Etre debout vous lasse, vous asseoir vous délasse: vous asseoir est donc un remède à votre lassitude; mais ce remède vous fatigue à son tour, car vous ne pouvez tenir continuellement assis. Donc tout remède à une fatigue devient un commencement de fatigue. Pourquoi donc, ô malade, convoiter ces honneurs? Pense d’abord à ta santé. Qu’un homme souffre chez lui, sur son lit, d’une maladie que tout le monde connaît; il est vrai que celles dont nous parlons, sont connues, bien que les hommes ne les veuillent point voir de près; qu’un homme, dis-je, souffre d’une maladie qui fait recourir aux médecins, le voilà chez lui, brûlé de fièvre dans son lit. Qu’il veuille s’occuper de ses affaires domestiques, donner des ordres dans sa maison, dans ses terres, y mettre de l’ordre, aussitôt un murmure d’inquiétude s’élève et court parmi les siens, on le détourne de toute occupation ; laissez là tous ces soins, lui dit-on, pensez à votre santé. Tel est le langage que l’on te tient, ô homme: si tu n’es point malade, pense à autre chose; si tu es malade, pense à ta santé; mais la santé, c’est le Christ, pense donc au Christ. Prends le calice du salut, de « Celui qui guérit tes langueurs ». Telle est la santé que tu obtiendras à ton gré. En vain tu convoiteras les honneurs et les richesses, tu ne les posséderas point aussitôt que tu les auras désirés; mais cette santé qui est plus précieuse suivra tes désirs. « C’est lui qui guérit toutes tes blessures, qui épargne à ta vie la corruption ». Ta langueur sera guérie quand cette chair corruptible sera revêtue d’incorruption. Notre vie, en effet, est rachetée d’e la corruption; Sois dès lors en toute sécurité : le contrat est fait de bonne foi; on ne saurait ni tromper, ni circonvenir celui qui t’a racheté, ni peser sur lui. Il a passé le contrat, il en a versé le prix avec son sang. Oui, dis-je, le Fils de Dieu a versé son sang pour nous: ô mon âme, sois-en fière, voilà ton prix. « Il a racheté ta vie de la corruption ». Il a montré dans son exemple ce qu’il t’a promis en récompense. Il est mort à cause de nos péchés, il est ressuscité pour notre justification . Que les membres espèrent- pour eux ce qu’ils ont vu dans leur chef. Bien n’aura-t-il pas soin des membres, quand il élève la tête jusqu’au ciel? Donc, « il a racheté notre vie de la corruption ».
7. « C’est lui qui nous couronne dans sa miséricorde et son amour». A ce mot de « couronner» , tu ressentais peut-être quelque folle arrogance; me voilà grand, disais-tu ; j’ai donc lutté. Avec quelles forces? Avec les tiennes, mais qu’il t’a données. Tu combats, cela est évident; et ta victoire sera couronnée : mais vois qui a vaincu le premier, vois qui te fera vaincre ensuite. « Réjouissez-vous », nous dit-il, « car j’ai vaincu le monde 2 ». Pourquoi nous réjouir de sa victoire sur le monde? cette victoire est--elle donc notre victoire? Oui, réjouissons-nous, car nous sommes vainqueurs. Vaincus par notre fait, nous sommes vainqueurs en Jésus-Christ. Il te couronne donc, parce qu’il couronne en toi ses dons,
1. Rom. IV, 25. — 2. Jean, XVI, 33.
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et non tes mérites. « J’ai travaillé plus que tous les autres », dit saint Paul ; mais voyez ce qu’il ajoute « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi 1 ». Et après tous ses labeurs, il attend aussi la couronne, quand il nous dit: « J’ai combattu un bon combat, j’ai fourni ma course, j’ai gardé ma foi : il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne de justice, que me rendra en ce jour le Seigneur qui est un juste juge 2». Pourquoi? parce que «j’ai combattu ». Pourquoi? parce que « j’ai fourni ma course ». Pourquoi? parce que « j’ai gardé ma foi ». Mais d’où avez-vous pu, ô saint Apôtre, et combattre et garder votre foi? « Ce n’est point moi, mais la grâce de Dieu avec moi 3 ». Donc la couronne que vous recevrez sera la couronne de sa miséricorde. Ne sois donc jamais orgueilleux, bénis le Seigneur, sans oublier ses dons. Etre appelé du sein du péché et de l’impiété pour être justifié, c’est un don. Etre élevé et dirigé pour ne point tomber, c’est un don. Recevoir des forces pour persévérer jusqu’à la fin, c’est un don. Tirer de la mort cette chair qui pèse sur toi, de manière qu’il ne périsse pas un cheveu de ta tête, c’est un don. Te couronner après la résurrection, c’est un don. Te faire chanter éternellement et sans lassitude les louanges de Dieu, c’est un don. N’oublie dès lors aucun de ses dons, si tu veux que ton âme bénisse le Seigneur, « qui te couronne avec miséricorde et amour ».
8. Et que ferai-je, quand je serai couronné? J’étais soutenu pendant la lutte, après la lutte je serai couronné ; je n’aurai plus ni suggestion de l’ennemi, ni corruption à combattre. En cette vie nous avons toujours à lutter contre notre corruption; mais qu’est-il écrit? « La mort, notre dernière ennemie, sera détruite ». La destruction de la mort ne laissera aucun ennemi à redouter : « La mort sera absorbée dans la victoire 4 ». Ce sera donc alors le temps de la victoire, le temps de la couronne. C’est donc après le combat que je serai couronné; u rie fois couronné, que ferai-je? « C’est Dieu qui rassasie de bonheur tes désirs 5». A ce mot de bonheur tu soupires; on te parte de bien, et tu gémis : peut-être même chez toi le péché n’est-il qu’une erreur dans le choix de ce bien dont tu es affamé; et n’es-tu coupable qu’en dédaignant
1. I Cor. XV, 10.— 2. II Tim. IV, 7, 8.— 3. I Cor. XV, 10. — 4. Id. 26, 54.— 5. Ps. CII, 5.
le conseil de Dieu, lequel t’indique ce qu’il te faut mépriser ou choisir, ou qu’en négligeant de voir ce qui a déjà égaré ton choix. Dans tout péché tu cherches quelque bien apparent, quelque soulagement. Tout objet de tes désirs est bon, mais il devient mauvais pour toi, dès que tu abandonnes Celui qui a fait les biens. Cherche ton vrai bien, ô mon âme. Tout autre a son bien propre, et toutes les créatures ont un bien qui les complète, qui donne à leur nature sa perfection. Le point capital pour ce qui est imparfait, est de savoir ce qui doit lui donner la perfection: cherche donc ton bien. « Or, nul n’est bien, si ce n’est Dieu seul 1». Ton bien propre, c’est le souverain bien. Que peut donc manquer àcelui dont le bien propre est le souverain bien ? Il y a des biens inférieurs qui sont des biens pour les autres créatures. Que veut la bête, sinon rassasier ses entrailles, ne point sentir la disette, dormir, se jouer, vivre, se bien porter, engendrer ? Voilà son bien, que le créateur de toutes choses ou Dieu, lui accorde à sa manière et dans sa mesure. Est-ce là le bien que tu cherches? C’est Dieu qui l’accorde, il est vrai ; mais ne borne pas là tes désirs. Cohéritier du Christ, pourquoi te réjouir de partager avec la bête ? Elève ton espérance jusqu’à ce bien de tous les biens. Celui-là seul sera ton bien, qui t’a fait bon dans ton genre, comme il a fait toute créature bonne aussi en son genre : « Car Dieu fit toutes les choses , et elles étaient très-bonnes 2 ». Si donc nous disons de ce bien qui est Dieu, qu’il est très-bon, comme il est dit des créatures, que Dieu les créa très-bonnes, que sera-ce de ce bien dont il est dit: « Nul n’est bien, si ce n’est Dieu ? » Dirons-nous qu’il est très-bon? Il nous souvient qu’il est dit de toutes les créatures que « Dieu « les créa très-bonnes ». Que dire alors? La parole nous manque, mais non le sentiment. Ayons recours à ce que nous disions naguère en exposant un psaume; l’expression nous manque; jubilons alors. Donc, si l’expression vient à manquer, et que néanmoins nous ne puissions nous taire; ne disons rien, et pour. tant ne nous taisons point. Que faire alois pour ne point nous taire et ne point parler? Jubilons. « Tressaillez d’allégresse, en présence du Seigneur notre Dieu; que toute la terre jubile dans le Seigneur 3 ». Qu’est-ce à dire,
1. Matth. XIX, 17. — 2. Gen. I, 31. — 3. Ps. XCIX, 1.
« jubilez? » Poussez dans votre joie des cris inarticulés ; que votre joie se répande au dehors. Quand nous serons pleinement rassasiés de cette joie sainte, quels ne seront point nos cris, si dès ici-bas tes miettes qu’en reçoit notre âme lui donnent de tels transports ? Que sera-ce quand nous serons rachetés de toute corruption, alors que s’accomplira ce que dit le Prophète : « Lui qui rassasie de tous biens vos désirs ? »
9. Et comme si tu demandais: Quand nous veut-il rassasier? maintenant je ne suis point rassasié; quelque part que se tournent mes désirs, je n’éprouve que dégoût pour ce que j’obtiens, quelque vif qu’en ait été le désir quel bien pourra combler mes désirs, quand je convoite ce que je n’ai point, et quand je ne puis l’obtenir sans le mépriser? La louange de Dieu. Mais ici-bas que « le corps corruptible appesantit l’âme, et que ce séjour terrestre abat l’esprit malgré la vivacité de ses pensées », ce n’est point la louange de Dieu qui rassasie mon âme, qui lui donne la félicité. Cette corruption qui a d’autres besoins me donne d’autres plaisirs, qui me détournent de Dieu, Quand mon désir sera-t-il saturé de bonheur? Quand? me dis-tu. Ecoute: « Il renouvellera ta jeunesse comme celle de l’aigle ». Tu veux savoir quand sera-ce que ton âme sera rassasiée de bonheur? Quand tu recouvreras ta jeunesse. Le Prophète ajoute: « Comme celle de l’aigle ». Il y a ici quelque mystère; et toutefois ce qu’on dit de l’aigle, je ne le passerai point sous silence, parce qu’il n’est pas inutile de comprendre ce passage. Soyons seulement persuadés que ce n’est pas sans raison que l’Esprit-Saint a dit : « Tu as jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle, et qu’il nous marque là une certaine résurrection. L’aigle renouvelle en effet sa jeunesse, mais non pour devenir immortel. Le Prophète emprunte aux choses mortelles une image telle qu’il peut la trouver, non pour nous démontrer, mais pour nous désigner seulement l’immortalité. On dit que l’aigle, quand son corps est accablé de vieillesse, ne peut plus se nourrir, à cause de la grandeur de son bec, croissant avec l’âge. La partie supérieure du bec, qui vient se courber sur la partie inférieure, excède de beaucoup avec les années, en sorte que cet accroissement ne lui permet plus d’ouvrir le bec, et ne laisse aucun intervalle entre la
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partie inférieure et le crochet supérieur. Or, sans intervalle entre ces deux parties, le bec ne peut imiter le jeu des ciseaux, ni mettre en pièces ce qu’il veut avaler. La vieillesse donc, faisant croître et courber cette partie supérieure, l’empêche d’ouvrir le bec et de prendre sa nourriture. Le voilà sous le poids de la vieillesse, et de l’impuissance de manger, ce qui le jette dans la double langueur et des années et de la faim. Alors, par un instinct naturel, il recouvre jusqu’à un certain point sa jeunesse, dit-on, en heurtant contre la pierre cette espèce de lèvre supérieure dont l’accroissement démesuré lui ferme le bec; et en la frappant ainsi contre la pierre, il se débarrasse d’un fardeau incommode, qui fermait le passage à la nourriture; il reprend cette nourriture, et ses forces reviennent : il est dans sa vieillesse, comme le jeune aigle; ses membres ont de la vigueur, ses plumes de l’éclat, ses ailes sont libres, son vol aussi haut qu’auparavant ; il s’opère en lui une certaine résurrection. Tel est le but de la comparaison ; c’est dans le même sens que l’on se sert quelquefois de la lune qui diminue, qui se dérobe en quelque sorte, pour reparaître ensuite et arriver à son plein; ce qui nous représente la résurrection : mais elle ne demeure pas dans ce plein; elle diminue ensuite, pour être toujours une image. Ainsi en est-il de l’aigle : s’il rajeunit comme nous l’avons dit, ce n’est point pour devenir immortel, tandis que nous c’est pour une vie sans tin : on emploie toutefois cette comparaison pour nous avertir de briser contre la pierre tout ce qui est pour nous un obstacle. Ne présume donc point de tes forces, puisque c’est la solidité de la pierre qui te fait secouer ta vieillesse. «Or, cette pierre est le Christ 1 ». C’est donc -par le Christ que ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle. Nous avons en effet vieilli parmi nos ennemis, selon cette parole si connue du psaume: « J’ai vieilli au milieu de tous mes ennemis 2 ». Qu’est-ce qui nous a fait vieillir? Notre chair mortelle, notre chair qui est une herbe; aussi : « Mon coeur a-t-il été frappé comme « l’herbe, s’est-il desséché, parce que j’ai oublié de manger mon pain 1 ». J’ai oublié de « manger mon pain », dit le Prophète. La vieillesse est venue me fermer cette bouche qu’il faut briser contre la pierre.
1. I Cor. X, 4. — 2. Ps. VI, 8. — 3. Id. CI, 5.
10. Voilà donc pourquoi dans le psaume qui nous occupe, quand le Prophète a dit qu’ « il rassasie de bonheur tous nos désirs», l’âme semble lui répondre Rien de mortel, rien de périssable ne saurait me rassasier que Dieu me donne quelque chose d’éternel, quelque chose qui dure toujours; qu’il m’accorde sa sagesse, qu’il me donne son Verbe qui est Dieu en Dieu ; qu’il se donne à moi, lui, Dieu le Père, et Dieu le Fils, et Dieu le Saint-Esprit. Je suis un mendiant couché àsa porte, mais celui que j’invoque n’est pas endormi ; qu’il me donne trois pains. Vous vous souvenez de l’Evangile, tel est l’avantage de connaître les saintes lettres ; on est plus touché à la lecture que l’on entend. Vous vous souvenez en effet d’un homme qui vint chez son ami lui demander trois pains. Et cet ami, dit l’Evangéliste, lui répondait en dormant : « Voilà que je repose, et mes enfants dorment avec moi ». Mais l’autre continue à frapper, et obtient pur son importunité ce qui n’eût pas été accordé à son mérite 1. Quant à Dieu, il veut nous donner, mais il ne donne qu’à celui qui demande, afin de n’éprouver aucun refus. Il n’a pas besoin d’être éveillé par l’importunité. Prier en effet, ce n’est point l’importuner comme s’il dormait : « Car il ne dormira point, il ne sommeillera point, celui qui garde Israël 2 ». Le Christ a dormi une fois, afin que son épouse fût tirée de son flanc 3. Il dormit sur la croix, nous le savons ; et cette mort lui a fait dire : « J’ai dormi, j’ai pris mon sommeil 4. Mais celui qui dort ne s’éveillera-t-il donc point 5? » Aussi le psaume dit-il aussitôt : « Et je me suis éveillé, parce que le Seigneur m’a pris sous sa garde ». Que dit maintenant l’Apôtre? « Le Christ ressuscitant d’entre les morts ne meurt plus, la mort n’aura plus d’empire sur lui 6 ». Ce n’est donc point le Christ qui dort, c’est à toi de craindre que ta foi ne s’endorme. Que l’âme donc, prise du désir d’avoir à satiété un bien sublime, un bien ineffable, qui stimule nos transports, et pour lequel ou tressaille bien mieux qu’on ne l’exprime; que l’âme qui aspire à ce bien, qui le sent déjà en partie, mais qui se trouve arrêtée par la pesanteur du corps, qui ne saurait s’en rassasier en cette vie, réponde enfin et s’écrie : Pourquoi me dire que mes désirs seront au
1. Luc, XI, 5-8.—
2. Ps. CXX, 4.— 3. Gen. II,
21. — 4. Ps. XL, 9.— 5.
Id. III, 6.— 6. Rom. VI, 9.
comble du bonheur? Je connais le bien que je dois désirer, je sais ce qui doit me suffire, et Philippe me l’apprend: « Seigneur», dit-il, « montrez-nous le Père, et cela nous suffit ». Il ne voulait que le Père seul, et le Seigneur lui montra les trois pains qu’il devait désirer ; celui qui est un de ces pains lui dit: « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et vous ne connaissez pas mon Père? Philippe, quiconque me voit, voit aussi mon Père». Il promet encore le Saint-Esprit: «Que mon Père », leur dit-il, « vous enverra en mon nom » ; et ailleurs : « Que je vous enverrai au nom de mon Père 1 », promettant un don égal à lui-même. Je sais donc ce que je désire, dira cette âme ; mais quand serai-je ainsi comblée? Je pense aujourd’hui à la Trinité, j’y pense en quelque manière ; c’est à peine si j’ose en comprendre quelque chose comme en énigme, comme dans un miroir, et encore en partie ; mais quand serai-je rassasiée ? « Votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle ». Aujourd’hui tu n’es point rassasié, parce que ton âme n’est point encore capable de cette nourriture solide et ineffable ; c’est le bec de l’aigle fermé par la vieillesse qui le rend incapable. Mais on t’offre la pierre, afin que ta vieillesse y soit brisée, que ta jeunesse se renouvelle coin-me celle de l’aigle, et que dès lors tu puisses manger ton pain, ce pain qui a dit: «Je suis le pain de vie, descendu du ciel 3. Ta jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle » : alors tu seras comblé de biens.
14. « C’est le Seigneur qui fait miséricorde, qui rend justice à ceux qu’on opprime 4 ». Dès maintenant, mes frères, Dieu fait miséricorde, avant que nous soyons arrivés au renouvellement de l’aigle, avant que nous soyons rassasiés de biens. Que nous fait le Seigneur ici-bas, en ce pèlerinage, en cette vie? Nous abandonne-t-il ? Loin de là. « Le Seigneur fait miséricorde ». Et voyez comme il fait miséricorde, comme il ne nous abandonne point dans le désert ; comme il a pitié de nous dans cette solitude, jusqu’à ce que nous arrivions à la patrie. « Il fait donc miséricorde », mais à qui ? « Bienheureux les miséricordieux , parce qu’ils obtiendront miséricorde 5». Vous l’avez entendu tout à l’heure à la lecture de l’Evangile. Que nul
1. Jean, XIV, 8, 9, 26.— 2. Id. XV, 26.— 3. Id. VI, 41. — 4. Ps. CII, 6. — 5. Matth. V, 7.
donc ne compte à l’avenir sur la miséricorde de Dieu, si lui-même a été sans miséricorde Mais écoute quelle doit être la mesure de la miséricorde : ne crois pas qu’elle soit pour les amis, et non pour les ennemis. Il est dit: « Aimez vos ennemis 1 ». Tu veux être rassasié des biens de Dieu; que la miséricorde soit rassasiée en toi. Une miséricorde pleine une miséricorde parfaite, est celle qui aime ses ennemis, qui a de la tendresse pour ceux qui nous haïssent. Que faire? me diras-tu. Si je témoigne de l’amour à mon ennemi, j’en recevrai des injures ; et faudra-t-il supporter ces injures sans en tirer vengeance, quand les lois sont pour moi? Ta vengeance est juste, on te l’accorde, parce qu’elle est juste ; mais vois d’abord si l’on n’a pas de vengeance à tirer de toi-même , et alors venge-toi sans crainte. Mais, diras-tu, pourrais-je donc ne point venger mon honneur? Comme si Dieu voulait s’opposer à ce que la vengeance a de juste, et non point à l’orgueil de celui qui se venge! La femme adultère qu’on lui présentait, ne méritait-elle donc point d’être lapidée? Etait-ce une injustice de la lapider? S’il y avait injustice, le précepte était injuste: or, la loi l’ordonnait, Dieu l’ordonnait; mais vous, vengeurs du crime, voyez si vous n’êtes point pécheurs. On amène donc cette femme que la loi condamnait à être lapidée, mais on l’amène au législateur. Tu es en fureur, ô toi qui l’amènes; vois de qui vient cette fureur, et contre qui elle s’exerce : si tu es pécheur, laisse là ta colère contre une pécheresse, et confesse ton péché. Si tu es pécheur, adoucis ta fureur envers une pécheresse. Dieu sait que penser d’elle, comment la juger, comment lui pardonner, comment la guérir. Ta sévérité vient-elle de la loi? L’auteur de cette loi qui stimule ton indignation, sait mieux que toi ce qu’il doit faire. Or, le Seigneur, quand on lui présentait cette femme, s’inclinait pour écrire sur la terre. Ce fut quand il s’inclina vers la terre, qu’il écrivit sur la terre : avant qu’il s’inclinât vers la terre, il avait écrit cette loi, non sur la terre, mais sur la pierre. La terre alors fécondée par cette écriture du Sauveur devait porter un fruit. Ecrite sur la pierre, cette loi marquait la dureté des Juifs 2 : écrite sur la terre, elle marquait le fruit des vertus chrétiennes. Les voici donc amenant cette femme adultère, comme
1. Matth, V, 44. — 2. Exod. XXIV, 12.
des flots qui se ruent contre un rocher ; mais sa réponse brisa leur fureur. « Que celui d’entre vous qui est sans péché », leur dit-il, « lui jette la première pierre 1 ». Et il s’incline de nouveau pour écrire sur la terre. Et chacun ayant discuté sa conscience, nul ne parut plus. Ce qui les repoussa, ce ne fut point une femme tombée, mais leur conscience adultère. lis voulaient une vengeance, ils brûlaient de juger : ils vinrent donc à la pierre, et ces juges furent brisés contre cette pierre 2.
12. « Le Seigneur fait miséricorde n mais à qui? « Bienheureux ceux qui sont miséricordieux, parce qu’ils recevront miséricorde 3 ». Fais miséricorde à tous. Mais quelle miséricorde pourras-tu faire au juste? Dans ses besoins corporels seulement, et si tu n’y subviens point, Dieu y subviendra. Le bien que tu feras alors est donc avantageux à toi-même. Tu donnes à un mendiant qui passe et te tend la main; mais tu cherches le juste pour lui donner, afin qu’il te reçoive dans les tabernacles éternels: « Car celui qui reçoit le juste comme juste, recevra la récompense du juste 4». Le mendiant te recherche mais toi, recherche le juste. Pour l’un, il est écrit: « Donne à quiconque te demande 5»; et pour l’autre: « Que ton aumône sue dans ta main, jusqu’à ce que tu trouves un juste à qui la donner ». Si tu es longtemps à le trouver, cherche longtemps, et tu le trouveras enfin. Mais que donneras-tu? N’est-ce point toi qui recevras davantage? « Si nous avons semé parmi vous des biens spirituels, est-ce donc une grande chose de recueillir de vos biens corporels 6 ? » Tel est le sens de cette parole que nous vous avons expliquée avec le secours de Dieu, savoir, que la terre produit du foin pour les animaux 7, c’est-à-dire des biens corporels pour ceux qui battent le grain: car « vous ne tiendrez point la bouche liée au boeuf qui foule les grains 8 ». Ce qui nous donna lieu de vous exhorter à donner à ce devoir vos soins, votre attention, votre circonspection. Regardez vos bonnes oeuvres comme vos trésors. Est-ce à dire pour cela, mes frères, que vous deviez en user de la sorte à notre égard? Grâces à Dieu, je crois que malgré mon imperfection, je puis vous tenir le langage de saint Paul, et vous le tenir parce
1. Jean, VIII, 3-9.— 2. Ps. CXI, 6.— 3. Matth. V, 7.— 4. Id. X, 41.— 5. Luc, VI, 30.— 6. I Cor. IX, 11.— 7. Ps. CIII, 14.— 8. I Cor. IX, 9.
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qu’il vous est avantageux: « Ce n’est point le don que je cherche, mais le fruit qui vous en revient 1 ». Quelle aumône feras-tu donc au juste? Celui qu’une veuve ne nourrissait point était nourri par un corbeau 2, ou plutôt par celui qui a fait le corbeau ; je parle d’Elie. Dieu ne manque pas de moyens de nourrir ses serviteurs. Pour toi, vois ce que tu dois acheter, quand l’acheter, combien l’acheter. Tu achètes en effet le royaume des cieux, et tu ne saurais l’acheter qu’en cette vie; et vois combien peu tu l’achètes, car il t’en coûtera seulement ce que tu peux avoir.
13. Fais miséricorde à l’injuste, non parce qu’il est injuste ; car, à le considérer comme tel, ne le reçois point chez toi: c’est-à-dire, ne le reçois point comme situ aimais son injustice. Car Dieu défend de donner au pécheur, de recevoir les pécheurs chez soi 3. Comment alors comprendre cette parole « Donne à quiconque te demande 4?» et cette autre: « Si ton ennemi a faim, nourris-le 4 ? » Ces préceptes nous paraissent en contradiction; mais quand on frappe au nom de Jésus-Christ, ils deviennent intelligibles. « Ne donne rien au pécheur», non: «Ne reçois pas le pécheur chez loi », non: et cependant « donne à quiconque te demande». Mais c’est un pécheur qui tue demande. Donne-lui, mais non comme à un pécheur. Quand lui donnes-tu comme à un pécheur? Quand tu te plais à lui donner par cela même qu’il est pécheur. Que votre charité veuille bien attendre que j’aie éclairci par des exemples un point qu’il est important de comprendre. Il est dit: Quand un homme a faim, donne-lui, si tu as de quoi lui donner; donne-lui, si tu vois qu’il ait besoin de ton secours. Que les entrailles de ta miséricorde ne se ralentissent point, parce que c’est un pécheur qui te demande. Car c’eit un pécheur en effet qui se présente à toi. Mais en disant un homme pécheur, je dis deux choses bien distinctes, deux noms qui ne sont point superflus: il y a là deux noms, l’homme et Je pécheur: l’homme est l’oeuvre de Dieu, mais le pécheur est l’oeuvre de l’homme. Donne alors à l’oeuvre de Dieu, mais non à l’oeuvre de l’homme. Mais, diras-tu, comment défendre de donner à l’oeuvre de l’homme? Qu’est-ce que donner à l’oeuvre de l’homme? C’est donner au pécheur à cause
1. Philipp. IV, 17.— 2. III Rois, XVII, 6, 12. — 3. Eccli. XII, 4-6. — 4. Luc, VI, 30. — 5. Rom. XII, 20.
de son péché, mettre en lui ta complaisance à cause du péché. Qui peut agir ainsi, diras-tu? Qui fera cela? Plût à Dieu qu’il n’y ait personne pour le faire, qu’il n’y en ait que peu, qu’on ne le fasse point publiquement. Ceux qui donnent aux gladiateurs de l’amphithéâtre, pourquoi donnent-ils, qu’ils le disent? Pourquoi donner à un gladiateur? Parce qu’on aime en lui ce qui le rend infâme; voilà ce qu’on nourrit en lui, ce qu’on habille en lui, cette iniquité qu’il étale aux yeux du public. Ceux qui donnent aux histrions, qui donnent aux cochers, qui donnent aux femmes perdues, pourquoi donnent-ils? En leur donnant, ne donnent-ils pas à des hommes? Toutefois ils ne considèrent point en eux l’oeuvre de Dieu, mais bien l’infamie de l’oeuvre humaine. Veux-tu voir ce que tu honores dans un comédien en le revêtant? Que l’on te dise: Fais comme lui ; tu l’aimes, et te réjouit; tu voudrais en quelque façon te dépouiller, pour le revêtir : ne t’offense pas comme d’une injure, si l’on te dit : Ainsi soient tes enfants. C’est là un outrage, diras-tu, Pourquoi un outrage, sinon parce que cette profession est infâme? Les dons que tu fais ne sont donc point faits au courage, mais à l’infamie. De même que donner au gladiateur, ce n’est point donner à l’homme, mais bien à un art coupable (s’il n’était en effet qu’un homme, et non point un gladiateur, tu ne lui donnerais point; et dès lors c’est le vice que tu honores en lui,et non sa qualité d’homme): de même, au contraire, donner au juste, donner au Prophète, donner au disciple du Christ ce dont il a besoin, et ne point penser à sa qualité de disciple du Christ, de ministre du Christ, de dispensateur de Dieu; niais n’avoir dans l’esprit qu’un avantage temporel , qu’une faveur que l’on en peut attendre, c’est ne voir qu’un homme vendu et acheté par le don qu’on lui a fait. Donner ainsi n’est pas plus donner au juste, que cet autre n’a’ donné à l’homme en donnant au gladiateur. Cette vérité est donc claire, mes frères, et je pense que si elle avait d’abord quelque chose d’obscur, elle devient évidente, C’est là ce que le Seigneur enseignait par cette parole: « Quiconque aura reçu un juste 1 », laquelle aurait suffi. Mais comme en recevant un juste, on peut avoir une autre intention, espérer de lui quelque avantage temporel, l’assouvissement d’une passion, son secours pour
1. Matth. X, 41.
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tromper un homme, pour l’opprimer; dès que tu ne le reçois que par espérance d’un semblable avantage, voilà pourquoi Jésus-Christ te refuse la récompense du juste, si tu n’y mets cette condition ainsi exprimée: « Celui qui aura reçu le juste au nom du juste », c’est-à-dire qui l’aura reçu par cela même qu’il est juste. « Et celui qui reçoit le Prophète », non-seulement qui reçoit le Prophète, mais qui le reçoit « au nom du Prophète », honorant en lui cette qualité; et enfin : « Celui qui aura donné un verre d’eau froide à un de ces petits, en sa qualité de mon disciple », c’est-à-dire, parce qu’il est le disciple du Christ, le dispensateur de ses sacrements: «En vérité, je vous le dis, il ne perdra point sa récompense 1 ». Ainsi, comme nous comprenons que, «Celui qui aura reçu le juste au nom du juste, recevra sa récompense », il nous faut comprendre que celui qui recevra le pécheur comme pécheur, perdra la sienne.
14. Donc, mes frères, exercez la miséricorde. Il n’y a point d’autre lien de charité, il n’y a point d’autre moyen pour aller de cette vie à la patrie céleste; étendez votre charité jusqu’à vos ennemis: soyez en sûreté, C’est pour cela que le Christ est venu au monde, lui à qui le Prophète a dit longtemps auparavant: « C’est de la bouche des enfants nouveau-nés et à la mamelle que vous avez tiré la louange la plus parfaite, afin de détruire l’ennemi et le vindicatif 2 ». D’autres manuscrits ont écrit « le défenseur »; mais « le vindicatif » est plus vrai. C’est lui en effet que le Seigneur a voulu détruire, c’est-à-dire l’homme qui poursuit sa vengeance au point que ses péchés ne lui soient point remis. Quoi donc? diras-tu. Laissera-t-on dormir tout châtiment ? N’y aura-t-il plus de réprimande? Loin de là. Que ferais-tu alors de ce fils débauché? N’y aura-t-il pour lui ni frein, ni répression? Et ton esclave, si tu lui vois une conduite déréglée, n’aurais-tu pour lui ni frein, ni châtiment? Agissez alors, agissez; Dieu vous le permet; il vous menace, au contraire, si vous ne le faites point; mais faites-le dans un esprit de charité, et non dans un esprit de vengeance. Que si tu as à souffrir tes outrages de plus puissants que toi, et que tu ne puisses ni infliger un châtiment, ni même avertir ou commander, tu dois alors souffrir, et souffrir avec sécurité. Ecoute
1. Matth. X, 42,— 2. Ps. VIII, 3
l’Evangile qu’on lisait tout à l’heure : « Vous serez heureux quand les hommes vous persécuteront, et diront hautement contre vous toute sorte de mal à cause de moi 1». Le Seigneur prend soin de nous indiquer le motif, de peur que ces injures ne nous viennent plutôt par nos mérites, que pour la cause des saintes justices de Dieu Recevoir des injures, ce n’est point pour cela être juste. Mais celui qui est juste et que l’on outrage injustement, recevra sa récompense pour l’injustice qu’il ‘endure. Sois donc en assurance, quand tu fais miséricorde, étends ta charité jusqu’à tes ennemis; et pour ceux que tu dois surveiller, corrige-les, châtie-les avec amour, avec charité, ayant eu vue le salut éternel. Fais cela : mais tu en trouveras beaucoup sur qui tu ne pourras exercer aucune autorité, qui ne soit point soumis à la discipline; alors souffre leurs injures, et sois sans inquiétude. « Car le Seigneur fera miséricorde, et rendra justice à tous ceux qu’on opprime». Il te fera miséricorde, si tu es miséricordieux : et tu seras miséricordieux, sans toutefois que celui qui t’outrage demeure impuni. « La vengeance m’appartient », dit le Seigneur, « c’est moi qui dois l’infliger 2 ».
15. « Il a fait connaître ses voies à Moïse 3 ». Quelles voies Moïse a-t-il connues ? Pourquoi choisir Moïse? Par Moïse, comprenez tous les justes, tous les saints; un seul doit rappeler tous les autres. Toutefois c’est par Moïse que la loi fut donnée, et la prescription même dans cette loi a quelque chose d’obscur. Elle fut donnée afin que le malade, convaincu de sa maladie, eût recours au médecin. Telle est la voie secrète de Dieu. Déjà tu as entendu que « Dieu guérit nos langueurs ». Or, comme ces langueurs étaient cachées pour les malades, Dieu donna les cinq livres de Moïse; et la piscine de l’Evangile eut cinq galeries; la loi montra les malades que l’on étendait dans ces galeries, non pour être guéris, mais pour être en évidence. Ces galeries aussi manifestaient les malades, sans les guérir : la piscine en guérissait un seul, quand elle était troublée 4; trouble qui figurait la passion du Sauveur. Car il est venu et a été méconnu au point que les uns disaient: C’est le Christ; les autres : Ce n’est pas le Christ ; c’est un juste, c’est un pécheur; c’est le Maître, c’est un
1. Matth. V, 11. — 2. Deut. XXXI, 35.— 3. Ps. CII, 7.— 4. Jean, V, 2-1.
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séducteur; il troublait l’eau, c’est-à-dire qu’il ‘troubla le peuple; et dans ce trouble de l’eau, un seul était guéri, parce que l’unité seulement est guérie par la passion du Sauveur. Quiconque est en dehors de l’unité, fût-il dans les galeries, ne peut être guéri; fût-il attaché à la loi, il n’arrivera pas au salut. C’est donc à cause de ce mystère que le Prophète nous enseigne que la loi fut donnée pour convaincre les pécheurs, et les exciter à recourir au médecin pour en recevoir la santé. De là vient qu’il est pleinement convaincu, cet homme que l’Apôtre personnifie en lui-même, quand il dit : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? » La loi en effet lui avait découvert en lui-même un combat, qui lui faisait dire : « Je ressens dans mes membres une loi qui répugne à la loi de l’esprit, et qui me captive sous la loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Il s’est retrouvé dans la misère, dans les gémissements, dans la guerre, dans les combats, en désaccord avec lui-même, divisé, opposé à lui-même. Et que dit-il, en demandant la paix, la vraie paix, la paix éternelle? « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ 1. Où le péché a abondé, a surabondé la grâce ». Où donc le péché a-t-il abondé? « La loi est entrée, en sorte que le péché a surabondé 2 ». Comment le péché a-t-il abondé à l’entrée de la loi? Parce que les hommes ne voulaient point se reconnaître coupables, et que la loi est venue leur montrer leurs prévarications. Car il n’y a de prévarication que quand la loi est violée. Tel est le langage de l’Apôtre « Où n’est pas la loi, il n’y a pas de prévarication 3 ». Le péché a donc abondé, et la grâce a surabondé. Tel est donc, ainsi que je le disais, le profond mystère de la loi, c’est qu’elle a été donnée, afin que l’accroissement des fautes humiliât les superbes ; qu’en les humiliant elle leur fît avouer leurs fautes, et les guérit par cet aveu; telles sont les voies secrètes que Dieu fit connaître à Moïse, en donnant par lui cette loi, qui a fait abonder le péché et surabonder la grâce. Dieu ne l’a point fait dans un dessein de sévérité, mais dans le dessein de nous guérir. Souvent, en effet, un homme se croit en bonne santé, tandis qu’il est malade ; et parce qu’il est malade
1. Rom. VII, 23-25. — 2. Id. V, 20. — 3. Id. IV, 15.
sans le comprendre, il ne cherche point de médecin. La maladie s’accroît, ses maux deviennent cuisants; il cherche le médecin, et se retrouve en pleine santé: « Dieu a fait connaître ses voies à Moïse, et ses volontés aux enfants d’Israël ». Est-ce à tous les enfants d’Israël ? Non, mais aux vrais enfants d’Israël; ou plutôt à tous les enfants d’Israël. Car les hommes fourbes, trompeurs, hypocrites, ne sont point enfants d’Israël. Quels sont donc les enfants d’Israël? « Voilà un véritable Israélite, sans déguisement 1» . « Et aux enfants d’Israël, ses volontés ».
16. « Le Seigneur est plein de bonté, de clémence; il est lent à punir et prodigue de miséricorde 2 ». Quelle patience est plus longue que la sienne? Qui est plus riche en miséricorde? Un homme pèche, et il vit; il augmente ses fautes, et Dieu ses années. Chaque jour on blasphème contre lui, et il fait luire son soleil sur les bons comme sur les méchants 3. De toutes parts il nous invite à nous corriger; de toutes parts il nous convie à la pénitence: il nous appelle par les biens qu’il nous crée, il nous appelle en nous donnant le temps de vivre ; il nous appelle par une lecture, par l’explication d’un passage, par une pensée intime, par le fouet de ses châtiments, par sa consolante miséricorde, « car il est lent à punir, et riche en miséricorde » ; mais prends garde que le mauvais usage de sa miséricorde ne t’amasse, comme dit l’Apôtre, un trésor de colère pour le jour de ses vengeances. « Mépriseras-tu donc», dit cet Apôtre, « les trésors de sa bonté, de sa longanimité ? Ignores-tu que cette patience de Dieu te convie à la pénitence 4?» T’imagines-tu lui plaire, parce qu’il t’épargne? « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu ; et tu m’as soupçonné d’iniquité, d’être semblable à toi 5 ». Tes fautes me déplaisent, et ma lenteur attend des actes de vertu. Punir à l’instant les péchés, c’est rejeter l’aveu des fautes. Ainsi donc la lenteur de Dieu qui t’épargne, te conduit à la pénitence; mais toi, tu dis chaque jour : Voici un jour écoulé, demain il en sera comme aujourd’hui, car demain ne sera pas mon dernier jour; il eu sera de même après-demain: et voilà que sa colère éclate soudain. O mon frère, ne tarde point à revenir à Dieu 6. Il en est qui préparent
1. Jean, I, 47. — 2. Ps. CII, 8.— 3. Matth. V, 45 — 4. Rom. II, 4, 5. — 5. Ps. XLIX, 21. — 6. Eccli. V, 8.
leur conversion, mais qui diffèrent de l’accomplir, ils disent alors comme le corbeau, cras, cras, demain, demain. Mais le corbeau une fois sorti de l’arche, n’y revint plus 1. Dieu n’aime point ces retards qu’exprime le cri du corbeau, il veut la confession avec le gémissement de la colombe. La colombe fut envoyée et revint. Jusques à quand dirons-nous: Cras, cras, demain, demain? Attention au dernier cras, et comme tu ne sais quand arrivera ce dernier cras, qu’il te suffise d’avoir été pécheur jusqu’aujourd’hui. Tu entends nos avertissements, tu les entends souvent, tu les entends aujourd’hui encore, et de même que tu les entends tous les jours, tu remets tous les jours à te corriger. « Par la dureté de ton coeur,par ton impénitence, tu amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon n ses oeuvres 2 ». Que la miséricorde en Dieu ne te fasse pas oublier qu’il est juste. « Le Seigneur est plein de miséricorde et d’amour ». Je l’entends, je m’en réjouis, dis-tu; écoute encore et réjouis-toi, le Prophète ajoute : « Il a une longue patience, il est riche en miséricorde», et enfin « il est véridique». Si les premières paroles te réjouissent, que la dernière te fasse trembler. Dieu, il est vrai, a de la patience, de la miséricorde, mais il est véridique. Et lorsque tu auras amassé un trésor de colère, pour le jour de la vengeance, ne sentiras-tu point sa justice après avoir méprisé sa bonté?
17. « Il n’est point irrité pour toujours; son indignation ne sera pas éternelle 5 ». Ces châtiments que nous endurons dans la corruption d’une chair mortelle, sont l’effet de son indignation : c’est la peine du premier péché. Mes frères, il nous faut penser, non plus seulement à éviter ses menaces pour l’avenir, mais encore sa colère d’aujourd’hui. Car c’est à lui la colère dont saint Paul a dit que lui et nous sommes les enfants. « Nous avons été, nous autres », dit-il, « par notre nature, des enfants de colère, ainsi que les autres 6 ». C’est donc un effet de sa colère, que l’homme soit ici-bas en exil, soumis au travail. N’est-ce point, mes frères, un effet de sa colère, que cet arrêt « Tu mangeras ton pain dans la sueur et dans le travail, et la terre produira pour toi des
1. Gen. VIII, 7.— 2. Rom. II, 5, 6.— 3. Ps. CII, 9.— 4. Ephés. II, 3.
épines et des chardons 1? » Ainsi fut-il dit à notre premier père. Ou si notre vie est autre chose, cherche un plaisir qui soit exempt d’épines. Choisis comme il te plaira, sois avare et voluptueux pour n’indiquer que ces deux passions, sois même ambitieux, c’est la troisième, et dis-moi combien d’épines dans la recherche des honneurs! combien d’épines dans les voluptés ! combien d’épines dans les convoitises de l’avarice! combien d’épines dans les amours déréglées! combien, en un mot, de sollicitudes en celte vie! Je ne parle point de l’enfer, mais prends garde d’être à loi. même ton enfer. Tout cela donc, mes frères, est l’effet de la colère divine; et en te tournant vers Dieu, pour faire le bien, tu ne pourras que souffrir sur la terre, et la douleur ne doit finir qu’avec notre vie. Il nous faut donc souffrir pendant l’exil, afin de nous réjouir dans la patrie. Les consolations divines viennent adoucir notre labeur, nos sueurs, nos chagrins, et Dieu te promet qu’ « il ne sera point toujours irrité, que son indignation ne sera pas éternelle ».
18. « Il ne nous a point traités selon nos offenses » Grâces à Dieu qui l’a voulu ainsi, qui ne nous a point traités comme nous le méritions : « Il ne nous a point traités selon nos offenses, ne nous a point rendu selon nos iniquités. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa miséricorde s’élève et s’affermit sur ceux qui le craignent. Dieu affermit sa miséricorde sur ceux qui le craignent 2 ». Dans quelle mesure? « Autant que le ciel s’élève au-dessus de la terre » . Que dit ici le Prophète? Si jamais le ciel peut cesser de couvrir et de protéger la terre, Dieu alors pourra cesser de protéger ceux qui le craignent. Vois le ciel: partout, de tous côtés, il couvre la terre; il n’est aucune partie de la terre que le ciel ne couvre point. Or, les hommes pèchent sous le ciel; ils font sous le ciel toutes sortes de maux, et néanmoins le ciel les protége. C’est du ciel que la lumière vient à nos yeux, que nous vient l’air que nous respirons, et la pluie qui féconde la terre, du ciel enfin que nous viennent tous les bien 3. Otez à la terre le secours du ciel, ce ne sera bientôt qu’un néant. Comme donc le ciel protége incessamment la terre, ainsi Dieu protége incessamment ceux qui le craignent. Crains-tu Dieu? Sa protection
1. Gen, III, 18, 19.— 2. Ps. CII, 10, 11.
est sur toi. Mais peut-être es-tu châtié et penses-tu que Dieu t’a abandonné? Oui, si les
cieux cessaient de protéger la terre, car: « Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant la miséricorde de Dieu est affermie sur ceux qui le craignent ».
19. Mais qu’a fait Dieu, puisqu’il ne nous a point traités selon nos offenses? « Autant l’Orient est éloigné du couchant, autant il a éloigné de nous nos péchés ». Autant le ciel couvre la terre, autant Dieu a confirmé sa miséricorde sur nous. Nous avons expliqué ce passage dans le sens d’une protection. Comment maintenant « a-t-il éloigné de nous nos péchés, autant que l’Orient est éloigné du Couchant? » Ils le savent, ceux qui connaissent les sacrements; j’en dirai néanmoins ce que chacun peut entendre. La rémission des péchés, c’est pour ces péchés l’Occident, et l’Orient pour la grâce. Tes péchés sont en quelque sorte à leur couchant, quand la grâce qui te délivre est à son lever. « La vérité s’est levée de la terre 2 ». Qu’est-ce à dire que « la vérité s’est levée de la terre? » Que la grâce est née en toi, que tes péchés meurent, et que tu es en quelque sorte renouvelé. Tu dois donc tourner tes regards vers l’Orient, et les détourner du Couchant. Détourne-les du péché, et tourne-les vers la grâce de Dieu; car leur mort est pour toi une résurrection et un progrès. Mais cette partie du ciel qui se lève, ira aussi vers son couchant. Aussi les comparaisons ne peuvent-elles être bustes dans tous les sens, ni embrasser trait pour trait ce qu’on veut représenter. Il en est ici comme de l’aigle et de la lune dont nous avons parlé. Une partie du ciel se couche, l’autre partie se lève : mais la partie qui se lève devra se coucher à son tour après douze heures. Il n’en est pas ainsi de la grâce qui se lève pour nous, non plus que de nos péchés qui se couchent pour jamais, tandis que la grâce demeure à jamais aussi.
20. Mais pourquoi « Dieu a-t-il éloigné de nous nos péchés de toute la distance de l’Orient à l’Occident », en sorte que nos péchés meurent et que sa grâce s’élève ? Quelle raison en voyez-vous? « Comme un père a pitié de ses fils, ainsi Dieu a pitié de ses enfants; Dieu a pitié de ceux qui le craignent 3». Quelle que soit sa sévérité, il est toujours père. Mais voilà qu’il nous châtie, qu’il nous afflige, qu’il nous brise: il est père encore. Mon fils,
1. Ps. CII, 12. — 2. Id. LXXXIV, 12. — 3. Id. CII, 13.
si tu pleures, pleure sous la main d’un père; pleure sans t’indigner, sans te laisser aller au dépit et à l’orgueil. Ce que tu endures, ce qui t’arrache des pleurs, est un remède, et non une peine; c’est un redressement plutôt qu’une condamnation. Ne rejette point le fouet, situ ne veux à ton tour être rejeté de l’héritage. Ne t’arrête pas à la douleur du châtiment, mais à ta place dans le testament. « Comme un père a pitié de ses enfants, Dieu a pitié de ceux qui le craignent ».
21. « Car il connaît bien notre argile 1», c’est-à-dire notre faiblesse; il connaît ce qu’il a formé, comment cet ouvrage est déclin, comment il doit le reformer, comment l’adopter et comment l’enrichir. C’est de boue que nous sommes pétris : « Le premier homme est terrestre, formé de la terre, le second est céleste, venu du ciel 2 ». Dieu a envoyé son Fils qui est devenu le second homme, et qui était Dieu avant toutes choses. Il est le second dans son avènement, le premier dans le retour. Il est mort après un grand nombre, et ressuscité avant tous. « Dieu connaît bien notre argile ». Quel argile? Nous-mêmes Pourquoi dire qu’il le connaît? Parce qu’il en a pitié. « Souvenez-vous que nous sommes poussière ». Le Prophète se tourne vers Dieu, et lui dit : « Souvenez-vous », comme si Dieu oubliait : mais il voit, il connaît de manière à ne rien oublier. Pourquoi dire alors: « Souvenez-vous ? » Que votre miséricorde persévère à tomber sur nous. Vous connaissez d’une certaine manière notre argile; n’oubliez pas cet argile, de pour que nous n’oubliions votre grâce: « Souvenez-vous que nous sommes poussière ».
22. « Les jours de l’homme sont comme l’herbe 3 ». Que l’homme voie ce qu’il est, et qu’il ne s’enorgueillisse point: « Ses jours sont comme l’herbe ». Comment s’enorgueillirait une herbe qui fleurit aujourd’hui, pour sécher peu après? Comment s’enorgueillir quand elle n’est verte qu’un moment, et un moment bien court, jusqu’à ce que le soleil arrive à son midi ? Il nous est donc avantageux que sa miséricorde soit sur nous, et change cette herbe en or. Car « les jours de l’homme sont comme l’herbe; il s’épanouira comme la fleur des champs ». Toute la gloire du genre humain, les honneurs, la puissance, les richesses, l’orgueil et les
1. Ps. CII, 14. — 2. I Cor. XV, 47. — 2. Ps. CII, 15.
menaces, tout cela n’est que la fleur de l’herbe, Voilà une maison florissante, nous dit-on, une grande maison; voilà une famille florissante: combien y sont en honneur, ou combien d’années dure cette pompe ! Beaucoup d’années pour toi ne sont pour Dieu qu’un temps bien court. Dieu ne compte point le temps comme tu peux le compter. Tout ce qu’il y a d’éclatant dans une maison florissante n’est qu’une fleur des champs, en comparaison de ces siècles qui vivent et qui durent toujours. Toute la beauté d’une fleur dure à peine une année. Tout ce qu’il y a de vif, tout ce qu’il y a d’agréable, tout ce qu’il y a d’éblouissant ne dépasse pas une année entière, et même c’est à peine si cela dure une année entière. Combien rapidement passent les fleurs, et cependant c’est l’ornement de la terre. Ce qui a le plus d’éclat passe aussi le plus vite. « Toute chair est comme l’herbe, et la gloire de l’homme est comme la fleur de l’herbe: l’herbe se fane, la fleur tombe, mais le Verbe du Seigneur demeure éternellement 1». Comme donc notre Père connaît notre argile, et sait que nous sommes une herbe, que nous ne pouvons fleurir que pour un temps, il nous a envoyé son Verbe, et ce Verbe, qui demeure éternellement, il l’a fait frère de cette herbe qui passe avec rapidité : ce fils unique dans sa, nature, seul né de sa substance, est le frère de tant de frères d’adoption. Ne t’étonne point de participer un jour à l’éternité de celui qui a pris part le premier à l’herbe dont tu es formé. Refusera-t-il; de t’élever au-dessus de toi-même, celui qui s’est revêtu d’une humilité qui venait de toi? Donc « l’homme » quant à ce qui est de l’homme, « n’est qu’une herbe, et ne doit fleurir que comme l’herbe des champs ».
23. « Un souffle passera en lui, et il ne sera plus, et ne connaîtra, plus sa place 2 ». Il sera comme exterminé, comme anéanti. C’est là qu’aboutit toute enflure, tout orgueil, toute élévation : « Un souffle passera en lui, et il ne sera plus, et ne connaîtra plus sa place ». Voyez tous les fours ceux qui meurent. C’est là que tout aboutit, c’est l,a fin de tous les hommes. Ce n’est point du Verbe que parle ici le prophète, mais de ce qui a déterminé le Verbe à devenir une herbe qui passe. Tu es homme, en effet, et c’est pourquoi le Verbe s’est fait homme. Tu es chair, et c’est
1. Isa. XI, 6-8. — 2. Ps. CII, 16.
pourquoi le Verbe s’est fait chair, « Or, toute chair est une herbe, et le Verbe s’est fait chair 1» Quelle espérance, pour cette herbe, que le Verbe se soit fait chair? Ce Verbe qui demeure éternellement n’a pas dédaigné de se faire herbe, pour que l’herbe ne désespérât point d’elle-même.
24. En jetant donc les yeux sur toi, considère ta bassesse, considère ta poussière, et ne t’élève point; tout ce que tu seras de plus, tu l’obtiendras de sa grâce et de sa miséricorde. Ecoute en effet ce qui suit : « Mais la miséricorde du Seigneur s’étend de siècle en siècle sur ceux qui le craignent 2 ». Vous qui ne le craignez point, vous ne serez que foin, que dans le foin, et jeté au feu avec le foin. Car la chair ressuscitera, mais pour les tourments. Qu’ils se réjouissent donc, ceux qui craignent le Seigneur, parce qu’ils seront sous les abris de sa miséricorde.
25. « Et sa justice protége les enfants de leurs enfants 3 ». Ce qui rejaillit ici sur les « enfants des enfants » est une récompense. Combien de serviteurs de Dieu n’ont point d’enfants, combien plus encore n’ont point de petits enfants? Mais le Prophète appelle enfants, nos oeuvres: et « les fils de nos enfants », la récompense de nos oeuvres. « Sa justice protége les enfants de leurs enfants, en faveur de ceux qui gardent son alliance ». Que tous ne s’imaginent point que ces promesses les regardent, mais qu’ils choisissent quand il en est temps. « En faveur de ceux », dit le Prophète, « qui gardent son testament, qui retiennent ses commandements dans leur mémoire, afin de les accomplir ». Déjà tu te disposais à te lever, à me réciter le psautier, mieux que je ne saurais le faire, ou à me réciter de mémoire toute la loi. Ta mémoire est meilleure que la mienne, meilleure que celle de tout juste, car nul juste ne peut réciter toute la loi : mais prends garde à retenir les préceptes. Comment les retenir? Non point dans la mémoire, mais dans la pratique. « Qui retiennent dans leur mémoire ses commandements », non pour les réciter, mais « pour les pratiquer ». Ceci trouble peut-être quelque conscience. Q ui retient tous les commandements de Dieu? qui peut se souvenir de toute la loi.? Voilà que je veux, non-seulement la retenir de mémoire, niais l’accomplir par mes oeuvres; mais qui la retient de mémoire ?
1. Jean, I , 14. — 2. Ps. CII, 17. — 3. Id. 18.
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Ne crains rien, cette loi ne te surchargera point. « Deux commandements renferment toute la loi et les Prophètes 1». Mais je veux tenir toute la loi. Retiens-la, si tu le peux, quand tu le peux, comme tu le peux. Quelque page que tu interroges, elle te répondra : Tiens bien ce que tu tiens; conserve la charité. « La fin de la loi est la charité 2 ». Ne t’arrête pas au grand nombre des branches, tiens la racine, et tu seras maître de l’arbre. « Ils retiennent dans leur mémoire ses commandements afin de les pratiquer ».
26. « Le Seigneur a préparé son trône dans le ciel 3 ». Qui a préparé son trône dans le ciel, sinon le Christ? Lui qui est descendu pour y remonter, qui est mort et qui est ressuscité, qui s’est revêtu de l’homme pour l’élever jusqu’au ciel, c’est lui qui a préparé son trône dans le ciel. Ce trône est le siège du juge; ô vous qui écoutez, songez bien que c’est dans le ciel qu’il a établi son trône. Que chacun vive comme il lui plaira sur la terre; le péché ne sera pas sans châtiment, ni la justice sans récompense: car le Seigneur, qui a été tourné en dérision au tribunal d’un homme, a préparé son tribunal dans le ciel. « Le Seigneur a préparé son trône dans le ciel, et son empire domine tous les hommes. Au Seigneur appartient l’empire, et il dominera les nations 4. Et son royaume s’étend sur tous les hommes ».
27. « Bénissez le Seigneur, vous qui êtes ses anges, qui êtes revêtus de force, qui accomplissez sa volonté ». La parole de Dieu ne te rendra donc point juste ou fidèle, si tu ne la pratiques. « Vous qui avez la puissance, qui exécutez ses ordres, afin que l’on obéisse à ses préceptes 5».
28. « Bénissez le Seigneur, vous qui êtes sa milice, ses ministres, qui accomplissez sa volonté ». Vous tous qui êtes ses anges, si grands en force, qui faites sa volonté, vous sa milice, vous tous qui êtes ses ministres accomplissant sa volonté, vous tous, bénissez le Seigneur. Pour ceux qui vivent dans le désordre, quand même leur langue se tairait, leur vie est une malédiction contre Dieu. A quoi bon chanter de la langue des hymnes à Dieu, quand la vie n’est qu’une exhalaison sacrilège? Or, une vie désordonnée fait éclater en blasphèmes un infinité de
1. Matth. XXII, 40.— 2. I Tim. I, 5.— 3. Ps. CIX, 19.— 4. Id. XXX, 29. — 5. Id. CXI, 20. — 6. Id. 21.
langues. Ta langue s’occupe d’un psaume, et les langues de ceux qui te regardent s’occupent de blasphèmes. Si donc tu veux bénir le Seigneur, accomplis sa parole, accomplis sa volonté. Edifie sur la pierre, et non sur le sable. Ecouter sans pratiquer, c’est bâtir sur le sable; écouter et pratiquer, c’est bâtir sur la pierre. Ne rien écouter, ne rien pratiquer, c’est ne rien bâtir. Bâtir sur le sable, c’est élever une ruine. Ne rien bâtir, c’est s’exposer à la pluie, aux vents, aux fleuves; on est emporté avant de résister 1. Donc sans nous ralentir, hâtons-nous de construire : mais ne construisons point de manière à n’élever qu’une ruine; bâtissons sur la pierre, afin de ne point nous écrouler au souffle de la tentation. S’il en est ainsi, bénis le Seigneur: s’il n’en est pas ainsi, ne te rassure point sur ce que dit ta langue; mais interroge ta vie, elle te répondra. Si tu trouves en toi quelque mal, gémis, confesse-toi : ta confession bénira le Seigneur, mais ta conversion sera une bénédiction persévérante.
29. « Bénissez le Seigneur, ô vous qui êtes ses oeuvres, dans toute l’étendue de sa domination 2 ». Donc en tout lieu. Qu’on ne le bénisse point où il n’est pas le maître. « Dans l’étendue de sa domination ». Qu’on ne dise point : Je ne puis bénir le Seigneur en Orient, puisqu’il est parti pour l’Occident: ou, je ne puis le bénir en Occident, puisqu’il est en Orient, « Ce n’est en effet, ni de l’Orient, ni de l’Occident, ni du désert, que Dieu vient, parce qu’il est le juge ». Il est partout, afin qu’on le bénisse partout; il vient de toutes parts, afin que de toutes parts on pousse des cris d’allégresse. On le bénit partout, quand partout on mène une vie pure. « Bénissez le Seigneur, ô vous qui êtes ses oeuvres ». Lorsque par une vie pure tu auras commencé à bénir le Seigneur, ce seront tes oeuvres, et non tes mérites, qui le béniront. Car c’est lui qui fait le bien par toi et en toi, comme le dit l’Apôtre : « Travaillez à vous sauver avec crainte et tremblement: car c’est Dieu qui opère en vous 4 ». De peur qu’en pratiquant sa parole, en accomplissant sa volonté, tu ne viennes à t’élever, il a voulu t’humilier en te montrant la grâce qui te fait agir ainsi. « Dans toute l’étendue de sa domination, ô mon âme, bénis le Seigneur ».
1. Matth. VII, 24-27.— 2. Ps. CII, 22.— 3. Id. LXXXV, 7, 8. — 4. Philipp. II, 12, 13.
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Le dernier verset ressemble au premier: une bénédiction commence et une bénédiction finit; nous avons commencé par bénir Dieu, terminons en le bénissant, afin que nous puissions régner dans les bénédictions.
PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.
LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Les oeuvres visibles du Seigneur ont un sens que nous devons chercher dons ce psaume. « Vous êtes infiniment grandi par moi ». Cette parole doit s’entendre comme cette autre: Que votre nom soit sanctifié; ce nom toujours saint est sanctifié quand les hommes deviennent assez droits pour que Dieu leur plaise. Alors le nom du Seigneur est grandi quand nous le connaissons assez pour comprendre cette grandeur, et cette connaissance nous grandit à notre tour. Dieu s’est revêtu de confession et de beauté, parce que l’Eglise, non pins que l’âme, ne peut s’approcher de Dieu, qu’en avouant une laideur qui vient à l’une du péché, à l’autre de l’idolâtrie. Toutefois le Christ; en mourant pour les impies, nous aimait malgré notre laideur; il s’abaissait pour nous, et n’avait ni éclat ni beauté, afin de nous en donner, Il a fait les cieux, comme on déploie une peau, et cette peau signifie la mortalité, car elle fut donnée aux premiers coupables, devenus mortels par le péché. C’est encore l’Evangile prêché par des hommes mortels et qui couvre la terre. La hauteur des cieux que Dieu couvre d’eau, c’est la sainte Ecriture, et au-delà cette charité qu’il répand dans nos coeurs, et qui est bien supérieure à tous les autres dons. Les nuées sont une échelle pour lui, c’est-à-dire que par les prédicateurs il conduit au ciel des Ecritures ceux qui écoutent avec docilité; malheur à ceux qui ne montent pas, et qui sont ou branches stériles, ou produisant des épines. Il est porté sur les ailes des vents ou des âmes qui sont un souffle de vie, et dont les ailes sont des vertus, La charité en Dieu ou la croix, a sa largeur dans les bonnes oeuvres, sa longueur dans la persévérance finale, sa hauteur dans l’espérance des biens de l’autre vie, sa profondeur dans les sacrements. Les esprits deviennent ses anges, quand ils portent ses messages : quelquefois il se sert du feu, comme il se sert de l’homme spirituel pour la prédication. L’Eglise est solidement fondée sur le Christ. Ecoutons la parole de Dieu de manière à porter pour fruit principal le pardon des offenses.
1. Avant-hier, autant que vous daignez vous en souvenir, nous vous avons largement rassasiés. Mais comme après un long discours, vous ne laissiez pas de témoigner une grande avidité, nous n’avons pas voulu aujourd’hui refuser l’acquittement de notre dette, afin de joindre à cet acquittement le gain que nous espérons en tirer. Le psaume qu’on vient de lire est plein de figures et de mystères, et demande non-seulement de notre part, mais aussi de la vôtre, une attention soutenue. A la rigueur, cependant, on pourrait donner à ce qu’il contient un sens littéral et religieux à la fois. On y retrouve en effet, sinon toutes les merveilles du Seigneur, du moins ces oeuvres connues de tous ceux qui les voient, et qui, dans ces merveilles qu’il a faites, merveilles visibles, savent lire ses merveilles invisibles 2. Nous y voyons un grand ouvrage, la création du ciel et de la
1. Prêché à Carthage dans la vieillesse de saint Augustin. — 2. Rom. I, 20.
terre, et de tout ce qu’ils renferment; et la grandeur et la beauté de cette création nous font sinon voir l’ineffable grandeur, l’ineffable beauté du Créateur, du moins l’aimer. Ce divin ouvrier, que notre coeur n’est pas encore assez pur pour contempler, ne cesse de remettre ses oeuvres devant nos yeux, et par ces merveilles que nous pouvons découvrir, de stimuler notre amour envers celui que nous ne pouvons voir, afin que nous méritions de le voir un jour. Toutefois, dans tout ce que nous lisons, il faut chercher un sens spirituel, et avec le secours de Jésus-Christ, vos désirs m’aideront à sonder ces mystères, et seront comme autant de mains invisibles, frappant à la porte invisible aussi, afin qu’elle s’ouvre invisiblement, que vous y entriez invisiblement, et que vous soyez invisiblement guéris.
2. Disons donc tous: « Bénis le Seigneur, ô mon âme 1». Adressons-nous tous à notre âme, car nous tous, nous n’avons par la foi
1. Ps. CIII, 1.
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qu’une seule âme, de même que nous tous, qui croyons en Jésus-Christ, ne formons, par notre union corporelle avec lui, qu’un seul et même homme. Que notre âme bénisse donc le Seigneur pour tant de bienfaits, pour les dons si grands et si nombreux de ses grâces. Nous retrouvons ces dons dans le psaume, avec un peu d’attention, en secouant le nuage des pensées charnelles, en élevant notre esprit autant qu’il nous est possible, en stimulant son attention autant que nous pourrons, en purifiant l’oeil de notre coeur autant qu’il est en nous, autant que le permettent les occupations de cette vie, autant que nous ne sommes point aveuglés par les plaisirs du siècle. Elevons-nous donc pour entendre les dons si grands, si admirables, si désirables, si pleins d’allégresse et de joies saintes, que voyait en esprit celui qui a chanté notre psaume, quand il exhalait son allégresse, en s’écriant : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ».
3. « Seigneur, mon Dieu, votre grandeur a e été trop relevée ». Voyez quelles magnificences va chanter le Prophète, et néanmoins dans ces magnificences, il ne faut bénir que l’auteur de ces grandes oeuvres. « Vous vous êtes revêtu de: gloire et de beauté ». O Seigneur mon Dieu, dont la grandeur est infinie, d’où vient qu’on chante cette grandeur? N’ôtes-vous point toujours grand? toujours magnifique ? N’êtes-vous point parfait, et pouvez-vous croître encore? Y a-t-il chez vous déchéance ou diminution? Mais vous êtes ce que vous êtes, et vous êtes véritablement, c’est vous qui vous êtes ainsi nommé à Moïse votre serviteur « Je suis celui qui suis 1 » ; vous êtes grand dès lors, et vôtre grandeur est éternelle; elle n’a ni commencement ni fin; elle n’a point commencé avec lé temps, elle ne s’écoule point vers la 6n du temps, ne souffre point diminution au milieu des temps; c’est une grandeur immuable. Comment donc votre grandeur fi-t-elle été trop relevée? Un autre prophète nous avertit ce disant : « Votre science est devenue admirable par moi 2». Or, si l’on peut dire avec vérité : «Votre science est devenue admirable par moi » ; on peut dire aussi : « Vous êtes infiniment grandi par moi, Seigneur mon Dieu ». Mais on peut demander encore: Est-ce moi qui puis relever Dieu? moi qui
1. Exod. III, 14. — 2. Ps. CXXXVIII, 6.
puis le grandir? La prière que nous offrons chaque jour à Dieu pour notre salut, nous enseigne quelque chose de semblable: « Que votre nom soit sanctifié », disons-nous; c’est là ce que nous demandons chaque jour, Si quelqu’un nous interrogeait : Comment demandez-vous que le nom du Seigneur soit sanctifié? Y a-t-il un moment où il ne soit pas saint, pour demander qu’il soit sanctifié? Et pourtant, si nous ne désirions pas qu’il en fût ainsi, nous ne le demanderions point. Car autre est la congratulation, et autre la prière; noue félicitons de ce qui est, nous demandons ce qui n’est pas encore. Quel est donc le sens de cette parole : « Que votre nom soit sanctifié? » Il nous aidera à comprendre cette autre : « Seigneur mon Dieu, vous êtes grandi à l’excès ». Or, « Que votre nom soit sanctifié », signifie: Que votre nom soit saint parmi les hommes. Sans doute, Seigneur, votre nom est toujours saint, mais il n’est pas encore saint pour les âmes impures. Car l’Apôtre l’a dit : « Tout est pur pour ceux qui sont purs, niais rien n’est pur pour les coeurs immondes et infidèles 2 ». Si rien n’est pur pour les coeurs infidèles et immondes, j’en demande la cause, et l’Apôtre me répond que « leur raison et leur conscience sont souillées». Or, si pour eux rien n’est pur, Dieu lui-même ne l’est pas; à moins de croire peut-être qu’ils le regardent comme pur, tout en le blasphémant. S’il est pur, qu’il leur plaise donc; et s’il leur plaît, qu’ils le bénissent. Mais s’ils le blasphèment, c’est qu’il leur déplaît; et s’il leur déplaît, comment peut être pur celui qui déplaît? Que demandons-nous alors par cette parole : « Que votre nom soit sanctifié ? » Nous demandons que le nom du Seigneur soit saint dans ces hommes, pour qui il ne l’est pas à cause de leur infidélité, dans ceux pour qui n’est pas encore Saint, celui qui est saint en lui-même, par lui-même, et dans ses saints. Nous prions donc pour le genre humain, nous prions pour l’univers entier, pour tous les Gentils, pour tous ceux qui passent les journées à raisonner et à nous dire que Dieu n’est point juste, que ses jugements ne sont point justes, afin qu’ils se corrigent enfin eux-mêmes, et qu’ils redressent leur coeur sur sa droiture, qu’ils s’attachent à lui; devenus droits, selon la règle même, qu’ils ne blâment plus l’équité de Dieu,
1. Matth, VI, 9.— 2. Tit. I, 15.
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mais que le Seigneur, toujours droit, plaise à ceux qui seront droits eux-mêmes. Car le Seigneur, « le Dieu d’Israël est bon », mais « à ceux qui ont le coeur droit 1 ». Alors celui qui chante ainsi, c’est-à-dire nous-mêmes, qui formons le corps du Christ, nous membres du Christ, à la vue des biens qu’a prodigués le Seigneur au genre humain, pour qui naguère Dieu n’était pas, ou n’était qu’un faux Dieu, ou du moins un Dieu moins grand, cet homme, dis-je, en voyant Dicta dans ses oeuvres, s’écrie : « Seigneur mon Dieu, vous êtes grandi à l’infini », c’est-à-dire, naguère je ne vous connaissais point, et je comprends que vous êtes grand. Vous êtes toujours grand, même quand vous êtes caché; mais Vous êtes devenu grand pour moi en m’apparaissant. Vous êtes donc grandi de ma part; de même que j’ai contribué à rendre votre science admirable 2, quand elle est devenue admirable pour moi. Je l’admire quand je reviens à elle ; mais quand je n’y reviendrais pas, et quand, après y être revenu, je m’en détournerais, votre sagesse n’en demeure pas moins dans son intégrité. Mais quand par elle je deviens grand, que de petit elle me rend parfait, j’admire ce que je ne connaissais pas, non que mon admiration le grandisse, mais arriver à le connaître, de ma part, c’est grandir. Ecoute alors où Dieu me paraît grandi à l’excès, lui qui est toujours grand; c’est dans ses oeuvres qu’il nous a paru démesurément grand.
4. « Vous vous êtes revêtu de confession et de beauté ». Le Prophète place avant la beauté la confession, qui est la beauté dans la beauté même. Tu veux la beauté, ô mon âme, et tu as raison. Mais pourquoi chercher la beauté ? Afin d’être aimée de l’époux dans ta laideur tu ne peux que ici déplaire. Qu’est-i1 en effet lui-même ? « Il surpasse en n beauté les enfants des hommes ». Dans ta laideur, veux-tu donc embrasser un époux si beau ? Mais tu ne considères point que tu es couverte d’iniquité, « tandis que la grâce est s répandue sur ses lèvres ». Car c’est de lui qu’il est dit : « Il surpasse en beauté les enfants des hommes, la grâce est répandue sur mes lèvres : et pour cela les jeunes filles l’ont aimé 3 ». Cet époux est donc beau, il est plus beau que « les enfants des hommes», et quoique fils de l’homme, il surpasse « les enfants
1. Ps. LXXII, 1. — 2. Id. CXXVIII, 6. — 3. Id. XLIV, 3.
des hommes». Est-ce à lui que tu veux plaire, ô âme humaine, ô unique. Choisie entre tant d’autres ? ici entendons l’Eglise dont les membres n’ont en Dieu qu’un coeur et qu’une âme 1 ; c’est à elle que s’adresse le Prophète. Veux-tu plaire à cet époux ? Tu ne le peux dans ta laideur, que feras-tu peut être belle? D’abord prends à dégoût la laideur, et embellie par celui-là même à qui tu veux plaire, tu mériteras alors la beauté e celui qui te reformera, est celui-là même qui t’a formée. Vois donc tout d’abord ce que tu es, afin de n’aller point dans la laideur t’offrir aux baisers d’un époux si ravissant. Mais où pourrai-je me contempler, me diras-tu ? Il t’a donné pour miroir ses saintes Ecritures ; c’est là qu’il est dit : « Bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 2 ». Cette parole même est un miroir, vois si tu es ce que dit cette Ecriture; et si tu ne l’es pointe gémis afin de le devenir. Le miroir te remettra devant les yeux ton propre visage ; et comme il ne te flattera point, ne te flatte point toi-même. Sa pureté te montrera ce que tu es ; et si tu te déplais à toi-même, travaille à n’être plus telle. Te déplaire dans ta laideur, c’est déjà plaire à celui qui est parfaitement beau. Quoi donc? Te déplaire dans la laideur, c’est déjà commencer un aveu; comme il est dit ailleurs: « Commencez par confesser au Seigneur 3 ». Accuse d’abord ta laideur ; car cette laideur de ton âme vient de tes péchés, de tes iniquités. Commence à confesser ta laideur, et cette confession deviendra pour toi un commencement de beauté; et qui te donnera cette beauté, sinon celui qui surpasse en beauté les enfants des hommes ?
5. Mais pour t’embellir, j’ose le déclarer, il t’a aimée dans ta laideur. Qu’est-ce à dite qu’il t’a aimée dans ta laideur? «Le Christ, en effet, est mort pour les impies 4 ». Quelle vie ne te réserve pas, quand tu seras justifiée, celui qui est mort même pour les impies? Le voilà donc beau, « le plus beau des enfants des hommes », celui qui était le plus juste des hommes, et qui, venant trouver une épouse difforme, je le dirai, puisque je lé trouve consigné dans les Ecritures, est devenu lui-même difforme. Ce n’est point moi qu’il faut écouter ici, de peur que je n’aie avancé trop légèrement cette parole. Mais en disant que Jésus-
1. Act. IV, 32. — 2. Matth V, 8.— 3. Ps. CXLVI, 7.— 4. Rom. V, 6.
Christ a aimé son Epouse lorsqu’elle était difforme encore, de peur de parler d’une manière inexacte pour ceux qui aiment le Christ, je me suis appuyé d’un témoignage, et j’ai dit ce qu’a dit l’Apôtre : veux-tu savoir comment il a aimé celle qui était laide encore? « Le Christ est mort pour les impies », De même, comment prouver que le Christ, en venant trouver cette épouse difforme, est devenu lui-même difforme afin de l’embellir: comment le prouver, si 1’Ecriture elle-même ne venait à mon aide, en disant tout d’abord qu’ « il est supérieur en beauté aux enfants des hommes? » Et c’est encore dans l’Ecriture que je lis: « Nous l’avons vu et il n’avait ni apparence, ni beauté 1 ». D’une part, « c’est le plus beau des enfants des hommes»; d’autre part, « nous l’avons vu, et il n’a ni apparence, ni beauté ». Le Prophète ne dit point : Nous ne l’avons pas vu, et dès lors, nous ne savons s’il avait apparence ou beauté ; mais « nous l’avons vu», dit-il, « et voilà qu’il n’avait ni apparence ni beauté ». Où donc l’a vu le Prophète qui nous dit: « Il surpasse en beauté tous les enfants des hommes? » Et où l’a vu celui qui dit: « Il n’avait ni apparence ni beauté ? » Ecoutez où l’a vu celui qui le proclame « le plus beau des enfants des hommes: étant Dieu par nature, il n’a pas craint de se dire égal à Dieu 2 ». Il est donc bien supérieur aux hommes, puisqu’il est égal à Dieu. Je le comprends donc, je sais où l’a vu celui qui a dit: « Il surpasse en beauté tous les enfants des hommes ». Où l’ai-je vu, me dit le Prophète? Mais « dans la forme de Dieu ». Où donc l’as-tu vu, ô Prophète, dans la forme de Dieu ? Comment le voir en la forme de Dieu? « Les perfections invisibles deviennent compréhensibles par tout ce qui est visible 3 ». Tout cela est fort bien, je comprends maintenant, et celui que tu as vu, et sous quel aspect tu l’as vu, et où tu l’as vu, et par où tu l’as vu. Qui as-tu vu? Notre Epoux. Sous quel aspect l’as-tu vu? « Supérieur en beauté aux enfants des hommes » .Où l’as-tu vu? « En la forme de Dieu». Par où l’as-tu vu? « Par ses ouvrages visibles que l’on comprend». Voyons maintenant ce que dit de lui l’autre Prophète, mais non pas un autre esprit; car ils ne sont pas en désaccord. L’un nous a montré celui qui est supérieur en beauté aux enfants des hommes, que l’autre
1. Isa. LIII, 2. — 2. Philipp. II, 6. — 3. Rom. I, 20.
nous montre ce que signifie : « Nous l’avons vu, et il n’avait ni apparence ni beauté». Un seul apôtre vient mettre en accord ces deux Prophètes; le résumé de saint Paul rend témoignage à chacun des deux Prophètes. D’une part, il est supérieur en beauté aux enfants des hommes, « Celui qui, étant Dieu par nature, n’a pas cru qu’il y eût usurpation à s’égaler à Dieu 1». C’est que je retrouve encore ce qu’a dit l’autre Prophète, qu’il n’a ni apparence ni beauté : « Il s’est anéanti et a pris la forme de l’esclave; il a paru un homme, semblable aux autres hommes, par tout ce qui a été vu de lui; il s’est humilié, se rendant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix 2». C’est donc avec raison qu’on l’a vu sans apparence ni beauté. C’est avec raison, qu’en face de la croix, ils branlaient la tète,en disant : Est-ce à quoi est réduit ce Fils de Dieu? « S’il est Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3 ». Mais il n’avait alors ni éclat ni beauté. Or, je vous adjure, ô vous à qui déplaît ce Christ, n’a-t-il donc ni éclat ni beauté? O vous, qui branliez la tête devant la croix, qui ne l’affermissiez point dans ce Chef qui y était suspendu? N’est-il pas juste qu’elle soit branlante, la tête de ceux qui lui insultent, jusqu’à ce qu’il soit la tête des insulteurs, lui que l’on insultait alors? Mais voilà qu’il reprend sa beauté, et une beauté incomparable. Tes défis sont bien au-dessous de ce qu’il a fait. « S’il est Fils de Dieu », dis-tu, « qu’il descende de la croix ». Il n’est point descendu de la croix, mais il est sorti du sépulcre.
6. Donc, ô mon âme, tu ne peux être belle, qu’en faisant l’aveu de ta laideur à celui qui est toujours beau, et qui, pour un temps, ne l’a pas été pour toi; qui ne l’était point quand il avait la forme de l’esclave, et qui était beau néanmoins dans la forme de Dieu. Tu es donc belle, ô sainte Eglise, et c’est toi que le Cantique des cantiques proclame «la plus belle des femmes 4 ». C’est de toi qu’il est dit: « Quelle est celle-ci qui s’élève dans cette blancheur 5? » Qu’est-ce à dire e dans cette e blancheur? » Dans cette lumière, car cette blancheur n’est pas le fard dont se servent les femmes qui veulent paraître ce qu’elles ne sont point ; elle n’est point blanche à la manière d’une muraille blanchie 6? car toute
1. Philipp. II, 6.— 2. Id. 7, 8.— 3. Matth. XXVII, 40.— 4. CIII, V, 9 — 5. Id. VIII, 5, suiv. les Septante. — 6. Act. XVIII, 13.
muraille blanchie sera détruite 1, a dit l’Apôtre, c’est-à-dire l’hypocrisie et la dissimulation. Une muraille blanchie n’est un toit qu’au dehors, une boue au dedans. Ce n’est point ainsi que l’Eglise est blanchie; elle est blanchie parce qu’elle est illuminée, car elle n’est point blanche d’elle-même. « J’ai été tout d’abord un blasphémateur 2», dit saint Paul; et encore : « Nous avons été nous-mêmes, par nature, enfants de colère, ainsi que les autres 3 ». La grâce est donc venue nous éclairer et nous blanchir: ainsi donc, ô sainte Eglise, vous avez été noire, et la grâce vous a blanchie: « Vous étiez autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière en Jésus-Christ 4 ». C’est donc de vous qu’il est dit: «Quelle est celle-ci qui s’élève dans sa blancheur? » La voilà dans sa beauté, on peut à peine la contempler. Aussi l’on dit avec admiration : « Quelle est celle-ci qui s’élève dans sa blancheur»; avec tant de beauté, tant de lumière, sans ride et sans tache 5? N’est-ce point celle qui gisait dans le bourbier de l’iniquité ? N’est-ce point celle qui gisait dans la fange de l’idolâtrie? N’est-ce point celle qui était souillée par toutes les convoitises, tous les désirs charnels? « Quelle est donc celle-ci qui s’élève dans sa blancheur?» Vois celui qui pour elle est devenu sans apparence, sans beauté, et tu comprendras qu’elle ait tant d’éclat. Si tu es surpris de l’humiliation à laquelle son Epoux s’est réduit pour elle, ne le sois point de la gloire où elle est élevée à cause de lui. Quel n’est point le bonheur de cette Epouse éclatante de blancheur, puisque tendant qu’elle était noire, elle a pu enfanter l’Epoux éclatant de beauté qui est mort pour les impies? Donc, le Seigneur notre Dieu s’est revêtu de confession et de beauté, en se revêtant de l’Eglise: car l’Eglise est confession et beauté. Confession d’abord, beauté ensuite; confession des fautes, beauté dans les bonnes oeuvres, « Vous vous êtes revêtu de confession et de beauté ».
7. « Il se revêt de lumière, comme d’un vêtement 6». Tel est le vêtement de celle dont nous avons dit, qu’« elle n’a ni tache, ni ride». On l’appelle lumière, d’après ces autres paroles: « Vous fûtes autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur ». Ce n’est donc point en vous, car en vous-mêmes,
1. Act. XXIII,3. — 2. I Tim, I, 13. — 3. Ephés. II, 3. — 4. Id. V, 8. — 5. Id. 27. — 6. Ps. CIII, 2.
vous êtes ténèbres, mais c’est dans le Seigneur que vous êtes lumière. Dieu donc « s’est revêtu de la lumière comme d’un vêtement, en étendant le ciel comme une peau ». Le Prophète use de plusieurs figures pour nous montrer comment le Christ s’est revêtu, comme d’un vêtement, de cette Eglise qui est la lumière, comment elle est devenue lumière, comment sans ridé et sans tache, comment elle est devenue belle, comment éclatante pour être le vêtement de son Epoux, en lui demeurant unie étroitement ; voilà ce qu’il nous faut écouter. « Il étend les cieux comme une peau ». Je le vois de mes yeux. Qui donc a déployé ce pavillon des cieux que voient nos yeux charnels, si ce n’est Dieu ? « Il a étendu les cieux comme une peau », ou à la lettre, avec facilité. Comme on ne saurait faire la moindre voûte sans un grand travail, sans de grandes machines, sans s’appliquer longtemps à vaincre les difficultés, l’Ecriture semble craindre que la vue de ce grand ouvrage de la création ne nous fasse croire à un semblable travail de la part de Dieu. Elle nous donne un exemple de cette facilité, que nous pouvons Plus aisément comprendre, et ne veut point nous laisser croire qu’il a bâti les cieux comme nous bâtissons le toit d’une maison, niais qu’il a étendu les cieux avec la même facilité qu’on déroule une peau. Admirable facilité! et cependant le langage de l’Esprit-Saint est trop lent encore, oui trop lent, dis-je, car Dieu n’a pas étendu les cieux comme tu étends une peau; qu’on mette en effet devant toi une peau avec des rides et des plis ; commande-lui de s’étendre, étends-la de ta parole. Je ne puis, me réponds-tu; donc, pour étendre cette peau, tu es loin de cette facilité qui est en Dieu: « Car il a dit, et tout a été fait 1 » ; il a dit: « Qu’il y ait un firmament entre les eaux et les eaux, et il en a été ainsi 2 ». Mais pour marquer la facilité de Dieu, dans ses ouvrages, on te donne cette comparaison, à la portée de ton esprit.
8. Toutefois si nous regardons cette expression comme le voile de quelque mystère, si nous frappons contre cette porte fermée, nous trouvons que Dieu étend le ciel comme une peau, pour nous désigner, par le ciel, la sainte Ecriture. Dieu lui a donné tout d’abord une grande autorité dans son Eglise,
1. Ps.
CXLVIII, 5 — 2. Gen. I, 6.
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puis il a fait le reste. Il plaça donc le ciel, et l’étendit comme une peau, et « comme une peau » n’est pas inutile. Il étendit comme une peau la renommée des prédicateurs; ce mot de peau désigne la mortalité; de là vient que les deux premiers hommes, nos deux premiers parents, les premiers auteurs du péché parmi les hommes, Adam et Eve ayant méprisé dans le paradis, et, à la persuasion du serpent, violé le précepte de Dieu, furent assujétis à la mort et chassés du paradis; or, pour leur faire comprendre cet assujétissement à la mort, Dieu les revêtit de tuniques de peau. Ils reçurent donc ces tuniques faites avec des peaux 1. Or, ce n’est qu’aux animaux morts que l’on enlève la peau, qui dès lors figura la mortalité, Mais si le mot de peau signifie ici l’Ecriture, comment Dieu de cette peau a-t-il fait un ciel? « Il étendit le ciel comme une peau ». C’est que les hommes qui nous ont prêché l’Ecriture étaient mortels. Quant au Verbe de Dieu, il est toujours le même, toujours immuable, toujours éternel. Voilà qu’ « au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». L’était-il donc alors, sans l’être iriaintenérit ? il l’est, et lè sera toujours. Si donc le Verbe de Dieu est Dieu en Dieu, lis ce Verbe, situ le peux. Diras-tu qu’il est trop relevé, et que tu ne saurais le lire? Le Verbe de Dieu est partout ; il atteint avec force, d’une extrémité à l’autre, et s’étend partout à cause de sa pureté 3. « Il était dans ce monde, et le monde a été fait par lui 4». Et en venant dans ce monde, il y était déjà. Car il y est venu dans sa chair, mais sa divinité n’a point cessé d’y être. Pourquoi donc ne saurais-tu lire le Verbe ? « C’est que le monde par sa sagesse n’a pu reconnaître Dieu dans les oeuvrés de sa sagesse », bien qu’il fût constitué dans cette même sagesse; car c’est en elle que tout réside, et ce qui s’y soustrait n’est rien ; et toi, au milieu de ces oeuvres, tu ne pouvais connaître Dieu par la sagesse humaine. Il fallait donc nécessairement, comme le dit ensuite saint Paul « qu’il plût à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiront en lui 5». Mais si c’est par la folie de la prédication que doivent être sauvés ceux qui croient, Dieu a donc choisi un moyen mortel ; il a mis en
1. Gen, III, 21.— 2. Jean, I, 1.— 3. Sag. VIII, 1 ; VII, 24. — 4. Jean, 1,10.— 5. I Co, 1, 21.
oeuvre des hommes mortels, des hommes qui doivent mourir, il a employé des langues mortelles, à donner des sons mortels ; se servant donc d’instruments mortels pour un ministère mortel, il en a fait un ciel pour toi, afin de te montrer dans des choses périssables ce Verbe qui né meurt point, et de te rendre participant de cette immortalité. Moïse vécut, et il mourut. Dieu lui dit: « Va sur la montagne pour y mourir 1 ». Jérémie est mort, et tous les Prophètes sont morts ; et les paroles de ces morts, paroles qui étaient moins les leurs que de Celui qui parlait en eux, et qui « étend les cieux comme une peau », ont subsisté jusqu’à nous. Le voilà délivré de cette vie, cet Apôtre qui disait: « Etre délivré et avec le Christ, est pour moi plus avantageux 2 »; il vit maintenant avec le Christ aussi bien que tous les autres Prophètes. Mais par quel moyen nous a-t-il laissé ce que nous lisons de ses écrits ? Par ce qu’il y avait de mortel en lui, sa bouche, sa langue, ses dents, ses mains ; voilà ce qui a servi à Paul d’instruments pour nous laisser ce que nous lisons : le corps obéissait à l’âme, et l’âme à Dieu; le ciel fut donc étendu comme une peau. Nous qui sommes sous le ciel comme sous la tenture des saintes lettres, nous lisons tant que Dieu la déploie. « Car elle doit être ensuite repliée comme un livre 3 ». Ce n’est point sans raison que l’on compare ici l’Ecriture à un livre, là à une peau. Il y a là pour nous une figure. Quant aux saintes Ecritures, c’est la parole des morts qui s’étend ; elle s’étend dès lors comme une peau, et d’autant plus qu’ils sont morts. Car ce n’est qu’après leur mort, que les Prophètes et les Apôtres furent connus. Vivants ils étaient ignorés, ces Prophètes connus pendant leur vie en Judée seulement, et après leur mort dans toutes les nations. La tenture n’était donc point déroulée pendant leur vie ; le ciel n’était pas encore étendu de manière à couvrir l’univers entier. « Dieu a déployé le ciel comme une tenture ».
9. « Il couvre d’eau ses parties les plus hautes 4 ». Voilà ce que nous lisons, et ce que l’on peut très-bien prendre à la lettre, Quand Dieu voulut établir le firmament entre les eaux et les eaux, il en fut ainsi1, et il y eut des eaux inférieures pour arroser la terre,
1. Deut. XXXII, 49. — 2. Philipp. I, 23. — 3. Isa. XXXIV, 4.— 4. Ps. CIII, 3.— 5.
Gen, I, 6.
511
et des eaux supérieures loin de nos regards mais qui sont un objet de notre foi. « Et que les eaux », dit le Prophète, « qui sont au-dessus des cieux, bénissent le nom du Seigneur car il a dit, et tout a été fait; il a ordonné, et tout a été créé 1 ». Voilà donc le sens littéral de ces paroles, que « Dieu couvre d’eau le plus haut des cieux ». Quel est le sens figuratif ? Car nous avons montré que le mot de peau figurait l’Ecriture sainte, l’autorité du Verbe divin, dispersée par des hommes mortels dont la renommée s’est étendue après leur mort. Que signifie donc: «Il couvre d’eau ses «parties les plus hautes?» Quelles hauteurs ? Du ciel. Et qu’est-ce que le ciel ? La sainte Ecriture. Quels sont les endroits supérieurs de la sainte Ecriture? Que trouvons-nous de plus élevé dans les saintes lettres ? Interroge saint Paul : « Je vous montre, dit-il, une voie bien supérieure encore 2». Que peut-il appeler une voie bien supérieure? « Quand je parlerais les langues des hommes et celles des anges, sans avoir la charité, je ne suis qu’un airain sonore, une cymbale retentissante 3 ». Si donc on ne saurait trouver dans les saintes Ecritures rien de supérieur à la charité, comment couvrir d’eau les hauteurs des cieux, si les préceptes supérieurs des saintes Ecritures sont la charité ? Ecoute comment : « L’amour de Dieu », dit l’Apôtre, « est répandu dans nos coeurs, par d’Esprit-Saint qui nous a été donné 4 ». Ce mot seul de répandre marque les saintes eaux dans la charité de l’Esprit-Saint. Telles sont les eaux dont il est dit quelque part : « Que vos eaux coulent dans vos rues, et que nul étranger n’y ait part 5». Ces étrangers sont tous les hommes en dehors du sentier de la vérité, soit païens, soit Juifs, soit hérétiques, soit même mauvais chrétiens; ils peuvent avoir des dons nombreux, mais non la charité. Et quel est ce don, mes frères? Ne parlons point des dons du dehors, que partagent les autres hommes, puisque Dieu fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants 6; de ces dons qui viennent de Dieu, à la vérité, biens communs non-seulement aux bons et aux méchants, mais encore aux animaux, aux bêtes de somme. Etre, vivre, voir, sentir, écouter, jouir des bienfaits des autres sens, voilà des dons qui viennent de Dieu : mais
1. Ps.
CXLVIII, 4, 5. — 2. I Cor. XII, 31.— 3. Id. XIII, 1.— 4. Rom. V, 5. — 5. Prov.
V, 16, 17. — 6. Matth. V, 45.
voyez avec combien de créatures, et quelles créatures nous les partageons, et auxquelles nous ne voudrions pas ressembler. Les hommes les plus méchants ont aussi l’esprit vif et pénétrant; de vils comédiens ont l’adresse et la souplesse; des voleurs ont de grandes richesses , des méchants ont une femme et des enfants. Ces dons excellents viennent de Dieu, nul n’en doute; mais voyez avec qui tout cela nous est commun. Maintenant jette les yeux sur les dons de l’Eglise. Quelles richesses dans le baptême, dans l’Eucharistie et dans les autres sacrements ! Et néanmoins, Simon le magicien y prit part 1. Quels dons chez les Prophètes ! Et néanmoins Saül, ce roi réprouvé, prophétisa, et il prophétisa quand il persécutait David qui était saint. Il envoie des archers prendre David, et David était alors au milieu des Prophètes, du nombre desquels se trouvait Samuel, ce saint personnage tous furent saisis de l’esprit de prophétie, et prophétisèrent. Mais peut-être est-ce parce qu’ils étaient venus avec de bonnes intentions, par la seule nécessité de leur charge, ou sans vouloir obéir à l’ordre qu’ils avaient reçu. Saül en envoya d’autres qui firent comme les premiers; et si nous leur prêtons les mêmes intentions, voilà que Saül, parce qu’ils tardaient à revenir, y alla lui-même dans sa fureur, ne respirant que le meurtre, et tout altéré d’un sang innocent, qu’il payait d’ingratitude: ce fut alors qu’il fut saisi de l’esprit de prophétie, et qu’il prophétisa 2. Ils n’ont donc point à se vanter, ceux qui ont reçu de Dieu quelques dons, comme le baptême, sans avoir la charité; mais bien, qu’ils pèsent le compte qu’ils doivent rendre à Dieu, puisqu’ils n’usent pas saintement des choses saintes. C’est parmi eux que l’on dira: «Nous avons prophétisé en votre nom ». On ne répondra point: Vous mentez ; mais on leur dira: « Je ne vous connais point, retirez-vous de moi, ouvriers d’iniquité 3. Car j’aurais en vain l’esprit de prophétie, je ne suis rien si je n’ai l’esprit de charité 4». Saül prophétisa, et il était un ouvrier d’iniquité. Or, qui fait l’iniquité, sinon celui qui n’a point la charité? « Car la charité est la plénitude de la loi 5 ». Que signifie dès lors : « Il couvre d’eau ses hauteurs? » C’est que, dans toutes les Ecritures, c’est la charité qui est la voie
1. Act. VIII,
13, 18.— 2. I Rois, XIX, 18-24.— 3. Matth. VII, 22, 23, — 4. I Cor. XIII, 2.—
5. Rom. XIII,10.
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la plus élevée, qui obtient le plus haut rang; qu’il n’y a que les bons pour y arriver; que les méchants n’y ont aucune part; qu’ils peuvent avoir part au baptême, avoir part aux autres sacrements, avoir part aux prières publiques, être dans les murailles de l’Eglise, et dans l’unité extérieure, mais qu’ils n’ont point de part avec nous dans la charité. Telle est la source de tous les biens, la source propre aux saints, et dont il est dit : « Que nul étranger n’ait part avec toi 1». Quels sont les étrangers ? tous ceux qui entendent : « Je ne vous connais point ». Puisqu’on ne les connaît point, puisqu’on leur dit : « Je ne sais qui vous êtes », ils sont bien des étrangers. La voie suréminente de la charité est donc proprement pour ceux qui appartiennent au royaume des cieux. Donc le précepte de la charité domine les cieux, domine tous les livres; puisque les livres lui sont subordonnés, puisque c’est pour elle que combat toute langue des saints, tout mouvement des dispensateurs de Dieu, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur. C’est donc là une voie suréminente, et c’est avec raison que Dieu couvre d’eau les hauteurs du ciel; car, dans les livres saints, on ne trouve rien de supérieur à la charité.
10. Mais écoute plus clairement encore ce qu’est l’eau. Nous avons dit que la charité est répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2. Nous avons dit encore: «Que les eaux coulent dans nos rues 3». Mais, me dira quelqu’un, rien ne dit qu’il faut entendre par là la charité: et s’il plaisait à un autre d’y assigner un autre sens ? Souviens-toi seulement de cette parole de l’Apôtre . « La charité est répandue dans nos coeurs ». Comment? « Par l’Esprit-Saint, qui nous a été donné ». Ecoute maintenant le Maître des Apôtres: « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne et qu’il boive ». Qu’il poursuive encore : « Si quelqu’un croit en moi, des fleuves d’eau vive jailliront de ses entrailles ». Qu’est-ce à dire? Que l’Evangéliste nous l’explique « Or, il parlait ainsi de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui: car l’Esprit-Saint n’était pas encore envoyé, parce que Jésus n’était pas encore glorifié ». Donc, mes frères, si l’Esprit-Saint n’était pas encore envoyé, après qu’il fut glorifié par son ascension au ciel, le Saint-Esprit fut envoyé 4, et
1. Prov. VI, 7. — 2. Rom. V, 5. — 3. Prov. V, 16. — 4. Jean, VII, 37- 39.
les Apôtres furent remplis de cette charité 1, qui fut répandue dans leurs coeurs par l’Esprit- Saint qui leur était donné, parce que les hauteurs des cieux sont couvertes d’eau. Et cela est marqué par l’ascension du Sauveur, qui dut dominer les cieux, et de là répandre la charité. Pour Dieu, en effet, couvrir n’est pas être soutenu par ce qu’il couvre ; il soutient lui-même ce qu’il couvre sans le surcharger : si donc il couvre d’eau les cieux, c’est plutôt de manière qu’ils soient soutenus par l’Esprit-Saint. Ce qui soutient est en haut, ce qui est soutenu est en bas; l’un suspend, l’autre est suspendu. Si donc l’un suspend, si l’autre est suspendu , écoute bien que le ciel des Ecritures est suspendu à la charité. Il y a en effet deux préceptes de la charité qui sont très-connus : « A ces deux préceptes sont suspendus la loi et les Prophètes 2. Or, le Seigneur couvre d’eau ses hauteurs ».
11. « Il se fait des nuées une échelle ». On peut très-bien l’entendre à la lettre. Le Seigneur est monté visiblement au ciel. Comment les nuées lui ont-elles servi d’échelle? « Quand il parlait ainsi, une nuée le reçut 3». C’est encore ce qui doit arriver à notre résurrection: « Et ceux », dit l’Apôtre, « qui sont morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers; ensuite nous qui sommes en vie, nous u serons enlevés avec eux sur les nuées, pour aller dans les airs au-devant du Christ; et ainsi nous serons éternellement avec lui 4 ». Voyez les nuées qui sont l’échelle du ciel: je vais vous montrer aussi dans ces nuées l’échelle de cet autre ciel, ou des saintes Ecritures. Qu’est-ce à dire, mes frères? Puisse le Seigneur mon Dieu me mettre au nombre de ces nuées, quelles qu’elles soient. Il sait que je suis une nuée ténébreuse; et cependant regardez comme des nuées tous les prédicateurs de la vérité. Quiconque est assez infirme pour ne point monter à ce ciel, c’est-à-dire à l’intelligence des saintes Ecritures, doit y monter par ces nuées. C’est peut-être ce qui nous arrive à ce moment; si je dis quelque chose d’utile, si mon travail n’est point inutile pour vous, vous montez au ciel des divines Ecritures , ou plutôt vous arrivez à les comprendre, au moyen de ma prédication. Combien était haut le ciel de
1. Act. II,
4. — 2. Matth. XXII, 40. — 3. Act. I, 9. — 4. I Thess. IV, 15, 16.
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notre psaume ! Nul d’entre vous ne voyait ce qu’il figurait: « Alors celui qui couvre d’eau ses hauteurs, a étendu le ciel comme une tenture ». Cette expression même qu’ « il se fait des nuées une échelle », voilà que notre parole vous l’a fait comprendre autant que Dieu nous en a fait la grâce; car ce n’est point par elles-mêmes que les nuées répandent la pluie. Montez donc, mes frères, montez par l’intelligence, et que cette intelligence porte en vous ses fruits; ne soyez point comme cette vigne dont le Prophète a dit: « Je commanderai aux nuées de ne point pleuvoir sur elle 1». Dieu accusait cette vigne de lui donner des épines au lieu de raisins, et de ne point lui rendre un fruit proportionné à ses pluies douces. Car entendre le bien, et faire le mal, c’est recevoir une pluie douce, pour produire des épines. Ne nous imaginons pas; mes frères, que Dieu parle ici d’une vigne terrestre et visible. Pour empêcher en effet que l’obscurité de cette comparaison ne serve de voile à l’iniquité, le Seigneur a exposé par la bouche de son Prophète ce qu’il entendait par cette vigne, et il a dit: « Cette vigne du Seigneur des armées, c’est la maison d’Israël ». Pourquoi, hommes d’iniquité, jeter vos coeurs sur les montagnes et les coteaux des vignerons? Je sais, dit le Seigneur, de quelle ville je veux parler; je sais où je cherchais des raisins, et n’ai rencontré que des épines. Il est inutile de porter ailleurs vos pensées et vos opinions, sans vouloir comprendre, afin de ne point faire le bien. Car il est écrit aussi : « Il n’a point voulu comprendre, de peur de faire le bien 2». Bannissez donc de vos esprits toutes ces conjectures. « La vigne du Seigneur des armées, c’est la maison d’Israël; et l’homme de Juda, c’est le plan choisi 3» ; plan choisi quand il fut planté, plan réprouvé quand il a produit des épines. Direz-vous donc, mes frères, que la maison d’Israël fut la vigne, et que nous ne sommes point la vigne? Ecoutons en tremblant ce qui est dit aux Juifs. Voyez comment l’Apôtre porte l’effroi parmi les branches insérées à propos des branches retranchées 4, et comment, par ces branches retranchées, il nous fait craindre la sévérité, tout en nous signalant la bonté dans les branches insérées. Ne sois donc pas sans fruit au temps de la bonté, afin de ne pas éprouver le châtiment
1. Isa. V, 6.— 2. Ps. XXXV, 4.— 3. Isa. V, 1-7. — 4. Rom, XI, 20-22.
de l’arbre stérile. Mais je ne suis pas une vigne, me diras-tu. Que devient alors cette parole du Seigneur: « Je suis la vigne, et vous êtes les sarments, mon Père est le vigneron 1 ? » Que devient ce qu’a dit saint Paul? « Qui plante une vigne sans en recueillir le fruit 2?» Tu es donc une vigne, ô sainte Eglise, et tu as Dieu pour vigneron. Nul vigneron ne peut lui-même arroser sa vigne. Vous donc, mes frères bien-aimés, vous, les entrailles de l’Eglise, les objets de sa tendresse, les enfants. de notre céleste mère, écoutez quand il en est temps. Dieu a menacé cette vigne de la plus terrible vengeance. « Je commanderai aux nuages», dit-il, «de ne point pleuvoir sur elle». Et il en fut ainsi. Les Apôtres vinrent aux Juifs qui les méprisèrent, et ils répondirent : « Nous étions envoyés vers vous, mais comme vous repoussez la parole de Dieu, nous allons chez les nations. 3» Voyez comment le même esprit de Dieu, qui habite au fond de leur coeur et leur enjoint ce qu’il lui plaît, commande ici aux nuées du Seigneur de ne point pleuvoir sur sa vigne, parce qu’elle a donné des épines 4, au lieu des raisins qu’il attendait. C’est pour cela qu’il s’est fait des nuées une échelle, et qu’il a déployé le ciel comme une tenture. Ne cherchons pas davantage: l’autorité des Ecritures englobe toute la terre, les nuées ne cessent de verset’ leurs eaux, on prêche la parole de la vérité, on éclaircit tout ce qui est obscur, afin que vos coeurs se fassent des nuées une échelle. Voyez comment vous devez croire, voyez comment vous devez recevoir cette parole. Après la prédication viendra le juge, après les semailles viendra celui qui doit recueillir. « Il se fait des nuées une échelle ».
12. « Il marche sur les ailes des vents». Il est difficile de prendre ceci à la lettre, Quelles sont ces ailes des vents? Allons-nous, comme dans les peintures, nous représenter les vents qui volent, qui ont des ailes? Il n’y a d’autres vents, mes frères, que ceux que nous sentons, un mouvement, une agitation de l’air, qui pousse avec effort ce qu’il rencontre. Quelles sont les ailes des vents? Quelles sont même les ailes de Dieu ? Et néanmoins, il est dit : « Ils espéreront à l’ombre de vos ailes 5 ». Essayons donc de prendre ces paroles à la lettre, comme un fait particulier à cette créature.
1. Jean, XV, 1, 5.— 2. I Cor. IX, 7.— 3. Act. XIII, 46.— 4. Isa. V, 4 — 5. Ps. XXXV, 8.
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L’Ecriture a signalé quelque part la rapidité de la parole, rapidité dont nous avons déjà parlé dans un autre psaume, où il est écrit « Sa parole court avec rapidité 1 ». Or, chacun le sait, rien n’est plus rapide que le vent. De même alors que la tenture nous marquait tout à l’heure la facilité de Dieu dans ses oeuvres; car rien n’est plus facile pour l’homme que de déployer une tenture: de même ici, pour nous marquer que Dieu ou son Verbe est présent partout, et que la rapidité de ses mouvements ne lui fait rien abandonner, car nous ne connaissons rien de plus rapide que le vent, le Prophète nous dit : « Il marche sur les ailes des vents », c’est-à-dire que sa rapidité l’emporte sur la rapidité des vents: en sorte que nous devons comprendre par les ailes des vents leur rapidité, que surpasse de beaucoup la parole de Dieu. Voilà le sens qui se présente tout d’abord : mais frappons à la porte intérieure, et voyons ce que veut dire le Prophète sous cette figure.
13. Il n’est pas absurde, par les vents, d’entendre les âmes; non que l’âme soit un souffle, mais parce que le vent est invisible, bien qu’il soit corporel et qu’il renverse les corps; néanmoins il se dérobe à la perspicacité de l’oeil humain; notre âme aussi, étant invisible, nous pouvons, sous le nom des vents, comprendre les âmes. De là cette expression, que Dieu souffla l’esprit de vie dans l’homme qu’il venait de former, et que « l’homme eut une âme vivante 2». Le vent peut donc très-bien désigner les âmes dans le sens allégorique. Et toutefois n’allez point croire que ce mot d’allégorie je l’emprunte aux pantomimes certains mots, en effet, parce qu’ils sont des mots, et que la langue les prononce, nous sont communs avec les jeux du théâtre qui n’ont rien d’honnête; mais ces expressions ont un sens dans l’Eglise, et encore un sens au théâtre. Je n’ai rien dit ici que l’Apôtre n’ait dit lui-même, quand, à propos des enfants d’Abraham, il s’écrie: « Tout ceci est une allégorie 3 ». Il y a allégorie quand les paroles semblent nous indiquer un sens, et que l’intelligence en voit un autre. Ainsi, dire que le Christ est l’agneau 4, est-ce dire pour cela qu’il est réellement un agneau? Dire qu’il est le lion 5, est-ce dire qu’il est animal? Dire qu’il est la pierre 6, est-ce dire qu’il en a la
1. Ps. CXLVII, 15.— 2. Gen. II, 7.— 3. Gal. IV, 24.— 4. Jean, I, 29. — 5. Apoc. V, 5.— 6. I Cor. X, 4.
dureté ? Dire qu’il est la montagne 1, est-ce dire qu’il est un monceau de terre ? C’est ainsi que beaucoup d’expressions semblent désigner un objet, et en désignent un autre en réalité: telle est l’allégorie. Si l’on croit que j ‘ai emprunté au théâtre le mot d’allégorie, on peut croire également que le Seigneur a aussi pris au théâtre celui de parabole. Voyez à quoi néus oblige une ville qui a tant de spectacles; je parlerais plus librement à la campagne; et mes auditeurs n’auraient sans doute connu que par les saintes Ecritures le mot d’allégorie, Si donc nous disons que l’allégorie est une figure, il y a allégorie chaque fois qu’un mystère est figuré. Que faut-il dès lors comprendre ici : « Il marche sur l’aile des vents ? » Nous avons dit que les vents peuvent très-bien figurer les âmes. Quelles sont les ailes des vents ou des âmes, sinon ce qui leur sert pour s’élever en haut? Or, les ailes des âmes sont les vertus, les bonnes oeuvres, les actions droites. Toutes les plumes forment deux ailes, comme tous les préceptes se résument en deux préceptes. Quiconque aime Dieu et son prochain, a une âme pourvue d’ailes, d’ailes très-libres, et il s’élève par l’amour vers le Seigneur. Quiconque s’embarrasse dans un amour charnel, n’a que des ailes pleines de glu. Si l’âme n’avait des plumes et des ailes, comment dirait-elle en gémissant dans ses tribulations : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? » et encore: « Je volerai, puis me reposerai 2 ». Ailleurs encore : « Où irai-je, pour fuir votre esprit? où fuir devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends au fond des enfers, vous voilà. Si je prends des ailes comme la colombe, je volerai jusqu’aux extrémités de la mer 3». Comme s’il disait: Je ne puis éviter votre colère qu’en prenant les ailes de la colombe, pour voler jusqu’à l’extrémité des mers. Et s’envoler à l’extrémité des mers, c’est étendre ses espérances jusqu’à la fin des siècles, comme l’a dit encore le Psalmiste : « Tout est labeur devant moi, jusqu’à ce que j’entre dans le sanctuaire du Seigneur, et que je comprenne la fin des méchants 4 ». Comment est-il parvenu aux extrémités de la mer, même avec des ailes? « C’est là », répond-il, « que votre main me conduira, que votre droite me fera parvenir 5.
1. Dan. II, 35.— 2. Ps. LIV, 7.— 3. Id. CXXXVIII, 7 -10.— 4. Id, LXIII, 16, 17.— 5. Id. CXXXVII, 10.
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Même avec mes ailes, je tomberai, si vous ne me soutenez. Les ailes solides, libres. et dégagées de toute glu, sont donc pour les âmes qui observent les préceptes de Dieu, qui ont la charité dans une conscience pure, et une foi sans feinte 1. Mais quels que soient les feux de leur charité, qu’est-ce que cela, en le comparant à cet amour que Dieu avait pour elles, même quand elles étaient embarrassées par la glu ? L’amour de Dieu pour nous, surpasse donc le nôtre pour lui. Nos ailes sont notre amour; mais lui « marche sur les ailes des vents».
14. L’Apôtre disait aussi à quelques-uns : « Je fléchis le genou pour vous devant le Père, afin que selon l’homme intérieur, il fasse habiter le Christ en vos coeurs par la foi, afin que vous soyez enracinés et fondés dans la charité ». Il leur donne déjà la charité, il leur donne déjà des plumes et des ailes. «Afin que vous puissiez comprendre», nous dit-il, « quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur 2 ». Peut-être désigne-t-il ici la croix du Seigneur. C’était une largeur sur laquelle furent étendues ses mains sacrées une longueur qui s’élevait de la terre et où était fixé son corps; une hauteur qui dépassait le bois transversal; une profondeur sur laquelle était affermie la croix, et qui est toute l’espérance de notre salut. Largeur, en effet, signifie bonnes oeuvres; longueur, la persévérance finale; hauteur, l’élévation du coeur, afin que toutes les bonnes oeuvres, par lesquelles nous persévérons jusqu’à la fin, n’aient d’autre motif que l’espérance des récompenses du ciel, et nous donnent ainsi l’ampleur du bien, et la longueur par la persévérance finale. Il y a hauteur en effet à ne point chercher ici-bas sa récompense, mais en haut: de peur qu’on ne nous dise: « En vérité, je vous le déclare, ils ont reçu leur récompense 3». Enfin ce que j’ai appelé profondeur était cette partie de la croix qu’on ne voyait pas, et d’où s’élevait ce que l’on en voyait. Or, qu’y a-t-il dans l’Eglise de caché, et qu’on ne voit point? Les sacrements du baptême et de l’eucharistie. Car les païens voient nos bonnes oeuvres, mais les sacrements leur sont cachés; et toutefois ce qui est visible s’élève sur ce qui ne paraît point, comme c’est de la profondeur de la croix cachée en terre que s’élève cette croix que l’on voit, qui frappe nos regards. Que dit ensuite l’Apôtre ?
1. I Tim.
I, 5. — 2. Ephés. III, 14-18, — 3. Matth. VI, 2.
Après avoir ainsi parlé, l’Apôtre ajoute: « Afin que vous connaissiez l’amour de Jésus-Christ qui surpasse toute connaissance 1 ». Et déjà il avait dit: « Afin que vous soyez enracinés et affermis dans la charité de Jésus-Christ ».Vous aimez en effet le Christ, et dès lors vous travaillez en sa croix. Mais l’aimez-vous autant qu’il vous a aimés ? Toutefois en l’aimant comme vous l’aimez, vous volez à lui, afin de connaître combien il vous a aimés, c’est-à-dire afin de comprendre l’amour du Christ qui dépasse toute science. Vous l’aimez donc autant qu’il vous est possible, et vous volez autant que vous le pouvez; mais « celui qui marche sur les ailes des vents » s’élève bien au-dessus de ces mêmes ailes.
15. « Il fait des esprits ses messagers, et de ses ministres des feux ardents 2 ». Et cela, bien que nous ne voyions pas les anges: leur présence est dérobée à nos yeux; ils sont les citoyens de cette grande république dont Dieu est le chef. Toutefois nous savons par la foi qu’il y a des anges, et par l’Ecriture qu’ils ont apparu à plusieurs. Nous en sommes certains, et le doute ne nous est pas permis. Or, les anges sont des esprits ; mais ils ne sont point des anges par cela même qu’ils sont des esprits; ils ne le deviennent que quand ils sont envoyés; car le nom d’ange désigne un ministère, et non une nature. Tu cherches le nom de cette nature, c’est celui d’esprits; le nom de leur ministère, c’est celui d’anges. Exister, pour eux, c’est être esprits; agir, c’est devenir anges. Voyez en effet dans ce genre humain: homme est le nom de la nature; soldat un nom d’office: homme est le nom qui convient à la nature; héraut celui qui convient à son ministère : c’est-à-dire que celui qui est homme, devient un héraut, mais de héraut on ne devient pas homme. Il en est de même de ces esprits que Dieu créa dès le commencement du monde; il en fait des anges en les envoyant porter ses ordres, et ses ministres sont des feux ardents. Nous lisons en effet qu’il apparut dans un buisson ardent 3, et nous lisons encore qu’il fit tomber du ciel un feu qui exécuta ses volontés. Il fut donc sou ministre en accomplissant ses ordres. Etre feu, c’était là sa nature, accomplir des ordres, c’était pour lui un ministère. On peut donc à la lettre entendre ces paroles des créatures.
1. Ephés. III, 14-19. — 2. Ps. CIII, 4. — 3. Exod. III, 2.
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15. Mais quel sens leur donnerons-nous dans l’Eglise ? Dans quel sens dirons-nous que « Dieu prend des esprits pour ses messagers, et des feux ardents pour ses ministres?» Par ces esprits il faut entendre ceux qui sont spirituels. Or, Dieu se sert de ceux qui sont spirituels, pour en faire ses messagers. « Car l’homme spirituel juge de tout, et ne subit « le jugement de personne 1». Voyez l’homme spirituel devenu ange de Dieu. « Je n’ai pu parler comme à des hommes spirituels, mais bien comme à des hommes charnels 2 ». Il descend de sa hauteur spirituelle pour aller à des hommes charnels, comme un ange du ciel qui vient sur la terre. Quel sens donner à ces ministres qui sont un feu ardent, sinon celui que saint Paul exprime: « Ayez la ferveur de l’Esprit 3?» En sorte que tout homme à l’âme fervente, sera le feu ardent ministre du Seigneur. N’était-ce donc pas un feu ardent que saint Etienne ? Quel feu le brûlait? Quel était ce feu qui le portait à prier quand on le lapidait, et pour ceux qui le lapidaient ? Dire qu’un serviteur de Dieu est une flamme, est-ce dire qu’il va tout brûler? Qu’il brûle sans doute, mais qu’il, brûle ce qui est paille chez toi, c’est-à-dire que le ministre de Dieu brûle tous tes désirs charnels, en prêchant la parole de Dieu. Ecoute celui-ci: « Que l’homme nous regarde comme les ministres du Christ, et les dispensateurs des mystères de Dieu 4». De quelle flamme n’était-il pas embrasé, quand il disait: « Notre bouche vous est ouverte, ô Corinthiens, notre coeur s’élargit 5 ». Il était alors tout ardent, tout brûlant de charité, et il leur portait cette flamme sacrée. Tel est le feu que le Seigneur promettait d’envoyer sur la terre, quand il disait : « Je suis venu apporter le feu sur la terre 6 ». Il parle du feu comme du glaive 7. Le glaive tranche les affections charnelles, le feu les consume. L’un et l’autre doivent s’entendre de la parole de Dieu, se reconnaître dans son esprit. Laisse-toi brûler par cette parole que tu entends, et vois ce qu’aura lait en loi le ministre de Dieu, « qui fait des esprits ses messagers, et du feu dévorant son ministre ».
17. « Il a fondé la terre sur sa propre base, elle ne sera pas ébranlée de siècle en
1. I Cor. II, 15.— 2. Id. III, 1.— 3. Rom. XII, 11.— 4. Act. VII, 59. — 5. II Cor. IV, 1. — 6. II Cor. VI, 11.— 7. Luc, XII, 49.— 8. Matth. X, 34.
siècle 1». Je ne sais s’il serait possible d’adapter ces paroles à notre terre, et si l’on pourrait dire : « Elle ne sera pas ébranlée de siècle en siècle » ; puisqu’il est dit d’elle: : « Le ciel et la terre passeront 2 ». Il est difficile d’assigner ici un sens littéral. Cette expression, en effet : « Il a fondé la terre sur sa propre solidité » , pourrait nous faire croire à une solidité inconnue qui soutient la terre. Aussi le Prophète a-t-il dit: « Il a fondés, sur quoi? sur la solidité de la terre même, appuyée à son tour sur une base qui nous est peut-être inconnue. Que la création nous dérobe des mystères, cette obscurité, chez les créatures, ne nous dérobera point le créateur; voyons ce qu’il nous est possible, et par ce que nous voyons, aimons et bénissons le Seigneur. Efforçons-nous de chercher ici ce qui est caché sous cette figure. « Il a fondé la terre », et par là j’entends l’Eglise. « La terre est au Seigneur, et tout ce qu’elle renferme » ; et par cette terre nous comprenons l’Eglise. Telle est la terre qui a soif, et qui dit dans les psaumes, car une seule parle pour toutes: « Mon âme est sans vous comme une terre sans eau 4». Qu’est-ce à dire, « sans eau? » Une terre qui a soif. Mon âme a donc soif de vous, comme une terre sans eau ; car si elle n’est altérée, elle ne peut être bien arrosée. Pour une âme abreuvée, la pluie est un déluge, il faut qu’elle ait soif. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice 5 ». Qu’elle dise : « Mon âme est sans vous comme une terre sans eau » ; comme elle dit ailleurs : « Mon âme a eu soif du Dieu vivant 6 ». Cette terre est donc l’Eglise. Quelle est cette solidité sur laquelle elle est basée, sinon son fondement? Est-ce déroger que d’entendre par cette solidité sur laquelle la terre est basée, ce fondement qui est l’appui de l’Eglise? Quel est ce fondement? « Nul »,dit l’Apôtre, «ne saurait poser un fondement autre que celui qui est posé, et qui est Jésus-Christ ». Voilà donc ce qui nous affermit. Aussi, affermis de la sorte, ne serons-nous pas ébranlés de siècle en siècle; rien n’est plus inébranlable que ce fondement. Tu étais infirme, mais un fondement aussi solide te rassure. Appuyé sur toi-même, tu ne pouvais être solide, mais tu seras toujours ferme, si tu ne t’écartes jamais
1. Ps.
CIII, 5.— 2. Matth. XXIV, 35.— 3. Ps. XXIII, 1.— 4. Id. CXLII, 6. — 5. Matth.
V, 6. — 6. Ps, XLI, 3. — 7. I Cor, III, 11.
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de ce fondement. « Il ne sera pas ébranlé de siècle en siècle ». L’Eglise , en effet , est destinée à servir de colonne et de fondement à la vérité 1.
18. « L’abîme est pour lui comme un vêtement; ses eaux dépassent les montagnes. Elles fuiront à votre menace, et seront ébranlées à la voix de votre tonnerre. Les montagnes s’élèvent et les campagnes s’abaissent au lieu que vous leur assignez. Vous leur avez fixé des bornes qu’elles ne dépasseront point, elles ne reviendront point couvrir la terre. Vous envoyez les fontaines dans les vallons; leurs eaux coulent à travers les montagnes. C’est là que s’abreuvent les animaux des champs, l’onagre y étanchera sa soif. Les oiseaux du ciel habiteront leurs bords, et feront entendre leur voix du milieu des rochers. Vous arrosez les montagnes des pluies du ciel, la terre sera rassasiée des fruits que répandent vos mains. Vous produisez le foin pour les animaux, et les plantes pour le service de l’homme. Afin de tirer de la terre le pain, et le vin qui réjouit le coeur de l’homme, les parfums qui embellissent sa face, et le pain qui affermit ses forces. Les arbres des campagnes seront abreuvés, et les cèdres du Liban plantés par le Seigneur. C’est là que les oiseaux font leur nid, le nid des foulques est à leur tête 2». Voilà le ciel étendu; vous voulez, je le crois, y monter par la pensée; et je crois encore que vous en mesurez la hauteur. J’ai voulu, en effet, vous citer plusieurs versets, afin que vous compreniez mieux à quelle hauteur Dieu élève ses mystères. On dédaigne ce que
l’on découvre, quand il est facile de le trouver : aussi la recherche de ces vérités nous est-elle pénible, afin que la découverte en soit plus agréable. Dans tout ce que je viens de dire, mes frères, et que l’on peut prendre à la lettre, peut-on aussi prendre à la lettre cette parole : « C’est là que les oiseaux feront leurs nids, le nid des foulques est à leur tête? » La famille de la cigogne est-elle à la tête des oiseaux? ou bien serait-elle à la tête des cèdres? Car il y a dans le texte : « Et les cèdres du Liban qu’il a plantés, c’est là que les oiseaux feront leur nid, et le nid des foulques est à leur tête ». Toutefois le latin ne nous permet pas de traduire comme s’il
1. I Tim. III, 15. — 2. Ps. CIII, 6-17.
y avait « de ces cèdres »; puisque dans cette langue « ces » est masculin , tandis que « cèdres » est féminin. Comment alors la famille des foulques est-elle à la tête des passereaux? Cela ne peut se dire de l’oiseau que nous avons sous les yeux. Le mot « foulques »ou fulicae désigne des oiseaux de la mer ou des étangs. Prenons pour la maison des foulques, domus fulicae, leur nid : comment le nid des foulques est-il un guide pour les oiseaux? Pourquoi l’Esprit-Saint mêle-t-il aux choses -visibles des choses qui paraissent absurdes, sinon pour nous forcer à chercher un sens spirituel, quand nous ne pouvons accepter le sens littéral?
19. Si donc vous voulez par l’intelligence vous élever jusqu’au ciel, à ce pavillon que Dieu a déployé, si Dieu fait monter cette intelligence au-dessus des nuées ; cette nuée qui vous parle est impuissante à vous expliquer aujourd’hui tant de choses. Epargnez sinon votre faiblesse, du moins la mienne. L’avidité que vous témoignez me fait croire que vous seriez toujours prêts; mais il est ici deux points que nous ne saurions dédaigner, notre faiblesse corporelle, et le souvenir de ce que nous expliquons, voilà ce qui est à considérer. En attendant, réfléchissez à ce que vous avez entendu. Qu’ai-je dit? Digérez votre nourriture, et vous serez ainsi des animaux purs, propres aux festins du Seigneur. Remarquez par vos oeuvres le fruit que vous recueillez ; car c’est mal digérer que bien entendre, et ne pas bien faire; et Dieu ne cesse de nous donner une nourriture solide. Or, chacun sait que nous rendrons compte du pair! que nous avons reçu, et que nous distribuons. Votre charité le sait très-bien, l’Ecriture n’est pas sans nous en avertir, et Dieu ne nous flatte point. Voyez avec quelle liberté nous vous parlons, du lieu où nous sommes: et quand moi-même, quand ceux qui vous parlent de ce lieu serions moins libres, la parole de Dieu ne redoute personne. Pour nous, que nous soyons sous le coup de la crainte, ou en pleine liberté, nous devons prêcher Celui qui ne craint personne. C’est une grâce qui vous vient de Dieu et non des hommes, que vous entendiez cette parole si libre par la bouche d’hommes qui sont timides. Au jugement de Dieu, vous n’aurez aucune excuse, si vous ne vous appliquez à l’exercice des bonnes oeuvres, et ne portez un
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fruit proportionné aux paroles que nous répandons sur vous comme une pluie céleste. Ce fruit proportionné consiste dans les bonnes oeuvres: ce fruit proportionné est un amour sincère non-seulement de vos frères, mais aussi de vos ennemis. Ne méprise aucun suppliant ; et si tu ne peux lui donner ce qu’il te demande, au moins, ne le méprise pas. Si tu peux le lui donner, donne-le ; situ ne le peux, sois du moins affable. Dieu couronne la volonté intérieure, quand il ne voit pas en nous le pouvoir. Que nul ne dise : je n’ai rien. Ce n’est point d’un coffre que la charité tire ce qu’elle donne : mais tout ce que nous disons, tout ce que nous avons dit, tout ce que nous pouvons dire encore, ou nous, ou ceux qui viendront après nous, ou ceux qui nous ont précédé, tout cela n’a d’autre but que la charité car la fin de la loi c’est la charité émanant d’un coeur pur, d’une conscience irréprochable, d’une foi sans feinte 1. En priant Dieu, interrogez vos coeurs, et voyez comment vous récitez ce verset: « Pardonnez-nous nos
1. I Tim.
I, 5.
offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés 1». On ne prie point, si l’on ne fait cette prière; Dieu n’exauce point, si l’on récite une autre prière, parce qu’elle ne nous a pas été enseignée par le jurisconsulte qu’il nous a envoyé. Il faut donc nécessairement que toutes les paroles que nous ajoutons, soient réglées sur cette prière, et qu’en récitant les paroles, nous comprenions ce que nous disons, parce que Dieu a voulu la rendre claire. Si donc vous ne priez point, vous n’avez point l’espérance; si vous priez autrement que le maître a enseigné, vous ne serez point exaucés; et si vous mentez en priant, vous n’obtiendrez point. Il faut donc prier, et en priant dire vrai, et prier comme Dieu nous a enseigné. Bon gré, malgré, il te faut dire tous les jours: « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Et veux-tu le dire en toute sûreté ? Crois alors ce que tu dis.
1. Matth. VI, 12.
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DEUXIÈME SERMON. — DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.
LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Dieu nous dérobe quelque peu ses enseignements, afin de nous stimuler à les chercher. Cette lumière dont il est revêtu, c’est l’Eglise ; l’eau qui couvre les hauteurs du ciel, c’est la charité; la terre fondée sur la solidité de Dieu, c’est l’Eglise fondée sur le Christ, inébranlable comme lui. C’est encore l’Eglise qui n pour vêtement l’abîme ou les eaux de la persécution qui couvrirent jusqu’aux plus hautes montagnes, c’est-à-dire Jusqu’aux Apôtres qui devenaient invisibles, mais demeuraient inébranlables. Mais la menace de Dieu a dissipé ces eaux de la persécution, et les empereurs sont devenus chrétiens. Dieu qui fait les montagnes et les vallées, a renversé l’orgueil des persécuteurs qui ne prévaudront plus. Alors les eaux de la doctrine couleront du milieu des montagnes, c’est-à-dire que les docteurs auront une doctrine commune, et n’enseigneront rien qui leur soit propre. Quiconque parle de lui-même aboutit au mensonge.
1. Je sais que vous me regardez comme votre débiteur, non par nécessité, mais ce qui est bien plus fort, par la charité. Je suis donc redevable tout d’abord au Seigneur notre Dieu, qui habite en vous, et qui exige de moi cet acquittement; ensuite à mon seigneur et Père qui est présent, qui m’ordonne de parler, et qui prie pour moi: enfin à la sainte violence qui vous porte à me faire parler, dans mon état de faiblesse. Néanmoins autant que me le permettra le Seigneur, qui daignera me donner des forces, selon la prière que vous lui en faites, puisque nous avons expliqué l’autre jour la première partie de ce psaume, j’entreprends de vous expliquer la suite, et d’en finir avec la grâce de celui au nom de qui j’ai commencé. Vous, qui étiez présents, j’avais averti votre charité, des (519) figures mystérieuses qui composent le psaume tout entier, parce que le plaisir de trouver est proportionné a la peine de chercher. Dieu ne veut point nous les dérober par l’obscurité, mais les assaisonner par la difficulté; afin, comme nous l’avons dit plusieurs fois, d’ouvrir à ceux qui demandent, de faire trouver à ceux qui cherchent, et entrer ceux qui frappent 1. Mais nous avons besoin de votre part d’un silence plus profond, d’une plus grande patience, afin que le peu que nous avons à dire ne nous prenne plus de temps à cause du bruit. Notre temps est restreint, et nous devons nous borner, votre charité sait bien qu’il nous faut assister aux obsèques d’un fidèle. Ne nous forcez donc point de répéter ce qui est dit, d’expliquer de nouveau les premiers versets. Si quelques-uns y ont manqué, je n’y puis rien. Peut-être leur sera-t-il bon de ne pas bien comprendre ce que comprendront facilement ceux qui m’ont entendu, afin qu’ils apprennent à se trouver à nos assemblées. Parcourons donc le psaume.
2. « Bénis le Seigneur, ô mon âme 2 ». Que l’âme de chacun de nous, devenue une seule âme dans le Christ, répète aussi: « Seigneur, mon Dieu, vous avez été grandi à l’excès ». Comment grandi? Parce que « vous vous êtes revêtu de confession et de beauté» .Offrez donc à Dieu cette confession, afin d’être embellie, afin qu’il vous revête « celui qui s’environne de lumière comme d’un vêtement 3 », qui s’est revêtu de son Eglise, et lui a donné La splendeur de la lumière, à elle qui par elle-même était ténèbres, selon cette parole de l’Apôtre: « Autrefois vous étiez ténèbres, aujourd’hui vous êtes lumière en Jésus-Christ 4. C’est lui qui étend le ciel comme un pavillon ». C’est-à-dire, dans le sens littéral, aussi facilement que tu étends une peau; ou bien par cette peau qui figure la mortalité, nous pouvons entendre l’autorité des Ecritures qui couvre le monde entier; et cette autorité des Ecritures nous est venue par des hommes mortels dont la renommée s’étend après leur mort.
3. « Lui qui couvre d’eau ses hauteurs 5». Les hauteurs de quoi? du ciel. Qu’est-ce que le ciel? Nous avons dit qu’en figure c’est l’Ecriture sainte. Quelle est la partie supérieure des saintes Ecritures? Le précepte de
1. Matth. VII, 7, 8. — 2. Ps. CIII, 1. — 3. Id. 2.— 4. Ephés. V, 8.— 5. Ps. CIII, 3.
la charité qui domine tout. Pourquoi comparer la charité à des eaux? « Parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 1». Comment le Saint-Esprit est-il désigné par l’eau? Parce que « Jésus était là criant et disant : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi verra des fleuves d’eau vive sortir de ses entrailles ». Comment prouver que cela s’applique au Saint-Esprit? Que l’Evangéliste nous le dise lui-même, lui qui ajoute: « Or, il parlait ainsi de l’Esprit-Saint que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui 2» . « Il marche sur les ailes des vents», c’est-à-dire sur les vertus des saintes âmes. Qu’est-ce que la vertu de l’âme? La charité. Or, comment Dieu marche-t-il sur la charité? Parce que la charité de Dieu pour nous, est bien supérieure à la nôtre pour lui.
4. « Il prend des esprits pour ses anges, et la flamme ardente pour ministre 3 »; c’est-à-dire qu’il se fait des messagers, de ces hommes qui sont des esprits, qui sont spirituels et non plus charnels, en les envoyant prêcher son Evangile. « Et la flamme ardente est son ministre». Car si le prédicateur ne brûle du feu sacré, il ne peut l’allumer chez les autres.
5. « Il a fondé la terre sur sa propre solidité 4 ». II a affermi !‘Eglise sur la solidité de l’Eglise. Qu’est-ce que la solidité de l’Eglise, sinon la base de l’Eglise? Et quelle est la base de l’Eglise, sinon celle dont parle l’Apôtre: « Nul ne peut poser un fondement autre que celui qui a été posé, et qui est le Christ Jésus 5? » Dès lors, appuyée sur une semblable base, qu’a-t-elle mérité d’entendre ? « Elle ne sera point ébranlée dans la suite des siècles: il a fondé la terre sur sa propre solidité », c’est-à-dire affermi l’Eglise sur le Christ qui en est le fondement. L’Eglise sera ébranlée, si ce fondement est ébranlé : mais comment serait ébranlé ce Christ qui, avant de venir à nous et de prendre notre chair, « avait tout fait, et rien n’avait été fait sans lui 6», qui embrasse tout dans sa majesté, et nous dans sa bonté ? Mais le Christ est immuable, et dès lors l’Eglise « ne sera point ébranlée de siècle en siècle». Où sont-ils, ces hommes qui nous disent qu’elle a disparu du monde, cette Eglise qui ne peut même pas être ébranlée?
1. Rom. V, 5.— 2. Jean, VII, 37-39.— 3. Ps. CII, 4. — 4. Id. 5.— 5. I Cor. III, 11. — 6. Jean, I, 3.
520
6. Mais d’où le Seigneur a-t-il commencé à parler de cette Eglise, à en jeter les bases, à la révéler, à la manifester, à la répandre? D’où a-t-il commencé cet ouvrage? Qu’y avait-il auparavant ? « Car il a fondé la terre sur sa stabilité, et de siècle en siècle elle ne sera point ébranlée. L’abîme est comme son vêtement 1 » . De qui? de Dieu peut-être? Mais déjà le Psalmiste a dit, à propos de ce vêtement: « Il est revêtu de lumière comme d’un manteau ». J’entends par là que Dieu est revêtu de lumière, et cette lumière c’est nous, si nous le voulons, Qu’est-ce à dire, si nous le voulons? Si déjà nous ne sommes plus ténèbres. Si donc Dieu est revêtu de lumière, à qui l’abîme servira-t-il de vêtement? On appelle abîme l’immense quantité des eaux: toutes les eaux, tout l’humide élément, toute la substance répandue dans les mers, dans les fleuves, dans les réservoirs cachés, prennent le nom générique d’abîme. Nous comprenons de quelle terre le Prophète a dit : « Il a fondé la terre sur sa propre solidité; elle ne sera point ébranlée de siècle en siècle ». C’est d’elle qu’il dit aussi : « L’abîme l’environne comme son vêtement ». Car l’eau est pour la terre comme un vêtement qui l’environne et qui la couvre. Mais il est arrivé pendant le déluge que ce vêtement de la terre s’est élevé jusqu’à la couvrir entièrement, jusqu’à surpasser les plus hautes montagnes de quinze coudées 2, au témoignage de l’Ecriture. C’est peut-être ce temps du déluge qu’avait en vue le Prophète, lorsqu’il dit: « L’abîme est pour elle comme un vêtement ».
7. « Les eaux s’élèveront au-dessus des montagnes » : c’est-à-dire ce vêtement de la terre, qui est l’abîme, s’est élevé au point que les eaux couvraient les montagnes. Nous l’avons lu, dis-je, à l’occasion du déluge. Est-ce là ce que dit le Prophète? Parle-t-il du passé, ou annonce-t-il l’avenir? S’il parlait du passé, il ne dirait pas: « Les eaux s’élèveront sur les montagnes » ; mais bien, les eaux se sont élevées. Nous voyons que l’Ecriture emploie souvent le passé pour le futur, puisque l’Esprit de Dieu voit l’avenir comme s’il était présent. De là vient que, dans un autre psaume, nous lisons comme un récit de l’Evangile : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, et ont jeté le sort sur mes vêtements 3». Tout cela, que
1. Ps. CIII, 6 — 2. Gen, VII, 20. — 3. Ps. XXI, 17-19.
l’on prévoyait pour l’avenir, est consigné comme un fait accompli. Mais, hélas! que peuvent nos faibles efforts? Où peut aboutir notre travail? Et quand pouvons-nous examiner suffisamment, pour affirmer que tel est le sens du Prophète? Nous voyons donc souvent les Prophètes employer le temps passé pour annoncer l’avenir; mais je rencontre difficilement dans mes lectures le futur au lieu du passé. Je n’ose pas affirmer que cela n’est point; j’indique seulement aux hommes, qui aiment les saintes Ecritures, un point à rechercher. S’ils en trouvent des exemples, qu’ils me les apportent; et dans une vieillesse surchargée d’occupations, nous applaudirons à la jeunesse qui voudra bien employer ainsi ses loisirs, et nous profiterons de leurs travaux. Nous ne témoignerons aucun dédain, puisque le Christ se sert de tous pour nous instruire. Le Prophète s’écrie donc : « Les eaux s’élèveront au-dessus des montagnes», pour nous annoncer l’avenir, et non pour raconter le passé, et il parle ainsi pour nous désigner l’Eglise, qui doit être sous le glaive des persécutions. Il fut un temps, en effet, où les eaux de la persécution couvrirent la terre de Dieu, l’Eglise de Dieu, et la couvrirent au point que les grands eux-mêmes, ou les montagnes, n’apparaissaient point, Quant ils fuyaient çà et là, coin. ment eussent-ils pu paraître? C’est peut-être à propos de ces eaux qu’il est dit : « Sauvez-moi, mon Dieu, parce que les eaux ont pénétré jusqu’à mon âme 1 ». Ces grandes eaux, qui forment la mer, sont turbulentes et stériles, et quelle que soit la terre qu’elles viennent à couvrir, elles y causent la stérilité plutôt que l’abondance. Les montagnes donc étaient sous les eaux, puisque les eaux dépassaient les montagnes : les peuples dans leur résistance dominaient l’autorité de ceux qui prêchaient la parole de Dieu avec courage. Les eaux les couvraient, les eaux s’élevaient bien au-dessus d’eux et disaient: Frappez, frappez; et on les opprimait : Eteignez-les, qu’ils dis. paraissent. lis parlaient ainsi et prévalaient sur les martyrs, et les chrétiens fuyaient de toutes parts, et cette fuite rendait les Apôtres invisibles. Comment cette fuite les rendait-elle invisibles? Parce que les eaux s’élevaient au-dessus des montagnes. Les eaux avaient alors une grande puissance. Mais combien dura-t-elle? Ecoute ce qui suit.
1. Ps. LXVIII, 2.
521
8. « Elles fuiront devant vos menaces 1 ». Voilà, mes frères, ce qui est arrivé: les eaux ont fui devant la menace du Seigneur, c’est-à-dire qu’elles ont cessé de couvrir les montagnes. Voilà que Pierre et Paul sont debout; quelle majesté dans ces montagnes ! Vexés jadis par les persécuteurs, ils reçoivent aujourd’hui l’hommage des empereurs. Les eaux ont fui devant la menace de Dieu, car c’est dans la main de Dieu qu’est le coeur des rois, qu’il tourne comme il lui plaît 2; il lui a plu de donner par eux la paix aux chrétiens, et alors s’est élevée dans son éclat l’autorité des Apôtres. Ces montagnes, toutefois, en étaient-elles moins grandes, pour être couvertes d’eau ? Cependant, comme Dieu voulut montrer à tous leur grande élévation, afin qu’ils pussent procurer le salut au genre humain ; car: «J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours 3 » : voilà que Dieu par sa menace a mis les eaux en fuite. « Elles trembleront au bruit de votre tonnerre ». Qui ne tremble maintenant à la voix de Dieu qui retentit par les Apôtres, à la voix de Dieu dans les saintes Ecritures, dans ses nuées? La mer s’est calmée, les eaux ont tremblé, les montagnes se sont dépouillées, l’empereur a fait des lois. Mais les eût-il faites, si Dieu n’eût fait entendre son tonnerre? Dieu l’a donc voulu, les princes ont fait des lois, elle calme s’est produit dans l’Eglise. Que nul d’entre les hommes ne s’attribue rien ici ; les eaux ont tremblé, mais, « Seigneur, c’est au bruit de votre tonnerre ». Aussitôt qu’il a plu à Dieu, les eaux ont fui, pour ne plus couvrir les montagnes ; avant cela, néanmoins, les montagnes étaient sous les eaux, mais inébranlables.
9. « Les montagnes s’élèvent, les campagnes s’abaissent, au lieu que vous leur assignez 4». Le Prophète parle encore des eaux. Nous ne devons point voir ici des montagnes terrestres, ni des campagnes terrestres; mais bien des flots si grands qu’on peut les comparer à des montagnes. La mer fut autrefois agitée, ses flots s’élevèrent comme des montagnes qui couvrirent d’autres montagnes ou les Apôtres. « Mais jusques à quand ces montagnes ont-elles pu s’élever, ces campagnes s’abaisser? » Leur fureur a monté, puis s’est calmée. Dans leur fureur , c’étaient des montagnes; dans le calme, des plaines; Dieu leur a assigné leur
1. Ps.
CIII, 7.— 2. Prov. XXI, 1.— 3. Ps. CXX, 1. — 4. Id CIII, 8.
place. Il est en effet un certain réservoir, où s’en vont, en quelque sorte, tous les coeurs des hommes avec, leur furie. Combien sont aujourd’hui remplis d’eau salée et amère, et néanmoins demeurent calmes ? Combien en est-il qui ne veulent point s’adoucir? Quels sont ceux qui ne veulent point s’adoucir ? Ceux qui refusent encore de croire au Christ. Mais quel qu’en soit le nombre, quel mal font-ils à l’Eglise? Montagnes autrefois, aujourd’hui ce sont des plaines unies ; et pourtant, mes frères, la mer, quel que soit son calme, n’en est pas moins la mer. Pourquoi n’ont-ils maintenant aucune fureur? Pourquoi ne sont-ils plus en délire? Pourquoi renoncer, sinon à détruire notre terre, du moins à la couvrir d’eau ? Pourquoi? Ecoutez : « Vous leur avez assigné un terme qu’elles ne dépasseront point; elles ne reviendront point pour couvrir la terre 1 ».
10. Mais depuis que ces flots si amers sont devenus tels que nous pouvons prêcher librement ces vérités, parce qu’il leur a été donné des bornes convenables et qu’ils ne dépasseront point ces bornes, pour venir de nouveau submerger la terre, que se passe-t-il sur la terre? Qu’y fait-on depuis que la mer l’a mise à découvert? Bien que de légères vagues bruissent encore sur la plage, bien que les païens murmurent, j’entends le bruit du rivage, sans redouter le déluge. Que fait-on dès lors, que fait-on sur la terre? « Vous faites couler des ruisseaux dans les vallées».Telle est la réponse du Prophète : Vous faites jaillir « des ruisseaux dans les vallées 2 ».Vous connaissez les vallées, des lieux abaissés dans les terres ; aux collines et aux montagnes, on oppose ici, en figures, les vallons et les vallées. Les collines et les montagnes sont les gonflements de la terre ; les vallons et les vallées sont les lieux les plus bas. Ne méprisez point les lieux abaissés, car de là jaillissent les fontaines : « Vous faites jaillir les ruisseaux dans les vallons ». Ecoute une montagne: « J’ai travaillé plus que tous les autres», dit saint Paul. On voit là une certaine hauteur: et toutefois, afin de faire jaillir les eaux, il s’abaisse comme une vallée : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi 3 ». Il ne répugne point à ces montagnes de devenir des vallées; de même que leur hauteur spirituelle les faisait appeler montagnes, de même
1. Ps.
CIII, 9. — 2. Id. 10. — 3. I Cor. XV, 10.
aussi leur spirituel abaissement les fait appeler des vallées. « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi». « Non pas moi », voilà bien le vallon, mais « la grâce de Dieu avec moi», voilà bien la source. « Vous faites jaillir des sources dans les vallons ». C’est de l’Esprit-Saint qu’est dit ce que je citais tout à l’heure : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive: celui qui croit en moi verra jaillir de ses entrailles des sources d’eau vive. Car il parlait ainsi à cause du Saint-Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui 1». Voyons maintenant s’il y a des vallons, afin que la source jaillisse dans ce vallon. Ecoute le Prophète: « Sur qui reposera mon Esprit, sinon sur l’homme humble, sur l’homme calme, sur l’homme qui craint mes paroles ? » Qu’est-ce à dire: « Sur qui reposera mon Esprit, sur l’homme humble et calme? » Où coulera mon eau vive? Dans le vallon.
11. « Les eaux passeront au milieu des montagnes ». C’est jusque-là que le lecteur a parcouru notre psaume, que cela suffise à votre charité. Voilà ce que nous expliquerons, puis nous terminerons au nom du Seigneur. Qu’est-ce à dire: « Que les eaux passeront par le milieu des montagnes? » Nous avons déjà vu que par montagnes on entend ces grands prédicateurs de la parole de Dieu, anges sublimes du Seigneur, quoique revêtus encore d’une chair mortelle, élevés non par leur propre vertu, mais par sa grâce; mais autant qu’il est en eux, ce sont des valions, d’où jaillissent humblement les eaux. « Et ces eaux », dit le Prophète, « passeront au milieu des montagnes» ; comme s’il disait que par l’intermédiaire des Apôtres nous viendra la prédication de la parole de vérité. Qu’est-ce à dire, par l’intermédiaire des Apôtres? Une chose intermédiaire est une chose commune, et une chose commune est une chose dont tout le monde vit également, elle est en quelque sorte au milieu, et ne m’appartient pas ; elle n’est ni à toi ni à moi, Aussi disons-nous de quelques hommes: La paix règne entre eux, la bonne foi règne entre eux, la charité règne entre eux. Ainsi disons-nous. Qu’est-ce à dire entre eux ? Au milieu d’eux. Que signifie au milieu d’eux? Elle leur est commune. Ecoute maintenant le sens de ces eaux au milieu des montagnes.
1. Isa. LXVI, 2.
La foi leur était commune, et nul n’avait des eaux qui lui fussent propres. Des eaux qui ne sont point au milieu, sont des eaux particulières, qui ne coulent point publiquement; j’aurai la mienne, un autre la sienne; ce que j’ai, ce qu’a cet autre, n’est plus dans le milieu. Il n’en est pas ainsi de la prédication pacifique de la vérité. Mais pour que ces eaux coulent par le milieu des montagnes, écoute le mot d’une montagne: « Que le Dieu de la paix vous donne d’être toujours unis de sentiments 1 ». Et ensuite : « Afin que vous ayez tous un même langage, et qu’il n’y ait aucun schisme parmi vous 2 ». Mes sentiments sont-ils vos sentiments ? L’eau coule entre nous. Je n’ai rien à moi, toi rien à toi, Que la vérité ne soit ni à moi seul, ni à toi seul, qu’elle soit à toi et à moi. « Les eaux couleront au milieu des montagnes». Ecoute encore, d’après l’une de ces montagnes, que, « Les eaux doivent couler au milieu des montagnes. Que ce soit moi, que ce soit d’autres, voilà ce que nous prêchons, et ce que vous avez cru 3». C’est avec sécurité qu’il nous tient ce langage : « Soit moi, soit d’autres, voilà ce que nous prêchons, et ce que vous avez cru ». Les eaux coulaient alors au milieu des montagnes, nulles discordes parmi les montagnes au sujet des eaux, tout y était dans l’accord, et dans l’union de la charité. Si quelqu’un prêchait autrement, c’était une eau privée, et non plus une eau du milieu des montagnes. Voyez encore ce qu’a dit celui qui a fait couler les eaux dans les vallons: « Celui qui dit le mensonge, dit ce qui lui est propre 4». Aussi, de peur que l’on ne mette sa confiance dans quelque montagne qui donnerait ses eaux non du milieu, mais d’elle-même, l’Apôtre nous dit : « Quiconque annoncera un Evangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Voyez comme il craint que l’on ne mette sa confiance dans la montagne, de peur que cette montagne, se séparant des eaux qui coulent dans le milieu, ne vienne à donner une eau qui lui serait propre : « Quand même ce serait moi ». Quelle montagne peut tenir ce langage? Quelles eaux abondantes coulaient dans ces vallons? mais il voulait que cette eau coulât entre les montagnes, et que les fidèles trouvassent une toi certaine, dans la doctrine que les Apôtres tenaient commune
1. Rom. XV, 5.— 2. I Cor. I, 10.— 3. Id. XV, 11.— 4. Jean, VIII, 44.
523
entre eux. « Quand même ce serait moi », dit-il. O vous, Paul, pourriez-vous prêcher autrement? C’est de Paul qu’il s’agit. « Quand même ce serait moi, ou quand un ange venu du ciel vous annoncerait un Evangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème 1». Anathème à toute montagne, anathème à tout ange qui vous prêcherait une autre doctrine. D’où vient cela? Parce qu’il veut couler de lui-même, et non au milieu. Un homme qui a sa chair comme un voile, séparé de la source commune, et réduit au mensonge qui lui est propre, tomberait peut-être ainsi, mais un ange? Un ange, en vérité, le pourrait-il? Si l’on avait écouté dans le paradis terrestre un ange distillant une eau qui lui était propre, nous ne serions point précipités dans la mort. Le précepte de Dieu était une eau coulant pour les hommes au milieu du jardin. C’était une eau dii milieu, une eau en quelque sorte publique, qui s’entretenait sans ruse, ainsi que nous l’avons dit à votre charité, qui coulait limpide, et sans aucune boue. Boire
1. Gal. I, 8, 9.
toujours de cette eau, c’était vivre toujours. Survint alors un ange tombé du ciel et devenu serpent, et qui voulait répandre astucieusement ses poisons. Il lança donc son venin, et parla de lui-même, de ce qui lui était propre; car, « c’est parler de son propre, que dire le mensonge » ; et nos misérables parents l’écoutèrent pour laisser l’eau commune qui faisait leur félicité. Réduits à ce qui leur était propre, et voulant, dans leur extravagance, devenir semblables à Dieu, (car on leur avait dit « Goûtez du fruit et vous serez comme des dieux 1 »), ils perdirent ce qu’ils avaient reçu, en voulant être ce qu’ils n’étaient point. Puisse, mes frères, ce que nous vous avons dit au sujet de ces eaux, les faire couler de vous-mêmes. Soyez des vallées, communiquez à tous ce que vous avez reçu de Dieu. Que les eaux coulent au milieu, ne les enviez à personne. Buvez, rassasiez-vous, et une fois rassasiés, faites couler. Que la gloire de Dieu soit répandue partout par l’eau qui est commune, et non par le mensonge de quelque particulier.
1. Gen. III, 5.
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TROISIÈME SERMON. — TROISIÈME PARTIE DU PSAUME.
LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Les bêtes des forêts, qui boivent l’eau des vallées, sont les nations qui entrent dans 1’Eglise pour être purifiées par les sacrements, ainsi que nous le montrent et l’arche de Noé qui renfermait des animaux purs et des animaux impurs, et le linceul de saint Pierre renfermant aussi des animaux impurs et tenant au ciel par les extrémités. Elles boiront les eaux qui passent ers cette vie, en attendant que le Verbe leur soit donné. L’onagre y vient comme le lièvre, c’est-à-dire les grands esprits comme les faibles, parce qu’il y a des préceptes à la portée de tous. Les oiseaux qui habitent sur les montagnes sont les âmes tout àfait spirituelles, qui se nourrissent de la doctrine des Prophètes et des Apôtres. Elles ne se divisent point non plus que les oiseaux dans le sacrifice d’Abraham, tandis que les animaux étaient divisés, c’est là le symbole du schisme et de l’hérésie, la fournaise du jugement met les uns à droite, les autres à gauche. Pour l’éviter, ressemblons aux oiseaux qui habitent les montagnes, les rochers, ou le Christ ; c’est de là qu’ils prêchent. Dieu donne la rosée de sa parole, ils la répandent en se proportionnant aux simples; delà cette terre arrosée de la grâce de Dieu. C’est lui encore qui produit le foin pour les animaux, et par là le salaire pour les ouvriers évangéliques, l’herbe pour la servitude de l’homme ou la substance pour ceux qui ne font serviteurs de tous par la charité et l’humilité, que ne connaissaient point d’abord ni Pierre ni les fils de Zébédée. Donnons la subsistance aux prédicateurs : le Seigneur eut une bourse pour recueillir et pour donner, se proportionnant à ceux qui devaient demander, comme il pâlit devant la mort pour se mettre au niveau de nos craintes. Dieu tire de la terre ou des ouvriers évangéliques, ta pain et le vin ou le Christ, et la grâce qui donne l’éclat des vertus. Les cèdres du Liban sont les grands du monde, et ils sont plantés par le Seigneur, quand ils deviennent chrétiens parfaits. Ces passereaux sont les lares ferventes qui abandonnent leurs biens si elles possèdent, leurs espérances et leurs désirs du l’être s’ils sont certaine Pierre et André. Ces âmes font leurs nids sur les cèdres, c’est-à-dire dans les monastères ou dans les Eglises que bâtissent les riches du monde. La foulque les guide, elle qui établit sur les rochers des mers, ou sur le Christ, un nid bas et solide. C’est encore au Christ que s’attachent les passereaux. Les cerfs des montagnes sont les plus élevés dans la spiritualité; mais il y a aussi le hérisson couvert d’épines ou de péchés légers, qui trouve son asile dans la pierre, qui devient ainsi avantageux pour tous. La lune est l’image de l’Eglise, qui semble croître et renaître comme les générations. Le soleil c’est le Christ qui se lève pour ceux qui comprennent la charité, mais non pour l’impie; il connaît son couchant, c’est-à-dire qu’il a bien voulu mourir. La nuit alors se ferma sur les Apôtres, et les lionceaux demandèrent leur proie, c’est-à-dire que le diable demanda de les cribler, comme il demanda de tourmenter Job. Mais il doit demander, car tout pouvoir vient de Dieu. Mais à mesure que le jour se fait, les lions s’étendent dans leurs tanières, ou cessent de persécuter l’Eglise; l’homme ou le chrétien fait son oeuvre, et la terre est remplie des créatures de Dieu par son Christ, ou d’hommes renouvelés par la grâce.
1. Votre charité n’a point oublié que nous vous sommes redevables de ce qui reste du psaume; je n’ai donc besoin d’aucun exorde pour stimuler votre attention. Je vous vois tous en suspens, dans le désir de comprendre les mystères qu’il renferme, et il n’est aucunement nécessaire de faire naître chez vous une attention que le Saint-Esprit a fait naître lui-même. Allons donc à ce qui nous presse. Nous avons déjà parlé des ruisseaux qui coulent dans les vallées, et des eaux qui coulent au milieu des montagnes : c’est là que j’en suis demeuré, là qu’il nous faut reprendre.
2. Voici ce qui suit: « Les bêtes de la forêt boiront 1». Que boiront-elles? Les eaux qui coulent au milieu des montagnes. Que boiront-elles? Ces eaux qui coulent dans les vallées. Qui boira? Les bêtes de la forêt. Cela se voit à la lettre dans les créatures; les bêtes de la forêt boivent aux fontaines et aux ruisseaux
1. Ps. CIII, 11
qui coulent entre les montagnes; mais comme il a plu à Dieu de nous présenter sous des figures les secrets de sa sagesse, non pour les dérober à une sainte curiosité, mais pour fermer aux paresseux une entrée qu’il ouvre seulement à ceux qui frappent; il a plu à ce même Dieu de vous exhorter par notre bouche à chercher dans ces créatures corporelles et visibles, dont il est ici question, le sens spirituel qui s’y cache, et dont la découverte fera notre joie. Par les bêtes de la forêt, nous entendons les nations, et l’Ecriture en donne plusieurs témoignages. Deux passages surtout nous paraissent très-évidents. Dans l’arche de Noé, qui est sans aucun doute la figure de l’Eglise, Dieu n’aurait pas fait enfermer toutes sortes d’animaux 1, s’il n’eût voulu marquer que tous les peuples seraient ralliés dans cette admirable unité; à moins peut-être que nous ne venions à croire que si
1. Gen. VII, 2, 14
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tous ces animaux étaient détruits par le déluge, Dieu ne pût ordonner à la terre de les reproduire, comme elle en avait produit tout d’abord à sa parole 1. Ce n’est donc pas en vain, ce n’est pas sans raison, ce n’est par aucun besoin, ni par impuissance que Dieu fit enfermer les animaux dans l’arche. Au temps marqué, en effet (car il faut bien produire l’autre témoignage de l’Ecriture, qui a aussi son évidence), au temps marqué, afin d’accomplir dans l’Eglise ce qui était figuré dans l’arche, comme l’apôtre saint Pierre hésitait à livrer aux incirconcis de la gentililé les mystères de l’Evangile, et même comme, sans hésiter, il ne croyait devoir le faire aucunement; un jour qu’il avait faim, et qu’il voulait manger, il monta pour prier. Voilà ce que comprennent ceux qui lisent l’Ecriture, et qui savent nous écouter. Or, pendant qu’il priait, il eut un ravissement d’esprit, appelé extase chez les Grecs; c’est-à-dire que son âme fit taire tout ce qui est corporel, et loin des choses présentes, s’adonna à contempler ce qu’elle voyait. Ce fut alors qu’il vit un certain vase, semblable à un linceul, suspendu par ses quatre coins, qui descendait du ciel en terre, et qui renfermait des animaux de toutes les espèces; et une voix se fit entendre: « Pierre, tue et mange». Mais Pierre, instruit dans la loi, et qui avait grandi dans les coutumes des Juifs, qui observait les préceptes de Moïse, sans les avoir jamais enfreints, répondit: « Loin de moi, Seigneur, car jamais rien de commun n’est entré dans ma bouche ». Ceux qui connaissent les saintes Ecritures, savent que commun, pour les Juifs, signifie impur. Or, la voix lui répondit: « N’appelle point impur ce que Dieu a purifié». Cela se répéta trois fois, et le linceul, qui paraissait descendre du ciel, disparut 2. Ce linceul tenait au ciel par les quatre coins, et signifiait les quatre Parties du monde, l’Orient, l’Occident, le Nord, le Midi; et parce que l’univers entier était appelé par l’Evangile, Dieu a suscité quatre évangélistes . Or, ce linceul qui descend trois fois du ciel marque celte parole adressée aux Apôtres : « Allez, baptisez les nations, au nom du Père s et du Fils, et du Saint-Esprit 3» De là aussi ce nombre douze qui fut celui des Apôtres. Car ce n’est pas sans raison que le Christ et voulut avoir douze; et ce nombre était
1. Gen. II, 24. — 2. Act. X, 9 -16. — 3. Matth. XXVIII, 19.
tellement sacré, qu’à la place de celui qui était tombé, on ne pouvait se dispenser d’en ordonner un autre. Pourquoi donc douze Apôtres? Parce qu’il y a quatre parties du monde, et que le monde entier est appelé à l’Evangile, de là quatre évangélistes, et tout l’univers appelé au nom de la Trinité à former l’Eglise : or, trois répété quatre fois forme douze. Ne nous étonnons donc plus que toutes les bêtes des forêts viennent boire aux eaux qui coulent au milieu des montagnes, ou à cette doctrine des Apôtres qui coule au milieu de 1’Eglise, par une harmonieuse communion. Toutes étaient en effet dans l’arche, toutes dans le linceul; Pierre a dû les tuer toutes, les manger toutes, parce que Pierre est la pierre, et que la pierre est l’Eglise. Mais qu’est-ce à dire, tuer et manger? Tuer ce qu’elles étaient, les faire passer dans ses entrailles. Détourner le païen du sacrilège, c’est tuer ce qu’il est; l’incorporer à l’Eglise en lui donnant les sacrements du Christ, c’est le manger.
3. Ces bêtes des forêts boivent de ces eaux, mais des eaux qui passent; car toute doctrine que l’on prêche aux hommes est passagère comme cette vie. De là cette parole de l’Apôtre : « La prophétie passera, la science sera abolie ». Pourquoi passeront-elles? « Nous ne voyons qu’en partie, nous ne prophétisons qu’en partie, mais quand sera venu ce qui est parfait, tout ce qui est imparfait disparaîtra 1». Car vous ne croyez pas sans doute que, dans cette ville à laquelle on chante : « Chante le Seigneur, ô Jérusalem bénis ton Dieu, ô Sion; parce qu’il a consolidé les serrures de tes portes 2»; alors que les portes seront fermées et les serrures consolidées, ainsi que nous l’avons dit 3, alors que nul ami ne veut sortir, que nul ennemi ne saurait entrer, vous ne croyez point qu’on y lise des livres, ou qu’on y fasse des discours, comme nous en faisons maintenant. Nous expliquons ici-bas, afin que vous possédiez là haut; ici-bas nous divisons le verbe en syllabes, afin que là haut vous puissiez le contempler dans son intégrité. Sans doute la parole de Dieu ne vous manquera pas; mais elle ne vous arrivera ni par des sons, ni par des lèvres, ni par la lecture, ni par la prédication. Comment donc? Comme le dit l’Evangile.
1. I Cor. XIII, 8-10.— 2. Ps. CXLVII, 12, 13.— 3. Voyez D c. sur le Ps. LXXXIV, n. 10.
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« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Car il n’est point venu à nous de manière à quitter le ciel, mais: « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui 1». Tel est le Verbe que nous devons contempler. « Le Dieu des dieux apparaîtra en Sion 2 ». Mais quand? Après l’exil de cette vie; si toutefois, après cette vie, nous ne sommes point livrés au juge, et si le juge ne nous jette point en prison. Mais si, après cette vie, nous arrivons à la patrie bienheureuse, comme nous en avons et l’espoir, et le désir, et l’impatience, nous contemplerons alors ce que nous bénirons. Présent à notre amour, il ne voudra point s’y soustraire, non plus que nous en finir; festin sacré, il n’inspirera aucune lassitude, et ne manquera jamais à notre avidité. Ce sera une sainte et ravissante contemplation. Et qui peut en parler dignement ici-bas, quand les eaux coulent au milieu des montagnes? Qu’elles coulent alors, ces eaux, qu’elles coulent au milieu des montagnes; pendant qu’elles s’écoulent, on peut boire dans cet exil, afin de ne point mourir de soif en chemin. « Les bêtes de la forêt en boiront». C’est de là que vous venez, c’est de la forêt que vous avez été recueillis. Et de quelle forêt ! Nul homme ne la traversait, parce que nul prophète n’y avait été envoyé. Mais pour construire l’arche, on a coupé des bois dans la forêt; de là sont venus les bois, de là les bêtes, de là nous tous. Buvez donc, buvez. « Toutes les bêtes des forêts en boiront ».
4. « L’onagre y viendra étancher sa soif ». Par l’onagre le Prophète veut désigner les grands animaux. Qui ne sait pas que l’âne sauvage s’appelle onagre ? Il entend par là ceux qui sont grands et insoumis. Les Gentils n’étaient point assujettis au joug de la loi beaucoup de peuples vivaient à leur manière, promenant ça et là leur orgueil audacieux, comme dans un désert. Il est vrai que tous les animaux sauvages vivent de la sorte, mais l’onagre désigne ici quelque chose de grand. Ils viendront donc étancher leur soif, et les eaux couleront pour eux. C’est là que s’abreuve le lièvre, et que s’abreuve l’onagre le lièvre est petit, l’onagre bien plus grand le lièvre est timide, l’onagre féroce ; tous deux viennent y boire, mais chacun selon sa
1. Jean, I, 1, 10.— 2. Ps. LXXXIII, 8.
soif. L’eau ne dit point: Je suffis au lièvre, pour rejeter l’onagre ; elle ne dit pas non plus : Que l’onagre s’approche, mais si le lièvre vient, il sera emporté. Cette eau inspire tant de confiance, coule avec tant de modération, qu’elle abreuve l’âne sans effrayer le lièvre. Voilà qu’on entend la voix sonore de Cicéron, je lis un de ses livres, un de ses dialogues, ou de Platon, ou de quelque autre philosophe. Des ignorants le comprennent-ils? des hommes d’une médiocre intelligence?qui oserait porter si haut ses prétentions? C’est le bruit d’une eau, d’une eau quelque peu trouble, et.qui coule avec tant de rapidité, qu’un animal timide comme le lièvre n’ose y monter pour y boire. Qui, au contraire, a entendu : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre 1, » et n’a osé s’approcher pour boire ? Qui entend un psaume, et répond C’est trop élevé pour moi ? A la vérité le psaume que nous expliquons est chargé de symboles, et cependant les ‘enfants mêmes prennent plaisir à l’entendre, Les ignorants s’en approchent pour boire, et nous donner dans leurs chants l’exubérance de cette joie qui les rassasie. Les petits animaux viennent donc à cette eau, comme les grands ; mais les grands y puisent davantage, car: «L’onagre y étanchera sa soif ». Que les petits y viennent puiser ce précepte : « Epoux, aimez vos épouses comme le Christ a aimé son Eglise. « Que les femmes soient soumises à leurs maris 2 ». Voilà pour les petits. On dit un jour au Sauveur: « Est-il permis de renvoyer sa femme, pour tout sujet 3 ? » Le Seigneur le défendit, et dit qu’il n’était point permis. « Ne savez-vous pas », ajouta-t-il, «que Dieu, dès le commencement, fit un homme et une femme ? Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a joint ». Puis il dit encore: « Quiconque renvoie sa femme, si ce n’est pour cause de fornication, la rend adultère, et celui qui épouse la femme renvoyée commet l’adultère 4 ». Il resserre le noeud du mariage, ce qui convient à celui qui en est lié : que ne prenait-il garde avant de se lier? « Etes-vous lié avec une femme? Ne cherchez point à vous en délier. N’avez-vous point de femme ? ne cherchez point à vous marier 5 ». Si tu n’es pas encore l’onagre, si tu es dégagé de toute femme, tu
1. Gen. I, 1. — 2. Ephés. V, 24, 25. — 3. Matth. XIX, 3.9. — 4. Id. V, 32. — 5. I Cor. VII, 27.
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peux boire ici comme le lièvre : et toutefois tu n’as point péché en prenant une épouse. Les disciples, entendant dire au Sauveur, qu’il n’était permis de dissoudre le mariage, que pour le seul cas de fornication, lui demandèrent : « S’il en est ainsi de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier ». Et le Seigneur: « Tous ne comprennent point cette parole 1». Il est vrai en effet qu’il n’est pas avantageux de se marier, si telle est la condition de l’homme avec la femme ; et pourtant, n’y aurait-il que l’onagre pour boire de ces eaux ? Tous rie comprenant point cette parole, ce n’est pas le grand nombre qui la comprend. Qui donc la comprend? « L’onagre y viendra étancher sa soif». Qu’est-ce à dire: « L’onagre y viendra étancher sa soif? » « Que celui qui peut entendre, entende 2 ».
5. Voici comment continue le texte du psaume : « Les oiseaux du ciel habiteront au dessus 3 ». Au-dessus de quoi? des onagres ou plutôt des montagnes ? Voici en effet d’où nous devons chercher un sens: « Les eaux couleront au milieu des montagnes; tous les animaux des forêts viendront s’y abreuver; les onagres y boiront à leur soif; et les oiseaux du ciel habiteront au-dessus ». Il paraît plus convenable, d’entendre par là les montagnes, puisque nous voyons en effet cela dans la création. Les oiseaux du ciel habitent sur les montagnes, et non sur les onagres voilà le sens que nous prendrions, si nous y étions contraints. Nous voyons beaucoup d’oiseaux habiter les montagnes, mais il en est beaucoup aussi pour demeurer dans les plaines, beaucoup dans les vallées, beaucoup dans les bois, beaucoup dans les jardins, tous ne sont point sur les montagnes. Toutefois, il y a des oiseaux qui n’habitent que les montagnes seulement. Cette dénomination désigne quelques âmes tout à fait spirituelles. Ces oiseaux désignent ces âmes élevées, qui volent librement en plein air. La joie de ces oiseaux, c’est la sérénité de l’air, et pourtant ils paissent sur les montagnes ; c’est là qu’ils habitent, Vous connaissez les montagnes, déjà nous en avons parlé. Les Prophètes sont des montagnes, les Apôtres des montagnes, les prédicateurs de la vérité des montagnes. C’est là que doit habiter quiconque veut être spirituel ; qu’il ne s’égare point dans les pensées
1. Matth, XIX, 10 -12. — 2. Id. 12. — 3. Ps. CIII, 12.
de son coeur ; qu’il y habite, qu’il s’y élève par ses efforts. Il y a des oiseaux qui ont une signification symbolique. Ce n’est pas en effet sans raison qu’il est dit : « Votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle 1 ». Ce n’est pas en vain qu’il est dit d’Abraham qu’ « il ne divisa point les oiseaux 2 ». Dans ce sacrifice tout à fait mystérieux, Abraham prit trois sortes d’animaux, un bélier de trois ans, une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, une tourterelle et une colombe. Il partagea le bélier, et en mit les parties vis-à-vis l’une de l’autre. Il partagea la chèvre, et en mit les parties, l’une vis-à-vis de l’autre; il partagea la génisse, dont il mit les parts dans le même ordre, et l’Ecriture ajoute qu’ « il ne divisa point les oiseaux 2». On remarque aussi que le bélier avait trois ans, la génisse trois ans, la chèvre trois ans : il n’est rien dit de l’âge des oiseaux. Pourquoi, je vous le demande, sinon parce que les oiseaux désignent ces hommes spirituels , qui ne comptent point les années des temps, occupés qu’ils sont des années de l’éternité, et qui s’élèvent au-dessus des choses de cette vie, par la charité, par l’élan de l’esprit? Tels sont les hommes spirituels qui jugent de tout et ne sont jugés par personne 3 : de là vient qu’ils ne forment aucune secte ni par le schisme, ni par l’hérésie. Le bélier désigne dans l’Eglise les pasteurs qui conduisent le troupeau. La génisse désigne le peuple juif, qui a porté le joug de la loi, qui lui était pénible. Quant à la chèvre, elle marque l’Eglise venue de la gentilité, qui bondissait en toute liberté dans ses forêts, et s’y nourrissait de bourgeons amers et sauvages. Les trois années de ces animaux, désignent le troisième âge, ou l’âge de la révélation de la grâce. Le premier âge devança la loi, le second suivit la publication de la loi, et le troisième est l’âge actuel, depuis qué l’on nous prêche le royaume des cieux. Eh quoi donc? disons-nous que le bélier ne fut point divisé? Ne s’est-il point trouvé d’évêques fauteurs de schismes et d’hérésies? Si leurs peuples ne s’étaient point divisés, si la génisse, si la chèvre n’eussent pas été divisées, peut-être eussent-ils rougi de leurs divisions, et fussent-ils rentrés dans le bercail. Les chefs se divisent donc, les peuples se divisent, l’aveugle suit l’aveugle, et tous deux tombent dans la fosse 4. Ils sont en face l’un
1. Ps. CII,
5.— 2. Gen. XV, 10.— 3. I Cor. II, 15.— 4. Matth. XV, 14.
528
de l’autre. « Mais les oiseaux ne sont point divisés ». Car les hommes spirituels ne connaissent ni schismes ni divisions. La paix est en eux-mêmes, ils la gardent chez les autres autant qu’ils le peuvent, et quand elle vient à défaillir chez les autres, ils la gardent en eux-mêmes. « S’il y a là un fils de la paix, votre faix reposera sur lui, sinon elle retournera vers vous 1». Cet homme n’est-il pas un enfant de la paix ? A-t-il voulu être divisé ? Votre paix retournera sur vous, car Abraham ne divisa point les oiseaux. Viendra la fournaise, car Abraham se tint là jusqu’au soir, et alors il éprouva l’invincible terreur du jugement. Car ce soir est la fin du monde, et cette fournaise le jour du jugement à venir. La fournaise divisa aussi ce qui était divisé 2. En passant par le milieu elle voit des parties à droite et d’autres à gauche. Il y a donc des hommes charnels, qui sont néanmoins dans le giron de l’Eglise, d’autres qui vivent d’une certaine manière choisie par eux, et nous font craindre pour eux la séduction des hérétiques. Tant qu’ils sont charnels, ils sont divisibles, « Abraham ne divisa point les oiseaux », mais on divise les hommes charnels. « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais bien comme à des hommes charnels». Et comment leur prouve-t-il que les hommes charnels se divisent ? Ecoutez ce qu’il ajoute : « Quand chacun de vous dit: Moi je suis à Paul, moi je suis à Apollo, moi à Céphas, n’êtes-vous point charnels, et ne marchez-vous pas à la manière de l’homme 3 ? » Je vous en supplie, mes frères, écoutez, et mettez à profit: secouez tout ce qu’il y a de charnel en vous, passez à l’état de colombe et de tourterelle. Car les oiseaux ne furent point divisés. Mais quiconque demeurera charnel, quiconque vivra d’une manière qui convient aux personnes charnelles, sans toutefois se retirer du giron de l’Eglise, ni céder aux séductions de l’hérésie pour passer au parti contraire, la fournaise viendra pour lui, et sans la fournaise il ne peut être mis à droite. S’il ne veut passer par la fournaise, qu’il devienne tourterelle ou colombe. Que celui qui peut comprendre comprenne. S’il n’en est pas ainsi, et « qu’il bâtisse sur le fondement avec du bois, du foin, de la paille »; s’il élève sur le fondement de la foi, l’édifice des convoitises charnelles, mais en conservant le
1. Luc, X, 6. —
2. Gen. XV, 9-17. — 3. I
Cor. I, 12, 13; III, 1-15.
Christ à sa base, en lui donnant dans le coeur la première place, en ne lui préférant rien autre chose ; on supporte ces sortes de personnes, on les tolère : viendra la fournaise qui brûlera 1e bois, le foin et la paille: « Mais lui, sera sauvé, et néanmoins comme en passant par le feu 1». Tel sera l’effet de la fournaise, de mettre les uns à gauche, et ceux qu’elle aura épurés à la droite. « Abraham ne divisa point les oiseaux ». C’est aux oiseaux à voir s’ils sont des oiseaux, à demeurer sur les montagnes. Ils ne doivent point suivre leurs pensées altières comme ceux dont il est dit : « Ils ont ouvert leur bouche contre le ciel 2 ». Qu’ils reposent sur les montagnes pour n’être pas emportés par les vents. Ils ont l’autorité des saints : qu’ils reposent sur les montagnes, sur les Apôtres, sur les Prophètes. C’est là que doivent habiter de tels oiseaux, qui trouvent sur les montagnes des rochers, ou la solidité des préceptes divins, De même en effet que cette pierre unique est le Christ, le Verbe de Dieu, de même plusieurs verbes ou paroles de Dieu, sont plusieurs pierres, et ces pierres sont des montagnes. Vois les oiseaux qui habitent ces lieux : « Les oiseaux du ciel y habiteront».
6. Ne va point t’imaginer, toutefois, que ces oiseaux du ciel suivent leur propre sentiment ; vois ce que dit le psaume : « Leurs voix retentiront du milieu des pierres 3». Si je vous disais maintenant: Croyez, voilà ce que dit Cicéron, ce que dit Platon, ce que dit Pythagore, qui d’entre vous ne rirait de moi? Je serais alors un oiseau dont la voix ne retentirait point de la pierre. Que devrait me dire chacun d’entre vous? Que devrait me dire quiconque a entendu cette parole: « Anathème à quiconque vous annonce un évangile autre que celui que vous avez reçu 4?» A quoi bon me parler de Platon, de Cicéron, de Virgile ? Tu as devant toi les pierres des montagnes, fais entendre la voix du milieu de ces pierres. « Leurs voix retentiront du milieu des pierres ». Qu’on écoute ceux qui écoutent la pierre ; qu’on les écoute, parce que dans toutes ces pierres, c’est la pierre que l’on écoute: « La pierre était en effet le Christ 4 ». Qu’on écoute avec empressement ceux qui font entendre leur voix du milieu des pierres, rien n’est plus mélodieux que
1. I Cor, I, 12, 13; III, 1-15. — 2. Ps. LXXII , 9.— 3. Gal. 1, 9.— 4. I Cor. X, 4.
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la voix de ces oiseaux. Ils chantent, et les pierres en retentissent: ils chantent, les hommes spirituels ont des colloques spirituels; les pierres en retentissent, l’Ecriture leur rend témoignage. C’est ainsi que les oiseaux font entendre leurs voix du milieu des pierres, et habitent les montagnes.
7. Mais à ces montagnes et à ces pierres d’où vient la voix? Pour avoir la rosée des saintes Ecritures, nous avons recours à l’apôtre saint Paul. Mais à lui d’où vient cette rosée? Nous recourons à Isaïe. Mais où Isaïe va-t-il la puiser ? Ecoute : « De ses hauteurs Dieu arrose les montagnes 1». Qu’un homme, un païen, un incirconcis vienne à nous, pour embrasser la foi du Christ, nous lui donnons le baptême, sans le ramener aux oeuvres de la loi. Qu’un juif nous demande pourquoi nous en agissons de la sorte, nous faisons retentir la pierre, et nous disons : Voilà ce qu’a fait Pierre, ce qu’a fait Paul, nous faisons retentir nos voix du milieu des pierres. Mais cette pierre, ou plutôt Pierre, la grande montagne, quand il priait et avait sa vision, recevait la rosée d’en haut. L’apôtre saint Paul dit aux Gentils: « Si vous recevez la circoncision, le Christ ne vous servira de rien 2 ». Ainsi dit Paul, cette montagne élevée : voilà ce que nous disons après lui, et parlant du milieu de la pierre. Que Dieu arrose d’en haut cette pierre. Car elle était encore dans la rudesse de l’infidélité, lorsque le Seigneur, pour l’arroser de ses hauteurs, afin qu’il en coulât des eaux dans les vallées, lui cria : « Saul, Saul, pourquoi
me persécutes-tu 3? » Il ne lui lit point un Prophète, il ne lui cite point un Apôtre, une montagne aussi élevée eût dédaigné tout cela; Dieu donc l’arrosa de ses hauteurs, et aussitôt qu’il fut arrosé, il voulut couler : « Seigneur » ,dit-il, « que faut-il que je fasse 4 ? » Prenez cette montagne, prenez cette pierre, d’où vous pouvez faire éclater votre voix, prenez-la, et voyez comme elle est arrosée d’en haut, comme l’eau en jaillit dans les parties basses. Vois ces deux vérités dans un même passage : « Que nous soyons hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu ; que nous soyons calmes, c’est pour vous 4 ». Ce qu’il dit ici: « Nous sommes ravis en esprit », c’est là que vous ne pouvez atteindre. Nous nous
1. Ps. CIII,
13. — 2. Gal. V, 2. — 3. Act. IX, 4. — 4. Id. 6.— 5. II Cor, V, 13.
élevons bien au-dessus de tout ce qui est charnel, tandis que vous êtes charnels encore. C’est donc pour Dieu que nous sommes ravis en esprit, et ce que nous voyons dans ces ravissements, nous ne pouvons le redire. « C’est là que nous avons entendu de ces ineffables paroles, qu’un homme ne peut répéter 1». Quoi donc, diront ces hommes charnels, ces lièvres, ne serons-nous donc point arrosés, nous aussi ? rien ne nous arrivera-t-il ? Comment alors Dieu fait-il jaillir ses fontaines dans les vallées ? Comment ces eaux passeront-elles au milieu des montagnes ? C’est à quoi répond saint Paul: « Soit que nous soyons calmes, c’est pour vous ». Pourquoi? Qui voulons-nous imiter en cela ? « C’est la charité de Jésus-Christ qui nous presse », dit l’Apôtre. O toi, qui es participant du Verbe, toi spirituel aujourd’hui, hier encore charnel, dédaignerais-tu de te rabaisser jusqu’au niveau des hommes charnels, quand le Christ s’est fait chair pour habiter parmi nous 3?
8. Bénissons donc le Seigneur, et chantons celui qui de ses hauteurs arrose les montagnes. Cette rosée descendra de là sur la terre, et ce qu’il y a de plus bas sera rassasié; car le Prophète ajoute : « La terre sera u rassasiée du fruit de vos oeuvres ». Qu’est-ce à dire, « du fruit de vos oeuvres? » «Que nul ne se glorifie dans ses oeuvres, mais que celui qui se glorifie le fasse dans le Seigneur 4». Si elle est rassasiée, c’est par votre grâce ; et qu’elle ne dise point que la grâce lui a été donnée à cause de ses mérites. Si c’est une grâce, elle est donnée gratuitement; si Dieu la donnait en échange des oeuvres, elle serait une récompense 5. Reçois donc gratuitement, puisque d’impie tu es devenu juste. « La terre sera rassasiée du fruit de vos oeuvres ».
9. « Il produit du foin pour les animaux, et des plantes pour le service de l’homme 6». Cela est vrai, je le vois, je reconnais la création; la terre produit du foin pour les animaux, et des plantes pour le service de l’homme. Mais le Seigneur a d’autres animaux désignés par cette parole : « Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le grain ». Un de ces boeufs mystérieux s’écrie : « Dieu se met-il donc en peine des boeufs? » C’est pour
1. II Cor. XII, 4.— 2. Id. V, 13, 14.— 3. Jean, I, 14.— 4. I Cor, I, 31. — 5. Rom. IV, 4, 5.— 6. Ps. CIII, 14.
530
nous que l’Ecriture tient ce langage. Comment donc la terre produit-elle du foin pour les bêtes de somme? « C’est que Dieu a réglé que ceux qui prêchent l’Evangile, doivent vivre de l’Evangile ». Il a envoyé des prédicateurs, et leur a dit : « Mangez tout ce que l’on vous présentera, car l’ouvrier est digne de son salaire 1 ». Après leur avoir dit : « Mangez ce que l’on mettra devant vous »; de peur qu’ils ne répondent: Irons-nous donc, lorsque nous aurons faim, nous présenter à la table des hommes, nous commandez-vous cette effronterie ? Non, dit le Sauveur, ce n’est point un don qui vous sera fait, mais une récompense que vous recevrez. Une récompense de quoi? Que donnent-ils? Que reçoivent-ils ? Ils donnent le spirituel, ils reçoivent le temporel. Ils donnent de l’or et reçoivent du foin. « Car toute chair n’est que foin, tout éclat de la chair n’est que la fleur d’une herbe 2 ». Tous ces biens temporels, qui sont chez toi abondants et superflus, ne sont que le foin des animaux. Pourquoi ? Parce que ce sont des biens charnels. Ecoute à quels animaux ils servent de nourriture : «Si nous avons semé des biens spirituels, est-ce beaucoup de recueillir quelque peu, de vos biens du temps?» Voilà ce que disait l’Apôtre, ce prédicateur si laborieux, si courageux, si infatigable, qui rendait même à la terre son foin. « Pour moi, dit-il, je n’ai fait aucun usage de tout cela ». Il montre ce qu’on lui doit, sans l’accepter néanmoins, mais sans condamner ceux qui recevaient ce qui leur était dû. Ils eussent été condamnables d’accepter ce qui n’était point dû, mais non d’accepter leur récompense : bien que pour lui, il abandonne cette récompense. Qu’un homme te remette ce que tu dois, tu n’en es pas moins débiteur envers un autre; en ce cas, tu ne serais plus une terre arrosée, et produisant du foin pour les animaux. « La terre sera rassasiée de tes fruits; elle produira du foin pour les bêtes de somme ». Quant à toi, ne sois point stérile, produis du foin pour les bêtes de somme; si elles ne veulent pas de ton foin, ne sois pas stérile pour cela. Tu reçois des biens spirituels, donne dès biens temporels : on doit la solde au milicien, donne-lui sa solde, tu es l’intendant du Christ. « Qui marche à la guerre à ses propres dépens? Qui plante une vigne sans en goûter le
1. Luc, X, 7,8.— 2. Isa. XL, 6.
fruit? Qui fait paître le troupeau, sans avoir « quelque part à son lait? » Je ne vous tiens pas ce langage pour que vous en agissiez de la sorte à mon égard. S’il se trouve un milicien pour remettre sa solde à l’intendant, que l’intendant paie toujours la solde. Et pour parler avec David, ce sont des bêtes de somme; or: « Ne liez pas la bouche au boeuf qui foule le grain 1. La terre produit du foin pour les bêtes de somme » ; et comme pour expliquer cette parole, il ajoute : « Et des plantes pour le service des hommes ». De peur que tu ne comprennes point ces paroles: que « la terre produit du foin pour les bêtes de somme». Il les explique en répétant ce qu’il a dit d’abord. Ce qu’il avait appelé « foin», il l’appelle ensuite « une herbe», et ce qu’il appelait « bêtes de somme », il l’appelle «service de l’homme ». C’est donc pour la servitude, et non pour la liberté. Que devient cette parole : « Vous êtes appelés à la liberté 2? » Mais écoute le même Apôtre: « Libre à l’égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous, pour les gagner en plus grand nombre 3 ». A qui dit-il : «Vous êtes appelés à la liberté?» Que dit-il ensuite? « Gardez-vous seulement d’abuser de cette liberté pour vivre selon la chair? Mais assujettissez-vous les uns aux autres par la charité 4 ». Le voilà qui asservit ceux qu’il appelait tout à l’heure à la ‘liberté; toutefois ils ne sont point assujettis par condition, mais par la rédemption du Christ, non par la nécessité, mais par la charité, «Assujettissez-vous les uns aux autres par la charité » , dit saint Paul. Nous sommes serviteurs du Christ, me répondra quelqu’un, mais non de la populace, non des hommes charnels, non des faibles, Tu n’es vraiment serviteur du Christ, qu’en servant ceux dont le Christ a été serviteur. N’est-il pas dit de lui, qu’ « il a été le serviteur de plusieurs? » Le Prophète l’a dit, et on ne peut l’entendre que du Christ. Ecoutons cependant ce qu’il dit lui-même dans l’Evangile : « Quiconque veut être le plus grand, sera votre serviteur 5». Il te fait donc mon serviteur, celui qui t’a fait libre par son sang. Parlez-nous de la sorte, et vous direz vrai. Ecoute un autre passage: « Nous sommes vos serviteurs par Jésus-Christ 6 ». Aimez donc vos serviteurs, mais serviteurs dans le Christ. Qu’il nous donne
1. Deut. XXIV, 4. — 2. Gal. V, 13. — 3. I Cor. IX, 7-19. — 4. Gal, V, 13. — 5. Matth. XX, 16. — 6. II Cor. IV, 5.
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d’être de bons serviteurs. Car, de gré ou de force, il nous faut servir : et si nous servons volontairement, nous servons par charité, non par nécessité. Car cet orgueil des serviteurs se soulevait en quelque sorte à cette parole du Seigneur: « Quiconque voudra être le plus grand parmi vous sera votre serviteur ». Déjà les fils de Zébédée lui avaient demandé les premières places : l’un voulait s’asseoir à sa droite et l’autre à sa gauche, et ils faisaient demander par leur mère ce qu’ils désiraient. Sans leur refuser ces places, le Seigneur leur montra cette vallée de larmes, comme pour leur dire : Voulez-vous venir où je suis moi-même? venez par le même chemin. Qu’est-ce à dire, par le même chemin? Par l’humilité. Je suis venu d’en haut, et c’est de si bas que je remonte : je vous ai trouvés sur la terre, et vous prétendez voler avant d’avoir pris des forces : nourrissez-vous d’abord, fortifiez-vous, et supportez votre nid. Que dit-il? Comment rappeler à l’humilité ces disciples qui recherchent déjà la grandeur ? « Pouvez-vous boire le calice que je « boirai moi-même? » Et eux, orgueilleux jusque dans la réponse : « Nous le pouvons », dirent-ils; de même que Pierre dira plus tard : « Je vous suivrai jusqu’à la mort». Il montre du courage, mais jusqu’à ce qu’une femme dise: « Celui-ci était aussi avec eux 1 ». «Nous le pouvons », disent les deux frères. «Pouvez-vous? Nous pouvons». Quant au Christ: «Vous boirez à la vérité mon calice », bien que vous ne le puissiez maintenant : « Vous le boirez » néanmoins: comme le Sauveur avait dit à Pierre : « Tu ne saurais me suivre » aujourd’hui; tu me suivras plus tard 2. Vous boirez à la vérité mon calice; mais quant à vous asseoir à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de vous le donner 3 ». Qu’est-ce à dire: « Il ne m’apparu tient pas de vous le donner ? » Il ne m’appartient pas de le donner à des orgueilleux. Or, vous êtes orgueilleux, vous à qui je m’adresse; et dès lors: « Il ne m’appartient pas de vous le donner». Mais, diront-ils, nous deviendrons humbles. Vous ne serez donc plus ce que vous êtes, et c’est à vous tels que vous êtes que j’ai parlé. Je n’ai point dit que je ne le donnerai pas aux humbles, mais bien : Je ne le donnerai pas aux superbes. Or, que l’orgueilleux devienne humble, il n’est plus ce qu’il était,
1. Matth. XXVI, 35, 69.— 2. Jean, XIII, 36. — 3. Matth. XX, 20-27.
10. Donc les prédicateurs du Verbe sont tout à la fois, selon les Ecritures, bêtes de somme, et esclaves. Dès qu’elle est arrosée, que la terre produise, « du foin pour les bêtes de somme, et des plantes pour le service des hommes ». Car le fruit désiré, c’est que l’on, puisse faire ce qui est prescrit dans 1’Evangile : « Afin qu’ils puissent vous recevoir dans les tabernacles éternels ». Vois ce que tu peux faire du foin, acheter à un prix aussi vil. « Afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ». Afin qu’ils vous reçoivent où ils seront eux-mêmes. Pourquoi? « Parce que recevoir un juste, au nom du juste, c’est recevoir la récompense du juste; et recevoir un Prophète, au nom du Prophète, c’est recevoir la récompense du Prophète; et quiconque donnera un verre d’eau froide au nom d’un disciple et au moindre d’entre les miens, je vous le déclare, celui-là ne perdra point sa récompense 2». Quelle récompense ne perdra-t-il point? Ils vous recevront dans les tabernacles éternels. Qui , dès lors, ne se hâterait point? qui ne courrait avec ardeur à ces récompenses? Si vous êtes une terre, soyez arrosés du fruit des oeuvres de Dieu, et ne dites point: Il n’y a personne envers qui nous puissions agir en charité; nos prédicateurs, ces boeufs mystérieux qui foulent le grain, ces hommes qui nous servent, n’ont aucun besoin de nous. Cherche néanmoins, de peur qu’un seul n’en ait besoin; et qu’enfin; celui qui n’a aucun besoin, trouve en toi de quoi refuser. Car il accueillera toujours ta bonne volonté quand tu recevras sa paix. Car s’il ne cherche point le don,, il cherche néanmoins le fruit 3. Cherche donc, de peur que quelqu’un ne se trouve dans le besoin; et ne dis point: Je donnerai, s’il me demande. Tu attends qu’il te demande ? Peux-tu traiter le boeuf du Seigneur, comme le mendiant qui passe à ta porte? Tu donnes à ce dernier quand il te demande, ainsi qu’il est écrit : « Donne à quiconque te demande 4 ». Mais qu’est-il écrit de tout autre? « Bienheureux celui qui comprend le pauvre et l’indigent 5 ». Cherche à qui donner : « Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent », qui devance la prière du mendiant. Ainsi il est parmi vous des soldate du Christ, pressés par le besoin au
1. Luc, XVI, 9. — 2. Matth. XVI, 41, 42. — 3. Philipp. IV, 17. — 4. Luc, VI, 30. — 5. Ps. XL, 2.
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point de mendier. Prenez garde qu’ils ne vous jugent, avant de vous solliciter. Comment, dites-vous, m’en informer? Soyez curieux, ayez de la prévoyance ; voyez, examinez la vie de chacun, comment il subsiste, quel est son revenu : c’est là une curiosité qui n’est point répréhensible. Tu seras alors une terre, « qui produira du foin pour les bêtes de somme, et des plantes pour le service des hommes ». Sois curieux, et comprends les besoins du pauvre et de l’indigent. Voici que l’un vient à toi pour demander; préviens l’autre, afin qu’il ne demande point. De même qu’il est dit de l’un: «Donne à quiconque te demande»; il est dit de l’autre : « Que ton aumône sue dans ta main, jusqu’à ce que tu rencontres un juste pour la lui donner ». Il faut donner, il est vrai, aux pauvres qui vous demandent, puisque Dieu ne détourne point de ces mendiants nos aumônes, et que le Christ nous dit : « Si vous faites un festin, appelez-y les aveugles, les boiteux, les malades, ceux qui n’ont point de quoi vous rendre, et Dieu vous le rendra à la résurrection des justes 1 ». Invite-les donc, nourris-les : mange, quand ils mangent; réjouis-toi quand ils sont rassasiés, car ils se rassasient de ton pain, et toi de la justice de Dieu, Qu’on ne vienne point me dire, que le Christ a commandé de donner au serviteur de Dieu, mais pas au mendiant. Loin de là; cette maxime est impie. Donne à l’un, mais encore plus à l’autre. L’un demande, et dans la prière de celui qui demande, vous savez à qui donner; quant àl’autre, moins il demande, et plus tu dois veiller à prévenir sa demande : peut-être même, sans rien te demander aujourd’hui, te condamnera-t-il un jour. Ayez donc, mes frères, une sainte curiosité pour toutes ces indigences, et vous trouverez dans l’indigence bien des serviteurs de Dieu; il s’agit seulement de vouloir les trouver. Mais vous aimez l’excuse; comme vous êtes bien aises de dire: Nous ne savions pas; voilà pourquoi vous ne trouvez point.
11. Le Seigneur avait lui-même une bourse 2, où l’on mettait ce qui était nécessaire pour subsister; et l’on gardait de l’argent pour son usage et l’usage de ceux qui le suivaient; et il n’est pas faux de dire de lui avec l’Evangile: « Il eut faim 3 ». C’est pour toi qu’il voulut
1. Luc, XIV, 13, 14.— 2. Jean, XIII, 29.— 3. Matth. XV, 2; XXI, 18.
avoir faim, de peur que tu ne sois réduit à la faim en celui qui est devenu pauvre, de riche qu’il était, afin que nous fussions enrichis de sa pauvreté 1. Il avait donc une bourse, et il est dit de quelques saintes femmes, qu’elles le suivaient dans ses courses évangéliques, et qu’elles l’entretenaient de leur bien propre. Ces femmes sont nommées dans l’Evangile, et il y avait avec elles l’épouse d’un certain Chuza, intendant de la maison d’Hérode 2. Vois ce qui se passait alors. Paul devait venir, ne demandant rien de semblable, et remettant toute paie aux intendants. Mais comme un grand nombre d’infirmes devaient exiger cette solde, voilà que le Christ personnifie en lui les infirmes. Paul agit-il plus généreusement que le Christ? Le Christ est plus généreux, parce qu’il est plus miséricordieux. Il voyait que Paul refuserait un jour ces soulagements, mais il ne voulut pas condamner ceux qui les exigeraient, et il donna l’exemple aux plus faibles. De même, prévoyant que plusieurs accepteraient les douleurs et iraient avec joie au martyre, qu’ils tressailliraient dans les souffrances, qu’ils seraient forts et produiraient cent pour un dans les greniers du Père céleste, mais prévoyant aussi que bien des faibles se troubleraient aux approches de la passion, il voulut, dans sa propre passion, se les identifier à lui-même, afin qu’ils ne fussent point abattus, mais qu’ils conformassent leur volonté à la volonté de Dieu; aussi dit-il: « Mon âme est triste jusqu’à la mort»; et ensuite : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». Il parle d’abord comme l’infirme, afin de montrer à l’infirme ce qu’il doit faire : « Toutefois, ô mon père, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez 3 ». Ainsi donc, de même que dans sa passion, le Christ a voulu se revêtir de la personne des faibles, qui ne laissent point d’être ses membres; et qu’il n’a pas été dit en vain : « Vos yeux ont vu toute mes imperfections, leur nombre est consigné dans votre livre 4»; de même il est revêtu de la personne des pauvres, quand il a tenu une bourse, et a en quelque sorte exigé la solde qu’il ne demandait point, mais qu’on avait soin de lui donner. Zachée le reçoit, et en tressaille de joie 5. A qui doit profiter cette réception? Au Christ ou à Zachée? En vérité, si Zachée ne
1. II Cor. VIII, 9.— 2. Luc , VIII, 3.— 3. Matth. XXVI, 38, 39.— 4. Ps. CXXXVIII, 18. — 5. Luc, XIX, 6.
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le recevait point, le Créateur du monde n’aurait-il donc point où demeurer? Ou si Zachée ne lui donnait point à manger, serait-il dans l’indigence, celui qui avec cinq pains nourrit tant de milliers d’hommes? Recevoir donc un saint, c’est un avantage pour celui qui reçoit, et non pour celui qui est reçu. Pendant une famine Elie n’était-il pas nourri ? Un corbeau ne lui apportait-il point du pain et de la viande, la créature servant ainsi le serviteur de Dieu 1? Et pourtant ce Prophète fut envoyé chez une veuve, non pour que le soldat, mais pour que l’intendant reçût une solde.
l2. Nous le disions donc, mes frères, le Seigneur avait une bourse d’où l’on tirait pour nourrir les pauvres, et néanmoins quand il dit à Judas, qui devait le trahir: « Fais promptement ce que tu fais »; les autres, ne comprenant point ce qu’il disait, crurent qu’il lui ordonnait de préparer au pauvre quelque aumône. Car Judas tenait l’argent, au témoignage de l’Evangile 2.Cette pensée eût-elle pu venir aux disciples, si le Seigneur n’eût eu cette coutume ? Sur ces deniers qu’on lui donnait et que l’on mettait en bourse, il y avait une part pour les pauvres, que Dieu nous apprend à ne point mépriser. Mais si tu ne méprises point ce pauvre, combien moins dois-tu mépriser ce boeuf mystérieux qui foule dans l’aire de l’Eglise? Combien moins son serviteur? S’il n’a pas besoin de nourriture, il lui faut peut-être un vêtement. S’il n’a pas besoin de vêtement, il lui faut peut-être un abri, peut-être construit-il une Eglise, ou fait-il dans la maison de Dieu quelque réparation urgente. Il attend que tu le comprennes, que tu aies l’intelligence du pauvre et de l’indigent. Mais toi, comme une terre dure, pierreuse, sans rosée, ou arrosée vainement, tu te réserves cette excuse: Je ne savais rien de cela, je l’ignorais complètement, nul ne m’en a parlé. Nul ne te l’a dit? Mais Jésus-Christ ne cesse de dire, mais le Prophète ne cesse de dire : « Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent 3 ». Tu ne vois point si la caisse de ton pasteur est vide? Mais tu vois du moins cette église qui s’élève, et où tu dois aller prier. Ne frappe-t-elle pas tes regards? A moins peut-être, mes frères, que vous ne croyiez que vos pasteurs thésaurisent : et moi, j’en connais un bon nombre qui, loin de thésauriser, n’ont pas de
1. III Rois, XVII, 6. — 2. Jean, XIII, 27-29. — 3. Ps. XL, 2.
quoi vivre tous les jours, et dont on ne soupçonne pas le besoin : et vous les trouveriez, si vous le vouliez, si vous y apportiez quelque attention, quelque vigilance, afin de donner du fruit, comme une bonne terre. J’ai dit à ce sujet tout ce que j’ai pu, et autant que j’ai pu. Je me persuade que je suis assez connu de vous, comme dit saint Paul, et que vous ne croyez point que j’aie parlé de la sorte pour attirer sur moi vos largesses. Dieu veuille que, je n’aie point parlé en vain; Dieu veuille que vous soyez une terre bien arrosée, et non une terre pierreuse comme les Juifs, qui méritèrent de recevoir la loi sur des tables de pierre; mais une terre fertile, une terre arrosée qui produit pour le laboureur. Ils donnaient la dîme, ces hommes au coeur de pierre, comme le marquaient leurs tables de pierre. Vous soupirez, et cependant rien ne sort. Si vous gémissez, soyez en travail, et si vous êtes en travail, enfantez. Pourquoi ces vains gémissements, ces gémissements stériles? Vos entrailles se déchirent, et ce qui est à l’intérieur ne paraîtra-t-il point ? « Dieu, de ses hauteurs, arrose les montagnes, et la terre sera rassasiée du fruit de ses oeuvres ». Bienheureux ceux qui écoutent ces vérités, bienheureux ceux qui les écoutent avec fruit, bienheureux ceux qui ne chantent pas en vain: « La terre sera rassasiée du fruit de vos oeuvres : c’est vous qui produisez le foin pour les bêtes de somme, et les plantes pour le service des hommes ». Pourquoi? « Afin de tirer le pain de la terre ». Quel pain? le Christ. De quelle terre? de Pierre, de Pan!, des autres dispensateurs de la vérité. Ecoute que c’est bien une terre: « Nous avons ce trésor », dit saint Paul, « dans des vases d’argile, afin qu’on reconnaisse l’éminence de la force de Dieu 1 ». « Il est le pain descendu du ciel 2», afin d’être tiré de la terre, quand il est annoncé par la voix de ses serviteurs. La terre produit du foin, afin de tirer le pain de la terre. Quelle terre produit du foin? Les peuples pieux, les peuples fidèles. De quelle terre doit-on tirer le pain? Ce pain est le Verbe qui doit nous venir par les Apôtres, par les dispensateurs des sacrements de Dieu, pendant qu’ils vivent sur la terre, et qu’ils ont un coeur terrestre.
13. « Et le vin qui réjouit le coeur de l’homme 3 ». Que nul ici ne se promette
1. II Cor. IV, 7.— 2. Jean, VI, 41.— 3. Ps. CIII, 15.
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l’ivresse, ou plutôt que tout homme se prépare à l’ivresse. « Quelle splendeur dans votre coupe enivrante 1 ! » Nous ne disons point: Que nul ne s’enivre. Au contraire, enivrez-vous, mais voyez à quel calice. Si vous vous enivrez au splendide calice du Seigneur, cette ivresse paraîtra dans vos oeuvres, elle paraîtra dans l’amour sacré de la justice, elle paraîtra dans le ravissement de votre esprit, transporté de la terre au ciel. « Et l’huile qui parfume son visage». Je vois quel fruit produit la terre, puisqu’elle produit du foin pour les bêtes de somme. Ils ne vendent point ce qu’ils donnent, car ils ne vendent point l‘Evangile : ils donnent gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement. Ils se réjouissent de vos bonnes oeuvres, parce qu’elles vous sont utiles : car ils ne recherchent point ce que vous leur donnez, mais le fruit que vous en tirez. Qu’est-ce en effet que la face embellie par l’huile? C’est la grâce de Dieu, un certain éclat qui rejaillit au dehors, comme l’a dit l’Apôtre: « L’esprit est donné à chacun pour la manifestation 2 ». Une certaine grâce qui se transmet d’un homme à un autre, et leur concilie un saint amour, prend le nom d’huile à cause de son éclat divin : et comme elle a paru dans le Christ d’une manière suréminente, tout l’univers l’embrasse d’un saint amour. Autrefois méprisé sur la terre, il est aujourd’hui adoré dans le monde entier: « Car à lui appartient l’empire, et il dominera les nations 3 ». Telle est aujourd’hui l’effusion de sa grâce, que beaucoup qui ne croient pas en lui, le bénissent, et s’excusent de ne point croire en lui, parce qu’il commande ce que l’on ne peut accomplir. Les louanges les retiennent, eux qui sévissaient avec outrage. Il a néanmoins l’amour de tous, la bénédiction de tous, parce qu’il est le Christ, ou l’oint par excellence. Car Christ signifie oint; du chrême divin est venu le nom de Christ Messie, en hébreu, signifie Christ en grec, et oint en latin. Mais le Christ oint tout son corps. Tous ceux qui viennent à lui reçoivent sa grâce, et l’huile embellit leur face.
14. « Et que le pain fortifie le coeur de l’homme 4 ». Le Prophète nous force en quelque sorte à comprendre quel est ce pain. Ce pain visible que nous mangeons ne fortifie que l’estomac, que les entrailles; il est un autre pain qui fortifie le coeur, parce qu’il
1. Ps. XXII, 5.— 2. I Cor. XII, 7.— 3. Ps. XXI, 29.— 4. Id. CIII, 16.
est le pain du coeur. Déjà plus haut, le Prophète avait dit, en parlant du pain: « Afin de tirer le pain de la terre », mais il n’avait point dit quel était ce pain. « Et le vin réjouit le coeur de l’homme ». Il semble parler ici d’un vin spirituel; car tel est le vin qui réjouit le coeur de l’homme. On pouvait croire toutefois qu’il n’est question que d’un vin ordinaire, car ceux qui en sont enivrés paraissent avoir la joie au coeur. Puissent-ils avoir une joie véritable, et non une joie querelleuse! Mais, diras-tu, quoi de plus joyeux qu’un homme ivre? Et aussi quoi de plus insensé? Quoi de plus irascible? Il est donc un vin qui réjouit le coeur de l’homme, et qui n’a pas d’autre effet, Mais ne t’imagine pas que l’on peut parler ainsi d’un vin spirituel, et non d’un pain, car le Psalmiste nous montre aussi que ce pain est spirituel encore, quand il nous dit: « Et que le pain fortifie le coeur de l’homme ». Il faut donc l’entendre du pain aussi bien que du vin, en avoir une faim intérieure, comme une soif intérieure. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 1 ». Ce pain c’est la justice, ce vin c’est la justice: c’est la vérité, et la vérité c’est le Christ 2. « Je suis», dit-il, « le pain de la vie, descendu du ciel 3 » Et encore: « Je suis la vigne, vous les sarments 4. Et que le pain affermisse le coeur de l’homme ».
15. « Les arbres des campagnes seront rassasiés » : de cette même grâce tirée de la terre. « Les arbres des campagnes » sont la populace chez les peuples. « Et les cèdres du Liban qu’il a plantés 5 ». Les cèdres du Liban désignent les puissants du siècle, qui seront aussi rassasiés. Le pain, le vin, l’huile du Christ sont parvenus aux hommes puissants, aux nobles, aux rois; les arbres des champs sont rassasiés. Les humbles furent tout d’abord rassasiés, ensuite les cèdres du Liban, mais les cèdres que Dieu lui-même a plantés: les cèdres pieux, les âmes fidèles et religieuses, voilà ceux qu’il a plantés. Quant aux impies, ce sont aussi des cèdres du Liban; car « le Seigneur brisera ces cèdres du Liban 6 ». Le Liban est une montagne, et ces arbres sont, à la lettre, des arbres très élevés et qui vivent bien longtemps. Or, Liban veut dire blancheur, comme nous le
1. Matth. V, 6. — 2. Jean. XXV, 6. — 3. Id. VI, 41. — 4. Id. XV, 5.— 5. Ps. CIII, 56. — 6. Id. XXVIII, 5.
disent ceux qui ont parlé des étymologies. Liban signifie donc blancheur: et aujourd’hui tout paraît d’une blancheur éclatante , tout est brillant de pompes et de magnificence. Mais il y a là des cèdres du Liban que le Seigneur a plantés, et ces mêmes cèdres seront rassasiés. « Car tout arbre» , dit le Sauveur, «que mon Père céleste n’a point planté, sera arraché 1. Et les cèdres du Liban qu’il a plantés».
16. « C’est là que les oiseaux font leurs nids. La maison des foulques leur sert de guide ». Où les oiseaux feront ils leurs nids? Dans les cèdres du Liban. Déjà nous savons ce que signifient les cèdres du Liban, ceux qui tiennent dans le monde un rang distingué par la noblesse de leur origine, par leurs dignités, par leurs richesses, De tels cèdres sont aussi rassasiés, ceux-là que le Seigneur a lui-même plantés. C’est dans leurs branches que les passereaux font leurs nids. Quels passereaux ? Tous les oiseaux qui volent dans les airs sont des passereaux, mais ce nom désigne plus spécialement de petits oiseaux. Il est donc des hommes spirituels qui font leurs nids sur les cèdres du Liban; c’est-à-dire qu’il y a quelques serviteurs de Dieu qui comprennent cette parole de l’Evangile : « Laisse-là tous tes biens»; ou: « Vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi 5 ». Ce ne sont pas les grands seulement qui ont entendu cette parole, mais les petits aussi l’ont entendue, les petits ont voulu l’accomplir et devenir spirituels, renoncer au mariage, n’être point distraits par les soins des enfants, n’être assujettis à aucune demeure particulière , mais embrasser une certaine vie commune. Dès lors, qu’ont-ils abandonné, ces passereaux? Car les petits dans le monde ressemblent à des passereaux. Qu’ont-ils abandonné? Quel sacrifice considérable ont-ils pu faire? Celui-ci se donne àDieu, et laisse la chétive maison paternelle, à peine un lit et un coffre. Il se donne à Dieu néanmoins et devient passereau, il s’éprend des biens spirituels. Cela est bien, fort bien; loin de nous tout sarcasme, ne lui disons pas: Tu n’as rien laissé. Mais que celui qui laisse beaucoup ne s’enorgueillisse point, Quand Pierre suivit le Sauveur, que put-il abandonner, lui, simple pêcheur, nous le savons? Que purent quitter et André son frère, et les deux
1. Matth. XV, 13. — 2. Ps. CIII, 17. — 3. Matth. XIX, 21.
fils de Zébédée, Jacques et Jean , pêcheurs aussi 1? Et pourtant que dirent-ils ? « Voilà que nous avons tout quitté pour vous suivre 2 ». Or, le Seigneur ne lui dit point: As-tu donc oublié, ô Pierre, combien tu étais pauvre; et qu’as-tu abandonné, pour recevoir le monde entier en échange? Il quitta beaucoup, mes frères, oui beaucoup, parce qu’il ne quitta pas seulement ce qu’il avait, mais ce qu’il désirait avoir. Quel pauvre ne s’élève point par les espérances de cette vie? Qui ne cherche à grossir chaque jour ce qu’il possède? Tel est le désir qu’on sacrifie : le borner quand il s’étend à l’infini, n’est-ce donc rien quitter? Pierre a ainsi abandonné le monde entier pour recevoir le inonde entier. Ne possédant rien et néanmoins possédant tout 3, dit saint Paul. Voilà ce que font beaucoup d’autres; ce que font ceux qui ont peu, qui viennent à nous et sont des passereaux utiles. Ils paraissent peu, parce qu’ils n’ont rien de l’élévation du monde. Ils font leur nid sur les cèdres du Liban. Les cèdres du Liban sont les grands, les riches, les puissants du siècle, qui n’entendent qu’en tremblant cette parole: «Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent 4», qui ne voient qu’avec mépris leurs richesses, leurs maisons de campagne, ces biens superflus, vaines pompes du monde, et qui les donnent aux serviteurs de Dieu, qui donnent leurs champs, leurs jardins, qui bâtissent des églises, des monastères, y rassemblent des passereaux, lesquels peuvent ainsi construire leurs nids sur les cèdres du Liban. Qu’ils soient donc rassasiés, « ces cèdres du Liban, que le Seigneur a plantés, et où les passereaux doivent faire leurs nids». Voyez s’il n’en est pas ainsi dans tout l’univers; ce n’est point de le croire que je parle ainsi, mais bien de le voir, et déjà l’expérience m’a donné l’intelligence. Interrogez les terres les plus lointaines, vous qui tes connaissez, et voyez sur combien de cèdres du Liban les passereaux dont je vous ai parlé ont fait leur nid.
17. Toutefois, mes frères, ces passereaux, dès lors qu’ils sont devenus spirituels, ne doivent en rien envier les cèdres du Liban, quoiqu’ils fassent des nids sur leurs branches, ni croire que les cèdres aient un avantage sur eux, parce qu’ils en tirent ce qui est nécessaire à la
1. Matth. XV, 18, 21.— 2. Id. XIX, 27.— 3. II Cor. VI, 10.— 4. Ps. XI, 2.
vie. Les uns sont des passereaux, les autres des cèdres du Liban. Donc « la maison des foulques servira de guide aux passereaux ». Bien que les passereaux fassent leurs nids sur les cèdres du Liban, ces cèdres toutefois ne servent point de guide aux passereaux. Voilà que vont être rassasiés les arbres des campagnes, que seront également rassasiés les cèdres du Liban que le Seigneur a plantés, tous grands du monde, fidèles élevés en gloire. Là, c’est-à-dire parmi les cèdres du Liban, les passereaux feront leurs nids, c’est-à-dire que les cèdres étendront les branches de leurs richesses, pour recueillir les humbles, devenus spirituels. Telles sont les ressources que nous fournissent les cèdres du Liban plantés par le Seigneur; ils le font, et le font avec joie, la foi leur fait comprendre ce qu’ils font. Mais quoique les passereaux fassent leurs nids sur les cèdres du Liban, « la maison des foulques est leur guide ». Qu’est-ce que la maison des foulques ? La foulque, ainsi que nous le savons tous, est un oiseau marin, qui vit sur la mer ou dans les étangs : difficilement ou presque jamais, elle ne fait sa demeure sur le rivage; elle recherche un lieu au milieu des eaux, la plupart du temps un rocher battu par les flots de toutes parts. Le rocher est donc l’emplacement qui convient au nid de la foulque; nulle part elle n’est plus en sûreté, plus solidement établie, que sur un rocher. Sur quel rocher ? Sur celui que la mer environne. Battu par les flots, il les brise et n’en est point brisé : tel est l’avantage des rochers en pleine mer. Combien de flots ont battu le Christ Notre-Seigneur, qui est notre rocher! Les Juifs se sont rués sur lui, ils s’y sont brisés, sans le briser lui-même. Quiconque veut imiter le Christ, doit être dans le siècle, ou plutôt dans cette mer, où il n’est point possible que la tempête ne s’agite point, de manière à ne céder à aucune bourrasque, à aucune tempête, mais à recevoir un choc, et à résister toujours. La maison de la foulque est donc tout à la fois, et basse et solide. La foulque n’habite point les lieux élevés : rien de plus solide, comme rien de plus humble que son habitation. Les passereaux font leurs nids sur les cèdres à cause des besoins de la vie : mais ils ont pour guide cette pierre battue par les flots, sans en être brisée; car ils imitent l’humilité du Christ. Que les cèdres du Liban se soulèvent dans leur colère, qu’ils causent du scandale (536) aux serviteurs de Dieu, qu’ils les secouent dans leurs branches; ceux-ci prendront leur essor: mais malheur au cèdre qui n’abrite point quelques passereaux. Ces passereaux ne feront pas naufrage, ils ne périront point; car « le nid des foulques est leur guide ».
18. Que trouvons-nous ensuite? « Les hautes montagnes sont pour les cerfs 1 ». Ces grands cerfs désignent les hommes spirituels, qui franchissent dans leur course les épines et les broussailles des forêts. « C’est Dieu», dit le Prophète, « qui a rendu mes pieds légers comme ceux du cerf, qui m’a établi sur les hauts lieux 2 ». Qu’ils se tiennent sur les montagnes escarpées, sur les préceptes les plus relevés du Seigneur, qu’ils en méditent les profondeurs, qu’ils se tiennent sur les hauteurs des saintes Ecritures, qu’ils acquièrent la perfection dans ses cimes audacieuses; les hauteurs sont pour les cerfs. Mais que deviendront les animaux inférieurs ? les lièvres, les hérissons? Le lièvre est un animal petit et faible, le hérisson est couvert d’épines: l’un est donc un animal timide, l’autre un animal épineux. Que signifient les épines, sinon le péché? Quiconque tombe chaque jour dans le péché, ces péchés fussent-ils très-légers, est dès lors couvert de petites épines. S’il craint, c’est un lièvre; s’il est couvert de péchés légers, c’est un hérisson; et dès lors il ne peut se tenir ferme dans les préceptes d’une sublime perfection. Car ces hauteurs sont pour les cerfs. Ces faibles périssent-ils pour cela? Non; voici ce qui suit : « La pierre est le refuge des hérissons et des lièvres ». Car le Seigneur est un refuge pour le pauvre 3. Mettez ce rocher sur la terre, il sera le refuge des hérissons et des lièvres : mettez-le dans la mer, il sera l’asile de la foulque. Il est donc partout avantageux; il est utile sur les montagnes, qui tomberaient dans l’abîme si elles n’étaient soutenues par les rochers qui en sont la base. N’est-il pas dit à propos des montagnes : « C’est là qu’habiteront les oiseaux du ciel, qui feront entendre leurs voix du milieu des pierres 4 ? » Partout donc la pierre est pour nous un refuge, qu’on la mette soit sur les montagnes, soit dans la mer où elle est battue, mais non brisée par les flots, soit sur la terre qu’elle affermit : elle est l’asile des cerfs, l’asile des foulques, l’asile des lièvres et des hérissons. Que les lièvres se battent la poitrine,
1. Ps. CIII, 18.— 2. Id. XVII, 34.— 3. Id. IX, 10.— 4. Id. CIII, 12.
537
que les hérissons confessent leurs péchés: bien qu’ils se recouvrent chaque jour de fautes légères, la pierre ne leur manquera point pour leur apprendre à dire : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1. Le rocher est le refuge des hérissons et des lièvres ».
19. « Il a fait la lune pour marquer les temps 2». La lune est l’image de l’Eglise qui, faible d’abord, grandit ensuite, puis à cause de cette vie mortelle, paraît vieillir, mais pour se rapprocher du soleil. Car il n’est point ici question de la lune qui apparaît à nos yeux, mais bien de l’Eglise, appelée ici du nom de lune; or, quand cette Eglise était obscure, quand elle n’apparaissait point encore, et n’avait aucun éclat, les hommes tombaient facilement dans la séduction; et l’on disait: Voilà l’Eglise, le Christ est là, « afin de percer de flèches les coeurs droits pendant l’obscurité de la lune 3 ». Combien est aveugle aujourd’hui, celui qui s’égare en pleine lune. « Il a fait la lune pour marquer les temps». Car l’Eglise est ici-bas dans un lieu de passage, assujettie au temps. Mais cette loi de la mort n’existera point toujours; croître et décroître passeront, la lune est faite pour marquer le temps. « Le soleil connaît son couchant », et quel est ce soleil, sinon le soleil de justice qui fera regretter aux impies, au jour du jugement, qu’il ne se soit point levé pour eux? Ils diront alors: « Nous avons donc erré loin du chemin de la vérité; la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, son soleil ne s’est point levé pour nous 4». Ce soleil se lève pour quiconque comprend le Christ. Mais le Christ se dérobe à l’intelligence de celui qui se fâche contre son frère jusqu’à la haine. « Fâchez-vous donc, mais ne péchez point 5». Car la colère de la charité, qui tend à corriger, n’est pas un péché, parce qu’elle n’est pas invétérée jusqu’à la haine. Mais si la colère se changeait en haine, le soleil alors se coucherait sur votre colère. « Or, que le soleil ne se couche point sur votre colère », a dit saint Paul 6.
20. Ne vous imaginez pas cependant, mes frères, qu’il nous faille adorer le soleil, parce que dans les saintes Ecritures, le soleil est pris quelquefois pour l’emblème du Christ . Telle a été la folie de certains hommes, qu’ils ont cru qu’en disant que le soleil est la figure du
1. Matth. VI, 12.— 2. Ps. CIII, 19.— 3. Id. X, 3.— 4. Sag. V, 6. — 5. Ps. IV, 5. — 6. Ephés. IV, 26.
Christ, on nous demandait un acte d’adoration. Adorez donc aussi la pierre qui est un emblème du Christ 1. «Il a été conduit à la mort comme une brebis 2»; adorez donc aussi la brebis. « Il a vaincu, ce lion de la tribu de Juda 3»; adorez donc le lion qui est l’emblème du Christ. Voyez combien sont nombreux les symboles du Christ. Tout cela c’est le Christ en figure, mais non dans le sens propre. Qu’est donc le Christ à proprement parler? «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ». Voilà ce qu’était le Christ à proprement parler, et par qui tu as été fait. Veux-tu savoir ce qu’était en propre le Christ par qui tu as été refait? « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous 4 ». Tout le reste n’est que figures. Comprends donc, sois à la hauteur des Ecritures, et quand l’on met sous tes yeux quelques figures, que ton intelligence s’élève plus haut.
21. Mais ce soleil, disons-le en toute sécurité, ce soleil de justice ne se lève point pour les impies, et ce n’est pas sans raison, quand même ils le voudraient. Car la Sagesse a dit : « Les méchants me chercheront et ne me trouveront point». Ils la chercheront donc, mais sans la trouver, et pourquoi? « Parce qu’ils haïssent la sagesse ». C’est la Sagesse elle-même qui nous parle et qui nous dit: « Les méchants me chercheront et ne me trouveront point, parce qu’ils haïssent la sagesse 5». Pourquoi la chercher, s’ils la haïssent? Ils la cherchent, non pour lui obéir, mais pour s’en prévaloir; ils la cherchent eu paroles, et la fuient dans leurs moeurs. « Car l’Esprit-Saint qui donne la science, fuit le déguisement, et se retire des pensées qui « sont sans intelligence 6 ». Ce soleil se lève donc sur les bons, mais non suries méchants. Qu’est-il dit au contraire du soleil qui luit à nos yeux? « Que Dieu le fait lever sur les bons comme sur les méchants 7 ». Notre psaume dès lors nous donne je ne sais quel sens mystérieux, à propos du soleil de justice, car nous voyons aussi bien dans toutes les créatures s’accomplir même visiblement, ce qui nous est dit ici : « Le soleil connaît son coucher ». Qu’est-ce à dire qu’ « il connaît son coucher? » Le Christ connaît ce qu’il doit souffrir, car son coucher c’est sa passion. Mais ce soleil se couche-t-il donc pour ne plus se lever? « Celui qui
1. I Cor. X, 4. — 2. Isa. LIII, 7.— 3. Apoc. V, 5. — 4. Jean, I, 1, 14. — 5. Prov. I, 28, 29. — 6. Sag. I, 5. — 7. Matth. V, 45.
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dort ne doit-il donc point s’éveiller 1? » Ne dit il pas lui-même qu’ « il a dormi tout troublé ? » Et qu’est-il dit de lui? « O Dieu, élevez-vous par-dessus les cieux 2 ». Donc « le soleil a connu son coucher ». Mais qu’est-ce à dire, « l’a connu? » Il lui a plu, il lui a été agréable. Comment prouver qu’il a connu ce coucher, et qu’il lui a plu? Qu’y a-t-il que Dieu ne connaisse? Et pourtant, au dernier jour, il doit dire à quelques-uns: « Je ne vous connais point 3 ». De même alors que dans ce dernier cas: «Je ne vous connais point», signifie vous ne me plaisez point, et non, vous m’êtes inconnus; de même ici, «connaître son coucher », c’est y mettre ses complaisances; s’il n’eût en effet agréé sa passion, comment eût-il pu l’endurer? Un homme n’est point ce divin soleil, et voilà pourquoi il souffre, quand même il ne voudrait pas souffrir. Mais le Christ ne souffrirait point, s’il ne lui plaisait de souffrir, c’est-à-dire qu’il ne se fût point couché, s’il n’eût d’abord connu son couchant. C’est ce qu’il dit lui-même: « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre; nul ne m’ôte la vie, mais je la donne de moi-même 4 ». Le soleil donc « connaît son coucher ».
22. Et après le coucher du soleil, après la passion du Seigneur, qu’est-il arrivé? Je ne sais quelles ténèbres couvrirent les Apôtres, leur espérance vint à faillir, eux qui avaient vu tout d’abord en lui un grand personnage, le Rédempteur des hommes. Pourquoi? Parce que « Nous avez répandu les ténèbres 5, et la nuit s’est faite; c’est là que passeront toutes les bêtes des forêts. Les lionceaux rugissent après leur proie, ils demandent à Dieu leur nourriture 6». Que devons-nous comprendre par ces lionceaux, sinon les esprits de malice 7? Que faut-il comprendre, sinon les mauvais esprits, ces esprits qui se repaissent des erreurs des hommes? Car il y a parmi les démons des princes, et d’autres qui sont méprisables. Ces démons cherchent à séduire les âmes, mais là seulement où le soleil ne s’est point levé, où règnent encore les ténèbres. Et c’est dans ces ténèbres que les lionceaux cherchent des proies à dévorer. Or, qu’est-il dit à propos du premier de ces lions, du chef de ces lionceaux? « Ne savez-vous pas que le diable votre ennemi tourne autour de vous,
1. Ps. XL, 9.— 2. Id. LVI, 5, 6.— 3. Matth. VII, 23.— 4. Jean, X, 18. — 5. Ces verset, sont expliqués dans le discours sur le Ps. C, n. 12, 13. — 6. Ps. CIII, 20, 21 — 7. Ephés. VI, 12.
comme le lion qui rugit et cherche quelqu’un à dévorer 1?» C’est donc à Dieu qu’ils demandent leur proie, car nul ne peut être tenté par le diable, sans la permission de Dieu. Job, dans sa sainteté, était en présence du diable, et néanmoins il en était bien éloigné; il était présent aux yeux du démon, mais bien éloigné de sa puissance. Or, comment eût-il osé le tenter dans sa chair, ou dans ses biens, s’il n’en eût reçu le pouvoir? Pourquoi ce pouvoir lui est-il donné? Pour la condamnation des méchants, et pour l’épreuve des justes. En tout cela Dieu agit avec justice: et le diable n’a de pouvoir ni sur un homme, ni sur rien de ce qui lui appartient, s’il ne lui est accordé par celui qui a le grand, le souverain pouvoir. C’est ainsi que ni le diable, ni aucun homme n’ont de pouvoir sur un autre, s’il ne leur vient d’en haut. Le juge des vivants et des morts comparaissait devant un homme qui le jugeait; et cet homme voyant le Christ à son tribunal, s’en enorgueillit, et lui dit: « Ne savez-vous donc pas que j’ai le pouvoir de vous faire mourir ou de vous renvoyer? » Mais le Christ venant pour instruire celui-là même qui le jugeait, lui répondit : « Vous n’auriez sur moi aucun pouvoir, s’il ne vous était donné d’en haut 2 ». Ni l’homme donc, ni le diable, ni aucun démon, ne peuvent nous nuire s’ils n’en ont le pouvoir: mais ils ne nuisent point à ceux qui s’avancent dans la piété. Ils sont donc pour les méchants, ce que la flamme est pour le foin, et pour les bons, ce que le feu est pour l’or. Judas fut consumé comme le foin, Job éprouvé comme l’or. « Vous avez répandu les ténèbres, et la nuit s’est formée; c’est là que passeront les bêtes de la forêt». Ici nous donnons aux bêtes de la forêt un sens différent de celui que nous avons donné; c’est que l’on donne aux mêmes noms des significations différentes; de même que le Seigneur est tout à la fois un agneau et un lion. Et pourtant quelle différence entre le lion et l’agneau ! Mais quel agneau ? Un agneau qui triomphe du loup, qui triomphe du lion. C’est lui qui est la pierre, lui le pasteur, lui la porte. Le pasteur entre par la porte, et dit : « Je suis le bon pasteur »; et encore: « Je suis la porte 3 ». Or, cette dénomination de lion, désigne Notre-Seigneur, car: « Le lion de la tribu de Juda a vaincu 4 », et aussi le
1. I Pierre, V 8. — 2. Jean, XIX, 10, 11. — 3. Id. X, 7, 11. — 4. Apoc. V, 5.
diable; car: « Tu marcheras sur le lion et sur le dragon 1 ». Apprenez donc, mes frères, comment il faut entendre ces expressions figuratives, et toutefois ne vous imaginez pas que quand vous entendez que la pierre signifie le Christ 2, toute pierre doit s’entendre du Christ. Elle a tantôt un sens, tantôt un autre sens il en est de ceci comme d’une lettre, la place qu’elle occupe nous en indique la force. En voyant la première lettre dans l’expression Dieu, situ crois q u’elle ne peut avoir que cette signification, il faudra donc l’effacer de l’expression diable; car c’est la même lettre qui commence le nom de diable, et celui de Dieu; et toutefois rien n’est plus opposé que Dieu et diable. Comprend dès lors combien il serait étranger aux usages divins et humains, celui qui dirait que le signe D ne doit point commencer le mot diable. Pourquoi? lui direz-vous: parce que j’ai vu cette lettre dans le mot Dieu, vous répondra-t-il. Un tel homme vous ferait- sourire, mais vous dédaigneriez de lui rendre aucunement raison. Gardez-vous donc de tout sentiment puéril, quand il s’agit de choses divines, et parce que j’ai entendu par les bêtes des forêts, les Gentils, que j’entends maintenant les démons, les anges prévaricateurs, qu’on ne s’imagine pas que je sois en contradiction avec moi-même. Ce sont là des figures, que l’on explique selon les circonstances, et selon la place qu’elles occupent. « C’est là que passeront les bêtes des forêts ». Où? Dans cette nuit que le Seigneur a répandue, parce que « le soleil a connu son coucher. Les lionceaux rugissent après leur proie, demandant à Dieu leur nourriture ». C’est donc avec raison que le Seigneur, touchant à sa dernière heure, ce même soleil de justice qui connaissait son couchant, dit à ses disciples, aux approches des ténèbres, et quand le lion allait rôder autour d’eux, cherchant à en dévorer quelques-uns, mais sans pouvoir dévorer personne qu’il ne l’ait demandé: « Cette nuit, Satan a demandé à vous cribler comme le froment, et moi, Pierre, j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne connaisse point la défaillance 3». Or, quand Pierre jusqu’à trois fois reniait son maître 4, n’était-il point déjà entre les dents de ce lion? « Les lionceaux rugissent après leur proie, demandant à Dieu leur nourriture ».
1. Ps. XC, 13. — 2. I Cor. X, 4. — 3. Luc, XXII, 31, 32. — 4. Matth. XXVI, 70 - 74.
23. « Le soleil s’est levé 1 ».Celui qui a dit: « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir encore de la reprendre, a connu son couchant 2 », et a donné sa vie: « Le soleil s’est levé », et il l’a reprise. « Le soleil s’est levé», parce que le soleil s’était couché, mais le soleil ne s’est pas éteint. La nuit dure encore pour ceux qui ne connaissent pas le Christ; le soleil n’est pas encore levé pour eux. Qu’ils se pressent, qu’ils comprennent, afin de n’être point la proie du lion rugissant. Car les lionceaux n’attaquent point ceux qui ont reçu la lumière de ce soleil Aussi nous lisons ensuite : « Le soleil s’est levé, et ils se sont rassemblés, et ils s’étendront dans leurs tanières ». A mesure que le soleil se lève pour se manifester au monde entier, et faire glorifier le Christ dans l’univers, on voit que les lionceaux se rassemblent, que ces démons cessent de persécuter l’Eglise, eux qui agissaient dans les enfants de l’infidélité, les stimulant à persécuter la maison de Dieu. Car il est dit que «le prince des puissances de « l’air agit maintenant suries enfants de l’incrédulité 3». Aujourd’hui que nul d’entre eux n’ose persécuter l’Eglise, « le soleil s’est couché, et ils se sont rassemblés». Où sont-ils? « Ils s’étendront dans leurs tanières»; leurs tanières sont les coeurs des infidèles. Combien en est-il qui portent ces lions couchés dans leurs âmes ! Ils n’en sortent plus, ils ne se ruent plus sur cette Jérusalem dans son pèlerinage terrestre. Pourquoi ne le font-ils plus? C’est que « le soleil s’est levé », et qu’il brille dans l’univers entier.
24. Vois donc ce qui suit: « Depuis que le soleil s’est levé, que les lions sont rassemblés, qu’ils sont étendus dans leurs tanières », que fais-tu, ô homme de Dieu? Que fais-tu, ô Eglise de Dieu? Que fais-tu, ô corps du Christ, dont la tête est au ciel? Que fais-tu, ô homme, ô unité du Christ? « L’homme sort pour son travail 4 ». Que cet homme donc s’applique aux bonnes oeuvres dans la paix, dans la sécurité de l’Eglise, qu’il s’y applique jusqu’à la fin. Il se fera parfois un certain obscurcissement, il y aura certains chocs, mais au soir, c’est-à-dire à la fin des temps: mais aujourd’hui l’Eglise travaille dans la paix et dans la tranquillité, parce que « l’homme s’en ira à son travail, et à son labeur jusqu’au soir ».
1. Ps. CIII, 22. — 2. Jean, X, 18.— 3. Ephés, II, 2.— 4. Ps. CIII, 23.
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25. « Combien sont grandes vos oeuvres, ô mon Dieu 1 ». Oui vraiment grandes, vraiment élevées. Où donc vos oeuvres sont-elles devenues si grandes? Où Dieu s’est-il arrêté, s’est-il assis, pour accomplir ses oeuvres? En quel lieu les a-t-il faites? D’où sont émanées tout d’abord de si grandes merveilles? A prendre ces paroles à la lettre, d’où vient toute créature réglée, toute créature qui marche dans l’ordre, qui a sa beauté dans l’ordre, se lève dans l’ordre, se couche dans l’ordre, mesure le temps avec ordre? Quant à l’Eglise, d’où viennent ses agrandissements, ses progrès, sa perfection? Quelle immortalité Dieu lui a-t-il réservée? Par quels éloges peut-on la relever? par quels mystères la signaler? Sous quels symboles la voiler? Par quelle prédication la révéler? Où Dieu a-t-il fait toutes ces merveilles? Oui, je vois de grandes oeuvres. « Que vos oeuvres sont admirables, Seigneur mon Dieu ! » Je cherche en quel lieu Dieu les a faites, et je n’aperçois aucun lieu. Mais j’écoute ce qui suit : « Vous avez tout fait dans la sagesse ». Donc vous avez tout fait dans le Christ. Ce Christ méprisé, souffleté, couvert de crachats; ce Christ couronné d’épines, ce crucifié, c’est en lui que vous avez tout fait. J’entends, Seigneur, je comprends ce que vous avez fait annoncer aux hommes par votre infatigable soldat, ce que vous avez fait prêcher aux Gentils par votre saint prédicateur, que le Christ est la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu. Que les Juifs se raillent d’un Christ crucifié, qui est pour eux un scandale; que les païens se moquent d’un Christ crucifié, qui est pour eux une folie : « Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié , scandale pour les Juifs , folie pour les Gentils , mais la force de Dieu , la sagesse de Dieu pour
1. Ps. CIII, 21.
ceux qui sont appelés, qu’ils soient Juifs ou Gentils 1. Vous avez fait tout dans votre sagesse »
26. « La terre a été remplie de vos créatures ». C’est des créatures du Christ que la terre est remplie. Et comment? Comme nous le voyons. Quelle créature ne vient pas du Père par son Fils? Tout ce qui marche ou qui rampe sur la terre, tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole dans l’air, tout ce qui tourne dans le ciel, et à plus forte raison sur la terre, le monde entier est créature de Dieu. Mais le Prophète semble parler ici de je ne sais quelle créature nouvelle, dont l’Apôtre a dit : « Si donc quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature, le passé n’est plus; tout est devenu nouveau, et tout vient de Dieu 2 ». Quiconque a embrassé la foi du Christ, et s’est dépouillé du vieil homme, pour revêtir l’homme nouveau, celui-là est une créature nouvelle 3. « Vos créatures couvrent la terre ». Le Christ n’a été crucifié qu’en un seul lieu du monde, ce grain de froment n’est tombé que dans un petit coin de la terre pour y mourir; mais il a porté un grand fruit. Vous étiez seul, Seigneur Jésus, quand vous passiez ici-bas; j’entends dans un autre psaume votre voix qui s’écrie : « Me voilà seul, jusqu’à ce que je sois passé 4 »; vous étiez donc seul, quand vous connaissiez votre couchant; mais du couchant ‘vous avez passé au levant. Oui, vous vous êtes levé, vous avez resplendi, vous avez été élevé en gloire, en vous élevant au ciel, et voilà que « la terre est remplie de vos créatures ». Notre psaume n’est point terminé, mes frères, nous en réservons quelque peu pour dimanche, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
1. I Cor. I, 23, 24. — 2. II Cor. V, 17, 18. — 3. Ephés. IV, 22, 21. — 4. Ps. CXL, 10.
QUATRIÈME SERMON. — QUATRIÈME PARTIE DU PSAUME.
LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Dieu a tout fait avec une sagesse que plusieurs créatures ne peuvent comprendre, que nous ne pouvons méconnaître sans crime et qui serait notre flambeau si nous la cherchions sincèrement ; cette sagesse est le Verbe de Dieu. Dans ces créatures qui remplissent la terre, arrêtons-nous à l’homme nouveau, qui renonce au passé pour s’occuper uniquement de l’avenir mais pour arriver à cet avenir, il faut passer la mer dont l’eau stérile et amère renferme des reptiles grands et petits ; et nous la passerons dans les vaisseaux ou les Eglises que dirige le Christ. Il y a toutefois dans cette mer le dragon qui a empoisonné le genre humain à sa source, et don-t nous devons observer la tête ou repousser les premières suggestions, ce que nous ne pouvons faire que par Jésus-Christ notre vraie lumière. Job en observant cette tête, lui ferma son coeur et ne pécha point en paroles : s’il désire un arbitre, c’est la médiation du Christ. Le pouvoir du dragon est grand, mais il est le jouet des anges qui nous protégent contre lui; il est tombé et ne peut rien que Dieu ne permette. Prenons alors Jésus-Christ pour chef. Dieu donne le pain à toute créature; notre pain c’est le Christ; celui du dragon, c’est nous, si nous sommes éloignés du Christ., si nous devenons terre par nos goûts terrestres. Mais cette nourriture, Dieu doit la donner aux animaux, et au démon qui ne peut toucher à personne, si Dieu ne l’autorise. Cette main que Dieu ouvre pour nous rassasier de ses dons, c’est le Christ ; qu’il se détourne et nous sommes dans le. trouble ; et il se détourne quand nous présumons de nous-mêmes. Il nous retire notre esprit ou nos pensées humaines, et nous envoie le sien qui fait de nous des créatures nouvelles. Alors il se complaît dans ses oeuvres et nous fait travailler avec crainte ; les coeurs les plus impies s’embrasent d’amour quand il les touche. Cette discussion dont il est parlé à la fin, c’est la discussion de notre conscience, et dès lors notre confession. Alors les pécheurs disparaîtront de la terre, c‘est-à-dire que les hommes cesseront d’être pécheurs.
1. Votre charité ne l’a point oublié: sans doute il n’y a qu’une seule parole de Dieu répandue dans toutes les Ecritures, et dans toutes les bouches des saints, qu’un seul Verbe qui retentit. Ce Verbe étant au commencement en Dieu 1, n’a là aucune syllabe, puisqu’il n’est point soumis au temps; mais il n’y a rien d’étonnant que pour se proportionner à notre faiblesse, il s’abaisse jusqu’à nos particules et nos syllabes, puisqu’il s’est abaissé jusqu’à se revêtir de notre chair si fragile. Déjà nous avons fait sur notre psaume plusieurs discours, et pour apercevoir les figures qui n’y sont voilées que pour se découvrir àceux qui frappent, il nous a fallu pendant quelques jours des heures assez longues pour les lire, les signaler, en expliquer les symboles, les exposer, les développer, les montrer en un mot. Votre charité, dis-je, n’a point oublié qu’hier nous n’avons pu terminer notre psaume, et que nous l’avons remis pour aujourd’hui. Dieu nous a donné du temps pour acquitter notre dette : il m’a donné le moyen d’y satisfaire, à moi qui suis débiteur, et de vous mettre en repos, vous qui êtes mes créanciers : puisse-t-il nous suggérer le bien
1. Jean, I, 1.
que nous vous devons rendre, lui qui ne nous a pas rendu le mal que nous méritions!
2. Il vous souvient sans doute, mes frères, et c’est un doux souvenir pour vous, que toutes les fibres de notre coeur ont chanté avec le psaume: « Combien vos oeuvres sont admirables, ô mon Dieu! Vous avez tout fait dans votre sagesse; la terre est remplie de vos créatures ». Tout ce que Dieu a fait, est fait avec sagesse, fait dans la sagesse. Tout ce qui connaît la sagesse, et tout ce qui ne la connaît point, et qui est néanmoins créé par Dieu, est tait dans la sagesse, fait par la sagesse. Connaître la sagesse, c’est avoir la sagesse pour flambeau; ne pas la connaître, c’est avoir la sagesse pour créatrice, et demeurer dans la folie: et avoir la sagesse pour lumière, c’est l’avoir encore pour créatrice, mais elle peut être notre créatrice, et non pas notre lumière. Il en est beaucoup parmi les hommes qui ont part à la sagesse, et que l’on nomme sages, comme il en est beaucoup qui l’ignorent, qu’on appelle insensés. Ce nom de fous est une marque de mépris, parce que s’ils étudiaient la sagesse, s’ils la demandaient, s’ils la cherchaient, s’ils frappaient à la porte,
1. Ps. CIII, 24.
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ils pourraient avoir part à ses lumières, qui se dérobent à la négligence, et non à la nature. Il est d’autres créatures que la sagesse ne saurait éclairer, telles que les bêtes et les animaux, les arbres, qui n’ont pas même le sentiment. Mais pour être privées des lumières de la sagesse, en sont-elles moins créées dans la sagesse, et par la sagesse? Dieu donc n’attend aucune intelligence du cheval et du mulet mais il dit aux hommes: « Ne soyez point comme le cheval et le mulet, qui n’ont point d’intelligence 1». Ce qui est naturel dans le cheval devient criminel dans l’homme. Voici donc ce que dit le Seigneur : Je n’exige point la lumière de ma sagesse dans les créatures que je n’ai point faites à mon image; mais je l’exige dans celles que j’ai faites ainsi, et leur demande l’usage des dons que j’ai départis. Donc en rendant à Dieu ce qui est de Dieu, et à César ce qui est de César 2; c’est-à-dire en reportant à César sa monnaie, et à Dieu ce qui est à Dieu, les hommes élèvent leur esprit, non point jusqu’à eux-mêmes, mais jusqu’à Dieu leur créateur, jusqu’à cette lumière d’où ils viennent, jusqu’à ce foyer spirituel qui les embrase , loin duquel ils sont glacés, loin duquel encore ils ne sont que ténèbres, où ils retrouvent la lumière dès qu’ils s’en approchent; et comme ils ont dit pieusement : « C’est vous, Seigneur, qui faites luire mon flambeau, vous dissiperez mes ténèbres, ô mon Dieu 3 » ; les ténèbres de leur folie terrestre se dissipent, et voilà qu’ils ouvrent la bouche, qu’ils respirent, et qu’ils élèvent avec confiance les yeux du coeur, que la pensée leur découvre le monde entier, la terre, la mer et le ciel, qu’ils voient dans toutes ces créatures une admirable disposition, un cours parfaitement régulier, chaque créature distincte dans son genre, se reproduire par ses germes , renaître successivement, durer un temps marqué, et alors ils admirent dans ses oeuvres le divin ouvrier, de manière que l’artiste divin les voit eux-mêmes avec complaisance au milieu de ses oeuvres. Alors sous le poids de leur joie, de cette joie incomparable, ils s’écrient: «Que vos oeuvres sont admirables, ô mon Dieu! Vous avez fait tout avec sagesse ». Où est cette sagesse dans laquelle vous avez tout fait? Par quel sens l’atteindre? par quel oeil la découvrir? Avec quel empressement la chercher ?
1. Ps. XXXI, 9. — 2. Matth. XXII, 21. — 3. Ps.XVII, 29.
Par quel mérite la posséder? Quel autre croyez-vous, sinon la grâce? Celui qui nous a fait don de l’existence, nous a aussi fait don de la bonté. Il donne aux uns de se convertir, car avant leur conversion, quand ils marchaient encore dans les chemins de l’erreur, ne les a-t-il point cherché? N’est-il point descendu? Le Verbe ne s’est-il pas fait chair, afin d’habiter parmi nous 1? N’a-t-il pas allumé la lampe de sa chair, lorsqu’il était à la croix, pour chercher la dragme perdue 2? Il l’a cherchée, et l’a retrouvée au milieu des applaudissements de ses voisins, c’est-à-dire de toute créature spirituelle qui s’approche de Dieu. La dragme a été retrouvée aux applaudissements des voisins, et l’âme humaine rachetée aux applaudissements des anges. Qu’elle tressaille donc, cette âme retrouvée, et qu’elle dise : « Combien vos oeuvres sont admirables, ô mon Dieu! vous avez tout fait dans votre sagesse ».
3. « La terre est remplie de vos créatures ». De quelles créatures est remplie la terre? Les arbres et les arbrisseaux, les troupeaux et les bêtes sauvages, le genre humain tout entier, voilà ce qui remplit la terre, créature de Dieu elle-même. Nous le voyons, nous le savons, nous le lisons, nous le reconnaissons, nous en louons Dieu, nous prêchons sa gloire, et nos louanges sont bien en arrière des jubilations de nos coeurs, à la vue de ces merveilles. Mais arrêtons-nous de préférence à cette créature, dont l’Apôtre a dit : « Si quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature; le passé n’est plus, tout est devenu nouveau 3 ». Quel est ce passé qui n’est plus? Chez les Gentils toute idolâtrie, chez les Juifs tout asservissement à la loi, les anciens sacrifices, ombres du sacrifice nouveau. Le vieil homme abondait, alors est venu celui qui devait renouveler son oeuvre, il est venu jeter son argent à la refonte, y graver son effigie, et nous voyons la terre remplie de chrétiens qui croient en Dieu, qui ont en horreur leurs anciennes impuretés, leur idolâtrie, qui renoncent aux espérances du passé pour espérer une vie à venir; ces biens ne se réalisent point encore, nous les tenons néanmoins en espérance, et cette espérance nous fait chanter et dire : « La terre est remplie de vos créatures ». Ce n’est point encore là le chant de la patrie, ni de ce
1. Jean, I, 14. — 2. Luc, XV, 8. — 3. II Cor. V, 17.
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repos qui nous est promis alors que seront affermies les portes de Jérusalem 1. Mais dans notre pèlerinage, à la vue de ce monde entier, de ces hommes qui de toutes parts accourent embrasser la foi, qui craignent l’enfer, qui méprisent la mort, qui aspirent à la vie éternelle, qui dédaignent celle-ci, transportés de joie à la vue d’un tel spectacle, nous chantons: « O Dieu, la terre est remplie de vos créatures ».
4. Cette vie, toutefois, est encore battue par les flots des tentations, elle est troublée par les tempêtes et par les orages de la tribulation et de l’orgueil; telle est néanmoins la voie. Que la mer nous menace, que ses flots s’amoncèlent, que ses tempêtes grondent, c’est là qu’il faut aller ; nous avons pour naviguer le bois sacré : « La terre est remplie de vos créatures ». Nous ne sommes point encore, il est vrai, à la terre des vivants, celle-ci est encore la terre où l’on meurt ; mais nous crions et nous disons : « Vous êtes mon espérance, vous êtes mon héritage dans la terre des vivants 2 ». Mon espérance dans la terre de la mort, mon héritage dans la terre des vivants. Telle est la terre remplie de la créature de Dieu. Celui-ci qui est sur la terre de la mort, et pas encore dans la terre des vivants, par où va-t-il passer? Ecoute ce qui suit : « Voilà la grande mer qui s’étend au loin, là se meuvent des reptiles sans nombre, des animaux grands et petits 3 ». La mer a un son effrayant : « Là se meuvent des reptiles innombrables ». Les piéges se glissent de toutes parts ici-bas, les imprudents y sont pris. Qui peut énumérer toutes les tentations qui se glissent partout? Elles se glissent; mais veille à n’être pas enlacé. Veillons sur le bois sacré, et alors nous sommes en sûreté, et sur les ondes et au milieu des flots: que le Christ ne dorme point, que notre foi ne dorme point; si le Christ dort, éveillons-le, et il commandera aux vents, et la mer s’apaisera 4; cette voie aura un terme qui nous donnera la joie de la patrie. « Là se meuvent des reptiles sans nombre, grands et petits ». Sur cette mer si formidable, je vois encore des incrédules; je les trouve dans les eaux stériles et amères, les uns grands, les autres petits. Nous voyons cela. Il est encore dans cette vie bien des petits qui n’ont
1. Ps. CXLVII, 13. — 2. Id. CXLI, 6. — 3. Id. CIII, 25. — 4. Matth. VIII, 24-26.
pas encore embrassé la foi, beaucoup de grands du monde ne croient point encore ; il y a dans cette mer « de grands et de petits animaux » : ils haïssent l’Eglise, le nom de Jésus-Christ leur pèse; ils ne nous outragent point, parce que la loi ne le permet pas; leur cruauté, n’osant éclater, se renferme dans leurs coeurs. Tous ceux, en effet, petits ou grands, qui voient avec douleur les temples fermés, les autels renversés, les idoles brisées, les lois qui défendent comme un crime capital de sacrifier aux idoles, tous ceux qui en sont affligés sont encore dans la mer. Mais nous, par où donc pourrons-nous aller à la patrie? En traversant la mer, mais appuyés sur le bois. Ne crains aucun danger, le bois qui te porte soutient le monde entier. Redoublez donc d’attention : « Cette mer est vaste et s’étend au loin, là se meuvent des reptiles sans nombre, grands et petits ». Mais rassure-toi , bannis toute crainte , soupire après la patrie, et sache que tu es dans l’exil.
5. « C’est là que passeront les navires 1». Voyez, sur cette mer effrayante, des vaisseaux qui se promènent sans être submergés. Dans ces vaisseaux, nous voyons les Eglises. Elles traversent et les tempêtes et les orages des tentations, et les flots du monde, au milieu des petits et des grands animaux. Le Christ est là pour les diriger avec le bois de sa croix. « C’est là que passeront les navires ». Que ces navires ne craignent point, qu’ils ne considèrent point la mer qu’ils traversent, mais le pilote qui les conduit. « C’est là que passeront les navires ». Or, quelle traversée peut être fâcheuse, quand on sent que le Christ est le pilote? Ils passeront donc en sécurité, ils passeront avec persévérance, ils arriveront au port, et seront conduits sur la terre du repos.
6. Mais il y a dans cette mer quelque chose de plus redoutable que ces animaux grands
et petits. Qu’est-ce donc? Ecoutons le psaume: « Là est ce dragon que vous avez formé, pour être un jouet 2 ». Il y a donc là des reptiles sans nombre, des animaux grands et petits, des navires qui passent et qui ne craindront ni les reptiles sans nombre, ni les animaux grands et petits, ni même le dragon qui est là, et « que Dieu a formé pour être un jouet ». Il y a ici un grand mystère, et néanmoins vous
1. Ps.
CIII, 26.— 2. Ibid.
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connaissez ce que je vais vous en dire. Vous connaissez ce dragon ennemi de l’Eglise; sans l’avoir vu des yeux de la chair, vous l’avez vu des yeux de la foi. C’est lui qui est encore appelé lion, et dont 1 Ecriture nous a dit: «Vous foulerez aux pieds le lion et le dragon 1». Sois toi-même soumis à ta tête, et tiens ton corps en servitude, que les membres se tiennent unis à leur chef, afin d’en être véritablement les membres. Il est dit d’Eve, la première femme, que ce dragon la séduisit, en lui donnant un conseil de mort, en se glissant comme un serpent dans son coeur, par ses persuasions malignes. Alors arriva ce que nous savons, ce que nous fîmes là nous-mêmes, ce que nous déplorons. Dans ces deux premières tiges était le genre humain tout entier, De là vient cette source de mort; de là ces dettes, ces fautes chez les enfants. « Qui donc est pur en votre présence », dit l’Ecriture? « pas même l’enfant qui n’a vécu sur la terre qu’un seul jour 2 ». De ce premier péché vient la transmission du péché, la transmission de la mort. Car vous savez ce qui a été dit à la femme, ou mieux au serpent, lorsque Dieu entendit le péché du premier homme. « Elle observera ta tête et tu « observeras son talon 3 ». Il y a ici un grand mystère, une figure de l’Eglise à venir, tirée du flanc de son époux, et de son époux endormi. Car Adam était la figure de l’Adam futur, ainsi que l’a dit l’Apôtre : « Cet Adam figurait l’Adam à venir 4». En lui, nous voyons une image de ce qui devait arriver, puisque l’Eglise a été formée du côté du Christ qui dormait sur la croix. C’est du flanc du crucifié, ouvert par une lance 5, qu’ont découlé les sacrements de l’Eglise. Qu’est-il donc dit à l’Eglise? Ecoutez bien, mes frères, comprenez, et tenez-vous en garde : « Elle observera ta tête, et tu observeras son talon ». O Eglise, observe donc la tête du serpent. Qu’est-ce que la tête du serpent? La première suggestion du péché. Te vient-il à l’esprit quelque désir du mal? N’y arrête point ta pensée, n’y consens point. Une telle suggestion est la tête du serpent; brise cette tête, et tu échapperas aux autres mouvements. Qu’est-ce à dire, brise la tête? Dédaigne ses suggestions. Mais c’est un gain qu’il me suggère, il y a là beaucoup à gagner,
1. Ps. XC, 13.— 2. Job, XIV, 4, 5.— 3. Gen III, 15.— 4. Rom. V, 14. — 5. Jean, XIX, 34.
beaucoup d’or; telle fraude t’enrichira. C’est la tête du serpent, brise-la. Qu’est-ce à dire, brise-la? Dédaigne ce qu’il te suggère. Mais il me propose un grand trésor. Et que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il vient à perdre son âme 1. Périsse le gain du monde, plutôt que mon âme. Parler ainsi, c’est observer la tête du serpent, et l’écraser. Mais le diable observe aussi ton talon. Qu’est-ce à dire qu’il observe ton talon? Quand tu abandonnes le chemin de Dieu. Le quitter, c’est tomber; tomber, c’est être au pouvoir du diable. Pour ne point tomber, n’abandonne pas le chemin. Dieu t’a ouvert un sentier étroit, tout ce qui l’environne est glissant. Aussi le Christ est ta lumière, comme le Christ est ta voie. « Il y avait », dit l’Evangile, « une lumière véritable, éclairant tout homme qui venait en ce monde 2 ». Et encore: «Je suis la voie, la vérité et la vie 3 ». Venir par moi, c’est venir à moi. Si donc il est notre lumière, il est aussi notre voie; et nous éloigner de lui, c’est n’être ni dans la voie, ni dans la lumière, Que doit-il t’arriver ensuite? Ce que dit le Prophète , dans un autre psaume : « Que leur voie soit ténébreuse et glissante 4».
7. Donc ce dragon, cet antique ennemi, écumant de rage, si astucieux dans ses embûches, habite cette vaste mer. « Ce dragon que vous avez fait pour être un jouet». Fais de lui un jouet, car c’est pour cela qu’il est devenu dragon, Son péché l’a fait tomber du haut du ciel; d’ange qu’il était, devenu démon, il s’est choisi pour habitation cette mer si vaste et si spacieuse. Ce que tu prends pour son royaume est une prison. Beaucoup nous disent:
Pourquoi tant de pouvoir au diable, qui domine ainsi le monde, qui a tant de force, tant d’autorité? Quelle est cette puissance, cette autorité? Il ne peut rien qu’on ne lui permette, Agis de façon qu’il ne lui soit rien permis sur toi; ou s’il lui est permis de te mettre à l’épreuve, qu’il soit vaincu et se retire sans avoir rien gagné. Dieu lui a permis de tenter quelques saints serviteurs de Dieu; ils l’ont vaincu, parce qu’ils ne se sont pas éloignés de la véritable voie, et ils ne sont point tombés, quoique ce dragon observât leurs pieds. Job, cet homme si saint, était assis sur un fumier, et courait néanmoins dans cette voie de Dieu. Voyez comment il observait la tête
1. Matth. XVI, 26.— 2. Jean, I, 9.— 3. Id. XIV, 6.— 4. Ps.XXXIV, 6.
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du serpent, et comment le serpent observait son talon. L’un repoussait la suggestion l’autre comptait sur la chute : il s’empara même de sa femme, qui était si faible; il ôta tous les biens à Job, et ne lui laissa que celle dont il devait se faire une aide, non pour consoler son mari, mais pour lui tendre des embûches; il s’empara d’elle, parce qu’elle n’observait point sa tête. C’était une nouvelle Eve, mais Job n’était plus Adam. Privé de tout bien, Job demeura avec son épouse, qui devait le tenter, et avec Dieu qui devait le diriger. Quelle pauvreté plus grande et plus subite que la sienne, si l’on considère sa maison? Quelle plus grande richesse, si l’on considère son coeur? Vois le dénuement de sa maison. Tout en a disparu. Vois les richesses de son coeur: « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; ainsi qu’il a plu au Seigneur, il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni ». « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté 1 »; il savait qui le conduisait, qui le tentait, qui avait donné ce pouvoir à son tentateur. Que le diable, dit-il, ne s’attribue rien; il a bien la volonté de nuire, mais il n’en aurait pas le pouvoir, s’il ne l’avait reçu; je ne souffre qu’autant qu’il en a reçu la puissance; ce n’est point de sa part que je soufire, mais de la part de celui qui lui a donné ce pouvoir : méprisons l’orgueil du tentateur, respectons les châtiments d’un père. Le tentateur fut repoussé, sa tête était observée, elle ne put entrer dans le coeur. Il assiégea extérieurement une ville bien fortifiée, et ne put l’emporter. Nouvelle épreuve. Dieu donna au diable un pouvoir sur son corps, et Job fut frappé d’un ulcère effroyable, de la tête aux pieds; il tombait en pourriture, les vers sortaient de son corps, et n’ayant plus de maison, il s’asseyait sur un fumier. Là, Eve séduite, que le diable avait laissée à ce nouvel Adam, non pour le soutenir, mais pour le faire tomber, lui suggère le blasphème contre Dieu. Dans le paradis, il poussa au mépris de Dieu; ici, il pousse au blasphème. Dans le paradis, il vainquit l’homme qui était sain de corps; ici, il est vaincu par un homme en pourriture; il renversa l’homme dans le paradis, et fut renversé par l’homme du fumier. Or, ce dragon épiait si Job ne pécherait point par la langue. Pour tout homme, en effet, l’action est une démarche; et agir, c’est aller au but, et en
1. Job, I, 21.
quelque sorte avoir des pieds. Or, Job parlait beaucoup; ceux qui lisent l’Ecriture le savent bien; et dans toutes ses paroles, le serpent observait son talon, afin de voir s’il ne tomberait point. Mais Job observait à son tour. la tête du serpent, et repoussa toute suggestion. Il répondit à sa femme, comme il fallait répondre à une femme : « Vous avez parlé comme une femme insensée; si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n’en recevrions-nous pas les maux? En toutes ces choses, Job ne pécha point par la langue 1 ». Plusieurs néanmoins, ne comprenant pas bien les paroles de Job, y voient des expressions quelque peu dures contre le Seigneur.
8. Dans cette colère contre Dieu, que lui prêtent ceux qui ne le comprennent point, il dit ceci, entre autres, s’adressant à Dieu, alors qu’il était la grande personnification d’une grande prophétie : Puisse-t-il y avoir un « arbitre entre vous et moi 2 ! » Qu’est-ce à dire, «un arbitre 3?» Un homme jugeant entre nous, et dont le jugement ferait triompher ma cause. Tel est le premier sens qui s’offre d’abord: mais examine, afin d’éviter une erreur ; car le serpent a toujours l’oeil sur ton talon 4.Quel paraît être le sens de cette parole; « Puisse-t-il y avoir un arbitre entre vous et moi ! » c’est-à-dire un médiateur capable de juger entre vous et moi. Ce langage d’un homme à Dieu, d’un homme sur un fumier, un ange dans le ciel le tiendrait-il à Dieu: Puisse-t-il y avoir un arbitre entre nous! Mais que prévoyait Job, que désirait-il? « Beaucoup de justes et de Prophètes ont voulu voir », dit le Sauveur, « ce que vous voyez et ne l’ont point vu ». Il souhaitait donc un arbitre; et qu’est-ce qu’un arbitre? Un médiateur qui accommode un différend. N’étions-nous donc pas ennemis de Dieu, et notre cause contre lui n’était-elle point désespérée? Or, qui pouvait terminer ce malheureux différend, sinon cet arbitre médiateur, sans l’avènement duquel toute voie miséricordieuse nous était fermée? C’est de lui que l’Apôtre a dit : « Il n’y a qu’un Dieu, et qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme 6». S’il n’était homme, il ne serait point médiateur; comme Dieu, en effet,il est égal à son Père. Il est dit ailleurs : « Un médiateur ne
1. Job, II, 10. — 2. Id. IX, 33, suiv. les Septante. — 3. O mesites emon . — 4. Gen. III, 15. — 5. Matth. XIII, 17. — 6. I Tim. II, 5.
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l’est pas d’un seul, et il n’est qu’un seul a Dieu 1 ». On n’est médiateur qu’entre deux; le Christ est donc médiateur entre l’homme et Dieu, Non parce qu’il est Dieu, mais parce qu’il est homme: comme Dieu, il est égal à son Père ; mais dans cette égalité il n’est point médiateur, Pour être médiateur, il doit descendre entre le supérieur et l’inférieur, et dès lors n’être plus égal au Père; il doit faire ce qu’a dit l’Apôtre: « Il s’est anéanti en prenant la forme de l’esclave, en se faisant semblable aux hommes et reconnaître homme par tout ce qui a paru en lui 2 ». Qu’il répande son sang, effaçant ainsi notre condamnation 3; qu’il apaise le différend qui est entre nous, en redressant notre volonté selon la justice, et en inclinant sa sentence vers la miséricorde. C’est ainsi que nous expliquons avec le secours de Dieu, et selon qu’il nous est possible, une expression qui nous paraît dure dans Job; de même il y a manière d’entendre les autres expressions qui semblent dures et blasphématoires. Nous pourrions penser le contraire, si Dieu n’eût rendu témoignage à son serviteur et avant qu’il eût parlé, et après qu’il eût achevé de parler. Car Dieu lui rendit tout d’abord témoignage, en l’appelant: « Un homme irréprochable, un véritable adorateur de Dieu 4 ». Ainsi dit le Seigneur, ainsi dit-il avant la tentation. Mais afin qu’on ne pût se scandaliser en interprétant mal ces paroles, et en s’imaginant que Job fût juste à la vérité avant l’épreuve, mais qu’une épreuve si rude le fit tomber, et même tomber dans le sacrilège et le blasphème, voilà qu’après tous les discours et de Job et des amis qui étaient venus pour le consoler, le Seigneur déclare que ces amis n’ont point parlé selon la vérité comme avait fait son serviteur Job. « Vous n’avez dit en ma présence aucune vérité, comme Job mon serviteur 5». Puis il ordonne à Job d’offrir pour eux un sacrifice, afin que leurs péchés soient effacés.
9. Courage donc, mes frères, que celui qui veut observer la tête du serpent, et passer en toute sécurité la mer de cette vie, prenne garde au serpent dont elle est la demeure, et comme je le disais, le diable tombé du ciel, occupe maintenant cette place; qu’il observe sa tête, loin de toute crainte et de tout désir du siècle. Car ses suggestions aboutissent à la
1. Ga. III, 20. — 2. Philipp. II, 7.— 3. Colos, II, 14.— 4. Job, I, 8. — 5. Id. XLII, 7, 8.
crainte ou au désir; c’est ton amour ou ta crainte qu’il s’applique à sonder, Toi donc, si tu crains l’enfer, si tu désires le ciel, tu observeras sa tête; en évitant sa tête, tu es en assurance ; il ne te verra point tomber, et n’aura point de ta ruine une joie féroce. Que personne donc, je le répète, ne nous dise qu’il a un grand pouvoir. Les hommes semblent ne voir que la puissance qu’il a reçue, sans voir ce qu’il a perdu. Mais Job, ce saint personnage, dans un langage figuré et d’une haute profondeur, nous parle de ce pouvoir que l’on attribue au diable, et le décrivant sous un grand nombre de formes et de figures, nous dit ce qu’est ce diable : « Rien de semblable ne s’est fait sur la terre, afin que mes anges se jouent de lui ». C’est Dieu qui parle ainsi dans le livre de Job: « Rien de semblable ne s’est fait sur la terre, afin que mes anges se jouent de lui. Il voit tout ce qui est élevé; il est le roi de tout ce qui est dans les eaux 1». Ces paroles sont d’accord avec celles de notre psaume. Car en parlant de cette mer vaste et spacieuse, où se meuvent des animaux grands et petits, des reptiles sans nombre, où passent les navires que sauvegarde le bois, il s’écrie : « Là est ce dragon que vous avez formé pour être un jouet ». Si donc il est un jouet, comment Dieu se jouet-il de lui? Ou bien Dieu l’a-t-il livré à d’autres comme un jouet, c’est-à-dire afin qu’on lui insulte? Nous croirions que c’est de Dieu qu’il est le jouet, si le livre de Job ne tranchait la difficulté; car il nous dit : « Pour être le jouet de mes anges ». Veux-tu que le diable soit ton jouet ? Sois un ange de Dieu. Mais tu n’es pas encore un ange du Seigneur. Jusqu’à ce que tu le deviennes, si tu prends le moyen de le devenir, il est d’autres anges qui peuvent se jouer du dragon, l’empêcher de te nuire. Car ces anges du ciel sont établis sur les puissances de l’air, c’est par eux que vient toute parole qui s’accomplit ici-bas. Ils contemplent cette loi immuable, éternelle, qui commande sans écriture, sans syllabe, sans aucun son, toujours fixe, toujours la même; les anges la contemplent d’un coeur pur, et selon ses préceptes, ils font tout ce qui s’accomplit ici-bas; et depuis la plus haute puissance jusqu’à la dernière, tout est réglé par cette loi. Or, si les hautes puissances des cieux sont gouvernées par la parole de Dieu, combien
1. Job, XLI, 24, 25, suiv. les Septante.
plus les puissances inférieures et terrestres? Il ne reste donc aux méchants que la volonté de nuire. C’est ce désir de nuire que l’homme a en propre, et désir qui le perd. Mais qu’il ne se glorifie point d’avoir pu nuire à quelqu’un : ce n’est pas lui qui a nui, c’est Dieu qui lui en a donné le pouvoir. C’est un arrêt prononcé, une sentence irrévocable : « Il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu 1 ». Que crains-tu donc ? Que le dragon soit dans les eaux, qu’il soit dans la mer, tu passeras. Il est destiné à être un jouet, c’est le rang qu’on lui a donné, la demeure qui lui est assignée. Si tu regardes comme grandes encore ces demeures, c’est que tu ne connais point les demeures des anges d’où i1 est tombé; ce que tu vois comme une gloire, est une damnation.
10. Ecoutez une simple comparaison; car c’est un grand point que connaître et comprendre tout ceci. Imaginez-vous que toute ces créatures ainsi coordonnées forment une vaste maison; or, dans cette maison est un souverain maître qui a des serviteurs, et parmi ces serviteurs quelques-uns l’approchent de plus près, ont des emplois plus nobles, comme la garde des vestiaires, des trésors, des greniers, des grands fermages; il a aussi des serviteurs pour des emplois inférieurs, toujours soumis à ce maître, qui en a même destiné aux cloaques; voyez combien sont nombreux les degrés entre les premiers officiers et ces derniers. Mais qu’un des premiers vienne à offenser son maître qui l’envoie comme portier, par exemple, en quelque lieu écarté; qu’en exerçant le pouvoir qui lui est assigné, il maltraite ceux qui voudront entrer ou sortir, selon le pouvoir qu’il a reçu du maître, et que ceux-ci ne sachent point qu’il occupa jadis un rang très-élevé, ils lui croiraient une grande puissance, parce qu’ils ne connaîtraient point de quel rang il est tombé. Et pourtant, mes frères, ce portier dont je vous parle, dans cette comparaison d’une grande maison de la terre, pourrait agir encore à l’insu de son maître, et maltraiter quelqu’un sans son ordre. Mais le diable n’est pas même placé à cette porte par laquelle nous allons à Dieu. Car cette porte c’est le Christ, et c’est par le Christ que nous entrons dans la vie éternelle 2. Mais il est une autre porte par laquelle on entre dans le monde, c’est la porte de la mortalité; il est
1. Rom. XIII, 1.— 2. Jean, X, 9.
comme portier à cette porte où notre chair infirme se détruit et se refait : il a le pouvoir sur cette mer que traversent les vaisseaux, mais pas un pouvoir tel qu’il agisse à l’insu ou contre la volonté du maître. Qu’on ne dise point : Il a perdu la puissance qu’il avait dans les grands emplois ; mais moi je suis dans les plus basses régions, il peut avoir un pouvoir sur moi, et je devrais le servir. Ici point d’illusion; ton Naître te connaît, et il te connaît au point de savoir le nombre de tes cheveux 1. Que crains-tu donc? Le démon t’aiguillonnera peut-être dans ta chair: mais c’est là le fouet de ton maître, et non le pouvoir du tentateur. Il voudrait nuire au salut qui t’est promis, mais il en est empêché; afin qu’on nele lui permette point, prends Jésus-Christ pour chef; repousse la tête du dragon, éloigne ses suggestions, et ne t’éloigne point de ta voie. « Là est le dragon que vous avez fait pour servir de jouet».
11. Veux-tu voir qu’il ne peut te nuire, si Dieu ne le permet? « Toutes les créatures attendent de vous la nourriture au temps marqué 2 ». Ce dragon voudrait manger aussi, mais il ne dévore point celui qu’il voudrait. « Toutes les créatures attendent de vous la nourriture au temps marqué » « Toutes», et celles qui rampent, qui sont sans nombre, et les grands animaux et les petits, et ce dragon, et toutes les créatures dont vous avez rempli la terre: « Toutes attendent de vous la nourriture au temps marqué » ; à chacun la nourriture qui lui est propre. Tu as ta nourriture, le dragon aussi a la sienne. Si la vie est chrétienne, tu as pour nourriture le Christ; en t’éloignant du Christ, tu seras la nourriture du dragon. « Toutes les, créatures attendent de vous-leur nourriture au temps marqué » Qu’est-il dit au dragon? « Tu mangeras la terre ». Dieu dit donc au dragon: « Tu mangeras la terre, tous les jours de ta vie. » Voilà quelle est la nourriture du dragon. Tu ne veux pas que Dieu te donne en pâture à ce dragon? Eh bien! non, ne sois pas la pâture du dragon, c’est-à-dire, n’abandonne pas les préceptes de Dieu. A cet endroit même où Dieu dit au dragon: «Tu mangeras la terre», il est dit à l’homme prévaricateur: «Tu es terre, et tu retourneras dans la terre 3 ». Veux-tu n’être point la proie du serpent? Ne sois point terre. Mais, diras-tu, comment n’être pas une terre? Arrière les goûts terrestres. Ecoute saint
1. Matth. X, 30. — 2. Ps. CIII, 27. — 3. Gen. III, 14, 19.
Paul, afin de n’être pas une terre. Ton corps est une terre à la vérité, mais toi ne sois pas terrestre. Qu’est-ce à dire? « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, où est le Christ assis à la droite de Dieu; ayez des goûts d’en haut, et non des goûts de la terre 1». Ne pas goûter la terre, c’est n’être point terrestre : et si tu n’es pas une terre, tu ne seras point la pâture du serpent, qui a la terre pour nourriture. Dieu donne au serpent sa nourriture, quand il veut, et comme il veut; niais il fait un discernement exact, et ne saurait se tromper, il ne lui donnera point de l’or pour de la terre. « Toutes les créatures, Seigneur, attendent de vous la nourriture au temps marqué; vous donnez, elles recueillent 1 ». Cette nourriture est en leur présence; mais si vous ne donnez, elles ne recueillent point. Job était en présence du diable; et le démon n’en fit point sa proie, n’osa même l’attaquer, que sur la permission de Dieu 3. «Elles l’attendent de vous; quand vous donnez, elles recueillent» : elles ne recueillent point, si vous ne donnez.
12. Et nous, mes frères, quelle est notre nourriture? Voici ce que dit notre psaume: « Vous ouvrez la main, elles sont rassasiées de vos dons ». Que signifie cette parole, ô mon Dieu, vous ouvrez votre main? Votre main, c’est le Christ. « A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé 4 ? » Révéler ici, c’est ouvrir; car une révélation est une manifestation. « Or, vous ouvrez la main, et elles sont rassasiées de vos dons ». Quand vous révélez votre Christ, « tout est comblé de vos bontés ». Ces créatures n’ont point par elles-mêmes ces richesses ; et souvent vous le leur faites sentir: « Car vous détournez votre face, et elles sont dans le trouble 5 ». Plusieurs au comble des biens se sont attribué ce qu’ils avaient, et ont voulu s’en glorifier comme d’un fruit de leur propre justice, et se sont dit : Me voilà juste, me voilà grand : ils ont mis en eux-mêmes leur complaisance. Et l’Apôtre leur dit : « Qu’avez-vous, que vous n’ayez reçu 6?» Or, Dieu voulant nous prouver que c’est de lui que nous tenons tout, et nous faire unir l’humilité aux dons de sa bonté, nous jette parfois dans, la confusion. Il détourne de nous son visage, et nous tombons dans l’épreuve; nous montre que notre justice, que notre
1. Coloss.
III, 1, 2.— 2. Ps. CIII, 28.— 3. Job, I, 12.— 4. Isa, LIII, 1. — 5. Isa. CIII, 29.— 6. I Cor. IV, 7,
vie régulière ne nous venaient que de sa direction. « Vous détournez votre face, et ils sont dans le trouble ». Voyez ce qui est dit dans un autre psaume : « J’ai dit dans mon abondance : Je ne serai point ébranlé éternellement 1». Comblé de richesses, il a présumé de lui-même, il a cru que ses richesses venaient de lui-même, et il a dit dans son coeur: « Je ne serai point ébranlé éternellement». Mais bientôt l’expérience lui ayant appris qu’il a reçu de Dieu la grâce, il remercie le Seigneur : « C’est dans votre bonté, Seigneur, que vous m’avez donné la beauté et la force 2 ». De même ici : « Vous ouvrez votre main, vous ouvrirez donc votre main, la vôtre et non la leur, et toutes les créatures seront comblées de vos bontés. Elles seront dans le trouble quand vous détournerez votre face ».
13. Mais pourquoi en agir ainsi? Pourquoi les jeter dans le trouble en détournant votre
face? « Vous retirez leur esprit, et ils meurent ». Leur esprit, c’est leur orgueil. Ils se glorifient donc, s’attribuent à eux-mêmes ce qu’ils sont, et se croient justes par eux-mêmes. Détournez donc votre face, afin qu’ils soient dans le trouble; retirez leur esprit,afin qu’ils tombent, qu’ils crient vers vous en disant: « Exaucez-moi, ou plutôt, Seigneur, mon esprit est en défaillance; ne détournez point de moi votre face 3. Vous retirez leur esprit et ils succomberont, et rentreront dans leur poussière ». L’homme qui se relient de son péché reconnaît qu’il n’a en lui-même aucune force, il confesse à Dieu qu’il n’est que cendre et poussière. O homme superbe, te voilà donc rentré dans la poussière : ton esprit n’est plus en toi; tu n’as plus de jactance, plus d’orgueil, plus de confiance dans ta justice; tu vois que tu viens de la poussière, et que le Seigneur,: en détournant sa face, te fait rentrer dans ta poussière. Implore donc sa démence, en confessant que tu es poussière et faiblesse.
14. Voyons la suite: « Vous enverrez votre esprit, et ils seront créés 4». Vous retirerez d’eux leur esprit pour leur envoyer le vôtre: « vous retirerez donc leur esprit » et ils n’auront plus leur esprit propre; Sont-ils alors dénués complètement? « Bienheureux ceux qui sont pauvres d’esprit » ; mais ils ne sont point dans le dénuement, puisque: « Le royaume des
1. Ps. XXIX, 7.— 2. Id. 8.— 3. Id. CXLII, 7. — 4. Id. CIII, 30.
549
cieux leur appartient 1 ». En renonçant à leur propre esprit, ils auront l’esprit de Dieu. Voici ce qu’il dit aux martyrs futurs: « Quand ils vous auront saisis, et qu’ils vous emmèneront, ne vous inquiétez pas comment vous parlerez, ni de ce que vous direz; car ce n’est point vous qui parlez, mais bien l’Esprit de votre Père qui parle en vous 2 ». Ne vous attribuez point votre force, car si elle venait de vous et non de moi, ce serait une dureté plutôt qu’une force. « Vous retirerez leur esprit et ils tomberont et retourneront dans leur poussière; vous enverrez votre esprit, et ils seront créés. Car nous sommes l’oeuvre de Dieu», nous dit l’Apôtre, «créés dans les bonnes oeuvres 3 ». De son esprit nous vient la grâce qui nous fait vivre dans la justice; car
c’est lui qui justifie l’impie 4. « Vous retirerez leur esprit et ils tomberont; vous enverrez votre esprit et ils seront créés, et vous renouvellerez la face de la terre»: c’est-à-dire, vous y mettrez des hommes nouveaux, qui confesseront que leur justice ne vient pas d’eux-mêmes, afin que votre grâce soit en eux. Voyez quels sont les hommes par qui la face de la terre a été renouvelée. Saint Paul nous répond : « J’ai travaillé plus que tous les autres ». Qu’est-ce à dire, ô Paul? Voyez bien si c’est ,vous, si c’est votre esprit. « Non pas moi », dit-il, « mais la grâce de Dieu avec moi 5 ».
15. Qu’arrivera~t-il donc lorsque Dieu aura enlevé notre esprit, et que nous serons dans notre poussière, considérant pour notre bien quelle est notre infirmité, afin qu’en recevant l’esprit de Dieu nous soyons renouvelés ? Vois la suite: « Que la gloire de Dieu subsiste à jamais 6 ». Non ta gloire, non la mienne, non celle de celui-ci ou de celui-là, mais « la gloire de Dieu »; qu’elle subsiste non pour un temps, mais « à jamais 6» . « Le Seigneur se complaira dans ses oeuvres ». Non point dans les tiennes comme venant de toi; car si tes oeuvres sont mauvaises, c’est à cause de l’iniquité qui vient de toi; si elles sont bonnes, c’est par la grâce de Dieu. « Le Seigneur se complaira dans ses oeuvres ».
16. « C’est lui qui regarde ta terre, et elle tremble; il touche les montagnes, et elles s’embrasent 7 ». O terre, tu t’applaudissais dans ta bonté, tu t’arrogeais tes forces, ton
1. Matth.
V, 3.— 2. Id. X, 19, 20.— 3. Ephés. II, 10.— 4. Rom. IV, 5. — 5. I Cor. XV, 10. — 6. Ps.
CIII, 31. — 7. Id. 32.
opulence, et voilà qu’un regard du Seigneur te fait trembler. Ah ! qu’il te regarde, et que son oeil te fasse trembler ; mieux vaut l’humilité qui tremble, que l’orgueil qui s’applaudit. Voyez comment Dieu regarde la terre et la fait trembler. Voilà que l’Apôtre, s’adressant à une terre qui s’applaudit, qui a confiance en elle-même, lui dit : « Travaillez à vous sauver, avec crainte et tremblement; car c’est Dieu qui opère en vous 1». Voici donc vos paroles, ô bienheureux Apôtre : « Travaillez », c’est le travail qui nous est commandé; pourquoi « avec tremblement?» «C’est que Dieu », dit l’Apôtre, « opère en vous ». Ainsi donc c’est parce que « Dieu opère » que nous devons travailler « avec crainte ». Parce que c’est lui qui nous donne, que ce qui est en nous ne vient pas de ,nous, il nous faut travailler avec crainte et avec tremblement; si nous n’avons aucune crainte, il nous ôtera ce qu’il nous a donné. Travaille donc avec crainte; vois dans un autre psaume: « Servez le Seigneur avec crainte, et tressaillez devant lui avec tremblement 2». Si donc notre allégresse doit être mêlée de crainte, Dieu regarde la terre, et elle tremble : que son regard fasse trembler nos coeurs; et alors Dieu y prendra son repos. Ecoute aussi un autre passage : « Sur qui reposera mon esprit ? Sur l’homme humble et calme, sur l’homme qui tremble à ma parole 3. Lui qui regarde la terre et elle tremble ; qui touche les montagnes « et elles s’embrasent u. Ces montagnes, c’étaient les superbes, qui s’applaudissaient, et que Dieu n’avait pas encore touchés; il les touche, et les voilà qui s’embrasent. Qu’est-ce que s’embraser pour des montagnes ? Offrir à Dieu leur prière. Voilà donc ces montagnes grandes, superbes, gigantesques, et qui n’invoquent point le Seigneur: elles voulaient être invoquées, sans invoquer aucun supérieur. Quel est sur la terre l’homme puissant, élevé, orgueilleux, qui daigne s’humilier devant Dieu pour prier? Je parle ici des impies, et non des cèdres du Liban que le Seigneur a plantés. Tous ces impies, toutes ces âmes infortunées, ne savent invoquer le Seigneur, et veulent recevoir les hommages des hommes. Telle est la montagne qui a besoin d’être touchée par le Seigneur, pour s’enflammer; mais dès qu’elle sera embrasée, sa prière montera vers Dieu comme le sacrifice
1. Philipp. II, 12, 13. — 2. Ps. II, 11. — 3. Isa. LXVI, 2.
550
du coeur. Ce n’est d’abord qu’une fumée légère, puis on se frappe la poitrine, puis on répand des larmes, car la fumée provoque les larmes. « Il touche les montagnes, et elles s’embrasent ».
17. « Je chanterai au Seigneur durant ma vie ». Que doit-il chanter ? Il chantera tout ce qu’il est. Chantons au Seigneur dans notre vie. Maintenant la vie est pour nous une espérance, elle sera ensuite une éternité. La vie d’une vie mortelle est l’espérance d’une vie immortelle, « Je chanterai durant ma vie au Seigneur; je chanterai mon Dieu sur la harpe tant que je subsisterai 1 ». Puisque je dois être en lui sans fin, je chanterai mon Dieu tant que je subsisterai. N’allons pas nous imaginer qu’après avoir commencé à chanter Dieu dans la céleste Jérusalem, nous puissions faire autre chose ; toute notre vie sera de chanter Dieu. Si Dieu pouvait nous fatiguer, nos louanges à sa gloire le pourraient aussi : mais l’aimer toujours, c’est le louer toujours. « Je chanterai mon Dieu, tant que je vivrai ».
18. « Que mon entretien soit agréable à son coeur; pour moi, je n’aurai de joie que dans mon Dieu ». « Que mon entretien lui soit agréable 2». Quel entretien peut avoir un homme avec Dieu, qui ne soit une confession de ses péchés? Avouer à Dieu ce que tu es, c’est avoir un entretien avec lui. Dispute avec lui, fais de bonnes oeuvres, et compte avec Dieu. « Lavez-vous, purifiez-vous », dit lsaïe, « effacez de devant mes yeux la malice de vos pensées; cessez de commettre l’injustice, apprenez à faire le bien, relevez l’orphelin, défendez la veuve, puis venez, disputons ensemble, dit le Seigneur 3 ». Qu’est-ce que disputer avec Dieu? Fais-toi connaître à celui qui te connaît déjà, et il se fera connaître à toi qui l’ignores. « Que ma dispute lui soit agréable ». Voilà donc ce qui plaît au Seigneur, ta discussion, le sacrifice de ton humilité, l’affliction de ton coeur, l’holocauste de ta vie, voilà ce qui est agréable au Seigneur. Pour toi, où trouves-tu quelque douceur? « Pour moi, je mettrai ma joie dans le Seigneur ». Tel est l’entretien: dont je parlais. Fais-toi connaître à celui qui te connaît, et il se fera connaître à toi, qui ne le
1. Ps. CIII, 33. — 2. Id. 34. — 3. Isa. I, 16 -18.
connais pas. Ta confession lui est agréable, et sa grâce est pour toi une douceur. Car il s’est dit à toi. Comment se dire à toi ? Par son Verbe. Quel Verbe ? Le Christ, lite parle, et il se dit. Envoyer son Christ, c’était se dire. Ecoutons donc, mes frères, écoutons le Verbe lui-même : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père 1. Pour moi, je mettrai ma joie dans le Seigneur ».
19. « Que les pécheurs soient effacés de la terre 2». On dirait une colère du Prophète. O bénie soit l’âme dont c’est là l’hymne et le gémissement! Plaise à Dieu que votre âme soit avec cette âme, qu’elle y soit unie, liée, attachée! Elle verrait alors la douceur de cette colère. Qui peut comprendre ceci, s’il n’est rempli de charité? « Que les pécheurs soient effacés de la terre ». Tu trembles devant cette malédiction, et de qui vient-elle? D’un saint. Assurément il sera exaucé. Mais il est dit aux saints : « Bénissez, et ne maudissez, point 3 ». Que signifie donc: « Que les pécheurs disparaissent de la terre?» Oui, qu’ils disparaissent; que leur esprit leur soit retiré, et qu’ils s’affaissent, afin que Dieu envoie son esprit qui les créera de nouveau. « Que les pécheurs disparaissent de la terre, ainsi que les méchants, en sorte qu’ils ne soient plus ». Qu’est-ce qu’ils ne seront plus, sinon qu’ils ne seront plus méchants ? Mais pour n’être plus méchants, ils deviendront donc justes. Voilà ce que veut le Prophète, et il en est au comble de la joie, et il en revient au premier verset du psaume . « O mon âme, bénis le Seigneur ». Oui, mes frères, que notre âme bénisse le Seigneur, qui a daigné nous donner, à moi des forces et des paroles, à vous l’attention et la bonne volonté. Que chacun se souvienne de ce qu’il a entendu; qu’il s’en entretienne intérieurement, qu’il rumine la nourriture qu’il a prise, et ne la perde point dans les entrailles de l’oubli. Que ce précieux trésor repose dans votre bouche 4. Il en a coûté un grand travail, pour étudier et pénétrer ces symboles, un grand travail encore pour les prêcher et les élucider : que cette fatigue vous soit profitable, et que notre âme bénisse le Seigneur.
1. Jean, XIV, 9.— 2. Ps. CIII, 35. — 3. Rom. XIX, 14. — 4. Prov. XXI, 20.
LOUANGE A DIEU DANS SA BONTÉ.
Le titre indique le sujet du psaume, ou l’ordre prophétique intimé aux Evangélistes d’annoncer l’Evangile aux peuples de 1a terre. Le Prophète nous exhorte à louer Dieu par la parole et par les bonnes oeuvres, à nous tenir en sa présence, à te chercher toute notre vie, même après l’avoir trouvé, c’est-à-dire à nous attacher à lui par l’amour; en un mot, à le prendre pour notre héritage, à le servir pour lui-même ou par une charité parfaite. Voilà pour les chrétiens plus parfaits. Aux faibles il offre pour exemple la foi des patriarches et l’accomplissement des promesses qui leur étaient faites. Or, la foi fait de nous des enfants d’Abraham ; ce qui regarde le Nouveau Testament, ou héritage de la foi qui en est le précepte et le nerf. Le Prophète nous dit que ces promesses étaient pour mille générations, ce qui s’entend de la durée du monde, or, ces générations doivent avoir une fin; mais eu outre de la terre de Chanaan, il y a la terre du ciel qui est la récompense éternelle comme le Testament. Le Prophète nous raconte les bienfaits de Dieu envers ses élus qui vont de nation en nation, et en faveur desquels il châtie les rois de Gérare et d’Egypte ; il les appelle Christs, parce qu’ils étaient chrétiens par avance, et Prophètes parce qu’ils étaient des images du Christ. Il envoie Joseph en Egypte, pour y souffrir, et y enseigner la vraie sagesse. Il fit éclater en faveur de son peuple une protection qui stimula l’envie des Egyptiens, puis envoya Moïse et Aaron pour les délivrer par des prodiges tels que les ténèbres, les eaux changées en sang, les moucherons, la grêle qui brisa lea arbres, les sauterelles qui dévorèrent tout; tandis que les Hébreux s’enrichirent aux dépens de l’Egypte qui se réjouit de leur départ, quand elle vit les prodiges du Seigneur. Dieu les couvrit d’une nuée, leur envoya des viandes, fit jaillir l’eau du rocher, leur donna ainsi les biens du temps, afin qu’ils n’eussent d’autre soin que d’acquérir ceux de l’éternité. Cependant ce n’est point en vue de ces récompenses terrestres, mais bien par amour, que nous devons servir Dieu.
1. Le psaume cent quatrième est le premier de ceux qui portent l’inscription: «Alleluia». Ce mot, ou plutôt ces deux mots signifient louange à Dieu. Aussi le psaume commence-t-il ainsi : « Confessez Jéhovah, invoquez son nom 1 ». Or, le mot « confessez» doit s’entendre d’une confession de louanges, comme cette parole du Christ : « Je vous confesse, Dieu du ciel et de la terre 2». Après la louange vient en effet l’invocation, renfermant tous les désirs de celui qui prie. De là vient que l’oraison dominicale commence par une très-courte louange, qui est celle-ci : « Notre Père, qui êtes aux cieux 3 ». Viennent ensuite les demandes. De là vient que nous lisons dans un autre psaume : « Nous vous confesserons, Seigneur, nous vous confesserons, et nous invoquerons votre nom 4 ». Voilà ce qui est marqué plus clairement ailleurs : « En louant le Seigneur, je l’invoquerai, et je serai délivré de mes ennemis 5». De même ici « Confessez le Seigneur, invoquez son nom »; ce qui revient à dire: Louez-le Seigneur, et invoquez son nom. Le Seigneur exauce en effet celai qui invoque, si cette invocation est une louange, et c’est une louange, quand il voit que c’est un acte d’amour. Et en quoi le Seigneur exige-t-il
1. Ps. CIV,
I. — 2. Matth. XI, 25. — 3.
Id. VI, 9. — 4. Ps.
LXXIV, 2. — 5. Id. XVII, 4.
qu’un bon serviteur lui témoigne de l’amour, sinon dans cette recommandation : « Paissez mes brebis 1? » C’est pourquoi le psaume ajoute : « Annoncez ses oeuvres parmi les « nations»; ou plutôt, selon la force du grec, conservée dans quelques traductions: « Evangélisez mes oeuvres parmi les nations ». A qui peuvent s’adresser ces paroles, sinon aux évangélistes, d’une manière prophétique?
2. « Célébrez-le dans vos chants et sur le psaltérion 2» ; c’est-à-dire dans vos paroles et dans vos oeuvres. Le chant vient de la voix, c’est la main qui touche du psaltérion. « Racontez toutes ses merveilles, glorifiez-vous dans son saint nom 3 ». Ces deux derniers versets peuvent très-bien être la répétition des versets supérieurs : « Racontez toutes ses merveilles », se rapporterait à cette autre parole : « Louez-le dans vos chants »; et « Glorifiez son saint nom», à: « Louez-le sur le psaltérion » . La première partie désigne cette louange qu’on chante en l’honneur de Dieu, en racontant ses merveilles; la seconde, ces bonnes oeuvres faites en l’honneur de Dieu, sans vouloir tirer d’une bonne oeuvre la moindre louange pour sa propre vertu. Aussi, après avoir dit : « Glorifiez-vous », ce que l’on peut faire pat- de bonnes oeuvres; le Prophète ajoute : « Dans son saint nom, afin
1. Jean, XXX, 17. — 2. Ps. CIV, 2. — 3. Id. 3.
552
que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur 1». Que ceux donc qui prennent le psaltérion, non point pour eux, mais en son honneur, n’affectent point de faire leurs bonnes oeuvres devant les hommes, afin d’en être vus; autrement ils ne recevraient aucune récompense de notre Père qui est dans le ciel 2; mais que leurs bonnes oeuvres éclatent devant les hommes, non point afin qu’ils vous voient vous-mêmes, mais afin qu’à la vue de vos bonnes oeuvres, ils glorifient leur Père qui est dans le ciel 3. Voilà ce que le Prophète appelle se glorifier en son nom. De là cette parole d’un autre psaume : « Mon âme se glorifiera dans le Seigneur; que ceux qui ont le coeur doux m’entendent, et partagent mon allégresse 4 ». Ce qui revient presque à cette parole : « Qu’il soit dans la joie, le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur 5 ». En sorte qu’ils sont dans la joie, ces coeurs doux qui n’ont point une arrière jalousie contre ceux qui font le bien.
3. « Cherchez le Seigneur, et reprenez courage 6, « confortamini ». Cette expression rend mieux la force du grec, bien qu’elle semble moins latine. Aussi trouvons-nous dans certains exemplaires : Confirmamini, soyez plus fermes; dans d’autres: Corroboramini, soyez plus forts. C’est -à Dieu que l’on dit en effet: « Vous êtes ma force 7 » ; et encore : « C’est pour vous que je garderai ma force « » ; afin qu’en le cherchant, et qu’en nous approchant de lui, nous soyons éclairés et raffermis: de peur que l’aveuglement ne nous empêche de voir ce qu’il faut faire, et la faiblesse de faire ce que nous pourrions voir. Donc, afin que nous puissions voir, on nous dit : « Approchez, et soyez dans la lumière 9» ; et afin que nous puissions agir: « Cherchez le Seigneur, et acquérez la force. Cherchez toujours sa face». Qu’est-ce que la face du Seigneur, sinon la présence de Dieu? Il en est de même de la face du vent, et de la face du feu; il est dit en effet : « Comme le vent chasse la paille devant sa face 10 »; et encore: « Comme la cire coule en face du feu 11», et bien d’autres passages de 1’Ecrilure, où la face ne signifie rien autre chose que la présence. Mais que signifie : «Cherchez toujours sa face? » Je sais que le souverain bonheur
1. I Cor. I, 31.— 2. Matth. VI, 1.— 3. Id. V, 16.— 4. Ps. XXXIII, 2, 3. — 5. Id. CV, 3.— 6. Id, 4. — 7. Id. XVII, 2. — 8. Id. LVIII, 10. — 9. Id. XXXIII, 5.— 10. Id. LXXXII, 14.— 11. Id. LXVII, 3.
pour moi est de m’attacher à Dieu 1. Mais si je cherche Dieu toujours, quand le trouverai-je? Ou bien « toujours », signifierait-il pendant toute cette vie que nous passons ici-bas, depuis que nous avons connu que nous devions le faire, puisque après l’avoir trouvé, il faut le chercher encore ? La foi l’a trouvé en effet, mais l’espérance le cherche encore. La charité l’a trouvé par la foi, mais elle cherche à le posséder par la claire vue; c’est alors que nous le trouverons de manière qu’il nous suffira, et que nous ne devrons plus le chercher. Si la foi ne le trouvait en cette vie, l’Ecriture ne nous dirait point : « Cherchez le Seigneurs; et quand vous l’aurez trouvé, que l’impie abandonne ses voies, et l’homme d’iniquité ses pensées 2 ». De même, si l’on ne devait point le chercher encore après l’avoir trouvé, elle ne dirait point: « Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 3» ; ni avec saint Jean: « Nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est 4 ». Et quand nous l’aurons vu face à face, et tel qu’il est, ne faudra-t-il point le chercher encore, et le chercher sans fin, puis. qu’il faut l’aimer sans fin? A un homme pré. sent, nous disons en effet : Je ne te recherche point, pour lui dire, je ne t’aime point. D’où il suit que l’on recherche celui que l’on aime, alors même qu’il est présent, et qu’un amour continuel s’efforce de ne s’en éloigner jamais. L’amour, loin de se fatiguer de la vue de son objet, le veut toujours sous ses yeux, le cherche même présent. Tel est le sens de cette parole: « Cherchez toujours sa face » ; en sorte que cette recherche qui signifie l’amour, ne finit point lorsque l’on trouve; mais à mesure que l’amour s’enflamme, on recherche encore celui qu’on avait trouvé.
4. Mais ce Prophète qui loue, Dieu avec une ardeur si vive, tempère sa flamme et se met à notre niveau pour nous parler; afin d’allaiter notre amour encore faible, il nous raconte les merveilles de Dieu : « Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites, des prodiges de sa puissance, et des oracles de sa bouche 5». Parole qui parait assez semblable à cette réponse faite à Moïse qui demandait à Dieu qui il était: après lui avoir répondu : « Je suis celui qui suis», Dieu ajoute : « Tu diras aux
1. Ps. LXXII, 28. — 2. Isa. LV, 6, 7. — 3. Rom. VIII, 25. — 4. Jean, III, 2. — 4. Ps. CXV, 5.
553
enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous ». Il faut être une montagne pour comprendre Dieu dans une définition si courte ; puis Dieu, pour expliquer son nom, voulut bien s’abaisser jusqu’à notre proportion, en disant : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob; c’est là mon nom pour l’éternité 1 ». Il voulut nous faire comprendre que ceux dont il se dit Dieu, vivent avec lui éternellement; et il disait ainsi ce que les plus faibles pouvaient comprendre, afin que cette autre parole: « Je suis celui qui suis», fût comprise autant que possible par ceux dont la charité est assez robuste pour chercher toujours sa face. Si donc c’est beaucoup pour vous de voir ou de chercher ce qu’il est : « Souvenez-vous de ses merveilles, de ses prodiges et de ses jugements ».
5. Et à qui s’adresse le Prophète? « Postérité d’Abraham son serviteur, fils de Jacob son élu 2 ». Vous, enfants d’Abraham, vous, fils de Jacob, « Souvenez-vous des merveilles qu’il a opérées, de ses prodiges, de ses jugements ». Et de peur qu’on n’attribue ces paroles à la seule nation des Israélites selon la chair, et que par cette race d’Abraham on ne comprenne les enfants selon la chair, plutôt que les enfants de la promesse, auxquels saint Paul a dit en parlant aux Gentils: « Vous êtes la race d’Abraham, les héritiers selon la promesse 3», voilà que le Prophète nous dit ensuite : « C’est le Seigneur qui est notre Dieu, ses jugements remplissent la terre 4 ». Voici ce que dit Isaïe à cette Jérusalem libre qui est notre mère : « Celui qui t’a délivrée, c’est ton Dieu, qui sera nommé le Dieu de la terre 5». Est-ce seulement le Dieu des Juifs? Loin de là 6 : « C’est le Seigneur qui est notre Dieu, et ses jugements remplissent toute la terre ». Car l’Eglise est partout, et c’est l’Eglise qui prêche ses jugements. Pourquoi donc un autre psaume nous dit-il : « Il annonce sa parole à Jacob, sa justice et ses jugements à Israël ; mais il n’a pas traité ainsi les autres peuples, et ne leur a pas découvert ses jugements 7 ? » Le Prophète a voulu nous dire par là qu’il n’y a qu’un seul peuple qui soit la postérité d’Abraham, et que ce peuple est formé de tous les autres, en sorte qu’il n’y a qu’un seul peuple appelé à l’adoption. En dehors de cette nation, Dieu
1. Exod III, 13, 14.— 2. Ps. CIV, 6.— 3. Gal. III, 29.— 4. Ps. CIV, 7. — 5. Isa. LIV, 5. — 6. Rom. III,29. — 6. Ps. CXLVII, 19, 20.
n’a pas manifesté ses jugements ; car ils ne sont point compris de ceux qui ne croient point, quoiqu’ils soient annoncés ; ne pas croire, c’est ne pas comprendre.
6. « Il s’est souvenu de son alliance dans la suite des siècles 1». D’autres exemplaires portent, non plus, in saeculum, mais in aeternum, dans l’éternité ; ambiguïté qui vient du grec. S’il faut coin prendre ici in aeternum, éternellement, et non in saeculum, dans la suite des siècles, comment alors expliquerons-nous ce qui suit: « De ce Verbe qu’il étend à mille générations? » car ici il y a une fin; mais il dit ensuite : «Que Dieu disposa de cette parole en faveur d’Abraham, d’un serment en faveur d’Isaac; qu’il l’affermit en Jacob comme un précepte, et en Israël comme un testament éternel 2». Ici, nulle ambiguïté: le grec porte aionion , que l’on n’a jamais traduit en latin que par aeternum ; à peine quelques-uns l’ont-ils traduit par aeternale. A moins, cependant, qu’on ne traduise plus familièrement aiona par « un siècle », et aionion par « non éternel », mais une durée séculaire; je ne connais personne qui ait hasardé cette traduction. S’il vous faut comprendre ici l’Ancien Testament à cause de la terre de Chanaan; car voici le texte: « Il l’a donné à Jacob comme une lois, et à lui encore, à Israël comme un testament éternel, en disant : « Je te donnerai la terre de Chanaan, partagée entre vous comme un héritage 3». Comment alors entendre l’expression « éternel », puisque cette terre ne peut demeurer éternellement en héritage ? Et s’il y a un Ancien Testament, c’est qu’il a été aboli par le Nouveau. Mais « mille générations » ne paraissent rien désigner d’éternel, car elles ont une fin, et sont bien nombreuses pour des années temporelles. Bien qu’une génération, en grec, genean ne contienne pas beaucoup d’années, puisque l’on a borné la moindre à quinze années, âge où un homme peut engendrer, quelles sont ces mille générations, à partir non-seulement d’Abraham à qui Dieu fit ces promesses, jusqu’au nouveau Testament, mais même à partir d’Adam jusqu’à la fin du monde ? Qui oserait assurer au monde une durée de quinze mille années?
7. Il me semble donc que l’on ne doit pas appliquer ces paroles du Prophète à l’Ancien Testament qui devait remplacer le Nouveau ;
1. Ps. CIV, 8.— 2. Id. 9, 10.— 3. Id, 11.
553
puisqu’un autre Prophète nous dit : « Voici que viennent des jours, dit le Seigneur, et j’affermirai avec Jacob une alliance nouvelle, mais peu semblable à celle que j’ai établie avec leurs pères, quand je les ai tirés de l’Egypte 1»; c’est l’alliance de la foi, que relève saint Paul, quand il nous recommande Abraham pour modèle, et condamne ceux qui se glorifiaient des oeuvres de la loi, par l’exemple de ce patriarche qui crut à Dieu avant la circoncision, et à qui sa foi fut imputée à justice 2. Enfin après avoir dit que Dieu « s’est souvenu de son Testament dans la suite des siècles », ce qu’il faut entendre de l’éternité, car c’est là le Testament de la justification, et de l’héritage éternel, que Dieu promit à la foi : « De cette parole qu’il enjoignit pour mille générations ». Qu’est-ce à dire qu’ « il enjoignit ? » Dire : « Je te donnerai la terre de Chanaan », ce n’est point là une injonction, mais une promesse. Une injonction nous dit ce qu’il faut faire, une promesse ce qu’il faut recevoir. La foi est donc un précepte, en sorte que le juste vit de la foi 3, et qu’à cette foi Dieu promet un héritage éternel. Ces « mille générations», sont un nombre parfait qui les désigne toutes, c’est-à-dire qu’il nous est enjoint de vivre selon la foi, tant qu’une génération succède à une génération. Tel est le commandement que pratique le peuple de Dieu, ou ces fils de la promesse, qui arrivent pal- la naissance, qui s’en vont par la mort, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de génération ; voilà ce que signifie le nombre mille, car le nombre dix, élevé au carré, est dix fois dix, et en le multipliant par dix, nous arrivons à mille. « Il en disposa en faveur d’Abraham, il en fit le e serment à Isaac, il le confirma à Jacob », c’est-à-dire à Jacob lui-même, « comme une loi ». Tels sont les trois patriarches dont le Seigneur s’appelle le Dieu d’une manière spéciale, et qu’il désigne dans le Nouveau Testament, quand il dit : « Beaucoup viendront d’Orient et d’Occident, et reposeront avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux 4». Voilà l’héritage éternel. Car en disant ici qu’ « il l’affermit en précepte pour Jacob », le Prophète montre bien que la foi est un précepte, puisqu’une promesse ne prendrait pas le nom de précepte.
1. Jérém. XXXI, 31, 32.— 2. Gal, III, 5, 6.— 3. Rom. I, 17.— 4. Matth. VIII, 11.
Le précepte renferme une oeuvre, la promesse une récompense. « L’oeuvre de Dieu», dit le Seigneur, « c’est que vous croyiez en celui qui m’a envoyé 1». Telle est la parole dont il a fait un précepte: « Il s’est souvenu de son alliance dans le cours des siècles »; parole de foi que nous prêchons 2: « Dieu l’a e établie comme un précepte en Jacob lui-même, et à lui, Israël, comme un testament éternel », c’est-à-dire qu’il donnera une récompense éternelle à l’accomplissement de cette parole, de ce précepte. « En disant: Je te donnerai la terre de Chanaan, comme le cordeau de ton héritage ». Comment cela serait-il éternel, si cette terre ne nous marquait rien d’éternel? Elle est appelée terre promise, terre où coulent et le lait et le miel 3, ce qui nous marque la gloire de Dieu, grâce qui nous fait goûter combien le Seigneur est doux 4, et qui n’est point le partage de tous les hommes. Car la foi n’est point commune à tous Aussi le Prophète a-t-il ajouté: « C’est le cordeau de votre héritage ». De là cette parole que profère, dans un autre psaume, le Christ ou la race d’Abraham: « Le cordeau a mesuré ma part dans un lieu ravissant, et la portion de mon héritage est illustre à mes yeux 6 ». Pourquoi dès lors l’appeler terre de Chanaan? c’est ce que nous indique la signification de ce nom; Chanaan signifie en effet humble. Si on l’entend au point de vue de Noé qui prédit que Chanaan sera le serviteur de ses frères 7, nous y retrouvons la crainte servile : « Or, le serviteur ne demeure pas éternellement dans la maison, mais le fils y demeure éternellement 8». On chasse donc Chanaan, pour donner la terre des promesses aux enfants d’Abraham; car la charité parfaite bannit toute crainte 9, en sorte que le fils demeure en la maison éternellement. De là vient qu’il est dit: « Et à Israël lui-même, pour une alliance éternelle ».
8. Le Prophète parcourt ensuite l’histoire si connue et si vraie des Livres saints. « Ils étaient en petit nombre alors, faibles et voyageurs sur cette terre 10 ». C’est-à-dire, cette terre de Chanaan. Quand elle était habitée parleurs pères, Abraham, Isaac et Jacob, avant qu’ils l’eussent reçue en héritage, ils n’y étaient alors qu’en petit nombre et comme
1. Jean, VI, 29.— 2. Rom. X, 8.— 3. Exod. III, 8,17,— 4. Ps. XXXIII, 8.— 5. II Thess. III, 2.— 6. Ps. XV, 6. — 7. Gen. IX, 25.— 8. Jean, VIII, 35. — 9. I Jean, IV, 18. — 10 . Ps. CIV, 12.
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étrangers. Dans certains exemplaires, on trouve, non plus: Paucissimi et incolae, mais:
Paucissimos et incolas. Ce qui prouve que les traducteurs ont suivi la version grecque, version que l’on ne peut rendre en latin, sans une absurdité absolument intolérable. Pour traduire exactement, il nous faudra dire : In eo esse illos numero brevi, paucissimos et incolas in ea 1. Mais ce que le grec exprime par: In eo esse illos, se traduit en latin par: cum essent, et ce verbe ne veut point d’accusatif, mais le nominatif. Qui dirait en effet: Cum essent paucissimos? Mais on dit: Cum essent paucissimi, comme dans notre version.
9. « Comme ils étaient donc peu nombreux, ou en très-petit nombre, et étrangers en cette terre, ils passèrent de nation en nation, de royaume en royaume». Il y a ici répétition de ces expressions: « De nation en nation » . « Il ne laissa personne leur nuire » , c’est-à-dire, il ne le permit point. Le grec porte « les nuire», le latin « leur nuire» . « Il châtia les rois à cause d’eux. Ne touchez point à mes « Christs», leur dit-il, «ne faites aucun mal à mes Prophètes 2». Ainsi parlait le Seigneur aux rois qu’il châtiait, qu’il reprenait, afin de les empêcher de nuire aux saints patriarches, lorsqu’ils étaient en petit nombre et étrangers dans le pays de Chanaan. Bien qu’on ne lise point ces paroles dans l’histoire, il nous faut néanmoins comprendre que Dieu tint ce langage ou secrètement, commue le Seigneur parle au coeur des hommes, par des visions réelles et néanmoins occultes, ou qu’il le fit par le moyen des anges. Les rois de Gérare et d’Egypte furent avertis de ne point nuire à Abraham 3; un autre roi de ne point nuire à Isaac 4, d’autres de ne point nuire à Jacob 5; alors qu’ils étaient en petit nombre et étrangers, et avant que Jacob s’en allât en Egypte pour y habiter. C’est ce qui est marqué dans cette parole du Prophète: « Ils passèrent de nation en nation, et de royaume en royaume ». Mais comme nous pourrions chercher comment, en si petit nombre, et étrangers avant d’entrer en Egypte et de s’y multiplier, ils ont pu subsister dans la terre étrangère, le Prophète ajoute: « Il ne permit à aucun homme de leur nuire, il menaça les rois en leur faveur.
1. En to einai autous arithmon brakeis, oligostous kai
paroikous en aute. — 2. Ps. CIV,
13-15. — 3. Gen. XII, 17- 20; XX, 3.— 4. Id. XXVI, 8-11, — 5. Id. XXXI-XXXIII.
Ne touchez pas à mes Christs, et ne « faites aucun mal à mes Prophètes ».
10. On peut s’étonner qu’ils soient appelés des Christs, avant qu’il y eût une onction qui fit donner ce nom aux rois : onction que Saül reçut le premier, lui à qui David succéda comme roi; puis les rois de Juda et d’Israël continuèrent de recevoir l’onction sainte qui figurait le seul et véritable Christ, à qui il a été dit: « Votre Dieu, ô Dieu, vous a oint d’une huile de joie, qui vous élève bien au-dessus de tous ceux qui doivent la partager 1 ». Comment donc ces anciens étaient-ils appelés des Christs? Car nous lisons d’Abraham qu’ils étaient Prophètes, et ce qui est dit clairement de lui, doit s’entendre aussi des autres. Seraient-ils des Christs parce qu’ils étaient déjà chrétiens, quoique d’une manière invisible? C’est d’eux, il est vrai, qu’est né le Christ selon la chair, mais le Christ était avant eux, ainsi qu’il le dit aux Juifs : « Je suis avant qu’Abraham fût 2 ». Comment eussent-ils pu ne point le connaître, ou ne pas croire en lui, quand ils sont appelés prophètes parce qu’ils annonçaient le Christ quoique d’une manière figurée? De là cette parole si claire du Sauveur: « Abraham a désiré voir mon jour, il l’a vu et s’en est réjoui 3». Car sans la foi au Christ, nul n’a été réconcilié à Dieu, soit avant, soit après l’incarnation et l’Apôtre l’a défini selon la vérité. « Il n’y a qu’un seul Dieu , qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes, c’est Jésus-Christ homme 4 ».
11. Le Prophète nous raconte ensuite comment ils ont passé de nation en nation, de royaume en royaume. « Le Seigneur appela la e famine sur la terre, et brisa toute la force que donne le pain. Il envoya devant eux un homme; Joseph fut vendu comme esclave ». Ce fut ainsi qu’ils passèrent « de nation en nation, et de royaume en royaume ». Mais ne passons point légèrement sur les expressions des saintes Ecritures. « Il appela», dit 1e Prophète, « la famine sur la terre 5 » : comme si la famine était un personnage, ou quelque chose, ou quelque esprit qui dût venir à un appel: tandis que la faim n’est qu’un mal qui vient de la disette, et qu’elle est comme une maladie pour ceux qui l’endurent; et comme bien souvent on ne fait cesser la maladie qu’avec des remèdes, on guérit aussi la faim
1. Ps. XLIV, 8.— 2. Jean, VIII, 58.— 3. Id. 56.— 4. I Tim. II, 5.— 5. Ps. CIV, 16.
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par la nourriture, Que signifie dès lors: « Il appela la faim? » Ces maux qu’endurent les hommes, seraient-ils soumis à de mauvais anges? (car il est dit dans un autre psaume, que Dieu, par un juste jugement, affligea les hommes en leur envoyant des plaies par les mauvais anges 1), alors appeler la faim, ce serait appeler l’ange de la faim, en lui donnant le nom du fléau qu’il dirige. De là viendrait que les anciens Romains s’étaient fait de semblables divinités, comme la Fièvre, la Pâleur. Ou bien ne vaudrait-il pas mieux dire que, pour Dieu, appeler la faim, c’est ordonner qu’il y ait une famine, én sorte que appeler, ce serait faire venir ; faire venir, serait dire, et dire ordonner? Ce même Dieu qui appela la faim, « appelle ce qui n’est pas comme ce qui est 2 ». L’Apôtre ne dit point que Dieu appelle ce qui n’est pas, afin de lui donner l’existence, « mais comme s’il était ». Car, aux yeux de Dieu, ce qu’il doit faire dans sa sagesse est déjà fait; c’est de lui qu’il est dit ailleurs qu’ « il a fait ce qui est à faire 3 ». Et quand arriva la famine, il est dit qu’elle fut appelée, qu’elle devait arriver, puisqu’elle entrait dans les secrètes dispositions de la divine sagesse. Le Prophète nous dit ensuite comment le Seigneur appela la famine: « Il brisa toute la force du pain ». « Il brisa », est une expression inusitée en ce sens, et veut dire « anéantit ».
12. « Il envoya devant eux un homme». Quel homme ? Joseph. Comment l’envoya-t-il? « Joseph fut vendu pour être esclave 4 ». Cette action était bien coupable, de la part de ses frères, et cependant c’est Dieu qui envoyait Joseph en Egypte. Il est donc bien juste et nécessaire d’admirer comment Dieu tourne en bien les mauvais desseins des hommes, tandis que les hommes font un mauvais usage des biens de Dieu.
13. Le Prophète reprend ici sa narration, pour nous dire ce que souffrit Joseph dans ses humiliations, et comment il fut élevé en gloire. « Ses pieds furent resserrés dans les entraves, le fer traversa son âme jusqu’à ce que sa parole fût accomplie 5 », L’histoire ne nous dit point que Joseph ait eu les entraves aux pieds; et toutefois nous n’en pouvons douter. Car l’histoire peut omettre quelques détails, connus de l’Esprit-Saint qui parle dans
1. Ps. LXXVII, 49. — 2. Rom. IV, 17. — 3. Isa. XLV, 11,
suiv. les Septante. — 4. Ps.
CIV, 17 — 5. Id.18,19.
notre psaume. Quant au fer qui traversa son âme, nous l’entendons d’une affliction très-poignante; puisque le psaume ne parle point du corps, mais de l’âme. C’est d’une expression semblable que s’est servi l’Evangé1iste, quand Siméon dit à Marie: « Cet enfant est pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs en Israël, et comme un signe de contradiction, et votre âme sera percée d’un glaive, afin que les pensées de plusieurs coeurs soient révélées ». Car la passion du Sauveur fut pour plusieurs un sujet de ruine, qui révéla les secrets de bien des coeurs, dévoila ce qu’ils pensaient du Seigneur, et fut assurément pour sa mère qu’elle privait de son fils, un coup douloureux. Telle fut l’affliction de Joseph, « jusqu’à ce que s’accomplît la prédiction qu’il fit en interprétant les songes du roi selon la vérité : ce fut alors qu’on le signala au roi, et qu’il lui découvrit ce qu’il y avait de prophétique dans ses songes 2 ». Mais comme il est dit: «jusqu’à l’accomplissement de sa paroles, le Prophète craint que l’on n’attribue à un homme une si grande puissance, et il ajoute aussitôt: « La parole du Seigneur l’enflamma », ou même, selon le grec en certains exemplaires, « le brûla», an point qu’on le mit au nombre de ceux dont il est dit: « Glorifiez-vous en son saint nom. La parole du Seigneur le mit en feu ». Aussi, quand le Fils de Dieu envoya l’Esprit-Saint, virent-ils comme des langues de feu qui se divisaient 3. Et l’Apôtre a dit : « Ayez la ferveur de l’esprit 4 ». Telle est la ferveur qui manque à ceux dont il est dit, que « la charité de plusieurs se refroidira 5 ».
14. Le Prophète continue : « Le roi envoya le délivrer; le prince des peuples lui donna la liberté ». Ce roi, qui est aussi le prince des peuples, « délia » Joseph « enchaîné », rendit
la liberté « au prisonnier». « Il l’établit chef de toute sa maison, prince de tous ses états, afin qu’il instruisît les princes comme lui-même, et qu’il enseignât la prudence à ses vieillards 6 » On lit dans le grec : « Qu’il enseignât la sagesse à ses vieillards » ; ce que l’on peut rigoureusement traduire ainsi: « Afin qu’il instruisît, les princes comme lui-même, et qu’il donnât la sagesse aux vieillards » : car le grec porte presbuterous, que nous
1. Luc, IUI, 34, 35. — 2. Gen.XLI, 25.— 3. Act. II, 3. — 4. Rom. XII, 11. — 5. Matth.
XXIV, 12. — 6. Ps. CIV, 20-22.
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traduisons par les plus anciens, seniores; il ne porte pas gerontas, c’est-à-dire, senes, les vieillards : quant à sophisai, on ne peut le rendre en latin par une seule expression, il vient de sagesse, en grec sophia, et non de prudence, en grec phronesis. Nous ne voyons pas toutefois que Joseph s’y soit appliqué pendant son élévation, pas plus que nous ne lisons, que dans ses malheurs il ait eu les fers aux pieds. Mais comment se pourrait-il qu’un si grand homme, adorateur du seul Dieu véritable, fût préposé aux subsistances corporelles, sans chercher à prendre soin de l’âme, à rendre ces peuples meilleurs? L’historien sacré, inspiré par l’Esprit-Saint, a consigné dans l’histoire ce qui suffisait dans sa narration pour prédire l’avenir.
15. « Israël entra ainsi en Egypte, et Jacob fut étranger dans la terre de Cham 1 » Israël est ici le même que Jacob, et l’Egypte que la terre de Cham. Ici nous voyons clairement que la nation égyptienne tire son origine de Cham, fils de Noé, dont Chanaan était le fils aîné. Ainsi il faut corriger te mot de Chanaan dans les exemplaires où il se trouve. Il est mieux de traduire: « Il fut étranger», accola, que de traduire : « Il habita », comme on lit dans certains exemplaires; on aurait pu mettre « exilé », incola, tout aussi bien, car il ne signifie rien autre chose. On trouve en effet à cet endroit du grec le même verbe que plus haut, où il est dit: « Ils étaient peu nombreux et étrangers sur cette terre ». Or, incolatus ou accolatus, ne désigne pas un indigène, mais un étranger. Voilà comment « ils ont passé de nation en nation, de royaume en royaume ». Le Prophète explique un peu plus au long ce qu’il n’avait dit qu’en un mot. liais on pourrait demander de quel royaume ils passèrent chez un autre peuple. Car ils ne régnaient pas encore dans la terre de Chanaan; le peuple d’Israël n’y avait pas été établi en royaume. Comment donc faut-il le comprendre, sinon par anticipation, parce que c’était là que devait régner leur postérité?
16. Le Prophète nous dit ensuite ce qui se lit en Egypte, « Dieu y multiplia son peuple d’une manière prodigieuse, et le rendit plus s fort que ses ennemis 2». Le Prophète ne dit ici qu’un seul, mot, afin de nous raconter plus bas ce qui eut lieu. Car le peuple de Dieu n’était pas plus fort que les Egyptiens, alors
1. Ps. CIV,
23. — 2. Id. 24.
que l’on tuait ses enfants mâles, quand on les forçait à faire des briques; mais bien quand, avec une force divine, avec des prodiges et des miracles, le Seigneur leur Dieu les rendit redoutables et dignes de considération jusqu’à ce qu’enfin l’obstination du roi fût vaincue, et qu’en les poursuivant il allât s’engloutir dans la mer Rouge.
17. Ce qui est donc dit en un mot: « Il le rendit plus fort que ses ennemis », le Prophète va nous le raconter d’une manière précise, comme si nous lui demandions comment cela arriva. « Il tourna leurs coeurs jusqu’à la haine contre son peuple, jusqu’à employer tous les artifices contre ses serviteurs 1 ». Faut-il entendre ou croire que Dieu tourne le coeur de l’homme pour commettre le péché? N’y a-t-il aucun péché, ou même qu’un péché léger à haïr le peuple de Dieu et à user d’arti fice envers ses serviteurs? Qui osera le dire? Or, Dieu serait-il l’auteur des péchés si graves, lui qu’il ne faut croire auteur d’aucune faute, même la plus légère ? Où est l’homme sage, et il comprendra ces choses 2? Car la bonté de Dieu est admirable en ce qu’il fait agir pour le bien les méchants eux-mêmes, tant les hommes que les anges. C’est par leur corruption qu’ils sont méchants, et lui tire le bien de leur malice même. Avant de haïr son peuple, ils n’étaient pas au nombre des bons; mais ils étaient méchants et impies, enclins à envier le bonheur de leurs hôtes. Car l’envie, c’est la haine du bonheur des autres. Dieu donc tourna leur coeur, c’est-à-dire que l’envie leur fit haïr son peuple et tendre des embûches à ses serviteurs. Ce ne fut donc point en rendant leur coeur méchant, mais en faisant du bien à son peuple, qu’il tourna àla haine leur coeur spontanément mauvais. Ainsi ce n’est point leur coeur droit que Dieu tourne au mal, mais il tourne à la, haine de son peuple, un coeur spontanément pervers, pour tirer de ce mal un bien véritable, non pas en rendant mauvais les Egyptiens, mais en faisant aux enfants d’Israël des faveurs qui pouvaient facilement exciter leur envie. La suite nous montre le parti que Dieu tira de cette haine, pour exercer son peuple et glorifier son nom, gloire qui nous est utile, et que l’on relève surtout dans ces psaumes intitulés : Alleluia.
18. « Il envoya Moïse son serviteur, et Aaron lui-même, qu’il avait élu 3 ». Il suffirait de
1. Ps. CIV, 25. — 2. Id. CVI, 43. — 3. Id. CIV, 26.
558
dire « qu’il avait élu », mais ne cherchons aucun sens dans celui même qu’ajoute le Prophète. C’est une locution des saintes Ecritures, comme celle-ci : « Dans laquelle ils habiteront en elle 1 », expressions fréquentes dans les saintes Ecritures,
19. « Il mit en eux les paroles de ses signes et des prodiges dans la terre de Cham 2 ». Il ne faut pas entendre ici « ces paroles de signes et de prodiges », comme des paroles au moyen desquelles on fait des signes et des prodiges. Bien des miracles ont été opérés sans aucune parole, mais au moyen d’une houlette, en étendant la main, en jetant de la poussière en l’air. Mais parce que ces miracles opérés n’étaient point dénués de signification, non plus que les paroles que nous proférons on les appelle des paroles, non point à cause de la voix et des sons, mais à cause des signes et des prodiges. « Il mit », c’est-à-dire, il fit par eux.
20. « Il envoya les ténèbres, et tendit la nuit 3 ». Voilà ce qui est écrit dans les plaies dont l’Egypte fut frappée; l’hémistiche suivant se lit d’une manière diverse dans les différents exemplaires. Les uns portent : « Et ils aigrirent ses paroles »; les autres: « Et ils n’aigrirent pas ses paroles ». La première version se lit en beaucoup d’endroits; et c’est à peine si j’ai vu deux exemplaires avec la particule négative. Mais peut-être que le sens qui paraissait alors plus clair a fait glisser une faute, Qu’y a-t-il de plus clair en effet que cette parole : « Et ils aigrirent ses paroles », pour marquer leurs contradictions opiniâtres? Nous nous sommes efforcé d’expliquer aussi cette autre proposition dans un sens orthodoxe, et voici ce qui s’est présenté : « Ils n’ont pas aigri ses paroles», ce qui doit s’entendre de Moïse et d’Aaron, qui endurèrent les vexations les plus cruelles, jusqu’à ce que Dieu eût accompli ce qu’il voulait faire par leur ministère.
21. « il changea leurs eaux en sang, et tua leurs poissons. Il forma leur terre en grenouilles, jusque dans le palais des rois eux-mêmes 4 »; comme s’il disait : Il changea leurs terres en grenouilles. Telle était en effet la multitude des grenouilles, qu’on pouvait l’appeler en grec uperbolen.
22. « Il dit, et alors naquirent les mouches
1. Nomb. XIII, 20, Lévit. XVIII, 3, suiv. les Septante. — 2. Ps. CIV, 27. — 3. Id. 28. — 4. Id. 29, 30.
et les moucherons, dans toutes leurs contrées 1». Si l’on demande à quel moment Dieu fit ce commandement, il était dans se parole avant d’être fait; bien que par le ministère des anges, et par ses serviteurs Moïse et Aaron, il ait commandé de le faire quand cela devait arriver.
23. « Il plaça leurs pluies en grêle 2». C’est une manière de parler comme celle-ci : « Il forma leurs terres en grenouilles » ; avec cette différence que toute la terre ne fut pas changée en grenouilles, tandis que toute la pluie fut changée en grêle. « Un feu brûlant dans leur terre », sous-entendu : « Il plaça ».
24. « Il frappa leurs vignes, leurs figuiers, il brisa tous les arbres de leur pays », par la violence de la grêle et de la foudre : de là vient l’expression de feu brûlant.
25. « Il dit, et alors vint la sauterelle et la chenille 4 ». Sauterelles et chenilles ne sont qu’une même plaie, l’une suit l’autre.
26. « Ils mangèrent tout le foin dans leurs terres, et dévorèrent tous les fruits de leurs champs 5 ». Le foin est aussi un fruit, dans le langage de l’Ecriture, qui appelle foin même les moissons de blé : mais le Prophète a marqué deux expressions différentes à cause des deux insectes, de la sauterelle et de la chenille qu’il venait de nommer. Tout ceci a pour but de varier l’expression, afin d’éviter l’ennui, non pour varier la pensée.
27. « Il frappa tout premier-né sur leur terre, les prémices de leurs travaux 6 ». Ce fut la dernière plaie d’Egypte, excepté la mort dans la mer Rouge. Quant à ces prémices des travaux, cela signifie, sans doute, les premiers-nés dans les troupeaux. Or, ces plaies au nombre de dix, ne sont pas toutes énumérées, ni rapportées dans l’ordre de leur arrivée. Quand on loue Dieu, on peut s’affranchir des lois rigoureuses de l’exactitude historique. Or, l’auteur de ces louanges, c’est le Saint-Esprit lui-même par la bouche de son Prophète; la mème autorité qui lui a fait dicter cette histoire par son serviteur Moïse, lui fait citer ici ces faits qui ne sont point dans l’histoire et omettre d’autres faits qu’elle a rappelés.
28. Le Prophète ajoute aux louanges de Dieu, qu’il a tiré de l’Egypte les Israélites chargés d’argent et d’or ; tel était en effet l’état des Hébreux qu’ils ne pouvaient, même
1. Ps. CIV, 31. — 2. Id. 32. — 3. Id. 33. — 4. Id. 34. — 5. Id. 35. — 6. Id. 36.
559
au point de vue temporel, négliger la récompense justement due à leurs travaux; et si les Israélites trompèrent les Egyptiens en leur demandant à emprunter de l’argent ou de l’or, il ne faut pas croire que Dieu ordonne ces larcins aux hommes qui ont le coeur droit, ou qu’il les approuve quand ils les accomplissent. Ces paroles font plutôt voir que Dieu qui voyait leur coeur, qui examinait le fond de leurs passions, permit qu’ils en agissent ainsi plutôt qu’il ne l’ordonna : et pourtant les âmes charnelles peuvent encore s’édifier, puisque les Egyptiens avaient mérité ce qu’on leur fit, et que si les Hébreux usèrent de ruse, ils ne prirent à des hommes injustes que leur juste salaire. Et comme Dieu s’était servi de l’iniquité des Egyptiens, il fit servir l’infirmité des Hébreux, pour donner dans ces actions des symboles prophétiques. « Il les fit sortir en argent et en or ». C’est une locution des saintes Ecritures : et «les faire sortir en argent et en or», signifie avec de l’argent et de l’or. « Et dans leurs « tribus il n’y avait nulle faiblesse 1 » ; de corps seulement, mais non d’esprit. Ce fut un grand bienfait de Dieu de n’avoir aucun malade dans cette nécessité de changer de pays.
29. « Les Egyptiens les virent partir avec joie, parce qu’ils étaient frappés de terreur à leur sujet 2». Frayeur que les Hébreux inspiraient aux Egyptiens. « Cette frayeur à leur sujet », les Hébreux ne la ressentaient point, mais on la ressentait à leur sujet. Mais, dira-t-on, comment les Egyptiens s’opposaient-ils à leur départ? Pourquoi n’autoriser leur départ que comme s’ils devaient revenir? Si « l’Egypte se réjouit de leur départ», pourquoi sur leur demande leur prêter de l’argent et de l’or, comme s’ils devaient revenir et le rendre? Mais il faut comprendre qu’après la dernière plaie d’Egypte, ou la mort de ses premiers-nés, après cette grande catastrophe qu’essuya dans la mer Rouge l’armée qui les poursuivait, les Egyptiens qui survivaient craignirent que les Hébreux ne revinssent, pour exterminer facilement ce qui restait en Egypte. Alors s’accomplit celte parole du Prophète, quand après avoir dit : « Il augmenta son peuple d’une manière merveilleuse », il ajoute : « Et le rendit plus fort que ses ennemis ». Pour nous développer cette pensée renfermée dans un seul verset,
1. Ps. CIV,
37. — 2. Id. 38.
et nous montrer comment cela s’accomplit, le Prophète ajoute ce qu’il nous n dit des plaies d’Egypte dans son cantique, jusqu’à cet endroit : « L’Egypte se réjouit de leur départ, parce que ce peuple la frappait de terreur »; comme pour nous prouver ce qu’il avait avancé, que Dieu rendit son peuple supérieur à ses ennemis.
30. Alors il nous expose les bienfaits divins qu’ils recueillirent pendant qu’ils traversaient le désert. « Il étendit une nuée pour les couvrir, et leur alluma un flambeau pendant la nuit 1 ». Tout cela est évident et connu.
31. « Ils demandèrent, et des cailles vinrent en abondance 2». Ils ne demandaient point de cailles, mais de la viande. Mais comme la chair est une viande, et que dans ce psaume il n’est pas question de leurs murmures qui déplurent au Seigneur, mais seulement de cette foi des élus qui sont la véritable postérité d’Abraham 3, il faut sous-entendre ici que les élus demandèrent à Dieu ces viandes pour arrêter le murmure des rebelles. Dans le verset suivant : « Il les nourrit du pain du ciel »; bien que le Prophète ne nomme pas la manne, ce passage n’est obscur pour aucun lecteur des saintes Ecritures.
32. « Il rompit la pierre, et en fit jaillir l’eau; des fleuves coulèrent dans le désert 4 ». Il suffit de lire ces paroles pour les comprendre.
33. Dans toutes ces faveurs qu’il fit à son peuple, Dieu veut nous signaler en Abraham le mérite de la foi. Voici en effet ce qu’ajoute le Prophète « Il se souvint de la parole sacrée qu’il avait donnée à son serviteur Abraham. Il tira son peuple dans la joie, et ses élus dans l’allégresse ». Ce qu’il appelle « son peuple », est répété dans « ses élus », et « sa joie », est répétée « dans l’allégresse ». « Et il leur donna les terres des nations, et les mit en possession des labeurs des peuples 5 ». Cette expression, « les terres des nations », a le même sens que cette autre, « les travaux des peuples », et « leur donna », le sens de « mit en possession ».
34. Comme si nous demandions au Prophète, pourquoi Dieu comblait son peuple de tant de faveurs, et de peur que l’on ne s’imagine que ces faveurs temporelles sont la souveraine félicité, le Prophète nous montre que
1. Ps. CIV,
39. — 2. Id. 40. — 3. I Cor X, 5. — 4. Ps. CIV, 41. — 5. Id. 42-44.
