Saint Augustin
Suite du Tome XIème Œuvres complètes de Saint Augustin, traduites pour la première fois en français, sous la direction de M. Raulx, Bar-Le-Duc, L. Guérin et Cie Éditeurs, 1868, p. 242 à 748.
Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.
ANALYSE. — 1. Exorde. — 2. L'arbre auquel il était défendu de toucher. — 3. Cet arbre, par sa nature, n'était pas un principe de mort. — 4. Il n'était même pas mauvais par lui-même. — 5. Il est facile de le prouver par des comparaisons.6. Le péché ne doit être imputé qu'à Adam, et non pas à l'arbre ou à Dieu. — 7. Conclusion.
1. Dans l'Ancien Testament, au livre de la Genèse, nous lisons ces paroles adressées à Adam par le Seigneur : « Vous mangerez du fruit de tous les arbres du paradis, mais vous ne toucherez pas à l'arbre de la science du bien et du mal, lequel est placé au milieu du paradis ; car le jour où vous mangerez de son fruit, vous mourrez de mort[2] »: Or, nous savons, bien-aimés frères, que cet arbre est encore l'objet de questions bien futiles de la part de certains hommes qui soutiennent que le péché d'Adam n'a pas été volontaire, puisque cet arbre renfermait la science du bien et du mal; c'est ainsi qu'en voulant excuser de péché le premier homme, ils font -eux-mêmes à Dieu la plus grave injure. Nous devons réfuter ces audacieux panégyristes, pour empêcher qu'ils ne soulèvent plus longtemps ces vaines questions et qu'ils ne se cachent sous le manteau de l'erreur. Si donc ils veulent réellement s'instruire, qu'ils se taisent et écoutent, à moins qu'ils ne veulent que leur sot langage devienne une injure pour la Divinité.
2. Un arbre était placé au milieu du paradis terrestre pour mettre à l'épreuve la volonté de l'homme; de cet arbre dépendait la vie par l'obéissance, ou la mort par la transgression. C'est la transgression qui éclata par la manducation du fruit de l'arbre, quoique ce fût contre elle que la sanction de la loi eût été directement formulée. Le Seigneur avait dit à nos premiers parents : « Vous mangerez du fruit de tous les arbres qui se trouvent dans le paradis ; quant à l'arbre qui se trouve dans le milieu du paradis, vous n'y toucherez pas, de crainte que vous ne mouriez de mort ». Cette sentence énonçait pour l'homme une loi positive accompagnée de sa sanction : la promesse de la vie, comme récompense, et la menace de la mort comme châtiment. Le Seigneur avait dit : « Si vous mangez du fruit de cet arbre, vous mourrez de mort » ; le démon leur dit, au contraire : « Vous ne mourrez pas de mort ». L'homme se trouva entre Dieu son créateur, et le démon fourbe et trompeur. Dieu menace de la mort, si l'homme touche au fruit de l'arbre; le démon promet à nos premier parents de devenir comme des dieux, s'il mangent le fruit défendu. C'est ainsi que ce arbre a été profané ; ce qui charma, ce fut la douceur empoisonnée de la mort, et la promesse d'une vie perpétuelle ne fut accueillie que par le mépris.
3. Mais, s'écrie tel calomniateur, ne voyez-vous pas que la mort a été créée dans cet arbre? Répondons à cette vaine question. Certainement la mort n'a pas été créée dans cet arbre ; elle n'a d'autre cause ou d'autre principe que l'homme lui-même. La loi imposée à l'homme fut pour lui une épreuve, et non pas une ruse de la part de son Sauveur. En effet, si Dieu n'avait pas aimé l'homme, s'il eût voulu le faire mourir, il ne l'eût pas créé, ou, après l'avoir créé, il ne l'eût pas prévenu du danger qui le menaçait. Si Dieu n'eût pas prévenu l'homme, il eût montré, non pas de la miséricorde, mais de la cruauté; non pas de la justice, mais de l'injustice; car, après avoir créé l'homme par miséricorde, il l'eût fait tomber injustement. Si l'homme lui-même n'est pas capable d'une telle impiété, comment la supposer en Dieu qui est la source de la miséricorde et de la bonté? Quel homme, mes frères, ferait lui-même périr son couvre, détruirait son ouvrage ou précipiterait dans le gouffre de la mort le fils qu'il a engendré ?
Si une telle cruauté n'est pas possible à l'homme, comment la supposer en Dieu qui a entouré de tant de soins son oeuvre, c'est-à-dire l'homme, et lui a prêté, contre une chute imminente, l'appui tout-puissant d'une loi claire et formelle? Pourtant il ne put se tenir debout; pourquoi donc, sinon parce qu'il n'a pas voulu entendre? Que pouvons. nous donc reprocher à Dieu, puisque, si Adam est tombé, c'est uniquement parce qu'il a méprisé le précepte de Dieu?
4. Dites-moi donc : Cet arbre était-il bon cru mauvais? vous appellerez, sans doute, mauvais un arbre dont l'homme n'a pu manger le fruit sans s'incorporer la mort? Est-ce donc l'arbre qui était mauvais, ou bien la transgression du précepte? Certainement, c'était l'arbre; car si l'arbre n'eût pas été mauvais, aurait-il pu communiquer la mort à l'homme? C'est ainsi que vous raisonnez, sans tenir aucun compte de la vertu des Écritures; car, comme il est écrit que dans cet arbre était la connaissance du bien et du mal; de même il est écrit : « Dieu considéra ses oeuvres, et il vit qu'elles étaient très bonnes[3] ». Vous croyez ce qui vous induit en erreur, et vous ne croyez pas ce qui pourrait vous guérir. Vous qui calomniez, voulez-vous vous convaincre que cet arbre était bon, et non pas mauvais, que Dieu n'y avait pas déposé la mort, mais que c'est l'homme qui s'est créé la mort pour lui-même? Répondez à ces questions: Le fer est-il bon ou mauvais? Vous direz sans doute qu'il est mauvais. Pourquoi est-il mauvais , et non pas bon, quand toutes les choses créées par Dieu sont très-bonnes ? D'un autre côté, comment regarder comme bon ce fer par lequel tant d'hommes trouvent la mort? Écoutez donc: ce n'est pas le fer qui est mauvais, mais l'homme qui s'en sert pour tuer injustement son semblable. Voulez-vous savoir pourquoi le fer est bon ? Ne voyez-vous pas que si les uns s'en servent pour commettre l'homicide, les autres s'en servent pour féconder la vigne en la taillant? Les uns se nourrissent par le fer, et les autres immolent les innocents également par le fer; l'un se sert du fer pour cultiver son champ, et l'autre pour verser le sang en temps de paix ; l'un pour sustenter sa vie, et l'autre pour l'arracher à son prochain. Le juge ne porte-t-il pas le glaive pour en frapper le coupable et pour absoudre l'innocent ?
5. Hardi calomniateur, écoutez encore, si vous en avez le loisir. Le vin est-il un bien ou un mal ? Je pense que vous répondez que c'est un bien, et non pas un mal, et cela par raison d'équité, et non pas dans l'intérêt de l'ivresse. Le vin est donc un bien et un grand bien. Je vous félicite que du moins, sur un point, vous confessiez que la créature de Dieu est bonne; je le confesse également. Pourquoi donc le vin est-il pour l'un une occasion de pratiquer la sobriété, et pour l'autre une occasion de s'abandonner à l'ivresse ? Parce que tel homme s'enivre et se couvre de honte, est-ce une raison suffisante pour maudire la créature de Dieu? L'un boit avec sobriété et bénit Dieu dans cette sobriété, tandis que l'autre s'enivre, tombe dans le précipice et souvent même se donne la mort, ce qui est bien plus grave encore. Les aliments que Dieu nous a donnés pour nous nourrir, ne sont pas mauvais, mais bons; et cependant, si nous les prenons en trop grande quantité, ils deviennent pernicieux et nuisibles. Dirons-nous donc que la créature de Dieu est mauvaise, parce qu'elle devient nuisible à quelques-uns? Il est naturel qu'elle nuise à ceux qui, au détriment de leur santé, la prennent en plus grande quantité que ne peuvent le supporter les organes dont Dieu nous a doués. Je puis en donner des preuves que tout le monde connaît.
On a vu des hommes mourir étouffés par la grande quantité de vin ou de nourriture qu'ils avaient prise. La mort était-elle cachée dans le vin ou dans la nourriture ? Non certes; mais c'est l'intempérance qui leur a causé la mort. Parce qu'un brigand emploie le fer pour commettre un homicide, il ne s'en. suit nullement que le fer soit mauvais par lui-même; ce qui est mauvais, c'est l'homme qui trouve dans le fer un moyen de commettre l'homicide. De même l'arbre du paradis terrestre était bon, et non pas mauvais; mais ce qu'il y eut de mauvais, c'est que le premier homme se soit servi de cet arbre pour transgresser le précepte du Seigneur. Tout ce que Dieu a daigné remettre à l'homme pour son usage est certainement bon. J'en . trouve la preuve jusque dans le Nouveau Testament. En effet , nous lisons dans les Actes des Apôtres que saint Pierre s'endormit et que, pendant son sommeil, il vit le ciel ouvert et comme une grande nappe formant une espèce de vase d'une blancheur éclatante, qui descendait du ciel sur la terre et où étaient toutes espèces de quadrupèdes, de reptiles et d'oiseaux du ciel. Et une voix dit à Pierre : « Lève-toi, tue et mange ». Et Pierre répondit : « Non, Seigneur, car je n'ai jamais mangé rien d'impur et de souillé ». Et de nouveau la voix lui dit : « N'appelle point impur ce que Dieu a purifié (1) ». Calomniateur, dites-moi, qu'en pensez-vous ? Suffit-il de dire que toutes ces choses sont bonnes, puisque nous venons d'apprendre de la bouche
1 Act. V, 11-15.
même de Dieu qu'elles ont été sanctifiées?
6. Donc, l'arbre du paradis était bon et l'on ne pouvait trouver en lui quoi que ce soit de mauvais ; de son côté, l'homme eut le triste pouvoir de se rendre lui-même mauvais et de faire un mauvais usage d'un bien que Dieu avait créé. Si vous doutiez encore que la volonté de l'homme fût devenue mauvaise, n'oubliez pas qu'elle en vint à regarder comme insuffisante pour elle toute l'abondance du paradis terrestre. Et parce qu'elle porte la main sur le fruit défendu, elle encourt aussitôt la mort de l'âme. Si Dieu ne lui avait abandonné qu'un seul arbre et lui avait interdit tous les autres arbres du paradis, malgré tout, l'homme aurait dû se contenter de ce qui lui était accordé. Dieu avait été beaucoup plus généreux, et cependant l'homme ne se montra pas satisfait de ce qu'il avait reçu, et, dût-il perdre honteusement ce qu'il possédait, il se précipita en aveugle dans la prévarication et dans la mort. A qui donc faut-il imputer le péché d'Adam ? Est-ce à Dieu qui a averti, ou à l'homme qui a refusé de profiter de l'avertissement ? Est-ce au médecin, quia donné ses ordres au malade, ou au malade qui, malgré l'ordonnance du médecin, a goûté du fruit défendu, et s'est jeté dans la désobéissance ? Il est du devoir des médecins, à l'égard de ceux qu'ils voient gravement malades , de leur interdire toute nourriture contraire à leur santé, afin de les soustraire ou au danger ou à la mort. Supposé que les . malades , contrairement aux prescriptions du médecin, prennent de la nourriture par intempérance et soient ainsi la cause de leur mort; la responsabilité peut-elle peser sur le médecin qui, prévoyant le danger, a défendu de s'y exposer? Dieu est le médecin de nos âmes, et on ne saurait lui imputer la chute d'Adam, puisqu'en le prévenant à l'avance il a prouvé qu'il désirait le voir vivre éternellement.
7. Il reste beaucoup à dire sur ces sortes de questions, mais l'heure est passée et je craindrais que la longueur du discours ne fatiguât les auditeurs. Je me reconnais donc votre débiteur, et je vous prie de m'accorder un délai ; mais je crains fort qu'en se présentant pour payer, le débiteur ne trouve les créanciers brillant par leur absence.
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ANALYSE. — 1. Exorde. — 2. Pourquoi Dieu, sachant que le premier homme devait pécher, n'a-t-il pas rendu le péché impossible. — 3. La mort a eu pour cause le mépris du précepte divin. — 4. Dieu a-t-il de permettre le péché ? — 5. Si Adam est mauvais, ce n'est pas précisément parce qu'il est le père d'un homicide. — 6. De même Dieu n'est pas l'auteur du mat, quoiqu'il soit le créateur d'Adam, pécheur. — 7. Conclusion.
1. Je me propose de payer la dette que j'ai contractée envers vous ; mais je ne retrouve plus mes anciens créanciers ; je n'en vois que quelques-uns et je réclame les autres. O créancier paresseux, au lieu de venir exiger ce qui vous est dû, pourquoi nous affliger par votre absence? Mon plus grand désir c'est de payer ma dette, et le créancier me fait défaut. N'est-ce pas chose nouvelle de voir un débiteur supplier le créancier d'accepter son paiement, et le créancier s'excuser de ne pas venir toucher sa créance ? Mais qu'importe ; si le créancier refuse de venir, que du moins le débiteur accomplisse sa promesse.
2. Malgré toutes les preuves précédemment énoncées, notre calomniateur, loin de s'avouer convaincu, nous réplique : Dieu savait-il, oui ou non, que l'homme peut pécher? Pour ne pas lui laisser la satisfaction de croire que sa question est sérieuse, répondons-lui sur-le-champ : Oui, Dieu le savait parfaitement. — Mais si Dieu savait que l'homme peut pécher, pourquoi ne lui a-t-il pas rendu le péché impossible ? — Pourquoi? Parce que l'homme ne doit pas être couronné contre son gré. Qui donc, mes frères, oserait donner la récompense à celui qui n'a pas travaillé? ou la couronne à celui qui n'a pas combattu ? Toute victoire ne suppose-t-elle pas une bataille ? Ecoutez l'Apôtre formulant cet oracle divin : « Personne n'est couronné, s'il n'a légitimement combattu (1) ». Adam n'a ni combattu, ni engagé la lutte avec le démon ; devant la première suggestion perfide, il a perdu la récompense de l'immortalité. Il a été vaincu, parce qu'il n'a pas combattu ; il a succombé
1. II Tim. II, 5.
à sa propre volonté, et non pas à la nécessité. Calomniateur, vous qui ne savez pas lever le masque qui vous voile, et qui calomniez le Seigneur, voulez-vous savoir pourquoi le premier homme a péché volontairement? Job lui était de tous points semblable. Et pourtant quelles ne furent pas ses souffrances et ses douleurs ! Il combattit courageusement et triompha ; le démon avait reçu de Dieu plein pouvoir de l'éprouver, et Job supporta vaillamment cette épreuve. Puisque Dieu savait que Job ne pourrait pas être vaincu, il ne devait pas le livrer en la puissance du démon ; mais il a voulu qu'il fût soumis à ces horribles épreuves, afin de nous ôter tout prétexte de nous excuser ou de calomnier. Privé de tous ses biens et de toutes ses richesses, Job n'a pu être vaincu, parce qu'il n'a pas voulu se laisser vaincre. Il perdit ses fils et il bénit le nom du Seigneur. Il y a plus encore; car, devenu lui-même tout couvert d'ulcères, il se vit jeté sur un fumier et ne prononça contre Dieu aucune parole de reproche ou de blasphème. Ses souffrances pouvaient lui arracher des cris, mais ce ne furent jamais des cris de révolte. Sa femme elle-même parut tout à coup lui avoir été laissée, non pas pour lui prêter secours, mais pour accroître ses épreuves; elle aida au démon, mais se tourna contre son mari. Séduite par l'esprit menteur, elle disait à son époux : « Jusques à quand subirez-vous toutes ces douleurs ? dites une parole contre le Seigneur, afin qu'il s'irrite contre vous et vous frappe de mort (2) ». O affection d'une épouse ! ô tendresse conjugale ! Elle ne dit pas : Humiliez-vous devant le Seigneur, afin qu'il ait
1. Job, II, 9.
pitié de vous et que vous viviez; mais : Blasphémez contre Dieu, afin qu'il s'irrite contre vous et vous frappe de mort. O raisonnements de l'antique serpent ! Il pensa séduire par son épouse celui dont il n'avait pu obtenir aucun blasphème, malgré les souffrances dont il le chargeait. Et pourtant Job ne lança contre Dieu aucune parole de colère ou d'ingratitude, et, malgré les suggestions de sa femme, il obéit jusqu'au bout, non pas au démon, mais à Dieu. Adam eut-il à subir de semblables épreuves? Quelle lutte soutint-il contre le démon? Rien de pareil ne se retrouve dans sa personne; pourquoi donc obéit-il au démon, plutôt qu'à Dieu ?
3. Calomniateur, vous demandez encore Pourquoi ces paroles du Seigneur : « Vous mourrez de mort » ; puisque Dieu n'a pas éloigné la mort, n'est-ce pas lui qui l'a faite ? Une telle ineptie se retourne facilement contre vous. Vous n'êtes qu'un humble mortel; je suppose donc que, dans la crainte que vos serviteurs ne s'exposent à la mort, vous leur intimez un précepte qui doit assurer leur vie ; mais voici que l'un deux, par l'effet de sa négligence et de son incurie, tombe dans un piège et meurt; est-ce que c'est à vous que l'on doit imputer cette mort, non pas à celui qui, en méprisant vos ordres, s'est exposé de lui-même à mourir ? De même, la mort d'Adam ne doit en aucune manière être imputée à Dieu, qui, avant la transgression du précepte, l'avait averti de ne point s'exposer à la mort. N'est-il pas évident que Dieu ne voulait pas que l'homme pérît, et que ce n'est pas lui qui a fait la mort ? C'est ce qu'affirme la sagesse par la bouche de Salomon : « Dieu a n'a pas fait la mort, et il ne se réjouit pas a dans la perte des vivants (1) ». Adam a transgressé le précepte de Dieu ; et pourtant il n'avait été ni couvert de blessures, ni frappé de glaive par un persécuteur. Or, personne ne viole les lois d'un empereur, sans s'exposer à être puni de mort. Ce n'est qu'avec une grande crainte et une vénération profonde que les sujets reçoivent une vile ordonnance de leur prince: elle n'est rédigée que par une autorité humaine, et pourtant ils l'adorent comme un précepte divin. D'un autre côté, lecture est donnée des divines Ecritures, la parole de Dieu retentit comme la foudre; c'est en quelque sorte Dieu lui-même qui parle aux auditeurs,
1. Sag. I, 13
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et cependant il n'est ni respecté, ni craint, ni adoré, ni écouté; et ce qui est pire encore, l'auditoire est pris comme d'un immense dégoût, les regards se promènent de tous côtés, l'attention est distraite et les fables les plus futiles absorbent tous les esprits. Un empereur, à une très-grande distance, parle par son décret, il inspire la crainte, et son décret est vénéré comme sa personne elle-même; nous lisons les oracles du Seigneur, et un trop grand nombre les méprisent. Les Prophètes l'annoncent, les Apôtres le prêchent, les Evangélistes nous le montrent; il s'entretient lui-même avec les hommes, et il n'est pas écouté. Prêtez l'oreille à cette parole de Jésus-Christ vivant au milieu des hommes et leur disant : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je me trouve au milieu d'eux (1) ».
Mais, disent encore les calomniateurs, Dieu n'a pas dû permettre que l'homme péchât. Qu'ils sont insensés ceux qui tiennent ce langage et oublient que Dieu, en créant l'homme, n'en a pas fait une statue de pierre ou de marbre, mais un homme parfait, jouissant de la puissance du libre arbitre ! Cet homme ainsi maître de sa volonté devait envisager sérieusement le bien qu'il avait à désirer et le mal qu'il avait à mépriser; il lui fallait craindre ce dont le Seigneur l'avait menacé, et mépriser ce que le démon lui avait suggéré. Sans perdre de vue un seul instant la récompense de l'immortalité, il devait disposer son oreille et son coeur à accomplir le précepte de son Créateur, et à repousser le conseil de son bourreau. N'ai-je pas raison d'accuser l'homme plutôt que Dieu qui a fait l'homme bon, et à qui je fais la plus grossière injure;car je le condamne pour justifier l'homme? O folle et vaine question ! Les hommes disent Dieu n'aurait pas dû permettre que l'homme péchât, et ils ne disent pas que l'homme a mal fait en transgressant le précepte de Dieu, pour pécher. L'homme devait donc craindre la mort, et ne pas toucher à l'arbre défendu.
5. Quand un homme insulte le représentant, je ne dis pas seulement d'un empereur, mais même d'un juge, n'est-il pas conduit au supplice ? Adam a méprisé les ordres de Dieu et il trouve des défenseurs ! Pourquoi accusez-vous Dieu malgré le danger qui vous menace, et non pas l'homme qui ne peut rien contre vous? Pourquoi accusez-vous le créatur,
1. Matth. XVIII, 20.
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qui a bien fait toutes choses, et défendez-vous l'homme qui a refusé le rôle que Dieu lui avait confié dans le temple de la création? Celui qui a transgressé le précepte divin ne devait-il pas encourir la peine de cette transgression? O vous qui justifiez Adam et qui faites injure à Dieu, répondez à la question que je vous adresse : Adam était-il bon ou mauvais? Vous direz qu'il était bon, car ainsi l'exige votre plaidoyer en sa faveur. Si donc il était bon, pourquoi de ses deux fils l'un fut-il un modèle d'innocence et l'autre un scélérat? S'il était bon, il a dû créer des enfants bons ; ou bien si, comme vous le prétendez, il a péché par la faute même de Dieu, il n'a dû engendrer que des enfants mauvais. Pourquoi donc l'un est-il innocent, tandis que l'autre répand le sang d'un innocent? L'un devient, le premier martyr, et l'autre le premier homicide. Caïn cesse donc d'être coupable de la mort de son frère, puisque son père, en le créant scélérat, devient seul responsable du crime. Si Adam a péché malgré lui, c'est également malgré lui que Caïn a immolé son frère. Un tel ordre de justice n'est suivi que par ceux qui calomnient la loi jusqu'au point de soutenir que si lés enfants deviennent criminels, c'est sur leurs parents que retombe toute la responsabilité de leur crime. Nous avons en présence Adam qui a engendré un scélérat, et Caïn qui a tué son frère. Lequel des deux est coupable? Est-ce le père quia engendré, où le fils qui a versé le sang de son frère ! Silence donc au calomniateur, quoique jamais plus grande vérité ne soit sortie de la bouche d'un calomniateur. Où êtes-vous, ô calomniateur, qui étiez si sûr de vous-même, justifiez devant moi votre proposition. Défendez encore celui que vous défendiez il n'y a qu'un instant. Pourquoi avez-vous disparu? pourquoi vous êtes-vous renfermé dans le silence ? Voici que, grâce au crime de son fils, Adam est proclamé coupable d'avoir engendré un parricide. Pourquoi ne soutenez-vous point qu'Adam n'est pas coupable ?
6. Mais celui qui se taisait vient de se lever de nouveau. Je ne me tais pas, répond-il; au contraire, j'affirme et proclame que le fils n'est pas coupable pour son père, ni le père pour son fils; car il est écrit: « L'âme du père est à moi, et l'âme du fils est à moi ; l'âme qui aura péché, c'est elle-même qui sera punie (1) ». Ne dirait-on pas que ce calomniateur sort d'un profond sommeil; il ouvre la bouche, il parle, mais tout à l'heure il gardait le silence. Dites donc : Le fils n'est pas coupable pour son père, ni le père pour son fils. Justifiez votre proposition, et moi je justifierai mon Dieu. Soutenez la cause d'Adam, et moi je repousserai l'injure faite à Dieu. Vous dites qu'il n'est pas juste qu'Adam soit coupable du crime de son fils, et en cela je vous approuve ; mais si le crime du fils ne retombe pas sur le père, pourquoi imputez-vous à Dieu le crime d'Adam ? Comme donc nous ne devons pas imputer à Adam le crime de Caïn, n'imputons pas à Dieu le péché d'Adam.
7. Cessez donc, insensé calomniateur, si toutefois vous n'êtes pas plutôt un blasphémateur, cessez un tel langage contre Dieu, cessez de délirer. Considérez d'abord qui vous êtes, par, qui vous avez été créé, et voyez si vous devez dire de votre Créateur ce que vous n'osez pas dire de votre semblable.
1.Ezéch. XVIII, 4.
ANALYSE. — 1. Les bonnes oeuvres sont nécessaires avec la foi. — 2. Reproches mérités par ceux qui remettent de jour en jour. — 3. Remède au désespoir et à la présomption. — 4. Nécessité de se convertir sur-le-champ. — 5. Conclusion.
1. Les fréquentes exhortations que nous adressons à nos frères sur les bonnes oeuvres, nous ont appris que, parmi eux, les uns sont lents pour la justice et pour l'aumône, tandis que d'autres sont très-prompts à la luxure et à l'avarice. Ces dispositions nous portent à croire que ceux qui les possèdent ont cessé de craindre le jugement futur. Et, en effet, mes frères, à la vue de ces chrétiens lâches et négligents qui n'évitent même pas le péché et n'ont aucun souci de s'assurer par les bonnes oeuvres la récompense éternelle, ne sommes-nous pas naturellement tentés de conclure qu'ils n'ont même plus la foi aux récompenses pour les bons, ni aux châtiments pour les méchants , récompenses et châtiments qui sont pourtant les conséquences nécessaires du jugement de Dieu? Si donc, mes frères, la crainte du jugement de Dieu réside encore réellement quelque part, c'est uniquement dans le coeur de ceux qui s'appliquent aux bonnes oeuvres. Quant à ceux qui négligent les bonnes oeuvres, la lecture, la prière, ou ne s'y livrent que pour la forme, qu'importe qu'ils se flattent d'avoir la foi, si leur affirmation est démentie par leur conduite? Qu'ils écoutent ces paroles de l'apôtre saint Jacques « Que servira-t-il à quelqu'un de dire qu'il a la foi, s'il n'a pas les couvres ? La foi pourra- t-elle le sauver? Que si l'un de vos frères et l'une de vos soeurs n'ont point de quoi se vêtir, et qu'ils manquent de ce qui leur est nécessaire chaque jour pour vivre; et que quelqu'un d'entre vous leur dise : Allez en paix, je vous souhaite de quoi vous couvrir et de quoi manger, sans leur donner néanmoins de quoi satisfaire aux nécessités de leur corps, à quoi serviront vos souhaits ? Ainsi la foi qui n'est point accompagnée des oeuvres, est morte en elle-même (1) ». C'est à ces hommes. que Dieu s'adresse, c'est leur infidélité qu'il condamne en ces termes,: O hommes incrédules, si vous ne croyez pas à mes promesses, considérez que j'ai fait le ciel et la terre. « J'ai dit, et tout a été fait (2) ». Vous, à qui s'adressent mes promesses, vous n'étiez pas, et vous avez été fait. Un homme qui n'existe pas, je le crée, et après l'avoir créé, je le tromperais ! Recueillez donc avec attention mes paroles, et croyez qu'à votre égard j'accomplirai toujours mes promesses.
2. Oh ! qu'elle est donc faible et malade, malheureuse et ignorante, criminelle et impuissante, cette disposition intérieure et funeste qui entasse devant une âme tous les obstacles possibles à la conversion et ne laisse de passage que pour le mal et le péché ! Aujourd'hui se passe, le lendemain se passe, le lendemain s'ajoute au lendemain, et, remettant de jour en jour votre conversion, vous ne craignez pas d'être saisi tout à coup par la mort subite. Vous qui remettez toujours et différez de faire pénitence, et qui feignez de chercher la divine miséricorde, ignorez-vous donc que beaucoup d'hommes meurent subitement? Vous avouez qu'il est bien de reconvertir ; mais si c'est bien, faites-le donc sur-le-champ; si c'est bien de recevoir dans peu, est-ce donc un mal de recevoir à l'instant? Veuillez me dire pourquoi vous ne vous empressez pas de recevoir ce que vous avouez être bon? Vous me répondrez peut-être que Dieu lui-même vous met en sûreté.
1. Jacques, II, 14.
2. Gen. I, 3.
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Comment cela, je vous prie ? N'est-il pas écrit : « Au jour où le pécheur se convertira, j'oublierai toutes ses iniquités (1)? » Voilà comment Dieu me laisse en sûreté. Hier j'avais dix péchés, aujourd'hui j'en ai quinze, demain peut-être j'en aurai vingt. Or, m'appuyant sur le témoignage infaillible de Dieu, je sais que, le jour où je me convertirai, il oubliera mes péchés passés et mes iniquités. Pourquoi donc essayez-vous de m'effrayer ? Dieu me promet le pardon, et vous me poussez au désespoir? Je ne puis nier que Dieu ne nous ait fait cette promesse. Pourquoi donc ne vous convertissez-vous pas aujourd'hui? Parce que, si tard que je me convertisse, Dieu me promet de me pardonner alors un grand nombre de péchés, comme il m'en pardonnerait aujourd'hui un petit nombre. O vaine sécurité ! Pourtant c'est là tout ce qui me tranquillisait. Je vois bien que Dieu a daigné vous promettre le pardon; mais qui donc vous a promis le jour de demain? Voilà pourquoi je demande que chacun se convertisse au Seigneur, selon cette autre parole : « Convertissez-vous, cherchez le Seigneur, et lorsque vous l'aurez trouvé, que l'impie abandonne sa voie (2) ». Convertissez-vous, car c'est sur une fausse espérance que vous vous reposez. En effet, deux excès entraînent le genre humain à sa perte: les uns périssent en espérant, et les autres en désespérant. Ce qui vous étonne peut-être, c'est qu'on puisse périr en espérant.
3. Examinons donc brièvement quels sont ceux qui périssent en espérant et ceux qui périssent en désespérant, et voyons pour tous le remède que Dieu leur présente. Il périt par désespoir, celui qui dit : Je connais mes péchés, je connais mes crimes. Est-il possible que Dieu me pardonne toutes les fautes que j'ai commises ? Il périt aussi par désespoir, celui qui dit : Que m'importent toutes vos exhortations? Je ferai bien tout ce que je puis, mais je perds tout ce que je ne fais pas. Si le Seigneur doit me condamner pour un seul péché, comment ne me condamnerait-il pas pour plusieurs? Si donc je ne dois pas posséder la vie éternelle, du moins je ne veux pas perdre la vie présente. Pourquoi ne pas accomplir mes désirs, ne pas satisfaire mes passions ? Celui-là périt par désespoir. Un autre, pour échapper à l'horreur du désespoir,
1. Ezéch. XVIII, 21. — 2. Isa. LV, 6, 7.
va chercher sa perte dans la présomption. Comment la présomption? Le jour où je me convertirai, dit-il, le Seigneur promet de me pardonner tous mes péchés; j'espère donc de sa miséricorde qu'il oubliera toutes mes iniquités. Et fort de cette présomption, il diffère de jour en jour ; mais tout à coup la mort le frappe, toute espérance s'évanouit, il ne lui reste plus que la damnation. L'Ecriture a pour eux des avertissements salutaires. Vous vouliez périr par désespoir, écoutez cette parole du Seigneur : « Je ne veux pas la mort de l'impie, mais son retour et sa vie (1) » ; vous vouliez mourir, revenez et vivez; si Dieu voulait votre mort, il vous frapperait à l'instant même où vous péchez, en ce moment même où vous avez tant péché. Mais par cela même qu'il vous laisse la vie, il vous invite à la pénitence. Vous n'espérez pas; écoutez donc : « Je ne veux pas la mort du pécheur ». Vous voulez votre mort, moi je ne la veux pas; vous n'êtes pas l'auteur de votre vie, et vous voulez la perdre dans le désespoir. Lorsque vous n'étiez pas, Dieu vous a créé; vous vous étiez perdu dans le péché et Dieu vous a cherché, il vous a trouvé par le sang de son Fils, il vous a racheté et il vous offre le remède à tous vos maux. Sortez du gouffre du désespoir : « Parce que je ne veux pas la mort de l'impie, mais son retour et sa vie ».
4. Vous alliez à votre perte, vous êtes sortis de l'abîme du désespoir, mais tenez-vous dans un juste milieu ; ne vous jetez pas dans l'excès contraire, et si vous ne désespérez plus de votre pardon, du moins ne comptez pas sur une plus longue existence. Convertissez-vous donc. Vous répondez : Je me convertirai demain. Pourquoi pas aujourd'hui ? Et quel mal d'attendre à demain? Et quel mal de le faire aujourd'hui ? Mais je suis assuré que ma vie sera longue. Moi je sais que Dieu ne vous l'a pas promis. Peut-être cette promesse vous a-t-elle été faite par quelque devin cherchant quelqu'un qui partage sa damnation? Eh bien ! je porte les choses à l'extrême : votre vie sera longue; si elle doit être longue, qu'elle soit bonne; si elle est courte, que du moins elle soit bonne. Quelle haine portez-vous donc à votre vie, que vous ne vouliez pour elle que le mal, afin que vous soyez mauvais au milieu de tous vos biens? Mais
1. Ezéch. XXXIII, 2.
249
dites-moi, mon frère, savez-vous combien de temps vous vivrez? où donc avez-vous lu que vous serez pardonné, sans même vous corriger? Avez-vous lu quelque part qu'une longue vie vous soit promise, ou par hasard auriez-vous fait un pacte avec la mort? J'espère que vous vivrez cent ans; ajoutez-y encore dix siècles; et puis après? Supposé qu'Adam ait vécu jusqu'aujourd'hui, sa vie même aurait été courte, puisqu'elle serait terminée.
5. Soyez donc toujours sans péché, soyez toujours prêt, et vous n'aurez pas à craindre le grand jour du jugement, « qui viendra comme un voleur assaillir ceux qui seront endormis (1) ». Vous donc qui voulez périr par désespoir, écoutez ce que vous dit l'Ecriture : « Je ne veux pas la mort de l'impie, mais son retour et sa vie ». Si vous êtes sorti du désespoir, écoutez encore une autre parole qui vous arrachera à votre perversité et vous établira dans une espérance légitime. Ecoutez ce que dit le Seigneur à celui qui vit dans une fausse espérance et diffère de jour en jour sa conversion : « Ne tardez pas à revenir à Dieu, et ne différez pas de jour en
1. Matth. XXIV, 43.
jour (1) ». Ce n'est pas moi qui parle ainsi, c'est Dieu lui-même; c'est lui qui nous dit, à vous et à moi : « Ne tardez pas à revenir à Dieu ». Demain, répondez-vous, (cras!) O véritable cri de corbeau ! Le corbeau sorti de l'arche n'y revint pas, et vieillit en répétant Cras, cras. Cri de corbeau, tête blanche et coeur noir. Le corbeau sorti de l'arche n'y revint pas; la colombe, au contraire, s'empressa d'y rentrer. Que le cri du corbeau périsse donc, et qu'on n'entende plus que le gémissement de la colombe. Le Seigneur, pour vous consoler, ne cesse de vous dire
« Ne tardez pas à revenir à Dieu, et ne différez pas de jour en jour, car sa colère éclate subitement, et il vous rejettera au temps de sa vengeance ». Frères bien-aimés, méditez ces paroles avec crainte et tremblement, et avec la grâce de Dieu, ramenez vos âmes aux remèdes de la pénitence et de l'aumône, afin que vous puissiez vous présenter au tribunal de Jésus-Christ, non pas pour y être condamnés, mais pour y recevoir la couronne immortelle.
1. Eccli. V, 8.
Analyse. — 1. Deux voies sont devant nous: celle de la mort et celle de la vie. — 2. Quelle est la voie large. — 3. Quelle est la voie étroite. — 4. Conclusion.
1. C'est le Sauveur qui nous dit dans l'Evangile : « Entrez par la porte étroite, parce que la porte large et la voie spatieuse conduisent à la damnation, et beaucoup suivent cette voie. Qu'elle est étroite, la porte; qu'elle est resserrée, la voie qui conduit à la vie, et combien ceux qui la trouvent sont peu nombreux ! » Le Seigneur, vous le voyez, nous enseigne qu'il est devant nous deux voies, l'une étroite, l'autre large; l'une menant à la vie, l'autre à la mort. Mes bienaimés, fuyez donc la voie de la mort, si vous ne voulez pas périr éternellement, et choisissez la voie de la vie, afin que vous possédiez la vie éternelle. « Car, dit le Sauveur, la voie large et spacieuse conduit à la perdition » .
2. Quelle est cette voie large, la seule que (250) suivent les vices et les passions mauvaises? Pourquoi est-elle appelée large? Parce qu'elle est courue par un grand nombre d'hommes. Comme une route terrestre reçoit le nom de grande route quand elle est beaucoup fréquentée et offre ainsi beaucoup d'attraits; de même, au point de vue spirituel, la voie large est celle où se rassemble la multitude des hommes qui s'abandonnent aux vices. Donc, mes bien-aimés, fuyez la voie large, c’est-à-dire fuyez la voie honteuse et vicieuse. Fuyez la voie de l'ivresse: elle est large, puisqu'elle reçoit tous les intempérants. Fuyez la voie de l'impureté: elle est large aussi, puisqu'elle reçoit tous les impudiques. Fuyez la voie de la cupidité, puisqu'elle est suivie par tous ceux qui usurpent le bien d'autrui. Fuyez cette voie tant désirée et tant recherchée par un si grand nombre d'hommes. « Car », dit le Seigneur, « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus (1) ». Ne vous laissez tenter ni par la société ni par les exemples du grand nombre, car il est plus d'hommes pour aimer le péché que pour aimer la justice. N'est-il pas préférable de posséder le royaume céleste et éternel avec le petit nombre, que de tomber avec la multitude dans la mort et le châtiment éternels? Suivez le petit nombre de justes, plutôt que la multitude des pécheurs. Méritez la vie éternelle avec le petit nombre, et redoutez l'enfer, malgré la multitude de ceux qui s'y précipitent.
3. « Qu'elle est étroite et escarpée », dit le Seigneur, « la voie qui conduit à la vie, et qu'ils sont peu nombreux, ceux qui la trouvent ! »Parlant de la voie large, il venait de dire : « Ceux qui la suivent sont nombreux». Mais dès qu'il s'agit de la voie étroite : « Qu'ils sont peu nombreux, ceux qui la trouvent ! » Ces oracles nous prouvent nonseulement que cette voie étroite ne peut être courue qu'avec peine, mais encore qu'il est difficile de la trouver. En nous disant que « bien peu trouvent cette voie », le Sauveur nous montre qu'un grand nombre d'hommes paraissent la chercher, tandis qu'un bien petit nombre mérite de la trouver. Pourquoi donc n'y en a-t-il que peu pour la trouver, tandis qu'un grand nombre la cherchent? C'est que tous ne mettent pas la même diligence à la chercher. Les uns y mettent beaucoup d'empressement, les autres beaucoup de
1. Matth. XX, 16.
négligence; or, le succès n'est promis qu'à ceux qui font preuve de zèle et de bonne volonté. Beaucoup d'hommes sont aujourd'hui membres de l'Eglise, et tous ceux qui lui appartiennent semblent par cela même chercher le salut. Mais tous y mettent-ils la même diligence ? Est-ce chercher la voie du salut que de s'abandonner à l'intempérance, tout en paraissant encore dans l'Eglise? de se livrer à l'avarice, tout en paraissant appartenir à l'Eglise ? Est-ce chercher la voie du salut que de verser le sang de son frère, ou de se couvrir des souillures de l'impudicité? Tous ces vices conduisent directement à la mort; voilà pourquoi ceux qui marchent dans la voie de la mort ne sauraient en même temps rechercher la voie de la vie. De là cette parole du Sauveur dans l'Evangile : « Combien peu trouvent la voie étroite ! » Ils sont si peu nombreux qu'on en rencontre à peine, et que cette voie étroite semble invisible et cachée. Cette conclusion n'est que trop vraie. La voie étroite est cachée, non pas sur un seul point ou dans un seul lieu, mais dans les choses les plus diverses et les vertus les plus nombreuses. Elle est cachée dans la foi et dans la croyance, car, pour trouver la voie de la vie,
il faut croire fidèlement, selon cette parole : « A moins que vous ne croyiez, vous ne comprendrez pas ». De même donc que personne ne peut comprendre Dieu, s'il n'est auparavant conduit par la foi, de même personne ne peut arriver à la vie éternelle, si la foi ne lui montre le chemin et ne lui ouvre la porte. A ce point de vue donc, mes bienaimés, la voie de la vie est cachée dans la foi. Elle est également cachée dans la chasteté; « car», dit l'Apôtre, «les impudiques ne posséderont pas le royaume de Dieu (1) ». Si donc les impudiques ne parviennent pas à la vie, le bonheur éternel ne pourrait être que pour celui qui est chaste. La voie de la vie est également cachée dans l'aumône et la bienfaisance : « L'aumône », dit l'Ecriture, « délivre les hommes de la mort (2) »; l'avarice conduit donc à l'enfer.
5. Mes frères, si vous voulez chercher et trouver la seule voie bonne, aimez et conservez fidèlement les vertus dans lesquelles se trouve la voie de la vie; car celui qui sui vra cette voie entrera dans la lumière éternelle et possédera la vie qui ne finira jamais. Ainsi soit-il.
1. I Cor. VI, 9. — 2. Tobie, XII, 9.
ANALYSE. — 1. L'ange Gabriel salue la sainte Vierge. — 2. Hésitation et réponse de Marie. — 3. Marie restera vierge dans l'enfantement. — 4. Assentiment de Marie. — 5. Génération inénarrable du Christ. — 6. Marie devenue mère de Dieu par la virginité et l'humilité. — 7. Jésus-Christ prodigue ses dons à ceux qui sont humbles et doux.
1. Le Verbe éternel se faisant homme, et daignant habiter parmi les hommes, tel est le grand mystère que célèbre aujourd'hui l'Eglise universelle, et dont elle salue chaque année le retour par des transports de joie. Après l'avoir une première fois reçu pour sa propre rédemption, le monde fidèle en a consacré le souvenir de génération en génération, afin de perpétuer l'heureuse substitution de la vie nouvelle à la vie ancienne. Maintenant donc, lorsque le miracle depuis longtemps accompli nous est remis annuellement sous les yeux dans le texte des divines Ecritures, notre dévotion s'enflamme et s'exhale en chants de triomphe et de joie. Le saint Evangile que nous lisions nous rappelait que l'archange Gabriel a été envoyé du ciel par le Seigneur pour annoncer à Marie qu'elle serait la mère du Sauveur. L'humble Vierge priait, silencieuse et cachée aux regards des mortels; l'ange lui parla en ces termes : « Je vous salue, Marie, » dit-il, « je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous (1) ». O annonciation miraculeuse ! ô salutation céleste, apportant la plénitude de la grâce et illuminant ce coeur virginal! L'Ange était descendu porté sur ses ailes de feu et inondant de clartés divines la demeure et l'esprit de Marie. Député par le Juge suprême et chargé de préparer à son Maître une demeure digne de lui, l'ange, éblouissant d'une douce
1. Luc, I, 28.
clarté, pénètre dans ce sanctuaire de la virginité, rigoureusement fermé aux regards de la terre : « Je vous salue, Marie, » dit-il, «je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » ; Celui qui vous a créée vous a prédestinée; Celui que vous devez enfanter vous a remplie de ses dons.
2. A l'aspect de l'ange, la Vierge se trouble et se demande quelle peut être cette bénédiction. Dans son silence humble et modeste, elle se rappelle le vceu qu'elle a formé, et, jusque-là, tout à fait étrangère au langage d'un homme, elle se trouble devant un tel salut, elle est saisie de stupeur devant un tel langage, et n'ose d'abord répondre au céleste envoyé. plongée dans l'étonnement, elle se demandait à elle-même d'où pouvait lui venir une telle bénédiction. Longtemps elle roula ces pensées dans son esprit, oubliant presque la présence de l'ange que lui rappelaient à peine quelques regards fugitifs attirés par l'éclat de l'envoyé céleste. Elle hésitait donc et s'obstinait dans son silence; mais l'ambassadeur de la sainte Trinité, le messager des secrets célestes, le glorieux archange Gabriel, la contemplant de nouveau, lui dit : « Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu; voici que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous le nommerez Jésus. Il sera grand et sera appelé le « Fils du Très-Haut, et le Seigneur-Dieu lui donnera le siège de David son père; il (252) régnera éternellement sur la maison de Jacob, a et son règne n'aura pas de fin (1) ». Alors Marie, pesant sérieusement ces paroles de l'ange et les rapprochant de son voeu de virginité perpétuelle, s'écria : « Comment ce que vous me dites pourra-t-il se réaliser, puisque je ne connais point d'homme? » Aurai-je un fils, moi qui ne connais point d'homme? Porterai-je un fruit, moi qui repousse l'enfantement? Comment pourrai-je engendrer ce que je n'ai point conçu? De mon sein aride, comment pourrai-je allaiter un fils , puisque jamais l'amour humain n'est entré dans mon coeur et n'a pu me toucher.
3. L'ange répliqua : Il n'en est point ainsi, Marie, il n'en est point ainsi; ne craignez rien ; que l'intégrité de votre vertu ne vous cause aucune alarme ; vous resterez vierge et vous vous réjouirez d'être mère; vous ne connaîtrez point le mariage, et un fils fera votre joie; vous n'aurez aucun contact avec un homme mortel, et vous deviendrez l'épouse du Très-Haut, puisque vous mettrez au monde te Fils de Dieu. Joseph, cet homme chaste et juste, qui est pour vous, non point un mari mais un protecteur, ne vous portera aucune atteinte ; mais « l'Esprit-Saint surviendra en vous », et, sans qu'il s'agisse ici d'un époux et d'affections charnelles, « la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre : voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu ». O séjour digne de Dieu ! Avant que l'ange ne lui eût fait connaître clairement le Fils qui lui était promis au nom du ciel, Marie ne laissa échapper de ses lèvres pudiques aucune parole d'assentiment.
4. Mais dès qu'elle sut que sa virginité ne subirait aucune atteinte, dès qu'elle en reçut l'attestation solennelle, faisant de son coeur un sanctuaire digne de la Divinité, elle répondit : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ». Comme si elle eût dit : « Mon coeur est prêt, ô Dieu, mon coeur est prêt », puisque mon sein doit rester intact. « Qu'il me soit fait selon votre parole », ô glorieux archange Gabriel; qu'il vienne dans sa demeure, « Celui qui a placé sa tente dans le soleil (2) ». Puisque je dois demeurer vierge, « que le Soleil de justice se lève en moi (3) sous ses rayons
1. Luc, I, 30-31. — 2. Ps. XVIII, 6. — 3. Malach. IV, 2.
je conserverai ma blancheur, et la fleur de mon intégrité s'épanouira dans une chasteté perpétuelle. « Que le juste sorte dans toute sa splendeur (1) », et que le Sauveur brille « comme un flambeau (2) ». Le flambeau du soleil illumine l'univers; il pénètre ce qui semble vouloir lui faire obstacle, et il n'en jette pas moins ses flots de lumière. Qu'il apparaisse donc aux yeux des hommes « le plus beau des enfants des hommes » ; « qu'il s'avance comme un époux sort du lit nup tial (3) »; car maintenant je suis assurée de persévérer dans mon dessein.
5. Quelle parole humaine pourrait raconter cette génération ? Quelle éloquence serait suffisante pour l'expliquer? Les droits de la virginité et de la nature sont conservés intacts, et un fils se forme dans les entrailles d'une vierge. Lorsque les temps furent accomplis, le ciel et la terre purent contempler cet enfantement sacré auquel toute paternité humaine était restée complétement étrangère. Telle est cette ineffable union nuptiale du Verbe et de la chair, de Dieu et de l'homme. C'est ainsi qu'entre Dieu et l'homme a été formé « le Médiateur de Dieu et des hommes, l'homme Christ Jésus (4) ». Ce lit nuptial divinement choisi, c'est le sein d'une Vierge. Car le Créateur du monde venant dans le monde, sans aucune coopération du monde, et pour racheter le monde de toutes les iniquités qui le souillaient, devait sortir du sein le plus pur et entourer sa naissance d'un miracle plus grand que le miracle même de la création. Car, comme le dit lui-même le Fils de Dieu et de l'homme, le Fils de l'homme est venu « non point pour juger le monde, mais pour le sauver (5) ».
6. O vous, Mère du Saint des Saints, qui avez semé dans le sein de l'Eglise le parfum de la fleur maternelle et la blancheur du lis des vallées, en dehors de toutes les lois de la génération et de toute intervention purement humaine; dites-moi, je vous prie, ô Mère unique, de quelle manière, par quel moyen la Divinité a formé dans votre sein ce Fils dont Dieu seul est le Père. Au nom de ce Dieu qui vous a faite digne de lui donner naissance à votre tour, dites-moi, qu'avez-vous fait de bien? Quelle grande récompense avezvous obtenue? sur quelles puissances vous
1. Isa. LVI, 1. — 2. Eccli. XLVIII, 1. — 3. Ps. XLIV, 3. — 4. I Tim. II, 5. — 6. Jean, XII, 47.
253
êtes-vous appuyée? quels protecteurs sont intervenus ? à quels suffrages avez-vous eu recours? Quel sentiment ou quelle pensée vous a mérité de parvenir à tant de grandeur ? La vertu et la sagesse du Père « qui atteint d'une extrémité à l'autre avec force et qui dispose toutes choses avec suavité (1) », le Verbe demeurant tout entier partout, et venant dans votre sein sans y subir aucun changement, a regardé votre chasteté dont il s'est fait un pavillon, dans lequel il est entré sans y porter atteinte et d'où il est sorti en y mettant le sceau de la perfection. Dites-moi donc comment vous êtes parvenue à cet heureux état? Et Marie de répondre : Vous me demandez quel présent m'a mérité de devenir la mère de mon Créateur? J'ai offert ma virginité, et cette offrande n'était pas de moi, mais de l'Auteur de tout bien; « car tout don « excellent et parfait nous vient du Père des « lumières (2) ». Toute mon ambition, c'est mon humilité ; voilà pourquoi « mon âme grandit le Seigneur, et mon esprit a tressailli en Dieu mon Sauveur (3) »; car il a regardé, non pas ma tunique garnie de noeuds d'or, non pas ma chevelure pompeusement ornée et jetant l'éclat de l'or, non pas les pierres précieuses, les perles et les diamants suspendus à mes oreilles , non pas la beauté de mon visage trompeusement fardé; mais « il a regardé l'humilité de sa servante ».
7. Le Verbe est venu plein de douceur à son humble servante, selon l'oracle du Prophète : « Gardez-vous de craindre, fille de Sion. Voici venir à vous votre Roi plein de douceur et de bonté, assis sur un léger nuage (4) ». Quel est ce léger nuage ? C'est la Vierge Marie dont il s'est fait une Mère sans égale. Il est donc venu plein de douceur, reposant sur l'esprit maternel, humble, « calme et craignant ses paroles (5) ». Il est venu plein de douceur, remplissant les cieux, s'abaissant parmi les humbles pour arriver aux superbes, ne quittant pas les cieux et présentant ses propres humiliations pour guérir avec une mansuétude toute divine ceux qu'oppressent les gonflements de l'orgueil. O profonde humilité ! « O grandeur infinie des trésors de la
1. Sages. VIII, 1.— 2. Jacques, I, 17. — 3. Luc, I, 47. — 4. Isa. LXII, 11; Zach. IX, 9 ; Isa. XIX, 1 ; Matth. XXI, 5. — 5. Isa. LXVI, 1.
sagesse et de la science de Dieu; que les « jugements de Dieu sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (1) ». Le pain des Anges est allaité par les mamelles d'une mère; la source d'eau vive jaillissant jusqu'à la vie éternelle demande à boire à la Samaritaine, figure de l'Eglise ; il ne refuse pas de manger avec les publicains et les pécheurs, lui que les Anges au ciel servent dans la crainte et la terreur. Le Roi des rois a rendu à la santé le fils de l'officier, sans employer aucun remède et par la seule efficacité de sa parole. Il guérit le serviteur du centurion et loue la foi de ce dernier, parce qu'il a cru que le Seigneur commande à la maladie et à la mort comme lui-même commandait à ses soldats. Quelque cruelles que fussent les souffrances de la paralysie, il en trouva la guérison infaillible dans la visite miséricordieuse de Jésus-Christ. Une femme affligée depuis de longues années d'une perte de sang qui faisait de ses membres une source de corruption, s'approche avec foi du Sauveur qui sent aussitôt une vertu s'échapper de lui et opérer une guérison parfaite. Mais comment rappeler tant de prodiges? Le temps nous manque pour énumérer tous ces miracles inspirés à notre Dieu par sa puissance infinie et sa bonté sans limite. Abaissant sa grandeur devant notre petitesse et son humilité devant notre orgueil, il est descendu plein de piété, et, nouveau venu dans le monde, il a semé dans le monde des prodiges nouveaux. C'est lui que les évangélistes nous dépeignent sous différentes figures : l'homme, le lion, le boeuf et l'aigle. Homme, il est né d'une Vierge sans le concours de l'homme ; lion, il s'est précipité courageusement sur la mort et s'est élevé sur la croix par sa propre vertu ; boeuf, il a été volontairement immolé dans sa passion pour les péchés du peuple; et comme un aigle hardi, il a repris son corps, est sorti du tombeau, a fait de l'air le marchepied de sa gloire, « est monté au-dessus des chérubins, prenant son vol sur les ailes des vents », et maintenant il siège au ciel, et c'est à lui qu'appartient l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Rom. XI, 33.
254
ANALYSE. — 1. Prophétie d'Isaïe. — 2. Jésus-Christ de la famille de David. — 3. Naissance immaculée de Jésus-Christ — 4. Jésus-Christ Fils de Dieu. — 5. Réfutation des hérétiques qui nient la divinité de Jésus-Christ. — 6. Même sujet.
1. Mes frères, que votre charité écoute en quels termes le prophète Isaïe a annoncé Notre-Seigneur Jésus-Christ . « Voici », dit-il, « qu'une vierge concevra dans son sein et enfantera un Fils (1) » ; « et vous l'appellerez Jésus, car il sauvera lui-même son peuple de leurs péchés (2) ».
2. « Joseph, fils de David (3) » . Vous voyez, mes frères, la race tout entière désignée dans une seule personne ; vous voyez dans un seul nom toute une généalogie. Vous voyez dans Joseph la famille de David. « Joseph, fils de David » ; Joseph était sorti de la vingt-huitième génération, et il est appelé fils de David, pour mieux nous découvrir le mystère de sa naissance, et nous prouver l'accomplissement de la promesse; ne s'agit-il pas d'une conception surnaturelle et d'un enfantement céleste dans une chair restée parfaitement vierge? « Joseph, fils de David » ; voici en quels termes David avait reçu la promesse de Dieu le Père : « Le Seigneur a juré la vérité à David, et il ne le trompera pas: je placerai sur mon trône le fruit de tes entrailles (4) ». David chante ainsi ce grand événement: « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite (5) » . « Le fruit de vos entrailles » ; c'est bien le fruit de ses entrailles, le fruit de son sein; car le divin Hôte, le Dieu du ciel, en venant faire séjour dans son sein, n'a pas connu les barrières du corps; il est sorti du sein de Marie sans ouvrir la porte virginale. Et c'est ainsi que s'est accomplie cette parole du Cantique des Cantiques:« Mon Epouse, jardin fermé, source scellée (6) ».
3. « Joseph, fils de David, gardez-vous de craindre ». L'époux est prévenu de ne pas
1. Isa. VII, 14. — 2. Matth. I, 21. — 3. Id. 1, 20. — 4. Ps. CXXXI, 11. — 5. Id. CX, 1. — 6. Cant. IV, 14.
craindre au sujet de son épouse, car tout esprit vraiment pieux s'effraie d'autant plus qu'il compatit davantage. « Joseph, fils de David, gardez-vous de craindre » ; vous qui êtes assuré de votre conscience, ne succombez pas sous le poids des pensées que provoque ce mystère. « Fils de David, gardez-vous de craindre ». Ce que vous voyez est une vertu, et non pas un crime; ce n'est point une chute humaine, mais un abaissement divin; c'est une récompense, et non pas une culpabilité. C'est un accroissement du ciel, et non pas un détriment du corps. Ce n'est point la perte d'une personne, mais le secret du Juge. Ce n'est point le châtiment d'une faute, mais la palme de la victoire. Ce n'est point la honte de l'homme, mais le trésor de Jésus-Christ. Ce n'est point la cause de la mort, mais de la vie. Voilà pourquoi : « Gardez-vous de craindre », car celle qui porte un tel Fils ne mérite point la mort. « Joseph, fils de David, ne craignez pas de recevoir Marie pour votre épouse ». La loi divine elle-même donne à la compagne de l'homme le titre d'épouse. De même donc que Marie est devenue mère sans éprouver aucune atteinte à sa virginité, de même elle porte le nom d'épouse en conservant sa pudeur virginale.
4. « Joseph, fils de David, ne craignez pas de recevoir Marie pour votre épouse; car l'enfant qui naîtra d'elle est le fruit du Saint-Esprit » . Qu'ils viennent et entendent, ceux qui demandent quel est cet enfant qui est né de Marie : « Ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit » . Qu'ils viennent et entendent, ceux qui, profitant de l'obscurité du grec pour troubler la pureté latine, ont multiplié les blasphèmes dans le but de faire disparaître ces expressions: Mère de l'homme, Mère du (255) Christ, Mère de Dieu. « Ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit ». Et ce qui est né du Saint-Esprit est esprit, parce que « Dieu est esprit ». Pourquoi donc demander ce qui est né du Saint-Esprit ? Il est Dieu, et parce qu'il est Dieu il nous répond avec saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ; et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire (1) ». Jean a vu sa gloire ; vous, infidèle, mesurez l'injure : « Ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit. Et nous avons vu sa gloire ». De qui? « De Celui qui est né du Saint-Esprit » ; du « Verbe qui s'est fait chair et qui a habité parmi nous. Ce qui est né en elle vient du Saint-Esprit ». Une Vierge a conçu, mais par l'action du Saint-Esprit; une Vierge a enfanté, mais enfanté Celui que prophétisait Isaie en ces termes: « Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous ». Il sera homme avec eux, mais : « Maudit soit l'homme qui place son espérance dans l'homme (2) ».
5. Qu'ils écoutent, ceux qui demandent quel est celui qui est né de Marie. « Elle enfantera un fils », dit l'Ange, « et ils l'appelleront Jésus ». Pourquoi Jésus? L'Apôtre répond
« Afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers (1) ». Et vous, disciple trompeur, vous demandez ce qu'est Jésus ? « Que toute langue confesse que le Seigneur Jésus est dans la gloire de Dieu son Père (4) », et vous osez
1. Jean, I, 1,14. — 2. Jérém. XVII, 15. — 3. Philipp. II,10. — 4. Id. II, 11.
encore demander hautement ce qu'est Jésus !
6. Ecoutez de nouveau ce qu'est Jésus « Elle enfantera un fils, et il sera appelé Jésus. Car il sauvera son peuple de leurs péchés». Ce n'est pas le peuple d'un autre qu'il doit sauver. De quoi le sauvera-t-il ? de leurs péchés. Que Dieu seul puisse remettre les péchés ; si vous n'en croyez pas les chrétiens, croyez du moins à la parole des Juifs : « Vous n'êtes qu'un homme, et vous vous faites Dieu (1) ». « Personne ne peut remettre les péchés, si ce n'est Dieu seul (2) ». Les Juifs refusaient de croire à la divinité de Jésus, puisqu'ils ne lui croyaient pas le pouvoir de remettre les péchés; vous, au contraire, vous croyez qu'il remet les péchés et vous hésitez à le proclamer Dieu. « Le Verbe s'est fait chair », afin que l'homme-chair pût s'élever jusqu'à la gloire de Dieu, et non pas afin que Dieu fût changé en chair, selon cette parole de l'Apôtre : « Celui qui s'unit à Dieu est un seul esprit avec lui (3) » ; de même, quand Dieu s'unit à l'homme, il est un seul Dieu. Les lois humaines établissent la prescription de trente ans pour éteindre tous les procès ; et voilà déjà près de cinq cents ans que Jésus-Christ soutient la cause de sa naissance. Son origine lui est disputée, sa nature est sans cesse remise en question. Hérétiques, cessez de juger notre Juge, et adorez dans le ciel notre. Dieu que le Mage a proclamé Dieu sur la terre. C'est à lui qu'appartiennent l'honneur et la gloire, la louange et l'empire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Jean, X, 33. — 2. Luc, V, 31. — 3. I Cor. VI, 17.
ANALYSE. — 1. Difficulté de parler sur un tel sujet. — 2. Heureuse difficulté qui nous élève jusqu'à l'unité et la Trinité divine. — 3. La Divinité une et trine. — 4. La Trinité comparée à l'or. — 5. Un seul Dieu et non pas trois dieux. — 6. Jésus-Christ, fils de Marie, pasteur et brebis. — 7. La naissance de Jésus-Christ annoncée aux bergers. — 8. L'incarnation appuyée sur des témoignages irrécusables. — 9. Dieu a voulu naître, afin de pouvoir mourir et de nous sauver de l'enfer par sa mort. — 10. Perpétuelle virginité de Marie. — 11. Le sein de Marie en quelque sorte digne de Dieu. — 12. Marie a conçu dans la virginité, et elle a enfanté par la vertu du Dieu tout-puissant. — 13. Dieu n'a pu être souillé dans le sein de Marie. — 14. Exemple d'Elie et des corbeaux. — 15. Exemple tiré du soleil. — 16. Pureté du sein de Marie. — 17. Le lieu dans lequel Dieu apparut à Moïse a été par cela même sanctifié, combien plus le sein de Marie. — 18. Le Fils de Dieu entre dans le sein de Marie comme dans une fournaise ardente. — 19. Celui qui a fait germer la verge d'Aaron a pu naître d'une vierge. — 20. Récit de ce fait. — 21. Application à la maternité de Marie. —22. Comment l'incarnation a été immaculée. — 23. Le fruit de la verge. — 24. Paroles d'Isaïe : « Une Verge sortira de la souche de Jessé ». — 25. Témoignages d'Ezéchiel, d'Isaïe et de David. — 26. Celui qui a soustrait une côte au premier homme pour en former la première femme en dehors de toute concupiscence, a pu naître d'une vierge. — 27. Les chrétiens doivent se réjouir de cette nativité miraculeuse.
1. Comment ne rougirais-je pas de parler, quand le saint dont on vient de lire le témoignage trouve plus à propos de se renfermer dans son silence? Toutefois la honte ne saurait nous arrêter, car la foule pieuse ici réunie, les élans de sa dévotion, l'éclat que projette en ce jour la vérité et la foi, les honneurs avec lesquels vous célébrez la fête de la naissance du Seigneur, tout cela ne condamnerait-il pas une torpeur exagérée ? Notre devoir nous jette dans l'embarras ; la charité me presse de vous être agréable, la solennité me commande de porter la parole, votre sainteté provoque ma présence dans cette chaire.
2. Le devoir, ai-je dit, me jette dans l'embarras, et voyez ce que dit le Seigneur : « Si quelqu'un vous oblige à l'accompagner pendant mille pas, faites-en encore deux autres mille avec lui (1) ». J'obéis; je ne puis résister à la parole du Seigneur, je m'incline devant ce jugement ; on me conduit à un mille, j'en offre trois. La Trinité sera l'objet de ma course. Dieu m'appelle à l'unité, je l'accompagne jusqu'à la Trinité. Une même intention dirige le maitre et l'esclave, car il est nécessaire que celui qui me commande marche avec moi. « Si quelqu'un vous en« traîne à mille pas, faites-en deux mille avec lui ». O bienheureuse contrainte, qui, loin de me faire injure, me conduit à la gloire ! Un et deux; trois en un. Quatre chemins nous conduisent à la patrie, parce que les quatre Evangiles nous initient aux mystères de la Trinité. D'un nous allons à trois, et en courant les trois nous revenons à un. Mais nous ne finissons pas dans l'unité qui est trois. Dans cette voie que nous parcourons, je vois couler trois sources. A ces mots l'hérétique relève la tête; on dirait qu'il a entendu ce qu'il désire, qu'il entende donc aussi ce qu'il ne veut pas. Je dis donc que je vois couler trois sources, mais il n'y a qu'un seul récipient qui se verse dans ses trois déversoirs,
1. Matth. V, 41.
parce que la Trinité reflue dans l'unité; voilà pourquoi, en buvant à une source, nous buvons aux trois. Toutefois que personne ne se contente d'une seule et qu'il use de toutes les trois afin qu'il aspire d'une manière plus parfaite le goût de l'unité.
3. Nous connaissons cette belle parole du Sauveur : « Allez, enseignez toutes les nations, et les baptisez au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (1) ». Quel est donc le nom du Père? Dieu. Quel est le nom du Fils ? Dieu. Quel est le nom du SaintEsprit ? Dieu. Dieu un, car il n'a pas été dit aux noms, mais : « au nom », pour exclure la pluralité de nature. Un seul Dieu, Père et Fils et Saint-Esprit, selon ce témoignage de l'Apôtre : « Car le Seigneur notre Dieu est un seul Dieu. Il n'y a de médiateur qu'entre plusieurs personnes, mais Dieu est unique (2)». Ce qui est individuel dans l'unité de nom, n'est l'objet d'aucune distinction dans l'égalité de la nature. Le Fils est engendré du Père; le Saint-Esprit procède du Père; le Fils et le Saint-Esprit sont dans le Père ; le Saint-Esprit et le Père sont dans le Fils ; il n'y a qu'une seule et même divinité, le Père et le Fils et le Saint-Esprit. Il n'y a aucune division dans l'unité, ni de distinction de nature dans la Trinité; une personne n'est ni inférieure ni supérieure à l'autre; la plénitude de la divinité dans toute sa perfection, son unité et son intégrité, appartient à chacune des trois personnes. Voilà que nous parcourons les trois mille, au delà nous ne trouvons plus rien.
4. Toutefois, ne craignons pas de recourir à des comparaisons pour jeter plus de lumière sur notre foi, malgré la distance infinie qui sépare la créature du créateur. S'il répugnait à quelqu'un d'entendre parler de pluralité quand il s'agit de la divinité, je citerais l'or qui n'admet pas de pluralité dans le nom et qui cependant se divise en différentes espèces,
1. Matth. XVIII, 19. — 2. Rom. III, 30.
257
du moins quant aux objets qui en sont formés; ainsi l'on dit : un anneau d'or, un collier d'or, un bracelet d'or, et autres choses semblables formées de la même masse d'or. Et cependant la différence des noms ne change pas la nature de l'or, quels que soient les objets qui en sont formés. Un anneau, c'est de l'or; un collier, c'est de l'or; un bracelet, c'est de l'or. Prenez trois morceaux d'or; tous sont de l'or, celui-ci est de l'or, chacun est de l'or, tout est de l'or ; abstenez-vous de toute pluralité, si vous le pouvez. L'or, sous quelque nom qu'on le désigne, est toujours de l'or; quant aux objets qu'il forme, il reçoit différentes dénominations; mais dans son genre il est toujours le même. Dans la Trinité, de quelque personne qu'il s'agisse, elle est Dieu. Vous nommez le Père, il est Dieu ; vous nommez le Fils, il est Dieu ; vous nommez le Saint-Esprit, il est Dieu. Il n'y a qu'un seul Dieu. La Divinité n'admet donc pas de nombre, parce que la Trinité n'admet aucune distinction quant à la nature. Comme elle n'admet pas de nombre, elle ne saurait non plus admettre d'accroissement.
5. Mais, dites-vous, ne peut-on pas dire les dieux, s'il y a trois personnes dans l'unité de nature ? Gardez-vous bien de vous arrêter à de telles apparences. Dès l'origine du monde, le démon s'est trahi sur ce point; car, en voulant tromper les hommes il a osé pluraliser les dieux en disant: « Vous serez comme des dieux », au lieu de dire : Vous serez comme Dieu. Il préparait ainsi la voie aux idoles, lui qui avait été rejeté par l'unité divine. Enfin, soit qu'il ait tenu ce langage du Père et du Fils et du Saint-Esprit, ou bien des hommes eux-mêmes, sous prétexte qu'ils deviendraient des dieux, il a menti de toute manière, il est devenu le père du mensonge. Si nous admettons des dieux, quelle différence établir entre le chrétien et le gentil, lequel croit à la pluralité des dieux, s'en forge de grands et de petits et s'éloigne ainsi, par vanité et par erreur, du Dieu unique et véritable? Si le chrétien embrasse une telle doctrine, en quoi le païen peut-il être condamné? Qu'il affirme, qu'il soutienne deux ou trois dieux, celui qui, méprisant l'autorité de la règle de foi, n'admet pas l'unité de nature dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et divise la Trinité essentiellement inséparable dans son unité. En séparant ainsi la Trinité, il s'efforce de tuer la vérité ; de même, en admettant de l'inégalité parmi les personnes, il introduit nécessairement la division dans la divinité elle-même; que cette inégalité soit basée sur la durée ou sur le mérite, peu importe; car la nature cesse d'être égale et par conséquent d'être une. Pour nous, chrétiens, comme nous l'avons dit, il n'y a qu'un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. L'égalité n'admet pas de degrés, l'unité rejette la diversité, et la divinité ne dégénère ni. par le nom, ni par la nature.
6. Mais en me laissant entraîner par la grandeur du sujet, voici que je touche à des hauteurs redoutables. La fête de ce jour nous ramène à d'autres idées. Passons donc sous silence ce qu'il y a de mystérieux dans les sacrements, et traitons de ce qui regarde l'incarnation elle-même. En effet, mes frères, en ce jour les anges ont tressailli, les cieux ont frémi, les éléments du monde ont rebondi, et dans les limbes les victimes de la mort ont été saisies de joie à la pensée de leur délivrance. Qu'en ce jour aussi la joie rayonne sur le front du peuple chrétien ; car vient de naître dans la chair le Sauveur du monde, et le crime du premier homme a été effacé. Le Seigneur est né dans une chair véritable, et la nature a été vaincue dans cette naissance, parce qu'une vierge a conçu et enfanté sans porter aucune atteinte à sa virginité et parce qu'elle est devenue véritablement mère, tout en restant vierge. Le Seigneur est né en ce jour, le monde a été racheté et le démon a été vaincu. Contemplez ce prodige. L'agneau vient de naître, et le loup a été mis en fuite. L'agneau vient de naître, et il a été annoncé aux bergers tout à la fois comme bon pasteur et comme agneau ; comme pasteur, pour garder et pour nourrir le troupeau ; comme agneau, pour servir de victime. Désigné comme agneau, il nous estaussi présentécomme bélieretcomme brebis. Il était ce bélier retenu par les cornes dans les épines, lorsque le bienheureux Isaac se préparait à sa propre immolation. Isaac fut arraché à la mort, mais Jésus fut attaché à la croix. Isaac, chargé de liens, fut étendu sur le bois du sacrifice; Jésus-Christ percé de clous, fut suspendu à la croix, après avoir porté une couronne d'épines, lui qui avait eu une couronne tissée de pierres précieuses, couronne d'autant plus belle qu'elle avait été formée par son Père. Un bélier porte sur son front toute sa force; toute notre force nous vient de (258) la croix, dont le signe a été gravé sur notre front. Ce que la Judée faisait en figure en teignant de sang la porte de ses maisons, l'Eglise le fait sur notre front, nous apprenant ainsi que l'agneau innocent a été immolé pour nous. Bélier par la fermeté, agneau par l'innocence. Sans doute on remarque dans ces animaux la diversité des sexes; toutefois leur communauté d'origine établit entre eux une sorte d'égalité.
7. Un Dieu nous est né aujourd'hui dans la chair, et les anges ont annoncé : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (1) ». Gloire est rendue à Dieu par le triomphe, et aux hommes qui depuis longtemps étaient sé. parés de Dieu, le sacrement de la paix a été rendu, et le démon a subi une défaite éternelle. Ecoutons l'Evangile: « Il y avait aux alentours des bergers qui passaient la nuit à la garde de leurs troupeaux. Un ange du Seigneur leur apparut, une lumière divine les environna et les bergers furent saisis de beaucoup de crainte. L'ange leur dit : Ne craignez point; car voici que je vous annonce une grande joie pour vous et pour toute la terre ; c'est qu'il vous est né aujourd'hui un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. Et voici le signe auquel vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé de: langes et placé dans une crèche (2) ». Allez, pasteurs, allez à l'étable; courez promptement à la crèche ; là vous trouverez l'agneau né aujourd'hui, notre joie, couvert, à cause de nos péchés, de langes très-pauvres; il a voulu s'immoler, non point pour le salut d'un seul peuple, mais pour celui de toutes les nations. Enfant dans l'étable, il a été, jeune encore, suspendu à la croix.
8. La naissance du Sauveur, tel est, selon l'Apôtre, « le sacrement qui a été manifesté dans la chair, justifié dans le Saint-Esprit, connu par les anges, prêché aux gentils, cru dans ce monde, transformé en gloire (3) » ; les patriarches l'ont reçu, les Prophètes l'ont attesté, les auges l'ont fondé, les Apôtres l'ont confirmé, les martyrs l'ont confessé dans leurs souffrances, la vérité l'a enseigné par les faits, notre foi l'a prouvé, la vertu l'a accompli, et il est passé jusqu'à nous par la grâce du divin sacrement. Nous avons de cette foi des
1. Luc, II, 14. — 2. Id. 8-12. — 3. I Tim. III, 16.
témoins sûrs et des docteurs éclairés , les Apôtres. La majesté divine ne pouvait se voir en elle-même, mais elle nous est apparue dans l'humilité de la chair; et ce qui était caché aux sages dans la puissance céleste, a été révélé aux petits dans l'infirmité corporelle; et afin que la faiblesse fût relevée, la sublimité céleste s'est humiliée. La divinité s'est humiliée de manière que sans rien perdre de sa nature, elle communiquait de sa force à la faiblesse en se mettant en contact avec elle.
9. Il a été fait comme l'Evangéliste l'a attesté: la force a brillé par la faiblesse. Dieu, en revêtant la nature humaine dans le sein d'une vierge, n'a rien voulu devoir à la chair et tout à l'action divine et à l'union du Verbe; voulant , par un excès d'amour , réparer l'homme déchu, il a réformé l'homme dans l'homme et a pris une chair vierge dans une vierge. L'Homme-Dieu vous a aimé, et Dieu s'est fait homme pour vous. Il s'est humilié pour vous recevoir, selon cette parole de L'Apôtre : « Il s'est anéanti lui-même, prenant la forme d'esclave, se constituant dans la ressemblance de l'homme et portant tous les traits extérieurs de l'homme. Voilà pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom (1) ». Il s'est anéanti, et il vous a comblé de biens ; il s'est enseveli dans la plus profonde obscurité, et il vous a inondé de gloire. Il s'est abaissé et il vous a élevé. De là ces paroles inspirées par le SaintEsprit au roi-prophète : « Seigneur, inclinez les cieux et descendez (2) ». Il est descendu vers vous, afin de vous faire monter vers lui; il s'est tellement abaissé que celui qui, par sa nature, ne devait pas mourir, est mort pour vous, et cela par sa libre volonté, parce que, s'il n'avait pas voulu mourir, la mort n'aurait eu sur lui aucun empire; et de même, s'il n'avait pas voulu naître, il était infiniment au-dessus de la condition charnelle. Il a donc voulu naître, afin de vouloir mourir. S'il n'avait pas d'abord subi volontairement la chair, il n'aurait pu souffrir dans la suite, et la mort n'aurait pu l'atteindre, s'il n'avait voulu revêtir notre chair comme condition pour pouvoir mourir. Bien plus, sa chair elle-même ne pouvait mourir, si lui-même ne l'avait voulu, conformément à cette parole : « Je donne ma vie de moi-même , et personne ne me
1. Philipp. II, 7-9 . — 2. Ps. CXLIII, 15.
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l'ôtera, car je l'abandonne librement. J'ai le pouvoir de me dépouiller de la vie, et j'ai aussi celui de la reprendre (1) ». Sa mort nous eût été inutile, si elle n'avait pas été volontaire de sa part; car s'il n'eût voulu mourir, l'homme n'agirait pas recouvré ses droits à l'éternité bienheureuse. Il est donc mort parce qu'il l'a voulu, et par sa mort il a rendu à l'immortalité l'homme qui était mort. « Il a incliné les cieux et il est descendu ». Il a brisé la captivité des limbes, et il est monté, selon cette parole de l'Apôtre : « Il a conduit la captivité captive (2) ». L'Apôtre ne parle pas de l'auteur de la captivité, mais de la captivité elle-même, quoique, en détruisant l'empire de la captivité, il ait par cela même détruit l'auteur de cet empire. Et quelle captivité ? La mort. Il a tué la lettre, et le maître du mal a perdu son pouvoir. Il a désarmé le fort armé, il lui a arraché son glaive et l'a conduit captif de cette même captivité. C'est là ce que nous atteste l'Ecriture : « La mort ira et sortira, et le démon se tint debout à ses pieds (3) ». Or, celui qui s'est tenu vaincu devant les pieds du vainqueur, quelle peut être sa contenance, si ce n'est celle d'un captif ? « Il a incliné les cieux, et il est descendu » vers le monde. Il a fait captif le démon et il est monté au ciel, afin que celui qui par nature est le Roi suprême du ciel, fût établi par son corps le roi de la terre, et par sa mort le triomphateur des enfers, selon cette parole de l'Apôtre : « Afin que tout genou fléchisse au ciel, sur la terre et dans les enfers (4) ». Et « Jésus-Christ est mort et ressuscité, afin qu'il devînt le roi des morts et des vivants (5) ».
10. Dieu est né du sein d'une vierge, d'une chaste union et du mariage le plus pur; sans le concours de l'homme et par l'action du Verbe; et celui qui est né de Dieu avant tous les siècles, et qui était Dieu lui-même, a pris la forme d'esclave. Afin que l'esclave devint maître, le Seigneur est devenu esclave. Tout cela s'est accompli dans le sein d'une vierge, par l'opération du Saint-Esprit. Il en est sorti un homme plein de Dieu, qui était en même temps Dieu et homme, comme le dit l'Apôtre : « L'un et l’autre ne faisaient qu'un (6) » ; il parlait de la chair et du Verbe; natures infiniment séparées, mais réunies en une seule personne par la volonté de Dieu,
1. Jean, X, 17, 18. — 2. Ephés.IV, 8. — 3. Habac. III, 5. — 4. Philipp. II, 10. — 5. Rom. IV, 9. — 6. Éphés. II, 14.
de telle sorte que, après avoir été essentiellement éloignées l'une de l'autre, elles se trouvèrent ïndivisiblement unies. Or, c'est dans le sein de Marie que s'accomplit ce prodige: Comme elle avait conçu, elle enfanta; son enfantement fut aussi miraculeux que la conception, la pudeur n'y reçut aucune atteinte. Elle ne dut rien à l'homme; aussi, le fruit de ses entrailles, loin d'être un mélange quelconque de force divine et d'humaine faiblesse, est un Dieu parfait dans ses vertus et ses opérations, selon cette parole de saint Pierre : « Jésus de Nazareth, cet homme dont Dieu a fait éclater les oeuvres parmi vous (1) ». Isaïe avait dit : « Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils. ». C'est donc une Vierge qui a conçu, c'est une Vierge qui a enfanté. A une conception sans tache a succédé un enfantement incorruptible, comme l'effet participe naturellement à la cause. Le Fils de Dieu, sans doute, nous a été semblable dans son enfantement, mais sa conception a dû être toute différente. Nous sommes conçus dans l'iniquité, tandis que la Mère de Dieu est toujours restée vierge. Elle est devenue mère par son enfantement, et elle a conçu dans une virginité parfaite. La conception de son Fils a été exclusivement l'oeuvre du Verbe, et son enfantement n'a porté aucune atteinte à sa pudeur, parce qu'elle est demeurée vierge dans sa conception et dans son enfantement. Marie a subi la loi de l'enfantement, tandis qu'elle est restée compléterrent étrangère à la conception; ce qui pour elle avait été d'abord insensible, le devint dans l'enfantement; toutefois, son intégrité et sa pureté ne reçurent aucune atteinte: Dans cette alliance céleste s'unirent la virginité et la divinité. La Vierge offrit son esprit, le Verbe lui présenta l'incorruption; elle offrit la sainteté de son âme et de son corps, le Verbe lui présenta l'intégrité de la pudeur et la virginité perpétuelle. De là cette parole de l'ange : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes » , parce qu'elle avait été bénie entre toutes les vierges. C'est là ce qui la distingue de toutes les mères et de toutes les vierges. Parmi les mères, elle est vierge ; parmi les vierges, elle est mère ; car elle a conçu et enfanté, et dans sa conception et son enfantement elle est restée vierge. « Vous êtes bénie entre toutes les
1. Act. II, 22.
260
femmes »; elle devait être élevée aux honneurs de la maternité, sans en subir les atteintes.
11. Mais, répondent les hérétiques, quelle indignité de renfermer Dieu dans le sein d'une femme, et de prétendre qu'une femme mortelle peut engendrer le Dieu immortel? n'est-il pas insensé de soutenir que les grandes choses procèdent des petites? Homme perfide, qui que vous soyez, voulez-vous donc que, m'appuyant sur les choses temporelles, je vous prouve qu'unêtre qui naît peut être plus grand que celui qui l'engendre et peut le dépasser en valeur et en magnificence; une telle démonstration ne pourra-t-elle enfin vous fermer la bouche et étouffer vos clameurs impudentes? Veuillez donc me dire ce qui est le plus précieux du miel ou de l'abeille, de la mouche ou de la cire. Comparez, et vous trouverez que l'ouvrage est plus précieux que l'ouvrier, que le miel est plus précieux que la mouche, et que l'abeille, trèslaide en elle-même, est très-belle dans son oeuvre. La reine, dit-on, n'a aucun commerce charnel, et pourtant elle produit des essaims; son corps est des plus vils, et pourtant elle forme un miel d'une douceur extrême. Une autre comparaison : l'or naît de la terre, le ver tisse la soie, et la soie est bien plus précieuse que le ver; le coquillage produit la perle, et la perle l'emporte de beaucoup sur le coquillage; on teint la laine en pourpre dans le suc d'un coquillage, et pourtant la pourpre est beaucoup plus précieuse que le coquillage. Du sein des montagnes on extrait des pierres précieuses, et le prix d'une seule pierre précieuse dépasse de beaucoup la valeur même de la montagne. Dans une pierre se trouve renfermé l'éclat d'une perle, c'est là que cette perle a pris naissance; qu'est-ce donc qu'une pierre en comparaison d'une perle ? Et pourtant celle-là engendre, et celle-ci est engendrée. C'est ainsi que de choses viles naissent des choses superbes; les grandes naissent des petites; les belles naissent des laides ; les plus précieuses naissent des plus communes. Pourquoi donc jugez-vous encore le sein de Marie indigne de Dieu? Vous ne pensez pas que l'HommeDieu ait pu naître d'une créature, quand vous venez de voir que, dans toutes les choses terrestres, ce qui engendre est souvent fort inférieur à ce qui est engendré? Combien de fois un plébéien n'a-t-il pas donné naissance à un empereur, et un laïque à un évêque; celui-là devenant le maître de son père, et celui-ci devenant le père spirituel de celui qui lui a donné ila vie temporelle; celui-là devenant le maître du monde, et celui-ci le père du peuple chrétien ? Mais il est quelque chose de plus extraordinaire que tout ce qui précède, quelque chose qui devrait attirer votre attention et soulever votre admiration: une vierge a conçu, une vierge a enfanté; elle est demeurée vierge, elle n'a jamais cessé d'être vierge. Elle était vierge avant de concevoir, elle est vierge après son enfantement, elle demeure éternellement vierge.
12. La naissance du Seigneur confond l'argumentation du siècle et la sagesse de la terre. Quelle est cette argumentation? Si Marie a enfanté, elle a connu l'homme, et le monde semble entendre cette parole sans frémir, tant est vrai ce mot de l'Apôtre : « L'homme animal ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu, car sa prétendue sagesse n'est que de la folie et il ne peut comprendre (1) ». Mais le Créateur de la nature a renversé cette argumentation et suspendu en cette circonstance la loi de la nature. Dans l'ordre ordinaire, c'est l'expérience qui fait loi ; mais quand il s'agit de la maternité de Marie, il n'y a d'autre règle à invoquer que la vertu et la grandeur du Tout-Puissant; par conséquent, la loi ordinaire est ici sans valeur. Pourquoi? Parce que, selon l'Apôtre, «Dieu appelle les choses qui ne sont pas, comme si elles étaient (2) ». Quelle est l'argumentation de Dieu? Une vierge a enfanté, et pourtant elle est restée vierge, parce qu'une mère parfaite a engendré le Verbe fait chair. Mais, dit le monde, c'est folie de croire qu'une vierge ait pu enfanter, tout en restant vierge. Or, cette folie est pour nous la plus grande sagesse qui, dans ce mystère, nous saisit d'admiration; voilà pourquoi je ne suis sage, aux yeux de Dieu, qu'en devenant insensé aux yeux du monde. Il est écrit : « Je confondrai les sages dans leur astuce (3) » ; et encore : « Le Seigneur connaît les pensées des sages, car elles sont vaines (4) ». L'apôtre saint Paul dit également : « Où est le sage? où est le scribe? où est l'investigateur de ce siècle? Est-ce que le Seigneur n'a pas rendu folle
1. I Cor. II, 14. —Rom. IV, 17. — 3. Job, V, 13. — 4. Ps. XCIII, 11.
261
la sagesse de ce monde? Car le monde n'a pas connu Dieu par la sagesse. Or, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication (1) ». « Donc, ce qui est insensé aux yeux du monde, c'est ce qui est sage aux yeux de Dieu (2) », « afin que la sagesse du monde soit réprouvée par la sagesse de Dieu (3) ». Le propre de cette sagesse du monde , c'est de faire grand bruit de ses syllogismes plus ou moins sophistiques, et c'est ce qui l'empêche de comprendre que la volonté de Dieu n'a d'autre règle et d'autre mesure que sa toute-puissance. Dans les oeuvres et les opérations de Dieu, est-ce à nous de lui tracer ses règles? Ce qu'il crée n'existait pas, et pour le créer toute matière préexistante lui était inutile. « Il a dit, et tout a été fait; il a commandé, et tout a été créé (4) ». Or, celui qui a le pouvoir de créer ce qui n'était pas, ne pourrait pas faire ce qu'il veut de ce qui existe déjà? Vous invoquez ce qui se fait dans l'ordre ordinaire du mariage; mais qu'importent ces lois primitivement établies, dès que la puissance du Créateur daigne intervenir directement? Quand il s'agit de l'action immédiate de Dieu , toute comparaison doit disparaître; car à quelle couvre purement humaine peut-on comparer les oeuvres divines? Tout ce qui se fait par les hommes s'accomplit en vertu des lois générales et ne saurait avoir le caractère d'un miracle qui est un fait essentiellement singulier.
13. Vous vous imaginez donc, ô incrédule, que Dieu peut être souillé par le contact du sein maternel? Je repousse votre sacrilége et je réponds àvotre blasphème. Quand, dans le vase impur de votre coeur se formait cette pensée téméraire, vous oubliiez donc cette maxime de l'Apôtre : « Tout est pur pour ceux qui sont purs (5) ». Si donc, même dans les choses de ce monde, tout est pur pour ceux qui sont purs, à combien plus forte raison tout n'est-il pas pur pour Dieu qui, étant la pureté même, n'a rien fait que de pur. Ne lisons-nous pas : « Dieu vit tout ce qu'il avait fait, et tout était très-bien (6) ? » Si tout était très-bien, tout était donc pur. Les créatures ne deviennent impures ou honteuses que par le mauvais usage que nous en faisons. C'est en ce sens qu'il a été dit ailleurs, en parlant des
1. I Cor. I, 20, 21. — 2. Id. 25. — 3. Id. 19. — 4. Ps. CXLVIII, 5. — 5.Tit.1, 15. — 6. Gen. I, 31.
animaux : « Ils seront impurs pour vous (1) ». Cette impureté ne tient donc pas à l'essence même des choses, ou à leur nature; c'est quelque chose d'accidentel résultant, non pas du fait même de leur création, mais du mauvais usage que les hommes peuvent en faire. Par exemple, le vin est bon de sa nature, mais il devient mauvais pour celui qui s'enivre ; le miel est bon et doux, mais dans certaine maladie il est mauvais et funeste; « la loi est bonne », comme le dit l'Apôtre, mais pour celui qui en fait un usage légitime; quant à en faire un usage illégitime, ce n'est plus en user, mais en abuser. Ce n'est donc pas la nature même qui a rendu impur tout ce qui peut l'être, c'est uniquement la défense qui en interdit l'usage. Cette défense est elle-même essentiellement accidentelle et spéciale à telle chose en particulier et dans tel cas déterminé, et c'est à tort que l'on y chercherait une malédiction générale, une condamnation absolue.
Après avoir appuyé cette doctrine sur des témoignages, il nous est facile de la confirmer par des exemples et de montrer que ce qui est impur d'après la loi, est réellement pur par nature. Nous savons tous comment le prophète Elie, après avoir accompli son pèlerinage sur la terre, quitta ce monde sur un char de triomphe pour aller prendre place en paradis, où l'appelaient sa parfaite sainteté, ses grandes vertus et ses nombreuses révélations. Il fut ravi sur un char de feu, sans que les flammes, qui jaillissaient de toute part, lui portassent la plus légère atteinte, quoiqu'il eût conservé sa chair mortelle. Il est dit qu'il fut transporté en paradis; or, nous savons qu'après avoir chassé le premier homme du paradis ,terrestre, Dieu confia à l'ange du feu la garde de ce séjour heureux; voilà pourquoi le char d'Elie fut un char de feu, afin que le feu livrât passage au feu. Le texte porte : « Elie, emporté dans un tourbillon, monta comme au ciel (2) » . « Comme au ciel », et non pas réellement au ciel, « car personne n'est monté au ciel que Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est dans le ciel (3) ». Insistons sur ce témoignage dans lequel se révèle d'une manière éclatante la gloire du Sauveur. « Personne n'est monté au ciel, si ce n'est Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme
1. Deut. XIV, 7. — 2 IV Rois, II, 11. — 3. Jean, III, 13.
qui est au ciel ». Le voici sur la terre, et il n'a pas quitté le ciel; il est auprès de son Père et au ciel; il est tout entier dans le sein de Marie, et tout entier au ciel, et tout entier en son Père. Il est dans l'intérieur du sein de Marie, il enveloppe l'univers entier, et dans son Père il est l'unique souverain de toutes choses. O grand Dieu répandu partout ! Il remplit le sein de sa mère, il enveloppe le monde, il possède le ciel.