560
c’est ailleurs qu’il nous faut chercher le souverain bien. « Afin», dit-il, « qu’ils gardent ses ordonnances, et qu’ils observent ses lois 1 ». D’où il nous taut comprendre que les serviteurs de Dieu, les élus, les enfants selon la promesse, la véritable postérité d’Abraham, qui imitent la foi d’Abraham, reçoivent de Dieu ces biens terrestres, non pour se répandre dans le luxe ou pour s’endormir dans une fausse sécurité, mais afin qu’étant mis par la divine miséricorde en possession de ces biens dont l’acquisition leur eût coûté des travaux très-compliqués, ils n’eussent plus à s’occuper que de s’enrichir des biens éternels, c’est-à-dire : « Afin qu’ils gardent ses ordonnances et qu’ils observent ses lois ». Enfin, comme le Prophète veut désigner par la postérité d’Abraham les hommes qui sont la véritable postérité, tels qu’il y en eut assurément chez ce peuple, ainsi que nous le montre suffisamment l’Apôtre : « Mais tous ne furent « point agréables à Dieu » (si tous ne le furent point, il y en eut assurément qui le furent); comme c’est de ces justes que le Prophète nous parle, il ne fait aucune mention de leurs fautes, de leurs murmures, de leurs révoltes, qui déplurent au Seigneur. Toutefois, parce que Dieu fit éclater sur les impies eux-mêmes, non-seulement les effets de sa justice, mais aussi les effets de sa miséricorde et de sa clémence; le psaume suivant nous en parlera dans ses louanges au Seigneur. Néanmoins les uns et les autres étaient dans le même peuple, et la contagieuse iniquité des uns ne souillait pas les autres, « Car le Seigneur connaît ceux qui sont à lui ». Et si dans ce monde nous ne pouvons nous séparer des méchants, « quiconque invoque le nom de Jésus-Christ, qu’il renonce à la malice 2 ».
35. Si nous voulons découvrir l’âme qui s’enveloppe en quelque sorte dans le corps du psaume, ou le sens intime caché sous les paroles extérieures, il me semble que c’est un avertissement pour les enfants d’Abraham, qui sont les vrais fils de la promesse, appartenant à l’héritage du testament éternel, de se choisir pour héritage le Seigneur lui-même, de le servir gratuitement, c’est-à-dire pour lui-même, et non pour aucune autre récompense que lui. Ainsi doivent-ils agir, en louant Dieu, en l’invoquant, en le prêchant,
1. Ps. CIV, 45. — 2. II Tim. II, 19.
en agissant par la foi, non pour leur propre gloire, mais pour la gloire de Dieu, en se réjouissant dans l’espérance, et dans la ferveur de la charité 1. Voilà ce qui est renfermé dans ces versets : « Confessez le Seigneur, invoquez son nom, annoncez sa gloire au milieu des peuples. Bénissez-le dans vos chants et sur le psaltérion. Chantez son nom, que la joie règne dans le coeur de celui qui cherche le Seigneur. Cherchez-le, et reprenez courage, cherchez toujours sa face 2 ».
36. Ensuite, pour nourrir les petits, pour raffermir leurs coeurs dans la foi, le Prophète propose à notre foi l’exemple des patriarches et des promesses de Dieu, afin qu’en imitant l’une, qu’en espérant dans les autres, nous entrions dans leur postérité, non-seulement ceux qui viennent des Hébreux, mais tous ceux qui ont part à cette grâce dans toute la terre. C’est ce que contiennent les versets suivants: « Gardez la mémoire des merveilles qu’il a opérées, de ses prodiges, des oracles de sa bouche; vous qui êtes la race d’Abraham son serviteur, les fils de Jacob son élu. C’est lui qui est le Seigneur notre Dieu, ses jugements sont dans toute la terre. Il s’est souvenu dans les siècles de son testament et de la parole qu’il avait donnée pour mille générations ; de cette parole donnée à Abraham, renouvelée à Isaac avec serment. Il en a fait une loi pour ce même Jacob, un testament éternel pour Israël, en disant : Je te donnerai la terre de Chanaan, pour la part de ton héritage 3». Tout cela, je vous l’ai exposé selon mes pouvoirs.
37. Ici se présentait une objection pour un esprit peu croyant. S’il faut adorer Dieu gratuitement, s’il faut le demander à lui-même, comme l’héritage du testament éternel; n’oublie-t-il pas la vie passagère de ceux qui le cherchent, et va-t-il multiplier sa miséricorde jusqu’à l’étendre à leurs besoins temporels? Or, voyez ce qu’il a fait pour nos pères, soit dans ceux qu’il nous propose comme des modèles de foi, soit dans ceux qui sont nés de leur chair, et qui ont imité leur piété. « Alors qu’ils étaient en petit nombre et étrangers en cette terre »,la terre de Chanaan, « ils passèrent de nation en nation, et de royaume en royaume. Il ne permit à aucun homme de leur nuire, et il
1. Rom.
XII, 11, 12.— 2. Ps. CIV, 1-4. — 3. Id. 5-11.
561
menaça les rois à cause d’eux. Ne touchez pas à mes Christs, et ne faites aucun mal à mes Prophètes 1».
38. Si vous demandez comment ils passèrent de nation en nation et de peuple à
peuple, écoutez : « Il appela la famine sur la terre, il détruisit toute la force du pain, il envoya devant eux un homme; Joseph fut vendu comme esclave. Ils humilièrent ses pieds dans les entraves, le fer traversa son âme, jusqu’à ce que sa parole s’accomplit. La parole du Seigneur le mit en feu; le roi envoya, et le délia; le prince des peuples lui donna la liberté, afin qu’il instruisît ses princes comme lui-même, et qu’il apprît la prudence aux plus anciens. Israël entra en Egypte, et Jacob fut étranger sur la terre de Cham 2 ». Voilà comment « ils passèrent de nation en nation, et de royaume en royaume ».
39. « Il multiplia son peuple avec une grande force, et le rendit supérieur à ses ennemis ». Or, si vous voulez écouter comment il le rendit supérieur à ses ennemis, écoutez: « Il tourna leur coeur de manière qu’ils haïrent son peuple, et qu’ils opprimèrent ses serviteurs par de malicieux artifices. Il envoya Moïse son serviteur, et Aaron lui-même qu’il avait choisi, il mit en eux les paroles de ses signes, et de ses prodiges sur la terre de Cham. Il déploya les ténèbres et les couvrit de la nuit, et ils aigrirent ses paroles. Il changea leurs eaux en sang, et tua leurs poissons. Il donna leur terre en grenouilles, jusque dans le palais des rois. Il dit, et vint la mouche avec les insectes dans toutes leurs campagnes. Il changea leurs pluies en grêle, et un feu dévorant dans leurs terres. Il frappa leurs vignes et leurs figuiers, il brisa les arbres dans tous leurs confins. Il dit et vinrent la sauterelle et la chenille, en multitude innombrable. Il frappa tout premier-né dans leur terre, les prémices de tous leurs travaux. Il les fit sortir en or et en argent, et il n’y avait dans leurs tribus aucun malade. L’Egypte se réjouit de leur départ, dans la terreur qu’ils lui inspiraient 3 ». Voilà comment il rendit son peuple supérieur à ses ennemis.
40. Mais quand sa justice a infligé tous ces maux à leurs ennemis, écoutez quelles grâces
1. Ps. CIV, 12-15. — 2. Id. 16-23. — 3. Id. 24-38.
temporelles eux reçoivent de sa miséricorde: « Il étendit la nuée pour les protéger, et un feu dut les éclairer pendant la nuit. Ils prièrent, et des cailles vinrent en abondance; il les rassasia d’un pain du ciel. Il ouvrit la pierre, et il en jaillit de l’eau, un fleuve coula dans le désert. Car il se souvint de la parole sainte qu’il avait donnée à son serviteur Abraham. Il emmena son peuple dans la joie, et ses élus dans l’allégresse. Il leur donna les contrées des nations, ils s’emparèrent des travaux des peuples 1 ». Non point afin que les Juifs le servissent en vue de ces biens, mais afin que ce peuple usât de ces biens pour acquérir les biens éternels, c’est-à-dire «afin qu’ils gardent ses ordonnances , et qu’ils observent ses lois 2 ». Quels que soient donc les autres bienfaits de Dieu, il faut les rapporter au culte gratuit que nous lui devons, et ce culte ne doit pas être motivé sur les autres dons qu’il nous fait; c’est alors seulement qu’il sera gratuit. C’est à ce combat que nous provoque le démon, quand il dit à Job : « Est-ce gratuitement que Job sert le Seigneur 3? » Si Joseph fut vendu en esclavage, puis humilié, puis élevé en gloire, ouvrant ainsi au peuple de Dieu la carrière des récompenses terrestres, qui le rendirent supérieur à ses frères; combien plus Jésus vendu et humilié par ses frères, selon la chair, puis élevé jusqu’aux cieux, doit-il ouvrir la carrière des biens éternels à ce peuple de Dieu qui triomphe du diable et de ses anges. Ecoute alors, ô race d’Abraham, non pour te glorifier d’être à lui, selon la chair, mais pour imiter sa foi; écoutez, ô serviteurs de Dieu, élus de Dieu, qui avez les promesses de la vie présente et de la vie future 4. Si les épreuves de la vie sont pesantes pour vous, souvenez-vous de Joseph dans sa prison, de Jésus sur la croix. Si vous êtes heureux selon le temps, ne servez pas Dieu en vue de ce bonheur, mais servez-vous de ce bonheur, afin de mieux servir Dieu. Ne vous persuadez pas que les vrais adorateurs lui rendent leur culte pour en obtenir ce qui est nécessaire à la vie, puisqu’il donne cela aux blasphémateurs de son nom; mais : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît 5».
1. Ps. CIV,
39-44. — 2. Id. 45. — 3. Job, I, 9. — 3. I Tim. IV, 8. — 4. Matth. VI, 33.
LOUANGE A DIEU DANS SON PARDON.
Ce psaume est la suite du précédent, en sorte que le premier nous montrerait la bonté de Dieu dans notre vocation à la grâce et à la gloire ; celui-ci, sa bonté dans le pardon de nos fautes. Le Prophète commence par ces mots Confessez au Seigneur, etc., ce qui s’entend d’une confession des péchés, quoique cette confession, à cause de l’espérance du pardon, soit aussi une confession de louanges. Dieu fera donc miséricorde, mais en cette vie et non dans l’autre, puisque le mauvais riche n’obtint pas une goutte d’eau. Il se demande qui publiera tes louanges de Dieu, ou qui fera connaître l’action de Dieu donnant aux fidèles le pouvoir d’accomplir la loi. « Le jugement à garder, la justice à pratiquer », doivent s’entendre dans, le sens de l’orthodoxie de la foi, et des actions de justice, alors la justice deviendra jugement, ou les oeuvres seront conformes à la foi, ce qui nous montre que l’on doit garder la justice en tout temps. Ce salut dans lequel Dieu nous visite, c’est le Christ qui doit nous manifester la bonté de Dieu pour ses élus, et nous associer nous-mêmes à cet héritage. Le Prophète. confesse ensuite es prévarications des Juifs Nous avons péché comme nos pères, qui ne comprirent point que vos prodiges les appelaient à des biens éternels, et qui oublièrent vos bienfaits. Dieu ne les traita pas selon leur infidélité. Il les fit passer à travers la mer Rouge, figure de la rédemption par le baptême. Il engloutit les Egyptiens, et alors les Hébreux crurent en lui. Mais loin d’attendre un bonheur spirituel, ils voulurent un bonheur temporel, et Dieu leur donna ce qu’ils désiraient. Alors éclata le schisme de Dathan et d’Abiron, que Dieu brûla avec leurs sectateurs. Ils firent un veau d’or et oublièrent dans les châtiments des Egyptiens ce qu’ils avaient à craindre. Dieu voulait les exterminer quand Moïse apaisa sa colère, puis ils méprisèrent, dans la terre qu’il leur donnait, le symbole du ciel; ils s’initièrent à l’idolâtrie et Dieu ne fut apaisé que par le coup dont Phinéès frappa deux coupables. Cet acte d’amour pour le peuple devint louable. Nouveaux murmures qui amenèrent le doute et le châtiment de Moïse. Au lieu de détruire les nations de Chanaan ils se mêlèrent à elles, prirent leurs coutumes idolâtriques, firent des sacrifices humains, aigrissant ainsi le Seigneur, qui consentit encore à les sauver en vue de l’alliance éternelle jurée à Abraham. Il leur fit donc trouver grâce devant ceux qui les tenaient captifs. Or, c’est le diable qui nous tient en captivité. Jésus le chasse de nos coeurs afin que s’édifie le temple ou l’Eglise de Dieu, dont le Christ est la pierre angulaire, appelant dans un même bercail ceux de la Circoncision et ceux de la Gentilité. Les Juifs qui l’ont repoussé accepteront l’Antéchrist, mais les vrais fidèles seront sauvés par le Christ, notre Seigneur.
1. Le psaume cent cinquième a aussi pour titre « Alleluia »; et même deux fois Alleluia. Quelques-uns cependant prétendent que le premier Alleluia termine le psaume précédent, et le second alors commencerait celui-ci. Et ce qui les fait parler de la sorte, c’est que tous les psaumes où l’on voit Alleluia, l’ont tous à la fin, mais pas tous au commencement: alors tout psaume qui ne finit point par un Alleluia ne doit pas, à leur avis, en avoir un au commencement; et celui qui semble s’y trouver appartient à la fin du précédent. Quant à nous, jusqu’à ce que l’on nous prouve cette assertion par des raisons certaines, nous suivrons la coutume commune qui regarde l’Alleluia comme titre du psaume, dès qu’il est marqué au commencement. Il n’y a en effet que très-peu d’exemplaires (et je ne l’ai trouvé dans aucun des grecs que j’ai pu lire) qui aient Alleluia, à la fin du psaume cent-cinquantième, lequel est le dernier inséré dans le canon. Mais quand il en serait encore ainsi, ce ne pourrait être une prescription contre la coutume. Il pourrait se faire que le livre tout entier des psaumes, composé de cinq livres dont chacun se termine par fiat, fiat! fût clos lui-même par Alleluia; or, que le Psaume cent cinquantième se termine par Alleluia, ce n’est point une raison pour que les psaumes qui commencent par Alleluia, finissent encore par Alleluia. Si donc l’inscription d’un psaume porte un double Alleluia, je ne vois point ce qui nous empêcherait de l’écrire tantôt une fois, tantôt deux fois, quand Notre-Seigneur dit tantôt une fois Amen, et tantôt deux fois. Surtout quand chaque Alleluia est placé après le chiffre qui assigne au psaume son rang, comme au psaume cent cinquième par exemple. Or, si le premier Alleluia appartient au psaume précédent, il eût fallu l’écrire avant le chiffre indicateur, et après ce chiffre 1’Alleluia du psaume. Peut-être encore a-t-on suivi une coutume peu fondée, et peut-on nous donner une raison encore inconnue, qui nous montre à suivre le jugement de la vérité plutôt que le préjugé de la coutume. En attendant de plus amples lumières, chaque fois qu’après le chiffre du psaume, nous trouvons pour inscription, une fois Alleluia, ou deux fois, (563) fidèles à la coutume si connue de l’Eglise, nous attribuons le tout au psaume qui porte cette inscription : du reste nous avouons qu’il y a, selon nous, dans les titres de tous les psaumes, dans l’ordre qu’ils occupent, de grands mystères que nous n’avons pu encore étudier selon nos désirs.
2. Or, je vois entre le cent quatrième et le cent cinquième une liaison telle que le premier serait l’éloge du peuple de Dieu dans ses élus, dont il ne fait aucune plainte, ce qui me fait croire qu’il est question de ceux qui furent agréables à Dieu 1; dans le suivant qui est le nôtre, il est question de ceux qui aigrirent le Seigneur, sans que Dieu néanmoins cessât de leur faire miséricorde. L’interlocuteur parle au nom de ceux qui se convertissent et implorent leur pardon, et nous donne pour exemple ceux qui furent grands pécheurs, et qui s’enrichirent néanmoins de la divine miséricorde. Notre psaume commence donc comme le précédent: « Confessez au Seigneur »; mais dans le précédent le Prophète ajoute: « Invoquez son nom ». Dans celui-ci : « Parce qu’il est bon, parce que sa e miséricorde est éternelle 2». Le mot confession peut donc s’entendre d’une confession des péchés; car après quelques versets il est dit: « Nous avons péché avec nos pères, nous avons commis l’injustice; nous nous sommes livrés à l’iniquité 3 »; mais quand il dit : « Parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle », c’est une louange à Dieu, et dans cette louange une confession. Et toutefois, dès qu’un homme confesse à Dieu ses péchés, il doit le faire en louant Dieu; et nulle confession n’est pieuse, si elle ne vient sans aucun désespoir implorer la divine miséricorde. Elle est donc toujours une louange du Seigneur, soit en paroles, quand elle publie sa miséricorde et sa bonté, soit par le sentiment, quand elle est un acte de foi en cette miséricorde. Voyez le publicain; on ne rapporte de lui que ces paroles : «Seigneur, soyez-moi propice, à moi, qui suis pécheur 4 ». Il n’ajoute point, il est vrai, parce que vous êtes bon et miséricordieux, ou quelque chose de semblable, mais s’il ne le croyait, il ne parlerait point de la sorte; car il a prié avec espérance, et l’espérance ne peut exister sans la foi. On peut donc louer Dieu d’une manière vraie et pieuse, sans accuser
1. I Cor. X, 5. — 2. Ps. CV, 1. — 3. Id. 6. — 4. Luc, XVIII, 13.
ses péchés; et cette louange prend souvent dans 1’Ecriture le nom de confession; mais on ne peut avouer ses fautes d’une manière utile et pieuse sans louer Dieu, ou de coeur, ou de bouche et en paroles. Dans quelques manuscrits on lit: « Parce qu’il est bon » ; en d’autres : « Parce qu’il est doux ». L’expression grecque Xrestos, a donné lieu à cette double traduction. De même ici: e Parce « que sa miséricorde est dans le siècle », in saeculum; nous lisons dans le grec eis ton aiona, que l’on peut traduire par éternellement, in aeternum. Si donc il s’agit de cette miséricorde par laquelle on ne saurait être heureux sans Dieu, il vaut mieux dire éternellement, in aeternum; mais si l’on entend cette miséricorde qui s’incline vers les malheureux, pour les soulager dans leur misère ou les en délivrer, il est mieux de traduire in saeculum, dans le siècle, c’est-à-dire jusqu’à la fin des temps, qui aura toujours des malheureux àqui Dieu fera miséricorde. A moins d’aller jusqu’à dire que la divine miséricorde ne fera point défaut même à ceux qui seront damnés avec le diable et les anges, non que Dieu les délivre de cette condamnation, mais parce qu’il y apportera quelque soulagement: et dans ce sens Dieu aurait pour leur misère éternelle une miséricorde éternelle. Nous lisons, il est vrai, que pour plusieurs le châtiment sera moindre en le comparant au châtiment des autres; mais que la peine d’un damné soit adoucie, ou qu’il y ait à quelques intervalles une pause dans ses douleurs, qui oserait l’affirmer, quand le mauvais riche n’obtint pas une goutte d’eau 1? Mais il faudrait à loisir traiter une matière si importante : ce que nous en avons dit, doit suffire pour l’explication de notre psaume.
3. « Qui racontera la puissance du Seigneur ? » Emerveillé, en considérant les oeuvres divines, le Prophète, qui implore la miséricorde, s’écrie : « Qui racontera les oeuvres puissantes du Seigneur, et publiera toutes ses louanges 2 ? » Pour compléter cette pensée, il faut sous-entendre ce qui précède, Qui « publiera toutes ses louanges? » C’est-à-dire, qui pourra suffire pour publier toutes ses louanges ? Le Prophète a dit : Auditas faciet, « fera entendues », c’est-à-dire fera en sorte qu’elles soient entendues; nous montrant ainsi qu’il faut publier la puissance et
1. Luc, XVI,
24-26. — 2. Ps. CV, 2.
564
les louanges du Seigneur, de manière qu’on les prêche à ceux qui écoutent. Mais qui les prêchera toutes ? A moins peut-être que ces paroles qui suivent : « Bienheureux ceux qui gardent l’équité, et qui gardent la justice en tout temps 1», ne signifient que ses louanges doivent s’entendre des oeuvres qui lui appartiennent dans l’accomplissement de ses préceptes. Car, « c’est Dieu », dit saint Paul, « qui agit en vous 2». Et il est dit à la race d’Abraham : « Chantez en son honneur, toue chez de la harpe en son honneur 3»; ce que nous avons expliqué par: Dites le bien et faites le bien à la gloire de son nom. Deux paroles, chantez et jouez de la harpe, sont exprimées dans les deux versets suivants; en sorte que: « Racontez ses merveilles », soit identique à: « Chantez au Seigneur »; et ces autres paroles: « Glorifiez-vous dans son saint nom 4 », soient identiques à : « Chantez-le sur la harpe». C’est en effet à cette race que le Seigneur a dit : « Que vos oeuvres soient visibles devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes actions, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans le ciel 5 ». Le Prophète, considérant dès lors les préceptes de Dieu, préceptes dont l’accomplissement tourne à la gloire de Dieu qui opère dans ses serviteurs, parle ainsi « Qui racontera la puissance du Seigneur ? » puisqu’il opère ces oeuvres d’une manière ineffable. Qui, « entendues, fera toutes ses louanges? » C’est-à-dire, qui fera entendre ses louanges après les avoir entendues? c’est-à-dire l’accomplissement de ses préceptes. Qui pourra les raconter autant qu’ils s’accomplissent, et quand même on n’accomplirait point ce que l’on entend, Dieu n’en est pas moins à louer. « Lui qui opère en nous le vouloir et le faire, selon qu’il lui plaît 6 ». Le Prophète pouvait dire : Tous ses commandements, ou toutes les oeuvres qu’il commande; mais il a préféré dire : « Ses louanges»; car, nous l’avons dit, c’est à Dieu qu’il faut rendre gloire de l’accomplissement de ses préceptes. Ces louanges, toutefois, qui peut les faire entendre, ou qui est capable de les raconter toutes, après les avoir entendues?
4. « Heureux ceux qui gardent le jugement, et observent la justice en tout temps 7»; c’est-à-dire, depuis qu’ils commencent à vivre selon le temps. « Car, celui-là seul sera sauvé, qui
1. Ps. CV, 3. — 2. Philipp. II, 3. — 3. Ps. CIV, 2.— 4. Id. 3. — 5. Matth. V, 16.— 6. Philipp. II, 13. — 7. Ps. CV, 3.
aura persévéré jusqu’à la fin 1». On peut néanmoins voir ici une répétition, en sorte que « observer la justice », reviendrait à « garder le jugement »; et alors dans le verset précédent, on devrait sous-entendre : « En tout temps », comme dans le suivant on sous-entend: « Bienheureux » ; ainsi en exprimant ce qui est sous-entendu; on aurait: « Bienheureux ceux qui gardent le jugement en tout temps, bienheureux ceux qui pratiquent la justice en tout temps ». Mais s’il n’y avait une différence entre la justice et le jugement, le Prophète ne dirait point dans un autre psaume : « Jusqu’à ce que la justice devienne un jugement 2». L’Ecriture aime à joindre ces deux attributs, comme dans ce verset : « La justice et le jugement sont la base de son trône 3»; et cet autre : « Il fera éclater votre justice comme une lumière, et votre jugement comme le soleil de midi 4»; quoique cela ne paraisse qu’une répétition de pensée. Et même le rapprochement des deux sens pourrait nous faire confondre l’un avec l’autre, ou la justice avec le jugement, ou le jugement avec la justice ; et toutefois, Je ne doute pas qu’en les prenant dans leur acception respective, il n’y ait entre ces expressions une différence, en sorte que garder le Jugement ce serait juger avec droiture, et fane la justice, agir selon le bien. Et je ne crois pas que l’on soit dans l’erreur d’après l’explication de ces paroles: « Jusqu’à ce que la justice devienne le jugement», en appelant bienheureux ceux qui gardent le jugement dans leur foi, et qui pratiquent la justice dans leurs oeuvres. Un temps viendra où ce jugement, que l’on garde aujourd’hui dans la foi, s’exercera dans les oeuvres, alors que la justice sera devenue le jugement, c’est-à-dire quand les justes auront reçu le pouvoir de juger selon l’équité ceux que l’on juge avec injustice. C’est donc à tout le corps du Christ que l’on doit attribuer cette parole d’un autre psaume: « Quand le temps me sera donné, je jugerai les justices elles-mêmes 5»; parole que l’on pourrait traduire plus fidèlement encore par: Je jugerai les équités. Mais le Prophète ne dit point: Quand le temps me sera donné,je pratiquerai la justice, car il faut toujours la pratiquer, ainsi que le Prophète l’a dit ici: « Qui font la justice en tout temps»,
1. Matth. X, 22. — 2. Ps. XCIII, 15.— 3. Id. XCVI, 2.— 4. Id. XXXVI, 6.— 5. Id. LXXIV, 5.
565
5. Mais comme c’est Dieu qui justifie, c’est-à-dire qui fait les justes, en les guérissant de leurs iniquités, le Psalmiste fait cette prière: « Souvenez-vous de nous, Seigneur, dans votre amour pour votre peuple 1» ; c’est-à-dire, mettez-nous au nombre de ceux que vous aimez; car tous ces Juifs ne furent point agréables à Dieu. «Visitez-nous dans votre salut ». Or, celui-là est le Sauveur qui remet les péchés, qui guérit les âmes, afin qu’elles puissent garder le jugement et pratiquer la justice; ceux qui parlent ainsi, comprenant combien ces âmes sont heureuses, demandent pour eux la même grâce. C’est de ce salut qu’il est dit ailleurs: « Afin que nous connaissions votre voie sur la terre 2 ». Et comme si nous demandions sur quelle terre, il continue: « Dans toutes les nations ». Puis, comme si nous demandions quelle voie, il ajoute: « Votre salut ». Car c’est de lui que le vieillard Siméon a dit : « Parce que mes yeux ont vu votre saint 3». Et ce Sauveur adit de lui-même: «Je suis la voie 4 » . «Visitez-nous dans votre salut », c’est-à-dire dans votre Christ, « afin que nous voyions votre bonté pour vos élus, et que nous nous réjouissions dans la joie de votre peuple ». C’est-à-dire, que le but de votre visite dans votre Sauveur, soit de nous montrer votre boulé dans vos élus, et de nous donner la joie de votre peuple. Ce que nous exprimons ici par « bonté », est rendu en d’autres exemplaires par « douceur », de même qu’au lieu de « parce qu’il est bon », on dit aussi « parce « qu’il est doux ». Il y a dans le grec le même verbe que nous lisons ailleurs : « Le Seigneur répandra sa douceur 5 » ; ce que les uns traduisent par sa bonté, les autres par sa bénignité. Mais que signifie: « Visitez-nous, afin que nous voyions dans la bonté de vos élus », ou dans cette bonté que vous avez pour vos élus, sinon afin que nous ne demeurions pas aveugles comme ceux à qui le Seigneur a dit : « Maintenant que vous dites : Nous voyons, votre péché subsiste 6». «Le Seigneur donne la vue aux aveugles 7»,non par leur propre mérite, mais « dans sa bonté pour ses élus », c’est-à-dire qu’il témoigne ou qu’il prodigue à ses élus : comme « le salut de ma face » ne vient pas de moi, mais c’est vous, « mon Dieu 8 ». Nous disons encore:
1. Ps. CV, 4.— 2. Id. LXVII, 3. — 3. Luc, II, 30. — 4. Jean, XIV, 6.— 5. Ps. LXXXIV, 13. — 6. Jean, IX, 41.— 7. Ps. CXLV, 8.— 8. Id. XLII, 5.
« Notre pain de chaque jour», et pourtant nous ajoutons: « Donnez-nous». « Visitez-nous donc dans votre salut, pour voir », c’est-à-dire afin que nous voyions « dans votre bonté pour vos élus; pour nous réjouir », ou afin que nous nous réjouissions « dans la joie de votre peuple ». Par ce peuple de Dieu, nous devons entendre seulement la postérité d’Abraham, postérité selon la promesse, et non selon la chair. Nos interlocuteurs aspirent donc à la joie de cette nation. Et quelle est la joie de cette nation, sinon son Dieu ? C’est à lui qu’il est dit : « Vous qui êtes mon allégresse, rachetez-moi 1». Et encore : « La lumière de votre face est empreinte sur moi, Seigneur, vous avez donné la joie à mon coeur 2 » ; en le remplissant du souverain bien, du bien véritable, du bien immuable et qui produit le bonheur, bien qui est Dieu lui-même. « Afin qu’on vous loue dans votre héritage ». Je m’étonne que l’on ait ainsi traduit ce verset dans beaucoup d’exemplaires, quand l’expression grecque est la même dans ces trois versets, en sorte que s’il est bien de dire: « Afin qu’on vous loue dans votre héritage », on peut dire aussi : «Afin que vous voyiez dans votre bonté pour vos élus, que vous vous réjouissiez dans l’allégresse de votre nation, et qu’on vous loue dans votre héritage ». Mais de même que nous avons dit: « Visitez-nous, afin que nous voyions dans votre bonté pour vos élus, que nous nous réjouissions dans l’allégresse de votre nation » ; il est conséquent de dire : « Afin que nous à soyons glorifiés dans votre héritage » ; et à cet héritage il est dit : « Glorifiez-vous dans son saint nom 3 ». Mais comme l’expression paraît offrir une ambiguïté, si le véritable sens est celui qu’ont préféré beaucoup de traducteurs: « Afin qu’on vous loue », il faut donner le même sens aux deux autres versets; car, nous l’avons dit, dans le grec l’expression est la même pour les trois versets. En sorte qu’il nous faut entendre le tout comme il suit: « Visitez-nous dans votre salut, afin que vous voyiez dans votre bonté pour vos élus »; c’est-à-dire, visitez-nous, afin de nous mettre de leur nombre, et de nous voir avec eux: « afin que vous vous réjouissiez de l’allégresse de votre nation» , c’est-à-dire en ce sens que l’on vous attribue à vous-même la joie,
1. Ps. XXXI, 7.— 2. Id. IV, 7. — 3. Id. CIV, 3.
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puisque vos élus se réjouissent en vous : « Afin qu’on vous loue dans votre héritage », c’est-à-dire que la louange de votre héritage retombe sur vous, car c’est uniquement à cause de vous qu’on le bénit. De quelque manière que l’on entende ces paroles: « Pour voir, pour se réjouir, pour bénir», les élus soupirent après la visite du salut de Dieu, ou de son Christ, afin de n’être point étrangers à son peuple, à ceux qui furent agréables au Seigneur.
6. Ecoutons ensuite leurs aveux: « Nous avons péché avec nos pères, nous avons commis l’injustice, nous sommes souillés d’iniquité 1». Qu’est-ce à dire: « Avec nos pères? » De même que dans l’épître aux Hébreux, il est dit que Lévi paya la dîme avec Abraham, parce qu’il était en Abraham quand celui-ci paya la dîme au grand prêtre Melchisédech 2; faut-il entendre que ceux-ci péchèrent dans leurs pères, parce qu’ils étaient en eux, quand ces pères étaient en Egypte? Car ceux qui existaient quand le psaume fut écrit, et plus encore leurs descendants, puisque le psaume pouvait s’appliquer à ceux qui vivaient alors, ou à leur postérité, d’une manière prophétique; ceux-là, dis-je, étaient bien éloignés par le temps des Juifs qui péchèrent en Egypte, et qui ne comprirent point les merveilles du Seigneur. Car c’est là ce que le psaume ajoute, en expliquant de quelle manière ils péchèrent avec leurs aïeux : « Nos pères», dit le Prophète, « n’ont pas compris vos merveilles en Egypte 3», et toutes les fautes nombreuses qu’il signale. Ne serait-il pas mieux d’entendre cette parole : « Nous avons péché avec nos pères », comme si le Prophète nous disait : Nous avons péché comme nos pères, c’est-à-dire imité leurs fautes? S’il en était ainsi, il serait bon d’autoriser cette interprétation par quelques exemples; j’en cherche maintenant, et aucun ne me revient, pour montrer que tomber dans la faute d’un autre, même longtemps après, peut se dire pécher avec quelqu’un, ou agir avec lui.
7. Que signifie donc : « Nos pères n’ont s point compris vos merveilles»; sinon qu’ils n’ont point compris ce que vous faisiez en leur faveur par ces merveilles? Et qu’est-ce, sinon la vie éternelle, et non un bien temporel, mais le bien immuable que l’on attend
1. Ps. CV, 6. — 2. Hébr. VII, 1-10.— 3. Ps. CV, 7.
par la patience? Aussi, dans leur impatience, ils se jetèrent dans le murmure, dans les paroles amères, et voulurent placer leur félicité dans les biens présents , biens frivoles et trompeurs. « Ils ne se souvinrent point de « toutes vos miséricordes ». Le Prophète accuse leur intelligence et leur mémoire. Il leur fallait l’intelligence pour comprendre à quels biens éternels Dieu les appelait par ces biens temporels; et la mémoire pour ne point oublier du moins les prodiges temporels, et pour en conclure, avec une ferme confiance, que Dieu les délivrerait de la servitude de leurs ennemis, par cette même puissance qu’ils avaient éprouvée tant de fois: or, ils oublièrent les prodiges si grands que Dieu avait opérés en leur faveur pour écraser leurs ennemis. « ils se révoltèrent en montant les bords de la mer, de cette mer Rouge 1». Ainsi portait le manuscrit que j’examinais; et à ces deux derniers mots, il y avait une étoile, destinée à marquer ce qui est dans l’hébreu, mais n’est point dans les Septante. Les nombreux manuscrits que j’ai pu voir, tant grecs que latins, portent : « Ils irritèrent », ou ce qui est plus expressif dans le grec, « ils dirent des paroles amères, en sortant de la mer Rouge ». Quiconque parcourt l’histoire de la sortie d’Egypte et du passage de la mer Rouge, déplore l’infidélité des Juifs, leur crainte, leur désespoir, après des miracles si récents et si nombreux, accomplis en Egypte, innombrables prodiges de miséricorde que le Prophète les accuse d’avoir oubliés. « Ils montèrent», dit le Prophète, parce que d’après la situation des lieux, on descend de la terre de Chanaan dans l’Egypte, et de l’Egypte on monte en Chanaan. Remarquez ici combien l’Ecriture condamne ceux qui ne comprennent point ce qu’il faut comprendre, qui oublient ce qu’il faut retenir: les hommes toutefois ne veulent point qu’on leur impute ces fautes, et n’ont en cela d’autre motif que de moins prier, d’être moins humbles devant Dieu, au lieu de confesser devant lui ce qu’ils sont, pour devenir par son secours ce qu’ils ne sont point. Accuser les péchés d’ignorance et de négligence, afin de les effacer, vaut mieux que les excuser, et les faire subsister; il est plus avantageux de les effacer en invoquant Dieu, que de les confirmer en l’irritant.
1. Ps. CV, 7.
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8. Toutefois, le Prophète ajoute que Dieu ne les traita point selon leur infidélité. « Il les sauva», dit-il, « à cause de son nom, afin de faire éclater sa puissance 1»; et non à cause de leurs mérites.
9. « Il menaça la mer Rouge qui se dessécha 2 ». Nous ne voyons point que Dieu ait lancé du ciel une seule parole pour menacer la mer; mais le Prophète appelle menace la puissance divine qui opéra ces merveilles: à moins de dire que cette menace fut tellement secrète que la mer put l’entendre, et non les hommes. Elle est en effet bien cachée, bien invisible, cette force de Dieu sur les éléments même insensibles, puisqu’il les contraint d’obéir à l’instant à sa volonté. « Et il les conduisit à travers les abîmes, comme dans un lieu désert ». Le Prophète appelle abîmes, la masse des eaux. Plusieurs interprètes, en effet, ont traduit ainsi ce verset: « Il les conduisit à travers les grandes eaux». Pourquoi dire que Dieu les fit passer « dans les abîmes comme dans un désert», sinon parce que le lit que recouvraient les grandes eaux devint sec comme le désert?
10. « Et il les sauva de la main de leurs ennemis ». D’autres ont traduit ce verset en prenant une circonlocution, pour éviter des expressions peu latines : « Il les sauva de la main de ceux qui le haïssaient. Et il les racheta de la main de l’ennemi 3 ». Quel fut le prix de ce rachat? N’est-ce point là une figure prophétique de ce qui a lieu dans le baptême, où nous sommes véritablement rachetés de la puissance du démon par une grande rançon, qui est le sang du Christ? De là vient qu’il est figuré, non point par toute mer indifféremment, mais par la mer Rouge, qui a la couleur du sang.
11. « Il couvrit d’eau ceux qui les poursuivaient, pas un d’eux n’échappa 4 »; ce qui ne s’entend pas de tous les Egyptiens, mais de ceux qui poursuivaient les Hébreux après leur départ, qui tentaient de les atteindre et de les tuer.
12. « Et ils crurent en ses paroles »; en latin: Crediderunt in verbis ejus; expression peu latine; il vaudrait mieux dire: verbis ejus, ou in verba ejus; mais in verbis ejus se rencontre fréquemment dans les saintes Ecritures. « Et ils louèrent ses louanges 5 » ; c’est là une locution du genre de celle-ci : Il servit
1. Ps. CV, 8.— 2. Id, 9.— 3. Id.10 — 4. Id.11.— 5. Id, 12.
dans cette servitude, il vécut de cette vie. Par louanges de Dieu, le Prophète entend ce célèbre cantique en l’honneur de Dieu . « Chantons au Seigneur, qui a fait éclater sa gloire, qui a jeté à la mer le cheval et le cavalier 1 ».
13. « Mais ils firent vite et oublièrent ses oeuvres ». D’autres exemplaires disent plus clairement : « ils se hâtèrent d’oublier ses oeuvres, et n’attendirent pas l’accomplissement de ses desseins 2 ». Ils devaient comprendre que ce n’était pas sans raison que Dieu opérait en leur faveur de si grandes merveilles, qu’il les appelait à quelque bonheur sans fin, que l’on doit attendre par la patience ; mais ils se bâtèrent d’être heureux par les biens du temps, qui ne peuvent procurer à personne la vraie félicité, puisqu’ils n’en éteignent pas l’insatiable désir. « Quiconque boira de cette eau », dit le Sauveur, « aura encore soif 3 ».
14. Enfin : « Ils convoitèrent la convoitise dans le désert, et tentèrent Dieu dans les lieux sans eau 4 »; c’est-à-dire « au désert », car il y a ici une répétition, « un lieu aride »est un lieu sans eau; de même que «convoiter la convoitise », c’est « tenter Dieu »; et cette locution : « Convoiter la convoitise», équivaut à cette autre: « Louer la louange », que nous avons signalée tout à l’heure.
15. « Et il leur donna leur demande», c’est-à-dire ce qu’ils demandaient par leurs cris.
« Il envoya à leurs âmes de quoi les rassasier 5». Mais il ne les rendit point heureux pour cela; cette satiété en effet n’est point celle dont il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 6 ». De là vient que le mot d’âme en cet endroit ne s’entend point de l’âme raisonnable, mais de ce qui donne la vie au corps animal, pour le soutien duquel on a besoin de manger et de boire, d’après cette parole de l’Evangile : « L’âme n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement 7 ?» Comme si l’âme avait besoin de nourriture, et le corps de vêtement. C’est en ce sens qu’Isaïe disait : « Pourquoi avons-nous jeûné, et ne l’avez-vous point vu; avons-nous privé nos âmes, et ne l’avez-vous point su 8? »
16. « La jalousie éclata dans le camp contre
1. Exod. XV, 1.— 2. Ps. CV, 13.— 3. Jean, IV, 13.— 4. Ps. CV, 14.— 5. Id. 35.— 6.
Matth. V, 6.— 7. Id. VI, 25.—
8. Isa. LVIII, 3.
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Moïse, et contre Aaron, le saint du Seigneur 1». La suite nous fait voir de quelle jalousie le Prophète veut parler, ou plutôt de quelles paroles amères, comme d’autres ont traduit.
17. «La terre s’ouvrit», dit le Prophète, « et engloutit Dathan, elle se referma sur la troupe d’Abiron 2». « Engloutir» et « se refermer sur », sont deux expressions identiques.
Ces deux hommes, Dathan etAbiron, périrent pour la même cause, un schisme orgueilleux
et sacrilège.
18. « Un feu s’alluma dans leur synagogue; la flamme consuma les pécheurs 3 ». Dans les Ecritures, ce mot de pécheur ne s’emploie point pour désigner ceux qui, vivant d’une manière juste et louable, ne sont pas toutefois exempts de toute faute. De même qu’il y a une différence entre le railleur, le murmurateur, l’écrivain de profession, et le reste, et l’homme qui ne raille qu’une fois, qui ne murmure qu’une fois, qui n’écrit qu’une fois; ainsi l’Ecriture donne ordinairement le nom de pécheurs à ceux qui sont chargés d’iniquités.
19. « Ils firent un voeu en Horeb, et adorèrent l’ouvrage de leurs mains; ils changèrent leur gloire en la ressemblance de l’animal qui se nourrit d’herbe 3». Pour désigner la ressemblance, le Prophète n’a point dit: in similitudinem; mais, in similitudine, comme tout à l’heure il a dit: « Ils crurent en ses paroles », in verbis ejus. Par élégance il ne dit point qu’ils changèrent la gloire de Dieu, bien qu’ils l’aient fait, réellement, comme ceux dont l’Apôtre dit : « Ils changèrent la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance de l’homme corruptible 5» : mais il dit : « leur gloire ». Car Dieu eût été leur gloire s’ils eussent attendu ses desseins, et n’eussent point agi avec une telle précipitation ; c’est à Dieu en effet que l’on dit: « Vous êtes ma gloire, vous élevez ma tête 6». Cette « gloire donc», ou Dieu, «ils l’ont transformée en la figure d’un veau qui mange du foin», afin de devenir eux-mêmes la proie de celui qui dévore ceux qui ont des sentiments charnels : « Toute chair en effet n’est qu’un foin 7 ».
20. « Ils oublièrent le Dieu qui les avait délivrés 8 ». Comment les délivra-t-il ? « En
1. Ps. CV, 16.— 2. Id. 17.— 3. Id. 18.— 4. Id. 19, 20.— 5. Rom, I, 23. — 6. Ps. III, 4. — 7. III. XL, 6. — 8. Ps CV, 21.
faisant des prodiges en Egypte, des miracles dans la terre de Cham, de terribles merveilles dans la mer Rouge 1». Quels sont ces prodiges, et ces merveilles effrayantes? car l’admiration n’est jamais sans une certaine crainte; bien qu’on puisse les appeler terribles, parce qu’en frappant les ennemis des Juifs, ils montraient à ceux-ci ce qu’ils avaient à craindre.
21. « Dieu dit alors qu’il les perdrait ». Ayant oublié celui qui les avait délivrés, par tant de merveilles, et s’étant fait un veau qu’ils adorèrent, ils s’étaient rendus par un crime si monstrueux, une si incroyable impiété, dignes d’être exterminés. « Dieu résolut donc de les perdre : mais Moïse, son élu, se tint en sa présence pour briser 2». Le Prophète ne dit point que Moïse se tint devant Dieu pour briser sa colère, mais ce mot briser s’applique au châtiment dont ils allaient être frappés, si Moïse ne se fût offert pour eux, en disant : « S’il vous plaît de leur pardonner ce crime, pardonnez; sinon effacez-moi de votre livre 3 ». Ce qui nous montre combien est puissante auprès de Dieu l’intercession des saints en faveur des autres. Moïse, connaissant la justice de Dieu, et sachant qu’il ne pouvait l’effacer de son livre, obtint miséricorde pour ceux que Dieu pouvait effacer avec justice. C’est ainsi qu’ « il se présenta devant Dieu pour briser, pour détourner sa colère, et l’empêcher de les exterminer».
22. « Ils regardèrent comme rien cette terre si estimable 4». L’avaient-ils déjà vue? Comment donc n’avoir aucune estime pour cet héritage qu’ils n’avaient pas vu, sinon comme il est dit ensuite, parce qu’ « ils n’avaient point cru en ses paroles?» Assurément, si Dieu n’eût fait un grand symbole de cette terre d’où s’épanchaient le lait et le miel 5, sacrement visible qui conduisait à la grâce invisible ou au royaume des cieux ceux qui comprenaient ces merveilles, le Prophète ne ferait pas un crime aux autres d’avoir méprisé cette terre, puisque nous regardons comme un néant tout royaume temporel, afin de reporter notre amour vers notre mère, la Jérusalem libre, qui est dans les cieux 6. Ce que le Prophète blâme ici, c’est donc l’incrédulité des Juifs, parce que mépriser une
1. Ps. CV, 22. — 2. Id. 23. — 3. Exod. XXXII, 31, 32.— 4. Ps. CV, 24. — 5. Exod. III, 8.— 6. Gal. IV, 26.
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terre si désirable, c’était manquer de foi à la parole de Dieu, qui veut, par des moyens petits en quelque sorte, nous élever à de grandes choses; dans leur impatience d’être heureux par les jouissances temporelles, qu’ils convoitaient d’une manière charnelle, « ils n’attendirent point », comme il est dit plus haut, « que les desseins de Dieu fussent accomplis sur eux 1».
23. « Ils murmurèrent sous leurs tentes, et n’écoutèrent point la voix de Dieu 2 », qui leur défendait sévèrement le murmure.
24. « Il leva sa main sur eux, pour les exterminer au désert; pour abattre leur race devant les nations, et les disperser parmi les peuples 3 ».
25. Ici, avant de dire qu’un homme s’interposa entre eux et cette souveraine indignation de Dieu, qu’il apaisa en quelque sorte, le Prophète poursuit : « Ils s’initièrent à Béelphégor 4 » ; c’est-à-dire qu’ils se consacrèrent à l’idole des nations. « Ils mangèrent des victimes immolées aux morts. Ils irritèrent le Seigneur par leurs inventions, et la ruine se multiplia sur eux 5 ». Comme si Dieu n’avait différé de lever la main sur eux pour les exterminer au désert, pour faire disparaître leur postérité du nombre des nations, et les disperser Parmi les peuples, que pour les livrer au sens réprouvé, afin qu’ils commissent des crimes capables de faire éclater la justice de Dieu dans leur châtiment. C’est ainsi que l’Apôtre a dit: « Comme ils ont refusé de connaître Dieu, Dieu les a livrés au sens réprouvé, afin qu’ils commettent des crimes indignes 6 ».
26. Enfin, tel fut leur crime en se consacrant aux idoles, et en mangeant les sacrifices des morts (c’est-à-dire ces sacrifices que les Gentils offraient à des hommes morts comme à des dieux), que Dieu ne voulut être apaisé qu’en la manière dont l’apaisa le prêtre Phinéès, qui tua d’un même coup l’homme et la femme qu’il surprit dans un embrassement adultère 7. S’il eût agi de la sorte par un motif de haine, et non par amour, par ce zèle dont il- brûlait pour la maison de Dieu, cette action ne lui eût pas été imputée à justice. Ce meurtre fut comme un châtiment, dont Dieu frappa, comme un seul homme à l’âme duquel il veut épargner la mort, ce
1. Ps, CV, 13. — 2. Id. 25. — 3. Id. 26, 27.— 4. Id, 28. — 5. Id. 29. — 6. Rom. I, 28.— 7. Nomb. XXXV, 8.
peuple dont il allait faire un si grand carnage. Il est vrai que, dans le Nouveau Testament, Notre-Seigneur Jésus-Christ nous traite avec pins de douceur; mais les menaces de l’enfer, que nous ne lisons point dans toutes ces menaces de maux temporels, sont bien plus terribles. « La ruine se multiplia donc chez eux », quand l’énormité de leurs crimes leur attira des châtiments proportionnels. « Et Phinéès se leva et apaisa Dieu, et le fléau cessa 1 ». Le Prophète ne fait qu’effleurer cette histoire, parce qu’il n’instruit point ici les ignorants; il rappelle ce que chacun sait. Ce qui est exprimé ici par fléau, l’était plus haut par le mot briser; dans le grec, c’est la même expression.
27. « Cela lui fut imputé à justice de génération en génération, jusqu’à l’éternité 2 ». Dieu imputa à justice cette action de son prêtre, non-seulement pour la durée d’une génération, mais « jusqu’à l’éternité » ; lui qui sonde les coeurs, et qui sait mesurer quel amour du peuple animait alors son serviteur.
28. « Ils irritèrent encore le Seigneur aux eaux de la contradiction, et Moïse fut châtié à cause d’eux, parce qu’ils avaient aigri son esprit; et la distinction fut sur ses lèvres 3 ». Qu’est-ce à dire, « la distinction? » Il douta que ce même Dieu, qui avait déjà fait tant de prodiges, pût faire couler l’eau d’un rocher. Car ce ne fut qu’avec hésitation qu’il frappa la pierre avec sa houlette; de là vient qu’il fit une distinction entre ce miracle et les autres dans lesquels il n’avait nullement hésité; de là sa faute, et de là vient aussi qu’il mérita d’entendre qu’il mourrait avant d’entrer clans la terre promise 4. Troublé par le murmure d’un peuple infidèle, il ne demeura point aussi ferme qu’il devait l’être. Et toutefois, même après sa mort, Dieu lui rendit un témoignage favorable comme à son élu, afin de nous montrer que cette hésitation de sa foi n’eut d’autre châtiment que cette peine temporelle, de ne pas entrer dans la terre où il conduisait son peuple. Mais gardons-nous de croire qu’il fut banni du royaume de la grâce divine, dont nous avons une figure dans cette terre, où selon l’Ecriture, coulaient le lait et le miel 5. Car telle est, à proprement parler, l’alliance éternelle conclue avec Abraham
1. Ps. CV, 30.— 2. Id. 31.— 3. Id. 32, 33.— 4. Deut. XXXII, 49-52.— 5. Exod. III, 8.
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notre père, non selon la chair, mais selon la foi.
29. Quant à ceux dont le Psalmiste nous raconte les iniquités , lorsqu’ils entrèrent
dans la terre promise: « Ils ne détruisirent point les nations que le Seigneur leur avait désignées. Ils se mêlèrent à ces nations, apprirent leurs oeuvres, servirent leurs idoles, ce qui fut pour eux un scandale 1 ». Ce qui les fit tomber, ce fut d’épargner ces nations, et de se mêler à elles.
30. « Ils immolèrent aux démons leurs fils et leurs filles; répandirent le sang innocent, le sang de leurs fils et de leurs filles qu’ils avaient immolés aux idoles de Chanaan 2 ». L’histoire ne dit point qu’ils aient immolé aux démons et aux idoles leurs fils et leurs tilles, mais ce psaume ne saurait mentir, non plus que les Prophètes qui répètent souvent ce reproche dans leurs imprécations. Quant aux Gentils, leur histoire n’a pas manqué de consigner cette coutume parmi eux.
31. Mais que dit ensuite le Prophète? « Et la terre fut tuée dans le sang ». Il nous semblerait que le copiste a commis une erreur, et qu’au lieu de infecta, souillée, il a écrit interfecta, tuée, si Dieu dans sa miséricorde n’eût voulu que son Ecriture fût en plusieurs langues; et la traduction grecque nous montre qu’il faut vraiment écrire : « La terre fut tuée dans le sang » Inter fecta est terra. Que signifie donc : « La terre fut tuée », s’il n’y a là une manière de parler, une figure désignant les hommes qui habitent la terre, et employant ce qui contient pour ce qui est contenu; de même que nous appelons mauvaise maison, une maison habitée par les méchants, et bonne maison, celle qu’habitent les gens de bien ? ils donnaient en effet la mort à leurs âmes, en immolant leurs fils, en répandant le sang de jeunes enfants assurément fort étrangers à ces crimes. De là cette parole : « Ils répandirent le sang innocent ». Donc « la terre fut tuée dans le sang et souillée par leurs oeuvres », puisqu’ils étaient tués dans l’âme et souillés dans leurs actions. « Ils se prostituèrent dans leurs inventions ». Le Psalmiste appelle ici inventions, ce que les Grecs nommeraient epitedeumata. C’est en effet cette même expression que l’on trouve dans les manuscrits grecs, et ici et à cet autre endroit où il est dit, qu’ « ils irritèrent le Seigneur
1. Ps. CV,
34-30. — 2. Id. 37-39.
par leur inventions », appelant en ces deux endroits « inventions », ce qu’ils firent à l’imitation des autres peuples. Ne prenons donc point le mot « invention » en ce sens qu’ils auraient établi des cérémonies dont on ne leur aurait donné nul exemple. Aussi plusieurs traducteurs, au lieu d’inventions, ont-ils dit, studia, attachements; d’autres, affections, ou violents désirs; d’autres enfin, voluptés: et eux-mêmes qui ont traduit par adinventiones, inventions, ont dit ailleurs studia, attachements. J’ai fait cette réflexion, afin qu’on ne s’étonnât point de trouver le mot « inventions» pour désigner un culte dont ils ne furent point les inventeurs, mais simplement les imitateurs.
32. « La fureur de Jéhovah s’alluma contre son peuple 1». Nos traducteurs n’ont pas voulu traduire par ira , colère, ce que le grec désigne par tumos : quelques-uns pourtant l’ont mis; d’autres ont traduit par indignation; d’autres par animation, Quelle que soit l’expression, le trouble ne retombe point sur Dieu : mais l’usage a fait donner ce nom à son pouvoir de vengeance.
33. « Il eut horreur de son héritage, et le livra aux mains des Gentils, qui les haïssaient et qui en devinrent les maîtres: leurs ennemis les opprimèrent, et ils furent humiliés sous leur puissance 2 ». Quand le Prophète désigne ici l’héritage de Dieu, il est évident que sa colère ne voulait point les perdre, mais seulement les corriger, en les livrant à leurs ennemis. Aussi dit-il ensuite que « souvent il les délivra ».
34. « Mais eux l’aigrirent dans leurs desseins 3 ». C’est ce
qui a été dit plus haut. « Ils n’attendirent point l’accomplissement de son
dessein ». Or, le dessein d’un homme est pernicieux pour cet homme, quand il ne
cherche pas la gloire de Dieu, mais son propre intérêt 4. Mais dans cet
héritage, qui est lui-même,quand il daignera se donner à nous, pour que nous
jouissions de lui, nous ne serons point à l’étroit dans la société des saints,
comme il nous arrive dans nos affections privées. Quand cette cité glorieuse
possédera l’héritage qui lui est promis, et où il n’y aura ni trépas, ni
naissance, il n’y aura plus de citoyens pour avoir une affection privée, parce
que Dieu sera tout en tous 5. Or,
1. Ps. CV, 40.— 2. Id. 41, 42.— 3. Id. 43.— 4. Philipp. II, 21, — 5. I Cor. XV, 28.
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quiconque ici-bas aspire à cet héritage par la foi et par l’amour, s’habitue à préférer à son bien propre le bonheur de tous, en ne cherchant point ses intérêts, mais la gloire de Jésus-Christ; de peur que, sage pour lui-même, occupé de lui-même, il n’en vienne à irriter le Seigneur par ses propres desseins. Mais dans l’espérance de ce qu’il ne voit pas encore, sans se hâter à jouir des choses visibles, dans la patiente expectative des biens invisibles, qu’il s’en rapporte en fait de promesses aux volontés de Celui dont il implore le secours dans ses tentations. Telle doit être son humilité dans ses aveux, afin de ne point ressembler à ceux dont il est dit : « Ils furent humiliés dans leurs iniquités ».
35. Toutefois Dieu, qui est plein de miséricorde, ne les a point négligés: « Il les regarda dans leurs angoisses, quand il entendit leurs cris. Il se souvint de son alliance, et se repentit de toute l’étendue de sa miséricorde 1 » . «Il se repentit»,est-il dit, parce qu’il changea le dessein qu’il paraissait avoir pris de les perdre. Or, en Dieu tout est fixe et immuable, et l’on ne trouve en lui nulle résolution subite, comme s’il n’avait point prévu de toute éternité ce qu’il ferait : mais dans tout ce qui a lieu ici-bas au sujet des créatures, qu’il gouverne avec une sagesse admirable, on dirait qu’il fait par une volonté subite, ce qui était résolu dans ses desseins immuables et cachés, desseins qui lui découvrent toutes choses ers leur temps, et d’après lesquels il fait ce qui s’opère actuellement, et a déjà fait ce qui doit être un jour. « Et qui, mieux que lui, peut le faire 2? » Ecoutons donc 1’Ecriture qui dit simplement les choses les plus sublimes, qui donne aux petits une nourriture proportionnée, et aux plus grands des vérités qu’ils doivent approfondir. « Dieu les vit dans leurs angoisses, quand il entendit leurs prières, et il se souvint de son alliance » : c’est-à-dire de son alliance éternelle, « qu’il avait jurée à Abraham », non de l’ancienne qui est abolie, mais de la nouvelle qui est voilée dans l’ancienne. « Et il se repentit selon l’étendue de sa miséricorde». Il a donc fait ce qu’il avait résolu, mais il avait prévu qu’il accorderait cette grâce à leurs coeurs contrits et suppliants: parce que leur prière qui n’était pas encore, mais qui devait être un jour, n’était point ignorée du Seigneur.
1. Ps. CV, 44, 45. — II Cor, II, 16.
36. « Et il leur fit trouver miséricorde 1 ». C’est-à-dire qu’il en fit des vases de miséricorde et non des vases de colère 2 . Le latin a mis, au pluriel, « ces miséricordes », qu’il leur fit trouver, parce que chacun a de Dieu un don qui lui est propre, l’un d’une manière, l’autre de l’autre 3. « Il leur fit donc trouver miséricorde en présence de tous ceux qui les tenaient captifs». Courage donc, ô toi qui lis ces paroles, toi qui reconnais, en lisant les lettres de l’Apôtre, la grâce du Dieu qui nous rachète pour la vie éternelle, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, toi qui approfondis les écrits des Prophètes pour y découvrir l’Ancien Testament révélé dans le Nouveau, et le Nouveau sous les voiles de l’Ancien, souviens-toi quel est celui que saint Paul appelle prince des puissances de l’air, « qui agit sur les enfants de l’incrédulité 4 », et ce qu’il dit encore à propos de quelques-uns, qu’ « ils doivent sortir des pièges du démon qui les tient captifs pour en faire ce qui lui plaît 5 » souviens. toi des paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ quand, chassant le démon des coeurs des fidèles, il s’écriait: « Désormais le prince de ce monde est chassé dehors 6» ; et de ces autres paroles de l’Apôtre: « Dieu nous a arrachés à la puissance des ténèbres, et nous a transportés dans le royaume de son Fils bien-aimé 7 ». En réfléchissant sur ces divers passages, applique ton attention sur les écritures de l’Ancien Testament, et vois ce que l’on chante dans ce psaume qui a pour titre : « Lorsque la maison fut rebâtie après la captivité ». C’est là qu’il est dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau ». Et pour qu’on ne vienne pas à croire que ces paroles ne s’adressent qu’aux Juifs: « Chantez», dit le Prophète; « que toute la terre chante au Seigneur; chantez au Seigneur, bénissez son nom, annoncez », ou plutôt, « donnez la bonne nouvelle »; et même, pour traduire l’expression grecque: « Evangélisez de jour en jour son salut ». De là est venu le nom d’Evangile, qui prêche de jour en jour Jésus. Christ, lumière de lumière, Fils engendré du Père. C’est lui en effet qui est le salut de Dieu, car le salut de Dieu est le Christ, comme nous l’avons démontré plus haut. « Annoncez donc sa gloire parmi les nations, et ses merveilles dans tous les peuples. Car c’est le Seigneur
1. Ps. CV, 46.— 2. Rom. IX, 22, 23.— 3. I Cor. VII, 7.— 4. Ephés. II 2. — 5. II Tim. II, 26. — 6. Jean, XII, 31. — 7. Coloss. I, 13.
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qui est grand et digne de toute louange, il est terrible par-dessus tous les dieux. Car les dieux des nations sont des démons 1 ».Ces ennemis donc, avec le diable qui est leur roi, tenaient captif le Peuple de Dieu. Or, à mesure que nous sommes délivrés de cette captivité, et que le prince de ce monde est chassé dehors, le temple de Dieu se construit après la captivité; c’est de ce temple que te Christ est la pierre angulaire, lui qui a formé en lui-même un seul homme nouveau de ces deux peuples, établissant cette paix, que le jour venant du jour, annonce à ceux qui étaient proches, et â ceux qui sont éloignés pour n’en faire qu’un seul peuple 2; et amenant les autres brebis qui n’étaient point de ce bercail, afin d’en faire un seul troupeau sous un seul pasteur 3. Ainsi Dieu « fit trouver des miséricordes », à ceux qu’il avait prédestinés; car cela ne dépend ni de celui qui veut, « ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde 4 ; en présence de ceux qui les tenaient en captivité ». Ces ennemis donc, le diable et ses anges,avaient réduit en captivité ceux que Dieu a prédestinés à son royaume et à sa gloire; mais le Rédempteur ayant chassé dehors ceux qui dominaient les infidèles à l’intérieur, ils ne les attaquent plus qu’à l’extérieur. Or, leurs attaques ne sont point victorieuses contre ceux qui se retirent dans une tour et se dérobent à l’ennemi 5. S’ils nous attaquent, c’est qu’ils sentent qu’il y a chez nous quelques restes d’infirmité qui nous font dire à Dieu: « Remettez-nous nos dettes » ; et encore : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal 6 ». Après avoir donc chassé tous ces ennemis, Notre-Seigneur Jésus-Christ a perfectionné les guérisons dans son corps, lui qui en est la tête et le Sauveur 7, afin d’être dans ce même corps consommé le troisième jour. Voici ce qu’il dit en effet : « Je chasse les démons, je rends la santé aujourd’hui et demain, et le troisième jour je serai consommé 8» ; c’est-à-dire je serai parfait, lorsque nous nous rencontrerons tous à l’état de l’homme parfait, à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ 9.
37. Après avoir donc chassé les démons qui nous tenaient captifs, le Christ achève de nous guérir. C’est pourquoi, après avoir dit:
1. Ps. XCV, 1-5, — 2. Ephés. II, 13-22. — 3. Jean, X, 16. — 4. Rom. II, 16.— 5. Ps. IX, 4.— 6. Matth. VI, 12, 13.— 7. Ephés. V, 23.— 8. Luc, XIII, 32. — 9. Ephés. IV, 13.
« Il leur fit trouver miséricorde auprès de ceux qui les avaient gardés en captivité »; maintenant que les démons qui nous tenaient captifs sont bannis, le Prophète prie Dieu de nous guérir: « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, rassemblez-nous du milieu des nations 1 » ; ou, comme l’on trouve dans certains exemplaires, « des Gentils; afin que nous confessions votre saint nom, et que nous mettions notre gloire à vous louer ». Le Prophète nous marque ensuite cette louange en un mot: « Béni soit le Seigneur Dieu d’Israël, de siècle en siècle 2» : ce que nous entendons ici, depuis, l’éternité jusqu’à l’éternité; car Dieu sera loué sans fin par ceux dont il est dit: « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront de siècle en siècle 3 ». Ce sera la troisième consommation du corps de Jésus : les démons seront chassés, les guérisons achevées, puisque le corps aura même l’immortalité; ce sera le règne éternel de ceux qui béniront parfaitement le Seigneur, parce que leur amour sera parfait, et
qu’ils le contempleront face à face. Alors s’accomplira cette prière qui est au commencement du psaume: « Souvenez-vous de nous, Seigneur, selon votre amour pour votre peuple; visitez-nous pour nous sauver, afin de nous montrer votre bonté pour vos élus, de nous donner une part à la joie de votre peuple, et de faire chanter vos louanges par votre héritage ». Car ce n’est point seulement les brebis qui sont perdues de la maison d’Israël 4 qu’il rassemble parmi les nations, mais encore celles qui n’appartiennent point à ce troupeau, afin, comme il est dit, qu’il n’y ait plus qu’un seul bercail et un seul pasteur 5. Mais les Juifs, s’imaginant que cette prophétie a pour objet leur royaume visible, car ils n’ont point su goûter par l’espérance
la joie des biens invisibles, doivent tomber dans les embûches de celui dont le Seigneur a dit: « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’avez point reçu; un autre viendra en mon nom, et vous le recevrez 6 ». C’est de lui que saint Paul a dit: « Alors apparaîtra l’homme de péché, ce fils de la mort, qui s’oppose à Dieu, s’élève au-dessus de tout ce qu’on appelle Dieu, ou que l’on adore comme Dieu, de manière à s’asseoir dans le temple de Dieu, à s’y montrer comme
1. Ps. CV, 47. — 2. Id. 48. — 3. Id. LXXXIII,5. — 4. Matth. XV, 24.— 5. Jean, X, 16. — 6. Id. V, 43.
573
Dieu ». Et un peu après: « Alors apparaîtra d’impie, que le Seigneur Jésus tuera du souffle de sa bouche, et qu’il perdra par d’éclat de sa présence : cet homme qui se montrera pour agir comme Satan, environné de puissance avec des signes menteurs, et avec toutes les séductions de l’iniquité sur ceux qui périront, pour n’avoir pas reçu et aimé la vérité, afin d’être sauvés. C’est pourquoi Dieu leur enverra une opération de l’erreur, de manière qu’ils croiront au mensonge ; afin que tous ceux qui n’ont point cru à la vérité, et qui ont consenti à l’erreur, soient condamnés 1 ». Ce sera donc, ce me semble, parce perfide, par cet impie qui s’élèvera au-dessus de tout ce qui est Dieu ou que l’on adore comme Dieu, que les Israélites charnels croiront que va s’accomplir cette prophétie qui s’exprime ainsi: « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez-nous de toutes les nations comme si ce chef devait les élever dans une gloire visible, en présence de ces ennemis visibles, qui les avaient réduits à une visible captivité. Alors ils croiront au mensonge, parce qu’ils n’ont point reçu la vérité avec amour, de manière à désirer, non plus les biens charnels, mais les biens spirituels. Ainsi déjà trompés parle diable ils allèrent jusqu’à donner la mort au Christ en disant : « Si nous le laissons aller de la sorte, tous croiront en lui, et les Romains viendront s’emparer de la ville et de la nation »; quand
1. II
Thess. II, 3 - 11.
« Caïphe, l’un d’entre eux, pontife cette année-là, leur dit: Vous n’y comprenez rien, et ne voyez pas qu’il est avantageux qu’un seul homme meure pour le peuple, au lieu de faire périr toute la nation. Or », selon l’Evangéliste, « il ne parlait point de lui-même; mais, grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non-seulement pour la nation », c’est-à-dire pour les brebis qui avaient péri de la maison d’Israël, « mais aussi rassembler en un même bercail les enfants de Dieu dispersés par tous les peuples 1 ». Car il avait d’autres brebis qui n’étaient point de ce bercail. Et toutes les brebis et d’Israël et des nations, étaient dans la servitude du démon et de ses anges. Or, quand elles ont secoué le joug du démon, en présence de ces esprits méchants qui les avaient réduites en captivité, afin d’acquérir le salut et la perfection éternelle, voilà que le Prophète leur fait dire: « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez-nous de toutes les nations »; non plus par l’Antéchrist, comme les Juifs espèrent que s’accompliront ces paroles, mais par Jésus-Christ Notre-Seigneur qui viendra au nom de son Père, « lui qui est le jour venant du jour, et qui est le salut», dont il est dit ici: « Visitez-nous dans votre salut. Alors tout le peuple dira »: c’est-à-dire, ce peuple de prédestinés qui viennent de la circoncision et de la gentilité, cette nation sainte, ce peuple d’adoption, chantera: « Amen, Amen ».
1. Jean, XI, 48-52.
LES ÉTAPES DE L’ÂME CHRÉTIENNE.
Le titre du psaume Alleluia doit être toujours soit en notre bouche soit en notre coeur, et la confession qui en est le refrain doit avoir pour objet la divine miséricorde qui nous donne la vie durable des anges. Le peuple d’Israël ne doit point seul chanter ce cantique; il est le chant de tous ceux que Dieu a rachetés de la puissance de leurs ennemis, et qu’il a rassemblés de toutes les nations en les faisant passer par la mer Rouge du baptême, qui engloutit nos péchés. Quatre fois en effet nous y trouvons la recommandation de confesser la louange de Dieu , ce qui désigne les quatre étapes de l’âme se dirigeant vers le Seigneur, et dès lors les quatre épreuves. La première est celle de l’erreur et de la faim; l’homme ne sait où il doit aller, et il est affamé de vérité. La seconde est la difficulté de faire le bien, et Dieu nous en délivre en brisant les chaînes de nos passions. La troisième est celle de l’ennui ou du dégoût de la parole de Dieu. La quatrième est celle du gouvernement des âmes; épreuve des princes de l’Eglise, tandis que les autres Sont communes aux fidèles. — Ainsi, dans la première épreuve, les Hébreux, qui figuraient les chrétiens, furent affamés, errants dans le désert; ils invoquèrent le Seigneur qui les délivra, les mit sur le chemin droit. Mais sur ce chemin du bien l’âme éprouve la difficulté de le faire, car la connaissance du précepte multiplie le péché; qu’elle crie vers le Seigneur qui brisera ses fers. Vient alors le dégoût dont le Seigneur guérit son peuple en lui envoyant son Verbe, et ils publièrent ses oeuvres dans une sainte joie. La quatrième est un danger pour ceux qui sont dans la barque, trafiquant sur les grandes eaux, et pour ceux qui la conduisent. Tous doivent en appeler au Seigneur. Mais la tempête durera jusqu’à la fin des siècles. Combats au dehors, craintes an dedans, voilà le chrétien. Le Seigneur seul peut commander à l’orage; et dès lors ne mettons point notre confiance eu nous-mêmes. Le peuple Juif fut arrogant et Dieu lui retira la prophétie , le sacerdoce , etc. Ainsi en est-il des hérétiques se séparant de l’unité ; leurs princes sont frappés d’anathème, tandis que leurs questions insidieuses servent à manifester la vérité. Le vrai sage comprendra tout cela, mettra sa confiance dans le Seigneur et non dans ses propres mérites.
1. Ce psaume nous met en relief les divines miséricordes que nous avons éprouvées, et que dès lors cette expérience nous a rendues plus chères. Je m’étonnerais même, s’il pouvait plaire à d’autres qu’à ceux qui ont éprouvé ce que le Prophète y raconte. Toutefois, il n’est écrit ni pour un homme, ni pour deux hommes, mais pour tout le peuple de Dieu, qui doit s’y contempler comme dans un miroir. Nous n’avons pas à traiter ici du titre qui est Alleluia, et encore une fois Alleluia. C’est notre cantique habituel, en certains jours de nos solennités, selon l’antique usage de l’Eglise, et ce n’est pas sans mystère que nous le chantons en certaines occasions. Il est en effet des jours où nous chantons Alleluia, mais nous y pensons tous les jours de notre vie. Ce mot veut dire, en effet, louange à Dieu, et s’il n’est toujours dans la bouche du corps, il est au moins dans la bouche du coeur : « Toujours sa louange est en ma bouche 1 ». La répétition de l’Alleluia, dans le titre, n’est point particulière à ce psaume; nous la trouvons aussi dans le psaume précédent. Et autant que l’on peut en juger par le texte, l’un est le chant du peuple d’Israël, et l’autre est le chant de
1. Ps. XXXIII, 2.
toute l’Eglise de Dieu répandue dans toute la terre. Car ce n’est probablement pas sans raison qu’il y a ici un double Alleluia, de même que nous disons: «Abba, Pater», quand Abba n’a d’autre sens que Pater, et pourtant ce n’est pas en vain que l’Apôtre a dit : « C’est en lui que nous crions : Abba, Pater; Père, « Père 1 »; c’est peut-être parce que l’une des murailles qui vient à la pierre angulaire crie : Abba, et que l’autre, qui vient d’une direction différente, crie : Pater, et c’est en cette pierre angulaire, qui est notre paix, que Dieu n’a fait qu’un seul peuple 2. Voyons donc les avis que l’on nous donne ici, et nos motifs de joie, et nos motifs de gémissements, et nos motifs d’implorer du secours, ce qui porte Dieu à nous abandonner, et ce qui le porte à nous secourir, ce que nous sommes par nous-mêmes, ce que nous sommes par la divine miséricorde , et comment notre orgueil peut être dompté, afin qu’ensuite la grâce nous glorifie. Que chacun cherche en lui-même, s’il est possible, ce que je vais dire, car je parle à des hommes qui marchent dans la voie de Dieu, et qui sont avancés dans la voie spirituelle. Si donc il en est qui, pour ce motif, comprennent peu mes paroles,
1. Rom. VIII, 5. — Ephés. II, 14, 20.
575
qu’ils reconnaissent leur faiblesse , et se hâtent d’arriver à me comprendre. J’espère néanmoins que Dieu soutiendra mes efforts, de manière que mes paroles deviennent intelligibles pour tous, tant pour ceux qui ont l’expérience que pour ceux qui ne l’ont point, de sorte que je stimulerai l’approbation des premiers, le désir des seconds, et que tous suivront avec intérêt mon discours. Tout d’abord, si je suis dans le vrai, ce discours sera agréable au Seigneur; et je dirai vrai, si je parle de lui-même, et non de moi. Ainsi commence le psaume.
2. « Confessez au Seigneur qu’il est doux, et que sa miséricorde est éternelle 1 ». Voilà ce qu’il faut confesser, c’est que le Seigneur est doux : confessez-le, si vous l’avez goûté. Mais quiconque n’a point voulu l’éprouver ne saurait le confesser. Comment appeler doux ce que l’on ne connaît pas? Mais vous, si vous avez goûté combien le Seigneur est doux 2, « Confessez au Seigneur qu’il est doux ». Si vous l’avez goûté avidement, que cette confession soit comme une exhalaison dans votre bouche. « Sa miséricorde est pour le siècle », c’est-à-dire éternelle. Cette expression, en effet: In saeculum, est mise ici, parce que dans l’Ecriture: In saeculum, en grec eis aiona, signifie éternellement. Car la divine miséricorde n’est pas pour un temps, mais pour l’éternité; cette miséricorde ne se répand sur les hommes qu’afin de leur donner la vie éternelle des anges.
3. « Qu’ils parlent, ceux qu’a rachetés le Seigneur 3 ». On peut croire, il est vrai, que le peuple d’Israël a été racheté de l’Egypte, de la puissance de l’esclavage, des travaux inutiles pour lui, travaux de briques; voyons néanmoins si c’est l’Israël délivré de l’Egypte par le Seigneur, qui doit chanter ce cantique. Il n’en est pas ainsi. Qui donc doit le chanter? « ceux que Dieu a rachetés de la main des ennemis ». A la rigueur on pourrait encore les considérer comme rachetés de la puissance de leurs ennemis, ou des Egyptiens. Que le psaume nous marque lui-même avec précision à qui appartient ce cantique. « Il les a rassemblés de toutes les régions ». On peut encore dire des régions de l’Egypte, car il y avait plusieurs régions dans une seule province. Que le Psalmiste nous dise alors plus clairement: « De l’Orient et de l’Occident, de
1. Ps. CVI, 1. — 2. I Pierre, II, 3.— 3. Ps. CVI, 2.
l’Aquilon et de la mer 1». Nous comprenons déjà que ces peuples délivrés subsistent dans l’univers entier. Tel est vraiment le peuple de Dieu délivré des vastes régions de l’Egypte, et conduit comme à travers la mer Rouge 2, pour mettre fin à ses ennemis dans le baptême. Car la mer Rouge n’est qu’une figure, et nos péchés, qui nous poursuivent comme les Egyptiens, sont noyés dans le baptême que consacre le sang du Christ; et au sortir de ces eaux nul des ennemis qui t’opprimaient ne demeure en vie. Que ceux-là donc chantent notre psaume : et pour nous, mes frères, puisque tel est le peuple de Dieu que l’on conduit, écoutons ce que l’on fait dans cette assemblée rachetée par le Christ. Toutefois ce que l’on chante ici n’arrive pas en même temps dans tous ceux qui croient, mais simplement dans chaque particulier: mais il en était autrement du peuple d’autrefois. Ce peuple, en effet, cette nation tout entière, issue d’Abraham selon la chair, toute cette nombreuse maison d’Israël fut tirée de l’Egypte une fois, conduite une fois à travers la mer Rouge, et mise une fois en possession de la terre promise; car ils étaient tous ensemble au milieu de ces événements : « Or, ces événements étaient pour eux des figures, ils ont été consignés pour nous servir d’instructions à nous qui vivons à la fin des temps 3». Pour nous, ce n’est point tous ensemble, mais peu à peu et chacun en particulier, que la foi nous réunit en une même cité, en un même peuple de Dieu. Et toutefois ce qui est marqué dans ce psaume arrive en chacun de nous, et en même temps dans le peuple, car le peuple est composé des particuliers, et non les particuliers formés du peuple. Un homme est-il, en effet, composé d’un peuple? tandis qu’un peuple se compose d’hommes en particulier. O toi donc, qui que tu sois, qui reconnais en toi ce que je vais dire, qui l’as éprouvé, ne demeure pas en toi-même et ne t’imagine pas être le seul pour éprouver tout cela, mais sois convaincu qu’il en est de même pour tous, ou du moins peu s’en faut, pour tous ceux qui viennent s’unir à ce peuple, et qui sont rachetés des mains de leurs ennemis, par le sang précieux du Christ.
4. Ce psaume en effet va répéter continuellement ce que nous avons chanté tout à l’heure: « Qu’ils confessent au Seigneur ses
1. Ps. CVI, 3. — 2. Exod. XIV, 12.— 3. I Cor. X, 11.
576
miséricordes, et ses merveilles pour les enfants des hommes». Autant que j’ai pu le voir, et que vous le pouvez vous-mêmes, ces versets sont répétés quatre fois, et ce nombre, autant que Dieu me l’a fait comprendre, désigne quatre tentations, dont nous sommes délivrés par celui que chantent ses miséricordes. Donnez-moi, en effet, un homme tout d’abord peu soucieux de rien, vivant selon le vieil homme dans une sécurité trompeuse, persuadé qu’il n’y a plus rien après cette vie qui doit finir, un homme négligent et paresseux, dont le coeur est absorbé dans les délices du monde et dans l’assoupissement, dans les plaisirs empoisonnés : pour que cet houa me se réveille et devienne soucieux de la grâce de Dieu, afin qu’il sorte de son assoupissement, ne faut-il pas que la main de Dieu vienne le secouer? Toutefois il ne sait encore qui l’a réveillé. Mais il commence à être à Dieu, dès qu’il connaît la foi véritable. Néanmoins, avant de la connaître, il déplore son erreur. Il reconnaît ses égarements, il veut connaître la vérité, il frappe où il peut, tente ce qu’il peut, erre où il peut, pressé qu’il est par la faim de la vérité. La première épreuve de l’homme est donc celle de l’erreur et de la faim. Lorsque fatigué de cette épreuve il crie vers Dieu, il est conduit à la voie de la vérité, d’où il peut arriver à la cité du repos, il est donc amené au Christ, qui a dit: « Je suis la voie 1 ».
5. Quand l’homme en est là, quand il sait déjà ce qu’il doit observer dans sa conduite, parfois il compte beaucoup sur lui-même, et, présumant de ses forces, il se prend à vouloir combattre ses péchés, et son orgueil entraîne sa défaite. Il se trouve donc lié par les chaînes de ses passions, qui entravent sa marche et l’arrêtent dans la voie: il se sent resserré par ses propres vices; l’impossibilité le retient comme une muraille dont toute issue est close, et d’où il ne peut s’échapper pour vivre saintement. Il sait comment il doit vivre : car il était naguère dans l’erreur ayant faim de la vérité : le pain de la vérité il l’a reçu, et il a été placé sur la voie; il entend: Vis bien à l’avenir, comme tu le fais, car auparavant tu ne connaissais pas la vie sainte; agis maintenant que lu l’as apprise. Il essaie, niais vains efforts ! Il se sent garrotté, et pousse des cris vers le Seigneur. La seconde épreuve lui vient
1. Jean, XIV, 6.
donc de la difficulté de faire le bien, comme la première est celle de l’erreur et de la faim. Ici encore l’âme pousse des cris vers le Seigneur, et le Seigneur la délivre de ses entraves; il brise les liens qui la retiennent, il la met en état de faire le bien. Ce qui lui était difficile auparavant, lui devient facile: s’abstenir du mal, éviter l’adultère, ne commettre ni vol, ni homicide, ni sacrilège, ne désirer plus le bien d’autrui, toutes choses autrefois difficiles, sont faciles aujourd’hui. Dieu pouvait nous faire arriver là sans peine, mais si nous y étions arrivés sans peine, nous n’aurions point de reconnaissance pour l’auteur d’un si grand don. Si l’homme se trouvait en cet état dès son premier désir, s’il ne sentait la révolte des passions, si l’âme n’était brisée sous le poids de ses chaînes; il en viendrait à n’attribuer qu’à ses propres forces le bien dont il se croirait capable, et ne confesserait point devant le Seigneur ses miséricordes.
6. Après ces deux épreuves, l’une de l’erreur et de la disette de la vérité, l’autre de la difficulté de faire le bien, il en survient pour l’homme une troisième: je m’adresse à celui qui a déjà surmonté les deux premières, lesquelles sont,je l’avoue ,communes à beaucoup. Qui ne sait qu’il a passé de l’ignorance à la connaissance de la vérité, de l’erreur à la bonne voie, de la faim de la sagesse à la parole de la foi? De même, il en est beaucoup qui sont aux prises avec les difficultés de leurs vices, qui sont garrottés par les habitudes, et gémissent dans leurs entraves comme dans les fers. Ils connaissent donc cette épreuve, bien qu’ils disent déjà, si tant est qu’ils le disent : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 1 ? » Vois en effet ces liens si resserrés : « La chair », dit l’Apôtre, « conspire contre l’esprit, et l’esprit contre la chair, de sorte que vous ne faites point ce que vous voulez 2». Celui-là dès lors qui est soutenu par l’esprit ail point de n’être plus adultère parce, qu’il n’a point voulu l’être, ni voleur, parce qu’il n’a point voulu l’être, et ainsi des autres vices que les hommes voudraient surmonter, et qui les surmontent bien souvent, de manière que les hommes crient vers le Seigneur, le supplient de les délivrer des angoisses où ils se trouvent, en sorte qu’une fois délivrés, ils confessent au Seigneur ses miséricordes; quiconque, dis-je,
1. Rom. VII, 24. — 2. Gal. V, 17.
577
est parvenu à vaincre ces difficultés, et à vivre parmi les hommes d’une manière irréprochable, celui-là arrive à la troisième épreuve, qui est l’ennui de demeurer longtemps en cette vie, de manière à ne goûter aucun plaisir, pas même dans la prière. Cette troisième épreuve est donc contraire à la première: dans l’une, c’était la faim ; dans l’autre, c’est le dégoût. D’où vient ce dégoût, sinon d’une certaine langueur de l’âme? Sans avoir de l’inclination pour l’adultère, on ne trouve aucun goût dans la parole de Dieu. Après avoir échappé au danger de l’ignorance et de la convoitise, garde-toi de la plaie de l’ennui et du dégoût. Ce n’est point là une légère épreuve: sache te reconnaître dans ce danger, et crier vers le Seigneur, afin qu’il te délivre de tous tes dangers;et une fois que tu seras sorti de ces entraves, que ses miséricordes le confessent à jamais.
7. Une fois délivré de l’erreur, délivré de la difficulté de faire le bien, délivré de l’ennui et du dégoût de la parole de Dieu, peut-être alors seras-tu digne aux yeux de Dieu, qui voudra bien te confier son peuple, te placer au gouvernail de sa barque, et te donner la conduite d’une Eglise. Telle est la quatrième épreuve. Les flots de la mer, qui viennent battre l’Eglise, bouleversent le pilote. Tout homme pieux dans le peuple de Dieu peut subir les trois autres épreuves : la quatrième est plus spécialement la nôtre, Plus nous sommes en honneur, plus nous sommes en péril, On peut craindre pour chacun de vous que l’erreur ne le détourne de la vérité; on peut craindre qu’il ne succombe à ses passions, et qu’il ne préfère leur obéir plulôt que d’en appeler au Seigneur dans ses dangers; on peut craindre qu’il ne prenne à dégoût la parole de Dieu, et que ce dégoût ne lui donne la mort: mais l’épreuve du gouvernement est une épreuve dangereuse dans la direction d’une Eglise, et qui nous regarde principalement. Et vous, comment seriez-vous étrangers au péril qui menacerait l’Eglise ? Je fais cette question afin que dans cette quatrième tentation, qui semble nous être plus particulière, et qui demande néanmoins de continuelles prières de votre part, puisque vous seriez les premiers exposés au naufrage, vous ne soyez point sans inquiétudes, et que vous ne ralentissiez point vos prières pour nous. Pour n’être point assis avec nous au gouvernail, en êtes-vous moins dans le même navire?
8. Après ces quatre épreuves, après ces quatre cris vers Dieu, après ces quatre délivrances, après ces quatre confessions des divines miséricordes, le psaume traite en général de l’Eglise dans la suite des siècles, afin de vous faire comprendre de quelle Eglise il parlait au commencement. Le Prophète en parle de manière à nous révéler partout la miséricorde de Dieu, « qui résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles 1»; parce qu’il est venu précisément « afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles 2; car tonte vallée sera comblée, toute montagne et toute colline sera abaissée 3 ». Après avoir parlé de l’Eglise, le Prophète nous tient un langage que l’on peut appliquer même aux hérétiques, qui font à cette Eglise comme une guerre civile, Ainsi finit le psaume que j’ai exposé d’une manière plus courte sars doute que vous ne l’attendiez. Et il me semble que je l’ai tellement expliqué, nonobstant sa longueur, que si vous retenez ce que j’ai dit, mon rôle sera plutôt celui de lecteur que celui de commentateur. Vous avez sans doute mes paroles devant les yeux, mais reprenons-les succinctement afin de les mieux graver. La première épreuve est celle de l’erreur, d,e la faim de la vérité; la seconde est la difficulté de vaincre ses passions; la troisième celle de l’ennui et du dégoût; la quatrième est la tempête qui menace du périt ceux qu gouvernent l’Eglise : et dans toutes ces épreuves, on crie vers Dieu, Dieu délivre, et l’on chante ses miséricordes. A la fin, le Prophète nous parle de l’Eglise, qui est sauvée par la grâce de notre Dieu, et non par ses propres mérites; il nous montre ses ennemis châtiés de leur orgueil, et l’Eglise s’élevant sur leurs ruines; il signale chez les hérétiques les piéges qui nous enlèvent quelques fidèles, et nous font essuyer des pertes en quelque sorte domestiques, les biens que Dieu en a tirés en faveur de son Eglise; puis vient la conclusion du psaume. Ecoutez-en la lecture plutôt que l’explication.
9. « Qu’ils parlent, ceux que le Seigneur a rachetés, qu’il a délivrés de la puissance de leurs ennemis, qu’il a rassemblés des pays lointains, de l’Orient et de l’Occident, de
1. Jacques, IV, 6. — 2. Jean, IX, 32. — 3. Isa. XL, 4.
578
l’Aquilon et de la mer ». Que tel soit donc le cantique des chrétiens, rassemblés de l’univers entier, « Ils ont erré dans le désert, dans les lieux arides, sans trouver le chemin d’une habitation ». Telle est l’épreuve d’un douloureux égarement: que va-t-il dire de l’indigence? « Ils souffrirent de la faim et de la soif, leur âme est tombée en défaillance 1». Mais d’où vient cette défaillance? Quel bien Dieu voulait-il en tirer? Car Dieu n’est point cruel; mais il se montre, ce qui est un bien pour nous, afin que nous l’invoquions dans nos défaillances, et que nous l’aimions quand il nous soutient. De là vient, qu’après ces égarements, après cette faim et cette soif, « les Hébreux crièrent vers le Seigneur dans leurs tribulations, et il les délivra de leurs misères ». Que fit-il en faveur de ceux qui étaient égarés? « Il les conduisit dans la voie droite ». Ils ne trouvaient le chemin d’aucune ville qu’ils pussent habiter, haletants de faim et de soif, ils tombaient en défaillance alors « il les conduisit dans la voie droite, afin qu’ils arrivassent à la ville qu’ils devaient habiter ». Le Prophète ne dit pas encore comment Dieu subvint à leur faim et à leur soif, mais attendez quelque peu. «Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ». Vous qui avez éprouvé ses bontés, dites-les à ceux qui ne les ont pas éprouvées. Vous qui êtes sur la voie, qui vous dirigez vers la cité que vous devez habiter, vous qui avez échappé à la faim et à la soif, confessez « que le Seigneur a rassasié l’âme affaiblie, qu’il e a rempli de biens l’âme affamée 2 ».
10. Que ta vie soit donc sainte, maintenant que tu es sur la voie, que tu as entendu ce qu’il te faut faire et espérer. Où peuvent aboutir vos efforts toujours vaincus ? « Ils étaient assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, accablés de chaînes et de misères 3 ». Pourquoi cette misère, sinon parce que tu t’attribuais tes mérites sans reconnaître la grâce de Dieu, parce que tu rejetais ses desseins sur toi? Vois en effet ce qu’ajoute le Prophète: « Parce qu’ils aigrirent la parole du Seigneur ». Parce que, dans leur orgueil et dans leur ignorance de la justice de Dieu., ils s’efforcèrent d’établir la leur 4; « Ils méprisèrent le conseil du Tout-Puissant, et leur coeur fut abattu dans leurs travaux 5 ». Et
1. Ps. CIV, 4, 5.— 2. Id. 6-9.— 3. Id. 10.— 4. Rom. X, 3.— 5. Ps. CVI, 11, 12.
maintenant livre bataille à tes convoitises. Sans le secours de Dieu, tu pourras faire des efforts, tu ne saurais vaincre. Et quand tu gémiras sous le poids de tes habitudes dépravées, ton coeur sera humilié dans le labeur; en sorte que dans cette humiliation de coeur tu apprendras à crier: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 1? Leur coeur dès lors a été humilié dans les travaux; ils se sont affaiblis et nul ne les secourait ». Que faire alors, sinon ce qui eut lieu? « Si la loi, qui fut donnée, eût pu nous communiquer la vie, assurément la justice viendrait de la loi. Mais l’Ecriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse du Seigneur s’accomplît par la foi en Jésus-Christ, à l’égard de ceux qui croiront 2. Mais « la loi est entrée, en sorte que le péché s’est multiplié 3». Tu as donc reçu la parole divine, tu as reçu le précepte, et tu ne cesses point de commettre le mai que tu faisais auparavant ; la connaissance du précepte multiplie chez toi le péché par la prévarication. Orgueilleux, si tu t’ignorais alors, maintenant que tu es humilié, apprends à te connaître; tu crieras vers Dieu, et il te délivrera de ta détresse, et une fois délivré, tu confesseras ses miséricordes. « Au fort de leur affliction, ils crièrent vers le Seigneur, qui les délivra de leurs peines 4 ». Les voilà donc délivrés de la seconde épreuve, et il reste celle de l’ennui et du dégoût. Mais d’abord, voyons ce qu’il fit pour ces âmes qu’il avait délivrées : « Il les fit sortir des ténèbres et de l’ombre de la mort, et brisa leurs chaînes. Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes,et ses merveilles envers les enfants des hommes». Pourquoi ? Quelles difficultés a-t-il surmontées ? « Il a rompu les portes d’airain, il a brisé les barres de fer. Il les a recueillis de la voie de leurs iniquités, car leurs iniquités les ont fait humilier 5 ». Ils s’attribuaient leurs bonnes oeuvres, et non à Dieu ; dans leur ignorance de la justice de Dieu, ils établissaient leur propre justice 6, et ils furent humiliés. Après avoir présumé de
leurs propres forces, ils comprirent qu’ils ne pouvaient rien sans le secours du Seigneur.
11. Mais quelle autre épreuve nous reste? « Leur âme eut horreur de toute nourriture ». Voilà maintenant le dégoût; dégoût
1. Rom. VII, 24.— 2. Gal. III, 21, 22.— 3. Rom. V, 20.— 4. Ps. CVI, 13. — 5. Id. 14 - 17. — 6. Rom. X, 3.
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qui les fait languir, dégoût qui les met en danger, à moins d’imaginer que la faim peut faire mourir, et non le dégoût. Ecoute ce qu’ajoute le Prophète après qu’il a dit: « Leur âme eut horreur de toute nourriture » ; de peur qu’on ne vienne à croire qu’une fois rassasiés ils étaient clans la sécurité, au lieu de voir que le dégoût les conduisait à la mort: « Et ils arrivèrent aux portes de la mort 1 », dit le Prophète. Que reste-t-il donc à faire? A ne pas t’attribuer à toi-même le goût que tu peux avoir pour la parole de Dieu, à n’en concevoir aucune arrogance, et dans ton avidité pour la sainte nourriture, ne va point t’élancer au-dessus de quiconque est mis en danger par le dégoût. Comprends bien aussi que cette disposition est un don, et qu’elle ne vient pas de toi. « Qu’as-tu, que tu n’aies point reçu 2 ? » Comprends donc ceci, et quand cette faiblesse, cette langueur te mettra en péril, accomplis ce qui suit : « Dans leur tribulation ils en appelèrent au Seigneur, qui les délivra de leurs misères ». Et comme l’effet de cette langueur était de ne goûter aucune joie: « Dieu envoya son Verbe qui les guérit 3 ». Mesure le mal causé par le dégoût; vois de quel abîme les délivre Celui que l’on invoque dans cet ennui. «Il envoya son Verbe qui les guérit, qui les délivra ». De quoi? non plus de l’erreur, non plus de la faim, non plus de la difficulté de vaincre leurs péchés, mais « de leur corruption ». I! y a corruption de l’âme, à repousser ce qui est doux. Donc, à propos de ce bienfait,comme à propos des autres: « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes et ses merveilles envers les enfants des hommes. Qu’ils offrent un sacrifice de louanges 4 ». Déjà le Seigneur leur paraît doux et louable. « Qu’ils publient ses oeuvres avec joie e: non point avec ennui, non point avec chagrin, non plus avec inquiétude, non plus avec dégoût, mais avec joie».
12. Il reste la quatrième épreuve qui nous met tous en péril. Car nous sommes tous dans le vaisseau, les uns pour y travailler, les autres pour y être portés; et tous néanmoins trouvent un danger dans la tempête, et le salut au port. Voici en effet ce que dit le Prophète après tout cela : « Ceux qui descendent la mer sur des navires, qui trafiquent sur les grandes eaux 5 »: c’est-à-dire, parmi les
1. Ps. CVI, 18. — 2. I Cor. IV, 7. — 3. Ps. CVI, 19, 20. — 4. Id. 21-22. — 5 Ps. CVI, 23.
peuples nombreux. Car les eaux se prennent souvent pour les peuples : ainsi dans l’Apocalypse, quand saint Jean demande ce que signifient ces eaux, il lui est répondu : « Ce sont les peuples 1 ». Ceux donc qui font le trafic sur les grandes eaux, « ont vu les oeuvres du Seigneur, et ses prodiges au fond des abîmes 2 ». Quel abîme plus profond que le coeur humain? De là s’échappent incessamment des souffles violents, des tempêtes séditieuses qui agitent le vaisseau. Et quel est le dessein de Dieu ? Dieu veut que tous crient vers lui, et ceux qui gouvernent le vaisseau, et ceux qui y trouvent un abri, « Il dit, et alors se maintint l’esprit des tempêtes ». Qu’est-ce à dire, « se maintint? » Il demeura, il dura; aujourd’hui encore il sévit, il soulève la tempête; il n’a point cessé de battre le navire. « Car Dieu a parlé, et l’esprit des tempêtes s’est maintenu ». Et où donc aboutissent tous ses efforts ? « Alors les flots se soulevèrent, ils s’élevèrent jusqu’au ciel », par leur audace : « ils descendirent jusque dans les abîmes », par la crainte. « Ils s’élèvent jusqu’au ciel, ils descendent jusque dans l’abîme » . Au dehors le combat, au dedans la crainte. « Le coeur des nautoniers a défailli devant le danger. Ils se troublent, ils chancellent comme un homme « ivre ». Ceux qui sont assis au gouvernail, ceux qui ont un amour fidèle pour le navire, comprennent mes paroles : « Ils se troublent, ils chancellent comme un homme ivre 3 ». Qu’ils prennent la parole, qu’ils lisent, qu’ils discutent, on les croira sages ; mais malheur à cause de la tempête. « Et toute leur sagesse », dit le Prophète, « s’est évanouie ». Parfois, tout conseil humain vient à manquer : quelque part que l’on se réfugie, les flots sont écumeux, la tempête grondante, les bras défaillants; le pilote ne voit plus où la proue va se heurter, par quel flanc du navire pénètrent les eaux, ni sur quel rivage le pousse la tempête, ni de quels récifs il faut l’arracher. Que faire alors, sinon ce que dit le Prophète? « Dans leurs tribulations, ils en appelèrent au Seigneur qui les sauva de leur misère. Et il commanda à l’orage, qui se maintint comme un veut léger 4 ». Non plus comme une tempête, mais « comme un vent léger. Et ses flots s’apaisèrent ». Ecoutez, à
1. Apoc. XVII, 15. — 2. Ps. CVI, 24. — 3. Id. 25-27. — 4. Id. 28, 29.
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cette occasion, la voix d’un pilote en danger , puis humilié, puis délivré : « Je ne veux point, mes frères, que vous ignoriez l’affliction que nous avons dû subir en Asie, parce qu’elle a dépassé nos forces, dépassé toute borne » (sa sagesse même était absorbée,on le voit), « au point que la vie m’était à charge 1 ». Quoi donc, Dieu abandonnerait-il ainsi l’homme en danger ? Cette défaillance, au contraire, ne devait-elle pas faire éclater en lui sa propre gloire? Que dit ensuite l’Apôtre? « Mais nous avons reçu en nous une réponse de mort, afin que nous ne missions pas notre confiance en nous, mais en Dieu qui ressuscite les morts 2. Et il commanda à l’orage, qui devint un vent léger ». Déjà, ils avaient reçu eu eux une réponse de mort, ces hommes dont toute la sagesse était absorbée. « Et les flots de la mer devinrent calmes; et ils se réjouirent de ce calme, et il les conduisit au port selon leur volonté. Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes 3». Oui, qu’ils annoncent partout, qu’ils publient de toutes parts, qu’ils publient à la gloire du Seigneur, non point nos mérites, non point notre puissance, non point notre sagesse, mais les divines miséricordes, Que notre délivrance nous fasse aimer celui que nous avons invoqué dans toutes nos afflictions. « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ».
13. Voyez ce qui fait parler le Prophète, pourquoi ce prélude, pourquoi cette énumération, et où s’accomplit tout ce qu’il a dit . « Qu’ils chantent le Seigneur dans l’assemblée du peuple, qu’ils le bénissent dans la chaire des vieillards 4». Chanter le Seigneur, c’est publier ses louanges, comme publier ses louanges, c’est le chanter. Qu’il soit béni par les peuples, par les vieillards, iar ceux qui trafiquent, par ceux qui gouvernent le navire. Qu’a tait Dieu pour cette assemblée ? Qu’a-t-i1 établi? D’où l’a-t-il délivrée? Quel don lui a-t-il fait? De même qu’il a résisté aux superbes, il a donné la grâce aux humbles 5; et ces superbes étaient tout d’abord le peuple juif, peuple arrogant, qui se glorifiait d’être de la race d’Abraham, et de ce que les oracles du Seigneur avaient été confiés à cette nation 6 ; faveurs qui ne servaient point à la
1. II Cor. I, 8. — 2. II Cor. I, 9. — 3. Ps. CVI, 30, 31. — 4. Id. 32. — 5. Jacques, IV, 6. — 7. Rom. III, 2.
guérison, mais seulement à l’enflure de leurs coeurs, à les enorgueillir plutôt qu’à les grandir. Que fit donc le Seigneur, pour résister aux orgueilleux et donner la grâce aux humbles, en retranchant les branches naturelles à cause de leur orgueil, et en insérant l’olivier sauvage à cause de son humilité 1 ? Que fit Dieu ? Ecoutez ces deux faits, et comment Dieu résiste aux superbes, et comment il favorise les humbles : « Il changea les fleuves en désert ». Les eaux couraient chez les Juifs, les paroles prophétiques y coulaient. Cherche maintenant un seul prophète chez les Juifs, et tu n’en trouveras point: « Car il a changé les fleuves en désert, et les courants d’eau en une terre altérée. Les fleuves sont changés en désert 2 ». Qu’ils le disent: « Déjà il n’est plus de prophète, et Dieu ne nous connaît plus 3. Il a changé les fleuves en désert, les courants d’eau en une terre altérée, un champ fertile en une saline 4 ». Cherche parmi eux la foi au Christ, et tu ne la trouves point; un prophète, ils n’en ont plus; un prêtre, ils n’en ont plus ; un sacrifice, ils n’en ont plus ; un temple, et ils n’en ont plus. Pourquoi? « Parce que Dieu a changé les fleuves en désert, les courants d’eau en une terre sèche, et le champ fertile en saline ». D’où vient ce châtiment? Quel crime l’a mérité? « La malice des habitants de cette malheureuse terre ». C’est ainsi que Dieu résiste aux superbes. Ecoute comme il donne la grâce aux humbles : « Il a fait du désert un étang plein d’eau, et des sables du désert des fontaines jaillissantes. Là il a fait habiter ceux qui avaient faim 5 ». Car c’est au Christ qu’il a été dit : « Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech. 6» Tu cherches un sacrifice chez les Juifs, tu n’en trouves pas même selon l’ordre d’Aaron, parce que Dieu a fait son désert à la place des fleuves. Tu le cherches selon l’ordre de Melchisédech, et tu ne le trouves point chez eux, tandis que l’Eglise l’offre solennellement dans l’univers entier. « Depuis l’Orient jusqu’au Couchant, le nom du Seigneur est béni 7 ». Et le Seigneur dit à ceux dont il a changé les fleuves en un désert: « Ma volonté n’est plus en vous, dit le Seigneur, et je ne recevrai aucun sacrifice de vos mains, car de l’Orient jusqu’au couchant on offre un sacrifice en
1. Rom. XI, 17-24. — 2. Ps. CVI, 33.— 3. Id. LXXIII,9. — 4. Id. CVI, 34.— 5. Id.35, 36.— 6. Id. CIX, 4.— 7. Id. CXII, 3.
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mon honneur 1». Où l’on ne voyait jadis que d’immondes sacrifices, quand les nations n’étaient qu’un désert, quand elles étaient souillées, quand partout ce n’était qu’une terre déserte, là aujourd’hui coulent des fontaines, des fleuves; là sont des réservoirs, là sont les eaux courantes, « Dieu a donc résisté aux superbes, et accordé aux humbles ses faveurs. C’est là qu’il a fait habiter ceux qui avaient faim », parce que: « Les pauvres mangeront et seront rassasiés 2 ».— « Et ils ont construit une ville pour y habiter » ; y habiter d’abord en espérance, car: « Celui qui m’écoute habitera dans l’espérance 3 », est-il dit. « Et ils ont construit une ville pour y habiter; et ils ont semé leurs champs, planté leurs vignes, et récolté le fruit de leur froment 4 »; fruit dont se réjouit cet ouvrier qui a dit : « Ce n’est point que je désire vos dons, mais je désire le fruit que vous en retirez 5. Et Dieu les bénit et ils se multiplièrent, et leurs troupeaux ne diminuèrent point 6». Voilà ce qui dure encore. « Le solide fondement de Dieu demeure ferme, car Dieu connaît ceux qui sont à lui 7». On donne le nom de troupeau, de bercail, à ceux qui vivent simplement dans l’Eglise, mais qui sont utiles, qui sont peu savants, mais pleins de foi. Donc, et les hommes spirituels, et ceux qui étaient charnels encore, « Dieu les bénit et ils se multiplièrent, et leurs troupeaux ne diminuèrent point».
14. « Les voilà réduits à un petit nombre, accablés de maux 8 »• D’où ces maux? du dehors? Non, mais de l’intérieur. Pour les réduire à un petit nombre, cette parole s’accomplit alors : « Ils sont sortis de nous, mais ils n’étaient pas des nôtres 9 ». Si le Prophète parle encore de ceux-ci comme il en parlait auparavant, c’est afin que nous les distinguions seulement par la pensée; puisqu’il parle d’eux comme s’ils étaient les mêmes, à cause des sacrements qui leur sont communs avec nous. Ces hommes, en effet, appartiennent au peuple de Dieu, sinon par la vertu, du moins par les dehors de la piété. C’est d’eux que nous avons entendu dire à saint Paul : « Dans les derniers temps, il viendra des jours fâcheux, et les hommes s’aimeront eux-mêmes ». Premier malheur ;
1. Malach. I, 10, 11.— 2. Ps. XXI, 27.— 3. Prov. I, 33, suiv. les Septante. — 4. Ps. CVI, 37. — 5. Phi1ipp. IV, 17.— 6. Ps. CVI, 38. — 7. II Tim. II, 19.— 8. Ps. CVI, 39.— 9. II Tim. III, 2.
« ils s’aimeront eux-mêmes », et mettront en eux-mêmes leur propre complaisance. Puissent-ils se déplaire, car alors ils plairaient à Dieu ! puissent-ils en appeler à lui dans leurs difficultés, car alors ils seraient délivrés! Mais leur confiance en eux-mêmes « les a réduits à un petit nombre ». Cela est évident, mes frères; tous ceux qui se séparent de l’unité deviennent le petit nombre. Ils sont en grand nombre, mais dans l’unité, et tant qu’ils ne se séparent point de l’unité. Dès lors, en effet, qu’ils n’appartiennent plus à l’unité qui est nombreuse, le schisme et l’hérésie les réduisent au petit nombre. « Et ils devinrent peu nombreux et furent accablés du poids des maux et de la douleur. Le mépris se répandit sur leurs princes ». Ils furent rejetés de l’Eglise de Dieu; et plus ils ont voulu être princes, plus ils sont couverts de mépris, et deviennent un sel affadi que l’on jette dehors, et que les hommes foulent aux pieds 1. « Le mépris se répandit donc sur les princes; ils furent séduits dans la voie de l’erreur, et non dans la bonne voie 2 ». Tout à l’heure, ils étaient dans la voie, ils étaient conduits à la cité, ils étaient conduits, et non séduits; ceux-ci, les voilà séduits hors de la voie. Qu’est-ce à dire, « séduits ? ». « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs 3 ». Tel est, en effet, le sens de séduire, se conduire soi-même. Car, à proprement parler, ce sont eux qui se séduisent. « Quiconque se croit quelque chose, se trompe u lui-même , attendu qu’il n’est rien 4 ». Qu’est-ce à dire, dès lors que Dieu les séduisit? Il les laissa aller « dans une terre sans chemin, et non dans la voie ». Comment, en effet, seraient-ils dans la voie, ces hommes qui s’attachent à une partie et qui laissent le tout? Comment seraient-ils dans la voie? Qu’est-ce donc que la voie, et où peut-on reconnaître la voie? « Que Dieu », dit le Prophète, « nous prenne en pitié, qu’il nous bénisse, qu’il fasse rejaillir sur nous la lumière de sa face, afin que nous connaissions votre voie sur la terre ». Sur quelle terre? « Votre salut est dans tous les peuples 5». C’est de là que sortent ces hommes qui sont ensuite réduits en petit nombre, et diminués en quelque sorte; ils sont sortis de cette multitude qui forme l’unité, selon cette
1. Matth. V, 13. — 2. Ps, CVI, 40.— 3. Rom. I, 21. — 4. Gal, VI, 3.— 5. Ps. LXVI, 2, 3.
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parole que je viens de rapporter à leur sujet: « Ils sont sortis d’entre nous, mais ils n’étaient point des nôtres ; s’ils eussent été des nôtres, ils fussent assurément demeurés avec nous 1». Mais s’ils sont des nôtres dans le secret de la prescience divine, il faudra qu’ils reviennent. Combien qui ne sont point des nôtres, et qui paraissent en être, et combien des nôtres, qui semblent néanmoins être dehors! « Le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 2 ». Ceux qui ne sont point des nôtres, bien qu’ils soient avec nous, s’en vont à la première occasion, et les nôtres qui sont dehors, reviennent quand l’occasion se présente. Ecoutez donc ce que voulait alors le Seigneur dans le sens de ces paroles : « Il les a séduits dans une terre sans chemin, et non dans la voie ». Qu’en a fait le Seigneur? Ce que j’avais dit tout d’abord, ce que vous devez écouter avec attention. Il pouvait les laisser avec nous jusqu’à la fin, mais alors ils n’eussent été pour nous d’aucun profit : or, dès qu’ils sont séparés de nous, et qu’ils nous troublent par des questions artificieuses, alors ils deviennent pour nous un aiguillon dans la recherche de la vérité, et un exemple de ce qu’il nous faut craindre. Chacun tremble quand il voit un homme tomber dans le schisme, car une telle chute semble lui dire: « Que celui qui se croit debout prenne garde à sa chute 3 ». Ceux qui se séparent dc nous ont donc leur utilité; car s’ils demeuraient avec nous, et avec cette malice, ils ne nous serviraient de rien. Aussi, qu’est-il dit à leur sujet dans un autre psaume? « C’est une assemblée de taureaux», ou d’hommes à la tête haute , d’hommes orgueilleux ; « une assemblée de taureaux parmi les vaches des peuples ». Par ces vaches des peuples, il faut entendre des âmes faciles à séduire, qui se laissent gagner par la séduction des taureaux. Mais pourquoi en est-il ainsi? « Afin que l’on sépare ceux qui ont été éprouvés par l’argent ». Qu’est-ce .à dite « que l’on sépare? » Afin qu’ils apparaissent, qu’ils soient en relief, ceux qui sont à l’épreuve de la parole de Dieu. Quand, en effet, la nécessité force de répondre aux hérétiques, il en résulte une utilité pour l’édification des catholiques. Telle est la pensée exprimée par saint Paul: « Il faute, dit-il, « des hérésies, afin que les hommes d’une vertu
1. I Jean, II, 19,— 2. II Tim. II, 19.— 3. I Cor. X ,12.— 4. Ps. LXVII, 31.
éprouvée soient mis en évidence 1 ». Il faut donc qu’il y ait des taureaux séducteurs, « afin que ceux qui sont éprouvés par l’argent » soient mis en évidence, c’est-à-dire, « soient exclus», ou hors ligne. Qu’est-ce à dire, «ceux qui sont éprouvés par l’argent?» « Les paroles du Seigneur sont des paroles chastes; c’est un argent que le feu a séparé de la terre, a purifié sept fois 2». Quiconque dès lors est éprouvé par cet argent, c’est-à-dire par cette parole du Seigneur, ne peut briller de l’éclat de cet argent, qu’à la condition d’être harcelé par les questions des hérétiques. Et ici, redoublez d’attention, car le Prophète ne l’a point omis. « Voilà que la honte se répandit sur les princes », ou sur ces taureaux. D’où leur venait cette honte? De ce qu’ils annonçaient un autre évangile. Qu’est-ce à dire, couverts de honte ? Frappés d’anathème. « Quiconque vous annoncera un évangile autre que celui que nous avons annoncé, qu’il soit anathème 3 ». Quoi de plus méprisé qu’un sel affadi 4, que l’on jette au dehors et que l’on foule aux pieds? Et voyez s’ils ne sont pas réellement des princes, écoutez l’Apôtre lui-même. « Quand nous vous annoncerions, ou qu’un ange venu du ciel vous annoncerait un évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Ce sont des princes, diras-tu, des savants, des grands, des pierres précieuses. Que vas-tu ajouter encore? Sont-ils des anges? Et pourtant, « quand même un ange vous annoncerait un évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Car le diable est tombé du ciel, tout ange qu’il était. « Le mépris s’est répandu sur les princes, et Dieu a secouru le pauvre dans son indigence 5». Qu’est-ce à dire, mes frères, que les princes ont été couverts de mépris et les pauvres secourus? Les orgueilleux sont tombés dans l’abjection et les humbles élevés en gloire. Telle est l’oeuvre de Dieu ; et, en agissant ainsi, « il a secouru le pauvre dans son indigence ». Car celui-ci est un mendiant qui ne s’attribue rien à lui-même, qui espère tout de la miséricorde divine, qui crie devant la porte de son Seigneur, qui est nu et tremblant, demandant à être vêtu, qui tient les yeux baissés vers la terre, battant sa poitrine. C’est ce
1. I Cor. XI,19.— 2. Ps. XI, 7.— 3. Gal. 1,9. — 4. Matth. V,13. — 5. Ps. CVI, 41.
mendiant, ce pauvre, cet homme humble, que Dieu a principalement soutenu, même par la séparation des hérétiques, lesquels ont été diminués, accablés de vexations, séduits dans des terres sans chemin, et non dans la bonne voie. Mais après que ces hommes ont été retranchés, séduits, amoindris, qu’est-il arrivé au pauvre que Dieu secourait? « Il a multiplié leurs familles comme des troupeaux ». Parce que le Psalmiste disait : « Il a secouru le pauvre dans son indigence » ; tu comprenais qu’il n’y avait qu’un seul pauvre, qu’un seul mendiant; et voilà que ce pauvre devient plusieurs familles, devient plusieurs peuples; et toutefois , plusieurs églises ne forment qu’une Eglise, qu’un seul peuple, qu’une seule famille, qu’un seul bercail. « Il a multiplié leurs familles comme des troupeaux ». Ces mystères sont grands, mes frères , ces sacrements sont grands quelle profondeur, quelles vérités cachées! Quelle joie de les découvrir, parce qu’elles ont été longtemps cachées! Donc : « Les hommes droits verront et seront dans la joie, et toute iniquité fermera la bouche 1 ». Cette iniquité qui ose railler l’unité, qui nous contraint à publier la vérité, sera enfin convaincue et réduite au silence.
15. « Quel est l’homme sage, qui observera ces merveilles, et qui comprendra les miséricordes du Seigneur 2? » Voyez cette fin du psaume : « Où est le sage? Il observera ces merveilles ». Et qu’observera cet homme
1. Ps. CVI,
42. — 2. Id. 43.
sage? C’est-à-dire qu’il l’observe, s’il est vraiment pauvre; oui, s’il n’est point riche, ou plutôt s’il n’est point orgueilleux-, s’il n’est point enflé de vanité, il observe ces merveilles. Pourquoi les observera-t-il ? « Parce qu’il u comprendra les divines miséricordes » ; non point ses propres mérites, non point ses propres forces, non point sa propre puissance; mais « les miséricordes du Seigneur », qui a remis dans la voie droite et nourri celui qui errait, et qui avait faim; qui a délié et délivré celui qui luttait contre les assauts du péché, et qu’enchaînaient les liens de ses habitudes; qui a envoyé son Verbe comme un remède salutaire pour guérir celui à qui le Verbe de Dieu n’inspirait que du dégoût, et qui mourait en quelque sorte d’ennui; qui a calmé le flot et conduit au port celui que menaçaient les tempêtes et les coups des orages; qui l’a établi au milieu de son peuple, où il donne la grâce aux humbles, et non point où il résiste aux superbes; qui a fait qu’il fût à lui, afin qu’il se multipliât cri demeurant à l’intérieur, et non point qu’il sortît dehors pour être réduit à rien. Voilà ce que découvrent les justes , et ce qui les comble de joie. « Toute iniquité fermera la bouche », et tout homme « sage observera ces merveilles ». Comment les observer? Par l’humilité qui fera comprendre les merveilles du Seigneur : partout, en effets nous avons répété: « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ».
POURQUOI CE PSAUME N’EST POINT EXPLIQUÉ ICI.
Ce psaume a été expliqué dans les psaumes cinquante-sixième et cinquante-neuvième, qui lui fournissent chacun sa dernière partie. Les titres sont bien différents, et tous deux néanmoins célèbrent David, ou plutôt le Christ dans son humilité, qui est la base de sa vaillance.
1. Je n’ai point cru, mes frères, qu’il fallût vous expliquer le psaume cent septième, car nous l’avons fait déjà dans le psaume cinquante-sixième et dans le psaume cinquante-neuvième, dont les dernières parties forment celui-ci. En effet, la dernière partie du cinquante-sixième 1 fournit à celui-ci sa première
1. Ps, LVI, 12.
584
partie, jusqu’au verset où il est dit: « Et que votre gloire soit étendue sur toute la terre 1»; depuis là jusqu’à la fin, c’est la seconde partie du cinquante-neuvième; de même que la dernière partie du cent trente-quatrième est la même que celle du cent treizième, depuis le verset où il est dit: « Les idoles des nations sont de l’or et de l’argent 2 »; de même encore que le treizème et le cinquante-deuxième, sauf quelques médiantes changées, ont les mêmes paroles depuis le commencement jusqu’à la fin. Dès lors, tout ce qui, dans le psaume cent septième, paraît quelque peu différer de ces deux autres psaumes, dont il est composé, n’est point difficile à comprendre. Ainsi dans le psaume cinquante-sixième, il est dit : « Je chanterai, je jouerai de la harpe; lève-toi, ô ma gloire 3»; et dans celui-ci: « Je chanterai , je jouerai de la harpe dans ma gloire 4 »; car le met « lève-toi» ne s’adresse à sa gloire qu’afin que l’on chante, et que l’on joue de la harpe à cette même gloire. De même encore: « Parce que votre miséricorde s’est agrandie jusqu’aux cieux 5 », ou comme d’autres ont traduit : « s’est élevée »; et ici : « Parce que votre miséricorde est grande par-dessus les cieux ». Or, elle n’a grandi jusqu’aux cieux que pour être grande dans les cieux. Voilà le sens de cette expression : Super caelos, par-dessus les cieux. De même dans le cinquante-neuvième : « Je serai dans la joie, et je partagerai Sichem 7»; et ici : « Je serai élevé, et je partagerai Sichem 8». D’où l’on peut voir que ce partage de Sichem est une figure prophétique de ce qui doit s’accomplir après que le Seigneur aura été élevé en gloire, et la joie dont il est parlé tient à cette élévation; en sorte qu’il y a joie parce qu’il y a gloire. Aussi est-il dit ailleurs: « Vous avez converti mon deuil en joie, vous avez brisé mon cilice, et m’avez fait une ceinture de joie 9». De même encore : « Ephraïm est la force de mon chef 10»; et ici : « Ephraïm est celui qui reçoit mon chef 11». Car nous prendre sous sa garde, c’est nous fortifier; c’est-à-dire qu’en nous adoptant il nous rend forts, parce qu’il
1. Ps.
CVII, 6. — 2. Id. CXIII, CXXXIV, 15.— 3. Id. LVI, 8. — 4. Id. CVII, 2.— 5. Id.
LVI, 11. — 6. Id. CVII, 5. — 7. Id. LIX, 8. — 8. Id. CVII, 8. — 9. Id. XXIX,
12. — 10. Id. LIX, 9.— 11. Id. CVII, 9.
fructifie en nous. Ephraïm en effet signifie fructifier. Quant à suscipere, recevoir, il peut se rapporter à l’un ou à l’autre, soit que nous recevions le Christ, soit que lui-même nous reçoive, lui qui est le chef de l’Eglise. Ceux qui sont appelés dans un psaume, « nos persécuteurs 1», sont appelés dans l’autre, « nos ennemis 2 », et sont dès lors les mêmes individus.
2. Ce psaume nous montre que les titres empruntés à l’histoire peuvent très-bien s’entendre dans le sens prophétique, selon le motif que nous découvrons dans la composition du psaume. Quoi de plus opposé, d’après l’histoire, que ce titre du psaume cinquante-sixième : « Pour la fin, n’altérez rien; à David, pour l’inscription du titre, alors qu’il fuyait devant Saül dans la caverne »; et ce titre du cinquante-neuvième : « Pour la fin, à ceux qui seront changés, pour l’inscription du titre, à David, pour être une leçon, alors qu’il incendia la Mésopotamie, la Syrie, la Syrie Sobal, et que Jacob se retourna, et frappa douze mille hommes dans la vallée des salines ». A l’exception de ces mots : « Pour l’inscription du titre, à David lui-même, et pour la fin », tout le reste est bien différent, puisque l’un chante l’humilité de David, l’autre sa vaillance; l’un sa fuite, l’autre ses victoires. Et toutefois les deux dernières parties de ces psaumes, dont les titres sont si différents, ont servi à composer celui-ci, ce qui prouve que les deux psaumes n’ont qu’un même but, non pas à s’en tenir à la superficie de l’histoire, mais en s’élevant à la hauteur de la prophétie, en faisant converger la fin de l’un et la fin de l’autre vers un seul chant, dont le titre serait: «Chant du psaume, pour David lui-même 3 », titre qui n’a rien de semblable aux deux autres, sauf ce seul mot : « A David lui-même ». Car Dieu a parlé jadis à nos pères, par le moyen des Prophètes, en beaucoup de manières et en beaucoup de circonstances 4, ainsi que l’a dit l’Epître aux Hébreux. Et toutefois il a toujours annoncé Celui qu’il a envoyé depuis afin d’accomplir les oracles des Prophètes: «Toutes les promesses de Dieu ont en lui leur vérité 5 ».
1. Ps. LIX,
14. — 2. Id. CVII, 14. — 3. Id. 7. — 4. Hébr. I, 1. — 5. II Cor. I, 20.
LE CHRIST ET JUDAS.
Prêcher le Christ tel qu’il est, c’est publier sa louange; or, on ne le regardait point comme Fils de Dieu quand la langue des méchants parla contre lui et lui rendit la calomnie au lieu de l’amour. A ce sujet distinguons six degrés différents. D’abord rendre le bien pour le mal, puis s’abstenir de rendre le mal pour le mal , c’est l’apanage des bons, et le Sauveur prie pour ses bourreaux ainsi que saint Etienne; et l’Evangile nous défend de rendre le mal pour le niai. Ensuite ne pas rendre le bien pour le bien comme les neuf lépreux qui ne remercient point le Sauveur, puis rendre le mal pour le bien comme il est dit dans notre psaume. Enfin rendre le bien pour le bien ne suffit point selon l’Evangile ; et rendre le mal pour le mal , ce peut être une justice qui était dans les permissions de la loi, mais qui pouvait engendrer te désir de la vengeance. Donc le Christ a reçu la calomnie en échange de ses bienfaits, et il priait pour ses calomniateurs, comme pour ses disciples, nous donnant l’exemple du pardon. Il était descendu pour les Juifs qui ont opposé la haine à son amour. Le Prophète, en forme de souhaits, prononce ici la sentence des coupables. — 1. Le diable est à la droite de Judas, qui en a fait le choix. — 2. Il sera condamné parce qu’il ne prie pas avec le Christ, et ne se repent point. — 3. Son épiscopat passa à un autre. — 4. Ses enfants orphelins, sa femme veuve, tous bannis et mendiants. — 5. L’iniquité de ses pères qu’il a imités retombe sur lui. Ces maux furent un châtiment pour Judas, même après sa mort, si les morts voient les choses de cette vie.
On peut appliquer ces châtiments au peuple Juif qui a repoussé le Christ pour être assujetti à Satan, peuple dont le royaume a perduré, dont l’épiscopat ou le Christ a passé aux nations, dont le royaume perdu devient comme un veuvage , dont les enfants sont bannis, dont les fautes ne sont point remises, dont les travaux sont dissipés parce qu’il ne travaille point pour le Christ, qui périt dans nue seule génération parce qu’il ne connaît point la régénération, dont la mémoire disparaît de là terre du Seigneur, qui oublie la miséricorde eu persécutant les membres du Christ, qui a choisi la malédiction en appelant sur lui et sur ses enfants le sang du Christ, et cette malédiction l’environne de toutes parts.
Le Prophète alors ou le Christ eu appelle à son Père pour les oeuvres de sa puissance, et alors lui tout à l’heure troublé, mis à mort, persécuté dans ses membres, insulté dans sa mort, se raffermit sous la main de Dieu qui le bénit, et chante sa résurrection dans cette Eglise qui bénit Dieu parmi les peuples.
1. Que ce psaume contienne une prophétie du Christ, c’est ce que reconnaît facilement tout homme qui lit avec foi les Actes des Apôtres; car en voyant Matthias ordonné à la place de Judas qui trahit le Christ, et incorporé au collège apostolique 1, il devient évident que c’est Judas que désignait le Prophète, quand il disait : « Que ses jours soient s abrégés, et qu’un autre reçoive son épiscopat 2». Mais si nous ne faisons retomber que sur un seul homme les malédictions contenues dans ce cantique, l’application pourra bien manquer de justesse, ou du moins paraître forcée; tandis que tout devient clair, si ces anathèmes sont dirigés contre toute une race d’hommes, c’est-à-dire contre les Juifs ingrats et ennemis du Christ. Et de même que plusieurs passages à l’adresse de l’apôtre saint Pierre ne reçoivent leur force et leur éclat, que quand nous les entendons de l’Eglise, dont Pierre était la personnification à cause de la primauté qu’il eut sur les disciples, en vertu de ces paroles : « Je te donnerai les clés du royaume des cieux 3 », et autres semblables: ainsi Judas est en-
1. Act. I, 15-26. — 2. Ps. CVIII, 8.— 3. Matth. XVI, 19.
quelque sorte la personnification des Juifs, qui haïssaient le Christ, et qui par une succession d’impiété qui se perpétue dans leur race, le haïssent encore aujourd’hui. C’est à ces hommes et à ce peuple que nous pouvons, sans aucune erreur, appliquer non-seulement les passages du psaume qui les concernent indubitablement, mais encore ce qui est dit expressément de Judas lui-même : comme le verset que j’ai rapporté : « Que ses jours e soient abrégés, qu’un autre reçoive son épiscopat ». C’est ce qui s’aplanira avec le secours de Dieu, lorsque nous exposerons par ordre chacun des versets.
2. Le psaume commence donc ainsi : « O Dieu, ne taisez point ma louange parce que la bouche du pécheur, et la bouche de l’homme fourbe se sont ouvertes contre moi 1 ». Ce qui nous montre qu’il y a mensonge dans tout blâme que ne taisent point le pécheur et l’homme fourbe, comme il y a vérité dans toute louange que ne tait point le Seigneur. Car « Dieu est véritable, et tout homme est menteur 2 » : puisque nul homme ne dit la vérité, si Dieu ne parle en lui. Or, la
1. Ps. CVIII,
2. — 2. Rom, III, 4.
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plus grande gloire du Fils unique de Dieu, c’est qu’on le prêche tel qu’il est, Fils unique de Dieu. C’est ce qu’on ne voyait point quand il était caché par nos infirmités apparentes, alors que s’ouvrit contre lui la bouche du pécheur, la bouche de l’homme fourbe. Aussi est-il dit: « La bouche de l’imposteur s’est ouverte », parce qu’il a fait éclater au dehors cette haine qu’il cachait frauduleusement. Voilà ce qui deviendra plus clair dans les versets qui suivront.
3. « Ils ont parlé contre moi avec une langue trompeuse 1» : surtout quand sous le voile d’une captieuse adulation ils l’appelaient bon maître. De là vient qu’il est dit ailleurs « Et ceux qui me louaient faisaient serment contre moi 2 ». Et comme leur haine s’échappait par ces cris: « Crucifiez-le, crucifiez-le 3 », notre psaume ajoute : « Ils m’ont poursuivi avec des paroles de haine » ; ceux dont la langue trompeuse versait, non plus des paroles de haine en apparence, mais des paroles d’autour; aussi le Prophète a-t-il dit: « Contre moi », parce qu’ils en agissaient ainsi pour tendre des pièges; ensuite : « ils m’ont environné de paroles haineuses », non plus d’un amour faux et trompeur, mais « d’une haine » ouverte, « et m’ont attaqué sans sujet». De même que l’amour des bons pour le Christ est gratuit, de même est gratuite la haine des méchants; les bons en effet cherchent la vérité sans autre avantage qu’elle-même, et de même les méchants à l‘égard de l’iniquité. De là vient que des auteurs profanes ont dit, d’un homme très-méchant : « Sa malice et sa cruauté étaient absolument gratuites 4 ».
4. « Au lieu de m’aimer », dit le Prophète, ils me déchiraient 5 ». Il y a dans l’amour et la haine six degrés qu’il suffit d’énoncer pour les Faire comprendre facilement: rendre le bien pour le mal, ne point rendre le mal pour le mal; rendre le bien pour le bien, rendre le mal pour le mal; ne point rendre le bien pour le bien, et rendre le mal pour le bien. Les deux premiers sont l’apanage des bons, et de ces deux le premier est préférable; les deux derniers sont l’apanage des méchants, et le dernier est le pire des deux. Les deux autres tiennent en quelque sorte le milieu, mais le premier touche aux bons, le second touche aux méchants. Voilà ce qu’il nous fait
1. Ps. CVIII, 3.— 2. Id. CI, 9.— 3. Jean, IX, 6 — 4. Sallust. de bello Catil. — 5. Ps. CVIII, 4.
voir dans les saintes Ecritures. Dieu rend le bien pour le mal, quand « il justifie l’impie 1», et quand il était suspendu à la croix, il dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 2 ». A son exemple, saint Etienne mit le genou en terre et pria pour ceux qui le lapidaient, en s’écriant : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 3». C’est à quoi nous oblige le précepte: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent 4». L’apôtre saint Paul nous engage à ne point rendre le mal pour le mal: « Ne rendez à personne le mal pour le mal 5», nous dit-il. Et saint Pierre: « Ne rendez point le mal pour le mal, ni la malédiction pour la malédiction 6 ». De là cette parole qu’on lit dans les psaumes : « Si j’ai rendu le mal à ceux qui me maltraitaient 7 »; vous le savez. Quant aux deux derniers degrés, celui qui est le moins coupable se voit chez les neuf lépreux que guérit le Seigneur, et qui ne l’en remercièrent point 8, Et le dernier, qui est le pire de tous, est le propre de ceux dont le psaume a dit: « Au lieu de m’aimer, ils me déchiraient ». Tant de bienfaits du Seigneur sollicitaient leur amour, et non-seulement ils étaient loin de le lui rendre, mais au lieu du bien ils rendirent le mal. Les deux degrés intermédiaires, que nous avons assignés aussi à des hommes pour ainsi dire du milieu, sont de telle nature que le premier, qui consiste à rendre le bien pour le bien, soit le propre des bons, et de ceux qui n’ont qu’une bonté médiocre, et de ceux qui n’ont qu’une médiocre méchanceté. De là vient que Jésus-Christ, sans les blâmer, ne veut point que ses disciples s’en tiennent a ces venus médiocres, mais il veut les élever plus haut, quand il leur dit: « Si vous aimez ceux qui vous aiment », c’est-à-dire, si vous rendez le bien pour le bien, « quelle récompense méritez-vous », c’est-à-dire, quel grand bien faites-vous? « Les Publicains ne le font-ils pas aussi 9? » Ce qu’il désire, c’est que ses disciples en agissent ainsi tout d’abord, et même beaucoup mieux, c’est-à-dire qu’ils ai ment non seulement leurs amis, mais aussi leurs ennemis. Pour l’autre degré, qui consiste à rendre le mal pour le mal, qu’il soit la part des méchants, de ceux
1. Rom. IV, 5. — 2. Luc, XXIII, 34. — 3. Act. VII, 59. — 4. Math. V, 44. — 5. Rom. XII, 17. — 6. I Pierre, III, 9. — 7. Ps. VII, 5.— 8. Luc, XVII, 12, 18.— 9. Matth. V, 46.
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qui n’ont qu’une méchanceté médiocre, ou qu’une médiocre bonté ; car la loi leur prescrit la manière de se venger: « Oeil pour oeil, et dent pour dent 1 » : on pourrait appeler cela justice des injustes. Non qu’il soit injuste qu’un homme soit traité comme il a traité les autres; car alors la loi ne l’aurait point statué; mais parce que le désir de se venger est un vice, et qu’il est mieux pour un juge de l’ordonner à l’égard des autres, que pour un homme de bien de le désirer pour lui-même. Aussi une fois tombé de cette hauteur de la vertu, où l’on rend le bien pour le mal, à quel profond abîme de malice n’arrive point l’impie, qui rend le mal pour le bien? Quelle chute lui a fait parcourir tous les degrés ? Et nous ne devons pas regarder comme sans importance, que le Prophète ne dit point t Au lieu de l’amour ils me donnaient la mort; mais, « ils me calomniaient». Car ils ne l’ont mis à mort que par leurs calomnies, en niant qu’il fût Fils de Dieu, et en l’accusant « de chasser les démons au nom du prince des démons 2 », et en disant : « C’est un possédé du démon, c’est un fou, pourquoi l’écouter 3? » et autres blasphèmes. Or, ces calomnies détournaient de lui ceux qu’il cherchait à convertir. Il a donc choisi ce langage pour montrer que ceux-là qui calomnient le Christ, et tuent ainsi les âmes, sont plus coupables que ceux qui ont tué dans leur fureur sa chair mortelle, surtout qu’elle devait ressusciter bientôt.
5. Mais après avoir dit: « Au lieu de m’aimer, ils me calomniaient », qu’est-ce que le Prophète ajoute ? « Et moi, je priais 4». Il n’indique point l’objet de sa prière; mais quel objet plus digne pouvons-nous assigner, sinon qu’il priait pour eux? Ils calomniaient surtout le crucifié, quand ils l’accablaient d’outrages comme un homme qu’ils eussent vaincu; et c’est du haut de cette croix qu’il dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 5», En sorte que, des profondeurs de la malice, ils lui rendaient le mal pour le bien; et lui, au comble de la bonté, leur rendait le bien pour le mal. On pourrait entendre aussi qu’il priait pour ses disciples, ce qu’il dit avoir fait avant sa passion, afin que leur foi ne vînt pas à défaillir 6, quand, sur la croix, il nous donnait un modèle de patience,
1. Deut. XIX, 21. — 2. Luc, XI, 15. — 3. Jean, X, 20. — 4. Ps. CVIII, 15. — 6. Luc, XXIII, 34.— 7. Id. XXII, 32.
et ne montrait point son pouvoir au milieu des outrages de ceux qu’il pouvait anéantir dans sa souveraine puissance. Mais, nous donner l’exemple de la patience, était plus utile pour nous, que de perdre à l’instant ces ennemis, et nous porter à nous venger sans délai le ceux qui nous nuisent; car il est écrit: « L’homme patient est préférable à l’homme courageux 1». L’Ecriture donc, et l’exemple de Jésus-Christ qui nous dit : « Au lieu de m’aimer, ils me calomniaient; et moi, je priais », nous enseignent à prier, quand nous rencontrons des ingrats, non-seulement qui ne rendent pas le bien, mais qui rendent le mal pour le bien. Car il a lui-même prié pour ceux qui le tourmentaient, pour ceux qui pleuraient sur lui, et qui chancelaient dans la foi ; mais nous, prions d’abord pour nous, afin que par la miséricorde et le secours de Dieu, nous puissions vaincre notre caractère qui nous porte au désir de la vengeance, quand on nous calomnie, soit devant nous, soit en notre absence. Dès que la patience du Christ nous revient en mémoire, on dirait que c’est lui qui s’éveille, comme il arriva quand il dormait dans le vaisseau 2; qui apaise le trouble et l’orage de notre coeur, afin que notre âme étant rétablie dans le calme et dans la paix, nous puissions prier pour nos détracteurs, et dire en toute sécurité: u Pardonnez-nous comme nous pardonnons 3 ». Mais lui, qui pardonnait, n’avait aucune faute, dont il dût obtenir le pardon.
6. Le Prophète ajoute: « Ils m’ont rendu le mal pour le bien 4 ». Et comme si nous demandions quel mal, pour quel bien? le Prophète répond : « Et la haine au lieu de l’amour ». Voilà tout leur crime, leur grand crime. Quel mal ces persécuteurs pouvaient-ils faire à Celui qui mourait, non par nécessité, mais volontairement? Mais la haine était un grand crime pour les persécuteurs, quoique la peine de la victime fût pleinement volontaire. C’est expliquer suffisamment dans quel sens il disait plus haut: « Au lieu de m’aimer »; car ils devaient l’aimer, non point comme tout autre, mais à cause de son amour; car il ajoute : « A cause de mon amour pour eux ». C’est de cet amour qu’il est fait mention dans l’Evangile, quand le
1. Prov. XVI, 32. — 2. Matth. VIII, 24, 25. — 3. Id. VI, 12. — 4. Ps. CVIII, 5.
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Sauveur s’écrie : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu 1».
7. Le Prophète nous prédit ensuite quel sera le salaire de cette impiété; et il l’annonce comme si la soif de la vengeance le portait à souhaiter ces malheurs, tandis qu’il les prédit avec la plus grande certitude et comme l’effet bien mérité de la justice de Dieu. Quelques-uns, néanmoins, ne comprenant pas cette manière de prédire, se sont imaginé que le Prophète souhaitait ces malheurs, et appelait la haine contre la haine, le mal contre le mal. Il est vrai qu’il n’appartient qu’au petit nombre de faire la différence entre la satisfaction que le châtiment d’un coupable procure ou bien à un accusateur qui veut assouvir sa haine, ou bien à un juge qui ne punit la faute qu’avec une volonté droite. Le premier rend le mal pour le mal; mais le second, dans la vengeance qu’il poursuit, ne rend point le mal pour le mal, en infligeant un châtiment juste à l’homme injuste. Tout ce qui est juste est bien assurément. Il châtie donc, non pour le plaisir que lui procure le malheur des autres, ce qui est rendre le mal pour le mal; niais par amour de la justice, ce qui est le bien pour le mal. Que les aveugles ne calomnient donc point la sainte lumière des Ecritures, en s’imaginant que Dieu ne punit point les fautes; et que les injustes ne se flattent point, en l’accusant de rendre le mal pour le mal. Ecoutons donc ce que nous enseigne cette parole divine ; et dans ces paroles qui semblent souhaiter le mal, ne voyons que la prédiction du Prophète : élevons nos âmes jusqu’à la loi éternelle, et voyons comment Dieu accomplit toute justice.
8. «Etablissez contre lui le pécheur, et que Satan marche à sa droite 2 ». Tout à l’heure la plainte était au pluriel, maintenant le Prophète ne parle que d’un seul. Tout à l’heure il disait: « Ils ont parlé de moi, avec des langues menteuses, ils m’ont environné de paroles de haine, et m’ont attaqué gratuitement; au lieu de m’aimer, ils me calomniaient, et moi je priais : ils m’ont rendu le mal pour le bien, et la haine en échange de mon amour ». Tout cela est au
1. Matth.
XXIII, 27. — 2. Ps. CVIII, 6.
pluriel. Maintenant que le Prophète annonce les châtiments que méritent leurs iniquités, et ce que la divine justice leur tient en réserve, il s’écrie : « Etablissez sur lui le pécheur », comme s’il n’avait en vue que celui qui s’est livré à ces ennemis qu’il vient de nous dépeindre. L’Ecriture, nous faisant donc voir par les Actes des Apôtres que c’est le juste châtiment de Judas 1 que nous annonce ici le Prophète, que signifie: « Etablissez le pécheur contre lui », sinon ce qu’indique le verset suivant: « Et que le diable se tienne à sa droite ? » Il a donc mérité d’avoir au-dessus de lui le diable, c’est-à-dire d’être soumis au diable, lui qui n’a pas voulu être soumis au Christ. « Qu’il se tienne à sa droite », est-il dit, parce qu’il a préféré les oeuvres du diable aux oeuvres de Dieu, Car ce n’est pas sans raison qu’on assigne la droite à ce que l’on préfère, puisque la droite a la préférence sur la gauche. C’est pourquoi, à propos de ceux qui ont préféré à Dieu les joies du monde, et ont appelé heureux le peuple qui les possède, l’Ecriture dit avec raison que : « Leur droite est la droite de l’iniquité 2 ». Aussi en appelant bienheureux le peuple qui possède ces biens, leur bouche a parlé vainement, ainsi que l’a dit le Prophète. Mais au contraire, l’homme dont la bouche dit la vérité, qui ne veut point que l’on appelle heureux, comme le font ceux-ci, le peuple qui possède ces biens, doit à son tour répéter cette parole du même psaume: « Bienheureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu 3 ». Ce n’est point Satan qui est à sa droite, mais bien le Seigneur, ainsi qu’il est dit ailleurs : « J’avais toujours le Seigneur en ma présence, parce qu’il est toujours à ma droite, pour m’empêcher de chanceler 4 ». Donc le diable se tint à la droite de Judas, quand il préféra l’avarice à la sagesse, l’argent à son salut, au point de livrer celui qui devait le posséder, de peur qu’il ne tombât au pouvoir de celui dont le Christ a détruit les ouvrages, ce Christ qu’il renia pour maître.
9. « Quand il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné 5». Car il n’a point voulu être de ceux à qui l’on dit: « Entrez dans la joie de votre maître » ; mais bien de ceux qui entendent : « Jetez-le dans les
1. Act. I, 20. — 2. Ps. CXLIII, 11. — 3. Id. 15. — 4. Id. XV, 8. — 5. Id. CVIII, 7.
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ténèbres extérieures 1. » « Et que sa prière lui devienne un crime». Nulle prière, en effet, n’est juste que dans le Christ qu’il vendit par le plus grand des crimes. Or, la prière qu’on ne fait point au nom du Christ, non-seulement ne peut effacer le péché, mais devient elle-même un péché. On peut demander : Quand Judas a-t-il pu prier de telle manière que sa prière devint un péché? C’est, je pense, avant de livrer le Seigneur, alors qu’il pensait à le trahir; car il ne pouvait déjà plus prier au nom du Christ. Car après l’avoir trahi, quand il se repentit de son crime, s’il eût prié au nom de Jésus-Christ, il eût demandé son pardon : or, demander son pardon, c’est avoir l’espérance ; avoir l’espérance, c’est croire en la miséricorde; et s’il eût cru à la miséricorde, le désespoir ne lui eût point mis la corde au cou. Aussi, quand le Prophète a dit : « Lorsqu’il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné »; de peur qu’on ne vienne à croire qu’il eût pu se délivrer par cette prière qu’il avait apprise de son maître avec les autres disciples, et où l’on trouve cette parole : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à nos débiteurs 2 ; que sa prière », dit le Prophète, « lui devienne un crime »; parce qu’elle n’est point faite au nom du Christ, qu’il n’a pas voulu suivre, mais poursuivre.
10. « Que ses jours soient peu nombreux 3». «Ses jours », dit le Prophète, les jours de son apostolat, qui furent peu nombreux, puisque, même avant la mort du Sauveur, ils se terminèrent par son crime et par sa mort. Et comme si l’on demandait ce que va devenir alors le nombre douze, qui est sacré, et que le Seigneur n’avait pas adopté sans raison pour ses premiers Apôtres, le Prophète ajoute aussitôt : « Qu’un autre prenne sa place dans l’épiscopat ». Comme s’il disait: Qu’il soit puni comme il le mérite, et que ce nombre demeure parfait. Quiconque désire connaître comment cela s’accomplit, peut lire les Actes des Apôtres.
11. « Que ses fils soient orphelins, et sa femme veuve 4 ». Assurément, sa mort fait de ses enfants des orphelins, de sa femme une veuve.
12. « Que ses enfants soient chancelants et « emmenés, qu’ils soient mendiants 5 », Le
1. Matth. XXV, 21, 30. — 2. Id. VI, 12.— 3. Ps. CVIII, 8. — 4. Id. 9. — 5. Id. 10.
mot chancelants, mutantes, signifie incertains de la route, privés de tout secours. « Qu’ils soient chassés de leurs habitations ». Le Prophète explique cette autre expression : « Qu’ils soient emmenés ». Les versets suivants nous disent comment ces malédictions sont tombées sur les fils et sur l’épouse de Judas.
13. « Que l’usurier dévore toute sa substance, et que son travail soit la proie de l’étranger. Que nul ne lui soit en aide », pour conserver sa postérité; car le Prophète ajoute: « Que nul n’ait pitié de ses enfants orphelins 1 ».
14. Mais comme ses enfants sans secours et sans tuteur pourraient encore grandir au milieu de la misère et de l’indigence, et conserver ainsi leur race, le Psalmiste continue en disant : « Que sa lignée soit dévouée à la mort, et que son nom s’éteigne dans une seule génération 2 »; c’est-à-dire, que tout ce qui est né de lui ne se régénère pas, et périsse rapidement.
15. Mais quel est le sens des paroles suivantes: « Que l’iniquité de ses pères revienne continuellement à la mémoire du Seigneur, et que le péché de sa mère ne soit point effacé 3?» Faut-il comprendre que les péchés de ses pères doivent retomber sur sa tête? Ce qui n’arrive point à celui qui a été changé en Jésus-Christ, et qui commence à n’être plus le fils des pécheurs, en n’imitant plus leurs moeurs; car cette parole est très-véritable : « Je ferai retomber sur les fils les péchés des pères 4»; et cette autre, par l’organe du Prophète: « L’âme du père m’appartient, l’âme du fils m’appartient, l’âme qui aura péché mourra 5». Cela est dit de ceux qui se tournent vers Dieu, sans imiter les désordres de leurs pères ; c’est ce que le Prophète nous montre avec évidence, car il dit que les iniquités des pères ne nuisent pas à ceux qui accomplissent la justice, et ne leur ressemblent point 6. Mais quand on lit : « Je ferai retomber les péchés des pères sur les fils », il faut ajouter « qui me haïssent 7 » c’est-à-dire, comme leurs pères me haïssaient; de même qu’en imitant les hommes de bien, on obtient la rémission de ses propres péchés, de même, en imitant les méchants, on devient coupable, non-seulement
1. Ps. CVIII, 11,12.— 2. Id. 13.— 3. Id. 14,— 4. Exod. XX, 5.— 5. Ezéch. XVIII, 4 — 6. Id. 20.— 7. Exod. XX, 5.
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de ses propres fautes, mais de celles qu’ont pu commettre ceux dont on suit les traces. Si donc Judas eût persévéré dans sa vocation, ni ses propres fautes, ni celles de ses pères n’eussent pu lui nuire en aucune sorte; mais comme il a renoncé à son adoption dans la famille de Dieu, et qu’il lui a préféré l’iniquité du vieil homme, alors l’iniquité de ses pères est revenue sous les yeux de Dieu, qui a dû la punir en lui-même, et le péché de sa mère n’a pas été effacé en lui.
16. « Qu’ils soient toujours en face du Seigneur 1 ». C’est-à-dire, que son père et sa mère « soient toujours à l’encontre du Seigneur », non pour résister à ses ordres, mais en ce sens que Dieu n’oublie jamais en Judas les maux qu’ils ont faits, et qu’il s’en venge sur lui. « En face du Seigneur », dit le Prophète, c’est-à-dire sous les yeux du Seigneur. Car certains interprètes ont traduit: « Qu’ils soient toujours en face du Seigneur » ; d’autres: « Qu’ils soient continuellement sous les yeux du Seigneur »; de même qu’il est dit ailleurs: « Vous avez placé mes iniquités en votre présence 2 ». Le Prophète a dit « toujours», car ce crime est tel qu’il ne sera remis ni en ce monde, ni en l’autre. « Que leur mémoire s’efface de la terre » : la mémoire de son père et de sa mère. Cette mémoire est celle qui se conserve par la succession de la race. Le Prophète annonce qu’elle sera effacée de la terre, parce que Judas lui-même, et ses fils qui étaient comme la mémoire de son père et de sa mère, doivent périr dans le court espace d’une seule génération, et sans postérité, ainsi qu’il est dit plus haut.
17. Mais, dira-t-on, faut-il croire que ce fut un châtiment pour Judas, quand sa femme et ses enfants durent mendier après sa mort, qu’ils furent emmenés, chassés de leur habitation, parce que l’usurier dissipa toute la substance, que les étrangers pillèrent tous ses biens, que nul ne leur vint en aide, et n’eut pitié de ses orphelins, qui moururent bientôt sans postérité? Les morts sont-ils attristés, après le trépas, de ce qui arrive aux leurs? Faut-il croire qu’ils connaissent seulement ce qui peut les affecter ailleurs, soit en bien, soit en mal, selon leurs mérites ? Il y a là, je l’avoue, une grave question, qu’on ne peut résoudre aujourd’hui. Nous serions
1. Ps. CVIII, 15.— 2. Id. XXIX, 8.
trop longtemps à dire, si vraiment les morts connaissent ce qui se passe ici-bas, ou jusqu’à quel point, et de quelle manière. Toutefois l’on peut dire en un mot, que s’ils n’avaient aucun soin de nous, le Seigneur ne ferait pas dire à ce riche, qui était tourmenté dans l’enfer: « J’ai là-haut cinq frères, qu’ils ne viennent point à leur tour dans ce lieu de tourments 1 ». Quelque sens que donnent à ces paroles ceux qui les veulent interpréter autrement, il nous faut avouer que si les morts savent bien que les leurs sont en vie, puisqu’ils ne les voient ni dans le lieu de tourments, où se trouvait le mauvais riche, ni dans le repos des bienheureux, où ce riche, quoique de loin, reconnut Lazare au sein d’Abraham, ce n’est pas une raison pour qu’ils sachent ce qui arrive ici-bas de joyeux ou de triste à ceux qui leur sont chers. On peut dire néanmoins qu’il y a peu d’hommes qui soient de caractère, du moins pendant leur vie, ou à négliger ce qui peut arriver après leur mort, en bien ou en mal, à ceux qui leur sont chers, ou à le mépriser entièrement ; qu’il en est beaucoup qui s’efforcent de procurer aux leurs le bien-être, après leur mort, et c’est ce que nous atteste le soin de prescrire leur dernière volonté, en des testaments de toutes sortes. Quant à la perpétuité de leur race, par la succession des générations, il n’y a pour en avoir une louable insouciance, que ceux qui se font eunuques en vue du royaume des cieux, qui désirent que leurs enfants le fassent aussi, qui aspirent après la couronne du martyre, en sorte que nul d’entre eux ne demeure sur la terre. Tous les autres, ou à peu près, désirent qu’après leur mort leur famille soit heureuse sur la terre, et que leur maison ne périsse point. Aussi, qu’après la funeste mort de Judas, sa femme soit demeurée veuve, ses enfants orphelins, que l’usurier ait grugé sa substance, que les étrangers aient dissipé ses biens, que ses enfants aient été chassés de leur demeure, que ces orphelins n’aient trouvé personne qui les prît en pitié, et qu’ils soient morts dans une seule génération, sans aucune postérité ; si les morts voient tout cela, c’est le comble du malheur ; s’ils ne le voient point, c’est là l’effroi des vivants. Si l’on s’étonne que Judas ait pu avoir une fortune que l’usurier pût lui enlever, des biens
1. Luc, XVI, 22, 28.
591
que les étrangers pussent dissiper, quand il suivait déjà le Sauveur avec les onze autres; on peut croire qu’il avait abandonné ses biens à sa femme et à ses enfants , sans néanmoins avoir détaché son coeur de tout lien de cupidité, ni sincèrement, ni avec persévérance; et bien qu’il eût paru le vendre pour en distribuer le prix aux pauvres, il agissait néanmoins comme Ananie après l’ascension du Seigneur 1. Il ne pouvait craindre que le Seigneur découvrît cette fourberie par sa divinité, lui qui croyait le tromper, quand il enlevait du trésor ce qu’on y mettait 2.
18. Mais voyons, s’il nous est possible, et autant que Dieu nous en fera la grâce, comment tout cela peut convenir au peuple Juif, qui est demeuré obstiné dans sa haine contre le Christ, et dont nous avons dit que Judas étai t la figure, comme l’apôtre saint Pierre figurait l’Eglise : « Etablissez le pécheur au-dessus de lui, et que le diable se tienne à sa droite ». Ceci doit s’entendre du peuple aussi bien que de Judas ; car ayant repoussé le Christ, il a été assujetti au diable, dont il a préféré les suggestions à son propre salut, afin de jouir de ses convoitises dépravées et terrestres. «Quand il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné » ; parce qu’en demeurant dans son impiété , dans son infidélité , il s’amasse un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres 3. « Et que sa prière devienne un péché », parce qu’elle n’est point faite au nom du médiateur de Dieu et des hommes, de Jésus-Christ, homme 4 et prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech 5 . « Que ses jours soient peu nombreux ». Ceci doit s’entendre du royaume des Juifs, qui n’a pas duré bien longtemps. « Et qu’un autre soit mis en son épiscopat ». Cet épiscopat des Juifs peut fort bien s’entendre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est né, selon la chair, de la tribu de Juda; et l’Apôtre a dit : « Je soutiens que le Christ a été ministre de la circoncision, pour vérifier la parole de Dieu, et confirmer les promesses faites à nos pères 6». Lui-même a dit: « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d’Israël 7 »; parce que c’est à eux seuls qu’il s’est montré dans sa chair. Et les Mages
1. Act. V, 1, 2.— 2. Jean, XII, 6.— 3. Rom. II, 5, 6.— 4. I Tim. II, 5 — 5. Ps. CIX, 4. — 6. Rom. XV, 8. — 7. Matth. XV, 24.
de l’Orient firent cette question : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître 1 ? » C’est encore ce que portait le titre apposé à la croix; et ce n’est pas sans raison que Pilate répondit à ceux qui voulaient le changer : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit 2 ». Donc, cet épiscopat du peuple Juif, ou plutôt le Christ Notre-Seigneur, c’est un autre peuple qui le reçoit en apanage, c’est-à-dire le peuple des Gentils. « Que ses fils deviennent orphelins», eux dont il est dit : « Quant aux enfants du royaume, ils iront dans les ténèbres extérieures 3 ». Ils sont devenus orphelins, parce qu’ils ont perdu le royaume, comme s’ils eussent perdu leur parenté, bien qu’on puisse fort bien comprendre qu’ils ont perdu Dieu qui est leur père. « Car», la Vérité l’a dit: « quiconque n’a point le Fils n’a point le Père non plus 4 ». Que sa femme devienne « veuve ». Par cette épouse du royaume, on peut comprendre le peuple, sur qui les rois ont la domination, et la perte du royaume a été pour lui un veuvage. « Que ses enfants soient errants et mendiants ». Ils ont erré pour fuir le péril, ces enfants du royaume des Juifs; leurs ennemis les ont emmenés et vaincus. Qu’est-ce que mendier, sinon vivre de la pitié des hommes, comme ils vivent sous les rois de ces nations où ils sont dispersés? « Qu’ils soient chassés de leurs habitations ». C’est là ce qui est arrivé. « Que l’usurier dévore sa substance »; c’est-à-dire de ce peuple. Le sens le plus plausible à donner à ces paroles, c’est que leurs fautes ne leur soient point remises, puisqu’elles ne sont remises que dans le Christ qu’ils ont rejeté; c’est de lui que nous avons appris à dire : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à nos débiteurs 5 ». « Toute sa substance », est-il dit, ou toute sa vie, en sorte que nulle dette, ou plutôt nulle faute, ne lui soit remise. « Et que les étrangers dissipent ses travaux»; c’est-à-dire le diable et ses anges; car ils ne thésaurisent point pour le ciel, ceux qui ne possèdent point le Christ, « Que « nul ne lui soit en aide ». Qui vient en aide à celui que n’aide pas le Christ? « Que nul ne prenne en pitié ses petits enfants » qui, après avoir perdu leur père , ou le royaume, sont demeurés orphelins, ou qui, après avoir perdu Dieu, dont ils ont haï et
1. Matth. II, 1, 2. — 2. Jean, XIX, 19-22. — 3. Matth. VIII, 12. — 4. 1 Jean, II, 24.— 5. Matth. VI, 12.
persécuté le Fils, ne trouvent personne qui les prenne en pitié, non-seulement pour leur donner la vie temporelle, ou pour les soutenir, mais pour leur donner la véritable vie, ou la vie éternelle. « Que ses enfants soient a dévoués à la mort »; oui, à la mort éternelle. « Que son nom disparaisse dans une seule génération »; car il n’y a pour eux que génération, et non pas régénération de là vient qu’ils s’éteignent dans une seule génération. Quant à l’autre, ou à la régénération, s’ils la connaissaient, ils ne disparaîtraient point. « Que l’iniquité de leurs pères revienne à la mémoire en la présence du Seigneur »; afin que le Seigneur fasse retomber sur ce peuple, qui s’obstine dans sa malice, l’iniquité de ses pères. Voici en effet ce qu’il leur dit: « Vous portez contre vous-mêmes ce témoignage que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les Prophètes ». Et un peu après : « Voilà que va retomber sur vous le sang des justes répandu sur la terre, depuis le sang du juste Abel jusqu’au sang de Zacharie 1. Et que le péché de sa mère ne soit point effacé »; c’est-à-dire le péché de Jérusalem, qui est dans la servitude avec ses enfants, qui tue les Prophètes, et qui lapide ceux qui lui sont envoyés. « Qu’ils soient tou«jours sous les yeux du Seigneur », leurs crimes, leurs iniquités; c’est-à-dire, qu’ils ne s’effacent point de la présence du Seigneur, qu’il en tire une vengeance éternelle : « Que leur mémoire s’efface de la terre ». Cette terre de Dieu est le champ de Dieu; et le champ de Dieu, c’est l’Eglise de Dieu, et leur mémoire a disparu de cette terre, car ils étaient les rameaux naturels, et Dieu les a brisés à cause de leur infidélité 2.
19 « Parce qu’il ne s’est point souvenu de faire miséricorde », ce qui peut s’entendre de Judas, ou du peuple Juif; mais il est mieux d’appliquer au peuple Juif cette expression: « Il ne s’est pas souvenu ». Car si ce peuple a tué le Christ, il devrait en avoir un souvenir de repentir, et faire miséricorde à ses membres, qu’il a au contraire persécutés avec une persévérance obstinée. Aussi le Prophète nous dit-il : « Qu’il a persécuté l’homme pauvre et mendiant ». Cela peut s’entendre de Judas, puisque le Seigneur n’a pas dédaigné de se faire pauvre, lui qui était riche, afin de nous enrichir de sa pauvreté 3. Comment dire que
1. Matth. XXIII, 31- 37. — 2. Rom, II, 20, 21. — 3. II Cor. VIII.
le Christ fut mendiant, sinon quand il dit à la Samaritaine: « Donnez-moi à boire 1 »; et sur la croix : « J’ai soi 2 ? » Mais la suite, je ne vois point comment on peut l’appliquer à notre Chef, c’est-à-dire au Sauveur de son corps, à Celui qu’a persécuté Judas. Après avoir dit en effet: « Il a persécuté l’homme pauvre et mendiant », le Prophète ajoute : « Et mis à mort l’homme touché de componction ». C’est-à-dire qu’il l’a fait mourir, car c’est ainsi que plusieurs ont traduit. Or, ce mot de componction ne s’emploie d’ordinaire que pour exprimer la douleur du repentir sous l’aiguillon des péchés. Ainsi il est dit des Juifs qui écoutèrent les Apôtres après l’ascension de ce même Sauveur qu’ils avaient nus à mort, qu’ils furent touchés de componction. Ce fut à eux que le bienheureux Pierre adressa la parole, leur disant entre autres: « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom du Seigneur Jésus-Christ, et vos péchés vous seront remis 3 ». Mais comme ceux-ci devinrent à leur tour membres de Celui dont ils avaient cloué les membres à la croix, le peuple Juif ne s’est point souvenu de faire miséricorde; il a persécuté l’homme pauvre et mendiant, mais dans ses membres: c’est d’eux, qu’en parlant des oeuvres de miséricorde, le Seigneur dira: « Ce que vous n’avez point fait au moindre des miens, vous ne me l’avez point fait à moi-même 4. Ils ont mis à mort l’homme touché de componction»; oui, vraiment touché de componction, mais dans ses membres. Parmi ces persécuteurs qui voulaient donner la mort à l’homme touché de componction, se trouvait Saul, consentant à la mort d’Etienne qui était bien touché de componction 5: car Etienne était de ceux dont le coeur avait été touché. Mais Saul se souvint de faire miséricorde; et lui qui au matin enlevait les dépouilles, pour partager au soir la nourriture 6, fut aussi touché de componction, en sorte qu’en lui aussi les Juifs persécutèrent le pauvre, et voulurent donner la mort à l’homme touché de componction. Ce qu’ils haïssaient en Paul, c’était cette componction qui lui faisait prêcher Celui qu’il avait persécuté. Car, en persécutant dans ses membres le pauvre, le mendiant, l’homme au coeur contrit, il entendit cette voix du ciel: « Saul,
1. Jean, IV, 7. — 2. Id. XIX, 26. — 3. Act. II, 37, 38. — 4. Matth. XXV, 45. — 5. Act. Vii, 59 . — 6. Gen. XLIX, 27.
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«Saul, pourquoi me persécutes-tu 1?» Et tout à coup touché de componction, il endura lui-même ce qu’il faisait endurer aux coeurs contrits.
20. Le psaume continue: « Il a aimé la malédiction, elle viendra sur lui 2». Bien que Judas ait aussi choisi la malédiction, en volant les deniers, puis en vendant et en livrant son maître, néanmoins il est plus visible que t’est le peuple qui choisit la malédiction quand Il s’écria: «Que son sang retombe sur nous, et sur nos enfants 3. II n’a point la bénédiction, et voilà qu’elle s’éloignera de lui ». Judas, il est vrai, ne voulut point du Christ, en qui est la bénédiction éternelle; mais il est plus clair que le peuple Juif refusa la bénédiction quand cet homme éclairé par le Christ lui dit: « Voulez-vous donc, vous aussi, devenir ses disciples ? » Il refusa la bénédiction, la regardant comme un anathème: «Toi, sois son disciple 4» Alors la bénédiction s’éloigna de lui et passa aux Gentils. « Il a revêtu la malédiction comme un manteau », soit Judas, soit le peuple Juif. « Elle est entrée comme l’eau dans ses entrailles ». C’est donc à l’extérieur, et à l’intérieur; à l’extérieur comme un vêtement, à l’intérieur comme l’eau : car il tombe sous le jugement de Celui qui peut précipiter l’âme et le corps dans l’enfer 5; le corps pour l’extérieur, l’âme pour l’intérieur. « Et comme l’huile dans ses os ». Cette expression désigne le plaisir de faire le mal, et de s’amasser la malédiction, c’est-à-dire la peine éternelle, puisque la bénédiction est l’éternelle vie. Ici-bas, en effet, le mal fait ressentir une joie, comme l’eau dans nos entrailles, comme l’huile dans les os : on l’appelle néanmoins malédiction parce que Dieu menace de tourments ceux qui goûtent cette joie. Or, la malédiction est comme une huile dans les os, parce que les hommes prennent pour une force la licence de commettre le mal, comme s’il devait être impuni.
21. «Qu’elle soit pour lui comme le vêtement dont il se couvre 6 ». Déjà il a été parlé du vêtement, pourquoi cette répétition? Est-ce que cette expression : « Il s’est couvert de la malédiction comme d’un vêtement », est bien différente de celle-ci, où l’on ne dit plus se revêtir, mais se couvrir? On se revêt d’une
1. Act. IX, 4.— 2. Ps. CVIII, 18.— 3. Matth. XXVII, 25.— 4. Jean, IX, 27, 28. — 5. Matth. X, 28. — 6. Ps. CVIII, 19.
tunique, on se couvre d’un manteau. Que signifie cette expression, sinon que l’on se glorifie de son iniquité en présence des hommes? « Et comme la ceinture», dit le Prophète, « qu’il a toujours sur les reins ». Or, la ceinture donne plus de liberté, pour le travail, à l’ouvrier, qu’elle ne laisse point embarrassé dans les plis de ses vêtements. Il se fait donc de la malédiction une ceinture, celui qui commet le mal, non par surprise, mais avec préméditation, et qui s’accoutume tellement au mal, qu’il y est toujours disposé. Aussi le Prophète a-t-il dit: « Comme la ceinture qu’il a toujours sur les reins ».
22. « Telle est, devant le Seigneur, l’oeuvre de ceux qui me calomnient 1 ». Le Prophète ne dit point la récompense, mais à l’oeuvre». Il est clair que par ce vêtement, ce manteau, cette eau, cette huile, cette ceinture, il marquait les oeuvres qui appellent sur nous l’éternelle malédiction. Ce n’est point de Judas seulement, mais de beaucoup d’autres qu’il est dit: « Telle est, devant le Seigneur, l’oeuvre de ceux qui me calomnient». Toutefois, on a pu mettre le pluriel pour le singulier, comme après la mort d’Hérode, l’ange dit : « Ceux qui cherchaient la vie de l’enfant sont morts 2 ». Mais quels hommes, principalement, accusent le Christ devant le Seigneur, sinon ceux qui démentent les paroles du Seigneur, en affirmant que ce n’est point lui qu’ont annoncé la loi et les Prophètes? « Ils tiennent des discours méchants contre ma vie », en niant que le Christ pût ressusciter à son gré, quand il dit lui-même : « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir aussi de la reprendre 3 ».
23. « Pour vous, Seigneur, ô Seigneur, faites avec moi ». Quelques-uns ont voulu sous-entendre « miséricorde»; d’autres même l’ont ajouté : mais les exemplaires les plus corrects portent : « Et vous, Seigneur, Seigneur, faites avec moi, à cause de votre nom 4 ». Aussi ne faut-il pas oublier un sens plus relevé, dans lequel le Fils dirait à son Père : « Faites avec moi », parce que les oeuvres du Père et du Fils sont les mêmes. Quand nous comprenons encore : Faites miséricorde , (car on lit ensuite : « Parce que votre miséricorde est pleine de douceur »), comme l’interlocuteur ne dit pas:
1. Ps. CVIII, 20. — 2. Matth, II, 20. — 3. Jean, X, 18. — 4. Ps. CVIII, 21.
595
Faites en moi, ou faites sur moi, ou toute autre expression; mais bien : « Faites avec moi », nous avons raison de comprendre que le Père et le Fils font ensemble miséricorde aux vases de miséricorde 1. On peut aussi comprendre: « Faites avec moi », dans le sens de aidez-moi. C’est l’expression ordinaire dont nous nous servons, à propos de quelqu’un qui est de notre parti; il fait d’avec nous. Or, le Père aide le Fils, en tant que Dieu aide l’homme, à cause de la forme de l’esclave; or, Dieu est père de cet homme, et père aussi de celui qui a la forme de l’esclave. Au point de vue de la nature divine, le Fils n’a pas besoin d’être aidé par le Père; il est tout-puissant comme le Père avec lequel il assiste l’homme. « De même que le Père ressuscite les morts et donne la vie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il lui plaît 2 ». Le Père ne donne point la vie aux uns, et le Fils aux autres; ni le Père autrement que le Fils: les oeuvres sont les mêmes, et de la même manière. Ainsi, dans sa nature humaine, le Fils de Dieu a été ressuscité par Dieu d’entre les morts, c’est-à-dire par son Père, à qui il s’adresse dans le psaume : « Ressuscitez-moi, et je me vengerai d’eux 3». En tant qu’il est Dieu, il s’est ressuscité lui-même ; aussi a-t-il dit : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours 4». Nous retrouvons ici le même sens, quand on l’examine avec soin. Il nous ordonne de sonder les Ecritures, qui rendent témoignage à son sujet 5, et de ne point passer légèrement. Or, il ne dit pas seulement : « Vous, Seigneur, ô Seigneur, faites avec moi » ; mais : « Vous aussi »; et qu’est-ce à dire: « Vous aussi », sinon moi déjà? Qu’il ne dise pas Seigneur une seule fois, mais qu’il le répète : « Seigneur, Seigneur »; c’est l’effet d’une ardente prière, comme: « O Dieu, mon Dieu 6 ». Après avoir dit: « Faites avec moi », qu’il ajoute : « A cause de votre nom »: c’est pour nous signaler la grâce de Dieu. Car la nature humaine n’avait dans ses oeuvres aucun mérite qui pût l’élever à ce comble de gloire, que le Verbe uni à la chair c’est-à-dire Dieu et l’homme, fût appelé Fils de Dieu. Or, voilà ce qui s’est fait, en sorte que Celui qui avait créé l’homme est venu le rechercher; ce qui n’avait point péri de l’humanité a recueilli
1. Rom. IX, 23.— 2. Jean, V, 21. — 3. Ps. XL, 11.— 4. Jean, II, 19. — 5. Id. V, 39. — 6. Ps. XXI, 2.
ce qui avait péri. De là cette parole qui suit: « Parce que votre miséricorde est pleine de douceur ».
24. «Délivrez-moi, parce que je suis pauvre et indigent 1». Dans cette indigence et cette pauvreté, nous trouvons la faiblesse qui l’a fait clouer à la croix. « Et mon coeur s’est troublé en moi-même » .On peut rapporter ces paroles à ce que dit le Fils de Dieu aux approches de la passion : « Mon âme est triste jusqu’à la mort 2 ».
25. « J’ai passé comme l’ombre qui décline 3». Voilà ce qui indique la mort. De même que l’ombre qui s’abaisse amène la nuit, ainsi une chair mortelle arrive à la mort. « J’ai été secoué comme les sauterelles ». Il me semble que cette parole convient mieux à ses membres, c’est-à-dire aux fidèles. Et c’est pour s’exprimer avec plus de justesse que le Prophète a préféré dire « Comme les sauterelles », et non comme la sauterelle; et toutefois, avec le nombre singulier, on eût encore pu l’entendre du pluriel, comme il est dit ailleurs : « Il dit, et vint la sauterelle 4 » ; mais c’eût été plus obscur. Donc ses fidèles ont été secoués, mis en fuite par les persécuteurs, dont les sauterelles nous expriment ici ou le grand nombre, ou le passage d’un lieu à un autre.
26. « Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne 5 ». Nous lisons que : « Le Seigneur jeûna pendant quarante jours 6 » ; mais ce long jeûne put-il bien affaiblir ses genoux? Ceci ne s’appliquerait-il pas mieux à ses membres, c’est-à-dire à ses saints? « Et ma chair a été changée à cause de l’huile», ou à cause de la grâce spirituelle. C’est du chrême qu’est venu le nom de Christ, et chrême signifie onction. Or, ce changement que l’huile a opéré dans ma chair ne l’a point détériorée, mais c’était une amélioration, puisque des ignominies de la mort elle s’élevait à l’immortalité glorieuse. Dès lors, après avoir dit: « Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne », ce qui signifie que ceux de ses membres qui paraissaient forts, s’affaissèrent une fois que disparut, à la passion, ce pain qui les soutenait, ainsi qu’on le vit dans le reniement de Pierre: comme pour les fortifier contre la chute, le Prophète ajoute : « Et ma chair a été changée à cause de l’huile»,
1. Ps. CVIII, 22.— 2. Matth. XXVI, 38. — 3. Ps. CVIII, 23. — 4. Id. CIV, 34. — 5. Id. CVIII, 24. — 6. Matth. IV, 2.
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afin que ma résurrection vînt soutenir ceux que ma mort avait ébranlés, et qu’ils reçussent l’onction de l’Esprit-Saint, qui ne serait point descendu sur eux, si je ne les avais quittés. Car il avait dit : « Cet Esprit ne peut avenir, si je ne m’en vais d’abord 1 ». Et l’Evangéliste a dit : « Le Saint-Esprit n’avait pas été envoyé, parce que Jésus n’était pas encore glorifié 2 ». La chair n’était point changée alors. Mais soit que l’on désigne l’Esprit-Saint par l’eau qui arrose, ou par l’huile qui donne la joie, ou par le feu de la charité, il n’est point différent en lui-même, quelque différents que soient les signes. La différence est grande entre le lion et l’agneau, et néanmoins l’un et l’autre figurent le Christ: le lion a certaines qualités, l’agneau d’autres qualités. Cependant le Christ est le même, bien que l’agneau n’ait pas la force, ni le lion l’innocence ; mais le Christ est fort comme le lion, innocent comme l’agneau. Jésus-Christ, en effet, dit lui-même en lsaïe : « L’Esprit de Dieu est sur moi, aussi m’a-t-il oint 3 ».
27. « Je suis devenu pour eux un opprobre 4 », à cause de ma mort sur une croix. Le Christ, en effet, nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant malédiction pour nous 5. Ils m’ont vu, et ont branlé la tête». Parce qu’ils ne l’ont vu que suspendu à la croix, et non ressuscité : ils l’ont vu quand ses genoux étaient affaiblis, et ne l’ont point vu quand sa chair était changée.
28. « Secourez-moi, Seigneur mon Dieu, sauvez-moi selon votre miséricorde 6 ». Ceci peut s’appliquer au Christ tout entier, c’est-à-dire et à la tête et au corps; à la tête, à cause de la forme de l’esclave; au corps, à cause des esclaves eux-mêmes. Car c’est en eux qu’il a pu dire à Dieu: « Secourez-moi, et sauvez-moi», lui qui disait en eux aussi : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu 7? » S’il ajoute : « Selon votre miséricorde », c’est pour nous montrer que la grâce est gratuite, et non point la récompense des oeuvres.
29. «Qu’ils sachent que c’est là votre main, et que c’est vous qui l’avez faite 8 ». Le Christ dit: « Qu’ils sachent », c’est-à-dire les bourreaux pour qui il a prié, car ceux qui n’ont vu en lui qu’un objet d’opprobre, qui ont
1. Jean, XVI, 7. — 2. Id. VII, 39. — 3. Isa. LXI, 1. — 4. Ps. CVIII, 25. — 5. Galat. III, 13. —6. Ps. CVIII, 26. — 7. Act. IX, 4. — 8. Ps. CVIII, 27.
branlé la tête par dérision, étaient ceux-là mêmes qui plus tard crurent en lui. Mais que ceux-là qui attribuent à Dieu la forme d’un corps humain, sachent bien comment Dieu peut avoir une main. Si ses oeuvres sont les oeuvres de sa main, est-ce encore avec la main qu’il a fait sa main? En quel sens donc est-il dit ici : « Qu’ils reconnaissent ici votre main, et que c’est vous, ô mon Dieu, qui l’avez faite? » Comprenons bien que la main de Dieu, c’est le Christ; aussi est-il dit ailleurs « A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé 1?» Cette main était donc, et néanmoins Dieu l’a faite ; et en effet : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe s’est fait chair 2». Dans sa divinité, il est en dehors du temps; mais il lui a été fait, dans la race de David, selon la chair 3.
30. « Ils me maudiront, mais vous me bénirez 4 ». Elle est donc vaine, elle est donc fausse, la malédiction des hommes, qui aiment la vanité, qui recherchent le mensonge 5:
mais Dieu, quand il bénit, fait ce qu’il dit. « Qu’ils soient confondus, ceux qui s’élèvent contre moi ». Ils ne s’élèvent ainsi que par l’espérance d’un avantage sur moi ; mais quand j’aurai été élevé par-dessus les cieux, et que ma gloire sera étendue par toute la terre, alors ils seront confondus. « Mais pour votre serviteur, il sera dans la joie » : soit à la droite du Père, soit dans ses membres qui se réjouiront eux-mêmes, et dans les tentations par l’espérance, et après les tentations, par la vie éternelle.
31. « Qu’ils soient revêtus de honte, ceux qui me calomnient ». C’est-à-dire, qu’ils rougissent de leurs calomnies contre moi. Cette parole peut aussi se prendre en bonne part, en ce sens que les calomniateurs se corrigent. « Que la confusion leur soit un double manteau 6 ». Il y a dans le latin diplois, ce qui a donné lieu à cette autre traduction: « Que la confession soit pour eux duplex pallium, un manteau double». C’est-à-dire, qu’ils soient confondus au dedans et au dehors, ou devant Dieu et devant les hommes.
32. «Ma bouche confessera le Seigneur avec excès 7 ». Il y a en latin nimis, expression que l’on emploie d’après le génie de cette langue, pour désigner un excédant; elle est contraire
à peu, parum, qui signifie moins qu’il ne
1. Isa. LIII, 1.— 2. Jean, I, 1, 14. — 3. Rom. I, 3.— 4. Ps. CVIII, 28. — 5. Id. IV, 3.—
6. Id. CVIII, 29.— 7. Id. 30.
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faut. Mais en grec, nimis, se dit agan: or, ce n’est pas agan que l’on lit dans ce verset, mais sphodra. Nos traducteurs lui ont donné un sens qu’ils expriment tantôt par nimis, tantôt par valde, extrêmement. Mais si nimis peut avoir le sens de valde, on peut mettre nimis à propos de la louange, car cette confession du Psalmiste est une louange véritable. Le Psalmiste en effet continue ainsi : « Ma bouche le bénira au milieu d’hommes nombreux ». Dans un autre psaume, il est dit : « Je vous chanterai au milieu de l’Eglise 1 ». Mais quand c’est l’Eglise qui chante, elle qui est le corps du Christ, comment l’Eglise peut-elle chanter au milieu de l’Eglise? De même, quant à ces hommes nombreux de notre psaume, dès lors qu’ils sont les membres du Christ, si le Christ bénit le Seigneur quand ils le bénissent, comment dire qu’il le bénit au milieu d’hommes nombreux, puisque c’est lui qui bénit Dieu, quand ils bénissent Dieu? Ou bien bénit-il Dieu au milieu de beaucoup, parce qu’il est avec son Eglise jusqu’à la consommation des siècles 2 ; en ce sens que: « Au milieu de beaucoup », s’entendrait des honneurs qu’il reçoit de la multitude? Car on assigne la place du milieu à celui qui reçoit les principaux honneurs. Et si le coeur est comme le milieu de l’homme, on ne saurait donner à
1. Ps. XXI, 23. — 2. Matth. XXVIII, 20.
ces paroles un sens plus plausible que celui-ci: Je le bénirai dans les coeurs de la multitude, car le Christ habite par la foi dans nos coeurs 1. Le Prophète a dit: « Ma bouche », c’est-à-dire la bouche de mon corps, qui est I’Eglise. C’est le coeur, en effet, qui croit pour être justifié, c’est la bouche qui confesse pour obtenir le salut 2.
33. « Car il s’est tenu à la droite du pauvre 3 ». Il est dit de Judas : « Que le diable se tienne à sa droite »: parce qu’il a voulu augmenter ses richesses, en vendant le Christ. Mais ici c’est le Seigneur qui « s’est tenu à la droite du pauvre », afin d’être lui-même la richesse du pauvre. « Il s’est tenu à la droite du pauvre », non point pour multiplier les années d’une vie qui doit finir un jour, non pour augmenter ses richesses, non pour lui donner la force corporelle, ou la santé pour un temps; mais afin, dit le Prophète, «de délivrer son âme des persécuteurs ». Or, l’âme est délivrée des persécuteurs, quand leurs suggestions ne la font point consentir au mal; et elle n’y consent point, quand le Seigneur se tient à la droite du pauvre, pour le soutenir contre sa pauvreté, c’est-à-dire sa faiblesse. Tel est le secours que Dieu a prêté au corps du Christ dans tous ses saints martyrs.
1. Ephés. III, 17. — 2. Rom. X, 10.— 3. Ps. CVIII, 1.
SERMON AU PEUPLE.
LES PROMESSES DU SEIGNEUR.
L’Ancien Testament était le temps des promesses, le Nouveau est celui de l’accomplissement. Ces promesses toutefois ne sont point pour l’homme qui reste dans le péché, s’imaginant que Dieu ise prend aucun soin de nos actions, lui qui a compté nos cheveux. Le garant de ces promesses, c’est le Christ prophétisé dans notre psaume, comme Seigneur de David. Il est fils de David selon l’Evangile et selon saint Paul ; et quand il passait sur le grand chemin, les aveugles, comprenant que ses actes comme fils de David sont transitoires, l’invoquèrent sous ce nom et virent la lumière. Il est Seigneur de David comme Verbe de Dieu, et Verbe fait chair pour nous donner l’espérance. Les Juifs pouvaient répondre que la Vierge doit mettre au monde Emmanuel, que cet Emmanuel est Seigneur de David, mais le fils de la vierge, fils de David. Ce Christ fils de David ayant été élevé en gloire, est devenu par là même Seigneur de David; et Dieu lui a donné nia nom au-dessus de tout nom. Voilà ce qu’il nous faut croire sans le comprendre, autrement notre foi n’aurait pas de mérite. Le principal péché des Juifs est de n’avoir point cru en lui; de là vient que leurs péchés subsistent, puisque nulle faute ne peut être effacée que par la foi au Christ; et comme l’objet de la foi doit être invisible, voilà que le Fils de Dieu s’est dérobé à nos regards par l’ascension, afin de former en nous la justice par la foi. Si nous ne voyons pas le Christ assis à la droite de son Père, nous voyons ses ennemis sous ses pieds, soit par le coup de sa justice, soit par le coup de sa miséricorde. En dépit des nations révoltées, le Seigneur les donnera à son Christ. C’est à partir de Sion que le Seigneur a commencé son règne par la prédication de l’Evangile. Il règne au milieu de ses ennemis, Juifs, infidèles, hérétiques, à qui l’on prêche la rémission des péchés, jusqu’à ce que toutes les nations soient entrées dans I’Eglise. Les disciples ont vu le Christ montant au ciel, nous le voyons régnant ssr tous les peuples. Quant à la forme de l’esclave, l’impie l’a vue, et il verra aussi celui qu’il a percé, mais non la forme divine. Alors nouas comprendrons que le principe est avec lui, Ou plutôt qu’il est en son Père, et sua Père en lui, quand les saints apparaîtront dans leur gloire pour la vie éternelle. Aujourd’hui nous croyons au Christ que Dieu engendre dans le secret de sa gloire, et avant le temps. David pouvait dire aussi: je vous ai engendré du sein de la vierge, et pendant la nuit que bénirent les bergers. Le Christ ne peut être prêtre que selon l’ordre de Melchisédech, puisque le sacerdoce d’Aaron a cessé avec le temple et l’holocauste. Le Seigneur à votre droite, et le prêtre à la droite de son Père; il doit briser sur la terre les têtes rebelles et orgueilleuses , car il est la pierre de Sion écrasant tout incrédule. Maintenant il juge, mais sans éclat; au dernier jour, il jugera ostensiblement; il ruine aujourd’hui ce qui est du vieil homme, pour le réédifier dans la gloire; et lui qui a bu l’eau du torrent par une vie rapide, relèvera la tête dans sa splendeur.
l. Autant que nous le permettra le Seigneur, qui nous a établi ministre de sa parole et de ses sacrements pour vous servir dans l’effusion de sa miséricorde; avec le secours de ce même Dieu, qui vous rend si attentifs et qui voudra bien nous en rendre capable, nous entreprenons de sonder et de vous exposer le psaume que nous venons de chanter. li contient peu de paroles, mais on y trouve de grandes pensées. Que votre âme soit donc toujours fervente et en éveil devant Dieu, qui a ses temps pour faire des promesses, et ses temps aussi pour les accomplir. Le temps des promesses était celui des Prophètes jusqu’à Jean-Baptiste; depuis Jean-Baptiste jusqu’à la fin, c’est le temps de les accomplir. C’est un Dieu fidèle qui veut bien se constituer notre débiteur, non point qu’il reçoive quelque chose de nous, mais bien parce qu’il nous tait de si grandes promesses. C’était peu pour lui que la promesse, il a voulu la faire écrire; il nous a fait en quelque sorte le billet de ses
promesses, afin que quand il viendrait à les accomplir, nous pussions voir dans ces mêmes écrits l’ordre qu’il devait garder. Le temps de la prophétie était donc, nous l’avons dit souvent, le temps des promesses. Dieu nous a promis la vie éternelle, la vie bienheureuse et sans fin avec les anges, l’héritage incorruptible, la gloire toujours durable, la douce contemplation de sa face, la demeure dans les tabernacles célestes, la résurrection d’entre les morts, sans craindre la mort désormais. Telle est, en quelque sorte, la promesse finale, où tendent nos désirs ; et quand nous y serons arrivés, nous n’aurons plus rien à demander, plus rien à désirer. Mais Dieu, en faisant ces promesses, a daigné nous préciser dans quel ordre nous pourrons y arriver. Il a promis aux hommes la divinité, à de simples mortels l’immortalité, à des pécheurs la justification, et aux humiliés la gloire. Toutes ces promesses, il les a faites àdes indignes, afin ne ses promesses ne
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parussent point la récompense des oeuvres, mais bien une grâce accordée gratuitement, comme l’indique son nom. Vivre en effet dans la justice, autant qu’un homme peut vivre de la sorte, ce n’est point l’effet de son mérite, mais d’un bienfait de Dieu. Car nul ne mène une vie juste, s’il n’a été justifié, c’est-à-dire fait juste; et l’homme ne peut devenir juste que par Celui qui ne peut être injuste. De même qu’une lampe ne saurait s’allumer elle-même, ainsi l’âme de l’homme ne saurait se donner la lumière ; mais elle crie au Seigneur : « C’est vous, ô Dieu, qui ferez luire ma lampe 1 ».
2. Lorsqu’on promet donc le royaume des cieux aux pécheurs, ce n’est point à ceux qui demeurent dans le péché, mais à ceux qui sont délivrés du péché, pour servir dans la justice; et, pour cela, il leur faut, avons-nous dit, le secours de la grâce c’est celui qui est toujours juste qui les justifie. Il semblait néanmoins incroyable que Dieu eût tant de bonté pour les hommes, et aujourd’hui, ceux qui désespèrent de la grâce divine, ceux qui ne veulent point quitter leur vie dépravée et se tourner vers Dieu, et recevoir de lui la justification, afin que, leurs péchés une fois couverts du pardon, ils puissent commencer une vie juste en Celui qui n’a jamais vécu dans l’injustice; ceux-là, dis-je, s’entretiennent dans la corruption par cette funeste pensée qui leur fait dire que Dieu n’a aucun souci des choses humaines, et que Celui qui a créé le monde, qui le dirige, ne peut considérer quelle est ici-bas la vie d’un mortel. Ainsi l’homme fait par Dieu, s’imagine qu’il échappe à l’oeil de Dieu. S’il nous était permis de nous adresser à cet. homme; si notre parole pouvait atteindre son oreille d’abord et ensuite son coeur; si son obstination ne décourageait point celui qui le cherche, tout perdu qu’il est; s’il se laissait retrouver, nous pourrions lui dire : O homme, comment Dieu te négligerait-il, maintenant que tu es créé, lui qui a pris soin de te créer? Pourquoi t’imaginer que tu n’es point au rang des créatures? Loin de toi toute séduction t Tes cheveux sont comptés par le Créateur 2. Telle est, en effet, la parole que Jésus donnait à ses Apôtres, dans l’Evangile, les rassurant contre la crainte de la mort, et leur ôtant la pensée que rien d’eux pût périr par la mort. Ils redoutaient la
2. Ps. XVII,
29.— 3. Matth. X, 30.
mort pour leur âme, et il les rassure à propos du moindre de leurs cheveux. L’âme, en effet, peut-elle périr, quand un cheveu ne périt point? Toutefois, mes frères, comme il paraissait incroyable que Dieu pût accomplir ce qu’il promettait aux hommes, de les tirer de cette mortalité, de cette abjecte corruption, de cette faiblesse, de la cendre et de la poussière, pour les égaler aux anges de Dieu, non-seulement le Seigneur leur a donné en garantie les saintes Ecritures, mais il leur a donné, pour médiateur de sa promesse, non plus un prince quelconque, non plus un ange, ou un archange, mais son Fils unique, afin de nous montrer et de nous donner, en la personne de ce même Fils, cette voie par laquelle il doit nous conduire à la fin qu’il nous promet. C’était peu, en effet, pour Dieu, de nous donner son Fils pour guide ; il en a fait la voie elle-même, afin que nous puissions aller à Celui qui nous conduit, et marcher en lui.
3. Il nous adonc promis que nous arriverions à lui, c’est-à-dire à cette ineffable immortalité, à l’égalité avec les anges: combien nous en étions éloignés! Quelle élévation en lui! quelle bassesse en nous! Quelle supériorité en lui! et, en nous, quelle abjection profonde et désespérante! Nous étions dans une langueur mortelle, sans pouvoir guérir: Dieu nous a envoyé un médecin que le malade ne connaissait point: « Car s’ils l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 1». Mais ce qui a servi à la guérison, c’est que le malade ait tué son médecin. Il était venu pour visiter ce malade, on l’a fait mourir, afin qu’il donnât la guérison. Il fit comprendre à ses fidèles qu’il était Dieu et homme; Dieu par qui nous avons été formés, homme par qui nous sommes reformés. Autre était ce qui paraissait en lui, et autre ce qui était caché; et ce qui était caché était bien supérieur à ce que l’on voyait; mais ce qui était supérieur demeurait invisible. Le malade était guéri par ce qu’ily avait de visible, afin qu’il devînt capable de voir celui qui se dérobait un instant, mais qui ne devait point se refuser à jamais. Que le Fils unique de Dieu viendrait chez les hommes, qu’il prendrait notre chair, qu’il deviendrait homme par cette chair qu’il aurait prise, qu’il mourrait, qu’il ressusciterait,
1. I Cor,
II, 8.
qu’il monterait au ciel pour s’asseoir à la droite de son Père, accomplissant ainsi ses promesses à l’égard des Gentils, et qu’après l’accomplissement de ses promesses à l’égard des Gentils, il exécuterait encore ce qu’il avait dit; qu’il viendrait, et se ferait rendre compte de ses grâces, afin de faire le discernement des vases de colère, et des vases de miséricorde, pour accomplir ses menaces à l’égard de l’un pie, ses promesses à l’égard du juste voilà ce qu’il fallait prophétiser, ce qu’il fallait annoncer, l’avènement qu’on devait prêcher, afin qu’il ne causât aux hommes ni frayeur ni surprise, mais qu’il fût attendu avec foi. Parmi ces promesses, il faut compter notre psaume, qui annonce Jésus-Christ Notre-Seigneur d’une manière claire et évidente; en sorte qu’il est indubitable pour nous que ce psaume est une prophétie du Christ, car nous sommes chrétiens, et nous en croyons à l’Evangile. Un jour que le Seigneur et Sauveur Jésus-Christ demandait aux Juifs de qui, selon eux, le Christ était fils, et qu’ils répondaient de David; il leur répliqua aussitôt « Comment donc David nous dit-il par l’Esprit-Saint: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à s ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied? Si donc David, parlant par e l’Esprit-Saint, l’appelle son Seigneur, comment est-il son Fils 1?» C’est par ce verset même que commence le psaume.
4. « Le Seigneur a dit à mon Seigneur: « Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied 2 ». C’est donc par cette question que pose aux Juifs Notre-Seigneur, qu’il nous faut commencer l’explication du psaume. Que l’on nous demande en effet si nous confirmons, ou si nous contredisons la réponse des Juifs ; loin de nous de la contredire. Si l’on nous demande : Le Christ est-il filé de David, ou ne l’est-il point? Répondre non, c’est contredire l’Evangile; car saint Matthieu commence de cette manière le récit évangélique : « Livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David 3 ». L’Evangéliste proclame donc qu’il écrit le livre de la génération de Jésus-Christ, fils de David, Les Juifs eurent donc raison de répondre au Christ, qui leur demandait de qui ils croyaient que le Christ était fils, que c’était de David. Cette
1. Matth. XXII, 42-45. — 2. Ps. CIX, 1 — 3. Matth. I, 1.
réponse est d’accord avec l’Evangile. C’est ce qu’établit non-seulement l’opinion des Juifs, mais la foi des chrétiens. Je trouve aussi d’autres preuves. L’Apôtre dit de Jésus-Christ qu’ « il est né, selon la chair, de la race de David 1 »; et, s’adressant à Timothée : «Souvenez-vous »,lui dit-il, « que Jésus-Christ de la race de David est ressuscité des morts, selon l’Evangile que je prêche ». Et que dit-il à propos de cet Evangile? « Pour lequel je souffre jusqu’à être chargé de chaînes, comme un malfaiteur; mais la parole de Dieu n’est point enchaînée 2 », L’Apôtre souffrait donc jusqu’à être chargé de chaînes pour son Evangile, c’est-à-dire pour la dispensation de cet Evangile qu’il prêchait aux peuples, qu’il répandait parmi les nations. Lui qui le matin avait enlevé les dépouilles, et le soir partagé le butin 3, souffrait donc jusqu’à être enchaîné pour la bonne nouvelle. Quelle bonne nouvelle? « Que le Christ, fils de « David, est ressuscité d’entre les morts » .C’est pour cette nouvelle que souffrait l’Apôtre, et néanmoins c’est à ce sujet que le Sauveur interrogeait les Juifs; et quand ils répondaient ce que prêchait l’Apôtre, il releva cette réponse comme pour la contredire: « Comment donc David, parlant dans l’Esprit de Dieu, l’appelle-t-il son Seigneur? » Et il cita en preuve cet endroit du psaume : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur. Si donc, dans l’Esprit de Dieu, il l’appelle son Seigneur, comment est-il son fils? » Cette question imposa silence aux Juifs : ils ne trouvèrent aucune réponse, mais ils ne cherchèrent point à l’avoir pour Seigneur, parce qu’ils ne le reconnaissaient point pour le fils de David. Pour nous, mes frères, croyons et parlons: « Car c’est dans le coeur qu’est la foi qui justifie, et dans la bouche la confession qui sauve 4 ». Croyons, dis-je, et proclamons que le Christ est fils de David et Seigneur de David. N’allons point rougir du fils de David, afin de n’irriter point le Seigneur de David.
5. C’est de ce nom que l’appelèrent, quand il passait, ces aveugles qui méritèrent de recouvrer la vue. Jésus passait, et ces aveugles qui entendaient passer une troupe, connurent de l’oreille Celui qu’ils ne pouvaient voir des yeux, et poussèrent de grands cris en disant:
« Ayez pitié de nous, fils de David 5». Or, la
1. Rom. I, 3.— 2. II Tim. II, 8 , 9.— 3. Gen, XLIX, 27.— 4. Rom, X, 10. — 5. Matth. XX, 29-34.
600
foule les menaçait pour les fajre taire; et eux, néanmoins, dans leur désir de voir le jour, surmontant les contradictions de la foule, continuaient de crier; ils retinrent celui qui passait, et méritèrent qu’il les touchât et leur rendît la vue. « Ayez pitié de nous, fils de David », criaient-ils à celui qui passait, et il s’arrêta ; et comme ils dominaient l’opposition du peuple : « Que voulez-vous que je vous fasse?» leur dit-il. Et eux: « Seigneur, faites que nous voyions ». Il toucha leurs yeux qu’il ouvrit, et ils virent présent celui qu’ils avaient entendu passer. Il y a donc des oeuvres que le Seigneur fait en passant, d’autres qui sont plus stables. Oui , dis-je, parmi les oeuvres du Seigneur, les unes sont transitoires, les autres stables. L’oeuvre passagère du Seigneur, est l’enfantement de la Vierge, l’incarnation du Verbe, l’accroissement des années, les miracles visibles, les souffrances de sa passion, sa mort, sa résurrection, son ascension au ciel; tout cela fut transitoire. Car aujourd’hui il n’y a plus pour le Christ, ni naissance, ni mort, ni résurrection, ni ascension au ciel. Ne comprenez-vous pas que tous ces faits sont accomplis, ont eu leur temps, et ont montré à ceux qui voyagent ici-bas, quelque chose qui s’en va, afin qu’ils ne demeurassent point en chemin, mais qu’ils courussent vers la patrie? Enfin ces aveugles étaient assis près du chemin, c’est là qu’ils entendirent le passant divin, et l’arrêtèrent par leurs cris. C’est donc dans la voie de ce siècle que le Seigneur a fait quelque chose de passager, et cet acte passager est l’oeuvre du Fils de David. De là vient qu’à son passage, ils s’écrièrent : « Ayez pitié de nous, Fils de David». Comme s’ils disaient: Nous reconnaissons dans celui qui passe le Fils de David; ce passage nous fait comprendre qu’il a été Fils de David. Reconnaissons donc, nous aussi, et proclamons qu’il est Fils de David, afin de mériter qu’il nous éclaire. Nous sentons dans Celui qui passe le Fils de David: puisse le Seigneur de David nous éclairer!
6. Voilà donc le divin Maître qui interroge les Juifs, et ils ne répondent point, parce qu’ils ne veulent pas être ses disciples; si maintenant il nous interrogeait, que répondrions-nous? Cette interrogation mit les Juifs en défaut, qu’elle profite aux chrétiens; loin de se troubler, qu’ils s’instruisent. Ce n’est point pour s’instruire que le Seigneur nous interroge, mais il interroge en docteur. Ces malheureux Juifs devaient lui répondre, c’est à vous de nous l’apprendre. Ils aimèrent mieux se taire dans un dépit orgueilleux, que s’instruire par une humble confession. Que le Maître nous parle donc, et voyons ce que nous répondrons à cette question. « Que vous semble-t-il du Christ? De qui est-il Fils? » Répondons ce que répondirent les Juifs, mais sans nous arrêter où ils s’arrêtèrent. Rappelons-nous cet Evangile que nous croyons. « Livre de la génération de Jésus-Christ, Fils de David 1 ». Que la question que l’on nous adresse ne nous fasse point oublier que le Christ est Fils de David, ainsi que nous le rappelle saint Paul. Courage donc, ô chrétien; « souviens-toi que le Christ Jésus, Fils de David, est ressuscité d’entre les morts 2 ». Que l’on nous interroge donc, et répondons. « Que vous semble-t-il du Christ? De qui est-il Fils?» Que toutes les bouches chrétiennes redisent eu plein accord: « De David ». Que le Maître continue, et nous dise: « Comment donc David, parlant par l’Esprit-Saint, l’appelle-t-il son Seigneur? Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied » .Comment pourrons-nous répondre, si vous ne nous l’apprenez? Maintenant que nous l’avons appris, nous disons: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; toutes choses ont été faites par vous ». Voilà le Seigneur de David. Mais à cause de l’infirmité de notre chair, parce que nous n’étions qu’une chair sans espoir: «Le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous»; voilà le Fils de David. Assurément, Seigneur, ayant la nature divine, vous n’avez pas cru qu’il y eût usurpation à vous dire semblable à Dieu; aussi êtes-vous le Seigneur de David; mais, vous vous êtes abaissé jusqu’à prendre la forme de l’esclave 3: voilà le Fils de David. Aussi, dans votre question, quand vous demandez: « Comment est-il son Fils? » vous n’avez point nié que vous fussiez son Fils, mais seulement demandé comment cela pouvait se faire. David l’appelle son Seigneur,dites-vous; de quelle manière donc est il son Fils? Sans le nier, je vous demande comment, pour eux, avec cette Ecriture qu’ils lisaient sans la comprendre, s’ils eussent voulu à cette
1. Math. I, 1. — 2. II Tim. II, 8.— 3. Philipp. II, 7.
601
demande se rappeler cette manière, ils eussent répondu: Pourquoi nous interroger? « Voilà que la Vierge concevra et mettra au monde un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel, ce qui signifie : Dieu avec nous 1 ». Donc, la Vierge concevra, et cette Vierge, de la race de David, mettra au monde un fils, qui sera Fils de David. Car Joseph et Marie étaient de la maison, et de la famille de David 2. Donc, cette Vierge enfanta, en sorte que son Fils est le Fils de David. Mais au Fils qu’elle a mis au monde, « on donnera le nom d’Emmanuel, ou Dieu avec nous ». Voilà comment nous avons le Seigneur de David.
7. Peut-être ce psaume lui-même nous dira-t-il en quelque manière comment le Christ est fils de David, et Seigneur de David. Ecoutons-le donc et développons-en les mystères; frappons avec piété, arrachons par la charité, David lui-même nous le dit donc, et il ne lui était pas permis de contredire son Seigneur : « David, parlant par l’Esprit-Saint, nous dit qu’il est son Seigneur ». Que dit David à propos du Christ? Car le psaume est à David lui-même. C’est là tout le titre, sans embarras de figure, sans aucune difficulté. Que dit donc David? « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de vos ennemis l’escabeau de vos pieds». Qu’est-ce à dire : «L’escabeau de vos pieds?» C’est-à-dire qu’ils seront sous vos pieds, car c’est sous les pieds que l’on met l’escabeau des pieds. « Le Seigneur », dit le Prophète, « a dit à mon Seigneur ». Voilà ce que David a entendu, et il l’a entendu en esprit. Où et quand l’a-t-il entendu, c’est ce que nous ne savons pas; mais nous le croyons quand il dit et écrit qu’il a entendu. Il l’a donc entendu certainement, il l’a entendu dans quelque sanctuaire de la vérité, dans quelque figure mystérieuse, où tous les Prophètes ont ouï dans le secret ce qu’ils ont divulgué au grand jour; c’est là que David a entendu ce qu’il proclame avec une grande confiance : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez- vous à ma droite jusqu’à ce que je vous fasse un marchepied de vos ennemis ». Nous savons que, après la résurrection, le Christ monta au ciel pour s’asseoir à la droite de Dieu. C’est là un fait; nous ne l’avons pas
1. Ps. VII,
14; Matth. I, 23.— 2. Luc, II, 27, 32; II,4,5.
vu, mais nous le croyons: nous l’avons lu dans les Livres saints, nous l’avons entendu prêcher, nous y adhérons par la foi. Mais dès lors que le Christ était fils de David, il était aussi Seigneur de David. Car ce qui est né de la race de David, a été élevé en gloire au point d’être Seigneur de David. Mes paroles vous étonnent, comme si cela était sans exemple parmi les hommes. S’il arrivait que le fils d’un particulier devînt un roi, ne serait-il pas le Seigneur de son père? Chose plus étonnante encore! ne peut-il pas se faire non seulement que le fils d’un particulier devienne roi, et ainsi seigneur de son père; mais que le fils d’un laïque devienne évêque, et alors père de son père? Donc le Christ, en prenant une chair, en mourant dans cette chair, pour ressusciter également avec cette chair, puis monter aux cieux, et s’asseoir à la droite de son Père, est devenu dans cette même chair, ainsi élevée, ainsi glorifiée, ainsi transformée dans une splendeur toute céleste, et fils de David, et Seigneur de David. C’est au point de vue de ces transfigurations du Christ, que l’Apôtre a dit aussi : « C’est pourquoi Dieu l’a ressuscité des morts, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel,sur la terre et dans les enfers 1». « Dieu », dit l’écrivain sacré, « lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom », c’est-à-dire au Christ devenu homme, au Christ qui est mort selon la chair, qui est ressuscité, monté aux cieux. « Dieu lui a donné un nom supérieur à tout nom, en sorte qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers ». Où donc sera David, pour que le Christ ne soit point son Seigneur? Qu’il soit dans le ciel, qu’il soit sur la terre, qu’il soit dans les enfers, il aura toujours pour Seigneur celui qui est Seigneur du ciel, de la terre et des enfers. Que David se réjouisse donc avec nous, lui que relève la naissance d’un tel fils, et qui est délivré par un tel Seigneur; qu’il dise dans sa joie, et qu’on écoute avec les mêmes ravissements: « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je vous fasse de vos ennemis un marche pied».
8. « Asseyez-vous », non-seulement sur une éminence, mais aussi dans le secret: en haut
1. Philipp. II, 9, 10.
602
pour la domination, dans le secret pour stimuler la foi. Quelle récompense mériterait la foi, si l’objet de la foi n’était caché? Or, la récompense de la foi sera de voir celui en qui nous avons cru avant de le voir. Mais, comme l’a dit l’Ecriture : « Le juste vit de la foi 1». Il n’y aurait donc aucune justice dans la foi, si l’objet que l’on nous prêche et que nous croyons n’était invisible, et si la foi ne nous méritait de le voir. « Quelle ineffable douceur, ô mon Dieu, vous avez cachée pour « ceux qui vous craignent! » Donc vous l’avez cachée, en sont-ils demeurés privés? Loin de là, « elle est parfaite pour ceux qui espèrent en vous 2 ». Ce mystère admirable du Christ, assis à la droite de Dieu, a donc été caché afin d’être l’objet de la foi; il nous a été dérobé afin de stimuler notre espérance. « Nous sommes, en effet, sauvés par l’espérance. Or, l’espérance que l’on voit n’est pas une espérance ; comment espérer ce que l’on voit? » Ainsi, dit l’Apôtre, vous le connaissez, je vous le rappelle seulement. Que dit donc l’Apôtre? « C’est l’espérance qui nous sauve »,dit-il; «or, l’espérance qu’on verrait ne serait pas une espérance. Comment espérer ce que l’on voit déjà? Si nous espérons ce que nous n’avons pas encore, nous l’attendons par la patience 3 ». Comme donc l’espérance qu’on verrait ne serait plus espérance, «Vous avez caché votre douceur à ceux qui vous craignent. Car nous espérons ce que nous ne voyons pas, et nous l’attendons par la patience: vous l’avez rendue parfaite pour ceux qui vous craignent». Enfin, mes frères, écoutez attentivement ce que je vais vous dire : c’est que notre justice nous vient de la foi, que la foi purifie nos coeurs, afin que nous puissions voir ce que nous aurons cru. L’un et l’autre nous est enseigné : « Bienheureux les coeurs purs, parce qu’ils verront Dieu 4 » ; et encore: « C’est par la foi qu’il purifie leurs coeurs 5 ». Comme donc la justice de la foi consiste à croire ce que l’on ne voit pas, afin que le mérite de la foi nous conduise à la claire vue quand le temps sera venu : le Seigneur, en promettant l’Esprit-Saint, nous dit dans l’Evangile : « Il convaincra le monde de péché, de justice et de jugement 6». De quel péché? de quelle justice? de quel jugement?
1. Rom. II, 17. — 2. Ps. XXX, 20. — 3. Rom. VII, 24,25.— 4. Matth. V, 8.— 5. Act. XV, 9.— 6. Jean, XVI, 9.
Le Seigneur nous l’explique aussitôt, et n’admet point les conjectures des hommes. « Du péché», dit-il, « parce qu’ils n’ont point cru en moi 1 ». Combien d’autres péchés avaient encore les Juifs? Et néanmoins, comme s’ils n’avaient que celui-là, le Seigneur dit qu’«il les convaincra de péché, parce qu’ils n’ont pas cru en lui ». Tel est le péché dont il a dit ailleurs : « Si je n’étais pas venu, ils n’auraient aucune faute 2».Qu’est-ce à dire : « Si je n’étais pas venu, ils n’auraient aucune faute?» En venant donc vers les justes, ô Dieu, en avez-vous fait des pécheurs? Le Seigneur semble ici omettre tous les péchés dont on peut obtenir la rémission par la foi, et ne désigne que ce péché, sans lequel tous les autres seraient remis. «De péché », nous dit-il, « parce qu’ils n’ont pas cru en moi ». Et ailleurs: « Si je n’étais pas venu, ils n’auraient aucun péché ». Par cela même qu’il est venu, en effet, et qu’ils n’ont point cru en lui, ils sont tombés dans le péché; et s’ils n’étaient tombés dans ce péché, tous les autres eussent pu leur être pardonnés, effacés par ce pardon que leur eût obtenu la foi. « De péché donc, parce qu’ils n’ont pas cru en moi; de la justice, parce que je vais à mon Père, et que désormais vous ne me verrez plus 3 ». Telle est donc la justice, ô Dieu, que vous alliez à votre Père , et que désormais vos disciples ne vous verront plus. Telle est la justice qui vient de la foi. « Car c’est de la foi que vit le juste 4 »; et il vit de la foi, précisément quand il ne voit point ce qu’il croit. Comme donc c’est la vie de la foi qui nous justifie, et que nul ne vit de la foi que quand il ne voit point ce qu’il croit; afin de former cette justice parmi les hommes, c’est-à-dire de les porter à croire ce qu’ils ne voient point, le Saint-Esprit, dit le Sauveur, convaincra les hotu mes de la justice, « parce que je vais à mon Père, et que désormais vous ne me verrez plus ». Comme s’il disait: La justice pour vous consistera à croire en Celui que vous ne voyez point, afin que, purifiés par la foi, vous puissiez voir au jour de la résurrection celui en qui vous croyez.
9. Donc le Christ est assis à la droite de Dieu, le Fils est invisible à la droite du Père. Croyons en lui. Le Prophète nous annonce en effet deux choses, et que Dieu a dit : « Asseyez-vous à ma droite »; et qu’il ajoute : «Jusqu’à ce que
1. Jean, XVI, 9.— 2. Id. XV, 22.— 3. Id. XVI, 8-10.— 4. Rom. I, 17.
je fasse de vos ennemis l’escabeau de vos pieds », c’est-à-dire qu’ils soient sous vos pieds. Tu ne vois pas le Christ assis à la droite du Père, mais tu peux déjà voir comment ses ennemis lui sont un marchepied. Quand un point est si visiblement accompli , crois à celui qui demeure caché. Quels ennemis sont mis sous ses pieds? Ceux qui méditaient des choses vaines, et à qui il est dit : « Pourquoi ces frémissements des nations, et ces vains complots des peuples? Les rois de la terre sont debout, les princes se sont rassemblés comme un seul homme contre le Seigneur et contre son Christ. Ils ont dit : brisons leurs chaînes et rejetons leur joug bien loin de nous 1». Qu’ils ne dominent point sur nous, qu’ils ne nous assujettissent point au joug. « Celui qui habite les cieux se rira d’eux ». Tu étais son ennemi, tu seras sous ses pieds, ou adopté, ou vaincu par lui. Vois comment tu veux être sous les pieds du Seigneur ton Dieu, car tu y seras nécessairement, soit par le coup de sa grâce, soit par le coup de sa justice. Il est donc assis à la droite de Dieu, jusqu’à ce que ses ennemis soient placés sous ses pieds comme un escabeau. Voilà ce qui se fait, ce qui s’accomplit, peu à peu à la vérité, mais sans interruption. Que les nations frémissent, que les peuples tiennent de vains complots, que les rois de la terre se soulèvent, que les chefs des nations se rassemblent contre le Seigneur et contre son Christ; est-ce donc par ces frémissements, par ces vains complots, par ces soulèvements contre le Christ qu’ils empêcheront cette parole de s’accomplir : « Je vous donnerai les nations en héritage, et pour domaine les confins de la terre ? » Cette parole s’accomplira donc en dépit de leur fureur, de leurs projets impuissants: « Je vous donnerai les nations en héritage, et votre domaine embrassera les confins de la terre ». Ils sont donc vains, tous leurs complots. Quant à l’accomplissement de celte promesse : « Je vous donnerai toutes les nations en héritage, et la terre entière pour domaine » ; ce n’est point un homme sans portée, mais bien le Seigneur qui me l’a faite. De même, dans notre psaume, nous pouvons raisonner ainsi : « Il a dit », non point un homme quelconque, mais « c’est le Seigneur qui a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de vos ennemis
1. Ps. II, 1-8.
un escabeau sous vos pieds ». Qu’ils frémissent, qu’ils trament de vains complots, qu’ils se soulèvent en tumulte , empêcheront-ils cette parole de s’accomplir? « Leur mémoire a péri avec le bruit». C’est un autre psaume qui l’a dit, mais non pas un autre esprit: « Leur mémoire périt avec le bruit, et le Seigneur demeure éternellement 1 ». Celui-là donc qui demeure éternellement, quand leur mémoire périt avec le bruit, celui-là « a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite ». Et voilà qu’il est assis à la droite de son Père, jusqu’à ce qu’il mette ses ennemis comme escabeau sous ses pieds.
10. Que dit ensuite le Prophète? « Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance 2 ». Il est de toute évidence, mes frères, que le Prophète ne parle point de ce règne que le Christ partage avec son Père, Seigneur de toutes choses qu’il a créées par lui. Quand n’a-t-il point régné, ce Verbe qui est Dieu et en Dieu dès le commencement ? Il est dit en effet: « Au roi des siècles, au Dieu qui est l’immortel, l’invisible, l’unique, honneur et gloire dans les siècles des siècles 4. Au roi des siècles, honneur et gloire dans tous les siècles ». Quel est « ce roi des siècles, invisible, incorruptible? » Le Christ, parce qu’il est avec son Père, invisible, incorruptible; parce qu’il est Verbe de Dieu, Vertu de Dieu, Sagesse de Dieu, parce qu’il est Dieu et en Dieu, par qui tout a été fait, est le roi des siècles : mais, à le considérer dans cette oeuvre transitoire par laquelle il a bien voulu, au moyen de sa chair, nous appeler à l’éternité, son règne commence par les chrétiens, et ce règne sera sans fin. Ses ennemis sont donc l’escabeau de ses pieds, tandis qu’il est assis à la droite de son Père; ils y sont placés comme il est dit, cela se fait et s’accomplira absolument jusqu’à la fin. Qu’on ne vienne point nous dire qu’on ne mènera point à bonne fin ce qui est commencé. Pourquoi désespérer de cet accomplissement? C’est le Tout-Puissant qui a commencé, et le Tout-Puissant a promis d’accomplir ce qu’il a commencé. Par où a-t-il commencé? «Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance ». Cette Sion, c’est Jérusalem. Ecoute le Seigneur lui-même. «Il fallait que le Christ souffrît et ressuscitât le troisième jour 5 ».
1. Ps. IX,
7, 8,— 2. Id. CIX, 2.— 3. Jean, I, 3.— 4. I Tim. I, 17.— 5. Luc, XXIV, 46.
604
C’est de là, qu’après sa résurrection, il s’est assis à la droite de son Père, où il était auparavant. Mais qu’arriva-t-il depuis qu’il est assis à la droite de Dieu ? Par quel moyen ses ennemis sont-ils réduits à lui servir de marchepied? Ecoutez ce qu’il nous enseigne lui-même en nous l’exposant: « On prêchera en son nom la pénitence et la rémission des péchés dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem 1» : car « le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance ». « Le sceptre de votre puissance », c’est-à-dire le règne de votre force; « car vous les gouvernerez avec un sceptre de fer 2 : le Seigneur le fera sortir de Sion », car « on commencera par Jérusalem ».
11. Qu’arrivera-t-il, quand le Seigneur aura fait sortir de Sion le sceptre de votre vertu ? « Vous dominerez au milieu de vos ennemis 2». Tout d’abord « vous régnerez au milieu de vos ennemis », au milieu des nations frémissantes. Quand en effet les saints seront eu possession de leur gloire,et les méchants sous le coup de leur condamnation, est-ce encore au milieu de ses ennemis que régnera le Christ? Qu’y a-t-il d’étonnant qu’il domine alors, puisque les justes régneront avec lui, et que les impies seront dans les flammes éternelles? Commuent s’étonner qu’il règne alors? Maintenant donc c’est au milieu de vos ennemis, maintenant dans le cours des siècles qui passent, dans la reproduction et la succession de l’humaine mortalité, pendant que le temps s’écoule comme un torrent, votre sceptre est sorti de Sion pour établir votre domination sur vos ennemis. Régnez donc, oui régnez sur les païens, sur les Juifs, sur les hérétiques, sur les faux frères. Régnez, régnez, fils de David, Seigneur de David, régnez au milieu des païens, au milieu des Juifs, au milieu des faux frères. « Règnez au milieu de vos ennemis ». Nous ne comprenons ce verset qu’en le voyant s’accomplir dès maintenant. Asseyez-vous donc à la droite de Dieu, tenez-vous caché, afin que l’on croie en vous, jusqu’à ce que le temps des nations soit accompli. Car voici ce qui est écrit: « Le ciel devait le recevoir jusqu’à ce que fût accompli le temps des nations 4». Vous n’êtes mort que pour ressusciter, ressuscité que pour monter au ciel, monté au ciel que pour vous asseoir à la droite de Dieu ; c’est donc pour vous asseoir à la droite de
1. Luc, XXIV, 47.— 2. Ps. II, 9.— 3. Id. CIX, 2.— 4. Act. III, 21.
votre Père que vous êtes mort. La mort amène ainsi la résurrection, le résurrection l’ascension, et l’ascension vous fait asseoir à la droite de Dieu. Tout cela commence à la mort. Cette ineffable splendeur a pour base l’humilité. C’est donc pendant que vous siégez à la droite de votre Père, que s’accomplissent les temps des nations, et que vos ennemis sont l’escabeau de vos pieds : afin qu’un si grand ouvrage s’achève, dominez d’abord au milieu de vos ennemis. C’est pour cela en effet que « le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance » ; puisque c’est pour amener votre mort, et par votre mort effacer la cédule de nos péchés 1, afin que la pénitence et la rémission des fautes soit prêchée dans toutes les nations 2 à partir de Jérusalem; c’est pour cela que les Juifs sont tombés dans l’aveuglement. L’aveuglement des uns devient la lumière des autres. « L’aveuglement donc est tombé sur une partie d’Israël, afin que la plénitude des nations entrât, et qu’ainsi tout Israël fût sauvé 3 » . « Cet aveuglement sur une partie d’Israël » a causé votre mort ; une fois mort vous êtes ressuscité, pour laver dans votre sang les péchés des nations; assis à la droite de votre Père, vous avez recueilli de toutes parts ceux qui souffraient et cherchaient en vous un refuge. « Donc l’aveuglement est tombé sur une partie d’Israël, jusqu’à ce que la plénitude des nations entrât, et qu’ainsi tout Israël fût sauvé », et que tous vos ennemis fussent l’escabeau de vos pieds. Voilà ce qui s’accomplit aujourd’hui, que sera-ce plus tard?
12. « Avec vous est le commencement au jour de votre puissance 4 ». Quel est pour le Christ ce jour de sa puissance? Quand le commencement sera-t-il avec lui ? Quel commencement, ou de quelle manière le commencement sera-t-il avec lui, puisqu’il est lui-même le commencement? Que Dieu me soit en aide, afin qu’il n’y ait rien d’obscur ni pour moi qui explique, ni pour vous qui écoutez. Je vois ce qui est déjà fait, je le vois avec vous des yeux de la foi : les yeux du corps me montrent ce qui se fait maintenant, et les yeux de la foi me font espérer dans l’avenir. Qu’est-ce donc qui est déjà fait? qu’est-ce qui s’accomplit maintenant? que doit-il arriver un jour? Le Christ a souffert, il est
1. Coloss. II, 14. — 2. Luc, XXIV, 47. — 3. Rom. XI, 25. — 4. Ps. CIX, 3.
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mort, il est ressuscité le troisième jour, il est monté aux cieux, quarante jours après, comme nous savons, et il est assis à la droite de son Père. Voilà ce qui est accompli, ce que nous n’avons pas vu, mais ce que nous croyons. Qu’est-ce qui s’accomplit aujourd’hui ? II domine au milieu de ses ennemis, depuis que le sceptre de sa puissance est sorti de Sion:
voilà pour le présent. Les serviteurs du Christ qui l’ont vu présent, ont vu la forme de l’esclave ; les serviteurs y croient aujourd’hui qu’elle nous est dérobée. Au sujet de cette forme de l’esclave, nous croyons ce que nous en pouvons comprendre, tant que nous sommes serviteurs nous-mêmes. C’est le lait des petits enfants, qu’il proportionne à notre faiblesse, nous faisant passer le pain solide au moyen de la chair, Car ce pain des anges était au commencement le Verbe 1 ; et pour que l’homme pût manger le pain des anges 2, le Créateur s’est fait homme. C’est ainsi que le Verbe incarné s’est proportionné à notre faiblesse; car nous n’aurions pu le recevoir si le Fils égal à Dieu ne se fût humilié en prenant la forme de l’esclave, pour devenir semblable aux hommes, et être reconnu homme par tout ce qui paraissait de lui 3. Afin donc que nous pussions comprendre en quelque manière Celui que des mortels ne pouvaient comprendre, l’immortel est devenu mortel; afin que par sa mort il nous rendit immortels, et nous donnât ainsi quelque chose à considérer, quelque chose à croire, quelque chose à voir un jour. Il offre à nos regards la forme de l’esclave que nous pouvons non-seulement voir des yeux, mais encore toucher de nos mains. Et quand cette forme s’éleva au ciel, il nous ordonna de croire ce qu’il avait fait voir aux disciples. Mais nous aussi nous avons de quoi voir. Pour eux ils ont vu le sceptre de la puissance qui sortait de Sion, et à nous il est accordé de le voir dominer au milieu de ses ennemis. Tout cela, mes frères, tient à l’économie de la forme d’esclave, que les esclaves tolèrent aujourd’hui, et qui aiguillonne l’amour de ceux qui seront un jour délivrés. Car c’est l’immuable vérité, qui est le Verbe de Dieu, Dieu en Dieu, par qui tout a été fait, qui renouvelle toutes choses en demeurant en elle-même 4. Pour voir cette Vérité, il nous faut une grande, une parfaite pureté
1. Jean, I, 1.— 2. Ps. LXXVII, 25.— 3. Philipp. III, 6, 7. — 4. Sag. VII, 27.
de coeur, qui nous vient parla foi. Après nous avoir montré la forme de l’esclave, le Christ a différé de nous montrer la forme divine. Car en disant, dans cette même forme d’esclave, à ses serviteurs : « Celui qui m’aime, garde mes commandements, et celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, et moi je l’aimerai, et me montrerai à lui 1», il leur promettait de se manifester à eux. Que voyaient-ils donc? Et lui, que promettait-il? Eux voyaient la forme de l’esclave, et lui, leur promettait de leur montrer la forme de Dieu. « Je me montrerai à lui », dit-il. Telle est la lumière à laquelle doit arriver ce royaume, qui se rassemble dans le cours des siècles il aboutit à cette ineffable vision que les impies ne mériteront point de partager. Du reste, quand la forme de l’esclave était ici-bas, elle fut vue des impies: les uns la virent pour croire au Christ, les autres la virent pour le mettre à mort. La voir n’était donc point un privilège, puisque ses amis et ses ennemis la voyaient également, quelques-uns qui la voyaient l’omit fait mourir, quelques autres qui ne la voyaient pas ont cru en lui. Cette forme donc de l’esclave qu’ont vue ici-bas dans son humilité les hommes pieux et les impies, les pieux et les impies la verront au jour du jugement. En effet, comme il montait au ciel en présence de ses disciples, la voix des anges se fit entendre, et leur dit: « Hommes de Galilée, pourquoi vous tenir là debout, en regardant le ciel? Ce même Jésus viendra un jour de la même manière que vous l’avez vu montant au ciel 2 ». Il viendra donc, il viendra dans cette même forme, dont il est dit que les impies «verront Celui qu’ils auront percé 3 ». Ils verront comme juge Celui qu’ils insultèrent quand il fut jugé. Cette forme donc de l’esclave sera au jugement visible pour le juste et pour l’injuste, pour le bon et pour le méchant, pour les fidèles et pour les incrédules. Qu’est-ce donc que ne verront pas les impies? Car ceux dont il est dit : « Ils verront Celui qu’ils ont percé », sont les mêmes dont il est dit aussi : « Qu’on bannisse l’impie, et qu’il ne voie point la clarté du Seigneur 4». Qu’est-ce que tout cela, mes frères ? Examinons, discutons. Voilà qu’on aiguillonne l’impie afin qu’il voie ; et qu’on bannit l’impie afin qu’il ne voie point. Ce qu’il doit voir, nous l’avons
1. Jean, XIV, 21.— 2. Act. I, 11.— 3. Zach. XII, 10. — 4. Isa. XXVI, 10.
600
montré dans cette forme dont il est dit : « C’est ainsi qu’il viendra 1 ». Qu’est-ce donc qu’il ne doit point voir? « C’est moi-même que je lui montrerai 2 ». Qu’est-ce à dire, « moi-même?» Non plus la forme de l’esclave. Qu’est-ce donc « moi -même ? » Cette forme de Dieu, dans laquelle j’ai cru, sans usurpation, être égal à Dieu 3. Qu’est-ce que « moi-même?» « Nous sommes les enfants de Dieu, mes bien-aimés, et ce que nous serons un jour ne paraît point encore: nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, puisque nous le verrons tel qu’il est 4 ». C’est là cette clarté de Dieu, lumière ineffable, source de lumière qui est sans changement, vérité sans défaut, sagesse demeurant en elle-même, quand elle renouvelle toutes choses 5. Telle est la substance de Dieu. L’impie sera donc banni afin qu’il ne voie pas la gloire du Seigneur. « Bienheureux les coeurs purs, parce qu’ils verront Dieu 6 ».
13. Il me semble donc, mes frères, autant que Dieu m’a fait capable de comprendre cette expression, qu’il s’agit ici du temps, si toutefois on peut l’appeler un temps, et néanmoins c’est dans le temps que nous devons arriver à ce point que le temps ne mesure plus; c’est de ce temps, me semble-t-il, qu’il est question ici, et toutefois, je parle sans préjudice de ce qu’un autre pourra dire de mieux, de plus clair, de plus probable: voilà, ce me semble, ce que signifie « Avec vous est le commencement, au jour de votre puissance ». Il me semble enfin que le verset suivant nous donne une clarté suffisante. Il est question en effet de cette puissance, qui a imposé le joug du Christ aux nations, qui les a mises sous ses pieds, non avec le fer, mais avec le bois; et bien que cela ait lieu dans sa chair, ait lieu dans son humilité, ait lieu même dans la forme de l’esclave; on comprend néanmoins quelle était l’étendue de cette force, car ce qui est faible en Dieu, est plus fort que tous les hommes 7. Comme il est donc ici question de cette force qui nous est signaléd par ces paroles : « Le Seigneur fera sortir de Sion le sceptre de votre puissance ; dominez au milieu de vos ennemis » : et quelle force en effet que celle qui domine au milieu de ces ennemis frémissants contre lui d’une
1. Act, I,
11. — 2. Jean, XIV, 25.— 3. Philipp. III, 6, 7.— 4. I Jean, III, 2. — 5.
Sag. VII, 27. — 6. Matth. V,
8. — 7. I Cor, II, 25.
rage impuissante, et disant chaque jour: « Quand son nom périra-t-il 1? » tandis que sa gloire s’étend sur tous les peuples, que toutes les nations sont soumises à son nom, qu’à cette vue le pécheur frémit, grince les dents et sèche de dépit 2, comme c’est là, dis-je, l’effet de sa puissance, et que le Prophète veut nous signaler un autre effet de sa force, et envisager le Christ comme vertu de Dieu, comme sagesse de Dieu dans les rayons de celte lumière éternelle, de cette immuable vérité; vision a laquelle nous sommes réservés, vision maintenant différée, vision pour laquelle nous sommes purifiés par la foi, vision dont l’impie est exclu, parce qu’il ne verra point la splendeur du Seigneur; voilà pour quel motif le Prophète s’écrie: « Avec vous est le commencement au jour de votre puissance ». Qu’est-ce à dire : « Avec vous est le commencement ? » Entendez par là ce qu’il vous plaira. Si vous entendez le Christ, il vaudrait mieux dire C’est vous qui êtes le commencement; et non: «Avec vous est le commencement ». Répondant aux Juifs, qui lui demandaient : « Qui êtes-vous? » « Je suis », dit-il, « le commencement, et c’est pour cela que je vous parle 3 ». Car le Père, de qui est engendré le Fils unique, est aussi le commencement, et c’est dans ce commencement qu’était le Verbe, parce que le Verbe était en Dieu 4. Quoi donc! si le Père est le commencement, si le Fils est le commencement, y a-t-il deux commencements? Loin de là. Si le Père est Dieu en effet, le Fils est Dieu aussi, et le Père et le Fils ne sont point deux dieux, mais un seul Dieu : de même le Père est commencement, le Fils est commencement, et le Père et le Fils ne sont point deux commencements, mais un seul principe. « Avec vous est le commencement ». Alors on verra de quelle manière le commencement est avec vous. Ce n’est pas que le commencement ne soit point avec vous ici-bas. N’avez-vous pas dit en effet: « Voilà que vous allez chacun de votre côté, et me laissez seul; mais je ne suis point seul, car mon Père est avec moi 5? » Ici-bas, donc, « avec vous est le principe ». Vous avez dit ailleurs aussi « C’est mon Père qui demeure en moi, fait ces oeuvres qui sont les siennes 6 ». Avec
1. Ps. XL, 3.— 2. Id. CXI, 10.— 3. Jean, VIII, 25.— 4. Id. I, 1.— 5. Id. XVI, 32. — 6. Id. XIV, 10
607
vous est le principe, et le Père n’a jamais été séparé de vous. Mais quand il apparaîtra que le principe est avec vous, il se manifestera à tous ceux qui seront devenus semblables à vous, puisqu’ils vous verront tel que vous êtes 1. Philippe vous voyait réellement ici-bas, et néanmoins il voulait voir le Père 2. Alors on verra ce que l’on croit maintenant. Alors le commencement sera avec vous, sous les yeux des saints,sous les yeux des justes, et les impies seront bannis, afin qu’ils ne voient point la gloire du Seigneur.
14. Croyons donc maintenant, mes frères, ce que nous verrons alors. Car il fit un reproche à Philippe, de demander à voir le Père, et de ne point reconnaître le Père dans le Fils : « Depuis si longtemps que je suis avec vous, ne me reconnaissez-vous pas encore? Philippe, quiconque m’a vu a vu aussi mon Père 3 ». Mais seulement « celui qui me voit », non celui qui voit en moi la forme de l’esclave. « Quiconque dès lors m’a vu » , tel que je me suis réservé pour ceux qui nie craignent, tel que je me dois montrer à ceux qui espèrent en moi 4, « a vu mon Père ». Mais comme cette vision est pour l’avenir, que devons-nous avoir en attendant? Voyons ce qu’il dit à Philippe. Après lui avoir dit « Celui qui me voit, voit aussi mon Père », comme si Philippe eût répondu en lui-même: Comment vous verrai-je, si l’on doit vous voir autrement que dans la forme de l’esclave? ou comment verrai-je le Père, moi, homme faible, cendre et poussière? se tournant alors vers lui, différant de se montrer à lui, et lui commandant la foi , après lui avoir dit : « Quiconque me voit, voit aussi mon Père »; parce que c’était là beaucoup pour Philippe, et qu’il était loin encore de voir le Père; « Ne croyez-vous pas», lui dit Jésus, « que je suis dans mon Père, et que mon Père est en moi 5? » Ce que tu ne saurais voir encore, crois-le, et mérite ainsi de le voir. Quand donc sera venu pour nous le temps de voir, alors nous verrons que « le commencement est avec vous, au jour de votre puissance » . « De votre puissance », et non de cette puissance qui a éclaté dans votre faiblesse, car il y avait là aussi une puissance, mais « au jour de votre vertu » ; les hommes ont aussi leurs vertus dans la foi, l’espérance, la charité, les
1. 1 Jean, III, 2. — 2. Id. XIV, 8. — 3. Id. 9. — 4. Ps. XXX, 20.— 5. Jean, XIV, 10.
bonnes oeuvres; mais ils doivent aller de vertu en vertu 1. « Avec vous est le principe», on vous verra avec le Père, dans le Père, comme le Père. « Avec vous est le principe au jour de votre vertu », de cette vertu que l’impie ne saurait voir. Car ce qui est faible en vous, est plus fort que tous les hommes 2; puisqu’en vous « est le principe au jour de votre force ».
15. Marquez-nous maintenant quelle est cette force; car ici, nous l’avons déjà vu, il a été question de cette puissance, quand sortait de Sion le sceptre de votre force, pour dominer au milieu de vos ennemis. De quelle vertu parlez-vous? « Dans la splendeur des saints ». Oui, dit-il, « dans la splendeur des saints». Il parle donc de sa vertu, quand les saints seront dans la splendeur, et non point tandis qu’ils traînent encore une chair terrestre dans un corps mortel, tandis qu’ils gémissent dans une corruption qui appesantit l’âme, et que cette habitation terrestre abaisse l’esprit malgré le nombre de ses pensées 3 ; comme les pensées nous sont invisibles, ce n’est point encore « dans la splendeur des saints».Qu’est-ce à dire, « dans la splendeur des saints?» « Jusqu’à ce que vienne le Seigneur qui doit éclairer les ténèbres les plus cachées, mettre à nu les pensées des coeurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due 4 ». Telle est « la splendeur des saints », car « alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père ». Ecoutez donc ce que signifie «dans la splendeur des saints» .«Viendra la moisson», dit le Sauveur, « viendra la fin du siècle; et le Père de famille enverra ses anges, et ils arracheront de son royaume tous les scandales qu’ils jetteront dans la fournaise du feu ; alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père 5 ». Dans quel royaume? Voyez s’il nous est réservé une autre vision que celle dont il est
dit: « Avec vous est le principe ». Dans quel royaume ? Assurément dans la vie éternelle. Car voici ce qu’il doit dire à ceux qui seront à sa droite : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde 6 ». Puis, quand les impies seront damnés, séparés de ces justes qui auront reçu des louanges,
1. Ps.
LXXXIII, 8.— 2. I Cor. II,
25.— 3. Sag. IX, 15.— 4.
I Cor. IV, 5. — 6. Matth. XIII, 39-43. — 7. Id. XXV, 34.
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comment nomme-t-il ensuite ce qu’il avait appelé un royaume à recevoir ? « Alors les impies iront dans les flammes éternelles, et les justes dans la vie éternelle 1». Ce qui est donc appelé « royaume », se nomme ici « vie éternelle » dont ne jouiront pas les impies. Voyez encore si cette vie éternelle ne consisterait pas dans une vision. « Or, la vie éternelle est de vous connaître, vous, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé 2 ». Dès lors que « le commencement est avec vous au jour de votre puissance ; le commencement sera donc avec vous au jour de votre puissance dans les splendeurs des saints ».
16. Mais ce bonheur est différé, cette gloire est pour l’avenir: qu’est-ce donc maintenant? « Je vous ai engendré de mes entrailles avant l’aurore ». Qu’est-ce à dire? Si Dieu a un Fils, a-t-il encore un sein ? Il n’a ni sein ni corps charnels ; et toutefois il est dit : « Celui qui est dans le sein du Père nous l’a raconté lui-même 3 ». Ces entrailles ont la même signification que le sein, et sein et entrailles désignent ici un lieu secret. Qu’est-ce à dire dès lors « de mon sein? » Du secret, du mystérieux, de ma substance, de moi-même: voilà ce que signifie « de mon sein »; « qui en effet racontera sa génération 4?» C’est donc ici le Père qui ditau Fils: « Je t’ai engendré de mon sein avant l’étoile du matin ». Qu’est-ce donc « avant l’étoile du matin? » Cette étoile est prise ici pour tous les astres, comme la partie se prend, dans l’Ecriture, pour le tout, et toutes les étoiles par la plus brillante. Mais pourquoi ces astres sont-ils créés ? « Pour servir de signes, pour marquer les temps, les jours, les années 5». Si donc les astres sont des signes qui marquent les temps, et si l’étoile du matin désigne ici les astres, ce qui est avant cette étoile précède aussi les astres, et ce qui est avant les astres est encore avant les temps ; et ce qui est avant les temps est donc de toute éternité: ne demandez plus quand; il n’y a point de quand dans l’éternité. Quand et quelquefois sont des expressions qui désignent le temps. Or, le Père n’est point né dans le temps, lui par qui les temps ont été faits. Le Prophète, comme il y était contraint, a donc eu recours à des expressions figuratives, prophétiques, a dit le sein pour désigner une substance mystérieuse, et
1. Matth. XXV, 46.— 2. Jean, XVII, 3.— 3. Id. I, 18.— 4. Isa. LIII, 8. — 5. Gen. X, 14.
Lucifer au lieu des temps. Voulez-vous recourir à David lui-même, qui appelle son fils son Seigneur? Pour parler ainsi, il a entendu son Seigneur même, il a entendu Celui qui ne saurait le tromper, et il l’a appelé son Seigneur, car « c’est le Seigneur », dit-il, « qui a dit à mon Seigneur: Asseyez-vous à ma droite ». C’est le Prophète qui parle, c’est en quelque sorte sa parole qui est écrite. Si donc c’est lui qui parle, il a pu dire sans doute: « Je t’ai engendré de mon sein avant l’étoile du matin ». Le sein de la Vierge, « tel est le sein d’où je t’ai tiré avant l’aurore ». Si cette Vierge en effet est issue de la race de David, sortir du sein de cette Vierge, c’est en quelque sorte sortir du sein de David. « Du sein » dont nul homme n’a jamais approché ; « du sein », à proprement parler, puisque le Christ est seul, pour être né uniquement du sein d’une vierge. Aussi David, qui l’appelle son Seigneur, nous dit-il: « C’est du sein que je t’ai engendré avant l’étoile du matin ». Et cette expression, « avant Lucifer », nous est donnée comme un signe, comme une expression accomplie à la lettre. Car ce fut la nuit que le Seigneur sortit du chaste sein de la Vierge Marie 1, comme on le voit par le témoignage des bergers qui veillaient sur leurs troupeaux. « Je t’ai engendré du sein avant l’étoile du matin ». O vous, Seigneur mon Dieu, qui êtes assis à la droite de mon Seigneur, comment seriez-vous mon fils, si je ne vous avais engendré du « sein avant l’étoile du matin ? »
17. Mais pourquoi est-il né? « Le Seigneur l’a juré, et ne s’en repentira point : Tu es prêtre pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech 2 ». C’est pour être prêtre pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech, que vous êtes sorti du sein avant l’étoile du matin. Naître du sein, c’est naître de la Vierge; avant l’étoile du matin, la nuit, comme l’atteste l’Evangile; c’est là sans aucun doute qu’il est sorti du sein, avant l’étoile du matin, pour être dans l’éternité prêtre, selon l’ordre de Melchisédech. Car, en le considérant comme engendré du Père, Dieu en Dieu, coéternel à celui qui l’engendre, il n’est point prêtre; mais il est prêtre à cause de cette chair qu’il s’est appropriée, de la mort qu’il a dû subir, et qu’il a acceptée afin de l’offrir pour nous. « Le Seigneur l’a donc juré». Quel est ce serment
1. Luc, II, 7, 8.
— 2. Ps. CIX, 4.
du Seigneur? Il jure donc, lui qui défend à l’homme de jurer 1 ? Ou peut-être n’a-t-il défendu à l’homme de jurer que pour lui éviter le parjure. tandis que Dieu peut jurer, lui qui ne saurait être parjure ? Il est bon en effet d’interdire le serment à l’homme, que l’habitude du serment peut conduire au parjure; car l’homme est d’autant plus éloigné du parjure qu’il l’est du serment. L’homme qui jure, en effet, peut assurer le faux et le vrai; mais, celui qui ne jure point du tout, n’affirme rien de faux, puisqu’il ne fait aucun serment. Pourquoi donc le Seigneur ne jurerait-il point, puisque son serment ne saurait être que l’attestation de sa promesse? Qu’il jure, alors. Et toi, homme, que fais-tu dans ton serment? Tu prends Dieu à témoin; car c’est dans l’appel au témoignage de Dieu que consiste le serment, et le fâcheux serait d’appeler Dieu en témoignage d’une fausseté. Si donc jurer, pour toi, c’est en appeler au témoignage de Dieu, pourquoi Dieu, en jurant, n’en appellerait-il pas à lui-même ? « Vive moi, dit le Seigneur», tel est le serment de Dieu. Ainsi jura-t-il quant à la postérité d’Abraham. « Vive moi, dit le Seigneur, parce que tu as entendu ma parole, et que tu n’as point épargné ton fils unique à cause de moi, je te bénirai et je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est au bord de la mer, et en ta race seront bénies toutes les nations 2». Or, la postérité d’Abraham c’est le Christ, et ce rejeton d’Abraham, prenant une chair dans la lignée d’Abraham, sera prêtre pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech. C’est donc à propos de ce sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech que le Seigneur a fait un serment dont il ne se repentira point. Qu’adviendra-t-il du sacerdoce selon l’ordre d’Aaron ? Dieu a-t-il donc du repentir à la manière des hommes? lui arrive-t-il d’agir malgré lui, ou de tomber par surprise, et d’avoir ensuite àse repentir de sa faute? Dieu connaît ce qu’il fait, il sait jusqu’à quel point il s’avance; et comme il dirige souverainement, tout changement est en son pouvoir. Mais le repentir est un signe de changement; et de même qu’en toi le repentir est la douleur d’avoir agi comme tu l’as fait, de même Dieu du qu’il se repent quand il agit contre l’attente des hommes, c’est-à-dire quand il
1. Matth.
V, 34. — 2. Gen. XXII, 16-18.
change les événements d’une autre manière qu’ils ne se promettaient. C’est ainsi qu’il se repent de nos souffrances quand nous nous repentons de notre vie désordonnée. « Le Seigneur l’a donc juré », oui juré, assuré par serment ; « et il ne s’en repentira point », son dessein ne changera point. Qu’a-t-il juré? « Vous êtes prêtre pour l’éternité ». Et pour l’éternité, parce qu’il ne se repentira point. Mais prêtre en quel sens? Est-ce pour offrir ces hosties, ces victimes qu’offraient les patriarches sur des autels ensanglantés? Est-ce encore le tabernacle, et tous ces rites de l’Ancien Testament? Loin de là. Rien de tout cela n’est plus, le temple est renversé, le sacerdoce détruit, il n’y a plus pour eux ni victimes ni sacrifice. Tout a cessé chez les Juifs. ils voient que le sacerdoce, selon l’ordre d’Aaron, n’est plus, et ils ne reconnaissent point le sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech. « Vous êtes prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech ». C’est aux fidèles que je m’adresse. Si mes paroles sont intelligibles pour les catéchumènes, qu’ils sortent de leur négligence, et se hâtent de connaître. Il n’est donc pas besoin d’exposer nos mystères ; c’est à l’Ecriture de vous dire ce qu’est le sacerdoce selon l’ordre de Melchisédech.
18. « Le Seigneur est à votre droite ». Le Seigneur avait dit : « Asseyez-vous à ma droite », et maintenant ce Seigneur est à la droite, comme si les places étaient changées. Ou plutôt ces paroles: « Le Seigneur l’a juré, et il ne s’en repentira point : Vous êtes prêtre pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédech » , ne s’adresseraient-elles point au Christ? « Vous êtes prêtre pour l’éternité, le Seigneur l’a juré ». Quel Seigneur? Celui qui « a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite; celui-là en a fait serment : Vous êtes pour l’éternité prêtre selon l’ordre de Melchisédech »; et à ce même Seigneur qui a juré, s’adresserait alors cette parole: « Le Seigneur est à votre droite». O Seigneur, qui avez juré et qui avez dit : Vous êtes pour l’éternité prêtre selon l’ordre de Melchisédech; ce prêtre pour l’éternité, c’est le Seigneur qui est à votre droite; oui; ce même prêtre au sujet duquel vous avez fait serment,
« est le Seigneur à votre droite »; car c’est à ce même Seigneur que vous avez dit: « Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je
610
fasse de vos ennemis l’escabeau de vos pieds ». C’est ce même Seigneur qui est à votre droite, et au sujet duquel vous avez juré, et à qui vous avez juré en disant: «Vous êtes pour l’éternité prêtre selon l’ordre de Melchisédech » ; c’est lui qui « brisera les rois au jour de sa colère». Ce Christ donc, ce Seigneur qui est à votre droite, à qui vous avez fait un serment sans repentir, que fait-il comme prêtre éternel? Que fait-il, lui qui est à la droite de Dieu, et qui intercède pour nous 1, qui entre comme prêtre dans l’intérieur, ou dans le Saint des saints, dans le secret des cieux, lui seul qui est sans péché, et qui dès lors nous purifie facilement de nos péchés 2? Ce Christ, à votre droite, « brisera les rois au jour de sa colère ». Quels rois, me diras-tu? As-tu donc oublié que: « Les rois de la terre se sont levés, que les princes se sont rassemblés contre le Seigneur et contre son Christ 3?» Tels sont les rois qu’il a brisés sous le poids de sa gloire, que le poids de son nom a réduits à la faiblesse, en sorte qu’ils ont échoué dans leur entreprise, ils ont tenté de gigantesques efforts pour effacer de la terre le nom chrétien, sans pouvoir y parvenir: « Quiconque, en effet, heurtera cette pierre, en sera brisé 4». C’est donc en se heurtant contre cette pierre de scandale, qu’ils se sont brisés, ces rois qui disent: Qui est le Christ? Je ne sais quel juif, ou quel galiléen, un supplicié, un homme mort sur la croix. Telle est la pierre, jetée devant tes pieds, comme un objet méprisable; tu viens t’y heurter avec dédain, et ce choc te renverse, et tu es brisé dans ta chute. Si donc telle est la colère du Christ, qui se tient caché, que sera-ce quand il se manifestera pour juger? Vous avez entendu sa colère, quand il se cache, car un psaume a pour titre: « Pour les secrets du Fils »; c’est le neuvième psaume, s’il m’en souvient bien, qui est intitulé : « Pour les secrets du Fils», et qui nous montre les effets secrets d’une colère qui se dérobe. Ils ont allumé la colère de Dieu, ceux qui viennent se heurter contre cette pierre, et s’y briser. Et à quoi viennent aboutir leurs meurtrissures? Ecoutez l’Evangile sur le jugement à venir : « Celui qui se heurtera contre la pierre, en sera brisé, elle écrasera celui sur qui elle tombera 5 ». Quand on heurte cette
1. Rom.
VIII, 34. — 2. Hébr. IX, 12. — 3. Ps, II, 2. — 4. Matth. XXI, 44. — 5. Luc, XX, 18.
pierre, elle est en quelque sorte couchée à terre, et c’est alors qu’elle meurtrit; mais quand elle écrasera, elle tombera d’en haut. Voyez comme ces deux paroles, meurtrir et écraser, distinguent bien les temps, l’un de l’humilité, l’autre de la splendeur du Christ, l’un d’une peine secrète, l’autre du jugement à venir; on se meurtrit d’abord, puis la pierre écrase. Elle n’écrasera point à son avènement celui qu’elle n’aura point meurtri quand elle était couchée. Et cette expression couchée, signifie ici méprisable en apparence. Car le Christ est à la droite de Dieu, et du haut du ciel il poussa ce grand cri: « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous 1? » Et toutefois il ne dirait pas du haut du ciel, où l’on ne saurait l’atteindre: « Pourquoi me persécuter? » s’il n’était assis dans le ciel, à la droite de son Père, de manière néanmoins à être encore en quelque sorte caché sur la terre. « Le Seigneur à votre droite brisera les rois au jour de sa colère ».
19. « Il jugera parmi les nations ». Maintenant il juge « dans le secret », alors son jugement se fera dans l’éclat. « Il jugera parmi les nations ». Maintenant s’accomplit cette parole : « Leur mémoire périt avec le bruit 2». Ainsi dit ce psaume « pour les secrets. Leur mémoire s’est éteinte avec le bruit, et le Seigneur demeure éternellement; il a préparé son trône pour le jugement , et il jugera l’univers entier dans l’équité ». C’est encore là qu’il est dit : « Vous avez menacé les nations, et l’impie a péri, et vous avez effacé son nom pour jamais » : voilà ce qui s’accomplit secrètement. « Au jour de sa vengeance il brisera les rois, quand il jugera parmi les nations ». Comment? Ecoute ce qui suit: « Il multipliera les ruines ». Maintenant son jugement chez les nations, par les ruines; mais quand il jugera au dernier jour, il condamnera les ruines. Aujourd’hui donc « il multiplie les ruines ». Quelles ruines? Celui qui craint au sujet de son nom tombera; et quand il sera tombé, il sera détruit dans ce qu’il était, afin d’être édifié en ce qu’il n’était point. « Il jugera parmi les nations, et multipliera les ruines ». O toi, qui t’élèves contre le Christ, tu as élevé dans les airs une tour qui tombera. Il te conviendrait mieux de t’abaisser, de devenir humble, de te prosterner aux pieds de
1. Act. IX,
4. — 2. Ps. IX, 6-9.
celui qui est assis à la droite de son Père, d’être en ruine, afin que Dieu te relève. Car en persistant dans cette élévation criminelle, tu seras jeté à terre, et l’on ne bâtira rien en toi. C’est en effet de ces hommes que l’Ecriture dit ailleurs : « Détruisez-les, et vous ne les reconstruirez plus ». Assurément le Prophète ne dirait point de quelques-uns: « Détruisez-les, et vous ne les reconstruirez plus 1» ; si Dieu n’en détruisait d’autres pour les reconstruire. C’est ce qui a lieu maintenant, que le Christ juge parmi les nations, de manière à multiplier les ruines. « Il brisera sur la terre les têtes de plusieurs ». C’est ici, « sur la terre», en cette vie, qu’il brisera bien des têtes. Les orgueilleux,il les rend humbles; et j’ose le dire, mes frères, il est mieux de marcher ici-bas, humblement et la tête brisée, que de lever fièrement la tête pour tomber au jugement dans la mort éternelle. Il brisera bien des têtes, en faisant des ruines, mais il comblera ces ruines en réédifiant.
20. « Il boira en chemin l’eau du torrent, et pour cela relèvera la tête 2 ». Voyons comme il boit en chemin l’eau du torrent. D’abord qu’est-ce que le torrent ? L’écoulement de la mortalité humaine. Un torrent se forme par les eaux des pluies, se gonfle, mugit, se précipite, et dans son impétuosité cesse de courir, c’est-à-dire achève sa course; tel est le cours de tout ce qui est mortel. L’homme naît, vit, et meurt, et quand celui-ci meurt, celui-là vient au monde; et après celui-là
1. Ps. XXVII, 5.— 2. Id. CIX, 7.
d’autres viendront encore. Les hommes donc se succèdent, viennent, s’en vont, et ne demeurent point. Qu’est-ce qui demeure ici-bas? Qu’est-ce qui ne s’en va point? Qu’est-ce qui ne s’en va point dans l’abîme comme l’eau des pluies? Comme le fleuve, en effet, que forment tout à coup les pluies, les gouttes de rosée, se jette dans la mer et ne reparaît plus, et ne paraissait même point avant que la pluie l’eût formé; ainsi le genre humain se forme dans le secret de Dieu, puis s’écoule, puis rentre par la mort dans l’invisible ; entre ces deux invisibles, il fait quelque bruit et passe. C’est donc à ce torrent qu’a bu le Christ, à ce torrent qu’il n’a pas dédaigné de boire. Boire à ce torrent, c’était pour lui, naître et mourir. La naissance et la mort, voilà tout ce torrent. Le Christ s’y est assujetti; il est né, et il est mort; c’est ainsi qu’il a bu en chemin l’eau du torrent. Il a bondi comme le géant, pour fournir sa carrière 1. Il a donc bu en chemin l’eau du torrent, parce qu’il ne s’est pas arrêté dans le chemin des pécheurs 2. Donc parce qu’il a bu l’eau du torrent il a élevé la tête: c’est-à-dire, parce qu’il a été humilié, parce qu’ « il a été soumis jusqu’à la mort, et la mort de la croix, voilà que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu son Père 3 ».
1. Ps. XVIII, 6. — 2. Id. I,1.— 3. Philipp. II, 8-11.
SERMON AU PEUPLE POUR LE JOUR DE PÂQUES.
LES MERVEILLES DU SEIGNEUR.
L’Alleluia de la terre est l’image de l’Alleluia du ciel ; et si les jours du Carême sont l’image des misères de la vie, auxquelles viennent succéder les jours de joie, ainsi en sera-t-il de la joie éternelle, succédant aux douleurs de la vie présente. Tant que l’on prêche les dix préceptes dans les quatre parties du monde, ce qui par la multiplication nous donne le nombre quarante, nous devons nous priver des plaisirs mondains, et si au nombre quarante on ajoute le dernier au nombre dix, nous obtenons cinquante, image de la récompense. — La confession par laquelle commence notre Psaume est une confession de louange, et le Prophète la fait dans l’assemblée des saints, alors que l’iniquité a disparu. Telle est la grande oeuvre du Seigneur, et nul ne va contre sa volonté, pas même l’impie qui doit revenir à lui ou subir le châtiment ; cette grande maure est donc la justification de l’impie ; oeuvre de véritable grâce, puisqu’elle ne vient point de nos mérites. Le Seigneur se réserve des temps pour ses prodiges et nous a dès ici-bas donné pour nourriture ce Verbe que nous posséderons éternellement. Il montrera aux saints la puissance de ses oeuvres ou la prédication de l’Evangile; lui seul peut nous juger, et non les hommes qui ont jugé les martyrs; lui seul donne le rédempteur qu’il a promis. Ce testament éternel est bien le Nouveau, puisque l’Ancien n’est plus. Loin de nous la Jérusalem terrestre avec ses promesses charnelles ; ne cherchons que la sagesse dont le commencement est la crainte de Dieu; celui-là a l’intelligence, qui fait le bien, et sa récompense sera de siècle en siècle.
1. Voici les jours de chanter Alleluia: réveillez donc votre attention, mes frères, pour accueillir ce que Dieu nous suggère, afin de vous encourager et de nourrir cette charité qui nous fait adhérer au Seigneur pour notre bien. Réveillez votre attention, vous qui chantez si bien le Seigneur, vous enfants de la louange, et de la gloire éternelle de Dieu toujours vrai, toujours incorruptible. Soyez attentifs, ô vous, qui savez au fond de vos coeurs, et chanter au Seigneur, et jouer de la harpe: rendez-lui grâces en toutes choses 1, et louez Dieu, tel est l’Alleluia. Ces jours qui viennent passeront, il est vrai, et ils passeront pour revenir encore; mais ils nous désignent ce jour par excellence, qui ne vient point, qui ne passe point, qui n’est point annoncé par le jour d’hier, ni chassé par un lendemain. Et quand nous serons arrivés à ce jour, nous nous y attacherons pour no plus passer. Et comme en certain endroit nous chantons à Dieu: « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront dans les siècles des siècles 2» ; telle sera notre oeuvre dans le repos, notre travail dans l’inaction, notre occupation dans la quiétude, notre soin dans la tranquillité. De même qu’aux jours de carême, qui marquaient les afflictions de cette vie avant la résurrection du Sauveur, viennent succéder ces jours
1. Ephés. V, 19, 20. — 2. Ps. LXXXIII, 5.
d’une joie solennelle, ainsi ce jour unique, qui sera donné après la résurrection au corps entier du Christ, c’est-à-dire à la sainte Eglise, viendra dans une joie sainte pour succéder à toutes les douleurs et à toutes les misères de cette vie. Quant à la vie présente, nous devons la passer dans la modération, en gémissant sous le poids du labeur, et dans les combats, en désirant nous revêtir de la gloire de cette maison céleste 1, et en nous abstenant des plaisirs du siècle: aussi est-elle figurée par ce nombre de quarante, qui détermine les jours de jeûne pour Moïse, pour Elie, pour le Seigneur 2. Ainsi la loi et les Prophètes, et l‘Evangile, auquel viennent rendre témoignage la loi et les Prophètes, puisque sur la montagne le Sauveur montra sa gloire au milieu de Moïse et d’Elie 3; la loi et les Prophètes, et l’Evangile nous ordonnent d’imposer en quelque sorte le jeûne de la tempérance à cette avidité pour des plaisirs mondains qui nous captivent jusqu’à nous faire oublier Dieu; et cela tout le temps que l’on prêche cette loi du décalogue dans les quatre parties du monde; en sorte que dix, multiplié par quatre, donne le nombre quarante. Quant à ces cinquante jours pendant lesquels nous chantons Alleluia, après la résurrection du
1. II Cor. V, 2.— 2. Exod. XXXIV, 28; III Rois, XIX, 8; Matth, IV, 2. — 3. Matth. XVII, 3.
613
Seigneur, ils ne marquent pas un temps qui finit et qui passe, mais bien l’éternité bienheureuse; car le denier, ou nombre dix, ajouté à quarante, nous rappelle cette récompense accordée àux fidèles ouvriers pendant cette vie, et que le Père de famille octroie aux derniers comme aux premiers. Ecoutons donc ce peuple de Dieu, qui chante les louanges débordant de son coeur. Ce psaume, en effet, nous montre un homme qui bondit dans les tressaillements de sa joie; il nous montre en figure ce peuple de Dieu dont le coeur exhale des flots d’amour , ou plutôt le corps du Christ, délivré de tous maux.
2. « Seigneur, je vous confesserai dans toute l’étendue de mon coeur 1». Ce mot de confession ne marque pas toujours l’aveu des péchés, il exprime aussi la louange de Dieu confessée avec piété. L’une de ces confessions est donc dans les pleurs, l’autre dans la joie: l’une montre au médecin sa blessure, l’autre rend grâces de sa guérison. Cette confession de notre psaume nous montre un homme, non-seulement délivré de tous maux, mais encore séparé de tous les méchants. Voyons dès lors en quel lieu il rend à Dieu cette confession dans toute l’étendue de son coeur. C’est, dit-il, dans le conseil, dans l’assemblée des justes; de ces justes, je crois, qui seront assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël 2. Là, il n’y aura plus d’hommes d’iniquité : plus de Judas dont on doive tolérer les vols; plus de Simon Magicien, qui veuille être baptisé, et acheter l’Esprit-Saint dans la pensée de le revendre 3; plus d’Alexandre Chaudronnier, pour faire beaucoup de mal 4, plus de faux frère, se glissant à la faveur d’une peau de brebis, tous pécheurs que l’Eglise doit supporter en cette vie , mais qu’elle bannira de l’assemblée de tous les justes. Voilà « ces grandes oeuvres du Seigneur,accomplies selon toutes ses volontés 5», qui ne laissent sans miséricorde aucun aveu des fautes, non plus que l’iniquité sans châtiment; puisque « Le Seigneur châtie ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants 6 ». Et si le juste n’est sauvé qu’à peine, que deviendront le juste et l’impie 7? Que l’homme fasse donc son choix. Les ouvrages de Dieu ne sont point réglés de telle sorte que la créature, dans son libre arbitre, puisse dominer
1. Ps. CX, 1.— 2. Matth. XIX, 28.— 3. Act. VIII, 13, 18, 19.— 4. II Tim. IV, 14.— 5. Ps. CX, 2.— 6. Hébr. XII, 6.— 7. Pier. IV, 18.
la volonté du Créateur, bien qu’elle agisse contrairement à cette volonté. Dieu ne veut point le péché en toi; il le défend; mais si tu pèches, ne va point t’imaginer que l’homme ait fait sa volonté, et qu’il soit arrivé à Dieu ce que Dieu ne voulait pas ; de même que Dieu veut que l’homme ne pèche point, il veut aussi pardonner au pécheur, afin que celui-ci revienne et qu’il vive; de même il veut punir celui qui persévère finalement dans le péché, afin que nul opiniâtre n’échappe à la puissance de sa justice. Quelque soit donc ton choix, tu ne saurais éluder la volonté du Tout-Puissant, qui s’accomplira sur toi. «Les oeuvres du Seigneur sont grandes, accomplies selon toutes ses volontés ».
3. « Ses oeuvres sont la confession et la magnificence 1». Quelle oeuvre plus admirable que la justification de l’impie? Mais on dira peut-être que l’oeuvre de l’homme est antérieure à cette magnificence de Dieu, et qu’il mérite d’être justifié quand il a confessé ses fautes : «Le publicain, en effet, sortit du temple justifié, beaucoup plus que le pharisien; car il n’osait point lever les yeux au ciel, mais il battait sa poitrine en disant : « O Dieu, ayez pitié de moi, qui suis un pécheur ». C’est donc dans la justification du pécheur que resplendit la magnificence de Dieu, dans l’élévation de quiconque s’humilie, et l’abaissement de celui qui s’élève 2. Telle est la magnificence du Seigneur, que celui à qui l’on a beaucoup remis, aime davantage 3. Telle est enfin la magnificence du Seigneur, « qu’il y ait surabondance de grâce où il y avait abondance de péché 4 ». Mais cela vient peut-être des oeuvres de l’homme. « Non, cela ne vient point des oeuvres, est-il dit, de peur qu’on ne s’enorgueillisse. Car nous sommes l’ouvrage de Dieu, créés en Jésus-Christ, par les bonnes œuvres 5 ». Or, l’homme ne saurait faire une oeuvre de justice, s’il n’est d’abord justifié. « Croire en eu celui qui justifie l’impie 6 », c’est commencer par la foi, en sorte que ses bonnes oeuvres ne démontrent point ce qu’il a mérité auparavant, mais bien ce qu’il a reçu ensuite. D’où vient donc alors cette confession? Elle n’est point encore une oeuvre de justice, mais la réprobation du mal. Quoi qu’il en soit, néanmoins, ô homme, ne te glorifie pas de cette confession ;
1. Ps. CI, 3. — 2. Luc, XVIII, 13, 14. — 3. Id. VII, 42 - 48. — 4. Rom. V, 20. — 5. Ephés. II, 9, 10. — 6. Rom. IV, 5.
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quiconque, en effet, « se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur 1. Qu’avez-vous que vous ne l’ayez reçu 2? » Ce n’est donc pas seulement la magnificence qui justifie l’impie, mais la magnificence et la confession sont l’oeuvre du Seigneur Pourquoi dire, en effet, que Dieu fait miséricorde à qui lui plaît, et qu’il laisse endurcir qui lui plaît? Y a-t-il néanmoins injustice en Dieu? Loin de là. « Sa justice demeure de siècle en siècle ». Mais toi, ô homme de ce siècle, qui es-tu pour répondre à Dieu 3?
4. « Le Seigneur a consacré la mémoire de ses merveilles » , en humiliant l’un , en exaltant l’autre. « Il a consacré la mémoire de ses merveilles 4 », en se réservant pour le temps opportun des prodiges extraordinaires, dont la faiblesse humaine, éprise des nouveautés, pût conserver le souvenir, bien que ses miracles de chaque jour soient plus grands. Il crée dans toute la terre une infinité d’arbres, et nul n’y prend garde; qu’il en dessèche un seul de sa parole, voilà le coeur des hommes dans l’admiration 5; mais : « Il a consacré la mémoire de ses merveilles », et ces miracles, que l’habitude n’aura point en quelque sorte avilis à nos yeux, se graveront principalement dans les âmes attentives.
5. Mais à quoi ont servi les miracles, sinon à faire craindre le Seigneur ? Et à quoi servirait la crainte, « si le Seigneur, dans sa miséricorde et dans sa bonté, ne donnait la nourriture à ceux qui le craignent 6? » Nourriture incorruptible, pain descendu du ciel 7, qu’il nous a donné sans que nous l’eussions mérité. Car le Christ est mort pour les impies 8; et nul autre que le Seigneur ne pouvait donner une semblable nourriture avec une miséricordieuse bonté. Si donc il nous a fait un tel don pour cette vie; si le pécheur, pour être justifié, a reçu le Verbe fait chair, que ne recevra-t-il point quand il sera glorifié dans le ciel? « Car il se souviendra dans tous les siècles de son alliance », et n’ayant donné qu’un gage, il n’a point tout donné.
6. « Il fera voir à son peuple la puissance de ses œuvres 9 ». Qu’ils ne s’affligent point, ces saints d’Israël, qui ont tout quitté pour le
1. I Cor. I, 31. — 2. Id. IV, 7. — 3. Rom. IX, 14, 18, 20. — 4. Ps. CX, 4.— 5. Matth. XXI, 29, 20. — 6. Ps. CX, 5.— 7. Jean, VI, 27. — 8. Rom, V, 6. — 9. Ps. CX, 6.
suivre; qu’ils ne s’affligent point, en disant: « Qui donc pourra être sauvé? puisqu’il sera plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux 1». Il leur montrera la puissance de ses oeuvres; car ce « qui est difficile aux hommes, devient facile à Dieu. Il leur donnera l’héritage des nations 2 ». L’Evangile a passé aux nations, et l’on a enjoint aux riches de ce siècle de n’être point orgueilleux, de ne mettre point leur espérance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant 3, à qui devient facile ce qui est difficile aux hommes. C’est ainsi que plusieurs ont été appelés, ainsi qu’on s’est emparé de l’héritage des nations, ainsi que plusieurs, qui n’avaient pas renoncé aux biens de cette vie pour suivre Jésus-Christ, ont bien osé mépriser la vie même pour confesser son nom, et s’étant humiliés comme des chameaux sous le fardeau des afflictions, sont entrés par la voie étroite des piquantes douleurs, comme par le trou de l’aiguille. Ainsi agit celui à qui tout est possible.
7. « L’oeuvre de ses mains, c’est la vérité et le jugement». Que ceux que l’on juge en ce monde gardent bien cette vérité. On juge ici-bas les martyrs, on les conduit à ces tribunaux où non-seulement ils jugeront leurs juges, mais ces anges mêmes 4 avec lesquels ils étaient en lutte, quand les hommes paraissaient les juger. Ne soyons séparés du Christ ni par la tribulation, ni par l’angoisse, ni par la faim, ni par la nudité, ni par le glaive 5, « car tous ses oracles sont fidèles ». Il ne trompe point, mais tient ce qu’il a promis. Et toutefois, ce n’est point ici-bas qu’il faut attendre ce qu’il a promis, ici-bas qu’il faut l’espérer; mais eu ses oracles sont affermis à jamais, ils sont dictés dans la justice et dans « la vérité 6». Le vrai, le juste, c’est le travail ici-bas, le repos en l’autre vie. « Parce qu’il a envoyé à son peuple un Rédempteur 7 ». Et d’où ce peuple est-il racheté, sinon de la captivité de son exil? Ne recherchons donc le repos que dans la céleste patrie.
8. Dieu a donné aux Israélites charnels, cette Jérusalem
terrestre « qui est esclave avec ses enfants 8 » ; mais tel est le vieux
Testament, concernant le vieil homme. Or,
1. Matth. XIX, 24-26.— 2. Ps. CX, 7.— 3. I Tim. VI, 17.— 4. I Cor. VI, 3.— 5. Rom. VIII, 35.— 6. Ps. CX, 8.— 7. Id. 9.— 8. Gal. IV, 25.
615
ceux qui ont vu en cela des figures, sont devenus héritiers du Nouveau Testament : « Parce que la Jérusalem qui est en haut est libre, et c’est elle qui est notre Mère pour l’éternité dans les cieux 1 ». Or, il est prouvé que cet Ancien Testament n’avait que des promesses transitoires : « Il a établi son Testament pour jamais ». Or, quel Testament, sinon le Nouveau? O toi, qui veux en être l’héritier, point d’illusion, ne va point te figurer une terre où coulent le lait et le miel, ni d’agréables maisons de campagne, ni des jardins avec des fruits et des massifs; loin de toi de désirer ce que peut convoiter l’oeil des avares. Comme l’avarice est la source de tous maux 2, il faut l’étouffer en ce monde, afin qu’elle y meure, et non la réserver pour l’autre vie, pour y chercher satisfaction. Commence par fuir les peines de l’autre vie, par éviter l’enfer : avant de convoiter les promesses de Dieu, garde-toi de ses menaces, « Car son nom est saint et terrible ».
9. Au lieu de toutes les délices de ce monde que vous avez goûtées, ou que votre imagination peut grossir et multiplier, ne désirez plus que la sagesse, mère des impérissables délices; et « le commencement de cette sagesse,
1. Gal. IV, 26.— 2. I Tim. VI, 10.
c’est la crainte du Seigneur ». C’est elle qui fera vos délices, qui vous fera goûter d’ineffables joies dans les chastes et éternels embrassements de la vérité : mais avant de chercher une récompense, il faut tout d’abord que tes péchés soient remis. « Le commencement de la sagesse est donc la crainte du Seigneur 1 ». L’intelligence est bonne, qui oserait le nier? Mais il est dangereux de comprendre et de ne point agir. Alors « l’intelligence est bonne pour ceux qui agissent ». Que notre esprit ne s’enfle point d’orgueil. Car celui dont la crainte est le commencement de la sagesse, est aussi celui « dont la eu louange demeure de siècle en siècle». Telle sera la récompense et la fin ; et la station, le repos éternel. C’est là qu’on trouve les oracles fidèles, confirmés de siècle en siècle; tel est l’héritage du Nouveau Testament, héritage affermi pour l’éternité. « J’ai fait au Seigneur une prière unique, et j’insisterai, c’est d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie 2. Bienheureux ceux qui habitent la maison du Seigneur; ils le béniront dans les siècles des siècles 3, parce que sa gloire demeure dans le siècle des siècles ».
1. Ps. CX, 10. — 2. Id. XVI, 4. — 3. Id. LXXXIII, 5.
SERMON AU PEUPLE.
LE TEMPLE SPIRITUEL.
L‘inscription du titre porte : Conversion d’Aggée et de Zacharie. Ces prophètes, bien postérieurs à l’époque des Psaumes, ont prédit la reconstruction du Temple après les soixante-dix années de captivité. Mais ce temple est l’Eglise, par qui l’homme est renouvelé et entre comme pierre vivante dans sa construction. Tel est le temple que prophétisaient Aggée et Zacharie, et dont le couronnement sera la sagesse qui commence par la crainte du Seigneur. C’est au Seigneur qu’il appartient de juger l’homme qui se fait un bonheur d’accomplir sa loi, dont la postérité sera puissante sur la terre , puisqu’elle pourra, par de bonnes oeuvres, acquérir la vie éternelle. Loin de nous d’agir pour un motif humain, et de perdre la gloire qui demeure de siècle en siècle. Dieu nous a tirés de la vie ténébreuse pour nous apprendre à mériter le ciel par le pardon et le bienfait. L’homme doux, du Psaume, pardonne et prête; et il y a dans le pardon une gloire plus pure que dans la vengeance, dans le bienfait une richesse plus solide que celle de la terre. La gloire donc et les richesses sont pour le coeur juste. Régler nos paroles pour le jugement, c’est aussi régler nos oeuvres qui nous défendront alors ; de là cette bénédiction pour la race des justes, tandis que leurs ennemis n’ont voulu que les biens périssables, et seront loin du Verbe de Dieu.
1. Je pense, mes frères, que vous avez en tendu et fixé dans votre mémoire le titre de ce psaume: « Conversion d’Aggée et de Zacharie », est-il dit. Or, ces Prophètes n’étaient point encore, quand ce cantique fut chanté. Car, entre l’époque de David et la transmigration du (616) peuple d’Israël à Babylone, on compte quatorze générations, au témoignage des saintes Ecritures, et surtout de l’Evangéliste saint Matthieu 1. Or, selon la parole du saint prophète Jérémie, on espérait que le temple sortirait de ses ruines soixante et dix ans après celte transmigration 2. Or, à l’accomplissement de ces soixante et dix ans, sous Darius, roi de Babylone 3, ces deux saints prophètes, Aggée et Zacharie, furent aussi remplis de l’Esprit-Saint 4 ; et tous deux, dans l’espace d’une année, commencèrent à prédire ce qui concernait la reconstruction du temple, déjà prédite si longtemps auparavant. Mais arrêter les yeux du coeur sur des faits complètement corporels, et ne pas élever son âme jusqu’aux actes spirituels de la grâce, c’est circonscrire sa pensée dans les pierres d’un temple dont la structure visible s’élève par la main des hommes, c’est ne pas devenir soi-même une pierre vivante qui se taille et se prépare à faire partie de ce temple auquel Jésus-Christ compara son corps en disant : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours 5 ». L’Eglise est d’une manière bien plus parfaite le corps de Jésus-Christ, dont la tête s’élève au ciel, et qui est par excellence la pierre vivante, la pierre angulaire dont saint Pierre a dit: « Approchez-vous de lui comme de la pierre vivante », rejetée par les hommes, choisie et honorée par Dieu; et vous-mêmes, soyez établis sur lui, comme des pierres vivantes, pour former un édifice spirituel, un sacerdoce saint, afin d’offrir à Dieu des hosties spirituelles « qui lui soient agréables par Jésus-Christ 6». L’Ecriture dit en effet: « Voici que je place en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse, et quiconque croira en elle ne sera point confondu 7 ». Celui donc qui veut devenir une pierre vivante, propre à entrer dans cet édifice, doit comprendre d’une manière spirituelle comment le temple se relève de cette ruine antique faite en Adam, comment se régénère le peuple nouveau, selon l’homme nouveau, l’homme céleste; afin qu’après avoir porté l’image de l’homme terrestre, nous portions aussi l’image de Celui qui est dans le ciel 8, et qu’en lui, après tous les âges de cette vie, comme après ces septante années qui figuraient mystérieusement
1. Matth. I, 17.— 2. Jérém. XXV, 12; XXIX, 10.— 3. I Esdr. I, 1.— 4. Agg. I, 1; Zach. I, 1, 26.— 5. Jean, II, 19.— 6. I Pierre, 11, 4-6. — 7. Isa. XXVIII, 16. — 8. I Cor. XV, 49.
la perfection, comme après la captivité de ce long exil, nous puissions non plus être construits en un édifice qui doit crouler un jour, mais être solidement établis dans une immortalité sans fin. Ne croyez pas en effet que la Jérusalem spirituelle soit plus aux Juifs qu’à vous-mêmes. Comme l’a dit en effet l’Apôtre: « Vous n’êtes plus désormais des étrangers, des exilés; mais vous êtes les concitoyens des saints, habitants de la cité de Dieu, construits sur le fondement des Apôtres et des Prophètes, édifice dont Jésus-Christ est lui-même la principale pierre angulaire; c’est sur lui que tout l’édifice construit s’élève jusqu’à devenir un temple consacré au Seigneur; et c’est par lui que vous faites partie de la construction de cet édifice, devenant la maison de Dieu par l’Esprit-Saint ».Voilà le temple que prophétisaient en figure Aggée et Zacharié, auquel saint Paul dit encore: « Le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple 2 ». Quiconque dès lors veut sortir de ce monde qui tombe en ruines, pour entrer comme pierre vivante dans la construction de cet édifice, et pour espérer une part dans cette union sainte et solide, comprend le titre du psaume, il comprend la conversion d’Aggée et dé Zacharie. Qu’il chante notre psaume, non plus par la voix, mais par les oeuvres. Et le couronnement de cet édifice sera l’ineffable paix dans la sagesse, dont le commencement est la crainte du Seigneur 3 : qu’il commence par cette crainte, celui qui veut par sa conversion entrer dans l’édifice spirituel.
2. « Bienheureux l’homme qui craint le Seigneur, qui se tait un bonheur d’accomplir sa loi 4 ». C’est à Dieu, qui seul juge avec miséricorde et vérité, de voir combien notre interlocuteur a marché dans ses commandements : « Car la vie de l’homme sur la terre est une épreuve sans fin 5 », a dit Job. Et il est dit encore que le corps corruptible appesantit l’âme, et que cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 6. Or, celui qui nous juge, c’est le Seigneur, et nous ne devons pas juger avant le temps, «jusqu’à ce que le Seigneur vienne et qu’il éclaire ce qui est caché dans les ténèbres, qu’il manifeste les pensées des coeurs; et alors chacun recevra sa louange de Dieu 7 ».
1. Ephés. II, 19-22.— 2. I Cor. III, 17.— 3. Prov. I, 7.— 4. Ps. CXI, 1. — 5. Job, VII, 1. — 6. Sag. IX, 15. — 7. I Cor. IV, 4, 5.
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Que le Seigneur voie donc les progrès de chacun dans la voie de ses commandements; et toutefois il sera plein d’ardeur, celui qui aimera la paix de ce saint édifice; et il ne doit point désespérer, puisque sa volonté est pleinement dans la loi du Seigneur, et qu’il y a paix sur la terre pour les hommes de bonne volonté 1.
3. C’est pourquoi « sa postérité sera puissante sur la terre 2 ». Cette race ou semence, qui nous prépare une moisson pour l’avenir, consiste dans les oeuvres de miséricorde, selon l’Apôtre, qui nous dit: « Ne nous lassons pas de faire le bien, puisque nous moissonnerons dans la saison 3» ; et encore: « Je vous le dis, quiconque sème peu, moissonnera peu 4 ». Quelle plus grande puissance, mes frères, que celle d’acheter le royaume des cieux, non-seulement avec la moitié de nos biens, comme Zachée 5 mais encore avec les deux deniers de la veuve 6, et d’y posséder tous un héritage égal? Quelle plus grande puissance que d’acquérir un royaume, et le riche par ses trésors, et le pauvre par un verre d’eau froide? Or, plusieurs font ces oeuvres, pour acquérir les biens de la terre, ou dans l’espérance d’une récompense de ha part du Seigneur, ou dans le désir de plaire aux hommes; mais le Prophète ajoute que « la race des justes sera bénie », c’est-à-dire leurs oeuvres; car « le Seigneur est bon pour ceux « qui ont le coeur droit », et la droiture du coeur consiste à ne point résister au Père qui nous châtie, et à croire à ses promesses: et nulle bénédiction pour la race de ceux dont les pieds chancellent, dont la démarche est mal assurée et finit par la chute, comme un autre psaume l’a chanté, parce qu’ils ressentent de l’envie contre les pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent, et qu’ils s’imaginent que leurs oeuvres ont péri, dès lors qu’ils n’en reçoivent pas une récompense périssable 7. Mais pour cet homme qui craint le Seigneur, et qui en redressant son coeur le façonne pour le royaume de Dieu, il ne cherche point la gloire humaine et ne convoite pas les richesses terrestres, et pourtant: « La gloire et la richesse sont dans sa maison ». Car sa maison, c’est son coeur, et là, fortifié par la faveur de Dieu, il est plus riche par l’espérance de la vie éternelle, qu’il ne le
1. Luc, IX, 14. — 2. Ps, CXI, 2. — 3. Gal. VI, 9. — 4. II Cor. IX, 6. — 5. Luc, XIX, 8. — 6. Marc, XII, 42. — 7. Ps. LXXII, 1-14.
serait, avec les flatteries des hommes, dans des palais de marbre et d’azur, avec la crainte de la mort éternelle. « Car la justice de Dieu demeure cia siècle en siècle 1 ». Telle est la vraie gloire, telles sont les véritables richesses. Quant à cet autre, sa pourpre, son fin lin, ses festins splendides 2, tout cela s’en va, même quand il en jouit; et quand tout cela sera passé, sa langue desséchée demandera à grands cris qu’une goutte d’eau tombe du doigt de Lazare.
4. «Du sein des ténèbres la lumière s’est levée pour les coeurs droits 3 ». C’est avec raison qu’ils redressent leur coeur vers Dieu, avec raison qu’ils marchent dans le chemin droit, en présence de leur Dieu, préférant toujours sa volonté, et ne présumant point de la leur. Ils se souviennent, en effet, qu’autrefois ils étaient ténèbres, et qu’ils sont maintenant lumière dans le Seigneur 4. « Car le Seigneur Dieu est clément, juste et miséricordieux ». Sa clémence et sa miséricorde nous réjouissent, mais sa justice nous effraie peut-être. Loin de toi tout désespoir et toute crainte, ô toi, homme bienheureux, qui crains le- Seigneur,qui mets ta joie dans l’accomplissement de sa volonté: sois doux, miséricordieux, et bienfaisant. Car c’est ainsi que le Seigneur Dieu est juste, au point d’exercer un jugement sans miséricorde contre celui qui n’a point fait miséricorde 5. Or, « celui-là est doux, qui fait miséricorde et qui prête 6 » ; Dieu ne le rejettera point de sa bouche comme celui qui serait fade. « Remettez -les dettes » ,vous est-il dit, « et l’on vous remettra ; donnez, et l’on vous donnera 7». C’est faire miséricorde, que remettre les dettes, afin que les nôtres nous soient remises; c’est prêter, que donner pour que l’on nous donne. Bien qu’en général on appelle miséricorde le soulagement que l’on procure à la misère; il y a néanmoins une différence entre donner, et ces occasions où l’on ne fait aucune dépense, ni en argent, ni en assistance par un travail corporel, et où nous acquérons gratuitement le pardon de nos péchés, en pardonnant aux autres leurs offenses envers nous. Ces deux effets de la charité, de pardonner les offenses et de procurer des bienfaits, comme nous l’avons remarqué dans l’Evangile : « Remettez, et il vous sera remis; donnez, et l’on vous donnera »,
1. Ps. CXI, 5.— 2.Luc, XVI, 19.— 3. Ps. CI , 4.— 4. Ephés.
V, 8.— . Jacob, II, 13. — Ps. CXI,
5. — 3. Luc, XI, 37, 38.
618
sont ainsi résumés dans notre verset: «Celui-là est l’homme doux, qui pardonne et qui prête ». Ne négligeons rien ici, mes frères; c’est chercher la gloire, que vouloir se venger; mais écoutez ce qui est écrit: « L’homme qui dompte sa colère est plus fort que celui qui prend une ville 1». C’est vouloir s’enrichir que ne rien donner aux pauvres; mais
écoutez ce qui est écrit: « Vous aurez un trésor dans le ciel 2 ». Donc, pardonner n’est
point sans gloire; car il est plus grand de triompher de sa colère: on ne s’appauvrit point en donnant, parce que le trésor du ciel est bien plus sûr. Tout cela nous était annoncé par ce verset précédent : « La gloire et les richesses sont dans sa maison ».
5. Observer ces préceptes, c’est « régler ses paroles pour le jugement ». Les actes sont des paroles qui nous défendront au jugement, et ce jugement ne sera point sans miséricorde pour l’homme qui aura lui-même fait miséricorde. « Car il ne sera point ébranlé éternellement 4 » celui qui, placé à droite, entendra ces paroles : « Venez, ô bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 5 ». Et dans ce jugement il ne sera question que de leurs oeuvres de miséricorde. Il entendra donc : Venez, ô bénis de mon Père; parce que « la race des justes sera bénie », de même aussi « la mémoire du juste sera éternelle « et il ne craindra point cette parole sévère 6», qu’il doit entendre prononcer contre ceux qui seront à gauche : « Allez au feu éternel, préparé à Satan et à ses anges 7 ».
6. Celui donc qui n’aura point cherché ses propres intérêts, mais ceux de Jésus-Christ 8, supporte le labeur avec une grande patience, et attend avec confiance les promesses divines:
« Son coeur est tout prêt à espérer dans le Seigneur » ; et nulle épreuve ne saurait le briser. « Son coeur est fortifié et ne sera point ébranlé, jusqu’à ce qu’il voie le sort de ses ennemis 9». Ses ennemis n’ont voulu voir en cette vie que des biens, et quand on leur en promettait d’invisibles, ils disaient : « Qui nous fera voir les biens 10? » Que notre coeur donc s’affermisse, et ne soyons pas ébranlés jusqu’à ce que nous voyions le sort de nos ennemis. Pour eux, ils ont voulu voir les biens
1. Pro. XVI, 32. — 2. Matth. XIX, 21. — 3. Ps. CXI, 5. — 4. Id. 6.— 5. Matth. XXV, 34. — 6. Ps. CXI, 7. — 7. Matth. XXV, 41. — 8. Philipp. II, 21. — 9. Ps. CXI, 7, 8.— 10. Id. IV, 6.
des hommes dans la terre des mourants; et nous, nous espérons « voir les biens du Seigneur sur la terre des vivants 1 ».
7. Mais c’est un grand point, d’avoir le coeur affermi, de n’être point ébranlé, quand on voit dans la joie ceux qui aiment ce qu’ils voient, et qui prodiguent l’insulte à celui qui espère ce qu’il ne voit pas. Toutefois, celui-là ne sera point ébranlé, dit le Prophète, jusqu’à ce qu’il voie, non les choses de la terre comme ses ennemis, mais les choses d’en haut au-dessus de ses ennemis, « celles que l’oeil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues, qui ne sont point montées au coeur de l’homme,et que Dieu néanmoins a préparées à ceux qui le craignent ». Quel n’est point le prix de ce bien invisible, et que l’on n’acquiert qu’au prix de ce que chacun peut avoir? Aussi le Prophète a-t-il ajouté: « Il a répandu ses biens, les a donnés aux pauvres ». Il ne voyait pas, et pourtant il achetait; mais Celui qui ne dédaignait point d’avoir faim et soif dans les pauvres, lui réservait un trésor dans le ciel. Il n’est donc pas étonnant que « sa justice demeure dans les siècles des siècles », puisqu’elle est gardée par Celui qui a fondé les siècles, « Sa force sera élevée en gloire », lui dont les superbes méprisaient les saints abaissements.
8. « Le pécheur verra et frémira de colère »: donc une pénitence tardive et sans huit. Contre qui sa colère, sinon contre lui-même, quand il dira: « De quoi nous a servi notre orgueil, et que nous revient-il de l’ostentation de nos richesses ? » En voyant donc la force du juste s’élever en gloire, parce qu’il a répandu ses biens en les donnant aux pauvres, « il grincera les dents et séchera de dépit »; car il y aura des pleurs et des grincements de dents. Il ne ressemblera point à cet arbre qui reverdit et se couvre de feuilles, comme il serait devenu par un repentir à temps opportun; mais son repentir viendra quand « le désir des pécheurs s’évanouira » sans être adouci par aucune consolation. Car ce désir du pécheur doit s’évanouir, lorsque tout passera comme l’ombre, et quand la fleur tombera du foin desséché. « Mais le Verbe du Seigneur, qui demeure éternellement », se rira de leur perte et de leur véritable malheur, comme on l’a tourné lui-même en dérision, dans l’enivrement d’un bonheur passager.
1. Ps. XXVI, 13.
SERMON AU PEUPLE.
L’HUMILITÉ.
C’est l’enfance que le Prophète invite à louer le Seigneur, ou plutôt c’est nous qui sommes invilés à redevenir enfants, alors que, notre âme étant sans orgueil, notre louange soit plus pure. Les enfants n’ont point cet orgueil qui cherche sa propre gloire et non celle de Dieu. Louons-le dès cette vie quand on nous le prêche, et toujours, parce qu’il est toujours et que son nom est grand partout. C’est lui qui domine les cieux, qui regarde ce qu’il y a d’humble dans le ciel , c’est-à-dire les âmes humbles qui lui forment un trône sublime, et qu’il a grandies , et les humbles de la terre ou ceux qui, vivant ici-bas, conversent dans le ciel. Ou bien encore les cieux seraient les saints qui siégeront sur des trônes pour juger avec le Christ, et la terre désignerait ces élus qui seront à droite ; car les uns et les autres ont compris qu’ils doivent tout à la grâce, et telle est l’humilité. Leur grandeur et leur justice leur viennent de ce qu’ils ont reconnu que Dieu les a tirés de la poussière et du fumier des convoitises charnelles. Mais ils sont nombreux aussi ces enfants de l’épouse jadis stérile, et qui se sont fait des amis avec la monnaie de l’iniquité. Ainsi se réalise la promesse que les enfants d’Abraham seront nombreux comme les étoiles du ciel, dans ceux qui jugeront sur les trônes, et comme le sable de la mer, dans ceux qui seront à droite.
1. Vous savez, mes frères, et vous avez entendu souvent cette parole de Notre-Seigneur dans l’Evangile : « Laissez venir à moi les petits enfants, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent 1»; et encore: « Quiconque ne recevra point le royaume de Dieu comme un enfant, n’y entrera 2 ». Et dans plusieurs endroits, le Seigneur, pour nous rappeler à l’humilité d’une manière plus particulière, condamne l’orgueil du vieil homme et lui propose la vie de l’enfant comme un modèle d’humilité. Aussi, mes frères, quand vous entendez chanter dans les psaumes : « Enfants, louez le Seigneur », n’allez point croire que cette exhortation, n’est point pour vous, parce que vous avez dépassé l’âge de l’enfance, parce que vous avez la beauté d’une florissante jeunesse ou l’honorable blancheur du vieillard; c’est à vous que l’Apôtre a dit: « Ne soyez point sans discernement comme les enfants, mais soyez comme eux, sans malice, à la condition d’avoir la prudence des hommes faits 3». Quelle est cette malice, sinon l’orgueil? C’est lui qui s’élève dans une fausse grandeur, empêche l’homme de marcher dans la voie étroite, et d’entrer par la porte étroite. Pour l’enfant, il entre facilement par la porte étroite; et c’est pourquoi nul ne peut entrer dans le royaume des cieux, s’il ne devient semblable à l’enfant. Quoi de pire que l’orgueil ,
1. Matth.
XIX, 14 — 2. Marc, X, 15. — 3. I Cor. XIV, 20.
qui ne veut personne pour supérieur, pas même Dieu? Car il est écrit que « le commencement de l’orgueil, c’est de se séparer de Dieu 1». Loin de vous donc cet orgueil, qui ose bien lever la tête, se dresser à l’encontre des préceptes divins et secouer le joug si doux du Seigneur. Domptez-le, brisez-le, anéantissez-le; puis : « Louez le Seigneur, ô enfants, louez le nom du Seigneur 2 ». Quand l’orgueil sera détruit, et complètement anéanti, alors Dieu tirera de la bouche des nouveau-nés et des enfants à la mamelle, une louange parfaite 3; quand il sera étouffé, détruit complètement, que nul ne se glorifiera, sinon dans le Seigneur 4. Ils ne chantent point ainsi, ces hommes qui se croient de grands personnages; ils ne chantent point de la sorte, ceux qui, ayant connu Dieu, ne l’ont point glorifié comme Dieu, ou ne lui ont point rendu grâces, qui se louent sans louer Dieu, parce qu’ils ne sont point enfants, qu’ils veulent toute la gloire pour leur nom, et non point pour le nom du Seigneur. Aussi se sont-ils évanouis dans leurs pensées, et leur coeur s’est-il obscurci dans sa folie; et en se disant sages, ils sont devenus fous 5. Ils ont voulu pour leur nom un retentissement vaste et durable, eux qui doivent être si vite mis à l’étroit, tandis que c’est Dieu seul, le Seigneur seul,
1. Eccli. XX, 1. — 2. Ps. CXII, 1. — 3. Id. VIII, 3.— 4. I Cor. I, 31.— 5. Rom, I,
21-22.
620
qui doit être prêché éternellement et partout. Qu’il soit donc éternellement prêché « que le nom du Seigneur soit béni et maintenant et jusque dans les siècles». Qu’on le prêche : « Depuis l’Orient jusqu’à l’Occident, que le nom du Seigneur soit loué 1 ».
2. Qu’un de ces saints enfants qui bénissent le Seigneur, vienne me questionner et me dire: Cette expression « jusque dans les siècles » , je l’entends de l’éternité; mais pourquoi : « dès maintenant », et non point avant ce temps et avant tous les siècles, « que le nom du Seigneur soit béni? » Je répondrai à l’enfant qui ne fait point cette question par obstination : C’est à vous, seigneurs et enfants, c’est à vous qu’il est dit : « Louez le nom du Seigneur: que le nom du Seigneur soit béni »; qu’il soit béni par vous, ce nom du Seigneur, dès maintenant qu’on vous en avertit. Vous commencez à louer Dieu; louez-le pour jamais. « Dès maintenant» donc, et jusque dans les siècles, louez-le sans fin. Ne dites point : Nous avons commencé à louer le Seigneur, parce que nous étions enfants; maintenant, que l’âge est venu et que nous avons grandi, c’est nous-mêmes que nous bénissons. Non, mes enfants, non; et Dieu nous dit par Isaïe : « Je suis; et quand vous aurez vieilli, je suis encore 2 ». Il est donc toujours louable, Celui qui est toujours. « Louez-le donc dès aujourd’hui, ô enfants»; louez-le quand vous aurez vieilli « et jusqu’à la fin des siècles » ; et la vieillesse aura pour vous la couronne des cheveux blancs de la sagesse, et non les rides flétries de la chair. Ou plutôt, comme l’enfance désigne principalement ici l’humilité, contraire à cette vaine et fausse grandeur de l’orgueil, et dès lors, comme il n’y a que les enfants pour louer le Seigneur, puisque les superbes ne savent point le louer, ayez une vieillesse enfantine et une enfance déjà mûre; c’est-à-dire que votre sagesse ne soit point orgueilleuse, non plus que votre humilité sans sagesse : afin que vous puissiez louer le Seigneur, « dès maintenant et jusque dans les siècles ». De quelque côté que l’Eglise du Christ soit répandue dans les petits qui sont saints, «louez le nom du Seigneur » ; c’est-à-dire : « De l’Orient jusqu’au Couchant, louez le nom « du Seigneur ».
3. « Le Seigneur est élevé au-dessus de
1. Ps. CXII, 2, 3. — 2. Isa. XLVI, 4.
toutes les nations 1 ». Ces nations sont des hommes, et qu’y a-t-il d’étonnant que le Seigneur soit élevé au-dessus des hommes? Ces idolâtres, qui abandonnent le Créateur pour adorer la créature, voient de leurs yeux briller dans le ciel ce soleil, cette lune et ces étoiles qu’ils adorent. Mais non-seulement le Seigneur est élevé au-dessus des nations, « sa gloire domine aussi tous les cieux ». Les cieux voient donc le Seigneur bien au-dessus d’eux; et les humbles, quoique constitués dans la chair au-dessous du ciel, ont avec eux ce même Dieu qu’ils adorent sans adorer le ciel.
4. « Qui est semblable à Dieu Notre-Seigneur, lequel habite les lieux élevés, et regarde ce qui est humble 2? » On pourrait croire que, d’un point élevé des cieux, le Seigneur regarde ce qu’il y a de plus bas sur la terre; mais il regarde « ce qu’il y a de plus bas dans le ciel et sur la terre ». Quel est donc ce lieu élevé qu’habite le Seigneur pour voir ce qui est abaissé dans le ciel et sur la terre? Dans ces lieux élevés qu’il habite, verrait-il aussi les humbles qu’il regarde? Car, élever les humbles, ce n’est point les rendre orgueilleux. Il habite alors les âmes humbles qu’il a élevées ; il s’en fait un ciel ou un trône : et toutefois, comme ces âmes n’ont aucun orgueil, comme elles sont soumises à Dieu, il voit dans le ciel même ce qu’il y a de plus humble, ce qui lui forme un trône élevé. L’Esprit.Saint, en effet, s’exprime ainsi par la bouche d’Isaïe: «Voici ce que dit le Très-Haut, qui habite au plus haut des cieux, dont le nom est l’Eternel: Le Seigneur Très-Haut a son repos dans les saints 3 ». Il explique lui-même cette expression, qu’il habite au plus haut des cieux, en ajoutant, d’une manière plus claire, qu’il a son repos dans les saints. Mais quels sont les saints, sinon les humbles, sinon les enfants -qui louent le Seigneur ? Aussi le Prophète nous dit-il qu’il grandit les âmes pusillanimes, et qu’il donne la vie aux humbles de coeur. Ces âmes timides qu’il grandit sont donc les saints, en qui il repose; car, en leur donnant la grandeur, il les élève; puis, reposant en eux il habite les hauteurs. Et en retour, comme il donne la grandeur aux humbles, il voit l’humilité dans ces mêmes hauteurs qu’il habite. Mais, dit le Prophète, « Dieu regarde les humbles dans le ciel et sur la terre».
1. Ps. CXII, 4. — 2. Id. 5, 6. — 3. Ibid.
621
5. Il nous engage ainsi à examiner si les humbles du ciel sont les humbles de la terre, ou bien s’il y a humilité dans le ciel et humilité sur la terre, pour fixer les regards du Seigneur notre Dieu. Si ces humbles sont les mêmes, je vois comment je dois les entendre d’après ces paroles de saint Paul : « Quoique nous vivions dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair; les armes de notre milice ne sont point charnelles, mais puissantes en Dieu 1». D’où leur vient la puissance, sinon de ce qu’elles sont spirituelles ? Dès lors que saint Paul, tout en vivant dans sa chair, combat d’une manière spirituelle, ne nous étonnons pas que Dieu regarde son humilité, et dans le ciel à cause de la liberté de son esprit, et sur la terre à cause de sa servitude corporelle. Car le même Apôtre dit ailleurs : « Notre conversation est dans le ciel 2» ; lui qui dit encore : « Il me serait très-avantageux d’être délié pour être avec le Christ, mais il est nécessaire pour vous que je demeure en la chair 3 ». Quiconque dès lors comprend et que la conversation de l’Apôtre soit dans le ciel, et qu’il demeure néanmoins ici-bas, doit comprendre aussi que Dieu habitant dans les saints les plus élevés, voit dans ces mêmes saints des esprits qui s’humilient devant lui, et dans le ciel, puisque, ressuscités par l’espérance en Jésus-Christ’, ils goûtent les choses du ciel; et sur la terre, puisqu’ils ne sont pas délivrés des liens de la chair, et ne peuvent être complètement à Jésus-Christ. Mais si le Seigneur notre Dieu voit une autre humilité dans le ciel, et une autre humilité sur la terre, je crois alors qu’il voit dans le ciel ceux qu’il a appelés, et en qui il habite, et sur la terre ceux qu’il appelle afin d’habiter en eux. Il possède les premiers tout absorbés dans les biens célestes, et il stimule les seconds qui rêvent encore les biens de la terre.
6. Mais comme il est difficile que l’on puisse appeler humbles ceux qui n’ont point encore pieusement courbé leurs épaules sous le joug suave du Seigneur, et que dans tout le psaume les saintes lettres nous avertissent d’appliquer aux saints cette expression d’humbles, on pourrait donner un autre sens que votre charité voudra bien examiner avec moi. Il me semble que les cieux signifient ici ceux
1. II Cor. X, 3, 4. — 2. Philipp. III, 20. — 3. Id. I, 23, 24. —4. Coloss. III, 1.
qui seront assis sur des trônes pour juger avec le Seigneur 1, et que le nom de terre désigne
ce grand nombre d’élus qui seront à droite, et applaudis à cause de leurs oeuvres de charité, et reçus dans les tabernacles éternels par les amis qu’ils se sont faits eu cette vie mortelle, avec la monnaie de l’iniquité 2. C’est à eux que l’Apôtre a dit: « Si nous avons semé parmi vous des biens spirituels, est-ce donc beaucoup de recueillir de vos biens terrestres 3 ? » Dieu donc regarde dans le ciel ceux qui sèment des biens spirituels, et sur la terre ceux qui rétribuent avec les biens du temps ; mais c’est l’humilité chez les uns, et l’humilité chez les autres. « Dans le ciel et sur la terre il regarde les humbles » car les uns et les autres ont compris ce qu’ils étaient par leur propre malice, et ce que Dieu les a faits par sa grâce. Car ce n’est pas seulement aux fidèles que le vase d’élection a dit : « Vous étiez autrefois ténèbres, maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 4 »; et encore : « C’est la grâce qui vous a sauvés par la foi, et cela ne vient pas de vous, c’est un don de Dieu, et qui ne vient pas des oeuvres, afin que nul ne se glorifie » ; puis, s’unissant lui-même au commun des fidèles, il ajoute : « Nous sommes l’ouvrage de Dieu, créés dans les bonnes oeuvres ». Il dit encore de lui en particulier, comme des autres que Dieu regarde du haut du ciel: « Nous étions, nous aussi, par nature enfants de colère comme les autres 5 ». Et ensuite : « Nous aussi, en effet, nous étions insensés et incrédules, égarés, asservis à toutes sortes de passions et de voluptés, agissant avec malignité et envie, digues d’être haïs et nous haïssant les uns les autres. Mais depuis que la bénignité et la tendresse de Dieu notre Sauveur a paru, il nous a sauvés, non à cause des oeuvres de justice que nous avons faites, mais par sa miséricorde, en nous faisant renaître, par le baptême 6 ». Voilà ces actes d’humilité que Dieu voit du haut du ciel. Tels sont les hommes spirituels qui jugent de toutes choses 7, mais humbles toutefois, de peur que Dieu ne les abaisse et ne les
juge. Et en parlant particulièrement de lui-même, l’Apôtre ne tient-il pas le même langage? « Je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, nous dit-il, parce que j’ai persécuté
1. Matth.
XIX, 28. — 2. Luc, XVI, 9.— 3. I Cor. IX, 11.— 4. Ephés. V, 8.— 5. Id.
II, 3-10. — 6. Tit. III, 3-5. — 7. I Cor, II, 19.
l’Eglise de Dieu 1 ; mais j’ai obtenu miséricorde, parce que je l’ai fait dans l’ignorance et dans l’incrédulité 2».
7. Après nous avoir dit dans les versets précédents: « Qui est semblable au Seigneur notre Dieu, lequel habite les hauteurs et jette les yeux sur les humbles au ciel et en la terre? » le Saint-Esprit, voulant nous montrer pourquoi ce nom d’humble dans le ciel, tandis que les hommes ainsi désignés sont grands, sont justes et dignes de s’asseoir sur des trônes pour juger, ajoute aussitôt: « C’est lui qui relève le pauvre de sa poussière, et l’indigent de son fumier, afin de le placer avec les princes, les princes de son peuple 3». Ainsi élevés en honneur, qu’ils ne dédaignent plus d’humilier leurs têtes sous la main de Dieu. Si d’une part, en effet, le dispensateur fidèle de l’argent de son maître est placé avec les princes du peuple de Dieu, s’il doit avoir place sur les douze trônes et juger les anges mêmes 4 ; d’autre part, néanmoins, le pauvre est relevé de la poussière, et l’indigent de son fumier. N’a-t-il pas été relevé de son fumier, cet homme asservi aux convoitises et aux voluptés de toutes sortes ? Mais peut-être qu’en parlant de la sorte, le Prophète n’était plus pauvre, n’était plus indigent. Pourquoi donc gémit-il sous son fardeau, aspirant à se revêtir de cette gloire qui est dans le ciel ? Pourquoi est-il souffleté de peur qu’il ne s’élève, et soumis à l’ange de Satan par l’aiguillon de sa chair 5. Il est grand, sans doute, puisque le Seigneur habite en lui, puisqu’il possède ce même esprit qui pénètre tout, même les profondeurs de Dieu 6 : il est donc dans le ciel, mais c’est dans le ciel aussi que Dieu regarde ce qui est humble,
8. Quoi donc I mes frères, si déjà nous avons entendu que ce qui est humble dans le ciel a été tiré du fumier, pour être placé avec les princes du peuple, n’est-il fait aucune mention de tout ce qui est humble, et que Dieu regarde sur la terre? Ces amis, qui doivent juger avec le Seigneur, sont moins nombreux, en effet, que ceux qu’ils recevront dans les tabernacles éternels. Quoique la masse du bon grain soit petite, en
1. I Cor. XV, 9.— 2. I Tim. I, 13.— 3. Ps. CXII, 7, 8.— 4. Matth. XIX, 28. — 5. I Cor. XI, 7. — 6. Id. II, 10.
comparaison de la paille qui en est séparée; considérée en elle-même , elle est néanmoins abondante. « Les enfants de l’épouse abandonnée sont plus nombreux que ceux de l’épouse qui a un mari 1». Les enfants de celle qui a enfanté par la grâce et dans sa vieillesse sont plus nombreux que les enfants de celle qui, dès son jeune âge, s’est unie à un époux par le lien de la loi. Je dis qu’elle a conçu dans sa vieillesse; puisque Sara, notre mère, est devenue, à cause du seul Isaac, mère de tous les fidèles répandus par toutes les nations. Or, voyez la femme dont parle Isaïe : on dirait qu’elle n’est point mère et qu’elle n’a point d’enfants. Et pourtant, que va-t-on lui dire : « Les enfants que tu avais perdus te diront à l’oreille: La demeure est trop étroite, faites-nous une enceinte plus vaste et que nous puissions habiter. Et toi, tu diras dans ton coeur: Qui m’a donné ces enfants, car je sais que j’étais veuve et sans enfants? Qui me les a nourris? J’étais seule, j’étais abandonnée. D’où me sont-ils venus? » Tel est en partie le langage de l’Eglise, qui paraît stérile aussi, dans ces mêmes foules qui n’ont pas encore tout abandonné pour suivre le Seigneur, et s’asseoir sur douze trônes. Mais dans ces mêmes foules, combien n’est-il pas de ces hommes qui se sont fait des amis avec la monnaie de l’iniquité, et qui siégeront à la droite à cause des oeuvres de miséricorde? Non-seulement, donc, le Seigneur élève de son fumier le pauvre qui doit être placé avec les princes de son peuple; mais encore : « Il fait habiter dans la maison la femme stérile, et lui donne la joie des mères. Ce même Dieu qui habite les hauteurs, et regarde ce qu’il y a d’humble dans le ciel et sur la terre »; c’est-à-dire cette race d’Abraham, nombreuse comme les étoiles du ciel, dans ces mêmes saints qui siégent sur les trônes les plus sublimes; et comme le sable des bords de la mer, dans cette multitude sans nombre d’hommes au coeur miséricordieux, et qui doivent être séparés des flots de la gauche, flots d’amertume et d’impiété.
1. Isa. LIV, 1.
113
PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.
LE BAPTÊME DANS LA MER ROUGE.
Le but du Psaume est moins de raconter le passé que d’annoncer l’avenir. Les faits étaient prophétiques, le Psaume l’est aussi. Voilà pourquoi sa narration diffère quelque peu de l’histoire qui ne dit rien de ces tressaillements des montagnes et des collines. Par la foi nous sommes enfants d’Abraham, père de toutes les nations qui seront bénies dans le Christ. Or, l’Egypte d’où sortit Israël est la maison de l’affliction, la figure du monde oppresseur dont il faut nous séparer, et toutefois avec le secours de Dieu. Le prophète Michée nous montre aussi qu’il s’agit de nous, en nous parlant de péchés à submerger, et ces péchés sont les ennemis qui nous poursuivent quand nous abjurons le monde, La mer qui s’enfuit quand nous nous consacrons à Dieu, ce sont les obstacles qui s’aplanissent. Ce Jourdain qui retourne en arrière figure l’homme qui tournait le dos à Dieu, et qui retourne par la conversion à son créateur. Les montagnes et les collines qui bondissent sont les Apôtres et les prédicateurs qui s’applaudissent de nous avoir engendrés à Jésus-Christ ; parce qu’alors la terre s’est ébranlée , en présence du Seigneur, qui nous a ouvert, dans la pierre ou dans le Christ, les sources de la grâce.
1. Nous avons lu, mes frères, et nous avons tort bien retenu, ce que nous raconte le livre de l’Exode, que le peuple d’Israël fut délivré de l’injuste domination des Egyptiens, passa la mer à pied sec 1, entre les deux murailles que formaient les flots; que le fleuve du Jourdain 2, par où il devait entrer dans la terre des promesses, s’arrêta, quand les pieds des prêtres qui portaient l’arche du Seigneur Vinrent à le toucher ; que les eaux d’en haut retinrent leur cours, au lieu que celles d’en bas s’écoulèrent à la mer, tant que les prêtres se tinrent debout au milieu du fleuve desséché, et que le peuple passa. Voilà ce que nous savons; et, toutefois, ne nous imaginons pas que dans le psaume que nous chantons, en le faisant précéder et suivre de l’Alleluia, l’Esprit-Saint ne veuille que nous rappeler le passé, sans nous reporter vers l’avenir. « Toutes ces choses, nous dit l’Apôtre, n’arrivaient aux Juifs qu’en figures, et elles ont été écrites pour nous instruire, nous qui venons à la fin des siècles 3 ». Ainsi donc, lorsque nous entendons le psaume nous dire: « Quand Israël sortit de l’Egypte, et la famille de Jacob du milieu d’un peuple barbare, Judas devint pour le Seigneur un peuple saint, et Israël le siége de sa puissance; la mer le vit et s’enfuit, le Jourdain rebroussa vers sa source » ; ne nous imaginons point qu’on veuille raconter le passé, c’est plutôt
1. Exod. XIV, 22. — 2. Josué, III, 15-17. — 3. I Cor. X, 11.— 4. Ps. CXIII, 2, 3.
l’avenir que prédit le Psalmiste; quand ces miracles s’accomplissaient chez ce même peuple, ils étaient dans le présent, mais ne laissaient pas d’avoir une signification pour l’avenir. Le Prophète, qui chantait ces merveilles prophétiques, nous montre dès lors qu’il donne à ses paroles le même sens qu’avaient les faits, puisqu’un seul et même Esprit a dirigé les faits et dicté les paroles, afin que ces actions et ces paroles fussent des avant-coureurs de ce qu’il se réservait de nous montrer à la fin des siècles. Le Prophète ne raconte point les faits tels qu’ils se sont passés, mais d’une manière quelque peu différente de celle que nous lisons, de peur qu’on ne crût qu’il racontait le passé plutôt qu’il ne prédisait l’avenir. Tout d’abord, nous ne lisons point que le Jourdain remonta vers sa source, mais qu’il s’arrêta du côté que les eaux descendaient de la source, pendant que le peuple passait. Ensuite nous ne lisons pas que les collines et les montagnes bondirent, ce que le Prophète ajoute, et qu’il répète même deux fois. Après avoir dit : « La mer le vit et s’enfuit, le Jourdain rebroussa en arrière », il ajoute: « Les montagnes bondirent comme des béliers et les collines comme des agneaux ». Puis, dans une apostrophe: « Pourquoi, mer, as-tu fui, et toi, Jourdain, pourquoi rebrousser en arrière? Pourquoi, montagnes, tressaillir comme le bélier; et vous, collines, comme des agneaux 1? »
1. Ps. CXIII, 3 - 6.
624
2. Voyons donc la leçon que nous donne le Prophète; car, et ces actions étaient des symboles qui nous concernaient, et ces paroles nous engagent à nous reconnaître nous-mêmes. Si nous conservons fermement la grâce de Dieu qui nous a été donnée, nous sommes Israël et postérité d’Abraham; et c’est à nous que l’Apôtre a dit: « Vous êtes donc la postérité d’Abraham 1» ; comme il le dit en effet à un autre endroit: « Ce n’est point après la circoncision, mais avant, que la foi d’Abraham lui fut imputée à justice, et ainsi il reçut la marque de la circoncision, comme le sceau de la justice qu’il avait mérité par la foi, lorsqu’il était encore incirconcis, pour être le père de ceux qui croient sans être circoncis, afin que leur foi leur soit également imputée à justice ; et pour être le père des circoncis, qui non-seulement ont reçu la circoncision, mais qui suivent les traces de la foi de notre père Abraham, lorsqu’il était encore incirconcis 2 ». Car il n’est pas seulement père, et selon la chair, du peu. pie circoncis, lui à qui il fut dit : « Je t’ai établi père de beaucoup de nations ». Or, de beaucoup ne signifie pas de quelques-unes, mais bien de foules, ainsi qu’il est indiqué clairement dans ces paroles: « En loi seront bénies toutes les nations 3». Que nul chrétien donc ne se croie étranger au nom d’Israël. Car nous sommes unis, par la pierre angulaire, à ceux des enfants d’Israël qui embrassèrent la foi, et dont les principaux sont les Apôtres. De là cette parole du Seigneur : « J’ai encore u d’autres brebis, qui ne sont pas de ce bercail ; il me faut les amener, afin qu’il n’y ait plus qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur 4». C’est donc plutôt le peuple chrétien qui est Israël, c’est lui qui est principalement la maison de Jacob, car Jacob et Israël ne sont qu’un même homme. Or, cette foule de Juifs, à qui leur perfidie a valu la réprobation, qui a vendu son droit d’aînesse pour un plaisir charnel, appartient plutôt à Esaü et non à Jacob. Car, vous le savez, tel est le sens de cette parole mystérieuse : « L’aîné servira le plus jeune 5».
3. Quant à l’Egypte, qui signifie affliction, ou celui qui afflige, qui opprime, elle est souvent la figure de ce siècle, dont il faut nous séparer en esprit, pour ne point porter
1. Gal. III, 29. — 2. Rom. IV, 10.12. — 3. Gen. XXII, 18. — 4. Jean, X, 16.— 5. Gen. XXV, 23, 33; Rom. IX, 13.
le joug avec les infidèles 1. Car on ne devient citoyen de la Jérusalem céleste qu’en renonçant tout d’abord au monde; de même que le peuple d’Israël ne put être conduit dans la terre des promesses, qu’en sortant d’abord de l’Egypte. Mais, de même qu’il n’en sortit que par le secours de Dieu, qui le délivra; de même nul coeur humain ne renonce au monde que par le secours de la divine miséricorde. Car ce qui arriva une fois en figure, arrive en cette dernière heure 2, comme l’a dit saint Jean, en chacun de ceux qui croient, et que l’Eglise enfante chaque jour. Ecoutez en effet ce que nous apprend, au sujet de ce mystère, le docteur des nations: « Je ne veux pas vous laisser ignorer, mes frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer Rouge et qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse, dans la nuée et dans la mer; qu’ils ont tous mangé la même viande mystérieuse, et qu’ils ont tous bu le même breuvage mystérieux; car ils buvaient de la pierre mystérieuse qui les suivait ; et cette pierre était le Christ. Mais la plupart d’entre eux ne furent point agréables au Seigneur, et ils périrent au désert. Or, toutes ces choses étaient des figures qui nous concernent 3 ». Que voulez-vous de plus, mes frères bien-aimés ? Ce n’est point là un enseignement basé sur l’opinion humaine, mais bien sur le témoignage de l’Apôtre, c’est-à-dire sur le témoignage de Dieu même; car c’est Dieu qui parlait dans les Apôtres, lui qui faisait retentir son tonnerre par ces nuées, bien qu’elles fussent de chair. Telle est donc la grande autorité qui nous assure que toutes ces choses figuratives du passé s’accomplissent maintenant dans l’affaire de notre salut; elles étaient donc prédites avant d’être accomplies, et aujourd’hui, lire le passé, c’est connaître le présent.
4. Ecoutez quelque chose de plus admirable encore, des mystères cachés sous un
voile dans les livres anciens, et en partie révélés par ces mêmes livres. Le prophète Michée parle ainsi : « Je vous montrerai les merveilles comme au jour de votre sortie d’Egypte. Les nations verront et seront confondues de sa force ; elles mettront leurs mains sur leurs bouches, et leurs oreilles
1. II Cor. VI, 14.— 2. I Jean, II, 18.— 3. I Cor. X, 1-8.
625
seront assourdies; elles lécheront la poussière comme les serpents qui rampent sur la terre; elles seront troublées dans leurs demeures, et dans la stupeur en présence du Seigneur Dieu, et vous les jetterez, Seigneur, dans l’épouvante. Qui est semblable à ton Dieu, pour ôter l’iniquité, et oublier les péchés du reste de ton héritage? Il n’a point répandu sa colère comme un témoignage, parce qu’il fait ses délices de la miséricorde ; mais il reviendra et aura pitié de nous, il déposera nos iniquités, il précipitera toutes vos fautes au fond de l’abîme 1 ». Vous le voyez, mes frères, Dieu nous révèle ici les mystères les plus saints. Dans ce psaume, dès lors, bien que l’Esprit-Saint nous découvre les merveilles de l’avenir, il semble néanmoins nous entretenir du passé. « Le peuple Juif», dit-il, « fut son peuple saint: la mer le vit et s’enfuit». Fut, vit, et s’enfuit, sont les expressions du passé. Le Jourdain rebroussa, les montagnes bondirent , la terre fut ébranlée, tout cela est au passé, et néanmoins nous devons l’entendre de l’avenir. Autrement, nonobstant la vérité de l’Evangile, il nous faudrait aussi voir un fait accompli, et non une prophétie de l’avenir, dans cette parole: « Ils ont partagé mes vêtements, et tiré ma robe au sort 2 ». Bien que ces paroles soient au passé, elles étaient néanmoins une prophétie de ce qui devait arriver si longtemps après, à la passion du Sauveur. Et toutefois, mes frères bien-aimés, le Prophète, que je viens de citer, a voulu ouvrir les yeux les moins clairvoyants pour les faire passer instantanément des choses passées à l’intelligence des choses futures, afin non-seulement de nous faire croire, sur l’autorité des Apôtres, que nous étions figurés dans ces actes, mais de nous le montrer par les Prophètes eux-mêmes, en sorte que, après le témoignage de leurs écrits, la vérité que nous découvrons avec certitude nous remplisse de sécurité et de joie, en tirant ainsi du trésor des saintes Ecritures des choses nouvelles et anciennes, qui ont un si parfait accord. Bien que le Prophète que je viens de citer n’ait ainsi parlé que fort longtemps après la sortie de l’Egypte, et fort longtemps aussi avant les jours de l’Eglise, il assure néanmoins, à n’en pas douter, qu’il prédit l’avenir. « Je ferai des prodiges », nous dit-il,
1. Mich. VII, 15
-19. — 2. Ps. XXI, 19.
« comme à leur sortie de l’Egypte. Les nations le verront et seront confondues ». C’est-à-dire, comme l’a précisé le psaume: « La mer le vit, et s’enfuit ». Or, si ces expressions « vit » et « s’enfuit », qui marquent le temps passé, en figurent un autre qui est à venir, devant ces autres expressions: « Ils verront et seront confondus », qui sont bien au futur, quel homme pourrait penser au passé? Un peu après le même Prophète nous montre, avec la clarté du jour, que ces ennemis, qui nous poursuivaient pour nous donner la mort, sont bien nos péchés, que le baptême efface et submerge comme la mer engloutit les Egyptiens : « Dieu », nous dit-il, « se plaît à faire miséricorde ; il reviendra, et nous prendra en pitié ; il submergera nos iniquités, et précipitera nos péchés dans la mer ».
5. Qu’est-ce à dire, mes chers frères? vous, qui vous reconnaissez pour les véritables enfants d’Abraham, qui êtes la maison de Jacob, les héritiers de la promesse, comprenez que vous êtes sortis de l’Egypte, puisque vous avez renoncé au monde, que vous êtes séparés du milieu d’un peuple barbare, eu abjurant par un humble aveu, les blasphèmes des nations. Ce n’est point en effet votre langue, mais la langue barbare, qui ne sait point louer ce Dieu à qui vous chantez l’Alleluia; c’est en vous que la nation juive a été consacrée à Dieu : « Car le juif n’est point celui qui l’est au dehors, et la circoncision n’est pas celle qui se faisait sur la chair ; mais le juif est celui qui l’est intérieurement, et la circoncision se fait dans le coeur 1 ». Interrogez donc vos coeurs; voyez si la foi les a circoncis, et si la confession les a purifiés, alors c’est en vous que le peuple Juif est consacré à Dieu, en vous que réside son pouvoir sur Israël. Car il vous a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu 2.
6. Que chacun de vous se souvienne maintenant du moment où il a résolu d’appliquer son coeur à Dieu, de s’humilier sous son joug qui est si doux, d’abjurer toutes les convoitises du vieil homme et de l’ignorance, de soumettre à Dieu son esprit, en renonçant avec mépris à ce qu’il y a de charnel en ce monde (ce qui était pour lui un labeur sans fruit, comme s’il eût fabriqué sous le joug du démon, des briques en Egypte), alors que la voix de Dieu lui disait: « Venez à moi, vous
1. Rom. II,
28, 29. — 2. Jean, I, 12.
626
tous qui souffrez, et qui êtes chargés, et je vous soulagerai 1 » ; et en vous chargeant du fardeau du Christ, que chacun de vous se souvienne comment tous les obstacles du monde s’aplanirent; les voix, qui eussent voulu le dissuader, n’osèrent se faire entendre, ou rentrèrent dans le silence, en considérant le nom du Christ honoré et chanté dans toute la terre. Donc, « la mer a vu et a pris la fuite », afin de t’ouvrir un passage sans obstacle à la liberté de l’esprit.
7. Pour savoir comment rebroussa le Jourdain,je ne veux point que vous cherchiez hors de vous-mêmes, ou que vous soupçonniez quelque chose de mauvais. Le Seigneur reproche à quelques-uns de lui tourner le dos et non la face 2. Or, quiconque abandonne son principe, et se détourne de son Créateur, tombe dans les eaux amères de ce monde, comme le fleuve dans la mer. Il est donc bon pour lui qu’il remonte vers sa source; qu’il se trouve face à face avec ce Dieu, auquel il avait tourné le dos; qu’il laisse bien derrière lui cette mer de ce monde, qu’il avait placée devant lui, et où il précipitait sa chute; qu’il oublie ainsi tout ce qui est derrière lui pour s’avancer vers ce qui est devant lui 3: tel est le bien pour tout homme déjà converti. Oublier ce qui est derrière lui, avant d’être converti, ce serait oublier Dieu, puisqu’il l’a mis derrière et lui a tourné le dos; et s’avancer vers ce qui est devant lui, ce serait s’avancer vers le siècle, car c’est au siècle qu’il a tourné la face pour s’y précipiter avidement. Le Jourdain est donc la figure de ceux qui ont reçu la grâce du baptême ; et le Jourdain remonte vers sa source, quand ces hommes se tournent vers Dieu, afin de ne plus l’avoir derrière eux, mais de contempler la gloire du Seigneur à visage découvert, et d’être transformés en sa ressemblance de clarté en clarté 4.
8. « Les montagnes bondirent comme des béliers » ; c’est-à-dire les saints Apôtres,
fidèles dispensateurs de la parole de vérité, les saints prédicateurs de l’Evangile. « Et les collines comme des agneaux 5 » c’est-à-dire les néophytes à qui l’Apôtre a dit: « Je vous ai engendrés par l’Evangile à Jésus-Christ » ; et encore: « Ce n’est point pour donner de la confusion que je vous écris,
1. Matth. XI, 28.— 2. Jérém. II, 27.— 3. Philipp. III, 13.— 4. II Cor. III, 18. — 5. Ps. CXIII, 4.
mais pour vous avertir, comme des enfants bien-aimés 1 » ; et encore : « Offrez au Seigneur les petits des béliers 2 ». Jetez les yeux sur la terre, vous qui savez admirer ces merveilles, qui en ressentez de l’allégresse et chantez des cantiques d’actions de grâces au Seigneur votre Dieu : jetez les yeux, et voyez comment s’accomplissent, parmi les nations, ces prophéties et ces actions figuratives, qui ont devancé de tant de siècles.
9. Voyez et chantez avec le Prophète : « Pourquoi t’enfuir, ô mer; et toi, Jourdain, pourquoi rebrousser en arrière ; montagnes, pourquoi bondir comme des béliers; et vous, collines, comme des agneaux 3 ? » D’où vient, ô monde, que tes obstacles sont impuissants? et vous, fidèles, répandus par myriades sur la terre entière, comment avez-vous renoncé au monde, pour vous tourner vers Dieu ? D’où vous viennent ces transports de joie, vous à qui l’on dira : « Courage, bon serviteur, parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup 4? » D’où vous vient votre joie, vous à qui l’on dira au dernier jour : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 5 ».
10. Tout vous répondra, et vous vous répondrez à vous-mêmes: «La terre s’est ébranlée devant la face du Dieu de Jacob 6 ». Qu’est-ce à dire : « Devant la face du Seigneur », sinon en présence de Celui qui a dit : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 7? » Car la terre s’est. ébranlée, en effet, elle qui était demeurée dans une langueur coupable, s’est ébranlée pour être solidement affermie devant la face du Seigneur.
11. « C’est lui qui a changé la pierre en un torrent, et les rochers en une source d’eau 8 ». Lui-même s’est changé en eau, et ce qui en lui était en quelque sorte solide, s’est liquéfié, afin d’arroser ses fidèles, et d’être en eux une source d’eau vive, jaillissant jusqu’à la vie éternelle 9, parce qu’il se montra, surtout d’abord, à ceux qui ne le connaissaient point. De là ce trouble de quelques-uns qui n’attendirent point que le Christ leur ouvrit les saintes eaux de l’Ecriture qui les eussent
1. I Cor. IV, 14, 15. — 2. Ps. XXVIII, 1. — 3. Id. CXIII, 5, 8. — 4. Matth. XXV, 21.— 5. Id. 34. — 6. Ps. CXXII, 7.— 7. Matth. XXVII, 20. — 8. Ps. CXIII, 8. — 9. Jean, IV, 14.
627
inondés, et qui s’écrièrent : « Ce discours est dur, et qui peut l’entendre 1?» Telle est la pierre, telle est la dureté convertie en étang d’eau, et ce rocher devint une source d’eau vive, quand,après sa résurrection, il leur montra par tous les Prophètes, à commencer par Moise, que le Christ devait souffrir de la sorte 2, et qu’il leur envoya l’Esprit-Saint, dont il est dit: « Que celui qui a soif vienne à moi, et qu’il boive 3 ».
12. « Ce n’est point à nous, Seigneur, ce n’est point à nous, mais à votre nom qu’il faut donner la gloire 4». Cette grâce, ou cette eau vive, qui s’échappe de la pierre (et la pierre était le Christ 5), n’a pas été donnée en vertu des mérites qui l’auraient précédée; nais celui qui justifie l’impie 6 l’a donnée par un acte de miséricorde. Car c’est pour les impies que le Christ est mort 7, afin que les hommes ne cherchassent point leur gloire, mais celle de Dieu.
13. « A cause de votre miséricorde et de votre vérité », ajoute le Prophète. Voyez combien souvent sont unies dans l’Ecriture, ces deux vertus, la miséricorde et la vérité. C’est dans sa miséricorde que Dieu appelle à lui les impies, et c’est dans sa vérité qu’il juge ceux qui ont refusé de venir. « Afin que les nations ne disent jamais : Où est leur Dieu 8 ? » Au dernier jour apparaîtront sa miséricorde et sa vérité, quand le signe du Fils de l’homme se montrera dans le ciel, et alors toutes les tribus de la terre seront dans les larmes, et ne diront point: « Où est leur Dieu? » car alors on ne leur prêchera plus
1. Jean, VI, 61. — 2. Luc, XXIV, 26, 27. — 3. Jean, VII, 37. — 4. Ps. CXIII, 1.— 5. I Cor. X, 4.— 6. Rom, IV, 5.— 7. Id. V, 6.— 8. Ps. CXIII, 2.
la foi en lui, mais elles le verront dans sa majesté.
14. « Notre Dieu est au plus haut des cieux ». Non point dans ces mêmes cieux où les nations voient le soleil, la lune, ces oeuvres de Dieu, qui sont leurs divinités; mais notre Dieu est par-dessus les cieux, c’est-à-dire au-dessus de tous les corps, et célestes et terrestres. Il n’habite point le ciel, de manière à craindre que le ciel se retire, et qu’il se trouve ainsi sans aucun siège. « C’est lui qui a fait tout ce qu’il lui a plu dans les cieux et sur la terre 1». Il n’a aucun besoin des ouvrages qu’il a créés, comme pour s’en faire un siége ou une demeure. Mais il subsiste dans son éternité, il y demeure pour faire ce qu’il lui plaît dans le ciel et sur la terre, Les cieux en effet ne le portaient point afin d’être faits par lui, puisque s’ils n’étaient déjà faits, ils ne pourraient le porter. C’est donc lui qui maintient comme ayant besoin de lui ces créatures dans lesquelles il est présent, et non lui qui a besoin d’être contenu en elles. Ces paroles: « Il a fait ce qu’il lui a plu dans le ciel et sur la terre », peuvent encore s’entendre en ce sens que volontairement il répand sa grâce sur ceux de son peuple qui sont élevés, et sur ceux qui sont dans les basses conditions, afin que nul ne se glorifie du mérite de ses oeuvres. Que les montagnes en effet bondissent comme des béliers, que les collines tressaillent comme des agneaux, la terre s’est ébranlée devant la face du Seigneur, afin que nul ne demeure éternellement dans les souillures d’ici-bas.
1. Ps. CXXIX, 3.
SECOND SERMON. — SECONDE PARTIE DU PSAUME.
Ces grâces du Seigneur par lesquelles finit le psaume précédent, nous viennent de la miséricorde et de la vérité que les nations verront au dernier jour, alors que Dieu fera éclater la gloire de son noix, et qu’elles ne diront plus: Oh est leur Dieu? Quant aux dieux des nations, ce sont des simulacres fabriqués par les hommes et inférieurs même aux bêtes, puisque du moins celles-ci ont un cri, inférieurs au cadavre, qui du moins a vécu. L’Ecriture en réprouvant fréquemment les idoles, combat le penchant des hommes à se laisser séduire par la forme attrayante, et à lui attribuer quelque puissance. Mais si quelque puissance habite l’idole, c’est une puissance démoniaque; et si l’on prétend adorer les mêmes éléments dans ces mêmes idoles, c’est mettre la créature à la place du Créateur; souvent encore la statue nous fait illusion au point que pour adorer la statue du soleil nous tournons souvent le dos au soleil. Pour nous, si nous avons des vases sacrés, ce sont des instruments et non les objets d’un culte. Quant à la maison d’Israël, et à la maison d’Aaron , ou des saints grands et petits; ils ont mis leur espérance dans le Créateur du ciel et de ta terre, qui a béni les uns et les autres, et à leur tour ils le béniront dans l’éternité.
1. Pour tout homme, qui examine avec attention, il y a dans tous les psaumes une liaison telle que le suivant pourrait toujours se joindre au précédent; ici, néanmoins, nous
devons envisager celui-ci comme n’en formant qu’un seul avec le précédent. C’est en effet dans ce précédent que le Prophète a dit: « Ce n’est point sur nous, Seigneur, ce n’est point sur nous, mais bien sur votre nom qu’il faut faire éclater votre gloire, à cause de votre miséricorde et de votre vérité afin que les nations ne disent plus : Où est leur Dieu 1? » Car nous adorons un Dieu invisible, que ne peut voir l’oeil du corps, et que n’aperçoit que le petit nombre dont le coeur est très-pur. Or, comme si les nations pouvaient dès lors nous dire: Où donc est leur Dieu? car elles peuvent mettre sous nos yeux leurs divinités : voilà que le Prophète nous avertit que la présence de Dieu se fait sentir par ses oeuvres, « puisqu’il est au-dessus des cieux, et qu’il fait ce qu’il lui plaît dans le ciel et sur la terre ». Et comme s’il nous disait: Que les Gentils nous montrent leurs dieux, « Les idoles des nations », s’écrie le Prophète, « sont de l’or et de l’argent, oeuvres de la main des hommes 2 ». C’est-à-dire, quoique nous ne puissions mettre sous vos yeux charnels ce Dieu que nous adorons, et que vous devez comprendre par ses oeuvres, ne vous laissez pas néanmoins séduire par la vanité des idoles, sous le prétexte que vous pouvez montrer du doigt ce que vous adorez.
1. Ps.
CXIII, 1, 2. — 2. Id. 4.
Il serait plus honorable pour vous de n’avoir aucune divinité à montrer, que de montrer par ces idoles, que vous étalez à nos yeux, jusqu’où va l’aveuglement de votre coeur. Que nous montrez-vous en effet, sinon de l’or et de l’argent? Ils en ont même d’airain, de bois, de terre cuite, et de telle ou telle autre matière. Mais l’Esprit-Saint a préféré mentionner ce qu’ils ont de plus précieux, parce que l’homme, qui aura rougi d’adorer ce qu’il y a de précieux, renoncera d’autant plus facilement au culte de ce qu’il y a de plus vil. On lit en effet dans un autre endroit des saintes Ecritures, à propos des idolâtres: « Ils disent au bois: Tu es mon père, et à la pierre : Tu m’as engendré 1 ». Mais que celui qui se croit plus sage, parce qu’il a tenu ce langage à l’or et à l’argent, non plus au bois et à la pierre, jette ici les yeux et y apporte l’oreille de son coeur : « Les simulacres des nations sont de l’or et de l’argent». Le Prophète ne désigne ici rien de vil et de méprisable; et pour l’homme, dont le coeur n’est point encore devenu terre, l’or et l’argent ne sont qu’une terre, mais plus belle, plus brillante, plus ferme, plus solide. Ne va donc point chercher la main des hommes pour faire une fausse divinité avec le métal qu’a créé le vrai Dieu, ou même pour faire un faux homme, que tu vas adorer à la place du vrai Dieu, un homme que personne, sans folie, ne voudrait pour ami. Cette ressemblance qu’on lui a formée, cette harmonie que l’on
1. Jérém. XI, 27.
629
a gardée dans les membres, lui donne un certain attrait pour le coeur des hommes grossiers. Mais, de ces membres dont la beauté est si ravissante pour toi, ô vanité de l’homme, viens nous montrer les mouvements, comme tu nous en montres les proportions.
2. « Elles ont une bouche et ne parlent point; elles ont des yeux et ne voient point; elles ont des oreilles et n’entendent point; elles ont des narines et ne flairent point; elles ont des mains et ne touchent point; elles ont des pieds et ne marchent point; et leur gosier ne rend aucun son 1». Il leur est donc bien supérieur, cet ouvrier qui a pu les fabriquer par le mouvement et l’adresse de ses mains : et pourtant tu rougirais d’adorer cet ouvrier. Toi-même, qui ne les as point faites, tu es bien supérieur, puisque tu fais ce qu’elles ne font point. La bête même leur est supérieure, et c’est pourquoi le Psalmiste ajoute: « Leur gosier ne rend aucun son ». Car après avoir dit tout à l’heure : « Elles ont une bouche et ne parlent point », à quoi bon, après avoir fait l’énumération des pieds à la tête, nous parler du cri du gosier, sinon, je crois, parce que nous comprenons que tout ce qu’il avait dit des autres nombres, était commun aux bêtes et aux hommes? Car les bêtes voient, entendent, sentent, marchent, et même quelques-unes, comme les singes, se servent dès mains. Ce que le Prophète avait dit à propos de la bouche, est particulier à l’homme, puisque les bêtes ne parlent point. Mais afin qu’on ne puisse rapporter tout ce qui est dit, à l’oeuvre des membres humains , ni préférer seulement les hommes aux dieux des nations, il ajoute après tout cela: « Leur gosier ne rend aucun son »; ce qui est commun aux hommes et aux bêtes. Si, tout d’abord, quand il a énuméré les membres humains, à commencer par la bouche, il eût dit : « Elles ont une bouche, et ne crieront point », tout cela pourrait encore se rapporter à la nature humaine, et l’auditeur n’y trouverait pas aussi facilement quelque chose qui tînt de la bête. Mais quand, à propos de la bouche, il a dit ce qui est propre à l’homme, et qu’après l’énumération des différents membres du corps, qu’il semblait terminer aux pieds, le Prophète ajoute: « Leur gosier ne donne aucun cri », il stimule ainsi l’attention de l’auditeur ou du lecteur,
1. Ps. CXIII, 5-7.
afin qu’en cherchant l’à-propos de cette parole, il comprenne que, non-seulement les hommes, mais aussi les bêtes, sont préférables aux dieux des nations; et que s’il répugne à ces nations d’adorer une bête, à qui néanmoins Dieu a donné l’oeil, l’ouïe, l’odorat, le toucher, la marche, et le cri du gosier, on comprenne combien il est honteux d’adorer un simulacre muet, qui n’a ni vie, ni sentiment, et dont les membres, semblables aux nôtres, sont une amorce pour l’âme adonnée aux sens charnels, et qui s’éprend d’une idole comme si elle était vivante et animée, dès qu’elle voit en elle ces membres , qu’elle trouve animés et vivants dans le corps qu’elle habite. Combien les rats, les serpents, et autres animaux semblables, jugent-ils mieux, en quelque sorte, les idoles des nations, si l’osa peut s’exprimer ainsi, puisque, ne trouvant point en elles la vie humaine, ils se mettent peu en peine de leur ressemblance avec l’homme? Aussi l’on voit souvent qu’ils y font leur nid, et sans le bruit des hommes qui vient les effrayer, ils n’auraient point d’asile plus sûr. C’est donc l’homme qui se remue, pour effrayer une bête vivante et l’éloigner de son Dieu; et il adore comme une puissance ce Dieu sans mouvement, dont il a éloigné l’animal qui lui était supérieur! Car il a éloigné une bête qui voyait, d’un Dieu qui ne voyait pas; une bête qui entendait, d’un Dieu qui était sourd; une bête qui criait, d’un Dieu muet; une bête qui marchait, d’un Dieu un mobile; une bête qui sentait, d’un Dieu insensible; une bête vivante, d’un Dieu mort, et même pire que s’il était mort. Car, s’il est évident qu’un mort ne vit plus, il est aussi évident qu’il a vécu. Un mort est donc bien préférable à un dieu qui n’a aucune vie, qui n’a jamais vécu.
3. Qu’y a-t-il de plus évident que tout cela, mes frères bien-aimés? quoi de plus évident? Quel enfant, si on l’interroge, qui ne réponde que e les idoles des nations ont des yeux et « ne voient point, une bouche et ne parlent point », et tout le reste qu’ajoute le Psalmiste? Pourquoi donc ce soin que prend l’Esprit-Saint de nous enseigner tout cela en plusieurs endroits de l’Ecriture, comme si nous ne le savions point; sinon parce que cette figure extérieure des membres que nous sommes accoutumés de voir vivante chez les êtres animés, et de sentir vivante en nous, (630) quoique faite, comme ils l’avouent, pour servir d’idole, et posée à ce sujet avec éclat dans un lieu élevé, ne laisse pas, lorsque nous la voyons adorée avec un profond respect par la foule, de faire naître en chacun de nous une affection vile et erronée, qui nous fait croire qu’il y a là une puissance cachée, puisque l’on ne voit dans cette idole aucun signe de vie? Alors la forme séduisante, l’impression produite par l’autorité de quelques faux sages qui les ont établies, des foutes qui les ont adorées, nous fait croire qu’une statue qui ressemble si bien au corps vivant, n’est point sans un être vivant qui l’habite. C’est ce penchant des hommes qui porte les démons à s’emparer des idoles des Gentils, et sous leur influence l’erreur se multiplie à l’infini avec ses poisons mortels. C’est contre ces erreurs que les saintes lettres nous prémunissent en tant d’endroits, de peur qu’en face de ce culte dérisoire, quelqu’un ne vienne dire : Ce n’est point l’idole visible que j’adore, mais la puissance invisible qui l’habite. L’Ecriture, dans un autre endroit, condamne ainsi ces mêmes puissances : « Les dieux des nations sont des démons, mais le Seigneur a créé les cieux 1». Et l’Apôtre nous dit aussi : « Non que l’idole soit quelque chose, mais comme les sacrifices des nations s’offrent aux démons et non à Dieu, je ne veux point que vous ayez part avec les démons 2 ».
4. D’autres croient avoir un culte pins pur, parce qu’ils disent : Ce n’est ni la statue, ni le démon que j’adore, mais je vois dans cette forme corporelle le signe de l’objet que je dois adorer. Ils assignent donc une signification à chacune de leurs statues, en sorte que l’une est le symbole de la terre, de là le nom de temple de la terre, templum telluris; l’autre de la mer, comme la statue de Neptune; celle-ci de l’air, comme celle de Junon; celle-là du feu, comme celle de Vulcain; une autre de Lucifer, comme celle de Vénus; une autre du soleil, une autre de la lune, dont les statues portent les mêmes noms, comme celle de la terre; une autre de tel ou tel astre, telle ou telle créature, car nous ne pouvons tout énumérer. Mais pressez-les de nouveau, et reprochez leur d’adorer des corps, et principalement la terre, la mer, l’air, le feu, dont l’usage nous est ordinaire (car en ce qui regarde les corps célestes, comme ils sont hors de notre portée,
1. Ps. XCV, 5.— 2. I Cor. X,19, 20.
et que nous ne pouvons les atteindre que par le rayon visuel, ils n’en rougissent pas tant), ils oseront bien vous répondre qu’ils n’adorent point des corps, mais bien les divinités qui y président. Un seul arrêt de l’Apôtre nous montre quelle sera la peine et la condamnation de tous ces hommes : « Ils ont changé », dit-il, « la vérité de Dieu en mensonge, ils ont honoré et servi la créature plutôt que le Créateur, qui est béni dans les siècles 1». Dans la première partie de cet arrêt, en effet, l’Apôtre condamne les idoles, et dans la seconde le sens qu’on leur attribue. Donner à des ouvrages qu’a travaillés l’ouvrier, les noms des choses que Dieu a faites, c’est changer en mensonge la vérité de Dieu; mais regarder ces choses comme divines et les adorer, c’est servir la créature plutôt que le Créateur qui est béni dans les siècles.
5. Mais où est l’homme qui adore ou qui invoque une idole, et qui n’est point disposé à croire qu’il en est écouté, à espérer que cette idole lui accordera ce qu’il désire? Des hommes donc, engagés dans ces sortes de superstitions, tournent souvent le dos au soleil pour prier devant une statue qu’ils appellent soleil; et quand ils entendent derrière eux le mugissement de lamer, ils s’imaginent que la statue de Neptune, qu’ils prennent pour la mer, entend leurs sanglots. Tel est l’effet produit, ou plutôt extorqué en quelque sorte par cette conformation des membres. L’esprit qui vit dans les sens du corps est plus porté à croire qu’il y a du sentiment dans un corps semblable au corps qu’il habite, que dans le soleil dont la forme est ronde, et que dans l’étendue des eaux, et dans ce qui n’est pas circonscrit dans ces lignes qu’il a coutume de voir chez les êtres vivants. C’est pour détruire ce penchant, auquel tout homme charnel se laisse prendre si facilement, que la sainte Ecriture nous dit dans ses cantiques des choses très-connues, afin de nous les rappeler et de stimuler nos esprits qui s’endorment si facilement dans la routine des corps visibles. « Les idoles des nations », dit-elle, « sont de l’argent et de l’or ». Mais c’est Dieu qui a créé l’argent et l’or. « Ce sont là des oeuvres faites de mains d’hommes ». Car ils adorent ce qu’ils ont fait eux-mêmes avec de l’or et de l’argent.
6. Il est vrai que nous-mêmes, nous avons
1. Rom. I, 25.
631
des instruments, des vases du même métal qui nous servent à la célébration de nos mystères, et que l’on appelle sacrés, parce qu’ils sont employés en l’honneur de celui que nous servons dans l’intérêt de notre salut. Or, ces instruments, ces vases, que sent-ils autre chose que l’oeuvre de la main des hommes? Et toutefois ont-ils une bouche pour ne point parler? Ont-ils des yeux pour ne point voir? Leur adressons-nous des prières parce qu’ils nous servent à prier Dieu? La principale cause de cette impiété folle et sacrilège, vient de ce que la forme d’un corps, qui est semblable à un homme vivant, et qui attire les idolâtres à lui adresser des prières, a plus d’effet sur l’esprit de ces malheureux, que l’assurance que cette idole est sans vie, et n’est digue que du mépris des hommes. Ces idoles, parce qu’elles ont mine bouche, qu’elles ont des yeux, qu’elles ont des oreilles, min nez, des mains et des pieds, ont plus de force pour courber une âme vers la terre, que pour la redresser, par cela même qu’elles ne parlent point, qu’elles ne voient point, qu’elles n’entendent point, ne sentent point, ne touchent point, ne marchent point.
7. Il faut dès lors que s’accomplisse la sentence qu’ajoute le Psalmiste ; c’est-à-dire, « Que ceux qui les font leur deviennent semblables, et tous ceux qui se confient en elles 1». Avec leurs yeux ouverts et impressionnés, que ces malheureux voient; et que le coeur fermé et insensible ils adorent des idoles qui ne voient point et qui ne vivent point.
8. « C’est dans le Seigneur qu’a espéré la maison d’Israël 2 ». Or, l’espérance qui voit n’est plus une espérance. Comment, en effet, espérer ce que l’on voit? Si donc nous espérons ce que nous ne voyons point, nous l’attendons par la patience 3 ». Mais afin que notre patience dure jusqu’à la fin, « le Seigneur est leur protecteur et leur appui ».Les hommes spirituels, toutefois, ceux qui instruisent les hommes charnels avec un esprit de douceur, qui prient comme des supérieurs pour des inférieurs, ne voient-ils pas déjà, et n’ont-ils pas en réalité ce que les inférieurs n’ont qu’en espérance ? Nullement; car « la maison d’Aaron, elle aussi, a espéré dans le Seigneur 4 ». Donc, pour avancer avec persévérance vers ce qui est devant
1. Ps. CXIII, 8.— 2. Id. 9.— 3. Rom. VIII, 24, 25 — 4. Ps. CXIII, 10.
eux, pour courir jusqu’à ce qu’ils aient atteint celui qui les appelle 1, et pour le connaître comme ils en sont connus 2, il faut que « Dieu soit leur aide et leur protecteur ». Les uns et les autres « craignent le Seigneur, e espèrent dans le Seigneur, et il est pour eux un aide et un appui 3».
9. Ce n’est point nous en effet, qui, par nos mérites, avons prévenu la divine miséricorde, mais bien « le Seigneur qui s’est souvenu de nous et nous a bénis : il a béni la maison d’Israël, il a béni la maison d’Aaron ». Et en bénissant les uns et les autres, « il a béni tous ceux qui craignent le Seigneur 4 ». Quels sont, me diras-tu, ces uns et ces autres? Le Psalmiste répond : « Les petits et les grands» ; c’est-à-dire la maison d’Israël et la maison d’Aaron, ceux-là mêmes qui, dans cette nation, crurent au Sauveur Jésus : « puisque tous ne furent pas agréables au Seigneur 5. Mais si quelques-uns n’ont pas cru en lui, leur infidélité anéantira-t-elle donc la fidélité de Dieu? Loin de là 6 ; car tous ceux qui sont d’Israël ne sont point pour cela israélites; non plus que tous ceux qui sont de la race d’Abraham, ne sont fils d’Abraham » ; mais selon qu’il est écrit : « les restes seront sauvés ». Car c’est au nom de ceux du peuple qui ont cru qu’il est dit: «Si le Seigneur des armées n’avait réservé quelqu’un de notre race, nous serions devenus semblables à Sodome et à Gomorrhe 7 ». Ce reste est donc appelé semence, parce qu’il a été répandu et s’est multiplié dans toute la terre.
10. Or, dans la maison d’Aaron, les grands ont dit: « Que le Seigneur vous multiplie, qu’il ajoute à vous et à vos enfants 8». C’est ce qui est arrivé. Voilà que des enfants d’Abraham, suscités d’entre les pierres 9, sont venus se joindre à eux; voilà que sont venues aussi des brebis qui n’étaient point de ce bercail, en sorte qu’il n’y a plus qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur 10: voilà que pour venir à eux les nations ont embrassé la foi, et que s’est accru le nombre , non-seulement de sages évêques, mais aussi de peuples soumis; le Seigneur multipliant ainsi non-seulement les pères qui doivent aller à lui dans le Christ, et y conduire ceux qui
1. Philipp. III, 12 -14.— 2. I Cor. XXXI, 12.— 3. Ps. CXIII, 11.— 4. Id. 12, 13.— 5. I Cor. X, 5.— 6. Rom. III, 3.— 7. Id. XX, 27, 29.— 8. Ps. CXIII, 14. — 9. Matth. III, 9. — 10. Jean, X, 16.
632
voudront les imiter, mais encore les fils qui marcheront sur les traces des pères. Voici, en effet, comment leur parle Celui qui les a engendrés à Jésus-Christ par l’Evangile: « Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ ». Dieu a donc multiplié, non-seulement les montagnes qui bondissent comme des béliers, mais aussi les collines qui bondissent comme des agneaux.
11. C’est donc à tous ceux-là, aux grands et aux petits, aux montagnes et aux collines, que le Prophète s’adresse quand il dit: « Soyez les bénis du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre 2 ». Comme s’il disait: soyez les bénis du Seigneur qui a fait de vous les cieux et la terre, le ciel dans les grands, la terre dans les petits; mais non ce ciel visible, parsemé d’astres lumineux que nous voyons. « Le ciel du ciel est au Seigneur », qui a élevé l’esprit de quelques saints à de telles hauteurs que nul d’entre les hommes, mais Dieu seul, peut les instruire. Or, en comparaison de ce ciel, tout ce que l’on voit des yeux du corps ne mérite que le nom de terre, et « Dieu l’a donnée aux enfants des hommes 3 », afin qu’en la considérant, ils comprennent autant qu’ils pourront le Créateur, qu’ils ne peuvent découvrir encore que par le moyen de la créature, à cause de l’infirmité de leur coeur.
12. Ces mêmes paroles : « Le ciel des cieux est au Seigneur, et il a donné la terre aux enfants des hommes », peuvent avoir un autre sens que je ne dois point vous dissimuler. Toutefois ne perdons point de vue ce que nous avons dit. Or, les grands et les petits,
avons-nous dit, sont désignés dans ces paroles: « Soyez les bénis du Seigneur, qui a fait le
1. I Cor.
IV, 15, 16.— 2. Ps. CXIII, 15. — 3. Id. 16.
ciel et la terre ». Si donc nous désignons les grands par les cieux, et les petits par la terre, comme les petits en grandissant deviendront des cieux, et qu’on les nourrit de lait dans cette espérance; ainsi ces mêmes grands, quand ils nourrissent les petits, sont le ciel pour la terre, de manière néanmoins à comprendre qu’ils sont aussi les cieux des cieux quand ils méditent sur l’espérance dont ils nourrissent les enfants. Et toutefois, parce que ces saints personnages ne puisent plus dans un homme ni au moyen d’un homme, mais bien en Dieu, les eaux abondantes et pures de la sagesse, ils ont donné leurs soins à des enfants qui seront un jour des cieux, puisqu’ils sont eux-mêmes les cieux des cieux, et qui sont maintenant la terre à qui ils peuvent dire: « J’ai planté, Apollo a arrosé, c’est Dieu qui a donné l’accroissement 1 ». A ces enfants des hommes dont il a fait des cieux, il a donné la terre pour y travailler, ce même Dieu qui sait pourvoir à la terre au moyen du ciel. Que le ciel et la terre demeurent donc au Dieu qui les a faits; qu’ils vivent de lui, en le confessant et en le bénissant; car s’ils veulent vivre d’eux-mêmes, ils trouveront la mort ainsi qu’il est dit : « Un mort, comme ce qui n’est plus, ne confesse point le Seigneur 2 ». Mais « les morts ne vous loueront point, Seigneur », dit le Prophète, « non plus que ceux qui descendent dans l’enfer ». Et dans un autre endroit l’Ecriture vous crie: « Une fois au fond de l’abîme du mal, le pécheur n’a plus que le dédain 3; mais nous qui avons la vie, nous bénissons le Seigneur dès maintenant et jusque dans les siècles ».
1. I Cor. III, 6. — 2. Eccli. XVII, 26. — 3. Prov. XVIII, 3.
SERMON AU PEUPLE.
LA DÉLIVRANCE.
L’espérance que le Seigneur nous exaucera attise notre amour pour lui; et cette espérance est fondée sur la foi, car tout ce qu’il fait pour nous allume le flambeau de notre croyance en sa bonté. Les jours dans lesquels nous invoquons le Seigneur, sont les jours du vieil homme, et de l’éloignement du Seigneur. Mais ayant rencontré cette affliction qui vient de la considération de nos misères spirituelles, et qui est un gage de salut, j’ai invoqué le Seigneur qui est miséricordieux, puisqu’il nous appelle au salut, et qu’il ne nous châtie que pour nous pardonner si nous nous redressons. Reposons-nous dans celui qui nous a délivrés de cette mort de l’impie qui est un labeur sans fin, pour nous donner un repos accompagné de vigilance. Le Seigneur nous a donc délivrés de la mort des impies ou de la mort éternelle quand il nous a délivrés du péché; c’est au péché que notre corps doit mourir pour que nous plaisions au Seigneur.
1. « J’ai aimé le Seigneur, parce qu’il écoutera la voix de ma prière 1». Que tel soit le chant de toute âme éloignée du Seigneur, le chant de toute brebis qui s’était égarée, le chant de tout enfant qui était mort et qui est ressuscité, qui était perdu et qui est retrouvé 2; le chant de notre âme, ô frères et enfants bien-aimés. Instruisons-nous de nos devoirs avec une ferme constance et chantons avec les saints : « J’ai aimé le Seigneur, parce qu’il écoutera la voix de ma prière ». La cause de notre amour pour Dieu est-elle bien, « parce qu’il exaucera la voix de ma prière ? » Ne l’aimons-nous pas plutôt parce qu’il nous a exaucés? ou l’aimons-nous afin qu’il nous exauce? Que signifie donc: « J’ai aimé parce qu’il exaucera ? » Serait-ce parce que, d’ordinaire, l’amour s’enflammant par l’espérance, le Prophète nous dirait alors qu’il a aimé, parce qu’il a espéré que le Seigneur exaucerait la voix de sa prière?
2. Mais d’où lui est venue cette espérance? C’est, nous répond-il, « parce qu’il a incliné son oreille vers moi, et que je l’ai invoqué pendant les jours de ma vie 3 ». Je l’ai donc aimé parce qu’il m’exaucera, et il m’exaucera parce qu’il a incliné son oreille vers moi. Mais, ô âme de l’homme, comment sais-tu que Dieu a incliné son oreille vers toi, si tu n’as dit : J’ai cru ? Voilà donc les trois vertus qui demeurent ici-bas, la foi, l’espérance et la charité 4. Parce que tu as cru, tu as espéré, et parce que tu as espéré, tu as aimé; maintenant
1. Ps. CXXV, 1. — 2. Luc, XV, 6, 24. — 3. Ps. CXIV, 2. — 4. I Cor. XIII, 13.
si je demande comment l’âme a cru que Dieu inclinait son oreille pour l’écouter, ne peut-elle point me répondre : « C’est lui qui nous a aimés le premier, au point de ne pas épargner son propre Fils, et de le livrer pour nous tous ? Comment pourront-ils l’invoquer s’ils ne croient en lui? » dit le Docteur des nations, « et comment croire en lui, s’ils n’en ont entendu parler? et comment en entendre parler, si on ne le leur prêche ? et comment y aura-t-il des prédicateurs si on ne les envoie 2 ? » Or, à la vue de tout ce que Dieu a fait pour moi, comment ne croirais-je pas qu’il a incliné son oreille vers moi ? Et il a tellement signalé son amour pour nous, que le Christ est mort pour les impies 3 . C’est donc parce qu’ils m’ont apporté tant de grâces, ces hommes dont les pieds sont beaux, qui ont annoncé la paix, annoncé les biens 4, et prêché que tout homme qui aura invoqué le nom du Seigneur sera sauvé 5, c’est pour cela que j’ai cru que Dieu inclinait son oreille vers moi, et que je l’ai invoqué en mes jours.
3. Et quels sont ces jours dont tu nous dis : « En mes jours j’ai invoqué le Seigneur? » Ces jours peut-être qui ont fermé la plénitude du temps, alors que Dieu a envoyé son Fils 6, lui qui avait déjà dit : « Je t’ai exaucé au temps marqué, je t’ai aidé au jour du salut 7? » Tu as entendu de la bouche d’un prédicateur, dont les pieds étaient beaux : « Voici maintenant le temps favorable, voici les
1. Rom. VIII, 32.— 2. Id. X, 14, 15. — 3. Id. V, 8, 9.— 4. Isa. LII, 7. — 5. Joel, II, 32. — 4. Gal. IV, 4. — 5. Isa. XLIX, 8.
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jours du salut 1»; et alors tu as cru, et dans ces jours tu as invoqué, et tu as dit : « Seigneur, mon Dieu, délivrez mon âme 2». Cela est vrai, et pourtant je puis appeler plus justement mes jours, les jours de ma misère, les jours de ma mortalité, les jours qui me viennent d’Adam, jours pleins de labeur et de fatigue, jours du vieil homme et de la corruption. Car je suis à terre, « et plongé dans la vase de l’abîme 3»; et dans un autre Psaume je me suis écrié : « Voilà que vous avez lait vieillir mes jours 4. C’est pendant ces jours que je vous ai invoqué ». Mes jours sont donc bien différents des jours de mon Dieu. J’appelle mes jours ceux que je me suis faits à moi-même, par cette audace qui m’a porté à me séparer de lui. Et comme il règne partout, comme il est tout-puissant, tenant tout dans ses mains, j’ai mérité la prison, c’est-à-dire que j’ai dû subir les ténèbres de l’ignorance et les entraves de la mortalité. « Je vous ai donc invoqué en mes jours », parce que c’est moi qui crie dans un autre Psaume : « Délivrez mon âme de la prison 5», Et comme le Seigneur m’a secouru au jour de ce même salut qu’il m’a procuré, voilà que le gémissement des captifs a monté en sa présence 6. C’est en effet dans ces jours qui sont les miens que «les douleurs de la mort « m’ont environné, que les périls de l’enfer m’ont saisi 7 »; et ils ne me trouveraient point si je n’étais loin de vous. Ils me tiennent donc maintenant en leur pouvoir, et moi je ne les trouvais point, moi qui mettais ma joie dans les prospérités de ce monde, où les périls de l’enfer sont plus trompeurs encore.
4. Mais quand, à mon tour, « j’ai rencontré la tribulation et la douleur, j’ai invoqué le nom de mon Dieu 8 ». Je ne connaissais point cette affliction, cette douleur très-utile, affliction dont vient nous décharger celui auquel il est dit: «Donnez-nous votre secours dans l’affliction, car le salut qui vient de l’homme est trompeur 9 ». Pour moi, je croyais que ce vain salut de l’homme pourrait me procurer de la joie et de l’allégresse; mais quand j’ai entendu cette parole du Seigneur : « Bienheureux ceux qui pleurent parce qu’ils seront consolés 10 », je n’ai pas
1. II Cor. VI, 2. — 2. Ps. CXLV, 5.— 3. Id. LVIII, 3.— 4. Id. XXXVIII, 6.— 5. Id. CXLI, 8. — 6. Id. LXXVIII, 11. — 7. Id. CXIV, 3.— 8. Id. 4. — 9. Id. LIX, 13. — 10. Matth. V, 5.
attendu pour pleurer, la perte de ces biens temporels qui me procuraient un funeste plaisir, mais j’ai considéré cette misère qui est en moi, et qui me fait trouver la joie dans ces biens que je crains de perdre, et que je ne puis néanmoins retenir; je l’ai considérée avec attention et avec courage, et j’ai vu que non-seulement j’étais tourmenté par les revers de cette vie, mais que ses prospérités elles-mêmes étaient un lourd fardeau; et ainsi : « J’ai trouvé la tribulation et la douleur » que je ne connaissais pas, « et j’ai invoqué le nom du Seigneur. O Dieu, délivrez mon âme 1. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort, sinon la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2? » Que le peuple de Dieu s’écrie dès lors : « J’ai rencontré la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le nom de mon Dieu ». Qu’elles nous entendent, ces nations qui sont en arrière, et qui n’invoquent point encore le nom du Seigneur; qu’elles nous entendent, qu’elles cherchent afin de rencontrer la douleur et la tribulation , et d’invoquer aussi le nom du Seigneur, et d’être sauvées. Nous ne leur parlons point de la sorte, afin qu’elles cherchent une misère qu’elles n’auraient point, ruais afin qu’elles trouvent cette misère qu’elles ont sans la connaître. Ce que nous leur souhaitons, ce n’est point qu’elles manquent de ces biens terrestres qui leur sont nécessaires pendant cette vie mortelle; mais qu’elles pleurent de ce qu’ayant perdu les biens du ciel qui les rassasiaient, elles aient mérité d’avoir besoin de ces biens de la terre qui ne procurent aucune jouissance durable, et qui n’ont d’utilité qu’en cette vie temporelle. Telle est la misère qu’ils doivent reconnaître et pleurer; et leurs larmes deviendront bienheureuses en celui qui n’a point voulu pour ces peuples un malheur éternel.
5. « Le Seigneur est plein de clémence et de justice, notre Dieu se plaît à faire miséricorde 3 ». Dieu donc est miséricordieux, il est juste, il pardonne : miséricordieux d’abord, parce qu’il a incliné son oreille vers moi; et j’ignorerais que Dieu se fût approché de moi pour entendre mes paroles, si je n’avais été excité à l’invoquer par ceux dont les pieds sont beaux. Qui donc a fait appel au Seigneur, sinon celui que le Seigneur a tout
1. Ps. CXIV, 4.— 2. Rom. VII, 24, 25. — 3. Ps. CXIV, 5.
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d’abord appelé? Voilà donc tout d’abord sa miséricorde. Il est juste, parce qu’il châtie, et il est encore miséricordieux, parce qu’il reçoit celui qu’il a châtié. « Car le Seigneur flagelle celui qu’il reçoit au nombre de ses enfants 1». Et ma douleur dans le châtiment doit être moins vive pour moi que la joie de mon adoption. Commuent « le Seigneur qui garde les petits enfants 2», ne châtierait-il pas ceux qu’il fera grandir pour être ses héritiers? Quel est l’enfant que son père n’assujettit pas à la discipline 3? « Je me suis humilié, et il m’a sauvé». C’est donc à l’humilité que je dois mon salut. Que le médecin fasse une incision, ce n’est point là un châtiment, mais une douleur salutaire.
6. « O mon âme, rentre donc dans ton repos, u puisque le Seigneur t’a comblée de biens». Repose-toi, non à cause de tes mérites ou de tes propres forces; mais parce que le Seigneur t’a comblée de ses biens; car, ajoute le Prophète, « il a délivré mon âme de la mort 4 ». Il est étonnant, mes frères bien-aimés, qu’après avoir invité son âme à goûter le repos, parce qu’elle est comblée des biens du Seigneur, le Prophète ajoute : « Parce qu’il a délivré mon âme de la mort ». Son âme serait-elle donc en repos, parce qu’elle est délivrée de la mort? N’est-ce pas plutôt dans la mort que l’on croit trouver le repos? Quelle est enfin l’action de celui dont la vie est un repos, et dont la mort est un labeur? Telle doit être l’action de l’âme, qu’elle tende à une paisible sécurité, et non à l’accroissement d’un labeur incessant. Elle est en effet délivrée de la mort par la grâce de celui qui l’a prise en pitié, et qui a dit : «Venez à moi, vous tous qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux et mon fardeau léger 5». L’action de l’âme qui cherche le repos doit dorme être douce et humble, puisqu’elle suit le Christ qui est sa voie; et toutefois, elle ne doit pas être lente et paresseuse, afin qu’elle puisse achever sa course, ainsi qu’il est écrit: « Achevez vos oeuvres avec douceur 6». Achevez vos oeuvres, est-il dit, afin que la douceur ne dégénère pas en négligence. Car il n’en est pas alors comme
1. Hébr. XII, 6. — 2. Ps. CXIV, 6. — 3. Hébr. XII, 7 — 4. Ps. CXIV, 7, 8. — 5. Matth. XI, 28-30 — 6. Eccli. III, 19.
en cette vie, où le repos du sommeil répare nos forces pour un nouveau travail; mais la bonne action nous conduit à un repos accompagné de vigilance.
7. Or, tout cela est l’oeuvre, est le bienfait de ce Dieu dont il est dit : « Puisque le Seigneur m’a comblé de biens, puisqu’il a délivré mon âme de la mort, mes yeux des larmes, et mes pieds de la chute 1». Voilà ce que le Seigneur accomplit eu espérance dans celui qui ressent les liens de la chair, et celui-ci le chante avec joie. Car il est vrai de dire: « Je me suis humilié, et le Seigneur m’a sauvé ». Mais elle est vraie aussi cette autre parole de l’Apôtre: « Que nous sommes sauvés par l’espérance 2». Quant à cette mort dont nous sommes délivrés, il est juste de dire que cela s’est accompli, si nous l’entendons de la mort des incrédules, dont le Seigneur a dit: « Laissez les morts ensevelir leurs morts 3 »; et le Prophète dans un autre psaume: « Les morts ne vous loueront point, Seigneur, non plus que tous ceux qui descendent dans l’enfer, mais nous qui vivons, nous bénissons le Seigneur 4 ». Telle est donc la mort dont tout fidèle a raison de croire que son âme est exempte par cela même qu’elle a passé de l’incrédulité à la foi. De là cette parole du Sauveur: « Celui qui croit en moi passe de la mort à la vie 5». Le reste ne s’accomplit que par l’espérance dans ceux qui n’ont pas encore quitté cette vie. Maintenant, en effet, quand nous pensons à nos chutes si périlleuses, nos yeux ne cessent de verser des larmes; mais il éloignera les larmes de nos yeux, quand il préservera nos pieds de tout faux pas. Car nos pieds ne seront plus exposés à la chute, quand il n’y aura plus rien de glissant dans notre faible chair. Maintenant, quoique notre voie soit ferme, puisque c’est le Christ lui-même; néanmoins, parce que nous soumettons notre chair, qu’il nous est ordonné de dompter; dans ces mêmes oeuvres par lesquelles nous la châtions pour l’assujettir, c’est un bonheur de ne pas succomber; quant à ne pas glisser, qui en est capable?
8. Aussi, parce que nous sommes dans la chair, sans être néanmoins dans la chair, (nous sommes dans la chair à cause de ce lien qui n’est pas encore brisé : « qu’il serait plus
1. Ps CXIV, 8. — 2. Rom. VIII, 21. — 3. Matth. VIII, 22. — 4. Ps. CXIII, 17, 18. — 5. Jean, V, 24.
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avantageux de rompre pour être avec le Christ 1 »; mais nous ne sommes pas dans la chair en ce sens que nous avons donné à Dieu les prémices de l’esprit, si toutefois nous pouvons dire que « notre conversation est dans le ciel 2» et que nous sommes agréables à Dieu par la tête, tandis que nous sentons glisser nos pieds, qui paraissent l’extrémité de notre âme), écoute comment il y a une espérance dans ce même psaume qui paraît chanter ce qui est accompli déjà : « Il a délivré, dit le Prophète, et mes yeux de leurs larmes, et mes pieds de toute chute»; et toutefois il n’ajoute point : Je plais; mais bien : « Je plairai au Seigneur, dans la terre des vivants 3 »; montrant assez par là qu’il n’est point encore agréable au Seigneur dans cette partie de lui-même, qui est la région des morts, c’est-à-dire en sa chair mortelle. « Ceux qui sont dans la chair ne sauraient plaire à Dieu ». C’est pourquoi cette parole que l’Apôtre ajoute : « Quant à vous, vous n’êtes point dans la chair », doit s’entendre en ce sens, que « le corps est véritablement mort au péché, tandis que l’esprit est vivant à cause de la justice »; or, c’est par cet esprit qu’ils plaisaient à Dieu, puisque c’est par lui qu’ils n’étaient pas dans la chair. Qui pourrait plaire au Dieu vivant, tandis qu’il est dans un corps mort? Que dit l’Apôtre? « Si l’esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre
1. Philipp. I, 23.— 2. Id. III, 20. — 3. Ps. CXIV, 9.
les morts habite en vous; celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels à cause de l’esprit qui habite en vous 1 ». C’est alors que nous serons dans la terre des vivants, que nous plairons complètement au Seigneur, et que rien de nous-mêmes ne nous tiendra éloignés. « Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes éloignés du Seigneur 2»; et plus nous en sommes éloignés, plus nous sommes éloignés aussi de la région des vivants. « Mais nous avons la confiance, et nous pensons qu’il est avantageux pour nous d’être séparés de ce corps, afin de demeurer dans le Seigneur; c’est pourquoi nous nous efforçons de lui être agréables, soit que nous soyons éloignés, soit que nous soyons en sa présence 3 ». C’est là notre ambition pendant cette vie, parce que nous attendons la délivrance de notre corps 4; mais quand la mort aura été absorbée dans la victoire, quand ce corps corruptible aura revêtu l’incorruptibilité, quand ce corps mortel aura revêtu l’immortalité 5, alors il n’y aura ni pleurs, ni chute, et il n’y aura aucune chute, parce qu’il n’y aura aucune corruption. Dès lors nous ne chercherons plus à plaire à Dieu, mais nous lui plairons d’une manière absolue, dans la région des vivants.
1. Rom. VIII, 8 -11. — 2. II Cor, V, 6. — 3. Id. 8, 9. — 4. Rom. VIII, 23. — 5. I Cor. XV, 53, 54.
SERMON AU PEUPLE.
CHANT DES MARTYRS.
Prêcher le Christ, c’est conformer ses moeurs à la foi, autrement on aurait la vérité à la bouche, le mensonge dans le coeur; c’est encourir la réprobation. D’autres croient sans prêcher, retiennent le talent sans le faire fructifier, et sont aussi réprouvés. Le fidèle serviteur croit et prêche; sa parole lui vaut de nombreuses persécutions sans que la vérité en souffre aucune atteinte. Dans son extase il a compris qu’il ne pouvait compter sur lui-même, parce que l’homme est menteur et que Dieu seul peut donner la vérité. Mais que rendra-t-il au Seigneur en échange de cette vérité? Ce qui vient de lui, le calice du salut, ou la force de souffrir. De lui-même il n’est que l’esclave, mais en servant de bonne volonté, il devient le fils de la Jérusalem libre, ou de l’Eglise. Alors il se glorifie en Dieu qui a brisé ses tiens ; il s’offre lui-même au milieu de cette Jérusalem ou de l’Eglise répandue par toute la terre, comme le prouve le psaume suivant: Peuples, célébrez tous les louanges du Seigneur, qui demeure ferme dans ses promesses comme dans ses menaces.
1. Votre sainteté, mes frères, connaît sans doute ce mot de l’Apôtre: « La foi n’est point l’apanage de tous 1 » . Et vous n’ignorez pas que le nombre des infidèles est le plus grand ; aussi le Prophète s’est-il écrié « Seigneur, qui a cru à notre parole 2? » C’est parmi ces incrédules que l’on peut ranger ceux dont l’Apôtre a dit: « Tous cherchent leurs intérêts et non ceux du Christ 3 ». Et ailleurs il dit que ces hommes annoncent la parole de Dieu non par un vrai zèle, mais par occasion; non pas d’une manière chaste 4, c’est-à-dire qu’ils n’ont ni intention pure, ni charité sincère. Autres, en effet, étaient leurs sentiments, que laissaient voir leurs moeurs, et autre leur prédication, qui leur attirait l’estime des hommes par les saintes vérités qu’ils prêchaient. Aussi l’Apôtre a-t-il encore dit de ces hommes qu’ « ils ne servent point le Dieu qu’ils prêchent, mais leur ventre 5 ». Et toutefois, il leur permet de prêcher le Christ. Bien que leur foi, en effet, non plus que leurs actions, ne pût aboutir qu’à la mort, toutefois ils prêchaient des vérités qui eussent pu sauver ceux qui les eussent embrassées par la foi ; car ils ne prêchaient rien qui fût en dehors des règles de la foi. Autrement ils fussent tombés sous cet anathème de l’Apôtre « Si quelqu’un », nous dit-il, « vous annonce d’autres vérités que celles que vous avez reçues, qu’il soit anathème 6 ». Or, ce n’est pas prêcher le Christ, que prêcher la fausseté,
1. II
Thess. III, 2.— 2. Isa. LIII, 1, ; Rom. X, 16.— 3. Philipp. II, 21. — 4. Id. I,
27.— 5. Rom. XVI, 18.— 6. Gal. I, 9.
puisque le Christ est vérité 1. Et toutefois, l’Apôtre dit de ces derniers qu’ils annoncent le Christ, bien qu’ils ne le fassent point d’une manière pure, c’est-à-dire bien qu’ils n’agissent point avec un esprit simple et pur, et avec la foi sincère qui agit par la charité 2. Pleins des terrestres convoitises, ils annonçaient le royaume des cieux, et avaient ainsi la fausseté dans le coeur, la vérité sur la langue. Or, l’Apôtre, sachant bien que ceux qui avaient cru à l’Evangile, sur la prédication de Judas, étaient sauvés, donne à ceux-ci cette liberté de prêcher : « Pourvu que le Christ soit annoncé, peu importe que ce soit par occasion ou par un vrai zèle 3 ». Ils n’annoncent pas moins la vérité, bien que ce ne soit point dans la vérité, c’est-à-dire avec une intention pure. Ils prêchent ce qu’ils ne croient point, et c’est pour cela qu’ils sont réprouvés; bien qu’ils soient utiles à ceux que le Seigneur daigne avertir ainsi: « Faites ce qu’ils vous disent et non ce qu’ils font, car ce qu’ils disent, ils sont loin de le faire 4». Pourquoi, sinon parce qu’ils ne croient point l’utilité de ce qu’ils prêchent ? Il en est d’autres qui croient, sans prêcher ce qu’ils croient, retenus par la tiédeur ou par la crainte. Et ce serviteur qui avait reçu un talent, ne s’entendit pas moins appeler : Méchant et lâche serviteur 5, parce qu’il ne l’avait point mis à profit. Dans un autre endroit de l’Evangile, il est dit que beaucoup
1. Jean, XIV, 6. — 2. Gal, V, 6. — 3. Philipp. I, 18. — 4. Matth. XXIII, 3. — 4. Id. XXV, 26.
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de princes des Juifs crurent en Jésus, mais qu’ils ne professaient point leur foi au dehors, de peur d’être chassés de la synagogue : ils ne laissent pas d’être désapprouvés et condamnés. Car l’Evangéliste ajoute : « Ils préféraient la gloire des hommes à la gloire de Dieu 1». Si donc une juste réprobation flétrit et ceux qui ne croient pas à la vérité qu’ils prêchent, et ceux qui ne prêchent pas la vérité qu’ils croient, à qui donnerons-nous le nom de serviteur fidèle, sinon à celui à qui le Christ adresse ces paroles: « Courage, bon serviteur, parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t’établirai sur beaucoup, entre dans la joie de ton Seigneur 2? » Un tel serviteur ne parle donc point avant de croire, et ne se tait point dès qu’il croit, de peur, ou qu’en faisant valoir pour les autres ce qui lui est confié, il n’en garde rien pour lui, ou qu’il n’en retire aucun profit, parce qu’il ne l’aura point fait valoir. Voici, en effet, ce qui est dit : « Celui qui possède, on lui donnera; mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a 3 .»
2. Qu’il dise alors, ce bon serviteur qui chante Alleluia, c’est-à-dire qui offre un sacrifice de louanges à ce même Dieu qui doit lui dire un jour : « Entre dans la joie de ton Seigneur » ; qu’il tressaille et qu’il chante : « J’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé 4» .C’est-à-dire, j’ai cru d’une manière parfaite. Refuser de prêcher ce que l’on croit, ce n’est point avoir une foi parfaite. Car une des obligations de la foi, c’est de croire aussi cette parole « Celui qui me confessera devant tes hommes, « moi aussi je le confesserai devant les anges de Dieu 5». Ce fidèle serviteur n’est pas ainsi appelé, en effet, parce qu’il a reçu de son maître, mais parce qu’il a dépensé et gagné. De même dans notre psaume, il n’est pas dit : J’ai cru et j’ai parlé; mais le Prophète confesse qu’il a parlé parce qu’il a cru. Car il a cru en même temps que parler lui donnait une récompense à espérer, et que se taire lui laissait craindre un châtiment. « J’ai cru », dit-il, « et c’est pourquoi j’ai parlé pour moi , j’ai subi des humiliations à l’excès ». Il a passé par des tribulations nombreuses à cause de la parole qu’il gardait fidèlement, qu’il annonçait fidèlement; il a subi des humiliations excessives, et
1. Jean, XII, 42, 43.— 2. Matth. XXV, 23.— 3. Id. XIII, 12 ; XXV, 29. — 4. Ps. CV, 1 .— 5. Matth. X, 32.
c’est là ce qu’ont redouté « ceux qui ont préféré la gloire des hommes à la gloire de Dieu ». Mais pourquoi cette expression : « Quant à moi ? » Il devrait dire tout simplement : j’ai cru , c’est pourquoi j’ai parlé, et j’ai subi des humiliations à l’excès. Pourquoi ajouter « quant à moi », sinon pour nous montrer que l’homme peut bien subir des humiliations de la part de ceux qui contredisent la vérité, mais que cette vérité qu’il croit et qu’il prêche n’en souffre aucune atteinte? De là vient que l’Apôtre disait en parlant de ses chaînes : « Mais la parole de Dieu n’est point enchaînée 1 ». De même le Psalmiste, ou plutôt en sa personne les saints témoins de Dieu, c’est-à-dire les martyrs: « J’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé, quant à moi », non point la vérité que j’ai embrassée, non point la parole que j’ai portée ; mais, « moi j’ai été humilié à l’excès ».
3. « J’ai dit dans mon extase: Tout homme est menteur 2 ». Le Prophète par extase entend cette frayeur qui s’empare de la faiblesse humaine, sous la menace des persécutions, ou bien en face des tourments ou de la mort. Tel est le sens que nous donnons à cette expression, parce qu’on retrouve dans le psaume le cri des martyrs. Ce mot d’extase, il est vrai, peut s’entendre aussi de cet état de l’âme hors d’elle-même, non plus sous l’impression de la peur, mais par l’effet d’une révélation sur naturelle. « Pour moi, j’ai dit dans mon extase: Tout homme est menteur ». Dans son effroi il a considéré sa faiblesse, et a vu qu’il ne devait point compter sur lui-même. Car en ce qui regarde l’homme, il est menteur; mais la grâce de Dieu l’a rétabli dans la vérité, de peur que, cédant aux persécutions de ses ennemis, il ne tût ou même n’abjurât la vérité qu’il avait embrassée; ainsi qu’il en fut de saint Pierre, qui comptait sur lui-même, et qui avait besoin d’apprendre à n’y point compter à l’avenir. Et si nul ne doit mettre sa confiance dans un homme, il ne saurait compter sur lui-même, puisqu’il est homme. Dans la crainte qui l’a saisi, le prophète a donc vu avec raison que tout homme est menteur; car ceux que la peur n’affole point de manière à céder aux persécutions par le mensonge, agissent non par leurs propres forces, mais par la grâce de Dieu. Il est donc bien vrai de dire que « tout homme est
1. II Tim. II, 9.— 2. Ps. CXV, 11.
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menteur» ; mais que Dieu est véridique, lui qui a dit: « Je l’ai dit : vous êtes tous des dieux, tous, les enfants du Très-Haut ; et néanmoins, vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme un des princes 1». Dieu console ici les humbles, il les remplit non-seulement de cette foi qui leur fait croire la vérité, mais de cette confiance qui la tait prêcher, s’ils persévèrent dans la soumission au Seigneur, s’ils n’imitent point l’un des princes ou le diable qui ne s’est point maintenu dans la vérité et qui est tombé. Car si tout homme est menteur, moins ils seront hommes, et moins ils seront menteurs ; et alors ils seront des dieux, les fils du Très-Haut.
4. Le peuple si dévoué des martyrs considère comment le Seigneur dans sa miséricorde n’abandonne point l’infirmité humaine, dont la vue a fait dire en tremblant: « Tout homme est menteur »; comment il daigne consoler les humbles, remplir de confiance ceux qui tremblaient, en sorte que leur coeur déjà presque mort reprend une vie naturelle, et qu’ils ne mettent plus leur confiance en eux-mêmes, mais en celui qui ressuscite les morts 2, qui rend éloquentes les langues des enfants 3, qui nous dit : « Quand ils vous traduiront, ne vous mettez point en peine de ce que vous devez dire; ce qu’il vous faudra dire vous sera inspiré à l’heure même; car ce n’est point vous qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous 4 ». Voilà ce que considère celui qui avait dit : « Dans mon extase, je l’ai dit : tout homme est menteur »; et voyant que, par la grâce de Dieu, lui-même est devenu véridique : « Que rendrai-je au Seigneur, s’écrie-t-il, pour tous les biens qu’il m’a rendus 5? » Il ne dit point, pour tous les biens qu’il m’a accordés, mais: « pour tout ce qu’il m’a rendu». Qu’avait donc fait l’homme auparavant, pour que les dons de Dieu ne fussent point une simple faveur, mais une rétribution ? Qu’avait fait l’homme, sinon des fautes? Dieu a donc rendu le bien pour le mal; lui à qui les hommes rendent le mal pour le bien. Voilà en effet ce que lui ont rendu ceux qui ont dit : « C’est là l’héritier, venez et tuons-le 6. »
5. Mais l’interlocuteur cherche ce qu’il doit rendre au Seigneur, et il ne trouve rien,
1. Ps. LXXXI, 6,7. — 2. II Cor. I, 9. — 3. Sag. X, 21.— 4. Matth. X, 19, 20. — 5. Ps. CXV, 12.— 6. Matth. XXI, 38.
sinon les biens que le Seigneur lui a rendus. « Je prendrai », dit-il, « le calice du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur 1». O homme, que ton péché a fait menteur, que la grâce de Dieu a rendu véridique, et qui n’es plus homme dès lors, qui t’a donné ce calice du salut, que tu prendras pour invoquer le nom du Seigneur, et le remercier de tous les biens qu’il t’a rendus? Qui, sinon celui qui a dit : « Pouvez-vous boire le calice que je boirai moi-même 2? » Qui t’a donné la force de souffrir comme lui, sinon celui qui a, le premier, souffert pour toi? De là vient que « la mort de ses saints est précieuse aux yeux du Seigneur 3 ». Il l’a achetée de ce même sang qu’il avait répandu pour le salut de ses serviteurs, afin que ces serviteurs n’hésitassent point à répandre leur sang pour lui; ce qui néanmoins serait un avantage pour eux, et non pour le Seigneur.
6. Que l’esclave acheté à un si grand prix reconnaisse donc sa condition d’esclave, et qu’il dise : « Je suis votre serviteur, ô mon Dieu, et le fils de votre servante 4». Il est donc tout à la fois esclave acheté, et fils de la servante. A-t-il été aussi acheté avec sa mère? Ou bien, parce qu’il est né dans la maison de son maître, et dès lors dépouillé à cause du péché de sa fuite, est-il esclave acheté, parce qu’il a été racheté? Il est en effet le fils de la servante, en ce sens que toute créature est soumise au Créateur, et doit au véritable maître un véritable service, qui lui vaut la liberté quand elle le fait pleinement; et voilà que lui vient du Seigneur la grâce de le servir de gré et non par nécessité. Le Prophète est donc fils de cette Jérusalem céleste, qui est notre mère d’en haut, notre mère à tous, et notre mère libre 5. Libre du péché, mais esclave quant à la justice; et c’est à ses fils, pèlerins en cette vie, que l’on dit: « Vous êtes appelés à la liberté 6». Puis le même Apôtre les réduit ensuite à l’esclavage : « Assujettissez-vous les uns aux autres par la charité 7 ». Puis il leur dit encore: « Lorsque vous étiez esclaves du péché, vous vous affranchissiez de la justice; maintenant que vous êtes affranchis du péché et devenus esclaves de Dieu, le fruit que vous en tirez est votre sanctification, et la fin sera la vie éternelle 8 ». Qu’il dise donc à Dieu, cet
1. Isa.
CXV, 13. — 2. Matth. XX, 22. — 3. Ps. CXV, 15. — 4. Id. 16. — 5. Gal. XV, 26. —
6. Id. V, 13. — 7. Ibid. — 8. Rom. VI, 20, 22.
640
esclave : Il en est beaucoup, Seigneur, qui se disent martyrs, beaucoup qui se disent serviteurs, parce qu’ils en appellent à votre nom, sous le voile de telle hérésie, de telle erreur; mais comme ils sont en dehors de votre Eglise, ils ne sont point les fils de votre servante : « Pour moi, je suis votre serviteur et fils de votre servante ».
7. « Vous avez brisé mes liens, et je vous offrirai un sacrifice de louanges 1». Je n’ai trouvé en moi aucun mérite lorsque vous avez brisé mes liens ; aussi vous dois-je un sacrifice de louanges: bien que je me glorifie d’être votre serviteur et le fils de votre servante, ce n’est point en moi, mais bien en vous, Seigneur, mon Dieu, que je me glorifie, puisque vous avez rompu mes liens, afin qu’en revenant de mes erreurs, je vous fusse attaché.
8. « J’accomplirai mes voeux au Seigneur 2». Quels voeux accompliras-tu? Quelles victimes as-tu promises? Quel encens? Quels holocaustes? N’as-tu pas en vue ce que tu disais tout à l’heure: « Je prendrai le calice du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur, et je « vous offrirai un sacrifice de louanges ? » Et en effet, celui qui réfléchit à ce qu’il doit promettre au Seigneur, aux voeux qu’il doit lui rendre, qu’il se voue lui-même, et qu’il s’offre à Dieu. Voilà ce que le Seigneur exige, et ce qui lui est dû. « Rendez à César ce qui est à
1. Ps. CXV,
17.— 2. Id. 18.
César, et à Dieu ce qui est à Dieu 1 », disait le Seigneur en regardant une pièce de monnaie. On rend à César l’argent frappé à son effigie : que l’on rende à Dieu son image.
9. Mais quiconque se souvient qu’il n’est pas seulement serviteur de Dieu, qu’il est encore le fils de sa servante, comprend où il doit rendre ses voeux au Seigneur, en se conformant au Christ et en prenant le calice du salut. « A l’entrée de la maison du Seigneur», dit le Prophète. Cette maison de Dieu est aussi la servante de Dieu, et quelle est la maison de Dieu, sinon son peuple? Aussi le Prophète a-t-il ajouté : « En présence de tout son peuple ». Déjà il nomme plus clairement sa mère. Qu’est-ce, en effet, que son peuple, sinon, comme il le dit ensuite : « Au milieu de vous, ô Jérusalem 3 ». C’est alors que l’offrande est agréable au Seigneur, quand elle est faite en paix et avec un esprit de paix. Or, ceux qui ne sont point fils de cette servante, ont préféré la guerre à la paix. Mais, de peur qu’on ne s’imagine que cette entrée de la maison du Seigneur et tout ce peuple désignent le peuple juif, parce que le Prophète a terminé le psaume en disant : « Au milieu de vous, ô Jérusalem », nom qui fait l’orgueil des Israélites selon la chair, écoutez le psaume suivant, composé de quatre versets.
1. Matth.
XXII, 21. — 2. Ps. CXV, 19.
SUITE DU SERMON PRÉCÉDENT.
« Nations, louez toutes le Seigneur; peuples, célébrez tous ses louanges 1». Telle est l’entrée de la maison du Seigneur, ou tout ce peuple qui forme la véritable Jérusalem. Qu’ils écoutent surtout, ceux qui n’ont point voulu être les fils de cette cité, qui se sont eux-mêmes retranchés de la communion de tous les peuples. « Parce que sa miséricorde s’est affermie sur nous, et que la vérité du Seigneur demeure éternellement ». La
1. Ps. CXVI, 1 — 2. Id. 2.
miséricorde et la vérité, voilà deux attributs que je vous ai priés de retenir dans le psaume cent-treizième 1. « La miséricorde du Seigneur s’est affermie sur nous », quand la fureur des nations s’est apaisée, cédant à la sainteté de son nom, par lequel nous est venue la délivrance: « Et la vérité du Seigneur demeure éternellement », soit dans les promesses qu’il a faites aux justes, soit dans ses menaces contre les impies.
1. Voyez Discours sur le Ps. CXIII, serm. 1, num. 13.
SERMON AU PEUPLE.
CONSTANCE DE L’ÉGLISE.
Cette confession dont le Prophète nous parle est une confession de louanges, dans le sens que lui a donné le Sauveur lui-même. Confessons donc le Seigneur parce qu’il est bon, c’est-à-dire que la bonté est son premier attribut, et parce que sa miséricorde est éternelle. Que les grands et les petits, la maison d’Aaron, la maison d’Israël, que tous ceux qui craignent le Seigneur publient la bonté du Seigneur. Avec son secours nous n’avons à craindre ni les hommes ni le démon; notre confiance sera en Dieu seul. Les nations ont environné l’Eglise, et les Juifs assailli le Christ, et l’un et l’autre ont été délivrés. Comme les abeilles environnent la ruche pour y déposer le miel, ils ont mis dans le Sauveur la douceur du miel, ils se sont enflammés comme des épines, à sa passion, et en persécutant les martyrs que soutenait le Seigneur, et dont la confiance n’a pas été ébranlée. Cette Eglise qu’ils voulaient perdre raconte les louanges du Seigneur, qui nous a guéris, qui est lui-même la santé, la pierre angulaire de l’édifice, et le jour où il est devenu cette pierre est vraiment son jour. Bénissons alors celui qui nous a éclairés, établissons une fête éternelle et un éternel alleluia.
1. Nous avons entendu, mes frères, l’Esprit-Saint qui nous avertit et nous presse d’offrir à Dieu la confession comme un sacrifice. Or, il y a confession de louanges, et confession de nos péchés. Cette confession qui nous fait avouer nos péchés à Dieu, est connue de tout le monde; et même la multitude peu instruite ne reconnaît guère que cette confession dans les saintes Ecritures : et chaque fois que l’on entend cette expression dans la bouche du lecteur, on entend aussi qu’on se frappe la poitrine. Mais il faut remarquer dans quel sens un autre psaume a dit : « Voilà que j’entrerai dans le lieu d’un admirable tabernacle; jusque dans la maison de Dieu, parmi les s cris de l’allégresse et de la confession, dans les cantiques de nos joies solennelles 1». Il devient évident que le mot de confession, non plus que son expression, ne marque point ici les douleurs de la pénitence, mais bien les joies d’une grande solennité. Si quelqu’un gardait quelque doute en présence d’un témoignage si clair, que répondrait-il devant cet autre de l’Ecclésiastique « Faites les oeuvres du Seigneur, bénissez-le, donnez à son nom la magnificence, confessez-le par les paroles de vos lèvres, par le chant de vos cantiques, par le son de vos harpes, et vous direz dans cette confession : Que toutes les oeuvres du Seigneur sont excellentes 2? » Il n’est point d’esprit si lourd qui ne puisse comprendre que la confession signifie ici la louange de
1. Ps. XLI, 5.— 2. Eccli. XXXIX, 19-2!.
Dieu; à moins de pousser la perversité de l’esprit, jusqu’à dire que Notre-Seigneur Jésus-Christ confessait aussi à son Père ses propres péchés. Qu’un impie ose nous le dire, à cause du mot de confession, il nous sera facile de le réfuter par le contexte. Voici en effet ce que dit le Sauveur: « Je vous confesse, ô mon Père, Dieu du ciel et de la terre; parce que vous avez dérobé ces mystères aux sages et aux prudents, pour les révéler aux petits. Oui, mon Père; car il vous a plu ainsi 1». Qui ne prendra point cette expression pour une louange au Père? qui ne voit que cette confession n’est point une douleur de l’âme, mais plutôt une joie; puisque l’Evangéliste a dit avant ces paroles : « A cette heure même, il fut transporté par l’Esprit-Saint et dit: Je vous confesse, ô mon Père 2 ? »
2. Si donc, mes bien-aimés, en face de ces témoignages de l’Ecriture, où vous pouvez vous-mêmes en puiser de semblables, il est indubitable que, dans les saintes Lettres, le mot de confession n’a pas seulement le sens d’un aveu des péchés, mais aussi d’une louange en l’honneur de Dieu ; dans ce psaume qui commence par Alleluia, louez Dieu, quel sens plus naturel pouvons-nous donner à ces paroles : « Confessez le Seigneur », que celui d’une louange? On ne saurait plus abréger la louange du Seigneur, qu’en nous disant: « Parce qu’il est bon 2 ». Je ne vois rien de plus grand que cette brièveté; car la bonté est
1. Luc, X, 21.— 2. Ibid. — 3. Ps. CXVII, 1.
tellement un attribut de Dieu, que le Fils de Dieu lui-même s’entendant appeler : « Bon maître », par un homme qui ne voyait en lui que la chair, sans comprendre la plénitude de la divinité qui était en lui, et le croyait simplement un homme, lui répondit: « Pourquoi m’appeler bon? Nul n’est bon que Dieu seul 1». Qu’est-ce dire autre chose, sinon, si tu veux m’appeler bon, comprends que je suis Dieu ? Toutefois, le Psalmiste s’adresse à un peuple qui, pour nous figurer l’avenir, fut délivré de ton L labeur, de la captivité, de l’exil, et de tout mélange avec les impies, faveur qu’il obtint par la grâce de Dieu, qui non-seulement ne lui rendait pas le mal pour le mal, mais lui rendait au contraire le bien pour le mal ; dès lors c’est avec raison que le Prophète ajoute : « Parce que sa miséricorde est éternelle ».
3. « Que la maison d’Israël publie qu’il est bon, que sa miséricorde est éternelle. Que la maison d’Aaron publie qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle. Que tous ceux qui craignent le Seigneur publient que sa miséricorde est éternelle 2 ». Vous reconnaissez, je crois, mes frères, quelle est la maison d’Israël, la maison d’Aaron; l’une et l’autre comprennent ceux qui craignent le Seigneur. Ce sont là ces petits et ces grands que, dans un autre psaume, nous vous avons fait remarquer; or, réjouissons-nous que la grâce de celui qui est bon, et dont la miséricorde est éternelle, nous a mis de leur nombre ; car ils ont été exaucés, ceux qui ont dit: « Que le Seigneur vous multiplie, vous et vos enfants 3 » ; afin d’ajouter les Gentils à ceux des Israélites qui ont cru en Jésus-Christ, et d’où sont venus les Apôtres nos pères; ce qui met le comble à l’éminence des parfaits et à l’obéissance des petits. Et dès lors formant l’unité dans le Christ, devenus un seul troupeau sous un seul pasteur, et le corps de cette tête adorable, disons tous, comme un seul homme : « Dans ma tribulation j’ai invoqué le Seigneur, et il m’a exaucé en dilatant mon coeur 4 ». Cette affliction qui nous met à l’étroit prend une fin, et cette béatitude où nous passons n’a point de bornes. « Qui donc oserait accuser les élus de Dieu 5 ? »
4. « Le Seigneur est avec moi, je ne craindrai point les efforts d’un homme 6 ». Mais
1. Marc, X, 17, 18.— 2. Ps. CXVII, 2-4. — 3. Id. CXIII, 12-14. — 4. Id. CXVII, 5. — 5. Rom. VIII, 33. — 6. Ps. CXVII, 6.
l’Eglise n’a-t-elle d’ennemis que parmi les hommes? L’homme adonné à la chair et au sang est-il donc autre chose que chair et sang? Mais, dit l’Apôtre, « ce n’est point contre la chair et le sang qu’il nous faut combattre; mais contre les puissances et les princes de ce monde, et de ce siècle ténébreux 1 » : c’est-à-dire, ceux qui dirigent les méchants, les hommes épris du monde, et dès lors des ténèbres; car nous aussi nous fûmes ténèbres, et maintenant nous sommes lumière en notre Seigneur 2. « Contre les esprits de malice répandus dans les airs 3 », dit saint Paul, c’est-à-dire contre le diable et ses anges ; et c’est ce même diable qu’il appelle ailleurs le prince des puissances de l’air 4. Ecoute maintenant ce qui suit ; « Le Seigneur est mon soutien, et je mépriserai mes ennemis 5». De quelque nature qu’il me vienne des ennemis, soit des hommes méchants, soit des esprits de malice, appuyé sur le Seigneur, je les mépriserai, et nous confessons notre Dieu en chantant l’Alleluia en son honneur.
5. Mais quand j’aurai bravé mes ennemis de la sorte, que nul homme ne fasse valoir auprès de moi sa bonté, son amitié, pour me forcer à mettre en lui mon espérance. « Car il est meilleur pour moi de me confier en Dieu qu’en aucun homme 6 ». Que nul de ces esprits que l’on peut appeler de bons anges, ne s’impose à moi comme si je lui devais nia confiance; car nul n’est bon, si ce n’est Dieu. Et quand un homme ou un ange paraissent nous venir en aide, quand ils le font par une vraie charité, c’est Dieu qui le fait par eux, lui qui leur a donné une bonté proportionnée. « Donc il est meilleur pour nous d’espérer en Dieu, que d’espérer dans les princes 7 ». Les anges en effet sont appelés du nom de princes, ainsi que nous lisons en Daniel : « Michel votre prince 8».
6. « Toutes les nations m’ont environné, et au nom du Seigneur j’en ai tiré vengeance; elles m’ont environné de toutes parts, et au nom du Seigneur j’en ai tiré vengeance 9». Quand le Prophète nous dit que toutes les nations l’ont environné, et qu’il en a tiré vengeance, il nous montre les travaux et les victoires de l’Eglise. Mais comme si on lui demandait comment elle a pu surmonter de si
1. Ephés. VI, 12. — 2. Id. V, 8. — 3. Id. VI, 12. — 4. Id. II, 2. — 5. Ps. CXVII, 7. — 6. Id. 8. — 9. Id. 9. — 10. Dan. XII, 1. — 11. Ps. CXVII, 10.
643
grands maux, elle jette les yeux sur le divin modèle, et tout d’abord elle dit qu’elle a souffert dans son chef; puis elle ajoute: « Ils m’ont serrée de près ». Et c’est avec raison que l’on n’a point ici répété: « Toutes les nations». Car ce sont les Juifs qui ont agi de la sorte. « Et j’en ai tiré vengeance au nom du Seigneur ». Car le peuple fidèle, ou le corps du Christ, a éprouvé des persécutions de la part des Juifs, au sein desquels a pris naissance cette chair auguste qui fut clouée à la croix, et pour lesquels a été fait tout ce qu’ont opéré, en cette vie du temps, son pouvoir immortel et sa divinité cachée sous une chair visible.
7. « Ils m’ont environné, comme un essaim d’abeilles environne la ruche, ils ont pris flamme, comme le feu dans les épines, et j’en ai tiré vengeance, au nom du Seigneur 1». C’est par l’ordre des choses que l’on peut découvrir ici l’ordre des paroles. Car nous savons que le Seigneur, chef de l’Eglise, tut environné par ses persécuteurs, comme la ruche est environnée par les abeilles, et le Saint-Esprit nous montre, par cette ingénieuse expression, ce que faisaient les Juifs sans le savoir. C’est le miel que les abeilles font dans les ruches. Et les persécuteurs du Christ nous l’ont rendu plus doux par sa passion même : afin que nous puissions goûter et voir combien le Seigneur est doux 2,lui qui est mort à cause de nos péchés, et ressuscité pour notre justification 3. Mais le Prophète nous dit ensuite : « Ils se sont enflammés « comme le feu dans les épines », ce qu’il est mieux d’entendre du corps de Jésus-Christ, c’est-à-dire de son peuple répandu dans toute la terre; toutes les nations l’ont environné, puisque c’est des nations qu’il a été formé. « Elles ont pris flamme comme le feu dans les épines », quand elles soumirent au feu de la persécution cette chair pécheresse qui subit les tourments les plus atroces. « Et j’en ai tiré vengeance au nom du Seigneur», dit le Prophète; soit que cette malice qui leur faisait persécuter les bons, venant à s’éteindre, ils soient entrés dans le peuple chrétien ; soit que ceux d’entre eux qui ont méprisé en cette vie la voix miséricordieuse qui les appelait, doivent à la fin éprouver la justice qui les condamnera.
8. « On m’a poussé comme un monceau de
6. Ps.
CXVII, 12.— 7. Id. XXXIII, 9. — 8. Rom. IV, 25.
sable pour me faire :tomber, et le Seigneur m’a soutenu 1». Quoique le nombre des fidèles fût grand, et que la multitude pût en être comparée au sable qui ne peut se nombrer, et fût réunie en un même corps comme en un monceau; néanmoins, qu’est-ce que l’homme, si vous, Seigneur, ne vous souveniez de lui 2? Il ne dit point: La foule des persécuteurs n’a pu l’emporter sur la foule de mes fidèles; mais: « Le Seigneur m’a soutenu ». Ces nations persécutrices n’avaient donc aucun moyen d’ébranler et de renverser la multitude des fidèles qui habitaient dans l’unité de la foi, quand ils crurent en celui qui les soutenait tous et chacun en particulier, et partout; car il n’eût pu faillir à ceux qui l’invoquaient.
9. « Le Seigneur est ma force, il est ma gloire, il est devenu mon salut 3 ». Qui sont donc ceux qui tombent quand on les pousse, sinon ceux qui veulent être à eux-mêmes leur force, à eux-mêmes leur gloire? Nul ne succombe dans un combat, sinon celui dont la force a succombé comme la louange. C’est pourquoi celui dont le Seigneur est la force et la louange, ne peut succomber non plus que Dieu lui-même. Aussi le Seigneur est-il devenu leur soutien, non qu’il soit devenu ce qu’il n’était pas auparavant; mais parce que ces fidèles, en croyant en lui, sont devenus ce qu’ils n’étaient pas; et que le Christ est devenu non pour lui, mais pour eux, un Sauveur après leur conversion, ce qu’il n’était pas quand ils le fuyaient.
10. « Les voix de l’allégresse et du salut sont dans la tente des justes 4 » : où ne supposaient que la voix des larmes et de la mort, ceux qui tourmentaient ainsi leur chair. Ils ne comprenaient pas les joies intérieures que les saints puisent dans l’espérance de l’avenir. De là cette parole de l’Apôtre: « Comme si nous étions tristes, nous qui sommes toujours dans la joie 5»; et encore: « Et même nous nous glorifions dans l’affliction 6».
11. « La droite du Seigneur a signalé sa force ». De quelle force veut parler le Psalmiste? « La droite du Seigneur m’a élevé 7 ». C’est une grande force que grandir l’humilité, déifier un mortel, que tirer la perfection de la faiblesse, la gloire de ce qui est abaissé, la victoire de la souffrance, et le
1. Ps. CXVII, 13.— 2. Id. VIII, 5.— 3. Id. 4.— 4. Id. 15.— 5. II Cor. VI, 10.— 6. Rom. V, 3.— 7. Ps. CXVII, 16.
644
secours de l’affliction; en sorte que le vrai salut soit la part des persécutés, tandis que les persécuteurs n’auront que ce salut futile qui vient de l’homme. Tout cela est grand. Comment s’en étonner? Ecoute ce que répète le Psalmiste. Ce n’est point l’homme qui s’est élevé, ni l’homme qui s’est perfectionné, ni l’homme qui s’est élevé en gloire, ni l’homme qui a vaincu, ni l’homme qui s’est procuré le salut: « C’est la droite du Seigneur qui à signalé sa force ».
12. « Je ne mourrai point, mais je vivrai, pour raconter les oeuvres du Seigneur 1 ». Ces bourreaux accumulant les meurtres, croyaient l’Eglise du Christ exterminée; et voilà qu’elle raconte les oeuvres de Dieu, partout le Christ est la gloire des martyrs. Il a vaincu ceux qui le frappaient par la douleur, les furieux par la patience, les plus violents par la charité.
13. Toutefois, que le corps du Christ, la sainte Eglise, le peuple d’adoption nous dise pourquoi il a enduré tant d’indignes traitements. «Le Seigneur m’a châtié sévèrement, mais il ne m’a point livré à la mort 2 ». Que cette rage des impies n’attribue rien à ses forces; elle n’aurait point cette puissance, si elle ne lui était venue d’en haut. Souvent un père de famille fait châtier son enfant par des serviteurs qui sont des scélérats; et néanmoins c’est au premier qu’il destine son héritage, et des fers aux autres. Quel est cet héritage? de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, ou bien un fonds de terre, d’agréables jardins? Vois par où l’on y entre, et comprends ce qu’il est.
14. « Ouvrez-moi », dit-il, « les portes de la justice ». Voilà que nous en connaissons les portes. Quel est l’intérieur? « En y entrant », dit le Prophète, « je confesserai le Seigneur 3 » ; c’est là une confession de louanges, qui est admirable jusqu’à la maison de Dieu, dans les cris d’allégresse et de la confession, dans les harmonies d’une solennité 4. Telle est l’éternelle félicité des justes, qui constitue le bonheur de ceux qui habitent la maison du Seigneur, et qui le bénissent dans les siècles des siècles 5.
15. Mais vois comment on entre par les portes de la justice. « Ce sont les portes du Seigneur », dit le Prophète, « et c’est par elles
1. Ps. CXVII, 17.— 2. Id. 18. — 3. Id.19. — 4. Id. XLI, 5.— 5. Id. LXXXLIII, 5
qu’entreront les justes 1 ». Du moins, que nul homme injuste ne puisse les franchir, pour entrer dans cette Jérusalem qui ne reçoit aucun incirconcis, et où l’on dit: « Loin d’ici les chiens 2 ». Qu’il me suffise, dans mon pèlerinage lointain, «d’avoir habité sous les pavillons de César, et d’avoir gardé la paix avec ceux qui n’aimaient pas la paix 3 »; d’avoir supporté jusqu’à la fin le mélange avec les méchants: mais « voici les portes du Seigneur, c’est par là qu’entreront les justes».
16. « Je vous confesserai, ô mon Dieu, parce que vous m’avez exaucé et que vous êtes devenu mon sauveur 4 ». A chaque instant on vous montre que c’est là une confession de louanges; non celle qui découvre ses plaies au médecin, mais celle qui lui rend grâce de la guérison qu’il lui doit. Et le médecin est aussi la santé.
17. Or, quel est ce médecin? C’est « la pierre qu’ont repoussée ceux qui édifiaient ». Car c’est lui qui « est devenu la pierre de l’angle 5, afin de former en lui ces deux peuples en un seul homme nouveau, d’établir la paix entre eux, les réunissant en un même corps pour les réconcilier avec Dieu 6 ». Et ces deux peuples sont ceux de la circoncision et des
Gentils.
18. «C’est le Seigneur qui lui adonné cette mission 7»; c’est-à-dire que le Seigneur l’a établi pierre angulaire. Quoique le Seigneur n’en soit arrivé là que par la souffrance, ce ne sont pas néanmoins ceux qui l’ont fait souffrir qui lui ont donné cette mission. Car ceux qui bâtissaient l’édifice l’ont repoussé; mais, dans l’édifice invisible qu’il élevait, le Seigneur a posé comme pierre angulaire celle que l’on avait repoussée. « Et c’est là une merveille pour nos yeux », c’est-à-dire les yeux de l’homme intérieur, pour les yeux de ceux qui ont la foi, qui ont l’espérance, qui ont la charité; non pour les yeux charnels de ceux qui l’ont rejeté parce qu’ils ne voyaient en lui qu’un homme.
19. « Voici le jour que le Seigneur a fait 8». Notre interlocuteur se souvient donc d’avoir dit, dans les psaumes précédents: « Le Seigneur a incliné son oreille vers moi, et je l’invoquerai en mes jours 9 » ; faisant allusion
1. Ps. CXVII, 20. — 2. Apoc. XXII, 15. — 3. Ps. CXIX, 5. — 4. Id. CXVII, 21. — 5. Id. 22.— 6. Ephés. II, 15, 16. — 7. Ps. CXVII, 23.— 8. Id. 24. — 9. Id. CXIV, 2.
645
aux jours du vieil homme. Aussi dit-il maintenant: « Voici le jour que le Seigneur a fait 1», ou le jour dans lequel il m’a sauvé. Tel est le jour dont il est dit: « Au temps favorable je t’ai exaucé, et au jour du salut je t’ai secouru 2 » : c’est-à-dire au jour où le Christ a été fait tête de l’angle. « Réjouissons-nous dès lors, et tressaillons de joie ».
20. « O mon Dieu, sauvez-moi; ô mon Dieu, tracez-moi un chemin heureux vers la vérité 3 ». Puisque viennent les jours de salut, « sauvez-moi». Puisque, au retour d’un long exil, nous nous séparons de ceux qui haïssaient la paix, avec lesquels nous étions en paix, et qui nous faisaient la guerre sans motif, quand nous leur parlions 4, « tracez pour notre retour un chemin heureux », parce que c’est vous qui vous êtes fait notre voie.
21. « Bienheureux, en effet, celui qui vient au nom du Seigneur 5 ». Maudit soit dès
lors celui qui vient en son propre nom, ainsi qu’il est dit dans l’Evangile : « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’avez point reçu; qu’un autre vienne en mon nom, vous le recevrez ». « Nous vous avons béni de la maison du Seigneur». Je crois qu’aux petits s’adressent ici les parfaits c’est-à-dire ces grands qui touchent de l’esprit, autant qu’on le peut en cette vie, le Verbe qui est Dieu et en Dieu. Et toutefois, ils abaissent leur discours au niveau de ces petits, afin de pouvoir leur dire ce que dit l’Apôtre : « Soit que nous soyons hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu; soit que nous soyons plus calmes, c’est pour vous; puisque l’amour de Jésus-Christ nous presse 6 ». Les parfaits bénissent donc les petits, de l’intérieur de
cette maison de Dieu où la louange en son honneur s’élèvera dans les siècles des siècles; aussi voyez ce que de là ils annoncent aux hommes.
22. « C’est le Seigneur qui est Dieu, et sa lumière s’est levée sur nous 7 ». Ce Seigneur qui est venu au nom du Seigneur, que les architectes ont repoussé, et qui est devenu la tête de l’angle 8, ce médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme 9 qui est Dieu, qui est égal à son Père, c’est lui qui nous a éclairés, afin que nous comprenions ce que nous avons cru, et que nous vous le
1. Isa. XLIX, 8. — 2. Ps. CXVII, 25. — 3. Id. CXIX, 7. — 4. Id. CXVII, 26.— 5. Jean, V, 43. — 6. II Cor. V, 13, 14, — 7. Ps. CXVII, 27. — 8. Matth. XXI, 9, 42. — 9. I Tim. II, 5.
prêchions, à vous qui le croyiez déjà, mais sans le comprendre. Afin donc de le comprendre vous-mêmes, « Etablissez-vous un jour de fête avec un grand concours de peuple, jusques aux cornes de l’autel»; c’est-à-dire jusqu’à l’intérieur de la maison de Dieu, de cette maison d’où nous vous avons béni, et qui renferme ce qu’il y a de plus élevé dans l’autel. « Etablissez-vous un jour de fête », non plus avec lenteur ni avec indifférence, mais avec un grand concours de peuple. Voilà ce que signifie cette voix de l’allégresse qui solennise un jour de fête, et que font retentir ceux qui marchent dans le lieu d’un tabernacle magnifique, jusqu’à la maison du Seigneur 1. S’il y a là un sacrifice spirituel, un éternel sacrifice de louanges, il y a là aussi un prêtre éternel, et pour autel éternel l’âme des justes dans une souveraine paix. Pour parler plus clairement, mes frères, quiconque veut comprendre le Verbe qui est Dieu, ne doit point se contenter de cette chair dont le Verbe s’est revêtu pour lui, afin de le nourrir de lait, ni de célébrer sur la terre cette solennité dans l’immolation de l’Agneau ; mais il faut sans délai nous établir en grande foule, jusqu’à ce que nous élevions bien haut notre esprit vers le Seigneur, pour arriver jusqu’au divin tabernacle de celui qui a bien voulu nous donner pour nourriture le lait de son humanité visible.
23. Et là quelle sera notre occupation, sinon de chanter ses louanges? Que pourrons-nous dire, sinon : « C’est vous qui êtes mon Dieu, je vous confesserai; c’est vous qui êtes mon Dieu, et je publierai vos grandeurs ; je vous confesserai, Seigneur, parce que vous m’avez exaucé, et que vous vous êtes fait mon Sauveur 2 ? » Ces paroles ne s’exhaleront point avec bruit, mais elles seront l’expression de notre amour qui s’attachera de lui-même au Seigneur; c’est l’amour qui sera notre voix. Voilà que le Prophète achève par la louange ce qu’il a commencé par la louange. « Confessez le Seigneur, parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle ». C’est ainsi que le Prophète a commencé, ainsi qu’il termine. Car, depuis ce commencement dont nous sommes éloignés, jusqu’à cette fin dernière où nous revenons, il n’est point de joie plus suave que la louange de Dieu, que l’éternel Alleluia.
1. Ps. XLI, 5. — 3. Id. CXVII, 28. — 4. Id. 29.
LE VRAI BONHEUR.
Le psaume débute par une invitation au bonheur dont le désir nous est naturel et que nous recherchons même par le péché, quoique ce bonheur ne consiste qu’à marcher dans la voie de Dieu, à nous attacher à lui. Etudier les témoignages de Dieu pour vivre plus saintement, c’est une perfection; les étudier pour la science en elle-même, c’est nè point chercher le Seigneur de manière à devenir jusle. Toutefois le bonheur dans la recherche de Dieu, n’est ici-bas qu’une espérance, comme celui qui consiste à souffrir persécution pour la justice.
AVANT-PROPOS.
Jusqu’ici, avec le secours de Dieu, j’ai expliqué soit en parlant au peuple, soit en dictant, et autant que je l’ai pu, tous les psaumes que nous savons renfermés dans le livre des psaumes, et que l’Eglise appelle communément le psautier. Mais pour le psaume cent dix-huitième, j’en différais l’explication moins encore à cause de sa longueur, qu’à cause de sa profondeur accessible au petit nombre seulement. Mes frères, néanmoins, voyant avec peine que dans mes ouvrages et en ce qui regarde l’explication des psaumes, celui-ci manquait seul, et me pressant vivement d’acquitter ma dette, j’ai différé longtemps de me rendre à leurs prières et à leurs instances; car toutes les fois que je m’en occupais, je trouvais la tâche au-dessus de mes forces. Plus il paraît clair, en effet, et plus j’y trouvais de profondeur; au point que cette profondeur même échappait à mes démonstrations. Dans les autres qui sont difficiles à comprendre, bien que l’obscurité nous en dérobe le sens, on voit au moins qu’ils sont obscurs; mais ici l’obscurité n’est pas même apparente : à la surface il nous paraît facile au point de n’avoir aucun besoin d’interprète, mais seulement d’un lecteur et d’un auditeur. Et maintenant que j’entreprends enfin ce travail, j’ignore complètement si je pourrai l’achever; je compte néanmoins sur le secours de Dieu qui m’aidera à en expliquer quelque chose. C’est ainsi qu’il m’a aidé, quand j’ai interprété d’une manière suffisante quelques passages qui m’avaient paru d’abord difficiles et en quelque sorte impossibles à comprendre et à expliquer. J’ai résolu de traiter le psaume dans des discours prêchés au peuple, discours que les Grecs appellent homélies. C’est la manière qui me paraît la plus convenable, afin que les réunions des fidèles ne soient point privées de l’intelligence d’un psaume qu’elles entendent chanter avec joie comme tous les autres. Mais terminons ici cet avis, et parlons du psaume auquel nous avons cru devoir ces préliminaires.
1. Ce long psaume, dès le commencement, mes frères bien-aimés, nous convie au bonheur, que nul ne s’abstient de désirer. Pourrait-on, en effet, a-t-on pu, et pourra-t-on jamais rencontrer un homme qui n’aspire point au bonheur? A quoi bon, dès lors, nous stimuler pour un bien que le coeur humain convoite si naturellement? Quiconque en stimule un autre, ne se propose que d’activer sa volonté, de la pousser vers l’objet qu’il exhorte à désirer. Pourquoi donc nous engager à vouloir ce qu’il nous est impossible de ne vouloir point, sinon parce que tout homme à la vérité désire le bonheur, mais beaucoup ignorent de quelle manière on y arrive? Aussi le Psalmiste nous l’enseigne-t-il, en disant: « Heureux les hommes irréprochables dans leur voie, qui marchent dans la loi du Seigneur 1 ». Comme s’il nous disait O homme, je connais ton désir, tu cherches le bonheur : si donc tu veux être heureux, sois pur d’abord. Tous veulent du bonheur, mais peu veulent de cette pureté sans laquelle on ne saurait parvenir à ce bonheur convoité par tous. Mais où donc l’homme peut-il être sans tache, sinon dans sa voie? Et quelle est cette voie, sinon ta loi du Seigneur? Cette parole dès lors 1: « Bienheureux les hommes irréprochables dans leur voie, qui marchent dans la loi du Seigneur », n’est plus une parole
1. Ps. CXVIII, 1.
647
superflue, c’est pour nos coeurs une exhortation bien nécessaire. Elle nous montre combien est avantageux ce qui est si généralement négligé, c’est-à-dire de marcher sans reproche dans cette voie qui est la loi du Seigneur; elle proclame bienheureux ceux qui en agissent ainsi, afin que pour atteindre ce bonheur auquel tout homme aspire, nous nous déterminions à faire ce que tant d’hommes ne veulent point faire. Etre heureux, est en effet un si grand bien, que les bons et les méchants le désirent. Il n’est pas étonnant que les bons soient tels pour y arriver; mais ce qui est étrange, c’est que les méchants ne sont méchants que pour être heureux. Tout voluptueux, tout homme perdu de débauche ne s’abandonne à ces infâmes jouissances, que pour chercher le bonheur dans ces désordres, et il se croit malheureux quand il ne saurait atteindre la voluptueuse joie qu’il convoite, il vante son bonheur s’il y parvient. Quiconque est en proie aux désirs brûlants de l’avarice, n’amasse par tout moyen des richesses que pour être heureux; quiconque cherche à répandre le sang de ses ennemis, quiconque veut dominer les autres, quiconque donne en pâture à sa cruauté le malheur des autres, ne cherche que le bonheur dans tous ces crimes. Ce sont donc ces âmes égarées, qu’une véritable misère force à chercher un faux bonheur, que cette voix divine rappelle dans le chemin si l’on veut l’entendre : « Bienheureux les hommes irréprochables dans leur voie, qui marchent dans la loi du Seigneur » ; comme s’il leur disait : Où allez-vous, infortunées? Vous allez à la mort sans le savoir. Ce n’est point par là que l’on peut aller où vous prétendez arriver: vous aspirez au bonheur, mais les chemins où vous vous précipitez sont pleins de misère, et conduisent à une misère plus profonde encore. Ne cherchez point un si grand bien par de si grands maux; si vous voulez y parvenir, venez par ici, suivez cette route. Quittez ces routes perverses, vous qui ne pouvez quitter le désir du bonheur. En vain vous vous épuisez pour aller où vous ne sauriez arriver sans être corrompus. Non, non, ils ne sont point heureux, ces criminels égarés qui marchent dans la corruption du siècle; mais « ceux-là sont heureux qui sont irréprochables dans leur voie, qui marchent dans la loi du Seigneur ».
2. Voyez en effet ce qu’il ajoute: « Bienheureux ceux qui étudient ses témoignages, qui le recherchent de tout leur coeur 1 ». Ces paroles ne me paraissent point désigner un genre de bonheur autre que celui dont il est question auparavant. Car approfondir les témoignages du Seigneur, et le rechercher de toute son âme, c’est être sans reproche dans la voie, marcher dans la loi du Seigneur. Enfin le Prophète continue en disant: « Ceux qui commettent l’iniquité ne marchent point dans ses voies 2». Si donc marcher dans la voie, c’est-à-dire dans la loi du Seigneur, c’est approfondir ses ordonnances et le rechercher de toute son âme, assurément commettre l’iniquité ce n’est point sonder ses ordonnances. Et toutefois, nous connaissons des artisans d’iniquité qui approfondissent les ordonnances du Seigneur parce qu’ils préfèrent la science à la justice; nous en connaissons d’autres qui étudient ces mêmes témoignages du Seigneur, non qu’ils vivent déjà saintement, mais afin d’apprendre comment ils sont obligés de vivre. Ceux-là donc ne sont pas encore sans tache dans la voie du Seigneur, et dès lors n’ont point encore le bonheur. Comment donc faut-il entendre : « Bienheureux ceux qui approfondissent ses témoignages », puisque nous voyons que des hommes qui ne sont point heureux parce qu’ils ne sont point purs encore, étudient néanmoins ces témoignages? Ces Scribes, en effet, comme ces Pharisiens qui s’asseyaient sur la chaire de Moïse, et dont le Sauveur a dit : « Faites ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font; car ils disent et ne font point 3», approfondissaient les ordonnances du Seigneur, ruais avec la droiture dans leurs discours et l’iniquité dans leurs, oeuvres. Mais laissons ces hommes dont on pourrait nous dire avec raison qu’ils ne sondent point les témoignages du Seigneur, puisque en réalité ce ne sont point ces témoignages qu’ils recherchent, et qu’ils poursuivent par ces témoignages un tout autre but, c’est-à-dire la gloire aux yeux des hommes, et la richesse. Car ce n’est pas étudier les témoignages du Seigneur, que n’ai mer point ce qu’ils prescrivent et ne vouloir point arriver où ils nous conduisent, c’est-à-dire à Dieu. Si l’on veut néanmoins que ces hommes approfondissent les témoignages du Seigneur, bien qu’ils ne l’y recherchent point
1. Ps. CXVIII, 2. — 2. Id. 3.— 3. Matth. XXIII, 3.
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lui-même, mais un tout autre but qu’ils veulent atteindre par ce moyen; assurément ils ne recherchent point Dieu de tout leur coeur, et nous voyons que cette condition qu’ajoute le Prophète n’est point superflue. L’Esprit de Dieu, qui nous parle ici, sachant qu’il en est beaucoup qui étudient les saintes Ecritures dans un autre but que celui que Dieu, nous prescrit, ne dit pas seulement: « Bienheureux ceux qui approfondissent ses témoignages »; mais il ajoute : « Qui le recherchent de tout leur coeur », comme pour nous enseigner de quelle manière, et dans quel but nous devons étudier ces témoignages du Seigneur. Ensuite, au livre de la Sagesse, voici ce que dit la Sagesse elle-même: « Les méchants me cherchent sans me trouver, car ils haïssent la Sagesse 1». Qu’est-ce à dire, sinon qu’ils me haïssent moi-même? Ceux donc qui me haïssent, dit le Seigneur, me cherchent sans me trouver. Comment peut-on dire qu’ils cherchent ce qu’ils haïssent, sinon parce que ce n’est point là ce qu’ils se proposent, mais un tout autre but? Car ce n’est point pour la gloire de Dieu qu’ils veulent être sages, mais ils veulent paraître sages pour acquérir de la gloire aux yeux des hommes. Comment ne haïraient-ils point la Sagesse qui nous enseigne à mépriser ce qu’ils aiment, et nous en fait un précepte? « Bienheureux dès lors les hommes irréprochables dans leur voie, qui marchent dans la loi du Seigneur. Bienheureux ceux qui étudient ses témoignages, qui le recherchent de tout leur coeur ». Car c’est en étudiant ses témoignages de manière à le chercher de tout leur coeur , qu’ils marchent irréprochables dans la loi du Seigneur. Et toutefois, ne sondait-il pas ses témoignages, et ne le cherchait-il pas, celui qui disait : « Bon maître, quel bien me faut-il faire pour u avoir la vie éternelle? » Mais comment aurait-il cherché Dieu de tout son coeur, cet homme qui préférait les richesses à ses conseils, et qui s’en allait tristement après l’avoir entendu 2? Le Prophète Isaïe dit à son tour : « Cherchez le Seigneur, et après l’avoir trouvé, que l’impie abandonne ses voies, et l’homme d’iniquité, ses pensées 3».
3. Donc les impies et les pécheurs cherchent Dieu, afin de n’être plus ni impies ni pécheurs après qu’ils l’auront trouvé. Comment donc
1. Prov. I, 28, 29. — 2. Matth. XVI, 16, 22. — 3. Isa. LV, 6, 7.
sont-ils heureux parce qu’ils approfondissent les témoignages du Seigneur, et quand ils le cherchent, puisque les impies, puisque les hommes d’iniquité peuvent le faire? Quel homme serait assez impie, assez inique, pour affirmer que les impies, que les hommes d’iniquité sont heureux? Ce bonheur des justes est donc en espérance, ainsi qu’il est dit: « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice l »; heureux non pour le présent, puisqu’ils sont dans la douleur, mais pour l’avenir, puisque le royaume des cieux est à eux. Et encore: « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice 2 », non parce qu’ils ont faim, parce qu’ils ont soif, mais à cause de ce qui suit: « Parce qu’ils seront rassasiés ». Et encore : « Bienheureux ceux qui pleurent »; non parce qu’ils pleurent, mais à cause de ce qui suit : « Parce qu’ils seront dans la joie 3 ». Donc, bienheureux ceux qui étudient ses témoignages, « qui le recherchent de tout leur coeur »; non point parce qu’ils étudient et recherchent, mais parce qu’ils doivent trouver un jour ce qu’ils cherchent maintenant. Ils cherchent en effet de tout leur coeur, et non point avec négligence. Si donc ils sont heureux par l’espérance, peut-être aussi ne sont-ils purs qu’en espérance. Car en ce qui est de cette vie, bien que nous marchions dans la voie du Seigneur, bien que nous examinions ses ordonnances et que nous le cherchions de tout notre coeur, « si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous 4». Mais examinons avec plus de soin. Le Psalmiste continue en effet : « Ceux qui commettent l’iniquité ne marchent point dans ses commandements ». D’où nous pouvons voir que ceux qui marchent dans la voie du Seigneur, c’est-à-dire dans sa loi, en étudiant ses témoignages, en le recherchant de tout leur coeur, peuvent déjà être purs, c’est-à-dire exempts de péchés, à cause de ces paroles qui suivent: « Ce ne sont point en effet ceux qui commettent l’iniquité qui marchent dans ses voies. Or, celui qui commet le péché, commet l’iniquité » ; dit saint Jean qui ajoute « Et le péché est l’iniquité 5». Mais il faut terminer notre discours, et nous ne pouvons restreindre une si grande question au peu de temps qui nous reste.
1. Matth. V, 10.— 2. Id. 6.— 3. Id. 5.— 4. I Jean, 1,8.— 5. Id. III,4.
LA VOIE DU SEIGNEUR.
Celui qui commet l’iniquité ne marche pas dans la voie du Seigneur. Or, tout homme est pécheur et le péché c’est l’iniquité; donc nul homme ne marche dans cette voie. Croire en effet que nous sommes sans péché, c’est le comble de l’orgueil; dire que nous sommes en état de péché, sans le croire, c’est l’hypocrisie. Toutefois les saints marchent dans les voies du Seigneur, et néanmoins ils ont l’iniquité, puisque saint Paul faisait le mal qu’il ne voulait pas. Ainsi le péché habitait en lui, et néanmoins il marchait dans la voie du Seigneur.
1. Il est écrit dans notre psaume, nous le lisons, et c’est une vérité, que « ceux qui commettent l’iniquité ne marchent pas « dans les voies du Seigneur 1 ». Mais, avec le secours de Dieu, entre lés mains de qui nous sommes, ainsi que nos discours 2, faisons en sorte qu’une parole si vraie ne vienne pas à troubler le lecteur ou l’auditeur qui la comprendrait mal: Ce sont en effet tous les saints qui nous tiennent ce langage : «Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous 3 ». Il nous faut éviter dès lors, ou de les regarder comme en dehors des voies du Seigneur, parce que le péché c’est l’iniquité, et que ceux qui commettent l’iniquité ne marchent point dans ses voies, ou parce qu’il n’est pas douteux qu’ils marchent dans les voies du Seigneur, de croire qu’ils n’ont aucun péché, ce qui est faux. Ce n’est point en effet pour réprimer notre arrogance ou notre orgueil qu’il est écrit : « C’est nous séduire que dire que nous sommes sans péché ». Autrement l’Apôtre n’aurait pas ajouté : « Et la vérité n’est point en nous »; mais il dirait : « L’humilité n’est point en nous »; surtout que le texte suivant donne au sens sa plus grande clarté et vient lever toute espèce de doute. A ces paroles en effet, saint Jean ajoute : « Mais si nous confessons nos fautes, Dieu est fidèle et juste pour nous remettre nos péchés et nous purifier de toute iniquité 4 ». Que peut répondre, que peut opposer à cette parole la plus orgueilleuse impiété? Si c’est pour confondre notre orgueil, et non pour proclamer une vérité, que les saints ne se disent pas
1. Ps. CXVIII,
3.— 2. Sag. VII, 16.—
3. Jean, I, 8.— 4. Id. 9.
sans péché, pourquoi cette confession, afin de mériter le pardon et la justification? Est-ce encore là un moyen d’éviter l’orgueil? Comment alors une confession mensongère leur obtiendrait-elle une véritable rémission des fautes? Silence donc à cette feinte orgueilleuse, mort à cette plainte chétive qui se séduit elle-même, qui vient sous le voile de l’humilité dire à l’oreille des hommes qu’elle est en péché, tandis qu’un orgueil impie lui fait dire au fond de son âme qu’elle est sans faute. Tenir ce langage, c’est nous séduire nous-mêmes, c’est n’avoir point en nous la vérité. Parler ainsi devant les hommes, non-seulement c’est nous séduire nous-mêmes, c’est encore séduire les autres en les infestant d’une doctrine si corrompue. Mais tenir ce langage dans le secret de leur coeur, c’est là se séduire soi-même, c’est n’avoir point en soi-même la vérité; c’est mettre dans son propre coeur la séduction, et dès lors c’est perdre au fond de son âme la lumière de la vérité. Dès lors, que la famille du Christ, famille sainte, qui fructifie et s’accroît dans le monde, qui est vraiment dans la vérité et vraiment dans l’humilité, que celte famille s’écrie: « Si nous disons que nous n’avons aucun péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous. Si nous allons jusqu’à confesser à Dieu nos fautes, il est juste et fidèle, au point de nous pardonner nos péchés et de nous purifier de nos fautes ». Puisse notre coeur le sentir, comme notre langue le profère. Car l’humilité n’est véritable que quand elle ne consiste pas seulement en paroles, de manière que, selon la parole de saint Paul, « sans nous élever à des pensées trop hautes, nous nous
650
accommodons à ce qu’il y a de plus humble 1 ». L’Apôtre ne dit point que nous parlions, il dit que nous nous accommodions, ce qui n’est point l’affaire de la langue, mais celle du coeur. Ainsi donc, ô hypocrite, dire que tu es en péché, sans le croire dans ton coeur, c’est feindre l’humilité au dehors, et à l’intérieur embrasser la vanité. C’est donc n’avoir la vérité ni dans la bouche, ni dans le coeur. De quoi te servira que tes paroles soient humbles aux yeux des hommes, si Dieu voit l’enflure dans tes pensées? Que l’oracle divin crie à ton oreille : Loin de toi toute parole orgueilleuse: tu mériterais néanmoins d’être condamné si les paroles de ta bouche étaient humbles devant les hommes, tandis que devant. Dieu les paroles de ton coeur seraient pleines d’enflure. Mais quand il dit formellement: « Au lieu de t’enorgueillir, crains plutôt 2 », il n’est point question ici de langage, mais plutôt de sentiments; pourquoi l’humilité ne serait-elle point dans le coeur, comme le sentiment est dans le coeur? L’enflure de l’âme ne couvrirait-elle donc, dans notre langage, qu’une humilité menteuse? Tu lis, ou plutôt tu entends: « Au lieu de t’enorgueillir, crains plutôt » ; et tu t’élèves dans tes sentiments, au point de te croire sans péché; et pour ne point en passer par la crainte, tu n’as d’autre ressource que l’orgueil.
2. Mais, diras-tu, pourquoi donc est-il écrit: « Tous ceux en effet qui commettent l’iniquité, ne marchent pas dans ses voies? » Eh ! les saints du Seigneur ne marchent-ils pas dans les voies du Seigneur? S’ils marchent dans ses voies, ils ne commettent point d’iniquité; s’ils ne commettent point d’iniquité, ils n’ont aucun péché; car « c’est l’iniquité qui est le péché 3». Ah! levez-vous pour me secourir, Seigneur Jésus, et qu’à l’hérétique orgueilleux je puisse opposer l’humble aveu de l’Apôtre. Où est donc cet homme qui fait le vide en lui-même pour n’être plein que de vous? Ecoutons-le, saies frères, interrogeons-le sur cette question, s’il vous plaît, ou mieux, parce qu’il vous plaît. Dites-nous donc, ô bienheureux Paul, si vous marchiez dans les voies du Seigneur, lorsque vous viviez encore en cette chair? Mais, nous répond-il, pourquoi m’écriais-je alors « Toutefois, marchons dans la voie où nous
1. Rom.
VII, 16.— 2. Id. XI, 20. — 3. I Jean, III, 4.
sommes arrivés 1? » Pourquoi dire encore : « Tite vous a-t-il donc circonvenus? N’avons- nous pas marché dans le même esprit et suivi les mêmes traces 2 ? » Pourquoi dire: « Tant que nous habitons dans ce corps, nous sommes loin du Seigneur, car nous n’allons à lui que par la foi, et nous ne le voyons pas à découvert 3 ? » Quelle voie nous conduit plus sûrement au Seigneur, que la foi dont vit le juste en ce monde 4? Dans quelle autre voie pouvais-je marcher quand je disais: « En tous cas, oubliant ce qui est derrière moi, je m’avance vers ce qui est devant moi, je m’efforce d’atteindre le but, pour remporter le prix auquel Dieu m’a appelé d’en haut par Jésus-Christ 5 ? » Enfin, dans quelle voie pouvais-je courir quand je disais : « J’ai combattu un bon combat, j’ai achevé ma carrière 6 ? » Que ces citations nous suffisent pour montrer que l’apôtre saint Paul marchait dans la voie du Seigneur; mais interrogeons-le sur un autre point. Dites-nous, ô saint Apôtre, je vous en supplie, quand vous viviez dans la chair, marchant dans les voies du Seigneur, aviez-vous quelque péché, ou viviez-vous sans péché? Voyons s’il se séduira lui-même, ou bien s’il sera d’accord avec le bienheureux Jean, apôtre comme lui; car la vérité était en eux 7. Voici donc sa réponse: N’avez-vous point lu
cet aveu que j’ai fait: « Ce que je fais, ce n’est point le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas 8 ? » Voilà ce que nous entendons; mais demandons ensuite : Comment donc marchiez-vous dans les voies du Seigneur, si vous faisiez précisément le mal que vous ne vouliez pas; puisque la parole du psaume est formelle : « Ceux qui commettent l’iniquité ne marchent point dans ses voies? » Ecoutons maintenant sa réponse dans la pensée suivante : « Or, si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui agis de la sorte, mais le péché qui habite en moi 9 ». Voilà comment ceux qui marchent dans la voie du Seigneur ne commettent point l’iniquité, bien qu’ils ne soient point sans péché; car s’ils ne le commettent point eux-mêmes, le péché néanmoins habite en eux.
3. Mais, dira-t-on, comment, d’une part,
1. Philipp. III, 16.— 2. II Cor, XII, 18.— 3. Id. V, 6,7.— 4. Rom. I, 17.— 5. Philipp. III, 13, 14.— 6. II Tim. IV, 7.— 7. I Jean, I, 8. — 8. Rom. VII, 15. — 9. Id. 15-17.
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l’Apôtre faisait-il le mal qu’il ne voulait pas, et comment, d’autre part, n’était-ce point lui qui le commettait, mais le péché qui habitait en lui? En attendant que nous répondions, une difficulté est déjà résolue, et il devient évident par l’autorité de l’Ecriture sainte, qu’il est possible que nous marchions dans les voies du Seigneur, sans être exempts de péché, bien que nous ne le commettions point nous-mêmes. « Ceux qui commettent l’iniquité », c’est bien là le péché, puisque le péché est une iniquité, « ceux-là ne marchent point dans les voies du Seigneur ». Maintenant, comme il faut finir ce discours, réservons pour un autre à expliquer comment c’est l’homme qui commet le péché à cause de ce corps de mort soumis à la loi du péché, et comment il ne le commet point dès qu’il marche dans les voies du Seigneur.
LE PÉCHÉ DANS L’HOMME JUSTE.
Si saint Paul marche dans la voie du Seigneur, quoique le péché habite en lui, il suit de là que le péché stimule en nous les désirs déréglés, mais que le consentement seul nous rend coupables. Ce péché ne cessera d’habiter en nous que quand notre corps sera devenu immortel. Toutefois, ceux-là mêmes qui sont dans les voies du Seigneur, implorent la rémission de leurs dettes, c’est-à-dire des fautes de surprise, qui sont fréquentes. Les voies de Dieu se résument dans la foi: donc l’incrédulité est le péché de ceux qui ne marchent point dans ces voies. Qu’ils reviennent au Seigneur, et ils trouveront en lui miséricorde et vérité.
1. Cette parole de notre Psaume : « Ceux u qui commettent l’iniquité, ne marchent « point dans ses commandements 1 », comparée à cette autre de saint Jean, que « le péché c’est l’iniquité », a soulevé une question difficile à résoudre. Comment les saints qui sont en cette vie peuvent-ils, d’une part, n’être point sans péché, puisqu’il est vrai de dire: « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n’est point en nous 2 » ; et d’autre part, marcher néanmoins dans les voies du Seigneur, dans lesquelles ne marchent point ceux qui commettent l’iniquité? Telle est la question résolue par ce mot de saint Paul: « Ce n’est point moi qui agis de la sorte, mais le péché qui habite en moi 3 ». Comment peut être sans péché celui en qui habite le péché ? Saint Paul est néanmoins dans la voie du Seigneur, dans laquelle ne marchent point ceux qui commettent l’iniquité; car ce n’est point lui qui commet le mal, mais le péché qui habite en lui. Toutefois, cette question n’est résolue que pour en faire
1. Ps. CXVIII, 3. — 2. I Jean, I, 8. — 3. Rom. VII, 17, 20.
naître une plus grave. Comment un homme peut-il faire ce qu’il ne fait pas? Car l’Apôtre a dit l’un et l’autre: « Ce n’est point ce que je veux, que je fais » ; et : « Ce n’est point moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi 2 ». D’où il nous faut comprendre que quand le péché agit en nous, ce n’est point nous qui agissons, dès lors que notre volonté n’y donne aucun consentement, et retient même les membres de notre corps, de peur qu’ils n’obéissent à ses désirs. Que peut faire en nous le péché malgré nous, sinon stimuler seulement des désirs déréglés ? mais si nous n’y donnons aucun assentiment, c’est une aspiration soulevée en nous, mais qui n’obtient aucun effet. C’est là le précepte que nous donne saint Paul : « Que le péché ne règne point en votre corps mortel, jusqu’à vous faire obéir à ses désirs déréglés, afin que vous n’abandonniez plus vos membres au péché comme des instruments d’iniquités 2». Il est en effet certains désirs du péché auxquels il nous défend d’obéir. Ces désirs opèrent donc le péché, et pour nous, y
1. Rom VII, 16.—
2. Id. VI, 12, 13.
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obéir, c’est commettre le péché ; et toutefois si, conformément à l’avis de l’Apôtre, nous n’y cédons point, ce n’est point nous qui agissons 1, mais le péché qui habite en nous. Et, si nous n’éprouvions aucun de ces désirs, il ne se commettrait aucun mal en nous, ni de notre part, ni de la part du péché. Mais quand se soulèvent en nous de ces désirs illicites qui nous laissent inactifs, si nous n’y obéissons point, il est dit néanmoins que c’est nous qui agissons, parce qu’ils ne sont point l’effet d’une force étrangère, mais des faiblesses de notre nature, faiblesses dont nous serons entièrement délivrés, quand notre corps sera devenu immortel aussi bien que notre âme. Donc, d’une part, dès lors que nous marchons dans les voies du Seigneur, nous n’obéissons point aux désirs du péché, et d’autre part, comme nous ne sommes point sans péché, nous en avons les désirs. Ce n’est donc point nous qui formons ces désirs, puisque nous n’y obéissons point, mais ils sont l’oeuvre du péché qui habite en nous et qui les soulève. « Car ils ne marchent point dans les voies du Seigneur, ceux qui commettent l’iniquité », c’est-à-dire qui se laissent aller aux désirs du péché.
2. Mais, cherchons encore ce que nous demandons à Dieu de nous pardonner, quand nous disons: « Remettez-nous nos dettes 2 » ; sont-ce les fautes que nous commettons en obéissant aux désirs du péché, ou bien voulons-nous qu’il nous pardonne ces désirs, qui ne viennent point de nous, mais du péché qui habite en nous ? Autant que j’en puis juger, tout ce qu’il y a de coupable dans cette faiblesse qui soulève en nous ces convoitises déréglées, que saint Paul nomme péché, est effacé par le sacrement de baptême, ainsi que toutes les fautes que nous avons commises en y obéissant dans nos actes, dans nos paroles, dans nos pensées, et quoique cette faiblesse demeurât en nous, elle ne nous serait point nuisible, si nous n’obéissions jamais à ses désirs, ni en actions, ni en paroles, ni par un secret assentiment, jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement guérie quand s’accomplira cette prière: « Que votre règne arrive » ; ou bien: « Délivrez-nous du mal 3». Mais, comme la vie de l’homme sur la terre est une épreuve 4; bien que nous soyons fort éloignés du crime, nous ne manquons pas
1. Rom.
VII, 17.— 2. Matth. VI, 12.— 3. Id. 10-12.— 4. Job, VII, 1.
d’occasions néanmoins d’obéir aux désirs du péché, ou en actions, ou en paroles, ou en pensées, lorsque, prenant garde aux grandes fautes, nous sommes surpris par des fautes plus légères ; et toutes ces fautes rassemblées contre nous, pourraient, sinon nous briser chacune par leur poids, du moins toutes ensemble nous accabler par leur masse. De là vient que ceux-là mêmes qui marchent dans la voie du Seigneur, disent aussi: « Remettez-nous nos dettes 1 »; car à ces voies du Seigneur appartiennent aussi la prière et la confession, quoique les péchés ne leur appartiennent pas.
3. C’est pourquoi dans ces voies du Seigneur, toutes renfermées dans la foi, par laquelle on croit en Celui qui justifie l’impie 2, et qui dit encore: « Moi je suis la voie 3 », nul ne commet le péché, mais chacun le confesse. Tout pécheur s’écarte donc de la voie, et dès lors on ne saurait attribuer à la voie le péché commis par celui qui s’en écarte; mais dans le chemin de la foi, on regarde comme ne péchant point ceux à qui Dieu n’impute aucun péché. C’est de ces hommes que saint Paul, en relevant la justice qui vient de la foi. nous montre qu’il est écrit dans le psaume : « Bienheureux ceux dont les iniquités sont remises, et dont les péchés sont couverts : bienheureux l’homme à qui le Seigneur n’impute aucun péché 4». Voilà ce que l’on rencontre dans la voie du Seigneur; et dès lors, comme « le juste vit de la foi 5 », cette iniquité qui consiste dans l’infidélité nous éloigne de la voie du Seigneur. Quiconque dès lors marche dans cette voie, c’est-à-dire dans une foi pieuse, ou ne commet aucune faute, ou s’il en commet quelqu’une en s’égarant quelque peu, elle ne lui est pas imputée à cause de cette même voie, et il est comme s’il n’en avait commis aucune. Ainsi donc, dans cet oracle du Prophète: « Ce n’est point dans ses voies qu’ils marchent, ceux qui commettent l’iniquité », on doit entendre par iniquité, ou s’écarter de la foi ou ne point s’en approcher. C’est en ce sens que le Seigneur a dit des Juifs: « Si je n’étais venu, ils n’auraient aucun péché 5 ». Et toutefois, ils n’étaient pas sans péché avant que le Christ vînt en sa chair, et ils ne sont point demeurés sans péché depuis son avènement,
1. Matth. VI, 12. — 2. Rom. IV, 5. — 3. Jean, XIV, 6.— 4. Rom. IV, 7; Ps. XXXI, 1, 2. — 5. Rom. I, 17. — 6. Jean, XV, 22.
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mais le Sauveur a voulu caractériser un péché spécial, c’est-à-dire l’infidélité, parce qu’ils n’ont pas cru en lui. De même ceux qui commettent l’iniquité, non point toute iniquité, mais celle qui consiste dans l’infidélité, ne marchent point dans ses voies; car « toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 1 » ; l’une et l’autre sont dans le Christ, et nulle part en dehors du Christ. « Or», nous dit saint Paul, «je déclare que le Christ a été ministre pour le peuple circoncis, afin de vérifier la parole de Dieu, et de confirmer les promesses faites à nos pères, que les Gentils doivent glorifier Dieu de sa miséricorde 2 ». Il y a donc miséricorde en ce qu’il nous a rachetés; il y a vérité
1. Ps. XXIV, 10. — 2. Rom. XV, 8, 9.
en ce qu’il a accompli ce qu’il a promis, et qu’il accomplira ce qu’il promet encore. « Ceux donc qui commettent l’iniquité », c’est-à-dire qui sont incrédules, « n’ont pas marché dans ses voies », puisqu’ils n’ont point cru au Christ. Donc, qu’ils se convertissent et qu’ils croient humblement en Celui qui justifie l’impie 1, et dès lors ils retrouveront en lui toutes les voies du Seigneur, c’est-à-dire la miséricorde par le pardon de leurs péchés, et la vérité par l’accomplissement des promesses divines; car, marchant dans ces voies, ils ne commettront point l’iniquité, parce qu’ils éviteront toute infidélité pour embrasser la foi qui agit par amour 2, et à laquelle Dieu n’impute aucun crime.
1. Rom. IV, 5. — 2. Galat. V, 6.
L’OBÉISSANCE AUX PRÉCEPTES.
Les Grecs ont dit avec raison « rien de trop », quand il s’agit de régler notre vie. Mais quand le Prophète veut que l’on garde les préceptes de Dieu « à l’excès», cela signifie: complètement; il implore ensuite la grâce du Seigneur afin d’obéir à ses décrets, qu’il ne lui suffit pas de connaître pour les accomplir, et qui seraient pour lui un sujet de confusion, s’il ne les accomplissait point. Les accomplir, ce sera une confession glorieuse, aussi Dieu ne l’abandonnera-t-il point complètement.
1. Quel est, mes frères, celui qui dit au Seigneur: « C’est vous qui avez ordonné que l’on gardât à l’excès vos préceptes ; puissent mes voies se redresser, en sorte que j’obéisse à vos décrets; je ne serai point confondu quand j’aurai considéré vos commandements 1 ? » Qui donc parle de la sorte, sinon tout membre du Christ, ou plutôt le corps entier du Christ? Mais que signifie cette parole : « Vous avez ordonné que l’on gardât vos commandements à l’excès? » Cette expression à l’excès signifie-t-elle, ou que Dieu a ordonné à l’excès, ou qu’il faut les garder à l’excès? Quel que soit le sens que nous lui donnions, elle paraît contradictoire à cette fameuse et admirable maxime que les Grecs relèvent dans leurs sages avec des éloges auxquels ont applaudi les Latins : « Ne quid nimis,
1. Ps. CXVIII, 4-6.
Rien de trop 1». S’il est vrai en effet qu’il ne faut rien de trop, comment se vérifiera ce qui est dit ici : « Vous avez ordonné que l’on gardât vos préceptes à l’excès? » Eh! comment y aurait-il excès ou dans l’ordre de Dieu, ou dans l’accomplissement de ses commandements, si tout excès était blâmable? Nous dirions donc volontiers que les sages de la Grèce n’ont aucune autorité sur nous, en face de cette parole de l’Ecriture: « Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde 2 »; et ne serions-nous pas disposés à rejeter comme faux cet adage : « Rien de trop », plutôt que cette parole sainte que nous lisons et que nous chantons: « Vous avez ordonné que l’on gardât vos commandements à l’excès » ; si nous n’en étions détournés plus encore par la droite raison que
1. Térence,
Andr. Act. I, sc. 1. — 2. I Cor. I, 20.
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par la futilité des Grecs? Cette expression en effet, nimis, trop, exprime tout ce qui dépasse le nécessaire. Le peu et le trop sont deux opposés. Peu est au dessous du nécessaire, et trop est au dessus. Entre ces deux extrêmes, on peut intercaler assez. Or, comme il est très-utile pour régler notre vie et nos moeurs de ne rien faire au-delà du nécessaire, nous devons adopter comme expression de la vérité cet adage : Rien de trop, et non le rejeter comme faux. Mais souvent la langue latine abuse de cette expression, et souvent, dans les saintes Ecritures, trop signifie beaucoup, et dans nos sermons nous lui donnons le même sens. Ici en effet: « Vous avez ordonné que l’on gardât vos commandements à l’excès », l’expression à l’excès ou trop, signifie complètement. Nous disons aussi: Je vous aime trop, en parlant à quelqu’un qui nous est cher, non que nous l’aimions plus qu’il ne faut, mais seulement pour exprimer une grande affection. Enfin, dans la maxime grecque, on ne lit point l’expression que nous trouvons ici; cette maxime porte agan qui signifie trop : tandis qu’il y a ici sphodra, qui signifie beaucoup. Mais, comme nous l’avons dit, on trouve l’expression nimis, trop, qui a ici le sens de valde, beaucoup, et nous la répétons en ce sens. De là ‘vient que plusieurs exemplaires latins, au lieu de nimis portent valde: « Vous avez ordonné que l’on gardât vos ordonnances parfaitement ». Dieu donc l’a parfaitement ordonné, et ses préceptes doivent être parfaitement accomplis.
2. Mais voyez ce qu’ajoute l’humble piété ou la pieuse humilité, et la foi qui n’est point oublieuse de ses bienfaits « Puissent mes voies se redresser, afin que j’obéisse à vos décrets 1 ». Quant à vous, Seigneur, vous avez ordonné, mais puissiez-vous m’accorder de faire ce que vous avez ordonné. Cette expression « puissent » doit te désigner un désir, et devant un désir tu dois déposer tout orgueilleuse présomption. Comment exprimer le désir de ce qui serait tellement au pouvoir de notre libre arbitre, que nous pourrions l’obtenir sans aucun secours? Si donc l’homme souhaite ce que Dieu ordonne, il doit demander à Dieu qu’il nous fasse accomplir ses préceptes. De qui pourrions-nous l’obtenir, sinon de celui qui est u le Père des lumières, de qûi nous u viennent toute grâce excellente et tout don
1. Ps. CXVIII, 5.
« parfait 1 », comme le dit l’Ecriture? Mais à l’encontre de ceux qui s’imaginent que le secours divin, pour accomplir toute justice, se borne à nous faire connaître les préceptes du Seigneur, en sorte que ces préceptes une fois connus, s’accomplissent, sans aucune grâce de Dieu, mais par les seules forces de notre volonté, le Prophète ne désire le redressement de ses voies pour accomplir les préceptes divins, qu’après avoir appris ces mêmes préceptes, par le divin législateur. Car c’est dans ce dessein qu’il dit tout d’abord : « C’est vous qui avez ordonné que l’on gardât vos préceptes d’une manière parfaite». Or, vos préceptes sont saints, justes et bons; mais à l’occasion de ce qui est bon, le péché me cause la mort 2, si je n’ai le secours de votre grâce: « Puissent dès lors mes voies se redresser, afin que je garde vos décrets ».
3. « Je ne serai point couvert de confusion, tant que je serai attentif à tous vos préceptes 3 ». Qu’on lise ou qu’on repasse dans sa mémoire les commandements de Dieu, il faut les regarder comme un miroir, selon cette parole de l’apôtre saint Jacques : « Si quelqu’un écoute la parole, sans l’accomplir, il ressemble à un homme qui regarde sa face dans un miroir; il s’est regardé et il s’en va, oubliant à l’heure même ce qu’il était; mais l’homme qui inédite la loi parfaite, la loi de liberté, e n’écoutant pas seulement pour oublier aussitôt, mais faisant ce qu’il écoute, celui-là sera heureux en ses oeuvres 4 ». Voilà ce que veut être notre interlocuteur, regarder les préceptes de Dieu comme dans un miroir, afin de n’être point confondu : il ne veut point seulement les entendre, mais encore les accomplir. C’est pour cela qu’il redresse ses voies, afin de garder les commandements de Dieu, Comment les redresser, sinon par la grâce de Dieu? Autrement il n’aurait point dans la loi de Dieu un sujet de joie, mais un sujet de confusion, s’il étudiait les préceptes sans les pratiquer.
4. «Je vous confesserai, ô mon Dieu,dit le Prophète, dans la droiture de mon coeur, quand j’aurai appris les jugements de votre justice 5». Ce n’est point là une confession de péché, mais une confession de louange, dans le même sens que parlait celui qui était sans péchés et qui disait: « Je vous confesse, ô mon Père,
1. Jacques, I, 17. — 2. Rom. VII, 12, 13. — 3. Ps. CXVIII, 6. — 4. Jacques, I, 23-25. — 5. Ps. CXVIII, 7.
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Seigneur de la terre et du ciel 1» ; et comme il est écrit au livre de l’Ecclésiastique : « Vous direz dans votre confession : Toutes les oeuvres du Seigneur sont parfaitement bonnes 2. « Je vous confesserai », dit le Psalmiste, « dans la droiture de mon coeur ». Assurément, si mes voies sont redressées, je vous confesserai, parce que ce sera votre ouvrage, et qu’à vous en sera due la gloire, et non à moi. C’est alors que « je vous confesserai parce que j’aurai appris les jugements de votre justice », si mon coeur est droit, c’est-à-dire si mes voies sont redressées pour garder vos ordonnances. De quoi me servirait en effet de les avoir apprises, si mon coeur perverti me fait marcher dans les voies de l’erreur? Car elles ne feront point ma joie, mais ma condamnation.
5. Le Prophète ajoute « Je garderai vos préceptes 3». Paroles qui sont amenées par
ce qui précède : « Puissent mes voies se redresser pour garder vos préceptes : alors je ne serai point confondu tant que je serai attentif à vos commandements; je vous confesserai dans la droiture de mon coeur, et je garderai vos préceptes ». Mais que veut dire cette autre parole : « Ne m’abandonnez pas entièrement » ou « à l’excès », comme dans certains exemplaires qui ont nimis, à l’excès, au lieu de valde, totalement; car la même expression grecque, sphodra se trouve encore ici : le Prophète voudrait-il être abandonné de Dieu, mais pas « totalement ? »
Loin de là. Mais comme Dieu avait abandonné te monde à cause du péché, il aurait de même abandonné « totalement »
1. Matth. XI, 25. — 2. Eccli. XXXIX, 20, 21. — 3. Ps. CXVIII, 8.
l’interlocuteur, s’il n’eût profité de ce remède ineffable, c’est-à-dire de la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur. Mais maintenant, à cause de cette prière que lui fait le corps entier du Christ, Dieu ne l’a point abandonné totalement, puisque « Dieu était dans le Christ se réconciliant le monde ». On peut encore considérer ces paroles comme l’aveu d’un homme qui aurait dit dans son abondance et dans sa confiance en lui-même : « Je ne serai point ébranlé éternellement 2 » et alors, pour lui montrer que s’il est établi dans sa beauté et dans sa force, ce n’est point par son mérite, mais par un effet de la bonté divine, Dieu a détourné de lui sa face et t’a jeté dans la confusion 3. Il se reconnaît, et sans présumer de lui-même, il s’écrie : « Ne m’abandonnez point totalement». Si vous m’abandonnez de manière à laisser voir ma faiblesse, ne m’abandonnez pas complètement, de peur que je ne périsse. « C’est donc vous qui avez ordonné que l’on gardât vos préceptes parfaitement». Je ne puis me couvrir de mon ignorance. Mais comme je suis infirme : « Puissent mes voies se redresser, afin que je garde vos préceptes. Alors je ne serai point confondu, tant que je serai attentif à vos ordonnances ; et je vous confesserai dans la droiture de mon coeur, quand j’aurai appris les jugements de votre justice, et alors je garderai vos ordonnances » ; et si vous m’abandonnez, afin que je ne me glorifie plus en moi-même, ne m’abandonnez pas entièrement; et alors, justifié par vous, je me glorifierai en votre bonté.
1. II Cor.
V, 19; — 2. Ps. XXIX, 7.— 3. Id. 8.
LE REDRESSEMENT DE NOS VOIES.
Le jeune homme redresse ses voies en gardant les préceptes de Dieu. Ici homme désigne le genre humain; la jeunesse est mise en avant comme le temps le plus convenable, ou peut-être par allusion prophétique au prodigue de l’Evangile, ou parce que tout homme redressant ses voies est jeune par la grêce, qui nous est nécessaire pour observer la loi de Dieu si disproportionnée à nos forces. Aussi le Prophète supplie-t-il le Seigneur de lui enseigner ses préceptes comme les savent ceux qui les pratiquent.
1. Considérons, mes Frères, les versets suivants, et tâchons d’en pénétrer le sens autant que Dieu nous en fera la grâce : « Comment la jeunesse redressera-t-elle ses voies? En gardant vos paroles 1». Le Prophète s’interroge et se répond à lui-même : « En quoi la jeunesse corrige-t-elle ses voies ? »Voilà l’interrogation. Voici la réponse « En gardant vos paroles ». Mais, ici, garder les paroles de Dieu, doit s’entendre de l’accomplissement de ses préceptes. En vain les garderait-on dans sa mémoire, si on ne les gardait aussi dans les moeurs. Il est des hommes en effet qui savent les préceptes de Dieu, et travaillent à ne point les oublier, mais ne travaillent point à vivre de manière à se corriger. Or, le Prophète ne dit point Comment la jeunesse exerce-t-elle sa mémoire? Mais « En quoi la jeunesse corrige-t- elle ses voies ? » Et à cette question il répond : « En gardant vos paroles ». Or, on ne saurait dire que la voie est redressée quand la vie est perverse.
2. Mais que vient faire ici la jeunesse ? Car le Prophète eût pu dire : « En quoi l’homme corrige-t-il sa voie ? » et se servir du mot homo ou vir. L’Ecriture en use souvent ainsi pour désigner le genre humain par le sexe qui est le plus noble, et dans cette manière de parler, elle exprime le tout par la partie. Car on ne saurait dire qu’une femme ne soit point heureuse, dès lors qu’elle n’a point assisté au conseil des méchants; et toutefois, le Prophète a dit : « Bienheureux l’homme ». Mais ici il n’emploie ni le mot homo ni le mot vir; mais seulement le plus jeune. Faut-il donc désespérer du vieillard? Ou bien ce vieillard redresserait-il ses voies, autrement qu’en
1. Ps. CXVIII, 9.— 2. Id. I, 1.
gardant les préceptes du Seigneur? Ne serait-ce point là une indication du temps où ce redressement doit principalement avoir lieu, selon qu’il est écrit ailleurs « Mon fils, dès ta jeunesse reçois l’instruction, et tu obtiendras la sagesse jusqu’en tes derniers jours 1? » On peut néanmoins, dans un autre sens, reconnaître ici le plus jeune fils de l’Evangile, qui avait fui son père pour s’en aller dans une région lointaine, pour dissiper son bien en vivant avec des femmes débauchées, et qui, après avoir fait paître les pourceaux, cédant à la faim et à la misère, rentre en lui-même et dit : « Je me lèverai et j’irai à mon Père ». En quoi a-t-il redressé ses voies, sinon en gardant les préceptes du Seigneur, dont il était affamé comme du pain de la maison paternelle? Ce n’était point son frère aîné qui corrigeait ses voies, lui qui disait à son père « Voilà tant d’années que je vous sers, et je n’ai jamais violé vos préceptes ». Ce fut donc le plus jeune qui corrigea ses voies, quand il reconnut qu’il les avait détournées et perverties et qu’il dit « Je ne suis pas digne désormais d’être appelé votre fils 2 ». Il me vient encore un troisième sens, et qui, selon moi, serait préférable aux deux premiers. Par le vieillard entendons le vieil homme, et par le plus jeune, l’homme nouveau;le vieil homme porte l’image de l’homme terrestre, et le jeune homme l’image de l’homme céleste; car u le premier n’est point le spirituel, mais le « corps animal vient, et ensuite le spirituel 3 ». Qu’un homme donc soit fort avancé en âge, qu’il arrive même à la décrépitude corporelle, il est jeune devant Dieu dès que la conversion l’a renouvelé dans la grâce c’est
1. Eccli. VI, 18. — 2. Luc, XV, 12-21. — 3. I Cor. XV, 46, 49.
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en cela qu’il corrige sa voie, en gardant les préceptes du Seigneur, c’est-à-dire la parole de foi que nous prêchons 1, et telle est la foi qui agit par la charité 2.
3. Mais ce peuple qui est le plus jeune, ce fils de la grâce, cet homme nouveau qui chante un cantique nouveau, cet héritier du Nouveau Testament, ce plus jeune qui n’est point Caïn, mais Abel; non point Ismaël, mais Isaac ; non point Esaü, mais Israël; non point Manassès, mais Ephraïm ; non point Héli, mais Samuel; non plus Saül, mais David, écoutez ce qu’il ajoute : « Je vous ai cherché de tout mon coeur», dit-il à Dieu, « ne me repoussez point de votre loi 3 ». Le voilà qui implore du secours pour garder les paroles de Dieu qu’il nous donnait comme le moyen pour le jeune homme de corriger ses voies. Tel est en effet le sens de cette parole « Ne me rejetez point de vos préceptes ». Etre rejeté de Dieu, qu’est-ce à dire, sinon ne recevoir de lui aucun secours? La loi de Dieu si juste, si relevée, est trop disproportionnée à la faiblesse humaine, pour que nous l’observions, si Dieu dans sa bonté ne nous prévenait de son aide. Et ne point nous aider, c’est réellement nous repousser, c’est l’épée de flammes qui empêche l’homme devenu indigne de toucher à l’arbre de vie 4. Mais qui est digne d’être aidé, depuis que par un seul homme le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort qui a passé en tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché 5? Or, cette misère qui nous est due, est guérie par la miséricorde que Dieu sie nous doit point. Car notre interlocuteur qui nous dit ici : « Je vous ai cherché de tout mon « coeur » ; comment le pourrait-il, si Dieu lui-même ne l’avait appelé à lui, quand il se détournait; lui à qui le Prophète a dit: « Convertissez-nous, Seigneur, et donnez-nous la vie »; s’il ne cherchait lui-même celui qui est perdu, s’il ne rappelait celui qui s’égare, lui qui a dit: « Je rechercherai ce qui était perdu,
1. Rom. X, 8.— 2. Gal. V, 6.— 3. Ps. CXVII, 10.— 4. Gen. III, 25. — 5. Rom. V, 12. — 6. Ps. LXXXIV, 7.
«je rappellerai dans la voie ce qui était égaré 1».
4. C’est ainsi que notre interlocuteur redresse ses voies en gardant la parole de Dieu, sous la direction et sous l’action de Dieu ; ce qu’il ne pourrait faire de lui-même; aussi Jérémie nous fait-il cet aveu : « Je sais, ô mon Dieu, que la voie de l’homme n’est point à lui, et que par lui-même il ne saurait marcher ni diriger ses pas 2». C’est là ce que demandait plu& haut celui qui s’écriait : « Puissent mes voies se redresser » ; et ici encore quand il dit : « J’ai caché vos paroles dans mon coeur, afin de ne point pécher contre vous 3 »; il se hâte d’implorer le secours divin, de peur qu’il n’eût caché inutilement cette parole divine dans son coeur, si elle ne produisait des oeuvres de justice. Aussi, quand il ajoute : « Béni êtes-vous, Seigneur; enseignez-moi vos ordonnances 4»; enseignez-les moi, dit-il, comme les savent ceux qui les pratiquent, non ceux qui s’en souviennent simplement afin de pouvoir en parler, Déjà il avait dit en effet: « J’ai caché vos paroles dans mon coeur, afin de ne point pécher contre vous »; pourquoi veut-il encore apprendre ces mêmes paroles qu’il tient déjà cachées dans son coeur? Ce qu’il n’aurait pu faire si déjà il ne les eût apprises. Pourquoi donc ajouter : « Enseignez-moi vos voies », sinon parce qu’il veut les apprendre en les accomplissant, et non les retenir dans sa mémoire ou en parler ? Comme donc il est dit dans un autre psaume : « Celui qui a donné la loi donnera aussi la bénédiction 5 »; le Prophète nous dit ici : « Béni êtes-vous, Seigneur, enseignez-moi vos ordonnances». Puisque j’ai caché votre parole dans mon coeur afin de ne point pécher contre vous, vous m’avez donné la loi; donnez-moi aussi la bénédiction de la grâce, afin que j’apprenne en la pratiquant ce que vous m’avez commandé en m’instruisant, Que cela vous suffise et nourrisse votre esprit sans le surcharger. La suite exige un nouveau discours.
1. Ezéch. XXXIV, 16. — 2. Jérém. X, 23. — 3. Ps. CXVIII, 11. — 4. Id. 12. — 5. Id. LXXXIII, 8.
LE CHRIST EST LA VÉRITABLE VOIE.
Comment le Prophète a-t-il pu prononcer les jugements de Dieu qui sont insondables, et demande-t-il à Dieu de lui faire connaître les justifications qu’il faut pratiquer? Le Prophète personnifie l’Eglise qui connaît les jugements de Dieu, et qui les connaît tous en Jésus-Christ, bien que l’homme ne puisse les sonder, et les connaître que par les lumières de l’Eglise. La voie des témoignages, si délicieuse pour le Prophète, c’est Jésus-Christ, gage de l’amour de Dieu, amour que l’Eglise médite et prêche.
1. Dans le psaume que nous expliquons, nous commençons notre discours par ce verset: « Mes lèvres ont prononcé tous les jugements de votre bouche 1 ». Qu’est-ce à dire, mes bien-aimés? Que veut dire cette parole? Qui peut énoncer tous les jugements de Dieu, quand il ne saurait même les découvrir? Hésiterons-nous à nous écrier avec l’Apôtre:
« O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables 2 ! » Le Seigneur dit aussi: « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne sauriez les porter maintenant 3». Et bien qu’il ait promis aux disciples de leur apprendre toute vérité par l’Esprit-Saint, le bienheureux Paul s’écrie néanmoins: « Nous ne connaissons qu’en partie » ; afin de nous montrer que sans aucun doute c’est l’Esprit-Saint, dont nous avons reçu le gage, qui nous conduit à la pleine vérité; mais seulement quand nous serons dans l’autre vie, alors qu’après avoir vu ici-bas en énigme et comme dans un miroir, nous verrons Dieu face à face 4. Comment donc notre interlocuteur nous dit-il: « Mes lèvres ont prononcé tous les jugements de votre bouche? » Et il nous parle de la sorte, après avoir dit au verset précédent: « Enseignez-moi vos préceptes ». Oui, comment a-t-il pu énoncer tous les jugements de la bouche de Dieu, lui qui veut encore en étudier les préceptes? Connaissait-il déjà les jugements, et voulait-il de plus connaître les préceptes du Seigneur? Mais il devient plus étonnant qu’il ait connu ce qu’il y a d’insondable en Dieu, sans connaître ce que Dieu nous ordonne de pratiquer. Car ces
1. Ps. CXVIII, 13. — 2. Rom. XI, 33. — 3. Jean, XVI, 12, 13. — 4. I Cor. XIII, 9, 12.
justifications, justificationes, ou moyens de devenir justes, ne sont pas des paroles, mais des actes de justice, ce sont les oeuvres des justes commandées par Dieu. Ces oeuvres sont appelées divines, bien que nous les accomplissions, parce que sans le secours de Dieu, nous ne pourrions les faire. Mais ou appelle jugements de Dieu, ceux qu’il exerce maintenant sur le monde jusqu’à la fin des siècles. Or, comme la parole de Dieu s’entend de ses justifications et de ses jugements tout à la fois, pourquoi le Prophète veut-il étudier les justifications, puisqu’il dit qu’il a renfermé dans son coeur toutes les paroles de Dieu? Voici en effet ce qu’il dit: « J’ai caché vos paroles dans mon coeur afin de ne point pécher contre vous » ; puis il ajoute : « Béni êtes-vous, mon Dieu; enseignez-moi vos justifications ». Puis ensuite: « Mes lèvres ont énoncé tous les jugements de votre bouche ». Il semble qu’il n’y ait ici rien de contradictoire, qu’il y ait même une liaison très-naturelle entre cacher les paroles de Dieu dans son coeur, et prononcer ensuite des lèvres tous les jugements de Dieu; « car c’est par le coeur que l’on croit à la justice, et par la bouche que l’on fait cette profession qui nous sauve 1 » : mais entre ces deux actes le Prophète intercale cette parole: « Béni êtes-vous, Seigneur; enseignez-moi vos justifications », et l’on ne voit point comment elle peut convenir à l’homme qui renferme dans son coeur les paroles de Dieu, qui a énoncé de ses lèvres les jugements de Dieu, et qui veut ensuite étudier la justification de Dieu, à moins de comprendre qu’il veut les apprendre en les pratiquant, et non plus en les retenant de mémoire ou en les
1. Rom. X, 10.
énonçant ; et il nous montre que nous devons demander cette grâce à Dieu sans qui nous ne pouvons rien faire. C’est là un point que nous avons traité dans le discours précédent; maintenant comment le Prophète nous dit-il qu’il a énoncé de ses lèvres tous les jugements de la bouche de Dieu, quand ils sont qualifiés d’insondables, eux dont la profondeur a fait dire ailleurs : « Vos jugements sont un profond abîme 1 » ; voilà ce que nous voulons exposer avec le secours de Dieu.
2. Ecoutez donc notre pensée à ce sujet. L’Eglise ignore-t-elle les jugements de Dieu? Elle les connaît parfaitement. Car elle sait à quels hommes le juge des vivants et des morts dira un jour : « Venez, bénis de mon Père, et recevez le royaume »; et à quels autres il dira: « Allez au feu éternel 2 ». Elle sait, dis-je, que ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les autres qu’énumère saint Paul, ne posséderont le royaume de Dieu 3. Elle sait que la colère et l’indignation, la tribulation et l’angoisse deviendront le partage de tout homme qui fait le mal, du Juif d’abord, du Gentil ensuite; que la gloire, l’honneur, la paix, sont pour tout homme qui fait le bien, pour le Juif d’abord, pour le Gentil ensuite 4. Ces jugements de Dieu et d’autres encore évidemment exprimés dans l’Ecriture, l’Eglise les connaît; mais ce ne sont point là tous les jugements de Dieu, puisqu’il en est d’insondables, de profonds comme l’abîme et qui échappent à nos connaissances. Toutefois ne seraient-ils point connus des principaux membres de cet homme qui est avec son chef et Sauveur le Christ tout entier ? Ils seraient alors proclamés impénétrables à l’homme, parce que ses propres forces ne lui permettent pas de les pénétrer. Mais pourquoi tout homme qui aurait reçu les lumières de l’Esprit-Saint ne le pourrait-il point? Ainsi, par exemple, il est dit que « Dieu habite une lumière inaccessible 5», et pourtant il nous est dit encore : « Approchez de lui, et vous serez éclairés 6», On répond à cette difficulté que Dieu est inaccessible à nos forces, mais que nous approchons de lui par sa grâce. A la vérité, tant que le corps corruptible appesantit l’âme 7, nul d’entre les saints ne saurait comprendre tous les jugements de Dieu, puisque nul n’a l’esprit pesant ou la marche
1. Ps. XXXV, 7.— 2. Matth. XXV, 34, 41.— 3. I Cor. VI, 9, 10.— 4. Rom, II, 9, 10.— 5. I Tim. VI, 16.— 6. Ps. XXXIII, 5.— 7. Sag. IX, 15.
boiteuse, sans un jugement de Dieu. Je vous cite ces exemples pour vous donner une idée de l’immensité de ces jugements : toutefois l’Eglise, ce peuple que Dieu s’est acquis, peut dire en toute vérité : « J’ai énoncé de mes lèvres tous les jugements de votre bouche », c’est-à-dire je n’ai tu aucun de ces jugements que vous m’avez fait connaître par vos paroles sacrées, mais je les ai tous énoncés de mes lèvres. Telle est l’interprétation que semble nous indiquer le Prophète, qui ne dit point tous vos jugements, mais « tous les jugements de votre bouche », c’est-à-dire tous ceux que vous m’avez fait connaître : en sorte que par le mot de bouche nous devrions entendre la parole, que Dieu nous a fait entendre dans les nombreuses révélations des saints, et dans les deux Testaments ; or, ces jugements, l’Eglise ne cesse de les proclamer de ses lèvres.
3. Le Prophète ajoute : « Je trouve dans la voie de vos témoignages autant de délices que dans toutes les richesses 1». Cette voie des témoignages de Dieu, nous ne pouvons l’entendre d’une manière plus facile, plus certaine, plus courte, plus relevée que du Christ, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse, et de la science 2. C’est pourquoi le Prophète nous dit qu’il a trouvé dans cette voie, des joies et des délices « comme dans toutes les richesses ». Car ces témoignages de Dieu sont les preuves qu’il veut bien nous donner de son amour. Or, Dieu nous signale cet amour dans « cette mort que le Christ a endurée pour nous, lorsque nous étions encore pécheurs 3 ». Donc, puisqu’il nous dit lui-même : « Je suis la voie 4 », et que les saints abaissements de sa naissance et de sa passion deviennent des témoignages évidents de son amour pour nous, nul doute que le Christ ne soit la voie des témoignages de Dieu. Ces témoignages que nous voyons accomplis en lui nous font espérer pour l’avenir l’accomplissement des promesses qu’il nous a faites, « Dès lors que Dieu n’a point épargné son Fils unique, mais qu’il l’a livré pour nous tous, que ne nous donnera-t-il point après nous l’avoir donné 5? »
4. « Je m’entretiendrai de vos préceptes », dit ensuite le Prophète, « je méditerai vos voies 6 ». Ce que les Grecs traduisent par
1. Ps. CXVIII, 14.— 2. Coloss. II, 3.— 3. Rom. V, 8, 9.— 4. Jean, XIV, 6. — 5. Rom. VIII, 32. — 6. Ps. CXVIII, 15.
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adolesxesen, les traducteurs latins le rendent par garriam, je gloserai, ou par exercebor, je m’appliquerai, qui paraissent avoir un sens différent; mais si l’on entend, par s’appliquer, l’attention de l’esprit, jointe à un certain plaisir de discussion, on peut accorder ces deux expressions, en les modifiant l’une par l’autre,en sorte que converser et méditer ne soient nullement disparates. On appelle causeurs ceux qui aiment à converser; or, l’Eglise s’applique àla méditation des commandements de Dieu, de manière à être causeuse dans les discussions nombreuses de ses docteurs contre les ennemis de la foi chrétienne et catholique discussions qui sont utiles à leurs auteurs, s’ils ne considèrent en cela que les voies du Seigneur, qui sont, d’après l’Ecriture : « Miséricorde et vérité », et dont la plénitude se trouve en Jésus-Christ. C’est encore dans ces suaves entretiens que s’accomplit ce qu’ajoute le Prophète : « Je méditerai sur vos ordonnances , je n’oublierai point vos paroles ». Car je les méditerai de manière à ne point les oublier. De là vient qu’au premier psaume, celui-là est appelé heureux qui médite la loi de Dieu le jour et la nuit.
5. Dans tout ce que nous venons d’exposer selon notre pouvoir, souvenons-nous, mes frères, que celui qui renferme en son coeur les paroles de Dieu, qui énonce de ses lèvres tous les jugements de la bouche du Seigneur, qui trouve dans ses témoignages autant de délices que dans toutes ses richesses, qui s’entretient et qui s’exerce dans ses commandements, qui considère ses voies, qui médite ses ordonnances de peur d’oublier ses paroles, qui témoigne par là qu’il est instruit de la loi et des enseignements de Dieu, ne laisse pas néanmoins de prier le Seigneur et de dire: « Béni êtes-vous, Seigneur, enseignez-moi vos ordonnances ». Ce qui nous donne à comprendre qu’il ne demande par là que le secours de la grâce, et veut connaître par des oeuvres ce que lui ont enseigné les paroles.
LA FOI ET LA GRÂCE.
L’Eglise demande à Dieu la vie, et dès lors la vie de la foi qui agit par la charité. Or, cette foi nous vient de Dieu, qui seul donne la victoire. Mais demander la vie comme le fait le Prophète, c’est l’avoir déjà, et dès lors il demande à Dieu de la lui conserver afin qu’il comprenne les merveilles de ses préceptes ou la charité.
1.Si vous vous souvenez, mes Frères, de ce que nous avons déjà dit au sujet de ce psaume, cela doit vous aider à en comprendre la suite. Les interlocuteurs qui parlent comme parlerait un seul homme, sont les membres du Christ, qui ne forment qu’un seul corps sous un seul chef. Le Prophète dit plus haut : « En quoi le jeune homme corrige-t-il sa voie? en gardant vos paroles ». Et maintenant, peur garder cette parole il implore du secours : « Rendez à votre serviteur », dit-il; « que je vive, et je garderai vos paroles 1 ». Si c’est le bien pour le bien qu’il demande, il a donc déjà gardé la parole
1. Ps. CXVIII, 17.
de Dieu. Toutefois il ne dit point Rendez à votre serviteur, parce que j’ai gardé vos paroles : comme s’il demandait à Dieu que son obéissance fût récompensée ; mais il dit: « Rendez à votre serviteur ; que je vive, et je garderai vos paroles ». Qu’est-ce à dire, sinon que les morts ne les peuvent garder? et ces morts sont les infidèles, dont il est dit: « Laissez aux morts à ensevelir leurs morts 1». Si donc les morts sont pour nous les infidèles, et les vivants les fidèles ; puisqu’il est dit « Le juste vit par la foi 2 », on ne peut garder la parole de Dieu que par cette foi qui agit au moyen de la charité 3; telle est la foi
1. Matth. VIII, 22. — 2. Rom. I, 17. — 3. Gal. V, 6.
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que le Prophète demande à Dieu en disant: « Rendez à votre serviteur ; que je vive, et je garderai vos paroles». Et comme avant la foi, il n’est dû à l’homme que le mal pour le mal, et que, par une grâce tout à fait gratuite, Dieu néanmoins nous a rendu le bien pour le mal, telle est la faveur que sollicite le Prophète, quand il dit : « Rendez à votre serviteur; que je vive, et je garderai vos paroles ». Il est, en effet, quatre manières de rendre : ou bien le mal pour le mal, comme Dieu rendra aux méchants le feu éternel; ou le bien pour le bien, comme il rendra aux justes un royaume sans fin; ou le bien pour le mal, comme le Christ justifie l’impie 1 par sa grâce; ou le mal pour le bien, comme Judas et les Juifs ont dans leur malice persécuté le Sauveur. De ces quatre manières de rendre, les deux premières appartiennent àla justice, comme rendre le mal pour le mal, ou le bien pour le bien ; la troisième, qui rend le bien pour le mal, est un acte de miséricorde ; la quatrième est inconnue à Dieu, car il ne rend à personne le mal pour le bien. Quant à celle que nous avons mise au troisième rang, elle nous est très-nécessaire, puisque si Dieu ne rendait point le bien pour le mal, on ne trouverait personne qui rendît le bien pour le bien.
2. Ecoute à ce sujet Saul, qui devint Paul ensuite : « Ce n’est point », nous dit-il, « à cause des oeuvres de justice que nous avons faites, mais en vertu de sa miséricorde que Dieu nous a sauvés par le bain de la régénération 2 ». Et encore : « J’ai été d’abord un blasphémateur, un persécuteur, un véritable ennemi; mais Dieu m’a fait miséricorde, parce que j’ai fait tous ces maux par ignorance, n’ayant pas la foi 3 » Et encore: « Je donne ce conseil comme ayant reçu du Seigneur la grâce de la foi 4 », c’est-à-dire la grâce de vivre, puisque « le juste vit de la foi 5 ». Avant de vivre par la grâce de Dieu, il était donc mort par sa propre injustice. Et, en effet, voici comme il avoue qu’il était mort: « Le commandement étant survenu, le péché a commencé à revivre; pour moi, je suis mort, et il s’est trouvé que le précepte qui aurait dû me donner la vie, m’a donné la mort 6 ». Dieu donc lui a rendu le bien pour le mal, la vie pour la mort; Dieu l’a traité
1. Rom. IV,
5. — 2. Tit. III, 5.— 2. I Tim I,13.— 3. I Cor. VII, 25. — 4. Rom. I, 17. — 5.
Id. VII, 9, 10.
comme le Prophète le demande ici: « Rendez à votre serviteur; que je vive, et je garderai
vos paroles ». Il a vécu, en effet, et a gardé la parole de Dieu, et dès lors s’est trouvé au
rang de ceux à qui Dieu rend le bien pour le bien ; ce qui lui fait dire : « J’ai combattu un bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé ma foi; il me reste à recevoir la couronne de justice que le Seigneur, comme un juste juge, me donnera au grand jour 1». En ce cas, Dieu est juste en rendant le bien pour le bien: lui qui, d’abord miséricordieux, a rendu le bien pour le mal. Toutefois, la justice qui rend le bien pour le bien n’est pas sans miséricorde, puisqu’il est écrit : « C’est lui qui vous couronne dans sa grâce et dans sa miséricorde ». Comment celui qui a dit : « J’ai combattu un bon combat », aurait-il pu vaincre sans le secours de Celui dont il
dit: «Je rends grâces à Dieu qui nous a donné la victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ 3? » Lui qui a achevé sa course, comment eût-il pu courir, et fût-il arrivé sans l’assistance de
Celui dont il a dit : « Ce n’est donc point l’affaire de celui qui veut ou de celui qui court, mais l’affaire de Dieu qui fait miséricorde 4? »Lui qui a conservé sa foi, comment l’eût-il conservée, si, comme il l’a dit lui-même, il n’eût reçu miséricorde afin de croire 5?
3. Que l’orgueil humain ne s’élève doncjamais : c’est aux dons de Dieu que nous devons le bénéfice de ses récompenses. Toutefois, celui qui prie dans notre psaume, et qui s’écrie : « Rendez à votre serviteur ; que je vive », ne prierait point s’il était mort complètement. Mais le commencement d’un bon désir lui vient de celui à qui il demande la vie pour lui obéir. Ils avaient déjà une certaine foi, ceux qui disaient au Seigneur : « Augmentez en nous la foi 6 ». Mais il confessait son incrédulité, sans néanmoins désavouer sa foi, celui à qui le Seigneur demandait s’il croyait, et qui répondait : « Je crois Seigneur, mais aidez mon incrédulité 7 ». Il commence à vivre et supplie le Seigneur qu’il le fasse vivre, celui qui croit et qui demande l’obéissance; qui demande non point que Dieu le récompense de l’avoir conservée, mais qu’il l’aide à la conserver. Celui qui. se renouvelle chaque jour 8, vit aussi de plus en plus chaque jour, à mesure que la vie s’augmente.
1. II Tim.
IV, 7, 8.— 2. Ps. CII, 4.— 3. I Cor. XV, 57.— 4. Rom. IX, 16.— 5. I Cor. VII,
25.— 6. Luc, XVII, 5.— 7. Marc, IX,23.— 8. II Cor. IV, 16.
662
4. Mais le Prophète, sachant qu’on ne saurait garder fidèlement les paroles du Seigneur, à moins d’en avoir l’intelligence, ajoute aussitôt à sa prière : « Otez le voile de mes yeux, et je considérerai les merveilles de votre loi »; puis encore : « Je suis un locataire en cette vie »; ou, comme on lit en certains exemplaires : « Je suis un étranger en cette vie, ne me cachez pas vos commandements 1 ». Dans ces paroles : « Ne me cachez pas vos commandements», il répète ce qu’il a dit plus haut : « Otez le voile de mes
1. Ps. CXVIII, 18, 19.
yeux ». Et « vos commandements », c’est la répétition de ce qu’il a dit ailleurs: « Les merveilles au sujet de votre loi». Or, la plus grande merveille dans les commandements de Dieu est cette parole : « Aimez vos ennemis 1 » ; c’est-à-dire , rendez le bien pour le mal. Mais ne passons pas légèrement sur ce point, que le Prophète se regarde comme un locataire ou comme un étranger ici-bas; et comme nous ne pouvons en parler dans ce discours, nous en parlerons dans un autre avec le secours de Dieu.
1. Matth. V, 44.
LES DÉLICES DE LA LOI DE DIEU.
Dès lors que notre âme n’est point d’ici-bas, que nous sommes bannis du paradis, et que nous cherchons une patrie meilleure, nous sommes ici des étrangers comme nos pères ou les saints. L’infidèle au contraire n’est pas étranger. Or, nous allons à la véritable patrie par les commandements de Dieu qui se réduisent à l’amour de Dieu et du prochain; ce qui est facile à comprendre, et le Prophète supplie le Seigneur de lui en donner cette connaissance qui consiste à se plaire dans l’accomplissement de ces préceptes.
1. Dans ce psaume qui est le plus long, je dois répondre à votre attente, et vous parler à partir de ce verset : « Je suis un locataire », ou, comme on trouve en d’autres manuscrits, « un étranger ici-bas, ne me dérobez pas vos e préceptes 1 ». L’expression grecque paroikos, est traduite en effet tantôt par inquilinus, locataire, tantôt par incola, étranger, souvent même par advena, nouvel arrivant. Les locataires n’ayant point une demeure en propre, habitent les maisons des autres; les étrangers, les nouveaux-venus, sont évidemment gens de passage. Alors s’élève une grave question au sujet de l’âme. Car ce n’est point de notre corps que l’on peut dire qu’il est étranger, ou nouveau-venu, ou de passage sur la terre, puisqu’il tire de la terre son origine. Mais sur une question aussi difficile, je n’oserais rien décider. Car le Prophète a pu. se dire, ou locataire, ou étranger, ou nouveau-venu, sur cette terre, soit à cause de son âme, (Dieu me préserve de la regarder comme terrestre)
1. Ps. CXVIII, 19.
soit dans le sens de l’homme tout entier, qui fut jadis habitant du paradis, où n’était déjà plus celui qui nous parlait de la sorte; soit même, ce qui nous parait hors de toute contestation, que tout homme ne puisse tenir ce langage, mais celui qui souscrit à la promesse d’une patrie éternelle dans les cieux. Ce qu’il y a de certain, c’est que la vie de l’homme sur la terre est une épreuve 1, et qu’un lourd fardeau pèse sur les enfants d’Adam 2. J’aime mieux entendre ces paroles en ce sens que nous sommes des locataires ou des étrangers ici-bas, parce que nous recherchons cette patrie céleste d’où nous avons reçu des gages, et où nous devons arriver pour ne plus en sortir. Car celui qui dans un autre psaume dit à Dieu : « Je ne suis à vos yeux qu’un locataire, qu’un étranger, comme tous mes ancêtres 3 »; ne dit pas : ainsi que tous les hommes; mais en disant, comme tous mes ancêtres., il veut nous faire comprendre sans aucun doute les
1. Job, VII, 1.— 2. Eccli. XL, 1.— 3. Ps. XXXVIII, 13,
663
justes qui l’ont précédé par le temps, et qui dans ce pèlerinage ont gémi, ont poussé vers
la céleste patrie de pieux soupirs. C’est d’eux qu’il est dit aux Hébreux : « Tous ces saints sont morts dans la foi, n’ayant point reçu les biens que Dieu leur avait promis, mais les voyant, et comme les saluant de loin, et confessant qu’ils sont étrangers, et voyageurs sur la terre. Car parler ainsi, c’est montrer que l’on cherche une patrie. Et s’ils s’étaient souvenus de celle d’où ils étaient sortis, ils avaient certainement le temps d’y retourner. Mais ils en désiraient une meilleure, qui est le ciel. Aussi Dieu ne rougit point d’être appelé leur Dieu, car il leur a préparé une cité 1 ». Et cette parole : « Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes éloignés du Seigneur 2 », peut aussi s’entendre des fidèles, et non de tous. « Car la foi n’est point l’apanage de tous 3 ». Remarquons en effet ce que saint Paul joint à ces paroles. Après avoir dit: « Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes éloignés du Seigneur: c’est par la foi, reprend-il, que nous marchons, et non par la claire vue 4 » ; afin de nous montrer que ceux-là seulement qui vivent dans la foi sont ici-bas en exil. Quant aux infidèles que Dieu dans sa prescience n’a point prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils 5, ils ne peuvent, dans la force de la vérité, se dire étrangers sur la terre, puisqu’ils sont dans le lieu où ils sont nés selon la chair; ils n’ont point de patrie ailleurs, et dès tors ils ne sont plus étrangers sur la terre, mais ils en sont les citoyens. De là vient que 1’Ecriture a dit d’un homme: « Il a placé sa maison dans la mort, et sa u demeure dans les enfers avec les habitants de la terre 6 ». Ceux-là encore sont des locataires, des étrangers non pour cette terre, mais pour le peuple de Dieu, dont ils sont séparés. De là cette parole de l’Apôtre aux fidèles qui commencent à prendre pour patrie la cité sainte qui n’est point de ce monde: « Vous n’êtes plus des étrangers ni des exilés, mais les concitoyens des saints, dans la maison de Dieu 7 ». Ceux-là donc sont citoyens de la terre, qui sont étrangers au peuple de Dieu ; mais ceux qui sont citoyens du peuple de Dieu, sont étrangers à cette terre ; parce que tout ce peuple, pendant
1. Hébr. XI, 13 -16.— 2. II Cor. V, 6.— 3. II Thess. III, 2.— 4. II Cor. V, 6,7. — 5. Rom. VIII, 29. — 6. Isa. XXVIII, 15. — 7. Ephés. II, 19.
663
qu’il est dans un corps, est étranger au Seigneur. Qu’il s’écrie dès lors : « Je suis un étranger sur la terre, ne me dérobez point vos commandements ».
2. Mais, quels sont donc les hommes à qui Dieu dérobe ses commandements ? Dieu n’a-t-il pas voulu qu’ils fussent prêchés partout? Plût à Dieu qu’ils soient chers au grand nombre, comme ils sont clairs pour le grand nombre ! Quoi de plus clair en effet que cette parole: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et tu aimeras ton prochain comme toi-même; ces deux commandements renferment la loi et les Prophètes 1? » Quel est l’homme pour qui ces commandements soient cachés ? Tout fidèle les connaît, et même la plupart des infidèles. Pourquoi donc un fidèle vient-il demander à Dieu qu’il ne lui cache point ce qu’il voit que Dieu ne cache pas aux infidèles? Parce qu’il est difficile de connaître Dieu , est-il aussi difficile de comprendre: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu», et peut-on craindre ici d’égarer son amour? Quant au prochain, il paraît plus facile de le connaître. Car tout homme est le prochain d’un autre homme, et il est inutile de considérer l’éloignement de parenté, quand la nature est commune. Toutefois, il ne connaissait pas son prochain, celui qui disait au Seigneur : « Et qui est mon prochain 2?» Quand on lui parla d’un homme qui tomba entre les mains des voleurs, en descendant de Jérusalem à Jéricho, lui, qui faisait cette question, jugea que le prochain de cet homme n’était autre que celui qui avait usé de miséricorde envers lui ; et il devint évident, que dans les actes de miséricorde, celui qui aime son prochain ne doit regarder personne comme étranger. Mais il en est beaucoup qui ne se connaissent point eux-mêmes : car il n’appartient pas à tous les hommes de se connaître, comme un homme doit se connaître. Comment donc aimer son prochain comme soi-même, quand on ne se connaît point soi-même? Ce n’est pas en vain que ce plus jeune des deux fils qui s’en était allé dans une région lointaine, dissiper son bien en vivant dans la débauche, rentra d’abord en lui-même avant de dire : « Je me lèverai, et j’irai vers mon père 3 » ; il était allé si loin, qu’il était sorti de lui-même. Et
1. Matth. XXII, 37-10. — 2. Luc, X, 29-37. — 3. Id. XV, 13-18.
toutefois, il ne fût point rentré en lui-même, s’il se fût complètement ignoré; et il n’eût point dit: « Je me lèverai, et j’irai à mon père », s’il eût complètement ignoré Dieu. Les paroles de Dieu nous sont donc connues jusqu’à un certain point, et afin de les connaître davantage, nous avons raison de demander à Dieu qu’il nous les fasse connaître. Aussi pour savoir comment nous devons aimer Dieu, il nous faut d’abord connaître Dieu; et pour que l’homme sache aimer son prochain comme lui-même, il doit d’abord s’aimer lui-même en aimant Dieu ; et comment le pourrait-il s’il ne connaît ni Dieu, ni lui-même? Le Psalmiste a donc raison de dire à Dieu. « Je suis un étranger sur la terre, ne me dérobez point vos préceptes ». Il est très-juste que Dieu les cache à ceux qui ne sont pas étrangers sur la terre : car en les écoutant ils ne les goûtent point, ils n’ont goût qu’aux choses terrestres. Mais ceux dont la conversation est dans le ciel 1, ne conversent ici-bas que comme des étrangers. Qu’ils supplient donc le Seigneur de ne point leur dérober ces commandements qui les délivreraient de cet exil, parce qu’ils aimeraient Dieu avec lequel ils habiteront éternellement, et leur prochain afin qu’il soit où ils seront eux-mêmes.
3. Mais, dans notre amour, que pouvons-nous aimer, si nous n’aimons l’amour lui-même? De là vient que cet étranger sur la terre, après avoir demandé à Dieu de ne point lui dérober ses commandements, dont le but unique ou du moins le but principal est l’amour, proclame aussitôt qu’il veut aimer l’amour lui-même, et s’écrie : « Mon âme aspire continuellement à désirer vos justifications 2». C’est là un désir louable que Dieu ne condamnera point. Ce n’est point de ce désir qu’il est dit : « Tu ne convoiteras point 3 »; mais c’est du désir que la chair oppose à l’esprit 4. Quant à cette convoitise que l’esprit oppose à la chair 5, vois ce qui est écrit, et tu trouveras : « Le désir de la sagesse nous conduit au royaume 5 ». Beaucoup d’autres endroits nous montrent qu’il y a une bonne convoitise. Toutefois il y a cette différence, que l’on mentionne l’objet désiré, quand on prend la convoitise en bonne part; et que quand l’objet n’est point mentionné, quand on ne désigne que la concupiscence,
1. Philipp. III, 19, 20. — 2. Ps. CXVIII, 20. — 3. Exod. XX, 17. — 4. Rom.VII, 7.— 5. Gal V, 17.— 6. Sag. VI, 21.
on ne saurait la prendre qu’en mauvaise part. Ainsi dans le passage cité plus haut: « La concupiscence de la sagesse nous conduit au royaume », si le texte n’ajoutait: de la sagesse, on ne saurait dire: La concupiscence conduit au royaume. Au contraire, quand l’Apôtre nous dit: « Je ne connaissais point la convoitise, si la loi n’eût dit : Vous ne convoiterez point 1 » ; il ne désigne point l’objet de la convoitise, ou ce que l’on ne doit point convoiter; car il est certain qu’en pareil cas on ne comprend qu’une convoitise illicite. Quelle est donc chez l’interlocuteur la convoitise de son âme? « C’est », dit-il, « de désirer toujours vos justifications ». Sans doute, qu’il ne les désirait point encore, puisqu’il souhaitait de les désirer. Or, ces justifications sont des actions justes, ou des oeuvres de justice. Mais, dès lors que désirer c’est n’avoir point encore, combien en est éloigné celui qui souhaite seulement de les désirer? Et combien plus éloignés ceux qui ne forment pas même ce désir?
4. Il est étrange toutefois que nous souhaitions un désir, sans avoir en nous l’objet que nous souhaitons. Car cet objet n’est rien de corporel et de beau, comme l’or, ou comme une chair séduisante, choses que l’on peut désirer sans les avoir, puisqu’elles sont hors de nous, et non point en nous. Mais qui ne sait que la convoitise est en nous, que le désir est en nous? Pourquoi donc souhaiter de l’avoir, comme s’il était en dehors de nous?Ou même comment peut-on le convoiter sans l’avoir, puisqu’il n’est autre que la convoitise? Car désirer, c’est assurément convoiter. Quelle est donc cette langueur merveilleuse et inexplicable? Et toutefois elle existe. Qu’un malade, en effet, soit atteint du dégoût, il veut sortir de ce fâcheux état; et, pour lui, aspirer à n’avoir point ce dégoût, c’est aspirer à désirer la nourriture : mais ce dégoût, c’est une maladie du corps. La convoitise, au contraire, qui lui fait aspirer à désirer la nourriture, ou àse guérir du dégoût, est une affection de l’âme et non du corps: elle n’est dans l’agrément ni du palais, ni de l’estomac, agrément qui disparaît devant le dégoût; mais elle consiste dans sa raison de recouvrer la santé, et de se délivrer du dégoût de toute nourriture. Il n’est donc plus étonnant que l’esprit souhaite que le corps désire, puisque l’esprit désire,
1. Rom. VII, 7.
665
sans que le corps désire en même temps. Mais quand il ne s’agit que de l’esprit, et quand il y a désir dans l’un et dans l’autre cas, pourquoi souhaiter le désir des justifications de Dieu? Comment dans un seul et même esprit qui est le mien, aspirer à ce désir, et n’avoir pas ce désir même? Pourquoi aspirer au désir des justifications, et ne pas aspirer à ces justifications, plutôt qu’à leur désir? Ou comment puis-je aspirer au désir de ces justifications, sans aspirer à ces justifications elles-mêmes, puisque je n’aspire à les désirer, que parce que je les désire? S’il en est ainsi, c’est donc elles-mêmes que je désire. Pourquoi donc en souhaiter le désir, puisque je l’ai, et que je sens que je l’ai ? Car je ne pourrais aspirer au désir de la justice, qu’en désirant la justice. N’est-ce point là ce que j’ai dit plus haut, qu’il nous faut aimer jusqu’à cet amour par lequel on aime ce qu’il faut aimer; comme on doit haïr cet amour dont on environne ce qu’il ne faut pas aimer? Car nous haïssons cette convoitise qui est en nous, et que la chair oppose à l’esprit 1. Et qu’est-ce que cette convoitise, sinon un amour dépravé? Nous aimons aussi cette aspiration qui est en nous, et que l’esprit oppose à la chair. Or, quelle est cette aspiration, sinon un amour légitime? Mais dire que l’on doit aimer cet amour, n’est-ce point dire qu’on doit le désirer? Si donc il est bon d’aspirer aux justifications de Dieu, il est bon d’aimer l’amour de ces justifications. Ou bien la concupiscence diffère-t-elle du désir? Non que le désir ne soit une concupiscence, mais parce que toute concupiscence n’est pas un désir. La concupiscence a pour objet ce que nous possédons et ce que nous ne possédons pas; c’est par elle qu’un homme jouit de ce qu’il a: mais le désir a pour objet des choses absentes. Mais alors qu’est-ce que le désir, sinon la concupiscence de ce que nous n’avons pas? Et comment les justifications de Dieu peuvent-elles être loin de nous, sinon quand nous les ignorons? Sont-elle
1. Gal. V, 17.
vraiment absentes, quand nous les connaissons sans les observer? Que sont en effet des justifications, sinon des oeuvres de justice, et-non de simples paroles? Il peut arriver dès lors que notre âme soit assez faible pour ne point les désirer, et qu’en même temps la raison lui en démontrant l’utilité et la sainteté, lui en fasse souhaiter lé désir. Souvent en effet, nous voyons ce qu’il faut faire, et ne le faisons pas, parce que nous n’avons point d’attrait pour le faire, et que nous voudrions y en trouver. L’esprit vole; mais notre faiblesse nous retient, notre amour languissant ne suit qu’avec lenteur, et parfois même ne suit point. Le Prophète souhaitait donc de désirer ce qu’il trouvait bien; il voulait trouver de l’attrait dans ce qu’il voyait de raisonnable.
5. Il ne dit point: Mon àme souhaite; mais: « Mon âme a souhaité désirer vos justifications ». Peut-être cet homme étranger sur la terre était-il arrivé au terme de ses souhaits, et désirait-il déjà ce qu’autrefois il aurait tant voulu désirer. Mais s’il désirait les justifications, comment ne les avait-il point? Il n’y a rien qui nous empêche d’avoir les justitications du Seigneur, comme ne pas les désirer, alors que nous ne ressentons aucun amour pour elles, bien qu’on en voie la lumière éclatante. Le Prophète ne les avait-il point déjà, ne les pratiquait-il point? Car il nous dit un peu après: « Quant à votre serviteur, il s’exerçait dans vos justifications 1 ». Mais il nous montre quels sont en quelque sorte les degrés pour y arriver. Le premier, est de voir combien elles sont avantageuses et honorables; ensuite d’en souhaiter le désir; enfin à mesure que s’augmentent en nous la lumière et la force, il faut que nous ressentions dans l’accomplissement de ces oeuvres de justice, le goût que nous inspirait la seule méditation. Mais ce discours est déjà bien long; réservons alors ce qui suit pour l’exposer plus facilement dans un autre avec le secours de Dieu.
1. Ps. CXVIII, 23.
LA VIE EN ÉCHANGE DE LA MORT.
C’est l’orgueil qui nous détourne de Dieu comme il en détourna le premier homme. Il tourne en dérision les enfants de Dieu qui demandent à être délivrés des opprobres, non pour eux, mais pour le préjudice que se font à eux-mêmes les insulteurs. Et ces blasphémateurs s’abstiennent comme aujourd’hui. Le Christ a prié pour ceux qui s’élevaient contre lui, et leur a ainsi communiqué la vie en échange de cette mort qu’ils donnaient à ses membres.
1. Les versets que nous allons expliquer dans notre psaume nous font souvenir de la cause de nos misères. Car le Prophète dit: « Mon âme a souhaité de désirer vos justifications en tout temps 1 »; c’est-à-dire et dans la prospérité, et dans l’adversité; puisque dans les travaux et dans les souffrances de cette vie nous devons trouver goût dans la justice; non, nous ne devons pas en faire nos délices exclusivement dans les moments paisibles, de manière à l’abandonner dans les temps de trouble; elle doit nous être chère en tout temps; maintenant il ajoute: « Vous avez châtié les superbes; maudits soient ceux qui s’écartent de vos préceptes 2 ». Ce sont les superbes qui s’écartent des préceptes de Dieu. Or, autre chose est de ne point tes accomplir à cause de notre faiblesse ou de notre ignorance, et autre chose de s’en détourner par orgueil, comme l’ont fait ceux qui nous ont engendrés pour mourir. Ils prirent goût à cette parole : «Vous serez comme des dieux 3», et dans cette pensée orgueilleuse, ils se détournèrent du précepte du Seigneur, qu’ils connaissaient formellement, et qu’ils pouvaient très-facilement accomplir, puisque nulle faiblesse ne les en détournait, n.e les empêchait, ne les retardait. Et voilà que toute cette vie si pénible, si calamiteuse de l’homme devenu mortel, est comme un châtiment héréditaire de l’orgueil. Quand le Seigneur dit à Adam : « Où es-tu ? »il n’ignorait point où il était; mais il lui reprochait son orgueil : sa question ne venait point du désir de connaître où il était, c’est-à-dire dans quelle misère il était tombé, mais de l’en avertir par un reproche. Voyez comme le Prophète, après avoir dit : « Vous avez
1. Ps. CXVIII, 20.— 2. Id. 21. — 3. Gen. III, 5. — 4. Id. 9.
réprimandé les superbes », n’ajoute point: Malédiction à ceux qui ont abandonné vos préceptes, de peur qu’on n’arrête sa pensée uniquement sur le péché du premier homme; mais il dit : « Malédiction à ceux qui abandonnent». Car il voulait par cet exemple jeter l’effroi chez tous les hommes, leur apprendre à ne point se détourner des préceptes du Seigneur, à aimer la justice en tout temps, et à recouvrer par le travail de cette vie ce que nous avons perdu dans les délices du paradis.
2. Mais comme ces reproches si sévères ne font point courber la tête aux orgueilleux, comme le supplice de la mort et du travail qui pèse sur eux ne réprime point leur insolence, comme ils imitent le ton hautain de ceux qui tombent, et tournent en dérision l’humilité de ceux qui se relèvent, voilà que le corps du Christ intercède en leur faveur et s’écrie : « Eloignez de moi l’opprobre et le mépris, parce que j’ai recherché vos témoignages 1 ». En grec, ces testimonia, ou témoignages s’appellent martyria, expression qui a passé dans le latin. De là vient que nous ne donnons plus le nom de « témoins », comme nous pourrions dire en latin testes, mais le nom grec de martyrs à ceux qui ont enduré divers tourments pour rendre témoignage au Christ. Cette expression étant donc plus familière et plus élégante, entendons ces paroles comme si le psaume portait: « Eloignez de moi l’opprobre et le mépris, parce que j’ai recherché vos martyres ». Mais quand le corps du Christ nous tient ce langage, croirons-nous qu’il regarde comme une peine d’entendre les outrages et les insultes des impies et des superbes; quand c’est là un moyen de hâter
1. Ps. CXVIII, 22.
sa couronne? Pourquoi donc demander à Dieu d’en être délivré comme d’un fardeau pénible et insupportable, sinon, comme je l’ai dit, parce que le Prophète prie pour ses ennemis, en voyant combien il leur est dangereux de faire aux chrétiens un crime du nom béni de Jésus-Christ; de n’avoir comme les Juifs que des sarcasmes pour la croix, remède suprême qui produit dans les âmes l’humilité chrétienne, laquelle peut seule guérir cet orgueil dont l’enflure a produit notre chute, et que nourrissent et font croître nos chutes journalières? Que le corps de Jésus-Christ prie donc en leur faveur, lui qui déjà sait aimer ses ennemis 1; qu’il dise au Seigneur: «Eloignez de moi l’outrage et le mépris, parce que j’ai recherché vos martyres » ; c’est-à-dire, délivrez-moi de ces outrages que j’entends, de ce mépris que j’endure par cet unique motif que j’ai recherché vos martyres, Car mes ennemis que vous m’ordonnez d’aimer, qui courent de plus en plus à la mort et à leur perte, en méprisant vos martyres, et en me chargeant de calomnies, revivront et reviendront de leurs égarements, s’ils révèrent en moi vos témoignages. Voilà ce qui est arrivé, ce que nous voyons. Voilà que le témoignage du Christ, loin d’être un opprobre aux yeux des hommes et du monde, est devenu un grand honneur: voilà que la mort des justes est précieuse, non-seulement devant Dieu 2, mais encore devant les hommes; voilà que ses martyrs, loin d’être en butte au mépris, sont au contraire comblés d’honneur; le plus jeune des deux fils qui déchirait son héritage, dans le petit nombre des chrétiens qui le possédaient avant lui, en vue des pourceaux qu’il faisait paître, ou plutôt des démons qu’il adorait, voilà que maintenant il relève les martyrs devant ces peuples si grands et si nombreux, il prêche ce qu’il insultait, il comble d’honneurs ceux qu’il méprisait, il était mort, et le voilà ressuscité, il était perdu et le voilà retrouvé 3. Tel est le grand succès de conversion, d’amélioration et de rédemption de ses ennemis pour lequel le corps du Christ disait : « Eloignez de moi, Seigneur, l’opprobre et le mépris ». Et comme si on lui demandait pour quel motif il est outragé et méprisé, il ajoute : « Parce que j’ai recherché vos martyres ».
3. Où est donc maintenant cet opprobre?
1. Matth. V, 44. — 2. Ps. CXV, 15. — 3. Luc, XV, 12—24.
Où est ce mépris? Tout est passé, tout s’est évanoui; et comme ceux qui étaient perdus sont retrouvés, les mépris ont disparu. Mais quand l’Eglise faisait cette prière, elle souffrait effectivement ces douleurs. « Voilà que les u princes se sont assis », dit le Prophète, « et ils ont parlé contre moi l ». La violence de la persécution venait de ce qu’elle était décrétée par des princes qui étaient assis, c’est-à-dire élevés sur les tribunaux de la justice. Applique ces paroles à notre chef, et tu trouveras que les princes des Juifs s’assirent, cherchant entre eux les moyens de perdre le Christ 2. Applique ces paroles au corps, ou à l’Eglise, et tu verras que les rois ont médité, ont ordonné la ruine des chrétiens sur la terre. « Voilà que les princes se sont assis, et ont parlé contre moi; quant à votre serviteur, il s’exerçait dans vos ordonnances 3 ». Si tu veux connaître quel était cet exercice, vois ce qu’ajoute le Prophète: « Car vos témoignages sont ma préoccupation, et vos justifications sont tout mon conseil». Souviens-toi que ces témoignages, comme nous l’avons dit, sont des martyres; souviens-toi également que dans les justifications du Seigneur, la plus admirable comme la plus difficile est d’aimer ses ennemis. Tels étaient donc les exercices du corps de Jésus, qu’il méditait son témoignage, et qu’il aimait ceux qui le poursuivaient 4 de leurs outrages, et de leurs injures à cause des témoignages qu’il rendait au Christ. Car ce n’était point pour lui qu’il suppliait, nous l’avons déjà remarqué, mais bien plutôt pour eux qu’il disait: « Eloignez de moi tout opprobre et tout mépris. Voilà que les princes se sont assis, et ils parlaient contre moi ; mais votre serviteur s’exerçait dans vos justifications». En quelle manière? « Car vos témoignages sont ma préoccupation, et vos justifications sont tout mon conseil 5 ». Conseil contre conseil : le conseil des princes qui étaient assis fut de perdre les martyrs que l’on trouvait; et le conseil des martyrs, de retrouver leurs ennemis qui se perdaient. Les premiers rendaient le mal pour le bien, les seconds le bien pour le mal. Faut-il s’étonner après cela, si les uns ont succombé en donnant la mort, et les autres triomphé en mourant? Faut-il, dis-je, s’étonner que, sous le feu de la persécution païenne, les martyrs
1. Ps. CXVIII, 23 — 2. Matth. XXVI, 3.— 3. Ps. CXVIII, 24.— 4. Matth. V, 44. — 5. Ps. CXVIII, 22.
aient souffert avec tant de patience la mort du temps, et que les païens, à la prière des martyrs, aient pu arriver à la vie éternelle? Le corps du Christ n’est-il point exercé de manière qu’il médite les témoignages du Seigneur. et qu’il appelle sur les persécuteurs des témoins, les biens du ciel, en échange de leur malice?
LE GOUT DES BONNES OEUVRES.
Comme le Prophète s’est attaché à la poussière, c’est-à-dire à la terre, ou même à ces affections du corps dont les convoitises sont contraires à celles de l’esprit, et dont il désire l’affaiblissement, il demande à Dieu, à cause de sa parole, ou de sa promesse qui fait de nous des enfants d’Abraham, de s’élever de plus en plus à la hauteur de la charité Pour n’en pas déchoir, il demande à Dieu la loi de la vie on de la foi, puis s’applaudit de ce que Dieu a dilaté son coeur pour courir dans ses commandements, c’est-à-dire lui a donné le goût des oeuvres saintes.
1. Voici ce que nous donne la suite de ce grand psaume qu’il nous faut considérer et expliquer selon qu’il plaît à Dieu : « Mon âme s’est attachée à la poussière, donnez-moi la vie selon votre parole 1 ». Qu’est-ce à dire « Mon âme s’est attachée à la poussière ? » Car en disant ensuite : « Vivifiez-moi selon votre parole » , le Prophète montre qu’il avait énoncé d’abord pour quel motif il demandait la vie, lorsqu’il disait : « Mon âme s’est attachée à la poussière ». Si donc il demande la vie, parce que son âme s’est attachée au sol, l’on peut prendre cette expression dans un sens favorable. Toute la pensée en effet se réduit à dire Je suis mort, donnez-moi la vie. Quel est donc ce sol, cette poussière? Si nous voulons regarder le monde entier comme un vaste palais, nous verrons que le ciel en est comme le dôme, et que le pavé sera la terre. Le Prophète alors demande a être délivré de la terre afin de dire comme saint Paul « Notre conversation est dans le ciel 2 ». Donc s’attacher aux choses terrestres, c’est la mort de l’âme, et dès lors dire : «Vivifiez-moi », c’est demander la vie contraire à cette mort.
2. Mais il faut voir si ces paroles ainsi entendues peuvent convenir à celui qui parlait tout à l’heure, de manière à se montrer plus attaché à Dieu qu’à la terre; celui-là peut-il demander que sa conversation soit moins des
1. Ps CXVIII, 25. — 2. Philipp. III, 20.
choses de la terre que des choses du ciel? Eh! comment comprendre qu’il se soit attaché aux choses terrestres, celui qui dit de lui-même: « Votre serviteur s’exerçait dans vos oeuvres e de justice, car vos témoignages sont l’objet « de mes méditations, et vos justifications sont « mon conseil? » Telles sont en effet les paroles qui précèdent, et auxquelles il ajoute « Mon âme s’est attachée au pavé». Nous fautil comprendre par là que tant qu’un homme ait fait de progrès dans les voies du Seigneur, il ne laisse pas d’avoir en sa chair quelques affections terrestres en quoi consiste pour lui sur la terre 1 l’épreuve de la vie humaine; et qu’à mesure qu’il avance, il passe tous les jours de la mort à la vie, par la grâce vivifiante de celui qui renouvelle chez nous, de jour en jour, l’homme intérieur 2? Et en effet, quand l’Apôtre disait : « Tant que nous habitons dans ce corps, nous marchons hors du Seigneur 3 »; il souhaitait alors d’être dégagé des liens du corps, et d’être avec le Christ 4 et son âme s’était attachée à la poussière. Donc on peut fort bien, par le pavé, entendre le corps lui-même qui est terrestre et qui appesantit l’âme parce qu’il est corruptible 5; ce qui nous rait gémir et dire à Dieu : « Mon âme s’est attachée à la poussière; donnez-moi la vie selon votre parole ». Car il n’est pas dit que ce sera dans nos corps que nous
1. Job,
VII, 1. — 2. II Cor. IV, 16. — 3. Ibid. V, 6.— 4. Philipp. I, 23. — 5. Sag. IX,
15.
serons toujours avec le Seigneur 1; mais nous les aurons quand ils ne seront plus corruptibles, quand ils n’appesantiront plus l’âme, et, à bien prendre, quand nous ne serons point en eux, quand ils seront en nous, et nous en Dieu. De là vient qu’un autre psaume a dit: « Pour moi, mon bien est de m’attacher à Dieu 2 »; afin que nos corps vivent de nous, en s’attachant à nous, et que nous vivions de Dieu, parce qu’il est bon de nous attacher à lui. Quant à cet attachement dont il est dit: « Mon âme s’est attachée à la poussière », il ne me paraît point désigner l’union de la chair avec l’âme, bien que plusieurs l’aient compris en ce sens, mais bien plutôt cette affection de l’âme qui fait que la chair conspire contre l’esprit 3. Si tel est le vrai sens, le Prophète en disant : « Mon âme s’est attachée à la poussière, vivifiez-moi selon votre parole », ne demande point d’être délivré de ce corps de mort, par la destruction de ce même corps: ce qui aura lieu au dernier jour de notre vie, et qui ne peut tarder beaucoup, tant la vie est courte ; mais le Prophète alors demanderait que les convoitises de la chair contre l’esprit s’affaiblissent en lui de plus en plus, que les aspirations de l’esprit contre la chair se fortifient, jusqu’à ce que les premières se consument en nous, et que les secondes soient consommées par l’Esprit-Saint qui nous a été donné.
3. Aussi le Prophète ne dit-il point: « Donnez-moi la vie » selon mes mérites, mais bien, donnez-moi la vie selon votre parole »: et qu’est-ce à dire, sinon selon votre promesse? Il veut être un fils de la promesse, et non un fils de l’orgueil; afin que la promesse demeure ferme selon la grâce à tout enfant d’Abraham. Voici en effet cette parole de la promesse : « C’est d’Isaac que ta postérité prendra son nom; c’est-à-dire, ce ne sont point les enfants d’Abraham selon la chair qui sont les enfants de Dieu, mais les enfants de la promesse qui sont réputés de la race d’Abraham 4». Le Prophète nous dit en effet dans le verset suivant ce qu’il était par lui-même : « Je vous ai déclaré mes voies et vous m’avez exaucé ». On trouve dans plusieurs manuscrits : « Vos voies », mais la plupart, surtout les grecs, portent « Mes voies », c’est-à-dire mes voies mauvaises. Car il me paraît
1. I Thess. IV, 12-16.— 2. Ps. LXXII, 20. — 3. Gal. V, 17.— 4. Rom. IX, 7, 8. — 5. Ps. CXVIII, 26.
dire : Je vous ai confessé mes péchés, exaucez-moi, c’est-à-dire pardonnez-les. « Enseignez-moi vos oeuvres de justice ». Je vous ai confessé mes voies, vous les avez effacées enseignez-moi les vôtres. Enseignez-les-moi, de telle sorte que je les pratique; et non-seulement de manière que je sache ce qu’il faut faire. De même qu’il est dit du Seigneur, qu’il ne connaissait point le péché 1, et que l’on comprend qu’il ne le commettait point de même on doit dire que celui-là connaît vraiment la justice, qui la met en pratique. Telle est donc la prière d’un homme en progrès. Car s’il n’eût point pratiqué la justice, il n’éût point dit plus haut: « Votre serviteur « s’exerçait dans les oeuvres de justice ». Ce n’est donc point celles dans lesquelles il s’exerçait qu’il veut apprendre du Seigneur; mais il veut de celles-ci s’élever à d’autres, et aller de progrès en progrès.
4. Il ajoute ensuite : « Insinuez-moi le chemin de vos justifications 2»; ou comme l’on trouve dans certains exemplaires: « Instruisez-moi de cette voie ». Le grec est plus expressif: « Faites-moi comprendre 3 ». « Elle m’exercerai dans vos merveilles ». Le Prophète appelle merveilles de Dieu ces oeuvres plus élevées auxquelles il veut atteindre dans ses progrès. Il y a donc des justifications de Dieu si admirables que l’infirmité des hommes ne croit point pouvoir les atteindre, si déjà l’on n’en a fait l’expérience. Aussi le Psalmiste, sous le poids de ce labeur, et en quelque sorte accablé par ces difficultés, nous dit-il : « Mon âme s’est assoupie d’ennui, affermissez-moi dans vos paroles 4 ». Qu’est-ce à dire « s’est « assoupie», sinon que s’est refroidie cette espérance qu’elle avait conçue de pouvoir atteindre ces hauteurs ? Mais « affermissez-moi », dit-il, « dans vos paroles », de peur qu’en demeurant dans ce sommeil, je ne vienne à déchoir de la hauteur à laquelle je me sens parvenu ; affermissez-moi donc dans ces mêmes paroles, auxquelles je suis arrivé par la pratique, afin que par elles je puisse monter à d’autres plus élevées.
5. Mais où est l’obstacle qui entrave notre marche dans la voie des justifications de Dieu, de manière que l’homme ne s’élève que difficilement à ces merveilles ? Quel obstacle pouvons-nous croire, sinon celui dont il prie
1. II Cor. V, 21. — 2. Ps. CXVIII, 27. — 3. Grec, sunetison me. — 4. Ps. CXVIII, 28.
670
Dieu de le délivrer dans le verset suivant : « Eloignez de moi la voie de l’iniquité 1 ». Et parce que la loi des oeuvres est survenue pour faire abonder le péché 2, le Prophète continue en disant: « Et par votre loi prenez-moi en pitié ». Par quelle loi, sinon par la loi de la foi? Ecoute l’Apôtre : « Où est donc votre glorification? Elle est anéantie. Par quelle loi? celle des oeuvres? Non, mais par la loi de la foi 3 ». C’est donc par cette loi de la foi que nous croyons, et que nous sollicitons le don de la grâce, afin de faire ce que nous ne saurions faire par nous-mêmes; de peur que méconnaissant la justice de Dieu, et voulant établir la nôtre, nous ne manquions de soumission pour la justice de Dieu 4. Ainsi donc dans la loi des oeuvres, c’est la justice de Dieu qui ordonne; et dans la loi de la foi, c’est sa miséricorde qui nous soutient.
6. Après avoir dit : « Dans votre loi, ayez pitié de moi », il semble prendre acte, si l’on
peut s’exprimer ainsi, des bienfaits du Seigneur, pour obtenir de lui d’autres grâces qu’il n’a point encore. « J’ai choisi », dit-il, « la voie de la vérité ; je n’ai point oublié vos jugements. Je me suis attaché à vos témoignages, ne me couvrez point de confusion. J’ai choisi la voie de la vérité », afin d’y courir: « Je me suis attaché à vos témoignages », tandis que j’y courais: « Seigneur, ne me couvrez point de confusion 5» : que je m’avance vers mon but, que j’y arrive enfin; car le tout ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde 6. Enfin : « J’ai couru dans la voie de vos commandements », dit le Prophète, « lorsque vous avez dilaté mon coeur 7 ». Je ne pourrais courir, si vous n’aviez dilaté mon coeur. Ce verset nous explique très-bien ce qui est dit plus haut: « J’ai choisi la voie de la vérité, je n’ai point oublié vos jugements,
1. Ps. CXVIII, 29. — 2. Rom. V, 20.— 3. Id. III, 27. — 4. Id. X, 3.— 5. Ps. CXVIII, 30,31.— 6. Rom. IX, 16.— 7. Ps. CXVIII, 32.
je me suis attaché à vos témoignages ». Telle est en effet la marche dans la voie des commandements de Dieu. Et comme l’interlocuteur fait valoir auprès de Dieu les bienfaits qu’il a reçus de lui plutôt que ses propres mérites, comme si on lui disait: Comment as-tu pu courir dans cette voie, la choisir, ne pas oublier les jugements de Dieu, et t’attacher à ses témoignages? L’as-tu pu par toi-même? Non, répond-il. Comment donc? « J’ai couru dans la voie de vos préceptes », nous dit-il, « parce que vous avez dilaté mon coeur ». Ce n’est donc point par ma propre volonté, et sans aucun besoin de votre secours; mais quand il vous a plu de « dilater mon coeur ». Cette dilatation du coeur, c’est la joie dans les oeuvres de justice; et cette joie est un don de Dieu, qui nous fait observer ses préceptes, non dans les angoisses de la crainte, mais dans le délicieux amour de la justice. Et telle est la dilatation du coeur que Dieu nous promet, quand il dit: « J’habiterai en eux, je marcherai au milieu d’eux ». Combien on doit être au large où. Dieu se promène ! C’est dans cette latitude que la charité se répand dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2. De là cette parole de l’Ecriture : « Que vos eaux coulent dans vos places publiques 3 ». Le mot place publique, ou platea, vient d’un mot grec exprimant l’étendue; car platu, en grec, signifie large. C’est au sujet de ces eaux que le Seigneur s’écrie: « Qu’il vienne à moi celui qui a soif. Si quelqu’un croit en moi, des fleuves d’eau vive jailliront de ses entrailles 4 » ; et l’Evangéliste nous donne cette explication: « Il parlait ainsi à propos de l’Esprit-Saint, que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ». On pourrait discourir longuement à propos de cette dilatation du coeur, mais je m’aperçois que ce discours est déjà bien long.
1. II Cor, VI, 16.— 2. Rom. V, 5.— 3. Prov. V, 16.— 4. Jean, VII, 37-39.
LE PROGRÈS DANS LA PIÉTÉ.
Le Prophète qui a déjà couru dans la voie des commandements, supplie le Seigneur de lui poser comme une loi la voie de ces mêmes commandements, ou de l’aider à y courir jusqu’à ce qu’il arrive à la palme promise, Il recherche toujours cette voie, en s’efforçant de pratiquer ces préceptes, et comme cette voie est la vérité, il la possédera à jamais. Il ne veut pas connaître la loi selon la lettre seulement, mais encore selon ta pratique ; alors il supplie Dieu de le conduire en inclinant son coeur vers les préceptes, et non vers les convoitises qui firent tomber le vieil Adam.
1. Dans notre psaumes si étendu, voici ce qu’il nous faut considérer et exposer avec le
secours du Seigneur. « Faites-moi, Seigneur, une loi de la voie de vos commandements, et que je la recherche toujours 1 ». L’Apôtre nous dit: « La loi n’est pas établie pour le juste, mais pour les injustes et les rebelles », et le reste, puis il conclut ainsi : « Et pour tout ce qui est opposé à la saine doctrine, laquelle est selon l’Evangile de la gloire du Dieu de béatitude, qui m’a été confié 2 ». Or, celui qui nous dit: « Faites-moi, Seigneur, une loi », était-il de ceux pour qui saint Paul a dit que la loi était faite? Loin de là. S’il en était, il n’aurait pas dit plus haut : « J’ai couru dans la voie de vos commandements, quand vous avez dilaté mon coeur».
Pourquoi donc demander que Dieu lui impose une loi, puisqu’il n’est point de loi pour
le juste? Ou bien n’y aurait-il pas de loi pour le juste, dans le même sens qu’elle est établie
pour le peuple rebelle, sur des tables de pierre 3, et non sur des tables de chair, qui
sont les coeurs 4; selon l’Ancien Testament, du mont Sinaï qui engendre pour la servitude 5 et non selon le Testament Nouveau, dont le prophète Jérémie a dit: « Voilà que viennent les jours, dit le Seigneur , et j’établirai une nouvelle alliance avec la maison d’Israël et la maison de Juda: non pas l’alliance que j’ai formée avec leurs pères, dans les jours où je les pris par la main, pour les tirer de la terre d’Egypte et parce qu’ils ne sont pas demeurés dans cette alliance, je les ai punis, dit le Seigneur. Voici,en effet, l’alliance que j’ai faite avec la maison d’Israël : après ces jours-
1. Ps. CXVIIII, 33. — 2. I Tim. I, 9-11. — 3. Exod. XXXI, 18. — 4. II Cor. III, 3. — 5. Gal. IV, 24.
là, dit le Seigneur, je graverai mes lois jusque dans leurs entrailles, et je les écrirai dans leurs coeurs 1». C’est ainsi qu’il supplie le Seigneur de lui imposer une loi, non plus comme aux injustes et aux rebelles qui n’appartiennent pas au Nouveau Testament, une loi sur des tables de pierre; mais une loi qui convienne à la sainte génération de l’épouse libre, ou de la Jérusalem céleste, aux enfants de la promesse, aux fils de l’héritage éternel, dans le coeur desquels Dieu écrit sa loi, de son doigt par le Saint-Esprit; non plus pour qu’ils en conservent la mémoire pendant qu’ils la négligeront dans la pratique; mais afin qu’ils la connaissent pour la comprendre, qu’ils la pratiquent en l’aimant d’un coeur dilaté par la charité, et non resserré par la crainte. Agir, en effet, par la crainte du châtiment, et non par l’amour de la justice, c’est agir en quelque sorte malgré soi. Mais celui qui agit malgré lui, voudrait, s’il était possible, qu’il n’y eût point de commandement; et dès lors il est l’ennemi, et non point l’ami de cette loi, qu’il souhaite qu’on ne lui ait point imposée; son action, dès lors, ne saurait être pure, quand sa volonté est corrompue. On ne saurait dire alors ce que dit le Prophète dans les versets précédents : « J’ai couru dans la voie de vos commandements, quand vous avez dilaté mon coeur»; puisque cette dilatation signifie la charité, qui est, selon l’Apôtre, la plénitude de la loi 2.
2. Pourquoi donc le Prophète veut-il encore qu’on lui impose une loi, puisque si cette loi ne lui eût déjà été donnée, il n’aurait pu, dans la dilatation de son coeur, courir dans la voie des commandements de Dieu?
1. Jérém.
XXXI, 31-33. — 2. Rom. XIII, 10.
671
Mais comme l’interlocuteur s’avance dans la vertu, comme il sait que cet avancement il le doit à la grâce de Dieu; demander qu’une loi lui soit imposée, qu’est-ce autre chose que demander d’y faire de nouveaux progrès? Car, présentez, par exemple, une coupe toute pleine à l’homme qui a soif, il la boit et l’épuise, et en demande encore. Quant aux injustes 1, aux rebelles, qui n’ont reçu la loi que sur des tables de pierre, cette loi en a fait des prévaricateurs, et non des enfants de la promesse. Mais s’en souvenir et ne pas l’aimer, c’est être également coupable; car la mémoire est en quelque sorte une pierre écrite, et qui est plutôt un fardeau qu’un ornement: c’est un poids et non un titre d’honneur. Cette loi, le Prophète l’appelle une voie des justifications de Dieu, et elle ne diffère en rien de la voie des préceptes de Dieu, que le Prophète nous dit avoir parcourue dans la dilatation de son coeur. Il a donc couru, il court encore, jusqu’à ce qu’il atteigne cette manne céleste, à laquelle Dieu l’a appelé d’en haut. Enfin, après avoir dit : « Donnez-moi, Seigneur, pour loi, la voie de vos justifications »; le Prophète ajoute : « Et que je la recherche toujours ». Pourquoi demander ce qu’il a déjà, sinon parce qu’il possède cette loi en l’accomplissant, et qu’il en cherche les progrès?
3. Mais que signifie « toujours? » N’y aura-t-il point de fin à ses recherches? En est-il de même que dans ces paroles : « Sa louange e sera toujours en ma bouche 2 », parce qu’il n’y aura point de fin à la louange de Dieu? Car nous ne cesserons las de le louer quand nous serons parvenus au royaume éternel, puisque nous lisons: « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront dans les siècles des siècles 3 ! » Ou bien « toujours » doit-il s’entendre du temps de la vie, parce que c’est alors que l’on avance dans la vertu, et qu’après cette vie, celui qui aura fait des progrès sera parfait ? Cette expression reviendrait à ce que nous dit saint Paul de certaines femmes qu’ « elles apprennent toujours »; mais c’est alors en mauvaise part, puisqu’il ajoute qu’ « elles n’arrivent jamais à la science de la vérité 4 ». Celui au contraire qui va toujours en progressant arrive enfin où il s’est efforcé d’arriver, et où il n’y
1. II Tim.
I, 9. — 2. Ps. XXXIII, 2. — 3. Id. LXXXIII, 5.— 4. II Tim. III, 7.
a plus de progrès, parce qu’on demeure éternellement dans cette perfection. Toutefois en disant de ces femmes qu’ « elles apprennent toujours », saint Paul n’a point prétendu qu’après leur mort elles continueront à étudier des choses vaines et sans profit, puisqu’à ces doctrines succéderont, non plus des études, mais les supplices éternels. Rechercher donc la loi de Dieu en cette vie, c’est y faire des progrès par sa science et par l’amour; dans l’autre vie, au contraire, il n’y aura plus à chercher cette loi dans sa plénitude, mais à en jouir. Mais voici ce qui est dit encore: « Cherchez toujours sa face ». Où sera-ce « toujours », sinon en cette vie? Car en l’autre nous ne chercherons pas la face de Dieu, puisque nous le verrons face à face 2. Si néanmoins on peut dire que l’on cherche toujours une chose parce qu’on l’aime sans dégoût, et qu’on le fait pour ne point la perdre, nous rechercherons sans fin la loi de Dieu, c’est-à-dire la vérité de Dieu; car il est dit dans ce même psaume : « Et votre loi est la vérité 3 ». On la cherche maintenant pour la posséder; alors on la possédera pour ne point l’abandonner; selon qu’il est écrit de 1 Esprit de Dieu, qu’il pénètre tout, même les profondeurs de Dieu 4 : non point pour apprendre ce qu’il ne connaît point, mais parce qu’il n’y a rien qu’il ne connaisse.
4. C’est donc proclamer bien haut la grâce de Dieu, que demander au Seigneur de nous poser une loi, comme le fait le Prophète qui connaissait la loi selon la lettre. Mais parce que la lettre tue, et que l’esprit vivifie 5, il demande à faire par l’esprit ce qu’il savait par la lettre, de peur que cette connaissance d’un précepte négligé ne le rende coupable d’une prévarication nouvelle. Toutefois, connaître une loi comme on doit la connaître, c’est-à-dire comprendre ce qu’elle ordonne, pourquoi elle a été donnée à ceux qui ne devaient point l’observer; quelle en était l’utilité en cela même qu’elle est survenue pour faire abonder le péché 6, c’est ce que ne saurait faire un homme, à moins que Dieu ne lui en ait donné l’intelligence. Aussi le Prophète a-t-il ajouté : « Donnez-moi l’intelligence, et je sonderai votre loi, et je la garderai de tout mon coeur 7 ». Lorsqu’en effet un homme a sondé la loi, qu’il est arrivé à ces
1. Ps. CIV, 4. — 2. I Cor. XIII, 12. — 3. Ps. CXVIII, 142. — 4. I Cor. II, 10. — 5. II Cor. III, 6.— 6. Rom. V, 20.— 7. Ps. CXVIII, 34.
hauteurs qui en font toute l’essence, il doit alors aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit, et son prochain comme lui-même. Ces deux commandements renferment la loi et les Prophètes 1. Voilà ce qu’il semble promettre à Dieu, quand il dit:
« Et je la garderai de tout mon coeur ».
5. Mais comme il n’en saurait venir là par ses propres forces, et sans le secours de celui qui fait ce commandement, voilà que le Prophète supplie le Seigneur de lui faire accomplir ce qu’il ordonne : « Conduisez-moi dans les sentiers de vos commandements, car c’est là que je me plais 2 ». C’est peu de ma volonté, si vous-même ne me conduisez où je veux aller. Or, c’est bien là le sentier, la voie des commandements rie Dieu, où il avait couru, disait-il, dans la dilatation de son coeur; et s’il l’appelle un sentier, c’est qu’elle est étroite, cette voie qui conduit à la vie 3; et comme elle est étroite, on ne saurait y courir, si le coeur n’est dilaté.
6. Mais parce qu’il s’avance toujours, qu’il court toujours; et c’est ce qui lui fait implorer le secours d’en haut qui doit le faire aboutir, ce qui n’appartient ni à la course ni à la volonté, mais à la divine miséricorde 4; enfin, parce que c’est Dieu qui produit en nous le vouloir 6, et que le Seigneur même nous prépare la volonté, le Prophète continue:
« Inclinez mon coeur vers vos préceptes, et non vers l’avarice 7 ». Qu’est-ce à dire, avoir le coeur incliné vers un objet, sinon le vouloir? Il a donc voulu déjà, et il demande de vouloir encore. Il a voulu, quand il a dit: « Conduisez-moi dans le sentier de vos commandements, car c’est là que je me plais »; il demande de vouloir encore, quand il dit: « Inclinez mon coeur vers vos témoignages, et non vers l’avarice ». Ce qu’il demande alors, c’est que sa volonté soit de plus en plus forte. Or, quels sont les témoignages de Dieu, sinon ceux par lesquels il se rend témoignage à lui-même? C’est avec le témoignage que l’on fait une preuve, et dès lors, c’est par des témoignages que Dieu prouve ses oeuvres de justice et ses préceptes; par ses témoignages qu’il nous persuade ce qu’il lui plaît; et c’est vers ces témoignages que le Prophète le supplie d’incliner son coeur, et non vers l’avarice. C’est par ces
1. Matth. XXII, 37-40. — 2. Ps. CXVIII, 35. — 3. Matth. VII, 14. — 4. Rom. IX, 16. — 5. Philipp. II, 13, 14. — 6. Ps. CXVIII, 36.
témoignages que Dieu nous amène à lui rendre un culte gratuit, ce que ne permettrait point l’avarice, qui est la racine de tous les maux. Il y a dans le texte grec un mot qui désigne l’avarice en général ou le désir excessif, car pleon signifie en latin plus ou davantage, et exis désigne ce que l’on possède, en latin habere. Ainsi donc, avoir plus a fait pleonexia, que plusieurs interprètes latins ont traduit ici par emolumentum, profit, d’autres par utilitas, avantage, d’autres mieux encore, par avaritia, avarice. L’Apôtre nous dit donc que u l’avarice est la racine de tous les « maux 1». Mais dans le grec, d’où ces paroles ont été traduites dans notre langue, l’Apôtre ne s’est point servi de pleonexia, que nous lisons dans notre psaume, il a employé celui de philaguria qui désigne l’amour de l’argent. Il faut voir dans cette expression l’espèce pour le genre, et dans l’amour de l’argent, cette convoitise universelle qui est véritablement la racine de tous les maux. Nos premiers parents n’eussent point été séduits et renversés par le serpent, s’ils n’avaient voulu avoir plus qu’ils n’avaient, être plus qu’ils n’étaient. C’est là en effet ce que leur avait promis le serpent : «Vous serez comme des dieux 2 », leur avait-il dit. Telle fut donc la pleonexia qui les fit succomber. Voulant avoir plus qu’ils n’avaient, ils perdirent ce qu’ils avaient reçu. Le droit civil nous montre une lueur de cette vérité répandue partout, dans cette clause qui déboute celui qui demande plus que son droit; c’est-à-dire qui fait perdre même ce que l’on doit à celui qui réclame plus qu’il ne lui est dû. Or, c’est retrancher de nous toute avarice, que rendre à Dieu un culte gratuit. C’est de là que cet ennemi tirait une accusation contre Job, dans le rude combat de l’épreuve, quand il dit « Est-ce gratuitement que Job sert le Seigneur 3? » Le diable croyait en effet que dans le culte qu’il rendait à Dieu, cet homme juste avait le coeur incliné vers l’avarice, qu’il ne servait Dieu que pour ces grands avantages des biens temporels, dont le Seigneur l’avait comblé, comme le mercenaire qui cherche une semblable récompense mais dans cette épreuve il montra qu’il servait Dieu gratuitement. Si donc notre coeur n’est point enclin à l’avarice, nous ne servons Dieu que pour Dieu, en sorte qu’il est
1. I Tim.
VI, 10.— 2. Gen. III, 5.— 3. Job, I, 9.
lui-même la récompense de notre culte. Aimons-le en lui-même, aimons-le en nous, aimons-le dans le prochain que nous aimons comme nous-mêmes, soit qu’il possède le Seigneur, soit afin qu’il le possède. Et comme c’est par sa grâce que ce bien nous arrive, le Prophète lui dit : « Inclinez mon coeur vers vos témoignages, et non vers l’avarice ». Remettons la suite à un autre discours.
LA VANITÉ ET L’ENVIE.
Ici-bas nous sommes assujétis à la vanité, et le Psalmiste en veut détourner ses yeux, c’est-à-dire, ou qu’il veut être du nombre de ceux qui en seront délivrés, ou peut-être voudrait-il n’avoir jamais ni la vanité pour but de ses actions, c’est-à-dire la louange qui vient des hommes, ni mène le bien-être de cette vie, autrement il n’y aurait plus de martyrs. Faire cette prière, c’est reconnaître le besoin de a grâce; aussi le Prophète veut-il être affermi dans la crainte qui sanctifie.
Eloigner de lui l’opprobre du soupçon signifierait le détourner de soupçonner le mal chez les autres , ce qui est le propre de l’envie; et dès lors il veut être vivifié dans la justice de Dieu, ou dans la charité qui est le Christ.
1. Dans le psaume que nous avons entrepris d’expliquer, le Prophète continue : « Détournez mes yeux, afin qu’ils ne voient pas la vanité; vivifiez-moi dans votre voie ». Vanité et venté sont fort opposées. L’amour de ce monde est vanité, mais le Christ qui nous délivre de ce monde est vérité. Il est la voie dans laquelle notre Prophète veut être vivifié, parce qu’il est aussi la vie; il a dit en effet : « Je suis la voie. la vérité et la vie 2 ». Mais qu’est-ce à dire: « Détournez mes yeux, afin qu’ils ne voient point la vanité ? » Est-ce que l’on peut dérober à nos yeux la vanité pendant notre séjour sur la terre? « Toute créature, en effet, est soumise à la vanité 3»; ce que l’on entend de la vanité qui est dans l’homme; et encore: « Tout est vanité : quel est pour l’homme le profit du labeur qu’il s’impose sous le soleil 4? » Le Prophète voudrait-il demander à Dieu que sa vie ne soit point sous le soleil, où but est vanité, mais eu celui dans lequel il veut être vivifié? Car celui-là s’est élevé non-seulement au-dessus du soleil, mais « par-dessus tous les cieux, afin de remplir toutes choses 5». Et c’est plus en lui que sous le soleil que vivent ceux qui n’écoutent pas en vain cette parole de saint Paul: « Cherchez ce qui est en haut,
1. Ps. CXVIII, 37. — 2. Jean, XIV, 6.— 3. Rom. VIII, 20.— 4. Eccli. I, 2, 3. — 5. Ephés. IV, 10.
où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu; n’ayez du goût que pour les choses d’en haut, et non pour celles d’ici-bas, car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ 1 ». Et dès lors, si notre vie est où est aussi la vérité, elle n’est point sous le soleil, où est la vanité. Mais nous ne possédons un si grand bien que par l’espérance, et non en réalité. Et l’Apôtre n’a tenu ce langage que selon l’espérance; car, après avoir dit de la créature qu’elle est assujettie à la vanité, il ajoute que c’est contre son gré, et à cause de celui qui l’y a soumise dans l’espérance. C’est donc dans l’espérance de demeurer un jour fixés à la contemplation de la vérité, que nous sommes en attendant soumis aux choses vaines. Car la créature spirituelle, et animale et corporelle, se trouve dans l’homme, ou plutôt est l’homme lui-même. Elle a péché de son plein gré, et dès lors est devenue ennemie de la vérité; et son juste châtiment est d’être assujettie à la vanité contre son gré. Enfin l’Apôtre ajoute un peu plus loin : « Non-seulement ces créatures, mais nous aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit 2 », c’est-à-dire nous qui sommes soumis à Dieu, et non à la vanité, non pas assurément dans tout ce que nous sommes, mais dans la supériorité que nous avons sur
1. Coloss.
III, 1-3. — 2. Rom. VIII, 20-25.
Les animaux, ou par les prémices de l’esprit : « Nous gémissons en nous-mêmes dans l’attente de l’adoption qui sera la délivrance de notre corps. Nous sommes sauvés en effet, mais par l’espérance; car l’espérance que l’on voit n’est plus une espérance; comment espérer ce qu’on voit déjà? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience ». Aussi longtemps que nous sommes dans un corps dont nous espérons avec patience être délivrés par l’adoption divine, nous sommes assujettis à la vanité, en ce qu’il y a de nous sous le soleil. Comment donc serions-nous en état de ne point voir la vanité, à laquelle nous sommes assujettis en espérance? Pourquoi dès lors le Prophète nous dit-il: « Détournez mes yeux, afin qu’ils ne voient point la vanité ?» Voudrait-il demander, non point que s’accomplisse en cette vie ce qui est l’objet de notre espérance, mais qu’il soit au nombre
de ceux en qui cette espérance pourra s’accomplir aussitôt qu’ « ils seront délivrés de la corruption » dans l’esprit, dans l’âme et dans le corps, pour être admis à la liberté et
à la gloire des enfants de Dieu, où ils ne verront plus la vanité?
2. On peut entendre ainsi ces paroles et demeurer dans les règles de la foi : mais il est un antre sens qui, je l’avoue, me sourit davantage. Le Seigneur dit dans l’Evangile: « Si votre oeil est pur, tout votre corps sera lumineux; mais si votre oeil est mauvais, tout votre corps sera ténébreux. Si donc la lumière qui est en vous est ténèbres, combien grandes seront les ténèbres elles-mêmes 1? » Dès lors ce qui devient très-important dans nos actions, c’est le motif qui nous fait agir. Car une action ne doit pas être pesée par l’action elle-même, mais par l’intention ; c’est-à-dire qu’il ne faut pas considérer si elle est bonne en elle-même seulement, mais surtout si elle est bonne dans l’intention qui nous fait agir. Or, ces yeux par lesquels nous examinons ce qui nous fait agir, le Prophète demande à Dieu de les détourner afin qu’ils ne voient point la vanité; c’est-à-dire, afin qu’il ne se propose point la vanité, quand il fait une bonne action. Or, ce qui vient au premier rang dans cette vanité, c’est l’amour des louanges humaines, qui a été le mobile de tant de grandes actions
1. Matth. VI, 22, 23.
dans ceux à qui le monde a décerné le nom de grands, et que les villes païennes ont comblés de tant de louanges. Ils cherchaient, non la gloire qui vient de Dieu, mais celle qui vient des hommes; et pour cette gloire ils vivaient dans une sorte de prudence, de courage, de tempérance, de justice; obtenir cette gloire, c’était obtenir leur récompense, vain salaire d’une vaine ambition. C’est d’une telle vanité que le Seigneur veut détourner nos yeux, quand il nous dit: « Gardez-vous de te faire votre justice devant les hommes, afin qu’ils vous voient; autrement vous n’aurez u pas de récompense de votre Père qui est dans les cieux 1». Puis énumérant quelques parties de cette justice, comme l’aumône, la prière, le jeûne, il avertit de ne faire aucune de ces oeuvres en vue d’une gloire humaine, et partout il dit que ceux qui agissent de la sorte, ont reçu leur récompense, non point cette récompense éternelle que nous réserve notre Père avec les saints, mais cette récompense temporelle qu’ils recherchent en se proposant la vanité dans les oeuvres qu’ils accomplissent. Sans doute il ne faut pas incriminer la louange humaine (qu’y a-t-il en effet de plus désirable parmi les hommes que l’agrément dans ce qu’ils doivent imiter ?) niais agir en vue de cette louange, c’est envisager la vanité dans ses actions, Quelque louange que l’homme de bien reçoive de la part des hommes, elle ne doit pas être la fin de ses bonnes oeuvres, mais il doit la reporter à Dieu pour qui seul le véritable juste fait le bien, car il ne le fait point de lui-même, mais par le secours de Dieu. Aussi le Sauveur avait-il déjà dit dans le même discours : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ». C’est là qu’il nous donne comme fin la gloire de Dieu, que nous devons toujours nous proposer, quand nous faisons une bonne oeuvre, si nos yeux se détournent de la vanité. Dans nos bonnes oeuvres dès lors, ne nous proposons jamais les louanges des hommes, redressons au contraire ces louanges, et rapportons-les à la gloire de Dieu, qui nous donne ce que l’on peut louer en nous sans erreur. Or, s’il y a vanité à faire le bien pour en être loué par les hommes, combien sera-t-il plus frivole
1. Matth.
VI, 1. — 2. Id. V, 16.
encore de le faire pour acquérir, pour grossir, pour retenir des trésors ou tout autre bien temporel qui nous vient de l’extérieur? Car « tout est vanité, et quel avantage revient à l’homme de tout ce labeur qu’il s’impose sous le soleil 1? » Nous ne devons pas même faire nos bonnes oeuvres pour la santé de cette vie, mais bien plutôt pour le salut éternel, où nous jouirons d’un bien immuable, qui nous viendra de Dieu, ou mieux qui sera Dieu lui-même. Si, en effet. les saints n’eussent eu dans leurs bonnes oeuvres d’autre but que la santé de cette vie, jamais les martyrs n’eussent perdu cette vie pour l’oeuvre glorieuse de confesser le Christ. Mais ils ont reçu le secours au milieu de la tribulation, ils n’ont point envisagé la vanité, car le salut qui vient des hommes n’est que vanité 2; ils n’ont point désiré les jours de l’homme 3, parce que l’homme est assimilé à la vanité, et que ses jours passent comme l’ombre 4.
3. Mais demander à Dieu ce qui paraît en notre pouvoir, c’est-à-dire qu’il nous donne de détourner nos yeux de la vanité, n’est-ce pas proclamer le besoin de sa grâce? Plusieurs en effet n’ont pas détourné leurs yeux de celte vanité, ils ont cru par eux-mêmes devenir justes et bons, et ils ont préféré la gloire des hommes à celle de Dieu : car ils sont hommes aussi, et ont mis en eux-mêmes leur complaisance, et ont trop présumé des forces de leur libre arbitre. Mais là encore il y a vanité et présomption d’esprit 5. Aussi, après avoir dit : « Détournez mes yeux de peur qu’ils ne voient la vanité; donnez-moi la vie dans votre voie 7 »; comme cette voie n’est pas la vanité, mais la vérité, le Prophète ajoute : « Affermissez votre parole dans votre serviteur, afin qu’il vous craigne 8». Qu’est-ce dire autre chose que, donnez-moi d’accomplir ce que vous ordonnez? Car cette parole n’est pas affermie dans ceux qui l’ébranlent en eux-mêmes en faisant ce qui lui est contraire; mais être affermie chez un homme, c’est y être immobile. Dieu donc a affermi sa parole dans la crainte, chez tous ceux à qui il domine l’esprit de crainte. Or, telle n’est pas la crainte qui a fait dire à l’Apôtre: « Vous n’avez point reçu l’Esprit de servitude pour agir encore par la crainte 9 » ; puisque cette
1. Eccli. I, 2, 12. — 2. Ps. LIX, 13. — 3. Jérém. XVII, 16. — 4. Ps. CXLIII, 4.— 5. Jean, XII, 43.— 6. Eccl. VI, 9.— 7. Ps. CXVIII, 37. — 8. Id. 38. — 9. Rom. VIII, 15.
crainte est bannie par la charité 1; mais la crainte dont il est ici question est celle que le Prophète appelle Esprit de crainte de Dieu 2; crainte qui est chaste, qui demeure dans le siècle des siècles 3, crainte qui n’ose déplaire à celui qu’on aime. Autre est en effet la crainte que l’époux inspire à l’épouse adultère, autre celle de l’épouse chaste; l’une craint qu’il ne vienne, l’autre qu’il ne s’éloigne.
4. « Eloignez de moi l’opprobre que je soupçonne, parce que vos jugements sont pleins de douceur 4». Qui donc a des soupçons au sujet de son opprobre, et qui ne le connaît pas plus parfaitement que l’opprobre d’aucun autre? On peut avoir des soupçons quand il s’agit des autres, mais non quand il s’agit de soi-même; car soupçonner c’est encore ignorer. Or, on ne soupçonne point son opprobre, on en a une science certaine, puisque la conscience parle. Que signifie donc cette parole : « Mon opprobre que je soupçonne ? » C’est dans les versets précédents que nous en pourrons découvrir le sens. Tant qu’un homme ne détourne point ses yeux pour qu’ils ne voient pas la vanité, il soupçonne chez les autres ce qu’il sent en lui-même; et il croit facilement que dans le culte qu’il rend à Dieu, dans les bonnes oeuvres qu’il fait, tel autre a le même but qu’il se propose lui-même. Les hommes en effet peuvent voir nos actions; mais le dessein qui nous fait agir est caché : de là le soupçon, et chez un homme l’audace de juger des secrets des autres, d’en juger souvent à faux, et toujours témérairement, quand même le soupçon toucherait à la vérité. C’est pourquoi le Seigneur, en parlant de l’intention qui doit nous faire agir dans nos bonnes oeuvres, et voulant détourner nos yeux de la vanité, nous avertit de ne pas faire le bien à cause des louanges des hommes, en disant : « Gardez-vous de faire votre justice devant les hommes afin d’en être vus 5». Il nous avertit aussi de ne les point faire par le désir de l’argent, en disant : « Ne vous amassez point des trésors sur la terre 6»; et encore «Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent 7 ». Il nous détourne encore d’agir en vue de la nourriture et du vêtement, en disant: « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que
1. I Jean, IV, 18. — 2. Isa. XI, 3.— 3. Ps. XVIII, 10.— 4. Id. CXVIII, 19. — 5. VI, 1.— 6. Id. 19.— 7. Id. 24.
vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez 1». Après nous avoir donné tous ces avis, comme nous pouvons soupçonner de pareilles intentions chez ceux dont nous voyons les oeuvres de justice sans voir leurs desseins, le Sauveur ajoute: «Ne jugez point, de peur d’être jugés 2 ». C’est pourquoi, après avoir dit : « Eloignez de moi l’opprobre que je soupçonne », le Prophète ajoute : « Parce que vos jugements sont pleins de douceur »; c’est-à-dire, parce que vos jugements sont vrais. Quiconque aime la vérité, proclame la douceur de ce qui est vrai. Quant aux jugements des hommes sur les secrets des coeurs, ils ne sont point doux à cause de leur témérité. Il appelle donc son opprobre celui qu’il soupçonne dans les autres; car l’Apôtre l’a dit: « En se comparant eux-mêmes à eux-mêmes 3 », ils se jettent dans l’erreur, et l’homme en effet soupçonne facilement chez les autres ce qu’il sent en lui. C’est pourquoi le Prophète supplie le Seigneur d’éloigner de lui cet opprobre qu’il sentait en lui-même et qu’il soupçonnait chez les autres, afin de ne point ressembler au diable qui avait soupçonné les motifs cachés du saint homme Job. Il ne croyait point que Job servît Dieu gratuitement, et demanda le pouvoir de le tenter, afin de trouver en lui la faute qu’il lui reprochait 4.
5. Mais, il n’y a que l’envie qui soupçonne le mal chez les autres; dans son impuissance à dénigrer une bonne action, car ce qui est extérieur s’affirme de soi-même, elle s’en prend à l’intention qui est secrète, et ne s’affirme point ; quiconque dès lors peut la soupçonner mauvaise, parce qu’il ne voit pas ce qui se dérobe, et qu’il porte envie à ce qui est évident. A cette inclination perverse, qui
1. Matth.
VI, 25.— 2. Id. VII, 1.— 3. II Cor. X, 12.— 4. Job, I, 9-11.
nous porte à soupçonner chez les autres un mal que nous ne voyons point, il faut opposer
la charité qui n’est point jalouse 1, et que le Seigneur nous recommande si particulièrement quand il dit: « Je vous donne un commandement nouveau, c’est de vous aimer les uns les autres 2 » ; et encore : « Tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres ». Et au sujet de l’amour de Dieu et du prochain, « toute la loi», nous dit-il, « est renfermée dans ces deux commandements, ainsi que les Prophètes 3 ». Aussi le Prophète, contrairement à ce soupçon, dont il veut être délivré, dit-il à Dieu: « Voilà que j’ai désiré vos commandements, vivifiez-moi dans votre justice 4 ». Voilà que j’ai désiré de vous aimer
de tout mon coeur, de toute mon âme, de tout mon esprit, et mon prochain comme moi-même ; « vivifiez-moi dans votre justice », et non dans la mienne, ou plutôt comblez-moi de celte charité que j’ai désirée. Soutenez-moi dans l’accomplissement de ce que vous recommandez, donnez-moi vous-même ce que vous m’ordonnez. « Vivifiez-moi dans votre justice » ; car j’ai en moi de quoi mourir, mais ce n’est qu’en vous que je trouve de quoi vivre. « Votre justice, c’est le Christ qui nous a été donné par Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption ; afin que, selon qu’il est écrit, celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur 5 ». C’est en lui que je trouve votre loi que je désire, afin que vous me donniez la vie dans votre justice, ou plutôt en lui-même. Car c’est lui qui est le Verbe Dieu, et le Verbe s’est fait chair, afin d’être aussi mon prochain 6.
1. I Cor.
XIII, 4. — 2. Jean, XIII , 31, 35.— 3. Matth. XII ,40.— 4. Ps. CXVIII, 40. — 5. I Cor. I, 30,
31.— 6. Jean, I, 40.
LA VIE DANS LE CHRIST.
Le Prophète supplie le Seigneur de le vivifier dans la justice ou dans le Christ, et c’est là un acte de miséricorde et de salut envers les enfants de la promesse. Alors il répondra une parole à ceux qui lui reprochent une parole. Cette parole, c’est le Christ, que nous reprochent ceux que la croix scandalise; c’est le Christ encore, que répondent les martyrs , et ceux qui après une chute Sont revenus à lui comme Pierre : cette parole n’a donc pas été pour jamais ôtée de leur bouche. C’est alors que le Prophète gardera la loi de Dieu en cette vie et en l’autre.
1. Au sermon d’hier il faut joindre celui-ci sur les versets suivants du plus long des psaumes. Voici ces versets : « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu, vienne sur moi 1». Ces paroles semblent se rapporter aux précédentes; car le Prophète ne dit point: « Que votre miséricorde vienne sur moi » ; mais : « Et que votre miséricorde ». Or, voici les paroles qui précèdent : « Voilà que j’ai désiré vos commandements ; vivifiez-moi dans votre justice ». Puis il continue : « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu, descende sur moi ». Que demande le Prophète, sinon d’accomplir par la divine miséricorde les préceptes qu’il a désirés? Il explique en quelque sorte le sens de ces paroles : « Vivifiez-moi dans votre justice », quand il ajoute : « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu, descende sur moi, ainsi que votre salut selon votre parole » ; c’est-à-dire, selon votre promesse. De là vient que saint Paul veut que nous nous regardions comme les fils de la promesse 2, afin que nous rapportions tout ce que nous sommes à la grâce de Dieu, sans nous en rien attribuer à nous-mêmes. « Car le Christ nous a été donné par Dieu, comme notre sagesse, notre justice et notre sanctification, notre rédemption, afin que, selon qu’il est écrit, celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur 3». Quand donc le Prophète nous dit: « Vivifiez-moi dans votre justice », il demande la vie dans le Christ, et telle est la miséricorde qu’il supplie Dieu de faire descendre sur lui. C’est aussi le Christ qui est le « salut de Dieu »; et ce mot nous fait voir quelle miséricorde
voulait appeler sur lui le Prophète, quand il disait; « Et que votre miséricorde, ô mon Dieu,
1. Ps.
CXVIII , 41. — 2. Rom. IX, 8. — 3. I Cor, I, 30, 31.
descende sur moi ». Si nous voulons savoir quelle est cette miséricorde, écoutons ce qui suit « Votre salut, selon votre parole u. Voilà ce qui nous est promis par Celui qui appelle ce qui n’est point encore, comme s’il était déjà 1 ». Il n’y avait personne encore à qui il pût faire des promesses, afin que nul ne se glorifiât de ses mérites. Et ceux à qui la promesse a été faite ont été promis eux-mêmes, afin que tout le corps du Christ pût dire: « Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis 2 ».
2. « Et je répondrai », dit le Prophète, «à ceux qui me reprochent une parole 3 ». On ne sait s’ils me reprochent une parole, ou si je répondrai une parole; mais l’un et l’autre nous désignent le Christ. C’est lui que nous reprochent ceux pour qui la croix est un scandale ou une folie 4; qui ne savent point que le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous, et que ce Verbe était au commencement en Dieu, était Dieu 5. Mais, quand même ils ne nous reprocheraient point ce Verbe qu’ils ignorent, puisqu’ils n’en reconnaissent point la divinité, eux qui ont méprisé sa faiblesse à la croix, nous leur répondons néanmoins ce Verbe, notas disons que leurs reproches ne nous inspirent ni frayeur, ni confusion. « S’ils eussent en effet con nu le Verbe, « ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 6». Mais pour répondre le Verbe à ceux qui nous font des reproches, il faut que la divine miséricorde soit descendue sur nous, que son salut soit venu pour nous protéger, et non pour nous briser. Car il viendra, pour les briser, sur quelques-uns qui méprisent maintenant son humilité, et qui seront
1. Rom. IV,
17. — 2. I Cor. XV, 10. — 3. Ps. CXVIII, 42. — 4. I Cor. I, 23.— 5. Jean, I, 1,
14.— 6. I Cor, II, 8.
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broyés en se heurtant contre lui. Voici ce qu’il dit dans l’Evangile: « Quiconque heurtera cette pierre s’y brisera, elle écrasera celui sur qui elle tombera 1 ». Nous reprocher le Christ, c’est donc le heurter et s’y briser. Pour nous, mes frères, loin de nous heurter et de nous briser contre lui, loin de craindre leurs injures, répondons-leur une parole, « parole de la foi que nous prêchons. Car si tu crois en ton coeur que le Christ est le Seigneur, et si tu confesses de bouche que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé. Car on croit de coeur pour être juste, et l’on confesse de bouche pour être sauvé 2 ». C’est donc peu d’avoir le Christ
dans son coeur, et de ne point le confesser par crainte des injures; mais à ceux qui nous le
rejettent comme un opprobre, il faut répondre hautement le Verbe. Afin que les martyrs pussent le faire, voici ce qui leur fut promis: « Ce n’est point vous qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous 3 ». Aussi, après avoir dit : « Je répondrai une parole à ceux qui m’injurient», le Prophète a-t-il ajouté : « Parce que j’ai espéré en vos paroles » ; c’est-à-dire, en vos promesses.
3. Mais comme plusieurs, tout initiés qu’ils étaient au corps du Christ, qui parle ici, accablés sous le poids des persécutions, n’ont pu supporter ces opprobres, et sont tombés en reniant le Christ, le Prophète continue : « N’ôtez pas à jamais de ma bouche la parole de vérité 4 ». N’ôtez pas de ma bouche, est-il dit, car c’est l’unité de tout le corps qui parle, et l’on compte parmi ses membres ceux qui ont failli, renégats d’un instant, mais sont ressuscités par la pénitence, ou bien ont regagné, par une confession nouvelle, cette palme du martyre qu’ils avaient d’abord perdue. Ainsi ce ne fut pas « à jamais », usque valde, ou « pour toujours », usquequaque, comme on trouve en certains manuscrits, c’est-à-dire d’une manière absolue, que la parole fut retirée à saint Pierre, alors type de l’Eglise. Bien que troublé par la crainte il ait un moment renié son Dieu, il se releva par ses larmes 5, et mérita par une glorieuse confession la couronne glorieuse. C’est donc tout le corps de Jésus-Christ, l’Eglise entière, qui parle ici; et dans ce corps entier, la parole n’a pas été ôtée à jamais de sa bouche,
1. Luc XX, 18.— 2. Rom. X, 8-10.— 3. Matth. X, 20.— 4. Ps. CXVIII, 43. — 5. Matth. XXVI, 70-75.
soit parce que devant l’apostasie d’un grand nombre d’autres demeuraient forts, et combattaient jusqu’à la mort pour la vérité, soit parce que dans ces renégats beaucoup se relevaient. Quand nous entendons dire à Dieu: « N’ôtez pas », il nous faut comprendre:
Ne souffrez pas que l’on m’ôte; dans le même sens que nous disons dans notre prière : « Ne nous induisez pas en tentation ». Le Seigneur lui-même dit à Pierre : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne vienne point à défaillir 2 »; c’est-à-dire, afin que la parole de vérité ne fasse point défaut dans ta bouche « pour toujours ». « Parce que j’ai espéré dans vos jugements », dit le Prophète; ou comme il y a plus expressément dans le grec, « j’ai surespéré 3»; expression moins usitée, mais qui répond à la nécessité d’interpréter la vérité. Il nous faut donc examiner avec attention le sens de ces paroles, afin de comprendre avec le secours de Dieu ce que signifie : « J’ai espéré dans vos paroles, j’ai surespéré dans vos jugements ». « Je répondrai»,dit le Prophète, « je répondrai à mes insulteurs une parole, parce que j’ai espéré en vos paroles»; c’est-à-dire, parce que vous m’avez fait cette promesse : « Et n’ôtez pas à jamais de ma bouche la parole de la vérité, parce que j’ai surespéré dans vos jugements » ; c’est-à-dire, parce que ces jugements que vous exercez en me redressant et en me châtiant, non-seulement ne m’ôtent point l’espérance, mais l’affermissent en moi; car le Seigneur corrige celui qu’il aime, et il flagelle celui qu’il reçoit parmi ses enfants. Or, voilà que les saints, les humbles de coeur, en mettant leur espoir en vous, n’ont point failli dans les persécutions : ceux mêmes qui sont tombés en s’appuyant sur eux-mêmes, et qui néanmoins appartiennent à votre corps, ont pleuré en reconnaissant leur misère, et ont retrouvé une grâce d’autant plus ferme qu’ils ont déposé leur orgueil. Donc u n’ôtez pas à jamais « de ma bouche votre parole, parce que vos jugements sont toute mon espérance».
4. « Et je garderai toujours votre loi ». C’est-à-dire, si vous n’ôtez pas de ma bouche la parole de la vérité, « je garderai votre loi, toujours, et dans les siècles des siècles ». Le Prophète nous donne ici la signification de « toujours». Souvent, en effet, « toujours »signifie pendant la vie d’ici bas; mais alors ce
1. Matth. VI, 13.— 2. Luc, XXII, 32.— 3. Grec, epelpisa.
680
n’est point « dans le siècle et dans les siècles des siècles »; toutefois la traduction vaut mieux que celle de certains exemplaires qui portent : « Dans l’éternité, et dans les siècles des siècles » , parce qu’ils n’ont pu dire : « Et dans l’éternité de l’éternité ». Il faut donc entendre par la loi, celle dont l’Apôtre a dit : « L’amour est la plénitude de la loi ». Telle est la loi que garderont les saints dont la bouche ne cessera de dire la vérité, c’est-à-dire l’Eglise du Christ qui la gardera non seulement dans le siècle, c’est-à-dire pendant
1. Rom. XIII, 10.
la durée du monde, mais encore dans l’autre vie, que l’on appelle ici le « siècle du siècle». Là, en effet, nous n’aurons point à garder les préceptes de la loi, comme ici-bas, mais la plénitude de la loi, que nous garderons sans craindre de l’offenser, parce que nous aimerons Dieu plus parfaitement quand nous le verrons, ainsi que notre prochain, puisque Dieu sera tout en tous 1, et que nous n’aurons aucune occasion de soupçonner faussement le prochain, parce que nul ne sera inconnu aux autres.
1. I Cor.
XV, 28.
LES EFFETS DE LA GRÂCE.
Après avoir prié, le Prophète raconte le bien qu’il a fait, comme pour nous dite qu’il a été exaucé. Il a marché dans la voie large par la charité, parce qu’il s’appliquait à suivre les préceptes du Seigneur avec le secours de la prière, et cette prière est avivée par l’Esprit-Saint qui demeure en nous. Ensuite il a publié sans rougir les témoignages du Seigneur, comme les martyrs, parce qu’il méditait les préceptes elles pratiquait.
1. Les versets précédents de ce long psaume contenaient une prière; ceux que nous avons à traiter maintenant sont une narration. L’homme de Dieu implorait en effet le secours
de la grâce, quand il disait: « Vivifiez-moi dans votre justice, et que votre miséricorde, ô mon Dieu, descende sur moi » ; ainsi des autres versets qui précèdent ou qui suivent. Maintenant il s’écrie : « Et je marchais dans la voie spacieuse, parce que j’ai cherché vos commandements. J’annonçais vos témoignages en présence des rois, sans en rougir. Je méditais vos préceptes qui font mes délices. Et j’ai levé mes mains vers vos commandements, objet de mon amour, et je m’exerçais dans les oeuvres de votre justice 1». Ce langage est d’un homme qui raconte, et non d’un homme qui prie; il a, ce semble, obtenu de Dieu ce qu’il demandait, et reconnaît en louant Dieu ce qu’a fait de lui cette miséricorde, qu’il appelait sur lui-même. Il ne cherche pas à relier ces paroles à ce qui précède, et ne dit pas:
1. Ps. CXVIII, 40-48.
Et n’ôtez point à ma bouche votre parole à jamais, parce que j’ai espéré en vos jugements , et je garderai toujours votre loi dans le siècle , et dans le siècle des siècles, et je marcherai dans la voie spacieuse, parce que j’ai recherché vos commandements. Et je parlerai de vos témoignages en présence des rois, sans en rougir ; et ainsi de suite: alors on eût compris qu’il rattachait ce qui suit à ce qui précède ; mais il dit : « Et je marchais dans la voie spacieuse », phrase inconséquente, puisque la particule copulative : « Et » ne lie absolument rien ; car il ne dit pas : « Et je marcherai », comme il disait: « Et je garderai toujours votre loi ».Ou bien, s’il est dit au mode optatif: Custodiam, « Que je garde votre loi » ; il n’est pas dit : Que je marche dans la voie large, comme si le Prophète eût fait un souhait et une prière. Mais il dit : Ambulabam, « je marchais dans la voie large » ; et si l’on ne voyait ici une conjonction, si la phrase sans se rattacher à ce qui précède eût été absolue : Je marchais dans la voie large; rien d’extraordinaire n’eût (681) forcé le lecteur à voir ou à chercher ici un sens caché. Il nous laisse donc à entendre ce qu’il n’a pas dit, c’est-à-dire qu’il a été exaucé: et il nous montre l’état où nous a mis la grâce de Dieu, comme s’il disait: Quand je faisais cette prière, vous m’avez exaucé : « Et je marchais dans la voie spacieuse», et le reste que nous lisons ensuite.
2. Que signifie donc: « Et je marchais dans la voie large », sinon je marchais dans
la charité, « qui a été répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 1? » C’est dans cette voie large que marchait celui qui disait : « O Corinthiens, ma bouche vous est ouverte, et mou coeur se dilate 2 ». Or, cette charité est renfermée complètement dans les deux préceptes de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, qui renferment à leur tour la loi et les Prophètes 3. Aussi, après avoir dit: « Et je marchais dans la voie large, le Prophète nous en donne-t-il la raison: «C’est»,dit-il, « parce que j’ai cherché vos préceptes ». Dans plusieurs exemplaires, on voit, non point, « vos préceptes, mais, vos témoignages»: plus souvent, néanmoins, nous avons lu, « vos préceptes » surtout chez les Grecs, et qui ferait difficulté
de s’en tenir à cette traduction d’où est venu le texte latin? Si donc nous voulons savoir
comment le Prophète a cherché ces commandements, ou comment il faut les chercher,
écoutons ce que nous dit le divin maître, qui nous enseigne et nous domine ce que nous
devons demander : « Demandez et vous recevrez; cherchez et vous trouverez; frappez et l’on vous ouvrira ». Et un peu après: « Si donc vous qui êtes méchants, savez donner ce qui est bon à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il ce qui est bon à ceux qui le lui demandent 4 ? » Par là il nous montre évidemment que ces paroles : « Demandez, cherchez, frappez », ne sont qu’une recommandation de prier avec instance. Mais un autre Evangéliste ne dit point : « Il donnera des biens à ceux qui les lui demandent », ce qui peut avoir plusieurs sens et se rapporter aux biens corporels, ou aux biens spirituels; mais il retranche tout le reste et nous montre d’une manière précise ce que le Seigneur veut que nous demandions avec ardeur et avec instance : « A
1. Rom. V, 5. — 2. II Cor. VI, II. — 3. Matth. XXII, 40. — 4. Id. VII, 7, 51.
681
combien plus forte raison», dit-il, « votre Père du ciel donnera-t-il l’Esprit à ceux qui l’invoqueront 1?» C’est ce même Esprit qui répand la charité dans nos coeurs, afin que nous accomplissions les commandements par l’amour de Dieu et du prochain. C’est par ce même Esprit que nous crions : Père, Père 2. C’est lui dès lors qui nous fait demander ce que nous voulons recevoir, qui nous fait chercher ce que nous désirons trouver, qui nous fait frapper où nous essayons d’arriver. Voilà ce qu’enseigne l’Apôtre qui, après nous avoir dit que le Saint-Esprit nous fait crier : Père, Père, ajoute dans un autre endroit : « Dieu a envoyé dans nos coeurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, mon Père 3 ». Comment est-ce nous qui crions, si lui-même crie en nous, sinon parce qu’il nous fait crier, quand il commence d’habiter en nous? li le fait encore dès qu’il est en nous, afin qu’en demandant, en cherchant, en frappant, on le demande, et on le reçoive plus abondamment. Soit en effet que l’on demande à Dieu une vie sainte, soit que l’on vive déjà saintement, tous ceux qui sont dirigés par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu 4. Donc: « Je marchais », dit le Prophète, « dans la voie large, parce que j’ai cherché vos préceptes ». Il avait cherché et il avait trouvé, parce qu’il avait demandé et reçu l’Esprit-Saint, par lequel, devenu bon lui-même, il avait fait des bonnes oeuvres, par la foi qui opère par la charité 5.
3. « Et je parlais de vos témoignages en présence des rois, sans en rougir » ; non plus que celui qui avait demandé et obtenu la faveur de répondre à ceux qui lui reprocheraient le Verbe, et à la bouche duquel ne devait pas être dérobé le Verbe de Ii vérité. Il combat donc pour elle jusqu’à la mort et ne rougit point de la proclamer en présence des rois. Ces témoignages, en effet, qu’il nous dit avoir proclamés, s’appellent en grec martyres, expression que nous avons adoptée en latin; et de là vient que nous avons appelé martyrs ceux à qui Jésus a prédit qu’ils le confesseraient en présence des rois 6.
4. « Et je méditais », dit le Prophète, « vos commandements qui font mes délices. Et j’ai levé les mains vers vos préceptes, objet de mon amour 7 ». D’autres ont traduit dilexi
valde, que j’ai aimés beaucoup, d’autres nimis,
1. Luc, XI, 13.— 2. Rom. VII, 15.— 3. Gal. IV, 6.— 4. Rom. VIII, 14. — 5. Gal. V, 6. — Matth. X, 18. — 6. Ps. CXVIII, 47, 48.
682
« à l’excès », d’autres encore vehementer, « avec violence», cherchant à rendre ainsi le grec sphodra. Il aimait donc les commandements de Dieu, dès lors qu’il marchait dans la voie large, par ce même Esprit-Saint qui a répandu dans nos coeurs la charité, et qui dilate les coeurs des fidèles 1. Or, il les a aimés en les méditant et en les pratiquant. Quant à la méditation, il nous dit : « Je réfléchissais à vos œuvres »; et quant à la pratique : « Je levais les mains vers vos préceptes ». Et à chacun de ces versets, il ajoute : quae dilexi, « que j’ai aimés ». « Or, la fin de tout précepte, c’est la charité émanant d’un coeur 2». Quand c’est dans cette fin, c’est-à-dire d’après cette considération que l’on accomplit les préceptes de Dieu, alors l’oeuvre est bonne, et on élève les mains, parce que c’est vers Dieu qu’on les élève. Aussi l’Apôtre voulant parler de la charité, nous dit-il: « Je vous indique une voie
1. Rom. V, 5 — 2. I Tim. I, 5.
bien supérieures 1» ; et ailleurs, «afin», dit-il, « de connaître l’amour de Jésus Christ envers nous, lequel surpasse toute connaissance ».Car accomplir les commandements de Dieu en vue d’un bonheur terrestre, c’est abaisser les mains plutôt que les élever; puisque c’est rechercher par une semblable intention,non plus les récompenses d’en haut,mais celles d’ici-bas. A la méditation et à l’accomplissement des préceptes appartient ce qui suit : « Et je m’exerçais dans vos oeuvres de justice » : ce que plusieurs ont traduit ainsi de préférence à laetabar, « je me réjouissais », ou à garriebam, « je m’entretenais », comme l’ont fait plusieurs à cause du grec edolesxoun. Celui en effet qui aime les commandements de Dieu, et qui fait ses délices de les méditer et de les pratiquer, s’exerce dans ces coinmandements avec joie, en parle avec plaisir.
1. I Cor. XII, 31. — 2. Ephés. III, 19.
LES EFFETS DE LA GRÂCE.
Le Prophète supplie Dieu de se souvenir de sa promesse, non que le Seigneur oublie, mais parce que lui-même désire ardemment ce qu’il demande Cette parole d’espérance l’a consolé dans les épreuves de l’humiliation, l’en a fait triompher en lui donnant la vie du bien, en le soutenant contre l’apostasie dans la persécution. Celui qui est ainsi consolé, c’est l’homme tombé du paradis et relevé par la promesse du Rédempteur. Depuis le commencement il a pu se soutenir par la méditation des Jugements de Dieu, par sa miséricorde; et dans la nuit du péché, il s’est souvenu de Dieu, ce qui l’a fortifié contre les assauts du démon.
1. Considérons, avec le secours de Dieu, et expliquons ces versets de notre psaume
« Souvenez-vous de votre parole à votre serviteur, et qui m’a donné l’espérance. Cette espérance m’a consolé dans mon humilité, car votre parole m’a donné la vie 1». Est-ce
que l’oubli est aussi citez Dieu, comme chez les hommes ? Pourquoi donc le Prophète lui
dit-il : « Souvenez-vous? » Il est vrai qu’en d’autres endroits de l’Ecriture on retrouve cette
même expression : « Pourquoi m’avez-vous oublié 2? » et: « Pourquoi oublier notre misère 3? » et Dieu lui-même nous dit par son
1. Ps. CXVIII, 49, 50. — 2. Id. XLI, 10.— 3. Id. XLIII, 24.
Prophète : « J’oublierai toutes ses iniquités 1 » et beaucoup d’autres exemples semblables. Mais ces paroles ne doivent point s’entendre de Dieu comme on les entend des hommes. De itême en effet qu’on dit de Dieu qu’il se repent, quand contrairement à l’espérance des hommes, il change le cours des choses, sans néanmoins changer son dessein, puisque le dessein du Seigneur demeure éternellement 2 ; ainsi on dit qu’il oublie, quand il semble différer son secours, ou l’effet de sa promesse, ou ne peut châtier les pécheurs comme ils le méritent, ou toute autre chose semblable;
1. Ezéch XVIII, 22, — 2. Ps. XXXII, 11.
683
comme si ce que l’on espère, ou que l’on redoute, avait échappé à sa mémoire parce qu’on n’en voit pas l’accomplissement. C’est une manière morale de se mettre au niveau des hommes, quoique Dieu agisse de la sorte, avec une disposition fixe, sans aucun défaut de mémoire, sans obscurcissement d’intelligence, sans changement de volonté, Dès lors, dire au Seigneur: « Souvenez-vous », c’est montrer, c’est stimuler un désir dans celui qui réclame l’effet de la promesse, mais non rappeler au Seigneur ce qu’il aurait oublié. « Souvenez-vous», dit le Prophète, « de votre parole à votre serviteur » ; c’est-à-dire, accomplissez ce que vous avez promis à votre serviteur ; c’est-à-dire encore, cette parole qui contenait une promesse et qui m’a fait espérer.
2. «C’est elle qui m’a consolé dans mon humilité 1 » : elle, c’est-à-dire cette espérance qui a été donnée aux humbles, comme le dit l’Ecriture : « Dieu résiste aux superbes, et donne la grâce aux humbles 2 ». De là cette maxime sortie de la bouche du Sauveur lui-même : « Quiconque s’élève sera abaissé; quiconque s’abaisse sera élevé 3 ». Et par cet abaissement nous n’entendons pas cette humilité de quiconque avoue ses péchés et ne s’arroge point la justice ; mais celle d’un homme qui est tombé dans la tribulation ou dans quelque mépris dont Dieu a voulu châtier son orgueil, ou exercer sa patience et la mettre à l’épreuve Aussi le Psalmiste nous dit-il un peu plus loin: « Avant d’être humilié, j’ai commis-le péché ». Et encore au livre de la Sagesse : « Demeure en paix dans la douleur; et au temps de l’humiliation, garde la patience ; car l’or et l’argent s’épurent par la flamme, mais les hommes que Dieu accepte passent par le feu 3 ». En disant que Dieu accepte ces hommes, il nous donne cette espérance qui console dans l’humilité. Et quand le Seigneur Jésus prédisait aux disciples que ces humiliations leur viendraient de la part des persécuteurs, il ne les abandonna point sans espérance, mais il leur donna celle-ci qui doit les consoler : « Vous posséderez vos âmes par votre patience ». Quant à votre corps que vos ennemis peuvent tuer,et en quelque sorte anéantir, un cheveu de votre tête ne périra point 6 », nous
1. Ps. CXVIII, 10.— 2. Jacques, IV, 6; I Pierre, V, 5.— 3. Luc, XIV, 11; XVIII, 14, — 4. Eccli. II, 4, 5. — 5. Luc, XXI, 19. — 6. Id. 18.
dit-il. Telle est l’espérance donnée au corps du Christ, ou à l’Eglise, pour la consoler dans son humilité. C’est à propos de cette espérance que l’apôtre saint Paul nous dit : « Si nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience 1». Mais cette espérance regarde les biens éternels. Or, il y a une autre espérance très-propre à nous consoler dans l’abaissement de la tribulation, et qui a été donnée aux saints dans la parole de Dieu qui leur promet la grâce, de peur qu’ils ne viennent à succomber. C’est de cette espérance que l’Apôtre nous dit: « Dieu est fidèle, et ne permettra point que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; mais il vous fera profiter de la tentation, afin que vous puissiez persévérer 2 ». Telle est encore l’espérance que nous donnait la bouche du Sauveur: « Cette nuit Satan a demandé à vous cribler comme le froment, et j’ai prié pour toi, Pierre, afin que la foi ne t’abandonne point 3». C’est encore cette espérance qu’il nous donne dans la prière qu’il nous a enseignée. et où il nous fait dire: « Ne nous induisez pas en tentation 4 ». C’était en quelque-sorte promettre aux siens qui seraient en danger ce qu’il veut qu’ils lui demandent. C’est donc de cette espérance qu’il nous est mieux d’entendre cette parole du psaume : « C’est elle qui m’a consolé dans mon humilité, car votre parole m’a donné la vie 5 ». D’autres avec plus de fidélité ont traduit, non point Verbum ou « parole », mais Eloquium ou langage. Il y a en effet dans le grec logion ou Eloquium, tandis que c’est logos qui signifie Verbum.
3. Nous lisons ensuite : « Les superbes me provoquaient sans cesse par l’iniquité ; mais je n’ai point abandonné votre loi 6». Par ces superbes, il veut nous faire entendre les persécuteurs des saints ; c’est pourquoi il ajoute : « Mais je n’ai point abandonné votre loi », car c’était à une telle apostasie que tendait la persécution. C’est avec raison qu’il les accuse d’avoir sans cesse commis l’iniquité; car, non-seulement ils étaient impies, mais ils poussaient les saints à l’impiété. Or, dans cette humilité, ou plutôt dans cette affliction, se trouve la consolation de l’espérance, qui nous a été donnée dans la parole de Dieu, promettant des secours aux martyrs, de peur que
1. Rom VIII, 25. — 2. I Cor. X, 13. — 3. Luc, XXII, 31,32. — 4. Matth. VI, 13. — 5. Ps. CXVIII, 50 — 6. Id. 51.
684
leur foi ne vienne à défaillir: on trouve aussi la présence de l’Esprit-Saint qui répare les forces de ceux qui souffrent, afin qu’ils puissent échapper au filet des chasseurs, et dire « Sans la présence du Seigneur parmi nous, ils nous auraient dévorés tout vivants 1 ».
4. Quand il dit : « Cette espérance m’a consolé dans mon humiliation », n’entendrait-il point cette humiliation de celle où tomba l’homme, quand il fut condamné à la mort à cause du péché si malencontreusement commis dans le paradis de délices 2? C’est en effet par cette humiliation que l’homme est devenu semblable à la vanité, elle qui a fait passer ses jours comme l’ombre 3; c’est elle qui a fait de nous tous des enfants de colère, et pour toujours, si ceux qui avant la création du monde 4 ont été prédestinés pour le salut éternel, ne sont réconciliés avec Dieu par le Médiateur; et c’est en ce Médiateur que les anciens justes mettaient leur espérance, quand l’esprit de prophétie le leur montrait venant en sa chair. Alors la promesse faite à nos pères au sujet d’un médiateur, pourrait être cette promesse dont il est ici question si nous leur prêtons ce langage au sujet de la même promesse: « Souvenez-vous de votre parole à votre serviteur, et dans laquelle vous m’avez donné l’espérance ». C’est elle qui m’a consolé dans mon humiliation, c’est-à-dire dans ma mortalité: « Car cette parole m’a donné une vie nouvelle»: en sorte que, destiné à la mort, j’ai néanmoins conçu l’espoir de vivre. « Quant aux superbes, ils agissaient toujours d’une manière criminelle » : car l’assujettissement à la mort n’a pas dompté leur orgueil. « Mais je n’ai point apostasié votre loi 5», comme les superbes voulaient m’y contraindre.
5. « Je me suis souvenu, Seigneur, de vos jugements, depuis le commencement , et j’ai été consolé » : ou, comme on lit en certains exemplaires, exhortatus sum, j’y ai trouvé de l’encouragement. Le verbe grec parekleten peut avoir ces deux significations, Depuis le commencement donc, à l’origine de la race humaine, « je me suis souvenu de vos jugements au sujet des vases de colère destinés a la perdition 7» ; et j’ai été consolé, parce que là aussi j’ai compris les trésors de votre gloire pour les vases de votre miséricorde.
1. Ps. CXXIII, 2, 3. — 2. Gen. III, 23.— 3. Ps. CXLIII, 4.— 4. Ephés. I, 4, 5. — 5. Ps. CXVIII, 49-51. — 6. Id. 52. — 7. Rom. IX, 22, 23.
6. « La défaillance m’a saisi, quand j’ai vu les pécheurs abandonner votre loi. Vos oracles étaient mes cantiques dans le sein de mon exil 1 » : ou, comme d’autres ont traduit, « dans le lieu où j’étais étranger ».Telle est l’humiliation de l’homme banni du paradis, de la Jérusalem d’en haut, exilé dans ce lieu où il est mortel; c’est de Jérusalem que descendait à Jéricho cet homme qui tomba entre les mains des voleurs; mais à cause de la miséricorde que montra pour lui le samaritain 2, il chanta dans le lieu de son exil les oracles de Dieu. Et toutefois, la vue des pécheurs qui abandonnaient la loi divine, redoublait son ennui, car il lui fallait converser avec eux, au moins pour un temps, jusqu’à ce que le vent ait passé dans l’aire. On peut aussi accorder ces deux versets avec chaque partie du verset précédent; en sorte que ces paroles : « Je me suis souvenu, ô Dieu, de vos jugements depuis le commencement », peuvent se rapporter à celles-ci: « La défaillance m’a saisi à la vue des pécheurs qui abandonnent votre loi »; et ce mot : « Je me suis consolé », à ces paroles: « Dans le lieu de mon exil, je chantais vos oracles ».
7. « Pendant la nuit, je me suis souvenu de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai gardé votre loi 3 ». Cette nuit est l’humiliation avec l’ennui de la mortalité. Il y a nuit pour ces méchants qui commettent sans cesse l’iniquité, nuit encore dans cette défaillance à la vue des pécheurs qui abandonnent la loi dc Dieu; nuit enfin dans ce lieu d’exil, jusqu’à ce que vienne le Seigneur pour éclairer ce qu’il y a de plus caché dans les ténèbres, manifester les pensées des coeurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange 4. Dans cette nuit donc l’homme doit se souvenir du nom du Seigneur, afin que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur
aussi est-il écrit : « Ce n’est point à nous, Seigneur, ce n’est point à nous, mais à votre nom qu’il faut donner la gloire 6 ». Car ce n’est point en cherchant sa propre gloire, mais celle de Dieu, comme ce n’est point par sa propre justice, niais par celle de Dieu, celle qui est un don de Dieu, que chacun garde la loi du Seigneur, ainsi que l’a dit le Prophète: « Je me suis souvenu de votre nom, Seigneur,
1. Ps. CXVIII, 53, 54. — 2. Luc, X, 30, 37. — 3. Ps. CXVIII, 55.— 4. I Cor. IV, 5.— 5. Id. I, 31.— 6. Ps. CXIII, 1.
685
et j’ai gardé votre loi ». Il ne l’eût point gardée, s’il s’était appuyé sur sa propre vertu,
oubliant le nom du Seigneur. « Car c’est dans le nom du Seigneur qu’est notre secours 1 ».
8. Aussi le Prophète nous dit-il ensuite : « Elle m’est arrivée, parce que j’ai recherché vos justices 2»; oui, vos justices par lesquelles vous justifiez l’impie , et non les miennes, qui, loin de me rendre juste, me donnent de l’orgueil. Car le Prophète n’était point de ceux qui ignorent la justice venant de Dieu, et qui en voulant établir la leur, n’aboutissent qu’à se soustraire à celle de Dieu 3. Ces justices, dès lors, qui rendent justes gratuitement et par la grâce ceux qui ne peuvent le devenir par eux-mêmes, ont été nommées plus à propos justifications : car le grec ne porte point dikaiosunas, ou justices, mais dikaiomata, ou justifications. Mais que veut dire le Prophète dans ces paroles : «Elle m’est arrivée? » Qui, elle? la loi peut-être? Car il avait dit : « J’ai gardé votre loi »; et c’est à cette phrase qu’il joint cette autre : « Elle a été pour moi », comme s’il disait : Cette loi a été la mienne. Mais ne nous arrêtons point à montrer comment la loi de Dieu est devenue la sienne, car le mot grec, traduit en latin, nous indique suffisamment qu’il ne s’agit point de loi dans cette parole: « elle est devenue pour moi ». Car le mot loi est masculin dans cette langue, et c’est à propos d’un nom féminin qu’il est dit: celle-ci est devenue pour moi. Il faut donc chercher plus haut ce qui lui a été fait, puis comment « celle-ci », quelle qu’elle soit, est devenue pour lui. «Celle-ci », dit-il, « est devenue pour moi»: or, ce n’est point cette loi, sens qui est rejeté par le grec. C’est peut-être cette nuit, car dans le verset supérieur il est dit : « Toute la nuit je me suis souvenu de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai gardé votre loi »; puis il continue : « Celle-ci est devenue pour moi »; or, si ce n’est pas la loi, c’est la nuit qui est devenue pour lui. Mais que signifie alors, cette nuit m’est arrivée parce que j’ai recherché vos justifications? C’est plutôt la lumière qui a été faite pour lui, et non la nuit, parce qu’il a recherché les justifications de Dieu. On peut aussi entendre, elle est devenue pour moi, dans le sens de elle a été faite pour moi, elle m’est devenue utile, Car si l’on entend par nuit, comme on le peut très bien, l’humiliation
1. Ps. CXXIII, 8. — 2. Id. CXVIII, 56. — 3. Rom. X, 3.
de cette vie mortelle, où les coeurs se dérobent mutuellement, et où ces ténèbres produisent des tentations graves et sans nombre, en sorte que pendant cette nuit passent et repassent les bêtes des forêts, les lionceaux rugissants qui demandent à Dieu leur nourriture ; ce même lion rugissant et cherchant sa nourriture, et dont le Seigneur a dit ce que nous avons déjà rappelé : « Cette nuit Satan a demandé à vous cribler comme le froment 2 » ; c’est-à-dire, pendant cette nuit où passent et repassent les bêtes des forêts, le lion gigantesque a demandé à Dieu sa nourriture : assurément, cette humiliation dans ce lieu d’exil, que l’on peut bien appeler nuit, devient utile à ceux qui y sont à l’épreuve, et qui apprennent à ne point s’élever par l’orgueil ; crime pour lequel nous sommes plongés dans cette nuit. « Le commencement de l’orgueil chez l’homme, c’est de se séparer de Dieu 3». Mais comme il est justifié gratuitement, et afin de s’avancer dans l’humilité, dans toutes ces tentations auxquelles il est exposé pendant cette nuit, maintenant qu’il a reçu l’intelligence, qu’il répète ce verset du psaume que nous lirons bientôt: « Il m’est bon que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vos oeuvres de justice 4 ». Dire en effet: « Il m’est bon que vous m’ayez humilié », qu’est-ce autre chose que dire de cette humilité, qui est appelée nuit : « Elle a été pour moi », c’est-à-dire, elle m’a été avantageuse? Mais pourquoi? parce que j’ai recherché votre justice, et non la mienne.
9. Nous pouvons encore donner un autre sens à ces mots : « Celle-ci est devenue pour moi ». Ce ne serait alors ni la loi ni la nuit que désignerait le pronom « celle-ci », mais il aurait le sens que nous avons donné à cette expression d’un autre psaume : Unam petii, sans dire ce que signifie « une», ou quelle est cette « une », dont il dit, « je la demanderai encore ». Le genre féminin est ici mis pour le neutre; car il est contre notre usage de dire: Unam petii, j’ai demandé une seule, saris marquer à quoi se rapporte cette « seule ». On dirait mieux : Unum petii. J’ai demandé cela « seulement », d’habiter dans la maison du Seigneur. Dans ces espèces d’adjectifs neutres latins, on n’exige pas le nom neutre qui demeure sous-entendu, comme un bien, un don, ou quelque chose de semblable; mais
1. Ps. CIII, 21.— 2. I Pierre, V, 8.— 3. Eccli. X, 14.— 4. Ps. CXVIII, 71.
686
cette expression neutre peut désigner soit un nom masculin, soit un nom féminin, soit même ce que l’on veut désigner sans distinction de genre, et dans le langage ordinaire. Le Prophète a donc pu dire en cet endroit: « Celle-ci m’est arrivée », comme il aurait dit : « Ceci m’est arrivé ». Mais si nous demandons quoi, voyons ce qui a été dit auparavant : « Je me suis souvenu pendant la nuit de votre nom, ô mon Dieu, et j’ai recherché votre loi ». Ceci m’est arrivé, c’est-à-dire de garder votre loi, non par moi-même, mais cela m’est arrivé par vous, parce que j’ai recherché vos justices, et non les miennes. « C’est Dieu, en effet », dit l’Apôtre, « qui opère en nous le vouloir et le faire selon sa bonne volonté 1 ». Et le Seigneur dit encore par son Prophète : « Et je ferai que vous marchiez dans mes justifications, et que vous observiez et pratiquiez mes jugements 2 ». Quand donc le Seigneur nous dit: « Je ferai en sorte que vous observiez et que vous pratiquiez mes jugements », le Prophète a raison de dire : Ceci m’est arrivé; et à celui qui voudrait savoir ce qui lui est arrivé, il peut répondre ce qu’il a dit plus haut: « De garder la loi de Dieu ». Mais ce sermon est déjà bien long, il est mieux, dès lors, de réserver la suite à un autre discours, avec la grâce de Dieu.
1. Philipp. II, 13. — 2. Ezéch. XXXVI, 27.
L’UNION A DIEU.
Tout homme qui garde la loi du Seigneur, a le Seigneur en partage. Mais comme il ne saurait garder cette loi sans le secours de l’Esprit-Saint, il doit l’invoquer. Fortifié par ce secours, il se détournera de l’iniquité, ne craindra ni les embûches du démon, ni les scandales des hommes, et confessera plus hautement le Seigneur à mesure que s’élèvera la persécution. Alors le Christ s’unit à son serviteur, et par une faveur nouvelle, il en fait un serviteur par amour, et non par crainte.
1. Dans notre long psaume nous entreprenons d’expliquer, avec le secours de Dieu, les versets suivants: « Le Seigneur est ma portion », ou, comme d’autres ont traduit: « Seigneur, vous êtes mon héritage 1 ». Ces deux expressions signifient-elles que tout homme a sa part en Dieu, dès lors qu’il s’attache à lui, selon cette parole : « Il m’est bon de m’attacher au Seigneur 2? » Ce n’est point en effet parce qu’un homme existe qu’il est dieu, mais il le devient par sa participation à celui qui est seul et vrai Dieu. Ou bien le Seigneur est-il notre portion à la manière dont les hommes se choisissent ici-bas, ou obtiennent par le sort, celui-ci telle portion, celui-là telle autre qui le fait vivre; et qu’en un certain sens le partage des justes serait le Seigneur qui leur donne la vie éternelle? Ces deux sens n’ont rien d’absurde. Mais écoutons ce qui suit : « Je l’ai dit, c’est de garder
1. Ps.
CXVIII, 57. — 2. Id. LXXII, 28.
votre loi ». Qu’est-ce à dire: « Ma portion, Seigneur, je l’ai dit, c’est de garder votre loi », sinon que le Seigneur sera notre héritage à mesure que nous garderons sa loi?
2. Mais comment la peut-il garder sans le don et le secours de l’Esprit qui vivifie, de peur que la lettre ne tue 1, et que le péché à l’occasion du précepte ne soulève dans l’homme toute concupiscence 2? Il faut donc invoquer cet Esprit, et c’est alors que la foi obtient de lui ce qu’ordonne la loi : quiconque en effet invoquera le nom du Seigneur sera sauvé 3. Aussi voyez ce qu’ajoute le Prophète : « J’ai imploré votre présence du fond de mon coeur ». Et pour montrer comment il a prié : « Ayez pitié de moi », dit-il, « selon votre parole ». Et comme il a été exaucé et secouru par celui qu’il avait invoqué: «J’ai réfléchi », nous dit-il, « à mes voies, et j’ai ramené mes pieds
1. II Cor. III, 6. — 2. Rom. VII, 8. — 3. Joël, II, 32 ; Rom. X, 13.
dans le sentier de vos préceptes 1 ». Je les ai ramenés de mes voies qui m’ont déplu, et je les ai fait marcher dans vos préceptes qui seront leur sentier. Dans plusieurs exemplaires, on ne lit point : « Parce que j’ai réfléchi », comme dans quelques-uns, mais simplement: « j’ai réfléchi ». Cette phrase encore : « J’ai détourné mes pieds», se lit ailleurs: «Parce que j’ai réfléchi et que vous avez détourné mes pieds », pour attribuer plutôt à la grâce de Dieu une telle conversion, selon cette parole de l’Apôtre: « C’est Dieu qui agit en vous 2 »; c’est à lui que l’on dit: « Détournez mes yeux afin qu’ils ne voient point la vanité ». Si donc il détourne les yeux afin qu’ils ne voient point la vanité, pourquoi ne détournerait-il pas les pieds de peur qu’ils ne s’égarent? C’est encore pour cela qu’il est écrit : « Mes yeux sont toujours fixés sur le Seigneur, parce qu’il détournera tues pieds des embûches 3». Mais qu’on lise: vous avez détourné mes pieds, ou bien j’ai détourné mes pieds, nous ne pouvons le faire que par celui dont le Prophète a imploré la présence de tout son coeur, et à qui il a dit: « Ayez pitié de moi, selon votre parole », c’est-à-dire selon votre promesse. Car ce sont les fils de la promesse qui composent la postérité d’Abraham 4.
3. Enfin, après avoir obtenu ce bienfait de la grâce: « Je suis prêt », dit le Prophète, « et rien ne une trouble dans l’accomplissement de vos préceptes 5 ». Quelques-uns ont traduit: « Pour garder vos préceptes »; d’autres, « afin de garder »; d’autres encore, «à garder », d’après le grec tou phulaxastai.
4. Pour montrer combien il est prêt à garder les préceptes du Seigneur, le Prophète ajoute: « Les filets des pécheurs m’ont environné, mais je n’ai point oublié votre loi 6». Ces filets des pécheurs sont les obstacles des ennemis, soit spirituels, comme le diable et ses anges, soit charnels, comme les incrédules, en qui le démon agit comme il lui plaît 7. Car ces funes peccatorum du latin, ne signifient point filets des péchés, mais bien filets des pécheurs, comme on le voit par le grec 8. Quand par leurs menaces ils effraient les justes, et les détournent de souffrir pour la loi de Dieu, ils les environnent de leurs filets, et les retiennent, pour ainsi dire, de leurs cordes. Ils
1. Ps. CXVIII, 58, 59. — 2. Philipp. IX, 13 — 3. Ps. XXIV, 15. — 4. Rom. IX, 8, 9.— 5. Ps. CXVIII, 60. — 6. Id. 61,— 7. Ephés. II, 2. — 8. Amartolon .
traînent en effet leurs péchés comme une longue chaîne 1, dont ils s’efforcent de garrotter les saints, et quelquefois Dieu le permet. Mais enlacer le corps ce n’est point enlacer l’âme, puisque notre interlocuteur n’a point oublié la loi de Dieu, et en effet la parole de Dieu n’est point enchaînée 2.
5. « Au milieu de la nuit», dit le Prophète, « je me levais pour vous rendre témoignage, à cause des jugements de votre justice 3 ». Car c’est par un jugement de la justice divine que les liens des pécheurs environnent le juste. C’est ce qui a fait dire à l’apôtre saint Pierre que voici le temps auquel « Dieu doit commencer son jugement par sa propre maison. Et s’il commence par nous», dit-il, « quelle sera la fin de ceux qui ne croient point à l’Evangile? Et si le juste à peine est sauvé, que deviendront le pécheur et l’impie 4? » Or, il parlait ainsi des persécutions qu’endurait l’Eglise, quand les filets des pécheurs l’environnaient de toutes parts. Dès lors, par milieu de la nuit, on doit entendre, je crois, le plus terrible moment de la persécution. « Je me levais », dit l’interlocuteur, parce que la persécution l’affligeait, sans l’abattre; elle l’exerçait au contraire et le faisait lever: c’est-à-dire que la tribulation lui donnait des forces pour confesser le Seigneur avec plus de courage.
6. Mais commue tout cela ne s’opère qu’au moyen de la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur, voilà que tians cette prophétie le Sauveur va joindre sa voix à la voix de son corps mystique. Car c’est bien le chef, je crois, que nous entendons dans ces paroles : « Je u suis associé à tous ceux qui vous craignent et u qui gardent vos préceptes 5 ». Ainsi qu’il est marqué dans l’Epître aux Hébreux : « Celui qui sanctifie et ceux qui sont sanctifiés viennent tous d’un seul. C’est pourquoi il ne rougit point de les appeler ses frères ». Et un peu après : « Comme donc les enfants sont revêtus de chair et de sang, lui-même aussi en a été revêtus 6». Mais qu’est-ce dire autre chose sinon qu’il leur est associé? Nous ne pourrions en effet participer à sa divinité, si lui-même ne participait à notre nature mortelle. Dans un autre endroit de l’Evangile cette participation à la divinité est ainsi énoncée: « Il a donné le pouvoir de devenir
1. Isa. V, 18.— 2. II Tim. II, 9.— 3. Ps. CXVIII, 62.— 4. I Pierre, IV, 17, 18. — 5. Ps. CXVIII, 63. — 6. Hébr. II, 11, 14.
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enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu 1 ». Et comme, pour nous accorder cette faveur, il a pris part à notre mortalité, l’Evangéliste continue : « Et le Verbe s’est fait chair, et a demeuré parmi nous ». Cette participation nous donne la grâce de craindre Dieu d’une crainte chaste, et d’accomplir ses commandements. C’est donc Jésus-Christ qui parle dans cette prophétie : mais certaines paroles appartiennent à ses membres dans l’unité du corps, qui ne forme qu’un seul homme répandu dans l’univers entier, et qui s’accroît avec le cours des
1. Jean, I, 12, 13.
siècles; d’autres paroles appartiennent au chef lui-même. C’est ce qu’il nous marque dans ces mots : « Je suis associé à tous ceux qui vous craignent, et qui gardent vos préceptes ». Et comme il a pris part avec ses frères, Dieu avec les hommes, l’immortel avec les mortels, voilà que le grain est tombé en terre, afin d’y mourir et de produire ainsi beaucoup de fruits; et c’est de ces fruits qu’il nous dit aussitôt: « La terre est pleine de la miséricorde du Seigneur ». Et comment, sinon parce que l’impie est devenu juste? Et afin d’avancer rapidement dans la science de la grâce, le Prophète ajoute : « Enseignez-moi vos ordonnances ».
LES BIENS DE LA GRÂCE.
Le Prophète remercie le Seigneur de lui avoir donné l’amour qui bannit la crainte. Il demande au surplus la douceur ou l’attrait que l’on goûte à faire le bien, la discipline ou l’intelligence des leçons que Dieu nous donne par l’affliction, et la science qui devient utile quand elle est unie à la piété. Les deux premières s’acquièrent par l’expérience, mais la science ne s’acquiert pas sans l’intelligence qui vient de Dieu, ainsi que la force d’accomplir ce que nous savons, qui est la foi efficace. Adam devenu pécheur fut humilié, et Dieu lui donna les moyens de redevenir juste : tels sont les moyens que nous devons étudier et pratiquer en dépit des orgueilleux.
1. Les versets de notre psaume, que nous voulons exposer avec le secours de Dieu, commencent par celui-ci : « Seigneur, vous avez signalé votre bonté envers votre serviteur, selon votre parole, ou plutôt selon votre promesse 1 ». Mais l’expression grecque Chrestoteta, est tantôt traduite par « douceur », tantôt par « bonté ». Toutefois, comme il peut se trouver une douceur dans le mal, quand on met son plaisir dans ce qui est illicite et honteux; comme il peut s’en trouver dans les plaisirs charnels dont l’usage est permis, nous devons donner à cette «douceur», appelée par les grecs Chrestoteta, le sens d’une faveur spirituelle. C’est pour cela que nos interprètes ont traduit « bonté», et dès lors : « Vous avez fait un acte de douceur envers votre serviteur », n’aurait d’autre sens, à mon avis, que celui-ci: Vous m’avez fait aimer le bien. Car c’est une
1. Ps. CXVIII, 65.
grande faveur de Dieu que ce plaisir qu’on trouve dans le bien. Mais qu’une bonne oeuvre commandée par la loi ne soit faite que par la crainte du châtiment, et non par l’amour de la justice, parce que l’on craint Dieu, et non parce qu’on l’aime, c’est une oeuvre servile et non une oeuvre libre. « Or, l’esclave ne demeure pas éternellement dans la maison, mais le fils y demeure éternellement 1 », car la charité parfaite chasse la crainte 2. « Vous avez donc fait, ô mon Dieu, un acte de douceur envers votre serviteur », en faisant un fils de celui qui était esclave : « Selon votre parole », c’est-à-dire selon votre promesse , afin que pour tout enfant d’Abraham 3 votre promesse soit affermie par la foi.
2. « Enseignez-moi la douceur, la discipline, la science », dit le Prophète, « car j’ai cru à
1. Jean, VIII, 35. — 2. I Jean, IV, 18. — 3. Rom. IV, 16.
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vos commandements 1 ». Il demande alors l’accroissement et la perfection de ces dons en lui; autrement, après avoir dit: « Vous avez agi avec douceur envers votre serviteur », comment pourrait-il ajouter: « Enseignez-moi la douceur», sinon pour connaître de plus en plus la grâce divine par la douceur du bien? Ils avaient la foi, en effet, ceux qui disaient: « Seigneur, augmentez en nous la foi 2». Et tant que l’on vit en ce monde, ce doit être là le refrain de ceux qui avanceront dans la vertu. A la douceur le Prophète ajoute « et l’instruction», ou, comme on lit dans plusieurs manuscrits, « et la discipline». Mais ce mot discipline que les grecs appellent paideian, se met dans les saintes Ecritures pour exprimer une science qui s’acquiert péniblement, comme on le voit dans ces paroles: « Le Seigneur châtie celui qu’il aime, il frappe de verges tous ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants 3 ». Cette instruction s’exprime dans les saintes Ecritures par disciplina qui est la traduction du grec paideia. Tel est le mot que nous trouvons dans le grec de l’Epître aux Hébreux, et que le traducteur latin a exprimé par disciplina: « Toute discipline, quand on la reçoit, semble causer de la tristesse, et non de la joie; mais ensuite elle donne à ceux qui ont combattu de recueillir en paix les fruits de la justice 4 ». Celui donc sur qui Dieu verse sa douceur, c’est-à-dire celui à qui il inspire le goût du bien; et pour m’expliquer plus clairement, celui à qui Dieu donne l’amour de Dieu et du prochain à cause de Dieu, doit prier avec ferveur, afin que ce don s’accroisse en lui, et lui fasse non-seulement mépriser pour lui les autres plaisirs, mais endurer pour lui toutes les douleurs. C’est pourquoi le mot discipline est convenablement uni au mot douceur. Car il faut la désirer et la demander, non-seulement pour une douceur ou une bonté médiocre, laquelle serait toutefois la sainte charité; mais cette charité, fût-elle si grande que la violence du châtiment, loin de l’éteindre, ne fît que l’animer en la frappant, comme le vent anime la flamme; pour elle encore la discipline est désirable. C’était donc peu de dire: « Vous avez fait un acte de douceur envers votre serviteur », si le Prophète ne demandait à Dieu de lui enseigner la douceur, et une telle douceur qu’il pût souffrir avec patience la plus sévère
1. Ps. CXVIII, 66.— 2. Luc, XVII, 5.— 3. Hébr. XII, 6.— 4. Id. 11.
discipline. En troisième lieu vient la science car si la science est plus grande que la charité, loin d’édifier, elle produit l’enflure 1. C’est donc lorsque la science qui accompagne la douceur est suffisante pour résister sans s’éteindre aux afflictions qui accompagnent la discipline, c’est alors qu’elle devient utile, cri montrant à l’homme ce qu’il a mérité, les dons qu’il a reçus de Dieu, dons qui lui font comprendre qu’il peut alors ce qu’il ne croyait point pouvoir et ce qu’il ne pouvait en effet par lui-même.
3. Pourquoi, néanmoins, le Prophète ne dit-il pas: Donnez-moi; mais: « Enseignez-moi?» Comment enseigner la douceur, si elle ne se donne point ? Il en est beaucoup en effet qui savent ce qui ne leur est point agréable; ils en ont la connaissance, mais n’y trouvent aucune douceur. Car on ne saurait apprendre la douceur, si l’on ne trouve de la douceur à l’apprendre. Il en est de même de la discipline, qui est une peine propre à nous corriger; elle ne s’apprend que quand on l’éprouve; c’est-à-dire que ce n’est ni l’attention, ni la lecture, ni la réflexion qui nous la donne, mais l’expérience. Pour ce qui est de la science, dont le Prophète nous parle en troisième lieu quand il dit: « Enseignez-moi », ce n’est qu’en nous instruisant que Dieu nous la donne. Qu’est-ce en effet qu’instruire, sinon donner la science ? Ce sont là deux choses tellement corrélatives, que l’une ne saurait exister sans l’autre. Nul en effet n’est instruit s’il n’apprend, et nul n’apprend si on ne l’instruit. Et dès lors qu’un disciple n’est point capable de comprendre ce que son maître enseigne, le maître ne saurait dire : Je lui ai enseigné, mais il n’a rien appris; il peut dire au contraire : J’ai dit ce qu’il fallait dire, mais il n’a pas appris, parce qu’il n’a pu rien percevoir, rien saisir, rien comprendre. Car le disciple aurait appris, si le maître l’eût instruit. Aussi, quand le Seigneur veut nous instruire, il nous donne d’abord l’intelligence, sans laquelle un homme ne saurait apprendre ce qui tient à la doctrine d’en haut; c’est pour cela que le Prophète va dire à Dieu : « Donnez-moi l’intelligence, afin que j’apprenne vos commandements 2 ». Aussi bien, quand un homme en veut instruire un autre, il peut dire ce que le Sauveur après sa résurrection disait à ses disciples; mais il ne saurait faire
1. I Cor, VIII, I.— 2. Ps. CXVIII, 78.
689
ce qu’il fit : l’Evangile nous dit en effet: « Alors il leur ouvrit l’esprit afin qu’ils comprissent les Ecritures, et il leur dit 1». Nous lisons dans l’Evangile ce qu’il leur dit alors; mais s’ils comprirent ses paroles, c’est qu’il leur ouvrit l’esprit qui comprend. Dieu donc nous apprend la douceur en nous inspirant un charme secret; il nous enseigne la discipline, en nous ménageant l’affliction; il nous enseigne la science, en nous donnant la connaissance. Mais il y a des choses que nous apprenons seulement pour les connaître, d’autres pour les faire, et quand Dieu nous les enseigne, il le fait de telle sorte que nous sachions ce qu’il faut savoir, en nous découvrant la vérité, et que nous fassions ce qu’il faut faire, en nous inspirant la douceur. Car ce n’est pas en vain que le Prophète lui dit: « Enseignez-moi, afin que j’accomplisse votre volonté 2». Enseignez-moi de telle sorte que je l’accomplisse, non content de la savoir. Car cette volonté saintement accomplie, c’est le fruit que nous devons rendre au laboureur qui nous cultive. Mais 1’Ecriture nous dit ensuite : « Le Seigneur donnera la douceur, et notre terre donnera son fruit 3 ». Quelle est cette terre, sinon celle dont il est dit à celui qui donne la douceur: « Mon âme est pour vous une terre sans eau ».
4. Après avoir dit: « Enseignez-moi la douceur, la discipline et la science », le Prophète ajoute: « Parce que j’ai cru à vos commandements » ; et l’on pourrait demander avec quelque raison pourquoi il ne dit point: J’ai obéi; mais: J’ai cru. Autres en effet sont les commandements, et autres les promesses. Nous recevons les commandements pour les accomplir et mériter par là de recevoir les promesses. Aux promesses donc la foi, aux préceptes l’obéissance. Que signifie dès lors, « j’ai cru à vos commandements », sinon j’ai cru que ces commandements ne viennent point d’un homme, mais de vous, bien que vous les ayez annoncés par le ministère des hommes? Donc, parce que j’ai cru que ces préceptes viennent de vous, que cette foi m’obtienne la grâce d’observer ce que vous avez commandé. Qu’un homme vienne me donner cet ordre à l’extérieur, me donnerait-il intérieurement la force de l’accomplir? Enseignez-moi donc la douceur en m’inspirant
1. Luc, XXIV, 45, 46.— 2. Ps. CXLII, 10.— 3. Id. LXXXIV, 13.— 4. Id. CXLII, 6.
la charité; enseignez-moi la discipline en me donnant la patience; enseignez-moi la science en éclairant mon esprit. « Parce que j’ai cru à vos préceptes ». J’ai cru, ô mon Dieu, que vous-même les avez intimés, et que vous donnez à l’homme la force d’accomplir ce que vous lui commandez.
5. « J’ai péché avant d’être humilié, c’est pourquoi j’ai gardé votre parole 1», ou d’une manière plus expressive : « J’ai gardé votre promesse » , afin de n’être plus humilié. Par cette humiliation il est mieux d’entendre celle que dut subir Adam, en qui toute créature humaine fut comme viciée dans sa racine, et soumise à la vanité 2, parce qu’elle ne voulut pas être soumise à la vérité. Et cette expérience a servi aux vases de miséricorde à rejeter l’orgueil, à embrasser l’obéissance, à faire disparaître pour jamais nos misères.
6. « Vous êtes doux, ô mon Dieu »; ou, comme on lit dans plusieurs exemplaires
« C’est vous qui êtes doux, ô mon Dieu 2 ». D’autres encore: « Vous êtes doux »; d’autres:
« Vous êtes bon» : dans le sens que nous avons assigné plus haut à cette expression. « Et dans votre douceur, enseignez-moi vos justifications ». C’est avoir une véritable volonté
d’accomplir les ordonnances du Seigneur, que vouloir les apprendre, dans la douceur,
de ce même Dieu à qui il dit: « C’est vous, ô mon Dieu, qui êtes doux ».
7. Enfin il poursuit: « L’iniquité des superbes s’est multipliée envers mois 4»;c’est-à-dire, l’iniquité de ceux à qui n’a servi de rien l’humiliation de l’homme après le péché. « Mais moi, je m’attacherai, de tout mon coeur, à sonder vos commandements ». Quelque nombreuse que soit l’iniquité, dit-il, la charité ne se refroidira point en moi 5. Il peut parler de la sorte, celui qui apprend les ordonnances de Dieu dans sa douceur. Plus il y a de douceur dans les préceptes de celui qui nous aide à les accomplir, et plus aussi celui qui les aime les étudie, afin de les pratiquer à mesure qu’il les connaît, et de les mieux connaître par la pratique ; car les accomplir est le moyen de les mieux connaître.
8. « Leur coeur s’est épaissi comme le lait 6 ». De qui, sinon de ces orgueilleux dont il dit que l’iniquité s’est multipliée envers lui? Par
1. Ps. CXVIII, 67.— 2. Rom. VIII, 20. — 3. Ps. CXVIII, 68. — 4. Id. 69.— 5. Matth. XXIV, 12.— 6. Ps. CXVII, 70.
LES BIENFAITS DE LA GRACE.
Dieu nous a faits de ses mains ou dans sa sagesse et dans sa puissance, mais dans un même esprit. Non-seulement Adam peut parler ainsi, mais tout homme né par la génération, puisque rien n’est produit en dehors de la force active de Dieu. Le Prophète demande à Dieu l’intelligence, que nous avons en naissant, il est vrai, mais il entend par là cette foi qui purifie nos coeurs, qui nous fait comprendre la loi de Dieu d’une manière efficace, et comprendre que cette intelligence même est une faveur de Dieu; qu’elle nous vienne par un ange ou autrement, c’est Dieu qui nous la donne.
1. Quand Dieu forma l’homme de poussière et l’anima de son souffle, il n’est point marqué qu’il le forma de ses mains. Je ne vois donc point pourquoi quelques-uns ont cru que Dieu, ayant fait tout le reste de sa parole, fit de ses mains l’homme qui serait alors supérieur; à moins peut-être qu’en lisant que Dieu forma de poussière le corps humain, on ne s’imagine que cela n’est possible que par les mains. Mais c’est là oublier que cette parole de l’Evangile, à propos du Verbe de
1. Gen. II, 7.
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Dieu, que « tout a été fait par lui 1», n’est plus vraie, si le corps de l’homme n’a été aussi formé par le Verbe. Mais on s’appuie sur les paroles de notre psaume, et on nous dit : Voici l’homme qui s’écrie avec la dernière évidence : « Vos mains m’ont fait et m’ont donné la forme 2 ». Comme s’il n’était pas dit clairement encore : « Je verrai les cieux qui sont l’ouvrage de vos mains 3» ; et non moins clairement : « Et l’ouvrage de vos mains, c’est le ciel 4» ; et beaucoup plus clairement : « Et ses mains ont formé la terre 5 ». La main de Dieu, c’est donc la puissance de Dieu. Que si le nombre pluriel étonne, s’il n’est pas dit votre main, mais vos mains, qu’on entende par les mains de Dieu, la puissance et la sagesse de Dieu, que saint Paul a dit être Jésus-Christ seul 6, lui qui est encore le bras de Dieu dans ce passage de l’Ecriture : « Et à qui le bras du Seigneur a-t-il été montré 7? » Ou bien, qu’ils entendent par les mains de Dieu le Fils et le Saint-Esprit, puisque le Saint-Esprit agit conjointement avec le Père et le Fils. De là cette parole de l’Apôtre : « C’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses 8». Il dit formellement que c’est un seul et un même Esprit, de peur qu’on n’imagine autant d’esprits que d’ouvrages, et non que le Saint-Esprit agit conjointement avec le Père et le Fils. Nous pouvons donc entendre comme il nous plaira ces mains de Dieu, pourvu qu’on ne refuse point au Verbe ce qu’il fait de ses mains; ou à ses mains ce qu’il fait par son Verbe; pourvu que ces mains ne fassent point croire à une forme corporelle, ou même à une droite et à une gauche; ni que le Verbe ne fasse croire à un son, ou même à un mouvement transitoire. dans les oeuvres de Dieu.
2. Il s’est rencontré des hommes qui ont établi cette distinction entre les verbes faire et former, que l’âme serait « faite » par Dieu et le corps « formé », parce que Dieu a dit de l’âme: « C’est moi qui ai fait tout souffle 9»; et qu’on lit à propos du corps: « Et Dieu forma l’homme de la terre 10 »; comme si Dieu faisait tout ce qu’il forme, sans néanmoins former tout ce qu’il fait. Alors on dirait de l’âme qu’elle est faite plutôt que formée, parce qu’elle est un esprit et non pas un
1. Jean, I, 3.— 2. Ps. CXVIII, 73. — 3. Id. VIII, 4.— 4. Id. CI, 26.— 5. Id. XCIV, 5.— 6. I Cor. I, 24. — 7. Isa. LIII, 1. — 8. I Cor. XII, 11. — 9. Isa, LVII, 16. — 10. Gen. II, 7.
corps; comme s’il n’était pas dit que Dieu a formé dans l’homme l’esprit de l’homme 1. Toutefois, comme ces deux expressions sont employées à propos de l’homme dans un même endroit de l’Ecriture, et comme on ne saurait nier que chaque substance de l’homme, c’est-à-dire l’âme et le corps, ne soient l’ouvrage de Dieu, il n’est point sans élégance d’attribuer à chacune de ces substances une de ces expressions, et de dire que l’âme a été faite, que le corps a été pétri, ou formé, ou façonné. Quelques interprètes, en effet, n’ont pas voulu traduire finxerunt me, m’ont formé, et ont dit plasmaverunt me, m’ont façonné, préférant dans la langue latine s’éloigner du grec, pour ne pas employer le mot finxerunt, qui s’emploie quelquefois pour la dissimulation.
3. Mais est-ce bien en Adam que nous pouvons tenir ce langage? Et parce que tous les hommes viennent de lui, dès lors qu’il fut créé, tout homme ne peut-il pas dire qu’il a été fait à raison de son origine et de sa génération? Ou bien pouvons-nous dire : « Vos mains m’ont fait et m’ont formé », parce que nul, sans l’oeuvre de Dieu, ne saurait naître de ses parents, qui sont alors générateurs, et Dieu créateur? Otez, en effet, aux choses de ce monde la puissance active de Dieu, elles périront bien vite; et rien ne se produit soit des éléments, soit des parents, soit d’une semence quelconque, si Dieu n’opère en eux. Aussi le Seigneur dit-il au prophète Jérémie: « Je t’ai connu avant de te former au sein de ta mère 2 ». Mais Dieu a-t-il formé sans intelligence soit le premier homme , soit chacun de ceux qui naissent en cette vie, pour que le Prophète lui dise: « Vos mains m’ont fait et m’ont formé, donnez-moi l’intelligence? » L’intelligence ne fait-elle point partie de la nature humaine, pour la distinguer de la brute? Ou bien cette nature serait-elle déformée par le péché au point que Dieu doive même la réformer en cela? Et n’est-ce point pour ce motif que saint Paul disait à ceux qui ont eu part à la régénération : « Renouvelez-vous dans l’intérieur de votre âme 3 ». Or, c’est dans l’âme qu’est l’intelligence. Puis il dit de nouveau : « Qu’il y ait une transformation dans votre esprit 4 ». Quant à ceux qui n’ont aucune part à cette régénération : « Je vous avertis », leur dit-il,
1. Zach. XII, 1.— 2. Jérém. I, 5.— 3. Ephés. IV, 23.— 4. Rom. XII, 2.
« et vous conjure par le Seigneur de ne plus marcher comme les Gentils, qui s’avancent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l’esprit plein de ténèbres, entièrement éloignés de la voie de Dieu, par l’ignorance qui est en eux à cause de l’aveuglement de leur cœur ». C’est donc à cause de ces yeux intérieurs, dont l’aveuglement consiste à ne pas comprendre, c’est afin qu’ils soient ouverts, et qu’ils deviennent sereins de plus en plus, que nos coeurs sont purifiés par la foi 2. Il est vrai que l’homme, s’il n’a aucune intelligence, ne saurait croire en Dieu; et néanmoins la foi le guérit, et dilate son intelligence. Il est, en effet, des choses que nous ne croyons qu’à la condition de les comprendre, d’autres que nous ne comprenons qu’à la condition de tes croire. La foi vient, en effet, de ce que nous entendons, et nous entendons la prédication de la parole du Christ a, mais dès lors, pour ne rien dire de plus, comment peut croire à celui qui lui prêche la foi un homme qui n’entend pas même la langue du prédicateur? Ensuite s’il n’y avait certaines choses que nous ne pouvons comprendre avant de les croire tout d’abord, le Prophète ne nous dirait point: « Si vous n’avez la foi, vous n’aurez point l’intelligence 4 ». Ainsi donc notre intelligence doit s’accroître pour comprendre ce qu’elle croit, et notre foi pour croire les choses qu’elle doit croire : et l’âme pour le comprendre de plus en plus croit aussi en intelligence. Tout cela, néanmoins, ne s’accomplit point par nos propres forces, mais bien par la faveur et le secours de Dieu, comme c’est par l’effet de la chirurgie, et non de la nature, que l’oeil, une fois blessé, recouvre la faculté de voir. Dire à Dieu dès lors : « Donnez-moi l’intelligence, afin que j’apprenne vos préceptes », ce n’est pas être dépourvu de toute intelligence comme l’animal, ni mériter d’être mis au nombre de ceux « qui s’avancent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l’esprit plein de ténèbres, et qui sont entièrement éloignés de la voie de Dieu 5». S’il en était ainsi, l’interlocuteur ne tiendrait pas ce langage. Car il n’appartient pas à une intelligence médiocre de savoir à qui l’on doit demander l’intelligence. Il nous reste à réfléchir sur la profondeur des commandements de Dieu, quand, pour les
1. Ephés. IV, 17, 18, 23.— 2. Act. XV, 9.— 3. Rom. X, 17. — 4. Isa. VII, 9, suiv. les Septante. — 5. Ephés. IV, 17.
connaître, celui-là demande encore l’intelligence, qui a déjà une si grande pénétration, et qui nous disait tout à l’heure qu’il a gardé les paroles de Dieu.
4. Ce que nos traducteurs ont rendu par : « Donnez-moi l’intelligence », est exprimé plus succinctement en grec par sunetison me: car ce seul mot sunetison exprime ce qui en demande plusieurs en latin : comme si l’on ne pouvait dire en latin, en un seul mot, guérissez-moi, et que l’on eût recours à la circonlocution, donnez-moi la santé; ainsi le Prophète a dit ici: Donnez-moi l’intelligence, ou rendez-moi sain, comme on pourrait dire: Rendez-moi intelligent. Un ange aurait pu le faire aussi; car un ange dit à Daniel : « Je suis venu vous donner l’intelligence 1 » ; et dans le grec on trouve le même verbe qui est ici, sunetisai se, comme si le latin disait rendre la santé, quand le grec porterait, te guérir. Le traducteur latin n’aurait point recours à une circonlocution, pour dire, vous donner l’intelligence ; si l’on pouvait dire, vous « intelligencier », comme on dit, vous guérir. Mais si l’ange peut accorder cette grâce, pourquoi le Prophète a-t-il recours à Dieu pour obtenir cette faveur? Est-ce que Dieu avait commandé à l’ange de le faire? Oui, certainement, car on comprend que ce fut le Christ qui fit cette injonction à l’ange; et les paroles du Prophète en font foi : « Or, lorsque je voyais, moi Daniel, la vision, et que j’en cherchais l’intelligence, voilà que s’arrêta devant moi comme la ressemblance d’un homme, et j’entendis la voix d’un homme dans Ubal, et il appela, et dit : Fais-lui comprendre cette vision 2». Or, le grec a le même verbe que nous trouvons dans notre psaume, c’est-à-dire sunetison. Dieu donc, qui est la lumière, illumine par lui-même les saintes âmes 3, afin qu’elles comprennent les choses divines qu’on leur annonce ou qu’on leur montre. Mais s’il a recours pour cela au ministère d’un ange, l’ange peut agir sur l’esprit de l’homme, de manière qu’il comprenne la lumière de Dieu, et que cette lumière lui donne l’intelligence; mais on dit alors qu’il donne l’intelligence à l’homme, ou qu’il le rend intelligent, comme on dit d’un architecte qu’il éclaire une maison, ou lui donne de la lumière, quand il y ouvre une fenêtre. Ce n’est point sa propre lumière qu’il
1. Dan. X, 14. — 2. Id. VIII 15,16.— 3. Jean, I, 4, 9.
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y fait entrer pour l’éclairer, il ouvre seulement une entrée à la lumière. Le soleil qui, par l’ouverture de la fenêtre, éclaire cette maison, n’a point créé la maison, non plus que l’architecte qui a ouvert la fenêtre : il n’a ni commandé de construire cette maison, ni aidé à la construire, il n’a même rien fait pour pratiquer l’ouverture afin de répandre sa lumière. Dieu, au contraire, a fait à l’homme une âme raisonnable et intelligente, capable de recevoir la lumière qui vient de lui; il a fait l’ange capable d’agir sur l’esprit de l’homme, de telle sorte que celui-ci pût recevoir la lumière ; il aide notre esprit et le dispose aux opérations de l’ange; et par lui-même il éclaire l’esprit de manière non-seulement à voir ce que la vérité lui montre, mais à contempler la vérité elle-même. Mais après avoir donné des éclaircissements nécessaires, autant que j’en puis juger, quoique peut-être un peu longs, finissons ce discours, et remettons à un autre jour les versets suivants de notre psaume.
LA JOIE DANS LE SERVICE DE DIEU.
C’est à Dieu, qui nous a créés, qu’il appartient de nous créer encore, en nous donnant de comprendre ses préceptes. Ceux-là craignent qui sont dans le Christ et dans l’Eglise. Or, ils verront un jour cette Eglise qui est le corps du Christ, et dont ils font partie, mais qu’ils ne voient point dans sa splendeur ici-bas, à cause de la crainte inhérente à notre situation actuelle. Le Prophète appelle sur lui les divines miséricordes et la vie, c’est-à-dire la vie heureuse, car celle d’ici-bas est plutôt une mort. Cette vie s’obtient par la méditation des préceptes, méditation qui nous met en communion avec Jésus-Christ par la pureté du coeur, qu’il nous faut demander instamment.
1. Dans ce psaume, Jésus-Christ Notre-Seigneur, parlant au nom de son corps qui est l’Eglise, a demandé, comme pour lui-même, que Dieu lui donnât l’intelligence, afin de comprendre ses commandements. Car la vie de son corps, c’est-à-dire de son peuple, est cachée avec la sienne en Dieu 1, et lui-même dans ce même corps souffre de l’indigence, et demande ce qui est nécessaire à ses membres. « Vos mains », dit-il, « m’ont fait et m’ont formé, donnez-moi l’intelligence afin que j’apprenne vos commandements 2 », Puisque vous m’avez formé, dit-il, formez-moi de nouveau, afin que dans le corps de Jésus-Christ s’accomplisse la parole de saint Paul : « Qu’il se fasse en vous une transformation dans le renouvellement de votre esprit 3».
2. « Ceux qui vous craignent », dit-il, « me verront et seront dans la grâce»; ou, comme plusieurs ont traduit: « Seront dans l’allégresse, parce que j’ai espéré en votre
1. Coloss. III, 3. — 2. Ps. CXVIII, 73. — 3. Rom. XII, 2.
parole 1 » ; c’est-à-dire, dans les serments que vous avez faits, afin de vous former ce peuple de la promesse, cette race d’Abraham, en qui seront bénies les nations 2. Or, quels sont les hommes qui craignent Dieu, et quel est celui qu’ils verront, q tu les réjouira, parce qu’il a espéré en la parole de Dieu ? Si c’est le corps de Jésus-Christ ou l’Eglise qui parle ici par Jésus-Christ, ou si c’est le Christ qui parle d’elle et en elle comme de lui-même; ceux qui craignent Dieu ne sont-ils pas dans le Christ et dans l’Eglise? Qui donc verront-ils pour être dans la joie ? Est-ce parce que le peuple se voit lui-même et en est dans la joie, qu’il est dit: « Ceux qui vous craignent vous verront, et seront dans la joie, parce que j’ai espéré eu vos paroles » ; ou, comme d’autres ont traduit plus justement: « J’ai surespéré 3» ; comme s’il disait : « Ceux qui vous craignent verront» votre Eglise « et ils seront dans la joie, parce que j’ai surespéré en vos paroles » ; puisqu’ils sont eux-mêmes l’Eglise , ceux qui
1. Ps. CXVIII, 74.— 2. Gen. XII, 3; XXVI, 4,— 3. Grec, epelpisa.
voient l’Eglise et en sont ravis? Mais alors pourquoi ne pas dire : Ceux qui vous craignent me voient, et en sont ravis ; tandis que craignent est au présent, et que verront et seront dans la joie sont des paroles au futur? Serait-ce parce que maintenant il y a crainte, tant que « la vie de l’homme est une épreuve sur la terre 1» ; et que cette joie dont il est question ici ne s’épanouira que quand les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur père 2? De là vient qu’on lit encore dans un autre psaume : « Combien est grande, ô mon Dieu, la douceur que vous avez cachée à ceux qui vous craignent 3? » Tandis qu’ils craignent, ils ne voient pas encore; mais ils verront et seront dans la joie ; ce qui a rapport à la parole suivante : « Vous l’avez accomplie dans ceux qui espèrent en vous » ; comme il est dit ici : « Parce que j’ai espéré ou surespéré dans vos paroles». Ici le traducteur a composé son verbe, afin de nous faire mieux comprendre que « Dieu est assez puissant pour faire au-delà de ce que nous pouvons demander ou comprendre 5» ; et que s’il dépasse la portée de nos prières et de notre intelligence, ce serait peu d’espérer, il nous faut un surcroît d’espérance.
3. Ainsi donc, parce que l’Eglise ici-bas est encore dans la crainte, et ne se voit point dans ce royaume où elle jouira d’une entière sécurité, mais qu’elle est au milieu des périls et des épreuves de ce monde, où elle entend cette parole : « Que celui qui se croit debout, prenne garde de tomber 6» ; elle jette les yeux sur la misère de cette vie mortelle où les enfants d’Adam sentent le joug pesant qui les accable, depuis le jour qu’ils ont quitté le sein maternel, et qui s’étend sur chacun d’eux jusqu’au jour où ils retourneront au sein de la terre leur mère commune 7; elle voit que même après la régénération, la convoitise de la chair contre l’esprit 8 leur arrache des gémissements contre cette oppression ; et à cette vue elle s’écrie : « J’ai connu, Seigneur, que la justice est dans vos jugements, et que c’est dans votre vérité que vous m’avez humiliée. Consolez-moi par le retour de votre miséricorde, et selon la promesse faite à votre serviteur 9 ». La miséricorde et la justice sont
1. Job, VII, 1. — 2. Matth. XIII, 48.— 3. Ps. XXX, 20.— 4. Id. 21.— 5. Ephés. III, 20.— 6. I Cor. X, 12.— 7. Eccli. XL, 1.— 8. Gal. V, 17 — 9. Ps. CXVIII, 75, 76.
tellement liées dans les saintes Ecritures, et particulièrement dans les psaumes, que même en certains passages on lit : « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 1». Dans celui qui nous occupe, nous trouvons d’abord cette vérité qui nous a humiliés jusqu’à la mort par la sentence de Celui dont les jugements sont justice : vient ensuite la miséricorde qui nous rétablit dans la vie selon la promesse de Celui dont les bienfaits constituent la grâce. Aussi est-il dit : « Selon votre parole à votre serviteur » ; c’est-à-dire, selon la promesse faite à votre serviteur. Dès lors, bien que la régénération, ou si l’on veut, la foi, l’espérance et la charité, trois vertus qui s’affermissent en nous, soient un don de la divine miséricorde, elles ne sont néanmoins, dans cette vie d’orages et de misères, que le soulagement du malheur, et non le comble de la félicité. C’est pourquoi il est dit: « Que votre miséricorde s’étende sur moi pour me consoler ».
4. Mais comme c’est après ces misères, et même par ces misères que nous viendra le bonheur à venir, le Prophète poursuit « Que vos miséricordes viennent sur moi, et que je vive 2». Je vivrai en effet quand je n’aurai plus rien à craindre, pas même la mort. Ce que l’on nomme la vie sans rien ajouter, ne peut s’entendre que de la vie éternelle et bienheureuse, comme si elle seule pouvait être appelée vie, et qu’en comparaison d’elle celle d’ici-bas méritât plutôt le nom de mort que le nom de vie. C’est ainsi qu’il est dit dans l’Evangile « Si tu veux arriver à la vie,observe les commandements 3». Le Sauveur a-t-il dit vie éternelle ou vie bienheureuse? De même, en parlant de la résurrection de la chair : « Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie 4 », il n’ajoute ni heureuse ni éternelle. De même ici le Prophète s’écrie : « Que vos miséricordes viennent, afin que je vive », sans parler de vie éternelle ni de vie heureuse comme s’il n’y avait aucune différence entre vivre, et vivre sans fin ou sans calamité. Mais comment mériter cette vie? « Parce que votre loi est le sujet de mes pensées », dit le Prophète Et si cette méditation n’était pas selon la foi qui agit par la charité 3, nul homme ne pourrait jamais arriver à cette vie. J’ai cru
1. Ps. XXIV, 10.— 2. Id. CXVIII, 77. — 3. Matth. XIX, 17.— 4. Jean, V, 29. — 5. Gal. V, 6.
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devoir le dire, afin que nul ne s’imagine qu’il lui suffit de confier toute la loi à sa mémoire, de s’en souvenir souvent, de la chanter, de ne pas taire ce qu’elle ordonne, sans le faire néanmoins, pour dire à bon droit: « Votre loi est l’objet de mes pensées », et croire ensuite qu’il obtiendra par là ce qui est marqué dans les versets précédents, et que le Prophète sollicitait en vertu de cette méditation, quand il disait: «Que votre miséricorde s’étende sur moi, et que je vive». Cette méditation est la pensée d’un coeur qui aime, et qui aime avec tant d’ardeur, que ce feu de méditation ne se refroidit point, quelque nombreuses que soient les iniquités qui l’environnent 1.
5. Le Prophète continue: « Confusion aux superbes, parce qu’ils m’ont injustement maltraité; pour moi, je m’exercerai dans vos commandements 2 ». Voilà ce que fait la
méditation de la loi de Dieu, ou plutôt qui est la loi.
6. « Qu’ils se tournent vers moi, ceux qui vous craignent, et qui connaissent vos oracles 3 ». Dans certains exemplaires et grecs et latins, on lit: « Qu’ils se tournent à moi », ce qui revient, ce me semble, à se tourner vers moi. Mais qui donc parle ainsi? nul homme n’oserait tenir ce langage, et l’osât-il on ne devrait point l’écouter. C’est donc celui qui, plus haut, parlait encore en son nom, quand il disait : « Je suis associé à tous ceux qui vous craignent ». Comme il a pris part à notre mortalité pour nous donner part à sa divinité, nous avons aussi part à la vie en lui seul, comme il a eu part à la mort en plusieurs. C’est en effet vers lui que se tournent tous ceux qui craignent Dieu, qui connaissent ces témoignages que les Prophètes lui ont rendus si longtemps d’avance et qu’il a vérifiés par sa présence autorisée par tant de miracles.
7. « Que mon cœur », dit-il ensuite, « soit
1. Matth. XXIV, 12. — 2. Ps. CXVIII, 78. — 3. Id. 79.
sans tache dans vos ordonnances, afin que je ne sois pas confondu 1 ». Voici de nouveau la parole du corps mystique, ou du peuple saint, qui demande à Dieu un coeur pur, c’est-à-dire le coeur de tous ses membres; et cela par les justifications de Dieu, non par leurs propres forces. Il ne présume point de lui-même, il supplie. Ce qu’il ajoute: « Afin que je ne sois point confondu », nous l’avons déjà vu dans les premiers versets de notre psaume: « Puissent mes voies se redresser pour garder vos préceptes, alors je ne serai point confondu en méditant vos préceptes». Cet expression u puissent»,qui est un optatif, reparaît plus clairement encore dans la prière que fait le Prophète : « Que mon coeur soit sans tache ». Ni dans l’une ni dans l’autre de ces pensées, qui sont identiques au fond, nous ne trouvons la présomption du libre arbitre s’élevant contre la grâce. Cette expression : « Alors j’échapperai à la confusion », il la répète ici : « Afin que j’échappe à la confusion ». Ainsi donc, pour le corps et pour les membres du Christ, le coeur devient pur, au moyen de la grâce de Dieu, par le chef de ce corps, c’est-à-dire par Jésus-Christ Notre-Seigneur, dans le bain de la régénération, où toutes nos fautes anciennes sont effacées 2; par le secours de l’Esprit qui nous donne des désirs contraires à ceux de la chair, de peur que nous ne succombions dans la lutte 3; par l’effet de la prière dominicale et où nous disons: « Remettez-nous nos dettes 4 ». Dès lors que notre âme a reçu le don de la régénération, est soutenue dans sa lutte, et répand sa prière, notre coeur devient pur, afin que nous ne soyons point confondus car c’est là un des points des ordonnances et des justifications de Dieu, puisque, parmi les préceptes, il nous dit : « Remettez et il vous sera remis, donnez et l’on vous donnera 5 ».
1. Ps. CXVIII, 80. — 2. Tit. III, 5.— 3. Gal. V, 17.— 4. Matth. VI, 12.— 5. Luc, VI, 37, 38.
LES SOUPIRS DE L’ÉGLISE PERSÉCUTÉE.
Le roi défaillance employé par le Prophète n’est qu’une sainte impatience vers le salut. Toujours ce désir a été exhalté dans l’Eglise; sous l’ancienne loi les saints soupiraient après le Christ incarné ; ils soupirent aujourd’hui après Jésus qui viendra nous juter. Telle est la langueur de l’Eglise, qui fait monter vers le ciel de brûlants soupirs ; et ces soupirs éloignent les convoitises charnelles et avivent la charité. Elle demande sa délivrance, et néanmoins elle subsistera jusqu’à la fin du monde; elle répudie les fables que débitent les hérétiques ses persécuteurs, elle demande pour ses martyrs et obtient le secours du ciel qui les soutient.
1. Avec le secours de Dieu nous devons considérer et exposer cette partie de notre long psaume qui commence ainsi: « Mon « âme est en défaillance dans l’attente de votre salut; je n’espère qu’en votre parole 1 ». La défaillance n’est pas toujours une faute ou un châtiment: il est une défaillance louable et désirable. Comme ces deux termes progrès et défaillance sont opposés l’un à l’autre, il est plus ordinaire de prendre le progrès en bonne part et la défaillance en mauvaise part, quand on ne précise ou qu’on ne sous-entend pas en quoi il y a défaillance ou progrès. Mais un mot que l’on ajoute peut donner au progrès un sens défavorable, et un sens favorable à la défaillance. L’Apôtre nous dit ouvertement: « Evitez les discours nouveaux et profanes, dont les progrès sont rapides vers l’impiété 2». Et en parlant de quelques-uns: « Ils feront des progrès dans le mal 3 ». La défaillance qui va du bien au mal est donc mauvaise; elle est bonne, quand elle va du mal au bien. C’est, en effet, une louable défaillance qui a fait dire au Prophète : « Mon âme languit, elle soupire après vos tabernacles, ô mon Dieu 4 ». Aussi le Prophète ne dit-il point : Mon âme a failli à votre salut; mais bien: « Mon âme est dans la défaillance parle désir de votre salut ». Cette défaillance est donc louable; elle marque le désir d’un bien qu’on ne possède point encore, mais que néanmoins on souhaite avec un violent désir. Mais qui peut exhaler ces soupirs, sinon la race choisie, le royal sacerdoce, la nation sainte, le peuple conquis 5 et depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, soupirant au Christ, dans ceux qui ont vécu, ceux qui
1. Ps. CXVIII, 81.— 2. II Tim. II, 16.— 3. Id. III, 13.— 4. Ps. LXXXIII, 3. — 5. I Pierre, II, 9.
vivent, et ceux qui vivront ici-bas au temps marqué parle Seigneur? Témoin le saint vieillard Siméon, qui s’écria en recevant dans ses bras le divin enfant : « Maintenant, Seigneur, vous laissez mourir en paix votre serviteur, selon votre promesse; car mes yeux ont vu votre salut ». Il avait reçu d’en haut l’assurance de ne point mourir avant d’avoir vu l’oint du Seigneur 1. Tel nous voyons le désir de ce saint vieillard, et tel était, nous devons le croire, le désir des saints dans les temps les plus reculés. De là cette parole du Sauveur à ses disciples: « Beaucoup de Prophètes et de rois ont voulu voir ce que vous voyez, et ne e l’ont point vu; entendre ce que vous entendez, et ne l’ont point entendu 2 »; en sorte qu’on peut aussi leur attribuer cette parole: « Mon âme languit après votre salut ». Ni alors, ni aujourd’hui ces désirs des saints n’ont cessé dans le corps du Christ, qui est l’Eglise; ils doivent durer jusqu’à la tin des siècles, jusqu’à l’avènement du Désiré des nations 3, selon la promesse du Prophète. Aussi l’Apôtre nous dit-il : « Il me reste à recevoir la couronne de justice que me rendra en ce jour le Seigneur qui est un juste juge; et non-seulement à moi, mais à tous ceux qui aiment son avènement 4 ». C’est pourquoi le désir dont nous parlons vient du désir de son avènement, dont saint Paul a dit encore: « Lorsque paraîtra le Christ, qui est votre vie, vous aussi vous paraîtrez avec lui dans la gloire 5». Ainsi donc, les premiers temps de l’Eglise qui ont précédé l’enfantement de la Vierge, ont eu des saints qui soupiraient après l’incarnation ; les temps qui s’écoulent
1. Luc, II, 26.— 2. Matth. XIII, 17.— 3. Agg. II, 8.— 4. II Tim. IV, 8, — 5. Colos, III, 4.
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depuis qu’il est remonté au ciel ont leurs saints qui aspirent après sa manifestation quand il viendra juger les vivants et les morts. Depuis l’origine du monde jusqu’à la fin, ce désir n’a pas été interrompu un instant, sinon pendant le temps si court que le Christ a vécu avec ses disciples ; en sorte que c’est à tout le corps du Christ qui gémit ici-bas que l’on peut attribuer ces paroles: « Mon âme languit après votre salut, et j’ai mis mon espoir dans votre parole », c’est-à-dire dans votre promesse ; et cette espérance nous fait attendre avec patience ce que nous croyons sans le voir 1. Encore ici nous lisons dans le grec 2 le verbe que nos traducteurs ont rendu par « surespéré », sans doute parce que cette espérance est au-dessus de toute expression.
2. « Mes yeux ont langui après votre parole ; ils ont dit: Quand me consolerez-vous 3? » Voici encore dans les yeux, mais dans les yeux intérieurs cette heureuse et louable défaillance, qui ne vient pas d’une faiblesse de coeur, mais d’un ardent désir des promesses de Dieu. Car c’est votre parole, dit le Prophète, qui les fait languir ; mais comment de tels yeux peuvent-ils dire : « Quand me consolerez-vous », s’il n’y a une prière et un gémissement dans cette espérance toujours attentive? C’est la langue en effet qui parle, et non les yeux. Toutefois une prière fervente serait en quelque sorte la parole des yeux. Mais ce cri du Prophète: « Quand me consolerez-vous ? » nous montre qu’il souffre de cette attente. De là encore cette autre parole: « Mais vous, Seigneur, jusques à quand 4?» Dieu use parfois de délai pour nous rendre plus douce la joie différée : on peut dire aussi que pour un coeur qui aime, le temps même le plus court est toujours bien long. « Or, le Seigneur sait quand il doit faire toute chose, lui qui règle tout avec nombre, avec poids et mesure 5».
3. Or, la ferveur de ces désirs spirituels éteint, sans aucun doute, les désirs charnels
c’est pourquoi l’interlocuteur poursuit : « Je suis devenu comme une outre exposée aux frimas, mais je n’ai point oublié vos préceptes 6 ». Par outre il entend cette chair mortelle, et par frimas cette grâce d’en haut qui refroidit et paralyse nos concupiscences.
1. Rom. VIII, 25.— 2. Grec, epelpisa. — 3. Ps. CXVIII, 82.— 4. Id. VI, 4. — 5. Sag. XI, 21. — 6. Ps. CXVIII, 83.
De là vient que nous n’oublions point les commandements de Dieu, puisque nous n’avons point d’autres pensées, et que s’accomplit en nous le mot de l’Apôtre : « Ne cherchez point à contenter les désirs de la chair 1 ». Aussi, après avoir dit : « Je suis devenu comme l’outre sous les frimas », le Prophète a-t-il ajouté : « Je n’ai point oublié vos ordonnances ». C’est-à-dire, je ne les ai point oubliées, parce que j’ai été réduit en cet état. L’ardeur des désirs s’est glacée, pour donner à la mémoire la ferveur de la charité.
4. « Combien de jours doit compter encore votre serviteur; quand me ferez-vous justice de ceux qui me persécutent 2 ? » Tel est dans l’Apocalypse le cri des martyrs, et la patience leur est recommandée jusqu’à ce que le nombre de leurs frères soit au complet 3 ».
Le corps du Christ demande alors à Dieu combien de jours il doit passer en ce monde, Et de peur que tel homme ne vienne à s’imaginer que l’Eglise ne subsistera point jusqu’à la fin du monde, qu’il s’écoulera un certain espace de temps où l’Eglise n’existera plus sur la terre, aussitôt qu’elle s’enquiert du nombre de ses jours, le Prophète nous parle de jugement, pour nous montrer que cette Eglise demeurera sur la terre jusqu’au jugement qui la vengera de ses persécuteurs. Et si l’on s’étonne qu’elle fasse la même question que les disciples, quand le Maître leur répondit : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps que le Père a réservés dans sa puissance 4», pourquoi ne verrions-nous pas dans cet endroit du psaume une prophétie de cette question, et ce cri de l’Eglise prophétisé si longtemps d’avance, accompli dans l’interrogation des disciples?
5. Quant à ces paroles : « Les impies m’ont raconté leurs fables, mais elles ne sont point comme votre loi, ô mon Dieu 5»; le mot grec adoleskias ; ne saurait jusqu’à présent se rendre en latin par un seul mot ; ceux-ci l’ont traduit par deleclationes, ceux-là par fabulationes; nous pouvons regarder cela comme des paraboles étudiées, mais qui ont certain charme dans la conversation. Or, ces jeux d’esprit nous les trouverons dans les divers genres de la littérature profane, et même dans les livres juifs que l’on nomme deuterostes, et qui, étrangers aux saintes Ecritures,
1. Rom.
XIII, 14.— 2. Ps. CXVIII, 84.— 3. Apoc. VI, 10, 11.— 4. Act. 1, 7. — 5. Ps.
CXVIII, 83.
699
renferment des fables par milliers. On les trouve aussi chez les hérétiques, si féconds en vaines paroles. Ces conteurs, le Prophète les appelle des impies, et leurs contes, adoleskias, c’est-à-dire des puérilités , des jeux de mots, « mais qui ne ressemblent point, Seigneur, à votre loi », parce que dans cette loi, c’est la vérité, et non l’expression, qui a pour moi des attraits.
6. Enfin il ajoute : « Quant à vos préceptes ils sont tous vérité ; aidez-moi contre leurs injustes poursuites 1». Le sens de ces paroles dépend de ces autres qui précèdent:
« Combien de jours doit compter votre serviteur; quand me ferez-vous justice de ceux qui me persécutent? » C’était me persécuter que me raconter leurs fables ineptes; mais je leur ai préféré votre loi, qui avait pour moi plus de charmes, parce que « tous vos préceptes sont la vérité », et n’ont rien de cette vanité qui règne dans leurs discours. Et « ils m’ont persécuté injustement », en ce sens qu’ils ont persécuté en moi la vérité. Donc, « secourez-moi », afin que je combatte pour la vérité jusqu’à la mort, puisque tel est votre commandement, et qu’en cela consiste la vérité.
1. Ps. CXVIII, 86.
7. En accomplissant ce précepte, l’Eglise endura ce que dit le Prophète : « Ils m’ont presque anéantie sur la terre 1 », en massacrant tant de martyrs qui confessaient et prêchaient la vérité. Mais comme l’Eglise n’avait pas dit en vain : « Aidez-moi », elle ajoute : « Pour moi, je n’ai pas abandonné vos préceptes ».
8. Afin de pouvoir persévérer jusqu’à la fin, « vivifiez-moi, dit-elle, selon votre miséricorde, et je garderai les témoignages de votre bouche 2 », ce que le grec appelle martyria. N’oublions pas cette remarque à la louange du mot de martyrs qui nous est si doux. Or, dans cette violence de la persécution, qui fit presque disparaître de la terre l’Eglise de Dieu, ils n’auraient pu garder les témoignages du Seigneur, si Dieu n’eût exaucé en eux cette prière : « Donnez-moi la vie selon votre miséricorde ». Dieu leur donna la vie en effet, de peur que l’amour d’une vie ne leur fît perdre la véritable vie, et qu’en reniant la vie, ils ne perdissent la vie. Par là ceux qui n’échangèrent pas la vérité contre la vie trouvèrent la vie en mourant pour la vérité.
1. Ps.
CXVIII, 87.— 2. Id. 88.
SOUPIRS DE L’ÉGLISE VERS LE CIEL.
Le Prophète aspire au ciel où demeure éternellement la parole de Dieu, puis il se rabat sur la terre où il voit passer les générations qui se transmettent sa parole. Ces deux générations sont l’Ancien et le Nouveau Testament, et ceux de l’Ancien qui se sont sanctifiés appartenaient au Nouveau, étaient fondés sur Jésus-Christ, qui est le véritable jour. Afin de ne point périr tians son abaissement, le Prophète médite la loi de Dieu; il est à Dieu, et non à lui-même; les exemples des pécheurs l’eussent perdu, s’il n’eût compris par les témoignages de Dieu qu’il vaut mieux mourir qu’abandonne cette loi.
1. Il semble que l’interlocuteur de notre psaume est pris d’ennui à cause de l’inconstance des hommes, qui nous fait de la vie une source de tentations. Environné par la tribulation qui lui fait dire : « Les injustes m’ont persécuté »; et encore: « Peu s’en faut qu’ils ne m’aient anéanti sur la terre », il s’enflamme d’up saint désir pour la Jérusalem céleste, et élevant les yeux en haut il s’écrie : « C’est pour l’éternité, Seigneur, que votre parole demeure dans les cieux 1 » ; c’est-à-dire dans les saints anges qui gardent, sans la déserter jamais, la milice éternelle.
2. Après le ciel, le verset suivant nous parle de la terre, car il est encore un des huit qui appartiennent à cette lettre de l’alphabet. A chacune de ces lettres, en effet, sont joints huit
1. Ps. CXVIII, 69.
700
versets jusqu’à la fin de ce long psaume. « Votre vérité passe de génération en génération ; vous avez fondé la terre qui demeure toujours ». Donc, après le ciel, il jette sur la terre un regard de foi; il y trouve des générations qui ne sont point dans le ciel, et il s’écrie : « Votre vérité passe de génération en génération ». Cette répétition peut signifier toutes les générations, tantôt plus, tantôt moins fécondes en saints, chez qui s’est trouvée la vérité de Dieu. Selon la diversité des temps passés ou à venir, le Prophète peut même avoir en vue deux générations, l’une embrassant la loi et les Prophètes, l’autre embrassant les temps de l’Evangile. Expliquant ensuite pourquoi la vérité ne manque jamais à ces deux générations, « vous avez fondé la terre », dit le Prophète, « et elle demeure » ; appelons terre ceux qui habitent la terre. « Or, nul ne saurait poser un fondement autre que celui qui est posé, et qui est Jésus-Christ ». Car cette génération, qui embrasse la loi et les Prophètes, n’en avait pas moins pour fondement Jésus-Christ, à qui la loi et les Prophètes rendaient témoignage 2. Ou bien, faudrait-il ranger Moïse et les Prophètes parmi les fils de cette servante qui engendre pour l’esclavage, et non parmi les fils de l’épouse libre qui est notre mère 3, à qui un homme dit : Sion, vous êtes ma mère; et cet homme a été fait en elle, et il est lui-même le Très-Haut qui l’a fondée 4? II est en effet le Très-Haut en son Père, et à cause de nous il s’est fait très-humble en cette mère; celui qui était Dieu au-dessus d’elle, a été fait homme en elle. Tel est, Seigneur, le fondement sur lequel vous avez basé la terre, et elle demeure; car, solidifiée sur un tel fondement, elle ne sera pas ébranlée dans le siècle des siècles 5; elle demeurera dans ceux à qui vous donnerez la vie éternelle. Quant à ceux qui sont nés de la servante, qui appartiennent à l’Ancien Testament dont les ombres couvraient le Nouveau, ils n’ont eu du goût que pour les choses terrestres, et ne demeureront point, « car le serviteur ne demeure point toujours dans la maison du maître, mais le Fils y demeure éternellement 6 ».
3. « Le jour se maintient dans votre loi 7 ». Tout ce qui vient d’être marqué est un jour,
1. I Cor. III, 11. — 2. Rom. III, 21. — 3. Gal. IV, 24,26.— 4. Ps. LXXXVI, 5.— 5. Id. CIII, 5.— 6. Jean, VIII, 35.— 7. Ps. CXVIII, 91.
et ce jour est celui que le Seigneur a fait: soyons dans la joie, livrons-nous à l’allégresse 1, et marchons dans la décence comme au grand jour 2. « Tout vous est assujéti ». Tout, c’est-à-dire tout ce qui tient à ce jour, tout ce dont on vient de parler, tout cela vous est assujéti. Mais les impies dont il est dit: « J’ai comparé votre mère à la nuit 3 », ne servent point le Seigneur.
4. Le Prophète examine ensuite de quel état la terre sera délivrée, afin de demeurer affermie; il ajoute: « Si je n’eusse médité votre loi, j’eusse probablement péri dans mon abaissement 4 ». Cette loi est celle de la foi; non d’une foi stérile, mais d’une foi qui opère au moyen de la charité 5. C’est par elle que l’on obtient la grâce qui nous donne la force dans les tribulations du temps, de peur que nous ne périssions dans l’humiliation de cette vie mortelle.
5. « Je n’oublierai jamais », dit-il, « vos ordonnances, parce qu’en elles vous m’avez donné la vie 6 ». De là vient qu’il n’a point péri dans son humiliation. Car, si Dieu ne nous vivifiait, que serait-ce que l’homme qui peut se dérober à la vie, mais non se la donner?
6. Ensuite il ajoute : « Je suis à vous, sauvez-moi, car je recherche vos justifications 7 ». Ne passons point légèrement sur cette parole: « Pour moi, je suis à vous ». Qu’est-ce qui n’est pas à Dieu? Et parce qu’on dit que Dieu est dans le ciel, faut-il croire qu’il y ait sur la terre quelque chose qui ne soit point à lui; quand surtout nous chantons dans un autre psaume : « La terre est au Seigneur, et tout ce qu’elle contient, l’univers entier et tous ceux qui l’habitent 8? » Pourquoi donc l’interlocuteur a-t-il voulu se recommander tout particulièrement à Dieu, en disant: « Pour moi, je suis à vous, sauvez-moi » , sinon afin de nous prévenir que, pour son malheur, il a voulu être à lui-même, par la désobéissance qui est le premier et le plus grand mal? Comme s’il nous eût dit: J’ai voulu être à moi, et je me suis perdu. « Je suis à vous», reprend-il, « sauvez-moi, parce que j’ai recherché vos justifications » ; non plus ces volontés par lesquelles j’étais à moi, mais vos justifications, afin d’être à vous.
7. « C’est moi», dit-il, « que les pécheurs ont
1. Ps. CXVIII, 24.— 2. Rom. XIII, 13.— 3. Osée, IV, 5, suiv. les Septante. — 4. Ps. CXVIII, 92. — 5. Gal. V, 6. — 6. Ps. CXVIII, 93. — 7. Id. 94.— 8. Id. XXXIII, 1.
attendu pour me perdre; mais j’ai compris vos commandements 1 ». Qu’est-ce à dire, « ont attendu pour me perdre ? » Lui auraient-ils tendu des embûches, attendant son passage pour le tuer? Craignait-il donc la mort du corps? Loin de là. Que signifient donc ces paroles: « Ils m’ont attendu », sinon qu’ils ont voulu le porter au mal? Ils l’eussent alors perdu. Or, il nous montre pourquoi il n’a point péri: « J’ai compris vos témoignages », nous dit-il. Mais l’expression grecque: « J’ai compris vos martyres », est plus familière dans l’Eglise. Et quand ils eussent puni de mort ma résistance à leurs impiétés, ce n’est point périr que vous rendre témoignage. Mais ceux qui attendaient mon assentiment pour me perdre, me tourmentaient quand je vous confessais : et toutefois il n’abandonnait point ce qu’il avait compris; il envisageait et voyait cette fin qui serait sans fin, s’il persévérait jusqu’à la fin.
8. Le Prophète continue: « J’ai vu la dernière consommation de toutes choses, votre loi est d’une étendue infinie 2 ». Il avait pénétré dans le sanctuaire de Dieu, et avait
compris la fin des choses 3. Or, par consommation, il faut, je crois, entendre ici, combattre
à mort pour la vérité 4, endurer tous les maux pour le bien le plus réel et le plus grand; et
1. Ps. CXVIII, 95.— 2. Id. 96.— 3. Id. LXXII, 17.— 4. Eccli. IV, 33.
la fin de cette consommation serait d’être élevé en gloire dans le royaume du Christ, qui n’a point de fin, d’y posséder, sans craindre la mort ou la douleur, une vie souverainement glorieuse, une vie acquise par la mort, par les douleurs et les opprobres de cette vie. Cette loi d’une étendue infinie, je ne saurais l’entendre que de la charité. De quoi servirait en face de la mort la plus atroce, et au milieu des plus affreux supplices, de rendre témoignage à la vérité, si la charité ne dictait cette confession? Ecoutons l’Apôtre: « Quand je livrerai mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, tout cela ne me sert de rien 1. Or, cet amour de Dieu a été répandu « dans nos coeurs, par le Saint-Esprit qui nous a été donné 2». Mais cette effusion nous met au large, et si nous sommes au large, nous parcourons sans peine la voie étroite, avec la grâce de ce même Dieu à qui nous disons : « Vous avez élargi la voie sous mes pieds, et mes démarches n’ont pas été affaiblies 3 ». Il est donc large ce commandement de la charité, et il est double, puisqu’il nous fait aimer Dieu et le prochain. Pourrait-elle être plus vaste quand elle renferme la loi et les Prophètes 4?
1. I Cor. XIII, 3. — 2. Rom. V, 5. — 3. Ps. XVII, 37. — 4. Matth. XXII, 37.40.
L’INTELLIGENCE DE LA LOI.
C’est la foi agissant par la charité qui nous facilite l’accomplissement des préceptes divins, et cette foi vient de la grâce de Dieu qui nous éclaire, qui nous dispose à l’accomplissement de la loi or, cette loi qui se résume dans la charité durera éternellement, puisque dans le ciel nous ne cesserons d’aimer Dieu. Celui qui surpasse en intelligence les docteurs et les anciens, c’est le Christ, et tout homme qui se pénètre de l’esprit plus que de la lettre de l’Evangile. Cet homme se détourne du sentier du mal, ou plutôt résiste à ses convoitises, goûte la parole divine comme un miel exquis; et ce miel est dans l’intelligence qui lui est venue par les préceptes, ou plutôt par l’obéissance aux préceptes.
1. Nous vous l’avons dit souvent, mes frères, par cette voie large, dans laquelle on accomplit sans difficulté la loi de Dieu, il faut entendre la charité. Aussi, dans notre long psaume, après avoir dit: « Votre loi est d’une merveilleuse largeur », le Prophète nous
donne-t-il ensuite raison de cette largeur : « Combien, Seigneur, j’ai aimé voire lois 1! »
L’amour est donc l’étendue de la loi. Comment
1. Ps. CXVIII, 96, 97.
702
en effet pourrions-nous aimer le Dieu qui ordonne, sans aimer le commandement qu’il fait? Or, telle est la loi. «Tout le jour», dit le Prophète, « elle est ma méditation ». Voilà que je l’aime au point de la méditer tout le jour. Le latin dit tota die, le grec totam diem, olen ten emeran, ce qui marque une méditation continuelle ; or, qui dit tout le temps, dit toujours. Cette charité détruit la concupiscence qui nous détourne souvent d’obéir à la loi, à cause des révoltes de la chair contre l’esprit ; mais l’esprit à son tour se révoltant contre la chair 1, doit aimer la loi de Dieu au point de la méditer tout le jour. Or, saint Paul dit: « Où est donc votre glorification? Elle est anéantie. Et par quelle loi? Par la loi des oeuvres? Non, mais par la loi de la foi 2 ». Telle est la foi qui agit par la charité 2, parce qu’en cherchant, en demandant, en frappant, elle obtient l’Esprit-Saint 3 par lequel la charité est répandue dans nos coeurs 4. Tous ceux qui sont conduits par cet Esprit, sont fils de Dieu 5, admis pour se reposer avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux 6, d’où sera banni l’esclave qui ne demeure pas éternellement dans la maison 7; c’est-à-dire cet Israël 7, selon la chair à qui il est dit: « Vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, ainsi que tous les Prophètes dans le royaume de Dieu, et vous en serez chassés. Ils viendront de l’Orient et de l’Occident, de l’Aquilon et du Midi, pour se reposer dans le royaume de Dieu. Et voilà derniers ceux qui « étaient premiers, et premiers ceux qui étaient derniers 9». Quant aux Gentils, ainsi que l’a dit le Vase d’élection, « ceux qui ne cherchaient point la justice ont embrassé la justice, c’est-à-dire la justice qui vient de la foi ; tandis qu’Israël qui recherchait la loi de la justice, n’est point parvenu à la loi de la justice. Pourquoi? Parce qu’ils ne l’ont point recherchée par la foi, mais par les oeuvres, et qu’ils ont heurté contre la pierre du scandale 10 ». Et de la sorte ils sont devenus les ennemis de Celui qui parle dans notre psaume.