14. Mais je reviens à mon sujet. Le Seigneur dit à Elie : « Allez vers le torrent dans le désert de Charath, qui est en face du Jourdain... Et les corbeaux lui apportaient du pain le matin, et à midi de la viande, et il buvait de l'eau du torrent (1) ». Quel doute peut encore exister sur la question qui nous occupe? Quelle impiété n'y aurait-il pas à condamner ce saint homme parce qu'il a accepté la nourriture qui lui était présentée par ces corbeaux regardés comme des animaux immondes? Mais je n'ai point oublié la sentence générale du Seigneur : « Tout ce qu'un impur aura touché sera rendu impur (2) ». Voici donc un corbeau qui apporte du pain, un corbeau qui apporte de la viande, et ce qu'il a touché n'a pu être impur, et celui qui a reçu ce pain et cette viande n'a pas été rendu impur. L'Apôtre nous en donne la raison : « Tout est pur pour ceux qui sont purs » ; et cette maxime s'appliquait même à ces temps reculés où la distinction des animaux était en pleine vigueur. Je n'ai nullement l'intention de discuter sur la nature des viandes qui pouvaient être licites, mais qui devenaient impures par l'effet de leur contact avec un oiseau impur, en vertu de cette prescription légale : « Tout ce qu'un impur aura touché sera rendu impur ». Or, rien ne pourrait être impur pour cet homme devant lequel toute prescription générale cessait. C'est ce qui prouve que la défense des viandes dites impures était toute personnelle; d'où il suit que l'impureté du corbeau n'avait aucune prise sur l'éminente sainteté d'Elie; ce corbeau lui-même devint pur en entendant ce que ne veulent pas entendre les Juifs. En entendant,-il devint pur; en refusant d'entendre, les Juifs restent impurs;car, dit l'Apôtre : « Tout est pur pour ceux qui sont purs». Ce que le corbeau impur avait touché n'est donc pas devenu impur, et le sein que Jésus
1. III Rois, XVII, 3, 6. — 2. Nomb. XIX, 22.
Christ a touché aurait pu être impur? Oh ! je vois partout de ces corbeaux devenus de pieux ministres de Dieu. Ils sont noirs quant à la couleur, mais blancs quant à la crainte surnaturelle qui les dirige ; ils sont impurs par leur nom, mais purs par leurs couvres. Enfin, le corbeau a expié sa faute primitive, il est rentré dans la voie de l'obéissance; autrefois il sortit de l'arche et refusa d'y rentrer; plus tard il se rendit le pourvoyeur docile du serviteur de Dieu.
15. Vous regardez comme impur le sein virginal de Marie; vous croyez qu'il était indigne de Dieu ou qu'il a pu communiquer une certaine souillure au Verbe incarné; pour vous confondre , il me suffira d'un exemple. Le soleil jette sur le monde une clarté uniforme et qui, néanmoins, produit des effets bien différents sur chaque chose en particulier. Il fait fondre la cire, il durcit la boue, il dissout le fumier, il dessèche la fange, et, en jetant de tous côtés ses rayons, s'il dessèche certaines choses, du moins il n'est souillé par quoi que ce soit. Et le sein d'une Vierge pourrait souiller la divinité, quand ce qu'il y a de plus fétide ne saurait souiller le soleil? Jésus-Christ serait souillé dans les entrailles de sa mère, quand le soleil n'a rien à craindre des cloaques les plus hideux? Toutefois, lors même que ce sein de Marie aurait été souillé par son origine, du moment qu'un Dieu daigne y pénétrer, ne se trouve-t-il pas orné de la pureté la plus parfaite? Marie avait été couverte de l'ombre du Tout-Puissant, le Verbe s'incorporait à elle d'une manière incorruptible, le Saint-Esprit avait lui-même formé ses membres, et quelque chose d'impur pourrait encore se rencontrer dans cette Vierge incomparable, malgré la présence du Verbe divin dont le regard efface soudain toutes les souillures? Par le simple attouchement de sa robe, le Sauveur a purifié la souillure légale d'une femme affligée d'une perte de sang, et ce même Sauveur, entrant dans le sein d'une autre femme, n'aurait pu y purifier tout ce qu'il y rencontrerait de souillé?
16. Ajoutons à cela que le sein de Marie était saint, pur, sans tache, sans souillure, directement créé par Dieu et rempli de la majesté divine. Dieu y a reconnu son oeuvre dans toute son intégrité, et il a pu en sortir comme un nouvel époux sort du lit nuptial.
263
Nouvel époux de la chair, il est sorti du tabernacle vivant dans lequel il s'était renfermé, et l'on oserait mettre des bornes à la sainteté de ce sein virginal dans lequel a trouvé bon de se renfermer le Dieu que le :monde luimême ne saurait contenir?
17. Le Seigneur apparut à Moïse sur la montagne d'Horeb, dans un buisson ardent qui brûlait sans se consumer; la flamme enveloppait les épines et ne les dévorait pas. Malheur à vous, pécheurs, qui entendez ces-paroles et passez sans y faire attention ! La flamme étincelait et les épines n'étaient point consumées. Les corps brûleront en enfer, et ce feu sera éternel comme le châtiment des coupables. Et une voix se fit entendre : « Moïse, Moïse, ôtez la chaussure de vos pieds, car le lieu dans lequel vous vous trouvez est une terre sainte (1) ». Si donc cette terre a été sanctifiée parce que la majesté divine y était apparue, combien plus ce sein de Marie dans lequel la divinité devait habiter n'a-t-il pas dû être sanctifié? C'était la lumière qui entrait dans les ténèbres et faisait étinceler de son éclat la demeure tout entière. La lumière véritable, c'est-à-dire Dieu lui-même, est entré dans le sein de Marie et lui a communiqué sa sainteté. Il était donc d'une sainteté parfaite, ce sein dans lequel la sainteté même est entrée, qu'elle a sanctifié et dont elle est sortie sans subir la plus légère atteinte, selon cette parole de l'ange : « Voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu (29 ».
18. Affirmons-le donc sans crainte: non, il n'a pas dédaigné d'entrer dans le sein de Marie, Celui qui n'a pas dédaigné d'entrer dans la fournaise ardente, comme l'atteste Nabuchodonosor: « N'avons-nous pas envoyé trois hommes au milieu du feu ardent? Comment donc puis-je en voir quatre se promenant en toute liberté dans les flammes, sans qu'elles leur portent aucune atteinte; et le quatrième porte la ressemblance du Fils de Dieu (3)? » Celui-là donc qui est entré dans la fournaise ardente, est entré dans le sein de Marie restée vierge. Quel est celui qui est entré dans la fournaise? le Fils de Dieu. Quel est celui qui est entré dans le sein de Marie? le Fils de Dieu. De là il chassait la flamme; ici il chassait la nature. De même donc qu'il fut au milieu de la fournaise ardente
1. Esod. III, 5. — 2. Luc, I, 35. — 3. Dan. III, 91, 92.
sans brûler, de même il sortit du sein de Marie sans porter aucune atteinte à son intégrité. Il entra dans la fournaise ardente pour en tirer les trois jeunes Israélites ; et il n'aurait pas dû entrer dans le sein de Marie quand il s'agissait de racheter le monde tout entier?
19. Mais, disent les Juifs, Marie n'a pu enfanter contre la nature. O étrange impudence, toujours frappée et ne s'avouant jamais vaincue ! Sans cesse vous êtes convaincu d'erreur et vous ne cédez pas; combien moins la vérité doit-elle céder, elle quine tombe jamais et triomphe toujours, selon cette parole de l'Ecriture : « La vérité triomphe, s'affermit, vit et règne dans les siècles (1) ». Marie, dit-on, n'a pu enfanter contre la nature. Ceux qui tiennent ce langage se sont flattés sans doute de nous avoir en quelque chose ravi la victoire. Aussi nous provoque-t-on au combat, mais je ne craindrai pas, aucune terreur n'arrivera jusqu'à moi; car celui qui me provoque est déjà frappé à mort. Marie n'a pu enfanter contre la nature, ce n'est donc pas contre la nature que la verge d'Aaron a fleuri dans le tabernacle de l'Alliance, sans aucun secours naturel. Tout manquait à cette floraison, la semence, les racines, les sucs de la terre. La verge, par sa nature, avait possédé tout cela, mais en perdant ses racines elle avait tout perdu. Et cependant, malgré l'absence de tout principe naturel de fécondité, la verge d'Aaron fleurit, sans aucune sève, sans aucune semence, sans aucune racine.
20. Mais ce fait d'histoire paraît ignoré de quelques-uns; je le raconterai brièvement. Coré, Dathan et Abiron, par esprit de jalousie contre Moïse et Aaron, prétendaient s'attribuer à eux-mêmes le sacerdoce et tentèrent de consommer ce sacrilège malgré les ordres formels du Seigneur ; mais la terre s'entr'ouvrit sous leurs pas, ils se virent eux-mêmes descendre dans l'abîme, et contre l'ordre ordinaire ils furent ensevelis avant leur mort. La terre engloutit ces sacrilèges et les enveloppa dans ses entrailles, non point pour les conserver, mais pour les punir. Leurs corps furent enterrés tout vivants, et tandis que l'espoir de la sépulture est d'ordinaire une consolation pourles mourants, cette même sépulture fut pour ces malheureux une aggravation de peine ; car ils furent ensevelis dans leur propre châtiment. Non-seulement ces
1. III Esdras, IV, 38.
264
trois auteurs de la révolte furent engloutis, mais leurs complices furent dévorés par des flammes sorties de la terre ; « la terre s'ouvrit »,dit l'Ecriture, «et engloutit Dathan... et le feu consuma leurs compagnons » . Alors le Seigneur ordonna à Moïse d'apporter dans le tabernacle une verge de chacune des tribus. Douze verges furent présentées, parmi lesquelles se trouvait celle de la tribu de Lévi, et appartenant au prêtre Aaron; elles furent toutes placées dans le tabernacle de l'Alliance, et le lendemain il se trouva que la verge d'Aaron avait produit des feuilles, des fleurs et des fruits.
21. Ce fait et la perfidie qui en fut l'occasion méritent un examen sérieux, car nous y trouvons une figure sensible du mystère que nous étudions. Une verge produit ce qu'elle n'avait pas. Elle n'avait aucune racine, elle n'était même pas enfoncée dans la terre, elle n'avait aucune sève, aucune semence ne pouvait la féconder, et cependant elle porte des fleurs, des feuilles et des fruits. Elle avait entièrement perdu la fécondité qu'elle pouvait tenir de l'arbre auquel elle avait appartenu,et cependant, en témoignage du sacerdoce suprême, elle produit ce qui n'était pas en elle ni en son pouvoir; car il était contre sa nature de verge desséchée de produire des fleurs et des fruits.Et une Vierge n'a pu engendrer, contre l'ordre de. la nature, le Fils de Dieu? Je vous dirai comment la Vierge a conçu et enfanté; montrez-moi de votre côté comment une verge complètement desséchée a pu germer. Mais je conçois que vous ne puissiez expliquer ni la fécondité de la verge, ni l'enfantement de la Vierge. Si donc vous ne pouvez dire comment cette verge d'Aaron a produit des fruits, pourrez-vous dire comment une Vierge a conçu et enfanté la Vérité? Ainsi donc, puisque vous ne pouvez expliquer le mystère d'une Vierge devenue féconde, acceptez les effets de l'Incarnation divine.
22. Venez à moi et je vous dirai ce que j'ai entendu intérieurement, Sur ce sujet, ce qui me trouble, ce n'est point la raison, mais la pudeur, et je veux, dans mes paroles, apporter toute la réserve possible, pourvu que la foi ne coure aucun danger. Pardonnez-moi, Seigneur Jésus, et épargnez ma bouche; car je reconnais tout ce qu'il y a de témérité de ma part à décrire le mystère de votre incarnation; il est vrai que vous avez tenu fermé le sein dans lequel vous avez voulu naitre, mais vous nous avez permis d'ouvrir votre Evangile aux incrédules. Je dirai donc ce qui s'est passé dans le secret de la nature. Marie, comme toute autre femme, possédait ce qui est requis pour la génération. Le Verbe lui-même vint se mêler à son sang pour le solidifier, et la substance de ce sang ainsi coagulé produisit la chair. Survint alors l'action de l'EspritSaint qui forma cette masse jusque-là informe, en distingua les parties eten produisit l'homme dont les linéaments cachèrent réellement la divinité. Vous savez maintenant comment la Vierge a conçu. Si vous me demandez ensuite comment elle a enfanté, je vous le dirai encore. Elle a enfanté comme elle a conçu ; de même que l'enfant s'était mystérieusement formé dans son sein, il en sortit d'une manière incorruptible comme il y était entré. Ici, du reste, tout se passa selon l'ordre de la nature; la Vierge accomplit la durée de la gestation, tandis que la verge d'Aaron ne subit point le temps de la germination. Ce ne fut qu'après neuf mois que Marie enfanta; et après trois jours la verge avait germé, quoique par elle-même elle fût entièrement desséchée. Nous savons du premier homme qu'il n'eut ni père ni mère et qu'il fut formé du limon de la terre. Comment un corps peut-il être formé sans venir d'un autre corps; comment la chair peut-elle exister sans venir de la chair? Le premier homme sortit en quelque sorte du sein de la terre, comme l'enfant sort du sein de sa mère, avec cette différence qu'aucun principe générateur venant de l'homme n'y avait été déposé. Si donc, sur le sujet qui nous occupe, je crois plus facile de recourir à une comparaison, que votre conviction n'en soit nullement ébranlée. Le rayon du soleil pénètre un miroir, sans que la densité de la glace fasse obstacle à la subtilité insensible du rayon solaire, et le soleil se voit à l'intérieur comme à l'extérieur. En pénétrant dans la glace, il ne la brise pas; en en sortant, il ne la souille point, et malgré l'entrée et la sortie du rayon solaire, le miroir reste dans sa parfaite intégrité. Le rayon du soleil ne brise pas le miroir; et l'entrée ou la sortie de la vérité aurait pu vicier l'intégrité de Marie ?
23. Mais pourquoi insister plus longtemps? Que le chrétien entende ce que ne veut pas entendre le juif; ainsi racheté, le chrétien (265) progressera dans le bien , tandis que le juif périra dans son endurcissement. La verge d'Aaron était réellement la figure de la vierge Marie, qui a conçu et enfanté le véritable prêtre dont il a été dit : « Tu es prêtre pour l'éternité (1) ». Au verset précédent il avait été dit : « Le Seigneur fera sortir de Sion, la verge de sa puissance ». En effet, le fruit produit par la verge était la ligure du corps de Jésus-Christ. Une noix dans son unité renferme trois substances distinctes : l'enveloppe, la coque et le noyau. L'enveloppe figure la chair, la coque figure les os et le noyeau figure l'âme. L'enveloppe figure la chair du Sauveur, laquelle a porté les aspérités et les amertumes de la passion ; le noyau figurerait bien la douceur intérieure de la Divinité, de qui nous recevons à la fois la nourriture et la lumière ; la coque représenterait le bois longitudinal de la croix, désignant non pas ce qui est intérieur et extérieur, mais les choses terrestres et les choses célestes mises en communication les unes avec les autres par l'intermédiaire de la croix, selon cette parole de l'Apôtre : « Par le sang de sa croix il a pacifié soit les choses qui sont au ciel, soit les choses qui sont sur la terre (2) » . Voilà, ô Juif , comment votre verge figurait notre Vierge.
24. Même au seul point de vue de l'étymologie, vierge est pour ainsi dire synonyme de verge (virgo, virga). A la différence d'une lettre, ces deux mots font entendre le même son. Or , veulent-ils se convaincre que la verge désignait la Verge? Qu'ils méditent ces paroles d'Isaïe : « Une verge sortira de la souche de Jessé (3) ». La verge est de la race de Jessé; Jessé est le père de David; la verge est donc de la famille de David, et cette verge , c'est Marie. Jessé, étant un homme, n'a pu produire du bois, c’est-à-dire une verge. Ce qui est sorti de Jessé, ce n'est donc pas une verge, mais la vierge Marie qui, répondant à sa race selon la chair, reproduisit le miracle de la verge d'Aaron, puisqu'elle conçut et enfanta, quoique toujours elle fût restée vierge. Il est vrai que fon a tenté d'appliquer cette prophétie à David lui-même ; mais cette opinion se réfute d'elle-même, ne fût-ce qu'à raison du temps. En effet, David était mort lorsqu'Isaïe prophétisa, et pourtant c'est le futur qu'il emploie,
1. Ps. CX, 4. — 2. Coloss. I, 20 . — 3. Isa. XI, 1.
à l'exclusion du passé : « Une verge sortira de la souche de Jessé ». « Sortira » et non pas, est sortie. D'ailleurs le Prophète ajoute : « Une verge sortira de la souche de Jessé, et une fleur montera de sa racine ». Cette fleur, c'est la chair du Seigneur; car cette chair fut formée miraculeusement en dehors de tout concours de l'homme, et elle conserve toute sa beauté native. « Une fleur montera de sa racine, et l'Esprit du Seigneur se reposera sur elle ». Sur qui? il est évident que c'est sur la fleur. « L'Esprit de sagesse et d'intelligence, l'Esprit de conseil et de force, l'Esprit de science et de piété, et l'Esprit de crainte l'a remplie. Elle ne jugera pas selon la gloire, elle n'accusera pas sur un ouï-dire, mais elle jugera par « un humble jugement et elle accusera les orgueilleux de la terre. Elle ébranlera la terre par la parole de sa bouche, et elle écrasera l'impie par l'Esprit qui siégera sur « ses lèvres; la justice ceindra ses reins, et la vérité l'enveloppera comme d'un vêtement (1) ». Un peu plus loin nous lisons également: « En ce jour apparaîtra la souche de Jessé ; celui qui s'élèvera sera le prince des nations, et tous les peuples espéreront en son nom (2) ». O fleur roi ! ô fleur juge ! De même que cette verge n'est pas la verge, mais la Vierge, de même cette fleur n'est pas la fleur de la verge, mais la chair formée dans le sein de la Vierge. Marie a réellement produit cette fleur de sa virginité et a tiré de sa chair la chair du Messie; mais cette génération n'a rien qui ressemble à la génération du péché; car Jésus-Christ dans son humanité ne doit rien à l'action de l'homme, puisqu'il a été conçu du Saint-Esprit. La verge d'Aaron prophétisait ainsi la vierge Marie. Si donc cette verge a pu fleurir sans séve ni racine, une vierge en restant vierge n'aurait pu engendrer dans une parfaite incorruptibilité ? Mais, disent nos adversaires, ce n'est que par un miracle que la verge d'Aaron a pu fleurir. Eh bien ! c'est par un miracle plus grand encore que s'est opérée l'Incarnation : la verge d'Aaron n'était qu'une image et une figure; mais ici nous trouvons la réalité dans tout son éclat et sa divinité.
25. Un autre témoignage plus grand encore et plus formel nous est fourni par Ezéchiel ; nous en avons fait la lecture hier dimanche,
1. Isa. II, 2 5. — 2. Id. 10.
266
mais nous avons dû en remettre le commentaire et nous appliquer exclusivement à l'objet du mystère que nous avons célébré. « Je me suis tourné », dit le Prophète, « vers la porte de la voie extérieure des saints, laquelle regarde l'Orient, et elle était fermée. Et le Seigneur me dit : Cette porte sera fermée et ne s'ouvrira point, et personne n'y pénétrera, parce que le Seigneur, Dieu d'Israël, y entrera lui-même; il en sortira et elle sera fermée (1) ». Donnez-moi donc l'explication de cette porte par laquelle le Seigneur est entré et sorti, sans que l'on pût expliquer son entrée et sa sortie. «Cette porte sera fermée et ne sera point ouverte, parce que le Seigneur, Dieu d'Israël, y entrera lui-même ; il en sortira ensuite et la porte restera fermée ». Cette porte est certainement une allégorie, sous le voile de laquelle la chasteté virginale de Marie nous est clairement désignée. Comment le prouvons-nous ? Ecoutons Job : « Maudit soit le jour où je suis né, puisqu'il n'a pas fermé la porte du sein de ma mère lorsqu'elle m'a enfanté (2)» C'est dans le même sens que le Prophète se sert du mot porte pour désigner le sein de Marie, où personne que Dieu lui-même n'est entré et d'où personne que lui n'est sorti. Le Verbe y est entré pour en sortir revêtu de notre propre humanité, à l'exclusion du péché ; et soit y entrant, soit en sortant, il a laissé cette porte absolument fermée; car c'est de lui qu'il est écrit : « Ce qu'il ouvre, personne ne le ferme, et ce qu'il ferme, personne ne l'ouvre (3) ». Levez-vous donc, Isaïe, levez-vous dans la joie, donnez la main à Ezéchiel et applaudissez dans le Saint-Esprit à la gloire de la nativité du Seigneur. Que David accoure également avec sa cithare divinement harmonieuse pour chanter la naissance du Sauveur, dont les mystères défieront à jamais toute l'harmonie de la terre. Isaïe s'écriait : « Cieux, laissez tomber votre
rosée, et que les nues pleuvent le juste ; que la terre s'ouvre et fasse germer son Sauveur (4) ». Quelle est cette terre? C'est notre chair, mais restée parfaitement pure comme elle l'était en Marie. « Que la terre germe son Sauveur» : ces paroles n'ont pas besoin de commentaire. Il ne s'agit pas ici d'une semence charnelle, mais de la rosée
1. Ezéch. XLIV, 1, 2. — 2. Job, III, 3, 19. — 3. Apoc. III, 17. — 4. Isa XLV, 8.
céleste ; non pas de la pluie naturelle, mais de l'action divine; car ce mystère est tout entier l'oeuvre de Dieu, la créature n'y est qu'un agent purement passif ; c'est ce que David exprime en ces termes : « Il est descendu comme la rosée se distillant sur la terre (1) ». Il dit également : « La terre donnera son fruit » ; et par ces paroles il désigne spécialement le sein de Marie. On peut dire de ce sein qu'il a véritablement donné « son fruit », puisque rien ne lui est venu d'ailleurs.
26. Si vous éprouvez encore quelque doute, affermissez votre foi par des exemples. Dès l'origine du monde, après la formation complète du corps d'Adam, une côte est soustraite de ce corps, et nulle part on ne trouve l'endroit d'où cette côte a pu être arrachée ; Adam perd un de ses os, et cependant il reste parfait dans son entier. Nulle part on ne remarque la cicatrice, nulle part on ne trouve de vestige de cette disparition. Une côte sort du côté, et le corps ne perd rien de sa plénitude. Ce qui sort est parfait, ce qui reste est entier. Je vais plus loin encore et j'ajoute, que sans porter atteinte à quoi que ce soit, cette côte a pour ainsi dire engendré d'elle-même un corps humain; deux corps se sont trouvés au lieu d'un, sans que la mère ait subi aucune diminution. Ainsi donc la puissance divine a pu soustraire une côte au flanc de l'homme, sans que le corps en ressentît aucune atteinte; et un Dieu sortant du sein d'une vierge n'aurait pu conserver son intégrité ? Pourtant aucun homme, à l'exception du juif, ne pousse la folie jusqu'à nier que ce soit le Verbe luimême qui ait opéré ce prodige sur le corps du premier homme. Et ce qu'il a fait en formant la première femme, le Verbe n'aurait pu le faire lorsqu'il revêtait notre humanité dans le sein de Marie ? Il n'a pas permis que le corps d'Adam laissât paraître aucune trace de ce qui se passait, et il aurait permis que la virginité ou la pudeur de sa Mère subît quelque atteinte ! Mais, dites-vous, « Dieu remplit de chair le vide laissé par la disparition de la côte (2) », et ne causa aucune souffrance. De même, en sortant du sein de sa Mère, le Verbe incarné ne déchira point sa pudeur et ne laissa aucun signe de corruption là où s'était déployée toute la puissance divine.
1. Ps. LXI, 6. — 2. Gen. II, 21.
267
Enfin, montrez-moi comment Dieu remplit de chair le vide laissé par la disparition de la côte, et moi je vous montrerai comment Jésus-Christ est sorti du sein de Marie sans y laisser aucune trace. Mais vous ne pourrez satisfaire à ma demande; car où la puissance divine n'a laissé aucun vestige, vous ne sauriez en trouver ; de même vous ne pouvez découvrir aucune corruption en Marie, puisque Dieu a voulu cacher à tous les regards ce que vous cherchez.
27. Chrétiens, levez-vous donc joyeux et répandez-vous en louanges aux pieds du Seigneur. Que les accents de votre reconnaissance remplissent l'Eglise de Dieu, le temple de Jésus-Christ, la demeure du Saint-Eprit. Entrez dans l’étable de votre Créateur, visitez la crèche de votre Sauveur, baisez les haillons du Pasteur éternel, et prenez dans vos bras ce Dieu devenu petit enfant. Venez adresser avec moi des louanges à la Vierge sainte, à la Mère véritable restée pure dans son enfantement, et rehaussant sa beauté par l'intégrité de sa pudeur. Louez avec les cieux, louez avec les anges, louez avec toutes les vertus, louez avec tous les éléments de la nature. Ne cessez pas, ne vous lassez pas de chanter la gloire du Sauveur : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (1) ».
1. Luc, II, 14.
ANALYSE. — 1. Naissance inénarrable de Jésus-Christ. — 2. Réfutation de l'impiété des Juifs. — 3. A la fin des temps le Fils de Dieu est venu comme législateur.
1. Frères bien-aimés, quand il s'agit de célébrer la grandeur du mystère de notre salut, le prodige de la naissance du Sauveur, l'humanité doit avouer l'impuissance de ses conceptions et de sa parole. A un tel bienfait, à cette grâce infinie, que peut répondre la faiblesse de notre dévotion ? Comment concevoir que le Fils unique, consubstantiel au Père, éternel comme le Père, redoutable au ciel, à la terre et aux enfers, ait voulu se revêtir d'un corps humain pour opérer le salut de l'homme ? Quelle langue pourra raconter ce que l'intelligence ne saurait comprendre? Quel homme tenterait de juger ce qui n'a pour auteur et pour témoin que Dieu luimême ? « Car personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père (1) ». Comment la fragilité
1. Matth. XI, 27.
humaine, corrompue par le péché, pourraitelle sonder le secret de cette Nativité virginale ? Jésus-Christ naît, non point par la nécessité de vivre, mais par sa volonté de nous sauver. Il naît parmi les morts, lui qui donne la vie aux morts. Nous ne devons pas douter de l'accomplissement de cette Prophétie formulée par le plus grand des prophètes sous l'inspiration du Saint-Esprit : « Voici qu'une Vierge concevra dans son sein, et enfantera un Fils (1) ». Qu'une femme enfante, c'est l'objet de notre foi à l'incarnation ; mais que cette femme ait toujours été vierge, c'est le principe d'une gloire éternelle pour celui qu'elle nomme son Fils. Jésus-Christ naît d'une vierge, car il notait pas convenable que la vertu prît naissance
1. Isa. VIII, 14.
268
dans la volupté, la chasteté dans la luxure, ou la pureté dans la corruption. Celui qui venait détruire l'ancien empire de la mort, ne pouvait naître sous les lois de cet empire, et le Seigneur de l'univers ne pouvait prendre la forme d'esclave dans laquelle il devait nous sauver, qu'en prenant un corps dans le sein d'une servante. Comment le Fils de Dieu aurait-il subi pour nous les crachats, les soufflets et la croix, s'il ne s'était pas constitué le Fils de l'homme ?
2. O malheureux Juifs qui, en recourant à la calomnie de l'adultère, éteignent pour euxmêmes cette grande lumière sous le souffle de ténébreux soupçons, en refusant de croire qu'une Vierge ait conçu ! Ils ne voient plus qu'un crime humain dans l'acte par excellence de l'amour de Dieu pour nous ; et ce qui n'est que vertu ils l'appellent une faute, tant ils sont aveuglés par leur jalousie. Malheureux que vous êtes, croyez donc à celui qui n'a voulu naître que pour opérer votre salut. Comprenez, mes frères, l'aveuglement de ces hommes perfides qui nient obstinément que le Christ ait pu naître d'une Vierge. Dans une naissance toute céleste ils invoquent ce qui se passe parmi les hommes et veulent soumettre le Créateur aux lois établies pour les simples créatures. Que l'impiété humaine n'essaie donc pas de porter atteinte à la glorieuse Nativité de Jésus-Christ, qui n'a voulu naître que par amour pour nous. Si le Fils de l'homme et de Dieu s'est humilié dans la chair, si une Vierge a enfanté et est demeurée vierge après son enfantement, tout cela s'est fait, non point selon l'ordre d'une nature mortelle, mais par l'effet immédiat de la puissance divine.
3. Comment peut-on douter que ce soit là le secret du Tout-Puissant, quand on entend dire que le Roi des cieux est né d'une vierge, et que le Fils de la Vierge commande aux puissances du ciel? Qui dira, mes frères, l'accroissement miraculeux des bienfaits de Dieu pour le salut des nations ? Autrefois, après le passage de la mer Rouge, voulant donner au peuple hébreu des préceptes relatifs au culte divin, le Seigneur appela Moïse au sommet du Sinaï, et confia à ce serviteur l'expression authentique de sa volonté à l'égard de cette petite nation. Mais quand les temps prédits furent arrivés, voulant prodiguer à toutes les nations les sacrements de la vie éternelle, Dieu lui-même, descendant du ciel et du sein de son Père, se renferma dans le sein d'une Vierge, et y revêtit notre humanité et se fit homme sans cesser d'être Dieu, acquérant ainsi une gloire incomparable. C'est ainsi que le Tout-Puissant est sorti du sein de Marie, a subi les infirmités de la chair sans perdre la majesté du Fils de Dieu, et, tempérant cette majesté suprême, il a réalisé ce prodige d'un Dieu fait homme s'entretenant avecleshommes, et d'un homme triomphant du démon par la puissance infinie qu'il tenait de son union hypostatique avec Dieu.
ANALYSE. — 1. Accord des Prophètes et des Apôtres sur la naissance de Jésus-Christ. — 2. Virginité sans tache de Marie dans son enfantement.
1. Frères bien-aimés, nous avons longuement parlé de la divinité du Fils de Dieu et réfuté, selon notre pouvoir, toutes les attaques de nos adversaires. Je veux aujourd'hui vous parler de l'Incarnation, parce que ces mêmes adversaires refusent au Fils de Dieu (269) la qualité de Fils de l'homme. « Cieux, laissez tomber votre rosée, et que les nuées pleuvent le Juste; que la terre s'ouvre et germe le Sauveur, et que la justice s'élève en même temps; c'est moi, le Seigneur, qui l'ai créé (1) ». Nous lisons également : « Voici qu'un petit enfant nous est né, la principauté a été déposée sur ses épaules, et il sera appelé l'Admirable, l'Ange du grand conseil, le Dieu fort, le Père du siècle futur, le prince de la paix (2) »; et encore : « Voici qu'une Vierge concevra dans son sein, elle enfantera un Fils et il sera appelé Emmanuel (3) ». L'ordre des choses exige qu'en parlant sur l'Evangile je ne passe pas sous silence les Prophètes. Saint Paul lui-même nous en donne l'exemple dans ce début de l'Epître aux Romains : « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat, séparé pour prêcher l'Evangile de Dieu, Evangile qu'il avait promis auparavant par ses Prophètes dans les saintes Ecritures, touchant son Fils qui est sorti de la race de David selon la chair (4) ». Saint Paul vient de vous apprendre que, avant d'être publié, l'Evangile avait dû être promis par les Prophètes. L'Apôtre vient de vous dire que le Fils de Dieu, selon la divinité, est devenu le Fils de l'homme « de la race de David, selon la chair ». Quelles contradictions peuvent donc exister entre les prophéties et l'Evangile ? Le Prophète s'écrie : « Cieux, laissez tomber votre rosée, et que les nuées pleuvent le Juste ». Quel'Ange vienne, qu'il annonce le Verbe ; que la terre s'ouvre, que Marie entende, qu'elle conçoive le Sauveur, qu'elle enfante Jésus. Le Prophète avait dit : « Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un Fils, et il sera appelé Emmanuel » . L'Evangéliste rapporte textuellement ces paroles et ajoute : « C'est-à-dire Dieu avec nous (5) ». De son côté l'Apôtre écrit: « Touchant son Fils qui est sorti de la race de David selon la chair » . Ce que les Prophètes ont prévu et prédit, les Apôtres l'ont vu et prêché. Celui qui était a été fait; celui quia été fait était déjà le Verbe, et il s'est fait chair; il était le Fils de Dieu, et il s'est fait le Fils de l'homme.
1. Isa. XLV, 8. — 2. Id. IX, 6. — 3. Id. VIII, 13. — 4. Rom. I, 1. — 5. Matth. I, 23.
2. Il était Dieu, il s'est fait homme; il a pris notre humanité sans perdre la divinité; il s'est fait humble, il est demeuré sublime. Il est né homme, il n'a pas cessé d'être Dieu. Il est né petit, tout en restant l'Infini sous les voiles de l'enfance. Que celui qui embrasse avec plaisir le Dieu né, se garde bien d'avoir horreur de l'enfantement de la Vierge. Dieu lui-même, le Créateur de l'homme, le Fils de l'homme, vous dit : Qu'y a-t-il pour vous étonner dans ma naissance ? La concupiscence n'a eu aucune part dans mon enfantement. Moi-même j'ai créé la mère dont je devais naître; moi-même j'ai préparé et purifié la voie que je devais suivre en entrant dans le monde. Celle que vous méprisez, c'est ma mère, laquelle a été créée de ma propre main. Si j'ai pu me souiller en la créant, j'ai pu me souiller en prenant d'elle ma naissance. De même que sa virginité n'a reçu aucune atteinte par ma présence dans son sein, de même ma majesté n'a pu subir aucune souillure. Si les rayons du soleil savent dessécher les lieux les plus infects et rester toujours purs, combien plus la splendeur de la lumière éternelle, dans laquelle aucune tache ne saurait se produire, pourra-t-elle, sans se souiller, purifier tout ce qu'elle touchera de ses rayons ? Insensé, dans une Vierge restant toujours Vierge, puisqu'elle enfante en dehors de tout concours de l'homme, comment prétendez-vous trouver en elle des souillures? Elle a conçu sans éprouver aucune concupiscence ; elle a enfanté sans ressentir aucune douleur où donc trouver des taches en elle? Aucun étranger n'a eu accès dans cette demeure; elle n'a été visitée que par son Créateur et son maître, dans le but de se couvrir d'un vêtement qu'il n'avait pas ; en la quittant, il l'a fermée sans que personne pût l'ouvrir, et vous soutenez qu'elle a été profanée ? Comme ce Fils de Marie est le seul libre entre les morts, de même la pudeur de sa mère est la seule qui ait conservé toute son intégrité. Eve, par sa désobéissance, a mérité le châtiment ; Marie, par son obéissance, a obtenu la gloire. Eve, en goûtant du fruit défendu, a été maudite ; Marie, en croyant à la parole de l'ange, a été bénie.
270
ANALYSE. — 9 . Naissance du Sauveur; virginité de Marie. — 2. Annonciation de l'Ange. — 3. L'étoile brillant du baut du ciel. — 4. Offrandes symboliques des Mages.
1. Si nous pouvions exposer parfaitement l'événement de ce jour, nous aurions la connaissance complète des mystères de notre salut. Or, chacun de ces mystères défie, par sa profondeur, toute l'habileté du langage humain. Comment donc pourrait-on se flatter de les exposer tous à la fois sur un seul et même sujet? Nous célébrons aujourd'hui la naissance du Sauveur; mais ne devons-nous pas voir dans cette naissance du Christ la naissance même du monde? C'est aujourd'hui la naissance du Sauveur, c'est-à-dire le mystère d'où le monde a reçu la vie et d'où la lumière, qui avait péri, a été rendue aux mortels. Il naît, celui que les Prophètes ont proclamé le Roi des nations. « Il naît d'une Vierge, comme le Prophète l'atteste en ces termes : Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils, et ils l'appelleront Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous ». Le mode de sa naissance prouve donc qu'il est le Seigneur des vertus; une vierge a conçu sans avoir jamais connu la concupiscence; le SaintEsprit a tout fait en elle; tout a été pur, et le sein qui a conçu leVerbe, et les membres qui l'ont conservé, et les entrailles qui l'ont porté. La mère du Sauveur est elle-même le plus grand miracle; une vierge a conçu, une vierge a enfanté; elle était vierge avant, elle est restée vierge après l'enfantement. Virginité glorieuse et fécondité éclatante ; le ToutPuissant prend naissance, et sa mère n'exhale aucun gémissement. Elle enfante, son fils paraît à la lumière et sa virginité ne souffre aucune atteinte. Du moment que c'est un Dieu qui naît, il fallait que la chasteté de la mère reçût un nouvel éclat, et celui qui était venu pour guérir toutes les souillures ne pouvait porter atteinte à la parfaite intégrité de sa mère. L'enfant, à sa naissance, est déposé dans une crèche; ce sont là les premières bandelettes d'un Dieu, le Roi du ciel ne dédaigne pas ces entraves, après avoir trouvé bon d'habiter dans un sein virginal. Marie, dépouillée de son précieux fardeau, se tient là debout et se reconnaît mère, avant de s'être connue épouse. Elle adore la divinité de son fils et tressaille de joie d'avoir enfanté par le Saint-Esprit; elle ne frémit pas d'avoir enfanté en dehors du mariage, mais elle se réjouit d'avoir donné naissance à un Dieu.
2. Quand fut arrivé le moment où le Sauveur devait descendre sur la terre et régénérer le monde; à cette époque où les prophéties planaient sur les nations attentives, le Saint-Esprit survint dans la Vierge Marie, selon cette parole de l'Ange: « Le Saint-Esprit viendra sur vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils du Très-Haut (1) ». Grand est donc le mérite de notre foi, parce que grand est le prodige de cette génération, et c'est en toute justice que nous adorons la puissance divine dans la naissance de Celui que nous savons nous être venu du ciel et engendré de Dieu le Père par la vertu du Saint-Esprit, afin de proclamer plus solennellement la Trinité et de sceller la sainteté de Marie. Le Sauveur naît, et le soleil s'élance plus loin dans sa carrière. N'est-il pas nécessaire quë la splendeur qui apparaît aujourd'hui avec tant d'éclat prenne de jour en jour une nouvelle extension ?
3. Mais voici un nouveau messager qui
1. Luc, I, 35.
271
vient nous attester la naissance du Sauveur. C'est une étoile qui apparaît du ciel; ne fallait-il pas que celui qui descendait du ciel fût également attesté par un envoyé du ciel ? La course de l'étoile annonce la naissance du Dieu fait homme; les éléments attestent le même prodige et, mêlée aux rayons du soleil, l'étoile n'en jette que plus d'éclat.
4. Voyons donc ce que signifiaient ces présents mystérieux offerts par les Mages, malgré l'abjection de la crèche, et comprenons qu'ils proclament en Jésus-Christ l'union person. nelle de la divinité et de l'humanité. Le Sau. veur est vu comme homme, et il est adoré comme Dieu ; il est gisant dans ses langes et il brille parmi les étoiles. Ses langes annoncent l'enfant qui vient de naître, les étoiles proclament qu'il est le souverain Maître de toutes choses. C'est son humanité qui est enveloppée de langes, c'est sa divinité qui est adorée ; les bergers tressaillent sur la terre, les Anges sont remplis de joie dans les cieux. Mais enfin, quels sont donc ces présents que les Mages, divinement instruits, offrent à l'Enfant-Dieu? Ils présentent de l'or et confessent ainsi que cet enfant est le souverain Maître de toutes choses. lis présentent de l'encens, et ce sacrifice s'adresse à un Dieu. Ils présentent de la myrrhe, symbole de sa mortalité. L'or nous le montre comme Roi, l'encens nous le fait connaître comme Dieu, la myrrhe nous an. nonce sa sépulture. Les Prophètes annoncent un seul Dieu, et les Apôtres le prêchent; les Mages ont cru, et à Jésus-Christ dans les langes ils ont offert de l'encens, de l'or et de la myrrhe. Pour nous, mes frères, craignons le Dieu unique, afin qu'il daigne nous accorder tous les biens par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. La naissance du Sauveur, cause de joie pour le monde. — 2. Salutation de l'Ange à Marie. — 3. Eloge de la bienheureuse Vierge.
1. Frères bien-aimés, la naissance de Jésus-Christ est la rédemption du pécheur. En effet, le pécheur n'aurait pu être délivré si le Sauveur n'était pas venu sous la forme d'esclave. C'est aujourd'hui la naissance du Seigneur, que les esclaves se réjouissent; c'est la naissance du Rédempteur, que les captifs rachetés se réjouissent; c'est la naissance du médecin, que les malades se réjouissent; c'est la .naissance de la miséricorde, que les pécheurs se réjouissent; c'est la naissance de Jésus-Christ, que tous les chrétiens applaudissent. Dieu a voulu naître dans le temps, lui qui a fixé la mesure des temps. Ecoutons l'Apôtre: « Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'esclave, il a pris la ressemblance de l'homme et il a paru comme homme (1) ». Vous entendez qu'il s'est anéanti, mais il n'a jamais perdu la nature divine et ne s'est jamais séparé d'elle. Il s'est fait homme, mais sans cesser d'être Dieu. Il a revêtu l'humanité, mais il n'a pas dépouillé la divinité. Il s'est fait homme en prenant la forme humaine, sans perdre la forme divine. Il a pris le vêtement de la chair, mais intérieurement il est toujours resté Dieu. Comme Dieu et comme Créateur, « par qui tout a été fait, et sans lequel rien n'a été fait, il s'est construit à lui-même le temple dans lequel il devait
1. Philipp. II, 7.
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naître. Il a créé sa Mère; or, il demeure éternellement avec son Père. Il a revêtu notre humanité, il est né d'une mère qu'il avait formée lui-même en régnant avec son Père ». Tel est le sens de ces paroles du Prophète: « Sion est ma mère, dira un homme, un homme a été fait en elle, et le Très-Haut lui-même l'a établie (1)». Que les cieux tressaillent, et que la terre se réjouisse; que les cieux tressaillent, parce qu'ils n'ont personne pour les accuser; que la terre se réjouisse, parce qu'elle a germé son Sauveur. Qui donc pourra trouver le secret d'un don si précieux? L'Apôtre, parlant de ce secret, n'a pas craint de dire « qu'il était caché depuis les siècles (2) ».
2. La Mère du Sauveur, irrévocablement attachée à sa virginité, demanda à l'Ange comment elle pourrait concevoir sans porter aucune atteinte à sa pudeur: « Comment», dit-elle, « cette promesse pourra-t-elle s'accomplie, puisque je ne connais pas d'homme (3)? » Les Prophètes m'ont appris qu'une vierge devait enfanter , mais je n'ai jamais su comment ce prodige devait s'accomplir. Je vous en prie, bienheureux Gabriel, ange de Dieu, expliquez à une chaste vierge le secret d'un aussi grand mystère. Vous m'avez adressé une salutation inouïe jusque-là, ajoutez-y une consolation pour ma virginité, car je l'ai vouée à Dieu, je me suis engagée à le servir dans son temple. Dites-moi donc : « comment cela se fera, puisque je ne connais pas d'homme ». L'Ange lui répondit : Vous ne connaîtrez pas d'homme, mais vous connaîtrez le mystère : « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre, voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu ». Marie avait dit : Expliquez-vous, ô envoyé de Dieu, car ce que vous m'annoncez est extrêmement sérieux : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme », et il en sera ainsi tant que je vivrai. Contemplez cet Ange instruit du mystère, et Marie en demandant l'explication. O Marie, écoutez « comment cela se fera » votre virginité n'aura pas à souffrir, votre pudeur ne subira aucune atteinte; pour vous, croyez la vérité, du moment que votre virginité est sauve, soyez en toute sécurité; parce que votre foi est parfaite , votre virginité restera intacte. Ecoutez comment cela se
1. Ps. LXXXVI, 5. — 2. Coloss. I, 26. — 3. Luc, I, 34.
fera : « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre » ; parce que vous concevez par l'espérance en croyant, vous deviendrez mystérieusement féconde; « voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu ». Et comme son arrivée en vous est insensible, sa sortie le sera également. Dieu peut-il être un fardeau? Marie répondit : S'il en est comme vous le dites, je m'incline avec joie devant votre voix angélique. En refusant de croire, je ferais injure à Celui qui vous a envoyé, et Dieu pourrait me frapper de mutisme, comme l'a été Zacharie. L'Ange répliqua : O Vierge, ne soyez point incrédule, mais fidèle; « le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre » ; vous ne connaîtrez pas les ardeurs de la concupiscence, parce que tout ici défie les règles ordinaires de la mortalité et reflète les caractères de la sainteté la plus parfaite. Marie dit à son tour : Si Dieu, en me conférant la maternité, me laisse ma virginité, « voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole (1) ». Oh ! que Marie est heureuse d'avoir cru; Celui que le monde ne peut contenir, elle l'a porté dans son sein, l'a conçu par la foi et l'a formé de sa chair et de son sang; de la virginité a germé la rédemption pour ceux qui croient.
3. O bienheureuse Marie, à quel titre avez-vous donc mérité de devenir la Mère du Sauveur? Par quel privilége Celui qui vous a créée est-il venu à vous? D'où vous vient une si grande faveur? Vous êtes vierge, vous êtes sainte, vous avez fait un voeu ; ce que vous avez voué, vous l'avez reçu de lui, et cependant qu'il est grand, Celui que vous avez enfanté ! Réjouissez-vous, sainte virginité, réjouissez-vous d'être ainsi protégée par le message d'un Ange. Votre pudeur vous est conservée dans toute son intégrité, et pourtant vous êtes réellement la Mère du Sauveur. Votre enfantement sera célébré par toute l'armée angélique, par toute la milice céleste. Bientôt un ange va porter la bonne nouvelle de la naissance du Sauveur aux pasteurs qui veillaient dans les champs : « Bienheureux les serviteurs que le Seigneur trouvera éveillés lorsqu'il viendra (2) ». Jésus-Christ est venu pour nourrir ceux qui ont faim, pour rendre les captifs à la liberté, pour éclairer
1. Luc, I, 38. — 2. Id. XII, 37.
273
les aveugles, pour ressusciter les morts ; des enfants de colère, qu'il fasse des vases de miséricorde, afin que tous ceux qui croient en lui aient la vie éternelle et louent avec les Anges la naissance du Sauveur.
ANALYSE. — 1. Joseph et Marie prennent part au recensement. — 2. Naissance de Jésus-Christ.
1. Après avoir longuement étudié le mystère de l'enfantement virginal et de la naissance de Jésus-Christ, il nous est donné de suivre dans tous ses détails le récit du saint Evangile : « Voici ce qui arriva dans ces jours : « César-Auguste ordonna par un décret d'opérer le recensement de l'univers. Ce premier recensement se fit, etc. » Au moment de la naissance de Jésus-Christ, tout l'univers se fait enregistrer sur les rôles publics, parce que le tribut est dû à César, comme l'adoration est due à Dieu. La pièce de monnaie est marquée au coin de César, comme les hommes sont formés à l'image de Dieu. Le recensement du monde s'opère en ce moment, afin que l'image du roi soit empreinte sur la monnaie, et que l'image de Dieu soit réformée dans l'homme. C'est ainsi que le tribut était rendu à César et l'homme à Dieu, selon cette parole du Seigneur : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (1) ». Alors, dit l'Evangile, s'accomplit le premier recensement; le premier quant au mystère, et non pas quant au temps; quant au mérite, et non pas quant à la classification; quant à la foi, et non pas quant à l'exécution matérielle. Depuis longtemps déjà l'univers payait le tribut aux Romains, ce qui suppose le cens établi; comment donc peut-on dire qu'il y eut, à la naissance du Sauveur, un premier recensement? n'y a-t-il pas là un enseignement mystérieux et prophétique ?
1. Matth. XXII, 21.
« Joseph monta donc, afin d'inscrire son nom sur les registres, avec Marie son épouse ». Cette parole . « Il monta », est parfaitement exacte, car c'est monter que de se diriger vers les choses divines. Il monta pour confesser qu'il était époux, et non mari; qu'il était chargé de prendre soin de l'enfant, et non pas de concourir à sa formation, et que cet enfant était tout à la fois et le Fils de Dieu et le Fils de l'homme. Marie monta également, afin de confesser qu'elle était plus encore la servante que la mère de son Fils; qu'elle avait reçu l'annonce de sa maternité, sans que sa chair en ressentît les atteintes; qu'elle portait le don de Dieu, et non pas un fardeau humain; car, du moment que la mère reste vierge, l'enfant qu'elle porte ne saurait être que l'oeuvre de Dieu.
2. « Et pendant qu'elle était là, les jours de l'enfantement furent accomplis » ; ces jours sont plutôt des temps et des siècles que des jours proprement dits. Ecoutez l'Apôtre
« Quand la plénitude des temps fut arrivée, Dieu envoya son Fils (1) » pour revêtir notre humanité. Le premier homme, accablé sous le poids du précepte, succomba. La postérité de Noé, en cherchant à s'élever dans le ciel, se sentit précipitée et confondue par la diversité des langues. Le peuple juif, impuissant à porter le fardeau de la loi, s'inclina de plus en plus vers la terre et préféra « être « comparé aux animaux sans raison (2) », quant
1. Galat. IV, 4. — 2. Ps. XLVIII, 13.
274
à ses oeuvres, plutôt que de devenir leur égal par l'ignorance de la loi. C'est donc par un juste dessein que l'Auteur du monde attend le temps du monde et veut donner à ce monde le moyen de s'instruire, afin de l'amener à recevoir, si tard que ce soit, son Rédempteur, lui qui avait rejeté son Créateur parce qu'il n'avait pas encore l'expérience de son malheur. « Les jours de l'enfantement furent accomplis, et elle enfanta un fils, l'enveloppa de langes et le déposa dans une crèche (1) ». Celui qui contient l'univers est renfermé dans le sein d'une femme; l'Auteur de la nature prend lui-même naissance ; le Créateur des hommes et des temps devient le premier-né des hommes; le Trésor du ciel est enveloppé sous la pauvreté des langes; le Maître de la foudre fait entendre le gémissement de l'enfance; Celui à qui toute créature est soumise est couché dans une étable.
1. Luc, II, 8, 7.
Sentez-vous, ô homme, quel est celui qui vous poursuit, afin de vous rappeler Jésus-Christ. Il entre dans le sein d'une femme, afin de vous y reformer; il naît, afin de vous faire renaître à l'immortalité; il devient le premier-né des hommes, afin de vous rendre participant de la nature divine. Voilà pourquoi le Christ est couché dans une crèche et devant de vils animaux, c'est afin de leur faire sentir, en quelque sorte, leur Créateur. Enfin il est placé dans une crèche, afin de réaliser cette parole dût Prophète : « Le boeuf a reconnu son possesseur, et l'âne l'étable de son maître (1) ». Le Psalmiste avait dit également : « Seigneur, vous sauverez les hommes et les animaux (2) ». Les hommes ne sont-ils pas comparés aux animaux, dans ces paroles du Sauveur : « Prenez sur vous mon joug, car il est doux, et mon fardeau, car il est léger (2) »
1. Isa. I, 3. — 2. Ps. XXXV, 7. — 3. Matth. XI, 28, 29.
ANALYSE. — 1. Nous devons nattre avec Jésus-Christ par les bonnes oeuvres. — 2. Nombreuses manifestations de Jésus-Christ. — 3. Naissance virginale de Jésus-Christ. — 4. Humilité et gloire de Jésus-Christ naissant. — 5. Conclusion.
1. Jésus-Christ naît d'une Vierge; quel éclat ne jette pas sur le monde cette naissance du Sauveur ! En la méditant avec piété, nous mettons un. terme à nos péchés, et, rejetant les habitudes criminelles de nos mauvaises actions, nous nous unissons à la vie nouvelle, nous renaissons avec Jésus-Christ naissant. De même qu'aujourd'hui, pour sauver le monde , Jésus-Christ est sorti du sein de Marie, de même le genre humain sort aujourd'hui du sein de Marie, c'est-à-dire des entrailles de l'Église, créé de nouveau par les sacrements mystiques et spirituels, et paraît à la lumière avec Jésus-Christ, et s'élance dans la voie qui mène au salut. Je vous parle ainsi, mes frères, parce que tous nous célébrons aujourd'hui en commun la naissance du Sauveur. Trop peu de chrétiens cherchent à se rendre compte du but et de l'auteur de cette naissance; car si ce mystère était toujours présent à notre esprit, nous ne pécherions jamais; et cependant tous disent : C'est aujourd'hui la naissance du Seigneur; applaudissons par des bonnes oeuvres, réjouissons-nous dans le Seigneur par des actions saintes, dépouillons notre malice à l'arrivée de Jésus-Christ et montrons-nous bons en toutes choses. Et pourtant, malgré ce (275) langage, ils n'ont d'autres préoccupations que de satisfaire aux besoins de la chair et du sang, ils mêlent leur joie à des actions criminelles, tandis que leur âme, pour laquelle aucun bien n'est à négliger, reste privée de toute nourriture spirituelle, et tous leurs soins sont pour le corps, auquel ils n'osent imposer aucune privation en faveur de leur âme. Ceux qui célèbrent aussi indignement la naissance de leur Sauveur, est-il étonnant qu'ils soient comparés à des animaux sans raison, qui n'ont d'autre joie qu'à repaître leur corps ? Si donc nous sommes des fidèles et des chrétiens , rappelons-nous quel est Celui qui a daigné naître aujourd'hui, et à la vue de sa grandeur infinie, nous changerons promptement notre vie, parce que dans cette naissance nous reconnaîtrons Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est notre vie véritable et éternelle. Renonçons à nous-mêmes et commençons à vivre pour Celui qui a daigné pour nous non-seulement naître, mais encore mourir. Contemplez sa grandeur, pénétrezvous de sa mansuétude, afin que vous méritiez de concevoir son infinie majesté. Aujourd'hui paraît pour nous à la lumière le suprême arbitre de la liberté, l'auteur de toute équité, le promoteur de la justice, le destructeur de l'orgueil, le principe de l'humilité, celui qui dissipe la discorde, nous ramène la paix, triomphe de la mort et nous procure la rédemption et la vie.
2. Mais Jésus-Christ nous a manifesté sous différentes formes son apparition sur la terre. D'abord, sur la terre, les anges le montrent aux bergers; ensuite, dans le ciel, une étoile le désigne aux Mages; dans les eaux du Jourdain, le Saint-Esprit le fait connaître clairement; enfin il se manifeste lui-même dans le vin de Cana. Tous ces prodiges ont pour but de prouver aux hommes que Celui qui, en se faisant homme, leur est apparu dans un tel état d'abaissement, est véritablement Dieu ; tourtes ces merveilles confondent les incrédules qui ne voulaient voir en lui qu'un homme, et confirment d'une manière éclatante la foi des fidèles. Autrefois les enfants d'Israël, sûrs d'échapper à la haine des Egyptiens par le miracle de la mer Rouge, virent marcher à leur tête la colonne de nuée qui s'obscurcissait pendant le jour pour leur servir de guide, et se transformait en une colonne de feu qui les inondait de lumière
pendant la nuit. Autant cette colonne projetait de clarté pour les Juifs fidèles, autant elle projetait d'obscurité pour les Egyptiens incrédules. Figuré par cette colonne, le Sauveur s'est toujours rendu visible pour affermir la foi des croyants, et aujourd'hui, au moment même de sa naissance, il se manifeste de la manière la plus éclatante au genre humain tout entier, pour l'empêcher de périr éternellement. Il était apparu à Abel pendant ses sacrifices, à Noé dans la construction de l'arche, à Abraham, le père des croyants, à Isaac bénissant son fils, à Jacob fuyant la colère d'Esaü, à Moïse paissant les troupeaux; c'est lui qui fit entrer Josué dans la terre promise, où devaient couler pour lui des ruisseaux de lait et de miel ; c'est lui qui affermit le trône de David, accorda la sagesse à Salomon, entoura d'honneurs le sacerdoce. Or c'est ce même Sauveur qui, aujourd'hui, a daigné prendre la forme d'esclave, afin de rendre participants de sa propre nature tous ses serviteurs dévoués, et d'en faire, par l'adoption, les enfants de son Père tout-puissant. Engendré du Père avant tous les temps, et sans le concours d'aucune mère, il. a créé le monde; il est né dans le temps d'une mère vierge, sans le concours d'aucun homme, et a purifié le monde de toutes ses souillures. Né de la bouche du Père, il a créé tout ce qui existe ; né d'une mère vierge, il a réparé toutes les brèches faites au monde par le péché.
3. Lecteur, redoublez de vigilance et d'attention lorsque vous entendez dire que le Verbe s'est incarné dans le sein d'une vierge pour la rédemption du monde. Vous avez été formé d'une terre vierge, parce que la vie a précipité le monde dans la mort. Voilà pourquoi il a été nécessaire que le Sauveur, sorti d'un enfantement virginal, arrachât le monde à l'abîme de la mort pour le rappeler à la vie, et que Celui qui est né d'une vierge, comme homme, triomphât du prince de la mort qui avait vaincu l'homme créé d'une terre vierge. Le premier homme a été vaincu, et il a perdu la vie pour sa postérité; l'Homme-Dieu a vaincu et il a rendu aux hommes la vie qu'ils avaient perdue. Le premier Adam est devenu le chef de tous les mourants; le second Adam est devenu le chef de tous ceux qui passent de la mort à la vie. Marie a enfanté un Fils qui devait faire de tous les hommes des enfants de Dieu, qui devait nous (276) soustraire à l'ignominie de la mort et obtenir la vie éternelle à ce monde condamné à mourir. Sur la terre une Vierge-Mère engendre son Fils en forme d'esclave, et dans le ciel ce même Fils est reçu comme souverain Maître par Dieu son Père. Une Mère engendre un Fils dont elle attend sa propre nourriture, et, simple créature, elle porte dans son sein Celui devant qui le ciel n'est rien. Dans cet enfantement glorieux, ses entrailles rayonnaient de gloire plutôt qu'elles ne souffraient, l'enfant divin croissait dans son sein et formait pour sa mère un fardeau céleste qu'elle portait sans en être surchargée. Son sein renfermait Celui que les cieux ne sauraient contenir, et elle enfanta Celui qui, loin de souiller sa mère, devait par sa naissance purifier le monde de toute souillure. Sainte, elle a cru; sainte, elle a conçu ; mais elle a été rendue plus sainte encore par son enfantement. Le Verbe n'était que son Epoux, mais il devient son Fils par l'Incarnation ; il était son Créateur, et c'est d'elle qu'il reçoit la vie.
La foi de Marie a été pour elle le principe de sa maternité divine; l'Archange en a été le héraut. Elle devint mère et épouse vierge, et elle eut pour époux Jésus-Christ même qu'elle enfanta. Jésus-Christ n'est-il pas le Verbe sorti de la bouche du Père? Reçu par la Vierge immaculée, il revêtit dans son sein l'humanité à laquelle il devait rester éternellement uni, selon cette parole du Saint-Esprit s'exprimant par la sagesse de Salomon
« La Sagesse s'est choisi une demeure (1) ». Quelle est cette Sagesse, sinon le Fils de Dieu engendré du Père avant tous les temps? Quelle est cette demeure qu'il a choisie, si ce n'est l'homme-Christ Jésus dont il s'est revêtu, que la glorieuse Vierge a engendré, que le Saint-Esprit a formé, que l'archange Gabriel a annoncé, que le choeur des anges a célébré, que l'étoile éclatante a manifesté? Marie n'a été rendue féconde que par Celui-là même qu'elle devait enfanter, et comme la lumière n'a aucun poids, la grossesse de Marie ne fut nullement pour elle un fardeau; elle tressaillait, au contraire, parce qu'elle n'ignorait pas ce qu'elle portait. Marie est devenue la Mère de Celui qui n'avait pas de père selon la chair. O heureuse Vierge, qui, devenant un nouveau ciel, a mérité de porter Dieu lui-même? Le Saint-Esprit parlait par l'ange
1. Prov. IX, 1.
et, en l'écoutant, Marie se sentit pénétrée de son ombre vivifiante.
4. Le Roi des rois, repoussé de partout, ne trouva d'asile que dans une grotte; il eut pour berceau une crèche, et la plume fut pour lui remplacée par le cilice. Le ciel verse sa rosée divine, et une Vierge enfante; les étoiles brillent dans le ciel, et les rois tremblent sur la terre. Les anges tressaillent d'allégresse, les bergers sont saisis d'étonnement, les mages consultent les habitants de Jérusalem, et les princes des Juifs sont confondus. Les Prophètes se réjouissent de trouver en Jésus-Christ l'accomplissement de toutes leurs prophéties. « Abraham a vu ce jour, et il s'en est réjoui (1) ». Car aujourd'hui dans sa race toutes les nations ont accès à l'héritage de l'éternelle promesse. Vous avez accompli, Seigneur, ce que vous avez promis dans le passé et vous avez prouvé que vous réaliserez toujours l'objet de vos serments. Car, Seigneur, vous êtes fidèle dans vos promesses, et dans la naissance de Jésus-Christ tout est arrivé comme vous l'avez promis à Abraham. De même tout ce que vous promettez maintenant à votre Eglise, vous l'accomplirez au second avénement du Sauveur. Celui qui nous apparaît aujourd'hui sur la terre pour sauver le monde, vous apparaîtra un jour au milieu des élus pour rendre à chacun selon ses oeuvres. Aujourd'hui se manifeste le maître des archanges, la lumière des anges, l'arbitre des siècles, le libérateur de tous ceux qui cherchent en lui leur refuge, la gloire de l'intégrité, la couronne de la virginité, le secours de la chasteté, le port de la foi, l'aliment de l'innocence, le destructeur des vices, le roi des siècles, l'ami des fidèles, le rémunérateur de la vertu, l'attrait des conversions, la purification des souillures, la guérison des blessures, le guide de la vie, le secours des faibles, le modèle des saints, la voie des Prophètes, l'harmonie du Psalmigte, le charme de la pureté, l'intelligence des voyants, la force de ceux qui persévèrent, la direction du bon chemin, le repos de ceux qui sont agités, le rafraîchissement de ceux qui ont soif, le pardon des péchés, le maître des Apôtres, le précepteur du monde, le persécuteur du démon. C'est Lui qui proclame toute la sagesse des Prophètes; c'est Lui que prêchent toutes les voix des saints; la foule des Apôtres se
1. Jean, VIII, 56.
277
prosterne à ses pieds; les saints célèbrent ses louanges; il est la vraie foi de ceux qui croient; il est la solution de toutes les discussions; il est la porte du paradis et le principe de la vie éternelle.
5. Que tout âge et toute condition prêtent l'oreille: Marie a contracté alliance dans son enfantement; sa sainteté s'est accrue dans sa maternité; en devenant mère, elle a doublé son intégrité, elle a couronné sa virginité. Jésus-Christ naissant a prêté secours aux veuves, il est devenu l'appui des orphelins, l'assistance des pauvres, la vue des aveugles, le bâton des boiteux et la nourriture de ceux qui ont faim. Il est enfant parmi les hommes, jeune parmi les forts, beau parmi les anges, perle céleste, héraut de la paix, olivier de l'Eglise, vigne des martyrs, aliment de tous les siècles. Aujourd'hui nous est manifesté dans la chair Celui qui règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. L'Ange envoyé à Marie. — 2. Nativité de Jésus-Christ.
1. Nous célébrons ce grand jour dans lequel le Dieu Tout-Puissant est descendu du ciel, et, par sa naissance, a brillé parmi les hommes d'une gloire toute nouvelle. Le prince des anges est descendu; il a entendu les gémissements des malheureux, et il est venu,arracher les hommes aux ténèbres du péché. Le monde tout entier gisait la proie de l'enfer, et ses misères auraient achevé de le corrompre, si Jésus-Christ n'était promptement descendu sur la terre. La Vierge Marie nous a procuré un remède aussi grand qu'efficace, et maintenant les hommes, jusque-là courbés vers l'abîme, ont reconquis le droit de monter au ciel. Au premier jour du monde Eve avait distillé dans nos veines un venin mortel; mais Marie, en engendrant le Christ, nous a mérité une glorieuse liberté. Quoi de plus beau que cette salutation que lui adresse l'envoyé de Dieu, l'ange Gabriel? C'est le ciel qu'il salue sur la terre : « Je vous salue, Marie, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous (1) ». Car il convient que ce soit en ces termes que je salue la Mère de mon Dieu. J'ai été choisi
1. Luc, I, 28.
et envoyé vers vous, et non pas vers Abraham, Isaac, ou Jacob. Car ceux qui étaient dans les liens du mariage n'ont pu me contempler. Un ange vierge et une femme vierge, un ange et la Mère de Dieu. A ma voix, vos oreilles se sont ouvertes, afin que le Saint-Esprit daignât vous pénétrer de sa présence; « vous êtes bénie entre toutes les femmes », car devant vous sont saisies d'admiration toutes les nations et les puissances angéliques. Quand les Gentils apprendront qu'une vierge a conçu et est restée vierge dans son enfantement, ils se convertiront à la foi, parce que le monde n'a jamais connu un tel enfantement et n'a jamais contemplé un Dieu vivant parmi les hommes. Les Juifs sécheront d'envie, mais ils ne pourront nous, ravir le Christ NotreSeigneur; les incrédules voudront détruire notre foi, mais ils resteront frappés d'impuissance. La libéralité divine resplendira dans toute sa magnificence.
2. C'est au milieu de ces circonstances mystérieuses que le Verbe de Dieu, porté, pour ainsi dire, sur la parole de l'ange, pénétra dans le sein de Marie, mettant le sceau à son (278)
intégrité et à la virginité de son enfantement divin. Celui qui, dans l'Eden, avait employé une terre vierge pour former l'homme, créa le second Adam dans le sein d'une vierge; et comme le premier Adam, créé âme vivante, dépouilla sa postérité des biens qui lui avaient été accordés, de même le second Adam est venu nous rendre tous ces biens dans l'Esprit vivificateur, après avoir replacé l'homme dans un état supérieur à celui dont il jouissait d'abord. Incrédule, vous doutez qu'une vierge ait pu concevoir ou enfanter. Mais ne voyez-vous pas que, parmi les abeilles, toutes les mères sont vierges ? elles conçoivent par la bouche dans le baiser des fleurs, et elles engendrent par la rosée du ciel, comme ellesmêmes ont été engendrées; elles sortent filles vierges, et cependant, en revenant vierges, elles se connaissent vierges et mères. De même Marie ne connaît pas d'homme, et cependant elle enfante; elle n'a reçu aucun mari de la terre, mais elle a reçu un fils du ciel. Celui qu'elle nous donne par son enfantement virginal, se révèle lui-même dans sa toute-puissance comme étant le Fils de Dieu; comment exprimer un tel prodige? Les cantiques des anges, l'admiration des bergers, les déclarations des Mages, l'éclat de l'étoile, la persécution d'Hérode, le ravissement de Siméon, les prédications de Jean, les cieux ouverts, la voix même de Dieu, tout cela manifeste Jésus-Christ et le proclame le Fils unique du Père. Le Saint-Esprit le manifeste à son tour en descendant sur lui en forme de colombe, et une clarté divine l'entoure d'une splendeur céleste; c'est ainsi que les cieux nous montrent Dieu descendu parmi les hommes et annoncent au genre humain qu'il trouvera son salut dans le Fils de Dieu qui règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. La naissance du Sauveur annoncée par les Prophètes. — 2. Actions de grâces à Jésus-Christ naissant. — 3. Il vient pour exercer miséricorde. — 4. Nécessité de nous attacher à lui. —5. Exhortation à une vie sainte. — 6. L'univers entier doit tressaillir à la naissance du Sauveur.
1. Nous célébrons aujourd'hui, mes frères, la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ; aujourd'hui « la vérité est sortie de la terre, et la justice nous a regardés du haut du ciel (1) » ; aujourd'hui le Sauveur a daigné naître dans la chair; aujourd'hui, lumière du monde, il s'est élevé pour arracher le monde à sa ruine; aujourd'hui, lumière éternelle, ou plutôt soleil de justice plus éclatant que toute lumière, il est sorti du sein virginal de Marie. C'est le jour de notre rédemption, de notre salut, « de la voie, la vérité et la vie (2 ) »;
1. Ps. LXXXIV. — 2. Jean, XIV, 6.
c'est le jour où notre héritage, notre royaume, notre paradis, en un mot le Christ Jésus, est sorti de la terre, c'est-à-dire de la bienheureuse Marie. Aujourd'hui, en revêtant notre chair, l'invisible Divinité s'est rendue visible aux hommes; aujourd'hui Dieu nous est apparu dans la nature de l'homme. « Nations entières, applaudissez des mains, célébrez votre Dieu dans les chants de l'exaltation (1) »; car « un enfant nous est né, le Fils nous a été donné, il porte sa puissance sur ses épaules et il sera nommé l'Ange du grand
1. Ps. XLVI, 2.
279
conseil, le Dieu fort, le Prince de la paix, le Père du siècle futur (1) ». Aujourd'hui, mes frères, s'est accomplie cette prophétie d'Isaïe « Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un Fils qui sera nommé Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous (2) ». Aujourd'hui s'est réalisé cet oracle du saint prophète Habacuc, s'écriant avant la venue de Jésus-Christ : « Seigneur, j'ai entendu votre voix, et j'ai craint; j'ai considéré vos oeuvres, et j'ai été frappé d'étonnement (3) ». Puis, comme si quelqu'un lui eût demandé quelle est cette oeuvre qui le frappe d'étonnement, il répond immédiatement: « Vous serez reconnu entre deux animaux », c'est-à-dire dans l'étable, où le boeuf et l'âne mangent le foin et la paille, et où vous vous cacherez pour échapper à la fureur d'Hérode.
2. Telle est, mes frères, la joie à laquelle nous convie la solennité de ce jour; le bonheur que nous a procuré la miséricorde de Jésus-Christ est si grand, qu'au moment même où « nous étions assis dans les ténèbres des péchés et dans l'ombre de la mort (4) », la lumière de Jésus-Christ a brillé à nos yeux, et par là nous avons mérité « le nom et la qualité d'enfants de Dieu (5) ». Nous devons ce bienfait à Celui dont il est dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Or, « Celui par qui tout a été fait, et sans lequel rien n'a été fait (6) », s'est profondément humilié dans sa naissance, afin de nous relever de notre profonde bassesse ; il s'est manifesté sur la terre, afin de nous montrer le chemin qui conduit au ciel. Quel jour de gloire et de bonheur! Quelle langue humaine serait capable de le célébrer dignement ! Toutefois, si elle est ineffable, la faveur que Jésus-Christ nous accorde aujourd'hui gratuitement dans sa naissance ; si cette faveur surpasse infiniment toute la reconnaisssance que nous pourrions témoigner à Dieu, ne laissons pas cependant de rendre au Seigneur toutes les actions de grâces dont nous sommes capables. « Confessons ses bienfaits en sa présence, et faisons éclater notre jubilation dans de saints cantiques (7) » ; que notre coeur lui parle, que nos lèvres redisent sa gloire; que personne ne s'abstienne de cette louange, et sachons que notre silence serait un signe
1. Isa. IX, 6. — 2. Id. VII, 14. — 3. Habac. III, 2. — 4. Isa. IX, 2. — 5. Jean, III, 1. — 6. Jean, I, 1-3. — 7. Ps. XCIV, 2.
d'ingratitude : nous vous rendons grâces, ô Christ, notre Sauveur, notre Rédempteur et notre appui, souverain maître et ordonnateur du monde; vous étiez avec le Père et le Saint-Esprit; vous régniez en souverain absolu dans le ciel, et pour nous vous avez pris la forme d'esclave.
3. C'est ce bienfait, mes frères, qu'avec la grâce de Dieu j'essaie de dérouler sous vos yeux, en vous rappelant que ces dons nous ont rendu nos droits au royaume éternel. Aspirez aux biens éternels avec une ferme confiance ; puisque Jésus-Christ vient à vous, cherchez la compagnie des anges et la société des saints. Pour nous, le Créateur des temps s'est soumis à la condition du temps; pour nous, l'Auteur et le Créateur de toutes choses s'est soumis aux lois de la création temporelle. En naissant aujourd'hui d'une Vierge, Jésus-Christ aurait-il eu besoin de nous? bien plutôt c'est notre profonde misère qui réclamait un tout-puissant auxiliaire. En effet, s'il ne se fût humilié pour nous, il ne nous aurait pas délivrés de notre misère. Il a vu que l'homme, « qui n'est que cendre et poussière (1)», paille et étoupe, sang et humeur, périrait dans sa misère, resterait l'esclave du démon orgueilleux, négligerait les ordres du Seigneur et serait éternellement privé du royaume des cieux. Le Verbe est descendu dans la chair et s'est fait homme, afin qu'à son exemple nous devenions des dieux. Pour sa naissance il a pris en quelque sorte modèle sur la nôtre, et il nous invite à imiter son humilité : « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de peines et de fardeaux », qui sentez sur vous le poids écrasant du joug dit démon, c'est-à-dire de l'orgueil, de la méchanceté, de l'iniquité et du péché. Vous souffrez de tout cela, mais « venez à moi », c’est-à-dire humiliez-vous, comme vous voyez que je m'humilie moi-même, « et je vous soulagerai (2) »; car si vous ne commencez par vous humilier, vous ne pourrez vous élever. Rejetez loin de vous le fardeau de vos péchés, ce joug que le démon vous imposait jusqu'alors, et « prenez mon joug, car il est doux, et mon fardeau, car il est léger », afin que vous imitiez en tout mon humilité. Vous qui n'êtes qu'une simple créature et l'ouvrage de mes mains, vous auriez pu rejeter l'humilité; voilà pourquoi je l'ai pratiquée moi-même
1. Gen. XVIII,27. — 2. Matth. XI, 28.
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le premier, en me revêtant de la chair, moi qui suis votre Dieu, votre créateur et qui, pour votre salut, accomplis en tout la volonté de mon Père. « Qu'il suffise au disciple de ressembler à son précepteur, et au serviteur de ressembler à son maître (1) ». Si je suis votre précepteur, où est l'honneur que vous me rendez? Et si je suis votre maître, où est la crainte dont vous m'entourez? Si vous aimez votre précepteur, montrez les oeuvres de votre charité ; et si vous craignez votre maître, donnez des témoignages de votre crainte.« Pourquoi me dire : Seigneur, Seigneur, et ne pas faire ce que je vous commande (2) ? »
4. Réunissons-nous donc en ce jour, d'un commun accord, pour célébrer Jésus-Christ naissant de la Vierge Marie ; craignons, louons, honorons, aimons-le puisqu'il nous a aimés le premier (3). Si son amour pour nous n'avait pas été purement gratuit, aujourd'hui il ne serait pas né de la chair, et nous ne trouverions pas dans sa naissance une cause de joie si légitime. Recevons Notre-Seigneur avec un esprit pur, une charité ferme, une foi inébranlable, une chasteté sans tache conservons-le, ne le repoussons point par nos péchés; car il nous abandonnerait, et en se retirant il nous laisserait pauvres et orphelins; offrons-lui une sainte hospitalité, une demeure chaste, un corps mortifié; soyons pour lui un temple, puisque c'est de nous qu'il est écrit : « Vous êtes le temple de Dieu, et l'Esprit de Dieu habite en vous (4) ». Si l'Esprit-Saint habite en nous, nécessairement le Père y habite également, parce que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils ; et là où habitent le Père et le Saint-Esprit, il est nécessaire que le Fils habite également, puisque le Fils n'a jamais été sans le Père, ni le Père sans le Fils, ni le Saint-Esprit sans le Père et le Fils; car la Trinité est absolument indivisible, et cette Trinité est un seul Dieu. Donc, que dans aucun chrétien ne se trouvent les couvres du démon.
5. Mes frères, mes fils, nous avons changé de Père, il est juste que nous changions d'héritage. Jusque-là le démon était notre père; que Jésus-Christ le soit maintenant ; par conséquent délivrons-nous du péché et servons Dieu. Quel charme pouvons-nous trouver
1. Matth. X, 21, 25. — 2. Luc, VI, 46. — 3. Jean, IV, 19. — 4. I Cor. III, 16.
encore dans les choses mortelles? Malgré nos efforts, pouvons-nous retenir notre vie fugitive ? Une plus grande espérance vient de briller sur la terre, Jésus-Christ Notre-Seigneur a daigné naître dans la plénitude des temps afin de relever les hommes terrestres par la promesse d'une vie céleste; livrons-nous aux flammes de cette charité divine, et, pour Jésus-Christ, «regardons comme de l'ordure (1) » tout ce que nous voyons sur la terre; car à la fin du monde tout cela sera détruit. A notre mort, sachons-le bien, nous n'emporterons rien que nos propres couvres ; bonnes ou mauvaises, ces actions nous suivront au jour du jugement devant le tribunal de Jésus-Christ. N'hésitons donc pas à faire des choses passagères et périssables comme une monnaie pour acquérir les biens éternels ; « avec l'argent » que nous possédons, « faisons-nous des amis qui nous reçoivent dans les tabernacles éternels (2) » ; c'est-à-dire, attachons-nous les pauvres, les indigents, les faibles, les boiteux, les aveugles, les malheureux de toute sorte, afin que, aidés par leurs prières, nous méritions d'être introduits avec eux dans le royaume de Jésus-Christ, par la médiation de Jésus-Christ lui-même, dont nous célébrons aujourd'hui la naissance et qui est né miraculeusement du sein virginal de Marie, sans porter aucune atteinte à son intégrité. Cette intégrité, cette virginité sans tache de Marie est l'œuvre de la puissance divine; mais j'admire encore davantage cette infinie miséricorde , car que nous aurait-il servi que le Fils de l'homme pût naître ainsi, s'il ne l'avait pas voulu? Fils unique du Père, il naît aujourd'hui Fils unique de sa mère, et il naît de celle que lui-même avait créée pour en faire sa mère. Fils éternel du Père, il sort enfant d'un jour, du sein de sa mère; son Père ne fut jamais sans lui; et sans lui sa mère n'eût jamais été.
6. Vierges de Jésus-Christ, tressaillez de joie; à vos rangs appartenait la Mère de Jésus-Christ. Vous n'avez pu enfanter le Christ, mais à cause de Jésus-Christ vous avez refusé d'enfanter. Celui qui n'est pas né de vous est né pour vous. Toutefois, si vous vous souvenez de ses paroles, comme vous devez vous en souvenir, vous êtes aussi sa mère, puisque vous faites la volonté de son Père. N'a-t-il pas dit lui-même : « Quiconque fera la
1. Philipp. III, 8. — 2. Luc, XVI, 9.
281
volonté de mon Père, celui-là est mon frère, ma soeur et ma mère (1) ». Réjouissez-vous également, veuves de Jésus-Christ, parce qu'à Celui qui a rendu la virginité féconde vous avez voué la chasteté de la continence. Que la chasteté conjugale se réjouisse également ; soyez dans l'exaltation, vous tous qui vivez dans la fidélité avec vos épouses, et conservez dans votre coeur ce que vous avez perdu dans votre corps. Si, dans le mariage, la chair
1. Matth. XII, 50.
ne peut conserver son intégrité, que la conscience du moins reste vierge dans le coeur. Et comme Jésus-Christ est la charité, la paix et la justice, concevez-le par la foi, enfantez-le par les oeuvres, afin que votre coeur fasse dans la loi de Jésus-Christ ce que le sein de Marie a fait dans la foi du Sauveur, et qu'ainsi vous méritiez l'accomplissement des promesses de Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. La naissance de Jésus-Christ est pour tous une cause de joie. — 2. Jésus-Christ vient pour relever le genre humain.
1. Notre-Seigneur est né aujourd'hui, et toute créature est invitée à la joie par ces paroles du Prophète : « Que les cieux se réjouissent et que la terre tressaille; que la mer s'agite et toute sa plénitude (1) ». Par les cieux, entendez les choeurs des anges qui occupent les trônes célestes et qui, apparaissant aux bergers , font entendre cet hymne de joie : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (3) ». La terre désigne la nature humaine; et la mer le monde tout entier et tout ce qu'il renferme; or, c'est à tout cet univers que la naissance de Jésus-Christ a procuré une joie immense. Jésus-Christ est né d'une Vierge, afin que nous naissions du Saint-Esprit. Celui qui a été engendré du Père avant tous les siècles, est né aujourd'hui d'une mère vierge. Engendré par Marie, il est demeuré dans le Père. Celui qui est éternellement a été fait ce qu'il n'était pas en demeurant ce qu'il était. Il n'était pas homme, et il s'est fait homme, selon cette parole de l'Apôtre: « Il est né d'une vierge, il s'est soumis
1. Ps. XCVII, 7. — 2. Luc, II, 14.
à la loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la loi (1) » ; mais il est demeuré ce qu'il était, c'est-à-dire Dieu. Sa naissance selon la chair a été le principe de notre salut, mais sans le priver de quoi que ce soit; car elle nous a procuré l'adoption des enfants de Dieu, et Jésus-Christ est resté essentiellement dans la divinité avec le Père.
2. Celui qui était la grandeur infinie s'est abaissé, afin de nous relever de notre profond abaissement. En effet, avant la venue du Sauveur, la nature humaine gisait accablée sous le poids du péché. Il est vrai que c'était par sa volonté propre que l'homme s'était courbé sous le joug, mais il ne pouvait se relever par ses propres forces. Cet esclavage sous lequel gémissait la nature humaine nous est dépeint dans ces paroles du Prophète : « Je suis devenu malheureux, je suis écrasé jusqu'à la fin, et je marchais attristé pendant tout le jour (2) ». « Pendant tout le jour », c'est-à-dire pendant les siècles qui ont précédé la venue du Sauveur; car alors le genre humain marchait tristement courbé
1. Galat. IV, 4, 5. — 2. Ps. XXXVII, 7.
282
vers la terre, et il ne trouvait personne qui pût le relever ni l'arracher à l'abîme du péché. C'est dans ce but que Notre-Seigneur est venu, et rencontrant cette femme courbée que « Satan retenait liée depuis dix-huit ans, sans qu'elle pût se redresser (1) », il la guérit lui-même par la puissance de sa divinité. L'état physique de cette femme était l'image de l'état moral du genre humain ; comme sa guérison est l'image de la liberté que nous a
1. Luc, XIII, 11-16.
rendue le Sauveur en brisant les liens sous lesquels Satan nous retenait captifs, et en nous permettant de regarder le ciel. Si donc autrefois nous marchions dans la tristesse sous le poids de toutes nos misères, aujourd'hui regardons le médecin qui vient à nous, et tressaillons de joie (1).
1. La suite de ce sermon se retrouve textuellement dans le sermon CLXXXVI, tome VII, page 135, numéro I, commençant à ces mots : Si donc le Verbe fait chair, etc.
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ est descendu du ciel pour nous sauver. — 2. Marie mère et vierge. — 3. La virginité de Marie prouvée contre les Manichéens.
1. La sainte et glorieuse solennité de ce jour jette partout le plus vif éclat et apporte le salut au genre humain tout entier. Le Seigneur a vu la terre couverte de péchés et plongée dans l'abîme où l'avait précipitée l'ennemi de tout bien, mais il a daigné la secourir par Jésus-Christ. Il ne s'est pas contenté de ce qu'il faisait autrefois, d'envoyer des Prophètes pour prêcher aux hommes et les détourner des pièges de l'enfer. Le Père de famille a vu qu'il était méprisé dans la personne de ses envoyés ; il s'est dit à lui-même: « Que ferai-je? ne dois-je pas leur envoyer mon Fils unique et bien-aimé? Peut-être ils le respecteront (1) ». En effet, tout homme, fût-il juste, porte en lui-même la trace du péché, il participe aux misères communes, et a lui-même besoin de miséricorde ; « car tous cherchent leur propre gloire et non pas celle de Jésus-Christ (2) ». Le premier des- Prophètes ainsi envoyés fut Moïse, ensuite Aaron, Isaïe, Jérémie, Elie et les autres, et aucun d'entre eux n'a pu nous procurer
1. Matth. XXI, 37. — 2. Philipp. II, 21.
la guérison; car pour cela il nous fallait voir Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Sauveur eut pitié de nous, il descendit vers nous, n'ayant en lui-même ni ruse ni péché, ni mélange d'aucun mal; car il est lajustice, l'innocence, la sainteté même, brillant « comme l'argent purifié au creuset, purifié sept fois (1) » ; loin d'avoir en lui-même aucun péché, il est venu pour condamner celui qui « a fait le péché et qui possédait l'empire de la mort (2) ».
2. Alors fut accompli cet oracle d'Isaïe : « Voici venir le Seigneur sur une nuée légère (3) ». Quelle est cette nuée légère, sinon la Vierge Marie, qui n'a, jamais ressenti le poids d'aucun péché ? Après le ciel, elle a pu porter le Seigneur, puisqu'elle a mérité de rester vierge après l'enfantement. Le Roi des auges s'est renfermé dans sa créature, et il a apparu parmi les hommes comme une perle éclatante et précieuse. Quelle et combien grande fut la Vierge Marie, qui a pu porter le Seigneur, quand le ciel et la terre sont impuissants à le contenir; elle a
1. Ps. XI, 7. — 2. Hébr. II, 14. — 3. Isa. XIX, 1.
283
porté dans son sein le Verbe fait chair, sans en ressentir aucun poids. Pourquoi ne ressentitelle aucun fardeau ? parce que la lumière est impondérable. Quel fardeau pouvait ressentir la sainte Vierge Marie, puisque le Seigneur s'était reposé en elle « comme la pluie a descend sur la toison (1) ? » Elle mit au jour la perle précieuse, et sa virginité n'en éprouva aucune atteinte.
3. Plusieurs hérétiques, et en particulier les Manichéens, soutiennent que le Seigneur n'a pu naître d'une femme. Le Manichéen s'écrie : Je ne reçois ni Moïse ni les Prophètes. Eh quoi, Manichéen ! que faites-vous donc de l'apôtre saint Paul qui prélude ainsi dans son épître aux Romains : « Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat, a choisi pour l'Evangile de Dieu, qu'il avait a promis auparavant par ses Prophètes dans ales saintes Ecritures, touchant son Fils qui a lui a été donné de la race de David selon la chair (2) ». C'est en vain, ô Manichéen, que vous vous élevez contre le Prophète, puisque l'Apôtre vous atteste que « le Fils de Dieu a été fait de la race de David selon la chair ». Ce que les Prophètes avaient prévu et annoncé, les Apôtres l'ont vu et prêché. Qu'était-il, et qu'a-t-il été fait ? Il était le Verbe, et le Verbe s'est fait chair ; le Fils de Dieu est devenu le Fils de l'homme. Il était Dieu, et il s'est fait homme; il a revêtu notre humanité sans perdre sa divinité ; il s'est abaissé et il est resté le Très-Haut; il s'est fait homme sans cesser d'être Dieu. Voici ce que nous dit lui-même le Créateur des hommes, le Fils de l'homme : Qu'est-ce qui vous scandalise dans ma naissance ? La convoitise n'est entrée pour rien dans ma conception ; je suis
1. Ps. 31, 6. — 2. Rom. I, 1-3.
le créateur de la mère qui m'a donné la naissance; j'ai moi-même préparé et purifié la voie que je devais suivre dans ma course. Cette femme que vous méprisez, ô Manichéens, c'est ma mère; c'est moi qui l'ai créée de ma propre main. Si j'ai pu me souiller en la formant, j'ai pu me souiller en sortant de son sein. De même que, dans mon passage, sa virginité n'a subi aucune atteinte; de même ma souveraine majesté n'a reçu aucune souillure. Le rayon du soleil peut dessécher un marais de fange, sans en être aucunement souillé; combien plus la splendeur de la lumière éternelle peut-elle purifier tout ce qu'elle touche, sans en recevoir aucune souillure. Insensés, où donc trouvez-vous des taches en Marie, puisqu'elle a conçu en dehors de toute concupiscence, et qu'elle a enfanté sans aucune douleur? Des souillures dans une mère vierge qui n'a jamais connu d'homme ? des souillures dans une demeure dont personne ne s'est jamais approché ? Dieu seul vint à elle ; il y prit un vêtement qu'il n'avait pas; et, la trouvant fermée, il la laissa fermée. De même qu' « il est le seul libre entre les morts (1) », de même la pudeur de la Mère dont il est né est seule restée dans toute son intégrité; car la Vierge a enfanté un Fils vierge et est demeurée vierge; vierge avant l'enfantement, vierge après l'enfantement. Elle conçoit, et elle est vierge ; elle engendre, et elle demeure vierge. Eve par sa désobéissance a mérité le châtiment; Marie par son obéissance a obtenu la grâce, parce qu'elle a engendré le Sauveur de tous les croyants, Celui qui vit avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Ps. LXXXVII, 6.
284
ANALYSE. — 1. La naissance de Jésus-Christ, cause de notre joie. — 2. Jésus-Christ à la fois Dieu et homme. — 3. Le Verbe en s'incarnant conserve la forme de Dieu et prend la forme d'esclave. — 4. Jésus-Christ a prouvé par ses oeuvres qu'il est à la fois Dieu et homme.
1. Mes frères, je rends grâces au Seigneur notre Dieu de voir qu'il n'est point nécessaire de vous apprendre quelle est la solennité de ce jour, puisque votre dévotion a prévenu notre enseignement. Sur les mystères que nous célébrons, les oracles des Prophètes et de l'Evangile se sont réunis pour nous rappeler ce que la foi nous a déjà enseigné. Puissiez-vous donc, par la grâce de Dieu, conformer toujours, comme aujourd'hui, vos oeuvres avec la lecture des Ecritures ! puissiezvous réaliser dans votre conduite la sainteté que vous prescrivent les commandements divins ! Notre Sauveur nous est né aujourd'hui, tressaillons de joie ; quand la source des joies nous apparaît, pourrions-nous être dans la tristesse ? Or, la joie convient à tous, parce que c'est pour tous que Jésus-Christ est né. Que personne donc ne se croie étranger à cette allégresse. Celui qui est juste doit se réjouir, parce qu'il recevra la récompense; le pécheur doit se réjouir aussi, parce qu'il est appelé au pardon; le païen lui-même doit se réjouir, parce qu'il est admis au salut. Pour nous le Verbe divin a revêtu notre humanité. Par cela même que nous refusons de nous séparer de Jésus-Christ, nous sommes en Jésus-Christ. Reconnaissons donc notre rédemption, reconnaissons notre salut. C'est se séparer de Jésus-Christ que de refuser d'appartenir au corps de Jésus-Christ. Mais, mes frères, puisque les Ecritures célèbrent à l'envi la naissance de Jésus-Christ, étudions cette naissance ; voyons comment est né dans la plénitude des temps Celui qui est le créateur des siècles : «Car il a dit, et tout a été fait ; il a commandé, et toutes choses ont été créées (1)».
2. Or, mes frères, nous croyons de Jésus-Christ Notre-Seigneur qu'il est en même temps Dieu et homme; Dieu consubstantiel au Père.; homme formé par sa Mère; Dieu par sa propre nature; homme parce qu'il s'est fait chair; Dieu avant tous les siècles; homme dans le temps; Dieu avant le commencement des choses; homme dans le cours des choses. Celui qui, au commencement, a tout créé par sa toute-puissance, vient aujourd'hui nous sauver par sa chair. La création fut le premier miracle de sa puissance ; la rédemption fut le second prodige de son amour. Mû par son infinie bonté, Dieu a voulu que la miséricorde nous rendît ce qui nous avait été ravi par le péché. Le Verbe est donc descendu afin de nous faire monter; il a incliné les cieux, afin d'élever la terre; il s'est fait participant de la nature de l'homme, afin de nous rendre participants de la nature divine; car, selon l'Apôtre, « il a été fait de la femme, il a été fait sous la loi (2) ». Toutefois, quand on nous dit qu'une femme est devenue la Mère de Dieu, que personne ne s'offensede cette proposition. Vierge, elle a conçu par l'opération du Saint-Esprit, et le nom de femme n'est dû qu'à son sexe. L'Evangéliste que nous venons d'entendre lui donne le nom de vierge, et l'Apôtre celui de femme, afin de rendre plus éclatante aux yeux de tous la toute-puissance qui a présidé à son enfantement virginal, sans changer pour Marie sa condition de femme.
1. Ps. XLVIII, 6. — 2. Gal. IV, 4.
285
3. Notre Sauveur est donc né de la chair, mais non de la corruption charnelle; il est né homme, mais n'a pas été engendré par l'homme. Il a pris notre chair, mais de manière à sauver l'honneur de sa majesté. Ainsi donc, en sauvegardant la pureté de sa naissance contre toute intervention de la corruption humaine, il s'est parfaitement soumis aux conditions de la nature humaine, mais sans s'éloigner en quoi que ce soit de la dignité de Dieu. Il passa dans ce monde tel qu'il s'était montré à sa naissance, dont il conserva la pureté par l'innocence de sa vie. C'est de lui seul, en effet, qu'il a été écrit : « Jamais le mensonge ne se trouva sur ses lèvres (1) »; lui qui n'avait pas connu la corruption humaine dans sa conception, pouvait-il la connaître dans le reste de sa vie ? En effet, dit l'Apôtre, « il prit la forme d'esclave alors qu'il possédait la forme de Dieu (2)». Mes frères, tous les hommes avaient été esclaves du péché; voilà pourquoi c'est à dessein que l'Apôtre nous dit du Sauveur qu'il ne prit que la forme d'esclave; il revêtit substantiellement la nature humaine, mais sans en prendre les vices; il eut la forme d'esclave, mais il n'en eut pas la culpabilité; il eut de l'homme toute la nature, mais il n'eut pas la conscience du pécheur; telle est la pensée de l'Apôtre: « Lorsqu'il était Dieu, il daigna prendre la forme d'esclave et parut réellement un homme ». Il avait de l'homme l'enveloppe extérieure, mais il
1. Pierre, II, 26. — 2. Philipp. II, 16.
possédait la puissance divine; par le dehors il paraissait un esclave, mais dans sa nature il était Dieu; extérieurement il montrait la faiblesse qu'il tenait de sa Mère, mais intérieurement il possédait la majesté de son Père ; extérieurement il n'avait que l'humble forme corporelle, mais intérieurement il brillait de tout l'éclat de la divinité.
4. Dans sa conduite au milieu des hommes, le Sauveur prouva sa double nature ; ses souffrances prouvèrent qu'il était homme, et ses miracles prouvèrent qu'il était Dieu. Il eut faim, et il multiplia les pains pour en nourrir ceux qui avaient faim. La faim qu'il ressentit prouvait qu'il était homme ; et en nourrissant miraculeusement la foule, il prouva qu'il était Dieu. Il pleura et consola ceux qui pleuraient. Ses larmes prouvaient qu'il était homme, et les consolations qu'il donnait aux autres prouvaient qu'il était Dieu. Il priait, et il exauçait les prières qu'il formulait. En priant, il montra qu'il était homme ; et en réalisant lui-même ce qu'il demandait, il montra qu'il était Dieu. En toutes choses il prouva ainsi sa double nature; voilà pourquoi il est le Médiateur nécessaire entre Dieu et l'homme; car, en inclinant les cieux, il a élevé la terre et il a réuni ces deux extrêmes dans une harmonie parfaite. Dieu et l'homme se trouvent réunis dans la personne de NotreSeigneur Jésus-Christ qui, sorti aujourd'hui du sein de la Vierge Marie, vit et règne éternellement avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ révélé aux-Juifs et aux Gentils. — 2. Biens qu'il apporte aux uns et aux autres. — 3. Les Mages l'adorent; Hérode veut le faire mourir. — 4. Massacre des Innocents. — 5. Conclusion.
1. Il y a peu de jours, nous avons célébré, comme il vous en souvient, la naissance de Celui qui est appelé le Jour. En ce moment nous célébrons le mystère de sa manifestation, alors qu'il s'est révélé aux Gentils avec un éclat ravissant. En ce jour, selon le texte (286) même de l'Evangile, les Mages vinrent d'Orient, cherchant le Roi des Juifs qui venait de naître, et s'écriant : « Nous avons vu son étoile en Orient et nous sommes venus l'adorer (1) ». Pour annoncer Jésus-Christ aux bergers d'Israël, nous avons lu que des anges étaient descendus du ciel ; et pour amener les Mages des confins de l'Orient au berceau du Sauveur, une étoile parut jetant un vif éclat dans le ciel. Soit qu'il s'agisse des Juifs avertis par des anges, soit qu'il s'agisse des Gentils guidés par une étoile étincelante, il est toujours vrai de dire que « les cieux ont raconté la gloire de Dieu (2) »; et c'est par ces prémices de la foi des peuples à la nativité du Sauveur, « que notre pierre angulaire » s'est manifestée (3). Ils ont cru, et bientôt ils ont prêché Jésus-Christ. Avertis par la voix des anges, les bergers ont cru ; les Mages aussi ont adoré, eux qui venaient de pays si éloignés. De son côté , Jésus-Christ, qui était venu « annoncer la paix à ceux qui étaient loin et à ceux qui étaient près (4) reçut, » dans la paix chacun de ces peuples ; car « il est lui-même notre paix, ayant formé des uns et des autres l'unité (5) », c'est-à-dire de tous les peuples dont il avait reçu les prémices au moment de sa naissance; cette unité, cependant, ne commença à se réaliser qu'après le grand miracle de l'Ascension.
2. Isaïe avait entrevu cette unification des peuples par Jésus-Christ, quand il s'écriait « Le bœuf connaît son possesseur, et l'âne l'étable de son maître (6) ». Le boeuf désigne ici les Israélites courbés sous le joug de la loi; les Gentils sont désignés par l'âne, animal immonde, parce que l'impureté de l'idolâtrie séparait ces Gentils des Israélites adorateurs du vrai Dieu; et cependant ces Gentils, comme les Juifs, devaient venir à l'étable, et après y avoir été purifiés par la foi de Jésus-Christ, participer à la table commune du corps de Jésus-Christ. C'est ainsi que le Seigneur, s'adressant à l'Eglise formée des deux peuples, disait : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et êtes chargés de quelque fardeau, et je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau est léger (7)». Comme s'il eût dit au
1. Matth. II, 2. — 2. Ps. XVIII, 2. — 3. Ephés. II, 20. — 4. Id. II, 17. — 5. Id. 14. — 6. Isa. I, 3. — 7. Matth. XI, 28-30.
boeuf . « Mon joug est doux », et à l'âne : « Mon fardeau est léger ». Aux Juifs courbés sous le joug écrasant de la loi, il disait « Mon joug est doux »; aux Gentils plongés dans les voluptés naturelles et refusant le fardeau salutaire des préceptes, il disait : Pourquoi restez-vous rebelles; pourquoi refusez-vous d'accepter le fardeau? « Mon fardeau est léger ».
3. Aux Mages qui, à leur arrivée, demandaient où était né le Christ, les Juifs firent connaître le lieu de sa naissance, et cependant restèrent immobiles. Dans tous les livres des Prophètes, les Juifs trouvent clairement désignés Jésus-Christ et son Eglise, et cependant ce n'est point par eux, mais par les Gentils, que Jésus-Christ est adoré. De son côté, l'impie Hérode, apprenant des Mages la naissance du Roi des Juifs, frémit aussitôt pour sa couronne, et se flattant, « malgré l'Ange du Grand Conseil (1) », de triompher de ses alarmes par l'habileté de ses desseins, prend deux moyens, à ses yeux infaillibles, de s'assurer la victoire : le mensonge et la cruauté. D'abord, il ment aux Mages quand il leur dit : « Allez donc, informez-vous avec soin de l'enfant, et quand vous l'aurez trouvé, empressez-vous de m'en instruire, afin que j'aille moi-même et que je l'adore (2) »; il feint ainsi de vouloir adorer Celui qu'il désirait tuer. Déçu dans ses desseins, il ordonna d'immoler, dans toute la Judée, les enfants qui pourraient avoir le même âge que Jésus-Christ. Horrible cruauté dictée par l'ambition, et qui fit couler inutilement des flots de sang innocent !
4. Vous le voyez, mes frères, Jésus-Christ est encore porté dans les bras de sa Mère, et déjà il multiplie les prodiges. Petit enfant, il triomphe d'un roi puissant; sans armes, il se joue de la force armée; enveloppé de langes, il dédaigne ce prince couvert de la pourpre ; couché dans une crèche, il se joue du tribunal d'un roi; silencieux, il a ses hérauts; caché, il trouve des témoins. Hérode, vous usez de cruauté, et parmi les persécuteursdu Christ, vous tenez le premier rang. Mais Celui « qui a le pouvoir de donner sa vie (3) », n'a rien à craindre de votre colère. L'aiguillon de la crainte peut vous agiter, vous pouvez brûler des feux de la fureur ; mais, pour Jésus-Christ, le temps n'est point encore venu de mourir. Toutefois, s'il vous faut satisfaire
1. Isa. IX, 6. — 2. Matth. II, 8. — 3. Jean, X,18.
287
votre affreuse cruauté, faites des martyrs de Jésus-Christ. Arrachez aux embrassements des nourrices ceux que vous n'arracherez pas aux embrassements des anges. Qu'ils quittent le sein maternel pour s'élever au-dessus des astres; qu'ils échappent aux larmes de leurs mères pour se couvrir de la gloire des martyrs; qu'ils quittent les bras de celles qui les portent, afin qu'ils parviennent à la couronne immortelle; qu'ils soient témoins, eux qui ne peuvent encore parler ; qu'ils rendent témoignage, ceux qui n'ont pas encore l'usage de la parole, et que ceux qui, par leur âge, ne peuvent prononcer le nom de Jésus-Christ, commencent, par sa grate, à confesser Jésus-Christ. Hérode, vous ne connaissez pas l'ordre des décrets dirins, et voilà ce qui vous trouble. Jésus-Christ est venu sur la terre, non point pour s'emparer de votre trône, mais pour subir des humiliations de toute sorte ; non pas pour s'enivrer des flatteries des peuples et de leurs adulations, mais pour s'élever sur la croix que lui auront assignée les clameurs des Juifs; non pas pour faire scintiller sur son front le diadème royal, mais pour être méprisé sous une couronne d'épines.
5. Nous, mes frères, pour qui tout a été fait, pour qui le Très-Haut s'est humilié si profondément, pour qui un Dieu s'est fait homme, pour qui notre Créateur a été créé, pour qui notre pain a daigné avoir faim, et passant tant d'autres titres, nous pour qui notre vie a goûté les horreurs de la mort, vivons de telle sorte qu'au moins en quelque manière nous nous rendions dignes d'un si grand bienfait; marchons sur les traces mortelles de l'humilité de Jésus-Christ, afin que nous recevions de lui la récompense éternelle.
ANALYSE. — 1. Le jeûne, l'aumône et le baptême plus spécialement requis aux approches de la fête de Pâques. — 2. Apostrophe à ceux qui diffèrent la réception du baptême; - 3. Et à ceux qui négligent le jeûne. — 4. Conclusion.
1. A l'approche de la fête de Pâques, le Seigneur exige trois choses de son peuple : le jeûne, les oeuvres de miséricorde et la foi du saint baptême. Ces pratiques, sans être excessives, sont tellement agréables à Dieu qu'il les prescrit dans sa miséricorde, comme il les prescrit également dans sa colère. En effet, le Seigneur dit aux prêtres : « Sanctifiez les jeûnes, annoncez la guérison, rassemblez les vieillards et tous les habitants de la terre, dans la maison du Seigneur votre Dieu ; priez le Seigneur, et il vous exaucera (1) ». L'Evangéliste nous prouve également que Dieu commande les oeuvres de miséricorde : « Donnez et il vous sera donné (2) ». Quant à la foi du baptême nous lisons : « Dans le dernier
1. Joël, I, 14. — 2. Luc, VI, 38.
grand jour de fête, Jésus se tenait debout et criait à haute voix : Que celui qui a soif vienne à moi et qu'il boive (1) ». Ailleurs : « Celui qui aura bu de l'eau que je donne n'aura plus soif éternellement (2) » . Or, je vois que, à l'exception d'un petit nombre, personne n'a soif du baptême, quoiqu'on soit dévoré par de grandes fièvres, et par les feux les plus ardents. Ce n'est point sans raison que Dieu, dans tout le cours de l'année, exige le jeûne, l'aumône et la foi de ceux qui refusent encore de croire. Ce n'est pas sans raison qu'il confère aux malades qui en sont dignes ce baptême qu'ils ont refusé à Pâques, sous le vain prétexte qu'ils étaient joyeux, sains et vigoureux. L'Apôtre n'a-t-il pas dit :
1. Jean, VII, 37.— 2. Id. IV, 13.
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« Voici que plusieurs d'entre vous sont infirmes et malades, et plongés dans un profond sommeil. Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés ; mais en nous jugeant le Seigneur nous châtie pour nous épargner le malheur d'être condamnés avec ce monde (1) ? » Rien n'est plus pénible que la souffrance, rien n'est plus cruel que la maladie, rien n'est plus doux que la santé ; mais pour le salut, rien n'est plus utile que le jeûne. Toutefois la prescription en est dure; mais ne regarde-t-on pas comme très-salutaires les remèdes qu'un médecin prescrit pour détruire la maladie ? O opiniâtre mortalité ! n'est-ce pas elle cependant qui sert à prouver l'utilité du jeûne ? Accomplissez pour Dieu les jeûnes que vous imposent les évêques, si vous ne voulez pas qu'ils vous soient imposés par les médecins, selon cette parole de Salomon : « Ne vous flattez pas de sagesse à vos propres yeux, mais craignez le Seigneur, et abstenez-vous de tout ce qui est mal. Alors vous jouirez de la santé dans votre corps et de la vigueur dans vos ossements (2) ». Jeûnez pour Dieu, puisque vous avez la santé, si vous ne voulez pas jeûner sous les étreintes de la fièvre.
2. Parlons d'abord du baptême. « Jésus », dit l'Evangile, « criait à haute voix: Que celui qui a soif vienne à moi et qu'il boive ». Le Fils de Dieu nous appelle et il est méprisé, dédaigné ; il invite les peuples à la grâce, et on se joue de ses instances. Il presse chacun de nous d'implorer sa clémence. Il nous prépare une source très-pure et unit la foi du saint baptême au sacrement de sa passion. Il nous appelle tous à la foi, mais par amour pour leur propre péché des malheureux refusent la grâce qui leur est offerte. Mais vienne pour eux un commencement de correction, tin commencement de rénovation, et ils se voient contraints de vouloir ce qu'auparavant ils ont refusé. Ils réclament à grands cris ce qu'ils ont négligé de recevoir lorsque Jésus-Christ les appelait. C'est alors que les voisins ou les parents du malade accourent vers nous en disant : Serviteurs de Dieu, bâtez vos pas, venez au secours, sauvez ceux qui vont mourir. Le trouble nous saisit, nous accourons ; la crainte est encore plus vive pour nous que pour eux ; celui qui ne reçoit pas pour
1. I Cor. II, 30-32. — 2. Prov. III, 7, 8.
vivre, reçoit du moins pour ne pas mourir. Ecoutons l'apôtre saint Paul: « Que font ceux qui sont baptisés pour leurs morts, si les morts ne ressuscitent pas ? Pourquoi donc sont-ils baptisés? Pourquoi sommes-nous en danger à chaque heure, mourant chaque jour? C'est ainsi que je jouirai de votre gloire que je possède dans le Seigneur. Si, contraint par les hommes, j'ai combattu les bêtes féroces à Ephèse, quel avantage m'en restera si les morts ne ressuscitent pas? Mangeons et buveons, car nous mourrons demain. Ne vous laissez point séduire; les conversations mauvaises corrompent les bonnes moeurs (1) ».
3. Isaïe, dans un langage énergique, apostrophe les hommes qui négligent le jeûne « Vous dites : mangeons et buvons, car nous « mourrons demain. Ce péché ne vous sera « pas remis jusqu'à ce que vous mouriez (2) » . Si vous désespérez de vivre, servez Dieu pendant que vous vivez; car vous mourrez demain. Vous êtes pressé par la brièveté du temps, et plus la foi de Dieu s'impose à vous dans sa nécessité, plus, chaque jour, vous mettez votre vie en opposition avec la foi. O homme ! si vous étiez immortel, que feriez-vous donc, puisque dans le moment même que la mort vous menace vous méprisez les préceptes de Dieu ? Goûtez de toute sorte de nourritures, chargez votre corps d'aliments et dormez. Donnez libre cours à votre intempérance, insultez Dieu dans les bienfaits dont il vous comble pour vous nourrir et vous vêtir. Pendant que le peuple jeûne, vous faites des festins ; quand le peuple fera des festins, vous jeûnerez. C'est un Prophète qui a dit : « L'un a faim, et l'autre est dans l'ivresse (3) ». Il condamne les caprices de votre estomac, ses plaintes et les vices engendrés par la bonne chère ; la privation de ces excès est pour vous une souffrance ; comment donc l'Apôtre vous excuserait-il, lui qui condamne à manger des légumes celui qui n'usait de viande qu'en vue de Dieu ou pour ménager son estomac? « Que celui qui est faible», dit-il, « mange des légumes (4) » ; et ailleurs : « Ce n'est pas la viande qui nous donne du prix devant Dieu (5) ».
4. La loi prescrit ce que le prêtre commande. Elle prescrit les jeûnes, qui sont toujours
1. I Cor. XV, 19, 33. — 2. Isa. XXII, 13, 14.— 3. I Cor. XI, 21. — 4. Rom. XIV, 2. — 5. I Cor. VIII, 8.
289
jours le meilleur remède aux maladies et à l'embarras des affaires. Celui qui ne jeûne pas en temps opportun, jeûnera dans les moments les plus défavorables. La loi de la miséricorde réclame la partie refusée aux pauvres. Elle réclame les gains impies opérés par un mé. chant au détriment d'un pauvre débile. Elle exige chaque jour que ceux qui doivent être baptisés rendent compte du nombre des années qu'ils ont perdues, et l'obligation qui pesait sur un jour continue à peser sur l'année tout entière. C'est donc en vain que vous essayez de vous soustraire à votre devoir par indévotion ; ce devoir reste pour vous obligatoire pendant toute l'année. La nécessité vous impose ce qu'a repoussé le déréglement de votre volonté.
ANALYSE. — 1. La féte de Pâques nous provoque à la joie, parce que tout y est nouveau. — 2. La grâce de Jésus-Christ mourant, ressuscitant, montant au ciel. — 3. Jour de joie et de reconnaissance. — 4. Epilogue.
1. Une lumière éclatante brille pour nous aujourd'hui, parce que le bon Larron est entré dans le ciel sur les pas du Roi des rois. La foule des morts s'est levée, et la conscience des vivants a triomphé. Contemplez l'Eglise, voyez la multitude des élus, les légions des anges, l'armée des fidèles entourant le précieux autel du Seigneur. La foule est dans la joie, parce que le Seigneur des anges est ressuscité. Les morts sont sortis des enfers et sont redevenus vivants, les hommes sont sortis purifiés de la source d'eau vive et entièrement renouvelés; Dieu, dans sa bonté, a pris soin de ressusciter les morts et de renouveler en nous le vieil homme, selon cette parole de l'Ecriture : « L'ancien a disparu, tout est devenu nouveau (1) ». Voilà pourquoi nous nous écrions tous : « Voici le jour que le Seigneur a fait ; réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse (2) ». Comment les morts se sont-ils réjouis en sortant de leur tombeau ? Comment ceux qui ont repris naissance ontils tressailli d'allégresse en sortant de la source sacrée? Ceux-là ont chanté le cantique nouveau sur la vie nouvelle, et ceux-ci ont
1. II Cor. V, 17. — 2. Ps. CXVII, 24.
chanté l'Alleluia en recevant la grâce précieuse. Disons tous : C'est le jour de la lumière, le jour du pain, afin que nous ne soyons plus soumis ni à la faim ni aux ténèbres ; rassasions-nous, au contraire, du pain de la grâce, et non pas de l'obscurité des nations barbares, car aujourd'hui l'armée des Anges se réjouit avec nous. Que personne ne désire plus le pain matériel, car aujourd'hui est ressuscité « le pain vivant qui est descendu du ciel (1) ». Aujourd'hui les chaînes des enfers sont rompues, que les chaînes de tous les péchés se rompent également.
2. Que notre mère la sainte Eglise surabonde de joie dans la personne de tous ses enfants. Venez , Seigneur , et dites-nous « La paix soit avec vous , n'ayez aucune crainte (2) », et nous jouirons d'une grande sécurité, car en célébrant la loi nous posséderons en toutes choses la lumière éternelle et nous dirons : « Si je marche au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi, Seigneur (3) ». Soyez donc avec nous, Seigneur, afin que nous n'ayons plus à craindre les
1. Jean, VI, 51.— 2. Luc, IV, 36. — 3. Ps. XXII, 4.
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ombres de la mort et que nous nous réjouissions éternellement en Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrant, ressuscitant et montant au ciel. Par lui puissions-nous nous élever et nous convertir au Seigneur. Le Seigneur est né, et le monde a repris naissance ; il a souffert, et l'homme a été sauvé; il est ressuscité, et l'enfer a gémi ; il est monté au ciel, et le trône paternel a tressailli de joie. Pendant que le Sauveur souffrait, les morts ressuscitaient et les vivants se réjouissaient ; lorsqu'il ressuscita, les captifs sentaient leurs chaînes disparaître, et les anges ne pouvaient contenir leur joie ; quand il monta au ciel, les esprits célestes furent enivrés de bonheur, et les Apôtres furent attristés; « mais leur tristesse se changea en joie (1) », et dissipa les ténèbres qui les retenaient dans l'erreur. C'est ainsi que pour nous, après la nuit de labeur, rayonne la joie de la lumière à la splendeur du Dieu Sauveur, selon cette parole : « Vous avez changé ma tristesse en joie (2) ».
3. La mort de Jésus-Christ déchirait le voile du temple, brisait les coeurs les plus durs, couvrait la nature d'épaisses ténèbres et inondait nos visages de clartés spirituelles, afin « de nous faire contempler la gloire du Seigneur à visage découvert (3) ». Un voile mystique enveloppait la loi ancienne ; ce voile a été déchiré ; « la nuit a précédé, le jour s'est approché (4) ». Car voici « Le jour que le Seigneur a fait, qu'il soit pour nous un sujet de joie et d'allégresse (5) ». Tous les jours sont l'oeuvre de Dieu, mais celui-ci a été marqué de son sang. Les morts ressuscités se sont réjouis, combien plus la joie de ce jour doit-elle nous faire tressaillir. Ces morts parcouraient la cité sainte ; pour nous, nous irons à la sainte Eglise ; ils se réunissaient au banquet des saints, pour nous, nous participerons à la table des mystères de Dieu. Que l'armée des anges s'associe à notre joie et à
1. Jean, XVI, 20. — 2. Ps. XXIX, 12. — 3. II Cor. III, 18. — 4. Rom. XIII, 12. — 5. Ps. CXVII, 24.
notre banquet, offrons nos présents, élevons nos cœurs et modulons sur nos cithares ce chant d'allégresse : « Je monterai à l'autel de Dieu, au Dieu qui réjouit ma jeunesse (1) ». Nos iniquités sont pardonnées, nos chaînes sont rompues ; car c'est Dieu lui-même qui réjouit notre âme ; disons donc de nouveau : « Voici le jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse ».
4. Que personne ne s'attriste s'il se sent pressé par de vives exhortations de prendre la vie plutôt que sa dignité. Quelle que soit, d'ailleurs, la simplicité de son 'vêtement, qu'il lui suffise de briller par les qualités de l'esprit et du coeur; car il possédera de cette manière la plus belle gloire, celle de trouver sa joie, non pas dans un vêtement, mais dans la sainteté de ce grand jour. En effet, on ne nous dit pas : Tressaillons dans notre vêtement; mais : « Réjouissons-nous en ce jour ». Ce jour ne connaît pas les ténèbres, parce que lui-même le premier a dissipé les ténèbres ; il ne connaît pas l'obscurité, puisqu'il a chassé toute obscurité; il ne connaît pas la calomnie et la suggestion du mal, parce que sur la croix il a détruit nos titres au châtiment. Par son innocence le Rédempteur nous a mérité l'élection divine, le calomniateur s'est enfui, le père du mensonge a perdu sa cause. Jour d'indulgence, jour de rémission, jour de délivrance ! La joie fait tressaillir les vivants, et les morts éprouvent un soulagement ineffable. Ce jour joyeux, large, libre et éclatant, a est comme mille années en présence de « Dieu (2) » ; car « c'est vraiment le jour que Dieu a fait ». Celui qui, toute sa vie, persévérera dans l'amour de Dieu, méritera de se réjouir éternellement dans ce jour, dans lequel les saints feront entendre des chants d'allégresse , seront inondés de toutes les splendeurs, partageront les joies du Sauveur et diront et répéteront en choeur : « Voici le jour que le Seigneur a fait, réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse » .
1. Ps. XLII, 4. — 2. Ps. LXXXIX, 4.
291
ANALYSE. — 1. Au moment où les disciples étaient en proie à la tristesse la plus profonde et les Juifs à une surveillance inutile, Jésus-Christ ressuscite. — 2. Il sort du tombeau scellé comme il était sorti du sein immaculé de sa mère. — 3. A la vue de l'Ange les saintes femmes et les disciples se réunissent, mais les Juifs frémissent de colère. — 4. La défaite des démons et des Juifs est pour les gentils une source abondante de lumières. — 5. Nous participons à la victoire de Jésus-Christ.
1. Frères bien-aimés, dans ce jour saint, illustre et glorieux, dans ce jour dont le Psalmiste a dit : « C'est le jour que le Seigneur a fait (1) », dans cet heureux jour la tristesse a disparu du coeur des disciples et le voile de la confusion s'est étendu sur les yeux des Juifs. En ce jour de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les disciples étaient d'abord remplis de tristesse ; chacun d'eux s'éloignait où il pouvait, et personne n'était plus là pour les rassembler depuis que s'était accomplie cette parole : « Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau serontdispersées (2) » . Toutefois le tombeau était revêtu du sceau des Juifs et entouré de soldats qui en défendaient l'entrée ; mais intérieurement ce tombeau était inondé d'une lumière dont rien ne pouvait empêcher la diffusion. Nous pouvons lier ce que nous revêtons de notre sceau ; mais nous ne pouvons lier la lumière, Voilà pourquoi Jésus-Christ, lumière éternelle qui a éclairé le monde dès le commencement, Verbe coéternel au Père, lequel Verbe est et sera toujours avec le Père dans l'unité du Saint-Esprit, formant ainsi un seul Dieu dans la Trinité des personnes, et la Trinité dans l'unité ; Jésus-Christ, disons-nous, Dieu et homme tout ensemble, lumière admirable et vérité infinie, a daigné toucher nos coeurs afin d'illuminer ce qui était obscur et d'ouvrir ce qui était fermé. C'est à la parole d'un Ange qu'il s'était incarné dans le sein de Marie, c'est encore un Ange qu'il prend pour témoin de sa résurrection, comme si le sceau apposé sur le sépulcre pouvait nuire à Celui que
1. Ps. CXVIII, 24. — 2. Matth, XXVI, 31.
nulle imposture ne pouvait atteindre. Des gardiens étaient consignés et ils remplissaient leur mission. Ne savaient-ils pas que Celui qu'ils gardaient avait le pouvoir de faire des miracles, de chasser les démons, de guérir les lépreux, de ressusciter les morts ? Celui qui pouvait ressusciter les autres ne pouvaitil donc pas s'arracher lui-même au tombeau?
2. Mais dans l'aveuglement de leurs coeurs, la foule des juifs, armés de la loi qu'ils necolnprenaient pas, chantaient le psaume troisième, mais ne connaissaient pas l'unité de Dieu dans la trinité des personnes. Le psaume troisième porte . « J'ai dormi et j'ai pris mon sommeil, et je suis ressuscité parce que Dieu m'a reçu (1) ». Or, pendant que ces Juifs, attentifs aux événements, se préparaient à couvrir de confusion les disciples, ils méritèrent de se sentir eux-mêmes écrasés sous le poids de la honte. Ils dirent à Pilate : « Scellons le tombeau, parce que ce séducteur a dit qu'il ressusciterait le troisième jour. Qu'on place donc des soldats, disent-ils, dans la crainte que les disciples ne viennent et ne l'emportent (2) ». Mais si le tombeau était fermé aux disciples, pouvait-il être fermé aux saints Anges ? Ne pouvait-il sortir du tombeau scellé, Celui qui avait pu naître d'une Vierge immaculée ? Votre Vierge a été scellée, votre sépulture l'a été également. Votre Vierge a engendré en dehors de toutconcours de l'homme, et le sceau apposé sur le tombeau a été parfaitement inutile. Ces gardes que vous avez postés au sépulcre ne sont plus des gardes, mais des témoins. Ils pouvaient
1. Ps. III, 6. — 2. Matth. XXVII, 63, 61.
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garder, mais Dieu avait envoyé sols Ange pour ressusciter son Fils. En effet, l'Ange du Seigneur était descendu du ciel ; à cette vue les gardiens sont saisis de terreur et d'effroi; ils n'ont pu contempler la sublimité de cet ange, parce qu'ils étaient tout remplis de la fourberie des Juifs.
3. Les saintes femmes purent contempler l'ange de la résurrection, parce qu'elles étaient venues en pleurant au tombeau, et elles purent entendre cette parole d'une joie indicible : « Je sais que vous cherchez Jésus crucifié : il n'est plus ici , il est ressuscité , comme il l'avait annoncé; venez et voyez la place où le Seigneur avait été déposé (1) ». Quel sujet de joie non-seulement pour ces femmes, mais aussi pour tous les chrétiens et les vrais croyants ! Jésus est ressuscité, dit l'ange, et David, rempli du Saint-Esprit, avait déjà prophétisé ce grand événement dans cette courte parole : « Le Seigneur est ressuscité comme s'il n'eût été qu'endormi (2) ». Pourquoi recourir à de plus longs développements ? Que la foi suffise pour recevoir ce que le langage est impuissant à décrire. Qui peut comprendre l'oeuvre salutaire accomplie dans cette nuit qui vient de s'écouler; qui peut concevoir la splendeur de ce jour? Ce jour a causé à tous les chrétiens une joie immense, et, grâce à Jésus-Christ, il restera pour nous le plus beau de tous les jours. « Réjouissons-nous, mes bien-aimés, et tressaillons d'allégresse ; car c'est le jour que le Seigneur a fait (3) ». Je crois, mes Frères, que c'est le seul jour qui mérite à nos yeux le nom de grand. Car ce jour brille dans les ténèbres, « et les ténèbres ne l'ont point compris (4) ». J'appelle ténèbres ces Juifs qui, en niant Jésus-Christ la vraie lumière, et en criant : « Crucifiez, crucifiez-le (5) », sont devenus en plein jour les ténèbres les plus épaisses. Parce que les Juifs ont voulu se saisir de Jésus-Christ pendant la nuit, ils ont été condamnés à rester dans les ténèbres.
4. Quant aux Gentils et aux nations étrangères, en renonçant aux ténèbres des idoles elles ont mérité de devenir le jour, selon cette parole de l'Apôtre : « Jésus-Christ nous a arrachés à la puissance des ténèbres et nous a transférés dans le royaume de sa majesté (6) ». Nous lisons également: «Nous
1. Matth. XXVIII, 56. — 2. Ps. LXXVII, 65. — 3. Ps. CXVII, 24. — 4. Jean, I, 5. — 5. Id. XIX, 6. — 6. Coloss. I, 13.
sommes les enfants de la lumière et les enfants du jour, et non pas les enfants de la nuit ou des ténèbres; marchons donc honnêtement à la lumière du jour (1)». « Réjouissons-nous » donc, mes frères, avec tous ces gentils; car c'est le jour que le Seigneur a fait ». Serpent, à quoi vous a servi votre iniquité? et quels profits avez-vous retirés de votre cruauté? Juifs, Celui que vous avez cloué à la croix est ressuscité. Vous le croyiez mort, et il vient de se montrer plein de vie. Juif cruel, fais sceller avec soin le sépulcre; apposte des soldats de garde pour surveiller tous les secrets de la nuit, afin de prouver la mort de Celui que tu n'as 'pas voulu reconnaître vivant. A Judas tu as donné une somme d'argent, afin qu'il consentît à livrer son Maître à la mort; donne aussi de l'argent aux soldats de garde, afin qu'ils publient faussement que Jésus a été enlevé par ses disciples. Versez l'argent, Juifs endurcis, versez l'argent pour assurer la perpétration de votre crime; pourtant, c'est en vain que vous veillez autour de notre tombeau. Jésus est déjà ressuscité, il est déjà monté au ciel, il est déjà glorifié pour nous, lui qui pour nous s'était humilié profondément. Que ferez-vous donc, vous qui, après avoir été les amis de Dieu, vous êtes faits ses ennemis acharnés? Celui que, par jalousie, vous avez attaché à la croix, est maintenant assis dans le ciel à la droite de son Père; c'est lui qui nous « est venu au nom du Seigneur (2) ».
5. « Le Seigneur Dieu a brillé du plus vif éclat à nos yeux (3) », il nous a inondé de sa lumière et « il vous a foulés aux pieds (4) ». Le Seigneur a fait plus en notre faveur, qu'il n'avait promis à son Fils. Car qu'a-t-il fait, et qu'a-t-il promis à son Fils? Le Psalmiste s'écrie : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je réduise vos ennemis à servir d'escabeau à vos pieds (5) ». Voici donc que Jésus-Christ siège au ciel à la droite de son Père, et sur la terre il a soumis les Juifs à nos pieds. Pourquoi, ô Juif féroce , vous êtes-vous emparé du Sauveur pour le faire mourir? Si vous conserviez pour vous ce que vous aviez acheté, vous ne perdriez pas ce que vous aviez. Vous avez perdu votre argent, et Celui que vous avez acheté avec cet argentvient de vous échapper.
1. I Thess. V, 5; Rom. XIII, 13. — 2. Matth. XXI, 19. — 3. Ps. CXVII, 27. — 4. Ibid. 7. — 5. Id. CXI, l.
293
ANALYSE. — 1 . Le corps de Jésus-Christ est dans le tombeau, et son âme est descendue dans les limbes. — 2. Résurrection de Jésus-Christ. — 3. Protestation de saint Pierre en réparation de son renoncement.
1. « Notre Dieu, roi avant tous les siècles, a opéré notre salut au milieu de la terre (1) ». En Jésus-Christ l'homme souffrait, mais la divinité agissait. L'homme a pu goûter les douleurs de la Passion; mais quelle atteinte pouvait être portée à la puissance divine? Dans le divin Crucifié nous trouvons la chair, le sang et l'âme qui était la vie de son corps, et comme son âme n'a pu mourir, son corps seul a été déposé dans le tombeau. De son côté, cette âme toujours unie à la Divinité prenait possession du fruit de sa victoire et tirait les élus des limbes où ils étaient renfermés. La divinité en Jésus-Christ pouvaitelle mourir quand son âme elle-même bravait les atteintes de la mort? Aucune souillure ne l'avait infectée ; elle souffrit, il est vrai, puisqu'elle appartenait à l'humanité du Sauveur, mais en même temps elle partagea les gloires de la divinité. La mort atteignit le corps de Jésus-Christ ; mais sa divinité , triomphant du trépas, se couronna des dépouilles de la mort et les transporta glorieuses dans les cieux. A son approche les vertus célestes interpellent les princes de la mort en ces termes : « Princes, élevez vos portes, et vous, portes éternelles, élevez-vous, et le Roi de gloire entrera (2) ». Le Seigneur Jésus fait briller la lumière de la vérité aux yeux de ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort, et leur annonce la délivrance. A la vue de leur triomphateur rayonnant de tant de gloire, les auteurs de la mort s'écrient d'une voix craintive : « Quel est ce roi de gloire ? » Et ils reçoivent cette réponse : « C'est le Seigneur fort et puissant, c'est le Seigneur puissant dans la guerre (3) ».
1. Ps. LXXII, 12.— 2. Ps. XXIII, 6. — 3. Ibid. 8.
O guerre enfin terminée ! Guerre sur la terre, guerre dans les enfers ! Par son innocence Jésus-Christ a vaincu le siècle, et par sa mort il a vaincu la mort.
2. « Voici que le lion de la tribu de Juda a vaincu (1) » ; il a délivré ceux que le démon retenait captifs et en revenant des limbes il emmenait avec lui le butin qu'il avait fait sur la mort. Tel est Celui qui «n'ayant ni forme ni beauté (2) » a montré dans sa résurrection non-seulement de la beauté, mais de la force; il paraissait faible dans la lutte, mais il se montra fort dans le succès ; il paraissait méprisable dans son corps humilié, mais il se montra puissant dans le combat; la mort le couvrit de honte, mais la résurrection l'inonda de splendeur; il sortit du sein de sa Mère dans toute la blancheur de l'innocence, et sur la croix il parut tout couvert de son sang; dans les opprobres il parut anéanti, au ciel il brille d'un éclat incomparable. Mes frères, glorifïons donc le Seigneur « qui a, jusqu'à ce point , aimé le monde (3) », qu'il n'a pas craint de verser pour lui tout sou sang. Il est ressuscité, chaque jour cette résurrection nous est attestée parie témoignage des évangélistes. Il est sorti glorieux du tombeau, et « voici qu'il est avec nous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles (4) ».
3. L'Evangile vient de vous apprendre également que le Sauveur a confié au bienheureux Pierre la conduite de son troupeau Pais nies brebis avec discipline. Pierre, qui avait renié trois fois par crainte est interrogé trois fois sur son amour. Pour expier sa faute, il avait déjà versé d'abondantes larmes quand
1. Apoc. V, 5 . — 2. Isa. LIII, 2. — 3. Jean, III, 16. — 4. Matth. XXVIII, 20.
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le Sauveur, dans sa Passion, abaissa sur lui son regard, et « il pleura amèrement (1) ». Afin donc de se réintégrer dans sa profession de foi, il dut formuler une protestation de cet amour qu'il avait perdu par crainte. C'est ainsi, mes frères, que le bienheureux Pierre confesse ouvertement Celui qu'il avait nié par
1. Luc, XXII, 62.
crainte devant une servante, et celui qui, en présenced'une femme, avait nié sa propre vie, accepta plus tard, pour Jésus-Christ, la mort sur la croix et mérita la palme du martyre. Qu'il reste donc en communion avec Pierre, celui qui veut avoir part à l'héritage de Jésus-Christ, de qui nous vient toute bénédiction,
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ est sorti du sein de Marie comme il pénètre au milieu des Apôtres, les portes fermées. — 2. La conduite même de ses ennemis est une excellente preuve de sa résurrection. — 3. La résurrection est également prouvée par le témoignage de l'Ange. — 4. Apparition du Sauveur à Marie-Madeleine.
1. « Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (1) ». « Le Verbe s'est fait chair », et comment s'est-il fait chair? Nous l'ignorons. Dieu nous atteste cette vérité, mais elle est pour nous un mystère. Je sais que « le Verbe s'est fait chair » , et j'ignore comment il s'est fait chair. Vous vous étonnez de cette ignorance ? Elle est le partage de toute créature. « Car le mystère qui a été caché dans tous les siècles a été révélé dans notre siècle (2) ». Quelqu'un me dira peut-être Puisque ce mystère a été révélé, comment pouvez-vous dire encore que vous l'ignorez? Dieu nous a révélé ce qui a été fait, mais le comment reste pour nous un mystère. Isaïe s'écriait : « Qui racontera sa génération (3)? » Et cependant lui-même avait dit précédemment : « Voici qu'une vierge concevra dans son sein et enfantera (4) ». Ces dernières paroles nous attestent ce qui a été fait, tandis que les premières : « Qui racontera sa génération? » nous prouvent que si nous savons qu'il est né, nous ne savons pas comment il est né. La sainte et bienheureuse Marie est à la fois mère et vierge, vierge avant l'enfantement,
1. Jean, I, 11. — 2. I Coloss. 1, 19. — 3. Isa. LIII, 8. — 4. Id. VII, 11.
vierge après l'enfantement. Je me demande avec étonnement comment un enfant vierge a pu naître d'une vierge, et comment, après avoir enfanté, cette mère a pu rester vierge. Vous voulez savoir comment Jésus est né d'une vierge et comment, après lui avoir donné naissance, sa mère est restée vierge? Les portes étaient fermées et Jésus est entré. Personne ne doute que les portes n'aient été fermées; et celui qui est entré, les portes étant fermées, n'était pas un fantôme, n'était pas un esprit, c'était un corps véritable. Que dit-il, en effet? « Regardez et voyez qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai (1) ». Il avait la chair, il avait les os, et les portes étaient fermées. Comment, les portes étant fermées, de la chair et des os sont-ils entrés ? Les portes sont fermées et il entre; nous le voyons entré, mais comment est-il entré? Toutes les portes sont fermées, aucun lieu ne lui fournit d'entrée, on ne voit point par où il est entré, et cependant il est entré; car le voilà dans l'intérieur de la salle, au milieu de ses disciples. Vous ne savez pas comment il est entré, et sur ce comment vous
1. Luc, XXIV, 39.
295
vous en remettez à la toute-puissance de Dieu. Remettez-vous-en donc à la puissance de Dieu, quand on vous dit que le Sauveur est né d'une vierge, et que sa mère est restée vierge avant et après l'enfantement. A l'occasion de la construction du temple, nous lisons dans le livre d'Ezéchiel : « Cette porte orientale, qui regarde l'Orient, sera toujours fermée, et personne n'entrera par elle (1) », à l'exception du pontife. La porte est fermée, et personne n'entre par cette porte, si ce n'est le pontife.
2. Le tombeau du Sauveur avait été creusé dans un rocher très-dur qui n'offrait aucun interstice, et il est écrit que ce sépulcre était tout neuf et n'avait pas encore servi. Rien de si facile à saisir que ce fait selon le sens littéral,et c'est tout d'abord du sens littéral que nous devons nous occuper. Or, d'après ce sens, le tombeau avait été taillé dans une pierre très-dure, et Jésus-Christ fut déposé dans un sépulcre neuf ; de plus, une grande pierre avait été placée à l'entrée du sépulcre et un poste de soldats était chargé de garder cette entrée du sépulcre, pour empêcher qu'on ne vînt enlever le corps; or, toutes ces circonstances devaient faire mieux ressortir la puissance déployée par le Sauveur dans sa résurrection. S'il se fût agi d'un simple tombeau, ils auraient pu dire : Les disciples ont creusé la terre et emporté le corps. Si la pierre eût été petite, ils auraient pu dire : La pierre était petite et pendant que nous dormions ils l'ont enlevée. Enfin, que lisons-nous dans l'Evangile? « Le lendemain, les Scribes, les Pharisiens et les prêtres vinrent trouver Pilate et lui dirent : Maître, ce séducteur a annoncé qu'il ressusciterait ; aussi, pour empêcher que ses disciples ne viennent, ne l'enlèvent et ne disent : Il est ressuscité, ce qui constituerait une erreur pire que. la première, donnez-nous des hommes pour garder le tombeau et rendre impossible l'enlèvement « du corps. Pilate leur dit : Vous avez une « garde, allez et faites ce qu'il vous plaira (2 ) ». La sollicitude des Scribes et des ennemis du Sauveur confirme notre foi. Pharisiens, gardez, gardez ce tombeau ; Dieu ne peut être enfermé nulle part, Dieu ne peut être enchaîné dans un sépulcre; car c'est lui qui a fait le ciel et la terre; le ciel et la terre sont renfermés dans le creux de sa main et de trois doigts il porte le monde; or, celui qui tient dans sa
1. Ezéch. XLIV, 2, 3.
main le monde tout entier ne peut être enfermé dans un sépulcre.
3. Enfin des saintes, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques et de Joseph, animées d'un pieux dessein, mais victimes d'une erreur, cherchaient le Sauveur dans le tombeau.Leur bonne volonté fut louée, mais leur erreur fut réfutée. Cet Ange qui roulait la pierre , était assis sur la pierre. Et que montrait-il? Cette pierre sur laquelle je suis assis ne peut enchaîner mon Seigneur, puisqu'elle est foulée par son serviteur; par conséquent, cette pierre n'a pu enchaîner Jésus. Il dit donc aux femmes qui venaient chercher le Sauveur : « Vous cherchez Jésus, il n'est plus ici (1) ». Où est-il? Au ciel? Il est au-delà des cieux. Sur la terre ? Il est au-delà de la terre. Il est partout où vous voudrez; il est tout entier partout où vous êtes, partout où vous êtes et partout où vous puissiez être, vous qui le cherchez, vous êtes en celui que vous cherchez. Ecoutez donc ce que dit l'ange aux saintes femmes: « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts Celui qui est plein de vie? Pourquoi cherchez-vous le Seigneur dans un tombeau (2) ? » Vous cherchez Jésus, vous cherchez le Seigneur, parce que si vous cherchiez seulement Jésus, vous sauriez certainement qu'il est vivant, vous l'entendriez vous dire : « Au milieu de vous il en est un « que-vous ne connaissez pas (3) ».« Le royaume de Dieu est au dedans de vous (4) ». L'ange dit donc aux saintes femmes: Vous cherchez Jésus dans le tombeau, croyez qu'il est ressuscité et que vous avez en vous-mêmes Celui que vous cherchez.
4. Marie-Madeleine, en apercevant le Seigneur , le prit pour le jardinier; c'était une illusion de sa part, mais une illusion qui avait aussi sa raison d'être. Jésus n'était-il pas véritablement le jardinier de son paradis, des arbres du paradis ? « Elle pensait que c'était le jardinier (5) », et elle voulut s'attacher à ses pieds. Et que lui dit le Seigneur? « Gardez-vous de me toucher, car je ne suis pas encore monté à mon Père (6) ».« Prenez garde de me toucher », car vous ne méritez pas de me toucher, vous qui me cherchez dans le sépulcre. « Abstenez-vous de me toucher », moi en qui vous ne voyez que l'humanité, et dont vous ne
1. Matth. XXVIII, 6. — 2. Luc, XXIV, 5. — 3. Jean, I, 26. — 4. Luc, XVII, 21. — 5. Id. XX, 15. — 6. Ibid. 17.
296
croyez pas encore la résurrection. «Abstenez-vous de me toucher »; car « je ne suis pas encore monté à mon Père pour vous ». Lorsque pour vous je serai monté à mon Père, alors vous mériterez de me toucher.
ANALYSE. — 1. La foi .de Marie-Madeleine comparée à celle de saint Pierre. — 2. Marie-Madeleine comparée à l'Eglise. — 3. La foi de Marie-Madeleine comparée à celle des Apôtres. — 4. La foi de Marie-Madeleine récompensée par l'apparition de Jésus-Christ.
1.« Le lendemain du sabbat », dit l'évangéliste, « lorsque les ténèbres couvraient encore la terre, Marie-Madeleine vint au tombeau, s'aperçut que la pierre avait été enlevée du sépulcre et courut raconter ces événements à Simon Pierre et à l'autre disciple que Jésus aimait (1) ». Voyez, mes frères, voyez avec quelle ardeur cette femme se rend au tom. beau du Sauveur. Elle ne considère ni l'heure ni le temps, mais elle veut contempler le Créateur de toutes choses. Simple femme, elle court avant les hommes et les prévient. O bienheureux Pierre, qu'est devenue la promesse que vous faisiez au Seigneur : « Dussé-je mourir avec vous, je ne vous renierai pas (2) ? » Si vous ne pouviez mourir pour le Seigneur, du moins, puisque vous aviez tant présumé de vous-même, vous deviez vous rendre au tombeau avant tout autre ; vous n'avez pu accomplir la promesse que vous aviez faite ; car il a suffi d'une servante pour vous conduire à l'apostasie , et voici que Marie-Madeleine arrive encore avant vous au tombeau. Veuillez, bienheureux Pierre, me pardonner l'amertume de mes paroles. Quand vous croyiez d'une foi complète, vous marchiez sur les eaux ; mais aussitôt que vous avez conçu du doute, vous avez senti la mer fuir sous vos pas. En ce moment, du moins,
1. Jean, XX, 1, 2. — 2. Matth. XXVI, 3.
levez-vous; car une femme vous a déjà précédé au tombeau.
2. Mes frères, en lisant attentivement les saintes Ecritures, vous avez appris à connaître cette femme du nom de Marie-Madeleine. Comme quelques-uns pourraient encore être dans l'ignorance sur ce point, rappelons que Madeleine est cette femme que le Seigneur a délivrée de sept démons, et à laquelle beaucoup de péchés furent pardonnés , parce qu'elle avait beaucoup aimé. Que l'Eglise coure donc, qu'elle coure à la Pierre. « Or, la Pierre était le Christ (1) ». Ne craignez pas de comparer à l'Eglise Marie-Madeleine, qui, délivrée des esprits immondes, doit s'empresser la première d'accourir au tombeau du Seigneur.
3. « Elle s'adressa donc à Pierre et à l'autre disciple que Jésus aimait, et leur raconta les a faits en ces termes: Ils ont enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons où ils l'ont placé. Les Apôtres accoururent et, étant entrés dans le tombeau, ils virent les linceuls qui y avaient été laissés ». Mais ils ne purent voir les anges, parce que les ténèbres de la crainte refoulaient encore dans ces Apôtres la lumière de la foi. Ils regardèrent et retournèrent à Jérusalem; quant à Madeleine, elle ne retourna pas, mais elle se tenait
1. I Cor. X, 4.
en pleurant à l'entrée du sépulcre, et parce que Dieu ne refuse jamais rien à ceux qui le cherchent, « elle s'inclina en pleurant vers le tombeau, et elle vit deux anges vêtus de blanc et assis l'un à la tête et l'autre au pied du sépulcre dans lequel Jésus avait été déposé. Les anges lui disent: Femme, pourquoi pleurez-vous? ou qui cherchez-vous (1) ? » Madeleine répondit : Je cherche mon Maître, mon Sauveur; il m'a beaucoup gratifiée, car il m'adélivrée de sept esprits impurs. Malheureuse esclave, j'étais conduite où je ne voulais pas, mais à l'arrivée du Sauveur les chaînes de mes péchés furent rompues et je méritai de suivre Celui que je ne méritais pas. a Maintenant ils ont enlevé mon Seigneur, et a je ne sais où ils l'ont placé ». O femme, les Apôtres n'ont pu voir les anges, parce qu'ils ont douté; vous les avez vus parce que vous avez cru. Mais à votre tour vous avez commencé
1. Jean, XX, 11, 13.
à douter. Et,qui donc pouvait enlever le Seigneur, s'il n'avait voulu ressusciter le troisième jour, comme il l'avait promis?
4. « S'étant retournée, elle vit le Seigneur debout (1) ». Voilà, mes frères, ce que peuvent l'amour de Dieu et la foi; Dieu se laisse vaincre par les larmes et par l'humilité. Si Madeleine ne s'était pas inclinée en pleurant, elle, n'aurait pas vu les anges; si elle ne s'était pas retournée, elle n'aurait pas mérité de voir le Seigneur. « Jésus lui dit : Marie, pourquoi pleurez-vous? qui cherchez-vous (2)? » Madeleine, ouvrant les yeux, le reconnut et s'écria : Seigneur, vous êtes mon Roi et mon Dieu. Abstenez-vous de me toucher, lui dit Jésus, car je ne suis pas encore monté à mon Père. Madeleine reprit : « Mon Seigneur et mon Dieu (3) ». Vous vous montrez à moi, que me reste-il à désirer?
1. Jean, XX, 14. — 2. Ibid. 15. — Ibid.
ANALYSE. — 1. La foi comparée à un parfum odoriférant. — 2. Jésus-Christ est le véritable parfum reçu par l'Eglise. — 3. Ce parfum n'a rien qui déplâise, car c'est le parfum de la piété. — 4. C'est aussi le parfum de la charité. — 5. C'est le parfum de la vertu, de l'obéissance et de l'espérance. — 6. Le nouvel Adam a réparé le crime du premier Adam. — 7. Jésus-Christ triomphe de l'enfer. — 8. Jésus-Christ rédempteur et médecin des 9mes. — 9. Puisque l'arrêt de notre condamnation est déchiré, rendons-nous les serviteurs fidbles de Jésus-Christ. — 10. Nous devons ressusciter avec Jésus-Christ.
1. Le jour de la résurrection du Seigneur, la joie des fidèles doit en quelque sorte ressusciter et se renouveler; laissons donc notre esprit se pénétrer de l'allégresse de ce jour, afin que par une foi vive nous placions en nous le règne de Dieu auquel nous sommes appelés avec Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Ces joies chrétiennes ne sont pas de celles qui s'usent par la jouissance; la jouissance, au contraire, nous enflamme pour la vertu. Qu'on est heureux de se réjouir en Jésus-Christ ! Je crois donc pouvoir comparer la foi aux parfums d'agréable odeur. Tel est ce parfum dont se sentait pénétré le Prophète, quand il s'écriait : « Vous avez plongé ma tête dans l'huile (1) ». Tel est le parfum dont il est dit aux pieux fidèles : « Oignez vos têtes (2) ». Tel est le parfum que les vierges sages portent avec elles pour entretenir le feu de leurs lampes. Tel est le parfum dont il est écrit : « Le parfum qui descend de la tête sur la barbe (3) », laquelle est le signe de l'âge parfait de l'homme, comme le parfum semble indiquer que la
1. Ps. XXII, 5. — 2. Matth. VII, 17.— 3. Ps. CXXXII, 2.
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foi est arrivée à la perfection de sa splendeur et de son épanouissement. Comparons donc la foi au parfum d'agréable odeur. Quiconque possède de ces parfums précieux les conserve avec une extrême sollicitude. Tant que ces parfums restent en repos, ils semblent annihilés et endormis. Mais s'ils doivent concourir à la joie d'une fête ou à l'embellissement d'un festin, ils recouvrent par une prudente agitation ce que le repos leur avait fait perdre, c'est-à-dire leur odeur et leur prix. Ainsi en est-il, dans chaque fidèle, du parfum de la foi : il a besoin d'être librement reçu dans des coeurs généreux ; toutefois, il semble perdre de son prix tant qu'il n'est pas agité par la discussion.
2. C'est dans ce but que nous vous adressons ce discours. Vos esprits, comme autant de vases précieux, me paraissent avoir reçu ce parfum de la foi que Dieu n'accorde qu'à ses courtisans. Je m'accuserais d'une négligence coupable, si je n'agitais pas ce parfum jusqu'à ce que sa suave odeur se soit répandue dans tout le corps de l'Eglise et ait dissipé les miasmes fétides que respirent parfois encore ceux qui vivent au sein de la foi. Quel est donc ce parfum ? « Jésus-Christ est mort a et est ressuscité (1) » ; tel est le prix et la rédemption du monde tout entier. Goûtez maintenant, si vous le voulez, la suavité de ce parfum dont vous connaissez le prix et la dignité. C'est Dieu lui-même qui nous l'a apporté du haut du ciel. Et qui donc l'a reçu? Voyons si ce n'est pas cette Eglise si bien figurée par cette femme qui versa sur la tête du Sauveur ce parfum qui, selon la parole de Jésus-Christlui-même, annonçait sa sépulture. L'Eglise, mes frères, l'Eglise a reçu le parfum de ce sacrement; et tout ce qu'elle reçoit de Jésus-Christ retourne à Jésus-Christ. Toutefois ce parfum n'est point attribué à tous et ne leur est point attribué dans la même mesure. En effet, l'Apôtre a dit de la croix même de Jésus-Christ : « Elle est pour les uns une odeur de vie pour la vie, et pour les autres une odeur de mort pour la mort (2) » ; en d'autres termes, « elle est un scandale pour ceux qui périssent , tandis qu'elle est la vertu de Dieu pour ceux qui opèrent leur salut.
3. Cependaut cette odeur déplaît à quelques-uns; je voudrais qu'ils disent ce qui
1. Rom. XIV, 9. — 2. II Cor. II, 16.
dans la mort de Jésus-Christ ne sent pas la vie? ce qui ne respire pas la résurrection dont Jésus-Christ nous fournit le modèle? « Il est mort et il est ressuscité ». C'est donc là ce qui leur déplaît.? Est-il un seul homme qui ne se sente très-avide de respirer ces suaves odeurs? S'il en est un seul, je demanderai alors à ce sophiste du siècle, à cet habile appréciateur de semblables parfums, ce qui peut lui déplaire dans la composition de ce parfum ; voyons de quels éléments il, est formé. Et enfin, quel est son prix? Nous pouvons affirmer que tant vaut la piété, tant vaut ce parfum. Nous demanderons peut-être si la piété se trouve dans la mort de Jésus-Christ, et quelle est son importance; l'Apôtre nous répond : « Manifestement c'est un grand sacrement de piété, celui qui a été manifesté dans la chair », il parle de la chair revêtue par le Verbe Eternel ; « qui a été justifié dans l'Esprit », lorsque le péché de la chair est vaincu dans la chair ; et qui est apparu aux anges (1) » , soit lorsqu'une multitude d'esprits célestes fit entendre ce chant de joie : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2) » ; soit encore lorsque nous-mêmes, sondant les profondeurs de ce mystère et l'annonçant au monde, nous nous trouvons associés au ministère des anges; « il a été prêché aux Gentils », afin que dans tout l'univers le nom chrétien devînt commun à toutes les nations; « il a été cru dans le monde, il est devenu un principe degloire (3) ». Ce qui a été cru dans le monde, n'est-ce pas le mystère du Verbe divin revêtant un corps auquel il a conféré plus tard les gloires de la résurrection ? Connaissant donc ce prix infini de la piété, l'Apôtre en a fait l'objet spécial des instructions qu'il adresse à son disciple. Parlant à son cher fils Timothée, il lui dit : « Exercez-vous à la piété; car la piété est utile à tout, puisqu'elle a la promesse de la vie présente et de la vie future (4) ». Pouvait-on nous faire mieux sentir le prix de ce parfum de la piété, qui n'est autre pour nous que le mystère de l'Incarnation dont la valeur est infinie ?
4. Allons plus loin, car à la piété s'ajoute la charité. Or, là croix du Sauveur n'est-elle pas la preuve évidente de l'amour infini de
1 Tim. III, 16. — 2. Luc, XII, 19. — 3. I Tim. III, 16. — 4. Id. IV, 7, 8.
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Dieu pour les hommes ? « C'est ainsi que Dieu a aimé le monde jusqu'à lui envoyer son Fils unique (1) » pour lui communiquer sa vie. Et. pourquoi ce miracle de charité divine? Afin de vous faire mieux sentir la grandeur de l'amour qu'il noustémoignait. Mais,enfin, quel est le prix de la charité? « La plénitude de la loi», dit l'Apôtre, « c'est la charité (2) »; et encore : « La fin du précepte, c'est la charité (3) ». La charité est donc le bien par excellence, puisqu'elle résume en elle tous les préceptes. Or, cette charité se trouve par excellence dans la mort et la résurrection du Seigneur.
5. C'est une longue tâche d'énumérer chacune des espèces de parfum qui nous occupe, et ce travail nous expose à de nombreuses répétitions. Contentons-nous donc de signaler les autres espèces, sans nous obliger à en faire ressortir toute l'importance. Dans cette composition se trouve d'abord la vertu à laquelle se mêle la force de la patience. Nous trouvons aussi l'obéissance , « car Jésus-Christ s'est fait obéissant à son Père jusqu'à la mort et à la mort de la croix (4) ». Une odeur suave est aussi produit par l'espérance qui étend son influence au-delà de la mort, et attend la résurrection, non-seulement del'esprit, mais aussi du corps après la résurrection de Jésus-Christ. Tous ces parfums se confondent pour moi dans celui que j'ai signalé par ces paroles : « Jésus-Christ est mort et est ressuscité ». Toutes ces espèces de parfum réunies forment une odeur de vie pour la vie ; quelle n'est pas la corruption de ceux pour qui tout cela ne produit qu'une odeur de mort pour la mort. Pour nous, nous disons : « Votre nom, Seigneur , est un parfum répandu (5) »; et encore : « Nous courrons sur vos traces à l'odeur de vos parfums (6) »; notre seul désir est d'être pénétrés de cette odeur que nous suivons, afin que nous produisions nous-mêmes cette odeur de piété, de charité, de patience, d'obéissance et d'espérance, que nous aspirons dans la mort de Jésus-Christ.
6. Mes frères, ayons donc sans cesse devant les yeux, si nous le pouvons, l'utilité infinie de la croix du Seigneur et les joies de la résurrection. Considérons les précieux avantages que Jésus-Christ nous a procurés par le
1. Jean, III, 16. — 2. Rom. XIII, 10. — 3. I Tim. 1, 5. — 4. Philipp. II, 8. — 5. Cant. 1, 3. — 6. Ibid. 4.
mystère de sa mort ; n'oublions pas que si la mort régnait universellement par la licence du péché, tout est maintenant soumis à l'empire de Jésus-Christ, tout, et spécialement l'homme lui-même, enchaîné jusque-là sous la loi de la mort par la transgression de nos premiers parents: « Car la mort règnait depuis Adam jusqu'à Moïse, même sur ceux qui s'abstenaient du péché et subissaient néanmoins les suites de leur ressemblance avec Adam (1)». Est-il donc étonnant que le désespoir ait plongé le genre humain dans des ténèbres et des erreurs où n'apparaissait aucun rayon de la foi? Les chaînes que le premier Adam avait rivées, le second Adam devait les briser. La seconde naissance devait réparer le mal qu'avait fait la première génération, issue d'Adam coupable. L'immolation de l'agneau, célébrée sous la loi de l'ancienne pâque, n'était pas suffisante pour purifier le monde; il fallait l'offrande de cet agneau qui effacerait le péché du monde. Les nations en étaient venues à douter si l'âme triompherait après la mort; et voici qu'après la croix, dans la chair de Jésus-Christ, nous trouvons l'infaillible assurance que notre corps lui-même ressuscitera; là où le péché d'Adam avait apporté la mort, il était nécessaire que l'obéissance de Jésus-Christ apportât la vie. « Comme », dit l'Apôtre, « nous mourons tous en Adam, de même nous serons tous vivifiés en Jésus-Christ (2) ». Notre Sauveur a donc accepté la mort pour lui-même, afin de nous préparer à tous la vie; il me semble l'entendre dire aux hom. mes, dans son infinie miséricorde : Je ne refuse pas de partager votre mort, afin que je vous offre de partager ma résurrection. Sans doute la divinité qui est en moi ne saurait donner prise à la mort; toutefois par ma naissance humaine, je recevrai de vous ce que je pourrai offrir en mourant pour vous. Tout ce que vous êtes, je le serai, afin de donner tout ce que je suis. En effet, par la bouche de son Prophète, nous l'entendons parler de sa mort comme d'une menace de mort pour notre propre mort. « Je serai », dit-il par le prophète Osée, « je serai votre mort, ô mort je serai ta morsure, enfer (3) ». Je subirai les droits de la mort, mais je les détruirai ; un jour j'entrerai dans ta prison, non pas pour rester enfermé, mais pour briser tes barrières.
1. Rom. V, 14. — 2. I Cor. XV, 23.— 3. Osée, XIII, 14.
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Confessons donc au Seigneur son infinie miséricorde, « parce qu'il a brisé les portes d'airain et rompu les barres de fer (1) »; il a tellement anéanti les barrières de la mort, qu'il nous a même ouvert les portes du ciel, où fut admis, aussitôt après la croix de Jésus-Christ, le larron quittantle supplice dû à ses crimes pour aller prendre possession de ce séjour destiné aux justes, et sans avoir d'autre mérite que celui d'une courte profession de foi ; tandis qu'avant la croix de Jésus-Christ, nous voyons Abrallam lui-même retenu, loin du ciel, dans une sorte de captivité qui toutefois n'avait rien de commun avec celle des impies.
7. Nous lisons: « Le Christ sortit donc pour le salut de son peuple et pour la délivrance de ses élus (2) »; son amour devait le faire descendre jusque dans les profondeurs où le genre humain s'était précipité par sa prévarication. Tel un roi qui, après avoir détruit la forteresse d'un tyran, rétablit partout la liberté, et non content de rompre les liens de tous ceux qu'enchaînait la tyrannie, descend lui-même dans la prison où gémissent les siens, et leur apporte la liberté avec sa présence ; ce serait peu pour lui de rendre ces captifs à la lumière, s'il ne venait pas luimême dans ce lieu de ténèbres, et si de ses propies mains il ne brisait pas les chaînes de leur captivité. Quelles actions de grâces pourront être rendues au Seigneur pour tant de bienfaits ? Quel usage pouvons-nous faire de la liberté qui nous est rendue, si ce n'est de le servir librement ? Il est écrit, « Jésus-Christ a été blessé pour nos péchés, et il s'est rendu faible pour nos iniquités; nous avons été guéris par ses souffrances (3) ». On ne saurait avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (4). Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (5). Si le grain de froment, tombant dans la terre, ne meurt pas, il demeure stérile (6). Dans le tremblement de terre de la croix, « les pierres se feu dirent et les tombeaux s'ouvrirent, et un grand nombre de corps des saints qui étaient morts ressuscitèrent, et sortant de leurs tombeaux après sa résurrection, ils vinrent dans la cité sainte et apparurent à une foule d'habitauts (7) ». C'est ainsi qu'un seul grain tombant dans la terre a rendu
1. Isa XLV, 2 . — 2. Habac. III, 13. — 3. Isa. LIII, 5. — 4. Jean, XV,13. — 5. Id. XI, 14. — 6. Id. XII, 24.— 7. Matth. XXVII, 51, 53.
à la vie une multitude d'autres grains.
8. Ne perdons pas de vue, mes frères, l'immense rançon de notre salut. Notre vie a été renouvelée par la mort de Jésus-Christ. Tout serviteur pour lequel son maître s'est sacrifié, n'est-il pas assez précieux? Que personne ne tente de se soustraire à cette dette de la rédemption. Jésus-Christ nous a tous rachetés, même ceux qui, aimant leur captivité, n'ont pas voulu recouvrer cette liberté que leur offrait un généreux Médiateur. Ne parlez pas ici de telle ou telle somme d'argent. Il n'a rien extrait de sa bourse, mais il a répandu son sang. A tant d'amour quelles richesses pourraient être comparées? Pour vous il adonné, non pas son bien, mais sa propre personne. Car ce qu'il demandait, ce ne sont pas vos richesses, mais vous-mêmes. Il a subi pour vous une mort passagère, afin de vous arracher à la mort éternelle; il a revêtu votre vie, afin de vous communiquer la sienne. Il est entré dans les limbes, afin que vous puissiez en sortir. Il a guéri nos blessures par les siennes; par ses plaies il a fait disparaître la plaie de notre damnation. Je le dis avec joie, mes frères, il est généreux le médecin qui soigne son malade à ses frais et dépens; qui par pur amour, non point de l'argent, mais du salut de son malade, supporte sans dégoût l'odeur et la vue des plaies d'un malade. Mais le comble du dévouement, c'est de recevoir soi-même des blessures, afin d'en guérir les autres, de s'offrir comme remède, de se laisser déchirer volontairement afin d'extraire des blessures d'autrui le virus qui s'oppose à leur guérison. C'est là ce qu'a fait Jésus-Christ, c'est jusque-là que notre Sauveur a porté le dévouement; médecin généreux et universel, il a versé, pour le salut de tous, non pas le sang des hommes, mais son propre sang. Notre rédemption est d'autant plus grande que nous sentions moins notre captivité; notre guérison est d'autant plus précieuse que nous connaissions moins notre maladie.
9. Tel est le mystère de la croix du Sauveur. Dans la personne d'Adam, par la transgression du précepte, le genre humain avait signé une sorte de pacte avec la mort; mais Jésus-Christ a effacé tous nos crimes, « déchirant le texte du décret porté contre nous. Il l'a détruit en le fixant à la croix, en dépouillant les principautés et les (301) puissances et en triomphant dans sa propre personne (1) ». Or, par la destruction du texte de mort sur la croix , nous avons été rendus à la vie. En effet, la mort en Jésus-Christ, à quoi a-t-elle donné lieu, sinon à la résurrection ? Or, la résurrection en Jésus-Christ confirme l'homme dans la croyance à sa propre résurrection. Reste à chacun le devoir de comprendre qu'il doit, dans sa vie, mettre un terme à ses crimes, comme un terme a été imposé à la mort publique. Puisque la mort est détruite, secouons notre sommeil spirituel, afin que personne ne demeure dans ses habitudes anciennes, maintenant que « les vieilles choses sont passées et que tout a été renouvelé (2) ». Réalisons cette parole de l'Apôtre attestant que Jésus-Christ est mort, « afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui, pour eux, a bien voulu mourir et ressusciter (3) ».
10. « Voici donc le jour que le Seigneur a fait (4) » ; qu'il a réparé pour la gloire de ses saints ; dans lequel Jésus-Christ ressuscitant d'entre les morts ordonne à son corps mystique qui est l'Eglise d'espérer que les membres participeront à la gloire de leur chef. Ecoutez l'Apôtre, lequel proclame que c'est Jésus-Christ lui-même qui parle par sa bouche: « En un moment, en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette, car la trompette sonnera, les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons changés (5) ». Toutefois ce grand jour de la résurrection dernière reçoit toute sa magnificence du jour que nous célébrons et qui a été illustré par la résurrection de Jésus-Christ, Alors nous aurons la réalité même de notre résurrection, aujourd'hui nous en possédons le principe ; nous avons comme le germe d'où sortiront tous ces fruits, Le Prophète personnifiant Jésus-Christ chantait à l'avance la gloire de ce jour: « J'ai dormi et pris mon
1. Coloss. II, 14, 15. — 2. II Cor. V, 17. — 3. Ibid. 15. — 4. Ps. CXVII, 24 . — 5. I Cor. XV, 52.
sommeil, et je me suis levé parce que le Seigneur m'a reçu (1) ». « J'ai dormi », dit-il, afin de prouver que sa mort était bien l'oeuvre de sa volonté propre, et non pas le résultat de la coaction. Telle est la pensée clairement formulée par l'Evangile dans ces paroles mêmes du Sauveur: « J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai aussi le pouvoir de la reprendre (2) ». Cette grande joie du matin est ailleurs décrite en ces termes : « La lumière est levée pour les justes, et la joie pour ceux qui ont le coeur droit (3) ». « Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur (4) » . Et encore: « J'exalterai le matin vos merveilles, parce que vous êtes mon soutien, ô mon Dieu (5). « Vous nous vivifierez après deux jours, le troisième jour vous nous ressusciterez (6) » . Enfin, dans un autre passage l'écrivain sacré décrit en un seul verset la lumière du soir et la joie du matin de la résurrection : « La douleur durera jusqu'au soir et la joie jusqu'au matin (7) ». Voilà pourquoi, comme le dit l'Apôtre, « la nuit a précédé, mais le jour s'est approché. Rejetons donc les oeuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de la lumière (8) », afin que, à l'aide de ces armes, nous triomphions de l'adversaire de notre salut, puisque Jésus-Christ en a déjà triomphé lui-même. Si la seule espérance nous procure tant de joie, que sera-ce donc de la réalité ? Si les membres sont si heureux du bonheur de leur chef, quel ne sera pas le bonheur dont ils jouiront avec leur chef dans ce lieu de délices où celui qui aura mérité d'être compté parmi les membres de ce corps magnifique n'aura plus à craindre d'en être retranché ? Toutefois, celui qui désire ressusciter et régner avec Jésus-Christ, doit auparavant être crucifié et mourir avec lui, en mortifiant sans délai ses désirs et ses passions, par Jésus-Christ Notre-Seigneur.
1. Ps. III, 6.— 2. Jean, X, 18. — 3. Ps. XCVI, 11. — 4. Id. XXXI, 11. — 5. Id. LVIII, 17. — 6. Osée, VI, 3. — 7. Ps. XXIX, 6. — 8. Rom. XIII, 2.
302
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ ressuscitant est notre véritable lumière. — 2. II est certain que, nous aussi, nous ressusciterons. — 3. Qu'est-ce qui milite contre la chair et pour la chair ? — 4. Eloge de la chair. — 5. La chair ressuscitée sera réunie à son âme.
1. Ce jour, que nous rappelle le Prophète, c'est Jésus-Christ qui est né, qui est mort, et qui après sa mort est ressuscité plein de gloire. Ce n'est point moi qui l'affirme, c'est Jésus-Christ lui-même : « Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde (1) ». Ainsi donc Jésus-Christ est ressuscité dans la chair afin de rester à nos yeux ce qu'il avait été, c'est-à-dire la lumière ; ce n'est pas un corps nouveau qu'il prend, mais son propre corps, afin de nous prouver avec plus d'évidence que c'est dans notre chair elle-même que nous ressusciterons ; autrement nous ne pourrions plus croire la résurrection.
2. Mais que faites-vous, ô homme ? Oubliant que vous êtes le roi de ce monde, que vous appartenez à la société des élus, que vous résumez toute la création, pourquoi vous condamnez-vous vous-même ? Pourquoi vous comparer aux bêtes et aux animaux victimes d'un ecomplète destruction? Ils périssent totalement, tandis que vous conservez votre substance spirituelle. Vous vivez dans une âme divine, et lorsque la chair se séparera de votre âme, vous serez divisé et non pas anéanti ; vous serez séparé en différentes parties, mais vous retrouverez votre intégrité. Votre corps sera dissous, mais votre âme restera vivante et attendra la résurrection de votre chair dont elle a été la compagne. L'apôtre saint Paul s'écrie : « Si les morts ne ressuscitent pas, Jésus-Christ n'est pas non plus ressuscité ; et si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine et vous êtes encore dans vos péchés. Donc tous ceux qui se sont endormis en
1. Jean, IX, 15.
Jésus-Christ ont péri. Si ce n'est que dans cette vie que nous espérons en Jésus-Christ, nous sommes les plus malheureux des hommes. Mais si Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, nous trouvons en lui les prémices de tous ceux qui dorment. En effet, comme la mort est venue par l'homme, c'est par l'homme aussi que nous vient la résurrection des morts. De même que tous meurent en Adam, de même tous seront vivifiés en Jésus-Christ (1) ». Doutez-vous encore que vous dussiez préférer le mérite de l'âme à la fragilité de la chair? Je m'en rapporte à votre jugement droit et juste. Le corps aurait besoin de toute son intégrité pour rester la demeure de l'âme, et pourtant le corps se dissout afin que la destinée des morts soit différente, comme sont différents les mérites de chacun. En créant l'homme, Dieu lui inspira de son souffle une âme spirituelle, tandis que le corps fut tout entier formé du limon soluble de la terre. Si vous n'envisagez que le corps, qu'est-ce que ce corps, sinon un informe limon de la terre, coloré par la coagulation du sang ? Qu'est-ce que le corps ? La nature des vices, la matière et l'origine des morts. Et si vous cherchez le mérite du corps, qu'est-ce que le corps ? l'habitation de l'âme. Qu'est-ce que le corps? la demeure de l'Esprit de Dieu. Qu'est-ce que le corps? la plus belle de toutes les oeuvres de la création visible, destinée à devenir l'image de la substance divine. Il est écrit: Dieu fit l'homme à son a image et à sa ressemblance (2). Dieu fit Adam du limon de la terre et inspira sur sa face un souffle de vie. Et l'homme fut fait âme
1. I Cor. XV, 13-22. — 2. Gen. I, 26, 27.
303
vivante (1) ». « Ame vivante », dit l'Ecriture, elle vivra donc après la mort; d'où il suit que cette âme est essentiellement différente de l'âme des animaux, laquelle doit périr avec le corps. Et comme les animaux sont de viles créatures, Dieu, au lieu de les former comme il forma le corps de l'homme , se contenta d'une parole : « Et Dieu dit : Que la terre produise des animaux, et il fut fait ainsi (2) ». Comprenez donc, ô homme, quelle est votre dignité. Le Seigneur Dieu a formé votre corps de sa propre main, il vous a animé du souffle de son Esprit, tandis que les animaux et les bêtes sont sortis en quelque sorte du souffle de la terre.
3. Essayons maintenant de comparer les mérites ou la nature de l'âme et du corps. L'âme est réputée sainte, le corps est pécheur. Il est certain que l'âme est sainte, toutefois le corps ne pèche que par le vice de l'âme. Connaissez-vous bien, ô homme, considérez-vous attentivement et vous comprendrez que le corps ne sent rien que par les sens de l'âme; faites abstraction de l'âme, le corps est mort et incapable d'aucun mouvement. Le corps participe donc au bien comme il est l'instrument du mal ; et si le corps souille l'âme, réciproquement il est purifié par les mérites et la sainteté de l'âme. Remontant à l'origine de la responsabilité et des crimes du corps, nous disons que le corps a été condamné à la mort dans Adam, mais qu'il ressuscite en Jésus-Christ; si la chair a été condamnée dans Eve la première femme, elle a été consacrée dans la Vierge Marie. Je le prouve par les oracles des Prophètes: « Dieu dit encore: Mon Esprit ne demeurera pas dans les hommes, parce qu'ils sont chair (3) ». Au contraire, il est dit ailleurs en faveur de la chair : « Je répandrai mon Esprit sur toute chair (4) ». Isaïe, frappant la chair, s'écrie: « Toute chair n'est qu'une herbe desséchée (5) ». Et pour relever la chair, il dit aussi : « Toute chair verra le salut de Dieu (6) ». L'apôtre saint Paul condamne la chair en ces termes : « Ne suivez pas les désirs de la chair » ; mais il la loue en ces termes: « Je porte dans ma chair les stigmates de Jésus-Christ (7) ». NotreSeigneur disait aux incrédules : « C'est l'Esprit qui vivifie la chair (8) ». Mais vous dites « La chair ne sert de rien (9) »: Puisqu'il en est
1. Gen. II, 7. — 2. Id. I, 24. —3. Id. VI, 3. — 4. Isa. XLIV, 3. — 5. Id. XL, 6. — 6. Luc, III, 6. — 7. Gal. V,16. — 8. Id. VI,17 .— 9. Jean, VI, 64.
ainsi, mes frères, si la chair est accablée par ses crimes, pourquoi ne va-t-elle pas plutôt se relever en s'honorant des mérites divins du Fils de Dieu revêtu de notre chair ?
4. N'aurez-vous que du mépris pour cette chair que Dieu a revêtue, qu'il a déposée, reprise et élevée dans le ciel ? N'aurez-vous que du mépris pour cette chair que la flamme a respectée dans la personne des trois enfants juifs, et devant laquelle s'est arrêtée la rage des lions dans la personne de Daniel? N'aurez-vous que du mépris pour cette chair qui, aidant à la force des saintes âmes, a fait d'innombrables martyrs? Vous méprisez les hoinmes perdus, vous méprisez les voluptueux en qui l'âme s'est laissé corrompre par les désirs de la chair et a précipité, à son tour, le corps dans la corruption des passions et des vices. Vous méprisez les anges qui, épris d'amour pour les filles des hommes, ont souillé la majesté des corps célestes par la volupté terrestre. Ainsi donc, soit que vous honoriez la chair dans les martyrs, soit que vous la condamniez dans les voluptueux, il est absolument nécessaire de faire retomber toute responsabilité sur les âmes. La chair, dans sa servitude, n'a fait que ce que l'âme a voulu. La chair ressuscitera donc, soit sainte, soit coupable, et comme l'âme, elle recevra selon les oeuvres de sa vie sur la terre. Telles seraient, en matière de chasteté, une servante et sa maîtresse; il peut se faire que la servante provoque la séduction, mais la maîtresse n'en sera pas moins coupable, pour avoir voulu ou consenti.
5. La chair ressuscitera donc, soit sainte, soit coupable ; et les malheureux pécheurs seront obligés de vivre malgré eux. O nécessité des choses ! en essayant de justifier la chair, il se trouve que nous accusons les âmes. Nous accusons les dons de Dieu, lesquels, semblables à des étincelles jaillissant de la flamme, ont mérité, non pas de vivre dans le foyer, mais de s'éteindre dans la paille; nous accusons les choses célestes opprimées par les choses terrestres. Toutefois, nous attendons le jugement de Dieu qui seul peut apprécier les devoirs de la chair et les mérites des âmes. Il est donc vrai que l'âme ne peut être séparée de la chair ni en matière d'innocence, ni en matière de culpabilité, et réciproquement la chair ne peut être séparée de l'âme ni en matière d'innocence, ni en (304) matière de culpabilité. Comme la vie est commune entre l'âme et la chair, leur destinée éternelle doit être la même. L'homme intérieur est rappelé à l'homme extérieur, c'est-à-dire la chair est rappelée à l'âme; elle sera justifiée avec l'âme, ou l'âtre sera punie avec la chair.
ANALYSE. — 1. Objection des impies contre l'immolation du Fils de Dieu. — 2. Jésus-Christ n'a pas été immolé par les chrétiens, mais adoré par eux après sa mort. — 3. La bonté de Dieu dans le mystère de l'Incarnation. — 4. Jésus-Christ, par sa résurrection, confond tous ses ennemis.
1. L'apôtre saint Paul nous dit : « Jésus-Christ, notre Pâque, a été immolé (1)». On demande pour qui ou pourquoi il a été immolé. En effet, des blasphémateurs fanatiques ne craignent pas d'élever la voix et de réclamer en ces termes. Les sanglants mystères des chrétiens sont assurément saints, pieux et pleins de miséricorde. Pour nous, nous sommes assurément des sacriléges en offrant aux statues des divinités, des oiseaux et des troupeaux. Mais que penser du sacrilége des chrétiens dont le sacrifice parricide consiste dans l'immolation d'un Fils à son Père ? Si je réponds que le Dieu que nous adorons est l'amour même, ils m'objectent: Pourquoi donc Dieu, qui a défendu à Abraham d'immoler son fils, a-t-il permis l'immolation de son propre Fils ? Si je réplique : Jésus-Christ est mort pour tous les peuples, ils me répondent: Il est assurément plein d'amour, votre Dieu qui s'est laissé apaiser par le sang de son Fils, plutôt que d'exiger le sang des peuples. Ils disent enfin : Votre Dieu est impie, car lui qui défend d'immoler un homme aux divinités, a voulu ou permis l'immolation de son propre Fils.
2. Oh ! à quelles extrémités notrereligionse voit réduite ! Qu'il est étroit, le sentier qui nous mène au vaste plateàu de la foi, quand
1. I Cor. V, 7.
au contraire la multitude confuse des réprouvés se joue dans les voies les plus spacieuses Que notre chemin est étroit et escarpé ! Ce n'est qu'avec des efforts inouïs que nous portons la vérité ; tant d'arguments séducteurs nous sont opposés que nous nous laisserions facilement convaincre, si nous n'avions pas à enseigner avant tout l'amour de Dieu que nous adorons. L'apôtre saint Paul nous dit donc : « Jésus-Christ notre pâque a été immolé »; nous disons pourquoi et par qui il a été immolé, afin de justifier de toute accusation de parricide le saint et innocent mystère de notre pâque. Ce n'est pas nous, chrétiens, qui immolons Jésus-Christ, mais nous l'adorons dans sa mort. Vous nous demandez pourquoi nous adorons une victime immolée? Parce que nous adorons le Fils de Dieu, avant même qu'il ait été immolé. Vous demandez pourquoi il a été immolé ? C'est aux Juifs sacrilégement religieux à répondre; il leur était prescrit d'offrir à Dieu un agneau pour la pâque ; or, en immolant Jésus-Christ à la place d'un agneau, ils ont offert à Dieu son propre Fils. C'est ce crime des Juifs que l'Apôtre rappelle en ces termes: « Jésus-Christ notre pâque a été immolé », c'est-à-dire immolé par ce peuple auquel Jean-Baptiste montrait le Christ, en disant: «Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui efface les péchés (305) du monde (1) ». Vous demandez pourquoi Jésus-Christ ne s'est pas soustrait à ce crime? Parce que son sang était dû pour le rachat du monde. Quel crime avait donc commis le monde, pour que le sang ait dû servir à sa délivrance? Il avait encouru la malédiction de la loi, et Dieu, voulant rester fidèle à sa promesse, livra lui-même son Fils, dont le sang, quoique criminellement versé, devait être la rançon du pécheur condamné à la mort éternelle. Un tel jugement de Dieu est assurément inspiré par l'amour, et sans porter atteinte à son affection paternelle, il a fait retomber sur son Fils la condamnation qui pesait sur le genre humain, et a voulu que sa mort momentanée devînt le salut de l'univers.
3. O profond mystère d'amour ! Le monde pèche, et Jésus-Christ est immolé, de telle sorte que Dieu, la justice et l'amour infinis, maintient le décret qu'il avait porté et détruit le péché sans détruire l'innocence. Telle est la vérité que Jésus-Christ lui-même a fait entendre, avant même l'effusion de son sang pour le salut du monde : « C'est ainsi que Dieu a aimé le monde, jusqu'à livrer pour lui son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle (2) ». De son côté, l'apôtre saint Paul s'écrie : « Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant maudit pour nous ; car il est écrit : Maudit
1. Jean, I, 29.
soit quiconque est pendu au gibet (1) » ; et encore : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (2) ? » « Si Dieu n'a pas épargné son propre Fils et s'il l'a livré pour nous tous, comment avec lui ne nous a-t-il pas tout donné (3)? » Vous demandez pourquoi Dieu n'a pas épargné son Fils; parce que, dans la résurrection, ce Fils devait lui être rendu. En effet, une majesté éternelle ne peut ni mourir ni finir. Nais si le Fils de Dieu ne pouvait naturellement ni mourir ni finir, cependant il a voulu être crucifié, afin de se dépouiller de son corps mortel; d'un autre côté, 1a barbarie des Juifs a été déjouée, car Jésus-Christ, mort, nous a été rendu par la résurrection.
4. Voyez maintenant le Fils de Dieu ressuscitant des enfers; il porte sur son corps les cicatrices de sa passion, à l'aide desquelles il put se faire reconnaître; car, s'il l'eût voulu, il aurait fait disparaître toutes les traces de son sacrifice; lui qui a pu ressusciter, ne pouvait-il pas se guérir? Il salue ses Apôtres et reçoit leur salut; il mange avec eux, il se réjouit d'avoir accompli l'œuvre de la rédemption, pour laquelle il est descendu sur la terre. Ainsi donc, mes frères, puisque vous êtes rachetés, demandez avec nous les biens que vous désirez; après nous avoir délivrés par son sang, que Jésus-Christ nous comble de tous les biens.
1. Gal. III, 13.— 2. Rom. VIII, 31. — 3. Ibid. 32.
305
ANALYSE. — 1. Le corps de Jésus-Christ est un temple. — 2. Ce temple a été rebâti par le Père comme par le Fils. — 3. Le nombre de quarante-six ans désigne les quatre parties de la terre. — 4. Ce nombre mystique se retrouve dans Adam. — 5. Il se retrouve aussi dans la naissance du second Adam. — 6. Conclusion.
1. Dans l'Evangile selon saint Jean, nous lisons que les Juifs, jaloux de toutes les merveilles opérées par le Sauveur, lui posèrent cette question : « Quel signe nous donnez-vous du pouvoir que vous avez de faire ces choses ? » Le Seigneur leur répondit : (306) « Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours ». Et ils dirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le relèverez en trois jours (1) ? » Ne l'oubliez pas, mes frères, les Juifs étaient charnels, et ils jugeaient charnellement de toutes choses. Jésus parlait spirituellement ; mais comme eux vivaient charnellement, ils comprenaient charnellement. Or, qui peut comprendre de quel temple parlait le Sauveur? Le pouvaient-ils, eux qui nourrissaient contre lui des pensées et des desseins criminels? Mais nous n'avons pas à nous inquiéter sur ce point, car l'Évangile nous apprend de quel temple parlait le Sauveur. En effet, Jésus venait de dire : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours ». Les Juifs répondirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le rebâtirez en trois jours? » L'Évangéliste continue : « Or, Jésus parlait du temple de son corps (2) ». Telle est la pensée du Sauveur dans toute sa simplicité. D'un autre côté, il est connu de tous que Jésus, après avoir été mis à mort par les Juifs, ressuscita le troisième jour. Les Juifs peuvent bien dire qu'ils n'en savent rien, parce qu'ils sont hors de l'Église; mais à nous ce fait est parfaitement connu, parce que nous savons en qui nous croyons. En effet, par cette solennité que nous célébrons aujourd'hui chaque année nous rappelons le souvenir anniversaire de la destruction de ce même temple et de sa réédification. Toutefois on peut nous demander s'il n'y a pas quelque mystère dans ces paroles: «Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple ». Il y aurait beaucoup d'observations à présenter sur cette pensée, mais nous nous contenterons de quelques remarques courtes et faciles à saisir.
2. Nous savons, mes frères, qu'Adam a été seul créé directement par Dieu ; nous savons qu'il représentait le genre humain tout entier; qu'en transgressant le précepte divin il fut pour ainsi dire brisé ; qu'il se trouve pour ainsi dire subdivisé en chacun de nous, de manière à se retrouver tout entier dans la société et dans l'union réciproque de tous les hommes; et enfin qu'il ne peut que gémir pour nous, puisqu'il se trouve renouvelé en nous par Jésus-Christ. Le Sauveur est sorti de
1. Jean, II, 18, 19. — Ibid. 21.
la race d'Adam, mais sans avoir le péché d'Adam. Il est venu sans péché, afin d'expier dans son corps le péché d'Adam, et de ra. mener l'homme à son image et à sa ressemblance, tel qu'il avait été d'abord créé. La chair que Jésus-Christ reçut d'Adam, tel est donc le temple que les Juifs ont détruit, et que le Sauveur a réédifié en trois jours. En effet, Jésus-Christ en sa qualité de Dieu fort, tout-puissant et égal au Père, a ressuscité son corps. En quel sens donc l'Apôtre dit-il : « Qui l'a ressuscité d'entre les morts (1) ? » De qui parle-t-il ? Du Père. C'est ainsi qu'il a dit de Jésus-Christ : « Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix; voilà pourquoi Dieu l'a ressuscité d'entre les morts et lui a donné un nom au-dessus de tout nom (2) ». Je le ressusciterai donc ; qui donc ressuscitera ? Le Père, à qui le Christ luimême dit dans le psaume : « Ressuscitez-moi, et je leur rendrais ». C'est donc le Père qui a ressuscité Jésus-Christ, et non pas Jésus-Christ qui s'est ressuscité lui-même. Mes frères, que cette conclusion ne vous scandalise pas. Le Père, que fait-il sans son Verbe, que fait-il sans son Fils unique ? « Toutes choses ont été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui (3) ». Puisqu'il est Dieu lui-même, c'est donc de lui aussi qu'il a été dit : « Dieu l'a ressuscité d'entre les morts » . De là vous devez conclure qu'il s'est ressuscité lui-même. Écoutez. Que le Juif nous dise lui-même ce qu'il a entendu : « Détruisez ce temple, et je le réédifierai en trois jours ». C'est le Père qui le réédifie, mais le Fils accomplit cette oeuvre comme le Père, et le Père comme le Fils. Jésus-Christ nous dit dans l'Évangile : « Mon Père et moi nous ne sommes qu'un (5) »; et ailleurs : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait également (6) ».