2. Il ajoute: « Plus qu’à tous mes ennemis vous m’avez fait connaître votre loi, parce que je l’ai embrassée pour jamais 11». Ils ont à la vérité le zèle de Dieu, mais non selon la
1. Gal. V, 17. — 2. Rom. III, 27.— 3. Gal, V, 6. — 4. Luc, XI, 10, 13. — 5. Rom. V, 5. — 6. Id. VIII, 14. — 7. Matth. VIII, 11. — 8. Jean, VIII, 35. — 9. Luc, XIII, 28-30. — 10. Rom. IX, 30-32. — 11. Ps. CXVIII, 98.
science. Ne connaissant point en effet la justice de Dieu, et s’efforçant d’établir leur propre justice , ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu 1. Mais l’interlocuteur, devenu par la loi de Dieu plus sage que ses ennemis, veut être, ainsi que saint Paul, trouvé en Jésus-Christ, n’ayant point une justice qui lui soit propre, mais une justice qui lui vienne de Dieu par la foi 2. Ce n’est point que la loi que lisent ses ennemis ne soit aussi de Dieu, mais ils ne la goûtent point comme la goûte celui qui est plus sage que ses ennemis, qui s’attache à cette pierre contre laquelle ils se sont heurtés 3. Car le Christ est la tin de la loi pour justifier ceux qui croiront 4, afin qu’ils soient justifiés gratuitement par sa grâce 5 ; non point comme ceux qui s’imaginent accomplir la loi par leurs propres forces, cherchant, dans la loi de Dieu, il est vrai, mais leur propre justice : ils veulent ressembler au contraire au fils de la promesse, qui a faim et soif de cette justice 6, qui cherche, qui demande, qui frappe, qui mendie en quelque sorte auprès du Père 7, afin d’être adopté et d’obtenir par le Fils unique. Mais quand eût-il pu goûter ainsi la loi de Dieu, s’il n’eût reçu ces dispositions de Celui à qui il dit: « Vous m’avez fait goûter votre loi d’une manière bien supérieure à mes ennemis ?» Or, ces ennemis, ces fils d’Agar, nés dans l’esclavage 8, n’ont cherché dans cette loi que des récompenses temporelles: de là vient qu’elle n’a pu être pour eux une loi éternelle, comme elle l’est pour celui-ci. La traduction, « pour l’éternité », est préférable en effet à celle qui a dit « pour le siècle », comme si une fois le siècle écoulé, il n’y ait plus de préceptes de la loi. Il n’y en aura plus en effet d’écrite sur les tables et les livres visibles; mais l’amour de Dieu et du prochain demeure éternellement dans le livre du coeur; et ce double précepte renferme la loi et les Prophètes 9; le législateur lui-même sera la récompense de ceux qui auront gardé ces préceptes; Dieu que nous aimons sera le prix de notre amour quand il sera tout en tous 10.
3. Mais que signifie cette parole suivante: « J’ai surpassé en intelligence tous ceux qui m’instruisaient 11? » Quel est cet homme plus intelligent que ceux qui l’instruisent?
1. Rom. X, 2, 3.— 2. Philipp. III, 9. — 3. Rom. IX, 32.— 4. Id. X, 4. — 5. Id. III, 24. — 6. Matth. V, 6. — 7. Id. VII, 7.— 8. Gal. IV, 24. — 9. Matth. XXII, 37- 40. — 10. I Cor. XV, 28. — 11. CXVIII, 99.
Quel est celui qui ose mettre son intelligence au-dessus de celle des Prophètes lesquels, non contents d’instruire par leur parole ceux qui vivaient de leur temps, enseignaient encore par leurs écrits et avec une si sainte autorité, ceux qui sont venus après eux? Salomon, sans doute, reçut de Dieu une sagesse qui le mit bien au-dessus de tous ses prédécesseurs 1; mais il n’est pas croyable que ce soit lui que David son père veuille prophétiser ici; surtout qu’on ne saurait lui appliquer cette parole de notre psaume : « J’ai défendu à mes pieds toute voie perverse ». Si donc, comme il est plus probable, David nous parle ici du Christ, qu’il prophétiserait tantôt comme chef, ou Sauveur, tantôt au nom de son corps mystique ou de l’Eglise, et néanmoins ne composant qu’un seul et même tout, à cause du grand sacrement ainsi formulé : « Ils seront deux dans une seule chair 2 »; je reconnais qu’en effet il a été plus intelligent que tous ceux qui l’instruisaient, quand, à douze ans, l’enfant Jésus demeura à Jérusalem, alors qu’après trois jours ses parents le trouvèrent dans le temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant; tandis que tous ceux qui l’entendaient étaient dans l’admiration à cause de sa sagesse et de ses réponses 3. Or, ce n’est pas sans raison, puisque longtemps auparavant il avait dit par la bouche du Prophète : « J’ai surpassé en intelligence ceux qui m’instruisaient ». Il entend par là tous les hommes, et non Dieu le Père, dont le Fils a dit: « Je parle selon que mon Père m’a enseigné». Ce qu’il est difficile d’entendre du Verbé, à moins de comprendre comme on le pourra que, pour le Fils, être Instruit par le Père, c’est être engendré. Celui, en effet, pour qui être ne diffère point d’être enseigné, mais qui est instruit par là même qu’il est, reçoit assurément l’instruction de celui qui lui donne l’être. Si nous envisageons le Christ dans son humanité et sous la forme de l’esclave, il est plus facile de comprendre qu’il a reçu de son Père ce qu’il a dit : en le voyant en effet sous cette forme d’esclave, et jeune enfant, les hommes ont pu croire que d’autres plus âgés l’instruisaient; mais celui que le Père a enseigné a mieux compris que tous ceux qui l’instruisaient. « Parce que vos témoignages », dit-il, « sont l’objet de mes méditations ». Il était donc plus
1. III Rois, III, 12. — 2. Ephés. V, 31-32. — 3. Luc, II, 42-47.
intelligent que tous ses maîtres, parce qu’il méditait les témoignages du Seigneur, et qu’il
connaissait mieux ceux qui le concernaient que ceux à qui il disait: « Vous avez envoyé vers Jean, et il a rendu témoignage à la vérité; pour moi, je ne reçois point témoignage d’aucun homme, mais je vous parle ainsi afin de vous sauver. Il était une lampe ardente et brillante, et pour un peu de temps vous avez voulu vous réjouir à sa lumière. Mais moi j’ai un témoignage plus grand que celui de Jean ». Tels étaient les témoignages qu’il méditait, quand il surpassait en intelligence tous ceux qui l’enseignaient.
4. Il ne serait point hors de propos d’entendre par ces docteurs, ces mêmes anciens dont il nous dit ensuite: « J’ai compris mieux que les vieillards ». Et selon moi , le but de cette répétition serait de nous rappeler l’âge du Christ mentionné dans l’Evangile; enfant par l’âge, il siégeait parmi les anciens; jeune, parmi les vieillards, et son intelligence devançant celle de ses maîtres, D’ordinaire, en comparant les petits avec les grands, on dit les jeunes et les anciens, quoique souvent ni les uns ni les autres n’approchent de la vieillesse. Si néanmoins nous voulons rechercher dans l’Evangile ce nom des vieillards au-dessus desquels s’élevait son intelligence, nous le trouvons quand les scribes et les pharisiens lui dirent : « Pourquoi vos disciples sont-ils violateurs de la tradition des vieillards? car ils ne lavent point leurs mains avant de manger ». Voilà qu’on lui oppose une faute contre la tradition des vieillards. Mais écoutons la réponse de Celui qui comprenait mieux que les vieillards : « A votre tour, pourquoi transgressez-vous le précepte du Seigneur, à cause de votre tradition? » Puis un peu plus loin, afin de nous montrer que non-seulement la tête, mais aussi le corps et les membres auraient une intelligence supérieure à celle des vieillards, dont on lui objectait la tradition sur la coutume de laver les mains, il assemble autour de lui la foule, et s’écrie: « Ecoutez et comprenez », comme s’il disait: Vous aussi, comprenez mieux que ces vieillards, afin qu’il devienne évident que c’est de vous aussi que le Prophète a dit : « J’ai compris mieux que les vieillards »; que ce n’est pas seulement de la tête, mais de tout le corps, et qu’ainsi elle s’applique au Christ tout entier. « L’homme
704
n’est point souillé par ce qui entre dans sa « bouche, mais il est souillé par ce qui sort de sa bouche ». Voilà ce que n’avaient pas compris les vieillards, qui avaient donné comme importante la prescription de se laver les mains. Les membres mêmes de ce chef divin, comprenant mieux que les vieillards, n’avaient pas encore compris ce qu’il avait dit, Aussi Pierre lui dit-il un peu après: « Expliquez-nous cette parabole ». Il prenait encore pour une parabole ce que le Seigneur avait dit sans figure. Mais le Sauveur lui dit: « Vous aussi, êtes-vous sans intelligence? Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche va dans les entrailles, et tombe dans un lieu secret? Mais ce qui sort de la bouche vient du coeur, et c’est là ce qui souille l’homme 1! » Vous aussi, seriez-vous sans intelligence, et ne comprenez-vous pas mieux que ces vieillards? Mais maintenant, après avoir entendu un tel maître qui est notre chef, chacun de nous peut dire: J’ai compris mieux que les anciens. Ce qui suit, en effet, convient aussi au corps : « Parce que j’ai recherché vos préceptes ». « Vos préceptes », et non ceux des hommes; « vos préceptes », et non ceux des anciens qui veulent être docteurs de la loi, bien qu’ils n’entendent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils affirment 2. C’est à bon droit qu’à propos des préceptes divins que nous devons rechercher afin d’avoir plus d’intelligence que ces vieillards, le Sauveur répondit à ceux qui préféraient l’autorité de ces anciens à la vérité: « A votre tour, pourquoi transgressez-vous le précepte de Dieu, pour établir vos traditions?»
5. Les paroles suivantes paraissent moins convenir au chef qu’aux membres: « J’ai détourné mes pieds de tout sentier du mal, afin de garder vos paroles 3 ». Le Christ, en effet, qui est notre chef et Sauveur de son corps, n’est porté dans le sentier du mal par aucune convoitise charnelle, et n’a pas besoin de l’interdire à ses pieds, comme s’ils y allaient de leur propre mouvement, ainsi que nous le faisons quand nous interdisons la voie du mal à nos désirs dépravés, que le Sauveur n’a point ressentis. Le moyen, en effet, d’accomplir les commandements de Dieu, est de ne point suivre nos concupiscences perverses 4 , de ne leur permettre
1. Matth. XV, 1-18.— 2. I Tim. I, 7.— 3. Ps. CXVIII, 101.— 4. Eccli. XVIII, 30.
jamais d’arriver au mal qu’elles convoitent, mais de les refréner par les désirs de l’esprit contre la chair 1, de peur qu’elles ne nous emportent, nous entraînant dans les sentiers du mal.
6. « Je ne me suis point écarté de vos jugements, parce que vous m’avez posé une loi 2 ». Le Prophète nous dit ici le sujet de ses craintes et pourquoi il détournait ses pieds de tout sentier du mal. Que signifie en effet: « Je ne me suis point écarté de vos jugements », sinon ce qu’il a dit ailleurs: « J’ai craint au sujet de vos jugements? » J’y ai cru d’une foi persévérante : « Parce que vous m’avez posé une loi ». Vous, plus intérieur que tout ce qui est intérieur en moi, c’est vous qui avez gravé dans mon coeur une loi par votre esprit comme par votre doigt, non point afin que je la craigne sans l’aimer comme l’esclave, mais afin qu’une crainte chaste me la fasse aimer, qu’un amour chaste me la fasse craindre.
7. Aussi, voyez ce qui suit: « Combien votre parole est douce à ma bouche 3 »; ou, comme dans le grec, d’une manière plus expressive : « Vos promesses ». Elles surpassent le miel et le rayon de miel. Telle est la douceur que le Seigneur fait descendre, afin que notre terre donne son fruit 4 » ; c’est-à-dire, afin que nous fassions le bien d’une manière qui soit bonne; en d’autres termes, non plus par la crainte d’un mal temporel, mais par l’attrait du bien spirituel. Dans plusieurs exemplaires, on ne lit point favum, rayon de miel, mais il se trouve en d’autres. Le miel serait alors le symbole d’une doctrine sage et évidente. Le rayon de miel marquerait celle que l’on tire des mystères les plus cachés, comme d’autant de cellules de cire, que l’on nous expliquerait en les pressant de la dent. Mais cela n’est doux qu’à la bouche du coeur, et non à la bouche charnelle.
8. Mais que signifie cette parole : « Vos préceptes m’ont donné l’intelligence ? » Autre est en effet: J’ai compris vos préceptes, et autre: Vos préceptes m’ont fait comprendre. Il y a donc je ne sais quelle autre chose dont il reconnaît que les préceptes de Dieu lui ont donné l’intelligence : autant que j’en puis juger, il dit qu’en pratiquant les préceptes du Seigneur il est arrivé à connaître, à comprendre ce qu’il désirait savoir. Aussi est-il
1. Gal, V, 17.— 2. Ps. CXVIII, 102 — 3. Id. 103.— 4. Id LXXXIV, 13.
écrit: « Si tu désires la sagesse, observe les commandements, et le Seigneur te la donnera 1 » ; ce qui, chez l’homme qui n’a pas encore pratiqué l’humilité de l’obéissance, refoule toute prétention à s’élever jusqu’à la hauteur de la sagesse, à laquelle il ne saurait atteindre que par degrés. Qu’il écoute ce qui est dit ailleurs : « Ne cherche point ce qui est au-dessus de toi, n’examine point curieusement ce qui dépasse tes forces, mais que ta pensée soit toujours occupée des ordres du Seigneur 2 ». C’est ainsi que par l’obéissance aux préceptes l’homme arrive à la science des vérités les plus cachées. Après avoir dit : « Que votre pensée s’occupe des ordres du Seigneur » , l’écrivain sacré
1. Eccli.
I, 33. — 2. Id. III, 22.
ajoute semper, « toujours », parce qu’il faut observer l’obéissance pour garder la sagesse, et qu’après avoir acquis la sagesse il ne faut pas négliger l’obéissance. Ce sont donc les membres spirituels du Christ qui disent : « J’ai compris par vos commandements ». C’est en effet le langage que peut tenir le corps du Christ dans ceux qui ont observé les commandements de Dieu et acquis ainsi une sagesse supérieure. « C’est pourquoi j’ai eu en horreur toute voie d’iniquité », dit le Prophète ; et en effet, l’amour de la justice c’est la haine de tout mal ; amour qui s’accroît à mesure qu’il est enflammé par la douceur de la sagesse, et Dieu la donne à quiconque lui obéit et s’instruit par ses commandements.
LA VÉRITABLE LUMIÈRE.
On appelle flambeau ce qui ne s’allume qu’à la véritable lumière qui est le Christ. Cette parole qui est un flambeau, c’est la parole de l’Evangile prédite par les Prophètes, prêchée par les Apôtres. Elle a déterminé le Prophète à garder les décrets de la justice, par celte foi si persécutée, et pour laquelle il demande à Dieu la vie selon sa parole, c’est-à-dire la vie de l’âme par une pureté toujours croissante. Il veut que cette âme soit entre es mains de Dieu ; il l’offre afin qu’elle échappe aux pièges des pécheurs. Ces témoignages acquis par héritage lui viennent de Dieu notre Père, à qui nous devons rendre témoignage par la charité qui est éternelle.
1. Il faut avec la grâce de Dieu approfondir et vous exposer quelques versets de notre psaume dont le premier est celui-ci : « Votre parole est un flambeau qui guide mes pas, une lumière dans mon sentier 1 ». Le mot « flambeau » est répété dans « lumière », et « mes pas» répété « dans mon sentier ». Que signifie cette parole ou ce Verbe ? Est-ce bien ce Verbe qui, dès le commencement, était Dieu et en Dieu, ce Verbe par qui tout a été fait 2 ? Point du tout; car ce Verbe est la lumière, et non un flambeau, et tout flambeau est créature, et non Créateur; il ne s’allume qu’au contact de l’immuable lumière. C’est là ce qu’était Jean, dont le Verbe de Dieu a dit: « Il était une lampe ardente et brillante 3 ». Toutefois cette lampe était aussi lumière, et néanmoins, en comparaison du Verbe dont il
1. Ps. CXVIII, 105.— 2. Jean, I, 1.— 3. Id. V, 35.
est dit: «Le Verbe était Dieu», il n’était point la hum ère, mais seulement envoyé pour rendre témoignage à la lumière. La lumière véritable n’était point celle qui reçoit la lumière d’ailleurs, à l’imitation des hommes, mais celle qui éclaire tout homme 1. Et cependant, si le flambeau n’était aussi lumière, le Sauveur ne dirait point aux Apôtres: « Vous êtes la lumière du monde 2 ». Mais de peur que cette parole ne leur persuadât qu’ils étaient lumière dans le même sens qu’il avait dit de lui : « Je suis la lumière du monde 3», voilà qu’il leur dit d’eux-mêmes: « Une ville placée sur une montagne ne saurait être cachée, et on n’allume point un flambeau pour le placer sous le boisseau, mais sur un candélabre, afin qu’il éclaire tous ceux qui sont dans la maison; ainsi que votre
1. Jean, I, 1-9. — 2. Id. VIII, 12. — 3. Matth. V, 14.
lumière brille devant les hommes 1» ; il voulait qu’ils se considérassent comme des flambeaux allumés à cette lumière qui ne change point. Nulle créature, en effet, pas même celle qui est raisonnable et intelligente, ne saurait s’éclairer par elle-même; elle ne s’allume que par la participation à la vérité éternelle, bien que souvent on l’appelle jour: ce jour n’est point le Seigneur, mais le jour que le Seigneur a fait. Aussi le Prophète lui dit-il : « Approchez de Dieu afin d’en être éclairés 2 ». C’est à cause de cette participation que le Médiateur est dans son humanité appelé une lampe dans l’Apocalypse 3. Mais c’est là une prérogative particulière, car il n’est point d’homme, quelque saint qu’il soit, dont il soit dit d’en haut, et dont on puisse dire : « Le Verbe s’est fait chair 4 »; c’est uniquement du Médiateur de Dieu et des hommes 5. Si donc l’on appelle lumière ce Verbe unique égal à celui qui l’engendre; si l’on appelle lumière cet homme éclairé par le Verbe que l’on nomme aussi flambeau, tel que Jean, tels que les Apôtres, bien que nul d’entre eux ne soit le Verbe, et que ce Verbe qui les éclaire ne soit point une lampe; qu’est-ce dès lors que ce Verbe qui est tout à la fois lumière et flambeau (car « votre Verbe, nous dit le Prophète, est un flambeau qui guide mes pas, une lumière dans mes sentiers »), si nous n’entendons par là ce Verbe, cette parole donnée aux Prophètes, prêchée par les Apôtres, non pas la parole qui est le Christ, mais la parole du Christ, dont il est écrit : « La foi vient de ce qu’on entend, et on entend la parole du Christ 6? » Saint Pierre, à son tour, comparant à une lampe la parole des Prophètes : « Nous avons », dit-il, « une preuve plus frappante dans les oracles des Prophètes, sur lesquels vous faites bien d’arrêter les yeux, comme sur un flambeau qui luit dans un lieu obscur ». Alors ce que le Prophète nous dit ici: « Votre parole est un flambeau pour mes pieds, une lumière dans mon sentier », s’entend de la parole contenue dans les saintes Ecritures.
2. « J’ai juré, j’ai résolu de garder les décrets de votre justice 8 ». Cette parole est d’un homme qui suit fidèlement cette lumière divine, et qui marche dans les droits sentiers.
1. Matth. V, 14-16. — 2. Ps. XXXIII, 6. — 3. Apoc. XXI, 23. — 4. Jean, I, 14.— 5. I Tim, II, 5.— 6. Rom. X, 17.— 7. II Pierre, I, 19. — 8. Ps. CXVIII, 106.
Le second verbe explique ce qu’avait commencé le précédent; comme si nous lui demandions ce que signifie « je l’ai juré », il ajoute «et je l’ai résolu». Il appelle jurement ce qu’ila confirmé par un serment; car l’âme doit être tellement déterminée à garder les jugements de la justice divine, que sa résolution soit un véritable serment.
3. Or, c’est par la foi que l’on garde les décrets de la justice divine; cette foi vive qui nous persuade que sous un Dieu juste, il n’y a nulle bonne oeuvre sans récompense, ni crime sans châtiment; mais comme cette foi a valu au corps du Christ de graves et nombreuses persécutions, le Prophète s’écrie : « J’ai été humilié à l’excès 1». il ne dit point: Je me suis humilié, en sorte qu’on doive entendre ces paroles de l’humilité qui est de précepte; mais il dit : « J’ai été humilié à l’excès », endurant la plus affligeante persécution; parce qu’il a juré, résolu de garder les décrets de la justice divine, Et de peur que la foi ne l’abandonne dans une si grande humiliation, il ajoute : « Seigneur, donnez-moi la vie selon votre parole », c’est-à-dire, selon votre promesse. Car cette parole des saintes promesses est un flambeau pour mes pieds, une lumière pour mes sentiers. C’est ainsi que plus haut, dans la persécution qu’il endurait, il a demandé à Dieu de le vivifier, en disant : « Peu s’en est fallu qu’ils ne m’anéantissent sur la terre; et pour moi je n’ai point abandonné vos préceptes; vivifiez-moi selon votre miséricorde, et je garderai vos témoignages ou vos martyres ». Ce qui nous fait comprendre que si Dieu ne nous vivifiait en nous dominant la patience, selon cette parole : « Vous posséderez vos âmes dans votre patience 2 » ; et c’est encore de lui qu’il est dit: « Que la patience vient de lui 3», la persécution pourrait bien ne pas tuer le corps, mais l’âme mourrait pour n’avoir point gardé les martyres ou les décrets de la justice divine.
4. « Agréez, Seigneur, les offrandes volontaires de ma bouche 4 »; c’est-à-dire, puissent-elles vous plaire, ne les rejetez point, mais approuvez-les. Or, par ces sacrifices de la bouche, peuvent très-bien s’entendre les sacrifices de louanges qu’exhale un cri d’amour et non la crainte d’une servile nécessité. De là cette autre
1. Ps. CXVIII, 107. — 2. Luc, XXI, 19. — 3. Ps. LXI, 6. — 4. Id. CXVIII, 108.
707
parole: « Je vous offrirai des sacrifices volontaires 1». Mais pourquoi ajouter: « Et enseignez-moi vos jugements? » Le Prophète n’avait-il pas dit plus haut : « Je ne me suis point écarté de vos jugements? » Comment l’a-t-il pu, s’il ne les connaissait point? Et s’il les connaissait, comment dit-il ici: « Enseignez-moi vos jugements ? » En est-il ici comme de ces autres paroles: « Vous avez fait acte de douceur envers votre serviteur », après lesquelles il dit : « Enseignez-moi votre douceur? » paroles que nous avons expliquées comme le cri d’une âme qui progresse, et qui demande que l’on ajoute encore à ce qu’elle a déjà reçu.
5. «Mon âme est toujours entre vos mains 2». On lit dans plusieurs exemplaires, « entre mes mains»; mais dans le plus grand nombre, « entre vos mains », et le sens est clair
les âmes des justes, en effet, sont entre les mains de Dieu 3; et nous-mêmes sommes entre ces mains ainsi que nos paroles 4. « Et je n’ai point oublié votre loi », dit le Prophète; comme si ces mains de Dieu entre lesquelles est son âme aidaient sa mémoire à ne point oublier la loi de Dieu. Mais je ne sais en quel sens il faudrait dire: « Mon âme est entre mes mains ». Ce langage n’est point celui de l’injuste, mais du juste qui retourne à son Père, et non qui s’en éloigne. On pourrait dire que le prodigue de l’Evangile voulait avoir son âme entre ses mains, quand il disait à son Père : « Donnez-moi la portion de bien qui doit m’échoir 5 ». Mais telle fut la cause de sa mort, la cause de sa perdition. Ou bien cette expression: «Mon âme est entre mes mains », signifierait-elle que le Prophète offre son âme à Dieu afin qu’elle soit vivifiée ? Elle reviendrait alors à cette autre : « J’ai levé mon âme vers vous 6 ». Car le Prophète a dit plus haut: « Vivifiez-moi ».
6. « Les pécheurs », poursuit-il, « m’ont tendu un piége, et je n’ai point dévié de vos préceptes 7». D’où vient cette fidélité, sinon de ce que son âme est entre les mains de
Dieu, ou qu’il l’offre de ses mains à Dieu afin qu’il la vivifie ?
7. « J’ai acquis vos témoignages comme un héritage éternel 8». Quelques-uns, pour
1. Ps. LII, 8. — 2. Id. CXVIII, 109. — 3. Sag. III, 1 — 4. Id. VII, 16. — 5. Luc, XV, 12, 24. — 6. Ps. XXIV, 1. — 7. Id. CXVIII, 110. — 8. Id. 111.
imiter le grec, et renfermer tout en un mot, ont traduit, haereditavi; mais cette expression, quoique latine, semble désigner plutôt celui qui donne en héritage, que celui qui accepte; en sorte que haereditavi, signifierait j’ai enrichi. Le sens est donc plus exact dans ces deux expressions : « J’ai acquis par héritage », ou « possédé par héritage »; mais « par héritage », et, non un héritage. Et si l’on se demande ce qu’il a acquis par héritage, « ce sont vos témoignages », répond-il. Que veut-il dire, sinon qu’il a reçu du Père, dont il est héritier, la faveur d’être son témoin, de confesser ses témoignages, c’est-à-dire d’être le martyr de Dieu, de le confesser comme le font ses martyrs? Beaucoup, en effet, l’ont voulu et ne l’ont pu; mais nul ne l’a pu s’il n’a voulu; car ils n’eussent rien pu, s’il eussent voulu renier à Dieu son témoignage. Encore est-ce le Seigneur qui a ainsi disposé leur volonté 1. Voilà ce qu’il déclare qu’il a reçu en héritage, et cela « pour jamais » ; parce qu’on ne retrouve pas dans ces témoignages cette gloire passagère des hommes qui recherchent la vanité, mais cette gloire éternelle qui échoit à ceux qui souffrent un moment ici-bas, et qui doivent régner sans fin. De là ce qu’ajoute le Prophète : « Parce qu’ils font les délices de mon coeur ». Ils peuvent affliger le corps, mais ils sont la joie du coeur.
8. « J’ai incliné mon cœur », dit-il ensuite, « afin d’accomplir éternellement vos préceptes, en vue de la récom pense 2 ». Celui qui dit ici : « J’ai incliné mon cœur », avait déjà dit: « Inclinez mon coeur vers vos témoignages », afin de nous faire comprendre que c’est là l’oeuvre de Dieu et de notre volonté tout ensemble. Mais devons-nous accomplir éternellement les préceptes du Seigneur ? Les oeuvres par lesquelles nous soulageons les besoins du prochain ne sauraient être éternelles, non plus que ces besoins; mais si nous ne les faisons par charité, elles ne peuvent nous justifier; si nous agissons par charité, comme la charité est éternelle, une récompense éternelle lui est réservée. C’est en vue de cette récompense éternelle qu’il a, dit-il, incliné son coeur pour accomplir les préceptes de Dieu, afin qu’en l’aimant éternellement, il mérite de posséder éternellement l’objet de son amour.
1. Prov.
VIII, 35. — 2. Ps. CXVIII, 112.
IMPORTUNITÉ DES MÉCHANTS.
Haïr les méchants ne peut, selon la charité, s’entendre que de leurs oeuvres. Le Prophète les éloigne de lui afin d’approfondir la loi du Seigneur, dont il est détourné par leurs affaires du temps, par leurs querelles. Il demande à Dieu ce soutien qui est vie, c’est-à-dire vie éternelle, car Dieu réduit au néant ceux qui s’éloignent de lui. Tous ceux qui pèchent sont-ils prévaricateurs ?
1. Le passage de notre psaume, qu’il nous faut exposer selon la volonté de Dieu, commence ainsi : « J’ai haï les méchants, et aimé votre loi 1 ». Le Prophète ne dit point : J’ai haï les méchants, et aimé les justes; ou bien : J’ai haï l’iniquité et aimé votre loi ; mais après avoir dit : « J’ai haï les méchants », le Prophète en donne la raison dans ce qu’il ajoute : « Et aimé votre loi »pour nous montrer qu’il ne hait point dans les méchants cette nature qui en fait des hommes, mais bien l’iniquité qui les rend ennemis de cette loi qu’il aime.
2. « Vous êtes mon soutien et mon protecteur », ajoute le Prophète. « Soutien » pour
faire le bien, protecteur pour éviter le mal. Mais ajouter: «J’ai mis tout mon espoir dans votre parole », c’est parler en fils de la promesse.
3. Mais que signifie le verset suivant : « Méchants, retirez-vous de moi, et j’approfondirai les commandements de Dieu 3? » Il ne dit point: j’accomplirai; mais, j’approfondirai. C’est donc pour les connaître plus parfaitement qu’il veut éloigner de lui les méchants, et même qu’il les force à se retirer de lui. Car les méchants, qui nous servent à la vérité àsuivre les préceptes de Dieu, nous empêchent de les étudier, non-seulement quand ils nous persécutent, ou qu’ils prétendent nous quereller, mais aussi lorsqu’ils sont d’accord avec nous et nous témoignent de l’esti me, ils nous pressent de leur donner notre temps, de les aider dans leurs affaires temporelles, dans leurs convoitises vicieuses; ou bien ils oppriment les faibles, qu’ils forcent de porter leurs plaintes vers nous, alors que nous n’osons leur dire : « O homme, qui m’a établi
1. Ps. CXVIII, 113.— 2. Id. 114.— 3. Id. 115.
entre vous juge ou arbitre 1? » L’Apôtre lui-même a établi des ecclésiastiques pour connaître de ces causes, et défendu aux chrétiens de plaider au forum 2. A ceux qui, sans ravir le bien d’autrui, revendiquent le leur avec trop d’âpreté, nous ne disons pas même: Gardez-vous de toute convoitise, en leur remettant devant les yeux cet homme à qui l’on dit dans l’Evangile : « O insensé, cette nuit ton âme te sera ôtée, et à qui seront ces biens que tu as amassés 3? » Car lorsque nous leur tenons ce langage, ils ne nous quittent point, ils ne s’éloignent point; mais ils persistent, ils pressent, supplient avec bruit, et nous forcent à nous appliquer à ce qu’ils désirent plutôt qu’à étudier les commandements de Dieu que nous aimons. Quel profond ennui des embarras de ce inonde, et quel désir des saintes paroles a fait dire : « Méchants, éloignez-vous de moi, et je sonderai les préceptes de mon Dieu ? » Qu’ils me pardonnent, ces fidèles si pleins de déférence, qui nous requièrent si rarement pour leurs affaires temporelles, qui acceptent nos jugements avec une si grande docilité, qui nous consolent par leur obéissance, loin de nous fatiguer de leurs procès. Mais pour ces opiniâtres, qui ont des querelles sans fin, qui oppriment les bons en se riant de nos sentences, qui nous font perdre uni temps que nous devrions donner aux choses divines; pour ceux-là, dis-je, qu’il nous soit permis de nous écrier ici avec le corps du Christ : « Retirez-vous, ô méchants, et j’approfondirai les préceptes de mon Dieu ».
4. Après que le Prophète a pour ainsi dire chassé de ses yeux ces mouches qui l’importunaient, il revient à celui à qui tout à
1. Luc, XII, 14. — 2. I Cor. VI, 1-6. — 3. Luc, XII, 20.
709
l’heure il disait: « Vous êtes mon soutien et mon protecteur, j’ai espéré en votre parole »; et continuant cette prière : « Protégez-moi », dit-il, « selon votre parole, et je vivrai, et ne me confondez point dans mon attente 1 ». Lui, qui avait dit: « Vous êtes mon soutien », implore de plus en plus cette protection et veut arriver à ce bien suprême pour lequel il a tant souffert ici-bas : il est plein de la confiance d’y trouver une vie plus réelle, qu’au milieu des fantômes d’ici- bas. Car c’est à propos de l’avenir qu’il est dit: « Et je vivrai », comme si l’on ne vivait point dans ce corps mortel, puisque ce corps est mort par le péché. Pleins de confiance dans la délivrance de notre corps, nous sommes sauvés par l’espérance, et cet objet de l’espérance que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 2. Mais cette espérance n’est point vaine, si l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 3. Et c’est pour le recevoir avec plus d’abondance que le Prophète s’écrie en parlant au Père: « Ne me confondez point dans mon attente ».
5. Et comme si ou lui eût répondu silencieusement : Veux-tu n’être point confondu dans ton espérance? médite sans cesse mes ordonnances, le Prophète sent que la tiédeur de l’âme est un obstacle à cette méditation, et il s’écrie: « Soutenez-moi et je serai sauvé, et je méditerai sans cesse vos ordonnances 4».
6. « Vous avez méprisé», ou, pour traduire le grec plus exactement: « Vous avez réduit au néant tous ceux qui s’écartent de vos préceptes, parce que leur pensée est injuste 5 ». Si donc il s’écrie: « Soutenez-moi et je serai sauvé, et je méditerai vos ordonnances», c’est que Dieu réduit au néant tous ceux qui s’éloignent de ses préceptes. D’où vient cet éloignement? De l’injustice de leur pensée. C’est par la pensée que l’on approche, par elle que l’on s’éloigne de Dieu. Toute action, en effet, soit
1. Ps.
CXVIII, 118.— 2. Rom. VIII, 10, 23-25. — 3. Id. V, 5.— 4. Ps. CXVIII, 117. — 5.
Id. 118
bonne, soit mauvaise, vient de la pensée; c’est par la pensée que l’homme est innocent, comme par la pensée il est coupable. Aussi est-il écrit: «Une sainte pensée te sauvera 1 » comme on lit ailleurs : « Ce sont les pensées de l’impie que l’on examinera 2 ». Et l’Apôtre nous dit à son tour que les pensées nous accusent ou nous défendent 3. Où est le bonheur pour l’homme qui est misérable dans sa pensée, et comment ne serait point misérable celui qui est réduit à néant? Car l’iniquité est un vide étrange; et c’est avec raison qu’il est dit: « Qu’ils soient confondus, ces méchants qui font des choses vaines 4 »; c’est-à-dire, qui travaillent aussi vainement que s’ils étaient anéantis.
7. «J’ai regardé», dit ensuite le Prophète, ou «j’ai estimé», ou «j’ai envisagé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre 5 ». On a traduit en effet de plusieurs manières ce verbe grec, elogisamen ; mais la pensée est profonde, et si Dieu nous vient en aide, nous tacherons de l’étudier avec plus de soin dans un autre discours. Car ce que le Prophète ajoute:
« C’est pour cela que j’ai aimé vos préceptes à jamais », lui donne encore plus de profondeur. L’Apôtre nous dit: « La loi produit la colère »; et pour nous donner raison de cette parole, il nous dit: « Où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication 6 », et nous montre ainsi que tous ne sont point prévaricateurs, puisque tous n’ont pas reçu la loi. Or, ce passage nous indique clairement que tous n’ont pas reçu la loi: « Ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi 7». Que signifie donc cette parole : « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre?» Mais qu’il nous suffise d’avoir posé cette question, que nous éclaircirons dans un autre discours, de peur que celui-ci ne devienne trop long et ne nous oblige de la resserrer trop, sans y donner la clarté suffisante.
1. Prov. II, 11. — 2. Sag. I, 9. — 3. Rom. II, 15. — 4. Ps. XXIV, 4. — 5. Id. CXVIII, 119. — 6. Rom. IV, 15. — 7. Id. II, 12.
LA PRÉVARICATION.
Tous les pécheurs de la terre sont prévaricateurs, dit le Prophète, non pas tous contre la loi mosaïque, puisque tous ne l’ont pas reçue; mais comme cette loi n’est qu’un développement ou une restauration de la loi naturelle, les Juifs qui la violent sont plus coupables , et les Gentils, violateurs de la loi naturelle sont coupables à leur tour. Donc tout pécheur est violateur au moins de la loi naturelle. Quelques-uns ont voulu condamner sans remède ceux qui ont vécu en dehors de la loi, et simplement à être jugés ceux qui ont péché sous la loi. Erreur! Le Christ est la base de toute sanctification, et les Juifs incrédules seront jugés plus sévèrement. Au nombre des pécheurs mettons les enfants, puisqu’ils ont la tache originelle, et que tous dès lors ont besoin de la grâce de Dieu ceux qui ont la raison doivent agir, non par la crainte servile qui laisse le désir du péché, mais par la crainte de la charité, oui redoute simplement de déplaire à Dieu.
1. Cherchons, si Dieu nous fait la grâce de le trouver, comment il nous faut comprendre dans ce long psaume ce qui est dit de « ceux qui ont violé», ou plutôt de ceux qui « violent la loi », car le grec porte parabainontas, au participe présent, et non parabatas, au passé. Nous cherchons donc la manière de comprendre : « J’ai regardé comme prévariquant tous les pécheurs de la terre ». L’Apôtre nous dit : « Où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». Mais il parlait ainsi pour établir une distinction entre la loi et les promesses. Pour rétablir en effet le sens plus complet d’après ce qui précède : « Ce n’est point par la loi », dit-il, « mais par la justice de la foi, que s’accomplit la promesse faite à Abraham, ou à sa postérité, d’avoir le monde pour héritage. En effet, si ceux qui appartiennent à la loi sont les héritiers, la foi devient vaine, et les promesses sont abolies. Parce que la loi produit la colère, où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication. Ainsi c’est par la foi que nous sommes héritiers, afin que nous le soyons par la grâce, et que la promesse demeure ferme pour toute la postérité d’Abraham, non-seulement pour ceux qui ont reçu la loi, mais encore pour ceux qui suivent la foi d’Abraham, le père de nous tous 1». Pourquoi ce langage de l’Apôtre, sinon pour nous montrer que sans la promesse de la grâce, non-seulement la loi n’ôte point le péché, mais ne fait que l’augmenter? De là cet autre mot de saint Paul: « La loi est entrée, en sorte que le péché a abondé 2 ». Mais comme la grâce nous remet toutes nos
1. Rom. IV, 13-16. — 2. Id. V, 20.
fautes, non-seulement celles que l’on a commises sans la loi, mais aussi celles que l’on a commises avec la loi, l’Apôtre ajoute : « Mais où le péché a abondé, a surabondé la grâce». L’Apôtre n’appelle donc pas prévaricateurs tous les pécheurs, mais il ne donne ce nom de prévaricateurs qu’aux violateurs de la loi. « Là où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». D’où il suit que, d’après l’Apôtre, tout prévaricateur est un pécheur, puisqu’il pèche contre la loi qu’il a reçue; mais tout pécheur n’est pas prévaricateur, puisqu’il en est qui pèchent sans la loi : « Or, où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». Mais si nul ne péchait sans la loi, l’Apôtre ne dirait point: « Quiconque a péché sans la loi, périra sans la loi ». Si donc, selon notre psaume, tous les pécheurs de la terre sont prévaricateurs, il n’est aucun péché sans prévarication; or, il n’y a point de prévarication sans la loi, donc il n’est aucun péché sans la loi. Celui donc qui dit ici: « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre » , ne veut sans doute regarder comme pécheurs que ceux qui ont transgressé la loi, et il est en désaccord avec celui qui a dit : « Ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi ? ». Car selon lui il en est qui sont pécheurs sans être prévaricateurs, c’est-à dire qui ont péché sans la loi : « Où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication » ; et selon le Psalmiste, il n’est aucun pécheur sans prévarication, puisqu’il regarde comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre. Donc, selon lui, nul n’a péché sans la loi, car: « Où n’est ias la loi, il n’y a point de prévarication » (710). Nous faudra-t-il dire qu’à la vérité sans loi il n’y a pas de prévarication, mais qu’il n’est pas vrai que plusieurs aient péché sans loi; ou bien, qu’il est vrai que plusieurs ont péché sans loi, mais qu’il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas de prévarication là où n’est pas la loi? Mais l’Apôtre a dit l’un et l’autre, donc l’un et l’autre sont vrais, puisque c’est la Vérité qui le dit par sa bouche. Comment donc sera vrai ce que la même Vérité nous dit indubitablement dans ce psaume: « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre ? ».Car on nous répondra: Quels sont donc ceux qui, selon l’Apôtre, ont péché sans la loi? Puisque l’on ne saurait mettre aucun d’eux au rang des prévaricateurs; car, selon le même Apôtre, il n’y a pas de prévarication où n’est pas la loi.
2. Mais quand l’Apôtre disait: « Tous ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi », il parlait de cette loi que Dieu a donnée au peuple d’Israël par son serviteur Moïse.
Voilà ce que prouvent les paroles du contexte. L’Apôtre parlait des Juifs, puis des Grecs ou
des Gentils qui n’appartenaient point à la circoncision, mais qui étaient incirconcis; et il
dit que ces derniers sont sans la loi, parce qu’ils n’avaient point reçu cette loi dont les
Juifs se glorifiaient, ainsi qu’il le leur reproche: « Mais toi qui portes le nom de Juif, qui te reposes sur la loi, et te glorifies en Dieu ». Voyons toutefois comment il en vient à cette conclusion: « Tous ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi » . « Colère», dit-il, «et indignation, tribulation et angoisse pour l’âme de tout homme qui fait le mal, du Juif premièrement, puis du Gentil. Mais gloire, honneur et paix à tout homme qui fait le bien, au Juif d’abord, puis au Gentil. Car Dieu ne fait acception de personne ». Puis il ajoute ce qui a soulevé notre difficulté : « Ainsi tous ceux qui ont péché sans la loi périront sans la loi, et tous ceux qui ont péché dans la loi seront jugés dans la loi 1 ». Par les uns il veut assurément désigner les Juifs, et par les autres les Gentils, car c’est d’eux qu’il est question ; il montre que tous sont soumis au péché, afin qu’ils confessent les uns et les autres qu’ils ont besoin de la grâce ; c’est pourquoi il ajoute: « Il n’y a point de distinction, tous ont péché, et ont besoin de la grâce de Dieu
1. Rom, II, 8-17.
ils sont justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui vient de Jésus-Christ 1 ». Mais de qui l’Apôtre dit-il que tous ont péché, sinon des Juifs et des Gentils, et dont il avait
dit : « Il n’y a nulle différence ? » Car c’est d’eux qu’il disait un peu auparavant: « Nous avons convaincu les Juifs et les Gentils d’être tous dans le péché 2 ». Ainsi « tous ceux qui ont péché sans la loi », c’est-à-dire sans cette loi dont se glorifient les Juifs, « périront sans la loi; et tous ceux qui ont péché sous la loi », c’est-à-dire les Juifs, « seront jugés par la loi »; ce qui ne les empêchera pas de périr, s’ils ne croient en Celui qui est venu chercher ce qui a péri 3.
3. Quelques auteurs, même catholiques, peu attentifs aux paroles de l’Apôtre, leur ont donné un sens qu’elles ne comportent pas, en disant que ceux-là périront qui ont péché sans la loi, et que ceux qui ont péché sans la loi seront simplement jugés, mais ne périront pas: comme si nous devions croire qu’ils seront purifiés par des peines passagères, comme celui dont il est dit: « Quant à lui il sera sauvé, mais comme par le feu 4 ». Mais il est clair que celui dont l’Apôtre parlait alors ne devait être sauvé que par le mérite du fondement qui est le Christ: « Comme un sage architecte, j’ai posé le fondement, un autre bâtit. Que chacun prenne garde à ce qu’il construit. Car nul ne saurait établir u de fondement autre que celui qui est posé, lequel est Jésus-Christ 5»; et le reste, jusqu’à cet endroit où l’Apôtre dit qu’il sera sauvé,mais comme par le feu, celui qui aura bâti sur ce fondement, non avec de l’or, de l’argent, ou des pierres précieuses, mais avec du bois, du foin ou de la paille, et qui ne refuse point de recevoir ce fondement divin, ou qui ne l’abandonne pas après l’avoir reçu; qui le préfère à tous les plaisirs terrestres, quand se présente l’alternative ou de les abjurer, ou d’abjurer Jésus-Christ; s’il ne préférait alors le Christ, il n’aurait plus de fondement, car ce fondement doit toujours venir avant toute autre partie de l’édifice. Je ne pense pas qu’ils se soient imaginé que ceux-là ne périront point dont il est dit : « Ils seront jugés par la loi », à moins qu’ils n’aient le Christ pour fondement. Ils ont donc peu examiné ce que nous venons de démontrer: et l’Ecriture elle-
1. Rom. III, 22.— 2. Id. 9.— 3. Luc, XIX, 10.— 4. I Cor. III, 15.— 5. Id. 10, 11.
712
même nous dit bien clairement que l’Apôtre parle ainsi des Juifs qui n’ont pas le Christ pour base. Or, où est le chrétien qui ne condamnerait point à périr, mais seulement à êtrejugé, tout Juif qui ne croit point au Christ? quand le Christ lui-même nous affirme qu’il est venu chez ce peuple afin de sauver les brebis qui ont péri 1; et que Sodome, qui a péché sans la loi, sera traitée avec plus de douceur au jour du jugement que les cités juives qui n’ont pas cru en lui quand il faisait tant de miracles 2.
4. Si donc saint Paul entendait parler de la loi que Dieu donna par Moïse au peuple d’Israël, mais non aux autres peuples, quand il a dit que ces autres peuples étaient sans la loi 3; que devons-nous comprendre lorsque le psaume nous dit: « J’ai regardé comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre », sinon qu’il est une loi que Moïse n’a point donnée, et d’après laquelle sont prévaricateurs tous les pécheurs des autres peuples? Car « où n’est pas la loi, il n’y a point de prévarication ». Or, quelle est cette loi, sinon peut-être celle dont l’Apôtre a dit: «Les Gentils qui n’ont pas la loi font naturellement ce que la loi commande; n’ayant point de loi, ils sont à eux-mêmes la loi 4?» Ainsi donc d’après cette parole : Ils n’ont point la loi, ils ont péché sans la loi, et ils périront sans la loi; mais d’après cette autre : Ils sont à eux-mêmes la loi, ce n’est point sans raison que le Prophète regarde comme prévaricateurs tous les pécheurs de la terre. Car nul ne fait injure à un autre sans être fâché qu’on lui fasse injure; et dès lors il est violateur de la loi naturelle qu’il ne saurait ignorer, en faisant ce qu’il ne veut point qu’on lui fasse. Mais cette loi naturelle n’était-elle point aussi pour Israël ? Assurément, puisque les Israélites étaient hommes. S’ils avaient pu être en dehors du genre humain, ils n’auraient point eu cette loi naturelle. A plus forte raison ils sont devenus prévaricateurs après avoir reçu cette loi divine, qui rétablissait, ou développait, ou confirmait cette loi naturelle.
5. Si donc, comme il est très-possible, dans ces pécheurs de la terre on entend aussi les enfants, à cause des liens du péché originel, qui les atteint comme la transgression d’Adam 5, nous pouvons dire qu’ils ont part aussi à cette
1. Matth. XV, 24 — 2. Id. XI, 23, 24.— 3. Rom. II,14.— 4. Id. XV, 15. — 5. Id. V, 14.
prévarication, qui fut commise contre la loi donnée dans le paradis 1; et dès lors, sans aucune exception tous les pécheurs de la terre peuvent être envisagés comme des prévaricateurs. « Car tous ont péché, tous ont besoin de la gloire de Dieu 2 ». La grâce de Jésus-Christ n’a donc trouvé sur la terre que des prévaricateurs, les uns plus, les autres moins. Plus en effet est grande la connaissance de la loi, moins la faute est excusable ; et moins le péché est excusable, plus la prévarication est manifeste. Nous n’avions donc nulle ressource que dans la justice, non de chacun de nous, mais dans la justice de Dieu, et cette justice nous est donnée. De là ce mot de l’Apôtre: « C’est par la loi que l’on connaît le péché »; non point qu’on l’efface, mais qu’on le connaît. « Au lieu que maintenant», nous dit-il, « la justice de Dieu nous est donnée sans la loi, affirmée par la loi et par les Prophètes 3 ». C’est pourquoi l’interlocuteur ajoute : « Et dès lors j’ai aimé vos témoignages». Comme s’il disait : Puisque la loi, soit intimée dans le paradis, soit gravée naturellement dans le coeur, soit promulguée dans les saintes Ecritures, a rendu prévaricateurs tous les pécheurs de la terre : « c’est pour cela que j’ai aimé vos témoignages», qui sont dans votre loi et qui concernent votre grâce; en sorte que ce n’est point ma justice, mais la vôtre qui est en moi. Car la loi est utile en ce qu’elle nous envoie à la grâce. Non-seulement par le témoignage qu’elle rend à la manifestation future de la justice de Dieu qui est au-dessus de la loi, mais par cela même qu’elle tait des prévaricateurs, et que la lettre tue, elle nous frappe de crainte et nous force à recourir à l’esprit qui vivifie 4, seul capable d’effacer nos fautes, de nous inspirer l’amour du bien: « C’est pour cela », dit le Prophète, « que j’ai aimé vos témoignages ». Dans certains exemplaires, on lit semper, «toujours o; d’autres ne l’ont pas. Mais s’il faut mettre « toujours », on doit l’entendre tant que l’on vit ici-bas. C’est ici-bas en effet que nous avons besoin que les témoignages de la loi et des Prophètes nous viennent garantir cette justice de Dieu qui nous justifie gratuitement; c’est ici-bas encore que nous avons besoin de ces témoignages, pour lesquels les martyrs ont donné avec joie la vie de ce monde.
6. Après nous avoir fait connaître la grâce
1. Gen. III, 6.— 2. Rom. III, 13 — 3. Id. 20, 21.— 4. II Cor. III, 6.
713
de Dieu, qui seule nous délivre du péché où nous fait tomber la connaissance de la loi, le Prophète continue par cette prière: « Que votre crainte soit comme des aiguillons qui percent ma chair 1 ». C’est ainsi qu’ont traduit les Latins, pour donner plus d’expression à ce que les Grecs ont exprimé en un seul mot, katheloson . D’autres l’ont rendu par confige, percez, sans ajouter clavis, «avec des clous»; et dès lors en voulant rendre le mot grec par un seul mot latin, ils ont affaibli la pensée; car dans le mot confige, les clous ne sont point rendus, tandis qu’il est impossible de séparer de ces aiguillons le mot katheloson, que l’on ne saurait dès lors exprimer en latin sans ces deux mots confige clavis, percez de clous. Qu’est-ce à dire, sinon comme le demandait saint Paul: « A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon en la croix de Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde 2? » Et encore: « Je suis », dit-il, « attaché à la croix avec le Christ, je vis, non pas moi, mais le Christ vit en moi 3 ? » Qu’est-ce à dire encore, sinon qu’elle n’est plus en moi cette justice qui venait de la loi, et cette loi m’a rendu prévaricateur; mais c’est la justice de Dieu, c’est-
à-dire celle qui me vient de Dieu 4, et non de moi? C’est ainsi que ce n’est pas moi, mais le
Christ qui vit en moi : « Lui qui nous a été donné de Dieu, comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption, afin que selon qu’il est écrit : Que celui qui se glorifie le fasse dans le Seigneur 5 ». C’est lui qui dit encore : « Ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair, avec ses passions et ses convoitises 6 ». Or, ici il est dit qu’ils ont crucifié leur chair, et dans notre psaume le Prophète prie Dieu qu’il la perce lui-même de sa crainte, comme avec des aiguillons; afin que nous comprenions que tout le bien que nous faisons doit
être attribué à la grâce de Dieu, « qui opère en nous le vouloir et le faire, selon sa bonne volonté 7 ».
7. Mais après avoir dit: « Que votre crainte perce ma chair, comme des aiguillons », pourquoi ajouter : « J’ai craint vos jugements? » Que signifie : « Pénétrez-moi de votre crainte, car j’ai craint ? » S’il avait
1. Ps. CXVIII, 120. — 2. Gal. VI, 14. — 3. Id. II, 19, 20. — 4. Philipp. III, 9. — 5. I Cor. I, 30, 31.— 6. Gal, V, 24. — 7. Philipp. II, 13.
craint déjà, ou s’il craignait, pourquoi demandait-il à Dieu de crucifier sa chair? Voulait-il que Dieu augmentât cette crainte et la rendit si forte qu’elle fût suffisante pour crucifier sa chair, c’est-à-dire ses convoitises avec ses affections charnelles; comme s’il eût dit: perfectionnez en moi votre crainte, car je redoute vos jugements? Mais il est un sens plus relevé, que l’on peut, avec le secours de Dieu, tirer des entrailles mêmes de ce passage. « Que votre crainte pénètre ma chair, comme des aiguillons; car j’ai craint vos commandements » ; c’est-à-dire, qu’une crainte chaste, qui demeure éternellement 1 , vienne coin primer en moi les désirs charnels; car j’ai craint vos jugements, sous la menace de cette loi qui ne pouvait me donner la justice. Mais la charité parfaite bannit cette crainte qui redoute seulement la peine; elle nous rend libres, non par la crainte du châtiment, mais par l’amour de la justice. Car cette crainte qui nous fait, non point aimer la justice, mais redouter le châtiment, est une crainte servile et charnelle, qui ne crucifie pas la chair. Elle laisse vivre en nous la volonté du péché, qui se manifeste quand nous comptons sur l’impunité; qui demeure cachée, mais vivante néanmoins, quand elle compte sur la peine qui suivra. Elle voudrait se donner, elle regrette qu’elle ne se puisse donner ce que la loi défend; elle n’a aucun goût pour le bien que promet cette loi, mais elle craint vivement la peine dont elle menace. La charité, au contraire, qui bannit cette crainte, a pourtant une crainte chaste du péché; elle ne croit pas qu’une faute soit impunie, puisque l’amour de la justice lui fait du péché même un châtiment. Telle est la crainte qui crucifie notre chair; parce que le goût des biens spirituels surmonte l’amour des biens charnels que la lettre de la loi nous défend sans nous les faire éviter, et que cette victoire devenant complète en nous, éteint ces vains plaisirs. Donc, ô mon Dieu, « que votre crainte perce ma chair comme des aiguillons, car j’ai redouté vos jugements ». C’est-à-dire, donnez-moi cette crainte chaste, que la crainte servile de cette loi m’a conduit, comme un maître, à vous demander, en me remplissant de frayeur à l’idée de vos jugements.
1. Ps. XVIII, 10.
LA VRAIE CHARITÉ.
Quand le Prophète parle ici du jugement, ce mot doit être entendu dans un sens favorable, dans le même sens que la justice dont l’acte produit le jugement. Toutefois il craint que ses ennemis ou les démons ne le poussent au désordre, et il supplie le Seigneur de l’en délivrer; loin de compter sur lui-même, il en appelle à Dieu qui donne la force et la patience. Or, cette patience nous est nécessaire, pour nous maintenir contre les calomnies de nos ennemis de toutes sortes. Le Prophète veut être au service de Dieu par amour, et comme l’ancienne loi s’est effondrée sous le grand nombre des prévarications, le Prophète soupire après l’acte suprême de Dieu, c’est-à-dire après le Christ qui nous justifie par la grâce, et nous redresse en nous faisant agir par la charité.
1. Nous entreprenons aujourd’hui d’approfondir et d’exposer les versets suivants de notre long psaume « J’ai gardé le jugement et la justice, ne me livrez point à ceux qui me nuisent 1 ». Il n’est pas étonnant qu’il ait gardé le jugement et la justice, celui qui avait demandé à Dieu de pénétrer ses chairs d’une crainte chaste, c’est-à-dire de meurtrir comme d’aiguillons nos convoitises charnelles, dont l’effet ordinaire est de nous détourner d’un jugement droit; bien que selon l’usage de notre langue on appelle ainsi tout jugement, soit jugement droit, soit jugement dépravé, selon cet avis que l’Evangile donne aux hommes : « Ne jugez point selon l’apparence, mais portez un jugement droit 2 » ; toutefois, dans notre passage, le mot jugement est employé de telle sorte que, si ce jugement n’est point droit, il ne mérite point d’être appelé jugement; autrement il ne suffirait pas de dire: «j’ai gardé le jugement»; mais il faudrait dire : J’ai gardé le jugement droit. C’est dans ce sens que parlait Notre-Seigneur Jésus-Christ, quand il disait : « Vous abandonnez ce qu’il y a de plus important dans la loi, le jugement, la miséricorde et la foi ». Ici encore le mot de jugement est employé comme s’il n’y avait point de jugement dès lors qu’il est corrompu. Dans plusieurs endroits des saintes Ecritures, il a cette acception : ici, par exemple : « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre jugement 4 ». Et dans cet autre passage d’Isaïe : « J’attendais d’Israël le jugement, et il a fait l’iniquité 5 ». Le Seigneur ne dit point : J’attendais un jugement
1. Ps. CXVIII, 121. — 2. Jean, VII, 34. — 3. Matth. XXIII, 23.— 4. Ps. C, 1. — 5. Isa. V, 7.
droit, et il a été perverti; mais il se sert du mot jugement, comme s’il désignait l’équité, comme s’il n’y avait plus de jugement dès lors qu’il y a injustice. Quant à la justice, on ne dit point une bonne ou une mauvaise justice, comme on dit un jugement équitable ou un jugement injuste, mais elle est bonne par là même qu’elle est justice. Ainsi dans le langage habituel on dira un bon jugement, un mauvais jugement, comme on dit un bon juge, et un mauvais juge; mais on ne dit pas une bonne justice, ou une mauvaise justice, comme on ne dit pas non plus un bon juste, ou un mauvais juste, car tout homme est bon dès lors qu’il est juste. La justice est donc une vertu de l’âme que l’on peut appeler bonne et louable, et dont nous n’avons plus à nous occuper; quant au jugement, dès qu’on le prend en bonne part, il est l’acte que produit cette vertu. Car celui qui a la justice porte un jugement droit, ou plutôt, dans le sens rigoureux, avoir la justice c’est juger, car porter un jugement faux ce n’est point juger. Et ici, sous le nom de justice nous n’entendons pas seulement une vertu, mais l’acte de cette vertu. Et en effet qui produit la justice dans l’homme, sinon celui qui justifie l’impie, c’est-à-dire qui, par sa grâce, le rend juste d’impie qu’il était? De là ce mot de l’Apôtre : « Nous sommes justifiés gratuitement par sa grâce 1». Celui donc qui a en lui la justice ou l’oeuvre de la grâce, fait la justice ou l’oeuvre de la justice.
2. « J’ai fait le jugement et la justice», dit le Prophète, « ne me livrez pas à ceux qui me nuisent » ; c’est-à-dire, j’ai porté un jugement
1. Rom. III, 24.
715
juste, ne me livrez point à ceux qui me persécutent pour ce jugement. Ou, comme on lit dans quelques exemplaires: « Ne me livrez u point à mes persécuteurs ». L’expression grecque, en effet, tois antidikousi; se traduit par nocentibus, ceux qui me nuisent, par persequentibus, ceux qui me persécutent, par calumniantibus, ceux qui me calomnient; je m’étonne de n’avoir lu, dans aucun des exemplaires que j’ai pu me procurer, adversantibus, mes adversaires, bien que le mot grec antidikos se traduise sans hésitation par adversarius, adversaire. Quand le Prophète supplie le Seigneur de ne point le livrer à ses ennemis, quel est le sens de sa prière, sinon le même que quand nous disons: « Ne nous induisez pas en tentation 1? » Car saint Paul nous montre quel est notre adversaire, quand il dit: « De peur que le tentateur ne vous ait tentés 2 ». Dieu nous livre à lui quand Dieu nous abandonne. Car le tentateur ne saurait tromper celui que Dieu n’abandonne pas, lui qui, dans sa bonne volonté, donne à l’homme la beauté comme la force. Quant à celui qui a dit dans son abondance : « Je ne serai jamais ébranlé 3 ». Dieu en détourne sa face, et lui se trouble en se voyant tel qu’il est. Celui, dès lors, dont la chair est crucifiée par la crainte chaste du Seigneur, et qui, pur de toute convoitise charnelle, fait le jugement et l’oeuvre de la justice, doit demander de n’être point livré àses adversaires, c’est-à-dire de ne point céder aux persécuteurs, et de ne faire point le mal en craignant de souffrir un mal. Le même Dieu qui lui donne de vaincre ses convoitises, et de ne pas céder aux voluptés, lui donne aussi la force de la patience et le soutient contre la douleur. Celui dont il est dit: « Le Seigneur donnera la douceur 4», est aussi celui dont il est dit encore : « C’est de lui que vient ma patience 5».
3. Enfin: «Affermissez votre serviteur dans le bien, que les superbes ne me calomnient pas 6 ». Ils me poussent afin de me faire succomber au mal; pour vous, affermissez-moi dans le bien. Ceux qui ont traduit: Non calumnientur me, au lieu de mihi, ont suivi le mot grec, moins usité dans la langue latine. Ou peut-être: Non calumnientur me aurait-il la même énergie que si l’on disait: Qu’ils ne me surprennent point par leurs calomnies?
1. Matth. VI, 13. — 2. I Thess. III, 5.— 3. Ps. XXIX, 7,8. — 4. Id. LXXXIV, 13. — 5. Id. LII, 6. — 6. Id. CXVIII, 122.
4. Or, les superbes peuvent jeter le mépris sur l’humilité chrétienne par bien des calomnies ; mais la plus grande est d’entendre ces hommes superbes nous accuser d’adorer un mort. Car c’est la mort du Christ qui nous prêche, qui relève à nos yeux l’humilité d’une manière divine. Or, cette calomnie nous vient des deux peuples infidèles, des Juifs et des Gentils. Les hérétiques ont aussi leurs calomnies propres à chacune des sectes: ils ont les leurs, tous ces schismatiques séparés par leur orgueil de l’unité des membres du Christ. Or, quelle effrayante calomnie ne lança point le diable lui-même contre le juste, quand il s’écria : « Est-ce donc gratuitement que Job sert le Seigneur 1 ». Mais un regard plein de vigilance et de piété sur Jésus crucifié, dissipe ces calomnies des superbes comme la bave empoisonnée des serpents. C’était lui que voulait figurer Moïse quand, sur l’ordre de Dieu, il planta dans le désert la figure d’un serpent au haut d’un arbre 2, afin de nous montrer que la ressemblance de la chair du péché, qui était dans le Christ, serait attachée à la croix. C’est en fixant nos regards sur cette croix salutaire que nous chassons tout le venin de nos calomniateurs ; c’est elle que le Prophète fixait en quelque sorte avec une profonde attention, quand il disait : « Mes yeux s’affaiblissent dans l’attente de votre salut et des paroles de votre justice 3 ». Car Dieu a revêtu son Christ d’une chair semblable à notre chair de péché 4, et l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous fussions la justice de Dieu 5». Le Prophète nous dit donc que ses yeux se sont affaiblis à attendre cette parole de la justice divine, lorsque sentant jusqu’où va la faiblesse humaine, il a une soif ardente de cette divine grâce qu’il considère dans le Christ.
5. De là cette prière du Prophète: « Agissez avec votre serviteur selon votre miséricorde 6 », et non, selon ma justice. «Et enseignez-moi vos justifications »; sans doute ces moyens par lesquels Dieu fait les justes, qui ne le deviennent point par eux-mêmes.
6. « Je suis votre serviteur ». Car je ne me suis pas bien trouvé d’être libre, et non à votre service. « Donnez-moi l’intelligence, afin que je sache vos témoignages 7». Il ne faut jamais cesser de faire à Dieu cette prière, car il
1. Job, I,
9.— 2. Numb. XXI, 9; Jean, III, 14.— 3. Ps. CXVIII, 123. — 4. Rom. VIII, 3.— 5. II Cor. V, 21.— 6. Ps.
CXVIII, 124.— 7. Id. 125.
716
ne suffit pas d’avoir reçu l’intelligence, d’avoir appris les préceptes de Dieu; il faut recevoir toujours cette intelligence, et en quelque sorte boire à la source de la lumière éternelle. Car plus un homme a d’intelligence, et plus il connaît les témoignages du Seigneur.
7. « Quant au Seigneur, il est temps qu’il agisse 1 ». C’est ainsi qu’on lit en plusieurs exemplaires, et non comme en d’autres: Seigneur, il est temps d’agir. Quel est donc ce temps, ou que doit faire le Seigneur selon le Propbète? Ce qu’il avait demandé un peu auparavant: « Agissez envers votre serviteur, selon u votre miséricorde 2 » .Voilà ce que le Seigneur doit faire, il en est temps. Et que désignent ces paroles, sinon la grâce qui nous a été révélée en son temps par Jésus-Christ? Et de quel temps parle saint Paul, ici: « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils 3 » ; et dans un autre endroit, citant une parole des Prophètes, où Dieu dit : « Je vous ai exaucé au temps favorable, et secouru au jour de salut? voici, dit l’Apôtre, le temps favorable, voici les jours de salut 4 ». Mais pourquoi le Prophète, voulant nous montrer que pour le Seigneur il était temps d’agir, a-t-il ajouté : « Ils ont dissipé votre loi? » Comme si pour le Seigneur le temps d’agir était celui où les orgueilleux ont dissipé sa loi, eux qui, ne connaissant point la justice de Dieu, et voulant établir leur propre justice, n’ont pas été soumis à celle de Dieu 5? Qu’est-ce à dire en effet: « Ils ont dissipé votre loi», sinon que dans leurs iniques prévarications ils ne l’ont point observée entièrement? Il fallait donc à ces âmes orgueilleuses, trop présomptueuses de leur liberté, imposer une loi, afin qu’après avoir violé cette loi, ceux qui s’humilieraient dans la componction eussent recours par la foi et non par la loi, à la grâce qui s’offrait à eux. Mais la loi ayant été anéantie, vint le temps de la divine miséricorde par le Fils unique de Dieu. Car la loi est entrée dans le inonde pour faire abonder le péché, et le péché ayant anéanti la loi, le Christ est venu à temps pour faire surabonder la grâce, où le péché avait abondé 6.
8. « C’est pour cela», dit le Prophète, «que j’ai aimé vos préceptes plus que l’or et la
topaze 7 ». La grâce nous fait accomplir par la charité ces préceptes de Dieu que nous ne
1. Ps. CXVIII, 426.— 2. Id. 127.— 3. Gal. IV, 4.— 4. Isa. XLIX, 8; II Cor. VI, 2.— 5. Rom. X, 3.— 6. Id. V, 20.— 7. Ps. CXVIII, 127.
pouvions accomplir par la crainte. « Car c’est par la grâce de Dieu que la charité est répandue dans nos coeurs en vertu de l’Esprit-Saint qui nous a été donné 1». Aussi le Seigneur nous dit-il: « Je ne suis point venu pour abolir la loi, mais pour l’accomplir 2 ». Et l’Apôtre à son tour: « La charité est la plénitude de la loi 3 ». De là vient que le Prophète l’aime plus que l’or et la topaze; et dans un autre psaume, plus que l’or et les pierres les plus précieuses 4 ; on dit en effet que la topaze est une pierre des plus rares. Mais les Juifs ne comprenant point cette loi cachée dans l’Ancien Testament,et recouverte comme d’un voile, ce qui était figuré par cette face de Moïse qu’ils ne pouvaient regarder 5, n’accomplissaient les préceptes du Seigneur qu’en vue d’une récompense terrestre et charnelle, et dès lors ne l’accomplissaient point; car ce n’étaient point les préceptes, mais la récompense qu’ils aimaient. De là vient que leurs oeuvres n’étaient point des oeuvres volontaires, mais plutôt des oeuvres forcées. Mais pour celui qui aime les préceptes plus que l’or et les pierres les plus riches, toute récompense terrestre devient vile auprès de ces commandements, et l’on ne saurait établir auôune comparaison entre les autres biens de l’homme et ces biens qui le rendent bon lui-même.
9. « C’est pour cela que je me dirigeais selon vos préceptes 6 ». Je me redressais, parce que je les aimais; et comme ils sont droits, je me redressais en m’y attachant par l’amour, ce qui a pour conséquence la parole suivante: « J’ai haï», dit le Prophète, « toute voie d’iniquité ». Comment en effet ne point haïr le chemin tortueux, dès lors qu’il aimait le chemin droit? De même en effet que s’il avait eu la passion de l’or et des pierres précieuses, il eût haï tout ce qui aurait pu lui faire perdre ces biens, de même, pour lui, aimer les préceptes du Seigneur, c’était haïr la voie de l’iniquité, comme cet impitoyable écueil que l’on rencontre dans un voyage sur la mer, et où le naufrage nous ferait perdre des biens inestimables. Pour éviter ce malheur, il dirige ailleurs ses voiles, ce pilote prudent qui s’est embarqué sur le bois de la croix, avec les précieuses marchandises des préceptes divins.
1. Rom. V, 5. — 6. Matth. V, 17,— 7. Rom. XIII, 10.— 8. Ps. XVIII, 11. — 9. Exod. XXXIV, 33-35; II Cor. IV, 13-16. — 10. Ps. CXVIII, 128.
LE SECOURS DE LA GRÂCE.
Etudier à fond les témoignages du Seigneur, c’est là une tâche difficile à un homme, et toutefois il est bon d’étudier ce qu’il y a d’admirable, d’étonnant dans sa loi. Cette loi, oeuvre d’un Dieu bon, ne donnait ni la justice, ni la vie ; le Prophète en a recherché ta cause, et il a trouvé que cette loi se bornait à indiquer le péché, afin de nous humilier, et de nous démontrer qu’il nous faut le secours de Dieu, et de nous le faire demander. Voilà ce qu’a compris le Prophète, et il invoque te Seigneur qui nous a aimés le premier, lui demandant de le servir par amour, de résister aux persécutions qui le détournaient du service de Dieu, de connaître la loi d’une manière pratique; il s’humilie à cause de ses fautes.
1. Voici les versets du psaume que nous allons vous exposer avec le secours de Dieu:
« Vos témoignages sont admirables, et c’est pourquoi mon âme les a sondés 1 ». Qui peut énumérer au moins sommairement les témoignages de Dieu? Le ciel et la terre, les oeuvres visibles, et les oeuvres invisibles, sont en quelque manière le témoignage de sa bonté, comme de sa grandeur; ce cours si régulier et si répété de la nature, le temps qui entraîne dans son cours toutes sortes de créatures quoique passagères et mortelles, tout cela que l’habitude nous rend moins sensible, n’en rend pas moins témoignage au Créateur, quand on le considère avec une pieuse attention. Qu’y a-t-il dans ces créatures qui ne soit point admirable, quand on en juge, non d’après l’usage, mais d’après la raison ? Et si nous embrassons comme d’un seul regard tout cet ensemble, ne se vérifie-t-elle point cette parole du Prophète: « J’ai considéré vos oeuvres, et j’en ai été dans l’extase 2?» Et toutefois notre interlocuteur n’est point hors de lui-même en admirant ces ouvrages; mais il nous dit qu’il a dû les étudier avec tant de soin parce qu’ils sont admirables. Après cette exclamation en effet: « Combien sont admirables les témoignages du Seigneur » , il ajoute : « C’est pour cela que mon âme les a sondés»; comme si la difficulté de les sonder avait stimulé sa curiosité. Plus un effet est caché dans sa cause, et plus il est admirable.
2. Qu’un homme donc s’en vienne dire qu’il étudie les témoignages du Seigneur, parce qu’il les trouve admirables; ne pourrions-nous pas, en voyant que toutes les créatures qui se révèlent ou qui se dérobent à nos yeux,
1. Ps. CXVIII, 129. — 2. Habac. III, 1.
sont pleines de ces témoignages, l’arrêter en disant: « Ne cherche point au-dessus de toi, et ne sonde point ce qui est plus fort que toi, mais repasse toujours en ton esprit ce que Dieu t’a commandé 1? » Mais il nous répond en disant : Ces préceptes du Seigneur, que vous me recommandez de méditer, sont ces mêmes témoignages que je trouve admirables, car ils nous attestent que c’est le Seigneur qui commande, et qu’il est grand et bon dès lors qu’il donne de semblables préceptes: oserions-nous dès lors le détourner d’étudier ces commandements, et ne serions-nous pas les premiers à l’exciter à s’adonner de toutes ses forces à un travail si important? Ou bien en viendrons-nous à confesser que les préceptes du Seigneur sont des témoignages de sa bonté, tout en niant qu’ils soient admirables? Qu’y a-t-il d’admirable, en effet, qu’un Dieu qui est bon commande le bien? Ce qui est tout à fait étonnant, au contraire, c’est qu’un Dieu qui est bon et qui ordonne le bien, ait néanmoins donné une loi qui est bonne à des hommes qu’elle ne pouvait justifier, puisque cette loi, quelque bonne qu’elle fût, ne leur donnait point la justice ? « Car si la loi qui a été donnée pouvait donner la vie, la justice viendrait de la loi 2». Pourquoi donc en donner une qui ne pouvait ni donner la vie, ni donner la justice? Voilà ce qui doit nous étonner, nous effrayer. Voilà ce qu’il y a d’admirable dans les témoignages de Dieu : et l’âme du Prophète les a sondés, parce que l’on ne saurait lui dire à ce sujet : « Ne sonde pas ce qui est plus fort que toi, mais repasse toujours en ton esprit ce que Dieu t’a commandé 3 » ; puisque c’est cela
1. Eccli. III, 22. — 2. Gal. III, 21. — 3. Eccli. III, 22.
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même que le Seigneur a commandé, et que dès lors on doit toujours méditer. Voyons plutôt ce qu’a trouvé l’âme du Prophète après avoir sondé.
3. « La révélation de vos promesses répand la lumière et donne l’intelligence aux petits 1 ». Quels sont ces petits, sinon les humbles et les faibles? Loin de toi donc tout orgueil ! arrière toute présomption de tes forces qui sont nulles, et tu comprendras pourquoi Dieu a donné une loi qui était bonne, sans pouvoir néanmoins donner la vie. Car le but de la loi était de rabattre ta grandeur pour te faire petit, de te montrer que tu n’as pas en toi-même la force d’accomplir la loi, de te forcer dans ton indigence et ton dénuement à recourir à la grâce et de t’écrier: « Ayez pitié de moi, Seigneur, à cause de ma faiblesses 2». Voilà que la méditation a fait comprendre au Prophète, qui est petit, cette vérité que nous montre celui qui se dit le moindre des Apôtres, saint Paul, lequel se fait petit enfant, c’est-à-dire qu’une loi impuissante à nous vivifier nous a été donnée : « Parce que l’Ecriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse faite par Dieu fût accomplie par la foi en Jésus-Christ à l’égard de ceux qui croiront 3 ». Ainsi soit-il, Seigneur! Oui, ainsi soit-il, Dieu de miséricorde! commandez ce qu’on ne saurait accomplir, ou plutôt commandez ce qu’on ne saurait accomplir que par votre grâce, afin que cette impuissance des hommes à rien faire par leurs propres forces « leur ferme la bouche », et que nul ne croie plus à sa grandeur. Que tous deviennent petits, tous coupables devant vous. « Parce que nul homme ne sera justifié devant Dieu par les oeuvres de la loi ; car la loi ne donne que la connaissance du péché. Maintenant la justice que Dieu donne sans la loi nous a été découverte, attestée par la loi et par les Prophètes 4». Tels sont vos admirables témoignages qu’a sondés l’âme de cet humble enfant, et il les a découverts, parce qu’il s’est fait humble et petit. Qui pourrait accomplir vos préceptes comme on doit les accomplir, c’est-à-dire par la foi qui opère dans la charité 5, si votre Esprit-Saint ne répandait lui-même cette charité dans les coeurs 6?
4. Voilà ce que proclame cet interlocuteur
1. Ps.
CXVIII, 130. — 2. Id. VI, 3.— 3. Gal. III, 21, 22.— 4. Rom, III, 19-21. — 5.
Gal, V, 6. — 6. Rom. V, 5.
devenu humble: « J’ai ouvert ma bouche », nous dit-il, « et j’ai attiré l’esprit, parce que je brûlais d’ardeur pour vos commandements 1 ». Que désirait-il, sinon d’accomplir ces préceptes? Mais, faible et petit, il ne pouvait accomplir des oeuvres fortes et grandes; il a ouvert la bouche, confessant ainsi ce qu’il ne pouvait faire de lui-même, et il a attiré la force de le faire; il a ouvert la bouche en demandant, en cherchant, en frappant 2; dans sa soif, il a puisé l’esprit de sainteté qui lui a fait accomplir ce qu’il ne pouvait par lui-même, c’est-à-dire une loi sainte, et juste, et bonne 3. Si nous, en effet, quoique méchants, nous savons donner ce qui est bon ànos enfants, à combien plus forte raison Dieu donnera-t-il du ciel l’Esprit de sainteté à ceux qui le demandent 4? Ce ne sont point ceux qui agissent par leur sens propre, mais tous ceux qui sont dirigés par l’Esprit de Dieu, qui sont fils de Dieu 5; non qu’eux-mêmes ne fassent rien, mais de peur qu’ils ne fassent rien de bon, c’est la bonté même qui les fait agir. Car chacun devient de plus en plus enfant de Dieu, à mesure que Dieu répand plus largement en lui l’Esprit de sainteté.
5. Enfin le Prophète continue à prier. Il a ouvert la bouche et attiré l’Esprit, mais il frappe encore à la porte du Père céleste; il cherche encore. Il a bu; mais plus il a goûté de délices, et plus ardente est sa soif. Ecoutez les paroles de celui qui a soif: « Jetez les yeux sur moi », dit-il, « et prenez-moi en pitié, selon vos décrets envers ceux qui aiment votre nom 6 »; c’est-à-dire, selon votre décret envers ceux qui aiment votre nom; afin qu’ils vous aiment, vous les aimez le premier. C’est ce que dit saint Jean : « Nous aimons Dieu », dit-il; et comme si nous lui demandions le motif de cet amour, il ajoute: « Parce qu’il nous a aimés le premier 7 ».
6. Vois encore ce que nous dit clairement le Prophète: « Dirigez mes pas selon vos préceptes, et que l’iniquité n’exerce point sur moi son empire 8 ». Qu’est-ce dire autre chose que: Donnez-moi la droiture et la liberté selon votre promesse? Plus en effet l’amour de Dieu règne dans une âme, et moins l’iniquité y domine. Quel est donc l’objet de sa prière, sinon d’aimer Dieu par le
1. Ps. CXVIII, 131.— 2. Matth. VII, 7.— 3. Rom. VII, 12.— 4. Luc, XI, 10, 13.— 5. Rom. VIII, 14. — 6. Ps. CXVIII, 132. — 7. I Jean, IV, 19. — 8. Ps. CXVIII, 133.
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secours de Dieu? En aimant Dieu il s’aime lui-même, afin de pouvoir saintement aimer son prochain comme lui-même, double précepte que renferment la loi et les Prophètes 1:
sa prière ne se réduit-elle pas à demander que Dieu lui fasse accomplir par sa grâce les préceptes qu’il lui impose?
7. Mais que signifie cette parole : « Délivrez-moi des calomnies des hommes, afin que je garde vos commandements 2? » Si les reproches des hommes sont vrais, il n’y a point calomnie; s’ils sont faux, à quoi bon. demander la délivrance de ces calomnies ou de ces fausses récriminations qui ne sauraient lui être nuisibles ? Car une fausse imputation ou une calomnie ne rend un homme coupable qu’au tribunal d’un homme; mais au tribunal de Dieu, il n’y a pas de fausse imputation, elle serait plutôt nuisible à l’accusateur qu’à l’accusé. N’est-ce point là par avance la prière de l’Eglise et de tout le peuple chrétien qui a été délivré des calomnies dont les hommes le flétrissaient de toutes parts à cause de ce nom de Chrétiens? Mais est-ce bien à cause de cette délivrance qu’il garde les commandements de Dieu ? Ne les gardait-il pas au milieu des calomnies, et n’était-il pas plus glorieux pour lui d’obéir aux préceptes de Dieu, en dépit des tribulations, et de résister aux persécuteurs qui le poussaient à l’impiété? Ces paroles donc : « Délivrez-moi des calomnies des hommes, afin que je garde vos commandements », signifient, répandez en mon âme votre Esprit-Saint, de peur que cédant à la crainte et aux calomnies des hommes, je ne me détourne de leurs préceptes pour adopter leurs vices. Si vous en agissez ainsi avec moi, c’est-à-dire si vous me délivrez des calomnies en m’accordant la patience, afin que je ne redoute aucunement leurs récriminations, je garderai vos préceptes au milieu même des calomnies.
8. « Faites briller sur votre serviteur la lumière de votre face 3». C’est-à-dire, manifestez votre présence en me fortifiant de vos grâces, « et enseignez-moi vos préceptes », de telle
1. Matth. XXII, 37-40. — 2. Ps. CXVIII, 134. — 3. Id. 135.
sorte que je les pratique ; ce qui est dit plus clairement dans un autre psaume : « Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre volon té 1». N’allons pas croire en effet qu’ils ont appris la loi, ceux qui l’ont entendue et retenue de mémoire, sans la pratiquer. La Vérité a dit elle-même : « Quiconque a ouï le Père et a eu l’intelligence, vient à moi 2». Donc, il n’a rien appris celui qui ne vient pas, c’est-à-dire qui ne pratique pas.
9. Rappelant en son âme la douloureuse pénitence qu’il fit de son péché, le Prophète s’écrie : « Mes yeux ont versé des torrents de larmes, parce qu’ils n’ont point gardé votre loi 3 », c’est-à-dire mes yeux. On lit en effet dans certains exemplaires: « Parce que je n’ai point gardé votre loi, mes yeux ont descendu des torrents de larmes ». Comme on dirait, mes pieds ont descendu la montagne, et non à travers la montagne, ou par la montagne, comme on dit encore descendre une échelle, et non le long d’une échelle. On dit encore en latin, piscinam descendit, descendre la piscine; et non descendit in piscinam, descendre dans la piscine. Le Prophète se sert admirablement du mot descendre, pour marquer l’humiliation dans la pénitence; ses yeux étaient montés en effet quand un orgueil obstiné les avait dirigés en haut. Ils se croyaient fort élevés, lorsque dans leur ignorance de la justice de Dieu, ils prétendaient établir leur propre justice 4; mais fatigués de ces efforts et confus des violations de la loi, ils sont descendus de ces hauteurs, et ont versé des larmes pour obtenir la justice de Dieu par la pénitence. Dans certains exemplaires, au lieu de descendendit, on lit transierunt, mes yeux ont surpassé les torrents d’eau; ce qui serait une exagération pour dire que ses larmes ont surpassé l’eau des fontaines, et nous donnerait à comprendre par ces torrents d’eau que ses larmes ont été plus abondantes que l’eau des fleuves. Mais, pourquoi pleurer ainsi, parce qu’on n’a point gardé la loi, sinon afin d’obtenir la grâce qui efface le péché de l’homme pénitent, et qui soutient la volonté du fidèle?
1. Ps. CXLII, 10.— 2. Jean, VI, 45. — 3. Ps. CXLII, 136.— 4. Rom. X, 3.
LE PLUS JEUNE PEUPLE.
Le Prophète pleure sa faute à cause de la justice de Dieu, et dans la ferveur de son amour il veut le faire partager à ceux qui lui rendent le mal pour le bien ; il veut leur faire goûter les délices de sa pénitence. Il semble regretter que ses ennemis plus avancés en âge, et qui sont la figure de l’ancien peuple, aient oublié la loi de Dieu, tandis que lui, peuple nouveau, est resté fidèle à cette loi de Dieu au milieu des persécutions. Au milieu de ses angoisses, il demande l’intelligence, c’est-à-dire de connaître combien est méprisable ce que la persécution peut lui enlever; alors il vivra pour rendre témoignage à Dieu.
1. Celui qui chante notre psaume avait dit plus haut: « Mes yeux ont versé des torrents de larmes, parce que je n’ai point gardé votre loi 1». Ce qui nous montre combien il a pleuré sa prévarication. Puis afin de nous donner raison de cette abondance de larmes, et de cette vive douleur due à son péché, il s’écrie : « Vous êtes juste, Seigneur, et votre jugement est droit. Vous avez imposé des préceptes qui sont la justice, et la plus sainte vérité 2 ». C’est donc cette justice de Dieu, qui est irréfragable jugement et vérité, que doit craindre tout pécheur. C’est par elle que sont damnés tous les damnés, et nul ne peut rejeter sa perte sur ce Dieu qui est justice. Voilà ce qui légitime les larmes du pénitent car tout coeur condamné pour son impénitence, est damné par la plus stricte justice. Le Prophète a raison de donner à la justice de Dieu le nom de témoignage, car Dieu se montre juste en nous imposant la justice. Il l’appelle aussi vérité, puisque Dieu se fait connaître aux hommes par de semblables témoignages.
2. Mais que dit ensuite le Prophète? « Mon zèle m’a consumé 3 » ; ou, comme on lit en d’autres exemplaires, « votre zèle ». Ailleurs on lit : « Le zèle de votre maison m’a dévoré 4 », et non « m’a desséché» ,ce qui est cité dans l’Evangile, comme on le sait 5. Toutefois, votre zèle m’a desséché, ressemble assez à: votre zèle m’a dévoré. Et cette version, « mon zèle », qu’on lit en plusieurs exemplaires, ne soulève aucune difficulté ; y a-t-il en effet rien d’étonnant qu’un homme soit desséché par zèle? Mais cette autre version:
« Votre zèle », nous indiquerait un homme
1. Ps. CXVIII, 136.— 2. Id. 137, 138.— 3. Id. 139.— 4. Id. LXVIII, 10. — 5. Jean, II, 17.
qui a du zèle pour Dieu et non pour lui-même. Cependant rien n’empêche de dire, « mon zèle ». L’Apôtre ne dit-il pas en effet: « Je vous aime de jalousie en Dieu, de tout le zèle de Dieu 1? » Dire : Je vous aime de jalousie, qu’est-ce que cela, sinon montrer son propre zèle? Mais quand il dit « en Dieu», il montre qu’il n’aime point pour lui, mais pour Dieu; de là cette parole : « Du zèle de Dieu ». C’est Dieu qui, par son Esprit, forme cette émulation dans le coeur des fidèles, émulation d’amour et non d’envie. Quelle sollicitude, en effet, mett0it dans la bouche de l’Apôtre cette parole? « Je vous ai fiancés », nous répond-il, « à cet unique époux, Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure. Mais je crains que comme Eve fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits ne se corrompent, et ne dégénèrent de la simplicité, qui est selon Jésus-Christ 3 ». Il était dévoré du zèle de la maison de Dieu, non pour lui, mais pour le Christ. Car si l’époux aime l’épouse d’un amour de jalousie, l’ami de l’époux doit aimer cette épouse non pour lui-même, mais pour l’époux. On doit donc prendre en bonne part le zèle du Psalmiste; et il nous en indique la cause en disant: « Parce que mes ennemis ont oublié vos paroles ». Ils lui rendaient donc le mal pour le bien, puisqu’il les aimait en Dieu d’un zèle si saint et si violent, que ce zèle, selon son aveu, l’avait desséché; tandis que pour ce motif ils le poursuivaient de leurs inimitiés, car le zèle dont il les aimait le poussait à leur faire aimer Dieu. Dans sa reconnaissance pour cette grâce divine qui d’ennemi qu’il était, l’avait réconcilié avec Dieu, il aimait ses ennemis, et se sentait une sainte
1. II Cor. XI, 2. — 2. Id. 3.
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jalousie de les gagner à Dieu; il s’affligeait, il séchait de dépit de leur voir oublier ses paroles.
3. Considérant ensuite cette flamme d’amour qu’allume dans son coeur la parole de Dieu: « Votre parole est un feu ardent, et votre serviteur l’a aimée 1 ». C’est donc avec raison que le coeur impénitent de ses ennemis stimulait son zèle: ils avaient, eux, oublié la parole de Dieu, et il brûlait de les amener à ce qu’il aimait lui-même avec tant d’ardeur.
4. « Je suis plus jeune et méprisé », dit le Prophète, « mais je n’ai point oublié vos préceptes 2 » ; contrairement à mes ennemis qui ont oublié vos paroles. Plus jeune par l’âge, et n’ayant point oublié les préceptes de Dieu, il semble regretter que ses ennemis qui sont ses aînés, les aient oubliés. Que signifie, en effet, «je suis plus jeune, et toutefois je n’ai point oublié», sinon que ces anciens ont oublié? Il y a en effet dans le Neoteros, qu’on lit aussi dans le passage où il est dit: « En quoi le plus jeune redresse-t-il sa voix? » Ce mot « plus jeune», est un terme de comparaison, et dès lors est relatif aux plus âgés. Nous reconnaissons donc ici ces deux peuples qui luttaient jadis dans les entrailles de Rébecca: « Quand sans égard pour leurs oeuvres, mais par la volonté de celui qui appelle, il lui fut répondu : L’aîné servira le plus jeune 3 ». Mais ici le plus jeune se dit méprisé, et c’est en cela qu’il est devenu le plus grand; car Dieu a choisi ce qu’ il y a de plus bas et de plus méprisable dans le monde, et même les choses qui ne sont point, pour anéantir ce qu’il y de plus grand 4. Et voilà derniers ceux qui étainet premiers, et premiers ceux qui étaient derniers 5.
5. Or, ce n’est pas sans raison qu’ils ont oublié les paroles de Dieu, eux qui, dans l’ignorance
1. Ps. CXVIII, 140. — 2. Id. 141. — 3. Gen . XX, 22 23 ; Rom IX, 12, 13. — 4. I Cor. I, 28. — 5. Matth. XX, 16.
de la justice de Dieu, ont voulu établir leur propre justice 1; mais il ne les a point oubliées, ce plus jeune qui a voulu avoir, non sa propre justice, mais celle de Dieu, dont il dit maintenant : « Votre justice est justice pour, l’éternité, et votre loi est la vérité même 2». Comment ne serait-elle point vérité, cette loi qui fait connaître le péché, et qui rend témoignage à la justice de Dieu? Voici en effet ce que dit l’Apôtre: «La justice de Dieu a été manifestée, affirmée par la loi et les Prophètes 3».
6. C’est pour cette loi que le plus jeune a souffert la persécution de la part de l’aîné, en sorte que ce plus jeune a pu dire: « La tribulation et l’angoisse ont fondu sur moi; vos préceptes sont toujours ma méditation 4 ». Qu’ils sévissent, qu’ils persécutent, pourvu que l’on n’abandonne point les commandements, et que selon ces commandements, on aime jusqu’aux persécuteurs.
7. « Vos jugements sont la justice éternelle : donnez-moi l’intelligence et je vivrai 5 ». Ce plus jeune demande l’intelligence, et pourtant, s’il ne l’avait point, il ne comprendrait pas mieux que les vieillards ; mais il la demande au milieu des angoisses et des tribulations, afin de comprendre combien il doit mépriser ce que peuvent lui enlever les persécutions de ses ennemis, dont il se dit méprisé. C’est pour cela qu’il ajoute : « Et je vie vrai », car si la tribulation et l’angoisse étaient poussées par ses persécuteurs jusqu’à lui ôter la vie, il vivrait néanmoins éternellement, lui qui préfère aux biens du temps, cette justice qui dure éternellement. Or, dans la tribulation et l’angoisse, cette justice devient le martyre de Dieu, ou le témoignage qui a valu aux martyrs la couronne glorieuse.
1. Rom. X,
9.— 2. Ps. CXVIII, 142.— 3. Rom. III, 20, 21.— 4. Ps. CXVIII, 143 — 5. Id. 144.
LA VÉRITABLE PRIÈRE.
C’est le coeur qui doit prier: il prie par l’application de la pensée, et il est entier à la prière quand il exclut toute autre pensée. Ainsi prie le Prophète : Il demande à Dieu de pouvoir chercher ses ordonnances, qui forment l’essence de la sagesse. Mais pour trouver la sagesse, il faut la vouloir d’une manière pratique, de manière à rendre témoignage à Dieu. Stimulé par son amour, le Prophète ou plutôt l’Eglise a devancé le temps de la prière, quand par l’organe des Prophètes elle a poussé des cris suffisants, avant l’incarnation. Elle implore le secours de Dieu contre la persécution qui approche, et se confie dans les témoignages de Dieu, basés sur Jésus-Christ, et promettant la vie éternelle.
1. Qui pourrait douter que cet appel à Dieu que l’on fait dans la prière ne soit un son des plus vains, quand il est simplement le retentissement de la voix, sans que le coeur soit tourné vers Dieu ? Mais, s’il vient du coeur, quand même la voix se tairait, il peut être inconnu à l’homme, jamais à Dieu. Soit donc que la voix se fasse entendre quand cela est nécessaire, soit que l’on prie Dieu en silence, c’est le coeur qui doit parler dans la prière. Or, ce cri du coeur est une forte application de la pensée; et quand cette application se trouve dans la prière, elle marque dans celui qui prie un désir tel qu’il ne désespère point d’obtenir ce qu’il demande. Mais on crie à Dieu de tout son coeur, quand on n’a pas d’autre pensée. De telles prières sont rares chez beaucoup, fréquentes seulement chez le petit nombre; et je ne sais chez qui elles sont habituelles. Telle est, au dire de notre interlocuteur, la prière qu’il a faite : « J’ai crié de tout mon coeur, exaucez-moi, ô mon Dieu ». Puis il nous marque aussitôt ce que produira son cri: « Je rechercherai vos ordonnances ». Voilà donc ce qui le faisait crier vers Dieu de tout son coeur: rechercher ses ordonnances, telle est la grâce qu’il demandait à Dieu. Prions dès lors le Seigneur de nous faire chercher ce qu’il nous ordonne. Mais combien est encore éloigné de la pratique, celui qui ne fait encore que rechercher ! Trouver n’est pas toujours la conséquence de chercher, ni pratiquer la conséquence de trouver; mais on ne saurait pratiquer sans avoir trouvé, ni trouver sans avoir cherché. Il y a toutefois une grande espérance dans cette parole du Seigneur Jésus: « Cherchez, et
1. Ps. CXVIII, 142.
vous trouverez 1 ».La sagesse, qui n’est autre que lui-même, nous dit cependant: « Les méchants me chercheront sans me trouver ». Ce n’est donc pas aux méchants, mais aux bons, qu’il est dit: « Cherchez, et vous trouverez? » Il l’a dit à ceux-là mêmes à qui, un peu plus haut,it adresse ces paroles: « Si donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez donner à vos enfants ce qui est bon 2». Comment dire aux méchants : « Cherchez et vous trouverez » ; quand il dit aussi : « Les méchants me chercheront sans me trouver ?» Le Seigneur voulait-il que l’on cherchât autre chose que la sagesse, quand il faisait à ceux qui chercheraient la promesse qu’ils trouveraient? Car la sagesse renferme tout ce que doivent chercher ceux qui aspirent au bonheur. Là donc se trouvent les ordonnances de Dieu. Il nous reste dès lors à conclure que tous les méchants ne trouveraient point la sagesse quand même ils la chercheraient; c’est-à-dire ceux qui poussent la malice jusqu’à la haïr. Car voici cette parole de la sagesse: « Les méchants me chercheront sans me trouver; car ils haïssent la sagesse 3 ». C’est donc leur haine qui les empêche de la trouver. Mais avec cette haine, comment la chercheront-ils, à moins qu’ils ne la cherchent, non pour elle, mais pour quelque avantage précieux aux méchants, et qu’ils espèrent acquérir plus facilement au moyen de la sagesse ? Il en est beaucoup en effet qui recherchent avec soin les paroles de la sagesse, qui la veulent montrer dans leurs discours, mais non dans leur vie; qui ne cherchent point à parvenir à la lumière de Dieu, qui est la véritable sagesse, en réglant leurs moeurs d’après ses maximes,
1. Matth. VII, 7. — 2. Id. 11. — 3. Prov. I, 28, 29.
mais qui veulent se faire applaudir par les hommes, et telle est la vaine gloire. Ils ne cherchent donc point la sagesse même en la recherchant, puisque ce n’est point elle qu’ils cherchent, autrement ils en feraient la règle de leur vie; mais ils veulent être enflés de ses paroles; et plus ils en recherchent l’enflure, plus ils s’en éloignent. Or, en implorant de Dieu ce que Dieu lui-même nous commande, en lui demandant de faire ce qu’il ordonne que nous fassions ; car c’est Dieu qui dans sa bonté, opère en nous le vouloir et le faire !: « J’ai crié», dit le Psalmiste, « j’ai crié de tout mon coeur; exaucez-moi, ô mon Dieu : je chercherai vos ordonnances » ; c’est-à-dire pour les accomplir, et non-seulement pour les connaître, afin de ne point ressembler à ce serviteur endurci, qui n’obéira point même après avoir compris 2.
2. « J’ai crié, sauvez-moi 3 » ; ou, comme on trouve dans quelques exemplaires et grecs et latins. « Je vous ai crié, sauvez-moi». Qu’est-ce à dire, « je vous ai crié », sinon je vous ai invoqué par mes cris ? Mais après avoir dit: Sauvez-moi, qu’a-t-il ajouté? « Et je garderai vos témoignages», de peur de vous renier par faiblesse. Car la santé de l’âme consiste à remplir le devoir que l’on connaît, et à combattre pour la vérité des témoignages divins, jusqu’à la mort, si la dernière tentation va jusque-là. Si l’âme n’a point cette santé, elle succombe de faiblesse, et abandonne la vérité.
3. Mais ce qui suit renferme une certaine obscurité, qu’il nous faut expliquer un peu plus longuement. « J’ai devancé dans une nuit intempestive, et j’ai crié 4 ». Dans plusieurs manuscrits on ne trouve pas, « au milieu de la nuit », intempesta nocte, mais immaturitate, une nuit peu avancée. C’est à peine si l’on en trouve un seul avec la double préposition, c’est-à-dire in immaturitate, dans la nuit peu avancée. L’expression immaturitas désigne ici le temps de la nuit, qui n’est point mûr encore; c’est-à-dire une nuit qui ne permet pas encore le travail à l’homme éveillé ce que l’on appelle vulgairement l’heure indue. Une nuit, intempesta, se dit encore du milieu de la nuit, quand on doit se reposer, et ce nom « d’intempestive »,lui vient assurément de ce qu’elle est peu favorable au travail.Car les anciens appelaient tempestivum ce qui est
1. Philipp. II, 13. — 2. Prov. XXIX, 19. — 3. Ps. CXVIII, 116.— 4. Id. 147.
favorable, et intempestivum ce qui est défavorable, et cette expression a pour racine le temps, et non cette tempête qui désigne ordinairement en latin la perturbation du ciel. Toutefois les historiens emploient volontiers cette expression, et au lieu de eo tempore, ils disent ea tempestate, en ce temps; et dans ce vers d’un grand maître:
…Unde haec tam clara repente
Tempestas 1?
le mot tempestas ne signifie point un ciel troublé par les vents et les orages, mais un ciel tout à coup brillant et splendide. Ce que le grec a donc exprimé par en aoria, non point en un seul mot, mais en deux, la préposition et le nom, les traducteurs l’ont rendu par une « nuit intempestive», d’autres par immaturitate, non point eu deux mots, mais en un seul, dont le nominatif est immaturitas; d’autres encore en deux mots, comme dans le grec: In immaturitate; car aoria, signifie immaturitas, et en aoria, in immaturitate, comme pour donner à intempesta nocte le même sens qu’avec sa double préposition, in intempesta, en sorte que l’une de ces prépositions indique l’heure, tandis que l’autre fait partie du nom lui-même. Toutefois peu importe, quand on indique le chant du coq pour l’heure d’une action, que l’on dise, galli cantu, ou bien in galli cantu. De même, pour nous dire qu’il a crié dans la nuit peu avancée, peu importe que le Psalmiste se serve de intempesta nocte, ou de in intempesta nocte. Le grec cependant à dit: Dans une nuit non écoulée, ce qui revient à dire une nuit peu mûre, c’est-à-dire, dans le moment où la nuit n’est point achevée. Mais c’est assez disputer sur une expression obscure ; voyons quel en est le sens.
4. « J’ai prévenu, dans le milieu de la nuit, et j’ai crié : j’ai mis mon espoir en vos paroles ». Si nous rapportons ces paroles àchaque fidèle, en les prenant à la lettre, il arrive souvent qu’à ce point de la nuit l’amour de Dieu veille, et, dans ce sentiment de ferveur pour la prière, il ne saurait attendre le chant du coq ou l’heure de la prière, mais il le prévient. Mais si nous appelons nuit toute la vie d’ici-bas, c’est bien avant qu’elle soit achevée que nous crions vers Dieu, et nous en prévenons la maturité, ou la fin, alors que
1. Virgil. AEn. IX, 19, 20. D’où vient que tout à coup le ciel est si serein?
724
Dieu nous rendra ce qu’il nous a promis, coin me on lit ailleurs: « Prévenons sa force par un humble aveu 1». Toutefois, si parle temps non écoulé de la nuit nous entendons les siècles écoulés avant la plénitude des temps, c’est-à-dire que la maturité serait la manifestation du Christ en sa chair 2, l’Eglise alors n’est point demeurée en silence; mais elle a prévenu cette maturité des temps, elle a crié par les Prophètes, elle a espéré dans les paroles de ce Dieu assez puissant pour accomplir ses promesses, et bénir toutes les nations dans la race d’Abraham 3.
5. C’est elle qui dit ce qui suit : « Mes yeux ont devancé le point du jour, afin de méditer vos paroles 4 ». Appelons matin ce moment où la lumière s’est levée pour ceux qui étaient assis à l’ombre de la mort 5 ; les yeux de l’Eglise n’ont-ils pas devancé ce matin, dans la personne des saints qui étaient auparavant sur la terre, et qui ont ainsi devancé l’avenir en méditant les promesses que Dieu avait faites alors; et qui annonçaient dans la loi et les Prophètes ce qui arriverait aux hommes ?
6. «Exaucez ma voix, Seigneur, selon votre miséricorde; vivifiez-moi selon votre jugement 6 ». Dieu, dans sa miséricorde, commence par abroger la peine due aux pécheurs;
puis, quand ils sont devenus justes, il leur donne la vie; car ce n’est pas sans raison que le
Prophète a suivi cet ordre : « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre jugement», bien que le temps de la miséricorde ne soit point séparé du jugement, dont l’Apôtre a dit: « Que, si nous-nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés par Dieu. Mais lorsque nous sommes jugés, c’est le Seigneur qui nous reprend, afin que nous ne soyons point condamnés avec le monde 7». Et son collègue dans l’apostolat : « Voici le temps où Dieu va commencer son jugement par sa propre maison ; et s’il commence par nous, quelle sera la fin de ceux qui ne croient point l’Evangile de Dieu 8?» De même le dernier jugement ne sera point sans miséricorde, « car Dieu vous couronne », dit le Psalmiste, « dans sa miséricorde et sa bonté 9 ». Il est vrai qu’il y aura un jugement sans miséricorde, mais seulement pour ceux- qui
1. Ps. XCIV, 2. — 2. Gal. IV, 4. — 3. Gen. XII, 3; XXII, 18. — 4. Ps. CXVIII, 148. — 5. Isa. IX, 2. — 6. Ps. CXVIII, 149. — 7. I Cor, XI, 32. — 8. I Pierre, IV, 17. — 9. Ps. CII, 4.
seront à gauche et n’auront point fait miséricorde 1.
7. « Ils m’ont approché, ceux qui me persécutent par l’injustice 2», ou « injustement », comme on lit en certains manuscrits. C’est approcher de la part des persécuteurs, que pousser la persécution jusqu’à déchirer notre chair, lui donner la mort. De là cette parole du psaume vingt-unième, qui est une prophétie de la passion du Christ: « Ne vous éloignez pas, car la persécution est proche 3»; ce qui était dit non sous la menace, mais sous le coup même de la passion. Il dit que l’affliction qu’il souffrait dans sa chair est proche, parce que pour l’âme rien n’est plus proche que la chair dont elle est revêtue. Donc ces persécuteurs se sont. approchés en affligeant la chair de leurs victimes. Mais écoute la suite: « Ils se sont éloignés de votre loi». Plus ils approchent des justes pour les persécuter, plus ils s’éloignent de la justice. Mais quel mal ont-ils fait à ceux dont ils s’approchaient ainsi, puisque le Seigneur, qui ne les abandonne jamais, s’approchait d’eux intérieurement?
8. Aussi voyez la suite. « Mais vous êtes près de moi, Seigneur, et toutes vos voies sont vérité » . Au milieu de leurs souffrances les saints confessent ordinairement la vérité de Dieu, et proclament qu’ils souffrent avec justice. Ainsi en fut-il de la reine Esther, ainsi de Daniel, ainsi des trois enfants dans la fournaise, ainsi de tous leurs émules en sainteté. Mais on peut demander comment il est dit : « Toutes vos voies sont vérité », quand il est dit ailleurs : « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité». A l’égard des saints toutes les voies du Seigneur sont miséricorde, comme toutes les voies du Seigneur sont vérité, car il les soutient même en les jugeant, et ainsi la miséricorde ne fait point défaut, et dans sa miséricorde il leur donne ce qu’il a promis, de peur de manquer à sa vérité. Quant à l’universalité des hommes, à ceux qu’il délivre, comme à ceux qu’il condamne, toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité : et dès que sa miséricorde est à bout, il fait voir la vérité de ses vengeances. Il en sauve plusieurs qui ne l’ont point mérité, il n’en condamne point qui ne le méritent.
9. « Dès le commencement » , dit le Prophète,
1. Jacques, II, 13. — 2. Ps. CXVIII, 150. — 3. Id. XXI, 12.
725
« j’ai connu par vos témoignages que vous les avez fondés pour l’éternité ». Ce que le grec a exprimé par catarxas, dès le commencement, les nôtres l’ont traduit par initio, ou bien par ab initio, et même par ab initiis. Mais en traduisant par le pluriel, « dès les commencements », on rend le grec avec plus de fidélité. Toutefois, dans la langue latine, on rencontre plus fréquemment initio, ou ab initio, ce que les Grecs expriment au pluriel, quoique d’une manière adverbiale, par catarxas. En latin cependant nous trouvons par exemple : Alias hoc facio, « plus tard, voici ce que je ferai », où nous semblons employer un pluriel féminin, et qui est simplement un adverbe, lequel signifie, dans un autre temps. Que signifie donc cette parole: « J’ai a connu dès le commencement », ab initio, ou bien d’une manière adverbiale, initio, « J’ai connu dès le commencement, à propos de vos témoignages, que vous les avez fondés? » Il dit qu’il a connu par les témoignages du Seigneur que ces témoignages sont fondés pour l’éternité; il affirme qu’il l’a connu dès le commencement, et qu’il ne l’a pas connu par une autre voie que par ces mêmes témoignages. Or, quels sont ces témoignages, sinon la promesse que Dieu a faite de donner à ses enfants un royaume éternel? et comme il avait promis de le donner par son Fils unique, dont il est dit que « son royaume n’aura point de fin 1», le Prophète nous dit que ces témoignages sont fondés pour l’éternité, parce que l’objet de la promesse divine est éternel. Car en eux-mêmes les témoignages ne seront plus nécessaires, quand sera vu à découvert ce qui a besoin de témoignage pour obtenir notre adhésion. Aussi le Prophète a-t-il dit avec justesse : « Vous les avez fondés », puisque c’est en Jésus-Christ que l’on en découvre la vérité. Or, « nul ne saurait poser un fondement autre que celui qui a été posé, et qui est Jésus-Christ 2 ». Comment donc le Prophète a-t-il compris cela dès le commencement, sinon parce que c’est l’Eglise qui parle ici, et que, dès l’origine du genre humain, l’Eglise n’a pas fait défaut au monde, elle qui eut pour prémices de sainteté Abel immolé, lui aussi 3, pour être un témoignage du sang du Médiateur, qu’un frère impie devait répandre ? C’est au commencement en effet que fut prononcée cette parole: « ils seront deux dans une seule chair 4 » et saint Paul a dit à ce sujet : « Ce sacrement est grand, oui, dans le Christ et dans l’Eglise 5 ».
1. Luc, I, 33. — 2. I Cor. III, 11. — 3. Gen. IV, 8. — 4. Id. II, 24. — 5. Ephés. V,32.
LA GRÂCE DE DIEU.
Cette loi que le Prophète n’a point oubliée, est celle qui élève les humbles, et abaisse les orgueilleux; or, l’élévation des saints, c’est la vie éternelle, due à la grâce qui nous sépare des pécheurs. Cette grâce a produit dans l’Eglise la force en face des persécuteurs: de là tant de martyrs; et la charité qui pleure les apostasies, en même temps qu’elle raffermit dans la parole divine.
1. Nul d’entre les membres du Christ ne regardera comme étrangère pour lui cette parole, que répète le corps mystique du Christ, tout entier dans l’humilité, et qui commence, dans notre psaume, notre lecture d’aujourd’hui : « Voyez mon humiliation et délivrez-moi, car je n’ai point oublié votre loi 1 ». Nous ne
1. Ps. CXVIII, 153.
pouvons entendre ici nulle autre loi de Dieu que le décret qui astreint irrévocablement à être humilié quiconque s’élève, et quiconque s’humilie, à être élevé 1. Le superbe est donc en proie aux misères afin d’en être humilié, et l’humble en est délivré afin d’être élevé.
1. Luc, XIV, 11;
XVIII, 14.
2. «Jugez ma cause »,dit le Prophète, « et rachetez-moi 1». C’est là une répétition de la pensée précédente. Car « voyez mon humiliation », revient à «jugez ma cause » ; et « délivrez-moi », revient à « rachetez-moi ». Enfin cette parole qui précède: « Je n’ai point oublié votre loi », a rapport à cette autre qui suit: « Donnez-moi la vie à cause de votre parole ». Car cette parole est la loi de Dieu, qu’il n’a point oubliée, afin de s’humilier pour être ensuite élevé. Or, à cette élévation revient cette parole: « Donnez-moi la vie » ; car l’élévation des saints est la vie éternelle.
3. « Loin des pécheurs est le salut, parce qu’ils n’ont point recherché vos justifications 2 ». Qui te sépare en effet, ô toi, qui proclames « que loin des pécheurs est le salut », qui te sépare de ces pécheurs, de sorte que ce salut ne soit point éloigné de toi, mais avec toi? Ce discernement vient peut-être de ce que tu as fait ce qu’ils n’ont point fait, c’est-à-dire recherché les justifications de Dieu. « Qu’as-tu que tu n’aies pas reçu ? » N’est-ce pas toi qui disais un peu plus haut « J’ai crié de tout mon coeur : exaucez-moi, mon Dieu, je chercherai vos ordonnances? » C’est donc de celui à qui tu en appelais que tu as reçu de les chercher. C’est donc lui qui t’a séparé de ceux qui sont éloignés du salut, par cela même qu’ils n’ont point recherché les ordonnances de Dieu.
4. Voilà ce qui n’a point échappé au Prophète. Et moi je ne le verrais point si je ne le voyais en lui, si je n’étais en lui. Car ces paroles sont du corps de Jésus-Christ, dont nous sommes les membres. Voilà, dis-je, ce qu’il a vu, et aussitôt il ajoute : « Seigneur, vos miséricordes sont grandes ». Et ces recherches que nous faisons de vos ordonnances ne sont qu’un effet de vos miséricordes. « Vivifiez-moi selon votre jugement 4 ». Car je sais que votre jugement sur moi ne sera point sans miséricorde.
5. « Mes persécuteurs et mes ennemis deviennent de plus en plus nombreux, je ne me suis point détourné de vos oracles 5 ». C’est là un fait: nous le savons, nous nous en souvenons, nous le proclamons. Toute la terre a été rougie du sang des martyrs; les couronnes des martyrs embellissent le ciel, les
1. Ps. CXVIII, 154.— 2. Id. 155.— 3. I Cor. IV, 7.— 4. Ps. CXVIII, 156.
Eglises sont illustrées par les temples élevés aux martyrs, les fêtes des martyrs viennent rehausser les jours de l’année, et chaque jour on voit des guérisons par les mérites des martyrs. D’où viennent tous ces honneurs, sinon parce que s’est accomplie à l’égard de cet homme répandu dans l’univers entier cette prophétie: « Mes persécuteurs et mes ennemis deviennent de plus en plus nombreux, et je ne me suis point détourné de vos oracles ?» Nous le reconnaissons et en rendons à Dieu des actions de grâces. Car c’est bien toi, ô homme, c’est toi qui as dit dans un autre psaume: « Si le Seigneur ne nous eût assistés, les hommes nous auraient dévorés tout vivants 1». Voilà pourquoi tu n’as point dévié de ces témoignages, et pourquoi, environné de cette foule de persécuteurs et d’ennemis, tu as pu néanmoins cueillir la palme céleste à laquelle Dieu t’appelait.
6. « J’ai vu les insensés, et j’ai séché de dépit », ou comme on lit en d’autres exemplaires, et c’est la version la plus commune « J’ai vu ceux qui n’observaient point votre pacte 2 ». Mais quels sont les violateurs du pacte, sinon ceux qui se sont éloignés des témoignages de Dieu, et qui n’ont pu supporter les nombreuses persécutions? Et le pacte c’est la couronne décernée au vainqueur. Ce pacte, ils l’ont violé, ceux qui succombant aux persécutions, se sont éloignés par l’apostasie des témoignages du Seigneur. Voilà ceux qu’a vus le Prophète, et il en séchait de dépit parce qu’il les aimait. Or, ce zèle est ban, il vient de l’amour et non de l’envie. Le Prophète nous montre ensuite en quoi ces apostats ont violé le pacte du Seigneur : « C’est », dit-il, « parce qu’ils n’ont point gardé vos paroles ». Ils les ont reniées au milieu des souffrances.
7. Pour montrer combien il diffère de ces apostats, le Prophète s’écrie : « Voyez, Seigneur, combien j’ai aimé vos préceptes ». Il ne dit point : J’ai renié vos paroles ou vos témoignages, comme on voulait y contraindre les martyrs, dont la fidélité était accablée de douleurs si violentes, mais il nous signale tout l’avantage des souffrances : car en vain je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité cela ne me sert de rien 3. Telle est la charité dont il s’applaudit: « Voyez, Seigneur, combien j’ai aimé vos préceptes ».
1. Ps.
CXIII, 2. — 2. Id. CXVIII, 158. — 3. I Cor. XIII, 3.
726
Puis il demande sa récompense : « Seigneur, donnez-moi la vie dans votre miséricorde». Ceux-là me donnent la mort, vous, donnez-moi la vie. Mais s’il demande à la miséricorde le prix que lui doit la justice, combien plus doit-il à cette miséricorde cette victoire même qui mérite une récompense !
8. « Le principe de vos paroles est la vérité, et tous les jugements de votre justice sont éternels 1 ». C’est de la vérité, dit-il, que découlent vos paroles, et dès lors elles sont vraies ; sans jeter personne dans l’erreur, elles assurent la vie au juste, la damnation à l’impie. Tels sont les jugements de Dieu qui subsistent dans l’éternité.
1. Ps. CXVIII, 160.
INJUSTES PERSÉCUTIONS CONTRE L’ÉGLISE.
Rien ne motivait les persécutions contre l’Eglise, puisque l’Evangile ordonne la soumission aux pouvoirs terrestres, c’est à Dieu que s’est attachée l’Eglise pour triompher et remporter les dépouilles ou convertir ses persécuteurs. De là ce redoublement d’amour pour la loi de Dieu qu’on craint de violer, et cette prière faite sept fois le jour, ou un nombre complet. L’amour de la loi de Dieu nous préserve des chutes, mais le salut nous vient du Christ annoncé, parla loi, en des témoignages qui font notre espérance. Aussi le Prophète nous dit-il que ses voies sont en Dieu, en Dieu qui regarde les méchants, qui voit aussi les justes, c’est-à-dire qu’il a voulu marcher selon la volonté de Dieu.
1. Nous savons quelles persécutions les rois de la terre ont infligées au corps du Christ, c’est-à-dire à la sainte Eglise. Reconnaissons donc ses plaintes dans les paroles suivantes : « Les princes m’ont persécuté sans sujet, et mon coeur ne craint que votre parole 1». Qu’avaient fait aux royaumes de la terre, ces chrétiens à qui leur roi avait promis le royaume des cieux? En quoi ces promesses blessaient-elles des royaumes terrestres? Ce roi qu’ils servent a-t-il défendu à ses soldats de rendre et de payer aux rois de la terre ce qui leur est dû? Quand les Juifs le calomniaient à ce sujet, ne dit-il point: « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 2?» « Ne prit-il pas, dans la gueule d’un poisson, de quoi payer lui-même le tribut? Son précurseur dit-il aux soldats de ce royaume, qui lui demandaient ce qu’ils devaient faire pour acquérir la vie éternelle : Quittez le baudrier, jetez vos armes, abandonnez votre roi, afin d’entrer dans la milice du Seigneur? Nullement, « mais gardez-vous de toute violence, de toute injure, et que votre solde vous suffise 1 ». Un des soldats les plus affectionnés de ce roi, son compagnon fidèle, ne dit-il pas à
1. Ps.
CXVIII, 161. — 2. Matth. XVII,
21.— 3. Luc, III, 14.
ses frères d’armes, et en quelque sorte aux fourriers du Christ : « Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures ? » Et un peu plus loin : « Rendez à chacun ce qui lui est dû ; le tribut à qui vous devez le tribut, l’impôt à qui vous devez l’impôt, la crainte à qui vous devez la crainte, l’honneur à qui l’honneur est dû. Ne soyez redevables envers personne, sinon de l’amour qui est dû à tous 1? » N’a-t-il pas ordonné à son Eglise de prier pour les rois? En quoi
donc les chrétiens ont-ils pu offenser ces rois? De quel devoir sont-ils en demeure? En quoi les chrétiens ont-ils désobéi aux rois de la terre? C’est donc réellement sans sujet que les rois de la terre ont persécuté les chrétiens? Mais écoute la suite: « Et mon coeur a tremblé à cause de vos paroles ». Assurément les paroles de ces hommes étaient effrayantes; bannissement, proscription, mort, déchirer avec des ongles de fer, brûler vif, condamner aux bêtes, déchirer les membres; mais j’ai redouté vos paroles plus encore : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et ne peuvent plus rien ensuite ; mais craignez celui qui ala puissance de jeter en enfer
1. Rom. XIII, 1, 7-8.
728
le corps et l’âme 1». Voilà vos paroles qui m’ont saisi de frayeur : et j’ai méprisé l’homme qui me persécutait, vaincu le diable mon séducteur.
2. Il est dit ensuite: « Je me réjouirai de vos oracles comme celui qui a remporté de riches dépouilles 2 ». Les paroles qui l’ont fait craindre l’ont rendu victorieux ; car c’est aux vaincus que l’on enlève les dépouilles; et voilà qu’il a été dépouillé comme un vaincu, celui dont il est dit dans l’Evangile : « Nul n’entre dans la maison du fort, pour enlever ce qui lui appartient, si tout d’abord il n’enchaîne ce fort 3 ». Mais il se trouva beaucoup de dépouilles, quand, pris d’admiration pour les martyrs, les persécuteurs eux-mêmes embrassèrent la foi; quand ceux qui voulaient détruire notre roi en égorgeant ses soldats, vinrent eux-mêmes grossir ses rangs. Tout homme dès lors qui cède à la parole de Dieu, et craint d’être vaincu dans le combat, tressaille dans ces paroles qui l’ont rendu victorieux.
3. Mais de peur que nous n’en venions à croire que cette crainte a jeté dans son âme quelque haine contre la parole de Dieu, le Prophète qui avait déjà dit: « Vos paroles m’ont fait tressaillir », langage qu’il n’eût pu tenir, s’il eût eu de la haine, ajoute néanmoins : « J’ai eu l’injustice en horreur, en abomination; mais j’ai aimé votre loi 4 ». Ainsi, cette crainte qu’il ressentait pour la parole de Dieu, loin de lui en inspirer la haine, la lui a fait au. contraire aimer plus parfaitement, car il n’y a point de différence entre la loi et les paroles de Dieu. A Dieu ne plaise que la crainte bannisse l’amour, quand cette crainte est chaste ! Un fils pieux a pour son père de la crainte et de l’amour; une chaste épouse craint son époux, de peur d’en être abandonnée; elle l’aime, afin de le posséder. Si donc l’on doit craindre et aimer ùn père qui est un homme, un époux qui est un homme, combien plutôt doit-on craindre et aimer notre Père qui est dans les cieux 5; cet Epoux plus beau que les enfants des hommes, non d’une beauté corporelle, mais d’une beauté spirituelle ! Eh ! qui aime la loi de Dieu, sinon l’homme qui aime Dieu? Et pour un fils bien né, qu’a de fâcheux la loi d’un père? Est ce parce qu il
1. Matth. X, 18. — 2. Ps. CXVII, 162. — 3. Matth. XII, 19. — 4. Ps. CXVIII, 163. — 5. Matth. V, 9.
châtie tous ceux qu’il aime, et qu’il frappe tout homme qu’il reçoit parmi ses enfants 1? Mépriser ces décrets de Dieu, c’est renoncer à ses promesses. Il nous faut donc louer les jugements de Dieu même sous son fouet, si nous voulons jouir des récompenses qu’il promet.
4. C’est là ce que fait autre interlocuteur: « Sept fois le jour », dit-il, « je vous ai loué sur la justice de vos décrets 2». « Sept fois le jour», c’est-à-dire toujours. Ce nombre, en effet, désigne ordinairement une totalité; c’est pourquoi, après les six jours de la création, Dieu donna le septième au repos 3 ; et la révolution de sept jours forme les temps et les siècles. Tel est encore le motif qui a fait dire: « Le juste tombera sept fois en un jour, et se relèvera » ; c’est-à-dire, le juste ne périt point, quelles que soient ses humiliations, pourvu qu’il ne pèche point, autrement il ne serait plus juste. Alors cette expression : il tombe sept fois, désigne ici toutes les tribulations qui affligent le juste, et comme dans toutes ces tribulations il trouve un accroissement de justice. Il est dit : Il se relèvera. Les paroles suivantes nous indiquent suffisamment le sens de celles-ci ; on lit en effet : « Quant aux impies, le mal les affaiblira 4». Dès lors, pour le juste, tomber et se relever signifie n’être point affaibli par le malheur. C’est donc avec raison que l’Eglise a loué Dieu sept fois le jour sur les jugements de sa justice, puisqu’au temps où Dieu commença le jugement par sa propre maison 5, loin d’être affaiblie par les persécutions, elle fut glorifiée par les couronnes des martyrs.
5. « Paix abondante à ceux qui aiment votre loi; pour eux elle n’est point un scandale 6». Est-ce la loi qui n’est point scandale à ceux qui aiment la loi, ou pour ceux qui aiment cette loi n’y a-t-il scandale d’aucune part? Ces deux sens conviennent à ces paroles. Aimer en effet la loi de Dieu, c’est respecter dans cette loi ce que l’on ne comprend point, et si le juste y trouve un sens qui lui paraît absurde, il croit plutôt que son intelligence est en défaut, et qu’il y a là un grand mystère qui lui échappé. La loi de Dieu n’est donc point un scandale pour lui. Mais pour ne trouver absolument aucun sujet de scandale, qu’il ne jette point les yeux sur les hommes, quelque sainte que soit leur
1. Hébr. XII, 6 — 2. Ps. CXVIII, 161 — 3. Gen. II, 2. — 4. Prov. XXXV, 16. — 5. I Pierre, IV, 17. — 6. Ps. CXVIII, 165.
729
profession, de peur qu’en voyant tomber ceux dont il appréciait la vertu, il ne périsse lui-même par le scandale; h’iais qu’il aime la loi de Dieu, et il aura une paix profonde sans aucun scandale, car il peut l’aimer en toute sûreté, puisqu’elle ne connaît point le péché, quelque pécheurs que soient ceux qui l’ont embrassée.
6. « J’attendais votre salut, ô mon Dieu, et j’ai aimé vos préceptes 1 ». De quoi eût servi aux justes de l’ancienne loi d’aimer les préceptes du Seigneur, si le Christ, qui est le soleil de Dieu, ne les eût délivrés, lui dont l’Esprit leur donnait de pouvoir aimer la loi? Si donc ils attendaient le salut de celui dont ils aimaient les préceptes, combien plus était nécessaire Jésus, c’est-à-dire le salut de Dieu, pour sauver ceux qui n’aimaient point ses préceptes? On peut, en effet, voir dans cette parole prophétique les saints d’aujourd’hui, depuis que l’Evangile est prêché; car ceux qui aiment les commandements attendent le Christ, afin qu’à l’apparition du Christ, qui est notre vie, nous aussi nous apparaissions aussi dans la gloire 2.
7. « Mon âme », dit-il, « a gardé vos témoignages, je les ai aimés souverainement 3 »; ou comme on lit en certains exemplaires « elle les a aimés », c’est-à-dire « mon âme » les a aimés; c’est garder les témoignages de Dieu que ne point y renoncer. Tel est le devoir des martyrs, puisque martyres et témoignages sont identiques. Mais comme il ne sert de rien d’endurer les flammes pour les témoignages de Dieu, si l’on n’a point la charité 4, le Prophète ajoute : « Je les ai aimés souverainement ». Auparavant il avait dit: « J’ai aimé vos commandements »; puis, au verset suivant: « J’ai gardé et aimé vos commandements » ; puis ensuite, ce sont les témoignages et les préceptes qu’il a gardés. Voici le texte : « J’ai gardé vos préceptes et vos témoignages 5». Celui qui les aime les garde pleinement et avec joie. Mais il arrive souvent qu’en gardant les préceptes de Dieu, nous avons pour ennemis ceux qui ne veulent point qu’on les garde; c’est alors qu’il faut les garder avec plus de courage, de peur que la persécution ne fasse apostasier.
8. Après avoir proclamé ce qu’il a fait, le Prophète l’attribue à Dieu qui lui en a donné
1. Ps.
CXVIII, 166.— 2. Coloss. III, 4. — 3. Ps. CXVIII, 166. — 4.Cor. XIV, 13. — 5.
Ps. CXVIII, 168.
la force, et s’écrie : « Toutes mes voies, ô mon Dieu, sont en votre présence » . Ce qui m’a fait garder vos préceptes et votre témoignage, c’est que toutes mes voies sont en votre présence. Comme si le Prophète disait à Dieu: «Si vous aviez détourné de moi votre face, j’eusse été troublé, et je n’aurais gardé ni vos témoignages ni vos préceptes. Si donc je les ai gardés, c’est que toutes mes voies sont en votre présence ». Il veut nous faire comprendre que Dieu regarde ses voies d’un oeil propice et secourable; tel est le sens de cette prière : Ne détournez point de moi votre face 1. Car si la face du Seigneur est sur tous ceux qui font le mal, c’est afin de perdre leur mémoire 2. Ce n’est point en ce sens que notre interlocuteur dit que Dieu regarde ses voies, mais dans le sens qu’il a dit que Dieu connaît la voie des justes 3, et que le Seigneur dit à Moïse : « Je te connais entre tous les autres 4». S’il ne trouvait, dans cette croyance, que le Seigneur a les yeux sur ses voies, il ne dirait point qu’il a gardé les préceptes et les témoignages du Seigneur, parce que toutes ses voies sont en présence de Dieu. Il comprend cette parole : « Servez le Seigneur dans la crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement; embrassez la discipline, de peur que la colère du Seigneur ne vous fasse dévier de la voie des justes 5 ». Mais cette voie ne serait point celle de la justice, si elle n’était en présence du Seigneur. Telle est la crainte que veut nous inculquer saint Paul, quand il dit: « Opérez votre salut avec crainte et avec tremblement » ; et pour nous donner raison de cette recommandation, « c’est Dieu », nous dit-il, « qui opère en nous le vouloir et le faire selon sa volonté 6 ». Ainsi les voies des justes sont sous le regard du Seigneur, afin qu’il redresse leurs pas, et c’est de ces voies qu’il est dit dans les Proverbes: « Ce sont les voies de droite que connaît le Seigneur , mais les voies perverses sont à gauche 7 »; afin de nous faire comprendre que le Seigneur ne connaît point ces dernières, puisqu’il dira aux méchants : « Je ne vous connais point 8 ». Or, afin de nous montrer combien il est avantageux que Dieu connaisse les voies droites, ou les voies des justes, le Prophète ajoute: « C’est lui qui doit redresser
1. Ps. XXVI, 9.— 2. Id. XXXIII, 17. — 3. Id. I, 16.— 4. Exod. XXXIII, 17.— 5. Ps. II, 11, 12. — 6. Philipp. II, 12,-13.— 7. Prov. IV, 27.— 8. Matth. VII, 23.
730
vos pas, et conduire vos voies en paix 1 ». C’est pourquoi le même Prophète ajoute encore: «J’ai gardé vos préceptes et vos témoignages». Et comme si nous lui demandions comment il l’a pu : « C’est », répond-il, « parce que toutes mes voies sont en votre présence, ô mon Dieu ».
1 Prov. IV, 27
LA FORCE DANS L’ÉGLISE.
Elle convient à l’Eglise cette prière qui demande le salut, qui a pour objet de connaître les ordonnances, puis de les publier, au milieu des contradictions. Afin de ne rien craindre, l’interlocuteur s’attache aux préceptes de Dieu qui veut bien arracher son âme dans la personne des martyrs, vivifier l’Eglise par cette mort. il est lui-même la brebis égarée que cherche le bon pasteur.
1. Ecoutons maintenant la voix de la prière, car nous connaissons celui qui prie, et nous devons nous reconnaître parmi ses membres, si nous ne sommes point réprouvés. « Que ma prière s’approche de vous, ô mon Dieu 1». C’est-à-dire, qu’elle s’approche de vous, cette prière que je fais en votre présence. Car le Seigneur est proche de ceux qui ont le coeur contrit 2. « Donnez-moi l’intelligence selon « votre parole u : il demande à Dieu l’effet de sa promesse. Car il dit, selon votre parole, comme il dirait, selon votre promesse. Or, c’est là ce que le Seigneur a promis en disant : « Je vous donnerai l’intelligence 3 ».
2. « Que ma prière s’élève en votre présence, ô mon Dieu, délivrez-moi selon votre parole ». Il reprend en quelque sorte sa prière. Car il avait dit d’abord : « Que ma prière s’approche de vous, ô mon Dieu » supplication semblable à celle-ci : « Que ma prière, Seigneur, s’élève en votre présence » ; et cette autre partie du verset supérieur: « Donnez-moi l’intelligence», revient à celle-ci: «Délivrez-moi selon votre parole». Recevoir en effet l’intelligence, c’est être délivré, pour celui à qui son ignorance est un piège.
3. « Mes lèvres », dit-il, « publieront vos louanges, quand vous m’aurez enseigné vos ordonnances 5 ». Nous savons comment le
1. Ps. CXVIII, 169. — 2. Id. XXXIII, 19. — 3. Id. XXXI, 8. — 4. Id. CXVIII, 170. — 5. Id. 171.
Seigneur instruit ceux qui écoutent ses leçons. Quiconque, en effet, a ouï le Père et a appris, vient à celui qui justifie l’impie 1; afin de garder les ordonnances du Seigneur, non-seulement par la mémoire, mais aussi par la pratique. C’est ainsi que tout homme qui se glorifie, ne se glorifie point en lui-même, mais dans le Seigneur 2, et chante une hymne à sa louange.
4. Mais dès qu’il est instruit, et qu’il en a béni Dieu, il veut à son tour enseigner, « Ma langue », dit-il, « publiera vos paroles, parce que vos préceptes sont la justice 3 ». Dire qu’il publiera ces paroles, c’est se faire ministre de la parole de Dieu. Bien que le Seigneur, en effet, nous instruise intérieurement, la foi vient cependant de ce que l’on entend, et comment pourrait-on entendre parler, si quelqu’un ne prêche 4? Quoique Dieu seul donne l’accroissement 5, il ne faut point négliger de planter et d’arroser.
5. Le Prophète sait bien, et quelles persécutions et quelles contradictions s’élèveront contre lui quand il prêchera la parole de Dieu; aussi a-t-il ajouté : « Que votre main s’étende pour me sauver; car j’ai choisi vos commandements pour mon partage ». Afin, dit-il, de ne rien craindre, et d’avoir vos paroles, non-seulement dans le coeur, mais aussi sur les lèvres: « J’ai choisi vos préceptes », et
1. Jean, VI, 43. — 2. I Cor. I, 31. — 3. Ps. CXVIII, 172. — 4. Rom. X, 14, 17. — 5. I Cor, III, 7. — 6. Ps. CXVIII, 173.
l’amour a étouffé la crainte. Que votre main dès lors s’étende sur moi, et me sauve des mains étrangères. Or, Dieu a sauvé les martyrs en arrachant leur âme à la mort; car sauver seulement le corps de l’homme, est un salut futile 1. Cette parole : « Que votre main se fasse», pourrait encore s’entendre du Christ qui est la main de Dieu, selon cette parole d’Isaïe: « Et à qui le bras de Dieu a-t-il été révélé 2 ? » Le Fils unique de Dieu n’a pas été fait, puisque tout a été fait par lui 3; mais il a été fait de la race de David 4,afin d’être Jésus, ou Sauveur, lui qui était déjà créateur. Mais comme cette expression: « Que votre main se fasse», ou «la main du Seigneur se fit», se lit souvent dans l’Ecriture, je ne sais pas si l’on pourrait dans tous ces endroits lui assigner le sens dont nous parlons. Assurément, quand nous entendons ce qui suit: «J’ai désiré, Seigneur, votre salut 5», en dépit de tous nos ennemis nous devons l’entendre du Christ qui est le salut de Dieu. C’est lui que les anciens appelaient de leurs soupirs, ils le proclamaient sincèrement; c’est après lui que soupirait l’Eglise, quand il devait sortir du sein de sa mère; c’est lui encore qu’elle appelle de la droite de son Père. A cette pensée le Prophète ajoute : « Et votre loi a fait mes délices ». Car la loi rend témoignage au Christ.
6. Mais devant cette foi, qui nous fait croire de coeur pour la justice, et confesser de bouche pour être sauvés 6, que les nations frémissent, que les peuples forment de vains projets, que l’on tue le corps pendant qu’il vous prêche; du moins, « l’âme vivra, et vous louera, et vos jugements seront mon soutien ». Ces jugements en effet devaient commencer par la maison du Seigneur 7, le temps en était venu. Mais, dit le Prophète, ils seront mon appui. Et quel aveugle pourrait ne point voir combien le sang de l’Eglise a aidé l’Eglise? Quelle riche moisson une telle semence a fait germer dans toute la terre?
7. Enfin l’interlocuteur se découvre, et nous montre celui qui parle dans tout le psaume. « J’ai erré»,dit-il, «comme une brebis perdue; cherchez votre serviteur, parce que je n’ai
1. Ps. LIX, 18.— 2. Isa LIII, 1.— 3. Jean, I, 3— 4. Rom. I, 3.— 5. Ps. CXVIII,
174.— 6. Rom. X, 10 — 7. I Pierre, IV, 17.
point oublié vos préceptes 1». Dans certains exemplaires, on trouve, non pas cherchez, mais vivifiez : ces deux expressions, en grec, ne diffèrent que d’une syllabe, Zeson et Zeteson ; aussi trouve-t-on des différences dans les manuscrits grecs eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, cherchons cette brebis égarée, qu’on donne la vie à cette brebis perdue; c’est pour la chercher 2 que le bon pasteur abandonne les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes, et se fait déchirer par les épines des Juifs. Mais on la cherche encore; oui, qu’on la cherche toujours, et après l’avoir trouvée en partie, qu’on la recherche encore 3. Elle semble trouvée quand le Prophète nous dit: « Je n’ai point oublié vos préceptes »; mais ceux qui ont choisi comme leur partage les préceptes du Seigneur, qui les aiment, qui les méditent, ceux-là cherchent toujours cette brebis, et la trouvent dans toutes les contrées de la terre, par la vertu du sang que son pasteur a versé pour son salut.
8. Ce long psaume, je l’ai parcouru, expliqué autant que je l’ai pu, autant que Dieu m’en n fait la grâce. D’autres plus habiles et plus intelligents ont fait mieux, à coup sûr, ou feront mieux; mais pour cela, je n’ai point dû me dispenser de l’entreprendre, surtout devant les sollicitations de mes frères, à qui je suis comptable de ce ministère. Je n’ai rien dit de l’alphabet hébreu, qui partage tout le psaume en sections de huit versets pour chacune des lettres; et il n’y a là rien d’étonnant: c’est que cette manière de procéder ne m’a rien suggéré, et ce psaume n’est pas le seul dans ce genre de composition. Disons seulement à ceux qui ne trouvent point ces caractères dans les versions grecques et latines, parce qu’on ne les y a point conservés, que dans l’hébreu, chacun des huit versets commence par la lettre qu’ils ont en tête, comme nous l’assurent ceux qui connaissent l’hébreu, Cela s’est fait ici bien plus exactement, que nos auteurs, soit latins soit puniques, ne l’ont fait dans les psaumes appelés abécédaires, Car ils ne commencent point par la même lettre, tous les versets d’une même strophe, mais seulement les premiers versets.
1. Ps.
CXVIII, 176. — 2. Matth. XVIII,
12. — 3. Luc, XV, 4.
FIN DU TOME NEUVIÈME.
119
LES ASCENSIONS DU CHRÉTIEN.
Voici un cantique des degrés, et les degrés servent à s’élever et à descendre. On s’élève de cette vie, on s’élève par le coeur, et on s’élève à la félicité incomparable. Cette vallée est le symbole des humiliations, et de cette vallée nous devons nous élever jusqu’au Christ ou jusqu’au Verbe de Dieu qui est la montagne. Lui-même s’est abaissé afin de nous aider à monter, et l’on ne monte qu’à la condition de passer par la vallée des larmes ; les deux disciples ne pourront s’asseoir à la droite et à la gauche du Sauveur, qu’en buvant au calice de ses humiliations. Sur l’échelle de Jacob, les uns s’élèvent et figurent ceux qui avancent dans la piété, les autres descendent, et figurent ceux qui demeurent en arrière. Néanmoins le Christ, sans tomber comme Adam, est descendu afin de se mettre à notre portée, comme Paul s’abaisse pour nous parler du Christ, comme Isaïe descend de la sagesse à la crainte il s’est fait chair, a été crucifié, afin que nous puissions le voir. Ainsi donc, dans l’Eglise ceux qui sont avancés dans les choses spirituelles, descendent afin d’aider à monter ceux qui étaient faibles ; et ceux-là montent, qui font des progrès en sainteté.
Mais quiconque veut s’élever a pour antagonistes les méchants qui le dissuadent, en lui persuadant que la vie chrétienne est impossible. Or, le Prophète a crié vers Dieu, qui l’a placé sur les degrés afin qu’il pût s’élever ; qui lui a donné la flèche ou la parole du prédicateur, et le charbon brûlant ou l’exemple de ces hommes, jadis morts pour le bien, et qui ont aujourd’hui l’ardeur du feu, et embrasent tout ce qui est contraire au bien. Repousser les langues trompeuses, c’est donc le premier degré. Mais ici-bas nous avons l’exemple des méchants, le bon grain est mélangé avec la paille. Le bon grain figure les saints qui sont dans l’Eglise, et l’Eglise de la terre soupire après la Jérusalem du ciel. Les deux fils d’Abraham Ismaël et Isaac, ou l’alliance terrestre et l’alliance spirituelle, subsistent maintenant encore. Les uns veulent s’élever, les autres les abaissent. Un jour le van passera dans l’aire. Mais en attendant, paix avec les hérétiques, ou avec les ennemis de la paix.
1. Le psaume que nous venons d’entendre chanter et auquel nous avons répondu, est court, mais très-utile. Il vous en coûtera peu de l’écouter, et la peine de le pratiquer vous sera payée avec usure. Comme l’indique son titre, c’est un cantique des degrés, en grec anabatmon. Des degrés s’élèvent ou descendent, mais des legrés, dans le langage des psaumes, désignent une ascension. Comprenons-les afin de monter, et ne nous effrayons pas de monter avec nos pieds et d’une manière charnelle, mais comme il est dit dans un autre psaume : « Il a préparé des ascensions dans son coeur, dans cette vallée des larmes, dans le lieu qu’il a marqué 1 ». Où sont donc ces ascensions ? dans le coeur. D’où faut-il nous élever? de la vallée des pleurs. Mais, pour désigner l’endroit où il faudra monter, la parole humaine fait défaut
1. Ps. LXXXIII, 6, 7.
2
en quelque sorte ; on ne saurait le dire, ni peut-être le penser. Vous avez entendu tout à l’heure ce passage de saint Paul, que «l’oeil n’a point vu, que l’oreille n’a pas entendu, et qu’il n’est pas monté au coeur de l’homme 1 ». Si cela n’est point monté au coeur de l’homme, que le coeur de l’homme s’élève jusque-là. Donc, si « l’oeil n’a point vu, si l’oreille n’a point entendu, si cela n’est pas monté jusqu’au coeur de l’homme », comment dire où nous devons monter? Aussi, dans son impuissance, le Prophète nous dit-il : « Dans le lieu marqué ». Que pourrais-je vous dire de plus, nous dit cet homme en qui parlait le Saint-Esprit? Est-ce en tel lieu, ou en tel autre? Quelles que soient mes expressions, vos pensées sont terrestres, se traînent sur la terre, la chair nous pèse, car le corps corruptible appesantit l’âme, et cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 2. A qui le dirai-je? Qui voudra l’entendre ? Qui comprendra le lieu Où nous serons après cette vie, si l’on y monte par le coeur ? Puisque nul ne le saurait coin prendre, espère quelque chose d’ineffable, une incomparable félicité que nous a préparée Celui qui a disposé dans ton coeur de saintes ascensions. Mais où les a-t-il disposées ? Dans la vallée des larmes. Une vallée est le symbole de l’humilité, comme la montagne est le symbole de l’élévation ; or, la montagne qu’il nous faut gravir est une élévation spirituelle. Mais quelle est cette montagne qu’il nous faut gravir, sinon Jésus-Christ Notre-Seigneur ? C’est lui qui, par ses souffrances, nous a tait une vallée des larmes, comme il nous a fait par son séjour une montagne que nous devons gravir. Qu’est-ce que cette vallée des larmes ? « Le Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous 3 ».Qu’est-ce que cette vallée des pleurs ? Il a présenté sa joue à ceux qui le frappaient, et a été rassasié d’opprobres 4. Qu’est-ce encore que cette vallée des pleurs ? Il a été souffleté, couvert de crachats, couronné d’épines, cloué à la croix. C’est de cette vallée des pleurs qu’il nous faut monter plus haut. Mais monter où ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 5». « C’est ce Verbe qui s’est fait chair et qui a demeuré parmi nous ». Il est descendu vers
1. I Cor.
II, 9. — 2. Sag. IX, 15.— 3. Jean, I, 14.— 4. Thren. III, 30. — 5. Jean, I, 1.
Toi, de manière cependant à demeurer en lui-même : il est descendu vers toi, afin de devenir pour toi la vallée des pleurs ; il est demeuré en lui-même, afin d’être pour toi une montagne à gravir. « Et voilà », dit Isaïe « que dans les derniers jours se manifestera la montagne du Seigneur, dominant le sommet des montagnes 1 ». C’est là qu’il faut nous élever. Mais parce que l’on parle des montagnes, loin de toi toute pensée terrestre, toute hauteur visible : et quand il est question de pierre ou de rocher, ne te figure point quelque corps dur, non plus que la férocité quand on parle de lion, ni l’animal de l’étable quand il est question d’agneau. Le Christ en lui-même n’est rien de tout cela, et il s’est fait tout cela pour toi, C’est d’ici-bas qu’il faut s’élever, c’est jusque-là qu’il faut monter; de son exemple à sa divinité. Il est devenu ton modèle dans ses abaissements; et ceux qui n’ont point voulu s’élever de cette vallée des pleurs, ont senti le poids de son bras. Ils voulaient s’élever à contre-temps, ils rêvaient de grands honneurs, sans penser à la voie de l’humilité. Que votre charité comprenne ceci, nies frères. Deux disciples du Sauveur demandaient à s’asseoir aux côtés de Jésus, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche 2. Jésus vit qu’ils renversaient l’ordre, qu’ils étaient prématurément ambitieux des honneurs, tandis qu’il leur fallait d’abord apprendre à s’humilier avant d’être élevés, et il leur dit « Pouvez-vous boire le calice que je boirai moi-même 3 ? » Car dans cette vallée des larmes il devait boire le calice de sa passion ; mais eux, sans faire attention à l’humilité du Christ, ne voulaient comprendre que sa grandeur. Il les rappelle dans la voie comme des hommes qui s’égarent, non pour leur refuser ce qu’ils désiraient, mais pour leur montrer par où ils doivent y arriver.
2. Chantons donc, mes frères, ce cantique des degrés, mais chantons-le en nous élevant par le coeur, car c’est pour nous élever que le Christ est descendu jusqu’à nous. Jacob vit une échelle, et sur cette échelle il vit les uns monter, les autres descendre : voilà ce qu’il vit. Dans ceux qui montaient nous pouvons voir à notre tour ceux qui s’avancent dans la piété ; et dans ceux qui descendaient ceux qui demeurent en arrière. C’est en effet ce
1. Isa. II
2. — 2. Matth. XX, 21. — 3.
Id. 22. — 4. Gen. XXVIII,12.
3
que nous retrouvons dans le peuple de Dieu; les uns s’avancent, les autres demeurent en arrière. Tel est peut-être le sens des échelles, et pourtant on pourrait ne voir que des bons sur ces échelles, et ceux qui montent, et ceux qui descendent. Car ce n’est pas sans raison qu’on ne dit point qu’ils tombaient, mais qu’ils descendaient. Tomber et descendre sont bien différens. Adam tomba 1, et c’est pourquoi le Christ descendit. Le premier donc est tombé, mais le second est descendu; l’un tomba par orgueil, l’autre descendit par miséricorde. Mais ce n’est point Jésus-Christ seul qui est descendu du ciel; beaucoup d’autres saints descendent vers nous sur ses traces, et sont descendus vers nous. L’Apôtre était dans une habituelle exaltation du coeur, lui qui disait : « Soit que nous ayons des ravissements, c’est pour Dieu 2 ». Ainsi ses ravissements d’esprit étaient des ravissements en Dieu. S’élevant en effet au-dessus de toute fragilité humaine , de tous les siècles qui finissent, de tout ce qui ne vient au monde que pour s’évanouir par la mort, de tout ce qui passe, son coeur fixé en Dieu habitait autant qu’il lui était possible dans une indicible contemplation , dans laquelle « il ouït », dit-il, « des paroles ineffables, que l’homme ne saurait répéter 3 ». Mais, nonobstant l’impuissance de ses paroles, il n’en voyait pas moins en quelque manière ce qu’il ne. pouvait nous redire. Toutefois, s’il eût voulu demeurer dans ce qu’il voyait sans pouvoir le redire, il n’aurait pu s’élever à cette hauteur et te faire voir ce qu’il voyait lui-même. Qu’a-t-il donc fait? Il est descendu. Car il a dit au même endroit « Soit que nous ayons des extases, c’est pour Dieu; soit que nous soyons plus calmes, c’est pour vous ». Or, qu’est-ce à dire que nous soyons plus calmes? que nous parlions de manière à être compris par vous, Car le Christ en sa naissance et en sa passion s’est fait tel que les hommes pussent parler de lui, puisqu’un homme parle facilement d’un autre homme. Mais parler de Dieu dans son essence divine, comment un homme le pourrait-il? Un homme parle donc facilement d’un homme, et dès lors, afin que ceux qui sont élevés en grandeur pussent descendre vers les petits, sans toutefois leur rien dire que de grand, celui qui est grand par excellence s’est fait
1. Gen. III, 5. — 2. II Cor. V, 13. — 3. Id. XII, 14.
petit, afin que les grands parlassent de lui aux petits. Vous venez d’entendre dans la lecture de saint Paul la vérité de cette parole ; car ainsi s’exprimait l’Apôtre, si vous y avez pris garde : « Je n’ai pu vous parler comme à des e hommes spirituels, mais seulement comme à des hommes charnels 1 ». C’est donc dans les hauteurs qu’il parle aux hommes spirituels, et il s’abaisse pour parler aux hommes. Et pour vous montrer que quand il s’abaisse, il parle de celui qui s’est abaissé, voici commue saint Jean parle du Christ demeurant en lui-même « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Voilà ce qui était en Dieu, au commencement. Toutes choses ont été faites par lui, et rien n’a été fait sans lui 2 ». Saisis, situ le peux ; prends, c’est là ton pain. Mais, diras-tu, c’est là un pain, je l’avoue, et cependant je ne suis qu’un enfant qui ai besoin de lait pour devenir capable de prendre une plus solide nourriture. Donc, parce qu’il te faut du lait, et que le Verbe est une nourriture solide, voilà qu’au moyen de la chair cette nourriture passe par ta bouche. De même qu’au moyen de la chair, la nourriture d’une mère devient un lait qu’elle transmet à son enfant; de même le Seigneur, qui est la nourriture des anges, le Verbe s’est fait chair 3 pour devenir un lait. Et l’Apôtre a dit : « Je vous ai nourris de lait, et non de viandes solides, que vous n’eussiez pu supporter ; à présent même, vous ne le pouvez encore 4». Mais pour donner ce lait à des enfants, l’Apôtre est descendu à leur niveau, et, en s’abaissant ainsi, il leur a donné celui qui s’est abaissé. Car il s’écrie : « Me suis-je vanté au milieu de vous de savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié 5? » S’il eût dit simplement Jésus-Christ, ce Jésus-Christ est aussi dans sa divinité le Verbe qui était en Dieu, Jésus-Christ est le Fils de Dieu; mais à ce point de vue les enfants ne sauraient l’atteindre. Comment donc pourront l’atteindre ceux qui ne sont capables que de lait ? Jésus-Christ, dit l’Apôtre, et Jésus Christ crucifié. Sucez ce qu’il a daigné se faire pour vous, et vous croîtrez en ce qu’il est lui-même. Dans l’Eglise donc, les uns montent, les autres descendent ; et c’est par ces échelles qu’ils montent, par elles qu’ils descendent. Qui sont-
1. I Cor III, 1. — 2. Jean, I, 1, 2. — 3. Id. 14. — 4. I Cor. III, 2. — 5. Id. II, 2.
ils, ceux qui montent? Ceux qui font des progrès dans l’intelligence des choses spirituelles. Et ceux qui descendent, qui sont-ils? Ceux qui ont le goût et l’intelligence des choses spirituelles, autant que le peuvent des hommes, et qui néanmoins s’abaissent au niveau des petits, afin de leur tenir un langage proportionné à leur faiblesse, de les nourrir de lait, jusqu’à ce qu’ils deviennent assez forts pour prendre une nourriture spirituelle. Isaïe, mes frères, fut lui-même un de ceux qui s’abaissèrent à notre niveau : on voit facilement par quels degrés il est descendu. En parlant de l’Esprit-Saint : « Sur lui», dit-il, « reposera l’Esprit de sagesse et d’intelligence, l’Esprit de conseil et de force, l’Esprit de science et de piété, l’Esprit de crainte du Seigneur 1 » ; il commence par. la sagesse, et descend jusqu’à la crainte. De même que celui qui enseigne descend de la sagesse à la crainte, toi qu’il enseigne, élève-toi de la crainte à la sagesse. Car il est écrit que le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur. Ecoutez maintenant le psaume: représentons-nous un homme qui va monter 2. Où seront ses degrés? Dans son coeur. D’où s’élèvera-t-il? De l’humilité ou de la vallée des pleurs. Où va-t-il s’élever? A ce je ne sais quoi d’ineffable, que dans son impuissance le Prophète appelle « le lieu qu’il a disposé 3 ».
3. Dès lors que l’homme a ainsi disposé son ascension, ou, plus clairement, dès lors qu’un chrétien songe sérieusement à s’avancer dans la vertu, il est en butte aux langues de ses adversaires. Quiconque n’a point encore essuyé ces attaques, n’a fait encore aucun progrès, et quiconque n’en souffre point, n’essaie point de s’avancer. Veut-il comprendre ce que nous disons? qu’il fasse l’expérience de ce que nous allons entendre. Qu’il commence à marcher, qu’il conçoive le désir de s’élever, le désir de mépriser tout ce qui est terrestre, fragile, temporel, de regarder comme rien une félicité passagère, de ne penser qu’à Dieu seul, de n’être sensible à aucun avantage, abattu par aucun revers, le désir de tout vendre pour le donner aux pauvres et suivre Jésus-Christ : voyons commuent s’élèveront contre lui les langues des méchants, quelles contradictions il va souffrir, et ce qui est plus grave, en le détournant du
1. Isa. X, 2,2. — 2. Prov. I, 7. — Ps. LXXXIII, 7.
salut, sous prétexte de lui donner des conseils. Qu’un homme donne des conseils, il le fait pour le bien, il le fait pour le salut, mais ceux-ci détournent du salut. Comme donc, sous le manteau de la bienveillance, ils cachent un venin mortel, ils sont appelés dans l’Ecriture des langues trompeuses. Donc,avant de s’élever, le Prophète implore le secours de Dieu contre ces langues perfides, et s’écrie : « Seigneur, dans mes tribulations j’ai crié vers vous, et vous m’avez exaucé 1 ». Comment Dieu l’a-t-il exaucé? En le plaçant sur les degrés pour s’élever.
4. Et comme il va monter parce qu’il est exaucé, que va-t-il demander? « Seigneur, délivrez mon âme des lèvres injustes et des langues trompeuses 2 ». Qu’est-ce qu’une langue trompeuse? Une langue fourbe, qui a l’apparence de nous conseiller, et la perfidie de nous nuire. Tels sont les hommes qui nous disent : Et toi aussi, tu feras ce que nul ne saurait faire; seul, tu seras chrétien. Que si nous leur prouvons que beaucoup d’autres avant nous ont agi de la sorte; si nous leur lisons dans l’Evangile le Précepte que nous en fait le Seigneur, ou les Actes des Apôtres, que nous répondent leurs langues fourbes, leurs lèvres trompeuses? L’entreprise est bien difficile, et tu n’en viendras pas à bout. Les uns nous détournent par leurs défenses, les autres font de leurs louanges une persécution plus violente encore. Comme cette vie chrétienne s’est répandue dans le monde entier, l’autorité du Christ y est si grande que les païens n’osent plus élever la voix contre lui. On lit cette parole de celui qu’on ne saurait contredire : « Allez, vendez tout ce que vous avez, distribuez-le aux pauvres, et suivez-moi ». On ne saurait contredire le Christ, ni contredire l’Evangile, ni blâmer ses paroles; alors la langue trompeuse élève un obstacle par ses louanges. O langue, si tu as des louanges, exhorte, du moins; pourquoi détourner par des flatteries perfides? Le blâme serait préférable à de fausses louanges. Que pourrais-tu dire dans tes invectives? Loin de nous une telle vie, elle est honteuse, elle est criminelle. Mais, comme tu sais qu’en parlant de la sorte l’autorité de 1’Evangile t’imposerait silence , tu prends d’autres détours, afin d’éloigner les hommes de la vie chrétienne, et par une fausse louange
1. Ps. CXIX, 1.— 2. Id. 2. — 3. Matth. XIX, 21.
5
tu me ravis la véritable gloire; et en louant Jésus-Christ , c’est de Jésus-Christ que tu m’éloignes. Qu’est-ce que cette vie, me dis-tu? Tel en est venu à bout,mais toi, tu ne le pourras pas. Tout en essayant de monter tu tomberas. Il semble t’avertir, et c’est un serpent, une langue trompeuse, pleine de venin. Défends-toi d’elle par des supplications, et dis au Seigneur: « Délivrez mon âme, ô mon Dieu, des lèvres injustes et des langues trompeuses ».
5. Et le Seigneur te répond: « Que te donnerai-je, que mettrai-je devant toi contre la langue trompeuse »; c’est-à-dire, quelles sont tes armes contre la langue trompeuse, que peux-tu lui opposer, comment t’en défendre? « Que te donnerai-je, que mettrai-je devant toi? » Il nous interroge pour appeler notre attention, car c’est lui qui va répondre à sa question ; et il le fait aussitôt, quand il ajoute: « Les flèches du puissant sont aiguës, comme des charbons dévastateurs 1», ou « désolateurs»; mais «dévastateurs» ou « désolateurs », car on trouve l’une et l’autre expression dans les différents exemplaires; elles ont le même sens. Voyez : on les appelle des charbons dévastateurs, parce qu’ils nous conduisent facilement à la désolation, en nous ravageant et en nous dévastant. Quels sont ces charbons? Que votre charité veuille comprendre d’abord quelles sont les flèches. « Ces flèches aiguës du puissant» sont les paroles de Dieu. Qu’on les lance, elles pénètrent les coeurs. Mais ces flèches, en traversant les coeurs, y allument un vif amour au lieu d’y apporter la mort. Le Seigneur sait attiser l’amour avec ces flèches,.et nul ne lance une flèche d’amour mieux que celui qui lance la flèche de la parole; il perce le coeur de l’amant, afin de l’aider à aimer davantage ; il le perce, afin de l’embraser d’amour. Or, ces flèches sont les paroles saintes. Mais quels sont ces charbons désolateurs? C’est peu que la parole pour agir contre les langues trompeuses, les lèvres de l’iniquité, c’est peu que la parole, il faut l’exemple. L’exemple est donc le charbon qui désole. Que votre charité veuille bien écouter pourquoi il est appelé désolateur. Voyez d’abord comment on agit par l’exemple. Leur langue trompeuse ne sait que dire, et dès lors elle en est plus trompeuse encore; prends garde qu’une telle vie ne soif
1. Ps. CXIX, 4.
supérieure à tes forces, n’est-ce point trop entreprendre? Mais tu connais le précepte de l’Evangile; c’est là ta flèche, et toutefois tu n’as pas les charbons. Il est à craindre que la flèche seule ne soit trop faible contre la langue trompeuse, prends aussi les charbons. Voilà que le Seigneur te vient dire : Tu ne saurais faire cela? Pourquoi donc celui-ci l’a-t-il pu? celui-là encore? Seras-tu plus mou que ce sénateur? plus faible de santé que cet homme, ou que cet autre? Serais-tu plus débile qu’une femme? Des femmes l’ont pu, des hommes ne le pourront? Des pauvres ne pourraient ce qu’ont pu des riches efféminés? C’est vrai, diras-tu, mais, pour moi, je suis un grand coupable, j’ai beaucoup péché. On vous montre de grands pécheurs, qui ont d’autant plus aimé qu’on leur a plus pardonné ; c’est le mot de l’Evangile: « Celui à qui on pardonne peu, aime peu ». Après cette énumération, et quand le Seigneur a désigné par leur nom ceux qui ont triomphé, l’homme, percé au coeur par une flèche, brûlé par ces charbons qui désolent, sent la ruine dans ses terrestres pensées. Qu’est-ce àdire la ruine? Qu’elles sont dévastées chez lui. Une funeste végétation s’était faite en son âme, végétation de pensées terrestres, d’affections mondaines; voilà ce que brûlent ces charbons dévastateurs, afin que ce champ se déblaie et se purifie, et que Dieu puisse y construire son édifice. Où le diable n’avait fait qu’une ruine, le Christ y bâtira une demeure solide; tant que (hure, en effet, le séjour du démon, le Christ ne saurait être édifié. Ces charbons désolants viennent donc détruire ce qui avait été si malencontreusement édifié, et quand ce lieu est déblayé, s’élève alors l’édifice de l’éternelle félicité.
Voyez: pourquoi ce nom de charbons? C’est parce que, revenir au Seigneur, c’est passer de la mort à la vie. Vous allumez ces charbons; mais, avant qu’ils fussent allumés, ils étaient éteints. Mais un charbon éteint s’appelle un charbon mort; il est vif, au contraire, quand il est allumé. L’exemple de ces pécheurs nombreux, qui sont revenus au Seigneur, est appelé un charbon. Tu entends parfois des hommes dire avec surprise : J’ai connu un tel, quel ivrogne, quel scélérat! Quel homme passionné pour le cirque et l’amphithéâtre! Quel fripon ! Aujourd’hui
1. Luc, VII, 47.
quelle ferveur dans le service de Dieu h quel innocence dans sa vie! Qu’y a-t-il d’étonnant c’est un charbon. Tu le pleurais éteint, et tu le vois rallumé avec plaisir. Mais en louant ce charbon vif, si tu peux le faire sagement, mets-le près d’un charbon éteint; c’est-à-dire, voilà un homme lent à suivre Dieu approche de lui un charbon autrefois éteint, prends la flèche de la parole de Dieu et ni charbon désolant pour t’opposer aux lèvre injustes et à la langue trompeuse.
6. Qu’arrive-t-il, ensuite ? Cet homme reçu les flèches ardentes, qu’il reçoive encore les charbons dévastateurs. Il a repoussé la langue trompeuse, les lèvres iniques; il a fait un pas, il commence à marcher, mais il est encore au milieu des méchants, des hommes d’iniquité; le van n’a point encore passé dans l’aire: le froment est formé sans douter mais est-il dans les greniers ? Il faut qu’il soit renfermé sous des monceaux de paille, el plus il avance, plus il voit de scandales dans le peuple de Dieu. Car, à moins d’avancer, il ne voit point les iniquités; à moins d’être un véritable chrétien, il ne peut remarquer ceux qui n’en ont que l’apparence. Jésus-Christ, en effet, nous l’apprend par la parabole du bon grain et de l’ivraie : « Après que l’herbe u eut poussé et produit son fruit, on découvrit aussi l’ivraie 1 » : c’est-à-dire, que nul homme ne découvre les méchants, si lui-même n’est devenu bon, puisque « l’ivraie ne parut que quand l’herbe eut poussé et produit son fruit». Notre interlocuteur s’avance donc, il voit les méchants et bien des désordres qu’il ne découvrait point auparavant, et il s’écrie vers le Seigneur : « Malheur à moi ! car mon exil a été prolongé 2 ». Je me suis beaucoup éloigné de vous, ô mon Dieu; mon séjour ici-bas est bien prolongé! Je ne suis point encore dans cette patrie où je ne verrai aucun méchant ; je ne suis point encore dans cette société des anges où je ne craindrai plus de scandales. Pourquoi n’y suis-je point encore? C’est que u mon pèlerinage s’est prolongé ici-bas ». Mon séjour est un exil. Ou appelle exilé celui qui habite une terre autre que sa patrie. « Mon exil », dit le Prophète, « est devenu bien long ». Pourquoi si long? Quelquefois, mes frères, un homme, qui se trouve en pays étranger, rencontre des hommes plus dévoués qu’il n’en trouvait
1. Matth. XIII, 26.— 2. Ps. CXIX, 5.
dans sa patrie ; mais il n’en est pas ainsi quand nous sommes hors de cette Jérusalem du ciel. L’homme qui change de patrie se trouve quelquefois mieux dans l’éloignement; il trouve au loin des amis dévoués qu’il n’aurait pu rencontrer chez lui, Des ennemis l’ont banni de sa patrie, et sur la terre étrangère il trouve ce qu’il n’avait point trouvé dans sa patrie. Il n’en est pas ainsi de notre patrie, qui est Jérusalem ; on n’y rencontre que des justes; quiconque est en dehors est parmi les méchants, dont il ne peut se séparer, qu’en rentrant dans la société des anges, qu’en retournant au lieu qu’il avait quitté. C’est là que sont tous les justes et tous les saints qui jouissent de la parole de Dieu; sans la lire au moyen de caractères, fis découvrent sur la face de Dieu ce que nous trouvons sur les pages de nos livres. Admirable patrie ! O grande patrie, combien il est malheureux d’en être éloigné !
7. Mais ce cri du Prophète: « Bien long est mon exil ici-bas », c’est surtout le cri de l’Eglise qui souffre sur cette terre; c’est le cri de celle qui dans un autre psaume dit à Dieu:
« Des confins de la terre j’ai crié vers vous 1 ». Qui de nous pousse des cris des confins de la terre ? Ce n’est ni celui-ci, ni toi, ni moi mais c’est l’Eglise entière, c’est l’héritage entier du Christ qui crie vers Dieu des confins de la terre, car l’Eglise est l’héritage du Christ, et c’est de l’Eglise qu’il est dit : « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage, et les confins de la terre pour ton empire ». L’héritage du Christ embrasse les confins de la terre, et l’héritage du Christ embrasse tous les saints, et tous les saints ne forment qu’un seul homme en Jésus. Christ, puisque c’est dans Jésus-Christ que se trouve l’unité; et cet homme unique s’écrie « Des confins de la terre j’ai crié vers vous, quand mon coeur était dans l’angoisse ». Cet homme donc trouve son exil bien long parmi les méchants. Et comme si on lui demandait : Chez quels hommes demeurez-vous, pour gémir de la sorte? « Mon pèlerinage est bien long », répond-il. Mais, direz-vous, s’il est avec des bons ? S’il était avec les bons, il ne dirait point: Malheur à moi ! Ce mot « hélas »,ou «malheur», désigne l’affliction, la misère ; et néanmoins il n’est point sans espérance dès lors qu’il a appris à gémir.
1. Ps. LX,
3. — 2. Id. II, 8.
7
Beaucoup sont malheureux, et sans gémir ils sont en exil refusant de retourner. Mais, dans son impatience de retourner, notre interlocuteur comprend le malheur de son exil ; et parce qu’il l’a senti, il revient; il commence à monter, parce qu’il commence à chanter le cantique des degrés. Où donc gémit-il, au milieu de quoi demeure-t-il ? Il demeure dans les tentes de Cédar, Mais peut. être ne comprenez-vous point cette expression, qui vient de l’hébreu. Que signifie: «J’ai habité parmi les tentes de Cédar? » Le mot Cédar, autant que je me souvienne des étymologies hébraïques, signifie « ténèbres ». On dit tenebrae, en traduisant Cédar en latin. Or, vous connaissez les deux fils d’Abraham, dont nous entretient saint Paul, en nous disant qu’ils sont la figure des deux Testaments : l’un était né de la servante, et l’autre de l’épouse libre. De la servante était né Ismaël 1, de Sara ou de la femme libre était né Isaac, conçu par la foi contre toute espérance. Tous deux étaient issus d’Abraham, sans être néanmoins héritiers tous deux. L’un est fils, mais non héritier d’Abraham ; l’autre fut héritier; non-seulement fils, mais héritier encore. En Ismaël sont tous ces hommes qui n’ont pour Dieu qu’un culte charnel, et ils appartiennent à l’Ancien Testament, d’après ce mot de saint Paul : « Vous qui voulez être « sous la loi, n’entendez-vous point la loi ? Il est écrit, en effet, qu’Abraham eut deux fils, l’un de l’esclave, et l’autre de la femme libre, c’est là une allégorie, car ce sont les deux alliances 2 ». Quelles sont ces deux alliances? L’ancienne et la nouvelle. L’ancienne alliance vient de Dieu, comme la nouvelle vient de Dieu, de même que d’Abraham étaient issus Ismaël et Isaac. Mais Ismaël appartenait au royaume terrestre, et Isaac au royaume céleste. De là vient que l’Ancien Testament a des promesses terrestres, une Jérusalem de la terre, une Palestine de la terre, un royaume de la terre, un salut de la terre, ou la victoire sur les ennemis, des familles nombreuses, des récoltes abondantes. Mais tout cela tient aux promesses terrestres, qui étaient néanmoins la figure des promesses spirituelles; la Jérusalem de la terre figurait la Jérusalem du ciel, et le royaume terrestre figurait le royaume céleste. Ismaël était l’ombre, et Isaac la lumière. Mais si Ismaël
1. Gen. VI, 5. — 2. Galat. IV, 22-24.
était l’ombre, rien d’étonnant qu’il y eût là des ténèbres, puisque les ténèbres ne sont que l’ombre devenue plus épaisse. Ismaël était donc dans les ténèbres, et Isaac dans la lumière. Tous ceux qui, aujourd’hui dans l’Eglise, ne savent demander à Dieu qu’une félicité temporelle, appartiennent à Ismaël . Ce sont eux qui s’opposent par leurs contradictions aux hommes spirituels qui s’avancent dans la vertu, qui en médisent, qui ont des lèvres iniques, des langues menteuses. C’est à l’encontre de tous ces. contradicteurs que celui qui s’avance implore le secours de Dieu, et on lui a donné des charbons désolants, et les flèches perçantes du fort. Il vit au milieu d’eux jusqu’à ce que le van ait passé dans l’aire, et alors il s’écrie : « J’ai habité sous les tentes de Cédar ». Car, on appelle tentes de Cédar, les tentes d’Ismaël. C’est ainsi qu’on lit dans la Genèse que Cédar appartient à Ismaël 1. Isaac est donc avec Ismaël; c’est-à-dire que ceux qui appartiennent à Isaac vivent au milieu de ceux qui appartiennent à Ismaël. Les uns veulent s’élever, et les autres s’efforcent de les abaisser. Nous lisons en effet dans saint Paul: « Et comme alors celui qui était né u selon la chair persécutait celui qui était né « selon l’Esprit, il en est encore de même aujourd’hui: l’homme spirituel est persécuté par l’homme charnel». Mais que dit l’Ecriture? « Chassez l’esclave et son fils, car le fils de l’esclave ne sera point héritier avec le fils de la femme libre, avec mon fils Isaac 2 ». Or, ce mot, chassez, quand sera-t-il exécuté? Quand le van passera dans l’aire. Nais maintenant, avant qu’il soit chassé, « malheur à moi, parce que mon exil est prolongé! c’est parmi les lentes de Cédar que je suis contraint d’habiter ». Le Prophète nous montre ensuite ceux qui appartiennent à Cédar.
8. « Mon âme a été longtemps étrangère ». Ce n’est point là un exil corporel, puisque c’est l’âme qui est en exil. Le corps est en exil par l’éloignement des lieux, l’âme par les affections. Si tu aimes la terre, tu es éloigné de Dieu: aimer Dieu, c’est monter vers lui. Exerçons-nous dans l’amour de Dieu et du prochain, afin de revenir à l’amour. Tomber sur la terre, c’est aller au dépérissement, à la corruption. L’interlocuteur était tombé, une main est descendue jusqu’à lui, afin de le relever. En considérant le temps de son exil,
1. Gen. XXV, 13.— 2. Id. XVI, 15; XXI, 2, 3, 10; Gal. IV, 21—30.
8
voilà qu’il se dit étranger parmi les tentes de Cédar. Pourquoi? Parce que « mon âme a été longtemps exilée ». Elle est étrangère dès qu’elle doit monter. Ce n’est point le corps qui est en exil, puisque le corps ne monte pas. Mais où faut-il monter? « C’est dans le coeur», dit le Prophète, « que sont les degrés ». Si donc on s’élève par le coeur, il n’y a pour s’élever par les degrés du coeur que l’âme exilée. Mais jusqu’à ce qu’elle arrive, « mon âme est longtemps étrangère ». Où? parmi « les tentes de Cédar ».
9. «Avec ceux qui haïssent la paix, j’étais pacifique ». A vrai dire mes frères bien-aimés, vous ne pouvez comprendre la vérité de ce que vous chantez, si vous ne commencez à le pratiquer. Tant qu’on puisse le dire, de quelque manière qu’on l’expose, et avec quel choix d’expressions, cette parole n’entre point dans un coeur qui ne la pratique point. Commencez donc à pratiquer, puis écoutez ce que nous dirons. C’est alors que chaque parole du psaume fera couler des larmes, alors que vous le chanterez avec joie et que le coeur pratiquera ce que chante la voix. Hélas ! combien chantent de la voix quand le coeur est muet! Combien aussi de lèvres silencieuses quand le coeur pousse des cris d’amour ! Or, c’est au coeur de l’homme qu’est l’oreille de Dieu; de même que l’oreille de l’homme entend la voix du corps, l’oreille de Dieu entend la voix du coeur. Dieu en exauce beaucoup dont la bouche est fermée, et beaucoup d’autres avec leurs grands cris ne sont point exaucés. C’est donc par le coeur que nous devons prier et dire : « Mon âme a été longtemps étrangère avec ceux qui haïssent la paix, j’étais pacifique ». Que disons-nous autre chose à ces hérétiques, sinon, connaissez la paix, aimez la paix. Vous vous dites justes. Si vous l’étiez, vous gémiriez comme le bon grain mélangé à la paille. Comme il y a aussi de bons grains, de véritable froment dans l’Eglise catholique, ils tolèrent la paille jusqu’à ce que le van passe dans l’aire, et c’est parce qu’il y a de la paille, qu’ils s’écrient : « Hélas ! mon exil est bien prolongé, j’habite parmi les tabernacles de Cédar ». J’habite avec la paille, dit le Prophète; mais de même que d’un monceau de paille il sort beaucoup de fumée, il sort de Cédar d’épaisses ténèbres. « J’ai habité parmi les tabernacles de Cédar; mon âme a été longtemps étrangère». Tel est le cri du bon grain qui gémit parmi la paille. Ainsi disons-nous à ceux qui haïssent la paix, et nous leur répétons : « J’étais pacifique avec ceux qui haïssent la paix ». Qui donc hait la paix? Celui qui brise l’unité. Ils demeureraient dans l’unité, s’ils ne haïssaient point la paix. Mais c’est parce qu’ils étaient justes qu’ils ont fait schisme et afin de n’être point mêlés avec les injustes. Ou bien, c’est nous qui parlons ici par la bouche du Prophète, ou bien ce sont eux. Choisissez. L’Eglise catholique s’écrie qu’il ne faut point rompre l’unité, ni faire de schisme dans l’Eglise du Christ; que Dieu jugera plus tard les bons et les méchants; que s’il est impossible aujourd’hui de séparer les bons des méchants, il faut tolérer cela pour un temps ; que les méchants peuvent bien être mélangés avec nous dans l’aire, mais qu’ils n’y seront point dans les greniers célestes; que s’ils paraissent mauvais aujourd’hui, demain peut-être ils seront bons, et que ceux qui s’enorgueillissent aujourd’hui de leur bonté peuvent demain être méchants. Quiconque dès lors supporte un moment les méchants arrivera au repos éternel. Ainsi dit l’Eglise catholique. Que disent maintenant nos adversaires, qui ne savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils affirment 1: « Ne touchez à rien d’impur 2 » ; et encore : « Quiconque touchera quelque chose d’impur sera impur lui-même 3». Séparons-nous; point de mélange avec les méchants. Aimez la paix, disons-nous à notre tour, aimez l’unité. Ignorez-vous de combien de justes vous vous séparez, quand vous semblez ne vous en prendre qu’aux méchants? A cette réponse, les voilà qui s’emportent, qui bondissent de colère, qui cherchent à nous donner la mort. Souvent nous avons vu leurs violences, découvert leurs embûches. Dès lors que nous vivons au milieu de leurs piéges, et qu’ils s’irritent quand nous leur disons : Aimez la paix, nous revendiquons pour nous cette parole du Prophète: « Avec ceux qui haïssent la paix, j’étais pacifique, et quand je leur parlais, ils m’attaquaient sans motif ». Qu’est-ce à dire, mes frères, « ils m’attaquaient ? » Et c’est peu encore; le Prophète ajoute « sans sujet ». Dire à ces rebelles : Aimez la paix, aimez le Christ, est-ce donc leur dire : Aimez-nous et honorez-nous? Non, mais honorez le Christ; point d’honneur pour nous, mais tout
1. Tim. I, 7. — 2. Isa LII, 11. — Lévit. XXII, 5.
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honneur à Jésus-Christ. Qui sommes-nous en effet auprès de l’apôtre saint Paul? Et que disait-il néanmoins à ces petits que des méchants, que des maîtres perfides voulaient séparer de l’unité et jeter dans le schisme, que leur disait-il? « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous, ou bien est-ce au nom de Paul que vous êtes baptisés 1 ? » C’est aussi ce que nous leur disons: Aimez la paix, aimez Jésus-Christ. Car, aimer la paix, c’est aimer le Christ; et leur dire : Aimez la paix, c’est leur dire : Aimez le Christ. Pourquoi? C’est que l’Apôtre a dit du Christ qu’il est
1. I Cor.
I, 13.
notre paix, lui qui de deux peuples n’en a fait qu’un seul 1. Si donc le Christ est la paix parce qu’il a réuni deux peuples en un seul, pourquoi d’un seul peuple en faites-vous deux? Comment seriez-vous amis de la paix, vous qui d’un seul peuple faites deux peuples, quand Jésus-Christ de deux peuples n’en a fait qu’un seul ? Mais, tenir ce langage à ceux qui haïssent la paix, c’est être pacifique, et pourtant, quand nous leur parlons de la sorte, ces ennemis de la paix nous attaquent sans sujet.
1. Ephés. II, 14.
SERMON AU PEUPLE POUR LA FÊTE DE SAINTE CRISPINE, MARTYRE.
NOTRE CONFIANCE DANS LE SEIGNEUR.
C’est de la vallée des larmes ou de l’humilité, qu’il faut nous élever, et le Christ s’est fait vallée en s’abaissant jusqu’à la mort de la croix, avant de s’élever par la résurrection. Les martyrs l’ont compris, eux qui n’ont recueilli qu’après avoir semé dans les larmes. Nous devons monter de manière à n’être point surpris par le dernier moment qui viendra comme un voleur pendant la nuit. Il n’y aura de surpris que l’orgueilleux, qui met sa confiance dans les biens de la terre, et l’homme de la nuit, ou l’infidèle. Qu’ils lèvent les yeux sur les montagnes ou qu’ils écoutent les saints prédicateurs. Le Prophète, craignant l’orgueil qui nous ébranle, demande à Dieu que son pied ne chancelle point, et Dieu ajoute : Que ton gardien ne s’endorme point. Choisis pour te garder le Christ qui garde Israël, et Israël voit Dieu. Tu seras IsraIl quand tu croiras aux gloires de son humanité, et à sa résurrection. Il couvrira la main de ta droite. La droite signifie les biens spirituels, et la gauche les biens temporels. Quiconque met sari bonheur dans les biens d’ici-bas, prend sa droite pour sa gauche. La droite c’est l’embrassement de Dieu : tes longs jours ou le bonheur éternel sont à droite, à gauche les richesses. La main signifie la puissance, et la vie et la mort sont en la main de la langue, parce que la langue nous justifie ou nous condamne. Cette main est le pouvoir de prendre place à la droite de Dieu parmi ses enfants. Mais Dieu doit nous protéger contre le scandale ou l’erreur: erreur à propos de Dieu, c’est le soleil qui brûle ; erreur à propos de l’humanité du Christ ou de l’Eglise, c’est la lune qui brûle. C’est le Seigneur qui veille sur notre entrée, ou la tentation, et sur notre sortie, c’est la victoire sur la tentation. Ainsi Crispine lève la tête au-dessus des persécutions, son âme est gardée, et c’est le Seigneur qui est notre force.
1. Voici le second des psaumes intitulés « Cantiques des degrés ». Il en est plusieurs, en effet, comme vous l’avez entendu à propos du premier, qui marquent cette ascension par laquelle notre coeur s’élève à Dieu du fond de cette vallée des pleurs, c’est-à-dire des abaissements de nos misères. Nous ne pouvons en effet nous élever utilement, si d’abord nous ne sommes humiliés, afin de nous souvenir qu’il faut nous élever du fond de la vallée (or, une vallée sur la terre est un lieu bas, et ces lieux bas s’appellent vallées, au même titre que les lieux élevés s’appellent montagnes ou collines); de peur qu’en cherchant à nous élever avec précipitation et à contretemps, nous ne trouvions une chute au lieu d’une ascension. Le Seigneur en effet nous a montré qu’il faut nous élever de cette vallée des larmes, quand il a daigné s’abaisser jusqu’à souffrir pour nous la mort de la croix. Ne perdons point de vue cette leçon; les Martyrs ont compris cette vallée des larmes. Et d’où l’ont-ils comprise? D’où? parce que c’est de la vallée des larmes qu’ils se sont élevés pour être couronnés.
2. Ce psaume, ce cantique des degrés, convient (10) parfaitement à notre solennité; car c’est des Martyrs qu’il est dit ailleurs: «Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences 1». C’est bien ici une vallée de larmes, où l’on sème en pleurant. Quelle est cette semence ? Les bonnes oeuvres que l’on fait dans les tribulations de cette vie. Quiconque fait le bien dans la vallée des pleurs, ressemble à un homme qui sème pendant l’hiver. Le froid l’empêche-t-il de travailler? Ainsi les persécutions du monde ne doivent point nous détourner des bonnes oeuvres; vois en effet ce qui suit: « Ils marchaient en pleurant», dit le Prophète, « et répandaient leurs semences ». Misérables, s’ils pleuraient toujours; misérables, si nul ne devait essuyer leurs larmes. Mais nous lisons ensuite : « Quand ils viendront, au contraire, ils viendront dans la joie, en portant leurs gerbes 2 ».
3. Ces cantiques, mes frères, ne nous apprennent donc qu’à nous élever, niais à nous élever par le coeur, par de saints désirs, par la foi, l’espérance et la charité, par le désir de l’éternité et d’une vie sans fin. C’est ainsi qu’on s’élève. Il est de notre devoir d’expliquer coin ment nous devons monter. Quelles terribles menaces ne venez-vous pas d’entendre à la lecture de l’Evangile ! Vous y voyez que le jour du Seigneur viendra, comme le voleur, pendant la nuit. « Si le père de famille », est-il dit, « savait à quel moment viendra le voleur, je vous le déclare, il ne laisserait point pénétrer dans sa maison 3». Or, vous vous dites en vous-mêmes : Comment peut-on connaître ce moment, puisqu’il viendra comme un voleur? Dans ton ignorance de l’heure, veille continuellement, afin que, nonobstant ton ignorance, ce moment te trouve prêt sans cesse. Et peut-être est-ce afin que tu sois toujours prêt que ce moment est inconnu. Cette heure surprendra le père de famille, qui est ici le type de l’orgueilleux. Ne sois donc point de ces pères de famille, et cette heure ne te surprendra point. Que faut-il être, me diras-tu? Ce que tu viens d’entendre dans le psaume : « Pour moi, je suis pauvre et affligé ». Si tu es pauvre et affligé, tu ne seras point ce père de famille que cette heure doit surprendre tout à coup, et tout à coup accabler. Ils sont pères de famille, ceux qui s’enorgueillissent en donnant un libre cours à leurs convoitises, en se plongeant
1. Ps. CXXV,
6.— 2. Ibid. — 3. Matth. XXIV, 43.—2. Ps. LXVIII, 30.
dans les délices de cette vie ; qui s’élèvent contre les humbles, jettent le mépris sur les saints qui comprennent la voie étroite 1 conduisant à la véritable vie. Ces hommes seront surpris par la dernière heure, car tels étaient ceux qui vivaient aux jours de Noé, dont l’Evangile parlait tout à l’heure, comme vous l’avez entendu 2. « Ils mangeaient, ils buvaient, les hommes mariaient leurs filles, épousaient des femmes, plantaient, bâtissaient, jusqu’à ce que Noé entra dans l’arche, et le déluge vint et les perdit tous 3 ».Quoi donc! Sont-ils condamnés à périr ceux qui en agissent ainsi, qui marient leurs filles, qui épousent des femmes, qui plantent, qui bâtissent? Non, mais ceux-là qui s’en glorifient, qui préfèrent à Dieu toutes ces occupations, qui, pour cela, sont toujours prêts à offenser Dieu. Quant à ceux qui n’en veulent point user, ou qui n’en usent que comme n’en usant pas, qui se confient en Celui qui a donné ces biens plus qu’en ces biens qui sont donnés, qui reconnaissent dans ces dons la miséricorde qui les console, qui ne se passion tient point pour ces dons, afin de ne point tomber d’auprès de Dieu, ces hommes ne seront point surpris quand le moment viendra comme le voleur. C’est à eux que l’Apôtre a dit : « Quant à vous, vous n’êtes point dans les ténèbres pour être surpris par ce jour comme par un voleur; vous êtes tous des enfants de lumière et des enfants du jours 4».Aussi le Seigneur,en nous disant de craindre cette heure, a-t-il dit qu’elle viendra la nuit, et l’Apôtre s’exprime ainsi : « Le jour du Seigneur viendra la nuit comme le voleur 5 ». Veux-tu n’être Point surpris? Ne sois pas dans la nuit. Et qu’est-ce à dire, ne sois point dans la nuit? « Vous êtes les enfants de la lumière, les enfants du jour; nous ne sommes point enfants de la nuit, « ni des ténèbres ». Or, quels sont ces enfants des ténèbres et de la nuit? Les injustes, les impies, les infidèles.
4. Mais à leur tour, avant que vienne la nuit, qu’ils écoutent et que l’Apôtre leur dise : « Vous étiez jadis ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 6 ». Qu’ils s’éveillent selon l’avis de notre psaume. Déjà les montagnes sont éclairées, pourquoi dormir encore? « Qu’ils lèvent les yeux vers a les montagnes, d’où leur viendra le se-
1. Matth. VII, 14. — 2. Id. xxiv, 37- 44. — 3. Luc, XVII, 26, 27. — 4. I Thess. V, 4. — 5. Id. 2. — 6. Ephés. V, 8.
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cours 1 ». Qu’est-ce à dire que déjà les montagnes sont éclairées? Déjà s’est levé le soleil de justice, déjà les Apôtres ont prêché l’Evangile, prêché les saintes Ecritures, toutes les figures sont à découvert, le voile est déchiré 2, le secret du temple est révélé ; qu’ils lèvent enfin les yeux vers les montagnes, d’où leur viendra le secours, Voilà ce que nous ordonne ce psaume, qui est le second parmi les cantiques des degrés. Mais qu’ils ne conçoivent aucune présomption au sujet de ces montagnes, car ces montagnes, loin d’être éclairées par elles-mêmes, reçoivent la lumière de Celui dont il est dit « Et celui-là était la véritable lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde 3». Par ces montagnes, on peut entendre les hommes d’une éminente piété, les hommes illustres. Et qui rut pins grand que Jean-Baptiste? Quelle montagne, que cet homme dont le Sauveur a dit: « Parmi ceux qui sont nés des femmes, nui n’est « plus grand que Jean-Baptiste 4?» Assurément tu vois cette montagne, tu en contemples la lumière ; écoute ses aveux. Quels aveux? « Et nous avons tous reçu de sa plénitude 5». De celui qui adonné aux montagnes de sa plénitude, viendra aussi le secours pour toi, et non des montagnes 6. et toutefois si tu ne lèves les yeux sur ces montagnes, par le moyen des Ecritures, tu ne pourras approcher afin d’être éclairé par Celui qui les éclaire.
5. Chante alors ce qui suit Si tu veux savoir sur quels degrés tu poseras solidement ton pied, afin de monter sans fatigue et sans tomber 7, répète ce qui suit : « Ne permettez pas que mon pied soit ébranlé 8 ». Par quoi nos pieds sont-ils ébranlés? Qui ébranla le pied d’Adam, quand il était dans le paradis? Mais vois d’abord comment fut ébranlé le pied de celui qui était parmi les anges, et qui
1. Ps. CXX, 1. — 2. Matth. XXVII, 51. — 3. Jean, I, 9. — 4. Matth. XI, 11. — 5. Jean, I, 16.
6. D’ancienne, éditions de Venise et de Paris continuent ainsi : « c’est donc le Christ, le Fils du souverain Père qui est notre salut et notre secours; et avec ce mème Père. Il est tout-puissant, et il demeure en lui, en son essence. Enfin, si tu ne lèves les yeux sur ces montagnes, etc. »
7. On trouve ici dans ces mêmes éditions : « Et sans tomber. Mon secours, dit le Prophète, est dans le Seigneur. Non point dans tout seigneur, car il est beaucoup d’hommes ainsi appelés, et qui sont mortels, fragiles et misérables; mais dans le Seigneur de, seigneurs, dans celui qui a fait le ciel et la terre. Voilà le souverain Seigneur, qui est le Dieu des dieux; il est Dieu parce que tout ce qui a été fait l’a été par lui, et c’est de lui que tout tient l’être; il est Seigneur, parce qu’il possède au-delà de toute expression tout ce qui est. Il est donc bon, et souverain Seigneur, et Dieu. Si, au moyen de ces montagnes, tu lèves tes yeux vers lui, tu en obtiendras un s secours éternel. Donc, afin qu’il soit ton secours, invoque-le, et… »
8. Ps. CXX, 3.
tomba par cette secousse, et d’ange qu’il était devint diable : il tomba parce que son pied fut ébranlé. Cherche la cause de sa chute. Il tomba par orgueil. Il n’y a dès lors que l’orgueil pour ébranler nos pieds; que l’orgueil, pour nous faire chanceler et tomber. La charité, au contraire, nous ébranle pour marcher, pour avancer, pour monter; l’orgueil, pour nous faire tomber. Aussi qu’est-il dit dans notre psaume ? « Les enfants des hommes espéreront à l’abri de vos ailes 1». S’ils sont à l’abri, ils sont toujours humbles, toujours pleins d’espérance en Dieu , toujours sans présomption d’eux-mêmes. « C’est à l’abri de vos ailes qu’ils concevront de l’espérance »; car ce n’est point en se rassasiant d’eux-mêmes qu’ils goûtent la félicité. Mais que dit ensuite le Prophète ? « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison, et vous les abreuverez au torrent de vos délices 2 ». Les voilà qui ont soif et qui s’enivrent, qui ont soif et qui boivent; mais ils ne boivent point en eux-mêmes , car ils ne sont point des sources. Où boivent-ils alors? « C’est à l’abri de vos ailes qu’ils conçoivent l’espérance 3». S’ils sont à l’ombre de vos ailes, ils sont humbles. Pourquoi? « Parce que c’est en vous», dit le Prophète, « qu’est la source de la vie 4». Ces montagnes donc ne s’arrosent point elles-mêmes, pas plus qu’elles ne s’illuminent. Vois en effet ce qui suit : « C’est en votre lumière que nous verrons la lumière 5». Si donc c’est dans la lumière de Dieu que nous voyous la lumière ; qui est privé de la lumière, sinon l’homme qui ne voit point en Dieu? Quiconque veut être sa propre lumière, se prive dès lors de la lumière qui l’éclaire. Aussi, sachant qu’il n’y a, pour être privé de la lumière, que celui-là seul qui veut s’éclairer, bien qu’il ne soit que ténèbres, le Prophète ajoute: « Que le pied de l’orgueil ne vienne point contre moi, et que la main du pécheur ne m’ébranle point » ; c’est-à-dire, qu’à l’imitation des pécheurs, je ne sois point ébranlé et séparé de vous. Mais pourquoi craindre et dire : « Que le pied de l’orgueil ne vienne point sur moi? » Le Prophète répond : « C’est là que sont tombés ceux qui commettent l’iniquité 6 ». Tous ceux qui commettent maintenant l’iniquité sous tes yeux sont déjà
1. Ps. XXXV, 8. — 2. Id. 9.— 3. Id. 8.— 4. Id. 10.— 5. Ibid. — 6. Id. xxxv, 12, 13.
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condamnés; mais, pour en arriver là, ils sont tombés où le pied de l’orgueil les a heurtés.
Il a donc raison celui qui écoute afin de monter et de ne point tomber, afin de s’élever de cette vallée de larmes, sans tomber par orgueil; il a raison de dire à Dieu : « Ne permettez point que mon pied soit ébranlé », et Dieu lui répond : « Que ton gardien ne s’endorme pas ». Ecoutez bien, mes frères. On joint ensemble ici deux interlocuteurs. L’homme qui s’élève, en chantant ce cantique, dit à Dieu : « Ne permettez point que mon pied soit ébranlé »; et Dieu parait lui répondre : Tu me dis : « Ne permettez point que mon pied soit ébranlé », ajoute alors:
« Et que ton gardien ne s’endorme pas », ton pied alors ne sera point ébranlé.
6. Peut-être va-t-il répondre: Est-il en mon pouvoir que mon gardien ne s’endorme pas? Je voudrais qu’il ne s’endormît point, qu’il ne sommeillât point. Choisis donc pour te garder celui qui ne dort, qui ne sommeille point, et ton pied ne sera point ébranlé. Or, Dieu ne dort jamais; choisis donc le Seigneur pour ton gardien, situ veux avoir un gardien vigilant. « Ne permettez point que mon pied « soit ébranlé », dis-tu : c’est bien; c’est très-bien. Mais Dieu te répond : « Et que ton gardien ne s’endorme pas ». Tu allais chercher parmi les hommes un gardien, et dire: Qui trouverai-je pour ne point dormir ? Quel homme ne s’endort point? Qui trouver? Où aller? Où me tourner? Voilà que le Seigneur vient à ton aide : « Voilà qu’il ne dormira point, qu’il ne sommeillera point, celui qui garde Israël 1». Car c’est le Christ qui garde Israël. Sois donc Israël, toi-même, Qu’est-ce à dire Israël? Israël signifie voyant Dieu. Et comment voit-on Dieu? D’abord par la foi, ensuite face à face. Si tu ne peux le voir face à face, vois-le du moins par la foi. Si tu ne peux le voir face à face, parce qu’en cela consiste la claire vue, vois du moins ses gloires postérieures. C’est ce que le Seigneur dit à Moïse : « Tu ne saurais voir ma face, mais quand je serai passé, tu me verras par derrière 2 ». Tu attends qu’il passe : il est déjà passé; suis-le de vue par derrière ; où est-il passé ? Ecoute saint Jean : « Quand vint l’heure », nous dit-il, « où il devait passer de ce monde à son Père 3». Déjà Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait la Pâque, et Pâque
1. Ps. CXX, 4. — 2. Exod. XXXIII, 20, 23. — 3. Jean, XIII, 1.
signifie passage, car c’est un mot hébreu, et non, comme l’ont cru plusieurs, un mot grec, ayant le sens de souffrances. D’autres, plus exacts et plus savants, ont trouvé que Pâque est un mot hébreu ayant le sens de passage, et non de douleur. C’est par les souffrances que Jésus-Christ a passé de la mort .à la vie, nous traçant ainsi la voie, à nous qui croyons en sa résurrection, afin que nous passions de la mort à la vie. C’est peu de croire que le Christ est mort : les païens,.les Juifs, les impies le croient aussi. Tous croient qu’il est mort; la foi chrétienne consiste à croire en sa résurrection ; croire qu’il est ressuscité, c’est donc l’important pour nous. Il a donc voulu être vu dans son passage, ou dans sa résurrection, et il a voulu que l’on crût en lui quand il passait, parce qu’il a été livré pour nos péchés, et qu’il est ressuscité pour notre justification 1 . Telle est la foi en la résurrection du Christ, vivement recommandée par l’Apôtre : « Vous serez sauvés », dit-il, « si vous croyez de tout votre coeur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts 2 ». Il ne dit point : Si tu crois que le Christ est mort, ce que croient les païens, les Juifs et tous ses ennemis; mais bien: « Si tu crois de tout ton coeur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé ». Croire ainsi, c’est être Israël, c’est voir Dieu ; et bien que tu le voies seulement par derrière, la foi en ses gloires postérieures te conduira à la claire vue. Qu’est-ce à dire? C’est-à-dire quand tu croiras en ce que Jésus-Christ s’est fait pour toi, dans la suite des temps, quand tu croiras en ce qu’il a pris de toi postérieurement. Car au commencement quelle est sa face? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu». Qu’est-il postérieurement ? « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ». Croire donc en ce que le Verbe s’est fait pour toi, en la résurrection de sa chair, afin de ne point désespérer de la tienne, c’est devenir Israël. Mais une fois que tu seras Israël, ton gardien ne dormira point, ne sommeillera point. Car tu es Israël, et tu as entendu le Psalmiste : « Voilà que le gardien d’Israël ne dormira point, ne sommeillera point ». Le Christ lui-même a dormi, mais il est ressuscité. Que dit-il à son tour dans un psaume ? « J’ai dormi, j’ai pris mon sommeil ». Est-il
1. Rom. IV,
25. — 2. Id. X, 9. — 3. Jean, I, 14.
demeuré endormi ? « Je me suis levé », dit-il. « parce que le Seigneur me protégera 1 ». Si donc il est ressuscité, il a passé; s’il a passé, regarde-le par derrière. Crois en sa résurrection. Et comme l’Apôtre a dit : « Quoiqu’il ait été crucifié selon la faiblesse de la chair, il est néanmoins vivant par la puissance de Dieu 2 »; et encore : « Le Christ, ressuscité d’entre les morts, ne meurt plus; la mort n’aura plus d’empire sur lui 3»; le Prophète a raison de chanter: « Voilà qu’il ne dormira point, qu’il ne sommeillera point, le gardien d’Israël ». Tu cherches, peut-être, dans un sens charnel, qui ne dormira point, qui ne sommeillera point ? Tu le cherches parmi les hommes, mais en vain; tu ne le trouveras pas. Ne mets ta confiance dans aucun homme, puisque tout homme dort, tout homme sommeille. Quand sommeille-t-il? quand il porte ici-bas une chair fragile. Quand dormira-t-il? quand il sera mort. Ne mets donc point ta confiance dans un homme. Il peut sommeiller, puisqu’il est mortel, et il s’endort en mourant. Ne cherche point parmi les hommes.
7. Et qui donc, me diras-tu, pourra me garder sans dormir, sans sommeiller? Ecoute ce qui suit: « Le Seigneur te gardera ». Ce n’est donc point un homme qui dort ou qui sommeille, mais le Seigneur qui te garde. Comment te garde-t-il ? « C’est lui qui est ta défense, qui couvre ta droite » Courage, mes frères I comprenons, avec le secours de Dieu, ce que signifie cette parole : « Le Seigneur est ta défense, il couvre ta main de droite ». Il y a, je crois, quelque raison mystérieuse qui a détourné le Prophète de dire purement et simplement : « Le Seigneur te protégera»; mais lui a fait ajouter : « Il couvre la main de ta droite ». Dieu ne garde-t-il que notre droite, et néglige-t-il notre gauche? Ne nous a-t-il pas faits entièrement? Et celui qui a fait notre droite, n’a-t-il pas fait aussi notre gauche? S’il lui a plu de ne parler que de la droite, pourquoi cette expression: la main de ta droite, et non pas simplement, la main droite? Pourquoi ce langage, s’il n’y avait pas là quelque raison mystérieuse qu’il nous dérobe, afin que nous frappions à la porte? Car il devrait dire, sans rien ajouter, ou bien : Le Seigneur te gardera; ou, s’il voulait ajouter la droite: Le Seigneur te protégera sur ta droite; ou enfin, s’il voulait ajouter la main, il dirait:
1. Ps. III, 6. — 2. II Cor, XIII, 4, — 3. Rom. VI, 9.
Le Seigneur couvrira ta main droite, et non la main de ta droite. Je vous dirai ce que daignera me suggérer le Seigneur ; lui qui veut bien habiter en vos âmes, daignera, sans doute, vous faire agréer mes paroles comme celles de la vérité. Vous ne savez encore ce que je veux dire; mais quand je vous l’aurai dit, ce n’est point moi qui vous montrerai la vérité de mes paroles, vous-mêmes en reconnaîtrez la vérité. Comment la reconnaîtrez-vous, sinon à la lumière de Celui qui habite en vous, parce que vous êtes au nombre de ceux qui disent « Ne laissez point s’ébranler mon pied » ; et à qui lui-même répond: « Que ton gardien ne s’endorme pas, qu’il ne sommeille pas ? » Que Jésus-Christ ne s’endorme point en vous, et alors vous comprendrez la vérité de nies paroles. Comment cela, direz-vous? Parce que, si votre foi s’endormait, le Christ dormirait en vous. Car le Christ est dans votre coeur, quand vous croyez au Christ. L’Apôtre nous dira que le Christ habite en nos coeurs par la foi 1 . Que notre foi ne sommeille point, et le Christ veille en nous. Et si ta foi sommeillait, et te laissait, à l’égard du sujet qui nous occupe, dans une fluctuation semblable à celle du vaisseau que battait la tempête, et dans lequel Jésus dormait 2, éveille le Christ, et la tempête s’apaisera.
8. J’en appelle donc à votre foi, mes frères, ô vous qui êtes les fils de l’Eglise, qui vous êtes avancés dans l’Eglise, et qui vous avancerez si vous ne l’avez point fait encore, qui ferez des progrès de plus en plus rapides, et qui en avez faits déjà, j’en appelle à votre foi; comment comprenez-vous cette parole que vous entendez dans l’Evangile : « Que votre main gauche ignore ce que fait votre droite 3? » Comprendre cette parole, c’est comprendre ce qu’est la droite et ce qu’est la gauche ; vous comprendrez également que c’est Dieu qui a fait l’une et l’autre, la droite et la gauche, et que néanmoins la droite ne doit point savoir ce que fait la gauche. La gauche signifie toute possession temporelle, et la droite le bien éternel et immuable que Dieu nous a promis. Or, si le même Dieu qui nous donnera la vie éternelle nous console pendant cette vie parles biens des temps, c’est lui, assurément, qui a fait la droite et la gauche. David a dit dans un psaume, à propos de quelques-uns, que « leur bouche a dit des
1. Ephés.
III, 17. — 2. Matth. VIII, 24-26. — 3. Id. VI, 3.
14
choses vaines, et que leur droite est la droite de l’iniquité». Donc, il en trouve, et il les en blâme, qui prennent leur véritable droite pour la gauche, et leur véritable gauche pour leur droite, et il nous montre ensuite quels sont ces hommes. Quiconque ne voit pour l’homme de félicité que dans les seuls biens et les plaisirs du temps, dans l’abondance et les richesses de ce monde, celui-là est un insensé, un pervers, il prend sa gauche pour sa droite. Tels étaient ceux dont le psaume nous dit, non point qu’ils n’avaient pas reçu de Dieu les biens qu’ils possédaient, mais qu’ils ne faisaient consister qu’en ces jouissances la vie bienheureuse, et ne recherchaient rien autre chose. Ecoutez, en effet, ce qu’il dit ensuite à leur sujet: « Leur bouche a dit des choses vaines, et leur droite est la droite de l’iniquité ». Et ensuite : « Leurs enfants sont comme de jeunes arbres, leurs filles sont ornées comme l’idole d’un temple, leurs « celliers sont remplis et regorgent deçà et delà, leurs brebis sont fécondes et s’en vont en foule de leurs étables; leurs boeufs sont gras, on ne voit dans les clôtures ni passage ni ruine, et nul cri ne s’élève de leurs places publiques 1 ». Telle est la grande félicité de quelques-uns. Toutefois cette félicité pourrait échoir à un juste, comme elle échut à Job ; mais Job la regardait comme sa gauche, et non comme sa droite; car il ne comptait pour sa droite que le bonheur continuel et sans fin qu’il se promettait en Dieu. C’est pourquoi Dieu permit qu’on le frappât sur la gauche, et sa droite lui suffit. Comment la gauche fut-elle frappée? Par les tentations du démon. Le démon lui enleva soudainement ses biens, lui à qui Dieu permet d’agir, pour éprouver le juste et châtier l’impie, enleva tout à Job; mais Job savait que la gauche était la gauche, et qu’il n’y a que la droite qui soit la droite; avec quelle force admirable il s’attacha à la droite ! Il tressaillit dans le Seigneur, il se consola de ses pertes, parce qu’il ne laissa point entanier ses trésors intérieurs; son coeur était plein de Dieu. « Le Seigneur l’a donné », dit-il, « le Seigneur l’a ôté; ainsi qu’il a plu au Seigneur, il a e été fait : que le nom du Seigneur soit béni 2». Telle était sa droite, le Seigneur lui-même, la vie éternelle même, la possession de l’ineffable lumière, la source de la
1. Ps.
CXLIII, 11-15. — 2. Job, I, 21.
vie, la lumière dans la lumière. « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison 1». C’était là sa droite. Quant à sa gauche elle n’était qu’un secours de consolation, et non un affermissement dans la félicité. Car Dieu était pour lui le bonheur véritable et souverain. Ainsi, quand David a dit de ces hommes que « leur bouche s’épanche en vanités, que leur droite est la droite de l’injustice 2 », il ne leur fait pas un crime de posséder tous ces biens , mais de ce que leur bouche se répand en paroles vaines. En effet, que voyons-nous ensuite? Après avoir énuméré toutes leurs richesses, il s’écrie : « Ils ont appelé heureux le peuple qui possède ces biens 3 ». Telle est la vanité qu’a proférée leur bouche, c’est d’avoir proclamé heureux le peuple qui a de tels biens. Mais que direz-vous, ô Prophète, qui savez discerner quelle est votre gauche et quelle est votre droite? Il continue en disant: « Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu 4».
9. Que votre charité soit donc attentive. Nous avons vu ce qu’est la gauche et vu encore ce qu’est la droite. Ecoutez dans les cantiques la confirmation de nos paroles : « Sa gauche est sous ma tête », nous dit l’Epouse en nous parlant de l’Epoux, l’Eglise en parlant du Christ dans l’embrassement d’une ineffable charité. Que dit-elle donc? «Sa gauche est sous ma tête », et il m’embrasse de sa droite 5. D’où vient que l’Epoux, afin d’embrasser I’Epouse, mettait sa gauche sous sa tête et sa droite au dessus; sa gauche pour la consoler et sa droite pour la protéger? « Sa gauche est sous ma tête », nous dit-elle. Cette gauche vient de Dieu, bien qu’elle soit appelée gauche, parce que c’est lui qui donne tous les biens temporels. Combien sont vains, sont impies ceux qui demandent ces biens aux idoles, aux démons ! Combien en est-il qui les demandent aux démons sans les obtenir; combien d’autres qui les obtiennent sans les demander aux démons, car les démons ne les donnent point. De même beaucoup les demandent au Seigneur et ne les obtiennent point. Dieu qui nous appelle à la droite sait aussi régler la gauche. Si donc elle est la gauche,qu’elle soit la gauche, mais sous notre tête, et que la tête s’élève au-dessus d’elle, ou plutôt notre foi dans laquelle habite le Christ. Loin de toi de préférer à ta
1. Ps. XXXIII, 9.— 2. Id, CXLIII, 8. — 3. Id, 5. — 4. Ibid. — 5. Cant. II, 6.
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foi rien de temporel, et alors ta gauche ne sera pas au-dessus de ta tête ; suborne à ta foi tout ce qui est du temps, et mets ta foi au-dessus de tout ce qui passe, alors la gauche sera sous ta tête, et la droite de l’Epoux t’embrassera.
10. Ecoute les Proverbes te dire encore ce qui est la droite et ce qui est la gauche. Il est dit, à propos de la Sagesse: « La longueur des jours, les années de la vie sont dans sa droite; et dans sa gauche, la gloire et les richesses 1».Cette longueur des jours marque l’éternité; c’est ainsi que l’Ecriture ne donne le nom de longueur qu’à ce qui est éternel; car, tout ce qui a une fin est court. « Je le comblerai de la longueur des jours 2 », est-il dit à un autre endroit. Autrement, y aurait-il une grande faveur à dire: « Honorez votre père et votre mère, afin de vivre longtemps sur la terre 3? » Quelle terre, sinon celle dont il est dit : « Vous êtes mon espérance, mon héritage sur la terre des vivants 4?» Qu’est-ce que vivre longtemps sur cette terre, sinon vivre éternellement? Ici-bas qu’est-ce, en effet, que vivre longtemps, sinon arriver à la vieillesse? Quelque long que cet âge nous paraisse, dès qu’on y arrive, il paraît court, parce qu’il a une fin. Beaucoup vieillissent ici-bas après avoir maudit les parents; beaucoup d’autres, après les avoir honorés, vont bientôt à Dieu. La promesse de vivre longtemps sur cette terre est-elle donc accomplie? Non, niais cette, longue vie s’entend de l’éternité. La longue vie est dans sa droite; niais dans sa gauche on trouve les richesses, la gloire, ce qui est nécessaire ici-bas et que les hommes appellent des biens. Mais un homme s’élève contre toi et veut te frapper sur la droite, c’est-à-dire te ravir ta foi tu as reçu un soufflet sur la droite, présente la gauche 5; c’est-à-dire, laisse enlever ce qui est du temps et non ce qui est éternel. Ecoutez comme l’apôtre saint Paul pratiquait cette doctrine. Les hommes persécutaient en lui le chrétien ; on frappait sa droite, il présentait sa gauche: « Je suis citoyen romain», disait-il 6. lis outrageaient en lui la droite, il les effrayait de sa gauche, parce qu’ils ne pouvaient craindre en lui la droite, puisqu’ils ne croyaient pas au Christ. Si donc c’est la droite qui embrasse la gauche qui est sous la tête,
1. Prov.
III, 16.— 2. Ps. XC, 16.— 3.
Exod,. XX, 12. — 4. Ps.
CXI, 6. — 5. Matth. V, 39. — 6. Act. XXII, 25.
que signifie cette parole : « Que votre gauche ignore ce que fait votre droite? » C’est-à-dire, quand tu fais une bonne oeuvre, fais-la en vue de la vie éternelle. Car, situ ne fais le bien sur la terre que pour posséder en abondance les biens terrestres, ta main gauche fait ce que tait ta droite ; tu mets la droite avec la gauche. N’agis donc jamais que pour la vie éternelle. Oui, agis de la sorte, et tu agiras sans crainte; tel est l’ordre du Seigneur. Si tu n’agis que pour les biens de la terre et en vue de la vie présente, il n’y a que ta droite pour agir; mais situ travailles en vue de la vie éternelle, et qu’il se glisse quelque désir qui tienne à la vie du temps, de manière à travailler aussi dans cette vue et par le désir d’une récompense terrestre, c’est là mêler la main droite aux oeuvres de la main gauche; et c’est ce que Dieu défend.
11. Arrivons maintenant à cette parole du psaume « C’est le Seigneur qui couvre la main de votre droite ». La main signifie la puissance; comment le prouver? C’est que la main de Dieu est appelée la puissance de Dieu. Car le diable qui tenta Job dit à Dieu « Etendez votre main, touchez ce qui est à lui, et voyez s’il vous bénit en face 1 ». Qu’est-ce à dire: « Etendez votre main », sinon donnez-m’en le pouvoir? Mais écoute plus clairement encore, ô mon frère, afin de couper court aux pensées charnelles, et de ne point te figurer un Dieu qui a des membres; vois plus clairement que la main de Dieu est sa puissance. Il est dit quelque part dans l’Ecriture : « La mort et la vie sont dans les mains de la langue 2 ». Nous connaissons le morceau de chair appelé langue, se remuant dans la bouche, frappant le palais et les dents pour articuler les sons qui forment la parole. Montrez-moi la main de la langue. La langue n’a donc point de mains, et cependant elle a une main. Quelle est cette main de la langue? Son pouvoir. Qu’est-ce à dire que « la vie et la mort sont dans les mains de la langue? Ta bouche te justifiera et ta bouche te condamnera 3». Si donc la main est le pouvoir, quelle est la main de la droite? Je ne vois rien de plus juste, sinon de comprendre par la main de la droite le pouvoir que Dieu t’a donné de prendre place à sa droite, avec le secours de sa grâce, si tu le veux. Car tous les impies seront à sa gauche; et c’est à droite
1. Job, I,
11. — 2. Prov. XVIII, 21.— 3. Matth. XII, 37.
16
que seront les fils de Dieu fidèles à sa volonté; c’est à eux qu’il dira: « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé à l’origine du monde 1 ». Tu as donc reçu le pouvoir d’être à la droite, le pouvoir de devenir enfant de Dieu. Quel pouvoir? Celui dont saint Jean nous dit : « Il leur a donné la puissance de devenir enfants de Dieu 2 ». D’où as-tu reçu cette puissance? « Elle est donnée à ceux qui croient en son nom ». Si donc tu as la foi, tu as aussi le pouvoir d’être enfant de Dieu. Or, être parmi les enfants de Dieu, c’est être à sa droite. Donc ta loi est la main de ta droite, c’est-à-dire que la main de ta droite c’est le pouvoir qui t’a été donné d’être parmi les enfants de Dieu. Mais que deviendrait cette puissance que l’homme a reçue, si Dieu ne le protégeait? Le voilà qui croit, qui marche dans la foi; il est faible, agité au milieu des tentations, des chagrins, des attraits charnels, des aiguillons de la convoitise, des artifices et des pièges de l’ennemi. De quoi lui sert de croire au Christ et d’avoir la puissance d’être parmi les enfants de Dieu? Malheur à cet homme, si Dieu ne vient au secours de sa foi; c’est-à-dire s’il n’empêche que tu sois tenté au-dessus de tes forces, comme l’a dit l’Apôtre : « Dieu est fidèle et il ne souffrira point que vous soyez tentés au-delà de ce que vous pouvez supporter 3 ». Celui donc qui ne souffre pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, quoique nous ayons déjà la foi, quoique nous possédions la main de notre droite, Dieu nous protége sur la main de notre droite. Il ne nous suffirait pas d’avoir la main de notre droite, si lui-même ne couvrait de sa protection cette main de notre droite.
12. Voilà pour les tentations : écoutez ce qui suit : « Que
le Seigneur te protége sur la main de ta droite ». Je vous l’ai expliqué, et,
autant que je puis en juger, j’ai réveillé vos souvenirs. Si vous ne l’aviez déjà
su, et su par les saintes Ecritures, vos murmures ne m’auraient point fait
connaître que vous l’avez compris. Donc, mes frères, puisque vous l’avez.
compris, voyez ce qui suit, pourquoi Dieu nous protége, et sur la main droite,
c’est-à-dire dans cette nième toi, dans laquelle nous avons reçu le pouvoir
d’être enfants de Dieu et d’être à sa droite. Pourquoi faut-il que Dieu nous
protège? A cause des scandales. D’où
1. Matth. XXV, 34. — 2. Jean, I, 12. — 3. I Cor. X, 13.
viennent les scandales? Il faut les craindre sous deux points de vue, parce qu’il y a deux préceptes qui renferment toute la loi et les Prophètes, l’amour de Dieu et l’amour du prochain 1. On aime 1’Eglise à cause du prochain, et Dieu pour lui-même or, le soleil est une figure de Dieu, comme la lune est une figure de 1’Eglise. Quiconque peut être dans l’erreur au point de croire sur Dieu ce qu’il ne faut point croire, ou à ne point croire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont une même substance, est dans l’erreur des hérétiques, principalement des Ariens. S’il croit que Je Fils ou le Saint-Esprit ont quelque chose de moins que le Père, il est tombé dans le scandale en ce qui regarde Dieu, et dès lors brûlé par le soleil. Quiconque aussi croit que l’Eglise est dans une partie du monde, et ne reconnaît point qu’elle est répandue dans le monde entier, qui croit à ceux qui lui disent: « C’est ici, c’est là qu’est le Christ 2», comme vous l’avez entendu tout à l’heure dans la lecture de l’Evangile, tandis que le Christ a racheté le monde entier pour lequel il a donné une telle rançon : celui-là est scandalisé au sujet du prochain, il est brûlé par la lune. Ainsi quiconque est dans l’erreur sur la substance même de la vérité, est brûlé par le soleil, brûlé pendant le jour, parce qu’il erre au sujet de la sagesse dont il est dit: « Le jour parle au jour ». De là cette parole de l’Apôtre : « Nous communiquons les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels. Le jour annonce la parole au jour, en communiquant les choses de l’esprit aux hommes spirituels. Le jour annonce la parole au jour; mais nous annonçons la sagesse aux parfaits 3 ». Que signifie « et la nuit annonce la science à la nuit 4? » Aux petits on prêche l’humilité du Christ, l’incarnation du Christ, la croix du Christ; c’est le lait qui suffit aux enfants. Dès lors on n’abandonne point les enfants dans la nuit, puisque la lune éclaire dans la nuit; c’est-à-dire que par la chair du Christ on prêche l’Eglise, puisque la tête de l’Eglise c’est fe Christ eu sa chair. Quiconque n’est scandalisé ni de l’Eglise ni de la chair du Christ, celui-là n’est point brûlé par la lune. Quiconque n’est point scandalisé au sujet de la vérité immuable et inaltérable, n’est point brûlé par le soleil; non point qu’il soit épargné
1. Matth. XXII, 37 - 10. — 2. Id. XXIV, 23 — 3. I Cor, II, 13. — 4. Ps. XVIII, 3.
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par ce soleil que voient les mouches et les bestiaux; mais je parle de ce soleil qui fera dire aux impies au dernier jour : « Que nous revient-il de notre orgueil, et que nous a valu le faste de nos richesses? Tout cela est passé comme l’ombre ». Puis ils déplorent leur malheur : « Nous avons donc erré loin du sentier de la vérité, et la lumière de la justice n’a pas lui pour nous, son soleil ne s’est point levé à nos yeux 1 ». Mais le soleil vulgaire n’éclaire-t-il point les impies, par l’ordre de « Celui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants 2? » Dieu a donc fait un soleil qui se lève sur les bons et sur les méchants et que peuvent voir les uns et les autres; mais il est un autre soleil qui n’a pas été fait, mais engendré, par qui tout a été fait, en qui est toute l’intelligence de l’immuable vérité. C’est de lui que les impies diront: « Et le soleil ne s’est point levé pour nous ». Celui qui n’erre point sur la sagesse elle-même, n’est point brûlé par le soleil; et celui qui n’erre pas au sujet de l’Eglise, et de la chair du Christ, et de tout ce qu’il a fait pour nous dans le temps, n’est point brûlé par la lune. Mais bien qu’un homme ait cru en Jésus-Christ, il tombera dans l’erreur deçà ou delà, si cette parole ne s’accomplit en sa faveur : « C’est le Seigneur qui te couvre sur la main de ta droite. » Aussi, après avoir dit: « C’est le Seigneur qui te couvre sur la main de ta droite »; comme si on lui répondait: Voilà que j’ai la main de ma droite, j’ai choisi la foi en Jésus-Christ, j’ai reçu le pouvoir d’être parmi les enfants de Dieu, qu’ai-je encore besoin que Dieu nie protége, c’est-à-dire qu’il couvre la main de ma droite? Voilà que le Prophète continue : « Le soleil ne te brûlera point pendant le jour, ni la lune pendant la nuit 3». Ainsi donc le Seigneur couvre la main de ta droite, afin que tu ne sois brûlé ni par le soleil pendant le jour, ni par la lune pendant la nuit. Comprenez par là, mes frères, que ce langage est figuratif; car si nous arrêtons notre pensée sur le soleil visible, il brûle pendant le jour, à la vérité, mais est-ce que la lune brûle pendant la nuit? Mais qu’est-ce qu’une brûlure? Un scandale. Ecoute ce mot de l’Apôtre : « Qui est faible, sans que je sois faible avec lui? Qui est scandalisé, sans que je brûle 4? »
13. Donc « le soleil ne te brûlera pas pendant
1. Sag, V, 6-9. — 2. Matth. V, 45.— 3. Ps. CXX, 6.— 4. II Cor. XI, 29.
le jour, ni la lune pendant la nuit ». Pourquoi? Parce que le Seigneur te préservera de tout mal ». Il te préservera, et du scandale de la part du soleil, et du scandale de la part de la nuit, en un mot de tout mal, celui qui couvre la main de ta droite, qui ne dort pas, qui ne sommeille pas. Pourquoi cette promesse? C’est que nous sommes au milieu des tentations: « Et le Seigneur te gardera de tout mal; que le Seigneur garde ton âme ». Oui, jusqu’à ton âme. « Qu’il veille sur ton entrée et ta sortie, et aujourd’hui et jusque dans les siècles ». Rien n’est demandé pour le corps, parce que c’est le corps que l’on fit mourir chez les martyrs; mais que le Seigneur garde ton âme, car chez les martyrs l’âme ne succomba point. Les bourreaux sévissaient contre Crispine, dont nous célébrons aujourd’hui la fête. Ils traitaient cruellement une femme riche et débile. Mais elle était forte, parce que le Seigneur, qui la gardait, couvrait la main de sa droite. Qui, mes frères, ne connaît Crispine dans l’Afrique tout entière? Elle était illustre, de noble origine et possédait de grands biens. Mais tout cela était la gauche, était sous sa tête. L’ennemi vint frapper la tête et on la soutint de la gauche qui était sous la tête. Mais la tête s’élevait au dessus, et la droite de Dieu l’embrassait d’en haut. Que pouvait toute la malice d’un persécuteur, contre cette femme si débile? Sans doute, il y avait chez elle, et la faiblesse du sexe, et cette langueur que produisent les richesses, et cette mollesse d’une longue habitude. Mais qu’est-ce que tout cela en comparaison des grands secours de Dieu? Qu’est-ce que tout cela quand l’époux met sa gauche sous la tête, et nous embrasse de sa droite?[1] Quel ennemi pourrait la frapper ainsi défendue? Il frappa néanmoins, mais le corps. Or, que dit le psaume? « Que Dieu garde ton âme ». L’âme ne céda point, le corps fut frappé; encore ne fut-il frappé que pour un temps, puisqu’il doit ressusciter à la fin du monde. Celui qui a daigné se faire chef de l’Eglise, permit aux bourreaux de le frapper pour un temps; mais il ressuscita sa chair le troisième jour, et ressuscitera la nôtre à la fin du monde. La tête est ressuscitée afin de veiller sur le corps et de l’empêcher de céder. « Que le Seigneur garde ton âme ». Qu’elle ne cède point, qu’elle ne se laisse briser ni par les scandales, ni par les persécutions, ni par (18) la tribulation; que son courage ne se laisse point abattre. Le Seigneur l’a dit : « Ne craignez joint ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme, mais craignez celui qui peut précipiter l’âme et le corps dans l’enfer 1 ». Que le Seigneur dès lors garde cette âme, de peur que tu ne sois victime des séductions de l’ennemi, victime de fausses promesses, victime des menaces contre les biens du temps, et que « le Seigneur garde ton âme ».
14. Ensuite « Que le Seigneur garde ton entrée et ta sortie, et aujourd’hui et jusque dans les siècles 2 ». Réfléchis un moment sur ton entrée. « Que le Seigneur veille sur ton entrée et sur ta sortie, dès ce jour, et jusque dans les siècles ». Qu’il garde aussi ta sortie. Qu’est-ce que l’entrée? Qu’est-ce que la sortie? L’entrée pour nous, c’est la tentation; et !a victoire sur la tentation, c’est la sortie. Vois cette entrée et cette sortie dans l’Ecriture : « La fournaise éprouve les vases du potier, et la tribulation douloureuse les hommes justes 3 ». Si les hommes justes sont comme les vases du potier, il faut que ces vases soient mis dans la fournaise. Et ce. n’est point quand ils entrent que le potier se tient assuré, mais quand ils sortent. Quant au Seigneur, il ne craint point, car il connaît ceux qui lui appartiennent’; il connaît ceux qui n’éclateront point dans la fournaise. lJs n’éclatent point,ceux qui n’ont point l’orgueil. C’est donc l’humilité qui nous garde en toute tentation; car nous montons de la vallée des larmes en chantant le cantique des degrés, et le Seigneur veille sur l’entrée, afin que nous entrions en toute sûreté. Gardons une foi pure dans la tentation, et le Seigneur « gardera notre sortie dès maintenant et jusque dans les « siècles ». Quand nous serons sortis de toute épreuve, nulle tentation ne viendra nous effrayer dans l’éternité, nulle convoitise ne nous inquiétera. Ecoute l’Apôtre qui nous rappelle ce que nous disions tout à l’heure: « Dieu est fidèle, et ne permettra point que nous soyons tentés au-dessus de nos forces »[2]. C’est ainsi que Dieu veille sur ton entrée quand il écarte de toi l’épreuve à laquelle tu ne pourrais résister, il veille sur ton entrée : voyez s’il ne garde point aussi la sortie.
1. Matth. X, 28. — 2. Ps. CXX, 8.— 3. Eccli. XXVII, 6. — 4. II Tim. II,19.
« Mais, poursuit l’Apôtre il donnera une issue à la tentation, afin que vous la puissiez supporter 1 ». Pouvons-nous, mes frères, nous expliquer autrement que ne le fait ici l’Apôtre ! Veillez donc sur vous, mais non par votre propre vigilance, parce que c’est Dieu qui vous protége et qui vous garde, lui qui ne dort point, qui ne sommeille point. Une seule fois, il a dormi pour vous; il est ressuscité et ne dormira plus. Que nul ne compte sur soi-même. C’est de la vallée des pleurs que nous nous élevons; ne demeurons pas en chemin. Nous avons encore des degrés à monter ; nous ne devons ni y demeurer par paresse, ni y tomber par orgueil. Disons à Dieu: Que notre pied ne soit point ébranlé; il ne dormira point celui qui nous garde. Cela est en notre pouvoir, si, avec le secours de Dieu, nous choisissons pour gardien celui qui ne dort pas, qui ne sommeille pas, qui garde Israël. Quel Israël, sinon celui qui voit Dieu? Ainsi le secours te viendra du Seigneur, ainsi il te protégera sur la main de ta droite, ainsi seront gardées, et ton entrée et ta sortie, dès maintenant et jusque dans les siècles. Si tu présumes de toi-même, ton pied sera ébranlé, et si ton pied est ébranlé, quand même tu te croirais sur quelque degré, tu tomberas à cause de ton orgueil; car celui qui est humble dans cette vallée des pleurs dit à Dieu : « Ne permettez point que mon pied soit ébranlé».[3]
15. Le psaume était court, et néanmoins voila une longue explication, un long sermon. Imaginez-vous, mes frères, qu’à l’occasion de la fête de sainte Crispine, je vous ai invité à un festin, et que je n’y ai point gardé la tempérance; je vous ai retenus trop longtemps à table. Cela ne pourrait-il poiuit vous arriver, si quelque homme du monde vous invitait et vous forçait à boire outre mesure? Qu’il nous soit permis d’en agir ainsi, à propos de la parole divine, afin qu’elle vous enivre et vous rassasie, comme cette pluie du Seigneur vient détremper les terres, et que nous allions avec plus de joie rejoindre les martyrs, comme nous l’avions promis hier. Car les martyrs sont ici-bas avec, nous, sans aucun labeur.
1. Cor. X, 13.
SERMON AU PEUPLE.
L’EXTASE DE L’AMOUR.
L’amour terrestre nous abaisse, l’amour nous élève dès qu’il vient du ciel. Il s’élève du milieu des scandales, du mélange des bons et des méchants, et s’élève à la Jérusalem d’en haut, où nous appellent ceux qui nous ont devancés. Figurons-nous que nous y sommes déjà, et que nous nous y tenons affermis dans la vérilé, mais non affermis par nous-mêmes, comme l’orgueil pourrait le suggérer. Cette ville n’est point la Jérusalem terrestre qu’on ne bâtissait plus quand David chantait ainsi, mais celle qui a les saints pour pierres vivantes et le Christ pour fondement ; non celle que l’on devait rebâtir plus tard, celle-là était mie ville, celle-ci est comme une ville, et ceux qui la composent ont l’unité. Dieu seul est Un sans variation, il Est. Mais le Christ qui Est, puisqu’il est Dieu, a voulu devenir Fils d’Abraham, afin de nous faire participer à son être invariable, en nous délivrant des instabilités de cette vie, instabilité du coeur, des corps célestes, de l’âme occupée des pensées diverses. Pour avoir voulu être ferme par lui-même, l’ange est tombé; après lui Adam. Dans la cité du ciel sont montées les tribus d’Israël ou du voyant Dieu. Il y avait en elles mélange de bons et de méchants ; ceux-là sont montés qui étaient sans déguisement ou sans orgueil, car l’orgueil veut paraître ce qu’il n’est point. Ces tribus montaient donc et confessaient le Seigneur ; l’orgueilleux ne confesse rien. Là sont assis les Trônes ; ils sont les trônes de Dieu, et sont assis pour juger et discerner ceux qui auront fait miséricorde, qui auront acheté des amis avec la monnaie de l’iniquité ; ceux-là seront à droite, les autres à gauche. De là cette force de la charité qui nons fait aimer la perfection chez les autres, acheter la paix dj,ciel au prix des biens terrestres, qui détruit ce que nous sommes pour nous faire devenir ce que nous ne sommes pas encore, qui se fait tout à tous pour plaire à Jésus-Christ, qui prêche le ciel par amour pour nos frères.
1. De même que l’amour impur embrase l’âme, la Porte à désirer ces biens terrestres et périssables qui doivent la faire périr à son tour, l’entraîne dans les bas-fonds, la plonge dans l’abîme ; ainsi l’amour chaste l’élève au ciel, l’embrase du désir des biens éternels, la stimule vers ces biens qui ne doivent ni passer, ni périr, et du fond de l’abîme la soulève jusqu’au ciel. Tout amour a son aiguillon; pot ut de repos pour lui; dans l’âme de l’amant, il faut qu’il entraîne. Veux-tu connaître la force de l’amour? Vois où il nous conduit. Je ne vous exhorte donc point à ne rien aimer, seulement à n’aimer point le monde, afiti d’aimer plus librement Celui qui a fait le monde. Une âme liée par un amour terrestre a comme une glu sur les ailes, et ne saurait voler. Une fois purifiée des affections grossières de ce monde, elle commence à dégager de toute entrave ses plumes et ses ailes, c’est-à-dire à voler par le double précepte de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain 1. Mais où se dirige son vol cependant, sinon vers Dieu, puisqu’elle s’élève par l’amour ?
1. Matth. XXII, 40.
Or, avant d’y arriver, elle gémit sur la terre, si elle a déjà le désir de voler; elle s’écrie: « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je volerai et me reposerai 1 ? » D’où prendra-t-il son vol, sinon du milieu des scandales où gémissait aussi le Prophète à qui j’ai emprunté ces paroles ? C’est donc du milieu des scandales, c’est du mélange des bons avec les méchants, c’est de la confusion de la paille avec le bon grain qu’il veut prendre son vol, pour aller où il n’aura plus à souffrir du mélange et de la société des méchants, mais où il vivra dans le saint commerce des Anges, citoyens de la Jérusalem éternelle.
2. Ce psaume que nous entreprenons de vous expliquer aujourd’hui, ou plutôt celui qui parle et qui monte en ce psaume, aspire àla Jérusalem céleste. C’est en effet un cantique des degrés; et, comme je vous l’ai dit souvent, ces degrés ne sont point faits pour descendre, mais pour monter. L’interlocuteur veut donc monter; et où veut-il monter, si ce n’est au ciel? Qu’est-ce à dire, au ciel? Veutil monter pour être au ciel avec le soleil, la
1. Ps. LIV, 7.
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lune et les étoiles? Loin de là. Mais il est au ciel une Jérusalem éternelle, où sont les anges nos concitoyens: c’est à l’égard de ces concitoyens que nous sommes étrangers sur la terre. Dans cet exil nous soupirons; dans la patrie nous aurons la joie. Or, dans cet exil nous rencontrons parfois des compagnons qui ont vu la cité sainte, et qui nous convient ày courir. C’est avec eux que se réjouit notre interlocuteur, qui s’écrie : « J’ai tressailli de cette parole qui m’a été dite: Nous irons dans la maison du Seigneur 1 ». Que votre charité, mes frères, se rappelle ce qui arrive quand on parle d’une fête des martyrs, et d’un sanctuaire où la foule se rassemble à jour fixe, pour célébrer cette solennité; ces foules s’encouragent, s’excitent mutuellement : allons, disent-elles, allons ! Et où irons-nous, disent les uns?A tel endroit, répondent les autres, à tel sanctuaire. Ils se stimulent, prennent feu, peu à peu, ne forment qu’une seule flamme, et cette flamme unique, allumée par les ardentes paroles de chacun, les enlève au sanctuaire désigné, où de saintes occupations les sanctifient. Si donc l’amour sacré peut nous jeter ainsi dans un lieu de la terre quel doit être l’amour qui porte au ciel ceux qui n’ont qu’u ri même coeur, et qui se disent: « Nous irons dans la maison du Seigneur? » Courons alors, mes frères, courons, nous irons dans la maison du Seigneur. Courons, ne nous lassons point; car nous arriverons où il n’y a plus de lassitude. Courons dans la maison du Seigneur, que notre âme se réjouisse avec ceux qui nous tiennent ce langage. Car, ceux qui nous tiennent ce langage, ont vu les premiers cette patrie, et ils crient à ceux qui les suivent : « Nous irons dans la maison du Seigneur » : Courez, hâtez-vous. Les Apôtres l’ont vue, et nous crient : Marchez, courez, suivez-nous, «nous irons dans la maison du Seigneur ». Et que répond chacun de « nous? J’ai tressailli des paroles que l’on m’a dites, nous irons dans la maison du Seigneur ». J’ai tressailli avec les Prophètes, j’ai tressailli avec les Apôtres. Car tous nous ont dit: « Nous irons dans la maison du Seigneur ».
3. « Nos pieds étaient fermes dans les parvis de Jérusalem 2 ». Tu vois maintenant quelle est la maison du Seigneur, si tu étais en peine de le savoir. C’est dans celte maison
1. Ps. CXXI, 1. — 2. Ps. CXXI, 2.
du Seigneur qu’on bénit l’architecte de ce palais. Lui-même fait les délices de ceux qui habitent ce palais, lui-même est leur seule espérance, leur bien suprême. De quoi, dès lors, doivent occuper leurs pensées ceux qui courent ici-bas, sinon se figurer qu’ils y sont déjà, qu’ils y sont affermis? Car c’est beaucoup que se tenir avec les anges, sans éprouver de défaillance. Celui qui en est tombé ne s’est point tenu ferme dans la vérité. Tous ceux qui n’en sont point tombés demeurent fermes dans la vérité 1 ; et celui-là tient ferme qui jouit de Dieu; mais quiconque veut jouir de lui-même tombera. Quel est celui qui veut jouir de lui-même? L’orgueilleux. Aussi, celui qui voulait toujours être ferme dans les parvis de Jérusalem a-t-il dit : « C’est en votre lumière que nous verrons la lumière 2 », et non point dans la nôtre. Et encore : « C’est en vous», non pas en moi, « qu’est la source de la vie ». Qu’a-t-il ajouté? « Que le pied de l’orgueil ne vienne point à moi, et que la main des pécheurs ne m’ébranle pas ». C’est ainsi que sont tombés tous ceux qui commettent l’iniquité; ils sont bannis, ils n’ont pu demeurer fermes. Si donc ils n’ont pu demeurer fermes, à cause de leur orgueil, élève-toi humblement, afin de dire : « Nos pieds étaient fermes dans les parvis de Jérusalem ». Réfléchis à l’état où tu seras un jour dans cette bienheureuse ville, et bien que tu sois encore en chemin, figure-toi que tu y es arrivé, associe-toi à l’inaltérable joie des auges, qui accomplira en toi cette parole « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous béniront dans les siècles des siècles 3 ». Nos pieds étaient fermes dans les parvis de Jérusalem. De quelle Jérusalem? car on donne ce nom à une ville de la terre, qui est la figure de la Jérusalem du ciel. Quel avantage de se tenir ferme dans cette Jérusalem qui n’a pu se tenir elle-même, qui est tombée en ruine ? Est-ce donc cet avantage que chanterait l’Esprit-Saint avec ce coeur enflammé d’amour et qui s’écrie: « Nos pieds étaient fermes dans les parvis de Jérusalem ? » N’est-ce point à cette Jérusalem de la terre que le Seigneur disait: « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les Prophètes et lapides ceux qui sont envoyés vers toi 5? » Quel si grand avantage aurait désiré le Prophète, s’il
1. Jean, VIII, 44. — 2. Ps. XXXV, 10. — 3. Id. 12. — 4. Id. LXXXIII, 5. — 5. Math. XXIII, 37.
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eût voulu demeurer ferme parmi ceux qui tuaient les Prophètes et lapidaient ceux qui leur étaient envoyés ? A Dieu ne plaise qu’il s’arrête à la pensée de cette Jérusalem, ce coeur si ardent, si brûlant d’amour. si impatient d’arriver à cette Jérusalem qui est notre mère, et dont l’Apôtre a dit qu’elle subsiste éternellement dans le ciel 1!
4. Ecoute enfin, au lieu de m’en croire; écoute ce qui suit, et sur quelle Jérusalem il appelle nos pensées. Après avoir dit : « Nos pieds étaient fermes dans les parvis de Jérusalem »; comme si nous lui demandions: De quelle Jérusalem nous parlez-vous, sur quelle Jérusalem appelez-vous notre attention ? le Prophète ajoute aussitôt : « Cette Jérusalem que l’on bâtit comme une cité ». Mes frères, lorsque David parlait ainsi, Jérusalem était construite, on ne la bâtissait point. Il parle donc de je ne sais quelle autre ville, que l’on bâtit maintenant, et où courent avec foi ces pierres vivantes dont saint Pierre a dit: « Et vous-mêmes, soyez établis comme des pierres vivantes, pour former un édifice selon l’esprit 2»; c’est-à-dire le temple saint de Dieu. Que veut lire : « Soyez construits comme des pierres vivantes ? » Tu vis, si tu as la foi. Et situ as la foi, tu deviens le temple de Dieu, car saint Pan! a dit « Vous êtes le tem ple de Dieu, oui vous êtes ce temple 3». Cette ville donc se bâtit maintenant. La main de ceux qui prêchent la vérité tire les pierres des montagnes, et les taille pour les faire entrer dans l’éternelle construction. Le divin architecte a dans les mains beaucoup de pierres encore; qu’elles ne tombent point, afin qu’elles puissent être taillées et entrer dansla construction. Telle est donc « la Jérusalem que l’on bâtit comme une cité»,et dont le fondement est le Christ. « Personne », dit l’Apôtre, « ne saurait en poser d’autre que celui qui a été posé, et ce fondement c’est le Christ 4 ». Quand on pose un fondement dans la terre, les pierres se construisent par dessus, en sorte que le poids des murailles tend vers le bas, parce que c’est en bas qu’est placé le fondement. Mais si notre fondement qst dans le ciel, c’est vers le ciel que doit s’élever notre édifice. Des forces corporelles ont élevé jadis cette construction, les murailles de cette vaste basilique ; et parce qu’elles sont terrestres,
1. Gal. IV, 26; II Cor. V, 1. — 2. I Pierre, II, 5. — 3. I Cor. III, 17. — 4. Id. 11.
elles ont placé les fondements en bas; mais, pour notre édifice, comme il est spirituel, le fondement est placé en haut. C’est là qu’il nous faut courir, si nous voulons entrer dans l’édifice ; c’est en effet de cette Jérusalem qu’il est dit : « Nos pieds demeuraient fermes dans les parvis de Jérusalem ». De quelle Jérusalem ? De la Jérusalem que l’on bâtit comme une ville. C’est trop peu nous désigner cette Jérusalem, que nous direqu’on la bâtit comme une ville, car on peut l’entendre encore d’un édifice matériel. Mais enfin, que répondre à l’homme qui nous dirait : Il est vrai qu’au temps de David, lorsqu’il chantait ainsi, la ville était complètement bâtie; mais David voyait en esprit qu’elle tomberait en ruine, et qu’on la bâtirait de nouveau. Jérusalem, en effet, fut emportée d’assaut, et son peuple fut emmené captit à Babylone, ce que l’Ecriture appelle la transmigration de Babylone. Or, le prophète Jérémie avait prédit que cette ville, détruite par ses ennemis, pourrait être rebâtie 1. C’est là peut-être, nous dira-t-on, ce que David voyait en esprit, Jérusalem détruite par ses ennemis, et devant se reconstruire soixante-dix ans plus tard ; de là cette expression: « Jérusalem que l’on bâtit comme une ville » : gardons-nous de croire alors que la ville, dont il est ici question, soit cette ville dont les saints seraient comme les pierres vivantes. Que dit-il ensuite, pour lever tous nos doutes? « Nos pieds », dit-il, « se tenaient affermis dans les parvis de Jérusalem ». Mais de quelle Jérusalem est-il question ?, Est-ce de cette Jérusalem que nous voyons et dont les murs sont matériels? Non ; mais de la Jérusalem «que l’on construit comme une ville». Pourquoi «comme une ville», et non pas « cette ville que l’on bâtit? » Pourquoi, sinon parce que cette construction de murailles, qui formait la Jérusalem visible, était une ville dans le langage de chacun; tandis que l’autre était « comme une ville», parce que ceux qui font partie de sa construction, en sont « comme les pierres vivantes », et non des pierres en réalité. De même que ceux-ci ressemblent aux pierres, sans être des pierres, de même, c’est «comme une ville», et non pas une ville qu’ils bâtissent. Le Prophète emploie le mot édifier, d’où vient édifice, qui s’entend de la construction et de la liaison des murailles matérielles, tandis qu’une ville se prend, à proprement
1. Jérém. XXIX, 4, 10.
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parler, des hommes qui l’habitent. Mais l’emploi du mot « édifier » ou construire, nous montre qu’il appelle cité une véritable ville. Et comme l’édifice spirituel a quelque ressemblance avec l’édifice matériel, voilà que le Prophète nous dit: « Il se construit comme une ville».
5. Mais que le Prophète continue et nous montre sans aucun doute, qu’il ne faut pas entendre d’une ville matérielle ces paroles « Jérusalem se construit comme une ville, dont tous les habitants sont dans l’unité ». Ici, mes frères, j’exhorte quiconque a de la vivacité dans l’esprit, quiconque se débarrasse des ténèbres de la chair, quiconque purifie l’oeil de son coeur, à considérer attentivement cette unité, idipsum. Qu’est-ce à dire l’unité? Comment l’exprimer, sinon par l’unité? Comprenez, mes frères, l’unité, si vous le pouvez. Tout ce que je dirais autre chose ne serait point cette unité. Essayons, néanmoins, par quelques expressions qui en approchent, de conduire nos faibles esprits à la pensée de cette unité, idipsum. Qu’est-ce à dire: Idipsum? Ce qui est toujours de la même manière, qui n’est point aujourd’hui une chose, et demain une autre chose. Qu’est-ce donc qui est un, sinon ce qui est? Qu’est-ce ce qui est? Ce qui est éternel. Car ce qui est tantôt d’une manière et tantôt d’une autre, ne subsiste pas, puisqu’il ne demeure pas. On ne saurait dire qu’il n’est point du tout, mais il n’est pas souverainement. Et qu’est-ce qui est, sinon Celui qui disait à Moïse en l’envoyant : « Je suis celui qui suis 1 ? » Et quel est celui-là, sinon Celui qui ne voulut point donner une autre réponse que celle-ci : « Je « suis celui qui suis o, quand son serviteur lui disait: « Voilà que vous m’envoyez, et si votre peuple vient à me dire: Qui t’a envoyé? que répondrai-je? » Puis il ajouta aussitôt: « Tu diras donc aux enfants d’Israël : Celui « qui est m’a envoyé vers vous ». Voilà l’unité, Idipsum. « Je suis celui qui suis: Celui « qui est m’a envoyé vers vous ». Mais tu ne saurais le comprendre, cela est trop élevé pour toi, c’est insaisissable. Retiens alors ce que s’est fait pour toi Celui que tu ne saurais comprendre; retiens cette chair du Christ qui t’a soulevé dans ta faiblesse, afin de te conduire à l’hôtellerie 2, et de te guérir de tes blessures, toi que les voleurs avaient laissé à demi-
1. Exod. III, 14.
— 2. Luc, X, 30, 34.
mort. Courons donc à la maison du Seigneur, arrivons à cette ville où nos pieds se tiendront affermis, à cette Jérusalem « qui se construit comme une ville, et qui maintient dans l’unité ceux qui l’habitent». Que dois-tu retenir, en effet ? Ce que le Christ s’est fait pour toi ; car c’est là le Christ; et l’on peut dire que cette parole: « Je suis celui qui suis ».est aussi du Christ, en tant qu’il est Dieu, et qu’il n’a point cru qu’il y eût usurpation de s’égaler à Dieu 1 ; c’est là qu’est l’unité. Mais pour te faire participer toi-même à cette unité, il a voulu le premier avoir part à ce que tu es. Et le Verbe s’est fait chair, afin que la chair eût sa part au Verbe. Mais comme le Verbe ne s’est fait chair pour habiter parmi nous 2 qu’en devenant fils d’Abraham ; comme Dieu avait promis à Abraham, à Isaac et à Jacob que dans leur postérité seraient bénies toutes les nations 3, et qu’en vertu de ces paroles nous voyons l’Eglise répandue par toute la terre, Dieu parle ainsi à des faibles. En disant « Je suis celui qui suis n, il demandait des coeurs fermes. Oui, il voulait des coeurs fermes, et une haute contemplation, quand il disait: « Celui qui est m’a envoyé vers vous». Mais situ n’as peut-être point le regard assez sûr, bannis tout découragement et tout désespoir. Celui qui est a voulu être un homme semblable à toi ; et c’est pour cela qu’il dit à Moïse effrayé d’entendre son nom:quel nom? Celui qui est. Voilà, dis-je, pourquoi le Seigneur dit à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, c’est là mon nom pour l’éternité 4 ». Ne te décourage point parce que je t’ai dit: « Je suis celui qui suis » ; et encore: « Celui qui est m’a envoyé vers vous » : c’est que maintenant tu es poussé deçà et delà, et que l’inconstance, la mobilité des choses d’ici-bas t’empêchent de voir l’unité. Voilà que je descends, puisque tu ne saurais monter. « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob ». Fils d’Abraham, espère, afin de pouvoir te fortifier et voir celui de la race d’Abraham qui vient à toi.
6. Voilà donc cette unité toujours la même, et dont il est dit: « Vous les changerez et ils seront changés; mais pour vous, vous êtes éternellement le même, et vos années ne finiront point ».Voilà cet idipsum, toujours
1. Philipp. II, 6 — 2. Jean , I, 14. — 3. Gen. XXII, 18. — 4. Exod. III, 13 -15. — 5. Ps. CI, 27, 28.
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le même, dont les années ne finront point. Hélas ! mes frères, nos années sont-elles constantes, et ne s’en vont-elles pas chaque jour? Celles du passé ne sont plus, celles de l’avenir ne sont pas encore; les unes sont écoulées, et les autres ne viendront que pour s’écouler encore. Et dans ce jour même où nous vous parlons, mes frères, nous n’avons qu’un moment: les premières heures sont déjà passées, les autres ne sont point encore, et, quand elles seront écloses, elles passeront pour ne plus subsister. Quelles sont les années qui ne passent point, sinon celles qui demeurent stables? Si donc les années du ciel demeurent stables, si elles ne sont qu’une même année, et cette seule année un seul jour, puisque ce jour n’a ni aurore ni crépuscule, ne fait point suite au jour d’hier, pour faire place à celui de demain, mais demeure toujours stable, et quelque nom que l’on donne à ce jour, qu’on l’appelle jour ou année, la pensée néanmoins se figure quelque chose qui demeure : telle est la permanence de notre Cité, dont les habitants sont dans l’unité. C’est donc avec raison qu’il veut partager cette immutabilité celui qui se hâte pour y arriver en nous disant: « Nos pieds étaient fermes dans le parvis de Jérusalem ». Car tout est ferme où rien ne passe. Veux-tu demeurer stable, sans passer jamais? Hâte-toi d’y arriver. Personne n’a de soi cette stabilité. Ecoutez bien, mes frères: tout ce qui tient au coeur n’est pas de l’unité, car il ne demeure pas en lui-même. li change avec les années, il change avec les lieux et les temps, il change avec les maladies, les affaiblissements de la chair : il n’a donc point de stabilité en lui-même. Les corps célestes non plus ne sont pas stables en eux-mêmes. lis ont leurs changements quoique secrets; ils changent de lieu certainement, ils montent de l’Orient à l’Occident, puis reviennent à l’Orient: ils ne demeurent donc point, ils ne sont point toujours les mêmes. L’âme de l’homme, à son tour, n’est point stable. A combien de changements, à combien de pensées diverses n’est-elle point assujétie? Quelles inégalités dans ses plaisirs ! Quels désirs, quels déchirements n’y causent point les passions! L’esprit de l’homme, qu’on dit raisonnable, est mobile et ne demeure point le même. Tantôt il veut, et tantôt ne veut point; tantôt il sait, et tantôt ne sait point; tantôt il se souvient, et tantôt il oublie ; nul n’a donc de soi-même l’uniformité. Celui qui a voulu avoir cette uniformité, être à soi-même son unité, celui-là est tombé ; ange, il est tombé, et s’est lait démon. Il a présenté à l’homme la coupe de l’orgueil, il a fait tomber par jalousie celui qui était debout 1. L’un et l’autre ont voulu être à eux-mêmes leur stabilité, être leurs maîtres , ne relever que d’eux-mêmes; ils n’ont pas voulu avoir pour maître le Seigneur, qui est véritablement idipsum, stable, et à qui le prophète a dit: « Vous les changerez, et ils seront changés; mais vous, vous demeurerez toujours le même 2». Donc après tant de langueurs, de si graves maladies, de si épineuses difficultés, de si pénibles travaux, que ton âme s’humilie devant Celui qui est le même; qu’elle entre dans cette cité bienheureuse, dont les habitants sont toujours les mêmes.
7. « C’est là que sont montés les tribus 3 ». Nous cherchions où devait monter celui qui est tombé; car, avons-nous dit, ce psaume est la voix de l’homme qui s’élève, de l’Eglise qui monte; mais où monter? Où va-t-elle? Où s’élève-t-elle? C’est là que sont montées les tribus, dit le Prophète. Où se sont-elles élevées? Dans la cité dont les citoyens sont toujours les mêmes. C’est donc là qu’on s’élève, dans la Jérusalem céleste. Or, l’homme, qui descendait de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs 4. Il n’y tomberait point, s’il ne descendait. Mais puisque en descendant il est tombé au pouvoir des voleurs, qu’il monte pour arriver jusqu’aux anges. Qu’il s’élève donc, puisque les tribus se sont élevées. Quelles tribus? Beaucoup les connaissent, mais beaucoup ne les connaissent point. Mais nous, qui les connaissons, descendons vers ceux qui ne connaissent point ces tribus, afin qu’ils s’élèvent avec nous où les tribus sont montées. On pourrait appeler ces tribus des curies, mais improprement ; nul autre nom ne saurait, à proprement parler, remplacer le mot de tribu; celui de curie en approché seulement. Car, si nous parlons de curies, on ne comprendra que ces curies réparties en chacune des villes; de là les dénominations de curial ou de décurion, pour celui qui appartient à la curie ou à la décurie; et vous savez que chaque cité a ses curies. Or, il y a, ou il y avait autrefois dans ces mêmes cités les curies du peuple, et une même cité
1. Gen. III, 1.— 2. Ps, CI, 27-28. — 3. Id. CXXI, 4.— 4. Luc, X, 30.
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peut en avoir beaucoup; ainsi, dans Rome, la population est divisée en trente-cinq curies. Voilà ce qu’on appelle tribus, et le peuple d’Israël était partagé en douze tribus, selon le nombre des fils de Jacob.
8. Il y avait donc en Israël douze tribus, et ces tribus étaient formées de bons et de méchants, Quelle méchanceté dans ces tribus qui clouèrent le Sauveur à la croix! Quelle bonté dans celles qui le reconnurent! Les tribus qui crucifièrent le, Sauveur sont donc les tribus du diable. Aussi quand le Prophète nous dit que là montèrent les tribus, de peur qu’on n’entende par là toutes les tribus, il reprend : « Les tribus du Seigneur ». Qu’est-ce à dire, les tribus du Seigneur? Celles qui reconnurent le Seigneur. Parmi ces tribus méchantes, il y avait des bons qui venaient de ces tribus fidèles, lesquelles avaient reconnu l’architecte de la cité; ils étaient dans ces mêmes tribus, comme le bon grain mêlé à la paille. Ce ne sont donc point les tribus mêlées à la paille qui sont montées, mais bien les tribus purifiées, choisies comme tribus du Seigneur. « C’est là que sont montées les tribus du Seigneur ». Qu’est-ce à dire, tribus du Seigneur? « Le témoignage d’Israël ». Ecoutez, mes frères, ce que cela signifie: « Témoignage d’Israël », c’est-à-dire chez qui l’on reconnaît qu’est véritablement Israël. Que signifie Israël? Déjà je vous l’ai expliqué; mais il est bon de le redire, bien que nous l’ayons fait récemment; on peut l’avoir oublié. En le répétant, faisons en sorte qu’ils ne pussent l’oublier, ceux qui ne savent point ou ne veulent point lire; soyons leur livre. Israël signifie qui voit Dieu, et même, plus rigoureusement, dans la force du terme, Israël est voyant Dieu : double propriété, être et voir Dieu. L’homme, de lui-même, n’est pas; il est assujéti à divers changements, jusqu’à ce qu’il participe à celui qui est le même. Alors il est, quand il voit Dieu. Il est quand il voit celui qui est, et en voyant celui qui est, il est aussi lui-même, autant qu’il en est capable. Il devient donc Israël , et Israël est l’homme qui voit Dieu. L’orgueilleux n’est donc point Israël, puisque voulant être à lui-même sa stabilité, il n’a point de part à celui qui est le même. Vouloir être son principe, ce n’est pas être Israël. Donc, tout hypocrite n’est point Israël, puisque l’orgueilleux est nécessairement hypocrite. Oui, mes frères, je le répète, il n’est pas un orgueilleux qui ne veuille paraître ce qu’il n’est pas. Et plaise à Dieu que l’orgueilleux ne veuille paraître ce qu’il n’est point, qu’en se donnant pour musicien par exemple, quand il ne connaît aucune musique. On pourrait aussitôt le mettre à l’épreuve; on lui dirait: Chante, voyons si tu es musicien. Son impuissance le convaincrait de s’être donné pour ce qu’il n’était point. S’il se disait éloquent, on lui dirait : Parle, et nous entendrons; et en parlant, il montrerait qu’il n’est point ce qu’il se vantait d’être. Mais, ce qu’il y a de fâcheux, c’est que l’orgueilleux veut paraître juste sans l’être en réalité; et comme il est très-difficile de connaître la justice, il est très-difficile de discerner les orgueilleux. Ces orgueilleux donc veulent paraître ce qu’ils ne sont point; dès lors ils n’ont point de part à Celui qui « est lui-même »; ils n’ont point de part en Israël qui est, et qui voit Dieu. Qui donc appartient à Israël? Celui qui a pour partage Celui qui est le même. Qui a pris pour partage « Celui qui est le même? » Celui qui avoue qu’il n’est pas ce qu’est Dieu, et qu’il tient de Dieu ce qu’il peut avoir de bien; que de lui-même il n’est que péché, et que sa justice lui vient de Dieu. Tel est l’homme sans déguisement. Or, que dit le Seigneur en voyant Nathanaël? « Voilà un véritable enfant d’Israël, sans déguisement 1 ». De même alors que l’homme sans déguisement est un véritable Israélite, elles étaient aussi sans déguisement, ces tribus qui montèrent vers le Seigneur. Elles sont le témoignage d’Israël, c’est-à-dire que l’on connaît par elles qu’il y avait du bon grain mêlé à la paille, lorsque, en voyant l’aire, on eût pu croire qu’il n’y avait que la paille seule. Il y avait donc là de bons grains, et quand l’aire sera vannée, quand ils se dégageront de la paille, pour paraître au grand jour, alors ils seront le témoignage d’Israël. Tous les méchants diront : Il y avait là véritablement des bons parmi les méchants, alors que tous nous paraissaient mauvais, et que nous les jugions semblables à nous-mêmes. C’est là le témoignage d’Israël. Où montent ces tribus, et pourquoi? « Pour confesser votre nom, ô mon Dieu ». On ne saurait rien dire de plus grand. L’orgueil a la présomption, et l’humilité
1. Jean, I, 47.
l’aveu. De même qu’il y a présomption chez celui qui veut paraître ce qu’il n’est point, de même il confesse Dieu celui qui ne veut point usurper la place de Dieu, qui aime l’état où il se trouve. C’est pour celaque montent les Israélites, sans déguisement, parce qu’ils sont de véritables Israélites, et qu’en eux est le témoignage d’Israël. Ils s’élèvent « pour confesser votre nom, ô mon Dieu».
9. « C’est là que sont assis les siéges pour le jugement 1 ». Etrange énigme ! étrange question, à moins de bien comprendre. On appelle ici des sièges ce que les Grecs appelleraient des trônes, et les Grecs appellent trônes des siéges d’honneur. Rien d’étonnant que des hommes soient assis sur des siéges, sur des chaises curules ; mais que les siéges eux-mêmes soient assis, comment pouvons-nous le comprendre? Comme si l’on nous disait: « Qu’on fasse asseoir ici des chaises, ici des fauteuils. On s’assied sur une chaise, on s’assied dans un fauteuil, on s’assied dans une chaire, mais les siéges ne s’assoient point. Que signifie donc: « Là sont assis les siéges pour le jugement? ». Vous entendez bien dire à Dieu : « Le ciel est mon trône, la terre l’escabeau de mes pieds 2 »; ce qui est ainsi rendu en latin par Coelum mihi sedes est : le ciel est mon siège. Quels sont ces hommes qui sont les cieux, sinon les justes? Car le ciel ou les cieux, c’est tout un, comrne1’Eglise et les églises; elles sont plusieurs, et ne sont qu’une : ainsi les justes forment le ciel de manière à être des cieux. C’est sur eux que Dieu est assis, et par eux qu’il juge. Et ce n’est pas sans raison qu’il est dit : « Les cieux racontent la gloire de Dieu 3 ». Car les Apôtres sont devenus le ciel, et ils sont devenus le ciel parce qu’ils ont été justifiés. De même qu’en devenant pécheur, il est devenu terre, celui à qui Dieu a dit : « Tu es terre, et tu retourneras dans la terre 4»; de même, ceux qui deviennent justes, deviennent des cieux. Ils ont porté Dieu, et par eux Dieu faisait briller les éclairs de ses miracles, gronder le tonnerre de ses menaces, et tomber la pluie des consolations. Oui, oh! oui, ils étaient des cieux, et ils racontaient la gloire de Dieu. Afin que vous sachiez bien que ce sont bien eux qui sont appelés le ciel, le même psaume
1. Ps. CXXI, 5. — 2. Isa. LXVI, 1; Act. VII, 43 — 3. Ps. XVIII, 2. — 4. Gen. III, 19.
ajoute : « Le bruit de leur voix a retenti dans toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux confins du monde 1». Tu cherches de qui ces voix, et tu vois que ce sont les voix des cieux. Si donc le ciel est le siège de Dieu, et si les Apôtres sont le ciel, ils sont aussi les siéges de Dieu, les trônes de Dieu. Il est dit à un autre endroit: «L’âme du juste est le trône. de la sagesse ». Quelle parole, mes frères : « L’âme du juste est le trône de la sagesse », c’est-à-dire que la sagesse repose dans l’âme du juste comme sur un siége, comme sur son trône, et que c’est là qu’elle exerce les jugements qu’elle porte. Les Apôtres étaient donc les trônes de la sagesse, et de là cette parole que leur adressait le Seigneur : « Vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël 2 ». Ainsi ils s’assiéront sur des siéges, et seront eux-mêmes les sièges de Dieu ; et c’est d’eux qu’il est dit « Là se sont assis les siéges ». Les sièges donc se sont assis. Quels sont les siéges? Ceux dont il est dit: L’âme du juste est le siège de la sagesse. Quels sont les sièges? les cieux. Quels sont les cieux? le ciel. Qu’est-ce que le ciel? Ce dont le Seigneur a dit
« Le ciel est mon siège ». Les justes sont donc les siéges, et occupent des sièges, et les siéges sont assis dans cette Jérusalem éternelle. Pourquoi? Pour le jugement. Vous serez assis sur douze trônes, ô vous qui êtes des trônes, et vous jugerez les douze tribus d’Israël 3. Jugerez qui? ceux qui sont au-dessous d’eux sur la terre. Quels seront les juges? Ceux qui sont devenus le ciel. Or, ceux qui devront être jugés seront divisés en deux parts, l’une à droite, l’autre à gauche. Les saints jugeront avec le Christ. « Il viendra pour juger avec les anciens du peuple 4 », dit Isaïe. Ainsi donc il en est qui jugeront avec le Christ; d’autres seront jugés par lui et par ceux qui jugeront avec lui. Ils seront donc divisés en deux parts: les uns à droite, et oui leur tiendra compte des aumônes qu’ils auront faites; les autres à gauche, et on leur reprochera leur cruauté, leur stérilité en bonnes oeuvres. Or, à ceux de la droite on dira: « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde ». Pourquoi? « J’ai eu faim », dira-t-il, « et vous m’avez donné à manger ». Et ceux-ci : « Quand vous avons-nous vu avoir faim ?»
1. Ps.
XVIII, 2 - 5. — 2. Matth. XIX, 28. — 3. Ibid. — 4. Isa. III, 14.
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Et le Sauveur: « Ce que vous avez fait au « moindre de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » . Eh quoi donc, mes frères? Ceux-là nous jugeront dont le Christ a dit qu’il faut en faire des amis avec la monnaie de l’iniquité, « afin », a-t-il ajouté, « qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels 1 ». Les saints seront assis avec le Sauveur pour examiner ceux qui auront fait miséricorde; puis ils les prendront, les sépareront à droite pour le royaume des cieux; telle est, mes frères, la paix de Jérusalem. Quelle est cette paix de Jérusalem? Elle consiste à joindre les oeuvres corporelles de miséricorde aux oeuvres spirituelles de la prédication, afin d’établir la paix entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. L’Apôtre qui nous dit que Dieu tiendra compte de ces aumônes que l’on donne et qu’on reçoit, ajoute ceci : « Si nous avons semé chez vous u les biens spirituels, est-ce donc trop de recevoir vos biens temporels 2?» Et ailleurs encore sur le même sujet : « Celui qui en recueillit beaucoup n’en eut pas plus que les autres, et celui qui en recueillit peu n’en eut pas moins 3». Pourquoi le premier n’en eut-il pas davantage? Parce qu’il donna au pauvre ce qu’il avait de plus. Dans quel sens celui qui recueillit peu n’en eut-il pas moins? Parce qu’il reçut de celui qui avait en abondance. « Afin », dit-il, « que tout soit dans l’égalité ». Telle est la paix dont il est dit « Que la paix s’établisse dans votre force ».
10. Après avoir dit: « C’est là que s’assiéront les sièges pour le jugement, les siéges sur la maison de David », c’est-à-dire sur la famille du Christ, qu’ils ont soutenue par l’alimentation ici-bas, aussitôt le Prophète s’écrie, comme en s’adressant à ces siéges mêmes : « Interrogez ce qui regarde la paix de Jérusalem 4 ». O vous, sièges qui êtes assis pour juger, qui êtes les trônes du souverain juge, comme ceux qui jugent interrogent, et ceux que l’on j tige sont Interrogés; eh bien ! « interrogez ce qui regarde la paix de Jérusalem ». Que trouveront-ils en interrogeant? Que les uns ont fait miséricorde, et que les autres ne l’ont point faite. Et ceux qu’ils trouveront avoir fait miséricorde, ils les appelleront à Jérusalem, car voilà ce qui produit la paix, dans la Jérusalem du ciel. L’amour est puissant, mes frères, oui, l’amour
1. Luc, XVI, 19.— 2. I Cor. IX, 11.— 3. II Cor. VIII,15.— 4. Ps. CXXI, 6.
est puissant. Voulez-vous voir combien est grande la puissance de l’amour? Quand un homme enchaîné par la nécessité ne saurait accomplir ce que Dieu lui commande, qu’il aime celui qui l’accomplit, et dès lors il l’accomplit dans cet autre. Ecoutez, mes frères; voilà un homme qui a une femme, et qu’il ne saurait quitter, puisqu’il doit obéir à ces injonctions de l’Apôtre: « Que l’homme rende à sa femme ce qu’il lui doit » ; et encore : « Es-tu lié à une femme? ne cherche pas à t’en séparer » . Or, il lui vient en pensée qu’il est plus parfait de vivre comme le dit le même Apôtre: « Je voudrais que vous fussiez tous comme je suis 1». Il jette les yeux sur ceux qui ont agi de la sorte; il les aime, et accomplit en eux ce que de lui-même il ne saurait faire, tant la charité a de puissance ! C’est la charité qui est votre force; car, sans la charité, tout ce que nous pouvons avoir ne nous sert de rien. « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges », dit l’Apôtre, « si je n’ai point la charité, je suis comme un airain sonnant, une cymbale retentissante ». Il ajoute cette grave parole « Quand je distribuerais aux pauvres toutes mes richesses, que je livrerais mon corps pour être brûlé; si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien 2 ». S’il n’a que la charité sans rien pouvoir distribuer aux pauvres, qu’il aime, qu’il donne, ne serait-ce qu’un verre d’eau froide 3; il lui sera compté comme cette moitié de ses biens que Zachée donnait aux pauvres 4. Pourquoi? L’un donne si peu, l’autre de si grands biens, et tous deux seront également traités ? Oui, également. Les dons sont inégaux, la charité est égale.
11. Les saints donc interrogent; pour vous, pensez à ce que vous êtes. Voilà qu’on nous l’a dit: « Nous irons dans la maison du Seigneur ». Cette parole : « Nous irons dans la maison du Seigneur », nous a fait tressaillir. Voyez si nous sommes pour y aller ; car ce n’est point avec nos pieds, mais bien par nos affections que nous pouvons y aller. Voyez donc si nous sommes pour y aller; que chacun de vous examine sa conduite envers les saints qui sont pauvres, envers un frère indigent, envers un pauvre mendiant; qu’il voie si ses entrailles ne sont point resserrées. Car les trônes assis pour te juger vont te sonder ;
1. I Cor.
VII, 3, 7, 27. — 2. Id. XIII, I,3. — 3. Matth. X, 42.— 4. Luc, XIX, 8.
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ils doivent trouver ce qui constitue la paix de Jérusalem. Comment vont-ils interroger? En leur qualité de trônes de Dieu. C’est’ Dieu qui interroge. Si quelque chose peut échapper à Dieu,il peut échapper aussi à ces trônes qui interrogent. « Recherchez ce qui tient à la paix de Jérusalem ». Mais en quoi consiste la paix de Jérusalem? « Que l’abondance », dit le Prophète, « soit pour ceux qui vous aiment ». Il s’adresse à Jérusalem, et dit que l’abondance est le partage de ceux qui l’aiment. Cette abondance vient de la pauvreté: ici-bas la pauvreté, là-haut l’abondance; ici-bas la maladie, là haut la santé; ici-bas l’indigence, là-haut les richesses. D’où leur viendront ces richesses? De ce qu’ils auront donné ici-bas ce qu’ils n’avaient reçu de Dieu que pour un temps, et que là-haut-ils ont reçu ce que Dieu donne pour l’éternité. Ici-bas, mes frères, les riches eux-mêmes sont pauvres; il est bon que le riche connaisse sa pauvreté. S’il croit qu’il regorge, c’est de l’enflure, et non la véritable abondance. Qu’il reconnaisse que ses mains sont vides, afin que Dieu les puisse remplir. Qu’a-t-il en effet? de l’or. Que n’a-t-il pas? la vie éternelle. Qu’il jette les yeux sur ce qu’il a et sur ce qu’il n’a pas encore ; et avec ce qu’il a, qu’il achète ce qu’il n’a pas. « Abondance à tous ceux qui vous aiment »;
12. « Que la paix se fasse dans ta force 1 ». O Jérusalem ! ô cité bâtie comme une ville, et dont les habitants sont toujours les mêmes, que la paix se fasse dans ta force ; que la paix se fasse dans ton amour; car, ton amour: c’est ta force. Ecoute le Cantique : « L’amour est « fort comme la mort 2 ». Quelle magnifique parole, mes frères ! L’amour est fort comme la mort ! on ne pouvait avec plus de magnificence exprimer la force de l’amour, que de dire: « L’amour est fort comme la mort ». Qui peut en effet résister à la mort, mes frères ? Pensez-y bien. On résiste au feu, on résiste à l’eau, on résiste au fer, on résiste aux puissances, aux rois; la mort vient seule, et qui peut lui résister? Rien n’est plus fort. C’est pour cela qu’à cette force on compare la charité, et qu’il est dit : « L’amour est fort comme la mort ». Et comme la charité détruit ce que nous étions, afin que nous devenions ce que nous n’étions pas encore, voilà que l’amour nous fait subir une certaine mort. C’est ainsi qu’était mort celui qui disait : « Le
1. Ps. CXXI, 7.— 2. Cant. VIII, 6.
monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde 1 ». C’est par cette -mort qu’avaient passé ceux à qui il disait: « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 2. L’amour est fort comme la mort ». Si donc la charité est puissante, si elle est forte et d’une grande vertu, si elle est la vertu même, si c’est par elle que les forts conduisent les faibles, que le ciel gouverne la terre, que les trônes dirigent les peuples; que la paix se fasse donc dans votre force, que la paix se fasse dans votre amour. Et par cette force, par cette charité, par cette paix, « que l’abondance règne dans vos tours » ; c’est-à-dire dans ce que vous avez de plus élevé, Il y en aura peu pour s’asseoir au jugement, mais beaucoup qui seront à la droite et com poseront le peuple de cette cité. Beaucoup appartiendront à chacun de ces saints éminents, qui les recevront dans les tabernacles éternels:
et -l’abondance régnera dans vos tours. Or, le comble des délices, la suffisance des richesses, c’est Dieu, lui toujours le même, lui dont jouissent ensemble tous les habitants de la cité; telle sera votre abondance. Mais comment nous viendra-t-elle? par l’amour, ou par ia force. En quoi se trouve cette charité, mes frères? En celui qui ne recherche point ses propres intérêts en cette vie 3. Ecoute l’Apôtre tout brûlant de cette charité: « Cherchez à plaire à tous et en toutes choses », dit-il, « comme j’essaie de plaire à tous et en toutes choses 4 ». Mais que devient, ô bienheureux Apôtre, ce que vous dites ailleurs . « Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais point serviteur du Christ 5?» Et maintenant vous leur plaisez, nous dites-vous, maintenant vous nous engagez à leur plaire? Mais le but qu’il se propose n’est point de plaire aux autres par rapport à soi-même ; c’est de leur plaire par charité. Quiconque cherche sa gloire, ne cherche point le salut des autres. Saint Paul dit en effet : « De même que je plais à tous et en tout, sans chercher ce qui m’est avantageux, mais ce qui est avantageux à plusieurs, afin qu’ils soient sauvés 6 ».
13. C’est pourquoi le Prophète, parlant ici de la charité, s’écrie : « A cause de mes frères et de mes proches, ô Jérusalem, je parlais de votre paix 7. O sainte Jérusalem, dont les
1. Galat. VI, 14. — 2. Colos, III, 3.— 3. Philipp. II, 4, 21.— 4. I Cor. X, 33.— 5. Galat. I, 10. — 6. I Cor. X, 32,33.— 7. Ps. CXXI, 8.
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citoyens sont unis ensemble », me voici en cette vie, et sur la terre, me voici pauvre, étranger et gémissant, loin de votre paix, et prêchant cette paix; ce n’est point pour moi que je la prêche comme les hérétiques qui recherchent leur gloire, qui disent : La paix soit avec vous, et qui n’ont point la paix qu’ils prêchent aux peuples. S’ils avaient la paix, ils ne briseraient point l’unité. Moi, dit le Prophète, « je prêchais la paix à votre sujet ». Mais dans quel but? « A cause de mes frères et de mes proches » ; et non pour la gloire qui m’en reviendra, non pour les richesses, non pour ma vie; car « vivre, pour moi, c’est le Christ, et mourir est un gain ». Mais, «je parlais de la paix à votre sujet, à cause de mes frères et de mes proches». Car l’Apôtre désirait sa délivrance afin d’être avec le Christ; mais, afin de prêcher ainsi à ses proches et à ses frères, « il est nécessaire », dit-il, « que je demeure en cette chair, à cause de vous 1.
1. Philipp. I, 21-24.
« Je parlais de votre paix à cause de mes frères et de mes proches ».
14. « A cause de la maison du Seigneur, notre Dieu, j’appelle tous les biens sur vous 1 ». Ce n’est point pour moi que je recherche des biens, autrement je les appellerais sur moi et non sur toi, et alors j’en serais privé à mon tour, parce que je ne les aurais point cherchés pour toi ; mais « c’est à cause de la maison du Seigneur mon Dieu », à cause de l’Eglise, à cause des saints, à cause des étrangers, à cause des pauvres, afin qu’ils s’élèvent, puisque nous leur disons: « Nous irons dans la maison du Seigneur; c’est à cause de cette maison du Seigneur mon Dieu que j’ai appelé tous les biens sur vous ». Voilà, mes frères, des explications un peu longues, et nécessaires néanmoins: veuillez les recueillir, vous en rassasier, en étancher votre soif, afin de vous fortifier, de courir et d’arriver au terme de votre course.
1. Ps. CXX, 9.
122
SERMON AU PEUPLE.
LE CIEL PAR L’AMOUR.
L’amour monte au ciel, ou descend dans l’abîme : il ne saurait monter au ciel que par le Christ qui, seul, en est descendu, seul y peut remonter. C’est à lui qu’il faut nous unir ; et il est uni à nous sur la terre, puisque c’est lui que l’on persécute dans ses membres, nous lui sommes unis dans le ciel par la charité qui espère C’est l’héritage du Christ ou de l’Eglise qui, dans l’exil, pousse des cris et lève les yeux vers le Dieu du ciel. C’est à lui que nous montons par le coeur ou par l’amour et par la pensée ; mais l’orgueilleux n’ayant d’amour que pour lui-même, ne saurait faire ses délices de Dieu, ni monter, à coins d’avoir son péché devant les yeux, et d’en détourner l’oeil de Dieu par l’aveu qu’il en fera. Le ciel ou la demeure de Dieu est formé des saints, ou qui le voient face à face, ou qui le voient par l’espérance ; non que nous soutenions le Seigneur, mais c’est lui qui nous soutient. Le Prophète lève leu yeux vers celui qui est le maître, comme le serviteur sur les mains du maître, la servante sur la main de sa maîtresse, jusqu’à ce qu’il nous prenne en pitié; car nous sommes condamnés au châtiment et Adam souffre dans toute sa postérité. Tous ceux qui appartiennent à l’Eglise ou à la servante devenue épouse, sentent leurs plaies et demandent miséricorde. Ici-bas les incrédules nous méprisent, se rient de notre foi. Le riche nous insulte, lui qui ne tient que pour un moment ce qu’il possède ; le pauvre nous insulte dans notre foi, lui qui se croit juste. Le riche reconnaîtra son erreur, mais trop tard. Ici-bas, tandis que nous n’avons ni la santé du corps, ni la sainteté de l’âme, aspirons à la cité du bonheur véritable.
1. J’ai entrepris, mes frères, d’exposer a votre sainteté, chacun à son rang, les cantiques des degrés, cantiques de celui qui aime et qui s’élève, qui s’élève parce qu’il aime. Tout amour monte ou descend. L’amour du bien nous élève à Dieu, comme l’amour (29) du mal nous entraîne à l’abîme. Mais comme un désir dépravé nous a déjà fait tomber il nous reste, si nous connaissons celui qui est, non point tombé, mais descendu vers nous, à nous attacher à lui pour nous relever, ce qui nous est impossible par nos propres forces. Notre-Seigneur Jésus-Christ l’a dit lui-même : « Nul n’est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est au ciel 1 ». Il semble ne parler ainsi que de lui seul. Les autres sont donc demeurés ici-bas, puisque celui-là seul est remonté, qui seul était descendu. Que doivent faire les autres? S’unir à son corps, afin de ne faire qu’un même Christ, qui est descendu, puis remonté. La tête est descendue, elle remonte avec le corps; le Christ s’est revêtu de son Eglise, qu’il a rendue sans tache et sans ride 2. Seul donc il est remonté. Mais lorsque nous sommes unis àlui de manière à devenir ses membres, il n’est plus avec nous qu’un même Christ, un et toujours un. L’unité nous joint à celui qui est un. Il n’y a donc, pour ne point monter avec lui, que ceux qui n’ont point voulu s’unir à lui. Maintenant que ce chef est au ciel, qu’il est immortel après avoir ressuscité cette chair qui l’a un instant assujéti à la mort, et que dans le ciel il n’est plus en butte aux persécutions, ni aux violences, ni aux outrages, comme il a daigné s’y soumettre sur la terre, il a pris en pitié son corps militant sur la terre, et a dit « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3? » Nul ne le touchait, et cependant il criait du ciel qu’il souffrait persécution. Ne nous décourageons donc point, raffermissons au contraire notre confiance, puisque, s’il nous est uni sur la terre par la charité, cette même charité nous unit à lui dans le ciel. Nous avons montré comment il est avec nous sur la terre; nous avons fait retentir ce cri du ciel : « Saul, Saul, pourquoi mie persécuter? » Comment pouvons-nous montrer que nous sommes avec lui dans le ciel ? Par le témoignage du même saint Paul, qui nous dit : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu ; ayez du goût pour les choses du ciel, et non pour celles de la terre, car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 4». Jésus-Christ donc est encore sur la terre, et
1. Jean, III, 13.— 2. Eph. V, 27 —3. Act. IX, 4.— 4. Coloss. III, 1-3.
déjà nous sommes dans le ciel. Il est ici-bas par une charité compatissante, nous sommes en haut par la charité qui espère. « Car c’est l’espérance qui nous sauve ». Mais, comme notre espérance est certaine, ce qui n’est encore qu’un avenir s’affirme à notre sujet comme s’il était accompli.
2. Qu’il monte alors, celui qui chante notre psaume. Mais qu’il chante dans le coeur de chacun de vous, et que chacun de vous soit cet homme. Quand chacun de vous le récite, comme vous ne formez qu’un seul homme en Jésus-Christ, c’est un seul homme qui parle; aussi n’est-il point dit : « Seigneur, nous avons levé les yeux vers vous », mais bien: « Seigneur, j’ai levé les yeux vers vous 2». Il faut donc vous figurer que c’est chacun de vous qui parle, mais que le principal interlocuteur est cet homme répandu dans l’univers entier. C’est cet homme unique qui a dit ailleurs: « J’ai crié vers vous des confins de la terre, alors que mon coeur était dans l’angoisse 3». Qui donc pousse des cris des confins de la terre? Quel est cet homme unique répandu jusqu’aux extrémités de la terre ? Chaque homme peut crier vers le Seigneur, de l’endroit où il se trouve; mais le peut-il des confins de la terre? Or, l’héritage du Christ, dont il est dit: « Je vous donnerai les nations pour héritage, et les extrémités de la terre pour votre possession 3 », cet héritage pousse maintenant des cris: « Des confins de la terre, j’ai crié vers vous, quand mon coeur était dans l’angoisse ». Que notre coeur soit donc dans l’angoisse, et qu’il pousse des cris. D’où viendra notre angoisse? Non point des maux qu’en. durent les méchants eux-mêmes, comme des pertes qui nous arrivent. Serait-il autre que la cendre, si de pareils sujets l’inquiétaient? Qu’y a-t-il de si grand que ton coeur soit dans l’angoisse, parce qu’il a plu à Dieu de t’enlever quelqu’un des tiens? Les infidèles n’éprouvent-ils pas ces sortes d’angoisses, ceux qui ne croient pas encore en Jésus-Christ? Qu’est-ce donc qui afflige un coeur chrétien? C’est de ne point vivre encore avec le Christ. Qu’est-ce qui afflige un coeur chrétien? C’est d’errer ici-bas, de soupirer après la patrie. Si c’est là pour ton coeur un sujet de tristesse, tu gémiras quand même tu serais heureux selon le monde; en vain tu posséderais tous les biens, en vain le monde aurait de toutes
1. Rom. VIII, 24. — 2. Ps. CXXII, 1. — 3. Id. LX, 3. — 4. Id. II, 8.
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parts des sourires pour toi, tu gémiras de te voir dans l’exil; tu sens que tu es heureux aux yeux des insensés, niais non selon les promesses du Christ. Tu recherches ces promesses par tes gémissements, tu les recherches par tes désirs, et tes désirs te font monter ; et en montant tu chantes le cantique des degrés, et en chantant ces cantiques des degrés, tu dis: « Je lève mes yeux vers vous, ô Dieu qui « habitez le ciel ».
3. Où pouvait doue lever les yeux cet homme qui s’élève, sinon vers le lieu où il tend et où il désire arriver? Car il s’élève de la terre au ciel. Voilà ici-bas la terre que nous foulons aux pieds, voilà bien haut le ciel que nous voyons de nos yeux ;et en nous élevant nous chantons : « Je lève mes yeux vers vous, ô Dieu qui habitez dans les cieux». Où sont donc les échelles ? il y a de si grands intervalles entre le ciel et la terre, une telle séparation, de si vastes espaces ; nous voulons y monter, et ne voyons aucune échelle. Sommes-nous dans l’erreur, en chantant ce cantique des degrés, c’est-à-dire ce cantique de l’ascension? C’est monter au ciel que penser à Dieu, qui a placé les degrés dans notre coeur. Qu’est-ce que monter par le coeur? S’avancer vers Dieu. De même que lâcher pied c’est tomber et non descendre; de même avancer c’est monter, si toutefois l’on avance sans orgueil, si l’on s’élève de manière à ne point tomber; car, s’avancer avec orgueil, c’est monter pour tomber. Mais pour ne point s’enorgueillir, que faut-il faire ? Lever les yeux vers Celui qui habite dans les cieux, et non les lever sur soi-même. Tout orgueilleux se considère lui-même et se croit quelque chose de grand, dès lors qu’il est l’objet de ses complaisances. Mais, se complaire en soi-même, c’est là le délire; car il faut être fou pour mettre en soi ses complaisances. Celui qui plaît à Dieu peut seul être satisfait de soi-même. Or, qui est-ce qui plaît à Dieu? Celui dont Dieu fait les délices. Dieu ne saurait se déplaire : qu’il te plaise donc, afin que tu lui .sois agréable. Mais: Dieu ne saurait te plaire qu’à la condition que tu te déplairas à toi-même. Et si tu te déplais, détourne de toi tes regards. A quoi bon les arrêter sur toi? En te considérant bien, tu trouveras en toi quelque chose qui te déplaira, et tu diras à Dieu: « Mon péché est toujours devant mes yeux 1»,
1. Ps. L, 5.
Que ton péché soit sous tes yeux, et non sous les yeux de Dieu; et toi, au contraire, ne sois point l’objet de tes regards, mais des regards de Dieu. De même que nous demandons à Dieu de ne détourner point de nous sa face, de même nous lui demandons de la détourner de nos péchés ; car telle est la double prière qu’on lui fait dans les psaumes: « Ne détournez point de moi votre visage ». Ainsi dit le psaume, ainsi disons-nous. Et le même interlocuteur qui dit: « Ne détournez point de moi votre face », vois ce qu’il dit ailleurs: « Détournez votre face de mes péchés». Si donc tu veux qu’il détourne sa face de tes péchés, commence par détourner de toi-même ton visage, sans toutefois le détourner de tes péchés. Car, situ n’en détournes pas ta face, tu entreras en colère contre ces mêmes fautes. Mais ne pas détourner sa face de ses propres fautes, c’est les reconnaître, c’est les avouer, et alors Dieu les pardonne.
4. Cesse donc de te considérer, pour lever les yeux vers Dieu, et lui dire : « J’ai levé mes regards vers vous, ô mon Dieu, qui habitez dans les cieux ». Le ciel, mes frères, si nous l’entendons dans un sens matériel et de manière à le voir de nos propres yeux, nous tomberons dans une erreur grossière, au point de croire que nous ne saurions y monter, sans le secours d’échelles ou de machines; mais si notre avancement est spirituel, le ciel aura pour nous uti sens spirituel; et si nous montons par l’amour, le ciel est dans la justice. Qu’est-ce donc que le ciel de Dieu ? Toutes les saintes âmes, toutes les âmes justes. Car les Apôtres étaient le ciel, bien que leur corps fût sur la terre; car le Seigneur siégeait en eux, afin de parcourir le monde. Dieu donc habite le ciel. Et comment ? Comme il est dit dans un autre psaume: « C’est dans les saints que vous habitez, ô gloire d’Israël 1 ». Celui qui habite le ciel, habite le Saint. Or, quel est ce saint, sinon son temple? « Car le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple 2». Mais tous ceux qui sont encore faibles, et qui marchent selon la foi 3, sont par la foi le temple de Dieu: et un jour seulement ils seront son temple dans la claire vue. Combien de temps seront-ils le temple de Dieu par la foi? Aussi longtemps que par la foi le Christ habitera en eux, ainsi que l’a dit l’Apôtre: « C’est par la foi que lé Christ
1. Ps. XXI, 4. — 2. I Cor. III, 17. — 3. II Cor. V, 7.
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habite en vos coeurs 1 ». Mais il y a déjà des cieux en qui Dieu habite par la claire-vue, et qui le voient face à face ; tels sont tous les Anges, toutes les saintes Vertus, les Puissances, les Trônes, les Dominations, et toute cette Jérusalem céleste, dont l’éloignement nous fait gémir, et vers laquelle tendent nos prières ; c’est là qu’habite le Seigneur. C’est là que le Prophète lève les yeux, c’est là qu’il monte par l’amour, par ses brûlants désirs; et ces désirs lui font purifier son âme de toutes souillures, en laver toutes les taches, de sorte qu’elle est elle-même le ciel, élevant ses yeux vers Celui qui habite dans les cieux. Car, si nous plaçons le sanctuaire de Dieu dans ce ciel corporel que nous voyons de nos yeux, cette habitation de Dieu passera, puisque le ciel et la terre passeront 2. Et puis, avant que Dieu eût fait le ciel et la terre, où habitait-il ?Mais, dira-t-on encore, où habitait-il avant qu’il eût fait les saints? Il habitait en lui-même ; c’est en lui-même qu’il est Dieu. Et quand il daigne habiter dans les saints, les saints ne sont pas tellement sa demeure, qu’il doive tomber si cette même demeure venait à manquer. Nous habitons nos maisons d’une tout autre manière que Dieu habite les saints : tu habites une maison de manière à n’en plus avoir, si elle vient à manquer; mais Dieu habite les saints de telle sorte qu’eux tomberaient s’il venait à se retirer. Quiconque dès lors porte Dieu, de manière àêtrn le temple de Dieu, ne doit point s’imaginer qu’il porte Dieu de manière à lui faire peur, s’il venait à se retirer. Malheur au contraire à l’homme dont Dieu se retire li! tombe inévitablement, mais Dieu demeure toujours en lui-même. Les lieux que nous habitons nous contiennent,tandis que Dieu contient ceux qu’il habite. Voyez quelle est la différence entre la demeure de Dieu et la nôtre, et que l’âme s’écrie: « J’ai levé les yeux vers vous, ô Dieu qui habitez le ciel » ;qu’elle comprenne que Dieu n’a pas besoin du ciel pour l’habiter, mais que le ciel a besoin d’être l’habitation de Dieu.
5. Que dit donc ensuite le Prophète qui a levé les yeux vers Celui qui habite le ciel? De quelle manière, ô saint roi, as-tu levé les yeux ? « Comme les serviteurs tiennent les yeux attachés sur leurs maîtres, une servante sur sa maîtresse, ainsi nos regards
1. Ephés. III 17. — 2. Matth. XXIV, 35.
sont fixés sur le Seigneur notre Dieu, jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous 1 ». Nous sommes les serviteurs, nous sommes les servantes, et Dieu est pour nous le Seigneur, la maîtresse. Que veulent dire ces paroles, mes frères, quel est le sens de ces comparaisons ? Que votre charité veuille bien écouter. Rien d’étonnant que nous soyons les serviteurs, et Dieu notre maître; mais ce qui peut nous étonner, c’est que nous soyons la servante, et Dieu la maîtresse. Et toutefois, rien d’étonnant que nous soyons la servante, puisque nous sommes l’Eglise, et rien d’étonnant non plus que le Christ soit la maîtresse, puisqu’il est la sagesse et la vertu de Dieu. Ecoute ce mot de l’Apôtre: « Quant à nous, nous prêchons le Christ crucifié, qui est un scandale pour les Juifs, une folie pour les Gentils; mais pour ceux qui sont appelés des Juifs et des Gentils, le Christ est la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu 2 », Tu l’entends, dès lors le peuple est un serviteur, l’Eglise une servante, et le Christ est la vertu et la sagesse de Dieu ; tu as entendu l’un et l’autre, la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu. A ce nom du Christ, lève les yeux sur les mains de ton Seigneur ; quand on l’appelle vertu et sagesse de Dieu, lève les yeux sur les mains de ta maîtresse: car tu es tout à la fois serviteur et servante : serviteur, car tu es peuple; servante, car tu es Eglise. Or, la servante a obtenu de Dieu une éminente dignité, elle est devenue épouse. Néanmoins, jusqu’à ce qu’elle arrive aux divins embrassements, à la paisible jouissance de Celui qu’elle a aimé, quta été l’objet de ses soupirs, pendant un si long exil, elle est une fiancée qui a reçu pour gages précieux le sang de son fiancé, qu’elle appelle de ses voeux en toute confiance. On ne lui dit point: Réprimez votre amour, comme on le dit à la jeune fille, simplement fiancée et qui n’est point encore épouse. A celle-ci on dit avec raison:
Réprime ton amour ; quand tu seras épouse, aime selon ton devoir: c’est un autour mal réglé, un amour précipité, un amour peu chaste, celui qu’elle accorde à l’homme qu’ elle n’est point certaine d’épouser. Il est possible en effet qu’un homme soit le fiancé, et un autre l’époux. Mais que l’Eglise aime en toute assurance, parce qu’il n’est aucun autre époux que l’on puisse préférer au Christ; qu’elle l’aime avant d’être unie a lui, qu’elle soupire
1. Ps. CXXII, 2 - 4. — 2. I Cor. I, 23, 24,
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vers lui dans ce lointain exil. Lui seul sera l’époux, parce que seul il a pu donner de tels gages. Qui peut en effet épouser, de telle sorte qu’il meure pour celle qu’il veut épouser? Car s’il veut mourir pour elle, il n’en sera point l’époux. Or, Celui-ci n’a point hésité à mourir pour celle qu’il devait épouser après sa résurrection. Toutefois, mes frères, en attendant ce moment, soyons comme les serviteurs et comme la servante. Il est dit, sans doute: « Je ne vous traiterai point en serviteurs, mais en amis 1». Mais n’était-ce peut-être qu’à ses disciples que le Seigneur parlait ainsi ? Ecoutez ce que dit saint Paul: « Aucun de vous n’est donc plus esclave, mais fils; et s’il est fils, il est héritier par la grâce de Dieu 2 ». Ainsi disait-il au peuple, à tous les fidèles. Déjà rachetés au nom et par le sang du Christ, purifiés dans son bain, nous sommes ses enfants, nous sommes son fils; quoique nous soyons en effet plusieurs, nous sommes un en Jésus-Christ. D’où vient qu’après cette grâce nous parlons encore comme des serviteurs ? Maintenant que d’esclaves nous sommes devenus des fils, pouvons-nous avoir dans l’Eglise un mérite égal à celui de l’apôtre saint Pan!? Et pourtant, que dit-il dans ses lettres? « Paul, serviteur de Jésus-Christ 3 ». Si ce prédicateur de l’Evangile se dit encore serviteur, combien plus nous autres devons-nous considérer notre condition, afin que la grâce augmente en nous? Il a d’abord fait des serviteurs de tous ceux qu’il a rachetés. Car son sang, qui était la rançon des esclaves, était aussi les arrhes de l‘Epouse. Convaincus de notre condition, enfants par la grâce, il est vrai, mais serviteurs comme créatures, puisque toute créature est soumise aux ordres de Dieu, disons avec le Prophète: « Comme le serviteur tient les yeux attachés sur son maître, une esclave sur sa maîtresse, ainsi mes regards sont fixés sur le Seigneur notre Dieu, jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous ».
6. Le Prophète nous dit aussi pourquoi nos yeux sont fixés sur le Seigneur, comme les yeux du serviteur sur les mains de son maître, et de la servante sur les mains de la maîtresse; et comme si on lui demandait pourquoi? « Jusqu’à ce qu’il nous prenne en pitié », répond-il. Quels sont, mes frères, les serviteurs que nous devons comprendre
1. Jean, XV, 15. — 2. Galat. IV, 7. — 3. Rom. I, 1.
ici, qui ont les yeux sur les mains de leurs maîtres; et quelles servantes ont les yeux sur les mains de leur maîtresse, jusqu’à ce que cette maîtresse les prenne en pitié? Quels sont donc ces serviteurs et ces servantes qui ont ainsi les yeux sur les mains de leurs maîtres, sinon ceux qui sont condamnés au châtiment? « Nos yeux sont tournés vers le Seigneur, jusqu’à ce qu’il nous prenne en pitié ». Comment cela? Comme les yeux de l’esclave sur les mains de son maître, et comme les yeux de la servante sur la main de sa maîtresse. Donc les uns et les autres les tiennent fixés, jusqu’à ce que le maître ou la servante les prenne en pitié. Supposons un maître qui fait fouetter un esclave; on frappe ce malheureux qui gémit sous les coups, et tend les yeux fixés sur les mains du maître, jusqu’à ce qu’il dise : C’est assez. Car la main ici a le sens de pouvoir. Que disons nous donc, mes frères? Nous sommes condamnés au châtiment par le Seigneur notre maître, par la sagesse de Dieu, notre maîtresse; et nous sommes frappés en cette vie, et toute cette vie mortelle n’est pour nous qu’une longue plaie. Ecoute la voix du psaume : « Vous instruisez l’homme par le châtiment, à cause de son iniquité, et vous faites sécher mon âme comme l’araignée 1 ». Voyez, mes frères, combien est faible une araignée; le moindre choc la brise et lui donne la mort. Et de peur que nous n’en venions à croire que cette mortelle faiblesse n’atteint que notre chair, le Prophète ne dit point: Vous m’avez desséché, de peur qu’on n’appliquât cette expression à la chair, mais: Vous avez desséché mon âme comme l’araignée. Rien de plus faible, en effet, que notre âme au milieu des tentations du monde, au milieu des gémissements, et comme des douleurs de l’enfantement; rien de plus faible qu’elle, jusqu’à ce qu’elle s’attache fortement à la solidité du ciel, qu’elle soit dans le temple de Dieu, d’où elle ne puisse tomber; car, avant d’arriver à cette faiblesse et à cette langueur, elle est devenue infirme comme l’araignée, et a été chassée du paradis. Alors l’esclave a été condamné au fouet. Voyez, mes frères, depuis quel temps nous souffrons. Adam souffre, et dans tous ceux qui sont nés à l’origine du genre humain, et dans tous ceux qui vivent aujourd’hui, et dans tous
1. Ps. XXXVIII, 12.
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ceux qui nous suivront. Adam, ou le genre humain, est châtié, et beaucoup sont endurcis au point de ne pas sentir leurs plaies. Mais ceux do la race humaine, qui sont devenus enfants de Dieu, ont recouvré le sentiment de la douleur; ils sentent qu’on les frappe, ils savent qui les fait frapper; ils lèvent les yeux vers lui, qui habite les cieux; ils fixent les yeux sur les mains du Seigneur, jusqu’à ce qu’il les prenne en pitié, comme Les serviteurs sur les mains de leurs maîtres, comme la servante sur les mains de sa maîtresse. Vous voyez en ce monde quelques heureux qui rient et s’applaudissent; ils ne sont point frappés, ou plutôt, ils sont châtiés plus sévèrement, et d’autant plus sévèrement qu’ils le sentent moins. Qu’ils s’éveillent, et soient frappés, qu’ils sentent qu’on les frappe, qu’ils le sachent, et qu’ils se plaignent d’être frappés. « Car, celui qui multiplie la science, multiplie la douleur 1», a dit l’Ecriture. De là cette parole du Seigneur dans l’Evangile: « Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés 2 ».
7. Ecoutons donc 1a parole d’un homme que l’on châtie, et nous-mêmes parlons par sa bouche, quand même nous serions heureux. Qui ne sent point qu’on le châtie, quand il est malade ou en prison, quand il est dans les chaînes, quand il tombe entre les mains des voleurs? Il se sent frappé quand les méchants lui suscitent quelque chagrin. C’est un grand sentiment qui nous fait comprendre que nous sommes frappés, lors même que nous sommes heureux. L’Ecriture ne dit point au livre de Job que la vie humaine est pleine de tentations, mais bien : « La vie de l’homme sur la terre n’est-elle pas une tentation 3?» C’est donc la vie tout entière qu’il appelle une tentation. Donc ta vie entière, ici-bas, ce sont là tes plaies. Pleure donc tout le temps que tu vis ici-bas, soit dans la prospérité, soit dans quelque tribulation dis alors : « J’ai levé mes yeux vers vous, ô Dieu qui habitez le ciel ». Tiens-les fixés sur cette main du Seigneur qui t’a condamné au châtiment, et à qui tu dis dans un autre psaume « Vous avez châtié l’homme u à cause de son iniquité, et vous avez fait sécher mon âme comme l’araignée 4 ». Crie vers la main qui te frappe, et dis
1. Ecclés. I , 18. — 2. Matth. V, 5, — 3. Job, VII, 1. — 4. Ps. XXXVIII, 12.
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« Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous ». N’est-ce point là le cri de l’homme que l’on frappe : « Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous?»
8. « Car depuis longtemps nous sommes sous le poids du mépris. Notre âme est étrangement accablée , insultée par le riche, regardée d’en haut par l’orgueilleux ». Or, regarder de haut, c’est mépriser. Mais tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ, doivent souffrir persécution de la part de ceux qui dédaignent de vivre dans la piété, et dont tout le bonheur est sur la terre. On sent de ceux qui appellent bonheur ce qu’ils ne sauraient voir des yeux, on leur dit : A quoi bon croire, ô insensé? As-tu vu ce que tu crois? Quelqu’un est-il revenu d’outre-tombe te dire ce qui s’y passe? Pour moi, je vois ce que j’aime, et j’en jouis. On te méprise, ô chrétien, parce que tu crois ce que tu ne vois point, et celui-là te méprise qui tient en quelque sorte ce qu’il voit. Mais écoute s’il le tient réellement: ne te trouble point, vois s’il le tient en effet; qu’il ne t’insulte pas ; et de peur qu’en le croyant heureux ici-bas tu ne viennes à perdre le bonheur éternel; ne te trouble pas, vois s’il le tient. Ou ce qu’il tient lui échappe, ou il échappe à ce qu’il tient. Car il faut, de toute nécessité, ou qu’il échappe à ses biens, et qu’il passe, ou que ses biens lui échappent. A qui les biens échappent-ils? A celui quj eu est dépouillé pendant sa vie. Qui est-ce qui échappe à ses biens? Celui qui meurt au milieu des richesses; car, en mourant, il ne les emporte point avec lui au-delà du tombeau. Un homme dit fièrement : Ma maison est à moi. Quelle maison, lui dis-tu? Celle que mon père m’a laissée. Et lui, d’où avait-il cette maison? de mon aïeul qui la lui a laissée. Va jusqu’au bisaïeul, jusqu’aux ancêtres, et bientôt tu ne saurais plus dire tant de noms. N’es-tu pas effrayé de voir que cette maison a passé par tant de maîtres, et que nul ne l’a emportée avec soi dans la demeure éternelle? Ton père l’a laissée ici-bas, il a passé en elle, et toi, tu passeras de même. Ainsi donc, vous ne faites que passer par votre maison, qui est l’hôtellerie des passants, non l’habitation de ceux qui demeurent. Et cependant, parce que nous espérons ce qui est à venir, et que nous aspirons à un bonheur futur, et que ne paraît point encore ce que nous devons être un jour, bien (34) que nous soyons déjà fils de Dieu 1, car notre vie est cachée en Dieu avec le Christ 2 : « Nous sommes regardés d’en haut », c’est-à-dire accablés de mépris par ceux qui cherchent où qui possèdent leur félicité ici-bas.
9. « Notre âme est étrangement accablée, en butte aux opprobres du riche, aux dédains de l’orgueilleux ». Nous cherchons quels sont les riches, et le Prophète nous l’explique en désignant les orgueilleux. Or, l’opprobre est identique au dédain, et le riche identique à l’orgueilleux. Il y a donc une répétition dans cette phrase : « l’opprobre du riche, le dédain de l’orgueilleux ». Comment les orgueilleux sont-ils riches? Parce qu’ils veulent être heureux ici-bas. Quoi donc! sont-ils riches, même dans la misère? Peut-être que dans le malheur ils ne nous insultent pas. Que votre charité veuille m’écouter. Les riches nous insultent quand ils sont heureux, quand ils étalent fastueusement leurs richesses, quand ils s’élèvent dans la vanité de leurs faux honneurs; c’est alors qu’ils nous insultent, qu’ils semblent nous dire: voilà que tout me réussit, je jouis des biens de cette vie: loin de moi quiconque me promet ce qu’il ne saurait montrer; je possède ce qui est visible, je jouis de ce que je vois, et vive le bonheur de cette vie! Pour toi, ô mon frère, tiens-toi plus assuré; car le Christ est ressuscité, et t’a enseigné ce qu’il te donnera dans l’autre vie; sois certain qu’il te le donnera. Mais celui qui Possède m’insulte, diras-tu : supporte ses railleries, et un jour tu riras, quand il gémira; car un temps viendra où ces railleurs diront à leur tour: « Ce sont donc là ceux que nous avons tournés en dérision». Ainsi est-il écrit au livre de la Sagesse, car l’Ecriture a soin de nous préciser ce que diront alors ceux qui nous raillent aujourd’hui, qui nous méprisent, ceux qui nous accablent d’opprobres et de dédain, le langage qu’ils tiendront quand la vérité les dédaignera; Ils verront en effet briller à la droite ceux qui vivaient méprisés au milieu d’eux; car alors s’accomplira cette Parole de saint Paul : « Quand le Christ, qui est votre vie, apparaîtra, alors aussi vous apparaîtrez avec lui dans la gloire 3 »; et ils diront : « Voilà donc ceux que nous avions en mépris, et qui étaient l’objet de nos outrages! Insensés que nous étions ! nous regardions
1. I Jean, III, 1. — 2. Colos. III, 3. — 3. Id. 4.
leur vie comme une folie, et leur fin un opprobre. Comment sont-ils comptés parmi les enfants de Dieu, et leur partage est-il entre les saints? » Et ils ajouteront en continuant leur plainte : « C’est donc nous qui avons erré loin de la voie de la vérité ; la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, et le soleil ne s’est point levé pour nous. De quoi nous a servi notre orgueil, et que nous revient-il de l’ostentation de nos richesses 1? » Là ce n’est point toi qui les méprises, mais eux-mêmes. Jusque-là, mes frères, levons les yeux vers Celui qui habite dans les cieux ; ne détournons point nos regards, jusqu’à ce qu’il nous prenne en pitié et qu’il nous délivre de toute tentation, de tout opprobre, de tout dédain.
10. Ajoutez à cela que, souvent, ceux-là mêmes qui se trouvent sous le coup des maux de cette vie, veulent nous insulter. Voilà un homme jeté en prison, chargé de chaînes pour ses crimes, ou par un secret jugement de Dieu, ou par une punition visible, il ne laisse pas de nous outrager. Qu’on lui dise Pourquoi n’avoir pas été plus sage? Voilà où vous amène une vie peu réglée. Pourquoi donc, répondra-t-il, ceux qui vivent saintement subissent-ils les mêmes peines ? Mais ceux-là souffrent parce que Dieu les éprouve, les exerce par la tentation, afin qu’ils marchent dans la vertu sous le fouet de ces châtiments ; « car le Seigneur frappe celui qu’il reçoit au nombre de ses enfants 2». Et s’il a livré à la flagellation son Fils unique, qui était sans péché , s’il l’a livré pour nous tous 3, combien est-il plus juste que nous soyons châtiés, nous qui avons mérité le châtiment? A cette réponse, ils s’élèvent de nouveau dans l’orgueil de leur malheur même affligés sans en être plus humbles, ils nous disent: Voilà les contes frivoles de ces chrétiens qui croient ce qu’ils ne voient pas. Si nous sommes insultés par ces hommes, est-ce bien là, mes frères, ce que rappelle notre psaume : « L’opprobre des riches, le dédain des orgueilleux ? » Car les chrétiens sont injuriés, même par ceux qui ne sont pas dans l’abondance. mais dont la misère, mais dont le malheur ne font point cesser les insultes. Il est donc vrai que nous sommes un opprobre pour les riches; mais ne s’est-il jamais trouvé un homme sous le poids du malheur pour
1. Sag. V, 3-8. —
2. Hébr. XII, 6. — 3. Rom,
VIII. 32.
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nous insulter? Le larron crucifié avec le Sauveur ne lui a-t-il pas insulté 1? Si donc ceux-là aussi qui ne sont point dans l’abondance ont aussi des insultes pour nous, comment le psaume nous dit-il: « Nous sommes l’opprobre de ceux qui sont dans l’abondance? » Mais, à bien prendre les choses, ils sont aussi dans l’abondance. Quelle abondance? Sans cette abondance, ils ne seraient point orgueilleux. Pour l’un, c’est l’abondance de l’argent, et de là son orgueil ; pour l’autre, c’est l’abondance des honneurs, et de là son orgueil ; un troisième se croit riche en justice, ce qui est pire encore, et de là son orgueil. Ceux que l’on voit dépourvus des biens de ce monde s’imaginent qu’ils ont contre Dieu des trésors de justice ; et dans le malheur ils se justifient, en accusant Dieu lui-même, et en disant : Qu’ai-je fait, où est ma faute? Tu leur réponds : Examinez si vous n’avez fait aucune faute, rentrez en vous-mêmes. A ces paroles, la conscience de cet homme est émue, il rentre en lui-même, il pense aux fautes qu’il a commises; et néanmoins, après y avoir pensé, il refuse encore d’avouer qu’il a ce qu’il mérite. Sans doute, j’ai beaucoup péché, nous dit-il, mais j’en vois d’autres et en grand nombre, plus coupables que moi, et néanmoins épargnés. Le voilà juste contre Dieu il est donc dans l’abondance, son coeur est plein de sa propre justice, il s’imagine que Dieu l’afflige sans sujet, qu’il souffre injustement. Donne à cet homme un vaisseau à gouverner, il fera naufrage avec son vaisseau il veut néanmoins ôter à Dieu la direction de ce monde, gouverner lui-même la création, et distribuer à tous les joies et les douleurs, les châtiments et les récompenses. Âme infortunée ! et qu’y a-t-il d’étonnant? elle est dans l’abondance, mais abondance de malice, abondance d’iniquités ; elle est plus riche en iniquités qu’elle ne se croit riche de justice.
11. Or, un chrétien ne doit pas être dans l’abondance, mais reconnaître qu’il est pauvre; et s’ila des richesses, il doit comprendre assez qu’elles ne sont point les richesses véritables, et en désirer d’autres. Car, celui qui convoite les fausses richesses, ne recherche point les véritables, et celui qui recherche les véritables est encore pauvre, et peut dire en toute vérité : « Je suis pauvre et affligé 2 ». Ensuite,
1. Luc, XXIII, 39, 40. — 2. Ps. LXVLII, 30
comment peut-on dire qu’un homme soit dans l’abondance, quand il est pauvre et plein de malice ? On le dit, parce que sa pauvreté lui déplaît, et qu’il croit son coeur plein d’une justice qu’il oppose à la justice de Dieu. Et quelle abondance de justice pouvons-nous avoir? Quelque grande que puisse être notre justice, elle n’est qu’une goutte de rosée auprès de cette inépuisable source, une miette auprès de ce rassasiement ineffable, et cette miette adoucit notre vie, nous aide à supporter le châtiment de nos fautes. Aspirons à boire aux pleines eaux de la justice; aspirons à nous rassasier de cette abondance, dont il est dit dans le psaume : « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison, vous les ferez boire au torrent de vos voluptés 1». Mais, tant que nous demeurons sur la terre, nous devons nous croire pauvres et dépourvus, non-seulement de ces richesses qui ne sont point les richesses véritables, mais aussi de celles du salut. Et même, avec la santé, reconnaissons que nous sommes faibles. Tant que ce corps a faim et soif, tant qu’il est fatigué de veiller, fatigué d’être debout, fatigué de marcher, fatigué d’être assis, fatigué de manger, quelque part qu’il se tourne pour soulager une fatigue, il rencontre une fatigue nouvelle: l’homme n’a donc point ici-bas une santé parfaite, pas même en son corps. Il n’a donc point les richesses, mais la mendicité et plus on possède ces biens, plus s’accroît en nous la pauvreté et l’avarice. Ce n’est donc point là pour le corps la santé, mais bien la langueur. Chaque jour nous viennent de Dieu des remèdes adoucissants, puisque nous buvons et que nous mangeons; ce sont là des remèdes que nous prépare sa bonté. Et si vous voulez, mes frères, connaître l’intensité de notre maladie, qu’un homme demeure àjeun pendant sept jours, et la faim le tuera. Cette faim est donc en nous, et nous ne la sentons point, parce que nous y apportons chaque jour le remède: notre santé n’est donc point parfaite.
12. Que votre charité veuille bien écouter comment nous devons entendre notre pauvreté, de manière à lever nos regards vers Celui qui habite les cieux. Les richesses de la terre ne sont point de véritables richesses, puisqu’elles augmentent les désirs chez ceux qui les possèdent. La santé du corps n’est
1. Ps. XXXV, 9.
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point une véritable santé; partout, en effet, nous portons une infirmité toujours prête à défaillir, et qui nous trahit partout. Nul secours ne nous rend plus fermes ; on se lasse debout, on veut s’asseoir, mais peut-on demeurer toujours assis? Ce que l’on choisit pour soulager une fatigue devient fatigue à son tour. Las de veiller, on vent dormir; mais dormir ne deviendra-t-il pas une fatigue? Fatigué de jeûner, on veut manger; mais l’excès dans un repas nous rend plus malades. Notre faiblesse ne saurait persévérer dans aucune position. Qu’est-ce que la justice? Quelle justice pouvons-nous avoir au milieu des tentations? Nous pouvons éviter l’homicide, l’adultère, le larcin, le parjure, la fraude ; mais pouvons-nous éviter les pensées dépravées? Pouvons-nous éviter les suggestions des abjectes convoitises? A quoi donc se réduit notre justice? Ayons donc toujours faim, ayons toujours soif, et des véritables richesses, et de la véritable santé, et de la véritable justice. Quelles sont les véritables richesses? La demeure dans la céleste Jérusalem. Quel est l’homme que l’on appelle riche sur la terre ? Que dit-on d’un homme riche qu’on veut louer? Il est bien riche, rien ne lui manque. C’est une louange véritable pour celui qui loue ; mais elle est fausse quand on dit que rien ne manque. Voyez en effet si rien ne manque à cet homme riche. S’il ne désire plus rien, il ne manque de rien; mais, s’il désire de plus grands biens qu’il n’en possède, ses richesses n’ont grandi que pour grandir sa pauvreté. Or, dans cette cité bienheureuse, nous aurons les richesses véritables, puisque nous ne manquerons de rien; aucune jouissance ne nous fera défaut, et notre santé sera parfaite. Quelle est la véritable santé ? « Quand la mort sera absorbée dans sa victoire, quand ce corps corruptible sera revêtu d’incorruption, et ce corps mortel revêtu d’immortalité 1 », alors notre santé sera véritable, notre justice véritable et parfaite, nous serons dans l’impossibilité, non-seulement de faire le mal, mais encore d’en avoir la pensée. Maintenant que nous sommes nécessiteux, pauvres, indigents, nous soupirons dans nos douleurs, nous gémissons, nous prions, nous levons les yeux vers le Seigneur: puisque les heureux de ce monde n’ont pour nous que le dédain, ils sont en effet dans l’abondance ; et que ceux qui sont dans le malheur en cette vie nous méprisent encore, eux aussi sont dans l’abondance, leur coeur est plein de justice, mais d’une fausse justice et comme ils sont enfles de cette fausse justice, ils n’arriveront point à la véritable. Mais toi, sois pauvre et mendiant à l’égard de la justice, afin d’arriver à la justice véritable écoute l’Evangile : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 2. »
1. I Cor. XV, 53-54 . — 2. Matth. V, 6.
SERMON AU PEUPLE.
LA DÉLIVRANCE.
L’Eglise chante sa délivrance, ou des persécutions par la bouche des martyrs, ou des dangers de la vie présente par la bouche de tout chrétien qui meurt en Dieu. Elle a ses espérances du ciel lesquelles sont la vérité ou le Verbe en Dieu, ici-bas la voie qui y conduit ou le Verbe fait homme. En jetant un coup d’oeil sur les obstacles, ces bienheureux s’écrient : Si le Seigneur n’eût été avec nous Combien de difficultés de la part des hommes, et ces hommes ont succombé ; mais si Dieu n’eût été avec nous, ils nous eussent dévorés tout vivants. L’Eglise, pour nous absorber, tue en nous les inclinations mondaines, afin de nous faire ce que nous n’étions pas, et nous sommes mangés par la foi en Dieu. Etre dévoré tout vivant, c’est connaître la vanité de l’idolâtrie, et néanmoins offrir de l’encens aux idoles ; ou nous laisser détourner de Dieu par les langues trompeuses. La victoire nous vient par celui qui a vaincu le monde. Par lui nous traversons les eaux qui nous eussent absorbés. Les eaux sont celles du torrent, ou de la persécution qui ne doit durer qu’un moment. C’est là qu’a bu notre Chef qui est dans le ciel. Il est à peine croyable que nous ayons pu franchir cette eau, appelée eau sans substance, parce qu’elle est l’eau du péché ; et par le péché nous dissipons notre substance comme le prodigue. Elle est sans substance encore, parce qu’elle nous dépouille des biens réels. Le Seigneur seul est la véritable substance ; seul il nous fait échapper aux amorces de la vie, comme l’oiseau aux pièges du chasseur.
1. Vous savez, mes frères bien-aimés, qu’un cantique des degrés n’est autre que le cantique de noire ascension, et que cette ascension ne se fait point avec nos pieds, tamis par les élans du coeur. Nous vous l’avons dit souvent, et nous n’en parlerons plus, afin de nous occuper de ce qui n’a pas encore été dit. Donc, le psaume que vous venez d’entendre est intitulé « Cantique des degrés». Tel est son titre, et il est chanté par ceux qui montent, lesquels chantent souvent comme chanterait un seul, et souvent comme plusieurs; car plusieurs ne font qu’un, puisqu’il n’y a qu’un seul Christ, et que tous les membres ne font en Jésus-Christ et avec Jésus-Christ qu’un même corps, et de tous ces membres, la tête est au ciel. Le corps souffre encore sur la terre, et n’est pas néanmoins séparé de la tête, qui veille d’en haut sur le corps et le préserve. S’il ne veillait sur ce corps, il n’eût point crié à Saut qui le persécutait, et n’était point encore Paul: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 1? » Vous savez tout cela, on vous en a souvent parlé. Et toutefois, que le souvenir de ces paroles ne fatigue point ceux qui ne les ont point oubliées, afin que, grâce à leur patience, elles puissent revenir à la mémoire de ceux qui les avaient perdues. Ce sont des paroles salutaires, et qu’il faut souvent répéter. Qu’il n’y ait donc en notre psaume qu’un
1. Act. IX, 4.
seul interlocuteur, ou qu’il y en ait beaucoup; plusieurs ensemble ne forment qu’un seul homme, et se rangent dans l’unité, et le Christ n’est qu’un, avons-nous dit, et tous les chrétiens sont les membres du Christ.
2. Dès lors, que chantent ceux-ci? Que chantent ces membres du Christ? Car ils aiment, et c’est par amour qu’ils chantent, c’est l’amour qui chante en leurs transports. Parfois, la douleur les fait chanter, et parfois l’allégresse, quand ils chantent leurs espérances. Car nos tribulations ne sont que pour cette vie, et notre espérance est pour le siècle à venir; et si l’espérance du siècle futur ne nous soutenait dans les maux de cette vie, nous péririons sans ressource. Donc, mes frères, notre joie n’est point réelle encore, mais elle entre déjà en espérance; or, cette espérance est aussi certaine que si nous jouissions déjà de la réalité. Nous n’avons, en effet, rien à craindre quand c’est la vérité qui nous fait des promesses. Car la vérité ne peut ni se tromper, ni tromper les autres; il nous est bon de nous y attacher, puisqu’elle nous délivre si nous demeurons fermes dans sa parole. Nous croyons maintenant, nous verrons alors; avec la foi, notre espérance est en ce bas monde; avec la claire vue, nous aurons la réalité dans le siècle à venir. « Nous verrons Dieu face à face 1». Et nous le verrons face
1. Cor. XIII, 12.
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à face quand nos coeurs seront purifiés. « Bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 1 ». Or, comment nos coeurs seront-ils purifiés, sinon par la foi, selon cette parole de saint Pierre dans les Actes des Apôtres : « C’est par la foi qu’il purifie leurs coeurs 2 ». Et la foi purifie nos coeurs afin de les disposer à la claire vue. Car nous vivons dans la foi, et non dans la claire vue, comme dit l’Apôtre : « Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes éloignés du Seigneur». Qu’est-ce à dire, « nous sommes éloignés?» « Car nous marchons dans la foi», ajoute le même Apôtre, et non dans la claire vue 3 ». Donc, celui qui est dans l’exil, qui marche dans la foi, n’est point encore dans sa patrie, il est seulement dans la voie qui y conduit; tandis que l’homme qui n’a pas la foi n’est ni dans la patrie, ni dans la voie pour y arriver. Marchons, dès lors, comme si nous étions dans la voie, parce que le roi de cette patrie en est lui-même devenu la voie. Le roi de notre patrie est Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est là qu’est la vérité, ici-bas est la voie. Où allons-nous? A la vérité. Par où y aller? Par la foi. Où allons-nous? Au Christ. Par où y aller? Par le Christ qui, lui-même, nous a dit: « Je suis la voie, la vérité et la vie 4 ». Or, auparavant, il avait dit à ceux qui croyaient en lui : « Si vous demeurez en ma parole, vous serez véritablement nies disciples, et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera 5». Vous connaîtrez la vérité, nous dit le Sauveur, mais à la condition de demeurer dans ma parole. Dans quelle parole? « Dans la parole de foi que nous prêchons 6 », a dit l’Apôtre. Tout d’abord donc, c’est la parole de la foi, et si nous y demeurons, nous connaîtrons la vérité, et la vérité nous délivrera. La vérité est immortelle, la vérité est immuable, la vérité, c’est le Verbe dont il est dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Et qui peut voir cela, sinon l’homme au coeur pur? Qu’est-ce qui purifie nos coeurs? « Et le Verbe s’est fait chair, et il a demeuré parmi nous 7 ». Le Verbe donc, demeurant en soi, est la vérité vers laquelle nous nous dirigeons; mais ce Verbe de la foi que l’on prêche, et dans lequel Dieu nous ordonne de demeurer,
1. Matth.
V, 8. — 2. Act. XV, 9. — 3. II Cor. V, 6. 7. — 4. Jean, XIV, 6. — 5. Id.
VIII, 31, 32. — 6. Rom, X, 8.
— 7. Jean, I, 1, 14.
afin de connaître la vérité, c’est le Verbe fait chair et qui a demeuré parmi nous. Tu crois d’abord au Christ né dans sa chair, et tu arriveras au Christ né de Dieu, et Dieu en Dieu.
3. C’est donc avec transport que se chantent les psaumes que nous lisons; les membres du Christ chantent notre psaume dans leur allégresse. Mais qui peut se réjouir sinon dans l’espérance, comme nous l’avons dit? Que notre espérance soit donc ferme, et chantons avec joie. Car tous ceux qui chantent ne nous sont point étrangers, autrement ce psaume ne serait point le cri de notre âme. Ecoutez donc, comme si vous vous entendiez vous-mêmes ; écoutez comme si vous vous regardiez dans le miroir des Ecritures. Quand vous prenez le miroir des Ecritures, votre face en devient plus sereine; et quand la joie de l’espérance te montrera que tu ressembles à plusieurs membres du Christ qui ont chanté ce psaume, toi-même tu seras parmi ces membres, et tu le chanteras à ton tour. Pourquoi donc ceux qui chantent le font-ils avec joie? Parce qu’ils ont échappé au péril. Donc, l’espérance les fait chanter. Tant que nous sommes ici-bas, et comme étrangers, nous ne sommes pas délivrés. Sans doute, quelques membres de ce corps auquel nous appartenons nous ont précédés, et peuvent chanter en toute vérité. Les martyrs ont chanté ce cantique, ils sont délivrés et tressaillent avec le Christ, qui leur redonnera incorruptibles ces mêmes corps qu’ils ont eu dans la corruption, et dans lesquels ils ont tant souffert: ils seront pour eux des ornements de justice. Soit donc que les martyrs chantent ce cantique dans la réalité de leur bonheur, soit que nous le chantions par l’espérance, et que nous unissions nos transports à leurs couronnes, en soupirant après cette vie que nous n’avons pas et que nous ne pourrons avoir, si nous ne l’avons désirée ici-bas, chantons avec eux et disons : « Si le Seigneur n’eût pas été avec nous 1 ». Voilà qu’ils ont jeté les yeux sur les quelques tribulations qu’ils ont endurées, et du lieu de bonheur et de sûreté où ils sont établis, ils regardent par où ils ont passé, et où ils sont arrivés; et comme il était difficile d’échapper à tant de maux sans la main du libérateur, ils redisent avec joie: « Si le Seigneur n’eût été
1. Ps. CXXIII, 1.
39
avec nous ». Tel est le commencement de leur cantique; ils n’ont point dit encore d’où
ils sont délivrés, tant est grande leur joie : « Si le Seigneur n’eût été avec nous ».
4. « Qu’Israël dise maintenant : Si le Seigneur n’eût été avec nous 1 ». Qu’il le dise, maintenant qu’il est délivré. Le Psalmiste, en effet, nous met sous les yeux ceux qui se délivrent, ou plutôt ceux qui sont délivrés. Que notre coeur nous les montre comme triomphants, et nous-mêmes avec eux, ainsi qu’il est dit dans le psaume précédent: « Nos pieds étaient affermis dans les parvis de Jérusalem ».Ils n’y étaient point encore arrivés, mais ils étaient sur la voie ; et telle était leur joie et leur précipitation, telle était leur espérance d’arriver, que même en chemin et sous le poids du labeur, ils s’y croyaient déjà établis. De même représentons-nous ce futur triomphe du siècle à venir, lorsque nous insulterons à la mort déjà vaincue, déjà détruite, et que nous lui dirons : « Où donc, mort, est ton empire? Où donc, mort, est ton aiguillon 3? » alors que nous serons unis aux anges, et que nous triompherons avec notre roi, qui a voulu ressusciter le premier, quoiqu’il ne soit point mort le premier de tous. Car beaucoup sont morts avant lui, et toutefois, nul avant lui n’est ressuscité pour la vie éternelle. En triomphant donc avec lui, établis avec lui de coeur et d’espérance, parce que nous sommes délivrés, pensons à cette délivrance, aux scandales, aux tribulations du monde, aux persécutions si nombreuses des païens, aux fourberies des hérétiques, aux suggestions du diable, au combat si opiniâtre des passions. Qui pourrait échapper à tout cela, « si le Seigneur n’eût été avec nous? Qu’Israël dise maintenant» ; car Israël peut le dire en sûreté: « Si le Seigneur n’eût été avec nous ». Quand? « Lorsque les hommes s’élevaient contre nous». Ces hommes ont été vaincus; ne t’en étonne pas, ô chrétien, ils étaient des hommes; mais ce n’était pas un homme qui était avec nous, c’était le Seigneur ; et des hommes s’élevaient contre nous. Toutefois, des hommes pourraient opprimer d’autres hommes, si ces hommes qu l’on n’a pu opprimer n’eussent eu avec eux non pas un homme, mais le Seigneur même
5. Donc, « si le Seigneur n’eût été avec nous, quand les hommes s’élevaient contre
1. Ps.
CXXIII, 2. — 2. Id. CXXI, 2. — 3. I Cor. XV, 55.
Nous ». Qu’eussent pu faire contre vous les hommes, quand vous chantiez avec allégresse, et que vous aviez l’assurance de la vie éternelle? Que vous eussent fait les hommes en s’élevant contre vous, si le Seigneur n’eût été avec vous? « Peut-être nous eussent-ils dévorés tout vivants 1» Dévorés tout vivants! sans même vous tuer pour vous dévorer ensuite! O cruauté! ô barbarie! Ce n’est pas ainsi qu’en use l’Eglise; il fut dit à Pierre: « Tue et mange 2»; mais non: Dévore-les tout vivants. Comment donc Pierre ou l’Eglise peut-il tuer et manger? Et comment ceux qui se sont élevés contre nous nous eussent-ils dévorés tout vivants, si le Seigneur n’eût été avec nous? Parce que nul n’entre dans le corps de l’Eglise sans mourir tout d’abord. Il meurt à ce qu’il était, ,afin d’être ce qu’il n’était pas. Autrement l’homme qui ne meurt point, qui n’est point ainsi mangé par l’Eglise, peut bien faire partie de ce peuple que l’on voit des yeux, mais faire partie de ce peuple qui est connu de Dieu, et dont l’Apôtre a dit: « Le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 3»; il ne le peut s’il n’est mangé, et il ne saurait être mangé si tout d’abord il n’est tué. Voilà un païen qui vit encore dans l’idolâtrie, et qui veut être admis parmi les membres du Christ. Pour y entrer, il doit être mangé; mais s’il n’est tué d’abord, l’Eglise ne saurait le manger. Pour lui, renoncer au siècle, c’est mourir; et croire en Dieu, c’est être mangé. Comment donc nos adversaires nous eussent-ils dévorés tout vivants, si le Seigneur n’eût été avec nous? Il s’éleva jadis contre l’Eglise de nombreux persécuteurs, et il n’en manque pas aujourd’hui encore. Ils s’élèvent les uns après les autres, et souvent ils absorbent tout vivants ceux-là toutefois qui n’ont point le Seigneur avec eux. C’est pourquoi nos interlocuteurs ont dit avant tout : « Si le Seigneur n’eût été avec nous»; car il en est beaucoup qui sont dévorés, parce qu’ils n’ont point le Seigneur avec eux. Voilà ceux qui sont absorbés tout vivants, qui connaissent le mal, et y consentent par leur langage. Il s’est donc élevé certains persécuteurs, qui ont dit aux hommes Offrez de l’encens aux idoles, ou bien la mort. Ceux-ci, aimant la vie, cédèrent aux douceurs qu’ils y trouvaient, et ne mirent pas les promesses de Dieu au-dessus de tout ce qu’ils goûtaient sur la terre. On leur ordonnait de
1. Ps. CXXIII, 3. — 2. Act. X, 13. — II Tim. II, 19.
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croire en ce qu’ils ne voyaient pas encore, taudis qu’ils voyaient ce qu’ils aimaient. Alors, s’attachant davantage à ce qu’ils voyaient, ils ont banni Dieu de leurs coeurs; et comme le Seigneur n’était point en eux, ils ont été dévorés tout vivants. Qu’est-ce à dire, dévorés tout vivants? En offrant de l’encens à des idoles, quand ils savaient que l’idole n’est rien. Car, s’ils eussent cru que l’idole fût quelque chose, ils eussent été morts avant d’être absorbés ; mais croire que l’idole n’est rien, que le culte des Gentils n’est qu’une folie, c’est vivre; et quand néanmoins ils obéissent aux injonctions des persécuteurs, ils sont absorbés tout vivants. Mais ils sont absorbés tout vivants, précisément parce que le Seigneur n’était pas avec eux. Ceux en qui habite le Seigneur peuvent bien être tués, mais ne meurent point. Ceux qui, après avoir consenti à ces sacrilèges, vivent encore, sont absorbés tout vivants, et, une fois absorbés, ils meurent. Ceux, au contraire, qui souffrent sans succomber à la violence, tressaillent et disent : « Qu’Israël chante maintenant », qu’il chante dans sa joie, qu’il chante avec sécurité : « Si le Seigneur n’eût été avec nous, quand les hommes se soulevaient contre nous, peut-être nous eussent-ils dévorés tout vivants ».
6. « Quand leur fureur s’allumait contre nous ». Vous savez, mes frères, que dans un des psaumes précédents, à l’entrée même de ces cantiques des degrés, un homme, qui commençait à monter, demandait du secours contre la langue trompeuse, et s’écriait : « Seigneur, délivrez mon âme des lèvres injustes et de la langue trompeuse 1 ». Quand un homme, en effet, commence à s’élever et à faire des progrès, au premier pas il rencontre les langues trompeuses, caressantes pour le perdre, caressantes pour lui persuader le mal:
Que fais-tu, lui dit-on? Pourquoi vivre de la sorte? Ne peut-on vivre autrement? Ne peut-on autrement servir Dieu? Tu es le seul pour vouloir être ce que les autres ne sont point. Mais si tu en trouves pour vivre comme toi, que dit alors cette langue flatteuse et fourbe? Ceux-là ont pu, il est vrai; mais toi, pourras-tu? Tu entreprends pour abandonner ensuite; mieux vaudrait ne rien entreprendre, que perdre courage après avoir commencé. Langue trompeuse, et flatteuse jusque-là. Mais si la fermeté vient à déjouer ses flatteries
1. Ps. CXIX, 2-4.
artificieuses, elle prend le ton de la violence ouverte : elle te flattait pour te séduire , elle va menacer pour t’entraver. Mais site Seigneur est en toi, si dans ton coeur tu n’as pas abandonné le Christ, de même que tu as vaincu les langues trompeuses,avec tes flèches aiguës, tes charbons dévorants, c’est-à-dire par les paroles de Dieu qui avaient transpercé lori coeur, par les exemples des justes qui, de la mort sont revenus à la vie, du péché à la justice, comme des charbons éteints qui se rallument : de même qu’au moyen de flèches et de charbons dévorants tu as pu vaincre ces trompeurs séduisants, ces flatteurs artificieux, de même tu vaincras ces hommes violents, qui ont recours à la menace après avoir échoué dans les séductions. Vaincus dans leurs flatteries, qu’ils soient aussi vaincus dans leurs menaces. Mais comment les vaincre, « si le Seigneur n’est avec nous?» Evidemment ce n’est point toi qui peux vaincre, mais Celui qui est en toi. Tu portes dans ton cœur un tel capitaine, et tu serais vaincu ? N’est-ce point Celui qui est en toi qui a dit : « J’ai vaincu le monde 1? » N’a-t-il pas le premier vaincu le diable en mourant, parce qu’il était toujours supérieur à toute créature, puisque le Verbe est Dieu en Dieu? Pourquoi cette victoire, sinon pour t’apprendre à combattre le diable? Et néanmoins, bien que tu saches déjà, tu seras vaincu si tu n’as en toi Celui qui le premier a vaincu pour toi. « Si le Seigneur n’eût,été avec nous, quand les hommes se soulevaient contre nous, peut-être nous eussent-ils dévorés tout vivants. Quand leur colère s’allumait contre nous » ; voilà des colères, des violences ouvertes. « Peut-être l’eau nous eût-elle submergés 2 ». Cette eau désigne les peuples pécheurs; la suite va nous montrer quelles sont ces eaux, car elles eussent englouti quiconque aurait consenti aux suggestions des hommes. Il fût mort comme les Egyptiens sans pouvoir traverser comme les Israélites. Vous savez, mes frères, que le peuple d’Israël traversa les eaux, et que ces mêmes eaux engloutirent le peuple égyptien 3. «L’eau nous eût engloutis », dit le Prophète.
7. Mais quelle est- cette eau? C’est un torrent qui s’élance avec impétuosité, mais qui passera. On appelle torrents ces courants que grossissent tout à coup les pluies de l’hiver,
1. Jean, XVI, 33. — 2. Ps. CXXIII, 4. — 3. Exod. XIV, 22-29.
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qui s’élancent avec fracas, entraînent celui qu’ils rencontrent, mais en qui n’est pas le Seigneur; pour l’homme, en effet, qui a en lui le Seigneur, son âme traverse le torrent. Ce torrent coule encore, mais l’âme des martyrs l’a déjà traversé. Ce torrent est toujours torrent, tant qu’il roule des hommes par la naissance et par la mort : de ce torrent viennent les persécutions. C’est là qu’a bu, le premier, notre chef dont il est dit dans un psaume : « Il boira, en chemin, de l’eau du torrent 1».C’est des eaux de ce torrent, qui désigne le peuple persécuteur, qu’a -bu celui qui dit à ses disciples : « Pouvez-vous boire du calice que je boirai moi-même 2 ? Il « boira en chemin de l’eau du torrent ». Qu’est-ce à dire, « boire en chemin ? » Boire en passant, et sans s’arrêter. Il a bu en chemin, sans doute, parce qu’il est dit de lui : « Il ne s’est point arrêté dans la voie des pécheurs 3 ». Il a bu en passant. Que dit ensuite le Prophète ? « C’est pour cela qu’il élèvera la tête. Il a bu en chemin de l’eau du torrent, aussi élèvera-t-il la tête ». Déjà notre chef est élevé, parce qu’il a bu en chemin de l’eau du torrent; car Notre-Seigneur a souffert. Si donc la tête est dans les cieux, comment le corps peut-il redouter le torrent? Parce que la tête est élevée, le corps dit sans hésitation : « Notre âme a franchi le torrent ; notre âme aurait-elle peut-être franchi des eaux sans substance 4?» Telle est l’eau dont le Prophète a dit: « Les eaux nous eussent peut-être submergés». Mais qu’est-ce que cette eau sans substance ? Que signifie « sans substance ? »
8. Et d’abord, pourquoi ce « peut-être? »« Notre âme aurait-elle peut-être franchi des eaux sans substance? » Les latins ont rendu comme ils ont pu, par forsitan, le mot ara des Grecs. On trouve, en effet, dans les exemplaires grecs, l’expression ara, qui marque un doute, et que l’on a voulu rendre par fortasse, qui ne la rend point complètement. Nous pouvons l’exprimer par un mot qui n’est pas latin, mais qui peut aider vos intelligences. Ce que les Carthaginois expriment par jar, non pour signifier le bois, mais le doute, les Grecs l’expriment ara, et les Latins par Putas, penses tu; ainsi : Penses-tu que j’aie franchi ? Mais en disant: Forsitan evasi, peut-être ai-je franchi, on n’exprime pas le même sens; et toutefois le putas qui est familier, n’est point
1. Ps. CIX,
9.— 2. Matth. XX, 22.— 3. Ps. I, 1.— 4. Id. CXXIII, 5.
latin. J’ai pu, néanmoins, l’employer en vous parlant; car souvent j’emploie des termes qui ne sont pas latins, afin d’aider votre intelligence. Ou n’a pu mettre cette expression dans l’Ecriture, parce qu’elle n’est pas latine, et le latin se trouvant en défaut, on a pris une expression qui n’avait pas le même sens. Voici donc comme il faut comprendre : Notre âme aurait-elle bien pu franchir une eau sans-substance? Pourquoi ce putas douteux? Parce que la grandeur du péril rend ce passage à peine croyable. Ils ont enduré de grands tourments, fait face à d’effroyables périls. Ilsont été pressés de telle sorte, que peu s’en est fallu qu’ils ne succombassent pendant leur vie, qu’ils ne fussent absorbés tout vivants. Mais quand enfin ils sont échappés-, quand ils sont en sûreté, ils disent au souvenir de ces dangers:
«Notre âme a-t-elle bien pu traverser cet abîme sans fond? »
9. Quelle est cette eau sans substance, sinon l’eau sans substance des péchés? Car les péchés n’ont aucune substance. Ils ont la pauvreté, mais aucune richesse, aucune substance; l’indigence, mais aucune substance. C’est dans cette eau sans substance que le plus jeune des deux fils dissipa tout son bien. Car-, vous le savez, il s’en alla et dit àson père : « Donnez-moi la portion de la substance qui me revient ». Pourquoi demander ? Elle est mieux conservée entre les mains de ton père; elle est à toi, et tu veux la dissiper, tu veux t’en aller au loin. «Donnez-moi», oui, «donnez-moi ». Et le père la lui donna. Puis il s’en alla dans un pays lointain et prodigua toute sa substance en vivant avec des prostituées ; puis il demeura pauvre, fit paître les pourceaux, et dans son indigence se ressouvint des richesses de son père 1. Sans l’indigence qui le saisit, il n’eût pas désiré d’être rassasié de ces biens. Que tous donc considèrent leurs péchés, et voient si ces péchés ont une véritable substance. Pourquoi le pécheur a-t-il irrité Dieu 2? Si tu ne vois ta faute avant de la commettre, vois-la du moins quand elle est commise. La douceur de cette vie a maintenant quelque attrait, et plus tard elle se changera en une grande amertume. Voilà que tu as commis une faute, et cette faute a produit un gain. Qu’est-ce que ce gain que tu as fait? Pour faire un gain, tu as offensé Dieu. Pour accroître tes
1. Luc, XV, 2-17. — 2. Ps. IX, 13.
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possessions, ta foi était en baisse, et ton or en hausse. Qu’as-tu perdu, et qu’as-tu gagné? Ce que tu as gagné s’appelle de l’or, ce que tu as perdu s’appelle la foi : compare ta foi à l’or; si la foi se vendait sur les marchés, quel prix la ferait-on? Ta pensée est occupée de tes gains, et non de tes pertes ? Ton coffre te réjouit, ton coeur ne s’afflige point ? Tu vois je ne sais quoi de plus dans ton coffre, mais vois quelle diminution dans ton coeur. En ouvrant ton coffre, tu y trouves un argent qui n’y était pas. C’est bien, tu te réjouis d’y voir ce qui n’y était point. Mais ouvre le coffre de ton coeur, la foi y était, elle n’y est plus. Si tu te réjouis d’une part, pourquoi ne pas pleurer d’autre part? Tu as perdu beaucoup plus que tu n’as gagné. Veux-tu voir ce que tu as perdu? le naufrage même n’eût pu te l’enlever ; car plusieurs ont perdu leur fortune dans la mer et en sont sortis dépouillés. Beaucoup firent naufrage avec Paul 1 :ceux qui aimaient le monde firent naufrage, et tout fut perdu pour eux ; ils perdirent ce qu’ils avaient d’extérieur, et ils trouvèrent vide jusqu’au tabernacle de leur coeur. Mais Paul portait dans son coeur l’héritage de sa foi que nul flot, nulle tempête ne pouvait lui enlever; il s’en alla dépouillé, et néanmoins il s’en allait riche. Telles sont les richesses qu’il nous faut chercher. Mais je ne les vois point, me dis-tu. Ame en délire, tu ne les vois point des yeux de la chair, mais aie l’oeil du coeur et tu les verras. Tu ne vois point la foi, dis-tu ? Pourquoi donc la vois-tu dans un autre? Pourquoi donc pousser des cris quand on te manque de foi, si tu ne vois pas la foi ? Qu’on te manque de foi, tu cries. Si donc tu l’exiges des autres, tu as des yeux pour la voir, tu n’en a plus dès qu’on l’exige de Loi ? Oui, si tu te récries, quand un homme est parjure à ton égard, pleure aussi d’être parjure à l’égard d’un autre. Comprends alors que la faute quetu commets est aussi sans substance. Car il n’y a nulle substance dans tout ce que l’on acquiert par le péché, et cela même ne s’acquiert pas. Celui-là a de l’or, qui sait en user; mais l’homme qui ne sait point en user, est plus tenu qu’il ne tient, plus possédé qu’il ne possède. Soyez maîtres, et non esclaves de votre or; car, Dieu qui a fait l’or, t’a fait aussi supérieur à l’or ; il a fait l’or pour tes besoins, et toi à son image. Vois ce
1. Act. XXVII, 41.
qui est au-dessus de toi, afin de fouler aux pieds ce qui est au dessous. Où est donc ton acquisition ? Veux-tu voir que c’est une eau sans substance? Emporte avec toi dans la tombe ce que tu as acquis. Que vas-tu faire? Tu as acquis de l’or et perdu la foi; dans peu de jours tu sortiras de cette vie, et tu ne saurais emporter avec toi cet or acquis au détriment de ta foi; ton coeur sans foi s’en va au supplice, lui qui, plein de foi, s’en irait au triomphe. Ce que tu as fait n’est donc rien, et pour ce rien tu as offensé Dieu. Elle est donc sans substance, l’eau qui t’a submergé. Que revient-il au pécheur d’avoir irrité Dieu ? Qu’ils soient confondus ceux qui commettent vainement l’injustice 1. Car nul ne commet l’injustice sans la commettre en vain; et nul n’y pense.
10. Cependant les hommes s’en vont, ils écoutent ce proverbe vulgaire, tandis que les proverbes de Dieu les endorment. Quel est ce proverbe qu’ils écoutent ? Mieux vaut tiens, que tu l’auras. Insensé, que tiens-tu donc? Mieux vaut tenir, dis-tu; tiens donc, mais de manière à ne point perdre ; et dis alors Mieux vaut tenir. Nais situ ne tiens pas de la sorte, pourquoi ne pas tenir ce que tu ne saurais perdre ? Que tiens-tu? De l’or. Tiens-le donc bien, et qu’on ne te l’enlève pas malgré toi. Mais si ton or t’entraîne où tu ne veux pas aller, et qu’alors un larron plus fort en cherche un moins fort que lui, te voilà sous la griffe de l’aigle, parce que tu as tout d’abord pris un lièvre; tu as fait ta proie d’un moins fort, et tu deviens la proie d’un idus fort, Voilà ce que ne voient point les hom mes, tant la cupidité les aveugle. Chose étonnante, mes frères, que ne voient q u’avec horreu r ceux qui la considèrent ! Le plus fort cherche le plus faible, et n’a d’autre raison de l’opprimer que le bien qu’il peut lui enlever; il voit dans quelles tortures il le met, sans autre motif que les richesses que celui-ci possède, et il s’approprie ce bien qu’il voit être pour l’autre la cause de ses douleurs. Il ne considérait rien de tout cela pendant qu’il le persécutait. Cet homme s’enfuyait, il était dans l’angoisse, il était dans la crainte, il ne savait où se cacher; et pourquoi endurait-il ces maux, sinon parce qu’il avait des richesses? Qu’il t’apprenne du moitis ce que tu dois faire ; car ce bien qui a été son tourment, et
1. Ps. XXIV, 4.
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pour lequel tu l’as persécuté, va te tourmenter aussi, par la crainte qu’un autre persécuteur ne le ravisse. Tu considères combien cet homme est riche ; mais si tu le poursuis parce qu’il est riche, crains à Ion tour de t’enrichir, de peur d’être la proie d’un autre. Tout cela est donc vain. Cherches-en la fin, tu ne verras que ténèbres ; cherche la cause, et tu ne trouveras rien.
11. Que ceux-là donc se réjouissent, qu’ils tressaillent dans le Seigneur, ceux qui disent: « Notre âme a traversé une eau sans substance», et qu’ils recouvrent leur substance. Ils l’ont perdue en vivant dans la profusion, mais leur père en est-il appauvri ? Qu’ils reviennent, et ils retrouveront près de lui ces richesses qu’ils ont dissipées au loin avec les prostituées ; qu’ils échappent à l’eau sans substance et qu’ils disent: « Béni soit le Seigneur qui ne nous a pas livrés à leurs dents comme une proie 1». Nos persécuteurs étaient des chasseurs qui avaient couvert leurs piéges d’un appât. De quel appât? Des plaisirs de cette vie, afin que ces plaisirs nous fissent donner tête baissée dans l’iniquité, et prendre aux pièges. Mais ce ne sont point ces hommes, en qui était le Seigneur, ceux qui disaient : « Si le Seigneur n’eût été avec nous», qui sont pris aux piéges. Que le Seigneur soit avec toi, et toi non plus tu ne seras point pris dans ces filets; crie bien haut : « Béni soit le Seigneur qui ne nous a point livrés à leurs dents comme une proie ».
12. « Notre âme, semblable au passereau, s’est échappée du piège des chasseurs 2». Car en cette âme était le Seigneur, et dès lors, semblable au passereau, elle a pu s’arracher au piége. Pourquoi comme le passereau? Avec l’imprudence du passereau elle était tombée dans les rêts, et dès lors elle pouvait dire: Que Dieu veuille me pardonner. Oiseau inconstant, repose ton pied sur la pierre, ne va pas au piége tendu. Te voilà pris, épuisé, broyé. Que le Seigneur te soit en aide, et il te délivrera de menaces plus effrayantes, du piège des chasseurs. On voit quelquefois l’imprudent oiseau se poser sur le piège, alors on fait du bruit pour l’en chasser ; ainsi en était-il des martyrs, dont quelques-uns penchaient vers les douceurs de la vie; le Seigneur, qui était en eux, faisait retentir le bruit de l’enfer, et le passereau s’échappait du piège des
1. Ps.
CXXIII, 6. — 2. Id. 7.
chasseurs: « Notre âme, semblable au passereau, s’échappait du piège des chasseurs ». Eh quoi donc! Ce filet doit-il demeurer éternellement ? Ce piège était la douceur de cette vie: sans se laisser prendre au piège, ils ont enduré la mort ; et cette mort a brisé le piège; et la vie n’a plus eu pour les prendre aucun attrait qui pût les charmer : le piège était brisé; mais l’oiseau l’était-il aussi? Point du tout, car il n’était plus dans le filet: « Le piège a été rompu et nous avons été délivrés ».
13. Qu’ils chantent maintenant leur délivrance, qu’ils volent vers Dieu, qu’ils triomphent dans ce même Dieu qui les a délivrés; car le Seigneur était en eux pour les délivrer du piége. Pourquoi le lac est-il rompu, et sommes-nous délivrés? Veux-tu savoir pourquoi? C’est que « notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre 1 ». Si notre secours n’était en lui, le filet n’eût point duré toujours sans doute, niais le passereau une fois pris eût été broyé. Car cette vie doit passer, et tous ceux qui se seront laissé prendre à ses attraits, et qui dès lors auront péché contre Dieu, passeront avec cette vie : ce piège sera donc brisé, soyez-en certains, toute la douceur de cette vie disparaîtra, quand finira le temps marqué pour sa durée: ayez donc soin de ne point vous y attacher maintenant, afin qu’à la rupture du filet vous puissiez chanter avec joie: « Le lac est rompu et nous voilà délivrés ». Mais ne t’imagine pas que tu le puisses par les forces; vois plutôt de qui tu as besoin pour être délivré (car l’orgueil te jettera dans le piège), et dis alors: « Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre ».
11. Notre psaume est terminé, et autant que le Seigneur a daigné m’aider, il est expliqué. Mais demain nous devons prêcher encore, votre charité le sait très-bien; revenez donc, et soutenez-moi de vos prières. Vous vous souvenez en effet de ma promesse, et je ne vous dirais point d’avance le sujet de mon discours, si je n’avais besoin du secours de votre foi et de vos prières. Je vous ai promis, il vous en souvient, de vous expliquer ces paroles de l’Evangile: « La loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ 2 ». Les hérétiques, et surtout les Manichéens, jettent le blâme sur la loi,
1. Ps. CXXIII, 8.— 2. Jean, I, 17.
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et nous disent que Dieu ne l’a point donnée. Il nous faut donc expliquer ce passage, afin que l’on sache bien que Dieu a donné la loi, et que cette loi a été promulguée par Moïse, mais non pour sauver, et cela pour des raisons particulières. La loi ne sauvait point, afin que l’on désirât le législateur, le chef, qui pardonnât aux pécheurs; et qu’ainsi la loi fût donnée par Moïse, la grâce et la vérité par Jésus-Christ. Voilà le sujet que je propose à votre attention. Dieu me soutiendra de sa grâce, non point à cause de mues mérites, mais par le mérite de vos désirs; non point que je le puisse de moi-même, tout viendra de l’abondance de ses dons. Ce point de doctrine, fort nécessaire aux hommes qui vivent dans le Nouveau Testament, sera exposé de manière à déloger l’ennemi de toutes ces obscurités où il se cache pour tromper les fidèles.
SERMON AU PEUPLE.
VAINE PROSPÉRITE DES MÉCHANTS, ET CONFIANCE DES JUSTES.
Le Prophète veut nous détourner des prospérités d’ici-bas qui produisent l’enflure chez les uns, et découragent les autres qui se croient frustrés de toute récompense ; puis il attire notre attention sur l’homme au coeur droit, qui n’a d’autre volonté que celle de Dieu, ne critique point les desseins de Dieu sur le pauvre et sur le riche, met sa confiance en Dieu, et ne sera point ébranlé parce qu’il habite Jérusalem on la cité de Dieu. Cette cité est environnée de montagnes ou des hommes de Dieu, prophètes, apôtres, évangélistes, d’où nous vient le secours qu’elles-mêmes reçoivent de Dieu. Il est aussi d’autres montagnes qui ne sont que des écueils, qui ont en elles-mêmes une confiance précomptueuse et nous demandent la nôtre, tandis que les montagnes véritables déclinent cette confiance pour elles-mêmes, pour la reporter à Dieu, d’où leur vient la lumière et la rosée. Ces montagnes diront que le sceptre de l’impie ne sera point toujours sur l’héritage du juste, qu’il faut obéir à nos maîtres ici-bas comme le Christ s’est assujetti à ses ennemis, comme le médecin se fait le serviteur du malade. Tout cela passera, afin de ne point décourager les hommes au coeur droit. Quant à l’homme aux voies tortueuses, Dieu l’unit aux méchants, et ne donne qu’à Israël ou à celui qui voit Dieu cette paix qui est Dieu même.
1. Compté au nombre des cantiques des degrés (et afin de ne pas vous embarrasser l’esprit plus que je ne vous instruirais, je ne reviendrai pas sur ce titre , suffisamment expliqué), ce psaume nous apprend à monter, à élever nos âmes vers Dieu notre Seigneur, par l’élan de la charité et de la piété, à détourner nos regards de ces hommes qui jouissent ici-bas d’une félicité vaine qui les enfle et qui les séduit, qui n’entretient en eux que l’orgueil, qui glace leur coeur à l’égard de Dieu, l’endurcit à la rosée de la grâce et le rend stérile. La confiance avec laquelle ils trouvent auprès d’eux ce qui parait nécessaire à la vie, et même au-delà du nécessaire, les élève, et bien qu’ils soient à cause de leurs iniquités bien inférieurs aux autres hommes, ils se croient supérieurs à tous. Encore s’ils croyaient être comme les autres hommes ! Or, en considérant ces hommes, en s’arrêtant trop à les envisager, ceux mêmes qui servent le Seigneur sont dans le trouble et l’anxiété ; on dirait qu’ils ont perdu le prix du culte qu’ils rendent au Seigneur, quand ils se voient dans le labeur, dans l’indigence, dans les chagrins, dans la maladie, dans la souffrance , dans quelque nécessité, tandis qu’ils voient dans la force de la santé du corps, dans l’abondance des biens du temps, dans la prospérité de leurs proches, dans l’éclat de tous les honneurs, ceux qui non-seulement ne servent point Dieu, mais sont en guerre avec le reste des hommes. Voilà ce qu’ils considèrent, ce qui les trouble, ce qui leur suggère en eux-mêmes ce qui est dit ouvertement dans un autre psaume: « Comment « Dieu le sait-il, et le Très-Haut en a-t-il connaissance? Voilà que les pécheurs et les méchants ont obtenu les richesses ». Et il continue : « C’est donc en vain que j’ai purifié
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mon coeur, et lavé mes mains avec les innocents 1 ». Est-ce donc en vain que j’ai voulu mettre la justice dans mon coeur, vivre innocent au milieu des hommes, quand j’en vois d’autres, peu soucieux de l’innocence, jouir d’une telle prospérité , insulter aux hommes justes et accroître leur bonheur par de nouvelles iniquités ?
2. Mais qui donc parlait ainsi dans le psaume? L’homme dont le coeur n’était point encore droit. Car c’est ainsi que commence le psaume auquel j’ai emprunté cette citation, et non celui que j’entreprends de vous exposer aujourd’hui, mais celui où il est dit « Comment Dieu le sait-il, et le Très-Haut en a-t-il connaissance? Voilà que les pécheurs et les méchants du monde ont obtenu des richesses. Est-ce donc en vain que j’ai mis la u justice dans mon coeur, et que j’ai lavé mes « mains parmi les innocents? » Ce psaume donc où vous voyez l’âme en péril, où vous la voyez chancelante, commence ainsi: « Combien est bon le Dieu d’Israël pour les hommes qui ont le coeur droit ! Pour moi, mes pieds se sont presque égarés, mes pas ont presque chancelé ». Pourquoi? « Parce que j’ai été pris de jalousie contre les pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent 2 ». Le Prophète nous dit donc que ses pieds ont été ébranlés, que sa marche chancelante a presque abouti à une chute qui l’eût séparé de Dieu, parce qu’il s’est arrêté à considérer la prospérité des méchants, qu’il les a vus dans la paix, et lui dans la misère. Mais quand il parle ainsi, il a déjà échappé au péril, déjà son coeur s’est redressé pour s’attacher à Dieu, il nous parle d’un danger qu’il a couru. Donc « il est bon le Dieu d’Israël ». Mais pour qui? « Pour les hommes au coeur droit ». Quels sont les hommes au coeur droit? Les hommes qui ne critiquent point le Seigneur. Quels sont les hommes au coeur droit? Ceux qui règlent leur volonté sur celle de Dieu, et ne forcent point celle de Dieu à se courber sous la leur. C’est pour l’homme un précepte bien court, que redresser son coeur. Veux-tu avoir le coeur droit? Fais ce que Dieu veut, sans désirer que Dieu fasse ce que tu voudrais. C’est donc avoir le coeur tortueux, c’est-à-dire ne l’avoir point droit, que disputer sur ce que Dieu aurait dû faire, sans louer et même cii critiquant ses actes. C’est peu de ne pas
1. Ps.
LXXII, 1-13. — 2. Id. I, 2.
vouloir qu’il nous redresse, on veut le redresser lui-même, et l’on dit : Dieu n’aurait dû faire aucun pauvre, on ne devrait voir que des riches : eux seuls devraient vivre. A quoi bon le pauvre ? Que fait-il ici-bas? Voilà le blâme contre le Dieu des pauvres. Il ferait bien mieux, cet homme, d’être le pauvre de Dieu, afin d’être riche de Dieu ; c’est-à-dire de suivre la volonté de Dieu, et il comprendrait alors que sa pauvreté n’est que d’un moment, qu’elle passera, qu’ensuite il jouira de richesses spirituelles qui ne passeront point, et qu’à défaut d’or dans son coffre, il aura dans son coeur le trésor de la foi ! Avec de l’or dans son coffre, il craindrait les voleurs, et malgré lui il pourrait perdre cet or ; mais la foi qui serait dans son coeur, il ne pourrait la perdre, à moins de l’en chasser lui-même. Mais il est une réponse facile , mes frères. Dieu a fait le pauvre pour éprouver l’homme, et il a fait le riche afin de l’éprouver par le pauvre. Et tout ce qu’a fait Dieu est bien, Et si nous ne pouvons pénétrer ses conseils, pourquoi il a fait ceci d’une manière, et cela d’une autre manière, il nous est bon néanmoins de nous soumettre à sa sagesse, de croire qu’il a bien fait, quand nous n’en pouvons comprendre la raison notre cœur alors sera droit, nous mettrons en Dieu notre confiance la plus entière, et nos pieds ne seront point ébranlés, et en montant vers Dieu nous serons dans l’état que décrit le Psalmiste : « Ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur ressemblent à la montagne de Sion, ils ne seront point ébranlés de l’éternité 1».
3. Quels sont ces hommes? « Ceux qui habitent Jérusalem. Ils ne seront point ébranlés de l’éternité, ceux qui habitent Jérusalem 2 ». Si nous entendons ici la Jérusalem de la terre, tous ceux qui l’habitaient en ont été chassés par la guerre et par la ruine de cette ville ; tu cherches maintenant un juif dans Jérusalem et tu n’en trouves point. Pourquoi donc ceux qui habitent Jérusalem ne seront-ils point ébranlés de l’éternité, sinon parce qu’il s’agit de cette autre Jérusalem dont on vous parle si souvent? C’est elle qui est notre mère, c’est après elle que nous soupirons en gémissant dans cet exil ; c’est là que nous voulons retourner. Nous nous sommes éloignés d’elle, et nous en
1. Ps. CXX,
V, 1. — 2. Id. 2.
46
avions perdu le chemin. Le roi de cette ville est venu lui-même, il s’est fait notre voie, afin que nous pussions y retourner. C’est dans les parvis de cette Jérusalem que nos pieds étaient fermés 1, ainsi que vous l’avez entendu, dans un psaume des degrés que nous vous avons expliqué récemment, à vous du moins qui y assistiez ; c’est vers cette Jérusalem que soupirait celui qui chantait: « Jérusalem, qui est bâtie comme une cité, et dont les habitants sont unis ensemble 2 ». Ceux donc qui habitent cette ville ne seront pas ébranlés à jamais; tandis que ceux qui ont habité la cité terrestre ont été ébranlés, par le coeur d’abord, ensuite par l’exil. Leur coeur s’est ébranlé, et ils sont tombés quand ils ont crucifié le roi de la .Jérusalem céleste. Mais ils en étaient dehors déjà par le coeur, et ils en avaient chassé le roi ; car ils le firent sortir de leur cité, et le crucifièrent au dehors. A son tour il les a bannis de sa cité, c’est-à-dire de la Jérusalem éternelle qui est dans le ciel, et notre mère à tous.
4. Comment donc est cette ville? Le Prophète nous la décrit en un mot. « Des montagnes l’environnent ». Est-ce un grand avantage jour nous d’être dans une ville environnée de montagnes? Est-ce bien à être dans une ville environnée de montagnes que consistera notre félicité? Ne connaissons-nous point les montagnes, et sont-elles autre chose que des éminences de terre ? Il est donc d’autres montagnes aimables , montagnes élevées qui sont les prédicateurs de la vérité, comme les anges, les Apôtres, les Prophètes. Ceux-là environnent Jérusalem, ils sont à l’entour et lui servent de murailles. C’est de ces montagnes aimables et délicieuses que nous parle souvent l’Ecriture. Observez, quand vous la lisez ou l’entendez, combien on parle de ces montagnes; il m’est impossible d’en énumérer tous les endroits, et néanmoins je me plais à m’étendre sur un tel sujet, autant que Dieu m’en fait la grâce, et à vous citer les passages des Ecritures qui reviennent à ma mémoire. Ces montagnes sont éclairées par Dieu ; sur elles d’abord il épanche sa lumière, afin que de là elle passe aux vallées, ou même aux collines qui sont moins élevées que les montagnes. C’est par elles que nous sont venues les saintes Ecritures, prophéties, écrits des Apôtres,
1. Ps. CXXI, 2. — 2. Id. 3.— 3. Jean, XIX, 17, 18.
Evangiles. C’est de ces montagnes que nous chantons : « J’ai levé les yeux vers les montagnes d’où me viendra le secours », car c’est des saintes Ecritures que nous vient le secours en cette vie. Mais comme ces montagnes ne se protégent point elles-mêmes, et ne tirent point d’elles-mêmes le secours qu’elles nous donnent, ce n’est point en elles qu’il faut mettre nos espérances, de peur que nous ne soyons maudits pour avoir mis notre confiance dans un homme 1. Après que le Prophète a dit : « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours », il ajoute: « Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre 2 ». C’est encore de ces montagnes que le même Prophète a dit : « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple, et les collines la justice 3 ». Les montagnes, ce sont les grands, les collines ceux qui sont moindres. Ce sont les montagnes qui voient, les collines qui croient. Ceux qui voient ont reçu la paix et L’ont apportée à ceux qui croient. Ceux qui croient ont reçu la justice, car le juste vit de la foi 4. Les anges voient, ils prêchent ce qu’ils voient, et nous croyons. Quand saint Jean disait: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 5 »; il voyait, et nous prêchait afin de nous amener à la foi. Et par les montagnes qui reçoivent la paix, les collines reçoivent la justice ; que dit en effet le Prophète à propos des montagnes ? Il ne dit point que d’elles-mêmes elles aient la paix, ou établissent la paix, ou qu’elles engendrent la paix, mais qu’elles reçoivent la paix. Or, c’est du Seigneur qu’elles reçoivent la paix. Lève donc en vue de la paix les yeux vers les montagnes, afin que le secours te vienne du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. Parlant ailleurs de ces montagnes, le Saint-Esprit a dit: « Des montagnes éternelles vous faites descendre sur nous une lumière admirable ». Il ne dit point que ces montagnes éclairent, mais que Dieu donne la lumière au moyen de ces montagnes éternelles. En prêchant l’Evangile par ces montagnes que vous avez rendues éternelles, c’est vous qui éclairez, et non point les montagnes. Telles sont les montagnes qui environnent Jérusalem.
5. Pour mieux vous faire comprendre quelles
1. Jérém. XVII, 5. — 2. Ps. CXX, 1, 2. — 3. Id. LXXI, 3.— 4. Rom. I, 17. — 5. Jean, I,1. — 6. Ps. LXXI, 5.
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sont ces montagnes environnantes, quand l’Ecriture a parlé des montagnes dans un sens favorable, il arrive bien rarement, et peut-être n’arrive-t-il jamais qu’elle ne parle aussitôt du Seigneur, ou qu’elle ne reporte notre attention jusqu’à lui, de peur que notre espérance ne s’arrête à ces montagnes. Voyez dans les passages que j’ai cités : « J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où mue viendra u mon secours ». De peur que tu n’en restes là. « Mon secours » , dit-il, « est dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre ». Ensuite: « Que les montagnes reçoivent la paix pour le peuple ». Dire qu’elles reçoivent, c’est montrer assez que la source d’où elles la recevront est ailleurs. « Et puis des montagnes descend la lumière ». Mais c’est vous, dit le Prophète, « vous qui des montagnes éternelles faites descendre une lumière admirable».Quand il dit ailleurs: « Les montagnes l’environnent »,de peur que ta pensée ne s’arrête aux montagnes, il ajoute aussitôt: « Et le Seigneur est autour de son peuple », afin que ton espérance, loin de s’arrêter aux montagnes, soit dans celui qui les éclaire. Car en habitant dans les montagnes ou dans les saints, il est autour de son peuple; il a fait à ce peuple une muraille spirituelle, afin qu’il ne soit point ébranlé de l’éternité. Mais quand il est question de montagnes dans un sens défavorable, l’Ecriture n’ajoute pas le Seigneur. Ainsi ces montagnes, avons-nous dit, désignent les grandes âmes, il est vrai, mais tournées au mal. Ne vous imaginez pas en effet, mes frères, qu’un esprit médiocre ait pu susciter des hérésies. Il faut de grands hommes pour faire des hérésiarques, des montagnes d’autant plus nuisibles, qu’elles sont plus élevées. Ces montagnes n’étaient point au nombre de celles qui reçoivent la paix, afin que les collines reçoivent la justice; mais elles ont reçu du démon, qui est leur père, l’esprit de division. C’étaient donc des montagnes, mais garde-toi de chercher un refuge auprès d’elles. Des hommes viendront et te diront : C’est un grand homme, c’est là un illustre personnage. Quel homme que Donat ! quel homme que Maximien! Quel homme encore que ce Photin ! et Arius n’était-il pas un grand homme? Ce sont là des montagnes, ai-je dit, mais des montagnes à naufrages. Tu vois dans leurs discours quelques jets de lumière, ils peuvent communiquer une certaine flamme. Mais si tu navigues sur une barque, et que tu sois surpris par la nuit ou par les ténèbres de cette vie, ne te laisse point prendre à ces lueurs, et n’y dirige point ton esquif, il y a là des rochers féconds en naufrages. Donc, lorsqu’on te parlera de la hauteur de ces montagnes, et qu’on t’invitera à venir à ces montagnes chercher du secours et le repos, tu répondras : «Ma confiance est dans le Seigneur; comment dites-vous, ô mon âme: Retire-toi comme un oiseau sur les montagnes 1?» Il est bon pour toi, je l’avoue, de lever les yeux vers ces montagnes d’où peut te venir le secours de la part du Seigneur, afin d’échapper comme le passereau au lac des chasseurs, mais non afin de t’en aller vers les montagnes. Le passereau est léger, toujours dans l’agitation, volant deçà et delà. Mais toi, mets ta confiance dans le Seigneur, et tu seras comme la montagne de Sion, tu ne seras pas ébranlé éternellement, tu ne prendras point ton vol comme l’oiseau vers la montagne. Lorsque le Prophète parle de ces montagnes, parle-t-il aussi de Dieu?
6. Mais tu dois aimer les montagnes en qui est le Seigneur ; et ces montagnes elles-mêmes t’aimeront, si tu ne mets point en elles ton espérance. Voyez, mes frères, quelles sont les montagnes de Dieu. Car c’est ainsi qu’on les nomme dans un autre endroit des psaumes « Votre justice est comme les montagnes de Dieu 2 ». Non point leur justice, mais votre justice. Ecoute saint Paul, l’une de ces montagnes : « Afin », dit-il, « que je sois trouvé en lui, non pas avec ma propre justice qui vient de la loi, mais avec celle qui vient de la foi en Jésus-Christ 3». Quant à ceux qui ont voulu être des montagnes par leur propre justice, comme certains Juifs, et principalement comme les Pharisiens, voici le reproche qu’on leur fait : « Ignorant la justice qui vient de Dieu, et voulant établir leur propre justice, ils n’ont pas été soumis à la justice de Dieu 4 ». Ceux qui ont bien voulu s’y assujétir, ont été grands, de manière néanmoins à demeurer humbles. Et comme ils sont grands, ils sont des montagnes, et leur soumission à la volonté de Dieu en fait des vallées. Comme ils ont un réservoir de piété, ils reçoivent l’abondance de la paix, dont ils inondent les collines. Pour toi,
1. Ps. X, 2.— 2. Id. XXXV, 7.— 3. Philipp. III, 9.— 4. Rom. X, 3.
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examine bien quelles montagnes ont ton amour. Pour être aimé des saintes montagnes, ne mets point ton espérance en elles, quelque saintes qu’elles soient. Quelle montagne était saint Paul? Quand s’en trouvera -t-il une semblable? Je ne parle ici que d’une grandeur humaine. Et toutefois, il craignait que le moindre passereau ne mît en lui sa confiance. Que dit-il alors? « Est-ce donc Paul qui a été crucifié pour vous 1 ? » Mais levez les yeux vers les montagnes d’où vous viendra le secours : Car, « moi j’ai planté, Apollo a arrosé ». Mais votre secours est dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre; car « c’est Dieu qui a donné l’accroissement 2 ». Donc « les montagnes environnent la cité »; mais comme « les montagnes environnent la cité, le Seigneur environne son peuple, dès maintenant et jusqu’à la fin des siècles ». Si donc les montagnes environnent la cité, comme le Seigneur environne son peuple, voilà que le Seigneur unit son peuple par le lien de la charité et de la paix, afin que ceux qui mettent leur confiance dans le Seigneur, comme la montagne de Sion, ne soient point ébranlés éternellement. Voilà ce que signifie, « dès maintenant et jusque dans le siècle ».
7. « Car le Seigneur ne laissera point le sceptre des impies sur l’héritage des justes, de peur que les justes ne portent leurs mains à l’iniquité ». Ici-bas, les justes rencontrent parfois l’affliction, et ici-bas encore, l’injuste a la domination sur le juste. Comment cela? Souvent les injustes parviennent aux honneurs, et quand ils sont devenus ou juges, ou rois, ce que le Seigneur permet quelquefois pour châtier son peuple, pour châtier la nation qu’il s’est choisie, on ne peut leur refuser l’honneur qui est dû aux puissances. Car tel est l’ordre établi par Dieu dans l’Eglise, que toutes les puissances du siècle doivent y être honorées, même par ceux qui les surpassent en vertus. Je n’éclaircirai ma pensée que par un seul exemple; vous en tirerez les conjectures pour les autres degrés de puissance. La première puissance, la puissance quotidienne de l’homme sur l’homme, est celle du maître sur le serviteur. Dans toutes les niaisons il y a de ces puissances. Il y a des maîtres, il y a des serviteurs, ce sont deux noms différents mais
1. I Cor. I, 13. — 2. Id. III, 6.
des hommes et des hommes, voilà des noms semblables. Or, que nous dit l’Apôtre, pour enseigner aux serviteurs la soumission envers leurs maîtres? « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair » ; car il est un autre maître selon l’esprit. Celui-là est le véritable et l’éternel maître , tandis que les autres ne le sont que pour un temps. Mais le Christ ne veut point que tu sois orgueilleux quand tu marches dans sa voie, quand tu vis de sa vie. Te voilà chrétien, ayant un homme pour maître; mais tu n’es pas chrétien pour dédaigner de servir. Quand, par la volonté du Christ, tu as un homme pour maître, ce n’est point cet homme que tu sers, mais le Christ qui l’a voulu. Aussi saint Paul a-t-il dit: « Obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et respect, dans la simplicité du coeur, ne les servant point quand ils ont l’oeil sur vous, comme si vous ne cherchiez à plaire qu’à des hommes; mais faites de coeur et spontanément la volonté de Dieu, comme des serviteurs du Christ 1». Voilà que l’Apôtre n’affranchit point les serviteurs, mais il fait qu’ils deviennent bons, de méchants qu’ils étaient. Que ne doivent point à Jésus-Christ ces riches dont il règle ainsi la maison? Qu’il y ait chiez eux un serviteur infidèle, Jésus-Christ le convertit, mais sans lui dire : quittez votre maître, maintenant que vous connaissez le véritable maître; c’est un impie, un homme d’iniquité, tandis que vous êtes juste et fidèle; il serait indigne qu’un homme juste, qu’un fidèle, servît un homme infidèle et injuste. Ce n’est point là ce que lui dit Jésus-Christ; mais bien : Servez votre maître. Et, pour encourager ce serviteur: Sers à mon exemple, lui dit-il, car je me suis assujéti aux méchants. Quand le Seigneur eut tant à souffrir dans sa passion, de qui eût-il à souffrir, sinon de ses serviteurs? Et de quels serviteurs, sinon des méchants? Car de bons serviteurs eussent honoré le souverain maître. Mais eux l’outragèrent parce qu’ils étaient mauvais. Que fit le Seigneur au contraire? Il leur rendit l’amour pour la haine, car il s’écria: u Mon « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 2 ». Si le Seigneur du ciel et de la terre, par qui tout a été fait, s’assujétit à des indignes, pria pour ceux qui le traitaient avec tant de cruauté, et vint en ce monde
1. Ephés. VI, 5, 6. — 2. Luc, XXIII, 34.
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comme un médecin; car les médecins, ayant par l’âge et la santé l’avantage sur un malade, ne laissent pas de s’assujétir à lui; combien moins doit-il répugner à un homme de s’assujétir à un maître quoique méchant, et de le servir de toute son âme, de toute sa bonne volonté, de toute sa charité? Un homme vertueux en sert donc un inférieur, mais pour un temps. Appliquez aux puissances, aux dignitaires de ce monde, ce que j’ai dit du maître et du serviteur. Parfois, en effet, les dignitaires sont bons et craignent Dieu, et parfois ne le craignent point. Julien était un empereur infidèle, un apostat, un criminel idolâtre : des soldats chrétiens obéissaient àcet empereur infidèle ; mais quand il s’agissait des intérêts du Christ, ils ne reconnaissaient que le maître du ciel. Quand on leur disait d’adorer les idoles, de leur offrir de l’encens, ils préféraient obéir au Seigneur; mais leur disait-on : Marchez en bataille contre tel peuple, ils obéissaient aussitôt. Ils distinguaient entre le maître éternel et le maître temporel; et néanmoins ils obéissaient au maître temporel à cause du maître éternel.
8. Mais sera-ce éternellement que les méchants domineront les justes? Non , sans doute. Voyez,.en effet, ce que dit le psaume : « Le Seigneur ne laissera pas toujours le sceptre des méchants sur l’héritage des justes ». Cette verge des méchants se fait sentir pour un temps, sur l’héritage des justes, mais on ne l’y laissera point, et ce n’est point pour toujours. Un temps viendra où l’on ne connaîtra qu’un seul Dieu ; un temps viendra où le Christ, paraissant dans l’éclat de sa gloire, appellera devant lui les nations pour les séparer, comme un berger sépare les boucs d’avec ses brebis , et mettra les brebis à la droite, et les boucs à la gauche 1. Or, tu. verras parmi les brebis beaucoup de serviteurs, comme beaucoup de maîtres parmi les boucs; comme aussi beaucoup de maîtres parmi les brebis, et parmi les boucs bien des serviteurs. Car si nous consolons ainsi les serviteurs, ce n’est pas que tous àoient bons, de même que tous les miraîtres ne sont point mauvais, parce que nous avons dû réprimer leur orgueil. Il est des maîtres bons et fidèles, comme il en est de mauvais; et il y a des serviteurs mauvais, comme il y en a de bons et de fidèles.
1. Matth. XXV, 32, 33.
Mais tant que les bons serviteurs ont des maîtres méchants, qu’ils les supportent pour un temps : « car le Seigneur ne laissera point le fouet des méchants sur l’héritage des justes ». Pourquoi ? « De peur que les justes u n’étendent leurs mains vers l’iniquité »; afin que les justes supportent pour un moment la domination des méchants, qu’ils comprennent que cette domination n’est que passagère, et qu’ils se préparent à posséder l’héritage éternel. Quel héritage? Celui où tout pouvoir sera détruit ainsi que toute puissance, afin que Dieu soit tout en tous 1. Quand ils se réservent pour ces temps heureux, quand ils envisagent de l’œil du coeur ce qu’ils ne tiennent que par la foi, muais qu’ils verront s’ils persistent; alors « ils n’étendent point leurs mains vers l’iniquité ». S’ils voyaient le sceptre des pécheurs peser toujours sur l’héritage des justes, ils penseraient et diraient en eux-mêmes: De quoi me sert ma justice ? serai-je donc toujours assujéti à l’injuste, et toujours serviteur? Et moi aussi je commettrai l’iniquité, puisqu’il ne sert de rien de garder la justice. Pour le détourner de ces pensées, on lui dit par la foi que le sceptre des méchants n’est que momentanément sur l’héritage des bons. «Le Seigneur ne le laissera point à jamais sur cet héritage, afin que les justes ne se laissent pas aller à l’iniquité » ; mais qu’ils en détournent leurs mains, qu’ils la supportent sans la commettre ; car il vaut mieux supporter l’injustice que la commettre. Pourquoi donc n’en serat-il pas ainsi ? « C’est que le Seigneur ne laissera point le sceptre des pécheurs sur l’héritage des justes ».
9. Telles sont les pensées des hommes au coeur droit, dont nous disions tout à l’heure qu’ils suivaient la volonté de Dieu et non leur propre volonté. Mais ceux qui veulent suivre la volonté de Dieu, le mettent le premier, et viennent après lui : ils ne se mettent point en avant, afin que Dieu les suive: ils approuvent ses desseins; qu’il les corrige, qu’il les console, qu’il les exerce, qu’il les couronne, qu’il les éclaire, comme l’a dit l’Apôtre; « Nous savons que, pour ceux qui aiment Dieu, tout contribue à leur bien 2 ». De là cette parole du prophète : « Faites du bien, Seigneur , à ceux qui sont bons et dont le coeur est droit 3».
10. De même que l’homme au coeur droit
1. I Cor. XV, 28. — 2. Rom VIII, 28. — 3. Ps. CXXIV, 4.
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évite le mal et fait le bien 1, parce qu’il ne porte aucune envie aux pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent 2; de même l’homme au coeur dépravé, que scandalisent les desseins de Dieu, s’éloigne du Seigneur, fait le mal et se laisse prendre aux charmes de cette vie, et, une fois pris, il en supporte les peines cuisantes. Dès qu’il s’éloigne du Seigneur, dont il ne veut point supporter la discipline, alors la fausse félicité des méchants devient pour eux un piège par un juste jugement de Dieu. C’est pourquoi le Prophète ajoute : « Pour ceux qui s’engagent dans des voies tortueuses, Dieu les unira aux hommes qui commettent l’iniquité 3 », c’est-à-dire à ceux dont ils imitent les actions; parce qu’ils ont aimé comme eux les joies de cette vie, et n’ont point cru aux supplices éternels. Quel sera donc le partage des hommes au coeur droit qui ne se détournent point de Dieu ? Mais voyons quel sera cet héritage mes frères, puisque nous sommes les enfants. Que posséderons-nous? Quel est notre héritage ? quelle est notre patrie? quel est son nom? La paix. C’est par la paix que nous vous saluons, c’est la paix que nous vous prêchons, la paix que reçoivent les montagnes, et les collines la justice 4. Cette paix est le Christ. « Car il est notre paix, lui qui de deux peuples n’en a fait qu’un, en détruisant le mur de séparation 5 ». Parce que nous sommes les enfants, nous aurons l’héritage. Et commirent appeler cet héritage, sinon la paix? Et voyez comme sont déshérités ceux qui n’aiment point la paix. Or, ceux-là n’aiment point la paix qui divisent l’unité. La paix est le partage des justes, le partage des héritiers. Et quels sont les héritiers ? Les enfants. Ecoutez l’Evangile: « Bienheureux ceux
1. Ps. XXXVI, 27. — 2. Id. LXXII, 3.— 3. Id. CXXIV, 5.— 4. Id. XVII, 3. — 5. Ephés. II, 14.
qui aiment la paix, parce qu’ils seront appelés enfants de Dieu 1 ». Ecoutez la conclusion du psaume : « Paix sur Israël ». Israël signifie qui voit Dieu, et Jérusalem vision de la paix. Oui, que votre charité le retienne bien, Israël signifie qui voit Dieu, et Jérusalem vision de la paix. « Quels hommes ne seront point ébranlés de l’éternité? ceux qui habitent Jérusalem ». Ils ne seront point ébranlés à tout jamais, ceux qui habitent la vision de la paix, et cette « paix est sur Israël ». Donc, Israël qui voit Dieu, voit aussi la paix ; il est Israël et Jérusalem ; puisque le peuple de Dieu est en même temps la cité de Dieu. Si donc voir la paix, c’est voir Dieu, assurément c’est Dieu qui est la paix. C’est donc parce que le Christ Fils de Dieu est la paix, qu’il est venu pour nous rassembler et nous séparer des impies. De quels impies? De ceux qui haïssent Jérusalem, qui haïssent la paix, qui veulent nous séparer de l’unité, qui ne croient pas à la paix, qui annoncent au peuple une fausse paix, qui n’ont point eux-mêmes la paix. Quand ils disent au peuple: Que la paix soit avec vous, et qu’il leur répond : Et avec votre esprit , ils disent une fausseté et n’entendent qu’une fausseté. A qui disent-ils: Que la paix soit avec vous? A ceux qu’ils séparent de la paix du reste de la terre. Et à quels hommes dit-on : Et avec votre esprit ? A ceux qui saisissent toutes les occasions du schisme, qui haïssent la paix. Car si la paix était dans leur esprit, ne renonceraient-ils point aux divisions pour embrasser l’unité? C’est donc une fausseté qu’ils disent, une fausseté qu’ils entendent. Pour nous, mes frères, disons vrai et entendons vrai. Soyons Israël, embrassons la paix ; puisque Jérusalem est la vision de la paix, et que nous sommes Israël, que la paix soit sur Israël.
1. Matth. V, 9.
SERMON AU PEUPLE.
DÉLIVRANCE DE LA CAPTIVITÉ.
Notre Dieu est venu sur la terre pour nous racheter au prix de son sang, parce que nous étions dans l’esclavage, nous et ceux nième qui ont les prémices de l’esprit, ou la foi. Nous attendons par l’espérance la rédemption de notre chair, dont Jésus-Christ nous a donné le modèle par sa résurrection. Maïs jusque-là nous gémissons. Déjà la chair que le Sauveur a prise dans l’humanité, est sauvée : or, il nous dit qu’il est avec nous jusqu’à la fin des siècles. Mais nous sommes dans l’esclavage, parce que nous sommes rendus au péché, et le persécuteur nous a lui-même sauvés en répandant le sang du juste. Notre joie a été grande quand Dieu a délivré la Jérusalem du ciel. Elle est du ciel à cause des anges, et captive à cause de nous. Elle était figurée par cette Sion des Juifs, captive à Babylone, pendant 70 années. Ce nombre signifie le temps qui s’écoule par sept Jours; et après les temps écoulés nous retournerons à la patrie. Babylone est la confusion ou le monde. Or, la délivrance nous a consolés, c’est-à-dire que Jésus nous a fait espérer à cause de sa résurrection. Alors notre bouche a été pleine de joie, c’est-à-dire la bouche de notre coeur dans laquelle s’élaborent toutes nos actions, ainsi que l’a dit le Sauveur. Ce n’est donc ni ce qui entre dans notre bouche, ni ce qui en sort qui souille l’homme, mais ce qui est résolu dans notre coeur Car Dieu y voit tout mal et tout bien. Le Seigneur a manifesté sa gloire en établissant l’Eglise, en nous délivrant des étreintes du péché, comme le vent tiède fait fondre les glaçons et amène les torrents. Semons dans les larmes, semons l’aumône, des biens, des services, des conseils, de la bonne volonté, nous récolterons au ciel. Le Samaritain de l’Evangile, c’est Jésus qui nous porte dans son Eglise, où se cicatrisent les blessures que le démon nous a faites sur le grand chemin du monde.
1. En suivant l’ordre, il nous faut expliquer, vous le savez, le psaume cent vingt-cinquième, qui compte parmi les psaumes intitulés cantiques des degrés, et qui est, vous le savez aussi, le chant de ceux qui s’élèvent; et où s’élèvent-ils, sinon à cette Jérusalem du ciel qui est notre mère à tous 1? Comme elle est du ciel, elle est éternelle. Quant à celle qui fut sur la terre, elle en était seulement l’image. Aussi est-elle tombée, tandis que l’autre subsiste. L’une a subsisté pendant qu’elle devait prophétiser l’avenir, l’autre possède l’éternité de notre réparation. Bannis pendant cette vie de cette cité bienheureuse, nous soupirons pour y retourner; le labeur et la misère seront pour nous jusqu’à ce que nous y soyons rentrés. Toutefois, les anges, nos concitoyens, ne nous ont point abandonnés dans cet exil, mais ils nous ont annoncé que notre roi viendrait à nous. Et il est venu et a d’abord été méprisé par nous, puis avec nous. Il nous a enseigné à supporter ce qu’il a supporté, à souffrir comme il a souffert; il nous a promis de ressusciter comme il est ressuscité, nous montrant en lui.mênie ce qu’il nous fallait espérer. Si donc, mes frères, avant l’avènement de Jésus-Christ en sa chair, avant sa mort, sa résurrection, son ascension
1. Gal. IV, 26.
au ciel, les Prophètes, qui sont nos aïeux, soupiraient après cette cité bienheureuse, quel doit être notre désir d’aller où il nous a précédés, et d’où il ne s’est jamais retiré? Pour venir à nous, en effet, le Christ n’a point abandonné les anges. Il est demeuré toujours avec eux, et néanmoins est venu à nous; il est demeuré avec eux dans sa majesté, il est venu à nous dans,sa chair. Mais, hélas! où étions-nous? S’il est appelé notre Rédempteur, nous étions captifs. Où donc étions-nous captifs, pour qu’il vînt nous racheter? Où étions-nous retenus? Chez les barbares? Le diable, avec ses anges, sont pires que les barbares. C’est en leur pouvoir qu’était le genre humain; c’est de leurs mains qu’il nous a rachetés, sans donner ni or, ni argent, mais son sang précieux.
2. Demandons à saint Paul comment l’homme était tombé dans cette captivité. Car il est un de ceux qui gémissent le plus dans cette captivité, qui soupirent après la Jérusalem éternelle, et il nous a enseigné à gémir par ce même esprit dont il était comblé quand il gémissait lui-même. « Toute créature gémit», nous dit-il, « jusqu’à présent, et souffre les douleurs de l’enfantement ». Et encore : « La créature est assujétie à la vanité, non « pas volontairement, mais à cause de celui (52) qui l’y a assujétie dans l’espérance ». Il dit que toute créature soupire et gémit dans le travail, chez ces hommes qui ne croient point, et qui néanmoins doivent croire. Ne gémit-elle que dans ceux qui n’ont 1oint encore la foi? La créature ne gémit-elle plus, n’endure-t-elle plus les douleurs de l’enfantement dans ceux qui croient? « Et non seulement elle », dit saint Paul, « mais nous qui avons les prémices de l’esprit » ; c’est-à-dire, qui déjà servons Dieu en esprit, dont l’âme a cru en Dieu, et qui, dans cette foi, avons donné à Dieu des prémices, afin que nous suivions ces prémices qui viennent de nous. « Nous donc, nous gémissons en nous-mêmes, attendant l’effet de l’adoption qui sera la rédemption de notre corps ». Saint Paul donc gémissait, et tous les fidèles gémissent, attendant la rédemption, la délivrance de leur corps. Où gémissent-ils? Dans cette vie mortelle. Quelle est la rédemption qu’ils attendent? La rédemption de leur corps, qui a paru d’abord en Notre-Seigneur quand il est ressuscité d’entre les morts et monté aux cieux. Mais avant qu’elle nous soit appliquée, nous devons gémir, quelle que soit notre fidélité, quelle que soit notre espérance. Aussi l’Apôtre, après avoir dit que nous gémissons en nous-mêmes dans l’attente de notre adoption, qui sera la rédemption de notre corps, prévoyant qu’on lui objecterait: De quoi nous sert le Christ, si nous gémissons encore, et comment ce Sauveur nous a-t-il sauve? car celui qui gémit est en souffrance; l’Apôtre, dis-je, ajoute aussitôt : « C’est par l’espérance que nous sommes sauvés; or, l’espérance qui est visible n’est plus l’espérance ; comment, en effet, espérer ce que l’on voit? Si donc nous espérons ce que nous ne voyons point, nous l’attendons par la patience 1».
Voilà pourquoi nous gémissons, et comment nous gémissons, c’est que nous ne possédons pas, tuais nous attendons l’objet de nos espérances, et jusqu’a ce que nous le possédions, nous soupirons en cette vie, parce que nous désirons ce que nous ne possédons point. Pourquoi ? Parce que « c’est par l’espérance que nous sommes sauvés ». Dès à présent, cette chair qui est la nôtre, et dont le Sauveur s’est revêtu, est sauvée, non par l’espérance, mais en réalité, puisqu’elle est ressuscitée, qu’elle est montée au ciel, déjà sauvée
1. Rom. VIII, 20-25.
dans notre chef, mais à sauver dans ses membres. Que les membres se réjouissent en sûreté, parce que le Chef ne les a point abandonnés. Car il a dit à ses membres qui souffrent: « Voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 1». C’est ce qui nous a portés à nous tourner vers Dieu. Nous n’avions d’espérance que pour cette vie; de là notre esclavage, de là notre misère, et une double misère, puisque n’ayant d’espérance que dans cette vie, et n’ayant devant les yeux que le monde, nous tournons le dos à Dieu. Mais lorsque Dieu nous convertit, que nous commençons à jeter nos yeux sur lui, et à tourner le dos au monde, nous qui sommes encore ici-bas dans la voie, nous regardons néanmoins notre patrie, et quand il nous arrive quelque affliction, nous demeurons fermes dans la voie, nous attachant au bois qui nous porte. Le vent est violent sans doute, mais le vent est favorable ; il n’est pas sans fatigue, mais il nous pousse avec rapidité, et nous arriverons plus tôt. Nous gémissons de notre captivité, et ils gémissent aussi, ceux qui ont embrassé la foi; mais parce que nous avons oublié de quelle manière nous sommes tombés dans l’esclavage, et que l’Ecriture nous le rappelle, interrogeons l’Apôtre saint Paul lui-même : « Nous savons», dit-il, « que la loi est spirituelle, et moi je suis charnel et vendu au péché 2 ». Voilà notre captivité; C’est l’assujétissement au péché. Qui nous a vendus? Nous mêmes, en nous laissant séduire. Nous avons bien im nous vendre, mais nous ne saurions nous racheter. Nous sommes vendus en consentant au péché, et nous sommes rachetés en croyant à la justice. Le sang innocent a été versé pour nous, afin de nous racheter. Quel sang a répandu l’ennemi, quand il a versé le sang des justes qu’il persécutait? Il est vrai que c’était le sang des justes, le sang des Prophètes, qui sont nos pères, le sang des justes encore dans les martyrs; tous néanmoins venaient de la tige empoisonnée du péché. Mais il a aussi répandu le sang d’un seul, qui n’a pas été justifié, mais qui est né dans la justice, et ce sang répandu lui a fait perdre ceux qu’il tenait sous sa puissance. Ils ont été en effet délivrés, ceux pour qui ce sang a été versé, et délivrés de leur captivité, ils chantent le psaume que nous allons expliquer.
1. Matth.
XXVIII, 20. — 2. Rom. VII, 14.
53
3. « Quand le Seigneur a délivré Sion de la captivité, nous avons été comme consolés 1». Nous avons été dans la joie, a voulu dire le Prophète. Quand nous est venue cette joie? Quand le Seigneur rappelait Sion de sa captivité. Quelle Sion? La céleste Jérusalem, l’éternelle Sion. Comment Sion est-elle éternelle, et comment Sion est-elle captive? Elle est éternelle du côté des anges, et captive du côté des hommes. Car tous les citoyens de cette cité ne sont point captifs; mais ceux-là sont captifs qui ers sont bannis. L’homme fut citoyen de Jérusalem, mais une fois vendu au péché, il en fut banni. De lui sont venus tous les hommes, et la captivité de Sion a rempli toute la terre. Mais cette captivité de Sion, comment peut-elle être figurée par Jérusalem ? Comment peut-elle être figurée dans cette Sion que Dieu donna aux Juifs, qui demeura captive à Babylone, et dont le peuple, après soixante et dix années, retourna dans son pays 2? Septante années marquent le temps qui s’écoule de sept jours. Or, quand le temps sera complètement écoulé, nous retournerons dans notre patrie, comme le peuple juif, après soixante et dix ans, revint de la captivité de Babylone. Car Babylone est ce bas monde, puisque Babylone signifie confusion. Voyez si toute la vie de l’homme n’est point une con fusion. L’homme ne rougit-il pas de ce qu’il a fait dans une si vaine espérance, quand il reconnaît la vanité de ses oeuvres? Pourquoi sou travail, et pour qui ? Pour mes enfants, répond-il. Et ces enfants ? Pour nos enfants, diront-ils encore. Et ces derniers? Encore pour nos enfants. Nul donc ne travaille pour soi-même. C’est de cette confusion qu’étaient délivrés ceux à qui l’Apôtre écrivait : « Quelle gloire avez-vous retirée de ces oeuvres qui maintenant vous font rougir 3 ? » Ainsi, toutes les affaires de la vie qui ne regardent point le Seigneur ne sont qu’une confusion. C’est dans cette confusion, dans cette Babylone que Sien est retenue captive. Mais « le Seigneur délivre Sion de sa captivité ».
4. « Et nous avons été comme ceux que l’on console » ; c’est-à-dire, nous avons tressailli de joie, comme ceux qui reçoivent une consolation. On ne console que les malheureux, on ne console que ceux qui gémissent et qui pleurent. Pourquoi sommes-nous « comme
1. Ps. CXXV, 1.— 2. Jérém. XXIX, 10; I Esdras, 1. — 3. Rom. V. ,21.
ceux que l’on console» ,sinon parce que nous gémissons encore? Nous gémissons en réalité, nous sommes consolés en espérance : quand la réalité passera, le gémissement nous vaudra une joie éternelle, et alors nous n’aurons plus besoin de consolation, parce que nous ne souffrirons plus d’aucune misère. Pourquoi cette expression : « Comme ceux que l’on console», et n’est-il pas dit que nous sommes consolés? Cette expression : sicut, ou comme, ne marque pas toujours une comparaison. Quelquefois elle désigne une qualité, et quelquefois une comparaison : ici, elle désigne une qualité. Mais nous devons donner des exemples tirés du langage ordinaire, afin de nous faire mieux comprendre. Quand nous disons
comme a vécu le père, ainsi a vécu le fils, nous faisons une comparaison ; et dire
l’homaime meurt comme l’animal, c’est encore une comparaison. Mais dire : Il a agi comme un homme de bien, est-ce dire que cet homme n’e~t pas un homme de bien, qu’il n’en a que l’apparence? Il a agi comme un homme juste; ce « comme », loin de nier la justice de cet homme, l’affirme au contraire. Vous avez agi comme un magistrat; donc je ne suis pas magistrat, pourrait-on répondre. Au contraire, c’est parce que vous êtes magistrat que vous avez agi en magistrat, parce que vous êtes juste que vous avez agi en homme juste, parce que vous êtes homme de bien que vous avez agi en homme de bien. Ceux-ci donc, parce qu’ils étaient véritablement consolés, s’abandonnent à la joie comme des hommes que l’on a consolés; c’est-à-dire que leur joie était grande comme la joie de ceux que l’on console, Dieu qui est mort pour nous, versant des consolations dans ceux qui doivent mourir. Car la mort nous arrache à tous des gémissements; mais celui qui est mort nous a consolés pour nous délivrer de la crainte de la mort. Il est ressuscité le premier afin de fonder notre espérance. Nous espérons donc parce qu’il est ressuscité le premier, et. cette espérance nous console dans nos misères, de là notre allégresse. Et le Seigneur nous a délivrés de notre captivité, afin que nous reprenions le chemin du retour vers la patrie. Maintenant que nous sommes rachetés, ne craignons plus nos ennemis qui dressent des piéges sur notre chemin. Car le Christ nous a rachetés afin que l’ennemi n’ose plus nous tendre des embûches, si nous n’abandonnons pas la voie; et (54) c’est lui-même qui est notre voie. Veux-tu ne rien craindre des voleurs? Voilà, dit-il, que je t’ai ouvert la voie vers ta patrie, ne t’en écarte point. J’ai fortifié cette voie, afin que le voleur ne puisse t’y attaquer. Ne t’en écarte point, et le voleur n’osera t’assaillir. Marche donc dans le Christ, et chante les saintes joies, chante les saintes consolations; car il y a marché le premier, celui qui t’a commandé de le suivre.
5. « Alors notre bouche a été remplie de joie et notre langue d’allégresse 1 ». Comment, mes frères, la bouche de notre corps peut-elle être remplie de joie? on n’y met ordinairement que de la nourriture, du breuvage, ou toute autre chose semblable. Quelquefois notre bouche est pleine, et pour tout dire à votre sainteté, quand notre bouche est pleine, alors nous ne saurions parler. Mais nous avons une bouche intérieure, ou dans notre coeur, et tout ce qui en sort, nous souille s’il est mauvais, nous purifie s’il est bon. C’est de cette bouche qu’il était question dans l’Evangile qu’on vient de lire. Les Juifs reprochaient au Sauveur, que ses disciples ne lavaient point leurs mains avant de manger. ils faisaient des reproches, ces hommes qui avaient une pureté tout extérieure, et qui au dedans étaient pleins de souillures; ils faisaient des reproches, ces hommes qui n’avaient de justice que devant les hommes. Or, le Seigneur cherchait surtout notre pureté intérieure, qui rejaillit nécessairement sur l’extérieure dès lors qu’elle existe : « Purifiez l’intérieur », leur dit-il, « et ce qui est au dehors sera pur aussi 2 », Le Seigneur dit encore àun autre endroit: « Faites l’aumône, et tout sera pur en vous 3 ». Or, d’où vient l’aumône? du coeur. Tendre la main n’est rien, si le coeur n’est touché. Mais si le coeur est touché de compassion, Dieu accepte notre aumône, quand même la main n’aurait rien à donner. Ces hommes d’iniquité ne s’attachaient qu’à la pureté extérieure. C’est de ce nombre qu’était ce pharisien qui avait invité Notre-Seigneur, quand une femme pécheresse, fameuse dans toute la ville, vint le trouver, arrosa ses pieds de ses larmes, les essuya de ses cheveux, et les oignit de parfums. Ce pharisien donc qui avait invité le Seigneur 4, qui n’avait qu’une pureté extérieure,
1. Ps. CXXV, 2. — 2. Matth. XXIII, 26. — 3. Luc, XI, 41. — 4. Id. VII, 36.
et dont le coeur était plein de rapines et d’iniquités, dit en lui-même : « Si cet homme était le Prophète, il saurait quelle femme est à ses pieds 1 ». Comment pouvait-il savoir si le Sauveur connaissait cette femme, ou ne la connaissait point? Ce qui fit croire qu’il ne la connaissait point, c’est qu’il ne la repoussa point. Qu’une telle femme se fût approchée de ce pharisien, qui n’avait en quelque sorte de pureté que dans la chair, il eût tressailli, il l’eût repoussée et chassée, de peur que cette femme impure ne le touchât, et ne souillât sa pureté. Et parce que Ïe Seigneur n’en agit pas de la sorte, ce pharisien s’imagine qu’il ne sait point quelle femme est à ses pieds. Néanmoins le Seigneur la connaissait, mais il connaissait même ses pensées : et en effet, ô impur pharisien, s’il y a dans le contact une puissance, est-ce la chair du Sauveur qui pouvait devenir impure au contact de cette femme, ou cette femme devenir pure au contact du Sauveur? Le médecin permettait à cette malade de toucher le remède, et cette femme qui venait connaissait le médecin, elle qui avait eu l’effronterie de ses dérèglements, eut plus d’effronterie encore pour son salut. Elle entre dans cette maison où elle n’est pas invitée, mais elle avait des plaies, et venait où reposait le médecin. Celui qui avait invité le médecin se croyait en santé, et dès lors il n’est point guéri. Vous savez ce que rapporte ensuite l’Evangile, et comment le Sauveur confondit le pharisien, en lui montrant qu’il connaissait cette femme, et pénétrait ses pensées.
6. Mais revenons à ce passage de l’Evangile qu’on vient de lire et qui se rapporte au verset que nous expliquons: « Notre bouche u a été remplie de joie, et notre langue d’allégresse »; nous cherchons quelle est cette bouche, quelle est cette langue. Que votre charité veuille bien écouter. On reprochait au Sauveur que ses disciples mangeaient sans avoir lavé leurs mains. Le Sauveur fit une réponse péremptoire, et, appelant la foule « Ecoutez », leur dit-il, « et comprenez que ce n’est point ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais bien ce qui en sort 2». Qu’est-ce à dire? Quand le Sauveur dit: « Ce qui entre dans la bouche »; il ne parle que de la bouche du corps. C’est par là qu’entre la nourriture, et la nourriture ne souille
1. Luc, VII, 39. — 2. Matth. XV, II.
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point l’homme car « tout est pur pour les hommes purs 1» ; et « toute créature de Dieu est bonne, et il ne faut rien rejeter de ce que l’on reçoit avec actions de grâces 2». C’était une figure chez les Juifs, que cette impureté de certaines créatures 3. Mais quand la lumière est venue, les ombres disparaissent, nous ne sommes plus enchaînés par la lettre, mais vivifiés par l’Esprit; et les chrétiens n’ont pas été assujétis au joug des observances légales qui pesaient sur les Juifs, puisque le Seigneur a dit: « Mon joug est doux, mon fardeau est léger 4 ». « Tout est pur pour ceux qui sont purs », dit encore l’Apôtre; « quant aux hommes impurs et aux infidèles, « pour eux rien n’est pur, mais leur raison et leur conscience sont impures et souillées 5 ». Qu’entend par là saint Paul? Pour l’homme qui est pur, le pain et la chair de pourceau sont purs; mais pour l’homme qui ne l’est point, ni le pain ni la chair de pourceau ne le sont non plus. « Rien n’est pur pour l’homme impur et infidèle ». Pourquoi rien n’est-il pur? « C’est que leur pensée et leur conscience sont souillées »; et si rien n’est pur à l’intérieur, rien ne saurait l’être à l’extérieur. Dès que rien ne saurait être pur au dehors pour les hommes dont l’intérieur est impur, purifie en toi l’intérieur, si tu veux que l’extérieur soit pur. Là est cette bouche qui sera remplie de joie même pendant son silence. Car si tu es dans la joie même en silence, ta bouche crie vers le Seigneur. Mais examine d’où vient la joie. Si elle te vient du monde, tu ne jetteras devant Dieu que les cris d’une joie impure; si ta joie vient de la rédemption, ainsi qu’il est dit dans le psaume: « Quand le Seigneur a délivré Sion de la captivité, nous avons été comme ceux que l’on a consolés », alors ta bouche est pleine de joie, et ta langue d’allégresse ; ta joie est évidemment une joie d’espérance, une joie agréable à Dieu. C’est par cette joie, c’est par cette bouche intérieure que notre coeur se nourrit et s’abreuve : elle est pour l’entretien du coeur, comme la bouche extérieure pour l’entretien du corps. C’est de là en effet qu’il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 6 ».
7. S’il n’y a pour nous souiller que ce qui
1. Tit. I, 15 . — 2. I Tim. VI, 4. — 3. Lévit. XI. — 4. Matth. XI, 30. — 5. Tit. I, 15. — 6. Matth. V, 6.
sort de notre bouche, et si dans cette parole de l’Evangile nous ne comprenons que la bouche de notre corps, il serait absurde néanmoins et ridicule de croire que l’homme ne saurait être souillé quand il mange, et qu’il le deviendrait par le vomissement. Le Seigneur dit en effet : « Ce n’est point ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais ce qui en sort 1». Quoi donc ? Manger ne te souillera pas, et vomir te souillera ? Boire ne te souillera pas, et cracher te souillera? Cracher, c’est en effet rejeter quelque chose de ta bouche, et boire c’est y faire entrer quelque chose. Que veut dire cette parole du Seigneur : « Ce n’est point ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme, mais ce qui en sort? » Dans un autre Evangile, il continue en expliquant ce qui sort de la bouche : afin de te montrer qu’il ne parle plus de la bouche du corps, mais de la bouche du coeur. Il dit en effet: « C’est du coeur que sortent les pensées mauvaises, les fornications, les homicides, les blasphèmes: voilà ce qui souille l’homme ; mais manger sans s’être lavé les mains, ne souille pas l’homme 2». Comment donc, mes frères, ces crimes peuvent-ils sortir de notre bouche, sinon parce qu’ils sortent de notre coeur, comme le dit le Seigneur lui-même?Ce n’est point quand nous en prononçons les noms qu’ils nous souillent. Que nul ne dise: C’est quand nous parlons de ces péchés qu’ils sortent de notre bouche, puisque de notre bouche sortent des sons etdes paroles, et quand nous disons ce qui est mauvais nous sommes impurs. Qu’un homme, sans parler, arrête sa pensée au mal, est-il donc pur, parce que rien n’est sorti de la bouche de son corps ? Mais Dieu a déjà entendu ce qui sortait de la bouche de son coeur. Comprenez donc ceci, mes frères : Je prononce le mot larcin; mais pour avoir prononcé ce mot de larcin,le larcin m’a-t-il souillé? Le mot est sorti de ma bouche, mais sans m’avoir rendu impur. Un voleur se lève la nuit, sa bouche est silencieuse, mais l’action le rend impur. Non-seulement il ne parle point de son crime, mais il affecte le plus grand silence, et il craint tellement que sa voix ne soit entendue, qu’il redoute jusqu’au bruit de ses pas : est-il donc pur dès lors qu’il garde un tel silence ? Je vais plus loin, mes frères. Le voilà qui est
1. Matth.
XV, II. — 2. Id. 19,20 ; Marc, VII, 5-23.
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encore dans son lit. il n’en est point sorti pour commettre son vol ; il veille, il attend que les hommes soient endormis ; mais il parle déjà devant Dieu, il est déjà voleur, il est déjà impur ; son crime est déjà sorti de sa bouche intérieure. Quand est-ce, en effet, que le crime sort de la bouche ? Quand le dessein de le commettre est arrêté. Dès que tu as résolu de le faire, tu l’as dit, tu l’as fait. Si le vol n’est pas accompli extérieurement, c’est peut être que celui que tu voulais dépouiller ne méritait pas de perdre son bien. Il n’a rien perdu, et tu seras néanmoins traité comme un voleur. Tu as arrêté le dessein de tuer un homme; tu t’as dit dans ton coeur, ta bouche intérieure a crié homicide cet homme vit encore, et tu seras châtié de ton homicide. Car on demandera ce que tu es devant Dieu, et non ce que tu parais aux yeux des hommes.
8. Nous voyons donc et nous devons comprendre, et bien retenir, que le coeur a sa bonche, que le cœur a sa langue.C’estla bouche qui est remplie de joie ;c’est par cette bouche intérieure que nous prions Dieu ,quand nos lèvres sont closes et la conscience ouverte. Le silence règne, et le coeur pousse des cris ; mais aux oreilles de qui? Non point de l’homme, mais de Dieu. Sois donc en assurance,il t’entend celui qui te prend en pitié. Mus au contraire, quand nul homme n’entendrait le mal sortir de ta bouche, dès qu’il en sort, ne sois plus en assurance, car il écoute celui qui peut te damner. Les juges d’iniquité n’entendaient point Suzanne qui priait en silence. L’homme n’entendait point sa voix, mais son coeur poussait des cris vers Dieu 1. Et parce que sa voix ne sortait point des paroles de son coeur, n’a-t-elle point mérité d’être écoutée de Dieu ? Il l’écouta, sans doute, et nul homme n’entendit sa prière. Donc, mes frères, voyez ce que nous avons dans la bouche intérieure. Prenez garde que, sans faire le mal au dehors, vous ne le disiez intérieurement. L’homme ne fait au dehors que les actions qu’il a dites à l’intérieur. Eloigne tout mal de la bouche de ton coeur, et tu seras innocent, la langue de ton corps sera innocente, et tes mains seront innocentes ; tes pieds aussi seront innocents, tes yeux innocents, tes oreilles innocentes, tous tes membres comiibattront pour la justice, parce qu’un maître juste sera en possession de ton coeur.
1. Dan. XIII, 35, etc.
9. « Alors on dira parmi les nations: Le Seigneur a manifesté sa gloire dans ce qu’il a fait en leur faveur. Le Seigneur a manifesté sa gloire, en agissant pour nous; il nous a comblés de joie 1 ». Voyez, mes frères, si ce n’est point là ce que Sion chante aujourd’hui parmi les peuples, dans l’univers entier: voyez si de toutes parts on ne vient point dans l’Eglise. Dans l’univers entier, on reçoit le prix de notre rançon, et l’on répond : Amen. Ils chantent, parmi les nations, ces captifs de Jérusalem, ces enfants de Jérusalem qui doivent y retourner un jour, qui sont en exil et qui soupirent après la patrie. Que disent-ils? « Le Seigneur a manifesté sa gloire dans ce qu’il a fait pour nous, et nous sommes comblés de joie ». Ont-ils eux-mêmes agi en leur faveur ? Ils n’ont pu que se nuire, parce qu’ils se sont vendus par le péché. Le
Rédempteur est venu, et a fait en leur faveur de grandes choses : « Il a manifesté sa gloire dans ce qu’il a fait pour eux. Il a manifesté sa gloire dans ce qu’il a fait pour nous, et nous sommes comblés de joie ».
10. « Seigneur, ramenez-nous de notre captivité, comme le vent du Midi ramène le torrent ». Que votre charité écoute bien ces paroles. Déjà il est dit : « Quand le Seigneur délivrait Sion de la captivité » ; et ce langage est au passé. Mais les Prophètes se servent souvent du passé pour prédire l’avenir. Car c’était au passé qu’il disait dans un autre psaume : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os ». Il ne dit point : Ils perceront mes pieds; ni : Ils compteront mes os; ni : Ils partageront mes vêtements ; il ne dit point : Ils tireront ma robe au sort; tout cela est pour l’avenir, et le Prophète en parle comme d’un passé. Car tout ce qui doit être, est, en Dieu, comme s’il était accompli. Quand donc le Prophète nous dit : « Lorsque le Seigneur délivrait Sion de la captivité, nous avons été comme ceux que l’on console ; alors notre bouche a été pleine de joie et notre langue d’allégresse », il nous montre que sous la figure du passé il annonce l’avenir, puisqu’il ajoute: « Alors on dira parmi les nations » . « On dira » est au futur. « Le Seigneur a manifesté sa gloire dans ce qu’il a fait pour nous: nous avons été comblés de joie». Quand on chantait ces cantiques, tout cela devait
1. Ps. CXXV, 3.
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arriver, et maintenant nous le voyons s’accomplir. Le Prophète prie comme pour l’avenir, lui qui, tout à l’heure, annonçait l’avenir sous la forme du passé : « Seigneur, mettez fin à notre captivité ». La captivité n’était donc point terminée encore, puisque le Rédempteur n’était point encore arrivé. Cette prière que l’on faisait à Dieu quand on chantait ces psaumes est donc maintenant accomplie : « Seigneur, ramenez-nous de notre captivité, comme le vent du Midi ramène le torrent». De même que le vent du Midi fait couler les torrents, faites cesser notre captivité. Vous cherchez ce que cela signifie, vous le saurez bientôt, avec le secours de Dieu et par vos prières. Dans un endroit de l’Ecriture, qui nous conseille et nous commande les bonnes oeuvres, il est dit: « Vos péchés seront dissous, comme la glace sous un ciel serein 1». Donc nos péchés nous resserraient. Comment? Comme la glace resserre l’eau et l’empêche de couler. Le froid de nos péchés nous a gelés sous ses étreintes. Mais le vent du Midi est très-chaud : quand il souffle, il dissout les glaces, et les torrents se remplissent. On appelle torrents ces fleuves de l’hiver grossis tout à coup par les eaux et qui coulent avec fracas. La captivité nous avait donc gelés, nos péchés nous tenaient enchaînés ; niais le vent du Midi ou l’Esprit-Saint a soufflé ; nos péchés nous ont été remis et nous avons été dégagés du froid de l’iniquité, nos péchés ont fondu comme la glace au vent du Midi. Courons donc vers notre patrie comme les torrents au souffle du midi. Le bien nous a valu des tribulations, il nous en amène encore. Car la vie humaine, dans laquelle nous sommes entrés, est un tissu de misères, de travaux, de douleurs, de périls, d’afflictions, de tentations. Ne vous laissez point séduire par les vaines joies du monde, et voyez dans les choses d’ici-bas ce qu’il faut pleurer. L’enfant qui vient de naître pouvait rire tout d’abord; pourquoi commence-t-il sa vie en pleurant ? Pourquoi sait-il déjà pleurer, quand il ne sait point rire encore ? C’est parce qu’il est entré dans cette vie. S’il est au nombre de nos captifs, il gémit, il pleure ; mais la joie viendra un jour.
11. Car, notre psaume l’a dit : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie 2». Semons en cette vie qui est pleine de larmes. Que sèmerons-nous ? Des bonnes
1. Eccl, III, 17. — 2. Ps. CXXV, 5.
oeuvres. Les oeuvres de miséricorde, voilà ce que nous semons, et à ce propos saint Paul vous dit : « Ne nous lassons pas de faire le bien, si nous ne perdons pas courage, nous moissonnerons dans le temps. C’est pourquoi pendant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, mais principalement aux serviteurs de la foi 1». Et que dit-il en parlant de l’aumône? « Or, je vous le dis : Celui qui sème peu, moissonne peu 2 ». Donc celui qui sème beaucoup, moissonnera beaucoup: « Celui qui sème peu, moissonnera peu » ; et celui qui ne sème peu, ne moissonnera rien. Pourquoi convoiter de vastes campagnes pour y semer beaucoup de grain? Vous ne sauriez trouver, pour jeter vos semences, un plus vaste champ que le Christ qui a voulu qu’on semât en lui. Votre terre est l’Eglise, semez-y autant que vous pourrez. Mais tu n’as que peu à semer, diras-tu. As- tu du moins la volonté? Comme, sans elle, tout ce que tu pourrais avoir ne serait rien; de nième, avec elle, ne t’afflige pas de ne rien avoir. Que sèmes-tu en effet? La miséricorde. Que moissonneras-tu? La paix. Or, les anges ont-ils dit: Paix sur la terre aux hommes riches ; et n’est-ce point: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 3?» Zachée avait beaucoup de volonté, une grande charité. Il reçut chez lui le Seigneur, le reçut avec joie, promit de donner aux pauvres la moitié de son bien, et de rendre au quadruple ce qu’il pouvait avoir pris 4 ; afin de te montrer que s’il retenait la moitié de son bien, c’était moins pour le plaisir de le posséder, que pour avoir de quoi restituer. C’est là une grande volonté, c’est là donner beaucoup, semer beaucoup. Mais cette veuve qui ne donna que deux petites pièces, aurait-elle donc peu semé ? Autant que Zachée. Ses biens étaient moindres, sa volonté était égale 5. Elle donna deux pièces de monnaie avec autant de bonne volonté, que Zachée la moitié de ses biens. A considérer le don, il est différent; mais à considérer la volonté, elle est semblable. La femme donna ce qu’elle avait, comme Zachée donna ce qu’il avait.
12. Supposons un homme qui n’ait pas même les deux pièces de cette veuve ; y a-t-il quelque chose de moindre prix que nous puissions semer pour recueillir une telle moisson? Oui. « Quiconque aura donné à
1. Gal. VI, 8 -10. — 2. II Cor. IX, 6.— 3. Luc, II, 14. — 4. Id. XIX, 6-8. — 5. Id. XXI, 1-4.
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mon disciple un verre d’eau froide, ne u perdra point sa récompense 1 ». Un verre d’eau froide ne coûte pas deux pièces de monnaie, on le donne pour rien ; et toutefois, quoiqu’il ne coûte rien, tel homme peut l’avoir, tel autre non ; si donc celui qui l’a le donne à celui qui ne l’a point, il donne autant, si le don qu’il fait vient d’une charité parfaite ; il donne autant que cette femme avec ses pièces de monnaie, que Zachée avec la moitié de ses biens. Car, ce n’est point sans sujet que le Fils de Dieu ajoute le mot froide, afin de montrer qu’elle vient du pauvre. Il a dit «un verre d’eau froide », afin que nul ne pût s’excuser en disant qu’il n’a point de bois pour la chauffer. « Quiconque donnera à mes disciples un verre d’eau froide, ne perdra point sa récompense ». Mais s’il n’a pas même ce verre d’eau? Qu’il soit hors de crainte quand il ne l’a pas même : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » ; qu’il craigne seulement de pouvoir faire le bien, et de ne point le faire. Car s’il peut, sans le faire, il est gelé intérieurement: ses péchés ne sont point dissous, comme la glace du torrent au souffle du midi, son coeur est demeuré froid. Que valent ces grands biens que nous possédons ? Voilà un homme au coeur fervent, qu’a fondu la chaleur du midi; et n’eût-il rien, Dieu lui tient compte de tout. Voyez les services que se rendent les mendiants. Que votre charité comprenne comment on fait l’aumône. C’est aux mendiants sans doute que tu fais l’aumône, ce sont les mendiants qui ont faim. Vous jetez donc les yeux sur vos frères, vous voyez leurs besoins, et si le Christ est en vous, vous secourez même les étrangers. Mais ces pauvres mêmes dont le métier est de mendier, ont dans leur misère de quoi se secourir mutuellement. Dieu leur a donné le moyen de montrer s’ils aiment à donner l’aumône. Celui-ci ne saurait marcher, celui-là qui le peut, prête au boiteux le secours de ses pieds; celui qui voit prête ses yeux à l’aveugle; celui qui est jeune et vigoureux prête ses forces au vieillard, au malade, il le porte: l’un donc est pauvre, et l’autre est riche à son égard.
13. Il arrive quelquefois que le riche soit pauvre, et que le pauvre lui rende service. Voilà, près d’un fleuve, un homme aussi frêle qu’il est riche, il ne saurait le traverser; en
1. Matth.
X, 42 ; Marc, IX, 40.
découvrant ses membres, il se refroidirait, deviendrait malade, et mourrait; il arrive là un pauvre plus robuste de corps, qui porte le riche sur l’autre rive, et qui fait ainsi l’aumône au riche. Donc ne regardez point comme pauvre ceux-là seulement qui n’ont point d’argent. Voyez en quoi chaque homme est pauvre, car vous êtes riches peut-être dans ce qui lui manque, et vous avez de quoi l’assister. Lui prêter le secours de tes membres, c’est plus peut-être que lui prêter de l’argent. Il a besoin de conseils, et tu es homme de bons conseils; sous ce rapport il est pauvre et tu es riche. Voilà que sans fatigue, sans perte aucune, tu donnes un simple conseil et tu fais l’aumône. Maintenant, mes frères, que nous vous parlons, vous êtes comme des pauvres pour nous, et nous vous assignons une part dans les dons qu’il a plu à Dieu de nous faire. Car nous recevons tous de lui,qui seul est souverainement riche. Ainsi donc se maintient le corps du Christ ; les membres sont unis entre eux et rattachés par les liens de la charité et de la paix, chacun dans ce qu’il possède fait une part à celui qui n’a rien ; il est riche dans celui qui possède. et pauvre dans celui qui ne possède point. Aimez-vous ainsi, mes frères, ayez une mutuelle charité. Ne soyez pas uniquement occupés de vous-mêmes, voyez autour de vous ceux qui ont besoin. Ne vous laissez point décourager par ce qu’il y a de pénible et de fatigant dans ces aumônes. Vous semez dans les larmes, vous moissonnerez dans la joie. Eh quoi! mes frères. Quand le laboureur s’en va, portant derrière sa charrue le grain qu’il veut semer, n’est-il pas souvent accueilli par un vent trop froid, ou détourné par la pluie? Il regarde le ciel, il le voit sombre, il tremble de froid, et pourtant il marche, il sème. Il craint qu’en s’arrêtant à un ciel trop sombre, pour attendre un jour plus beau, il ne perde l’occasion de semer, et ne trouve rien à moissonner. Ne différez donc point, mes frères, semez pendant l’hiver, semez des bonnes oeuvres, même dans les larmes ; car « ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie ». Ils jettent en terre leur semence, leur bonne volonté et leurs bonnes oeuvres.
14. « Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences 1». Parce qu’ils étaient parmi
1. Ps. CXXV, 6.
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les malheureux, et malheureux eux-mêmes. Qu’il n’y eût plus de misérables, voilà ce qui vaudrait encore mieux que vos miséricordes. Souhaiter qu’il y ait des misérables afin de les soulager, c’est une miséricorde cruelle. Cela reviendrait au médecin qui voudrait voir beaucoup de malades afin d’exercer son art, et alors art bien cruel ! La santé pour tous est bien préférable à l’exercice de l’art médical. Que tous règnent dans la céleste patrie, voilà ce qu’il faut désirer plutôt que de rencontrer des malheureux à qui nous fassions miséricorde. Et toutefois, tant qu’il est des hommes à qui nous pouvons faire du bien, ne nous lassons pas de semer dans les peines. Bien que nous semions dans les larmes, nous moissonnerons dans la joie. Car à la résurrection des morts, chacun recueillera ses gerbes, c’est-à-dire le fruit des semences qu’il aura répandues, la couronne de la joie et de l’allégresse. Alors, nous triompherons dans notre joie, et nous insulterons à la mort qui nous arrachait des gémissements. Alors nous dirons à la mort: « O mort, où est ta victoire? ô mort, où est ton aiguillon 1? » Mais d’où viendra cette joie? C’est qu’ « alors nous porterons nos gerbes ». Car « ils allaient et pleuraient en répandant leurs semence ». Pourquoi « répandant leurs semences ? » Parce que « ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie».
15. Que le fruit de cette exhortation, mes frères, soit de vous exciter à la miséricorde, car c’est elle qui nous élève à Dieu. Et vous voyez qu’il s’élève, celui qui chante le cantique des degrés. Souvenez-vous-en, mes frères. N’aimez point à descendre au lieu de monter, mais songez toujours à vous élever; car l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho tomba entre les mains des voleurs 2. S’il ne fût descendu, les voleurs ne l’eussent
1. I Cor. XV, 55. — 2. Luc, X, 30.
point rencontré. Adam déjà était descendu et tombé aui mains des voleurs, et nous sommes tous en Adam. Mais le prêtre passa, et le vit avec indifférence, le lévite passa et fut aussi indifférent, car la loi ne pouvait guérir. Un samaritain vint à passer, ou Jésus-Christ Notre-Seigneur; car c’est à lui que l’on disait : « N’avons-nous pas raison de dire que vous êtes un samaritain et un possédé du démon? » Pour lui, il ne dit point : Je ne suis pas un samaritain; il dit seulement: « Je ne suis point possédé du démon 1 ». Samaritain signifie en effet gardien. Si donc il eût répondu : Je ne suis pas samaritain, il eût dit: Je ne suis pas gardien; et dès lors quel autre nous garderait? Achevant alors sa parabole : « Un samaritain passa », dit le Sauveur, « et lui fit miséricorde 2 » ; vous savez le reste. Cet homme était donc blessé sur le grand chemin parce qu’il était descendu; et le samaritain qui passait ne nous méprisa point en lui : il prit soin de nous, il nous mit sur son cheval, ou sur sa chair; il nous conduisit àla grande hôtellerie de son Eglise ; il nous recommanda à l’hôtelier, ou à son apôtre; il donna deux deniers pour nous soigner, c’est-à-dire le double précepte de la charité, de Dieu et du prochain; et « ce double précepte renferme la loi et les Prophètes 3». Or, il dit au maître de l’hôtellerie : « Ce que vous dépenserez en plus, je vous le remettrai à mon retour 4 ». En effet, l’Apôtre a dépensé davantage. Car tous les Apôtres avaient le droit, comme soldats du Christ, de recevoir une solde des fournisseurs du Christ, et celui-ci a travaillé de ses mains, et fait don de sa solde aux fournisseurs 5. Tout cela s’est fait ainsi; si nous avons été blessés parce que nous sommes descendus, montons aujourd’hui, chantons notre triomphe, et avançons afin d’arriver un jour.
1. Jean, VIII, 48, 49. — 2. Luc, X, 33.— 3. Matth. XXIX, 37- 40. — 4. Luc, X, 30-37.— 5. I Cor. IV, 12; I Thess. II, 7, 9; II Thess. III, 8,9.
SERMON AU PEUPLE.
LA CITÉ DE DIEU.
Ce psaume convient à ceux qui marchent dans la vertu par la charité. Il est attribué par le titre à Salomon, qui fut Prophète et tomba néanmoins dans l’idolâtrie, parce que Salomon, qui signifie pacifique et qui bâtit un temple au Seigneur, est la figure du Christ qui est notre paix. et qui a réuni en lui-même, pierre angulaire, les deux murailles venant, l’une de la circoncision, l’autre de la gentilité; il forme ainsi la cité de Dieu ou l’Eglise, que nul autre que Dieu ne saurait bâtir ; qui a des gardiens dans les évêques, et qui est surtout gardée par Dieu, gardien d’Israël. Si nous voulons qu’il nous garde, comptons sur lui et non sur nous-mêmes, ce serait nous lever avant la lumière. Or, comme le disciple est moindre que le Maître, et que le Maître s’est assis ou abaissé, nous ne pouvons nous élever avec lui qu’après nous être assis dans la douleur, l’humilité par la mort, comme le Sauveur. Il dormit sur la croix, et de son côté entr’ouvert fut tirée l’Eglise, comme Eve du côté d’Adam. Nous ressusciterons tous, mais ceux-là ressusciteront avec lui qui sont ses amis, qui sont enfantés par l’Eglise au nombre des saints ; car il y a deux peuples dans l’Eglise, comme il y avait dans le sein de Rébecca deux jumeaux, dont l’un seulement était aimé de Dieu. Les fils de ceux qu’on a secoués sont ou les fils des Apôtres qui ont secoué leurs pareils, ou les Apôtres eux-mêmes issus des Prophètes que l’on a secoués pour en montrer les enseignements. Ils sont allés comme des flèches lancées par le Seigneur. L’homme qui les aime parlera sur la porte qui est Jésus-Christ, dont il cherche la gloire.
1. Parmi tous les psaumes qui ont pour titre : Cantique des degrés, celui-ci porte en plus : « de Salomon ». Il est en effet intitulé « Cantique des degrés de Salomon ». Ce titre, moins commun que les autres doit nous exciter à chercher pourquoi l’on ajoute « de Salomon ». Il n’est point nécessaire de répéter ce que signifie « cantique des degrés », nous l’avons dit plusieurs fois. C’est un homme qui monte, et dont la voix sur les ailes de la piété et de l’amour, s’élève à cette Jérusalem d’en haut, vers laquelle nous soupirons dans notre exil, et où nous retrouverons la joie quand, après cet exil, nous y serons retournés. C’est là que s’élève quiconque fait des progrès dans la vertu, de là que descendent ceux qui s’attiédissent. Renonce donc à y monter, à en descendre avec tes pieds; aimer Dieu, c’est monter; aimer le monde, c’est descendre. Ce sont donc là les chants de ceux qu’embrase l’amour, qu’embrasent les saints désirs. Ils brûlent d’amour ceux qui les chantent du coeur, et l’on retrouve cette flamme du coeur dans leurs moeurs, dans la sainteté de leur vie, dans leurs oeuvres conformes aux préceptes du Seigneur, dans le mépris des biens temporels, dans l’amour des biens éternels. Mais pourquoi ajouter « de Salomon? » c’est ce que je dois dire à votre charité, autant que le Seigneur m’en donnera la grâce.
2. Salomon était, selon le temps, fils de David : c’était un grand roi, et le Saint-Esprit se servit de lui pour donner de saints préceptes, de salutaires conseils, et beaucoup de ces figures mystérieuses, que renferment les saintes Ecritures. Car, ce même Salomon eut pour les femmes une passion déréglée, et fut réprouvé de Dieu; et il fut tellement victime de cette passion, que ces femmes l’amenèrent à sacrifier aux idoles, comme nous l’atteste l’Ecriture 1. Mais si sa chute effaçait tout ce qui a été dit par lui, on croirait que c’est lui qui l’a dit, et non point que Dieu l’a dicté par sa bouche. C’est donc par une sage inspiration de la divine miséricorde et de l’Esprit-Saint, que l’on attribue à Dieu tout ce qui a été dit de bien par Salomon, et à l’homme, le péché de l’homme. Pourquoi s’étonner que Salomon soit tombé au sein du peuple de Dieu? Adam n’est-il point tombé dans le paradis? L’ange qui s’est fait diable n’est-il point tombé du ciel? Ces exemples nous apprennent à ne mettre en aucun homme notre espérance, puisque ce même Salomon avait bâti au Seigneur un temple 2, qui nous montrait par avance, comme dans
1. III Rois, XI, 1.— 2. Id. VI, 1.
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un type, la figure de l’Eglise et le corps de Jésus-Christ. De là cette parole de l’Evangile : « Détruisez ce temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours 1». Comme donc Salomon avait bâti un temple, voilà que se bâtit à lui-même un temple ce même Jésus-Christ, véritable Salomon, véritable roi de paix. Le nom de Salomon signifie en effet pacifique : or, celui-là est véritablement pacifique, dont l’Apôtre a dit : « C’est lui qui est notre paix, qui de deux peuples en a fait un ». Il est le véritable pacifique, celui qui a réuni en lui-même, comme en une pierre angulaire, les deux murailles venant de côté opposé, et le Peuple croyant qui venait de la circoncision, et le peuple croyant aussi qui venait des hommes incirconcis: c’est de ces deux peuples qu’il a fait une seule Eglise, dont il est la pierre angulaire 2, et dès lors le véritable pacifique. C’est lui qui est le vrai Salomon; et cet autre Salomon, fils de David et de Bethsabée 3, ce roi d’Israël, n’était que la figure du véritable pacifique, lorsqu’il bâtissait un temple au Seigneur. Et pour que ta pensée ne s’arrête point sur le Salomon qui éleva un temple, voilà que l’Ecriture te désigne un autre Salomon en commençant ainsi notre psaume : « Si le Seigneur ne bâtit lui-même une maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent ». C’est donc le Seigneur qui élève la maison, c’est Jésus-Christ Notre-Seigneur qui construit lui-même son temple. Beaucoup se fatiguent à bâtir, mais si le Seigneur ne construit, c’est en vain que travaillent ceux qui construisent. Quels sont ces travailleurs? Ceux qui prêchent dans l’Eglise la parole de Dieu, qui administrent les sacrements. Nous courons tous maintenant, nous travaillons tous, nous édifions tous : d’autres, avant nous, ont couru, ont travaillé, ont édifié ; mais, « si le Seigneur n’élève une maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la construisent ». C’est pourquoi, à la vue des fidèles qui tombent, les Apôtres leur disent et surtout saint Paul e Vous observez les jours et les années, les mois et les temps ; je crains fort que je « n’aie travaillé en vain parmi vous 4». Comme il savait par expérience que c’est le Seigneur qui édifie à l’intérieur, il pleurait ces fidèles parce qu’il avait en vain travaillé
1. Jean, II, 19. — 2. Ephés. II, 14 - 22. — 3. II Rois, XII, 21. — 4. Gal. IV, 10, 11.
parmi eux. C’est donc nous qui parlons au dehors, c’est Dieu qui édifie au dedans. Nous voyons comme vous écoutez, mais Dieu qui seul voit les coeurs, connaît vos pensées. C’est lui qui édifie, lui qui avertit, lui qui effraie lui qui ouvre l’intelligence, lui qui applique notre esprit aux vérités de la foi ; et toutefois nous travaillons comme ouvriers; mais « si le Seigneurs, ne construit une maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent».
3. Cette maison de Dieu est aussi sa cité, car la maison de Dieu, c’est le peuple de Dieu ; la maison de Dieu, c’est le temple de Dieu, Et que dit l’Apôtre? « Le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple 1 ». Tous les fidèles composent donc cette maison de Dieu, et non-seulement ceux qui sont aujourd’hui, mais ceux qui ont existé avant nous et qui sont morts, ceux qui viendront après nous, et qui doivent naître parmi les hommes jusqu’à la fin du monde: tous ces fidèles qui forment une multitude innombrable, et que Dieu seul peut compter, selon cette parole de l’Apôtre : « Le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 2 » ; tous ces grains qui gémissent parmi la paille, et qui ne formeront qu’une seule masse, quand l’aire sera vannée 3; tous ces fidèles sanctifiés qui doivent échanger leur humanité pour devenir les égaux des anges, avec ces anges eux-mêmes, qui ne sont point exilés maintenant, mais qui attendent que nous revenions de notre exil, tous ensemble composent une seule maison de Dieu, une seule cité qui est Jérusalem. Elle a des gardiens: de même qu’elle a des hommes qui la bâtissent, qui s’efforcent de la construire, elle en a pour la garder. C’est en veillant sur elle que l’Apôtre a dit : « Je crains que, comme Eve fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits de même ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est dans le Christ 4». Voilà un gardien qui veillait ; il veillait de tout son pouvoir sur ceux qui lui étaient confiés. Voilà ce que font les évêques, et c’est pour cela qu’ils occupent un lieu plus élevé, afin qu’ils aient l’intendance et comme la garde de leur peuple. Car ce que l’on appelle évêque, en grec, se traduit en latin par sentinelle, parce qu’il veille d’en haut. Il voit d’un
1. I Cor. III,
17. — 2. II Tim. II, 19. — 3. Matth. III, 12. — 4. II Cor. XI, 3.
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lieu élevé. De même que le vigneron se bâtit un lieu élevé pour garder sa vigne, ainsi en est-il des évêques. Ils ont un lieu plus élevé, et c’est de cette élévation que nous aurons àrendre un compte sévère, si nous n’y sommes dans la disposition de nous abaisser à vos pieds par l’humilité, et de prier pour vous, afin que Dieu qui connaît vos esprits veuille bien vous garder lui-même. Car nous pouvons bien vous voir entrer et vous voir sortir, mais voir vos pensées nous est si peu possible que nous ne pouvons pas même voir ce que vous faites en vos maisons. Comment dônc sommes-nous vos gardiens? Autant que le peuvent être des hommes, autant que Dieu nous en a rendus capables. Mais parce que l’humaine faiblesse nous empêche de vous garder complètement, serez-vous donc sans gardiens? Loin de là ; car où est Celui dont il est dit : « Si le Seigneur ne garde la cité, inutilement veille celui qui la garde? » Nous nous fatiguons à veiller, et notre travail est vain, si celui qui voit vos pensées ne vous gerde lui-même. C’est lui qui vous garde pendant votre veille, lui qui vous garde encore pendant votre sommeil; lui qui dormit une fois sur la croix, et qui est ressuscité pour ne plus dormir. Soyez donc Israël ; puisqu’il ne dort point, qu’il ne sommeille point, celui qui garde Israël 1, Allons, mes frères! soyons Israël si nous voulons être gardés à l’ombre des ailes de Dieu. Nous vous gardons par le devoir de notre charge, mais nous voulons être gardés avec vous. Nous sommes pasteurs à votre égard, mais brebis avec vous sous le Pasteur suprême. De ce lieu élevé, nous sommes des maîtres à votre égard, mais des disciples avec vous à l’école de ce Maître unique et suprême.
4. Si nous voulons être sous la protection de celui qui s’est humilié pour nous, et qui a été élevé afin de veiller sur nous, soyons humbles à notre tour. Que nul n’ait de présomption, car nul n’a rien de bon qu’il ne l’ait reçu de celui qui seul est bon. Quiconque s’attribue à soi-même la sagesse, est un insensé. Qu’il s’humilie, afin que la sagesse vienne en lui et l’éclaire. Mais s’il se croit sage avant que la sagesse vienne en lui, il se lève avant la lumière et marche dans les ténèbres. Or, que lui dit-on dans notre psaume? « En vain vous vous levez avant l’aurore 2 ».
1. Ps. CXX,
4. — 2. Id. CXXV, 2.
Qu’est-ce à dire : « C’est chose vaine pour vous que vous lever avant l’aurore? » Vous lever avant que la lumière soit levée, c’est vous mettre dans la nécessité de demeurer dans la vanité, puisque vous serez dans les ténèbres. Voilà que s’est levé le Christ notre lumière et il vous est bon de vous lever avec le Christ, mais non avant le Christ. Quand se lève-t-on avant le Christ, sinon quand on veut se préférer au Christ? Et qui veut se préférer au Christ, sinon l’homme qui veut s’élever quand le Christ s’est humilié ? Qu’ils s’humilient donc maintenant, s’ils veulent s’élever où le Christ s’est élevé ? Car c’est ainsi qu’il parle à propos de ceux qui se sont attachés à lui par la foi, et dès lors à propos de nous, si nous croyons en lui avec un coeur pur : « Mon Père, je veux que ceux que vous m’avez donnés, soient avec moi où je suis moi-même 1 ». O don prodigieux ! grâce admirable ! inestimable promesse, mes frères ! Qui donc ne voudrait être avec le Christ, où est le Christ? Mais il est dans la gloire, et veux-tu donc être dans la gloire avec lui? Sois humble où il fut humble lui-même. C’est pour cela que la Lumière dit à ses disciples : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur 2». Ceux de ses disciples qui voulaient être plus que le maître des serviteurs, qui voulaient être plus que le seigneur, voulaient alors se lever avant la lumière. C’est pour eux que notre psaume a dit : « En vain vous lèverez-vous avant la lumière ». Tels étaient les fils de Zébédée qui, avant de s’humilier comme le Seigneur dans sa passion, choisissaient des places pour s’asseoir l’un à droite, l’autre à gauche. Ils voulaient s’élever avant la lumière, aussi marchaient-ils en vain. Le Seigneur, en les entendant, les rappela dans la voie de l’humilité, et leur dit : « Pouvez-vous boire le calice que je boirai 3? » Je suis venu pour m’humilier, voulez-vous être élevés avant moi? Suivez-moi par où je marche le premier. Car, si vous voulez marcher par une autre voie que la mienne, « c’est en vain que vous vous levez avant la lumière ». Pierre aussi se levait avant la lumière quand il voulait dissuader le Sauveur de souffrir pour nous. Il avait parlé de sa passion qui devait nous sauver, de son humiliation ; car c’est dans son humilité qu’il souffrit ; lorsqu’il
1. Jean, XVII, 24. — 2. Matth. X, 24. — 3. Id. XX, 21, 22.
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annonça ce qui allait arriver dans sa passion, Pierre tout effrayé, lui qui venait de l’appeler Fils de Dieu, craignit qu’il ne mourût et lui dit: « A Dieu ne plaise, Seigneur, il ne vous arrivera rien de semblable 1». Il voulait se lever avant la lumière, et donner des conseils à la lumière. Mais que fit le Seigneur ? Il le contraignit à ne se lever qu’après la lumière : « Retire-toi ; arrière, Satan 2». Tu es Satan, parce que tu veux marcher devant moi; « retourne; arrière», c’est à moi de marcher le premier, et à toi de suivre. A toi d’aller où je vais, et non pas à toi de me faire aller où tu voudrais.
5. C’est donc à ceux qui voulaient se lever avant la lumière que notre psaume dit: « Inutile de vous lever avant la lumière ». Quand nous lèverons-nous? Quand vous aurez été humiliés. « Levez-vous après avoir été assis ». Se lever marque l’élévation, s’asseoir l’abaissement. Quelquefois s’asseoir signifie prendre une place d’honneur pour juger, et quelquefois s’humilier. Comment désigne-t-il une place d’honneur pour juger? « Vous serez assis sur douze trônes », dit le Sauveur, « pour juger les douze tribus d’Israël 3 ». Comment s’asseoir est-il un signe d’humilité? « A la sixième heure le Seigneur s’assit sur le puits 4». La fatigue chez le Seigneur était une faiblesse, la faiblesse de la force, la faiblesse de la sagesse; mais la faiblesse est l’humilité. Donc s’asseoir par faiblesse est pour lui un signe d’humilité. C’est parce qu’il s’est assis qu’il a été humble et qu’il nous a sauvés. Car « ce qui est faible en Dieu est plus fort que les hommes 5 ». De là cette parole d’un psaume: « Seigneur, vous savez quand je me suis assis et me suis relevé 6» C’est-à-dire, vous connaissez mon abaissement et mon exaltation. Pourquoi donc, ô fils de Zébédée, vouloir vous lever avant la lumière? Parlons ainsi et appelons-les par leur nom, ils ne s’en offenseront point. Car cette particularité de leur vie a été marquée, afin que les autres évitassent l’orgueil qui les gagnait quelque peu. Pourquoi donc vouloir vous lever avant la lumière? « C’est chose vaine pour vous ». Vous voulez être élevés avant d’avoir été humiliés? Mais votre Seigneur lui-même, qui est votre lumière, ne s’est élevé à la gloire que par les abaissements,
1. Matth. XV, 22.— 2. Id. XV, 23.— 3. Id. XIX, 28.— 4. Jean, IV ,6.— 5. I Cor. I, 25.— 6. Ps. CXXXVIII, 2.
Ecoutez saint Paul qui nous dit : « Etant dans la nature de Dieu, il n’a pas cru qu’il y avait usurpation à se dire égal à Dieu ».
Pourquoi n’y avait-il point usurpation pour lui? Parce qu’il l’était par nature, et que sa naissance le faisait égal à celui qui l’engendrait. Mais qu’a-t-il fait? « Il s’est anéanti lui-même à cause de nous, prenant la forme de l’esclave, se rendant semblable aux hommes, et reconnu homme par tout ce qui a paru de lui». Il s’est donc humilié en se rendant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. Voilà comme il s’est assis. Ecoute comme il s’élève : « C’est pourquoi Dieu l’a élevé, et lui a donné un nom au-dessus de tout nom ». Déjà vous vous hâtez d’accourir à ce nom glorieux. « Levez-vous » donc, mais
« quand vous vous serez assis ». Vous voulez vous lever, commencez par vous asseoir; et c’est en vous relevant de votre humiliation que vous arriverez au royaume. Ravir tout d’abord le royaume, c’est tomber avant le lever. « Pouvez vous boire le calice que je boirai moi-même », dit le Sauveur? « Nous le pouvons », répondent les disciples. Et le Sauveur : «Vous boirez à la vérité mon calice, mais une place à ma droite ou à ma gauche, il n’est pas en mon pouvoir de vous la donner, elle appartient à ceux à qui mon Père l’a préparée 2 ». Qu’est-ce à dire: « Il n’est pas en mon pouvoir de vous la donner ? » Il ne m’appartient pas de la donner à des orgueilleux; car voilà ce qu’ils étaient encore. Mais si vous voulez recevoir, ne soyez plus ce que vous êtes. « Elle est préparée pour d’autres »; soyez autres, et elle sera préparée pour vous. Comment: Soyez
autres ? Commencez par vous humilier, vous qui voulez être élevés. Ils comprirent que l’humilité leur serait avantageuse, et ils se corrigèrent. Ecoutons donc à notre tour ce que nous dit le psaume : « Levez-vous après vous être assis ».
6. Pour nous empêcher de croire que « s’asseoir » est pris ici dans un sens d’honneur, et nous persuader que cette expression n’a ici d’autre signification que l’abaissement; pour nous convaincre que ce n’est péint là une injonction de s’asseoir pour juger, ou pour être à table et se réjouir, ce qui fournirait une occasion d’orgueil, le Prophète nous montre qu’il s’agit d’humilité, quand il dit:
1. Philipp. II, 8-9. — 2. Matth. XX, 22, 23.
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« Vous qui mangez un pain de douleur». Mais ceux-là mangent un pain de douleur, qui gémissent dans cet exil, qui sont dans la vallée des pleurs. Or, Dieu a fait des ascensions dans notre coeur. Où a-t-il disposé ses ascensions? « Dans notre cœur1 », dit le Psalmiste? Qui les a disposées? Dieu. C’est pourquoi ceux-là chantent les cantiques des degrés, qui ont des ascensions dans le coeur. Humilions-nous en cette vie et montons. Comment monter? Par le coeur. C’est le coeur qui monte, qui s’élève de la vallée des larmes. Oui, de la vallée des larmes, est-il dit. De même que les montagnes s’élèvent, les vallées s’abaissent; car ou appelle vallées les lieux bas de la terre, les collines sont des lieux plus élevés, moins toutefois que les montagnes, car on appelle ainsi les points les plus élevés de la terre. C’est peu encore ; le Prophète ne dit point: Elevez-vous d’une colline; ni : Elevez-vous d’une campagne; mais bien, du fond d’une vallée, pour exprimer quelque chose de plus bas encore qu’une campagne, Si donc c’est dans la vallée des larmes que tu manges un pain de douleur en disant : « Mes larmes sont pour moi un pain le jour et la nuit, pendant qu’on me dit tous les jours : Où est ton Dieu 2? » tu as raison de te lever, puisque tu as été assis.
7. Et comme si nous demandions : Quand nous lèverons nous? on nous commande maintenant de nous asseoir; car la résurrection sera pour nous comme elle a été pour le Seigneur. Quand vint celle du Seigneur? Regarde bien celui qui t’a précédé. Car si tu n’as les yeux sur lui ,c’est en vainque tu te lèves avant la lumière. Quand donc a-t-il été élevé? Après sa mort. De même donc, n’espère ton élévation qu’après ta mort, ne mets ton espérance qu’après la résurrection des morts, puisque le Christ est ressuscité et monté au ciel. Mais où donc a-t-il dormi? Sur la croix. Quand il dormait sur la croix, il était une figure, ou plutôt il accomplissait ce qui avait été figuré en Adam. Car ce fut quand Adam dormait que Dieu lui tira une côte dont il fit Eve 3 de même, pendant que le Seigneur dormait sur la croix, une lance lui ouvrit le côté 4, et il en découla les sacrements dont l‘Eglise est formée, Car l’Eglise est pour le Seigneur une épouse tirée de son côté, comme Eve fut tirée du côté d’Adam. Mais de même que la première ne
1. Ps. LXXXIII, 6,7.— 2. Id. XLI, 4. — 3. Gen. II, 21,22.— 4. Jean, XIX, 31.
fut tirée d’Adam que pendant son sommeil, la seconde ne fut tirée du flanc du Christ qu’après sa mort. Si donc il ne peut ressusciter sans avoir passé par la mort, voudrais-tu donc être élevé en gloire sinon après cette vie? Que ce psaume donc te donne une leçon, et comme si tu demandais: Quand ressusciterai-je? Sera ce avant de m’être assis? « Ce sera», nous dit-il, «quand il aura envoyé le sommeil â ses bien-aimés ». Dieu nous fera donc cette faveur quand ses bien-aimés, ou ceux du Christ, ressusciteront. Tous se lèveront en effet, mais tous ne se lèveront pas comme ses bien-aimés. Tous doivent ressusciter; maisque vous dit l’Apôtre? « Nous ressusciterons tous à la vérité, mais nous ne serons pas tous changés 1 ». Les uns ressuscitent pour le supplice , tandis que nous ressuscitons comme Notre-Seigneur est ressuscité, afin de suivre notre chef si nous sommes véritablement ses membres. Mais si nous sommes ses membres,nous sommes alors ses bien aimés, et alors nous aurons part à cette résurrection qui a d’abord paru dans le Fils de Dieu. La lumière s’est levée avant nous, et nous nous lèverons après elle ; car c’est vainement que nous nous lèverions avant le jour, que nous chercherions la grandeur avant la mort. puisque le Christ, notre lumière, n’a été qu’après sa mort glorifié dans sa chair. Etant donc devenus ses membres, et parmi ses membres, ceux qu’il aime, quand nous aurons pris notre sommeil, alors nous nous lèverons par la résurrection des morts. Lui seul est ressuscité pour ne plus mourir. Lazare ressuscita 2, mais pour mourir de nouveau ; la fille du chef de la synagogue ressuscita 3, mais pour mourir ; le fils de la veuve ressuscita 4, mais Polir mourir ; le Christ est ressuscité pour ne plus mourir. Ecoute l’Apôtre : « Jésus-Christ ressuscitant d’entre les morts ne meurt plus, la mort n’a plus d’empire sur lui 5». Espère une semblable résurrection, et sois chrétien dans ce seul but, mais non pour le bonheur de cette vie. Car si tu es chrétien seulement pour le bonheur de cette vie, tandis que delui qui est ta lumière n’a point cherché ce bonheur, tu prétends te lever avant la lumière, et tu demeureras nécessairement dans les ténèbres. Change donc tes pensées, suis ta lumière; lève-toi, parce qu’elle s’est levée;
1. I Cor. XV, 51.— 2. Jean, XI, 41 . — 3. Matth. IX, 25. — 4. Luc, VII, 15. — 5. Rom. VI, 19.
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mais assieds-toi d’abord, tu te lèveras ensuite, « quand le Seigneur aura donné le sommeil à ses bien-aimés ».
8. Comme si tu demandais à quel bien-aimé? « voilà », dit le Prophète, « que des enfants sont l’héritage du Seigneur, le fruit des entrailles aura sa récompense 1 ». Quand il dit « Le fruit des entrailles », il entend des fils enfantés avec douleur. Il est une femme en qui s’accomplit spirituellement ce qui est dit à Eve : « Tu enfanteras dans les gémissements 2 ». L’Eglise, qui est l’épouse du Christ, lui donne des enfants, et pour elle, enfanter, c’est enfanter dans la douleur. C’est pour cela que Eve a reçu le nom figuratif de « mère des vivants 3», Il était parmi les membres de celle qui enfante, celui qui disait « Mes petits enfants, que je mets au monde une seconde fois, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous 4 ». Mais ce n’est point en vain qu’elle enfante et qu’elle souffre, elle verra la lignée des saints à la résurrection, elle verra les justes répandus aujourd’hui dans l’univers entier. Elle les forme par ces gémissements, les enfante par ses douleurs; mais à la résurrection des morts on verra ces enfantements de l’Eglise, et il n’y aura plus ni douleurs ni gémissements. Et que dira-t-on alors? « Des enfants, tel est l’héritage du Seigneur, et la récompense sera pour le fruit des entrailles ». C’est le fruit qui aura la récompense, et non pas qui sera la récompense 5. Quelle est cette récompense? De ressusciter d’entre les morts. Quelle est cette récompense? De se lever après s’être assis. Quelle est cette récompense ? De goûter la joie après avoir mangé le pain de la douleur. Le fruit de quelles entrailles? De l’Eglise; c’est dans ces entrailles de l’Eglise que l’on voit ce qui arriva jadis en figure à Rébecca, deux jumeaux ou deux peuples en lutte 6. Le sein d’une seule mère renfermait deux frères qui se faisaient la guerre avant de naître : ils agitaient par leurs discordes imitestines les entrailles maternelles ; et leur mère gémissait et souffrait violence; mais en les mettant au monde, elle fit un discernement entre les jumeaux qu’elle avait portés. Ainsi, mes frères, en est-il aujourd’hui de l’Eglise qui est dans les gémissements pendant qu’elle enfante; elle porte dans son sein les bons et
1. Ps. CXXVI, 3.—
2. Gen. III, 16.— 3. Id. 20. — 4. Gal. IV, 19.— 5. Grec, tou karpou . — 6. Gen,
XXV, 22, 23.
les méchants. Le fruit des entrailles, pour Rébecca, fut Jacob qu’elle aima. « J’ai aimé Jacob », dit le Seigneur, « et haï Esaü 1»
Tous deux étaient sortis du même sein : l’un mérite d’être aimé, l’autre d’être rejeté. C’est ainsi que le fruit sera pour les bien-aimés; que la récompense sera pour le fruit des entrailles.
9. « Comme les flèches dans la main d’un homme puissant, ainsi seront les enfants de Dieu qu’on aura secoués 2 ». D’où est venu en effet, mes frères, ce grand héritage? D’où est venue cette postérité si nombreuse, dont le psaume vient de nous dire : « Des enfants, c’est un héritage qui vient du Seigneur; la récompense sera pour le fruit des entrailles? »
Comme on lance des flèches, le Seigneur a lancé quelques hommes de sa main puissante, et ils sont allés au loin, et ont rempli toute la terre, où germent les saints en grand nombre. Tel est en effet l’héritage dont il est dit : « Demande-moi, et je te donnerai les nations de la terre pour ton héritage, et les confins de la terre pour ton empire 3 ».
Comment cette possession peut-elle s’étendre et s’accroître jusqu’aux confins de la terre? C’est que, « comme sont les flèches dans la main d’un puissant, tels sont les fils de ceux qu’on a lancés ». On lance des flèches avec un arc; plus est grande la force qui lance, et plus la flèche va loin. Or, quelle force est plus grande que celle de Dieu, lequel lance les flèches? C’est de son arc qu’il lance les Apôtres et il n’est pas demeuré un coin de terre où n’ait pénétré la flèche lancée par un tel bras, elle est arrivée aux derniers confins du monde. Elle n’a pas été plus avant, parce que l’homme n’était point au delà. Telle est en effet la force de Dieu, que s’il y avait au-delà du monde quelque endroit où sa flèche pût pénétrer, il y jetterait une flèche. Or, les fils de ceux qu’il a lancés ressemblent à leurs pères. Quelques auteurs qui ont expliqué les psaumes avant nous, se sont demandé, à propos de cette expression : Pourquoi dire les fils de ceux qu’on a lancés, ou que doit-on entendre par ces fils de ceux qu’on a lancés ; et plusieurs ont vu dans les fils de ceux qu’on a lances les fils des Apôtres, comme je viens de le dire.
10. Que votre charité veuille bien m’écouter encore un peu. On a demandé comment
1. Malach. I, 2, 3; Rom. IX, 13.— 2. Ps. CXXVI, 4.—. 3. Id. II, 8.
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les Apôtres sont des hommes secoués , et quelques-uns répondent qu’ils sont ainsi appelés, parce que le Seigneur leur fit cette injonction : « Si vous sortez d’une ville qui ne vous aura point écoutés, secouez la poussière de vos pieds 1 ». Mais, dit un autre, on aurait dû les appeler fils de ceux qui secouent, et non fils de ceux qui sont secoués. Car en leur disant: Secouez la poussière de vos pieds, le Seigneur nous montre que les Apôtres secouaient plus qu’ils n’étaient secoués. Celui qui a traité ce passage et parlé de la sorte, a mis trop de subtilité à le mettre en contradiction avec le mot de l’Evangile. Pour nous, en examinant, autant que le Seigneur nous en a donné la force, comment l’on peut dire qu’ils sont secoués ces hommes à qui le Seigneur a dit: « Secouez la poussière de vos pieds » ; nous croyons qu’on peut le faire sans absurdité. Bien qu’ils secouassent leurs pieds, ils se secouaient eux-mêmes. Voyez en effet : celui qui secoue, se secoue lui-même, ou bien secoue autre chose; s’il secoue autre chose, il fait l’action de secouer sans être lui-même secoué; qu’un autre le secoue, il est secoué sans secouer; mais qu’il vienne à se secouer lui-même, il secoue, puisqu’il en fait l’action sur lui-même; il est secoué, puisque lui-même se secoue. Mais qui donc, dira-t-on, a été secoué par les Apôtres? Eux-mêmes; puisqu’ils ont secoué la poussière de leurs pieds. Mais ce n’est point eux-mêmes qu’ils ont secoués, c’est la poussière, dira-t-on. C’est là une supercherie, Secouer quelque chose se dit en effet de deux manières: ou de l’objet secoué, ou de ce que l’on en a fait sortir. On dit en effet, secouer la poussière, et secouer un manteau. Voilà un homme qui tient son manteau, qui le secoue, et il en sort une poussière qu’il contenait. Que diras-tu de cette poussière? qu’on l’a secouée. Que diras-tu du manteau? qu’on l’a secoué. Si donc l’on désigne par l’expression secoué, et ce que l’on fait sortir d’un manteau en le secouant, et ce manteau d’où on le fait sortir, alors la poussière a été secouée, et les Apôtres ont été secoués. Pourquoi donc les fils des Apôtres ne s’appelleraient ils pas les fils de ceux qu’on a secoués?
11. Mais il est un autre sens que je ne dois point passer sous silence. Dieu a permis des passages obscurs, afin qu’ils donnent lieu à
1. Matth. X, 14.
plusieurs explications, afin que les hommes en soient plus instruits, puisqu’ils trouvent expliqué en plusieurs manières un passage obscur, qui ne l’eût été que d’une seule, s’il eût été clair. Nous disons que l’on secoue une chose pour en faire sortir ce qui
pourrait y être caché. Il y a une différence entre secouer une robe, afin d’en faire sortir la poussière, et secouer un sac pour en faire sortir ce qu’il renferme. Autant que je le puis, j’entends donc par les fils de ceux qui ont été secoués, les Apôtres eux-mêmes, qui sont les fils des Prophètes. Car les Prophètes tenaient renfermés bien des mystères, et ils ont été secoués, afin que tout ce qui était caché dans leurs écrits fût mis au grand jour. Ainsi, par exemple, voilà un Prophète qui a dit : « Le boeuf connaît son maître, l’âne l’étable de son Seigneur, et Israël ne m’a point connu 1 ». Je cite cette parole du Prophète, parce qu’elle me vient maintenant à l’esprit; il m’en viendrait une autre, que je la citerais également. Qu’un homme, entendant cette parole, arrête sa pensée sur l’âne, sur le boeuf, sur les animaux qu’il a sous les yeux; le voilà qui touche au dehors une écorce renfermant quelque mystère, tuais il ne sait ce qu’elle contient. L’âne et le boeuf ont un sens caché. Que dit-on à celui qui se prononcerait d’une manière trop hâtive? Attends, il y a là quelque mystère, secoue l’enveloppe; le Prophète s’en est servi pour voiler sa pensée; et il veut parler de tout autre âne, de tout autre boeuf. En effet, l’âne est ici la figure du peuple de Dieu, de la monture du Seigneur, portant ce Dieu qui le guide, afin qu’il ne s’égare pas en chemin; et le boeuf est celui dont l’Apôtre a dit : « Tu ne lieras point la bouche au boeuf qui foule le grain ». Dieu se met-il en peine des boeufs 2? a dit le même Apôtre. C’est pour nous que l’Ecriture parle ainsi. Quiconque, en effet, prêche la parole de Dieu, avertit, effraie, stimule; c’est là fouler le grain, faire dans l’Eglise comme le boeuf dans l’aire. Le boeuf venait du peuple juif, d’où sont sortis les Apôtres qui ont prêché l’Evangile : l’âne, du peuple incirconcis, ou des Gentils. Car il est venu pour porter le Seigneur; et si le Seigneur a voulu s’asseoir sur un âne qui n’avait porté nul autre homme, c’est parce que ni la loi ni les Prophètes n’avaient été envoyés aux Gentils. Donc parce
1. Isa, I, 3. — 2. I Cor. IX, 9, 10.
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que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu être pour nous une nourriture, et qu’à sa naissance il fut mis dans une crèche : « Le boeuf connaît son maître, et l’âne l’étable de son possesseur ». Mais comment trouver un tel sens, sinon en secouant l’enveloppe? Si l’on n’agitait avec soin ces prophéties, pourrait-on en découvrir les mystères? Le Seigneur est donc venu pour secouer ces énigmes, pour nous en montrer le sens; il a secoué les Prophètes qui ont engendré les Apôtres; et parce que les Apôtres sont issus des Prophètes qui étaient secoués, oit les appelle fils de ceux que l’on a secoués. Placés comme des flèches dans la main d’un homme puissant, ils sont arrivés jusqu’aux confins de la terre. De là cette Parole à la fin des temps : « Des enfants, voilà l’héritage du Seigneur, la récompense sera pour le fruit des entrailles». Et comme cet héritage est recueilli de tous les confins de la terre, comme les enfants de ceux que l’on a secoués ressemblent à des flèches dans la main d’un homme puissant, les fils des Prophètes, ou les Apôtres, ont été comme des flèches dans la main de Dieu. S’il est puissant, il secoue avec force; s’il secoue avec force, il envoie jusqu’aux confins de la terre ceux qu’il lui plaît de lancer.
12. « Bienheureux l’homme qui, par eux, remplit ses désirs 1 ». Quel est, mes frères, cet homme qui remplit ainsi ses désirs ? Celui qui n’alune point le monde. Quiconque est absorbé par l’amour du monde, ne trouve aucune place pour la parole de ces prédicateurs. Répands ce qui t’absorbe, et tu deviendras capable de recevoir ce qui te manque. C’est-à-dire, est-ce la richesse que tu convoites? Tu ne pourras, par eux, remplir tes désirs. Tu veux les honneurs sur la terre, tu veux même ce que Dieu a donné aux bestiaux, c’est-à-dire le plaisir qui passe, la santé du corps, et autres biens semblables; par eux tu ne combleras point tes désirs. Mais situ as des désirs, comme ceux du cerf altéré qui brame après l’eau des fontaines 2; si tu dis, toi aussi: « Mon âme aspire après les parvis du Seigneur, elle languit de désir 3»; ton désir sera comblé, non que ces mêmes saints puissent dès aujourd’hui rassasier ta soif, mais en suivant leurs traces, tu arriveras à celui qui a comblé leurs désirs.
13. « Il ne sera point confondu quand il
1. Ps. CXXVI, 5. — 2. Id. LI, 2. — 3. Id. LXXXIII, 3.
parlera à ses ennemis à la porte 1 ». Mes frères, parlons à la porte, c’est-à-dire, que tous comprennent nos paroles. Quiconque ne veut point parler à la porte, veut cacher sa parole, et souvent la veut cacher parce qu’elle est mauvaise. S’il a confiance dans ce qu’il dit, qu’il le dise à la porte; ainsi qu’il est écrit de la Sagesse : « Elle parle hardiment aux portes de la cité 2». Tant que des hommes innocents conservent la justice, ils ne craignent point de parler; c’est là parler à la porte, publiquement. Or, qui est-ce qui prêche à la porte? Celui qui prêche en Jésus-Christ, puisque le Christ est la porte par laquelle nous entrons dans la cité. Qu’on m’accuse de mensonge, s’il n’a pas dit : « Je suis l’entrée 3 ». Si donc il est l’entrée, il est la porte. Car l’entrée se dit d’une maison, et l’entrée d’une cité en est la porte, comme l’entrée d’une maison en est la porte. A moins peut-être que le mot porte ne soit impropre, et que l’on ne puisse pas appeler ville ce qui est appelé aussi une maison. Mais nous avons employé ces deux termes tout à l’heure : « Si le Seigneur ne construit une maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la construisent » ; et pour que tu ne regardes pas cette maison comme peu importante, le Prophète ajoute: « Si le Seigneur ne garde une cité, c’est en vain que veilleront ses gardiens ». Donc la maison est encore la cité. Comme maison elle a donc une entrée; et une porte comme cité. Celui-là dès lors est la porte de la cité, qui est l’entrée de la maison. Donc, si le Christ est la porte de la cité, celui qui demeure ferme en Jésus-Christ, et qui ensuite parle aux hommes, n’a point à rougir; quant à l’homme qui parle contre le Christ, la porte lui est fermée. Quels sont les hommes qui prêchent contre le Christ? Ceux qui nient que le Tout-Puissant ait lancé ses flèches, et qu’elles soient arrivées jusqu’aux confins de la terre; et que l’héritage du Seigneur soit celui dont il est dit : « Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, et les confins de la terre pour ta possession 4 ». Voilà ce qui a été prêché, entendu avant l’événement, et quand il est accompli on ne veut point le reconnaître. Ceux qui disputent contre le Christ sont hors de la porte, parce qu’ils recherchent les honneurs pour eux, non pour le Christ. Mais l’homme qui prêche à la porte
1. Ps. CXXVI, 5. — 2. Prov. VIII, 3. — 3. Jean, X, 9. — 4. Ps. II, 8.
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cherche la gloire du Christ, et non sa propre gloire ; aussi celui qui prêche à la porte dit-il : Gardez-vous de compter sur moi, car ce n’est point par moi, mais par la porte qu’il vous faut entrer. Quant à ceux qui veulent s’attirer la confiance des hommes, ils ne veulent point entrer par la porte, et rien d’étonnant dès lors que cette porte leur soit fermée, et qu’ils frappent en vain pour se la faire ouvrir. Renouvelez donc votre ferveur, mes frères, pour entendre demain le discours que je vous ai promis avec le secours de Dieu au sujet de l’Evangile qui parle de la colombe. Celui au nom duquel je vous l’ai promis, m’assistera de sa grâce, afin que je puisse m’acquitter. Mais. pour que je dégage ma parole d’une manière utile, et que je n’aie pas été téméraire, priez pour moi.
SERMON AU PEUPLE, PRÊCHÉ LE JOUR DE SAINT FÉLIX, MARTYRISÉ A TUNIS, NON LOIN D’HIPPONE.
LES BIENS SPIRITUELS.
Les biens que promet notre psaume paraissent des biens temporels, et sont souvent le partage des impies. Toutefois, si ces biens étaient véritablement temporels et qu’on les prêchât comme la récompense du fidèle, ils nous feraient perdre l’amour des biens éternels. Ce psaume est donc une allégorie. L’homme béni, c’est le Christ dont nous sommes les membres ; ces biens sont ceux de la Jérusalem céleste, réservés à ceux qui sont au Christ. Le bonheur de cette vie n’est donc point un bonheur véritable, de même que les douleurs des martyrs n’étaient point sans espérance, et ils ne méprisaient le présent qu’en vue de l’avenir.
Ecoutons donc le psaume avec une crainte chaste, c’est-à-dire avec cette crainte peu soucieuse du mal temporel, mais qui commence par redouter les châtiments éternels, s’habitue à éviter le péché et à pratiquer le bien par amour pour l’éternité ; c’est la crainte de l’épouse chaste qui craint que l’époux ne vienne point, opposée à la crainte de l’épouse adultère qui craint d’être surprise. Or l’époux, qui est beau seulement aux yeux du coeur, est absent, et si nous désirons qu’il vienne pour nous juger, notre crainte est chaste. Que Dieu nous assure le bonheur temporel à condition que nous ne verrons point sa face, si nous tremblons, notre crainte est déjà chaste.
Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur, ou le Christ dont nous sommes les membres. Nous mangerons les travaux de nos fruits ; c’est-à-dire, en travaillant pour recueillir le fruit qui est la vie éternelle, nous trouverons une nourriture dans l’espérance. C’est un pain de douleur, mais qui n’est pas sans délices. L’épouse féconde c’est l’Eglise, et les parois de la maison ceux qui s’attachent au Christ. Ce fut du côté d’Adam, que fut tirée Eve, comme l’Eglise du côté du Christ. Elle est féconde dans ceux qui s’attachent au Christ, et qui sont comme sou épouse, comme sa mère, tandis qu’il a, dans ceux que l’Eglise enfante, comme des frères et des soeurs Ces fils seront comme des oliviers, ou pacifiques. Voilà les bénédictions, mais de Sion; quant aux biens temporels, Dieu les donne aussi aux animaux ces biens ne sont pas en quelque sorte, puisqu’ils ne demeurent point. Nous les verrons de l’oeil de l’âme, qui voit même séparée du corps. Ces biens s’acquièrent par la patience dans la persécution, et se résument dans la paix de la véritable Jérusalem.
1. Voici, mes bien-aimés, une parole de l’Apôtre : « Nous communiquons les biens spirituels aux hommes qui vivent selon l’Esprit; mais l’homme animal ne comprend point les choses qui sont selon l’esprit de Dieu 1 » ; cette parole nous fait craindre que ceux qu’il appelle ainsi, et qui ne comprennent point ce qui vient de l’esprit de Dieu, ne soient scandalisés plutôt qu’édifiés par notre psaume. Quoique nous l’ayons déjà entendu quand on le chantait, je veux néanmoins, comme il est court, le lire en courant et sans
1. I Cor.
II, 13, 14.
m’y arrêter pour l’expliquer. Voyez bien ce qu’il contient. Si un homme souhaitait comme un grand bonheur les biens dont il est parlé dans ce psaume, et que le Seigneur les lui refusât, non par abandon, mais par un plus grand amour pour lui; et ces mérites biens que notre psaume promet comme la récompense de ceux qui aiment le Seigneur, s’il les voyait en abondance entre les mains de ceux qui ne le craignent pas, ses pieds alors chancelleraient, sa marche serait peu assurée, et il dirait dans son âme qu’en vain il a craint le Seigneur, puisqu’il n’a pas mérité d’obtenir (69) ces biens promis à ceux qui le craignent; tandis que ceux-là les obtiennent, qui non-seulement ne le craignent point, mais le déshonorent par leurs blasphèmes. Ecoutez ce que dit le psaume « Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur, qui marchent dans sa voie : tu mangeras les travaux de tes fruits, tu seras heureux et comblé de tous biens 1 ». Quoique nous soyons charnels, nous pouvons encore ne voir dans ces paroles que des biens célestes; mais voyons la suite : « Ta femme sera dans ta maison comme une vigne féconde, tes enfants comme de jeunes oliviers environnant ta table. Ainsi sera béni l’homme qui craint le Seigneur 2 ». Comment sera-t-il béni? Parce que sa femme sera dans sa maison comme une vigne féconde, et que ses enfants seront autour de sa table comme des oliviers nouvellement plantés. Mais perdront-ils donc leur récompense, ceux qui ont renoncé aux épousailles à cause de Dieu? Un homme qui a renoncé au mariage s’est dit : Dieu aura pour moi d’autres bénédictions. Point du tout, ou bien il le bénira comme le dit notre psaume, ou ne te bénira aucunement; car la décision est formelle : « C’est ainsi que sera béni l’homme qui craint le Seigneur ».
2. Quel est donc, mes frères, le sens de ces promesses? de peur qu’en recherchant un bonheur temporel et terrestre, nous ne perdions celui du ciel. Le Prophète recouvre sa pensée d’un voile, et ce voile renferme je ne sais quoi. Or, votre charité se souvient qu’en exposant le psaume qui précède immédiatement celui-ci, nous avons rencontré un verset où il est dit : « Comme des flèches dans la main d’un puissant, ainsi les enfants de ceux qu’on a secoués 3»,et qu’en cherchant quels pouvaient être ces enfants des secoués, il nous a paru, d’après l’inspiration de Dieu, je le crois, que ces fils des secoués étaient les Apôtres fils des Prophètes. Ces prophètes en effet nous ont parlé en énigmes, et ont voilé leurs pensées de figures mystérieuses, qui en sont comme l’enveloppe; et les hommes n’en peuvent pénétrer le sens à moins de secouer ces voiles ; de là vient que ce nom « fils des secoués », a été donné aux Apôtres, qui ont tiré leur avantage des Prophètes qu’ils secouaient. Donc nous aussi, secouons notre psaume, de peur que, trompés par les
1. Ps. CXXVII, 1, 2.— 2. Id. 3, 4.— 3. Id. CXXVI, 4.
apparences, et en touchant sans le voir ce qu’elles recouvrent, nous ne prenions du bois pour de l’or, ou un vase de terre pnur de l’argent. Secouons donc, s’il plaît à votre charité; Dieu nous viendra en aide, nous découvrira ce qui est à l’intérieur; faisons-le d’atitant plus, mes frères, que nous célébrons une fête des martyrs. Quelles n’ont pas été les douleurs des martyrs, leurs tourments, leurs afflictions; quelles prisons infectes, quelles chaînes pesantes; combien de bêtes féroces, de flammes ardentes, d’atroces injures! Eussent-ils enduré tout cela, s’ils n’eussent vu ce je ne sais quel but où ils tendaient, et qui n’a rien de commun avec la félicité d’ici-bas? Or, il serait honteux pour nous de célébrer la fête des martyrs, de ces serviteurs de Dieu qui ont méprisé ce bas monde pour le bonheur éternel, et de prendre dans le sens d’une félicité temporelle ce que dit notre psaume, et de dire en voyant un fidèle serviteur de Dieu, un citoyen de la Jérusalem céleste engagé dans le mariage, mais sans avoir d’enfants: C’est là un homme qui ne craint pas le Seigneur, car s’il craignait Dieu, son épouse serait dans sa maison comme une vigne féconde, elle ne serait point stérile au point de n’en avoir aucun ; si cet homme craignait Dieu, ses enfants environneraient sa table comme de jeunes oliviers. Tenir ce langage, ce serait être charnel, et ne pas comprendre ce qui vient de l’Esprit de Dieu; secouons donc à notre tour, afin de devenir les enfants de ceux que l’en a secoués. Si nous y arrivons, nous serons comme des flèches dans la main d’un puissant ; et par ses préceptes il nous lancera dans le coeur des hommes qui ne l’aiment point encore, afin que, blessés de la parole de Dieu, ils commencent à l’aimer. Car si nous en venions àleur prêcher : Mes frères, mes enfants, craignez le Seigneur, afin d’avoir des fils et des petits-fils, et de mettre ainsi la joie dans vos maisons, nos flèches ne les blesseraient point de l’amour de la Jérusalem éternelle; ils demeureraient dans l’attachement aux biens terrestres, et à la vue de l’abondance des impies, ils nous diraient, sinon ouvertement, du moins dans leur intérieur : Pourquoi donc la maison de l’homme qui ne craint pas le Seigneur, est-elle pleine d’enfants? Quelqu’un lui dira peut-être : Tu ne sais pas encore ce qui peut lui arriver; que dirais-tu,
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s’il les perdait l’un après l’autre, parce qu’il ne craint pas le Seigneur, et s’il n’avait un si grand nombre d’enfants que pour ressentir de leur perte une douleur plus vive? Mais à ce propos, il pourrait répliquer : Je connais un homme impie, un païen, un sacrilège, un idolâtre (et peut-être qu’il dirait vrai, qu’il n’en connaît pas un, mais deux, mais trois), et cet homme est mort dans une grande vieillesse, dans la décrépitude, et dans son lit, et une foule d’enfants et de petits-enfants le conduisaient au tombeau. Voilà un homme qui ne craignait point le Seigneur, et une postérité nombreuse lui fermait les yeux. Que répondre à cela? Il ne peut plus arriver aucun malheur à cet homme, il ne saurait vivre et conduire ses enfants au tombeau, puisqu’il est mort, et que ses enfants lui ont fait de glorieuses funérailles.
3. Secouons donc, secouons encore, si nous voulons être les fils de ceux qu’on a secoués. Qu’il sorte quelque chose de ces voiles. Il est en effet un homme béni, comme le dit le Prophète; et nul ne craint le Seigneur s’il n’est membre de cet homme; et ce sont plusieurs hommes qui n’en forment qu’un seul, comme il y a plusieurs chrétiens en un seul Christ. Or, les chrétiens avec leur chef qui est monté aux cieux, ne forment qu’un seul Christ. Il n’est point seul, et nous plusieurs; mais quoique plusieurs, nous sommes un en lui seul. Jésus-Christ donc n’est qu’un seul homme comprenant la tête et les membres. Qu’est-ce que son corps? Son Eglise, d’après cette parole de l’Apôtre « Nous sommes les membres de son corps 1»; et aussi : « Vous êtes le corps de Jésus Christ, ainsi que ses membres 2 ». Comprenons donc ici la voix de cet homme, dans le corps duquel nous sommes un seul homme, et nous y verrons les biens de la Jérusalem céleste, comme il est dit à ta fin du psaume « Puisses-tu voir les biens de Jérusalem ! » Car si nous regardons ces biens d’un oeil terrestre, comme le grand nombre des enfants et des petits-enfants, la fécondité d’une épouse, tels ne sont pas les biens de cette Jérusalem; ces biens sont dans la terre des mourants, tandis que l’autre terre est celte des vivants. Ce n’est donc pas un bien pour toi, d’avoir des fils qui doivent mourir, sinon avant toi, certainement après toi. Veux-tu avoir des
1. Ephés. V, 30. — 2. I Cor. XII, 27.
enfants qui ne mourront point, qui vivront toujours avec toi? Sois dans le corps de celui dont il est dit : « Vous êtes le corps du Christ et ses propres membres.
4. C’est pour cela que notre psaume, d’ailleurs si obscur qu’il faut heurter à la porte, si voilé qu’il faut le secouer, commence au pluriel: « Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur, qui marchent dans ses voies 1 ». Il parle tout d’abord à plusieurs; mais parce qu’ils ne sont qu’un en Jésus-Christ, il continue au singulier : « Tu mangeras les travaux de tes fruits ». Il avait dit plus haut: « Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur, qui marchent dans ses voies » ; maintenant, pourquoi dit-il : « Tu mangeras les travaux de tes fruits », et non, vous mangerez ? Et pourquoi « les travaux de tes fruits », et non, les travaux de vos fruits?A-t-il donc sitôt oublié qu’il vient de parler au pluriel? Mais si tu as secoué celte écorce, que répond le Prophète? Quand je nomme plusieurs chrétiens, je n’entends qu’un seul homme en Jésus-Christ. Vous êtes donc plusieurs, et vous n’êtes qu’un seul. Comment sommes-nous plusieurs, et néanmoins un seul? Parce que nous sommes unis à Celui dont nous sommes les membres, et que notre tête est dans le ciel, afin que ses membres suivent.
5. Que le Prophète nous décrive donc maintenant, puisque nous connaissons celui qu’il va décrire. Tout le reste s’éclaircira : seulement craignez le Seigneur et marchez dans ses voies ; ne soyez point jaloux de tout homme qui, sans marcher dans les mêmes voies, jouit d’une félicité malheureuse. Car les hommes du monde sont heureux pour leur malheur ; tandis que les martyrs souffraient pour leur bonheur. Leur douleur n’était que pour un temps, leur bonheur pour l’éternité, et lors même qu’ils étaient malheureux pour un temps, on les croyait plus malheureux encore qu’ils ne l’étaient réellement. Que dit en effet l’Apôtre? « Nous paraissons tristes, et nous sommes toujours dans la joie 2 ». Pourquoi « toujours? » En cette vie et en l’autre; oui, en cette vie et eu l’autre. D’où vient en effet notre joie ici-bas? de l’espérance. D’où nous viendra-t-elle en l’autre vie? de la réalité. C’est une grande joie que l’espérance d’un homme qui est dans la joie. Mais si e nous nous réjouissons dans
1. Ps. CXXVII, 1. — 2. II Cor, VI, 10.
71
la joie », voyez ce qui suit : « Patients dans la tribulation 1 ». Les martyrs étaient donc dans la tribulation, parce qu’ils se réjouissaient dans l’espérance. Mais parce que la promesse n’était lias encore réalisée, que dit l’Apôtre? «L’espérance que l’on voit, n’est pas une espérance : si donc nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 2 ». Voilà ce qui a aidé les martyrs à endurer tant de maux, c’est qu’ils attendaient par la patience ce qu’ils ne voyaient pas encore. Pour leurs bourreaux, ils aimaient ce qu’ils voyaient; mais les victimes aspiraient à ce qu’elles ne voyaient point encore, elles se hâtaient d’atteindre les biens invisibles. Le retard de la mort était à leurs yeux un délai préjudiciable.
6. Il a donc méprisé le monde, ce Félix dont nous célébrons la fête aujourd’hui, qui a dans son nom et dans sa couronne la véritable félicité. Mais cette félicité lui vint-elle de sa crainte pour Dieu, et fut-il heureux, parce que son épouse fut ici-bas comme une vigne féconde, parce que ses enfants environnaient sa table? Sans doute il a tous ces biens, mais dans le corps mystique de Celui qui est décrit en notre psaume. Et comme il l’a compris de la sorte, il méprise le présent, afin de posséder l’avenir. Mais vous devez savoir qu’il ne souffrit point la mort comme les autres martyrs. Car, après qu’il eut confessé Jésus-Christ, on différa son supplice, et le lendemain on le trouva mort. On avait fermé la porte sur lui, mais pour son corps seulement, non pour son âme. Quand ils se préparaient à le tourmenter, les bourreaux ne le trouvèrent plus, et perdirent toute occasion de sévir. Il était sans vie, privé de sentiment pour toute douleur, mais non point devant Dieu qui le couronnait. Mais s’il aima les biens de cette vie, comment donc, rues frères, est-il feux, ou a-t-il la félicité dans son nom et dans la récompense de la vie éternelle?
7. Ecoutons donc ce psaume, en l’appliquant au Christ, et nous tous qui sommes unis au corps du Christ, et devenus ses membres, marchons dans les voies du Seigneur; ayons pour le Seigneur une crainte chaste, une crainte qui demeure dans le siècle des siècles. Car il y a une autre crainte que bannit la charité, comme le dit saint Jean: « La crainte n’est pas dans la charité, mais la
1. Rom. XII, 12 — 2. Id. VIII, 21, 25.
charité qui est parfaite, bannit la crainte 1». Il ne dit pas que la charité bannit toute crainte, puisque nous lisons dans un psaume:
« La crainte du Seigneur, quand elle est chaste,subsiste dans les siècles des siècles 2». Donc il est une crainte qui subsiste, et une crainte qui est bannie. Celle qui est bannie n’est point chaste, celle qui demeure est chaste. Quelle est la crainte qui est bannie? Daignez écouter. Les uns craignent uniquement de souffrir quelqu’accident en cette vie, de tomber malades, de subir quelque dommage, de voir mourir un enfant ou un ami, d’encourir l’exil, la condamnation, la prison ou toute autre peine. Voilà ce qui les fait craindre et trembler; mais cette crainte n’est point encore chaste. Allons plus loin. Un autre ne redoute point les maux d’ici-bas, mais il craint cet enfer dont le Seigneur nous menace, comme vous l’avez entendu dans l’Evangile; et « où le ver qui les ronge ne meurt point, où la flamme qui les brûle, ne s’éteindra point 3 ».. Voilà ce qu’entendent les hommes; et comme ces maux arriveront véritablement aux impies, ils craignent, ils s’abstiennent du péché. Ils ont donc la crainte, et cette crainte leur fait évite, le péché. Et cette crainte néanmoins ne leur donne point l’amour de la justice. Toutefois, cette crainte qui les détourne du péché,les habitue û la justice, ils commencent à aimer ce qu’ils trouvaient dur, et Dieu devient doux pour eux : et dès lors l’homme commence à vivre dans la justice, non parce qu’il craint la peine, mais parce qu’il aime l’éternité. La charité donc a banni cette crainte, qui a fait place à une crainte chaste.
8. Quelle est cette crainte chaste ? C’est, mes frères, la
crainte que l’on nous désigne dans ces paroles: «Bienheureux ceux qui craignent
le Seigneur, qui marchent dans ses voies ». Si le Seigneur me fait la grâce de
parler dignement de cette crainte chaste, plusieurs d’entre vous pourront bien
passer de la crainte chaste aux flammes du chaste amour; et peut-être ne
saurais-je me faire comprendre sans une comparaison. Voilà une épouse chaste
qui craint son mari, et une épouse adultère qui craint son mari également. L’épouse
chaste craint que son mari ne s’éloigne; l’épouse adultère craint qu’il ne
vienne. Que le mari de l’une et de l’autre soit absent : l’une craint qu’il ne
vienne, l’autre qu’il ne tarde à venir. Or,
1. I Jean, IV, 18. — 2. Ps. XVIII, 10. — 3. Marc, IX, 43.
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Epoux auquel nous avons été fiancés, est ahmt en quelque sorte, il est absent Celui qui eus a donné l’Esprit-Saint pour gage de sa fidélité, absent Celui qui nous a rachetés au prix de son sang ; cet Epoux que rien n’égale en beauté, et qui a néanmoins paru souillé entre les mains des persécuteurs, comme le disait tout à l’heure Isaïe : «Nous l’avons vu, et il n’avait ni apparence ni beauté 1». Est-il donc difforme cet Epoux? Point du tout. Comment alors pourraient l’aimer ces vierges qui ont renoncé à tout autre époux sur la terre? Il ne fut donc difforme que pour ses persécuteurs, et s’ils ne l’eussent en effet trouvé difforme, il ne l’eussent point assailli, ni flagellé, ni couronné d’épines, ni déshonoré de crachats; mais comme il avait de la laideur à leurs yeux, ils le traitèrent de la sorte, car leurs yeux n’étaient point capables de voir la beauté du Christ. Pour quels yeux le Christ a-t-il donc une beauté? Quels yeux lui-même recherchait-il, quand il disait à Philippe « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et vous ne m’avez point encore vu 2? » Ces yeux doivent être purifiés, afin de voir cette lumière : qu’un faible rayon les touche quelque peu, et pris d’amour pour cette lumière, ils veulent être guéris afin de pouvoir la contempler. Et pour vous montrer qu’il y a une beauté qui nous fait aimer le Christ, le Prophète a dit : « Il surpasse en beauté les enfants des hommes 3 ». Sa beauté éclipse toute beauté humaine. Qu’est-ce que nous aimons dans le Christ? Ses membres cloués à la croix, son côté entr’ouvert, ou son amour pour nous? Quand on nous dit qu’il est mort pour nous, qu’est-ce que nous aimons? Son amour. Il nous a aimés afin que nous lui rendions son amour; et afin que nous puissions le lui rendre, il nous a visités par son Esprit-Saint, Il est donc beau, mais il est absent. Que l’épouse s’interroge et voie si elle est chaste. Nous sommes tous dans son corps, mes frères, tous nous sommes ses membres, et dès lors nous ne formons qu’un seul homme. Que chacun voie de quelle crainte il est animé; de la crainte que bannit l’amour, ou de la crainte chaste qui demeure dans le siècle des siècles. Il l’a vu déjà, et j’ajoute qu’il va le voir encore. L’époux donc est absent, interroge ta conscience. Veux-tu qu’il vienne, ou veux-tu qu’il retarde? Voyez, mes frères, voilà que je
1. Isa. LIII, 2. — 2. Jean, XIV, 9. — 3. Ps. XLIV, 3.
frappe à la porte de vos coeurs; mais c’est lui qui entend votre réponse. Quelle que soit en chacun de vous la réponse de votre conscience, elle ne peut arriver jusqu’à moi, car je suis un homme; mais il l’a entendue, celui qui est absent, il est vrai, puisque nOUS ne le voyons point corporellement, et qui est présent néanmoins par la puissance de sa majesté. Que l’on dise : Voici le Christ, à demain le jugement; hélas! combien peu diraient: Qu’il vienne au plus vite! C’est le langage des coeurs pleins d’amour. Qu’on leur dise au contraire: Il est loin encore, ilt craignent tout délai, parce que leur crainte est chaste. Comme ils craignent maintenant qu’ils ne tarde trop, dès qu’il seravenu, ils craindront qu’il ne s’éloigne. Mais cette crainte sera chaste encore, parce qu’elle sera tranquille et pleine de confiance. Car cet Epoux ne nous abandonne pas aussitôt après nous avoir trouvés, lui qui nous cherchait, avant que nous eussions la pensée de le chercher. Voilà donc, mes frères, le propre de la crainte chaste, elle vient de l’amour. Mais la crainte qui n’est point encore chaste, redoute la présence et les peines. Celui qui en est là, fait par crainte le bien qu’il fait; sans redouter de perdre le souverain bien, il craint de subir le souverain mal. li ne craint point de perdre les saints embrassements de l’Epoux le plus beau, mais il craint d’être jeté dans l’enter. Cette crainte est bonne, sans doute, elle est utile, mais elle ne subsistera point dans les siècles des siècles; elle n’est point encore la crainte chaste qui doit subsister toujours.
9. En quoi donc est-elle chaste? Je vous fais une question qui vous donnera le moyen de vous interroger vous-mêmes. Si Dieu venait nous interroger de sa propre bouche, quoiqu’il ne cesse de nous parler dans les saintes Ecritures, s’il disait à l’homme : Tu veux pécher, pèche à ton gré, fais ce qu’il te plaît; que tout ce que tu aimes sur la terre soit à toi; que l’ennemi que tu veux perdre soit exterminé; que ceux que tu voudras dépouiller soient dépouillés; qu’ils soient frappés ceux que tu voudras frapper, condamnés ceux que tu voudras condamner; à toi, ceux que tu veux avoir; que nul ne te résiste et ne te dise: Que fais-tu? nul: Pourquoi agir de la sorte? nul : Pourquoi as-tu fait cela? Que tous les biens terrestres tarit désirés soient en abondance chez toi, vis paisiblement au (73) milieu d’eux, non pour un temps, mais pour toujours; seulement tu ne verras jamais nia face. D’où vient, mes frères, que cette parole vous fait gémir, sinon parce que vous avez déjà cette crainte qui subsiste éternellement? D’où vint que votre coeur a été frappé à cette parole : Tu ne verras point ma face ; voilà que tu posséderas toute félicité terrestre louis les biens; tu seras comblé de toutes les prospérités, sans rien perdre, sans que rien t’échappe; que veux-tu de plus? La crainte chaste répandrait des larmes, et gémirait en disant : Plutôt perdre tous ces biens et voir votre face. La crainte chaste s’écrierait avec le psaume : « Dieu des vertus, tournez-vous vers nous, montrez-nous votre face et nous serons sauvé 1». La crainte chaste dirait encore avec un autre psaume : « Je n’ai fait au Seigneur qu’une seule demande ». Vois quels sont les transports de cet amour chaste, amour véritable, amour sincère : « Je n’ai fait qu’une demande au Seigneur 2». Qu’ai-je demandé? «D’habiter dans la maison du Seigneur, tous les jours de ma vie ». Mais serait-ce en vue d’un bonheur temporel? Ecoute ce qui suit : « Afin de contempler les délices du Seigneur, et d’être protégé comme son temple divin 3 » ; c’est-à-dire d’être son temple et d’être protégé par lui. C’est l’unique demande que j’ai faite au Seigneur. Si vous n’exercez votre coeur qu’à cette unique demande , si vous ne craignez de perdre que ce seul bien, vous ne porterez point envie aux prospérités d’ici-bas et vous mettrez votre espérance dans ce bonheur qui est le véritable, et vous serez membres de celui à qui l’on chante : « Bienheureux ceux qui craignent le Seigneur, qui marchent dans ses voies ».
10. « Tu mangeras les travaux de tes fruits ». O vous, ô toi, ô vous tous qui n’êtes qu’un seul, tu mangeras les travaux de tes « fruits ». Les ignorants sont tentés ici d’accuser le Prophète, qui aurait dû dire, selon eux: « Tu mangeras le fruit de tes travaux ». Beaucoup en effet mangent le fruit de leurs travaux. Qu’ils travaillent à la vigne, ils ne m:ngent point leur travail, mais ils mangent ce que leur travail produit. Qu’ils travaillent à des arbres fruitiers, qui mange leurs travaux? Mais le fruit que ces arbres ont produit, voilà ce qui réjouit le vigneron. Que
1. Ps. LXXIX, 8. — 2.Id. XXVI, 4. — 3. Ibid.
signifie donc: « Vous mangerez les travaux de vos fruits? » C’est maintenant le temps du travail, celui des fruits ne vient qu’après. Mais c’est que le travail n’est pas sans joie à cause de l’espérance dont nous avons dit tout à l’heure : « Pleins de joie dans l’espérance, patients dans la tribulation 1 » ; et que maintenant ce travail nous console et nous réjouit par l’espérance. Que sera-ce que manger le fruit de ce travail? C’étaient leurs travaux que mangeaient « ceux qui marchaient en pleurant et en répandant sur la terre leurs semences 2 ». Avec combien plus de joie mangeront le fruit de leurs travaux « ceux qui viendront en portant leurs gerbes avec allégresse? » Et pour mieux voir que l’on mange ce travail, mes frères, vous avez entendu qu’à ces hommes du psaume précédent qui voulaient, dans leur orgueil, se lever avant la lumière ou avant le Christ, mais non passer par cette humilité qui le fit ressusciter, il a été dit : « Levez-vous après vous être assis 3 » ; c’est-à-dire , abaissez-vous d’abord, et ensuite vous vous élèverez, puisque celui qui est venu pour s’humilier a été élevé à cause de vous. Et que dit notre psaume? « Vous qui mangez le pain de la douleur ». Ce pain de douleur est le travail de vos fruits. Si l’on ne le mangeait, on ne l’appellerait pas du nom de pain; et toutefois si ce pain n’avait quelque saveur, nul ne le mangerait. Avec quelle douceur pleure et gémit celui qui prie ! Les larmes de la prière sont plus délicieuses que les joies du théâtre. Ecoute jusqu’où va l’ardeur du désir avec lequel on mange ce pain dont il est dit : « Vous qui mangez un pain de douleur »cet amour, dont nous entendons souvent la voix dans les psaumes, nous dit ailleurs « Mes larmes sont devenues pour moi un pain, le jour et la nuit ». Pourquoi ses larmes sont-elles un pain pour lui ? C’est qu’on me dit chaque jour : « Où est ton Dieu? » Avant que nous puissions voir celui qui nous a aimés, qui nous a donné des gages de son amour, et à qui nous avons été fiancés, les païens nous disent avec ironie : Où est le Dieu des chrétiens? Qu’ils nous montrent ce Dieu qu’ils adorent. Nous leur montrons nos divinités; qu’ils nous montrent leur Dieu. Quand un païen te parle ainsi, tu n’as rien à lui montrer, parce qu’il ne peut
1. Rom. XII, 12.— 2. Ps CXXV, 6.— 3. Id. CXXVI, 2— 4. Id XLI, 4.
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rien voir. Tu te replies sur toi-même et tu pleures devant Dieu; tu soupires vers lui, avant de le voir, et tu gémis dans tes désirs; et comiule ce désir t’arrache des larmes, tés larmes te sont douces, elles sont ta nourriture, parce qu’elles sont devenues ton pain le jour et la nuit, quand chaque jour on te dit : « Où est ton Dieu? » Mais ton Dieu viendra, ce Dieu dont il est dit: Où est-il? et il essuiera tes larmes, et au lieu de ce pain des larmes, il sera lui-même ton pain, et il te rassasiera éternellement, parce que nous aurons avec nous ce Verbe de Dieu qui est le pain des anges. Nous n’avons donc ici-bas que les travaux de nos fruits, nous aurons ensuite le fruit de nos travaux. « Tu mangeras les travaux de tes fruits; tu es heureux et tu seras comblé de biens ». Tu es heureux, voilà pour le présent; tu seras comblé de biens, c’est l’avenir. Tu es heureux en mangeant les travaux de tes fruits, mais tu seras comblé de biens, quand tu mangeras les fruits de tes travaux; Que veut dire le Prophète ? Car si tu es comblé de biens, tu seras heureux assurément; etsi tues heureux, tu seras comblé de biens. Mais il y a une différence entre l’espérance et la réalité; si l’espérance est si douce, combien plus douce encore sera la réalité!
11. Arrivons maintenant à ce verset : « Votre épouse ». C’est au Christ que s’adresse cette parole. Donc cette épouse du Christ est son Eglise, et cette Eglise qui est son épouse, c’est nous-mêmes. « Votre épouse sera comme une vigne féconde». Mais en qui cette vigne est-elle féconde? Nous voyons entrer dans ces murailles de nos temples bien des hommes stériles; car nous y voyons entrer beaucoup d’ivrognes, d’usuriers, de marchands d’esclaves, d’hommes qui cherchent des sortilèges, qui ont recours à des magiciens et à des magiciennes pour un mal de tête. Est-ce là cette fécondité de la vigne? Cette fécondité de l’épouse? Nullement. Ce sont là des épines, mais la vigne n’est pas épineuse partout. Elle a une certaine fécondité, c’est une vigne fertile; mais en qui est cette fertilité? « Dans les flancs de votre maison ». Or, tous ne sont point les parois de cette maison. Je cherche quelles en sont les parois, et que dirai-je? Que ce sont les murailles du bâtiment, les pierres qui le soutiennent? Si je parlais de ce bâtiment matériel, peut-être en appellerais-je ainsi les parois. Mais nous appelons les côtés de la maison spirituelle, ceux qui demeurent étroitement attachés au Christ. Car ce n’est- pas sans raison que, dans le discours familier, nous disons de quelqu’un qui agit mal d’après le conseil de perfides amis Ses côtes sont mauvais. Qu’est-ce à dire, ses côtés sont mauvais? Les gens qui l’assiègent sont pervers. Dès lors, celui dont les côtés sont bons vit de bons conseils. Qu’est-ce àdire? Il est dirigé par des conseils salutaires. Les côtés de la maison sont donc les hommes attachés au Christ, et ce n’est pas sans raison que l’épouse a été formée du côté de l’époux. Adam dormait quand Eve fut formée 1, comme l’Eglise fut formée à la mort du Christ: la première prit naissance du flanc de son époux, à qui Dieu avait enlevé une côte, et la seconde du flanc de son époux, ouvert par un coup de lance, et d’où coulèrent les sacrements 2. Donc ton épouse est comme une vigne féconde; mais dans qui? « Dans les parois de ta maison ». Elle est stérile dans ceux qui ne s’attachent point au Christ. Aussi ne les compterai-je point dans cette vigne.
12. « Vos fils ». L’épouse et les fils ne sont qu’un. Dans les épousailles charnelles, autre est l’épouse et autres sont les enfants. Dans l’Eglise les enfants ne diffèrent point de l’épouse, Car les Apôtres appartenaient à l’Eglise, ils en étaient les membres. Donc ils étaient dans l’Epouse du Christ, et ils étaient cette même épouse selon la place qu’ils avaient parmi ses membres. Pourquoi donc le Sauveur dit-il à leur occasion : « Quand l’Epoux les aura quittés, alors les fils de l’Epoux jeûneront 3? » L’Eglise est donc l’Epouse, et eux sont les enfants. Chose étonnante, lues frères! Dans les paroles du Sauveur, nous voyons que l’Eglise est en même temps les frères du Seigneur, et ses soeurs, et sa mère. Ou vient en effet lui dire que sa mère et ses frères sont dehors 4. Comme ils étaient au dehors, il y avait là une figure. Que figurait sa mère? La synagogue. Et que figuraient ses frères, selon la chair? Les Juifs qui étaient dehors. La synagogue aussi se tenait dehors. Car en ce qui regarde Marie, elle est dans les parois de la maison; de même que ses proches du côté de la Vierge Marie , et qui croyaient en lui, étaient aussi dans l’intérieur,
1. Gen. II. 21, 22. — 2. Jean, XIX, 31. — 3. Matth. IX, 15. — 4. Id. XII, 46.
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non point à cause des liens du sang, mais parce qu’ils écoutaient la parole de Dieu et la mettaient en pratique. Telle fut en effet la réponse du Sauveur : « Quelle est ma mère », dit-il, « et qui sont mes frères 1? »C’est ce passage qui a fait dire à quelques-uns que le Christ n’avait point de mère, puisqu’il dit : « Quelle est rua mère? » Pourquoi cette conclusion? Donc, ni Pierre, ni Jean, ni Jacques, ni les autres Apôtres n’ont point eu de père ici-bas? Il leur dit en effet : « N’appelez personne votre père sur la terre, car vous n’avez qu’un seul Père qui est dans les cieux 2 », Il nous montrait donc à l’égard de sa mère ce qu’il apprenait à ses disciples à dire à l’égard du père. Il veut que nous préférions Dieu à toutes les parentés charnelles. Honneur à ton père, parce qu’il est ton père; honneur à Dieu, parce qu’il est Dieu. Ton père dans la génération n’a été qu’un instrument charnel, c’est Dieu qui t’a créé par l’effet de sa puissance. Que le père ne se blesse point quand on lui préfère Dieu; qu’il se réjouisse au contraire, qu’on l’honore au point de ne lui préférer que Dieu seul. Que dirai-je donc? Que dit le Seigneur? « Quelle est ma mère, et quels sont mes frères? Et, étendant la main sur les disciples, voilà », dit-il, « ma mère et mes frères 3 ». Ils étaient ses frères, mais comment étaient-ils sa mère? Le Sauveur ajoute : « Et quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là est mon frère, et ma soeur et ma mère ». Il est son frère à cause des hommes qui sont dans l’Eglise, sa soeur à cause des saintes femmes qui sont membres du Christ. Et comment sa mère, sinon parce que le Christ est dans les chrétiens que l’Eglise engendre chaque jour par le baptême? Ceux donc qui forment l’Epouse du Christ sont aussi sa mère et ses fils.
13. Disons maintenant ce que doivent être ces fils, Oui, que seront-ils? Pacifiques. Pourquoi pacifiques? Parce que, « Bienheureux les pacifiques, puisqu’ils seront appelés enfants de Dieu 4 ». Comme donc l’olive est le fruit de la paix, car l’huile, symbole de charité, est aussi symbole de paix; il n’y a aucune paix sans la charité. Or, ils n’ont évidemment pas la charité, ceux qui ont rompu la paix. Aussi ai-je expliqué déjà à votre charité pourquoi la colombe apporta dans l’arche des feuilles
1. Matth, XII, 48.— 2. Id. XXIII, 9.— 3. Id. XIII, 48, 49.— 4. Id. V, 19.
avec du fruit de l’olivier 1. Elle enseignait ainsi que ceux qui ont été baptisés au dehors, comme ces branches avaient été baptisées hors de l’arche, s’ils ne se contentent pas des feuilles ou des paroles, et qu’ils aient encore le fruit qui est la charité, sont ramenés dans l’arche par la colombe, et reviennent ainsi à l’unité. Tels doivent être les enfants autour de la table du Seigneur, comme des Plans d’olivier. Tel est donc le grand bonheur, le bonheur parfait; qui voudrait n’y avoir aucune part? Si donc tu vois un blasphémateur ayant une épouse, des fils, des petits-fils, pendant que toi-même tu n’auras aucun de ces biens, n’en sois point jaloux; vois que tu as tous ces biens, mais d’une manière spirituelle. Ne serais-tu point parmi les membres du Christ? Si tu n’en es pas, pleure d’être dénué ici et là. Mais situ en es, demeure en sûreté: riche avec lui et non ici-bas, il est mieux pour toi de l’être avec lui que selon le monde.
14. Si donc nous avons ces biens, pourquoi les avons-nous? Parce que nous craignons le Seigneur. « Telle est la bénédiction réservée à l’homme qui craint Dieu 2 ». Cet homme signifie tous les hommes, et tous les hommes ne sont qu’un seul homme, car plusieurs ne font qu’un et il n’y a qu’un seul Jésus-Christ.
15. « Que le Seigneur te bénisse de Sion 3». Tu viens d’entendre : « Telle est la bénédiction réservée à l’homme qui craint le Seigneur ». Déjà tes yeux se tournaient vers ceux qui ne craignent point le Seigneur, et tu leur voyais des épouses fécondes, des enfants nombreux environnant la table de leur père. Tu te laissais emporter à je ne sais quelles pensées. « Que le Seigneur te bénisse », dit le psaume; mais « de Sion ». Ne cherche point de ces bénédictions qui ne viennent point de Sion. Mais le Seigneur n’a-t-il point réellement béni ces hommes, mes frères? Il est vrai que cette bénédiction vient du Seigneur; si elle n’était point du Seigneur, qui pourrait épouser une femme contre la volonté de Dieu? Qui peut avoir la santé contre la volonté de Dieu, la richesse contre la volonté de Dieu? C’est Dieu qui donne ces biens. Mais ne vois-tu pas qu’il les donne aussi aux animaux? Cette bénédiction n’est donc point de Sion. « Que le Seigneur » te bénisse de Sion,et puisses-tu voir les biens
1. Gen.
VIII, 11. — 2. Ps. CXXVII, 4 — 3. Id. 5.
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« de Jérusalem ». Car ces biens en question ne sont pas ceux de Jérusalem; veux-tu le comprendre? Il a été dit, même aux oiseaux : « Croissez et multipliez 1». Serait-ce donc un grand bonheur pour toi qu’un bonheur donné aux oiseaux? C’est la voix de Dieu qui le leur a donné, qui en doute? Use de ces biens, si Dieu te les donne; et pense à bien élever ceux qui sont nés plus encore que ceux qui doivent naître. Le vrai bonheur n’est pas d’avoir des enfants, mais d’en avoir de bons. Si donc tu en as. aie soin dé les bien élever; si tu n’en as point, bénis le Seigneur. Tes inquiétudes en seront moindres,et toi, fils d’une telle mère, tu ne seras point stérile. Peut-être donneras-tu à cette mère des enfants spirituels qui seront comme de jeunes oliviers autour de la table du Seigneur. Que le Seigneur donc te console et te montre les biens de Jérusalem. On peut dire en effet de ces biens qu’ils sont. Pourquoi sont-ils? parce qu’ils sont éternels. Pourquoi sont-ils? parce que voici le Roi. « Je suis celui qui suis 2». Quant aux biens de la terre, ils sont, et ne sont point; car ils ne demeurent point, ils passent et s’écoulent. Tu as des petits enfants, tu leur fais des caresses qu’ils te rendent bientôt; or, demeurent-ils en cet état? Mais tu veux les voir grandir et avancer en âge. Mais qu’un nouvel âge arrive, et le précédent n’existe plus. L’enfance disparaît quand vient la jeunesse; la jeunesse disparaît quand vient l’âge viril ; l’âge viril disparaît quand arrive la vieillesse, et tout âge disparaît quand vient la mort. Autant d’âges tu souhaiteras dans tes enfants, et autant de morts tu appelles pour les âges qui suivront. Tout cela n’existe donc point. De plus, tes enfants sont-ils nés pour vivre avec toi sur la terre, et non pas plutôt pour prendre ta place et te succéder? Et tu te réjouis de voir naître ceux qui te chasseront bientôt? Dès qu’ils sont nés, ces enfants semblent dire à leurs parents : Songez à vous retirer, c’est à nous maintenant de jouer notre rôle. Car cette vie humaine, pleine de tentations, n’est qu’un rôle, puisque « tout homme vivant sur la terre n’est que vanité 3 ». Si l’on se réjouit d’avoir des enfants qui nous succéderont, combien plus faudra-t-il nous réjouir de ces enfants avec qui nous devons demeurer toujours, et de ce Père dont nous sommes
1. Gen. X, 22, — 2.Exod. III, 14. — 3. Ps. XXXVIII, 6.
les enfants, et qui ne doit point mourir, mais avec qui nous vivrons à jamais! Voilà les biens de Jérusalem, qui sont réellement. « Que le Seigneur donc te bénisse de Sion, et puisses-tu voir les biens de Jérusalem ». Car ces biens sensibles, tu ne les vois pas quand tu es aveugle. Puisses-tu voir les biens que voit le coeur! Et combien de temps verrai-je les biens de Jérusalem? « Tous les jours de ta vie ». Donc si ta vie est éternelle, tu verras éternellement les biens de Jérusalem. Quant aux biens d’ici-bas, mes frères, s’ils sont réellement des biens, vous ne sauriez les voir toute votre vie, car vous ne mourez point, lorsque l’âme se retire du corps. Vous vivez encore, et si le corps est mort, l’âme ne cesse de vivre. Les yeux ne voient plus, parce que l’âme qui voyait par ces yeux s’est retirée; mais quelque part que soit cette âme qui voyait par les yeux, elle voit quelque chose. Cet homme riche, qui se revêtait en cette vie de pourpre et de fin lin, n’était point mort au-delà de cette vie, autrement il n’eût pas été tourmenté dans l’enfer 1. Peut-être la mort eût-elle été à désirer pour lui, mais il vivait dans l’enfer pour son propre malheur. Car il était tourmenté et ne voyait pas les biens qu’il avait quittés sur la terre; telle était alors sa vie qu’il ne les voyait plus. Toi donc, désire des biens que tu puisses voir « tous les jours de ta vie », c’est-à-dire avec lesquels tu puisses vivre éternellement.
16. Ecoutez donc, mes frères, quels sont ces véritables biens, Peut-on dire de ces biens: C’est de l’or, c’est de l’argent, c’est une campagne agréable, ce sont des murailles de marbre, des lambris dorés? Point du tout. Les pauvres ont mieux que cela en cette vie. Car le ciel semé d’étoiles est plus beau pour le pauvre, que pour le riche son toit doré. Quel est donc, mes frères, ce bien qui embrase nos désirs, après lequel nous soupirons avec tant d’ardeur; pour la vue, pour la jouissance duquel nous endurons tant de travaux? car vous venez d’entendre de saint Paul, que, « tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution 2 » Si le diable ne sévit plus contre nous au moyen des rois, les chrétiens n’en sont pas moins persécutés. Les persécutions ne doivent cesser qu’à la condition que le diable cessera lui-
1. Luc, XVI, 19, 23. — 2.II Tim. III, 12.
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même : si donc cet infatigable ennemi est immortel, d’où ne prendrait-il pas occasion de nous tenter, de nous torturer, de nous exposer aux menaces et aux scandales? Oh! si tu commençais à vivre dans la piété de Jésus-Christ, tu comprendrais quelles persécutions doit endurer celui qui vit de la sorte. Pourquoi donc souffrons-nous de si grandes persécutions? « Si nous bornons à cette vie nos espérances », nous dit l’Apôtre, « nous sommes les plus malheureux des hommes 1». Pour quel bien les martyrs furent-ils condamnés aux bêtes? Quel est ce bien, et peut-on le nommer? Quelle langue pourrait le dire, quelles oreilles pourraient l’entendre? « L’oreille de l’homme, en effet, ne l’a pas entendu, et son coeur n’a pu le comprendre 2». Aimons un si grand bien, avançons dans La vertu pour l’acquérir. Vous voyez que les combats ne nous manquent point, et nous avons à combattre nos convoitises. Nous combattons au dehors les hommes infidèles et rebelles à Dieu, au dedans nos tentations et les troubles de la chair. Partout des combats, « parce que le corps qui se corrompt appesantit l’âme 3 ». Nous combattons encore, parce que si l’esprit est vie, le corps néanmoins est mort à cause du péché. Mais qu’arrivera-t-il? «Si l’esprit de Jésus-Christ habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts vivifiera vos corps mortels, à cause de l’esprit qui habite en vous 4». Ainsi donc, quand les membres de notre corps auront reçu la vie, rien ne résistera à notre esprit. La faim ne sera plus, la soif ne sera plus, parce que tout cela vient de la corruption du corps. Tu as besoin de réparer, parce qu’il y a en toi dépérissement. Or, les convoitises charnelles et les plaisirs combattent contre nous; et nous portons la mort dans l’infirmité de notre corps; mais quand la mort elle-même sera changée en ce qui est immuable, quand ce qui est corruptible sera revêtu d’incorruption, et ce qui est mortel revêtu d’immortalité, que dirons-nous à cette mort? : « O mort, où est ta victoire? O mort, où est ton aiguillon 5? » Mais peut-être qu’après la mort on nous dira : Il reste encore des ennemis? Non, mes frères, la mort sera le « dernier ennemi à détruire », nous dit saint
1. I Cor. XV, 19. — 2. Id. II,9. — 3. Sag. IX,15. — 4. Rom. VIII, 10, 11. — 5. I Cor. XV, 53, 54, 55. — 4. Id. 26.
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Paul. Et quand la mort sera détruite, nous jouirons de l’immortalité. S’il n’y a plus aucun ennemi à détruire, la mort sera donc la dernière et ce bien après lequel nous soupirons sera la paix. Le bien , mes frères, est donc la paix, bien d’un grand prix. Vous vous demandiez si ce bien s’appelait de l’or, de l’argent, une belle terre, un riche manteau. Non, c’est la paix. Non point la paix comme elle existe entre les hommes, paix infidèle, incertaine, changeante; non point la paix telle qu’un homme peut l’avoir avec lui-même. Car, nous l’avons dit, l’homme est en guerre contre son propre coeur; il a toujours à se combattre, toujours à vaincre ses passions. Quelle est donc cette paix? « Celle que l’oeil n’a point vue, que l’oreille na pas entendue 1».Quelle est cette paix? Celle qui vient de Jérusalem. Car Jérusalem signifie vision de la paix. « Que le Seigneur donc te bénisse de Sion, en sorte que tu voies les biens de Jérusalem » et que tu les voies tous les jours de ta vie. « Et que tu voies », non seulement tes enfants, « mais les enfants de tes enfants 2». Qu’est-ce à dire, tes enfants? Les bonnes oeuvres que tu fais. Et les enfants de tes enfants? Les fruits de tes oeuvres. Tu fais des aumônes, voilà tes enfants; et par tes aumônes tu acquiers la vie éternelle, voilà les enfants de tes enfants. « Puisses-tu donc voir les enfants de tes enfants », et alors s’accomplira cette parole qui termine le psaume : « Paix sur Israël ! » Telle est la paix que nous prêchons, la paix que nous aimons, la paix que nous cherchons à vous faire aimer. C’est là que parviennent ceux qui ont été pacifiques ici bas. Et ceux qui aiment la paix ici-bas l’aiment aussi dans le ciel, et ils entourent la table du Seigneur comme une plantation de jeunes oliviers, en sorte qu’il n’est aucun arbre stérile, coin me ce figuier où le Sauveur ayant faim ne trouva aucun fruit. Voyez ce qui lui arriva. Il n’avait que des feuilles ; mais de fruits, aucun 3. C’est l’état des hommes qui n’ont que des paroles, et non des oeuvres. Le Seigneur n’y trouva rien qu’il pût manger dans sa faim; car le Seigneur a faim de notre foi. il a faim de nos bonnes oeuvres. Donnons-lui pour nourriture une vie sainte, et il nous donnera pour aliment la vie éternelle.
1. I Cor, II, 9. — 2. Ps. CXXVII, 6. — 3. Matth. XXI, 18, 19.
SERMON AU PEUPLE.
LES TOLÉRANCES DE L’ÉGLISE.
Dans l’Eglise de Dieu on trouve des hommes qui reçoivent la parole de Dieu, comme le grand chemin, ou comme les terrains pierreux, ou même comme les terrains épineux ; mais d’autres, semblables à la bonne terre, produisent du fruit et font leurs oeuvres à l’unisson de la parole divine. Ainsi en a-t-il été toujours ; l’Eglise a été attaquée dès sa jeunesse elle existait en Abel, tué par Caïn, en Enoch, en Noé, en Abraham, en Loth à Sodome, en Israël dans l’Egypte, en Moïse et dans les saints, en Israël. — Le psalmiste semble répondre à ceux qui méditent sur les douleurs de l’Eglise. Ils m’ont attaquée souvent depuis ma jeunesse, et néanmoins je suis arrivée à la vieillesse. Les attaques ne l’ont point mise en connivence avec le mal. Toutefois l’homme résiste souvent à la parole évangélique, il obéit à l’avancé, plus exigeante que le Seigneur, il s’en prend à ceux qui prêchent et calomnie leurs moeurs ; il s’en prend même à Dieu, créateur de tout bien, et que les créatures bénissent. Quel que soit l’homme qui nous parle, obéissons, entrons dans l’Eglise de Dieu. Elle supporte ces plaintes, ces murmures qui ne doivent point durer, et qui n’existent que jusqu’à la moisson. Il y a donc mélange, mais le juste si près qu’il soit de l’impie, en est éloigné, l’assentiment seul fait le rapprochement. Un jour le Seigneur brisera le con des méchants, frappons alors notre poitrine. Tout orgueilleux qui commet le mal, et, au lieu de le reconnaître, se retranche dans son orgueil, comme sous un bouclier, sera frappé. Il hait l’Eglise et ressemble à l’herbe des toits qui se fane avant la récolte, et n’entre point dans le grenier céleste. Les passants qui nous bénissent sont les Prophètes, les Apôtres nos ancêtres dans la foi.
1. Le psaume que nous venons de chanter est court; mais l’Evangile nous dit de Zachée qu’il était court de taille et grand en oeuvres 1; ainsi encore la veuve ne mit dans le trésor du temple que deux pièces de monnaie 2, c’était peu d’argent et beaucoup de charité 3. De même, si l’on compte les paroles de notre psaume, il est court; mais il est grand si l’on en pèse le sens. Il ne pourra donc nous causer aucun ennui par sa longueur. Pourquoi? Que votre charité veuille bien écouter, et nous prêter une attention religieuse. Que la parole de Dieu se fasse entendre, bon gré, mal gré, à temps et à contre-temps. Cette parole se fait faire une place, elle a trouvé des coeurs où elle se peut reposer, une terre où elle peut germer et porter du fruit. Sans doute il est évident que jusqu’à la fin il y aura dans le giron de l’Eglise beaucoup de méchants et d’injustes; c’est pour ces hommes que la parole de Dieu est superflue, et dès lors elle tombe sur eux, ou comme le bon grain sur le grand chemin, et qui est mangé par les oiseaux du ciel 4 ; ou comme celui qui tombe dans les endroits pierreux, et qui n’ayant pas beaucoup de terre , germe d’abord, puis se dessèche sous les rayons du soleil, parce qu’il n’a point de racine; ou comme celui qui tombe parmi les épines, qui germe et fait des efforts pour
1. Luc, XIV, 2-9.— 2. Marc, XII, 12-41.— 3. Luc, XI, 2.— 4. Matth. XIII, 4.
s’élever en haut, mais qui est étouffé par le grand nombre d’épines. Ceux qui méprisent la parole de Dieu ressemblent donc, ou bien au grand chemin; ou bien à ceux qui se réjouissent d’abord, pour se dessécher bientôt quand vient la persécution comme les feux du soleil; ou bien à ceux dont les pensées, les soins, les inquiétudes de cette vie, semblables aux épines de l’avarice, étouffent la bonne semence qui avait commencé à germer en eux. Mais il y a aussi la bonne terre, qui reçoit la semence et rapporte du fruit, chacun des grains produisant trente, ou soixante, ou même cent autres 1. Or, soit peu, soit beau. coup, tous sont dans le grenier céleste. Il est en effet de ces âmes, et c’est pour elles que nous parlons maintenant. C’est pour elles que l’Ecriture a parlé, pour elles que l’Evangile se fait entendre. Qu’elles écoutent néanmoins, afin de n’être point telles aujourd’hui et autres demain; et de peur qu’elles ne dégénèrent en écoutant, qu’elles labourent le chemin, qu’elles ôtent les pierres, qu’elles arrachent les épines. Que l’Esprit de Dieu nous parle, qu’il prêche pour nous, qu’il nous fasse entendre ses chants; soit que nous voulions ou non danser avec David, qu’il soit lui. même notre musicien. Un danseur, en effet, donne à ses membres un mouvement cadencé
1. Matth. XIII, 3-23.
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selon le chant du musicien, de même ceux qui dansent sur le précepte de Dieu adaptent leurs oeuvres à ses paroles. Quel reproche en effet le Sauveur adresse-t-il, dans l’Evangile, à ceux qui n’ont point voulu le faire? « Nous avons chanté pour vous, et vous n’avez point dansé; nous avons pleuré, et vous n’avez point gémi 1 ». Que le Seigneur veuille donc chanter pour nous; nous croyons que par la divine miséricorde il yen aura qui voudront bien nous consoler. Quant aux obstinés qui persévèrent dans leur malice, bien qu’ils entendent la parole de Dieu, ils troublent néanmoins l’Egiise par leurs scandales. C’est de ces hommes que le psaume nous dit:
2. «Ils m’ont souvent attaquée dès ma jeunesse 2». L’Eglise parle ici de ceux qu’elle tolère, et comme si l’on demandait : Est-ce maintenant seulement ? Depuis longtemps l’Eglise existe, elle est sur la terre depuis qu’il a plu à Dieu d’appeler des saints. Jadis l’Eglise n’existait que dans le seul Abel, qui fut attaqué par son frère impie, Caïn, l’homme de perdition 3. Jadis l’Eglise ne compta que le seul Enoch, qui fut enlevé du milieu des méchants 4. Jadis l’Eglise encore ne compta que la seule famille de Noé, et eut à supporter tous ceux qui périrent par le déluge, et l’arche seule s’éleva au-dessus des flots et se reposa sur un lieu sec 5. Jadis l’Eglise ne comptait que le seul Abraham, et nous savons ce qu’il souffrit de la part des impies. A Sodome, l’Eglise ne comptait que Luth, fils de son frère, qui endura les injures et l’abomination de Sodome 6, jusqu’à ce que Dieu le délivra du milieu d’eux. L’Eglise fut ensuite en Israël, et souffrit de la part des Egyptiens et de Pharaon. Alors dans cette Eglise, ou dans ce peuple d’Israël, s’élevèrent des saints, tels que Moïse et les autres saints personnages , qui souffrirent persécution de la part des Juifs pervers et du peuple d’Israël. Nous arrivons à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui prêche son Evangile, et qui a dit dans le psaume : « J’ai annoncé, j’ai parlé; ils se sont multipliés au-delà du nombre 7». Qu’est-ce à dire, « au-delà du nombre? » Non seulement ceux que l’on met au nombre des saints ont embrassé la foi, mais il en est entré dans l’Eglise bien au-delà du nombre; il y a beaucoup de justes, tuais plus encore de pécheurs, et ces
1. Matth. XI, 17.— 2. Ps. CXXVII, 1.— 3. Gen. IV, 8.— 4. Id. V, 21. — 5. Id. VI-VIII. — 6. Id. XII, 20. — 7. Ps. XXXIX, 6.
pécheurs, les justes ont dû les supporter. Quand? Dans l’Eglise. Mais est-ce maintenant seulement, depuis qu’elle compte ses persécutions et qu’elle s’en plaint? De peur que l’Eglise ne s’étonne aujourd’hui, ou pour éviter toute surprise à quiconque veut devenir un véritable membre de l’Eglise, qu’il entende l’Eglise elle-même, l’Eglise sa mère, qui s’écrie: Mon fils, ne soyez pas effrayé de ces maux; « ils m’ont souvent attaquée depuis ma jeunesse».
3. Il y a une grande amertume dans ce commencement du psaume : « Ils m’ont souvent attaquée depuis ma jeunesse ». On dirait que le Psalmiste a déjà parlé, qu’il ne commence point, mais qu’il répond. Sans doute, il répond ; mais à qui? A ceux qui pensent en eux-mêmes, et qui disent: Combien sont grandes nos douleurs, combien les scandales se multiplient chaque jour, parce que les méchants entrent dans l’Eglise, et qu’il nous faut les supporter! Que l’Eglise alors, par la bouche de quelques-uns, c’est-à-dire par la bouche des plus forts, réponde aux plaintes des faibles, que les forts soutiennent les infirmes, que les grands raffermissent les petits, et que l’Eglise répète : « Ils m’ont souvent attaquée depuis ma jeunesse ». Qu’Israël dise maintenant : « Ils m’ont souvent attaqué depuis ma jeunesse ». Qu’Israël parle de ces attaques et ne les redoute point. Dans quel but, après avoir dit : « Leurs attaques se sont multipliées » , le Prophète a-t-il ajouté : « Depuis ma jeunesse? » On attaque aujourd’hui l’Eglise dans sa vieillesse, mais qu’elle ne craigne point et qu’elle dise : « Bien souvent ils m’ont attaquée dans ma jeunesse». Parce qu’ils n’ont cessé de l’attaquer, en est-elle donc moins parvenue à la vieillesse ? Ont-ils pu la détruire? Qu’Israël donc chante aujourd’hui, qu’Israël se console; que l’Eglise elle-même se console en jetant un regard sur le passé, et qu’elle dise : « Ils m’ont attaquée bien souvent depuis ma jeunesse ».
4. A quoi bon m’attaquer? « Car ils n’ont rien pu contre moi. Voilà que les pécheurs ont forgé sur mon dos, ils ont éloigné leurs iniquités 1». Pourquoi ces fréquentes attaques? « Parce qu’ils n’ont rien pu contre moi ». Qu’est-ce à dire qu’ « ils n’ont rien pu? » Rien pu forger. Qu’est-ce à dire encore qu’ils n’ont rien pu contre moi? Que je n’ai point consenti à
1. Ps. CXXVIII, 3.
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leur iniquité. Car tout méchant persécute l’homme de bien, par impuissance de l’amener au mal. Qu’un homme commette le mal, et que son évêque ne l’en reprenne point, c’est le meilleur évêque; s’il l’en reprend, c’est un évêque méchant. Qu’un homme à qui l’on enlève son bien garde le silence, il est honnête homme; qu’il parle, qu’il blâme, c’est un méchant homme, quand même il ne revendiquerait pas ce qui lui est pris. Un homme qui réprime un voleur est donc un scélérat, le voleur est honnête homme! Qu’on chante le refrain : « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain 1» ; refrain que réfute saint Paul : « Ne vous laissez pas séduire, les mauvais entretiens corrompent les bonnes moeurs 2. Soyez donc sobres, ô justes, et ne péchez point ». La parole sainte retentit on entend cette parole qui proscrit la passion; mais épris de son intempérance, et haïssant tout ce qui peut contredire cette bien-aimée, l’homme déteste et combat la parole de Dieu. C’est l’avarice que l’on aime, et Dieu que l’on hait. Dieu proscrit l’avarice, il nous défend de rien posséder par avarice. C’est moi que tu dois posséder, nous dit-il, pourquoi veux-tu être possédé par l’avarice? Ses exigences sont dures, les miennes sont douces ; son fardeau est lourd, le mien est léger; son joug est pénible et le mien attrayant 3. Ne te laisse point absorber par l’avarice. L’avarice t’ordonne de passer les mers et tu obéis; elle t’ordonne d’affronter les vents et les tempêtes, et moi je t’ordonne de donner au pauvre qui est à ta porte quelque peu de ce que tu possèdes, et tu ne fais que lentement une bonne oeuvre qui est devant toi, tandis que tu es infatigable pour passer la mer. L’avarice commande et tu obéis; Dieu commande et tu hais ses préceptes. Quoi encore? Dès qu’un homme cède à la haine, il cherche à incriminer ceux qui lui irêchent les préceptes du bien ; il se met à soupçonner des crimes chez les serviteurs de Dieu. Ils nous donnent ces préceptes, dit-on, mais ne les pratiquent point eux-mêmes. Qu’ils fassent le mal ou ne le fassent point, on les accuse, on jette le blâme sur le bien qu’ils font, et nos souffrances mêmes donnent lieu à la calomnie. Que pouvons-nous répondre? Ecoutez, non pas moi, mais la parole de Dieu; c’est lui qui vous parle par toutes sortes de personnes, et c’est à lui que s’attaque votre
1. Isa.
XII, 13. — 2. I Cor. XV, 32 - 34, — 3. Matth. XI, 30.
haine. Soyez d’accord avec votre adversaire pendant que vous êtes en chemin avec lui 1; et vous avez pris pour adversaire la parole de Dieu. Ne considérez point si c’est tel ou tel qui vous parle : c’est un méchant peut-être qui vous parle au nom du Seigneur; mais la parole que Dieu vous adresse par cet homme n’est point mauvaise. Accusez le Seigneur, accusez-le si vous le pouvez.
5. Croiriez-vous, mes frères, que ceux dont il est dit: « Souvent ils m’ont attaquée depuis ma jeunesse », ont eu l’audace d’accuser Dieu lui-même ? Blâme un avare, et à son tour il blâme Dieu qui a fait l’or. Ne sois point avare, lui dit-on, et il répond : Que Dieu ne fasse point d’or. Parce que tu ne saurais mettre un frein à tes oeuvres perverses, tu accuseras les oeuvres de Dieu qui sont excellentes? Tu prends à partie Celui qui a créé et formé le monde? Il n’aurait lias dû créer le soleil, parce que des hommes se traînent devant les tribunaux, pour des fenêtres, des vues de leurs appartements ? Oh ! si nous pouvions réprimer nos vices ! nous verrions que les oeuvres de Dieu sont bonnes, que Dieu créateur de toutes choses est bon, que ses oeuvres le louent, parce qu’en les considérant on voit qu’elles sont bonnes, dès qu’on les considère avec un esprit de sagesse, un esprit de piété. De toutes parts Dieu est loué dans ses oeuvres. Comme ses oeuvres chantent ses louanges dans la bouche des trois enfants ! Qu’y a-t-il d’oublié? Bénédiction des cieux, bénédiction des anges, bénédiction des astres, bénédiction du soleil et de la lune, bénédiction du jour et de la nuit, bénédiction de tout ce qui germe sur la terre, bénédiction de tout ce qui nage dans les mers, bénédiction de tout ce qui voltige dans les airs, bénédiction des montagnes et des collines, bénédiction de la chaleur et du froid, bénédiction de tout ce qu’a fait le Seigneur 2. Vous le voyez, toutes les oeuvres de Dieu le bénissent; mais avez-vous entendu que Dieu soit béni par l’avarice ou par la luxure? Tout cela ne bénit point Dieu, parce que Dieu ne l’a point fait. Les hommes le bénissent dans ce même cantique, parce que Dieu a fait l’homme. L’avarice est l’oeuvre de l’homme devenu méchant, mais l’homme est l’oeuvre de Dieu. Or, que veut le Seigneur? Détruire en toi ce qui est ton oeuvre, sauver ce qui est la sienne.
1. Matth. V, 25.— 2. Dan. III, 57-90.
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6. Ne prête point à usure. Tu incrimines l’Ecriture qui dit, à propos du juste, qu’ « il n’a point donné son argent à usure 1 ». Ce n’est point moi qui ai écrit cette parole, ni qui l’ai dite le premier. Ecoute le Seigneur. Mais alors, me dis-tu, que les clercs rie soient point usuriers. Peut-être celui qui te parle ne l’est-il point ; mais s’il l’est, oui, admettons qu’il le soit, le Dieu qui te parle par sa bouche l’est-il? Si ce prêtre pratique ce qu’il te prêche, et toi non, tu vas donc au feu éternel, et lui au royaume sans fin. S’il ne fait point ce qu’il dit, s’il fait le mal que tu fais toi-même, s’il prêche le bien saris le pratiquer, il va comme toi au feu éternel. « Toute la paille brûlera, mais la parole de Dieu demeurera éternellement 2 ». Brûlera-t-elle donc cette Parole qui s’est adressée à toi par sa bouche? Ou bien c’est Moïse qui te parle, c’est-à-dire un juste et fidèle serviteur de Dieu ; ou même un Pharisien assis dans la chaire de Moïse. Tu as entendu à ce propos cette parole : « Faites ce qu’ils disent, ne faites point ce qu’ils font 3». Tu n’as plus d’excuses, puisque c’est la parole de Dieu que tu entends. Mais comme tu ne saurais tuer la parole de Dieu, tu cherches à incriminer ceux qui te l’annoncent. Cherche à ton gré, parle à ton gré, blasphème à ton gré. « Bien des fois ils m’ont attaquée depuis ma jeunesse; qu’Israël dise maintenant : Bien des fois ils m’ont attaqué dès nia jeunesse». Les usuriers osent bien dire : Je n’ai pas d’autre moyen de vivre. Ainsi dirait un voleur pris sur le fait; ainsi le brigand que l’on saisirait près du mur d’autrui; ainsi le corrupteur qui achète les jeunes filles pour la prostitution ainsi le magicien qui fait du mal un trafic, de l’iniquité un commerce. Quelle que soit la profession infamante que nous cherchions à réprimer, on nous répondra toujours que l’on n’a pas d’autre nioyen de vivre, pas d’autre gagne-pain ; comme si l’on n’était pas d’autant plus coupable, par cela même que l’on a choisi pour vivre un métier criminel, et que l’on veut tirer sa subsistance de ce qui outrage celui qui fait subsister toutes les créatures.
7. Mais que l’on prêche de la sorte, que l’on tienne ce langage, les voilà qui répondent : S’il en est ainsi, nous ne marchons point; s’il en est ainsi, nous n’entrons point dans l’Eglise. Qu’ils viennent donc, qu’ils
1. Ps. XIV, 3. — 2. Isa. XL, 8. — 3. Luc, VIII, 15.
entrent, qu’ils entendent: « Bien des fois ils m’ont attaquée dès ma jeunesse. Mais ils n’ont rien pu contre moi; les pécheurs ont forgé sur mon dos» ; c’est-à-dire, ils n’ont pu m’amener à leurs desseins; ils ont pesé sur moi, C’est là, mes frères, une parole admirable, et très significative : « Ils n’ont rien pu contre moi, les pécheurs ont forgé sur mon dos ». Ils essaient d’abord de nous amener à leurs desseins pervers ; et s’ils ne peuvent nous y amener, supportez-nous du moins, nous disent-ils. Ainsi donc, parce que tu n’as rien pu sur moi, monte sur mon dos, je dois te supporter jusqu’à ce que vienne la fin. Tel est le précepte, afin que je produise du fruit par la patience. Si je ne puis te corriger, du moins je te supporte, peut-être que si je te supporte, toi-même tu te corrigeras. Si tu es incorrigible jusqu’à la fin, je te supporterai jusqu’à la fin : jusqu’à la fin tu seras sur mon dos, mais pour un temps. Car pèseras-tu sur moi éternellement ?Non, il viendra Celui qui doit te secouer. Viendra le temps de la moisson, la fin du siècle, et Dieu enverra ses moissonneurs; et ces moissonneurs sont les anges qui sépareront les bons du milieu des méchants, comme on sépare l’ivraie du milieu du bon grain; qui mettront le bon grain dans les greniers, et jetteront la paille au feu qui ne s’éteindra jamais 1.Je vous ai porté autant que je l’ai pu, je passe maintenant avec joie dans les greniers de Dieu, et je chante avec assurance : « Bien des fois ils m’ont attaquée dès ma jeunesse ».
8. Qu’ont-ils pu me faire en m’attaquant dès ma jeunesse ? Ils m’ont éprouvé, mais sans m’accabler. ils ont été pour moi comme le feu pour l’or, mais non comme le feu pour la paille. Mettez l’or au feu, il en sort des scories; mettez-y la paille, elle est réduite en cendres. « Ils n’ont rien pu sur moi»; parce qu’ils n’ont pu m’amener à leurs desseins, ni me faire ce qu’ils sont eux-mêmes. « Les pécheurs ont forgé sur mon dos, ils ont éloigné leur injustice ». Ils ont fait ce que j’ai dû supporter, et non ce qui eût mérité mon assentiment. Ainsi leur injustice est déjà loin de moi. Les méchants sont mêlés aux bons, non-seulement dans ce monde, mais jusque dans l’Eglise, ils sont mêlés aux bons. Vous le savez, et vous en faites l’expérience ; et vous en ferez encore plus l’expérience à
1. Matth. XIII, 27-43.
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mesure que vous deviendrez bons. Car ce fut quand l’herbe eut grandi et produit du fruit que l’ivraie se montra aussi 1. Dans l’Eglise, il n’y a que l’homme juste qui découvre les méchants. Il y a donc un mélange, vous le savez, et l’Ecriture nous dit à chaque page que la séparation n’aura lieu qu’à la fin des siècles. Mais nonobstant ce mélange, il y a néanmoins une distinction, De peur toutefois que ce mélange des bons et des méchants ne donne lieu de croire que la justice touche de près à l’injustice: a Ils n’ont rien pu sur u moi s, dit le Psalmiste; c’est-à-dire, ils ont dit, mais dit en insensés: « Mangeons et buvons, nous mourrons demain 2 ». Leurs discours pervers n’ont point corrompu en moi les moeurs pures ; je n’ai point écouté, d’une part, la parole de Dieu, pour céder d’autre part aux discours des méchants. Les oeuvres des méchants, je les ai supportées sans y consentir, et leur iniquité est loin de moi. Quoi de plus rapproché que deux bornoies dans l’Eglise ? Quoi de plus éloigné que la justice et l’injustice ? Mais l’assentiment fait le rapprochement. On lie ensemble deux hommes, que l’on mène devant le juge. L’un est un voleur, un scélérat, l’autre un innocent : une même chaîne les retient, et néanmoins ils sont éloignés l’un de l’autre. De quelle distance sont-ils éloignés? de toute la distance qui sépare le crime de l’innocence. Ils sont donc fort éloignés l’un de l’autre. Mais ce voleur qui fait le mal en Espagne, est tout près de celui qui le fait en Afrique. De combien en est-il proche ? Comme le crime l’est du crime, le brigandage du brigandage. Que nul dès lors ne redoute le mélange corporel des méchants. Qu’il s’en éloigne de coeur; et il supporte avec assurance ce qu’il n’a point à craindre: « Leur injustice est loin de moi ».
9. Mais qu’arrive-t-il? Voilà que ceux qui règnent dans l’injustice sont florissants dans le inonde : et pour parler comme le vulgaire, voilà que les méchants tonnent, qu’ils s’élèvent avec orgueil, qu’ils répandent la calomnie. Est-ce donc là ce qui durera toujours? Nullement; écoute la suite: « Le Seigneur qui est juste brisera la tête des pécheurs ». Que votre charité soit attentive. « Le Seigneur dans sa justice brisera la tête des pécheurs ». Qui ne tremblerait à cette parole ? Car où est
1. Matth. XIII, 26. — 2. Isa. XXIII, 13 ; I Cor. XV, 32.
l’homme sans péché? « Le Seigneur dans sa justice brisera la tête des pécheurs ». Quiconque entend ces paroles est saisi de crainte, s’il croit aux divines Ecritures. Si, en effet, l’on n’a aucun motif de se frapper la poitrine et qu’on le fasse quand on est juste, c’est mentir; mais mentir à Dieu c’est devenir pécheur. Si donc on a raison de se frapper la poitrine, on est pécheur. Et qui d’entre nous ne se frappe la poitrine? Qui d’entre nous ne tient ses regards fixés à terre comme le publicain, pour dire: « Seigneur, ayez pitié de moi qui suis pécheur 1? » Si donc tous sont pécheurs, et si nul n’est sans péché, tous doivent craindre ce glaive qui menace leur tête : car « le Seigneur dans sa justice brisera les têtes des pécheurs ». Toutefois, mes frères, je ne crois point qu’il s’agisse ici de tous les pécheurs; mais l’endroit qu’il frappe nous désigne quels pécheurs seront frappés. Car il n’est point dit : Le Seigneur qui est juste brisera la main des pécheurs, ou même leur brisera les pieds; mais le Prophète voulait désigner entre les pécheurs ceux qui sont orgueilleux, et les pécheurs orgueilleux lèvent la tête, non-seulement parce qu’ils commettent le mal, mais parce qu’ils ne veulent point le reconnaître, et qu’ils se justifient dès qu’on le leur reproche. Voilà, leur dit-on, que tu es coupable, reconnais ta faute ; le Seigneur hait le pécheur, hais-le à ton tour; sois uni au Seigneur, afin de poursuivre ton péché avec lui. Point du tout, répond-il, j’ai fait le bien, c’est Dieu qui a fait le mal. Je m’explique, mes frères. Je n’ai fait aucun mal, nous dit ce pécheur. C’est Saturne qui l’a fait, c’est Mars, c’est Vénus: pour moi, je n’ai rien fait, mon étoile a tout fait. Tu le justifies, en accusant le Seigneur qui a fait les étoiles pour en orner les cieux. Tu excuses donc ton péché, en t’élevant contre Je Seigneur ; car tu te dis innocent et Dieu coupable, et tu lèves dès lors un cou inflexible pour t’élancer contre Dieu, ainsi qu’il est dit au livre de Job à propos du pécheur obstiné: « Il s’est élancé contre Dieu, élevant comme un bouclier son cou gonflé d’orgueil 2 ».
Comme le Psalmiste, Job a nommé le cou. Tu t’élèves donc au lieu de fixer tes regards sur la terre, de frapper ta poitrine, et de dire au Seigneur: « Ayez pitié de moi qui suis un pécheur » ; te voilà vantant tes mérites,
1. Luc,
XVIII, 13. — 2. Job, XV, 26.
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et même, dit le Seigneur, disputant avec moi, entrant en jugement avec moi 1, au lieu de chercher à satisfaire à Dieu pour tes
fautes, et de pousser vers lui ces cris d’un autre psaume: « Si vous vous souvenez des iniquités, Seigneur, qui pourra subsister devant vous, ô mon Dieu 2? » Et ces autres cris d’un autre psaume encore : « Je l’ai dit, ô mon Dieu, ayez pitié de moi, guérissez mon âme , parce que j’ai péché contre vous 3 ». Parce que tu rejettes ces prières, prétendant te justifier contre la parole du Seigneur lui-même, voilà que retombe sur toi cette parole de l’Ecriture : « Le Seigneur brise le cou des pécheurs4 ».
10. « Qu’ils soient confondus et rejetés en arrière, tous ceux qui détestent Sion ». Haïr Sion, c’est haïr l’Eglise; car Sion c’est l’Eglise; et c’est haïr l’Eglise que d’y entrer avec dissimulation. C’est haïr l’Eglise encore que ne point pratiquer la parole de Dieu. « Les pécheurs ont pesé sur mon dos ». Que fera l’Eglise, sinon de les tolérer jusqu’à la fin ?
11. Mais que dit le Prophète? « Qu’ils soient», dit-il, « comme l’herbe des toits, qui se dessèche avant qu’on l’arrache ». Cette herbe des toits est une herbe qui croit sur les toits, sur les plates-formes. Elle s’élève bien haut, mais n’a point de racines. Quel avantage n’aurait-elle point de naître en des lieux plus bas, et de demeurer verte plus longtemps? Mais ce n’est que pour sécher bientôt qu’elle vient sur les hauteurs. On ne l’arrache point encore et la voilà desséchée : et nos impies, avant d’être frappés au jugement de Dieu, n’ont déjà plus de sève. Examinez leurs oeuvres, et voyez qu’ils sont vraiment desséchés. Ils vivent néanmoins, ils sont ici-bas, ils ne sont point arrachés, et avant d’être arrachés les voilà desséchés. Ils sont devenus « comme l’herbe des toits qui se fane même avant qu’on l’arrache ».
12. Les moissonneurs viendront, mais n’en recueilleront pas les gerbes. Ils viendront en effet, ils ramasseront le froment pour les greniers célestes , et lieront l’ivraie en gerbes qu’ils jetteront au feu. Ainsi est traitée l’herbe des toits, on jette au feu ce qu’on en arrache, parce qu’elle est desséchée même sur pied. Le moissonneur n’en remplit pas sa main, comme le dit le psaume : « Elle ne remplit
1. Jérém. II, 29. — 2. Ps. CXXIX, 3.— 3. Id. XII 5.— 4. Id. CXXVIII, 5.— 5. Id. 6.
pas la main du moissonneur, ni le sein de celui qui récolte les gerbes 1. Or, ces moissonneurs ce sont les anges 2 », dit le Seigneur.
13. « Et les passants n’ont point dit : Que le Seigneur vous bénisse; nous vous bénissons au nom du Seigneur 3». Vous le savez, mes frères, lorsqu’on passe devant les travailleurs, c’est la coutume de leur dire: « Que Dieu vous bénisse! » Et cette coutume se pratiquait avec plus de soin encore parmi les Juifs. Nul ne passait auprès d’un travailleur dans les champs, dans la vigne, à la moisson, ou quelque part, sans appeler la bénédiction de Dieu sur lui. Autre est celui qui récolte ses gerbes, et autre celui qui passe par la voie. Ceux qui récoltent les gerbes ne remplissent pas leurs mains de cette herbe des toits, que l’on ne récolte pas pour le grenier céleste. Qui donc recueille des gerbes? Le moissonneur. Quels sont les moissonneurs? Le Seigneur l’a dit : « Ces moissonneurs ce sont les anges ».Quels sont les passants? Ceux qui ont déjà passé par cette voie, c’est-à-dire, ceux qui par une vie sainte ont passé de ce monde à la céleste patrie. C’est par cette même voie qu’ont passé les Apôtres, qu’ont passé les Prophètes. Quels travailleurs les Apôtres et les Prophètes ont-ils bénis? Ceux en qui ils voyaient la racine de la charité. Quant à ceux qu’ils ont trouvés sur leurs toits, relevant leur cou gonflé d’orgueil, comme un bouclier, ils leur ont prédit ce qu’ils deviendraient, mais sans les bénir. Ainsi donc tous ces méchants que supporte l’Eglise, vous qui lisez les saintes Ecritures , vous les voyez maudits, mis à part comme l’héritage de l’Antéchrist, ou dit diable, ils sont la paille, ils sont l’ivraie. Ils sont désignés par des comparaisons sans nombre. « Tous ceux qui me disent : Seigneur , Seigneur, n’entreront point pour cela dans le royaume des cieux 4 ». Tu ne trouveras aucun endroit de l’Ecriture pour en parler favorablement, parce que ceux qui passaient sur la voie ne les omit point bénis, David que nous avons en nos mains, a passé de même sur la voie; et vous avez entendu ses paroles : « Le Seigneur dans sa justice brisera le cou des pécheurs. Qu’ils soient confondus, refoulés en arrière , ceux qui haïssent Sion. Qu’ils soient comme l’herbe des toits, qui se fane avant qu’on l’arrache.
1. Ps CXXVIII, 7. — 2. Matth. XIII, 39. — 3. Ps. CXXVIII, 8. — 4. Matth. VII, 21.
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Elle n’emplit pas la main du moissonneur, ni le sein de celui qui récolte ses gerbes ». C’est ainsi qu’il en parle. Ainsi David, passant auprès de ces hommes, ne les a point bénis, accomplissant lui-même sa prophétie : « Et ceux qui passeront par la voie, n’ont point dit: Nous vous bénissons au nom du Seigneur ». Et toutefois ces passants, Prophètes, Patriarches, Apôtres, tous ceux qui ont passé, nous ont bénis, mes frères, « au nom du Seigneur », si nous vivons saintement. Comment, diras-tu, Paul m’a-t-il béni ? Comment Pierre m’a-t-il béni ? Ecoute les saintes Ecritures, vois si tu vis saintement, et tu verras qu’ils t’ont béni. Ils ont béni tous ceux qui ont vécu saintement. Et comment nous ont-ils bénis? « Au nom du Seigneur », et non pas en leur propre nom, comme les hérétiques. Ceux qui sien viennent dire : Ce que nous donnons, voilà ce qui est saint, prétendent bénir en leur propre nom, et pas au nom du Seigneur. Mais ceux qui disent que nul ne peut rendre saint, sinon le Seigneur, que nul n’est bon que par la grâce de Dieu, ceux-là bénissent au nom du Seigneur, et pas en leur propre nom ; ils sont les amis de l’Epoux, et répudient tout adultère avec l’Epouse 1.
1. Jean, III, 19.
SERMON AU PEUPLE.
L’ESPÉRANCE DU PÉCHEUR.
Du fond de l’abîme le Prophète a crié vers le Seigneur. Cet abîme est celui du péché, et l’homme qui a pu y tomber ne saurait s’en relever par lui-même. Crier c’est déjà en sortir ; compter sur soi-même, ou s’abandonner au mal par désespoir, c’est dédaigner le secours divin, et Jésus-Christ est venu nous soulever afin de nous faire crier. C’est donc le pécheur qui crie, et il crie par espérance, et cette espérance lui vient de Jésus-Christ, dont la loi nous apprend à supporter les pécheurs sans donner à leurs fautes aucun assentiment. Comme nos fautes, quoique légères, sont nombreuses néanmoins, crions vers le Seigneur, et attendons de lui la vie éternelle qui commencera par notre résurrection, basée sur celle de Jésus-Christ qui a pris notre chair, pour mourir et ressusciter à la vigile du matin; espérons jusqu’à la nuit, ou jusqu’à la mort. Lui seul est ressuscité pour ne plus mourir, et nous faire espérer une semblable résurrection. L’espérance est la garantie de la vertu, mais n’espérons pas les biens de cette vie, que n’ont recherchés ni les martyrs ni le Divin Maître. En résumé, espérons dans la miséricorde de celui qui veut nous racheter, qui le peut seul parce que seul il est sans péché.
1. Nous présumons, mes frères, que vous veillez non-seulement des yeux du corps, mais aussi des yeux de l’âme, et dès lors nous devons chanter avec intelligence : « Du fond de l’abîme, Seigneur, j’ai crié vers vous; Seigneur, exaucez ma voix 1 ». Ces paroles sont d’une âme qui s’élève, et dès lors appartiennent aux cantiques des degrés. Chacun de nous doit donc examiner dans quel abîme il est descendu, et d’où il doit crier vers le Seigneur. Jonas cria du fond de l’abîme, du sein de la baleine 2. Non-seulement il était sous les flots, mais dans les entrailles d’un monstre marin : et ni ces abîmes, ni ces entrailles, n’empêchèrent sa prière de s’élever jusqu’à Dieu, et le ventre de la baleine ne ferma point le passage à sa voix suppliante. Sa prière pénétra tout, brisa tout, et arriva aux oreilles de Dieu, si l’on peut dire, néanmoins, qu’elle brisa tout pour arriver aux oreilles de Dieu, quand le Seigneur avait les oreilles dans le coeur du Prophète suppliant. Où, en effet, Dieu n’est-il point présent pour le fidèle qui l’invoque? Toutefois considérons aussi de quel abîme nous crions vers le Seigneur. L’abîme pour nous est cette vie mortelle. Tout homme qui comprend cet abîme, crie, gémit, soupire, jusqu’à ce qu’il sorte des profondeurs, et s’élève jusqu’à Celui qui est assis au-dessus des
1. Ps. CXXIX, 1, 2.— 2. Jonas, II, 2.
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abîmes et des Chérubins, au-dessus de toutes les créatures, et corporelles et spirituelles, qui sont ses oeuvres; jusqu’à ce que l’âme arrive à lui, et que soit délivrée par lui son image qui est l’homme, et qui, à force d’être tourmentée dans ce gouffre et agitée par les flots, a été défigurée; image toujours dans l’abîme si elle n’est renouvelée et restaurée par le même Dieu qui l’a imprimée en l’homme; car l’homme qui a bien pu tomber par lui-même, est impuissant à se relever; oui, dis-je, image qui demeure dans l’abîme, si Dieu ne l’en retire. Mais crier du fond de l’abîme, c’est sortir de l’abîme, et ce cri même empêche qu’on soit longtemps dans ces profondeurs. Ils sont bien dans les derniers abîmes, ceux qui ne crient pas même vers le Seigneur. « Quand le pécheur est descendu dans les profondeurs du mal, il méprise 1». Voyez, mes frères, s’il est un abîme plus profond que le mépris de Dieu. Quand un homme se voit chaque jour accablé de péchés, brisé en quelque sorte sous le poids, sous la Montagne de ses iniquités ; dites-lui de prier Dieu, il vous oppose le sarcasme. Comment cela? Si mes péchés déplaisaient à Dieu, serais-je encore en vie? Si Dieu prenait soin des choses d’ici-bas, après tant de crimes que j’ai commis, non-seulement serais-je en vie, mais se pourrait-il que je fusse heureux? Voilà en det ce qui arrive d’ordinaire à ceux qui s’engloutissent dans l’abîme, et qui sont heureux dans leur désordre; plus ils semblent heureux, plus profond est leur abîme. Car un faux bonheur n’est qu’un surcroît de malheur. On dit encore: Puisque j’ai commis tant de fautes, et que ma damnation est proche, c’est perdre pour moi que ne point faire ce que je puis;dès lors que je suis toujours perdu, pourquoi ne pas agir à mon gré? C’est le langage des brigands les plus désespérés : Si le juge doit m’envoyer à la mort pour dix homicides, comme pour quinze, comme pour un seul, pourquoi ne point faire tout ce qu’il me vient à la pensée? Tel est le sens de cette parois: « Quand le pécheur est arrivé au fond de l’abîme, il dédaigne ». Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui n’a point méprisé nos abîmes, qui a daigné descendre jusqu’à cette misérable vie, en nous promettant la rémission de nos péchés, a soulevé l’homme du fond de cet abîme, l’a forcé de crier sous le poids de
1. Prov. XVIII, 3.
ses fautes, afin que la voix de ce pécheur pût arriver jusqu’à Dieu. D’où pouvait-il crier, si ce n’est du fond des malheurs?
2. Or, voyez que c’est de l’abîme que s’élève cette voix du pécheur: « Du fond de l’abîme, Seigneur, je crie vers vous; Seigneur,exaucez ma prière. Que vos oreilles soient attentives à la voix de mes supplications ». D’où vient ce cri? du fond des abîmes. Quel est l’homme qui crie? le pécheur. Quelle espérance le fait crier ? l’espérance qu’a donnée au pécheur descendu dans l’abîme Celui qui est venu nous délivrer de nos péchés. Aussi qu’est-il dit après ces paroles ? « Seigneur, si vous examinez nos péchés, qui pourra subsister, ô mon Dieu? » Voilà que le Prophète nous montre de quel abîme il pousse des cris. Il s’écrie sous les montagnes, sous les flots de ses péchés. Il s’est regardé, il a regardé sa vie, il n’a vu de toutes parts que les souillures des vices et du crime : nulle part il n’a vu le bien, ni pu découvrir un rayon de justice. A la vue de ses péchés si graves et si nombreux, à la vue de tant de crimes, il s’écrie dans sa stupeur: « Hélas! Seigneur, si vous examinez les iniquités, qui pourra subsister devant vous, ô mon Dieu? » Il ne dit point : Je ne pourrai soutenir votre présence; mais : « Qui pourra la soutenir ? » Il voit que la vie humaine est un long aboiement du péché, que toutes les, consciences sont condamnées par leurs propres pensées, et qu’il n’est pas un coeur assez chaste pour présumer de sa justice. Si donc il n’est pas un coeur assez chaste pour avoir confiance en sa propre justice, que le coeur de tous les hommes se confie en la divine miséricorde, et s’écrie : « Seigneur, si vous examinez les iniquités, qui pourra subsister, ô mon Dieu? »
3. Or, d’où vient l’espérance? « Mais en vous il y a propitiation 1 ». Qu’est-ce que la propitiation, sinon le sacrifice? Qu’est-ce que le sacrifice, sinon l’offrande que l’on a faite pour nous? Un sang innocent a été répandu pour laver les péchés des coupables; et une telle rançon a racheté tous les captifs de la puissance de l’ennemi qui s’en était rendu maître. Il y a donc en vous propitiation. Si vous n’étiez enclin à pardonner, si vous ne vouliez être qu’un juge sans miséricorde, examiner, rechercher toutes les iniquités, qui pourrait subsister? qui pourrait se tenir en
1. Ps. CXXIX, 4.
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votre présence, et vous dire : Je suis innocent? Qui pourrait soutenir l’éclat de votre jugement? Il ne nous reste donc pour unique espérance « que la propitiation qui est en vous. Et je vous ai attendu, Seigneur, à cause de votre loi ». Quelle loi? Celle qui fait les coupables? Or, Dieu a donné aux Juifs une loi sainte, juste 1, bonne, mais qui n’a pu que faire des pécheurs. Elle n’était point de nature à donner la vie 2, mais à montrer au pécheur ses fautes. Le pécheur en effet s’était oublié, il ne se voyait point, et la loi lui fut donnée afin qu’il se vît. La loi donc a rendu l’homme coupable, mais le législateur l’a délivré : ce législateur est le souverain Maître. La loi donc a été donnée pour effrayer, pour tenir le pécheur dans des liens; elle ne délivre donc pas des péchés, mais elle montre le péché. Peut-être que l‘interlocuteur, placé sous la loi, a reconnu dans l’abîme tous les crimes qu’il a commis contre la loi, et alors il s’est écrié : « Si vous examinez les iniquités, qui donc pourra subsister, ô mon Dieu? » Il y a donc en Dieu une loi de propitiation, une loi de miséricorde. Celle qui fut donnée était une loi de crainte, mais il est une autre loi d’amour. Cette loi d’amour donne le pardon des péchés, elle efface les fautes passées, avertit au sujet de l’avenir: elle n’abandonne pas en chemin celui qu’elle accompagne, elle est elle-même la compagne de celui qu’elle guide en chemin. Mais il faut t’accorder avec ton adversaire 3, pendant que tu es en route avec lui. Et cet adversaire pour toi, c’est la parole de Dieu, si tu n’es pas en harmonie avec elle. Cette harmonie s’établit dès lors que tu trouves ton plaisir à faire ce que t’ordonne la parole de Dieu. L’adversaire devient ami, et au bout de la route il n’y aura personne pour te livrer au juge. Donc «je vous ai attendu, Seigneur, à cause de votre loi ». Parce que vous avez daigné m’apporter une loi de miséricorde, me pardonner toutes mes fautes et me donner de sages conseils pour l’avenir, afin que je ne vous offense plus et quand mes pieds chancelleront en suivant vos conseils, vous m’avez donné un remède, en mettant dans ma bouche cette prière : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 4». Telle est votre loi, qu’il me sera remis comme j’aurai remis à mon frère. « J’ai attendu,
1. Rom. VII,
12.— 2. Gal. III, 21.— 3. Matth. V, 25.— 4. Id. VI, 12.
« Seigneur, à cause de votre loi ». J’ai attendu quand il vous plairait de venir et de me délivrer de toutes mes misères, parce que dans ces misères vous n’avez point délaissé la loi de la miséricorde.
4. Ecoute de quelle loi il s’agit, situ n’as compris encore qu’il est question de la loi de charité: «Portez mutuellement vos fardeaux », dit l’Apôtre, « et de la sorte vous accomplirez la loi du Christ 1». Quels hommes portent mutuellement leurs fardeaux, sinon ceux qui ont la charité? Ceux qui n’ont point la charité sont à charge à eux-mêmes, tandis que les hommes charitables se supportent mutuellement. Un homme te blesse et te demande pardon; lui refuser ce pardon, c’est ne point porter le fardeau de ton frère ; lui pardonner, c’est le porter dans son infirmité. Et toi, qui es homme, situ viens à tomber dans quelque faiblesse, il doit à son tour te supporter comme tu l’as supporté. Ecoute ce qu’avait dit saint Paul auparavant: « Mes frères», dit-il, « si un homme est surpris dans quelque péché, vous qui êtes spirituels, instruisez-le dans l’esprit de douceur 2». Et de peur qu’ils ne se crussent en sûreté parce qu’il lés avait appelés spirituels, il ajoute aussitôt : « En réfléchissant sur toi-même, et craignant d’être tenté aussi ». Puis il ajoute ce que je viens de citer: « Portez mutuellement vos fardeaux et vous accomplirez ainsi la loi du Christ » ; ce qui a fait dire an Prophète « J’ai attendu, Seigneur, à cause de votre loi ». On dit que les cerfs, quand ils passent quelque détroit pour aller chercher des pâturages dans les îles voisines, posent la tête l’un sur l’autre ; le premier seulement soutient sa tête sans l’appuyer sur aucun. Mais quand il est fatigué, il quitte la tête de colonne pour revenir en arrière et se reposer sur un autre. C’est ainsi que tous portent mutuellement leurs fardeaux, et arrivent au lieu recherché; ils ne font pas naufrage, la charité est pour eux comme un vaisseau, C’est donc la charité qui porte les fardeaux, mais qu’elle ne craigne point de succomber sous leur poids ; chacun ne doit redouter que le poids de ses propres fautes. Supporter la faiblesse de son frère, ce n’est point te charger de ses péchés; mais y consentir, c’est te charger des tiens, et non des siens : quiconque en effet adhère aux désirs du pécheur, n’est point chargé par les fautes
1. Gal. VI, 2. — 2. Id. 1.
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d’autrui, mais bien par les siennes. Consentir en effet au péché d’un autre, c’est pécher toi-même; et dès lors tu n’as plus àte plaindre d’être accablé par les péchés d’autrui. On te répondra qu’en effet tu es accablé, mais par les tiens. Tu as vu un voleur et tu as couru avec lui 1, dit l’Ecriture. Qu’est-ce à dire ? Que tes pieds ont marché pour commettre le vol ? Point du tout; niais que ton intention était unie à celle du voleur. Ce qui n’était une faute que pour lui, est devenu faute pour toi, par ton assentiment. Mais au contraire, si son péché t’a déplu, et que tu aies prié pour lui, situ lui as pardonné sur ses instances, de sorte que tu puisses prononcer sans trembler cette parole enseignée par le Souverain Législateur : « Remettez-nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui nous doivent 2 », tu as appris à porter les fardeaux de ton frère, afin qu’un autre porte aussi ceux que tu pourras avoir, et que s’accomplisse entre vous ce mot de l’Apôtre : « Portez mutuellement vos fardeaux et vous accomplirez ainsi la loi du Christ 3 ». Ainsi tu chanteras avec assurance : « Seigneur, je vous ai attendu à cause de votre loi ».
5. Quiconque n’observe point cette loi, n’attend point le Seigneur; et quand même il l’attendrait, s’il ne l’attend à cause de cette loi, son attente est vaine; le Seigneur viendra sans doute, et trouvera tes péchés. Tu crois avoir vécu dans une justice parfaite, et dès lors il ne trouvera point l’homicide en toi. C’est un grand crime, en effet, un crime énorme. Il ne trouvera point l’adultère; il ne trouvera point le vol, il ne trouvera point la rapine, il ne trouvera point l’idolâtrie ; voilà ce qu’il ne trouvera point : n’est-il donc rien qu’il puisse trouver? Ecoute la parole de l’Evangile: «Quiconque dira à son frère: Tu es un fou ». Qui donc est exempt de ces fautes légères de la langue? Elles sont légères, diras-tu. « Celui-là », dit le Sauveur, « sera condamné au feu de l’enfer 4 ». Si, dire àton frère: Tu es un fou, te paraissait une faute légère, que du moins le feu de l’enfer soit pour toi quelque chose dc grand. Si tu dédaignais une faute légère, que la gravité du châtiment t’effraie du moins. Mais, diras-tu encore, ce sont là des fautes légères, des minuties dont la vie ne saurait être exempte. Réunis ces minuties, elles seront des montagnes.
1. Ps. XLIX, 18.— 2. Matth. VI, 12.— 3.Gal. VI, 2.— 4. Matth. V, 22.
Des grains de blé sont petits, et forment néanmoins une grande masse; des gouttes d’eau sont petites, et néanmoins elles formeDt des fleuves qui entraînent les chaussées. L’interlocuteur, considérant combien sont nombreuses les fautes légères que l’homme commet chaque jour, sinon autrement, dii moins par la pensée et par la langue, considérant que si elles ne sont point graves séparément, du moins, réunies, elles forment une grande masse, effrayé plus encore de la fragilité humaine que de ses fautes passées, «Seigneur», dit-il, « du fond de l’abîme j’ai crié vers vous ; Seigneur, écoutez ma voix. Que vos oreilles soient attentives à la voix de ma « prière, Si vous tenez un compte exact des iniquités , qui pourra subsister, ô mon Dieu ? » Je puis éviter les homicides, les adultères, les rapines, les parjures, les maléfices, l’idolâtrie. Mais les péchés de la langue? Mais les péchés du coeur? Il est écrit que « le péché c’est l’iniquité 1; qui donc pourra subsister, si vous tenez un compte exact des iniquités ? » Si vous voulez être pour nous un juge sévère, non un père miséricordieux, qui pourra soutenir votre présence? mais « en vous il y a propitiation, et je vous ai attendu à cause de votre loi ». Quelle est cette loi? « Portez mutuellement vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ 2 ». Quels hommes portent mutuellement leurs fardeaux? Ceux qui disent à Dieu en toute fidélité : « Remettez-nous nos dettes, comme « nous remettons à ceux qui nous doivent 3».
6. « Mon âme a attendu à cause de votre parole ». Nul n’attend, sinon celui qui n’a point reçu encore ce qu’on lui avait promis. Qu’attendrait celui qui a déjà reçu? Nous avons reçu la rémission des péchés, mais Dieu nous a promis en outre le royaume des cieux. Nos péchés sont effacés, mais la récompense est encore à venir le pardon est accordé, mais nous ne possédons point encore la vie éternelle. Or, celui qui nous a pardonné est le même qui nous a promis la vie sans fin. Si c’était une promesse humaine, il y aurait à craindre; mais c’est la promesse de Dieu qui est infaillible. Nous attendons dès lors en toute sécurité sa parole qui ne saurait nous tromper. « Mon âme a espéré dans le Seigneur, depuis la veille du matin jusqu’à la nuit ». Que signifie cette parole?
1. I Jean, III, 4.— 2. Gal. VI, 2.— 3. Matth. VI, 12.— 4. Ps. CXXIX, 5,6.
88
Le Prophète a-t-il espéré un jour seulement dans le Seigneur, et son espérance a-t-elle cessé? Il a espéré dans le Seigneur depuis la vigile du matin jusqu’à la nuit. La vigile du matin, c’est la fin de la nuit ; de là jusqu’à l’autre nuit, il a espéré dans le Seigneur. Entendons bien ces paroles, et n’allons pas croire que nous ne devons espérer dans le Seigneur que pendant un jour seulement. « Depuis la vigile du matin jusqu’à la nuit ». Que pensez-vous donc, mes frères? Il est dit : « Depuis la vigile du matin jusqu’à la nuit, mon âme a espéré dans le Seigneur »: parce que le Seigneur, par qui nos péchés nous sont pardonnés, est ressuscité d’entre les morts à la vigile du matin, afin que nous concevions pour nous l’espérance de ce qui a été d’abord accompli en Notre-Seigneur. Nos péchés sont remis à la vérité, niais nous ne sommes point ressuscités encore. Si donc nous ne sommes point ressuscités encore, ce qui s’est accompli en notre chef n’est point accompli en nous. Qu’a-t-il paru d’abord dans notre chef? Que la chair de ce chef est ressuscitée; niais l’esprit de ce chef était-il donc mort? Ce qui était donc mort en lui est ressuscité, et il est ressuscité le troisième jour ; et le Seigneur nous a dit en quelque sorte : Espérez pour vous ce qui s’est accompli en moi, c’est-à-dire que vous ressusciterez parce que moi-même je suis ressuscité.
7. Mais il en est qui disent : Voilà que le Seigneur est ressuscité ; puis-je donc espérer que je ressusciterai de même ? Oui, par la même raison. Car le Seigneur est ressuscité dans ce qu’il avait pris de toi. Il ne serait point ressuscité en effet, s’il n’eût passé par la mort, et il n’eût point passé par la mort s’il n’eût porté une chair. Qu’a reçu de toi le Seigneur? La chair. Qu’était-il quand il est venu? Le Verbe de Dieu, lequel était avant toutes choses, et par qui tout a été fait. Mais parce qu’il voulait prendre quelque chose de toi, « le Verbe a été fait chair et a demeuré parmi nous 1». Il a donc reçu de toi ce qu’il devait offrir pour toi; de même que le prêtre reçoit de tes mains ce qu’il doit offrir pour toi, quand tu veux apaiser Dieu sur tes péchés. Voilà ce qui s’est tait, et cela s’est fait ainsi. Notre souverain Prêtre a reçu de nous ce qu’il devait offrir pour nous. Il a pris de nous une chair, et dans cette chair il est devenu notre
1. Jean, I, 1, 3, 14.
victime, notre holocauste, notre sacrifice. Il est devenu notre sacrifice dans sa passion; dans sa résurrection, il a renouvelé ce qui en lui avait reçu la mort, et l’a offert à Dieu comme prémices, et il t’a dit : Tout ce que j’avais de toi est maintenant consacré à Dieu; j’ai offert à Dieu des prémices qui viennent de toi : espère dès lors qu’en toi s’accomplira ce qui s’est accompli tout d’abord dans ces mêmes prémices.
8. Comme donc c’est à la vigile du matin que le Christ a commencé à ressusciter; c’est alors que notre âme a commencé à espérer. Et jusqu’à quel moment? « Jusqu’à la nuit », jusqu’à notre mort ; puisque la mort de notre chair n’est en quelque sorte qu’un sommeil. C’est à la résurrection du Sauveur qu’a commencé ton espérance, qu’elle ne finisse qu’à ta sortie de ce monde. Si tu n’espères en effet jusqu’à la nuit, ton espérance passée est perdue. Il est en effet des hommes qui commencent à espérer, mais qui ne persévèrent pas jusqu’à la nuit. Les voilà dans les afflictions, les voilà dans la tentation, ils voient les méchants, les impies dans une félicité temporelle ; et comme ils attendaient de Dieu quelque bonheur ici-bas, ils voient que ce bonheur qu’ils convoitent est le partage d’hommes criminels : et les voilà chancelants, perdant toute espérance. Pourquoi? parce que leur espérance n’a point commencé à la vigile du matin. Qu’est-ce à dire? Parce qu’ils n’ont point commencé par espérer du Seigneur, ce qu’ils ont vu tout d’abord dans ce même Seigneur, à la vigile du matin ; mais ils espéraient qu’en devenant chrétiens, ils auraient des maisons regorgeant de froment, de vin, d’huile, d’argent, d’or; que nul d’entre eux ne mourrait prématurément ; s’ils n’avaient point d’enfants, qu’ils en auraient en devenant chrétiens; s’ils n’étaient mariés, qu’ils trouveraient une épouse; que leurs épouses, non-seulement, mais leurs bestiaux, ne seraient point stériles ; que leurs vins ne s’aigriraient Plus ; que la grêle n’atteindrait point leurs vignes. Après avoir espéré ces biens de la part du Seigneur, on voit que ceux qui ne servent point Dieu, possèdent cependant toutes ces richesses, et l’on chancelle, et l’on n’espère plus jusqu’à la nuit, parce que l’on n’a point commencé à espérer à la vigile du matin.
9. Quel est donc l’homme qui commence à (89) espérer à la vigile du matin ? Celui qui attend du Seigneur ce que le Seigneur nous a montré à la vigile du matin, c’est-à-dire la résurrection. Avant lui nul n’était ressuscité pour ne plus mourir. Que votre charité veuille bien m’écouter, Quelques morts sont ressuscités avant Jésus-Christ; car Elie ressuscita un mort, Elisée également 1; mais ces morts ne ressuscitèrent que pour mourir de nouveau. Ceux mêmes que le Christ ressuscita, ne ressuscitèrent que pour mourir encore, soit le fils de la veuve, soit cette enfant de douze ans, fille du chef de la synagogue, roit Lazare 2 ; ils ressuscitèrent de différentes manières, mais pour mourir une seconde fois pour eux une seule naissance et une double mort. Nul autre que le Seigneur n’était ressuscité pour ne plus mourir. Mais quand est-il ressuscité pour ne plus mourir? « A la vigile du matin ». Espère donc du Seigneur que tu ressusciteras, non comme Lazare est ressuscité, non comme le fils de la veuve, ou la fille du chef de la synagogue, non comme ceux que ressuscitèrent les anciens Prophètes; mais espère que tu ressusciteras comme le Seigneur lui-même, en sorte qu’après cette résurrection tu n’auras plus à craindre la mort; voilà espérer dès la vigile du matin.
10. Espère jusqu’à la nuit, jusqu’à la fin de cette vie, jusqu’à ce qu’une nuit générale enveloppe le genre humain à la fin du monde. Pourquoi jusque-là? C’est qu’après cette nuit, il n’y aura plus d’espérance, mais bien la réalité. L’espérance en effet n’est plus une espérance dès qu’on la voit; et l’Apôtre a dit : « Comment espérer ce que l’on voit? Or, si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 3 ». Si donc nous devons attendre patiemment ce que nous ne voyons point, espérons jusqu’à la nuit, c’est-à-dire jusqu’à la fin de notre vie, ou du monde. Mais quand cette vie sera écoulée, alors viendra ce que nous avons espéré, et alors sans être dans le désespoir, nous n’aurons plus d’espérance. Le désespoir en effet est blâmable, et dans nos imprécations contre un homme, nous disons: Il n’a aucune espérance. Et toutefois, être sans espérance n’est pas toujours un mal. C’est un mal, sans doute, de n’en point avoir en cette vie; car celui qui n’a point l’espérance en cette vie, n’aura
1. III Rois, XVII, 22 ; IV Rois, IV, 35. — 2. Luc; VII, 15; VIII, 55; Jean, XI, 44. — 3. Rom. VIII, 24, 25.
point la réalité dans l’autre vie. Donc il nous faut espérer maintenant; mais, quand nous posséderons la réalité, que deviendra l’espérance? Comment espérer ce que l’on voit? Le Seigneur notre Dieu viendra et montrera au genre humain cette bruie dans laquelle il a été crucifié et il est ressuscité, et s’y fera voir aux bons et aux méchants; les uns le verront pour se féliciter de trouver en lui ce qu’ils avaient cru avant de voir; les autres le verront afin de rougir de n’avoir point cru ce qu’ils verront alors. Ceux qui rougiront seront condamnés, ceux qui se féliciteront seront couronnés. A ceux qui seront confus on dira: « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges »; et à ceux qui seront dans la joie on dira : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 1». Lorsqu’ils le posséderont, il n’y aura plus d’espérance, mais bien la réalité. L’espérance finissant, la nuit finira aussi; mais jusqu’à ce moment, que notre âme espère dans le Seigneur, depuis la vigile du matin.
14. Le Prophète revient sur cette même parole : « Qu’Israël espère dans le Seigneur depuis la vigile du matin. Depuis la vigile du matin jusqu’à la nuit, mon âme a espéré dans le Seigneur ». Mais qu’a-t-il espéré? « Qu’Israël espère dans le Seigneur, depuis la vigile du matin ». Non seulement qu’Israël espère dans le Seigneur, mais qu’il espère depuis la vigile du matin. Donc je condamne l’espérance des biens de ce inonde, quand on les attend de Dieu? Point du tout; mais il est une autre espérance propre à Israël. Qu’il n’espère, comme le bien suprême pour lui, ni les richesses, ni la santé du corps, ni l’abondance des biens terrestres. Il trouvera même l’affliction ici-bas, et peut-être sera-il engagé dans quelques persécutions pour la vérité. Les martyrs n’espéraient-ils pas en Dieu? Et néanmoins ils ont souffert comme auraient pu souffrir des voleurs, des hommes d’iniquité : condamnés aux bêtes, exposés au feu, frappés du glaive, déchirés par des crocs, chargés de chaînes, étouffés dans les prisons, n’espéraient-ils donc pas en Dieu pour souffrir tant de maux? Ou le but de leur espérance était-il d’échapper à ces tourments pour jouir de la vie? Nullement, ils espéraient dès la vigile du matin. Qu’est-ce
1. Matth. XXV, 11, 31.
à dire? Ils considéraient dans cette vigile du matin la résurrection de leur Maître, qui a dû souffrir ce qu’ils souffraient eux-mêmes, avant de ressusciter, et ils ne perdaient point la confiance de passer de ces tourments à la résurrection pour la vie bienheureuse. « Israël a espéré dans le Seigneur depuis la vigile « du matin jusqu’à la nuit ».
12. « Car dans le Seigneur est la miséricorde, et une abondante rédemption 1». Sublime expression ! On ne pouvait rien dire de plus juste après ces paroles : « Dès la vigile du matin qu’Israël espère dans le Seigneur ». Pourquoi? Parce que c’est à la vigile du matin que le Seigneur est ressuscité, et que le corps doit espérer ce qui s’est réalisé dans la tête. Mais tu pourrais avoir cette pensée: Si le chef est ressuscité parce qu’il n’était point chargé d’iniquités, et parce qu’il n’avait en lui aucun péché, nous autres que pourrons-nous devenir? Pouvons-nous espérer une résurrection semblable à celle de Notre-Seigneur, accablés de péchés comme nous le sommes? Pour l’écarter, vois ce qui suit : « Car dans le Seigneur est la miséricorde et une abondante rédemption. Et il rachètera Israël de toutes ses iniquités ». Si donc Israël se trouvait accablé , voici la divine miséricorde. Celui qui était sans péché a marché le premier, afin d’effacer les péchés de ceux qui le suivraient. N’ayez en vous aucune présomption, et n’espérez que dès la vigile du matin. Voyez notre Seigneur qui ressuscite et qui monte au ciel, Il n’y avait en lui aucun péché, mais en lui vos fautes seront effacées. « Il rachètera Israël de toutes ses iniquités ». Israël a bien pu se vendre, et de la sorte être
1. Ps. CXXLX, 7.
vendu par le péché, mais il ne pouvait se racheter de ses iniquités. Celui-là seul peut le racheter, qui n’a point pu se vendre. Celui qui n’a point commis le péché peut nous racheter du péché. « C’est lui qui rachètera Israël ». De quoi le rachètera-t-il? De telle iniquité ou de telle autre? « De toutes ses iniquités». Qu’il ne craigne dès lors aucune de ces iniquités, celui qui veut approcher de Dieu; qu’il s’en approche seulement dans toute ha plénitude de son coeur, qu’il cesse de faire ce qu’il faisait auparavant, et qu’il ne dise point : C’est là une iniquité qui ne sera jamais remise. Tenir ce langage c’est ne point se convertir, du moins quant à cette iniquité dont il n’espère point le pardon, et dès lors qu’il en commet d’autres, il ne recevra pas même he pardon de celui dont il ne craignait rien. J’ai commis un grand crime, dit-il, et Dieu ne saurait me le pardonner : j’en commettrai d’autres, et m’abstenir serait temps perdu pour moi. Ne crains rien tu es au fond de l’abîme, ne dédaigne pas du fond de cet abîme de crier vers le Seigneur et de dire: « Si vous examinez les iniquités, qui pourra subsister, ô mon Dieu? » Observe le Seigneur, arrête sur lui tes regards, et attends-le à cause de sa loi. Quelle prescription t’a-t-il faite? « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent ». Espère que tu ressusciteras, et qu’alors tu seras sans péché, puisque le premier qui a été sans péché est ressuscité. Espère depuis la vigile du matin. Ne va point dire: J’en suis indigne à cause de mes péchés. Tu n’en es pas digne, à la vérité; mais « il est en lui une abondante miséricorde, et c’est lui qui rachètera Israël de toutes ses iniquités ».
SERMON AU PEUPLE.
L’HUMILITÉ CHRÉTIENNE.
La foi unit en Jésus-Christ tous les fidèles qui sont les pierres vivantes de son temple ; et c’est dans ce temple seulement que nous sommes exaucés quant à la vie éternelle. Quand Jésus chassait les vendeurs du temple, il faisait un acte symbolique. Ce temple est la figure de l’Eglise, dans laquelle nous voyons des acheteurs et des vendeurs, ou des chrétiens qui cherchent leurs intérêts ; ils en seront chassés avec un fouet de cordes, ou le fouet de leurs péchés. Les vendeurs ne renversèrent point le temple, ni les pécheurs ne renverseront l’Eglise, maison de notre prière. C’est donc l’Eglise qui chante ce psaume, et sous pouvons juger que nous sommes de l’Eglise, si nous le chantons en vérité. L’interlocuteur ne s’est point enorgueilli, et dès lors il a offert le sacrifice qui plaît à Dieu, celui de l’humilité. Mais Simon le magicien, sans vouloir de l’humilité comme les Apôtres, voulait faire descendre l’Esprit-Saint, trafiquer de la colombe, et Pierre le chassa. Si tous ne font pas des miracles, ils n’en sont pas moins à Dieu ; l’oeil n’est pas la main, et tous les membres cependant se prêtent un mutuel secours ; de même dans l’Eglise ceux qui font des miracles prêtent leur autorité aux autres. Les dons de Dieu pourraient nous enorgueillir ; saint Paul, qui avait d’abord été persécuteur, a plus travaillé que les antres, mais pour contre-poids il fut souffleté par Satan, qui sévit aussi contre Job, contre Jésus-Christ, et qui perdit ainsi ceux que le sang du Calvaire a rachetés. Ne cherchons dans l’Eglise que l’inscription de notre nom au ciel.
Le Prophète, s’il n’est humble, fait des imprécations contre lui-même, et veut être comme l’enfant que l’on sèvre dans les bras de sa mère. A sa naissance, il lui faut le lait de sa mère, et non du pain. De même le chrétien peu instruit ne saurait contempler le Verbe qui est le pain des auges il doit grandir par la foi au Verbe fait homme, crucifié, ressuscité, monté an cieL C’est le lait que Dieu nous a préparé. Prétendre raisonner, c’est imiter les hérétiques qui ont vu l’inégalité dans les personnes, et ont été sevrés die lait de 1’Eglise leur mère. — D’autres ont dit que tout orgueil déplaît à Dieu sans doute, mais que l’homme néanmoins doit s’élever par la méditation, afin de passer du lait de l’enfance ta la nourriture de l’homme fait. Cette explication a l’inconvénient de ne point rendre l’imprécation du Prophète qui ne voit dans le sevrage de l’enfant trop jeune qu’un châtiment de son orgueil : car le sevrer quand il est trop jeune ou faible encore, c’est lui donner la mort. Qu’il grandisse donc par le lait de sa mère, par l’humilité de la foi ; qu’il cherche, et vous aussi, ce qui est devant nous, en se reposant sur le Seigneur.
1. Ce psaume nous recommande l’humilité du fidèle serviteur de Dieu, qui le chante, et qui est le corps entier du Christ. Souvent, en effet, j’ai fait remarquer à votre charité que ce n’est point un seul homme qui parle, mais tous ceux qui forment le corps du Christ. Et comme ils sont tous réunis dans ce même corps, ce n’est en quelque sorte qu’un seul homme qui parle, et ce seul homme est en même temps plusieurs; car, quoique plusieurs en eux-mêmes, ils sont un en celui qui est un. Or, c’est lui qui est ce temple de Dieu, dont l’Apôtre a dit : « Le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple 1 » c’est-à-dire tous ceux qui croient en Jésus-Christ, et qui croient en lui de manière à l’aimer. Car croire au Christ, c’est aimer le Christ : non comme les démons croyaient 2, mais sans l’aimer; et cette foi néanmoins ne les empêchait point de dire « Qu’y a-t-il entre « vous et nous, ô Fils de Dieu 3? » Pour nous, que notre foi soit de nature à croire en lui, à l’aimer, sans dire « Qu’y a-t-il entre vous et
1. I Cor. III, 17. — 2. Jacques, II, 19. — 3. Matth. VIII 29.
« nous, ô Fils de Dieu? » mais de manière à dire : Nous sommes à vous, qui nous avez rachetés. Tous ceux qui ont cette foi sont comme des pierres vivantes, qui forment le temple de Dieu 1 ; comme ces bois incorruptibles dont fut façonnée cette arche que ne purent submerger les eaux du déluge 2. C’est dans ce temple, c’est-à-dire dans ces hommes, que l’on offre à Dieu des prières qu’il exauce. Quiconque prie le Seigneur hors de son temple, n’est point exaucé en ce qui regarde la paix de la Jérusalem d’en haut, bien qu’il soit exaucé quelquefois quant aux biens temporels, que Dieu donne même aux païens. Les dénions aussi furent exaucés, et purent entrer dans les pourceaux 3. Mais être exaucé quant à la vie éternelle est bien différent, et Dieu n’accorde cette faveur qu’à ceux qui prient dans le temple de Dieu. Or, celui-là prie dans le temple de Dieu, qui prie dans la paix de l’Eglise, dans l’unité du corps du Christ, et ce corps du Christ est formé de tous ceux qui ont la foi sur toute la surface de la terre; et
1. I Pierre, II, 5. — 2. Gen. VI, 11. — 3. Matth. VIII, 31, 32.
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il est exaucé précisément parce qu’il prie dans son temple. Car il prie en esprit et en vérité, puisqu’il prie dans la paix de l’Eglise 1, et non dans un temple matériel qui n’en est que la figure.
2. Il y avait une figure, en effet, quand le Seigneur chassa du temple ces hommes qui cherchaient leurs intérêts, et n’y entraient que pour vendre et acheter 2. Or, si ce temple était une figure, il devient évident que le corps de Jésus-Christ, qui est le véritable temple, et dont cet autre n’était que la figure, renferme aussi des vendeurs et des acheteurs, ou des hommes qui recherchent leurs intérêts, et non pas ceux de Jésus-Christ 3. Mais un fouet de cordes va les en chasser. La corde en effet signifie les péchés, comme il est dit par un Prophète : « Malheur à ceux qui traînent leurs péchés, comme une longue chaîne 4 ». Or, c’est traîner ses péchés comme une longue chaîne qu’ajouter péchés sur péchés; que recouvrir un péché que l’on vient de commettre par un autre que l’on commet ensuite. De même en effet, que pour faire une corde on joint filasse à filasse, et qu’on la tord au lieu de la tirer en droite ligne, de même, ajouter l’une à l’autre des actions perverses et qui sont des péchés, aller de faute en faute et enrouler péché sur péché, c’est en composer une longue chaîne. « Leurs voies sont contournées, leurs démarches tortueuses 5». Mais à quoi servira cette corde, sinon à leur lier les pieds et les mains pour les jeter dans les ténèbres extérieures? Vous savez ce que dit l’Evangile à propos de certain pécheur : « Liez-lui les pieds et les mains, et jetez-le dans les ténèbres extérieures; c’est là qu’il y aura pleur et grincement de dents 6 ». Il n’y aurait pas moyen de lui lier les pieds et les mains, si lui-même ne s’était fait une corde. De là ce mot si clair d’un autre endroit : « Chacun est garrotté par les liens de ses péchés 7 ». C’est donc parce que les hommes sont frappés par les cordes de leurs péchés que le Seigneur se fit un fouet avec des cordes, et qu’il chassa du temple ceux qui cherchaient leurs intérêts, et non ceux du Christ 8.
3. Tel est donc le temple qui parle dans notre psaume. C’est dans ce temple, ai-je dit,
1. Jean, IV, 21-24.— 2. Id. II, 15.— 3. Philipp. II, 21. — 4. Isa. V, 18. — 5. Job, VI, 18. — 6. Matth. XXII, 13. — 7. Prov. V, 22. — 8. Jean, II, 15; Philipp. II, 21.
que l’on prie le Seigneur; c’est là, et non dans le temple matériel, qu’il nous exauce en esprit et en vérité. Car le temple de Jérusalem n’était qu’une figure qui annonçait l’avenir; et voilà pourquoi il est tombé; mais la maison de notre prière est-elle tombée ? Loin de là; car ce n’est point ce temple qui est tombé que l’on pouvait appeler maison du Seigneur, et dont il est dit « Ma maison sera appelée chez tous les peuples une maison de prière ». Vous entendez en effet cette parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Il est écrit », nous dit-il, « que ma maison sera appelée chez tous les peuples une maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs 1». Mais ceux qui ont pu faire de la maison de Dieu une caverne de voleurs, ont-ils bien pu détruire ce même temple 2 7 De même ceux qui dans l’Eglise catholique ont unie vie déréglée, font de la maison de Dieu une caverne de voleurs, autant qu’il est en eux; mais ils n’en renversent point le temple. Un temps viendra qu’ils en seront chassés par le fouet de leurs iniquités. Or, ce temple de Dieu, ce corps du Christ, cette assemblée des fidèles n’a qu’une même voix, et chante notre psaume comme un seul homme. Déjà nous avons entendu sa voix dans bien des psaumes, écoutons-la encore dans celui-ci. C’est notre voix, si nous le voulons; si nous le voulons encore, écoutons de l’oreille et chantons du coeur, Si nous refusons, au contraire, nous serons dans ce temple comme des vendeurs et des acheteurs, c’est-à-dire, cherchant nos propres intérêts. Nous entrerons dans l’Eglise, non pour y chercher ce qui est agréable aux yeux de Dieu. Que chacun de vous, dès lors, examine sa manière d’écouter, s’il écoute pour tourner en dérision, s’il écoute pour négliger ce qu’il entend, s’il écoute pour correspondre, c’est-à-dire, s’il reconnaît sa propre voix et s’il joint la voix de son coeur à la voix qu’il entend. Notre psaume néanmoins ne laisse point de chanter: que ceux-là s’en instruisent qui le peuvent, et même qui le veulent; pour ceux qui ne le veulent point, qu’ils ne soient un obstacle pour personne. Que l’on nous prêche l’humilité; c’est ainsi qu’il commence
4. « Seigneur, mon coeur ne s’est point élevé ». L’interlocuteur a offert un sacrifice. Comment prouver qu’il a offert un sacrifice? C’est qu’il y a sacrifice dans l’humilité du
1. Matth. XXI, 12, 13. — 2. Jean, II, 19.
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coeur. Il est dit dans un autre psaume: « Si vous eussiez voulu un sacrifice, je vous l’eusse offert 1». Le Prophète voulait alors satisfaire à Dieu pour ses péchés, l’apaiser et en recevoir le pardon de ses fautes. Et comme s’il se fût demandé comment il l’apaiserait : «Si vous eussiez voulu un sacrifice», dit-il, «je vous l’eusse offert; mais les holocaustes ne vous seront point agréables ». C’est donc en vain qu’il cherchait, pour apaiser le Seigneur, des béliers, des taureaux, ou toute antre victime. Quoi donc! parce que le Seigneur n’agrée pas les holocaustes, ne recevra-t-il point le sacrifice, et sans sacrifice pourra-t-on l’apaiser? S’il n’y avait aucun sacrifice, il n’y aurait aucun prêtre. Et toutefois, nous avons un prêtre qui intercède pour nous auprès de son Père 2. Car il est entré dans le Saint des Saints, dans l’intérieur du voile, où le grand prêtre entrait en figure une fois l’année seulement, comme Notre-Seigneur n’a été offert qu’une fois dans le cours des temps. C’est lui-même qui s’est offert, lui le prêtre, lui la victime, qui est entré une fois dans le Saint des Saints, qui ne meurt plus; la mort n’aura plus d’empire sur lui 3. Nous sommes donc en sûreté, puisque nous avons ce grand prêtre dans le ciel; offrons aussi une victime. Et toutefois, voyons quel sacrifice nous devons offrir : car notre Dieu n’aime point les holocaustes, comme il est dit dans le psaume, lequel néanmoins nous désigne aussitôt le sacrifice que nous devons offrir : « Le sacrifice agréable à Dieu est une âme brisée de douleur; vous ne rejetterez pas, ô Dieu, un coeur contrit et humilié 4 ». Si donc le coeur humilié est un sacrifice à Dieu, il a offert ce sacrifice celui qui a dit : « Seigneur, mon coeur ne s’est point élevé » .Vois encore ailleurs qu’il offre un sacrifice, quand il dit à Dieu : « Voyez mon humiliation et mon labeur, et pardonnez-moi tous mes péchés 5».
5. « Seigneur, mon coeur ne s’est point enorgueilli, mes yeux ne se sont point élevés en haut, je n’ai point marché sur les hauteurs, ni sondé les merveilles qui me surpassent ». Expliquons plus clairement, et que l’on comprenne. Je n’ai pas été superbe, ni cherché à me faire connaître des hommes par des merveilles, ni rien affecté qui surpassait mes forces pour me faire valoir auprès
1. Jean, L, 18.— 2. Hébr. IX, 12. — 3. Rom. VI, 9. — 4. Ps. L, 19. — 5. Id. XXIV, 18.
des ignorants. Que votre charité redouble d’attention, la question est importante. Vous savez comment Simon le Magicien voulait marcher dans des merveilles bien supérieures à lui 1: ce qui le flattait, c’était la puissance des Apôtres, bien plus que la justice des chrétiens. Mais il dit que par l’imposition des mains des Apôtres, et à leurs prières, Dieu envoyait l’Esprit-Saint sur les fidèles, et que cet avènement de l’Esprit-Saint se manifestait par des merveilles, comme de parler des langues que n’avaient nullement apprises ceux en qui l’Esprit-Saint était descendu. N’en concluons pas toutefois que l’on ne reçoit pas l’Esprit-Saint aujourd’hui, parce que les fidèles ne parlent plus diverses langues. Ils devaient alors parler diverses langues, afin de montrer que toutes les langues devaient croire au Christ. Or, à cette vue, Simon voulut faire de semblables merveilles, mais non ressembler aux Apôtres 2. Il voulut même, comme vous savez, acheter l’Esprit-Saint à prix d’argent. Il était donc du nombre de ces hommes qui entraient dans le temple pour vendre et acheter; il voulut acheter ce qu’il pensait revendre. Simon donc était réellement dans ces dispositions, et il les apportait en se joignant aux Apôtres. Or, le Seigneur chassa du temple ceux qui vendaient des colombes 3, et la colombe est le symbole de l’Esprit-Saint; Simon donc voulut acheter la colombe, et revendre ensuite la colombe et Jésus, qui habitait en Pierre, vint, le fouet à la main, et chassa de son temple ce vendeur impie 4.
6. Il est donc des hommes qui veulent faire des miracles, et qui exigent des miracles de ceux qui se perfectionnent dans l’Eglise; et ceux qui s’imaginent avoir fait quelques progrès, prétendent faire des miracles semblables et ne croient appartenir à Dieu qu’à la condition d’en faire. Or, le Seigneur notre Dieu, qui sait donner à chacun ce qu’il doit, afin de conserver la paix et l’union dans son Eglise, leur tient ce langage par son Apôtre: « L’oeil ne saurait dire à la main: Je n’ai pas besoin de vous; non plus que la tête aux pieds Vous ne m’êtes point nécessaires; si tout le corps était oeil, où serait l’ouïe? et s’il était tout ouïe, où serait l’odorat 6 ?» Il est donc visible que dans le corps humain chaque membre a sa fonction particulière.
1. Act. VIII, 18.— 2. Ibid. — 3. Matth. XXI, 12. — 4. Act. VIII, 18.— 5. Jean, II, 15, 16.— 6. I Cor. XII, 17 - 21.
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L’oeil voit, mais n’entend point, l’oreille entend et ne voit point; la main agit, sans voir ni entendre; le pied marche, sans entendre, sans voir, sans agir comme la main. Mais quand le corps est en santé, les membres n’ont aucun litige l’un contre l’autre: l’oreille voit au moyen de l’oeil, et l’oeil entend au moyen de l’oreille: et l’on ne saurait reprocher à l’oreille de ne point voir, ni lui dire Tu n’as rien, tu es en défaut : pourrais-tu voir et discerner les couleurs comme le fait l’oeil? Pour se maintenir en paix dans le corps, l’oreille doit répondre et dire : Je suis où est l’oeil, dans le même corps. Par moi je ne vois point, niais je vois par celui qui m’accompagne. De même que l’oreille dit : L’oeil voit pour moi, l’oeil peut dire: L’oreille entend pour moi, et tous deux, l’oeil et l’oreille, diront: La main agit pour nous; et les mains diront : Les yeux et les oreilles entendent et voient pour nous; et les yeux, les oreilles, et les mains diront : Les pieds marchent pour nous; et lorsque tout agit dans le corps, s’il y a dans les membres union et santé, tous se réjouissent et se communiquent leur joie1. Et si quelque membre vient à souffrir, les autres, loin de l’abandonner, souffrent avec lui. Bien que dans le corps le pied soit très-éloigné de l’oeil (car l’un est tout en haut, et l’autre tout en bas), l’oeil abandonne-t-il le pied? quand on marche sur une épine, ne voyons-nous pas tout le corps se courber, l’homme s’asseoir, et s’incliner afin de chercher cette épine, qui s’est enfoncée à la plante du pied? Tous les membres s’efforcent de tirer cette épine du lieu le plus bas et le moindre de tout le corps. Ainsi donc, mes frères, quiconque, dans le corps mystique du Christ, ne peut ressusciter un mort, ne doit point chercher à le faire, mais seulement à se mettre en harmonie avec tout le corps. Ainsi l’oreille qui voudrait voir, serait un désaccord. Car elle ne saurait faire ce qui n’est point dans ses fonctions. Mais que l’on vienne vous dire : Si vous étiez juste, vous ressusciteriez les morts, comme l’a fait saint Pierre; répondez que les Apôtres paraissent avoir fait au nom du Christ des miracles Plus grands que ceux de Jésus-Christ lui-même 2. Mais dans quel but? Etait-ce donc pour donner aux branches la prépondérance sur la racine? Comment donc Paraissent-ils avoir fait
1. I Cor. XII, 26. — 2. Jean, XIV, 12.
des miracles supérieurs à ceux du Christ lui. même? Ce fut la voix du maître qui ressuscita les morts, tandis que Pierre ressuscita les morts de son ombre seulement 1. L’un semble plus grand que l’autre. Seulement le Christ pouvait opérer sans Pierre, mais non Pierre sans Jésus-Christ : « Car sans moi vous ne pouvez rien faire 2 ». Aussi, qu’un homme qui avance dans la piété entende cette abjecte calomnie dans la bouche de quelques païens, d’hommes qui ne savent ce qu’ils disent; qu’il réponde, en se tenant dans l’union du Christ : Toi, qui me dis : Tu n’es pas juste, puisque tu ne fais aucun miracle; pourrais-tu dire à l’oreille: Tu n’es pas dans le corps humain; puisque tu ne vois pas? Fais des miracles, me dis-tu, comme saint Pierre en faisait; mais c’est pour moi que Pierre opérait ces miracles, puisque je suis dans ce même corps d’où Pierre les faisait. Je puis en lui ce qu’il pouvait, puisque je ne suis point séparé de lui : si je puis moins, il compatit à ma faiblesse; s’il peut davantage, j’en partage la joie 3. Le Christ au nom de tout son corps n’a-t-il pas crié du haut des cieux : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 4? » Et pourtant, nul ne le touchait; mais la tête criait d’en haut pour le corps qui souffrait sur la terre.
7. Si donc, mes frères, chacun fait avec justice tout ce qu’il peut, s’il ne porte aucune envie à celui qui peut davantage, s’il lui en témoigne de la joie, parce qu’il est avec lui dans un même corps ; il chante avec le psaume: « Seigneur, mon coeur ne s’est point enorgueilli, mes yeux ne se sont point élevés, je n’ai point marché sur les hauteurs, ni sondé les merveilles qui me surpassent ». Ce qui est au-dessus de mes forces, dit le Prophète, je ne l’ai point cherché : je ne m’y suis point avancé, je n’y ai point cherché nia gloire. Rien, en effet, n’est à craindre comme cette élévation du coeur, qui provient des dons de la grâce : que nul donc ne s’enorgueillisse des dons du Seigneur, mais que chacun se maintienne dans l’humilité, qu’il suive ce précepte de l’Ecriture : « Plus tu es grand, plus il faut t’humilier en tout, afin de trouver grâce devant le Seigneur 5 ». Il faut donc de plus en plus insister auprès de votre charité , pour lui montrer combien est à craindre l’orgueil qui vient des dons du
1. Act. V, 15.— 2. Jean, XV, 5.— 3. I Cor. XII, 15, 16.— 4. Act. IX, 4. — 5. Eccli. III, 20.
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Seigneur; je le fais d’autant plus volontiers que ce psaume très-court nous permet de nous étendre. Bien que l’apôtre saint Paul ait été persécuteur avant d’être prédicateur, Dieu bénit ses travaux apostoliques beaucoup plus que ceux des autres Apôtres; afin de montrer que ce don vient de Dieu, et non de l’homme. De même que c’est sur des malades désespérés que les médecins peuvent montrer la puissance de leur art; de même Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre Sauveur et Médecin, fit éclater dans un homme désespéré, dans un persécuteur de son Eglise, la puissance de son art, puisqu’il en fit non-seulement un chrétien, mais un Apôtre, et non-seulement un Apôtre, nnais un Apôtre qui a travaillé plus que tous les autres, comme il l’a consigné lui-même. Il avait donc reçu une grâce par excellence. Aussi vous voyez, mis frères, la faveur dont jouissent dans l’Eglise les Epîtres de saint Paul 1, bien plus que celles des autres Apôtres. Les uns n’ont point écrit, mais seulement prêché dans 1’Eglise. Car les écrits que les hérétiques publient sous leur nom, ne sont point à eux; l’Eglise les désapprouve et les rejette. Pour les autres qui ont écrit,ils ne l’ont fait ni autant, ni avec tant de grâce. Comme donc il avait reçu une telle grâce, et mérité de Dieu des dons si extraordinaires, que dit-il dans un certain endroit? « De peur que la grandeur de mes révélations une m’élève ». Ecoutes, mes frères, voici de quoi nous faire trembler. « De peur que la grandeur de mes révélations ne me donne de l’orgueil, nous dit-il, il m’a été donné un aiguillon de la chair, un ange de Satan, pour me souffleter 2 ». Qu’est-ce à dire, mes frères? De peur que cet Apôtre ne s’élève comme un jeune homme, on le soufflette comme un enfant. Qui le soufflette? Un ange de Satan. Qu’est-ce à dire? Que l’Apôtre sentait en son corps une douleur violente; or, les douleurs corporelles nous viennent presque toujours par les anges de Satan ; mais ils ne peuvent rien sans la permission de Dieu. C’est à cette épreuve que fut mis Job, tout saint qu’il était 3. Il fut permis à Satan de l’éprouver; et il le frappa d’une telle plaie que son corps s’en allait en pourriture avec les vers. L’esprit impur avait ce pouvoir afin d’éprouver cette âme sainte. Le diable ne sait point quels grands biens il fait, même dans ses fureurs.
1. I Cor. XV, 10. — 2. II Cor. XII, 7. — 3. Job, II, 6, 7.
Ce fut dans sa fureur qu’il pénétra dans le coeur de Judas, dans sa fureur qu’il livra le Christ 1, dans sa fureur qu’il le mit en croix; et ce fut par la croix que Jésus racheta le monde. C’est ainsi que la fureur du démon nuisit au démon et devint utile pour nous. Et cette fureur lui a fait perdre ceux qu’il tenait sous sa puissance, et qui ont été rachetés par ce sang du Seigneur, que sa rage lui a fait répandre. S’il eût connu la perte qu’il allait faire, il n’eût point répandu sur la terre ce prix infini qui a racheté le monde. C’est ainsi encore qu’il fut permis à l’ange de Satan de souffleter saint Paul. Mais comme ce remède appliqué parle Médecin, était insupportable au malade, celui-ci pria le Médecin de l’enlever. Quelquefois un médecin applique., sur les entrailles d’un malade, un remède cuisant et insupportable, et qui doit cependant guérir ces entrailles gonflées : brûlé bientôt par ce remède, le malade prie le médecin de l’enlever; mais voilà que le médecin console son malade, l’encourage à la patience parce qu’il connaît l’utilité de son remède. C’est ce que saint Paul nous fait voir dans la suite. Après avoir dit : « Il m’a été donné un aiguillon de la chair, un ange de Satan pour me souffleter » ; il en montre la cause : « De peur », dit-il, « que la grandeur des révélations ne vînt à m’enorgueillir, il m’a été donné un aiguillon de la chair, un ange de Satan pour me souffleter. Trois fois», dit-il encore, «j’ai prié le Seigneur de m’en délivrer 2 ». C’est bien là dire : J’ai prié le médecin de me délivrer de
ce remède fâcheux qu’il m’avait appliqué. Mais écoute la réponse du médecin : « Et le Seigneur m’a dit : Ma grâce te suffit; car la vertu se perfectionne dans l’infirmité ». Je connais le remède appliqué, je connais la cause du mal, je sais ce qui te guérira.
8. Ainsi, mes bien-aimés, la grandeur des révélations eût pu enorgueillir saint Paul, s’il n’eût eu un ange de Satan pour lui donner des soufflets; dès lors, qui peut être en sûreté sur son propre compte? Il semble que celui qui a moins reçu marche avec plus d’assurance, pourvu que, dans sa folie, il ne cherche point ce que Dieu lui a refusé dans sa sagesse. Qu’il cherche ce qui lui est nécessaire pour être dans le corps du Christ, et sans quoi il ne saurait y être que mal. Un doigt qui est sain est Plus en sûreté dans le corps de
1. Jean, XIII, 27. — 2. II Cor. XII, 7 et seq.
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l’homme, que ne pourrait être un oeil malade. Un doigt n’est qu’une faible partie, mais l’oeil est bien plus considérable : et pourtant, il vaut mieux n’être qu’un doigt dans le corps, et en santé, que d’être l’oeil, mais malade, chassieux, ténébreux. Nous n’avons donc à rechercher dans le corps du Christ que la santé; qu’à proportion de la santé vienne la foi, que la foi purifie le coeur, et le coeur une fois purifié verra cette face dont il est dit : « Bienheureux ceux dont le coeur est. pur, parce qu’ils verront Dieu 1». Et celui qui a fait des miracles dans le corps du Christ, comme celui qui n’en a pas fait, ne doit se réjouir que de la face de Dieu. Envoyés par le Seigneur, les Apôtres revenaient en lui disant « Voilà qu’en vôtre nom les démons eux-mêmes nous sont soumis 2 ». Le Seigneur vit que la puissance d’opérer des miracles leur donnait une tentation d’orgueil, et ce médecin qui était venu pour guérir nos enflures, et porter nos infirmités, répondit aussitôt : « Ne vous réjouissez point de ce que les démons vous soient soumis, mais réjouissez vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel 3 ». Tous les fidèles qui sont saints, ne chassent point pour cela les démons : et leurs noms toutefois sont écrits dans les cieux. Il voulut qu’ils missent leur joie, non dans ce qui leur était propre, mais dans le salut qui leur était commun avec les autres ; et dès lors il ne voulut chez les Apôtres d’autre joie que la sienne. Que votre charité veuille bien écouter. Aucun fidèle n’espère, si son nom n’est écrit dans le ciel. Les noms de lobs les fidèles qui aiment le Christ, qui marchent humblement dans les voies de l’humilité que lui-même nous a enseignées, sont écrits dans le ciel. Quelque méprisable que soit un homme dans l’Eglise, dès lors qu’il croit au Christ, qu’il aime le Christ, qu’il aime la paix du Christ, son nom est écrit dans le ciel, quel que soit ton mépris pour lui. Et néanmoins qu’a-t-il de comparable avec les Apôtres, qui ont opéré tant de miracles? Et toutefois les Apôtres sont réprimandés de ce qu’ils se réjouissent d’un bien qui leur esi propre, et le Seigneur leur enjoint de n’avoir d’autre joie que la joie de cet homme que tu méprises.
9. Le Psalmiste, mes frères, a donc raison de dire avec cette humilité : « Seigneur, moi
1. Matth. V, 8. — 2. Luc, X, 17. — 3. Id. 20.
coeur ne s’est point enorgueilli, mes yeux ne se sont point élevés, je n’ai point marché dans les hauteurs, ni dans ces merveilles qui me surpassent. Si je n’ai point eu des sentiments d’humilité, si j’ai laissé mon âme s’enorgueillir, que mon âme soit traitée comme l’enfant que l’on sèvre dans les bras de sa mère 1». Il semble se lier par des imprécations. De même qu’il est dit dans
un autre psaume : « Seigneur mon Dieu, si j’ai agi de la sorte, si l’iniquité est dans mes mains, si j’ai rendu le mal pour le mal, que je succombe avec justice devant mes ennemis 2»,et le reste;ainsi semble-t-il dire maintenant : « Si je n’ai point eu de sentiments d’humilité, et si j’ai laissé mon âme s’enorgueillir » ; comme s’il devait ajouter : Que tel châtiment tombe sur moi.
Là il est dit encore : « Si j’ai rendu le mal pour le mal », que ce malheur m’arrive. Quel malheur? « Que je succombe en face de mes ennemis » ; ainsi est-il dit dans notre psaume : « Si je n’ai point eu des sentiments d’humilité, si j’ai au contraire élevé mon âme, que celte âme soit châtiée, comme l’enfant que l’on sèvre dans les bras de sa mère ». Ecoutez ceci, mes frères. Vous savez à quels infirmes s’adresse la parole de l’Apôtre. « Je vous ai donné du lait, et non une nourriture solide; car vous ne pouviez la supporter, et maintenant même, vous ne le pouvez pas 3 ». II y a des faibles, qui ne sont point capables d’une solide nourriture, et qui néanmoins veulent arriver à ce qui dépasse leurs forces. S’ils parviennent à saisir quelque chose, ou même s’ils se persuadent qu’ils ont saisi ce qu’ils n’ont pu atteindre, les voilà qui s’élèvent, qui s’enorgueillissent, qui se croient pleins de sagesse. C’est là ce qui est arrivé à tous les hérétiques; en eux l’homme animal et charnel a défendu des opinions perverses dont ils ne pouvaient voir la fausseté; et ils ont été chassés de l’Eglise catholique. Je m’en expliquerai autant que possible avec votre charité. Vous savez que Notre-Seigneur Jésus-Christ est le Verbe de Dieu, selon cette parole de saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Voilà ce qui était en Dieu au commencement. Tout a été fait par lui, et rien n’a été fait sans lui 4 ». C’est donc là le
1. Ps. CXXX, 1, 2.— 2. Id. VII, 4,5.— 3. 1 Cor. III, 2.— 4. Jean, I, 1-3.
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pain solide, le pain des anges. Voilà le pair préparé pour toi; mais prends de l’accroisse ment avec du lait, afin d’arriver à ce pair solide. Et comment, diras-tu, le lait va-t-il me donner de l’accroissement? Commence par croire ce que Jésus-Christ s’est fait afin de s’accommoder à ta faiblesse, et tiens-y fermement. Considère une mère voyant son fils peu capable d’une nourriture solide, elle lui donne cette nourriture à la vérité, mais en la faisant passer par sa propre chair: car le pain qui nourrit l’enfant est celui-là même qui a nourri la mère; mais l’enfant, incapable de manger à table, peut se nourrir à la mamelle; le pain donc passe par les mamelles de la mère, et devient ainsi l’alimentation de l’enfant. Ainsi a fait Notre-Seigneur Jésus-Christ, Verbe en son Père, lui par qui tout n été fait, lui qui, ayant la nature de Dieu, n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation de se dire égal à Dieu 1 , et, comme tel, nourriture des anges, autant qu’ils en sont capables, aliment des Vertus, des Puissances, des Esprits bienheureux. Mais l’homme était infirme, enveloppé dans la chair et gisant sur la terre, et la nourriture céleste ne pouvait descendre jusqu’à lui. Dès lors, afin que l’homme pût manger le pain des anges, et que la manne descendît chez un peuple qui est véritablement Israël 2, voilà que, « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous 3 ».
10. C’est pourquoi, voici le langage de l’apôtre saint Paul aux faibles, dont il est dit qu’ils vivent de la vie charnelle et animale : « Ai-je donc fait profession de savoir parmi vous autre chose que Jésus, et Jésus crucifié 4? » Car c’était le Christ, mais non crucifié, qui « au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Et comme ce Verbe a été fait chair, ce Verbe aussi a été crucifié, mais sans être changé en homme; c’est l’homme au contraire qui a été changé dans lui. L’homme donc aété changé en lui, afin dc devenir meilleur qu’il n’était, et non pour être changé dans la substance même du Verbe. Dieu est donc mort en ce qu’il y avait d’humain en lui; et l’homme est ressuscité dans ce qu’il tenait de Dieu, il est ressuscité et monté au ciel. Tout ce qu’a souffert l’homme, on ne saurait dire que Dieu ne l’ait pas souffert, parce qu’il était Dieu en prenant la nature humaine ; de même
1. Philipp. II, 6.— 2. Exod. XVI, 14.— 3. Jean, I, 14.— 4. I Cor. II, 2.
que tu ne saurais dire que tu n’as pas souffert un outrage, dès qu’on déchire ton manteau. Et quand tu t’en plains à tes amis ou devant un juge, tu dis : il m’a déchiré. Tu ne dis point: Il a déchiré mon manteau ; mais : Il m’a déchiré. Si donc on peut appeler toi, ce qui n’est que ton vêtement, combien n’est-il pas plus juste de dire, à propos de la chair du Christ, de ce temple du Verbe uni au Verbe, que tout ce qu’il souffrait en sa chair, c’était Dieu qui le souffrait? Et toutefois le Verbe ne pouvait passer ni par la mort, ni par la corruption, ni par le changement, ni même être tué; mais tout ce qu’il a souffert de semblable, il l’a souffert en sa chair. Et ne vous étonnez pas que le Verbe n’ait rien souffert; car si vous tuez la chair, l’âme dès lors ne saurait rien souffrir, ainsi que l’a dit le Sauveur : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne sauraient tuer l’âme 1 ». Si donc on ne saurait tuer l’âme, comment tuer le Verbe de Dieu? Et pourtant, que dit cette âme? Il m’a flagellée, souffletée, frappée, déchirée; rien de cela ne se fait dans l’âme; et néanmoins elle dit toujours moi, à cause de son union avec le corps.
11. Notre-Seigneur Jésus-Christ donc, qui est notre pain, s’est fait un lait pour nous en s’incarnant et en se montrant mortel, afin que la mort finît en lui, et que nous pussions, sans nous éloigner du Verbe, croire en cette chair que le Verbe a prise. C’est en cela qu’il nous faut croître, c’est ce lait qui doit être notre nourriture; et avant que nous soyons capables de nous alimenter du Verbe lui-même, ne nous séparons point de cette foi qui est notre lait. Quant aux hérétiques, en voulant disputer au sujet de ce qu’ils ne pouvaient comprendre, ils ont dit que le Fils est inférieur au Père, et que le Saint-Esprit est inférieur au Fils; et en graduant ainsi, ils ont introduit trois dieux dans l’Eglise. Ils ne peuvent nier en effet ni que le Père soit Dieu, ni que le Fils soit Dieu, ni que le Saint-Esprit soit Dieu. Mais si le Père qui est Dieu, le le Fils qui est Dieu, le Saint-Esprit qui est Dieu, sont inégaux, ils ne sont point de même substance, et dès lors il n’y a point un seul Dieu, mais trois dieux. En raisonnant sur ce qu’ils ne pouvaient saisir, ils se sont élevés dans leur orgueil, et il est arrivé pour eux ce qui est dit dans notre psaume: « Si je n’ai
1. Matth. X, 28.
point eu des sentiments d’humilité, et si j’ai élevé mon âme; que cette âme soit châtiée comme l’enfant que l’on sèvre dans les bras de sa mère ». Notre mère, c’est l’Eglise dont ils se sont séparés : c’est là qu’ils devaient être nourris et allaités, afin
qu’ils pussent croître et comprendre ce Verbe de Dieu qui est en Dieu, et qui dans sa nature est égal au Père.
12. Ceux qui ont expliqué ce psaume avant nous ont donné un autre sens à ces paroles et ont émis une pensée que je ne veux point soustraire à votre charité. Tout orgueil déplaît à Dieu, ont-ils dit, et l’âme humaine se doit humilier pour ne point déplaire à Dieu, et s’appliquer à considérer cette parole : « Plus tu es élevé, plus tu dois t’humilier en tout, et tu trouveras grâce devant Dieu 1 ». Mais il est aussi des hommes qui, entendant qu’ils doivent être humbles, se découragent, ne veulent rien savoir, se persuadent qu’ils ne peuvent apprendre sans être orgueilleux; ils demeurent toujours au lait de l’enfance. L’Ecriture les réprimande en disant: « Vous voilà tels que vous avez encore besoin de lait, et non d’une solide nourriture 2». Dieu veut donc que nous prenions du lait, non pas afin de demeurer toujours en cet état, mais afin que nous prenions de l’accroissement pour arriver à la solide nourriture. L’homme donc, sans élever son âme jusqu’à l’orgueil, doit l’élever dans la connaissance de la parole de Dieu. Si son âme ne devait point s’élever, le Prophète ne dirait point dans un autre psaume : « Seigneur, j’ai élevé mon âme vers vous 3 ». Et si son âme ne se répandait point au-dessus d’elle-même, elle n’arriverait point à la vision de Dieu, à la connaissance de son immuable substance. Maintenant qu’il est encore dans la chair, on lui dit : « Où est ton Dieu 4? » Mais Dieu est à l’intérieur, et cet intérieur est spirituel, comme son élévation est spirituelle; on ne la mesure point par la distance des lieux, comme cette distance mesure les élévations terrestres. S’il était question d’une telle hauteur, les oiseaux seraient plus près de Dieu que nous autres. Dieu donc est élevé, mais cette élévation est spirituelle; et l’âme ne saurait l’atteindre qu’en s’élevant au-dessus d’elle-même. L’idée que vous donneraient de Dieu les sens ne serait qu’une erreur. Tu n’es
1. Eccli. III, 20.— 2. Hébr. V, 12.— 3. Ps. XXIV, 1.— 4. Id. XLI, 4.
qu’un enfant, si tu attribues à Dieu ce qui tient à l’âme de l’homme, comme l’oubli, le goût ou le dégoût, le repentir de ses actions; car si l’Ecriture emploie ces locutions, c’est pour nous parler de Dieu comme à des enfants qu’on allaite, et non pour nous faire prendre à la lettre que Dieu a du repentir, qu’il apprend ce qu’il ne connaissait pas encore, qu’il comprend ce qu’il n’avait pas compris, qu’il se ressouvient de ce qu’il avait oublié. Tout cela est propre à l’âme, et non à Dieu. Si donc l’homme ne s’élève au-dessus de son âme, il ne verra pas que Dieu est ce qu’il est; comme il l’a dit : « Je suis celui qui suis 1 ». Que répond dès lors celui à qui l’on disait : « Où est ton Dieu ? » « Mes larmes ont été mon pain le jour et la nuit, pendant «qu’on me dit tous les jours : Où est ton Dieu?» Qu’a-t-il fait pour retrouver son Dieu? « Voilà », dit-il, « ce que j’ai médité; j’ai répandu mon âme au-dessus de moi 2 ». Afin de trouver Dieu, il a répandu son âme au-dessus de lui-même. Te dire : Sois humble, ce n’est donc point t’interdire la science. Sois humble à cause de l’orgueil, mais sois élevé en sagesse. Ecoute une parole bien claire à ce sujet : « Ne soyez point enfants selon l’esprit, mais soyez enfants par la malice, afin d’être parfaits selon l’esprit 3». Il ne pouvait mieux nous expliquer en quoi Dieu veut que nous soyons humbles, et en quoi il nous veut élevés; humbles, afin d’éviter l’orgueil; élevés, afin d’atteindre la sagesse. Prends donc du lait pour te nourrir; nourris-toi afin de croître, et crois afin d’arriver à une solide nourriture. Dès que tu commenceras à manger du pain, tu seras sevré, c’est-à-dire que tu n’auras plus besoin de lait, mais d’une forte nourriture. Voilà ce que paraît dire le Prophète: « Si je n’ai pas eu des sentiments humbles, et si j’ai élevé mon âme » ; c’est-à-dire, si j’ai été un enfant, non par l’esprit, mais par la malice. Et pour le marquer plus clairement, il avait dit: « Seigneur, mon coeur ne s’est pas enorgueilli, mes yeux ne se sont point élevés, je n’ai point marché sur les hauteurs, ni prétendu aux merveilles qui me surpassent ». Me voilà un enfant par la malice. Mais parce que je n’ai pas été un enfant par l’esprit, j’ajoute : « Si je n’ai point eu des sentiments d’humilité, et si j’ai élevé mon âme au-dessus de moi », qu’il me soit
1. Exod. III, 14. — 2. Ps. XLI, 4, 5. — 3. I Cor. XIV, 20.
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fait comme à l’enfant qu’on sèvre entre les bras de sa mère, afin que je puisse manger du pain.
13. C’est là, mes frères, un sens que je ne désapprouve point, car il n’est pas contre la foi. Un point cependant me tourmente, c’est qu’il n’est pas seulement dit : « Que mon âme soit traitée comme l’enfant que l’on sèvre » ; mais le Prophète ajoute: « Que l’on sèvre entre les bras de sa mère ». Et je ne sais pourquoi je vois là une malédiction. Car ce n’est pas le petit enfant que l’on sèvre, mais un enfant déjà grandelet. Quant à l’enfant qui est faible en naissant, ce qui est la véritable enfance, il est dans les bras de sa mère, et, le sevrer, c’est lui donner la mort. Ce n’est donc pas sans raison que le Prophète ajoute: « Dans les bras de sa mère n. A la rigueur, on sèvre tout enfant qui grandit. C’est un bien pour celui qui a pris de l’accroissement, mais un danger pour celui qui est dans les bras de sa mère. Il faut donc éviter, mes frères, il faut craindre de sevrer personne avant le temps; car on sèvre tout enfant qui est déjà fort. Mais qu’on ne le sèvre point tandis qu’il est encore dans les bras de sa mère. Cet enfant, qu’une mère porte dans ses bras, elle l’a porté d’abord dans ses entrailles (car elle l’a porté dans son sein pour le faire naître, et le porte dans ses bras pour le faire grandir); le voilà qui a besoin de lait, et il est « sur sa mère », comme dit le Prophète. Qu’il ne cherche donc point à élever son âme, puisqu’il n’est point capable d’une solide nourriture, mais qu’il accomplisse les préceptes de l’humilité. Il a de quoi s’exercer. Qu’il croie d’abord au Christ, afin de pouvoir comprendre le Christ. Il ne saurait voir le Verbe, ni comprendre que le Verbe est égal au Père, que le Saint-Esprit est égal au Père et au Fils; qu’il le croie donc et suce la mamelle. Il n’a rien à craindre; quand il aura grandi, il mangera ce qui lui était impossible avant qu’il se fût fortifié par le lait : et alors il pourra prendre ses ébats. « Ne cherche u point ce qui est au-dessus de toi, ne sonde point ce qui dépasse tes forces » ; c’est-à-dire, ce que tu es incapable de comprendre. Mais que ferai-je, diras-tu? Faudra-t-il demeurer en cet état ? « Repasse toujours ce que Dieu t’a commandé 1». Qu’est-ce que Dieu t’a commandé? Fais miséricorde, ne te
1. Eccli. III, 22.
sépare point de la paix de l’Eglise, ne mets point ton espérance dans un homme, et garde-toi de tenter Dieu en désirant des miracles. Si déjà tu as produit quelques fruits, tu sais que tu dois tolérer l’ivraie avec le bon grain jusqu’à la moisson 1, car tu peux être un temps avec les méchants, mais non pendant l’éternité. Tu es avec la paille dans l’aire en cette vie, mais elle ne sera point avec toi dans le grenier céleste. « Voilà ce que t’a commandé le Seigneur, et qu’il faut toujours avoir à la pensée ». Tu ne seras point sevré, tant que tu seras sur les bras de ta mère de peur que tu ne meures de faim, avant de pouvoir manger. Prends de l’accroissement, tes forces grandiront; et tu verras ce que tu ne pouvais voir, tu comprendras ce que tu ne pouvais comprendre.
14. Quoi donc? serai-je en sûreté, quand je verrai ce que je ne pouvais voir? Serai-je parfait? Non, tant que durera cette vie. Notre perfection ici-bas, c’est l’humilité. Vous avez entendu la fin de la lecture de l’Apôtre, si vous l’avez imprimée dans votre mémoire; et comment il recevait des soufflets, de peur que ses révélations ne lui donnassent de l’orgueil (et quelles révélations !); l’importance même de ces révélations pouvait lui donner de l’orgueil, si l’ange de Satan ne l’eût souffleté; et pourtant, que nous dit cet homme à qui Dieu révélait de si grandes choses? « Mes frères, je ne crois pas avoir atteint le but de ma course ». Voilà saint Paul qui nous dit qu’il ne croit point être arrivé au but, lui qui est souffleté par l’ange de Satan de peur que l’importance de ses révélations ne lui donne de l’orgueil. Qui osera dire qu’il est parvenu à son but? Voilà que Paul n’y est point arrivé, et qu’il s’écrie « Je ne crois pas avoir atteint le but de ma course ». Que dites-vous, ô bienheureux Paul? «Je cours», nous répond-il, « afin d’arriver ». Voilà que Paul est encore en chemin, et tu prétends être dans la patrie? « Tout ce que je sais », dit-il, « c’est que j’oublie ce qui est en arrière ». Fais de même et oublie ta vie passée qui était mauvaise. Si la vanité a eu pour toi des charmes, qu’elle te déplaise maintenant. « J’oublie ce qui est en arrière pour m’avancer vers ce qui est en avant; je m’efforce de remporter le prix, auquel Dieu m’a appelé d’en haut par Jésus-Christ 2 ». J’entends d’en haut
1. Matth. XIII, 30. — 2. Philipp. III, 12 - 15.
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l’appel de Dieu et je cours pour y arriver. Car ce n’est point pour que j’y demeure qu’il m’a laissé en chemin, et il ne cesse de me stimuler. Donc, mes frères, Dieu ne cesse de nous parler. S’il cessait de le faire, que deviendrions-nous? Que feraient les divines 1cc turcs, les saints cantiques? Oubliez donc ce qui est en arrière, et avancez-vous vers ce qui est en avant. Sucez le lait afin de croître et de devenir capables d’ une solide nourriture. Vous goûterez la joie, quand vous serez dans la patrie. Ecoutez encore l’Apôtre, qui s’avance vers la palme d’en haut. « Nous qui voulons être parfaits », nous dit-il, « soyons dans ce sentiment ». Je ne parle pas aux imparfaits, je ne pourrais leur parler de la sagesse; ils ont encore besoin de lait, et ne peuvent prendre une forte nourriture; mais je m’adresse à vous, qui vous nourrissez plus solidement. Ils semblent parfaits parce qu’ils connaissent l’égalité du Père avec le Verbe mais ils ne voient pas encore face à face, comme ils verront un jour; ils ne voient qu’en partie et en énigme 2. Qu’ils courent dès lors, puisqu’à la fin de notre carrière nous retournons dans la patrie. Qu’ils courent; qu’ils s’avancent. « Nous qui voulons être parfaits, soyons dans ce sentiment; et si vous avez d’autres pensées, Dieu vous éclairera ». Si vous êtes dans l’erreur en quelque point de foi, pourquoi ne point retourner au lait de votre mère? Car si vous ne vous élevez point, si votre coeur ne cède point à l’orgueil, si vous
1. Philipp. III, 15. — 2. I Cor. XIII, 12.
ne prétendez point aux merveilles qui vous surpassent, si vous gardez l’humilité, Dieu vous révélera ce que vous croyez de contraire à la vérité. Mais si vous voulez défendre ce qui est peu con forme à la foi, si, dans votre obstination, vous prétendez l’établir contre la paix de l’Eglise; alors vous tombez sous la malédiction du Prophète, vous êtes sur les bras de votre mère, et, déjà sevrés et en dehors de ses entrailles, vous mourrez de faim. Mais si vous persévérez dans la paix de l’Eglise catholique, Dieu vous instruira à cause de votre humilité, quand vous auriez des sentiments contraires à la vérité de la foi. Pourquoi? « Parce que Dieu résiste aux superbes et accorde sa faveur aux humbles 1 ».
15. C’est pourquoi notre psaume finit ainsi: « Qu’Israël espère dans le Seigneur, dès maintenant, et jusque dans les siècles ». Cette expression du grec: apo tou nun kai eos tou aionos , est traduite par : Ex hoc nunc et usque in saeculum : Dès maintenant et dans la suite des siècles. Mais ce mot de siècle ne veut pas toujours dire ce siècle; quelquefois il signifie l’éternité; car éternel s’entend de deux manières. Jusque dans l’éternité signifie, ou bien sans fin, ou bien jusqu’à ce que nous arrivions à l’éternité. Comment faut-il l’entendre ici? Espérons dans le Seigneur notre Dieu,jusqu’à ce que nous arrivions à l’éternité ; car, aussitôt que nous y serons arrivés, il n’y aura plus pour nous d’espérance, mais la réalité.
1. Jacques, IV, 6 ; I Pierre, V, 5.
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SERMON AU PEUPLE, EN PRÉSENCE DE SÉVÈRE, ÉVÊQUE DE MILÈVE.
L’ESPÉRANCE EN DIEU.
David porta ta douceur au point d’épargner Saül qui cherchait à le tuer. Ce nom, qui signifie la main forte, fut porté par un guerrier qui détruisit ses ennemis, et qui fut la figure du Christ vainqueur du diable et de ses anges. L’Eglise qui est le corps, le temple du Christ, combat pour lui ; elle a fait voeu d’être sa cité, d’être habitée par lui. Comme David ne voulait aucun repos avant d’avoir trouvé un lieu pour le Seigneur, et comme s’il cherchait ce lieu en lui-même, ainsi fait tout homme qui enseigne le bien et le pratique. Ainsi en fait-il de tous ceux qui embrassèrent la foi et n’eurent plus qu’un coeur et qu’une âme, tandis que ceux qui cherchent leurs propres intérêts, rencontrent souvent le trouble et les procès. Abstenons-nous donc, sinon de toute possession, du moins de tout attachement aux possessions, de l’amour de nous-mêmes. Tous les biens de cette vie ne sont que te rêve d’un homme qui ne trouve plus rien à sou réveil. Le Prophète appelle tabernacle dia Seigneur l’Eglise militante, et sa maison la Jérusalem du ciel. Cette maison ou l’Eglise est en Ephrata on prophétisée, et drus les lieux incultes, chez les Gentils. Nous entrerons chez le Dieu de Jacob afin qu’il nous possède, et non afin de posséder notre héritage que nous dissiperions comme le prodigue. Nous adorerons le lieu où il a reposé ses pieds, c’est-à-dire dans l’humilité, sans croire qu’il nous suffise d’être enfants d’Abraham selon la chair ; car il faut en faire les oeuvres, oeuvres surtout de charité ; que nos pieds soient affermie par l’humilité.
C’est au Christ de s’élever le premier, et à prendre son repos ; l’Eglise viendra ensuite, elle qui est l’arche de sa sanctification. Que les prêtres aient la justice, les saints la joie, mais ne détournez pas la face de vôtre Christ, c’est-à-dire ne laissez psiut périr tout Israël, prière qui fut exaucée dans les apôtres, et dans les juifs qui se convertirent à la Pentecôte. Dieu change parfois ses oeuvres extérieures, mais jamais ses desseins. Or, son dessein est de mettre sûr le trône de David le Christ qui sortira de lui sans la participation d’aucun homme. Par les enfants des enfants de David, il faut entendre les bennes oeuvres de ces enfants, et s’ils sont réellement des hommes, ils ne pourront siéger sur te trône qu’à la condition de garder t’alliance de Dieu. Ce trône sera le nôtre, à la même condition. C’est en Sion que nous reposerons avec Dieu. Les vesves qu’il veut bénir sont les âmes qui ne comptent que sur lui, et t’Egtise est une veuve que Dieu écoute, mieux que le juge inique de l’Evangile ; les pauvres cernant rassasiés, s’ils ont faim et soif de ta justice ; les riches également, s’ils sont panures dans le même sens. Les prêtres seront revêtus du Christ, tes saints revêtus de joie, tous affermis dans le Christ qui sens sauve et nous gouverne.
1. Il eût été juste, mes bien-aimés, que notre frère, notre collègue dans l’épiscopat, lui que nous voyons au milieu de nous tous, nous fil entendre sa parole. C’est une faveur qu’il ne nous a point refusée cependant, et qu’il n’a fait que différer. J’en donne avis à votre charité, afin que vous soyez avec moi témoins de sa promesse. Mais il n’était point hors de propos que je me soumisse le premier à son injonction. Il m’a arraché, en effet, mon consentement, et a voulu être aujourd’hui mon auditeur, à la condition que je serais ensuite le sien ; car unis par les lirns de la charité, nous sommes tous les auditeurs du Maître unique, dont la chaire est dans les cieux 1. Ecoutez donc avec attention le psaume que nous apporte aujourd’hui l’ordre suivi dans nos explications. Il a aussi pour titre « Cantique des degrés », et il est un peu plus long que les autres. Nous nous arrêterons donc seulement quand nous y serons forcé, afin que, si Dieu nous en fait la grâce, nous
1. Matth, XXIII, 10.
puissions l’expliquer tout entier. Or, comme vous n’êtes plus ignorants au point que nous devions tout éclaircir, c’est à vous de nous aider, en vous rappelant nos entretiens passés, afin que je ne sois pas forcé de vous expliquer tout, comme si vous l’ignoriez encore. Sans doute, nous devons être toujours nouveaux, parce que le vieil homme ne doit point se glisser en nous ; mais il faut croître, il faut progresser. A propos du progrès, l’Apôtre nous dit: « Bien que l’homme extérieur se détériore en nous, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour 1». Que le progrès en nous ne consiste pas à passer de l’homme nouveau au vieil homme, que la nouveauté, au contraire, aille en croissant.
2. « Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur, souvenez-vous du serment qu’il fit au Seigneur, du voeu qu’il fit au Dieu de Jacob 2 ». David, ainsi que nous l’apprend l’histoire, était homme, roi d’Israël, fils de Jessé. Il était doux, selon la remarque
1. II Cor.
IV, 16. — 2. Ps. CXXXI, I, 2.
102
de l’Ecriture qui relève en lui cette vertu, et sa douceur fut portée au point qu’il rendit le bien pour le mal à Saül qui le persécutait 1. Il pratiqua envers lui l’humilité, jusqu’à l’appeler roi, et se dire lui-même un chien. Et quoique devant Dieu il fût plus grand que ce roi, il n’eut pour lui ni fierté, ni hauteur; mais il cherchait plutôt à l’apaiser par son humilité, qu’à l’irriter par son orgueil. Il eut même Saül en sa disposition, et Dieu le lui livra, afin qu’il en fît ce qu’il voulait. Mais parce qu’il n’avait point reçu l’ordre de le faire mourir, que Saül était seulement en son pouvoir, et un homme cependant peut user de sa puissance, il aima mieux user en douceur du pouvoir que Dieu lui avait donné. En lui donnant la mort, il se serait délivré d’un violent ennemi, mais eût-il pu dire : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 2 ?» Saül entra dans une caverne où était David, sans savoir que David y fût 3; il y venait pour se reposer. Or, David se leva doucement derrière lui et sans être aperçu, puis il coupa un morceau de son vêtement, afin de le lui montrer ensuite, et de lui faire comprendre que, l’ayant eu entre les mains, c’était volontairement et non par nécessité qu’il l’avait épargné et ne lui avait point donné la mort. C’est peut-être cet acte de douceur qu’il fait valoir maintenant quand il dit : « Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa mansuétude ». Ce que je vous en dis, mes frères, c’est ce qui est consigné dans les saintes Ecritures. Toutefois, dans les psaumes comme dans toute prophétie, il est de coutume de ne point s’arrêter à la lettre, mais de chercher les figures, au moyen du sens littéral. Et votre charité sait bien que dans tous les psaumes, c’est un homme que nous entendons parler, et que cet homme unique a une tête et un corps la tête est dans les cieux, le corps est sur la terre ; mais où est la tête, le corps doit aller à son tour. Je n’indique point ici quelle est la tête, ou quel est le corps, je parle à des chrétiens instruits.
3. C’est donc l’humilité de David, la douceur de David que notre psaume chante ici
en disant à Dieu : «Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa mansuétude ». Dans
quelle fin, « Seigneur, vous souviendrez-vous de David ? Souvenez-vous qu’il jura devant
1. I Rois, XIV, 4, etc. — 2. Matth. VI, 12. — I Rois, XXIV, 4.
le Seigneur, qu’il fit un voeu, au Dieu de Jacob ». Souvenez-vous-en, Seigneur, afin qu’il accomplisse la promesse qu’il à faite. David fait une promesse qu’il peut accomplir, et néanmoins il supplie le Seigneur d’accomplir le voeu qu’il a fait. Il y a de la ferveur dans son voeu, mais de l’humilité dans sa prière. Que nul ne compte sur ses forces pour accomplir ce qu’il a promis. Dieu qui l’engage à faire des voeux, l’aide aussi à les accomplir. Voyons donc ce qu’il a promis par son voeu, et nous comprendrons comment nous devons voir en David une figure. Le nom de David signifie, qui est fort de la main. Or, David était un grand guerrier. Plein de confiance dans le Seigneur son Dieu, il termina heureusement toutes ses guerres, et détruisit tous ses ennemis. Dieu le protégea selon qu’il était nécessaire pour le bien de ses Etats; et nous montrait, sous la figure de ce roi, celui dont la main forte devait terrasser dans ses ennemis, le diable et ses anges. Car tels sont les ennemis que renverse l’Eglise. Et par quel moyen? Par sa douceur; et ce fut par sa douceur que notre roi put vaincre le diable. Celui-ci s’emportait, celui-là supportait. Celui qui s’emportait fut vaincu, celui qui supportait fut vainqueur. C’est par la même douceur que l’Eglise , qui est le corps du Christ, triomphe de ses ennemis. Que sa main soit forte, qu’elle triomphe en agissant. Mais comme elle est le corps du Christ, elle est aussi un temple, une maison, une cité et celui qui est la tête de ce corps, habite aussi cette maison, sanctifie ce temple, règne dans la cité. Voilà tout ce qu’est l’Eglise, et ce qu’est aussi le Christ. Quel voeu donc avons-nous fait à Dieu, sinon d’être son temple ? Nous ne pouvons rien lui offrir de plus agréable, que de dire avec le prophète Isaïe 1 : « Possédez-nous ». En fait de biens terrestres, c’est faire une faveur à un père de famille que lui donner quelques terres à posséder : il n’en est pas de même dans l’Eglise : c’est à l’héritage même qu’il est avantageux d’être possédé par Dieu.
4. Que signifie donc cette parole : « Il a juré devant le Seigneur, il a fait un voeu au Dieu de Jacob? » Voyons quel est ce voeu. Jurer, c’est donner plus de force à une promesse. Considérez le voeu de David, avec quelle ardeur, quel transport d’amour, quel
1. Isa. XXVI, 13.
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brûlant désir, il l’avait fait, et cependant il implore le secours du Seigneur afin de l’accomplir: « Seigneur, souvenez-vous de David et de toute sa douceur ». C’est dans cette mansuétude qu’il a fait un voeu à Dieu, afin d’être son temple. « Je n’entrerai pas dans mon palais, je ne monterai point sur mon lit de repos ; je ne donnerai pas le sommeil à mes yeux». C’est peu selon lui de refuser le sommeil à ses yeux, et il ajoute : «Ni l’assoupissement à mes paupières, ni le repos à mes tempes, jusqu’à ce que j’aie trouvé une demeure au Seigneur, un tabernacle au Dieu de Jacob 1 ». Où cherchait-il un lieu pour le Seigneur? S’il avait la douceur, c’était en lui qu’il le cherchait. Comment pouvait-il être un lieu pour le Seigneur ? Ecoute le Prophète : « Sur qui reposera mon Esprit? Sur celui qui est humble et tranquille, et redoutant ma parole 2». Veux-tu être une demeure pour le Seigneur? Sois humble, calme, redoutant sa parole, et tu seras ce que tu cherches, Si ce que tu cherches ne s’effectue en toi-même, de quoi te servira qu’il s’effectue en un autre? Quelquefois, il est vrai, Dieu se sert d’un prédicateur pour opérer le salut d’un autre, et de cet autre seulement , si ce prédicateur se contente de dire sans pratiquer ; et ainsi sa langue prépare à Dieu une demeure chez un autre, mais lui-même n’est point cette demeure. Mais l’homme qui pratique le bien qu’il enseigne, et qui l’enseigne en le pratiquant, devient lui-même la demeure de Dieu, de même que l’homme qu’il enseigne; car tous ceux qui croient ne font qu’une seule demeure pour Dieu. Car Dieu habite le coeur, et tous ceux qui sont unis par la charité n’ont qu’un même coeur.
5. Combien de milliers d’hommes embrassèrent la foi, mes frères, quand ils apportaient aux pieds des Apôtres les biens qu’ils avaient vendus 3! Mais que dit l’Ecriture à leur sujet? Ils devinrent sans aucun doute le temple de Dieu; et non-seulement chacun d’eux était le temple du Seigneur, mais ils l’étaient tous ensemble. Ils étaient donc la demeure du Seigneur. Et pour vous montrer qu’ils ne formaient tous ensemble qu’un seul temple de Dieu, voilà que l’Ecriture nous dit: « Ils n’avaient tous en Dieu qu’un seul « coeur et qu’une seule âme 4». Mais
1. Ps. CXXXI, 3-5.— 2. Isa. LXVI, 2.— 3. Act. IV, 35.— Id. 13. 32.
plusieurs ne préparent point en eux une demeure pour Dieu, parce qu’ils recherchent leurs propres intérêts, aiment ce qui leur appartient, se réjouissent d’être puissants, n’aspirent qu’à leur bien propre. Mais l’homme qui veut préparer en lui une demeure à Dieu, doit se réjouir du bien de tous, et non de son propre bien. C’est ce que firent les premiers fidèles à l’égard de leurs biens, ils en firent les biens de tous. Mais était-ce là perdre ce qui était à eux? S’ils eussent possédé seuls, et que chacun eût possédé son bien propre, il n’eût possédé que sa seule propriété; mais en rendant commun ce qui lui appartenait en propre, il faisait que tout ce qui appartenait aux autres était aussi à lui. Que votre charité veuille bien écouter. C’est des biens que nous possédons en propre que naissent les procès, les inimitiés, les discordes, les guerres entre les hommes, les tumultes, les dissensions, les scandales, les injustices, les homicides. De quels biens? Des biens que nous possédons en propre. Est-ce pour les biens que nous avons en commun qu’il y a des procès? L’air, nous le possédons en commun; le soleil, nous le voyons en commun. Bienheureux ceux qui préparent une demeure à Dieu, de manière à ne point jouir de leur bien propre. Tel est donc l’état que décrivait le Prophète en disant: « Je n’entrerai point dans le tabernacle de ma maison ». C’était là un bien particulier, et il savait que ce bien particulier l’empêchait de préparer en lui-même une demeure à Dieu, et il énumère tout ce qui lui est propre : « Je n’entrerai point dans le tabernacle de ma maison jusqu’à ce que j’aie trouvé ». Et quand vous aurez trouvé une demeure pour Dieu, ô Prophète, entrerez-vous donc dans votre maison? Ou bien ne ferez-vous pas votre maison de ce lieu où vous aurez trouvé une demeure pour Dieu? Pourquoi? Parce que vous serez vous-même la demeure du Seigneur, et que vous serez dans l’unité avec ceux qui sont sa demeure.
6. Abstenons-nous donc, mes frères, de toute possession privée, ou du moins de tout attachement, sinon de toute possession, et nous préparons une demeure à Dieu. C’est beaucoup pour moi, dit quelqu’un. Or, vois qui tu es pour préparer une demeure à Dieu. Mais si quelque sénateur, ou même, sans être sénateur, si l’intendant de quelque puissant du siècle voulait demeurer chez toi et te (104) disait: Voilà tel objet qui me blesse; quand même cet objet te plairait, tu l’enlèverais afin de ne point blesser un homme dont tu brigues l’amitié. Or, de quoi peut te servir l’amitié d’un homme? Peut-être n’y a-t-il aucune protection à espérer, et qu’un danger à courir. Plusieurs en effet ne couraient aucun danger avant d’être liés avec des grands, et n’ont trouvé que de plus grands périls dans ces liaisons tant ambitionnées, Mais désire en toute sécurité l’amitié du Christ. Il veut loger chez toi; fais-lui une place. Qu’est-ce à dire : Fais-lui une place? Aime-le sans t’aimer toi-même. T’aimer toi-même, c’est lui fermer la porte. L’aimer, c’est au contraire la lui ouvrir. Si tu lui ouvres, et qu’il entre, tu ne périras pas en t’aimant, puisque tu seras avec celui qui t’aime.
7. « Je n’entrerai point dans ma maison, je ne monterai point sur mon lit de repos». Un bien privé, quand un homme y trouve son repos, donne de l’orgueil; aussi le Prophète nous dit-il : « Je ne monterai point ». Qu’un homme, en effet, possède un bien propre, il en devient nécessairement orgueilleux. Il veut s’en prévaloir contre un autre, et tous deux ne sont que chair. Hélas ! mes frères, qu’est-ce que l’homme? Un peu de chair, Et qu’est-ce que l’autre homme? Encore un peu de chair. Et toutefois la chair d’un riche s’élève contre la chair d’un pauvre, comme si cette chair avait apporté quelque chose en naissant, ou devait emporter quelque chose à la mort. Tout son avantage n’est qu’une plus grande enflure. Mais celui qui veut trouver une demeure pour le Seigneur lui dit : « Je ne monterai point sur la couche de mon repos».
8. « Je ne donnerai point de sommeil à mes yeux». Il en est beaucoup qui dorment sans
préparer un lieu au Seigneur. Et voilà que l’Apôtre les réveille : « Levez-vous, ô vous qui dormez, sortez d’entre les morts, et le Christ vous illuminera 1 ». Et dans un autre endroit : « Nous qui sommes enfants de la lumière, veillons et soyons sobres : car ceux qui dorment, dorment la nuit, et ceux qui s’enivrent, s’enivrent la nuit 2 ». Il entend par la nuit, l’iniquité dans laquelle s’endorment ceux qui désirent les biens terrestres. Or, toutes ces félicités qui brillent en ce monde ressemblent aux songes d’hommes
1. Ephés. V, 1.4. — 2. I Thess. V, 5.7
endormis. Et de même qui voit en songe un trésor, est riche durant son sommeil; mais à peine est-il éveillé qu’il redevient pauvre: de même toute la joie que donnent les biens de ce monde n’est que la joie d’un songe; ces hommes endormis s’éveilleront contre leur gré s’ils ne savent point s’éveiller quand il en est temps, et ils verront que tout cela n’était qu’un songe qui s’est évanoui, selon le mot de l’Ecriture : « Comme le songe d’un homme qui s’éveille 1 ». Et ailleurs : « Ces hommes ont dormi leur sommeil, et n’ont o plus rien trouvé dans leurs mains de toutes leurs richesses 2. Ils ont dormi leur sommeil», le sommeil est passé, «et ils n’ont plus rien trouvé dans leurs mains », parce que dans leur sommeil ils ne voyaient que des richesses passagères. Ainsi donc doit parler celui qui veut trouver en lui une place pour le Seigneur: « Je ne donnerai aucun sommeil à mes yeux ». Or, il en est qui ne dorment pas, mais qui sommeillent. Ils se désaffectionnent quelque peu des choses temporelles, puis s’en rapprochent bientôt; ils laissent aller leur tête comme dans l’assoupissement. Eveille-toi, dissipe ton sommeil; car ce sommeil amènera ta chute. Le Psalmiste veut refuser le sommeil à ses yeux, l’assoupissement à ses paupières, afin de trouver une place au Seigneur.
9. « Ni repos à mes tempes », dit encore le psaume. C’est du repos. des tempes que le sommeil vient aux yeux; car les tempes environnent les yeux. Quand le sommeil arrive, il appesantit les tempes; et c’est dans les tempes que l’on sent une pesanteur quand l’on va dormir; et quand cette pesanteur devient sensible, le sommeil est bien proche; et y laisser aller ses yeux, c’est donner du repos aux tempes, et le sommeil vient; tandis que refuser aux tempes ce même repos, c’est chasser le sommeil. Dès lors qu’un objet temporel te devient agréable et te porte au péché, voilà que tes tempes s’alourdissent. Veux-tu t’éveiller, ne point dormir, pas même sommeiller? Ne te livre point à ce plaisir, car tu y trouveras plus d’amertume que de charmes. Avec ces pensées, tu frottes pour ainsi dire ton front, dissipant ton sommeil et préparant une place au Seigneur.
10. « Jusqu’à ce que je trouve un lieu au Seigneur, un tabernacle au Dieu de Jacob».
1. Ps. LXX, I, 20. — 2. Id. LXXV, 6.
105
Il est vrai qu’on appelle quelquefois tabernacle de Dieu la maison de Dieu, et maison de Dieu le tabernacle de Dieu ; cependant, mes frères, à proprement parler, le tabernacle de Dieu serait l’Eglise en cette vie, et la maison de Dieu la céleste Jérusalem, où nous irons un jour. Car, le mot de tabernacle ou de tente rappelle des soldats en campagne, en guerre; les soldats ont des tentes quand ils font des sièges, des expéditions; de là ce mot de contubernales, donné aux soldats qui habitent sous la même tente. Tant que nous avons un ennemi à combattre, nous sommes sous la tente avec Dieu. Mais quand le temps du combat sera passé, quand sera venue cette paix qui est au-dessus de tout ce que nous pouvons comprendre, selon le mot de saint Paul : « La paix de Dieu qui est au-dessus de toute intelligence 1» ; quelque effort, en effet, que fasse notre pensée, elle ne saurait comprendre cette paix, tant que notre esprit est sous le poids de notre corps: quand donc sera venue cette paix, nous serons alors dans la maison, et comme nul adversaire ne nous attaquera, nous n’aurons plus besoin de tente. Nous ne marcherons plus au combat, nous demeurerons pour louer Dieu. Qu’est-il dit, en effet, à propos de cette maison ? « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront dans les siècles des siècles 2 ». Nous gémissons sous la tente, nous bénirons Dieu dans la maison. Pourquoi? Parce que c’est le propre des exilés de gémir, le propre de ceux qui sont dans la patrie de louer Dieu. liais d’abord, cherchons ici-bas une tente au Dieu de Jacob.
11. «On nous a dit qu’elle était en Ephrata». Qui « Elle ? » La demeure de Dieu. « On nous a dit qu’elle était en Ephrata; nous l’avons trouvée dans les campagnes boisées 3 ». L’a-t-il trouvée à l’endroit qu’on lui avait indiqué; ou bien a-t-il entendu un endroit, et l’a-t-il trouvée dans un autre? D’abord, cherchons ce que signifie Ephrata qu’on lui a indiqué, puis nous chercherons ces campagnes des forêts où il a trouvé la demeure de Dieu. Ephrata est un mot hébreu qui signifie miroir, si nous en croyons à ceux qui nous ont laissé l’interprétation des mots hébreux pour nous en donner l’intelligence; car ils ont d’abord traduit l’hébreu en grec, puis le grec a été traduit en latin. Plusieurs,
1. Philipp. IV, 7. — 2. Ps. LXXXIII, 5. — 3. Id. CXXXI, 6.
en effet, se sont appliqués à l’étude approfondie des Ecritures. Si donc Ephrata signifie miroir, c’est dans un miroir que l’on a entendu parler de cette habitation trouvée dans les campagnes boisées. Or, le miroir reflète une image. Et toute prophétie est une image de l’avenir. Cette maison future de Dieu nous a donc été prédite sous une image prophétique. Car, on nous en a parlé dans un miroir, c’est-à-dire, « nous en avons ouï parler en Ephrata. Nous l’avons trouvée dans les campagnes boisées ». Quelles sont ces campagnes boisées? des champs pleins de bois; non point de ces bois dont on dit: cette forêt a tant d’arpents. Mais un lieu boisé est un lieu inculte et sauvage. On trouve, dans certains exemplaires, des lieux sauvages. Quelles étaient donc ces campagnes boisées, sinon les nations incultes? Quelles étaient ces campagnes boisées, sinon ces campagnes couvertes des broussailles de l’idolâtrie? Et néanmoins, dans ces broussailles de l’idolâtrie, nous avons trouvé un lieu pour le Seigneur, une tente pour le Dieu de Jacob. « Ce que nous avons entendu dans Ephrata, nous l’avons trouvé dans les campagnes boisées » ; ce qui a été prêché en figure aux Juifs a été manifesté aux Gentils par la foi.
12. « Nous entrerons dans ses tabernacles 1 ». Dans les tabernacles du Dieu de Jacob. Ceux qui entrent pour habiter sont aussi ceux qui entrent pour être habités eux-mêmes. Tu entres dans ta maison pour l’habiter, dans celle de Dieu pour être habité. Dieu vaut mieux qu’une maison, et quand il aura commencé à habiter en toi, il te donnera le bonheur. Et s’il n’habite en toi, tu seras malheureux. Il voulut s’appartenir, ce fils qui dit dans l’Evangile : « Donnez-moi la portion de l’héritage qui doit m’échoir 2». Cette part se pouvait conserver entre les mains de son père, et n’eût pas été dissipée avec les femmes de mauvaise vie. Il reçut donc cette part qui fut mise en son pouvoir ; et il s’en alla dans un pays lointain la dissiper avec des prostituées. Puis il souffrit la faim, se souvint de son père, retourna vers lui afin de se rassasier de son pain. Entre donc dans cette maison afin d’être habité, de n’être point à toi, mais à Dieu. « Nous entrerons dans ses tabernacles».
13. «Nous adorerons dans le lieu où ses pieds
1. Ps. CXXXI, 7.— 2. Luc, XV 12.
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se sont reposés ». Les pieds de qui? Du Seigneur, ou de la maison du Seigneur? Car le lieu où le Prophète nous dit qu’il faut l’adorer, c’est la maison du Seigneur. « Nous adorerons dans le lieu où ses pieds se sont reposés ». Ce n’est que dans sa maison que le Seigneur nous exauce pour la vie éternelle. Or, celui-là fait partie de la maison du Seigneur, qui est lié par la charité aux pierres vivantes qui la composent. Mais celui-là tombe, qui n’a point la charité, et la maison n’en demeure pas moins après sa chute. Que nul n’ose menacer cette maison, quand il commence à en devenir une pierre en quelque sorte, et qu’il veut tomber, comme si l’on pouvait nuire à cette maison. Tel fut l’orgueil qui s’empara du premier peuple juif, et lui fit dire que le Seigneur, qui avait fait à Abraham son père de si magnifiques promesses relativement à sa postérité, ne saurait y manquer; et tranquilles sur cette promesse de Dieu, ils commettaient toutes sortes de désordres, dans la persuasion qu’il leur pardonnerait leurs péchés, non point en considération des mérites de ces criminels, mais en considération des mérites d’Abraham, dont tous les enfants, quelle que soit leur dépravation, seraient néanmoins rassemblés pour lui former une maison d’éternelle durée. Mais que dit Jean? « Race de vipères 1 ». Ces enfants d’Abraham venaient à lui pour recevoir le baptême de la pénitence, et il ne leur dit point : race d’Abraham, mais race de vipères. Car ils ressemblaient à ceux qu’ils imitaient. Dès lors, ils n’étaient plus enfants d’Abraham, mais enfants des Amorrhéens, des Chananéens, des Gergéséens, dès Jébuséens,. et de tous ceux qui péchaient contre Dieu. Ils en étaient les fils, puisqu’ils en imitaient les actions. « Race de vipères donc, qui vous a enseigné à fuir la colère à venir ? Faites de dignes fruits de pénitence, et ne dites point: Nous avons Abraham pour père ; car Dieu peut, de ces pierres, susciter des enfants d’Abraham 2». En parlant de la sorte, Jean voyait sans doute quelques pierres dans les campagnes boisées, et desquelles surgirent des enfants d’Abraham. Car ces fils d’Abraham sont bien plus ceux qui ont imité ses vertus, que ceux qui sont nés de sa chair. Que personne dès lors ne menace la maison de Dieu, en disant: Je me retire et la maison tombera.
1. Matth.
III, 7. — 2. Id. 8, 9.
Il lui est avantageux d’entrer dans le, corps de l’édifice et d’avoir la charité ; car s’il tombe, la maison n’en subsistera pas moins. C’est pourquoi, mes frères, la maison de Dieu subsiste dans ceux qu’il a prédestinés, et dont il a prévu la persévérance. C’est d’eux qu’il est dit: « Où ses pieds se sont reposés ». Il en est, en effet, qui ne persévèrent point, et en qui ne reposent point ses pieds. Ils ne sont donc point de l’Eglise, et n’appartiennent point à ce qui est aujourd’hui le tabernacle, et plus tard le palais. Mais où se sont reposés les pieds du Seigneur? « Parce que l’iniquité abonde », nous dit le Sauveur, « la charité de plusieurs se refroidira1». Or, ses pieds ne se reposent point en ceux dont la charité se refroidit. Mais que dit ensuite le Sauveur? « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé 2 ». C’est en ceux-là que se reposent ses pieds : c’est là que tu dois adorer, c’est-à-dire, sois de ceux en qui se reposent les pieds du Seigneur.
14. Mais si dans cette parole : « Où se sont arrêtés ses pieds », tu veux voir les pieds de la maison elle-même : que tes pieds demeurent fermes dans le Christ; et tes pieds seront
fermes dans le Christ, si tu persévères en lui. Qu’est-il dit, en effet, du diable ? « Celui-là est homicide dès le commencement, et il n’est point demeuré ferme dans la vérité 3». Ses pieds donc ne se sont point arrêtés. De même il est dit des orgueilleux : « Que le pied de l’orgueil ne me heurte point, que la main des pécheurs ne m’ébranle point. Là sont tombés ceux qui commettent l’iniquité, ils ont été repoussés, et n’ont pu demeurer fermes 4 ». Ils forment donc la maison de Dieu, ceux dont les pieds sont fermes. Aussi, que dit Jean dans ses transports de
joie: « L’époux est celui à qui est l’épouse; mais l’ami de l’époux est celui qui se tient debout et qui écoute ». S’il ne demeure ferme, il ne l’écoute pas. « Cet ami est plein de joie à la voix de l’époux 5». C’est avec raison qu’il demeure ferme, puisqu’il se réjouit à la voix de l’époux ; car il tomberait bientôt s’il se réjouissait de sa propre voix. Vous comprenez dès lors pourquoi sont tombés ceux qui ont mis leur joie dans leur propre parole.
Cet ami de l’époux disait: « C’est là celui qui baptise ». Il en est qui disent : C’est nous
1. Matth. XXIV, 12. — 2. Id. 13. — 3. Jean, VIII, 44. — 4. Ps. XXXV, 12, 13 — 5. Jean, III, 29. — 6. Id. I, 33.
qui baptisons. Mais dans l’enivrement de leur parole ils n’ont pu tenir fermes; et dès lors ils n’appartiennent pas à cette maison dont il est dit : « Là se sont reposés ses pieds ».
15. « Levez-vous, Seigneur, entrez dans votre repos 1 ». C’est au Christ endormi que l’on dit: « Levez-vous ». Car vous savez qui n dormi, et qui s’est levé ensuite. C’est lui qui dit en certain endroit des psaumes : « J’ai dormi tout agité 2 ». C’est donc avec raison qu’on lui dit : « Levez-vous, Seigneur, pour votre repos ». Vous ne serez plus agité : « Car le Christ ressuscitant d’entre les morts, ne meurt plus, la mort n’aura plus aucune puissance sur lui 3 ». C’est lui qui dit encore dans un autre psaume : « J’ai dormi, j’ai sommeillé, et je me suis levé, parce que le Seigneur m’a pris sous sa garde 4 ». C’est donc à celui qui a dormi, que l’on dit ici : « Levez-vous, Seigneur, entrez dans votre repos, vous et l’arche de votre sainteté ». C’est-à-dire : Levez-vous afin que se lève aussi l’arche de sainteté, que vous avez sanctifiée. Il est notre chef, son arche est son Eglise : il s’est levé le premier, et l’Eglise se lèvera ensuite. Or, le corps n’oserait se promettre de ressusciter si la tête ne l’avait fait la première. « Levez-vous, Seigneur, pour votre repos, vous et l’arche de votre sanctification ». Quelques-uns ont prétendu que cette arche de la sanctification désignait le corps du Christ né de la Vierge Marie; en sorte que cette invitation : « Levez-vous, Seigneur, vous et l’arche que vous avez sanctifiée », signifierait: Levez-vous avec votre corps, afin que les incrédules puissent le toucher. « Levez-vous, Seigneur, pour votre repos, vous et l’arche de votre sainteté ».
16. « Que vos prêtres soient revêtus de justice, et vos saints dans la joie 5 » . Quand vous vous lèverez d’entre les morts, pour aller à votre Père, que ce sacerdoce royal soit revêtu de foi, car « c’est de la foi que vit le juste 6»; et qu’après avoir reçu le gage de l’Esprit-Saint, les membres se réjouissent dans l’espérance de la résurrection, qui a précédé dans le chef; puisque c’est à eux que l’Apôtre a dit : « Réjouissez-vous dans l’espérance ».
17. « A cause de David votre serviteur, ne détournez point les regards de votre
1. Ps.
CXXXI, 8.— 2. Id. LVI, 5. — 3. Rom. VII, 9. — 4. Ps. III, 6. — 5. Id. CXXXI, 9.
— 6. Rom. I, 17. — 7. Id. XII, 12,
Christ 1». C’est au Père que l’on dit : « Ne détournez point la face de votre Christ, en considération de David votre serviteur ». Car le Seigneur a été crucifié en Judée, et crucifié par les Juifs; c’est pendant qu’ils le troublaient qu’il a dormi. Après avoir dormi entre les mains de ces furieux, il s’est levé pour les juger; et il a dit en quelque endroit:
« Ressuscitez-moi, et je me vengerai d’eux 2 ». Il s’est vengé déjà, et doit se venger encore. Les Juifs savent bien ce qu’ils ont souffert après avoir fait mourir le Seigneur. lis ont été bannis complètement de cette ville où ils l’avaient mis à mort. Mais quoi! tous ceux de la race de David, de la tribu de Juda, ont-ils donc péri? Non, car plusieurs d’entre eux embrassèrent la foi, c’est de là que sortirent ces milliers d’hommes qui crurent en Jésus-Christ après sa résurrection. Ils s’emportèrent jusqu’à le crucifier, et quand ils virent les miracles qui s’opéraient au nom du crucifié, ils n’en furent saisis que d’une plus grande. frayeur, en voyant éclater la puissance de celui qui avait paru si faible entre leurs mains : et alors touchés de componction, ils crurent que la divinité était vraiment cachée dans cet homme 3 qu’ils avaient regardé comme un autre homme, puis ils demandèrent conseil aux Apôtres. « Faites pénitence, leur fut-il répondu, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ notre Seigneur 4 ». C’est donc parce que le Christ est ressuscité pour juger ceux qui l’ont crucifié, et qu’il a détourné son visage des Juifs, pour le tourner vers les Gentils, que le Prophète paraît le supplier en faveur des restes d’Israël, en disant: « A cause de David votre serviteur, ne détournez point la face de votre Christ ». Si la paille est condamnée, que le bon grain soit recueilli. Que les restes soient sauvés 5, comme le dit Isaïe. Or, ces restes ont été sauvés, puisque c’est de là que vinrent les douze Apôtres, et ces frères au nombre de plus de cinq cents à qui le Seigneur se montra après sa résurrection 6; de là ces milliers d’hommes qui se firent baptiser et apportèrent aux pieds des Apôtres le prix de leurs biens 7. Ainsi donc fut accomplie cette prière que le Prophète adresse au Seigneur : « A cause de David votre serviteur ne détournez point la face de votre Christ ».
1. Ps.
CXXXI, 10. — 2. Id. XI, 11. — 3. Act. II, 37. — 4. Id. 38. — 5. Isa. X, 21.— 6.
Rom. IX, 27 ; I Cor. XV, 6.— 7. Act. II, 41; XV, 34.
108
18. « Le Seigneur a juré à David dans sa vérité, et il ne s’en repentira point 1 ». Qu’est-ce à dire : « Il a juré? » Il a confirmé sa promesse par lui-même. Qu’est-ce à dire: « Il ne s’en repentira point? » Il ne changera point. Car Dieu n’est touché d’aucune douleur de repentir, et il ne se trompe en rien, pour avoir besoin de corriger ses actes. Mais de même que chez l’homme le repentir lui fait changer ses actes, de même quand on dit que Dieu se repent, on doit attendre quelque changement. Mais ce changement se fait autrement en Dieu, bien qu’il conserve le nom de repentir, et autrement en toi. Tu le fais, toi, parce que tu t’es trompé; mais Dieu le fait, parce qu’il veut châtier ou délivrer. Quand il se repentit d’avoir élevé Saül à la royauté, il le changea, ainsi, qu’il est écrit. Et dans le même endroit l’Ecriture dit: « Il se repentit » ; et néanmoins un peu après elle ajoute que « Dieu n’est point semblable à l’homme pour se repentir 2 ». Dès lors quand, par le conseil de son immuable sagesse, il vient à changer ses oeuvres, ce changement non dans ses desseins, mais dans ses oeuvres, se nomme repentir. Mais la promesse faite à David ne doit point être changée. De même qu’il est dit encore : « Le Seigneur l’a juré, et ne s’en repentira point : tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Meichisédech 3 ». De même, comme la promesse qu’il a faite est sans changement, et doit nécessairement subsister à jamais, le Prophète a dit : « Le Seigneur a juré à David dans sa vérité et il ne s’en repentira point; je mettrai sur ton trône le fruit de tes entrailles 4 ». Le Prophète pouvait dire tout aussi bien: Le fruit de tes reins; pourquoi dès lors a-t-il voulu dire, « le fruit de tes entrailles? ». En parlant ainsi il eût dit vrai; mais il a préféré dire « le fruit de vos entrailles », afin de nous mieux préciser que le Christ est né d’une femme sans la participation d’aucun homme.