3. Que signifie ce nombre de quarante-six années dont parlent les Juifs : « Quarante-six années ont été employées à la construction de ce temple ». Je disais tout à l'heure qu'Adam se retrouve dans l'ensemble du genre humain ; je reviens sur cette pensée pour la faire mieux ressortir encore. Les quatre lettres dont nous nous servons pour écrire le mot Adam, sont précisément, dans la langue grecque, les quatre premières lettres des
1. Rom. IV, 24. — 2. Philipp. II, 8, 9. — 3. Ps. XL, 11. — 4. Jean, I, 3. — 5. Id.10, 30. — 6. Id. 5, 19.
307
quatre points cardinaux qui renferment le monde tout entier: l'Orient, l'Occident, le Nord et le Midi. C'est de ces quatre points que le Seigneur a dit : « Je rassemblerai mes élus des quatre vents du ciel (1) » ; David avait dit également: « Qu'ils parlent, ceux qui ont été rachetés, qu'il a rachetés de la puissance de l'ennemi, depuis l'Orient et l'Occident, le Nord et le Midi ». Or, en grec, Orient se prononce: Anathole ; Occident, Dytis ; Nord , Arctos; et Midi, Mesembria. En prenant la première lettre de chacun de ces quatre noms on obtient: Adam ; et comme c'est de la chair d'Adam que Jésus-Christ a reçu son propre corps, plus tard attaché à la croix, ce corps est réellement le temple dont il est dit : « Je le rebâtirai en trois jours; et les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le rebâtirez en trois jours ? Or, Jésus parlait a du temple de son corps ».
4. D'un autre côté, ne peut-on pas montrer que le chiffre quarante-six (XLVI) compose le nom d'Adam ? Or, ce nombre est pour nous très-mystérieux, non-seulement parce qu'il forme le nom même d'Adam, mais encore celui de Jésus-Christ dont il indique le mode surnaturel de conception. Examinons d'abord le nom du premier homme, Adam. En grec, l'Alpha représente dans la numération la valeur de : un; le Bêta, la valeur de deux; le Gamma, la valeur de trois; et le Delta, la valeur de quatre, et ainsi de suite des autres lettres de l'alphabet, qui servent à la fois à écrire et à compter. Par exemple le Mu a la valeur de quarante (tessaraconta). Or, cherchez la valeur de ces lettres et vous trouverez Adam. Nous y trouvons l'Alpha, ou : un ; le Delta, quatre; or quatre ajoutés à un égalent cinq; nous retrouvons de nouveau Alpha ou un qui, ajouté à cinq, égale six ; enfin le Mu qui vaut quarante, ce qui donne quarante-six, ou le nombre d'années employées à la construction du temple.
5. Et parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu que son corps fût formé de la race d'Adam, sans toutefois recevoir la souillure du péché originel, il suit que c'est dans cette
1. Matth. XXIV, 31.
race qu'il a pris le temple de son corps, en rejetant l'iniquité originelle. Or, cette chair, qu'il tira d'Adam, fut la chair de Marie, et le corps du Seigneur fut formé du corps de Marie. Ce corps a été crucifié par les Juifs et ressuscité trois jours après par le Sauveur lui-même. C'est ainsi que ces Juifs ont détruit ce temple qui a duré quarante-six ans à construire, tandis que Jésus-Christ l'a reconstruit en trois jours. En effet, si j'en crois les médecins, le corps humain emploie quarante-six jours à se former dans le sein maternel. Pendant les sept premiers jours ce corps n'est encore qu'une espèce de lait; pendant les neuf jours suivants il se convertit en sang ; il se solidifie pendant les douze jours qui suivent et enfin, pendant les dix-huit jours qui succèdent, tout le corps est formé par les divers linéaments des membres. A partir de ce moment jusqu'à la naissance le corps ne fait plus que grandir et s'accroître. Or, ces quarante-six jours, si vous les multipliez par six, c’est-à-dire par les six âges de l'homme, l'enfance, la puéritie, l'adolescence, la jeunesse, l'âge moyen et la vieillesse, on trouve le chiffre de deux cent soixante-seize, c'est-à-dire de neuf mois et six jours, qui se comptent depuis le huitième jour des kalendes d'avril, jour de la conception et de la mort de Jésus-Christ jusqu'au huitième jour des calendes de janvier, jour de la naissance du Sauveur... Ce n'est donc pas sans raison que quarantesix années sont assignées à la construction du temple, figure du corps de Jésus-Christ; car autant d'années le temple a mises à se construire, autant de jours le corps de Jésus-Christ a mis à se former.
6. Telle est l'explication de ces paroles « Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois «jours. Les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction du temple, et vous le rétablirez en trois jours ? Or, Jésus parlait du temple de son corps ». Nous bénissons le Seigneur qui daigne révéler à ses serviteurs les mystères les plus cachés. Que notre foi repose donc toujours sur l'humilité de notre coeur, afin que nous méritions de recevoir de Dieu la récompense du royaume céleste.
308
ANALYSE. — 1. Signification de la Pâque. — 2. Jésus-Christ mort pour le péché, afin de satisfaire à la justice. — 3. Nous devons imiter la Pâque, c'est-à-dire le passage de Jésus-Christ au ciel; on doit donner des fils à Celui qui nous a donné son Fils.
1. Mes frères, quelques-uns font venir le mot pâque du grec et lui donnent le sens de souffrance; c'est une erreur. Pâque veut dire passage, car l'Ecriture ne lui donne pas d'autre signification, et c'est aussi le sens que ce mot a conservé en passant dans la langue latine. Or, ce mot pâque, ou passage, rappelle que le Seigneur est passé par l'Egypte quand, dans une seule nuit, il frappa tous les premiers-nés des Egyptiens ; c'était l'accomplissement de cette parole : « Et je passerai par la terre d'Egypte, et je frapperai tout premier-né dans la terre d'Egypte (1) ». Notre pâque, ou passage à nous, nous rappelle le passage du Sauveur de la mort à la vie, et son passage des enfers au ciel par sa résurrection. Quel grand, quel admirable passage, car notre Sauveur y détruit la mort à laquelle il s'était volontairement soumis, et ce triomphe, il l'avait prédit lui-même : « J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai aussi le pouvoir de la reprendre (2) ». Adorons ce profond décret de la providence et de la miséricorde de Dieu qui, en soumettant le corps de Jésus-Christ à une mort qu'il ne méritait pas, a voulu nous soustraire à la mort, trop juste salaire de nos péchés.
2. Il arrive souvent aux infidèles de flous poser cette question: Quelle nécessité y avaitil que le Seigneur mourût pour l'homme? Notre salut ne pouvait-il pas s'opérer sur une simple parole ou un commandement de sa part? Cette question, mes frères, est assurément très-grave à leurs yeux; mais, avec la grâce de Dieu, nous espérons la résoudre en peu de mots. Au commencement, l'homme
1. Gen. XII, 12. — 2. Jean, XII, 18.
avait péché en transgressant le précepte de Dieu; après son crime, il avait été condamné à la mort en vertu de la loi du péché, et c'était justice; car, en consentant librement à la tentation, il s'était volontairement rendu l'esclave de son ennemi. C'est ainsi que l'homme, depuis sa prévarication, était tombé sous l'empire du démon; la nécessité de mourir suffisait à elle seule pour lui rappeler sa complète servitude. « Car, comme il est écrit, la mort régnait depuis Adam (1) ». Or, notre Dieu qui, s'il est tout-puissant, est aussi la souveraine vérité et qui, en nous arrachant par pure miséricorde à l'empire du démon, a voulu s'astreindre à toutes les exigences dela justice, notre Dieu, disons-nous, a écouté non-seulement sa toute-puissance, mais encore la vérité; il a rejeté la violence et n'a rien voulu extorquer par la force. Il avait recouvré son empire sur l'homme, et le possédait; mais il s'abaissa jusqu'à payer une rançon pour le captif. Quelque chose, mes frères, semblait s'opposer à ce que Dieu ravit au démon, sans compensation aucune, la victime qui s'était mise volontairement sous le joug. Dieu ne pouvait-il pas délivrer l'homme par le seul effet d'un commandement de sa part? Une telle délivrance eût été dans les limites de sa toute-puissance, mais non pas dans celles de sa justice. Or, ce Dieu juste ne considère pas ce que lui permet sa toutepuissance, mais ce que prescrit l'équité. Il fallait arracher l'homme au joug du démon, niais en sauvant toutes les règles de la justice. Atïn donc de donner toute satisfaction à la justice, Dieu a sauvé l'homme, non pas en
1. Rom. V, 14.
309
commandant, mais en le rachetant. Par un mystère ineffable d'équité et d'amour, Notre-Seigneur se fit véritablement homme, afin que l'homme rachetât l'homme en faisant souffrir la chair pour la chair. Il vint donc dans la ressemblance de la chair de péché, afin que, en payant, par la croix, le salaire du péché, il eût le droit de détruire le péché de la chair. Sur la terre, un créancier qui réclame plus qu'il ne lui est dû, perd, par cela même, tout droit à une revendication; car, pour me servir de ses propres expressions, il a encouru le danger de demander davantage. Ce principe peut, en quelque manière, s'appliquer au démon. L'homme lui était dû, mais il exigea un Dieu et perdit ainsi sa cause; en demandant trop, il courut le danger de ne rien obtenir. N'était-ce donc pas justice, mes frères, que celui qui s'était précipité sur l'innocent perdît le coupable, et que celui qui avait poursuivi le juste vît s'échapper le criminel? En désirant ce qui lui était défendu, il perdit donc ce qui lui appartenait en toute rigueur de justice ; l'iniquité retomba sur son auteur. En sévissant contre Celui qu'il ne pouvait subjuguer, il perdit ce qu'il possédait, et il ne trouva pas ce qu'il cherchait; il avait envahi l'esclave, et il portait déjà la main sur le Seigneur; c'est justice que, en poursuivant cette double proie, il ait éprouvé une double déception. En effet, l'esclave se trouvant racheté lui échappa, et le Seigneur, en ressuscitant, remporta le plus glorieux triomphe.
3. C'est un véritable passage que nous célébrons en ce jour, parce que Jésus-Christ met en fuite la mort et reparaît plein de vie. A notre tour, efforçons-nous de ressusciter avec lui. S'il est descendu jusqu'à nous, c'est afin que nous montions jusqu'à lui. En revêtant notre humanité, il l'a élevée jusqu'au ciel, afin que, par la foi et par l'espérance, nous quittions les oeuvres terrestres pour nous élever jusqu'aux choses célestes. Le Sauveur a pénétré jusque dans les limbes, atin de nous racheter; il est monté au ciel, afin de nous entraîner à sa suite. Il est écrit : « Le chef de l'homme, c'est Jésus-Christ (1) ». Jésus-Christ est donc notre chef; nous sommes son corps; ne nous éloignons pas des traces de notre Père; puisque notre chef est au ciel, efforçons-nous de réunir le corps à la tête. Voilà pourquoi c'est une gloire pour l'homme d'offrir à Dieu des fils ou des filles, puisque Dieu a offert pour nous son Fils unique. Le père de nombreux enfants croit faire beaucoup que d'en offrir un au Seigneur, et Dieu a livré pour nous son Fils unique ; nous hésitons à consacrer à Dieu nos enfants, et pour nous Dieu n'a pas épargné son Fils unique. « Quelles dignes actions de grâces a rendrons-nous à Dieu pour tous les biens dont il nous a comblés (2) ? » L'offrande même de tous nos fils serait-elle une reconnaissance suffisante? Pour nous, Dieu a livré son Fils à la mort; et si nous offrons nos enfants à Dieu, c'est afin qu'ils vivent. Notre Sauveur a obéi à l'ordre et à la volonté de Dieu son Père.
1. I Cor. II, 3.— 2. Ps. CXV, 12.
ANALYSE. — 1. Raison du mot Pâque. — 2. Jésus-Christ l'agneau de Dieu immolé pour notre salut. — 3. Les membres de Jésus-Christ ne furent pas brisés; Jésus-Christ est mort pour Adam.
1. On regarde comme un parricide le sacrifice d'un fils immolé par son père; tel eût été le sacrifice du Sauveur si, en mourant, il n'eût pas dû ressusciter le troisième jour. (310) Jésus-
Christ meurt, mais il est immortel, et le Père n'éprouve aucune perte puisqu'il n'est pas privé de son Fils immolé. Le Sauveur a livré son corps humain, mais il est ressuscité comme Dieu. Sa mort est donc un renouvellement et non pas un châtiment, puisqu'il sort du tombeau glorieux et immortel. Nation incrédule des Juifs, prêtez l'oreille au récit de ces prodiges et sachez ce que vous avez fait ; dans la personne du Fils de Dieu, aujourd'hui plein de vie, vous avez perdu le Nuit de votre déicide. Pour vous, chrétiens fidèles, il ne vous appartient pas de tout scruter, mais de craindre ; écoutez donc les enseignements que renferment le mystère et lenom de la fête de ce jour. En hébreu, Pâque veut dire passage; en grec, il veut dire souffrance. Les Juifs n'y voient que le souvenir du passage qui permit à leurs ancêtres, sortant de l'Egypte, de traverser à pied sec la mer Rouge qui avait desséché son lit et suspendu le cours de ses flots; nous, chrétiens, nous célébrons dans la Pâque l'anniversaire d'un passage et celui de la passion de Jésus-Christ. De même que, pour les Juifs, le passage de la mer Rouge assura leur délivrance de la captivité, de même la passion du Sauveur fut la rédemption des pécheurs. C'est donc ici, par excellence, le jour solennel que Dieu nous a fait, puisque c'est en son honneur qu'a été immolé l'Agneau innocent flguré dans les sacrifices judaïques.
2. O honte ! cette solennité réveille chaque année, dans le coeur des Juifs, le désir du déicide; ils n'immolent plus en réalité le Fils de Dieu, mais au nom de la religion ils se sentent toujours disposés à commettre ce crime, et ils se félicitent de l'avoir commis. Que c'est donc avec raison que Jésus-Christ est désigné sous le nom d'agneau par les Prophètes ! En apercevant le Seigneur sur la terre, le saint Précurseur le salue en ces termes : « Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui efface les péchés du monde (1) »; c'était dire clairement : Voici le véritable agneau pascal. Longtemps avant la naissance de Jésus-Christ, Isaïe l'avait ainsi dépeint « Comme l'agneau reste silencieux sous la main de celui qui le tond, ainsi il n'ouvrira pas la bouche (2) ». Et, en effet, le Sauveur garda ce profond silence dans toute sa passion
1. Jean, I, 29. — 2. Isaï. LIII, 7.
pendant que le peuple l'accablait d'injures. Le texte sacré parlait de la solennité pascale, mais il en parlait en figure ; car tout mystère, alors même qu'il est dévoilé aux yeux des peuples, conserve toujours son côté obscur. Ce texte sacré portait : « Vous aurez un agneau sans tache, mâle, et d'un an; vous le prendrez parmi vos boucs et vos chevreaux et vous le conserverez jusqu'au quatorzième jour de ce mois, et tout le peuple de l'assemblée des enfants de Dieu l'immolera vers le soir, et ils prendront de son sang (1) ». C'est nous qui recevons ce sang de Jésus-Christ, dont ses bourreaux ont été arrosés et qui est retombé sur eux pour leur condamnation et en exécution de ce voeu déicide : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants (2) ».
3. Le Seigneur avait dit également: « Ses os ne seront pas brisés (3) ». Cette parole reçut son parfait accomplissement ; car, tandis que les voleurs, crucifiés avec Jésus-Christ, eurent les membres brisés, ceux de Jésus-Christ restèrent intacts. Ce ne fut là l'effet ni d'une erreur, ni d'un accident, ni du hasard; celui-là pèche avec préméditation, qui observe dans son crime une certaine discipline. Disons enfin pourquoi Jésus-Christ est appelé victime. Adam, le premier homme, qui fut aussi les prémices de notre péché, avait porté jusque dans les limbes la malédiction d'un Dieu vengeur et attendait qu'il y fût racheté par le sang de Jésus-Christ, de telle sorte que la chair devait racheter la chair, la croix du calvaire devait racheter l'arbre du paradis terrestre, et le véritable Fils de la vierge Marie devait racheter le complice de la première femme. Voilà pourquoi, dans la personne du Fils de Dieu, l'innocent a été livré pour le coupable. Jésus-Christ est mort pour l'homme, et c'est lui-même qui s'est substitué volontairement, alors même qu'il aurait pu nous sauver sans mourir. Ainsi, ce qui est mort dans l'homme et en Jésus-Christ, c'est la chair pécheresse qui 'n'a pu recouvrer son droit à la vie que par le supplice de la chair sacrée du Sauveur. Quand donc, pour le péché de l'homme, Jésus-Christ a livré à la mort son corps destiné à la résurrection, cette mort, en réalité, n'a été qu'un véritable triomphe.
1. Exode, XII, 5, 6. — 2. Matth. XXVII, 25. — 3. Exode, XII, 46.
311
ANALYSE. — 1. Le Père et le Fils ne sont qu'un seul Dieu. — 2. La foi en Jésus-Christ naissant d'une Vierge n'a rien de commun avec les absurdités païennes. — 3. Pureté parfaite de la naissance de Jésus-Christ. — 4. Perversité de Pilate et des Juifs. — Jésus-Christ, dans sa résurrection, vainqueur de la mort et du démon.
1. Dans cette grande solennité de Pâque, notre foi surabonde de joie; car l'humanité dont Jésus-Christ s'est revêtu dans le sein de Marie nous apparaît toute rayonnante de gloire et de majesté. Cette foi trouve aujourd'hui le fondement le plus inébranlable dans la résurrection de Celui qui a accompli tous les mystères « comme un géant invincible s'élance pour parcourir sa carrière (1) ». Si notre intelligence humaine possède quelque connaissance sur le Père tout-puissant, « Créateur de toutes choses, Roi de tous les siècles, Dieu immortel et invisible (2) », cette connaissance ne nous vient ni des sens, ni du discours, ni des élucubrations des savants; c'est la foi seule qui nous la donne, cette foi qui nous enseigne que le Fils engendré du Père de toute éternité a été formé par le Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie et est né dans la plénitude des temps pour le salut du genre humain. Vous donc, chrétien, croyez d'abord le Père tout-puissant, éternel et infini ; croyez que dans le ciel il engendre son Fils de toute éternité, absolument semblable à lui, tout-puissant et éternel; croyez que le Fils partage avec le Père l'empire sur toutes choses au ciel et sur la terre, puisqu'avec le Père il a créé le ciel et la terre, comme il le dit luimême par l'organe de Salomon : « Lorsqu'il préparait le ciel, j'étais avec lui (3) » ; croyez aussi que le Père et le Fils ne sont qu'un seul Dieu, selon cette parole de l'Evangile. « Moi et mon Père, nous sommes un (4) ». Enfin, donnons à notre foi tout son développement
1. Ps. XVIII, 6. — 2. I Tim. I, 17. — 3. Prov. VIII, 27. — 4. I Jean, X, 30.
et croyons en Jésus-Christ Notre-Seigneur qui a été conçu du Saint-Esprit et est né de la Vierge Marie.
2. Nous n'avons pas à parler de Jésus-Christ en tant que Fils de Dieu engendré du Père ; ce dont nous parlons, autant qu'il nous en fait la grâce, c'est de sa naissance temporelle de la Vierge Marie. Il est de la Vierge par l'opération du Saint-Esprit; mais cette naissance est niée par les incrédules, par les infidèles et par les païens qui nous prennent en profond mépris, lorsqu'ils nous entendent proclamer hautement la maternité d'une Vierge. Qu'ils discutent donc la vanité des dieux qu'ils adorent, et ils cesseront de se rire de la réalité de nos mystères aussi profonds que véritables. Ils nous présentent leur Minerve sortant du cerveau de Jupiter; et leur Vénus, ou autrement leur Aphrodite, ils la disent engendrée de l'écume de la mer. Croire qu'une jeune Vierge, sous l'action immédiate du Saint-Esprit, a conçu le Sauveur, n'est-ce pas infiniment plus facile que de croire avec ces idolâtres que Vénus a été formée de l'écume de la mer et que Minerve est sortie tout armée du cerveau de Jupiter? O païens insensés et malheureux, si vous acceptez ces vaines assertions , comment donc pouvez-vous encore clouter de nos prédications aussi saintes que véridiques ? Vous acceptez aveuglément les plus monstrueuses absurdités sur le compte de vos dieux, pourquoi donc ne trouvez-vous pas plus facile de vous en rapporter à la toutepuissance du vrai Dieu? En vertu de cette toute-puissance, nous vous montrons qu'une Vierge a pu concevoir et engendrer. Laissez-moi (312) seulement vous citer quelques exemple aussi clairs que connus. Les abeilles se repro duisent et cependant la diversité des sexes n'y concourt aucunement. Si donc vous croye; de l'abeille qu'elle est vierge et mère, pour quoi ne croyez-vous pas que Marie ait pu en. gendrer sans que sa virginité ait souffer aucune atteinte ? Non, personne ne doit douter que Jésus-Christ est né du Saint-Esprit et di la Vierge Marie; ce mystère, annoncé par le anges, est l'objat de la foi de toute la nature humaine.
3. Convaincus sur ce point, les païens, pour cacher leur honte, ajoutent: Grâce à la toute puissance de Dieu, une Vierge a pu, san: doute, concevoir et enfanter, mais il paraîl indigne de la Majesté divine d'être sortie du sein d'une femme par ces voies ignominieuse: qu'elle n'a pu suivre sans souillure, alors même que la conception aurait été toute mi. raculeuse et surnaturelle. Insensé, quand il s'agit de Dieu, comment osez-vous tenir un semblable langage? C'est trop de témérité par rapport au Créateur, et pour vous réduire au silence, il me suffira de prendre un exemple parmi les créatures. Le soleil est assurément la créature de ce Sauveur dont vous parlez; or, le soleil pénètre jusque dans les lieux les plus fangeux et les plus sales ; son rayon de lumière y brille dans tout son éclat, et cependant il n'y contracte aucune souillure. Si donc le soleil reste pur au milieu de toutes ces obscénités, comment osez-vous dire que le Sauveur n'a pu qu'être souillé en naissant d'une Vierge immaculée ? Le soleil nous fournit encore une autre comparaison. On peut couper un arbre au moment même où celui-ci est tout inondé des rayons du soleil. Pendant qu'on le coupe, le fer destiné à le frapper est lui-même inondé de la lumière du soleil avant de frapper le bois; or, cette lumière n'est nullement coupée et ne peut recevoir aucune atteinte, quoique le bois soit soumis à l'incision et donne entrée au tranchant qui le frappe. De même Jésus-Christ a pu être lié, enchaîné, crucifié, immolé; et pourtant la nature divine qui était en lui n'a pu être atteinte d'aucune manière.
4. Nous avons pour témoin Pilate qui, assis sur son tribunal et après avoir lavé ses mains, s'écria : « Je suis pur du sang de ce juste, c'est votre affaire (1) » ; et cependant, cédant aux clameurs des Juifs répétant sans cesse « Qu'il soit crucifié (2) », Pilate fit flageller le Sauveur et le livra pour qu'il fût crucifié. O jugement pervers! Le coupable est assis etun Dieu se tient debout ; Pilate commande et Jésus est crucifié. O peuple juif ! ô vous qui vous dites l'héritage de Dieu ! « ô vigne du Dieu Très-Haut, qui produisez non pas des raisins, mais des ronces et des épines ! » que dis-je, vous avez reçu de Pilate le raisin luimême, et de vos propres mains vous l'avez pressuré sur le bois de la croix. C'est là ce raisin qui, pressuré, a répandu son sang et en a arrosé le monde tout entier. Mais le sang de Jésus-Christ a été répandu pour la rémission des péchés, afin de condamner l'ignominie des Juifs. Venez donc, ô juif, venez à l'église de Jésus-Christ, lavez le sang que vous avez répandu et effacez le crime que vous avez commis. Ne craignez rien; il est vrai que vous avez cloué à la croix votre Seigneur et votre Dieu; mais il est venu sur la terre afin de racheter par son sang le inonde tout entier. Croyez en lui, et vous-mêmes, ô Juifs, vous pouvez obtenir le pardon de vos péchés. Par ce bois de la croix, non-seulement l'arbre de la science du bien et du mal qui a causé la mort du premier homme, mais le paradis lui-même a été renouvelé dès l'instant qu'une place y fut donnée à ce larron pénitent qui fut crucifié avec le Sauveur.
5. O mort, ô démon, que dites-vous? Vous semblez vous réjouir de votre victoire, parce que vous voyez le Christ immortel devenu votre victime. Le Christ que vous voyez descendre en enfer, s'empresse d'y briser les chaînes des captifs et d'en faire disparaître les traces de votre domination. Ce géant invincible qui vous a vaincus dans le monde, dirige sa course rapide jusque dans les enfers, afin d'arracher de vos mains ceux que vous y reteniez captifs et de faire peser sur vous le joug d'une éternelle condamnation. Voici que le troisième jour il est ressuscité d'entre les morts, afin de confirmer la foi véritable qu'il a prêchée à ses disciples, et de conférer la gloire du royaume éternel à tous ceux qui croiront en lui.
1. Matth. XXVII, 24. — 2. Ibid. 23.
313
ANALYSE. — 1. Toutes les créatures, et spécialement les chrétiens, sont invités à célébrer avec joie la fête de Pâques. — 2. Les néophytes sont invités d'une manière toute particulière à rendre grâces à Dieu. — 3. La persévérance est un de leurs principaux devoirs. — 4. Célébration pieuse et chrétienne de la fête de Pâques ; interprétation mystique. — 5. Conclusion.
1. Le jour que nous attendions vient de nous apparaître dans tout son éclat: la bienheureuse solennité que nous appelions de nos voeux est enfin arrivée; le Seigneur a comblé nos désirs en nous donnant de célébrer le saint jour de Pâques. Frères bien-aimés, tressaillons de joie dans cette grande solennité, rendons à la divine bonté de vives et sincères actions de grâces, rehaussées par la sainteté de nos mceurs et par la ferveur de notre amour. Aujourd'hui le ciel et la terre se réjouissent; les Anges mêlent leurs cantiques à ceux des hommes, et toute créature raisonnable redit : « Alleluia », c'est-à-dire : louez le Seigneur. Chantons tous ensemble: « Le Seigneur est grand et au-dessus de toute louange (1). Le Seigneur est vraiment grand, sa puissance est sans bornes et sa sagesse sans mesure (2)». Qui pourrait facilement énumérer, ou dignement expliquer les mystères de ce jour? Le démon vaincu, l'empire de la mort détruit, Jésus-Christ ressuscitant plein de gloire et d'immortalité, la consommation de notre salut, tels sont les grands faits qui marquent à tout jamais la solennité de ce jour. Se peut-il pour nous, mes frères, un plus grand sujet de joie? un bonheur plus complet? un mystère plus sacré? un sacrement plus admirable? « C'est bien le jour que le Seigneur a fait; réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse (3) ». C'est le jour de notre renaissance, de notre renouvellement, de notre vivification, de notre rédemption, de notre sanctification, de notre illumination. « Autrefois nous étions ténèbres,
1. Ps. XLVII, 1.— 2. Id. CXLVI, 5.— 3. Id. CXVII, 24.
aujourd'hui nous sommes lumière dans le Seigneur (1) ». Autrefois nous étions les captifs du démon, mais aujourd'hui nous confessons et nous disons au Seigneur « que nous avons été rachetés des mains de notre ennemi et rassemblés des régions les plus lointaines (2) ».
2. Mais, ô hommes nouveaux, en qui ce langage peut-il mieux s'appliquer qu'en vous, qui, plus que tout autre, apparaissez dans cette Eglise avec ces vêtements dont la blancheur est le symbole de la blancheur de vos âmes. Vous êtes « néophytes », c'est-à-dire une plantation nouvelle que le Père céleste, par le don du Saint-Esprit et par la vertu de Jésus-Christ notre Sauveur, a daigné purifier, sanctifier et placer dans le jardin de la terre du salut, par l'infusion d'une vie nouvelle. Que les fidèles de Dieu et de Jésus-Christ, que les « pauvres spirituels vous voient et se réjouissent, et que les filles de Judas tressaillent d'allégresse (3) », c'est-à-dire, que leur âme se confie dans le Seigneur, parce que « le Tout-Puissant a fait en nous de grandes choses (4) ». Telles sont assurément « les grandes oeuvres accomplies en nous par le Seigneur, pour la réalisation de toutes ses volontés (5) ». Pour tous ceux qui vous contemplent, vous êtes en ce moment le chef-d'oeuvre de la grâce de Dieu, le miroir de la pureté sans tache. Quiconque vous considérera sérieusement, ou bien se félicitera d'avoir conservé en lui-même ce précieux dépót, ou bien se reprochera amèrement
1. Ephés. V, 8. — 2. Ps. CVI, 2. — 3. Id. XLVII, 12. — 4. Luc, I, 40. — 5. Ps. CX, 2.
d'avoir perdu ce gage assuré du bonheur éternel. Quant à ceux qui n'ont pas encore obtenu cet inappréciable bienfait, ils trouveront dans l'exemple que vous leur donnez un puissant motif de mériter et d'implorer la même faveur. « Que le Seigneur confirme donc ce qu'il a opéré en vous (1) » et dans tous les autres, et qu'il accorde à tous, comme il jugera nécessaire, l'abondance de sa miséricorde.
3. Pour vous, mes bien-aimés, qui êtes en ce moment l'objet de nos félicitations et de notre joie, et à qui s'adressent d'une manière toute spéciale ces belles paroles: « Voici le jour que le Seigneur a fait, car Dieu donna à la lumière le nom de jour (2) », conservez fortement ce que vous avez reçu. Les sacrements de la religion chrétienne vous ont été conférés dans toute leur plénitude. Vous voilà entrés dans la milice du Roi éternel de la terre et des cieux. Luttez courageusement contre les embûches de l'ennemi; car, selon l'oracle infaillible, « celui-là sera couronné qui aura légitimement combattu (3) ». Nous tous, enfin, qui que nous soyons, écoutons cet avertissement de l'Apôtre: « Vous êtes tous les fils de lumière et les fils du jour, nous n'appartenons ni à la nuit ni aux ténèbres (4) ». Ainsi donc, sous le vif éclat d'une telle lumière, dans ce temps de sanctification, « ne dormons pas » du sommeil du péché, mais « veillons » pour toute bonne oeuvre ; « soyons sobres » d'esprit et de corps. Marchons comme des enfants de lumière. « Le fruit de toute lumière réside dans la bonté, la justice et la vérité (5). Mangeons la sainte « Pâque , non pas avec l'ancien ferment de « malice et d'iniquité, mais avec les azymes de la sincérité et de la vérité (6) ». L'objet pour nous de cette grande solennité spirituelle, c'est le Verbe de Dieu, notre Sauveur, dont il est dit: « Au commencement, Dieu le Verbe était dans le Père, et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu et nous croyons sa gloire (7) ». Il est le Fils unique du Père, et cependant il a daigné nous faire ses cohéritiers. O amour étonnant et ineffable ! Nous qui étions des serviteurs inutiles, nous avons mérité de devenir les frères de Jésus-Christ et ses cohéritiers.
1. Ps. LXVII, 29. — 2. Gen. 1, 5. — 3. II Tim. II, 5. — 4. I Thess. V, 5. — 5. Ibid, 9.— 6. I Cor. V, 8.— 7. Jean, I, 1-14.
4. Que rien de charnel, rien d'indigne ne se mêle aux élans de joie que nous inspire la grâce divine. Non-seulement il y aurait de l'indécence, mais encore un crime de trouver dans cette grande solennité l'occasion de se livrer à la sensualité dans les repas et de jeter l'âme dans une sorte de honteuse torpeur. Que nos fêtes soient donc honnêtes, agréables à Dieu, et conformes à cette parole de l'Apôtre: « Que toutes nos oeuvres s'accomplissent honnêtement et selon l'ordre (1); soit que nous mangions, soit que nous buvions, soit que nous fassions toute autre chose, agissons en tout au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) », pour qui , dès le début, ou dans le cours des temps, a été institué ce grand jour, la première entre toutes les solennités et le résumé le plus sublime de tous les mystères. En effet, ce jour est le premier des sept jours de la semaine, ou le premier après la semaine, c'est-à-dire le huitième; voilà pourquoi, sans doute, certains psaumes sont intitulés: « Pour l'Octave». Nous trouvons ce nombre figuré par les huit personnes renfermées dans l'arche diluvienne, qui était le type de l'Eglise. Dans l'Evangile, le Sauveur énonce également huit béatitudes qui sont la peinture fidèle de la perfection de ceux qui, après avoir triomphé des tentations de ce siècle assez bien figurées par les flots du déluge, auront le bonheur de parvenir à la terre de l'immortalité. C'est aussi le huitième jour que l'Eglise prend naissance et que la Synagogue disparaît. Les Juifs croient devoir conserver l'observation du sabbat, c'est-à-dire du septième jour; malheureux Juifs, qui ne connaissent pas le jour légitime et ne veulent pas croire que la fin de la loi c'est Jésus-Christ, qui seul a pu accomplir la loi, créer les jours et préposer à toutes les solennités ce jour que nous appelons le jour du Seigneur, parce que c'est dans ce jour que notre Seigneur et notre Sauveur, sortant du tombeau, est apparu au monde comme étant la véritable lumière. Les païens appellent ce jour le jour du soleil, sans comprendre la portée de cette parole; nous, au contraire, nous comprenons que c'est le jour de ce soleil dont il est écrit: « Vous verrez s'élever pour vous le soleil de justice qui porte sur ses ailes notre salut (3) ». Personne n'attribue des ailes au soleil visible de
1. I Cor. XIV, 40.— 2. Id. X, 31.– 3. Malach. IV, 2.
315
la nature; il n'en est pas de même du Soleil véritable, qui a créé celui que nous voyons; seul il porte ces ailes de la puissance et de la protection divine dont il est dit: « Il les a reçus comme l'aigle déployant ses ailes et a protégeant son nid (1) ». Nous lisons également dans l'Evangile: « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j'ai voulu rassembler tes fils, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes (2) ». Enfin, c'est à ce soleil que le fidèle adresse cette invocation opporbine et salutaire : « J'espérerai à l'ombre de vos ailes, jusqu'à ce que l'iniquité disparaisse (3) ».
5. Nous avons sous les yeux, mes frères, l'accomplissement de cette parole du psaume Hosanna 4, c'est-à-dire, Seigneur, sauvez-moi;
1. Deut. XXXII, 2.— 2. Matth. XXIII, 37. — 3. Ps. XVI, 8. — 4. Ps. XI, 2.
nous voyons ouverte devant nous la porte du salut, dont il est dit : « Voici la porte du Seigneur, c'est par elle que les justes entreront (1) » ; entrons donc par la porte de l'Eglise en toute sincérité et vérité, afin que cette porte de la confession et de la louange nous introduise dans le royaume des cieux, où nous jouirons du bonheur éternel. « Nous ne serons pas confondus lorsque nous parlerons dans la porte (2) » , c'est-à-dire en Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a dit de luimême : « Je suis la porte, celui qui entrera par moi sera sauvé (3) ». C'est par Jésus-Christ que tous les saints sont entrés et entrent chaque jour près du Père de la vie éternelle, à qui, avec le Fils et le Saint-Esprit, soient honneur et gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Ps. CXVII, 20.— 2. Id. CXXVI, 5.— 3. Jean, X, 7.
ANALYSE. — 1. Commencement de la discussion, déjà promise, sur les sacrements. — 2. Le acrifice de la nouvelle loi substitué aux anciennes victimes. — 3. Pour parler du sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, nos âmes ont besoin de l'attraction divine. — 4. Jésus-Christ est le pain vivant et le pain de vie. — 5. Croyons à la parole de Jésus-Christ nous proposant son corps à manger et son sang à boire, afin de procurer à nos âmes la vie éternelle. — 6. Solution de plusieurs qnestions ; afin de nous montrer l'opportunité de la matière du sacrement de l'Eucharistie, l'auteur cite en comparaison et explique la matière du baptéme. — 7. Le pain et le vin ont été adoptés pour ce sacrement, comme signe d'union entre les fidèles. — 8. Jésus-Christ, dans ce sacrement, donne réellement son corps et son sang, mais sous les espèces du pain et du vin, afin de ne pas soulever le dégoût ou la répugnance. — 9. Actions de grâces dues à Jésus-Christ pour le don de son corps ; mais nous devons y joindre la foi, car le Sauveur fait preuve de toute-puissance en changeant le vin en son sang, comme il avait déjà changé l'eau en vin.— 10. Avant de s'approcher de ce sacrement le pécheur doit d'abord se réconcilier avec Dieu.
1. Les instances qui nous sont faites par nos néophytes ne nous permettent pas de différer plus longtemps l'instruction que nous avons promise sur les sacrements. L'impuissance où nous sommes de traiter dignement un aussi grand sujet nous autoriserait à décliner cette importante fonction , si nous ne sentions l'écrasante responsabilité que portera devant Dieu le prêtre qui par paresse ou négligence, aura laissé ses enfants dans l'ignorance des vérités essentielles de la religion. Aussi, selon les lumières qu'il plaira à Dieu de nous donner, nous allons entreprendre l'étude de cette admirable économie des sacrements et des sacrifices. Que ceux qui ont la foi présentent à Dieu pour moi de ferventes prières, et que ceux qui doutent témoignent d'un ardent désir de connaître la vérité.
2. L'oracle du prophète Malachie nous a fait connaître, mes frères, la réprobation lancée (316) par Dieu contre les sacrifices de l'ancien peuple: « Ma volonté n'est plus en vous », dit le Seigneur, « et je ne recevrai plus de sacrifice de votre main (1) ». Comment donc l'homme sera-t-il consacré à Dieu, si les sacrifices disparaissent? car dès que les sacrifices manquent, les sacriléges abondent. Ecoutez ce qu'ajoute le Prophète, toujours au nom du Seigneur: « Car depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, mon nom sera glorifié parmi les nations, et en tous lieux une oblation pure sera sacrifiée et offerte à mon nom ». Ce ne sont donc pas tous les sacrifices qui doivent disparaître, mais seulement les sacrifices sanglants. Dieu réprouve la victime qui lui est offerte par un seul peuple, et il annonce qu'il agréera l'offrande pure qui, de l'Orient à l'Occident, lui sera faite par toutes les nations. Il serait trop long de montrer, par exemple, que l'agneau pascal, qui devait être sans tache et âgé d'un an, n'était que la figure de Jésus-Christ lui-même dont il annonçait les souffrances, la passion et la mort.
3. Passons à l'Evangile et montrons que ceux qui viennent de puiser dans le baptême par l'eau et le Saint-Esprit les principes de la vie éternelle, ne doivent pas hésiter à chercher la vie dans le corps et le sang du Sauveur. Mes frères, recueillez avidement cette doctrine et n'espérez pas que je puisse attirer quelqu'un à Jésus-Christ, si Jésus-Christ ne l'attire à son Père, ou si le Père ne l'attire au Fils , selon cette parole : « Personne ne peut venir à moi, si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire (2) »; et il s'agit ici d'attirer non par la force ou la toute-puissance, mais par l'amour, le désir et la charité. Est-ce que le plaisir n'a pas une puissance d'attraction comme la nécessité ? L'âme a sa délectation qui l'entraîne; l'amour de Jésus-Christ a ses chaînes qui délivrent des chaînes du péché et nous conduisent au Père, par le mérite de l'innocence. Vous suivez donc celui que vous aimez, et vous êtes attiré en quelque sorte par celui que vous suivez avidement. C'est ainsi que le Père attire ses amis à Jésus-Christ, et que Jésus-Christ attire ses amis au Père. L'important, c'est que vous puissiez adresser à celui que vous aimez cette parole prophétique : « En vous suivant, je n'ai éprouvé ni peine ni fatigue (3) » ; c'est-à-dire que dans
1. Malach. I, 10, 11.— Jean, VI, 44.— 3. Isaïe, XL, 31.
tout ce qui concerne la vie, je n'ai senti la fatigue et le besoin d'aucune investigation curieuse, mais j'ai joui d'un doux repos, tant la foi m'inspirait de sécurité !
4. Vous apprendrez alors, dans toute la joie et l'enivrement de votre âme, où est votre salut et votre vie; vous l'apprendrez dans ces paroles mêmes du Sauveur : « Je suis le pain de vie (1) ». En effet, il est véritablement le pain de vie, mais pour ceux qui vivent de la foi, selon cet oracle : « Le juste vit de la foi (2) ». Ecoutez donc et accueillez cette parole : « Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel (3) ». Il est le pain, et il est le pain vivant parce qu'il est descendu du ciel; car où la mort régnait par le péché sur la terre, la vie devait vivre par le pain vivant, et vivre de la vie du ciel. Il ne me paraît pas que ce soit pousser trop loin la subtilité, que d'établir une différence entre le pain vivant et le pain de vie, de telle sorte que si le pain vivant possède la vie, le pain de vie paraisse conférer la vie à ceux qui la reçoivent. C'est la pensée qui ressort du contexte. En effet, après avoir dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel », le Sauveur ajoute : « Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement (4)», nous annonçant par là qu'il est venu apporter la vie éternelle, qu'il possède en lui-même, à ceux qui mangeront sa chair et boiront son sang.
5. Viennent ensuite les paroles qui furent pour les Juifs un sujet de dispute : « Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie de ce monde (5) ». Ces paroles sont bien propres à soulever les murmures et à secouer la torpeur de ceux qui dorment et oscillent dans la foi, c'est-à-dire de ceux qui veulent comprendre avant de croire; c'est à ceux-là que s'adresse cet arrêt si juste de la majesté divine : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez point (6) ». Si donc nous voulons comprendre, avant tout nous devons croire tout ce que notre Sauveur nous a enseigné ou institué; car celui qui croit obtient pour récompense la faveur de comprendre, tandis que l'erreur de l'ignorance est le châtiment de celui qui ne croit pas. Or, dit le Sauveur, « le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde ». Nous n'avons pas à soulever de dispute sur cette parole,
1. Jean, V, 35. — 2. Rom. I, 17. — 3. Jean, VI, 51. — 4. Jean, VI 51, 58. — 5. Ibid. 51. — 6. Isaïe, VII, 9.
317
comme l'ont fait les Juifs; notre devoir, c'est de croire, puisque, en croyant, les disciples ont mérité ce pain de vie. Que personne ne dise ce que disaient ces Juifs : « Comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger (1)? » Que l'incrédule entende plutôt et entende avec terreur : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas en vous la vie (2) ». Comme vous croyez ces paroles de l'Evangile : « Si quelqu'un ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit (3) », et comme en les croyant vous avez mérité de renaître, croyez aussi à ces autres paroles du même Evangile : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas en vous la vie ».
Peut-être, mes frères, aurions-nous été tentés de croire que ces paroles se rapportaient à la vie présente et que le corps de Jésus-Christ devait nous soustraire à l'obligation de mourir. Mais le Sauveur s'empresse de dissiper nos illusions, quand il ajoute : « Et je le ressusciterai au dernier jour (4) » ; c'était nous dire clairement que le Sacrement du corps et du sang du Seigneur n'a d'autre objet que la vie éternelle. De même donc que l'âme est la vie du corps, de même Dieu est la vie de notre âme. Jésus-Christ devient le pain de l'âme, mais de cette âme que la foi nourrit. Quoi qu'il en soit, le langage du Sauveur avait scandalisé plusieurs assistants, non-seulement parmi les Juifs, mais même parmi les disciples, et l'Evangile observe que beaucoup de ces esprits faibles se retirèrent. Comme ce mouvement gagnait de proche en proche, le Sauveur se tournant vers ses Apôtres leur dit . « Est-ce que vous voulez aussi vous retirer (5) ? » Répondons avec saint Pierre : « Seigneur, à qui irions-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle, et nous croyons, et nous savons que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu (6) ». Que celui donc qui reconnaît Jésus-Christ comme étant le Fils de Dieu, reçoive avec une foi entière ces paroles de la vie éternelle: « Ecoutez », dit le Prophète, « écoutez, ô Israël et gardez le silence (7) ». Ailleurs : « Ecoutez, prêtez l'oreille et gardez-vous de vous élever parce que le Seigneur a parlé (8) ». Ces paroles sont une
1. Jean, VI, 52.— 2. Ibid. 53. — 3. Id. III, 5. — 4. Ibid. 40-51. — 5. Ibid. 67.— 6. Ibid. 68, 69. — 7. Eccli. XXXII, 9. — 8. Jérém. XIII, l5.
défense formelle de soulever nos opinions personnelles contre des enseignements divins qui doivent être la règle de nos jugements ainsi l'a statué notre Créateur, ainsi l'a voulu notre Rédempteur. « Est-ce que la terre dit à celui qui l'a façonnée : Pourquoi m'avez-vous façonnée ainsi (1)? »
6. Laissons cependant à la sagesse humaine une certaine liberté d'investigation. En quoi donc ont pu déplaire ces mystères de Jésus-Christ qui est la sagesse éternelle ? Pour ses fidèles il est le pain de vie. Peut-on trouver étrange qu'il veuille nourrir de sa propre chair ceux qu'il a rachetés par sa propre personne ? Revenons à la naissance même des fidèles. Nous renaissons de l'eau et du Saint-Esprit. Et cette renaissance, qu'y a-t-il de plus étonnant, de plus incompréhensible, si nous sortons des données de la foi? C'est de l'eau et de l'Esprit qu'ont dû renaitre ceux qui renaissaient dans l'Esprit, de telle sorte que le Saint-Esprit devint le principe de notre procréation spirituelle. On demandera peut-être Pourquoi renaître de l'eau? Vous auriez posé la même question, alors même que le Sauveur aurait jugé à propos de donner toute autre matière au mystère du baptême. Or, s'il est permis de discuter une institution divine, l'oeuvre de notre réparation pouvait-elle adjoindre au Saint-Esprit quelque chose de plus pur et de plus simple que l'eau ? N'est-ce pas de cet élément qu'il est écrit au commencement de la Bible : « L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux (2) ? » Il était donc naturel que l'Esprit-Saint se retrouvât porté sur ces mêmes eaux pour opérer notre salut. Mais combien de mystères nous sont révélés par cette eau de notre régénération! D'abord, l'immersion qu'il subit apprend au néophyte qu'il doit, par mortification, être caché aux yeux du monde et se souvenir que, par le baptême, il a été enseveli pour la mort. Cette immersion faite au nom de la sainte Trinité est une véritable conception spirituelle à laquelle l'eau prête, pour ainsi dire, son sein maternel; bientôt le néophyte reparaît à la lumière, son âme est entièrement purifiée par l'effet du sacrement et par la grâce du Saint-Esprit, la grâce faisant ici pour la purification des âmes ce que fait l'eau naturelle pour la purification des corps. Vient ensuite l'Onction , image prophétique de la grande dignité à la
1. Rom. IX, 20.— 2. Gen. I, 2.
318
quelle nous sommes appelés, suave parfum consacré à Jésus-Christ et versé en abondance sur la tête des enfants innocents. Cette onction nous consacre tous à Jésus-Christ notre chef, et fait de nous des prophètes et des rois. Des rois, parce que nous devons nous commander à nous-mêmes et maîtriser nos vices; des prophètes, parce que nous voyons par la foi tout ce qui s'est fait dans le passé, et nous attendons pour l'avenir la béatitude éternelle à laquelle nous croyons du fond de nos entrailles. Si donc la matière dont nous naissons a pu plaire à Dieu, à combien plus forte raison celle dont nous vivons. Car, pour faire le sacrement de son corps, Jésus-Christ a voulu se servir de pain, en nous promettant d'y trouver la vie. Ensuite il a voulu que tous ceux qu'il comptait parmi ses membres vécussent de la nourriture de son corps, pour empêcher ces membres de se mépriser les uns les autres, puisque celui qui refuse de manger avec les autres se trouve par cela même hors de la société des membres de Jésus-Christ.
7. Toutefois, n'oublions pas quels éléments sont destinés à être changés au corps et au sang de Jésus-Christ. C'est le pain et le vin. Considérez, mes frères, combien de grains de froment entrent dans la confection du pain et combien de grains de raisin entrent dans la confection du vin; cette réflexion nous révélera l'accomplissement de cette parole de l'Apôtre : « Si nombreux que nous soyons, nous ne formons qu'un seul corps (1) ». Il nous faut donc, sous le pressoir et sous la meule de la discipline ecclésiastique, nous confondre dans une véritable unité, de manière que, moulés par la foi, nous ne laissions paraître entre nous aucune différence essentielle. Voyez, mes frères, si vous ne trouvez pas un véritable corps dans ce qui devient le corps de Jésus-Christ par les paroles sacramentelles; car, dans l'admirable unité de son corps il ne veud laisser apparaître aucune différence entre le Maître et le serviteur, entre le dernier des sujets et le roi sur le trône, entre le pauvre et le riche; dans ce corps, la ferveur de la foi exclut toute distinction de personnes et y amène promptement les plus petits grains à la grosseur des plus grands. C'est donc avec raison que le Seigneur a choisi ce genre d'oblation où
1. Rom. XII, 6.
pain et le vin devaient être changés en la substance adorable de son corps et de son sang; c'est avec raison qu'il a institué ce sacrifice dans lequel se reflètent d'une manière si vive la paix et l'unité. Si l'union et la concorde apparaissent quelque part , n'est-ce point surtout dans la farine extraite des grains de froment et dans le vin extrait des grappes de raisin? Telle est la matière dont Jésus-Christ, l'auteur de la paix, daigne se servir pour faire le sacrement de son corps. Or, il a voulu que ce sacrifice fût pour nous comme un centre d'attraction et d'unité, afin qu'en offrant ces hosties de paix nous soyons censés ne former qu'un dans les liens du culte de Jésus-Christ et dans le souvenir de notre rédemption, toutes choses qui nous empêchent de retourner à nos anciennes superstitions, puisque nous ne sommes plus que les membres d'un seul corps sous un seul chef.
8. Dans ces sacrifices aussi saints que dignes de Dieu, la pureté des hosties n'offre aucun appât ni à la sensualité ni aux instincts de la gourmandise, ni à une honteuse intempérance. Nous sommes imprégnés d'un parfum tout céleste et rassasiés d'un aliment tout spirituel. Dans la plus petite parcelle de l'hostie, les fidèles reçoivent Jésus-Christ tout entier. Il leur suffit d'aspirer quelques gouttes du sang divin pour être abreuvés de la vie éternelle. Que personne ne dise : Je vois du pain, on m'apprend que c'est le corps; je prends le vin, on me (lit que c'est le sang. Le Seigneur nous a donné son corps et son sang sous de simples espèces ou apparences; par ménagement pour nous il a écarté tout ce qui aurait pu nous causer du dégoût ou de l'horreur, et cependant c'est véritablement son corps qu'il nous a donné. Ecoutez ce qu'il nous dit lui-même : « Sachant que ses disciples murmuraient, le Sauveur leur dit : « Est-ce que cela vous scandalise? Si donc vous voyiez le Fils de l'homme remontant où il était auparavant (1)? » Avant que Jésus-Christ remontât au ciel, la faiblesse humaine pouvait plus facilement ce scandaliser; mais, maintenant qu'il est remonté au ciel, comment concevoir le moindre doute sur la véracité de ses paroles , quand nous le voyons prendre en maître possession du royaume des cieux ?
9. Rendons grâces à Dieu qui nous réjouit
1. Jean, VI, 62, 63.
319
chaque jour par l'immolation de cet Agneau qui efface le péché du monde, c'est-à-dire par l'immolation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a donné à ses fidèles la possession sur la terre de ce même corps qu'il a placé lui-même dans la gloire du ciel. « Maintenant donc une oblation pure est offerte en tout lieu (1) » . A l'autel on reçoit la vie si l'on croit à la vie. Celui qui a changé l'eau en vin pour le simple agrément des convives, ne peut-il pas changer en son sang le calice de vie? Prenez donc ce qu'il vous présente et recevez constamment le corps de la paix et de la vie. Jésus-Christ, la paix et la vie, reconnaît comme sien celui en qui règne la paix.
10. Si donc quelqu'un sent que le péché forme en lui un obstacle à ce sacrement, qu'auparavant il rende la paix à son âme. Le Sauveur l'a dit : Ce sacrement est un sacrement de paix et de vie. Le péché vient seconder la mort et entraver la vie. Si donc, par suite de la faiblesse humaine, le péché vient se glisser dans notre vie, empressonsnous de le combattre en nous remettant en paix avec Dieu. Parce que nous sommes faibles, nous nous laissons aller à des défaillances;
1. Malach. I, 11.
mais que ces défaillances ne soient point mortelles, puisque nous recevons le corps de Jésus-Christ qui est la vie. Avant de monter à l'autel nous ne saurions trop méditer ces paroles que nous redisons si souvent dans l'Oraison dominicale : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (1) ». Votre pardon vous est accordé, montez en toute sécurité, mais voyez si vous pardonnez; car, si vous ne pardonnez pas, voici votre sentence : « Méchant serviteur, je vous ai remis toute votre dette, parce que vous m'en avez prié; ne deviez-vous pas, vous aussi, avoir pitié de votre compagnon (2) ?» L'Apôtre vous dit luimême : « Celui qui mange et boit indignement, mange et boit son jugement, puisqu'il ne discerne pas le corps de Jésus-Christ (3) ». Car s'il eût discerné le corps de Jésus-Christ, jamais il n'aurait osé s'en rendre le membre indigne. Toutes les fois donc que nous nous approchons de l'autel du Seigneur, soyons en paix avec Dieu et avec nos frères, et nous serons assurés de recevoir la vie par Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Matth. VI, 12.— 2. Id. XVIII, 32.— 3. I Cor. XI, 29.
1. Quoique je désire que mes paroles profitent à l'Église tout entière, toutefois c'est à vous spécialement que je les adresse, ô mes bien-aimés néophytes, qu'une nouvelle et sainte naissance vient de jeter dans une vie nouvelle. Pour vous, ma sollicitude est d'autant plus grande gale la grâce vient de vous embellir d'une innocence plus parfaite. Voilà pourquoi je ne puis mieux faire que de vous adresser cet avertissement formulé par l'Apôtre : « Comme des enfants nouvellement nés, convoitez le lait de la sagesse et de la vérité, afin que par lui vous croissiez pour le salut (1) ». Comme le rappelle cette parole de l'Écriture, les enfants dans leur âge le plus
1. Pierre, II, 2.
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tendre ne désirent que du lait. Vous aussi, mes bien-aimés, vous ne venez que de naître, il ne vous reste donc qu'à vivre du lait de l'innocence. Mais le lait dont parle l'Apôtre, « c'est le lait de la sagesse et de la vérité ». Il désigne la doctrine, la saine doctrine, inspirée par la sagesse et la raison divines, et exemptede toute fraude ou mensonge, de telle sorte que celui qui s'en nourrit est comme allaité par l'innocence et rendu raisonnable par la sagesse. Deux espèces de lait nous sont donc indiquées : le lait charnel et le lait rationel; le lait charnel dont se nourrissent les petits enfants, et le lait rationel destiné aux enfants-hommes. Pour vous, mes très-chers, vous êtes à la fois des enfants et des hommes; des enfants par votre nouvelle naissance, et des hommes par votre âge et votre raison. Persévérez dans votre enfance par la simplicité, et dans la virilité par la foi, et puisque vous vous nourrissez maintenant du don sacré de la doctrine et du lait raisonnable , puissiez-vous être toujours des enfants par l'innocence de la vie, et des hommes par la sagesse et la raison.
ANALYSE. — 1. Jonas rebelle aux ordres de Dieu. — 2. Il est jeté dans la mer et englouti par un poisson. — 3. Il est déposé sur le rivage. — 4. Jouas figure de Jésus-Christ mourant. — 5. De Jésus-Christ enseveli. — 6. De Jésus-Christ ressuscité.
1. Jésus-Christ notre Sauveur, pour nous prouver son amour infini, « se livra lui-même pour nous (1) et donna sa vie pour ses brebis (2) ». Toutefois, les ignominies qu'il subit de la part des Juifs avaient été prédites par les patriarches, parmi lesquels l'un surtout peut être présenté comme la vive image de la passion du Sauveur. Nous lisons que le prophète Jonas avait été envoyé par le Seigneur dans la ville de Ninive dont il devait annoncer la ruine imminente. Jonas sachant que le Seigneur est plein de miséricorde et toujours disposé à user d'indulgence, craignit que les menaces qu'il allait fulminer contre cette ville ne restassent sans effet, il résolut d'échapper à cette mission par la fuite. On croit généralement que depuis le déluge, qui renouvela la face du monde, Ninive, ainsi appelée du nom de son fondateur Ninus, fut la première capitale du premier empire. Irrité
1. Ephés. V, 2.— 2. Jean, X,11.
des crimes horribles dont cette ville était le théâtre, le Seigneur ordonne à Jonas d'aller lui porter les menaces d'une prompte destruction ; mais ce Prophète, pour éluder cet ordre formel, monte sur un vaisseau, se confie aux flots de la mer et croit disparaître de la face du Seigneur, en prenant la fuite vers Tharse. Etrange détermination ! Jonas change la direction de sa course, comme si le Seigneur n'eût pas été à Tharse. Dieu, à qui seul rien n'est caché, suscita une horrible tempête qui jeta le vaisseau dans le plus grand danger. Au sein de cette violente commotion de la mer, tantôt le navire semble toucher le ciel, et soudain les flots, en se retirant, le précipitent dans les profondeurs de l'abîme. Les matelots redoublent d'efforts et d'adresse ; mais c'est en vain, le gouvernail échappe à la main qui le guide, la vue du danger les glace de frayeur: nous périssons, s'écrient-ils, nous sommes engloutis. Tour à tour le vaisseau (321) frappe le ciel et heurte les enfers ; dans ce prodige, reconnaissez, mes frères, avec quelle docilité les vagues obéissent à Dieu, voyez comme tous les éléments se concertent pour poursuivre ce Prophète fugitif.
2. Au milieu de ce tumulte, Jonas seul était insensible, car il restait plongé dans un profond sommeil; il fallut la jalousie de ses compagnons pour l'arracher à cet incroyable repos. Quoi donc, vous dormez, lui disent-ils ! Quel homme êtes-vous donc pour rester insensible à l'affreux danger que courent des hommes ? C'est alors qu'ils consultent le sort pour connaître la cause du malheur qui les menaçait. Jonas, désigné par le sort, ordonne qu'on le précipite dans la mer, assurant que sa mort conserverait la vie à ses compagnons et procurerait la délivrance du vaisseau. Tous s'empressent d'obéir aux ordres de Jonas et trouvent dans ce crime le gage de leur propre salut. Dans un tel péril, singulier moyen de retrouver la vie ! Le souvenir des bienfaits a coutume de nous exciter à la miséricorde, et voici qu'un crime des plus cruels a délivré ses auteurs du danger de la mort. Jonas fut jeté à la mer et la tempête s'apaisa subitement. Mais, dans toutes les adversités, quelles surprises vous ménagent les événements ! Qui ne croirait Jonas englouti sous les flots ? Qui ne supposerait que son corps inanimé erre maintenant au gré des flots, sur le point d'être brisé contre les rochers et les écueils ? Jeté à la mer, il ne fut même pas en contact avec l'eau, car un monstre marin le reçut comme nourriture dans ses vastes entrailles et semblait lui réserver une mort encore plus prompte. Ce monstre saisit sa proie avec une avidité famélique, et pourtant ne toucha ni de la bouche ni des dents celui qu'il se disposait à dévorer. Jonas n'éprouva aucune blessure et glissa doucement dans les larges ouvertures que lui offrait le vaste flanc de ce monstre marin. Devant une telle proie, les entrailles du poisson frémissent, mais la chaleur naturelle est impuissante à le dissoudre et à en faire un aliment ordinaire. Jonas, au lieu d'être la nourriture de ce poisson, en fut plutôt l'hôte respecté, et pendant trois jours, il demeura sain et sauf dans son sein et mérita, par ses ardentes prières, que Dieu lui fît miséricorde.
3. Représentons-nous cet animal promenant dans les abîmes de la mer et le long du rivage, cette proie qu'il avait reçue et qu'il devait rendre. Mais, pendant que Jonas flottait ainsi sans danger au milieu des flots, tout à coup, guidé par la divine Providence, le poisson s'approche du rivage et y dépose, sans aucune blessure, le fardeau qu'il portait depuis trois jours. C'est ainsi que Jonas trouva dans son châtiment une source de bonheur qui lui permit d'aller porter à d'autres les principes du salut.
4. Telle est, mes frères, l'histoire du prophète Jonas ; essayons maintenant, avec l'aide de Dieu, de montrer de qui Jonas était alors la figure. En effet, parmi les événements écoulés de l'histoire, il en est qui doivent être étudiés non-seulement dans leur réalité, pour ainsi dire matérielle, mais encore dans le caractère figuratif qu'ils ont avec d'autres faits de la vie du Sauveur, selon cette parole de l'Apôtre : « Et toutes choses leur arrivaient en figure (1) ». Ninive, cette grande cité à laquelle Jonas allait porter des menaces de destruction, était la figure du monde Honteusement livré à l'idolâtrie et à toutes sortes de crimes; quant à Jonas lui-même, il désignait clairement la personne même de Noire-Seigneur Jésus-Christ. Le navire sur lequel Jonas dormait pendant la tempête figurait la synagogue des Juifs. La mer, soulevée par des vents furieux, était l'image du peuple juif qui s'est livré si souvent à la révolte et à des entreprises insensées. Le monstre marin qui reçut Jonas, était la figure de l'enfer. Or, tous ces caractères figuratifs que nous trouvons dans Jonas, se sont parfaitement réalisés en Jésus-Christ. Comme Jonas dort sur le vaisseau, Jésus-Christ garde le plus profond silence au milieu de ses persécuteurs. A tous deux pouvaient donc s'adresser ces paroles : « Levez-vous, pourquoi dormez-vous, Seigneur, et ne nous repoussez pas jusqu'à la fin (2) ». Nous disons du Seigneur qu'il dort lorsqu'il semble garder le silence sur les iniquités des hommes, et attendre le repentir des coupables ; qu'il se lève, et tous ses ennemis disparaissent confondus. Le sort fut jeté pour connaître celui qui était la cause de cette tempête; le sort tomba sur Jonas, ils le précipitèrent dans les flots, et la tempête fut apaisée; tout cela figure Jésus-Christ dont la mort arracha le monde à toutes les tempêtes du démon ; Jésus-Christ, désigné de toute
1. I Cor. X, 11. — 2. Ps. XLIII, 23.
322
éternité par son Père pour venir accomplir la rédemption du monde, car lui seul pouvait nous racheter. Jonas, précipité dans la mer et reçu par un poisson, est la figure sensible de Jésus-Christ livré à la mort par la cruauté des princes de la synagogue et reçu par les Romains pour être crucifié, et c'est ce crucifiément qui calma la tempête soulevée par la barbarie des Juifs.
5. A l'accomplissement de tous les mystères de la passion, ajoutons la sépulture du Sauveur et cherchons-en l'explication. Le poisson qui pendant trois jours conserva Jonas vivant dans ses entrailles, est la figure de Jésus-Christ descendant vivant dans les enfers. C'est le Sauveur lui-même qui a établi ce rapprochement entre la figure et la réalité : « Comme Jonas resta trois jours et trois nuits dans le sein de la baleine, le Fils de l'homme doit rester dans le sein de la terre (1) » ; or, cet espace de temps se retrouve exactement datas la passion du Sauveur. Toutefois, beaucoup d'esprits prévenus ou peu intelligents se troublent de trouver dans la sépulture du Seigneur moins de jours qu'il n'y en a d'indiqués dans la prophétie : « Comme Jonas resta trois jours et trois nuits dans le sein de la baleine, il faut que le Fils de l'homme demeuredans le coeurde la terre ». D'abord, on peut dire que Jésus-Christ étaitcomme immolé et enseveli dans le mur de tous ces hommes
1. Matth. XII, 40.
terrestres qui n'obéissaient qu'à des passions terrestres et dont la cruauté ne recula pas devant l'injustice et l'infamie de la mort de Jésus-Christ. Le jour de la trahison, le jour du crucifiement et le jour de la sépulture, ces trois jours et ces trois nuits, ne peuvent-ils pas être regardés comme l'application matérielle des trois jours et des trois nuits de l'histoire de Jonas? Le doute n'est point possible à cet égard, puisque la parole de Jésus-Christ est formelle: « Il faut que le Fils de l'homme soit dans le coeur de la terre ». Ce coeur de la terre peut assurément recevoir l'interprétation que nous lui avons donnée précédemment.
6. Mais le poisson rejeta Jonas, et celui-ci, après trois jours de captivité, reparut de nouveau plein de vie à la lumière. De même, après l'accomplissement deces mystères, Jésus. Christ reparut plein de gloire, ressuscitant avec de nombreux témoins qui sortirent avec lui des enfers pour proclamer son triomphe; car, « étant entrés dans la ville, ils apparurent à un grand nombre d'habitants (1) ». Or, les sacrements divins cachés dans les mystères antiques nous paraissent admirablement révélés dans Jésus-Christ notre Sauveur, et se manifestent avec une telle évidence, qu'ils deviennent un principe de salut pour tous ceux qui ont la foi.
1. Matth. XXVII, 45.
ANALYSE. — 1. Les anciennes prophéties accomplies en Jésus-Christ. — 2. A la mort du Sauveur le soleil s'obscurcit. — 3. Jésus-Christ invoquant son Père. — 4. Apostrophe aux Juifs; bienfaits dont ils avaient été comblés. — 5. Ce que le Sauveur avait fait pour eux. — 6. Mort de Jésus-Christ, sa descente aux enfers et sa résurrection.
1. Les nombreux et profonds mystères que nous célébrons dans ces solennités de Pâques, ont été consignés dans les livres de la révélation et serrés dans toutes les antiques demeures et les plus anciennes archives des Juifs. Or, tout ce que les patriarches et les Prophètes (323) avaient prédit de la passion de Jésus-Christ, devait nécessairement s'accomplir. Un seul instant, pour ainsi dire, suffit à cet accomplissement, l'instant où Jésus-Christ « s'élança comme un géant pour parcourir sa carrière (1) » ; toutefois, chaque année nous célébrons par des fêtes solennelles l'anniversaire de ces grands événements, afin d'en perpétuer le souvenir jusqu'à la consommation des siècles. Le silence ne peut donc se faire sur les crimes des Juifs, jusqu'au jour où la grande Victime viendra juger la terre, « afin qu'ils voient et connaissent Celui qu'ils ont transpercé (2) ».
2. Disons un mot de la cruauté dont les Juifs firent preuve dans la passion du Sauveur, nous parlerons ensuite de la résurrection. Le monde lui-même n'a pu considérer librement les crimes dont les Juifs se rendaient coupables à l'égard du Sauveur, et le soleil refusa sa lumière au moment où Jésus-Christ expirait sur la croix et où son âme descendait dans les enfers. Dans ce fait, aucune inconvenance, aucune incertitude; les enfers ne peuvent voir Dieu sans la lumière, selon cette parole: « Car Dieu est la lumière, et les ténèbres ne se trouvent point en lui (3) ». Or, la lumière disparut de ce monde, selon cette autre parole : « Depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième, les ténèbres se répandirent sur toute la terre (4) ». O Juifs, comment osez-vous consommer votre affreux sacrilège ? Ne pensez pas, du reste, l'ensevelir dans l'ignorance et l'oubli, car la nuit elle-même apparaissant au milieu du jour, est chargée d'annoncer votre crime aux quatre coins de l'univers. Ces ombres noires sillonnent toute la terre, proclamant un horrible crime, et dans ce nouveau chaos les ténèbres publient à haute voix le plus grand de tous les forfaits. Ainsi devait être annoncée la passion du Sauveur, afin que le monde entier s'étonnât de cette miraculeuse obscurité. « Depuis la sixième heure jusqu'à la neuvième les ténèbres se répandirent sur toute la terre ». Les éléments furent confondus; une voix impérative rompit les anciens engagements. Le jour perdit ses heures, et plutôt que d'assister à la mort de son Créateur, le soleil refusa sa lumiere et se couvrit d'une profonde obscurité.
1. Ps. XVIII, 6.— 2. Jean, XIX, 37. — 3. I Jean, I, 5. — 4. Matth. XXVII, 45.
3. C'est à bon. droit, mes frères, que ce monde gérait et pleure, puisqu'on a renié son Dieu. Le Sauveur s'écria: « Héli, Héli, lama sabacthani, c'est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (1) ? » Cette plainte céleste vous condamne, malheureux Juifs, et le châtiment que vous auriez pu détourner par des supplications assidues, retombe sur vous dans toute sa réalité. Quelle n'est pas la grandeur de ce crime dont le Sauveur demande justice à Dieu son Père contre les hommes ? « Mon Dieu », dit-il, « pourquoi m'avez-vous abandonné? » Nous ne saurions nous méprendre, ni comme hommes, ni comme chrétiens, sur le sens de ces paroles ; le Fils n'est point abandonné par le Père, et s'il s'écrie: « Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » C'est pour nous montrer que la Divinité n'est point accessible aux peines corporelles. Quelques-uns des assistants disaient: « Celui-ci appelle Elie (2) ». C'est là une nouvelle preuve de l'interprétation judaïque; il leur fallait s'attaquer à Dieu, dussent-ils pour cela recourir au mensonge et à la calomnie: « Il appelle Elie ». Le Maître invoquait-il son disciple, le Seigneur suppliait-il son serviteur, Dieu lui-même implorait-il le secours de l'homme? Non, rien de tout cela n'était possible, et par ces paroles le Fils, renié par la terre, appelait à témoin son Père dans le ciel.
4. « Alors ils prirent une éponge imbibée de vinaigre et, la plaçant à l'extrémité d'un roseau, ils en humectaient ses lèvres (3) ». Que faites-vous, ô hommes formés du limon de la terre? Au moment de votre création, vous n'étiez entre les mains de Dieu qu'une terre molle et un corps sans solidité, et maintenant que Dieu vous a faits le chef-d'oeuvre de la création, pour le récompenser de son oeuvre vous l'abreuvez de vinaigre. En sortant de ses mains vous cherchiez nourriture et appui; il vous plaça dans le paradis terrestre et vous en rendit possesseur, était-ce pour vous apprendre à en agir ainsi à l'égard devotre Créateur? Vous-même,ô nation juive, vous avez pu traverser, en frémissant, les flots de la mer Rouge, les eaux vous ont livré un facile passage; le lit de la mer s'est durci sous vos pas; est-ce donc pour cela que vous commettez contre votre Dieu cet abominable forfait? Pendant quarante ans il a guidévotre
1. Matth. XXVII, 46.— 2. Ibid. 47. — 3. Ibid. 48.
324
marche dans le désert, il vous a nourris miraculeusement, vous avez recueilli sans fatigue le pain tombé du ciel, vous n'avez connu les douleurs d'aucune maladie, vos pieds n'ont pas: manqué de chaussures, ni vos corps de vêtements ; le rocher frappé par la verge de Moïse a perdu son aridité et vous a fourni une eau abondante et pure; les ondes salées de la mer ont perdu pour vous leur amertume et ont agréablement étanché votre soif ; est-ce donc dans l'abondance de ces bienfaits que vous avez appris à lever votre tête contre Dieu et à ceindre son front des épines de vos péchés, selon cette parole : « Ce peuple m'a entouré des épines de ses péchés? »
5. Mais pourquoi remonter à des temps si reculés, puisque,vivant d'une présence corporelle au milieu de ces Juifs, le Sauveur les a rendus témoins d'innombrables prodiges? Vous, peuple juif, vous avez présenté du fiel et du vinaigre à ce Dieu qui, aux noces de Cana, pour l'agrément de ses convives, a changé l'eau en vin. Aux aveugles il rendait la vue; aux sourds il rendait l'ouïe; aux muets il rendait la parole; les lépreux, à sa voix, dépouillaient leurs ulcères et reprenaient la fraîcheur de leurs corps; les paralytiques se sentaient raffermis sur leurs membres et retrouvaient leur ancienne vigueur; les boiteux recouvraient leur agilité première, et souvent même une agilité qu'ils n'avaient jamais connue; Lazare, enfin, décédé depuis quatre jours et déjà en proie à la corruption des tombeaux, revenait à la vie, à votre grand désespoir. Pour tous ces bienfaits, pour tous ces biens dont il vous avait comblés, vous avez condamné à une mort honteuse Celui qui méritait toutes vos adorations; c'était trop de le faire mourir d'une mort simple et ordinaire, qu'était-ce de le traiter comme vous l'avez fait?
6. Que les bourreaux du Sauveur connaissent donc la gravité du crime qu'ils ont coin . mis et contre lequel la terre et le ciel se sont émus d'indignation. « Le voile du temple s'est rompu (1) » ; c'était là une sorte de protestation de la part du temple, car il n'y a plus de motif d'orner une demeure qui a perdu son maître. « Le voile se déchira depuis le haut jusqu'en bas», c'est-à-dire que, dans laseule personne de Jésus-Christ, vous avez rejeté tout à la fois l'homme et Dieu. Que dirai je encore ? Le Sauveur est enseveli et son âme unie à la divinité descend dans les limbes, au milieu des captifs dont il brise les chaînes et qu'il rend à la liberté pour en faire les compagnons et les témoins de sa résurrection; car « ils apparurent dans la ville à un grand nombre d'hommes (2) », qui devaient rendre témoignage de la résurrection du Sauveur, résurrection que nous célébrons aujourd'hui dans les élans de notre joie spirituelle, afin que nous méritions de vivre éternellement avec notre Dieu et notre Sauveur qui vit et règne dans les siècles des siècles.
1. Matth. XXVII, 51. — 2. Ibid. 53.
ANALYSE. — 1. Les mystères de la nouvelle loi annoncés dans la loi ancienne. — 2. Jésus-Christ, noire lumière, viendra établir son royaume. — 3. Ornements de Jésus-Christ roi. — 4. Descente de Jésus-Christ aux enfers, sa victoire et sa résurrection.
1. Les nombreux et profonds mystères que nous célébrons dans ces solennités de Pâques, ont été consignés dans les livres de la révélation et serrés dans toutes les antiques demeures et les plus anciennes archives des Juifs. L'admirable économie de ces mystères, les bases qu'ils prêtaient à la vraie foi, à la religion pure et sincère; tout cela restait comme caché sous le voile des siècles; la sainteté qu'ils renfermaient était comme ensevelie dans l'obscurité; et toutefois, à travers ces voiles, rayonnait toujours et malgré tout l'auguste et grande image de la vérité. Cette image, Jésus-Christ l'a peinte dans nos esprits, non point avec des couleurs diverses et terrestres, mais avec des vertus distinctes et célestes, abritées sous le bouclier de la dévotion et étincelantes de tout l'éclat de l'or. Ces vertus sont concentrées dans le temple de son corps comme dans leur source ; l'amour rayonne de son coeur dans le nôtre et devient pour nos sens le parfum qui les conserve et la règle qui les dirige. L'ange glorieux qui préside aux astres, qui gouverne le monde, qui dirige le jour, qui commande à la lumière, qui sème la fécondité, qui tempère le printemps et modère l'automne, a divisé le temps et réparti les saisons ; mais c'est Dieu qui nous commande de solenniser ce grand jour.
2. Quels biens nouveaux la passion du Sauveur nous a procurés, quels biens perdus elle nous a restitués ! aucune voix humaine ne peut le dire, aucune mémoire ne peut l'énumérer. Le Sauveur a dit dans l'Evangile : « La lampe ne se place pas sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la demeure (1) ». Or, la lumière a été placée sur le candélabre de la croix, à sa première apparition sur la terre et au moment de la passion ; mais, au second avènement, elle viendra dans toute sa splendeur et régnera à jamais sur le candélabre de la croix. Jésus-Christ brille aux yeux des Gentils et des Juifs, afin de former son Eglise de la réunion des Gentils et des Juifs. Jésus-Christ est notre lumière, et si nous attendons qu'il vienne de nouveau , toutefois nous croyons qu'il est déjà venu. Il est venu dans l'abaissement, il viendra pour régner; il est venu dans la bonté, il viendra pour juger; il est venu dans la souffrance, il viendra dans la domination ; il est venu pour guérir nos infirmités, il viendra pour déraciner les vices. Que personne ne croie que dans son second avènement, Jésus-Christ voudra laisser nier qu'il soit déjà venu ; il sera alors un juge redoutable pour celui qui aura refusé de le reconnaître pour son Sauveur. Nous le savons et nous le croyons, Jésus-Christ viendra pour juger tous les hommes ; mais, après être venu comme un médecin pour, sauver, il viendra pour régner en qualité de Roi des rois et de Maître suprême et éternel.
3. Son diadème, sa ceinture et ses chaussures sont rehaussés de pierres précieuses; mais ces pierres précieuses désignent pour nous les Patriarches, les Prophètes et les Apôtres. Les Patriarches forment le diadème de son front, non pas pour l'orner, mais pour être ornés par Jésus-Christ. C'est de ces Patriarches que l'Apôtre a dit : « Ce sont leurs pères , desquels est issu Jésus-Christ,
1. Matth. V, 15.
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qui est le Dieu béni dans tous les siècles (1) ». Sa ceinture est formée par les Prophètes, dont les oracles constituent l'indissoluble noeud de la discipline. Ses chaussures sont représentées par les Apôtres, qui ont été envoyés aux extrémités, c'est-à-dire à la fin du siècle, et dont il est dit dans la sainte Ecriture : « Qu'ils sont beaux, les pieds de ceux qui évangélisent les biens ! (2) » Dans ce royaume nous voyons briller les martyrs comme des pierres précieuses, les confesseurs comme des émeraudes, les fidèles comme des améthystes, les vierges comme des perles. Jésus-Christ, roi éternel, porte la pourpre royale et éclatante de sa passion, le sceptre de l'empire, le siège de la justice, le trône auguste de la souveraine puissance. Il a souffert pour ceux qui croient, il régnera pour ses saints, il jugera tous les rebelles. Que celui qui désire la santé ne se révolte pas contre le médecin ; la foi nous rend les amis du roi, l'incrédulité ferait de nous des coupables soumis à sa justice.
4. Celui dont l'origine est toute céleste est descendu du ciel, il est descendu jusqu'aux enfers, afin de délivrer l'homme; et c'est ainsi qu'après s'être humilié jusqu'à la mort et la mort de la croix, Jésus-Christ ressuscité rentre en vainqueur dans les splendeurs du ciel. C'est là un mystère, mais c'est là un fait, et ce fait est cru fermement, comme il est prêché fidèlement. Dans la passion du Sauveur, le soleil refusa sa lumière, les ténèbres
1. Rom. IX, 5.— 2. Id. X, 15.
s’épaissirent, le jour s'enfuit, la nuit déroula son obscur et horrible rideau sur toute la face du monde ; les astres pleurèrent ce cruel parricide, la lune joignit son deuil à celui du soleil, toute la nature resta consternée de la cruauté des Juifs. Dans ce combat de Jésus-Christ contre le démon, du faible contre le fort, de l'homme désarmé contre le fort armé, dans ce duel de David contre Goliath, la victoire est restée à Jésus-Christ contre son puissant et cruel adversaire; dépouillé de ses vêtements, le corps attaché à la croix, le Sauveur âgé seulement de trente-trois ans a triomphé du démon, non point par le glaive, mais par le rayonnement de sa croix. Il est descendu aux enfers, il a opprimé les enfers, il en a délivré ceux qu'il a voulu, et après sa résurrection il a instruit ses disciples. Lorsqu'il enseigne, il est la raison ; lorsqu'il juge, il est la loi; lorsqu'il délivre, il est la grâce; lorsqu'il souffre, il est l'agneau ; lorsqu'il est enseveli, il est homme; lorsqu'il ressuscite, il est Dieu. A nous aussi il a promis la résurrection et la récompense éternelle. A des hommes terrestres il donne les choses célestes, à des hommes mortels il donne l'immortalité, à des cadavres il donne des âmes vivantes, à des hommes fragiles il donne la résurrection, il donne la vie aux morts et le salut à ceux qu'il a régénérés. Mes frères, conservons cette foi, afin que nous méritions de vivre éternellement avec notre Dieu et notre Sauveur.
ANALYSE. — 1. Résumé de l'histoire de la Passion. — 2. Jésus-Christ saisi par les Juifs. — 3. Le Sauveur couronné d'épines et roi de dérision. — 4. Jésus-Christ couvert de crachats, meurtri et crucifié. — 5. Jésus-Christ aux enfers. — 5. Jésus-Christ ressuscitant.
1. Dans ce jour sacré, c'est pour moi, mes frères, une bien douce jouissance de vous entretenir de la passion du Sauveur et de sa résurrection. Rappelons brièvement les faits dans l'ordre où ils se sont passés, car la vérité ne demande qu'à être exposée. Nous savons (327)
tous parfaitement que Jésus-Christ a été vendu, que les Juifs l'ont acheté à celui qui devait le leur livrer, que le prix de la trahison a été rendu aux acheteurs sacriléges, que le corps du trattre Judas resta suspendu entre le ciel et la terre, que Jésus-Christ fut traduit devant le tribunal, que la femme de Pilate, avertie en songe, certifia à son époux de l'innocence de Celui qu'il avait à juger, que Pilate se lava les mains pour protester qu'il était innocent du sang de ce buste, que Barabbas, un insigne malfaiteur, fut mis en liberté, et que Jésus, après avoir été flagellé, fut conduit au Calvaire pour y mourir. O genre humain, que faites-vous? Et pourtant l'esprit se porte de préférence du côté où les Juifs se sont couverts d'une honteuse culpabilité.
2. Au moment où une troupe d'hommes méchants, armés de glaives et de bâtons, sortaient pendant la nuit pour aller s'emparer de Jésus, le Seigneur se présenta de lui-même à leur rencontre; car il connaissait leurs dispositions. Selon le texte de l'Evangile de saint Jean, le Sauveur se tenait debout au milieu d'eux, et pourtant ils ne laissent pas de dire : « Nous cherchons Jésus de Nazareth ». Ils cherchaient donc la lumière dans les ténèbres de la nuit, mais les ténèbres ne voyaient pas la lumière dans les ténèbres. Du moins, mes frères, écoutons ce que la Lumière de la lumière dit aux ténèbres « marchant dans l'ombre de la mort (1) : Qui cherchez-vous ? » Les ténèbres répondent à la lumière : Jésus « de Nazareth (2) ». Le Sauveur répondit : « C'est moi que vous cherchez. En entendant ces paroles, ils tombèrent à la renverse (3) ». Ils tombèrent tous dans les ténèbres, et ils devinrent comme un monceau de ténèbres. Mais parce que la Lumière luit dans les ténèbres, elle les releva, afin de leur montrer la patience de son humilité. De nouveau Jésus leur dit: a Qui cherchez-vous? ils répondirent : Jésus de Nazareth ; et Jésus leur dit : « Je suis celui que vous cherchez (4) ». O Juifs aveugles, vous avez entendu sa voix et vous êtes tombés; vous vous êtes relevés et vous ne l'avez pas reconnu. Quel est donc celui que vous cherchez et en présence duquel vous tombez? C'est ce Jésus de Nazareth que vous avez hâte de saisir pour le crucifier. D'où vient donc cet effroi qui vous a renversés? Quelle menace de sa part a pu vous
1. Isaïe, IX, 2.— 2. Jean, XVIII, 4, 5. — 3. Ibid. 5, 6. — 4. Ibid. 7, 8.
ébranler? L'avez-vous entendu vous menacer? Qu'avait-il donc de si terrible ? Il se contente de parler et vous tombez; que ferez-vous donc lorsqu'il viendra vous juger dans toute sa puissance? Où sont donc les glaives et les bâtons que vous avez apportés? Ces glaives et ces bâtons, n'êtes-vous pas tombés avec eux, et si le Seigneur ne vous avait pas permis de voies relever, vous seriez encore la face contre terre. Or, Jésus-Christ a voulu vous montrer que tout est possible à sa puissance infinie et que c'est librement qu'il s'est livré entre vos mains.
3. O limon, ô terre, ô cendre, est-ce donc là ce que vous rendez à votre Créateur? Pour vous avoir donné l'être, est-ce ainsi que vous lui témoignez votre reconnaissance ? O nation sacrilége, vous frappez de plus en plus le corps du Seigneur, et voles voulez qu'il soit tout meurtri avant d'arriver au Calvaire. Barbares, vous avez rassemblé tout une cohorte de bourreaux, et vous accourez ainsi au triste spectacle de la croix ; vous êtes là tous présents, afin qu'il soit mieux prouvé que tout le peuple participe à cet horrible sacrilége. Votre voeu sera exaucé, et celui qui a commis le crime en portera le châtiment. Feignant de désirer un roi, vous vous jouez de votre captif, et par dérision vous jetez sur ses épaules un lambeau de pourpre. Mais dans ce haillon de couleur rouge brille le sang de la Passion du Sauveur. Vous ceignez son front d'un diadème formé d'épines longues et acérées, afin de réaliser cette parole de l'Ecriture : « J'ai attendu que ma vigne portât des raisins, et elle n'a produit que des épines (1) ». En guise de sceptre consulaire, un roseau est placé dans sa main pour insulter de nouveau à sa dignité royal. Mais il était écrit : « Il ne brisera pas le roseau rompu et il n'éteindra pas le tison enflammé », c'est-à-dire leur cruauté, « jusqu'à ce qu'il achève sa victoire, et les nations espéreront en son nom (2) ».
4. Le visage du Sauveur fut couvert de honteux soufflets, son front sacré fut souillé d'infâmes crachats, comme l'avait annoncé le Prophète : « J'ai présenté mes joues aux soufflets, et je n'ai pas détourné ma face de la honte des crachats (3) » . La croix est ensuite chargée sur ses épaules, selon cette autre parole : « Lui-même a porté nos infirmités, et il a soutenu notre faiblesse (4) ». Après toutes
1. Isaïe, V, 4.— 2. Id. XLII, 3, 4. — 3. Id. L, 6. — 4. Id. LIII, 4.
328
ces ignominies, le Sauveur est suspendu sur la croix; ses mains et ses pieds sont percés de clous et fixés à la croix, selon cette parole du Prophète : « Percez de clous mes chans ( ?) par la crainte de vos justices (1) », Pour étancher sa soif on lui présente une éponge imbibée de fiel et de vinaigre, afin que cette prophétie soit accomplie: « Ils m'ont donné du fiel pour nourriture et ils m'ont abreuvé de vinaigre (2) ». Après tant d'outrages, le Sauveur lance vers Dieu ce cri solennel : « Héli, Héli, lama sabacthani, c'est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu , pourquoi m'avez-vous abandonné (3)? » Ecoutez, princes de la superstition judaïque, et fixez sur ces paroles divines l'attention de vos coeurs impies. Depuis que vous avez chassé Dieu de l'homme, votre crime demande vengeance sur la croix, votre chair commence à reconnaître le châtiment qu'elle a mérité en consommant son divorce avec Dieu. Mais. voici le moment où le Sauveur va rendre le dernier soupir; aussitôt : « Depuis la sixième heure les ténèbres se répandirent sur toute la terre jusqu'à la neuvième heure (4) ». Tous les éléments frémissent devant le crime qui s'accomplit, l'atmosphère s'obscurcit, le soleil retire sa lumière, pour ne pas être témoin de l'attentat des Juifs. Mais, en refusant de contempler leur crime, il ne rend que plus manifeste la honte dont ils resteront couverts à tout jamais.
5. Que dirai-je encore? Après avoir accompli son oeuvre sur la terre, Jésus-Christ dirige ses pas vers l'enfer en se faisant précéder d'une lumière éclatante. Les lois ordinaires sont changées ; la terre, pendant le jour, se trouve dans les ténèbres , tandis qu'à la nuit éternelle des enfers succède une clarté toute divine; avec le Seigneur la lumière passe de notre: monde extérieur au séjour intérieur des âmes. Pourtant nous ne pouvons en douter, Dieu n'a pas besoin de la lumière extérieure pour sonder les enfers; car : «Dieu est lumière, et les ténèbres ne sauraient l'atteindre (5) ». Voici donc que, dans l'enfer, se fait d'une manière éclatante l'application des mérites de Jésus-Christ. Les Juifs aveugles restent plongés dans de profondes et
1. Ps. CXVIII, 120. — 2. Id. LXVIII, 22. — 3. Matth. XXVII, 46. — 4. Ibid. 45. — 5. I Jean, I, 5.
coupables ténèbres, et les morts reçoivent en même temps l'indulgence et la lumière. Malheureux Juifs, considérez quels trop justes châtiments vous attendent. Pendant votre vie vous avez livré et trahi la lumière des vivants; quelles ténèbres ne seront donc pas votre partage après la mort?
Quoi qu'il en soit, Jésus-Christ rejeté par les Juifs est reçu dans les enfers ; cette étrange apparition et la lumière qui l'annonce jettent dans le trouble les portiers impies qui gardent l'entrée de ce séjour. Ceux qui précédaient le Seigneur furent tout à coup saisis de terreur; aucun d'eux ne se souvint de la fonction qu'il avait à accomplir. L'âme de Jésus-Christ était environnée d'une si vive lumière, que les gardiens ténébreux regardant du fond de leurs antres obscurs, se demandaient quel était Celui dont la présence les faisait fuir. Malgré la rapidité de leur fuite ils ne purent échapper à cette lumière redoutable qui les poursuivait; aussi , retournant en arrière, ils se jetaient avec précipitation et en désordre dans leurs retraites es plus profondes, refoulant devant eux les âmes des malheureux captifs détenus dans ces lieux et s'en faisant un abri pour mieux dissimuler leur crainte et leur présence. Qui n'admirerait ici la puissance de Jésus-Christ qui vient enchaîner les tyrans des enfers et rendre à la lumière de sa grâce libératrice les justes qui depuis des siècles attendaient leur délivrance? La présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ assure l'accomplissement de leurs désirs; toutes ces âmes justes reçoivent de lui l'indulgence et la liberté; et même, pour donner à sa résurrection des preuves plus éclatantes, à sa voix beaucoup de ces âmes reprennent leur dépouille mortelle et apparaissent dans les rues de Jérusalem.
6. Jésus-Christ est donc ressuscité aujourd'hui avec tout l'éclat du triomphe et de la victoire ; car, après avoir vaincu sur la terre l'antique serpent, séducteur du genre humain, il venait de l'enchaîner dans les enfers et de détruire sa puissance. Aussi, dans cette grande solennité de la résurrection, devons-nous, mes frères, tressaillir d'une joie toute spirituelle, afin que nous méritions. de vivre avec lui dans la vie éternelle.
329
ANALYSE. — 1. Le jour de l'Ascension comparé au jour de Noël. — 2. Le mystère de l'Ascension confirme la foi. — 3. Jésus-Christ montant au ciel n'abandonne pas les hommes, et mérite de nous les hommages les plus assidus.