19. Pourquoi donc? « Le Seigneur a juré à David dans sa vérité: Je placerai sur ton trône le fruit de tes entrailles; si tes enfants gardent mon alliance, et mes témoignages que je leur enseignerai, leurs enfants seront à jamais assis sur ton trône ». Si tes enfants sont fidèles à mon alliance, leurs enfants seront osais à jamais. Les pères méritent pour
1. Ps. CXXXI, 11. — 2. I Rois, XV, 11, 29. — 3. Ps. CLX, 4. — Id. CXXXI, 12.
les enfants. Mais qu’arriverait-il, si les fils de David gardaient l’alliance, et non les petits-fils? Pourquoi le bonheur des enfants est-il dû aux mérites des pères? Que dit en effet le Prophète? « Si tes enfants gardent mes témoignages, leurs enfants seront assis pour l’éternité ». Il ne dit point : Si tes enfants gardent mon alliance, ils s’assiéront sur ton trône; et si leurs enfants la gardent à leur tour, ils seront de même assis sur ton trône; mais il dit: « Si tes enfants gardent mon alliance, leurs enfants seront assis sur ton trône ». A moins que le Prophète, par leurs enfants, n’entende leurs oeuvres. « Si tes enfants », est-il dit, « gardent ma loi, et les préceptes que je leur enseignerai, leurs enfants seront assis sur ton trône » ; c’est-à-dire, le fruit de leurs oeuvres sera de s’asseoir sur ton trône. Maintenant, en effet, mes frères, nous tous qui travaillons dans le Christ, nous tous qui tremblons à sa parole, qui nous efforçons par tous les moyens d’accomplir sa volonté, qui gémissons en lui demandant de nous aider à pratiquer ce qu’il commande, sommes-nous donc assis déjà sur ces trônes de félicité qui nous sont promis? Nullement; mais dans l’espérance de cet avenir nous observons les préceptes. C’est à cette espérance que l’on donne le nom de fils, puisque pour l’homme qui vit ici-bas, l’espérance est dans les enfants, le fruit dans les enfants encore. Aussi pour abriter leur avarice, les hommes disent-ils qu’ils font des économies pour leurs enfants : leur refus à quelque pauvre est couvert du voile de la piété, car leurs enfants sont leur espérance. Car tous les hommes qui vivent selon l’esprit du monde, ont l’espoir, disent-ils, d’avoir des enfants, de les laisser après eux. C’est dans ce sens que le Prophète donnerait le nom de fils à leur espérance, quand il dit : « Si vos enfants gardent mon alliance et les préceptes que je leur enseignerai, leurs fils seront assis éternellement sur votre trône »; c’est-à-dire que leur fidélité portera des fruits tels que leur espérance ne sera point illusoire, et qu’ils arriveront où ils espèrent arriver. Donc ici-bas les hommes qui ont de l’espérance dans l’avenir, sont en quelque sorte des pères; et ils sont comme des enfants quand ils ont acquis ce qu’ils espéraient, et ont en quelque sorte enfanté, engendré par leurs oeuvres ce qu’ils possèdent. C’est là ce qui (109) leur est réservé pour après eux, puisque le nom de postérité, ou ceux d’après, désigne ordinairement les enfants.
20. Mais si par enfants vous voulez entendre des hommes, il faut leur appliquer aussi ces paroles : « Si tes enfants gardent mon alliance et les préceptes que je leur enseignerai », en sorte que tel serait le sens : « Si tes enfants gardent mon alliance et les préceptes que je leur enseignerai, ainsi que leurs enfants», s’ils les gardent également; en sorte qu’il y aurait une distinction, et que la promesse de s’asseoir sur le trône serait pour les enfants de David, et les enfants de ces enfants, mais à la condition que tous garderont ces préceptes. Qu’arrivera-t-il donc, s’ils ne les gardent point? La promesse de Dieu sera-t-elle donc nulle? Point du tout. Le Prophète n’a parlé de la sorte, n’a fait cette promesse, que dans la prévision de Dieu; et qu’est-ce qu’a prévu Dieu, sinon qu’ils croiront ? Et afin que nul ne crût qu’il pouvait se soulever contre les promesses de Dieu, comme s’il dépendait de lui que cette promesse divine fût accomplie ou non, voilà que le Prophète nous dit que Dieu a promis avec serment, ce qui montre que l’accomplissement est infaillible. Pourquoi néanmoins dire : « S’ils gardent? » Afin que la promesse de Dieu ne te donne aucune présomption, et ne te porte à négliger son alliance. La garder, c’est être fils de David; la négliger, c’est n’être plus fils de David ; et Dieu n’a rien promis qu’aux fils de David. Tu ne saurais dire : Je suis fils de David, situ es dégénéré. Les Juifs ne sauraient s’appeler ainsi, quoique nés de sa race. Ils le font, il est vrai, mais c’est une folie. Car le Seigneur leur a porté ce défi: « Si vous êtes les enfants d’Abraham, faites les oeuvres d’Abraham 1 ». Il leur en refusait le nom, parce qu’ils n’en imitaient pas les oeuvres. Comment nous appeler fils de David, nous qui ne sommes point de sa lignée selon la chair? Nous ne pouvons être ses fils qu’en imitant sa foi, qu’en servant Dieu comme il l’a servi. Si donc tu ne veux acquérir par de saintes actions ce que tu ne saurais espérer par la naissance, comment s’accomplira pour toi la promesse de t’asseoir sur le trône de David? Et si elle n’est accomplie en toi, crois-tu qu’elle sera sans effet? Comment Dieu trouvera-t-il sa demeure
1. Jean, VIII, 39.
dans les campagnes boisées? Comment ses pieds pourront-ils demeurer fermes? Quel que tu sois, cette maison subsistera.
21. « Car le Seigneur a choisi Sion, il l’a choisie pour en faire son habitation 1 ». Sion, c’est l’Eglise, c’est la Jérusalem d’en haut, la cité de la paix, à laquelle nous nous hâtons d’arriver, qui est encore dans l’exil, non pas dans les anges, mais en nous, et dont la partie meilleure attend l’arrivée de l’autre, De là nous sont venues les saintes lettres qu’on lit chaque jour. Telle est la cité, telle est Sion que le Seigneur a choisie.
22. « C’est le lieu de mon repos dans les siècles des siècles2 ». C’est Dieu qui parle et qui dit : C’est mon repos, c’est là que je me repose. Quel amour de Dieu pour nous, mes frères lit repose, dit-il, quand nous reposons. Dieu n’est jamais dans l’agitation, et n’a pas besoin de reposer comme nous, mais il dit qu’il se repose, parce que nous trouvons en lui notre repos. « C’est là que j’habiterai, parce que je l’ai choisie ».
23. « Je comblerai ses veuves de bénédictions, et ses pauvres je les rassasierai de pain 3 ». Toute âme est veuve dès qu’elle se voit dénuée de tout secours autre que celui de Dieu. Quelle peinture, en effet, l’Apôtre nous fait-il de la veuve? « Celle qui est vraiment veuve et désolée», nous dit-il, « a mis sa confiance dans le Seigneur ». Or, il parlait de ces veuves que nous appelons tous ainsi dans l’Eglise. Car il avait dit : « Celle qui vit dans les délices est morte, quelque vivante qu’elle soit », et il ne la compte pas au nombre des veuves. Mais que dit-il à propos des veuves saintes? « Celle qui est vraiment veuve et désolée a mis son espérance dans le Seigneur, et persévère nuit et jour dans les prières et les saintes supplications ». Puis il ajoute « Pour celle qui vit dans les délices, elle est morte , quelque vivante qu’elle soit 4 ». Pourquoi donc l’autre est-elle veuve? Parce qu’elle n’a d’autre secours que celui de Dieu. Des femmes qui ont leurs maris, tirent des secours de ces maris une certaine vanité; une femme veuve paraît abandonnée, et son appui n’en est que plus solide. Toute l’Eglise n’est donc qu’une seule veuve. Elle est veuve dans les hommes, veuve dans les femmes, veuve dans les personnes mariées, veuve dans les femmes qui ont un
1. Ps. CXXXI, 13, — 2. Id. 14. — 3. Id. 13, — 4. I Tim. V, 5, 6.
110
époux, veuve dans les jeunes gens, veuve dans les vieillards, veuve dans les vierges. Toute l’Eglise ne forme qu’une seule veuve, et une veuve abandonnée en ce monde; si elle comprend son état, si elle est persuadée de sa viduité, elle trouve près d’elle un fort appui. Ne reconnaissez-vous pas, mes frères, cette veuve dans l’Evangile, quand le Seigneur nous dit qu’il faut toujours prier, et ne jamais cesser de prier? « Il y avait », dit-il, « dans une ville, un juge qui ne craignait pas Dieu, et ne s’inquiétait point des hommes; et chaque jour une veuve s’en venait le trouver en disant : Faites-moi justice de mon adversaire ». Or, à force de l’importuner, elle le fatigua enfin. « Car ce juge qui ne craignait pas Dieu, et qui n’avait aucun souci des hommes, se dit en lui-même : Quoique je n’aie nulle crainte de Dieu, nul souci des hommes, je lui rendrai néanmoins justice, à cause de son importunité 1 ». Si ce juge corrompu entendit cette veuve, de peur qu’elle ne l’importunât davantage, Dieu pourrait-il ne pas exaucer son Eglise, qu’il exhorte lui-même à la prière?
24. De même : « Ses pauvres, je les rassasierai de pains». Qu’est-ce à dire, mes frères? Soyons pauvres, et nous serons rassasiés. Il est des hommes enflés des honneurs du monde, des hommes orgueilleux, qui sont chrétiens; ils adorent Jésus-Christ, mais ne sont pas rassasiés; ils ne sont rassasiés que de leur orgueil, qu’ils ont en abondance. C’est d’eux que le psaume a dit : « Nous sommes un sujet d’opprobre pour ceux qui sont dans l’abondance, et de mépris pour les superbes 2 ». ils sont dans l’abondance, et mangent sans être rassasiés. Or, qu’a dit le Psalmiste à leur sujet? « Tous les riches de la terre ont mangé 3 ». Ils adorent le Christ, ils ont pour le Christ de la vénération, ils invoquent le Christ, mais ils ne sont point rassasiés de sa sagesse et de sa justice. Pourquoi? Parce qu’ils ne sont point pauvres. Quant aux pauvres, c’est-à-dire aux humbles de coeur, plus ils ont faim et plus ils mangent, et ils ont d’autant plus faim qu’ils sont plus détachés du monde. Un homme rassasié dédaigne tout ce que tu peux lui offrir; il n’a pas faim. Mais donne-moi un affamé, donne-moi ceux dont il est dit: « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront
1. Luc, XVIII, 1-8. — 2. Ps. CXXII, 4. — 3. Id. XXI, 30.
rassasiés 1 », et ils seront ces pauvres dont il est dit ici : « Quant à ses pauvres, je les rassasierai de pains ». Aussi dans ce même psaume où il est dit : « Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré », il est dit encore, à propos des pauvres et dans le sens de notre psaume: « Que les pauvres mangent, et ils seront rassasiés, et ils loueront le Seigneur, ceux qui le recherchent ». Au même endroit où l’on dit que « les riches ont mangé et ont adoré», on dit encore, à propos des pauvres: «Qu’ils mangent et ils seront rassasiés». Pourquoi, en parlant des riches qui ont adoré, n’est-il pas dit qu’ils sont rassasiés, et pourquoi, en parlant des pauvres, est-il dit qu’ils sont rassasiés? De quoi sont-ils rassasiés? Quelle est, mes frères, cette satiété? C’est Dieu lui-même qui est leur pain. Or, afin que ce pain fut un lait pour nous, il est descendu sur la terre, et il a dit à ses disciples : « Je suis le pain vivant descendu du ciel 3 ». Aussi le psaume que je viens de citer a-t-il dit : « Que les pauvres mangent, et ils seront rassasiés ». De quoi seront-ils rassasiés? Ecoute la suite : « Et ceux qui recherchent le Seigneur le loueront ».
25. Soyez donc pauvres, soyez parmi les membres de cette veuve, n’ayez de secours qu’en Dieu seul. Votre argent n’est rien, il ne vous sera d’aucun secours. Beaucoup sont tombés à cause de leur argent, l’argent a causé leur perte: beaucoup ont été recherchés des voleurs à cause de leur argent; ils eussent été en sûreté, s’ils n’eussent possédé ce qui les a fait rechercher. Beaucoup ont compté sur la puissance de leurs amis : ces puissants sur lesquels ils comptaient sont tombés et ont entraîné dans leur chute ceux qui comptaient sur eux. Voyez ce que le genre humain nous offre chaque jour. Que voyez-vous d’extraordinaire dans mes paroles? Ce n’est pas seulement l’Ecriture qui nous l’apprend, vous le pouvez lire dans toute la terre. Apprenez donc à ne point compter ni sur l’argent, ni sur l’amitié des hommes, ni sur les honneurs et les vanités du siècle. Méprise tout cela, et si tu le possèdes et que tu le méprises, remercie Dieu. Mais situ en es enflé, ne considère pas quand est-ce que tu deviendras la proie des hommes, tu es déjà la proie du diable. Or, si tout cela ne te donne point de présomption, tu seras parmi les
1. Matth. V, 6. — 2. Ps. XXI, 27. — 3. Jean, VI, 41.
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membres de cette veuve qui est 1’Eglise, et dont il est dit: « Je comblerai sa veuve de mes bénédictions » ; tu seras ce pauvre dont il est dit: « Quant à ses pauvres, je les rassasierai de pains ».
26. Toutefois, mes frères, il est bon de vous le dire, on rencontre l’orgueil chez un pauvre, et l’humilité chez un riche: nous en voyons chaque jour. Quelquefois tu entends un pauvre qui gémit sous l’oppression d’un riche, et quand ce riche puissant l’opprime, le pauvre est humble; quelquefois il ne l’est pas même à ce moment, il est encore orgueilleux; ce qui nous montre comme il serait, s’il avait quelque bien. C’est donc par le coeur, et non par la bourse qu’on est pauvre selon Dieu. On rencontre parfois un homme dont la maison est bien remplie, qui a de vastes domaines, de riches maisons de campagne, beaucoup d’or et d’argent, et qui sait qu’il n’y doit point mettre sa confiance, qui s’humilie devant Dieu, et emploie ses richesses en bonnes oeuvres ; son coeur s’élève tellement en Dieu, qu’il comprend, non-seulement que ses richesses ne servent de rien, mais qu’elles entravent sa marche, si Dieu ne le conduit, et ne vient à son secours; et le voilà au nombre des pauvres qui sont rassasiés de pains. On en voit un autre qui mendie et qui est orgueilleux, ou s’il n’est orgueilleux, c’est qu’il n’a rien, mais qui voudrait avoir de quoi s’enorgueillir. Or, Dieu n’a aucun égard au bien que l’on possède, mais au bien que l’on voudrait posséder;et il juge selon ce désir, qui nous fait aspirer aux biens temporels, mais non sur ces biens que nous n’avons pu acquérir. De là cette parole de l’Apôtre à l’égard des riches: « Ordonnez aux riches de ce monde de n’être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie ». Que feront-ils donc de leurs richesses? Le même Apôtre continue en disant: « Qu’ils soient riches en bonnes oeuvres; qu’ils donnent facilement, et fassent part de leurs biens». Et vois que dans ce cas ils sont pauvres en cette vie : « Qu’ils se fassent un trésor et un fondement solide pour l’avenir, afin qu’ils embrassent la vie éternelle 1 ». Quand ils la posséderont, c’est alors seulement
1. I Tim.
VI, 17-19.
qu’ils seront riches; mais, qu’ils se reconnaissent pauvres, jusqu’à ce qu’ils la possèdent. C’est ainsi que Dieu compte parmi ses pauvres qu’il rassasie de pains, ceux qui sont humbles de coeur, qui sont affermis dans la double charité, quels que soient d’ailleurs les biens qu’ils possèdent.
27. « Je revêtirai ses prêtres du salut, et ses saints tressailliront d’allégresse 1 ». Nous voici à la fin du psaume, que votre charité veuille bien écouter quelque peu: « Je revêtirai ses prêtres du salut, et ses saints tressailliront d’allégresse ». Quel est notre salut, sinon le Christ Notre-Seigneur? Qu’est-ce à dire dès lors: « Je revêtirai ses prêtres du salut? Vous tous», dit saint Paul, « qui êtes baptisés en Jésus-Christ, vous avez revêtu le Christ 2. Et ses saints tressailliront d’allégresse ». D’où leur viendra cette allégresse ? De ce qu’ils sont revêtus du salut, non par eux-mêmes ; car « ils sont lumière », il est vrai, mais « dans le Seigneur 3 » ; auparavant ils étaient ténèbres. De là vient que le psaume ajoute : « C’est là que j’établirai la force de David 4»; afin que l’on se confie dans le Christ qui sera la grandeur de David. Le mot corne, du Prophète, signifie grandeur. Or, quelle sera cette grandeur? Non pas une grandeur charnelle, car tous les os sont enveloppés de chair, mais la corne s’élève au-dessus de la chair. Cette corne est donc une grandeur spirituelle. Or, en quoi consiste l’élévation spirituelle, sinon à mettre sa confiance dans le Christ ; à ne pas dire: C’est moi qui agis, moi qui baptise; mais bien: « C’est le Christ qui baptise? » C’est là qu’est la grandeur de David. Et afin que vous sachiez que telle est la grandeur de David, écoutez ce que dit ensuite le Prophète: « J’ai préparé une lampe à mon Christ». Quelle est cette lampe ? Vous le savez déjà par les paroles de Jean: « Il était une lampe ardente et brûlante 5 ». Et que dit encore Jean? « C’est lui qui baptise ». C’est donc en lui que tressailliront les saints, que tressailliront les prêtres:
car tout le bien qui est en eux, ne vient point d’eux, mais de Celui qui a le pouvoir de baptiser. Quiconque dès lors est baptisé vient en son temple avec sécurité; parce que le baptême ne vient point d’un homme, mais de celui en qui Dieu a établi la puissance de David.
1. Ps. CXXXI, 16. — 2. Gal. III, 27. — 3. Eph. V, 8.— 4. Ps. CXXXI, 17 — 5. Jean, V, 35.
28. « En lui fleurira ma sainteté 1» En qui? En mon Christ. Car cette expression : A mon Christ, est la parole du Père, qui dit: « Je comblerai sa veuve de bénédiction, et ses pauvres, je les rassasierai de pains. Ses prêtres, je les revêtirai du salut, et ses saints tressailliront d’allégresse ». Celui qui a dit: « C’est là que j’établirai la force de David »,
c’est Dieu le Père; lui qui dit encore: « J’ai préparé une lampe à mon Christ », car le Christ est tout à la fois notre Christ, et le Christ du Père. Il est notre Christ, puisqu’il nous sauve et nous gouverne, de même qu’il est notre Seigneur, et le Fils du Père; mais il est Christ, et pour nous et pour son Père. S’il n’était point le Christ, du Père, il ne serait point dit plus haut: « A cause de David votre serviteur, ne détournez point la face de votre Christ, Sur lui s’épanouira la fleur de ma sainteté ». C’est dans le Christ qu’elle
1. Ps. CXXXI, 18.
fleurit. Que nul d’entre les hommes n’ose se l’attribuer, puisque c’est le Christ qui sanctifie ; autrement cette parole ne serait point vraie: « C’est en lui que s’épanouira la fleur de ma sanctification ». La gloire de ma sanctification s’épanouira. La sanctification du Christ est donc dans le Christ, et c’est dans le Christ que réside le pouvoir de Dieu dans la sanctification. « Elle fleurira », dit le Prophète, ce qui signifie la gloire. C’est quand les arbres fleurissent qu’ils sont dans leur beauté. Donc la sanctification est dans le baptême, qui lui donne sa fleur et sa gloire. Comment le monde entier s’est-il incliné devant cette beauté? Parce que c’est la beauté du Christ, Mettez-la au pouvoir des hommes, comment fleurira-t-elle, puisque toute chair n’est que du foin, et toute la beauté de la chair n’est que la beauté d’une herbe 1?
1. Isa. XL, 6.
SERMON AU PEUPLE, EN FAVEUR DES MOINES ET CONTRE LES DONATISTES.
LE MOINE, OU L’UNITÉ DE COEUR.
C’est le bonheur pour des frères de demeurer dans l’unité qui a enfanté leu monastères. Ceux qui le comprirent les premiers furent les Apôtres, puis les disciples qui n’avaient qu’un seul coeur. Comparez le moine catholique, humble et sobre, avec le Circoncellion ivrogne et furieux. Qu’il y ait de faux moines, cela tient à l’humanité, puisque ni parmi ceux qui gouvernent l’Eglise, ni parmi ceux qui servent Dieu dans le calme, ni parmi les gens du monde, tous ne seront point sauvés. Les hérétiques donnent à leurs solitaires le nom d’Agonistiques, du mot agon, combat; puissent-ils justifier ce nom en combattant pour le Seigneur! Les catholiques les appellent moines, de monos, seul, ou plusieurs en un seul par l’âme. Ils peuvent bien nous reprocher le nom de moines, eux qui ne reconnaissent l’unité ni dans l’Eglise ni dans les âmes.
Cette unité ressemble au parfum sur la tète d’Aaron, on du souverain prêtre, lequel descend sur sa barbe, ou sur le signe de sa force, comme les Apôtres, comme Etienne le premier martyr, qui triomphe par la charité. Le parfum descend sur le bord du vêtement ou sur l’Eglise, qui est sans tache, puisqu’elle est purifiée dans le sang du Christ, sans ride puisqu’elle est étendue sur la croix. Ce bord est celui d’en haut qui donne passage à la tête, parce que le Christ entre chez nous par la charité fraternelle. Comme la rosée d’Hermon ; c’est-à-dire que tout cela s’accomplit en nous par la grâce de Dieu. Hermon signifie lumière d’eu haut, et désigne le Christ, qui donne le calme et la paix, et dès lors l’unité des âmes. C’est dans celte paix que nous devons louer le Seigneur; et si nous ne pouvons le trouver sur la terre, habitons dans le ciel par l’âme.
1. Notre psaume est court, mais célèbre et fort connu. « Qu’il est bon, qu’il est agréable pour des frères d’habiter ensemble 1 ». Il y a tant de douceur dans ce verset qu’on le
chante quand même on ne connaîtrait point le Psautier. Il est doux comme est douce la charité qui réunit les frères dans une même demeure. Qu’il soit bon, qu’il soit agréable pour des frères d’habiter ensemble, c’est là ce qui n’a besoin ni d’explication ni de commentaire. Mais dans a suite il faut frapper, afin que la porte s’ouvre. Néanmoins, afin que ce premier verset nous donne
1. Ps. CXXXII, 1.
113
le sens de tout le psaume, considérons si ce n’est point de tous les chrétiens qu’il est dit : « Combien il est bon, combien il est agréable pour des frères d’habiter ensemble », ou s’il n’y en a pas quelques-uns des plus parfaits qui demeurent ensemble, et sur qui tomberait cette bénédiction qui ne serait point dès lors pour tous, mais pour quelques-uns seulement, d’où elle se répandrait sur les autres.
2. Cette parole du psaume, ce chant suave, cette ravissante mélodie que l’on trouve dans le cantique même et dans le sens a enfanté les monastères. Tel est le chant qui a excité les frères à demeurer ensemble; ce verset a été pour eux une trompette éclatante: elle a retenti dans l’univers entier, et ceux qui étaient divisés se sont réunis. Ce cri de Dieu, ce cri du Saint-Esprit, ce cri prophétique n’était pas entendu dans la Judée, et toutes les contrées de la terre l’ont entendu. Ceux qui l’entendaient chanter demeuraient sourds à cette parole du psaume, et il s’est trouvé que ceux-là ont prêté l’oreille dont il est dit : « Voilà qu’ils le verront, ceux qui n’ont pas entendu parler de lui, et ceux qui une l’ont pas entendu comprendront 1 ». Toutefois, mes bien-aimés, à bien considérer, c’est dans la muraille de la circoncision que cette bénédiction a pris sa source. Tous les Juifs, en effet, ont-ils péri? Et d’où viennent les Apôtres, fils des Prophètes, fils de ceux que l’on a secoués 2? expression que vous comprenez. D’où viennent encore ces cinq cents disciples, qui virent le Seigneur après sa résurrection , et que mentionne saint Paul 3? D’où encore ces cent vingt qui étaient réunis dans un même lieu, après la résurrection et l’ascension du Seigneur, et sur lesquels descendit en ce lieu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, envoyé selon la promesse du Sauveur? Tous venaient du peuple juif, et ont les premiers habité ensemble ; ils vendaient leurs biens, et en apportaient le prix aux pieds des Apôtres, comme nous lisons dans les Actes des Apôtres; « et on le distribuait à ceux qui avaient besoin, et nul ne revendiquait rien en propre, mais toutes choses leur étaient communes ». Que signifie « ensemble », ou « en un », in unum? L’Ecriture nous répond : « Ils n’avaient qu’une même âme, et un même coeur en
1. Isa. LII, 15. — 2. Ps. CXXVI, 4. — 3. I Cor. XV, 6.
Dieu 1». Voilà ceux qui ont compris les premiers : « Combien il est bon, combien il est agréable pour des frères d’habiter dans l’unité», Ils sont les premiers pour l’avoir entendu, mais ne sont point les seuls, car cet amour, cette union des frères ne s’est point arrêté en eux. Cette allégresse de la charité, ce voeu que l’on fait à Dieu, ont passé à ceux qui les suivaient. Il y a là, en effet, un voeu fait à Dieu, et il est dit « Promettez à votre Dieu, et tenez à votre promesse ». Toutefois, il est mieux de ne faire aucun voeu, que d’en faire un sans le tenir 3. Mais notre âme doit être fervente à faire des voeux et à les acquitter, de peur qu’en se croyant trop faible pour les acquitter, elle ne soit tiède à les faire. Mais jamais elle ne s’acquittera si elle compte le faire par elle-même.
3. C’est d’un mot de notre psaume qu’est venu le nom de moines, et je vous en fais la remarque afin qu’on ne prenne pas un tel nom pour une injure aux catholiques. Quand vous reprochez aux hérétiques les désordres des Circoncellions, afin qu’ils en rougissent pour leur salut, ils vous objectent les moines. Voyez d’abord s’il est possible de les comparer; vous seriez embarrassés d’exprimer votre pensée. Mais vous n’avez besoin que d’inviter chacun à regarder les uns et les autres; oui, qu’on regarde seulement et qu’on compare. Qu’avez-vous besoin de parler? Que l’on compare des ivrognes avec des hommes sobres, des hommes sans frein avec des hommes mesurés, des furieux avec des hommes simples, des vagabonds avec des hommes qui vivent enfermés ensemble. Mais, nous disent-ils, que signifie ce nom de moines? Avec combien plus de raison leur dirons-nous : Que signifie le nom de Circellions? Mais, disent-ils, Circellions n’est point leur nom. Peut-être les appelons-nous d’un nom qui est altéré. Vous dirons-nous leur nom tout entier? On les nomme peut-être Circoncellions, et non Circellions. Si tel est leur nom, qu’ils nous en donnent le sens. Car on les nomme Circoncellions parce qu’ils errent en vagabonds autour des cellules. Ils vont çàet là, sans avoir de demeures fixes; ils font ce que vous savez, ce que les hérétiques, bon gré, mal gré, ne peuvent ignorer.
4. Toutefois, mes bien-aimés, il y a aussi de faux moines et nous en connaissons ; mais
1. Act. I, II, IV. — 2. Ps. LXXV, 12. — 3. Eccl. V, 4.
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la sainte fraternité n’a point péri, parce que des hommes se donnent pour ce qu’ils ne sont point. Il y a de faux moines, comme il y a de faux clercs et de faux fidèles. Tous les états de vie, mes frères, les trois dont je vous ai quelquefois parlé, et même souvent, si je ne me trompe, renferment des bons et des méchants. C’est de ces trois genres de vie qu’il est dit « Deux hommes seront dans les champs, l’un sera pris, l’autre sera laissé 1; «deux seront dans un lit, l’un sera pris, l’autre laissé; deux femmes à la meule, l’une sera prise, l’autre laissée 2 ». Ceux-là sont dans un champ, qui gouvernent l’Eglise. De là ce mot de l’Apôtre, et voyez s’il n’était pas dans un champ : « J’ai planté, Apollo a arrosé , mais Dieu a donné l’accroissement 3 ». Par ceux qui sont dans un lit, l’Evangile entend ceux qui aiment le repos, car le symbole du repos c’est un lit; ceux qui ne se mêlent point à la foule ni au tumulte du monde, qui servent Dieu dans la tranquillité : et pourtant l’un sera pris et l’autre sera laissé. Il y a des bons comme il y a là des méchants. Ne vous étonnez pas que l’on trouve là des réprouvés, il y en a quelquefois de cachés qu’on ne découvrira qu’à la fin. Deux sont à la meule, et il désigne ici des femmes, parce qu’il a voulu indiquer les gens du monde. Pourquoi à la meule ? Parce qu’ils sont dans le monde comme dans un moulin. Le monde, en effet, tourne comme une meule; malheur à ceux qu’elle brise. Les bons d’entre les fidèles y sont de telle sorte, que l’un périt et l’autre se sauve. Il en est qui imitent le monde par amour pour le monde, et deviennent trompeurs et dissimulés. D’autres y sont, comme le dit l’Apôtre : « Usant du monde comme s’ils n’en usaient pas, car la figure du monde passe, et je veux que vous soyez sans inquiétude 4 ». Tu entends celle qui sera prise à la meule. Il est constant que les riches sont exposés à un plus grand nombre de péchés. Engagés dans plus d’affaires, administrant de plus grands biens, ayant de plus hauts emplois, il est difficile pour eux de ne point commettre plus de fautes; et c’est d’eux qu’il est dit « Qu’un chameau passera plus facilement dans le trou d’une aiguille qu’un riche n’entrera dans le royaume des cieux 5 ». Et comme
1. Matth. XXIV,
40.— 2. Luc, XVII, 34, 35. — 3. I Cor. III, 6. — Id. VII, 31, 32. — Matth. XIX, 24.
les Apôtres s’affligeaient au sujet de ceux dont ils désespéraient, le Seigneur leur dit pour les consoler : « Ce qui est impossible à l’homme est facile à Dieu 1». Comment Dieu nous rend-il cela facile? Ecoute l’Apôtre, et ne néglige pas ses préceptes: « Ordonnez aux riches du siècle », dit-il, « de n’être point orgueilleux 2 ».Car on trouve souvent un pauvre qui est orgueilleux, un riche qui est humble, un chrétien qui considère avec raison que toutes les choses d’ici-bas passent et s’écoulent, qu’il n’a rien apporté en ce monde, qu’il n’en saurait rien emporter; qui médite sur le riche de l’Evangile, brûlant dans les flammes de l’enfer, et demandant qu’une goutte d’eau tombât du doigt de celui qui désirait autrefois les miettes qui tombaient de sa table 3. Ceux qui méditent ces vérités suivent l’avis de l’Apôtre : « De ne mettre point leur espérance dans les richesses qui u sont incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie. Qu’ils soient riches en bonnes oeuvres, qu’ils donnent facilement, et s’amassent ainsi un trésor ». Et quel bien leur en reviendra-t-il? « Qu’ils s’amassent un trésor et un bon fondement pour l’avenir, afin d’embrasser la vie véritable 4 ». Voilà celle qui sera prise à la meule. Mais tout homme qui sera semblable à ce riche qui était revêtu de pourpre et de du lin, qui faisait chaque jour bonne chère et qui méprisait le pauvre couché à sa porte, celui-là sera laissé. Car l’une sera prise à la meule et l’autre sera laissée.
5. Ezéchiel, à son tour, parle de trois personnes qui désignent bien ces trois catégories : « Quand le Seigneur jettera son glaive sur la terre, dût-on trouver parmi eux Noé, Daniel et Job, ils ne délivreront pas leurs fils et leurs filles, mais ils seront seuls sauvés 5». Ces justes étaient déjà délivrés, mais ces trois noms étaient trois types. Noé désigne ceux qui gouvernent l’Eglise, parce qu’il gouverna l’arche au temps du déluge 6. Daniel choisit la vie paisible, et servit Dieu dans le célibat, c’est-à-dire sans rechercher le mariage. C’était un homme saint, dont la vie s’écoulait en de saints désirs 7, qui passa par beaucoup d’épreuves, et qui fut trouvé comme l’or le plus pur. Quel n’était pas son calme,
1. Matth. XXX, 26. — 2. I Tim. VI, 17.— 3. Luc, XVI, 24.— 4. I Tim XV, 19. — 5. Ezéch. XIV, 13-16. — 6. Gen. VII, 14. — 7. Dan. X, 11.
115
puisqu’il fut trouvé tranquille au milieu des lions? Dès lors, le nom de Daniel, qui fut appelé un homme de désirs 1, mais des chastes et saints désirs, indique les serviteurs de Dieu dont il est dit: «Combien il est bon, combien il est agréable, pour des frères, d’habiter ensemble ». Job désigne cette femme qui sera prise à la meule. Il avait une épouse, il avait des enfants, il avait de grandes richesses 2, et tels étaient ses grands biens en cette vie, que le diable lui reprochait de ne point servir Dieu gratuitement, mais pour les biens qu’il avait reçus de lui. Tel fut le reproche de l’ennemi à ce saint homme, et dans ses épreuves Job montra qu’il servait Dieu gratuitement, non pour ce qu’il avait reçu, niais bien pour celui qui avait donné. Quand une ruine soudaine, une triste épreuve lui eut tout enlevé, enlevé son héritage, enlevé ses héritiers, pour ne lui laisser que sa femme, encore n’était-ce point pour consolation, mais pour le comble de l’épreuve, il dit ces paroles que vous connaissez : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; il est arrivé ce qu’il a plu au Seigneur, que le nom du Seigneur soit béni ». Alors s’accomplit en lui ce que nous chantons, si tant est que nous le chantions par nos mœurs : «Je bénirai le Seigneur en tout temps sa louange sera toujours en ma bouche ». Ces trois hommes sont donc trois types humains, que nous avons retrouvés dans les trois états de l’Evangile.
6. Que nous disent maintenant ceux qui nous reprochent avec insolence le nom de moines? Ils diront peut-être: Nous n’appelons point les nôtres Circoncellions; c’est vous autres qui leur donnez ce nom par mépris, car nous ne les appelons pas ainsi. Qu’ils nous disent alors comment ils les nomment, et vous entendrez. Ils les appellent Agonistiques. C’est là un beau nom, il faut l’avouer, si la réalité y répondait. Mais que votre charité voie avec nous; que ceux qui nous disent : Montrez-nous où est écrit ce nom de moines, veuillent bien nous montrer où est écrit celui d’Agonistiques. Nous les appelons ainsi, disent-ils, à cause de leurs combats. Car ils combattent, et saint Paul dit de lui-même « qu’il a bien combattu 4 ». Il en est qui combattent contre le démon, et qui remportent la victoire ; soldats de Jésus-Christ, ils se nomment
1. Dan X, 11.— 2. Job, I, 23.— 3. Ps. XXXIII, 2.— 4. II Tim. IV, 7
Agonistiques ou combattants. Plût à Dieu qu’ils fussent les soldats du Christ, et non les soldats du diable, eux dont le mot, louange de Dieu 1, est plus à craindre que le rugissement du lion, ils osent bien nous reprocher que nos frères saluent les hommes qu’ils rencontrent par cette parole : Grâces à Dieu 2. Que signifie, nous disent-ils : Grâces à Dieu? Es-tu donc sourd au point de ne pas comprendre ce que signifie : Grâces à Dieu? Parler ainsi, c’est remercier Dieu. Or, vois si un frère ne doit pas rendre grâce à Dieu quand il rencontre un frère. Quand ceux qui demeurent en Jésus-Christ se voient mutuellement, n’y a-t-il pas lieu de se féliciter? Et pourtant vous riez de notre grâce à Dieu, tandis que les hommes pleurent votre louange à Dieu. Mais puisque vous nous avez expliqué votre nom d’Agonistiques, puissent-ils justifier cette appellation, puissent-ils être combattants, nous y applaudissons. Que Dieu leur donne de combattre le diable, et non le Christ dont ils persécutent l’Eglise. Puisque vous les appelez Agonistiques ou combattants, et que vous trouvez une raison de ce nom dans le mot dc saint Paul: « J’ai combattu un bon combat 3 »; pourquoi ne pourrions-nous pas nous servir du nom de moines, quand le psaume nous dit : « Combien il est bon, combien il est agréable pour des frères d’habiter ensemble » ou en un. Or, monos signifie un, et non pas un indifféremment : en effet, un se trouve dans une foule, mais une foule composée de plusieurs ne saurait se dire un, monos, c’est-à-dire seul : car monos signifie un seul. Donc ceux qui vivent en commun, de manière à ne former qu’un seul homme, et à réaliser en eux cette parole de l’Ecriture, « un coeur et une âme 4 », peuvent être plusieurs corporellement, mais non plusieurs âmes ; plusieurs corps, niais non plusieurs coeurs. Voilà bien monos, c’est-à-dire un seul. De là ce seul malade qui était guéri à la piscine. Qu’ils nous répondent ceux qui nous rejettent le nom de moines comme une insulte; qu’ils nous disent pourquoi cet homme paralytique depuis trente- huit années répondit au Seigneur: « Aussitôt que l’eau est troublée, je n’ai personne pour m’y jeter, et un autre descend avant moi 5 ». Un malade était descendu, un autre n’y descendait plus:
1. Salut des Circoncellions — 2. Salut des Moines. — 3. II Tim. IV, 7. — 4. Act. IV, 32.— 5. Jean, V, 5, 7.
116
un seul était guéri, et nous figurait l’unité de l’Eglise. Il est vrai qu’ils ont raison d’insulter à l’unité, ceux qui se sont séparés de l’unité. C’est justement que le nom de moines leur déplaît, eux qui ne veulent pas demeurer dans l’unité avec leurs frères, qui ont abandonné le Christ afin de suivre Donat. Votre charité vient d’entendre la recommandation de l’unité d’un seul ; réjouissons-nous donc avec le Psalmiste et voyons ce qui suit. Le psaume est court, nous pouvons avec la grâce de Dieu le parcourir rapidement. Ce que nous avons dit déjà, nous éclairera sans doute pour la suite, bien qu’on y trouve des obscurités.
7. « Voilà combien il est bon, combien il est agréable pour des frères d’habiter ensemble ». Dire voilà, c’est montrer. Pour nous, mes frères, nous le voyons et nous en bénissons le Seigneur ; nous le prions de pouvoir dire à notre tour: Voilà. Mais à quoi va-t-il comparer ces frères? Que le Prophète nous le dise : « Comme un parfum répandu sur la tête d’Aaron, qui descend le long de sa barbe, et jusque sur le bord de son vêtement 1 ». Qu’était-ce que Aaron ? Le grand prêtre. Quel est le véritable prêtre, sinon celui qui est entré seul dans le Saint des saints ? Quel est ce prêtre, sinon celui qui a été victime et prêtre ? sinon celui qui, ne trouvant dans le monde rien que d’immonde à offrir à Dieu, s’offrit lui-même? Sur sa tête est le parfum, parce que le Christ tout entier comprend l’Eglise. Mais c’est de la tête que descend le parfum. Notre tête, c’est le Christ crucifié et enseveli, et qui est ressuscité pour monter au ciel. Telle est la tête qui a envoyé l’Esprit-Saint ; où? Sur sa barbe. Car la barbe est le symbole de la force, elle est le propre d’une jeunesse vigoureuse, alerte et robuste. De là vient qu’en parlant de ces sortes d’hommes, nous disons : c’est un barbu. Ce fut donc sur les Apôtres que ce parfum descendit tout d’abord; il descendit sut ceux qui soutinrent les premiers chocs du inonde ce fut sur eux que descendit l’Esprit-Saint. Et eux aussi qui avaient commencé à demeurer ensemble, in unum, souffrirent persécution ; mais comme le parfum était descendu sur la barbe, ils la souffrirent sans être vaincus. Déjà la tête avait précédé, et avait fait couler le parfum, et après un si grand exemple, qui
1. Ps. CXXXIX, 2.
eût pu vaincre la barbe qui en était pénétrée?
8. C’est dans cette barbe qu’était le bienheureux Etienne. Et n’être pas vaincu, cela consiste à ne pas laisser vaincre notre charité par nos ennemis. Ceux qui ont persécuté les saints ont cru avoir vaincu; les premiers frappaient, les seconds étaient frappés ; les premiers égorgeaient, les seconds étaient égorgés. Qui n’aurait cru que les uns étaient vainqueurs, les autres vaincus? Mais parce que la charité n’a pas été vaincue, voilà que le parfum est descendu sut sa barbe. Ecoutez Etienne. La charité fut violente en lui ; il était violent pour eux quand ils l’écoutaient, et il pria pour eux quand ils le lapidaient. Quel était son langage quand ils l’écoutaient? « Têtes dures, hommes incirconcis du coeur et des oreilles, vous avez toujours résisté à l’Esprit-Saint 1 ». Voilà la barbe. Est-il flatteur? Est-il timide ? En entendant ces reproches qui les flétrissaient (car l’emportement d’Etienne n’était que l’emportement des paroles, mais son coeur était plein de charité pour eux, et en lui la charité ne fut pas vaincue) ; ceux-ci donc n’eurent que de la haine contre ses paroles , ils étaient ténèbres et fuyaient la lumière, elles voilà qui prennent des pierres pour lapider Etienne. Les paroles d’Etienne les avaient frappés comme des pierres, et leurs pierres frappèrent Etienne Est-ce pendant qu’on le lapidait, ou pendant qu’on l’écoutait que notre Saint avait plus raison de s’emporter? Toutefois il était doux quand on le lapidait, emporté quand on l’écoulait. Pourquoi ce transport quand on l’écoulait? Parce qu’il voulait changer ses auditeurs. Mais les pierres qui tombaient sur lui ne purent vaincre sa charité : parce que le parfum divin était descendu de la tête sur la barbe, et la tête lui avait dit : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent 2». Il avait ouï de cette tête clouée à la croix cette parole: « Mon Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font 3 ». C’est ainsi que de la tête le parfum était descendu sur la barbe, et quand on lapidait ce fervent disciple, il mit le genou en terre en s’écriant : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 4».
9. Ces saints étaient commue la barbe. Car beaucoup étaient courageux et enduraient de
1. Act. VI, 51. — 2. Matth. V, 41. — 3. Luc, XXIII, 34. — 4. Act. VII, 59.
117
grandes persécutions. Mais si de la barbe ce parfum n’était descendu plus bas encore, nous n’aurions point aujourd’hui de monastères, Nous en avons, parce qu’il est descendu sur le bord du vêtement : car c’est ainsi que dit le psaume : « Qui est descendu sur le bord de son vêtement ». Voilà que l’Eglise a suivi, et du vêtement du Seigneur a fait éclore des monastères. Car le vêtement sacerdotal est le symbole de l’Eglise. Telle est la robe dont l’Apôtre a dit que le Christ a voulu « faire paraître devant lui une Eglise pleine de gloire, sans tache et sans ride 1». Elle est purifiée, afin de n’avoir aucune tache; elle est étendue, afin de n’avoir aucune ride. Où donc ce divin foulon l’a-t-il étendue, sinon sur la croix? Nous voyons chaque jour les foulons qui mettent les manteaux en croix, en quelque sorte, afin qu’étendus sur des croix, ils n’aient aucune ride, Qu’est-ce donc que le bord du vêtement ? Oui mes frères, que faut-il comprendre par les bords du vêtement? Le bord, c’est la fin du vêtement. Or, que faut-il comprendre par cette fin ? Que l’Eglise, à la fin des temps, aura des frères qui habiteront ensemble ou en un? Ou bien ce bord ne désignerait-il pas la perfection, car c’est le bord qui achève le vêtement , et alors ceux-là seraient parfaits parce qu’ils sauraient habiter en un? Mais ceux-là sont parfaits qui accomplissent la loi. Or, comment la loi du Christ est-elle accomplie en ces frères qui demeurent ensemble ? Ecoute l’Apôtre : « Portez mutuellement vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ 2 ». Tel est le bord du vêtement. Toutefois, mes frères, comment pouvons-nous comprendre que tel est le bord du vêtement, dont parle notre psaume, et où descend le parfum ? Je ne crois pas qu’il soit ici question des bords qui forment les côtés du vêtement. Il y a des bords en effet sur les côtés. Mais de la barbe, le par. fum a pu descendre sur le bord qui est près de la tête, et où s’ouvre le passage de la tête. C’est l’état de ceux qui demeurent ensemble: en sorte que de même que c’est par ces bords que passe la tête de l’homme qui veut se vêtit, de même le Christ qui est notre tête, entre chez nous par la concorde fraternelle, afin que nous nous revêtions de lui, et que son Eglise lui demeure unie.
1. Ephés. V, 27. — 2. Gal. VI, 2.
10. Que dit encore le Prophète? « Comme la rosée d’Hermon qui descend sur les montagnes de Sion 1 ». Dans ces paroles, mes frères, le Prophète veut nous marquer que la grâce de Dieu est parmi les frères qui demeurent en un : que ce n’est point un effet de leurs forces, ni de leurs mérites, niais que c’est par un don de Dieu, une de ses grâces, comme la rosée qui nous vient du ciel. Car ce n’est point la terre qui peut se la donner, et tout ce qu’elle produit sécherait bientôt, si la pluie ne venait d’en haut. Il est dit quelque part dans un psaume: « Vous ménagez, ô Dieu, une pluie volontaire à votre héritage 2». Pourquoi dire volontaire? C’est qu’elle n’est point due à nos mérites, et qu’elle nous vient de sa bienveillance. Quel bien avons-nous pu mériter, nous qui sommes pécheurs? Quel bien avons-nous pu mériter, au milieu de nos iniquités? Adam vient d’Adam, et sur cet Adam beaucoup de péchés. Qu’un homme vienne au monde, c’est Adam qui vient au monde, un damné qui vient d’un damné, et qui surcharge Adam par les péchés de sa vie. Or, quel bien a mérité Adam ? Et toutefois Dieu dans sa miséricorde a aimé, 1’Epoux a aimé cette épouse, qui n’était point belle, mais qu’il voulait embellir. C’est donc la grâce de Dieu que le Prophète appelle la rosée d’Hermon,
11. Mais vous devez savoir ce qu’est Hermon. C’est une montagne assez éloignée de Jérusalem ou de Sion. Dès lors il y a de quoi nous surprendre dans cette parole du Prophète: « Comme la rosée d’Hermon qui descend sur les montagnes de Sion », puisque la montagne d’Hermon est éloignée de Jérusalem, et qu’elle est, dit-on, au-delà du Jourdain. Cherchons donc un sens dans la signification d’Hermon. C’est un nom hébreu, dont le sens nous est donné par ceux qui savent cette langue. Or, Hermon signifie lumière élevée. Du Christ nous vient la rosée, puisque nul autre que le Christ n’est une lumière élevée. Comment dès lors est-il- une lumière élevée ? D’abord sur la croix, ensuite dans le ciel. Il a été élevé sur la croix quand il s’est humilié; mais son humiliation n’a pu être que relevée. Ce qu’il y avait de l’homme diminuait de plus en plus, comme il est arrivé à Jean; mais ce qui était de Dieu devait croître eu Jésus-Christ Notre-Seigneur : c’est encore
1. Ps.
CXXXII, 3. — 2. Id. LXVII, 10.
118
ce qui est marqué par leur naissance. Car selon la tradition de l’Eglise, Jean est né le huit des kalendes de juillet, quand les jours commencent à diminuer, et Notre-Seigneur, le huit des kalendes de janvier, quand les jours commencent à croître. Ecoute Jean qui nous dit : « Quant à lui, il doit croître, et moi diminuer 1 ». Or, voilà ce que marque leur genre de mort. Le Seigneur fut élevé en croix, et Jean diminué de la tête. Le Christ est donc une lumière élevée; et de là vient la rosée d’Hermon. Mais vous qui voulez habiter ensemble, soupirez après cette rosée, soyez-en trempés. Sans cela vous ne pourrez posséder ce dont vous faites profession, comme vous ne pourrez avoir le courage de le professer, si le Christ ne vous fait entendre son tonnerre dans votre coeur. Vous ne pourrez persévérer, s’il cesse de rassasier vos âmes, parce que cet aliment sacré descend sur les montagnes de Sion.
12. Déjà, nous le savons, « les montagnes de Sion » sont grandes en Sion. Qu’est-ce que Sion ? L’Eglise. Et quelles sont les montagnes dans l’Eglise? Les grands. Ceux qui sont les montagnes sont aussi désignés par la barbe, et par le bord du vêtement. Car la barbe n’a d’autre sens que la perfection. Il n’y a donc pour habiter ensemble que ceux qui ont la charité parfaite. Car ceux qui n’ont point la charité parfaite en Jésus-Christ, lors même qu’ils demeurent ensemble deviennent odieux, imposteurs, troublent les autres par leur turbulence, et cherchent à les critiquer; de même que dans un attelage, un cheval fougueux non-seulement ne tire point, mais par ses ruades brise tout l’attelage. Mais quiconque a reçu cette rosée d’Hermon, qui descend sur les montagnes de Sion, il est tranquille, calme, humble, tolérant, et la prière coule sur ses lèvres au lieu du murmure. Dans un endroit dc l’Ecriture on lit cette belle description des murmurateurs : « Le coeur u de l’insensé est comme la roue d’un chariot 2 ». Pourquoi comparer au chariot le coeur de l’insensé? Il porte du foin et crie. Car la roue d’un char ne peut qu’elle ne crie. Ainsi en est-il de beaucoup de frères; ils demeurent ensemble, mais de corps seulement. Quels sont donc ceux qui habitent véritable-
1. Jean, III, 30. — 2. Eccl. XXXIII, 5.
ment ensemble? Ceux dont il est dit : « Ils n’avaient tous qu’un même coeur et une même âme en Dieu : nul ne considérait comme à lui lien de ce qu’il possédait, mais tous leurs biens étaient en commun 1». Les voilà donc désignés et caractérisés ceux qui sont figurés par la barbe, figurés par le bord du vêtement, et qui sont au nombre des montagnes de Sion. S’il y a parmi eux des murmurateurs, qu’ils se souviennent de cette parole du Seigneur : « L’un sera pris, l’autre laissé 2 ».
13. « Car c’est là que le Seigneur veut qu’on le bénisse 3 ». Où veut-il qu’on le bénisse ? Parmi les frères qui demeurent en un. C’est là qu’il veut être béni, là que bénissent ceux qui demeurent ensemble dans la concorde. Car on ne saurait le bénir dans la division: et c’est en vain que tu diras que ta langue bénit le Seigneur , si ton coeur est muet; car alors la bouche bénit et le coeur maudit. « Ils bénissaient de la bouche et maudissaient dans le coeur 4 ». Est-ce moi qui tiens ce langage ? Le Prophète a voulu désigner quelqu’un par ces paroles. C’est bénir Dieu que prier, et en continuant ta prière, tu maudis ton ennemi. Est-ce là ce que tu as appris du Seigneur, qui dit « Aimez vos ennemis ? Matth V, 44.» Si tu pratiques ce commandement, si tu pries pour ton ennemi, c’est « là que le Seigneur a commandé qu’on « le bénisse » ; c’est là que tu auras « la vie dans le siècle », c’est-à-dire dans l’éternité. Chez beaucoup l’amour de cette vie leur fit maudire leurs ennemis: et pourquoi, sinon à cause de cette vie et de certains avantages mondains? Où donc ton ennemi t’a-t-il fait souffrir pour te forcer à le maudire de la sorte? Est-ce sur la terre que tu as souffert? Abandonne la terre et monte au ciel. Mais, diras-tu, comment puis-je habiter le ciel, moi qui suis revêtu de chair, absorbé par la chair? Elève ton coeur, où ton corps doit aller ensuite. Ne ferme pas l’oreille quand on dit: Les coeurs en haut. Oui, que ton coeur soit en haut, et nul ne l’y fera souffrir. C’est ce que nous voyons très-bien dans le psaume suivant.
1. Act. IV,
32. — 2. Matth XXIV, 40. — 3. Ps. CXXXII, 3. — 4. Id. LXI, 5
CONTINUATION DU SERMON PRÉCÉDENT.
Bénir le Seigneur dans ses parvis, c’est se mettre au large par la charité ; le bénir pendant la nuit, c’est le bénir pendant la tribulation ; se tenir debout, c’est persévérer : bénissons-le de la voix, et surtout des oeuvres. Ainsi Job le bénit dans la nuit de ses épreuves, et fut victorieux sur son fumier. Il était trempé de la grâce d’Hermon. Le Prophète, après avoir exhorté au pluriel, appelle la bénédiction sur un seul, parce que plusieurs ne font qu’un par la charité : et la charité seule mérite la bénédiction.
1. « Voici le moment, bénissez le Seigneur, ô vous tous qui servez le Seigneur, vous qui vous tenez dans la maison du Seigneur, dans le parvis de la maison de notre Dieu 1 ». Pourquoi ajouter « dans le parvis? » Le parvis, c’est l’endroit le plus vaste de la maison. Se tenir dans le parvis, c’est n’être point à l’étroit, mais au large en quelque sorte. Demeure au large, et tu pourras aimer ton ennemi, car tu n’aimeras plus ces biens dans lesquels ton ennemi peut te resserrer. Comment sauras-tu que tu es dans le parvis ? Demeure dans la charité et tu es dans le parvis. La charité est toujours au large, la haine toujours à l’étroit. Ecoute l’Apôtre : « Haine et indignation, tribulation et détresse dans toute âme de l’homme qui fait le mal 2». Que dit-il au contraire de l’ampleur de la charité? « La charité de Dieu est répandue dans vos coeurs par le Saint-Esprit, qui nous a été donné 3». Quand vous écoutez l’effusion, comprenez l’ampleur ; et quand vous entendez l’ampleur, comprenez les parvis du Seigneur et vous aurez une véritable bénédiction du Seigneur, si vous ne maudissez point vos ennemis. Car l’Esprit de Dieu s’adresse à ceux qui souffrent la tribulation, afin qu’ils se glorifient dans ces mêmes tribulations, et leur dit: « Voici le moment, bénissez le Seigneur, vous tous qui servez le Seigneur ». Qu’est-ce à dire, « voici le moment ? » En cette vie. Dès que les tribulations seront passées, il est évident que nous n’aurons qu’à bénir Dieu, comme il est dit: « Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison, ils vous loueront dans les siècles des siècles 4 ». Ceux qui doivent bénir Dieu incessamment,
1. Ps. CXXXIII, 1. — 2. Rom. II,8, 9. — 3. Id. V, 3. — 4. Ps. LXXXIII, 5.
commencent ici-bas à bénir le Seigneur; ils commencent au milieu des tribulations, des épreuves, des angoisses, au milieu des adversités du monde, au milieu des embûches de l’ennemi, des fraudes et des assauts du diable. Voilà ce que signifie : « Dès maintenant bénissez le Seigneur, vous qui êtes serviteurs du Seigneur, qui vous tenez debout dans les parvis de la maison du Seigneur ». Qu’est-ce à dire « qui vous tenez debout? » Qui persévérez. Car il est dit de celui qui fut Archange, qu’ « il ne se tint pas debout dans la vérité 1 ». Il est dit au contraire de l’ami de l’Epoux: « Cet ami de l’Epoux se tient debout et l’écoute, et il tressaille de joie à la voix de l’épouse 2. »
2. Donc « ô vous, qui vous tenez dans la maison du Seigneur, dans les parvis de la maison du Seigneur, pendant la nuit élevez vos mains vers son sanctuaire, et bénissez le Seigneur 3 ». Il est facile de bénir Dieu pendant le jour, c’est-à-dire, dans la prospérité ; mais la nuit est triste, et le jour est joyeux. Quand tout est bien pour toi, tu bénis le Seigneur. Quand vient au monde le fils que tu as désiré, tu bénis le Seigneur. Quand ton épouse est délivrée du danger de l’enfantement, tu bénis le Seigneur. Quand ton fils qui était malade est guéri, tu bénis le Seigneur. Mais si la maladie de ton fils t’a fait recourir aux devins et aux sortilèges, alors si ce n’est de la langue, c’est du moins par tes moeurs que tu as maudit le Seigneur, tu l’as maudit par tes moeurs et par ta vie. Ne le glorifie pas de bénir Dieu de la langue, si ta vie est une malédiction contre lui. Comment, diras-tu, ma vie est-elle une malédiction? Parce que l’on jette les yeux sur ta vie, et
1. Jean, VIII, 44. — 2. Id. III, 29. — 3.Ps. CXXXIII, 2.
l’on dit : Voilà un chrétien, voilà ce que sont les chrétiens. C’est à cause de toi qu’on blasphème le Christ. Et lorsque ta vie est une malédiction, à quoi reviennent les bénédictions de ta langue? Bénissez donc le Seigneur, quand ? Pendant la nuit. Quand Job l’a-t-il béni? Dans la nuit la plus triste. Il avait perdu tous ses biens, perdu ses enfants, à qui il les réservait. Quelle triste nuit, mes frères ! Mais voyons s’il ne bénit pas Dieu pendant cette nuit: « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, comme il a plu au Seigneur il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni 1». Qu’elle était noire, cette nuit! Frappé d’un ulcère de la tête aux pieds, il se dissolvait et s’en allait en pourriture. C’est alors qu’Eve osa bien le tenter : « Parle contre ton Dieu et meurs ». Ecoute comme il bénit Dieu pendant la nuit : « Vous avez parlé», lui dit-il, « comme une femme insensée. Si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n’en pas recevoir les maux 2? » Voilà ce que dit le psaume: « Pendant les nuits, élevez vos mains vers le sanctuaire, et bénissez le Seigneur ». Que dit Job? « Vous avez parlé comme une femme insensée ». Adam est en pourriture et il
1. Job, I, 14 -21.— 2. Id. II, 7 - 10.
repousse Eve comme pour lui dire: Qu’il te suffise d’avoir fait de moi un mortel; tu as prévalu dans le paradis, tu seras vaincue sur le fumier. C’est là, mes frères, le don précieux de Dieu. Mais d’où nous vient cette grâce, sinon de ce que la rosée de 1’Hermon avait trempé cette âme, de ce que le Seigneur avait donné la suavité afin que la terre produisît son fruit 1? « Pendant la nuit élevez vos mains vers le sanctuaire, et bénissez le Seigneur».
3. « Que le Seigneur vous bénisse de Sion, lui qui a fait le ciel et la terre 2». C’est au pluriel que le Prophète exhorte d’abord à bénir le Seigneur, puis-il n’en bénit qu’un seul parce qu’il a réuni plusieurs en un seul, et qu’ « il est bon que les frères demeurent ensemble 3», Les frères sont au pluriel; mais demeurer en un, c’est là le singulier. « Que le Seigneur donc vous bénisse de u Sion, lui qui a fait le ciel et la terre s. Que nul d’entre vous ne dise : Cette bénédiction n’est point venue sur moi. De qui penses-tu qu’il soit dit : « Que le Seigneur te bénisse de Sion ?» Il bénit l’unité: sois donc l’unité, et tu auras part à cette bénédiction.
1. Ps. LXXXIV, 13. — 2. Id. CXXXIII, 3. — 3. Id. CXXXII, 1.
SERMON AU PEUPLE.
LES OEUVRES DU SEIGNEUR.
Bénir ou blasphémer le Seigneur, ce n’est point l’agrandir, ni l’amoindrir, c’est pour nous que nous faisons l’un ou l’autre. Mais pour le bénir, il faut avoir le coeur pur, être debout dans sa maison, et non tombé dans le péché. Nous ne pouvons de nous-mêmes que le bénir. Le Seigneur est bon, non comme les créatures qui tirent de lui leur bonté ; il est la bonté même, et en comparaison de lui, nulle créature ne saurait dire complètement : Je suis. Impuissants à le contempler en lui-même, bénissons-le dans ses oeuvres. Il nous a donné le pain des anges, en se faisant homme, afin que l’homme pût manger ce pain dès cette vie, et s’élever jusqu’à lui. Son nom : Je suis celui qui suis, paraît trop relevé, et il se proportionne à notre faiblesse, en prenant celui de Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob. Il est tel, non-seulement pour les Juifs, mais aussi pour les Gentils qui ont part à l’héritage par la foi, tandis que les enfants du royaume sont bannis. Tandis qu’il a livré aux anges les autres nations, il a choisi spécialement Jacob, non par son propre mérite, mais bien par sa grâce. Ainsi a-t-il greffé l’olivier sauvage sur l’olivier franc. Le Prophète qui est entré dans le sanctuaire de Dieu, nous dit du Seigneur qu’il surpasse tous les dieux, qu’il fait sa volonté, et que louer le Seigneur est le seul acte que nous ne fassions point par quelque contrainte, et que Dieu plaît au juste même dans l’épreuve, et non par l’appât de la récompense. Tel est le sacrifice de louanges, toujours agréable à Dieu, toujours en notre pouvoir. Quant à nous, la loi du péché est un obstacle à notre volonté, en nous-mêmes. Mais Dieu fait sa volonté : dans son Eglise, c’est-à-dire dans le ciel, symbole des hommes spirituels; sur terre, symbole des hommes charnels qui doivent obéir ; dans la mer ou chez les infidèles, dans les abîmes ou dans le secret des coeurs. Il fait venir les nuées ou les prédicateurs, des confins de la terre où ils prêchent l’Evangile, et résout les tonnerres en pluie, changeant sa colère en miséricorde, il tire de ses trésors es vente, ou les prédicateurs de sa grâce.
Les châtiments des princes et des pays sont des symboles. Tuer les premiers-nés de l’Egypte, c’est donner la mort à la foi, dans l’Egypte ou dans la persécution, chez les hommes ou chez les hérésiarques, et chez les bêtes, ou le vulgaire qui les imite. Pharaon ou dispersion est le symbole du schisme, Selon la tentation des yeux, les Amorrhéens ceux qui ont le coeur plein de fiel. Og est la fermeture, barre le chemin qui conduit à Dieu, de là Basan ou confusion. Chanaan est celui qui sera humilié par le jugement.— Dieu exerce encore ces châtiments d’une manière spirituelle. Il a jugé son peuple en séparant les bons des méchants ; en délaissant les Juifs, il s’est fait une maison d’Israël dans les Gentils qui fléchissent le genou et méprisent leurs idoles. Les obstinés d’entre les idolâtres ont égorgé les chrétiens, mais Dieu prévaut coutre eux par sa grâce, et chaque jour ils embrassent la foi.
1. C’est un devoir bien doux, mes frères, que le devoir auquel nous exhorte ce psaume, et nous devons nous réjouir d’y trouver tant de douceur. « Louez le nom du Seigneur 1 », nous dit-il. Et aussitôt il ajoute, pour nous montrer combien il est juste de louer le Seigneur : « Louez-le, vous qui êtes ses serviteurs ». Quoi de plus juste? Quoi de plus digne? Quoi de plus agréable? Ne pas louer Dieu, c’est pour ses serviteurs l’orgueil, l’ingratitude, l’impiété. Et ne pas louer Dieu, qu’est-ce autre chose qu’éprouver sa sévérité? Quelle que soit l’ingratitude chez un serviteur, et quoiqu’il s’abstienne de louer son maître, il n’en est pas moins son serviteur. Loue, ne loue pas, tu es toujours serviteur : louer le Seigneur, c’est le rendre propice; ne point le louer, c’est l’offenser. L’exhortation du psaume est donc bonne, elle est utile, et dès lors il vaut mieux chercher le vrai moyen de louer Dieu, que mettre en doute s’il faut
1. Ps. CXXXIV, 1.
le louer. « Louez donc le nom du Seigneur ». C’est le psaume qui nous engage, le Prophète qui nous engage, l’Esprit de Dieu qui nous engage, le Seigneur lui-même qui nous engage à louer le Seigneur. Ce n’est point lui, mais nous que grandissent les louanges que nous lui donnons; tes louanges n’élèvent point le Seigneur, tes blasphèmes ne l’abaissent point. Mais toi, en louant sa bonté, tu en deviens meilleur, et pire en le blasphémant. Pour lui, il demeure ce qu’il est dans sa bonté. Si Dieu lui-même apprend à ceux qui ont bien mérité de lui, précisé sa parole, gouverné son Eglise, béni son nom, obéi à ses préceptes, s’il leur apprend à garder dans le secret d’une bonne conscience la joie d’une sainte vie, à ne pas se laisser corrompre par les louanges, ni abattre par les outrages des hommes; à combien plus forte raison Dieu lui-même qui nous donne ces leçons, qui est essentiellement immuable, ne sera ni agrandi par tes louanges, ni amoindri par tes outrages! (122) Mais comme c’est à nous que revient l’avantage de louer le Seigneur, c’est par un effet de ses miséricordes, et non de ses exigences qu’il nons ordonne de le faire. Ecoutons donc ce qu’il nous dit : « Louez le nom du Seigneur, louez-le, vous qui le servez ». Rien n’est plus juste pour des serviteurs que de louer leur maître. Quand vous seriez destinés à servir à jamais, vous devriez toujours bénir Je souverain maître; à combien plus forte raison devez-vous le bénir tant que vous êtes serviteurs, afin de mériter d’être ses enfants!
2. Mais il est écrit dans un autre psaume : « C’est aux coeurs droits que convient la louange 1 »; puis dans un autre endroit: « Ce n’est point à la bouche du pécheur qu’il sied de louer Dieu 2 »; et ailleurs encore: « Je trouve mon honneur dans le sacrifice de louange, et telle est la voie dans laquelle je lui montrerai le salut de Dieu 3 » Et un peu après : « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi raconter mes justices, et faire passer mon alliance par ta bouche? Toi qui as pris en haine mes lois, et rejeté loin de toi mes discours 4 ». Or, de peur que cette parole: « Louez le Seigneur, vous qui le servez », ne fasse croire à quelque mauvais serviteur qui pourrait se trouver dans cette grande famille, qu’il lui est avantageux de louer le Seigneur, voilà que le Psalmiste ajoute pour caractériser ceux qui doivent louer le Seigneur : « Vous tous qui vous tenez debout dans la maison du Seigneur, dans le parvis de la maison de notre Dieu 5 ». « Qui vous tenez debout», non pas qui tombez. Or, on dit de
ceux-là qu’ils se tiennent debout qui persévèrent dans la pratique des commandements, qui servent Dieu avec une foi sans déguisement, une espérance ferme, une charité sincère, qui honorent l’Eglise, sans donner par une vie honteuse aucun scandale à ceux qui veulent y venir et qui se heurtent souvent en chemin contre la pierre d’achoppement. Donc, « ô vous qui vous tenez debout dans la maison du Seigneur, louez le nom du Seigneur ». Témoignez votre reconnaissance, car vous étiez dehors, vous voilà debout dans l’intérieur. Donc, puisque vous voilà debout, est-ce peu pour vous que l’objet de vos louanges vous ait relevés quand vous étiez couchés, vous ait fait tenir debout dans sa
1. Ps. XXXII, 1.— 2. Eccli. XV, 9.— 3. Ps. XLIX, 23.— 4. LI. 16, 17.— 5. Id. CXXXIV, 2.
maison, qu’il vous alt donné de le connaître, de le louer? Est-ce donc pour nous un chétif bienfait que d’être fermes dans la maison du Seigneur? Ne devons-nous pas reconnaître la bonté de Dieu qui nous a placés ici pendant notre exil, dans cette maison qui est le tabernacle de l’exil, et où nous sommes debout? Ne devons-nous point penser d’où nous vient cette fermeté? Ne faut-il point comprendre que tous les impies ne cherchent point le Seigneur, et qu’il a trouvé lui-même ceux qui ne le cherchaient point, qu’en les trouvant il les a relevés, qu’en les relevant il les a appelés, qu’en les appelant il les a introduits, et les a fait tenir fermes dans sa maison ? Quiconque médite ces pensées, et n’est point ingrat, se méprise par amour pour Dieu qui lui a fait tant de grâces. Et comme il n’a rien à rendre au Seigneur pour de tels bienfaits, que lui reste-t-il, sinon de rendre grâces, sans pouvoir s’acquitter? Or, l’action de grâce consiste à prendre le calice du Seigneur et à bénir son nom. Que peut donner un serviteur à son maître en échange des biens qu’il en a reçus 1? Donc, « ô vous qui êtes fermes dans la maison du Seigneur, dans les parvis de la maison de notre Dieu, bénissez le Seigneur 2 ».
3. Mais que vous dirai-je pour vous inviter à louer le Seigneur? « Que le Seigneur est bon ». Un seul mot renferme toute la louange du Seigneur : « Le Seigneur est bon ». Mais bon, non point de cette bonté que l’on retrouve dans ses créatures. Car le Seigneur a fait très-bonnes toutes ses oeuvres 3 ; non-seulement bonnes, mais très-bonnes. Le ciel, la terre et tout ce qu’ils renferment, voilà des oeuvres bonnes, et même très-bonnes. Mais si toutes ces oeuvres de Dieu sont bonnes, quelle doit être la bonté de celui qui les a faites? Et toutefois, quelle que soit la bonté des créatures, bien que la bonté du Créateur soit incomparablement plus grande, on ne trouve à dire de lui rien de mieux, sinon que « le Seigneur est bon », pourvu que l’on comprenne que de cette bonté vient tout ce qui est bon. Car c’est lui qui a lait tout ce qui est bon; tandis que sa bonté ne lui vient de personne. Il est bon par sa bonté même, et n’emprunte nullement la bonté d’ailleurs; il est bon par lui-même, et non en demeurant attaché à quelque autre bien. « Pour moi, il
1. Ps. CXV,
12, 13.— 2. Id. CXXXIV, 3. — 3. Gen. I, 31.
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m’est bon de m’attacher à Dieu 1» qui, pour être bon, n’a pas besoin d’un autre, tandis que toutes les créatures ont besoin de lui pour être bonnes. Voulez-vous entendre comment sa bonté lui est propre? Comme on interrogeait le Seigneur, il répondit:
« Nul n’est bon si ce n’est Dieu seul 2 ». Telle est cette bonté particulière à Dieu, sur laquelle je ne veux point passer légèrement, et que je ne puis néanmoins suffisamment vous expliquer. Je crains d’être condamné comme ingrat, si je ne fais que l’effleurer: et je crains aussi de succomber sous le poids des louanges de Dieu, si j’entreprends de l’expliquer. Ecoutez néanmoins, mes frères, et les louanges que je lui donne, et l’aveu de mon insuffisance, de sorte que mes louanges, fussent-elles incomplètes, ma bonne volonté du moins lui soit agréable. Qu’il accepte ma bonne volonté, et pardonne à mon impuissance.
4. Je me sens pénétré d’une indicible douceur quand j’entends dire : « Le Seigneur est bon » ; et après avoir considéré et parcouru des yeux toutes les créatures extérieures, après avoir compris que toutes viennent de Dieu, quelque plaisir qu’elles me causent, je reviens à Dieu qui en est l’auteur, afin de comprendre « combien le Seigneur est bon ». Mais dès que je pénètre en lui-même, autant qu’il m’est possible, je trouve qu’il m’est plus intérieur que moi-même, et bien supérieur à moi-même, puisqu’il est tellement bon qu’il n’a besoin de rien pour être bon. Sans lui, je ne saurais louer les créatures ; mais sans les créatures, je trouve qu’il est parfait, qu’il n’a besoin de rien, qu’il est immuable, qu’il n’a recours au bien de personne pour devenir meilleur, qu’il rie redoute aucun mal qui pourrait l’amoindrir. Et que dirai-je encore ? Parmi les créatures, je trouve que le ciel est bon, que le soleil est bon, que la lune est bonne, que les étoiles sont bonnes, que la terre est bonne, que tout ce qu’elle produit et soutient par les racines est bon ; que tout ce qui marche et se meut est bon, que tout ce qui vole dans les airs, ou nage dans les eaux est bon. J’ajoute même que l’homme est bon: car «du bon trésor de son coeur, l’homme bon tire de bonnes choses 3 ». Je dis que l’ange est bon, non point cet ange qui est tombé par orgueil, et qui s’est fait diable; mais celui qui
1. Ps. LXXII, 28. — 2. Matth. XIX, 17. — 3. Id. XII, 35.
adhère à son Créateur par l’obéissance. Je dis que toutes ces créatures sont bonnes, mais j’y joins en même temps leurs noms; le ciel est bon, l’ange est bon, l’homme est bon: quant à Dieu, je ne saurais mieux l’appeler que le bien. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même a dit : « L’homme est bon 1»; et aussi : «Nul n’est bon, si ce n’est Dieu seul 2». N’était-ce point nous stimuler à chercher et à distinguer entre le bien qui est tel par un autre bien, et le bien par lui-même? Combien donc est bon celui qui donne la bonté à tout ce qui est bon ! Tu ne saurais trouver aucun bien qui ne tire de lui sa bonté. Comme ce bien qui donne la bonté, existe par lui-même, il a aussi sa bonté par lui-même. On ne saurait dire des oeuvres qu’il a faites, qu’elles n’existent point; et on ne lui ,fait pas injure en disant des oeuvres qu’il a faites qu’elles ne sont point. Pourquoi les eût-il faites si elles n’existent point ? ou qu’aurait-il fait, si ce qu’il a fait n’est point? Tout ce qu’il a fait existe donc; mais comparant à Dieu même ce qui est son oeuvre, Dieu a dit de lui comme si lui seul existait : « Je suis celui qui suis» ; et encore: «Tu diras aux enfants d’Israël: Celui « qui est m’a envoyé vers vous 3 ». Il ne dit point: C’est le Seigneur tout-puissant, miséricordieux, juste. En le disant, il dirait vrai mais il retranche tous ces attributs par lesquels on pourrait le désigner et le dire Dieu, pour affirmer qu’il s’appelle celui qui est; et comme si tel était son nom, « voici », dit-il, « ce que tu diras aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous ». Dieu est, en effet, de telle sorte que toutes ses créatures comparées à lui ne sont point. hors de là, elles sont, puisqu’il les a faites. Mais comparées à lui, elles ne sont point : car être véritablement, être sans changement, il n’y a que Dieu qui soit ainsi. Il est, en effet, celui qui est, comme le bien des biens est le bien. Considérez et voyez que dans tout ce que vous louez en dehors de lui, c’est la bonté que vous louez. Louer ce qui n’est pas bon est une folie. Louer unhomme injuste à cause de son injustice, n’est-ce pas être injuste ? Louer un voleur à cause de ses larcins, n’est-ce pas y prendre part? De même que louer un juste à cause de sa justice, c’est s’associer à lui, du moins par la louange? Car tu ne louerais pas l’homme juste, si tu ne l’aimais;
1. Matth. XIX, 35. — 2. Marc, X, 18. — 3. Exod. III, 14.
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et tu ne l’aimerais pas, si tu n’avais en toi quelque justice. Si donc tout ce que nous louons n’obtient nos éloges que par la bonté, tu ne saurais avoir pour louer Dieu un motif plus grand et plus solide que sa bonté. Donc, « louez le Seigneur parce qu’il est bon ».
5. Jusques à quand parlerons-nous de sa bonté? Qui peut concevoir en son coeur, ou mesurer combien le Seigneur est bon ? Mais rentrons en nous- mêmes, reconnaissons Dieu en nous , et bénissons l’ouvrier dans ses oeuvres, puisque nous sommes impuissants à le contempler en lui-même. Il est vrai que nous le pourrons un jour, quand notre coeur sera purifié par la foi, de manière à trouver sa joie dans la vérité : mais maintenant, comme nous ne saurions le voir, considérons ses oeuvres, afin de ne point demeurer sans le bénir. « Louez donc le Seigneur», ai-je dit, « parce qu’il est bon; chantez son nom parce qu’il est doux ». Dieu pourrait être bon, sans être doux, s’il ne te donnait à goûter cette douceur; mais il s’est montré bon pour les hommes, au point de leur envoyer un pain du ciel, de livrer pour qu’il devînt un homme et mourût pour les hommes, son propre Fils qui est égal à lui-même, qui est tout ce qu’il est; et ainsi ce que tu es peut te faire goûter ce qui n’est pas encore. Goûter la douceur de Dieu surpassait tes forces; d’une part elle était trop éloignée, trop relevée, et d’autre part, tu étais trop abaissé, trop plongé dans la boue. A cette effroyable distance , il t’a envoyé un médiateur. Homme, tu ne pouvais aller à Dieu, et Dieu s’est fait homme, afin que toi qui es homme, et qui ne saurais t’approcher de Dieu, mais de l’homme, tu pusses par l’homme arriver à Dieu ; et que Jésus-Christ homme fût médiateur entre Dieu et les hommes 1. S’il n’eût été qu’un homme, en suivant ce que tu es toi-même, tu n’aurais pas poussé plus avant; s’il n’eût été qu’un Dieu, impuissant à comprendre Dieu, tu n’eusses pu arriver jusqu’à lui or, Dieu s’est fait homme, afin qu’en suivant cet homme, ce qui est possible pour toi, tu pusses parvenir à Dieu, ce que tu ne pouvais faire. C’est donc lui qui est médiateur, et qui est ainsi devenu doux pour nous. Quoi de plus suave que le pain des anges? Comment Dieu aie serait-il pas doux, quand l’homme a mangé le pain des anges 2? Car l’ange n’a point une
1. I Tim. II, 5. — 2. Ps. LXXVII, 25.
nourriture, et l’homme une nourriture. Cette nourriture, c’est la vérité, c’est la sagesse, c’est la force de Dieu ; mais tu ne saurais en jouir, à la manière des anges. Comment les anges peuvent-ils jouir de lui? Tel qu’il est : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; c’est par lui que tout a été fait 1». Mais toi, comment peux-tu l’atteindre? Parce que «le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous 2». Afin que l’homme pût manger le pain des anges, le Créateur des anges s’est fait homme: « Chantez donc son nom parce qu’il est doux ». Si vous l’avez goûté, chantez-le ; chantez le Seigneur, si vous avez goûté combien il est doux ; si vous goûtez quelque part une douceur, bénissez-le. Quel est l’homme si ingrat envers son cuisinier ou son panetier, qui ne le remercie point par une louange, quand il a trouvé quelques délices dans un ragoût? Si nous ne gardons point le silence dans ces sortes de bien, le garderons-nous pour l’auteur de tous ces biens? « Chantez son nom parce qu’il est doux ».
6. Et maintenant voyez ses oeuvres. Il vous fallait peut-être des efforts pour voir le bien de tous les biens, le bien sans lequel rien n’est bien, le bien qui, sans tout le reste, est le souverain bien ; vous faisiez des efforts pour le voir, et peut-être qu’une telle tension d’esprit demeurait sans succès. Je juge de vous par moi-même, c’est là que j’en suis. Mais s’il est un homme, comme cela est fort possible, qui ait l’esprit plus pénétrant que moi, et qui tienne le regard de son âme longtemps fixé sur ce qui est; que cet homme loue Dieu comme il le peut, et beaucoup mieux que nous ne pouvons nous-mêmes. Toutefois remercions le Seigneur qui, dans notre psaume, a tellement conditionné sa louange, que les forts et les faibles puissent la chanter. Quand il envoyait son serviteur Moïse et lui disait: « Je suis celui qui suis »; et encore : « Tu diras aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous 3» ; comme cet Etre par soi-même était difficile à saisir pour l’esprit humain, et comme c’était un homme envoyé vers des hommes, quoiqu’il ne fût point envoyé par un homme, le Seigneur tempéra sa louange, et dit de lui-même ce que l’on pouvait comprendre, même avec douceur, et sans s’arrêter à un honneur auquel ne pouvait
1. Jean, I, 1. — 2. Ibid. 14. — 3. Exod. III, 14.
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atteindre celui qui l’honorait. « Va », dit-il, « et dis aux enfants d’Israël : Le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous ; c’est là mon nom pour l’éternité 1 ». Assurément, Seigneur, votre nom est bien tel que vous l’avez dit : « Je suis : Celui qui est m’a envoyé vers vous ». Pourquoi changer votre nom, et vous appeler, « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, et Dieu de Jacob? » Ne te semble-t-il pas que sa raison suprême te répond : dire: « Je suis celui qui suis», est vrai, mais tu ne saurais comprendre. Dire: «Je suis le Dieu d’Abraham,le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », c’est vrai aussi, et tu comprends? « Je suis celui qui suis », c’est un langage qui m’est propre; dire: « Je « suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’isaac, le « Dieu de Jacob », c’est un langage à ta portée. Et situ te perds dans ce que je suis en moi-même, comprends ce que je suis pour toi. Mais de peur qu’on ne vînt à croire que ce nom u Je suis celui qui suis o; et encore : « Celui qui est m’a envoyé vers vous», c’est là son seul nom dans l’éternité ; tandis que: « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », serait un nom temporel : le Seigneur après avoir dit: «Je suis celui qui suis»; et encore: « Celui qui est m’a envoyé vers vous», n’a pris aucun soin de dire que ce nom lui fût éternel ; car on le comprend, bien qu’il ne le dise point. Il est en effet, et il est véritablement, et dès lors qu’il est dans la force du terme, il n’a ni commencement ni fin. Quant à ce qu’il est à cause des hommes: « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », de peur qu’il ne s’élève, dans notre âme certaine inquiétude, parce que c’est là un nom temporel et non pas un nom éternel, Dieu nous rassure, et nous fait passer du temps à la vie éternelle. « C’est là », dit-il, « mon nom pour l’éternité », non pas qu’Abraham soit éternel, ni Isaac éternel, ou Jacob éternel, mais parce que Dieu les rend éternels ensuite et sans fin. Ils n’auront pas de fin, bien qu’ils aient eu un commencement.
7. Dans Abraham, Isaac et Jacob, voyez, mes frères, toute l’Eglise, voyez toute la postérité d’Israël, et non-seulement la postérité selon la chair, mais aussi la postérité selon la foi. C’est aux Gentils que s’adressait l’Apôtre quand il disait : « Si donc vous êtes du Christ, vous êtes la postérité d’Abraham,
1. Exod. III, 15.
les héritiers selon la promesse 1 ». Nous avons donc reçu tous la bénédiction de Dieu en Abraham, en Isaac, et en Jacob. Car Dieu a béni un certain arbre, il en a fait un olivier, comme l’a dit l’Apôtre, cet arbre des saints Patriarches, dont la fleur a été le peuple de Dieu. Or, cet olivier a été taillé et non arraché, les branches orgueilleuses en ont été retranchées ; c’est-à-dire les blasphémateurs, les impies du peuple Juif. Il est resté des branches bonnes et utiles; puisque c’est de là que sont venus les Apôtres; et comme ces branches utiles étaient demeurées, la divine miséricorde y a greffé cet olivier sauvage des Gentils à qui l’Apôtre a dit: « Pour toi qui u n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été inséré sur l’olivier franc, et tu as part à la séve de l’olive. Ne t’élève point contre les branches. Si tu te glorifies, ce n’est point toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte 2 ». Tel est l’arbre unique appartenant à Abraham, à Isaac, à Jacob, et je dirai même que l’olivier sauvage qui a été greffé, tient plus d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que les branches retranchées. Une fois rompues, ces branches ne sont plus de l’arbre, tandis que l’olivier sauvage, qui n’en était pas, en est maintenant; les unes, par leur orgueil, ont mérité d’être retranchées, tandis que l’autre par son humilité a mérité d’être inséré : les unes sont séparées de la racine, l’autre s’y tient attaché. Dès lors, quand vous entendez nommer l’Israël de Dieu, Israël qui appartient à Dieu, ne vous regardez point comme étrangers. Vous étiez, il est vrai, l’olivier sauvage, maintenant vous êtes l’olivier franc, ayant part à la sève de l’olivier. Voulez-vous voir comment l’olivier sauvage a été inséré en Abraham, en Isaac, et en Jacob, afin de ne point croire que vous n’appartenez point à cet arbre, parce que vous n’êtes point de la postérité d’Abraham selon la chair? Quand le Sauveur admira la foi de ce Centenier, qui n’appartenait point au peuple d’Israël, mais au peuple des Gentils, il s’écria: « C’est pourquoi, je vous le dis, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident ». Voilà bien le sauvageon dans la main de celui qui va le greffer : « Beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident ». Nous voyons ce qu’il va greffer, mais voyons où il va le greffer: « Et ils reposeront», dit-il, « avec Abraham, Isaac
1. Gal.
III, 29. — 2. Rom. XX, 17, 18.
126
et Jacob, dans le royaume des cieux ». Voilà donc ce qu’il doit greffer, et où il doit l’insérer. Que dit-il à propos des branches naturelles? « Quant aux enfants du royaume, ils seront jetés dans les ténèbres extérieures; c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents 1». Voilà ce qui est prédit, ce qui est accompli.
8. Donc « chantez au Seigneur, parce qu’il est doux ». Et voyez ce qu’il fait pour nous. « Parce que le Seigneur a choisi Jacob, il s’est fait d’Israël un héritage 2». Louez-le, bénissez-le puisqu’il nous a fait une telle grâce. Je ne vous énumère que des bienfaits que vous ne puissiez comprendre. Il a subordonné aux anges les autres nations ; quant à Jacob, il l’a choisi pour lui, il s’est fait un héritage d’Israël. Il s’est fait de son peuple un champ qu’il cultive, qu’il ensemence lui-même. Bien qu’il ait créé toutes les nations, il a subordonné les autres aux anges, il s’est réservé celle-ci pour la posséder, la conserver; c’est ce peuple de Jacob qu’il a choisi. Est-ce à cause de son mérite ou bien par sa grâce ? Avant qu’ils fussent nés, dit l’Apôtre, Dieu avait prononcé que « l’aîné servirait le plus jeune ». Or, quel mérite pouvaient-ils avoir avant leur naissance, avant de pouvoir penser au bien ou au mal? Que Jacob ne s’élève donc point, qu’il ne se glorifie point, qu’il n’attribue rien à ses mérites; car avant tout mérite, il a été connu, prédestiné, choisi; il ne doit donc point son élection à ses mérites, mais à la grâce de Dieu qui l’a choisi et vivifié 3. Il en est de même de toutes les nations; pour être greffé sur l’olivier franc, qu’avait mérité l’olivier sauvage, avec ses fruits amers, et sa stérilité ? C’était un arbre des forêts, et non du champ du Seigneur; et toutefois, le Seigneur par sa miséricorde l’a inséré sur l’olivier franc. Mais il n’était pas encore inséré quand le Seigneur « se choisit Jacob, et fit d’Israël sa possession ».
9. Que dit ensuite le Prophète? « Parce que je connais moi-même combien le Seigneur est grand ». Son âme s’est élevée dans les régions supérieures, au-dessus de la chair et des créatures, et a reconnu que le Seigneur est grand. Tous ne peuvent le voir et le connaître; qu’ils bénissent ses oeuvres : « Il est doux; le Seigneur a choisi pour lui Jacob,
1. Matth. VIII, 11, 12.— 2. Ps. CXXXIV, 4.— 3. Rom., IX, 11-13.— 4. Ps. CXXXIV, 5.
il a fait d’Israël son héritage ». Bénis-le de cette grâce. Car « pour moi, j’ai connu que le Seigneur est grand ». C’est le Prophète qui nous parle ainsi ; lui qui est entré dans le sanctuaire du Seigneur, et qui a peut-être « entendu de ces choses ineffables, qu’il n’est point au pouvoir de l’homme de redire 1 »; qui a dit aux hommes ce qu’il pouvait en dire, et retenu pour lui ce qu’il y avait d’indicible. Ecoutons-le donc en ce que nous pouvons comprendre, et croyons-le dans ce qui est incompréhensible. Ecoutons cette parole facile pour tous : « Le Seigneur a choisi Jacob, il s’est fait d’Israël un héritage » ; croyons ce que nous ne pouvons comprendre, car il a connu que le Seigneur est grand ». Si nous lui disions : Expliquez-
nous sa grandeur, nous vous en supplions; ne nous répondrait-il pas : Celui dont je vois la grandeur ne serait pas grand, si je la pouvais expliquer? Qu’il en revienne donc aux ouvrages de Dieu, pour nous en parler. Qu’il ait dans sa conscience cette grandeur de Dieu, qu’il a vue, qu’il propose à notre foi, et où il ne saurait diriger nos regards ; mais qu’il nous énumère quelques-unes des oeuvres de Dieu. Si nous ne pouvons en voir, comme lui, la grandeur, que du moins sa bonté nous
apparaisse dans des oeuvres que nous puissions comprendre. « Pour moi», nous dit-il, « j’ai compris combien le Seigneur est grand, et de combien notre Dieu surpasse tous les autres dieux ». Quels dieux? « Bien qu’il y en ait», nous dit l’Apôtre, « qui soient appelés dieux dans le ciel et sur la terre, et qu’il y ait ainsi plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, il n’y a néanmoins qu’un seul Dieu, qui est le Père, d’où procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui, et un seul Seigneur Jésus-Christ par qui toutes choses ont été faites, et nous sommes par lui 2 ». Que les hommes soient donc appelés dieux ; puisqu’il est dit: « Le Seigneur s’est assis dans la synagogue des dieux »; et encore : « J’ai dit: Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut 3 », Dieu n’est-il point au-dessus des hommes? Mais est-ce beaucoup que Dieu soit élevé au-dessus des hommes ? Dieu est supérieur aux anges, puisque les anges n’ont pas créé Dieu, mais Dieu a créé les anges; et le Créateur est nécessairement supérieur à ses
1. II Cor.
XIX, 4. — 2. I Cor. VIII, 5, 6. — 3. Ps. LXXXI, I, 6.
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oeuvres. Or, le Prophète connaissant la grandeur de Dieu, et voyant sa supériorité sur toute créature, non-seulement corporelle, niais spirituelle, s’écrie qu’il est « le grand roi, sur tous les dieux ». C’est lui le Dieu souverain, qui n’a aucun Dieu au-dessus de lui-même. Qu’il nous raconte ses oeuvres, qui sont à notre portée.
10. « Le Seigneur a fait selon sa volonté, dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes 1 » Qui peut comprendre ces choses ? qui peut énumérer les oeuvres du Seigneur dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes? Et toutefois si nous ne pouvions tout comprendre, au moins devons-nous croire fermement que dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes, tout ce qu’il y a de créatures vient de Dieu : parce que c’est lui qui a tout fait dans le ciel et sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes, ainsi que nous l’avons dit. Il n’a fait par contrainte aucune de ses oeuvres, mais « il a fait tout ce qu’il lui a plu de faire ». Sa volonté seule a été la cause de toutes ses oeuvres. Voilà que tu bâtis une maison; mais si tu n’en voulais point bâtir, tu demeurerais sans abri; c’est donc la nécessité qui te force de bâtir cette maison, et non pas une volonté libre. Tu fais un vêtement; mais si tu ne le faisais, tu marcherais tout nu. C’est donc la nécessité, et non pas une volonté libre, qui t’amène à faire ce vêtement. Il en est de même quand nous plantons une vigne sur des coteaux, quand nous jetons une semence en terre ; si nous ne le faisions, nous manquerions de nourriture : tout cela est l’oeuvre de la nécessité. Dieu agit par bonté et n’a besoin d’aucune de ses oeuvres. « Il a donc fait ce qu’il a voulu ».
11. Est-il une oeuvre que nous fassions par une volonté libre? Car tout ce que nous avons énuméré est l’oeuvre de la nécessité si nous ne l’eussions fait, il nous eût fallu demeurer dans la pauvreté, dans l’indigence. Trouverons-nous quelque chose qui soit l’oeuvre de notre volonté libre ? Oui, assurément, c’est quand nous louons Dieu par amour. Car tu fais cela d’une volonté libre, quand tu aimes ce que tu loues; ce n’est point l’effet de la nécessité, mais du plaisir que tu y trouves. De là vient que les justes et les saints ont trouvé de la douceur en Dieu, même
1. Ps. CXXXIV, 8.
quand il les châtiait ; il leur plaisait même dans ce qui inspire à l’injuste de la répulsion et sous le fléau de Dieu, dans l’affliction, dans les peines, dans les plaies, dans la pauvreté, ils bénissaient Dieu ; sa conduite même sévère ne leur a point déplu. C’est là aimer gratuitement, et non par l’appât d’une récompense; car Dieu que nous aimons gratuitement sera lui-même notre suprême récompense : et tu dois l’aimer de manière à ne pas cesser de le désirer pour récompense, puisque lui seul peut te rassasier; c’est ce que Philippe désirait quand il disait : « Montrez-nous le Père et cela nous suffit 1 ». Et c’est avec raison, puisque nous le faisons par une volonté libre, et que nous devons le faire librement; puisque nous le faisons par attrait, nous le faisons avec amour : et quand même il nous châtierait, il ne doit pas nous déplaire, puisqu’il est toujours juste. C’est là ce que nous dit le Prophète en chantant ses louanges : « Seigneur, les voeux que je vous offrirai sont dans mon coeur, et les louanges que je dois vous rendre 2 ». Et ailleurs : « Je vous offrirai des sacrifices volontaires 3 ». Qu’est-ce à dire, « je vous offrirai des sacrifices volontaires ? » Je vous bénirai de bonne volonté. Car « c’est le sacrifice de louanges, dit le Seigneur, qui me glorifiera ». Si l’on te forçait d’offrir à ton Dieu un sacrifice qui lui fût agréable et selon la loi, comme l’on offrait autrefois des sacrifices qui figuraient l’avenir, tu ne saurais peut-être trouver dans tes troupeaux un taureau convenable, et parmi tes chèvres un bouc qui fût digne de l’autel du Seigneur, ni dans tes étables un bélier qui pût être offert en sacrifice; et dans ton impuissance à trouver ce que tu dois faire, tu dirais peut-être à Dieu : J’ai voulu, mais je n’ai pu. Mais en fait de louanges, oseras-tu dire: J’ai voulu, et je n’ai pu ? Vouloir, c’est une louange. Car Dieu ne demande point tes paroles, mais ton coeur. Car enfin, tu pourrais dire : Je n’ai point de langue. Qu’un homme devienne muet par quelque maladie, il n’a point de langue et n’en loue pas moins le Seigneur. Si le Seigneur avait des oreilles de chair, s’il avait besoin que la voix résonnât pour l’entendre, n’avoir plus de langue, ce serait n’avoir plus de louanges à lui offrir ; mais comme c’est le coeur qu’il cherche et le coeur qu’il regarde,
1. Jean, XXV, 8.— 2. Ps. LV, 12.— 3. Id. LIII, 8.— 4. Id. XLIX, 23.
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il est témoin de ce qui se lasse à l’intérieur, il est juge, il t’approuve, il t’aide, il te couronne 1 ; il lui suffit de ta volonté. Si tu le peux, confesse-le de bouche pour être sauvé ; si tu ne saurais, crois dans ton coeur pour être juste. C’est ton coeur qui loue, ton coeur qui bénit, ton coeur qui offre de saintes victimes sur l’autel de ta conscience; et l’on te répond: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 2 ».
12. Dieu donc, dans sa toute-puissance, « a fait selon sa volonté toutes ses oeuvres dans le ciel et sur la terre » ; mais toi, dans ta maison, tu ne fais point ce que tu voudrais. Pour lui, u il a fait tout ce qu’il a voulu, dans « le ciel et sur la terre » ; toi, fais ce que tu voudras, même dans ton champ. Tu veux bien souvent, et tu ne saurais faire ta volonté dans ta maison. Une épouse te contredit, des enfants te contredisent, un domestique a souvent l’audace de te contredire, et tu ne fais point ce que tu voudrais. Mais, diras-tu, je fais ma volonté, et je sais châtier quiconque ose désobéir ou contredire. Tu ne fais pas même cela toutes les fois que tu le voudrais souvent tu veux châtier sans le pouvoir faire; tu menaces quelquefois, et tu es surpris par la mort avant d’avoir mis tes menaces à exécution. Et jusque dans toi-même, fais-tu ce que tu veux? Mets-tu un frein à tes passions? Admettons ce frein, empêche-t-il tes liassions de se soulever ? Tu voudrais, je le crois, ne ressentir aucun chatouillement de tes passions; et néanmoins : « La chair se soulève contre l’esprit, et l’esprit contre la chair, de manière que vous ne faites point ce que vous voulez 3». Tu me fais donc pas en toi-même ce que tu voudrais: « Mais Dieu a fait tout ce qu’il a voulu dans le ciel et sur la terre». Puisse-t-il te donner la grâce de faire en toi-même ce que tu voudras! si lui-même ne te soutient, tu ne feras pas en toi-même ta volonté. Il ne faisait point en lui-même sa volonté non plus, celui qui disait: « La chair se soulève contre l’esprit, et l’esprit se soulève contre la chair, en sorte que vous ne faites point votre volonté » : et en gémissant sur lui-même, il ajoute: « Selon l’homme intérieur, je trouve du plaisir dans la loi de Dieu, muais je sens dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me tient captif sous la loi du
1. Rom. I, 10.— 2. Luc, II, 14.— 3. Gal. V, 27.
péché qui est dans mes membres 1 » ; et comme, non-seulement dans sa maison, non-seulement dans son champ, mais pas même dans sa chair et dans son esprit, il n’accomplissait sa volonté, il poussait des cris vers Dieu qui « a fait tout ce qu’il a voulu dans le ciel et sur la terre » ; qui a dit : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera e du corps de cette mort 2 ? » et à qui Dieu dans sa bonté, dans sa douceur, suggéra comme une réponse: « La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 3 ». Telle est, mes frères, la douceur qu’il faut aimer, la douceur qu’il faut louer. Comprenez que Dieu qui « a fait tout ce qu’il a voulu , dans le ciel et sur la terre », fera aussi en vous ce que vous voulez, et qu’avec son secours vous accomplirez votre volonté. Mais, tant que vous êtes impuissants, confessez votre faiblesse, et quand vous pourrez, criez vers lui; de la terre où vous êtes abattus, rendez-lui grâces; une fois debout, nie vous enorgueillissez point. C’est donc le Seigneur qui « a fait sa volonté dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes ».
13. « Lui qui fait venir les nuées des extrémités de la terre 4 ». Nous voyons ces oeuvres du Seigneur dans ce qu’il a créé. Des extrémités de la terre , les nuées viennent au milieu, et répandent la pluie: tu ne sais d’où elles sont venues. Donc ce mot du Prophète, « des extrémités de la terre », ou du fond de la terre, ou des alentours de la terre, nous indique de quel endroit Dieu tire les nuées, mais toujours de la terre. « Il résout les tonnerres en pluie ». Sans pluie les tonnerres seraient effrayants , mais ne donneraient rien. « Dieu résout les tonnerres en pluie ». Il tonne et tu trembles; il pleut, et tu te réjouis. « Dieu donc résout les tonnerres en pluie » : celui qui t’a effrayé, te donne de la joie. « C’est lui qui tire les vents de ses trésors» : c’est-à-dire d’une cause que tu ignores : et toutefois tu dois à Dieu d’être assez pieux pour croire que le vent mie soufflerait point si celui qui l’a fait ne lui en avait donné l’ordre, si le Créateur ne l’avait produit.
14. Voilà donc ce que nous voyons dans la création, et nous en louons Dieu, maous l’ad. mirons, nous le bénissons: voyons ce qu’il fait parmi les hommes en faveur de son
1. Rom. VII, 22, 23.— 2. Id. 24.— 3. Id. 25.— 4. Ps. CXXIV, 7.
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peuple. « C’est lui qui a frappé les premiers-nés de l’Egypte 1». Tout cela est écrit de Dieu afin de te le faire aimer, et non écrit pour te le faire craindre. Mais vois que dans sa colère il fait aussi sa volonté. « Il a frappé les premiers-nés de l’Egypte, depuis l’homme jusqu’à la bête. Il a envoyé ses signes et ses prodiges au milieu de toi, ô Egypte 2 ». Vous connaissez tout cela ; vous avez lu tout ce que la puissance du Seigneur a opéré en Egypte par Moïse, pour effrayer, pour frapper, pour humilier les Egyptiens orgueilleux. « Contre Pharaon, et contre tous ses serviteurs». C’est peu de ce qui arriva en Egypte; qu’a-t-il fait pour son peuple après l’en avoir tiré ? « Il a frappé plusieurs nations », qui possédaient cette terre que Dieu voulait donner à son peuple. « Il a tué de puissants rois: Seon, roi des Amorrhéens, et Og, roi de Basan, et tous les royaumes de Chanaan 3». Tous ces faits que le Psalmiste, ne fait qu’effleurer sont racontés dans les autres livres sacrés, et le Seigneur signala sa puissance. A la vue de ses vengeances contre les impies, crains pour toi-même. Car Dieu ne les a exercées que pour te les faire éviter, te détourner de leurs voies, et t’exempter de sa colère. Considère néanmoins que la vengeance du Seigneur est sur toute chair. Ne t’imagine point qu’il ne voie point tes fautes, ou qu’il te méprise, ou qu’il dorme : vois dans tes lectures les preuves de ses bienfaits, et crains à la lecture de ses vengeances. Il est tout-puissant, et pour consoler, et pour châtier. De là vient l’utilité de ces lectures. Or, quand un homme de bien voit ce qu’a souffert un méchant, il se purifie de toute malice, de peur de tomber dans une telle épreuve, un tel châtiment. Ces lectures donc vous sont très-utiles. Qu’a fait ensuite le Seigneur ? Il a chassé les impies, « et a donné leur terre en héritage, pour être l’héritage d’Israël son serviteur 4 ».
15. Voici maintenant les transports de la louange : « Seigneur, votre nom subsistera éternellement 5» après tout ce que vous avez fait. Que vois-je en effet dans vos oeuvres? J’élève mes regards sur votre création dans le ciel, je considère cette partie la plus basse que nous habitons, et j’y vois vos bienfaits dans les nuées, dans les vents, et dans les pluies. Je considère votre peuple: vous l’avez
1. Ps. CXXXIV, 8.— 2. Id. 9.— 3. Id. 10, 11. — 4. Id. 12. — 5. Id. 17.
tiré de la maison de la servitude, vous avez fait éclater vos merveilles au milieu de ses ennemis, vous l’avez vengé de ceux qui le persécutaient, vous avez chassé les impies de leur terre, vous avez tué leurs rois et donné leur terre à votre peuple:voilà ce que j’ai vu, et, plein de vos louanges, j’ai dit: « Seigneur, votre nom subsistera éternellement».
16. Nous voyons à la lettre ce que le Prophète vient de marquer, nous le savons, nous en louons Dieu. Mais s’il y a dans tout cela des symboles, ne vous impatientez point quand je vous les explique de mon mieux. Voilà que l’on peut appliquer aux hommes ce que le Prophète a dit de Dieu qu’ « il a fait dans le ciel: et la terre tout ce qu’il a voulu ». La voûte céleste désigne les hommes spirituels, et la terre les hommes charnels: ces deux catégories forment l’Eglise de Dieu, comme le ciel et la terre, et aux spirituels appartient la prédication , comme l’obéissance aux hommes charnels. Car « les cieux aussi annoncent la gloire de Dieu, et le firmament publie l’oeuvre de ses mains 1 ».Car si la terre de Dieu ne désignait pas son peuple, l’Apôtre ne dirait point: « Vous êtes l’édifice de Dieu, vous êtes le champ qu’il cultive; comme un sage architecte, j’ai posé le fondement, mais un autre bâtit dessus 2 ». Nous sommes donc l’édifice du Seigneur, le champ du Seigneur. « Quel est l’homme», dit-il, « qui plante une vigne, et qui n’en récolte pas le fruit? Moi j’ai planté, Apollo a arrosé, mais c’est Dieu qui donne l’accroissement 3». Doive, aussi bien que dans le ciel et sur la terre, le Seigneur a fait tout ce qu’il a voulu dans son Eglise, et dans ses prédicateurs, et dans ses peuples. C’est peu que Dieu l’ait fait dans ceux-là, « il a fait dans la mer et dans tous les abîmes, selon ses volontés ». La mer désigne tous les infidèles qui n’ont pas encore la foi; et Dieu a fait en eux selon sa volonté. Les infidèles ne sévissent que par la permission de Dieu, et quand ils sont dépravés, on ne tiré d’eux aucune vengeance que ne la permette celui qui a fait toutes les nations. Parce que la nier est la mer, et non la terre, peut-elle donc pour cela se soustraire à la puissance de Dieu? « Il a fait selon sa volonté et dans la mer et dans tous les abîmes». Quels sont les abîmes? Le secret des coeurs chez les mortels, les profondes
1. Ps. XVIII, 2.— 2. I Cor III, 9,10. — 3. Id, IX,7; III, 6.
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pensées des hommes. Comment Dieu y agit-il selon sa volonté? « Parce que le Seigneur interroge le juste et l’impie; mais celui qui aime l’iniquité hait son âme 1 » Où le Seigneur peut-il le sonder? Il est écrit ailleurs : « C’est dans les pensées de l’impie que Dieu l’interroge 2. Le Seigneur fait donc selon sa volonté dans tous les abîmes ». Le coeur qui est bon est caché, le coeur qui est méchant nous est caché aussi, le coeur qui est bon est un abîme, comme le méchant est un abîme; mais tout cela est à découvert pour Dieu à qui
rien n’échappe. Il est la consolation du coeur qui est bon, le tourment d’un coeur pervers.
Donc « il a fait selon sa volonté dans le ciel, sur la terre, dans la mer, et dans tous les abîmes».
17. « Il fait venir les nuées des extrémités de la terre 3 ». Quelles nuées? Les prédicateurs de sa vérité: c’est à propos de ces nuées que dans sa colère contre sa vigne il a dit « Je donnerai ordre à mes nuées de ne répandre aucune pluie sur elle 4 ». C’est peu d’avoir fait venir de Jérusalem ou d’Israël ces nuées qu’il envoya prêcher son Evangile dans l’univers entier, selon ce qui est prédit de ces nuées : « Leur voix a retenti sur toute la terre, et le bruit de leurs paroles jusqu’aux confins du monde 5». Cela est peu; mais comme le Seigneur a dit lui-même: « Cet Evangile du royaume sera prêché dans tout le monde pour servir de témoignage à toutes les nations 6 », il fait venir les nuées des confins de la terre. Car à mesure que s’étendra la prédication de l’Evangile, comment les prédicateurs de cet Evangile seraient-ils des confins de la terre, si le Seigneur n’y suscitait des nuées? Or, que fait-il au sujet de ces nuages? « Il résout les tonnerres en pluie». Ses menaces se changent en miséricorde, ses tonnerres deviennent la pluie. Comment ses terreurs se changent-elles en rosée? Quand le Seigneur te menace par ses Prophètes, ou par ses Apôtres,et que tu es dans la crainte, n’est-ce pas un tonnerre qui t’effraie? Mais quand la pénitence te corrige, que tu vois en cela un acte de miséricorde, l’éclat du tonnerre se change en pluie. « C’est lui qui tire les vents de ses trésors ». Je crois que ces mêmes prédicateurs sont tout à la fois des vents et des nuées; nuées à cause de la chair, vents à
1. Ps. X,
6. — 2. Sag. I, 9. — 3. Ps. CXXXIV, 7. — 4. Isa. V, 6. — 5. Ps. XVIII, 5. — 6. Matth XXIV, 14
cause de l’esprit. On voit les nuées, on sent les vents qu’on ne voit point. Enfin, parce que nous voyons que la chair vient de la terre, le Prophète nous dit que Dieu « les fait sortir des extrémités de la terre ». Il nous avait marqué d’où le Seigneur fait venir les nuées: et quant aux vents, comme on ne sait d’où vient l’esprit de l’homme 1, il nous dit que « Dieu tire les vents de ses trésors ». Un peu d’attention, mes frères, et voyons le reste.
18. « C’est lui qui a frappé les premiers-nés de l’Egypte, depuis les hommes jusqu’aux bêtes 2 ». Que Dieu par sa miséricorde conserve nos premiers-nés, puisqu’ils nous viennent de sa faveur. C’est un pénible châtiment, c’est une plaie bien cruelle que la mort des premiers-nés. Quels sont les premiers-nés pour nous? Nos premiers-nés sont les oeuvres par lesquelles nous servons Dieu. Car nous avons pour prémices la foi; c’est par là que nous commençons. Il a été dit à l’Eglise: «Tu viendras et tu passeras outre, en commençant par la foi 3 ». Or, nul ne commence une vie sainte, sinon par la foi. C’est donc la foi qui est notre premier-né. Conservons bien la foi, et le reste Peut suivre. Ce qui fait que les hommes deviennent de plus en plus purs, qu’ils font des progrès dans la vertu, qu’ils mènent une vie plus sainte, et que l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour, selon cette parole de l’Apôtre « Bien que l’homme extérieur s’en aille en corruption, l’homme intérieur néanmoins se renouvelle de jour en jour 4 » ; c’est la foi qui vit en nous dans sa pureté primitive; et c’est de cette foi première que l’Apôtre a dit : « Non-seulement les autres créatures, mais nous-mêmes qui avons les prémices de l’Esprit»; c’est-à-dire, nous qui donnons à Dieu les prémices de notre esprit, ou notre foi qui est comme notre premier-né; « néanmoins nous gémissons en nous-mêmes, dans l’attente de l’adoption, qui sera la délivrance de notre corps 5 ». Si donc c’est une grande faveur de Dieu que la conservation de notre foi, c’est un grand châtiment que la mort de nos premiers-nés, lorsque les hommes en viennent à perdre la foi dans les persécutions de l’Eglise. Car on n’afflige l’Eglise que pour détruire la foi, et l’Egypte signifie affliction. Quiconque dès lors afflige l’Eglise, quiconque
1. Jean, III,8. — 2. Ps. CXXXIV, 8. — 3. Cant. IV, 8, suiv. les Sept. — 4. II Cor. IV, 16. — 5. Rom. VIII, 23. 1
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jette le scandale dans l’Eglise, eût-il le nom de chrétien, celui-là perd son premier-né. Il ne sera plus qu’un infidèle, un homme vide, n’ayant que le nom et le signe; mais son premier-né est enseveli dans son coeur. C’est au point que si vous lui parlez d’une vie sainte, des espérances de la vie éternelle, de la crainte des flammes inextinguibles, il ricane en lui-même, et, s’il en a l’audace en votre présence, il vous dira d’une lèvre grimaçante : Quel est celui qui en est revenu ? Les hommes parlent comme il leur plaît. Et pourtant il est chrétien; mais comme il afflige l’Eglise, son premier-né est mort, sa foi est morte: et cela « depuis l’homme jusqu’à la bête ». Je vous dirai toute ma pensée, mes frères. Le mot d’homme signifie pour moi, dans le sens spirituel, les savants, à cause de l’âme qui est raisonnable, et qui fait l’homme proprement dit ; par la bête, j’entends les ignorants, et qui ont la foi néanmoins, autrement ils n’auraient pas de premiers-nés. Il y a des savants qui affligent l’Eglise, en faisant des schismes et des hérésies. On ne saurait dès lors trouver en eux la foi, puisqu’ils sont devenus l’Egypte, ou l’affliction pour le peuple de Dieu. Leurs Premiers-nés sont frappés de mort : ils entraînent après eux des troupes ignorantes, et telle est la bête du psaunïe. C’est donc par l’effort de leur persécution contre l’Eglise que meurt la foi chez les persécuteurs. Les premiers-nés meurent donc et chez les savants et chez les ignorants; parce que Dieu a frappé de mort les premiers-nés des Egyptiens, « depuis l’homme jusqu’à la bête».
19. « Il a envoyé des signes et des prodiges contre toi, ô Egypte, contre Pharaon, et contre tous ses serviteurs 1 ». Ce Pharaon était roi d’Egypte. Ecoutez ce nom, et voyez comment le Seigneur en agit ainsi. Dans toute nation le roi est le premier; or, l’Egypte signifie l’affliction, et Pharaon, la dispersion. L’affliction a donc pour roi la dispersion; parce que tout homme qui afflige l’Eglise ne le fait qu’en se dispersant. lis sont dispersés afin de l’affliger; car le roi ouvre la marche, elle peuple suit; la dispersion d’abord, l’affliction ensuite, Ecoutez, écoutez bien ces noms, qui sont mystérieux et pleins de sagesse. Pas un seul de ces noms qui ont servi aux vengeances du Seigneur, ne saurait s’entendre en bien.
1. Ps. CXXXIV, 9.
20. « Il a frappé plusieurs nations, il a tué des rois puissants ». Quels rois et quelles nations ? « Seon, roi des Amorrhéens 1 ». Ecoutez ces noms pleins de mystères. Le Seigneur, est-il dit, tua Seon, roi des Amorrhéens. Il le tua sans aucun doute, et puisse-t-il le tuer dans le coeur de tous ses serviteurs, dans toutes les épreuves de l’Eglise ! Puisse sa main ne cesser de donner la mort à de tels rois et à de tels peuples ! car Seon signifie tentation des yeux, et ces Amorrhéens signifient les coeurs pleins d’amertume. Voyez maintenant si nous pouvons comprendre que les coeurs pleins d’amertume aient pour roi la tentation des yeux. La tentation des yeux n’est autre que le mensonge, qui a une couleur, mais nulle solidité. Mais comment s’étonner que les gens pleins d’amertume aient un roi, et pour roi le mensonge? Si tout d’abord il y avait dans l’Eglise du mensonge et de la dissimulation, il n’y aurait point de coeurs amers. Il y a de l’amertume parce qu’il y a de l’hypocrisie. La tentation des yeux vient tout d’abord, l’amertume ensuite; et c’est dans le démon qu’elle a marché tout d’abord. Car n’est-ce point déjà une tentation des yeux « qu’il se transforme en ange de lumière 2 ? » Que la main du Seigneur tue l’un et les autres; l’un, afin qu’il ne séduise plus; les autres, afin qu’ils se corrigent. Car ce roi est mis à mort chez tout homme qui condamne l’hypocrisie, et qui aime la vérité. La main de Dieu ne cesse de faire ces sortes de meurtres. Il le fit à la lettre contre ce prince; il le fait d’une manière spirituelle et accomplit ce qu’il ne montrait alors qu’en figure. Il mit aussi à mort un autre roi et un autre peuple: « Et Og, roi de Basan ». Quelle impiété chez celui-ci ! Og désigne la fermeture, et Basan la confusion. Un roi qui ferme le chemin vers Dieu est un roi méchant. Voilà ce que fait le diable, qui nous oppose toujours ses inventions, ses idoles, qui se pose lui-même comme nécessaire, au moyen de ses magiciens sacrilèges, de ses augures, de ses aruspices, de ses devins, de son culte démoniaque, et ferme le chemin qui conduit à Dieu. De même que le Christ nous ouvre la voie qui avait été fermée, selon cette parole d’un de ceux qu’il a rachetés : « Grâce à mon Dieu, je traverserai la muraille 3 » ; de même le diable
1. Ps. CXXXIV, 10, 11. — 2. I Cor. XI, 14. — 3. Ps. XVII, 30.
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ne cherche qu’à fermer la voie, pour nous empêcher de croire en Dieu. C’est en effet la croyance en Dieu qui nous ouvre le chemin 1. Mais si la voie nous est fermée par l’incrédulité, que reste-t-il aux incrédules, sinon la confusion, quand viendra celui qu’a repoussé leur incrédulité ? Pourquoi? Parce que la fermeture vient d’abord, et ensuite la confusion. La fermeture marche en avant comme roi, la confusion vient ensuite comme peuple. Ceux que le démon enferme afin qu’ils ne croient point au Christ, seront confondus quand le Christ apparaîtra, et leurs iniquités s’élèveront contre eux-mêmes. Alors les impies diront dans leur confusion: De quoi nous a servi notre orgueil 2? Voilà, mes frères, de grands mystères. La dispersion est le roi de l’affliction, et les peuples ne sont désunis que pour être affligés. Oui, voilà de grands mystères. La tentation des yeux, ou la fausseté, est le roi des coeurs amers; ils trompent afin de répandre leur amertume. La fermeture est le roi de la confusion; car on ferme d’abord tout chemin à la foi, et il ne reste que la confusion pour le moment où viendra celui en qui l’on n’a point voulu croire. Dieu tua aussi tous les « royaumes de Chanaan ». Ce nom de Chanaan signifie prêt à l’humiliation. Or, l’humiliation désignerait un certain bien, pourvu qu’elle fût utile; mais quand elle est dure pour l’homme humilié, elle devient une peine. S’il n’y avait une peine dans l’humiliation, l’Evangile ne dirait point : « Quiconque s’élève sera humilié 3». Un châtiment qui doit mous humilier n’est donc pas un bienfait. Chanaan dès lors est ici un orgueilleux. Tout impie, tout infidèle élève son coeur; il refuse de croire en Dieu. Mais cet orgueil est destiné à l’humiliation pour le jour du jugement : c’est alors qu’il sera humilié contre son gré. Car il y a des vases de colère, qui ne sont faits que pour la perdition 4. ici-bas qu’ils s’élèvent, qu’ils raillent, qu’ils prennent le pas sur les fidèles, décochent sur eux leurs sarcasmes , et leurs blasphèmes sur les chrétiens. Qu’ils traitent de fable ce que nous disons du jugement; cet échafaudage d’orgueil est destiné à l’humiliation. Quand viendra ce juge dont l’annonce provoque leur dérision, alors sera humilié
1. Jean, XIV, 6. — 2. Sag. V, 8. — 3. Luc, XIV, 11; XVIII, 14. — 4. Rom. IX, 22.
non pour son salut, mais pour son supplice, celui qui s’élève maintenant avec orgueil. Maintenant il n’est pas humilié; niais il est destiné à l’humiliation, c’est-à-dire destiné à la damnation, destiné à l’expiation.
21. Voilà donc tout ce que Dieu détruit; il le détruisit autrefois visiblement, quand nos pères sortirent de la terre d’Egypte; aujourd’hui il le détruit d’une manière spirituelle, et sa main ne cessera de le faire jusqu’à la fin des siècles. Et pour nous empêcher de croire que Dieu ait alors épuisé sa puissance, le Prophète ajoute : « Votre nom, Seigneur, est pour toujours » ; c’est-à-dire, voire miséricorde, votre main puissante ne cesse, dans le cours des siècles, de faire ce que vous faisiez alors en figure : « Car tout ce qui arrivait alors aux Juifs était figuratif; on l’a consigné, afin de nous en instruire, nous qui venons à la fin des temps. Seigneur, votre mémoire s’étend de génération en génération 1». Or, il y a génération et génération; il est une génération qui nous met au nombre des fidèles, en nous faisant renaître par le baptême, et une génération qui nous fait ressusciter d’entre les morts, et nous met au nombre des anges pour la vie éternelle. Mais votre mémoire, ô mon Dieu, est au-dessus de l’une et de l’autre de ces générations, parce que le Seigneur n’a point oublié de nous appeler dès aujourd’hui, et qu’il n’oubliera point alors de nous couronner. « Votre mémoire, Seigneur, passera de génération en génération ».
22. « Car le Seigneur a jugé son peuple 2». Tout cela s’est accompli dans le peuple juif. Mais a-t-il cessé d’agir, après avoir introduit son peuple dans la terre promise? Il le jugera sans doute: «Le Seigneur a jugé son peuple, et il se laissera fléchir par ses serviteurs . » Déjà il a jugé son peuple, et sans parler du jugement à venir, il a fait éclater ses jugements sur le peuple juif. Qu’est-ce à dire que ce peuple est jugé? Que les justes en sont séparés, qu’il n’y demeure que les injustes. Si je nie trompe, ou si l’on m’accuse d’erreur, parce que j’ai dit que ce peuple a déjà subi son jugement, écoutons cette parole du Seigneur: « Je suis venu dans ce monde pour juger, afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles 3 ». Les orgueilleux sont devenus
1. I Cor. X, 11. — 2. Ps. CXXXIV, 14. — 3. Jean, IX, 39.
133
aveugles, et les humbles ont été éclairés. « Le Seigneur a donc jugé son peuple ». Isaïe a parlé de ce jugement: « Et maintenant, ô toi, maison de Jacob, marchons dans la lumière du Seigneur ». C’est peu encore, qu’est-il dit ensuite? Car Dieu a abandonné son peuple, la maison d’Israël. La maison de Jacob est en effet la maison d’Israël, et dire Jacob c’est dire Israël. Vous connaissez les saintes Ecritures, et il me semble qu’il vous revient à l’esprit que Jaeob, voyant un ange qui luttait contre lui, reçut alors le nom d’Israël 2. Jacob est donc le même homme, la même personne qu’Israël; et dès lors la maison de Jacob ou la maison d’Israël, c’est une même nation, un même peuple. Et voilà que Dieu appelle l’un et rejette l’autre. Et maintenant tu ne saurais le désavouer, ô maison de Jacob, tu as tué le Christ, tu as branlé la tête devant la croix, tu as raillé celui qui y était pendu, tu as dit: « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3 ». Le Médecin a prié pour ces frénétiques: « Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font ». Voilà tout ce que tu as fait. Et maintenant, crois en celui que tu as mis à mort, et bois le sang que tu as répandu. Toi donc, ô maison de Jacob, je veux t’exposer par le témoignage d’Isaïe ces paroles du Psalmiste : « Le Seigneur a jugé son peuple, et il se laissera fléchir par ses serviteurs ». Il faut comprendre que Dieu a jugé son peuple, lorsque dans ce même peuple il a séparé les bons des méchants, les fidèles des infidèles, les Apôtres des Juifs menteurs. Voilà, comme j’avais commencé à vous le dire, ce que le Seigneur nous annonçait par son Prophète : « Après ces malheurs que tu as endurés, ô maison de Jacob, venez, marchons à la lumière du Seigneur». Pourquoi, vous dis-je, « venez et « marchons à la lumière du Seigneur ? » De peur qu’en demeurant dans le judaïsme, vous n’arriviez pas au Christ. Pourquoi en effet? Le Christ n’a-t-il pas été toujours prophétisé dans ce même peuple? Il est vrai; mais maintenant il a délaissé son peuple, qui est la maison d’Israël. Viens donc, ô maison de Jacob, puisque le Seigneur a délaissé son peuple qui est la maison de Jacob; viens, ô maison d’Israël, puisque le Seigneur a délaissé son peuple la maison d’Israël. Pourquoi celle-ci
1. Isa, II, 5, 6. — 2. Gen. XXXII, 28. — 3. Matth. XXVII, 39-13. — 4. Luc, XXIII, 34, 35.
vient-elle et l’autre est-elle délaissée, sinon parce que tel est le jugement du Seigneur « Que ceux qui ne voient point verront, et que ceux qui voient seront aveugles 1? » Et le Seigneur l’a exercé sur son peuple. Il a donc fait la séparation; mais n’y trouvera-t-il personne à rétablir dans son royaume? Assurément il trouvera quelqu’un. « Mais il se laissera fléchir par ses serviteurs. Il n’a point repoussé », dit l’Apôtre, « ce peuple qu’il s’était choisi 2». Et quelle preuve en donne-t-il? « Car, moi aussi, je suis Israélite ». Donc le Seigneur a jugé son peuple, « en séparant les bons des méchants » ; c’est-à-dire « en se laissant fléchir par ses serviteurs ». Par qui? Par les Gentils. Combien de Gentils sont venus à lui par la foi ! Combien de campagnes, combien de déserts viennent à lui maintenant ! Ils viennent de là en troupes sans nombre, ils veulent croire et nous leur disons: Que voulez-vous? Connaître la gloire de Dieu. Croyez, mes frères, que cette réponse dans les campagnes nous jette dans l’admiration et dans la joie. Ils viennent je ne sais d’où, stimulés par je ne sais qui. Que dis-je, je ne sais par qui? Je le sais bien au contraire; puisque « personne», dit le Seigneur, « ne vient à moi, si mon Père ne l’attire 3 ». Ils viennent à l’Eglise, et des forêts, et du désert, et des montagnes les plus éloignées et les plus abruptes, et tous ou presque tous nous tiennent le même langage, én sorte que nous reconnaissons que c’est Dieu qui les instruit. Ainsi s’accomplit celle parole prophétique : «Ils seront tous instruits par Dieu 4». Nous leur demandons: Que désirez-vous? Et ils nous répondent : Voir la gloire de Dieu. « Car tous ont péché, et tous ont besoin de la gloire du Seigneur 5». Ils croient, ils sont consacrés à Dieu, ils veulent qu’on leur donne un clergé. N’est-ce point ainsi que s’accomplit cette parole : « II se laissera fléchir par ses serviteurs? »
23. Après avoir ainsi tout disposé dans un ordre sacré, l’Esprit de Dieu jette aux idoles des nations que méprisent leurs adorateurs, cette suprême ironie : « Les idoles des nations ne sont que de l’or et de l’argent ». Lorsque Dieu fait ainsi sa volonté dans le ciel et sur la terre, quand il a jugé son peuple, et s’est laissé fléchir par les supplications
1. Jean, IX, 39.— 2. Rom. XI, I, 2.— 3. Jean, VI, 1, 2. — 4. Isa. LIV, 13; Jean, VI, 45. — 5. Rom. III, 23.
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de ses serviteurs, que peut-on dire d’une idole, sinon qu’elle est méprisable et non adorable? Pour nous porter à couvrir d’un souverain mépris toutes ces idoles des nations, peut-être croirons-nous que le Prophète aurait dû dire : Les idoles des nations sont du bois et de la terre, du gypse? Je ne parle point ainsi, nous dit le Prophète, ces matières sont trop viles; mais je désigne ce qui est pour les hommes un objet d’amour, ce qu’ils regardent comme précieux, et je dis: « Les idoles des nations sont de l’or et de l’argent 1». C’est bien de l’or, c’est bien de l’argent. Mais parce qu’il y a du brillant dans l’argent, du brillant dans l’or, ont-ils vraiment des yeux pour voir? Comme c’est de l’or, comme c’est de l’argent, cela peut être utile à un avare, mais non à l’homme religieux, ou plutôt cela n’est pas utile même à l’avare, seulement à l’homme qui sait s’en servir, qui sait le donner pour acquérir le trésor du ciel; mais enfin, puisque l’or et l’argent sont inanimés, pourquoi donc, ô hommes, en faire des dieux? Ne voyez-vous pas que ces dieux que vous fabriquez ne voient point? « Ils ont des yeux et ne verront pas; ils ont des oreilles, et n’entendront pas; ils ont des narines, et ne sentiront pas; ils ont une bouche, et ne parleront point; ils ont des mains, et n’en feront rien; ils ont des pieds, et ne marcheront point 2 ». Un artisan peut faire tout cela, un argentier, un orfèvre a pu faire des yeux, des oreilles, des narines, une bouche, des mains et des pieds ; mais ce qu’il n’a pu donner, c’est la lumière aux yeux, ni l’ouïe aux oreilles, ni la voix à la bouche, ni l’odorat aux narines, ni la marche aux pieds.
24. O homme, tu ris de ton ouvrage, situ connais celui qui t’a fait, Mais qu’est-il dit de ceux qui ne le connaissent pas? « Que tous ceux qui les font leur deviennent semblables, et tous ceux qui y mettent leur confiance 3». On croirait, mes frères, qu’il se forme dans ces hommes une certaine ressemblance avec les idoles, non point dans leur chair, sans doute, mais dans l’homme intérieur. Car ils ont des oreilles et n’entendent point, car c’est pour eux que Dieu crie: « Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre 4 . Ils ont des yeux et ne voient point » ; car ils ont assurément les yeux du corps, mais non les yeux de la foi.
1. Ps.
CXXXIV, 15.— 2. Id. 16, 17.— 3. Id. 18.— 4. Matth. XI, 15.
Enfin on voit celte prophétie accomplie dans toute la terre. Voyez en effet ce qu’a dit le Prophète; il n’y a rien d’allégorique, rien de figuratif. Ecoutez une prophétie dans le sens propre, très-simple et très-clair, et voyez comme elle s’est accomplie. « Le Seigneur », dit le Prophète, « a prévalu contre eux 1» ; ainsi dit Sophonias. C’est contre ceux qui lui résistaient, qui s’obstinaient, qui égorgeaient les fidèles, et faisaient des martyrs sans le savoir, que « le Seigneur a prévalu ». Et comment a-t-il prévalu? C’est dans son Eglise que nous voyons à quel point il a prévalu contre eux. Ils voulaient faire disparaître les chrétiens peu nombreux, les tuer ; ils ont répandu leur sang, et le sang de ces hommes égorgés a produit une telle moisson de chrétiens, que les martyrs sont devenus supérieurs à leurs bourreaux. Ils ont d’abord tué les chrétiens pour soutenir leurs idoles, et ces idoles, ils cherchent maintenant un lieu pour les abriter. Le Seigneur n’a-t-il donc point prévalu contre eux ? Vois si Dieu ne fait point ce qui vient après cette parole : « Le Seigneur a prévalu contre eux? » Qu’a-t-il fait selon le Prophète? « Il a exterminé tous les dieux des nations de la terre; chacun l’adorera dans les lieux où il se trouve, toutes les îles des nations l’adoreront 2 ». Qu’est-ce que tout cela, mes frères? Cela n’est-il pas prédit ? Cela n’est-il pas accompli? Nos yeux ne le voient-ils pas comme ils le lisent? Quant à ceux qui sont demeurés dans l’idolâtrie, ils ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre. Ils ne sentent point cette odeur dont l’Apôtre a dit: « Nous sommes en tout lieu la bonne odeur du Christ 3 ». Que leur sert d’avoir des narines, et de ne point sentir l’odeur du Christ, odeur si suave? C’est bien en eux que s’accomplit, et pour eux qu’est dite cette parole : «Que tous ceux qui les font leur deviennent semblables, et u tous ceux qui y mettent leur confiance ».
25. Mais chaque jour les miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ leur font embrasser la foi; chaque jour s’ouvrent les yeux des aveugles et les oreilles des sourds ; chaque jour revient l’odorat à ceux qui n’en avaient point, la langue des muets se délie, les mamns des paralytiques reprennent le mouvement, les pieds des boiteux se redressent, et de ces pierres sortent les enfants d’Abraham, à qui
1. Sophon. II, 11. — 2. Ibid. — 3. II Cor. II, 15.
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l’on dit maintenant: « Bénissez le Seigneur, maison de Jacob », vous tous qui êtes les enfants d’Abraham. Bien que les enfants d’Abraham soient venus de la pierre 1, il est évident qu’ils sont plutôt la maison d’Israël, qu’ils appartiennent à la maison d’Israël, puisqu’ils sont la postérité d’Abraham, non point selon la chair, mais selon la foi. « Maison d’Israël, bénissez le Seigneur». Mais prenons l’expression à la lettre en l’appliquant au peuple d’Israël; c’est de là que vinrent les Apôtres qui embrassèrent la foi, avec des milliers de circoncis. « Maison d’Israël, bénissez le Seigneur; maison d’Aaron, bénissez le Seigneur; maison de Lévi, bénissez le Seigneur 2 ». Peuples, bénissez le Seigneur, c’est-à-dire, en général, « maison d’Israël » : bénissez-le, vous qui êtes les chefs, c’est-à-dire « maison d’Aaron » ; bénissez-le, vous qui êtes ses ministres, c’est-à-dire « maison de Lévi ». Qu’est-il dit des autres nations ? « Bénissez le Seigneur, vous tous qui craignez le Seigneur ».
26. Chantons donc tous d’une voix unanime les paroles suivantes : « Bénissez le
1. Matth.
III, 9. — 2. Ps. CXXXIV, 20.
Seigneur en Sion, lui qui demeure en Jérusalem 1». Donc Sion est dans Jérusalem. Sion signifie regard, et Jérusalem vision de la paix. Dans quelle Jérusalem dois-tu habiter ? Dans celle qui est tombée ? Non, mais dans celle qui est notre mère, qui vient du ciel et dont il est dit : « Celle qui était délaissée a plus d’enfants que celle qui a un époux 2 ». Maintenant donc le Seigneur est en Sion, puisque nous sommes en sentinelle jusqu’à ce qu’il vienne. Dès maintenant toutefois nous sommes en Sion, tant que nous vivons d’espérance. Une lois notre course achevée, nous habiterons cette cité qui ne sera jamais en ruine, puisque le Seigneur habite en elle et s’en est constitué le gardien; c’est l’éternelle Jérusalem, la vision de la paix; de cette paix, mes frères, que nulle bouche ne saurait assez louer, de cette paix où nous n’aurons aucun ennemi ni dans l’Eglise, ni au dehors de l’Eglise ni dans notre chair, ni dans notre pensée. La mort sera absorbée dans sa victoire 3, et, devenus citoyens de Jérusalem, de la cité de Dieu, nous verrons Dieu dans la joie d’une paix éternelle.
1. Ps. CXXXIV, 21.— 2. Isa, LIV, 1 ; Galat., IV, 26,27.— 3. I Cor. XV, 51.
LES DIVINES MISÉRICORDES.
Dieu exerce envers ceux qu’il a délivrés une miséricorde éternelle, non qu’il reste quelque misère dont il les délivre continuellement, mais la félicité, dont il les a mis en possession, sera sans fin. Bénissons le Seigneur sans attendre de lui rien de temporel, puisque les bienfaits de sa miséricorde sont sans fin. Ces dieux et ces seigneurs que surpasse le véritable Dieu sont les hommes à qui la parole de Dieu a été adressée, et les démons qui sont les dieux des nations. Les anges ne sont point appelés dieux, afin de nous détourner de leur rendre un culte. — Parmi les oeuvres de Dieu, ce qui appartient à sa miséricorde, c’est notre délivrance ; les autres oeuvres de la création appartiennent à sa bonté. Seul il fait les oeuvres merveilleuses, comme les astres et les cieux, avec intelligence, c’est-à-dire avec son Verbe. Il affermit la terre au-dessus des eaux qui l’environnent. Ces cieux avec l’intelligence peuvent désigner les saints qui s’élèvent bien haut par la spiritualité, les astres marqueraient les différents dons chez les saints, et la terre, la foi solide. Il a détruit Pharaon, ou nos péchés, en nous faisant traverser ta mer Rouge du baptême ; pour nous encore il renverse les puissances diaboliques, Seon, roi des Amorrhéens, ou la tentation et le murmure; Og, roi de Basan, ou la confusion des damnés ; il nous introduit dans l’héritage du Christ, qui nous donne sa chair comme une nourriture.
1. « Rendez grâces au Seigneur , parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle 1». Ce psaume est une hymne de louanges, et un même refrain termine chaque
verset. Quoique l’on accumule tous les motifs de bénédictions, c’est toujours la miséricorde de Dieu qui est relevée particulièrement, et à laquelle a voulu rendre un solennel hommage en terminant chaque verset, celui qui a
1. Ps. CXXXV, 1.
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été l’organe de l’Esprit-Saint, dans la composition du psaume. Or, il me souvient que dans le psaume cent quinzième,, qui commence comme celui-ci, comme l’exemplaire que j’avais sous les veux ne porte pas que sa miséricorde est éternelle, mais qu’elle est dans les siècles, j’ai demandé ce qu’il nous fallait entendre de préférence. Le grec pprte en effet eis ton aiona, que l’on peut traduire par dans le siècle, ou par éternellement. Mais il serait long de répéter ici ce que je vous ai dit alors selon mon pouvoir. Dans ce psaume, au contraire, au lieu de porter dans le siècle, comme beaucoup d’autres, mon manuscrit porte, sa miséricorde est dans l’éternité. Sans doute après le jugement que Dieu exercera à la fin des siècles suries vivants et sur les morts, qui mettra les justes en possession de la vie éternelle et assignera la flamme éternelle aux méchants, il n’y aura plus personne à qui Dieu fasse: miséricorde; et néanmoins on peut comprendre comme éternelle celte miséricorde que Dieu fait à ses saints et à ses fidèles: non point qu’ils soient ta proie d’une misère éternelle, et qu’ils aient éternellement besoin de miséricorde, mais parce que la félicité que Dieu dans sa miséricorde départit aux malheureux, afin de mettre un terme à leur misère,et commencer ainsi leur bonheur, sera sans fin; et dès lors sa miséricorde sera éternelle. Qu’en nous la justice vienne succéder à l’iniquité, la santé à la maladie, le bonheur à la misère, la vie à la mon, l’immortalité à la mortalité, c’est là un effet de sa miséricorde. Or, comme l’état où nous devons arriver sera éternel, sa miséricorde sera donc éternelle aussi. Dès lors, « confessez au Seigneur», c’est-à-dire, louez le Seigneur en confessant « qu’il est bon ». Et de cette confession n’attendez rien de temporel ; car « sa miséricorde est éternelle », c’est-à-dire que le bienfait qu’il vous accordera dans sa miséricorde sera sans fin. Quant à cette bonté dont parle notre psaume: Quoniam bonus, on lit agathos dans le grec, au lieu que dans le psaume cent quinzième, ce qui est exprimé par bonus, l’est en grec par Xrestos. C’est pourquoi quelques-uns l’ont traduit, parce qu’il est doux. Toutefois agathos ne veut pas dire une bonté quelconque, mais la bonté par excellence.
2. Le Psalmiste continue: « Confessez au Dieu des dieux que sa miséricorde est éternelle. Confessez au Seigneur des seigneurs que sa miséricorde est éternelle 1 ». Quels
sont ces dieux et ces seigneurs, qui ont pour Dieu et pour Seigneur celui qui est le vrai
Dieu, voilà ce qu’il convient de rechercher. L’Ecriture nous montre dans un autre psaume
que des hommes sont appelés dieux, ainsi: « Dieu s’est assis dans l’assemblée des dieux, et du milieu il juge les dieux » ; et un peu après: « J’ai dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut, et toutefois vous mourrez de même que les hommes, vous tomberez comme un des princes 2 » .Tel est,le passage que le Seigneur nous cite dans l’Evangile quand il dit : « N’est-il pas écrit dans votre loi: J’ai dit, vous êtes des dieux? Si elle a nommé dieux ceux à qui la parole du Seigneur fut adressée, et l’Ecriture ne saurait être vaine, comment moi que le Père a sanctifié, et envoyé au monde, m’accusez-vous de blasphème, parce que j’ai dit : Je suis le Fils de Dieu 3? » Si donc ils sont appelés des dieux, ce n’est point que tous soient bons, c’est que la parole de Dieu leur a été adressée. S’ils étaient ainsi nommés à cause de leur bonté, Dieu ne les jugerait pas ainsi. Car aussitôt qu’il a dit : « Dieu a pris séance dans l’assemblée des dieux », le Psalmiste ne dit point : Du milieu d’eux il discerne les hommes des dieux, comme pour assigner une différence entre Dieu et l’ homme; mais il dit : « Au milieu il juge les dieux ». Puis il ajoute : « Jusques à quand vos jugements seront-ils injustes 4 ? » et le reste: ce qui évidemment, ne s’adresse pas à tous, mais à quelques-uns, puisqu’il ne parle que d’après son discernement; et pourtant c’est au milieu des dieux qu’il fait ce discernement.
3. Mais, dira-t-on, si l’on appelle dieux ces hommes à qui la parole de Dieu a été adressée, faut-il appeler de ce même nom les anges, puisque l’égalité avec les anges est la plus grande récompense que l’on ait promise aux justes et aux saints? Je ne sais pas si dans toutes les Ecritures on pourrait trouver ou du moins trouver facilement un passage qui nomme clairement dieux les anges; mais quand il est dit du Seigneur Dieu, qu’il est «terrible sur tous les autres dieux 5», le Psalmiste semble vouloir justifier cette expression
1. Ps. CXXXV, 2, 3. — 2. Id. LXXXI, 1, 6, 7.— 3. Jean, X, 31-36.— 4. Ps. LXXXI, 12.— 5. Id. XCV, 4.
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en ajoutant : « C’est que les dieux des nations sont des démons ». C’est à propos de ces dieux que le Psalmiste a dit que Dieu est terrible dans ses saints, dont il a fait des dieux, et qui doivent effrayer les démons. C’est en effet ce qu’on lit ensuite: « Quant au Seigneur, il a fait les cieux ». Ils ne sont donc point appelés des dieux, sans aucune addition ; mais les dieux des nations : toutefois le Prophète a dit plus haut: « Il est terrible par-dessus tous les dieux », et non par-dessus tous les dieux des nations, bien qu’il l’ait voulu faire entendre, en, disant aussitôt : « Car tous les dieux des nations ». On dit, il est vrai, que l’hébreu ne l’exprime point ainsi, mais qu’il est dit : « Les dieux des nations sont des simulacres ». En ce cas, mieux vaut en croire les Septante, qui ont traduit avec l’assistance de ce même Esprit qui avait dit d’abord ce qui est dans le texte hébreu. C’est en effet sous l’action du même Esprit-Saint qu’il a fallu traduire ainsi cette parole : « Les dieux des nations sont des démons », afin de nous faire mieux comprendre ce qui est dans l’hébreu : « Les dieux des nations sont des simulacres», et de nous montrer qu’il n’y a dans les idoles rien que des démons. Le simulacre, en effet, qui s’appelle en grec, idole, et dont le nom a passé dans le latin, a des yeux, mais ne voit point, et tout ce qu’énumère le psaume au sujet de ces idoles privées, de tout sens ; d’où vient, qu’on ne saurait les effrayer, puisque l’effroi n’est que pour les êtres sensibles. Comment donc est-il dit à propos du Seigneur: « Il est terrible sur tous les autres dieux, car les dieux des nations sont des idoles » ; si ce n’est que, par idoles, il faut comprendre les démons que l’on peut effrayer? De là cette parole de saint Paul : « Nous savons que l’idole n’est rien 1» : restreignant l’idole à la matière qui est privée de sens. Et comme on aurait pu se persuader que nulle nature vivante et sensible ne fait ses délices des sacrifices des païens, l’Apôtre ajoute : «Mais les sacrifices des païens sont offerts aux démons et non à Dieu. Or, je ne veux point que vous ayez part aux sacrifices des démons ». Si donc nul endroit des saintes Ecritures ne nous prouve que les anges ont été appelés des dieux, la raison qui m’en vient présentement à l’esprit, c’est afin que
1. I Cor. VIII, 4. — 2. Id. X, 20.
ce nom ne puisse porter les hommes à rendre aux anges te culte souverain, qu’on nomme en grec liturgie ou latrie. Aussi eux-mêmes ont-ils soin d’en détourner les hommes, puisque cet honneur n’est dû qu’à celui qui est leur Dieu et le Dieu des hommes. Le nom d’anges, en latin messagers, leur convient donc beaucoup mieux, ce nom qui a plus d’analogie à leur emploi qu’à leur nature, et nous fait comprendre qu’ils dirigent notre culte vers le Dieu dont ils sont les ambassadeurs. Ainsi l’Apôtre a tranché en, quelques mots la question qui nous occupe, quand il a dit : « S’il est en effet des êtres appelés dieux dans le ciel et sur la terre, de manière à constituer plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, pour nous néanmoins il n’est qu’un seul Dieu, Père d’où procèdent toutes choses, qui nous a faits pour lui, et un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui tout a été fait, et nous sommes par lui 1».
4. Confessons donc au Dieu des dieux, et au Seigneur des seigneurs, que sa miséricorde est éternelle; « à lui seul qui fait les grands miracles 2». De même que tout verset se clôt par ces mots : « Parce que sa miséricorde est éternelle », de même à la tête de chacun, bien qu’on ne l’ait point mis, il faut sous-entendre: «Confessez au Seigneur»; ce que le texte grec nous fait voir clairement, Le latin nous le montrerait également si nos traducteurs avaient pu rendre la même expression. Ils l’auraient fait dans ce verset, en disant : « A celui qui fait des miracles 3». Car si nous disons : « Celui qui fait des miracles », on lit dans le grec : « A celui qui fait des miracles» ; ce qui nous force à sous-entendre : « Confessez ». S’ils ajoutaient seulement le pronom et nous disaient : « A celui qui fait des miracles », ou « qui a fait», ou qui a « affermi » , on comprendrait facilement qu’il faut sous-entendre : « Confessez ». Mais le texte est devenu tellement obscur que celui qui ne saurait examiner le texte grec, ou qui néglige de te faire, est porté à penser, qu’il y a dans le texte : « Qui a fait les cieux, qui a affermi la terre, qui a fait les grands flambeaux, parce que sa miséricorde est éternelle » ; en ce sens que Dieu aurait fait ces oeuvres précisément par un effet de cette éternelle miséricorde, tandis qu’il n’y a pour appartenir à sa miséricorde que ceux qu’il
1. I Cor.
VIII, 4-6 . — 2. Ps. CXXXV, 4 . — 3. To poiesanti.
138
délivre de la misère; et que la création du ciel, de la terre, et des astres 1, loin d’être une oeuvre de miséricorde, est une oeuvre de bonté pour celui dont toutes les créatures sont excellentes. Créer, en effet, c’était donner la vie à toutes choses; mais l’oeuvre de sa miséricorde est de nous purifier de nos péchés, et de nous délivrer d’une misère éternelle. C’est donc à nous que s’adresse le Psalmiste quand il dit: « Confessez au Dieu des dieux, confessez au Seigneur des seigneurs ». Confessez « à celui qui seul fait de grandes merveilles »; confessez « à celui qui a fait le ciel par son intelligence »; confessez « à celui qui a affermi la terre sur les eaux » ; confessez « à celui qui seul fait les grands flambeaux » ; et à la fin de chaque verset, il nous dit pourquoi nous devons le confesser, « c’est que sa miséricorde est éternelle ».
5. Mais pourquoi dire qu’ « il a fait seul de grandes merveilles ? » Est-ce parce qu’il a fait de nombreux prodiges par le moyen des hommes et des anges? Il y a certaines merveilles que Dieu fait lui seul, et que nous énumère le Psalmiste en disant: « Qui a fait le ciel par son intelligence, qui a affermi la terre sur les eaux, qui a fait seul de grands corps de lumière 2». Le Psalmiste a mis ici le mot seul, parce que Dieu a fait les autres oeuvres par l’intermédiaire des hommes. Après avoir dit que Dieu a fait seul les grands corps de lumière, il nous les énumère en disant : « Le soleil pour présider au jour, la lune et les étoiles pour présider à la nuit». Ensuite il commence l’énumération des oeuvres que Dieu a faites par les anges, ou par les hommes. « Il a frappé l’Egypte avec ses premiers-nés 3 », et le reste. Dieu donc a fait toutes les créatures, non par l’intermédiaire d’une autre créature ; mais lui seul. Le Prophète rapporte seulement ici quelques-unes des créatures les plus excellentes, les cieux spirituels, la terre visible, pour nous faire juger du reste. Or, comme il y a aussi des cieux visibles, après avoir spécifié les flambeaux, il nous avertit de regarder comme l’oeuvre de Dieu tout ce qu’il y a de corporel dans le ciel.
6. Toutefois cette expression : « Il a fait les cieux dans la raison », ou comme d’autres ont traduit, «dans l’intelligence », a fait
1. Ps. CXXXV, 5. — 2. Id. 3-7. — 3. Id. 8-10.
demander si le Prophète voulait dire que Dieu a fait les cieux intelligibles, ou s’il les a faits dans sa raison ou son intelligence, c’est-à-dire dans sa sagesse, ainsi qu’il est dit ailleurs : « Vous avez tout fait dans votre sagesse 1», nous insinuant que c’est par le Verbe, son fils unique. Mais s’il en est ainsi, s’il nous faut comprendre que Dieu a tout fait dans son intelligence, pourquoi le Prophète ne parle-t-il ainsi que du ciel, taudis que Dieu a tout fait dans sa sagesse? Ou bien le Prophète ne voulait-il l’exprimer ici seulement, que pour nous faire comprendre qu’il est sous-entendu ailleurs; en sorte que le sens serait : « Il a fait les cieux avec intelligence, il a affermi la terre sur les eaux », en sous-entendant aussi, «avec intelligence». « Lui qui a fait seul les grands corps de lumière, le soleil pour présider au jour, la lune et les étoiles pour présider à la nuit » ; encore « avec intelligence », Mais alors pourquoi dire seul, si c’est avec la raison ou l’intelligence, c’est-à-dire dans la sagesse qui est le Verbe unique? Ne serait-ce point parce que la Trinité, au lieu d’être trois dieux, n’est qu’un seul Dieu, et qu’alors, dire que Dieu a fait seul toutes ces choses, signifierait que Dieu les a faites sans le secours d’aucune créature?
7. Mais que signifie : « Il a affermi la terre sur les eaux? » Voilà qui est obscur; car la terre a plus de poids que l’eau, en sorte que l’on peut croire qu’au lieu d’être portée par les eaux, c’est elle au contraire qui les porte. Mais, sans vouloir minutieusement défendre nos Saintes Ecritures contre ceux qui s’imaginent avoir trouvé sur ce point des raisons péremptoires, quoi qu’il en soit, nous avons toujours sous la main ce sens facile à comprendre, que la terre habitée par les hommes, qui contient les animaux terrestres, et que l’Ecriture appelle aussi l’aride, ainsi qu’il est écrit : « Que l’aride paraisse, et Dieu appela l’aride du nom de terre 2 », que cette terre est fondée sur les eaux, en ce sens qu’elle domine les eaux qui lui forment une ceinture . Quand on dit, en effet, d’une ville maritime, qu’elle est bâtie sur la mer, on n’entend point dire par là qu’elle est sur la mer comme la voûte d’un pont est au-dessus des eaux, ou comme le vaisseau qui court sur les flots ; mais on dit qu’elle est sur la mer,
1. Ps.
CIII, 24. — 2. Gen. I, 9, 10.
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parce qu’elle domine la mer qui est moins élevée. C’est ainsi qu’il est dit que Pharaon s’élança « sur les eaux 1 » ; tel est le texte grec traduit par les latins, « vers les eaux » ; ainsi encore il est dit que le Seigneur « était assis sur le puits 2», parce que l’un et l’autre dominaient le puits et le fleuve, l’un près du fleuve, l’autre près du puits.
8. Si cette expression du Prophète : « Dieu fit les cieux par son intelligence », peut avoir un sens qui nous regarde plus spécialement, comme si les cieux étaient les saints de Dieu, parvenus à cette spiritualité qui n’est plus seulement la foi aux choses divines, mais l’intelligence même; ceux qui ne peuvent s’élever jusque-là, et qui s’en tiennent lune foi très-ferme, auraient pour symbole cette terre qui est inférieure aux cieux. Et comme ils demeurent inébranlables dans cette foi qu’ils ont reçue au baptême, il est dit : « Il a affermi la terre sur les eaux». De même il est écrit qu’en Jésus-Christ Notre-Seigneur sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science 3. Or, qu’il y ait une différence entre la sagesse et la science, nous en avons d’autres preuves dans les saintes Ecritures, et surtout dans les saintes paroles de Job, qui nous définit en quelque sorte l’une et l’autre: voici en effet ces paroles : « Il dit à l’homme : La sagesse consiste dans la piété, et la science à s’abstenir du mal 4 ». Nous sommes autorisés, dès lors, à faire consister la sagesse dans la connaissance et dans l’amour de celui qui subsiste toujours, qui est toujours immuable, c’est-à-dire Dieu, Cette piété, en effet, en laquelle consiste la sagesse, se nomme en grec Theosebeia, que l’on pourrait traduire en latin par culte de Dieu. Et cette science qui consiste à s’abstenir du mal 5, qu’est-ce autre chose que vivre avec précaution et prudence, au milieu d’une nation dépravée et corrompue, et comme dans les ténèbres de ce monde, afin que tout fidèle, s’abstenant de l’iniquité, ne soit point confondu dans les ténèbres, mais qu’il s’en éloigne par sa propre lumière ? Saint Paul, afin de faire ressortir quelque part l’harmonie qui se trouve entre les différents dons que Dieu fait aux hommes, met ceux-ci en avant: « L’un reçoit de l’Esprit-Saint le discours de la sagesse »; c’est là, je crois, « Le soleil pour présider au jour :
1. Exod. VIII, 15.— 2. Jean, IV, 6.— 3. Colos, II, 3.— 4. Job, XXVIII, 28 .— 5. Philipp. II, 15.
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« l’autre, du même Esprit, le discours de la science», ce qui marque la lune. Les étoiles
aussi pourraient être désignées dans ces paroles: « Un autre reçoit le don de foi, par le même Esprit, un autre reçoit le don de guérir les malades, un autre le don des miracles, un autre le don de prophétie, un autre le don de parler diverses langues, un autre le don de les interpréter, un autre le discernement des esprits 1 ». Il n’y a en effet aucun de ces dons qui ne soit nécessaire, dans cette nuit du monde; une fois qu’elle sera écoulée, ils ne seront d’aucune utilité ; de là vient l’expression « pour éclairer la nuit ». Le texte porte in potestatem, et dit « au pouvoir de la nuit », ou « du jour », c’est-à-dire la puissance d’éclairer le jour ou la nuit ; ce qui convient parfaitement aux dons spirituels, puisque Dieu a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu 2. « Il a frappé l’Egypte avec ses premiers-nés»; il a frappé le monde avec tout ce qui paraît éclatant dans le monde.
9. « Il a tiré Israël du milieu de I’Egypte ». Il a tiré du milieu des méchants ses saints et ses fidèles. « Avec une main puissante, et un bras élevé 3 ». Quel bras plus puissant et plus élevé que celui dont il est dit: « A qui le bras du Seigneur a-t-il été montré 4 ? Lui qui a séparé la mer Rouge en deux parts ». Il fait encore aujourd’hui cette division, puisque le même baptême donne aux uns la vie, aux autres la mort. « Il a conduit Israël par le milieu de cette mer». Il conduit aussi à travers le bain de la régénération son peuple renouvelé. « Il a renversé Pharaon et toute sa puissance dans la mer Rouge ». Par le baptême, il donne la mort au péché de ses serviteurs, et à toutes ses traces. « Il a conduit son peuple par le désert ». Il nous fait aussi traverser le désert et les aridités de cette vie, de peur que nous n’y périssions, « Il a frappé de grands rois et mis à mort des rois puissants ». Il frappe, il met à mort par nous les puissances diaboliques, les esprits de malice. « Seon, roi des Amorrhéens »; c’est-à-dire, ce germe inutile, ce foyer de tentation, que signifie Seon, le roi des Amorrhéens ou de l’amertume « Et Og, roi de Basan ». Og, ou celui qui amasse, roi de Basan ou de la confusion. Que peut amasser le diable, sinon la
1. I Cor. XII, 8-l0. — 2. Jean, I, 12. — 3. Ps. CXXXV, 11-12. — 4. Isa. LIII, 1.
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confusion? « Il a donné leur terre en héritage, en héritage à Israël son serviteur ». Ceux que le démon possédait, Dieu les donne en héritage à la race d’Abraham qui est le Christ. « Il s’est souvenu de nous dans notre humiliation, et nous a rachetés de nos ennemis 1 », par le sang de son Fils unique. « Il donne la nourriture à toute chair » ; c’est-à-dire à tout le genre humain, non-seulement aux Israélites, mais encore aux Gentils ; et c’est de cet aliment qu’il est dit : « Ma chair est vraiment une nourriture 2. Confessez au Dieu du ciel que sa miséricorde est éternelle. Confessez au Seigneur des seigneurs que sa miséricorde est éternelle 2». Cette
expression, « ami Dieu du ciel », me paraît en
1. Ps. CXXXV, 13-24—24. — 2. Jean, VI, 56. — 3. Ps. CXXXV, 26.
d’autres termes la répétition de cette autre, « au Dieu des dieux », car le Prophète ajoute ici précisément ce que déjà il avait ajouté plus haut: «Confessez au Seigneur des seigneurs ».
Quels que soient ceux que l’on nomme « dieux », confessez au Seigneur des seigneurs; car «s’il est des êtres appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, et qu’ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, le Père d’où procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui; et un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, et nous sommes par lui » : et auquel nous confessons que « sa miséricorde est éternelle ».
1. I Cor.
VIII, 5, 6.
SERMON AU PEUPLE.
BABYLONE, OU LA CAPTIVITÉ DE CETTE VIE.
Babylone et Jérusalem sont confondues ici-bas, et seront séparées au dernier jour. Cependant nous ne pouvons louer le Seigneur qu’en Sion dont le souvenir fait couler nos larmes sur les fleuves de Babylone, ou sur tout ce qui est passager comme le fleuve, gloire, éclat, richesses. Asseyons-nous; c’est-à-dire, humilions-nous, sans nous confier au courant, et fussions-nous heureux selon Babylone, aspirons à Sion, où notre joie sera éternelle.
Nos harpes sont les saintes Ecritures ; le saule est un arbre stérile, comme ces mondains à qui nous ne saurions parler de religion ; y suspendre nos harpes, c’est garder le silence avec eux. Mais Babylone c’est la captivité, et le Christ nous rachetés, comme le Samaritain soulagea cet homme que des voleurs avaient laissé à demi mort sur le chemin de Jéricho. Ces voleurs sont le diable et ses anges, lui qui entra dans le coeur de Judas, comme il entre en ceux qui lui ouvrent leur coeur par les désirs de la chair, qui ne vient le bonheur que dans la satisfaction des sens, mais ne comprennent point renoncement volontaire, ne le voient point pratiquer chez les chrétiens. Ils nous interrogent sur notre religion, mais sans vouloir l’embrasser ; il faut alors suspendre nos harpes ; comment chanter sur la terre étrangère, ou à des hommes incapables de nous comprendre ? Tel était le riche qui interrogeait le Sauveur dans l’Evangile : Que ferai-je pour avoir la vie éternelle ? Vendez vos biens, donnez-en le prix aux pauvres. C’est là le cantique des riches ; celui des pauvres, c’est d’éviter les désirs insatiables.
Ces arbres pourront cesser d’être stériles ; alors nous parlerons. Cette main droite qui doit s’oublier, c’est la main des bonnes oeuvres, qui tarissent quand nous oublions Jérusalem ; la gauche est celle des oeuvres temporelles, et quand à nos aspirations vers le ciel se mêlent des aspirations terrestres, notre main gauche connaît les oeuvres de la main droite. D’autres, donnant la préférence aux biens temporels, font de la droite la gauche, et deviennent étrangers à Jérusalem. Pour habiter, cette ville, ayons soif de la justice ; que notre langue soit muette si nous ne chantons ce qui est de Sion, si notre joie n’est plus la jouissance de Dieu. Quant aux fils d’Edom qui ont vendu leur droit d’aînesse, qui sont l’homme charnel, ils ne posséderont point le royaume de Dieu devenu le partage de Jacob. qui donna la préférence aux biens spirituels, ils ont voulu nous détruire, Dieu les a soumis à l’esclavage. La fille de Babylone nous a persécutés par ses scandales ; bienheureux qui brisera les passions qu’elle a fait naître en nous contre la pierre qui est le Christ.
1. Vous n’avez pas oublié, sans doute, ce que je vous ai dit plusieurs fois, ou plutôt ce que j’ai rappelé à votre souvenir, que tout homme instruit dans l’Eglise doit savoir de
quelle patrie nous sommes citoyens, quel est le lieu de notre exil, que le péché est la cause de cet exil, et que la grâce qui nous fait retourner dans la patrie, c’est la rémission du (141) péché, la justification qui nous vient de la bonté de Dieu. Vous avez entendu aussi, vous savez que deux grandes sociétés confondues de corps, mais séparées par le coeur, traversent les siècles jusqu’à la fin du monde; l’une qui a pour fin la paix éternelle, et qui est Jérusalem, l’autre qui trouve sa joie dans la paix du temps, et qu’on appelle Babylone. Si je ne me trompe, vous connaissez aussi le sens de ces noms; vous savez que Jérusalem signifie vision de la paix, et Babylone confusion. Jérusalem était retenue captive à Babylone, mais pas totalement, puisqu’elle a aussi pour citoyens les anges ; mais en ce qui regarde seulement les hommes prédestinés à la gloire de Dieu , qui doivent être par l’adoption les cohéritiers de Jésus-Christ, et qu’il a rachetés de la captivité au prix de son sang. Quant à cette partie de Jérusalem qui demeure en captivité à Babylone, à cause de ses péchés, elle commence d’en sortir dès ici-bas par le coeur, au moyen de la confession des péchés et de l’amour de la justice ; mais à la fin des siècles elle en sera séparée, même corporellement. Ainsi l’avons-nous annoncé dans ce psaume, que nous avons expliqué à votre charité, et qui commence de la sorte « C’est dans Sion qu’il faut vous louer, ô mon Dieu, et en Jérusalem qu’on doit vous rendre ses vœux 1». Or, aujourd’hui nous avons chanté: «Assis à Babylone, sur le bord des fleuves, nous avons pleuré au souvenir de Sion 2». Remarquez-le, dans l’un il est dit que « c’est dans Sion qu’il faut chanter des hymnes à Dieu»; et dans l’autre : « Assis à Babylone sur le bord des fleuves, nous avons pleuré au souvenir de Sion », de cette Sion où il convient de chanter des hymnes à Dieu.
2. Quels sont donc les fleuves de Babylone, et qu’est-ce pour nous de nous asseoir et de pleurer au souvenir de Sion? Si nous en sommes en effet les citoyens, non contents de chanter ainsi , nous pleurons réellement. Si nous sommes citoyens de Jérusalem ou de Sion, et si au lieu de nous regarder comme des citoyens, nous nous tenons pour captifs dans cette Babylone, ou dans cette confusion du monde, il nous faut non-seulement chanter ces paroles, mais en reproduire les sentiments dans nos coeurs, et soupirer avec une pieuse ardeur après la cité éternelle. Dans cette cité appelée Babylone, il y a des citoyens qui
1. Ps. LXIV,
2. — 2. Id. CXXXVI, 1.
l’aiment et qui y cherchent la paix du temps, bornant à cette paix leur espérance, y fixant toute leur joie, y trouvant leur fin, et nous les voyons se fatiguer beaucoup pour les intérêts d’ici-bas. Qu’un homme néanmoins s’y acquitte fidèlement de ses emplois, sans y chercher ni l’orgueil, ni l’éclat passager d’une gloire périssable, d’une haïssable arrogance, mais agissant’ avec droiture, autant que possible, aussi longtemps que possible, envers tous s’il est possible, autant qu’il peut voir que tout cela est terrestre, et envisager la beauté de la cité céleste, Dieu ne le laissera point à Babylone ; il l’a prédestiné à être citoyen de Jérusalem. Dieu comprend qu’il se regarde comme captif et lui montre cette autre cité à laquelle il doit aspirer, pour laquelle il doit tenter les plus grands efforts, en exhortant de tout son pouvoir ses compagnons d’exil à y arriver un jour. Aussi, notre Seigneur Jésus-Christ dit-il : « Celui qui est fidèle dans les moindres choses l’est aussi dans les grandes »; et plus loin : « Si vous n’avez pas été fidèles dans ce qui n’est point à vous, qui vous donnera ce qui vous appartenait 1 ? »
3. Toutefois, mes bien-aimés, écoutez quels sont les fictives de Babylone. On entend par fleuves de Babylone tout ce que l’on aime ici-bas et qui est passager. Voilà un homme qui s’est adonné à l’agriculture, par exemple, qui cherche à s’enrichir par ce moyen, y applique son intelligence, y met son plaisir. Qu’il en considère la fin, et qu’il voie que l’objet de son amour n’est point un fondement de Jérusalem, mais un fleuve de Babylone. Un autre nous dit: C’est un noble emploi que celui des armes : tout laboureur craint le soldat, lui obéit, tremble devant lui; si je suis laboureur, je craindrai le soldat ; si je suis soldat, le laboureur me craindra. O insensé, tu te jettes à corps perdu dans un autre fleuve de Babylone, et fleuve plus turbulent, plus rapide encore que le premier. Tu veux qu’on te craigne au-dessous de toi, crains ceux d’au dessus : celui qui te craint peut tout à coup te devenir supérieur, mais celui que tu dois craindre ne te sera jamais inférieur. Le barreau, dit celui-ci, est une noble carrière, l’éloquence est une grande puissance ; en toute occasion des clients sont suspendus en quelque sorte à la langue d’un
1. Luc, XVI, 10,12.
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patron qui parle bien, et de ses lèvres attendent la perte ou le gain d’une affaire, la mort ou la vie, la ruine ou le salut. Mais tu ne sais où tu vas. Voilà un autre fleuve de Babylone, un fleuve bruyant dont le flot bondit contre les rochers qu’il frappe. Mais vois au moins que ce flot passe, vois qu’il s’écoule, et situ vois qu’il passe et qu’il s’écoule, prends garde qu’il ne t’entraîne. Il est beau, dit un autre, de naviguer et dc négocier, de connaître beaucoup de provinces , de faire du gain partout, de n’être attaché à aucune ville sous la dépendance de quelque puissant, de voyager toujours, d’absorber son esprit par des affaires multipliées, des pays divers, et de retourner enfin avec des richesses considérables. C’est encore là un fleuve de Babylone; quand consolideras-tu ces richesses ? Quand sauras-tu compter sur ces gains, et te reposer en sûreté? Plus tu es riche, et plus tu es craintif. Un naufrage peut te mettre à nu, et c’est avec raison que tu pleureras dans le fleuve de Babylone, parce que tu n’auras voulu ni t’asseoir, ni pleurer sur ses bords.
4. Donc les autres citoyens de la sainte Jérusalem, comprenant qu’ils sont en captivité, méditent sur les désirs humains, sur ces diverses passions qui entraînent avec violence, qui poussent et précipitent dans la mer ; voilà ce qu’ils voient, et au lieu de se jeter dans les fleuves de Babylone, ils se tiennent assis sur les fleuves de Babylone, pour pleurer, ou sur les mondains qu’entraînent ces fleuves, ou sur eux-mêmes qui ont mérité d’être à Babylone, bien qu’ils y soient assis, c’est-à-dire humiliés. Donc, « sur les fleuves de Babylone, nous avons pleuré au souvenir de Sion ». O sainte Sion, où tout demeure et rien ne s’écoule ! qui nous a précipités dans ces flots rapides? Pourquoi nous sommes-nous séparés de ton divin Architecte, et de ta société sainte? Nous voici au milieu des flots qui nous poussent tumultueusement et qui nous entraînent ; c’est à peine si quelqu’un peut s’échapper en saisissant les saules du rivage. Dans notre captivité, asseyons-nous humblement sur les fleuves de Babylone sans être assez audacieux pour nous précipiter dans les flots, ni assez orgueilleux pour lever la tête, au milieu de nos amertumes et de nos malheurs ; niais asseyons-nous et pleurons. Asseyons-nous sur les fleuves de Babylone, et non sous les fleuves; que notre humilité n’aille point jusqu’à nous y plonger Assieds-toi sur le fleuve, non dans le fleuve, non sous le fleuve : assieds-toi humblement, parle, mais non comme à Jérusalem. C’est là que tu seras debout, selon cette espérance que chante un autre psaume : « Nos pieds se tenaient debout dans les parvis de Jérusalem 1». C’est là que tu seras élevé en gloire, si tu veux ici-bas t’humilier dans la pénitence et dans la confession. C’est donc dans les parvis de Jérusalem que nos pieds se tenaient debout. « Mais sur les fleuves de Babylone nous étions assis, pleurant au souvenir de Sion ». C’est donc le souvenir de Sion qui doit faire couler nos larmes.
5. Beaucoup en effet répandent les larmes de Babylone, parce qu’ils goûtent les joies de Babylone. La joie d’un gain, la douleur d’une perte, sont également de Babylone. Tu dois donc pleurer, mais au souvenir de Sion. Si le souvenir de Sion t’arrache des larmes, tu dois aussi pleurer, quand même selon Babylone tu serais heureux. Aussi est-il dit dans un psaume : « J’ai trouvé la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le Seigneur 2 ». Que signifie, « j’ai trouvé? » Il y avait je ne sais quelle affliction à chercher, et qu’il a trouvée, ce semble, après l’avoir cherchée. Et qu’a-t-il gagné en la trouvant? Il a invoqué le nom du Seigneur. Que tu rencontres l’affliction, ou que l’affliction te rencontre, sont choses bien différentes. Car le Prophète nous dit ailleurs : « Les douleurs de l’enfer m’ont trouvé 3 ». Que signifient ces paroles : « Les douleurs de l’enfer m’ont rencontré ? » Qu’est-ce à dire encore : « J’ai rencontré la douleur et la tribulation ? » Quand l’affliction vient tout à coup fondre sur toi, et bouleverser toutes les affaires temporelles qui faisaient tes délices ; quand une douleur vient inopinément t’assaillir, d’où tu étais loin de l’attendre, alors te voilà triste, et la douleur d’en bas t’a rencontré. Tu te croyais en haut et tu étais à terre, en proie à cette affliction de l’enfer, tu t’es trouvé en bas,.lorsque tu te croyais bien supérieur. Tu t’es trouvé dans un profond abattement, accablé d’un ami auquel tu avais bien compté échapper; c’est la douleur d’en bas qui t’a rencontré. Lorsque tu es heureux, au contraire, que tout te sourit dans le monde, que la mort a épargné les tiens, que dans tes vignes rien n’est desséché,
1. Ps CXXI, 2. — 2. Id. CXIV, 3, 4. — 3. Id. XVII,
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rien n’est endommagé par la grêle, rien n’est stérile, rien ne s’aigrit dans tes vins, rien n’avorte dans les troupeaux, rien ne te fait déchoir des dignités que tu occupes dans le monde, lorsque tes amis vivent, et te gardent leur amitié, que tes clients sont nombreux, tes enfants soumis, tes serviteurs respectueux, ton épouse dans un parfait accord ; c’est là, dit-on, une maison heureuse ; trouve alors une douleur, si tu le peux, et ensuite invoque le Seigneur. Elle te paraît contradictoire, cette parole de Dieu qui nous dit de pleurer dans la joie, de nous réjouir dans la douleur. Ecoute celui qui se réjouit dans l’affliction « Nous nous glorifions », dit l’Apôtre, « au milieu de la tristesse 1 ». Quand l’homme pleure dans sa joie, vois s’il n’a pas trouvé l’affliction. Que chacun examine la joie qui a fait tressaillir son âme, qui l’a enflée d’un certain orgueil, qui t’a élevée et lui a fait dire r Je suis heureuse. Qu’il voie si ce n’est point une félicité qui s’écoule, et s’il peut s’assurer qu’elle sera éternelle. S’il n’en a point la certitude, s’il voit que tout ce qui constitue son bonheur n’est que d’un moment, c’est là le fleuve de Babylone, qu’il s’asseye au dessus et qu’il pleure. Or, il s’assiéra et pleurera s’il se ressouvient de Sion. O bienheureuse paix que nous contemplerons en Dieu ! Sainte égalité dont nous jouirons avec les anges! Sainte vision, spectacle incomparable ! Il est vrai qu’il y a des charmes aussi qui vous retiennent à Babylone; loin de vous tous ces liens, loin de vous leur séduction ! Autres sont les consolations de la captivité, autres les joies de la liberté. « Assis sur les fleuves de Babylone, nous avons pleuré au souvenir de Sion ».
6. « Aux saules de ses rivages nous suspendîmes nos cithares 2 ». Ils ont leurs harpes, les habitants de Jérusalem ; ils ont les saintes Ecritures, les préceptes; les promesses de Dieu, les pensées de l’autre vie ; mais quand ils se trouvent au milieu de Babylone, ils suspendent ces harpes aux saules du rivage. Le saule est un arbre stérile, et dont le nom ici ne signifie rien de bon, bien qu’ailleurs il puisse avoir un autre sens. Mais ici, ne voyons sur les fleuves de Babylone que des arbres stériles. Les fleuves de Babylone les arrosent, et néanmoins ils ne produisent aucun fruit. De même qu’il est des hommes cupides, avares, stériles en bonnes oeuvres,
1. Roi, V, 3. — Ps. CXXXVI, 2.
ainsi en est-il des citoyens de Babylone, qui ressemblent aux arbres de ces contrées, s’abreuvent de toutes les voluptés passagères, comme des eaux des fleuves de Babylone. Tu y cherches du fruit sans en trouver jamais. Quand nous rencontrons ces hommes, nous nous trouvons avec ceux qui sont au milieu de Babylone. Il est en effet une différence bien grande entre le milieu de Babylone et l’extérieur. Il en est qui ne sont pas au milieu, qui ne sont point si profondément plongés dans les convoitises et les voluptés mondaines. Mais ceux qui sont complètement adonnés à la malice, pour parler ouvertement, sont au milieu de Babylone, bois stériles, comme les saules de Babylone. Lorsque nous les rencontrons, et que nous les voyons tellement stériles, qu’on trouve à peine en eux rien qui les puisse ramener à la vraie foi, ou aux bonnes oeuvres, ou à l’espérance de la vie éternelle, ou au désir d’être délivrés de cette mortalité qui les tient en servitude, nous savons les Ecritures, nous pourrions leur en parler ; mais ne trouvant en eux aucun fruit, par où nous puissions commencer, nous nous détournons en disant: Ils ne goûtent point encore ces vérités, ils ne les comprennent point. Quoi que nous puissions dire, ils ne l’accueilleront qu’avec défaveur, avec répugnance. Mais nous abstenir des saintes Ecritures, c’est suspendre nos harpes aux saules du rivage, et ces saules ne sont que des arbres stériles saturés de voluptés passagères, comme des fleuves de Babylone.
7. Et voyez si ce n’est point là ce que nous donne la suite du psaume « Aux saules qui couvraient ces eaux, nous suspendîmes nos cithares. Là, ceux qui nous avaient emmenés captifs nous demandèrent des cantiques, et ceux qui nous avaient arrachés à la patrie, des hymnes», sous-entendez « nous demandaient ». Ils exigeaient de nous des cantiques et des hymnes, ceux qui nous ont emmenés captifs. Quels sont, mes frères, ceux qui nous ont emmenés en captivité ? Quels hommes nous ont imposé le joug de la servitude ? Jérusalem subit autrefois le joug des Perses, des Babyloniens, des Chaldéens, et des rois de ces contrées, et cela depuis la composition des psaumes, et non lorsque David les chantait. Mais, nous vous l’avons déjà dit, ce qui arrivait littéralement en cette ville était la figure de ce qui devait nous (144) arriver, et il est facile de nous montrer que nous sommes en captivité. Nous ne respirons
point encore l’atmosphère de cette liberté que nous espérons; nous ne jouissons pas de la pure vérité ni de cette sagesse immuable, qui néanmoins renouvelle toutes choses 1. Les terrestres voluptés ont pour nous des charmes, et chaque jour il nous faut combattre les suggestions des coupables convoitises: à peine pouvons-nous respirer, même pendant la prière : c’est alors que nous sentons notre captivité. Mais qui nous a réduit à cet esclavage? Quels hommes ? quelle nation? quel roi? Si nous sommes rachetés, nous étions donc captifs. Qui nous a rachetés? le Christ. Des mains de qui nous a-t-il rachetés ? du diable. Le diable donc et ses anges nous ont emmenés en captivité, et n’eussent pu nous emmener sans notre consentement. C’est donc nous qui sommes emmenés captifs, et je vous ai dit par qui ; c’est par ces mêmes voleurs qui blessèrent cet homme de l’Evangile qui descendait de Jérusalem à Jéricho, et qu’ils laissèrent à demi mort 2. C’est lui que rencontra notre gardien, c’est-à-dire le samaritain, car samaritain signifie gardien, et à qui les Juifs faisaient ce reproche : « N’avons-nous pas raison de dire que vous êtes un samaritain et un possédé du démon 3? »Pour lui, repoussant l’un de ces outrages, il accepta l’autre: « Je ne suis point possédé du démon », répondit-il, mais il n’ajouta pas, ni samaritain; et, en effet, si ce divin Samaritain ne veille sur nous, c’en est fait de nous. Donc ce samaritain passant près de cet homme abandonné par les voleurs, vit ses blessures, et le recueillit comme vous savez. De même qu’on appelle voleurs ceux qui nous ont infligé les plaies du péché, on les regarde aussi comme des vainqueurs qui nous emmènent en captivité, à cause de l’assentiment que nous donnons à notre servitude.
8. Ces vainqueurs donc qui nous ont emmenés, le diable et ses anges, quand nous ont-ils parlé et demandé les cantiques de Sion? Que faut-il comprendre par là, sinon que c’est le diable qui parle et qui agit en ceux qui nous font les mêmes questions? « Pour vous », dit l’Apôtre, « qui étiez morts par vos péchés et par vos crimes, qui marchiez autrefois selon l’esprit de ce monde, selon le principe des puissances de l’air, cet esprit qui agit maintenant
1. Sag. VII, 27.— 2. Luc, X, 30 et seqq. — 3. Jean, VIII, 48
sur les enfants de la rébellion, parmi lesquels nous avons été tous autrefois 1». Saint Paul nous fait voir qu’il a été racheté, et qu’il sort déjà de Babylone. Et toutefois, que dit-il encore? Qu’il nous reste à combattre nos ennemis. Et pour nous détourner de haïr ces hommes qui nous persécutent, l’Apôtre éloigne de notre pensée toute animosité contre les hommes, en nous signalant cette lutte avec ces esprits invisibles, contre lesquels nous devons combattre. « Ce n’est point», nous dit-il en effet, « contre la chair et le sang que vous avez à combattre »,
c’est-à-dire contre les hommes que vous voyez, qui paraissent vous faire souffrir et vous persécuter; car il vous est ordonné de prier pour eux. « Ce n’est donc point contre la chair et le sang que nous avons à combattre », c’est-à-dire contre les hommes, «mais bien contre les principautés, contre les puissances, contre les princes de ce monde ténébreux 2 ». Que veut-il dire par ce monde? Les amateurs du monde. Ce sont eux qu’il appelle ténèbres, c’est-à-dire les hommes injustes, les scélérats, les infidèles, les pécheurs : ces hommes qu’il félicite quand
ils reviennent à la foi, en leur disant: « Vous étiez autrefois ténèbres, aujourd’hui vous êtes la lumière dans le Seigneur 3». Il nous met donc en lutte avec ces principautés qui nous ont emmenés captifs.
9. De même que le diable entra jadis dans Judas et lui fit trahir son Seigneur 4, ce qu’il n’eût point fait si Judas ne lui eût ouvert son coeur; de même, au milieu de Babylone, un grand nombre de méchants, par des convoitises charnelles et coupables, ouvrent leurs coeurs au diable et à ses anges, qui agissent en eux et par eux, quand ils nous questionnent et nous disent : Exposez-nous vos raisons. Les païens pour la plupart nous viennent dire : Expliquez-nous pourquoi l’avènement du Christ, de quoi sert le Christ au genre humain ? Depuis cet avènement le monde n’est-il pas dans un état pire qu’auparavant, et les hommes d’alors n’étaient-ils pas plus heureux que maintenant? Que les Chrétiens nous disent le bien que nous a fait le Christ; en quoi l’avènement du Christ a-t-il amélioré la condition des hommes? Tu le vois, si les théâtres, si les amphithéâtres, si les cirques subsistaient dans leur entier, si rien
1. Ephés II, 1-3.— 2. Id. VI, 12. — 3. Id. V, 8.— 4. Jean, XIII, 27
145
ne dépérissait à Babylone, si les hommes se plongeaient dans toutes sortes de plaisirs, chantant et dansant au son d’abominables refrains, s’ils jouissaient en paix et en toute sécurité des compagnes de leurs débauches, s’ils ne craignaient point la faim dans leur maison, ceux qui applaudissent aux bouffons; si toutes ces voluptés coulaient sans ruine et sans trouble, si l’on pouvait s’y plonger sans crainte, les temps seraient heureux, et le Christ aurait apporté sur la terre une grande félicité. Mais parce que Dieu châtie l’iniquité, parce qu’il arrache des coeurs les convoitises de la terre, afin d’y planter l’amour de Jérusalem ; parce que cette vie est mêlée d’amertume, afin que nous désirions la vie éternelle; parce que Dieu instruit les hommes par le châtiment, les redresse par une correction paternelle afin de leur taire éviter la damnation, le Christ n’a apporté aucun bien, le Christ n’a apporté que des maux! En vain tu énumères à cet homme les biens dont nous sommes redevables à Jésus-Christ, il n’y comprend rien. Tu lui parles de ceux qui suivent à la lettre ce que nous venons d’entendre dans l’Evangile ; « qui vendent leurs biens « pour en donner le prix aux pauvres, afin d’avoir un trésor dans le ciel, et de suivre le Sauveur 1 ». Tu lui dis: Voilà les biens apportés par le Christ. Combien distribuent leurs biens aux pauvres, et se font pauvres eux-mêmes, non par nécessité, mais volontairement, et suivent Dieu dans l’espérance du royaume des cieux ! Ils se rient de ces pauvres comme d’insensés : Et voilà, disent-ils, les biens du Christ, perdre ses possessions, et s’appauvrir pour donner aux pauvres? Que répondre à un tel homme? Tu ne comprends pas, lui diras-tu, les biens du Christ; tu es absorbé par un autre, qui est l’adversaire du Christ, et à qui tu as ouvert ton coeur. Tu jettes les yeux sur les temps anciens, et ces temps te paraissent plus heureux ; comme des olives pendantes à l’arbre, au souffle des vents, ainsi les hommes s’imaginaient jouir d’un certain air de liberté, en promenant çà et là leurs vagues désirs. Mais voici que l’on jette l’olive sous le pressoir; car elle ne pouvait demeurer toujours sur l’arbre, et l’année touchait à sa fin, Ce n’est pas sans raison que plusieurs de nos psaumes sont intitulés : « Pour les pressoirs 2 ». Liberté sur l’arbre,
1. Matth.
XIX, 21. — 2. Ps. VIII, LXXX, LXXXIII
écrasement au pressoir. Tu as remarqué, en effet, que l’avarice augmente à mesure que les biens du monde sont broyés et pressurés; vois aussi que la continence augmente à son tour. D’où vient cet aveuglement qui ne te laisse voir que le marc coulant dans les rues, et te dérobe l’huile pure qui coule dans les vases? Et cela n’est pas sans figure. L’homme qui fait le mal est connu publiquement: mais l’homme qui se convertit à Dieu, qui se purifie des souillures de ses coupables désirs, celui-là demeure caché ; car le mare coule visiblement au pressoir, ou plutôt du pressoir, tandis que l’huile coule secrètement dans les réservoirs.
10. Vous applaudissez à mes paroles, vous en tressaillez; parce que déjà vous pouvez vous asseoir sur les fleuves de Babylone et y pleurer. Quant à ceux qui nous ont emmenés captifs, dès qu’ils sont entrés dans le coeur des hommes, dès qu’ils en ont pris possession, et qu’ils nous interrogent par leur organe, en nous disant : « Chantez-nous les paroles de vos cantiques » ; expliquez-nous pourquoi est venu le Christ, et qu’est-ce que l’autre vie? Je veux croire, mais donnez-moi la raison qui m’oblige à croire: ô homme ! lui dirai-je, comment ne pas t’obliger à croire ? Tu es absorbé dans tes coupables désirs, et si je te parle des biens de la Jérusalem d’en haut, tu ne les comprendras point : il faut chasser de ton coeur ce qui le remplit, afin d’y mettre ce qui n’y est point. Ne t’engage donc point aisément à parler à cet homme; c’est un saule, un bois stérile. Ne touche point ta harpe, n’en tire aucun son, mieux vaut la suspendre. Mais il insistera : chantez vos cantiques, dira-t-il, dites-moi les raisons de votre toi; ne voulez-vous donc pas m’instruire ? Ton dessein d’écouter n’est pas sincère, et ce n’est point pour mériter qu’elle s’ouvre que tu frappes à la porte; tu es plein de celui qui m’a fait captif, c’est lui qui m’interroge par ta bouche. Il est astucieux, il est fourbe dans ses questions : il ne cherche point à s’instruire, mais à reprendre. Je me tais donc et je suspends ma harpe.
11. Mais que dira-t-il encore? «Chantez-nous vos hymnes, donnez-nous vos concerts, chantez-nous les cantiques de Sion ». Que répondre? Tu es de Babylone, lui dirons-nous, tu fais partie de Babylone, c’est Babylone qui te nourrit, Babylone qui parle par ta (146) bouche ; tu ne saisis que le reflet d’un moment, tu ne sais point méditer ce qui est éternel, tu ne comprends pas même tes questions. « Comment chanter les cantiques du Seigneur sur la terre étrangère 1 ? » C’est bien cela, mes frères. Parlez de nos vérités, quelque peu que vous les connaissiez, et voyez combien de railleries vous devez essuyer de la part de ces chercheurs de vérités, qui sont pleins de fausseté. Répondez à ces hommes qui vous demandent ce qu’ils ne peuvent comprendre, et dites-leur avec la hardiesse de notre saint cantique: « Comment chanter les cantiques du Seigneur dans la terre étrangère ? »
12. Mais, ô peuple de Dieu, ô corps du Christ, nobles exilés, car vous êtes d’ailleurs, et non d’ici, comprenez que vous êtes entre leurs mains; et quand ils vous disent : « Chantez-nous vos hymnes, faites retentir vos concerts, chantez-nous les cantiques de Sion », gardez-vous de vous attacher à eux, de rechercher leur amitié, de craindre de leur déplaire, de trouver du goût à Babylone et d’oublier Jérusalem. Voyez ce que cette crainte suggère au Prophète, écoutez la suite. Car il a souffert celui qui a chanté ces paroles, et cet homme, c’est nous si nous voulons ; il a subi toutes ces questions que lui adressaient, de toutes parts, des hommes aux paroles flatteuses, mais à la critique amère, aux louanges trompeuses, qui demandent ce qu’ils ne sauraient comprendre, et ne veulent point rejeter ce qui remplit leur coeur. Or, au milieu de ces foules importunes, le Prophète se trouvant en péril a relevé bien haut son âme au souvenir de Sion, et a même voulu s’astreindre par une espèce de serment : « Sainte Jérusalem, si jamais je t’oublie 2 ». Ainsi dit-il au milieu des discours de ceux qui le retiennent captif, au milieu des paroles mensongères, des paroles insidieuses de ces hommes demandant toujours sans vouloir comprendre.
13. De ces hommes était ce riche qui interrogeait le Sauveur : « Maître, que ferai-je, pour avoir la vie éternelle 4? » Questionner au sujet de la vie éternelle, n’était-ce point
demander un cantique de Sion? « Observez les commandements », lui dit le Sauveur. Et ce
fastueux de répondre : « Je les ai tous accomplis dès mon enfance». Le Seigneur lui
1. Ps. CXXXVI, 4 — 2. Id. 5. — 3. Matth. XIX, 6.
parle donc des cantiques de Sion,bien qu’il sût qu’il ne comprendrait point; mais il voulait nous donner un exemple des conseils que plusieurs semblent nous demander, au sujet de la vie éternelle, et qui nous comblent d’éloges, jusqu’à ce que nous répondions à leurs demandes. A propos de ce jeune homme, il nous apprend à répondre à ces questionneurs insidieux : « Comment chanter les cantiques du Seigneur sur la terre étrangère ? » Voici sa réponse : « Voulez-vous être parfait? Allez, vendez ce que vous possédez, et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel, puis venez et suivez-moi ». Afin d’apprendre les cantiques de Sion, qu’il se dégage de tout empêchement, qu’il marche librement et sans aucun fardeau; alors il comprendra quelque peu les cantiques de Sien. Ce jeune homme s’en alla triste. Disons derrière lui: « Comment chanter les cantiques de Sion dans la terre étrangère? » Il s’en alla, il est vrai, mais le Seigneur ne laissa point les riches sans espérance. Car les Apôtres disaient : « Qui donc pourra être sauvé ? » Et le Sauveur répondit: « Ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu ». Les riches ont leur règle; ils ont pour eux un cantique en Sion, cantique dont l’Apôtre a dit : « Ordonnez aux riches de ce monde de n’être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance « dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie». Précisant ensuite ce qu’ils ont à faire, l’Apôtre enfin touche de la harpe, et ne la suspend point:
« Qu’ils soient riches en bonnes œuvres », dit-il, « qu’ils donnent de bon coeur, qu’ils fassent part de leurs biens, qu’ils s’amassent un trésor et un fondement solide pour l’avenir, afin d’embrasser la vie éternelle 1 ». Tel est pour les riches le cantique de Sion, d’abord de ne point s’enorgueillir. Car les richesses élèvent le coeur, et le fleuve entraîne ceux qui s’élèvent. Que leur est-il donc recommandé ? Avant tout de ne point s’enorgueillir. Qu’ils évitent dans les richesses l’effet des richesses mêmes, qu’ils évitent l’orgueil ; car c’est le mal que produisent naturellement les richesses dans les hommes peu défiants. L’or n’est pas mauvais sans doute, puisque Dieu l’a créé; mais l’avare devient mauvais, quand il délaisse le Créateur pour
1. I Tim.
VI, 17-19.
147
s’attacher à la créature. Qu’il se prémunisse dès lors contre l’orgueil, et s’assoie sur le fleuve de Babylone. Car lui recommander de ne point s’enorgueillir, c’est lui dire de s’asseoir. Qu’il ne se confie point dans les richesses qui sont incertaines, et qu’il se tienne assis sur les fleuves de Babylone. Mettre sa confiance en des biens inconstants, c’est se laisser entraîner par le fleuve ; mais s’humilier, éviter l’orgueil, se délier des richesses incertaines, c’est se tenir assis sur le fleuve de Babylone et soupirer vers la Jérusalem éternelle au souvenir de Sion, et, pour parvenir à Sion, donner son bien aux pauvres. Tel est pour les riches le cantique qui leur vient de Sion. Qu’ils travaillent dès lors, qu’ils touchent la harpe, et sans perdre un instant, quand ils rencontreront un homme qui leur dira : Que fais-tu ? c’est perdre tes biens que faire autant d’aumônes : amasse pour tes enfants. Quand, dis-je, ils rencontreront de ces hommes incapables de comprendre nos oeuvres, et qu’ils trouveront en eux le saule stérile, qu’ils ne s’arrêtent pas à rendre raison de leurs oeuvres, à les faire connaître, qu’ils suspendent leurs harpes aux saules de Babylone. Mais en dehors de ces saules, qu’ils chantent, qu’ils travaillent sans relâche. Ce n’est point perdre que faire l’aumône. Confié à ton esclave, ton dépôt serait
en sûreté; confié au Christ, sera-t-il en péril?
14. Vous venez d’entendre le cantique de Sion pour les riches, écoutez celui des pauvres, C’est toujours saint Paul qui parle : «Nous n’avons rien apporté en ce monde, et sans aucun doute nous n’en pouvons rien emporter; ayant de quoi vivre, de quoi nous vêtir, nous devons être contents. Quant à ceux qui veulent s’enrichir, ils tombent dans la tentation et en des désirs sans nombre, insensés et nuisibles, qui plongent l’homme dans la mort et dans la perdition 1», Voilà les fleuves de Babylone. «Or, l’avarice est la racine de tous les maux; quelques-uns de ceux qui en sont possédés, se sont égarés de la foi, et se sont jetés dans de grandes douleurs 2 ».Ces deux hymnes sont-ils donc en contradiction? Voyez ce que l’on dit aux riches, « de ne point s’enfler d’orgueil, ni se confier dans les richesses qui sont incertaines 3 », de faire des bonnes oeuvres, des aumônes, de s’amasser pour l’avenir un trésor et un fondement
1. I Tim.
VI, 7-9. — 2. Id 10. — 3. Id. 17, 19.
solide. Aux pauvres, qu’est-il dit? « Ceux qui veulent s’enrichir, tombent dans la tentation ». On ne dit point: Ceux qui sont riches; mais « ceux qui veulent s’enrichir ». Autrement, s’ils étaient déjà riches, l’autre cantique serait pour eux. On dit aux riches de donner, aux pauvres de ne point désirer.
15. Mais quand vous vous trouvez avec ces hommes qui ne comprennent point les cantiques de Sion, suspendez, vous ai-je dit, vos harpes aux saules du rivage : différez ce que vous devez dire. Ces arbres peuvent cesser d’être stériles, changer de nature et porter de bons fruits : c’est alors que nous pourrons chanter et qu’ils nous comprendront. Mais avec ceux qui contredisent toutes nos paroles, qui font des questions insidieuses, et s’obstinent contre les vérités qu’ils entendent, ne cherchez jamais à leur plaire, craignez d’oublier Jérusalem; que cette Jérusalem de la terre n’ayant qu’une même âme, parce que la paix du Christ a réuni toutes les âmes en une seule, que cette captive s’écrie : « Si jamais je t’oublie, ô sainte Jérusalem, que ma main droite s’oublie elle-même 1». Quelle imprécation, mes frères! « Que ma main droite s’oublie elle-même ». Quel effroyable serment! Notre main droite, c’est la vie éternelle; notre gauche, la vie d’ici-bas, Toute oeuvre pour la vie éternelle est l’oeuvre de la droite. Si, dans tes actions, au désir de la vie éternelle se trouve mêlé quelque amour de la vie temporelle, ou d’une louange humaine, ou de quelque avantage mondain, ta main gauche connaît alors ce que fait ta main droite. Or, vous connaissez le précepte de l’Evangile : « Que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite 2. Si donc je t’oublie, ô Jérusalem, que ma main droite s’oublie elle-même ». Et c’est ce qui est arrivé; la parole du Prophète est plus une prédiction qu’un souhait. Car, à tout homme qui oublie Jérusalem, il arrive que sa droite elle-même s’oublie. Car la vie éternelle subsiste en- elle-même; pour eux, ils demeurent dans les plaisirs du temps, et se font une droite de ce qui est la gauche.
16. Soyez attentifs à mes paroles, mes frères, et je veux vous parler autant que Dieu m’en fera la grâce pour le salut de tous. Il vous souvient peut-être que je vous ai entretenus de certains hommes, qui se font une
1. Ps. CXXXVI, 5. — 2. Matth. VI, 3.
148
droite de ce qui est la gauche; c’est-à-dire qui donnent la préférence aux biens temporels, qui y placent leur bonheur, dans leur ignorance du vrai bonheur, de la véritable droite 1. L’Ecriture les nomme étrangers, comme n’appartenant pas à Jérusalem, mais à Babylone : c’est d’eux qu’il est dit en quelque endroit des psaumes : « Délivrez-moi, Seigneur, de la main des enfants étrangers, dont la bouche dit le mensonge, et dont la droite est une droite d’injustice». Et le Psalmiste continue en disant: « Leurs fils sont comme de nouveaux plants d’oliviers; leurs filles sont parées comme des temples; leurs celliers sont pleins, s’épanchant de l’un dans l’autre; leurs brebis sont fécondes, et s’en vont en foule de l’étable; leurs vaches sont grasses, leurs clôtures ne sont point en ruine, et nul bruit sur leurs places publiques2 ». Jouir de ce bonheur, est-ce donc être coupable?Non, sans doute; mais d’en faire la droite, Puisque telle est la gauche. Aussi, que dit le Prophète? « Ils ont appelé heureux le peuple qui possède ces biens ». Or, c’est parce qu’ils l’ont proclamé heureux que leur bouche a dit des vanités. Mais toi, ô Prophète, tu es citoyen de Jérusalem, puisque tu n’oublies pas Jérusalem, de peur que ta droite ne s’oublie; voilà que ces hommes ont dit la vanité en chantant le bonheur d’un peuple qui possède ces richesses : pour toi, chante-nous les hymnes de Sion. « Bienheureux », nous dit-il, « le peuple dont le Seigneur est le Dieu 3 ». Sondez vos coeurs, mes frères, voyez si vous avez soif des biens de Dieu, si vous soupirez après la cité de Dieu, la sainte Jérusalem, si vous désirez la vie éternelle. Que tout bonheur terrestre soit la gauche pour vous, et qu’il soit votre droite, celui que vous posséderez toujours. Si vous avez la gauche, n’y mettez point votre confiance; ne reprenez-vous pas ceux qui veulent manger de la gauche? Si vous croyez votre table déshonorée, parce qu’on y mange de la sorte, quelle injure n’est-ce point pour celle du Seigneur, que prendre pour la gauche ce qui est la droite, et pour la droite ce qui est la gauche? Que faire alors? « O Jérusalem, si jamais je t’oublie, que ma main droite s’oublie elle-même ».
17. « Que ma langue s’attache à mon palais,
1. Voir discours sur le Ps. CXX, n. 8. — 2. Ps. CXLIII, 7, 8. — 3. Id. 15.
si je ne me souviens de toi 1 ». C’est-à-dire, que je demeure muet si ton souvenir s’efface de ma mémoire. Que dire, en effet; de quoi parler, si l’on ne parle des cantiques de Sion? Notre langue est elle-même le cantique de Jérusalem. Chanter notre amour pour ce bas monde, c’est une langue étrangère, une langue barbare, et que nous avons apprise dans notre captivité. Il sera donc muet pour Dieu, celui qui aura oublié Jérusalem. Mais c’est peu de s’en souvenir; ils s’en souviennent aussi, ses ennemis qui la veulent détruire. Quelle est, disent-ils, cette cité? Quels sont ces chrétiens? Quelle est leur vie? Encore s’ils n’étaient plus! Voilà que la nation captive a vaincu ceux qui la tenaient en captivité, et toutefois ils murmurent, ils frémissent, ils veulent détruire la cité sainte étrangère parmi eux, comme autrefois Pharaon voulut détruire le peuple de Dieu, quand il faisait mettre à mort tout enfant mâle, et ne réservait que les filles : il étouffait la force et nourrissait la convoitise. C’est donc peu de s’en souvenir, vois quel souvenir tu en as. Il est des souvenirs de haine et des souvenirs d’amour. Aussi après avoir dit : « Si jamais je t’oublie, ô sainte Jérusalem, que ma main droite s’oublie elle-même. Que ma langue s’attache à mon palais, situ ne vis dans ma mémoire », le Prophète ajoute : « Si Jérusalem n’est pas toujours la première de mes joies ». Car, la joie suprême pour nous, c’est de jouir de Dieu, c’est de goûter en toute sécurité le bonheur d’une société paisible, et de l’union fraternelle. Là, nulle tentation violente, nul attrait dangereux ne pourra nous atteindre, le bien seul aura pour nous des charmes. Toute nécessité disparaîtra et fera place au bonheur suprême. « Si Jérusalem n’est point la première de mes joies».
18 Le Prophète en appelle au Seigneur, contre les ennemis de la cité: « Souvenez-vous, Seigneur, des fils d’Edom 2». Or, Edom est ici le même qu’Esaü, et vous avez entendu tout à l’heure à la lecture de l’Apôtre : « J’ai aimé Jacob, et haï Esaü 3 ». C’étaient deux frères dans un même sein, deux jumeaux dans les entrailles de Rébecca, deux fils d’Isaac, petits-fils d’Abraham. Néanmoins ils naquirent, l’un pour être admis à l’héritage, l’autre pour en être exclu. Or, cet
1. Ps. CXXXVI, 6.
— 2. Id. 7. — 3. Gen. XXV, 30.
149
Esaü fut l’ennemi de son frère, parce que ce frère qui était le plus jeune lui ravit la bénédiction paternelle, et qu’ainsi s’accomplit cet oracle : « L’aîné servira le plus jeune 1». Or, nous commençons à comprendre quel est l’aîné, quel est le plus jeune, et quel est cet aîné assujetti au plus jeune. Le peuple juif paraissait l’aîné, et le peuple chrétien le plus jeune selon le temps. Et voyez comme l’aîné est assujetti au plus jeune. Ils sont les colporteurs de nos livres, car c’est de leurs livres que nous vient la vie. Mais pour donner à ces qualifications d’aîné et de plus jeune tin sens plus général, l’aîné, c’est l’homme charnel, et le plus jeune, l’homme spirituel; car l’homme charnel est le premier, l’homme spirituel vient ensuite. C’est l’Apôtre qui nous le dit clairement : « Le premier homme est l’homme terrestre formé de la terre; le second est l’homme céleste qui vient du ciel: comme le premier est terrestre, ses enfants sont terrestres, et comme le second est céleste, ses enfants sont célestes. Comme donc nous avons porté l’image de l’homme e terrestre, portons aussi l’image de l’homme céleste». Un peu auparavant havait dit : « Ce n’est point le corps spirituel qui a été formé le premier; c’est le corps animal, et ensuite le spirituel 2». L’expression animal a le même sens que charnel. A sa naissance l’homme est d’abord animal, homme charnel. S’il sort de la captivité de Babylone, pour retourner à Jérusalem, il est renouvelé, il se fait en lui une régénération selon l’homme nouveau et intérieur; il est le plus jeune par le temps, et l’aîné par la puissance. Esaü est donc le type de tous les hommes charnels, et Jacob le type de tous les hommes spirituels ; ces derniers sont élus, les premiers sont réprouvés. L’aîné veut-il être élu ? qu’il devienne le plus jeune. Il est appelé Edom, à cause de ce mets de lentilles qui est roux, c’est-à-dire, qui a une couleur rougeâtre. Ces lentilles étaient cuites et préparées, Esaü les demanda à Jacob son frère, il poussa l’envie de manger ces lentilles jusqu’à céder son droit d’aînesse, dignité que son frère acquit en échange du mets si convoité; et, par cette convention, l’un devenant le plus jeune l’autre l’aîné, cet aîné fut assujetti au plus jeune, et fut surnommé Edom 3. Or, selon le
1. Rom. IX, 13;
Gen. XXV, 23. — 2. I
Cor. XV, 46-49 — 3. Gen. XXV,
29-31; XXVII, 36, 87.
témoignage des hommes instruits dans cette langue, Edom veut dire sang, signification qu’il a aussi dans notre langue punique. Ne vous en étonnez point, c’est au sang qu’appartiennent toutes les personnes charnelles. « Or, ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu 1 ». Edom n’a aucune part à ce royaume, tandis qu’il est le partage de Jacob, qui se priva d’un mets charnel, pour un honneur spirituel. Mais il eut pour ennemi Esaü, car tous les hommes charnels sont ennemis des hommes spirituels : quiconque ne recherche que le présent, persécute ceux qu’il voit occupés des biens éternels. Or, que dit contre ces hommes le Prophète qui ne perd point de vue Jérusalem, et qui demande à Dieu d’être délivré de sa captivité? « Souvenez-vous, Seigneur, des fils d’Edom ». Délivrez-nous des hommes charnels, qui suivent cet Edom, qui sont nos frères aînés, mais qui sont aussi nos ennemis. Ils sont nés les premiers, mais ceux qui sont nés ensuite les ont devancés; car la convoitise charnelle a humilié les uns, et le mépris de cette convoitise élève les autres. Ils vivent, mais pour nous porter envie et nous persécuter.
19. « Souvenez-vous, Seigneur, des enfants d’Edom au jour de Jérusalem ». Ce jour de Jérusalem est-il bien le jour de la douleur, le jour de la captivité pour Jérusalem, ou le jour de son bonheur, le jour de sa délivrance, le terme de sa course qui sera l’éternité ? « Seigneur », dit le Prophète, « n’oubliez pas les enfants d’Edom ». Desquels? « De ceux qui disent : Détruisez, détruisez Jérusalem jusqu’en ses fondements ». Donc, souvenez-vous du jour où ils voulaient détruire Jérusalem. Combien de persécutions 1’Eglise n’a-t-elle pas endurées ? Avec quelle fureur les fils d’Edom, ou les hommes charnels, soumis au diable et à ses anges, qui adorent les pierres et le bois, qui obéissent aux convoitises de la chair, avec quelle fureur ne criaient-ils point Mort aux chrétiens, mort aux chrétiens : que pas un seul n’échappe détruisez jusqu’aux fondements ? N’est-ce point là leur cri ? Et, dans ce langage atroce, les persécuteurs n’ont-ils pas été rejetés de Dieu, et les martyrs couronnés? «Détruisez », disent-ils, « détruisez jusqu’aux fondements». Ainsi disent les enfants d’Edom : « Détruisez,
1. I Cor.
XV, 50.
150
détruisez », et Dieu crie à son tour: « Soyez assujettis 1 ». Laquelle de ces paroles sera victorieuse, sinon la parole de Dieu qui a dit: « L’aîné sera assujetti au plus jeune 2 ? Détruisez, détruisez jusqu’en ses fondements».
20. Puis s’adressant à Babylone: « O fille de Babylone», s’écrie le Prophète, «malheur à toi 3 ». Malheur à toi dans ton allégresse, malheur dans ta confiance, malheur dans tes inimitiés. «Malheur à toi, fille de Babylone ». Cette même cité est nommée Babylone et fille de Babylone; comme on dit Jérusalem et fille de Jérusalem, Sion et fille de Sion, l’Eglise et la fille de l’Eglise. Le nom de fille s’entend de la succession, le nom de mère désigne sa supériorité. Tout d’abord il y eut une ville de Babylone; mais des habitants ont-ils subsisté jusqu’aujourd’hui ? Par la succession des temps elle est devenue fille de Babylone. « Malheur à toi donc, ô fille de Babylone, bienheureux celui qui te rendra les maux que tu nous a faits 4». Malheur à toi, honneur à lui.
24. Qu’as-tu fait, et que faut-il te rendre? Ecoute bien. « Heureux celui qui te rendra tous les maux que tu nous a faits ». De quels maux veut-il parler? C’est là ce qui termine le psaume : « Bienheureux celui qui saisira tes enfants et les brisera contre la pierre 5 ». Tel est son malheur, et bienheureux celui qui la traitera comme elle nous a traités. Or, si nous cherchions quel est ce traitement: « Bienheureux », dit le Prophète, « celui qui saisira tes enfants et les brisera contre la muraille ». Tel est ce traitement. Que nous a fait cette Babylone? Nous l’avons chanté dans un autre psaume: « Les paroles des méchants ont prévalu contre nous 6». A notre naissance, Babylone ou la confusion du siècle nous a enveloppés, et dans notre enfance nous a en quelque sorte suffoqués dans ses erreurs si diverses et si multipliées. Voilà un nouveau-né qui sera un jour citoyen de la Jérusalem d’en haut, qui l’est déjà par la prédestination de Dieu, mais qui est encore pour un temps dans la captivité. Comment saura-t-il aimer, sinon ce que lui inspirent son père et sa mère? Or, les voilà qui l’instruisent, qui le forment à l’avarice, à la rapine, aux mensonges de chaque jour, à l’idolâtrie et au culte des démons, aux coupables pratiques
1. Gen. XXV, 23.—
2. Rom. IX, 13. — 3.
Ps. CXXXVI, 8. — 4. Id. 9. — 5. Ibid.— 6. Id. LXIV, 4.
des enchantements et des ligatures. Que fera cet enfant, dans un âge si tendre, qui n’a des yeux que pour voir ce que font ses aînés; que peut-il faire, sinon de suivre leur exemple? C’est donc ainsi que Babylone nous a persécutés dans notre enfance: mais, à mesure que nous avons grandi, Dieu nous a fait la grâce de le connaître et de nous détourner des errements de nos pères. C’est la prédiction que je vous ai signalée dans l’explication du même psaume 1 : « Les nations viendront à vous des extrémités de la terre et diront : Véritablement nos pères ont adoré le mensonge et la vanité qui ne leur ont servi de rien 2 ». C’est le langage que tiennent des hommes dans leur force: on les avait mis à mort dans leur jeune âge, en leur faisant suivre ces vanités; qu’ils repoussent bien loin ces vanités, qu’ils reprennent une vie nouvelle en Dieu, en s’avançant dans la vertu et se vengeant de Babylone. Or, que peuvent-ils lui rendre? Ce qu’elle nous a fait. Que ses enfants soient étouffés: ou plutôt, qu’on les brise contre la muraille et qu’ils meurent. Mais quels sont ces enfants de Babylone? Les convoitises coupables qui naissent en nous. Il en est qui ont à livrer de rudes combats contre leurs passions invétérées. Qu’une passion vienne à poindre dans ton coeur, avant qu’elle ne se fortifie contre toi par l’habitude, quand ce n’est qu’une passion nouvellement formée, ne lui laisse pas le temps de grandir par l’habitude, mais étouffe-la dès sa naissance. Et si tu crains qu’elle ne meure pas même en l’étouffant, brise-la contre la pierre. « Or, cette pierre c’est le Christ 3 ».
22. Que vos harpes, mes frères, ne cessent de retentir par vos bonnes oeuvres; chantez-vous mutuellement les cantiques de Sion. Autant vous aimez d’écouter, autant il faut aimer de pratiquer; si vous ne voulez être à Babylone, abreuvés de l’eau de ses fleuves, mais ne rapportant aucun fruit. Mais soupirez après la Jérusalem éternelle : c’est là que l’espérance nous a devancés, que nos oeuvres nous y suivent; c’est là que nous serons avec le Christ. Maintenant notre chef c’est le Christ, lui qui nous gouverne d’en haut: c’est dans cette cité bienheureuse que nous jouirons de ses embrassements, et que nous serons égaux avec les anges. C’est là ce que de nous-mêmes
1. Voir discours sur le Ps. LXIV, n. 6. — 2. Jérém. XVI, 19. — 3. I Cor. X, 4.
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nous n’oserions même soupçonner sans les promesses de l’infaillible vérité. Portez donc là vos désirs, mes frères, que ce soit jour et nuit l’objet de vos pensées. Quelque bonheur qui vous sourie dans le monde, ne vous en élevez point; ne raisonnez point avec vos convoitises. Votre ennemi est-il grand? tuez-le contre la pierre ; est-il petit? brisez-le contre la pierre ; grands ou petits, tuez-les, brisez-les contre la pierre. Que la pierre triomphe ; bâtissez sur la pierre, si vous ne voulez être emportés ou par le fleuve, ou par l’ouragan, ou par les pluies. Afin de vous armer contre les séductions du monde, faites croître et grandir dans vos coeurs le désir de la Jérusalem éternelle. A la captivité qui passera, succédera le bonheur, le dernier ennemi sera vaincu, et, affranchis de la mort, nous triompherons avec notre roi.
SERMON AU PEUPLE EN LÀ FÊTE DE SAINTE CRISPINE.
GLOIRE A DIEU.
Le psaume est une confession, non des péchés, mais des louanges, comme celle de Jésus-Christ dans l’Evangile ; et confesser Dieu de tout son coeur, c’est lui offrir un holocauste de louanges, ou le sacrifice parfait, qui est le chant avec les anges, ou du ce bonheur spirituel que l’on peut goûter ici-bas, même au milieu des tourments, qui est offert à Dieu dans son temple ou dans l’âme, et dans les biens qu’il nous a procurés. Nous confesserons la miséricorde qui prend le pécheur en pitié, et nous incline vers les pauvres, et la vérité par laquelle Dieu accomplit ses promesses, et que nous devons exercer dans nos jugements. Dieu a glorifié son saint nom en choisissant la race d’Abraham, d’où est issu le Christ qui a envoyé les apôtres prêcher l’Evangile. Hâtez-vous de m’exaucer, dit le Prophète qui sait ce qu’il doit demander à Dieu, qui demande, comme Crispine, les biens éternels. Il demande en effet la multiplication, non de la famille, ni des richesses, mais de son âme. Les vices sont dans l’âme, et le Prophète veut être multiplié en vertu. — Rois de la terre, confessez Dieu : c’est ce qu’ils font chaque jour ; qu’ils s’humilient parce qu’ils ont entendu les oracles des Ecritures, aujourd’hui prêchées sur toute la terre, comme le figurait à Gédéon l’aire trempée de rosée. Qu’ils chantent, non leur gloire, mais celle de Dieu; qu’ils soient humbles, parce que Dieu regarde favorablement les humbles, et ne voit les orgueilleux que de loin ou en s’éloignant d’eux. Marcher dans la tribulation, c’est marcher en cette vie qui est pleine de tribulations, et la vie éternelle est au prix de notre patience. La main de Dieu ou bien s’appesantit sur nous à cause du péché, ou bien nous venge de ceux qui nous insultaient et dont plusieurs ont embrassé la foi; sa droite nous sauve, parce que sa droite est la place des bonnes oeuvres, tandis que la gauche est celle des biens d’ici-bas que Dieu n’accorde pas toujours à ses élus. Seigneur, vous rendrez pour moi, c’est-à-dire vous me vengerez de mes ennemis, ou vous payerez ma dette envers le Seigneur, car le Christ qui ne devait rien à payé pour nous. La miséricorde du Seigneur est pour l’éternité et non pour un temps : puisse-t-il ne pas mépriser l’ouvrage de ses mains!
1. Le titre de notre psaume est court et simple: il ne nous arrêtera point, car nous connaissons celui que figurait David, et même nous nous reconnaissons en lui, puisque nous sommes les membres de son corps. Reconnaissons donc ici la voix de l’Eglise et réjouissons-nous d’être les enfants de celle que nous avons entendu chanter. Tout le titre du psaume est dans ces mots : « A David lui-même ». Voyons ce qui est dit à David.
2. « Je vous confesserai, Seigneur, dans toute l’effusion de mon âme 1». Le titre d’un psaume nous en indique ordinairement le sens intime : mais ici, comme il se borne à nous dire que c’est un chant pour David, c’est le premier verset qui nous indique le sujet de tout le psaume. « Je vous confesserai, Seigneur, dans toute l’effusion de mon âme ». Ecoutons donc cette confession. Mais auparavant je vous rappelle que dans les saintes Ecritures, cette expression, confesser au Seigneur, s’entend de deux manières, d’une confession des péchés, et d’une confession de louanges. Chacun connaît la confession des péchés, mais il en est peu pour connaître la confession de louanges. La première est tellement connue que quand nous rencontrons
1. Ps. CXXXVII, 1.
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dans les Ecritures ces paroles : « Je vous confesserai, Seigneur», ou « nous vous confesserons », la coutume de l’entendre ainsi fait que nos mains cherchent à frapper nos poitrines, tant les hommes sont habitués àne voir dans la confession que celle des péchés. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ était- il un pécheur, lui qui dit dans l’Evangile: « Je vous confesse, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre?» La suite nous montre ce qu’il confessera; et nous indique une confession de louanges, et non l’aveu des péchés. « Je vous confesse», dit-il, «ô mon Père, Dieu du ciel et de la terre, parce que vous avez dérobé ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aux petits 1». Il a donc loué son Père, il a loué Dieu, qui ne méprise point les humbles, mais les superbes; et la confession que nous allons entendre dans notre psaume est une confession de louanges et d’actions de grâces. « Seigneur », dit-il, «je vous confesserai de tout mon coeur ». C’est donc mon coeur tout entier que je mets sur l’autel de votre confession, c’est un holocauste de louanges que je viens vous offrir. Car on appelle holocauste ce sacrifice où tout est consumé; puisque olon, en grec, se traduit en latin par totum, tout entier. Or, vois comment il offre un holocauste spirituel celui qui dit : « Seigneur, je vous confesserai de tout mon coeur». Oui, que la flamme de votre amour embrase entièrement mon coeur; que rien de ce qui est à moi ne m’appartienne plus, ni ne me fasse replier sur moi-même ; que tous mes désirs soient pour vous, toute mon ardeur pour vous, tout mon amour pour vous, que je sois embrasé de vous-même. « Seigneur, je vous confesserai de tout mon coeur, parce que vous avez entendu les paroles de ma bouche ». De quelle bouche, sinon de la bouche de mon coeur? Nos coeurs aussi ont une voix que Dieu entend, bien qu’elle n’arrive pas à l’oreille de l’homme. Ils criaient sans doute, les accusateurs de Suzanne, mais ils ne levaient pas les yeux au ciel : tandis que Suzanne silencieuse criait de tout son coeur. De là vient qu’elle mérita d’être exaucée, eux d’être châtiés 2. Nous avons donc une bouche intérieure; c’est là que nous prions, et de là encore que nous prions. Et si nous avons préparé à Dieu un logis, une demeure, c’est là que nous lui parlons, là
1. Matth. XI, 23.
— 2. Dan. XIII, 34.
que nous sommes exaucés : car il n’est pas éloigné de chacun de nous: « c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être 1 ». Il n’y a que le péché qui nous éloigne de Dieu. Renverse la muraille du péché qui s’élève entre toi et Dieu, et tu seras avec celui que tu implores. « Vous avez entendu les paroles de ma bouche», dit le Prophète, «et je vous confesserai ».
3. « Je vous chanterai des hymnes en présence des anges ». Ce n’est point en présence des hommes, c’est en présence des anges que je vous chanterai des hymnes. Mon psaltérion, c’est ma joie. La joie qui nie vient des choses d’ici-bas est avec les hommes, celle qui me vient des choses d’en-haut est avec les anges. Car l’impie ne connaît point la joie du juste. «Il n’y a point, en effet, de joie pour l’impie, a dit le Seigneur 2 ». L’impie trouve sa joie dans la taverne, le martyr dans sa chaîne. Quelle n’était pas la joie de cette Crispine dont nous célébrons aujourd’hui la fête ? Sa joie était d’être livrée aux persécuteurs, d’être traînée devant les tribunaux, d’être enfermée dans les cachots, d’être exposée avec ses chaînes, d’être élevée sur le chevalet, d’être écoutée, d’être condamnée: tout cela lui donnait de la joie, et quand ces misérables croyaient à sa misère, elle était dans la joie aux yeux des anges.
4. « Je vous adorerai dans votre saint temple 3 ». Quel est ce saint temple ? Celui où nous devons habiter, où flous devons adorer. Car nous courons pour adorer Dieu. Notre coeur gonflé veut enfanter, et cherche où il pourra le faire. Or, quel est ce lieu où il faut adorer Dieu? Quel est ce monde? Quel est cet édifice ? Quel est son trône dans le ciel, au milieu des étoiles? Nous le cherchons dans les saintes Ecritures et nous le trouvons dans la Sagesse: « Pour moi», dit-elle, « j’étais avec lui, et chaque jour je faisais ses délices ». Puis elle chante les oeuvres de Dieu et nous indique son trône. Quel est-il? « Quand Dieu », dit-elle, « affermissait les nuées en haut, quand il établissait son trône au-dessus des vents 4 ». Mais son trône est aussi son temple. Où donc irons-nous? Est-ce pardessus les vents qu’il nous faudra l’adorer? S’il faut l’adorer par-dessus les vents, les oiseaux l’emportent sur nous. Mais si nous
1. Act. XVII, 27, 28.— 2. Isa. XLVIII, 22 ; LVII, 21.— 3. Ps. CXXXVII, 2. — 4. Prov. VIII, 27-30.
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appelons âmes les mêmes vents, c’est-à-dire, si les vents sont une figure symbolique des âmes, selon cette expression d’un autre psaume : « Il a volé sur les ailes des vents 1 »c’est-à-dire sur les vertus des âmes, ce qui fait qu’un souffle de Dieu prend le nom de vent ou d’âme ; non point qu’il nous faille entendre par là ce vent qui pousse notre corps et qui est sensible, mais quelque chose d’invisible qui échappe à la perspicacité de nos yeux, à la sensibilité de nos oreilles, au discernement de l’odorat, à la perception du goût, au toucher des mains : mais une certaine vie, qui nous anime et que l’on appelle âme; si, dis-je, nous entendons ainsi les vents, il n’est pas nécessaire de chercher des ailes visibles, pour voler avec les oiseaux et adorer Dieu dans son temple; mais nous trouverons que Dieu est assis au-dessus de nous-mêmes, si nous voulons lui être fidèles. Voyez si tel n’est point le sens de ces paroles de l’Apôtre : « Le temple de Dieu est saint et vous êtes ce temple 2 ». Il est certain néanmoins, il est évitent que Dieu habite dans les anges. Donc lorsque dans la joie qui nous vient des biens spirituels, et non des biens terrestres, nous chantons des hymnes à Dieu en présence des anges, cette congrégation des anges devient le temple de Dieu, et nous adorons le Seigneur dans son temple. Quant à l’Eglise de Dieu, elle est sur la terre et dans le ciel ; l’Eglise de la terre se compose de tous les fidèles, l’Eglise du ciel de tous les anges. Mais le Seigneur des anges est descendu vers l’Eglise d’ici-bas, et ses anges le servaient, lui qui était venu pour nous servir 3. «Car», nous dit-il, «ce n’est point pour être servi, mais pour servir, que je suis venu 4 ». Que nous a-t-il servi, sinon ce qui fait aujourd’hui notre nourriture et notre breuvage? Si donc le Maître des anges a bien voulu nous servir, ne désespérons pas d’être un jour les égaux des anges. Celui qui est plus grand que les anges s’est donc abaissé jusqu’à l’homme, le Créateur des anges s’est revêtu de l’homme, le Maître des anges est mort pour l’homme. « Je vous adorerai dans votre saint temple » : c’est-à-dire, dans ce temple qui n’est pas fait de la main des hommes 5, mais que vous avez fait.
5. « Je confesserai votre nom dans votre
1. Ps.
XVII, 11. — 2. I Cor. III, 17. — 3. Matth. IV, 11. — 4. Id. XX, 28. — 5. Act.
XVII, 24.
miséricorde et votre vérité ». Tels sont les deux attributs que nous voulons chanter, comme il est dit dans un autre psaume « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 1 ». Tels sont, ô mon Dieu, les deux attributs que nous confessons. Votre miséricorde et votre vérité ; c’est par la miséricorde que vous jetez sur le pécheur un regard favorable, et par la vérité que vous tenez à vos promesses. « Je vous confesserai dans votre miséricorde et dans votre vérité ». Et c’est là ce que je veux vous rendre selon les forces que je tiens de vous, en exerçant la miséricorde et la vérité ; la miséricorde par l’aumône, la vérité dans mes jugements. C’est en cela que Dieu nous aide, en cela que nous méritons Dieu ; et dès lors, toutes les voies du Seigneur sont la miséricorde et la vérité ; il ne vient à nous par aucune autre voie, et nous n’avons aucune autre voie pour aller à lui.
6. « Car vous avez glorifié par-dessus tout votre saint nom ». Que signifie cette louange, mes frères? Dieu glorifia son saint nom sur Abraham : « Car Abraham crut en Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice 2». Les autres nations sacrifiaient aux idoles, et servaient les démons. D’Abraham naquit Isaac, et Dieu fut glorifié en cette maison vint ensuite Jacob, et Dieu fut encore glorifié, et il nous dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob 3 ». De là naquirent les douze patriarches et le peuple d’Israël que Dieu délivra de l’Egypte, le conduisant à travers la mer Rouge, l’exerçant dans le désert, l’établissant dans la terre promise après en avoir chassé les nations. Le nom du Seigneur fut donc glorifié en Israël. C’est de ce peuple encore que sortit la Vierge Marie; de là le Christ notre Seigneur, qui est mort pour nos péchés, qui est ressuscité pour notre justification 4, remplissant les fidèles du Saint-Esprit, et les envoyant prêcher à tous les peuples : « Faites pénitence, car le royaume des u cieux approche 5 ». C’est ainsi que Dieu glorifie son nom sur toutes choses.
7. « Au jour où je vous invoquerai, hâtez-vous de m’exaucer 6 ». Pourquoi « hâtez-vous?» C’est que vous-même l’avez dit: « Tu parleras encore, quand je dirai : Me voici 7 ».
1. Ps. XXIV, 10. — 2. Gen. XV, 6; Rom. IV, 3.— 3. Exod. III, 6. — 4. Rom. IV, 25. — 5. Matth. III, 2. — 6. Ps. CXXXVII, 3. — 7. Isa. LVIII, 9.
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Pourquoi « hâtez-vous?» Parce que je ne demande plus une félicité terrestre; mais le nouveau Testament m’apprend à former de saints désirs. Je ne demande ni la terre, ni une fécondité charnelle, ni la santé passagère, ni l’humiliation de mes ennemis, ni les richesses, ni les honneurs; je ne veux rien de cela : « hâtez-vous donc de me secourir. » Donnez-moi ce que je demande, puisque vous m’avez appris ce que je dois demander. Disons au Prophète : Est-ce là ce que vous demandez? Ecoutons à notre tour, qu’il dise de quoi son coeur est gros, et voyons ce qu’il demande apprenons de lui à demander, pour mériter de recevoir. Tu es venu à l’église aujourd’hui faire je ne sais quelle demande ; de bonne foi, qu’es-tu venu demander? Tu avais dans le coeur je ne sais quel désir: puisse-t-il être innocent, bien que charnel ! Mais arrière ce qui est injuste, arrière ce qui est charnel! Apprends ce qu’il faut demander, ce que tu célèbres aujourd’hui. Tu célèbres la mémoire d’une sainte et bienheureuse femme, et tu aspires peut-être à une félicité terrestre. Embrasée du désir de la sainteté, elle renonça au bonheur qu’elle avait ici-bas: elle abandonna ses enfants qui pleuraient leur mère et l’accusaient de cruauté, parce que, dans son impatience de recevoir la couronne céleste, elle s’était dépouillée en quelque sorte de toute pitié humaine. Or, ne savait-elle point ce qu’elle désirait, ce qu’elle foulait aux pieds? Loin de là, elle savait chanter devant les anges de Dieu, aspirer à leur société, à leur amitié chaste et pure, où elle ne connaîtrait plus la mort, mais le juge qui ne saurait être surpris par aucun mensonge. Une telle vie est-elle donc dénuée de tout bien? Au contraire, c’est là qu’est le seul bien, le bien qui n’est mélangé d’aucun mal, dont on jouit en toute sécurité, avec une entière avidité, sans que nul nous dise: Modérez-vous. Ici-bas il est fâcheux, il est même très-dangereux de nous réjouir de nos biens terrestres, de peur que cette complaisance ne devienne de l’attachement, que cette joie immodérée ne soit notre perte. Pourquoi, en effet, Dieu prend-il soin de mêler aux joies de cette vie quelques tribulations, sinon afin que ces tribulations et ces amertumes nous apprennent à n’aspirer qu’aux délices éternelles ?
8. Voyons donc ce que demande le Prophète, ce qui lui fait dire avec raison : « Hâtez-vous de m’exaucer ». Que demandez-vous, ô Prophète, pour que Dieu vous exauce promptement ? « Vous me multiplierez ». Cette multiplication peut s’entendre en bien des sens. Il y a multiplication dans la génération terrestre, selon cette première bénédiction donnée à notre nature, et que nous avons entendue : « Croissez et multipliez, emplissez la terre, et soumettez-la 1». Est-ce bien cette multiplication que voulait David quand il disait: «Hâtez-vous de m’exaucer? » Il est vrai que cette multiplication a son avantage, et ne vient que de la bénédiction du Seigneur. Que dirai-je des autres sens de multiplier ? Chez l’un, c’est l’or qui se multiplie; chez l’autre, c’est l’argent; ici c’est le bétail, et là c’est la famille; celui-ci voit ses terres se multiplier, celui-là tous ces biens à la fois. Il est plusieurs manières de se multiplier sur la terre; la plus heureuse est de voir ses enfants se multiplier : et toutefois, pour l’homme avare, cette fécondité même devient incommode; il redoute la pauvreté pour ceux qui naissent en grand nombre. Cette sollicitude en a poussé beaucoup à l’impiété: oubliant qu’ils étaient pères, ils se sont dépouillés de tout sentiment d’humanité, jusqu’à exposer leurs enfants, et en faire des étrangers; une mère rejette son fils que recueille celle qui n’est pas mère, l’une affectant le mépris, l’autre l’amour; l’une vainement mère selon la chair, l’autre plus véritablement mère par la charité. Si donc il y a tant de multiplications, tant de manières de multiplier, quelle est cette multiplication qui fait dire au Prophète : « Hâtez-vous de m’exaucer ? — Vous « me multiplierez » ,dit-il. Nous sommes impatients de savoir en quoi. Ecoutons alors: « Dans mon âme », dit-il. Non pas dans ma chair, mais dans mon âme: « c’est dans l’âme que je serai multiplié ». Peut-on rien ajouter, et la multiplication à l’égard de l’âme serait-elle bien un bonheur sans retard? C’est dans l’âme, en effet, que les soins se multiplient pour l’homme, et l’on pourrait le croire encore multiplié dans son âme quand les vices y sont nombreux, Celui-ci n’est qu’avare, celui-là qu’orgueilleux, cet autre que libertin ; mais tel autre est tout à la fois avare, et orgueilleux, et libertin; il y a donc multiplication dans son âme, et pour son malheur. Cette multiplication est plutôt la
1. Gen. I, 28
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pauvreté que l’abondance. Vous donc, ô saint Prophète, qui avez dit : « Hâtez-vous de me secourir », qui éloignez de vous tout ce qui est charnel, tout ce qui est terrestre, tout désir mondain, que voulez-vous dire à Dieu «Vous me multiplierez dans mon âme ? » Expliquez-nous votre désir. « Vous me multiplierez dans mon âme », dit-il, « par la vertu». Voilà clairement ce qu’il souhaite, voilà son désir sans aucune confusion. S’il disait simplement: « Vous me multiplierez », on pourrait s’arrêter à quelque chose de terrestre; il ajoute « dans mon âme » ; et, pour éloigner toute pensée du vice dans l’âme, il ajoute encore, « par la vertu ». Vous n’avez plus rien à désirer, si vous voulez dire à Dieu avec une sainte franchise : « Hâtez-vous de me secourir ».
9. « Que tous les rois de la terre vous confessent, ô mon Dieu ». Ainsi en sera-t-il, mes frères, ainsi en est-il, et en est-il tous les jours; c’est ce qui nous montre que cette parole n’est pas vaine, et que le Prophète lisait dans l’avenir. « Que tous les rois de la terre vous confessent, ô mon Dieu 1 ». Mais que ces rois eux-mêmes, quand ils vous confessent, quand ils vous louent, ne vous demandent rien de terrestre. Que peuvent, en effet, désirer les rois de la terre ? N’ont-ils pas le souverain pouvoir? Quelle que soit l’ambition d’un homme sur la terre, elle ne dépasse point le pouvoir suprême. Coin ment s’élever plus haut? Il faut sans doute un pouvoir suprême, et néanmoins plus elle est élevée, plus elle est dangereuse. Et dès lors, plus les rois sont élevés en dignité sur la terre, plus ils doivent s’humilier devant Dieu. Pourquoi en agissent-ils de la sorte? « Parce qu’ils ont entendu toutes les paroles de votre bouche». O mon Dieu, « toutes les paroles de votre bouche ! » La loi et les Prophètes étaient ensevelis chez je ne sais quelle nation, c’étaient là «toutes les paroles de votre bouche»; mais on ne trouvait que chez le peuple juif «toutes ces paroles de votre bouche ». C’est en l’honneur de cette nation que l’Apôtre a dit: «Quel est donc l’avantage des Juifs? ou de quoi sert la circoncision? L’avantage des Juifs est grand de toute manière, d’abord parce que c’est à eux que les oracles de Dieu ont été confiés 2 ». C’est là qu’étaient les paroles de Dieu. Mais voici Gédéon, saint
1. Ps. CXXXVII, 4. — 2. Rom. III, 1, 2.
personnage, au temps des Juges : voyez quel signe il demande au Seigneur : « Je mettrai une toison dans l’aire», dit-il : « que la toison soit baignée, et que l’aire demeure sèche 1». Ce qui fut accompli : l’aire demeura sèche, et la toison fut baignée. Puis il demanda un second signe, « que l’aire soit baignée complètement, et que la toison demeure sèche ». Ce qui fut accompli, l’aire fut trempée et la toison demeura sèche. D’abord la toison fut baignée, tandis que l’aire demeurait sèche, puis la toison demeura sèche, tandis que l’aire était baignée. Mais celte aire, que figurait-elle selon vous ? N’est-ce pas l’univers entier? Que signifie la toison ? La nation juive au milieu de l’univers; elle ales sources de la grâce, non point en évidence, mais sous le voile du mystère, la tenant cachée sous les symboles, comme la pluie dans la toison. Mais le temps vint où la pluie devait être visible dans l’aire ; elle y est manifestée sans aucun voile. Ainsi donc s’est accomplie cette parole: « Seigneur, que tous les rois de la terre vous confessent ». Pourquoi, Israël, cacher cette précieuse rosée ? combien de temps la voulais-tu cacher? La toison est enfin pressée, et de toi est sortie la pluie. Il n’y a que le Christ pour donner à la pluie sa douceur, et il n’y a que le Christ que tu ne voies pas clans les Ecritures, quand les Ecritures sont faites pour lui seul. Mais, « que tous les rois de la terre vous confessent, ô mon Dieu, puisqu’ils ont entendu toutes les paroles de votre bouche ».
10. « Qu’ils chantent dans les voies du Seigneur, parce que la gloire du Seigneur est grande 2 ». Que les rois de la terre chantent dans les voies du Seigneur. Dans quelles voies ? Dans celles dont il est dit plus haut: « Dans votre miséricorde et dans votre vérité parce que toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 3 ». Que les rois ne soient donc point orgueilleux, mais humbles ; qu’ils chantent dans les voies du Seigneur, s’ils ont l’humilité ; qu’ils aiment et ils chanteront. Nous voyons des voyageurs chanter; ils chantent et se hâtent d’arriver. Il est des chants criminels, cornue les chants du vieil homme; mais à l’homme nouveau appartient le chant nouveau. Que les rois de la terre marchent donc aussi dans vos voies, oui, dans vos voies, qu’ils marchent
1. Juges, VI, 36-40. — 2. Ps CXXXVII, 5. — 3. Id. XXIV, 10.
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et qu’ils chantent. Que doivent-ils chanter? Que c’est la gloire du Seigneur qui est grande, et non celle des rois.
11. Considère de quelle manière le Prophète veut que tous les rois chantent dans les voies du Seigneur, en portant le Seigneur avec humilité, et sans s’élever contre lui. Qu’arriverait-il, en effet, s’ils s’élevaient ? « Car le Seigneur est le Très-Haut, et regarde les humbles 1 ». Les rois veulent-ils que Dieu les regarde ? Qu’ils soient humbles. Mais en s’élevant dans leur orgueil pourraient-ils échapper à ses regards? Bien que le Prophète ait dit que Dieu regarde les humbles, garde-toi de l’orgueil, et ne dis point dans ton âme: Si Dieu regarde les humbles, voilà qu’il ne me verra point, et je ferai ce qui me plaira. Qui pourrait me voir? Ce ne sont point les hommes, et Dieu ne veut point me voir parce que je ne suis pas humble, et qu’il n’a des regards que pour l’humilité; je puis agir à mon gré. O insensé, tiendrais-tu ce langage si tu savais ce qu’il t’est bon d’aimer? Si Dieu ne veut point te voir, n’y a-t-il pas de quoi trembler dans le dédain qu’il a pour toi? Si cet homme haut placé, ce grand du monde ne prend pas garde à ton salut, dans son attention pour un autre, quelle peine dans ton âme ! Et quand le Seigneur te dédaigne, tu te crois en sûreté? Si le Sauveur ne te voit point, le voleur t’observe. Et néanmoins le Seigneur te voit aussi. Ne t’imagine pas qu’il ne te voit point, prie, au contraire, afin de mériter d’être vu par celui qui te voit. Car il est dit que « les yeux du Seigneur sont sur les justes». Mais écoutons encore : « Et ses oreilles attentives à leurs prières 2 ». Or, les hommes d’iniquité qui se croient en sûreté, parce que les yeux du Seigneur ne sont point sur eux, ne doivent-ils pas trembler quand le Seigneur n’a point d’oreilles pour leurs prières? N’est-il pas plus avantageux que ses yeux soient sur nous et ses oreilles attentives à nos prières? Mais dès lors que tu fais ce que tu ne voudrais pas que Dieu embrassât de ses regards, tu ne mérites pas qu’il prête l’oreille à tes prières et toutefois, en commettant le mal, tu ne détournes pas de toiles regards du Seigneur, Voyons en effet la suite du psaume: « Les yeux du Seigneur, sont sur ceux qui font le mal ». Pourquoi? « Afin d’effacer de la terre jusqu’à leur mémoire ». Tu vois bien que
1. Ps.
CXXXVII, 5. — 2. Id. XXXIII, 16.
Dieu te voit, et tu ne saurais lui échapper. Si donc le Seigneur voit tes actions, pourquoi ne pas faire ce qui mériterait ses faveurs? Mais que dit encore le Prophète? « Parce que la gloire du Seigneur est grande, parce que le Seigneur est le Très-Haut, et qu’il regarde les humbles ». Il semble ne pas regarder ce qui est élevé. « Il regarde ce qui est en bas», dit le Prophète. Et « ce qui est élevé? Il le regarde de loin ». Que nous reviendra-t-il dès lors de notre orgueil? D’être vus de loin, mais non de n’être point vus. Or, ne te rassure point, en pensant que le regard de Dieu est moins perçant, parce qu’il te voit de loin. Pour toi, sans doute, l’oeil est moins perspicace, quand tu vois de loin: mais Dieu te voit parfaitement, quoique de loin, et sans être avec toi, Tout se résume donc, non pas à être vu moins parfaitement, mais à n’être point avec celui qui te voit, Que nous rapportera l’humilité, au contraire? « Le Seigneur est près de ceux qui ont le coeur contrit 1». Que l’orgueilleux s’élève tant qu’il voudra: Dieu habite les hauteurs, Dieu habite les cieux. Veux-tu qu’il s’approche de toi? Abaisse-toi. Car plus tu t’élèveras, plus il sera au-dessus de toi. « Il regarde de loin ce qui est élevé ».
12. « Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie ». Cela est vrai, mes frères: quelles que soient vos tribulations, confessez le Seigneur, invoquez sa bonté, et il vous délivrera et vous donnera la vie. Toutefois il nous faut entendre ici quelque chose de plus intime qui nous rattache à Dieu et nous fasse dire : « Hâtez-vous de me secourir ». Le Prophète avait dit : « Il voit de loin ce qui est élevé » : or, ces hauteurs orgueilleuses ne connaissent point la tribulation. Non, dis-je, elles ne connaissent point cette affliction dont il est dit ailleurs : «J’ai rencontré la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le nom du Seigneur 2 ». Est-il extraordinaire que la tribulation te vienne heurter? Si tu as quelque pouvoir, trouve toi-même la tribulation. Mais, diras-tu, où est l’homme qui trouve la tribulation? Où est même celui qui la cherche? Tu es au milieu de la tribulation, et tu ne le sais pas ? Cette vie est-elle donc une légère affliction? Si ce n’est pas une tribulation, ce n’est pas un exil; mais si c’est un exil, ou tu n’aimes point la
1. Ps.
XXXIII, 15 -18. — 2. Id. CXIV, 3.
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patrie, ou tu es dans l’affliction. Où est l’homme sans affliction, et qui ne désire être avec ce qu’il aime? Mais d’où vient que tu ne trouves point là une affliction? C’est que tu es sans amour. Aime l’autre vie, et tu verras que celle-ci n’est que tribulation : quel qu’en soit l’éclat, de quelques délices qu’elle nous rassasie et nous fasse regorger; tant que nous ne goûterons pas cette joie qui n’est mêlée d’aucune tentation et que Dieu nous réserve pour la fin, nous sommes dans la tribulation. Comprenons donc, mes frères, la douleur qui fait dire: e Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie. Son langage ne signifie point r S’il m’arrivait quelque tribulation, vous m’en délivreriez. Que veut-il dire alors? « Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie » : c’est-à-dire, vous ne me donnerez la vie qu’à la condition que je marcherai au milieu de la tribulation. « Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie. Malheur à celui qui rit, bienheureux ceux qui pleurent 1. Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie ».
13. « Vous avez étendu votre main plus que mes ennemis furieux, et votre droite m’a sauvé ». Que ces ennemis frémissent de rage, que peuvent-ils contre moi? Me voler, me dépouiller, me proscrire, m’envoyer en exil, me faire passer par les tourments et par la douleur; et enfin, s’il leur est permis, me donner la mort. Peuvent-ils aller plus loin ? Mais vous, Seigneur, « vous avez étendu votre main contre ces ennemis furieux » : cette main, vous l’avez étendue au-delà de tout ce qu’ils peuvent me faire. Ils ne peuvent en effet me séparer de vous; mais votre vengeance va plus loin, puisque vous me tenez encore éloigné: « Vous avez étendu votre main contre mes ennemis furieux». Que mon ennemi s’arme de fureur, il ne me sépare point de mon Dieu. Mais vous, Seigneur,vous tardez encore de m’unir à vous; dans l’exil, vous me châtiez encore, vous me sevrez encore de vos joies et de vos douceurs; vous ne m’enivrez pas encore de l’abondance de votre maison, et ne m’abreuvez pas au torrent de vos délices. « C’est en vous qu’est la source de la vie, et c’est à votre lumière que nous verrons la lumière 1». Mais voici que je vous ai consacré les prémices de mon esprit,
1. Luc, VI, 21, 21.— 2. Ps. XXXV, 9, 10.
je crois en vous, et suis soumis par l’esprit à la loi de Dieu 1 : cependant nous gémissons encore intérieurement, dans l’attente de l’adoption qui sera la délivrance de notre corps 2. A nous pécheurs, Dieu a donné cette vie dans laquelle Adam doit être accablé, travailler à la sueur de son front, tandis que la terre ne produit que des chardons et des épines 3. Quel ennemi eût pu nous accabler davantage? « Votre main, ô mon Dieu, s’est donc étendue sur moi, plus encore que la colère de mes ennemis », non toutefois jusqu’à me pousser au désespoir, car nous lisons ensuite : « Et votre droite m’a sauvé ».
14. On pourrait comprendre toutefois: « Vous avez étendu votre main sur la colère de mes ennemis », en ce sens que mes ennemis s’irritaient, et que votre main m’a vengé de leur colère. « Le pécheur verra et frémira, il grincera des dents et sèchera de dépit 4». Où sont-ils ceux qui criaient: Plus de chrétiens sur la terre, périsse leur nom ! Ils sont morts ou convertis. Donc, « vous avez u étendu votre main contre la colère de mes ennemis», pendant que, selon la parole du Psalmiste, « ces ennemis m’accablaient d’outrages. Quand mourra-t-il? Quand périra « son nom 5 ? » Quand le nom chrétien disparaîtra-t-il de la terre? Ainsi disaient-ils, et déjà une partie a embrassé la foi, une partie a disparu; le peu qui reste est dans la crainte. Quelle n’était point la colère de nos ennemis quand le sang des martyrs coulait de toutes parts? Comme ils se promettaient alors d’exterminer de la terre jusqu’au nom des chrétiens ! « Vous avez étendu votre main contre la colère de mes ennemis, et votre droite m’a sauvé ». Voilà que les persécuteurs des martyrs s’enquièrent aujourd’hui des fêtes des martyrs, ou pour y adorer Dieu, ou pour s’y enivrer; mais ils les recherchent. « Vous avez étendu la main contre la colère de mes ennemis, et votre droite m’a sauvé». Elle m’a procuré le salut que je désirais. Il y a un salut qui appartient à la droite du Seigneur, comme il y a un salut qui appartient à la gauche. C’est dans la gauche qu’est le salut temporel et charnel, et dans la droite le salut éternel avec les anges: aussi est-il dit que le Christ est assis à la droite de Dieu 6, maintenant qu’il est immortel. Sans doute il
1. Rom. VII, 25. — 2. Id. VIII, 23. — 3. Gen. III, 18, 19. — 4. Ps. CXI, 10. — 5. Id. XL, 6. — 6. Marc, XVI, 19.
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n’y a en Dieu ni droite ni gauche ; mais la droite de Dieu s’entend de ce bonheur suprême, ainsi nommé parce qu’on ne saurait le montrer aux yeux. Telle est la droite qui m’a donné le salut, mais non un salut temporel. Crispine fut mise à mort, mais Dieu l’avait-il donc abandonnée? Il ne la sauva point de sa gauche, ruais il la sauva de sa droite. Quels ne furent point les tourments des Machabées 1 ! Les trois enfants au contraire bénissaient Dieu en marchant au milieu des flammes 2. Aux uns le salut vint de la droite de Dieu, aux autres de la gauche. Quelquefois donc il n’accorde pas à ses saints le salut de la gauche, mais toujours celui de la droite; quant aux impies, il leur accorde parfois le salut de la gauche, mais non celui de la droite. Les bourreaux de Crispine avaient la santé du corps ; elle mourut et ils vivent. A eux le salut de la gauche, à Crispine le salut de la droite. « Et votre droite m’a sauvé».
15. « Seigneur, vous rendrez, et non moi 3 ». Ce n’est point moi qui rendrai, mais vous. Que mes ennemis se livrent à leur fureur, vous leur rendrez ce que je ne puis leur rendre. « C’est vous, Seigneur, qui rendrez pour moi ». Jetez les yeux sur notre chef, qui nous a donné l’exemple afin que nous suivions ses traces. « Lui qui n’a point commis le péché, et dans la bouche de qui ne s’est point trouvé le mensonge : quand on le maudissait, il ne répondait point par la malédiction, il disait : Seigneur, vous leur rendrez pour moi ; quand on le jugeait, il ne menaçait point, mais il s’abandonnait à celui qui le jugeait avec injustice 4». Que signifie: « Seigneur, vous leur rendrez pour moi? Pour moi », répond-il, « je ne cherche point ma gloire, il est quelqu’un qui la cherche et qui juge 5. Mes bien-aimés», dit l’Apôtre, « ne cherchez point à vous venger, mais laissez passer la colère ; car il est écrit : La vengeance est à moi, c’est moi qui la ferai, dit le Seigneur 6.Seigneur, vous me vengerez, et non pas moi ».
16. Il est un autre sens qu’il ne faut pas négliger, qui est peut-être même préférable:
« Seigneur Jésus-Christ, vous rendrez, et non pas moi ». Car si je rends, j’ai pris; mais
vous, Seigneur, vous avez payé sans avoir pris. « Seigneur, vous rendrez à ma place ».
1. II Macch. VII, 3 et seq. — 2. Dan. III, 24. — 3. Ps. CXXXVII, 8. — 4. I Pierre, II, 21-23.— 5. Jean, VIII, 50. — 6. Rom. XII, 19.
Voyez comme il rend pour nous; on vient réclamer le tribut, et on exigeait le didrachme, ou deux drachmes pour tout homme ; on vient donc réclamer le tribut au Sauveur, ou plutôt, non point à lui, mais à ses disciples, et on leur dit: « Votre maître ne paye-t-il point le tribut? » Ils l’allèrent dire au Sauveur; et celui-ci : « De qui les rois de la terre exigent-ils le tribut? de leurs enfants ou des étrangers? Des étrangers », répondirent-ils. « Donc les enfants sont libres » , dit le Sauveur. « Toutefois, afin de ne point les scandaliser, allez », dit-il à Pierre, « et jetez votre hameçon à la mer, et au premier poisson qui sortira de l’eau ouvrez la bouche , vous y trouverez un statère » c’est-à-dire deux didrachmes ; car le statère est une pièce de monnaie qui vaut quatre drachmes. « Vous le trouverez là et vous le donnerez pour moi et pour vous 1. Seigneur vous rendrez à ma place ». Il est donc heureux pour nous d’avoir le premier poisson pris à l’hameçon, saisi à l’hameçon, le premier sorti de la mer, le premier-né d’entre les morts. C’est dans sa bouche que nous trouvons deux didrachmes, ou quatre drachmes, c’est-à-dire que dans sa bouche nous trouvons les quatre Evangiles. Or, ces quatre drachmes nous délivrent de toute exaction de la part du monde : car au moyen des quatre Evangiles nous ne sommes plus en dette, puisque tous nos péchés nous sont remis. Le Christ a donc payé pour nous; rendons grâces à sa miséricorde. Il ne devait rien, et dès lors il n’a point payé pour lui, mais pour nous. « Voilà», dit-il, « que vient le prince du monde, et il ne trouvera rien en moi ».Qu’est-ce à dire, « il ne trouvera rien en moi?»Il ne trouvera en moi aucun péché, il n’a aucun motif de m’envoyer à la mort. Mais afin », dit-il, « que tous comprennent que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici 2». En quel sens, « levez-vous, sortons d’ici ?» c’est-à-dire, ce n’est point par nécessité, mais volontairement que je souffre, rendant ce que je ne dois point. « Seigneur, vous rendrez pour moi ».
17. « Seigneur, votre miséricorde est pour l’éternité ». Que désirer? Non pas le jour
de l’homme. « Je n’ai éprouvé aucune peine à vous suivre, Seigneur, et je n’ai point désiré le jour de l’homme, vous le savez 3». Si la bienheureuse Crispine, votre témoin,
1. Matth. XVII, 23-26. — 2. Jean, XIV, 30, 31. — 3. Jérém. XVII, 16.
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avait désiré le jour de l’homme, elle eût renié le Christ; elle eût vécu plus longtemps ici-bas, mais elle ne vivrait point éternellement. Elle a préféré la vie éternelle à une vie quelque peu prolongée sur la terre. Enfin « votre miséricorde, Seigneur, est pour l’éternité », et je rie veux pas être délivrée pour un temps. « Elle est éternelle, cette miséricorde qui vous a fait délivrer les martyrs, en les retirant promptement de cette vie. « Seigneur, votre miséricorde est éternelle».
18. « Ne méprisez pas les oeuvres de vos mains ». Je ne vous demande point, Seigneur, de ne pas mépriser l’oeuvre de mes mains ; ces oeuvres ne me donnent point d’orgueil. « Sans doute mes mains ont cherché le Seigneur pendant la nuit et je n’ai
pas été trompé 1 » ; et toutefois, je ne vante pas l’oeuvre de mes mains; je crains qu’en
1. Ps. LXXVI, 3.
les examinant, vous n’y trouviez plus de fautes que d’oeuvres méritoires. « Ne méprisez donc pas l’oeuvre de vos mains », voyez en moi votre ouvrage et non le mien; voir le mien, c’est le condamner, le vôtre, c’est le couronner. Tout ce qu’il y a de bien en moi me vient de vous, et dès lors vous appartient plus qu’à moi. J’entends en effet l’Apôtre : « C’est par la grâce que vous êtes sauvés au moyen de la foi ; et cela ne vient pas de vous, c’est un don de Dieu : cela ne vient point de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ, dans les bonnes œuvres 1 ». Soit donc, ô mon Dieu, que vous nous regardiez comme des hommes, soit que vous nous considériez comme sortis de l’impiété pour devenir des justes, « ne méprisez pas, ô mon Dieu, l’ouvrage de vos mains ».
1. Ephés. II, 8 -10.
SERMON AU PEUPLE.
LES BONS ET LES MÉCHANTS DANS L’ÉGLISE.
Le pain que nous devons manger à la sueur de notre front, c’est le Christ, chef de l’Eglise tirée de sou coeur comme Eve du côté d’Adam. De là vient que dans notre psaume et dans beaucoup d’autres, c’est le Christ qui parle, tantôt comme chef, tantôt au nom des membres. S’il appelle Dieu Seigneur, c’est dans son humanité. Le Seigneur donc l’a connu quand il s’est assis et quand il s’est levé, c’est-à-dire dans sa passion et dans sa résurrection, ou dans l’homme qui s’abaisse par l’aveu, et s’élève par l’espérance. Dieu voit de loin nos pensées, quand nous sommes éloignés de lui par le péché, comme le prodigue loin de son père ; il voit nos sentiers et le terme de nos égarements, aussi nous afflige-t-il alla de nous rappeler à lui. Nous ne saurions le voir tel qu’il est ; il prenait une forme créée afin de parler à Moïse, qui le vit, mais seulement quand il lut passé, c’est-à-dire en sa passion, comme tes Juifs, qui le virent sans reconnaître qu’il était Dieu. Seulement après qu’il fut passé, à la Pentecôte, Pierre leur dit ce qu’ils devaient faire. Telle est la science de Dieu qu’il faut qu’il nous donne. En vain nous voulons le fuir, il est dans le ciel où nous nous élevons par la vertu, et dans l’abîme pour nous châtier, si nous y descendons par le péché. Allons aux extrémités de la mer, ou à la fin des siècles, avec les voiles de la charité, et Dieu nous conduira, autrement la fatigue nous ferait tomber dans la mer. Au milieu des scandales de cette vie, qui est la nuit, le Christ sera notre lumière ; nous retomberons dans les ténèbres par le péché, et en tes défendant nos ténèbres s’obscurciront ; le Seigneur les éclaire par le châtiment, et quand nous reconnaissons que ce châtiment vient de Dieu. Job était dans la lumière du monde, ou dans la prospérité ; c’était une lumière dans la nuit, et alors il regarda les ténèbres ou le malheur du même oeil que la lumière ou la prospérité, parce que Dieu, sa lumière intérieure, était le maître de ses affections, et l’avait reçu dès le sein de sa mère ou de Babylone qui met sa joie dans les prospérités temporelles, comme la synagogue dégénérée, figuier sans fruit. Pour nous, le mal c’est le péché. La majesté de Dieu est terrible ; il nous a formé un os intérieur ou donné cette force de souffrir, et avec joie, que n’avaient point les Apôtres avant la passion. Nonobstant leur imperfection le Seigneur les maintint dans son livre ; ils s’égarèrent pendant que le Sauveur était avec eux, puis revinrent à lui, s’affermirent, et se multiplièrent. Alors les méchants suscitèrent des schismes en disant à d’autres : Eloignez-vous de moi ; ou plutôt, ils s’éloignèrent de l’Eglise, sous prétexte qu’il y a des méchants. Mais être avec des méchants, ce n’est point approuver leurs oeuvres ; je les hais d’une haine parfaite, réprouvant les oeuvres, aimant les hommes, de même que Moïse frappait les coupables et priait pour eux. Que le Seigneur nous éprouve, et nous conduise dans la voie éternelle qui est le Christ.
1. Nous avions préparé un psaume assez que méprise lui a fait prendre l’un pour court, que nous avions recommandé au 1cc- l’autre. Et toutefois, nous aimons mieux, Leur de chanter; mais, au moment venu, quel. dans cette méprise du lecteur, suivre la (160) volonté de Dieu, que la nôtre en reprenant notre dessein. Ne vous en prenez donc pas àmoi, si la longueur de celui-ci me force à vous retenir un peu plus longtemps; croyez plutôt que Dieu n’a pas voulu nous imposer tan travail inutile. Ce n’est point sans raison que, pour châtiment de notre premier péché, nous devons manger notre pain à la sueur de notre front 1. Voyez seulement s’il y a ici quelque pain. Or, il y a du pain, s’il y a le Christ ; car il a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel 2 ». Cherchons aussi dans les Prophètes ce pain qui s’est montré dans les Evangiles. Ils ne l’y trouvent point, ceux qui ont encore un voile sur le coeur 3, comme l’a compris hier votre charité. Mais nous, pour qui le sacrifice du soir, offert sur la croix par le Seigneur, a déchiré ce voile 4, afin de nous découvrir les secrets du temple ; tant qu’on nous prêche le Christ, ce ne peut être que dans le travail et dans les sueurs que nous mangerons notre pain.
2. Or, dans les Prophètes, Notre-Seigneur Jésus-Christ parle quelquefois comme notre tête, car il est le Christ notre Sauveur, assis à la droite de son Père. C’est pour nous qu’il est né de la Vierge, et qu’il a souffert tout ce que vous savez sous Ponce-Pilate; son sang innocent est notre rançon; il l’a répandu pour nous racheter de l’esclavage où le diable nous retenait, en nous remettant nos péchés, et en effaçant de son sang la cédule qui nous retenait dans nos dettes 5. C’est lui qui est le guide, l’époux, le rédempteur de son Eglise, qui est notre tête. S’il est tête, il a un corps : et ce corps c’est la sainte Eglise, qui est aussi son épouse, et à laquelle saint Paul dit : « Vous êtes le corps du Christ et ses membres 6 ». Le Christ tout entier est donc formé de la tête et du corps, aussi bien que l’homme dans sou intégrité : car c’est de l’homme et pour être à l’homme que la femme a été formée ; et il est dit à propos du premier mariage: « Ils seront deux dans une seule chair 7 ». Et saint Paul dit que cette parole n’a pas été dite sans un grand mystère à propos du premier homme et de la première femme, qui figuraient le Christ et l’Eglise. Voici en effet l’explication de l’Apôtre: « Ils seront deux dans une même chair », nous dit-il : « ce sacrement est grand, je l’entends
1. Gen. III, 19. — 2. Jean, VI, 41. — 3. II Cor. III, 14. — 4. Matth. XXVII, 51 .— 5.
Coloss. II, 13, 14. — 6. I Cor. XII, 27.— 7. Gen. II, 24.
« du Christ et de l’Eglise 1». « Adam », nous dit-il, « est la figure de l’Adam à venir 2 ». Si donc Adam est un symbole de l’Adam futur, comme Eve fut tirée du flanc d’Adam pendant son sommeil, ainsi du flanc du Christ pendant son sommeil, c’est-à-dire, pendant qu’il mourait sur la croix, et ouvert par un coup de lance , découlèrent les sacrements dont l’Eglise est formée. Aussi, dans un autre psaume, nous parle-t-il ainsi de sa passion: « Pour moi, j’ai dormi, j’ai pris mon sommeil, et je me suis éveillé, parce que le Seigneur m’a soutenu 3 ». Ce sommeil s’entend donc de sa passion, et dès lors Eve formée du côté d’Adam qui sommeille, c’est l’Eglise tirée du flanc du Christ souffrant. C’est donc parfois en son nom et parfois en notre nom que Jésus-Christ parle dans les saintes Ecritures, car il s’identifie avec nous, selon cette parole: « ils seront deux dans une même chair ». C’est pourquoi dans l’Evangile, à propos du mariage, il ajoute : « Ils ne sont donc plus deux, mais une même chair 4 ». Une même chair, parce qu’il a emprunté sa chair à notre nature mortelle ; mais il ne dit point une même divinité, puisqu’il est créateur, tandis que nous sommes créatures. Dès lors tout ce que dit le Sauveur au nom de cette humanité appartient à cette tête qui est remontée dans les cieux, et à ces membres qui souffrent sur la terre dans l’exil : et ce fut au nom de ces membres souffrants que Saul persécutait, qu’il s’écria du haut du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 5? » Ecoutons donc le Seigneur Jésus qui parle dans cette prophétie. Car si les psaumes ont été chantés avant que le Seigneur naquit de la Vierge Marie, ils ne l’ont pas été avant qu’il fût le souverain Seigneur. Le Créateur du monde a toujours été, mais, dans le temps, il est né d’une créature. Croyons à sa divinité, et autant qu’il est en nous, croyons qu’il est égal à son Père ; mais cette divinité égale au Père a pris part à notre mortalité, non pa notre nature, mais en se revêtant de la nôtre, mais qu’à notre tour nous pussions participer à sa divinité, non par notre nature, mais par la sienne.
3. « Seigneur, vous m’avez éprouvé et m’avez connu 6 ». Que Notre-Seigneur Jésus-Christ tienne ce langage, qu’il dise lui-même
1. Ephés. V, 31, 32. — 2. Rom. V, 14. — 3. Ps. III,6. — 4. Matth. XIX, 6. — 5. Act. IX, 4. — 7. Ps. CXXXVIII, 1.
161
« Seigneur », s’adressant au Père. Son Père toutefois n’est son Seigneur que parce qu’il a daigné naître selon la chair; Père de Dieu, Seigneur de l’homme. Veux-tu savoir de qui il est Père? D’un Fils égal à lui. « Etant de la nature de Dieu », a dit saint Paul, « il n’a pas cru qu’il y eût usurpation pour lui de s’égaler à Dieu ». C’est de cette nature que Dieu est Père, de celui qui lui est égal en nature, qui est son Fils unique, né de sa substance. Mais par bonté pour nous, afin de nous rétablir, de nous faire participants de sa divinité, de nous remettre sur le chemin de la vie éternelle, en prenant part à notre nature, avons-nous dit, qu’a-t-il fait selon l’Apôtre, et qu’est-ce qu’il ajoute à ces paroles: « Lui qui avait la nature de Dieu, n’a pas cru qu’il y eût usurpation à se dire égal à Dieu? Mais il s’est anéanti »,dit le même Apôtre, « en revêtant la forme de l’esclave, en se rendant semblable à l’homme, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui 1».Egal au Père dans sa nature divine, il a pris la forme de l’esclave, devenant ainsi moindre que son Père. Lui-même nous dit l’un et l’autre dans l’Evangile. Ici: « Mon Père et moi sommes un 2 »; là: «Mon Père est plus grand que moi 3 ». « Mon Père et moi sommes un » ; selon la nature divine; « Mon Père est plus grand que moi », selon la forme de l’esclave. Dès lors que le Père est en même temps Seigneur, Père selon la nature divine, et Seigneur selon la forme de l’esclave, que son Fils unique s’écrie, sans aucun étonnement ni scandale de notre part: «Seigneur, vous m’avez éprouvé et m’avez connu». « Eprouvé et connu »,est-il dit, non point que Dieu ne l’ait point connu d’abord, mais en ce sens qu’il l’a fait connaître aux autres. « Vous m’avez éprouvé et m’avez connu ».
4. « Vous m’avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé 4 ». Que veut dire ici s’asseoir? que veut dire se lever? S’asseoir, c’est s’abaisser. Le Seigneur s’est donc abaissé dans sa passion, il s’est levé dans sa résurrection. « Vous avez connu cela »,
est-il dit, c’est-à-dire, vous l’avez voulu, vous avez approuvé, cela s’est fait selon votre volonté. Si nous voulons entendre la voix de notre chef, dans la personne des membres, disons
1. Philipp. II, 6, 7. — 2. Jean, X, 30. — 3. Id. XIV, 28.— 4. Ps. CXXXVIII, 2.
à notre tour: « Vous m’avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé ». L’homme s’assied, quand il s’humilie par la pénitence; il se lève quand, après la rémission des péchés, il se redresse par l’espérance de la vie éternelle. Aussi est-il dit dans un autre psaume: « Levez-vous après vous être assis, vous qui mangez un pain de douleur 1 ». Les pénitents mangent un pain de douleur, eux qui disent dans un autre psaume encore : « Mes larmes sont devenues pour moi un pain, le jour et la nuit 2 ». Qu’est-ce à dire: « Levez-vous après vous être assis? » Ne vous élevez qu’après vous être humiliés. Beaucoup en effet veulent se lever avant de s’être assis, et paraître justes avant de s’être avoués pécheurs. Si donc nous appliquons ces paroles à notre chef: « Vous e m’avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé », elles doivent s’entendre de sa passion et de sa résurrection ; si nous entendons ces paroles des membres: « Vous m’avez connu quand je me suis assis et quand je me suis levé », signifiera, j’ai confessé devant vous mes péchés, et j’ai été justifié par votre grâce.
5. « Vous avez compris de loin mes pensées; vous avez recherché ma route et mon gîte, et prévu toutes mes voies 3. Que veut dire de loin ? Quand je suis encore dans mon exil, avant que je sois arrivé à cette patrie bienheureuse, vous avez connu mes pensées. Vois ce plus jeune fils dans l’Evangile: c’est lui qui est devenu le corps de Jésus-Christ, puisque l’Eglise est venue de la gentilité. C’est ce plus jeune fils qui s’en était allé au loin. Le père de famille avait en elfet deux fils; l’aîné ne s’était pas éloigné, mais il travaillait dans les champs: il est la figure de ces saints personnages de la loi qui accomplissaient les préceptes et les oeuvres de la loi. Quant au reste des hommes, ils s’en étaient allés bien loin, se plongeant dans l’idolâtrie. Quoi de plus éloigné de celui qui t’a fait, que l’image que tu viens de faire? Le plus jeune des fils s’en alla donc, emportant son bien, comme nous l’apprend l’Evangile, et le dissipant en profusions avec des femmes débauchées: pressé par la faim, il s’attache à un prince de ces contrées; et celui-ci l’envoya paître les pourceaux auxquels il enviait leur nourriture, sans pouvoir s’en rassasier.
1. Ps. CXXVI, 2. — 2. Id. XLI, 4. — 3. Id. CXXXVIII, 3, 4.
162
Accablé par le labeur, la misère, la tribulation, l’indigence, il se souvint de son père, et voulut revenir à lui ; et il se dit: « Je me lèverai, et j’irai à mon Père». « Je me lèverai», dit-il, car il s’était assis. Reconnais-le donc, c’est lui qui dit ici : « Vous avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé ». Je me suis assis dans l’indigence, et je me suis levé en désirant votre pain. « Vous avez compris de loin mes pensées ». Car je m’étais éloigné de vous, mais où n’est point celui que j’avais abandonné? « Vous avez compris de loin mes pensées ». Aussi le Seigneur dit-il dans l’Evangile, que son Père alla au-devant de lui quand il revenait 1; parce qu’il avait parfaitement compris de loin ses pensées. « Vous avez recherché ma route et mon gîte » . « Ma route », dit le Prophète: quelle route, sinon cette route funeste qu’il avait suivie pour s’éloigner de son père, comme s’il eût pu se cacher et se dérober àsa vengeance? Aurait-il été réduit à cette misère, en serait-il venu à garder les pourceaux, si son père n’eût voulu le châtier de loin, afin de le recevoir et l’embrasser de tout près? C’est donc un fugitif qui parle ici, un fugitif pris au fait, et poursuivi par la juste vengeance d’un Dieu qui châtie nos affections secrètes, quelque part que nous allions, quelque lointaine que soit notre fuite; c’est, dis-je, un fugitif pris au fait qui s’écrie: « Vous avez connu ma route et mon joint d’arrêt ». Qu’est-ce à dire, mon sentier? le sentier de mes égarements. Qu’est-ce à dire, mon point d’arrêt? jusqu’où je me suis avancé. « Vous avez connu mon sentier et mes bornes ». Ce point d’arrêt, tout éloigné qu’il fût, n’était pas loin de vos yeux. Je m’étais écarté bien loin et néanmoins vous étiez là. « Vous avez recherché mon sentier, et mon point d’arrêt».
6. « Vous avez prévu toutes mes voies 2 ». Le Prophète ne dit point vu, mais prévu. Avant mon départ, avant que j’eusse parcouru ces voies, vous les aviez prévues, et vous m’avez laissé les parcourir dans l’affliction, afin que, fatigué de l’affliction, je revinsse à vos sentiers. « Car il n’y a point de déguisement sous ma langue ». Pourquoi parler ainsi ? Je vous en fais l’aveu, j’ai marché dans mes voies, je me suis éloigné de vous; je me suis séparé de vous qui étiez mon bien et, heureusement
1. Luc, XV,
11-20. — 2. Ps. CXXXVIII, 4.
pour moi, j’ai rencontré le malheur loin de vous; heureux loin de vous, je ne fusse point revenu vers vous. C’est donc en confessant ses péchés, en proclamant qu’il est justifié, non par ses propres mérites, mais par la grâce, que le corps de Jésus-Christ a raison de dire : « Ma langue ne cache point la ruse ».
7. « Voilà que vous, Seigneur, connaissez ce qui est récent et ce qui est ancien 1 ». Ce qui est récent, ou mon dernier état quand je gardais les pourceaux; ce qui est ancien, ou mon premier état quand je vous ai demandé la part de ma substance. Mon premier état n’était qu’un prélude à mes malheurs plus récents. Notre premier péché, c’est notre chute en Adam, notre dernier châtiment est dans cette vie mortelle pleine de douleurs et de périls. Et puisse-t-il être notre dernier ! Il le sera sans doute si nous voulons revenir à Dieu; car il y aura pour les impies un autre dernier châtiment quand on leur dira: « Aller au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges 2 ». Pour nous, mes frères, qui jusqu’à présent avons abandonné Dieu, qu’il nous suffise d’un labeur qui doit subsister durant cette vie mortelle. Souvenons-nous du pain de notre Père, du bonheur que nous goûtions près de lui : qu’elles n’aient aucun attrait pour nous les gousses des pourceaux, les doctrines des démons. « Voilà, Seigneur, que vous avez connu mon état récent, et mon état ancien » ; l’état récent, l’abîme où je suis tombé; mon état ancien, ou quand je vous ai offensé. « C’est vous qui m’avez formé, et qui avez posé votre mais sur moi » . « Vous m’avez formé » : où? Dans cette mortalité, afin d’y endurer les peiner pour lesquelles nous sommes nés. Nul en effet ne saurait naître, si Dieu ne l’a formé dans le sein de sa mère, et il n’est aucune créature dont Dieu ne soit l’artisan. Mais « vous m’avez formé » dans cette vie de douleurs, « et vous avez posé sur moi votre main » vengeresse, qui abat l’orgueilleux; car Dieu ne terrasse l’orgueilleux que pour son bien, et le relever, s’il devient humble: « Vous m’avez formé, et vous avez posé votre main sur moi ».
8. « Votre science de moi est admirable; elle s’élève, et je ne saurais l’atteindre ». Ecoutez attentivement quelque chose d’obscur,
1. Ps. CXXXVIII, 5. — 2. Matth. XV, 41.
163
sans doute, mais que l’on ne saurait comprendre sans un extrême plaisir. Moïse était pour Dieu un serviteur fidèle, et Dieu conversait avec lui dans la nuée, en lui tenant un langage sensible: il lui parlait par l’entremise de quelque créature, c’est-à-dire qu’il ne lui parlait point par sa propre substance, mais en prenant une figure corporelle qui formait des sons, et des sons capables d’arriver à l’oreille d’un homme. Car c’est ainsi que Dieu lui parlait, et non comme il le fait dans sa substance. Comment parle-t-il dans sa substance ? La parole de Dieu est le Verbe de Dieu, et le Verbe de Dieu, c’est le Christ ce Verbe n’est point sonore et passager, mais il demeure d’une manière immuable, ce Verbe par qui tout a été fait 1. C’est à ce Verbe, qui est aussi la sagesse de Dieu,qu’il est dit : « Vous les changerez, et ils seront changés, mais pour vous, vous demeurez le même 2 ». Et dans un autre endroit, l’Ecriture a dit de la Sagesse : « Immuable en elle-même, elle renouvelle toutes choses 3 ». Cette Sagesse donc, toujours stable, si l’on peut parler ainsi, ce que l’on fait parce qu’elle ne change pas, et non qu’elle soit immobile; cette Sagesse qui est toujours dans le même état, qui ne varie ni selon les temps ni selon les lieux; qui n’est point ici d’une manière, et là d’une autre manière, ni maintenant autre qu’auparavant, c’est la parole de Dieu. Lis cette parole qu’entendait Moïse arrivait à l’homme par le moyen des syllabes et des sons passagers; et cela n’aurait point lieu si Dieu ne prenait quelque forme créée pour émettre ces paroles. Moïse donc savait que celte parole de Dieu lui arrivait par des créatures intermédiaires et corporelles : or, il désira de voir la face même de Dieu, et il dit à Dieu qui parlait avec lui : « Si j’ai trouvé grâce devant vous, montrez-vous à moi ». Son désir était violent, et à la faveur de cette familiarité dont Dieu l’honorait, si l’on peut ainsi parler, il voulait lui arracher cette grâce de voir sa majesté, sa face, autant que l’on peut dire face en parlant de Dieu. Mais le Seigneur lui répondit : « Tu ne saurais voir ma face; car l’homme ne me verra point sans mourir, mais je te placerai dans le creux d’un rocher, et je passerai, et te couvrirai de ma main: quand je serai passé, tu me verras par derrière 4 ». Ces paroles toutefois
1. Jean, I,3.— 2. Ps. CI, 27.— 3. Sag. VII, 27.— 4. Exod. XXXIII, 9-23.
ont donné lieu à une autre énigme, ou obscurité : « Quand je serai passé, tu me verras par derrière », dit le Seigneur, comme s’il avait d’une part une face, et d’autre part un dos. Loin de nous de concevoir de telles pensées d’une si incomparable majesté. Pour un homme qui aurait de telles pensées, qu’importe que les temples soient fermés? il se formerait une idole dans son coeur. Il y a donc dans ces paroles un grand symbole. Le Seigneur parlait à son, serviteur, avons-nous dit, par l’intermédiaire de telle forme créée qu’il lui plaisait, et dans laquelle nous entrevoyons la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, dans sa nature divine, est égal au Père, invisible comme le Père aux yeux des hommes. Car si la sagesse des hommes est invisible aux yeux de la chair, comment pourraient-ils voir la Sagesse de Dieu ? Mais comme au temps marqué le Seigneur devait prendre notre chair, et se rendre visible aux yeux de la chair, afin de guérir intérieurement notre esprit quand il faudrait nous apparaître de la sorte, voilà qu’il prédit ceci à Moïse d’une manière figurée, en disant : « Tu ne saurais voir ma face, mais quand je serai passé tu me verras par derrière ». Je te couvrirai de ma main afin que tu ne puisses voir ma face. Mais, pour le Seigneur, quel est le sens de passer, sinon ce que nous dit l’Evangéliste : « Quand vint l’heure pour Jésus de passer de ce monde à son Père 1?» Pâques, en effet, signifie passage. Car Pâques, en hébreu, se traduit en latin par transitus ou passage. Que signifie néanmoins: « Tu ne verras pas ma face, mais tu me verras par derrière?» Qui donc figurait Moïse, quand il lui dit: « Tu ne verras pas ma face, mais tu me verras par derrière, et cela quand je passerai; et de peur que tu ne voies ma face, je mettrai ana main sur toi? » Il appelle sa face ce qui a d’abord paru de lui, et le voir par derrière c’est voir son passage de ce monde à l’heure de sa passion. Il apparut aux Juifs, et ils ne le connurent point. Ce sont eux que figurait Moïse quand on lui disait: « Tu ne saurais voir ma face ». Mais pourquoi ne l’ont-ils pas connu dans sa chair? Parce que la main de Dieu s’était appesantie sur eux. Le prophète Isaïe avait dit en effet « Appesantis le coeur de ce peuple, et obscurcis ses yeux 2 ». Et ce sont eux qui ont
1. Jean, XIII, 1.— 2. Isa. VI, 10.
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dit dans le psaume: « Votre main s’est appesantie sur nous 1». Donc, afin qu’ils ne connussent point la divinité du Christ, (car s’ils l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 2, et, s’il n’eût été crucifié, son sang n’eût point racheté le monde), que fait le Seigneur, sinon ce que dit saint Paul des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, quand il s’écrie : « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu, que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies insondables! Qui a connu les desseins de Dieu, ou est entré dans ses conseils? Qui lui adonné le premier pour en attendre une récompense? Tout est de lui, par lui, en lui. A lui seul gloire et honneur dans les siècles des siècles ». L’Apôtre s’exprime ainsi parce qu’il avait dit plus haut : « L’aveuglement est tombé sur une partie d’Israël, jusqu’à ce que la plénitude des nations entrât, et que de cette manière tout Israël fût sauvé 3 ». Les juifs donc sont tombés en partie dans l’aveuglement, à cause de leur orgueil, parce qu’ils se disaient justes, et dans leur aveuglement ils ont crucifié le Seigneur. Il les a couverts de sa main, afin qu’ils ne pussent le voir durant son passage de ce monde à son Père. Examinons s’ils l’ont vu par derrière après son passage. Le Seigneur ressuscite; il apparaît aux disciples 4, et à tous ceux qui avaient cru en lui non point à ceux qui l’avaient crucifié, parce que sa main était sur eux jusqu’à ce qu’il fût passé. Il monte au ciel après avoir vécu quarante jours avec ses disciples, et, le jour de la Pentecôte, il leur envoie le Saint-Esprit. Remplis de l’Esprit-Saint, ils commencent à parler diverses langues, eux qui étaient nés dans une seule, n’en avaient appris qu’une seule. A la vue d’un tel miracle, grand effroi chez tous les bourreaux du Seigneur; des milliers d’entre eux, touchés jusqu’au fond du coeur, demandèrent aux Apôtres ce qu’ils devaient faire, quand on leur eut prêché le Christ, et dans la surprise où ils étaient que des hommes sans lettres pussent parler diverses langues. L’apôtre saint Pierre alors leur parle du Christ qu’ils avaient insulté à la croix, qu’ils avaient raillé comme uni honime assujéti à la mort, qu’ils défiaient surtout parce qu’il ne
1. Ps. XXXI, 4. — 2. I Cor. II, 8. — 3. Rom. XI, 25, 26, 33-36. — 4. Jean, XX, 14; XXI, I, et seq.
descendait pas de la croix, quoique sortir du tombeau fût un miracle bien plus grand que descendre du gibet. Et quand on leur eut annoncé le Christ, « que faut-il donc faire? » demandèrent-ils. Eux qui avaient si cruellement traité le Seigneur qu’ils voyaient, demandent ce qui pourra les sauver; et on leur répond : « Faites pénitence, que chacun de vous soit baptisé au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vos péchés vous seront remis 1». Ce fut alors qu’ils virent par derrière celui dont ils n’avaient pu voir la face. Sa main était sur leurs yeux, non pour toujours, mais tant qu’il passerait. Après son passage, il ôta sa main de leurs yeux. Quand cette main fut ôtée, ils dirent aux disciples: « Que ferons-nous? » D’abord pleins de fureur, ils sont pleins de piété; à la colère succède la timidité, à la dureté la souplesse,à l’aveuglement la lumière.
9. Il me semble entendre dans ce psaume la voix des Gentils qui se souviennent à leur
tour de leur incrédulité. « Car le Seigneur a renfermé tous les hommes dans l’incrédulité, afin de les prendre tous en pitié 2 . Vous m’avez formé, vous avez mis votre main sur moi. Votre science de moi est admirable, elle s’élève et je ne saurais l’atteindre ». C’est-à-dire: vous avez mis votre main sur moi, vous m’avez paru admirable, et quoique je fusse avec vous, je ne vous comprenais pas. Qu’il m’était facile de voir le visage de mon père, quand je lui disais:
« Donnez-moi le bien qui me doit échoir». Mais depuis que je suis dans cette région lointaine, et que je meurs de faim 3, que la douleur est devant moi, je ne puis recouvrer ce que j’ai perdu. « Votre science de moi est infiniment admirable ». A cause de mon péché, cette science est pour moi un mystère, elle est incompréhensible. Quand l’orgueil ne m’avait point éloigné de vous, je pouvais vous contempler. « Votre science de moi est admirable, elle s’élève, et je ne pourrai l’atteindre ». Sous-entendez, par moi-même. « Je ne pourrai l’atteindre par mes forces »; et quand je le pourrai ce sera par vous.
10. Vous le voyez, ce fugitif ne saurait fuir assez loin pour se dérober aux regards de celui qu’il veut fuir. Où pourra-t-il fuir, lui dont la fuite est mesurée? Voyez ce qu’il dit:
1. Act. II, 38. — 2. Rom. XI, 32. — 3. Luc, XXXV, 12—17.
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« Où me dérober à votre Esprit? L’Esprit du Seigneur a rempli l’univers entier 1». En quel lieu du monde échapper à cet esprit dont le monde est plein ? « Où me cacher à cet esprit, me dérober à votre face ? » il cherche un lieu pour échapper à la colère du Seigneur. Où pourra-t-il s’en aller, celui qui veut fuir le Seigneur ? Quand on recueille un fugitif, on lui demande quel maître il fuit, et si l’on reconnaît que c’est l’esclave d’un homme peu puissant, on Je reçoit sans crainte ; on se dit alors: le maître de cet esclave ne saurait me rechercher. Mais si l’on reconnaît qu’il appartient à quelque maître puissant, on ne le reçoit point, ou du moins on ne le fait qu’avec crainte. Car un homme, fût-il puissant, peut encore être trompé. Mais où donc n’est pas Dieu ? Qui peut tromper Dieu ? qui peut se dérober à Dieu ? A qui Dieu ne pourra-t-il point reprendre son serviteur fugitif? Où donc ira-t-il, ce fugitif, pour se dérober à la face de Dieu ? Il se tourne et se retourne, pour chercher où fuir.
11. « Si je monte vers les cieux, vous y êtes, si je descends dans l’abîme, vous voilà 2». Infortuné fugitif, tu le reconnais donc, tu ne saurais fuir bien loin de celui que tu veux fuir. Voilà qu’il est partout; et toi, où iras-tu? Mais dans son malheur, il lui vient une pensée, que lui inspire celui qui veut le rappeler dans sa bonté. « Si je monte vers le ciel, vous y êtes; si je descends dans l’abîme, vous voilà ». Si je m’élève, je vous rencontre pour m’humilier; si je nie dérobe, je vous trouve pour me rechercher, et non-seulement pour me rechercher, mais pour suivre mes pas. Si je m’élève dans ma justice, je vous rencontre, ô vous la justice véritable. Si le péché me plonge dans les profonds abîmes, dédaignant l’aveu de mes fautes jusqu’à dire : « Qui m’a vu ? Car dans l’enfer qui vous confesse son péché 4 ? » voilà que je vous y rencontre comme vengeur. Où donc puis-je aller pour me soustraire à vos regards, c’est-à-dire pour ne point sentir votre colère?
12. Voici donc le remède qu’il a trouvé Ainsi, dit-il, je fuirai votre face, ainsi je fuirai
votre Esprit : j’éviterai la vengeance de votre Esprit, la vengeance de votre face, par quel moyen? « Si je prends mes ailes pour voler directement et habiter aux extrémités de
1. Sag. I,
7. — 2. Ps. CXXXVIII, 8. — 3. Prov. XVIII, 3. — 4. Ps. XI, 6.
la mer 1 ». C’est ainsi que je puis échapper à votre face. Mais est-ce bien aux extrémités de la mer qu’il faut aller pour éviter celui dont il est dit: « Si je descends dans l’abîme, vous voilà? » Comment ne serait-il point aux extrémités des mers, celui qui est présent jusque dans les abîmes? Mais je sais, dit-il, comment échapper à votre colère. Je prendrai mes ailes, non pour un vol oblique, mais pour un vol direct, de manière à ne point m’élever par un orgueil présomptueux, ni me plonger dans l’abîme du désespoir. Quelles sont dès lors les ailes qu’il veut prendre, sinon les deux ailes, les deux préceptes de la charité qui renferment la loi et les Prophètes »? Si je reprends, dit-il, ces ailes, pour m’enfuir aux extrémités des mers, je fuirai de votre face à votre face, de votre face irritée à votre face bénigne. Qu’est-ce, en effet, que l’extrémité des mers, sinon la fin des siècles ? C’est là qu’il faut diriger notre vol par l’espérance et le désir, avec les deux ailes de la charité. Point de repos pour nous que nous ne soyons aux extrémités de la mer. Nous reposer ailleurs, c’est tomber dans ses abîmes. Prenons notre essor jusqu’aux extrémités de la mer, suspendons-nous aux deux ailes de la charité:
élevons-nous jusqu’à Dieu par l’espérance, et avec une espérance nourrie par la foi prévoyons cette extrémité de la mer.
13. Mais voyez, nies frères, celui qui nous conduira; c’est celui-là même dont nous voulons fuir le visage irrité. Que dit en effet le Prophète ? « Si je descends au fond de l’abîme, vous voilà. Si je reprends mes ailes pour un vol direct » . « Si je reprends », dit-il: donc il avait perdu ces ailes. « Si je reprends mes ailes pour un vol direct, si j’habite aux extrémités de la mer, c’est votre main qui va m’y conduire, votre droite m’y amener 3». Méditons ces paroles, mes frères bien-aimés ; qu’elles soient notre espérance, notre consolation. Reprenons par la charité ces ailes que la convoitise nous a fait perdre. La convoitise est pour nos ailes une glu qui nous a privés de liberté dans notre essor, c’est-à-dire privés de ces souffles de liberté que donne l’Esprit de Dieu. Arrachés à ces courants, nous avons perdu nos ailes pour tomber en quelque sorte sous la puissance de l’oiseleur. Or, c’est de là que nous a rachetés par son sang celui que nous avons fui pour être
1. Ps. CXXXVIII, 9. — 2. Mach. XXII, 40. — 3. Ps. CXXXVIII, 10.
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pris. Il nourrit nos ailes par ses préceptes nous les étendons, maintenant qu’elles ne sont plus engluées. N’aimons point la mer, volons aux extrémités de la mer. Arrière toute crainte, arrière aussi toute présomption au sujet de nos ailes; car, en dépit de ces ailes, si Dieu ne nous élève, si Dieu ne nous conduit, de lassitude et de fatigue nous tomberons dans les gouffres de la mer, parceque nous aurons trop présumé de nos forces. Il nous faut donc des ailes, et il faut que Dieu nous conduise ; car il est notre soutien. Nous avons sans doute notre libre arbitre, mais avec ce même libre arbitre, que pouvons-nous sans le secours de celui qui nous commande? « C’est là que me conduira votre main, que m’amènera votre droite ».
14. Mais que dit-il en lui-même, en considérant la longueur du chemin ? Et j’ai dit : « Peut-être les ténèbres vont-elles me couvrir 1 ». Voilà que je crois au Christ, voilà que je m’élève sur les deux ailes de la charité, et néanmoins l’iniquité se multiplie dans le monde, et parce que l’iniquité se multiplie, la charité de plusieurs se refroidit. Ainsi l’a dit le Seigneur : « Comme l’iniquité abondera, la charité de plusieurs se refroidira 2 ». Que faire, dira-t-on, parmi tant de scandales, tant de péchés, tant de tentations qui nous jettent chaque jour dans le trouble, tant de suggestions criminelles qui nous assiégent sans relâche ? Comment arriver à l’extrémité de la mer ? J’entends dans la bouche de Dieu cette parole terrible: « Parce que l’iniquité se multipliera, la charité de plusieurs se refroidira ». Puis il ajoute « Celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 3 ». Or, à la vue d’un chemin si long, je me suis dit : « Peut-être les ténèbres vont-elles me couvrir, et la nuit sera ma lumière dans mes délices » La nuit est devenue ma lumière, parce que dans la nuit j’avais désespéré de pouvoir franchir une si vaste mer, de fournir une si longue route, et d’arriver à l’extrémité en persévérant jusqu’à la fin. Grâces à celui qui m’a recherché dans ma fuite, qui a meurtri mes épaules de son fouet, qui, en m’appelant à lui, m’a rappelé de la mort, qui a fait de ma nuit même une lumière. Car la nuit c’est notre vie entière comment cette nuit est-elle éclairée? C’est que le Christ est descendu dans cette nuit.
1. Ps. CXXXVIII, 11.— 2. Matth. XXIV, 12. — 3. Id. 13.
Il a pris une chair de ce siècle ténébreux, et a éclairé la nuit pour nous. La femme qui avait perdu une drachme alluma un flambeau 1. La sagesse de Dieu avait perdu une drachme ; et qu’est-ce qu’une drachme ? Une pièce de monnaie qui porte l’image de notre chef. L’homme a été créé à l’image de Dieu 2, puis il s’est perdu. Or, que fait la femme dans sa sagesse ? Elle allume une lampe. Cette lampe est un vase de terre, mais elle contient une lumière qui fait retrouver la drachme. La lampe de la sagesse, la chair du Christ, est donc faite en terre ; mais elle brille par son Verbe et retrouve ceux qui étaient perdus. « Et la nuit est devenue une lumière dans mes délices ». La nuit a eu des délices pour moi. C’est le Christ qui fait nos délices. Voyez quelle est maintenant la joie qu’il nous cause. D’où viennent ces acclamations, ces trépignements de joie, sinon de vos délices? Et d’où viennent ces délices, sinon de la lumière qui a éclairé notre nuit, sinon de ce que l’on nous prêche le Christ notre Seigneur? Il vous a cherchés avant que vous l’eussiez cherché, et il vous a trouvés afin que vous pussiez le trouver. « Et la nuit m’a éclairé dans mes délices ».
15. « Devant vous les ténèbres n’ont point d’obscurité 3 ». Toi donc, n’obscurcis pas tes ténèbres; car Dieu ne les obscurcit point; mais plutôt il les éclaire, et c’est à lui que le Psalmiste a dit ailleurs : « C’est vous qui allumerez mon flambeau, Seigneur mon Dieu, vous illuminerez mes ténèbres 4 ». Or, quels sont les hommes qui obscurcissent leurs ténèbres que le Seigneur n’obscurcit point ? Les méchants, les pervers, les pécheurs sont ténèbres ; tantqu’ils ne confessent point les fautes qu’ils ont commises, mais cherchent même à les défendre, ils obscurcissent leurs ténèbres. Donc, avoir péché, c’est être déjà dans les ténèbres ; mais confesser humblement tes ténèbres, c’est mériter qu’elles soient éclairées; les défendre, c’esties épaissir davantage. Or, comment échapper à ces doubles ténèbres, lorsque de simples ténèbres étaient si accablantes ? Mais quand est-ce que le Seigneur n’obscurcit point nos ténèbres? Quand il ne laisse point nos fautes impunies; quand il nous châtie et nous redresse par les tribulations de cette vie. Sachez-
1. Luc, XV, 8. — 2. Gen. I, 27. — 3. Ps. CXXXVIII, 12. — 4. Id. XVII, 29.
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le bien, mes frères, cette misère dans laquelle nous voyons gémir le genre humain n’est qu’une douleur qui nous guérit, et non un arrêt qui nous châtie. Partout vous voyez la douleur, partout la crainte, partout l’augoisse, partout le travail pénible. C’est un trésor qui grossit, mais par nos misères. Si donc le Seigneur nous avertit, par tarit de plaies, de ne point obscurcir encore nos ténèbres, reconnaissons sa main qui nous afflige et bénissons Dieu qui mêle aux douceurs de cette vie de saintes amertumes, de peur que dans l’aveuglement des terrestres délices nous ne désirions point les biens éternels, que nous ne souhaitions que la mer n’ait aucune borne, pour n’habiter jamais les confins de la mer. Que les flots de la mer se soulèvent donc; plus ils s’agiteront dans leur fureur, et plus la colombe s’élèvera sur ses ailes. Ce n’est donc point le Seigneur qui obscurcit nos ténèbres, puisqu’à nos péchés, il entremêle des châtiments, et des amertumes à nos plaisirs corrupteurs. Mais nous, n’obscurcissons pas nos ténèbres, en défendant nos péchés, et la nuit aura une lumière dans nos délices, « parce que ce n’est point vous qui obscurcirez nos ténèbres ».
16. « Et la nuit est lumineuse comme le jour ». « La nuit ressemble au jour », est-il dit; le jour, c’est la félicité du siècle; et la nuit, c’est l’adversité ; mais si nous reconnaissons que nos péchés ont mérité les maux que nous souffrons, si nous trouvons des douceurs dans les châtiments d’un père, évitant ainsi l’arrêt sévère du juge, les ténèbres de cette nuit deviendront pour nous une lumière dans cette nuit. Mais si elle est nuit, quelle peut en être la lumière? Elle est nuit, parce que le genre humain y est dans l’égarement. C’est la nuit, parce que nous ne sommes point encore arrivés à ce jour qui n’est point resserré entre celui d’hier et celui de demain, qui est l’éternel aujourd’hui , sans matin ni soir. Nous sommes donc ici-bas dans la nuit ; et toutefois cette nuit a sa lumière et ses ténèbres. Nous en avons dit en général pourquoi elle est nuit: quelle est la lumière de cette nuit ? La prospérité, le bonheur de ce monde, les joies passagères , les honneurs temporels , sont comme une lumière pour cette nuit ; tandis que le malheur, les tribulations amères, les ignominies en sont comme les ténèbres. Dans cette nuit, dans cette mortalité de la vie humaine, les hommes ont leur lumière, et i!s ont leurs ténèbres ; la lumière, c’est la prospérité, les ténèbres l’adversité. Mais dès que le Christ habite une âme par la foi, dès qu’il promet une autre lumière, qu’il inspire et donne la patience, qu’il avertit l’homme de ne mettre point sa complaisance dans les prospérités du monde, pour n’être point abattu par l’adversité ; le fidèle commence à concevoir de l’indifférence pour ce monde, à ne s’élever point dans la prospérité, à ne point se laisser abattre par le malheur. Mais il bénit Dieu en toutes choses, non-seulement dans l’abondance, mais aussi dans la disette; non-seulement dans la santé, mais aussi dans la maladie. Il justifie alors cette parole du psaume : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera toujours en ma bouche 1». Si c’est toujours, ce sera dès lors, et quand la nuit éclaire et quand la nuit est obscure; et quand la prospérité te sourit, et quand l’adversité te vient attrister, que sa louange soit toujours en ta bouche ; et alors se réalisera ce que dit le psaume: « Les ténèbres et la lumière sont une même chose pour lui ». Ses ténèbres ne m’accablent point, parce que sa lumière ne m’élève point.
17. Job était dans cette lumière; il avait tout en abondance. Nous parler de ses grands biens, c’est nous décrire tout d’abord la lumière de sa nuit ; car c’était une lumière dans sa nuit que les biens et les richesses qu’il possédait. Or, l’ennemi crut qu’un si saint homme servait Dieu seulement à cause des grands biens dont il l’avait comblé, et il demanda qu’ils lui fussent enlevés. Alors sa nuit qui avait eu sa lumière fut changée en ténèbres. Job savait néanmoins que, soit lumière, soit ténèbres, c’est toujours la nuit quand nous sommes éloignés de Dicta ; et il avait pour lumière intérieure Dieu lui-même, lumière intérieure qui le rendait indifférent à la clarté ou aux ténèbres de cette autre nuit. C’est pourquoi, comme il servait Dieu fidèlement dans la lumière de cette nuit, c’est-à-dire dans l’abondance, que dit-il quand il eut tout perdu et que les ténèbres le couvrirent? « Dieu a donné, Dieu a ôté comme il a plu au Seigneur, il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 1 ». Je suis dans la nuit de cette vie. Le Seigneur qui habite mon âme, avait éclairé cette nuit de
1. Ps.
XXXIII, 2. — 2. Job, I.
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quelques consolations, en me donnant des biens temporels; voilà qu’il éteint cette lumière temporelle, et la nuit devient pour moi ténébreuse. Mais « parce que ses ténèbres sont pour moi comme sa lumière le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur il a été fait: que le nom du Seigneur soit béni ». Cette nuit ne m’attriste point; car ses ténèbres sont pour moi comme sa lumière. L’une et l’autre passent, afin que ceux qui sont dans la
joie soient comme n’y étant pas, et ceux qui pleurent comme ne pleurant point. « Car les ténèbres du Seigneur sont pour nous comme sa lumière ».
18. « Parce que c’est vous, Seigneur, qui êtes le maître de mes reins ». Ce n’est point sans raison que ses ténèbres sont comme sa lumière ». Le Seigneur me possède intérieurement, il est le maître non-seulement de mon coeur, mais aussi de mes reins; non-seulement de mes pensées, mais aussi de mes affections. C’est donc lui qui possède ce qui pourrait me donner quelque jouissance dans la lumière de cette nuit, lui qui possède mes reins, et je ne puis trouver de plaisir que damas la lumière intérieure de sa sagesse. Quoi donc ? La prospérité d’ici-bas, le bonheur de cette vie, les honneurs, les richesses, la famille, n’ont-ils donc pour toi aucun charme? Aucun, et pourquoi? Parce que « ses ténèbres et sa lumière sont une même chose pour moi ». D’où te vient cette indifférence , que les lumières et les ténèbres de cette vie soient une même chose pour toi? « C’est que vous êtes , Seigneur, le maître de mes reins; vous m’avez reçu dès le sein de ma mère ». Mais dans le sein de ma mère je n’étais indifférent ni aux ténèbres de cette nuit, ni à ses lumières ; car ce sein de ma mère, c’est la coutume de ma cité. Et quelle est ma cité ? celle qui m’a enfanté dans l’esclavage. Or, nous connaissons cette Babylone dont nous avons parlé hier, et qu’abandonnent tous ceux qui embrassent la foi, qui soupirent après la lumière de la Jérusalem céleste. Voici donc mon langage : dès le sein de ma mère, le Seigneur m’a reçu; de là mon indifférence pour les ténèbres de cette nuit comme pour sa lumière. Mais quiconque est encore dans les entrailles de Babylone sa mère, se réjouit des prospérités de ce monde, se laisse abattre par les misères de cette vie, ne connaît de joie que celle d’un bonheur temporel, ni de douleur que celle des maux temporels. Sors donc des entrailles de Babylone, commence à chanter un hymne au Seigneur ; sors, oui sors de ses entrailles, elle Seigneur te recevra dès le sein de ta mère, Quel Dieu ? le Dieu de l’apôtre saint Paul qui a dit: « Quand il a plu à Dieu qui m’a appelé dès le sein de ma mère, de me faire « connaître son Fils 1 ». Quelle était cette mère de Paul? la synagogue. Qu’avait-il appris dans la synagogue, sinon ce que savaient, ce qu’apprenaient les Juifs et tout le peuple? Il ne restait plus chez cette nation que le nom du culte de Dieu, on n’y voyait plus les oeuvres : ils avaient la parole de Dieu comme un arbre porte des feuilles, mais sans aucun fruit. C’est ce figuier que le Seigneur fit si. cher en le maudissant, comme vous le savez 2. Il y avait trouvé des feuilles, mais de fruit, aucun ; il nous montrait là le symbole d’un autre arbre. On n’était pas, en effet, au moment des figues 3; or, le Créateur du ciel et de la terre pouvait-il ignorer ce que chacun savait? Celui-là donc qui appela Paul dès le sein de sa mère est aussi celui qui nous a choisis dès le sein de la nôtre. Quelle est notre mère? Babylone. Une fois sortis de ses entrailles, concevons une autre espérance, Dieu, mes frères, nous a promis d’autres joies ; qu’une nouvelle espérance nous fasse porter des fruits. Il n’y a désormais d’autre mal pour nous que d’offenser Dieu et de n’arriver pas aux biens qu’il nous a promis; il n’y a d’autre bien que de mériter Dieu et d’arriver à ses divines promesses. Que sont les biens de cette vie, comme les maux de cette vie ? N’ayons pour eux que de l’indifférence; puisque nous voyant reçus par Dieu dès le sein de notre mère, nous disons : « Les ténèbres de « cette vie sont pour nous comme ses lumières ». Le bonheur de ce monde ne sera point notre bonheur, ni ses misères notre malheur, Il nous faut pratiquer la justice, aimer la foi, espérer en Dieu, aimer Dieu, aimer aussi noIre prochain. Aux travaux de cette vie succédera une lumière inextinguible, un jour sans fin tout ce qui est lucide ou ténébreux en cette vie, ne dure qu’un moment «Vous êtes, Seigneur, le maître de mes reins, vous m’avez reçu dès le sein de nia mère ».
19. « Je vous confesserai, Seigneur, à cause
1. Gal. I, 15, 16. — 2. Matth. XXI, 19. — 3. Marc, XI, 13.
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«de l’éclat terrible de votre magnificence ». «Votre magnificence est terrible »u, Seigneur, puisque nous en admirons l’éclat, et que notre joie est mêlée de crainte. Nous craignons en effet qu’en nous élevant de vos dons, nous ne méritions de perdre ce que nous avions obtenu par l’humilité. « Je vous n confesserai, parce que l’éclat de votre magnificence est terrible ; vos oeuvres sont admirables, et mon âme le sait ». Mon âme le sait très-bien depuis que vous m’avez reçu dès le sein de ma mère; mais auparavant votre science était trop élevée au-dessus de moi, je n’y pouvais atteindre. Elle me surpassait, et me laissait dans l’impuissance. D’où vient que maintenant cette âme connaît vos oeuvres, sinon parce que la nuit a pour moi une lumière dans mes délices ? sinon parce que vous êtes maître de mes reins ? sinon parce que vous m’avez reçu dès le sein de ma mère ?
20. « Mes ossements que vous avez formés n en secret ne vous sont point cachés 1 ». Le mot latin os veut dire ici ossement, c’est ce que nous indique le grec 2; autrement, en effet, on pourrait croire qu’il fait ora au pluriel, et le traduire par bouche, et non os qui fait ossa. « Mes ossements donc », dit le Prophète, « que vous avez faits en secret, ne vous sont point inconnus ». J’ai donc certains ossements secrets ; parlons plutôt ainsi, et disons ossum: il vaut mieux être fautif en grammaire que inintelligible pour le peuple. Donc, dit le Prophète, j’ai un ossement secret, c’est vous qui avez fait cet ossement secret, et qui n’est point secret pour vous. Vous l’avez caché, mais l’avez-vous caché pour vous-même? Cet os que vous m’avez fait en secret, les hommes ne le voient pas, ne le connaissent pas; mais vous le connaissez, vous qui l’avez fait. De quel ossement veut-il parler, mes frères? Cherchons-le, il est dans le secret. Mais comme nous parlons en chrétiens, et à des chrétiens, nous trouverons bientôt de quel os il est question. C’est la force intérieure ; car la solidité, la force, est désignée par les ossements, Il y a donc une force intérieure de l’âme, dès qu’on ne se laisse point abattre. Que les tourments, que les tribulations, que les difficultés du siècle viennent à sévir, la force invisible qui nous vient de Dieu ne saurait être abattue, et ne cède point.
1. Ps. CXXXVIII, 15. — 2. Ostoun.
C’est de Dieu que nous vient cette force de patience, dont il est dit dans un autre psaume:
« Toutefois, mon âme sera soumise à Dieu, car c’est de lui que me vient la patience 1 ». Ecoute aussi l’apôtre saint Paul, qui a bien cette force : « Comme tristes, et néanmoins toujours dans la joie 2 ». D’où vient la tristesse ? Des injures, des opprobres, des fléaux, des plaies, des lapidations, des emprisonnements et des chaînes. Or, les persécuteurs eux-mêmes ne les persécuteraient point s’ils n’espéraient les affliger. Eux qui n’avaient point une force intérieure , jugeaient les autres d’après leur propre faiblesse ; mais les persécutés qui avaient cette force, paraissaient tristes à l’extérieur, et se réjouissaient en Dieu à qui n’échappait point cet ossement secret que lui-même avait fait en eux. Cet ossement secret que Dieu nous a fait, saint Paul nous en parle clairement dans ces paroles: « Non-seulement nous sommes dans la joie, mais nous nous réjouissons dans les tribulations ». C’est peu de n’être point triste, tu vas jusqu’à te glorifier? Qu’il te suffise de n’être point triste. C’est peu pour des chrétiens, dit l’Apôtre, mais tels sont les ossements que Dieu m’a faits dans le secret, que si je ne me glorifie, c’est peu de n’être point abattu. De quoi nous glorifier? des tribulations; car nous savons que la tribulation engendre la patience. Vois comment cette force a été consolidée dans notre coeur : « Nous savons que la tribulation engendre la patience, la patience la pureté, la pureté, l’espérance; or, l’espérance n’est pas vaine, car l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné 3 », Ainsi a été formé cet ossement secret, qui est solide jusqu’à nous faire un titre de gloire de nos tribulations. Mais les hommes nous croient malheureux , parce qu’ils ne connaissent point notre force intérieure. « L’ossement que vous m’avez fait cri secret n’est point secret pour vous, et ma substance est dans les entrailles de la terre ». Ma substance donc est dans ma chair, ma substance est dans les entrailles de la terre et toutefois j’ai au dedans de moi un os que vous avez formé, qui m’empêchera de céder aux persécutions de ce bas monde, où est aussi ma substance. Qu’y a-t-il d’étonnant que l’ange ait de la force ? Ce qui est surprenant,
1. Ps. LXI,
6. — 2. II Cor. VI, 10. — 3. Rom. V, 3-5.
170
c’est que la chair ait de la force. Or, d’où vient la force de la chair, la force d’un vase d’argile, sinon de cet os que Dieu y a mis secrètement? « Et ma substance est dans les entrailles de la terre ».
21. Que dira le Prophète de ceux qui sont moins forts? Nous l’avons dit en effet, c’est le Christ qui nous parle en ce psaume. Mais en beaucoup d’endroits, comme il a parlé au nom du corps, voyons ce qu’il dit au nom du chef, sans qu’il paraisse néanmoins distinguer s’il donne la parole à l’un ou à l’autre. Car distinguer, ce serait diviser, et ils ne seraient plus deux dans une seule chair 1. Mais s’ils sont deux dans une seule chair, rien d’étonnant qu’ils soient aussi deux dans une même voix. Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ mourut sur la croix, les disciples n’avaient point encore cet ossement intérieur, ils n’étaient point encore affermis dans la patience; ils ne se connaissaient point, ils ignoraient leurs forces. Pierre osa promettre qu’il souffrirait et mourrait avec son maître, pauvre malade qui ne connaissait point son mal, et que connaissait le médecin suprême. Mais qu’arriva-t-il? J’irai avec vous jusqu’à la mort, avait-il dit. « Je vous dis en vérité qu’avant le chant du coq vous me renoncerez trois fois 2 ». Or, la prédiction du médecin se trouva plus vraie que la présomptueuse parole du malade, Dès lors, en nous disant : « Un ossement que vous m’avez fait en secret n’est point caché pour vous », le Prophète parle au nom de ceux qui ont cet os intérieur, cette force que montra dans sa passion notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qui s’est assis quand il lui a plu, levé quand il lui a plu, endormi quand il lui a plu, éveillé quand il lui a plu car, nous dit-il, « j’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir aussi de la reprendre 3». Mais qu’est-il dit de ceux en qui cette force n’était ni formée, ni affermie? Qu’en dit le Sauveur? Vois ce qu’il en dit à son Père
« Vos yeux ont vu mon imperfection 4 ». Mon imperfection dans ce même Pierre qui promettait pour ne pas tenir, qui comptait sur lui-même pour tomber : vos yeux l’ont vue; car il est écrit que le Seigneur regarda Pierre qui, après son triple renoncement, se ressouvint de la prédiction du Sauveur; puis sortit dehors et pleura amèrement 5.Ce fut le
1. Ephés. V, 34, 32 — 2. Matth. XXVI, 34, 35; Luc, XXII, 33, 34. — 3. Jean, X, 18. — 4. Ps. CXXXVIII, 16.— 5. Luc, XXII, 61, 62.
regard de Dieu qui fit couler ces larmes, « parce que vos yeux », dit le Prophète, « ont vu mon imperfection ». Cette imperfection qui le fait chanceler pendant la passion du Sauveur, le conduirait infailliblement à la mort; mais voilà que vos yeux l’ont vu, et non seulement lui, mais tous ceux qui furent tremblants jusqu’à ce que la résurrection du Sauveur les raffermît. Il fut évident pour leurs yeux que la mort n’avait point détruit dans le Sauveur ce qu’elle avait frappé, et alors se forma en eux cet ossement secret qui les empêcha de craindre la mort. « Vos yeux ont vu mon imperfection; tous seront écrits dans votre livre » ; non seulement les hommes parfaits, mais aussi les hommes imparfaits. Que les imparfaits ne craignent point, mais qu’ils s’avancent. Qu’ils ne craignent pas, dis-je, et néanmoins qu’ils n’aiment pas leur imperfection, qu’ils ne de. meurent point où ils ont été trouvés. Seulement, qu’ils s’avancent autant qu’il est en eux; chaque jour un pas, chaque jour un progrès : toutefois sans s’éloigner du corps du Seigneur, afin que dans cette unité de corps qui unit ensemble tous les membres, ils méritent que le Sauveur ait dit en leur nom: « Vos yeux ont vu mon imperfection; et tous seront écrits dans votre livre ».
22. « Ils s’égareront pendant le jour, et personne parmi eux ». Le jour, c’était encore Notre-Seigneur Jésus-Christ. De là cette parole: « Marchez tant que vous avez la lumière 1». Mais ceux qui doivent errer pendant le jour, ce sont les imparfaits qui sont en lui. Eux encore n’ont vu qu’un homme dans Notre-Seigneur Jésus-Christ; ils ont cru que la divinité n’était point cachée en lui, et que loin d’être un Dieu caché, il était simple. ment ce qu’il paraissait; voilà ce qu’ils ont cru. Pierre, en effet, et nous parlons de lui surtout parce que nous trouvons en lui un exemple de cette faiblesse qui ne doit point nous faire désespérer, Pierre, quand Jésus demanda ce que les hommes disaient de lui, répondit: « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Et le Seigneur ajouta : « Tu es heureux, Simon fils de Jona, car ni la chair ni le sang ne t’ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux ». Pourquoi heureux? Parce que Pierre l’a proclamé fils de Dieu. Mais au même endroit, et dans la suite du discours, le Seigneur vint à parler de sa passion qui
1. Jean, XXII, 35.
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approchait. Or, le même Pierre qui l’avait proclamé Fils de Dieu, craignit qu’il ne mourût comme fils de l’homme. Car le Christ était Fils de Dieu et fils de l’homme tout ensemble:
Fils de Dieu par cette nature divine qui le rendait égal à Dieu ; fils de l’homme par cette forme de l’esclave 1 qui le rendait inférieur à son Père 2. Il devait bientôt souffrir dans cette forme de l’esclave. Pourquoi donc Pierre craignait-il que la nature de Dieu ne pérît avec la nature de l’esclave, et n’espérait-il pas au contraire que la nature de l’esclave ressusciterait avec la nature divine? A « Dieu ne plaise», lui dit-il, « Seigneur, veillez sur nous ». Et le Seigneur, de cette même voix dont il l’avait appelé bienheureux : «Arrière, Satan », lui dit-il, « tu ne comprends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes 3 ». Parce qu’il avait dit
«Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant», il entendit cette réponse : « Ni le sang ni la chair ne te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans le ciel » ; c’est par là que tu es Pierre, que tu es bienheureux. Maintenant que sa réponse ne venait point de la révélation du Père, mais de la faiblesse de la chair, il est appelé Satan. « Tu ne comprends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes ». Ainsi dit le Christ, mes frères; il avait vécu au milieu d’eux, il avait commandé aux vents 4, il avait devant eux marché sur les flots 5, sous leurs yeux encore il avait ressuscité un mort de quatre jours 6, sous leurs yeux il avait opéré de si grandes merveilles, et néanmoins ils furent saisis de crainte au moment de sa passion, comme s’ils eussent perdu celui en qui ils auraient mis une vaine confiance. Mais « c’est pendant le jour qu’ils doivent s’égarer, et personne parmi eux ». Personne, pas même celui quia dit: « Avec vous jusqu’à la mort». Le Christ avait dit en effet : « Voici l’heure que vous me laisserez seul, et que chacun ira de son côté. Mais je ne suis point seul, car mon Père est avec moi 7 ». Son Père était avec lui, et il était avec son Père; comme son Père était en lui, et lui en son Père; et son Père et lui ne sont qu’un 8; et ses disciples craignent à sa mort. Pourquoi, sinon parce qu’ils ont erré pendant le jour, et que nul
1. Philipp. II, 6, 7. — 2. Jean, XIV, 28. — 3. Matth. XVI, 13-23. — 4. Id. VIII, 26.— 5. Id. XIV, 25.— 6. Jean, XI, 39-44 — 7. XVI, 32. — 8. Id. X, 30, 38.
n’est en eux? « Ils s’égareront pendant le jour, et nul n’est en eux ».
23. Mais que signifie : « Ils s’égareront pendant le jour? » Est-ce à dire qu’ils périront? Que deviendrait alors : « Vos yeux ont vu mon imperfection, et tous seront écrits dans votre livre? » Quand donc se sont-ils égarés pendant le jour? Quand ils n’ont pas connu le Sauveur qui était avec eux. Qu’est-il dit ensuite? « Grande est à mes yeux la gloire de ceux qui vous aiment, ô mon Dieu ». Ceux-là mêmes qui se sont égarés pendant le jour, sans que personne fût en eux, sont devenus vos amis, et jouissent à mes yeux d’une gloire éclatante. Après la résurrection de leur maître, ils ont acquis cet ossement secret, et eux qui avaient tremblé lors de sa passion, eurent la force de mourir pour lui. « Grande est à mes yeux la gloire de ceux qui vous aiment, ô mon Dieu, et leurs principautés sont devenues inébranlables ». Ils sont devenus Apôtres, chefs de l’Eglise, conduisant les béliers du troupeau : « Et leurs principautés sont affermies d’une manière inébranlable ».
24. « Je les compterai, et ils seront plus nombreux que le sable des mers 2». De ces hommes qui ont erré pendant le jour, n’ayant personne avec eux, est née une si grande multitude,que, comme le sable de la mer, elle ne peut être comptée que par Dieu. Le Prophète a dit en effet: « Ils sont plus nombreux que le sable des mers », et néanmoins il venait de dire: « Je les compterai ». Et ceux qui sont comptés seront plus nombreux que le sable des mers; or, il peut compter le sable de la mer, celui qui a compté les cheveux de notre tête 3 . « Je les compterai, et ils seront plus nombreux que le sable des mers ».
25. « Je me réveille, et je suis encore avec vous ». Qu’est-ce à dire, je me lève, et me voilà encore avec vous? Voilà que je suis mort, que j’ai été enseveli, et bien que je sois ressuscité, ils ne comprennent pas encore que je sois avec eux. « Je suis encore avec vous», c’est-à-dire, pas encore avec eux, puisqu’ils ne me connaissent point encore. Il est dit en effet dans l’Evangile qu’après la résurrection du Sauveur, les disciples ne le reconnurent point aussitôt quand il leur apparut. On peut encore donner un autre sens. « Je me suis levé et je suis encore avec vous », désignerait
1. Ps. CXXXVIII, 17.— 2. Id. 18. — 3. Matth. X, 30.
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le temps pendant lequel Jésus-Christ demeure caché à la droite de son Père, avant qu’il se manifeste dans cette gloire dont il doit briller en venant juger les vivants et les morts.
26. Il va nous dire ensuite ce que le mélange des pécheurs, et le schisme de l’hérésie doit lui faire endurer dans son corps qui est l’Eglise , pendant cet intervalle de temps, qui s’écoule depuis sa résurrection, alors qu’il est à la droite de son Père. Voici ce qu’il dit en effet : « Si vous mettez à mort l’impie, ô mon Dieu, hommes de sang retirez-vous de moi ; car tu diras en toi-même: c’est en vain qu’ils prendront leurs villes 1». Il semble qu’on doive construire ainsi la phrase: « Si vous donnez la mort au pécheur, c’est en vain qu’ils prendront leurs villes ». Car le Prophète regarde comme frappés de mort les hommes à qui l’enflure de l’orgueil fait perdre ta grâce qui est la vie. « L’Esprit-Saint en effet évite le déguisement dans la discipline, et se dérobe aux esprits sans intelligence 2 ». La mort des pécheurs vient donc de ce que leur intelligence, obscurcie par les ténèbres, les éloigne de la vie de Dieu, L’orgueil étouffe en eux la confession de leurs fautes; ils meurent, et voilà que se réalise en eux cette parole: « Pas plus dans un mort que dans un homme qui n’existe point, il n’y a de confession 3 ». C’est là prendre en vain leurs villes, c’est-à-dire leurs peuples vains, qui s’attachent à leurs vaines pratiques. Orgueilleux de leur renommée de justice, ils entraînent le peuple à rompre le lien de l’unité, et se font suivre comme plus justes par des aveugles et des ignorants. Or, comme ils prennent souvent occasion de se séparer de l’unité du Christ en blâmant les méchants, avec lesquels ils feignent de ne point vouloir de communion; comme il peut se faire qu’ils ne flétrissent pas seulement les coupables dont ils semblent vouloir éviter la malice, mais qu’ils disent encore le mal véritable de ceux qui leur ressemblent, et parmi lesquels gémit le froment du Christ, tout en gardant le lien de l’unité 4, voilà que le Prophète s’interrompt pour s’écrier: « Loin de moi, hommes de sang; car tu diras dans ta pensée: C’est en vain qu’ils s’empareront de leurs villes »;
1. Ps. CXXXVIII, 19, 20. — 2. Sag. I, 5. — 3. Eccli. XVII, 26. — 4. Matth. III, 22.
c’est-à-dire, ce qui sera cause qu’ils séduiront leurs peuples pour les porter au schisme, et les corrompre par leurs propres vanités, « c’est que tu diras dans ta pensée : Hommes de sang, éloignez-vous de moi ». C’est-à-dire qu’en punition de leur orgueil, l’âme de ces pécheurs sera mise à mort, et dès lors c’est en vain qu’ils s’empareront de leurs cités, ou de leurs peuples, en les retranchant de l’Eglise, pour les entraîner dans la vanité de leurs erreurs; et ainsi choqués par le mélange des pailles, ils brisent l’unité et se séparent du bon grain. Le Prophète avertit donc le bon grain, ou les véritables fidèles, de ne point se séparer ouvertement des méchants avant que l’aire soit vannée, de peur d’abandonner les bons qui sont encore parmi eux, mais de dire en quelque sorte tacitement, par une vie pure et une conduite bien différente : « Loin de moi, hommes de sang ». C’est en effet le langage que tient le bon grain par la voix de Dieu, voix qui est dans notre pensée, comme Dieu le tient dans la pensée de son peuple saint. Mais quels sont, mes frères, les hommes de sang, sinon les hommes de haine? Selon cette parole de saint Jean : « Celui qui hait son frère est homicide 1». Ces pécheurs donc, mis à mort, ne pouvant comprendre comment, dans la pensée des bons, Dieu dit aux méchants: « Hommes de sang, éloignez-vous de moi », leur font un crime de leur communion avec les méchants, et en se séparant d’eux à cause de ces calomnies, « ils prennent en vain leurs cités». Cette parole que les bons ne disent aux méchants que dans leur pensée, se fera entendre ouvertement dans ce dernier jour, quand notre chef élevant la voix : « Je ne vous ai jamais connus », leur dira-t-il, « éloignez-vous de moi, vous tous ouvriers d’iniquité 2 ».
27. Et maintenant, dit le corps du Christ, ou l’Eglise, pourquoi ces calomnies des superbes, comme si les péchés des autres pouvaient me souiller? pourquoi se séparer de moi « afin de prendre en vain leurs cités? N’ai-je point haï, ô mon Dieu , ceux qui vous haïssaient 3 ?» Pourquoi ces hommes plus méchants veulent-ils me forcer à une séparation corporelle des méchants, me faire arracher le bon grain avec l’ivraie, avant le temps de la moisson 4 ; me détourner de supporter la paille
1. I Jean, III, 15. — 2. Matth. VII, 23. — 3. Ps. CXXXVIII, 21. — 4. Matth. XIII, 30.
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avant que l’aire soit vannée 1 ; me porter à déchirer le filet de l’unité, avant que tous les poissons soient parvenus à la fin des siècles, comme sur le rivage où l’on fait le discernement 2 ? Ces sacrements que je reçois sont-ils des méchants ? Tolérer leur vie et leurs moeurs, est-ce donc communiquer avec eux? «N’ai-je donc point haï , ô mon Dieu, ceux qui vous haïssaient ? N’ai-je point séché de dépit à la vue de vos ennemis ? » Quand le zèle de votre maison me dévorait 3, n’est-ce point avec dégoût que je voyais les insensés? Un profond ennui ne s’emparait-il pas de moi, à la vue de ceux qui délaissaient votre loi 4? Quels sont, en effet, vos ennemis, sinon les hommes qui témoignent par leur vie qu’ils haïssent vos préceptes ? Et puisque je les hais, pourquoi ceux qui s’emparent en vain de leurs villes s’en viennent-ils me calomnier, et rejeter sur moi les péchés de ceux que je déteste, et au sujet desquels m’enflammait de dépit mon zèle pour la maison de Dieu ? Mais alors, que devient ce précepte «Aimez vos ennemis?» Sont-ce vos ennemis qu’il faut aimer, et non ceux de Dieu? « Faites du bien », est-il dit, « à ceux qui vous haïssent 5 ». Il n’est point dit : A ceux qui haïssent Dieu. De là cette parole de l’interlocuteur: « N’ai-je point haï, Seigneur, ceux qui vous haïssaient?» Il ne dit point : Ceux qui me haïssent. Et encore. « La vue de vos ennemis m’irritait», et non des miens. Mais ceux qui nous haïssent, qui sont nos ennemis, précisément parce que nous servons Dieu, ne haïssent-ils pas le Seigneur, ne sont-ils pas ses ennemis? De tels ennemis, ne devons-nous donc pas les aimer? N’est-ce point au nom du Seigneur qu’ils souffrent persécution, ceux à qui il est dit : Priez pour ceux qui vous persécutent? Ecoute ce qui suit.
28. «Je les poursuis d’une haine parfaite». Que signifie une haine parfaite ? Je haïssais en eux l’iniquité, j’aimais ce que vous y aviez fait. Poursuivre d’une haine parfaite, c’est ne point haïr les hommes à cause de leurs vices, ne point aimer les vices à cause des hommes. Vois, en effet, ce qu’ajoute le Prophète « Ils sont devenus mes ennemis ». Ils ne sont plus ennemis de Dieu seulement, ils sont ses ennemis. Comment donc accomplir à leur égard ce qu’il a dit lui-même: « Je les
1. Matth. XXI, 12.— 2. Id, XIII, 47.— 3. Ps. LXVIII, 10. — 4. Id. CXVIII, 53.— 5. Matth. V, 44.
poursuivais d’une haine parfaite » ; et ce précepte du Seigneur : « Aimez vos ennemis? » Comment accomplir ces prescriptions, sinon au moyen de cette haine parfaite qui porte à les haïr parce qu’ils sont injustes, à les aimer, parce qu’ils sont hommes? Dans l’Ancien Testament, quand le peuple charnel était retenu dans le devoir par les châtiments visibles, comment haïssait les pécheurs cet homme qui appartenait par l’esprit au Nouveau Testament, ce Moïse, fidèle serviteur de Dieu, qui priait pour eux, et comment ne les haïssait-il point, lui qui leur donnait la mort, sinon qu’il les haïssait d’une haine parfaite? Il avait pour l’iniquité qu’il châtiait une haine si parfaite, qu’il aimait en même temps le coupable jusqu’à prier pour lui.
29. Maintenant donc que le corps du Christ gémit pour un temps parmi les pécheurs dont il sera séparé au dernier jour: maintenant que ces pécheurs sans vie, calomniant les bons au sujet de leur mélange avec les méchants, et se séparant eux-mêmes des bons et des innocents, bien plus encore que des méchants, prennent en vain leurs villes, au point qu’il reste néanmoins beaucoup de méchants qui ne les suivent point dans leur schisme, qui demeurent dans cette confusion, pour exercer la patience des bons, que fera dans cet état de choses le corps du Christ, qui produit par la patience 1 trente, soixante, et jusqu’à cent pour un? Que fait cette épouse du Christ au milieu des filles, comme le lis au milieu des épines? Que dit-elle ? Quelle est sa pensée? Quelle est la beauté intérieure de cette fille du roi 2? Ecoute sa prière: «Eprouvez-moi, ô Dieu,et connaissez mon coeur 3». Eprouvez vous-même, ô mon Dieu, et connaissez ; que ce ne soit point l’homme, ni l’hérétique : ils ne sauraient m’éprouver, ni connaître mon coeur où pénètrent vos regards, ce qui vous montre que je ne donne aucun assentiment aux actes des pécheurs, tandis qu’ils s’imaginent que les péchés des autres peuvent me souiller. Voyez encore lorsque, dans mon exil si lointain, je gémis avec le Prophète dans un autre psaume, c’est-à-dire que je garde la paix avec ceux qui la haïssent 4, jusqu’à ce que je parvienne à la vision de la paix, ou à cette Jérusalem qui est notre mère, l’éternelle cité des cieux, les voilà
1. Matth. XIII, 23; Luc, VIII, 15.— 2. Ps. XLIV, 14.— 3. Id. CXXXVIII, 23. — 4. Id. CXIX, 7.
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qui pointillent, qui calomnient, qui se séparent, qui « reçoivent leurs villes », non pour l’éternité, mais pour la vanité. « Eprouvez-moi donc, ô Dieu, et connaissez mon coeur; sondez-moi, et connaissez mes sentiers ». Que veut dire le Prophète ? Ecoutons la suite.
30. « Et voyez s’il y a en moi quelque trace d’iniquité; conduisez-moi dans la voie éternelle 1 ». « Sondez mes sentiers», dit le Prophète, c’est-à-dire mes desseins et mes pensées : « Et voyez s’il y a en moi quelque trace de l’iniquité», soit que je l’aie commise, soit que j’y aie consenti: « Et conduisez-moi dans la voie éternelle » Qu’est-ce à dire, sinon conduisez-moi dans le Christ? Qui est, en effet, la voie éternelle, sinon celui qui est aussi la vie éternelle? Or, celui-là est éternel qui a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie 2 ». Si donc vous trouvez dans mes voies quelque chose qui déplaise à vos yeux, parce que ma voie est mortelle ; pour vous, « conduisez-moi dans la voie éternelle », où l’on ne voit nulle injustice: « Si quelqu’un, en effet, vient à pécher, nous avons pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ qui est juste. C’est lui qui intercède pour nos péchés 3 » ; c’est lui qui est la voie éternelle
1. Ps. CXXXVIII, 24. — 2. Jean, XIV, 6. — 3. I Jean, II, 1.
sans aucune faute, et la vie éternelle sans châtiment.
31. Il y a là une grande figure, mes frères. De quelle manière l’Esprit parle-t-il avec nous? Comment fait-il nos délices dans l’obscurité de cette nuit? Pourquoi, mes frères, je vous le demande, ces vérités ont-elles plus de douceurs à proportion de leur obscurité? Dieu, par d’ineffables secrets, nous prépare un breuvage d’amour. Il donne un tour admirable à ses paroles, en sorte que, dussions-nous dire ce que vous savez déjà, la connaissance vous en paraît nouvelle, parce qu’on le tire de passages qui vous paraissaient obscurs, Ne saviez-vous point, en effet, mes frères, qu’il nous faut tolérer les méchants dans l’Eglise de Dieu, sans y faire aucun schisme? Ne saviez-vous point déjà que dans ce filet, qui contient de bons et de mauvais poissons, il faut demeurer jusqu’à ce que le filet soit amené sur le rivage, et qu’il ne faut point le déchirer; que sur le rivage seulement on fera la séparation, afin de mettre les bons poissons dans des vaisseaux, et de jeter les mauvais? Voilà ce que vous saviez, sans toutefois comprendre ces versets de notre psaume : je vous ai expliqué ce que vous ne compreniez pas, et vous y avez trouvé ce que vous saviez.
SERMON PRÊCHÉ AU PEUPLE DANS UNE ASSEMBLÉE D’ÉVÊQUES.
L’ÉGLISE AU MILIEU DES MÉCHANTS.
Quiconque appartient au Christ doit soupirer après la justice, mais non se séparer des méchants dont le discernement n’appartient qu’à Dieu. Aimons dans les méchants ce que Dieu a fait, haïssons ce qu’ils font.
« Pour la fin », ou pour le Christ fin de la loi, « à David », ou au Christ, fils de David selon la chair. L’homme méchant dont l’interlocuteur veut être délivré, c’est le diable, appelé aussi l’homme ennemi ; c’est encore l’homme vicieux qui se nuit à lui-même et aux autres par l’exemple, homme que nous devons essayer de corriger. Il médite le crime, et m’oppose la guerre ou des projets que je dois combattre, il aiguise sa langue et a le venin du serpent dans ses paroles hypocrites; il cherche à supplanter mes démarches, c’est-à-dire ou à m’arrêter dans la voie de Dieu, ou à m’en faire sortir. Leur opposer la prière. Les superbes ou suppôts de Satan cachent leurs pièges contre le juste, s’efforçant de l’entraîner, comme Satan entraîna l’homme. Au lieu de porter envie au juste, soyez justes, la volonté suffit. Ce piège de cordes tendu par les méchants, c’est le péché ajouté à lui-même, fil par fil, non fil droit mais tordu ; piège tendu, e long des préceptes ; suivons ceux-ci, nous éviterons l’autre. Le Prophète veut que le Seigneur écoute la voix, ou la vie de sa prière, et non un vain son. Il en appelle à Dieu contre les scandales, demande la véritable force qui le fera persévérer, lui donnera la résistance des martyrs, lui fera voir le piége. Ceux qui sont pris dans le cercle de l’erreur tourneront sans fin, s’épuiseront à mentir, seront exposés aux charbons ardents, qui consumeront les uns, rallumeront les autres.
Ce grand parleur qui ne peut subsister, c’est l’homme qui se jette au dehors, qui cherche l’occasion de paraître ; aimons l’intérieur, n’instruisons que par nécessité. Le mal qui s’attaque à l’homme d’iniquité lui donne la mort, au juste il meurtrit la chair sans atteindre l’âme. Le pauvre auquel Dieu fera justice est celui qui a faim et soif de la justice, et qui obtiendra l’objet de ses désirs ; les justes confesseront le nom du Seigneur, c’est-à-dire qu’ils n’attribueront rien à leur propre justice, mais tout à la divine miséricorde, et à cause de leur justice, ils verront Dieu.
1. Mes seigneurs et frères 1 m’ont ordonné, et par eux le Seigneur de tous, de vous exposer ce psaume autant qu’il m’en donnera la force. Puisse-t-il exaucer vos prières , et mettre dans ma bouche ce que je dois dire, ce que vous devez entendre, et qu’ainsi la parole de Dieu nous soit avantageuse à tous. Si elle ne l’est pas quelquefois pour tous, c’est que tous n’ont pas la foi 2. Or, cette foi est dans l’âme comme une racine vivace qui permet à la pluie d’aboutir au fruit; tandis que l’infidélité, les erreurs du diable, et les mauvais désirs qui sont la racine de tous les maux 3, ressemblent aux racines de l’épine qui changent en pointes aigués la bienfaisante rosée.
2. Vous avez remarqué, je crois, ce que contient le psaume, quand on le chantait c’est une plainte, un gémissement, c’est une prière qu’adresse à Dieu le corps du Christ confondu avec les méchants. C’est toujours lui qui parle dans ces sortes de prophéties c’est lui qui est pauvre, qui n’est point rassasié, qui a pour la justice 4 cette faim et cette soif que Dieu promet de rassasier un jour. Mais, jusqu’à ce moment, qu’il ait faim,
1. Des évêques, sans doute, réunis alors. — 2. II Thess. III, 2. — 3. I Tim. VI, 10 — 4. Matth. V, 6.
qu’il ait soif ici-bas, qu’il gémisse , qu’il frappe et qu’il cherche. Qu’il résiste aux charmes de l’exil, ne regarde point comme sa patrie ce siècle dont le Christ est venu nous délivrer. Car le Christ a voulu devenir notre tête, la tête d’un certain corps ; puisqu’on ne saurait donner le nom de tête à ce qui n’a point un corps dont il soit le chef. Donc, si le Christ est la tête, c’est qu’il y a un corps dont il est la tête. Or, la sainte Eglise est le corps de ce chef auguste , et nous en sommes les membres, si nous aimons notre chef. Ecoutons donc les paroles de ce corps, c’est-à-dire les nôtres, si nous sommes dans le corps du Christ; quiconque n’en est point, fait nombre avec ceux au milieu desquels il gémit. Dès lors, ou bien tu feras partie du corps, tu gémiras au milieu des méchants, ou bien tu ne seras point de ce corps mystique, et alors tu feras partie des méchants parmi lesquels ce corps gémit aujourd’hui; tu seras donc ou membre dans le corps du Christ, ou ennemi du corps du Christ. Or, ces ennemis du corps du Christ, ou ses adversaires, ne doivent pas s’entendre dans un même sens, et n’agissent point de la même manière. Celui qui règne en eux, qui s’en fait (176) des instruments, est plein d’astuce. Toutefois, le Christ en délivre beaucoup de sa tyrannie. et ils se rangent parmi ses membres ; il n’appartient qu’à celui qui les a rachetés de son sang et à leur insu, de les connaître et d’en connaître le nombre. D’autres, sans appartenir au corps du Christ, persévèrent dans leur malice et sont connus de celui à qui rien n’est inconnu. Mais en attendant, comme ceux qui ont leur place parmi ses membres, sans être arrivés à la résurrection future, laquelle mettra fin à tout gémissement et fera place à la louange, de laquelle toute affliction disparaîtra, pour être remplacée par une éternelle allégresse; comme ceux-là ne possèdent point ce bonheur en réalité, mais seulement en espérance, ils gémissent dans leur impatience, ils supplient Dieu de les délivrer des méchants, parmi lesquels sont forcés de vivre les bons eux-mêmes. Chacun, en effet, n’est pas libre de s’en séparer en toute sûreté; celui-là seul qui ne peut se tromper doit en faire le discernement. Qu’est-ce à dire, qui ne peut se tromper? Qui ne saurait mettre le méchant à gauche, et le bon à droite. Pour nous, tant que nous sommes en cette vie, il nous est difficile de nous connaître nous-mêmes; combien serions-nous téméraires de nous prononcer au sujet des autres ? Tel est méchant aujourd’hui, et nous ne savons ce qu’il sera demain ; tel que nous haïssons est peut-être notre frère, et nous ne le savons pas. Nous pouvons donc en sûreté haïr dans les méchants leur malice, et aimer la créature de manière à aimer l’oeuvre de Dieu, à haïr l’oeuvre de l’homme; car c’est Dieu qui a fait l’homme, et c’est l’homme qui a fait le péché ; aime alors ce que Dieu a fait, et hais ce qu’a fait l’homme; et tu poursuivras ainsi l’oeuvre de l’homme, en dégageant l’oeuvre de Dieu.