1. Je me demande avec anxiété, mes frères, pourquoi cette grande solennité que nous célébrons n'attire pas un plus grand concours de fidèles, pourquoi ce jour de joie n'a pas le privilége de soulever des élans de joie parmi les chrétiens. Pourquoi ce jour n'est-il pas un jour de fête et de réunion comme le jour de Noël? Noël a donné à la terre Jésus-Christ notre Sauveur; l'Ascension le rend au ciel. A Noël le Seigneur a daigné se faire homme; le jour de l'Ascension il a manifesté sa divinité. Noël nous prêche la grâce dont l'humilité du Sauveur est la source intarissable, l'Ascension confirme la foi dans la divinité de sa personne adorable. Noël nous le présente sortant d'un sein virginal; l'Ascension nous le montre allant. s'asseoir sur le trône même de la divinité; le jour de Noël, il descend pour nous racheter; le jour de l'Ascension, il monte afin d'intercéder pour nous ; le jour de Noël, il est envoyé par son Père; le jour de l'Ascension, il est reçu par son Père; nous savons cependant que jamais il n'a été séparé de son Père, alors même qu'il était au milieu de nous; en visitant la terre il n'a pas quitté le ciel. Quelle grande solennité n'est donc pas pour nous, mes frères, ce jour où Jésus notre Rédempteur proclame si hautement sa divinité et ne remonte visiblement au ciel que pour mieux nous montrer qu'il est descendu sur la terre ; « personne n'est monté au ciel, que Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme (1) », dont le Prophète avait dit longtemps auparavant : «Il est sorti du plus haut des cieux, et il retourne au plus haut des cieux (2) ». Parce qu'en descendant sur la terre
1. Jean, III, 13. — 2. Ps. XVIII, 7.
il s'était caché aux yeux de tous, il veut que son Ascension n'en soit que plus manifeste ; dans son Incarnation, rien n'avait frappé les regards des hommes, mais dans son Ascension tout doit être visible et manifeste, afin d'affermir notre foi. Le Seigneur est rempli de pitié et de miséricorde quand il ne se propose que notre rédemption et notre salut; en venant nous sauver, son humanité seule nous apparaît; il embrasse les opprobres, les supplices, la croix, la sépulture et tous les symptômes extérieurs de l'infirmité humaine; aussi devientil un objet de scandale pour l'orgueilleuse incrédulité. Mais si le jour de Noël il n'a voulu pour notre salut que les abaissements et les humiliations, le jour de l'Ascension il veut faire éclater toutes les splendeurs de sa divinité, afin qu'après l'avoir cru un homme au milieu des hommes, nous le proclamions véritablement Dieu.
2. L'Ecriture nous dit que notre Dieu et Sauveur « se montra vivant après sa passion, donna des preuvesnombreuses de sa résurrection, et apparut pendant quarante jours à ses Apôtres, les entretenant du royaume de Dieu (1) ». Après avoir subi la croix et la mort, et avant de monter au ciel, Jésus-Christ apparut aux hommes sur la terre pendant ces quarante jours que, depuis Pâques jusqu'aujourd'hui, nous passons dans une sainte liberté, parce que c'est un tempsde joie et non pas , de tristesse, selon ces paroles du Sauveur « Est-ce que les fils de l'époux peuvent jeûner, tant que l'époux est avec eux (2) ? » Lorsque ces jours se furent écoulés, alors « à la vue de tous ses disciples il s'éleva vers le ciel, une
1. Act. I, 3. — 2. Matth. IX, 15.
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nuée le reçut et le déroba à leurs yeux (1) ». Que le Juif écoute cette parole, que le Gentil l'écoute et reste confondu. Ils ont pu le railler quand il était élevé sur la croix, qu'ils écoutent le récit de son ascension au ciel. Ils ont pu nous objecter les humiliations du Calvaire, qu'ils se rendent témoins des splendeurs de ce jour. Nous lisons ensuite : « Voici que deux hommes vêtus de blanc se tinrent debout et dirent: Hommes de la Galilée, pourquoi restez-vous ainsi regardantle ciel? Ce Jésus qui nous a quittés pour monter au ciel, descendra de nouveau de la même manière que vous l'avez vu s'élever vers le ciel (2) ». Ainsi donc, après avoir accompli sa mission sur la terre, Jésus-Christ venait de remonter au ciel lorsque des envoyés célestes viennent confirmer aux disciples ce qu'ils ont vu et leur prouver qu'ils ne sont les jouets d'aucune illusion, afin de les rendre capables d'attester par eux-mêmes non-seulement le fait de l'ascension du Sauveur, mais encore la promesse de son retour à la fin du monde. L'Evangile renferme les mêmes enseignements que le livre des Actes : « Et après les avoir bénis, Jésus les quitta, et il s'éleva vers le ciel; de leur côté, en adorant, ils rentrèrent à Jérusalem avec une grande joie (3) ». Parce que le Sauveur s'était humilié pour nous, pour nous aussi il déploie dans sa personne une splendeur toute divine. Notre humanité dont Jésus-Christ a daigné se revêtir fait aujourd'hui son entrée triomphante dans le ciel ; Jésus-Christ ne se contente pas d'avoir sauvé l'homme, il veut encore le glorifier. Il nous montre enfin que désormais le ciel nous est ouvert, puisque lui-même y occupe le trône qui lui appartient ; quel honneur reçoit ainsi le limon dont nous sommes formés, puisqu'il règne aujourd'hui dans le ciel ! Nous avons d'abord jeûné pendant quarante jours, mais pendant les quarante jours suivants notre corps a été dispensé de cette privation.
3. Les quarante jours de jeûne se sont terminés par la fête de Pâques ; les quarante jours depuis Pâques se ferment par la grande solennité de ce jour, dans lequel notre Sauveur
1. Act. I, 9. — 2. Ibid. II. — 3. Luc, XXIV, 5, 52.
nous ravit sa présence visible, mais toutefois sans cesser d'habiter avec nous. Pendant qu'il demeurait corporellement au milieu de nous, il n'était point séparé de son Père; de même, aujourd'hui qu'il est retourné à son Père, il n'est point séparé de nous. Au lieu de nous quitter comme des étrangers, il reste et demeure avec nous; car il a dit luimême : « Que votre coeur ne se trouble point et ne tremble pas (1) ». Et un peu plus loin : « Je m'en vais et je viens à vous (2) ». Jésus-Christ habite donc au milieu de nous. Il console ceux qui souffrent, il soulage ceux qui sont dans la souffrance, il apporte secours à ceux qui sont en danger, il est l'appui des malheureux, il est le soutien des affligés. Redisons-le encore Jésus-Christ est avec nous ; il est présent non-seulement à nos travaux, mais encore à nos paroles et à nos pensées. Il scrute et sonde notre caeur. Il voit ce qu'enfantent nos sens, notre main, notre langue. Combien notre vie doit être réglée, pieuse et chaste, puisque nous sommes toujours sous les yeux de Dieu ! Cette doctrine, mes frères, vous est parfaitement connue. Quand des serviteurs négligents se trouvent en présence de leurs maîtres charnels, ils craignent, ils tremblent, ils frémissent ; ils ne se laissent aller à aucune faute tant qu'ils ne sont pas assurés d'échapper à la surveillance. Pour vous, chrétiens, vous ne pouvez vous soustraire aux regards du Seigneur. Quelque part que vous alliez, vous y portez votre conscience. Le serviteur dont je viens de parler, s'il était jour et nuit en présence de son maître temporel, se laisserait-il aller à la désobéissance ? Votre Dieu est toujours avec vous, puisqu'il est partout; quelle docilité ne devraient donc pas vous inspirer la crainte et le respect de sa présence ? Dieu sera toujours là pour vous protéger dans sa miséricorde; il sera là aussi comme témoin et vengeur de chacune de nos fautes. A ce Dieu donc aussi bon que juste et aussi terrible que miséricordieux soient honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Jean, XIV, 1. — 2. Ibid. 28.
ANALYSE. — 1. L'Eglise doit se réjouir en ce jour. — 2. Les quarante jours depuis la résurrection jusqu'à l'Ascension forment le pendant des quarante jours de pénitence quadragésimale. — 3. Le fait de l'Ascension prouvé par le témoignage des disciples. —Les anges viennent confirmer ce même fait; parallèle entre la Nativité et l'Ascension. — 5. Jésus-Christ monte au ciel et en redescendra un jour.
1. Le récit des Actes des Apôtres suffirait seul à nous prouver l'Ascension et à nous dépeindre les détails de ce grand événement. Toutefois, mes frères, nous nous reprocherions de garder le silence ; car si l'Eglise a jamais le droit et le devoir de se réjouir, n'estce pas dans un jour où l'entrée du ciel lui est ouverte par le Sauveur ? Si donc il n'y a rien de superflu dans les saintes Ecritures, essayons selon notre pouvoir d'interpréter le texte sacré.
2. Et d'abord l'Ecriture nous apprend que, après sa résurrection, Jésus-Christ est resté pendant quarante jours avec ses Apôtres. Ce détail n'estpoint sans importance, car je trouve que ces quarante jours correspondent parfaitement aux quarante jours de la pénitence quadragésimale. Ceux donc qui ont supporté pour Dieu les privations de la sainte quarantaine, ont le droit de se réjouir de la présence du Seigneur pendant les quarante jours qui suivent la résurrection ; ceux enfin que la crainte avait humiliés, doivent se sentir relevés par les consolations que Dieu leur prodigue. Quelle joie pour ceux qui, après avoir souffert par amour pour Dieu, se sentent en possession d'une récompense ineffable qui n'est autre que Dieu lui-même ! D'après les choses présentes jugeons donc des choses futures, puisque tout ce que nous ferons pour l'honneur de Dieu nous assurera de plus en plus le bonheur de posséder Dieu.
3. La présence de ces nombreux témoins qui voient et entendent nous prouve que Jésus-Christ est réellement monté au ciel; ce qu'ils voient, nous le croyons de la foi la plus vive. En effet, ils voient afin que nous croyions; ils contemplent avec les yeux de leur corps, afin que nous discernions avec les yeux de notre âme. Et il ne s'agit point ici de quelques témoins rares et inconnus : ils sont nombreux et offrent toutes les garanties; leur nombre corrobore leur témoignage, et leur sainteté en confirme la vérité. Si, dans certaines causes, on s'en rapporte à deux ou trois témoins, quelle certitude ne doit pas résulter du témoignage d'une multitude entière et d'une multitude fidèle et sainte? N'étaient-ce pas des hommes vertueux et fidèles, ceux qui ont mérité de contempler le Seigneur montant au ciel? Ce qu'ils ont vu, croyons que nous le voyons avec eux. Comment le peuple chrétien hésiterait-il devant le témoignage d'une multitude de saints?
4. Ajoutons à cela l'apparition de deux anges descendus du ciel pour confirmer le miracle de l'Ascension devant ceux qui en étaient les témoins. Admirons la sagesse de l'Ecriture qui nous rappelle l'apparition de ces anges, afin que nous sachions que les esprits bienheureux formaient cortège à Jésus-Christ montant au ciel. Ce détail forme à mes yeux un nouveau trait de ressemblance entre la nativité du Sauveur et son entrée triomphante dans les cieux. L'ange Gabriel est envoyé pour annoncer l'Incarnation; et aujourd'hui les anges environnent Jésus-Christ montant au ciel. Alors une étoile fit connaître la naissance du Sauveur; aujourd'hui une nuée le reçoit pour le porter dans les cieux. Alors les anges chantaient sur la terre ; aujourd'hui ils rendent encore témoignage dans le monde. Alors les Mages (332) adoraient et offraient des présents; aujourd'hui les Apôtres poursuivent de leurs regards Jésus-Christ montant au ciel. Très-nombreux furent les témoignages qui vinrent confirmer la naissance du Sauveur; ils furent aussi nombreux à son Ascension, pour confirmer la foi du genre humain. C'est ainsi que, après avoir considéré Jésus-Christ naissant dans la chair, tous les hommes peuvent le contempler montant au ciel.
5. Jésus-Christ est donc retourné au ciel, d'où il était descendu. Il y est retourné, mais en promettant de revenir un jour sur la terre. N'avons-nous pas entendu les anges s'écrier
« Hommes de Galilée, pourquoi demeurez-vous ainsi, etc.? » Si donc, mes frères, nous croyons que Jésus-Christ reviendra, nous devons l'attendre, de peur que nous ne soyons pris au dépourvu par son retour, comme parmi nous des serviteurs en défaut se laissent surprendre par leurs maîtres irrités ; les choses présentes ne sont, en effet, que l'image des choses futures.
6. Si donc nous ne voulons pas profiter des châtiments qui pèsent sur nous actuellement, craignons pour l'avenir la sévérité des châtiments célestes. L'Apôtre nous dit : « Le Seigneur viendra comme un voleur pendant la nuit (1) ». Vous voyez, mes frères, qu'une sécurité trop grande peut être suivie de supplices inouïs. Ainsi donc tout ce que nous ne voulons pas supporter, craignons de nous voir condamnés à le souffrir. De cette manière, en craignant d'endurer le châtiment, nous nous épargnerons ce châtiment; témoin de notre sincère conversion, notre Dieu rempli de bonté et de miséricorde nous pardonnera nos fautes présentes et nous accordera lesbiens futurs. C'est ainsi que le pardon luimême devient, par le renouvellement de notre vie, le principe même de notre espérance des biens futurs; en nous pardonnant nos péchés, Dieu nous permet et nous oblige d'espérer le bonheur éternel.
1. I Thess. V, 2.
ANALYSE. — 1. Les béatitudes apportées par Jésus-Christ sur la terre. — 2. Elle sont promises à la vertu et non pas au vice. — 3. persévérance finale. — 4. Elle seule nous obtient la couronne.
1. Notre-Seigneur Jésus-Christ, par la vertu du Père, a « déroulé le ciel comme une tente (1) »; il a établi la terre sur les eaux et créé l'homme de ses propres mains à son image et à sa ressemblance. Trompé par le démon, l'homme se précipita de lui-même dans la mort, et déjà depuis bien des siècles il en subissait le. joug, lorsque le Sauveur daigna venir sur la terre, afin de jeter dans l'homme terrestre le germe de l'immortalité bienheureuse. Après avoir détruit l'empire du démon et voulant nous porter à l'accomplissement fidèle des préceptes divins, Jésus-Christ fit briller à nos yeux la promesse des
1. Ps. CXIII, 2.
biens futurs et confirma les pénitents dans l'espérance des biens éternels. Il appelle bienheureux, non pas les riches, mais ceux qui volontairement se seront rendus pauvres pour obtenir le royaume des cieux. Il promet le paradis à ceux qui sont doux; une heureuse consolation à ceux qui pleurent leurs péchés; le rassasiement éternel à ceux qui ont faim et soif de la justice; la miséricorde à ceux qui sont miséricordieux; la vision béatifique à ceux qui ont le coeur pur. A ceux qui sont pacifiques non pas seulement des lèvres, mais encore du coeur, il promet qu'ils seront les heureux enfants de Dieu ; quant à ceux qui souffrent persécution poursa gloire, (333) il leur promet non-seulement la béatitude, mais la possession infinie du royaume des cieux.
2. De ces grandes béatitudes que le Sauveur nous promet, nous pouvons dire : « Celui qui peut les comprendre, qu'il comprenne (1) » ; et s'il n'est pas opprimé sous le joug de sa terrestre infidélité, qu'il tourne ses désirs vers le ciel. En effet, « le royaume des cieux souffre violence, et il n'y a que ceux qui se font violence qui puissent le conquérir (2) », c’est-à-dire ceux qui cherchent les biens éternels et non pas les biens temporels. Celui qui se sent porté à l'avarice sur la terre, qu'il tire le bien de son avarice et qu'il devienne avare des biens du ciel. Quelqu'un me dira peut-être : Comment puis-je porter jusque-là mes espérances, « de recevoir le centuple au ciel, puisque celui qui sème peu récoltera peu (3)? » Que celui qui aimait la luxure, aime désormais la chasteté; que celui qui était adonné à l'ivresse, observe les règles de la sobriété ; que celui qui s'était rendu l'esclave de l'orgueil et de la méchanceté, devienne l'enfant de l'humilité et de la piété. Telle est la pensée formulée par le Sauveur : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous (4) ; les ennemis de l'homme se trouvent dans sa propre maison (5) ». Comment cela? Ecoutez l'Apôtre: « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez; mais si par l'esprit vous mortifiez les oeuvres de la chair, vous vivrez (6) »; car « l'arbre bon porte de bons fruits, de telle sorte qu'on connaît l'arbre à son fruit (7) » . Si donc nous sommes des arbres bons, c’est-à-dire des hommes justes, pieux, fidèles et miséricordieux, faisons des fruits de justice et de sainteté ; car si nous sommes des arbres mauvais , c'est-à-dire des hommes impies, fourbes, cupides et pécheurs, nous serons coupés et arrachés, c'est-à-dire qu'au jour du jugement nous serons frappés du glaive à deux tranchants et jetés dans les flammes éternelles.
3. Là se fera la séparation du bien et du mal, selon cette parole que nous venons d'entendre : « Quiconque écoute mes paroles et les accomplit sera assimilé à l'homme sage qui a construit sa maison sur la roche ; la pluie tombera, les flots se précipiteront, les
1. Matth, XIX, 12.— 2. Id. XI, 12. — 3. Id. XIX 29 ; II Cor. IX, 6. — 4. Luc, XVII, 21. — 5. Matth. X, 36. — 6. Rom. VIII, 13. — 7. Matth. VII, 19, 20.
vents déctlainés souffleront avec violence contre cette maison ; mais elle ne s'écroulera pas, parce qu'elle a été fondée sur la pierre (1) » . Notre Dieu, voulant assurer notre persévérance jusqu'à la fin et nous procurer le salut, non point par l'oisiveté, mais par le travail, termine l'énumération des béatitudes et de ses innombrables préceptes par cette conclusion : « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, sera sauvé (2)». Cette demeure qu'il nous présente établie sur la pierre et résistant à toutes les puissances contraires, qu'est-elle autre chose que notre foi solidement fondée en Jésus-Christ, bravant toutes les tentations du démon, combattant avec les armes spirituelles, triomphant de son ennemi et méritant la couronne éternelle? Cette demeure figure donc tout ensemble et notre foi et la sainte Eglise, fondée sur le nom de Jésus-Christ, selon cette parole du Sauveur à saint Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (3) » . Les torrents qui menacent de l'engloutir, ce sont les royaumes des Gentils qui, pour détruire l'Eglise, déchaînent contre elle de violentes persécutions auxquelles viennent prendre part les pluies abondantes figurant tous les peuples idolâtres, et les vents furieux, symboles des esprits infernaux. Mais rien de tout cela ne peut ébranler l'Eglise, parce qu'elle est fondée sur la pierre. La tempête se brise et se détruit par sa propre violence, mais la maison demeure inébranlable.
Ainsi donc, mea frères, profitons du temps qui nous est donné pour bâtir, fondons notre foi en Jésus-Christ et entassons en nous les mérites des bonnes oeuvres, afin que, à l'arrivée de la tempête ou de l'ennemi, la maison reste debout et brise les efforts de ses adversaires. Et maintenant l'ennemi est avec vous; il se tient caché dans votre coeur, selon cette parole de l'Apôtre : « Le démon, votre ennemi, comme un lion rugissant, tourne autour de vous, cherchant à vous dévorer (4) ». Tantôt il nous séduit par ses caresses, afin de tromper notre foi; tantôt il nous éprouve par des afflictions, afin d'ébranler notre courage; tantôt il nous obsède de pensées mauvaises, afin de nous détourner du droit chemin. Voilà pourquoi , mes frères , celui d'entre
1. Matth. VII, 24, 2. — 2. Id. X, 22. — 3. Id. XVI, 16. — 4. I Pierre, V, 8.
334
nous qui, dans la prospérité a bâti sagement et solidement, se montrera, dans l'adversité, non-seulement courageux et fort, mais encore admirable et digne d'éloges; car « après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de la vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment (1)». Quant à ceux qui bâtissent sur le sable, ce sont ou bien ceux dont la foi est douteuse et hésitante, ou bien les hérétiques, ou bien les faux chrétiens, ou bien ceux qui ne persévèrent pas dans le parti de la continence ou de la chasteté; peu importe d'ailleurs que ces crimes soient connus de Dieu
1. Isa. I, 12.
seul ou des hommes. Ceux qui en son là participent à la mobilité du sable; aussi, pour peu que la tempête se lève, ils sont renversés de fond en comble ; car ils ne peuvent se tenir debout et « leur âme n'est plus qu'une grande ruine (1) ». Veillons donc, mes bien-aimés, agissons et travaillons, afin que nous triomphions de l'adversité et méritions la récompense éternelle, par Jésus-Christ qui vit et règne avec le Père, dans l'unité du Saint-Esprit, pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Matth. VII, 27.
ANALYSE. — 1. Les joies de cette fête. — 2. La grâce du Saint-Esprit produit dans les disciples une sainte ivresse. — 3. Les Apôtres comparés aux trois enfants dans la fournaise.
1. Heureux jour, mes frères bien-aimés; jour aimable et ravissant, dans lequel le Seigneur accomplit ses promesses à l'égard de ses disciples. Je vous en conjure, réunissez-vous dans une fervente prière, afin de m'obtenir la grâce de parler dignement de ces profonds mystères, et pardonnez-moi si je reste inférieur à la mission que j'entreprends.
2. La solennité de Pâques est arrivée à son terme sans rien perdre de son éclat, et nous a préparés aux splendeurs de ce jour. Pâques a été le commencement de la grâce, la Pentecôte en est le couronnement. Or, les Apôtres étaient réunis dans le cénacle, attendant la venue du Saint-Esprit, et voici que soudain il se fait un grand bruit dans le ciel, et bientôt les disciples se voient calomniés par les Juifs. En effet, comme ces disciples se répandaient en abondantes paroles, on les crut pris de vin, quoique l'heure même où ils parlaient prouvât qu'ils étaient à jeun. Du reste, ce n'est pas sans un secret dessein de la Providence que cette accusation leur fut lancée; car Jésus-Christ s'est dit lui-même la vigne véritable « Je suis la vigne », dit-il, « et mon Père est le vigneron (1) ». O vin sobre d'ivresse et produisant l'enivrement de la foi ! O vin cueilli sur une vigne auguste et tiré d'une grappe divine ! Magnifique comparaison comme la grappe est portée par le cep, Jésus-Christ était porté par la croix. Or, les disciples étaient remplis du Saint-Esprit, car le Saint-Esprit, qui avait couvert de son ombre la Vierge Marie, sans porter atteinte à sa pureté, venait de descendre sur les Apôtres en forme de langues de feu, sans brûler leurs cheveux.
3. Le prodige que le Seigneur avait autrefois accompli en faveur des trois enfants dans la fournaise, Jésus-Christ le renouvelle en faveur de ses douze Apôtres. Ces
1. Jean, XV, 16.
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trois enfants ont pu être jetés dans une fournaise ardente ; pour entrer dans le feu ils étaient enchaînés; mais bientôt ils purent se promener en toute liberté dans les flammes. Ils convertirent à la foi un roi barbare; de même le miracle accompli en faveur des Apôtres détermina trois mille personnes à embrasser la foi de Jésus-Christ. Je ne vous tairai pas, mes frères, les pensées qui assiègent mon esprit dans les joies de cette solennité. Selon la tradition que nous avons reçue de nos ancêtres , la flamme sortant de la fournaise s'élevait à quarante-neuf coudées; or, c'est ce nombre quarante-neuf qui devait être consacré dans le mystère des sept semaines. Car sept multiplié par sept donne le chiffre de quarante-neuf. Mais où est le premier jour? Cherchons-le, afin de compléter le nombre cinquante. Ce jour était dans la fournaise de feu avec les trois enfants; c'est lui qui inspirait leur chant, versait sur eux une rosée rafraîchissante et ôtait aux flammes leur ardeur. A la vue de ce prodige dont ils étaient témoins, les ministres disent au roi : O roi, venez et voyez. La fournaise est tout embrasée de soufre et de bitume; les flammes s'élancent furieuses, et les corps n'en subissent aucune atteinte ; quelque chose est donc venu s'ajouter au nombre précédent. A cette nouvelle le roi accourt plein de joie et d'allégresse, et avant qu'il arrivât à la fournaise, une grande lumière brillait dans son coeur. Il dit à ses amis : « N'avons-nous pas jeté dans la fournaise trois hommes chargés de chaînes? Ses amis lui répondirent : « C'est bien la vérité (1) ». Et le roi, plein de foi, leur dit Mais voici que je vois ce que vous ne voyez pas. Je ne sais quelle ardeur me saisit et inonde mon âme d'une lumière intérieure. Vous pouvez être mes amis, mais vous ne pouvez entrer dans mon coeur. Oui, je vois ce que vous ne voyez pas ; je vois une chose admirable, étonnante. Cette fournaise, destinée à dévorer les hommes dans les flammes, a appris à engendrer des anges. Que votre amitié cesse, parce que la foi est devenue l'amie de mon âme. Je ne veux plus que vous soyez mes amis; je n'ai plus confiance en vos paroles; je vois Dieu de mes yeux; mes yeux sont remplis d'une vision magnifique, parce que le quatrième personnage que j'aperçois est semblable au Fils de Dieu. O mes amis, vous savez comme moi que nous avons jeté trois hommes dans la fournaise; comment donc puis-je en voir quatre se promener dans les flammes? Quel est ce mystère? Un feu divin est entré en moi; je repousse votre amitié et je possède la foi. Mes frères, conservons cette foi dans nos coeurs, afin que nous y conservions le SaintEsprit comme les Apôtres.
1. Dan. III, 19.
ANALYSE. — 1. Comparaison entre les Apôtres et les enfants dans la fournaise. — 2. Le don des langues dans les Apôtres; leur gloire. — 3. Rapprochement entre le Sinaï et le Cénacle. — 4. Conclusion.
1. Frères bien-aimés, il n'y a que peu de temps nous avons célébré solennellement le quarantième jour, jour de joie pour l'univers tout entier. Depuis lors les révolutions du globe nous ont donné dix jours, le mystère figuratif s'est accompli, nous nous sommes (336) rapprochés du ciel et du Saint-Esprit, et voici que pour la sanctification de l'Orient, dé l'Occident, du Nord et du Midi, le Saint-Esprit descend le cinquantième jour et fait rayonner sa sainteté sous la forme de langues de feu. Mais ce feu purifie plutôt qu'il ne brûle, et il produit encore le rafraîchissement de la sanctification, comme autrefois dans la fournaise il changea les flammes en bienfaisante rosée. Comment le feu ne deviendrait-il docile et doux sous l'action du Saint-Esprit, puisque la fournaise ardente est devenue un séjour de délices? Aimons à contempler les lèvres des Apôtres; aimons à entendre le cantique des enfants; et sur les Apôtres et sur les enfants nous retrouverons les langues de feu. C'est l'Esprit-Saint qui a sanctifié vos Pères; c'est lui qui a donné à de pauvres pêcheurs le pouvoir de nous faire entendre un langage céleste. Quel étonnement ne dut-on pas éprouver quand on entendit ces enfants dans la fournaise, s'écriant au milieu des flammes : « Vous êtes béni, Seigneur, Dieu de nos Pères (1) » Les Chaldéens furent saisis d'effroi et ne purent s'expliquer cet étrange spectacle. Comment contempler sans frémir ces enfants tout éclatants de lumière, se jouant en liberté dans cet océan de feu et célébrant le Seigneur dans leurs cantiques nouveaux? De même, au jour de la Pentecôte, que ne durent pas éprouver les Juifs réunis de tous les pays du monde, en entendant les Apôtres leur parler à tous leur propre langue ? C'est ainsi que le Saint-Esprit réunissait dans une admirable unité toutes les nations de l'univers. Toutes les langues venaient ainsi se confondre dans le langage des Apôtres devenus miraculeusement les interprètes de tous les peuples.
2. Appelés à prêcher-le royaume des cieux à toutes les nations, les Apôtres devaient consacrer dans leur :personne la langue de tous les peuples. Ils ne parlaient qu'une seule langue, et cette langue était comprise de tous, semblable à la marine qui n'était que d'une seule espèce et avait la propriété de satisfaire à tous les goûts. Ce prodige était opéré par l'Esprit-Saint qui sait se révéler dans l'unité de toutes les nations. En effet, de même que l'Esprit-Saint, Dieu unique avec le Père et le Fils, daigne multiplier ses dons sans les différencier essentiellement; de même les Apôtres
1. Dan. III, 26.
ne parlaient qu'une seule langue, et cependant tous les auditeurs de nations diverses y reconnaissaient leur, propre langage. . La vue et l'ouïe y trouvaient une douce satisfaction, car devant une compréhension parfaite la discussion n'est plus possible; aussi ces pauvres pêcheurs de Galilée ;paraissaient-ils porter sur leur front et sur leurs lèvres un diadème royal. Car il est Roi, celui qui est descendu du ciel; voilà pourquoi il siège sur les lèvres des Apôtres comme sur son trône, après avoir établi en eux son empire et sa domination. C'est là ce qu'a su parfaitement le Saint-Esprit, qui toujours est Dieu dans les pères et dans les enfants , dans les Prophètes et dans les pécheurs; il aime toujours à reposer sur les hauteurs.
3. Il trouva les Apôtres dans la partie supérieure du cénacle et écrivit la loi dans leur esprit, comme il l'avait gravée sur les tables, au sommet du Sinaï. C'était alors sur des tables de pierre, à cause de la dureté de coeur des Juifs; mais aujourd'hui c'est dans l'esprit des Apôtres, parce que nous ne sommes plus sous la loi de crainte, mais sous la loi d'amour. Sur le mont Sinaï, la loi fut donnée au milieu des éclairs et du tonnerre; dans le cénacle, si ce sont des langues de feu, c'est un feu qui rafraîchit. Au pied du Sinaï, la foule effrayée prenait la fuite pour ne pas entendre la voix terrible du Seigneur; à Jérusalem, lés nations réunies de toutes les parties de l'univers, loin de prendre la fuite, se massent pour entendre le Saint-Esprit parlant par ses ministres.
4. Vous avez entendu nommer les Parthes, les Mèdes, les Indiens, les Perses, les Crétois, les Arabes et autres peuples désignés dans le livre des Actes des Apôtres. Le monde tout entier y était représenté ; le quarantième jour, celui de l'ascension du Seigneur, les avait rassemblés à Jérusalem ; parce que le nombre des dix préceptes renferme pour l'univers toute l'autorité des saintes Ecritures. Quatre fois dix font quarante; reste une autre dizaine qui est celle de la vie éternelle, où les pêcheurs recevront la récompense dont le gage leur a été donné par le Saint-Esprit: Toutes les promesses ont reçu leur accomplissement authentique. Le sacrement de la cinquième dizaine s'est pleinement réalisé; la grâce des cinquante jours rayonne dans toute son expansion, la joie possède toute sa (337) perfection. Les fêtes de Pâques sont terminées, l'alléluia est rentré dans le silence; mais pourtant ce n'est plus la tristesse, car nous avons reçu ce précieux gage du Saint-Esprit, et par lui nous possédons chaque jour l'heureux avantage de vivre avec Jésus-Christ et par Jésus-Christ, de nous préparer dans l'innocence à la célébration de nouvelles fêtes pascales.
ANALYSE. — 1.Introduction à l'histoire de Joseph. — 2. Joseph est vendu comme esclave pour être conduit en Egypte. — 3. Il est exposé à la séduction. — 4. Il repousse victorieusement la tentation. — 5. Il subit l'épreuve de la calomnie et se prépare ainsi à sa gloire future.
1. Il nous est doux, mes frères, de décrire cet admirable combat, dans lequel Joseph est resté vainqueur d'une infâme passion. Il nous est doux de révéler ces luttes mystérieuses, parce que la vigilance déployée par les martyrs a rendu leur victoire éclatante. Nous ne devons pas cacher comment les ruses de l'ennemi ont pu être déjouées, car de semblables manifestations augmentent le courage des partisans de la chasteté. De telles luttes donnent de la hardiesse aux combattants : voilà pourquoi nous devons en rendre témoins les âmes chastes et pudiques, car en leur montrant Joseph couronné pour sa chasteté et l'Égyptienne vaincue dans ses séductions, nous ne ferons que mieux ressortir la confusion profonde dont le démon reste couvert aux yeux de tous les hommes.
2. Le bienheureux Joseph était d'une noble origine, brillant de jeunesse, d'une beauté magnifique et d'une chasteté plus ravissante encore. Poussés par une coupable jalousie plutôt que par l'amour de richesses dont ils ignoraient le prix, ses frères le vendirent à des Ismaélites, qui devaient le conduire comme un vil esclave en Egypte. A peine arrivé dans ce pays, il est de nouveau mis en vente; une seconde fois il est enlevé, vendu, acheté; mais, en réalité, ce qui l'attend, ce n'est pas la servitude, mais la plus haute destinée. En effet, ce n'est point l'empire de l'homme qu'il subit, mais celui de Dieu qui veut glorifier en lui la chasteté et qui ne permet que son serviteur soit vendu une seconde fois que pour mieux prouver que sa liberté reste entière et complète. Celui qui est vendu comme esclave est constitué maître souverain. Toutefois sa puissance même reste cachée; humble enfant, il croissait, servait fidèlement ses maîtres, brillait par la dignité de ses moeurs, portait la pureté dans son âme, cachait la noblesse de sa naissance et montrait dans sa conduite une sainte indépendance. O vente honteuse et sublime acquisition ! Il est esclave et libre; esclave par la jalousie de ses frères et libre pour la justice; esclave pour ne pas détruire la charité, libre pour venger la chasteté ! Il sert fidèlement et il combat courageusement. Il est resté fidèle et a mérité de parvenir au comble de la gloire. Il règne en maître, parce qu'en résistant aux ténébreuses séductions d'une femme criminelle, il a conservé sans tache la fidélité à son maître.
3. Ainsi donc, le chaste Joseph est vendu, livré à une famille égyptienne et destiné à servir fidèlement le roi Pharaon. Il est estimé par son maître et aimé par sa maîtresse. (338) L'estime dont son maître l'entoure est sincère, parce qu'elle est fondée sur la fidélité de son esclave; au contraire, c'est la passion qui inspire la maîtresse. Le maître trouvait son bonheur dans les preuves de fidélité que lui donnait son serviteur, tandis que les charmes corporels de ce même serviteur faisaient le tourment de la maîtresse. Or, cette beauté du jeune homme ne faisait que s'accroître avec le temps, et plus elle croissait, plus s'enflammait la passion de l'Egyptienne. Bientôt elle se trouve impuissante à éteindre ces flammes qui la dévorent et qui trouvent dans la beauté du jeune homme un aliment de plus en plus abondant; inspirée d'ailleurs par le démon, elle rêve au moyen de surprendre l'innocence dans l'isolement et le silence. Et d'abord elle se revêt de ses plus beaux atours, croyant bien que par là elle ébranlerait facilement ce jeune homme. Elle jette sur ses vêtements des parfums précieux et se couvre d'aromates perfides, afin que l'objet de sa convoitise,fût-il de fer, se trouvât enivré par l'odeur des parfums avant même d'avoir subi le charme des yeux. Contemplons, mes frères, l'énergie de cet athlète, sa lutte héroïque et sa glorieuse victoire. Il avait d'abord pour ennemi sa propre jeunesse et la concupiscence déposée dans notre chair; au dehors, il était attaqué par une femme qui lui promettait tous lesbiens, afin de trouver accès près de lui et de satisfaire sa honteuse passion. Ainsi munie de tous ces moyens de séduction, et pour mieux s'assurer la victoire, elle se rend elle-même dans la chambre de Joseph, ferme la porte et le surprend ainsi dans la solitude la plus complète. Elle est en proie à la volupté la plus furieuse, un long combat s'engage et jette dans une anxieuse attente les anges du ciel et les démons de l'enfer ; ceuxci prenant parti pour le vice, ceux-là pour la vertu, et tous impatients devoir de quel côté restera la victoire. Les anges affermissaient le courage de Joseph, les démons provoquaient l'Egyptienne; les anges protégeaient le jeune homme, les démons irritaient les flammes de l'impudique. Plus les démons alimentaient le feu perfide dans l'âme de l'Egyptienne, plus le Christ fournissait des armes à son généreux athlète. D'ailleurs, toutes les séductions réunies devaient rester impuissantes: la vertu de Joseph était fondée sur la pierre; une telle base la rendait inébranlable. Toutefois, se trouvant face à face avec le jeune homme et dans l'isolement le plus complet, cette femme impudique essaye de l'émouvoir par ses paroles, employant tour à tour les plus terribles menaces et les plus séduisantes caresses. Je suis votre maîtresse, lui disait-elle, et par une grande somme d'argent je vous ai acheté comme esclave; si vous rejetez mes désirs, vous n'avez plus à attendre que les chaînes, la prison et un horrible trépas; mais si vous consentez, vous serez comblé des plus grands honneurs, et tout ce que je possède est à vous. Peut-être craignez-vous les domestiques, ou mon époux; rassurez-vous, ne craignez rien; personne ne nous voit, personne ne saura. Mon mari ne sait pas ce qui se passe dans mon coeur. Il ignorera tout; seulement ne tardez pas à satisfaire mes désirs, et cette satisfaction restera pour jamais et pour tous un secret. Ne résistez plus et rendez-moi heureuse Comblet mes voeux, et désormais tout vous appartient.
4. Joseph répondit: O malheureuse femme, serpent cruel, véritable vipère, pourquoi tenter de me séduire par vos flatteries et d'arracher de mon âme la foi qui la possède? Que dites-vous ? Que désirez-vous ? A quoi m'exhortez-vous? Pourquoi vous fatiguer à de semblables séductions ? Vous portez le nom de reine, et vous pouvez vous complaire à vous unir à un esclave? Si c'est un esclave que vous avez acheté, faites-lui sentir votre -domination; si vous le couvrez de votre affection, traitez-le comme s'il était votre fils; honorez-le d'un amour chaste et pudique, et, du vivant de votre époux, ne vous précipitez pas dans le crime. Il est vrai, je n'ai jamais été esclave, car je suis d'une noble famille, le descendant d'Abraham et d'Isaac, qui parlaient avec Dieu dans la plus grande intimité. J'ai pour père Jacob, qui a lutté avec l'ange du Seigneur. Si j'ai été vendu, c'est par la jalousie de mes frères; mes frères m'ont dépouillé de tout, mais il me reste l'invincible liberté de l'âme; extérieurement je ne suis plus qu'un esclave, mais dans mon coeur je suis et resterai libre. Vous m'avez acheté, et j'avoue sans hésiter que je vous appartiens; j'obéis à vos ordres, j'accomplis ce que vous me commandez; mais ce que vous désirez de moi en ce moment, je m'y refuse. Prescrivez-moi les obligations les plus dures, et je les accomplirai. Usez de votre puissance, le (339) secours divin ne me fera pas défaut. Exercez votre pouvoir, soyez même cruelle à mon égard; car vous ne souillerez pas ma chasteté. C'est sans motif que vous combattez avec moi; je ne dors pas avec vous, parce que Dieu veille avec moi; cessez, ô femme, cessez vos séductions; vous m'alléguez que votre époux est absent, qu'il ne connaîtra pas votre crime ; oubliez-vous donc que Dieu est partout? La porte est fermée sur nous, mais sachez que tout est connu de Dieu. Partout ses regards atteignent les bons et les méchants. Il voit tout, il discerne tout, il sonde tous les désirs; son empire est universel, et en sa présence vous oseriez commettre l'adultère? Femme, gardez le silence, souvenez-vous de votre époux et craignez votre Dieu. Supposez que tous les yeux sont fixés sur vous, et ne provoquez pas l'innocence au crime. Craignez le jugement de Dieu; sachez que vous êtes en présence des anges du Seigneur. Vous ne pouvez souiller la pureté de mon corps cessez donc vos attaques, rougissez de vos séductions, craignez les hommes absents ou tremblez devant les anges. Supposé que je cède et que je consente à vos désirs; comment seriez-vous encore ma maîtresse; et, devenue adultère, quel empire auriez-vous sur moi? Comment pourriez-vous encore soutenir les regards de votre époux, quand vous lui préparez des embûches; oseriez-vous encore lui donner le baiser ordinaire de l'amitié, quand vous pensez à l'immoler; comment lui parleriez-vous encore, quand vous tentez de souiller sa couche? Imitez, ô femme, imitez la tourterelle, chaste, pudique et modèle de fidélité conjugale. Dès qu'elle est unie, elle ne cherche plus à se séparer; la mort même de son conjoint n'est pas pour elle un motif de courir à d'autres affections. Des oiseaux peuvent rester fidèles et braver l'isolement que leur a fait la mort, et vous, femme malheureuse, vous oseriez souiller le lit nuptial? Prenez modèle sur les oiseaux et restez fidèle à votre époux. Impudique, imitez la chasteté de la tourterelle, rejetez la pensée même du crime; car toutes vos flatteries ne pourront séduire ma jeunesse. Ainsi parlait Joseph, et ce noble langage ne faisait qu'enflammer davantage la passion de l'Egyptienne; ses regards pleins d'un feu impur se fixaient sur le jeune homme et, s'apercevant qu'ils le laissaient froid et impassible, sa passion devint de plus en plus furieuse. Trouvant ses paroles impuissantes, elle porte les mains sur Joseph. Mais l'athlète du Christ, ne sachant plus comment échapper à cette femme impudique, lui abandonne le vêtement dont il était couvert, et ainsi découvert se précipite hors de la chambre et y laisse cette malheureuse désespérée de ses vains efforts.
5. L'Egyptienne coupable se trouva seule tenant dans ses mains le vêtement qui devait lui servir d'instrument. à un faux témoignage; sa honte était à son comble, elle avait tous les remords du crime sans en avoir goûté les douceurs. Joseph s'était enfui abandonnant son vêtement. Les anges sont dans la joie, les archanges tressaillent d'allégresse, toute l'armée céleste est dans l'exultation, tandis que les démons rugissent de leur défaite. Les anges au ciel chantent leur reconnaissance, et sur la terre les démons dévorent leur tristesse. L'Egyptienne, se voyant vaincue de tous côtés, se tourna vers son mari et porta devant lui une honteuse accusation contre le jeune homme qu'elle n'avait pu séduire. Elle accuse Joseph du crime dont elle seule était coupable. Elle lui reproche ce qu'elle-même voulait faire, et le fait condamner sans être entendu, parce qu'elle n'a pu satisfaire la passion qui la dévorait. Le mari, croyant à la fausse déposition de sa femme, se laisse facilement aller à la fureur. Il menace, il éclate en invectives, il s'emporte de colère et ordonne de jeter Joseph dans les fers. Joseph est dans la prison, chargé de chaînes en récompense de sa belle victoire, et en attendant qu'il y reçoive le don d'interpréter les songes. Il entre joyeux, chaste et pur, et parfaitement assuré de l'intégrité de sa vertu. Toutefois sa justification se fait longtemps attendre, et peut-être aurait-il été oublié dans les fers, si le Seigneur n'avait envoyé au roi Pharaon un songe dont l'explication devait rendre à Joseph sa liberté. L'interprétation qu'il donne de ce songe est acceptée sans hésitation. Il révèle l'avenir, il annonce des événements futurs; tout est par lui dévoilé, et à l'époque de la famine, Pharaon établit Joseph l'administrateur suprême de toute l'Egypte. Joseph doit à sa chasteté sa délivrance, son exaltation, sa puissance sans borne; cette vertu devint pour lui le principe de son élévation, de son bonheur, de sa justice sur la terre et de la félicité dont il est couronné dans les cieux.
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ANALYSE. — 1. Le publicain Zachée est appelé à donner l'hospitalité à Jésus-Christ. — 2. Il rend le bien usurpé et donne du sien propre. — 3. Il devient enfant d'Abraham. — 4. Exhortation à l'imiter dans son repentir.
1. « Jésus étant entré à Jéricho parcourait « cette ville, et voici qu'un homme appelé «Zachée etc. (1) » Nous venons d'entendre dans l'Evangile l'histoire de Zachée, dans laquelle nous admirons l'excellence de ses dispositions et la libéralité sans borne de NotreSeigneur Jésus-Christ. Zachée monte sur un arbre afin de suppléer à la petitesse de sa taille qui ne lui aurait pas permis d'apercevoir le Sauveur; il désire contempler les traits de Celui qu'il aimait déjà dans son coeur; il veut voir de ses yeux Celui qu'il n'avait vu que par la pensée. Il se tenait debout sur l'arbre, mais quelque chose lui disait déjà que Jésus-Christ s'offrirait comme victime sur l'arbre de la croix. Zachée vit le Seigneur qui passait, mais il fut encore mieux regardé par le Sauveur lui-même, qui ne craignit pas de lui offrir ce qu'il n'osait pas demander. La majesté divine l'aperçut et lui dit : « Zachée, descendez promptement, parce qu'il me faut demeurer aujourd'hui chez vous (2) ». Déjà en possession du coeur de Zachée, le Seigneur veut encore aller prendre possession de sa demeure. Il y vient, trouve Zachée préparant un festin spirituel, admire sa foi et se dispose à la proposer comme modèle à tous les assistants. Zachée reçut le Sauveur avec les démonstrations de la foi la plus vie ; le Sauveur, après être entré dans son coeur, entra dans sa maison.
2. O bonheur du bienheureux Zachée ! Il possède maintenant, devenu son hôte, Celui dont la vue seule lui procurait naguère tant de joie. Mais admirons ce qu'il offre comme présent de bonne venue : « Voici », dit-il, « la moitié de mes biens, je la donne aux « pauvres; et si j'ai fait tort à quelqu'un, je lui rendrai quatre fois autant (3) ». Zachée
1. Luc, XIX, 1 et suiv.— 2. Ibid. 5. — 3. Ibid. 8.
offrit tout ce qu'il possédait. O dévouement admirable ! Il fit de son bien deux parts, l'une destinée aux oeuvres de miséricorde et l'autre aux réparations exigées parla justice. Il ne veut conserver aucune richesse injustement acquise, afin de s'assurer un jugement plus favorable au tribunal de Jésus-Christ, en obtenant le pardon de ses injustices et en méritant la gloire de promise aux oeuvres de miséricorde. Ne nous étonnons donc pas que Jésus-Christ fasse son éloge, qu'il exalte sa foi et qu'il applaudisse à la libéralité. « En « vérité, je vous le dis, aujourd'hui le salut est venu de Dieu dans cette maison, et celui-ci est véritablement le fils d'Abraham (1) ». Cette maison reçut par la foi le salut qu'autrefois elle avait perdu par la rapine.
3. Zachée, louez et tressaillez, car c'est en montant sur le sycomore que vous avez mérité ce bienfait ; le sycomore est une espèce d'arbre très-peu connu en Afrique ; le fruit qu'il produit ressemble assez à la figue sauvage. Pourquoi donc Zachée a-t-il vu Jésus-Christ ? Parce qu'il n'a pas eu peur des opprobres de la croix : un Dieu suspendu à la croix, un Dieu crucifié, c'est une folie aux yeux des hommes ; mais pour Zachée, c'est un objet d'admiration, car : « Ce qui nous paraît une folie en Dieu, est en réalité pour les hommes le comble de la sagesse (2)». Zachée devint enfant d'Abraham par la foi, et non par la race; par son mérite et non par la naissance ; par sa piété et non par le sang. Il éprouva d'abord un violent désir de voir le Seigneur, et il le vit comme il l'avait désiré. C'est ainsi qu'«Abraham votre père a désiré voir mon jour, il l'a vu et s'est senti comblé de joies». Zachée a reçu le Seigneur comme
1. Luc, XIX, 9.— I Cor. I, 25. — Jean, VIII, 56.
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sur des ossements nus et brisés ? Qui ne se détournerait de ce spectacle avec horreur ? Et cependant, l'éclatante sainteté de notre martyr donnait à cette scène je ne sais quel reflet de beauté ; la force invincible avec laquelle il combattait pour la foi, pour l'espérance du siècle futur et pour la charité de Jésus-Christ faisait oublier l'horreur des tourments et des blessures et les revêtait d'une auréole de gloire et de triomphe.
2. Un attrait bien différent séduisait, dans ce spectacle, le persécuteur et nous. Il applaudissait aux souffrances du martyr, et nous à la cause pour laquelle il souffrait; il était heureux de le voir souffrir, et nous de voir pourquoi il souffrait; il se complaisait dans les douleurs de sa victime, et nous dans sa vertu; lui, dans ses blessures, et nous, dans sa couronne ; lui, dans la durée de ses souffrances, et nous, dans son énergie à les supporter ; lui, dans les torturés corporelles, et nous, dans la fermeté et la persévérance de sa foi. Si donc le persécuteur trouvait sa cruauté satisfaite, toujours est-il que la vérité prêchée par le martyr était pour lui un remords et un tourment; de notre côté, si l'horreur des supplices nous glaçait d'horreur, du moins la mort de Vincent était pour nous une grande victoire. Il restait vainqueur, non pas en lui-même et par lui-même, mais en Celui et par Celui qui, du haut de sa croix, prête à tous son puissant secours et nous a laissé dans ses propres souffrances un exemple et un appui. En nous appelant à la récompense, il nous exhorte au combat, et il nous contemple dans la lutte afin de venir au secours de notre faiblesse. A son athlète il détermine l'œuvre à accomplir et propose la récompense à recevoir, afin de prêter son appui et d'empêcher toute défaillance. Qu'il prie donc simplement celui qui veut combattre simplement, triompher généreusement et régner heureusement.
3. Nous avons entendu notre frère confessant la sainte doctrine et confondant son persécuteur par la constance et la véracité de ses réponses. Mais auparavant nous avons entendu le Seigneur s'écriant : « Ce n'est pas vous qui parlez, mais c'est l'Esprit de votre Père qui parle en vous (1) ». Si donc saint Vincent a confondu ses adversaires, c'est parce qu'il a loué dans le Seigneur ses propres
1 Matth. X, 20.
discours. Il savait dire: « Je louerai ma parole dans le Seigneur, je louerai mon discours dans le Seigneur; j'espérerai dans le Seigneur, je ne craindrai pas ce que l'homme pourrait me faire (1) ». Nous avons vu ce martyr supportant avec une admirable patience des tourments inouïs, mais il se tenait dans une complète dépendance à l'égard de Dieu. « Car c'est de Dieu que lui venait la patience (2) » ; toutefois, comme il connaissait notre fragilité humaine, comme il craignait toute défaillance qui aurait pu lui faire renier Jésus-Christ et combler de joie son persécuteur, il savait à qui il adressait ces belles paroles : « Mon Dieu, arrachez-moi de la main du pécheur, de la main de celui qui méprise votre loi et la foule indignement aux pieds; car vous êtes ma patience (3) » . L'auteur de ces saints cantiques nous enseignait comment un chrétien doit demander d'être délivré des mains de ses ennemis; ce n'est pas sans souffrir, mais en supportant patiemment toutes ses souffrances : « Arrachez-moi des mains du pécheur, des mains de celui qui méprise votre loi et la foule aux pieds ». Si vous voulez savoir quelle délivrance il implore, écoutez ce qui suit : « Car vous êtes ma patience ». Toute souffrance est glorieuse quand elle est accompagnée de cette pieuse confession : « Afin que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur (4) ». Que personne donc ne présume de son coeur, quand il proclame sa pensée; que personne ne présume de ses forces, quand il subit la tentation ; car lorsque nos paroles sont dictées par la sagesse, cette sagesse ne nous vient que de Dieu, et c'est de Dieu aussi que nous vient la patience avec laquelle nous supportons nos souffrances. La volonté vient de nous; mais du moment que Dieu nous appelle, nous sommes déterminés à vouloir. La prière est notre oeuvre ; mais nous ne savons pas ce que nous devons demander. C'est à nous de recevoir, mais que recevons-nous, si nous n'avons rien ? C'est nous qui possédons, mais que possédons-nous, si nous ne recevons rien ? Voilà pourquoi « celui qui se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur ».
4. C'est ainsi que le martyr saint Vincent a mérité d'être couronné par le Seigneur, car c'est dans le Seigneur qu'il a désiré d'être glorifié par la sagesse et la patience. Il est
1. Ps. LV, 11. — 2. Id. LXI, 6. — 3. Id. LXX, 4, 5. — 4. I Cor. I, 31.
343
digne de vos plus grands éloges, il est digne de l'éternelle félicité dont l'espérance lui a fait mépriser toutes les menaces de son juge, tous les tourments de son bourreau. Ses souffrances sont passées, mais son bonheur n'aura point de fin. Ses membres furent brisés, ses entrailles déchirées; il fut soumis aux tortures les plus horribles, aux souffrances les plus cruelles ; mais, alors même que le bourreau se fût montré plus barbare, Vincent se serait écrié: « Les souffrances de cette vie ne sont rien en vue de la gloire éternelle qui nous attend au ciel (1) ».
1. Rom. VIII, 18.
ANALYSE. — 1. Courage de saint Vincent en présence de Dacianus. — 2. Saint Vincent, vivant et mort, reste vainqueur de Dacianus.
1. Nous avons sous les yeux, mes frères, le plus ravissant, spectacle. Deux hommes combattent l'un contre l'autre, le bourreau et sa victime, Vincent, le serviteur de Dieu, et Dacianus, le fils du démon. Le persécuteur sévissait sur le corps du martyr, mais saint Vincent n'éprouvait aucune crainte, parce qu'il voyait Jésus-Christ combattre pour lui. Malgré la sentence qui le condamnait, il resta vainqueur, parce qu'il n'était point abandonné par Celui dont il confessait hautement la divinité. A toutes les questions qui lui furent posées, il n'hésita pas à répondre et accrut ainsi le courroux de son persécuteur. Il enflamma la haine de son bourreau, afin d'accroître la gloire de son propre martyre. Quelle crainte pouvait inspirer à saint Vincent ce lion furieux et rugissant, puisque cet illustre martyr restait étroitement uni « au Lion de la tribu de Juda (1) », de qui il tirait toute sa force et son courage? Revêtu des armes de Jésus-Christ, Vincent marchait invincible et s'écriait : Que mon adversaire engage la lutte avec moi, si la confiance ne lui fait pas défaut, et il reconnaîtra qu'il se lassera plus tôt de me faire souffrir que moi de supporter mes souffrances. Saint Vincent est
1. Apoc. V, 5.
envoyé en exil, et il médite sur la voie qui le conduira au ciel. On le livre à la mort, et il se réjouit d'une vie meilleure; il est étendu sur le chevalet, et sa figure rayonne d'autant plus que son persécuteur s'acharne davantage à le faire souffrir. Il est en face de son juge ; mais pendant qu'il est debout devant son bourreau, il prie dans son coeur le souverain Juge des vivants et des morts et s'écrie : O antique ennemi du genre humain, pourquoi m'épargnerais-tu dans mes souffrances, toi qui as osé tenter mon Dieu, ruais sans pouvoir le vaincre; car tu es resté écrasé sous sa puissance, comme la bête fauve sous les coups du chasseur? Je ne crains, dit-il, aucun des supplices qu'il te plaira de m'infliger, et ce qui ranime mon courage, c'est de te voir prendre à mon égard des airs de pitié et de miséricorde. Démon, lève-toi dans ta fureur ; pour éprouver la foi et le courage d'une âme chrétienne, ce n'est pas trop de tous les tourments réunis.
2. Dans sa fureur et sa colère, l'impie Dacianus s'écria : Celui-ci ne peut me vaincre ; pendant qu'il est encore vivant, qu'on lui inflige les tourments les plus cruels. O courage indomptable ! O force d'âme invincible ! Saint Vincent est torturé, broyé, flagellé, brûlé, et (344) quand déjà son âme est allée recueillir la couronne, ses membres sont encore disloqués comme pour donner plus de prise à la souffrance. Vincent qui, chaque jour, rougissait de s'entendre appeler vaincu, semblait crier à son bourreau: Tu es resté maître du corps d'un martyr, mais voici qu'effrayé de te voir vaincu dans ton propre triomphe, tu es contraint d'avouer que ce cadavre lui-même te frappe d'une honteuse défaite. Ta cruauté criminelle, tu l'avouais toi-même, n'a fait que rehausser ma gloire. Maintenant que tu n'as plus entre les mains qu'un corps martyrisé, quel sera ton langage? Mes frères, écoutez ce que dit le bourreau : Qu'on jette ce cadavre à la mer. Et comme si quelqu'un lui en eût demandé le motif: De crainte, dit-il, que nous n'ayons à rougir de combattre sans cause. O aveuglement de la fureur ! cet impie, ce perfide, ce barbare Dacianus ne comprend donc pas que Celui qui peut rappeler une âme des enfers, peut également arracher à la mer le corps de son martyr. Du moins, dit-il, les flots cacheront sa victoire. Et comment donc cacheront-ils celui qu'ils reçoivent avec honneur? Ecoutez ce cri du Prophète: « La mer est à Dieu, c'est lui qui l'a faite, et ses mains ont jeté les fondements de la terre aride (1) ». Poursuis, cruel démon ; tout élément, quel qu'il soit, fera certainement éclater la gloire de notre martyr et attestera ta honte et ta défaite. Voici que la mer a entendu, et toi tu restes sourd ; voici que le vent fait silence, et toi tu souffles la vengeance ; voici que les flots reçoivent avec une crainte respectueuse celui que les matelots leur jettent par tes ordres, et, dociles à l'action de la Providence, ils ramènent au port, avant même le retour de tes
1. Ps. XCIV, 5.
sicaires, ce corps précieux réservé aux honneurs de la sépulture. La mer jouit d'une tranquillité parfaite, et toi, cruel, tu restes en proie aux accès de ta fureur inique. Avoue donc l'impuissance de ta rage, puisque les flots eux-mêmes se chargent de rapporter ce cadavre. Puisqu'ils veulent pour lui la sépulture, que peut leur opposer ta sauvage férocité? La victime est échappée à sa misérable cruauté; puisque Dacianus n'a pas voulu se souvenir de la puissance de Dieu, il ne lui reste plus qu'à pleurer sa honteuse perfidie. Il se flattait d'avoir trouvé un expédient infaillible, mais les flots lui ont refusé leur concours; le malheureux n'a pas su assurer l'accomplissement de ses désirs ; ou bien, une leçon solennelle devait lui être donnée par la mer qui ne pouvait, contre les ordres de son Créateur, cacher dans ses flancs le corps du martyr. Quel délicieux spectacle de voir ,un martyr, combattant contre son bourreau, bravant toutes les tortures, terrassant son adversaire pendant sa vie et, après sa mort, rapporté par les flots au rivage. Quelle gloire rejaillit d'un tel martyre, dans lequel Jésus-Christ se plaît à entasser tant de merveilles ! Quelle constance déploya saint Vincent ! Quelle brillante couronne il s'acquit par sa victoire ! N'en doutons pas, mes frères, Celui qui avait soutenu saint Pierre marchant sur les eaux, recueillit lui-même le corps de saint Vincent et l'empêcha de s'abîmer dans les flots. Il ne nous reste donc plus qu'à supplier saint Vincent d'intercéder en notre faveur auprès de Dieu et d'obtenir, par ses mérites, la glorification de l'Eglise de Jésus-Christ, à qui appartiennent l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
345
ANALYSE. — 1. Ananie s'approche de Saul, comme la brebis du loup ravissant. — 2. Il reçoit l'ordre d'aller trouver Saul, et paraît refuser cette mission. — 3. Saul est baptisé par Ananie et reçoit le nom de Paul.
1. Vous venez d'entendre, mes frères, le récit d'un grand prodige opéré par le Tout-Puissant; le nom seul des deux personnages qui en ont été l'objet et l'instrument nous en donnera l'explication. En hébreu , Ananie signifie brebis, et Saul signifie loup. Admirons la prescience divine et les profonds desseins de la Providence; la brebis que le loup recherchait pour la dévorer a été choisie pour guérir le loup ! Saul, te voilà frappé d'un complet aveuglement; maintenant que tu es plongé dans une complète obscurité , que feras-tu à la brebis? Voilà devant toi la brebis que tu cherchais ; tout à l'heure tu frémissais de rage, pourquoi maintenant tremblestu? La brebis que tu espérais dévorer est venue elle-même pour te baptiser. Méchant, tu te promettais de la mettre en lambeaux, et en ce moment tu t'inclines humblement pour recevoir ses ordres.
2. Ananie avait dit au Seigneur : « Seigneur, j'ai appris tous les maux que cet homme a causés à vos saints dans la ville de Jérusalem, et il vient ici pour enchaîner tous ceux qui invoquent votre nom ! ». En d'autres termes : Vous n'inspirez que le bien à votre serviteur, mais comme vous êtes mon maître, moi je suis votre serviteur; si vous le voulez, les choses se passeront autrement. J'ai entendu David s'écriant dans l'un de ses psaumes : « Faites du bien, Seigneur, à ceux qui sont bons et droits de coeur (2) ». Je ferai du bien aux bons; mais vous, dites, dites, que prescrivez-vous? Seigneur, pourquoi me donnez-vous cet ordre ? Cet homme est un loup, et moi je ne suis qu'un agneau ; pourquoi donc ce qui vous plaît nous est-il à nous si
1. Act. IX, 13.— 2. Ps. CXXIV, 4.
contraire? « Vous avez les clefs de David, c'est vous qui ouvrez, c'est vous qui fermez (1) », et jamais vous ne renfermez; toutefois j'ignore en ce moment pourquoi vous renfermez le loup avec la brebis. Vous êtes le Seigneur, vous pouvez tout, rien ne vous est impossible. « Vous avez toute puissance sur la vie et sur la mort». Toutes les portes vous sont ouvertes. «Vous avez éprouvé mon coeur et l'avez visité pendant la nuit (2) ». Pourquoi ces embarras me sont-ils survenus? Je m'épuise à fuir la mort, et vous me dites Renfermez le loup dans la bergerie. Vous voyez que sur toute la ville, comme sur un vaisseau, souffle le vent de la mort, et vous voulez, sur cette mer déjà si agitée, déchaîner une tempête encore plus furieuse. Il ne faut pas que vous nous condamniez, mais vous savez comment la vergue se brise sous les coups de l'orage. Puisque vous voulez que personne ne meure dans le péché, soyez indulgent pour nos craintes et nos alarmes. Pourquoi laisseriez-vous l'agneau mourir sous les étreintes du loup? Seigneur, vous nous avez donné la liberté, puisque vous avez permis à Moïse de lutter avec vous. Moïse craignit le turbulent Hébreu, et moi je ne craindrais pas Saul, le persécuteur des chrétiens? O Seigneur, ô mon Dieu ! Vous avez fait un crime de l'homicide, pourquoi donc jetez-vous ainsi la brebis à la dent du loup ? Le Seigneur lui répondit: Pourquoi craignezvous le coursier fougueux, frappé d'aveuglement? Levez-vous, marchez avec moi, parce que je suis avec vous. Allez, visitez-le dans l'hôtellerie. Je veux vous honorer et je le dispose à marcher avec vous. Que vous le
1. Apoc. I, 18. — 2. Ps. XVI, 3.
346
vouliez ou ne le vouliez pas, c'est moi qui dompte sa perfidie et sa ruse, quoiqu'il ait été habitué à s'engraisser aux dépens de mon troupeau. Mais je lui montrerai comment il sera vaincu par les renards.
3. Sur l'ordre du Seigneur, Ananie se présente devant Saul, la brebis devant le loup. Quoique ce loup eût été frappé d'aveuglement, il inspirait encore une si grande terreur à la brebis, que celle-ci invoque aussitôt avec le loup le nom même du pasteur. «Saul, mon frère », dit-il, « le Seigneur m'a envoyé vers vous ». — Quel est ce Seigneur? « Celui qui vous est apparu » . Où ? « Sur le chemin que vous suiviez pour venir (1) ». Mais ne craignez pas, car je suis venu afin que vous puissiez le voir. O Ananie, vous êtes pour nous la cause d'une bien grande joie, car avec la douceur extérieure de la brebis, vous n'avez pas hésité à vous adresser au loup, qui naguère vous aurait fait fuir à travers les montagnes. Le Seigneur nous a montré par là tout l'amour qu'il prodigue à celui qui le sert, puisqu'il inspire à Ananie de donner au loup le nom de frère. Ainsi donc la brebis se tient devant le loup, et elle tremble de frayeur; le loup s'abaisse devant la brebis et s'incline par respect. Ils s'étonnent de se rencontrer en face l'un de l'autre. Le loup s'arrête et sent faillir sa méchanceté; la brebis se tient au-dessus du loup et crie. Bientôt la brebis sait entraîner le loup au fleuve du baptême, et le loup, contrairement à ses propres instincts, demande la lumière à
1. Act. IX, 17.
la brebis. Et les oeuvres du loup restèrent subitement suspendues, dès que la brebis eut versé sur le loup l'eau sainte du baptême. La nature alors subit une transformation des plus inattendues, à tel point que le monde connut clairement que Jésus-Christ est le maître de toute créature, puisque le loup laissait la brebis lui jeter sur les épaules le joug de la loi, et que le loup, bien loin de dévorer la brebis, devenait son défenseur et son appui. Cependant Ananie donne à Saul, la brebis confère au loup l'immense bienfait du baptême, et non-seulement Saul recouvre la lumière qu'il avait perdue, mais il trouve qu'un autre nom est substitué à celui qu'il portait. Saul descendit dans l'eau du baptême, mais c'est Paul qui en sortit. Le loup accablé sous le poids de ses péchés s'abîma dans les fonts sacrés, mais bientôt devenu agneau, il surnagea comme l'huile sur les eaux, et « lorsqu'Ananie lui eut imposé les mains, on vit comme des écailles s'échapper des veux de Paul (1) ». Ananie prêta le ministère de ses mains, mais c'est Dieu luimême qui illumina l'Apôtre. Or, dans le sens allégorique, ces écailles représentent ou bien la saleté des vêtements, ou bien l'enveloppe des poissons. L'imposition des mains dissipa l'aveuglement de Paul qui recouvra également ses forces, lorsque, après le baptême, il reçut de la nourriture; en effet, dès que ses péchés lui furent remis, il mangea le pain des anges et reçut la mission de prêcher le royaume des cieux.
1. Act. IX. 18.
ANALYSE. — 1. Puissance de la grâce de Jésus-Christ. — 2. Histoire de la conversion de Saul. — 3. Conclusion.
1. La sainte Ecriture est pour nous une source continuelle d'enseignements et de sa
lutaires conseils; que le chrétien sache lui donner son assentiment et la recevoir avec (347) affection, et, fût-il captif sous les liens si nombreux du péché, il poura être sauvé. Car telle est la grâce de Jésus-Christ, que d'un loup elle sait faire un agneau en l'arrachant à l'abîme de ses vices. Aussi, comptant sur le secours des prières de nos pères et de votre charité, je vais essayer de vous montrer comment elle a changé les loups en brebis et comment elle a sauvé ceux mêmes qui étaient plongés dans l'abîme du péché.
2. Les Actes des Apôtres nous apprennent que Paul, alors appelé Saul, se présenta devant les princes des prêtres et leur demanda des lettres qui l'autorisassent à s'emparer de tous les chrétiens de Damas et à les ramener chargés de chaînes à Jérusalem. Mais écoutons ce qui advint à cet homme qui se déclarait ainsi l'ennemi de Jésus-Christ. Au moment où Saul se rendait à Damas pour s'emparer des chrétiens, « une lumière du ciel l'environna de toute part, et l'on entendit une voix d'en haut qui disait: Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous? Saul répondit : Qui êtes-vous, Seigneur? Et la « voix ajouta : Je suis Jésus de Nazareth, que vous persécutez. Saul s'écria : Seigneur, a que voulez-vous que je fasse? Et la voix lui a dit encore : Levez-vous et entrez dans la ville, et là vous trouverez un homme appelé Ananie; il priera pour vous, afin que vous voyiez et que vous soyez sauvé. Or, ceux qui l'accompagnaient le prirent par la main et le conduisirent dans la ville. D'un autre côté Ananie reçut une vision dans laquelle le Seigneur lui dit : Levez-vous et allez dans le bourg nominé Droit, et là vous trouverez un homme de Tharse appelé Saul (1) ». O puissance inénarrable de Dieu t Ananie trouve un grand pécheur et il le rend juste; il trouve un persécuteur des chrétiens, et il en fait un confesseur de la foi ; il trouve un vase souillé,
1 Act. II, 4-11.
et il en fait un vase précieux; il trouve un orgueilleux, et il en fait un modèle d'humilité ; il trouve un blasphémateur, et il en fait un Apôtre; il trouve le ministre des prêtres juifs devenus des bourreaux, et il en fait le frère des saints. Saul était porteur de lettres qui l'autorisaient à anéantir les chrétiens, et voici qu'aujourd'hui, dans le monde tout entier, ses admirables lettres sont lues avec respect et enfantent de nouvelles Eglises à Jésus-Christ. O saint Paul, vous avez été véritablement converti, puisque vous avez été dignement glorifié. Vous avez été véritablement converti, puisque vous avez été associé aux Apôtres. Vous avez été véritablement converti, puisque vous êtes devenu le docteur des Eglises. Vous avez été véritablement converti, puisque vous avez mérité d'entendre ces paroles : Mon frère Paul, excellent conseiller; vous avez été véritablement couverti, puisque vous avez mérité de prendre rang parmi les Apôtres. Vous avez été véritablement converti, puisque vous avez mérité d'occuper le douzième trône, selon cette parole de Jésus-Christ : « En vérité, en vérité, je vous le dis, à la résurrection, lorsque le Fils de l'homme siégera plein de majesté, vous aussi vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël (1) ».
3. Comment donc une langue humaine pourrait-elle se trouver digne de faire l'éloge de Paul, que le Seigneur a appelé « un vase d'élection », et vraiment un vase très-pur et très-précieux, dans lequel Jésus-Christ a daigné habiter. Aussi, mes frères, empressons-nous de marcher sur les traces des saints, et de mériter par Jésus-Christ le bonheur du ciel, parce que tout est possible à Dieu, et que nous pouvons tout avec le secours de celui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Matth. XIX, 28.
348
ANALYSE. — Paul, d'abord nommé Saul, persécuteur de Jésus-Christ. — 2. Saul, frappant ses victimes le matin, et le soir partageant sa proie. — 3. Saul, devenu Paul, persécuté pour Jésus-Christ. — 4. Saul, aidé par la grate de Jésus-Christ, supporte d'innombrables souffrances. — 5. Saul, nom d'orgueil, Paul, nom d'humilité. — 6. Paul, apôtre de l'Eglise des Gentils. — 7. Conclusion.
1. L'Apôtre saint Paul porta d'abord le nom de Saul, et surtout il fut l'ennemi déclaré de Jésus-Christ. Il persécuta cruellement les chrétiens, à l'époque où saint Etienne, premier martyr, fut lapidé. Il assistait à cette lapidation, et il gardait les vêtements des bourreaux. Il lui semblait que t'eût été trop peu pour lui de lapider de ses propres mains; tandis qu'au contraire, il agissait par les mains de tous ceux dont il gardait les vêtements. Après le martyre de saint Etienne, le premier couronné du martyre comme l'indique la signification de ce mot grec, Paul sentant sa haine redoubler, reçut des princes des prêtres des lettres qui lui permettaient, en quelque lieu que ce fût, de s'emparer des chrétiens, de les charger de chaînes et de les conduire au supplice. Il se rendait donc à Damas, plein de fureur, altéré de sang et de meurtre; mais « Celui qui habite dans les « cieux se jouait de lui , et le Seigneur le tournait en dérision (1) » . Pourquoi tant d'empressement à infliger à d'autres des tourments que bientôt tu subiras toi-même? Avec quelle facilité le Seigneur convertit son ennemi, terrassa son persécuteur et le releva prédicateur et apôtre: « Saul », dit-il, « Saul, encore Saul , pourquoi me persécutez-vous (2) ? » Quelle condescendance, mes frères, transpire dans cette parole du Seigneur ! Qui donc pourra encore persécuter Jésus-Christ, déjà alors assis à la droite de son Père dans le ciel ? Mais si le chef régnait dans le ciel, les membres souffraient sur la terre. Lui-même, le Docteur des nations, le
1. Ps. II, 4.— 2. Act. IX, 4.
bienheureux apôtre Paul, nous apprend ce que nous sommes par rapport à Jésus-Christ« Vous êtes n, dit-il,«le corps de Jésus-Christ et « ses membres' n, Jésus-Christ tout entier, c'est donc la tête et les 'membres réunis. Voyez une comparaison tirée de notre propre corps.Vous vous trouvez pressé dans la foule, et quelqu'un heurte légèrement votre pied; aussitôt la tête crie pour le pied. Et que criet-elle? Vous me foulez. « Saul, Saul, pour« quoi me persécutez-vous n. Lorsque Saul persécutait les Evangélistes qui portaient le nom de Jésus-Christ dans toute la terre, il foulait réellement les pieds de Jésus-Christ. En effet, c'est dans la personne de ces Evangélistes que Jésus-Christ se transportait chez les Gentils; c'est dans leur personne qu'il serépandait de toute part. Celui qui devait devenir le pied de Jésus-Christ, foulait ainsi les pieds de Jésus-Christ. Celui qui devait porter l'Evangile à tous les peuples de la terre, foulait ce qu'il devait être. N'a-t-il pas cité lui-même ces paroles du Prophète : « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix, qui annoncent tous les biens (1) ». Nous avons également chanté ces autres paroles du Psalmiste:.« Le son de leur voix s'est répandu sur toute la terre ». Voulez-vous voir comment Jésus-Christ est venu, porté sur ces pieds? « Et leur parole a retenti jusqu'aux confins de la terre (2) ».
2. Le Seigneur ordonnait à Ananie de se rendre auprès de Saul pour le baptiser. Ananie répondit : « Seigneur, j'ai appris de cet homme qu'il persécute partout vos
1. I Cor. XVIII, 5.— 2. Rom. X, 15.— 3. Ps. XII, 27.
349
serviteurs (1) ». En d'autres termes: Pourquoi envoyez-vous la brebis au loup? Le mot hébreu Ananie se traduit en latin par un mot qui signifie brebis. Or, c'est à Saul, devant plus tard s'appeler Paul, et de persécuteur devant devenir Apôtre, que s'appliquent ces paroles du Prophète: « Benjamin, loup ravisseur (2) ». Pourquoi Benjamin? Ecoutez saint Paul lui-même: « Moi aussi je suis israélite, de la race d'Abraham, de la tribu de Benjamin (3). Le loup rapace frappe le matin sa victime, et le soir il partagera sa proie (4) ». Il consommera d'abord, et seulement après il nourrira. En effet, devenu prédicateur, Paul savait distribuer la nourriture, il savait à qui la donner; il connaissait l'alimentation propre à un malade, à un infirme, ou à un homme fort et vigoureux. C'est en distribuant ainsi la nourriture, qu'il s'écriait: « Et moi, mes frères, je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels , mais seulement comme à des hommes charnels, à des enfants en Jésus-Christ. Je vous ai donné du lait, et lion une nourriture solide ; car vous ne pouviez alors et vous ne pouvez encore la supporter (5) ». Je partage donc la nourriture, je ne la jette pas indifféremment partout.
3. Ananie, timide brebis, avait entendu prononcer le nom de ce loup, et il tremblait entre les mains du pasteur. Le loup l'effrayait, mais le pasteur le rassurait, le consolait, l'affermissait et le protégeait. On lui dit des choses incroyables sur la personne de ce loup, et pourtant ce n'est que la vérité même qu'il reçoit des renseignements précis et fidèles. Ecoutons la réponse que le Seigneur adresse à Ananie saisi de crainte : « Laissez, car cet homme est maintenant pour moi un vase d'élection, afin qu'il porte mon nom en présente des nations et des rois. Je lui montrerai ce qu'il lui faudra souffrir pour mon nom (6) ». « Je lui montrerai u. Cette parole ressemble à une menace , et cependant elle est l'annonce de la couronne. Toutefois, que n'a pas souffert saint Paul, de persécuteur devenu Apôtre ? « Périls sur mer, périls sur les flots, périls dans la cité, périls dans le désert, périls de la part des faux frères, dans le travail et la privation, dans les veilles nombreuses, dans la faim et la soif, dans les
1. Act. IX, 13. — 2. Gen. XLIX, 27. — 3. Rom. XI, 1. — 4. Gen. XIX, 27. — 5. I Cor. III, 1, 2. — 6. Act. IX, 15, 16.
jeûnes répétés, dans le froid et la nudité ; outre ces maux extérieurs, le soin que j'ai des Eglises attire sur moi une foule d'affamés qui m'assiègent tous les jours. Qui est faible sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé, sans que je brûle (1) ? » Tel est ce persécuteur; souffrez, attendez. Car vous souffrirez plus que vous n'avez souffert jusque-là. Mais gardez-vous de vous irriter; vous avez reçu avec usure. Mais qu'attendait-il au sein de toutes ses souffrances? Ecoutez ce qu'il nous dit dans un autre passage: « Le léger fardeau de notre tribula« tion n. Pourquoi ce fardeau est-il si léger ? Parce « qu'il opère en nous un poids ima mense de gloire; pourvu que nous considé« rions, non pas ce qui se voit, mais ce qui est « invisible. Car les choses qui se voient sont « temporelles, tandis que les choses qui ne « se voient pas sont éternelles (2) ». Il brûlait de l'amour des choses éternelles, lorsqu'il supportait avec tant de courage ces maux de toute sorte qui pouvaient effrayer par leur intensité, mais dont la durée ne pouvait être que passagère. Dès qu'on nous promet une récompense sans fin, toute souffrance destinée à avoir une fin doit nous paraître légère.
4. Mes frères, si l'Apôtre eut à subir tant de souffrances pour les élus, disons hardiment que ce n'est pas à lui qu'il faut en attribuer la gloire ; car la vertu de Jésus-Christ habitait en lui. Jésus-Christ régnait en lui, Jésus-Christ lui procurait des forces, Jésus-Christ ne l'abandonnait pas, Jésus-Christ courait avec lui la carrière, Jésus-Christ le conduisait à la couronne. Je ne lui fais donc pas injure, quand je dis que ce n'est pas à lui que revient la gloire. Je le dis en toute confiance et j'y suis autorisé par saint Paul lui-même. Puis-je craindre de m'attirer son courroux, lorsque je cite ses propres paroles? Paul, parlez, parlez, grand saint et glorieux Apôtre ; que lues frères sachent que je ne vous fais point injure. Que dit-il donc? Comparant ses travaux à ceux de ses collègues dans l'apostolat, il n'a pas craint de dire : « J'ai plus travaillé qu'eux tous (3) ». Mais aussitôt il ajoute: Ce n'est point moi. Dites donc ce qui suit, dans la crainte qu'on attribue à l'orgueil ces premières paroles: « J'ai plus travaillé qu'eux tous » . Vous commenciez à
1. II Cor. XI, 26, 29. — 2. Id. IV, 17, 18. — 3. I Cor. XV, 10.
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vous irriter contre moi, mais voici que Paul lui-même prend ma défense et semble vous dire: Ne vous irritez pas. « Or, ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (1) ». De même, sur le point de souffrir le martyre dont nous célébrions hier l'anniversaire, que dit-il? « Je suis déjà immolé, et le temps de ma dissolution approche. J'ai combattu le bon combat, j'ai consommé ma course, j'ai conservé la foi. Il ne me reste plus qu'à attendre la couronne de la justice, que le Seigneur me rendra en sa qualité de souverain Juge (2) ». Celui qui mérite la couronne est clairement désigné: « J'ai combattu le bon combat, j'ai consommé ma course, j'ai conservé la foi ». Le Seigneur rendra ce qui est dû, mais rien ne serait dû à personne, si Dieu lui-même n'avait commencé par nous donner ce qu'il ne nous devait pas. Vous venez d'entendre saint Paul, assuré de recevoir de Dieu ce qui lui est dû; écoutez maintenant Jésus-Christ, traitant avec nous; c'est l'Apôtre lui-même qui nous le montre nous comblant de bienfaits qui ne nous étaient dus à aucun titre. « Je ne suis pas digne d'être appelé Apôtre, puisque j'ai persécuté l'Eglise de Dieu (3) ». Cette parole doit vous faire comprendre ce que méritait celui pour qui vous voyez préparer une couronne. Considérez saint Paul, et voyez s'il n'a pas subi le châtiment qu'il méritait; il a persécuté l'Eglise de Dieu, de quelle croix n'est-il pas digne? Quels tourments n'a-t-il pas mérités? « Je ne suis pas digne », dit-il, « d'être appelé Apôtre. Je sais ce qui m'était dû; comment donc ai-je reçu l'Apostolat, moi qui ai persécuté l'Eglise de Dieu? Voyez-vous donc l'Apôtre ? Mais c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (4) ». O grâce de Dieu, donnée gratuitement et sans qu'elle puisse paraître en quoi que ce soit une récompense ! Cette grâce ne trouva dans Saul que des titres au châtiment, et elle opéra en lui des titres à la récompense.
5. Voyez ce qui suit : « C'est par la grâce de Dieu », dit-il, « que je suis ce que je suis, car je ne suis pas digne d'être appelé apôtre , moi qui ai persécuté l'Eglise de Dieu ? Je m'attendais à des supplices, et je trouve des récompenses. D'où me vient cette faveur? Parce que c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et la grâce
1. I Cor. XV, 10. — 2. II Tim. IV, 7, 8. — 3. I Cor. XV, 9. — 4. Id. 10.
de Dieu n'a pas été vaine en moi, car j'ai plus travaillé que tous les autres apôtres ». De nouveau vous commencez à vous élever ? « Ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi ». Bien, très-bien, Paul et non plus Saul, petit et non plus orgueilleux. Saul était un nom d'orgueil, car c'était le nom du premier roi d'Israël , d'autant plus jaloux qu'il était plus célèbre, et qui persécuta le saint roi David; c'est donc par un secret dessein de Dieu que l'Apôtre avait d'abord reçu le nom de Saul, c'est-à-dire le nom d'un persécuteur. Mais que signifie le mot Paul ? Paul signifie petit, très-petit. Pesez cette parole, vous qui connaissez les belles-lettres; rappelez-vous également la coutume, vous qui n'entendez rien à la littérature. Paul est petit; regardez-le donc ; ce n'est plus Saul altéré de sang et de carnage, c'est maintenant Paul, qui ne craint pas de se dire « le dernier d'entre les Apôtres (1) ». Il en est le dernier , mais c'est lui qui a converti le plus grand nombre de pécheurs.
6. Rappelons-nous ce vêtement, peut-être le plus petit de tous; en le touchant, une femme malade, image de l'église des Gentils, fut guérie d'une perte de sang. Or, c'est vers les Gentils que Paul fut envoyé pour leur porter le salut, quoiqu'il se crût le plus petit des Apôtres. Sachez également que cette femme qui toucha la robe du Sauveur, Jésus-Christ déclara qu'il ne la connaissait pas; mais cette ignorance n'était que simulée. En effet, que pouvait ignorer Jésus-Christ véritablement Dieu ? Et cependant, parce que cette femme représentait l'église des Gentils, dans laquelle le Seigneur ne se trouvait que par ses Apôtres, et non point par une présence corporelle, dès que le Sauveur sentit toucher la frange de son vêtement, il s'écria « Qui m'a touché ? » Les Apôtres répondirent « La foule vous presse et vous écrase, et vous « demandez : Qui m'a touché ? » Jésus-Christ répliqua: « Quelqu'un m'a touché (2) » . La foule accable, mais la foi touche. Mes frères, soyez de ceux qui touchent, et non pas de ceux qui accablent. « Qui m'a touché; quelqu'un m'a touché ». Jésus-Christ feint l'ignorance; ce n'est point un mensonge, mais une figure. Quelle est cette figure? « Le peuple que je n'ai pas connu est devenu mon serviteur fidèle (3) ».
1. I Cor. XV, 9. — 2. Luc, VIII, 45, 47.— 3. Ps. XVII, 4.
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7. Sur le point de souffrir le martyre, de terminer vos travaux et de recevoir la couronne, grand Apôtre, ne craignez pas de dire « Je me dissous déjà, le temps de ma mort approche ; j'ai combattu le bon combat, j'ai consommé ma course (1) ». A quoi servirait le combat, s'il n'était pas suivi de la victoire ? Vous dites que vous avez combattu ; dites d'où vous est venue la victoire; dans un autre passage il répond à cette question « Je rends grâces à Dieu qui nous a donné la victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ (2). « J'ai consommé ma course ». Vous avez consommé votre course? Reconnaissez-le « C'est l'œuvre non pas de celui qui veut, ou de celui qui court, mais de Dieu qui fait a miséricorde (3) ». Vous dites encore: « J'ai conservé la foi ». Vous avez conservé la foi, vous l'avez gardée? Mais : « Si le Seigneur
1. II Tim. IV, 7.— 2. I Cor. XV, 57.— 3. Rom. IX, 16.
ne construit pas la cité, c'est en vain que veillent ceux qui; la gardent (1) ». Si donc vous avez conservé la foi, c'est par le secours de Dieu ; c'est Dieu qui l'a conservée en vous, lui qui a dit à cet autre Apôtre martyrisé à Rome le même jour que vous : « J'ai prié pour toi, Pierre, pour que ta foi ne défaille point (2) ». Demandez donc, car la récompense est toute prête; dites : « J'ai combattu le bon combat », c'est vrai; «J'ai consommé ma course », c'est vrai; « J'ai conservé la foi», c'est vrai; il ne me reste plus qu'à attendre la couronne de justice que le Seigneur me rendra en sa qualité de souverain Juge (3) ». Exigez ce qui vous est dû. Votre couronne est toute prête; mais souvenez-vous que vos mérites ne sont que des dons de Dieu.
1. Ps. CXXVI, 1.— 2. Luc,XXI, 32.— 3. II Tim. IV, 7, 8.
ANALYSE. — 1. Les deux noms de saint Paul et sa conversion. — 2. Effet admirable de la grâce de Dieu dans cette conversion. — 3. De la grâce et des mérites dans la personne de saint Paul. — 4. Conclusion.
1. Mes frères, essayons de parler un peu de l'apôtre saint Paul. Arrêtons-nous d'abord à son nom; car il s'est appelé Saul avant de s'appeler Paul; le premier nom symbolisait l'orgueil, comme le second symbolise l'humilité; le,premier était bien le nom d'un persécuteur. Saul vient du mot Saül. Saül fut ainsi désigné parce qu'il persécuta David, figure de Jésus-Christ qui devait sortir de la famille de David, par la Vierge Marie, selon la chair. Saul remplit le rôle de Saül, lorsqu'il persécuta les chrétiens; il était animé d'une haine violente contre les disciples du Sauveur, comme il le prouva au moment du martyre de saint Etienne ; car il voulut garder les vêtements de ceux qui le lapidaient, comme pour faire entendre qu'ils n'étaient tous que ses propres instruments. Après le martyre de saint Etienne, les chrétiens de Jérusalem se dispersèrent portant partout la lumière et le feu dont le SaintEsprit les embrasait. Paul, voyant la diffusion de l'Evangile de Jésus-Christ, fut rempli d'un zèle amer. Muni de pleins pouvoirs de la part des princes des prêtres et des docteurs, il se mit en mesure de châtier sévèrement tous ceux qui lui paraitraient invoquer le nom de Jésus-Christ, et il allait respirant le meurtre et altéré de sang.
2. Ainsi désireux de s'emparer des chrétiens et de verser leur sang, il parcourait le chemin de Jérusalem à Damas, à la tête d'un (352) certain nombre de ses complices, lorsqu'il entendit une voix du ciel. Mes frères, quels mérites avait acquis ce persécuteur? Et cependant cette voix qui le frappe comme persécuteur, le relève apôtre; voici Paul après Saul; le voici qui prêche l'Evangile et il décline lui-même ses titres : « Je suis », dit-il, « le plus petit d'entre les Apôtres(1) ». Que ce nom de Paul est bien choisi ! Ce mot, en latin, ne signifie-t-il pas petit, modique, moindre? et cette signification, l'Apôtre ne craint pas de se l'appliquer à lui-même. Il se nomme le plus petit, rappelant ainsi la frange du vêtement de Jésus-Christ, que toucha une femme malade. Cette femme, affligée d'une perte de sang, figurait l'Eglise des Gentils; et c'est vers ces Gentils que Paul, le plus petit des Apôtres, a été envoyé, car il est la frange du vêtement, la partie la plus petite et la dernière. En effet, ce sont là les qualités que l'Apôtre se donne; il s'appelle le plus petit et le dernier. « Je suis le dernier des Apôtres (2) ; je suis le plus petit des Apôtres (3) ». Ce sont là ses propres paroles, et s'il en a prononcé d'autres, qu'il veuille bien nous les rappeler; car nous ne voulons pas lui faire injure, quoique ce ne soit pas faire injure à Paul que d'exalter la grâce de Dieu. Toutefois, écoutons-le : « Je suis », dit-il, « le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d'être appelé apôtre », ; voilà ce qu'il était; « Je ne suis pas digne d'être appelé apôtre » ; pourquoi ? « Parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu ». Et d'où lui est venu l'apostolat? « Mais c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis; et la grâce de Dieu n'a pas été vaine en moi , car j'ai plus travaillé que tous les Apôtres ».
3. Mais, ô grand Apôtre, voici que des hommes inintelligents se figurent que c'est encore Saul qui parle et qui dit: « J'ai plus travaillé qu'eux tous » ; il semble se louer, et cependant son langage est plein de vérité. Il a remarqué lui-même que ce qu'il venait de dire pouvait tourner à sa louange; aussi, après avoir dit : « J'ai plus travaillé qu'eux tous », s'empresse-t-il d'ajouter : « Non pas « moi, mais la grâce de Dieu avec moi a. Son humilité a connu, sa faiblesse a tremblé, sa parfaite charité a confessé le don de Dieu. O vous qui êtes rempli de grâce, qui êtes un
1. I Cor. XV, 9.— 2. I Cor. IV, 9.— 3. Id. XV, 9.
vase d'élection, et qui avez été élevé à un rang dont vous n'étiez pas digne, dites-nous les secrets de la grâce en votre personne; écrivez à Timothée et annoncez le jour de la justice. « Je suis déjà immolé », dit-il. Nous venons de lire l'épître de saint Paul; ce sont bien là ses propres paroles : « Je suis déjà immolé ». En d'autres termes: l'immolation m'attend, car la mort des saints est un véritable sacrifice offert à Dieu. « Je suis immolé, et le moment de ma dissolution approche; j'ai combattu le bon combat, j'ai consommé ma course, j'ai conservé la foi ; il ne me reste plus qu'à attendre la couronne de la justice, que Dieu me rendra en ce jour, en sa qualité de souverain juge ». Celui par qui nous avons mérité nous rendra selon nos mérites; Paul a été fait apôtre sans l'avoir mérité, et il ne sera pas couronné qu'il ne l'ait mérité. Parlant de la grâce qu'il avait reçue d'une manière absolument gratuite, il s'écrie : « Je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, mais c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ». Au contraire, quand il exige ce qui lui est dû, il s'exprime en ces termes : « J'ai combattu le bon combat; j'ai consommé ma course, j'ai conservé la foi, il ne me reste plus qu'à attendre la couronne de la justice ». Cette couronne m'est due; et afin que vous sachiez qu'elle m'est due, je déclare « que Dieu me la rendra ». Il ne dit pas : Dieu me la donne, ou m'en gratifie, mais : « Dieu me la rendra en ce jour, en sa qualité de souverain juge ». Il m'a tout donné dans sa miséricorde, il me rendra dans sa justice.