3. « Pour la fin, psaume à David 1 ». Ne cherchons d’autre fin que la fin marquée par saint Paul : « Le Christ est la fin de la loi, pour justifier ceux qui croiront 2 ». Donc, lorsque le psaume nous dit : « Pour la fin », que vos coeurs se tournent vers le Christ. Le titre d’un psaume est comme un héraut qui nous crie: Il viendra, c’est de lui que je parle, c’est le Christ que je vais chanter. Et par ces mots: «A David lui-même »,je n’entends que celui qui viendra dans la lignée de David selon la chair 3. Car le nom rappelle
1. Ps.
CXXXIX, 1.— 2. Rom. X, 4.— 3. Id. I, 3.
ici la race, race de David selon la chair, race bien supérieure à David selon l’esprit; race antérieure non plus à David, mais à Abraham 1; non plus à Abraham, mais à Adam; non plus à Adam, mais au ciel, à la terre,à tous les anges, à toutes les Puissances, à toutes les Vertus, aux choses visibles et aux choses invisibles. Pourquoi ? C’est que pour exister, « toutes choses ont été faites par lui, sans qui rien n’a été fait 2 ». C’est donc parce qu’il est de la lignée de David, non point en sa divinité, puisqu’en elle il est le créateur de David; mais seulement selon la chair, qu’il a daigné prendre le nom de David dans les prophéties; envisageons la fin, puis. que c’est à « David lui-même » que l’on chante notre psaume ; écoutons la voix de son corps, et soyons membres de ce même corps. Que la voix que nous avons entendue soit notre voix; prions et disons ce qui suit.
4. « Arrachez-moi, Seigneur, au pouvoir de l’homme méchant 3» ; non pas d’un seul, mais de toute la race ; non pas de ses instruments seulement, mais du prince même, c’est-à-dire du diable. Mais pourquoi dit-il de l’homme, si c’est du diable? C’est que lui-même est appelé homme d’une manière figurée : « L’homme ennemi vint et sema de l’ivraie par dessus » ; et quand les serviteurs viennent demander au Père de famille : « N’avez-vous pas semé de bon grain? d’où « vient qu’il y a de l’ivraie ? » il répond: « C’est l’homme ennemi qui a fait cela 4». C’est donc de cet homme méchant que tu dois de tout ton pouvoir demander à Dieu ta
délivrance ; « car tu n’as pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les Principautés et contre les Puissances, contre les princes des ténèbres de ce monde, c’est-à-dire contre les princes des pécheurs 5 ». C’est ce que nous avons été nous-mêmes; écoutons en effet ce que dit l’Apôtre: « Autrefois vous étiez ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur 6». Devenus lumière, non pas en nous, mais dans le Seigneur, prions non-seulement contre les ténèbres , c’est-à-dire contre les pécheurs qui sont encore au pouvoir du diable; mais contre
le diable qui est leur prince, et qui agit dans les enfants de l’incrédulité 7. « Délivrez-moi de l’homme injuste » ; c’est-à-dire du
1. Jean, VIII, 58. — 2. Id. I, 3. — 3. Ps. CXXXIX, 2.— 4. Matth. XIII, 25-28.— 5. Ephés. VI, 12. — 6. Id. V, 8.— 7. Id. II, 2.
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méchant qui est aussi injuste. Il est appelé méchant, par cela même qu’il est injuste : et ne croyons pas qu’un homme injuste puisse être bon. Il est beaucoup d’hommes injustes qui ne paraissent nuire à personne, qui n’ont ni cruauté, ni aigreur, qui ne persécutent, qui n’affligent personne : et néanmoins ils sont injustes, d’une autre manière, parce qu’ils sont adonnés à la luxure, à l’intempérance, à la débauche. Comment serait innocent cet homme qui se nuit à lui-même? Car être innocent, c’est ne pas nuire; on ne l’est plus dès qu’on se nuit. Et comment un homme qui se nuit peut-il ne pas te nuire?Mais, diras-tu, en quoi me nuit-il? Il n’en veut pas à mon bien, il n’attente pas à ma vie ; il se repaît de ses débauches, met sa joie dans ses voluptés; mais s’il a de honteux plaisirs, ils ne flétrissent que lui-même ; que m’importe, dès lors qu’il ne m’offense point? Il t’offense du moins par son exemple, car il vit près de toi et t’invite à faire ce qu’il fait. Quand tu le vois prospérer malgré ses dérèglements, n’es-tu point porté à aimer ses actes? Si tu ne cèdes point à ses désirs, il te donne au moins occasion de résister. Comment donc cet homme ne te nuisait-il en rien, puisque tu ne surmontes qu’avec peine l’impression qu’il a faite en ton coeur? Tout homme injuste est donc un méchant, il faut qu’il nuise, ou par ses flatteries, ou par ses violences. Quiconque le rencontrera, quiconque tombera dans ses piéges, éprouvera combien est dangereux ce qu’il croyait innocent. Les épines, mes frères, ne blessent point dans leur racine ; arrache-les de terre, touche cette racine, et vois si tu ressens aucune douleur; et néanmoins ce qui te meurtrit à la surface, vient de cette racine. Ne vous laissez donc point surprendre par ces hommes flatteurs et inoffensifs en apparence, mais adonnés aux plaisirs de la chair, esclaves de leurs honteuses convoitises; ne vous laissez point surprendre. Quelle que soit leur douceur en apparence, ils sont des épines par la racine. Souvent ils consomment dans la débauche tout ce qu’ils possèdent, et quelle fureur ensuite à recouvrer ce qu’ils ont dissipé ! Vont- ils reculer devant la rapine, devant les projets de fraudes, les machinations de friponnerie? Tu vois déjà la méchanceté de cet homme, que tu croyais inoffensif. Tu voyais en lui un ivrogne, et il te paraissait homme de bien ; tu le vois voleur, tu crains d’être volé; les épines sont sorties de la racine. Lorsque les racines te paraissaient douces, tu devais les brûler, si tu le pouvais, il n’en serait point sorti de quoi te meurtrir aujourd’hui. Vous donc, mes frères, qui êtes le corps du Christ et ses membres, qui gémissez au milieu des. méchants, quand vous rencontrerez de ces hommes qui se laissent entraîner à des passions criminelles, à de pernicieuses voluptés, n’épargnez ni le blâme, ni le châtiment, ni le feu. Brûlez la racine, afin qu’il n’en sorte aucun aiguillon. Si vous ne le pouvez, soyez assurés qu’ils seront un jour vos ennemis. Ils peuvent garder le silence, ils peuvent dissimuler leurs iniquités, ils ne sauraient vous aimer. Et dès lors qu’ils ne sauraient vous aimer que par haine pour vous, ils doivent chercher à vous nuire; votre langue et votre coeur doivent dire à Dieu : « Délivrez-moi, Seigneur, de l’homme du mal, délivrez-moi de l’homme injuste ».
5. « Ils ont médité le crime dans leur cœur 1». Que vous importe que leur langue n’ose point dire au dehors, si la haine est dans leur coeur? Le Prophète nous tient ce langage à cause de ceux qui n’ont sur les lèvres que des paroles de douceur. Ils ont la parole du juste, mais non le coeur du juste. Pourquoi, en effet, le Prophète ajouterait-il « Dans leur coeur ils ont médité le crime? »Délivrez-moi de ces hommes, signalez votre puissance en m’arrachant à leurs mains. Il est aisé de se défendre contre des inimitiés déclarées, il est aisé de se soustraire à un ennemi évident et manifeste, qui montre son iniquité sur ses lèvres; mais celui-ci est dangereux, parce qu’il est caché; il est difficile à éviter, parce que la douceur est sur ses lèvres et le mal dans son coeur. « Dans leur coeur ils ont médité le crime: tout le jour ils « projetaient des guerres contre moi». Qu’est-ce à dire, « des guerres?» Ils m’opposaient chaque jour des choses que je devais combattre. Car c’est du coeur dc ces hommes que sort tout ce que doit combattre un chrétien. Sédition, schisme, hérésie, trouble, contradiction, tout cela ne sort que des pensées que l’on tenait secrètes, alors que le bien était sur les lèvres. « Tout le jour ils m’opposaient des guerres ». Tu entends des paroles de paix, mais le dessein belliqueux n’abandonne point
1. Ps. CXXXIX, 3.
178
leurs coeurs. Car « tout le jour » signifie sans interruption, ou tout le temps.
6. « Ils ont aiguisé leur langue comme celle du serpent 1 ». Vous cherchez encore l’homme en eux, mais voyez à quoi ils ressemblent. Le serpent a le plus de ruse, le plus d’habileté pour nuire; c’est pour cela qu’il se glisse. Il n’a pas même de pieds qui vous laissent entendre sa marche. Sa route est marquée d’une traînée qui paraît douce, mais qui n’est pas droite. Il se coule doucement, il rampe afin de nuire; ainsi ces hommes renferment un venin caché sous une douceur apparente. De là cette parole du Prophète : « Ils ont sous les lèvres le venin de l’aspic ». Le Prophète nous dit ici sous les lèvres, afin de nous montrer que sous les lèvres et sur les lèvres sont bien différents. Il stigmatise ouvertement ces hommes, quand il dit ailleurs : « Ils ont des paroles de paix avec leur prochain, et le mal est dans leurs coeurs 2 ».
7. « O Dieu, défendez-moi contre la main des pécheurs, délivrez-moi des hommes injustes 3 ». Ceux-ci sont connus, ils sont visibles; il n’est point nécessaire ici de comprendre, mais d’agir, il faut prier sans demander qui ils sont. Mais le Psalmiste nous montre dans la suite comment nous devons prier contre ces hommes. Il en est qui prient contre les méchants d’une manière imparfaite. « Ils ont résolu de me faire tomber », dit le Prophète. Cela peut s’entendre encore d’une manière charnelle. Chacun a son ennemi, qui cherche à le tromper dans une affaire, à s’emparer de son argent, quand ils ont commerce ensemble; chacun ason ennemi dans son voisin, qui cherche à lui nuire dans sa maison, à lui causer quelque dommage, qui médite la ruse, qui a recours àla fraude, qui cherche à nuire par toutes les machinations que lui suggère le diable» cela est hors de doute. Ce n’est point contre ces maux qu’il faut nous mettre en garde, mais contre leurs embûches pour nous attirer à eux, c’est-à-dire pour nous séparer du corps de Jésus-Christ et nous faire entrer dans leur corps. De même, en effet, que le Christ est le chef des bons, de même le diable est le chef des méchants. « Ils ont résolu de supplanter mes démarches». Qu’est-ce à dire, « supplanter mes démarches? » Ce n’est point pour te
1. Ps. CXXXIX, 4. — 2. Id. XXVII, 8. — 3. Id. CXXXIX, 5.
tromper dans une affaire que tu as avec lui, ni pour te tendre quelque piége dans un procès que tu soutiens coutre lui. Mais il a supplanté tes démarches, s’il t’a empêché de marcher dans la voie de Dieu, s’il t’a fait chanceler quand tu marchais droit, s’il t’a fait tomber dans la voie, ou jeté hors de la voie, ou retardé dans la voie, ou fait reculer dans la voie. Agir ainsi contre toi, c’est te supplanter, te tromper. Arme-toi de la prière contre de semblables piéges, afin de ne point perdre le patrimoine du ciel, ni ton héritage avec le Christ; car tu dois vivre éternellement avec Celui qui t’a fait son cohéritier, Tu n’es pas, en effet, l’héritier d’un homme à qui tu doives succéder à la mort, mais de celui avec qui tu dois vivre dans l’éternité.
8. « Les superbes ont caché les piéges qu’ils me dressent 1 ». Le Prophète comprend eu un seul mot le corps du diable, quand il dit « les superbes ». De là vient que souvent ils se disent justes, en dépit de leurs iniquités. Delà rien de plus pénible pour eux que l’aveu de leurs fautes. Dans la fausseté de leur justice ils doivent nécessairement porter envie aux vrais justes. Car nul ne porte envie à un autre dans ce qu’il ne ‘veut pas être en effet, ou du moins paraître. L’un porte envie à tes richesses, ou bien parce qu’il désire ces richesses qu’il t’envie, Ou bien parce qu’il veut paraître riche; un autre porte envie à ton illustration, à ta noblesse, ou bien lui-même aspire à un rang distingué, ou veut que l’on croie à sa distinction. Il en est ainsi de tous les biens, ou du moins de tout ce que le monde regarde comme des biens; un homme envie chez toi ce qu’il voudrait, ou posséder, ou même posséder à un degré supérieur, ou dont il veut se donner les apparences. Or, ceux qui n’ont qu’une fausse justice veulent se donner les apparences de la justice véritable; et dès lors s’ils rencontrent un juste, ils doivent lui porter envie et s’efforcer de lui faire perdre ce dont ils se glorifient. De là viennent toutes les séductions, toutes les trahisons. Tel fut tout d’abord le dessein du diable qui, après sa chute, fut jaloux de l’homme demeuré fermé: et comme il a perdu le royaume des cieux 2, il ne voulut point que l’homme y parvînt, il ne le veut point encore; tous ses efforts sont d’empêcher l’homme d’arriver au ciel d’où lui-même
1. Ps. CXXXIX, 6. — 2. Gen. III, 1.
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est tombé. Comme donc il est orgueilleux, et dès lors comme il est envieux à cause de son orgueil, tous les membres dont il est la tête sont orgueilleux et jaloux. Armons-nous de la prière contre lui qui ne saurait se convertir, mais en faveur de ceux qui le peuvent encore, et disons à l’homme injuste : Pourquoi, dans ton injustice, porter envie à l’homme juste? Afin de te donner à toi-même l’apparence de la justice? Prends la voie la plus courte, fais le bien, et tu paraîtras facilement ce que tu seras en effet. Sois juste, et tu aimeras celui dont tu étais jaloux; tu seras toi-même ce qu’il t’est pénible de voir en lui, tu t’aimeras en lui, et lui en toi. Ni ton envie contre le riche ne te donnera le pouvoir d’être riche, ni ton envie contre un homme illustre, un noble sénateur, ne te donnera l’illustration et la dignité, ni ton envie contre un homme doué de beauté, ne t’embellira toi-même, ni ton envie contre un homme courageux ne te donnera du courage; mais si tu portes envie au juste, il ne tient qu’à toi, sois ce qu’il t’est pénible de voir dans un autre. Ce que tu n’es point, et ce qu’est un autre, ne s’achète point, cela se donne gratuitement et promptement: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 1».
9. Ces hommes superbes m’ont donc caché un piège; ils ont cherché à supplanter mes démarches, et qu’ont-ils fait? « Ils ont tendu devant mes pieds des filets de cordes ». Quelles cordes? Ç’est là une expression des saintes Ecritures, et nous en trouvons le sens quelque part. Ce fut avec des cordes que Jésus fat un fouet pour chasser du temple ceux qui le profanaient par le trafic 2, nous montrant ainsi ce que signifient les cordes car chacun est lié par les cordes de ses péchés 3 » , dit ailleurs l’Ecriture. Et Isaïe nous dit clairement : « Malheur à ceux qui traînent leurs péchés comme une longue chaîne 4 ». Pourquoi les appeler une chaîne? Parce que tout pécheur qui persévère dans le péché ajoute au péché des péchés nouveaux:
et quand il devrait se corriger par l’aveu, il l’augmente en défendant ses fautes, ce que la confession aurait pu dissiper, et souvent du péché qu’il commet il prétend se faire un rempart contre ceux qu’il a commis. Tel a commis un adultère, et il médite un homicide pour n’être point tué lui-même; au
1. Luc. II, 14. — 2. Jean, II, 15.— 3. Prov. V, 22. — 4. Isa. V, 18.
péché il ajoute te péché. S’il a commis un homicide, au lieu d’un crime, il craint pour deux ; et quand il voit ses craintes se multiplier, au lieu de diminuer ses crimes, il pense au contraire à en ajouter de nouveaux; il a recours aux maléfices, et c’est son troisième crime. Une fois qu’on arrive à ce point, où est le pécheur qui réfléchit, qui termine la chaîne de ses péchés? Elle est donc bien une corde; et, en effet, filer une corde c’est y ajouter des fils, et non des fils droits, mais retors. Ainsi le crime ajouté au crime, est une corde qui se prolonge, et le pécheur ne songe point à rompre son malheureux tissu, il n’est occupé qu’à l’augmenter, à l’étendre, à l’allonger; en sorte qu’à la fin le voilà pieds et mains liés, et jeté dans les ténèbres extérieures 1. Tels sont donc les péchés qu’ils tendent comme des filets aux justes, quand ils les veulent entraîner au mal qu’ils font eux-mêmes. De là le mot du Prophète: « Ils ont tendu devant mes pieds des filets de cordes » ; c’est-à-dire: ils me veulent faire tomber au moyen de leurs péchés. Mais où sont tendus ces pièges? « Le long des sentiers ils ont mis des pierres d’achoppement ». Non pas dans les sentiers, mais près des sentiers. Vos sentiers sont les préceptes du Seigneur; or, ils ont placé des pièges le long de ces sentiers; pour toi, ne t’en écarte pas, tu ne tomberas point dans ces scandales, Ne viens pas dire : Si Dieu leur défendait de me tendre des pièges le long des sentiers, ils n’en tendraient point. lia permis au contraire qu’ils missent le long des sentiers ces pierres de scandale, pour t’empêcher de t’écarter du sentier. « Le long des sentiers ils ont placé des pierres de scandale ».
10. Qu’ai-je à faire? Quel remède au milieu de tant de maux, de tant d’épreuves, de tant de périls? « J’ai dit au Seigneur . « Vous êtes mon Dieu ». Ceux-là sont des hommes, et n’ont rien de commun avec moi; mais vous, Seigneur, vous êtes Dieu, et mon Dieu. « J’ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu 2 ». Sainte prière qui donne la confiance. Mais Dieu n’est-il pas aussi leur Dieu? De qui n’est-il pas Dieu, celui qui est le Dieu véritable? Il l’est néanmoins plus particulièrement de ceux qui jouissent de lui, qui le servent, qui se font un bonheur de lui être soumis. Il est vrai que les méchants lui sont soumis également, en dépit de leur orgueil. Mais les uns
1. Matth. XXII, 13. — 2. Ps. CXXXIX, 7.
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appellent Dieu pour les couronner, les autres veulent secouer son joug parce qu’il doit les condamner. Quant à l’homme d’iniquité, qui ne veut point avoir le Seigneur pour son Dieu, où fuira-t-il le Dieu de tous? Le bien pour lui est de se convertir au Dieu de tous, et par cette conversion d’en faire son Dieu, et au milieu de tant de criminels, de séducteurs, d’hypocrites, d’orgueilleux, de dire à Dieu devenu son Dieu par sa conversion: « J’ai dit au Seigneur: Vous êtes mon Dieu, Ecoutez, e Seigneur, la voix de mes supplications »., Ces paroles sont simples, faciles à comprendre; et pourtant il y a un certain intérêt à se demander pourquoi le Prophète n’a pas dit: «Ecoutez ma prière», et comment il semble donner plus d’expression au sentiment de son coeur, quand il dit: « La voix de ma prière», ce qui donne la vie à ma prière, ce qui l’anime, non point le son de mes paroles, mais la vie de mes paroles. Tout autre bruit sans âme peut bien s’appeler un son ; mais pas une voix. La voix, en effet, est le propre des êtres animés, vivants. Combien sont nombreux ceux qui prient Dieu, sans avoir le sentiment de Dieu, une pensée digne de Dieu ! Ils peuvent avoir le son de la prière, mais non la voix de la prière, puisque leur prière est sans vie. Elle avait donc une voix, la prière de notre interlocuteur; car il vivait, il comprenait que Dieu était son Dieu, il voyait qu’il le délivrerait, et il sentait de quels maux il serait délivré.
11. Pour la signaler donc à l’oreille de Dieu, qu’il s’écrie : « Seigneur, Seigneur ». Vous Seigneur, Seigneur, c’est-à-dire vous qui êtes véritablement Seigneur, non Seigneur à la manière des hommes, non Seigneur comme ceux qui achètent à prix d’argent, mais Seigneur qui nous avez rachetés de votre sang. « Seigneur, Seigneur, vous, la force de mon salut 1 » ; c’est-à-dire qui donnez la force à mon salut. Qu’est-ce à dire « la force de mon salut? » Le Prophète se plaignait des scandales et des piéges des pécheurs, de ces hommes pervers apostés par le diable pour aboyer autour de lui et tendre des embûches, de ces orgueilleux jaloux des justes, au milieu desquels nous sommes forcés de vivre tant que nous sommes ici-bas dans l’exil. Le Sauveur lui-même nous a prédit qu’il y aura beaucoup de semblables
1. Ps. CXXXIX, 8.
scandales quand il dit: « L’iniquité doit abonder, et parce que l’iniquité abondera, la charité se refroidira dans plusieurs ». Mais il ajoute, pour nous consoler: « Quiconque aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé 1». L’interlocuteur a donc tout considéré, et saisi de crainte à la vue de tant d’iniquités, il se réfugie dans l’espérance; car celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin. Il fait des efforts pour persévérer, et voyant combien la route est longue et difficile, il invoque celui qui lui ordonne de persévérer, afin d’obtenir la persévérance parfaite. Je serai certainement sauvé, dit-il, si je persévère jusqu’à la fin; mais la persévérance qui seule peut me donner le salut est une force; vous donc, Seigneur, qui êtes la force de mon salut, c’est vous qui me faites persévérer pour arriveras salut. « Seigneur, Seigneur, vous êtes la force de mon salut ». Mais d’où vient que j’espère que vous êtes pour moi la force du salut? « Votre ombre a protégé ma tête au jour du combat ». Maintenant encore je suis en guerre; guerre au dehors contre les faux justes, guerre au dedans contre mes convoitises : « Car je vois dans mes membres une autre loi, contraire à la loi de l’esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Donc, fatigué de cette guerre, il jette les yeux sur les faveurs de Dieu, et comme la chaleur du combat épuise ses forces, il semble qu’il trouve un ombrage qui lui rend la vie: « Votre ombre a protégé ma tête au jour du combat », c’est-à-dire dans l’ardeur du combat, de peur que je ne fusse épuisé par la fatigue.
12. « Seigneur, en considération de mon désir, ne m’abandonnez pas au péché 3 ». C’est le bien que doit me procurer votre ombrage; il éteindra en moi les ardeurs qui me consumeraient. Et quelle force aurait contre moi l’impie en dérait de ses fureurs? Les méchants ont sévi contre les martyrs, ils les ont emmenés, chargés de chaînes, jetés en prison, frappés du glaive, exposés aux bêtes, consumés dans les flammes. Voilà ce qu’ils ont fait; mais Dieu ne les a point livrés aux pécheurs, parce qu’ils ne s’y sont point livrés par leur désir. Telle est donc la grâce qu’il
1. Matth. XXIV, 12, 13.— 2. Rom. VII, 23-25.— 3. Ps. CXXXIX, 9.
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faut demander à Dieu de toutes tes forces: c’est que Dieu ne te livre point au pécheur en t’abandonnant à ton désir, car ton désir ouvre l’entrée au diable. Le voilà qui te propose un gain et te porte à la fraude; mais sans fraude ce gain est impossible: ce gain c’est l’appât, la fraude c’est l’hameçon. Attention à l’appât, afin de voir l’hameçon ; tu ne saurais avoir le gain sans la fraude ; mais commettre la fraude, c’est se prendre à l’hameçon. Et toutefois je n’entends pas le mot se prendre dans ce sens qu’on te découvrira: on peut échapper, oui échapper aux hommes; mais à Dieu, est-ce possible? Tu seras donc pris et livré, et mis à mort; car tout homme qui agit de la sorte est son propre bourreau. C’est là qu’est l’appât, là qu’est l’hameçon : refrène tes désirs, tu échapperas au piége; mais te laisser dominer par la convoitise de l’appât, c’est te mettre le cou dans le piége, et tu seras la proie du vautour des âmes: « Ne me livrez point au pécheur, en m’abandonnant à mon désir». C’est là l’ombrage au jour du combat. L’ardeur produit le désir; mais ce désir est tempéré par l’ombre du Seigneur, afin que nous puissions refréner notre fougue, et que notre ardeur ne nous entraîne point dans le piége. « Ils ont formé des desseins contre moi: ne m’abandonnez pas, de peur qu’ils ne s’en glorifient ». Le Psalmiste nous dit ailleurs : « Ceux qui m’affligent seront dans l’allégresse, s’ils me voient ébranlé 1 ». Ainsi en est-il d’eux, parce qu’il en est ainsi du diable. Qu’il séduise l’homme, le voilà qui se réjouit, qui triomphe : il s’élève parce que l’homme est abaissé. Mais pourquoi cet abaissement de l’homme, sinon parce qu’il a eu le tort de s’élever? Or, celui qui triomphe de sa chute sera humilié. Tel est le sort, en effet, de tous ceux qui mettent leur joie dans le mal on les voit pour un temps se glorifier, s’enorgueillir, lever la tête. N’ayez aucune part dans leur joie, ils ont l’appât dans la bouche et l’hameçon en même temps. Leurs délices feront leur perte. « Ne m’abandonnez pas, de peur qu’ils ne s’en élèvent », c’est-à-dire, de peur qu’ils ne s’enorgueillissent, qu’ils ne triomphent de moi.
13. «Le commencement de leur circuit, le travail de leurs lèvres les couvrira 2 ». Pour moi, dit le Prophète, je serai couvert par l’ombre de vos ailes; car vous m’avez
1. Ps. XII,
5. — 2. Id. CXXXIX, 10.
préparé un ombrage pour le jour de la guerre. Mais eux, qui les couvrira? « La tête de leur circuit », c’est-à-dire l’orgueil. Qu’est-ce à dire : leur circuit ? C’est-à-dire qu’ils tourneront sans fin et ne s’arrêteront jamais, qu’ils marcheront dans le cercle de l’erreur, dont la route est sans bornes. Quiconque s’avance dans un chemin droit, a son point de départ et son arrivée ; mais dans un cercle on n’arrive jamais. Tel est le labeur des impies, dont il est dit plus clairement dans un autre psaume : « Les impies marchent dans un cercle 1». Mais la tête ou le commencement de leur circuit, c’est l’orgueil. Et comment l’orgueil est-il « ce labeur de leurs lèvres? »C’est que tout orgueilleux est dissimulé, et que tout homme dissimulé est menteur 2. Or, mentir est un travail pour l’homme; car la vérité on la pourrait dire très-facilement. La peine consiste à rendre un mensonge vraisemblable. Car si l’on veut dire la vérité, c’est chose facile, puisque la vérité se dit sans effort. C’est donc de cet homme que le Prophète a dit à Dieu Votre ombre me protégera, Seigneur; niais pour eux, leur mensonge les couvrira, et ce mensonge est le travail de leurs lèvres. « Voilà qu’il a mis au monde l’injustice : il a conçu la douleur et a enfanté l’iniquité 3». Toute oeuvre mauvaise porte sa peine, et toute oeuvre perverse que l’on médite, a pour guide le mensonge ; car la vérité ne se trouve que dans le bien. Et parce que chacun se trouve mal à l’aise dans le mensonge, que dit la Vérité? « Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine et dans l’accablement, et je vous soulagerai 4 ». C’est la même voix qui nous dit dans un autre psaume: « Enfants des hommes, jusques à quand serez-vous pesants de coeur? pourquoi vous éprendre de la vanité et rechercher le mensonge 5 ? » Voyez plus clairement ailleurs la peine du mensonge: « Ils ont appris à leur langue à dire le mensonge, ils se sont fatigués à commettre l’iniquité 6 ». « Le commencement de leur détour, la peine de leurs lèvres les couvrira».
14. « Des charbons ardents tomberont sur eux, sur la terre, et vous les rejetterez 7».
Que veut dire sur la terre? Encore en cette vie, ici-bas, « des charbons de feu tomberont sur eux, et vous les rejetterez ». Quels sont
1. Ps. XI, 9. — 2. Eccli. X, 15. —3. Ps. VII, 15. — 4. Matth. XI, 28. — 5. Ps. IV, 3.— 6. Jérém. IX, 5.— 7. Ps. CXXXIX, 11.
182
ces charbons de feu ? Nous connaissons des charbons; mais sont-ils différents de ceux dont nous allons parler ? Ceux-ci me paraissent un châtiment, tandis que ceux dont nous avons parlé sont un moyen de salut. L’Ecriture, en effet, nous parle de charbons à propos d’un homme qui cherche du secours contre es langues trompeuses: « Que vous donnera-t-on, ou comment vous défendre contre une langue trompeuse? Les flèches aiguës du Tout-Puissant avec des charbons désolateurs 1», c’est-à-dire la parole de Dieu qui traverse les coeurs, y fait mourir le vieil homme et naître l’amour, les exemples des hommes qui sont morts pour reprendre une vie nouvelle, qui étaient noircis par le vice, et ont brillé par la vertu. Des charbons, en effet, sont les ténèbres, la couleur l’indique. Mais quand la flamme de la charité en approche, et qu’ils revivent de morts qu’ils étaient, qu’ils écoutent ce que leur dit saint Paul : « Vous étiez autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 2 ». C’est sur de tels charbons, mes frères, que nous jetons les yeux quand, blessés par les flèches du Seigneur, nous voulons changer de vie, et que nous en sommes détournés par les langues perverses des hommes, dont le Prophète se plaignait tout à l’heure. Ils s’efforcent de nous éloigner de la voie de la vérité, de nous porter à préférer leurs erreurs, et noms disent que si nous entreprenons une vie plus sainte, nous ne pourrons achever. Nous jetons alors les yeux sur ces charbons, et voilà que celui qui n’était hier qu’un ivrogne est sobre aujourd’hui; tel hier était adultère, qui aujourd’hui est chaste; tel autre voleur hier est aujourd’hui bienfaisant. Ce sont là tous des charbons de feu. Or, l’exemple de ces charbons nous fait des blessures avec les flèches du Seigneur, et je ne crains pas de dire blessures, quand l’Epouse des Cantiques s’écrie : « L’amour m’a blessé 3 ». Alors la paille est incendiée, et de là vient que ces charbons sont appelés désolateurs. Ils consument le foin, mais ils purifient l’or. L’homme alors passe de la mort à la vie, et devient lui-même un charbon ardent, comme autrefois l’Apôtre, qui d’abord était persécuteur, blasphémateur, véritable ennemi, un charbon noir et éteint; mais une fois qu’il eut obtenu miséricorde 4, il fut rallumé par
1. Ps. CXIX, 3, 4.— 2. Ephés. V, 8.— 3. Cant. II, 5,— 4. I Tim. I, 13.
le souffle du ciel; la voix du Christ lui donna une vie nouvelle, nulle tache de noirceur ne demeura en lui, et il embrasa les autres de la flamme qui embrasait son coeur. Est-ce donc ainsi qu’il nous faut comprendre ces charbons de feu qui doivent tomber suries méchants, et les renverser ? Rien ne nous empêche de l’entendre ainsi. J’entrevois dans ces paroles un sens qui est assez probable, et irrépréhensible. J’entends que ces charbons tomberont sur eux pour les renverser, mais ils tomberont sur les uns pour les allumer, sur les autres pour les renverser. Car ce charbon rallumé l’a dit : « Aux uns, nous sommes une odeur de mort pour la mort; aux autres, une odeur de vie pour la vie 1 ». Ils voient les justes au coeur enflammé, à la lumière éclatante, et l’envie contre eux les fait tomber. Voilà ce que signifient ces charbons de feu qui tombent sur eux sur la terre, et qui les renversent. Qu’est-ce à dire, sur la terre ? Pendant qu’ils sont encore en cette vie; outre cette peine qui est réservée aux impies, ces charbons les renversent, avant qu’ils encourent les flammes éternelles. « Des charbons enflammés tomberont sur eux, ici-bas, et les renverseront. Ils ne pourront subsister dans leurs misères ». Le malheur fondra sur eux, et ils ne pourront le sup. porter; quant au juste, il se tient debout dans le malheur, comme se tient debout celui qui nous dit « Nous nous glorifions dans nos tribulations, sachant que la tribulation engendre la patience, la patience la pureté, la pureté l’espérance; or, l’espérance n’est point confondue, parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2 ». Mais sur les hommes dont nous parlons, que l’affliction, que la misère tombe sur eux, et ils ne peuvent la supporter, ils tombent, Et quand ils ne peuvent supporter les malheurs qui viennent tondre sur eux, ils tombent dans le crime, parce qu’ils sont livrés au pécheur, abandonnés à leurs désirs.
15. « Le grand parleur ne marchera point droit sur la terre 3». Le grand parleur aime le mensonge. Quel est en effet son plaisir, sinon de parler? Peu lui importe ce qu’il dise, pourvu qu’il parle. Or, un tel homme ne saurait toujours marcher droit. Mais, comment doit être un serviteur de Dieu enflammé
1. II Cor. II, 16. — 2. Rom. V, 3-5. — 3. Ps. CXXXIX, 12.
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de ces charbons, et devenu lui-même un charbon salutaire ? Il doit se plaire à écouter plus qu’à parler, comme il est écrit : « Que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler 1 ». Il doit même désirer, s’il est possible, de n’être point obligé de parler, de répondre, d’enseigner. Car je le dis à votre charité, mes frères, si nous vous parlons maintenant, c’est pour vous instruire. Combien vaudrait-il mieux que nous fussions tous instruits, que nul n’ait rien à enseigner à l’autre; qu’il n’y eût ni l’homme qui parle ni l’homme qui écoute, mais que tous fussent occupés à écouter celui-là seul à qui il est dit : « Vous me ferez entendre une parole de joie et d’allégresse 2 ». Aussi Jean ne se réjouissait-il ni de ce qu’il prêchait, ni de ce qu’il parlait, mais de ce qu’il écoutait. « L’ami de l’Epoux, dit-il en effet, se tient debout et l’écoute, et s’il tressaille à cette voix de l’Epoux 3 ». Je dirai en un mot, mes frères, à votre charité comment chacun doit s’éprouver sur ce point : il ne s’agit pas de ne jamais parler, mais de le faire quand le devoir l’exige; que l’on ait dans le coeur l’amour du silence, et que l’on soit prêt à instruire au besoin. Or, quand faut-il instruire? Quand on rencontre un ignorant, un homme sans instruction. Qu’un homme se plaise à instruire, il sera toujours bien aise de rencontrer un ignorant; mais avoir la charité, vouloir l’instruction pour tous, ce n’est plus désirer qu’il y ait des ignorants à instruire; alors exercer la science, ou faire preuve de science, ne sera plus une oeuvre volontaire, mais une oeuvre de nécessité. Que ta joie soit d’écouter Dieu; que la nécessité seule t’engage à parler; et tu ne seras point le grand parleur que l’on ne saurait diriger. Pourquoi vouloir parler, sans vouloir écouter? Toujours être dehors, sans jamais rentrer en toi-même? Celui qui t’instruit est dans ton coeur; mais, pour toi, instruire c’est sortir de toi-même pour parler à ceux qui sont au dehors. Or, c’est à l’intérieur que nous écoutons la vérité, et nous parlons à ceux qui sont au dehors de notre coeur. Dire en effet que nous avons dans le coeur ceux à qui nous pensons, c’est dire que nous en avons une certaine image intérieure. Car s’ils étaient au dedans de nous, ils sauraient ce qui est dans notre coeur, et ils n’auraient aucun besoin de notre parole. Mais si
1. Jacques, I, 19. — 2. Ps. L, 10. — 3. Jean, III, 29.
tu aimes l’action du dehors, crains aussi l’orgueil du dehors, crains de ne pouvoir entrer par la porte étroite, de peur que Dieu ne puisse te dire : « Entre dans la joie de ton maître 1 »; et comme tu as aimé ce qui était au dehors, crains au contraire qu’il ne te dise : « Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures 2 » ; parole qui nous apprend que c’est un mal d’être jeté à l’extérieur, un grand bien de rentrer à l’intérieur. Que dit-il en effet au bon serviteur? « Entre dans la joie de ton maître ». Et au méchant serviteur? « Jetez-le dans les ténèbres extérieures ». N’aimons donc point ce qui est au dehors, mais ce qui est à l’intérieur. Mettons notre joie dans l’intérieur; quant à l’extérieur, subissons-le, mais dégageons-en notre volonté. « Le grand parleur ne marchera pas droit sur la terre».
16. « Le mal poursuivra l’homme inique pour la mort ». Les maux fondent sur lui, et il ne saurait subsister; voilà pourquoi le Prophète s’écrie qu’ils le poursuivront comme des chasseurs à sa mort. Le mal est venu fondre sur beaucoup d’hommes de bien, sur beaucoup de justes; le mal a paru les rencontrer. Au contraire, il dit ici que le mal les poursuivra, parce que chacun cherche à se dérober au mal; mais quand il en est surpris, il en devient comme la proie. Toutefois, n’y a-t-il que le méchant qui se dérobe au méchant, quand il en est poursuivi ? N’est-il pas dit aux bons : « S’ils vous poursuivent dans une ville, fuyez dans une autre 3? » Donc, quand les méchants persécutaient les bons ou les martyrs, quand ils s’en rendaient maîtres, ils les chassaient, comme dit le Prophète, mais non pour la mort. La chair a été meurtrie, l’âme couronnée; l’âme a été expulsée de la chair, mais la chair n’a rien subi qui pût nuire à l’avenir. La chair a été brûlée, a été frappée, a été déchirée; mais pour être dans les mains du persécuteur, était-elle arrachée des mains du Créateur? Celui qui l’a créée de rien ne peut-il point lui donner un état meilleur ? Donc, en saisissant les justes, les méchants fondaient sur eux comme des chasseurs, mais non pour leur mort. Mais pour ces hommes grands parleurs, et qui ne marchent pas droit, le mal fondra sur eux pour les détruire entièrement. Pourquoi?
1. Matth. XXV, 21, 23.— 2. Id. XXII, 13. — 3. Id. X, 23.
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Parce qu’ils ne subsisteront pas dans leur misère.
17. « Je connais que le Seigneur fera justice au pauvre 1». Ce pauvre n’est donc point grand parleur. Car le grand parleur veut l’abondance, et ne peut souffrir la pauvreté. Ceux-là sont pauvres à qui le Prophète a dit : « Frappez et l’on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez, demandez et il vous sera donné 2 ». Celui-là est pauvre, dont il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 3 ». Ils gémissent parmi les scandales des méchants, ils en appellent à leur chef, afin qu’il les délivre de l’homme méchant, qu’il les arrache à l’homme de l’iniquité, aux mains des hommes injustes. Tels sont les hommes dont le Seigneur ne dédaignera point la cause: quelles que soient leurs afflictions en cette vie, leur gloire doit éclater quand leur chef apparaîtra. Parce que ces hommes sont sur la terre, saint Paul leur dit « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 4». Nous sommes donc des pauvres, notre vie est cachée, appelons notre pain céleste. Car il est un pain vivant qui descend du ciel 5, et celui qui nous fortifie en chemin nous rassasiera dans la patrie. Maintenant il rétablit nos forces afin de nous faire vivre. Mais il nous faut endurer la faim jusqu’à ce que nous soyons rassasiés. « Je connais que le Seigneur fera justice au pauvre et vengera l’indigent ». Il montrera aux hommes d’iniquité comme il aime ses pauvres. Ce que le Prophète appelle riches, ce sont les orgueilleux; ce qu’il nomme pauvres, ce sont les humbles; il appelle riches ceux que l’abondance dispense de chercher, pauvres ceux que leurs désirs font soupirer. Dieu leur fera justice.
18. « Toutefois les justes confesseront votre nom 6 ». Quand vous prendrez leur cause en main, quand vous leur rendrez justice, ils confesseront votre nom; ils n’attribueront rien à leurs mérites, mais ils attribueront tout à votre miséricorde. «Toutefois les justes confesseront votre nom ». Et quand ils confesseront votre nom de manière à ne rien attribuer à leur justice, quelque grande qu’elle soit, comment se fera-t-il qu’ils dresseront leur coeur? Tourner leur coeur vers eux-
1. Ps. CXXXIX, 13.— 2. Matth. VII, 7. — 3. Id. V, 6.— 4. Coloss. III, 3. — Jean, VI, 41. — Ps. CXXXIX, 14.
mêmes, c’est le rendre tortueux; le tourner vers Dieu, c’est le redresser. Dès lors, où trouveront-ils leur bien , leur repos, leur joie, leur félicité? En eux-mêmes? Non, mais en celui qui les a fait lumière. « Maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 1 », dit saint Paul. Vois ce que dit ensuite le Prophète , vois sa conclusion : « Les hommes droits habiteront dans votre face ». Ils n’ont habité en eux-mêmes que pour leur perte, leur félicité sera d’habiter dans votre face. Aimer leur face, c’était manger leur pain à la sueur de leur front 2. Qu’ils reviennent, essuyant leur sueur, mettant fin à leurs travaux et à leurs gémissements, et votre face, ô mou Dieu, leur donnera l’abondance. Ils ne chercheront rien de plus, parce qu’il n’est rien de meilleur, ils ne s’éloigneront plus de vous, et vous ne les éloignerez plus. Qu’est-il dit en effet du Christ après sa résurrection? « Vous me comblerez de joie par la lumière de votre face 3 ». S’il ne nous montrait sa face, Dieu ne serait point notre joie. Ce qui nous porte à purifier notre face, c’est l’espoir de jouir de la face de Dieu. « Car nous sommes les enfants de Dieu, et ce que nous serons ne nous apparaît pas encore; nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui ; car nous le verrons tel qu’il est 4. Puisque les justes habiteront dans la lumière de son visage ». Faut-il croire que ce sera la face du Père, et non celle du Fils? ou bien la face du Fils et non celle du Père? Doit-on admettre que le Père, le Fils et l’Esprit-Saint n’ont en quelque sorte qu’une même face? Voyons si le Fils ne nous aurait point promis de nous montrer sa face pour combler notre joie. C’est Dieu lui-même qui nous a fait lire ce passage de l’Evangile, qui est proprement la confirmation de notre psaume. Voici en effet ce que dit le Sauveur: « Celui qui écoute mes préceptes et les met en pratique, est celui qui m’aime; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et moi je l’aimerai, et me montrerai à lui Quelle récompense nous promet-il, mes bien-aimés? Ne le voyaient-ils donc pas, ceux à qui il promettait de se montrer? N’était-il pas devant eux? Ne voyaient-ils pas son visage en sa chair? Comment voulait-il se montrer à ceux qui le voyaient? Mais les
1. Ephés. V, 8. — 2. Gen. III, 19. — 3. Ps. XV, 11.— 4. I Jean, III, 2. — 5. Jean, XIV, 21.
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disciples le voyaient tel que les Juifs le crucifièrent; or, un Dieu était caché dans cette chair et les hommes pouvaient voir un homme, mais non un Dieu, quoiqu’il fût dans cet homme ; car « Bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 1 ». Il mettait donc sous les yeux des justes et des impies la nature humaine, mais il réservait aux saints et aux hommes purs de voir la nature divine; afin d’être notre joie et de nous réserver dans la lumière de sa face un bonheur sans fin.
1. Matth. V, 8.
SERMON AU PEUPLE.
LA CHARITÉ.
Les vérités du salut sont répétées sous des formes variées pour les soustraire à l’ennui. Aimer Dieu et son prochain t rien de plus simple que ce précepte, qui renferme néanmoins la loi et les Prophètes, qui est tout le christianisme, qui vivifie, tandis que l’amour des méchants est une glu qui les perd.
Le Christ est la fin de la loi, et l’objet de la loi c’est la charité émanant d’un coeur pur, ce qui fait qu’elle n’existe point chez les méchants. Or, aimer le prochain selon Dieu, c’est la vraie charité à laquelle se réduit tonte l’Ecriture, c’est-à-dire au Christ qui parle dans notre psaume. S’il y a quelque chose qui puisse paraltre indigne de lui, cela s’applique à son corps qui lui est uni. C’est donc au nom de tous ses membres qu’il crie vers Dieu, surtout à son agonie, et que l’Eglise crie jusqu’à la fin du monde. Cette élévation des mains, comme le sacrifice du soir, c’est la mort de Jésus sur la croix et vers le soir : il parlait alors au nom des hommes dont Dieu s’était éloigné à cause de leurs péchés. Si donc il parle des péchés, parce qu’il s’en est fait la caution, qui d’entre ses membres se croira sans péché ? Il veut à sa bouche non une barrière, mais une porte, afin de confesser ses fautes ; de ne point chercher à les défendre, comme ceux qui se justifient eux-mêmes, comme le Pharisien, moins juste que la pécheresse. Cette malheureuse accuse ses fautes et ne les rejette pas sur Dieu, comme tant d’autres, comme les élus des Manichéens, qui rejettent leurs fautes sur la race ténébreuse, combinée avec la substance divine, d’où la créature dont ils sont une portion. Dès lors le mal en eux vient de cette race, et eux sont innocents. Ils craignent d’ouvrir la terre au moyen de la charrue, de peur de déchirer Dieu lui-même ; ils sont ainsi les sauveurs de Dieu. Le juste me réprimera dans sa miséricorde, c’est-à-dire par charité, et je n’écouterai point tes flatteries des pêcheurs, ma gloire sera dans le témoignage de ma conscience. Soyons sévères contre nous, afin que Dieu nous épargne, haïssons ce que nous avons mis en nous, et dès lors nous serons en partie justes parce que nous goûterons la loi de Dieu, et en partie pécheurs, parce que nous ressentirons dans nos membres la loi de la chair. Essayons de nous réformer à l’image de Dieu ; châtions notre chair qui est pour nous comme une épouse, afin de la recevoir un jour purifiée et immortelle. Que les louanges des pécheurs ne nous amollissent point, bientôt ils se prendront à dire : Remettez-nous nos dettes. C’est là que tout homme doit en venir, en évitant d’abord les fautes graves, puis les fautes journalières de la langue, puis enfin les imperfections dans b prière. Quant aux impies, que sont leurs sages comparés à la pierre ou au Christ, dont la parole prévaudra ; parole qui envoie les agneaux au milieu des loups, et ces agneaux sont morts à la suite de leur maître, et leur sang que l’on méprisait a fécondé l’Eglise. Quant à ceux qui ont manqué de courage, comme Pierre, ils en appellent à Dieu, mais ne l’accusent point et pleurent leur faute. Le Seigneur a prédit ces défaillances quand il a dit : Je suis seul jusqu’après mon passage, et après ce passage ou la Pâque, j’attirerai toutes choses à moi ; car le grain de froment sera tombé en terre pour y mourir, et alors il portera son fruit.
1. Tout à l’heure, quand on lisait l’Epître, vous avez entendu, mes frères, ce que l’Apôtre
nous conseille et nous demande : « Persévérez », dit-il, « et veillez dans la prière, priant aussi pour nous, afin que Dieu nous ouvre une porte à la prédication de sa parole, afin que j’annonce le mystère de Jésus-Christ, et que je puisse le manifester comme il convient 1». Permettez qu’à mon tour j’use de ces mêmes paroles; car il y a dans les saintes Ecritures de profonds mystères qui sont voilés pour n’être point avilis, que l’on recherche pour s’exercer, et que l’on nous découvre pour nous servir de nourriture. Le psaume que nous venons de chanter est obscur en beaucoup d’endroits. Quand nous l’examinerons avec le secours du Seigneur, pour en tirer les vérités qu’il cache, vous reconnaîtrez dans mes paroles ce que vous connaissez déjà, mais ce qui est répété sous bien des formes, afin que la variété de
1. Coloss. IV, 2-4,
186
l’expression sauvegarde la vérité contre tout ennui.
2. Que pouvez-vous, mes frères, apprendre et connaître de plus grand, de plus salutaire que ceci : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton esprit; et tu aimeras ton prochain comme toi-même? » De peur que ces deux préceptes ne vous paraissent peu considérables, « voilà », dit le Sauveur, « qu’ils renferment la loi et les Prophètes 1 ». Tout ce que l’on peut dès lors, ou concevoir d’utile dans l’esprit, ou proférer de la langue, ou tirer de quelque page des livres sacrés, n’a d’autre but que la charité. Or, cette charité n’est point chose commune. On dit aussi des méchants qu’ils sont liés entre eux par l’association d’une conscience criminelle; on dit qu’ils s’aiment, qu’ils ne peuvent se séparer, qu’ils prennent plaisir àconverser ensemble, qu’ils se recherchent en cas d’absence, qu’ils se réjouissent dès qu’ils se retrouvent. C’est l’amour infernal; il est comme une glu qui ne peut que nous faire tomber, il n’a point d’ailes pour nous élever au ciel. Quelle est donc la charité que l’on distingue et qui se détache de tout ce que l’on appelle amour? Cette charité véritable est propre aux chrétiens, et saint Paul l’a définie, et bien qu’elle soit divine et dès lors infinie, il la circonscrit dans des limites qui la séparent de tout autre amour. « La fin de la loi », dit-il, « est la charité ». Il pouvait s’en tenir là, comme en d’autres endroits, parlant à des hommes instruits, il disait : «La plénitude de la loi, c’est la charité 2». Il ne dit point quelle charité; il n’en dit rien ici, parce qu’il l’a dit ailleurs. On ne saurait, on ne doit pas dire tout et à toute heure. Il dit donc simplement : « La plénitude de la loi, c’est la charité ». Qu’est-ce que la charité, diras-tu? Quelles qualités doit-elle avoir? Ecoute un autre passage : « La fin du précepte est la charité émanant d’un coeur pur ». Voyez maintenant si cette charité qui émane d’un coeur pur existe parmi les voleurs. Un coeur pur dans la charité, c’est l’amour de l’homme selon Dieu; puisque c’est ainsi que tu dois t’aimer toi-même, afin que la règle soit juste : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même». Si tu n’as pour toi qu’un amour mauvais et inutile, quel avantage reviendra-t-il à ton
1. Matth.
XXII, 37-40. — 2. Rom. XIII, 10.
prochain quand tu aimeras de la sorte? Or, comment t’aimeras-tu d’un amour mauvais? L’Ecriture nous l’insinue, elle qui ne flatte personne, qui te convaincra que, loin de t’aimer, tu vas même jusqu’à te haïr. «Celui- là hait son âme », dit-elle, « qui aime l’iniquité ». Crois-tu donc qu’aimer l’iniquité, ce soit t’aimer toi-même? Illusion, mou frère. Aimer ainsi le prochain, c’est le conduire à l’iniquité, et ton amour sera pour lui un piège. Donc «la charité qui est selon Dieu vient d’un coeur pur,d’une bonne conscience, d’une foi sans déguisement ». La charité ainsi définie par l’Apôtre a deux préceptes: l’un d’aimer Dieu, l’autre d’aimer le prochain. Ne cherchez rien autre chose dans l’Ecriture, et que nul ne vous enseigne un autre précepte. Un passage de l’Ecriture a-t-il de l’obscurité, la charité y est assurément recommandée : dans un passage clair, on trouve la charité clairement. Si l’ Ecriture n’était jamais claire, elle ne serait point une pâture; si elle n’était obscure, elle ne serait point un exercice. Cette charité crie d’un coeur pur, d’un coeur semblable à celui qui parle dans notre psaume; et pour vous le dire en un mot, c’est le Christ.
3. Vous entendrez néanmoins ici des paroles qui vous paraîtront indignes de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et un homme peu instruit nie croira téméraire d’avoir dit que c’est le Christ qui est l’interlocuteur de notre psaume. Comment, en effet, peut-on entendre de Notre. seigneur Jésus-Christ, de cet Agneau sans tache en qui seul on ne trouve point de péché, qui seul a pu dire en toute vérité : « Voici le prince du monde, mais il ne trouvera rien en moi 1»,c’est-à-dire aucune faute, aucun péché; lui qui seul a payé ce qu’il n’avait point dérobé 2; qui seul a versé un sang innocent, ce Fils unique de Dieu, qui s’est revêtu de notre chair non pour perdre rien de ce qu’il était, mais pour nous enrichir; comment, dis-je, peut-on entendre de lui ces paroles: « Mettez, Seigneur, une garde à ma bouche, et à mes lèvres une barrière qui les environne ; n’inclinez pas mon coeur vers les paroles de malice, pour trouver des excuses dans les péchés 3 ». Paroles dont le sens est évidemment : Seigneur, gardez ma bouche par votre loi sainte, qu’elle eu soit comme la porte et la barrière, afin que mon coeur ne se
1. Jean, XIV, 30. — 2. Ps. LXVIII, 5. — 3. Id CXL, 3, 4.
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laisse point aller à des paroles méchantes. Quelles paroles de malice? Celles dont on veut couvrir ses péchés; de peur, dit le Prophète, que je ne cherche à excuser mes fautes plutôt que de les avouer. De telles paroles ne sauraient évidemment s’appliquer à Jésus-Christ; quels péchés a-t-il commis en effet qu’il dût confesser plutôt que défendre? Ces paroles sont les nôtres, et néanmoins c’est bien le Christ qui parle. Mais comment est-ce Jésus-Christ qui parle, si ces paroles sont les nôtres? Mais où est cette charité dont je vous parlais? Ne savez-vous point que c’est elle qui nous unit avec Jésus-Christ? Cette charité crie du fond de nos coeurs vers Jésus-Christ, et du coeur de Jésus-Christ vers nous. Comment la charité va-t-elle de nos coeurs au Christ? « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé 1 ».Comment, du coeur de Jésus-Christ, vient-elle jusqu’à nous? «Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? 2» Vous êtes le corps et les membres du Christ 3, nous dit l’Apôtre. Si donc il est la tête et nous le corps, ce n’est qu’un seul homme qui parle; eh! soit la tête, ou les membres, ce n’est qu’un même Christ. La tête doit parler au nom des membres; voyez ce qui se passe d’ordinaire, d’abord comment il n’y n que notre tête qui parle au nom des membres voyez ensuite comment elle parle au nom de tous les membres. Qu’on te marche sur le pied, la tête crie aussitôt : Tu marches sur uni. Qu’on te blesse à la main, c’est encore la tête qui dit : Tu me blesses. Nul n’a touché la tête, mais elle répond en vertu de l’union des membres. La langue est dans la tête; elle prend le rôle de tous les membres et porte la parole au nom de tous. Ecoulons donc le Christ qui nous parle dans ce sens, et que chacun, demeurant uni intimement au corps du Christ, reconnaisse en lui sa propre voix. Il tiendra parfois un langage où nul d’entre nous ne pourra se reconnaître, qui ne conviendra qu’à ce Chef auguste, et toutefois il ne se sépare point de nous pour ne parler que d’une manière propre à lui seul ; et quand il a parlé en son nom, il ne dédaigne point de parler comme nous. C’est de lui et de l’Eglise qu’il est dit : «Ils seront deux dans une seule chair 4 ». C’est pourquoi lui-même a dit à ce sujet dans l’Evangile « Dès lors ils ne
1. Joël,
II, 32. — 2. Act. IX , 4.— 3.I Cor. XII, 27. — Gen. ,24.
sont plus deux, mais une seule chair 1 ». Ces vérités ne vous sont point nouvelles, et vous les avez entendues bien souvent mais il est nécessaire d’y revenir selon les occasions, d’abord parce que les paroles de l’Ecriture que nous expliquons sont tellement liées qu’elles sont répétées en beaucoup d’endroits, ensuite parce que cette répétition a son utilité. Les soins de cette vie ont leurs épines, qui étouffent la bonne semence; et le Seigneur a dû nous répéter ce que le monde nous fait oublier.
4. « Seigneur, j’ai crié vers vous, exaucez-moi 2 ». Nous pouvons tous parler ainsi. Ce n’est point moi qui tiens ce langage, c’est le Christ tout entier. Toutefois ce langage convient plus particulièrement au corps ; car sur la terre, le Christ qui était en sa chair pria son Père, au nom de tout son corps, et pendant qu’il priait des gouttes de sang coulaient de tout son corps, comme l’affirme l’Evangile: « Pendant qu’il redoublait ses prières, il sua du sang 3». Que figurait le sang qui coulait de son corps, sinon les souffrances des martyrs dans toute l’Eglise? « Seigneur, j’ai crié vers vous, exaucez-moi ; soyez attentif à la voix de ma prière, quand je crierai vers vous ». Tu pensais qu’a près avoir dit: «J’ai crié vers vous, tu n’avais plus à crier. Tu as crié, il est vrai; mais ne te rassure pas encore. La fin de la tribulation est la fin de tes cris mais si la tribulation doit durer dans l’Eglise, et dans l’Eglise du Christ jusqu’à la fin du monde, qu’elle ne dis pas seulement : « J’ai ri crié vers vous», qu’elle dise encore: « Soyez attentif à la voix de ma prière quand je crierai vers vous »i.
5. « Que ma prière s’élève en votre présence comme un parfum, que l’élévation de mes mains soit comme le sacrifice du soir 4». Tout chrétien reconnaît que ce passage s’applique au chef qui mourut quand le jour inclinait vers le soir, qui donna sa vie sur la croix pour la reprendre, et ne la perdit point contre son gré 5. Et toutefois il nous figurait nous-mêmes dans ce sacrifice ; quelle partie de lui était clouée à la croix, sinon celle qu’il a reçue de nous ? Et comment se pourrait-il faire que Dieu abandonnât son Fils unique, qui est avec lui un seul et même Dieu? Et néanmoins
1. Matth. XIX, 6. — 2. Ps. CXL, 1. — 3. Luc, XXII, 44. — 4. Ps. CXL, 2. — 5. Matth. XXVII, 46, 50.
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quand cette chair si faible était clouée à la croix où notre vieil homme a été crucifié avec lui 1, dit saint Paul, ce fut dans notre humanité qu’il s’écria : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 2 ? » Ce sacrifice du soir est donc la passion du Christ, la croix du Seigneur, la victime salutaire, l’holocauste agréable à Dieu. Ce sacrifice du soir devint à la résurrection la grâce du matin. La prière qui s’élève d’un coeur fidèle est donc le parfum qui s’élève des saints autels. Rien n’est devant Dieu plus agréable que cette odeur : qu’elle soit l’odeur de tous les fidèles.
6. « Notre vieil homme », dit l’Apôtre, « a été crucifié avec le Christ, afin que le corps du péché soit détruit et que désormais nous ne soyons plus esclaves du péché 3 ». De là vient qu’après cette parole du psaume : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné, loin de mon salut », il est dit aussitôt : « Les paroles de mes péchés ». De quels péchés, si l’on considère le chef ? Et toutefois lui même nous montre que la parole du psaume lui appartient, puisqu’il prononça ces mêmes paroles, ce même verset. Il n’y a plus ici de conjectures humaines, et nul chrétien ne saurait recourir à la négation. Ce que je lis dans le psaume, je l’entends dans la bouche du Seigneur. Dans ce même psaume encore je retrouve ce que je lis dans l’Evangile : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, ils m’ont regardé, ils m’ont considéré attentivement, ils ont divisé mes vêtements et tiré ma robe au sort 4 ». Tout cela était prédit, tout est accompli. « Nous avons vu ces choses comme nous les avions entendues 5 ». Si donc Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous figurait dans l’union de son corps, et qui était sans péché, a dit: « Ce sont les paroles de mes péchés », ce qu’il a dit au nom de son corps; qui d’entre ses membres osera dire qu’il est sans péché, à moins d’avoir l’effronterie de se targuer d’une fausse justice, et d’accuser le Christ de fausseté? Confesse donc, ô membre du Christ, ce que la tête a prononcé en ton nom. Pour nous porter à faire cet aveu, et à ne point nous croire justes en présence de celui qui est le seul juste, et qui justifie l’impie 6, il fait aussi par1er son corps dans notre psaume : « Mettez,
1. Rom. VI, 6.— 2. Ps. XXI, 2; Matth. XVII, 46. — 3. Rom. VI, 6. — 4. Ps. XXI, 17-19. — 5. Id. XLVII, 9. — 6. Rom. IV, 5.
« Seigneur, une garde sûre à ma bouche, une porte qui environne mes lèvres 1». Il ne dit pas une barrière, claustrum, mais une porte, ostium. On ouvre et on ferme une porte : si donc c’est une porte, il faut l’ouvrir, il faut la fermer; l’ouvrir pour avouer ses fautes : qu’on la ferme quand il s’agit de les excuser. Ce sera ainsi une porte qui gardera, et non qui ruinera.
7. De quoi nous servira cette porte qui doit nous maintenir? Quelle prière fait le Christ au nom de ses membres? « N’inclinez point», dit-il, « mon coeur vers les paroles de la malice ». Qu’est-ce à dire, « mon cœur 2?» Le coeur de l’Eglise, le coeur de mon corps. Ecoutez ces paroles qui sont devenues une règle pour nous. « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3? » et pourtant nul ne le touchait alors. « J’ai eu faim, et vous m’avez nourri; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire », et le reste. Mais eux : « Quand vous avons-nous vu avoir faim ou soif? » Et le Christ: « Quand vous l’avez fait au moindre de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait 4». Il n’y a rien ici d’extraordinaire pour aucun chrétien, surtout pour ceux qui ont des règles fixes pour comprendre le reste des Ecritures; ces expressions ne les surprendront point, ou du moins ils se corrigeront promptement. Comme donc les justes doivent dire: Seigneur, pourquoi dites-vous : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger? » Quand vous avons-nous vu avoir faim?» et que Jésus répondra : « Le faire au moindre de mes frères, c’était me le faire à moi-même »; de même tenons ce langage au Christ dans le plus intime de notre homme intérieur, car c’est là qu’il daigne habiter par la foi 5. Car il n’est absent d’aucun de nous, nous ne saurions l’en accuser, puisqu’il nous dit lui-même : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 6». Disons-lui donc aussi nous-mêmes que c’est sa parole que nous entendons dans ce Psaume: c’est lui en effet qui dit : « L’élévation de mes mains est le sacrifice du soir », nul ne saurait le contredire. Dis-lui donc ce qui vient ensuite : « Mettez une garde à ma bouche, une porte qui retienne mes lèvres; et n’inclinez pas mon coeur vers des paroles de malice, pour chercher des excuses dans
1. Ps. CXI, 3. — 2. Id. 4. — 3. Act. IX, 4.— 4. Matth. XXV, 35-40.— 5. Ephés. III, 17. — 6. Matth. XXVIII, 20.
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mes péchés ». Pourquoi, Seigneur, faites-vous cette prière? Quels péchés avez-vous à
excuser? Il nous répond : Quand le moindre des miens fait cette prière, c’est moi qui la
fais; comme il répond ailleurs: « Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 1 ».
8. Mais que deviendras-tu, ô membre du Christ, alors que ton coeur ne sera point incliné vers les paroles de malice, pour chercher des excuses au péché, avec les hommes qui commettent l’iniquité, et que tu n’auras point de part avec leurs élus ? Car voici ce qui suit : « Et je n’aurai aucune part avec leurs élus ». Quels sont leurs élus ? Ceux qui se justifient eux-mêmes. Quels sont leurs élus ? Ceux qui se croient justes et méprisent les autres, comme faisait dans le temple ce Pharisien qui disait : « Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes 2 ». Quels sont leurs élus? « Si cet homme était un prophète, il saurait quelle est la femme qui est à ses pieds ». Reconnaissez-vous ici le langage d’un autre Pharisien qui avait invité le Sauveur, quand une femme pécheresse de cette ville vint se jeter à ses pieds ? Cette femme sans pudeur, naguère effrontée dans ses débauches, plus effrontée encore dans l’affaire de son salut, s’en vient dans une maison étrangère; mais celui qui était à table n’était point un étranger pour elle. Elle n’était point non plus une étrangère suivant quelqu’un des conviés, mais une servante suivant son maître. Elle s’approcha de ses pieds parce qu’elle voulait suivre ses traces; elle les lava de ses larmes, les essuya de ses cheveux. Or, quels sont les pieds du Christ, sinon ces hommes par qui il a parcouru le monde entier? « Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix, qui évangélisent les biens 4! » Combien ont reçu ces pieds du Seigneur de manière à mériter la récompense du juste, parce qu’ils ont reçu le juste; qui ont reçu le Prophète au nom du Prophète, afin de recevoir la récompense du Prophète! « Et quiconque donnera à boire, seulement un verre d’eau froide à l’un des plus petits en qualité de mon disciple, en vérité je vous le déclare, il ne perdra point sa récompense 5 ». Quiconque reçoit dans ces sentiments les pieds
1. Matth.
XXV, 40.— 2. Luc, XVIII, 11.— 3. Id. VII, 39.— 4. Isa. LII, 7; Rom. X,15.— 5.
Matth. X, 41,42.
du Seigneur, que donne-t-il, sinon tout ce qu’il a de superflu dans sa maison ? Ce n’était point sans quelque mystère qu’elle essuyait les pieds du Sauveur avec ses cheveux, parce que les cheveux sont un superflu. Tout ton superflu devient nécessaire, si tu en uses pour les pieds. du Sauveur. Cette femme voulait donc être guérie, et connaissait ses plaies. Mais si la plaie est grande, le médecin est-il impuissant? Les Pharisiens ne voulaient point que des impurs approchassent d’eux, ils évitaient le contact des pécheurs, et quand ils n’avaient pu l’éviter, ils se lavaient; ce qu’ils faisaient presque à chaque heure, non-seulement pour eux, mais pour leurs instruments, pour leurs lits, pour leurs coupes, leurs plats, ainsi que le Seigneur en fait mention dans l’Evangile 1. Donc ce Pharisien connaissait la femme qui était venue aux pieds du Sauveur, et la repoussait de peur que sa propre sainteté n’en reçût quelque atteinte; sa pureté n’était en effet qu’extérieure, mais non dans l’âme, et comme elle n’était point dans son âme, elle n’était que fausse à l’extérieur comme donc ce Pharisien la repoussait, et que le Seigneur ne la repoussait point, il s’imagina que le Seigneur ne la connaissait point, et il se dit en lui-même : « Si cet homme était un prophète, il connaîtrait quelle est cette femme qui est à ses pieds 2 ». Il ne dit point : il la repousserait, mais il saurait ce qu’elle est, comme si la repousser devait être la conséquence de la connaître. Donc parce qu’il ne la repoussait point, il en conclut à coup sûr qu’il ne la connaissait point. Mais le Seigneur avait l’oeil sur cette femme, et l’oreille sur le coeur du Pharisien. Entendant ce qu’il pensait, il lui proposa cette parabole que vous connaissez : « Un créancier avait deux débiteurs: l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. Et comme ils n’avaient pas de quoi payer, il fit grâce à tous deux. Or, dites lequel des deux l’aime le plus. Simon répondit : Je crois que c’est celui à qui il a le plus remis. Jésus lui dit : Vous avez bien jugé. Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Voyez-vous cette femme ? Je suis entré en votre maison, et vous ne m’avez point donné d’eau pour laver mes pieds; celle-ci a arrosé mes pieds de ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux. Vous ne m’avez point
1. Matth.
XXIII, 21. — 2. Luc, VII, 39.
190
donné de baiser; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a cessé de baiser mes pieds; vous n’avez point donné de parfum à ma tête, elle m’a oint de parfums. C’est pourquoi je vous le déclare beaucoup de péchés lui ont été remis, parce qu’elle a beaucoup aimé 1». Pourquoi ? Parce qu’elle a confessé ses fautes, qu’elle a pleuré, que son coeur ne s’est point incliné vers les paroles de malice pour chercher des excuses àses péchés, qu’elle n’a point eu de part avec leurs éluri, c’est-à-dire avec ceux qui défendent leurs désordres.
9. Cette femme en effet ne manquerait point d’excuses, si son coeur se tournait vers les paroles de la malice. Chaque jour, celles qui lui ressemblent par l’infamie, des femmes débauchées, des femmes adultères, criminelles, ne viennent-elles pas excuser leurs péchés? Qu’elles ne soient point découvertes, elles nient ; qu’elles soient surprises et convaincues, que leur faute soit publique, elles ont des excuses. Avec quelle facilité elles se défendent ! combien leur excuse est prompte, sacrilège, et néanmoins ordinaire ! Si Dieu ne l’avait point voulu, je n’aurais pu le faire ! Telle est la volonté de Dieu, la volonté de la fortune, la volonté du destin. Qu’elle est loin de dire : « Seigneur, je l’ai dit: Ayez pitié de moi »; de dire avec cette pécheresse qui vient aux pieds du médecin: « Guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous 2», Et quels sont, mes frères, ceux qui allèguent une pareille défense? Ce ne sont pas des ignorants, mais des savants. Ils s’asseyent, ils supputent les astres, leurs distances, leur cours, leur révolution, leur arrêt, leurs mouvements; ils observent, ils décrivent, ils font des conjectures. On les dirait savants, grands personnages. Tous ces raisonnements savants et spécieux, c’est la défense du péché. Tu seras un adultère, parce que Vénus est pour toi; homicide parce que Mars préside à ta naissance. C’est donc Mars qui est homicide, et non pas toi; Vénus qui est adultère, et non pas toi; prends garde néanmoins d’être condamné au lieu de Vénus et de Mars. Car c’est Dieu qui te condamnera, et il sait parfaitement que c’est toi qui commets ces crimes, et qui oses dire au juge qui t’a vu ce n’est pas moi. Quant à cet astrologue, à ce vendeur de fables qui sont autant de
1. Luc, VII,
36-47. — 2. Ps. XI, 5.
piéges, car il te fait acheter ta propre mort, car tu achètes à l’astrologue la mort à prix d’argent, toi qui refuses la vie gratuite offerte parle Christ; que cet astrologue voie sa femme, quelque peu libre dans ses allures, échanger le coup d’oeil avec des étrangers, s’asseoir souvent aux fenêtres ; n’ira-t-il pas l’en arracher, la frapper, lui donner une sévère leçon? Que cette femme lui réponde : Frappe Vénus, si tu le peux, mais pas moi ; ne lui dira-t-il pas : Insensée ! Autre est ce qui convient à un directeur, et autre ce que l’on donne à un acheteur. Quels sont donc leurs élus? Ce sont les élus des méchants, les élus des impies, avec lesquels nous ne devons avoir aucune part, c’est-à-dire, avec lesquels on ne doit former aucune société. Quels sont-ils encore? Des hommes qui se croient justes, qui méprisent les autres comme pécheurs, ainsi que faisaient les Pharisiens 1; ou qui atténuent, qui excusent leurs fautes, quand elles ont une certaine évidence, une certaine publicité, de peur qu’on en rejette le blâme sur eux; et qui, pour se disculper de toute action criminelle, osent tout rejeter sur Dieu qui a ainsi créé l’homme, ou ainsi disposé les étoiles, ou qui est peu soucieux de nos actions. Telles sont les offenses des élus du siècle. Mais qu’un membre du Christ, que le corps du Christ que le Christ lui-même dise au nom de son corps : « Ne détournez point mon coeur vers les paroles de malice, pour chercher des excuses ou pécher avec les hommes qui commettent l’iniquité, et je n’aurai point de part avec leurs élus ».
10. Vous le savez, mes frères, et il ne faut point le passer sous silence, on donne le nom d’élus, chez les Manichéens, à ceux qui paraissent avoir une justice plus éminente, être au premier degré de la vertu. Que ceux qui le savent s’en souviennent, ceux qui l’ignoraient l’apprendront. Les élus de Dieu, ce sont les saints, l’Ecriture nous l’enseigne 2. Mais eux ont usurpé cette qualification pour se l’approprier d’une manière particulière, et on ne les reconnaît qu’au nom d’élus. Quels sont donc ces élus? Des hommes tels que si tu leur dis : Tu as péché, ils ont recours à ces excuses impies, pires que toutes les autres, et plus sacrilèges. Ce n’est pas moi qui ai péché, mais la gent ténébreuse. Or, quelle est cette gent ténébreuse? Celle qui a fait la guerre à
1. Luc, XVIII, 9. — 2. Matth. XXXIV, 22, 24, 31.
191
Dieu. C’est elle qui pèche, lorsque tu pèches toi-même? Oui, répond-il, parce que je suis mêlé à elle. Mais qu’a donc craint Dieu qui t’a mêlé à elle? Car ils disent que cette race ténébreuse se révolta contre Dieu avant la création du monde, et que Dieu, craignant que son royaume ne fût renversé par les chocs impétueux de cette race ennemie, envoya chez elles ses membres, sa substance, ce qu’il est en un mot ; s’il est de l’or, ce fut de l’or qu’il envoya; s’il est lumière, ce fut la lumière, enfin il envoya ce qu’il est, le mêla dans les entrailles de ce peuple ténébreux, disent-ils, et en fabriqua ainsi le monde. Et nous, disent-ils, qui sommes des âmes, nous sommes faits des membres de Dieu; mais nous sommes resserrés ici-bas dans les entrailles de ce peuple ténébreux, et toutes les fautes que l’on nous attribue sont les péchés de ce peuple. Ils paraissent en effet se laver du péché ; mais ils ne sauraient excuser ni leur Dieu de toute crainte, ni la substance même de leur Dieu de la souillure corruptible. Car si Dieu est incorruptible, s’il est immuable, s’il est au-dessus de tout changement et de toute souillure, enfin s’il est impénétrable, que peut lui faire ce peuple ténébreux? Quelle que soit l’impétuosité de ses efforts, comment porter l’effroi chez celui qui est impénétrable, inviolable, supérieur àtoute souillure, à tout changement, à toute corruption? Si Dieu est tel que nous le disons, il est cruel, en vous jetant là, bien que vous soyez impuissants à lui nuire. Pourquoi vous y jeter? Voilà que cette nation ténébreuse était dans l’impuissance de lui nuire en aucune façon ; et lui vous fait un tort très grave, il vous a été plus hostile que cette nation, qui pouvait, il est vrai, vous nuire à son tour. Vous avez pu être tourmentés, pu être esclaves, pu être souillés, pu être corrompus; donc Dieu l’a pu aussi. Un morceau en quelque sorte, une faible portion de sa nature pu vaincre la masse entière. Car ce qu’il a jeté là, et ce qui est demeuré sont de même qualité; ils l’avouent eux-mêmes; ils reconnaissent deux substances, une substance d’une part, et une substance d’autre part. C’est ce que disent leurs livres; s’ils le nient, on le peut lire et les convaincre.
11. Quoi donc? pour ne rien dire de plus, mes frères, pour ne pas entrer plus avant dans ces doctrines impies et criminelles voyez dans ce commencement même sur quel terrain ils se placent pour combattre. Voyez comme ils sont terrassés, et en disant que la race ténébreuse s’est heurtée contre Dieu, eux-mêmes sont pris dans le choc de leurs paroles. Car ils n’ont aucun moyen de répliquer ou d’échapper. Mais, ô détestable, ô faux élu, tu veux défendre ton péché, afin de ne point paraître coupable, même après avoir commis quelque faute ; tu cherches à qui renvoyer ta faute, et tu la rejettes sur la race ténébreuse. Vois néanmoins si ce n’est point sur Dieu que tu la fais retomber. Car, cette nation ténébreuse que vous supposez, te dirait, si elle en avait le pouvoir, pourquoi m’accuser? Ai-je pu, ou non, quelque chose contre Dieu? Si, oui, je suis plus forte que lui; si, non, pourquoi me craint-il? S’il ne me craint point, pourquoi t’envoyer ici pour te faire tant souffrir, toi un de ses membres, toi sa substance? S’il n’a rien craint, il est donc envieux; et s’il n’a point la crainte, c’est la cruauté qui l’a fait agir. Quelle injustice pour lui à qui l’on ne pouvait nuire, et qui permet que l’on nuise tant à ses membres! Ou bien pouvait-on lui nuire? il n’était donc pas incorruptible. Et dès lors que tu veux défendre ton péché, tu ne saurais louer Dieu. La louange de Dieu ne deviendrait point ta perte, si tu ne t’élevais de la tienne. Commence donc par t’accuser, et alors tu loueras Dieu. Reprends les paroles des psaumes si en horreur chez vous, et dis : « Pour moi, j’ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez ri mon âme, parce que j’ai péché contre vous». J’ai dit : C’est moi qui ai péché, ce n’est ni la fortune, ni le destin, ni la gent ténébreuse. Si donc c’est toi qui as péché, vois comment s’élargit cette louange de Dieu, où tu étais à l’étroit quand tu voulais défendre ton péché. Il est mieux d’être à l’étroit dans tes péchés, et au large dans la louange de Dieu. Vois comme la confession de ta faute relève sa gloire; car il est juste quand il châtie ton obstination, et miséricordieux quand il te délivre en vertu de ton aveu. « N’inclinez donc point mon coeur vers les paroles de malice, pour chercher des excuses à mes péchés », que je n’accuse plus la race ténébreuse d’avoir fait ce que j’ai fait moi-même.
12. « Avec les hommes qui commettent l’iniquité» .Quelle iniquité? Exposons quelqu’une de leurs doctrines détestables. Ecoutez une (192) pratique abominable des Manichéens, qui est publique et dont ils font l’aveu. Ils soutiennent qu’il est mieux pour un homme d’être usurier que laboureur. Tu en demandes la raison, et ils la donnent. Vois si cette raison ne mériterait pas mieux le nom de démence. Donner son argent à usure, disent-ils, ce n’est point blesser la croix de la lumière (beaucoup ne comprennent point cette expression, mais je l’expliquerai); au lieu que le laboureur, disent-ils, blesse beaucoup la croix de la lumière. Qu’est-ce que la croix de la lumière, diras-tu? Ils répondent que ce sont les membres de Dieu, qui ont été pris dans ce combat, puis mêlés au monde entier; qui sont dans les arbres, dans les plantes, dans les herbes, dans les fruits. C’est donc blesser les membres de Dieu, que fendre la terre avec la charrue; les blesser que arracher une herbe de la terre, les blesser que détacher un fruit d’un arbre. Et cet homme, pour ne point commettre un homicide supposé dans un champ, commet tin véritable homicide par l’usure. Il refuse un morceau de pain à un mendiant; tu lui en demandes la cause: c’est de peur que ce pauvre ne prenne et ne lie dans la chair cette vie qui est dans le pain, et qu’ils soutiennent être un membre de Dieu, une substance divine. Mais vous donc, pourquoi mangez-vous ? N’avez-vous donc point une chair ? Pour nous, disent-ils, Manichéens éclairés par la foi, nous élus, nous purifions par nos prières et par nos psaumes cette vie qui est dans ce pain, et nous l’envoyons dans les trésors célestes. Tels sont en effet les élus, que loin d’avoir Dieu pour Sauveur, ce sont eux qui sauvent Dieu. C’est là, disent-ils, le Christ crucifié dans le monde entier. Pour moi, j’avais cru d’après l’Evangile que le Sauveur c’est le Christ; selon vos livres, au contraire, c’est vous qui êtes les sauveurs du Christ. Voilà ce qui fait de vous des blasphémateurs, et dès lors vous ne serez point sauvés par le Christ. Quoi donc? vous laisserez mourir de faim un mendiant, vous lui refuserez un morceau, de peur que le membre de Dieu qui est dans ce morceau ne vienne à pleurer? Votre fausse pitié pour ce morceau de pain, vous fait commettre envers uni homme un véritable meurtre. Que sont donc leurs élus? « N’inclinez pas mon coeur vers les paroles de la malice, et je ne communiquerai pas avec leurs élus ».
13. « Le juste me reprendra par charité, et me fera des reproches 1 ». Voyez le pécheur qui fait des aveux ; il aime qu’on le reprenne par pitié, et non qu’on lui donne de fausses louanges. « Le juste me reprendra par charité » ; s’il est juste, s’il a de la miséricorde, il me reprendra quand il me verra pécher. Voilà ce que disent quelques membres de Jésus-Christ, à propos de quelques membres du Christ ; et ils le disent dans un même corps. Le Seigneur daigne parler dans la personne de celui qui reprend, il ne méprise le rôle ni de celui qui reprend, ni de celui que l’on doit reprendre. Tous ses membres sont en lui, et c’est lui qui dit : ri Le juste me ri reprendra ri. Quel est le juste qui vous reprendra ? La tête reprend tous les membres. « Le juste me reprendra dans sa miséricorde, et me fera des reproches ». Il me réprimera, mais dans sa miséricorde; il me réprimera, mais sans me haïr; et il me réprimera d’autant plus qu’il n’a point de haine contre moi. Pourquoi donc l’interlocuteur en rend-il des actions de grâces ? Parce qu’il est écrit: « Reprends le sage, et il t’en aimera 2». Le juste me reprendra, mais sera-ce en me persécutant? Loin de là. Il est plutôt à réprimer lui-même, s’il réprime par haine. Par quel motif réprime-t-il? « Par charité ; et il me fera des reproches ». Par quel motif? par charité. « Le parfum du pécheur n’oindra point ma tête ». Qu’est-ce à dire: le parfum du pécheur n’oindra point ma tête? Ma tête ne s’élèvera point par la flatterie. Une fausse louange est une flatterie, et la fausse louange du flatteur, c’est l’huile, du pécheur. Aussi quand on s’est ri de quelqu’un par une fausse louange, dit-on communément: Je lui ai parfumé la tête. Aimez donc la réprimande charitable d’un juste, et non les louanges dérisoires du flatteur. Ayez des parfums en vous-mêmes, et vous ne rechercherez point le parfum des pécheurs. Les vierges sages de l’Evangile portaient leur huile avec elles 2, c’est-à-dire que leur conscience leur rendait témoignage. L’huile est le symbole de la gloire, elle brille au dehors, elle a de l’éclat. Mais cette gloire doit être bonne, être une véritable gloire, afin qu’on la renferme à l’intérieur et dans les vases qui lui conviennent. Ecoute ce que signifie dans des vases : « Que l’homme s’éprouve lui-même, et alors il aura sa gloire
1. Ps. CXL, 5.— 2. Prov. IX, 8.— 3. Matth. XXV, 4.
193
en lui-même et non dans un autre 1». Qui signifie dans ses vases ? Ecoute le même Apôtre: « Notre gloire, en effet, c’est le témoignage de notre conscience 2 ».
14. Enfin, parce que tu es dans le corps du Christ, assujetti encore à une certaine mortalité, sois juste à tes propres yeux, sois juste coutre toi. Tu es pécheur ; venge le Seigneur contre toi, reviens à ta conscience, inflige-toi des peines, sois ton propre bourreau. De cette manière tu offres à Dieu un sacrifice. « Si le sacrifice avait pu vous plaire », dit un pécheur, « je vous l’aurais offert, mais vous ne prendrez nul plaisir à l’holocauste 3». Quoi donc? Dieu n’agrée-t-il aucun sacrifice? « Le sacrifice agréable à Dieu est l’âme brisée de douleur; Dieu ne rejette pas un coeur contrit et humilié 4 ». Humilie donc ton coeur, brise ton coeur, sois le bourreau de ton coeur, et tu te réprimeras ainsi dans la miséricorde. Sévir contre toi, ce n’est point te haïr. Tu seras alors juste dans la partie corrigée, et pécheur dans ra partie à corriger. Tu es injuste puisque tu te déplais à toi-même, et tu es juste, à cause du déplaisir que tu éprouves de ce qui est injuste en toi. Veux-tu voir combien tu es juste? Tu condamnes en toi ce que Dieu condamne; tu es uni de volonté avec Dieu, et tu hais en toi, non point ce qu’il a fait, mais ce qu’il hait. Mais dès que tu hais en toi ce que tu as fait, ce que Dieu hait, et qu’il n’a point fait, tu as pour toi de la sévérité, et Dieu de la miséricorde : il t’épargnera, parce que tu ne t’es pas épargné. Depuis que tu te vois du même oeil que Dieu, que tu prends plaisir dans sa loi, que tu condamnes en toi ce que la loi condamne, que tu ne vois en toi qu’avec déplaisir ce qui déplaît aux yeux de Dieu, vois combien tu es juste en cela : toutefois, depuis que tu es tombé, tu as fait ce qui déplaît à Dieu, la fragilité de tes humaines faiblesses te porte à le faire encore, tu es encore sous le poids de l’infirmité de la chair, tu gémis en ton âme d’y ressentir une révolte, et sous ce rapport tu es inique et pécheur.
15. Comment se peut-il, diras-tu, que je sois en partie juste, et en partie pécheur? Que dis-tu là ? Nous serions embarrassés, nous croirions être en contradiction, si l’autorité de saint Paul ne nous soutenait. Ecoute ce mot de l’Apôtre, afin de ne plus m’accuser
1. Gal. VI,
4.— 2. II Cor. I, 12.— 3. Ps. L, 18.— 4. Id. 19.
en me comprenant mal: « Je me plais », dit-il, « dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur 1 ». Voilà un juste. Car n’est-ce pas être juste que se plaire dans la loi de Dieu? Mais dès lors, de quelle manière sera-t-il pécheur? « Je vois dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de l’esprit, et qui m’enchaîne sous la loi du péché ». Je dois encore me combattre moi-même, et je ne suis pas dans une entière conformité avec l’image de mon Créateur ; je commence à me rétablir, et ces traits que j’ai réformés rue font haïr ce qu’il y a de difforme en moi-même. Et tant que je suis ainsi, que puis-je espérer? « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». La grâce de Dieu, qui a commencé à retailler en toi quelques traits, la grâce de Dieu répand sa douceur, afin que chez toi l’homme intérieur se plaise dans la loi de Dieu ;ce qui a déjà commencé de te guérir achèvera sa tâche. Gémis, pendant que tu sens tes plaies, corrige-toi et sois odieux pour toi-même.
16. « Je ne combats pas », dit saint Paul, « comme si je frappais en l’air; mais je châtie mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres je ne sois réprouvé moi-même 3 ». Châtier son corps, est-ce le haïr ? Châtier un serviteur, est-ce haïr ce serviteur? Donner la discipline à un fils, est-ce le haie? Et, pour aller plus loin encore : ta chair est pour toi comme une épouse. Saint Paul dit en effet: « Nul n’a jamais haï sa propre chair ; il la nourrit au contraire, et en prend soin, comme le Christ a soin de son Eglise 4 ». La chair est donc pour nous comme une épouse, et nul n’a de haine contre sa propre chair. Toutefois, qu’est-il dit ailleurs? « La chair à des convoitises contraires à l’esprit, et l’esprit des convoitises contraires à la chair ». Ta chair s’élève donc contre toi, comme ferait une épouse;
aime-la et corrige-la, jusqu’à ce que la paix se rétablisse entre l’âme et le corps également
réformés. Quand ce bonheur arrivera-t-il? Pourquoi t’écrier maintenant : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 5? » Ton corps sera-t-il
donc séparé de toi, afin que tu sois en sécurité?
1. Rom.
VII, 22. — 2. Id. 25.— 3. I Cor. IX, 26, 27.— 4. Ephés. V, 29. — 5. Gal. V, 11. — 6. Rom. VII, 24.
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Et que signifie : « Nous gémissons en nous-mêmes, attendant l’adoption, qui sera la rédemption de notre corps 1?» Il passera donc de la mortalité à l’immortalité, et alors il n’y aura plus de coin bat, la mortalité n’opposant plus de résistance. Dès lors châtie ton corps, réduis en servitude cette chair que ta recevras ensuite; qu’elle soit maintenant en défaillance, afin de subsister alors. Elle ne peut être complètement réparée ici-bas, tant que nous portons un corps mortel. Que son poids ne te courbe point, ne te brise point: porte-la, châtie-la, corrige-la: elle sera rétablie au dernier jour. « Et parce que nul n’a jamais haï sa chair, ta chair ressuscitera. Mais comment? Sera-ce pour lutter encore 2? « Il faut » , dit l’Apôtre, « que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruption, et que ce corps mortel soit revêtu d’immortalité 3 ».
17. Quand donc on nous dit: « Il me reprendra, il me corrigera », que ce juste soit ton frère, qu’il soit ton prochain, qu’il soit ton voisin, qu’il soit toi-même, c’est dans la miséricorde qu’il faut te reprendre et te corriger. «Le parfum du pécheur n’oindra pas ma tête ». Que dois-je faire, me diras-tu? Je suis en butte à des flatteurs, qui m’assiégent constamment de leurs caresses, qui louent en moi ce qui me déplaît, qui élèvent en moi ce que je blâme, qui blâment en moi ce qui m’est cher; des adulateurs, des trompeurs, des séducteurs. C’est un grand homme, disent-ils, que Gaïus Seius, par exemple; c’est un grand homme, un savant, un homme sage, mais pourquoi est-il chrétien? Il a de la science, il est lettré, il est sage. S’il est très-sage, approuve-le d’être chrétien. S’il est savant, il a bien choisi. Dans cet homme que tu loues, ce qui est blâmable à tes yeux, c’est ce qui plaît aux siens. Que faire alors? Que ces louanges ne t’amollissent point, c’est le parfum du pécheur. Mais il ne cesse de se répéter. Qu’il n’en oigne tas ta tête, c’est-à-dire que ces louanges ne te causent point de joie, n’y mets aucune complaisance, aucun assentiment, aucun bonheur; ce pécheur apporte le parfum de la flatterie, mais ta tête n’en a pas été touchée, elle résiste à toute élévation, à toute enflure. Qu’il y ait orgueil ou enflure, cela forme un poids, et te renverse. « L’huile du pécheur n’oindra point ma tête».
1. Rom. VIII, 23. — 2. Ephés. V, 29. — 3. I Cor. XV, 53.
18. « Encore un peu, et ma prière subsistera dans ce qui leur fait plaisir ». Attends, dit le Christ; c’est maintenant qu’ils me blâment. Dans les premiers temps du Christianisme, tout était blâmé chez les chrétiens. « Attends encore, et ma prière bientôt leur fera plaisir ». Le temps viendra où ces milliers d’hommes qui se frappent la poitrine auront enfin le dessus, eux qui disent: « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1». Quel est le nombre de ceux qui rougissent de frapper leur poitrine ? Qu’ils nous blâment, supportons-les. Qu’ils nous blâment qu’ils nous haïssent, qu’ils nous accusent, qu’ils nous calomnient: « Bientôt notre prière leur fera plaisir » ; le temps viendra que nos prières feront leurs délices. Qu’ils s’élèvent dans leur propre force, comme s’ils étaient justes, ils succomberont dans la lutte: ils seront brisés parce qu’ils se seront élevés avec orgueil; entraînés par leurs péchés, ils se reconnaîtront injustes, et alors s’accomplira ce qu’ont prédit les Prophètes : ils craindront le jugement, le regard de l’âme se fixera sur une conscience coupable, et ils prendront goût à cette prière : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1». Aveugles discoureurs, qui défendez vos péchés! voilà ce que disent aujourd’hui les peuples, et l’on entend sans cesse le brait des poitrines que l’on meurtrit. Le tonnerre se fait entendre dans ces nuées qu’habite le Seigneur. Où sont vos verbiages? où est cette jactance: Je suis juste, je n’ai fait aucun mat? Après avoir considéré dans les saintes Ecritures les règles de h justice, quelle que soit ta piété, tu trouveras toujours en toi le péché. Tu as fait des progrès, tu adores un seul Dieu, c’est bien; tu ne l’abandonnes point pour recourir aux idoles, aux devins, aux sortilèges, aux aruspices, aux augures, aux maléfices: ce qui est une fornication à l’égard de Dieu; tu fais nombre déjà parmi les membres du Christ, jette donc les yeux sur les péchés qui se commettent parmi les hommes, Tu ne commets ni homicide, ni adultère avec la femme de ton voisin, tu ne fais aucune injure à ton épouse en faveur d’une autre femme, tu n’es souillé d’aucune débauche, ta main s’abstient de tout larcin , ta langue
1. Matth. VI, 12.
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de tout parjure, ton coeur de tout désir dv bien d’autrui, déjà tu es juste. Mais prends garde au reste, et ne va point t’enorgueillir Ta langue est-elle sans aucune faute? ne t’échappe-t-il pas quelque parole dure? Mais qu’y a-t-il en cela d’important? Qu’y a-t-il d’important? « Quiconque dira à son frère : Tu es un fou, sera condamné au feu de l’enfer ! 1». Tout ton orgueil frémit à cette parole. Que cet homme n’agisse point de manière que Dieu paraisse blasphémé par quelque impiété, qu’il ne lui arrive de blesser personne, de faire à un autre ce qu’il ne veut point qu’on lui fasse , j’y consens ; mais sa langue? qui la domptera? Je suppose que tu l’as domptée, et pourtant où est l’homme assez parfait pour cela? Mais enfin tu l’as domptée; que diras-tu de tes pensées? Que lire de cette foule tumultueuse de désirs qui se révoltent? Tes membres n’en sont-ils jamais les instruments? Je le crois néanmoins et je le vois. Cependant les pensées t’inclinent, t’enlèvent, même tandis que tu es à prier à genoux. Ton corps est prosterné, ta tête inclinée, tu confesses tes péchés , tu adores Dieu; je vois où le corps est prosterné, et je cherche où voltige l’esprit ; je vois où les membres sont étendus, voyons si l’attention est debout, si elle est fixée sur ce même Dieu qu’elle adore; si elle n’est pas emportée par l’ouragan des pensées, comme par un coup de vent tempétueux qui la jette çà et là. Si tu conversais avec moi, et que tu vinsses à me quitter pour parler à ton serviteur, que lirais-je? quand même, sans me faire aucune demande, tu me parlerais comme à ton égal, ne verrais-je pas là une injure? Or, c’est là ce que tu fais chaque jour avec Dieu. Et de qui parlé-je, mes frères? D’un homme qui n’adore qu’un seul Dieu, qui confesse le Christ,
qui sait que le Père, le Fils et le Saint-Esprit tout un seul Dieu, qui ne commet aucune fornication spirituelle en adorant les démons, qui ne leur demande aucun secours, qui se lent uni à la sainte Eglise catholique, dont nul ne proclame les fraudes, dont nul voisin la trop faible ne saurait se plaindre, qui ne tend aucun piége à la femme étrangère, et se contente de la sienne, ou même qui s’en abstient, se conduisant en ce point selon leçons de l’Apôtre, quand il y a consentement mutuel, ou qui n’est même pas engagé dans
1. Matth. V, 22. — 2. I Cor. VII, 5.
le mariage. Tel est l’homme coupable encore des fautes que j’énonce.
19. Il est donc venu le temps prédit par ces paroles : «Attendez encore, et ma prière leur fera plaisir », soit la prière que le Christ nous a enseignée, soit celle qu’il offre pour nous. Dans tous ces péchés de chaque jour, quelle est donc notre espérance, sinon de dire avec une profonde humilité de coeur cette parole de l’Oraison dominicale, qui déjà fait nos délices, et qui, au lieu de défendre nos péchés, est le langage de l’aveu: « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1» ; et d’avoir pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ, qui est juste et victime de propitiation pour nos péchés 2? Qu’ils parlent maintenant, ces orgueilleux : ils sont vaincus par le nombre, et vaincus par la multitude des peuples, toute la terre, de l’Orient à l’Occident, bénit le Seigneur. Que peut gagner le petit nombre dans ses disputes? Ils sont juges parmi les impies Mais qu’importe? Vois la suite du psaume. « Auprès de la pierre, leurs juges sont engloutis 3 ». Qu’est-ce à dire qu’ils sont engloutis près de la pierre? « Cette pierre était le Christ 4». Ils sont engloutis auprès de la pierre. « Auprès », c’est-à-dire si l’on compare à la pierre ces juges, ces grands, ces puissants, ces savants. On les appelle juges, comme s’ils devaient juger des moeurs et porter des décisions. Ainsi l’a dit Aristote. Mais comparez Aristote à la pierre, et il disparaît. Qui est Aristote? Qu’il écoute, ainsi dit le Christ, et il tremble dans les enfers. Ainsi parle Pythagore, ainsi dit Platon. Comparez-les à la pierre, comparez leur autorité à l’autorité de l’Evangile, comparez ces orgueilleux au Crucifié. Disons- leur : Vous avez gravé vos écrits dans le coeur des superbes; lui, a planté sa croix dans le coeur des rois. Enfin il est mort, et il est ressuscité; pour vous, vous êtes morts, et je ne veux point examiner quelle sera votre résurrection. Donc « leurs juges sont absorbés auprès de la pierre ». Ils semblent parler encore jusqu’à ce qu’on les compare à cette pierre. C’est pourquoi, si nous trouvons que l’un d’entre eux a dit ce qu’a dit le Christ, nous devons nous en réjouir, mais non le suivre. Mais il a parlé avant le Christ. Dire la vérité, est-ce donc exister avant la vérité? O homme,
1. Matth. VI, 12.— 2. I Jean, II, 1.— 3. Ps. CXL, 6.— 4. I Cor. X, 4.
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considère le Christ, non quand il est venu à toi, mais quand il t’a créé. Un malade aussi pourrait dire: Je suis tombé malade avant l’arrivée du médecin. Il n’est venu qu’après, sans doute; mais il est venu parce que tu étais venu auparavant.
20. Voyez donc la suite du psaume: « Encore un peu, et ma prière fera partie de leurs délices ». Mais il y aura beaucoup de contradicteurs. « Leurs juges sont engloutis auprès de la pierre ». Ma parole a prévalu sur leurs paroles. Ils ont dit quelque chose de savant, moi j’ai dit la vérité. Autre est de louer l’éloquence, autre de louer la vérité. « Ils entendront mes paroles, parce qu’elles ont prévalu ». Pourquoi ont-elles prévalu? Quel est celui de ces hommes que l’on a surpris dans un sacrifice, aujourd’hui prohibé par les lois, qui ne l’ait nié aussitôt ? Où est celui que l’on a surpris devant une idole, et qui n’a crié aussitôt : Je ne l’ai point fait, qui n’a craint d’être convaincu ? Tels étaient les ministres du diable. Mais comment les paroles de Dieu ont-elles pu prévaloir? «Voilà», dit-il, « que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l’âme; mais craignez celui qui peut jeter au feu de l’enfer, et l’âme et le corps 1». Il nous effraie, nous donne l’espérance, enflamme notre charité. Ne craignez point la mort, nous dit-il. La craignez-vous ? Je meurs le premier. Craignez-vous qu’un cheveu tombe de votre tête? Je ressuscite le premier, et tout entier. C’est donc avec raison que vous avez entendu les paroles de votre maître qui ont prévalu, lis parlaient et on les faisait mourir; ils tombaient et néanmoins se tenaient debout. Et qu’est-il arrivé du meurtre de tant de martyrs, sinon que la victoire a été donnée aux paroles du Maître, et que de cette terre comme arrosée du sang des témoins du Christ, a germé partout la moisson de 1’Eglise? « Ils entendront mes paroles », dit l’interlocuteur, « parce qu’elles ont prévalu ». D’où vient qu’elles ont prévalu ? Nous l’avons dit déjà : parce qu’elles étaient prêchées par des hommes sans peur. De quoi n’avaient-ils aucune peur? Ni de l’exil, ni de la perte des biens, ni de la mort, ni de la croix. Non-seulement ils ne craignaient pas la mort, mais ils ne craignaient pas même la croix qui est la
1. Matth, X, 16, 8.
plus terrible mort. Le Seigneur s’y soumit, afin que ses disciples non-seulement ne
redoutassent point la mort; mais afin que nul genre de mort ne pût les intimider. Ces paroles ont donc prévalu, parce qu’elles ont été prêchées par des hommes sans peur.
21. Mais ces trépas de ,tant de martyrs, qu’ont-ils produit ? Ecoute : « Comme la graisse de la terre est répandue sur les guérets, ainsi nos ossements sont dispersés près du sépulcre 1 ». Les ossements des martyrs ou des témoins du Christ sont dispersés sur le bord du sépulcre. On a tué les martyrs, et ces hommes ont en quelque sorte Prévalu jusque dans la mort. Les persécuteurs n’ont prévalu que pour donner la victoire ans paroles du Christ par la prédication. Et qu’est-il arrivé de cette mort des saints? « Comme la graisse de la terre est étendue sur les guérets, nos ossements sont dispersés sur le bord du sépulcre ». Qu’est-ce que «la graisse de la terre répandue sur la terre ? » Nous savons que cette graisse de la terre est quelque chose de fort méprisable; car ce qui est vil aux yeux des hommes donne à la terre sa fécondité. Il est dit dans un autre psaume que les corps des saints demeuraient étendus sur la terre, sans qu’il y eût personne pour les ensevelir. Mais tous ces corps des saints sont la graisse de la terre. De même, en effet que les guérets s’engraissent de ce qui est vil et abject, ainsi la terre a été engraissée des que le monde a méprisé, en sorte qu’il en est résulté pour l’Eglise une moisson plus abondante. Vous le savez, mes frères, ce qé en graisse les guérets, c’est ce que l’on regarà comme vil, que je ne veux pas, et qu’ils faut pas nommer; voilà ce qui féconde la terre, ce qui en est l’engrais; les hommes la méprisent, le rejettent comme une ordure Mais qu’a fait Dieu, pour me servir des parole d’un autre psaume ? « Il a relevé le pauvre de la poussière, et l’indigent de son fumier, afin de le placer parmi les princes, parmi les princes de son peuple 2».On l’a donc étendu sur la terre, comme un fumier, jeté çà et là :
ainsi était couché Lazare couvert d’ulcères, et pourtant il fut porté par les anges au sein d’Abraham 3. « La mort de ses élus est précieuse aux yeux du Seigneur 4 » ; comme le fumier que le monde méprise est précieux aux yeux du laboureur qui en connaît l’utilité, la
1. Ps. CXL, 7.— 2. Id. CXII, 7,8.— 3. Luc, XVI, 20, 22.— 4. Ps. CXV, 15.
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graisse qu’il doit donner à la terre; il sait ce que préfère la terre, ce qu’elle en prendra, et quelle abondante moisson il en résultera. Mais tout cela est méprisable aux yeux du monde. Or, ne savez-vous point que « Dieu a choisi ce qui est méprisable, ce qui n’est rien comme ce qui est quelque chose, afin de détruire ce qui est 1? » C’est du fumier que furent tirés Pierre et Paul ; on les méprisait en leur donnant la mort; maintenant que la terre est engraissée, que s’élève la moisson de l’Eglise, oie va ce qu’il y a de plus grand, ce qu’il y a de plus noble dans le monde, où va tout d’abord l’Empereur quand il arrive à Rome? Est-ce au palais impérial, ou bien au tombeau du pêcheur? « Comme la graisse est répandue sur les guérets, ainsi nos ossements sont dispersés près du sépulcre ».
22. « Seigneur, mes yeux sont vers vous, en vous est mon espoir, ne laissez point périr mon âme 2 ». Les martyrs ont subi les tourments, beaucoup y ont cédé. Or, comme le Prophète venait de dire à propos de la captivité pendant la persécution : « Comme la graisse de la terre est répandue sur les guérets, ainsi nos ossements sont dispersés près du sépulcre » : il se souvient que plusieurs ont manqué de courage, que beaucoup se sont trouvés en danger, et alors du milieu de ces dangers de la persécution une prière s’échappe de son âme : « C’est vers vous, Seigneur, que j’élève mes yeux ». Peu n’importent les menaces de ceux qui m’environnent : « C’est sur vous, ô mon Dieu, que s’arrêtent mes regards ». Mes yeux s’arrêtent plus sur vos promesses que sur leurs menaces. Je sais ce que vous avez souffert pour moi, et ce que vous m’avez promis. « Seigneur, mes yeux sont vers vous, en vous est mon espoir, ne laissez point périr mon âme».
23. « Préservez-moi du piége qu’ils ont aché devant moi 3 ». Quel est ce piége? Si tu consens, je te pardonne. L’appât de ce piége est l’amour de la vie; si l’oiseau aime cet appât, il tombe dans le piège ; mais si l’oiseau est de nature à dire : « Je n’ai point désiré les jours de l’homme, vous le savez 4», ses yeux ne se détourneront point de Dieu, et lui-même dégagera ses pieds du piège 5. « Préservez- moi du piège qu’ils ont placé devant
1. I Cor. I, 28.— 2. Ps. CXL, 8. — 3. Id. 9. — 4. Jérém. XVII, 16. — 5. Ps. XXIV, 15.
moi, et des scandales de ceux qui cornu mettent l’iniquité ». Le Prophète marque ici deux points qu’il faut distinguer avec soin: qu’on lui a tendu un piége, et qu’il y a scandale de la part de ceux qui ont cédé aux persécuteurs en apostasiant; il prie Dieu de le préserver de l’un et de l’autre. D’une part les menaces des persécuteurs, d’autre part la chute des timides; je crains que les uns ne m’effraient, que les autres ne m’entraînent avec eux. Voilà ce qui t’arrivera si tu n’obéis promptement, me dit celui-ci : « Préservez-moi des piéges qu’ils m’ont tendu » .Voilà que ton frère s’est soumis, dit celui-là : « Préservez-moi des chutes de ceux qui commettent l’iniquité » ».
24. « Des pécheurs tomberont dans ses filets 1 ». Que veut dire ceci, mes frères : « Des pécheurs tomberont dans ses filets? » Non pas tous les pécheurs, mais quelques pécheurs qui sont pécheurs au point d’aimer cette vie, et de la préférer à la vie éternelle; ceux-là tomberont dans ses filets. Mais que dis-je? tous ceux qui aiment la vie tombe. rosat-ils dans ses filets? Que seraient devenus vos disciples, ô Christ? Dans le feu de la persécution ils vous abandonnèrent, et s’en allèrent chacun de son côté : vous l’aviez prédit, parce que vous le saviez d’avance; car cela n’arriva point parce que vous l’aviez prédit, et ce n’est point vous qui vous êtes renié dans aucun d’eux. Mais enfin, ceux qui vous étaient le plus attachés s’enfuirent quand la persécution éclata contre vous, et que vos ennemis vinrent vous saisir pour vous clouer à la croix. Et le seul qui avait osé vous promettre de vous suivre jusqu’à la mort, apprit du médecin qu’il était malade et ce qu’il lui arriverait. Il avait la fièvre et se croyait en santé, le médecin lui touchait la veine du coeur. Enfin arriva la tentation, arriva l’épreuve, arriva l’accusation. On le met à la question, et ce n’est point une grande puissance, mais une esclave, mais unie femme, et il succombe devant la question d’une servante. Trois fois il renie son Maître. Après la première négation il se souvient de ce qui lui a été dit, et renie une seconde fois; à cette seconde négation, il se souvient encore et renie une troisième fois. Le Seigneur l’avait prédit, mais ne l’avait ni commandé, ni imposé. Et si l’on croit que Pierre n’a pas été
1. Ps. CXL, 10.
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coupable, parce que le Seigneur l’avait prédit, Judas ne sera point coupable de l’avoir trahi, parce que le Seigneur avait prédit qu’il le ferait. Loin de nous cette doctrine; c’est la doctrine de ces élus qui excusent leurs péchés plutôt qu’ils ne les confessent. Jetons plutôt les yeux sur saint Pierre lui-même. Pourquoi pleurer, s’il n’est point pécheur? N’interrogeons chez Pierre que les larmes de Pierre: nous n’avons pas sur lui de témoins plus fidèles. « Il pleura amèrement 1 », dit l’Evangile. Il n’était pas encore prêt à souffrir: «Tu me suivras plus tard 2 », lui fut-il dit. Affermi par la résurrection du Seigneur, il devait être plus constant dans la suite.
25. Le temps n’était donc point venu de disperser ces ossements le long du sépulcre. Voyez, en effet, combien vinrent à faillir, sans excepter ceux qui lui étaient le plus attachés et qui succombèrent à Leur tour. D’où vient cette faiblesse? « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé ». C’est la suite du psaume. Le Prophète avait dit plus haut : « Préservez-moi, Seigneur, des pièges qu’ils m’ont tendus, et des scandales de ceux qui commettent l’iniquité». «Des piéges et des scandales »; de ceux qui effraient et de ceux qui tombent. Mais comme dans sa passion ceux-là succombèrent qui étaient les premiers, qui devaient être les guides et les colonnes de l’Eglise, alors cette parole du psaume n’était pas accomplie en eux : « J’ai affermi ses colonnes 3 ». Que dit-il ici : « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé? » C’est le chef qui tient ce langage. «Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé». Qu’est-ce à dire seul? C’est vous seul, Seigneur, qui souffrez dans votre passion, vous seul que vos ennemis font mourir.
« Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé. » Qu’est-ce à dire, «jusqu’à ce que j’aie passé? » L’Evangile nous dit: « Quand vint pour Jésus-Christ l’heure de passer de ce monde à son Père 4». Qu’est-ce à dire, «jusqu’à ce que j’aie passé, sinon de ce monade à son Père? Car alors j’ai affermi ses colonnes, c’est-à-dire les colonnes de la terre, quand ils ont appris par ma résurrection à ne pas craindre la mort. « Jusqu’à ce que je sois passé, je suis seul » ; mais quand je serai passé je me multiplierai; beaucoup suivront mon exemple, beaucoup souffriront pour
1. Matth. XXVI, 75.— 2. Jean, XIII, 36.— 3. Ps. LXXIV, 4.— 4. Jean, XIII, 1.
mon nom. Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé; mais quand je serai passé, beaucoup ne seront qu’un avec moi. « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé ». Ecoutez le mystère de cette parole. D’après l’expression grecque, le mot Pâque semblerait avoir le sens de passion, car pasXein signifie souffrir; mais dans la langue hébraïque, ceux qui l’ont étudiée ont traduit Pascha par passage. Car si nous interrogeons ceux qui connaissent le grec, ils nous diront que Pascha n’est pas un mot grec Passion se traduit en grec par pathos et non par Pascha. Donc Pâques signifie passage, comme nous l’ont appris les savants hébreux qui nous ont traduit ce que nous devons lire, Donc, aux approches de la passion, l’Evangéliste se sert de cette même expression: « Quand vint l’heure » , dit-il , « où Jésus devait passer de ce monde à son Père ». C’est la même expression employée par le Prophète: « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé ». Après la Pâque, je ne serai plus seul; après mon passage je ne serai plus seul, beaucoup m’imiteront, beaucoup me suivront. Mais s’ils me suivent alors, que sera-ce en attendant? « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé ». Pourquoi le Seigneur dit-il dans notre psaume: « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie effectué mon passage? » Qu’avons-nous expliqué? Si nous l’avons compris, écoute alors les paroles du Sauveur dans l’Evangile : « En vérité, en vérité, je vous le déclare », nous dit-il, « si le grain de froment ne tombe en terre pour y mourir, il demeure seul; mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruits ». Voilà ce qu’il disait en ce même endroit où il dit encore : « Quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai toutes choses à moi 1. Si donc le grain de froment ne tombe à terre pour y mourir, il demeure seul ; mais qu’il vienne à mourir, et il rapportera beaucoup de fruits ». Ce grain devait donc produire une abondante moisson; mais attends, il faut qu’il meure; car si le grain ne tombe à terre, et ne meurt, il est toujours seul.
26. Donc il était seul avant de passer parle mort. Aussi Pierre alors n’avait-il pas encore assez de force; il devait avoir la force de le suivre, et non de le précéder. Car avant le Christ, nul n’est mort pour le Christ, c’est-à-dire pour confesser ce nom du Christ qui nous fait chrétiens. Beaucoup sont morts, il est
1. Jean, XII, 24, 25, 32.
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vrai, et sont des martyrs; beaucoup de Prophètes sont morts de la sorte, et toutefois ils ne mouraient point parce qu’ils annonçaient le Christ, mais parce qu’ils reprochaient aux hommes leurs péchés, qu’ils s’opposaient à leurs désordres avec une sainte liberté. On les regarde comme des martyrs, et avec raison; car s’ils ne sont point morts pour confesser le nom du Christ, ils sont morts pour la vérité. Il est si vrai que nul n’est mort pour le nom du Christ, c’est-à-dire pour confesser le nom du Christ, avant que ce grain ne tombât sur la terre, lui qui dit ici : « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé », que Jean lui-même, qu’on venait de mettre à mort, et qu’un roi impie venait d’immoler à une jeune danseuse, n’est point mort pour avoir confessé le Christ. Il pouvait être mis à mort pour ce sujet et par plusieurs. Si un seul homme l’a fait mourir, et pour un autre motif, à combien plus forte raison pouvait-il être mis à mort par tous ceux qui mirent à mort le Christ? Car c’est au Christ que Jean rendait témoignage. Ceux qui entendaient le Christ voulaient le mettre à mort, et ils n’y eussent point mis celui qui lui rendait témoignage. Qu’on se soit soulevé contre Jean à cause du Christ, Jean ne l’aurait point renié. Il y avait en lui de grandes forces, qui l’ont fait appeler l’ami de l’Epoux 1 ; il était plein de grâces, supérieur en vertu : « Parmi les enfants des hommes, nul n’était plus grand que Jean-Baptiste 1». L’orage se souleva donc contre celui qui n’avait point de telles forces : il se souleva contre Pierre, et non contre Jean; Pierre ne reçut la force que plus tard, il était faible alors. On interroge au sujet du Christ celui qui n’avait point la force encore; et celui qui était doué de forces ne souffrit aucune persécution au sujet du Christ, afin de ne point prévenir le Christ en mourant pour son propre nom. Les Juifs ne firent pas mourir cet homme rendant témoignage à ce même Christ qu’ils crucifièrent; Hérode lui donna la mort parce qu’il lui disait: « Il ne vous est point permis d’avoir la femme de votre frère 3 », puisque ce frère n’était point mort sans postérité. Il mourait sans doute pour la vérité, pour l’équité, pour la justice; c’est pour cela qu’il est saint, qu’il est martyr; niais il n’est pas mort pour ce nom qui nous rend Chrétiens. Pourquoi, sinon afin d’accomplir cet oracle : « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé? »
1. Jean, III, 29. — 2. Matth. XI, 11.— 3. Id. XIV, 3-11.
SERMON AU PEUPLE.
CHANT DES MARTYRS.
Méditer, c’est imiter l’animal qui rumine, et qui pour cela est nommé pur. Crier vers le Seigneur, c’est l’invoquer, et crier de sa voix, c’est parler du coeur répandre sa prière devant Dieu, c’est prier où lui seul peut voir, et dans le coeur encore, et la porte close, de peur que le tentateur n’y puisse entrer. Cette porte a deux battants : le désir et la crainte ; c’est ouvrir la porte au démon que désirer ou craindre quelque chose de terrestre ; c’est l’ouvrir è Dieu que désirer le ciel et craindre l’enfer. Les martyrs ont fermé la porte au diable en méprisant les promesses du monde et ses menaces, et ouvert au Christ qui promettait la vie éternelle, qui menaçait de jeter le corps et l’âme dans le feu éternel. Ils prient, dans la crainte de s’attribuer l’honneur de la résistance, et quand on le croit accablé, il marche dans les sentiers de la justice inconnus au pécheur, connus de Dieu qui nous sauve ; car connaître, pour lui, c’est sauver; méconnaître, c’est damner. Ces sentiers ou voies étroites sont au pluriel à cause de la pluralité des commandements, qui se réduisent à la charité, ou à la voie par excellence. Le Seigneur connaît donc nos voies, et nous conduit si nous sommes doux et humbles. Les persécuteurs ont voulu nous tendre un piège dans notre voie, ou dans le Christ ; mais comme ils sont hors du Christ, ils ont tendu le piège le long de la voie; n’en sortons point et nous l’évitons qu’on nous reproche le Crucifié, nous nous en glorifions. Le Prophète voit, parce qu’il regarde à droite, où sont les élus, et nul ne les connaissait, c’est-à-dire ne connaissait le prix de ses souffrances. La fuite lui est fermée, quand son âme ne connais point la fuite. Le corps veut fuir, mais l’âme ne saurait fuis, à moins d’imiter le mercenaire qui abandonne les brebis au danger. Le Seigneur le relève, le délivre des persécuteurs c’est-à-dire du diable dont les persécuteurs sont les instruments, de ces princes ou amateurs du monde, appelés aussi ténèbres. On distingue le monde fait par Dieu, en qui était le Verbe, et le monde qui ne l’a point connu ; les justes sont dans le monde, mais non du inonde. Le Prophète veut être délivré de la prison, ou de la caverne du titre, ou du monde, ou du corps en ce sens qu’il est corruptible, ou bien encore de ce lieu étroit, c’est-à-dire triste, et mon âme chantera vos louanges.
1. C’est à la solennité des martyrs que vous êtes redevables de ce surcroît de dévotion, M nous redevable de cet entretien. Toutefois votre charité doit se souvenir du long discours d’hier. Bien que nous ayons remarqué pendant tout ce discours une avidité spirituelle qui se renouvelait sans cesse, nous ne saurions oublier notre commune fragilité, d’autant plus qu’il nous faut rendre aux paroles admirables du Seigneur, l’honneur qui leur est dû, ainsi qu’il est écrit : Les paroles du Seigneur sont admirables de sagesse. Elles ne vous arrivent, il est vrai, que dans des vases bien chétifs; mais si les vases sont d’argile, le pain est du ciel. L’Apôtre nous dit en effet: « Nous portons ce trésor dans des vases fragiles, afin que la perfection de la vertu vienne de Dieu 1 ». Or, ce trésor et ce pain sont une même chose ; s’il n’en était pas ainsi, l’Ecriture ne nous dirait pas à propos du trésor « C’est dans la bouche de l’homme sage que repose le trésor désirable, tandis que l’insensé le dissipe ». Aussi, mes frères, avertissons-nous votre charité de retourner, de ramener eu quelque sorte dans votre pensée
1. II Cor.
IV, 7.
le pain que l’oreille dépose dans l’estomac de votre mémoire. C’est ainsi « qu’un trésor précieux repose dans la bouche du sage, tandis que l’insensé le digère aussitôt 1»; en un mot, que le sage rumine et que l’insensé ne rumine pas. Qu’est - ce à dire, en termes plus clairs et en latin ? Le sage réfléchit sur ce qu’il a entendu, l’insensé l’oublie aussitôt. Car ce n’est point pour un autre motif que la loi appelle animaux purs ceux qui ruminent et impurs ceux qui ne ruminent point 2, puisque toute créature de Dieu est pure. Devant Dieu qui les a créés, le porc est aussi pur que l’agneau; car tout ce qu’il fit était éminemment bien 3, et « toute créature de Dieu est bonne 4», a dit l’Apôtre, comme « tout est pur pour ceux qui sont purs ». Tout est donc pur, dans sa nature même, et néanmoins l’agneau est le symbole de ce qui est pur, comme le pourceau est le symbole de ce qui est impur; l’agneau marque l’innocence du sage qui rumine, qui réfléchit; le pourceau, l’impureté d’une folie oublieuse. Nous avons chanté un psaume analogue à la fête. Il est
1. Prov. XXI, 20. — 2. Lévit. XII, 2-8. — 3. Gen. I, 31. — 4. I Tim. IV, 4. — 5.
Tit. I, 15.
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court, voyons si nous pourrons aussi l’exposer brièvement.
2. «De ma voix, j’ai crié vers le Seigneur». Il me suffirait de dire : « J’ai crié de la voix vers le Seigneur », et néanmoins il n’est peut-être pas inutile d’ajouter : ma voix. Plusieurs, en effet, crient vers le Seigneur, non de leur voix, mais de la voix de leur corps. Quant, à l’homme intérieur en qui le Christ a commencé d’habiter par la foi 1, il crie vers Dieu, non par le bruit des lèvres, mais par l’élan du coeur. Car l’oreille de Dieu diffère bien de l’oreille de l’homme, qui n’entend qu’à la condition que les poumons, la poitrine et la langue formeront un son; tandis que pour Dieu notre cri c’est notre pensée. « De ma voix j’ai crié vers Dieu, de ma voix j’ai invoqué le Seigneurs 2». Le Prophète nous explique le mot crier, en ajoutant : j’ai invoqué. Blasphémer, c’est, en effet, crier aussi vers le Seigneur. Dans la première partie du verset il pousse un cri, et dans la seconde partie il donne l’explication de son cri, comme si on lui demandait quel cri il a poussé vers le Seigneur: « J’ai poussé vers le Seigneur un cri de prière ». Mon cri est une invocation, et non un outrage, ni un murmure, ni un blasphème.
3. « Je répandrai ma prière devant lui 3». Qu’est-ce à dire «devant lui?» En sa présence. Qu’est-ce à dire, en sa présence ? Où ses yeux voient. Mais où ne voient-ils point ? Dire en effet où Dieu voit, laisserait entendre qu’il est des lieux où ut ne voit point. Mais en fait d’objets corporels, les hommes voient comme les animaux voient, tandis que Dieu voit où nos regards ne sauraient pénétrer. Car nul homme ne saurait voir tes pensées que Dieu pénètre néanmoins. Répands donc ta prière où seul peut voir Celui qui peut seul te récompenser. Car le Seigneur Jésus-Christ l’ordonne de prier dans le secret ; mais si tu comprends l’endroit secret pour toi, situ te purifies, c’est là que tu pries Dieu. « Quand vous priez », dit le Sauveur, « n’imitez point les hypocrites qui aiment à prier debout, dans les synagogues et sur les places publiques, pour être vus des hommes. Mais vous, quand vous priez, entrez dans votre chambre, et, la porte close, priez votre Père dans le secret; et votre Père,qui voit dans le secret, vous le rendra 4 ». Si tu attends des hommes
1. Ephés. III, 17.— 2. Ps. CXLI, 2.— 3. Id. 3.— 4. Matth. VI, 5, 6.
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ta récompense, prie devant les hommes; si Dieu seul doit te la rendre, répands ta prière en sa présence, et la porte close, de peur que le tentateur n’y puisse entrer. Car le tentateur ne cesse de frapper pour entrer, et si la porte est close, il passe outre. Comme donc il est en notre pouvoir de clore la porte, j’entends la porte de notre coeur, et non celle de nos maisons ; car c’est dans le coeur aussi qu’est la chambre secrète; comme il est en notre pouvoir de clore cette porte: « Ne donnez aucune entrée au diable 1 », nous dit l’Apôtre. S’il vient à pénétrer dans ton coeur, à s’en rendre maître, tu dois reconnaître que tu as fermé la porte négligemment, ou négligé complètement de la fermer.
4. Mais qu’est-ce à dire, fermer la porte? Cette porte a comme deux battants : celui de la convoitise, et celui de la crainte. Ou tu convoites quelque chose de terrestre, et le diable entre par là; ou tu crains quelque chose de terrestre, et il entre encore. Ferme donc au diable cette double porte de la crainte et de la convoitise, et ouvre-la au Christ. Comment ouvrir au Christ ces deux battants? En désirant le royaume des cieux, en craignant le feu de l’enfer. L’amour du monde ouvre l’entrée au diable, et l’amour de la vie éternelle l’ouvre au Christ; la crainte des maux temporels est une porte ouverte au démon, tandis que le Christ entre chez nous par la crainte des maux éternels. Les martyrs ont fermé la porte au diable, en l’ouvrant au Christ. Le monde leur a promis beaucoup, ils ont ri de ses promesses et ont fermé au diable la porte de la convoitise. Voyons s’ils l’ont ouverte au Christ : « Quiconque me confessera devant les hommes, moi aussi je le confesserai devant mon Père qui est dans le ciel 2».Comment les confessera-t-il? « Venez », dira-t-il, « bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 3». Il les confessera en les plaçant à sa droite. Voyons s’ils ont ouvert au Christ la porte de la crainte, qu’ils avaient fermée au diable. Dans le même endroit, le Seigneur nous avertit de la fermer au démon et de la lui ouvrir. « Ne craignez point», dit-il, « ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ». Il nous avertit par là de fermer au démon la porte de la crainte. N’avons-nous donc rien à craindre?
1. Ephés.
IV, 27. — 2. Matth. X, 32. — 3. Id. XXV, 34.
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et ne faut-il pas ouvrir au Christ cette porte de la crainte fermée au diable?Aussi, comme pour nous dire: fermez au démon, mais ouvrez pour moi, le Sauveur a-t-il ajouté : « Craignez au contraire Celui qui a le pouvoir de jeter l’âme et le corps au feu éternel 1». Si donc, sur la foi en ces paroles, tu ouvres la porte au Christ, ferme-la au démon. Le Christ est à l’intérieur, c’est là qu’il habite; répands ta prière devant lui, ne cherche pas à te faire entendre de loin. Car elle n’est pas loin de vous cette sagesse de Dieu, « qui atteint d’une extrémité à l’autre avec force, et dispose de tout avec douceur 2 ». C’est donc dans ton âme qu’il te faut répandre ta prière devant Dieu, c’est là que sont ses oreilles. Ce n’est, en effet, « ni de l’Orient, ni de l’Occident, ni des lieux déserts, que le Seigneur vous écoute; car il est juge 3 ». Or, s’il est juge, vois dans ton coeur quelle est ta propre cause.
5. « Je répandrai ma prière devant lui, j’annoncerai en sa présence toutes mes affiictions 4 ». Ces deux versets ne font que répéter les deux premiers. Il y a deux pensées dont chacune est répétée deux fois. La première est celle-ci : « De ma voix j’ai crié vers Dieu, j’ai imploré le Seigneur de mes cris » ; l’autre : « Je répandrai ma prière devant lui, j’annoncerai en sa présence toutes mes afflictions ». Devant lui est identique à sa présence, et répandre ma prière, est identique à proclamer toutes mes afflictions. Quand agiras-tu ainsi ? L’interlocuteur est alors dans la tribulation : « Quand mon âme tombe en défaillance », nous dit-il. Pourquoi donc ton âme est-elle en défaillance, ô martyr que l’on persécute ? C’est de peur que je ne fasse à moi-même l’honneur de mes forces, et afin que je sache bien qu’un autre les produit en moi. C’est d’ailleurs l’avertissement que donne le Seigneur à ceux dont il voulait faire ses témoins : « Quand ils, vous traîneront devant les juges, ne vous inquiétez point de ce que vous direz; car ce n’est point vous qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous 5». Arrière donc ton esprit, et que l’Esprit de Dieu parle en toi. C’est donc avec raison qu’il voulait en faire des pauvres d’esprit : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux
1. Matth. X, 28-32. — 2. Sag. VIII, 1. — 3. Ps. LXXIV, 7. — 4. Id. CXLI, 4. — 5. Matth. X, 19, 20.
leur appartient ». Donc bienheureux ceux qui sont pauvres de leur esprit, et riches de l’Esprit de Dieu; car tout homme qui suit son esprit est un orgueilleux; qu’il soumette son esprit, et reçoive l’Esprit de Dieu. Il cherchait les hauts lieux, qu’il reste dans la vallée. S’il s’élève en haut, les eaux s’écouleront loin de lui; s’il demeure dans la vallée, il en sera rempli, et il lui arrivera comme au sein dont il est dit: « Des fleuves d’eau vive couleront de son sein 2 ». Donc « pendant la défaillance de mon âme, j’ai annoncé en votre présence ma tribulation » , j’étais humble, et je confessais devant vous la défaillance de mon esprit, étant comblé de votre Esprit-Saint.
6. Quant aux hommes, en apprenant la défaillance de mon esprit, ils ont désespéré de moi, et ils ont dit : Nous l’avons pris, nous l’avons accablé : « Mais vous, Seigneur, vous avez connu mes sentiers ». Ils me croyaient abattu, vous saviez que j’étais debout. Ceux qui me persécutaient, qui s’étaient emparés de moi, croyaient que mes pieds étaient embarrassés; mais ce sont leurs pieds au contraire qui sont embarrassés, et ils sont tombés: « Mais nous nous sommes levés et redressés 3. Car mes yeux sont toujours fixés sur le Seigneur, parce que c’est lui qui dégagera mes pieds du filet 4 ». J’ai continué ma course; « et celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 5 ». Ils me croyaient accablé, et moi je marchais. Où est-ce que je marchais ? Dans les sentiers que ne voyaient pas ceux qui croyaient m’avoir pris; dans les sentiers de votre justice, dans les sentiers de vos préceptes. « Vous connaissiez en effet mes sentiers », que ne connaissait pas le persécuteur; autrement il ne me porterait point envie, mais il y marcherait avec moi. Quels sont donc ces sentiers, sinon les voies dont il est dit ailleurs : « Le Seigneur connaît la voie des justes, mais la voie des impies périra 6? » Il ne dit point que le Seigneur ne connaît pas la voie des impies; mais bien : « Dieu connaît la voie des justes, celle des impies périra ». Car tout ce que Dieu ne connaît pas doit périr. Dans beaucoup d’endroits de l’Ecriture, connaître, pour Dieu, c’est sauver. Connaître, c’est garder, comme ne pas connaître, c’est damner. Comment, en effet, celui qui
1. Matth. V, 3. — 2. Jean, VII, 38.— 3. Ps. XIX, 9.— 4. Id. XXIV, 15. — 5. Matth. X, 12. — 6. Ps. 1, 6.
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connaît tout pourrait-il dire à la fin du monde: « Je ne vous connais pas 1? » Qu’ils ne s’applaudissent point dès lors en disant que le juge ne les connaît point. C’est déjà un châtiment que n’être point connu du juge. Ces voies dès lors, dont il est dit que le Seigneur les connaît, le Prophète les appelle ici des sentiers, quand il dit : « Vous connaissez mes sentiers ». Tout sentier, en effet, est une voie, mais toute voie n’est pas un sentier. Pourquoi donc ces voies sont-elles appelées des sentiers, sinon parce qu’elles sont des voies étroites ? La voie large est celle des impies, la voie étroite celle des justes.
7. Dire la voie et les voies, c’est tout un, de même que dire l’Eglise ou les Eglises, le ciel ou les cieux. L’un est au pluriel, l’autre au singulier. L’Eglise, à cause de son unité, n’est qu’une Eglise: « Ma colombe est unique, l’unique de sa mère 2». Mais il ya plusieurs Eglises, si l’on envisage les diverses assemblées des fidèles en divers endroits : « Les Eglises de la Judée se réjouissaient dans le Christ, parce que celui qui naguère nous persécutait, annonce maintenant la foi qu’il voulait détruire ; et ils glorifiaient Dieu à mon sujet 3». Il dit ici les Eglises, et ailleurs il parle d’une seule Eglise : « Ne donnez aucun scandale aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l’Eglise de Dieu 4 ». Il en est donc de même de la voie et des voies, du sentier et des sentiers. Pourquoi les sentiers, et pourquoi le sentier? De même que maous avons donné la raison de l’Eglise et des Eglises, nous devons rendre compte du sentier et des sentiers. On dit les sentiers de Dieu, à cause de la pluralité des préceptes, et comme tous les préceptes peuvent se réduire à un seul, comme « la plénitude de la loi est la charité 5», toutes ces voies divisées en plusieurs préceptes peuvent se réduire à une seule, puisque notre voie c’est la charité. Voyons si la charité est une voie. Ecoutons l’Apôtre : « Je vous enseigne une voie bien supérieure encore 6 ». Quelle est cette voie, ô saint Apôtre? Ecoute bien cette voie : « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges mêmes, si je n’ai point la charité, je suis comme un airain sonnant et une cymbale retentissante, Quand j’aurais le don de prophétie,
1. Matth.
VII, 23. — 2. Cant. VI, 8. — 3. Gal. I, 22, 24. — 4. I Cor. 32. — 5. Rom. XIII,
10. — 6. I Cor. XIII, 31.
que je pénétrerais tous les mystères et us toutes les sciences, et quand j’aurais toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais toutes mes richesses aux pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, tout cela ne sert de rien 1 ». C’est donc la charité qu’il appelle une voie suréminente. Cette voie si relevée, mes frères, est une voie merveilleuse. Et parce qu’elle est très-relevée, elle est aussi de beaucoup la meilleure; car ce qui est éminent, est élevé; or, rien de plus relevé que la voie de la charité, et il n’y a que les humbles pour y marcher. Ces sentiers donc, la charité les appelle des préceptes. « Vous connaissez mes sentiers », dit le Prophète; vous savez que tout ce que j’endure, est par amour pour vous, vous savez qu’en moi la charité souffre tout; vous savez que si je livre mon corps pour être brûlé, j’ai cette charité sans laquelle rien ne me servirait.
8. Qui, mes frères, connaît véritablement ces voies de l’homme, sinon celui à qui le Prophète a dit: « Vous connaissez mes voies ? » Quelles que soient les actions des hommes sous nos yeux, nous ne savons quelle intention les a dictées. Combien est-il d’impies, qui, mesurant les autres sur eux-mêmes, disent de nous que nous cherchons dauis 1’Eglise des honneurs, des applaudissements, des avantages temporels ? Combien m’accusent de ne vous parler que pour me faire acclamer et applaudir par vous, et de n’avoir d’autre but, d’autre intention dans mes discours ? Comment leur montrer que telle n’est point mon intention ? Je n’ai plus qu’à dire : « Vous connaissez mes sentiers ». Comment ces accusateurs savent-ils ce que vous-mêmes ne savez point? Comment savent-ils ce qu’à peine je connais moi-même ? Car ce n’est point à moi de me juger : celui qui me juge, c’est le Seigneur 2, Je ne sais ce que, dans son ignorance, Pierre présumait de lui-même, quand le médecin ne présumait point de ses forces autant que lui. Crions donc vers Dieu avec un coeur pur et plein de piété, car c’est un véritable cri : « Seigneur, vous conus naissez mes voies ». Mais veux-tu que le Seigneur te conduise par ses voies ? Sois doux, sois calme, loin de toi toute obstination,
1. I Cor. XIII, I-3. — 2. Id. IV, 3, 4.
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tout orgueil, garde-toi d’élever et de secouer la tête comme le cheval et le mulet qui n’ont point d’intelligence 1 ». Si tu es doux, si tu es calme, tu seras une monture pour Dieu qui te conduira par ses voies. Car il conduira les humbles dans la justice, et enseignera ses voies aux hommes doux 2 . « C’est donc vous, ô mon Dieu, qui connaissez mes voies ».
9. « Dans cette voie où je marchais, ils m’ont caché un piège ». Cette voie par où il marchait, c’est le Christ; et c’est là que lui ont tendu des pièges ceux qui persécutent les chrétiens, et au nom du Christ. « C’est donc là qu’ils m’ont caché un piège ». Pourquoi me porter envie, pourquoi me persécuter? Parce que je suis chrétien. Si donc c’est parce que je suis chrétien qu’ils me persécutent, « ils m’ont caché un piège dans la voie où je marchais». Autant qu’il est en eux, ils m’ont tendu des pièges dans la voie où je marche ; autant que le peuvent leurs désirs, que le peuvent leurs efforts, que le peuvent leurs voeux, ils ont voulu me prendre au piège dans la voie où je marchais. « Mais le Seigneur connaît la voie des justes 3 », et, « vous, Seigneur, connaissez mes sentiers ». Voilà ce qu’ils ont désiré; mais comme c’est vous qui êtes ma voie, vous ne leur permettrez point de me tendre des pièges en vous-même. C’est au nom du Christ en effet que les hérétiques veulent nous préparer des embûches, et ils se trompent eux-mêmes. Ce qu’ils croient mettre dans la voie, ils le placent en dehors, car eux-mêmes sont en dehors; et ils ne peuvent tendre des pièges où ils ne sont point. Mais le Prophète parle dans le sens de leurs désirs, de leurs voeux, de leur intention; car il est dit formellement ailleurs: « Ils m’ont tendu un piège près de la route 4 ». Dire « dans la voie », c’est parler dans le sens de leurs désirs, de leurs voeux; dire « près de la route », ou « près des sentiers », c’est parler selon la vérité. Car le piège n’est point dans le sentier, n’est point dans la voie elle-même, qui est le Christ; mais bien près des sentiers. Le Christ ne leur permet pas de le placer dans la voie, de peur que nous ne puissions la suivre; il permet seulement qu’on le tende le long de la voie, afin de nous prémunir contre tout écart. Un païen s’imagine me tendre un piège dans la voie, quand il me
1. Ps. XXX, 9.— 2. Id. XXIV, 9.— 3. Id. I, 6.— 4. Id. CXXXIX, 6.
dit: Tu adores un Dieu crucifié. Il s’en prend à la croix de Jésus-Christ qu’il ne comprend point. Il croit mettre dans le Christ ce qu’il ne met que le long du chemin. Mais que je ne sorte point du Christ, et je ne quitterai point la voie pour tomber dans le piége. Qu’il insulte au crucifié, comme il lui plaira, je n’en verrai pas moins la croix de Jésus sur le front des rois. Ce qu’il raille, c’est mon salut. Rien de plus orgueilleux que le malade qui a des sarcasmes pour le remède qui le guérit; s’il n’en riait point, il le prendrait et serait sauvé. Cette croix est le symbole de l’humilité, et un excès d’orgueil ne laisse point connaître à ce malade ce qui guérirait la tumeur de son âme. Et moi, si je connais ce remède, je marche dans la voie. Loin de rougir de la croix, je la porte non plus d’une manière invisible, mais sur mon front. Il y a beaucoup de sacrements que nous recevons de manières différentes:les uns, comme vous le savez, c’est notre bouche qui les reçoit; d’autres, c’est tout notre corps; mais comme c’est notre front qui rougit, celui qui a dit: « Si quelqu’un rougit de moi devant les us hommes, je rougirai de lui devant mon Père qui est dans les cieux 1 », a voulu établir sur le siège même de la pudeur ce que les païens appellent une ignominie. Ecoute les reproches que l’on fait à un impudent: c’est un effronté, dit-on. Qu’est-ce à dire: il n’a pas de front? C’est un impudent. Que mon front ne soit donc point nu, qu’il soit couvert par la croix de mon Seigneur. Donc, « ils m’ont tendu des pièges dans cette voie où je marchais » : autant qu’il était en eux, car ils ne les ont placés en réalité que le long de la voie, et moi je serai en sûreté, si je ne sors point de cette voie sacrée. « Tu ne, sais point», dit l’Ecriture, « que tu marches parmi les pièges 2 ». Qu’est-ce à dire, parmi les pièges? Dans la voie du Christ bordée de pièges de part et d’autre : pièges à droite, et pièges à gauche; pièges de la prospérité à droite, et pièges de l’adversité à gauche; pièges à droite, ou promesses du monde; pièges à gauche, ou menaces du monde. Pour toi, marche au milieu des piéges, sans t’éloigner de la voie, sans te laisser prendre aux promesses, ni abattre par les menaces. « Dans le chemin où je marchais, ils m’ont caché leurs embûches ».
1. Luc, IX, 26 — 2. Eccli. IX, 20.
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10. « Je considérais à droite, et je voyais 1». Il voyait, parce qu’il regardait à droite; c’est s’aveugler, que regarder à gauche. Qu’est-ce à dire: considérer à droite ? Où seront ceux à qui l’on dira : « Venez, bénis de mon Père, et possédez le royaume 2? » Mais ils seront à gauche, ceux à qui l’ami dira: « Allez au feu éternel, préparé au diable et à ses anges 3 ». Au milieu du monde menaçant et frémissant de rage, au milieu des persécutions, des outrages se multipliant à chaque pas, au milieu des terreurs, le Prophète méprisait le présent, envisageait l’avenir, et considérait à droite où il doit être un jour; c’est là qu’il était par la pensée, là qu’il regardait, là qu’il voyait, et dès lors, tout lui était supportable; mais ses persécuteurs ne voyaient point. Aussi, après avoir dit: « Je considérais à droite, et je voyais », il ajoute aussitôt : « Et nul ne me connaissait ». Quand nous endurons tout, qui connaît notre dessein, et si nous regardons à droite ou à gauche? Chercher dans tes souffrances l’applaudissement des hommes, c’est regarder à gauche; mais dans tes souffrances, chercher les promesses de Dieu, c’est regarder à droite; mais regarder à droite, c’est voir, comme regarder à gauche, c’est demeurer aveugle ; et encore, regarder à droite, c’est n’être connu de personne. Qui te consolera en effet, sinon ce Seigneur à qui tu as dit: « Et vous avez connu mes sentiers! Mais nul ne me connaissait?»
11. « La fuite m’est fermée ». Il se regarde comme environné de toutes parts. « La fuite m’est fermée ». Que ses persécuteurs disent avec outrage: Le voilà accablé, le voilà pris, enfermé, vaincu, sa fuite n’est plus possible. La fuite est fermée à l’homme qui ne fuit point. Mais celui qui ne fuit point, endure tout ce qu’il peut pour le Christ: c’est-à-dire que son âme ne connaît point la fuite; car le corps peut fuir; on nous l’accorde, on nous le permet, d’après cette parole du Sauveur : «S’ils vous poursuivent dans une ville, fuyez dans une autre 4 ». Mais la fuite est fermée à l’homme dont le coeur ne fuit pas. Or, il importe de savoir pourquoi il ne fuit pas, si c’est parce qu’il est environné, ou parce qu’il est pris, ou parce qu’il est courageux; car la fuite est fermée au captif, comme elle est fermée à l’homme vaillant. Quelle fuite alors nous faut-il éviter? Quelle fuite nous est
1. Ps. CXLI, 5.— 2. Matth. XXV, 34. — 3. Id. 41.— 4. Id. X, 23.
fermée? Celle dont le Seigneur a dit dans l’Evangile: « Que le bon pasteur donne sa vie us pour ses brebis; mais que le mercenaire et celui qui n’est point pasteur s’enfuit quand il voit venir le loup ? » Pourquoi fuir quand vient le voleur? « Parce qu’il se met peu en peine des brebis 1». Cette fuite était fermée à notre interlocuteur, soit que nous l’entendions de Jésus-Christ Notre-Seigneur, notre chef qui est mort pour tous, soit de nos martyrs qui sont ses membres, et qui, eux aussi, sont morts pour leurs frères. Ecoutez ce mot de saint Jean: « De même qu’il a donné sa vie pour nous, et nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères 2 ». Mais quand ils donnent leur vie, le Christ la donne aussi, puisqu’il s’écrie quand on les persécute: «Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3 ? » « La fuite m’est fermée, et nul ne recherche mon âme ». Il n’est donc personne pour en vouloir à sa vie? Comment, il voit les hommes qui ont conjuré sa mort, qui veulent répandre son sang, et il n’est personne qui recherche son âme? Cette parole peut avoir deux sens; de même que la fuite est fermée en deux manières, puisque ni le captif, ni l’homme vaillant ne fuient point; de même des persécuteurs ou des amis peuvent chercher la vie d’un homme. Ainsi donc « nul ne recherche son âme », signifie ici ils persécutent mon âme, mais ils ne la recherchent point. S’ils cherchaient mon âme, ils la trouveraient attachée à vous; et s’ils savaient la chercher, ils sauraient l’imiter; et pour que vous sachiez encore que des persécuteurs peuvent chercher l’âme d’un homme, il est dit ailleurs: « Qu’ils soient couverts de honte et d’ignominie, ceux qui recherchent mon âme 4 ».
12. « J’ai crié vers vous, Seigneur; j’ai dit: Vous êtes mon espérance 5». Au milieu de mes douleurs et de mes tribulations, j’ai dit: « Vous êtes mon espérance ». Ici-bas vous êtes mon espérance, et c’est ce qui me donne la patience. « Vous êtes mon partage », non point ici-bas; mais « dans la terre des vivants ». Dieu donne une portion dans la terre des vivants; mais cette portion n’est point en dehors de lui. Que donnerait-il à celui qui l’aime, si ce n’est lui ?
13. « Soyez attentif à ma prière, parce que
1. Jean, X, 11-13.— 2. I Jean, III, 16 — 3. Act. IX,4.— 4. Ps. XXXIX, 15. — 5. Id. CXLI, 6.
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je suis humilié à l’excès 1». Humilié par les persécuteurs, humilié par l’aveu. Il s’humilie d’une manière invisible, quand ses ennemis l’humilient visiblement. Dieu donc le relève, et d’une manière visible, et d’une manière invisible. Ce fut invisiblement qu’il releva les martyrs; mais ils le seront d’une manière visible, quand ce corps corruptible sera revêtu d’incorruption à la résurrection des morts, quand cette chair contre laquelle seule pouvaient sévir les méchants, sera renouvelée. « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme 1». Or, qu’est-ce qui a péri ? qu’ont-ils tué ? Peuvent-ils même faire périr ce qu’ils tuent? Non pas, Ecoute la promesse du Seigneur : « En vérité, je vous le déclare, pas un cheveu de votre tête ne périra 3 ». A quoi bon t’inquiéter des autres membres, quand un seul cheveu ne doit pas périr?
14. « Délivrez-moi de mes persécuteurs ». De qui pensez-vous qu’il veuille être délivré? Des hommes qui le persécutaient ? Sont-ce bien les hommes qui sont nos ennemis? Nous avons des ennemis invisibles qui nous persécutent bien autrement. L’homme nous poursuit pour tuer notre corps, l’autre ennemi pour enlever notre âme. Il a donc des instruments ; car il est dit qu’ « il exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de rébellion 4 ». Au moyen de ses instruments, c’est-à-dire au moyen des hommes dont il se sert, il persécute le corps à l’extérieur, afin de ruiner l’âme à l’intérieur; car si l’âme demeure ferme quand le corps succombe, le piège est détruit et nous sommes délivrés. Nous avons donc d’autres ennemis; demandons à Dieu qu’il nous en délivre, de peur qu’ils ne nous séduisent, ou en nous accablant par les maux de cette vie, ou en nous corrompant par ses attraits. Quels sont ces ennemis? Voyons si quelque serviteur de Dieu, quelque soldat vaillant qui a lutté contre eux n’en a point parlé ouvertement. Ecoute ce mot de l’Apôtre: « Vous n’avez point à lutter contre le sang et la chair 5 ». N’allez donc point haïr les hommes, les regarder comme vos ennemis, et croire que leurs inimitiés pourront vous accabler : ces hommes que vous craignez ne sont que chair et que sang; « et nous n’avons pas à combattre
1. Ps. CXLI, 7. — 2. Matth. X, 28. — 3. Luc, XXI, 18. — 4. Ephés. II, 2. — 5. Id. VI, 12.
contre le sang et la chair», dit l’Apôtre, voulant nous montrer son mépris pour des hommes assujétis à la mort. Contre qui donc nous faut-il combattre? « Contre les princes, contre les puissances, contre ceux qui dirigent ce monde ténébreux 1 ». Tu es effrayé à ce mot, de «directeur du monde » ; car s’ils sont les princes de ce monde, iras-tu donc au-delà du monde pour en être délivré? iras-tu au-delà du monde pour échapper à leur puissance? Par ceux qui dirigent ce monde ténébreux, tu ne dois donc pas comprendre ceux qui dirigent le ciel et la terre, lesquels sont les ouvrages de Dieu. Mais si l’on appelle monde le ciel et la terre, les méchants s’appellent aussi le monde. Pourquoi le monde? parce qu’ils aiment le monde; et dès lors ils sont ténèbres parce qu’ils sont impies. Aussi, que dit saint Paul à plusieurs d’entre eux qui avaient embrassé la foi? « Vous étiez autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur 2 ». Voyez donc par qui vous étiez gouvernés avant d’être lumière, et quand vous étiez ténèbres. Par qui sont dirigés les impies, sinon par le diable, comme les hommes de foi et de piété sont dirigés par Jésus-Christ? C’est donc au diable et à ses anges que saint Paul donne le nom de princes du monde, c’est-à-dire princes de ceux qui aiment le monde, princes des pécheurs, ou des ténèbres de cette vie ;tels sont les ennemis dont nous devons prier Dieu qu’il veuille bien nous délivrer.
15. Voyez aussi deux mondes, clairement précisés dans un endroit de l’Ecriture, dans l’Evangile; le monde que Dieu a fait, et le monde que dirige le diable, c’est-à-dire les amis du monde. Car Dieu qui a fait les hommes, ne les a point faits amis du monde. Aimer le monde est un péché, et Dieu n’a point fait le péché. Ecoutez donc ce double monde que je vous annonçais. « Il était dans ce monde », est-il dit. Mais de qui est-il dit qu’il était dans ce monde, sinon de Jésus-Christ qui est la sagesse de Dieu, et dont je vous ai dit tout à l’heure : « Elle atteint avec force d’une extrémité à l’autre, et dispose tout avec douceur 4? Elle atteint partout us à cause de sa pureté, et rien de souillé n’est en elle 5». Donc « il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a
1. Ephés. VI, 12. — 2. Id. V, 8. — 3. Jean, I, 10.— 4. Sag. VIII, 1.— 5. Id. VII, 24, 25.
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point connu ». Ce n’est donc point le monde fait par Jésus qui est régi par les princes et par les puissances des ténèbres 1; mais le monde qui n’a point connu Jésus-Christ, c’est-à-dire les amis du monde, les pécheurs, les injustes, les orgueilleux et les infidèles. Comment les pécheurs sont-ils le monde? Parce qu’ils aiment le monde, et qu’en l’aimant ils habitent le monde; comme on appelle maison et la bâtisse et ceux qui l’habitent. Dire d’une maison qu’elle est bonne, s’entend souvent de la bâtisse, comme une bonne maison s’entend aussi de ceux qui y demeurent. Mais on dit encore en deux manières : Gare à cette maison ! elle est mauvaise; tantôt c’est parce qu’elle menace ruine, et que tu pourrais y être écrasé; tantôt: Prends garde à cette maison, signifie: gare au lac des chasseurs, crains, ô pauvre, d’y être opprimé par le riche, ou victime de quelque fraude. Comme donc il y a maison et maison, de même il y a monde et monde. Mais pourquoi les justes, qui sont aussi dans le monde, ne sont-ils point appelés le monde? L’Apôtre l’a dit : « Etant dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair 2; mais notre conversation est dans le ciel 3». Le juste habite dans la chair; mais son coeur est en Dieu. Lui-même est appelé monde, si c’est en vain qu’il entend : En haut les coeurs; mais s’il ne l’entend pas en vain, qu’il habite en haut. «Vous êtes morts », dit l’Apôtre, « et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 4 ». Mais ceux dont la vie est ici-bas, c’est-à-dire ceux dont les affections et les désirs se traînent sur la terre, rétrécis et embarrassés, sont justement appelés mondains. Car il est aussi naturel d’appeler monde ceux qui habitent le monde, que d’appeler maison ceux qui demeurent dans une maison. Il y a donc monde et monde; « le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a point connu ». Voilà donc un monde fait par le Seigneur, et un monde qui n’a point connu le Seigneur. Chante l’édifice, aime l’architecte, et sans désirer d’habiter dans l’édifice, habite dans l’architecte lui-même.
16. « Délivrez-moi de ceux qui me poursuivent; car ils se sont fortifiés contre moi ». De qui cette parole: « Ils se sont fortifiés coutre moi ? » C’est la plainte du corps du Christ, la plainte de l’Eglise, la plainte des membres du Christ, qui s’écrient : Voilà que
1. Ephés. VI, 12.— 2. II Cor. X, 3.— 3. Philip. III, 20.— 4. Colos. III, 3.
s’accroît le nombre des pécheurs. « Or, à mesure que se multiplie l’iniquité, la charité se refroidit chez plusieurs 1. Délivrez-moi de ceux qui me persécutent, parce qu’ils se sont fortifiés contre moi ».
17. « Délivrez mon âme de son cachot, afin qu’elle confesse votre nom ». Nos devanciers ont entendu ce cachot de différentes manières, et peut-être est-ce bien ce cachot qui est désigné dans la « caverne » du titre. Voici en effet le titre du psaume : « Prière intelligente pour David lui-même, quand il était dans la caverne ».Cette caverne serait alors le cachot dont nous parlons. Voici deux points à expliquer; comprendre l’un, c’est aussi comprendre l’autre. Les mérites font le cachot; car une même demeure peut être une prison pour l’un, une habitation pour l’autre, Celui qui garde un captif, le gardât-il dans sa propre maison, et celui qui est gardé, voilà deux hommes qui sont dans la prison; mais dira-t-on du premier qu’il est en prison ? C’est une même demeure pour l’un et pour l’autre; mais la liberté en fait pour l’un une maison, la captivité une prison pour l’autre. Quelques-uns donc ont pensé que cette caverne, ce cachot c’est le monde, et que l’Eglise demande à Dieu d’être délivrée de cette prison, c’est-à-dire de ce monde qui est sous le soleil, où tout est vanité, Car il est dit : « Tout est vanité et présomption d’esprit dans toute entreprise et tout labeur de l’homme sous le soleil 2 ». Dieu donc nous promet que hors de ce monde nous serons dans je ne sais quel repos; et c’est peut-être ce qui nous fait dire à propos de cette terre : « Délivrez mon âme de sa prison ». Par la foi et par l’espérance, notre âme est en Jésus-Christ, comme nous l’avons dit tout à l’heure : « Votre vie us est cachée en Dieu avec le Christ 3». C’est notre corps qui est dans la prison, qui est dans le monde. Si le Prophète disait: Tirez mon corps de la prison, nous comprendrions que la prison c’est le monde. Et néanmoins, peut-être à cause de tout ce qui nous retient dans le monde, de ces convoitises terrestres contre lesquelles nous avons à lutter et à combattre; car « nous sentons dans nos membres une loi qui est contraire à la loi de l’esprit 4», avons-nous raison de dire: Délivrez mon âme de ce monde, c’est-à-dire des fatigues et des tribulations de cette vie.
1. Matth. XXIV, 12.— 2. Eccles. I,2, 3.— 3. Coloss. III, 3.— 4. Rom. VII, 23.
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Car ce n’est point cette chair que vous avez faite, niais bien la corruption de la chair, les peines et les tribulations qui sont une prison pour moi.
18. D’autres ont soutenu que cette prison, cette caverne , c’est notre corps, et que tel est le sens de «tirez mon âme de la prison ». Mais ce sens n’est point très-solide. Que voudrait dire, en effet: « Tirez mon âme de la prison », ou tirez mon âme de mon corps? Est-ce que les âmes des scélérats ne quittent point le corps pour aller dans des supplices plus cruels qu’ils n’en ont endurés sur la terre ? Quelle est donc l’importance de cette prière: « Délivrez mon âme de la prison », puisque tôt ou tard elle doit en sortir? Serait-ce un juste qui dirait : Que je meure maintenant; délivrez mon âme de cette prison du corps? Trop d’empressement serait un défaut de charité. Il doit sans doute en avoir le désir, il doit y aspirer et dire avec l’Apôtre : « J’ai un ardent désir d’être délivré des liens du corps, et d’être avec Jésus-Christ, ce qui est sans comparaison le meilleur 1 ». Mais où serait la charité? Aussi dit-il ensuite: « Mais demeurer dans la chair est pour moi une nécessité à cause de vous 2 ». Que le Seigneur dès lors nous délivre du corps quand il lui plaira. On pourrait appeler aussi notre corps une prison, non que Dieu ait fait cette prison, mais parce qu’il est un supplice et qu’il est mortel. Il faut, en effet, considérer dans notre corps, et l’oeuvre de Dieu et la peine du péché. Cette forme, ce port, cette démarche, la disposition des membres, l’action des sens, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher, toute cette construction, cette admirable architecture ne peut être que l’oeuvre de Dieu qui a tout fait et dans le ciel et sur la terre, et ce qu’il y a de plus élevé comme ce qui est plus infime, et ce qui est visible comme ce qui est invisible. Où est donc le châtiment dans notre corps? C’est que la chair est corruptible, qu’elle est fragile, qu’elle est mortelle, qu’elle est dans l’indigence; il n’en sera plus ainsi au moment de la récompense. Nous aurons en effet notre corps, puisque c’est le corps qui ressuscitera. Qu’est-ce donc que nous n’aurons plus? La corruption ; puisque ce corps corruptible sera devenu incorruptible 3. Si donc la chair est une prison pour toi, ce n’est point le corps qui est cette prison, mais
1. Philipp.
I, 23. — 2. Id. 24. — 3. I Cor. XV, 53.
la corruption du corps. Votre corps a été fait bon par Dieu qui est bon; mais, comme il est juge et juste, il l’a condamné à la corruption. Le corps est donc un bienfait, la corruption un châtiment. Alors « délivrez mon âme de sa prison » pourrait bien signifier: Tirez mon âme de la corruption. Ce sens n’est plus un blasphème, on le comprend.
19. Mais enfin, selon moi, « délivrez mon âme de sa prison » voudrait dire, délivrez-la de ce lieu étroit. Un homme qui a de la joie est au large même dans sa prison; un homme qui est triste est à l’étroit dans une vaste plaine. Donc il supplie Dieu de le délivrer de l’angoisse; bien qu’il soit en effet au large par l’espérance, le présent le tient néanmoins à l’étroit. Ecoute les angoisses de l’Apôtre: « Je n’ai point eu l’esprit en repos, parce que je n’ai point trouvé mon frère Tite 1». Ailleurs: « Qui est faible sans que je sois faible avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle 2?» Etre faible, et brûler, n’est-ce donc pas être dans les peines, dans la prison ? Mais à ces peines la charité fait produire des couronnes. De là cette autre parole : « Il me reste à recevoir la couronne de justice que me rendra en ce jour le Seigneur qui est un juste juge 3». Tel est le sens de ces paroles:
« Tirez mon âme de son cachot, afin qu’elle confesse votre nom ». Une fois délivrée de la corruption, qu’aura-t-elle à confesser ? Il n’y a là aucun péché, mais des louanges ; or, la confession s’entend de deux manières: ou de l’aveu des péchés, ou des louanges de Dieu, Quant à la confession des péchés, chacun la connaît, elle est tellement connue du peuple, que si l’on vient, dans une lecture, à prononcer le nom de confession, qu’il soit pris dans le sens d’une confession des péchés, ou dans le sens d’une confession de louanges, chacun se frappe aussitôt la poitrine. On connaît donc la confession des péchés, voyons maintenant si l’on connaît la confession de louanges. Où le trouver ? On lit dans les saintes Ecritures : « Voici ce que vous direz dans votre confession: C’est que toutes les oeuvres du Seigneur sont parfaitement bonnes 4 ». C’est donc là une confession de louanges. Ailleurs le Seigneur s’écrie : « Je vous confesserai, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre 5 ». Que confessait-il ? Ses péchés?
1. II Cor. II, 13. — 2. Id. XI, 29.— 3. II Tim. IV,8. — 4. Eccli., XXXIX, 20, 21. — 5. Matth. XI, 25.
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Non; la confession du Christ était donc une louange. Ecoute cette louange adressée à son Père : « C’est », dit-il, « parce que vous avez dérobé ces mystères aux sages et aux savants et que vous les avez révélés aux petits 1 ». Ainsi donc, mes frères, parce que nous habiterons dans la maison du Seigneur, après ces angoisses de la corruption, toute notre vie ne sera qu’une louange en l’honneur de Dieu. Plusieurs fois déjà nous l’avons dit : quand il n’y aura plus de nécessité, tout ce qui tient à la nécessité cessera aussi. Là nous n’aurons plus rien à faire, je ne dirai pas ni le jour, ni la nuit, puisqu’il n’y aura pas de nuit, mais un jour et un jour unique, nous n’aurons d’autre tâche que de louer Dieu que nous aimons; car alors nous le verrons. Maintenant nous le désirons, nous le, bénissons sans le voir; quel amour, quels chants d’allégresse quand nous le verrons ! Ce sera la louange continuelle d’un amour sans fin.
1. Matth. XI, 25.
Ainsi vivrons-nous alors; « délivrez donc notre âme de ce cachot, afin qu’elle confesse votre saint nom » . « Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison, ils vous béniront de siècle en siècle 1 ». La prison nous retient maintenant, parce que « la chair qui se corrompt appesantit l’âme 2 ». Ce n’est point la chair qui appesantit l’âme, car nous aurons alors une chair; mais « la chair qui se corrompt». Notre prison n’est donc point notre corps, mais la corruption. «Délivrez mon âme de son cachot, afin qu’elle confesse votre nom, ô mon Dieu ». Ce qui va suivre maintenant est dit au nom de Jésus-Christ, notre chef, et cette parole est semblable à celle qui terminait hier. Voici cette parole d’hier, s’il vous en souvient: « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé 3». Quelle est la dernière ici ? « Les justes m’attendent jusqu’à ce que vous m’ayez donné ma récompense ».
1. Ps. LXXXIII, 5. — 2. Sag. IX, 15. — 3. Ps. CXL; 10.
SERMON AU PEUPLE.
LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST DANS L’ÉGLISE.
David est ici la figure du Christ, et Absalon, la figure de Judas. Le Christ est né de la sainte Vierge ou de cette cité de Dieu que lui-même a fondée : de là cette femme vêtue du soleil, foulant aux pieds la lune ou la mortalité. C’est le Christ qui souffre en nous qui sommes ses membres, lui qui est un avec son Père, et un avec nous, qui l’avons revêtu. Judas, fils de l’Epoux, persécutait donc l’Epoux, ce qui existe encore aujourd’hui ; de là ces plaintes du Christ contre ses ennemis intérieurs. Souvenez-vous de moi dans votre justice, et non dans celle qui me viendrait de la toi, mais dans celle de la foi ; et n’entrez pas en jugement avec votre serviteur, qui se défie de ses oeuvres, puisque devant vous nul fils d’Adam n’est juste. Quiconque vous sert est votre ami, et vos amis, comprenant qu’ils avaient besoin de miséricorde, disaient tomme nous : « Remettez-nous nos dettes ». L’ennemi nous persécute, en nous détournant du ciel, en nous jetant dans les ténèbres, comme ceux qui sont justement condamnés à mourir ; mais comme le Christ n’avait rien en lui de répréhensible, il se plaint ici comme au jardin des Oliviers. Le Prophète médite les oeuvres de Dieu, afin d’en admirer plus parfaitement l’ouvrier, de qui nous vient tout bien qui est en nous ; car de nous-mêmes nous n’avons que la malice, et c’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire. En voyant que tout bien me vient de Dieu, j’ai tendu mes mains vers vous ; car mon Orne a soif de vous, hâtez-vous de me donner le bonheur, car mon esprit s’est affaissé en moi. Ne détournez pas de moi votre face, comme vous l’avez fait quand l’étais orgueilleux, autrement je tomberais dans ces ténèbres où l’on n’a plus que le mépris. Je veux espérer en vous par la patience, vous chercher par de bonnes oeuvres et dans le secret. C’est dans les ténèbres que le pécheur cherche un refuge, l’homme contrit cherche en Dieu un refuge contre les princes du monde, qni entreraient en nous comme en Judas, recevant indignement le morceau de pain. Apprenez-moi à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu, mon héritage; c’est à vous de nous prescrire ce que nous devons faire, c’est vous qui nous sauverez à cause de votre saint nom.
1. Je dirai ce que Dieu voudra bien m’inspirer, sur le psaume que l’on vient de chanter. Hier notre psaume était court, et le temps nous permettait de parler longuement sur quelques versets; aujourd’hui que le psaume est plus long, nous ne pouvons nous arrêter (210) aussi longtemps à chaque parole, de peur que Dieu ne nous permette point de l’achever.
2. Voici le titre du psaume. « Pour David, quand son fils le poursuivait 1 ». Or, le livre des Rois nous apprend que cela s’est fait, qu’Absalon se déclara l’ennemi de son père 2, qu’il souleva contre lui non-seulement une guerre civile, mais une guerre domestique. Quant à David, loin de succomber sous le poids de cette injustice, il s’humilia profondément, accepta ce châtiment de Dieu, supporta ce remède amer, sans rendre injustice pour injustice, mais avec un coeur toujours prêt à suivre Ja volonté de Dieu. Ce David fut donc louable. Mais il nous faut reconnaître un autre David, qui eut vraiment la main puissante, comme l’exprime ce mot David, et qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ces faits anciens étaient des figures de l’avenir; et je ne veux point m’arrêter à vous expliquer ce que vous avez entendu sauvent, et fort bien retenu. Cherchons donc dans ce psaume notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qui s’annonce lui-même dans cette prophétie, et nous prêche dans les faits passés ce qui doit arriver de nos jours. Car c’est lui-même qui s’annonçait par les Prophètes, puisqu’il est le Verbe de Dieu, et que les Prophètes ne parlaient que pleins de ce Verbe divin. Ils étaient donc pleins du Christ pour annoncer le Christ; ils marchaient devant leur prince qui devait venir après eux et n’abandonnaient pas ceux qui le précédaient. Reconnaissons donc comment le Christ était poursuivi par son fils; car il avait des fils, dont il est dit: « Les fils de l’Epoux ne jeûnent point tandis que l’Epoux est avec eux; mais quand l’Epoux leur sera enlevé, ils jeûneront 3». Donc les fils de l’Epoux sont les Apôtres, et parmi eux Judas le persécuteur, qui fut un démon. C’est donc sa passion que le Christ va nous annoncer dans ce psaume. Ecoutons.
3. J’appelle aussi votre attention sur ce point, mes frères, non pour vous apprendre ce que vous ignorez, mais pour vous rappeler ce que vous savez déjà, c’est que notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ est la tête de son corps c’est que l’unique médiateur de Dieu et des hommes, c’est Jésus-Christ homme 4, né de h Vierge, comme dans une solitude, ainsi qm
1. Ps. CXLII, 1.— 2. II Rois, XV, 14 et seq. — 3. Matth. IX, 15 — 4. I Tim. II, 5.
nous l’apprenons de l’Apocalypse. Et par cette solitude, nous devons entendre, je crois, que seul il est né de la sorte. Cette femme a enfanté celui qui doit conduire les hommes avec une verge de fer 1 ; et cette femme est la cité de Dieu dont il est dit dans un psaume : « O cité de Dieu, on dit de vous des choses merveilleuses 2»; cette cité qui eut son commencement en Abel, comme la cité du mal en Caïn 3, l’antique cité de Dieu, toujours tourmentée sur la terre, espérant le ciel, et dont le nom est Jérusalem et Sion. C’est assurément d’un homme né en Sion, et fondateur de Sion, qu’un psaume nous a dit: « Un homme dira: Sion est ma mère ». Quel est cet homme? « Un homme qui a été fait en elle, et c’est le Très-haut qui l’a fondée 4». C’est donc en Sion qu’il a été fait homme, mais homme humble, et lui-même qui est le Très-Haut a fondé cette cité en laquelle il a été fait homme. C’est pourquoi celte femme était revêtue du soleil 5 , et du soleil de justice lui-même, que les impies ne connaissent point, eux qui diront au dernier jour: « Nous avons donc erré hors de la voie de la vérité, et la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, le soleil ne s’est point levé pour nous 6 ». Il est donc un soleil de justice qui ne se lève point pour les impies. Du reste, il fait lever ce soleil sur les bons et sur les méchants 7 . Cette femme était donc revêtue du soleil, et portait dans ses entrailles un fou qu’elle devait enfanter. Le même était donc fondateur en Sion, et naissait en Sion; et cette femme, cité de Dieu, était protégée par la lumière de celui qu’elle portait dans ses entrailles. C’est avec raison dès lors quels lune était sous ses pieds, parce que dansa force elle foulait aux pieds la mortalité de cette chair qui croît et décroît. Donc notre Seigneur Jésus-Christ est tout à la fois la tête et le corps. Lui qui a voulu mourir pour nous a daigné parler en notre nom et faire du nous ses membres. Aussi parla-t-il quelque. fois au nom de ses membres, et quelquefois en son propre nom, comme chef. Il peut parler en dehors de nous, et nous jamais sans lui. L’Apôtre a dit : « Afin de suppléer en sa chair aux douleurs du Christ 8 » . Ce qui manque, non pas à mes douleurs, mais aux douleurs du Christ, non plus en la chair du
1. Apoc. XII, 5, 6. — 2. Ps. LXXXVI, 3. — 3. Gen. IV, 8, 17. — 4. Ps. LXXXVI, 5 — 5. Apoc. XII, I. — 6. Sag. V, 6. — 7. Matth. V, 45 — 8. Coloss. I, 21.
211
Christ, mais en la mienne. Le Christ, en effet, souffre non pas en sa chair, puisque c’est en elle qu’il est monté au ciel, mais en ma chair qui souffre encore sur la terre. C’est en ma chair que Jésus-Christ souffre : « Je vis, non pas moi, mais c’est le Christ qui vit en moi 1». Et si le Christ ne souffrait point dans ses membres, c’est-à-dire dans les fidèles, Saul ne persécuterait point sur la terre le Christ qui est assis dans les cieux. Enfin, dans un endroit de ses Epîtres il nous dit clairement : « Et comme notre corps, qui est un, est néanmoins composé de plusieurs membres, et que tous ces membres, quoique nombreux, ne sont néanmoins qu’un seul corps; ainsi en est-il du Christ 2 ». Il ne dit point: Ainsi en est-il du Christ et de son corps ; mais bien:
« Le corps est un avec plusieurs membres; de même en est-il du Christ ».Tout donc n’est qu’un seul Christ. Et comme tout ne forme qu’un seul Christ , la tête s’écriait du haut du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3? » Retenez bien cela, mes frères, et qu’il demeure dans votre mémoire, puisque vous êtes les enfants instruits de la doctrine et de la foi catholique. Reconnaissez dans Jésus-Christ ta tête et le corps, et dans ce même Christ le Verbe de Dieu, unique et égal au Père. Voyez de là par quelle admirable grâce vous touchez à Dieu, au point qu’il a voulu être un avec nous, lui qui est un avec son Père. Comment un avec son Père? « Mon Père et moi sommes un 4 ». Comment un avec nous? « L’Ecriture ne dit point: Et ceux qui naîtront », comme pour en marquer plusieurs; mais elle dit, comme parlant d’un seul: « Celui qui naîtra de vous et qui est le Christ ». Mais, dira-t-on, si le Christ est de la race d’Abraham, en sommes-nous? Souvenez-vous que le Christ est la race d’Abraham, et que dès lors si nous sommes la race d’Abraham, nous sommes aussi le Christ. Or, « le corps dans son unité a néanmoins plusieurs membres, il en est de même du Christ. Et vous tous qui êtes baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ». Toutefois le Christ est la race d’Abraham, et l’on ne saurait contredire les paroles si claires de l’Apôtre: « Et dans ta race, qui est le Christ ». Voyez encore ce qu’il nous dit: « Si donc vous êtes au Christ, vous êtes de la race
1. Gal, II, 20. — 2. I Cor. XII, 12. — 3. Act. IX, 4.— 4. Jean, X, 30. — 5. Gal. III, 16.
d’Abraham 1». De là ce grand sacrement « Ils seront deux dans une même chair ». L’Apôtre l’a dit: « Ce sacrement est grand, je l’entends de Jésus-Christ et de l’Eglise 3». Le Christ et l’Eglise sont deux dans une seule chair. Deux à cause de la distance qui nous sépare de la majesté divine, deux certainement; car nous ne sommes point le Verbe, puisque nous n’étions au commencement ni Dieu, ni en Dieu; nous ne sommes point celui par qui tout a été fait 4. Mais au point de vue de la chair, on trouve le Christ, et l’on nous trouve avec lui. Ne nous étonnons donc plus du langage des psaumes; le Prophète parle souvent au nom du chef, et souvent au nom des membres, et il en parle comme s’ils n’étaient qu’une même personne; et il n’est pas étonnant que deux dans une même chair n’aient qu’une même voix.
4. Judas, fils de l’Époux, persécutait donc l’Époux. C’est ce q ni est arrivé; mais n’y avait-il point là une figure de l’avenir? L’Église, en effet, devait avoir bien des faux frères,et maintenant encore le fils de l’Epoux persécute l’Epoux, et le persécutera jusqu’à la fin. «Qu’un ennemi m’ait outragé, je l’aurais supporté », dit-il ailleurs, « et si celui qui me hait s’élevait contre moi, je me déroberais à ses poursuites 5 ». Quel est l’ennemi? Quel est celui qui me hait? Celui-là même qui dit : Qui est le Christ? Le Christ est un homme qui n’a pu vivre quand il voulait vivre: il est mort malgré lui, disent-ils, mort convaincu, mort sur une croix, mort d’après une sentence. Voilà ce que disent les ennemis. Celui-là, dit le Christ, est un ennemi déclaré, il me hait, il me fait ouvertement la guerre: on peut facilement le, supporter ou l’éviter. Mais que faire avec Absalon? Que faire avec Judas?que faire avec de faux frères? que faire avec de mauvais fils, mais fils néanmoins, qui ne se soulèvent point contre nous pour blasphémer le Christ, mais qui adorent le Christ avec nous, et qui persécutent le Christ en nous? C’est d’eux que le même psaume nous dit ensuite qu’il eût été facile de tolérer un ennemi déclaré, ou de se dérober à ses embûches. C’est, en effet, se dérober au païen que d’entrer dans l’Eglise. Mais quand c’est dans l’Eglise que l’on trouve ce que l’on redoutait ailleurs, où chercher un refuge? Aussi le même Apôtre, qui gémit des
1. Gal. III, 16, 27,29. — 2. Gen. II, 24. — 3. Ephés. V, 32. — 4. Jean, I, 1, 3.— 5. Ps. LIV, 13.
212
périls qu’il trouve chez les faux frères, nous dit-il que ce sont « des combats au dehors, et des craintes à l’intérieur 1. Si l’homme qui « me haïssait se fût élevé contre moi, je me serais dérobé à ses poursuites; mais toi qui n’avais avec moi qu’une même âme». Il y a ici unité d’âme, comme unité dans le Christ. L’Eglise a donc à souffrir au dehors et à gémir
à l’intérieur; et toutefois, qu’elle croie à des ennemis au dehors et au dedans; ceux du
dehors plus faciles à éviter, ceux de l’intérieur plus difficiles à tolérer.
5. Que notre Sauveur donc, que le Christ avec nous, le Christ tout entier s’écrie : « Seigneur, exaucez ma prière, prêtez l’oreille à mes supplications 2 ». « Exaucez » a le même sens que « prêtez l’oreille ». C’est une répétition qui a pour but de corroborer. « Exaucez-moi dans votre vérité, dans votre justice ». Ne passons pas légèrement sur cette expression : « dans votre justice ». Elle nous prêche la grâce de Dieu, afin que nul d’entre nous ne s’imagine que sa justice vient de lui-même. Car cette justice vient bien de Dieu, et si tu l’as, c’est qu’il te l’a donnée. Que dit, en effet, l’Apôtre de ceux qui ont voulu se glorifier de leur propre justice? « Je leur rendrai», dit-il, « ce témoignage qu’ils ont le zèle de Dieu ». Il parlait alors des Juifs. « Ils ont à la vérité le zèle de Dieu», nous dit-il; « mais non selon la science 3». Qu’est-ce à dire: « non point selon la science? »Quelle science, ô saint Apôtre, nous donnez-vous comme utile? Est-ce la science qui enfle dès qu’elle est seule, qui n’édifie que quand elle est unie à la charité 4? Ce n’est point cette science, assurément, mais la science qui est la compagne de la charité, la maîtresse de l’humilité,Vois si telle est la science dont il est dit: «Ils ont à la vérité le zèle de Dieu,mais non selon la science » .Qu’il nous dise lui-même de quelle science il parle : «Ignorant la justice qui vient de Dieu», nous dit-il, « et voulant établir leur propre justice, ils n’ont pas été soumis à la justice de Dieu 5 ». Quels sont donc les hommes qui veulent établir leur propre justice? Ceux qui s’attribuent à eux-mêmes le bien, et à Dieu le mal qu’ils font. C’est le comble de la perversité: ils ne seront droits qu’à la condition de se corriger. Il y a donc perversité à rejeter sur Dieu le mal que l’on
1. II Cor. VII, 5; Ps. LIV, 13, 14. — 2. Ps. CXLII, 1. — 3. Rom. X, 2. — 4. I Cor, VIII, 1. — 5. Rom. X, 3.
commet, à s’arroger le bien : il n’y a de droiture qu’à s’attribuer le mal, et à Dieu le bien que l’on fait. Car tu ne passerais pas d’une vie impie à la vie des justes, si tu n’étais devenu juste par celui qui justifie l’impie 1. Donc, dit le Prophète : « Exaucez-moi dans votre justice », et non dans la mienne: afin que «je sois trouvé en Dieu, non point avec ma propre justice qui vient de la loi, mais avec celle qui vient de la foi 2 ». Voilà ce que signifie: « Exaucez-moi dans votre justice». Quand en effet je me considère, je ne trouve de nioi que le péché.
6. « Et n’entrez point en jugement avec votre serviteur 3». Quels hommes veulent entrer en jugement avec Dieu, sinon ceux qui ignorent sa justice, et veulent établir celle qui leur est propre? Que signifie : « Nous avons jeûné et vous ne l’avez point vu; nous nous sommes humiliés, et vous ne l’avez point su ?» C’est comme si ces interlocuteurs disaient : Nous avons accompli vos préceptes, pourquoi ne pas accomplir vos promesses envers nous? Et Dieu te répondra : Recevoir ce que j’ai promis, c’est un don de ma grâce, et faire ce qui mérite cette récompense est encore un don de cette même grâce. Enfin, voici ce que dit le Prophète à ces superbes : « Pourquoi vouloir entrer en jugement avec moi? Vous m’avez tous abandonné, dit le Seigneur 5». Pourquoi vouloir entrer en jugement avec moi et faire mention de vos actes de justice ? Comment approuver la justice dans un coeur où je condamne l’orgueil? C’est donc avec raison qus notre interlocuteur, qui est humble dans le corps du Christ, apprenant de ce chef auguste à être doux et humble de coeur 6’, s’écrie ici: « N’entrez point en jugement avec votre serviteur ». Ne disputons point, je ne veux aucun différend avec vous, ô mon Dieu, ni faire valoir ma justice, pour être, par vous, convaincu d’humilité. « N’entrez point eu jugement avec votre serviteur ». Pourquoi? Que craint-il? « C’est que nul homme vivant ne sera trouvé juste devant vous ». Nul homme vivant,est-il dit, nul homme vivant ici-bas, vivant dans la chair, vivant pour mourir, nul homme né des hommes, vivant pour les hommes, né d’Adam, ou plutôt Adam vivant; tout homme vivant de la sorte pourra sans doute paraître juste à ses propres yeux, mais
1. Rom. IV, 5. — 2. Philipp. III, 9. — 3. Ps. CXLII, 2. — 4. Isa. LVIII, 3. — 5. Jérém. II, 29. — 6. Matth. XI, 29.
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non à vos yeux. Comment à ses propres yeux? Ayant pour lui-même des complaisances, et dès lors il vous déplaira : « Car devant vous nul homme vivant ne paraîtra juste ». N’entrez donc point en jugement avec moi, je vous en supplie, ô mon Dieu. Quelle que soit ma justice à mes propres yeux, vous tirez de vos trésors la règle infaillible, vous l’appliquez surmoi, et vous nue trouvez tortueux. «N’entrez point en jugement avec votre serviteur». Oui, « avec votre serviteur». Il est indigne de vous, ô Dieu, d’entrer en jugement avec celui qui vous sert, non plus qu’avec votre ami. Autrement vous ne diriez point: « Je vous le déclare, à vous qui êtes mes amis 1», si de vos serviteurs vous ne les aviez faits vos amis. Bien que vous me donniez le nom d’ami, je confesse que je ne suis qu’un serviteur. J’ai besoin de miséricorde, je reviens de mes égarements, implorant mon pardon, et indigne d’être appelé votre fils 2. « N’entrez donc pas en jugement avec votre serviteur ; car nul homme vivant ne sera juste à vos yeux. Ne louez personne avant sa mort 3 ». Nul homme donc absolument. Que dirons-nous de ces chefs du troupeau, de ces apôtres dont il est dit : « Offrez au Seigneur les fils des béliers 4». L’un d’eux, saint Paul, sait bien, nous dit-il, qu’il n’est point parfait : «Non pas que j’aie déjà reçu, ou que je sois parfait 5 ». En un mot, mes frères, ils ont appris à faire la même prière que nous, le divin Jurisconsulte leur a prescrit la même règle de supplications. « C’est ainsi que vous prierez 6 », leur dit-il, et après quelques articles qui précèdent il prescrivit ce que devaient dire ces béliers, ces chefs du troupeau, c’es principaux membres du Pasteur suprême, de celui qui rassemble toutes les brebis en un seul troupeau; ils apprirent à dire ; « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 7 ». Ils ne dirent point: Nous vous rendons grâces parce que vous nous avez remis nos dettes, comme nous remettons, nous aussi, à ceux qui nous doivent; mais bien : remettez-nous comme nous remettons. Déjà, sans doute, les Apôtres priaient, les fidèles priaient; car cette prière est enseignée par le Sauveur principalement à ceux qui lui sont fidèles; si l’on entendait par ces dettes celles qui sont remises
1. Luc, XII, 4. —
2. Id. XV, 21.— 3. Eccli. XI, 30.— 4. Ps. XXVIII, 1. — 5. Philipp. III,
12. — 6. Matth. VI, 9. — 7.
Id. 12.
au baptême, les catéchumènes principalement devraient dire: « Remettez-nous nos dettes». Que les Apôtres donc disent eux-mêmes : «Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent ». Et quand on leur dira: Pourquoi ce langage? quelles sont vos dettes? qu’ils répondent: « Nul homme vivant ne sera justifié en votre présence ».
7. « Car l’ennemi a persécuté mon âme, il a humilié ma vie sur la terre 1 ». Voyez-nous, Seigneur, voyez notre chef pour nous: « C’est que l’ennemi a persécuté mon âme». Le diable, en effet, a persécuté l’âme du Christ, Judas l’âme de son maître; et maintenant encore le même diable continue à persécuter le corps du Christ ; à Judas succède un autre Judas. Le corps du Christ ne manque pas d’ennemi, et dès lors il peut dire : « Voilà que l’ennemi a persécuté mon âme, il a humilié ma vie sur la terre ». Au lieu de cette parole : « Il a humilié ma vie sur la terre », nous lisons ailleurs : « Ils ont courbé mon âme 2 ». Quel est en effet le but que se propose à notre égard son persécuteur, sinon de nous détourner de toute espérance du ciel, et de nous inspirer le goût de la terre? C’est là ce qu’ils font eux-mêmes autant qu’il est en eux; mais Dieu nous préserve d’un tel malheur, nous à qui il est dit : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, ayez du goût pour les choses du ciel où le Christ est assis à la droite de Dieu; cherchez ce qui est du ciel, et non ce qui tient à la terre; car vous êtes morts 3». Nul homme vivant, en effet, ne sera justifié devant Dieu. Ces persécuteurs donc, soit à force ouverte, soit par de secrètes embûches, s’efforcent de nous amener à la vie terrestre. Soyons en garde contre eux, afin de pouvoir dire : « Toute notre conversation est dans le ciel 4. L’ennemi», dit le Prophète, «a humilié ma vie sur la terre ».
8. « Ils m’ont placé dans les ténèbres, comme les morts du siècle ». Ces paroles conviennent mieux à notre chef, et se comprennent mieux en lui. Il est mort en effet pour nous, mais il n’est pas un mort du siècle. Quels sont, en effet, les morts du siècle? et comment notre chef n’est•il pas un mort du siècle? Ceux-là sont les morts du siècle, qui sont morts justement, qui ont reçu le châtiment
1. Ps. CXLII, 7. — 2. Id. LVI, 7.— 3. Coloss. III, 1-3. — 4. Philipp. III, 20.
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de l’iniquité, qui ont dû mourir à cause de la transmission du péché, selon cette parole « Voilà que je suis conçu dans l’iniquité, et ma mère m’a nourri avec le péché dans ses entrailles 1» ; tandis que le Christ est venu au sein d’une Vierge prendre une chair, mais non l’iniquité de la chair, prendre une chair pure et purifiante. Or, ceux qui le croyaient pécheur, le regardaient comme un mort du siècle. Mais celui qui a dit dans un autre psaume : « Je payais ce que je n’avais point ravi 2 » qui a dit encore dans l’Evangile : « Voici le Prince du monde », le préposé de la mort, l’instigateur de toute oeuvre mauvaise, qui en exige le châtiment ; « le voici, mais il ne trouvera rien en moi 3 ». Qu’est-ce à dire, qu’ « il ne trouvera rien en moi? » Aucune faute, rien qui mérite la mort. « Mais afin », dit-il, « que tous connaissent que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici 4 ». Mourir, nous dit-il , c’est accomplir la volonté de mon Père; mais je n’ai rien fait qui soit digne de mort. Je n’ai rien fait qui mérite la mort, seulement je veux mourir, afin de délivrer, par la mort d’un innocent, tous ceux qui ont mérité de mourir. « Ils m’ont placé dans les ténèbres », comme dans les enfers, comme dans le sépulcre , comme dans la passion même; ils ont traité comme les morts du siècle celui qui a dit : « Je suis devenu comme un homme sans secours, libre entre les morts 5». Qu’est-ce à dire libre? Pourquoi libre ? Parce que tout homme qui commet le péché est esclave du péché 6. Ensuite ii ne nous délivrerait point de nos chaînes, s’il n’était lui-même libre de toute entrave. Celui-là donc qui était libre a tué la mort, enchaîné les chaînes, captivé la captivité, et ils l’ont placé dans les ténèbres comme un mort du siècle.
9. « Et voilà qu’en moi l’esprit a été accablé d’ennui 7 ». Reportez-vous à cette autre parole: « Mon âme est triste jusqu’à la mort 8». Voyez que c’est bien la même plainte. Le passage du chef aux membres et des membres au chef n’est-il pas visible? « En moi l’esprit a été accablé d’ennui »; parole qui nous m’appelle : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ». Mais nous étions là nous-mêmes.
1. Ps. L, 7. — 2. Id. LXVIII, 5. — 3. Jean, XIV, 30. — 4. Id. 31. — 5. Ps. LXXXVII, 5, 6. — 6. Jean, VIII, 34. — 7. Ps. CXLII, 4. — 8. Matth. XXVI, 38.
« Car il a transfiguré en lui notre corps misérable, en le rendant conforme à son corps glorieux 1» ; et notre vieil homme a été attaché avec lui à la croix 2. s Mon coeur s’est troublé au dedans de moi». «Au dedans de moi», dit le Prophète, et non dans les autres. Les autres, en effet, m’ont abandonné, et ceux qui s’étaient attachés à moi se sont retirés; en me voyant mourir, ils m’ont cru tout autre, cédant ainsi le pas à un voleur qui croyait en moi 3, quand eux-mêmes s’esquivaient.
10. Le Prophète passe ensuite aux membres: « Je me suis souvenu des jours d’autrefois ». A-t-il pu se souvenir des jours anciens, Celui pour qui tout jour a été fait? Mais c’est le corps qui parle ici, l’interlocuteur est tout homme justifié par la grâce et attaché au chef par les liens de la charité et d’une humble piété; c’est lui qui dit : «Je me suis souvenu des jours anciens, j’ai médité sur toutes vos oeuvres 4». Car toutes vos oeuvres sont parfaites, et rien n’eût été affermi, si vous ne l’eussiez affermi vous-même. Toutes vos créatures sont pour moi un grand spectacle : je cherche l’ouvrier dans son ouvrage, et le créateur dans la créature. Pourquoi cela? pourquoi cette recherche, sinon afin de comprendre que tout ce qu’il y a de bon en lui vient de Dieu, de peur que dans son ignorance de la justice de Dieu il ne pré. tendît établir la sienne, et ne fût plus dès lors soumis à la justice de Dieu 5? Dès lors cette parole du commencement lui est applicable : « Dans votre vérité et dans votre justice ». Ainsi donc, dès qu’il médite les oeuvres de Dieu, qu’il s’applique à les considérer, l’interlocuteur nous insinue la grâce de Dieu, nous en établit l’importance, et s’applaudit d’avoir trouvé cette grâce qui nous sauve gratuitement. Pourquoi te glorifier dans ta justice? Pourquoi t’élever, ô toi qui ignores la justice de Dieu? Il t’en a coûté, diras-tu, pour être sauvé; mais qu’as-tu donné pour être homme? Considère dès lors l’auteur de ta vie, de ta substance, de ta justice, l’auteur de ton salut. « Médite les oeuvres de ses mains », et tu comprendras que la justice qui est en toi est une oeuvre de la main de Dieu. Ecoute une leçon de l’Apôtre : « Cela ne vient point des oeuvres, de peur qu’on ne vienne à s’enorgueillir 6 ». Sommes-nous donc sans bonnes
1. Philipp. III, 21. — 2. Rom. VI, 6.— 3. Luc, XXIII, 40-42.— 4. Ps. CXLII, 5. — 5. Rom. X, 3. — 6. Ephés. II, 9.
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oeuvres? Nous en avons assurément; mais vois ce qui suit : « Nous sommes l’ouvrage de Dieu », nous dit le même Apôtre. Or, en disant que nous sommes l’ouvrage de Dieu, l’Apôtre a-t-il voulu, par ce mot d’ouvrage, désigner cette nature qui fait de nous des hommes? Nullement; il est question de nos oeuvres. « Cela ne vient pas de nos oeuvres», dit-il, « afin que nul ne s’élève». Mais, sans nous en tenir à des conjectures, écoutons-le : « Nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ par les bonnes oeuvres ». Ne t’imagine pas faire quelque chose, si ce n’est dans ta malice. Laisse ton oeuvre pour n’envisager que l’oeuvre de ton créateur : c’est lui qui t’a formé d’abord, qu’il te u’établisse dans ce qu’il t’avait fait, et que lu as détruit. Il a fait que tu sois; et si tu es bon, c’est lui qui te fait bon. « Opérez votre salut », nous dit-il, « avec crainte et tremblement 2». Mais si notre salut est une oeuvre qui nous soit propre, pourquoi le faire avec crainte et tremblement, puisque notre oeuvre dépend de nous? Ecoute bien cette crainte et ce tremblement. « C’est Dieu qui, dans sa bonté, opère en nous le vouloir et le faire 3 ». Donc avec crainte et tremblement, afin que ce divin ouvrier se plaise à opérer dans les vallées; car celui qui juge les nations, qui les couvre de ruines, agit en nous comme en s’abaissant. « J’ai médité sur l’oeuvre de vos mains». J’ai donc vu, « j’ai considéré vos ouvrages » ; car il n’est en nous rien de bon qui ne vienne de tous qui nous avez faits.
11. Qu’ai-je fait après avoir vu que toute grâce excellente vient de vous, que tout don partait noué vient d’en haut, descend du Père des lumières, en qui il n’y a ni changement, ni ombre de vicissitude 4? A cette vue je me suis détourné du mal que j’avais fait en moi: «Et j’ai tendu mes mains vers vous » . « J’ai étendu», dit le Prophète, « mes mains vers vous, et mon âme, devant vous, est une terre sans eau 5 ». Répandez sur moi votre rosée, afin que je porte de bons fruits. « Car c’est le Seigneur qui répandra la douceur afin que la terre porte son fruit 6 » . « J’ai étendu mes mains vers vous, mon âme est une terre sans eau devant vous », et non devant moi. Je puis en effet vous témoigner ma
1. Ephés. II, 10. — 2. Philipp. II, 12. — 3. Id. 13. — 4. Jacques, I, 17. — 5. Ps. CXLII, 6. — 6. Id. LXXXIV, 13.
soif, mais non m’abreuver moi-même. « Mon âme est devant vous comme une terre sans eau »; car mon âme a soif du bien vivant 1. Quand viendrai-je,sinon quand Dieu lui-même viendra? Mon âme a soif du Dieu vivant, parce que « mon âme est devant vous comme une terre sans eau ». Je vois la mer qui regorge, elle a de grandes eaux qui s’élèvent avec fracas, mais des eaux amères. Voilà que l’eau est séparée, et l’aride paraît 2; c’est mon âme, arrosez-la, « car elle est devant vous comme une terre sans eau ».
11. « Hâtez-vous, Seigneur, de m’exaucer 3». Pourquoi différer quand je suis altéré, et attiser ainsi ma soif? Mais si vous retenez vos eaux sacrées, c’est afin que j’y puise plus avidement, que je ne les dédaigne point quand vous les répandez. Si vous ne les retenez que dans ce dessein, donnez-les-moi maintenant; car « mon âme est devant vous comme une terre sans eau ; hâtez-vous, Seigneur, de m’exaucer, mon esprit est en défaillance ». Puisque mon esprit tombe en défaillance, comblez-moi de votre esprit. Cette défaillance de mon esprit est un motif de m’exaucer plus promptement. Me voilà pauvre d’esprit, donnez-moi le bonheur du ciel 4. Que l’esprit vive dans l’homme, il y a orgueil, c’est par l’esprit qu’il s’élève contre Dieu. Puisse-t-il être assez heureux pour que cette parole s’accomplisse en lui : « Vous leur ôterez leur esprit, et ils tomberont, et ils rentreront dans leur poussière 5 », afin qu’un humble aveu leur fasse dire : « Souvenez-vous que nous sommes poussière 6 ». Mais après avoir dit . « Souvenez-vous que nous sommes poussière »; qu’ils disent encore : « Mon âme est devant vous comme une terre sans eau». Quelle terre est sans eau plus que la poussière ? Mais « hâlez-vous de m’exaucer, ô mon Dieu o, répandez sur moi votre rosée et votre force, afin que je ne sois plus comme une poussière que le vent soulève de la surface de la terre 7. « Hâtez-vous de me secourir, ô mon Dieu, mon esprit a défailli ». Ne mettez aucun retard à secourir mon indigence. Vous m’avez ôté mon esprit, afin que dans ma défaillance et en restant dans ma poussière, je puisse dire: « Mon âme est devant vous comme une terre sans eau » : accomplissez en moi cette autre parole du psaume : « Vous enverrez votre
1. Ps. XLI, 3.— 2. Gen. I, 9— 3. Id. CXLII, 7.— 4. Matth. V, 3.— 5. Ps. CIII, 29. — 6. Id. CII, 14. — 7. Id. 1, 4.
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esprit, et ils seront créés; vous renouvellerez la face de la terre 1 », Si donc quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature : le passé n’est plus 2. C’est leur esprit vieilli qui n’est plus, et c’est votre esprit qui a tout renouvelé.
13. « Ne détournez point de moi votre face». Vous l’avez détournée de mon orgueil, car autrefois j’étais dans l’abondance et je m’élevais. « Pour moi », j’ai dit un jour, dans mon abondance: « Je ne serai jamais ébranlé ». Je disais donc : Jamais je ne serai ébranlé, j’ignorais votre justice , et j’établissais la mienne; mais « c’est votre bonté, Seigneur, qui m’a consolidé dans mon état florissant». J’ai dit, dans mon abondance : « Jamais je ne serai ébranlé » ; mais c’est de vous que me venait toute cette abondance, et pour me montrer qu’elle me venait de votre bonté, « vous avez détourné de moi votre face, et je suis tombé dans le trouble 3 ». Après ce trouble où je suis tombé quand vous avez détourné votre face, après cet ennui de l’esprit, ce trouble du coeur que j’ai ressenti parce que vous avez détourné de moi votre face, voilà que j’ai été devant vous comme une terre sans eau : « Ne détournez point de moi votre face ». Vous l’avez détournée de mon orgueil, daignez la rendre à mon humilité. « Ne détournez pas de moi votre face » , si vous la détournez « je serai semblable à ceux qui descendent dans l’abîme. Qu’est-ce à dire, ceux qui descendent dans l’abîme ? Quand l’impie est descendu dans les profondeurs du mal, il méprise 4. Ceux-là descendent dans l’abîme, qui perdent tout aveu ; c’est contre ce malheur que le Prophète dit au Seigneur : « Que le gouffre ne referme pas sa bouche sur moi 5 ». Telles sont les profondeurs que l’Ecriture appelle souvent l’abîme, et quand le pécheur y est tombé, il n’a plus que le mépris. Qu’est-ce à dire, le mépris? Il ne reconnaît plus aucune Providence, ou s’il en reconnaît une, il ne croit point en être l’objet. Sans espérance de pardon, il donne libre carrière à ses passions coupables et ne recule devant aucun péché. Il ne dit point : Je retournerai à Dieu, afin qu’il revienne à moi ; il ne comprend point cette parole : « Convertissez-vous à moi et je reviendrai à vous 6», parce que dans ces profondeurs il
1. Ps. CIII, 30. — 2. I Cor. V, 17. — 3. Ps. XXIX, 7, 8. — 4. Prov. XVIII, 3. — 5. Ps. LXVIII, 16. — 6. Malach. III, 7.
n’a plus que le dédain. « Car », dit le sage, « un mort ne confesse pas le Seigneur non plus que s’il n’était pas 1 ». Ne détournez donc point de moi votre face, autrement je serai semblable à ceux qui descendent dans l’abîme».
14. « Faites-moi entendre dès le matin votre miséricorde, parce que j’ai espéré en vous 2 ». Je sais que je suis dans la nuit, mais j’espère en vous jusqu’à ce que l’iniquité des ténèbres soit passée 3. « Nous avons en effet », comme le dit saint Pierre, « une preuve plus certaine chez les Prophètes, sur qui vous ferez bien d’arrêter les yeux comme sur un flambeau qui luit dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à paraître et que l’étoile du matin se lève dans vos coeurs 4 ». Il donne alors le nom de matin à ce jour qui doit suivre la fin du monde, et qui nous montrera ce que nous aurons cru en cette vie. « Au matin vous entendrez ma voix, au matin je me tiendrai devant vous pour vous contempler 5». Faites-moi comprendre au matin votre miséricorde, parce que j’ai espéré en vous. Car « si nous ne voyons point ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience ». La nuit a besoin de patience, le jour nous donnera la joie. « Faites-moi entendre au matin votre miséricorde, parce que mon espoir est en vous ».
15. Mais que faire ici-bas, en attendant que le matin vienne? Il ne suffit pas,en effet,d’espérer, nous avons une oeuvre à faire. Pourquoi une oeuvre à faire ? C’est qu’il est dit dans un autre psaume : « J’ai recherché Dieu au jour de ma tribulation 7»; comme j’ai recherché Dieu dans le temps de ma nuit. Comment l’avez-vous cherché, ô Prophète? « De mes mains, la nuit, en sa présence, et je n’ai pas été trompé » . Qu’est-ce à dire de mes « mains?» Par de bonnes oeuvres. «En sa présence » : « En faisant l’aumône, garde-toi de sonner de la trompette, et ton Père qui voit dans le secret, te récompensera 8 ». Comme donc il nous faut espérer le matin, et supporter ainsi la nuit d’ici-bas, et persévérer dans la patience jusqu’à l’arrivée du jour, que devons. nous faire jusque-là? Ne feras-tu point quelque chose sur toi-même, pour mériter d’arriver au matin? « Seigneur, faites-moi connaître
1. Eccli. XVII, 26. — 2. Ps. CXLII, 8. — 3. Id LVI, 2. — 4. II Pierre, I, 19.— 5. Ps. V, 4, 5. — 6. Rom. VIII, 25. — 7. Ps. LXXVI, 3.— 8. Matth. VI, 2, 4.
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la voie par laquelle j’entrerai ». C’es pour cela que le Seigneur a fait briller ce flambeau prophétique, c’est pour cela qu’il nous a envoyé son Fils dans la chair comme dans un vase d’argile, lui qui a dit : « Ma face est desséchée comme l’argile 1 ». Marche donc à la lumière des -Prophètes, marche au flambeau de ces prédictions de l’avenir marche à la parole de Dieu, Tu ne vois pas encore ce Verbe qui était au commencement, ce Dieu en Dieu 2 ; marche à cette lumière de la forme de l’esclave, et tu arriveras à la forme de Dieu. « Faites-moi connaître, ô mon Dieu, par quelle voie j’entrerai ; parce que j’ai élevé mon âme vers vous ». Oui, vers vous, mais non contre vous. C’est en vous qu’est la source de vie 3; «j’ai élevé mon âme vers vous», comme un vase que l’on apporte à la source. Remplissez-moi,Seigneur, « puisque c’est vers vous que j’ai élevé mon âme ».
16. « Délivrez-moi de mes ennemis, ô mon Dieu, je me réfugie en vous 4 ». Jadis je vous ai fui, maintenant je me réfugie en vous. Adam s’enfuit de devant la face du Seigneur, et se cacha dans les bosquets du paradis 5, en sorte qu’on peut lui appliquer cette parole de Job « Comme le serviteur qui fuit son maître, et qui recherche les ombres 6 ». Il s’enfuit donc de devant la face du Seigneur, et chercha les ombres puisqu’il s’enfuit dans les obscurs bosquets du paradis. Malheur à lui s’il demeure dans cette ombre et s’il fait dire un jour « Tout a passé comme une ombre 7. Délivrez-moi de mes «ennemis ». Dans ces ennemis je ne vois point des hommes. « Car nous n’avons pas à combattre contre la chair et le sang ». Contre qui dès lors? « Contre les princes et les puissances qui dirigent ce monde ». Quel monde? Non point les cieux et la terre, puisqu’ils ne sauraient gouverner ce qu’ils n’ont point fait. « Qui gouvernent le monde ». Quel monde alors? « Ces ténèbres 8 ». Quelles ténèbres? Les méchants. « Vous étiez autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur 9 ». C’est donc contre les princes du monde, de ces ténèbres, contre les princes des méchants, que vous avez à combattre; guerre bien nouvelle 10, d’avoir à vaincre un ennemi qu’on ne voit point !
1. Ps. XXI,
16. — 2. Jean, I, 1.— 3. Ps. XXIV, 10.— 4. Id. CXLII, 9. — 5. Gen. III, 8. — 6.
Job, VII, 2, suiv. les Septante. — 7. Sag. V, 9. — 8. Ephés. VI, 12.— 9. Id. V, 8.— 10. Id. VI, 14.
contre les princes du monde, les princes de ces ténèbres, c’est-à-dire contre le diable et
ses anges, et non contre les princes de ce monde dont il est dit: « Et le monde a été fait par lui 1»; mais de cet autre dont il est écrit: « Et le monde ne l’a point connu. Délivrez-moi de mes ennemis, ô mon Dieu, parce que j’ai cherché en vous un refuge». «De mes ennemis», non de Judas, mais de celui qui remplit le coeur de Judas. Je vois l’un et je le souffre , j’attaque l’autre sans le voir. Judas prit le morceau de pain, et Satan entra dans son coeur 2, afin que cet autre David souffrît persécution de la part de son fils. Combien n’est-il pas de Judas que remplit Satan, et qui dès lors ne reçoivent le pain sacré que pour leur condamnation? « Quiconque en effet mange et boit indignement, mange et boit sa propre condamnation 3 ». Ce que l’on offre n’est point mauvais, mais on offre au méchant un bien qui fera sa condamnation. Le bien suprême ne saurait profiter à quiconque le reçoit mal. Donc, «délivrez-moi de mes ennemis, parce que j’ai cherché un refuge vers vous ». Où fuir en effet? « Comment éviter votre esprit? Si je monte vers le ciel, vous y êtes; si je descends dans l’abîme, vous y êtes aussi». Quelle ressource encore? « Si je prends des ailes comme la colombe, et que je m’envole jusqu’aux confins des mers »; pour habiter par l’espérance à la fin des siècles : « c’est là que me conduit votre main, là que me fait arriver votre droite 4. Délivrez-moi de mes ennemis, Seigneur, parce que c’est en vous que je cherche un asile ».
17. « Apprenez-moi à faire votre volonté; « parce que c’est vous qui êtes mon Dieu 5 ». Humble confession, saint engagement! « Parce que c’est vous qui êtes mon Dieu ». J’aurais recours à un autre, pour nie refaire, si un autre m’avait fait. Mais vous êtes mon tout, « parce que vous êtes mon Dieu ». Chercherai-je un père pour avoir son héritage? « Vous êtes mon Dieu »; non-seulement vous me donnez un héritage, mais vous êtes cet héritage même. « Le Seigneur est la portion de mon héritage 6 ». Chercherai-je un Seigneur pour me racheter? « Vous êtes mon Dieu ». Chercherai-je un homme puissant pour me délivrer? « Vous êtes mon Dieu ». Humble
1. Jean, I, 10 — 2. Id. XIII, 27.— 3. I Cor. XI, 29.— 4. Ps. CXXXVIII, 7-10. — 5. Id. CXLII, 10. — 6. Id. XV, 5.
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créature, souhaiterai-je d’être créée de nouveau? « Vous êtes mon Dieu », vous êtes mon Créateur; c’est vous qui m’avez créé par votre Verbe, et créé de nouveau parce même Verbe. Vous m’avez créé par le Verbe-Dieu qui demeure en vous, et créé de nouveau par le Verbe fait chair pour nous. « Apprenez-moi donc à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu ». Si vous ne m’instruisez, je ferai ma volonté, et mon Dieu m’abandonnera. « Apprenez-moi à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu » . « Enseignez- moi », car vous ne serez pas mon Dieu pour que je sois mon maître. Voyez comme notre psaume prêche la grâce de Dieu. Retenez ces instructions, abreuvez-en votre âme, et que nul ne les arrache de vos coeurs; de peur que vous n’ayez le zèle de Dieu, mais non selon la science; de peur que dans votre ignorance de la justice de Dieu, vous ne prétendiez établir la vôtre 1, et que dès lors vous ne soyez plus soumis à la justice de Dieu. Vous savez que ces paroles sont de l’Apôtre; répétez dès lors avec le Prophète : « Enseignez-moi à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu ».
18. « Votre Esprit plein de bonté », non le mien qui est méchant: « Votre Esprit plein de bonté me conduira dans la terre de
1. Rom. X, 2, 3.
Droiture », parce que mon esprit pervers m’a conduit dans la terre de perversion. Qu’ai-je donc mérité, Seigneur? Quelles bonnes oeuvres ai-je pu faire sans votre secours, pour obtenir, pour me rendre digne d’être conduit par votre Esprit dans la terre de la justice? Quelles sont mes oeuvres, ou mes mérites? « C’est à cause de votre nom, ô mon Dieu, que vous me donnerez la vie ». Comprenez autant qu’il est en vous cette prédication de la grâce qui vous a sauvés gratuitement. C’est, à cause de votre nom, Seigneur, que vous me donnerez la vie. « Ce n’est point à nous, Seigneur, qu’il faut donner la gloire, ce n’est point à nous, mais à votre nom ». Car c’est à cause de votre nom que vous nous donnerez la vie « dans votre justice », et non point dans la mienne; non point à cause de mes mérites, mais à cause de votre miséricorde. Si je prétendais m’appuyer sur mes mérites, je ne mériterais que l’enfer. Vous avez donc détruit en moi tout mérite, pour y insérer vos dons. « C’est à cause de votre nom, Seigneur, que vous me donnerez la vie, et dans votre justice vous délivrez mon âme de la tribulation; et dans votre miséricorde vous perdrez mes ennemis vous perdrez tous ceux qui affligent mon âme, parce que je suis votre serviteur »
1. Ps. CXII, 1.
SERMON AU PEUPLE
VICTOIRE DE DAVID SUR GOLIATH.
Ce géant, c’est le démon qu’il nous faut combattre, et David, c’est le chrétien aimé de sa foi, ou même le Christ. Les cérémonies symboliques de la loi sont les armes qui embarrassent David. Il les quitte pour prendre cinq pierres, qui figurent la loi de Moïse en cinq livres ; pierres du torrent ou du peuple qui passe, et que la charité fait découvrir. Or, la charité, c’est l’effet de la grâce, qui se donne gratuitement c’est pourquoi David mit ces pierres dans son vase de berger destiné à recueillir le lait du troupeau. Armé de ces pierres ou de la charité, il renverse Goliath et lui tranche la tête avec sa propre épée, comme le Christ tourne contre Satan les hommes dont il se servait. Nos mains dressées au combat et nos doigts à la guerre, n’ont qu’un même sens ; mais les doigts marquent la division de l’action divine qui a divers dons pour les hommes. La guerre pour nous, c’est le combat contre ce monde qui n’a pas connu le Sauveur ; contre la chair qui a des aspirations contraires à celles de l’esprit. Cette chair sera rebelle jusqu’à sa transformation, mais il nous faut la soumettre en nous soumettant nous-mêmes à Dieu, autrement nous combattrons en vain. Disons pendant le combat : Vous êtes ma miséricorde, ou plutôt vous m’accordez d’user de miséricorde en me remettant mes dettes à condition que je remettrai, en me donnant à la condition que je donnerai. Or, la miséricorde éteint les feux du jugement. Le Seigneur est mon soutien, dit l’Eglise qui jouit par avance d’une certaine paix, parce qu’elle a mis sa confiance dans le Seigneur.
Qu’est-ce que l’homme pour que Dieu le rachète par son Fils unique ? s’il l’estime à ce point pendant qu’il combat, que sera-ce après la victoire ? Quant à l’homme pécheur, il n’est qu’un néant : qu’il fasse des oeuvres dignes de la lumière, et recherche Dieu en sa présence, ou Dieu qui veille sur nous. L’Eglise dit à Dieu : Inclinez vos cieux et descendez. Ces cieux sont les Apôtres qui ont converti le monde. Faites briller vos éclairs contre les conspirateurs. Tendez-nous la main, afin que nous puissions surmonter les grandes eaux de la contradiction. Le cantique nouveau du Prophète, n’est le Nouveau Testament, celui de la grâce qui nous fait accomplir la loi par les oeuvres de la charité Dieu a sauvé son Christ du glaive des méchants, glaive qui désigne ce que le Prophète appelait tout à l’heure les grandes eaux, c’est-à-dire les hommes frivoles, et la main des fils de l’étranger qui ont parlé la vanité, c’est-à-dire ambitionné le bien terrestre. Abraham, Isaac et Jacob furent riches, à la vérité ; mais ils ne regardaient les biens de la terre que comme des biens de la gauche, ou biens périssables, leur préférant les biens de la droite, ou Dieu avec l’éternité. C’est là ce que signifie : Sa gauche est sous ma tête, et sa droite m’embrasse ; c’est-à-dire, il ne m’abandonne point en cette vie, et me réserve les biens de l’avenir. Le langage de ces hommes est donc vain, parce qu’ils ont appelé heureux celui qui possède ces biens, tandis que celui-là seul est heureux qui a pour Dieu le Seigneur.
1. Le titre de ce psaume ne renferme que peu de paroles, mais beaucoup de mystères. « A David pour Goliath 1». Votre charité se souvient que l’Ecriture nous parle de ce combat qui eut lieu au temps de nos pères. Un peuple étranger faisait la guerre au peuple de Dieu, et Goliath provoqua David à un combat singulier, afin que la victoire de l’un ou de l’autre champion fit voir la décision de Dieu. Mais à quoi bon parler de la victoire quand nous connaissons celui qui provoque et celui qui est provoqué? C’est l’impiété qui provoque la piété, l’orgueil qui s’attaque à l’humilité, le diable qui s’attaque au Christ. Faut-il s’étonner que le diable soit vaincu? Le premier était d’une stature gigantesque, l’autre petit de taille, mais grand par la foi. David, qui était saint, prit des armes guerrières pour marcher contre Goliath. Mais son âge et sa taille trop petite l’empêchèrent de les porter. Il jeta donc ces armes qui le
1. Ps. CXLIII, 1.
chargeaient sans l’aider, et prit au torrent cinq pierres qu’il mit dans son vase de berger. Ainsi armé à l’extérieur, mais armé intérieurement du nom de son Dieu, il marcha contre le géant et le vainquit 1. Voilà ce que fit David ; mais développons ces figures mystérieuses. Le titre est court, avons-nous dit, à n’en considérer que les paroles ; mais il est très-important à cause des mystères qu’il renferme. Rappelons à notre mémoire cette parole de saint Paul: « Tout cela se passait « pour eux en figure 2» ; afin que l’on ne nous accuse pas de témérité en cherchant des mystères dans des passages sans mystères et écrits très-simplement. Nous avons donc une autorité qui stimule notre attention à rechercher ces mystères, notre vigilance à les développer, notre dévotion à les écouter, notre fidélité à les croire, notre diligence à les pratiquer. En David nous trouvons le Christ; mais comme vous ne sauriez l’ignorer, vous
1. I Rois,
XVII. — 2. I Cor, X, 11.
220
tous qui êtes instruits à son école, dans le Christ il y a la tête et le corps ; n’appliquez donc pas ces paroles au Christ de telle manière qu’il n’y ait rien pour vous qui êtes ses membres. Après avoir posé cette base, voyons ce qui suit.
2. Vous savez que le premier peuple fut chargé de nombreux sacrements visibles et corporels, d’une circoncision, d’un sacerdoce laborieux, d’un temple plein de figures, d’un grand nombre d’holocaustes et de sacrifices. Telles sont les armes plus embarrassantes que utiles qu’a dû déposer notre David. « Car si la loi qui a été donnée avait pu donner la vie, il serait vrai de dire que la justice vient de la loi ». A quoi donc a servi la loi? L’Apôtre continue: « Mais l’Ecriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse de Dieu s’accomplît par la foi en Jésus-Christ, en ceux qui croiraient 1 ». Aussi qu’a fait ce David, c’est-à-dire Jésus-Christ, la tête et le corps, qu’a-t-il fait quand la nouvelle alliance a été dévoilée, quand la grâce de Dieu a dû être enseignée et appréciée ? Il a quitté les armes et a pris cinq pierres 2 : ces armes qui l’embarrassaient, il les a mises de côté ; il a donc rejeté les sacrements de la loi, sacrements qu’il n’a point imposés aux Gentils, et que nous n’observons point. Vous savez en effet combien sont nombreux ces préceptes de la loi que nous ne pratiquons point, et qui sont néanmoins établis et mis sous nos yeux, pour en figurer d’autres; non que nous devions rejeter la loi de Dieu, mais depuis l’accomplissement des promesses nous n’avons plus à nous arrêter aux symboles qui les annonçaient. Ce qu’ils nous promettaient est arrivé. La grâce du Nouveau Testament, voilée dans la loi, nous est dévoilée dans l’Evangile. Nous avons écarté le voile et reconnu ce qu’il nous dérobait; nous l’avons reconnu dans la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre chef et Sauveur, qui a été crucifié pour nous, et à la mort de qui le voile du temple se déchira 3. Enfin ce David quitta ces armes, ce fardeau de l’ancienne loi, pour prendre la loi même. Car ces cinq pierres sont la figure des cinq livres de Moïse. Il prit ces cinq pierres dans le torrent, et vous savez ce que signifie ce torrent ; car cette vie mortelle s’écoule, et tout ce qui vient au monde ne fait que passer. Ces pierres étaient donc dans le
1. Gal. III, 21, 22.— 2. I Rois, XVII, 39, 40.— 3. Matth. XXVII, 51.
torrent, ou dans ce peuple primitif, pierres inutiles, ne rapportant rien, ne produisant rien ; le torrent passait dessus. Que fit David pour que la loi devînt utile? Il prit la grâce. Car on ne saurait accomplir la loi sans la grâce ; puisque « la plénitude de la loi c’est la charité 1». Mais cette charité, d’où vient-elle? Vois si elle ne vient pas de la grâce. « L’amour de Dieu», dit l’Apôtre, «est répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2 », C’est donc la grâce qui nous fait accomplir la loi, et la grâce est figurée par le lait. Rien dans la chair ne se donne plus gratuitement que le lait, puisque la mère, loin d’attendre du retour, ne cherche qu’à le donner ; elle le donne gratuitement, elle s’attriste quand elle ne peut le donner. Comment donc David a-t-il montré que la loi ne peut agir sans la grâce, si ce n’est qu’en voulant joindre avec la grâce ces cinq pierres qui désignaient la loi renfermée dans les cinq livres, il les mit dans son vase de berger destiné à garder le lait du troupeau ? Armé de ces pierres, c’est-à-dire armé de la grâce, et dès lors loin de présumer de lui-même, plein de confiance en Dieu, il s’avança contre l’orgueilleux Goliath, plein de jactance et de confiance en lui-même. Il prit une de ces pierres, la lança, en frappa le front de son adversaire, qui tomba blessé dans cette partie du corps où n’était pas le signe du Christ, Remarquez aussi que David prit cinq pierres et n’en jeta qu’une seule ; les livres sont au nombre de cinq et n’ont qu’un même objet: car « la plénitude de la loi c’est la charité », comme nous l’avons dit tout à l’heure. Et l’Apôtre a dit : « Supportez-vous les uns les autres dans la charité, vous appliquant à conserver l’unité de l’esprit dans le lieu de la paix 3». Après avoir blessé et renversé Goliath, David lui prit son épée et lui trancha la tête. C’est ce que fit aussi notre David, qui chassa le démon de ceux qui lui appartenaient. C’est ce qui arrive quand les principaux de ceux qui lui appartiennent, et qui étaient au pouvoir du diable qui s’en servait pour lacérer d’autres âmes, quand ces hommes viennent à tourner leurs âmes contre le diable ; alors l’épée de Goliath sert à lui trancher la tête. Voilà, en peu de mots, autant que le temps nous le permet, les figures du titre; voyons ce que renferme le psaume.
1. Rom. XIII, 10. — 2. Id. V, 5. — 3. Ephés. IV, 2, 8.
221
3. « Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui as instruit mes mains au combat, et mes doigts à la guerre 1». Ce cri vient de nous, si nous appartenons au Christ. Bénissons le Seigneur notre Dieu, qui instruit nos mains au combat, et nos doigts à la guerre. Il semble qu’il y ait ici une répétition, et que nos mains au combat n’aient d’autre sens que mes doigts à la guerre. Est-il une différence entre la main et les doigts? Car la main n’agit que par les doigts. On pourrait donc sans absurdité prendre les doigts pour la main. Et toutefois, dans les doigts nous trouvons la division de l’action et la racine de l’unité. Vois cet effet de la grâce dans cette parole de l’Apôtre: « L’un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse, l’autre reçoit du même Esprit le don de parler selon la science; un autre reçoit le don de la foi fans le même Esprit, un autre reçoit du même Esprit le don de guérir les malades, un autre le don de parler diverses langues, un autre le don de prophéties, un autre les discernement des esprits. Or, c’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses propres dons, comme il lui plaît 2». Mais faire ce don à l’un, cet autre don à l’autre , c’est là une diversité d’opérations. Toutefois, comme « c’est un seul et même esprit qui opère toutes ces choses », nous trouvons ici la racine de l’unité. C’est donc par ces doigts que le Christ combat, qu’il marche à l’ennemi, qu’il s’avance en bataille.
4. Pour ce qui est de ces guerres et de ces combats, il serait long de les exposer, et il est plus facile de les soutenir que de les expliquer. Mais nous avons une guerre dont l’Apôtre nous dit : « Ce n’est plus contre la chair et le sang qu’il nous faut combattre 3», c’est-à-dire contre les hommes qui semblent vous persécuter; ce n’est point contre eux que vous combattez, « mais contre les princes et les puissances, contre les directeurs du monde ». Et de peur que par le monde vous n’entendiez le ciel et la terre, il vous montre ce qu’il entend par là : « De ces ténèbres », nous dit-il. Ce monde n’est donc point celui qu’il a fait et dont l’Evangile nous dit: « Et le monde a été fait par lui » ; mais c’est le monde qui ne l’a point connu, car il est dit aussi: « Et le monde ne l’a point
1. Ps. CXLIII, I. — 2. I Cor. XII, 8. — 3. Ephés. VI, 12.
connu ». Ces ténèbres aie sont point telles par nature, mais par volonté. L’âme ne s’éclaire point par elle-même. Quand elle est humble, elle chante avec humilité et avec vérité : « C’est vous, Seigneur, qui faites luire mon flambeau; ô Dieu, éclairez nies ténèbres 1». Et encore : « C’est en vous qu’est la source de la vie; et c’est en votre lumière que nous verrons la lumière 2». Non point cri la nôtre, niais en votre lumière. Car on donne aux yeux le nom de lumière, et toutefois, que la lumière extérieure vienne à manquer, fussent-ils sains et ouverts, ils demeureront dans les ténèbres. Donc nous faisons la guerre aux princes de ces ténèbres, c’est-à-dire aux princes des infidèles, au diable et à ses anges, qui dirigent ce glaive dont le diable frappe les fidèles. Mais de même qu’une fois que Goliath est renversé, on lui prend son glaive pour lui en couper la tête 3; de même quand les fidèles embrassent la foi, on leur dit : « Vous étiez autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 4 ». Vous avez combattu avec la main de Goliath, maintenant avec la main du Christ, coupez la tête à Goliath.
5. Voilà une guerre. Il en est une autre que chacun soutient au dedans de lui-même. Tout à l’heure on nous parlait de cette guerre dans l’Epître de saint Paul : « La chair conspire contre l’esprit, et l’esprit contre la chair, au point que vous ne faites point ce que vous voulez 5 ». C’est là une guerre pénible, d’autant plus pénible qu’elle est intérieure. Quiconque triomphe dans cette guerre, surmonte des ennemis qu’il ne voit pas. Car le démon et ses anges n’attaquent chez toi que la chair qui domine. Comment pourrions-nous, en effet, vaincre des ennemis que nous ne voyons pas, sinon parce que nous ressentons intérieurement des mouvements charnels? Combattre ces mouvements, c’est ruiner l’empire du diable. Dans l’amour de l’argent, c’est l’avarice qui domine, et comme l’avarice domine en toi, le diable te propose un gain au moyen de la fraude. Car souvent on ne saurait que par la fraude parvenir au gain. Il propose donc au dehors à cette avarice, que tu n’as pas vaincue intérieurement, dont tu n’es pas maître, que tu n’as pas domptée; ce perfide juge des combats
1. Ps. XVII, 29. — 2. Id. XXXV, 10. — 3. I Rois, XVII, 51.— 4. Ephés. V, 8. — 5. Gal. V, 17.
te propose donc, comme à son athlète, la fraude et 1e gain, l’oeuvre et la récompense
Agis et reçois le prix. Mais sj tu es parvenu à fouler aux pieds l’avarice, tu n’es pas intérieurement dominé par cet ennemi que tu sens et peux vaincre; car tu ne sens point le diable qui te tend cette embûche. Si donc tu as dompté l’avarice, tu feras attention à celui qui te propose l’oeuvre et le prix. Qu’est-ce qu’il te propose? L’injustice et le gain. Qu’est-ce que Dieu propose au contraire? L’innocence et la couronne. Agis et prends, te dit l’un aussi bien que l’autre. Toi donc, athlète intérieur, si, loin d’être vaincu par l’avarice, tu en es vainqueur, tu tiens tes regards fixés en Dieu et tu surmontes le démon. Tu fais le discernement de l’un et de l’autre, et tu dis : Je vois ici l’oeuvre et le prix, mais là au contraire l’appât et l’hameçon. Car tu ne dis rien intérieurement, qui ne regarde ton salut. Par le pécha tu es divisé contre toi-même. Tu traînes après toi une source de concupiscence qui va te conduire à la mort; tu as devant toi un ennemi à combattre, et en toi un ennemi à vaincre; mais tu peux recourir à celui qui t’aidera dans le combat, qui te couronnera après la victoire , et qui t’a fait quand tu n’étais l’as encore.
6. Comment pourrai-je vaincre, diras-tu? Voilà que l’Apôtre me propose un combat très-difficile, et lui-même prend soin de nie montrer combien il est difficile, sinon impossible, de vaincre, si je n’en comprends l’importance. « La chair »,dit-il, as conspire contre
l’esprit, et l’esprit contre la chair, en sorte « que vous ne faites point ce que vous voulez1». Comment me commander de vaincre, quand lui-même nous dit : as En sorte que vous ne u faites point ce que vous voulez? e Veux-tu savoir comment? Jette les yeux sur la grâce de ce vase pastoral, mets dans ce vase de lait la pierre du fleuve, Eh bien ! je vous le dis, ou plutôt c’est la Vérité qui vous le dit : Tu ne fais point ce que tu veux, parce que la chair combat contre l’esprit. Dans ce combat, si tu présumes de tes forces, je t’en avertis, ne fais pas bon marché de cette parole : « Réjouissez-vous en Dieu notre soutien o. Si tu pouvais tout par toi-même, tu n’aurais pas besoin de soutien; et si tu ne faisais rien par ta propre volonté, II pue te faudrait aucun aide, car on n’a besoin d’aide que quand on
1. Gal. V, 17.— 2. Ps. LXXX, 2.
agit. Aussi, après avoir dit : « La chair conspire contre l’esprit, l’esprit contre la chair, en sorte que vous ne faites point ce que vous voulez », et après t’avoir mis toi-même sous tes propres yeux, comme dépourvu de force contre toi-même, l’Apôtre te renvoie tout d’un coup à celui qui peut t’aider: «Si vous êtes conduits par l’esprit, vous n’êtes as plus sous la loi ». Celui qui est sous la loi, au lieu d’accomplir la loi, se trouve sous le fardeau de la loi, comme David sous le poids de ses armes. Si donc tu es conduit par l’esprit, vois qui est celui qui t’aidera pour accomplir ce que tu veux; ton aide est pour toi un sauveur, une espérance, c’est lui qui dresse tes mains au combat, tes doigts à la lutte. « Les oeuvres de la chair sont faciles à reconnaître; ce sont la fornication, l’impureté, le luxure, l’idolâtrie, les empoisonnements, les dissensions, les inimitiés, les ivrogneries, les débauches, et autres crimes semblables; car je déclare, et je l’ai déjà dit, que ceux qui les commettent ne posséderont point le royaume de Dieu 1». Non point ceux qui combattent ces crimes, mais ceux qui les commettent. Il est une différence, en effet, entre combattre, vaincre, et jouir de la paix et du repos. Je vais le montrer par quelques exemples : Ecoutez. On te propose un gain à faire, et cela te plaît; il faut user de fraude, mais le gain est considérable; cela te plaît, et toutefois tu résistes : c’est là le combat; niais on te persuade, on fait des instances, on délibère. Combattre, c’est donc être en danger. Après avoir vu le combat, voyons le reste. Au mépris de la justice, tel a commis la fraude : le voilà vaincu; mais il rejette le gain pour demeurer juste, le voilà vainqueur Dans ces trois états je plains le vaincu, je crains pour celui qui combat, j’applaudis au vainqueur. Mais celui là même qui a vaincs a-t-il pu gagner sur lui de n’être point tenté par l’argent, de n’y point goûter un certain attrait, quoiqu’il l’ait surmonté et méprisé, quoique, loin d’y consentir, il n’ait point daigné même le combattre ? Il a ressenti néanmoins quelque vibration de plaisir, et cette vibration, cet ennemi qui déjà ne combat plus, qui ne règne plus, persiste néanmoins en nous: il y a dans cette chair mortelle quelque chose qui n’y sera plus un jour. Tout sera absorbé dans une pleine victoire, mais à l’avenir ;
1. Gal V, 17-19.
223
quant à cette vie, « le corps est mort à cause du péché », et de là vient que le péché subsiste dans notre corps sans toutefois y régner : « Mais l’esprit est vivant à cause de la justice. Si donc l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous 1 ». C’est là qu’il n’y aura plus de combat, plus même de vibration; tout sera dans une paix profonde. Ce n’est point une nature contraire qui combattra une autre nature, mais c’est comme deux époux sous un même toit. Qu’ils viennent à se quereller, c’est un séjour fatigant et plein de périls; que le mari ait le dessous, la femme l’avantage, c’est une paix contre tout ordre; que le mari domine au contraire, que la femme lui soit soumise, la paix est dans l’ordre ; et toutefois ce ne sont point deux natures différentes, puisque la femme a été tirée de l’homme. Ta chair est pour toi une épouse, une servante; donne-lui tel nom qu’il te plaira, il te faut la soumettre; et s’il y a combat, que la victoire te reste. Tel est l’ordre, en effet, que l’inférieur soit soumis au supérieur; afin que celui-là même qui veut s’assujettir ce qui lui est inférieur soit soumis à son tour à celui qui est au-dessus de lui. Reconnais donc l’ordre et cherche la paix toi à Dieu, et la chair à toi. Y a-t-il rien de plus juste, rien de plus beau? Toi soumis au supérieur, l’inférieur à toi. Sois serviteur ,e celui qui t’a créé, afin d’avoir pour serviteur ce qui a été créé pour toi. L’ordre que nous traçons et que nous prêchons n’est point A toi la chair, et toi à Dieu; aimais bien : Toi à Dieu, et la chair à toi ; si tu dédaignes « toi à Dieu », tu n’obtiendras jamais la chair à toi. Rebelle envers ton Seigneur, tu seras sous l’esclave de l’esclave. Si tu n’es d’abord soumis à Dieu, et ensuite la chair soumise à toi-même, pourras-tu dire ces paroles : « Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui dresse mes mains au combat et mes doigts à la guerre? » Tu veux combattre sans savoir, tu seras vaincu et condamné. Soumets-toi donc à Dieu tout d’abord, puis avec ses leçons et son secours tu combattras en disant : « C’est lui qui dresse mes mains au combat, mes doigts à la guerre ».
7. Et pendant ce combat, comme il n’est
1. Rom, VIII, 10 et seq.
pas sans danger, dis alors ce qui suit dans cette lutte périlleuse: « Vous êtes ma miséricorde 1 » Je ne serai pas vaincu dès lors. Que veut dire « ma miséricorde? » Que vous me faites miséricorde, que vous l’exercez envers moi, ou bien que vous m’accordez d’user de miséricorde? Car il n’y a rien pour vaincre plus complètement notre ennemi que la miséricorde que nous avons pour tous. Il se prépare à nous calomnier au jugement de Dieu, mais il ne peut rien objecter de faux, il n’est point devant celui qui écoute la fausseté. S’il plaidait contre nous au tribunal d’un homme, il pourrait alléguer le mensonge, nous accabler de fausses récriminations; mais comme notre procès se plaide au tribunal de ce juge que l’on ne saurait tromper, notre ennemi cherche à nous séduire par le péché, pour avoir de véritables crimes à nous reprocher. Et quand la fragilité humaine vient à succomber sous ses artifices, qu’elle s’humilie par un aveu, et s’exerce par des oeuvres de miséricorde et de piété. Tout s’efface quand, avec sincérité et une pleine confiance, nous disons à celui qui nous voit: « Remettez-nous, comme as nous remettons à notre tour 2 ». Dis alors de tout ton coeur, dis en toute confiance et en toute sécurité: « Remettez-nous, comme nous remettons nous-mêmes »; ou ne nous pardonnez point, si nous ne savons pardonner. Quand même tu ne dirais pas: Ne nous remettez point si nous ne remettons point nous-mêmes, le Seigneur ne nous pardonne qu’à la condition que nous pardonnions aussi. Pour te laisser impuni dans tes crimes, il ne sera point menteur dans ses promesses. Veux-tu ton pardon, dit-il ? Pardonne toi-même. il est une autre oeuvre de miséricorde, Veux-tu obtenir? donne toi-même. C’est ce qui est marqué au même endroit de l’Evangile: « Remettez et il vous sera remis, donnez et l’on vous donnera 3 ». J’ai sur toi une créance, et loi une créance sur un autre; remets-lui sa dette, et je te remets la tienne. Tu me demandes, celui-là te demande aussi. Donne-lui, et je te donnerai. Or, qui est-ce qui remet? Qui est-ce qui donne? N’est-ce pas la charité? « Et d’où vient la charité, sinon par cet Esprit-Saint qui nous a été donné 4?» Si donc c’est par les oeuvres de miséricorde que notre ennemi peut être vaincu, si nous ne pouvons faire des oeuvres de miséricorde
1. Ps. CXLIII, 2.— 2. Matth. VI, 12. — 3. Luc, VI, 37,38. — 4. Rom. V, 5.
224
sans avoir la charité, et si nous n’avons la charité que par le Saint-Esprit: c’est lui qui dresse nos mains au combat et nos doigts à la guerre: c’est à lui que nous disons avec justice: «ma miséricorde », puisque c’est par lui que nous devenons miséricordieux. « Quiconque n’aura point fait miséricorde sera jugé as sans miséricorde 1».
8. Pensez-vous que des oeuvres de miséricorde soient peu importantes? Il est bon d’en dire quelques mots. Ecoutez d’abord cette sentence tirée des livres saints et que j’ai citée tout à l’heure: « Quiconque n’aura pas fait miséricorde subira un jugement sans miséricorde » ; il sera donc jugé sans miséricorde, celui qui n’aura pas fait miséricorde avant d’être jugé. Qu’est-il dit ensuite? Que dit l’Apôtre? « La miséricorde s’élèvera au-dessus du jugement 2 ». Qu’est-ce à dire, qu’« elle s’élèvera au-dessus du jugement? » C’est-à-dire que Dieu lui donne la préférence sur le jugement, et que, chez l’homme qui aura fait des oeuvres de miséricorde, l’eau de cette miséricorde éteindra le feu du péché, quand même il aurait au jugement des fautes à punir. « La miséricorde est au-dessus du jugement ». Quoi donc? Dieu sera-t-il injuste à nos yeux, en venant au secours de ces âmes, en les délivrant, en leur pardonnant? Nullement, il est juste au contraire: la miséricorde n’efface point en lui la justice, non plus que la justice n’efface la miséricorde. Vois si Dieu n’est point juste: Remets, et je te remettrai; donne et je te donnerai. Vois s’il n’est point juste: « On se servira pour toi de la mesure dont tu te seras servi 3 ». C’est la mesure elle-même, non point une mesure du même genre, mais la même mesure; pardonne, et je te pardonne. Tu as en toi pour mesure le pardon que tu accorderas, tu trouveras en moi cette même mesure dans le pardon que tu recevras. Tu as en toi la mesure; c’est de donner ce que tu as, et tu trouveras en moi cette mesure; c’est de recevoir ce que tu n’as pas encore.
9. « Vous êtes ma miséricorde, mon refuge, mon soutien, mon libérateur ». Voilà un athlète fort à la peine, parce que sachair conspire contre l’esprit. Tiens ferme néanmoins, tes vœux seront comblés quand la mort sera absorbée dans une entière victoire, quand ce corps mortel sera ressuscité et doué de la vie
1. Jacques, II, 13. — 2. Luc, VI, 37. — 3. Matth. VII, 2.
des anges et de qualités célestes. « Ceux qui sont morts
dans le Christ ressusciteront les premiers, ensuite nous qui vivons, qui sommes
demeurés jusqu’alors, nous serons enlevés avec eux dans les airs au-devant du
Christ, et ainsi nous serons éternellement avec le Seigneur 1». C’est là que la
mort sera absorbée dans sa victoire. C’est là que l’on dira: «O mort, où est
ton combat; ô mort, où est ton aiguillon 2? » Il n’y aura en effet de rébellion
contre Dieu, ni dans notre corps, ni dans notre âme. La victoire sera complète,
la paix complète. Telle est cette paix dont on nous dit ici-bas, au milieu de
nos combats: « Venez, mes enfants, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte
de Dieu 3 ». Vous êtes dans le combat, engagés au fort de la mêlée, et
néanmoins vous désirez un certain repos. « Quel est l’homme qui aime la vie,
qui souhaite de voir des jours heureux 4 ? » Qui ne répondra aussitôt: C’est
moi? La vie, les jours heureux sont dans ces lieux où la chair ne conspire plus
contre l’esprit, et où l’on ne dit plus : Combattez, mais: Réjouissez-vous. Or,
quel est l’homme qui désire ces jours? Tout homme dira certainement: C’est moi.
Ecoute ce qui suit: Je vois que tues dans la peine, dans le combat, dans les
périls, écoute ce que le psaume ajoute pour dresser tes mains au combat, tes
doigts à la guerre: « Détourne ta langue du mal, et que tes lèvres n’usent
point de fourberie; détourne-toi du mal et fais le bien 5». Comment pourrais-tu
faire le bien, sans te détourner du mal? Comment t’engager à vêtir l’homme nu,
si tu es encore spoliateur? Comment t’engager à donner, si tu es ravisseur? «
Détourne-toi donc du mal, d’abord, et fais le bien ». Que le pauvre d’abord ne
pleure point à ton sujet, si tu veux qu’un pauvre se réjouisse. « Détourne-toi
du mal et fais le bien ». Quelle sera ta récompense? Car maintenant tu es
encore dans le combat : « Cherche la paix, et poursuis-la ». Apprends à dire: «
Vous êtes ma miséricorde et mon refuge, mon soutien, mou libérateur, mon
protecteur ». « Mon appui », de peur que je ne tombe; « mon libérateur», de
peur que je ne reste dans le piège; « mon protecteur», de peur que je ne sois
blessé. « Oui, mon protecteur, en qui j’ai mis mon espoir ». Dans tous
1. I Thess. IV, 15, 16.— 2. I Cor. XV, 51, 53.— 3. Ps. XXXIII, 12.— 4. Id. 13.— 5. Id. 14, 15.
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ces embarras, dans mes fatigues, dans mes combats, dans toutes ces difficultés, j’ai mis en lui mon espoir. « C’est lui qui m’assujettit mon peuple ». Ce langage est de notre chef.
10. « Seigneur qu’est-ce que l’homme, pour vous faire connaître à lui 1? » Il est
tout ce qu’il est, précisément parce que vous « vous êtes fait connaître à lui » . « Qu’est-ce que l’homme, pour vous révéler à lui, ou le fils de l’homme, pour que vous songiez à lui?» Vous songez à lui,vous l’aimez, vous lui assignez son prix, vous le mettez en son rang, vous savez au-dessous de qui vous le placez, au-dessus de qui vous l’élevez. Car estimer c’est assigner un prix. Quel prix a donc assigné à l’homme Celui qui a donné pour l’homme le sang de son Fils unique? « Qu’est-ce que l’homme, pour vous révéler à lui ?» A qui vous faire connaître, et qui êtes-vous ? « Qu’est-ce que le fils de l’homme, pour l’estimer à ce prix? » Vous l’estimez, vous en faites cas, comme s’il était d’un grand prix. Car aux yeux de Dieu l’homme n’est point tel qu’aux yeux d’un autre homme; qu’il trouve un esclave à acheter, et il mettra plus de prix à un cheval qu’à un homme. Vois, au contraire, combien un Dieu t’a estimé, dès lors que tu peux dire: « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » A quel prix t’a évalué « Celui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous? Comment ne nous a-t-il pas tout donné avec lui 2? » S’il nourrit ainsi les combattants, quel sera le prix du vainqueur? Je suis», dit-il, «le pain vivant descendu du ciel 3 ». C’est là le pain qu’il donne aux combattants, pain qu’il fait venir des greniers célestes, et dont il nourrit les anges; « car l’homme a mangé le pain des anges 4». Mais après les combats et après ce pain que donnera-t-il? Quel prix réserve-t-il aux vainqueurs, sinon ce qui est marqué dans un autre psaume : « J’ai fait une demande au Seigneur, et je la ferai encore: c’est d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, afin de contempler ses délices et d’être à l’abri dans son temple 5? Qu’est-ce que l’homme pour vous révéler à lui, ou le fils de l’homme pour l’estimer à ce point? »
11. « L’homme est semblable au néant 6», et néanmoins vous vous révélez à lui, vous
1. Ps. CXLIII, 3. — 2. Rom. VIII, 31, 32. — 3. Jean, VI, 41.— 4. Ps. LXXVII, 25. — 5. Id. XXVI, 4. — 6. Id. CXLIII, 4.
l’appréciez. « L’homme est devenu semblable au néant ». A quel néant ? Au temps qui passe et qui s’écoule. Voilà ce que l’on appelle vanité dès qu’on le compare à la vérité, qui demeure toujours, qui est toujours stable. Toute créature visible n’est bonne qu’en son lieu. « Car c’est Dieu », dit l’Ecriture, «qui a as rempli la terre de ses biens 1 ». Qu’est-ce à dire de ses biens? De ceux qui lui conviennent. Mais tous ces biens terrestres, volages, passagers, comparés à cette vérité dont il est dit : « Je suis celui qui suis 2», tout ce bien qui passe est appelé vanité. Car il s’évanouit avec le temps, comme la fumée dans les airs. Que dirai-je de plus fort que l’Apôtre saint Jacques, lorsqu’il veut contraindre les superbes à s’humilier? « Qu’est-ce que notre vie », dit-il? « Une vapeur qui apparaît un instant pour se dissiper ensuite 3 ». Donc l’homme est semblable au néant. Le péché l’a rendu semblable au néant, car au moment de sa création il était semblable à la vérité; mais le péché qu’il a commis, le châtiment qui lui a été infligé, l’ont rendu semblable au néant. « Vous avez châtié l’homme à cause de son iniquité », dit un autre psaume, « et vous avez fait sécher son âme comme l’araignée 4». De là aussi : « L’homme est devenu semblable à la vanité ». Qu’ajoute le Prophète dans l’autre psaume? « Vous avez as fait vieillir mes jours 5 ». Et ici : « Ses jours passent comme l’ombre ». Que l’homme donc veille sur lui-même dans ces jours qui passent comme l’ombre, afin qu’en soupirant après sa lumière, il fasse des oeuvres qui en soient dignes ; et s’il est dans l’ombre de la nuit, qu’il cherche le jour. Pour l’homme qui comprend son état, les jours de cette vanité sont des jours de tribulation. Soit que les misères et les chagrins nous viennent accabler, soit que les prospérités du monde nous sourient, nous n’en devons pas moins craindre et gémir : « Parce que la vie de l’homme sur la terre est une tentation 6». De là cette parole : « Tout le jour je marchais dans l’affliction 7 ». Nous avons besoin de consolations, et tout ce que Dieu nous montre en fait de prospérités n’est point pour réjouir les heureux du monde, suais bien pour soulager les malheureux. Que l’homme donc, je le répète, dans ces jours qui sont une ombre,
1. Eccli. XVI, 30.— 2. Exod. III, 14.— 3. Jacques, IV, 15.— 4. Ps. XXXVIII, 12. — 5. Id. 6. — 6.
Job, VII, 1 — 7. Ps. XXXVII, 7.
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fasse des oeuvres dignes de cette lumière qu’il désire, et dans cette nuit qu’il cherche Dieu, ainsi qu’il est écrit : « Pendant la nuit mes mains ont cherché Dieu en sa présence, et je n’ai pas été déçu 1 ». Quel est ce jour qu’il appelle un jour de tribulation, sinon celui qu’il appelle encore la nuit? « Je l’ai as cherché de mes mains pendant la nuit en sa présence ». Nous sommes encore dans la nuit, et nous veillons à la lumière de cette prophétie. Ce que l’on nous a promis, nous l’attendons encore ; mais que dit l’apôtre saint Pierre? « Nous avons d’ailleurs une preuve as plus frappante encore dans les oracles des Prophètes, sur lesquels vous faites bien d’arrêter vos regards comme sur un flambeau qui luit dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour commence à paraître et que l’étoile du matin se lève dans nos cœurs 2 ». C’est là le jour, c’est là notre jour. « Au matin vous entendrez ma voix, au matin je me tiendrai debout et je vous contemplerai ». Donc, travaille, bien que ce soit la nuit, et cherche Dieu de tes mains, ou par de bonnes oeuvres, avant que ce jour vienne combler ta joie, de peur qu’il n’en vienne un autre pour t’affliger. Vois quelle sécurité dans ton labeur; vois comment ne t’abandonne pas celui que tu cherches : « De mes mains j’ai cherché le Seigneur pendant la nuit en sa présence ». « Afin que ton Père qui voit dans le secret te donne ta récompense 3».De là cette expression « en sa présence ». Que la miséricorde et la charité soient dans ton coeur, de peur que tu n’agisses dans l’intention de plaire aux hommes. J’ai cherché Dieu de mes mains, dit le Prophète, par mes oeuvres; le chercher dans l’ombre, ou dans cette vie; où lui-même voit, et non où je chercherais à plaire aux hommes. Qu’ajoute le Prophète ? « Et je n’ai pas été déçu. L’homme est semblable à la vanité, ses jours ont passé comme une ombre», et pourtant vous vous êtes fait connaître à lui, et vous l’estimez.
12. « Seigneur, inclinez vos cieux et descendez : touchez les montagnes, elles seront embrasées. Faites briller vos éclairs, et dispersez-les; lancez vos flèches, et ils seront dans l’effroi. Tendez la main d’en haut, et délivrez-moi, sauvez-moi des grandes eaux 4». Le corps en Christ, l’humble David,
1. Ps. LXXVII, 6. — 2. II Pierre, I, 19. — 3. Matth. VI , 4. — 4. Ps. CXLIII, 5-7.
plein de grâce et de confiance en Dieu, et combattant ici-bas, implore le secours de Dieu. « Inclinez vos cieux et descendez. » Quels sont les cieux à incliner ? Les Apôtres dans leur humilité. Tels sont en effet «les cieux qui annoncent la gloire de Dieu»; et de ces cieux qui racontent la gloire de Dieu, le Prophète va nous dire : « Il n’est as point de discours, point de langage dans lequel on n’entende cette voix; leur parole a retenti dans toute la terre, et leur voix jusqu’aux extrémités du monde 1». Quand la voix de ces cieux retentissait dans le monde entier, alors qu’ils opéraient des merveilles, et que le Seigneur faisait briller en eux les éclairs de ses miracles, et retentir le tonnerre de ses préceptes, on crut que des dieux étaient venus du ciel vers les hommes. Quelques païens dans cette pensée leur voulurent offrir des sacrifices. A la vue de ces honneurs qui ne leur étaient point dus, ces hommes saisis d’effroi et d’une vive horreur, afin de ramener ceux qui s’égaraient de la sorte, et leur montrer ce qu’ils ressentaient intérieurement, déchirèrent leurs vêtements et s’écrièrent: « Que faites-vous? nous sommes des mortels comme vous 2». Et ils prirent de là occasion de leur prêcher la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, s’humiliant ainsi pour relever la gloire de Dieu : parce que les cieux s’inclinaient pour que Dieu descendît. « Inclinez donc vos cieux, et descendez, Seigneur », dit le Prophète ; et cela s’est fait. « Touchez les montagnes, elles s’embraseront » ; les montagnes orgueilleuses, les sommités de la terre, les grandeurs qui s’enflent; touchez-les, dit le Prophète, touchez ces montagnes, donnez-leur de votre grâce; « elles seront embrasées» parce qu’elles confesseront leurs fautes. La fumée de ces pécheurs avouant leurs péchés arrachera les larmes de ces superbes humiliés. « Touchez les montagnes,et elles s’évanouiront en fumée ». Tant que vous ne les toucherez point, elles croiront à leur grandeur. Une fois touchées, elles diront : « Vous seul êtes grand, ô mon Dieu 3 ». Voilà ce que diront les montagnes, et encore: « Vous êtes le Très-Haut, au-dessus de toute la terre 4».
13. Mais il est des conspirateurs; il en est qui s’unissent contre le Seigneur et contre son Christ 5. Ils s’unissent et ils conspirent.
1. Ps. XVIII, 2,4, 5 — 2. Act. IV, 13.— 3. Ps. XLVII, 2.— 4. Id. LXXXII, 19.— 5. Id. II, 2; Act. IV, 26, 27.
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« Faites briller vos éclairs, et dispersez-les ». Multipliez vos miracles et leur conspiration se dissipera comme la fumée. « Lancez vos éclairs et dispersez-les 1». Une fois effrayés par vos miracles, ils n’oseront rien contre vous, l’effroi de vos prodiges les arrêtera. Quel est ce Dieu dont le pouvoir est si grand? Quel est ce Dieu qui s’élève, et dont le nom a tant de puissance ? Mais dire quel il est, c’est pour eux déjà croire; vos miracles ont brillé et dissipé leur funeste coalition. « Lancez vos flèches, et vous les troublerez. Que les flèches acérées du puissant 2 », que vos préceptes frappent leurs cœurs. « Lancez vos flèches, et vous les troublerez ». Ruinez leur fausse santé, afin que de bienheureuses plaies les guérissent; et qu’ayant place dans l’Eglise et dans le corps du Christ, ils disent enfin avec l’Eglise ; « Je suis blessée par d’amour 3. Lancez vos flèches et vous les troublerez ».
14. « Tendez la main d’en haut 4 ». Qu’en résultera-t-il? Quelle en sera la fin? Comment le corps du Christ pourra-t-il vaincre, sinon par le secours du ciel ? « Car le Seigneur viendra lui-même, à la voix de l’archange, descendra du ciel au son de la trompette
de Dieu 5 », lui qui est le Sauveur de son corps et la main de Dieu. « Tendez votre main d’en haut, et délivrez-moi, sauvez,moi des grandes eaux ». Qu’est-ce à dire, «des grandes eaux ? » Des peuples nombreux. De quels peuples? Des étrangers, des infidèles, soit qu’ils m’attaquent au dehors, soit qu’ils me tendent des embûches à l’intérieur. « Délivrez-moi de ces grandes eaux, dans lesquelles vous m’exerciez, et dans lesquelles vous me plongiez pour me laver de mes souillures ». C’est encore l’eau de la contradiction 6. « Délivrez-moi, et sauvez-moi des grandes eaux ».
15. Ecoutons encore de quelles grandes eaux Dieu délivrera le corps du Christ, Dieu délivrera l’humilité de David. Qu’est-ce à dire, « des grandes eaux ? » Qu’avez-vous dit, ô Prophète, afin qu’on ne leur donnât pas un autre sens, qu’avez-vous dit de ces grandes eaux? Ecoute ce que j’en ai dit: « De la main des enfants étrangers » Ecoutez, mes frères, au milieu de quel peuple nous vivons, et dont nous voulons être délivrés. « Leur bouche parle la
1. Ps. CXLIII, 6.— 2. Id. CXIX, 4.— 3. Cant. II, 5, suiv. les Sept. — 4. Ps, CXLIII, 7.— 5. I Thess. IV, 15. — 6. Nombres, XX, 13.
vanité ». Combien de vanités n’entendriez-vous pas aujourd’hui même, si vous n’étiez point rassemblés pour ces divines pompes. de la parole de Dieu ? « Leur bouche parle la vanité ». Comment ces diseurs de vanités pourraient-ils vous entendre dire la vérité? « Leur bouche parle la vanité, leur droite est la droite de l’iniquité 1».
16. Que ferais-tu parmi eux, avec ton vase pastoral et tes cinq pierres ? Dis-le-moi autrement, ô Prophète, et montre-moi d’une autre manière la loi que tu as figurée dans tes cinq pierres. « Seigneur, je vous as chanterai un cantique nouveau ». Ce cantique nouveau, c’est le chant de l’action de grâces ; le cantique nouveau est celui de l’homme nouveau ; le cantique nouveau, c’est le cantique du Nouveau Testament. « Je vous chanterai », dit le Prophète, « un cantique nouveau ». Et de peur qu’on ne croie que la grâce diffère de la loi, tandis au contraire que c’est par la grâce que la loi s’accomplit : « Je vous chanterai », dit-il, « sur le psaltérion à dix cordes 2». «Sur le psaltérion à dix cordes », ou par les dix préceptes de la loi. C’est ainsi que je vous chanterai: puissé-je trouver en vous ma joie, puissé-je vous chanter dans la loi, ce nouveau cantique; « parce que la charité est la plénitude de la loi 3 ». Du reste, quiconque n’a point la charité, peut porter le psaltérion; mais il ne saurait chanter. Pour moi donc, dit l’interlocuteur, au milieu des eaux de la contradiction, je vous chanterai un cantique nouveau : et jamais le bruit des eaux de la contradiction ne fera taire mon psaltérion : « Je vous chanterai sur le psaltérion à dix cordes ».
17. «C’est lui qui donne le salut aux rois»; aux montagnes s’évanouissant en fumée, « Qui délivre David son serviteur ». Ce David, vous le connaissez, soyez donc David. De quoi Dieu a-t-il délivré David son serviteur? De quoi a-t-il délivré le Christ? De quoi le corps du Christ ? « Délivrez-moi du glaive des méchants 4 ». « Du glaive » ne suffirait pas ; il ajoute : « du méchant ». Assurément il est un glaive de faveur. Quel est ce glaive de faveur? Celui dont le Seigneur a dit : « Je ne suis point venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive 5 ». Il devait alors séparer les fidèles des infidèles, les fils des pères, il devait
1. Ps. CXLIII, 8.— 2. Id. 9.— 3. Rom. XIII, 10.— 4. Ps. CXLIII, 10, 11. — 5. Matth. X, 31
228
trancher de ce même glaive d’autres engagements, enlever toute chair corrompue, et guérir en tranchant ainsi les membres du Christ. Il est donc un glaive de bonté, ce glaive à deux tranchants, puissant de part et d’autre, par l’Ancien et par le Nouveau Testament, par le récit du passé et par les promesses de l’avenir. Tel est donc le glaive de la bonté; l’autre est celui des méchants, et leur fait parler vanité, comme c’est par le glaive de la faveur que Dieu nous dit la vérité. Donc « délivrez-moi du glaive des méchants. Quant aux enfants des hommes, leurs dents sont pour eux des armes et des flèches, leur langue est un glaive tranchant 1 ». Délivrez-moi de ce glaive des méchants. Ce que le Prophète vient d’appeler « glaive », il l’appelait tout à l’heure « grandes eaux ». « Délivrez-moi des grandes eaux ». Ce que j’ai nommé grandes eaux, je l’appelle maintenant glaive des méchants. Enfin, après avoir parlé des grandes eaux, il continue : « De la main des étrangers, dont la bouche parle la vanité ».Et pour nous faire comprendre qu’il parle d’eux encore, quand il dit ici : « Du glaive des méchants délivrez-moi », il ajoute : « Délivrez-moi de la main des fils de l’étranger, dont la bouche parle la vanité », comme il l’avait dit plus haut. Et quand il nous dit que leur droite est la droite de l’iniquité , il avait déjà exprimé cette pensée, en nous parlant des grandes eaux. Et de peur que tu ne prennes ces grandes eaux dans un sens favorable, il nous l’exprime de nouveau dans le glaive des méchants. Qu’il vous explique maintenant cette expression : « Leur bouche parle la vanité, leur droite est la droite de l’iniquité ». De quelle vanité a parlé leur bouche? et comment leur droite peut-elle être la droite de l’iniquité?
18. « Leurs enfants sont dans leur jeunesse, comme des plants nouveaux 2». Il veut montrer ici leur félicité. Ecoutez donc, enfants de la lumière, enfants de la paix, écoutez, enfants de l’Eglise, membres du Christ; écoutez ce que le Prophète nomme étrangers, fils de l’étranger, eaux de contradiction, glaive du méchant. Ecoutez, je vous en supplie vous qui, chaque jour, courez des dangers au milieu d’eux; qui, au milieu de leurs discours, combattez contre les désirs de votre chair, qui avez à lutter au milieu de ces langues, de
1. Ps. LVI,
5. — 2. Id. CXLIII, 12.
ces suppôts de Satan, et dont il se sert contre vous. « Car vous ne combattez plus contre la chair et le sang, mais contre les princes et les puissances, contre ceux qui gouvernent ce monde de ténèbres 1 », c’est-à-dire des méchants, Ecoutez, afin de vous en séparer; écoutez, afin de ne point regarder comme la vraie félicité celle que convoitent les hommes faibles ou corrompus. Ce sont bien là, mes frères, les fils de l’étranger, ce sont bien les grandes eaux, c’est bien là le glaive des méchants. Voyez quelle est cette vanité dont ils parlent, et gardez-vous de tenir leur langage, gardez-vous de parler comme eux, de peur de vivre comme eux. « Leur bouche parle la vanité, leur droite est la droite de l’iniquité ». De quelle vanité a donc parlé leur bouche, et comment leur droite peut-elle être la droite de l’iniquité? Ecoute : « Leurs enfants sont dans la jeunesse, comme des plants nouveaux; leurs filles sont parées, elles sont ornées comme des temples; leurs celliers sont pleins, et regorgent deçà et delà; leurs brebis sont fécondes, on les voit sortir en foule de leurs étables; leurs boeufs sont gras; il n’y a ni ruine ni ouverture dans leurs clôtures, ni cri dans leurs places publiques 2 ». N’est-ce donc point là le bonheur? J’interroge les enfants du royaume des cieux, j’interroge cette race de ceux que Dieu ressuscités pour l’éternité, j’interroge le corps du Christ, les membres du Christ, le temple de Dieu, N’est-ce donc point une félicité que d’avoir des enfants en santé, des filles bien parées, des celliers bien remplis, de nombreux troupeaux, de n’avoir aucune ruine non-seulement dans ses maisons, mais jusque dans ses clôtures, de n’entendre dans les places publiques aucun bruit, aucune clameur, mais le repos, la paix, l’abondance, la richesse dans les maisons et dans lés villes? N’est-ce donc point là le bonheur? Les justes doivent-ils le fuir? Aucun juste n’a-t-il donc possédé une maison regorgeant de biens, comblée d’un semblable bonheur? La maison d’Abraham n’était-elle donc point riche en or, en argent, en enfants, en domestiques, en troupeaux 1? Jacob, ce saint Patriarche fuyant la face d’Esaü son frère, en Mésopotamie, ne s’enrichit-il point par ses services, et en retournant dans son pays ne rendit-il point grâces à Dieu, parce qu’ayant passé le fleuve avec son bâton,
1. Ephés. VI, 12.— 2. Ps. CXLIII, 12-14.— 3. Gen. XII, 5; XIII, 2-6.
229
il revenait avec tant d’enfants, et des troupeaux si nombreux 1? Que dirai-je encore ? N’est-ce donc point là le bonheur? Soit; mais le bonheur de la gauche. Qu’est-ce que la gauche? Ce qui est du temps, périssable, corporel. Sans vous dire de le fuir, gardez-vous de le regarder comme de la droite. Car les hommes du Psalmiste n’étaient point vains et méchants, parce qu’ils les possédaient, mais parce qu’ils prenaient pour biens de la droite, ce qui ne devait être que de la gauche. Que devaient-ils mettre à droite ? Dieu, l’éternité, les années de Dieu qui ne finiront point et dont il est dit : « Et vos années ne passeront point 2 ». Telle est la droite où doivent tendre nos désirs. Servons-nous de la gauche pour un temps, mais soupirons après la droite pour l’éternité. Si les richesses coulent chiez vous en abondance, n’y attachez point votre coeur 3. Car si vous attachez vos coeurs aux richesses qui coulent, de -votre gauche vous ferez votre droite. Corrigez-vous, admirez ces chastes baisers que vous donne la Sagesse
«Sa gauche est sous ma tête, et il m’embrasse de sa droite 4 ». Voyez ces admirables chants d’amour, ces Cantiques des cantiques, ce chant des saintes épousailles du Christ et de l’Eglise. Que dit l’Epouse à propos de l’Epoux? « Sa gauche est sous ma tête, et il m’embrasse de sa droite ». La gauche est sous la tête, la droite sur la tête. C’est ce que l’on fait quand on embrasse, on met la droite sur la tête, et la gauche au-dessous. as Sa gauche; dit l’Epouse, «est sous ma tête».Car il ne m’abandonnera point en ce qui est nécessaire à la vie; et toutefois cette main gauche sera sous ma tête; non point sur ma tête, mais au dessous, ahi qu’il m’embrasse de cette même droite qui promet la vie éternelle. Car sa gauchie ne sera sous ma tête que quand il m’embrassera de sa droite; et ainsi s’accomplira ce que saint Paul écrit à Timothée : « Il a les promesses de la vie présente et de la vie future 5». Qu’avons-nous dans cette vie? La gauche sous notre tête. Qu’avons-nous pour l’avenir? Sa droite m’embrasse. Cherchez-vous ce qui est nécessaire en cette vie? « Cherchez d’abord le royaume de Dieu», c’est-à-dire sa droite, et tout cela vous sera donné par surcroît 6 ». Vous aurez ici-bas les richesses et la gloire, et dans le siècle à venir la vie éternelle; ma
1. Gen. XXXI, 18;
XXXII, 7- 10. — 2. Ps. CI, 28. — 3. Id. LXI, 11.— 4. Cant. II, 6. — 5. I Tim. IV, 8. — 6. Matth.
VI, 33.
gauche soutiendra votre faiblesse, et ma droite couronnera vos vertus. Mais les Apôtres, qui avaient tout quitté et distribué leurs biens aux pauvres, ont-ils vécu ici-bas sans aucune richesse? Que serait alors devenue cette promesse relative à la gauche : « Il recevra sept fois autant dans ce monde ? » Le Sauveur nous promet la multiplication des biens. Et, en effet, qu’est-ce qui manque au serviteur de Dieu? Un infidèle a une maison, quelques maisons peut-être ; « mais le fidèle a pour richesses le monde entier 2 ». Vois comme elle est sous la tête, cette gauche pleine de tous ces biens : « Il recevra en ce monde sept fois autant ». Vois la droite qui nous embrasse : « Et dans le siècle à venir la vie éternelle ». C’est bien avec raison que la Sagesse a dit ailleurs : « Les années de la vie sont dans sa droite, et dans sa gauche les richesses et les honneurs 3 ».
19. Comment donc ces hommes disent-ils des choses vaines? comment leur bouche a-t-elle dit la vanité? Parce que « leur droite est celle de l’iniquité ». Je ne leur fais pas un crime d’avoir des enfants qui sont dans leur jeunesse comme des jeunes plants, ni des filles ornées comme des temples, ni des biens en abondance et une félicité terrestre. Où est donc leur crime ? « D’avoir appelé heureux le peuple qui a de tels biens 4». O futiles discoureurs ! Appeler bienheureux un peuple qui a de tels biens! Ils ont perdu la véritable droite, et se sont vêtus au rebours des dons de Dieu. Hommes pervers, hommes futiles, fils de l’étranger, ils ont appelé heureux le peuple qui possède ces biens. « Ils ont mis à droite ce qui était à gauche, et ont appelé heureux le peuple qui possède ces biens ». Mais vous, ô David? Mais vous, ô corps du Christ? Mais vous, ô membres du Christ? Mais vous, fils de Dieu, et non fils de l’étranger, que dites-vous? Les hommes vains dans leurs paroles, les fils de l’étranger ont appelé heureux le peuple qui possède ces biens. Mais vous, que dites-vous? « Bienheureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur 5 ». Ayez donc la gauche, si vous le voulez, mais dans votre main gauche; ambitionnez la droite, afin d’être placés à la droite. C’est ainsi qu’ils ont placé à gauche la gauche elle-même, auprès de qui le Christ a eu faim,
1. Matth.
XIX, 29— 2. Prov. XVII, 6, suiv. les Sept. — 3. Id. III, 16. — 4. Ps. CXLIII, 15. — 5. Ibid.
230
et ils lui ont donné à manger; a eu soif, et ils lui ont donné à boire; a été étranger, et ils l’ont reçu ; a été nu, et ils l’ont revêtu 1. Ce sont des avantages qu’ils ont tirés de la gauche, dont ils ont fait des oeuvres de la droite, afin d’être eux-mêmes placés à la droite. Donc ces hommes vains, ces fils de l’étranger ont dit: « Bienheureux le peuple qui a de tels biens »; mais vous, dites avec nous : « Bienheureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur ».
1.Matth., XXV, 35, 36,
SERMON AU PEUPLE, PRÊCHÉ A UTIQUE, DANS LA BASILIQUE DE LA MASSE-BLANCHE 1.
L’ŒUVRE DE LA RÉGÉNÉRATION.
Dieu s’est loué pour nous apprendre à le louer. Ce David à qui s’adressent les louanges du psaume est le Christ issu du peuple juif d’où sont venus les Apôtres, et fils de David. — Bénissons Dieu toujours, dans la prospérité comme dans le malheur; mais nulle prospérité n’est comparable à celle de posséder Dieu, que nul ne saurait nous ravir, que le malheur n’enleva point à Job. Croyons dès lors qu’il agit toujours avec miséricorde ; louons sans fin sa grandeur sans borne. Ainsi font cens qui ne passent par la mort que pour arriver à la terre des vivants. Bénissons-le dans ses oeuvres, surtout dans celles qui nous connaissons. Toute génération le bénira. Elles annonceront la puissance de Dieu, en laquelle se résument toutes ses oeuvres ; et tout ce que l’on peut louer vient de celui qui a tout fait, qui gouverne tout. Louer les oeuvres de Dieu, cet nous louer nous-mêmes, et nous louer sans orgueil. Ces oeuvres sont pour nous des degrés pour nous élever jusqu’à lai; ses faveurs sont accompagnées de menaces afin de nous encourager et de nous contenir. Ils raconteront ce mémorial du Seigneur qui n’a point oublié l’homme, quand l’homme l’oubliait. Ils tressailliront dans cette justice de Dieu qui nous refaits par sa grâce, et sans que nous ayons rien mérité par aucune oeuvre, puisque toute bonne oeuvre vient de lui. Il est miséricordieux envers les pécheurs, qu’il encourage contre le désespoir, qu’il détourne d’une folle espérance. Sa bonté s’étend sur toutes ses oeuvres, puisqu’il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et néanmoins il donne, c’est-à-dire qu’il est sévère pour nos oeuvres, et nous force à retrancher les mauvaises, ou les retranche lui-même.
Les créatures intelligentes loueront le Seigneur, puisqu’elles révèlent sa grandeur, sa puissance ; elles le loueront sans voix, car on ne saurait en considérer la beauté sans louer Dieu.
Les saints feront connaître la beauté de Dieu, beauté supérieure à toutes les beautés visibles, et que nous découvre la foi; sa fidélité dans ses promesses, dont plusieurs qui sont accomplies nous font croire au reste ; sa bonté à soutenir cens qui tombent, c’est-à-dire ou ceux qui se séparent du mal, ou ceux qui tombent de leur prospérité comme Job ; sa miséricorde qui donne en temps opportun, mais non tout ce que nous demandons, et quand nous le demandons. Souvent il diffère, ou nous accorde ce que nous ne demandons point, mais ce qui nous convient le mieux. Qu’il frappe ou qu’il guérisse il est toujours juste ; il est proche de ceux qui l’invoquent, mais en vérité, c’est-à-dire qui méprisent le reste pour ne désirer que lui-même, qui ne l’en aiment pas moins quand ii nous ôte les biens terrestres. Il fera la volonté de ceux qui le craignent en leur accordant le salut, en perdant les pécheurs obstinés et murmurateurs.
1. Mon désir était de louer le Seigneur avec vous; et puisqu’il a daigné m’accorder cette faveur, je veux mettre une certaine règle dans nos louanges en son honneur,afin de n’offenser par aucun excès celui que nous voulons louer; nous ferons donc mieux de chercher dans l’Ecriture un moyen plus assuré de le bénir, de peur de nous écarter un peu à droite ou à gauche. J’ose bien le dire à votre charité, mes frères: afin que Dieu pût être loué par l’homme, Dieu s’est loué lui-même; et parce qu’il a daigné se louer lui-même, l’homme a trouvé moyen de le faire à son tour. On ne saurait, en effet, dire à Dieu ce que l’on dit à l’homme : « Que votre bouche ne se loue point 2». Se louer, de la part de l’homme c’est arrogance, de la part de Dieu c’est miséricorde. Il nous est bon d’aimer celui que nous louons, et aimer le bien c’est devenir meilleur. Le Seigneur donc, parce qu’il nous est avantageux de l’aimer, nous montre en se louant combien il est aimable, et se montrer aimable, c’est subvenir à notre faiblesse. Il engage donc notre coeur à le louer, et c’est pour être loué par ses serviteurs qu’il les a rem plis de son esprit ; et comme c’est son esprit qui le loue dans ses serviteurs, n’est-ce
1. Voir ci-dessus, Ps. XLIX, XLIX, n° 9. — 2. Prov. XXVII, 2.
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pas lui-même qui chante ses propres louanges? Voici donc de quelle manière commence notre psaume. « Je vous chanterai, ô mon Dieu, ô mon Roi; je bénirai votre nom dans le siècle, et dans le siècle des siècles ». Vous le voyez: le commencement est une louange, et cette
louange se continue jusqu’à la fin du psaume. Enfin le titre du psaume est: « Louange à David lui-même ». Or, comme on appelle David, celui qui est venu dans la race de David 1, qui est notre roi, qui nous conduit èt nous introduit dans son royaume, louange à David signifie : « louange au Christ lui-même » qui s’appelle David selon la chair, parce qu’il est fils de David; mais comme Dieu il est le créateur de David, et le Seigneur de David. C’est par là que saint Paul, faisant l’éloge du premier peuple de Dieu, d’où sont venus les Apôtres qui ont cru en Jésus-Christ, et tant d’églises primitives qui ont réalisé dans tant de milliers d’hommes ce que vous venez d’entendre dans l’Evangile à propos de ce riche qui s’en alla tout chagrin; puisqu’ils vendaient leurs biens et en distribuaient le prix aux pauvres, cherchant ainsi la perfection dans le Seigneur; pour relever donc la gloire du premier peuple, l’Apôtre parlait ainsi : « Ils ont pour pères les Patriarches, et c’est d’eux qu’est venu le Christ, qui est par-dessus tout le Dieu béni dans tous les siècles 2 ». C’est donc parce que le Christ est né d’eux selon la chair qu’il est appelé David; mais comme il est aussi par excellence le Dieu béni dans tous les siècles, voilà que « je vous louerai, ô mon Dieu, ô mon Roi; je bénirai votre nom », dit le Prophète, « et dans le siècle, et dans les siècles des siècles». Dans le « siècle », signifie peut-être dans le temps, et dans le siècle des siècles, signifie « l’éternité ». Commence donc à louer Dieu dès maintenant, si tu dois le louer dans tous les siècles. Quiconque ne veut point le louer dans ce siècle qui passe, demeurera silencieux dans le siècle à venir. Il est ce qu’il semble nous dire dans les versets suivants.
3. De peur, en effet, que l’on ne comprît autrement cette parole : « Je louerai votre nom dans le siècle 3 », et qu’on ne l’entendît d’un autre siècle : « Je vous bénirai chaque jour », dit le Prophète. Loue donc le
1. Rom. I, 3 — 2. Id. IX, 5. — 3. Ps. CXLIV, 2.
Seigneur ton Dieu, et bénis le chaque jour, et quand chacun de tes jours sera écoulé, quand sera venu le jour sans fin, passe de la louange à la louange, comme on va de vertus en vertus 1. « Chaque jour », dit-il, « je vous bénirai »; il n’y aura pas un jour que je ne vous bénisse. Louer Dieu dans vos jours de félicité n’a rien de bien admirable. Mais qu’il arrive des jours tristes, comme c’est l’ordinaire dans les vicissi tudes humaines, dans ces scandales sans nombre, dans ces épreuves si multipliées, qu’il arrive quelque chose de fâcheux, cesseras-tu de bénir Dieu? Cesseras-tu de bénir ton Créateur? Si tu cesses, tu ne saurais dire sans mensonge: « Je vous bénirai chaque jour, ô mon Dieu ». Si tu ne dois point cesser, quelque chagrin qui puisse t’arriver, tu trouveras alors ton bonheur en Dieu. Car au plus fort de ton malheur, tu pourrais être heureux; quel que soit en effet le malheur qui t’afflige, il se trouvera aussi un bien qui te réjouira. Or, quel plus grand bien que ton Dieu dont il estdit: « Nul n’est bon que Dieu seul 2 ». Vois, en effet, et comprends à propos de ce bien suprême, combien on peut le louer sûrement, combien il est stable. Qu’il t’arrive en effet quelque bien qui te réjouisse, cela dure un jour, mais le lendemain ce bien qui faisait ta joie est passé. Je suis heureux, dis-tu, voilà une bonne journée; tu as réalisé quelque profit, tu as été invité ou tu as assisté à quelque festin qui a duré longtemps : un long festin fait ton bonheur, et un autre te plaint de n’en pas rougir. Mais enfin, quel que puisse être ce bien qui fait ta joie, c’est un bien qui passe. Si, au contraire, tu mets en Dieu ta joie, tu entendras l’Ecriture qui te dit « Que Dieu soit tes délices 3 ».Ta joie sera d’autant plus solide que celui qui fait ta joie est immuable. Mets ta joie dans l’argent, tu crains le voleur; mais que. Dieu soit ton bonheur, qu’as-tu à craindre? Que Dieu ne te soit enlevé? Nul ne saurait te l’enlever, si tu ne l’abandonnes le premier. Dieu, en effet, n’est point comme cette lumière qui luit dans le ciel. Nous n’en approchons pas quand nous voulons, parce qu’elle rie luit point partout. Notre infirmité nous fait quelquefois goûter un certain plaisir à être en pleine lumière; tandis que maintenant, pendant l’été, vous nous voyez chercher quelque place où il y ait moins de soleil. Mais
1. Ps. LXXXIII, 8. — 2. Luc, XVIII, 19. — 3. Ps. XXXIV, 4.
si tu t’affermis en Dieu,si tu trouves quelque bonheur dans la lumière de la vérité, tu ne chercheras pas un lieu pour t’approcher de lui; c’est ta conscience qui s’en approche, et la conscience qui s’en éloigne. Ce qu’a dit le Prophète : « Approchez, et soyez éclairés 1 », s’entend de l’esprit, et non de quelque véhicule; des affections, et non de nos pieds. Affermi en lui, tu ne craindras aucun souffle brûlant; son Esprit aura des souffles pour toi, et tu espéreras à l’abri de ses ailes 2.
4. Tu le vois donc ; tu peux chaque jour goûter des délices; car Dieu ne t’abandonnera point, quelque malheur qui puisse t’arriver. Combien était accablant le malheur de Job! Quelle soudaineté, combien de malheurs à la fois ! Comme Satan lui enlève tout ce qui semblait faire sa joie, sans la faire néanmoins ! Comme la mort fauche ses enfants ! Et les biens qu’il garde et ceux pour qui il les garde, tout lui est ravi; mais on ne lui ravit point celui qui avait donné les uns et les autres. Ses enfants ne lui furent enlevés, en ce monde, que pour être, dans l’autre monde, rendus à son amour. Job, toutefois, avait eu lui une autre source de joie, qui lui faisait dire en vérité ce que nous disions tout à l’heure : « Je vous bénirai chaque jour ». Quoique ce jour, où tout avait péri, parut un jour triste, la lumière intérieure en fut-elle obscurcie pour lui? Il demeura ferme dans cette lumière, et s’écria : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté : comme il a plu au Seigneur, il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 3 ». Donc il bénit Dieu tous les jours, lui qui le bénit même en des jours si tristes. Le plus court moyen de louer Dieu toujours, de dire en toute vérité et sans déguisement : « Je bénirai le Seigneur en tous temps; sa louange sera toujours dans ma bouche » ; le meilleur moyen, dis-je, c’est de reconnaître que s’il donne, c’est par miséricorde, que s’il retire, c’est par miséricorde; c’est de ne point croire que sa miséricorde nous délaisse, ou quand il prévient notre désespoir en nous caressant par ses dons, ou notre mort en nous corrigeant de nos fautes. Bénis-le donc, soit dans ses dons, soit dans ses châtiments. Louer celui qui nous frappe, c’est nous guérir de nos plaies. « Chaque jour », dit le Prophète, «je vous bénirai». Chaque jour donc, mes frères, bénissez Dieu ; oui, bénissez Dieu
1. Ps. XXXIII, 6. — 2. Id. XC, 4. — 3. Job, I, 21.
quoi qu’il puisse vous arriver. C’est lui qui détournera de vous tout ce que vous ne sauriez supporter. Si tu es heureux, tremble, et ne t’imagine pas que tu ne rencontreras plus de tentation; sans la tentation il n’y a point d’épreuve; or, ne vaut-il pas mieux être tenté et approuvé de Dieu que réprouvé sans tentation? « Et je louerai votre nom dans le siècle, et dans le siècle des siècles».
5. « Le Seigneur est grand, infiniment louable 1». Que pouvait-il dire, en quels termes s’exprimer? Que n’a-t-il pas renfermé dans cette parole infiniment? Cherche dans ta pensée. Quelle idée te faire de celui qu’on ne saurait comprendre ? « Il est infiniment louable, et sa grandeur est sans borne ».Le Prophète nous dit infiniment, et sa grandeur, en effet, n’a point de borne : de peur qu’en cherchant à le louer, tu ne sois tenté de croire que l’on puisse donner une louange achevée à celui dont la grandeur est sans fin. Loin de toi de te persuader que tu puisses louer suffisamment son infinie grandeur. Puisqu’il n’a point de fin, n’est-il pas mieux de n’en donner aucune à sa louange ? Qu’est-il dit de sa grandeur? Qu’elle est infinie. Que dit le Prophète, à propos de votre louange, ô mon Dieu? « Je louerai votre nom dans le siècle, et dans le siècle des siècles». Comme donc sa grandeur est sans fin, la louange que vous lui décernerez sera aussi sans fin. Car ce n’est point en mourant dans cette chair que tu cesseras de louer le Seigneur. Il est dit, il est vrai : « Les morts ne vous loueront point, ô mon Dieu 2 » ; mais il s’agit de ceux dont il est dit : « Un mort ne confesse point le Seigneur, c’est comme s’il n’était plus 3»; et non des morts dont il est dit: « Celui qui croit en moi vivra, bien qu’il ait passé par la mort 4». Car « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, n’est point le Dieu des morts, mais des vivants 5 ». Et si tu n’appartiens jamais qu’à lui, tu ne cesseras de le louer. Pourrais-tu craindre qu’après n’avoir vécu que pour lui ici-bas, tu puisses ne point lui appartenir après la mort ? Ecoute l’Apôtre qui te donne cette assurance : « Si nous vivons, c’est pour le Seigneur; si nous mourons, c’est pour le Seigneur; soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur 6». Comment se fait-il que tu sois à
1. Ps.
CXLIV, 3. — 2. Id. CXIII, 17. — 3. Eccli. XVII, 26, — 4. Jean, XI, 25. —
5. Matth. XXII, 32. — 6. Rom.
XIV, 8.
233
lui, même après ta mort? C’est qu’il est mort pour te racheter au prix de son sang. Celui dont la mort est ta rançon, peut-il te perdre, toi son serviteur, bien que lu sois mort ? Aussi, après avoir dit : « Soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur » ; l’Apôtre a-t-il ajouté, pour nous montrer ce prix inestimable : « Si donc le Christ est mort et ressuscité, c’est afin d’avoir l’empire sur les vivants et sur les morts 1».
6. Néanmoins, comme sa grandeur est sans borne, et que nous devons louer celui que nous ne pouvons comprendre (si nous le comprenions, en effet, sa grandeur ne serait pas sans borne ; mais si cette grandeur est sans borne, nous pouvons la comprendre quelque peu, et non dans son immensité), que sa bonté nous soutienne puisque sa grandeur nous dépasse; jetons les yeux sur ses oeuvres, et bénissons l’ouvrier dans ses oeuvres, l’auteur dans l’ouvrage, le créateur dans ses créatures. Voyons ce qu’il a fait ici-bas, ce qui nous est connu, ce qui est visible pour nous. Combien d’autres, que nous ne saurions connaître, sont le produit de son immense bonté, de son infinie grandeur ! Quand notre vue pourrait pénétrer jusqu’au ciel, et que du soleil, de la lune et des étoiles, nous la ramènerions sur la terre, car c’est dans cet espace que nos yeux se promènent, pourrions-nous jeter au-delà des cieux, je ne dis pas les yeux du corps, mais les yeux de l’âme ? Louons donc le Seigneur dans ses oeuvres, autant que ses oeuvres nous sont connues. « Car les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde par tout ce qui a été fait 2. Une «génération et une génération bénira vos oeuvres 3 ». Toute génération chantera vos oeuvres. Pour marquer toute génération, le Prophète se sert de cette manière de parler: « Une génération et une génération ». Il ne pouvait marquer en détail toute génération, jusqu’à l’épuisement de toutes les générations ; mais cette répétition du langage reporte la pensée dans l’infini. Cette génération, qui est maintenant dans la chair, qui passera comme elle est venue, bénit les oeuvres de Dieu ; après cette génération une autre viendra louer les oeuvres de Dieu, et après cette autre, une autre encore, et ainsi
1. Rom. XIV, 9. — 2. Id. I, 20. — 3. Ps. CXLIV, 4.
combien de générations jusqu’à la fin des siècles. Voilà ce que veut dire le Prophète « Une génération et une génération bénira vos ouvrages ». Ou aurait-il voulu, peut-être, dans cette répétition, préciser deux générations spéciales ? Dans cette génération présente nous sommes en effet les fils de Dieu, et dans l’autre génération nous serons les enfants de la résurrection; et l’Ecriture, qui donne le nom de régénération à la résurrection, nous appelle enfants de la résurrection. « A la régénération », est-il dit, « lorsque le Fils de l’homme s’assiéra dans sa majesté 1». De même ailleurs : « Les femmes ne prendront point d’époux, ni les hommes d’épouses, puisqu’ils seront les fils de la résurrection 2 ». Donc « une génération et une génération louera vos oeuvres». Maintenant dans cette vie mortelle nous louons les oeuvres du Seigneur; et si nous les bénissons chargés de chaînes, une fois couronnés, comment les bénirons-nous? Considérons donc les oeuvres de Dieu, dans cette génération présente puisque c’est en son honneur que le Prophète a dit : « Une génération et une génération bénira vos oeuvres, parce que sa grandeur est sans borne ». Il est bien de considérer vos oeuvres, afin de vous bénir, vous qui en êtes l’auteur.
7. « Et ils annonceront votre puissance ». Car ils ne béniront vos oeuvres qu’en publiant votre puissance. On propose à des enfants, clans une école, un thème de louanges, et on ne leur propose de louer que les oeuvres de Dieu : leur proposer de louer le soleil, de louer la lune, la terre, et, pour descendre à de moindres objets, la rose, le laurier; tout cela c’est l’oeuvre de Dieu que l’on donne à louer, que l’on entreprend de louer, qu’on loue enfin; on chante les oeuvres, on ne dit rien de l’ouvrier. C’est donc dans ses ouvrages que je veux louer le Créateur; et je n’aime point ces ingrats panégyristes. Comment bénir les oeuvres que Dieu a faites, et ne rien dire de celui qui a tout fait? Eh ! pourrais-tu avoir quelque chose à louer, si Dieu n’était si grand? Que peux-tu louer dans ces créatures visibles? Leur beauté, leur utilité, quelque force, quelque puissance que tu y découvres. Mais si leur beauté a pour toi des attraits, quoi de plus beau que celui qui les a faites? Si c’est leur utilité, quoi de plus utile que l’auteur
1. Matth.
XIX, 28. — 2. Luc, XX, 35, 36.
234
de tant de choses? Si c’est leur puissance, quoi de plus puissant que celui qui a tout créé, et qui, loin d’abandonner ses créatures, les dirige toutes et les gouverne? Ce n’est donc ainsi, ô mon Dieu, qu’une génération qui vous bénit dans vos serviteurs, en louant vos oeuvres; elle ne ressemble point à ces parleurs muets, qui oublient le Créateur en louant la créature. Comment donc vous bénit cette génération? « Ils annonceront votre puissance ». C’est votre puissance qu’ils chanteront en chantant vos oeuvres. Quand vos saints, vos fidèles serviteurs, ceux qui vous offrent une véritable louange, ceux qui n’oublient point vos grâces, quand ceux-là chantent les ouvrages de Dieu, quels qu’ils soient, dans ce qu’il y a de plus élevé, comme dans ce qu’il y a de Plus bas, dans le ciel et sur la terre, ils se trouvent eux-mêmes parmi les oeuvres qu’ils chantent, puisqu’ils sont au nombre des créatures de Dieu. Car celui qui a tout fait, nous a faits nous-mêmes parmi ses oeuvres. Si donc tu viens à louer les oeuvres de Dieu, tu te loueras toi-même, puisque tu es l’oeuvre de Dieu; et dès lors, que devient cette parole : « Que ta bouche ne te loue point 1?» Voilà donc une manière de te louer sans être orgueilleux : c’est de bénir en toi Dieu, et non pas toi : non parce que tu es tel, mais parce que c’est lui qui t’a fait ; non parce que tu as de la puissance, mais parce que Dieu peut agir en toi et par toi. C’est ainsi qu’ « ils vous loueront, Seigneur, et qu’ils annonceront votre puissance », la vôtre et non la leur. Apprenez donc à louer Dieu, mes frères, et en considérant les oeuvres admirez l’ouvrier, en lui rendant grâces, et non en vous arrogeant sa gloire. Louez Dieu de toutes ses oeuvres, de l’ordre qu’il a établi, des dons qu’il nous a faits.
8. Enfin vois ce qui suit : « Ils chanteront votre puissance, ils parleront de la magnificence éclatante de votre sainteté, ils raconteront vos merveilles. Ils chanteront la terreur de vos prodiges, feront connaître votre grandeur. Ils répandront le souvenir de votre bonté 2 », et de la vôtre seulement. Vois si le panégyriste des oeuvres de Dieu détourne sa vue du Créateur ROUF sa créature; vois s’il délaisse l’ouvrier pour s’arrêter à l’ouvrage. Il se fait des oeuvres comme des degrés pour s’élever jusqu’à lui, et non pour en descendre.
1. Prov. XXVI, 2.— 2. Ps. CXLIV, 5-7.
Tu ne posséderas jamais l’ouvrier, si tu lui préfères ses oeuvres. De quoi te servira d’avoir les oeuvres en abondance, si l’ouvrier t’abandonne? Aime les oeuvres, à la bonne heure, mais aime l’ouvrier plus encore; aime-les à cause de lui. Publie sa puissance, chante l’éclat glorieux de sa sainteté, raconte ses merveilles, publie la terreur de ses prodiges; car il est tout à la fois aimable et terrible. Ses faveurs ne sont point sans menaces. Sans faveurs, il ne nous encouragerait point, et sans menaces il ne nous redresserait point. Ceux qui vous chantent raconteront donc votre puissance terrible; vos créatures publieront votre force qui les châtie, qui les re• dresse par la discipline; elles la publieront et ne se tairont point. Car elles ne parieront point du royaume éternel, sans parler du feu également sans fin. Car la louange de Dieu te met sur le bon chemin, et doit montrer ce qu’il faut aimer, ce qu’il faut craindre; ce qu’il faut désirer et ce qu’il faut fuir, ce qu’il faut choisir, et ce qu’il faut rejeter. C’est maintenant le temps de choisir, plus tard celui de recevoir. Chantons donc la puissance de ce qu’il faut craindre. « Et ils raconteront votre grandeur », dit le Prophète. Bien qu’elle soit infinie, bien que cette grandeur ne connaisse point de borne, ils en parleront, ils ne s’en tairont point. Ils raconteront, dis-je, cette grandeur dont nous disions tout à l’heure: « Et votre grandeur qui est sans fin, « ils la raconteront». Mais comment la ra. conter si elle est sans borne? Ils la raconteront, en la louant; et comme cette grandeur n’a point de fin, sa louange sera également sans fin. Montrons qu’il n’y aura point de fin à sa louange : « Bienheureux », dit le Prophète, « ceux qui habitent votre maison, ils vous béniront dans les siècles des siècles 1 . Et ils raconteront votre gloire »; cette gloire infinie, « ils la raconteront ».
9. « De leur bouche jaillira le souvenir de vos infinies bontés 2 ». Bienheureux festin! Que mangeront-ils pour que leur bouche fasse de telles éruptions? « La mémoire de vos infinies bontés ». Qu’est-ce donc que cette mémoire de vos infinies bontés? C’est que vous ne nous avez point oubliés, Seigneur, alors que nous-mêmes ne pensions plus à vous. Toute chair avait oublié Dieu; mais lui n’avait pas oublié son ouvrage. Tel
1. Ps. LXXXIII, 5. — 2. Id. CXLIV, 7.
est ce souvenir de nous, qui l’a empêché de nous oublier, ce souvenir qu’il nous faut redire, qu’il nous faut chanter; et comme il est doux, il faut t’en nourrir, puis en faire éruption. Mange-le au point de le répandre au dehors. Reçois, afin de donner. C’est manger que s’apprendre, c’est faire éruption qu’instruire; c’est manger que d’écouter, c’est répandre que prêcher; et toutefois tu répands ce que tu as mangé. Enfin cet avide mangeur, ce bienheureux Jean, qui ne se contentait point de la table du Seigneur, s’il ne reposait sur la poitrine de son maître 1, pour y puiser les secrets divins, que répand-il ensuite? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et le Verbe était en Dieu 2 . Ils répandront la mémoire de votre inépuisable bonté ». Comment ne suffit-il pas au Prophète de dire: votre mémoire, ni la mémoire de votre abondance, ni la mémoire de votre bonté; mais il dit: « La mémoire de l’abondance de votre bonté ? » A quoi servirait cette abondance, si elle n’était douceur; et ne serait-il pas fâcheux que cette bonté ne fût pas abondante?
10. Donc, ils répandront au dehors la «mémoire de votre inépuisable bonté » parce que vous ne nous avez point oubliés, et que vous souvenant de nous, vous nous avez avertis et fait souvenir de vous. « Tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui 3 ». Donc parce qu’ils répandront au dehors la mémoire de votre inépuisable bonté, qu’il n’y a rien de bien qui ne vienne de vous, et qu’ils n’ont pu se tourner vers vous sans être avertis par vous-même, qu’ils n’auraient pu se souvenir de vous, si vous les eussiez oubliés; parce qu’ils ont considéré ces effets de votre grâce, « ils tressailliront dans votre justice ». Oui, c’est à la vue des effets de votre grâce qu’ils tressailliront dans votre justice, et non dans la leur. Buvez donc la grâce, mes frères, si vous voulez répandre la grâce. Qu’est-ce à dire: Buvez la grâce ? Apprenez la grâce, comprenez la grâce. Avant de naître, nous n’étions rien, et nous sommes devenus des hommes quand nous étions dans le néant. Mais nous ne pouvons être hommes qu’en tirant notre origine de l’homme pécheur et méchant; et par nature nous sommes enfants de colère comme tous les autres 4. Reconnaissons donc
1. Jean, XIII, 23.— 2. Id. I, 1.— 3. Ps. XXI, 28.— 4. Ephés. II,3.
la grâce de Dieu qui, non-seulement nous a faits, mais nous a refaits; c’est à elle que nous devons d’exister, que nous devons d’être justifiés. Que nul n’attribue à Dieu son existence, et à soi-même sa justification; ce serait s’attribuer une prérogative supérieure à celle de Dieu. Car être juste est beaucoup plus que d’être homme. Ce serait donc attribuer à Dieu ce qui est moindre, à toi ce qui est supérieur. Donne-lui tout, bénis-le de tout garde-toi d’échapper à la main de ton auteur. Quel est donc l’auteur de ton être? N’est-il pas écrit que Dieu prit du limon dans la terre, et en forma l’homme 1 ? Avant d’être homme, tu étais un limon ; et avant d’être limon tu n’étais rien. Mais ne remercie point ton créateur de cet ouvrage de boue, écoute une oeuvre bien autre que ce divin potier a faite en toi. « Cela ne vient point des oeuvres», dit saint Paul, « de peur que nul ne s’élève ». Mais pourquoi dire : « Ce n’est point par les oeuvres, de peur que nul ne s’élève?» Qu’avait-il dit plus haut? «C’est la grâce qui vous a sauvés par la foi: et cela ne vient point de vous ». Ce sont les paroles de l’Apôtre et non les miennes. « C’est la grâce qui vous a sauvés par la foi; et cela (ce salut par la foi) ne vient pas de vous ». Il avait déjà dit la grâce, et dès lors ce n’est point de vous mais de peur qu’on ne donnât un autre sens à ses paroles, il s’explique d’une manière très-claire. Pour peu que l’on ait d’intelligence, on dira : « C’est la grâce qui nous a sauvés ». Mais dire grâce, c’est dire gratuitement. Si donc c’est gratuitement il n’y a rien de toi, aucun mérite. Car ce que l’on donne au mérite est une récompense et non une grâce. « Vous êtes sauvés par la foi au moyen de la grâce ». Parlez-nous plus clairement, ô glorieux Apôtre, à cause de ces orgueilleux qui se complaisent en eux-mêmes, et qui dans leur ignorance de la justice de Dieu veulent établir leur propre justice 2. Ecoutez donc cette même pensée plus clairement: « Que vous soyez sauvés par la grâce, cela ne vient point de vous, c’est un don de Dieu 3 ». Mais peut-être avons-nous fait quelques oeuvres pour mériter les dons de Dieu. « Cela ne vient point de nos œuvres », dit l’Apôtre, « de peur que nul ne s’élève ». Quoi donc! ne faisons-nous aucun bien? Nous en faisons, mais comment? En ce que Dieu
1. Gen II, 7. — 2. Rom. X, 3.— 3. Tit. III, 5.
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opère en nous; et que la foi lui donne entrée dans notre coeur, en sorte qu’en nous et par nous il y opère le bien. Vois d’où vient le bien que tu fais : « Nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ par les bonnes oeuvres, afin de marcher dans ces œuvres 1». Telle est la douceur de son souvenir envers nous, C’est en la répandant que les prédicateurs tressailliront dans sa justice, et non dans leur propre justice. Mais pour être ce que nous sommes, pour vous louer, pour tressaillir dans votre justice, pour répandre le mémorial de votre inépuisable bonté, qu’avons-nous reçu de vous, ô Seigneur que nous bénissons? Publions-le, et en le publiant chantons ses louanges.
11. « Le Seigneur est clément, miséricordieux, il est riche de patience et de compassion. Le Seigneur est bon pour tous, sa commisération s’étend sur toutes ses oeuvres 2 ». S’il n’en était pas ainsi de Dieu, nous n’aurions rien à demander pour nous. Rentre dans toi-même; que méritais-tu après le péché? Que méritait ton mépris pour Dieu? Cherche si tu trouves autre chose que la peine, autre chose que le supplice. Vois donc, d’une part ce que l’on te devait, et d’autre part, ce que t’a donné celui qui t’a fait ces dons gratuitement. A toi pécheur il a donné le pardon, l’esprit de justification, la charité, l’amour qui est la source de tout le bien que tu fais, et par-dessus tout, il te donnera la vie éternelle, la société des anges. Tout cela vient de sa miséricorde. Cesse de parler de tes mérites : tes mérites eux-mêmes sont les dons de Dieu. « Ils tressailliront dans votre justice . Vous êtes, Seigneur, clément et miséricordieux », vous qui nous avez fait tous ces dons. Vous êtes « patient » : combien de pécheurs ne supportez-vous pas? « Le Seigneur est clément et compatissant », en accordant la rémission des fautes ; « il est patient », pour ceux qui n’ont point reçu le pardon; loin de les condamner, il les attend, et dans sa patience il leur crie : « Convertissez-vous, revenez à moi afin que je revienne à vous 3»; et dans un excès de patience : « Je ne veux pas la mort de l’impie », dit-il, « seulement qu’il revienne et qu’il vive 4 ». Dieu donc est patient, mais toi, « dans la dureté, dans l’impénitence de ton coeur, tu t’amasses un
1. Ephés. II, 8-10. — 2. Ps. CXLIV, 8, 9. — 3. Zach. I, 3; Malach. III, 7, — 3. Ezéch. XXXIII, 11.
trésor de colère, pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres 1 ». Car Dieu n’est point patient à supporter le pécheur, au point de ne le frapper jamais dans sa justice. Il a ses temps : aujourd’hui il t’appelle, aujourd’hui il t’exhorte, il attend ton repentir, et tu diffères? Sa miséricorde est grande, nième en ce qu’il a laissé incertain le jour de ta mort, en te laissant ignorer quand tu sortiras de ce monde, afin qu’en pensant chaque jour que tu dois mourir, tu t’empresses de revenir à lui; c’est là une grande miséricorde. S’il avait marqué à chacun le jour de sa mort, cette assurance aurait multiplié les péchés des hommes. Il nous a donc fait espérer le pardon, de peur que le désespoir ne nous rendît plus pécheurs; or, dans le péché, nous devons redouter et l’espérance et le désespoir. Voyez d’une part ce que le désespoir fait dire à l’homme sur des fautes à commettre, et ce que l’espérance lui fait dire dans le même sens, et comme Dieu répond à l’un ou à l’autre dans sa sagesse ou sa miséricorde. Ecoute le langage du désespoir Puisque je dois être damné, pourquoi ne point faire ce qu’il me plaît? Ecoute le langage de l’espérance. La divine miséricorde est grande; quand je me convertirai, Dieu me pardonnera mes fautes : pourquoi ne point faire ce qu’il me plaît? L’un désespère et pèche; l’autre espère et pèche encore. Ces deux excès sont à craindre, tous deux sont dangereux. Malheur à l’homme qui désespère! malheur à l’homme qui n’a qu’une fausse espérance ! Quel remède apporte donc la divine miséricorde à ce double péril, à ce double mal? Que dis-tu, ô toi que le désespoir excite au péché? Puisque je dois être damné, pourquoi ne pas faire comme il use plaît? Ecoute l’Ecriture : « Je ne veux pas la mort de l’impie, seulement qu’il revienne et qu’il vive ». Cette parole de Dieu nous ramène à l’espérance; mais il faut craindre un autre piége qui est de trop espérer. Quel était donc ton langage, quand l’espérance te poussait au péché? Au jour de ma conversion Dieu me remettra tous nies péchés, je ferai donc tout ce qui me plaira. Ecoute encore la sainte Ecriture : « Ne tarde point de te retourner vers le Seigneur, ne diffère pas de
1. Rom. II, 5, 6.
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jour en jour; car la colère de Dieu éclatera subitement, et il te perdra au jour des vengeances 1 ». Ne dis donc plus: Demain je me convertirai, demain je chercherai à plaire à Dieu; et tous mes péchés d’hier et d’aujourd’hui me seront pardonnés. Il est vrai que Dieu t’a promis le pardon au jour où tu te convertiras; mais il n’a promis aucun lendemain à tes retards.
11. « Le Seigneur est bon pour tous, et sa bonté s’étend sur toutes ses oeuvres 2». Pourquoi donc une damnation? Pourquoi des châtiments ? Ceux qu’il damne, ceux qu’il châtie, ne sont-ils pas son ouvrage? Ils le sont sans doute. Veux-tu comprendre que « sa bonté s’étend sur toutes ses oeuvres ? » Elle est la source de cette clémence « qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants 3». N’est-ce pas épancher sa miséricorde sur ses créatures, que faire pleuvoir sur les justes et sur les injustes? N’est-ce point là épancher sa miséricorde sur toutes ses oeuvres? Attendre avec longanimité le pécheur, en disant: «Convertissez-vous à moi, et je me retournerai vers vous 4 », n’est-ce pas épancher sa miséricorde sur toutes ses oeuvres? Mais dire : « Allez, maudits, au feu éternel, préparé pour de diable et pour ses anges 5», ce n’est plus la miséricorde, c’est la sévérité, Il y a donc miséricorde pour ses oeuvres, et sévérité, non plus pour ses oeuvres, mais pour les tiennes. Enfin si tu viens à retrancher tes oeuvres mauvaises, de manière qu’il n’y ait en toi que son oeuvre, sa miséricorde ne t’abandonnera point; mais si tu ne quittes point tes oeuvres mauvaises, Dieu déploiera sa sévérité contre tes oeuvres, non contre les siennes.
13. «Que toutes vos oeuvres vous confessent, ô mon Dieu, et que vos saints vous bénissent 6 ». Que toutes vos oeuvres vous bénissent. Quoi donc ! la terre n’est-elle pas son oeuvre? Le bois n’est-il pas son oeuvre? Les troupeaux, les bestiaux, les poissons, les oiseaux, ne sont-ils pas ses oeuvres? Assurément ce sont là ses oeuvres ; mais comment toutes ses oeuvres pourront-elles confesser le Seigneur ? Je comprends que, à l’égard des anges, les oeuvres de Dieu le confessent, car les anges sont ses oeuvres; les hommes aussi sont ses oeuvres, et quand les hommes le confessent, ses oeuvres le confessent ; mais les bois et les
1. Eccli. V, 8, 9.— 2. Ps. CXLIV, 9. — 3. Matth. V, 45 . — 4. Malach. III, 7 ; Zach. I, 3. — 5. Matth. XXV, 41. — 6. Ps. CXLIV, 10.
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pierres ont-ils une voix pour le confesser? Et, toutefois, que toutes ses oeuvres le confessent, dit le psalmiste. Comment ? Et la terre et le bois ? Oui, toutes ses oeuvres; si toutes révèlent sa gloire, pourquoi toutes ne le confesseraient-elles point? Car la confession ne s’entend pas seulement de l’aveu des fautes, elle s’entend aussi de la louange; et ne croyez pas que partout le mot de confession ne signifie que l’aveu du péché. On s’est tellement pénétré de cette idée, que si l’on entend ce mot dans les saintes Ecritures, on se frappe aussitôt la poitrine. Comprends alors qu’il y a aussi une confession de louanges: Notre-Seigneur Jésus-Christ avait-il donc des péchés à confesser? Et cependant il dit : « Je vous confesserai, mon Père, Dieu du ciel et de la terre 1 ». La louange est donc une confession. Dès lors, comment faut-il entendre: « Que tous vos ouvrages vous confessent », sinon, que tous vos ouvrages vous louent? Mais, diras-tu, la difficulté revient pour la louange, comme pour la confession. Si la terre, les bois, les créatures sans raison, ne sauraient confesser le Seigneur, parce qu’ils n’ont point de voix pour faire cette confession, ils ne pourront non plus le louer, puisqu’ils n’ont point de voix pour parler. Et toutefois ces créatures ne sont-elles point citées par les trois enfants qui se promènent dans les flammes, assez libres non-seulement pour ne pas brûler, mais encore pour louer Dieu ? A toutes les créatures, depuis la terre jusqu’au ciel, ils disent: «Bénissez le Seigneur, chantez-lui des hymnes, louez-le à jamais 2». Les voilà qui chantent des hymnes. Que nul ne s’imagine, toutefois, qu’une pierre muette, qu’un animal sans parole ait assez de raison pour connaître Dieu. C’est une grave erreur pour ceux qui l’ont cru. Dieu a tout réglé, tout créé : à quelques créatures il a donné le sens, l’intelligence et l’immortalité comme aux anges; à d’autres, qui sont mortels, il a donné le sens et l’intelligence comme aux hommes : à ceux-ci il a donné le sens corporel, mais sans intelligence et sans immortalité, comme aux animaux; à ceux-là, il n’a donné ni le sens, ni l’intelligence, ni l’immortalité, comme aux herbes, aux bois, aux pierres : et toutefois nulle de ces créatures ne saurait manquer dans son genre. Dieu les a réglées comme par degrés depuis la terre jusqu’au ciel, depuis
1. Matth, XI, 25.
— 2. Dan. III, 20, 90.
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les choses visibles jusqu’aux choses invisibles, et ce qui est mortel, et ce qui est immortel. Cet enchaînement des créatures, cet ordre admirable qui s’élève du plus bas au plus haut, pour redescendre d’en haut jusqu’en bas, qui n’est interrompu nulle part, admirablement pondéré par les contraires, tout cet enchaînement bénit le Seigneur. Comment toutes ces créatures bénissent-elles le Seigneur? En ce que tu ne saurais en considérer la beauté sans louer Dieu qui en est l’auteur. La terre n’a qu’une voix muette, sa beauté; mais quand l’on considère sa beauté, sa fécondité, sa vertu surprenante, cette germination des semences que l’on y répand, et même de celle que l’on ne sème point, cette considération est une manière de questionner, tes recherches sont des interrogations. Admirer cette beauté, en rechercher les causes, sonder cette force, cette fécondité surprenante, c’est comprendre bientôt que cette puissance ne lui vient point d’elle-même; et il te vient en pensée qu’elle n’a pu exister par elle-même sans le Créateur. Mais cette conclusion que tu as trouvée, est une confession de la terre, une hymne en l’honneur du Créateur. Aussi, quand nous admirons en général cette beauté du monde, n’y a-t-il pas dans cette beauté comme une voix qui vous crie : C’est Dieu qui m’a faite, et non pas moi?
14. Donc, « que toutes vos oeuvres vous confessent, ô mon Dieu, et que vos saints vous bénissent ». Et pour que vos saints vous bénissent dans la confession de vos oeuvres, que ces mêmes saints considèrent toute créature confessant vos grandeurs. Ecoute leur voix qui bénit Dieu, et que disent les saints en vous bénissant, ô mon Dieu? « Ils publieront la gloire de votre royaume, et chanteront votre puissance 1». Combien est puissant le Dieu qui a fait la terre ! Combien est puissant le Dieu qui a comblé la terre de ses biens ! Combien est puissant le Dieu qui a donné aux animaux une vie qui leur est propre ! Combien est puissant le Dieu qui a jeté dans les entrailles de la terre tant de semences diverses, pour donner des fruits si variés et si beaux, des arbres si majestueux! Qu’il est grand! qu’il est puissant ! Interroge la créature, et la créature te répond; et cette réponse de la créature, qui est comme une
1. Ps. CXLIV, II.
confession de louanges, te porte, toi, le saint de Dieu, à bénir le Seigneur, à publier sa puissance.
15. « Afin qu’ils fassent connaître aux fils des hommes voire puissance, et la gloire éclatante de votre royaume 1 ». L’oeuvre de vos saints, ô Seigneur, c’est de chanter la gloire de cette grande beauté de votre royaume, la gloire de la grandeur de la beauté. Il est en effet dans votre royaume une certaine grandeur de beauté ; c’est-à-dire que votre royaume a de la beauté, et une grande beauté. Quelle est cette beauté de votre royaume? Que ce royaume ne nous effraie point, sa beauté nous ravira de joie. Quelle est cette beauté qui fera les délices des saints? Ces bienheureux à qui l’on dira : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume 2 ». D’où viendront-ils ? Où iront-ils? Voyez, mes frères, et si vous le pouvez, représentez-vous, autant que possible, cette beauté du royaume à venir, dont nous disons dans notre prière : « Que votre règne arrive 3». Ce règne dont nous souhaitons l’avènement, c’est ce règne à venir que chantent les saints. Voyez ce monde, il a de la beauté. Quelle beauté dans la terre, dans la mer, dans l’air, dans le ciel et dans les astres! Toutes ces beautés ne sont-elles pas de nature à effrayer un observateur? Cette beauté n’est-elle pas supérieure, au point que nulle autre ne la surpasse? Toutefois, dans cette beauté, dans cette splendeur en quelque sorte inexprimable, il y a près de toi des vermisseaux, de vils animaux, tout ce qui rampe sur la terre; tout cela vit dans cette splendeur. Quelle ne sera point la beauté de cet autre royaume où tu n’auras que les anges pour vivre avec toi? C’était donc peu pour le Prophète de nous dire la gloire de la beauté; ce qui pouvait se dire de toute beauté de ce monde, beauté verdoyante sur la terre,beauté resplendissante au ciel; mais en disant : « De la grandeur de la beauté de votre royaume », le Prophète nous révèle ce que nous ne voyons pas encore, ce que nous croyons sans le voir, ce que nous désirons en le croyant, désir qui nous fait supporter tous nos maux. Il y a donc une grandeur d’une certaine beauté: puissions-nous l’aimer avant de la voir, afin d’en jouir quand nous la verrons.
16. « Votre royaume ». Qu’est-ce que votre
1. Ps.
CXLIV, 12. — 2. Matth. XXV,
34. — 3. Id. VI, 10.
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royaume? « Le royaume de tous les siècles 1 ». Car le royaume de ce monde a aussi sa beauté ; mais il n’a pas cette grandeur de beauté que nous verrons dans le royaume de tous les siècles. « Et votre domination s’étend de race en race ». C’est une répétition qui comprend en général toutes les générations, ou la génération qui doit venir après cette génération.
17. « Dieu est fidèle dans ses paroles, et saint dans toutes ses œuvres 2». Qu’a promis ce Dieu fidèle dans ses paroles, qu’il n’ait point tenu? « Le Seigneur est fidèle dans ses paroles ». Il est encore des promesses qui ne sont point accomplies, mais croyons en lui d’après ce qu’il nous a déjà donné. « Le Seigneur est fidèle dans ses paroles ». Nous pourrions en croire simplement à sa parole; il ne l’a pas voulu néanmoins, et nous a donné son Ecriture comme une promesse; comme si tu disais à un homme, en lui faisant une promesse: tu n’en crois point à ma parole, je te fais un écrit. Comme cette génération s’en va et qu’une autre lui succède, et que les siècles voient les hommes paraître et disparaître, l’Ecriture de Dieu, sa cédule a dû demeurer, afin que tous les hommes la pussent lire et tenir le chemin de la promesse. Et par quels biens Dieu n’a-t-il point dégagé sa signature? Les hommes n’osent l’en croire à propos de la résurrection des morts et du siècle à venir, seul point de ses promesses qui ne soit pas accompli; s’il entrait en raisonnement avec les infidèles, quel infidèle n’aurait pas à rougir? Que Dieu te dise : Tu as mon billet, j’ai promis qu’il y aurait un jugement, une séparation des bons et des méchants, un règne sans fin pour les fidèles, et tu ne veux pas m’en croire? Vois dans mon billet tout ce que j’ai écrit, entrons en compte; certes, en voyant ce que j’ai accompli de mes promesses, tu peux croire que je tiendrai à ce que je dois encore. Dans cet écrit j’ai promis mon Fils, et je ne l’ai point épargné, puisque je l’ai livré pour vous 3 ; il faut donc compter cela comme accompli. Lis encore mon billet: J’ai promis de donner le Saint-Esprit par l’entremise de mon Fils. Encore accompli. J’y ai promis que les martyrs répandraient leur sang et recevraient une couronne de gloire. Encore accompli ; cette masse blanche te prouve que j’ai tenu parole.
1. Ps. CXLIV, 13.— 2. Ibid .— 3. Rom. VIII, 32.
Mais pour que les martyrs fussent glorifiés comme je l’avais promis dans mon billet, qui porte : « Nous sommes, à cause de vous, livrés à la mort pendant tout le jour 1 » ; pour accomplir cette parole : « Voilà que les nations ont frémi, les peuples ont médité de vains complots, les rois de la terre se sont levés, les princes se sont rassemblés contre le Seigneur et contre son Christ 2 ». Les princes ont uni leurs efforts et conspiré contre les chrétiens. Et même dans mon billet, n’ai-je point promis que ces princes embrasseraient la foi, et n’est-ce point ce qui est arrivé? Ecoute en quel endroit je l’ai promis « Tous les rois de la terre l’adoreront, tous les peuples le serviront 3 ». Ingrat! Tu lis ce que je dois, tu le vois accompli, et tu ne crois point au reste de la promesse? Lis encore dans mon billet. « Que les nations ont frémi de colère, que mes ennemis ont parlé contre moi », c’est-à-dire contre mon Christ. « Quand mourra-t-il, quand son nom disparaîtra-t-il 4 ? » Voilà ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont dit ; lis maintenant ce que j’ai promis, à quoi je me suis engagé: « Le Seigneur l’emportera sur eux, il exterminera tous les dieux des nations de la terre, et chacun l’adorera dans sa terre natale 5 ». Maintenant il a prévalu, il a réduit au néant tous les dieux des nations de la terre. N’est-ce point ce qui est accompli? sa parole n’est-elle pas dégagée? Sous les yeux de tous il nous montre sa dette acquittée : une partie de ses promesses a été exécutée sous les yeux de nos pères, et nous ne l’avons point vu; une autre partie sous nos yeux, et eux ne l’ont point vu; de siècle en siècle, il tient ses promesses. Que reste-t-il encore? Ne peut-on le croire après tout ce qui est accompli? Que reste-t-il? Le voilà qui entre en compte ; après avoir tenu tant de promesses, pourrait-il être infidèle pour ce qui reste? Point du tout. Pourquoi? Parce que le Seigneur est fidèle en toutes ses paroles, et saint dans toutes ses oeuvres.
18. « Le Seigneur soutient tous ceux qui chancellent 6 ». Mais quels sont tous ceux qui chancellent et qu’il soutient? Il soutient tous ceux qui tombent, mais ceux qui tombent d’une certaine manière. Il en est, en effet, beaucoup qui tombent en se séparant
1. Ps. XLIII, 22. — 2. Id. II, 1, 2. — 3. Id. LXXI, 11.— 4. Id. XL, 6.— 5. Soph. II, 11. — 6. Ps. CXLIV, 14.
240
de Dieu ; « beaucoup qui tombent en se séparant de leurs pensées 1 ». Avoir une pensée funeste, et s’en séparer, c’est tomber, et le Seigneur soutient ceux qui tombent de la sorte. Les saints qui essuient quelques pertes ici-bas, sont en quelque sorte déshonorés en cette vie; de riches ils deviennent pauvres, aux honneurs qu’ils recevaient, succède le mépris ; ils sont toutefois les saints de Dieu, mais les voilà comme tombés. Or, « Dieu soutient tous ceux qui tombent. Le juste tombe sept fois et se relève, les impies s’affaibliront dans les maux 2 ». Qu’il arrive donc à l’impie quelque chose de fâcheux, il en est affaibli ; qu’il arrive quelque malheur au juste, « le Seigneur affermit tous ceux qui tombent ». Job était tombé de cette ancienne splendeur où l’avaient élevé pour un temps ses grandes possessions terrestres, il était déchu de la magnificence de sa maison. Voulez-vous mesurer sa chute ? Il était assis sur le fumier, et le Seigneur le soutint dans sa chute. A quel point voulut-il bien le fortifier ? Au point que, malgré cette effroyable plaie qui couvrait tout son corps, il put répondre à sa femme qui le tentait, et que le démon lui avait laissée pour unique soutien : « Vous avec parlé comme une femme insensée : si nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi n’en pas supporter les maux 3 ? » Jusqu’à quel point Dieu l’avait-il soutenu dans sa chute? « Le Seigneur soutient tous ceux qui tombent. Que le juste vienne à tomber », est-il dit, «il n’en sera point troublé, parce que le Seigneur soutient sa main 4. Il relève ceux qui sont brisés », du moins ceux qui sont à lui; car Dieu résiste aux superbes 5.
19. « Les yeux de toutes les créatures sont fixés sur vous, Seigneur, et vous leur donnez la nourriture au temps opportun 6 ». Vous traitez donc l’homme comme un malade, ô mon Dieu? Vous lui donnez à temps opportun, quand il a besoin; et vous lui donnez ce qui convient. Aussi désire-t-il quelquefois sans rién recevoir de Dieu, qui connaît l’heure de donner, et qui prend soin de lui. Pourquoi vous parler de ces choses, mes frères, sinon de peur que vous n’ayez pas été exaucés, en demandant à Dieu ce qui était juste? Quand on demande ce qui est
1. Ps. V, 11.— 2. Prov. XXIV, 16.— 3. Job, II, 7-10.— 4. Ps. XXXVI, 24. — 5. Jacques, IV, 6. — 6. Ps. CXLIV, 15.
injuste, Dieu nous châtie quelquefois en nous exauçant; mais après avoir demandé ce qui est juste, ne nous décourageons point, ne nous rebutons point, si nous ne sommes point exaucés ; que nos yeux tournés vers le Seigneur attendent la nourriture qu’il donne à temps opportun. S’il nous refuse parfois, c’est de peur que ses dons ne soient préjudiciables. L’Apôtre ne faisait point une demande injuste, quand il priait Dieu de lui ôter cet aiguillon de la chair, cet ange de Satan qui le souffletait ; et pourtant il n’obtint pas ce qu’il demandait, parce que c’était le temps d’exercer sa faiblesse, et non de lui donner la nourriture. « Ma grâce te suffit », lui répondit le Seigneur, « car c’est dans la faiblesse que la vertu se fortifie 1 ». Le diable demanda de mettre Job à l’épreuve, et l’obtint 2. Remarquez bien ceci, mes frères, c’est un mystère profond, qu’il nous faut étudier, reprendre souvent, retenir de manière à ne jamais l’oublier, à cause des épreuves en si grand nombre de cette vie. Que dirai-je? Faut-il mettre saint Paul en parallèle avec Satan ? Saint Paul prie et n’est point exaucé; le diable prie, et reçoit ce qu’il demande. Mais saint Paul ne fut point exaucé, afin qu’il en devînt plus parfait; le diable fut exaucé pour sa propre damnation. Job lui-même enfin recouvra la santé en temps opportun. Dieu différa néanmoins pour le mettre à l’épreuve: il fut longtemps affligé de sa plaie, parla beaucoup, supplia le Seigneur de le délivrer de tant de maux, et le Seigneur ne le délivrait point. Il accorda plus promptement au diable le pouvoir de tenter Job, qu’à Job la délivrance qu’il sollicitait. Apprenez donc â ne point murmurer contre Dieu, et quand vous n’êtes point exaucés, ne cessez de répéter ce que nous avons dit plus haut: « Tous les jours je vous bénirai ». Le Fils unique de Dieu lui-même était venu pour souffrir , pour payer ce qu’il ne devait point, pour mourir entre les mains des pécheurs, pour effacer de son sang l’arrêt de notre mort ; c’est pour cela qu’il était venu ; et néanmoins afin de te donner l’exemple de la patience, il a pris le corps de notre faiblesse pour le transfigurer, en le rendant conforme à son corps glorieux 3. « Mon Père », dit-il, « que ce calice s’éloigne de moi, s’il est possible 4». Et bien qu’il ne
1. II Cor. XII, 7-9 — 2. Job, I, 9-12; II, 4-6. — 3. Philipp. III, 21. — 4. Matth. XXVI, 39.
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reçut point ce qu’il semblait demander, afin d’accomplir cette parole du psaume : « Je vous bénirai chaque jour » ; toutefois a-t-il ajouté: « Que votre volonté s’accomplisse et non pas la mienne, ô mon Père. Les yeux de tous espèrent en vous, et vous leur donnez la nourriture en temps opportun».
20. « Vous ouvrez la main et vous comblez de vos bontés tout ce qui respire 1». Si quelquefois vous ne donnez point, vous donnez toutefois en temps opportun ; vous différez sans refuser, et cela en temps opportun.
21. «Le Seigneur est juste dans toutes ses voies 2». Qu’il nous frappe ou qu’il nous guérisse, il n’en est pas moins juste; il n’y a point d’injustice en lui. Aussi tomas les saints, dans l’affliction, ont chanté sa justice et sollicité ses bienfaits. Ils ont dit tout d’abord : Ce que vous faites est juste, Seigneur. Ainsi pria Daniel, ainsi tous les autres saints : Vos jugements sont justes, il est bien pour nous, il est juste de souffrir 3. Ils n’ont point cru que Dieu iût manquer de justice, ou d’équité, ou de sagesse. Ils l’ont béni quand il les frappait, béni encore quand il les nourrissait. «Le Seigneur est juste dans toutes ses voies». Que nul ne regarde ses douleurs comme une injustice de la part de Dieu, qu’il chante la justice de Dieu et n’accuse que sa propre injustice. « Le Seigneur est juste dans toutes ses voies, il est saint dans toutes ses oeuvres ».
22. « Le Seigneur est proche de ceux qui l’invoquent 4 ». Mais que devient cette parole : « Voilà qu’ils m’invoqueront, et je ne les exaucerai point 5 ? » Vois d’abord ce qui suit: « De tous ceux qui l’invoquent en vérité ». Car beaucoup l’invoquent, mais non point dans la vérité; ils désirent quelque chose de lui, mais sans le chercher lui-même. Pourquoi aimer Dieu? Parce qu’il m’a donné la santé. J’en conviens, c’est lui qui te l’a donnée. Nul autre que lui ne saurait donner la santé. Je l’aime, dit celui-ci, parce qu’il m’a donné une femme riche, à moi qui étais dans l’indigence, une femme soumise. Tu as raison, c’est Dieu qui te l’a donnée. Il m’a donné, dit celui-là, des enfants nombreux et sages, une grande famille, de grands biens. Est-ce pour cela que tu l’aimes ? Pour cela que tu n’attends plus rien de lui? Sois encore
1. Ps. CXLIV,
16.— 2. Id. 17. — 3. Dan, III, 27-31; IX, 5-19. — 4. Ps. CXLIV, 18. — 5. Prov. I, 28.
affamé, frappe encore à la porte du Père de famille, il a d’autres biens à te donner. Avec tout ce que tu as reçu, tu es pauvre encore et tu ne le sais pas. Tu es encore vêtu d’une chair misérable et mortelle, tu n’as pas reçu ce vêtement de gloire et d’immortalité, et tu es déjà las de prier? « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 1». Donc, si Dieu est bon pour t’avoir donné ces biens, quel ne sera point ton bonheur, quand il se sera lui-même donné? Tu as tant désiré de lui; je t’en prie, désire qu’il te fasse don de lui-même. Il n’y a pas dans ces biens plus de délices que dans lui-même, et l’on ne saurait aucunement les lui comparer. Donc celui qui préfère Dieu lui-même, dont il a reçu tous ces biens, à ces mêmes biens qui font sa joie, invoque Dieu en vérité. Pour vous faire mieux comprendre mes paroles, faisons à ces hommes cette proposition : S’il plaisait à Dieu de vous ôter tous ces biens qui font votre joie, qu’arriverait-il ? Qu’on l’aimerait moins, et que nul ne dirait : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; ainsi qu’il a plu au Seigneur il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 2 ». Mais que dit cet homme à qui Dieu a enlevé ses biens? O Dieu! que vous ai-je fait? Pourquoi m’ôter mes biens pour les donner à d’autres? Vous les donnez à des méchants, et les enlevez à vos serviteurs, C’est accuser Dieu d’injustice et faire valoir votre justice. Au contraire, accuse-toi, et bénis Dieu. Tu auras le coeur droit quand tu béniras Dieu des biens qu’il t’aura faits, sans l’aimer moins dans les maux qu’il faut supporter. C’est là invoquer Dieu en vérité. Dieu exauce tous ceux qui l’invoquent de la sorte:
«Il est proche», c’est-à-dire qu’il est là, bien qu’il ne t’ait pas donné encore ce que tu désires. Un médecin met quelquefois sur les yeux ou sur les entrailles, tel emplâtre qui ne guérit qu’en brûlant. Que le malade le supplie de l’enlever, le médecin attendra le moment, loin de se plier à la volonté du malade; et toutefois il ne l’abandonne point. Il est près de lui sans lui complaire, et lui complaît d’autant moins qu’il est plus près de le guérir. C’est pour le guérir qu’il a mis l’emplâtre, pour le guérir encore qu’il ne fait point ce que voudrait ce malade. Dieu ne t’exauce point dans ton désir actuel, afin de
1. Matth.
V, 6. — 2. Job, I, 21.
242
te donner la santé pour l’avenir; et en cela il fait aussi ta volonté. Car un malade qui ne veut rien de brûlant, veut néanmoins la santé. « Le Seigneur est donc près de tous ceux qui l’invoquent». Mais comment de tous? « De tous ceux qui l’invoquent dans la vérité ». Il soutient, quand ils chancellent, « ceux qui l’invoquent dans la vérité ».
23. « Il fera la volonté de ceux qui le craignent ». Il fera leur volonté; oui, il la fera; s’il ne la fait pas maintenant, il la fera un jour. Si tu crains Dieu au point de faire sa volonté, voilà qu’à son tour il devient ton serviteur, et fait ta volonté. « Il exaucera leurs prières, et les sauvera 1». Ainsi en est-il du médecin qui exauce, puisqu’il sauve. Quand le Seigneur en agira-t-il ainsi? Ecoute un mot de l’Apôtre : « C’est l’espérance qui nous sauve; or, l’espérance que l’on voit n’est plus une espérance; et si nous ne voyons point ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience 2 » ; et ce que nous attendons, c’est le salut, qui est sur le point d’être révélé au dernier jour, comme nous l’apprend saint Pierre 3.
24. « Le Seigneur garde tous ceux qui l’aiment, et il perdra les pécheurs ». Vous voyez en Dieu et une sévérité et une douceur inexprimables. Il sauve tous ceux qui espèrent
1. Ps.
CXLIV, 19. — 2. Rom. VIII, 24, 25. — 3. I Pierre, I, 5.
en lui, tous ceux qui le craignent, tous ceux qui l’invoquent dans la vérité: « Et il perdra les pécheurs 1». Quels sont tous ces pécheurs, sinon tous ceux qui persévèrent dans le péché, qui osent bien s’en prendre, non point à eux-mêmes, mais à Dieu, qui disputent continuellement contre lui; qui désespèrent du pardon de leurs fautes, qui les accumulent encore dans ce désespoir, ou bien qui se flattent faussement dû pardon, et qui, dans cette espérance funeste, ne quittent jamais, ni leurs péchés, ni leur impiété ? Un temps viendra où Dieu fera le discernement, où il en fera deux parts, une à sa droite, et l’autre à sa gauche ; où les justes recevront le royaume éternel, et les méchants le feu éternel 2. « Il perdra tous les pécheurs ».
25. Puisqu’il en èst ainsi, mes frères, et que nous venons d’entendre la bénédiction du Seigneur, les oeuvres du Seigneur, les merveilles du Seigneur, les miséricordes du Seigneur, les sévérités du Seigneur, sa providence dans toutes ses oeuvres, la confession glorieuse qui monte vers lui de toutes parts; écoutez comment le Psalmiste conclut à la g1oire de Dieu: « Ma bouche publiera les louanges du Seigneur; que toute chair bénisse son saint nom dans les siècles, et dans les siècles des siècles 3 ».
1. Ps. CXLIV, 20. — 2. Matth. XXV, 32, 33, 46. — 3. Ps. CXLIV, 21.
145
SERMON AU PEUPLE.
CHANT DE L’ÂME EXILÉE.
Ici-bas notre âme s’efforce de s’élever à Dieu qui est descendu jusqu’à elle. — Bénis le Seigneur, ô mon âme. La joie est proposée ainsi à l’âme dans le trouble ; et l’interlocuteur n’est pas le corps, qui ne saurait donner un conseil, et qui est corruptible et inférieur à l’âme, celle-ci fût-elle souillée, comme le plomb le plus net est inférieur à l’or le plus maculé. C’est donc la partie supérieure, qui s’adresse à la partie inférieure, troublée par son attachement aux créatures, tandis que l’âme a besoin de s’attacher à Dieu afin qu’il la dirige, comme elle-même dirige le corps.
Je bénirai le Seigneur pendant ma vie, ou dans la terre des vivants, alors que le Seigneur sera notre héritage. Ici-bas nous passons, allant à une destination bien différente, comme le riche et Lazare ; mais dans la maison du Seigneur, nous le bénirons éternellement. Dieu seul doit être notre appui, et non les hommes qui ne sauraient sauver, encore moins les hérétiques se vantant de donner le salut. L’esprit s’en ira, et ils retourneront dans la terre avec leurs pensées. Bienheureux celui qui a pour appui le Dieu de Jacob, qui le fait Israël ; il est à nous par le culte que nous lui rendons et par te soin qu’il prend de nous sans l’un ou sans l’autre l’homme est stérile. Mais Dieu prend-il soin des hommes ? Oui, parce qu’il est le créateur de tout, et même du moindre insecte, et de plus qu’il sauvera les hommes et les animaux. Toutefois, selon l’Apôtre, il n’a aucun soin des bœufs ; mais c’est en ce sens qu’il ne donne pas des préceptes qui les concernent. L’Evangile nous dit que Dieu pourvoit à la subsistance des animaux. Nulle part on ne voit qu’il leur ait donné des préceptes, tandis que l’on voit que le moindre passereau ne tombera pas sans la volonté de Dieu, pas plus qu’un cheveu de notre tête.
C’est Dieu qui garde la vérité, qui rend justice à ceux que l’on opprime, c’est-à-dire à ceux qui souffrent pour la justice, et non à cause du mat qu’ils ont fait. Ainsi les hérétiques se plaignent des lois portées contre eux ; qu’ils considèrent leurs oeuvres qu’ils voient si elles sont justes. L’Evangile n’assigne pas le bonheur à ceux qui souffrent, mais à ceux qui souffrent pour la justice. Or, l’Eglise souffre pour la justice, elle qui doit vivre parmi ces scandales ; mais il n’en est pas ainsi des hérétiques persuadant aux hommes de nier qu’ils soient chrétiens, les conduisant à l’apostasie, et se prétendant justes.
Dans les ministres de l’Eglise, ne nous inquiétons pas de la sainteté de l’homme ; c’est Dieu qui donne la nourriture, et à tous ceux qui ont faim et soif de la justice. C’est lui qui délie les captifs et non les hérétiques, lui qui donne la sagesse aux aveugles. Cette captivité est celle du corps, dont Dieu nous délivrera en le rendant immortel. C’est pour ceux que le péché fait tomber que le Christ est descendu, lui qui aime les justes, les étrangers qui viennent dans le giron de l’Eglise il soutient la veuve ou l’Eglise sans époux en cette vie, et l’orphelin on le chrétien détaché de tout ce qui est ici-bas ; il confond la voie des impies, ou la voie large de ceux qui ne connaissent que les jouissances terrestres, et donne aux justes le royaume éternel.
1. Les divins cantiques font les délices de notre esprit; les larmes qu’ils font couler ne sont pas sans joie. Un chrétien fidèle, étranger au monde, n’a pas de plus agréable souvenir quecelui de cette cité dont il est banni; mais ce n’est ni sans douleur, ni sans soupir, que dans l’exil on se souvient de la patrie. Toutefois, l’espoir d’y retourner nous encourage et adoucit la douleur du bannissement. Que ces paroles divines s’emparent de votre coeur; que celui qui vous possède s’empare de son héritage ou de vos âmes, de peur qu’elles ne se détournent vers d’autres objets. Que chacun de vous soit ici tout entier, et non là; c’est-à-dire tout entier dans cette parole, qui retentit sur la terre, afin que cette parole élève notre coeur, et qu’il ne soit plus ici-bas. Car Dieu est avec nous, afin que nous soyons avec lui. Celui, en effet, qui est descendu jusqu’à nous, pour être avec nous, nous élève, afin que nous demeurions avec lui. C’est pour cela qu’il n’a point dédaigné notre exil, parce que Celui qui a tout créé n’est nulle part étranger.
2. Vous venez d’entendre un psaume; c’est la voix de quelqu’un, la vôtre si vous le voulez, une voix qui exhorte l’âme à louer Dieu, et qui se dit : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ». Souvent, en effet, dans les peines de cette vie, dans les épreuves, votre âme se trouble en dépit de vos efforts; et c’est à cause de ce trouble que nous lisons dans un autre psaume « Pourquoi tant de tristesse, ô mon âme, et pourquoi me troubler? » Or, afin de calmer ce trouble, voilà que le Prophète lui propose une joie non point encore en réalité, mais en espérance; et à cette âme pleine de trouble, d’anxiété, de tristesse, de chagrin, il dit: « Espérez dans le Seigneur, car je le confesserai encore 2 ». II place dans la confession cette espérance qui le
1. Ps.
CXLV, 2. — 2. Id. XLII, 5.
244
relève, comme si cette âme qui le troublait par sa tristesse lui disait : Pourquoi me faire espérer dans le Seigneur? la conscience que j’ai de mes fautes m’en détourne ; je sais le mal que j’ai fait, et tu me dis: «Espère dans le Seigneur». Tu as péché, il est vrai ; sur quoi néanmoins baser ton espérance? C’est que je « le confesserai ». De même que Dieu hait le pécheur qui défend ses péchés, de même il aide celui qui les confesse. C’est donc cette espérance, et elle ne saurait être sans joie, bien que dans les difficultés de cette vie pleine d’orages et de tempêtes; c’est, dis-je, cette espérance qui relève notre âme, et qui lui donne la joie, comme l’a dit l’Apôtre: « Soyez pleins de joie dans l’espérance, et patients dans vos maux ». Elle se relève donc pour louer le Seigneur, et on lui dit : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ».