6. Je vois, ô bienheureux Paul, à quels mérites vous est due la couronne ; en regardant ce que vous avez été, reconnaissez que vos mérites eux-mêmes ne sont que des dons de Dieu. Vous avez dit : « Je rends grâces à Dieu, qui nous donne la victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ. J'ai combattu le bon combat; mais tout me vient de Dieu, qui fait miséricorde ». Vous avez dit : « J'ai conservé la foi » ; mais vous avez dit également : « J'ai obtenu miséricorde, afin que je sois fidèle ». Nous voyons donc que vos mérites ne sont que des dons de Dieu, et voilà pourquoi nous nous réjouissons de votre couronne.
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ANALYSE. — 1. Grâce admirable de Dieu dans la conversion de saint Paul. — 2. Effets prodigieux de conversion dans la personne de saint Paul. — 8. Conclusion.
1. La lecture que l'on vient de faire des Actes des Apôtres nous a rappelé que Paul avait été terrassé par une voix du ciel. Animé d'une rage insatiable, disposé à déchirer et à persécuter le troupeau de Jésus-Christ, il se rendait à Damas, lorsqu'il entendit cette voix du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? n Pourquoi vous êtes-vous attaqué à mon nom; pourquoi avez-vous lapidé mon martyr? Je devais vous perdre à jamais, mais Etienne a prié pour vous. Paul répond : « Qui étes-vous, Seigneur? » Le Seigneur : « Je suis Jésus de Nazareth, que vous persécutez ». Le Chef réclame du haut du ciel en faveur de son membre. Parce qu'on persécute son corps, Jésus-Christ intervient du haut du ciel. « Saul », dit-il, « Saul, pourquoi me persécutez-vous ? » Le ciel se montre en courroux, toute l'armée céleste réprouve la cruauté de Paul; mais n'est-ce pas afin que celui qui n'avait pas cru à la résurrection de Jésus-Christ se vît contraint de croire à son triomphe dans le ciel? En effet, il est dit à Ananie : Allez le trouver, et marquez-le de mon sceau. Ananie répondit : « Seigneur, il m'a été dit de cet homme qu'il a fait beaucoup de mal à vos saints ». Le Seigneur répliqua: « Allez, car il est pour moi un vase d'élection ». O bienheureux Ananie, vous vous laisseriez facilement aller à la crainte, si vous ne sentiez que vous devez combattre pour Jésus-Christ. L'orgueil est ainsi terrassé, afin que la sainteté se relève plus éclatante. Ananie vint donc trouver Saul, le baptisa et le changea en Paul ; il baptisa le loup, qui alors devint agneau, et celui qui était persécuteur se trouva changé en prédicateur et en Apôtre.
2. Après avoir persécuté Jésus-Christ, Paul prêcha hautement sa divinité; après avoir combattu contre lui, il se trouva disposé à tout souffrir pour lui ; Paul éprouva luimême ce que Saul faisait d'abord éprouver aux autres. Saul lapida, Paul fut lapidé; Saul frappa de verges les chrétiens, Paul reçut a pour Jésus-Christ cinq fois quarante coups de a verges, moins un » ; Saul persécuta l'Eglise de Dieu, Paul fut descendu de prison dans une corbeille; Saul enchaîna, Paul fut enchaîné; tandis que Saul cherche à diminuer le nombre des chrétiens, il se trouve adjoint lui-même au nombre des confesseurs; après avoir semé la mort dans les rangs des chrétiens, il reçoit lui-même la mort pour Jésus-Christ; après être entré comme un loup rapace dans la bergerie, il devient lui-même une brebis docile.
3. Quel homme pourrait donc désespérer à cause de la grandeur de ses crimes, ou de l'humiliation de sa naissance? Pierre n'était qu'un pêcheur, et les empereurs se prosternent aujourd'hui à ses pieds, dans les sentiments du plus profond respect; Paul n'avait été d'abord qu'un cruel persécuteur des chrétiens, et il est aujourd'hui honoré comme l'Apôtre des nations; tant est puissante la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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ANALYSE. — 1. Saint Paul, modèle du zèle pour le salut des âmes. — 2. Eloge de saint Paul. — 3. Paul prêche à tous le nom de Jésus-Christ. — 4. Il ne vit que pour ses frères, et pour le Sauveur.
1. Si nous voulons, mes frères, rester sans souillure, suivons la doctrine de Pierre et de Paul, qui, après avoir obtenu de Jésus-Christ la grâce de la parole, de la sagesse et de l'administration ecclésiastique, a se sont faits tout o à tous, afin de gagner tous les hommes à a Jésus-Christ (1) ». Or, pour nous, nous n'avons d'autre devoir que de nous laisser gouverner et conduire par ceux qui ont mission de le faire. Quand il s'agit du salut des âmes, nous pourrions.citer tous ceux qui y ont contribué par la législation, par la prophétie, par la lutte et le martyre ou de toute autre manière; nous aurions Moïse, Aaron, Josué, Elie, Elisée, les Juges, Samuel, Daniel, la multitude des Prophètes, saint Jean-Baptiste, les Apôtres, et tous ceux qui avec eux ou par eux ont travaillé à la sanctification des peuples. Toutefois, nous faisons en ce moment abstraction de tous ces personnages, et il nous suffira de nommer saint Paul pour nous faire une idée précise de ce que sont dans l'Eglise le soin et la sollicitude des âmes, et ce que cette sollicitude suppose de travail et de prudence, d'efforts et de dévouement.
2. Voyons donc ce que Paul dit de Paul, et étudions dans sa personne le sujet qui nous occupe. Je passe sous silence a les travaux et a les veilles dans la soif et la faim, les misères a supportées dans le froid et la nudité n, Je passe sous silence les embûches extérieures et les résistances intérieures. Je passe sous silence les persécutions, les complots judaïques, les prisons, les chaînes, les accusateurs, les jugements, les mortifications de chaque jour et de chaque moment . « J'ai été descendu le long du mur à l'aide d'une corbeille, j'ai été lapidé, j'ai été frappé de verges ». Je passe sous silence les pérégrinations
1. I Cor IX, 22.
si lointaines et si nombreuses, « les dangers sur la mer, les dangers sur terre, les dangers du jour et de la nuit, le naufrage, les périls sur les fleuves, les périls de la part des brigands, périls de tout genre, périls de la part des faux frères (1) » ; le travail manuel pour subvenir à son alimentation (2); la gratuité absolue de ses prédications évangéliques (3); il est donné en spectacle aux hommes et aux anges (4), lui qui se présentait comme intermédiaire entre Dieu et les hommes, supportant pour tous des luttes et des combats, afin de les ramener tous à Dieu. Outre ces merveilles, que pouvons-nous penser de sa vigilance continuelle sur les moindres détails, et de sa sollicitude pour toutes les Eglises ? A l'égard de tous il était plein de miséricorde et d'une affection véritablement fraternelle. Il ressentait le contre-coup de toutes les souffrances de ses frères; et si l'un d'eux était scandalisé, lui-même était brûlé (5).
3. Ce que je rappellerai surtout, c'est son zèle infatigable à enseigner, et toutes les richesses de sa prédication ; je rappellerai sa douceur à la fois et sa sévérité, ou plutôt l'heureuse alliance de ces deux qualités dans sa personne, de telle sorte qu'il n'ulcéra jamais par sa sévérité, et ne faiblit jamais par excès de douceur. Il trace les devoirs des serviteurs et des maîtres, des princes et des sujets, des hommes et des femmes, des parents et des enfants, des époux et des célibataires, des chastes et des voluptueux, des sages et des insensés, des circoncis et des incirconcis, de l'Eglise et du monde, des veuves et des vierges, de l'esprit et de la chair. Il se réjouit avec les uns et rend grâce pour eux; il châtie les autres et les reprend ; les uns sont sa joie
1. II Cor. XI, 26, 28. — 2. I Cor. IV, 12. — 3. Id. IX, 18.— 4. Id. IV, 9. — 5. II Cor. XI, 28, 29.
et sa couronne, tandis que les autres sont flétris du nom d'insensés ; il court avec ceux qui courent la bonne voie, tandis qu'il enchaîne et retient ceux qui se précipitent dans la voie du mal ; il sépare celui-ci de l'Eglise et y reçoit les autres et les confirme dans la charité ; il pleure sur les uns, il se réjouit sur les autres; tantôt sa doctrine est simple comme le lait pour les enfants, tantôt elle se plonge dans la profondeur. des mystères ; tantôt il s'abaisse et se rapetisse avec les simples, tantôt il élève et exalte les humbles; tantôt il fait preuve d'un grand esprit de mansuétude, tantôt il lève la verge de la puissance apostolique contre les orgueilleux et les arrogants ; tantôt il s'enflamme à l'égard des rebelles, tantôt, à l'égard des disciples soumis, il est bon « comme la nourrice qui réchauffe ses petits ». Tantôt il se dit le dernier des Apôtres, tantôt il affirme son autorité en s'appu.yant sur Jésus-Christ, qui parle dans sa personne; tantôt il demande à mourir et à être avec Jésus-Christ, tantôt il prouve qu'il lui est nécessaire de demeurer dans la chair à cause de ceux qui ont besoin de son secours. Car « il ne cherche pas son avantage personnel, mais l'avantage des enfants qu'il a engendrés en Jésus-Christ » par l'Evangile. Cette conduite doit être spécialement méditée par les supérieurs spirituels, dont l'abnégation doit leur faire négliger et mépriser leur intérêt personnel toutes les fois que le bien spirituel des peuples le réclame.
4. L'apôtre saint Paul se glorifie, mais dans ses infirmités et ses tribulations, et la mortification de Jésus-Christ lui paraît le plus bel ornement. Il s'élève au-dessus de tout ce qui est charnel ; les choses spirituelles forment tout son bonheur et toute sa gloire ; la science ne lui est pas étrangère, et cependant il déclare ne voir qu'à travers un miroir et en énigme. Il se confie à l'esprit, et cependant il afflige son corps qu'il traite comme un adversaire clandestin qu'il faut détruire. Quelle leçon, quel enseignement ne ressort pas de cette conduite ? L'Apôtre pouvait-il nous montrer plus clairement l'obligation de ne pas mettre notre confiance dans les choses de la terre, de ne pas nous enorgueillir de notre science et de ne pas laisser la chair se révolter contre l'esprit ? Saint Paul combat donc pour tous ; il prie pour tous ; le salut de tous le dévore; le zèle pour la gloire de Dieu l'embrase, et il donnerait son sang et sa vie pour ceux qui sont hors de la loi, comme pour ceux qui sont dans la loi. Etabli l'Apôtre des Gentils et le défenseur des Juifs, il plaide en leur faveur au-delà même de ce qui est permis ; c'est-à-dire, si j'ose pârler ainsi, il va au-delà du commandement de Dieu, car il aime son prochain, non pas autant que luimême, mais plus que lui-même. Ne demande-t-il pas à être anathème, si cela était nécessaire pour sauver les hommes? O grandeur d'âme vraiment sublime ! O feu céleste de l'Esprit-Saint ! Paul imite en cela Jésus-Christ qui « s'est fait malédiction pour nous (1) », qui « a porté nos infirmités et accepté nos langueurs (2) » . C'est ainsi que, poussant le dévouement au-delà de ses limites, l'Apôtre accepterait d'être anathématisé par Jésus-Christ, pourvu que les hommes fussent sauvés. Que dirai-je encore ? Il vit, non pas pour lui, mais pour Jésus-Christ et pour la prédication de la parole. Il proclame que le monde est crucifié pour lui et qu'il est crucifié pour le monde ; tout lui paraît vil et méprisable, tant est vif son désir de s'unir à Jésus-Christ. Depuis Jérusalem jusqu'à l'Illyrie il a semé l'Evangile dans toutes les contrées ; il a été ravi jusqu'au troisième ciel; il a été transporté au ciel et y a entendu des paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de redire; et pourtant, malgré toutes ces faveurs, « il ne se glorifie que dans ses infirmités ». Tel est saint Paul, et tels sont aussi tous les hommes spirituels comme lui, si toutefois il en est sur la terre.
1. Gal. III, 13. — 2. Isaïe, LIII, 4.
356
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ est venu dans le monde nonobstant le prince du monde. — 2. Jésus-Christ a eu pour précurseur saint Jean. — 3. Saint Jean livré à une femme impudique. — 4. Miracle de la naissance de saint Jean. — 5. Cette naissance doit nous inspirer la joie la plus vive.
1. Notre Roi, avant de naître d'une Vierge, s'était fait précéder de l'armée des Prophètee, afin que le monde, jusque-là révolté contre les édits de son prince, acceptât enfin le joug de Dieu et ne pût envisager sans crainte l'arrivée de son souverain Juge. Mais le désespoir devint de l'audace, notre misérable humanité se mit en guerre ouverte contre Dieu, comme si elle ne dût avoir aucun juge de sa conduite, comme si elle n'eût aucun désir de se réconcilier avec son Créateur et qu'elle ne pût tenir aucun compte de ses ordres. C'est alors que le Verbe, s'enveloppant dans un secret impénétrable, descendit des hauteurs du ciel et vint s'incarner dans l'obscurité la plus profonde.
2. Mais auparavant, ce même Verbe avait envoyé pour son précurseur, saint Jean, avec mission de préparer les âmes à la venue du Messie. Ecoutez cette voix céleste, ce héraut terrible du grand Roi, cette trompette éclatante faisant retentir ces cris impétueux : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez la voie au Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu. Toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline seront abaissées, les chemins courbes seront redressés, les sentiers escarpés seront aplanis, la gloire de Dieu apparaîtra, et toute chair verra le salut du Seigneur notre Dieu(1) ». A la naissance de saint Jean, Jésus-Christ était encore caché dans le sein de sa Mère ; Marie tenait renfermés dans ses entrailles, parmi les lis et les roses, les membres invisibles du Dieu fait homme. La voix apparaît la première, et
1. Luc, III, 4, 6.
bientôt le Verbe suivra. Saint Jean s'adresse donc aux hommes, il presse, il crie: « Préparez le chemin au Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu ». Arrachez des coeurs toute perversité, corrigez toutes ces perfidies tortueuses, aplanissez parles oeuvres de la simplicité et de la foi les collines anfraetueuses de l'iniquité, et les erreurs levant audacieusement leur front orgueilleux. Dieu nous arrive, Jésus-Christ approche; accueillez présent celui que vous avez méprisé absent. Quoique étant l'offensé, Dieu se donne de lui-même, parce qu'il désire être apaisé.
3. Mais le Précurseur fut, de la part des hommes, l'objet d'une horrible cruauté et d'un profond mépris, à tel point que sa tête fut le prix des danses voluptueuses d'Hérodiade ; l'innocence du saint Précurseur devint l'enjeu d'un combat entre la passion et la fureur; le roi, tout à coup aveuglé par la honteuse concupiscence qu'enflammaient à dessein les grâces impudiques d'une jeune danseuse, livre honteusement le sang innocent, non point à un guerrier armé, mais à une femme éhontée.
4. Mais je m'aperçois, mes frères, qu'au lieu de vous parler de la naissance même de saint Jean, je vous entretiens déjà de sa mort. Je reviens donc à mon sujet, car je ne veux pas m'étendre outre mesure ni m'exposer à faire naître le dégoût et l'ennui. La lecture même de l'Evangile a été d'une certaine étendue ; sous peine donc de mériter à bon droit le reproche d'oisiveté, j'expliquerai le mystère qui nous est proposé, en l'exposant comme Dieu m'en fera la grâce. Le père de saint Jean remplissait dans le temple les (357) fonctions de son sacerdoce, lorsque l'ange Gabriel, fendant l'espace et traversant les airs, se présenta devant Zacharie tremblant de crainte et de respect. Mais au nom du Seigneur l'envoyé céleste le rassure et lui dit : « Ne craignez pas, Zacharie : voici que votre prière a été exaucée ; votre épouse Elisabeth vous donnera un fils à qui vous imposerez le nom de Jean: il sera grand et beaucoup se réjouiront à sa naissance (1) ». Or, Zacharie était déjà accablé de vieillesse ; il sentait ses membres ployer sous le poids de l'âge et son corps tourner à la dissolution. Son épouse gémissait de sa stérilité ; depuis longtemps la fleur de la jeunesse était en eux desséchée, et ils se croyaient impuissants à laisser des héritiers de leur nom. Mais tout est possible à Dieu : ces vieillards croient toucher aux limites de la vie, et soudain le fils qu'ils désirent depuis longtemps leur est donné. Toutefois Zacharie, accablé sous le poids de la vieillesse judaïque, refuse de croire à la parole de l'ange. Gabriel lui reproche cette incrédulité et, pour le punir, lui retire l'usage de la parole.
1. Luc, I, 13, 14.
5. Cependant les promesses du Seigneur s'accomplissent; saint Jean met un terme à la stérilité de ses parents et, rendant à son père l'usage de la parole, annonce déjà par avance l'arrivée du souverain Juge. Nous célébrons aujourd'hui l'anniversaire de cette naissance. Saint Jean nait, comme Dieu l'avait promis, et en naissant, il délie la langue de son père, afin que selon la parole prophétique de l'ange, cette naissance fût réellement une cause de joie pour plusieurs. Prenons part à cette joie, mes frères, afin qu'après avoir reçu à coeur ouvert Jésus-Christ le souverain juge, nous entourions de respect :et de gratitude la naissance de son précurseur. Célébrons donc cette solennité, non pas en nous livrant aux honteux désordres des Gentils, mais en rendant à Dieu un culte simple et digne, et surtout en observant les règles de la chasteté chrétienne. Laissons aux temples païens leurs guirlandes et aux Gentils leurs folies et leurs danses voluptueuses; c'est dans le Saint des saints que doit briller et se faire le concours de tous les fidèles.
ANALYSE. — 1. Glorieuse nativité de saint Jean, foi d'Elisabeth, doute de Zacharie. — 2. Elisabeth devient mère, malgré sa vieillesse. — 3. Jean prophétise dès le sein de sa mère. — 4. Le précurseur montre celui que les Prophètes avaient annoncé.
1. Aujourd'hui se célèbre dans toute l'Eglise la naissance de saint Jean, du précurseur de la religion et de la foi chrétienne; après lui avoir offert nos voeux, appliquonsnous à exalter sa mémoire. En effet, en lui accordant le titre de prophète et en inspirant à l'Eglise la pensée de célébrer sa naissance, Dieu n'a pas voulu qu'une postérité ingrate pût oublier ses titres et sa gloire. Lorsque nous solennisons la fête des saints, à proprement parler, ce n'est point un bienfait que nous leur accordons, et le plus grand avantage est assurément pour nous. Mais parlons de saint Jean. Un ange vient annoncer sa conception ; il est sanctifié dans le sein de sa mère par la présence du Sauveur, et plus tard il sera choisi pour baptiser Jésus-Christ dans l'eau mystérieuse du Jourdain; car Dieu l'a député par la voix de l'ange, pour servir de précurseur à sou Fils, et Zacharie devra (358) avouer qu'il est lui-même le seul auteur de sa propre incrédulité. Qu'Élisabeth brille comme une lampe ardente, et que le prêtre Zacharie soit sévèrement puni. Elisabeth recevait la lumière, et Zacharie était condarrlné au silence; Elisabeth concevait par la foi et Zacharie incrédule devenait muet, en punition de ce doute qu'il avait émis : « Comment a croirais-je à cette parole? car je suis vieux et ma femme est très-avancée en âge (1) ». O mystère dans un prêtre ! Il offrait l'encens pour les autres, et il ne reconnaissait pas Dieu présent. Il sent quelle est la force de Dieu, et il refuse son acte de foi ; puisqu'il ne croit pas, c'est à juste titre qu'il reste muet.
2. Élisabeth, saisie de confusion, refusait de sortir et restait plongée dans l'admiration et l'étonnement que lui causaient toutes les merveilles dont sa fécondité miraculeuse était la suite. En effet, elle était très-avancée en âge et ne croyait plus à la possibilité naturelle de devenir mère. Elle resta stérile, quand elle eût voulu la fécondité, et elle engendra à un âge où la vieillesse ne lui laissait ni espoir ni désir. Après avoir été stérile dans sa jeunesse, elle allaita son enfant dans la vieillesse; à l'âge de quatre-vingt-dix ans, elle vit pour la première fois un enfant s'ébattre dans ses bras ; un tel prodige était l'oeuvre du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et le fruit de la promesse, en dehors de toutes les prévisions des époux. Ici encore, quand elle est abandonnée à elle-même, la volonté des hommes doit avouer sa complète impuissance. Or, Dieu voulait la naissance de celui qu'il appelait à la mission de prophète.
3. Bientôt s'opère cette naissance de saint Jean, impatiemment attendue par son père; car, depuis la promesse qui en avait été faite, il était resté muet en punition de son incrédulité à l'oracle divin. Depuis ce moment, Zacharie avait continué, à son tour, de remplir les fonctions de prêtre dans le temple, exhalantd'abondantes prières du fond de son coeur, mais dans une impuissance absolue de faire concourir sa langue et sa voix. Avant de naître, l'enfant avait tressailli dans le sein de sa mère, et y avait commencé sa mission
1. Luc, I,18.
prophétique. La mère du Sauveur était venue visiter Ellsabeth, mère de saint Jean; Élisabeth s'écria : « Sitôt que la voix de votre salutation a retenti à mes oreilles, l'enfant que je porte a tressailli de joie dans mon sein (1) ». Et quelle parole prophétique a-t-elle fait entendre? D'où me vient ce bonheur que la « Mère de mon Dieu ait daigné me visiter (2)? » O profonde humilité ! La mère du Sauveur est venue visiter la mère du Précurseur. Jean a salué Jésus-Christ, quand tous deux étaient encore renfermés dans l'obscurité des entrailles maternelles. En effet, le Sauveur habitait dans le sein de Marie, et saint Jean dans le sein d'Élisabeth. Il est donc bien vrai, cet oracle divin : « Avant que tu fusses dans le sein de ta mère, je te connaissais, et je t'ai sanctifié dans les entrailles maternelles (3)». Saint Jean n'était pas encore né, et déjà il avait prophétisé. Les nuits ont parlé, les jours se sont salués. De là cette parole: « Le jour annonce le jour au Verbe, et la nuit parle à la nuit (4) » de Jésus-Christ.
4. La prophétie est accomplie; ce qui était obscur se trouve révélé ; c'est-à-dire: saint Jean naît aujourd'hui, le nom de Jean est écrit sur les tablettes, et la langue de Zacharie est déliée. Heureux, mes frères, ceux qui reçoivent de tels gages; heureuses les mères de tels enfants; grand sera leur bonheur, puisqu'elles ont mérité de se voir élevées à un tel degré de gloire. Ce jour est la source d'une grande joie, parce qu'une femme, jusque-là stérile, a enfanté un fils, et parce qu'un père, frappé de mutisme, a recouvré la parole. Le flambeau est envoyé avant le soleil, le serviteur avant le maître, l'ami avant l'époux, le héraut avant le juge, la voix avant le Verbe. Voilà pourquoi saint Jean a dit de lui-même : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert (5) ». Les autres Prophètes n'ont annoncé que longtemps auparavant la venue du Messie; saint Jean, qui l'avait annoncé dans le sein de sa mère, l'a montré après sa naissance; il a proclamé la présence sur la terre de Celui à qui appartiennent la gloire et l'empire; dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Luc, I, 44. — 2. Id. 43. — 3. Jérém. I, 5. — 4. Ps. XVIII, 5. — 5. Matth. III, 33.
359
ANALYSE. — 1. Jésus-Christ supérieur à saint Jean, inférieur à son Père, comme homme, et égal à son Père comme Dieu. — 2. Jésus-Christ véritablement égal à son Père. — 3. Jésus-Christ, comme homme, est inférieur à son Père, mais reste supérieur à tous les hommes.
1. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (1) ». De quel homme le Seigneur a-t-il permis que l'on pût dire: « Toutes choses ont été faites par lui (2) ? » Le Verbe a retenu pour lui la divinité, et il nous a donné la grâce. Nous disons de Jésus-Christ qu'il est homme pour nous, et qu'il est Dieu au-dessus de nous; il est tout à la fois homme et Dieu. Or, vous avez devant vous deux personnages: saint Jean et Jésus-Christ; mais Jésus-Christ, qui, extérieurement, ne parait qu'un homme, est infiniment plus grand que saint Jean, qui a dû s'écrier: « Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure (3) ». Proclamez donc sa supériorité, et sa supériorité si suréminente, que saint Jean lui est infiniment inférieur, quoiqu'il soit le plus grand de tous les justes. Jésus-Christ est plus grand que la terre et le ciel, plus grand que les anges, plus grand que les vertus, plus grand que les trônes, les puissances et les dominations. D'où lui vient cette supériorité? De ce que « toutes choses ont été faites par lui, et que rien n'a été fait sans lui (4) ». En tant que Dieu, il est égal à son Père; en tant qu'homme, il est inférieur à son Père. N'a-t-il pas dit luimême : « Moi et mon Père, nous sommes un (5)? »; et aussi: « Mon Père est plus grand que moi (6)? » Ces deux propositions semblent se contredire, et pourtant elles sont parfaitement vraies. Que votre coeur ne se révolte pas, car les paroles du Sauveur se concilient parfaitement. « Moi et mon Père nous soma mes un » ; ces mots expriment l'égalité « Mon Père est plus grand que moi » ; on ne peut mieux formuler l'inégalité.
1. Jean, I, 1.— 2. Ibid.— 3. Ibid. 27. — 4. Ibid. 3. — 5. Id. X,30.— 6. Id. XXIV, 28.
2. Sur ces paroles : « Moi et mon Père nous sommes un », écoutez l'Apôtre expliquant dans un seul passage ces deux propositions contradictoires: « Jésus-Christ étant dans la forme de Dieu, a pu se dire, sans injustice, égal à Dieu (1) » ; car il est Dieu et éternellement engendré de Dieu. L'injustice est le fait d'un usurpateur; tel fut Adam. Parce qu'il voulut devenir ce qu'il n'était pas, il se trouva déchu de ce qu'il était. Comment a-t-il voulu la rapine? Il se laissa séduire par le serpent qui lui-même était déchu, pour avoir dit : « Je placerai mon trône vers l'Aquilon, et je serai semblable au Très-Haut (2) ». Cette pensée fit du premier des anges un démon. Plus tard, il rendit l'homme participant de son orgueil. Lui qui était tombé, se prit de jalousie contre l'homme encore debout et le précipita d'où il était tombé lui-même. Si le démon et l'homme aspiraient à la divinité, c'était donc par rapine. Il n'en fut pas de même de Jésus-Christ, parce qu'il était, par nature, égal à son Père, il l'était de toute éternité, il ne le devint pas et ne le deviendra jamais. En parlant de Lui, on ne saurait dire Il a été, il est et il sera ; le présent seul lui convient : il est. Dire qu'il a été, c'est dire qu'il n'est plus; et dire qu'il sera, c'est dire qu'il n'est pas encore. C'est à Lui que Moïse adressa cette question: « Quel est votre nom? Que dirai-je aux enfants d'Israël? Le Seigneur répondit: Je suis Celui qui suis ; tu diras aux enfantsd'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous (3) ». Ce qui est, voilà la vérité, la réalité, ce qui ne peut changer. Or, l'Etre par essence appartient au Père, appartient au Fils , appartient au Saint-Esprit. Voilà, mes frères, ce qui est au-dessus de tout
1. Phllipp. II, 6.— 2. Isaïe, XIV, 13, 14. — 3. Exod. III, 13, 14.
et ce qui prouve que le Fils est égal au Père; de là ces paroles de l'Apôtre : « Ce n'est point par une usurpation de sa part qu'il s'est dit égal au Père ».
3. Nous lisons : « Mon Père est plus grand que moi, mais il s'est anéanti lui-même (1) ». Voyez, pesez ces paroles : « Il a pris la forme d'esclave ». Quand il s'agit de la forme d'esclave, on se sert du mot : « il prit » ; mais quand il s'agit de la forme de Dieu, au lieu de dire : il prit, le texte porte: « Quoiqu'il fût dans la forme de Dieu, il prit la forme d'esclave, se rendant semblable aux hommes, a portant l'extérieur de l'homme; il s'est humilié, et s'est fait obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Voilà pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom (2) ». En tant qu'il
1. Philipp. II, 7.— 2. Ibid. 7, 9.
était homme, il a été exalté. Son exaltation fut la conséquence de son humiliation, et en tant qu'il est mort, il est ressuscité. « Il lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ». Jésus-Christ vint sur la terre, mais sans quitter le ciel; il ressuscita et monta au ciel, et cependant il n'avait pas quitté le ciel. Vous le regardez comme un homme, ce qu'à Dieu ne plaise. Voici l'homme: « Parmi les enfants des femmes, il n'en fut pas de plus grand ». Ecoutez cet homme parlant de sa propre personne: « Je ne suis pas digne de délier les cordons de sa chaussure ». Ne confondez pas ces deux personnages: l'un est Homme-Dieu, l'autre est un homme juste envoyé par Dieu ; l'Homme-Dieu, c'est Jésus-Christ ; l'homme juste, c'est saint Jean; le premier est la Vérité même, le second n'est que le héraut de la vérité.
ANALYSE. — 1. Contraste entre la vocation de saint Pierre et celle de saint Paul. — 2. Interprétation mystique des circonstances de leur martyre.
1. Avec la grâce de Dieu, nous célébrons aujourd'hui le martyre de saint Pierre et de saint Paul; le monde entier solennise aujourd'hui leur mémoire, les unissant dans les mêmes cantiques, comme ils ont été unis par une même foi et couronwés par un même triomphe. C'est la fête de Paul; et, tous le proclament, c'est aussi la fête de Pierre. Comment garder le silence sur Pierre, quand on se rappelle avec quelle fermeté il a refoulé la rage de Simon le Magicien, lui a enseigné la saine doctrine et a confondu son orgueil? Par leur trépas glorieux, ces deux Apôtres ont prouvé combien la mort des saints est précieuse devant Dieu. Paul est un vase d'élection, Pierre tient les clefs de la maison du Seigneur ; l'un était pêcheur, l'autre a été
persécuteur. Paul a été frappé d'aveuglement, afin de mieux voir ; Pierre a renié, afin de croire. Paul, embrassant la foi de Jésus-Christ après la résurrection de l'Eglise, s'est montré le disciple d'autant plus glorieux de la vérité, qu'il avait été plus obstiné dans son erreur. Pierre pêcheur n'a pas déposé ses filets, mais les a changés, parce qu'honoré le premier du sacerdoce, il préféra désormais les sources à la mer, et chercha les poissons, non pas pour les détruire, mais pour les purifier. Tous deux furent heureux dans l'administration de la doctrine, mais la mort les confirma dans un bonheur plus grand encore. Sur la-terre, la gloire n'est qu'en désir; au ciel, elle a toute sa réalité. Sur la terre, les tribulations se succèdent, la mort met les saints en possession (361) de la véritable grandeur. La voix de ces Apôtres se fait entendre jusqu'aux confins de la terre. Partout s'élève en leur faveur un concert de louanges ; partout la voix des fidèles redit la magnificence de leur triomphe.
2. Comment appeler morts des hommes dont la foi est un principe de vie et de résurrection pour le monde entier? Pour arriver au glorieux séjour de l'éternelle lumière, que personne n'hésite à se confier en toute assurance à la direction de ces illustres docteurs; à leur suite la conquête du ciel n'est plus impossible. Paul est là pour seconder nos efforts, et Pierre pour ouvrir les portes de l'éternel séjour. Du reste, il ne peut que nous être utile de rappeler le glorieux martyre de ces Apôtres. Paul fut décapité, Pierre fut crucifié la tête en bas. Ce genre de mort est plein de mystère. Il convenait que Paul eût la tête tranchée, parce qu'il est pour les Gentils le chef ou la tête de la foi. Pierre avait reconnu que Jésus-Christ est la tête de l'homme, et comme Jésus-Christ était alors assis dans sa gloire, Pierre lui présenta d'abord sa tête, que les pieds devaient suivre, afin que dans ce nouveau genre de martyre, pendant que les pieds et les mains étaient enchaînés, la tête pût prier et prendre le chemin du ciel. Je ne suis pas digne, disait Pierre, d'être crucifié comme mon Seigneur. Par ce langage il ne refusait pas le martyre, mais il craignait de s'approprier le genre de mort du Sauveur, et ne se trouvait digne que de honte et de châtiment. Bienheureux Pierre, quand nous vous voyons suspendu à la croix, combien vous l'emportez à nos yeux sur le Magicien aspirant à prendre son vol dans les airs ! Il ne s'élève que pour tomber plus profondément, tandis que vous n'inclinez votre tête vers la terre que pour posséder le ciel après votre mort, par la grâce de Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. La barque de Pierre est la figure de l'Église de Jésus-Christ. — 2. Pierre pécheur d'hommes.
1. La circonstance présente nous invite à méditer le chapitre de l'Évangile dont on vient de nous donner lecture, et où nous entendons le Sauveur porté sur la barque de Pierre dire à ce dernier . « Gardez-vous de craindre, car à partir de ce moment vous serez pêcheur d'hommes (1) ». Cette seule parole nous dévoile tout le mystère de ce passage de l'Évangile. Au moment même où les disciples contemplaient avec étonnement leurs barques remplies de poissons, quel motif avait le Sauveur de refuser à Pierre l'objet de sa demande et de lui faire une réponse à laquelle cet Apôtre ne pouvait rien comprendre? Quand
1. Luc, V, 10.
on est monté sur une barque, la plus ordinaire préoccupation n'est-elle pas de se maintenir en équilibre, au lieu de songer à convertir les hommes ? Comprenez donc déjà que cette barque confiée à la direction de Pierre, ce n'est pas une barque ordinaire, mais bien l'Église même de Jésus-Christ. L'Église, tel est ce vaisseau qui, s'élevant au-dessus des flots de l'Océan agité de ce monde, a pour mission, non pas de détruire ce qui surnage, mais de le vivifier.Le pêcheur, monté sur son léger esquif , sauve et conserve les petits poissons arrachés à l'abyme ; de même le vaisseau de l'Église abrite tous ceux qui veulent se soustraire à la corruption du (362) monde, et ils retrouvent dans ses flancs la liberté et la vie. Tel est, en effet, le sens du mot vivifier ; on ne vivifie que ce qui était en vie peu de temps auparavant. A tous ceux donc qui se sentaient meurtris par les tourbillons du monde et étouffés dans les flots du siècle, Pierre est appelé à rendre la vie; et s'il s'étonnait de la multitude de poissons qu'il venait de prendre, il s'étonnera bien plus encore de voir des multitudes d'hommes portés sur le vaisseau de l'Eglise.
2. Toute cette lecture que nous venons de faire doit donc recevoir une interprétation prophétique. Un peu plus haut nous voyons que le Sauveur, toujours assis dans la barque de Pierre, dit à celui-ci : « Dirigez vers la haute mer et jetez vos filets pour pêcher » ; le Sauveur lui apprend moins à jeter ses instruments en pleine mer, qu'à jeter au loin les paroles de la prédication. Saint Paul a saisi toute l'étendue de cette parole, lorsqu'il s'écrie : « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu (1) ! » et le reste. Il ne s'agit donc plus d'envelopper des poissons dans un filet, mais de rassembler les hommes sous la bannière de la foi. Ce que fait un filet dans les flots, la foi l'opère sur la terre. Les poissons enveloppés dans un filet ne peuvent plus errer en liberté; de même la foi protège contre toute erreur l'intelligence de ceux qui croient; le filet conduit à la barque les poissons saisis dans ses plis ; de même la foi conduit au repos ceux qui se laissent guider par sa lumière. Afin de nous faire mieux comprendre que le Seigneur parlait
1. Rom. XI, 33.
de la pêche spirituelle , Pierre s'écria: « Maître, nous avons fatigué toute la nuit sans rien prendre, mais sur votre parole je jetterai le filet (1) » ; comme s'il eût dit : Puisque la pêche que nous avons continuée toute la nuit est restée pour nous sans résultat, je pêcherai désormais, non plus avec un instrument, mais avec la grâce; non plus avec des moyens humains, mais avec tout le zèle de la dévotion. « Sur votre parole, je jetterai le filet ». Nous lisons dans l'Evangile que Notre-Seigneur est le Verbe incarné : « Au commen« cement était le Verbe (2) », et le reste. Quand donc, se confiant dans la parole, Pierre jette les filets, cela nous indique que c'est en Jésus-Christ qu'il pêche; pour se conformer aux ordres du Maître, il déroule ses enseignements et sa doctrine, mais toujours c'est au nom de Jésus-Christ qu'il parle, c'est son Evangile qu'il expose; car c'est à l'Evangile seul qu'il appartient de sauver les âmes. « Nous avons fatigué toute la nuit sans rien « prendre n. Pierre avait réellement travaillé toute la nuit, car en dehors de Jésus-Christ il était plongé dans des ténèbres qui ne lui permettaient pas de voir ce qu'il prenait. Mais dès que la lumière du Sauveur a brillé, les ténèbres ont disparu et Pierre, éclairé par la foi, put distinguer ceux qu'auparavant il ne voyait pas. Jusqu'à ce qu'il eut rencontré Jésus-Christ, Pierre n'avait connu que les ténèbres. De là cette parole de saint Paul « La nuit a précédé, mais le jour s'est approché (3)».
1. Luc, V, 10.— 2. Jean, I, 1.— 3. Rom. XIII, 12.
ANALYSE. — 1. Présomption de saint Pierre. — 2. Sa chute l'instruit de sa faiblesse.
1. Vous connaissez de saint Pierre la sublime profession de foi par rapport à la divi
nité de Jésus-Christ, vous savez aussi qu'à la voix d'une servante il renie Celui qu'il avait (363) adoré. Pour confondre sa présomption, le Sauveur lui avait dit : « Tu me renieras (1) » ; plus tard aussi, pour affermir son amour, Jésus-Christ lui posa cette question : « M'aimes-tu » . C'est donc au moment même où saint Pierre chancelait dans sa foi, qu'il présuma le plus de ses propres forces. Le Psalmiste avait depuis longtemps formulé ce reproche : « Ceux qui mettent leur confiance dans leur vertu (2) ». Pierre méritait donc qu'on lui fît l'application de ces autres paroles : « J'ai dit dans mon abondance: Jamais je ne me laisserai ébranler (3) ». Dans son abondance il avait dit au Sauveur : « Je suis avec vous jusqu'à la mort (4) » ; dans son abondance il avait dit : « Jamais je ne me laisserai ébranler ». Toutefois Jésus-Christ, en sa qualité de suprême Médecin, savait mieux que le malade lui-même ce que réclamait sa maladie. Ce que font les médecins dans les maladies du corps, Jésus-Christ peut le faire dans les maladies de l'âme. Qu'importe, après tout, au malade, que le médecin lui rende toujours raison du traitement qu'il lui applique? Le malade peut connaître les souffrances qu'il supporte ; mais quand il s'agit de décider si la maladie est dangereuse, d'en connaître les causes et de juger de l'efficacité des remèdes, c'est l'oeuvre propre du médecin qui, après avoir examiné le corps, reste libre de communiquer à son malade les raisons du traitement qu'il lui applique. Quand donc le Seigneur dit à Pierre : « Tu me renieras trois fois », il prouvait à Pierre qu'il avait sondé son coeur. Or, les
1. Matth. XXVI, 75.— 2. Ps. XLVIII, 7. — 3. Id. XXIX, 7. — 4. Luc, XXII, 33.
prévisions du médecin se réalisèrent, et la présomption du malade se trouva confondue.
2. Continuons à étudier dans le même psaume les révélations que nous fait le SaintEsprit. Après avoir dit : « Dans mon abondante je ne me laisserai jamais ébranler », le Psalmiste, se reprochant d'avoir ainsi présumé de ses propres forces, s'empresse d'ajouter : « Seigneur, par l'effet de votre volonté, vous avez ajouté la force à ma beauté; vous avez détourné votre face et je suis tombé dans le trouble et la confusion (1) ». Que dit- il? Ce que j'avais ne venait pas de vous, et je croyais ne le tenir que de moi; « mais vous avez détourné votre face » ; vous avez repris ce que vous m'aviez donné et « je suis tombé dans le trouble et la confusion » ; en vous retirant de moi, vous m'avez montré ce que je suis par moi-même. Ainsi donc, afin de lui inspirer une humilité salutaire, le Sauveur abandonna Pierre pour un temps. Jésus le regarda ensuite, et Pierre versa des larmes amères, comme parle l'Evangile ; c'est ainsi que s'accomplit la prédiction du Sauveur. Que lisons-nous ? « Le Seigneur regarda Pierre, et celui-ci se souvint (2) ». Si Jésus-Christ ne l'eût pas regardé, Pierre aurait tout oublié. « Le Seigneur regarda Pierre, et celui-ci se souvint que Jésus lui avait dit : Avant que le coq chante, vous me renierez trois fois, et, étant sorti, il pleura amèrement (3) ». Pour laver le crime de son reniement, Pierre avait donc besoin du baptême de larmes. Mais ce baptême lui-même il n'aurait pu l'avoir si Dieu ne lui en avait fait la grâce.
1. Ps. XXIX, 8. — 2. Luc, XXII, 61. — 3. Ibid. 62.
364
ANALYSE. — 1. Les martyrs Machabées sont un exemple pour tout sexe et tout âge. — 2. La mère des Machabées mérite tous les éloges pour l'éducation donnée à ses enfants. — 3. Martyre du premier de ces frères. — 4. Martyre des cinq autres frères. — 5. Mais le martyre le plus digne d'éloge est celui du jeune.
1. Vous venez d'entendre, mes frères, le récit du glorieux martyre des frères Machabées, et je pense qu'à cette occasion vous vous êtes rappelé cette parole de l'Apôtre, dont la lecture vous a été faite également : « Toutes ces choses ont été écrites pour notre édification, à nous qui nous trouvons à la fin des temps (1) » . En effet, tout ce qui a été écrit dans les livres saints, a été écrit pour notre édification et notre salut, afin que les exemples qui nous sont donnés par nos frères deviennent pour nous un principe de perfection, et que nous trouvions dans la lecture de leurs actions glorieuses un encouragement à la foi. Or, l'Eglise vient de dérouler à nos yeux le glorieux triomphe de ces heureux frères et de cette heureuse mère, afin de le proposer comme exemple à l'un et à l'autre sexe; les hommes doivent prendre pour modèle ces frères si pieux, et les femmes cette mère héroïque dans sa foi et son dévouement; puissent les femmes élever de cette manière leurs enfants; puissent les enfants obéir à d'aussi nobles enseignements. Que tous apprennent de quel amour ils doivent aimer leurs enfants.
2. La bienheureuse mère des martyrs avait commencé, dès leur berceau, à former ses enfants à la vertu, à leur enseigner les, saintes lois du Seigneur, et ses leçons, quoique d'une simplicité toute maternelle, ne laissaient pas de dévoiler les mystères les plus profonds. Grâce aux saints enseignements de la mère et à la pieuse docilité des enfants, cette famille réalisait au plus haut point cette sainte fraternité que la foi enseigne, et que scelle
1. I Cor. X, 11.
l'obéissance. Aussi fut-il donné à cette bienheureuse mère d'élever ses enfants à une grandeur que ne purent jamais atteindre de simples forces humaines; car, en révélant la religion à ses enfants, elle les conduisit au ciel. Dans ces réflexions qui s'appliquent à tous les frères, l'Eglise trouve déjà un grand sujet d'édification. Mais il me paraît utile de dire quelques mots du martyre de chacun de ces frères; car, outre ce vaste sujet de louange et d'admiration, la doctrine de l'Eglise y est solennellement confirmée.
3. Ecoutons d'abord le langage que tient l'aîné de ces frères. S'adressant au tyran, il lui dit : « Que cherchez-vous, que voulez-vous apprendre de nous? Nous mourrons mille fois plutôt que de profaner nos lois paternelles (1) ». Parlant au nom de tous ses frères, il ne craint pas de dire : « Nous soin« mes prêts à mourir n. Comprenons que sa pensée était comme le reflet de la pensée de tous les autres. Le tyran furieux ordonne de lui couper la langue. O l'infâme ressource d'une incrédulité féroce ! Il ordonne de couper la langue afin de rendre impossible toute profession de foi ; il ignore sans doute que la dévotion et la foi sont bien moins sur les lèvres qu'elles ne sont dans le coeur. Aussi le bienheureux martyr peut perdre l'usage de la parole, mais sa foi n'en souffre aucune atteinte. Il garde désormais le silence, mais sa fermeté d'âme n'en est nullement ébranlée.
4. Mais passons aux autres. On demande au second s'il consent à manger de la viande de porc : « Non », répond-il. « Et voilà pourquoi », dit l'Ecriture, « il fut tourmenté
1. II Mach. VIII, 2.
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comme son aîné ». Cette égalité de supplices était naturelle, car sa foi égalait celle de son frère; pourquoi ses souffrances n'eussent-elles pas été égales, puisqu'elles devaient suppléer à l'infériorité de l'âge et l'élever au même rang queson frère? «Après cela» , dit l'Ecriture, «on couvrait d'outrages le troisième » . J'admire la justesse de cette expression employée par l'Ecriture pour désigner les embûches du démon ; car, lorsque la violence ne lui réussit pas, il sait recourir aux outrages et à la dérision. On tourmenta le quatrième, et pendant qu'on lui brisait les membres, il lance ce cri de confiance et de foi : « C'est du ciel que j'ai reçu ces membres ». O foi sublime du martyr ; ce qu'il perd sur la terre, il est assuré de le retrouver dans le ciel ! Pourquoi, dès lors, se troublerait-il du brisement de ses membres, puisqu'il y trouve un titre nouveau de bonheur au ciel? ce que la terre lui ravit, le ciel le lai rendra pour l'éternité. Dans le cinquième frère nous devons une égalé admiration à ses paroles et à son courage ; car, au moment où il était en proie aux plus horribles souffrances, il n'oublie pas de confesser sa foi et dit au tyran : « Sous avez l'empire sur les hommes, quoique vous ne soyez vous-même que cendre et poussière ; toutefois gardez-vous de croire que votre peuple soit abandonné de Dieu ; attendez, et vous verrez notre Dieu déployer sa puissance et vous frapper rudement, vous et votre race ». O admirable sécurité de la foi parfaite ! elle ne cède ni n'est ébranlée devant les persécuteurs et les bourreaux. On le prive de ses membres, mais son courage reste supérieur à toutes les tortures. Il subit le joug de la force, mais il domine par sa foi ; les souffrances l'accablent, mais il compte encore sur les représailles divines. Ainsi donc, autant qu'il est en lui, il est martyrisé, et il menace du martyre; il est immolé, et il annonce la vengeance, sa foi s'élève bien au-dessus de la puissance de son bourreau; il souffre la persécution et il juge son persécuteur. Le sixième, sur le point d'aller triompher au ciel, adresse ces mots au tyran : « Ne vous trompez pas vous-même ; nous souffrons, parce que nous avons péché contre notre Dieu, et la conduite du Seigneur à notre égard est très-digne d'admiration ». Ce que nous devons admirer dans les martyrs, ce n'est pas seulement leur foi et leur courage, mais surtout la religieuse mansuétude de leur esprit et leur profonde humilité au sein des plus glorieux triomphes.
5. Venons maintenant à l'admirable et héroïque constance du plus jeune de ces frères. Il souffrit le dernier, mais sa foi brilla d'un tel éclat que, après les luttes victorieuses de ses frères, il put encore remporter une nouvelle victoire. C'est justice ; car, placé au dernier rang par l'âge, il s'éleva au-dessus des autres par les souffrances et par l'exemple. En effet, son héroïsme n'est-il pas d'autant plus grand que son enfance lui en permettait moins, et sa victoire ne paraît-elle pas d'autant plus belle, qu'on le croyait lui-même moins capable de combattre ? D'un autre côté, le persécuteur sut joindre à la violence toutes les ressources et les séductions de la ruse, de telle sorte que sescaresses devinrent plus dangereusesqueles tourments; car si la jeunesse est parfois courageuse, la prudence et la sagesse lui font toujours défaut. Le bourreau a donc recours à l'arme perfidede l'indulgence et de la pitié, et pour mieux persuader le fils, il fait appel à l'affection et au dévouement de la pieuse mère. Il savait toute la faiblesse de la piété maternelle dans les souffrances, et souvent il arrive qu'une mère ne puisse supporter dans la personne de son enfant ce qu'elle aurait bravé dans sa propre personne; car le coeur qui aime n'est pas toujours aussi fort que le membre qui souffre. Le cruel tyran s'attaque donc au coeur du fils dans l'affection de la mère, il essaie de vaincre le fils dans la personne de la mère, et la mère dans la personne du fils; raffinement de cruauté qui, n'attaquant qu'un ennemi, se propose d'en vaincre deux, soit celui qu'il veut séparer du choeur glorieux de ses frères, soit la mère elle-même, à qui il n'inspire tant de sympathie pour la vie du plus jeune de ses enfants, que pour lui faire perdre le mérite acquis par elle dans la mort des six premiers.
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ANALYSE. —Eloge de la mère des Machabées qui en un seul jour met ses sept enfants en possession du bonheur éternel. — 2. Bonheur incomparable de cette mère.— 3. Elle a suivi courageusement le martyre de ses premiers enfants. — 4. Antiochus flatte le plus jeune et ordonne à la mère d'user de son influence pour sauver la vie à son fils. — 5. Cette mère, plus admirable encore qu'Abraham, exhorte au martyre son septième enfant. — 6. Celui-ci meurt, et après lui, sa mère. — 7. Nous devons tout supporter pour Jésus-Christ.
1. S'il nous fallait, mes frères, entreprendre le panégyrique de chacun de ces sept frères qui, en un même jour, en compagnie de leur glorieuse mère, souffrirent le martyre, nous succomberions à cette tâche, et vous ne pourriez nous suivre jusqu'au bout. D'ailleurs, fussiez-vous capables d'un tel effort, il me faudrait encore compter avec ma propre faiblesse. En effet, quelle langue humaine pourrait louer, exalter dignement ces martyrs qui naquirent le même jour, non pas pour la terre, mais pour le ciel? Le martyre a fait pour eux ce que n'aurait pu faire aucune fécondité humaine. La grâce divine a infiniment surpassé les forces de la nature humaine. Toute mère, en effet, doit s'avouer impuissante à engendrer à la fois sept enfants, tandis que cette glorieuse mère des Machabées, en un seul jour, a engendré à Jésus-Christ, par la foi, sept confesseurs martyrs. Réjouissonsnous, mes frères, de trouver à la foi plus de fécondité qu'à la nature. Réjouissons-nous à la vue des grandes merveilles opérées par le Seigneur, qui a réuni dans sa gloire, en un seul jour, ceux que la naissance avait séparés.
2. O bienheureuse mère, qui a engendré de tels enfants par la chair et par la charité, pour le monde et pour Dieu, pour la terre et pour le ciel ! Mais après les avoir une première fois enfantés dans la tristesse et les gémissements de la chair, elle les offre avec joie au Seigneur, sur l'autel de la foi, comme autant de victimes vouées à l'holocauste. O heureuse mère, qui n'eut à pleurer le reniement d'aucun de ses fils, à affermir aucune hésitation de leur part, ni à regretter aucune apostasie ! Cette mère combattait dans chacun de ses enfants, et dans leur victoire elle triomphait en son nom et au leur. O bonne mère qui est devenue l'arbre bon ! Le Seigneur a dit : « L'arbre bon porte de bons fruits (1) ». Les feuilles et les fruits de cet arbre, ce sont, mes frères, les paroles saintes et les bonnes actions. Le Prophète a dit de cet arbre saint : « Vos fils sont comme les rejetons de l'olivier autour de votre table (2) ». Prêtez encore ici, mes frères, toute votre attention ; les fruits de l'olivier se récoltent pendant l'hiver; pendant l'été, il produit un épais ombrage; il nourrit le laboureur pendant l'hiver, et pendant l'été il lui offre un abri contre les feux du soleil ; il offre l'huile pour oindre sa tête, et l'ombrage pour abriter le corps. De là ces autres paroles du Prophète. « Vous avez oint ma tête avec l'huile (3) »; et encore : « Je suis comme l'olivier fertile dans la maison du Seigneur (4) ». La colombe a trouvé un rameau de cet olivier, au temps du déluge, et l'a rapporté dans l'arche avec ses fruits. Les sept enfants dont nous parlons, étaient donc sept rameaux fertiles, qui ont pu s'incliner au temps de la persécution, mais qui n'ont pu être brisés.
3. La mère des Machabées vit alors ses fils torturés, déchirés, brûlés, pour la foi; elle put contempler leurs membres coupés, lacérés et jetés au vent; et toutefois elle ne craignit pas, elle ne sentit aucune faiblesse, aucune défaillance; elle se tenait debout
1. Matth. VII, 18.— 2. Ps. CXXVII, 3.— 3. Id. XXII, 5. — 4. Id. LI, 11.
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avec une étonnante fermeté, et puisait dans l'assistance divine le courage avec lequel elle combattait pour la loi. O prodige admirable de la libéralité divine à l'égard de cette femme bienheureuse ! elle était la mère de ces enfants, elle leur fut associée dans la compagnie des anges; elle était leur mère, et elle devint leur sceur dans la lutte du martyre; elle était leur mère, et elle reçut avec eux la couronne du martyre et la récompense éternelle.
4. Des sept frères, il ne restait que le plus jeune. Le tyran l'appelle, lui prodigue les flatteries et les promesses, afin de le détourner de la voie droite et de le séparer de ses frères. Il lui promet des richesses, des honneurs, des dignités, de l'or, de l'argent, un royaume, un empire. Mais le jeune Machabée se rit de toutes ces promesses et les foule aux pieds, parce qu'il aime Dieu de tout son coeur. Bientôt succèdent les menaces et tous les genres de supplices; il reste'insensible aux menaces comme aux promesses, rien ne l'émeut, rien ne l'ébranle. Se voyant donc hautement vaincu, Antiochus appelle la mère de cet enfant et l'invite à user de toute son influence auprès de son fils, pour l'arracher aux tourments que les six autres frères avaient inutilement bravés. La mère promit d'exhorter son fils. Mais à celui qui restait, pouvaitelle tenir un autre langage que celui qu'elle avait tenu à ses autres enfants déjà parvenus au bonheur du ciel? Tout d'abord elle leur avait dit à tous : « Mes enfants, je ne sais comment vous avez été formés dans mon sein; ce n'est point moi qui vous ai donné l'esprit et l'âme ; ce n'est point moi qui ai construit vos visages et vos membres; Dieu qui a fait le ciel, la terre, la mer, et tout ce qu'ils renferment, Dieu qui est la source de tout ce qui existe, a pu seul vous donner l'esprit et l'âme; c'est lui qui a construit votre visage et vos membres; par respect pour ses lois saintes, vous livrez aujourd'hui vos corps, mais il vous les rendra dans sa miséricorde (1) ». Elle était mère, et comme elle aimait Dieu de tout son coeur, elle savait tenir à ses enfants ce généreux langage.
5. Mes frères, nous admirons Abraham, parce qu'il offrit courageusement son fils à Dieu; combien plus devons-nous admirer cette femme, qui en un seul jour sut faire au
1. II Mach, VII, 22, 23.
Seigneur le sacrifice de ses sept enfants inartyrs ? Au dernier survivant elle adressait ces paroles : Toi, mon fils, tu me restes; ta naissance a mis le comble à mes veaux; je t'en prie, je t'en conjure, ne laisse pas ma joie imparfaite. Mon fils, prends pitié de moi, qui t'ai porté dans mon sein pendant neuf mois. Ne permets pas qu'un seul instant ma vieillesse se couvre de honte; ne ternis pas l'éclat du triomphe de tes frères; ne quitte pas leur sainte phalange et marche sur leurs traces. « Mon fils, lève tes yeux au ciel », d'où te sont venus ton esprit et ton âme ; « regarde la terre », qui a fourni l'alimentation de ta vie; regarde tes frères qui t'appellent à leur suite ; regarde ta mère « qui t'a allaité pendant trois ans ». J'attends de toi la récompense de mon amour; ne te sépare pas de tes frères, ne te sépare pas de ta mère qui t'a nourri. Je t'en prie, ô mon fils; le roi Antiochus te promet des richesses temporelles, des honneurs temporels ; mais considère que tous ces biens sont passagers, vains et futiles; rien de tout cela n'est éternel. Dieu seul nous promet des biens éternels, et Dieu ne saurait nous tromper. Mon fils, souviens-toi des paroles du Seigneur ton Dieu; souviens-toi de ce que tu as lu et entendu; n'oublie pas ce qu'il nous dit par le Prophète : « Vanité des vanités, et tout est vanité (1) ». O mon fils, ne crains pas le roi Antiochus, alors même qu'il tue pour un temps ton propre corps; mais crains le Seigneur ton Dieu, qui réunira ton corps à ton âme, en compagnie de tes frères. Je vous ai reçus de Dieu comme la lumière de sept jours radieux. J'ai déjà fermé le sixième jour, parce que j'ai rendu à Dieu six de tes frères, et j'ai vu que tout était bien. Toi aussi tu dois suivre tes frères, afin qu'après avoir travaillé pendant six jours, je me repose le septième; comme donc le Seigneur qui vous attend, a travaillé six jours et s'est reposé le septième, moi aussi je veux trouver en toi le repos à toutes mes larmes.
6. Eclairé par cette exhortation maternelle, et rempli du Saint-Esprit, cet enfant s'écria « Qu'espérez-vous? qu'attendez-vous ? Je ne consens ni n'obéis aux ordres d'un roi trompeur, mais j'obéis à Dieu (2) ». Il ajouta d'autres paroles que vous avez entendues. C'est ainsi qu'il mourut lui-même innocent et pur. La mère fut martyrisée la dernière ;
1. Eccli. I, 4.— 2. II Mach. VII, 30.
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elle est morte pour le monde, mais elle vit en Dieu. Elle n'a pu mourir, celle qui, pour l'amour de Dieu, a porté au martyre ses sept enfants. Or, tous vivent sous l'autel des cieux, « car le Seigneur n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants (1) ».
7. Si donc, mes frères, les anciens justes ont beaucoup souffert pour ces divins sacrements; si Daniel et ses trois compagnons sont dignes de toutes nos louanges, parce qu'ils n'ont pas voulu se souiller en participant à la table du roi; si nous célébrons le souvenir de ces saints Machabées qui n'ont pas voulu user de ces viandes, dont les chrétiens peuvent user aujourd'hui licitement;
1. Luc, XX, 38.
nous aussi, ne craignons pas, s'il le faut, de souffrir pour Jésus-Christ, pour le baptême de Jésus-Christ, pour l'Eucharistie de Jésus-Christ et pour la croix de Jésus-Christ; les justes de l'Ancien Testament ne connaissaient que les promesses et les figures, et nous, nous possédons la réalité. La foi pour eux était couverte de voiles et de ténèbres, tandis que pour nous elle brille dans toute sa splendeur. Tous les saints et les justes avaient la même foi et la même espérance. Sachons donc souffrir ce qu'ils ont souffert pour Dieu, méprisons ce qu'ils ont méprisé, afin que nous recevions avec eux la vie éternelle que nous espérons.
ANALYSE. — 1. Fête de la dédicace de l'Eglise et fête des martyrs. — 2. Les chrétiens ont toujours à combattre. — 3. La solennité des martyrs demande à être célébrée par la sainteté. — 4. Conclusion.
1. Je rends à Dieu d'abondantes actions de grâces, à la vue de ce vaste concours de peuples, qui suffirait seul à rappeler la grande solennité de ce jour, lors même que je garderais le silence. Dociles aux sentiments pieux qui vous animent, vous avez mis une sainte envie à vous réunir, et à proclamer, avant toute parole de ma part, la sainteté de ce jour. C'était justice, car votre joie a un double motif : la dédicace de cette église et le triomphe d'illustres martyrs dont la gloire rejaillit sur l'Eglise tout entière. Les saintes Ecritures, dont la lecture vient d'être faite, vous ont rappelé le grand événement que nous célébrons en ce jour, le martyre des sept frères et celui de leur mère qui, après avoir souffert en chacun de ses enfants a obtenu sa part dans leur triomphe. Grâce à ses pieuses exhortations, ses enfants, avant elle, se montrèrent invincibles dans la mort, et la précédèrent dans le triomphe, mais elle les suivit aussitôt. Bienheureuse mère, bienheureux enfants, bienheureuse famille, où le courage de ceux qui précèdent n'a d'égal que le courage de ceux qui suivent ! Habilement inspiré par son impiété et sa barbarie, le tyran s'était flatté d'effrayer les premiers par l'atrocité des supplices, et les derniers par l'affreux spectacle qu'ils auraient eu sous les yeux; mais il ne réussit qu'à multiplier les palmes des martyrs et à rehausser leur triomphe, car chacun d'eux resta vainqueur, non-seulement dans sa propre personne, mais aussi dans la personne de chacun de ses frères.
2. Il est toujours utile et agréable de rappeler de tels exemples. La science enfle, à moins que l'obéissance n'édifie; les leçons fatiguent à entendre, à moins qu'on n'entreprenne de les mettre en pratique. Les (369) persécuteurs et les bourreaux ont disparu; toutes les puissances combattent aujourd'hui pour Dieu, les occasions du martyre n'existent plus pour les chrétiens, et cependant ils ne laissent pas d'avoir encore à souffrir. « Mon fils », est-il dit, « en vous engageant au service de Dieu, tenez-vous dans la justice et la crainte, et préparez votre âme à la tentation (1) ». L'Apôtre dit également : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffrent persécution pour la justice (2) ». Vous donc qui pensez que toute persécution a cessé et qu'aucun ennemi n'est là pour nous faire la guerre, sondez les derniers secrets de votre coeurs scrutez attentivement tous les replis de votre âme; voyez si aucune adversité ne vous tourmente, si aucun ennemi n'aspire à dominer dans la citadelle de votre âme; ne faites aucune paix avec l'avarice, et méprisez l'accroissement des gains iniques. Refusez toute alliance avec l'orgueil, et craignez plus d'être reçu avec honneur, que d'être foulé dans l'humilité. Rompez avec la colère , et que le désir de la vengeance n'aiguise jamais en vous l'aiguillon de l'envie; renoncez à la volupté, détournez-vous de l'impureté, repoussez la luxure, fuyez l'iniquité, abstenez-vous du mensonge; et quand vous reconnaîtrez que vous avez beaucoup de combats à soutenir, imitez les martyrs et multipliez vos victoires. Autant de fois nous mourons au péché, autant de fois les péchés meurent en nous : « Et la mort des saints est précieuse aux yeux du Seigneur (3) »; car l'homme y meurt au monde, non point par la destruction de ses
1. Eccl. II, 1. — 2. II Tim. III, 12. — 3. Ps. CXV, 15.
sens, mais par l'extinction de ses vices.
3. Si donc, mes frères, « vous ne portez « pas le joug avec les infidèles (1) » ; si vous cessez d'être pécheurs, si vous ne cédez à aucune tentation des cupidités charnelles, c'est en tonte justice que vous célébrez ce jour solennel ; on ne peut qu'applaudir aux honneurs que vous rendez non-seulement aux martyrs et à leur mère, mais aussi à cet homme généreux (2) qui, à la fête des martyrs, a joint la solennité de la dédicacé de cette église. Louons sa magnificence dans la construction de ses murs , mais surtout dans l'édification des âmes; à ce double titre ses oeuvres passeront avec gloire à la postérité ; nos descendants goûteront les fruits de ses belles institutions , soit en fréquentant le temple qu'il a bâti , soit en mettant en pratique les enseignements qu'il nous a laissés.
4. Ainsi donc que le spectacle toujours étalé sous vos yeux, et les souvenirs toujours présents à votre esprit se réunissent pour as surer votre avancement dans la vertu ; usez de cette église élevée par vos ancêtres, de manière à vous rappeler sans cesse que le temple de Dieu est fondé en vous-mêmes. Que dans cette construction il ne se mêle rien de mauvais, rien de faible; construisez avec des pierres vivantes et choisies, afin que, par leur union indissoluble, l'unité du corps de Jésus-Christ croisse et se manifeste ; qu'il en soit ainsi avec le secours de Dieu et de la pierre angulaire Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. II Cor. VI, 14.— 2. Probablement le fondateur de l'église.
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ANALYSE. — 1. La mort des saints martyrs, comme celle de Jésus-Christ, est précieuse en raison de leurs souffrances. — 2. Tout doit être accepté pour Jésus-Christ, en vue dès biens futurs. — 3. Conclusion.
1. Nous chanterons avec amour le suave refrain du psaume spirituel; nous célébrerons en choeur la mort des saints; nous emprunterons au Prophète, au chantre du SaintEsprit, ses accents inspirés, et y joignant notre voix, nous dirons : « La mort des saints est précieuse devant Dieu (1) ». Que le démon par lui-même ou par ses complices suscite contre les saints de Dieu des supplices d'une cruauté inouïe, qu'il les frappe à coups de fouets, qu'il les déchire avec des ongles de fer, qu'il les broie sur le chevalet, qu'il les brûle tout vivants, qu'il s'acharne sur leurs membres carbonisés, qu'il élève des croix, qu'il plante des poteaux, qu'il appelle les bêtes féroces, qu'il construise des précipices; tout cela est vain, car ceux qui sont embrasés du désir des biens célestes, ceux qui attendent la récompense promise dans l'éternité, se montrent pleins de mépris pour les choses présentes ; la vie de la terre n'inspire que dégoût à ceux que possède l'amour de la vie éternelle. Celui qui porte sa croix et suit Jésus-Christ ne peut aimer le monde; car ce monde est le foyer de tous les vices. De là cette parole de Jésus-Christ dans l'Evangile : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive (2) ». « Qu'il porte sa croix », comme si Jésus-Christ eût dit: Qu'il porte ma croix, car celui qui portera ma croix la fera sienne. Celui donc qui aura porté la croix du Sauveur, aura part également à sa récompense. Pour des âmes généreuses, la mort est comme l'abrégé de tous ces biens.
2. Viennent ensuite les persécutions extérieures, et la couronne du martyr sera complète quand arrivera le jour de la récompense. « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même ». O précieuse
1. Ps. CXV, 15.— 2. Matth. XVI, 24.
jalousie de Dieu ! Selon cette parole : Notre Dieu est jaloux; il veut que vous l'aimiez jusqu'à commencer à vous haïr : aimez-moi, dit-il, et ne vous aimez pas vous-même; renoncez-vous à vous-même et conservez. vous pour moi ; soyez mien, ne soyez pas vôtre ; que votre vie soit suspendue à ma croix, parce que ma croix conserve votre vie. Je ne veux pas que vous vous aimiez; aimez-moi, car si vous m'aimez, vous vous aimerez; tandis que vous aimer sans moi, ce serait vous haïr. Aimez-vous cette vie ? Aimez plutôt celui qui vous a donné la vie elle-même. Aimez-vous votre corps ? Aimez plutôt votre Créateur qui a formé votre corps. Pourquoi aimeriez-vous ce qui doit périr ? Aimez ce qui est éternel. L'amour des choses présentes est un amour périssable; l'amour des choses futures est un amour éternel ; l'amour des choses présentes finit avec le temps présent, tandis que c'est par la mort elle-même que nous parvenons à la récompense de l'immortalité. C'est ainsi que les saints Prophètes en aimant le Seigneur ont haï le monde. C'est ainsi que ces trois enfants invincibles ont méprisé leur propre vie et ont triomphé de la flamme de la fournaise. C'est ainsi que Daniel, par l'empire de sa sainteté, a vaincu les bêtes féroces. Le vieillard Eléazar, malgré. son grand âge, a pu montrer un courage héroïque, parce que dans sa jeunesse il avait foulé aux pieds le monde. La bienheureuse mère des Machabées, souffrant dans sa propre personne, après avoir souffert dans la personne de chacun de ses sept enfants, a surmonté son amour et son sexe, et a sacrifié les impulsions les plus naturelles de son coeur. Les Apôtres nous ont enseigné et ont prouvé par leur propre conduite qu'ils préféraient mourir pour Jésus-Christ plutôt que de vivre pour la terre ; leurs enseignements et leurs (371) exemples rappellent sans cesse aux fidèles le bonheur de souffrir. Enfin les saints martyrs ont donné leur vie pour Jésus-Christ, et se sont renoncés eux-mêmes afin de se donner tout entiers à leur Créateur. Ils ont méprisé les supplices, les tourments, les croix, le feu, le gibet, les bêtes féroces ; aucune souffrance ne peut faire fléchir le courage de ceux dans le coeur desquels l'amour de Dieu régnait en souverain.
3. Les saints ont toujours méprisé cette misérable vie de la terre, et se montraient disposés à embrasser pour Dieu toutes les souffrances ; voilà pourquoi l'on peut dire de leur mort qu'elle « est précieuse devant Dieu » ; de toutes les choses du monde, aucune ne leur paraissait digne d'occuper leur coeur. Qu'ils soient suspendus à la croix, qu'ils soient jetés à la dent des bêtes féroces, leur mort, quelle qu'elle soit, est précieuse, parce qu'elle est la possession solennelle de leur foi. C'est d'eux que Salomon a dit ; « Quoiqu'ils aient souffert toute sorte de tourments devant les hommes, leur espérance est pleine d'immortalité; et après des souffrances d'un moment ils seront comblés de bonheur pendant l'éternité (1) ». De là aussi ces belles paroles de l'Apôtre : « Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ ? sera-ce l'affliction, les déplaisirs, la faim, la nudité, les périls, la persécution, le fer ? Selon qu'il est écrit : On nous fait mourir tous les jours pour l'amour de vous, Seigneur; on nous regarde comme des brebis destinées à être égorgées. Mais, parmi tous ces maux, nous demeurons victorieux par Celui qui nous a aimés. Car je suis assuré que ni la a mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu, en Jésus-Christ Notre-Seigneur (2) ».
1. Sages. III, 4, 5.— 2. Rom. VIII, 35, 38.
ANALYSE. — 1. La pénitence nécessaire à tous. — 2. Cette nécessité se prouve par l'état de la conscience et par l'exemple des Ninivites. — 3. La pénitence doit être pratiquée par les justes eux-mêmes. — 4. Personne ne peut, se soustraire à ce devoir, alors même qu'on se flatterait d'être juste ; une telle prétention serait à elle seule un crime. — 5. Conclusion.
1. Dans la lecture de l'Evangile, nous avons entendu ces paroles : « Faites péni« tence, car le royaume des cieux est proche (1) ». Le royaume des cieux, c'est Jésus-Christ qui sait discerner les bons d'avec les méchants, et juger de toutes choses. Prévenons donc le courroux de Dieu en confessant nos péchés, et avant de paraître en jugement purifions nos âmes de toutes leurs erreurs. Le danger
1. Matth. IV, 17.
serait de ne point savoir quel remède nous devons appliquer au péché ; comprenons du moins que, devant expier les causes de notre négligence, c'est pour nous une obligation de faire pénitence. Sachez, mes frères, quel amour nous a prodigué le Seigneur notre Dieu, puisqu'il veut que nous expiions nos fautes avant de paraître à son tribunal, où nous ne trouverions que la justice. Il nous prévient donc à l'avance, afin de n'avoir pas à (372) nous traiter dans toute sa sévère équité. Si donc notre Dieu demande que de nos yeux découlent des larmes abondantes, c'est afin de nous faire recouvrer par la pénitence ce que nous avons perdu par notre négligence. Dieu connaît toute la mobilité et la fragilité humaines; il sait que notre corps est une cause fréquente de péchés et que nos discours sont pleins d'imperfections. Voilà pourquoi il nous prescrit la pénitence, afin que par elle nous corrigions nos défauts et réparions nos fautes. Si l'homme est assuré de son pardon, il n'en doit pas moins s'inquiéter de la satisfaction. Je sais qu'ici nous sommes exposés à bien des blessures, et cependant personne ne doit désespérer; car le Seigneur est infini dans sa miséricorde, et il est tout-puissant pour guérir nos langueurs.
2. Quelqu'un me dira peut-être qu'il ne trouve en lui-même aucun motif de pleurer. Mais alors qu'il rentre dans sa conscience, et il y rencontrera le souvenir toujours vivant de quelque péché. L'un soutire d'une plaie du coeur, l'autre d'une injure du corps ; celui-ci est dominé par l'orgueil, celui-là brûle de telle ou telle cupidité; ici c'est le mensonge, là c'est l'avarice qui a été peut-être jusqu'à réduire le prochain à la pauvreté ; tel a versé injustement le sang de son frère, tel s'est souillé par des relations criminelles avec une femme de mauvaise viè. Devant des plaies si grandes et si nombreuses de l'esprit ou du corps, se peut-il qu'il n'y ait lieu de pousser aucun gémissement, de verser aucune larme? Que personne ne rougisse de présenter à Dieu ses blessures. Si la honte vous empêche de découvrir vos plaies, jamais vous n'en obtiendrez le remède. Parmi les maladies, les unes sont plus faciles, les autres plus difficiles à guérir. Mais, de tous les malades, le plus difficile à soigner, c'est assurément celui qui ne veut pas l'être. C'est l'Ecriture elle-même qui en fait l'observation. Aucun de ceux qui ont cherché le remède n'a péri, tandis que celui qui l'a méprisé n'a pu échapper à la mort. Ninive était menacée de périr après trois jours si elle ne faisait pas pénitence. Voici ce qu'avait dit le Prophète : « Trois jours encore et Ninive sera détruite. Et cette parole arriva jusqu'aux oreilles du roi de Ninive; il se leva de son siège, se dépouilla de ses vêtements, se couvrit d'un cilice et s'assit sur la cendre (1) ». Satisfaction bien méritoire, mes frères; ce roi se dépouille de ses vêtements royaux et se couvre d'un cilice. Il aime mieux se sauver dans le cilice que de périr dans la pourpre. Où était alors ce faste du trône? Pour échapper au châtiment de son orgueil, il cherche un refuge dans les bras de l'humilité, afin de vous faire comprendre que Dieu attache plus de prix à l'humilité qu'à la puissance. En effet, c'en était fait du royaume de Ninive, si la pénitence n'était venue le protéger contre les châtiments du ciel.
3. Une circonstance frappante dans cette pénitente des Ninivites, c'est que le jeûne fut imposé aux enfants et aux animaux eux-mêmes. Mais pourquoi faire jeûner des enfants qui étaient sans péché? C'est que les innocents jeûnaient, afin de procurer le salut aux coupables. L'enfant implorait pardon, afin que le vieillard ne pérît pas. Le jeûne des enfants, soit encore, mais pourquoi le jeûne des animaux? Pour que la faim ressentie par les animaux prouvât mieux la pénitence des hommes; leur rugissement devait être comme une prière lancée vers le ciel pour en faire redescendre la miséricorde en faveur des coupables. Nous aussi, mes frères, formons un saint accord entre notre coeur et notre foi, afin de crier plus efficacement vers le Seigneur notre Dieu. Les Ninivites imploraient, après s'être rendus coupables ; pour nous, sachons implorer, afin que nous ne tombions pas dans le péché. Bienheureux celui que la crainte de Dieu dispense de tout châtiment, et qui, pour faire le bien, n'a besoin que de connaître la loi de Dieu, et non d'en subir la punition ! Il n'y a pas de châtiment à redouter pour celui qui sait craindre la justice de Dieu.
4. Quelqu'un de la foule me répondra peut-être : Que puis-je craindre, puisque je ne fais aucun mal? Ecoutez cette parole de l'apôtre saint Jean : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (2) ». Que personne ne vous séduise; la pire espèce de péché, c'est de ne pas connaître ses péchés. Ceux qui les connaissent peuvent se réconcilier avec Dieu par la pénitence. Parmi les pécheurs, celui dont l'état est le plus alarmant, c'est celui qui se flatte qu'il n'y a pas eu en lui de quoi alarmer.
1. Jonas, III, 4, 6. — 2. I Jean, I, 8.
373
Beaucoup de péchés sont regardés comme légers et n'en sont pas moins très-dangereux, précisément parce qu'ils ne sont pas considérés comme péchés. Le mal le plus séduisant, c'est celui qui ne paraît pas un mal. Je ne parle pas des homicides, des adultères, des mauvaises persuasions ; plaise à Dieu qu'aucun chrétien ne s'y laisse entraîner; et s'il succombe, le sentiment de son crime le portera à le pleurer aussitôt. Je parle de ces autres péchés qui passent pour beaucoup plus légers. Qui de vous pourrait se dire exempt de toute intempérance, de toute ambition, de toute jalousie, de toute cupidité, de toute avarice? Voilà pourquoi, selon la parole de l'Ecriture, je vous exhorte à vous humilier sous la puissante main de Dieu ; puisque personne n'est sans péché, que personne ne s'exempte de la pénitence, car ce serait être coupable que de se croire innocent. On peut n'avoir que des péchés légers, toujours est-il qu'on n'est jamais sans péché : « Personne n'est exempt de toute faute (1) ».
5. Que ceux donc qui sont plus gravement coupables, implorent leur pardon avec plus d'instance. Que ceux qui se sont abstenus des plus grandes fautes, demandent d'en être délivrés , par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Job, XIV, 4.
ANALYSE. — 1. L'utilité et la nécessité du jeûne, prouvées par t'autorité des médecins. — 2. Par l'autorité des philosophes et de saint Paul. — 3. Par les exemples des saints et de Jésus-Christ. — 4. Conclusion.
1. Toutes les fois, mes frères, que nous fixons des jours de jeûne à votre dévotion, nous nous faisons un devoir de vous exhorter à les observer fidèlement. En effet, beaucoup parmi vous sont plutôt paresseux que sensuels ; sans être vicieux dans leur corps, ils manquent de dévotion dans le coeur et cherchent à s'excuser en alléguant certaines indispositions corporelles , la faiblesse de leurs membres ; le plus souvent, ce sont des illusions qu'ils se forment; mais, fussent-ils atteints de quelque vice réel, ils devraient en chercher le remède dans le jeûne lui-même. Les délices engendrent les maladies, le remède à ces maladies, c'est le jeûne. Voilà pourquoi le Seigneur nous prescrit d'opposer des jeûnes pieux à toutes les inclinations vicieuses. D'ailleurs, ces jeûnes nous sont présentés sous une telle dénomination, que les faibles eux-mêmes ne sauraient les repousser. Ecoutons le prophète Joël s'adressant aux prêtres : « Sanctifiez le jeûne, prêchez la guérison (1) ». La guérison est-elle donc autre chose que la médecine des corps? Si les médecins imposent le jeûne aux malades, afin de guérir leur corps; si la langueur trouve dans le jeûne son remède le plus efficace; enfin, si les vices tendent à affaiblir toujours davantage la constitution de l'homme; pourquoi ne pas chercher dans des jeûnes légitimes un contre-poids à la faiblesse des corps, puisque ces jeûnes sont institués pour servir de remède à tous les vices de l'âme et du corps? Redisons donc ces paroles du Prophète : « Sanctifiez le jeûne, prêchez la guérison ; rassemblez les vieillards, réunissez les habitants de la terre dans la maison du
1. Joël, I, 14; 1, 15.
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Seigneur votre Dieu, criez sans cesse vers le Seigneur, et il vous exaucera ». A cela, que peuvent répondre les esclaves de leur ventre ? Vous qui ne voulez pas jeûner, vous ne voulez donc pas être exaucés? Pourquoi charger de viandes vos estomacs ? pourquoi les remplir de nourriture et de vin? pourquoi, devant des peuples à jeun, exhaler les vapeurs de votre intempérance? C'est le signe d'une maladie, et non pas de la digestion. Jeûnez donc pour Dieu quand il vous l'ordonne, de crainte que les médecins n'aient eux-mêmes à vous l'imposer. Car, pour eux comme pour nous, le jeûne a pour effet de tempérer les humeurs et les impétuosités du sang.
2. De leur côté, les philosophes condamnent les esprits supérieurs à se purifier, dans le jeûne, de toutes les souillures qu'ils ont reçues des corps terrestres, et ils punissent la chair afin d'affaiblir l'esprit. Pour nous, le jeûne des corps est comme la lime des âmes. Il expie les fautes de la conscience, réprime le péché, et fait resplendir les âmes que souillait la tache du péché. Si donc la médecine elle-même trouve dans le jeûne un principe de sagesse et de santé, que dois-je penser de vous qui vous livrez à la bonne chère pendant que le peuple jeûne? C'est à vous que s'appliquent ces paroles de l'Apôtre : « La nourriture est pour le ventre, et le ventre pour la nourriture (1) » ; et encore : « L'un jeûne et l'autre est ivre ; je vous loue, mais en cela je ne vous loue pas, puisque vos assemblées se tournent, non pas en bien, mais en mal (2) ». C'est à vous aussi que David adresse ce violent reproche : « Seigneur, leur ventre a été rempli de choses cachées; ils se sont rassasiés de viandes impures, et ils ont laissé les restes à leurs enfants. Pour moi, je me rassasierai du jeûne, afin que votre gloire me soit manifestée (3) ».
3. Des faits nombreux feront mieux ressortir ces précieux effets du jeûne. Pour recevoir la loi ldu Seigneur, Moïse jeûna et mérita de pouvoir s'entretenir avec Dieu. Dans un temps de sécheresse, Elie jeûna pour désarmer le courroux de Dieu et
1. I Cor. VI, 13.— 2. Id. XI, 17. — 3. Ps. XVI, 14, 15.
obtenir la pluie. Le jeûne de Daniel lui mérita d'échapper à la rage des lions affamés. Les trois enfants dans la fournaise prouvèrent par le jeûne l'impuissance des faux dieux. Autant de jeûnes David offrait à Dieu, autant il remportait de victoires. Les Ninivites calmèrent par le jeûne le courroux de Dieu et méritèrent leur pardon; la crainte des maux dont ils étaient menacés leur inspira même la pensée de condamner au jeûne leurs troupeaux, et le Seigneur, touché de ces manifestations de pénitence et de repentir, pardonna à cette ville coupable. Qui ne s'étonnerait, mes frères, d'un tel prodige dans lequel des animaux ont fait pour les hommes ce que les hommes ont coutume de faire pour les animaux ! Jésus-Christ, notre souverain Maître, a jeûné afin de vaincre le démon. C'est par le jeûne que les Apôtres se sont préparés à recevoir le Saint-Esprit. Mais pourquoi faire ressortir l'efficacité du jeûne pour les hommes, quand nous le voyons hautement pratiqué par les femmes? Judith, armée du jeûne, a coupé la tête du tyran Holoferne. Suzanne a trouvé dans le jeûne le moyen de confondre les faux témoins. La reine Esther s'est livrée au jeûne pour déjouer l'habileté d'un persécuteur et sauver la vie à son peuple. La sainte Ecriture nous offre ainsi de nombreux exemples des puissants effets opérés par le jeûne, comme, an contraire, elle déroule sous nos yeux les maux de toute sorte produits par la violation du jeûne. Le fils de Saül, Jonathan, ne sachant pas que son père avait prescrit un jeûne absolu, recueillit un peu de miel avec une baguette et le goûta; or, cette violation compromit l'armée tout entière, et vengeance dut être tirée de cette faute quoique involontaire. Si donc Jonathan ne laissa pas que d'être condamné pour avoir violé, sans le savoir, le jeûne prescrit par son père, combien doivent être plus coupables ceux qui méprisent sciemment les jeûnes qui leur sont commandés?
4. Jeûnez donc, mes frères, dans la crainte que votre désobéissance ne soit regardée comme sacrilège par Notre-Seigneur Jésus-Christ qui règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
75
ANALYSE. — 1. Il faut jeûner non-seulement de corps, mais d'esprit. — 2. Au jeûne, on doit joindre les oeuvres de miséricorde. — 3. Quels sont les jeûnes agréables à Dieu.
1. Par l'organe d'Isaïe, l'Esprit-Saint réprimande en ces termes les hommes obstinés dans leurs imperfections : « Je ne puis supporter ni vos jeûnes, ni le grand jour, dit le Seigneur (1) ». Le jeûne approuvé par le Très-Haut ne consiste pas seulement à suspendre l'alimentation du corps, mais encore à s'abstenir de toute action mauvaise. Ayez donc soin que votre esprit ne reste point appesanti par le péché, qu'il ne se laisse point entraîner par les charmes du vice; à ce prix, vos jeûnes seront des plus agréables à Dieu. Si de longues privations ont épuisé votre corps, si vous lui avez refusé la nourriture, mais sans vous dépouiller de vos vices et en persévérant dans le péché, bien loin de plaire à Dieu, vous ne lui inspirez que de l'horreur. Vos jeûnes plairont à Dieu si vous purifiez votre conscience par des bonnes oeuvres. Pourquoi torturer votre corps par la faim, si vous le flattez honteusement parle péché ? Imposez d'abord à votre coeur le jeûne du péché, et pratiquez ensuite le jeûne corporel. Le jeûne n'est autre chose que l'humiliation de l'âme. Or, quelle humiliation peut-il y avoir à se priver de nourriture et à multiplier le nombre de ses péchés? Si donc c'est par esprit de piété que vous imposez des jeûnes à votre corps, avant tout renoncez à vos vices, éteignez le feu de vos passions, brisez l'impétuosité de vos esprits, triomphez des ardeurs de la concupiscence, étouffez les flammes de l'avarice, donnez toute l'extension possible à votre charité, et versez dans le sein des pauvres le superflu de vos richesses. Que toutes les passions du corps viennent se
1. Isaïe, I, 13.
briser contre la force de l'âme, afin que cette âme se trouve aidée par la sainteté du corps. Quelle assurance n'aurons-nous pas alors d'obtenir tout ce que nous demandons, si notre chaste corps et notre coeur pieux se portent avec une sainte envie à l'accomplissement des devoirs de la religion? De telles dispositions enflamment de plus en plus la piété et méritent que nos prières soient de plus en plus couronnées par une sainteté à toute épreuve.
2. En agissant autrement, lors même que vous courberiez la tête pour la couvrir de cendres, lors même que votre cou serait chargé de chaînes et que des larmes abondantes couleraient de vos yeux pour implorer la miséricorde de Dieu, tout cela serait. vain pour vous. La faveur divine ne pourrait s'incliner vers vous, parce que vous auriez violé le devoir de la charité à l'égard du prochain. En effet, voici ce que nous lisons : « Le jeûne que j'ai choisi consiste-t-il à faire qu'un homme afflige son âme pendant un jour, qu'il donne comme un mouvement circulaire à sa tête, et qu'il prenne le sac et la cendre? Ce n'est pas là ce que j'appellerai un jeûne agréable. Mais rompez les chaînes de l'impiété ; délivrez-vous de l'obstination au mal; renvoyez libres ceux qui sont opprimés par la servitude, et brisez tout ce qui charge votre conscience. Rompez votre pain pour celui qui a faim, et faites entrer dans votre maison les pauvres et ceux qui n'ont point d'asile. Lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le et ne méprisez point votre propre chair. Alors votre lumière éclatera comme (376) l'aurore, et vous recouvrerez bientôt votre santé; votre justice marchera devant vous, et la gloire du Seigneur vous protégera. Alors vous invoquerez le Seigneur, et il vous exaucera ; vous crierez vers lui, et il vous dira : Me voici (1) ». En suivant cette conduite, l'homme, même en dehors des époques du jeûne, obtient fréquemment ce qu'il désire, et dans les temps de pénitence il acquiert des titres plus abondants à la reconnaissance.
3. Tel est le jeûne que Jésus-Christ désire ; tel est le jeûne agréable au Dieu tout-puissant. Comme on le voit, ce jeûne n'est pas inspiré par le souvenir des fautes graves et nombreuses, par le désir d'acquérir la gloire temporelle , ou par la vaine cupidité d'accroître son patrimoine, mais par le sentiment
1. Isaïe, LVIII, 5-9.
religieux et par une franche et sincère dévotion. Que des oeuvres vraiment pieuses viennent s'ajouter à d'aussi belles dispositions, et alors il sera impossible de déterminer les heureux fruits qui en résulteront. Le chrétien sentira que Dieu lui est propice et le favorise de son auguste présence. Accomplissez donc les oeuvres de miséricorde, et vous aurez sanctifié votre jeûne. Aux pauvres affamés donnez la nourriture, et les faveurs de la sainteté engraisseront votre âme. Donnez des vêtements à celui qui est nu, et vos péchés seront couverts. Empressez-vous d'offrir l'hospitalité au voyageur, afin que Dieu vous reçoive dans son royaume, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartiennent l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. Le faux ami est pire qu'un ennemi déclaré. — 2. Peinture du faux ami. — 3. Trahison de Judas. — 4. Comparaison entre Judas et saint Pierre. — Conclusion.
1. L'Esprit-Saint qui répartit sur toutes choses la protection, la nourriture et la conservation, daigne prévenir l'innocence contre tous les périls, dans la crainte que la simplicité imprévoyante ne soit déçue par sa simplicité même. Ecoutons l'avertissement que le Seigneur nous donne par l'organe de Salomon : « Ne vous confiez jamais à votre ennemi (1) ». Oui, dira quelqu'un, je me renferme dans une grande prudence à l'égard de mon ennemi; mais que dois-je faire à l'égard d'un faux ami? Ma réponse sera celle du prophète David : « Je ne dois pas craindre ». Puisqu'il n'a pas craint, ne craignons pas, et disons avec lui : « Le Seigneur est mon protecteur, je ne craindrai rien de tout ce que l'homme pourra me faire (2) ».
1. Eccle. XII, 10.— 2. Ps LV, 11.
Vous insistez ; la malice d'un ennemi se déclare ouvertement, tandis que la cruauté d'un faux ami s'enveloppe de ténèbres; je vois ce que je dois éviter dans un ennemi; mais puis-je sonder le coeur d'un faux ami que j'aime ? La haine de mon ennemi m'est bien connue; en est-il de même de la fourberie d'un faux ami? Tout m'invite à me mettre en garde contre un ennemi ; mais je ne vois rien à soupçonner dans un faux ami. Dans un ennemi j'évite ce que je vois; dans un faux ami comment puis-je remarquer quelque chose? Son amitié trompeuse me jouera et s'assurera de nia crédulité. De là cette prière de David : « Arrachez-moi, Seigneur, à l'homme mauvais, délivrez-moi de l'homme inique (1) ». En effet, un ennemi
1. Ps. CXXXIX, 2.
377
qui se déclare vous rendra prudent en toutes choses, tandis qu'un faux ami se couvre des apparences de la charité pour tromper en secret votre crédulité. Ne craignez pas l'iniquité d'un ennemi dont vous voyez la malice, mais mettez-vous en garde contre un faux ami. Un faux ami vous nuit d'autant plus qu'il vous prodigue davantage les caresses de l'amitié. Un ennemi se dévoile dans ses paroles; un faux ami ne se répand en témoignages d'affection que pour mieux déguiser sa cruauté. Ses trames ne peuvent être connues que de Dieu qui seul connaît les coeurs ; l'homme croit voir très-souvent ce qu'il ne voit pas, tandis que Dieu découvre parfaitement ce qui pour nous est invisible. Enfin, pour mieux assurer l'accomplissement de ses coupables projets, l'homme prend soin de dire le contraire de ce qu'il pense.
2. Gardez-vous, mon ami, gardez-vous, mon frère, d'user de paroles flatteuses à l'adresse du prochain, quand vous êtes en sa présence, et de déchirer sa réputation avec une malice de vipère, lorsque vous lui aurez tourné le dos. Tremblez devant l'application qui pourrait vous être faite de ces paroles du Psalmiste: « Ils ont des lèvres rusées dans le coeur, et c'est par le coeur qu'ils ont mal parlé (1) ». Le démon ne peut qu'être satisfait d'une telle conduite, puisque le faux ami affiche la charité dans ses paroles, tandis que son coeur est rempli de venin. La bouche fait retentir des accents de paix, et le coeur distille secrètement la ruse. C'est de ces hommes que le Psalmiste a dit : « Ils parlent de la paix « avec leur prochain, mais le mal est dans leur coeur(2) ». Le faux ami crie la paix, et il frappe; il caresse et il tue, parce qu'il nourrit la malice dans son coeur. Je crains le nuage qui couvre votre front, parce que je ne connais pas les pensées que vous formez dans votre coeur ; vous caressez et vous frappez; vous êtes obséquieux et homicide; votre langage respire la douceur, mais recouvre le poison. Faux ami, je crains vos flatteries, je crains votre conversation, car vous caressez par les lèvres et vous conspirez par le coeur. Votre langage est très-beau , j'en juge par mes oreilles ; mais Dieu connaît le mal que vous formez dans votre coeur ; car Dieu « sonde les reins et les cœurs (3) ; l'homme voit sur le visage, mais Dieu voit dans les cœurs (4) ».
1. Ps. XI, 3. — 2. Id. XXVII, 3. — 3. Jérém. XVII, 10. — 4. I Rois, XVI, 7.
3. C'est ainsi que Judas vendit Jésus-Christ en lui prodiguant ses saluts et le trahit par un baiser. Ecoutez le signal que ce traître avait donné: a Celui que j'embrasserai, c'est Jésus, « emparez-vous de lui (1) ». Sans doute la victoire suprême est restée au Dieu immortel, Jésus-Christ est ressuscité glorieux d'entre les morts; cependant le traître a pu réaliser les coupables projets qu'il avait formés, car il était impossible que, tout impuissant qu'il fût, son dessein ne se révélât dans la force armée. Dans l'exécution de son crime, il ne trouva aucun obstacle, parce que le démon, dont il était le fils, lui prêta son secours. Au milieu d'un festin il nourrit la pensée de vendre son maître; pour le pain qu'il reçut il prépara le fer, et à l'amour du Sauveur il répondit par la trahison. Jésus-Christ plein de bonté lui prodigua tous les biens, et Judas plein de méchanceté reçut ces biens d'un manière indigne; il prononça lui-même son propre jugement et sa condamnation par l'empressement cruel qu'il mit à trahir son Maître et son Dieu. Toutes ses machinations étaient parfaitement connues du Sauveur; de là cette question qu'il lui adressa : « Mon ami, dans quel but êtes vous venu (2) ? » Cette parole mit le comble à la perversité de Judas. Jésus l'appelle encore son ami, et le traître ose livrer son Seigneur et son Maître. Se peut-il imaginer un crime plus horrible ? Quand on porte le nom d'ami, oser commettre l'homicide avec un tel raffinement de cruauté et de barbarie ! De là ces paroles de Salomon: « Il est un ami qui se tourne vers l'inimitié (3) ». Judas, en convive cruel, prit le pain et vomit le glaive, selon cette parole du Psalmiste : « L'homme de la paix, en qui j'avais mis mon espérance et qui mangeait avec moi, a redoublé contre moi la persécution (4) ». Il était avec les autres disciples, mais lui seul pensait à trahir son Maître ; de là cette parole du Sauveur : « Celui à qui je donnerai le pain trempé, c'est lui qui me livrera (5) ». Il prend part au festin pour dresser ses embûches; ce qui devait lui procurer la joie devient peur lui l'occasion d'une guerre atroce. Que dire de ce baiser hypocrite qu'il offre à son Maître? N'est-il pas écrit : « Les blessures faites par un ennemi sont préférables aux faux baisers d'un ami (6) ? » Il embrasse, et c'est à lui qu'il est dit : « Mon
1. Matth. XXVI, 48. — 2. Ibid. 50. — 3. Eccli. VI, 8. — 4. Ps. XI, 10. — 5. Jean, XII, 26. — 6. Prov. XXVII, 6.
378
ami, dans quel but êtes-vous venu ? »
4. Pierre blessé fut guéri, et pourtant c'est à lui qu'il fut dit : « Retire-toi de moi, Satan (1) ». Judas est condamné par un baiser, et Pierre blessé, fut guéri. Le baiser de Judas distillait le venin de la trahison, et la faute de Pierre est lavée par ses larmes. Judas trahit son Maître en lui offrant le baiser et ne jouit pas du salaire de son crime; car il rendit l'argent aux Juifs et s'empressa d'aller se pendre, châtiment bien mérité pour un apôtre
1. Matth. VI, 10.
qui avait convoité le prix du sang innocent. Fuyez, fuyez promptement, faux ami ; devant un tel exemple, frémissez d'horreur. Si un mauvais disciple n'a pas épargné son Maître et son Seigneur, quelle justice pourrait-on attendre d'un faux ami ? Combien nous devons nous mettre en garde contre la fausse amitié dont la langue crie la paix, tandis que le coeur cache la ruse et la fourberie ! Contre les faux amis nous avons pour protecteur le Seigneur lui-même qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduction de M. l'abbé BURLERAUX.
SERMONS ÉDITÉS PAR MICHEL DENY (1)
ANALYSE. — 1. Il attire l'attention. — 2. Le cierge est l'image du Juste et du Christ. — 3. L'abeille est l'emblème du Juste; le rayon des saintes Ecritures. — 4. Figure du Christ dans Samson qui met en pièces un lionceau.
1. Pour glorifier le Seigneur Dieu tout-puissant, créateur des choses visibles et des choses invisibles, j'éprouve le besoin d'être soutenu par vos prières, en sorte que je devrai bien moins à mes mérites, qu'au secours miséricordieux du Seigneur même, d'exposer,comme je l'ai entrepris, la louange et la splendide bonté du Créateur. Soyez donc attentifs, mes frères bien-aimés, afin qu'après avoir secoué de vos coeurs toutes ces pensées charnelles semblables aux ténèbres de la nuit, et allumé dans le secret de vos consciences le flambeau du Christ, vous puissiez recueillir non-seulement de l'oreille, mais aussi du coeur, tout ce qu'il plaira au Seigneur de vous présenter par mon ministère.
2. Le cierge est une lumière pour la nuit, et l'homme juste une lumière pour ce monde ténébreux. « Vous êtes la lumière du monde », a dit le Seigneur à ceux que lui-même justifie. Car on voit dans le cierge trois substances la cire, la mèche, et la flamme. De même l'homme juste nous offre aussi trois substances: la chair, l'âme, la sagesse. La flamme éclaire, la mèche brûle, la cire se dissout. Les leçons de la sagesse occupent l'âme et
1. Parmi ces sermons il en est qui sont sûrement de saint Augustin; il en est d'autres dont on peut douter s'il faut les lui attribuer.
379
triomphent de la résistance de la chair. La flamme brûle, la mèche se consume, la cire se répand goutte à goutte; la sagesse enseigne, l'âme se repent, la chair verse des larmes. La flamme brûle en haut, la mèche se consume à l'intérieur, la cire coule à l'extérieur. C'est d'en haut qu'on prêche la sagesse, invisiblement que l'âme embrasse la pénitence, visiblement que la chair en accomplit les oeuvres. Le jour, on vante la beauté d'un cierge; la nuit, on en recherche la clarté. C'est ainsi qu'il est pour nous l'image de cette colonne qui marchait devant le peuple d'Israël, dans le désert, et l'empêchait de s'égarer. Une colonne de nuée leur apparaissait, en effet, pendant le jour, et une colonne de feu pendant la nuit (1). Or, le jour est la figure de la sécurité en cette vie, comme la nuit est la figure des tribulations. Tel est le jour dont le Prophète a dit dans ses cantiques : « C'est le jour que le Seigneur à signalé sa miséricorde, et la nuit qu'il l'a chantée (2) ». Ce n'est point en venant dans cette vie charnelle que le Seigneur Jésus-Christ a manifesté sa gloire; mais cette chair lui a servi de voile pour nous apparaître, comme au désert la colonne de nuée. Mais, quand viendra la fin des siècles, qui mettra fin à toutes nos joies visibles, alors, sans aucun voile mortel, le Seigneur lui-même nous apparaîtra dans sa gloire et dans sa splendeur, comme la colonne de feu. C'est le propre d'une colonne de feu de brûler et de briller. Brûler, c'est sa puissance; briller, c'est sa gloire. Brûler, c'est juger; briller, c'est éclairer. Brûler; c'est la peine des impies; briller, c'est le bonheur des justes.
3. Mais il nous faut entrer dans les propriétés de ce cierge, dont la signification est si glorieuse. Notre main le porte, nos yeux le voient, notre coeur le contemple, et notre bouche le célèbre. La cire est l'oeuvre de l'abeille, dont l'Ecriture nous parle ainsi : « Va vers la fourmi, ô paresseux », envois, comme elle travaille. Combien son oeuvre est sainte, puisque les rois et les sujets s'emparent de ses travaux pour entretenir leur santé. Aux yeux de tous, elle a de la grâce et de la beauté, et toute faible qu'elle soit, elle ne s'élève qu'avec sagesse. Que nous
1. Exod. XIII, 31, et Nombres, XIV, 14. — 2. Ps. XLI, 9. — 3. C'est par une erreur de mémoire que l'auteur substitue l'abeille à la fourmi ; Prov. VI, 6.
apprenez-vous, ô Christ? Que devons-nous considérer dans l'abeille? C'est un animal petit et pourvu d'ailes, parce que c'est l'humilité qui s'élève. Elle vole au moyen de deux ailes brillantes. Or, quoi de plus éclatant que la charité? Et la charité renferme deux préceptes, d'aimer Dieu et d'aimer le prochain, qui sont comme deux ailes pour nous élever au ciel. La douceur est l'oeuvre de l'abeille, et la vérité est dans la bouche du juste; car le Seigneur nous dit bien haut: « Je suis la voie, la vérité et la vie (1) ». Et le Prophète nous dit à son tour : « Goûtez, et a voyez combien le Seigneur est doux (2) ». Les abeilles aiment leur reine, comme les justes aiment leur Christ. Les abeilles forment des rayons de miel, et les justes des églises. C'est sur les fleurs que celles-ci vont recueillir leur butin, de même que tous les justes s'enrichissent des beautés des saintes Ecritures, qui font connaître et honorer Dieu, et sont pour eux des prairies émaillées. Les abeilles engendrent sans souillure, de même que les justes engendrent les chrétiens par la chaste prédication de l'Evangile. C'est à ses fils, en effet, que s'adressait Paul, quand il disait : « Eussiez-vous dix mille maîtres en Jésus-Christ, que vous n'avez pas néanmoins plusieurs pères; car c'est moi qui vous ai engendres en Jésus-Christ par l'Evangile (3) ». On distingue, dans le rayon, la cire, le miel, et le couvin. De même, dans l'Eglise, nous avons l'Ecriture, l'intelligence et l'audition. Et comme la cire renferme le miel, ainsi l'Ecriture garde l'intelligence, et de même encore que le couvin a son nid dans la cire, ainsi l'auditeur met son affection dans l'Ecriture; de même encore que les cellules de rayons contiennent déjà du couvin, sans contenir encore du miel, de même les mystères des Ecritures, avant d'arriver à l'intelligence, exigent d'abord la foi des enfants. Comme la jeune abeille, après avoir pris son essor, remplit de miel ces alvéoles de cire où elle fut nourrie, ainsi les jeunes fidèles, après avoir grandi par la foi et commencé à se diriger par les ailes de là charité, rendent plus solides ces remparts des saintes Ecritures, dont le respect les a sauvegardés, et qu'à leur tour ils environnent d'un respect plus saint. Qu'on presse des rayons, il en découle du miel que l'on recueille en des vases; ainsi la
1. Jean, XIV, 6.— 2. Ps. XXXIII, 9.— 3. I Cor. IV, 15.
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passion du Seigneur a pressuré les livres de la loi et des Prophètes, et il en a découlé cette . connaissance qu'ont recueillie des coeurs spirituels. De même encore, quand on a exprimé le miel, la cire, qui n'a plus de douceur, est plus apte à recevoir l'impression des signes; de même les gouverneurs du peuple juif n'ont retenu de la loi et des Prophètes que le sabbat, la circoncision, les néoménies, les azymes , et autres cérémonies semblables, simples vestiges des figures antiques, mais sans aucune douceur de la loi, comme une cire sans miel.
4. Mais il est plus visible encore qu'un. rayon, la cire, le miel et le couvin, sont la figure des Sacrements de l'Eglise et des bonnes oeuvres qui la rendent féconde. Aussi, l'Ecriture, au livre des Juges, me suggère-t-elle de vous parler de ce rayon de miel qui fut trouvé dans la gueule d'un lion mort. Quand Samson, le plus fort des hommes, allait chercher une épouse, il rencontra, sur sa route, un lion, qu'il saisit et tua, comme il eût fait d'un chevreau, et la force d'un si puissant animal s'évanouit sous sa main(1). Il continua sa route, épousa une femme, et s'en revint. Comme il revenait, il se détourna pour voir le cadavre du lion, et trouva que des abeilles avaient bâti dans sa gueule un rayon de miel. Il y a là un grand mystère; qu'il nous suffise, vu le temps qui nous presse, de vous exposer brièvement cette figure. Ecoutez donc,
1 Juges, XIV.
mes frères, autant que vous le pourrez. Que signifient, et Samson, et le lion, et le rayon de miel? C'est ce que je vous expliquerai autant que le Seigneur voudra m'inspirer. Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans tout l'éclat de sa beauté, dans la grandeur de sa puissance, est venu se choisir pour épouse l'Eglise tirée des nations comme une fille étrangère. C’est à cette Eglise que l'Apôtre adressait ces paroles: « Je vous ai fiancée à cet Epoux unique, à Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure (1) ». Ce lionceau, c'est le monde; tous ces hommes épris du siècle,c'est la race de Satan, c'est la foule des impies, qui, dans sa fureur, s'est portée au-devant du Seigneur, pour lui barrer le passage et empêcher le salut des fidèles par la prédication de l'Evangile. Le peuple des Gentils frémissait de rage, en effet, dans la personne de ses rois, des puissants de ce monde, et dans sa fureur qu'attisait le diable, son père, il se rua contre l'Evangile de Dieu comme un lionceau , et rugit jusqu'à ce qu'il tomba sous la main de l'homme puissant. Mais la persévérance des martyrs dans la foi, brisa cette fureur des païens et les assauts impétueux des persécuteurs. Car ce fut par ces membres, véritablement forts, que le Seigneur vainquit le monde; et maintenant que nous voyons sa fureur orgueilleuse éteinte par toute la terre, qui ne voit avec joie le lionceau étendu par terre?
1. II Cor. XI, 2.
ANALYSE. — 1. Dieu a tout créé par son Fils. — 2. Manifestation du Fils par l'Incarnation. — 3. Mystère de la Trinité.— 4. L'existence de lame humaine démontre l'existence de Dieu. — 5. Véritable connaissance de Dieu, et par là espérance de notre immortalité.
1. Nous venons d'entendre bien des leçons des saintes Ecritures; mais il nous est impossible, à nous, de vous parler aussi longuement, et à vous, d'entendre, quand même nous le
(1) Dans le manuscrit nous lisons : Sermon de saint Augustin, évéque, pour la vigile de Pâques. C'est un discours très-relevé qui nous expose la création du monde, les mystères de l'Incarnation et de la Trinité, l'existence et la nature de Dieu, ainsi que notre espérance de l'immortalité.
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pourrions. Autant que Dieu nous en fera la grâce, nous voulons entretenir votre charité de ce commencement des saintes Lettres dont vous venez d'entendre la lecture : « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre (1) ». Ecoutez, et faites-vous une idée de celui qui est l'ouvrier; mais vous faire une idée de cet ouvrier, cela vous est impossible, je le sais. Considérez donc l'oeuvre , et ensuite louez l'ouvrier. « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre ». Voilà l'oeuvre qui est devant nous, qui est sous nos yeux, et qui fait nos délices. L'oeuvre se montre, l'ouvrier se cache; ce que l'on découvre est visible, ce que l'on aime est caché. Mais voir le monde et aimer Dieu, c'est aimer ce qui est bien supérieur à ce que l'on voit. Ce sont les yeux qui voient et le cœur qui aime. Donnons donc à l'âme la préférence sur les yeux; car celui que nous aimons, bien qu'il se dérobe, est bien supérieur à son couvre que nous voyons à découvert. Cherchons donc, s'il vous plaît, de quelle machine Dieu se servit, quand il fit un si grand ouvrage. La machine de l'ouvrier, c'est la parole du Maître qui commande. Cela vous étonne? L'oeuvre est du Tout-Puissant. Si donc tu cherches quel est l'ouvrier, cet ouvrier c'est Dieu. Mais qu'a-t-il fait, diras-tu ? Il a fait le ciel et la terre. Cherches-tu par quel moyen il les a faits? Il les a faits par son Verbe qu'il n'a point fait. Car ce Verbe, par qui le ciel et la terre ont été faits, n'a pas été fait lui-même. S'il eût été fait, par qui eût-il été fait? « Tout a été fait par lui (2) ». Si donc tout ce qui a été fait l'a été par le Verbe, assurément le Verbe, par qui tout a été fait, n'a pas été fait lui-même. D'ailleurs, voici ce que dit Moïse, serviteur de Dieu, qui nous raconte ses oeuvres : « Au commencement, Dieu lit le ciel et la terre». Par quel moyen? Par son Verbe. A-t-il fait aussi le Verbe? Non. Mais qu'a-t-il fait? « Au commencement était le Verbe (3) ». Déjà était le Verbe par lequel Dieu a fait, d'où il suit qu'il a fait ce qui n'était pas encore. Nous pouvons comprendre, et avec raison, que le ciel et la terre ont été faits en cet unique Verbe. Car ils ont été faits en celui-là même par qui ils ont été faits. Tel peut être, et tel on peut comprendre ce commencement dans lequel Dieu créa le ciel et la terre. Car le Verbe est aussi cette sagesse de Dieu à qui le Prophète a dit : « Vous avez
1. Gen. I, 1. — 2. Jean, I, 3. — 3. Ibid. I.
tout fait dans votre sagesse (1) ». Si Dieu a tout fait dans sa sagesse, et que sans aucun doute le Fils unique de Dieu soit la sagesse de Dieu, ne doutons . pas qu'il n'ait fait dans son Fils tout ce que nous voyons qu'il a fait par son Fils. Car ce même Fils est aussi le commencement; et quand les Juifs l'interrogeaient en disant: Qui êtes-vous? « Le commencement (2) », répondit-il. Voilà donc : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ».
2. Quant au reste des créatures, s'agit-il de les séparer ou de les coordonner, ou même de les orner, ou même de créer ce qui n'était point encore dans le ciel et sur la terre ? Dieu parle, et voilà qu'elles sont faites : « Dieu dit : Que cela soit; et cela est (3) ». Ainsi de toutes ses couvres. « Il a parlé, et il a été fait ainsi; il a commandé, et tout a été fait (4) ». Parlé en quelle langue? Pour se faire entendre, à qui parlait-il? N'ayons point toujours du lait pour nourriture. Elevez avec nous votre esprit jusqu'à la nourriture solide. Que nul ne se figure Dieu comme un corps, ne se le figure comme un homme, ne se le figure comme un ange, bien qu'il ait ainsi apparu à nos pères, non point dans sa substance, mais dans la créature qu'il s'assujétissait; car autrement des yeux humains n'eussent pu voir l'invisible. Cherchons ce qu'il y a de supérieur en nous, afin d'essayer d'atteindre ce qu'il y a de supérieur à tout. Ce qu'il y a de supérieur en nous, c'est l'esprit; ce qui est supérieur à tout, c'est Dieu. Pourquoi chercher ce qui est supérieur dans les êtres inférieurs? Elève ce qu'il y a de meilleur en toi, afin d'atteindre, si tu le peux, Celui qui est supérieur à tous. Pour moi, en effet, quand je parle, c'est à l'esprit que je m'adresse. Il est vrai que vos visages visibles, je les vois par ce corps qui me rend visible aussi ; mais au moyen de ce qui est visible pour aloi , je m'adresse à ce que je ne voyais point. J'ai en moi une parole que mon cœur a conçue, et que je veux jeter dans les oreilles. Ce que mon cœur a conçu, je veux te le dire; ce qui est en moi, je veux le porter en toi. Mais, dis-moi, ce qui est invisible, comment le faire parvenir à ton esprit? Je circonviens d'abord tes oreilles, portes de ton âme en quelque sorte, et comme je ne puis te jeter la parole invisible que mon cœur a conçue, je lui donne
1. Ps. CIII, 24. — 2. Jean, VIII, 25.— 3. Gen. I, saepius. — 4. Ps. XXXII, 9.
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dans le son une espèce de véhicule. La parole est imperceptible, mais le son est perceptible. Je mets l'imperceptible sur le perceptible, et j'arrive ainsi à tes oreilles ; et de la sorte, la parole part de moi, arrive à toi, sans néanmoins s'éloigner de moi. Si donc il est permis de comparer ce qui est petit à ce qui est grand, ce qui est méprisable à ce qui est majestueux, ce qui est de l'homme à ce qui est de Dieu, voilà ce que Dieu lui-même a fait. Le Verbe était invisible en son Père; et, pour venir à nous, il a pris une chair qui lui a servi de véhicule, oui, pour s'abaisser jusqu'à nous, sans néanmoins s'éloigner de son Père; mais avant son incarnation, avant Adam père du genre humain, avant le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment : « Au commencement était le Verbe, et dans ce commencement Dieu a fait le ciel et la terre ».
3. Mais Dieu avait déjà fait la terre avant de l'orner, avant d'en découvrir la beauté. « Elle était invisible, sans ordre, et les ténèbres couvraient l'abîme ». Les ténèbres couvraient ce que n'éclairait pas la lumière; or, la lumière n'était point encore. « L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux » ; cet ouvrier n'était point séparé du Père, et du Verbe, son Fils unique. Car, écoutons, voilà qu'on nous insinue la Trinité. Nous dire en effet : « Il fit dans le commencement », c'est nous faire comprendre l'essence du Père et du Fils, Dieu le Père, dans le Fils commencement. Reste l'Esprit-Saint pour compléter la Trinité. « L'Esprit de Dieu était porté sur les eaux, et Dieu dit ». A qui Dieu parla-t-il? Avant toute créature, y avait-il quelqu'un pour entendre? Oui, est-il dit. Qui donc ? Le Fils lui-même. Dieu parla donc à son Fils. En quelles paroles parla-t-il au Verbe? Car si le Fils était, comme nul chrétien n'en doute, le Verbe était aussi. Le Fils était le Verbe, et le Père parlait au Verbe. Des paroles s'échangeaient donc entre Dieu et son Verbe ? Point du tout. Affranchissez-vous, mes frères, de tous ces obstacles d'une pensée charnelle, levez invisiblement votre intelligence jusqu'à l'invisible, que l'oeil de votre esprit n'aperçoive plus aucune image corporelle. Laisse bien loin tout ce qui est visible en toi, laisse même tout ce qui n'est pas visible, car on voit ton corps, et l'on ne voit pas ton âme, qui change toutefois. Tantôt elle veut, et tantôt ne veut pas; tantôt elle fait, et tantôt ne fait pas ; tantôt elle se souvient, et tantôt elle oublie ; aujourd'hui en avant, et demain en arrière. Tel n'est point Dieu : non, cette nature n'est point Dieu, et l'âme n'est point une portion de la substance divine. Car tout ce qui est Dieu est le bien immuable, le bien incorruptible. Quoique Dieu soit invisible, de même que l'âme est invisible; néanmoins l'âme change, tandis que Dieu est immuable. Laisse donc bien loin tout, non-seulement tout ce qui est visible en toi, mais encore tout ce qui change en toi. Laisse-toi tout entier en t'élevant au-dessus de toi.
4. Un amant de l'invisible bonté, amant de l'invisible éternité, disait dans les soupirs et dans les gémissements de son amour: « Mes larmes sont devenues mon pain, le jour et la nuit, pendant que l'on me dit chaque jour: Où est ton Dieu (1) ». Comment ses gémissements et ses larmes ne seraient-ils pas un pain pour cet amant, et ne s'en nourrirait-il pas comme d'un aliment délicieux, versant des larmes d'amour, tant qu'il ne voit point ce qu'il aime, et qu'on lui dit chaque jour : « Où est ton Dieu? » Que je dise à quelque païen : Où est ton Dieu ? il me montre ses idoles. Que je brise l'idole, et il me montre une montagne, il montrera un arbre, il montrera une pierre méprisable du fleuve. Ce qu'il a tiré d'un millier de pierres, ce qu'il a placé dans un lieu honorable, ce qu'il a adoré en se prosternant, c'est là son dieu. Voilà, dit-il, en me montrant du doigt, voilà mon dieu. Si je ris d'une pierre que je puis enlever, que je brise, que j'envoie au loin avec mépris, il me montre du doigt le soleil, la lune, ou quelque étoile. Il appelle celle-ci Saturne, cette autre Mercure, une autre Jupiter, une autre Vénus. Je lui demande ce qu'il veut en dirigeant çà et là son doigt. Il me répond: Voilà quel est mon Dieu. Et parce que je vois le soleil sans le pouvoir briser, parce que je ne puis renverser les astres, ni bouleverser le ciel, alors comme supérieur à lui-même, en m'indiquant des choses visibles, qu'il me désigne du doigt, il se retourne vers moi pour me dire : « Où est ton Dieu? » Mais quand j'entends : « Où est ton Dieu » , je ne puis rien montrer à ses yeux, je ne trouve qu'un esprit qui obéit en aveugle. Aux yeux qu'il a pour voir, je n'ai rien que je puisse montrer; et si j'ai quelqu'un à lui montrer, il n'a plus
1. Ps. XLI, 4.
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les yeux pour voir. Pleurons alors, et faisonsnous un pain de nos larmes. Mon Dieu est invisible, et tel qui me parle, me demande à le voir, quand il dit : « Où est ton Dieu ? » Pour moi, afin d'arriver à mon Dieu, comme l'a dit le Psalmiste : « J'ai repassé tout cela dans mon cceur, et répandu mon âme au-dessus de moi-même (1) ». Mon Dieu n'est pas audessous de mon âme, il lui est bien supérieur. Comment pourrai-je atteindre à ce qui est audessus de mon âme, sinon en élevant mon âme au-dessus de moi-même? Pourtant, avec la grâce de mon Dieu, je vais essayer de répondre à cet importun, qui me demande ce qui est visible, me montre ce qui est visible, et ne fait ses délices que de ce qu'il voit. Voici bien ta question : « Où est ton Dieu ? » Je te répondrai : Toi-même, où es-tu? Telle est ma réponse, dis-je, elle n'est pas hors de propos, du moins que je sache. Tu m'as demandé où est mon Dieu; à mon tour je demande où est mon interrogateur. Il me dira : Me voici, je suis ici; je suis sous tes yeux, je te parle. Et moi de lui répondre : Je cherche celui qui m'interroge. Je vois sa face, il est vrai, je vois son corps, J'entends sa voix, je vois même sa langue. Mais je cherche ce qui fixe les yeux sur moi, ce qui fait mouvoir sa langue, ce qui émet la voix, ce qui interroge par désir de savoir. Tout cela, dont je parle, c'est l'âme. Je ne prolonge donc point ma discussion avec toi; tu me dis: Montre-moi ton Dieu. Je dis à mon tour : Montre-moi ton âme. C'est t'embarrasser, te fatiguer, t'arrêter court, que te dire : Montre-moi ton âme. Je sais bien que tu ne saurais. D'où vient cette impuissance? De ce que ton âme est invisible. Et, toutefois, elle est en toi bien supérieure à ton corps. Mais mon Dieu est bien supérieur à ton âme. Comment donc te montrerais-je mon Dieu, puisque tu ne saurais montrer ton âme, que je te montre bien inférieure à mon Dieu ? Que si tu viens à me dire: Connais mon âne à ses oeuvres ; et dès lors que je fixe les yeux pour voir, que je dresse l'oreille pour entendre, que ma langue se meut pour parler, que ma voix produit un son, cela te doit faire connaître et comprendre mon âme. Tu le vois, tu ne saurais montrer ton esprit, mais tu veux que je le reconnaisse à ses oeuvres. Sans poursuivre plus loin, sans renvoyer ton infidélité à ce que tu ne
1. Ps. XLI, 5.
comprends point ; sans même te résumer ainsi les oeuvres de Dieu : Il a fait les choses invisibles et les choses visibles ; c'est-à-dire le ciel et la terre; sans chercher tant de raisons, j'en reviens à toi. Tu as la vie assurément, tu as un corps, tu as une âme; un corps visible, une âme invisible; un corps qui est l'habitation, un esprit qui l'habite; un corps qui est un véhicule, l'âme qui se sert de ce véhicule; un corps que l'on dirige comme tout véhicule, et une âme chargée en quelque sorte de diriger le corps. Voilà les sens en évidence; ils sont dans ton corps, comme des portes au moyen desquelles on annonce quelque chose à ton esprit qui l'habite intérieurement. Voilà tes yeux, tes oreilles, ton odorat, ton goût, ton toucher, tes membres mis en ordre. Qu'est-ce donc qui, intérieurement, te fait penser, et vivifie tout cela? Tout cela que tu admires en toi, celui qui l'a fait, c'est mon Dieu.
5. Donc, mes frères, si j'ai pénétré jusqu'à vos intelligences, jusqu'à vos esprits qui sont intérieurs, au moyen d'un langage aussi approprié que j'ai pu, si ma parole est arrivée à celle qui habite ces maisons de boue, c’est-à-dire à l'âme dont vos corps sont la demeure, gardez-vous de juger des choses divines par celles que vous connaissez. Dieu est bien supérieur à tout, au ciel et à la terre. N'allez pas vous figurer un ouvrier composant quelque grand ouvrage, le disposant, procédant par combinaisons, le tournant et le retournant, ni un empereur assis sur un trône royal, orné, resplendissant, et créant par les ordres qu'il donne. Brisez ces idoles dans vos coeurs. Ecoutez ce qui fut dit à Moïse quand il cherchait Dieu : « Je suis Celui qui suis (1) ». Cherche quelque autre chose qui soit. En comparaison de Dieu, il n'y a rien qui soit. Ce qui Est véritablement, ne change en aucune partie. Ce qui est mobile et changeant, ce qui en aucun temps ne cesse de changer, a été, et sera. On ne saurait dire de cela, qu'il Est. Mais en Dieu il n'y a pas été, non plus que, il sera. Ce qui a été n'est plus, ce qui sera n'est point encore. Et ce qui ne vient que pour passer, dès lors qu'il sera, n'est pas encore. Méditez, si vous le pouvez, cette grande parole : « Je suis Celui qui suis ». Ne vous laissez point entraîner par vos caprices, ni par le flux de vos pensées terrestres ; arrêtez-vous à ce qui Est, oui, à ce qui Est. Où courez-vous? Tenez
1. Exod. III, 14.
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ferme , afin que vous puissiez être vous-mêmes. Mais quand sommes-nous maîtres de notre pensée fugitive, et quand pouvons-nous la fixer sur ce qui demeure éternellement? Dieu donc nous a pris en pitié, et celui qui Est, celui qui a dit : « Voici ce que tu diras a aux enfants d'Israël: Celui qui est m'a envoyé vers vous », après nous avoir donné le nom de sa substance, nous a donné le nom de sa miséricorde. Quel est le nom de sa substance? « Je suis Celui qui suis ». « Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous (1) ».Mais Moïse était homme, il faisait partie de tout ce qui n'est pas en comparaison de Dieu. Il était sur la terre, il était dans une chair, son âme était dans cette chair, sa nature était changeante et ployait sous le fardeau de l'humaine fragilité. Car cette parole : « Je suis Celui qui suis », comment la saisissait-il? C'est en effet par ce qui est vu des yeux, qu'il parlait à celui qu'on ne saurait voir, et Dieu, qui est caché, se servait de ce qui est visible comme d'un instrument. Car tout ce que voyait Moïse n'était pas Dieu tout entier, de même qu'en moi qui suis homme, le son qui bruit n'est pas toute ma parole. Car j'ai dans l'esprit une parole qui ne résonne point. Le son passe, la parole demeure. Donc, lorsque Dieu, qui est invisible, s'adressait à l'homme et se rendait visible par la forme qu'il daigna prendre, quand l'éternel parlait des choses du temps, l'immuable des choses fragiles; quand il disait :
« Je suis Celui qui suis », et encore : « Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a a envoyé vers vous » ; comme si Moïse ne pouvait comprendre cette parole : « Je suis Celui qui suis » ; et : « Celui qui m'a envoyé vers vous », ou bien si Moïse le comprenait, comme si nous autres, qui devions lire, nous ne comprenions pas. Au nom de sa substance, Dieu ajoute le nom de sa miséricorde. C'est comme s'il disait à Moïse : Cette parole : « Je
1. Exod. III, 14.
suis Celui qui suis », tu ne la comprends point, ton coeur ne s'y arrête point, tu n'es pas immuable avec moi, ton esprit n'est point sans vicissitudes. Tu as entendu que je suis, écoute ce que tu comprendras, écoute un sujet d'espérance. Et le Seigneur, parlant encore à Moïse, lui dit : « Je suis le Dieu d'Abraham , le Dieu d'Isaac , le Dieu de Jacob ». Tu ne saurais comprendre le none de ma substance, comprends le nom de ma miséricorde : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob (1) » . Mais ce que je suis en moi-mime est éternel; Abraham, Isaac et Jacob, sont éternels, il est vrai, ou plutôt, non pas éternels, mais ce que je suis les a faits éternels. Enfin, ce fut par là que le Seigneur confondit les calomnies des Sadducéens, qui niaient la résurrection; il leur cita ce passage des saintes Ecritures : « Lisez ce que le Seigneur, du milieu du buisson, « disait à Moïse : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. Or, Dieu n'est point le Dieu des morts, mais des vivants (2) » ; car tous pour lui sont vivants. Aussi le Seigneur, après avoir dit : « Je suis Celui qui suis », n'ajoute pas : « C'est là mon nom pour l'éternité (3) ». Il n'est personne, en effet, pour douter que ce qu'est le Seigneur, il l'est à cause de sols éternité. Mais quand il a dit : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob », il ajoute: « C'est là mon nom pour l'éternité ». Comme s'il disait : A quoi bon craindre la mort dans le genre humain? Pourquoi redouter de n'être plus, quand tu seras mort? « C'est là mon nom pour l'éternité ». Je ne pourrais m'appeler éternellement « le Dieu d'Abraham, le « Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob », si Abraham, Isaac et Jacob ne vivaient éternellement. Tournons-nous vers le Seigneur, etc. (4).
1. Exod. III, 6.— 2 Matth. XXII, 32; Marc, XII, 26, 27. — 3. Exod. III, 15. — 4. Qu'il nous suffise d'indiquer cette formule familière à saint Augustin, et que nous trouvons à la fin de plusieurs de ses sermons. Voir tom. VI, serm. 1.
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ANALYSE. — 1. Eloge du sacrifice de la loi nouvelle. — 2. Ce sacrifice, c'est le Christ. — 3. véritablement et réellement présent dans l'Eucharistie. — 4. Effets de l'Eucharistie. — 5. Conditions pour communier dignement.
1. Maintenant que vous avez pris une seconde naissance dans l'eau et dans l'Esprit-Saint, et que dès lors cette nourriture et ce breuvage sur l'autel vous apparaissent sous un nouveau jour, que vous les voyez avec une piété nouvelle ; et l'instruction que nous vous devons, et la sollicitude avec laquelle nous vous avons engendrés, pour former le Christ en vous, nous font un devoir d'enseigner à vos jeunes années ce que signifie ce sacrement si grand et si divin, ce remède si noble et si célèbre, ce sacrifice à la fois si pur et si facile, qui ne fut point offert ni dans la Jérusalem de la terre, ni dans ce tabernacle fabriqué par Moïse, ni dans ce temple bâti par Salomon, qui n'étaient que les ombres de l'avenir (1), mais que l'on immole de l'aurore au couchant, selon la parole des Prophètes, et que l'on offre comme une hostie de louange au Dieu qui a fait avec nous la nouvelle alliance. Ce n'est plus dans les troupeaux d'animaux que l'on choisit une hostie sanglante, ce n'est plus un chevreau ou une brebis que l'on amène à l'autel, mais aujourd'hui on offre le corps et le sang du Prêtre lui-même. Car c'est de lui que le Psalmiste a dit si longtemps auparavant : « Tu es Prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisédech (2) ». Que Melchisédech, prêtre du Très-Haut, ait offert du pain et du vin, quand il bénit Abraham notre père, c'est ce que nous lisons dans la Genèse, et ce que nous croyons.
Jésus-Christ, donc, Notre-Seigneur, qui offrit en souffrant pour nous ce qu'en naissant il avait reçu de nous, devenu souverain Prêtre pour l'éternité, établit selon le rite que
1. Ps. CIX, 4. — 2. Gen. XIV, 18.
vous voyez, le sacrifice de son corps et de son sang. Son corps, en effet, percé d'une lance, laissa couler l'eau et le sang dont il effaça nos péchés. En mémoire de ce bienfait, et pour opérer votre propre salut, que Dieu lui-même opère en vous, approchez avec crainte et avec tremblement, pour participer à cette victime. Reconnaissez dans le pain ce qui fut suspendu à la croix, et dans ce calice ce qui coula de son côté. Car tous les anciens sacrifices de ce peuple de Dieu, dans leur variété, figuraient pour l'avenir cet unique sacrifice. Car il y a dans le Christ, et la brebis à cause de l'innocence et de la simplicité de l'âme, et le chevreau à cause de sa chair qui ressemble à la chair du péché ; et tout ce qui était annoncé de tant de manières, et de si différentes façons dans les sacrifices de l'Ancien Testament, vient aboutir à cet unique sacrifice, révélé dans le Nouveau Testament.
3. Recevez donc et mangez le corps du Christ, vous qui en ce même corps du Christ, êtes déjà membres du Christ. Recevez et buvez le sang du Christ. Ne vous dégagez pas de vos liens, mangez ces liens mêmes. Ne vous croyez point vils, buvez votre rançon. Comme les aliments, à mesure que vous mangez et que vous buvez, se changent en vous-mêmes, de même, par une vie obéissante et pieuse, vous vous changez au corps du Christ. En effet, aux approches de sa Passion, comme il mangeait la Pâque avec ses disciples, il prit du pain, le bénit et dit : « Ceci est mon corps qui sera livré pour vous (1) ». De même, après avoir béni le calice, il le présenta en disant : « Ceci est mon sang de la nouvelle alliance,
1. Luc, XXII, 19.
(1) Le manuscrit fol. 4, pag. 2, porte cette inscription : « Autre sermon, pour le même jour, sur les sacrements. » Ce serait, je crois, le discours dont saint Augustin parle dans son sermon CCXXVIII. Voir tom. VII, p. 249. —C'est une magnifique préparation à la communion.
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qui sera répandu pour plusieurs, en rémission de leurs péchés (1) ». Voilà ce que vous lisez dans l'Evangile, nu ce que vous entendiez, mais sans savoir que l'Eucharistie c'est le Fils de Dieu. Maintenant que vos coeurs sont purifiés, que votre conscience est sans tache, que vos corps sont lavés dans une eau pure, « approchez de Dieu, et vous serez éclairés, et vos fronts n'auront plus à rougir (2) ». Si vous recevez dignement en effet ce sacrement de la nouvelle alliance, et qui vous donne l'espérance de l'héritage éternel, si vous observez le commandement nouveau, de vous aimer les uns les autres, vous avez en vous la vie éternelle. Car vous recevez cette chair, dont celui qui est la vie a dit : « Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde » ; et encore : « Celui qui ne mangera pas ma chair et ne boira point mon sang, n'aura pas la vie en lui (3) ».
4. Ayant donc la vie en lui, vous serez avec lui dans une même chair. Car ce Sacrement ne relève pas le corps du Christ jusqu'à nous en exclure. L'Apôtre nous rappelle, en effet, cette prédiction des saintes Ecritures : « Ils seront deux dans une même chair; c'est là », dit-il, « un grand sacrement, et moi je dis en Jésus-Christ et en l'Eglise (4) ». Et ailleurs, à propos de cette même Eucharistie, il dit encore: « Nous sommes tous un seul pain et un
1. Matth. XXVI, 28.— 2. Ps. XXXIII, 6.— 3. Jean, VI, 52-54. — 4. Ephés. V, 32.
seul corps(1) ». Vous commencez donc à recevoir ce que vous commencez à être, si vous ne le recevez point indignement, de manière à manger et à boire votre jugement. Car il dit aussi : « Quiconque mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur. Que l'homme donc s'éprouve lui-même, et qu'après cela il mange de ce pain et boive de cette coupe; car celui qui mange et qui boit indignement, boit et mange son jugement (2) ».
5. Or, vous le recevez dignement, si vous évitez tout ferment d'une mauvaise doctrine, pour être « les azymes de sincérité et de vérité (3) » ; ou bien, si vous gardez ce levain de la charité, « qu'une femme cacha dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que le tout ait fermenté (4)». Car, cette femme c'est la sagesse de Dieu, qui a pris dans le sein d'une Vierge une chair mortelle, qui répand son Evangile dans le monde entier qu'elle repeupla après le déluge au moyen des trois fils de Noé, lesquels paraissent ici comme les trois mesures. «Jusqu'à ce que le tout ait fermenté » . Tel est ce « tout », comme l'on dirait en grec, olon; et, en conservant le lien de la paix, vous serez selon le « tout », ou katolon, d'où vient le surnom de catholique.
1. I Cor. X, 17. — 2. Id. XI, 27-29. — 3. Id. V, 8. — 4. Matth. XIII, 33.
ANALYSE. — 1. Le Christ agneau et lion.
1. Selon cette vérité qu'ont fait retentir les Apôtres, a dont l'éclat s'est répandu sur toute « la terre, et les paroles jusqu'aux derniers rivages du monde (1), le Christ, notre Pâque, a été immolé (2) ». C'est de lui que le Prophète
1. Ps. XVIII, 5. — 2. Rom. X, 18.
(1) On lit dans le manuscrit, fol. 5 : « Autre sermon de saint Augustin pour le même jour » .
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avait dit: « Il a été conduit à la mort comme une brebis, et comme l'agneau est sans voix devant celui qui le tond, ainsi il n'a point ouvert la bouche (1) ». Quel est cet homme ? Assurément celui dont il est dit ensuite : « Son jugement a été précipité au milieu de ses humiliations. Qui racontera sa génération (2) ? » C'est dans un Roi si puissant que je vois un tel exemple d'humilité. Car, celui qui n'ouvre la bouche, non plus que l'agneau devant celui qui le tond, est aussi « le lion de la tribu de Juda (3) ». Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble ? Agneau, il a subi la mort; lion, il l'a donnée. Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble ? Il est doux et fort, aimable et terrible, innocent et puissant, muet quand on le juge, frémissant quand il jugera. Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble? Agneau dans sa passion, lion dans sa résurrection ? Ou plutôt, ne serait-il point agneau et lion dans sa passion, agneau et lion dans sa résurrection? Voyons l'agneau dans la passion. Nous l'avons dit tout à l'heure : « Il n'a pas ouvert sa bouche, non plus que l'agneau qui est sans voix devant celui qui le tond ». Voyons le lion dans, cette même passion. Jacob a dit : « Tu t'es élancé dans ton repos, tu as dormi comme le lion (4) ». Voyons l'agneau dans la résurrection. Nous lisons dans l'Apocalypse, à propos de la gloire éternelle des vierges . « Elles suivent l'agneau partout où il va (5) ». Voyons le lion dans la résurrection. L'Apocalypse nous dit encore cette parole déjà citée plus haut : « Voici que le lion de la tribu de Juda a vaincu et peut ouvrir le livre (6) ». Comment agneau dans la passion ? Parce qu'il a reçu la mort, sans avoir d'iniquité. Comment lion dans la passion ? Parce qu'en mourant il a tué la mort. Comment
1. Isaïe, LIII, 7. — 2. Ibid. 8. — 3. Apoc. V, 5. — 4. Geti. XLIX, 9. — 5. Apoc. XXV, 4. — 6. Id. 5.
agneau dans la résurrection ? Parce qu'il possède l'innocence éternelle. Comment lion dans la résurrection ? Parce qu'il a la puissance éternelle. Quel est cet agneau et ce lion tout ensemble ? Comment demander qui est-il ? Mais si je demande ce qu'il était ? « Au commencement, il était le Verbe ». Où était-il? « Et le Verbe était en Dieu ». Quel était-il ? « Et le Verbe était Dieu » . Quelle était sa puissance ? « Tout a été fait par lui ». Et lui, qu'a-t-il été fait ? « Et le Verbe a été fait chair (1) ». Comment est-il né d'un père et non d'une mère, d'une mère et non d'un père ? « Qui racontera sa génération? » Engendré par l'un, il est coéternel à celui qui l'engendre. Il devient chair en demeurant Verbe. Il a créé tous les temps, a été créé au temps convenable ; proie de la mort, et faisant de la mort sa proie, exposé sans beauté, aux yeux des fils des hommes, sachant supporter l'infirmité, faisant ce qui est humble, dans sa grandeur, et ce qui est grand dans son humilité; Dieu homme, et homme Dieu; premier-né, et Créateur des premiers-nés; unique, et auteur de toutes choses; né de la substance du Père, et participant à la nature des fils adoptifs, Dieu de tous et serviteur d'un grand nombre. Tel est l'agneau « qui efface les péchés du monde (2) ». Le lion qui triomphe des potentats du monde. Je demandais quel est-il ; cherchons plutôt quels sont ceux pour qui il est mort. Serait-ce pour les justes et les saints ? Ce n'est point ce que dit l'Apôtre ; mais bien : « Le Christ est mort pour les impies (3) ». Non point assurément pour qu'ils demeurent dans leur impiété, mais afin que, par la mort du juste, le pécheur fût justifié et que la cédule du péché fût effacée par l'effusion d'un sang exempt de péché.
1. Jean, X, 1, 2, 14.— 2. Id. I, 29. — 3. Rom. V, 6.
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ANALYSE. — 1. La mort du Christ est notre espérance. — 2. La mort du Christ est volontaire. — 3. Comment le Christ est triste dans sa mort. — 4. Nécessité de l'incarnation pour notre rachat. — 5. Paroles du Rédempteur aux rachetés. —- 6. Comment comprendre que le Christ est mort pour nous. — 7. Réfutation des erreurs d'Apollinaire et d'Arius. — 8. Exhortation.
1. Nous venons d'entendre lire dans l'Evangile la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Christ est ressuscité, donc le Christ est mort; car la résurrection est une preuve de la mort, tandis que la mort du Christ est la mort de nos craintes. Ne craignons plus de mourir, le Christ est mort pour nous. Mourons avec l'espérance de la vie éternelle , puisque le Christ est ressuscité pour que nous ressuscitions. Sa mort et sa résurrection sont pour nous un programme à suivre, une récompense promise. Le programme à suivre, c'est la passion; la récompense promise, c'est la résurrection. Le programme a été rempli par les martyrs; et nous, remplissons-le du moins, par la piété, si nous ne pouvons le faire par les souffrances. Tous ne sont point appelés à souffrir pour le Christ, à mourir pour le Christ, bien que lui-même soit mort pour nous. Bienheureux ceux qui ont fait pour le Christ ce qui était tour eux une nécessité ! Mourir est une nécessité, mais mourir pour le Christ n'est point une nécessité. La mort viendra pour tous, mais non pour tous la mort pour le Christ. Ceux qui sont morts pour Jésus-Christ ont rendu en quelque sorte ce qu'il leur avait prêté. En mourant pour eux, le Seigneur leur faisait un prêt; ils l'ont acquitté en mourant pour lui. Mais comment le pauvre, dans la disette, aurait-il pu rendre, si le Seigneur, qui est riche, ne lui eût prêté ? Le prêt qu'avait fait le Christ aux martyrs, il le leur a donné, afin qu'ils pussent rendre au Christ. Cette parole appartient donc aux martyrs : « Si le Seigneur n'eût été en nous, ils nous eussent dévorés tout vivants (1) ». Les persécuteurs, dit le Prophète, « nous eussent dévorés tout vivants ». Qu'est-ce à dire, « vivants ? » Sachant bien que ce serait un grand mal de renier le Christ, oui, un tel crime, nous l'aurions commis, vivants ou en pleine connaissance, et ainsi les persécuteurs « nous eussent dévorés vivants et non morts. Qu'est-ce à dire, vivants? » En pleine connaissance, et non dans l'ignorance. Et par quelle force ont-ils pu ne point faire ce qu'ils étaient forcés de faire par les bourreaux? Qu'ils le disent eux-mêmes, interrogez-les. Ils répondent :
« Si le Seigneur n'eût été en nous ». C'est donc lui qui leur a donné ce qu'ils devaient lui rendre. Grâces lui en soient rendues. Il est riche. C'est encore de lui qu'il est dit : « Il s'est fait pauvre, afin de nous enrichir (2) ». Nous sommes donc enrichis de sa pauvreté, guéris par ses blessures, élevés par son humilité, vivifiés par sa mort.
2. Le martyr s'écriait : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens dont il m'a comblé (3)? » Ecoutez ce qui suit. Le voilà qui a regardé, qui a cherché ce qu'il rendrait au Seigneur. Et que dit-il ? « Je prendrai le calice du salut (4) ». Voilà ce que je rendrai au Seigneur : « Le calice du salut », calice du martyre, calice de la passion, calice du Christ. Tel est le calice du salut; car le Christ est notre salut. Je prendrai donc son calice et je le lui rendrai. C'est de ce calice que le Christ, avant sa passion, disait à son Père : « Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est
1. Ps. CXXIII, 1, 2. — 2. II Cor. VIII, 9.— 3. Ps. CXV, 12. — 4. Ibid. 13.
(1) On lit au manuscrit, fol. 5, pag. 2 : « Autre sermon encore de saint Augustin pour le même jour ».
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possible (1) ». Il venait pour souffrir, il venait pour mourir, la mort était en sa puissance, et, si je ne me trompe, écoutez-le lui-même « J'ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre ensuite; nul ne me l'ôte, mais je la donne moi-même, et j'ai le pouvoir de la reprendre (2) ». Entendez-vous son pouvoir? « Nul ne me l'ôte ». En vain les Juifs se glorifient. Sa mort est pour eux un crime, et non une puissance. Le Christ est mort, parce qu'il l'a voulu. Lui-même a dit dans un psaume : « Je me suis endormi, j'ai pris mon sommeil (3) ». Ils ont crié : « Crucifiez-le, crucifiez-le (4) », l'ont saisi, l'ont suspendu à la croix. Ils se flattent d'avoir prévalu contre lui : « J'ai dormi », dit-il, et ensuite : « J'ai pris mon sommeil » ; véritable sommeil de trois jours. Et ensuite? « Et j'ai ressuscité, parce que le Seigneur m'a soutenu ». C'est dans la forme de l'esclave qu'il dit ici : « Le Seigneur m'a soutenu (5) » ; de même qu'il dit ailleurs : « Celui qui dort ne doit-il donc pas ressusciter (6) ? » Les Juifs se glorifient comme s'ils avaient vaincu. Mais : « Celui qui dort ne doit-il donc pas ressusciter ?» Ceux-ci, pour le mettre à mort, l'ont pendu à la croix, mais : « J'ai dormi », parce que j'ai donné ma vie quand j'ai voulu, et quanti j'ai voulu encore, je suis ressuscité.
3. Donc, ce calice qu'il voulait éloigner de lui, c'était pour le boire qu'il était venu. Pourquoi donc, Seigneur, disiez-vous: « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ? » Pourquoi dire à vos disciples, quand il vous faut souffrir et mourir : « Mon âme est triste jusqu'à la mort (7)? » Pourquoi avec ces paroles, ces autres paroles : « J'ai le pouvoir de rendre mon âme, et le pouvoir de la reprendre ». D'où vient que j'entends: « Mon âme est triste jusqu'à la mort? » Nul ne la ravit. D'où vient qu'elle est triste? Vous avez le pouvoir de rendre votre âme. Pourquoi dire : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ? » Répondant à cette question, il te dit: O homme, cette chair que j'ai prise est la tienne; si donc j'ai emprunté ta chair, ne puis-je aussi emprunter ta parole ? Quand je dis : « J'ai le pouvoir de rendre mon âme, et aussi le pouvoir de la reprendre », je parle en Créateur; et quand je dis: « Mon âme est triste jusqu'à la mort »,
1. Matth. XXVI, 39. — 2. Jean X,18. — 3. Ps. III,6. — 4. Luc, XXIII, 21; Jean, XIX, 6. — 5. Ps. III, 6.— 6. Id. XI, 9. — 7. Matth. XXVI, 38.
je parle en créature, comme toi. Applaudis-moi en moi-même, et reconnais-toi en moi. En disant: « J'ai le pouvoir de donner ma vie », je suis ton soutien. En disant : « Mon âme est triste jusqu'à la mort », je suis ton image.
4. N'avez-vous donc point lu qu'il est mort? L'avons-nous jamais nié? Nier sa mort, ce serait nier sa résurrection. Il est mort par cela même qu'il a voulu être homme. Il est ressuscité par cela même qu'il a daigné se faire homme, parce que nous autres hommes, nous devons et mourir et ressusciter. Est-ce donc le Verbe qui est mort en lui? Pouvait-il souffrir ce qui « au commencement était le « Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu (1) ? » Que peut souffrir un tel Verbe? Et pourtant il fallait que le Verbe mourût pour nous; lui qui ne pouvait mourir devait mourir néanmoins. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et le Verbe était en Dieu »; où est le sang ? où est la mort? La mort est-elle dans le Verbe? Ce Verbe a-t-il du sang? Mais si la mort n'est pas dans le Verbe, ni le sang dans le Verbe, où sera le prix de notre rançon ? Ce prix, n'est-ce point son sang? Comment pourrait-il donner ce prix, s'il demeurait simplement le Verbe, si le Verbe ne prenait une chair, une chair vivant dans une âme humaine, afin que si le Verbe ne peut être mis à mort, cette chair seule qui prenait la vie en son âme fût immolée ? Car l'âme, à son tour, ne pouvait être mise à mort, elle qui, s'attachant à la divinité, devient un même esprit avec Dieu, elle dont le Seigneur a daigné se revêtir, se l'unissant bien plus que nous ne lui sommes unis par la foi dont il est écrit: « Quiconque s'unit au Seigneur est un même « esprit avec lui (2) ». Et en effet, quand nous étions dans l'infidélité, nous étions indignes de Dieu, étrangers pour lui; niais la foi nous a réunis à lui. Or, cette âme a été créée digne de s'attacher à Dieu, quand, nouvelle et inculte, elle a été unie à la personne divine. Mais , en vertu de cette union, il est arrivé que la chair à laquelle cette unité de deux esprits inégaux donnait une vie toute nouvelle, et d'un genre nouveau, a dû mourir dès que cette unification de deux esprits l'a délaissée, en se séparant d'elle pour un temps très-court. Dieu, qui est un esprit, et l'esprit humain qui est son image, sont en effet immortels.
1. Jean, I, 1. — 2. II Cor. VI, 17.
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5. Voici donc le langage que nous adresse Notre-Seigneur, en même temps notre Sauveur : O hommes ! j'ai fait l'homme droit, mais lui s'est perverti. Vous vous êtes éloignés de moi pour mourir en vous-mêmes. Pour moi, je viens chercher ce qui a péri. Vous éloigner de moi, dit-il, ce serait perdre la vie; « et la vie, c'était la lumière des hommes (1) ». Voilà ce que vous avez abandonné, quand vous avez péri en Adam. « La vie était « la lumière des hommes mi. Quelle vie? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu, et le Verbe était en Dieu (2) ». La vie existait, tandis que vous étiez couchés dans votre mort. Verbe, je n'avais pas de quoi mourir; homme, tu n'avais pas de quoi vivre. (Puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a bien voulu, je lui emprunte son langage ; car s'il a pris le mien, à combien plus forte raison puis-je prendre le sien ! ) Notre-Seigneur Jésus-Christ nous dit en effet, quoique sans parler, mais parle langage des choses mêmes Je n'avais rien par où la mort pût venir, et toi, homme, rien par où tu pusses vivre. J'ai donc pris en toi de quoi mourir pour toi ; prends en moi, à ton tour, de quoi vivre avec moi. Faisons un échange; je te donne, donne-moi. Je reçois de toi la mort, reçois de moi la vie. Sors de ton assoupissement, vois ce que je puis donner, ce que je puis recevoir. Au sommet de la gloire dans le ciel, j'ai reçu de toi l'humilité sur la terre. Quoique ton Seigneur, j'ai reçu de toi la forme de l'esclave; je suis ta santé, et j'ai reçu de toi des blessures; je suis ta vie, et j'ai reçu de toi la mort. Verbe, je suis devenu chair, afin de pouvoir mourir. En mon Père, je n'ai aucune chair; j'ai pris dans ta nature, afin de te donner. (Car la Vierge Marie était de même nature que nous, c'est en elle que le Christ a pris une chair qui est la nôtre, ou la nature humaine.) J'ai donc pris en toi une chair, afin de mourir pour toi. Reçois de moi l'esprit qui vivifie, afin de vivre avec moi. Enfin, je suis mort en ce que je tiens de toi, vis en ce que tu as de moi.
6. Donc, mes frères, quand vous entendez : Il est né du Saint-Esprit et de la vierge Marie, il a souffert, a été conspué, a reçu des soufflets; quand on vous dit: Voilà ce qu'a souffert le Christ, gardez-vous de croire que ce «Verbe qui était en Dieu au commencement »,
1. Jean, I, 4.— 2. Ibid. 1.
ait pu souffrir ainsi dans sa nature et dans sa substance. Mais, pouvons-nous dire que le Verbe de Dieu, le Dieu Fils unique du Père, n'a point souffert pour nous? Il a souffert, mais dans son âme et dans sa chair passible; il n'a pris la forme de l'esclave, qu'afin de pouvoir souffrir en son humanité. Car il avait une âme et une chair, puisqu'il venait délivrer l'homme tout entier, non plus en perdant la vie, mais en donnant sa vie. Prenons une comparaison qui vous fera mieux comprendre mes paroles. Ainsi, par exemple, quand le martyr saint Etienne, ou Phocas (1), ou tout autre, souffrit, mourut, fut enseveli, ce fut leur chair qui mourut seule, qui fut ensevelie, tandis que, pour l'âme, il n'y eut ni mort ni sépulture; et cependant nous disons très bien: Etienne, ou Phocas, ou tout autre, est mort pour le nom du Christ; de même,quand le Fils unique de Dieu souffrit, mourut, fut enseveli, ce fut à sa chair seule que l'on donna la mort et la sépulture, bien que l'âme, et à plus forte raison la Divinité, n'ait pu mourir. De là vient que nous disons, en toute sûreté, que le Fils unique de Dieu, ce Dieu engendré de Dieu, est mort pour nous, et a été enseveli. De là vient que Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est l'infaillible vérité, a pu dire très-justement et sans erreur. « Ainsi Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait « la vie éternelle (2) ». Et l'Apôtre a dit aussi de Dieu le Père, qu'« Il n'a point épargné son Fils unique, mais l'a livré pour nous tous (3) ». Or, voulez-vous savoir ce qu'est le Christ? Ne voyez point seulement cette chair qui a été couchée dans le sépulcre; ne voyez point seulement l'âme dont il a dit. « Mon âme est triste jusqu'à la mort ». Ne voyez point seulement le Verbe, ce Verbe qui est Dieu, mais considérez que le Christ tout entier est Verbe, et âme, et chair.
7. Or, n'ôtez rien à l'âme du Christ. Les hérétiques apollinaristes ont dit que cette âme n'avait point de pensée, c'est-à-dire
1. Il est difficile de préciser de quel Phocas veut parler saint Augustin, de celui d'Antioche ou des deux de Sinope. Les hagiographes belges en ont disserté, avec leur soin habituel, au 14 juillet. Toutefois les monuments qu'ils ont cités n'indiquent point qu'aucun de ces trois martyrs ait été connu ou ait reçu un culte en Afrique. Néanmoins, les nautoniers d'Afrique ont pu faire connaître Phocas, o thalasotaumaturgos, qui fut un jardinier de Sinope.
2. Jean, III, 16. — 3. Rom. VIII, 32.
l’intelligence, que le Verbe lui tenait lieu d'intelligence et de pensée. Ainsi l'a dit Apollinaire. Mais, selon les Ariens, il n'eut aucune âme. Pour vous, croyez fermement que le Christ tout entier, c'est le Verbe, et une âme, et un corps. Et quand vous entendez cette parole: « Mon âme est triste jusqu'à la mort », comprenez que c'est une âme humaine, et non l'âme de la bête ; car une âme sans intelligence, est l'âme de la bête, et non l'âme de l'homme. Seul donc le Christ est le Verbe, et une âme, et une chair. Quand tu frappes un homme à coups de poings, que frappes-tu en lui? son âme ou sa chair? Avoue que c'est la chair. Et pourtant c'est l'âme qui crie : Pourquoi me frapper, pourquoi me blesser? Or, si tu disais à l'âme : Oh ! qui t'a frappée? je frappe la chair, et non toi: quiconque t'entendrait parler ainsi, ne se rirait-il pas de toi, ne te prendrait-il pas pour un idiot, un insensé? De même donc, ceux qui ont fouetté la chair du Verbe de Dieu, qui l'ont souffleté, ne sauraient dire : C'est la chair que nous avons fouettée, ou souffletée, mais non le Verbe, non l'âme du Christ. Car c'est tout le Christ qu'ils ont fouetté et souffleté, le Christ qui est Verbe, et âme, et chair. Et quoiqu'ils n'aient pu mettre à mort sur la croix, ni son âme, ni sa divinité, qui est la véritable vie, dans leurs coeurs, néanmoins, dans leur volonté perverse, ils se sont fait une joie de mettre à mort le Christ tout entier. Persécuter un homme jusqu'à le tuer, c'est vouloir son extinction, comme on veut l'extinction d'une lampe que l'on brise à terre, afin qu'elle ne gêne plus le malfaiteur qui voit un obstacle dans sa lumière. C'est ce que l'on ne saurait faire complètement dans un homme, c'est-à-dire qu'on ne saurait l'éteindre complètement, puisqu'il est formé d'une substance mortelle, à la vérité, mais aussi d'une autre qui est immortelle. Rien, en effet, n'est mortel en lui que la chair. Or, le Christ, Fils unique de Dieu, pouvait d'autant moins mourir tout entier, quand les Juifs crurent le mettre à mort, qu'il est formé de trois substances, c'est-à-dire d'une qui est éternelle et divine, et de deux autres qui sont temporelles, ou humaines, mais dont l'une seulement, ou la chair, est mortelle. Quant à l'âme, et surtout à la Divinité, il était, sans aucun doute, immortel. De là vient que lui seul, par sa mort d'un moment, a pu nous racheter de notre mort éternelle, lui qui n'avait pas seulement une chair et une âme humaine, mais qui était Dieu, et âme, et chair, seul engendré de Dieu. Celui, en effet, « qui est descendu jusque dans les lieux inférieurs de la terre, est aussi celui qui est monté par-dessus tous les cieux (1) » . Ce que ne pourrait faire quiconque ne serait qu'un homme.
8. Tressaillons donc en toute sécurité, livrons-nous à l'allégresse, mes frères bien-aimés, puisqu'il nous a rachetés, par sa mort, Celui qui, tout mort qu'il était, a triomphé de ses ennemis. C'est dans les bras de la mort qu'il a tué la mort elle-même, et nous a délivrés éternellement de sa puissance ; « puis, s'élevant au ciel, il a emmené captive la captivité elle-même », et a répandu ses dons sur les hommes, en nous envoyant l'Esprit-Saint; c'est lui qui, du sépulcre où il était couché, a pu introduire dans le ciel le larron devenu fidèle.
1. Ephés. IV, 10.
120
ANALYSE. — 1. Le corps du Seigneur est sur l'autel, et nous sommes ce corps. — 2. L'Eucharistie est un symbole d'unité. — 3. Exposé de la liturgie eucharistique.
1. Ce que vous voyez, mes bien-aimés, sur la table du Seigneur, c'est du pain, c'est du vin; mais qu'advienne la parole, et ce pain et ce vin sont le corps et le sang du Verbe. Car, ce même Seigneur, qui était « au commencement le Verbe, et le Verbe qui était en Dieu, a et le Verbe qui était Dieu(1) », est devenu, comme vous le savez, « le Verbe fait chair, habitant parmi nous », par cette grande miséricorde qui l'a porté à ne point mépriser ce qu'il a créé à son image; car le Verbe s'est revêtu de l'homme, c'est-à-dire d'une âme et d'une chair humaine, et il est devenu homme, tout en demeurant Dieu. Aussi, par cela même qu'il a souffert pour nous (2), il a recommandé à notre adoration, dans ce sacrement, son corps et son sang, et c'est ce qu'il nous a faits nous-mêmes, par sa grâce. Car nous sommes devenus son corps, et par sa miséricorde nous sommes ce que nous recevons (3). Souvenez-vous que cette créature fut un jour dans les champs, comment elle sortit du sein de la terre, fut nourrie par la pluie, qui en fit un épi; comment elle fut transportée dans la grange par le travail de l'homme, puis battue, vannée, remise au grenier, retirée, moulue, pétrie, cuite, et devint enfin du pain. Souvenez-vous aussi de vous-mêmes. Un jour vous n'étiez point,et vous avez été créés,puis apportés dans la grange du maître et triturés par le travail des boeufs, c'est-à-dire des prédicateurs de l'Evangile. Quand on vous maintenait catéchumènes, on vous conservait dans le grenier.
1. Jean, I, 1.
2. C'est ici que commence le fragment dont nous venons de parler.
3. La coupure suivante, jusqu'à ces paroles: «Souvenez-vous aussi de vous-mêmes », ne se trouve point dans le fragment édité.
Puis, vous avez inscrit vos noms pour être broyés par les jeûnes et les exorcismes. Puis, vous êtes arrivés au baptême, on vous a pétris, ramenés à l'unité; au feu de l'Esprit-Saint vous avez dû cuire, pour devenir ainsi le pain du Seigneur.
2. Voilà ce que vous avez reçu. Et comme vous voyez l'unité dans ce qui a été fait pour vous, soyez un aussi vous-mêmes, en vous aimant les uns les autres, en vous attachant à la même foi, à la même espérance, à la même charité. En recevant ce sacrement, les hérétiques reçoivent un témoignage contre eux-mêmes, puisqu'ils cherchent la division, tandis que ce pain nous prêche l'unité. De même le vin était répandu en plusieurs raisins, et maintenant il est un. Il est un avec ses parfums dans le calice, mais seulement après la violence du pressoir. Et vous aussi, après ces jeûnes, après ces labeurs, après vous être humiliés et brisés par la douleur, vous êtes arrivés au nom du Christ, au calice du Seigneur, et voilà que c'est vous qui êtes sur cette table, vous qui êtes aussi dans le calice. Vous êtes cela conjointement avec nous; car c'est ensemble que nous sommes cela (1), et nous le buvons ensemble, parce que nous vivons ensemble (2). Vous entendrez ce que vous entendiez hier, mais aujourd'hui on vous expose, et ce que vous avez entendu, et ce que vous avez répondu, et si vous avez gardé le silence quand on répondait, vous avez du moins appris aujourd'hui ce qu'il fallait répondre.
3. Après la salutation que vous connaissez,
1. On dirait mieux : nous le prenons ensemble.
2. Ici finit le fragment.
(1) On trouve dans fol. 7, cette inscription : « Du sacrement de l’autel, Sermon de saint Augustin pour le même jour. » C'est une courte instruction, semblable au sermon III,
pour ceux qui reçoivent la première fois la sainte communion. Nous donnons tout entier le fragment tiré de Bède et de Florus, inséré par les bénédictins sous le titre de sermon CCXXIX. Voir tom. VII, p. 249-250.
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ou : « Le Seigneur soit avec vous n, vous avez entendu : « En haut les cœurs ». Or, toute la vie du vrai chrétien, c'est le coeur en haut, non plus la vie de ces chrétiens de nom seulement, mais des chrétiens en réalité et en vérité : toute leur vie, c'est le coeur en haut. Qu'est-ce à dire le cœur en haut? Espérer en Dieu et non en toi-même. Car tu es en bas, mais Dieu est en haut. Mettre en toi ton espérance, c'est avoir le cœur en bas, non plus en haut. Donc à cette parole du prêtre . « Les cœur en haut ! » répondez : « Nous les tenons vers le Seigneur ». Travaillez à justifier cette réponse. Puisque telle est votre réponse dans l'action divine , qu'il en soit selon votre parole. Que la langue ne dise pas oui, et la conscience non ; et comme c'est un don que Dieu vous fait, d'avoir le coeur en haut, et que cela ne vient point de vos forces, de là vient qu'ensuite, quand vous avez affirmé que vos coeurs sont en haut, le prêtre continue : « Rendons grâces au Seigneur notre Dieu ». Pourquoi lui rendre grâces? Parce que notre cœur est en haut, et qu'il serait à terre si le Seigneur ne l'eût soulevé. Viennent ensuite les effets produits par les saintes prières que vous allez entendre, quand, d'un mot, sont produits le corps et le sang du Christ. Otez le Verbe en effet, c'est du pain, c'est du vin; mais avec la parole il en est tout autrement. Qu'y a-t-il alors ? Le corps du Christ, le sang du Christ. Otez la parole, c'est du pain, c'est du vin. Joignez-y la parole, et voilà un sacrement. A cela vous répondez : Amen; dire amen, c'est souscrire; car Amen signifie, en latin, cela est vrai. On dit ensuite l'oraison dominicale que vous avez déjà entendue et récitée. Mais pourquoi la réciter avant de recevoir le corps et le sang du Christ? C'est parce que si, d'après l'humaine fragilité, il nous est venu en l'esprit une pensée honteuse, si notre langue a échappé telle parole inopportune, si notre ceil s'est arrêté sur une image lubrique; si nous avons prêté l'oreille au langage de la flatterie, ou enfin si les tentations de ce monde et l'humaine fragilité nous ont fait contracter quelques fautes semblables, tout cela est effacé par l'oraison dominicale, où nous disons : « Pardonnez-nous nos « offenses (1) », c'est afin que nous puissions approcher en toute sûreté, et que nous ne mangions pas, nous ne buvions pas, pour notre jugement, ce qui nous est présenté. On dit ensuite : « Que la paix soit avec vous ». C'est un grand symbole que le baiser de paix. Donne ce baiser en ami. Garde-toi d'être Judas. Le traître Judas baisait le Christ, de la bouche, et lui dressait des embùches dans son coeur. Mais peut-être quelqu'un a-t-il de la haine contre toi, et tu ne saurais le convaincre, et tu es forcé de le tolérer. Garde-toi de lui rendre dans ton coeur le mal pour le mal. Il te hait, aime-le, et tu le baiseras en sûreté. C'est là peu de paroles, mais de grandes paroles. Loin d'en mépriser la brièveté, sachez en apprécier la valeur. D'ailleurs, il ne fallait point trop vous charger, afin que vous puissiez retenir ce que l'on vous dit.
1. Math. VI, 12.
ANALYSE. — 1. Qui fait la Pâque, et comment la faire. — 2. Alleluia pour les riches, les pauvres, les affligés. -3. Dieu agit en Père ; le Diable en marchand.
1. Chacun sait que nous célébrons les jours de la Pâque, et qu'en ces jours nous chantons Alleluia. C'est pourquoi, mes frères, il faut apporter nos soins à bien mettre dans notre esprit ce que nous célébrons extérieurement. Nous célébrons en effet la Pâque, disons-nous; or, Pâque est un mot hébreu, que l'on traduit en latin par transitus, passage; en grec c'est paskein, souffrir, en latin pascha, pascere, donner à manger, ainsi on dit : J'hébergerai mes amis. Or, qu'est-ce que célébrer la Pâque, sinon passer de la mort de ses propres péchés à la vie des justes ? Ainsi un Apôtre a dit : « Nous savons que nous avons passé de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères (1) ». Qu'est-ce que faire la Pâque, sinon croire en Jésus-Christ qui a souffert sur la terre, afin de régner avec lui dans les cieux? Qu'est-ce que faire la Pâque, sinon nourrir le Christ dans les pauvres ? Car c'est lui qui a dit, à propos des pauvres: « Quiconque aura fait quelque bien au moindre des miens, l'aura fait à moi-même (2) ». Le Christ est assis dans les cieux, mais il est indigent sur la terre. Là-haut, il intercède pour nous auprès de son Père, et ici-bas il demande un morceau de pain. Donc, mes seigneurs, mes frères, si nous voulons faire saintement la Pâque, passons, souffrons, faisons l'aumône. Passons du péché à la justice, souffrons pour le Christ, faisons l'aumône au Christ dans les pauvres. Asseyons-nous à d'honnêtes festins, afin de jouir du festin céleste, dans le royaume de Dieu, avec Abraham. Chantons donc au Seigneur, Alleluia, qui signifie en latin : louange à celui qui est. Bénissons-le, et dans l'adversité,
1. Jean, III, 14. — 2. Matth. XXV, 40.
et dans la prospérité. Point d'orgueil dans la prospérité des richesses, point d'abattement sous le fléau des revers. Chantons l'Alleluia avec Job qui disait : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni (1) ». Bénissons donc le Seigneur en tout temps; car nous chantons un perpétuel Alleluia, quand, au bruit de notre langue, nous joignons le mouvement de nos membres pour opérer la justice, et quand le chant qui est dans notre bouche se reflète dans les oeuvres de notre vie.
2. Ecoutez comment il est enjoint aux pauvres et aux riches de chanter l'Alleluia. « Ordonnez », dit l'Apôtre, « aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de n'espérer point dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie, d'être riches en bonnes oeuvres, de donner de bon coeur, de faire part de leurs biens, de se faire un trésor pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie (2)». Que les pauvres doivent chanter, c'est ce qu'enseigne Tobie : « Mon fils n, dit-il, « sois sans crainte au sujet de la vie pauvre que nous menons; mais tu auras de grandes richesses si tu crains Dieu et si tu fais le bien en sa présence (3) ». Membres bien-aimés du corps de Jésus-Christ, attendons notre Chef qui doit venir du ciel, et en nous joignant à lui nous demeurerons stables, en sorte que nous régnerons avec lui dans le ciel après avoir célébré sa passion sur la terre. Supportons ses châtiments, afin de nous redresser,
1. Job, I, 21.— 2. I Tim. VI, 17, 18.— 3. Tob. IV, 3.
(1) Dans le manuscrit, fol. 10, pag. 2, on lit: . Sermon de saint Augustin sur la fête de Pâques. Toutefois ce discours révèle peu daint Augustin, du moins dans son entier. C'est ce que pourront constater ceux qui sont familiarisés avec le saint docteur ; car je penche plutôt à le lui refuser qu'à le lui attribuer.
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parce que c'est en fils que nous traite le Seigneur. « Quel enfant », dit l'Apôtre, « n'est point châtié de son père (1) ? »Vous soustraire aux châtiments du Seigneur, ce serait agir en bâtards et non en fils légitimes. Supportons donc la rigueur du père, pour ne pas encourir la sévérité du juge.
3. Dieu et le diable , c'est le père et le marchand (2). Dieu comme père nous châtie, nous corrige, mais nous associe à lui ; le diable nous flatte, nous séduit, mais pour nous vendre. Notre père porte un fouet, le marchand porte un sac. Si tu te réfugies sous les
1. Héb. XII, 7.
2. On retrouve ce langage au sermon XXI, n. 4.
ailes de celui qui châtie, tu échapperas aux ignominies du trafiquant. Vois lequel te mettra en repos, ou dans le royaume des cieux, ou dans le feu des enfers. Si tu aspires au royaume de Dieu, tu pourras te réjouir dans la liberté ; mais si tu veux le sac, tu sentiras les chaînes de la servitude; on te liera les pieds et les mains, et l'on dira de toi : « Saisissez-le, et jetez-le dans les ténèbres a extérieures, c'est là qu'il y aura des pleurs a et des grincements de dents(1) ». Et l'on nous crie bien haut : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux églises (2) ».
1. Matth. XXII, 13.— 2. Apoc. III, 22.
ANALYSE. —Vertu et effets du baptême, espérance qu'il- renferme. — 2. Le baptême ne sert de rien en dehors de l'Eglise. — 3. Contre les schismatiques se glorifiant du baptême. — 4. Exhortation aux nouveaux baptisés.
1. C'est à vous que je m'adresse, enfants nouvellement nés, notre postérité en Jésus-Christ, jeune famille de l'Eglise, grâce du père, fécondité de la mère, germe sacré, jeune essaim, éclat de notre honneur, fruit de nos travaux, ma joie et ma couronne, ô vous tous qui demeurez fermes dans le Seigneur, c'est à vous que j'adresse ces paroles de l'Apôtre : « La nuit s'avance et le jour s'approche. Abjurez donc les oeuvres de ténèbres, et revêtez-vous des armes de la lumière. Marchez dans la décence, comme durant le jour, et non dans la débauche et dans les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions, dans les querelles et dans les jalousies, mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair (1) » ; afin de revêtir ainsi dans la vie celui que vous avez revêtu dans le sacrement.
1. Rom. XIII, 12-14.
« Vous tous, en effet, qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n'y a plus ni Juif, ni Gentil, plus a d'esclave ni d'homme libre, plus d'homme a ni de femme ; car vous n'êtes tous qu'un en Jésus-Christ (1) ». Telle est, en effet, la vertu du sacrement. C'est le sacrement de cette vie nouvelle, qui commence ici-bas par la rémission des péchés, qui sera complète à la résurrection des morts : et vous êtes ensevelis avec lui par le baptême pour la mort « du péché, afin que, comme le Christ est a ressuscité d'entre les morts, vous marchiez aussi dans une vie nouvelle (2) ». Vous marchez maintenant par la foi, tant que dans ce corps mortel vous êtes loin du Seigneur.; mais il est pour vous une voiè certaine, ce Jésus-Christ vers qui vous tendez, et qui a daigné se faire homme pour vous. Car il réserve à
1. Galat. III, 27, 28.— 2. Rom. VI, 4.
(1) Au fol. 14, On lit cette inscription : « Sermon de saint Augustin, évêque ». Ce discours traite du sacrement de baptême d'une manière digne de son auteur.
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ceux qui le craignent une douceur ineffable qu'il offrira et qu'il perfectionnera pour ceux qui espèrent en lui, quand nous aurons en réalité ce que nous n'avons maintenant qu'en espérance. « Car nous sommes les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît point encore. Nous savons que, quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (1) ». Voilà ce que lui-même nous promet encore dans l'Evangile : « Celui qui m'aime », dit-il, « garde mes commandements, et celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et moi je l'aimerai, et me manifesterai à lui (2) ». Assurément ceux qui s'entretenaient avec lui le voyaient, mais dans la forme de l'esclave, dans laquelle son Père est plus grand que lui, et non dans cette forme divine, dans laquelle il est égal à son Père. Il montrait celle-là à ceux qui le craignaient, réservant celle-ci à ceux qui espéraient en lui. Il apparaissait en celle-là aux pèlerins de cette vie, appelant à celle-ci ceux qui devaient habiter avec lui. Il mettait la première sous les pieds de ceux qui marchent ici-bas, promettant la seconde à ceux qui arriveront là-haut.
2. « Ayant donc ces promesses, mes bien-aimés, purifions-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, achevant l'oeuvre de notre sanctification, dans la crainte de Dieu (3) » . « Je vous conjure donc de marcher dignement dans l'état auquel vous avez été et appelés, avec toute l'humilité de l'esprit, avec douceur, vous supportant les uns les autres, avec charité, travaillant à conserver l'unité de l'esprit dans le lien de la paix (4) ». Tel est, en effet, l'état d'où nous avons reçu un semblable gage. Mais il en est qui ont revêtu Jésus-Christ par le sacrement seulement, et qui en sont dépouillés quant à leur foi ou bien à leurs mœurs. On trouve, en effet, chez beaucoup d'hérétiques le sacrement de baptême, et non le fruit même du salut, ni le lien de la paix : « Ils ont », dit l'Apôtre, « l'apparence de la piété, mais non les effets (5) »; ou bien marqués du signe du salut par les renégats, ou renégats eux-mêmes, et portant le signe du saint roi dans une chair abominable , ils nous disent. Si nous ne sommes pas des fidèles, pourquoi ne nous baptisez-vous point? Mais si nous sommes des
1. I Jean, III, 2.— 2. Jean, XIV, 21.— 3. II Cor. VII, 1. — 4. Ephés. IV, 1-3. — 5. II Tim. III, 5.
fidèles, pourquoi chercher à nous ramener? comme s'ils n'avaient point lu que Simon le Magicien avait reçu le baptême, lui aussi, quand Pierre néanmoins lui dit : « Tu n'as point de part, ni rien à prétendre dans cette foi (1) ». D'où il est possible qu'un homme ait reçu le baptême du Christ, sans croire au Christ ou sans l'aimer, qu'il ait reçu le sacrement de la sainteté, sans avoir part à l'héritage des saints. Et, quant au signe sacramentel seulement, il ne sert de rien de recevoir le baptême du Christ, là où n'est pas l'unité du Christ. Car si un homme baptisé dans l'Eglise, vient à déserter l'Eglise, il n'aura point la sainteté de la vie, bien qu'il ait le signe sacramentel. On montre, en effet, que sa désertion ne le lui a point fait perdre, dès lors qu'on ne le lui imprime point de nouveau s'il vient à retourner. Semblable au déserteur de la milice, il n'est point dans la société légale, bien qu'il ait le signe du prince. Donner lui-même ce signe à un autre, c'est l'associer à sa peine, plutôt que l'associer à la vie. Mais que l'un retourne dans les rangs de la milice légitime, et que l'autre y vienne, le courroux du prince s'adoucit, on pardonne à l'un sa désertion, on fait bon accueil à l'autre parce qu'il arrive. En l'un et- en l'autre la faute est redressée, à l'un et à l'autre on remet la peine, on donne la paix à tous deux, mais ni chez l'un ni chez l'autre on ne renouvelle point un signe déjà donné.
3. Qu'ils ne viennent donc plus nous dire Que nous donnerez-vous si déjà nous avons le baptême ? Ils savent si peu ce qu'ils disent, qu'ils ne veulent pas même lire ce que nous assure l'Ecriture sainte, que dans l'Eglise même, c'est-à-dire dans la communion des membres du Christ, beaucoup de fidèles baptisés à Samarie n'avaient pas reçu le Saint-Esprit, mais étaient demeurés avec le baptême seulement, jusqu'à ce que les Apôtres fussent venus de Jérusalem les visiter (2); tandis qu'au contraire, Corneille, et ceux qui étaient avec lui, avaient mérité de recevoir le Saint-Esprit avant d'avoir reçu le sacrement de baptême (3). Dieu nous enseignait ainsi qu'il y a une différence entre le signe du salut et le salut lui-même, entre l'apparence de la piété et la réalité de cette même piété. Que nous donnerez-vous, disent-ils, puisque nous avons déjà le baptême? O vanité
1. Act. VIII, 21.— 2. Act. VIII.— 3. Id. X.
sacrilège, de prendre pour rien cette Eglise du Christ, qu'ils n'ont point, jusqu'à regarder comme rien d'avoir part à sa communion ! Que le prophète Amos leur dise : « Malheur à ceux qui n'estiment point Sion (1) ! » Que recevrai-je, nous dit-on, puisque j'ai déjà le baptême? Tu recevras l'Eglise que tu n'as pas, tu recevras l'unité que tu n'as pas, tu recevras la paix que tu n'as point. Et si tout cela est peu à tes yeux, eh bien ! déserteur, combats contre ton empereur qui te dit: « Celui-là disperse, qui n'amasse point avec moi (2) » ; combats contre son apôtre, et même combats contre celui qui disait par sa bouche : « Vous supportant les uns les autres dans la charité, travaillez à conserver le même esprit dans le lien de la paix (3) ». Compte bien ce qu'il dit : le support mutuel, la charité, l'unité, l'esprit, la paix. Cet Esprit, qu'il énumère ici, et que tu n'as point, est celui qui fait toutes choses. Qui as-tu supporté, toi qui as déserté l'Eglise? Qui as-tu aimé, toi qui t'es séparé des membres du Christ? Quelle unité peux-tu trouver dans cette scission sacrilège? Quelle paix dans une rupture criminelle? Loin de nous de regarder ces biens comme rien, c'est toi qui n'es rien sans tous ces biens. En refusant de les recevoir dans l'Eglise, tu peux avoir le baptême, sans doute ; mais tout ce que tu as sans ces biens ne fera qu'aggraver ton supplice. Car le baptême du Christ, qui serait avec tous ces avantages un moyen de salut, ne sera, sans eux, que le témoignage de ton iniquité.
4. Pour vous, saints enfants, membres de l'Eglise catholique, ce n'est point un autre baptême que vous avez reçu, mais ce sont d'autres biens. Car vous l'avez reçu, non
1. Amos, VI, 1. — 2. Luc, XI, 23. — 3. Ephés. IV, 3.
plus pour la mort, mais pour la vie; non pour votre perte, mais pour votre salut; non pour votre condamnation, mais pour votre honneur. Car, avec ce baptême, vous avez reçu l'unité de l'esprit dans le lien de la paix, si toutefois, comme je l'espère, comme je le désire, comme je vous engage et vous supplie de faire, vous gardez intégralement ce que vous avez reçu, et même si, par vos progrès, vous arrivez à de plus hautes faveurs. C'est aujourd'hui l'octave de votre naissance. Aujourd'hui se complète en vous le signe de la foi, qui s'imprimait, chez vos ancêtres, par la circoncision de la chair, le huitième jour après la naissance. Car elle figurait le dépouillement de ce que nous avons de mortel dans ce membre humain, source de vie pour l'homme qui doit mourir. De là vient que le Seigneur lui-même , se dépouillant par la résurrection de ce que notre chair a de mortel, a soulevé du tombeau, non pas un corps étranger, mais son corps qui ne doit plus mourir, marquant ainsi du sceau de la résurrection ce jour du Seigneur, qui est le troisième, après sa passion, le huitième dans la semaine, ou le. premier après le sabbat. Donc, et vous aussi, qui avez reçu le gage de l'Esprit-Saint , non pas encore en réalité, mais par une ferme espérance, puisque vous en avez reçu le sacrement, « si vous êtes ressuscités avec le Christ , recherchez les choses du ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu; n'ayez de goût que pour les a choses d'en haut, et non pour celles d'ici-bas. Car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Quand paraîtra le Christ qui est votre vie, vous paraîtrez avec lui dans la gloire (1) ».
1. Coloss. III, 1- 4.
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ANALYSE. — 1. Que signifie confesser à Dieu. — 2. Comment et pourquoi doit-on se confesser à la bonté divine. — 3. Combien différent la confession faite à un homme, à un juge, et la confession faite à Dieu. — 4. Exhortation à confesser nos péchés à Dieu. .
1. « Confessez au Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle (1) ». L'exhortation que nous fait par la voix du Psalmiste cet Esprit-Saint, à qui nous répondons d'une voix unanime, et dans l'unanimité du coeur : Alleluia, ce que l'on traduit en latin par Laudate Dominum : louez le Seigneur; cette exhortation, le ;même Esprit -Saint vous la fait aussi par notre voix. « Confessez au Seigneur », vous dit-il, « parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est dans les siècles », Soit que par vos chants vous releviez ses dons, soit que vous énumériez , en gémissant, vos péchés : « Confessez au Seigneur, parce qu'il est bon , parce que sa miséricorde est éternelle ». Car, ce n'est point seulement l'énumération, mais encore la louange de Dieu que l'on nomme confession; car si nous faisons l'une, ce n'est point sans faire l'autre aussi. D'une part, en effet, nous accusons notre iniquité avec l'espérance de;sa miséricorde, et, d'autre part, nous chantons sa miséricorde au souvenir de nos iniquités. Confessons donc au Seigneur, parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle. Il est des créatures qui paraissent mauvaises à quelques-uns, parce qu'elles offusquent les yeux de l'ignorance; mais c'est à tort, car Dieu a fait bon tout ce qu'il a fait, « parce qu'il est bon ». Pour plusieurs encore, Dieu paraît injuste, parce que la plupart de ses fidèles passent, dans cette vie du temps, par les difficultés et les angoisses. Mais croire cela, c'est se tromper. « Car Dieu châtie », non point celui qu'il
1. Ps. CXVII, 1.
rejette, « mais celui qu'il reçoit au nombre « de ses enfants, parce que sa miséricorde est pour les siècles (1) ».
2. « Confessons donc au Seigneur, parce qu'il est bon, et que sa miséricorde est dans les siècles ». Disons au Seigneur notre Dieu : « Vos oeuvres sont admirables, car vous avez fait tout avec sagesse (2). Vos jugements sont droits (3); c'est à cause de l'iniquité que vous avez châtié l'homme. J'ai péché avant d'être humilié (4) ». Parlons ainsi dans notre confession, parce que, si le supplice de notre mortalité nous cause des douleurs, Dieu fait que ce supplice soit bon, « parce qu'il est bon lui-même ». Et si les douleurs et les travaux de cette vie nous redressent, et il ne sera point toujours indigné « contre nous, sa colère ne sera point éternelle, parce que sa miséricorde est dans les siècles (5) ». Qu'y a-t-il d'aussi bon que notre Dieu? Les hommes blasphèment; loin de s'humilier. de leurs crimes, ils s'en glorifient, et « Dieu fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et répand sa rosée sur les justes et sur les injustes (6) ». Qui est miséricordieux comme notre Dieu ? Les hommes persévèrent dans leurs crimes, dans leurs injustices, et il ne cesse de les appeler à la conversion. Quelle bonté peut égaler celle de notre bien, qui nous donne de si grandes consolations dans nos douleurs? Quelle miséricorde est aussi grande que celle de notre Dieu, dont nous changeons la sentence à venir en nous changeant nous-mêmes?
1. Héb. XII, 6.— 2. Ps. CIII, 24. — 3. Tob. III, 2. — 4. Ps. CXVIII, 67. — 5. Id. CII, 9. — 6. Matth. V, 45.
(1) Dans le manuscrit fol. 17, pag. 2, on lit cette inscription: « Sermon de saint Augustin, évêque ». Il traite de la confession des péchés. Possidius en parle dans son Index, chap. 9.
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Confessons au Seigneur qu'il est bon, que sa miséricorde est éternelle. Toute louange n'est point une confession, mais la louange de Dieu Notre-Seigneur. S'il est bien vrai de dire : « Combien le Dieu d'Israël est bon à ceux qui ont le coeur droit (1) », il paraît mauvais à l'homme au coeur pervers. Or, quel homme, s'il n'arrive de la perversité à la doctrine, de manière à louer en toute sincérité ce qu'il blâmait auparavant, à admirer ce qu'il méprisait, confessera au Seigneur que, depuis que lui-même est devenu droit, il trouve bon ce même Seigneur, qu'il estimait mauvais quand lui-même était pervers? Et comme il était pervers par sa propre malice, et qu'il est redressé par la grâce de Dieu, il doit confesser en même temps « que sa miséricorde est dans les siècles ». Nous sommes mauvais, et Dieu est bon ; c'est par lui que nous sommes bons, par nous que nous sommes mauvais. Il est bon pour nous quand nous sommes bons, et bon encore quand nous sommes mauvais. C'est nous qui sommes cruels contre nous-mêmes, lui qui est miséricordieux envers nous. Il nous appelle pour nous convertir; il attend que nous nous convertissions; il nous pardonne si nous nous convertissons, et nous couronne si nous ne le quittons point.