3. Mais quel est l’interlocuteur, et à qui s’adresse-t-il ? Que dirons-nous, mes frères? Est-ce la chair qui dit: « Bénis le Seigneur, « Ô mon âme? » La chair peut-elle donner à l’âme un conseil aussi salutaire? Quelque soumise qu’elle soit, à quelque servitude que nous l’ayons réduite par les forces qui nous viennent de Dieu; dût-elle nous obéir comme l’esclave le plus docile; c’est beaucoup déjà qu’elle ne nous soit point un obstacle. Ensuite, mes frères, on ne demande conseil qu’aux plus parfaits. Notre âme est bonne sans doute, notre chair est bonne, puisque l’une et l’autre sont l’ouvrage de celui qui a bien t’ait toutes choses 2. Quoique ces deux substances soient bonnes chacune en son genre, l’Apôtre a dit néanmoins : « Le corps est mort à cause du péché 3 ». Sans doute ce corps sera tel un jour que Dieu nous l’a promis; mais il ne l’est pas encore, et nous nous réjouissons dans l’espérance qu’un jour il sera racheté, selon cette parole de l’Apôtre: « Nous gémissons en nous-mêmes, dans l’attente de l’adoption, qui sera la délivrance de notre corps. Car nous sommes sauvés par l’espérance. Mais l’espérance qui verrait ne serait plus l’espérance; comment espérer ce que l’on voit? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 4». Bien que notre corps soit bon en lui-même ; néanmoins, tant qu’il est mortel à cause du péché, tant qu’il est dans l’indigence, tant qu’il est assujetti à la corruption et au
1. Rom. XIII, 12.— 2. Gen. I,31.— 3. Rom. VIII, 10.— 4. Id. 23-25.
changement, de manière à n’avoir en lui-même aucune consistance, assurément nous avons lieu d’en désirer la rédemption, qui le tirera de cette misère. Mais comment doit-il être un jour? Tel que l’Apôtre nous l’adit quelque part : « Il faut que ce corps corruptible soit revêtu d’in corruption, et que ce corps mortel soit revêtu d’immortalité 1». Mais notre corps fût-il déjà un corps céleste et spirituel, un corps angélique et dans la société des anges, il ne pourrait même, en cet état, donner des avis à notre âme. Car le corps, dès lors qu’il est corps, est inférieur à l’âme, et l’âme la plus vile est toujours supérieure au corps le plus excellent.
4. Ne vous étonnez point qu’une âme vile et pécheresse soit toujours préférable au corps le plus parfait, le plus accompli; non point par son mérite, maïs par sa nature. Sans doute l’âme pécheresse a toujours quelque souillure par ses désirs déréglés; et néanmoins l’or, fût-il souillé, est toujours plus précieux que le plomb le plus pur. Que votre esprit passe en revue toutes les créatures, et vous ne trouverez pas incroyable que l’âme la plus vile soit plus précieuse que le corps le plus excellent. L’âme et le corps sont bien différents; j’ai un reproche pour l’âme, un éloge pour le corps; un reproche pour l’âme qui est dans l’injustice, un éloge pour le corps qui est vigoureux. Et toutefois, dans son genre, je puis louer ou blâmer l’âme, comme je puis blâmer ou louer le corps. Si vous me demandez quel est le meilleur, ou ce que j’ai blâmé, ou ce que j’ai loué, ma réponse vous étonnera. Assurément j’ai blâmé l’un, j’ai loué l’autre; et quand on me demande quel est le meilleur, je réponds: Ce que j’ai blâmé est préférable à ce que j’ai loué. Si ma réponse te surprend, souviens-toi de ce que j’ai dit à propos du plomb et de l’or. J’ai blâmé l’or il n’est pas bon, il est souillé, il n’est ni brillant ni épuré ; ce plomb est très bon, rien de plus net. J’ai blâmé l’un, j’ai loué l’autre; je les mets sous tes yeux, blâmant l’un et louant l’autre. Mais après ce reproche et cette louange, situ me demandes quel est le meilleur, je répondrai l’or le moins pur est préférable au plomb le plus net. Comment préférable? Pourquoi le blâmer dès lors? Pourquoi l’ai-je blâmé? Parce que cet or n’est point ce qu’il peut être. Que peut-il
1. I Cor. XV, 53.
245
être? Epuré, bien supérieur. Je l’ai blâmé parce qu’il n’est point encore épuré. Pourquoi ai-je loué le plomb? Parce qu’il est épuré au point de ne pouvoir devenir meilleur. Tu dis de même d’un cheval, qu’il est excellent, d’un homme qu’il est très-mauvais; et néanmoins tu préfères l’homme que tu méprises au cheval que tu estimes. Qu’on vienne à te demander quel est le meilleur des deux, tu répondras: L’homme, non par ses mérites, mais par sa nature. Il en est de même des professions. Tu diras : un excellent savetier, par exemple, et tu blâmeras un jurisconsulte, parce que beaucoup de lois lui échappent; te voilà donc louant un savetier, blâmant un légiste, et néanmoins, qu’on te demande celui qui est supérieur, tu préféreras le légiste, tout imparfait qu’il soit, au plus habile savetier. Que votre charité veuille bien m’écouter. Très-souvent, après avoir beaucoup Joué d’une part, et beaucoup blâmé d’autre part, nous préférons encore ce que nous avons blâmé à ce que nous avons loué. La nature de l’âme est bien supérieure à la nature du corps, elle est plus excellente, elle est spirituelle, incorporelle; elle touche à la substance de Dieu. C’est quelque chose d’invisible, qui régit notre corps, met les membres en mouvement, applique les sens, forme les pensées, produit les actions, reçoit une infinité d’images; et qui pourrait, mes frères bien-aimés, louer l’âme suffisamment? Et si l’on se trouve lourd en faisant l’éloge de l’âme, qui pourra suffire à louer l’auteur de l’âme? Telle est néanmoins la grâce de Dieu, que notre interlocuteur s’écrie : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ». Qui pourrait louer Dieu? S’il disait : Chante, ô mon âme, tes propres louanges; peut-être ne trouverait-elle pas assez de paroles. « Bénis Dieu », lui dit-il. Cherche dans la ferveur de ta piété; lu n’auras point assez de louanges. Mieux vaut succomber en louant Dieu, que te louer avec avantage. Dès qu’on loue Dieu, sans expliquer ce que l’on voudrait, la pensée s’avance toujours dans les régions intérieures, et cette ampleur de pensée te rend plus capable de recevoir celui que tu bénis.
5. Qui donc, ainsi que j’avais commencé à le dire, quel
interlocuteur vient nous dire s Bénis le Seigneur, ô mon âme? » Ce n’est point
la chair. Car un corps, fût-il angélique, est inférieur à l’âme et ne saurait
donner des conseils à ce qui est supérieur. L’âme serait bien malheureuse, si
elle attendait un conseil du corps. La chair a raison d’obéir, elle est pour
l’âme une servante : c’est l’âme qui commande, la chair qui obéit, l’âme qui
conduit, la chair qui se laisse conduire ; comment la chair pourrait-elle
donner à l’âme un conseil? Qui donc nous dit ici : « Bénis le Seigneur, ô mon
âme? » Après la chair et l’âme nous ne trouvons plus rien dans l’homme : tout
homme n’est que cela, une âme et un corps. Serait-ce l’âme qui se tiendrait ce
langage, qui se parlerait à elle-même, qui s’exhorterait et s’exciterait de la
sorte? Une partie d’elle-même était dans le trouble et dans la fluctuation;
mais l’autre partie, que l’on nomme l’âme raisonnable, qui s’occupe de la
sagesse, qui s’attache à Dieu, soupire vers lui, voyant que dans sa partie
inférieure elle est troublée par des mouvements charnels, et forcée par les
désirs terrestres de se répandre à l’extérieur, et d’abandonner Dieu
intérieurement, elle revient d’elle-même du dehors au dedans, de ce qui est
moindre à ce qui est supérieur, de ce qui est bas à ce qui est plus relevé, et
elle s’écrie : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ». Quelles délices trouverais-tu
dans ce monde? Qu’y vois-tu de louable ou d’aimable? Que pourrais-tu y aimer?
Quelque part que se tournent les sens de ton corps, tu vois le ciel, tu vois la
terre; ce que tu aimes sur la terre est terrestre, ce que tu aimes dans le ciel
est céleste. Partout quelque chose à aimer, partout quelque chose à louer; mais
combien est plus louable encore celui qui a fait tout ce que relèvent tes
louanges! Il y a longtemps déjà que tu vis dans ces préoccupations, que ces
désirs si variés t’ont blessée, t’ont meurtrie; partagée entre lant d’amours,
tu es partout inquiète, jamais en assurance : recueille-toi en toi-même, et si
quelque chose te plaît au dehors, cherche quel en est l’auteur. Rien ne te
paraît plus beau sur la terre que l’or et l’argent, par exemple, que les
animaux, que les arbres, que les campagnes; parcours ainsi toute la terre. Mais
dans le ciel, quoi de plus beau que le soleil, la Lune, les astres? Parcours
ainsi tout le ciel : assurément tout cela est d’une beauté supérieure, car tout
ce que Dieu a fait est très-bon 1. Partout la beauté de l’oeuvre te prêche la
beauté de l’ouvrier. Tu
1. Gen. I,
31.
246
admires l’édifice, aimes-en l’architecte. Ne te laisse pas absorber par l’oeuvre, au point d’en oublier l’auteur. Ce qui t’absorbe à ce point, il l’a mis au-dessous de toi, parce que c’est
-toi qu’il a fait au-dessous de lui-même. Nous attacher à ce qui est en liant, c’est fouler aux pieds ce qui est inférieur; te séparer de ce qui est en haut, c’est faire de tout le reste un supplice tour toi. C’est ce qui est arrivé, mes frères. L’homme a reçu un corps qui devait le servir: il devait avoir Dieu pour maître, le corps pour serviteur; au-dessus de lui le Créateur, au-dessous ce qu’il a créé; l’âme raisonnable placée au milieu reçut pour loi de s’attacher à ce qui est en haut, de régir ce qui est en bas. Mais elle ne saurait conduire ce qui est au-dessous d’elle, si elle-même n’est dirigée par ce qui lui est supérieur. Qu’elle abandonne ce qui est meilleur, et l’inférieur l’entraîne. Elle ne peut gouverner ce qu’elle gouvernait, parce qu’elle n’a point voulu se laisser conduire par son véritable guide. Qu’elle revienne donc et le bénisse. Eclairée par la lumière de Dieu, dans cette partie d’elle-même qui est raisonnable, et par où lui vient le conseil, l’âme se donne un conseil appuyé sur l’éternité de son auteur. Elle lit en Dieu quelque chose que l’on doit et craindre, et louer, et aimer, et désirer, et saisir, sans le tenir encore, sans l’avoir saisi; elle est enchaînée sous le coup d’un éclair, et n’est point assez forte pour y demeurer. Elle se recueille donc comme pour recouvrer la santé, et s’écrie : « Bénis le Seigneur, ô mon âme».
6. Quoi donc, mes frères? ne louons-nous pas le Seigneur? Ne lui chantons-nous pas chaque jour des hymnes? Chaque jour, autant qu’il est en nous, les louanges de Dieu ne s’échappent-elles point de nos bouches et de nos coeurs? Et qu’est-ce que nous louons? Ce qui est infiniment grand, comme est bien faible tout moyen de le louer. Comment le panégyriste peut-il atteindre dans sa hauteur celui qu’il veut chanter? Un homme s’en vient devant Dieu, il chante longtemps, le mouvement est sur ses lèvres, mais ses pensées voltigent de désirs en désirs Notre esprit est donc là pour louer Dieu à sa façon, tandis que l’âme, tiraillée par une foute de désirs, de soins et d’affaires, est dans l’agitation. L’esprit ou cette partie supérieure de l’âme, la voit dans cette fluctuation, et pour la détourner de ces inquiétudes fâcheuses, lui dit: « Bénis le Seigneur, ô mon âme». A quoi bon ces autres sollicitudes ? Pourquoi te laisser absorber par le soin de ces choses terrestres? Debout avec moi, et bénis le Seigneur. Mais l’âme appesantie , incapable d’une attitude ferme et digne, répond à l’esprit « Je louerai le Seigneur pendant ma vie ». Qu’est-ce à dire, pendant ma vie? C’est parce que je suis dans une véritable mort. Commence donc par exhorter ton âme : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ». Et ton âme te répondra : Je le fais autant que je puis, mais faiblement, mais avec langueur, avec inconstance. Pourquoi? C’est que « nous sommes loin du Seigneur, tant que nous sommes en cette vie 1». Pourquoi louer ainsi Dieu, d’une manière si imparfaite, si inconstante? Interroge l’Ecriture : « C’est que le corps corruptible appesantit l’âme, et que cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 2 ». Délivrez-moi de ce corps qui appesantit l’âme, et je louerai le Seigneur ; délivrez-moi de cette habitation terrestre qui abat l’esprit capable des plus hautes pensées, afin que de cette multitude je passe à une seule, qui sera de louer Dieu; mais dans l’état où je suis , ma langueur m’en empêche. Quoi donc ? Te faudra-t-il garder le silence, et ne jamais louer le Seigneur parfaitement ? « Je louerai le Seigneur pendant ma vie».
7. Qu’est-ce à dire, « pendant ma vie ? ».Vous êtes ici-bas mon espérance. C’est ici que vous êtes mon espérance, disons-nous à Dieu; quant à devenir mon héritage, ce n’est point ici-bas, mais dans la terre des vivants; et la terre que nous habitons est la terre des mourants 3. Nous sommes ici-bas de passage, l’in. portant c’est le terme où nous allons. Ici-bas, en effet, le méchant est un passager, comme le juste est un passager. Car nous ne voyons point que le juste passe, tandis que le méchant demeure, ou que le méchant passe, tandis que le juste demeure ; ils passent tous deux, mais non pour la même destination. Ils étaient bien deux, ce pauvre, couvert d’ulcères, couché à la porte du riche, et ce riche vêtu de pourpre et de fin lin, qui faisait chaque jour bonne chère. Ils étaient ici-bas tous deux, passaient tous deux par ici-bas, mais n’allaient point au même lieu; ils ont une destination différente, où les conduisent des
1. II Cor.
V, 6. — 2. Sag. IX, 15 — 3.
Ps. CXLI, 6.
247
mérites bien différents. Le pauvre passa de la terre au sein d’Abraham, et le riche dans les tourments de l’enfer. Ils sont rapprochés sur la terre, l’un dans sa maison, l’autre devant sa porte, et la mort les a tellement séparés, qu’Abraham dit au riche: « Entre vous et nous, un immense abîme est éternel 1». Donc, mes frères, puisque c’est l’espérance qui est ici-bas notre nourriture, et que nous n’avons de vie parfaite que celle qui nous est promise ; ici-bas, les gémissements; ici-bas, les épreuves et les angoisses; ici-bas, les chagrins et les dangers ; notre âme louera le Seigneur comme il doit être loué quand s’accomplira celte parole d’un autre psaume: « Bienheureux ceux qui habitent votre mai son, ils vous loueront dans les siècles des siècles 2 » ; lorsque tout consistera pour nous à louer Dieu. Mais quand cela s’accomplira-t-il ? « Dans ma vie ». Qu’avons-nous, en effet, maintenant? Le Prophète pourrait l’appeler ma mort. Pourquoi ta mort? Parce que je suis éloigné du Seigneur. Si ma vie consiste à m’attacher à lui, m’en séparer c’est la mort. Mais d’où te vient ta consolation? De l’espérance. C’est donc l’espérance qui fait ta vie ; que l’espérance te porte à louer Dieu, te porte à le chanter. Ne chante point ce qui te fait mourir, chante ce qui te fait vivre. La mort te vient des afflictions de ce monde, et la vie de l’espérance du siècle futur. « Je louerai le Seigneur pendant ma vie », est-il dit.
8. Et comment loueras-tu ton Seigneur? « Je chanterai des psaumes à Dieu, tant que je suis ». Quelle est cette louange : « Tant que je suis je chanterai au Seigneur ? »Voyez, mes frères, ce que nous serons alors c’est être toujours, que louer toujours. Voilà que tu es aujourd’hui; est-ce ton Dieu que tu bénis tant que tu es?Voilà que tu chantais; mais une affaire t’a détourné, tu ne chantes plus, et tu es néanmoins ; tu es donc, mais sans chanter. Peut-être même la convoitise a-t-elle incliné ton coeur vers quelque objet, et tu offenses l’oreille de ton Dieu, loin de chanter ses louanges: et tu es cependant. Quelle sera donc cette louange que tu offriras à Dieu, dès lors que tu le béniras tant que tu seras? Mais qu’est-ce à dire: « Tant que je suis? » Est-ce qu’un jour le Prophète ne sera plus? Point du tout; il sera dans une
1. Luc, XVI,
19-26. — 2. Ps. LXXIII, 5.
éternelle durée, et dès lors dans une durée véritable. Une durée qui finit dans le temps, tant qu’on la prolonge, n’est pas une longue durée. « Je chanterai mon Dieu, tant que je suis».
9. Jusque-là, c’est bien. Tu béniras le Seigneur pendant ta vie ; tant que tu es ici-bas, tu chanteras ton avenir en Dieu. C’est bien attends de lui ce qui peut donner la confiance. Que l’espérance ne vous abandonne point dans ce lieu d’exil et d’épreuves, dans ces pièges et ces perfidies de notre ennemi, dans ces épreuves que le monde soulève comme des orages, dans ces labeurs et ces amertumes qui nous environnent de toutes parts. Que ferons-nous donc? Ecoute ce qui suit : « Ne mettez point votre confiance dans les princes ». Voilà, mes frères, une parole importante, c’est une parole divine, et qui vient d’en haut. Ici-bas, en effet, a’i milieu de nos faiblesses, l’âme, en butte à la tribulation, en vient à désespérer de Dieu et cherche à s’appuyer sur les hommes. Disons à l’homme que poursuit le malheur : Il est un homme puissant qui pourrait vous délivrer ; le voilà qui sourit, qui tressaille, qui se. redresse. Dites-lui : Voilà que Dieu va vous délivrer; et le voilà glacé par le désespoir. Le secours d’un mortel que l’on te promet te fait tressaillir de joie, et le secours de l’immortel t’attristera ? On te promet la délivrance par celui qui a besoin d’être délivré, et lu en ressens de la joie comme d’un grand secours; on te promet le secours de Celui qui est le libérateur, qui n’a aucun besoin de délivrance, et cette promesse te parait une fable. Malheur à ces pensées injustes, qui nous éloignent de Dieu, pensées qui sont la désolation, la mort la plus épouvantable. Approche donc, ô mon frère, commence à désirer, commence à chercher, commence à connaître celui qui t’a fait. Il n’abandonnera point son oeuvre, si son oeuvre ne l’abandonne point. Tourne- toi donc vers ce Dieu à qui tu as dit: « Je louerai le Seigneur pendant ma vie, je chanterai le Seigneur tant que je suis». Plein de l’esprit d’en haut, le Prophète nous avertit; et comme on ferait à des hommes éloignés, à des hommes égarés, et qui, loin de vouloir bénir le Seigneur, ne veulent même point espérer en lui, le Prophète nous crie : « Ne mettez point votre confiance dans les princes, dans les enfants des hommes, en qui n’est point le (248) salut 1». Le salut n’est que dans le Fils de l’homme , et non parce qu’il est fils de l’homme, mais parce qu’il est le Fils de Dieu; non parce qu’il a pris de toi, mais parce qu’il a conservé en lui-même. Nul homme donc n’a le salut, puisque le salut est dans le fils de l’homme précisément parce qu’il est « Dieu, et Dieu béni dans tous les siècles ».Il est dit du Christ qu’il est né d’eux selon la chair 2. De qui ? Des Juifs; c’est de nos pères que le Christ est né selon la chair. Mais cequi est né selon la chair, est-ce là tout le Christ? Non, car ce n’est point selon la chair qu’il est par-dessus tout le Dieu béni dans tous les siècles. C’est pour cela qu’il est le salut, puisque le salut appartient au Seigneur. Nous lisons, en effet, dans un autre psaume: « Le salut vient du Seigneur, et votre bénédiction sera sur votre peuple 3 ». C’est donc vainement que les hommes s’attribuent le pouvoir de sauver. Qu’ils se sauvent, s’ils le peuvent. Réponds à cet orgueilleux: Dire que tu me donneras le salut, c’est te glorifier; commence par te sauver, et vois si le salut est en toi. En considérant avec attention ta propre faiblesse, tu vois que tu ne l’as pas encore. Ne dis donc plus que j’aie à l’attendre de loi, mais, plutôt, attends avec moi ce salut. « Ne mettez point votre confiance dans les princes, et dans les fils des hommes, en qui n’est pas le salut». Voici venir, je ne sais d’où, certains princes qui nous disent: Moi je baptise, et tout ce que je donnerai, c’est ce qui est saint ; ce que vous avez reçu d’un autre n’est rien, ce qui vient de moi, au contraire, est quelque chose. O homme, ô prince, veux-tu être de ces enfants des hommes, de ces princes en qui n’est pas le salut? J’ai donc le salut, précisément parce que c’est toi qui me le donnes? Ce que tu donnes est-il à toi? Et même est-ce bien toi qui le donnes? Peut-on même dire que tu le donnes ? Que le canal dise alors que c’est lui qui donne l’eau; que le tuyau dise que c’est lui-même qui coule; que le héraut dise que c’est lui qui fait grâce. Pour moi, dans l’eau j’envisage la source, et dans la voix du héraut je reconnais le juge. Tu ne seras donc point l’auteur de mon salut. Il le sera, celui qui me donne pleine assurance; et je ne suis point sûr de toi. Et si tu n’es orgueilleux, je ne suis point seul pour douter de toi, tu en doutes avec moi.
1. Ps. CXLV, 3. — 2. Rom. IX, 5. — 3. Ps. III, 9.
Donc le salut me vient de celui qui est pardessus tout, puisque le salut vient du Seigneur. Toi, je te rencontre parmi les enfants des hommes, parmi les princes, et j’entends la voix du psaume: « Ne mettez point votre confiance dans les princes, dans les fils des hommes, en qui n’est point le salut ».
10. Qu’appelle-t-on vulgairement les enfants des hommes? Veux-tu le savoir? « Son esprit s’en ira, et la chair retournera dans sa terre 1 ». Voilà tout ce que dit la chair, sans savoir combien de temps elle parlera: elle menace et ne sait combien elle vivra. Son esprit s’en ira subitement, et élle retournera dans sa terre. Mais son esprit s’en ira-t-il comme il le voudra? Il s’en ira, et même s’en ira quand il ne le voudra point, et dans un temps qu’il ignore retournera dans sa terre. Quand l’âme s’en ira, la chair retournera dans la terre. Mais parce que c’était la chair qui parlait de la sorte (Pour dire en effet: Comptez sur moi, c’est moi qui vous donne, il n’y a que des hommes dont il est dit: « Ils sont chair »), « voilà que l’esprit sortira, et « elle retournera dans la poussière; en ce « jour périront toutes ses pensées o. Qu’est devenue cette enflure? Qu’est devenu cet orgueil? Où est cette jactance? Peut-être cet homme est-il au lieu du bonheur, avec les justes, si tant est qu’il soit passé. Car je ne sais où sera passé celui qui parle de la sorte. C’est l’orgueil qui parle de la sorte, et je ne sais où vont ces hommes, à moins qu’en jetant les yeux sur un autre psaume je ne voie pour eux un passage funeste. « J’ai vu « l’impie élevé plus haut que les cèdres du Liban, et j’ai passé, et voilà qu’il n’était plus, et je l’ai cherché, et sa place ne s’est e plus trouvée 2 ». Cet homme juste qui a passé, sans trouver l’impie, est donc arrivé où l’impie n’était point. Ecoutons donc tous, mes frères, écoutons, mes bien-aimés en Dieu. Quelles que soient nos tribulations, quel que soit notre désir de la grâce divine, gardons-nous de mettre notre confiance dans les princes, ou dans les fils des hommes, en qui n’est pas le salut. Tout cela est mortel, tout cela passe et doit finir, « Son esprit s’en ira, et il retournera dans sa terre : en ce jour périront toute ses pensées ».
11. Que faire donc, si nous ne devons espérer ni dans les fils des hommes, ni dans
1. Ps.
CXLV, 4. — 2. Id. XXXVI, 35, 36.
249
les princes? Que faire? « Bienheureux celui dont le Dieu de Jacob est le soutien 1». Heureux donc, non pas tel ou tel homme, non pas tel ou tel ange, mais celui qui a pour soutien le Dieu de Jacob : parce qu’il soutint Jacob au point d’en faire Israël. Secours éclatant! car Israël voit Dieu. Donc au milieu du pèlerinage de cette vie, si tu as pour soutien le Dieu de Jacob, tu deviendras Israël et tu seras le voyant de Dieu ; alors il n’aura plus ni labeur, ni gémissement, aux cuisantes inquiétudes succéderont les saintes louanges. « Bienheureux celui qui a pour soutien le Dieu de Jacob », et de ce même Jacob. Pourquoi ce bonheur? Il gémit quelque temps encore ici-bas ; mais « son espérance est dans le Seigneur son Dieu ». Celui en qui est maintenant son espérance, sera un jour pour lui son bien. Est-ce me tromper, mes frères, que dire que Dieu sera un jour notre bien? Ne pourrais-je pas dire qu’il sera notre héritage? « Vous êtes mon espérance, ma portion dans la terre des vivants 2 ». Vous serez donc mon partage, Seigneur; vous serez ma possession, et vous ne posséderez. Tu seras, ô mon frère, la possession de Dieu, et Dieu sera la tienne. Tu semas sa portion, afin qu’il te cultive, et il sera la portion pour le cultiver. Tu cultives le Seigneur en effet, et il daigne te cultiver. Je rends mon culte à Dieu, disons-nous, et l’on nous comprend. Mais comment Dieu peut-il ne cultiver? Nous lisons dans l’Apôtre : « Vous êtes le champ que Dieu cultive, l’édifice qu’il bâtit 3 ». Et le Seigneur : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments, et mon Père est le vigneron 4 ». Le Seigneur donc te cultive pour te faire porter du fruit, et tu offres ton culte à Dieu, pour porter aussi du fruit. Que Dieu te cultive, c’est un avantage pour toi, et que tu offres ton culte à Dieu, c’est encore un avantage. Que Dieu cesse de cultiver l’homme, et l’homme est un champ stérile; que l’homme cesse de cultiver Dieu, c’est encore l’homme qui est désert. Dieu ne tire aucun accroissement de ton culte, ne perd rien de ton abandon. Il sera donc notre possession, afin de nous alimenter; et nous serons son héritage, afin qu’il nous gouverne.
12. « Son espérance est dans le Seigneur son Dieu ». Qu’est-ce que ce Seigneur son
1. Ps. CXLV, 5. — 2. Id. CXLI , 6. — 3. I Cor. III, 9. — 4. Jean, XV, I, 5
Dieu? Ecoutez, mes frères. Il en est beaucoup qui ont plusieurs dieux, et qu’ils appellent leurs maîtres, leurs dieux. Mais, dit l’Apôtre, « Bien qu’il y en ait beaucoup que l’on nomme dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, et qu’il y ait ainsi plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, le Père, d’où procèdent toutes choses, et un seul Seigneur, qui est Jésus-Christ, par qui tout a été fait 1 ». Que Dieu donc soit ton espérance, qu’il soit ton Dieu, que ton espoir soit en lui. Il a mis également sa confiance dans son Seigneur et son Dieu, celui qui adore Saturne; il a mis son espoir dans son Seigneur et son Dieu, celui qui adore Mars, ou Neptune, ou Mercure; que dis-je? qui adore son ventre, et dont il est dit : « Leur dieu c’est le ventre 2 ». Tel est donc le dieu de l’un et tel le dieu de l’autre. Mais quel est le Dieu de celui que le Prophète appelle heureux? « Celui qui a fait le ciel et la terre et e tout ce qui est en eux 3 ». Notre Dieu est grand, mes frères! Gloire à son saint nom, puisqu’il a daigné faire de nous son héritage. Tu ne vois pas encore le Seigneur, et tu ne saurais aimer pleinement ce que tu ne saurais voir encore. Tout ce que tu vois est son ouvrage. Tu admires le monde, et pourquoi point le Créateur du monde? Tu vois le ciel, et tu es dans l’effroi; tu considères la terre, et tu es dans la stupeur; comment embrasser par la pensée l’étendue des mers? Considère ces étoiles innombrables; considère ces germes si nombreux, ces animaux si divers, et ceux qui nagent dans les eaux et ceux qui rampent sur la terre, et ceux qui volent dans les airs, et ceux qui marquent leur passage dans les cieux, combien tout cela est grand, est admirable, est surprenant de beauté! Et voilà qu’il est ton Dieu, celui qui a fait tout cela. Mets en lui ton espérance, afin d’être heureux. « Son espérance est dans le Seigneur son Dieu ». Quel Dieu? « Celui qui a fait le ciel et la terre, et tout ce qu’ils renferment». Combien notre Dieu est grand!
13. Voyez, mes frères, combien est grand, combien est bon le Dieu qui fait de si grandes choses. Quelle a donc été la pensée de Dieu, (si toutefois l’on peut dire de Dieu qu’il a pensé) quand « il a fait le ciel et la terre, et tout ce. qui est en eux? » Tout cela est grand
1. I Cor. VIII, 5, 6. — 2. Philipp. III, 19 — 3. Ps. CXLV, 6.
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sans doute, me dira l’homme, je le vois: Dieu a fait le ciel, et la terre, et les mers. Mais quand est-ce que Dieu me compte parmi ses oeuvres? Est-il vrai qu’il prenne soin de moi, que je sois l’objet de ses pensées, qu’il sache même que je suis en vie? Que dis-tu, ô mon frère? ferme ton coeur à ces funestes pensées; prends place parmi ceux dont nous disions tout à l’heure : « Je louerai le Seigneur dans ma vie, je chanterai mon Dieu tant que je suis ». Mais c’est à des hommes tièdes que notre interlocuteur tient ce langage, il les stimule, il semble craindre qu’ils ne désespèrent d’eux-mêmes, dès lors que peut-être ils ne sont point dans la pensée de Dieu. Ils sont nombreux, en effet, ceux qui pensent de la sortent. Mais ils ne quittent le Seigneur, ils ne s’abandonnent au courant de toutes sortes de péchés, que par cette pensée que Dieu ne prend d’eux aucun souci. Ecoute les saintes Ecritures, et ne désespère plus de toi-même. Celui qui a pris soin de te faire n’aura-t-il donc plus soin de te refaire? Ton Dieu n’est-il pas celui qui a fait le ciel et la terre? Si le Prophète n’avait rien ajouté, peut-être pourrais-tu dire : Le Dieu qui a fait le ciel et la terre est grand sans doute; mais sa pensée descend-elle jusqu’à moi? On te répondrait : C’est lui qui t’a fait. Comment? Est-ce donc moi qui suis le ciel, ou moi la terre, ou moi la mer? Il est évident que je ne suis ni le ciel, ni la terre, ni la mer; mais je suis sur la terre. Tu es donc sur la terre, tu l’accordes du moins. Ecoute maintenant que Dieu n’a pas fait seulement le ciel, et la terre et les mers; car « il a fait le ciel, et la terre, et la mer, et tout ce qui les occupe ». Si donc tout ce qui les occupe est son ouvrage, toi aussi. Dire toi, ce n’est point assez : il a fait le passereau, la sauterelle, un vermisseau ; il n’est rien de tout cela qu’il n’ait fait, rien dont il ne prenne soin. Et ce soin n’est point éveillé par ses lois seulement, puisqu’il n’a donné des préceptes qu’à l’homme seul. Le Psalmiste a dit en effet : « Vous sauverez, Seigneur mon Dieu, les hommes et les animaux, selon votre grande miséricorde 1 ». C’est donc selon votre infinie miséricorde que vous sauverez les hommes et les bêtes. Mais l’Apôtre ajoute : « Est-ce que Dieu prend soin des boeufs 2 ? ». D’une part nous lisons donc :
1. Ps. XXXV, 7. — 2. I Cor. IX, 9.
Dieu ne prend aucun soin des boeufs; d’autre part : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux ». Est-ce là une contradiction? Que veut dire l’Apôtre dans cette question : « Dieu prend-il soin des boeufs? » Quand le Seigneur a dit : « Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le grain 1 », avait-il donc en vue les boeufs? Il voulait spécifier certains boeufs en particulier. Car le Seigneur n’entend pas t’apprendre à soigner des boeufs; l’homme fait ici naturellement ce qu’il doit faire. Il est ainsi fait qu’il doit prendre soin des animaux qui lui appartiennent, Dieu ne lui a fait aucun précepte à cet égard, il lui a seulement donné la tendance qui l’a rendu propre à le faire: voilà ce qu’a fait Dieu. Mais un autre doit le conduire, comme lui-même conduit son bétail; et celui qui le dirige, lui a donné des préceptes. C’est donc dans le sens d’un précepte que Dieu se met peu en peine des boeufs; mais dans le sens de cette providence universelle par laquelle il a créé tout, et gouverne tout, nous devons dire : « C’est vous, Seigneur,qui « sauverez les hommes et les animaux ».
14. Que votre charité redouble d’attention. Quelqu’un m’objectera peut-être : C’est le Nouveau Testament qui dit que Dieu ne prend pas soin des boeufs ; tandis que l’Ancien Testament nous dit: « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux ». On calomnie parfois les deux Testaments, en disant qu’il ne sont point d’accord. Qu’un homme s’en vienne me dire qu’il y a contradiction entre l’Ancien et le Nouveau, et me demander dans le Nouveau un passage qui ressemble à celui-ci : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux»; que répondrai-je?Rien de plus sommaire dans le Nouveau Testament, que l’Evangile. Or, je trouve dans cet Evangile que Dieu prend soin de tous les animaux, et dès lors nul ne saurait me contredire. L’Apôtre serait-il donc en contradiction ave l’Evangile? Ecoutons le Seigneur lui-même prince et maître des Apôtres : «Considérez », nous dit-il, « les oiseaux du ciel, qui ne sèment point, qui ne moissonnent point, qui n’amassent point dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit 2 ». Donc, en dehors de l’homme, Dieu prend soin des animaux, seulement pour les nourrir, non pour leur donner des lois. Donc, s’il s’agit des préceptes,
1. Deut. XXV, 4. — 2. Matth. VI, 26.
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Dieu n’a aucun soin des boeufs ; mais quand il s’agit de créer, de paître, de gouverner, de conduire, tout appartient à Dieu. « Deux passereaux ne se vendent-ils pas une obole », dit Notre-Seigneur Jésus-Christ , « et l’un d’eux ne tombera pas sur la terre sans la volonté de votre Père? N’êtes-vous pas beaucoup plus qu’eux? » Garde-toi donc de dire: Dieu n’a de moi nul souci. Dieu prend soin de ton âme, Dieu prend soin de ton corps, parce que Dieu a fait ton âme et a fait ton corps. Mais Dieu, diras-tu, ne me discerne point dans une si grande foule. Voici dans l’Evangile un texte bien surprenant: « Tous les cheveux de votre tête sont comptés » 1.
15. « Dieu donc est mon Dieu, en lui est mon espérance ; c’est lui qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qui les occupe». Mais en ce qui me concerne, que fait-il pour moi? « Il conserve la vérité pour jamais 2 ». Le Prophète nous apprend à aimer Dieu et à le craindre. « Il garde pour toujours la vérité ». Quelle est la vérité qu’il garde pour jamais, quelle vérité et comment la conserver? « Il rend justice à ceux que l’on opprime». Il prend en main la défense de ceux que l’on opprime, et il leur rend justice, mes frères. A qui? A ceux que l’on opprime, en châtiant les oppresseurs. Si donc il favorise les opprimés et châtie les oppresseurs, vois parmi lesquels tu veux être compté. Vois et considère si tu veux être parmi les opprimés, ou parmi les oppresseurs. Voici une parole de saint Paul, qui s’adresse à toi : « C’est être déjà criminel », te dit-il, «que d’avoir des procès. Pourquoi ne pas souffrir qu’on vous fasse tort 3 ? » Le voilà qui blâme les hommes de ne vouloir endurer aucun tort. Il ne l’engage pas à souffrir la peine, mais l’injure; car toute peine n’est pas pour cela une injure. Il n’y a d’injure qu’à souffrir contre le droit. te dis pas : Je suis au nombre de ceux qui souffrent l’injure, car j’ai souffert à telle ou elle occasion. Vois si c’est injustement que tu as souffert. Les voleurs souffrent souvent, nais non l’injustice. Les hommes coupables le crimes, de maléfices, d’effractions, d’adultères, de corruption, souffrent tous de grands maux, mais ne souffrent pas l’injustice. Autre est endurer l’injustice, et autre subir une affliction, une peine, une douleur, un châtiment. Considère où tu es, vois ce que tu as
1. Matth.
X, 29-31. — 2. Ps. CXLV, 7. — 3. I Cor. XI, 7.
fait, la cause de ta souffrance, et tu comprendras par là ce que tu endures; car le droit et l’injustice sont contradictoires , puisque le droit c’est tout ce qui est juste. Mais tout ce qu’on appelle droit, n’est pas le droit pour cela. Que sera-ce si l’on se fait un droit injuste? On ne saurait donc appeler droit ce qui est inique. Le véritable droit est donc bût ce qui est juste. Examine dès lors ce que lu as fait, et non ce que tu souffres. Si tu as fait ce qui est juste, ta douleur est injuste; mais si tu as commis l’injustice, tu souffres justement.
16. Pourquoi parler ainsi, mes frères ? Afin que les hérétiques 1 ne s’applaudissent point quand ils ont à souffrir de la part des édits des princes d’ici-bas, afin qu’ils ne se mettent pas au nombre de ceux qui souffrent injustement, et qu’ils ne disent point : Voici un psaume consolant pour moi, puisque j’adore le Dieu « qui rendra justice à tous ceux que l’on opprime ». J’ai des raisons pour te demander si c’est injustement que tu souffres. Si tu as pratiqué ce qui est juste, on est injuste en te châtiant. Mais est-ce une justice de se soulever contre le Christ? Est-ce une justice d’élever autel contre autel, par une orgueilleuse rébellion? Est-ce justice de déchirer l’Eglise, quand les bourreaux ne déchirent point la tunique du Christ 2? Si tout cela n’est point le droit, tout ce que tu endures pour l’avoir fait est donc juste. Tu n’es donc pas au nombre de ceux qui souffrent injustement. Je lis dans l’Evangile un passage plus clair encore : « Bienheureux » , est-il dit « ceux qui souffrent persécution ». Attends:
pourquoi te hâter? Pourquoi dire: c’est moi? Attends, dis-je, et je te lirai tout. Tu as entendu : « Bienheureux ceux qui souffrent u persécution » ; et déjà tu commences à t’adjuger ce bonheur. Voici tout le passage, situ le permets; vois ce qui suit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice 3 ». Dis maintenant : C’est moi. Dis: C’est moi, si tu l’oses. Reprenons alors ce que nous avons dit plus haut , et pour abréger, faisons une seule question : Si tu condamnais un homme sans connaître bien sa cause, aurais-tu l’audace de prétendre garder la justice ? Appellerais-tu injustice le mal qui pourrait t’en revenir ? Tu t’ériges donc insolemment sur le tribunal de ton coeur, pour
1. Les Donatistes. — 2. Jean, XIX, 24. — 3.Matth. V, 10.
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en être précipité bientôt, et tu oses bien juger un homme dont tu ignores la cause? Traiter ainsi un seul homme, c’est injustice, et tu te croiras juste en traitant de la sorte le monde entier? Et qui donc, mes frères bien-aimés, qui donc endure l’injustice, sinon l’Eglise catholique qui souffre tous ces maux ? Elle gémit au milieu de tant de scandales des hérétiques, elle voit les artifices, les insinuations perfides arracher les faibles de son giron; elle voit les petits enfants que l’on traîne je ne sais par quels détours, comme par autant de cavernes détestables, et que l’on rebaptise, pour anéantir en eux Jésus-Christ, pour tuer en eux, non plus cette chair mortelle qui en fait des hommes, mais ce qui doit les faire vivre éternellement. On fait dire à un homme: Je ne suis point chrétien, et l’on appelle cela juste. Tu te présenteras à l’évêque, lui dit-on, garde-toi de lui dire que tu es chrétien. Te dire chrétien, c’est t’exposer à n’en rien recevoir; dis que tu ne l’es pas, et tu recevras. Quel est cet avis, ô chrétien? Que nous enseignes-tu? Tu souffres persécution, j’en conviens; mais n’es-tu pas plus réellement un persécuteur? Quand les empereurs persécutaient les chrétiens, ils les contraignaient par la menace, comme toi par la persuasion. Tu fais dire à un chrétien qu’il ne l’est pas, obtenant ainsi par la persuasion ce que les bourreaux n’obtenaient point par la mort. Tu laisses vivre un homme qui nie être chrétien. Il est renégat, et il vit ? Non, il ne vit plus. C’est un cadavre qui te répond. Frappé par le glaive du persécuteur, le martyr est tombé, mais il vit; celui à qui tu parles est debout, mais il est tombé. Souffrir pour de tels crimes, est-ce donc une injustice? Point d’illusion; si tes actes sont injustes , c’est justement que tu souffres. A qui donc fait justice « Celui qui garde la vérité éternellement? » A ceux qui subissent l’injustice.
17. Viens donc, et avec tes raisonnements si sages, si ingénieux, si subtils, viens nous dire que c’est là une véritable nourriture, dis-nous: Un affamé peut-il en nourrir un autre, c’est-à-dire un pécheur donner la sainteté? Un homme qui meurt de faim peut-il donner à manger? un malade peut-il guérir ? un homme garrotté en délier un autre? Grandes et subtiles raisons, dont on veut séduire les impies ! Que notre psaume leur ferme la bouche : « Dieu qui donne la nourriture à ceux qui ont faim ». Je n’attends rien de toi, « c’est Dieu qui donne la nourriture aux affamés ». A quels affamés? à tous. Qu’est. ce à dire, à tous? C’est-à-dire qu’il donne la nourriture à tous les animaux, à tous les hommes, et il ne réserverait aucune nourriture à ses bien-aimés ? S’ils ont une autre faim , ils ont aussi une autre nourriture. Cherchons d’abord de quoi ils ont faim, et nous verrons ensuite quelle est leur nourriture. « Bienheureux ceux qui ont faim et soit de la justice , parce qu’ils seront rassasiés 1 ». Nous devons avoir faim de Dieu. Présentons-nous devant sa porte, en sa présence, prions-le comme des mendiants; « c’est lui qui donne la nourriture à ceux qui ont faim ». Pourquoi, hérétique, le vanter de délier, de relever, d’éclairer? Diras-tu que tu es délivré, que tu es debout, que tu es lumière? loin de là. Ecoute ce qui vient d’être dit: « Ne mettez point votre confiance dans les princes, dans les fils des hommes, en qui n’est point le salut ». Ils ne donnent point le salut. Arrière donc tous les hérétiques. « C’est le Seigneur qui délie les captifs, le Seigneur qui relève ceux qui sont tombés , le Seigneur qui donne la sagesse aux aveugles 2 », c’est-à-dire qu’il rend sages ceux qui sont aveugles. Cette pensée nous explique parfaitement les précédentes; cette parole : « Il délie ceux que l’on enchaîne », aurait pu nous faire croire qu’il s’agit ici de ces serviteurs qu’un maître a mis aux fers pour quelque faute; et celle-ci:
« Il relève ceux qui tombent », reporte notre pensée sur l’homme qui trébuche et tombe,ou que son cheval renverse. Il est d’autres chutes, comme il est d’autres chaînes, comme il est d’autres ténèbres et une autre lumière. Le Prophète nous dit que le Seigneur « donne la sagesse aux aveugles », et non qu’il éclaire les aveugles, de peur qu’on ne le comprenne à la lettre, comme on le fait de cet aveugle à qui le Seigneur ouvrit les yeux et qu’il sauva, en faisant de la boue avec sa salive 3. Afin que nous n’attendions aucune de ces faveurs temporelles, le Prophète nous parle de cette lumière de la sagesse qui éclaire les aveugles. Les captifs donc sont déliés, les hommes tombés sont relevés, dans le même sens que les aveugles arrivent à la lumière de la sagesse. D’où vient que nous sommes enchaînés?
1. Matth. — 2. Ps. CXLV, 8.— 3. Jean, IX, 6, 7.
quelle chute nous a brisés ? Notre corps fut d’abord pour nous un ornement; le péché en fait une lourde chaîne. Quelle est cette chaîne que nous portons? Notre mortalité. Ecoute l’apôtre saint Paul, encore enchaîné dans ce lieu d’exil. Quelles contrées n’a point parcourues cet enchaîné? ses chaînes lui furent peu lourdes, puisque, nonobstant leur poids, il prêcha l’Evangile à l’univers entier: l’esprit de charité souleva ses chaînes, et il parcourut une infinité de régions. Que nous dit-il néanmoins? « Mon désir est d’être délié, afin d’aller avec le Christ ». Et toutefois, sa compassion pour les autres captifs lui fait désirer d’être lié, afin de les servir encore: « Mais demeurer en la chair», nous dit-il, « m’est nécessaire à cause de vous ». C’est donc « le Seigneur qui délie les captifs », c’est-à-dire qui, de mortels, nous rend immortels. « C’est le Seigneur qui relève ceux qui tombent ». Pourquoi tomber? parce qu’ils se sont élevés. Pourquoi sont-ils relevés? parce qu’ils se sont humiliés, Adam tomba et fut brisé 2 ; il tomba, tandis que le Christ descendit. Pourquoi descendre, lui qui n’avait fait aucune chute, sinon afin de relever celui qui était tombé? « Le Seigneur donne aux aveugles la sagesse ; le Seigneur aime les justes ». Aussi rend-il justice à ceux qui souffrent injustement,
18. Et quels sont ces justes? jusqu’où va maintenant leur justice? Voilà que le Prophète ajoute: « Le Seigneur garde les prosélytes 3 ». Ces prosélytes sont les étrangers or, toute l’Eglise de la Gentilité est prosélyte. Etrangère, elle s’est unie à nos pères, devenant ainsi leur fille, non par la naissance charnelle, mais par l’imitation de leur foi. Toutefois, c’est le Seigneur, et non plus un homme qui la protège. « Il soutiendra la meuve et l’orphelin ». Ne croyons pas qu’il doive soutenir l’orphelin dans son héritage, ou la veuve dans je ne sais quel procès. Sans doute le Seigneur nous soutient dans ces sortes d’affaires ; c’est lui qui fait le bien dans tous les services que les hommes se rendent mutuellement; lui qui soutient l’orphelin, n’abandonne point la veuve; mais en un sens, nous sommes tous orphelins, parce que notre père, sans être mort, est cependant absent. Sans doute les hommes appellent orphelin celui dont le père est mort, et à vrai
1. Philipp. I, 23, 24. — 2. Gen. III, 6. — 3. Ps. CXLV, 9.
dire, nos pères sont vivants, puisque l’âme ne meurt point. Ils vivent dans les supplices s’ils ont été méchants, et dans le repos, s’ils ont fait le bien: rien n’est perdu aux yeux du Créateur. Toutefois, aussi longtemps que nous sommes dans ce corps mortel, et que nous habitons un lieu d’exil, nous sommes loin de notre Père, à qui nous crions: « Notre Père qui êtes aux cieux 1». L’Eglise est donc veuve, puisqu’elle n’a point d’époux ici-bas, puisque son époux est absent. Il viendra, cet Epoux invisible qui la protége, cet Epoux désiré. Nous avons pour lui de violents désirs, nous aspirons à lui sans le voir. Un jour nous le verrons, nous jouirons de ses embrassements, sila foi nous tient attachés à lui, maintenant qu’il est invisible. Que veut donc nous montrer le Prophète dans cet orphelin et cette veuve, sinon ceux que l’on abandonne sans secours? Que l’âme délaissée ici-bas se promette le secours du Seigneur. Quelles que soient tes richesses, ton or, y mets-tu ta confiance? Tu n’es plus un prosélyte, un orplielin, tu n’es point compté avec les veuves, tu as un ami ; si tu t’appuies sur lui, délaissant le Seigneur, tu n’es pas sans secours. As-tu tous ces biens, sans t’en prévaloir, sans y mettre ta confiance? Tu as pour Dieu un orphelin, pour Dieu une veuve. Il soutient donc ceux que l’on abandonne, c’est là ce que dit le Prophète: « il soutient la veuve, il soutient l’orphelin ».
19. « Il confondra la voie des impies ». Quelle est cette voie des pécheurs? De rire de ce que nous disons ici. Quel est l’orphelin, nous disent-ils? quelle est la veuve? qu’est-ce que ce royaume des cieux, ce châtiment de l’enfer? Tout cela, fables chrétiennes! Je tiens àce que je vois: « Mangeons et buvons, car nous mourrons demain ». Prends garde aux paroles insidieuses de ces hommes; qu’elles ne descendent point de l’oreille dans le coeur; qu’elles rencontrent des épines dans ton oreille, et qu’il se retire devant leur aiguillon, celui qui essaierait d’y entrer. « Les mauvais discours corrompent les bonnes moeurs 2 », Mais pourquoi donc ces impies sont-ils heureux, me dira-t-on? Ils n’adorent point Dieu, ils commettent chaque jour de grands péchés, et cependant ils ont tous ces biens que je n’ai point. Loin de toi de rien envier aux pécheurs. Tu vois ce qu’ils reçoivent,
1. Matth. VI, 9.— 2. I Cor. XV, 32, 33.
mais ne vois-tu pas ce que Dieu leur réserve? Et comment voir ce qui est invisible, me diras-tu? La foi a des yeux, mes frères, et des yeux plus grands, plus perçants, plus durables que les yeux du corps. Ces yeux n’ont trompé personne; ah ! que ces yeux soient toujours vers le Seigneur, afin qu’il dégage tes pieds de toute embûche 1. La voie des pécheurs te plaît, parce qu’elle est large, et que beaucoup y sont entrés; tu en vois la largeur, mais non la fin. Cette fin, c’est un précipice; cette fin est un gouffre sans fond; et ceux qui marchent à l’aise et avec allégresse dans cette voie large sont plongés dans l’abîme. Mais tes yeux ne sont point assez perçants pour voir cette fin malheureuse : crois-en dès lors celui qui la voit. Et quel homme la voit donc? Nul homme, sans doute; mais le Seigneur est descendu pour te faire croire à Dieu. Or, voudrais-tu n’en pas croire le Seigneur ton Dieu, qui te dit : « Elle est large et spacieuse, la voie qui conduit à la perdition, et beaucoup y entrent par elle 2? » Telle est la voie que doit confondre le Seigneur, parce qu’elle est la voie des impies.
20. Et quand cette voie sera à sa fin que nous restera-t-il? « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 3 ». C’est
1. Ps, XXIV, 15. — 2. Matth. VII, 13. — 3. Id.XXV, 31.
par là que termine le Psalmiste : « Il confondra la voie des pécheurs ». Et toi? « Le Seigneur régnera éternellement 1 » ; réjouis-toi, parce qu’il régnera pour toi. Réjouis-toi, parce que tu seras son royaume. Vois en effet ce qui suit. Tu es certainement citoyen de Sion, et non de Babylone, ou de la cité de ce monde qui doit périr; mais tu appartiens à cette Sion affligée, étrangère pour un temps, et qui doit régner dans l’éternité. C’est donc de toi qu’il est question dans cette fin. « Le Seigneur régnera éternellement, ce Seigneur qui est ton Dieu, ô Sion ». Ton Dieu donc, ô Sion, doit régner éternellement; mais ton Dieu régnerait-il sans toi? « Et de génération en génération ». Le Prophète nomme deux générations, parce qu’il ne pouvait les nommer toutes. Mais la fin des paroles ne peut mettre la fin de l’éternité. L’éternité n’a que quatre syllabes, mais en soi-même elle est sans fin. On ne saurait t’en parler qu’en disant : « Ton Dieu régnera de génération en génération ». C’est dire peu; et si on le disait tout un jour, ce serait peu encore; et si on le répétait toute sa vie, ne cesserait-on pas enfin de le dire? Aime l’éternité, ô mon frère : tu régneras sans fin, si tu n’as d’autre fin que le Christ; avec lui tu régneras dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il!
1. Ps. CXLV, 10.
146
SERMON AU PEUPLE, PRÊCHÉ PROBABLEMENT A CARTHAGE.
LA VIE DU JUSTE.
Il est bon de chanter des psaumes au Seigneur, qui peut nous récompenser, et s’il n’accorde pas toujours ce qu’on lui demande, c’est qu’il est père et connaît ce qui doit nous être utile. Louer Dieu, ce n’est point simplement chanter en son honneur: le Prophète veut ici un psaume, et le psaume s’exécute sur un instrument de musique, ce qui exige l’action des doigts, et nous figure les oeuvres. Une oeuvre bonne est donc une louange, et le péché devient un silence ; le tort que l’on inédite, un silence aussi. Toute action faite pour obéir à Dieu est donc une louange; elle est un blasphème dès qu’elle est eu dehors des bornes prescrites ; car la louange n’est pas bonne dans la bouche du pécheur, la licence est un un faux, et Dieu est attentif aux oeuvres plus qu’à la voix. L’Apôtre nous dit que nous devons louer Dieu, parce que le Christ est mort pour tous, et le Psalmiste, parce que Dieu bâtit Jérusalem, nous rassemble à la voix des Apôtres, guérit les coeurs brisés par le repentir ; or, ces coeurs brisés qui. sont un sacrifice agréable à Dieu, sont les coeurs humbles, qui confessent leurs péchés, les châtient sur eux-mêmes. C’est l’oeuvre de la rédemption. Mais la guérison ne sera parfaite que dans l’autre vie. En attendant le Seigneur bande nos plaies, quand il nous redresse par ses préceptes, et- nous aide par ses sacrements, qui sont comme des appareils et qu’il lèvera dans l’autre vie. — C’est Dieu qui compte les étoiles ou les flambeaux qui nous éclairent pour la vie éternelle ; tous ces flambeaux ne sont point marqués cependant pour la vie éternelle, et Dieu appelle par leurs noms ceux qui auront la charité et se tiendront unis à lui.
Dieu est grand, on ne saurait mesurer sa sagesse, qui est le nombre même, la mesure. Nous aurons part à cette mesure immuable, quand nous habiterons Jérusalem. Demandons à Dieu qu’il bande nos plaies, et dans les difficultés de l’Ecriture, frappons à la porte avec humilité. Dieu renverse tous ceux que leur orgueil fait regimber. Les Manichéens ont regimbé contre les Ecritures, et Dieu les a jetés à terre. Or, la terre pour eux, c’est la chair, et ils n’ont eu sur Dieu que des pensées grossières. Pour arriver au Seigneur, accusons-nous tout d’abord, puis faisons de bonnes oeuvres, et nous nous rapprocherons de Dieu en reformant en nous son image que le méchant a effacée ; de là. cette expression, qu’il est loin de Dieu. C’est ce même Dieu qui couvre le ciel de nuages, ou ses Ecritures de mystères, et prépare à la terre, les pluies de l’intelligence et de la grâce ; qui fait croître l’herbe sur les montagnes, c’est-à-dire qui amène les grands du monde, comme Zachée, à la pratique des bonnes oeuvres, qui prépare l’herbe pour les hommes en servitude, ou pour les ministres de l’Eglise qui ont droit à leur nourriture. Dépensons en bonnes oeuvres, au moins la dîme de nos revenus, car nous devons être plus parfaits que les Pharisiens.
Ces petits des corbeaux qui invoquent le Seigneur, c’est nous les fils des Gentils, convertis à la foi. Dieu ne met point ses complaisances dans la puissance du cheval ou dans l’orgueilleux qui lève la tête, ni dans les tabernacles de l’homme, c’est-à-dire dans l’hérésie, mais dans son Eglise. Espérons en lui, non comme Judas qui douta de sa miséricorde.
1. Nous avons écouté avec attention chanter notre psaume ; mais l’entendre tous, n’était pas le comprendre bus. Quelle attention ne devons-nous pas y apporter maintenant, si, comme je l’espère et le désire, Dieu touché des prières de tous ces auditeurs, nous dévoile ce qu’il y a d’obscur, de manière que votre attention à m’écouter vous soit profitable, et que nul ne s’en retourne sans fruit? Que dit le psaume en commençant? « Louez le Seigneur ». Voilà ce qui nous est dit, et non seu1ement à nous, mais encore à toutes nations. Cette voix que des lecteurs font entendre çà et là, est recueillie par des Eglises particulières ; mais la grande voix de Dieu qui domine toutes les autres, ne cesse de nous exhorter à le louer. Or, comme si nous demandions au Seigneur pourquoi nous devons louer Dieu, voyez quelle raison il nous donne: « Louez le Seigneur » , nous dit-il, « parce qu’il est bon de lui chanter des psaumes ». Est-ce donc là tout ce qui nous en reviendra? Louons le Seigneur. Pourquoi? « Parce qu’il est bon de lui chanter des psaumes ». Je voudrais bien, dira-t-on, louer le Seigneur, mais s’il payait ma louange de quelque récompense. Comment louer gratuitement, ne serait-ce qu’un homme? On ne loue donc les hommes que dans l’espoir d’une récompense; mais quiconque loue Dieu, ne saurait-il en attendre aucune récompense, ni demander, ni espérer? On loue un homme faible et avec espérance; on loue le Tout-Puissant et il n’aurait rien à donner? Serait-il impuissant à donner ce qu’on lui demande? Que peut désirer l’homme, qui ne soit sous la main de Dieu ? Quand on loue un homme, il arrive que l’on désire ce qu’il ne saurait donner. Mais pour Dieu, tu peux le louer en toute sécurité ; nul ne saurait dire qu’il est (256) impuissant à donner ce que l’on attend de lui. Nous devons donc louer le Seigneur en nous proposant quelque récompense, bien qu’il ne nous accorde pas toujours ce que nous désirons. Il est père, en effet, et ne donne point à des méchants fils ce q u’ils désirent. Bénissons-le donc, avec espérance et même avec désir, non point de telle ou telle faveur, mais de celle que juge à propos de nous accorder Celui que nous louons. Et il sait ce qui nous convient, c’est à nous d’attendre ce qui nous est utile. L’Apôtre l’a dit : « Nous ne savons ce qu’il convient de demander 1 ». Et le même saint Paul croyait qu’il lui serait avantageux d’être délivré de l’aiguillon de la chair, de cet ange de Satan qui le souffletait, selon ses aveux, et il dit : « Trois fois j’ai prié le Seigneur de m’en délivrer, et il m’a dit : « Ma grâce te suffit, car la vertu se perfectionne dans la faiblesse 2». Il désirait donc une faveur, que Dieu ne lui accorda point àsa volonté, afin de lui procurer la sainteté. Qu’est-ce donc que l’on nous propose ici? « Louez le Seigneur », dit le Prophète. Pourquoi louer le Seigneur? Parce qu’il est bon de lui chanter des hymnes. Ces hymnes sont la louange du Seigneur. C’est dire alors : Louez le Seigneur, parce qu’il est bon de le louer. Ne passons point légèrement sur cette parole : Louez le Seigneur. Elle est dite, et la voilà passée ; c’est fini , et nous rentrons dans le silence ; après avoir loué Dieu, nous nous sommes tus ; après le chant, le repos. Nous passons à ce qui nous reste à faire, et quand il se présente une autre occupation, cesserons-nous pour cela de louer Dieu ? Point du tout ; si la louange n’est qu’un moment sur ta langue, elle doit être continuellement dans ta vie. De là cette excellence du psaume.
2. Le psaume est un chant, non pas un chant quelconque, tuais un chant sur le psaltérion. Or, le psaltérion est un instrument de musique, du genre de la lyre, de la harpe et d’autres semblables. Chanter le psaume n’est donc pas seulement chanter de la voix, mais unir la main à la voix sur l’instrument que l’on appelle psaltérion. Veux-tu donc chanter un psaume? Non-seulement que ta voix fasse retentir les louanges de Dieu mais que tes oeuvres soient d’accord avec ta voix. Si tu ne chantes que de la voix, il y aura
1. Rom. VIII, 26. — 2. II Cor. XII, 7-9.
des silences, mais que ta vie soit une mélodie sans silences Tu es en affaires, et tu médites la ruse ; voilà un silence dans la louange de Dieu : et ce qui est plus grave, non-seulement tu cesses de louer Dieu, mais tu tombes dans le blasphème. Quand on loue Dieu à cause du bien que tu fais, c’est ta bonne oeuvre qui est une louange pour Dieu ; mais quand on blasphème Dieu à cause de tes oeuvres, tes oeuvres sont un blasphème. Que ta voix dès lors se fasse entendre pour stimuler l’oreille, mais que ton cœur ne se taise point, que ta voix ne soit jamais silencieuse. Ne méditer aucun tort dans les affaires, c’est chanter à Dieu. Quand tu manges, quand tu bois, chante, non point en flattant les oreilles par de suaves mélodies, mais en buvant, en mangeant avec sobriété, avec tempérance. Car voici ce que dit l’Apôtre : « Soit que vous buviez, soit que vous mangiez, soit que vous fassiez toute autre chose; faites tout pour la gloire de Dieu 1 ». Si donc tu fais bien de manger et de boire, pour soutenir ton corps et réparer tes forces, en rendant grâces à celui qui soutient ainsi la faiblesse d’un mortel ; boire et manger sont pour toi louer Dieu. Mais si une avide intempérance te pousse au-delà des bornes prescrites par la nature, situ vas jus. qu’à te gorger de vin, boire et manger sont pour toi un blasphème. Après avoir bu et mangé, tu cherches le repos et le sommeil; que ta couche n’accuse rien de honteux, rien de ce qui dépasse les bornes tracées par Dieu; sois chaste même avec ton épouse, et situ veux en avoir des enfants, n’obéis point à une luxure effrénée. Jusque dans ton lit, respecte une épouse ; puisque tous deux vous êtes membres du Christ, tous deux créés parle Christ, et rachetés par le sang du Christ. Agir ainsi, c’est louer Dieu, et rien dès lors n’interrompt ta louange. Mais quand viendra le sommeil ? Même pendant le sommeil, qu’une -conscience coupable ne te réveille point ; un sommeil innocent loue aussi le Seigneur Si donc tu bénis Dieu, chante non-seulement de la langue, mais prends aussi le psaltérion des bonnes oeuvres; parce que ce psaltérion est bon. C’est donc louer Dieu que travailler à ses affaires, louer Dieu que boire et manger, louer Dieu que prendre son repas, louer Dieu que dormir; quand cesse-t-on de louer Dieu? Cette louange sera parfaite quand nous
1. I Cor.
X, 31.
257
arriverons à la cité des saints, quand nous seront semblables aux anges de Dieu 1 ; quand il n’y aura plus à subir de nécessité corporelle, quand nous ne sentirons ni la faim, ni la soif, ni le poids de la chaleur, ni l’engourdissement du froid, ni les tourments de la fièvre, ni la destruction de la mort. Exerçons-nous par avance à cette louange parfaite, en louant Dieu par nos bonnes oeuvres.
3. Aussi, après avoir dit: « Louez le Seigneur, parce qu’il est bon de le louer sur le psaltérion » , le Prophète ajoute : « Que votre louange soit agréable à notre Dieu ». Comment cette louange sera-t-elle agréable à notre Dieu, sinon quand nous le bénirons par une vie pure? Ecoute bien comment cette louange peut lui être agréable. Il est dit ailleurs : « La louange n’est point belle dans la bouche du pécheur 2 ». Si donc la louange n’est point belle dans la bouche du pécheur, elle n’est point agréable ; car il n’y a d’agréable que le beau. Veux-tu que ta louange soit agréable à Dieu? Ne gâte point tes chants mélodieux parles tons faux d’une vie licencieuse. « Que votre louange soit agréable à Dieu ». Qu’est-ce à dire ? Menez une vie pure, ô vous qui louez Dieu. La louange des méchants ne peut que le blesser. Dieu s’arrête plus à considérer ta vie, qu’à écouter le son de ta voix. Assurément tu veux avoir la paix avec ce Dieu que tu chantes, niais comment l’avoir avec lui quand tu es en désaccord avec, toi-même? Quel désaccord avec moi-même , diras-tu? C’est que ta langue rend un son, ta vie un autre son. « Que votre louange soit agréable à Dieu». Un homme peut s’éprendre d’une louange, quand il entend louer avec une voix mélodieuse, des périodes arrondies et de fines pensées; mais «que votre louange soit agréable à Dieu », qui a l’oreille non plus à notre voix, mais à notre coeur, qui n’écoute point l’harmonie des paroles, mais celle de nos bonnes oeuvres.
4. Qui est notre Dieu, pour que notre louange lui soit agréable ? Il veut être doux pour nous, il veut se faire aimer de nous; rendons grâces à sa miséricorde. Il daigne s’offrir à notre amour, non qu’il puisse recevoir quelque chose de nous, mais bien plus pour nous donner lui-même. Comment donc Dieu veut-il se poser devant nous ? Ecoutez l’apôtre saint Paul : « Dieu fait éclater son
1. Matth. XXII, 30. — 2. Eccli. XV, 9.
amour envers vous ». Comment Dieu fait-il éclater cet amour ? Que l’Apôtre nous le dise, afin qu’on le compare avec notre psaume « Dieu», dit-il, « fait éclater son amour envers nous ». Comment le fait-il éclater? « C’est que nous étions pécheurs, et alors le Christ est mort pour nous 1 ». Que réserve donc à ceux qui le bénissent un Dieu qui signale ainsi son amour envers des pécheurs? Ainsi, voilà l’Apôtre qui nous dit que Dieu fait éclater son amour envers nous, au point que le Christ est mort pour les pécheurs ; non pour les laisser dans leur impiété, mais afin que la mort du juste les guérît de leur injustice; maintenant écoute notre psaume, que dit-il après ces paroles « Que notre louange soit agréable à Dieu ? » Voyons s’il nous en donne une raison qui s’accorde avec celle de l’Apôtre : « Que le Christ est mort pour les impies ». C’est, dit le Psalmiste, « qu’il bâtit Jérusalem et qu’il rassemble ceux d’Israël qui sont dispersés 2 ». Voilà que le Seigneur bâtit Jérusalem et qu’il rassemble son peuple épars. Le peuple d’Israël est, en effet, le peuple de Jérusalem, et il y a une Jérusalem éternelle, dont les citoyens sont les anges mêmes. Que signifie donc ici Israël ? Si par Israël nous entendons ce petit-fils d’Abraham, appelé aussi Jacob, comment ce nom d’Israël conviendra-t-il aux anges? Mais si nous examinons le sens de ce nom, car à Jacob le nom fut échangé contre celui d’Israël 6, ce nom d’Israël convient mieux à cette cité bienheureuse, et puissions-nous à notre tour être ensuite Israël. Que veut dire. Israël, en effet? Qui voit Dieu. Donc, les habitants de cette cité des cieux voient Dieu, et ce spectacle de Dieu même fait leur joie dans cette ville si grande et si auguste. Quant à nous, le péché nous a bannis de cette heureuse patrie, il nous a empêchés d’y demeurer, et le poids de notre mortalité nous empêche d’y retourner. Dieu a regardé notre exil, et lui qui rebâtit Jérusalem, en relève la partie tombée. Comment relever cette partie tombée ? « En rassemblant ce qui est dispersé d’Israël ». Une partie d’Israël est tombée, en effet, devenue étrangère; et cette étrangère, Dieu l’a regardée avec miséricorde, et a recherché ceux qui ne le cherchaient point. Comment les a-t-il cherchés ? Qui a-t-il envoyé dans notre captivité ? Il a envoyé un rédempteur selon cette
1. Rom. V, 8, 9.
— 2. Ps. CXLVI, 2. — 3. Gen. XXXII, 28.
258
Parole de l’Apôtre : « Dieu a signalé son amour envers nous, et quand nous étions encore dans le péché, le Christ est mort pour nous 1 ». C’est donc son Fils qu’il a envoyé pour nous racheter de notre captivité. Porte un sac avec toi, lui a-t-il dit, et mets-y le prix des captifs. Il a donc revêtu notre chair mortelle, où était le sang qu’il devait répandre pour nous racheter. Tel est le sang qui rassemble les enfants d’Israël qui sont dispersés. Or, si jadis il rassembla ceux qui étaient dispersés, combien faut-il s’appliquer à rassembler ceux qui le sont aujourd’hui? Si les dispersés d~autrefois furent rassemblés afin que la main de l’Architecte les taillât de manière à les faire entrer dans l’édifice, comment aujourd’hui faut-il rassembler ceux que leur agitation a fait tomber des mains de l’architecte? « C’est le Seigneur qui bâtit Jérusalem». Tel est le Dieu que nous louons, et que nous devons louer pendant toute notre vie : « Le Seigneur qui bâtit Jérusalem, et qui rassemble ceux d’Israël qui sont dispersés ».
5. Comment les rassembler? Que fait- il pour cela? « C’est lui qui guérit ceux dont le coeur est brisé 2 ». C’est ainsi que l’on rassemble ceux d’Israël qui sont dispersés, afin de guérir ceux dont le coeur est brisé. Ceux dont le coeur n’est point brisé, ne sont point guéris. Qu’est-ce alors que briser son coeur ? Je vous le dirai, mes frères, afin que vous puissiez être guéris. Cette expression se trouve en beaucoup d’endroits dans l’Ecriture, et principalement dans celui où le Psalmiste disait en notre nom: « Si vous aviez voulu un sacrifice, je vous l’eusse donné assurément mais les holocaustes ne vous sont point agréables». Quoi donc? Nous faudra-t-il demeurer sans sacrifice? Entends celui que Dieu veut qu’on lui offre. Le Prophète continue en disant : « Le sacrifice agréable à Dieu est une âme affligée, le Seigneur ne dédaignera point un coeur brisé et humilié 3. Il guérit donc les coeurs brisés» : parce qu’il s’approche d’eux pour les guérir; comme il est dit ailleurs: «Le Seigneur est proche de ceux qui ont brisé leur coeur 4 ». Quels coeurs sont brisés? Les coeurs humbles, Quels coeurs ne le sont point? Les orgueilleux. Uni coeur brisé sera guéri, un coeur élevé sera brisé. Car il n’est brisé sans doute, que pour être guéri ensuite.
1. Rom. V, 8. — 2. Ps. CXLVI, 3. — 3. Id. L. 18, 19. — Id. XXXIII, 19.
Que notre coeur donc, mes frères, ne s’élève point avant d’être droit. On s’élève pour sa perte, quand on ne s’est point redressé tout d’abord.
6. « Il guérit ceux dont le coeur est brisé, il bande leurs plaies ». Dieu donc guérit ceux dont le coeur est brisé, et dès lors il guérit ceux qui s’humilient, ceux qui confessent leurs fautes, ceux qui se punissent eux-mêmes, ceux qui exercent contre eux-mêmes un jugement sévère, afin de sentir ensuite sa miséricorde. Voilà ceux que Dieu guérit, mais leur guérison sera parfaite seulement quand cette mortalité sera passée, quand ce corps corruptible sera revêtu d’incorruption, ce corps mortel, d’immortalité 1; quand la chair souillée n’aura plus pour nous aucune sollicitation, non-seulement quand nous n’y succomberons plus, mais quand elle n’aura pires même aucune suggestion. Mainte. nant en effet, mes frères, combien d’attraits coupables pour notre âme ! Sans doute nous y résistons, et nos membres obéissent à la justice et non à l’iniquité; et toutefois le plaisir que nous causent ces sollicitations, bien qu’il n’y ait aucun consentement, est loin de la santé parfaite. Tu seras donc guéri, oui, tu seras guéri si ton coeur est brisé. Ne rougis plus de briser ton coeur; ceux-là, Dieu les guérit. Mais que puis-je faire maintenant, diras-tu? « Selon l’homme intérieur, en effet, je trouve du plaisir dans la loi de Dieu; mais je sens dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché ». Que faire? dis-tu. Brise ton coeur, confesse tes fautes, et dis avec l’Apôtre: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? » afin qu’il te soit répondu: « La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Comment nous délivrera cette grâce dont nous avons reçu maintenant les arrhes? Ecoute le même Apôtre : « Le corps est mort sans doute à cause du péché, mais l’esprit est vie à cause de la justice. Si donc l’esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de sou esprit qui habite en vous 3». Telles sont donc les arrhes qu’a reçues notre esprit, afin que nous commencions par la foi à servir
1. I Cor. XV, 53, 51. — 2. Rom, VII, 22 - 25. — 3. Id. VIII, 10, 11.
259
Dieu, à être appelés justes par la foi, « puisque c’est de la foi que vit le juste 1 ». Tout ce qui nous résiste encore, tout ce qui nous est contraire vient de la mortalité de notre chair, et sera guéri. « Car Dieu rendra la vie à vos corps mortels, par l’esprit qui habite en vous ». C’est pour cela qu’il nous témoigne, par un gage, qu’il veut accomplir ce qu’il nous a promis. Mais maintenant dans cette vie, où nous confessons nos fautes, sans rien posséder encore, dans cette vie qu’arrivera-t-il? Comment être guéri? « Le Seigneur guérit ceux dont le coeur est brisé » ; mais la guérison parfaite arrivera quand nous l’avons dit; toutefois, en cette vie qu’arrive-t-il? « Il bande leurs plaies ». Celui-là, dit le Prophète, qui guérit ceux dont le coeur est brisé, et dont la santé parfaite n’arrivera qu’à la résurrection des morts, celui-là bande aujourd’hui leurs plaies.
7. Comment bander ces plaies? Comme les médecins bandent les fractures. Souvent, en effet, que votre charité veuille bien comprendre ce que comprennent ceux qui l’ont remarqué, ou l’ont appris des médecins: souvent les médecins brisent de nouveau afin de mieux redresser un membre mal replacé, ou mal affermi; ils font une blessure nouvelle, parce qu’une guérison défectueuse devient nuisible. «Les voies du Seigneur sont droites», a dit l’Ecriture, « mais l’homme au coeur dépravé y trouve des scandales 2 ». Qu’est-ce que l’homme au coeur dépravé? L’homme qui a le coeur tortueux. Un tel homme ne voit que du louche dans les paroles de Dieu, que des défauts dans ses actes; tous les jugements de Dieu lui déplaisent, surtout ceux qui doivent le châtier. Le voilà qui s’assied, qui montre que Dieu est en défaut parce qu’il n’agit point selon la corruption de son mur. C’est donc peu pour un coeur dépravé de ne point se redresser selon Dieu; il prête à Dieu sa difformité. Que dit le Seigneur du haut du ciel ? C’est toi qui es tortueux, moi qui suis droit; si tu étais droit, tu reconnaîtrais que je le suis. Posez un bois tortueux sur un pavé bien uni, il ne saurait s’y appliquer : il branle, il est peu solide ; et cela ne vient pas de l’inégalité du pavé, mais de la difformité du bois. C’est ce qu’a dit l’Ecriture : « Que le Dieu d’Israël est bon à ceux dont le coeur est droit 3! » Mais cet autre coeur est tortueux,
1. Rom. I, 17. — 2. Osée, XXV, 10. — 3. Ps. LXXII, 1.
comment le redresser? Il est tortueux et endurci; qu’on brise alors ce coeur tortueux et endurci, qu’on le brise et qu’on le redresse. Tu ne saurais redresser ton coeur mais c’est à toi de le briser, Dieu le redressera. Comment le briser, le rendre contrit? En confessant tes péchés, en les châtiant toi-même. Que veut-on dire autre chose, en se frappant la poitrine? A moins peut-être de croire que nous frappons nos poitrines parce que toutes sont coupables. Mais non, c’est dire par là que nous brisons nos coeurs afin que Dieu les redresse.
8. « Dieu donc guérit ceux dont le coeur est brisé », contrit. Et cette guérison du coeur sera parfaite, quand notre corps sera complètement réparé, selon la promesse que nous en avons. Que fait cependant le médecin? Il bande tes blessures, afin que tu puisses arriver à la santé pleine et entière, et que tout ce qui a été brisé et bandé redevienne solide. Quelles bandes nous seront appliquées? Les sacrements de cette vie. Ces sacrements qui nous consolent, sont autant de bandages qui guérissent nos meurtrissures; ce que nous disons en vous parlant, ces exhortations qui frappent vos oreilles et qui passent, tout ce que l’on fait ici-bas dans l’Eglise, tout cela est appareil pour vos plaies. De même qu’après la parfaite guérison le médecin enlève tout appareil, de même dans la cité de Jérusalem, quand nous serons semblables aux anges, pensez-vous que nous recevrons encore ce que nous recevons ici? Aurons-nous besoin de lire l’Evangile pour affermir notre foi? Les pasteurs nous imposeront-ils les mains? Tous ces appareils de nos meurtrissures disparaîtront, quand la santé sera parfaite ; mais il n’y aurait point de guérison sans ces appareils. « Il guérit ceux dont le coeur est brisé, il bande leurs meurtrissures ».
9. « Il compte la multitude des étoiles, et les appelle par leurs noms 1 ». Qu’y a-t-il de grand pour Dieu à compter les étoiles? Les hommes ont essayé de les compter ; à eux de voir s’ils ont réussi; et toutefois ils n’en feraient point l’essai, s’ils n’espéraient y parvenir. Laissons-les, avec tout ce qu’ils ont pu faire, et au point qu’ils ont pu atteindre; niais pour Dieu, rien de grand à compter toutes les étoiles. Repassera-t-il ce nombre dans sa
1. Ps. CXLVI, 4.
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mémoire, de peur de l’oublier? Est-il bien étonnant que Dieu compte les étoiles quand il compte les cheveux de notre tête 1? Il est évident, mes frères, que Dieu veut nous montrer un sens caché dans ces paroles: « Il compte la multitude des étoiles, et les appelle par leurs noms ». Ces étoiles sont les flambeaux de l’Eglise, qui nous consolent dans cette nuit terrestre, et dont l’Apôtre a dit : « C’est au milieu d’eux que vous apparaissez, comme des flambeaux dans ce monde ». . « Dans cette nation tortueuse et perverse », nous dit-il, « vous apparaissez au milieu d’eux comme des flambeaux dans le monde, portant en vous la parole de vie 2». Telles sont les étoiles comptées par le Seigneur; il connaît et il compte ceux qui doivent régner avec lui, être unis au corps de son Fils unique. Il ne compte point celui qui en est indigne. Beaucoup ont embrassé la foi, ou plutôt beaucoup se sont unis à son peuple avec une ombre, une apparence de foi; mais il sait ce qu’il doit compter et ce qu’il doit vanner. L’Evangile est parvenu à un point qui justifie cette parole : « J’ai annoncé et parlé : et ils se sont multipliés au-delà du nombre 3 ». Il y a donc parmi les peuples, des surnuméraires en quelque sorte. Comment surnuméraires? C’est-à-dire plus nombreux ici-bas que dans le ciel. Le peuple qui est dans cette enceinte est plus nombreux qu’il ne sera dans le royaume de Dieu, dans la Jérusalem du ciel; voilà les surnuméraires. Que chacun examine s’il brille dans les ténèbres, s’il est insensible aux séductions des ténèbres et des iniquités de ce monde : s’il n’est ni séduit ni vaincu, il sera comme une étoile que compte le Seigneur.
10. « Il appelle toutes les étoiles par leurs noms » ; c’est là toute notre récompense. Nous avons des noms devant Dieu, et qu Dieu connaisse ces noms, c’est ce qu’il nous faut désirer; c’est là que doivent tendre nos actiens et nos efforts, autant qu’il nous est possible : n’ayons de joie pour rien autre chose, pas même pour un don spirituel. Qu votre charité veuille bien m’écouter : les dons sont nombreux dans l’Eglise, comme l’a dit l’Apôtre: « L’un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse; l’autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science ;
1. Matth. X, 30. — 2. Philipp, II, 15, 16. — 3. Ps. XXXIX, 6.
un autre le don de la foi par le même Esprit; un autre le don de guérir les maladies; un autre le don de discerner les esprits », c’est-à-dire de juger entre les bons esprits et les méchants; « un autre le don des langues, un autre le don de prophétie 1 ! » Que n’a-t-il pas énuméré ! Combien ces dons sont nombreux! Et pourtant beaucoup qui auront fait de ces dons un mauvais usage entendront à la fin : « Je ne vous connais pas ». Et que répondront à la fin ceux à qui l’on dira: « Je ne vous connais pas? — Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom, et en votre nom chassé les démons, et en votre nom encore opéré de grands prodiges ? »
Tout cela en votre nom. Et que leur dira le Seigneur? « En vérité, je ne vous connais point, retirez-vous de moi, ouvriers d’iniquité 2 ». Quel avantage donc à être une lumière du ciel, éclairant les autres sans se laisser vaincre par la nuit? « Je vous enseigne une voie bien supérieure encore » ,dit l’Apôtre 3. « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai point la charité, je suis un airain sonnant, une cymbale retentissante ». Quel don de parler les langues des anges et des hommes! « Et pourtant si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain sonore, qu’une bruyante cymbale. Quand je pénétrerais tous les mystères, toute la science, quand j’aurais le don de prophétie et une foi capable de transporter les montagnes » (quels dons éminents, mes frères !), « si je n’ai la charité, je ne suis rien ». Combien grand encore le don du martyre, et de donner son bien aux pauvres! Et toutefois « quand même», poursuit l’Apôtre, « quand même je distribuerais mon bien aux pauvres, quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai la charité, tout cela ne me sert de rien 4 ». Quiconque, dès lors, n’a point la charité, peut bien posséder ces dons pour un temps, mais ils lui seront ôtés; on lui ôtera ce qu’il a parce qu’il lui manque quelque chose; et ce qui lui manque est précisément ce qui lui assurerait la possession du reste, et l’empêcherait de périr lui-même. Que nous dit maintenant le Seigneur? « A celui qui possède, on donnera encore; et à celui qui n’a point, on ôtera même ce qu’il a 5». Donc, pour celui qui n’a pas, on lui
1. I Cor. XII, 8-10. — 2. Matth. VII, 22, 23. — 3. I Cor. XII, 31, — 4. Id. XIII, 1-3. — 5. Matth. XIII, 12.
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ôtera même ce qu’il possède. Il a la grâce de posséder quelque don, mais il n’a pas la charité qui en use. Aussi voulut-il inculquer cette charité à ses disciples, afin de les faire marcher dans le ciel comme des étoiles dans la voie suréminente, celui qui compte les étoiles et les appelle par leurs noms. En effet, un jour ces disciples revinrent de la mission qu’il leur avait confiée, et dans leur joie ils s’écriaient : « Seigneur, voilà que les esprits immondes nous sont soumis à cause de votre nom » . « Mais celui qui compte les étoiles, et les appelle par leurs noms », sachant bien que plusieurs diront : N’avons-nous pas chassé les démons en votre nom? et qu’on leur répondra au dernier jour: « Je ne vous connais point », parce qu’il ne les avait point comptés parmi les étoiles, ni appelés par leurs noms, celui-là, dis-je, leur répondit: « Ne vous réjouissez point de ce que les esprits vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel 1. C’est lui qui compte les étoiles si e nombreuses et les appelle par leurs noms.»
11. « Notre Dieu est grand ». Le Prophète est plein de joie, il la répand d’une manière ineffable. Impuissant à parler, il avait du moins la pensée autant qu’il en était capable. « Notre Seigneur est grand, grande est sa puissance, et sa sagesse n’a point de nombre 2 ». On ne saurait compter celui qui suppute le grand nombre des étoiles. «Grand est notre Dieu, grande sa puissance, et osa sagesse n’a point de nombre ». Qui pourrait exposer le sens de ces paroles? Qui pourrait même comprendre d’une manière convenable cette parole .: « Et sa sagesse n’a point de nombre? » Dieu veuille se répandre lui-même dans vos âmes, et suppléer dans sa puissance à notre faiblesse, éclairant lui-même vos esprits, afin que vous compreniez ce que signifie « La sagesse n’a point de nombre ». Peut-on, mes frères, compter les grains de sable? Impossible à nous, Dieu seul le peut. Lui qui a compté les cheveux de notre tête 3, peut aussi compter les grains de sable. Tout ce qu’il y a d’infini dans ce monde, peut bien être infini pour les hommes, et non toutefois pour Dieu; c’est peu dire, pour Dieu, les anges peuvent le compter : «Son intelligence n’a point de nombre ». Au-dessus de tous les calcule
est son intelligence, et nous ne saurions la
1. Luc, X, 17,20. — 2. Ps. CXLVI, 5. — 3. Matth. X, 30.
compter. Qui peut compter le nombre même? C’est du nombre que l’on se sert pour compter, et quel que soit votre calcul vous prenez le nombre; mais qui comptera le nombre même? il est tout à fait innombrable. Qu’est-ce donc en Dieu que ce nombre, par lequel il a tout fait, et où il a tout fait, pour qu’on lui dise : « Vous avez réglé toutes choses avec mesure, avec nombre et avec poids 1 ? » Qui pourrait évaluer le nombre, supputer la mesure, peser la pesanteur où Dieu a tout réglé? « Son intelligence donc n’a point de nombre ». Que la voix de l’homme se taise, que sa pensée devienne muette; que les hommes ne s’efforcent peint de comprendre ce qui est incompréhensible; qu’ils tâchent seulement d’y avoir une part, puisque nous y aurons part un jour. Nous ne serons point ce que nous comprenons, et nous ne pourrons le comprendre entièrement, mais nous en ferons partie; car il est dit de Jérusalem, dont Dieu rassemble les débris dispersés, il est dit une parole d’un grand sens: « Jérusalem qui est construite comme une cité, et dont les habitants participent à ce qui est le même 2 ». Or, qu’est-ce à dire, ce qui est le même, sinon ce qui ne change point? Tout ce qui est créé peut être d’une manière ou d’une autre; mais celui qui a tout créé ne saurait être de telle ou telle manière. Celui-là est donc le même; aussi est-il dit : « Vous les changerez, et ils seront changés; mais vous êtes toujours le même, et vos années ne finiront point 3 ». Si donc Dieu est toujours le même, s’il ne peut changer; en participant à sa divinité, nous deviendrons immortels à notre tour, et pour la vie éternelle. Et tel est le gage qu’il nous a donné en son Fils, comme je le disais tout à l’heure à votre sainteté, qu’avant de nous donner part à son immortalité, il a voulu prendre part à notre mortalité. Et comme il était mortel, non par sa propre substance, mais par la nôtre; de même nous serons immortels, non par notre substance, ruais par la sienne. Nous aurons donc part en Dieu; que nul n’en doute; l’Ecriture nous l’affirme. Et quelle part aurons-nous en Dieu, comme si Dieu était en plusieurs parts indivisibles? Qui pourra m’expliquer comment plusieurs pourront avoir part en celui qui est un, qui est simple? N’exigez pas de moi que je vous
1 Sag. XI, 21, — 2. Ps. CXXI, 3. — 3. Id. CI, 27, 28.
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explique ce qui est inexplicable, vous le voyez; mais revenez au remède que vous offre le Sauveur; brisez vos coeurs, brisez la dureté de l’âme, domptez ce qu’elle a d’inflexible, qu’elle confesse le mal qu’elle a fait, et renaisse dans le bien. Lui-même nous redressera, bandera nos blessures, affermira notre santé, et alors nous ne rencontrerons plus d’impossibilité dans ce qui nous est impossible aujourd’hui. Il est bon, en effet, de confesser sa faiblesse, quand on veut parvenir à la divinité. « Et son intelligence n’a point de nombre ».
12. Aussi dans cette impossibilité de comprendre, le Prophète vient te montrer ce que tu dois faire, et te dit : « Le Seigneur reçoit ceux qui sont doux ». Tu ne comprends rien par exemple aux choses de Dieu, ou tu les comprends peu, ou tu ne saurais les pénétrer ; rends honneur à son Ecriture, honneur à sa parole, fût-elle voilée ; attends pieusement que tu puisses comprendre. Loin de toi la témérité d’accuser l’Ecriture ou d’obscurité ou de perversité. Il n’y a rien de mauvais, mais il y a de l’obscur, non que Dieu te veuille rien refuser, mais il veut te stimuler avant de te le donner. Si donc il y a de l’obscurité, c’est le médecin qui l’a voulu, afin de te forcer à frapper à la porte; il l’a voulu afin de t’exercer quand tu frappes, il l’a voulu, afin de n’ouvrir qu’à tes efforts 1. Frapper sera pour toi un exercice, et cet exercice dilatera ton coeur, et ton coeur dilaté sera plus capable de recevoir ses dons. Loin donc de t’irriter de ces obscurités, sois doux, plein de mansuétude. Garde-toi de regimber contre, ces obscurités, et de dire : Il ferait mieux de s’exprimer de la sorte. Depuis quand peux-tu dire ou juger de quelle manière on eût dû s’exprimer? Dieu a parlé comme il convenait de parler. Ce n’est point au malade à réformer les remèdes qu’on lui donne, le médecin sait les tempérer; crois en à celui qui travaille à te guérir. Aussi, que dit le Prophète? « Le Seigneur reçoit ceux qui sont doux ». Garde-toi donc de résister aux secrets de Dieu, afin qu’il te reçoive. Si tu veux résister, écoute ce qui suit : « Il abat les pécheurs jusqu’à terre ». Il y a des pécheurs de beaucoup de sortes; mais quels sont ces pécheurs qu’il humilie jusqu’à terre, sinon ceux qui sont opposés aux hommes doux? Dire en effet du
1. Matth. VII, 7.
Seigneur : « Qu’il reçoit les hommes doux et qu’il abat jusqu’à terre les pécheurs », c’est désigner par cette douceur, de quels pécheurs il est question. Ici nous entendons par pécheurs ceux qui manquent de douceur et de mansuétude. Pourquoi les humilier jusqu’à terre, sinon parce qu’en regimbant contre les choses spirituelles, ils n’auront plus que des sentiments terrestres?
13. C’est ainsi qu’il a traité les hommes qui voulaient se rire de la loi avant de la connaître, et qui ont manqué de docilité. Que votre charité comprenne bien ceci. Il s’est élevé une secte dépravée, celle des Manichéens, qui a tourné en dérision les Ecritures qu’on lit dans l’Eglise, et dont on respecte l’autorité; qui a osé condamner ce qu’elle n’entendait pas, et en jetant le blâme sur des questions qu’elle soulevait sans les comprendre, elle en a pris beaucoup dans ses filets. Pour les châtier de cette audace, Dieu les humilia jusqu’à terre ; il ne leur permit pas de comprendre les choses d’en haut, et dès lors ils n’eurent du goût que pour les choses terrestres. On n’entend dans leurs fables que des blasphèmes, que des imaginations de fantômes corporels : ils ont voulu connaître Dieu, et une fois arrivés à la pensée de cette lumière visible, ils n’ont pu aller au delà. Alors ils ont imaginé, dans le royaume de Dieu, de vastes plaines d’une lumière semblable à celle du soleil visible, dont ils ont fait un fruit de
cette lumière. Or, tout ce que l’on touche par la terre de cette chair, est terre aux yeux de Dieu. Nous avons des moyens de voir, d’entendre, de flairer, de goûter, de toucher. C’est par ces messagers appelés nos cinq sens, que cette chair peut connaître seulement ce qui est corporel ; quant aux choses intelligibles et spirituelles, nous les connaissons par l’esprit. Comme donc ces orgueilleux ont tourné en dérision les obscurités des saintes Ecritures, qui n’étaient pour eux une porte close qu’afin de les exercer en frappant à cette porte, et non pour en refuser l’entrée aux humbles, voilà qu’ils sont abattus sur la terre, au point de ne pouvoir élever leurs pensées au-delà de ce que la terre nous fait connaître. Et que faut-il entendre par cette terre? La chair. Pour eux, en effet, la terre est cette chair faite de la terre. Tout ce que l’on connaît par les yeux est terrestre ; tout ce que nous rapportent les oreilles, l’odorat, le goût, le toucher, (263) tout cela est terrestre, parce que nous ne le connaissons que par la terre. Ils n’ont donc pu comprendre cette intelligence qui est sans nombre. C’est pourquoi ils ont condamné les saintes Ecritures qui couvrent les vérités de certains voiles, afin d’exercer utilement les humbles, et ce blâme les a jetés dans une indocilité opposée à la douceur, et ils ont été humiliés jusqu’à terre, en sorte qu’ils n’ont pu comprendre Dieu qui est incorporel, et que leurs pensées sur Dieu n’étaient rien moins que corporelles et grossières.
14. « Dieu donc abat les pécheurs jusqu’à terre ». Que nous faut-il faire dès lors, si nous ne voulons être humiliés jusqu’à terre? li est difficile de s’élever aux choses qui sont purement d’intelligence, difficile d’arriver à ce qui est spirituel, difficile d’élever son coeur de manière à comprendre qu’il y a quelque chose qui ne s’étend point selon les lieux, ne varie point avec le temps. Quelle idée, en effet, se fera-t-on de la sagesse? Quelle forme lui donner? Une forme longue? une forme carrée? une forme ronde? Est-elle tantôt ici, et tantôt là ? Un homme réfléchit sur la sagesse dans l’Orient, un autre dans l’Occident; à un tel intervalle, elle est présente à chacun d’eux, s’ils se la représentent convenablement. Que dis-je ici ? Qui peut le comprendre ? Qui peut se faire une idée de cette nature immuable et en quelque sorte divine? Ne te hâte point trop, tu pourras la comprendre. Ecoute ce qui suit: « Commencez devant le Seigneur par la confession 1 ». C’est par là qu’il te faut commencer, si tu veux arriver à connaître parfaitement la vérité ; si tu veux arriver,par la foi à la claire vue, commence par la confession. Accuse-toi tout d’abord, et après cette accusation bénis le Seigneur. Invoque celui que tu ne connais point encore, qu’il vienne et se fasse connaître ; non point qu’il vienne lui-même sans doute, mais qu’il te conduise jusqu’à lui. Comment vient-il là d’où il ne se retire jamais ? Telle est, en effet, la sagesse parfaite, qu’elle est partout et loin des méchants. Oui, dis-je, elle est par tout, et néanmoins elle est loin des méchants qui sont partout. Mais je vous le demande, comment être éloignée de quelques-uns et néanmoins être partout? Qu’est-ce que cet éloignement, sinon que les méchants ne ressemblent point à Dieu, et qu’ils effacent en
1. Ps. CXLVI, 7.
eux-mêmes son image ? Ils se sont retirés de Dieu parce qu’ils ont perdu la ressemblance avec lui; qu’ils se réforment afin de se rapprocher de lui. Comment nous réformer, diront-ils, et quand nous réformer? «Commencez devant Dieu par la confession ». Et après cette confession ? Faites des bonnes oeuvres. « Chantez à notre Dieu sur la harpe ». Qu’est-ce à dire, sur la harpe ? Je vous l’ai dit déjà chanter sur la harpe a le même sens que chanter un psaume sur le psaltérion; c’est bénir le Seigneur non-seulement de la voix, mais aussi par les œuvres. « Chantez à notre Dieu sur la harpe ».
15. Ainsi donc confessez vos fautes, faites des oeuvres de miséricorde, voilà ce que veut dire : « Chantez des psaumes à notre Dieu ». Quel est votre Dieu? « Celui qui couvre le ciel de nuages 1 ». Qu’est-ce à dire qu’il couvre le ciel de nuées ? Qui couvre ses Ecritures de figures et de mystères. Celui qui abat les pécheurs jusqu’à terre, qui adopte les humbles, « couvre aussi le ciel de nuages ». Et comment voir le ciel que des nuages nous dérobent? Loin de toi toute crainte, écoute ce qui suit: « Celui qui couvre le ciel de nuages, et qui prépare des pluies à la terre ». A cette parole : « Qui couvre le ciel de nuages », tu as été dans la stupeur, tu as craint de ne point voir le ciel; mais quand la pluie sera venue, tu produiras des fruits, et tu verras le ciel serein. « C’est lui qui couvre le ciel de nuages, qui prépare à la terre des pluies ». Voilà ce qu’a fait le Seigneur notre Dieu. Si l’obscurité des saintes Ecritures ne nous en fournissait l’occasion, nous ne vous dirions pas ces vérités qui vous réjouissent. C’est peut-être cette pluie qui vous réjouit. Notre langue n’aurait pu la répandre sur vous, si Dieu n’avait couvert le ciel des saintes Ecritures de nuages figuratifs. Il couvre donc le ciel de nuages, afin de préparer la pluie à la terre. Il a voulu que les prophéties fussent obscures, afin qu’en les expliquant les serviteurs de Dieu eussent ainsi le moyen de les verser dans l’oreille et dans le coeur des hommes qui peuvent recevoir de ces nuées la surabondance des joies spirituelles, « C’est lui qui couvre le ciel de nuages, qui prépare à la terre des pluies».
16. « C’est lui qui fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour l’usage des
1. Ps. CXLVI, 8.
264
hommes ». C’est là le produit de la pluie. « Il fait croître le foin sur les montagnes ». Ne croît-il pas aussi dans les vallées? Mais ce qui est plus à remarquer, c’est sur les montages. Le Prophète appelle montagnes les grands du monde; il te faut donc entendre par ces montagnes ceux qui sont élevés en dignité. Et il n’y a ici rien d’étonnant. Une veuve déposa dans le trésor deux pièces de monnaie 1; c’est la terre basse, la terre humble qui produit du fruit; mais une montagne en produisit aussi, ce fut Zachée, le chef des publicains 2. C’est ce qui était plus admirable, qu’une montagne produisît du foin. Plus les hommes sont élevés en dignité, plus leur avarice est grande, et plus ils sont grands en ce monde, plus ils aiment les richesses. De là vient qu’il s’en alla triste, ce jeune homme qui demandait à Jésus-Christ ce qu’il devait faire pour gagner la vie éternelle, en l’appelant bon Maître, et en disant : « Pour avoir la vie éternelle, que ferai-je? » Et le Sauveur : « Observe les commandements ». « Quels commandements? » Et le Sauveur: Les commandements de la loi. « Je les ai observés dès ma jeunesse. Il te manque un point cependant : veux-tu être parfait? Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres , et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis-moi ». Que dit ainsi le Sauveur? Tu es une montagne, reçois la pluie, et produis du foin. Que pourrais-tu produire, sinon du foin? Qu’est-ce, en effet, que du foin, que tous ces dons que font les riches aux Eglises, pour subvenir aux besoins de ceux qui servent Dieu? Tout cela est charnel et n’apparaît que pour un temps ; mais la récompense que l’on gagne ainsi n’est point charnelle. Vois en effet ce que tu peux acheter au prix de biens si méprisables. L’Apôtre nous l’indique en nous montrant que tout cela n’est que du foin : « Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une grande chose « que nous récoltions quelque peu de vos biens temporels 3? » Or, comprends que les biens charnels ne sont que du foin. « Toute chair n’est que du foin, et toute sa gloire tombera comme la fleur du foin 4 ». Ce jeune homme donc s’en alla triste, et le Sauveur de s’écrier : « Combien difficilement un
1. Marc, XII, 42. — 2. Luc, XIX, 2-8. — 3. I Cor. IX, 11. — 4. Isaïe, XL, 6.
riche entrera dans le royaume des cieux! » Ce qui est donc admirable, c’est que Dieu fasse croître le foin sur les montagnes. Et comment le fait-il croître, si ce riche s’en va triste, dès qu’il entend qu’il doit donner son bien aux pauvres? Que répond le Sauveur aux Apôtres contristés? « Ce qui est difficile pour l’homme est facile à Dieu 1 ». C’est donc celui à qui tout est facile qui fait croître le foin sur les montagnes. Rien n’est plus stérile, en effet, que les roches des montagnes. Mais Dieu les arrose, lui qui « fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour les hommes tenus à la servitude». Quelle servitude? Ecoutez saint Paul. « Nous sommes», dit-il, « vos serviteurs à cause de Jésus-Christ 2». Voilà qu’il s’appelle serviteur, celui qui disait : « Est-ce une grande chose, qu’après avoir semé parmi vous les biens spirituels, nous récoltions quelque peu de vos biens charnels? » Nous sommes en effet des serviteurs pour vous, mes frères. Que nul d’entre nous ne se dise plus grand que vous. Nous serons plus grands si nous sommes plus humbles. « Quiconque d’entre vous veut être le plus grand, sera votre serviteur 3 », c’est la sentence du divin Maître. Donc, « il fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour les hommes de service ». L’apôtre saint Paul vivait du travail de ses mains, préférant l’indigence au foin des montagnes; et toutefois les montagnes produisaient du foin. Mais parce qu’il n’en voulait point recevoir, les montagnes devaient-elles n’en point donner et demeurer stériles? Le fruit est dû après la pluie; on doit la nourriture au serviteur, comme l’a dit le divin Maître : « Mangez de ce qui est à eux ». Et de peur que ceux-ci ne crussent donner du leur : « Tout ouvrier », ajoute le Sauveur, « est digne de sa récompense
17. C’est pourquoi, mes frères, de même que déjà nous avons saisi l’occasion de vous parler à ce sujet, nous vous en parlons encore aujourd’hui, et d’autant plus librement, que nous ne vous demandons rien de ce genre. Et si nous vous demandions, nous chercherions en cela plutôt votre avantage, plutôt votre sanctification que vos richesses. Toutefois, encore un mot, mais bien court, j’ai déjà été bien long, et il est temps de finir;
1. Matth. XLX, 16-26. — 2. II Cor. IV, 5. — 3. Matth. XI, 26 — 4. Luc, X, 7, 8.
Si vous ne voulez être stériles, si la pluie a produit en vous la fécondité, si vous craignez que Dieu ne condamne en vous la stérilité, (car Dieu menace du feu la terre stérile qui ne produit que des épines 1, comme il prépare ses greniers pour celle qui est féconde) efforcez-vous d’exiger de vous-mêmes ce qui est dû à Dieu; soyez pour vous de sévères exacteurs. Le Christ l’exige en silence, et cette voix peu bruyante n’en est que plus grande, puisqu’il nous parle dans son Evangile. Ce n’est point se taire complètement que dire : « Faites-vous des amis avec la monnaie de l’iniquité, afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels 2». Il ne garde point le silence, écoutez sa voix. Nul ne saurait vous presser à ce sujet, à moins peut-être que ceux qui vous servent dans le ministère de l’Evangile n’en soient réduits à vous demander, Mais si vous les forcez à vous demander, prenez garde que vous n’obteniez point ce que vous-mêmes demandez à Dieu. Soyez donc vos propres exacteurs, de peur que ceux qui vous servent dans l’Evangile n’en soient réduits, je ne dis pas à demander, car ils ne demandent point , quelque besoin qu’ils éprouvent; mais de peur que leur silence ne soit pour vous une condamnation. De là cette parole du Prophète : « Heureux celui qui comprend le pauvre et l’indigent 3 ». Dire qu’il comprend le pauvre et l’indigent, c’est dire qu’il n’attend point qu’on lui demande. L’un te cherche parce qu’il n’a rien; mais toi, tu dois chercher un autre pauvre. L’Ecriture nous recommande l’un et l’autre, mes frères; ici : « Donne à quiconque te demande 4 », nous l’avons lu tout à l’heure; et dans un autre endroit: « Que l’aumône sue dans ta main, jusqu’à ce que tu trouves un juste à qui la donner ». Celui-ci te demande, mais pour l’autre tu dois le chercher. Ne renvoie pas les mains vides celui qui te cherche : « Donne à quiconque te demande » ; mais il en est un autre que tu dois toi-même chercher : « Que ton aumône sue dans ta main, jusqu’à ce que tu rencontres un juste, à qui tu la donneras». C’est ce que vous ne pourrez pratiquer, si vous ne mettez en réserve quelque peu de vos revenus, ce que chacun voudra, et selon que lui permet sa fortune, comme il ferait d’un argent dont il serait débiteur envers le fisc. Car le Christ a aussi son
1. Héb. VI, 7, 8.— 2. Luc, XVI, 9. — 3. Ps. XL, 2. — 4. Luc, VI, 30.
fisc, à moins qu’il n’ait point son gouvernement. Vous savez en effet ce qu’est le fisc, ou fiscus: c’est un grand panier; de là viennent fiscella, petit panier, et fiscina, corbeille. Ne vous imaginez pas que ce mot fiscus soit quelque dragon, parce qu’on n’entend parler qu’avec terreur d’un collecteur du fisc. Le Seigneur avait aussi son fisc ou sa cassette, quand sur la terre il portait ses deniers, et ces deniers étaient confiés à Judas 1. Le Sauveur souffrait avec lui ce traître, ce voleur, pour nous donner en cela un modèle de patience. Toutefois, ceux qui donnaient cet argent le donnaient pour le Sauveur; car ne croyez pas que le Sauveur ait couru çà et là, ait mendié, ou ait été dans le besoin, lui que servaient les anges, et qui avec cinq pains rassasia tant de milliers d’hommes. Pourquoi donc voulut-il éprouver le besoin, sinon pour donner l’exemple aux montagnes, qui ont dû produire du foin, et non demeurer stériles sous l’action de la pluie? Retranchez quelque peu, jetez dans les coffres de Jésus-Christ une somme déterminée que vous déduirez des revenus de chaque année, ou du gain de chaque jour. Car on dirait que tu donnes de ton fonds, et dès lors ta main tremble nécessairement quand elle s’étend à ce que tu n’as point résolu de donner. Retranche donc une partie de tes revenus. Est-ce la dîme? Eh bien ! donne la dîme, quoique ce soit bien peu. Car il est marqué dans l’Evangile que les Pharisiens donnaient la dîme. « Je jeûne deux fois la semaine »,disait l’un deux, « je donne la dîme de tout ce que je possède 2 ». Et que dit le Seigneur : « Si votre justice ne surpasse de beaucoup celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux 3 ». Et pourtant, cet homme que tu dois surpasser en justice donne la dîme; et toi tu n’en donnes pas la millième partie. Comment le surpasser, quand tu ne saurais même l’égaler? « C’est Dieu qui couvre le ciel de nuages, qui prépare des pluies à la terre, qui fait croître le foin sur les montagnes, et l’herbe pour ceux des hommes qui servent les autres ».
18. « Il donne aux troupeaux leur nourriture 4 ». Ces troupeaux sont les troupeaux du Seigneur, qui ne prive point son bercail de cette nourriture que lui servent les hommes,
1. Jean, XII, 6.— 2. Luc, XVIII, 12. — 3. Matth. V, 20. — 4. Ps. CXLVI, 9.
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et à ces hommes qui servent les autres il fait croître l’herbe. De là cette parole de l’Apôtre:
« Celui qui fait paître le troupeau, ne mangera-t-il pas de son lait 1? C’est lui qui donne leur nourriture aux troupeaux et aux petits des corbeaux qui l’invoquent». Allons-nous croire que les corbeaux invoquent le Seigneur pour recevoir de lui leur nourriture? Gardez-vous de croire qu’un animal sans raison invoque le Seigneur, il n’y a pour l’invoquer que l’âme raisonnable. Il y a donc ici une figure, et ne croyez pas, comme l’ont dit certains impies, que l’âme de l’homme retourne après la mort dans les bestiaux, dans les chiens, les porcs, les corbeaux. Loin de vous, loin de votre foi ces pensées. L’âme de l’homme est faite à l’image de Dieu 2, et Dieu ne donnera point son image à un chien, à un pourceau. Que signifie donc: « Et aux petits des corbeaux qui lui demandent leur nourriture? » Quels sont ces petits des corbeaux? Les Israélites se vantaient d’être les seuls justes, parce qu’ils avaient reçu la loi, et ils regardaient comme pécheurs les hommes des autres nations. Et en effet toutes les autres nations étaient plongées daims le péché, dans l’idolâtrie, dans le culte de la pierre et du bois ; mais y sont-ils demeurés? Et si nos pères, qui étaient des corbeaux, n’invoquaient pas Dieu, nous, les fils de ces corbeaux, ne l’invoquons-nous point? « Il donne aux troupeaux leur nourriture, et aux petits des corbeaux qui l’invoquent ». C’est bien aux petits des corbeaux que saint Pierre a dit: « Ce n’est point par des objets corruptibles, comme l’or et l’argent, que vous avez été rachetés de la vie pleine de vanité que vous suiviez à l’exemple de vos pères 3». Car ces petits des corbeaux qui semblaient adorer les idoles de leurs pères se sont convertis à Dieu ; et aujourd’hui le petit du corbeau n’invoque et n’adore qu’un seul Dieu. Quoi donc? diras-tu à ce petit du corbeau : As-tu bien pu quitter ton père? Oui, tout à fait ; car le corbeau n’invoquait pas Dieu, et moi, le petit du corbeau, j’invoque le Seigneur. « Et aux petits des corbeaux qui l’invoquent ».
19. « Il ne met pas sa complaisance dans la puissance du cheval 4 ». Cette puissance du cavalier, c’est l’orgueil. On dirait que le cheval est né afin de porter l’homme et de l’élever plus haut ; de là cette encolure qui, chez
1. I Cor. IX, 7. — 2. Gen. I, 26. — 3. I Pierre, I, 18.— 4. Ps. CXLVI, 10.
cet animal, témoigne de sa fierté, Que les hommes ne se glorifient point de leurs dignités, qu’ils ne se croient point élevés par les honneurs qu’ils reçoivent, qu’ils prennent garde qu’ils n’en soient précipités comme d’un cheval fougueux. Vois en effet ce que dit un autre psaume: « Ceux-ci se glorifient de leurs chariots, ceux-là de leurs chevaux; mais nous, c’est dans te nom du Seigneur notre Dieu ». C’est-à-dire, les uns se glorifient de leurs honneurs temporels, mais nous du nom du Seigneur que nous adorons. Aussi, que leur est-il arrivé ? Voyez ce qui suit: « Leurs pieds se sont embarrassés, et ils sont tombés ; mais nous nous sommes relevés et tenus debout 1. Car le Seigneur ne met point sa complaisance, et ne met point ses délices dans les tabernacles de l’homme». « Dans les tentes de l’homme », dit le Psalmiste; car la tente de Dieu c’est l’Eglise répandue par toute la terre. Les hérétiques, en se séparant des tabernacles de l’Eglise, ont élevé des tentes pour eux-mêmes, et c’est dans ces tabernacles de l’homme que Dieu ne met point ses complaisances. Mais écoute le petit du corbeau qui dit : « J’ai choisi l’abjection dans la maison du Seigneur, plutôt que d’habiter dans les tentes des pécheurs » Qu’un homme de bien, qu’un homme pieux qui connaît sa faiblesse, que ce petit du corbeau qui invoque le Seigneur, vienne à être sans dignité temporelle dans l’Eglise, il ne s’en sépare point pour cela, il ne se fait point en dehors de l’Eglise une tente en laquelle Dieu ne mettrait point ses complaisances. Mais que dit-il ? « J’ai choisi l’abjection dans la maison du Seigneur, plutôt que d’habiter dans les tabernacles des pécheurs; et Dieu ne fera point ses délices des tabernacles de l’homme».
20. Que dit encore le Prophète ? « Il mettra ses complaisances dans ceux qui le craignent, et dans ceux qui espèrent en sa miséricorde 3 ». Dieu se plaît dans ceux qui
le craignent. Mais craint-on Dieu comme on craindrait un voleur? On craint en effet le voleur, on craint la bête féroce, on craint beaucoup l’homme injuste et puissant. « Le Seigneur mettra ses complaisances dans ceux qui le craignent ». Mais comment le craignent-ils? « En mettant leur espérance dans sa miséricorde ». Judas qui trahit le Christ
1. Ps. XLX, 8.9. — 2. Id. LXXXIII, 11. — 3. Id. CXLVI, 11.
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craignait Dieu, mais sans espérer dans sa miséricorde. Il se repentit d’avoir livré le Seigneur et s’écria : « J’ai péché en livrant le sang du juste. Craindre Dieu était bien, mais il fallait espérer dans la miséricorde de ce Dieu que tu craignais. Le désespoir l’emporta et il alla se pendre 1. Crains donc le Seigneur, mais en espérant dans sa miséricorde. Si tu crains un voleur, tu attends aussi du secours, mais non de l’homme que tu crains. C’est à l’homme que tu ne crains pas que tu demandes protection contre celui que tu crains. Si tu crains Dieu, et si tu le crains parce que tu es pécheur, qui te protégera contre Dieu? Où aller? Que faire ? Veux-tu échapper à Dieu? Cherche en lui un refuge. Veux-tu fuir sa colère? Cherche un refuge dans sa clémence. Tu le rendras clément si tu espères dans sa miséricorde. Du reste, évite le péché à l’avenir, et quant aux fautes passées, supplie le Seigneur de te les pardonner. A lui sont l’honneur et la puissance, en union avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !
1. Matth. XXVII, 4, 5.
SERMON AU PEUPLE.
LA VOCATION A LA JÉRUSALEM DU CIEL.
Dimanche dernier, le passage relatif au jugement dernier nous a empêché de nous occuper de ce psaume, en nous jetant dans la crainte, et toutefois que pouvons-nous craindre, puisque notre juge nous aime et sera juste ? Il y a dans notre psaume un passage relatif à la neige, au brouillard, au cristal, qui a besoin d’être bien compris ; et néanmoins, entre le psaume et l’Evangile de dimanche, une certaine analogie ; car le jugement annoncé par cet Evangile nous ouvrira la Jérusalem du ciel dont nous parle notre psaume. La crainte que nous inspire le jugement est salutaire, puisqu’elle nous prémunit contre l’amour de la vie et tient en éveil la foi dans nos coeurs.
Ce psaume fut composé pendant la captivité de Jérusalem, qui était une figure de notre captivité, car tel est notre état ici-bas, et le nombre de 70 années, un nombre septénaire, est la figure du temps qui s’écoule, sept jours par sept jours. Que tous les élus bénissent donc le Seigneur, car telle sera leur occupation, puisqu’il n’y aura plus alors besoin des oeuvres extérieures le miséricorde ; et les hommes de Jérusalem sont ceux qui ne mettent point leur bonheur ici-bas, ou rougissent et se repentent d’avoir pris part à ses pompes. Sion et Jérusalem signifient vision, ce qui nous montre que si les mondains ont leurs spectacles ici-bas, nous aurons les nôtres dans les cieux. Nous louons Dieu ici-bas au milieu des défections, là haut il n’y en aura plus, on ne pourra sortir, Dieu a consolidé les serrures. Cherchons à y entrer comme les vierges qui ont de l’huile dans leurs lampes. Elles sont vierges et au nombre de cinq, symbole des cinq sens qui sont vierges s’ils sont exempts de corruption ; il en est de môme des autres qui sont vierges aussi, ou sans corruption, mais aussi sans huile, au sans piété intérieure, et cherchant les applaudissements du dehors. Elles allument leurs lampes, ou fout éclater lus oeuvres, s’endorment parce que tous doivent passer par la mort. Les vierges sages sont humbles, et craignent de n’avoir pas en suffisance l’huile de la piété intérieure. Faisons toujours des oeuvres de miséricorde, et remettons pour qu’il nous soit remis ; la veuve achète le ciel avec deux deniers ; et l’on se servira à notre égard de la mesure que nous aurons employée. C’est Dieu qui nous tend la main, et Dieu qui nous a donné.
C’est Dieu qui a béni en Sion les enfants qui y demeurent dans le giron de la charité ; qui établit la paix sur ses confins, Or, cette paix n’est point pour l’hérésie, qui condamne sans connaître, qui ne croit ni à Moïse, ni aux Prophètes, ni ai Christ ; puisqu’elle se prétend la véritable Eglise, tandis que cette Eglise doit être universelle. La voilà incrédule couse les frères du mauvais riche, qui n’en eussent pas cru même à celui qui serait ressuscité d’entre les morts, puisqu’elle n’es croit point au Christ ressuscité, qui dit que la pénitence et la rémission des péchés seront prêchées en son nom, c’est bien là l’Epouse ou l’Eglise, et prêchées par toute la terre, c’est bien là sa catholicité, et à partir de Jérusalem, ou de cette ville de la terre, image de la Jérusalem du ciel. De là encore le don des largues après la descente du Saint-Esprit, parce que l’Eglise devait être prêchée en toutes les langues ; ce don n’existe plus parce que la prophétie est réalisée, et que l’Eglise parle toutes les langues des peuples.
Remercions Dieu d’avoir part un jour à cette Jérusalem, où nous aurons la moelle du froment, Dieu nous aidant à nous élever à lui en nous envoyant son Verbe qui est rapide, qui se revêt, comme d’une laine, de cette neige qui est froide,au de ces hommes froids d’abord et qui se convertissent, qui appellent ces hommes à la pénitence symbolisée par la cendre en les faisant passer par le brouillard, symbole de nos ténèbres, qui fait fondre Saul, cristal si dur, et par lui donne aux fidèles, le lait et le pain de la doctrine. Ce Verbe de Dieu peut donc dissoudre la glace la plus dure, son souffle en fait couler ces eaux de la vie éternelle.
Il enseigne sa parole à Jacob, ou ses desseins de miséricorde, en lui montrant par la lutte que le ciel souffre violence. Il n’y a que Jacob à qui tout cela ait été annoncé d’une manière efficace, car ceux qui le comprennent sont Jacob et Israël, par Isaac, et par Abraham.
1. Votre charité s’en souvient, nous avons remis à vous parler aujourd’hui du psaume que l’on vient de chanter. C’est lui, en effet, qu’on vous a lu dimanche, et que j’avais même entrepris de vous exposer. Mais la lecture de l’Evangile nous effraya, et cette crainte ainsi que le bien que nous en espérions pour vous, nous forcèrent de nous arrêter sur les paroles du Seigneur à propos du dernier jour, et sur la vigilance, sur les précautions avec lesquelles nous devons attendre son arrivée. Il nous effrayait par des exemples, pour ne point nous condamner en son jugement, nous disait qu’il en serait à l’avènement du Fils de l’homme, de même qu’aux jours de Noé: « Les hommes alors mangeaient et buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils mariaient leurs filles, épousaient des femmes, jusqu’ à ce que Noé entra dans l’arche, et que le déluge vint les perdre tous 1 » . Pris d’inquiétude et frappé de crainte (qui peut en effet croire à ces choses sans trembler?) nous avons appuyé sur ce sujet, autant que possible, nous avons parlé sur la pureté de vos moeurs, sur la vie régulière, qui doit être la
1. Matth. XXIV, 37, 42,
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nôtre à tous, afin que nous puissions non-seulement voir arriver sans crainte, mais encore désirer ce jour si terrible. Car si nous aimons le Christ, nous devons appeler de nos voeux son avènement. Craindre l’avènement de celui que nous aimons, et néanmoins lui dire dans nos prières « Que votre règne arrive 1 », quand nous redoutons d’être exaucés, c’est un contre-sens tel que je ne saurais y croire. Pourquoi craindre, en effet? Parce que notre juge viendra? Mais est-il donc injuste? Est-il malveillant? Est-il jaloux? Est-ce par autrui qu’il doit connaître ta cause, et peux-tu redouter que celui que tu as chargé de ce soin, ou ne te trahisse dans sa duplicité, ou ne manque d’éloquence et d’habileté pour démontrer ton innocence? Rien de cela n’est à redouter. Qui donc viendra? Pourquoi ne point te réjouir? Qui doit venir te juger, si mon celui qui est venu pour être jugé à cause de toi? Ne crains pas pour accusateur celui dont le Sauveur lui-même a dit : « Le prince de ce monde a été chassé dehors 2 ». Ne redoute pas un avocat peu habile tu as pour avocat celui qui sera ion juge. Il n’y aura que lui, et toi, et ta cause; le plaidoyer de ta cause sera le témoignage de ta conscience. Si donc tu crains le juge à venir, redresse dès aujourd’hui ta conscience. Est-ce peu pour toi qu’il ne recherche point dans le passé? Il te jugera sans plus te laisser de temps; mais maintenant qu’il commande, quel espace de temps ne laisse-t-il pas écouler? Alors il ne te sera plus possible de te corriger. Mais qui t’en empêche maintenant? Toute ce que nous représentions avec tant de terce dimanche dernier, parce que c’est une mérité, parce qu’il n’y a que cela en quelque manière à vous représenter, un temps bien long s’écoula, et nous dûmes remettre pour aujourd’hui le psaume que nous avions entrepris d’expliquer. Le voici maintenant; qu’il fixe notre attention, ou plutôt écoutons le Seigneur qui, dans sa miséricorde, a bien moulu nous faire dicter par son Esprit ces paroles saintes, selon le besoin qu’il nous connaît dans notre faiblesse. Quel malade, en effet, voudrait donner des conseils au médecin ?
2. A la lecture du psaume, vous avez remarqué, je pense, que tous les versets, ou du moins un grand nombre, veulent, pour être
1. Matth. VI, 10. — 2. Jean, XII, 31.
compris, que l’on frappe à la porte ; surtout quand il est dit que « Dieu donne la neige comme la laine, qu’il répand les frimas comme la poussière, qu’il jette son cristal comme des morceaux de pain. Qui pourra résister à la rigueur de son froid 1? » A ces paroles, quiconque les entend à la lettre, porte sa pensée sur les oeuvres de Dieu. Qui donne la neige, sice n’est Dieu? Qui répand les frimas, si ce n’est Dieu? Qui durcit le cristal, si ce n’est lui encore? Or, ces trois phénomènes ont avec des objets bien différents de frappantes analogies. La neige, en effet, ressemble quelque peu à la laine, comme la poussière au frimas, comme un morceau de pain blanc à la blancheur et à l’éclat du cristal. Car on appelle cristal une espèce de verre, mais blanc. Ceux qui savent ces choses et du témoignage desquels nous pouvons douter d’autant moins que l’Ecriture, qui est très-certaine, les vient appuyer, ceux, dis-je, qui savent ces choses, nous disent que le cristal vient d’une neige durcie pendant de longues années sans se fondre, et qui se congèle au point qu’elle ne saurait plus se résoudre. L’été qui arrive dissout facilement les neiges d’un hiver qui s’écoulent, parce qu’elles n’ont pas eu le temps de se durcir. Mais que des neiges viennent s’amonceler pendant beaucoup d’années, et que cet amas vienne à résister aux chaleurs de l’été, et non d’un seul été, mais d’étés nombreux, surtout dans cette partie de la terre qui forme la plage du nord, et où le soleil, même en été, n’est pas très-brûlant, cette dureté que le temps a fortifiée produit ce que l’on appelle cristal. Que votre charité soit attentive. Qu’est-ce donc que le cristal? Une neige que la glace a durcie durant de longues années, de sorte que le soleil ni le feu ne peuvent la dissoudre facilement. Nous donnons cette explication un peu longue, parce que beaucoup l’ignorent; quant à ceux qui la savent, qu’ils écoutent sans peine ce que l’on dit, non pour eux, mais pour ceux qui pourraient ignorer ce que nous disons. Lors donc que le lecteur récitait ce passage, je ne doute pas que vous vous soyez laissés aller à bien des pensées, que quelques-uns aient dit, et avec vérité : Que les oeuvres du Seigneur sont grandes, quoique l’on n’en rapporte ici qu’une partie, encore est-ce une partie terrestre, et que tout le monde connaît
1. Ps. CXLVII, 16, 17.
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comme la neige que Dieu fait descendre, le frimas qu’il répand, le cristal qu’il durcit. D’autres se sont dit: Est-ce bien sans raison que cela se trouve dans les saintes Ecritures, et le sens littéral de ces paroles est-il bien le véritable sens? N’y a-t-il pas un sens caché sous cette neige que l’on compare à la laine, sous ce frimas comparé à la poussière, sous ce cristal comparé au pain? Mais pourquoi l’Ecriture a-t-elle voulu employer ces voiles et ces comparaisons? Ne vaudrait-il pas mieux s’exprimer plus clairement? Pourquoi faut-il chercher le sens de ces paroles, et le chercher en hésitant? Pourquoi ne puis-je les écouter sans heurter contre des difficultés? Pourquoi même, après avoir entendu le psaume, n’en savoir pas davantage le puis souvent? C’est là ce que je vous disais tout à l’heure : Laisse-toi guérir, c’est ainsi qu’il faut te soigner. Un malade est bien orgueilleux, bien impatient quand il donne des avis au médecin, ce médecin ne fût-il qu’un homme. Où est donc ce malade assez téméraire pour conseiller son médecin? Quand le malade est l’homme, et Dieu le médecin, c’est une grande disposition à la guérison, que cette piété qui nous fait croire que Dieu a dû parler de la sorte, avant même que nous sachions ce qui est dit. Car cette piété te rendra capable de chercher le sens des paroles, de le trouver après l’avoir cherché, et de te réjouir de l’avoir trouvé. Que vos prières aient donc devant le Seigneur notre Dieu ce degré de ferveur, et si ce n’est pour nous, que du moins, en votre considération, il daigne nous découvrir ce qu’il y a de caché sous ces voiles. Supposez donc que je vous ai assigné un jour pour vous donner un spectacle tout divin, et qu’en prononçant ces versets sans les expliquer, je vous ai fait entrevoir seulement quelques richesses de celui qui nous donnera ces divins spectacles. Ces richesses nous sont montrées sous une enveloppe, afin de nous en faire désirer la découverte; pour vous, tenez-vous prêts, non-seulement à les regarder, mais encore à vous en revêtir.
3. Nous disions dimanche, et il doit vous en souvenir, vous qui étiez présents, que la lecture de l’Evangile, qui nous arrêta si longtemps, au point qu’il nous fallut remettre l’explication de notre psaume, avait beaucoup d’analogie avec le psaume lui-même. Nous l’avons dit alors, mais sans pouvoir le démontrer, puisqu’il fallut différer l’exposition du psaume. C’est aujourd’hui qu’il nous faut établir cette analogie. La lecture de l’Evangile nous effraya au sujet du dernier jour; mais cette frayeur est la mère de la sécurité, car cette frayeur nous met sur nos gardes, et la sécurité vient de la vigilance. De même qu’une sécurité mal fondée nous jette en un plus grand effroi, de même une crainte sage amène la sécurité. La crainte qui nous saisit alors nous détourne de nous attacher à cette vie qui nous échappe, qui passe et s’évanouit, de l’aimer comme s’il n’y en avait point d’autre pour nous; car s’il n’y en a point d’autre, aimons celle-ci. S’il n’est point d’autre vie, ceux qui ont passé la nuit à l’amphithéâtre sont plus heureux que nous. Que dit en effet l’Apôtre : « Si notre espérance dans le Christ n’est que pour cette vie, nous sommes les plus misérables de tous les hommes ». Il est donc une autre vie, Que chacun dans sa foi interroge le Christ; mais la foi est endormie. Te voilà donc justement agité par les flots, parce que le Christ est endormi dans la barque. Car Jésus dormait dans la barque, et cette barque était battue par les flots, et par toutes sortes de tempêtes. Notre coeur est dans l’agitation quand le Christ dort. Et néanmoins le Christ veille toujours. Que signifie donc le sommeil du Christ? Le sommeil de la foi. Pourquoi te laisser encore agiter par les flots du doute? Eveille donc le Christ, éveille ta foi : envisage des yeux de la foi cette vie future pour la. quelle tu as cru, pour laquelle tu as été marqué du signe de celui qui est venu en cette vie tout exprès, afin de te montrer combien est méprisable cette vie que tu aimes, combien il faut espérer l’autre vie en laquelle tu ne croyais point. Si donc tu éveilles ta foi, pour diriger ton regard sur tes fins dernières, sur ce siècle futur qui doit faire notre joie après l’autre avènement du Seigneur, après l’arrêt du jugement, après que les saints seront mis en possession du royaume des cieux; si, dis-je, ta pensée s’arrête sur cette vie, sur le repos toujours agissant dont nous jouirons alors, et dont nous vous avons parlé souvent, mes bien-aimés, notre action ne sera plus agitée; ce sera une et action dans un repos plein de douceur, une in action que ne troublera aucune peine, que n’interrompra aucune fatigue, ni aucun (271) nuage d’ennui. Quelle sera donc alors toute notre oeuvre? De louer Dieu, de l’aimer et de le louer; de le louer en l’aimant, de l’aimer en le louant. « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront dans e les siècles des siècles 1». Pourquoi, sinon parce qu’ils vous aimeront aussi dans les siècles des siècles? Pourquoi, sinon parce qu’ils vous verront dans les siècles des siècles? Quel spectacle pour nous, mes frères, quel spectacle de voir Dieu! Que les hommes voient un chasseur dans l’amphithéâtre, ils en tressaillent de joie. Malheur à ces misérables, s’ils ne se corrigent! Ces mêmes hommes qui tressaillent de joie à la vue d’un chasseur, pâliront de tristesse à la vue du Sauveur. Quoi de plus misérable que ces hommes que le Sauveur ne sauvera point? Rien donc d’étonnant qu’ils ne trouvent point leur salut dans un Dieu qui délivre, ceux qui mettent leurs délices dans un homme qui combat. Quant à nous, mes frères, s’il nous souvient que nous sommes ses membres, si nous l’aimions, si nous persévérons en lui, nous le verrons et il sera notre joie. Sa cité sera pure, et dans ses citoyens purifiés on ne trouvera mi séditieux, ni turbulent ; cet ennemi qui mous porte envie et nous barre le passage vers cette patrie bienheureuse, ne pourra plus nous y tendre des embûches; on ne lui en permet pas même l’entrée. Si dès ici-bas il est banni du coeur des fidèles, comment ne serait-il point exclu de la terre des vivants? Que sera-ce, mes frères, je vous le demande, que sera-ce d’habiter cette ville, quand en parler nous cause tant de joie? Préparons nos coeurs pour cette vie future, et quiconque lui réserve son coeur, dédaigne tout ce qui est ici-bas; et ce mépris lui fait attendre avec sécurité ce grand jour, dont l’expectative nous a effrayés dans la bouche du Seigneur.
4. Dès lors que notre psaume chante cette vie future dont il noué entretient, et que l’Evangile nous effraie au sujet de celle-ci, le psaume nous fait aimer l’avenir et l’Evangile haïr le présent. Le Nouveau Testament ne garde point le silence au sujet du bonheur à venir, et nous en parle d’autant mieux qu’il nous expose sans voile ce que nous devons comprendre; mais il nous en parle clairement, afin de nous faire comprendre ce qui est dit ici en figures. L’Evangile donc nous disait :
1. Ps. LXXXIII, 5.
Prenez garde au dernier jour qui viendra, au jour de l’avènement du Fils de l’Homme 1 : parce qu’il surprendra dans leur malheur ceux qui sont aujourd’hui en sécurité, et précisément parce que c’est là une fausse sécurité , puisqu’ils se croient en sécurité dans les voluptés du siècle, tandis que leur sécurité devrait naître du silence de leurs convoitises du siècle. C’est à cette vie que nous prépare l’Apôtre dans ces paroles que j’ai citées alors : « Du reste, mes frères, le temps est court, il reste donc à ceux qui ont des femmes d’être comme s’ils n’en avaient point; à ceux qui achètent, comme s’ils n’achetaient point; à ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient point; à ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient point; à ceux qui usent des choses de ce monde, comme s’ils n’en usaient point; car la figure du monde passe, et je désire que vous soyez sans inquiétudes 1». Quiconque a mis toute sa joie, toute sa félicité à manger, à boire, à se marier, à acheter, à vendre, à jouir du monde, est aussi sans inquiétude; mais, comme tel, il est hors de l’arche, et malheur à lui, à cause du déluge. Quant à l’homme, qui mange, qui boit, qui fait toutes ses actions pour la gloire de Dieu 3, s’il est triste pour quelque sujet du temps, il pleure, mais conserve au dedans la joie de l’espérance; si les affaires du temps lui causent de la joie, il se réjouit, mais son coeur nourrit une crainte spirituelle, en sorte qu’il ne se laisse ni corrompre par la prospérité ni abattre par le malheur. C’est là, en effet, pleurer comme si l’on ne pleurait point, et se réjouir comme si l’on ne se réjouissait point. Quiconque a une femme, et, par compassion pour sa faiblesse, rend le devoir sans l’exiger, ou ne cherche dans le mariage qu’un remède à sa propre faiblesse, et pleure de n’avoir pu se passer d’une femme, plutôt qu’il ne met en elle sa complaisance; quiconque vend son bien, parce qu’il sait que ce bien, même en lui demeurant, ne le rendrait pas heureux; quiconque achète et sait bien que cela passera, qui ne met point sa confiance dans ses biens, quelle qu’en soit l’abondance, et même la surabondance, qui du bien qu’il a, fait l’aumône à ,celui qui n’a pas, afin de recevoir ce qu’il n’a pas de celui à qui tout appartient;
1. Matth. XIV, 41. — 2. I Cor. VII, 29-32. — 3. Id. X, 31.
272
quiconque en est là peut attendre avec sécurité le dernier jour, parce qu’il n’est point hors de l’arche; mais il fait partie de ces bois incorruptibles dont l’arche est construite 1. Qu’il ne craigne donc point l’avènement du Sauveur, mais plutôt qu’il l’espère et le désire; car il ne viendra point pour lui infliger un châtiment , mais pour mettre fin à ses misères. Or, tout cela se fait par le désir que nous avons de cette cité sainte. Les avertissements de l’Evangile se réalisent dès lors dans nos soupirs vers cette Jérusalem que chante notre psaume, et de là vient l’accord de l’Evangile avec ce chant du Prophète.
5. Ecoutons quelle est la cité que chante le psaume. Ecoulons et chantons; notre joie, en l’écoutant, est elle-même un cantique en l’honneur de notre Dieu. Car chanter n’est pas seulement répéter un cantique avec le bruit de la voix et des lèvres; il est aussi un chant intérieur, parce qu’un autre a l’oreille dans notre intérieur. Chantons de la voix pour nous stimuler, chantons du coeur afin de lui plaire. Ce psaume est intitulé : « Psaume d’Aggée et de Zacharie 2». Or, Aggée et Zacharie furent des Prophètes, et ces Prophètes vivaient au temps de la captivité de cette Jérusalem qui était la figure de la Jérusalem du ciel. Or, pendant la captivité de cette ville, comme ils étaient à Babylone, ils prophétisèrent au sujet de Jérusalem, annonçant que le peuple sortirait de la captivité 3, que sur les ruines de l’ancienne serait bâtie une cité nouvelle. Or, nous connaissons cette captivité, si nous connaissons véritablement la nôtre. Dans ce inonde, en effet, dans ces tribulations du siècle, au milieu de ces scandales sans nombre, nous sommes dans une sorte de captivité, mais nous en serons délivrés; on nous prédit une vie nouvelle semblable à celle-ci. Après la promesse des Prophètes s’accomplit d’une manière visible tout ce qui devait faire de cette cité une image de la cité invisible. Jérusalem fut rebâtie après soixante et dix ans de captivité. Ce nombre de soixante et dix était précisé par Jérémie, qui nous montre, sous la figure du nombre septénaire, le temps présent qui s’écoule; puisque nos jours, vous le savez, s’écoulent sept par sept, nombre qui passe pour revenir invariablement. Or, Jérémie, en
1. Gen. VI, 14. — 2. Ps. CXLVII, 1. — 3. Esdras, V, 1; VI, 14.
prophétisant que Jérusalem serait rebâtie après soixante et dix ans, couvrait sous cette image une prophétie de l’avenir ; car il veut nous faire entendre qu’après l’écoulement de ces jours qui se comptent par sept, notre ville sera construite pour l’éternité, qui n’est qu’un aujourd’hui, puisque dans cette de. meure le temps ne passe plus, parce que ses citoyens ne meurent point. Telle est la cité que les Prophètes voyaient en esprit; c’est elle qu’ils voyaient quand ils parlaient de la cité d’ici-bas. Mais ils disaient au sujet de celle d’ici-bas ce qu’ils rapportaient à celle d’en haut: et tout ce qui se faisait dans le temps par le mouvement des corps et par les actions des hommes, devenait autant de signes et de prédictions pour l’avenir.
6. Ecoutons donc ce que l’on dit de cette ville ; élevons-nous jusqu’à elle. C’est elle que nous fait estimer l’Esprit-Saint, en répandant l’amour de cette cité dans nos coeurs, afin d’y faire monter nos soupirs, et que gémissant dans cet exil, nous ayons hâte d’arriver en la ville sainte. Aimons-la, mes frères, l’aimer c’est y aller. Aimons-la d’après cette bouche sacrée, cette bouche prophétique de l’Esprit de Dieu qui nous dit : « Jérusalem loue le Seigneur 2 ». Dans cette captivité les Prophètes voient ces troupeaux ou plutôt l’unique troupeau de tous les citoyens rassemblés de toutes les contrées, pour former la cité sainte. Ils voient la joie de cette masse qui ne craint plus rien, qui n’a rien à souffrir, puisqu’elle est dans le grenier céleste après avoir été foulée et vannée; et comme ils sont encore sur cette terre au milieu de tant d’afflictions, ils se font précéder par la joie de l’espérance, ils soupirent après cette patrie, s’unissant ainsi de coeur aux anges de Dieu, et à ce peuple qui doit demeurer avec eux dans une sainte joie : « Loue le Seigneur, Jérusalem ». Quelle sera ton occupation,ô Jérusalem? Car tout labeur, tout gémissement passera. Quelle sera donc ton occupation ? De labourer, de semer, de planter, de naviguer, de faire le négoce? Quelle sera ton occupation? Te faudra-t-il encore t’exercer dans ces oeuvres, quelque bonnes qu’elles soient, et qui viennent de la miséricorde? Considère le nombre de tes enfants, vois de toutes parts ceux qui forment la société : vois s’il en est un homme qui ait faim et à qui tu
1. Jérém. XXV, 12; XXIX, 10. — 2. Ps. CXLVII, 2.
273
donnes du pain, qui ait soif et à qui tu puisses donner un verre d’eau froide; vois s’il est un étranger à qui tu puisses donner l’hospitalité, s’il est un malade à visiter, s’il y a des plaideurs que tu puisses concilier 1; s’il est un moribond que tu puisses ensevelir. Que feras-tu donc? « Jérusalem, loue le Seigneur ». Voilà quelle sera ton occupation. De même que l’on écrit sur un titre : Fais-en bon profit, je te répéterai « Jérusalem, loue le Seigneur ».
7. Soyez tous Jérusalem; souvenez-vous de ce qu’il est dit: « Seigneur, vous réduirez leur image au néant dans votre ville 2 ». Ce sont les hommes qui maintenant font leurs délices de ces vaines pompes, ceux qui ne sont point venus aujourd’hui parce qu’on leur fait une largesse. A qui profite cette largesse? Qui en supporte le contre-coup ? D’où vient la libéralité? D’où vient le dommage? Ce n’est point seulement à ceux qui donnent ces spectacles, qu’ils sont coûteux, mais ils le sont bien plus à ceux qui y mettent leur joie. lux uns ils coûtent l’or de leurs coffres, aux autres les richesses de justice qui ornaient leurs coeurs. Ceux qui donnent ces spectacles pleurent bien souvent quand il faut vendre leurs terres, et combien doivent pleurer des pécheurs qui perdent leurs âmes? Quand le Seigneur nous criait dimanche : « Veillez », était-ce donc pour que l’on veillât ainsi aujourd’hui? Je vous en supplie, ô vous citoyens de Jérusalem, je vous en conjure par la voix de Jérusalem, par celui qui est le Rédempteur, l’architecte, le directeur de Jérusalem, offrez à Dieu pour eux vos supplications. Qu’ils voient, qu’ils comprennent la futilité de ces divertissements, et qu’après avoir été attentifs à ces sortes de spectacles qui font leurs délices, ils soient à eux-mêmes leurs spectacles, et spectacles de tristesse. C’est ce qui est arrivé pour beaucoup, à notre grande joie; nous-mêmes avons jadis pris part à ces assemblées, à ces folies, Et combien de ceux qu’on voit maintenant, seront un jour chrétiens, et même évêques? Le passé nous est une garantie de l’avenir: et ce que Dieu a déjà fait nous dit ce qu’il doit faire encore. Que vos prières veillent donc, mes frères, ce n’est pas inutilement que vous gémissez. Ils sont exaucés ceux qui, ayant échappé au péril, implorent le Seigneur en laveur de ceux qui y sont encore
1. Matth.
XXV, 35, 36. — 2. Ps. LXXII, 20.
engagés, parce qu’ils ont couru les mêmes dangers, et Dieu tirera son peuple de la captivité de Babylone, et il le rachètera, le sauvera, et alors sera parfait le nombre des élus qui portent son image. Mais ils n’y seront point ceux dont le Seigneur doit mépriser et anéantir l’image dans sa ville sainte, parce qu’eux-mêmes ont anéanti son image dans leur cité, c’est-à-dire dans Babylone. Tel est le peuple qui louera Dieu, le peuple qu’annonce par avance son esprit prophétique; il nous dit de tressaillir dans l’espérance, d’aspirer à la réalité. « Loue de concert le Seigneur, ô Jérusalem; Sion, bénis ton Dieu » . « Loue de concert», parce que tu es formée d’un grand nombre de citoyens; « bénis », parce que tu n’es qu’une seule ville. « Nous sommes plusieurs », dit l’Apôtre, « et néanmoins nous sommes un en Jésus-Christ 1 ». Louons donc de concert, parce que nous sommes plusieurs, et louons parce que nous ne sommes qu’un. Nous sommes à la fois, et plusieurs et un seul, parce que celui en qui nous avons l’unité, est toujours un.
8. Pourquoi, dira cette Jérusalem, louer de concert le Seigneur, et moi Sion, pourquoi louer mon Dieu? Sion n’est qu’une avec Jérusalem. Ces deux noms tiennent à deux causes différentes : Jérusalem signifie vision de la paix, et Sion contemplation. Voyez si ces deux noms désignent autre chose que des spectacles; que les païens ne s’applaudissent point alors de leurs spectacles, comme si nous n’avions point les nôtres. Quelquefois, quand on ferme le théâtre ou l’amphithéâtre, et qu’il sort de ces gouffres une foule d’hommes corrompus qui ont l’esprit tout occupé de vains fantômes, repaissant leur mémoire de souvenirs non-seulement inutiles, mais pernicieux, s’applaudissant de ces plaisirs qui ont une douceur, mais douceur empoisonnée ; ils voient, et même souvent, passer les serviteurs de Dieu qu’ils reconnaissent ou bien à leurs vêtements, ou bien à leur maintien, ou même à leur figure, et ils disent en eux-mêmes : Combien ces gens sont malheureux ! que n’ont-ils pas perdu aujourd’hui! Prions Dieu, mes frères, de récompenser leur bienveillance; car ils prennent cela pour un bien. C’est par bonté qu’ils nous plaignent; mais celui qui aime l’iniquité, hait son âme 2. Et s’il hait
1. I Cor. X, 17. — 2. Ps. X, 6.
274
son âme, comment pourrait-il aimer la mienne? Toutefois, c’est par une bienveillance et perverse, et vaine, et futile, si l’on peut appeler cela bienveillance, qu’ils nous plaignent de perdre ce qu’ils aiment. Prions à notre tour, afin qu’ils ne perdent point ce que nous aimons. Voyez quelle est cette Jérusalem que le Prophète exhorte à louer Dieu, ou plutôt dont il prédit la louange. Ce ne sera point quand nous verrons Dieu, et quand nous l’aimerons, quand nous le louerons, que le Prophète aura besoin d’en gager, de stimuler cette ville à louer le Seigneur; mais les Prophètes nous parlent de la sorte, afin de nous porter à goûter, autant que possible, en cette chair fragile, ces joies futures des bienheureux, et en jetant dans nos oreilles le trop plein de leur âme, d’allumer en nous l’amour de cette cité divine. Que nos désirs soient donc fervents; loin de nous tout coeur tiède.
9. Mais voyez quelle est cette Jérusalem que le Prophète invite à louer Dieu, et pourquoi elle doit le louer. C’est parce que son bonheur sera parfait. « Loue de concert le Seigneur, ô Jérusalem; ô Sion, loue ton Dieu ».Et comme si Jérusalem demandait:
Comment louer Dieu avec une telle sécurité? « C’est », dit le Prophète, « parce qu’il a fortifié les barrières de tes portes 1 ». Redoublez d’attention, mes frères. « Il a fortifié les barrières de tes portes». On affermit les barrières non des portes ouvertes, mais des portes closes. De là vient qu’on lit dans plusieurs exemplaires : « Il a fortifié les serrures de tes portes ». Que votre charité comprenne ceci. Le Prophète dit que c’est une Jérusalem bien fermée qui loue le Seigneur. « Loue de concert le Seigneur, Ô Jérusalem ; Sion, loue ton Dieu ». Nous louons maintenant le Seigneur, nous le louons de concert, mais au milieu des scandales. Beaucoup entrent parmi nous contre notre volonté, beaucoup s’en vont, en dépit de nos efforts; de là tant de scandales. « Et comme l’iniquité abonde », a dit la Vérité, « la charité refroidit chez plusieurs 2 », à cause de ceux qui entrent et que nous ne saurions juger, et de ceux qui sortent sans que nous puissions les retenir. Pourquoi? parce que la perfection n’est point d’ici-bas, ni le bonheur d’ici-bas. Pourquoi encore ? Parce que nous sommes dans l’aire et non dans le grenier. Que
1. Ps. CXLVII, 13. — 2. Matth. XXIV, 12.
faire alors, sinon d’être sans crainte pour l’avenir? « Loue de concert le Seigneur, ô Jérusalem ; loue ton Dieu, ô Sion: parce qu’il a fortifié les barrières de tes portes ».
« Il a fortifié », dit le Prophète, et non-seulement il a mis des barrières. Que nul ne sorte plus, que nul n’entre plus. Que nul ne sorte, c’est ce qui nous réjouit ; que nul n’entre plus, c’est ce qu’il nous faut craindre. Mais sois sans crainte, on ne parlera de la sorte que quand tu seras entré. Sois seulement au nombre de ces vierges qui prirent avec elles de l’huile 1.
10. Ces vierges, en effet, désignent les âmes. Elles n’étaient pas seulement au nombre de cinq, mais ces cinq marquent des milliers. Dans ce nombre cinq sont donc renfermés des milliers non de femmes seulement, mais d’hommes aussi ; car ce mot de femme désigne les deux sexes à cause de, l’Eglise ; puisque l’Eglise, qui renferme les deux sexes, est appelée vierge. « Je vous ai fiancée à l’unique Epoux, pour vous présenter à Jésus-Christ comme une épouse chaste 2 ». Peu sont vierges de corps, mais tous doivent l’être de coeur. La virginité du corps consiste dans une chair intacte, la virginité du coeur, dans une foi pure. On dit de toute l’Eglise qu’elle est vierge, et au masculin on la nomme peuple de Dieu : or, les deux sexes forment le peuple de Dieu, un seul peuple, un peuple unique; de même qu’il n’y a qu’une seule Eglise, une seule colombe ; et dans cette virginité, des saints par milliers. Ces cinq vierges dès lors désignent toutes les âmes qui doivent entrer dans le ciel : et le nombre cinq n’est point employé sans raison, puisque le corps est doué de cinq sens, comme chacun sait. Rien ne passe du corps dans l’âme que par ces cinq portes, car toute convoitise mauvaise nous vient sôit des yeux, soit de l’odorat, soit du goût, soit des oreilles, soit du tact. Quiconque n’a point laissé entrer la corruption par ces cinq portes, est mis au nombre des cinq vierges. Or, la corruption est la fille des dé. sirs illicites ; et l’Ecriture nous fait voir de toutes parts ce qui est permis ou ce qui ne l’est point. Il est donc nécessaire que tu sois au nombre de ces cinq vierges, et tu n’auras pas à craindre cette parole : Que nul n’ose entrer. C’est en effet ce qui est écrit et ce qui sera exécuté ; à ton entrée, toutefois, nul ne
1. Matth. XXV, 4. — 2. II Cor. XI, 2.
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viendra te barrer le passage; mais quand tt seras entré, on fermera les portes de Jérusalem, et l’on en fortifiera les barrières, si tu ne veux pas être vierge de coeur, ou si, quoique vierge, tu prends place parmi les vierges folles, pour demeurer au dehors et frapper vainement à la porte.
14. Quelles sont ces vierges folles? Elles aussi sont au nombre de cinq; et quelles sont ces vierges, sinon les âmes qui gardent la continence de la chair, afin d’éviter la corruption qui nous vient par tous les sens que nous énumérions tout à l’heure? Elles évitent la corruption, n’importe d’où elle vienne, sans porter dans leur conscience et sous les yeux de Dieu seul, le bien qu’elles font; elles veulent plaire aux hommes et s’arrêter à leur jugement. En quête des faveurs vulgaires, elles s’avilissent en voulant plaire à ceux qui les voient; leur conscience ne leur suffit point. C’est donc avec raison que, selon l’Evangile, elles ne portent pas d’huile avec elles; car l’huile, à cause de son éclat, de sa netteté, signifie la gloire. Mais que dit l’Apôtre? Vois dons sa parole ces vierges sages qui portent l’huile avec elles. « Que chacun éprouve son oeuvre, et il aura de quoi se glorifier en lui même et non dans un autre 1 ». Voilà les vierges sages. Quant aux vierges folles, elles allument leurs lampes à la vérité, leurs oeuvres paraissent avec éclat ; mais elles doivent mourir et s’éteindre, parce qu’elles ion! point d’huile intérieure. Les voilà qui s’endorment toutes parce que l’Epoux tarde à venir; quelle que soit en effet celle de ces deux catégories que choisissent les hommes, ils s’endorment du sommeil de la mort ; et les vierges sages et les vierges folles, en attentant l’avènement du Seigneur, passent par cette mort du corps, mort visible, que l’Ecriture appelle un sommeil, comme tout chrétien le sait. L’Apôtre dit en effet : « C’est pourquoi, parmi vous, beaucoup sont infirmes, languissants, et beaucoup sont endormis 2 » ; endormis, dit-il, ou plutôt morts. Mais voilà que l’Epoux va venir, et tous vont se lever, mais non tous entrer. Voilà que s’évanouiront les oeuvres de ces vierges folles, qui n’ont point l’huile de la bonne conscience. Elles ne trouveront plus, pour leur en acheter, ces flatteurs qui leur vendaient la louange. Car il y a de l’ironie
1. Gal. VI, 4. — 2. I Cor. XI, 30.
plutôt que de la jalousie dans cette parole « Allez en acheter ». Ces vierges folles en avaient demandé aux vierges sages, et leur avaient dit: « Donnez-nous de votre huile, parce que nos lampes s’éteignent ». Que répondent les vierges sages? « Non, de peur que nous n’en ayons pas suffisamment pour vous et pour nous ; allez plutôt à ceux qui en vendent, et achetez-en pour vous ». C’était leur dire sous la forme d’un avis : De quoi vous servent maintenant ceux dont vous achetez la louange ? « Et pendant qu’elles y allaient »,dit l’Evangile, « voilà que les autres « entrèrent, et la porte fut close 1 ». Pendant qu’elles y vont de coeur, pendant qu’elles s’occupent de ces pensées, qu’elles s’éloignent dans ce dessein, qu’elles se ressouviennent de leur vie passée, elles vont en quelque sorte vers ceux qui vendent l’huile , et ne les trouvent plus favorables; elles ne trouvent plus d’applaudissements chéz ceux qui les flattaient , elles qui s’excitaient au bien, non par le mouvement d’une bonne conscience, mais par le stimulant des langues étrangères.
12. Cette réponse des vierges sages: « De peur qu’il n’y en ait pas suffisamment pour nous», témoigne aussi d’un grand sentiment d’humilité. Car l’huile que nous portons dans notre conscience, c’est le jugement que nous portons sur nous-mêmes, et qui nous fait voir tels que nous sommes; or, il est difficile de se juger, de juger parfaitement de son état. Mes frères, quels que soient les progrès d’un homme dans la vertu ; tant qu’il se jette en avant et oublie ce qui est derrière 2; s’il se dit : c’est bien ; Dieu aussitôt tire de ses trésors la règle inflexible, et procède à un sévère examen. Or, qui se glorifiera d’avoir un coeur pur ?Qui osera dire qu’il est sans péché 3? Mais que dit l’Ecriture? « Il y aura un jugement sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde 4». Quels que soient tes progrès, tu espéreras donc dans la miséricorde. Car si la miséricorde ne vient tempérer la justice , tout homme se trouvera condamnable en quelque point. Or, quel passage de l’Ecriture va nous consoler? Celui-là même qui nous exhorte à la miséricorde, afin que nous nous appliquions à donner notre superflu. Car nous avons beaucoup de
1. Matth. XXV, 1-13. — 2. Philipp. III, 13. — 3. Prov. XX, 9, — 4. Jacques, II, 13.
superflu, si nous nous en tenons au strict nécessaire ; mais rien ne nons suffira, si nous recherchons ce qui est futile. Cherchez donc, mes frères, ce qui suffit à l’oeuvre de Dieu, et non ce qui suffit à vos désirs ; car votre désir n’est point l’oeuvre de Dieu; mais votre forme, votre âme, votre corps, voilà toute l’oeuvre de Dieu. Cherche donc ce qui suffit pour cela, et tu verras qu’il faut peu de chose. Il ne fallut à la veuve de l’Evangile que deux deniers, pour faire une oeuvre de miséricorde 1, deux deniers pour acheter le royaume de Dieu. Pour habiller des acteurs, quelle dépense ne fait point un donneur de spectacles? Voyez non-seulement qu’il faut peu pour vous suffire, mais aussi combien peu vous demande le Seigneur. Cherche avec soin ce qu’il t’a donné, prends-en ce qui te suffit; quant au reste, qui est superflu pour toi, c’est le nécessaire des autres; le superflu du riche est le nécessaire du pauvre. C’est posséder le bien d’autrui que posséder du superflu.
13. C’est quand tu feras miséricorde, et particulièrement celle ci que l’on fait gratuitement : « Remettez-nous, comme nous remettons 2» ; et où l’on ne fait d’autre dépense que celle de la charité, laquelle s’accroît à proportion qu’on la dépense; c’est, dis-je, quand tu feras avec ferveur des oeuvres de miséricorde, bonnes oeuvres, avons-nous dit, qui ne seront plus nécessaires dans l’autre vie, puisqu’il n’y aura plus aucun malheureux à qui l’on puisse faire miséricorde 3, c’est alors que tu attendras en toute sécurité le jugement, non pas dans la sécurité de la justice, mais dans la sécurité de la divine miséricorde, puisque toi-même auras été miséricordieux. « Le jugement sera sans miséricorde pour celui qui n’aura point fait miséricorde. Et la miséricorde», ajoute le même Apôtre, «l’emporte sur le jugement 4 ». Gardez-vous de croire, mes frères, que le Seigneur n’est point juste, ou qu’il s’écarte de la justice, quand il n’a point pitié de nous. Il est juste quand il nous damne, et juste encore quand il nous prend en pitié. Quoi de plus juste de faire miséricorde à celui qui l’implore ? Quoi de plus juste aussi, que d’user envers nous de la mesure dont nous nous serons servis 5? Donne à ton frère qui a faim. A quel frère? Au Christ. Si donc faire la charité à ton frère c’est
1. Marc, III, 42.— 2. Luc, VI, 37; Matth. VI, 12. — 3. Voir Discours sur le Ps. LXXXIII, n.8, 11.— 4. Jacques, II, 13. — 5. Matth. VII, 2.
la faire au Christ, et si le Christ est Dieu béni par-dessus tout dans les siècles 1, c’est un Dieu qui a voulu avoir besoin de toi, et ta main se retire ? Tu tends la main à Dieu pour lui demander: écoute l’Ecriture : « Que ta main ne soit point ouverte pour recevoir, et fermée pour donner 2 ». Dieu veut qu’on lui donne de ce qu’il a donné. Que pourrais-tu donner, en effet, qu’il ne t’aie point donné? « Qu’as-tu, que tu n’aies point reçu 3 ? » Et même, sans parler de Dieu, à qui pourrais-tu donner de ce qui est à toi? Tu donnes de ce qui appartient à celui qui te commande de donner. Sois donc véritablement dispensateur, et non usurpateur. C’est en agissant de la sorte, et en disant avec humilité de cette huile: « De peur qu’il n’y en ait pas suffisamment pour nous 4 », que tu entreras, et que la porte ne te sera point fermée. Ecoute ce mot de l’Apôtre : « Peu m’importe d’être jugé par vous 5». Comment pourriez-vous, en effet, juger ma conscience? Comment verriez-vous l’intention qui me dirige dans toutes mes actions? Quel jugement les hommes peuvent-ils porter sur un autre homme? L’homme peut beaucoup mieux se juger, mais Dieu peut mieux encore juger l’homme, que l’homme ne peut se juger lui-même. Si donc tu es tel que nous disons, tu entreras, tu seras au nombre de ces cinq vierges, et les vierges folles seront exclues. C’est ce que nous dit l’Evangile ; la porte sera fermée, elles seront là, heurtant à cette porte et criant: « Ouvre-nous 6 »; et on ne leur ouvrira point, parce « que le Seigneur a fortifié les barres de vos portes». Oui, dit le Prophète, il a fortifié les barres de tes portes, sois en toute sécurité, chante avec assurance, et chante sans fin. Tes portes sont solidement closes, nul ami ne sort, nul ennemi ne peut entrer. « Il a consolidé les barrières de tes portes».
14. « Il a béni tes enfants en toi ». Ils ne sont ni vagabonds au dehors, ni exilés; il s’applaudissent dans ton enceinte, c’est là qu’ils chantent le Seigneur, là qu’ils sont bénis. ils n’endurent plus les douleurs de l’enfantement, parce qu’ils n’ont plus à enfanter. Ils sont vos enfants, vos saints; et ces enfants, ces saints, sont dans l’allégresse, dans la louange; la charité à ressenti pour eux les douleurs de l’enfantement, et les a enfantés;
1. Rom. IX, 5. — 2. Eccli. IV, 36. — 3. I Cor. IV, 7. — 4. Matth. XXV, 9. — 5. I Cor. IV, 2. — 6. Matth. XXV, 11.
277
la charité les renferme dans son giron. Ecoute la charité qui les enfante: c’est elle qui donnait à Paul non-seulement un coeur de père, nais un coeur de mère, pour ses enfants: « Mes petits enfants», dit-il, «que j’enfante une seconde fois 1». Or, Paul qui enfante, c’est la charité qui enfante; et la charité qui enfante, c’est l’Esprit de Dieu qui enfante. « La charité, en effet, est répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2 ». Qu’elle rassemble donc ceux qu’elle a enfantés avec douleur, ceux qu’elle a mis au monde. Ils sont déjà dans l’intérieur, ils sont en sûreté. Ils ont pris leur essor du nid de la crainte, ils ont pris leur essor pour les cieux, pour les tabernacles éternels ; rien de temporel n’est à redouter pour eux.
15. « Il a béni tes fils en toi ». Qui a béni? « Celui qui a mis la paix sur tes frontières 3». Quelle n’est point la joie universelle à cette parole ? Aimez-la, mes frères. Nous éprouvons une grande joie quand l’amour de la paix éclate ainsi du fond de vos coeurs. Quelle joie cette parole a suscitée ! Je n’avais rien dit encore, je n’avais rien expliqué, je prononce le verset et vos cris partent. Qu’est-ce qui a crié en vous? L’amour de la paix. Qu’ai-je mis sous vos yeux ? Pourquoi ces cris, si vous ne ressentez cet amour ? D’où vient cet amour, si vous ne voyez rien ? La paix est invisible. Où est l’oeil qui l’a vue pour l’aimer ? Et toutefois, on ne pousserait aucun cri si on ne l’aimait. Ce sont là, mes frères, les spectacles invisibles que Dieu nous présente. De quelle beauté l’idée seule de la paix n’ai-elle point frappé vos coeurs? Que dire encore dola paix, et comment la louer? Votre allégresse a dépassé toutes mes paroles. Je n’achève point, je ne saurais, je suis trop faible. Remettons donc l’éloge de la paix, jusqu’à ce que nous soyons dans la patrie de la paix. C’est là que nous pourrons la louer plus pleinement, en jouir plus pleinement. Si nous l’aurions ainsi quand elle commence, quelles louanges lui donner quand elle sera parfaite? Jugez-en vous-mêmes, ô fils bien-aimés, fils de la paix, citoyens de Jérusalem, car Jérusalem est la vision de la paix ; et tous ceux qui aiment la paix sont bénis dans son enceinte, ils peuvent y entrer et les portes se ferment, et les barrières sont consolidées. Cette paix dont le nom seul fait éclater votre amour, cultivez-la,
1. Gal. IV, 19. — 2. Rom. V, 6. — 3. Ps. CXLVII, 14.
recherchez-la sincèrement; aimez-la dans vos maisons, aimez-la dans vos affaires, aimez-la dans vos épouses, aimez-la dans vos enfants, aimez-la dans vos serviteurs, aimez-la dans vos amis, aimez-la dans vos ennemis.
16. Telle est la paix que n’ont point les hérétiques. Quelle est l’oeuvre de cette paix, dans les perplexités de ce monde, dans l’exil de notre mortalité, où nul n’est connu d’un autre, ou nul ne connaît le coeur de son voisin ? Que fait la paix ? Elle ne juge pas de ce qui est incertain, et n’affirme rien d’inconnu. Elle est plus inclinée à croire le bien d’un homme, qu’à en soupçonner le niai. Elle ne s’afflige point de s’être trompée en croyant bon l’homme qui est méchant ; mais elle se croit coupable d’avoir cru au mal chez l’homme de bien. Je ne le connais point, dit-elle, que perdrai-je à croire qu’il est bon ? Si cela est incertain, il est permis d’agir avec précaution, car peut-être n’est-ce pas vrai ; mais garde-toi de condamner comme si tu étais certain. C’est le précepte de la paix. « Cherche la paix», dit le Prophète, «et poursuis-la 1 ». Que dit l’hérésie au contraire ? Elle condamne sans connaître, et condamne le monde entier ; tout le monde a péri, il n’y a plus un seul chrétien, l’Afrique seule est demeurée. Bien jugé. Mais de quel tribunal peux-tu condamner le monde entier? Sur quel forum le monde a-t-il comparu devant toi ? Que l’on aie s’en rapporte pas à moi, j’y consens; mais pas à toi non plus. Qu’on en croie au Christ, à l’Esprit de Dieu, qui a parlé par les Prophètes, qu’on en croie à la loi de Moïse. Qu’a dit Moïse des temps futurs qui sont les nôtres? « En ta postérité », fut-il dit à Abraham, « toutes les nations seront bénies 2 ». As-tu des doutes sur cette race d’Abraham? Il n’y a plus de doute à conserver quand l’Apôtre a parlé ; ou si tu n’en crois point à l’Apôtre, pourquoi dire : La paix, la paix, quand il n’y a point de paix 3? Que dit l’Apôtre ? « Les promesses de Dieu sont faites à Abraham et à sa postérité. L’Ecriture ne dit point : « Et à ceux qui naîtront de lui, comme s’ils eussent dû être plusieurs; mais comme en parlant d’un seul, elle dit : Et à celui qui naîtra de toi, qui est le Christ 4 ». Il y a des milliers d’années qu’il fut dit à Abraham: « Les nations seront bénies en ta postérité » .Or,
1. Ps. XXXIII,
12. — 2. Gen. XXII, 18 — 3. Jérém. VI, 14. — 4. Gal. III, 16.
278
ce qui a été prédit il y a tant de siècles, et ce qu’un seul a cru, nous le voyons accompli aujourd’hui. D’un côté nous lisons la promesse, de l’autre nous voyons l’accomplissement, et tu viens à la traverse résister à la vérité ? Que vas-tu dire ? Garde-toi de croire. De croire à qui ? A l’esprit de Dieu? A Dieu qui parle à Abraham ? A qui croirai-je alors? A toi ? Ce n’est point là ce que je dis, répondras-tu. Tu ne le dis point? Comment, tu ne dis pas : Crois-en plutôt à moi qu’à l’Esprit. Saint, qu’à Dieu qui s’adresse à Abraham? Que viens-tu me dire alors? Tel a livré les livres saints, tel autre encore les a livrés. Est-ce un passage de l’Evangile que tu rapportes là, ou des Apôtres, ou des Prophètes? Examine toutes les Ecritures, et lis-moi cette parole, dans ceux en qui repose ma foi ; car je ne crois pas en toi. Où donc liras-tu cela? C’est ce que m’a dit mon père, me répond-il, ce que m’a dit mon aïeul, mon frère, mon évêque. Mais voici la parole du Seigneur à Abraham: « Les nations seront bénies en celui qui naîtra de toi ». Un seul homme entendit cette parole et y crut, et après de longs siècles, elle s’accomplit dans des millions d’hommes. On croit à cette promesse, quand elle se fait, et on en doute quand elle s’accomplit? Voilà donc ce qu’a dit Moïse; donnons maintenant la parole aux Prophètes. Vois le prix de notre rédemption : le Christ suspendu à la croix. Considère le prix qu’il donne, et tu comprendras ce qu’il achète. Il veut faire un achat, et tu ne sais encore quel achat; vois alors, vois la grandeur du prix, et tu comprendras l’importance de l’achat. Il répand tout son sang, c’est au prix de son sang qu’il achète, du sang de l’Agneau sans tache, du sang du Fils unique de Dieu. Que petit-on donc acheter au prix du sang du Fils unique de Dieu ? Encore une fois, considère à quel prix. Longtemps avant l’accomplissement, le Prophète a dit : « Ils ont percé mes « mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os ». Je vois la grandeur du prix, ô Christ, faites que je voie aussi ce que vous avez acheté : « Toutes les extrémités de la terre s’en souviendront, et se tourneront vers le Seigneur ». Dans le même psaume, je vois tout ensemble et l’acheteur, et le prix, et la possession. Cet acheteur c’est le Christ, le prix est son Sang, et la possession, l’univers entier. Ecoutons les paroles du Prophète, qui contredisent les chicanes des hérétiques. Voilà ce que possède mon Dieu. Je lis son droit dans le psaume: « Ils en garderont la mémoire, et tous les confins de la terre se tourneront vers le Seigneur, toutes les familles de la terre se prosterneront en sa présence 1 ».
L’Acheteur est donc le Christ, et non l’apostat Donat. « Ils l’adoreront ». Très-bien: « Toutes les familles de la terre se prosterneront en sa présence ». Pourquoi très-bien? « Parce que l’empire est au Seigneur, et il dominera sur toutes les nations ».Voilà ce qu’on lit dans Moïse, dans les Prophètes, et mille autres témoignages semblables. Qui pourrait compter les passages de l’Ecriture au sujet de l’Eglise qui sera répandue dans toute la terre? Qui les comptera? Il y a moins d’hérésies contre l’Eglise, que la loi n’a de témoignages en sa faveur. Quelle page ne dit point son triomphe? Quel verset ne l’a point consigné? Tout parle de concert en faveur de cette unité, qui est au Seigneur, parce qu’il a mis la pain dans les confins de Jérusalem. Et c’est contre tout cela que tu viens aboyer, ô hérétique? C’est avec raison que l’on applique à cette cité sainte ce mot consigné dans l’Apocalypse : « Loin d’ici les chiens 2». C’est contre tout cela que tu viens aboyer. Comme je le disais tout à l’heure, oses-tu bien condamner le monde entier? Quel est ton tribunal, sinon la présomption de ton coeur? Tribunal bien haut sans doute, mais ruineux. Voilà ce qu’a dit Moïse, ce qu’ont dit les Prophètes ; et des hommes qui veulent passer pour chrétiens ne le croient pas encore.
17. Le mauvais riche était dans les tourments de l’enfer, et l’ardeur des flammes lui
fit désirer qu’une goutte d’eau tombât du doigt du pauvre qu’il avait autrefois méprisé
à sa porte. Comme ce rafraîchissement lui était refusé, puisqu’on doit « juger sans miséricorde celui qui n’aura point fait miséricorde 3 », comme donc on le lui refusait « Père Abraham », s’écrie-t-il, « envoyez Lazare dans la maison de mon père, où j’ai cinq autres frères; qu’il leur dise combien je souffre, afin qu’ils ne viennent point aussi dans ce lieu de tourments ». Que répond Abraham? « Ils ont Moïse et les Prophètes ». Et celui-ci : « Mon père Abraham, mais si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts, ils le croiraient ». Et Abraham:
1. Ps. XXI, 17,18, et 28,19.— 2. Apoc. XXII, 15.— 3. Jacques, II, 13.
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« S’ils n’écoutent ni Moïse, ni les Prophètes ils ne croiront pas quand même quelqu’un ressusciterait d’entre les morts 1 ». De qui dit-il, qu’ « ils ont Moïse et les Prophètes ? » De ces frères assurément qui vivaient encore, qui avaient pour se corriger un long espace de temps, qui n’étaient point encore dans ces lieux de tourments. « Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent », dit Abraham. Ils ne croient point en eux, « mais ils croiraient si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts. S’ils n’écoutent ni Moïse, mi les Prophètes, ils ne croiront pas même mi celui qui ressusciterait d’entre les morts». C’est la décision d’Abraham. En quel endroit et de quel endroit Abraham l’a-t-il prononcée? D’un certain lieu élevé, d’un lieu plein de repos et de joie. Que voyait en élevant les yeux cet infortuné qui souffrait dans l’enfer? Il voyait aussi dans son sein,c’est-à-dire dans son secret, le pauvre qui tressaillait de joie. Voilà quel est ce tribunal. C’est là qu’habite le Seigneur, puisque Dieu habite dans les saints. Delà vient ce désir que l’Apôtre nous exprime ainsi : « Mourir pour être avec le Christ serait de beaucoup préférable 2 ». Il fut dit aussi au bon larron : « Aujourd’hui tu seras .avec moi dans le paradis 3 ». C’est le Seigneur qui est avec Abraham et en Abraham qui a porté cette sentence : « Ils ont Moïse et es Prophètes; s’ils ne les écoutent point, ils n’écouteraient point non plus celui qui ressusciterait d’entre les morts». O hérétiques, vous avez ici Moïse et les Prophètes, et vous vivez encore, et vous pouvez encore écouter, et vous pouvez encore vous corriger, dompter votre fureur, et embrasser la vérité : examinez avec vous-mêmes s’il faut en croire Moïse et les Prophètes, qui ont rendu à leur foi de si grands témoignages, quand nous voyons les événements du monde arriver selon leurs prédictions. Pourquoi hésiter encore à en croire à Moïse et aux Prophètes? Pourquoi cette hésitation? Attendriez-vous par hasard qu’un homme ressuscité d’entre les morts s’en vienne vous parler de son Eglise? C’est ce que voulait le mauvais riche dans l’enfer; il voulait que l’on envoyât vers ses frères 4 quelqu’un d’entre les morts; on le reprend de cette exigence parce que Moïse et les Prophètes devaient suffire à ses frères. Sa prière
1. Luc, XVI, 19,31. — 2. Philipp. I, 23. — 3. Luc, XXXII, 43.— 4. Id. XVI, 27.
fut vaine, afin que cet exemple vous profitât, et que vous ne fussiez point tourmenté comme lui, pour avoir fait trop tard de vaines prières. Ecoutez Moïse et les Prophètes. Que dit Moïse? « Dans ta postérité seront bénies toutes les nations 1 ». Qu’ont dit les Prophètes? « Tous les confins de la terre se souviendront, et se tourneront vers le Seigneur 2». Et tu viendras me dire encore qu’un homme se lève d’entre les morts, je ne croirai que quand on viendra de là me parler ! Bénie soit votre miséricorde, ô mon Dieu! vous avez voulu mourir, afin qu’un homme se levât des morts, et cet homme n’est point un homme quelconque, mais c’est la Vérité qui est sortie des enfers. Il pourrait dire la vérité sur les effets, sans être sorti des enfers; et néanmoins, à cause de ces voix méchantes et ignorantes, il a voulu mourir et se lever d’entre les morts. Que dis-tu, ô hérétique, que dis-tu? J’écouterai tes raisons, tu n’a plus d’excuses ; quand tu aurais les exigences du riche dans les enfers, voilà que le Christ est ressuscité d’entre les morts; daigneras-tu l’écouter lui-même? Tu as conçu en ta vie le désir de ce riche après sa mort, et voilà que le Christ est revenu des enfers; ce n’est ni ton père, ni ton aïeul, ils ne sont point ressuscités des morts, ceux qui ont accusé je ne sais qui d’entre nous d’avoir livré les saints livres. Mais accordons qu’ils n’aient point calomnié, qu’ils aient dit vrai. Veux-tu savoir combien cela m’importe peu? Ecoutons ensemble ce qu’a dit celui qui est ressuscité d’entre les morts. A quoi bon tant discourir? Ecoutons, ouvrons l’Evangile, lisons ce qui s’est fait comme s’il s’accomplissait maintenant : remettons sous nos yeux le passé afin de nous mettre en mesure contre l’avenir. Voilà que le Christ ressuscité d’entre les morts se montre à ses disciples. Voici ses noces, il est l’Epoux, l’Eglise et l’Epouse. Cet Epoux que l’on disait mort, exterminé, anéanti, est ressuscité plein de vie, le voilà qui se montre aux yeux des disciples, qui se laisse toucher de leurs mains, ils touchent en effet ses plaies, ses meurtrissures qui leur avaient fait perdre l’espérance. Il se fait voir à leurs yeux, et en le touchant des mains ils le prennent pour un esprit car ils ont perdu tout espoir qu’il pût être sauvé. Il les exhorte, les affermit dans la foi « Touchez et voyez, car un esprit n’a ni chair,
1. Gen. XXII, 18. — 2. Ps. XXI, 28.
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ni os, comme vous voyez que j’en ai 1 ». Ils le touchent, ils sont dans la joie, dans l’étonnement. « Comme ils étaient encore dans le trouble de la joie », est-il écrit dans l’Evangile. Quelquefois on ne croit que difficilement ce qui donne de la joie, quelle qu’en soit la certitude. Un certain doute qui nous rend tardifs à croire assaisonne le bonheur qui nous vient alors. Plus nous avons désespéré de ce qui nous arrive, plus notre bonheur est grand; et ce fut pour rendre leur bonheur plus doux et plus grand que le Sauveur ne voulut pas être connu tout d’abord. Il ferma les yeux de ces deux disciples qu’il rencontra parlant ensemble de leur peu d’espérance et se disant : « Nous espérions qu’il serait le Rédempteur d’Israël ». Ils l’avaient pensé, et ne le pensaient déjà plus. L’espérance n’était plus en eux, et le Christ était avec eux; mais pour se rendre à eux, et leur ramener l’espérance. Ce fut donc seulement après, et quand ils l’eurent reconnu à la fraction du pain, qu’il se montra aux autres disciples qui le prenaient pour un esprit, qu’il leur dit : « Touchez et voyez, car un esprit n’a pas de chair et d’os, comme vous voyez que j’en ai ». Et comme la joie les troublait: « Avez-vous, ajouta-t-il, quelque chose à manger? Il prit ce qu’ils présentèrent, le bénit, en mangea, et leur en donna ». Il parut alors qu’il avait réellement un corps, et toute crainte d’erreur disparut aussitôt. Que fit-il ensuite? « Ne saviez-vous donc pas qu’il fallait que s’accomplît en moi tout ce qui est écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes?» Or, comme ils croyaient aux Prophètes et à Moïse; car il est vrai de dire avec Abraham : « S’ils n’en croient point à Moïse et aux Prophètes, ils n’en croiront point à celui qui ressusciterait d’entre les morts »; comme ils en croyaient à Moïse et aux Prophètes, et n’étaient point de ceux que reprend Abraham, ils écoutèrent ce que dit le Seigneur: «Ne saviez-vous pas qu’il fallait que s’accomplît en moi ce qui est écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes? » Les voilà qui en croient à Moïse et aux Prophètes, voyez comment sur leur témoignage ils croient à celui qui est ressuscité d’entre les morts. « Alors il leur ouvrit l’intelligence, afin qu’ils comprissent les Ecritures, et il leur dit : Il fallait,
1. Luc, XXIV, 19.
selon qu’il est écrit, que le Christ souffrit et qu’il ressuscitât d’entre les morts le troisième jour ».
18. Tu vois déjà l’Epoux de l’Eglise. Ni Moïse, ni les Prophètes, n’ont gardé le silence à propos du Christ qui devait ressusciter le troisième jour, qui devait souffrir. On nous a décrit l’Epoux afin de nous faire éviter toute erreur. Mais parce que nous n’avons aucune erreur à propos de l’Epoux, il s’est trouvé certains hommes qui semblent croire ce que nous croyons au sujet de l’Epoux, et qui nous viennent dire, pour nous séparer de ses membres : Sans doute, le même Epoux que vous croyez est le même que nous croyons; mais l’Epouse n’est point cette Eglise dont vous êtes les membres. Quelle est donc cette Epouse? C’est le parti de Donat. Voilà ton affirmation, mais est-ce bien toi qui parles, ou bien est-ce 1’Epoux? Est-ce toi qui le dis, ou Dieu qui l’a dit par Moïse ? Moïse me montre l’Eglise; car Moïse a dit : « Toutes les nations seront bénies en ta postérité ». Est-ce toi qui le dis, ou l’Esprit de Dieu par les Prophètes? Les Prophètes me montrent l’Eglise, car un Prophète m’a dit : « Toutes les nations de la terre se souviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui ». J’ai donc pour moi le témoignage de la loi et des Prophètes; écoutons encore celui qui est ressuscité d’entre les morts. Il montre qu’il est l’Epoux, nous en avons la certitude. Il nous en a convaincus par des témoignages visibles. Car Moïse et les Prophètes avaient dit que de « Christ devait souffrir, et se lever d’entre les morts ».Ces paroles nous indiquent l’Epoux à vous et à moi; et dès lors ces paroles t’amèneront à croire à Moïse et aux Prophètes: croyons de même en celui qui est ressuscité d’entre les morts. Qu’il continue donc et dise: Seigneur, c’en est fait, je crois que le Christ est l’Epoux. Que nul ne me sépare des membres de votre Epouse, car si je ne faisais partie de ses membres vous ne seriez point ma tête, Parlez-moi aussi de votre Epouse; car je ne doute plus de l’Epoux. Ecoute ce qui est dit de l’Eglise ; voilà que 1’Epoux continue en disant que l’on doit « prêcher en son nom la pénitence et la rémission des péchés ». Rien de plus vrai; la pénitence et la rémission des péchés sont prêchées en son nom. Mais où? Ici, disent les uns; là, disent les autres. Mais lui, que dit-il? « Ne les croyez (281) point: il s’élèvera de faux Christs et de faux Prophètes, qui diront : C’est ici, c’est là 1» . Ce n’est point du chef qu’ils disent: « c’est ici, c’est là »; on sait que le Christ est dans le ciel, mais c’est de l’Eglise en laquelle est le Christ qui a dit: « Voilà, je suis avec vous jus-« qu’à la consommation des siècles 2 ». Or, le Seigneur a dit: « Ne les croyez point». Dire en effet : « C’est ici, c’est là », c’est vous montrer des parties; or, j’ai acheté le tout. Que l’Evangile me tienne encore ce langage: Dites cela vous-mêmes dans l’Evangile, vous Seigneur, qui êtes ressuscité d’entre les morts, afin qu’ils croient aussi en vous, ceux qui croient à Moïse et aux Prophètes; dites-moi cela vous-même. Je vous écoute. « Il fallait que le Christ souffrît et ressuscitât le troisième jour, et qu’en son nom la pénitence et la rémission des péchés fussent prêchées parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem 3 ». Que vas-tu répondre, ô hérétique? Quand je citais Moïse, quand je citais les Prophètes, tu en appelais à celui qui devait ressusciter d’entre les morts. Voilà qu’il est ressuscité, qu’il a parlé; l’Eglise du Christ, l’Epouse du Christ n’est pas plus douteuse que n’est douteux le corps du Christ que voyaient, que touchaient ses disciples. Celui qui est ressuscité d’entre les morts nous a montré l’un et l’autre; il nous a montré la tête, montré les membres, montré l’Epoux et montré l’Epouse. Ou crois ces deux articles avec moi, ou n’en crois qu’un seul, mais pour ta damnation. Crois-tu, en effet, qu’il se soit levé d’entre les morts, et levé dans le même corps? C’est bien; puisqu’il a montré ses meurtrissures , puisqu’il s’est montré tel qu’il a été à la croix, et au sépulcre, tu as raison de croire; écoute la parole de celui en qui tu as mis ta foi: « Il faut que la pénitence et la rémission des péchés soient prêchées en son nom ». Où prêchées? Dans l’étendue des terres. Si je parlais ainsi moi-même, dans ma polémique, dans ma lutte contre les hérétiques, dans nies conflits sur une telle question, je ne pourrais parler contre les hérétiques d’aujourd’hui avec autant de précision que le Christ contre ceux de l’avenir. Que veux-tu de plus? Où prêche-t-on la rémission des péchés au nom du Christ? Où? « Dans toutes les nations». A Partir d’où? « A partir de Jérusalem ». Entre dans la
1. Matth. XXIV,
27, 24. — 2. Id. XXVIII, 20. — 3. Luc, XXIV, 13-47.
communion de cette Eglise. Pourquoi disputer encore? C’est dans la Jérusalem de la terre que l’Eglise a pris naissance, afin de se réjouir en Dieu dans la Jérusalem céleste. Elle commence à l’une pour se terminer à l’autre. Elle sera tout entière dans la Jérusalem du ciel, mais c’est dans celle de la terre qu’elle a commencé à croire.
19. Vois dans les Actes des Apôtres, si je ne me trompe, comment les disciples étaient assemblés à Jérusalem, quand le Saint-Esprit descendit. Tu comprendras alors le sens de cette parole : « A partir de Jérusalem », quand tu verras ces mêmes hommes sur qui le Saint-Esprit est descendu 1 parlant toutes les langues. Pourquoi ne veux-tu point parler la langue de tous les peuples? Voilà bien que toutes les langues se font entendre, ô Jérusalem. Pourquoi celui qui reçoit maintenant le Saint-Esprit ne parle-t-il point toutes les langues? C’était alors le signe que le Saint-Esprit descendrait sur les hommes, et qu’ils parleraient la langue de tous. Que vas-tu répondre, ô hérétique? Que l’on ne donne plus l’Esprit-Saint. Je ne demande pas où on le donne, mais le donne-t-on? Si on ne le donne point, que prétendez-vous faire, en parlant, en baptisant, en bénissant? Que faites-vous? d’inutiles cérémonies? Diras-tu qu’on le donne? Alors pourquoi ceux qui le reçoivent ne parlent-ils point toutes les langues? Le don de Dieu est-il en défaut, son fruit a-t-il diminué? L’ivraie a poussé sans doute, mais aussi le froment. « Laissez croître l’une et l’autre jusqu’à la moisson 2». Le Sauveur n’a point dit : Que l’ivraie croisse, et que le froment diminue; ils croissent l’un et l’autre. Pourquoi le Saint-Esprit ne se fait-il point voir dans le don des langues? Que dis-je? il se montre maintenant dans toutes les langues; l’Eglise alors n’était point répandue par toute la terre, de manière que ses membres pussent parler chez tous les peuples. Dieu alors accomplissait dans un seul homme ce qui était annoncé pour tous. Aujourd’hui le corps du Christ parle toutes les langues, et il parlera celles qu’il ne pante pas encore; car l’Eglise croîtra jusqu’à ce qu’elle occupe toutes les langues du monde. Quel n’est point l’accroissement de cette Eglise que vous avez abandonnée! Possédez avec nous ce qu’elle possède, afin d’arriver avec nous jusqu’où
1. Act. I, 4-14, et II, 1-12. — 2. Matth. XIII, 30.
282
elle doit s’étendre. Je parle toutes les langues, et j’ose bien vous dire : Je suis parmi les membres du Christ, dans l’Eglise du Christ; si le corps de Jésus-Christ parle toutes les langues, je suis aussi dans toutes les langues; je parle grec, je parle syriaque, je parle hébreux, je parle la langue de tous les peuples, parce que je suis dans l’unité de tous les peuples. -
20. L’Eglise donc, mes frères, a commencé par Jérusalem, pour se répandre dans toutes les contrées. Qu’y a-t-il de plus clair que ces témoignages de la loi, des Prophètes, et du Seigneur lui-même? Partout retentissent les voix des Apôtres qui rendent témoignage à notre espérance dans l’unité du corps de Jésus-Christ. Tressaillez d’être parmi le froment, supportez l’ivraie, gémissez sous le fléau, aspirez au grenier. Viendra le temps où nous nous réjouirons dans Jérusalem, dont Dieu aura fortifié les barrières. Qu’il entre, celui qui doit y entrer. Quiconque doit y entrer au grand jour, n’entre point ici sous un déguisement. Celui qui entre ici à la dérobée, demeure au dehors; le voilà dehors, sans le savoir : le van le lui montrera, les serrures le lui apprendront. Quiconque est maintenant à l’intérieur, vraiment à l’intérieur, y sera là d’une manière inébranlable; celui qui est ici-bas à l’intérieur, et en souffrance, y sera là dans la joie. Car les confins de Jérusalem sont la paix, puisque Dieu u a établi la paix « sur ses frontières ». Nous aspirons maintenant à la paix que nous ne possédons qu’en espérance. Qu’est-ce, en effet, que cette paix que nous avons en nous-mêmes? « La chair conspire contre l’esprit, et l’esprit contre la chair 1 ». Est-il un seul homme pour jouir d’une paix parfaite? Or, quand un seul homme aura la paix parfaite, elle sera parfaite aussi pour tous les citoyens de Jérusalem. Or, quand sera-t-elle parfaite? Quand ce corps corruptible sera revêtu d’incorruption, ce corps mortel, revêtu d’immortalité 2 ; nous aurons alors une paix entière, une paix parfaite; rien dans l’homme ne se soulèvera contre l’âme, ni elle-même contre elle-même, puisqu’elle ne sera plus meurtrie; elle ne souffrira ni de la fragilité de la chair, ni des nécessités du corps, ni de la faim, ni de la soif, ni du froid, ni de la chaleur, ni de la fatigue, ni de l’indigence, ni d’aucune querelle,
1. Gal. V, 17. — 2. I Cor. XV, 53.
ni même des soucieuses précautions d’éviter un ennemi et de l’aimer. Tout cela, en effet, mes frères, conspire contre nous-mêmes; la paix est loin d’être entière, d’être parfaite. Ces cris que vous poussiez tout à l’heure, au nom de la paix, viennent du désir que vous en avez: c’est le cri d’une âme qui a besoin, mais non qui est satisfaite; car la justice ne sera parfaite qu’avec la paix parfaite. Maintenant nous avons faim et soif de la justice « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 1». Comment seront-ils rassasiés? Quand nous jouirons de la paix. C’est pourquoi, après ces paroles : « Il a établi la paix dans tes confins » ; le Prophète ajoute : « Et il te rassasie de froment », parce que nous serons rassasiés sans éprouver aucun besoin.
21. Comme cette paix dont nous parlons, mes frères, n’est pas complètement en nous,c’est-à-dire n’est point parfaite en chacun de nous, peut-être votre âme se plaît-elle à nous écouter encore; et pourtant, bien que le corps ne s’y refuse point, nous finirons le psaume. Je ne vous vois jamais fatigués, et néanmoins, Dieu le sait, je crains de vous être à charge ou à quelques-uns de nos frères : j’en vois plusieurs d’entre vous qui exigent de moi ce travail, et j’ai cette confiance dans le Seigneur, que nies sueurs ne seront point sans fruit. J’éprouve une grande joie, en vous voyant goûter dans la parole de Dieu un tel plaisir, que cette ardeur louable du bien, et qu’enfante le bien, l’emporte sur l’ardeur des insensés qui sont dans- l’amphithéâtre. Y pourraient-ils demeurer debout aussi longtemps? Ecoutons donc le reste, mes frères, puisque tel est votre désir. Que le Seigneur me vienne en aide, qu’il soutienne mon esprit et mes forces. Le Prophète, s’adressant à la Jérusalem du ciel, lui dit: « Il a établi la paix dans tes confins, et il te rassasie de la moelle du froment». La faim et la soif de la justice passeront, et nous serons rassasiés. Quelle sera en effet la moelle du froment, sinon le pain qui est descendu du ciel vers nous 2? Comment nous rassasiera-t-il dans la patrie, celui qui nous a ainsi nourris dans notre exil?
22. Le Prophète va nous entretenir de cet exil, d’où nous passons à cette Jérusalem, où nous chanterons le Seigneur tous ensemble, où nous bénirons le Seigneur notre Dieu,
1. Matth. V, 6. — 2. Jean, VI, 51.
283
nous qui serons Jérusalem et Sion, quand les serrures de nos portes seront consolidées. Que fait pour nous, dans cet exil, celui qui nous rassasiera de la moelle du froment? Il fait ce qui suit : « Il envoie son Verbe à la terre». Nous sommes ici-bas dans le labeur, en butte à la fatigue, à la langueur, à la mollesse, à la tiédeur : quand nous serait-il possible de nous élever, jusqu’à nous rassasier de la moelle du froment, si Dieu n’envoyait son Verbe à cette terre,dont le poids nous accable, à cette terre qui nous empêche de retourner à la patrie? Loin de nous abandonner au désert, il nous a envoyé son Verbe, il a fait pleuvoir la manne du ciel. « C’est lui qui a envoyé son Verbe à la terre ». Comment l’a-t-il envoyé? quel est ce Verbe? « Son Verbe court jusqu’à la rapidité ». Il ne dit point que ce Verbe est rapide, mais « qu’il court jusqu’à la vitesse même ». Comprenons, mes frères; le Prophète ne pouvait choisir un terme plus propre. Avoir chaud, c’est l’effet de la chaleur; avoir froid, l’effet du froid, et marcher rapidement, un effet de la rapidité. Mais qu’y a-t-il de plus chaud que la chaleur, qui échauffe tout ce qui est chaud, de plus froid que ce même froid que subit tout ce qui se refroidit, de plus rapide que cette rapidité que subit tout ce qui va rapidement? On peut dire de beaucoup de choses qu’elles vont rapidement, les unes plus, les autres moins; et une chose est plus rapide à mesure qu’elle participe plus à la rapidité. Plus sa part est grande, plus grande est sa rapidité; moins sa part est grande, moins grande est sa rapidité. Dès lors, quoi de plus rapide que la rapidité elle-même? Comment donc se répand cette parole: « Jusqu’à la rapidité ? » Renchéris autant qu’il te plaira sur la rapidité du Verbe; dis, si tu le veux, qu’il est plus rapide que tel ou tel objet, plus rapide que les oiseaux, que les vents, que les anges. Y a-t-il rien qui s’élance avec rapidité, comme la rapidité elle-même? « Jusqu’à la rapidité », dit le Prophète. Qu’est-ce, mes frères, que la vitesse? Elle est partout, et n’est point dans quelque partie séparée. Or, c’est le propre du Verbe de Dieu, de n’être point dans quelque partie séparée, d’être partout le Verbe et par lui-même, d’être le vertu de Dieu et la sagesse de Dieu avant d’avoir pris notre chair. Si nous nous représentons Dieu dans la forme
1. I Cor.
I, 24.
de Dieu, le Verbe est égal au Père; il est cette sagesse dont il est dit : « La sagesse atteint d’une extrémité à l’autre avec force 1 ». Quelle vitesse ! « Elle atteint d’une extrémité à l’autre avec force ». Mais c’est peut-être sans se mouvoir qu’elle y atteint. Si elle ressemblait à un vaste bloc dc pierre qui occupe un espace, on dirait qu’elle atteint d’une extrémité à l’autre de cet espace, et sans mouvement. Que disons-nous donc? Ce Verbe est-il sans mouvement , et cette sagesse est-elle stupide ? Que devient alors ce qui est dit de l’Esprit de sagesse? Car au nombre des qualités qu’on lui donne, il est écrit qu’il est « délié,mobile, certain, incorruptible 2 ». Donc la sagesse de Dieu est mobile. Si donc elle a de la mobilité, quand elle touche un objet, n’en touche-t-elle pas un autre? ou abandonne-t-elle celui-là pour toucher celui-ci? Où serait alors la vitesse? Car telle est la vitesse, qu’elle est partout en tout lieu, et renfermée nulle part. Mais pour élever jusque-là nos pensées, nous avons trop de lenteur dans l’esprit. Qui peut concevoir ces choses? J’en ai dit, mes frères, ce que j’ai pu, si tant est que j’y ai pu comprendre quelque chose, et vous avez compris comme vous l’avez pu. Mais que dit l’Apôtre? « Gloire à celui qui peut faire au-delà de ce que nous demandons, ou de ce que nous pouvons comprendre 3 ». Que veut-il nous montrer par là? Que toutes les fois que nous comprenons une chose, nous ne la comprenons pas telle qu’elle est. Pourquoi? C’est que « le corps corruptible appesantit l’âme 4 ». Donc sur la terre nous demeurons froids, tandis que la vitesse n’est que chaleur; que tout ce qui a plus de chaleur a plus de vitesse, comme tout ce qui est plus froid est aussi plus pesant. Nous sommes lents, donc nous sommes froids. Quant à la sagesse, elle court jusqu’à la rapidité. Elle est donc toute de feu, et « nul ne se dérobe à sa chaleur 5».
23. Pour nous que le froid du corps a ralentis, qui ployons sous la chaîne de cette vie corruptible, n’avons-nous donc nulle espérance d’avoir notre part à ce Verbe qui court jusqu’à la vitesse ? Ou même nous aurait-il délaissés, quand le poids du corps nous entraîne si bas? N’est-ce point ce même Verbe qui nous a prédestinés avant notre naissance en un corps lourd et mortel? C’est donc celui
1. Sag. VIII, 1. — 2. Id. VII, 22.— 3. Ephés. III, 20.— 4. Sag. IX, 15. — 5. Ps. XVIII, 7.
qui nous a prédestinés qui a donné à la terre la neige, ou nous-mêmes. Arrivons à ces versets obscurs du psaume; déroulons ces voiles qui les couvrent, puisque votre avidité pour la parole de Dieu s’accroît à mesure que nous vous parlons. Nous voici donc lents sur la terre, et en quelque sorte gelés ici-bas. Il en est de nous comme de la neige, qui gèle dans les hauteurs et descend en bas ; de même, à mesure que la charité se refroidit 1, la nature humaine descend sur cette terre, et sous l’enveloppe d’un corps tardif devient semblable à la neige. Mais dans cette neige il y a des fils prédestinés de Dieu. Car Dieu « donne la neige comme la laine». Qu’est-ce à dire: comme la laine? C’est-à-dire qu’il doit tirer parti de cette neige qu’il a donnée, de ces hommes froids et lents d’esprit qu’il a prédestinés. La laine est la matière d’un vêtement; en voyant la laine on comprend qu’elle est destinée à vêtir. Donc parce que Dieu a prédestiné ceux qui pour un temps sont froids et rampent sur la terre, qui n’ont point encore la ferveur de l’esprit de charité (car le Prophète encore ici parle de prédestination), Dieu a fait de ces hommes une laine dont il se fera un vêtement C’est donc avec raison que, sur la montagne, les vêtements du Christ brillèrent comme la neige 2. La robe du Christ devint blanche comme la neige, comme si déjà il se fût fait une robe de cette neige qu’il a donnée comme la laine, ou de ceux qui languissaient encore, quoique prédestinés. Mais attendez quelque peu; vois ce qui suit: Parce qu’il les a donnés comme la laine, il s’en fait un vêtement. On dit en effet de l’Eglise qu’elle est la robe du Christ, comme on dit qu’elle est le corps du Christ; de là cette parole de l’Apôtre: « Afin de faire paraître devant lui une Eglise pleine de gloire, sans tache et sans ride 3». Oui, qu’il montre devant lui une Eglise pleine de gloire, sans tache et sans ride; qu’il se fasse une robe de cette laine, qu’il a prédestinée quand elle était neige encore. De ces hommes encore incrédules, froids et pesants, qu’il se fasse un vêtement, un vêtement de cette laine; afin qu’il en lave les taches et la purifie par la foi; et pour en effacer les rides, qu’il l’étende sur la croix. « Il donne la neige comme la laine ».
24. S’ils sont prédestinés, il faut qu’ils soient appelés. « Car il a appelé ceux qu’il a
1. Matth. XXIV, 12.— 2. Id. XVII, 2. — 3. Ephés. V, 27.
prédestinés 1». Comment sont-ils appelés, et tirés de la langueur de ce corps dont ils font partie, pour recouvrer la santé? Comment sont-ils appelés? Ecoute l’Evangile: « Ce ne sont point « les justes, mais les pécheurs, que je suis venu appeler à la pénitence 2». Cette prédestina. lion, quand il est neige encore, porte l’homme à connaître sa torpeur, à confesser son péché; cette vocation l’amène à la pénitence. Dieu dès lors, « qui donne la laine comme la neige », pour s’en faire un vêtement, appelle aussi à la pénitence, et « répand les frimas comme la cendre». Qui donc répand les frimas comme la cendre? Celui qui donne la neige comme la laine. Il appelle à la pénitence les prédestinés, car ceux qu’il a prédestinés, dit l’Apôtre, il les a aussi appelés. Or, la cendre est le symbole de la pénitence. Ecoute celui qui appelle à la pénitence, dans les, reproches qu’il fait à quelques villes : « Malheur à toi, Corozaïn ! « Malheur à toi, Bethsaïda! Car si les prodiges accomplis au milieu de vous avaient été accomplis autrefois dans Tyr et dans Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la cendre 3». C’est donc lui qui répand les frimas comme la cendre. Qu’est-ce à dire, qu’il répand les frimas comme la cendre? Quand on appelle un homme à connaître Dieu , et qu’on lui dit : Goûte la vérité, il commence à vouloir goûter cette vérité, mais il n’y suffit point, il se voit dans une obscurité qu’il ne remarquait point auparavant. Ce frimas ou brouillard t’apprend d’abord que tu ne sais rien, afin de t’apprendre ce qu’il faut savoir, et de te montrer que tu es trop faible pour comprendre ce qu’il est nécessaire de. connaître. Car si, nonobstant ce brouillard, tu as la présomption de croire que tu sois quelque chose, l’Apôtre te dira: « Quiconque se flatte de savoir quelque chose, ne sait pas même comment il doit savoir 4» Tu n’as donc rien compris encore, tu es encore dans le brouillard. Mais il ne t’abandonne pas, celui qui allume pour toi le flambeau de sa chair. Pour ne pas errer dans le brouillard, suis-le par la foi. Mais parce que tu essaies de voir sans en être capable encore, repens-toi de tes péchés ; voilà que le brouillard est répandu comme la cendre. Conçois enfin un repentir de ton obstination coutre Dieu, conçois un vif regret d’avoir suivi tes voies dépravées. Tu sens combien il est
1. Rom. VIII, 30.— 2. Matth. IX, 13.— 3. Id. XI, 21.— 4. I Cor. VIII,2.
difficile d’arriver à la vision bienheureuse; et il te deviendra salutaire, ce brouillard que Dieu répand comme la cendre. Tu es encore un brouillard, mais comme la cendre; car les pénitents se roulent dans la cendre, témoignant ainsi, mes frères, qu’ils ressemblent à cette poussière, et disant à leur Dieu: « Je ne suis que cendre ». On lit en effet quelque part dans l’Ecriture: « Je me suis méprisé, et j’ai rougi de moi, en me comparant à la boue et à la cendre 1 ». Telle est l’humilité du pénitent. Quand Abraham parle à son Dieu, et qu’il veut qu’on lui découvre l’embrasement de Sodome: « Je ne suis », dit-il, « que terre et que cendre 2 ». N’est-ce point toujours cette humilité que l’on retrouve dans les grandes âmes et dans les saints? Donc le Seigneur répand le brouillard comme la cendre; pourquoi? « Parce qu’il appelle ceux qu’il a prédestinés 3, lui qui n’est point « venu pour appeler à la pénitence les justes, mais les pécheurs 4 ».
25. « Il envoie son cristal comme des morceaux de pain ». Il n’est pas besoin de nous fatiguer encore à expliquer ce qu’est le cristal. Nous en avons dit un mot, que sans doute votre charité n’a point oublié. Que signifie donc: « Il envoie son cristal comme des morceaux de pain 5? » De même que la neige vient de lui parce qu’elle désigne les prédestinés; de même que le brouillard vient de lui, parce qu’il désigne ceux qu’il appelle à la pénitence après les avoir prédestinés; ainsi le cristal lui appartient en quelque sorte. Qu’est-ce que le cristal? Un corps très-dur, fortement congelé, et qu’on ne saurait dissoudre facilement comme la neige. Cette neige de plusieurs années, durcie pendant de longs siècles, prend le nom de cristal; et voilà ce que Dieu envoie comme des morceaux de pain. Que veut dire tout ceci? Des pécheurs très-endurcis ne sauraient plus être comparés à la neige, mais bien au cristal ; et toutefois ils sont prédestinés et appelés, quelques-uns même l’ont été de, manière à nourrir les autres, à leur être utiles. Et qu’est-il besoin de vous citer ici tel ou tel que nous connaissons? Chacun de vous peut se rappeler combien étaient endurcis, et se roidissaient contre la vérité quelques hommes qu’il a connus, et qui prêchent aujourd’hui
1. Job, XXX, 19.— 2. Gen. XVIII, 27.— 3. Rom. VIII, 30. — 4. Matth. IX, 13. — 5. Ps. CXLVIII, 17.
cette même vérité ; les voilà devenus des morceaux de pain. Quel est ce pain unique? « Quoique nous soyons plusieurs », dit l’Apôtre, « nous ne sommes qu’un en Jésus-Christ 1. Nous ne sommes tous qu’un seul pain, un seul corps 2 ». Si donc le corps du Christ est un seul pain, ses membres sont des morceaux de pain. Il change en ses membres quelques coeurs endurcis, qu’il fait servir à la nourriture des autres. Pourquoi chercher si loin des exemples? Il en est un bien connu, celui de l’apôtre saint Paul. Rien n’est plus connu que ce grand homme, rien de plus doux, rien de plus familier dans les saintes Ecritures. S’il en est d’autres qui soient devenus du pain après avoir été endurcis comme lui, qu’au nom de saint Paul ils vous reviennent à la mémoire comme des exemples, afin d’expliquer le sens de cette parole : « Il envoie son cristal comme des morceaux de pain ». L’apôtre saint Paul était donc un cristal, un cristal dur, rebelle à la vérité, déclamant contre l’Evangile, comme pour s’endurcir contre le soleil. Il était dur ce nourrisson de la loi, disciple du docteur de la loi Gamaliel 3. Il n’écoutait ni Moïse, ni les Prophètes, qui annonçaient le Christ. Quelle dureté! Les nations, il est vrai, n’écoutaient point les Prophètes, n’écoutaient point Moïse, elles étaient froides, mais n’étaient pas un cristal. Il était bien plus endurci, cet homme croyant aux paroles qui annoncent le Christ, et ne croyant point au Christ qu’il avait devant lui. Donc, parce qu’il était un cristal, il paraissait net et brillant, mais il était dur et fortement congelé. Comment paraissait-il net et brillant? « Hébreu, et fils d’Hébreux, et Pharisien en ce qui regarde la loi ». C’est l’éclat du cristal. Vois maintenant combien il est dur « Quant au zèle pour le judaïsme, persécuteur de l’Eglise du Christ 4 ». Il était, cet homme endurci, et plus endurci peut-être que tous les autres, il était parmi ceux qui lapidaient le martyr saint Etienne. Il gardait les habits de ceux qui le lapidaient, le lapidant ainsi par les mains de tous.
26. Nous comprenons donc, et la neige, et le brouillard, et le cristal: Dieu veuille souffler et les dissoudre. S’il ne le fait, s’il ne dissout lui-même une glace si dure, « qui pourra subsister sous la rigueur de son froid? » En face de son froid; du froid de qui? de Dieu.
1. Rom. XII, 5 — 2. I Cor. X, 17.— 3. Act. XXII, 3. — 4. Philipp. III, 5.
286
D’où vient qu’il est le froid de Dieu? Qu’il abandonne le pécheur, qu’il ne l’appelle point, qu’il ne lui ouvre point l’esprit, qu’il ne répande pas en lui sa grâce, que l’homme dissolve, s’il le peut, les glaces de sa folie. Il ne le peut. Pourquoi ne le peut-il? « Qui pourra se maintenir en présence de son froid? » Vois-le se durcir comme une glace, et dire: « Je sens dans mes membres une autre loi qui est contraire à la loi de l’esprit, et qui me retient captif sous la loi des péchés qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? » Voilà que le froid me saisit et me glace; quelle chaleur viendra me délier, afin de prendre ma cause? « Qui me délivrera du corps de cette mort? Qui pourra se maintenir en présence de son froid? » Qui pourra se délivrer si Dieu ne le délivre? D’où vient la délivrance? « De la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ 1». Ecoute la grâce de Dieu, dans notre psaume : « Il envoie son cristal comme des morceaux de pain: qui pourra se maintenir en présence de son froid? » Faut-il donc désespérer? Loin de là. Car le Prophète continue: « Il enverra son Verbe, qui va les dissoudre 2». Arrière donc tout désespoir, et pour la neige, et pour le brouillard, et pour le cristal. La neige est en effet comme la laine dont on fait un vêtement. Le brouillard trouve le salut dans la pénitence; puisque « Dieu appelle ceux qu’il a prédestinés 3 ». Quel que soit l’endurcissement des prédestinés, bien que le temps ait endurci leur glace, et les ait changés en cristal, ils ne seront point trop durs pour la divine miséricorde. « Dieu enverra son Verbe, qui va les dissoudre ». Qu’est-ce à dire, « les dissoudre? » Ne donnons pas à cette expression une interprétation défavorable, elle signifie que Dieu les fondra, les rendra liquides. C’est en effet l’orgueil qui les endurcit; et l’on donne avec raison à l’orgueil le nom d’engourdissement; car tout ce qui est engourdi est froid. Or, les hommes qui ont ressenti un froid vif nous disent tous les jours: Je suis engourdi. Donc l’orgueil est un engourdissement. « Dieu enverra son Verbe et les fera couler ». Et de fait, des amas de neige se liquéfient et s’abaissent sous l’action de la chaleur. Le froid donc élève un monceau de neige, et l’orgueil élève les insensés. « Dieu
1. Rom. VII, 23-25. — 2. Ps. LXLVII, 18. — 3. Rom. VIII, 30.
enverra son Verbe, et les rendra liquides ». Voilà donc Saul qui est un cristal endurci après la mort et la lapidation d’Etienne; son endurcissement le rendit insensible contre le Christ, et il vient demander aux prêtres des lettres contre les chrétiens, ne respirant que le meurtre. Le voilà endurci, c’est un glaçon en face du feu de Dieu. Quels que soient néanmoins son endurcissement et sa glace, voilà que celui qui envoie son Verbe, et qui les rend liquides, s’écrie avec feu du haut du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 1?» Parole unique, et néanmoins ce cristal si dur est dissous. « Il enverra son Verbe, et les rendra liquides ». Ne désespérons pas du cristal, encore moins de la neige, ou du brouillard, Non, que le cristal ne nous désespère point. Ecoutez une parole de ce même cristal: « J’ai été d’abord blasphémateur, persécuteur, insulteur ».Mais pourquoi Dieu a-t-il liquéfié ce cristal? Pour que la neige ne désespère point d’elle-même. Car le même cristal ajoute: « J’ai obtenu miséricorde, afin que le Christ fît éclater en moi toute sa patience, et que je servisse d’exemple à ceux qui doivent croire en lui pour la vie éternelle 2». Tel est donc le cri de Dieu aux nations: J’ai fondu le cristal, venez, ô vous qui êtes la neige. «Il enverra son Verbe, et les rendra liquides, son esprit soufflera, et les eaux couleront ». Voilà que le cristal et les neiges se dissolvent, et s’en vont en eaux; qu’ils viennent, ceux qui ont soif, et qu’ils boivent. Saul était dur comme le cristal, et il persécuta Etienne jusqu’à la mort; et voilà que Paul, devenu eau vive, invite les nations aux véritables sources. « Son esprit soufflera, elles eaux couleront. C’est un esprit de chaleur, et de là vient cette parole d’un autre psaume: « Seigneur, changez notre captivité, comme les torrents au souffle du Midi 3 ». Jérusalem captive à Babylone était gelée en quelque sorte au souffle du Midi; cette glace de la captivité s’est fondue, et la ferveur de la charité s’est élancée vers Dieu. « Son esprit soufflera et les eaux couleront. Il se formera en eux une source d’eau qui jaillira jusqu’à la vie éternelle 4».
27. « Il annonce sa parole à Jacob, ses décrets et ses jugements à Israël 5». Quels décrets et quels jugements? Il déclare que toutes les douleurs endurées par les hommes,
1. Art. IX, 1- 4. — 2. I Tim. I, 13, 16. — 3. Ps. CXXV, 4. — 4. Jean, IV, 14. — 5. Ps. CXLVII, 19.
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quand ils n’étaient que neige, ou frimas, ou cristal, est le juste châtiment de leur orgueil et de leur révolte contre Dieu, Remontons à l’origine de notre chute, et voyons combien le psaume a dit vrai quand il chante : « J’ai péché avant d’être humilié 1 ». Mais celui qui dit : « J’ai péché avant d’être humilié », dit aussi « C’est pour mon bien que vous m’avez humilié, afin que j’apprenne les moyens de votre justice 2». Ces moyens de justice, Dieu les a enseignés à Jacob, en mettant Jacob en lutte avec un ange; et dans la personne de cet ange le Seigneur luttait lui-même. Jacob le retint, lui fit violence pour le retenir, et parvint à le retenir en effet. Dieu se laissa retenir par miséricorde, et non par faiblesse. Jacob lutta donc, et prévalut, et retint le Seigneur : et il pria celui qu’il semblait avoir vaincu, de le bénir 3. Quelle idée se faisait-il de cet adversaire contre qui il luttait, et qu’il retenait? Pourquoi le retenir, et user ainsi de violence? « C’est que le royaume des cieux souffre violence, et que les violents seuls peuvent le ravir 4 ». Pourquoi donc lutter, sinon parce qu’il faut de grands efforts? Pourquoi ne recouvrons-nous qu’avec peine ce que nous perdons si facilement? C’est afin que cette peine à le recouvrer nous apprenne à ne point le perdre. Que l’homme donc s’efforce de conserver; et il sera plus ferme à conserver ce qu’il n’aura recouvré qu’avec peine. Donc le Seigneur manifesta ses desseins à Jacob, à Israël ; et pour parler plus clairement, c’est par un juste décret du Seigneur que les justes doivent subir ici-bas les fatigues, les dangers, les chagrins et les douleurs. Celui-là seul peut dire qu’il a souffert sans sujet, bien que ce ne soit pas absolument sans sujet, puisque c’était pour nous, qui seul peut dire aussi : « Je payais ce que je n’avais point enlevé 5», qui seul peut dire : «Voici venir le prince de ce monde, et il ne trouvera rien en moi ». Comme si quelqu’un lui disait: Pourquoi donc souffrez-vous? il ajoute: «Mais afin que tous comprennent que j’accomplis là volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici 6». Quant aux autres, qui souffrent tous pour leurs péchés, par un juste jugement de Dieu, et quand même ils souffriraient pour la justice, qu’ils ne s’arrogent pas l’honneur de souffrir innocemment
1. Ps. CXVIII, 67. — 2. Id. 71. — 3. Gen. XXXII, 24-26. — 4. Matth. XI, 12. — 5. Ps. LXVIII, 5. — 6. Jean, XIV, 30, 31.
comme le Christ. Ecoute l’apôtre saint Pierre « Il est temps que le jugement commence par la maison du Seigneur ». Quand il exhorte les martyrs, les témoins de Dieu, à supporter avec patience les menaces et les fureurs du monde, il leur dit : « Il est temps que le jugement commence par la maison du Seigneur; si donc il commence par nous.; quelle sera la fin de ceux qui ne croient point à l’Evangile? Si le juste est à peine sauvé, où paraîtront le pécheur et l’impie 1? Le Seigneur annonce à Jacob sa parole, ses décrets et ses justices à Israël ».
28. « Il n’a point traité ainsi toutes les nations ». Que nul ne vienne vous tromper; on n’a prêché à aucun peuple ce secret de Dieu’ qui condamne à la douleur le juste et l’injuste, ni comment tous l’ont mérité, ni comment la grâce de Dieu délivre le juste, et non pas ses mérites. Que faisons-nous donc, si ce décret n’a été prêché à aucun peuple, mais seulement à Jacob, seulement à Israël? Où serons-nous? Dans Jacob, dans Israël. « Il ne leur a point manifesté ses jugements ». A qui? A tous les peuples. Pourquoi toutes les neiges ont-elles été appelées après que le cristal a été fondu? Comment toutes les nations ont-elles été appelées après que Paul a été justifié? Comment, sinon afin qu’elles fussent dans Jacob? On a coupé l’olivier sauvage pour le greffer sur l’olivier franc 2. Ils appartiennent maintenant à l’olivier; on ne doit plus les nommer les nations, mais une seule nation en Jésus-Christ, la nation de Jacob, le peuple d’Israël. Pourquoi la nation de Jacob, la nation d’Israël? Parce que Jacob est issu d’Isaac, et Isaac d’Abraham. Or, que fui-il dit à Abraham? « En ta postérité seront bénies toutes les nations 3 ». Cette même parole a été répétée à Isaac et à Jacob. Nous appartenons donc à Jacob, puisque nous appartenons à Isaac, nous appartenons à Abraham. Car la postérité d’Abraham, ce n’est ni moi qui le dis, ni aucun autre homme, c’est saint Paul qui le dit, cette postérité c’est le Christ. Et il ajoute : « L’Ecriture ne dit point : Et dans ceux qui naîtront de vous, comme s’il y avait plusieurs; mais elle dit, comme en parlant d’un seul: En celui qui naîtra de vous, et c’est le Christ 4 ». Si donc il n’y a qu’une seule postérité, qu’un seul Jacob,
1. I Pierre, IV, 4, 17, 18. — 2. Rom. XI, 17, — 3. Gen. XXII, 18; XXVI, 4; XXVIII, 14. — 4. Gal. III, 16.
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qu’un seul Israël, tous les peuples ne sont qu’un seul peuple en Jésus-Christ. Ce que Dieu a révélé à Jacob et à Israël appartient donc aux nations : et l’on doit regarder comme appartenant aux autres peuples ceux-là seulement qui refusent de croire au Christ, refusent d’abandonner l’olivier sauvage et d’être entés sur l’olivier franc. Elles demeureront dans les forêts, ces branches amères et stériles. Mais que Jacob soit dans la joie. Qu’est-ce que Jacob? Le supplantateur, car Jacob supplanta son frère 1. « Une partie d’Israël est tombée dans l’aveuglement, jusqu’à ce que soit entrée la plénitude des nations 2 ». Jacob est donc devenu Israël. Qu’est-ce à dire Israël? Ecoutons ceci, nous tous qui sommes Israël, écoutons; soit vous qui êtes ici parmi les membres du Christ, soit ceux qui sont au dehors, sans être dehors néanmoins, soit ceux qui sont parmi les peuples, partout au dehors et partout à l’intérieur. Qu’Israël écoute lui-même ce Jacob devenu Israël, Que signifie Israël? Qui voit Dieu. Où verra-t-il Dieu? Dans la paix. Dans quelle paix? La paix de Jérusalem; car c’est Dieu qui a établi tes confins dans la paix. C’est là que nous louerons le Seigneur, nous tous qui ne serons qu’un seul dans un seul et pour un seul, puisque désormais nous ne serons plus dispersés.
1. Gen. XXVII,
36. — 2. Rom. XI, 25.
SERMON AU PEUPLE.
L’ESPÉRANCE DANS L’EXIL.
Le temps, qui précède Pâques, temps de pénitence, est le symbole de la vie terrestre, vie pénible, comme le temps qui suit Pâques, temps de joie, est le symbole de la vie du ciel; de même qu’il y a en Jésus-Christ le temps de la passion et celui de la gloire. Cette vie future a pour refrain l’Alléluia que les méchants peuvent bien chanter avec nous en cette vie, mais non dans l’autre.
Louer Dieu ne se dit pas seulement de la parole, mais aussi de l’action ; et comme un mot du Maître met en moi tout un empire, ainsi le maître qui est en nous fait agir nos membres si c’est Dieu, l’action est bonne ; elle est mauvaise, si c’est le diable.
Tout d’abord, le Prophète invite les créatures du ciel. Or, parmi les créatures, les unes connaissent et aiment Dieu; d’autres, qui sont sans intelligence, contribuent néanmoins à l’harmonie de l’univers ; et comme elles font louer Dieu, elles-mêmes louent Dieu en quelque manière. Ainsi donc, dans le ciel les esprits, sur la terre les hommes louent Dieu directement; tandis que les animaux et les plantes sont seulement pour nous une occasion de le louer.
Ce psaume est d’Aggée et de Zacharie qui, pendant la captivité, annonçaient la fin des malheurs et prophétisaient en figure la Jérusalem d’en haut, après la captivité de cette vie pleine de misères. Qu’elles bénissent Dieu, ces créatures du ciel où règne la paix, qui sont l’oeuvre de Dieu, qu’a faites le Verbe, qui sont établies pour l’éternité, et qui ont pour précepte de louer Dieu. Nous aussi nous bénirons Dieu nous en avons pour gage son amour qui l’a conduit à la mort, sa chair qui est une portion de nous-mêmes, et qui est glorifiée au ciel. Descendant sur la terre, le Prophète invite à louer Dieu les abîmes ou tout ce qui fournit des eaux dans les airs, et les contient sur la terre, ainsi que les dragons et les éléments inférieurs qui obéissent à la parole de Dieu. Arrière celui qui attribue au hasard tous les phénomènes Dieu, qui a créé l’homme, prend soin d’un faible insecte et donne à chaque contrée ce qui lui convient, le chaque demeure ses habitants. De là ces harmonies qui nous élèvent jusqu’à leur auteur.
Mais pourquoi la foudre va-t-elle frapper les montagnes, et non les voleurs? Dieu, qui veut la conversion de tous, peut en agir ainsi pour nous ramener par la crainte. Qu’il frappe l’innocent, peu importe, puisque la mort est un bien pour l’innocent. Comment sont morts les martyrs que Dieu aimait? Ne blâmons rien; croyons que tout est bien, quoique nous n’en comprenions pas la raison.
Tout ce qui est dans le ciel confesse Dieu, comme tout ce qui est sur la terre ; c’est-à-dire qu’à la vue des créatures ou pro. clame la gloire de Dieu qui élève la force de son peuple, et cette force est le Christ qui n paru mortel ici-bas, mais qui est ressuscité pour nous ressusciter avec lui. Que tous les saints bénissent Dieu, c’est-à-dire ceux qui s’approchent de Dieu par la foi d’Abraham.
1. Notre occupation en cette vie, mes frères, doit être de louer Dieu car cette louange du Seigneur constituera le bonheur de notre vie à venir; et nul ne peut avoir part à cette vie future, s’il ne s’y exerce dès celle-ci. Maintenant donc nous prions Dieu, mais nous (289) prions aussi. Louer Dieu est une joie, le prier c’est gémir. De grands biens nous sont promis, et nous ne les possédons point encore; nais comme celui qui nous les a promis est véridique, nous nous réjouissons dans l’espérance, et comme nous ne les possédons point, nous aspirons, nous gémissons. Il nous est avantageux de persévérer dans ce désir, jusqu’à ce que les promesses que nous attendons soient accomplies, que notre gémissement soit passé, pour faire place uniquement à la louange. C’est pour désigner ces deux époques, dont l’une se passe dans les amertumes et les tribulations de cette vie, l’autre dans la sécurité, dans l’allégresse éternelle; que nous célébrons deux temps bien différents, l’un qui précède, l’autre qui suit la fête de Pâques. Le temps qui précède Pâques est le symbole des tribulations actuelles; le temps où nous sommes, et qui suit Pâques, est le symbole de cette félicité dont nous jouirons plus tard. Nous célébrons dès lors avant Pâques notre nie actuelle; et après Pâques, nos fêtes sont le symbole de ce bonheur qui n’est point encore le nôtre. Aussi l’un de ces temps est-il passé dans le jeûne et la prière, et dans l’autre, nous nous relâchons de nos jeûnes, pour chanter les louanges de Dieu; c’est ce que nous marque le cantique Alleluia, qui en latin signifie « louez Dieu », comme vous le savez. tun de ces temps précède la résurrection du Seigneur; l’autre la suit et nous marque la vie future que nous ne possédons pas encore : ce n’est en effet qu’après notre résurrection que nous jouirons des biens figurés par le temps qui suit la résurrection du Christ. Nous avons dans notre chef la figure de ces deux états; et la passion du Seigneur nous montre ce qu’est pour nous la vie présente, le labeur, la peine, et à la fin la mort; mais sa résurrection et sa gloire nous désignent celte vie qui doit être la nôtre quand il viendra pour rendre à chacun selon ses mérites, des biens aux bons, des châtiments aux méchants. Aujourd’hui, sans doute, tous les méchants peuvent chanter avec nous l’Alleluia; toutefois, s’ils persévèrent dans leur malice, le cantique de l’Alleluia pourra bien être sur leurs lèvres, mais ils ne pourront obtenir cette vie future qui accomplira en réalité ce que nous n’avons aujourd’hui qu’en figures, parce qu’ils n’auront pas voulu méditer avant son avènement, et posséder par avance ce qui était à venir.
2. Maintenant donc, mes frères, nous vous exhortons à louer Dieu, et c’est ce que nous nous disons mutuellement dans ce seul mot Alleluia. Louez le Seigneur, dis-tu à l’un. Louez le Seigneur, te répondra l’autre; et s’exhorter mutuellement, c’est faire dès lors ce que l’on s’exhorte à faire. Mais louez-le de tout vous-mêmes ; c’est-à-dire, non-seulement de la langue, mais de la voix, mais aussi de toute votre conscience, dans toute votre vie, dans tous vos actes. Nous louons Dieu dans l’Eglise, maintenant que nous y sommes assemblés; et que chacun se retire chez soi, il semble dès lors interrompre cette louange. Mais qu’il ne cesse de bien vivre, et il ne cesse de louer Dieu. Cesser de louer Dieu, c’est t’écarter de la justice, et de tout ce qui lui plaît. Si jamais tu ne t’éloignes du bien, ta tangue peut bien se taire, mais ta vie est un chant, et Dieu a l’oreille sur ton coeur, De même, en effet, que notre oreille entend notre voix, l’oreille de Dieu entend nos pensées. Or, il est impossible que les actes d’un homme soient mauvais quand il a de saintes pensées. Car l’action vient de la pensée, et nul ne peut rien faire au dehors ni mouvoir les membres de son corps, si la pensée ne l’a ordonné tout d’abord. Ainsi en est-il des ordres que donne l’empereur dans l’intérieur de son palais, et qui se répandent par tout l’empire romain, et s’accomplissent visiblement dans les provinces. Quel mouvement ne soulève pas la seule parole du maître assis dans son palais? Un mouvement de tes lèvres quand il parle, met en émoi toute une province pour exécuter l’ordre donné. Ainsi chaque homme a dans soi-même un empereur qui siège dans son coeur. S’il est bon, il ordonne le bien, et le bien se fait; s’il est mauvais, il ordonne le mal, et c’est le mal qui se fait. Que le Christ y siége, et alors que pourra-t-il ordonner, sinon le bien? Quand le diable en est en possession, que peut-il commander autre que le mat? Or, Dieu a voulu laisser à ton choix auquel des deux tu veux préparer une place dans ton coeur, à Dieu ou au diable. Quand tu l’auras préparée, celui qui possédera ton coeur y commandera. Donc, mes frères, ne vous en tenez pas seulement au bruit; quand vous louez Dieu louez-le pleinement. Chantez de la voix, chantez par une vie sainte, chantez par vos (290) actions. Et s’il est encore pour vous des gémissements, des tribulations, des épreuves, ayez l’espérance que ces maux passeront et que viendra le jour où nous bénirons tous le Seigneur. Ce psaume, qui est clair et qu’il nous faut seulement parcourir, assigne un rang à toutes les créatures qui louent le Seigneur, et les engage à le louer comme s’il les eût trouvées muettes.
3. « Louez le Seigneur du haut des cieux 1». Il semble que le Prophète a trouvé dans le ciel des créatures qui ne chantent point le Seigneur, et qu’il les engage à se lever pour le bénir. Et toutefois, le ciel n’a jamais interrompu ses louanges en l’honneur du Créateur, la terre n’a jamais cessé de le bénir. Il est néanmoins des créatures qui ont un esprit capable de louer Dieu, et le louent dans cet amour qui fait que Dieu leur plaît. Car nul n’a de louanges que pour l’objet de ses complaisances. Il en est aussi d’autres qui n’ont point cet esprit dc vie, cette intelligence capable de louer Dieu, mais qui sont bonnes en elles-mêmes, parfaitement placées à leur rang, et contribuent ainsi à la beauté de cet univers que le Seigneur a créé. Sans doute par elles-mêmes elles n’ont pour louer Dieu ni la voix, ni le coeur; mais pour l’homme intelligent qui les considère, elles deviennent un sujet de louer Dieu, et par cela même qu’elles sont un sujet de louanges en l’honneur de Dieu, elles-mêmes louent Dieu en quelque manière. Ainsi, par exemple, au ciel tout ce qui a l’esprit de vie, tout ce qui jouit d’une pure intelligence, pour contempler le Seigneur, et l’aimer sans fatigue, tous ces esprits louent le Seigneur. Sur la terre, les hommes louent le Seigneur, eux qui ont reçu de lui l’intelligence pour discerner le bien et le mal, pour connaître la créature et le Créateur, la pensée pour méditer ses oeuvres, les discerner, s’y complaire et les chanter. Telle est la puissance des hommes; mais les animaux peuvent-ils rien de semblable? S’ils avaient une intelligence comme la nôtre, Dieu ne nous dirait point : « Gardez-vous de ressembler au cheval et au mulet qui n’ont point d’intelligence 2 ». Or, nous exhorter à n’être point sans intelligence comme les animaux, c’est nous montrer qu’il en a pourvu l’homme, afin que celui-ci loue le Seigneur. Les arbres ont-ils cette vie sensitive que nous voyons
1. Ps. CXLVII, 1. — 2. Ps. XXXI, 9.
chez les animaux? Car les bêtes, quoique dépourvues de ce discernement intérieur, de cette âme intelligente et raisonnable, et dès lors impuissantes à louer Dieu à la manière de l’homme, ont néanmoins cette vie extérieure que nous connaissons tous, et qui leur fait désirer la nourriture, choisir ce qui heur est utile, repousser ce qui leur est nuisible. ils ont les sens pour discerner ce qui est corporel, la vue pour les couleurs, l’ouïe pour la voix, le nez pour l’odeur, le goût pour les saveurs, le mouvement pour ce qui leur plaît ou leur déplaît. Voilà ce que nous comprenons, ce que nous avons sous les yeux. Elles n’ont ni la raison, ni l’intelligence ; mais elles ont un corps animé, une vie visible, vie que n’ont point les arbres, et néanmoins toutes les créatures louent le Seigneur. Comment louent-elles le Seigneur? C’est qu’en les voyant, nous nous reportons au suprême ouvrier qui les a créées, et de là vient en nous la louange de Dieu; or, quand on loue Dieu en considérant toutes les créatures, toutes les créatures louent Dieu. C’est donc par le ciel que commence le Prophète; toutes les créatures louent Dieu, et il leur dit : « Louez Dieu». Pourquoi dire « louez Dieu », puisque toutes le louent en effet? Parce qu’il prend plaisir à ces louanges, et qu’il fait ses délices d’y joindre en quelque sorte son encouragement. De même lorsque tu arrives près de gens qui travaillent avec allégresse, soit à la vigne, soit à la moisson, ou à d’autres travaux des champs, leur travail a pour toi des charmes, et tu leur dis : Courage ! travaillez ! non pour les engager à commencer dans ce moment, mais parce que c’est pour toi un plaisir de les trouver au travail, tu y joins tes félicitations, ton encouragement. Dire, en effet: travaillez, encourager un travailleur, c’est en quelque sorte travailler avec lui. C’est donc pour nous exhorter que le Prophète, rempli de l’Esprit-Saint, nous dit ce qui suit.
4. Psaume d’Aggée et de Zacharie 1 : tel est le titre du psaume. Ces deux Prophètes, pendant la captivité du peuple juif à Babylone, annonçaient la fin de la captivité, et la reconstruction de Jérusalem 2, détruite par la guerre. Ils nous donnaient ainsi un symbole de la vie future où nous louerons Dieu après la captivité de la vie présente, quand s’effectuera le renouvellement de cette grande
1. Ps. CXLIII, L — 2. Esdr. V, 1, 2 ; VI, 14.
291
cité d’où nous sommes bannis, maintenant que nous soupirons dans la servitude, sous le poids et dans l’embarras d’un corps mortel; mais ce qui nous fait soupirer dans l’exil, fera notre joie dans la patrie. Quiconque ne gémit point dans l’exil, ne goûtera point la joie du citoyen, parce qu’il n’en éprouve aucun désir. Ces deux saints Prophètes apportaient donc un grand soulagement à ce peuple captif selon la chair, c’est-à-dire tombé à Babylone sous le pouvoir de rois étrangers; car ils annonçaient que la captivité n’aurait qu’un temps et que Jérusalem serait reconstruite. Mais tout cela se passait pour eux en figure 1 ; et pour nous, c’est une réalité : ce qui était une ombre pour les Juifs est devenu une vérité pour nous. Maintenant donc, que nous dit l’Apôtre? « Tant que nous u sommes dans un corps, nous sommes exilés loin du Seigneur 2 ». Nous ne sommes point encore dans la patrie. Quand y serons-nous? Quand nous aurons remporté sur le diable un triomphe complet; quand la mort, notre dernière ennemie, sera détruite; alors s’accomplira cette parole des Ecritures : « La mort a été absorbée dans sa victoire. O mort ! où est ton combat? ô mort! où est ton aiguillon 3? » Quand donc cessera-t-elle cette guerre que nous fait la mort maintenant, qui provoque vos gémissements sur la défaillance et l’instabilité des choses humaines, sur la fragilité de notre chair? Chaque jour il nous faut lutter contre les tentations, et lutter contre nos plaisirs; et s’il n’y a consentement, il y a du moins peine et lutte; et il est à craindre que celui qui lutte ne soit vaincu; mais si nous triomphons par le refus de consentement, il nous en coûte néanmoins de résister à ces attraits. Or,. notre ennemi ne meurt point et ne cessera de nous faire la guerre qu’à la résurrection des morts. Mais reprenons courage, ayons confiance, voilà qu’Aggée et Zacharie nous relèvent en chantant notre délivrance future. Si leur prophétie au peuple juif est accoua plie, pourquoi ce que l’on chante aujourd’hui pour le peuple chrétien ne s’accomplirait-il point? Soyez donc pleins d’assurance; seulement dans cette vie d’exil voyez comment vous agissez. Loin de vous tout amour de Babylone, de peur d’oublier jamais Jérusalem. Si votre corps est retenu à Babylone, que
1. I Cor.
X, 6. — 2. II Cor. V, 6. — 3. I Cor. XV, 26, 54, 55.
Jérusalem possède votre coeur par avance. Que toute créature loue donc le Seigneur, puisque nous ferons alors ce que nous préméditons ici-bas.
5. « Louez le Seigneur, vous qui habitez les cieux, louez-le dans les hauteurs ». Le Prophète s’adresse aux cieux, puis il en vient à la terre, parce qu’il bénit ce Dieu qui a créé le ciel et la terre. Ce qui est du ciel est dans le calme, dans la paix; là règne une joie sans fin; on n’y redoute ni la mort, ni la maladie, ni le chagrin ; les bienheureux louent Dieu sans cesse. Pour nous, à la vérité, nous sommes encore sur la terre; niais quand nous pensons de quelle manière on loue Dieu dans le ciel, élevons-y notre coeur, et qu’on ne nous dise point en vain : Les coeurs en haut. Levons en haut notre coeur, de peur qu’il ne se corrompe sur la terre, puisque notre joie est dans ce que les anges font au ciel. Soyons-y par l’espérance dès aujourd’hui, afin d’y être un jour en réalité. « Louez donc le Seigneur, vous qui êtes des « cieux».
6. « Louez-le tous, vous qui êtes ses anges; chantez-le, vous qui êtes ses vertus; soleil et lune, chantez ses louanges; vous toutes, étoiles et lumière, publiez sa gloire. « Annoncez-le, ô cieux des cieux, et que toutes les eaux qui sont au-dessus des cieux chantent le nom du Seigneur 1». Comment le Prophète pourrait-il inviter chacune des créatures? Il le fait néanmoins sommairement et renferme en quelques mots toutes les créatures du ciel qui louent leur Créateur.
7. Puis, comme si on lui demandait: Pourquoi ces créatures bénissent-elles le Seigneur, que lui doivent-elles, que leur a-t-il donné, pour le louer ainsi? il ajoute : « Car il a parlé, et voilà qu’elles ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées ». Rien d’étonnant que l’oeuvre chante la gloire de l’ouvrier, que la créature loue le Créateur. On vient de nommer le Christ, et il semble que nous n’ayons pas entendu son nom. Qui est le Christ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe u était Dieu : voilà ce qui était en Dieu au u commencement. Tout a été fait par lui, et rien n’a été fait sans lui 2». Par qui toutes choses ont-elles été faites? Par le Verbe. Comment le Prophète nous fait-il voir que
1. Ps. CXLVIII, 2-5. — 2. Jean, I, 1-3.
292
tout a été fait par le Verbe? « Il a dit, et tout a été fait; il a commandé, et tout a été créé ». Nul ne parle, nul ne commande que par le Verbe.
8. « Il les a établis pour toujours, et pour les siècles des siècles 1 ». Tout ce qui est céleste, tout ce qui est d’en haut, toutes les vertus et tous les anges, et cette cité supérieure, bonne, sainte et heureuse d’où nous sommes bannis, ce qui fait notre malheur, où nous devons retourner, ce qui nous fait heureux en espérance, et où nous aurons le bonheur en réalité, après notre retour: « voilà ce que Dieu a établi dans le siècle, et dans le siècle des siècles; il en a porté le décret, et sa paro1e ne passera joint ». Quel est, pensez-vous, le précepte porté aux créatures célestes et aux anges? Quel précepte le Seigneur a-t-il pu leur enjoindre? Quel précepte, sinon de le louer? Bienheureux esprits dont toute la tâche est de louer le Seigneur! Ils ne labourent point, ne sèment point, n’ont aucun souci de moudre ou de faire cuire la nourriture: ce sont là des oeuvres de nécessité, et la nécessité n’est point du ciel. Ils ne commettent ni vol, ni rapine, ni adultère : ce sont là des oeuvres d’iniquité, et l’iniquité n’est point du ciel. Ils ne donnent point le pain à celui qui a faim, ni le vêtement à celui qui est nu, ne visitent point le malade, ne reçoivent point l’étranger, ne réconcilient point les ennemis, n’ensevelissent point les morts : ce sont là des oeuvres de miséricorde, et là, il n’y a point de misère qui ait besoin de miséricorde. Bienheureux esprits, serons-nous donc ainsi un jour? Soupirons, mes frères, et que nos soupirs deviennent des gémissements. Qui sommes-nous, pour être un jour au ciel? Des mortels, abattus, humiliés, de la terre et de la cendre. Mais il est tout-puissant, celui qui vous a fait une promesse. A nous considérer, qui sommes-nous? Mais à considérer l’auteur de nos promesses, il est Dieu, il est tout-puissant. Ne pourra-t-il de l’homme faire un ange, lui qui a fait l’homme de rien? Ou bien pourrait-il mépriser l’homme, ce même Dieu qui a voulu que son Fils unique mourût pour l’homme? Jetons, les yeux sur les signes de son amour. Tels sont les gages qu’il nous a donnés de sa promesse: c’est la mort du Christ, le sang du Christ que nous possédons. Qui donc est
1. Ps. CXLVIII, 6.
mort? Le Fils unique de Dieu. Pour qui est-il mort? Plût à Dieu qu’il fût mort pour les bons, pour les justes. Mais quoi? « Le Christ est mort pour les impies 1 », nous dit saint Paul. Lui qui a donné sa mort pour les impies, que peut-il réserver aux justes, sinon sa vie? Que l’homme donc se relève dans sa faiblesse, qu’il ne se détourne point de Dieu, ne se roule point dans son désespoir et ne dise point Le bonheur n’est pas pour moi, C’est Dieu lui-même qui lui a promis ce bonheur; il est venu afin de promettre ce bonheur; il s’est montré aux hommes, il est venu se revêtir de notre mort et nous promettre sa vie, Il est venu dans le lieu de notre exil prendre ici-bas ce que l’on trouve si abondamnient ici-bas, les opprobres, les fouets, les soufflets, les crachats, les affronts, la couronne d’épines, la suspension sur le bois, la croix, la mort. Voilà ce qui abonde en cette vie, et tel est le commerce qu’il est venu y faire. Qu’a-t-il donné ici-bas et qu’y a-t-il reçu ? Il a donné l’encouragement, donné la doctrine, donné la rémission des péchés; ila reçu les outrages, la mort, la croix. Les biens, voilà ce qu’il nous apportait du ciel; les maux, voilà ce qu’il a enduré sur la terre, Et toutefois il nous a promis que nous serons un jour dans ce même ciel d’où il est venu, et il a dit : « Mon Père, je veux qu’ils soient avec moi, où je suis moi-même 2 ». Tel est l’amour dont il nous a prévenus, et parce qu’il a voulu être avec nous où nous sommes, nous serons avec lui où il est. O homme, chétif mortel, que t’a donc promis Dieu? Que tu vivras éternellement. Ne le peux-tu croire? Oh ! crois hardiment. Ce qu’il a fait dépasse de beaucoup ce qu’il a promis. Qu’a-t-il fait? Il est naort pour toi. Qu’a-t-il promis? Que tu vivras avec lui. Que l’Eternel soit mort, c’est plus difficile à croire qu’un mortel qui vit éternellement. Or, ce qui est le plus difficile à croire , nous en sommes en possession, Quand un Dieu meurt pour l’homme, pourquoi l’homme ne vivrait-il pas avec Dieu? Pourquoi ne vivrait-il pas éternellement, ce mortel pour qui est mort celui qui vit éternellement? Mais comment Dieu est-il mort, et d’où lui est venue la mort? Un Dieu peut-il mourir? Il a pris de toi cette chair qui lui permettait de mourir pour toi. Il n’eût pu mourir sans cette chair, il n’eût pu mourir
1. Rom. V, 6. — 2. Jean, XVII, 24.
293
sans un corps mortel, il s’est revêtu de ce qui lui permettait de mourir pour toi, il te revêtira de ce qui te fera vivre avec lui. Où s’est-il revêtu de la mort? Dans la virginité de sa mère. Où te revêtira-t-il de la vie? Dans son égalité avec le Père. C’est là qu’il s’est choisi dans la chasteté le lit nuptial où l’Epoux devait s’unir à l’Epouse. Le Verbe s’est fait chair 1, afin d’être le chef de l’Eglise. Car le Verbe ne fait point partie de l’Eglise; mais pour en devenir le chef, il s’est revêtu d’une chair. Déjà est dans le ciel cette partie de nous-mêmes, ce corps qu’il a pris ici-bas, et dans lequel il est mort, dans lequel il a été crucifié. Tes prémices t’ont déjà devancé au ciel, et tu n’oses croire que tu suivras?
9. Que le Prophète maintenant descende vers les créatures terrestres, après avoir invité celles du ciel. « Louez le Seigneur, créatures de la terre 2». Où avait-il commencé plus haut? Louez le Seigneur du haut des cieux, et alors il énumère les créatures célestes. Ecoute maintenant celles de la terre : « Dragons et tous les abîmes ». Les abîmes sont de grandes profondeurs d’eau: on nomme abîmes toutes les mers, et cet air où se forment les nuages. Ce vaste champ des nuages, des vents, des tempêtes, des pluies, des éclairs, du tonnerre, de la grêle, des neiges, et tout ce qu’il plaît à Dieu d’envoyer sur la terre du haut de cet air ténébreux et humide, tout cela s’appelle terre, parce qu’il est changeant et périssable. A moins que vous ne pensiez que la pluie se forme au-dessus des étoiles. Tout cela néanmoins se produit tout près de la terre. Il arrive quelquefois que des hommes s’élèvent sur de hautes montagnes, et voient les nues au-dessous d’eux et la pluie se former à leurs pieds; et quand on considère attentivement tous ces phénomènes que produit le trouble des airs, on reconnaît que tout cela se forme dans cette basse région du monde. Aussi ce fut à ces ténèbres, ou à ces régions de l’air comme àune prison, que fut condamné le diable précipité des hautes régions des anges avec tous ses complices. Voici ce que dit l’Apôtre à son sujet : « Selon le prince des puissances de d’air, qui exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de rébellion 3 ». Un autre Apôtre a dit: « Si Dieu n’a point pardonné aux anges qui ont péché, s’il les a précipités
1. Jean, I, 14. — P5, CXLVIII, 7. — Ephés. II, 2.
dans les prisons d’un enfer ténébreux, se réservant de les punir au dernier jugement 1 » ; il nomme alors enfer la partie inférieure de la terre. Sans nous arrêter en effet à ce qu’a reçu le diable, voyons ce qui l’a perdu. Toutes ces choses donc que vous voyez telles qu’elles, troublées, inconstantes, effrayantes, corruptibles, ont cependant leur place, leur ordre dans cet univers, contribuent pour leur part à sa beauté, et dès lors bénissent le Seigneur. C’est pourquoi le Prophète les prend à parti et les exhorte à louer Dieu, ou plutôt c’est nous-mêmes qu’il exhorte à le bénir par la considération de ces choses; car elles louent le Seigneur en portant à le louer ceux qui les considèrent. « Louez Dieu, créatures de la terre », dit le Prophète, « dragons et tous les abîmes ». Les dragons se tiennent le long des eaux, s’élancent de leurs cavernes, rôdent dans les airs qu’agitent leurs mouvements. Ce sont d’effroyables bêtes, la terre n’en a pas de plus grandes. Aussi le Prophète commence par ces créatures: « Dragons et tous les abîmes ». Il y a comme des cavernes ou amas d’eaux cachées, d’où s’élancent les fontaines et les fleuves; les uns sortent pour couler sur terre, et d’autres coulent invisiblement sous terre. Toutes ces eaux, tous ces éléments humides, avec les mers et les couches inférieures de l’air , prennent le nom d’abîmes ; c’est là qu’habitent les dragons qui louent le Seigneur. Croirons-nous cependant qu’ils forment des concerts pour louer Dieu ? Loin de là. Mais vous qui considérez les dragons et vous reportez à Celui qui les a formés, au créateur des dragons, vous vous écriez en admirant leurs vastes proportions : Combien est grand le Dieu qui a fait ces choses; et les dragons empruntent vos voix pour louer le Seigneur. « Dragons et tous les abîmes ».
10. « Feu, grêle, neige, tourbillons et tempêtes, qui obéissent à sa parole 2». Pourquoi ajouter: « qui obéissent à sa parole? » Des hommes légers, incapables de méditer et de comprendre que toute créature, en son lieu et en son rang, ne peut agir que sous la dépendance et par l’ordre de Dieu qui règle ses mouvements, se sont imaginé que Dieu gouverne seulement les créatures célestes, abandonnant avec dédain les créatures inférieures,
1. II Pierre, II, 4. — 2. Ps. CXLVIII, 8.
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qu’il laisse aller au hasard comme elles peuvent et où elles peuvent. Ils se tiennent un langage qui les persuade; mais pour toi, ferme tes oreilles, c’est-à-dire ne te laisse point persuader par des paroles qui sont des blasphèmes et des outrages envers Dieu. Si la pluie venait de Dieu, nous disent-ils, tomberait-elle sur la mer? Où serait sa Providence, de faire pleuvoir sur la mer, quand la Gétulie est desséchée ? Ils se croient habiles en parlant ainsi; et nous pouvons leur répondre: Que la Gétulie ait soif, toi du moins tu n’as pas soif. Et néanmoins il serait bon pour toi de dire: « Mon âme sans vous est comme une terre sans eau », ou comme il est dit plus clairement ailleurs: « Mon âme a soif de vous, et ma chair se dessèche dans ce désir 2 ». Et le Seigneur dans l’Evangile: « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 3 ». Or, celui qui nous tient ce langage impie est déjà rassasié; il se croit savant, ne veut rien apprendre et montre qu’il n’a point soif. S’il avait une véritable soif, il chercherait à s’instruire, et comprendrait que rien ne se fait sur la terre sans la providence de Dieu; il admirerait jusqu’à l’économie des membres d’un puceron. Que votre charité veuille bien écouter. Qui a disposé les membres d’un insecte et d’un moucheron, de manière à leur assigner une place, à leur donner une vie et un mouvement propres? Prends et considère le plus chétif insecte, aussi petit que tu le voudras; vois, situ peux le comprendre, et l’ordre qui règne dans ses membres, et cette vie qui l’anime et le fait mouvoir; de lui-même il évite la mort, il aime la vie, il recherche le plaisir, évite la douleur, s’agite en différentes manières et déploie de la vigueur dans le mouvement qui lui est propre. Qui a donné au cousin la trompe par où il suce notre sang? Qui comprendra la délicatesse de ce canal qui le nourrit? Qui a disposé tout cela? Qui l’a créé? Tu es effrayé de ces frêles ouvrages; loue celui qui est grand. Demeurez donc fermes dans ces principes, mes frères: que nul ne vous fasse dévier de la foi, de la saine doctrine. Celui qui a fait l’ange dans le ciel, a fait aussi le vermisseau sur la terre; mais l’ange dans le ciel pour habiter les régions célestes, et le vermisseau sur la terre pour demeurer dans ces terrestres régions.
1. Ps. CXLII, 6. — 2. Id. LXII, 2. — 3. Matth. V, 6.
A-t-il fait l’ange pour ramper sur la terre, et le vermisseau pour planer dans les cieux ? A chaque demeure il a assigné ses habitants, aux créatures incorruptibles une demeure incorruptible, et aux créatures corruptibles un lieu sujet à la corruption. Considère toutes choses, et loue le monde• entier. Et celui qui a mis en ordre les membres d’un vermisseau, ne gouverne point les nuées? Et pourquoi, nous dit-on, pleut-il dans la mer? comme s’il n’y avait pas dans la mer des créatures que nourrit la pluie, comme si Dieu n’y avait point mis des poissons, n’y avait point mis des animaux. Voyez comme les poissons accourent à l’eau douce, Et pourquoi, diras-tu encore, pleut-il pour le poisson, quand il ne pleut jamais pour moi? Afin que tu comprennes que tu es dans une terre déserte, dans l’exil : afin que l’amertume de la vie présente te fasse désirer la vie à venir ou plutôt afin que tu sois de la sorte et flagellé, et châtié, et redressé. Comme Dieu a assigné à chaque région des biens spéciaux! Nous avons parlé de la Gétulie; eh bien! il pleut ici à peu près chaque année, et chaque année aussi nous avons du blé que l’on ne saurait conserver et qui se corrompt très-rapidement , parce qu’il en vient chaque année; tandis que là où il vient rarement, il vient en abondance et se conserve longtemps, Mais croiras-tu que Dieu ait abandonné ces contrées, qu’il n’y ait pas mis des joies, de manière que les habitants ne puissent et louer et bénir le Seigneur? Va chercher un Gétule, amène-le dans nos riants bosquets, il voudra s’enfuir et retourner dans son aride Gétule. Ainsi Dieu a distribué dans chaque pays, dans chaque région, et dans chaque saison, ses dons particuliers. Il serait long de considérer plus attentivement chacune des créatures. Qui pourrait en donner le détail ? Celui dont Dieu a éclairé les yeux y découvrent des beautés dont l’aspect les ravit, et ce ravissement les porte non point à chanter ces beautés, mais celui qui en est l’auteur; et ainsi toutes les créatures chantent les louanges de Dieu.
11. C’est dans cette vue que, après avoir invité à bénir le Seigneur, et le feu et la neige, et la glace, et l’esprit des tempêtes, phénomènes qui sont aux yeux des insensés le résultat d’un trouble, et amenés par le hasard, le Prophète ajoute : « Qui obéissent à sa (295) parole ». Loin de toi donc de croire que soient nues par le hasard ces créatures qui obéissent à la parole de Dieu dans tous leurs mouvements. Où il plaît à Dieu, c’est là que le feu luit, que se portent les nuées, que tombent la pluie, la neige et la grêle. Pourquoi la foudre s’en va-t-elle frapper les sommets des montagnes sans frapper un voleur? Je ne puis répondre à cela que selon mes faibles lumières, et autant que Dieu me le permettra. Que de plus éclairés en comprennent davantage, en disent davantage, et fasse le Seigneur que vous en compreniez plus que je n’en dirai, sans orgueil toutefois et avec modération ! Tout ce que je puis dire à propos de cette difficulté, pourquoi Dieu frappe les montagnes sans frapper les voleurs, c’est qu’il attend peut-être la conversion de ces voleurs, et il frappe la montagne qui est sans crainte, afin de changer l’homme par la crainte. Toi-même, quelquefois pour corriger un enfant, tu frappes la terre pour l’épouvanter. Quelquefois néanmoins Dieu frappe l’homme quand il le juge convenable. Mais, me diras-tu, il frappe l’innocent et épargne le coupable. Ne t’en trouble point. Peu importe d’où vienne la mort, elle est bonne pour l’homme juste. Mais d’où saurais-tu ce que Dieu prépare de peines à ce scélérat, s’il ne se convertit? N’aimeraient-ils pas mieux périr d’un coup de tonnerre, ces hommes qui s’entendront dire au dernier jour : « Allez au feu éternel 1? » L’important pour toi, c’est l’innocence. Est-ce un mal de mourir dans un naufrage, un bien de mourir de la fièvre? De quelque manière que meure un homme, vois dans quel état il meurt, où il doit aller en mourant, et non par quelle porte il sort de la vie. Peu importe de quelle façon il nous faudra sortir du monde. Par quelle fin les martyrs ont-ils mérité de s’en aller? Sont-ils morts de la fièvre, comme tant d’autres voudraient mourir? Pour les uns c’est te glaive, pour d’autres c’est le feu, pour d’autres encore c’est la dent des bêtes qui leur a donné ta mort. Les bêtes ont dévoré les corps de ces martyrs, qui n’ont pas craint néanmoins que leurs corps périssent. Dieu, qui a compté les cheveux de notre tête 2, saura bien un jour réunir les corps de ses saints, quelque part qu’ils soient. Selon sa volonté, il délivra les trois enfants de la fournaise 3.
1. Matth. XXV, 41. — 2. Id. X, 30. — 3. Dan. III, 24, 93.
Abandonna-t-il pour cela les Macchabées dans les flammes 1? Il délivra les uns avec éclat, et couronna les autres en secret. Dieu sait donc ce qu’il fait. Pour toi, crains et sois bon. De quelque manière qu’il te veuille tirer d’ici-bas, qu’il te trouve prêt. Car tu n’es ici qu’un étranger 2, et non le possesseur de la maison. Cette maison t’a été louée; oui, elle t’a été louée et non donnée, tu en sortiras en dépit de tes efforts : elle ne t’est point concédée avec cette condition que tu auras un temps assuré pour l’habiter. Que t’a dit le Seigneur? Sois prêt, quand il me plaira de te dire Va-t’en; je te fais sortir du logement temporaire de l’étranger, mais c’est pour t’assurer une demeure; tu es un hôte sur la terre, sois en possession du ciel.
12. Sachons-le donc bien, tout ce qui nous arrive contre notre volonté, ne nous arrive que par la volonté de Dieu, par la sage disposition de la providence, par ses décrets, par ses lois; et quand même nous ne pourrions comprendre pourquoi telle chose arrive, rendons au moins cet hommage à la providence, que rien n’arrive sans cause, et alors nous serons loin de tout blasphème. Quand nous commençons à raisonner sur les oeuvres de Dieu, à dire: Pourquoi ceci? pourquoi cela? voici qui ne devrait pas être, voilà qui est mal ordonné; où est donc la louange de Dieu? Tu as perdu l’Alleluia. Considère toutes les créatures de manière à plaire à Dieu, et à louer le Créateur. Si tu entrais dans l’atelier d’un forgeron, tu n’oserais blâmer, ni soufflets, ni marteaux, ni enclumes ; mais un ignorant qui n’en connaît pas l’usage blâme tout ce qu’il rencontre. Qu’il ait, au contraire, non pas sans doute la science de l’ouvrier, mais le bon sens ordinaire, que dira-t-il en lui-même? Ce n’est point sans motif que les soufflets sont placés ici, le forgeron en connaît la cause, bien que je l’ignore. Il n’osera donc rien blâmer dans l’échoppe d’un artisan, et il ose blâmer Dieu dans la création du monde. De même alors que « le feu, la grêle, la neige, la glace et l’esprit des tempêtes suivent la parole de Dieu »; ainsi tout ce que de vains esprits attribueront au hasard dans la création, ne fait que la parole de Dieu, parce que rien n’existe que d’après son précepte,
13. Le Prophète exhorte ensuite à louer le Seigneur, « les montagnes et les collines, les
1. II Macchab. VII, et suiv. — 2. Ps. CXVIII, 19.
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arbres à fruits et les cèdres, les bêtes sauvages et les troupeaux, les reptiles et les oiseaux », Puis il en vient aux hommes: « Que les rois de la terre, que tous les peuples et tous les juges de la terre, que les adolescents et les vierges, et les enfants et les vieillards, bénissent le nom du Seigneur 1» Il a donc chanté la gloire de Dieu dans le ciel, la gloire de Dieu sur la terre.
14. « Parce qu’il n’y a que son nom qui soit grand 2». Que l’homme ne cherche point à grandir son nom. Veux-tu être élevé? Soumets-toi à celui qui ne saurait être abaissé. Il est le seul dont le nom soit grand.
15. « Sa confession subsiste sur la terre et dans le ciel 3». Qu’est-ce à dire que « sa confession subsiste sur la terre et dans le ciel ? » Que lui-même se confesse? Point du tout, mais que toutes les créatures le confessent, que toutes le proclament; que leur beauté devient chez elles une sorte de concert à la louange du Seigneur. Le ciel crie à Dieu C’est vous qui m’avez fait, et non moi. La terre crie à Dieu : C’est vous qui m’avez faite, et non moi. Comment ces créatures peuvent-elles crier? Lorsqu’on les considère, et qu’on trouve qu’il en est ainsi, elles crient dans ta considération, elles crient par ta voix. « La confession est sur la terre et dans le ciel ». Considère le ciel, il est beau; considère la terre, elle est belle; l’un et l’autre ont une admirable beauté. C’est lui qui lesa faits, lui qui les conduit, qui les gouverne par sa sagesse; c’est lui qui fait que le temps passe, que les moments se succèdent; c’est par lui que tout se répare. Toutes les créatures le louent, soit dans le repos, soit dans le mouvement, soit ici-bas sur la terre, soit dans les hauteurs des cieux, soit qu’elles vieillissent ou qu’elles se renouvellent. A la vue de ces créatures, tu es ravi, tu t’élèves jusqu’au Créateur, la vue des créatures visibles t’élève jusqu’aux créatures invisibles 4. Alors « sa confession est sur la terre et aussi dans le ciel », c’est-à-dire que tu chantes sa gloire dans les choses de la terre, sa gloire encore dans les choses du ciel. Or, comme il a fait toutes choses, et que rien ne lui est supérieur, toutes ses créatures sont au-dessous de lui; et tout ce qui pourrait te plaire en elles est bien inférieur à lui-même. Que ses oeuvres te plaisent donc, mais sans te séparer de lui-
1. Ps.
CXLVIII, 9-12. — 2. Id. 13. — 3. Id. 14. — 4. Rom. I, 20.
même, et si tu aimes l’oeuvre, aime bien plus celui qui l’a faite. Si ses oeuvres sont belles, combien est plus grande la beauté du Créateur? « On proclame sa gloire sur la terre et dans le ciel».
16. « Et il élèvera la force de son peuple». Voilà ce que prédisaient Aggée et Zacharie. Cette force de son peuple est maintenant abaissée par les persécutions, par les épreuves, par la componction des coeurs ; mais quand élèvera-t-il la force de son peuple? Quand viendra le Seigneur lui-même, quand se lèvera le soleil de justice ; non point ce soleil qui apparaît à nos yeux, qui se lève sur les bons et sur les méchants 1; mais ce soleil dont il est dit : « Pour vous qui craignez Dieu, se lèvera le soleil de justice, et le salut sera sous ses ailes 2». C’est de lui que les orgueilleux et les impies diront un jour: « La lumière de la justice n’a point lui pour nous, et le soleil ne s’est point levé à nos yeux 3 ». Cette lumière sera l’été pour nous, Maintenant, pendant l’hiver, les fruits n’apparaissent point dans la racine, l’hiver nous fait paraître les arbres comme stériles. Quiconque ne sait pas voir les choses pourrait croire que la vigne est morte ; qu’un cep soit réellement desséché, il ressemble en hiver absolument à son voisin ; et pourtant l’un est mort, l’autre en vie ; mais la vie de l’un comme la mort de l’autre demeurent cachées. Or, voici l’été, qui fait ressortir dans l’un, une vie luxuriante, et dans l’autre une mort indubitable: l’un se couvre fièrement de feuilles et de fruits abondants, il se pare au dehors de ce qui était caché dans sa racine. Nous ressemblons donc, mes frères, au reste des hommes qui naissent, qui mangent, qui boivent, qui se couvrent de vêtements, qui passent ainsi cette vie ; il en est de même des saints. Voilà ce qui jette souvent dans l’erreur des hommes qui disent: Depuis qu’il s’est fait chrétien, est-il délivré de sa migraine? Ou bien, quel avantage a-t-il sur moi depuis qu’il est chrétien? O vigne desséchée! tu ne vois qu’avec dédain cette autre vigne que l’hiver a dépouillée, mais non desséchée. L’été viendra, le Seigneur viendra, lui qui est notre gloire et qui était caché dans la racine; et alors «il élèvera la puissance de son peuple » après cette captivité, dans laquelle nous vivons pour mourir. De là cette parole de l’Apôtre : « Ne
1. Matth.
V, 45. — 2. Malach. IV, 2. —
3. Sag. V, 6.
297
jugez point avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur, qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres ; et alors chacun recevra de Dieu sa louange 1». Mais, diras-tu, où donc est ma racine?où est mon fruit? Si tu as la foi, tu sais où est la racine ; car elle est où est ta foi, où est ton espérance, où est ta charité. Ecoute l’Apôtre : « Vous êtes morts 2 », disait-il à ceux qui paraissaient morts pendant l’hiver ; apprends néanmoins qu’ils vivent: « Et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ ». C’est là que j’ai ma racine. Quand donc seras-tu paré de tes ornements, enrichi de tes fruits? Ecoute saint Paul qui le dit dans la suite: « Quand apparaîtra le Christ qui est votre vie, alors vous apparaîtrez avec lui dans la gloire 3; et il élèvera la puissance de son peuple ».
17. « Que tous ses saints le chantent dans leurs hymnes ». Connaissez-vous l’hymne? C’est un cantique en l’honneur de Dieu. Louer Dieu, sans aucun chant, ce n’est point une hymne : chanter sans louer Dieu, n’est point une hymne ; louer quelque chose autre que Dieu, de quelque chant que l’on puisse accompagner cette louange, ce n’est point une hymne encore. Une hymne a donc ces trois conditions, qu’elle est un chant, une louange, et louange en l’honneur de Dieu, Un cantique en l’honneur de Dieu est donc une hymne. Or, que signifie cette parole : « Hymne à tous les saints? » Que tous les saints du Seigneur lui chantent des hymnes, qu’ils fassent retentir ses louanges. C’est là ce qu’ils recevront de Dieu au dernier jour, une hymne éternelle. De là cette autre parole du psaume: « Le sacrifice de louanges est le culte qui m’honore, telle est la voie où je lui montrerai mon salut 4 ». Et encore « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront dans les siècles des siècles 5». Telle est l’hymne pour tous les saints. Quels sont les saints de Dieu? « Les fils d’Israël, le peuple qui s’approche de lui ». Que nul ne dise : Je ne suis point entant d’Israël. Ne vous imaginez point que les Juifs seront enfants d’Israël, et non point nous. J’ose vous dire au contraire, que nous sommes les enfants d’Israël, et non les Juifs. Ecoutez pourquoi : c’est que l’enfant né selon l’esprit est plus grand que l’enfant né selon la chair.
1. I Cor.
IV, 5. — 2. Coloss. III, 3. — 3. Ibid. 4. — 4. Ps. XLII, 23. — 5. Id. LXXIII,
5.
Or, d’où est issu Israël ? D’Abraham. Car Isaac est né d’Abraham, et Israël d’Isaac. Comment Abraham se rendit-il agréable à Dieu? « Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice 1». Quiconque dès lors imite Abraham dans sa foi, devient fils d’Abraham; quiconque dégénère de la foi d’Abraham, est déchu de sa postérité. Les Juifs qui ont dégénéré de sa foi, ont perdu le droit d’être ses enfants , et nous en imitant sa foi , nous avons acquis ce même droit. Sache bien qu’ils l’ont perdu. Que leur répond le Sauveur quand ils disent: « Nous sommes fils d’Abraham 2? » Ils osent bien se vanter et lever la tête à propos de cette noble descendance d’un juste ; mais que leur dit le Seigneur : « Si vous étiez fils d’Abraham, vous en feriez les oeuvres 3». Si donc ils ont perdu l’honneur d’être enfants d’Abraham, nous avons acquis ce même honneur; et nous avons acquis par notre foi ce que leur incrédulité leur a fait perdre. Parce qu’Abraham crut à Dieu, sa foi lui fut imputée à justice. Or, la postérité d’Abraham c’est le Christ 4,et nous sommes dans le Christ ; d’Israël naquit un peuple, d’où est venue Marie, et de Marie est né le Christ, et nous qui sommes dans le Christ, nous sommes donc fils d’Israël. Qu’ajoute le Prophète pour nous distinguer des Juifs? « Aux fils d’Israël, au peuple qui s’approche de Dieu ». Voyez les Juifs : s’ils s’approchent de Dieu, c’est d’eux qu’il est question. Mais peut-être s’en approchent-ils, me dira quelqu’un ; car eux aussi chantent des psaumes, ils chantent des hymnes à Dieu. N’entendez-vous point ce que dit le Prophète: « Voilà un peuple qui m’honore des lèvres, mais leur coeur est loin de moi 5?» Si donc leur coeur est loin de Dieu, et si notre coeur est près de Dieu, parce que nous croyons, parce que nous espérons, parce que nous aimons, parce que nous sommes unis au Christ, parce que nous sommes devenus ses membres ; est-ce que les membres sont séparés du chef? S’ils étaient éloignés, ils seraient divisés, et cette parole ne serait plus vraie : « Voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 6 ». S’ils étaient séparés du chef, il ne dirait point du haut du ciel : «Saul, Saul, pourquoi me persécuter 7?» S’il n’était point en nous, il ne dirait point :
1. Rom. IV, 3.— 2. Jean, VIII, 33. — 3. Ibid. 39. — 4. Gal. III, 16. — 5. Isaï. XXIX,
13. — 6. Matth. XXVIII, 20. — 6. Act. IX, 4.
298
« J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ». Et quand on lui dit: « Où donc vous avons-nous rencontré ayant faim? » il ne répondrait pas : Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 1». Voilà Israël, voilà le peuple qui s’approche de Dieu, qui s’unit à lui maintenant dans l’espérance, et plus tard en réalité.
1. Matth. XXIV, 35, 37, 40.
SERMON AU PEUPLE.
LE NOUVEAU CANTIQUE OU L’ÉVANGILE.
Ce cantique nouveau du psaume est le Nouveau Testament avec ses promesses spirituelles, comme le vieux cantique est l’Ancien Testament avec ses promesses temporelles. L’amour seul est toujours nouveau et toujours ancien, parce qu’il est le Verbe de Dieu, qui ne vieillit point. L’homme vieillit par le pêché, la grâce le rajeunit. Chantons ce cantique, mais par Ioule la terre; chantons, non-seulement de la voix, mais de la pensée qui se manifeste par toutes les oeuvres, comme celle des loups revêtus de la peau des brebis. Chantons ce cantique par tonte la terre, dont nul ne doit se séparer, autrement il ne serait pas le froment ; sortir de l’aire est le fait de la paille. C’est te Seigneur qui sème le bon grain, l’ennemi l’ivraie; car ils doivent croître jusqu’à la moisson. Le champ du Seigneur c’est le monde, c’est l’assemblée des saints, autrefois prophétisée, maintenant accomplie. Israël, ou celui qui voit Dieu, doit tressaillir dans le Seigneur, et, comme Dieu est charité, aimer Dieu c’est le voir, c’est être Israël. Nous devons nous réjouir en Dieu, et non dans tel ou tel homme; en notre roi qui est le Cnrist, parce qu’il a vaincu le diable; qui est notre prêtre, puisqu’il s’est offert pour nous, qui n’avions aucune hostie pure.
Chantons et chantons en choeur, c’est-à-dire eu accord, et sur les tambours et sur le psaltérion, en accompagnant la voix de la main, ou plutôt des oeuvres. Le tambour est une peau tendue; le. psaltérion est fait de cordes tendues aussi, ce qui désigne la mortification de la chair. Le Seigneur nous a comblés de faveurs en nous appelant à la gloire, en nous soutenant dans le combat. Les saints tressailliront dans leur gloire, parce qu’ils recherchent les applaudissements de Dieu seul, et non ceux des hommes, comme ces fous qui revêtirent un comédien et non tes pauvres de Jésus-Christ; ils tressailliront dans leur lit de repos ou dans leur conscience, mais avec l’humilité de la crainte. Cette framée à deux tranchants est ta parole de Dieu qui règle les intérêts des temps et ceux de l’éternité, qui sépare te saint de l’impie, établissant aussi deux Testaments; elle est aux mains des saints qui peuvent la prêcher, ou la prêcher et l’écrire. Avec ce glaive les saints tuent dans l’homme le païen pour faire le chrétien, comme Saut mourut pour foire place à Paul. Les rois, en devenant chrétiens, on tmis leurs pieds dans les entraves des préceptes de l’Evangile, ils se sont imposé des chaînes qui leur défendaient de faire ce qu’ils pouvaient; chaînes de fer qui commencent par la crainte pour nous conduire au collier d’or de la sagesse; chaînes de fer dans l’inviolabilité du mariage. Tel est le jugement que les saints accomplissent par leurs prédications.
1. Louons Dieu, mes frères, et par la voix, et par l’intelligence, et par les bonnes actions; et d’après l’exhortation du psaume, chantons-lui un cantique nouveau. Car c’est ainsi qu’il commence: « Chantez au Seigneur un nouveau cantique 1». Le vieux cantique est celui du vieil homme, le nouveau cantique, celui de l’homme nouveau. Au vieux Testament le vieux cantique; au nouveau Testament le nouveau cantique; comme au vieux Testament les promesses temporelles et terrestres. Quiconque aime les choses d’ici-bas, aime le vieux cantique; pour chanter le cantique nouveau, il faut aimer les choses de l’éternité. Quant à l’amour lui-même, il est
1. Ps. CXLIX, 1.
nouveau et néanmoins éternel; dès lors qu’il ne vieillit point, il est toujours nouveau. A le bien considérer, il est ancien, et dès lors comment peut-il être nouveau ? Quoi donc, mes frères, la vie éternelle a-t-elle commencé tout récemment? La vie éternelle, c’est le Christ, et, comme Dieu, le Christ n’a point commencé; car, « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; voilà ce qui était en Dieu au commencement. Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait 1 ». Si les choses faites var lui sont anciennes, que peut être celui qui les a faites ? Que peut-il être, sinon éternel et coéternel au Père ? Mais nous qui
1. Jean, 1, 1-3.
299
sommes tombés dans le péché, nous tombons aussi dans la vieillesse. Car c’est nous qui parlons dans ce même psaume, où il est dit avec gémissement : « J’ai vieilli au milieu de mes ennemis 1 ». L’homme est vieilli par le péché, il est rajeuni par la grâce. Qu’ils chantent dès lors un cantique nouveau, ceux qui sont renouvelés dans le Christ, commençant ainsi d’appartenir à la vie éternelle.
2. Et ce cantique est celui de la paix, le cantique de l’amour. Quiconque se sépare de l’assemblée des saints, ne chante pas le cantique nouveau. Il s’attache en effet à la haine qui est antique, et non à l’amour qui est nouveau. Que trouvons-nous dans l’amour nouveau, sinon la paix, le lien d’une société sainte, une union spirituelle, un édifice de pierres vivantes? Où rencontrer cela ? Non point dans un seul endroit, mais dans l’univers entier. Ecoute à ce sujet un autre psaume : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau; toute la terre, chantez au Seigneur 2 ». De là nous pouvons comprendre que celui qui ne chante pas avec toute la terre, ne chante point un cantique nouveau, quelles que soient les paroles qui sortent de sa bouche. A quoi bon écouter le son de la voix, quand je connais la pensée ? Mais vous, dira-t-on, connaissez-vous la pensée ? Les actes me l’apprennent. Qu’un homme soit surpris en flagrant délit de vol, d’homicide, d’adultère, sans voir ses pensées dans son coeur, on les connaît par ses actes. Il est beaucoup de pensées qui demeurent dans notre intérieur; mais il en est beaucoup qui passent dans nos oeuvres, et qui deviennent évidentes pour les hommes. Pour ces hommes qui ont brisé avec le Christ les liens de la charité, quand ils n’étaient corrompus qu’à l’intérieur, Dieu seul les connaissait. Mais l’épreuve est survenue, les a séparés et a montré aux hommes ce qui n’était connu que de Dieu. Ou ne juge du fruit que par les oeuvres. De là cette parole de l’Evangile «Vous les connaîtrez à leurs fruits 3». Ainsi disait le Seigneur, à propos de ceux qui revêtent la peau des brebis, et qui ne sont à l’intérieur que des loups ravissants; et de peur que l’humaine fragilité ne nous empêche de reconnaître le loup sous la peau d’une brebis, le Sauveur ajoute : « Vous les « connaîtrez à leurs fruits ». Nous cherchons
1. Ps. VI, 8. — 2. Id. XCV, 1. — 3. Matth. VII, 16.
le fruit de la charité, et nous trouvons les épines de la division. « Vous les connaîtrez à leurs fruits ». Leur cantique est donc l’ancien, chantons le cantique nouveau. Nous vous l’avons dit déjà, mes frères, toute la terre chante le nouveau cantique. Quiconque ne chante point le nouveau cantique avec toute la terre, pourra chanter ce qu’il voudra, sa langue pourra proférer l’Alleluia; qu’il le chante, et le jour et la nuit, mes oreilles ne s’arrêteront point au bruit de ses chants, je m’arrêterai à ses oeuvres. Que j’interroge l’un d’eux, que je lui dise : Quel est ton chant ? Alleluia, me répond-il. Que signifie Alleluia ? Louez le Seigneur. Viens, louons le Seigneur ensemble. Si tu loues le Seigneur, moi aussi je loue le Seigneur; pourquoi serions-nous en désaccord ? La charité loue le Seigneur, la discorde lui jette le blasphème.
3. Et voulez-vous savoir où vous devez chanter ce nouveau cantique ? Voyez où s’accomplit et comment s’accomplit ce que va dire le Psalmiste; voyez si c’est dans toute la terre, ou seulement dans une partie du monde, et vous jugerez mieux ensuite à qui appartient le nouveau cantique. Vous savez déjà ce que je viens de citer d’un autre psaume: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau ». Et pour vous montrer qu’il y a dans ce cantique nouveau un fruit de la charité et de l’unité, le Prophète ajoute : « Que toute la terre chante au Seigneur». Que nul ne se sépare, que nul ne se divise; situ es froment, supporte la paille jusqu’à ce qtl’elle soit vannée. Pourquoi veux-tu sortir de l’aire? Fusses-tu le plus noble froment, si tu es en dehors de l’aire, les oiseaux te trouveront et t’amasseront 1. Ajoute à cela que sortir de l’aire et t’envoler prouve que tu n’es que paille, et à cause de cette légèreté, le vent est venu t’enlever de dessous les pieds des boeufs. Ceux, au contraire, qui sont le bon grain, souffrent qu’on les foule: ils se réjouis. sent d’être le froment, gémissent parmi la paille, attendent celui qui doit vanner, qu’ils regardent comme le Rédempteur. « Chantez au Seigneur un nouveau cantique; sa louange est dans l’Eglise des saints ». Or, cette Eglise des saints est l’Eglise du froment répandu dans le monde entier, et semé dans le champ du Seigneur qui est le monde
1. Matth. III, 12.
300
comme nous l’expose Jésus-Christ, quand il nous dit, à propos du semeur, « qu’un homme sema du bon grain dans son champ, et que l’ennemi vint et y sema de l’ivraie; et les serviteurs dirent au père de famille: N’avez-vous pas semé de bon grain dans votre champ? d’où vient donc qu’il y a de l’ivraie? Il répondit: C’est l’ennemi qui a fait cela ». Ils voulaient cueillir l’ivraie, mais il les en empêcha en disant: « Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : « Cueillez tout d’abord l’ivraie, et liez-la en bottes, pour la brûler; quant au froment, mettez-le en réserve sur mon grenier ». Les disciples lui demandèrent ensuite : « Exposez -nous le sens de cette parabole de l’ivraie». Il leur en expliqua toutes les parties, afin que nul n’attribue à ses propres lumières l’intelligence qu’il en peut avoir, mais bien à ce Maître céleste qui l’a exposée. Que nul ne vienne dire qu’il l’a expliquée comme il l’a voulu. Si le Seigneur eût expliqué la parabole d’un Prophète, quand lui-même disait par leur bouche tout ce qu’ils disaient, qui oserait dire qu’il ne devait point donner lui-même cette explication? A plus forte raison, quand il donne le sens d’une parabole que lui-même a proposée, qui oserait contredire une vérité aussi évidente? En expliquant cette parabole, le Sauveur nous dit donc : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’Homme », se désignant ainsi lui-même. « Le bon grain, ce sont les fils du royaume », c’est-à-dire l’assemblée des saints; « l’ivraie, ce sont les fils de l’iniquité. Le champ, c’est le monde 1 ». Or, voyez, mes frères, que le bon grain est semé dans le monde entier, et que dans le monde entier il y a de l’ivraie. N’y a-t-il dans une partie que le bon grain, et que l’ivraie dans l’autre partie? Nullement; partout est le bon grain, et partout est le froment. Le champ du Seigneur c’est le monde, et non l’Afrique seulement. Il n’en est point de ce champ du Seigneur comme des autres terres, dont les unes, comme la Gétulie, rapportent soixante et cent pour un; les autres, comme la Numidie, seulement dix pour un. Partout Dieu récolte cent pour un , ou soixante, ou trente ; vois seulement ce que tu veux être, situ prétends être ce grain que récolte le Seigneur. Cette Assemblée des saints
1. Matth. XIII, 21-38.
est donc I’Eglise catholique; et l’Assemblée des saints ne saurait être l’Eglise des hérétiques. Cette Eglise des saints est celle que Dieu a prédite avant qu’elle fût visible, et qu’il veut rendre visible en la mettant sous nos yeux. L’Eglise des saints était jadis dans les livres, aujourd’hui elle est dans les nations : jadis on lisait seulement que l’Eglise des saints existerait, aujourd’hui on le lit encore, et, de plus, on voit qu’elle existe. On croyait en elle quand elle n’existait que dans les livres, aujourd’hui qu’on la voit, on lui résiste. « Sa louange est dans l’assemblée des saints».
4. « Qu’Israël tressaille dans celui qui l’a fait 1». Que veut dire Israël? Celui qui voit Dieu, c’est le sens que l’on donne à Israël. Que celui qui voit Dieu tressaille donc dans ce Dieu qui l’a fait. Pourquoi donc, mes frères, disons-nous que nous appartenons à l’Eglise des saints? est-ce que nous voyons Dieu dès cette vie? Et si nous ne le voyons pas, comment sommes-nous Israël? Il est une vue de Dieu propre à cette vie, et une autre vue pour la vie à venir. Ici-bas nous voyons par la foi ; dans la vie future nous verrons face à face. Croire c’est voir, aimer c’est voir. Que voyons-nous? Dieu. Où est Dieu? Interroge saint Jean: « Dieu est charités », nous dit-il. Bénissons dès lors son saint nom, et réjouissons-nous en Dieu, si nous nous réjouissons dans la charité. Qu’un homme ait la charité, et dès lors l’enverrons-nous bien loin pourvoir Dieu? Qu’il entre seulement dans sa conscience, et il y trouve Dieu. Mais si la charité n’est point dans son coeur, Dieu non plus n’y est pas, tandis qu’il y est si la charité s’y rencontre. Un homme voudrait peut-être voir Dieu assis dans le ciel; qu’il ait la charité et Dieu habitera en lui comme dans le ciel. Soyons donc Israël, et réjouissons-nous en celui qui nous a faits. « Qu’Israël tressaille en celui qui l’a fait ». Oui, qu’il se réjouisse dans celui qui l’a fait, et non point dans Anus, non point dans Donat, non point dans Cécilien, non point dans Proculien, non point dans Augustin. Qu’il tressaille dans celui qui l’a fait. Loin de nous, mes frères, de nous faire valoir auprès de vous; c’est Dieu que nous vous recommandons, parce que nous vous recommandons à Dieu. Comment faire valoir Dieu auprès de vous? En vous
1. Ps. CXLIX, 2. — 3. I Jean, IV, 16.
301
recommandant de l’aimer pour votre propre avantage, et non pour le sien; car ne point l’aimer serait nuisible pour vous et non pour lui. Dieu, en effet, n’en aura pas moins la divinité, quand l’homme n’aurait point pour lui la charité. C’est toi qui trouves ton avantage en Dieu, et non Dieu en toi; et néanmoins le premier 1, et avant que nous l’eussions aimé, il nous a aimés jusqu’à envoyer son Fils unique à la mort pour nous 2. Celui qui nous a faits a voulu être fait parmi nous. Comment nous a-t-il faits ? « Tout a été fait par lui, et sans lui rien n’a été fait 3 ». Comment a-t-il été fait parmi nous? « Et le Verbe s’est fait chair, et a demeuré parmi nous 4 ». C’est donc en lui que nous devons nous réjouir. Que nul ne s’arroge ce qui vient de Dieu seul; c’est de lui que nous vient la joie qui fait notre bonheur. « Qu’Israël se réjouisse en celui qui l’a fait ».
5. « Et que les fils de Sion tressaillent dans leur roi». Cet Israël, ce sont les enfants de l’Eglise. Car Sion fut en effet une ville qui tomba: et dans ses restes habitaient quelques saints pour un temps; mais il est une véritable Sion, une véritable Jérusalem, car Sion est la même que cette Jérusalem qui subsistera éternellement dans le ciel, et qui est notre mère 5. C’est elle qui nous a engendrés, elle qui est l’Eglise des saints, en partie dans l’exil, mais en bien plus grande partie dans le ciel. Cette partie qui est dans le ciel fait le bonheur des anges, et la partie qui est exilée en ce bas inonde, fait l’espérance des justes. C’est de l’une qu’il a été dit « Gloire à Dieu au plus haut des cieux» ; et de l’autre: « Et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 6 ». Que ceux donc qui gémissent en cette vie, qui aspirent à cette patrie céleste, s’élancent par l’amour, et non des pieds du corps, sans chercher des vaisseaux, qu’ils se pourvoient d’ailes, des deux ailes de la charité. Quelles sont les deux ailes de la charité? L’amour de Dieu et l’amour du prochain 7. Nous sommes en effet dans l’exil,dans les soupirs, dans les gémissements. Voilà qu’il nous est venu des lettres de la patrie, et nous vous en donnons lecture.
6. « Qu’Israël se réjouisse dans Celui qui l’a fait, que les fils de Sion tressaillent dans leur Roi». Dire « qui l’a fait» revient à dire leur
1. I Jean, IV, 19. — 2. Id. III,16.— 3. Id. I, 3.— 4. Id. 14.— 5. Gal. IV, 26. — 6. Luc, II, 14. — 7. Matth. XXII, 40.
« roi »; de même que « Israël » ne dit autre chose que « fils de Sion ». Se réjouir en celui qui l’a fait, c’est se réjouir en son roi. C’est le Fils de Dieu qui vous a faits et qui a été fait parmi nous. Il est le roi qui nous gouverne, parce qu’il est le créateur qui nous a faits. Et celui par qui nous avons été faits, est aussi celui par qui nous sommes conduits; et nous sommes chrétiens parce qu’il est Christ; or, il est appelé Christ à cause du chrême ou de l’onction. Les rois 1 recevaient l’onction aussi bien que les prêtres 2; et celui-ci a reçu l’onction de roi, de prêtre; roi, il a combattu pour nous, et prêtre, il s’est offert pour nous. Eu combattant pour nous, il a paru vaincu, bien qu’il fût vainqueur en réalité. Car il a été cloué à la croix et de cette croix qui était son gibet, il a vaincu le diable, et est devenu notre roi. Comment donc est-il prêtre? Parce qu’il s’est offert pour nous. Donnez au prêtre de quoi offrir. Mais, hélas! où l’homme trouvera-t-il une victime pure qu’il puisse offrir? Quelle victime? Que peut offrir de pur un pécheur? Homme d’iniquité, impie, tout ce que tu offres est impur, et il faut offrir pour toi une hostie sans tache. Cherche en toi de quoi offrir, tu ne trouveras rien. Cherche ce que tu offrirais de toi-même : ni béliers, ni boucs, ni taureaux ne sont agréables à Dieu. Tout lui appartient quand même tu n’offrirais rien. Offre-lui donc une hostie pure. Mais tu es pécheur, tu es impie, ta conscience est souillée, Peut-être qu’une fois purifié, tu pourras offrir à Dieu une hostie pure; mais pour devenir pur, il faut offrir une victime pour toi. Que vas-tu donc offrir, afin d’être pur? Et situ es pur, tu pourras offrir une hostie pure. Que le prêtre sans tache s’offre donc lui-même afin de te purifier. C’est là ce qu’a fait le Christ. Il n’a trouvé dans les hommes rien de pur qu’il pût offrir pour les hommes, et il s’est offert comme une victime sans tache. Bienheureuse victime, véritable victime, victime sans tache. Ce n’est donc point ce qu’il a pris en nous qu’il a offert, ou plutôt il a offert ce qu’il tenait de nous, mais il l’a offert purifié. Car c’est cette même chair qu’il tenait de nous qu’il a bien voulu offrir. Mais où l’avait-il prise? Dans le sein de la Vierge Marie, afin d’offrir cette chair pure, pour ceux qui étaient impurs. IL est donc roi, il est prêtre, mettons en lui notre joie.
1. I Rois, X, 1; XVI, 13. — 2. Exod. XXX, 30.
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7. « Qu’ils chantent son nom en choeur 1 ». Que signifient ces choeurs? Il en est beaucoup pour connaître ces choeurs, et comme nous parlons dans une ville, tous les connaissent. On appelle choeur l’accord de plusieurs voix. Si nous chantons en choeur, chantons en accord. Dans un concert, toute voix discordante blesse l’oreille et trouble le choeur. Mais si un ton de voix en désaccord trouble ainsi un concert, que fera l’hérésie discordante au milieu de ceux qui louent le Seigneur? Or, le concert du Christ, c’est le monde entier, et ce concert du Christ résonne de l’Orient et de l’Occident. Voyons si le choeur du Christ a une telle étendue. Il est dit dans un autre psaume: « Du lever du soleil à son coucher, louez le nom du Seigneur 2. Qu’ils chantent son nom en chœur ».
8. « Qu’ils chantent ses louanges au son du tambour et du psaltérion ». Pourquoi choisir ici le tambour et le psaltérion? Afin qu’on ne loue pas Dieu de la voix seulement, mais aussi par les oeuvres. Chanter sur le tambour ou sur le psaltérion, c’est joindre la main àla voix. De même pour toi, lorsque tu chantes l’Alleluia, si ta main donne le pain à celui qui a faim, revêt celui qui est nu, donne l’hospitalité à l’étranger, alors ta voix n’est point seule pour chanter, ta main chante aussi, l’action est en accord avec les paroles. Tu as pris la harpe en main, et les doigts et la langue sont en harmonie. Ne passons pas sous silence la signification mystérieuse du tambour et du psaltérion. Le tambour est formé d’une peau tendue, le psaltérion de cordes tendues aussi. L’un et l’autre de ces instruments désignent la chair crucifiée. Il chantait admirablement sur le tambour et sur le psaltérion, celui qui disait: « Le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde 3 ». Or, il l’engage à prendre le psaltérion et le tambour, celui qui aime le cantique nouveau, et qui te donne cette leçon: « Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive 4 ». Qu’il ne quitte point le psaltérion, ne quitte point le tambour, qu’il s’étende sur le bois et dessèche la convoitise de la chair. Plus les cordes sont tendues, plus le son en est aigu. Que dit saint Paul, afin de
1. Ps. CXLIX, 3. — 2. Id. CXII, 3. — 3. Gal. VI, 14. — 4. Matth. XVI, 24.
rendre un son plus aigu sur le psaltérion? « J’oublie ce qui est en arrière, je m’étends vers ce qui est devant moi, poursuivant la palme de la vocation éternelle 1 ». L’Apôtre s’étendait pour ainsi dire, et sous le doigt du Christ il rendait le son harmonieux de la vérité. « Chantez ses louanges sur le psaltérion et sur le tambour ».
9. « Parce que le Seigneur a traité son peuple favorablement ».Quel!e plus grande faveur que de mourir pour les impies? Quelle plus grande faveur que d’effacer par un sang juste l’arrêt qui condamne le pécheur? Quelle plus grande faveur que de dire : je ne considère plus ce que vous avez été, soyez ce que vous n’étiez pas? « Le Seigneur a comblé de faveurs son peuple », par la rémission des péchés, par la promesse de la vie éternelle : il le comble de faveurs en rappelant celui qui s’éloigne, en soutenant celui qui combat, en couronnant celui qui triomphe. « Il a comblé son peuple de faveurs, et il glorifiera les humbles par le salut ». Il est vrai que les orgueilleux se glorifient aussi, mais ce n’est point par le salut. Les humbles s’élèvent donc pour le salut, les orgueilleux pour la mort, c’est-à-dire que les orgueilleux s’élèvent et que le Seigneur les humilie, que les humbles s’humilient et que Dieu les élève. « Il glorifie les humbles pour leur salut ».
10. « Les saints tressailliront dans la gloire 2». Je voudrais vous dire un mot de la gloire des saints, redoublez d’attention. Il n’est personne, en effet, qui n’aime la gloire. Cette gloire mène des insensés, qu’on appelle gloire populaire, a ses charmes qui nous trompent; chacun s’éprend de ces louanges futiles des hommes au point de vouloir vivre de manière à mériter les applaudissements, peu importe d’où ils lui viennent et de quelle manière. De là ces hommes pris de vertige, enflés d’orgueil, vides à l’intérieur, bouffis extérieurement, qui perdent volontairement ce qu’ils possèdent, en le donnant à des comédiens, à des histrions, à des chasseurs, à des cochers. Quels dons! quelles dépenses! Consumer ainsi non seulement les richesses du patrimoine, mais les richesses de l’âme! Mais ils n’ont que du mépris pour le pauvre, parce que le peuple n’applaudit point quand il reçoit l’aumône; tandis qu’il applaudit quand on donne à un
1. Philipp. III, 13, 14. — 2. Ps. CXLIX, 5.
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chasseur. Ils ne donneront donc rien s’ils ne sont applaudis; que les fous applaudissent, et les voilà fous eux-mêmes; oui, tous également fous, et celui qui se donne en spectacle, et celui qui regarde, et celui qui donne. C’est bien cette gloire folle que condamne le Seigneur, qui est odieuse aux yeux du Tout-Puissant. Et toutefois, mes frères, le Christ ne laisse pas de faire aux siens ce reproche : J’ai moins reçu de vous que n’ont reçu des chasseurs, et pour leur donner, vous avez pris ce qui m’appartenait : « Pour moi, j’étais nu, et vous ne na’avez point revêtu ». Mais eux: « Quand, Seigneur, vous avons nous vu sans habits, et ne vous avons-nous point revêtu 1? » Mais lui : « Quand vous l’avez refusé au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez refusé». Mais tu n’as voulu revêtir que celui qui te plaît. En quoi donc le Christ a-t-il pu te déplaire? Tu veux revêtir un athlète, qui te fera rougir s’il est vaincu; tandis que le Christ n’est jamais vaincu; c’est lui qui a vaincu le diable, vaincu à la place, vaincu pour toi, vaincu en toi. Voilà le vainqueur que tu ne veux point revêtir. Pourquoi? Parce qu’on t’applaudit moins, parce qu’il y a moins de folles clameurs. De là vient, mes frères, que ceux qui se repaissent d’une telle joie n’ont rien dans la conscience. Comme ils épuisent leurs coffres, en donnant des vêtements, ils épuisent leur conscience, de manière à n’y rien conserver de précieux.
11. Quant aux saints qui tressaillent dans la gloire, il n’est point nécessaire que nous parlions de leur joie : écoutez seulement le verset qui suit : « Les saints tressailliront dans la gloire, leur allégresse éclatera dans le lieu du repos » ; non point dans les théâtres ou dans les amphithéâtres, non point dans les cirques, non point dans les folies, non point hors d’eux-mêmes; mais dans le lieu de leur repos. Qu’est-ce à dire, « dans le lieu de leur repos? » dans leurs coeurs. Ecoutez comme l’Apôtre se réjouit dans le lieu de son repos : « Toute notre gloire, la voici, le témoignage de notre conscience 2 ». Il est à craindre néanmoins que tel homme ne muette sa confiance en lui-même, et ne s’élève avec orgueil dans sa propre confiance. Chacun doit tressaillir avec crainte 3, parce que le don de Dieu qui fait sa joie ne vient point de ses propres mérites. Il en est beaucoup qui se
1. Matth.
XXIV, 43-45. — 2. II Cor. I, 12. — 3. Ps. II, 11.
complaisent en eux-mêmes, et se croient justes; or, voici contre eux une autre page des Ecritures: « Qui peut se glorifier de posséder la pureté du coeur; ou qui osera se vanter d’être exempt de péchés 1 ? » Il est donc une certaine manière de nous applaudir dans notre conscience, c’est quand tu reconnaîtras que ta joie est pure, que ton espérance est certaine, que ta charité est sans dissimulation. Mais comme il est en nous bien d’autres points capables d’offenser Dieu, bénis le Dieu qui t’a gratifié de ces vertus, et qui alors perfectionnera ce qu’il a commencé. Aussi, après avoir dit: « Ils tressailliront dans le lieu de leur repos », le Prophète semble craindre qu’ils ne mettent leur complaisance en eux-mêmes, et il ajoute aussitôt : « Les jubilations de Dieu seront dans leur bouche 2 ». Ils tressailliront dès lors dans leurs lits de repos, non point de manière à s’arroger le bien qui est en eux, mais de manière à louer celui de qui ils ont reçu d’être ce qu’ils sont, qui les appelle à être ce qu’ils ne sont point encore, de qui seul ils attendent la perfection, qu’ils remercient de ce qu’il a commencé en eux. « Les jubilations de Dieu seront dans leur bouche ». Voyez maintenant les saints, voyez leur gloire, voyez dans le monde entier, voyez que les jubilations de Dieu sont dans leur bouche.
12. « Et dans leurs mains des framées à deux tranchants ». On appelle framée ce que nous appelons vulgairement spatule. Il y a, en effet, des glaives qui n’ont qu’un tranchant : tels sont les sabres. Mais la framée, qui se nomme aussi espadon et spatule, est une épée à double tranchant et renferme un grand mystère. « Les framées qui sont dans leurs mains sont aiguisées des deux parts ». Par ces framées à deux tranchants nous entendons la parole de Dieu; or, cette framée est unique, mais on la met ici au pluriel, parce qu’il y a plusieurs langues et plusieurs bouches des saints. La parole de Dieu est donc un glaive à deux tranchants 3. Pourquoi deux tranchants? Parce qu’elle se prononce et sur les choses temporelles, et sur les choses éternelles parce qu’elle montre dans les unes et dans les autres qu’elle dit la vérité et qu’elle sépare du monde celui qu’elle frappe. N’est-ce point là ce glaive dont le Seigneur a dit : « Je ne suis point venu apporter la paix, mais
1. Prov. XX. 9. — 2. Ps. CXLIX, 6. — 3. Hébr. IV, 12.
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le glaive 1». Considère comme il est venu disjoindre , comme il est venu séparer. Il sépare les saints, il sépare les impies, il sépare de toi tout ce qui est un obstacle. Tel fils veut servir Dieu, son père l’en empêche vient le glaive de Dieu, vient la parole de Dieu, qui sépare le fils du père. Telle fille veut, sa mère ne veut point, le glaive les sépare mutuellement. Telle bru veut, sa belle-mère ne veut point, apportez le glaive à deux tranchants, qu’il vous donne des promesses pour la vie présente, et des promesses pour la vie éternelle, le soulagement par les biens de la terre, la jouissance des biens de l’éternité. Voilà le glaive tranchant des deux côtés, promettant les biens du temps elles biens de l’éternité. En quoi nous a-t-il trompés? L’Eglise de Dieu n’était-elle point jadis dans le monde entier ? Elle y est maintenant. Autrefois on la lisait dans les livres, on ne la voyait pas : on la voit aujourd’hui, comme on la lit dans les promesses. Tout ce qui nous est promis selon le temps regarde l’un des tranchants du glaive ; tout ce qui est de l’éternité regarde l’autre tranchant. Tu as donc l’espérance des biens futurs, comme tu as la consolation dans les biens présents, ne te laisse point aller à celui qui veut te retirer de Dieu; ni père, ni mère, ni soeur, ni épouse, ni ami, que nul ne te retire de Dieu ; et alors le glaive à deux tranchants te sera avantageux. C’est pour ton bien qu’il te sépare, et t’attacher trop serait ton mal. Notre-Seigneur est donc venu avec un glaive à double tranchant, promettant les biens éternels, accomplissant les promesses temporelles. De là viennent en effet, ce que nous appelons les deux Testaments. Qu’étaient donc « ces framées à deux tranchants, dans leurs mains? » Les deux Testaments sont un glaive à double tranchant. L’Ancien promet des biens terrestres, le Nouveau des biens éternels. Dans l’un et dans l’autre s’est vérifiée cette parole de Dieu : « comme un glaive à double tranchant ». Pourquoi est-il entre les mains, et non sur la langue? « Entre leurs mains », est-il dit, « sont des framées à double tranchant ». Entre leurs «nains signifie en leur puissance. Ils ont donc reçu la parole de Dieu, afin de la prêcher, et où ils voulaient, et à qui ils voulaient, sans craindre aucune puissance, et sans mépriser la pauvreté. Ils avaient en main
1. Matth. X, 31.
ce glaive dont ils frappaient, et qu’ils tournaient, qu’ils faisaient vibrer où ils voulaient; tout cela était au pouvoir des prédicateurs. Si cette parole n’était en leur pouvoir, on pourrait dire : Comment cette parole est-elle un glaive à deux tranchants, et comment se trouve-t-il entre leurs mains? Si donc cette parole n’est point entre leurs mains, comment est-il écrit : « Voilà que la parole de Dieu fut entre les mains du prophète Aggée 1? »Est-ce à dire, mes frères, que Dieu écrivit sa parole sur les doigts de ce Prophète? Que signifie dès lors entre ses mains? C’est-à-dire que la puissance lui fut donnée de prêcher la parole de Dieu. Enfin nous pourrions entendre encore d’une autre façon entre ses mains; car prêcher la parole de Dieu c’est l’avoir sur la langue, et l’écrire c’est l’avoir dans ses mains. « Et des glaives à double tranchant dans leurs mains ».
13. Vous voyez dès à présent, mes frères, comment les saints sont armés ; considérez aussi leurs exploits sacrés, leurs glorieux combats. Car s’il y a un général, il y a des soldats; s’il y a des soldats, il y a des ennemis ; s’il y a une guerre, il faut une victoire. Or, qu’ont fait ceux-ci avec les glaives à deux tranchants entre leurs mains ? C’était « pour tirer vengeance des nations 2 ». Voyez si les nations n’ont pas subi cette vengeance. Elle s’exerce chaque jour ; et c’est ce que nous faisons maintenant en vous parlant. Voyez comment nous taillons en pièces les nations de Babylone. On lui rend au double ce qu’elle a fait, selon cette parole : « Rendez-lui le double de ses victoires 3». Comment lui rendre au double, sinon parce que les saints tirent ces glaives à deux tranchants, et en foot des massacres, des meurtres, des séparations, et le paganisme s’éteint, et les idoles se brisent. Comment lui rendre au double? Pour elle, quand elle persécutait les chrétiens, elle tuait le corps, mais ne brisait pas Dieu ; maintenant on lui rend au double, puisque les païens s’éteignent et que les idoles sont brisées. Mais, diras-tu, comment sont tués les païens? Comment, sinon en devenant chrétiens? Je cherche le païen, et je ne le trouve plus, il est chrétien: donc le païen est mort en lui. S’ils ne sont tués de la sorte, comment fut-il dit à Pierre: « Tue et mange 4?» Comment donc mourut Saul le persécuteur, et comment se leva Paul
1. Aggée, I, 1. — 2. Ps. CXLIX, 7. — 3. Apoc. XVIII, 6.— 4. Act. X, 13.
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le prédicateur. Je cherche Saul persécuteur, et ne le trouve plus, il est tué 1. Par quoi ? Par le glaive à deux tranchants. Mais parce qu’il a été tué en lui-même, il a été vivifié dans le Christ ; aussi dit-il avec confiance : « Je vis, non pas moi, mais c’est le Christ qui vit en moi 2». Ce qui lui est arrivé, Dieu le fait aux autres par lui ; car devenu prédicateur, lui-même prit en main le glaive à deux tranchants pour « tirer vengeance des nations ». Et de peur qu’on ne représente des hommes frappés par le fer, du sang répandu, des chairs meurtries, le Prophète continue on disant : « Et réprimer les peuples ». Qu’est-ce que réprimer ? C’est corriger. Usez donc, mes frères, de ce glaive à deux tranchants, qu’il ne demeure point oisif, Dieu vous l’a donné pour en user à votre manière. Un homme tel que toi adore encore les idoles ? Parle ainsi à ton ami, si toutefois il en reste encore quelqu’un à qui tu puisses adresser ce langage: Un homme tel que toi, peux-tu abandonner Dieu qui t’a fait pour adorer une idole que tu as construite? L’ouvrier n’est-il point préférable à son ouvrage? Or, tu rougirais d’adorer l’ouvrier, et tu ne rougis point d’adorer ce qu’il fait? Que tôn ami rougisse, qu’il soit touché de componction, c’est une blessure que ton glaive a faite ; tu as frappé au coeur; il mourra pour revivre. Entre leurs mains, des glaives à double tranchant, pour se venger des nations, et «redresser les peuples».
14. « Afin de mettre leurs rois dans les chaînes, et leurs princes dans des liens de fer, pour exercer contre eux le jugement prescrit 3 ». Nous avons exposé sans peine commuent la framée nous fait tomber pour nous relever, nous sépare pour nous rassembler, nous blesse pour nous guérir, nous tue pour nous faire vivre. Mais que faire maintenant? Comment expliquer : « Pour mettre leurs rois dans les chaînes ?» Il faut donner des entraves aux rois des nations, et des chaînes à leurs princes et même des liens de fer. Redoublez d’attention pour savoir ce que vous savez déjà, car ces paroles que nous expliquons sont obscures à la vérité, mais ce que nous devons en dire n’est pas nouveau. Vous le savez déjà, et sans rien apprendre de nouveau, vous n’avez qu’à vous souvenir. Le dessein de Dieu en rendant obscurs quelques
1. Act. IX, 4. — 2. Gal. II, 20. — 3. Ps. CXLIX, 8, 9.
versets, est moins dé nous en faire tirer une leçon nouvelle, que de nous rappeler par ces obscurités ce que nous savons déjà. Nous savons que les rois sont devenus chrétiens, que les princes des peuples ont embrasé la foi. Il y en a aujourd’hui, il y en eut autrefois, il y en aura encore, et les glaives à deux tranchants sont toujours dans les mains des saints. Comment donc entendre que les rois sont chargés de chaînes, et de liens de fer? Votre charité sait déjà, et les leçons fréquentes de l’Eglise dont vous êtes nourris vous omit appris que « Dieu a choisi dans le monde ce qui est faible pour confondre ce qui est fort ; il a choisi ce qui est fou selon le monde pou r confondre ce qui est fort, et ce qui n’est rien comme ce qui est quelque chose, pour détruire ce qui est ». Voici cri effet ce que dit l’Apôtre : « Voyez, mes frères, ceux d’entre vous qui sont appelés; il en est peu de sages selon la chair, peu de puissants, peu de nobles ; mais Dieu a choisi ce qui est fou selon le monde, ce qui est infirme selon le monde, pour confondre ce qui est fort; Dieu a choisi ce qui est vil et méprisable, et ce qui n’est rien comme ce qui est quelque chose, pour détruire ce qui est 1». Jésus-Christ notre Dieu est venu pour le bien de tous ; mais il s’est servi d’un pêcheur pour le bien des empereurs, et non d’un empereur pour le bien d’un pêcheur ; et il a choisi des hommes sans aucune importance dans le monde. Il les a remplis de l’Esprit-Saint, leur a donné le glaive à double tranchant et leur a commandé de parcourir l’univers entier en prêchant l’Evangile 2. A l’instant le monde frémit de rage, le lion se leva contre l’agneau, et l’agneau fut plus fort que le lion. Le lion sévit et fut vaincu, l’agneau souffrit et fut vainqueur. Pénétrés de crainte, les hommes se convertirent au Christ, et les rois et les grands du monde s’étonnèrent à la vue des miracles, se troublèrent à l’accomplissement des prophéties, et virent avec stupeur le genre humain accourir au seul nom du Christ. Que faire alors? Beaucoup renoncèrent à toute grandeur, laissèrent leurs palais, et distribuèrent leurs biens aux pauvres pour courir à la perfection. Car le Seigneur disait à l’un de ces imparfaits: « Si vous voulez être parfait, allez vendre ce que vous possédez et en donnez le bien aux pauvres, puis venez
1. I Cor. I, 26-28. — 2. Matth. XXVIII, 19.
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et suivez-moi, et vous aurez un trésor dans le ciel 1 ». Voilà ce qu’ont fait plusieurs grands du monde; mais ils n’ont abjuré toute grandeur mondaine, que pour embrasser la pauvreté d’ici-bas et la noblesse du Christ. D’autres, et en grand nombre, conservent leur noblesse, conservent la puissance royale, et n’en sont pas moins chrétiens. Ils sont alors comme dans les entraves, et dans les chaînes de fer. Comment cela ? Ils se sont imposé des liens, liens de la sagesse, liens de la parole de Dieu, jour s’interdire tout ce qui est illicite.
15. Pourquoi donc des liens de fer, non des chaînes d’or? Tant qu’il y a crainte, ils sont de fer ; qu’il y ait amour et ils seront d’or. Que votre charité veuille bien m’écouter. Vous venez d’entendre ces paroles de saint Jean: « La crainte n’est point dans la charité, mais la charité parfaite bannit toute crainte, parce que la crainte contient une peine 2». Voilà le lien de fer. Et néanmoins, si l’homme ne commence à servir Dieu par crainte, il n’arrive pas à l’amour. « Craindre Dieu est le commencement de la sagesse 3 ». La sagesse commence donc par les liens de fer pour arriver au collier d’or; car il est dit : « Mets ton cou dans son collier d’or 4 ». Mais tu n’arriveras point à ce collier d’or, si tout d’abord tu ne mets tes pieds dans ses chaînes de fer. A commencer par la crainte, on finit par la sagesse. Combien en est-il qui n’osent faire le mal, parce qu’ils craignent l’enfer, parce qu’ils redoutent les tourments, et non parce qu’ils aiment la justice? Qu’on leur promette l’impunité, qu’on leur dise: Faites en pleine sécurité ce qu’il vous plaira; et alors ils se jetteront avec frénésie dans tous les crimes. Ce qui serait plus vrai des rois et des princes, à qui l’on ne saurait dire facilement:
Qu’avez-vous fait ? Pour l’homme pauvre, en effet, quand même il ne craindrait pas Dieu, comme il n’a nulle force, nulle puissance pour échapper au supplice qu’il a pu mériter, il s’abstient par la crainte des hommes, sinon par la crainte de Dieu. Quant aux puissants du monde, aux rois, aux grands, qu’ont-ils à craindre, s’ils ne craignent Dieu ? Mais on leur prêche, on les frappe du glaive à double tranchant ; on leur dit qu’il est un Dieu, pour mettre les uns à sa droite, les autres à sa gauche, pour dire à ceux de gauche : « Allez
1. Matth. XIX, 21. — 2. I Jean, IV, 18. — 3. Ps. CX, 10. — 4. Eccli. VI, 25.
au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges 1 ». Sans aimer encore la justice, ils redoutent le châtiment, et la crainte du châtiment devient une entrave, et ces liens de fer les redressent. Voilà que vient à nous quelque grand du monde, qui aura reçu quel. ques outrages de sa femme, ou qui en aura convoité une plus belle, une plus riche; il voudrait se séparer de sa femme et n’ose le faire. Il entend un serviteur de Dieu, il entend le Prophète, il entend l’Apôtre, et il s’abstient: il entend celui qui tient en main le glaive à deux tranchants, qui lui dit : Arrête, cela n’est point permis, Dieu ne te permet point de quitter ta femme, si ce n’est pour cause d’adultère 2. Voilà ce qu’il entend, et la crainte le retient. Son pied trop léger chancelait déjà, il est retenu par les entraves. « Voilà une chaîne de fer, la crainte de Dieu ». On lui dit : Dieu te damnera, si tu le fais; il est souverain juge de tous, il entend les gémissements de ton épouse, et tu seras coupable à ses yeux. Le voilà entre l’amorce de la convoitise, et la crainte du châtiment. Il eût -cédé à ses coupables désirs, s’il n’eût été retenu par sa chaîne de fer. Mais plus encore, Voilà cet homme qui nous dit: Je veux vivre dans la continence, je ne veux plus d’épouse. Impossible. Que faire, situ le veux, quand ta femme ne le veut point? Ta continence doit-elle donc la jeter dans l’adultère? Car elle est adultère, si de ton vivant elle passe à un autre. Or, Dieu vomis empêche de compenser un si grand mal par un lei gain. Rends le devoir, et si tu ne l’exiges point, tu n’es pas moins tenu de le rendre. Dieu te tiendra compte comme d’un acte de sainteté parfaite, situ rends à ton épouse le devoir sans l’exiger d’elle. Tu crains et tu ne le fais pas, tu secoues tes chaînes ; mais elles sont des chaînes de fer, écoute bien : « Es-tu lié à une femme? ne cherche pas à te délier 3 ». Voilà une chaîne dure, une chaîne de fer. Une parole du Seigneur va nous montrer aussi que c’est un lien de fer. Ecoutez cette parole, ô jeunes gens, oui ce- sont des liens de fer, n’y engagez pas vos pieds; si vous les y engagez, vous vous trouverez à l’étroit dans ces entraves. Le mains de l’évêque viennent encore les resserrer davantage. N’est-ce pas l’Eglise que fuient les prisonniers, et dans l’Eglise ils recouvrent la liberté? On y voit venir des maris
1.Matth.
XXV, 41. — 2. Id. V, 22. — 3. I Cor. VII, 3, 27, 39.
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qui voudraient laisser leurs épouses; mais on resserre leurs chaînes, on ne les brise jamais:
« Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a joint 1 ». Mais ces chaînes sont dures. Qui l’ignore? Les Apôtres ont déploré cette dureté en s’écriant : « Si telle est la condition de l’homme avec sa femme, il n’est pas avantageux de se marier 2 ». Si ces chaînes sont de fer, il n’est pas besoin d’y engager ses pieds. Et le Seigneur : « Tous n’entendent pas cette parole; que celui qui peut entendre, entende 3». Es-tu lié à une femme? ne cherche pas à te délier, parce que ces liens sont de fer. N’es-tu pas lié à une femme? ne cherche pas d’épouse 4; ne t’engage pas dans des entraves de fer.
16. « Afin d’accomplir sur eux le jugement
1. Matth.
XIX, 6. — 2. Id. 10. — 3. Id. 11. — 4. I Cor, VII, 27.
prescrit». C’est là le jugement que les saints accomplissent dans toutes les nations. Pourquoi « prescrit?» Parce que tout cela fut prédit autrefois, et s’accomplit maintenant. On fait maintenant ce qu’on lisait jadis, et qu’on ne sait pas. Le Prophète conclut aussi : « Telle est la gloire que Dieu destine à tous les saints ». C’est ainsi que les saints agissent dans le monde entier, parmi les nations, ainsi qu’ils sont élevés en gloire, ainsi qu’ils chantent le Seigneur par leurs voix, ainsi qu’ils tressaillent dans leurs lits de repos, ainsi qu’ils tressaillent dans leur gloire, ainsi qu’ils sont élevés dans leur salut, ainsi qu’ils chantent le cantique nouveau, ainsi qu’ils chantent l’alléluia, de la voix, du coeur et par leur vie. Ainsi Soit Il.
LA LOUANGE DE DIEU DANS SES SAINTS.
Les psaumes sont au nombre de cent-cinquante; or, ce chiffre, dans l’ordre des unités, donne quinze formé de sept et de huit. Sept nous rappelle la semaine sabbatique de l’Ancien Testament, et le huitième jour est celui de la résurrection, ou du Nouveau Testament. Cinquante se compose d’une semaine de semaines, plus l’unité, et ce fut le cinquantième jour après la résurrection que descendit l’Esprit-Saint, désigné par le nombre sept. Les cent cinquante-trois poissons nous montreraient dans trois le diviseur de cinquante. En décomposant dix-sept en autant de nombres que l’on additionne ensemble on arrive à cent cinquante-trois. Or, dix-sept est composé de dix, le décalogue, et de sept, la figure du Saint-Esprit. La division en cinq livres est peu fondée. Cette parole : « Il est écrit au commencement du livre », désignerait ou le livre des Ecritures, au commencement duquel nous lisons : « Ils seront deux dans une même chair », mystère du Christ et de l’Eglise ; ou le livre des Psaumes, dont le premier regarde le Christ. La division en trois livres de cinquante psaumes chacun, nous montre la pénitence dans le cinquantième psaume, la miséricorde et la justice dans le centième, et la louange de Dieu dans ses saints, c’est le psaume cent cinquantième. C’est la voie du ciel, puisque Dieu nous appelle par la pénitence, nous justifie par la miséricorde, puis nous admet dans la vie éternelle pour chanter ses louanges.
Les saints en qui Dieu est glorifié, sont la justice, la puissance, et la grandeur de Dieu, en ce sens qu’ils font connaître ces divins attributs. Louer Dieu avec la flûte, c’est le louer d’une manière éclatante; sur les instruments à cordes, par les bouses oeuvres; sur le tambour, dans la mortification de la chair; sur les cymbales, dans les louanges des saints qui rejaillissent sur Dieu. Les trois genres de musique se retrouvent dans les saints.
1. Bien que Dieu ne m’ait point encore fait la grâce de me révéler tous les grands mystères que me paraît contenir l’ordre des psaumes; bien que la faiblesse de mon esprit n’en ait point pénétré toute la profondeur; néanmoins, comme ils sont renfermés dans le nombre de cent cinquante, ce nombre nous insinue quelque mystère que je voudrais vous exposer sans témérité et selon qu’il plaira à Dieu de me secourir. D’abord le nombre quinze est multiple de cent cinquante (car dans l’ordre des unités, il est le même que cent cinquante dans l’ordre des dizaines, puisque quinze multiplié par dix donne cent cinquante : le même que mille cinq cents dans l’ordre des centaines, ou quinze (308) multiplié par cent; le même que quinze mille dans l’ordre des mille, ou quinze multiplié par mille), le nombre de quinze nous marque donc l’accord des deux Testaments. Dans l’un, en effet, l’on observe le sabbat au jour du repos 1; dans l’autre, le dimanche, qui signifie jour de résurrection. Or, le sabbat est le septième jour; le dimanche qui vient après le septième jour, que peut-il être sinon le huitième, et en même temps le premier? On l’appelle aussi le premier jour du sabbat 2, de manière à compter ensuite le second, le troisième, et ainsi de suite jusqu’au septième qui est le sabbat. Mais à partir du dimanche, jusqu’au dimanche, nous nous trouvons au huitième jour, auquel fut révélé ce Nouveau Testament qui était caché dans l‘Ancien, sous les promesses terrestres. Or, sept et huit font quinze. Tel est le nombre des psaumes appelés Cantiques des degrés, parce que tel était le nombre des degrés du temple. Le nombre de cinquante renferme aussi en lui-même un grand mystère, puisqu’il se compose d’une semaine de semaines, auxquelles on ajoute l’unité qui serait comme le huitième et formerait cinquante; sept fois sept font en effet quarante-neuf, et nous avons cinquante en y ajoutant l’unité. Or, ce nombre de cinquante a une signification tellement mystérieuse, q ne ce fut le cinquantième jour après la résurrection du Christ, que le Saint-Esprit descendit sur les disciples assemblés en son nom 3. De plus, l’Esprit- Saint est désigné par le nombre sept dans les Ecritures, soit dans Isaïe, soit dans l’Apocalypse, où nous trouvons clairement les sept esprits de Dieu, à cause des sept opérations de ce même Esprit. Le prophète lsaïe nous parle ainsi de ces sept opérations « L’Esprit de Dieu se reposera sur lui; Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, Esprit de crainte du Seigneur 4 ». Et pat cette crainte, il faut entendre la crainte chaste, qui demeure dans le siècle des siècles 5, Quant à la crainte servile, elle est bannie par la charité parfaite 6 : celle-ci nous affranchit de manière que nous ne fassions point de ces oeuvres serviles que proscrit le sabbat. Or, la charité est répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 7 . C’est donc l’Esprit-Saint que désigne le nombre sept.
1. Exod. XX, 10. — 2. Marc, XVI, 2. — 3. Act, II, 1 4. — 4. Isaï. XI, 2,3. — 5. Ps. XVII, 10. — 6. I Jean, IV, 18.— 7. Rom. V, 5.
Mais le Seigneur a lui-même divisé le nombre cinquante en quarante et en dix i; puisque c’est le quarantième jour après sa résurrection qu’il monta au ciel 2, puis dix jours après qu’il envoya le Saint-Esprit, désignant ainsi par le nombre quarante son passage en cette vie temporelle. Le nombre quatre est en effet le nombre qui prévaut dans quarante; or, il y a quatre parties dans le monde comme dans l’année, et en y ajoutant dix comme le denier qui doit récompenser les oeuvres de la loi, nous trouvons la figure de l’éternité. En multipliant cinquante par trois, et pour ainsi dire par la trinité, nous arrivons à cent cinquante, nombre qui n’est point sans raison celui de nos psaumes. Dans ce nombre de poissons pris dans les filets des Apôtres après la résurrection, l’Evangile ajoute le nombre de trois à celui de cent cinquante 3, pour nous montrer, ce semble, en combien de portions nous devons partager ce nombre de manière à trouver trois fois cinquante. On pourrait néanmoins trouver dans ce nombre une raison plus subtile et plus agréable, c’est-à-dire que si nous décomposons dix-sept, de manière que tom les nombres depuis un jusqu’à dix-sept soient additionnés ensemble, nous arrivons encore à ce nombre de cent cinquante trois. Or, le nombre dix désigne la loi, et celui de sept désigne la grâce; puisque la loi n’est accomplie que par la charité répandue dans nos coeurs par ce même Esprit que représente le nombre sept.
2. Quant à ceux qui ont divisé les psaumes en cinq livres, ils ont suivi en cela l’indication des psaumes qui finissent par ces mots: Fiat, fiat 4. Mais quand j’ai voulu pénétrer les raisons de cette division, je n’ai pu y par. venir; parce que ces cinq parties ne sont point égales entre elles, ni par la quantité de la matière, ni même par le nombre des psaumes, qui serait alors de trente. Et si chacun de ces cinq livres doit se terminer par fiat, fiat, on pourrait avec raison demander pourquoi le dernier de tous ne finit pas de même. Pour nous, conformément à l’autorité canonique des saintes Ecritures, où nous lisons: « Il est écrit dans le livre des Psaumes 3 », nous ne reconnaissons qu’un livre des psaumes. Je comprends que ce sentiment soit le
1. Act. II, 3. — 2. Id. 1. — 3. Jean, XXI, 11. — 4. Ps. XL, LXXI, LXXXVIII et CV. — 5. Act. I, 20.
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véritable, et comment l’autre pourrait l’être aussi, sans qu’il y eût contradiction. D’après la coutume des Ecritures des Hébreux, il est possible, en effet, qu’un livre divisé en plusieurs autres, ne soit regardé que comme un seul; ainsi on ne parle que d’une Eglise, bien qu’elle soit divisée en plusieurs Eglises, et d’un ciel unique, bien qu’il soit composé de plusieurs. Il n’est pas à croire qu’en disant : « Mon secours vient du Seigneur qui a fait le ciel et la terre 1», le Prophète ait voulu omettre un des cieux. Et quand l’Ecriture nous dit: « Dieu donna au firmament le nom de ciel 2 »; quand elle assure qu’il y a des eaux au-dessus du firmament, c’est-à-dire du ciel, elle ne ment point, bien qu’elle dise ailleurs: « Et que toutes les eaux qui sont par-dessus les cieux louent le Seigneur 3», sans dire au-dessus du ciel. On dit aussi: la terre, bien qu’elle soit composée de plusieurs, et chaque jour nous disons indifféremment orbis terrae, ou orbis terrarum, le globe de la terre, ou le globe des terres. Quoique, dans le langage ordinaire, cette expression : « Il est écrit dans le livre des Psaumes », semble dire qu’il n’y a qu’un seul livre, néanmoins on peut répondre que cette manière de parler:
« dans le livre des Psaumes », signifie dans l‘un des cinq livres. Mais cette manière de parler est tellement inusitée, ou du moins tellement rare, que ce texte : « Comme il est écrit dans le livre des Prophètes 4 », a fait croire que les douze Prophètes ne forment qu’un seul livre. Il en est encore qui ne regardent que comme un livre unique tous les livres de l’Ecriture, parce qu’ils forment une admirable et divine unité, et. que cette parole : « Il est écrit, au commencement du u livre, que je dois faire votre volonté », doit nous faire comprendre que le Père a créé le monde par le Fils, puisque cette création est placée au commencement de toute Ecriture dans le livre de la Genèse. Ou plutôt parce que cette parole paraît une prophétie, rapportant moins les faits que prédisant l’avenir, puisqu’il n’est pas dit « que j’aie fait », mais « afin que je fasse », ou que je fisse votre volonté »; et dès lors cette parole devrait se rapporter à une autre parole consignée aussi dans les premières lignes du même livre: « Ils seront deux dans la même
1. Ps. CXX, 2.— 2. Gen. I, 7, 8. — 3. Ps. CXLVIII, 4, 5. — 4. Act. VII, 42. — 5. Ps. XXXIX, 8.
chair 1» ; profond mystère, selon l’Apôtre, dans le Christ et dans l’Eglise 2. On pourrait
voir encore le livre des Psaumes désigné dans cette parole : « Au commencement du livre, il est écrit de moi que je fasse votre volonté ». Car on lit ensuite : « Mon Dieu, je l’ai voulu, votre loi est dans le milieu de mon coeur 3 ». Or, on voit une prophétie de Jésus-Christ dans le premier psaume placé à la tête du livre : « Bienheureux l’homme qui ne s’est point laissé aller au conseil des impies, qui ne s’est point arrêté dans le sentier des pécheurs, ni assis dans la chair de pestilence, mais dont la volonté s’affermit dans la loi du Seigneur, et qui méditera cette loi le jour et la nuit 4 ». Ce qui reviendrait à cette parole : « Mon Dieu, je l’ai voulu, et votre loi est au milieu de mon cœur ». Quant à cette autre parole : « J’ai annoncé votre justice dans une grande assemblée 5», elle se rapporte naturellement à celle-ci : « Ils seront deux dans une même chair 6».
3. Que l’on prenne dans l’un ou dans l’autre sens cette expression: « Au commencement du livre », ce livre des psaumes, divisé en trois parties, de cinquante chacune, me paraît marquer de grands mystères, si l’on consulte bien chaque psaume cinquantième. Je ne saurais croire, en effet, que ce soit sans raison que le cinquantième soit tira psaume de pénitence; le centième, de la miséricorde et de la justice; le cent cinquantième, de la louange de Dieu dans ses saints. Tulle est ers effet la voie que nous suivons, pour arriver à la vie éternelle et bienheureuse : d’abord la condamnation de nos péchés, ensuite la vie pure, en sorte que nous méritions par cette vie pure, et par la condamnation de nos fautes, la vie éternelle. C’est en effet d’après un arrêt profond de sa justice et de sa bonté, que Dieu a appelé ceux qu’il avait prédestinés, que ceux qu’il a appelés, il les a justifiés, et que ceux qu’il a justifiés, il les a glorifiés 7. Il est vrai, ce n’est point en nous-mêmes que s’est faite notre prédestination, mais eu lui-même et dans le secret de sa prescience. Pourtant, les trois autres faveurs, la vocation, la justification, et la vocation se font en nous. C’est la prédication de la pénitence qui nous appelle; car c’est ainsi que le Sauveur commence à prêcher son Evangile : « Faites
1. Gen II, 24. — 2. Ephés. V, 31, 32. — 3. Ps. XXXIX, 8-10. — 4. Id. I, I, 2.— 5. Id. XXXIX, 8-10.— 6. Gen. II, 25.— 7. Rom. VIII, 30.
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pénitence, car le royaume des cieux est proche 1 ». Nous sommes justifiés en invoquant la miséricorde, et en craignant le jugement; de là cette parole : « Seigneur, sauvez-moi en votre nom, et jugez-moi dans votre puissance 2 ». Or, il ne craint point d’être jugé, celui qui a tout d’abord obtenu d’être sauvé. Notre vocation nous fait renoncer au diable par la pénitence, afin de ne plus demeurer sous son joug; après la justification, nous sommes guéris par la miséricorde, afin de ne plus craindre le jugement; et une fois glorifiés, nous passons àla vie éternelle, pour louer Dieu sans fin. C’est là ce que signifie, je crois, cette parole du Sauveur: « Voilà que je chasse les démons, et fais des guérisons aujourd’hui et demain, et au troisième jour je serai mis à mort 3»; ce qu’il figura aussi dans les trois jours de sa passion, de son sommeil, et de son réveil. Car il fut crucifié, il fut enseveli, il ressuscita. Il triompha sur la croix des princes et des puissances, se reposa dans le sépulcre et s’élança à sa résurrection. De même la pénitence nous met à la croix, la justice au repos, la vie éternelle dans la gloire. La pénitence dit : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon la grandeur de votre miséricorde, et selon la multitude de vos bontés, effacez mes iniquités 4 ». Elle offre pour sacrifice à Dieu une âme brisée de douleur, un coeur contrit et humilié. C’est le Christ qui dit dans ses élus : « Seigneur, je chanterai votre miséricorde et votre jugement, je connaîtrai les voies de l’innocence quand vous viendrez à moi 5 ». C’est la miséricorde, en effet, qui nous aide à faire les oeuvres de justice, afin d’arriver en toute sécurité au jugement, dans lequel seront bannis de la cité de Dieu ceux qui commettent l’iniquité 6. Le verset qui termine le psaume que nous allons expliquer est le cri de la vie éternelle.
4. « Louez le Seigneur dans ses saints»; dans ceux qu’il a glorifiés. « Louez-le dans le firmament de sa puissance »; ou, comme d’autres ont traduit, « dans ses puissances ». « Louez-le selon ses infinies grandeurs 7 ». Toutes ces dénominations désignent les saints
de Dieu, selon cette parole de l’Apôtre : « Afin que nous devinssions en lui la justice de Dieu 8». Si donc ils sont la justice que
1. Matth. III, 2; IV, 17. — 2. Ps. LIII, 3.— 3. Luc, XIII, 32 — 4. Ps. L, 3.— 5. Id. C, 1; 2.— 6. Id. 8.— 7. Id. CL, 1, 2.— 8. II Cor. V, 21.
Dieu a opérée en eux, pourquoi ne seraient-ils pas aussi cette puissance que Dieu a exercée en eux, pour les ressusciter d’entre les morts? Car c’est dans la résurrection du Christ que sa puissance paraît avec le plus d’éclat; comme sa faiblesse parut en sa passion, ainsi que l’a dit l’Apôtre : « S’il a été crucifié selon la faiblesse de la chair, il est néanmoins vivant par la force de Dieu 1 ». Et ailleurs : « Afin » , dit-il, « que je connaisse Jésus-Christ, et la vertu de sa résurrection 2 ». Le Prophète a dit admirablement : « Dans le firmament de sa puissance ». C’est en effet le firmament de sa puissance de ne plus mourir, de n’être plus assujetti à la mort 3. Pourquoi ne pourrait-on appeler puissance de Dieu celle qu’il a déployée dans ses saints? Et même ce sont eux qui sont les puissances de Dieu, ainsi qu’il est écrit : « Nous sommes en lui la justice de Dieu 4». Quelle plus grande puissance que de régner éternellement, après avoir mis sous ses pieds tous ses ennemis? Pourquoi ses saints ne seraient-ils point aussi son infinie grandeur? Non point la grandeur qui le fait grand en lui-même, mais cette grandeur qui a fait la grandeur de tant de milliers de ses élus? De même, en effet, que l’on se fait une idée particulière de la justice 5, par laquelle Dieu est juste, on se fait une autre idée de celle qu’il forme en nous, afin que nous soyons sa justice.
5. Ces mêmes saints sont encore désignés dans tous ces instruments qui servent à la louange de Dieu. Ce que le Prophète a dit tout d’abord : « Louez le Seigneur dans ses saints », il le continue, en marquant les saints par différentes expressions.
6. « Louez-le au son de la flûte»; ce qui marque une louange éclatante. « Louez-le sur le psaltérion et sur la harpe 6». Le psaltérion fait résonner la louange de Dieu, par le haut de l’instrument, et la harpe le fait par le bas; c’est comme la louange dans les choses célestes, la louange dans les choses terrestres, comme le Dieu qui a fait le ciel et la terre. Déjà, en effet, dans un autre psaume, nous avons dit que le psaltérion a par le haut cette concavité sur laquelle on ajuste les cordes afin d’en tirer un son plus retentissant, tandis que dans la guitare cette concavité est en bas.
1. II Cor. XIII, 4. — 2. Philipp. III, 10. — 3. Rom. VI, 9, — 4. II Cor. V, 21.— 5. Dan. VII, 10.— 6. Ps. CL, 3.
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7. « Louez-le sur le tambour et au son des chœurs 1 ». Nous louons Dieu sur le tambour quand notre chair heureusement changée ne ressent plus rien de la faiblesse et de la corruption de la terre. On prend en effet pour le tambour une peau desséchée et durcie. Louer Dieu en choeur, c’est le bénir dans une société paisible. « Louez-le sur les cordes et sur l’orgue ». Comme nous l’avons dit plus haut, le psaltérion et la harpe sont des instruments à cordes. Quant à l’orgue, c’est le nom générique de tous les instruments de musique; bien que d’ordinaire on désigne plus particulièrement ainsi des instruments à soufflets, ce que je ne crois pas que l’on ait voulu indiquer ici. Car le mot organum désignant en général tous les instruments à soufflets, est un mot grec, et les Grecs avaient un autre nom pour ces instruments. Les appeler du nom d’orgues est donc une exigence latine, une exigence de la coutume. Cette expression dès lors : « sur les cordes et sur l’orgue», semble désigner un instrument pourvu de cordes. Or, ce n’est pas seulement le psaltérion et la harpe qui sont pourvus de cordes; nais de même que le psaltérion et ta harpe, qui résonnent soit d’en haut soit d’en bas, nous ont fait découvrir quelque mystère analogue à cette différence, de même nous devons chercher quelque analogie dans ces cordes qui nous désignent la chair, et la chair délivrée de la corruption. Peut-être le Prophète y joint-il ce mot d’orgue, non pour que chacune des cordes rende un son particulier, mais pour que la diversité des sons y produise la plus suave harmonie, comme il arrive dans l’orgue. Car les saints de Dieu auront même alors des différences entre eux, nais des différences harmonieuses, et non discordantes, c’est-à-dire des différences qui s’accordent sans se heurter aucunement; de même que des sons différents, mais non discordants, forment une heureuse harmonie. « Une étoile diffère en clarté d’une autre étoile; ainsi en sera-t-il à la résurrection des morts 2 ».
8. « Louez-le sur des cymbales retentissantes,
1. Ps. CL, 4.— 2. I Cor. XV, 41, 42.
louez-te sur les cymbales de la joie 1 ». Ce n’est qu’en frappant les cymbales que l’on produit des sons ; de là vient qu’on les a parfois comparées à nos lèvres. Mais il me semble qu’on leur donne un sens bien préférable en disant qu’on loue Dieu sur des cymbales, quand chaque fidèle est honoré par ses frères et non par lui-même, et que cet honneur mutuel devient pour Dieu une louange. Aussi, de peur, je crois, que la pensée ne s’arrête sur des cymbales qui résonnent sans âme, le Prophète ajoute : « cymbales de la jubilation » ; car la jubilation ou l’ineffable louange ne saurait venir que de l’âme. N’oublions pas toutefois que, au dire des musiciens et comme l’expérience le démontre, il y a trois sortes de sons, que produisent la voix, le souffle, l’impulsion; la voix, quand un homme chante sans le secours d’aucun instrument; le souffle, qui donne les sons de la flûte ou de quelque instrument semblable; et l’impulsion, comme dans la harpe ou tout ce qui lui ressemble. Le Prophète n’a donc oublié aucun son; il nous marque la voix dans les choeurs, le souffle dans la flûte, l’impulsion dans la harpe. Ce qui nous montrerait par comparaison et non par propriété, l’esprit, l’âme et le corps. Quand donc le Seigneur nous dit : « Louez le Seigneur dans ses saints », à qui s’adresse-t-il, sinon à eux-mêmes? Et en qui doivent-ils louer Dieu, sinon en eux-mêmes encore ? Car vous qui êtes ses saints, comme le dit le Prophète, vous êtes aussi sa vertu, mais la vertu qu’il a opérée en vous; vous êtes sa puissance, comme la multitude de sa grandeur, mais qu’il a opérée et fait paraître en vous vous êtes la trompette, le psaltérion, la harpe, le tambour, le choeur, les cordes, l’orgue et les cymbales de la jubilation, qui donnent des sons mélodieux ou des sons en accord. Vous êtes tout cela; que la pensée ne s’arrête à rien de vil, à rien de passager, à rien de futile. Et comme la sagesse de la chair est mortelle, « que tout esprit loue le Seigneur 2».
1. Ps. CL, 5. — 2. Ps. CL, 6.