3. Confessons donc au Seigneur « qu'il est bon, que sa miséricorde est pour les siècles ». Toujours la confession des péchés a paru redoutable aux hommes, mais devant un homme qui est juge. Il n'arrive pas souvent que les fouets, la verge, les crocs et même le feu arrachent un aveu de la bouche; et quelquefois les membres sont brisés par les tortures , le corps est disloqué avant que la douleur ait déterminé l'âme à faire l'aveu d'un crime. Le bourreau insiste alors, on multiplie tous les genres de tourments; mais c'est en vain que l'on châtie les entrailles en les déchirant, quand la négation ferme la conscience. Pourquoi donc, au milieu de ces tortures, l'homme a-t-il craint de faire un aveu, sinon parce que l'on châtie d'ordinaire quiconque avoue sa faute? Se confesser devant un homme, c'est encourir
1. Ps. LXII, 1.
le châtiment. Se confesser devant Dieu, c'est obtenir sa délivrance. Et là, rien d'étonnant. L'homme force l'homme à confesser ce que lui-même ignore ; mais Dieu, qui nous invite à la confession, sait bien ce que nous refusons de confesser, et ne l'apprend point par notre aveu. A combien plus forte raison nous délivrera-t-il de la mort éternelle, après notre confession, lui qui épargnait la mort du temps à nos iniquités, qu'il connaissait avant notre aveu.
4. Mais, diras-tu peut-être, pourquoi Dieu exige-t-il de moi l'aveu de ce qu'il connaît déjà ? Car l'homme n'interroge un autre homme que pour connaître ce qu'il ne connaît pas. Quel est, crois-tu, le dessein de Dieu, sinon de te faire châtier ta faute par un aveu, afin de t'en délivrer lui-même par le pardon? Comment vouloir, en effet, qu'il te pardonne ce que tu refuses de reconnaître? Ecoute, en effet, le psaume, et, avec un peu d'attention, reconnais ta parole où elle se trouve. « J'ai connu mon péché », dit un pénitent, « et je n'ai point cherché à cacher « mon crime. J'ai dit : Je confesserai contre « moi mes prévarications au Seigneur, et
« vous m'avez remis l'impiété de mon « coeur(1) ». Ecoute un autre psaume : « Parce que moi-même je reconnais mon iniquité, et mon péché est toujours devant mes yeux (2) ». Dès lors , ce pénitent pouvait, sans impudence, dire à Dieu : « Détournez « votre visage de mes iniquités 9 ». Le Seigneur daigne, en effet, détourner sa face des péchés d'un homme, quand cet homme ne cherche point à détourner les yeux de ses propres fautes, de manière à dire à Dieu : « Mon péché est toujours devant ma face ». Et dès lors, dire à Dieu : « Détournez votre face de mes péchés », c'est lui demander qu'il les pardonne, et non qu'il les ignore. Si donc, ô homme, tu crains d'avouer tes fautes devant un homme qui te jugera, soit parce qu'il est inique, soit parce qu'il doit agir selon la sévérité de la loi, confesse-les en toute sincérité au Seigneur, « parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est pour le siècle ».
1. Ps. XXXI, 5. — 2. Id. I, 5. — 3. Id. II.
ANALYSE. — 1. Il y a deux cantiques : l'ancien et le nouveau. — 2. Quelle est l'église des saints sur la terre. — 3. Quelle est la vraie Sion, quelle en est la condition. — 4. C'est dans le Christ que nous croyons et que nous espérons la félicité.
1. Voici les jours où l'on chante Alleluia. Apportez, mes frères, toute votre attention à recueillir ce qu'il plaira au Seigneur de me suggérer pour notre édification, et nourrir cette charité par laquelle il nous est bon de nous attacher à Dieu. Apportez votre attention, chantres pieux, enfants de la louange et de la gloire, du Dieu véritable et incorruptible ; car tel est l'Alleluia (1). Louez Dieu, non-seulement de la voix, mais aussi de l'intelligence, et encore par les borines oeuvres, et selon l'exhortation de notre psaume, chantons au Seigneur un cantique nouveau (2). Car c'est ainsi qu'il commence : « Chantez au Seigneur un nouveau cantique ». Au vieil homme, le vieux cantique; pour l'homme nouveau, un cantique nouveau. Le vieux cantique, c'est l'Ancien Testament, comme le Nouveau Testament est le nouveau cantique. A l'Ancien Testament, les promesses de la terre, au Nouveau Testament, les promesses du ciel. Aimer les choses de la terre, y trouver ses délices, c'est chanter le cantique nouveau; mais pour chanter le cantique nouveau, il faut aimer les choses éternelles. Il n'y a que l'amour qui soit nouveau, parce qu'il ne vieillit point et qu'il renouvelle l'âme. Aussi, mes frères, vous recommandons-nous d'aimer Dieu, ou plutôt c'est lui-même qui nous le recommande. Car c'est notre avantage que nous l'aimions, et non le sien; ne pas l'aimer est un malheur pour nous, et non pour lui. Dieu n'en sera pas moins Dieu, quand l'homme n'aurait aucun amour pour lui. De Dieu nous vient l'accroissement, lui
1. A partir de cet endroit, jusqu'aux paroles : « Parce qu'il ne vieillit point », saint Augustin semble répéter ce qu'il a dit dans le discours sur le même psaume.
2. Ps. CXLIX, 1.
ne nous doit pas sa grandeur ; et néanmoins il nous a aimés le premier, au point d'envoyer à la mort son Fils unique pour nous. Ainsi Celui qui nous a faits, s'est fait l'un de nous. Comment nous a-t-il faits? « Tout a été fait par lui, et rien de ce qui est fait ne l'a été sans lui (1) ». Comment s'est-il fait l'un de nous? « Et le Verbe s'est fait chair et a habité parmi nous (2) ».
2. Donc, mes frères, si tout d'abord nous étions lents à l'aimer, empressons-nous du moins de lui rendre son amour. Il nous a aimés dans nos souillures, puisqu'il nous a aimés dans nos péchés. « Le Christ, en effet », comme le dit l'Apôtre, « est mort pour les impies (3) ». Or, quand il a donné sa mort pour les impies, que peut-il réserver aux justes, sinon sa vie? Voyez enfin où et par qui ce nouveau cantique est chanté au Seigneur. Quand, en effet, le Prophète nous dit: « Chantez au Seigneur un cantique nouveau », il ajoute : « Louange à lui dans l'assemblée des saints (4)». Or, l'Eglise des saints peut-elle exister sur la terre ? Car le Prophète a dit que la terre est souillée de sang, qu'elle est couverte d'adultères et d'homicides (5). Comment peut-on comprendre qu'il puisse y avoir sur la terre une assemblée des saints? L'Apôtre nous l'enseigne quand il nous dit que nous marchons sur la terre, mais que notre conversation est dans le ciel (6). Ainsi se fait-il que placé sur la terre, les saints forment l'Eglise du ciel. « Qu'Israël », dit le Prophète, « se réjouisse dans celui qui l'a fait (7) ».
1. Jean, I, 3.— 2. Ibid. 14. — 3. Rom. V, 16. — 4. Ps. CLIX, 1. — 5. Ezéch. IX; Osée, IV, 2. — 6. Philipp. III, 20. — 7. Ps. CXLIX, 2.
(1) Dans le manuscrit, fol. 19, on lit cette inscription : « Sermon de saint Augustin, évêque ». Ce sermon est du temps de Pâques, et nous inspire l'amour et le désir des biens futurs.
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Qu'Israël donc, ou les justes et les saints, tressaillent dans le Seigneur, et que les coupables tressaillent dans les biens de cette vie. Le monde finissant, la joie des injustes finira aussi, et comme Dieu demeure, la joie des justes demeurera aussi. Si donc nous appartenons à Israël, si nous voulons être Israël, ne mettons point notre joie dans ce qui a été fait, mais bien dans celui qui a tout fait. Que notre Dieu soit notre espérance. Celui qui a tout fait est meilleur que tout. Qu'est-ce qu'Israël ? Celui qui voit Dieu (1). Comment sommes-nous Israël, si nous ne le voyons pas encore? Il y a sans doute une vision pour cette vie, et il y aura une autre vision pour l'autre vie. Ici-bas nous voyons par la foi , mais dans la vie future nous verrons en réalité. Croire, pour nous, c'est voir ; aimer, c'est voir. Que voyons-nous? Dieu. Dieu lui-même, où est-il? Interroge l'apôtre saint Jean. « Dieu est charité (2) », nous dit-il. Quiconque a la charité, pouvons-nous l'envoyer bien loin. pour voir Dieu ? Qu'il rentre dans sa conscience, et là il trouvera Dieu. Mais si la charité n'est point en lui, Dieu n'y est pas non plus. Quiconque veut voir Dieu assis dans le ciel, doit avoir la charité, et Dieu sera en lui.
3. Mais « que les fils de Sion, à leur tour, tressaillent dans leur roi (3)». Il est bon de connaître quels sont ces fils. Sion signifie lieu d'observation; or, un lieu d'observation est un lieu élevé et dégagé, d'où l'on peut voir au loin ce qui arrive. Si donc, par la vertu de la foi, nous dégageons notre vie de la terre, pour l'élever bien au-dessus des vices des hommes, l'on pourra en toute vérité nous appeler Fils de Sion. Quant au roi de Sion, c'est celui-là sans doute qui s'écrie : « Pour moi, j'ai été établi par lui roi dans Sion sur sa montagne sainte (4) ». Or Sion, qui est aussi Jérusalem, c'est la véritable Sion, la véritable Jérusalem, non celle que la guerre a fait tomber, et qui est pour nous une figure, mais la Jérusalem du ciel, « cette Jérusalem qui est notre mère (5) » ; elle qui nous a engendrés, elle qui nous a nourris, elle qui est pour nous en partie étrangère en cette vie, mais qui pour la plus grande partie demeure déjà dans le ciel. Dans cette partie
1. Saint Jérôme, Quaest. Hebr. ad. Genes. XXXII, 28, nous semble dire avec plus de raison . Prince, ou celui qui prévaut, avec Dieu, on fort contre Dieu.
2.Jean, IV, 8,16.— 3. Ps. CXLIX, 2. — 4. Id. II, 6. — 5. Galat. IV, 26.
qui demeure dans le ciel, elle est la félicité des anges, et en cette partie, qui achève son pèlerinage en ce monde, elle est l'espoir des justes. De l'une, il est dit : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux » ; de l'autre, il est dit encore: « Et paix sur la terre aux hommes de « bonne volonté (1) ». Que ceux-là donc qui gémissent en cette vie, qui soupirent après la patrie, s'élancent, non des pieds du corps, mais des affections du coeur. Au lieu de chercher des navires, qu'ils prennent les ailes de la charité. Quelles sont ces deux ailes de la charité? L'amour de Dieu et l'amour du prochain. Car nous sommes en exil, dit l'Apôtre « Tant que nous sommes dans ce corps, nous a sommes exilés loin du Seigneur (2) ». Mais il nous est venu de la patrie des lettres qui nous annoncent notre retour. Ce sont ces lettres qu'on nous lit, quand l'on récite devant nous les saintes Ecritures, Bienheureux ceux qui sont dans cette patrie ! Nul souci ne les inquiète, nul péché, soit péché propre, soit péché d'autrui, ne les afflige; toute leur occupation est de louer Dieu. Ils ne labourent point, ils ne sèment point. Ce sont là des oeuvres nécessaires, et il n'y a là haut nulle nécessité. Ils . ne volent point et ne sont point volés. Ce sont là des oeuvres d'iniquité, et il n'y a là haut nulle iniquité. Ils ne doivent ni nourrir celui qui a faim, ni vêtir, celui qui est nu, ni recevoir l'étranger, ni ensevelir les morts. Ce sont là des oeuvres de miséricorde, et il n'y a là nulle misère que l'on puisse prendre en pitié.
4. O vrai bonheur ! croyons-nous que nous puissions en jouir? Ah ! soupirons, et en soupirant, gémissons d'être ce que nous sommes et d'être où nous sommes. Où sommes-nous? Dans un monde frivole et qui passera. Qui sommes-nous ? Des mortels, jetés à terre, dans l'abjection, et, comme l'a dit un saint : « de la terre et de la poussière (3) ». Mais il est tout-puissant, celui qui nous a promis l'immortalité, l'éternité. A nous considérer, qui sommes-nous ? Mais à considérer Dieu, c'est le Tout-Puissant. De l'homme ne pourra-t-il faire un ange, celui qui, de rien, a fait un homme? Est-il vrai que Dieu puisse dédaigner l'homme, quand il envoie son Fils unique mourir pour lui ? Considérons les marques de son amour, de ses promesses, qui nous ont valu des arrhes si considérables. Nous avons
1. Luc, II, 14.— 2. II Cor. V, 6. — 3. Gen. XVIII, 27.
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pour nous la mort du Christ, le sang du Christ. Que l'humaine fragilité se redresse dès lors, et que, dans son désespoir, elle ne se détourne pas de Dieu. Celui qui nous a promis, c'est Dieu, et il est venu pour nous faire ces promesses. Il s'est montré aux hommes, et il est venu recevoir la mort, et nous promettre sa vie propre. Ainsi Dieu a voulu, par sa promesse,donner la sécurité à l'humaine fragilité, et non-seulement de vive voix, mais aussi par ses Ecritures. Il a donné sa parole à ceux qui croyaient, une caution à ceux qui doutaient; et voilà que tout est contenu dans la cédule sacrée des Ecritures. Il est venu dans cette région de notre exil, pour y recevoir ce que l'on y trouve en abondance : les opprobres, les douleurs, les affronts, la couronne d'épines, la croix, la mort. Voilà ce qu'on trouve largement ici-bas. Il est venu faire un échange, nous apportant des biens de la région d'en haut, et endurant les maux dans cette région d'ici-bas. Et toutefois, il nous a promis que nous serons un jour à l'endroit d'où il est venu, et il a dit : « Mon Père, je veux qu'ils soient aussi où je suis moi-même (1) ». Il nous a prévenus d'un tel amour, qu'il à été avec nous, où nous sommes, et qu'à notre tour, nous serons avec lui, où il est. Gardez donc le Christ, mes frères, gardez la foi, gardez le chemin. Que ce chemin vous conduise à ce que vous ne sauriez voir maintenant. Car, dans cette tête auguste, nous a été montré ce que peuvent espérer les membres. Dans ce fondement, nous avons pu voir l'édifice qu'élève notre foi et que doit parachever notre espérance.
1. Jean, XVII, 24.
ANALYSE. – 1. Qui a préparé une lumière, pour qui et quelle lumière.— 2. Modestie de Jean-Baptiste.— 3. Dignité de Jean-Baptiste.— 4. Mystère de la Trinité, co-éternité du Père et du Fils. — 5. La Trinité se manifeste au baptême du Christ.— 6. Quels sont les ennemis occultes du Christ.— 7. Quels sont les ennemis déclarés dit Christ. — 8. Récapitulation et exhortation.
1. Nous tenons à votre charité, et dans la maison de Dieu, le langage du psaume que l'on vient de chanter. Quel est celui qui dit « J'ai préparé une lampe à mon Christ ; je couvrirai ses ennemis de confusion, et sur lui éclatera la gloire de nia sainteté (1) ? » Quelle est aussi cette lampe préparée à son Christ, et quels sont les ennemis du Christ que, par cette lampe, il doit couvrir de confusion ; quelle est la sainteté de celui qui a préparé cette lampe à son Christ, laquelle doit éclater par ce même Christ ? Ce qui est
1. Ps. CXXXI, 17, 18.
manifeste, ce que l'on voit clairement, dans toutes ces paroles, c'est que le Prophète dit ici : « A mon Christ ». Or, il est impossible de n'entendre pas ici le Christ notre Seigneur et. Sauveur ; et, en sondant, avec le secours de Dieu, la profondeur de cette parole, nous la mettons dans la, bouche de Dieu le Père. Le Père donc, ou la personne de Dieu le Père, dit par la bouche du Prophète : « J'ai préparé une lampe à mon Christ ». Or, il est inutile de dire longuement à des chrétiens que le Christ de Dieu est aussi le Fils de Dieu. Après avoir découvert la personne de l'interlocuteur,
(1) On lit dans le manuscrit, fol. 26 : . Sermon de saint Augustin, évêque, sur la fête du bienheureux Jean-Baptiste .— C'est un traité sublime de la Trinité, remarqué par Possidius dans l'Indic. Opp. c. 8, sous ce titre : Sur ce verset du psaume CXXXI : J'ai préparé une lampe à mon Christ.
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voyons quelle est cette lampe que Dieu le Père a préparée à son Fils. Le Seigneur lui-même a dit de Jean-Baptiste « Celui-là était une lampe ardente et brillante, et pour un peu de temps vous avez voulu vous réjouir à sa lumière (1) ». Il appelle donc Jean-Baptiste une lampe allumée à la source de la lumière, pour rendre témoignage à la vérité. Tel était donc l'aveuglement des hommes, tel était pour eux la faiblesse de l'oeil intérieur, qu'il leur fallut une lampe pour chercher le soleil de justice. Qu'un homme ait pur l'oeil du coeur, il le verra intérieurement et ne cherchera point une lampe qui lui rende témoignage. Après avoir dit, en effet, de cette lampe : « Pour un peu de temps, vous avez voulu vous réjouir à sa clarté » , le Sauveur ajoute : « Pour moi, j'ai un témoignage plus grand que celui de Jean (2) ». C'est donc pour les infirmes qui sont dans les ténèbres qu'on allume cette lampe, et comment l'allumer ? Le Père, en parlant de Jean, dit à son Fils : « Voilà que j'envoie devant vous mon ange, qui préparera la voie devant votre face (3) ». C'est ainsi qu'il prépare une lampe à sons Christ.
2. Comment, par cette lumière, a-t-il couvert ses ennemis de confusion ? Mais tout d'abord, voyez, comme nous l'avons dit, que cette lampe est allumée au foyer de la lumière. Saint Jean lui-même rend ce témoignage : « Pour nous, c'est de sa plénitude que nous avons reçu (4) ». Or, telle était la suréminente de Jean, qu'on ne le regardait pas seulement comme envoyé devant le Christ, mais comme le Christ lui-même. Dès lors, si la lampe eût été éteinte et enfumée par les ténèbres de l'orgueil, quand les Juifs lui envoyèrent une députation et lui demandèrent:« Qui êtes-vous (5)? Etes-vous le Christ? ou Elie ? ou le Prophète ? » il eût répondu : Je le suis. Belle occasion de jactance pour lui, puisque l'erreur des hommes lui déférait les honneurs divins. Lui-même cherchait-il à persuader ce que ses interrogateurs lui demandaient les premiers? Mais il est un humble envoyé qui va préparer la voie au Très-Haut. De là vient qu'il est l'ami de l'Epoux, parce qu'il est le serviteur qui connaît son maître. Et il dit : « Je suis la voix de celui qui crie
1. Jean, V, 35.— 2. Ibid. 36.— 3. Malach. III, 1 ; Matth. XI, 10.— 4. Jean, I, 16.— 5. Ibid. 19.
au désert: Préparez les voies au Seigneur, rendez droits ses sentiers (1) ». Je ne suis ni le Christ, ni Elie, ni le Prophète. Et eux : « Qui donc êtes-vous? » Et que leur répondit-il ? « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez la voie du Seigneur ». Déjà Isaïe avait fait cette prédiction (2) ; et l'on voit ici de qui il veut parler. Vous avez lu, nous dit-il, ces paroles dans le prophète Isaïe, et peut-être ne saviez-vous de qui il parlait. Or, c'est de moi qu'il parlait ainsi. Combien il s'abaisse, celui qui, tout à l'heure, était élevé au point qu'on le prenait pour le Christ ! oui, voyez combien il s'abaisse ! « Pour moi», dit-il, « je vous baptise dans l'eau, mais celui qui vient après moi est plus grand que moi (3)». Il pourrait être proclamé un peu plus grand que lui (4). Jean le proclame absolument plus grand que lui. Mais, dites-nous, de combien est-il plus grand ? « Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers (5) », nous dit-il.
3. Voyez déjà, dans les plans divins, pourquoi Jean est envoyé avant le Christ. Voyez combien il est inférieur, et combien, de son aveu, le Christ est plus grand, puisqu'il se dit indigne de dénouer les cordons de ses souliers. Combien est grand celui qui se dit indigne de dénouer les cordons de ses souliers? Quelle est sa grandeur? Où la chercher ? Si nous le demandons à Jean, nous ne le saurons point ; il s'humilie, ne dit rien de lui-même, ni selon la vérité; ni par jactance. Quelle est donc la grandeur de Jean qui n'est pas digne de dénouer les cordons des souliers de celui que l'on regarde comme un homme; qui nous l'apprendra ? Interrogeons le Seigneur lui-même, et disons-lui : Seigneur, voilà que Jean vous a rendu témoignage; et telle était sa grandeur parmi les hommes, qu'on le prenait pour le Christ et qu'on lui demandait qui il était, et il répondait qu'il n'était point le Christ, qu'un autre viendrait plus grand que lui, et tellement plus grand, qu'il n'était pas digne de lui délier les cordons de ses souliers. Il a parlé de vos clartés supérieures comme une lampe fidèle. Voilà ce que Jean a dit de vous. Voyons, quel est celui qui a ainsi parlé de vous, combien est grand celui qui s'est ainsi humilié devant !
1. Matth. III, 3.— 2. Isaïe, XI, 3. — 3. L'éditeur avoue que cette phrase est difficile à comprendre. 4. Luc, III, 26.— 5. Ibid.
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vous, et qui a proclamé en vous une si grande supériorité sur lui-même. Quel est-il? Voilà ce qu'il a dit de vous. Mais vous, parlez-nous de lui. Ecoutez ce que le Seigneur nous dit à propos de Jean : « Parmi ceux qui sont nés à des femmes, nul n'est plus grand que Jean-Baptiste (1) ». Et que dit-il encore ? « Mais « celui qui est moindre, est plus grand que lui dans le royaume des cieux (2) ». Ici, le Seigneur se désigne lui-même ; car Dieu ne se montre point quand il proclame sa grandeur. Qu'est-ce a dire : « Celui qui est moindre ? » Celui qui vient après par l'âge, est le premier par la majesté. Car Notre-Seigneur Jésus-Christ est né après Jean, mais en ce qu'il s'est fait pour nous, et non en ce qu'il nous a faits. Ecoute le Père proclamer que celui qui est né après Jean, « il l'a engendré », non plus avant Jean, non plus avant David, non plus avant Abraham, mais, « avant l'aurore (3) ». Si donc, par condescendance pour notre faiblesse, la lampe a précédé le plein jour, et si l'on a cru que la lampe était la lumière, combien plus devons-nous croire à la lumière qui nous dit de la lampe, que « nul d'entre les fils des femmes n'est plus grand que Jean-Baptiste?» Quand donc cet homme qui n'avait point de supérieur parmi les hommes, se reconnaît indigne de dénouer les cordons des souliers d'un autre, quel est cet autre, pour qu'il ne se croie pas digne de dénouer les cordons de ses souliers, celui-là même qui n'a point de supérieur? Si Jean est tellement grand que nul homme n'était plus grand que lui, quiconque est plus grand que lui, n'est déjà plus un homme. Or, il est bien juste que la sainteté de Dieu s'épanouisse sur celui qui est plus qu'un homme, et qui s'est fait homme à cause des hommes.
4. C'est en effet sur lui que le Saint-Esprit est descendu en formé de colombe : la fleur de la sainteté, sous l'image de la colombe, sous une forme simple et innocente, s'est montrée pleinement à Jean, accomplissant cet oracle : « Et sur lui s'épanouit la fleur de ma sainteté. Pour moi », dit-il, «je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé
1. Matth. XI, 11.— 2. L'éditeur trouve que la ponctuation du saint docteur est meilleure ici que dans les exemplaires grecs et latins, qui disent ici et dans saint Luc, VII, 28 : Qui autem minor est in regno coelorum, major est illo. Quel serait ce moindre du royaume des cieux, glus grand que Jean-Baptiste ? 3. Ps. CIX, 3.
baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et se reposer, c'est celui-là qui baptise dans le Saint-Esprit. Et moi », poursuit-il, « je l'ai vu et je rends ce témoignage que c'est l'élu de Dieu (1)». De qui rend-il ce témoignage ? De celui sur lequel il a vu fleurir la sainteté du Père. D'où a-t-il vu descendre l'Esprit-Saint ? car jamais le Saint-Esprit n'a été séparé du Fils, non plus que le Fils du Saint-Esprit, ni le Fils du Père, ou le Père du Fils, ou le Saint-Esprit du Fils ou du Père. Ni le Père n'est venu quelque temps avant le Fils, ni le Fils quelque temps après le Père ; car le temps n'est point en eux. Le Père, le Fils, le Saint-Esprit sont un même Dieu qui a créé le temps. Il n'y a donc point lieu de dire: Le Père est le premier, le Fils le second. D'où vient le Père, de là aussi vient le Fils. Mais, diras-tu, d'où vient le Père ? Te voilà par la pensée bien au-dessus de la terre, et du ciel, et des anges, des choses visibles et des choses invisibles, bien au-dessus de tout ce qui est créé , et tu demandes : Où commence le Père ? Ce langage ne convient pas à ce qui est éternel. Ne demande point l'origine, si ce n'est pour ce qui commence. Ne t'enquiers point d'où vient ce qui est le commencement de tout ce qui commence, et qui n'a son commencement en rien, puisqu'il n'a point commencé. Or, comme le Père n'a point commencé, le Fils n'a point commencé non plus, mais le Fils est la splendeur du Père. Ainsi la clarté du feu vient d'où vient aussi le feu et la splendeur du Père vient d'où vient le Père. Or, d'où vient le Père? de l'éternité et pour l'éternité. De même la splendeur du Père vient de l'éternité pour l'éternité, et néanmoins, comme il est sa splendeur, son Fils, bien qu'il n'ait pas commencé dans le temps, il est engendré par le Père. Qui comprendra ces choses ? Purifie ton coeur, secoue la poussière , efface toute souillure. Apportons nos soins à guérir tout ce qui trouble notre oeil intérieur, et alors nous apparaîtra ce que l'on nous enseigne et ce que l'on croit avant de le voir.
5. Nous croyons, néanmoins, mes frères. Que croyons-nous? Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne se devancent nullement parle temps. Et toutefois, quoique le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ne se devancent par aucun temps,
1. Jean, I, 33, 31.
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je ne saurais certainement nommer le Père, le Fils et l'Esprit-Saint, sans que ces noms soient dans le temps et au pouvoir du temps. Il n'y a ni priorité dans le Père ni postériorité dans le Fils, et pourtant je n'ai pu les prononcer que l'un après l'autre, en donnant son temps à chaque syllabe, et la seconde syllabe n'a pu se faire entendre que la première ne fût passée. En nommant ce qui est au-dessus du temps, chaque syllabe a demandé un temps précis. C'est donc ainsi, mes frères, que toute la Trinité s'est montrée dans le fleuve, alors que Jean baptisait Notre-Seigneur, et que cette Trinité se révélait d'une manière sensible à notre chair. Jésus, en effet, fut baptisé, il sortit de l'eau et une voix vint du ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances (1) ». Le Fils se révéla dans l'homme, le Saint-Esprit dans la colombe, et le Père dans la voix. Une chose visible se montre visiblement, si tant est qu'on puisse appeler chose ce qui est plutôt la cause de toute chose, si tant est encore qu'elle soit cause. Que disons-nous, en effet, quand nous parlons de Dieu? Et pourtant nous parlons de lui , et il permet notre langage, lui qui n'est pas comme. nous pouvons l'imaginer. Mais, par condescendance pour les hommes, le voilà qui apparaît sous la forme de colombe, et ainsi s'accomplit cet oracle : « Sur lui s'épanouira la fleur de ma sainteté ».« Fleurira », est-il dit: apparaîtra visiblement. Rien, dans un arbre, n'est aussi visible que la fleur, rien de plus apparent. Courage maintenant, nous voici arrivé aux dernières paroles de notre psaume : « Sur lui s'épanouira la fleur de ma sainteté (2) ». Toutefois il me souvient que j'ai omis de dire quels sont ces ennemis que la lampe a couverts de confusion.
6. « J'ai préparé une lampe à mon Christ». Quelle lampe ? Jean. C'est le Père qui parle ainsi du Fils. Interrogeons le Fils lui-même. « C'était une lampe ardente et brillante. Je revêtirai ses ennemis de confusion ». Or, quels sont les ennemis déclarés du Christ, sinon les Juifs? Car le Christ a aussi des ennemis occultes. Tous ceux qui vivent dans l'iniquité, dans l'impiété, sont ennemis du Christ, bien qu'ils soient marqués de son nom et appelés chrétiens. C'est à eux qu'il sera dit : « Je ne vous connais point » , et eux
1. Matth. III, 17.— 2. Ps. CXXXI, 18.
répondront: « Seigneur, n'avons-nous pas bu et mangé en votre nom, et en votre nom encore fait beaucoup de prodiges (1)? » Qu'avons-nous mangé et bu en votre nom ? Car ils n'attachaient pas un bien grand prix à leur nourriture, et ils prétendaient, par là, appartenir au Christ. Il est un aliment que l'on boit et que l'on mange, et qui est le Christ. Or, les ennemis du Christ le mangent et le boivent. Les fidèles connaissent l'Agneau sans tache dont ils se nourrissent, et puissent-ils s'en nourrir de manière à ne mériter aucun châtiment ! Car l'Apôtre l'a dit : « Quiconque mange et boit indignement, mange et boit son propre jugement (2) ». Ils sont donc ennemis du Christ, ceux qui préfèrent la vie d'iniquité à la vie qu'ils lui doivent, et qui redoutent son avènement quand on leur dit qu'il viendra juger les vivants et les morts. S'ils le pouvaient, ils l'empêcheraient de venir; et comme ils n'ont pu l'empêcher de venir, ils lui interdiraient le retour. Les Juifs ont déjà prétendu l'empêcher de revenir. Le Fils fut envoyé aux mauvais colons, à ces locataires perfides qui ne voulaient point payer le loyer, à ceux qui lapidaient les serviteurs qu'on leur envoyait. Alors le Père de famille, le Maître de la vigne se dit : « J'enverrai mon Fils, peut-être le respecteront-ils ? » Mais eux songèrent et se dirent : « Voici l'héritier; allons, tuons-le, afin que l'héritage soit à nous. (3) » Impuissants à l'empêcher de venir de la part de son Père, ils voulurent lui interdire le retour à son Père. Mais à qui se prenaient-ils? Ils voyaient un homme mortel, qu'ils méprisaient; mais ils ne purent en lui tuer que la mort. La mort du Christ fut la mort de la mort elle-même. Pour lui, il est ressuscité et s'est élevé avec son Père, pour en revenir. Pourquoi craignez-vous? Aimez, et vous serez en sûreté. Ne disons- nous pas dans nos prières : «Que votre règne arrive (4)? » Nous prions donc, mes frères, et nous craignons d'être exaucés ?
7. Mais ceux-là, comme nous l'avons dit, sont des ennemis occultes. Parlons de ces ennemis déclarés qui ont eu pour lui une haine ouverte, qui ont sévi contre lui, l'ont saisi, flagellé, insulté, crucifié, mis à mort, gardé dans le sépulcre. Voyons comment
1. Luc, XIII, 26 ; Matth. VII, 22, 23.— 2. I Cor. XI, 29.— 3. Luc, XX, 13, 14.— 4. Matth. VI, 10.
406
cette lampe les a couverts de confusion. Quand ces mêmes ennemis virent que le Seigneur faisait des miracles, « Dis-nous », lui demandèrent-ils, « par quelle autorité tu fais ces choses (1) ». Ils le questionnaient avec une intention hostile, afin de le saisir comme blasphémateur, s'il disait que c'est par sa propre autorité. Mais il agit comme il l'avait fait à propos de la pièce de monnaie, quand ils voulaient le calomnier. Si, d'une part, il répondait: Payez le tribut à César, ce qui eût été avilir la nation juive, en la déclarant assujétie et tributaire; que si, d'autre part, il disait : Ne payez point le tribut, ils devaient l'accuser, devant les amis et les ministres de César, comme empêchant de payer le tribut. Or, le Sauveur : « Montrez-moi », dit-il, « une pièce de monnaie; de qui sont cette image et cette inscription? De César », répondirent-ils. « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (2) ». C'était dire : «Si César recherche son image sur une pièce de monnaie, Dieu ne cherche-t-il point son image dans l'homme? De même, en cette occasion, ces calomniateurs « parlèrent en un coeur et en un coeur (3) ». Ils n'eussent parlé qu'en un seul coeur, si, dans leur langage, ils n'eussent eu un cœur double, et, comme il a été dit plus haut, un cœur combiné, mais non simple. Voyez en effet quelle différence ! Il est dit des serviteurs de Dieu que tous n'avaient qu'un même cœur : « Ils n'avaient qu'une même âme et un seul coeur (4) » en Dieu. Beaucoup d'hommes simples n'ont qu'un seul coeur; un seul homme fourbe a deux coeurs. Donc, parce que c'était dans un coeur et dans un coeur que ces hommes faisaient à Jésus cette question : « Dis-nous par quelle autorité tu fais ces prodiges? » Ils voulaient dire, d'une part : nous le déclarer, c'est gagner nos adorations; nous le déclarer, c'est avoir droit à nos respects; si tu nous le déclares, nous t'adorons; et d'autre part, car il y avait en eux duplicité : si tu le dis, nous t'accuserons; si tu le dis, nous aurons de quoi te saisir ; si tu le dis, nous aurons de quoi te charger. Voilà des ennemis. Mais la lampe va les confondre. Tout à l'heure vous les verrez dans la confusion, Et maintenant qu'il est temps d'allumer nos lampes, que les ennemis du Christ soient confondus par cette lampe que le Père a préparée à son
1. Luc, XX, 2.— 2. Matth. XXII, 19-21.— 3. Ps. XI, 3.— 4. Act. IV, 32.
Christ. « Car celui-là était une lampe ardente et brillante », nous dit le Sauveur lui-même. Que répond donc le Christ à leur question :, « Dis-nous avec quelle autorité tu fais ces prodiges? — Je vous ferai à mon tour une seule question. Dites-moi : Le baptême de Jean, d'où venait-il? Du ciel ou des hommes? Mais, dans leur trouble intérieur, ils se disaient: Si nous répondons : Du ciel, il nous dira : Pourquoi, ne croyez-vous pas en lui? » C'est-à-dire : Pourquoi me demander en vertu de quelle autorité j'opère ces prodiges, quand Jean m'a rendu le témoignage que vous me demandez? «Donc si nous répondons : Du ciel, il nous dira Pourquoi ne croyez-vous point en lui? Si nous disons: Des hommes, nous craignons le peuple, car tous regardent Jean comme un Prophète (1) ». Partagés entre la crainte du peuple et la crainte de la vérité, envieux d'une part et craintifs d'autre part, et aveugles de part et d'autre, ils répondirent : « Nous ne savons ». La lampe s'est montrée, les ténèbres ont fui. Bien qu'ils demeurassent présents de corps, en effet, leur coeur s'était enfui, quand ils répondirent qu'ils n'en savaient rien. La crainte est la marque d'un coeur qui fuit. Ils craignaient d'être lapidés par te peuple, s'ils disaient que le baptême de. Jean venait des hommes; ils craignaient d'être convaincus parle Christ, s'ils confessaient que le baptême de Jean était venu du ciel. Ils s'enfuirent avec honte. Le nom de Jean les remplit de crainte, et la crainte les mit en fuite. Et le Sauveur : « Je ne vous dirai pas non plus par quelle autorité j'opère ces prodiges».
8. Jean-Baptiste est donc la lampe préparée au Christ Notre-Seigneur. Ses ennemis; qui l'interrogeaient pour le surprendre, se retirèrent avec confusion, quand parut la lumière de cette lampe. Alors s'accomplit cette parole : « Je couvrirai ses ennemis de confusion ». Pour nous, mes frères, qui connaissons te Seigneur, et par son précurseur Jean-Baptiste, et même parle témoignage du Sauveur dont il disait : « J'ai un témoignage supérieur à Jean », devenons, par la foi au Christ, le corps de cette tête auguste, afin qu'il n'y ait qu'un seul Christ, tête et corps, et une fois que nous serons devenus « un », s'accomplira en nous cet oracle : « Sur lui s'épanouira ma sainteté ».
1. Matth. XXI, 21-27.
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ANALYSE.— 1. Pierre interroge trois fois par le Seigneur au sujet de son amour.— 2. Contre ceux qui divisent le troupeau du Seigneur.— 3. Contre les Donatistes qui renferment le troupeau du Seigneur dans l'Afrique.— 4. Aveuglement des Donatistes, plus grand encore que celui des Juifs.— 5. Eloignement du schisme.
1. Tout ce que l'on vient de vous lire du saint Evangile a été fait et dit après la résurrection du Seigneur. Nous avons dore entendu le Seigneur questionnant l'apôtre saint Pierre, et lui demandant s'il l'aimait (1). C'était ainsi le Seigneur qui s'adressait au serviteur, le Maître au disciple, le Créateur à l'homme, le Rédempteur à l'homme racheté, la force à la crainte, la science à l'ignorance, et, pour lui, se faire interrogateur, c'était se montrer enseignant. Car le Christ était loin d'ignorer rien de ce que Pierre avait dans le coeur. Il interroge une première fois. Pierre lui répond ; mais cela ne suffit point. Il fait une seconde question, qui ne diffère nullement de la première, tandis que Pierre fait aussi la même réponse. Une troisième fois revient la question, et l'amour s'affirme une troisième fois. Jésus questionnait trois fois au sujet de son amour, celui que la crainte avait fait renier trois fois. Car, à la mort du Sauveur, Pierre craignit, et la crainte en fit un renégat. Mais le Seigneur, une fois ressuscité, lui mit au coeur l'amour qui bannit la crainte. Que pourrait dès lors craindre Pierre ? Quand il renia son maître, il ne le renia. que par la crainte de mourir. Mais que peut-il craindre après la résurrection du Seigneur, en qui la mort est morte elle-même ? car celui qui l'interrogeait, qui était vivant sous ses yeux, était celui-là même qu'on avait enseveli après sa mort. Il était là, celui qu'on avait suspendu à la croix. Quand les Juifs faisaient juger le Sauveur, Pierre interrogé, lui aussi; et ce qui est pire, interrogé par une femme, et ce qui est le comble de la honte, interrogé par une servante, Pierre fut saisi de crainte et renia son Maître. Il trembla à la question d'une
1. Jean, XXI.
servante, il tint ferme à la question de son Maître. Or, comme il confessait son amour, une première,. une seconde et une troisième fois, le Seigneur lui confia ses brebis : « M'aimes-tu ? » lui dit Jésus. « Seigneur, vous savez que je vous aime ». Et le Seigneur : « Pais mes agneaux (1) ». Et cela une fois, puis une seconde, puis une troisième fois, comme s'il n'y avait aucun autre moyen pour Pierre de montrer son amour pour le Christ, s'il n'était le pasteur fidèle sous le prince des pasteurs. « M'aimes-tu ? Je vous aime (2) ». Et que feras-tu pour moi, afin de lue montrer ton amour? Chétif mortel, due peux-tu donner à ton Créateur ? Etre racheté en face de ton Rédempteur, tout au plus soldat en face de ton roi, que peut nie procurer ton amour? Que feras-tu, pour moi ? Ce que j'exige uniquement de toi, c'est de « paître mes brebis (3) ».
2. Voyez cependant, mes frères, la part que des serviteurs infidèles se sont faite dans le troupeau du Seigneur, en divisant ce qu'ils n'ont pas acheté. Il s'est rencontré, en effet, des serviteurs infidèles qui ont divisé le bercail du Christ, et qui, par une sorte de larcin, se sont fait des bénéfices de son troupeau, et vous leur entendez dire: Celles-ci sont mes brebis. Que viens-tu faire parmi mes brebis? Que je ne te trouve point dans mes brebis. Mais si, d'une part, nous disons mes brebis, et que d'autre part ils disent encore leurs brebis, le Christ a donc perdu, les siennes. Figurez-vous le prince des pasteurs, .le maître; du troupeau, qui se. tient debout, pour faire le discernement et juger entre ses serviteurs. Toi, que dis-tu ? Voici mes brebis. Et toi, que dis-tu ? Encore : Voici les miennes. Mais où
1. Jean, XXI, 16.— 2. Ibid. 17.— 3. Ibid.
(1) Au manuscrit, fol. 28, on lit : « Sermon de Saint Augustin, évêque, pour la vigile des Apôtres ».
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sont donc celles que j'ai rachetées? Mauvais serviteurs ! Vous les appelez vos brebis, et vous revendiquez pour vous ce que j'ai racheté, vous qui périssiez si je ne vous eusse rachetés. Pour nous, à Dieu ne plaise que nous vous appelions nos brebis ! Cette expression n'est point catholique, elle n'est point vraie, elle n'est point de Pierre, puisqu'elle est contre la Pierre.. Vous êtes brebis, mais de celui qui a racheté et vous et nous. Nous n'avons qu'un seul Seigneur. Il est pasteur, on ne saurait le conduire. Il fait paître ses brebis, et ce que nul ne fait à propos des brebis, il en a donné le prix et dressé le contrat. Le prix, c'est son sang; le contrat, c'est l'Evangile dont vous venez d'entendre la lecture. Que dit-il à Pierre? « M'aimes-tu? Je vous aime. Pais mes brebis ». A-t-il dit les tiennes? Voulez-vous savoir à qui il dit les tiennes ? Ecoutez donc ce livre sacré que l'on nomme Cantique des Cantiques. C'est là qu'il est parlé d'amour sacré, de l'Epoux, de l'Epouse, du Christ et de l'Eglise : et tout ce livre n'est qu'un chant nuptial, comme on dirait un Epithalame ; mais le chant d'une couche sainte , d'une couche sans tache. « C'est dans le soleil qu'il a placé son tabernacle (1) » ; c'est-à-dire au grand jour, en public, de manière à le mettre en vue et non à le dérober. « Et lui-même est comme un Epoux qui,sort de son lit nuptial ». Car il a pris une épouse, la chair de l'homme, son lit nuptial était le sein d'une vierge. C'est là qu'il s'est uni à l'Eglise, afin d'accomplir cet oracle : « Et ils seront deux dans une seule chair (2) ».
3. Il s'établit donc un dialogue entre ces amants augustes, le Christ et l'Eglise. —L'Eglise s'écrie : « Dis-moi , ô toi qui chéris mon âme, où tu fais paître tes brebis, où tu les fais reposer à midi ». Pourquoi te demander « où tu fais paître tes brebis, où tu les fais reposer pendant midi ? C'est afin que je n'aille point tomber, comme ignorée, sur les troupeaux de tes compagnons ». Ainsi donc, je souhaite que tu m'enseignes où tu fais paître, où tu fais reposer tes brebis pendant le jour, afin de ne pas m'égarer quand j'irai vers toi, « de peur que je ne sois comme voilée sur les troupeaux de tes compagnons (3) », c'est-à-dire qu'au lieu d'aller à ton troupeau, je n'aille « comme couverte
1. Ps. XVIII, 6.— 2. Gen. II, 24; Matth. XIX, 5.— 3. Cant. I, 6.
d'un voile » à ceux de tes compagnons. Qu'est-ce à dire « couverte d'un voile (1)», sinon comme cachée et ignorée? Les Donatistes savent donner à ces paroles leur propre sens, non le sens des Ecritures. Voici ce qu'ils disent en effet : L'Afrique est au midi, car le midi du monde c'est l'Afrique; dès lors l'Eglise demande au Seigneur : « Où fais-tu paître ton troupeau, où le fais-tu reposer? » Et celui-ci répond : « Au midi » ; c'est-à-dire, ne me cherchez qu'en Afrique. Lis et comprends, esprit de mensonge; voilà maintenant le miroir sous tes yeux. C'est là que je te prends. Comprends que c'est toujours l'Epouse qui interroge. Pourquoi faire que ce soit déjà la réponse de l'Epoux? Reconnais du moins le genre féminin. « Où fais-tu paître et reposer ton troupeau à midi? De peur que je ne sois comme voilée ». Or, voilée est du féminin, je pense, et non du masculin. Donc, ô Seigneur, que l'Afrique soit le midi : que l'on doive comprendre comme ils comprennent. L'Afrique, c'est le midi ; c'est la part faite aux Donatistes. C'est là qu'on a fait la division; c'est là qu'à travers le troupeau du Christ s'est promenée la scie de séparation. C'est donc en quelque sorte l’Eglise d'au-delà des mers, où n'est point faite la division, qui s'écrie : « Indique-moi , ô toi que chérit mon âme, où tu fais paître et reposer ton troupeau dans le midi ». J'entends dire, en effet, qu'il y a un parti de Donat, que les uns sont catholiques, les autres Donatistes; indique-moi, dès lors, où tu fais paître tes brebis, de peur que je ne me trompe en venant à toi. Je veux une indication, parce que je redoute l'incertitude. « Indique-moi où tu fais paître et reposer ton troupeau au midi ». Pourquoi demandé-je cette indication ? « C'est que je crains d'être comme voilée », car je suis comme ignorée, comme voilée au parti de Donat, c'est là qu'on me prêche et sans me voir.
4. Voici ce que disent les Ecritures : « Il arrivera dans les derniers jours que la montagne du Seigneur sera en évidence, elle s'élèvera sur le sommet des montagnes, par-dessus toutes les collines, et toutes les nations y viendront en foule (2) ». On parle d'une montagne, et cette montagne est voilée pour le parti de Donat. Heurter contre une
1. Il y a en grec, peribalomene, et dans la Vulgate vagans.
2. Isaïe, II, 2.
pierre est bien pardonnable. Mais heurter contre une montagne, quels yeux faut-il avoir? O mes frères ! les Juifs sont plus dignes de pardon ; ils ont heurté contre une pierre, et les hérétiques vont heurter une montagne ! Comment les Juifs ont ils trébuché contre la pierre? C'est que le Christ était encore petit, à sa passion, et il est dit qu' « ils ont heurté contre la pierre d'achoppement (1) ». Or, le saint prophète Daniel eut une vision, et il écrivit (2) ce qu'il avait vu, et il dit avoir vu une pierre détachée « de la montagne sans le secours d'aucune main ». C'est le Christ qui venait du peuple juif. Car ce peuple était aussi une montagne, puisqu'il formait un royaume. Pourquoi « sans le secours de la main? » C'est-à-dire que cette pierre se détacha sans travail humain, puisque nul homme ne dut s'approcher de la Vierge, en sorte qu'il est né sans aucune oeuvre de l'homme. Or, cette pierre « détachée de la montagne, et sans secours humain », brisa la statue qui figurait le royaume de la terre. Qu'est-il dit encore ? Que telle est la pierre contre laquelle ont heurté les Juifs. « Ils ont trébuché contre la pierre d'achoppement ». Quelle est cette montagne contre laquelle viennent heurter les hérétiques? Ecoute Daniel lui-même. « Et la pierre grandit et devient une grande montagne au point de remplir toute la terre (3) ». C'est avec raison que le Psalmiste a dit à Notre Seigneur sortant du tombeau: « Elevez-vous, Seigneur, par-dessus les cieux, et que «votre gloire éclate par toute la terre (4) ». Qu'est-ce à dire que votre gloire éclate par toute la terre? Que votre Eglise, que votre épouse soit sur toute la terre. Et cependant elle s'écrie : « Indique-moi, ô toi que chérit mon âme ! » Me voilà partout, sur tous les confins de la terre, et je suis « voilée » pour les Africains. Indique-moi dès lors, de peur que je ne sois comme voilée pour les troupeaux, non plus de tes brebis, mais de tes compagnons. Car tes compagnons ont fait des schismes. Quels sont ces compagnons? Ceux qui se sont approchés de la table du Seigneur, et dont il est dit dans un autre psaume : « Celui qui mangeait mon pain (5) » ; dont il est dit aussi : « Qu'un ennemi m'ait outragé, je l'aurais supporté, que celui qui me hait s'élève en
1. Hom. IX, 32.— 2. Dan. II, 34.— 3. Ibid. 35.— 4. Ps. CVII, 6.— 5. Id. XL, 10.
paroles contre moi, je me déroberais à ses poursuites; mais toi, un autre moi-même, toi mon chef, toi mon ami, toi le familier de mes repas, avec qui je marchais d'accord dans la maison du Seigneur (1) ! » D'accord autrefois, maintenant en désaccord, parce qu'il n'y a plus de sentiment commun. C'est au milieu de ces compagnons que l'Epouse redoutait de tomber. Je crains d'errer, dit-elle; je crains que, « voilée » en quelque sorte, je ne vienne à tomber parmi les troupeaux de tes compagnons, et à me perdre dans mon égarement; ce baptême que j'ai reçu, je crains de le perdre tout entier, en le renouvelant.
5. Vous avez entendu les transes de l'Epouse, écoutez la réponse de l'Epoux. Aussitôt après ces paroles de l'Epouse, l'Epoux reprend : « Si tu ne te reconnais point, ô la « la plus belle d'entre les femmes (2) ». O Eglise catholique, belle parmi les hérésies ! « Si tu ne te reconnais point » , si tu n'es pas attentive à me trouver là même où tu as appris à me connaître, si tu ne préfères de beaucoup mes Ecritures à toute parole des hommes, si tu ne sais pas que tu es partout, si tu ne te reconnais point dans ces paroles du Psalmiste : « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage (3). Si donc tu ne te reconnais point », que va-t-il ajouter? «Sors !» a Si tu ne te reconnais point, sors ! » Parole sinistre, parole déplorable : « Sors ! » Dieu la veuille éloigner de nous ! Voyez de qui il est dit : « Ils sont sortis d'entre nous, mais ils n'étaient point des nôtres (4) ». On dit : « Sors », au mauvais serviteur, parce que « le serviteur ne demeure point toujours dans la maison, tandis que le Fils y demeure toujours (5) ». Voulez-vous voir que l'on dit « sors » au mauvais serviteur? Que dit-on au bon serviteur ? « Entre dans la joie de ton « Maître (6) ». Quiconque, dès lors, entend, quiconque est membre de l'Epouse du Christ, doit redouter cette parole : « Si tu ne te reconnais pas, ô la plus belle des femmes, sors et va sur les traces des troupeaux (7)». Qu'est-ce à dire « sur les traces des troupeaux? » Dans les erreurs humaines, et non sur la voix du Pasteur. Nous avons les traces du Pasteur, et l'on ne s'égare point en les suivant. « Le Christ a souffert pour nous, nous laissant l'exemple, afin que nous suivions ses
1. Ps. LIV, 13-15.— 2. Cant. I, 7.— 3. Ps. II, 8. — 4. I Jean, II,19.— 5. Jean, VIII, 35.— 6. Matth. XXV, 21.— 7. Cant. I, 7.
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traces (1). Donc, si tu ne te reconnais point, sors « et va sur les traces des troupeaux, et fais « paître tes boucs (2) ». « Des boucs, et les tiens ». Vous savez que les brebis sont à la droite, et les boucs à la gauche. « Fais donc paître tes
1. Pierre, II, 21.— 2. Cant. I, 7.
Boucs ». Pourquoi « tes boucs? » Parce que tu es sortie, voilà que tu fais « paître tes boucs », comme le fait Donat. Mais si tu ne sors point, tu feras paître « mes brebis (1) », comme le fait Pierre.
1. Jean, XXI, 17.
ANALYSE.— 1. Eloge de saint Laurent, et comment on doit célébrer les fêtes des martyrs.—2. L'exemple des martyrs nous excite à vivre saintement et à nous mettre en garde contre le diable.— 3. Nous sommes plus que les Juifs enfants d'Abraham.— 4. Contre ceux qui profanent par l'intempérance les fêtes des martyrs.— 5. Les affligés doivent prendre saint Paul pour modèle. — 6. Charité maternelle chez Paul; et plus encore dans la divine sagesse.— 7. La nécessité, mère des bonnes oeuvres.— 8. Cette vie n'est qu'un combat contre la mort. — 9. Les biens de la vie éternelle sont au-dessus de nos forces.— 10. Recommandation du suffrage mutuel de la prière.
1. L'ennui de l'auditeur nous ferait supprimer le discours, qu'exige néanmoins l'obéissance du martyr. Nous allons donc, avec le secours du Seigneur, le mesurer de telle sorte qu'il ne soit ni trop long, ni trop court, mais simplement suffisant. C'est aujourd'hui, à Rome, un grand jour de fête, que célèbre une grande affluence de peuple. Unissons-nous à ce peuple: absents de corps, soyons néanmoins par l'esprit avec nos frères, en un même corps, et sous un même chef. La mémoire de ses mérites ne se borne point, pour notre martyr, à la terre où est le sépulcre de son corps. Partout on lui doit un saint respect. La chair n'occupe qu'un seul endroit, tuais l'âme victorieuse est avec Celui qui est partout. Or, comme on nous l'apprend, le bienheureux Laurent était un jeune homme à l'âme virile et grave, recommandable surtout par son âge plein de force, par sa couronne qui ne doit point se flétrir. C'était un diacre, par ses fonctions l'inférieur de l'évêque, par sa couronne l'égal de l'Apôtre. Or, l'Eglise, a établi ces anniversaires des glorieux martyrs, afin d'amener par la foi à les imiter, ceux qui ne les ont point vus souffrir, de les stimuler par ces solennités. Le coeur humain oublierait peut-être ce que ne rappellerait point une fête anniversaire. Sans doute, on ne saurait établir des solennités pour tous les martyrs, car il n'en manquerait pas pour chaque jour, puisque dans le cours de l'année on ne trouverait pas un jour où quelque martyr n'ait été couronné sur la terre. Mais que les plus belles solennités soient continuelles, et bientôt elles nous fatigueront; tandis que des intervalles ravivent notre amour. Pour- nous, écoutons ce qui est prescrit, soyons attentifs aux promesses qui sont faites. A chaque solennité d'un martyr, préparons notre coeur à le fêter, de manière à n'être jamais sans l'imiter.
2. C'était un homme, et nous sommes des hommes. Celui qui l'a créé nous a créés aussi; et nous sommes rachetés au même prix qu'il a été racheté. Nul homme chrétien dès lors ne saurait dire : Pourquoi moi ? Encore moins, doit-il dire : Pour moi non. Mais bien : Pourquoi pas moi ? Vous avez entendu le bienheureux Cyprien, modèle et
(1) Au manuscrit, fol. 31, page 2, on lit: « Sermon de saint Augustin, évêque, pour la fête de saint Laurent ».- Le commencement semble indiquer un trouble causé par ceux qui profanaient les fêtes des martyrs par des danses déplacées. Il y revient au n° 4.
chantre des martyrs : « Pendant la persécution », dit-il, « c'est le combat qui nous vaut la couronne ; pendant la paix, c'est la conscience (1) ». Que nul donc ne s'imagine que le temps lui manque ; ce n'est point toujours l'heure de souffrir, c'est vrai, mais c'est toujours l'heure de bénir. Et que nul ne se croie faible, quand c'est Dieu qui nous donne des forces, de peur qu'en craignant pour lui-même, il ne désespère du divin ouvrier. Aussi Dieu a-t-il voulu que tous les âges trouvassent des modèles chez les martyrs, ainsi que les deux sexe. Voilà des vieillards couronnés, des jeunes hommes couronnés, des adolescents couronnés, des enfants couronnés, des hommes couronnés, des femmes couronnées. Et parmi les femmes, tout âge est couronné; et nulle femme n'a dit : Mon sexe me rend impuissante à vaincre le diable. Elle s'est appliquée à renverser l'ennemi qui l'avait elle-même renversée, à terrasser par la foi celui qui l'avait gagnée par la séduction. Les femmes ont-elles donc présumé de leurs forces, quand il est dit à l'homme : « Qu'as-tu que tu n'aies point reçu (2) ? » La gloire des martyrs est donc la gloire du Christ qui a précédé les martyrs, qui anime les martyrs, qui couronne les martyrs. Et toutefois, bien qu'il y ait des temps de paix et des temps de persécution, est-il un temps sans persécution cachée ? Aucun. Ce lion, appelé aussi dragon, ne rugit pas toujours, n'est pas toujours en embuscade, mais il est toujours à poursuivre. En temps de violence ouverte, il n'y a pas d'embûches; en temps d'embûches, il n'y a point de violence ouverte , c'est-à-dire, quand il rugit comme lion, il ne se glisse point comme dragon, et quand il se glisse comme dragon, il ne rugit point comme lion ; mais comme il est toujours ou lion ou dragon, il est toujours à persécuter. Quand le rugissement s'éteint, crains les embûches ; quand les embûches sont découvertes, évite le lion qui rugit. Or, c'est éviter et le lion et le dragon que conserver toujours son coeur dans le Christ. Tout objet de nos craintes, en cette vie, passera. Mais, ni l'objet de notre amour ne passera dans l'autre vie, ni ce qu'il nous faut craindre.
1. C'est ainsi que le saint athlète termine son traité de l'exhortation au martyre, qu'on lisait publiquement dans les églises d'Afrique, ainsi que le prouve ce passage de saint Augustin.
2. I Cor. IV, 7.
Tout à l'heure, le Seigneur s'adressait aux Juifs dans l'Evangile, et leur disait : « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens, qui bâtissez des tombeaux aux Prophètes, et qui dites : Si nous avions été du temps de nos pères, nous n'aurions pas répandu avec eux le sang des Prophètes. Aussi, vous vous rendez à vous-mêmes le témoignage que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les Prophètes, vous comblerez donc la mesure de vos Pères (1) ». Dire, en effet : « Si nous avions été du temps de nos pères, nous n'aurions pas été d'accord avec eux pour tuer les Prophètes », c'est dire qu'ils étaient leurs enfants. Pour nous, si nous marchons dans le chemin droit, nous appellerons nos pères, non point ceux qui ont tué les Prophètes, mais nos pères, ceux qui ont été tués par leurs pères. De même que l'on dégénère par les moeurs, on devient fils par les moeurs. On nous appelle en effet, mes frères, des enfants d'Abraham, et toutefois nous n'avons point vu la face d'Abraham, et nous ne descendons point de lui par la voie de la chair. Comment donc sommes-nous ses fils ? Non point par la chair, mais parla foi. « Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice (2) ». Si donc c'est la foi d'Abraham qui a fait sa justice, tous ceux qui, après Abraham, ont imité sa foi, sont devenus fils d'Abraham. Les Juifs, ses fils selon la chair, ont dégénéré, et nous, qui sommes nés des Gentils , nous avons acquis, en l'imitant, ce qu'ils ont perdu par leur déviation. Gardons-nous donc de croire qu'Abraham soit leur père, bien qu'ils soient descendus d'Abraham selon la chair. Leurs pères sont ces hommes dont ils avouent les crimes : « Si nous avions été du temps de nos pères», disent-ils, « nous n'aurions pas été d'accord avec eux pour tuer les Prophètes ». Comment peux-tu dire que tu n'aurais pas été d'accord avec ceux que tu appelle tes pères? S'ils sont tes pères, tu es leur fils. Si tu es leur fils, tu aurais été d'accord avec eux ; et sans accord tu n'es plus leur fils. Si tu n'es plus leur fils, ils ne sont plus tes pères. Le Seigneur veut donc te convaincre, par là, qu'ils feront, eux aussi, ce qu'ont fait les premiers, puisqu'ils se les donnent pour pères. « Vous vous rendez donc à vous-mêmes », leur dit Jésus-«Christ, « ce témoignage que vous êtes les fils de ceux qui ont
1. Matth. XXIII, 29-32.— 2. Gen. XV, 6.
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tué les Prophètes », puisque vous les appelez vos pères. Or, à votre tour, « vous comblerez la mesure de vos pères ».
4. Considérons maintenant quels sont les fils des victimes et quels sont les fils des bourreaux. Vous en voyez beaucoup accourir aux fêtes des martyrs, bénir leurs coupes aux fêtes des martyrs, revenir rassasiés des fêtes des martyrs; et néanmoins, si vous les voyez de tout près, vous les trouvez parmi les persécuteurs des martyrs. C'est d'eux, en effet, que viennent le tumulte, les séditions, ces danses toujours lubriques, en abomination à Dieu, et maintenant qu'ils ne sauraient persécuter de leurs pierres ces saints couronnés, ils le font de leurs coupes à boire. Qui étaient-ils, et de qui étaient-ils fils, ces hommes dont on a interdit les danses, tout récemment, presque hier, à la fête et dans le sanctuaire du saint martyr Cyprien (1) ? C'est là qu'ils dansaient, là qu'ils s'ébattaient dans la joie, là que leurs voeux impatients attendaient cette solennité pour se réjouir ; c'est à cette fête qu'ils voulaient toujours venir. Parmi lesquels devons-nous les compter ? Parmi les persécuteurs des martyrs, ou parmi les fils des martyrs ? On l'a vu quand la défense les a jetés dans la sédition. Aux fils la louange, aux persécuteurs les danses. Aux fils les saintes hymnes, à ceux-là les festins. Peu importe qu'ils paraissent honorer leur mémoire. Avec leurs honneurs ils ressemblent à ceux qui disaient: « Si nous avions été dans ces temps, « nous n'aurions pas été d'accord avec nos pères pour tuer les martyrs, ou tuer les Prophètes ». Mettez votre foi d'accord avec celle des martyrs, et nous croirons que vous n'eussiez pas été d'accord avec les bourreaux des martyrs. D'où vient aux martyrs leur couronne ? C'est, j'imagine, de ce qu'ils ont marché dans la voie de Dieu, de ce qu'ils ont souffert, de ce qu'ils ont aimé leurs ennemis et prié pour eux. Telle est la couronne des martyrs, le mérite des martyrs. Aimer les martyrs, les imiter, les chanter, c'est là être fils des martyrs. Mener une vie contraire, c'est aussi choisir un côté contraire (2).
5. Dès lors, mes frères bien-aimés, puisque jamais nous ne sommes sans persécution, comme nous l'avons dit, et que le diable, ou
1. Voyez le sermon CCCXI, pour la fête de saint Cyprien, ci dev. tom. VII, n. 5, p. 527, 528, où le saint docteur dit que l'on a supprimé avec le secours de l'évêque, ce qu'il appelle une peste.
2. C'est-à-dire se mettre à la gauche.
nous tend des embûches, ou nous fait violence, nous devons être toujours prêts, ayant le coeur fixé en Dieu, et autant qu'il nous est possible, au milieu de ces embarras, de ces tribulations, de ces épreuves, demander la force au Seigneur, puisque de nous-mêmes nous sommes si faibles, nous ne pouvons rien. Que dire de nous-mêmes? Vous venez d'entendre le texte de saint Paul : « De même que les souffrances de Jésus-Christ abondent en nous, notre consolation abonde aussi en Jésus-Christ (1) ». C'est ainsi qu'un psaume dit encore : « Dans la multitude des douleurs de mon âme, ô mon Dieu, vos consolations ont réjoui mon coeur (2) ». De même que nous lisons dans le Psalmiste : « A mesure que de nombreuses douleurs accablaient mon âme, vos consolations réjouissaient mon cœur » ; ainsi nous lisons dans l'Apôtre : « A mesure que les douleurs du Christ abondent en nous, ainsi notre consolation abonde par le Christ ». Nous succomberions bientôt sous la persécution, si la consolation nous manquait. Voyez encore qu'ils n'avaient point en eux-mêmes ni la force de souffrir, ni cette faculté de vivre quelque temps à cause du ministère qu'ils devaient. exercer. « Je vous fais connaître, mes frères, l'affliction qui nous est survenue en Asie, parce qu'elle a été bien au-dessus de nos forces (3) ». Cette affliction qui dépasse les forces humaines, dépasse-t-elle aussi les secours divins ? « Nous avons souffert », dit-il, « par-dessus tout mode , par-dessus nos forces ». Combien au-dessus des forces ? Voyez que l'Apôtre parle ici des forces de l'âme. « Au point que la vie nous était à dégoût ». Quelles ne devaient pas être ces douleurs, pour inspirer le dégoût de la vie à cet Apôtre que la charité excitait à vivre ? Quelle n'était point cette charité qui le forçait à vivre, quand il dit ailleurs de cette charité : « Mais à cause de vous, il est avantageux que je vive (4)». Ainsi donc, telle était la persécution, telle était la tribulation, que la vie lui était à dégoût. Voilà que la crainte et la terreur l'environnent, que de toutes parts il est dans les ténèbres, comme vous l'avez entendu dans le psaume que l'on vient de chanter. Ce sont en effet les paroles du corps du Christ, des membres du Christ. Veux-tu y retrouver tes paroles ? sois membre
1. II Cor. I, 5.— 2. Ps. XCIII, 19.— 3. I Cor. I, 8.— 4. Phil. I, 21.
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du Christ. « La crainte et la terreur », dit-il, « m'ont environné, me voilà couvert de ténèbres ; et j'ai dit : Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai, et me reposerai (1) ? » N'est-ce point là ce que semble dire l'Apôtre, dans ces paroles : « Au point que j'avais un dégoût de la vie ? » On dirait que ce dégoût lui venait de cette glu de la chair qui l'empêchait de s'envoler vers le Christ. Des tribulations sans nombre infestaient sa voie, mais sans la fermer. La vie lui était à charge, mais non cette vie éternelle dont il dit : « Vivre, pour moi, c'est le Christ, et la mort est un gain (2) ». Mais comme il était retenu ici-bas par la charité, que dit-il ensuite ? « Néanmoins, vivre plus longtemps en cette chair, c'est rendre mon travail fructueux: je ne sais que choisir; car je suis pressé de deux côtés; d'une part, j'ai un désir ardent d'être dégagé des liens du corps et d'être avec le Christ. Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? Mais à cause de vous, il est nécessaire que je demeure en cette chair (3)». Il cédait aux piaulements de ses poussins, il les couvrait de ses ailes meurtries, il les réchauffait comme il dit lui-même : « Je me suis fait petit parmi vous, comme une nourrice qui réchauffe ses enfants (4) ».
6. Et voyez, mes frères: tout à l'heure on nous lisait dans l'Évangile : « Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins, et tu ne l'as pas voulu (5) » Voyez la poule, voyez les autres oiseaux qui font leur nid sous nos yeux. Ils réchauffent les neufs, nourrissent les petits. Nul ne manquera de force avec ses nourrissons. Voyez ce que devient la poule, quand elle nourrit ses petits, comme sa voix est changée, comme elle devient rauque et saccadée. Ses plumes ne sont ni ramassées ni vives, mais hérissées et languissantes. A voir un autre oiseau, dont on ne connaît point le nid, on ne sait s'il a des veufs ou des petits; mais il suffit devoir la poule, pour comprendre à sa voix et à l'aspect de son corps, qu'elle est mère, quand on ne verrait ni ses oeufs ni ses poussins. Que fait donc la Sagesse, notre mère? Elle prend la faiblesse de la chair, afin de rassembler ses poussins, de les engendrer, de les réchauffer; mais ce qui est faible en Dieu
1. Ps. LIV, 6, 7. — 2. Philipp. I, 21. — 3. Ibid. 22-24. – 4. I Thess. II, 7.— 5. Matth. XXIII, 37.
est plus fort que tous les hommes. Elle voulait donc rassembler les fils de Jérusalem sous les faibles ailes de sa chair, ou plutôt sous l'invisible puissance de sa divinité. C'est là ce qu'elle avait enseigné à son Apôtre, parce qu'elle le faisait en lui. Voici en effet ce que dit l'Apôtre lui-même : « Voulez-vous éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle en moi (1) ? » Il parle encore des douleurs du Christ qui abondent en lui, non de ses douleurs, mais de celles du Christ. Car il faisait partie du corps du Christ, il était membre du Christ, et tout ce qui se faisait par l'Apôtre, pour réchauffer les poussins de l'Église, c'est la tête qui le faisait, au moyen de cet illustre membre. A la vue donc de ses faibles poussins, cet Apôtre dont l'amour, dans sa ferveur, voulait prendre l'essor comme la colombe, demeurait néanmoins, comme la poule par affection pour ses poussins. « Mais en nous-mêmes », dit-il, « nous avons reçu une réponse de mort, afin que nous ne mettions point notre confiance en nous, mais en Dieu qui ressuscite les morts, qui nous a délivrés de si grands périls et nous en tire encore, et nous délivrera comme nous l'espérons de lui (2) ». Qu'est-ce à dire qu'il nous a délivrés et nous délivrera ? Qu'il conserve pour vous ma vie terrestre. Souvent il fut délivré de la mort, cet Apôtre qu'il arrachait aux persécuteurs, de peur qu'il ne fût couronné plus tôt qu'il ne convenait aux poussins, selon ce qu'il dit ailleurs : « Mais il est nécessaire pour vous que je demeure en cette chair, et dans cette persuasion, je sais que je vivrai et que je demeurerai avec vous tous, assez longtemps pour votre avancement et pour la joie de votre foi (3) ». La ferveur l'élevait plus haut, la nécessité le retenait ici-bas. « Etre dégagé et aller avec le Christ, c'est bien ce qui est le plus avantageux (4) ». Il ne dit point nécessaire, mais le plus avantageux. Le plus avantageux, on le désire, pour lui-même; le plus nécessaire, on le subit par nécessité; de là le nom de nécessaire.
7. C'est la nécessité qui a fait appeler ainsi ce qui est nécessaire. De là vient que maintenant la nourriture que nous prenons est nécessaire . oui, cette nourriture est nécessaire pour soutenir en nous la vie du temps
1. II Cor. XIII, 3.— 2. Id. I, 9, 10.— 3. Philipp. I, 24 25.— 4. Ibid. 23.
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de même que, pour nourrir la vertu, la sagesse, l'aliment le meilleur sera ce pain vivant, toujours efficace; et qui ne manque jamais. Celui-ci est donc le meilleur, l'autre est nécessaire. Et dès lors, quand cessera cette nécessité qui vient de la faim et du besoin de soutenir ce corps mortel, cette nourriture ne sera plus nécessaire. Que dit en effet l’Apôtre ? « Les aliments sont pour l'estomac, et l'estomac pour les aliments, et un jour Dieu détruira l'un et les autres (1) ». Quand aura lieu cette destruction ? Quand ce corps animal sera devenu spirituel par la résurrection. C'est alors qu'il n'y aura aucune indigence, et que nulle oeuvre ne sera nécessaire. Toutes ces oeuvres, en effet, mes frères, que l'on appelle bonnes oeuvres, toutes ces œuvres que l'on nous engage à faire chaque jour, sont des oeuvres de nécessité. Quelle oeuvre est meilleure, est plus éclatante, est plus louable pour un chrétien, que de rompre son pain pour celui qui a faim? que d'introduire sous son toit le pauvre sans asile? que de revêtir l'homme que l'on voit nu ? que d'ensevelir le mort que l'on rencontre ? que de réconcilier ceux qui sont en discorde? que de voir un infirme et de le visiter, de le soulager? Toutes ces œuvres sont très-louables, sans aucun doute. Et cependant, considérez et voyez qu'elles viennent de la nécessité. C'est en effet parce que tu vois un pauvre que tu donnes du pain. A qui en donnerais-tu, si nul n'avait faim ? Ote chez autrui cette nécessité de la misère, et il n'est plus besoin de ta miséricorde. Et toutefois, au moyen de ces oeuvres qu'engendre la nécessité, nous parvenons à cette vie qui sera sans nécessité ; comme on arrive dans sa patrie au moyen d'un navire. Pour l'homme qui doit toujours demeurer dans sa patrie , sans voyager jamais, il n'est pas besoin de navire; mais ce navire qui n'est plus nécessaire dans la patrie, y conduit néanmoins. Quand nous y serons parvenus, il n'y aura plus de ces oeuvres, et toutefois, si nous ne les accomplissons ici-bas, nous ne saurions y arriver. Soyez donc empressés quand il s'agit de ces bonnes couvres de nécessité, afin d'être bienheureux dans la jouissance de cette éternité, où il n'y aura point nécessité de mourir, parce que la mort, qui est la mère de toutes les nécessités, y meurt à son tour. « Il faut en effet que ce corps corruptible soit revêtu
1. I Cor. VI, 13.
d'incorruption , que cette chair mortelle soit revêtue d'immortalité ». Et quand on dira à la mort : « O mort, où est ta victoire? ô mort, où est ton aiguillon ? (1)» on dira aussi à la mort absorbée dans sa victoire et vaincue à son tour. « La mort sera le dernier ennemi détruite ».
8. Maintenant, c'est par toutes ces oeuvres de nécessité que l'on combat contre la mort. Car tout besoin conduit à la mort, tout soulagement nous rappelle de la mort, et telles sont les vicissitudes du corps, que c'est une mort qui chasse une autre mort. Quelque régime que l'on s'impose, c'est un commencement de mort, dès qu'il ne peut durer longtemps; voyez cette vie, voyez si le régime que l'on s'impose peut durer toujours; pour peu qu'il continue, il mène à la mort; il est donc un commencement de mort, et pourtant, à moins de se l'imposer, on- ne chasse pas une autre mort. Ainsi, cet homme ne mange pas. S'il mange, s'il digère, il reprend des forces. Quand il ne mange point, il s'impose la diète, afin de repousser la mort qu'amèneraient ses excès, et qu'il ne saurait éloigner de lui sans se mettre à la diète et au jeûne. Mais qu'il continue ce jeûne, qu'il a dit s'imposer, pour repousser la mort qu'amenaient les excès, il devra craindre la mort par la faim. De même donc qu'il a choisi la diète contre la mort par les excès, ainsi il doit prendre de la nourriture contre la mort par la faim. L'un ou l'autre de ces régimes que tu t'imposeras, sera mortel, si tu continues. La marche te fatigue, et cette marche devenant continuelle te causera une fatigue jusqu'à la défaillance et jusqu'à la mort. Pour éviter de succomber en marchant, tu t'assieds pour te reposer. Mais demeure toujours assis, et tu en mourras. Te voilà sous le poids d'un lourd sommeil ; il te faut t'éveiller pour ne point mourir. La veille te fera mourir, si tu ne te livres au sommeil. Donne-moi un moyen par lequel tu voulais repousser un mal qui t'opprimait, et selon lequel tu puisses vivre en toute sécurité. Quel que soit ce moyen, il est lui-même à craindre. Il nous faut donc combattre avec la mort, dans tous nos changements, dans toutes nos alternatives de défaillance et de secours. Mais quand cette chair corruptible sera revêtue d'incorruption, et cette chair
1. I Cor. XV, 53-55.— 2. Ibid. 26.
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mortelle revêtue d'immortalité, alors on dira à la mort : « Où donc, ô mort, est ta victoire ? où donc est ton aiguillon? » Nous verrons, nous chanterons, nous serons en permanence. Il n'y aura là nul besoin, l'on ne cherchera aucun secours. Tu n'y auras nul mendiant à nourrir, nul étranger à recevoir dans ta maison. Tu n'y rencontreras nul homme ayant soif pour lui donner à boire, nul homme nu à revêtir, nul malade à visiter, nul litige à mettre en accord, nul mort à ensevelir. Tous sont rassasiés du Pain de la justice, abreuvés au calice de la sagesse; tous revêtus de l'immortalité, tous vivent dans leur patrie éternelle. Pour eux, la santé c'est l'éternité, santé éternelle , harmonie éternelle. Nul procès, nul juge, nul arbitrage, nulle recherche de vengeance, nulle maladie, nulle mort.
9. Nous pouvons bien te dire ce qu'on ne verra point dans l'éternité. Mais qui dira ce que nous y verrons? « Ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est. pas. monté au coeur de l'homme (1) ». C'est donc avec raison que l'Apôtre nous dit
« Les souffrances de la vie présente n'ont « aucune proportion avec la gloire qui doit éclater en nous (2) ». Quelles que soient tes souffrances, ô chrétien, sache bien qu'elles ne sont rien en comparaison de ce que tu dois recevoir. Voilà ce que la foi nous enseigne avec certitude, et ce qui ne doit point sortir de ton coeur. Tu ne saurais comprendre et voir ce que tu seras; quel sera donc l'état que ne saurait comprendre celui qui doit en jouir ? Nous serons ce que nous. serons; mais nous ne saurions comprendre ce que nous serons. Cet état surpasse toutes nos infirmités , il surpasse toute notre pensée, il surpasse toute notre intelligence, et néanmoins nous en jouirons. « Mes bien-aimés », dit saint Jean, « nous sommes fils de Dieu » ; oui, par la foi, par l'adoption, par le gage qu'il nous en donne. Nous avons reçu l'Esprit-Saint pour gage, mes frères. Comment pourrait faillir celui qui donne un tel gage? « Nous sommes fils de Dieu », dit l'Apôtre, « et ce que nous devons être n'apparaît point encore. Nous savons que, quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est ». Cela n'apparaît point encore, dit-il,
1. I Cor. II, 8.— 2. Rom, VIII, 18.
mais il ne dit point ce qui apparaîtra. « Ce que nous devons être n'apparaît point encore ». Pourrait-il dire : Voilà ce que nous serons; c'est ainsi que nous serons? Mais tout ce qu'il pourrait dire, à qui le dirait-il? Je n'oserais dire : Qui le dira? niais bien: A qui en parler? Peut-être l'aurait-il pu dire, puisqu'il était ce disciple qui avait reposé sur la poitrine du Christ, et qui, à la dernière cène, avait bu cette sagesse dont il nous jetait la surabondance dans ces paroles : « Au commencement était le Verbe (1) ». Voici donc ce qu'il nous dit : «Nous savons que, quand apparaîtra ce que nous devons être, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est ». A qui semblables? A celui-là sans doute dont nous sommes les fils. « Mes « bien-aimés », dit-il, « nous sommes les fils de Dieu, et ce que nous devons être n'apparaît point encore. Mais nous savons que quand cela paraîtra, nous serons semblables à celui » dont nous sommes les enfants, « puisque nous le verrons tel qu'il est (2) ». Et maintenant, si tu veux être semblable à lui, si tu veux savoir à qui tu seras semblable, envisage Dieu, si tu le peux. Tu ne saurais encore, tu ne peux donc savoir à qui tu seras semblable, et dès lors tu ne peux savoir combien tu lui ressembleras. Ne pas savoir ce qu'il est en lui-même, c'est ne pas savoir non plus ce que tu seras toi-même.
10. C'est dans ces méditations, mes frères, qu'il nous faut attendre notre joie éternelle, qu'il nous faut demander la force dans les difficultés et les épreuves de cette vie. Ne vous imaginez point, en effet, mes bien-aimés, que nos prières vous sont nécessaires sans que nous ayons besoin des vôtres. Les prières nous sont réciproquement nécessaires, parce que des prières mutuelles, sont allumées au feu de la,charité, et c'est là, sur l'autel de la piété, un sacrifice d'agréable odeur devant Dieu. Car si les Apôtres recommandaient que l'on priât pour eux,combien plus nous devons le faire, nous qui leur sommes inférieurs, mais qui voulons suivre leurs traces, sans savoir néanmoins, sans oser dire à quel point nous y parvenons. Ces hommes illustres voulaient donc que l'on priât pour eux dans l'Eglise, et ils disaient : « Nous sommes votre gloire, de même que vous êtes la nôtre pour le jour de Notre-Seigneur Jésus
1. Jean, I, 1.— 2. I Jean, III, 2,
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Christ (1) » . Ils priaient l'un pour l'autre, avant le jour de Jésus-Christ Notre-Seigneur; gloire en ce jour, faiblesse avant ce même jour. Prions donc dans la faiblesse, afin de nous réjouir dans la gloire. Bien qu'en effet les temps soient divers, nous arriverons néanmoins tous à ce temps qui est unique. Pour sortir d'ici-bas les temps sont différents; là haut il n'y a qu'un seul temps pour recevoir. Nous serons rassemblés ensemble et au
1. II Cor. I, 14.
même instant, afin de recevoir ce quia été en divers temps l'objet de notre foi et de nos désirs. Comme ces ouvriers de la vigne, engagés tels à la première heure, tels à la troisième, tels à la sixième, tels à la neuvième, tels à la dixième (1); appelés à des temps différents, ils reçoivent tous au même instant leur récompense. Tournons - nous vers le Seigneur Jésus-Christ, etc.
1. Matth. XX.
ANALYSE.— 1. Saint Cyprien est louable dans le Seigneur.— 2. Contre qui doit combattre un chrétien.— 3. Contre les spectacles des païens.— 4. Contre l'orgueil.— 5. Nouvel éloge de saint Cyprien.
1. La grande solennité du bienheureux martyr qui nous rassemble ici exige que nous parlions dignement des mérites et de la gloire d'un si célèbre témoin. Une langue humaine pourrait sans doute suffire à publier ses vertus et sa gloire, s'il voulait lui-même faire son éloge. Toutefois, c'est plutôt par notre dévotion que par notre talent que nous le voulons bénir, ou plutôt bénir en lui le Seigneur; oui, le Seigneur en lui, et lui dans le Seigneur. Or, tout à l'heure, nous avons entendu une parole du psaume qu'on nous lisait. « Tout notre « secours est dans le nom du Seigneur (1) », et cette parole, qui est le cri des martyrs, nous a dit ce qu'il y a pour eux dans le Seigneur. Or, si le. nom du Seigneur est pour nous tous un secours, à combien plus forte raison l'est-il pour les martyrs? A mesure que le combat est plus violent, le secours est plus nécessaire. Or, deux choses rendent plus étroite la voie des chrétiens: le mépris des plaisirs, et la patience dans la douleur. Tu es vainqueur, ô toi qui combats, si tu sais vaincre ce qui
1. Ps. CXXIII, 8.
te plaît et ce qui t'effraie. Oui, tu es vainqueur, ô chrétien qui combats, si tu sais vaincre ce qui te plaît et ce qui t'effraie; car, autre est ce qui plaît, et autre ce qui effraie. Mais maintenant c'est la gloire des martyrs qui est en cause. Célébrer les fêtes des martyrs est chose facile, mais le difficile est d'imiter leurs souffrances.
2. Deux choses, comme je le disais, contribuent à rendre étroite et petite la voie des chrétiens: le mépris des plaisirs, et la patience dans les souffrances. Tout homme qui combat doit donc savoir qu'il combat contre le monde entier, et que, dans sa lutte contre le monde entier, il est vainqueur du monde s'il parvient à vaincre ces deux choses. Qu'il triomphe de tout ce qui nous flatte, qu'il triomphe de tout ce qui nous menace. Car, tout plaisir est trompeur , toute souffrance n'a qu'un temps; si donc tu veux entrer par la porte étroite, ferme les issues de la convoitise et de la crainte. Car c'est par elle que le tentateur cherche à renverser ton âme. La porte des convoitises nous tente par les
(1) On lit dans le manuscrit fol, 36, p. 2: « Autre sermon de saint Augustin, évêque ». — Du triple combat des chrétiens; il s'élève avec force contre les spectacles des païens.
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promesses; la porte de la crainte nous tente par les menaces. Il est, toutefois, quelque chose à désirer, qui te détournera de ces désirs, et quelque chose à craindre, qui te détournera de ces sortes de craintes. Change tes désirs au lieu de les expulser; sans éteindre la crainte, donne-lui un autre objet. Que désirais-tu ? pourquoi céder au monde qui te flattait? Que désirais-tu ? la volupté de la chair, la concupiscence des yeux, l'ambition du siècle. Je ne sais lequel de ces trois chefs est l'enfer de la chair. Mais écoute l'apôtre saint Jean, qui avait reposé sur le coeur du Seigneur et qui nous donnait, dans l'Evangile, la surabondance de ce qu'il avait puisé dans ce festin du Christ; écoute ses paroles: « N'aimez point le monde, ni ce qui est dans le monde; si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui; car tout ce qui est dans le monde, est ou convoitise de la chair, ou convoitise des yeux, ou ambition du siècle (1) ». Ce qui est donc appelé monde, c'est le ciel et la terre. Ce n'est point blâmer le monde que dire: «N'aimez point le monde ». Car blâmer le monde, ce serait blâmer le Créateur du monde. Il faut donc entendre cette unique dénomination dans deux sens bien différents. Il est dit, à propos de Notre-Seigneur Jésus -Christ : « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu. Le monde a été fait par lui (2). Notre secours est dans le nom du Seigneur qui a fait le ciel et la terre (3). Le monde a été fait par lui. J'ai levé les yeux vers les montagnes d'où me viendra le secours (4). Mon secours viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre » . Tel est le monde qui a été fait par Dieu: « Et le monde ne l'a point connu ». O toi qui aimes le monde, qui aimes l'oeuvre en méprisant l'ouvrier, arrière ton amour ! Brise tes liens avec la créature , pour t'enchaîner au Créateur. Change cet amour et cette crainte. Il n'y a que l'amour bon ou mauvais pour faire les moeurs bonnes ou mauvaises. Voilà un grand homme, dira celui-ci, un homme vraiment bon, vraiment grand. Pourquoi? je vous prie. Parce qu'il est très-savant. Je cherche ce qu'il aime et non ce qu'il fait. « Ne cherchez donc point le monde, ni ce qu'il y a dans le monde; si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui; car tout
1. I Jean, II, 15, 16.— 2. Jean, I,10.— 3. Ps. CXXIII, 8.— 4. Id. CXX, 1,2.
ce qui est dans le monde » dans ceux qui aiment le monde assurément; oui, « tout ce qu'il y a chez ceux qui sont épris du monde, est concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et. ambition du siècle ». Or, dans la convoitise de la chair, il y a volupté; dans la convoitise des yeux, il y a curiosité; dans l'ambition du siècle, il y a orgueil. Triompher en ces trois points, c'est n'avoir plus rien à vaincre en convoitise. Les rameaux sont nombreux, mais il y a trois racines. Combien est mauvais et combien cause de malheurs l'amour de la volupté ! Delà viennent les adultères, les fornications; de là toute luxure; de là toute ivresse. Tout ce qu'il y a dans les sens de coupables attraits, et dont le charme empoisonné pénètre notre âme, soumet l'esprit à la chair, le maître à l'esclave. Et quelle action droite pourra raire un homme qui est en lui-même tortueux ?
3. Combien de maux engendre cette honteuse curiosité, cette vaine convoitise des yeux, cette avidité de spectacles futiles, cette folie des courses de chars, quand il n'y a nul prix à espérer après ces combats ! C'est afin de remporter un prix, que les cochers entrent en lice; c'est afin de remporter nu prix, que la populace plaide pour les cochers (1). Mais ici c'est le cocher qui plaît, le chasseur qui plaît, l'histrion qui plait. Or, la honte saurait-elle plaire à un coeur honnête? Change aussi ton désir des spectacles. Voilà que l'Eglise met sous tes yeux des spectacles plus glorieux et plus dignes de respect. Tout à l'heure, on nous lisait le martyre de saint Cyprien. Nous l'entendions de l'oreille, et notre âme le voyait; nous regardions l'athlète combattre, nous avions des craintes pour ses dangers; mais nous espérions dans le secours de Dieu. Veux-tu comprendre à l'instant la différence entre nos spectacles et ceux du théâtre ? Quant à nous, pour peu que nous ayons de sagesse, nous désirons imiter les martyrs que nous regardons. Honnête spectateur ! Tu es fou si tu oses imiter celui que tu vois au théâtre. Mais voilà que je regarde Cyprien, et j'aime Cyprien. Si cela t'irrite, maudis-moi, et dis-moi: Sois comme lui ! Je le regarde, j'y trouve de la joie, et autant que je le puis, je l'embrasse en esprit.
1. On trouve plusieurs traits, au sujet de ces contentions, dans les épigrammes de Martial et dans les historiens de saint Augustin.
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Je le vois qui combat, je l'entends qui triomphe. Tâche-toi,dis-je, et dis-moi: Sois comme lui ! Vois si je ne l'embrasse point; vois si tel n'est point mon désir; vois si je n'aspire point à ce bonheur; vois si je ne puis dire que j'en suis indigne, et, toutefois, je ne puis ni m'en éloigner, ni m'en détourner. Vois, à ton tour; cherches-y ta joie, aime à ton tour. Ne t'irrite point si je te dis: Sois comme lui ! mais, pour t'épargner, je ne le dis point. Reconnais un ami, et, avec moi, change tes spectacles. Aimons ceux que nous voulons imiter, autant qu'il nous est possible; mais honte à celui qui se donne en spectacle; honneur au spectateur. Que l'acheteur cesse d'être cupide, et il n'y aura plus de vente honteuse. Regarder, c'est encourager la honte. Pourquoi provoquer ce que tu es forcé d'accuser? Je m'étonnerais, si la honte de l'histrion que tu aimes ne rejaillissait pas sur toi. Mais qu'elle n'y rejaillisse point, j'y consens; que ton honneur soit sans tache, s'il est possible, en regardant la lubricité, en achetant de honteuses jouissances. Oserai-je, alors, proscrire les spectacles? Oui, oserais-je les proscrire? Certainement, je l'oserai. Je puise ma confiance dans ce lieu et dans celui qui m'a constitué en ce lieu. Ce saint martyr a bien pu endurer les violences des païens, et moi je n'oserais instruire des chrétiens ? Je redouterais des murmures secrets, quand il a méprisé de manifestes fureurs? Je parlerai donc, et si je parle à faux, que l'âme de mes auditeurs me contredise. Elle a raison; oui, elle a mille fois raison, cette mesure antique de Rome, qui a noté d'infamie tous les histrions. On ne leur rend aucun honneur dans le sénat, pas même dans la dernière assemblée du peuple. On les éloigne de toute réunion honnête, on leur préfère l'honnête esclave. Comment donc le plaisir te mettra-t-il au théâtre en présence de ces hommes que ta dignité de décurion bannit de ta présence? Accorde le plaisir avec la dignité. Et voilà que ces misérables se sont prêtés aux convoitises des spectateurs, convoitises malsaines. Loin de toi ces plaisirs, donne à ces hommes la liberté. C'est avoir pitié d'eux que ne point les regarder.
4. Voilà pour la concupiscence des yeux. Combien de maux dans l'amour du monde ! C'est là qu'est l'orgueil dans sa plénitude. Et quoi de pire que l'orgueil? Ecoute la parole du Seigneur : « Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles (1) ». Donc, l'amour du monde est coupable à son tour. Mais, dira quelqu'un, les grands du monde n'en sauraient être exempts. Ils le peuvent, sans aucun doute. Un de leurs auteurs, je ne sais lequel, a dit : « Nous rejetons nos fautes sur nos affaires (2) ». Ils le peuvent sans aucun doute. L'homme a le pouvoir de se diriger. Se dresser, pour lui, c'est se diriger. Mais le coeur humain tend toujours à s'élever. Qu'on en réprime la tendance. Qu'il se reconnaisse homme, celui qui veut juger d'un autre homme. La dignité peut différer, la fragilité est la même pour tous. Se nourrir de ces saintes et pieuses pensées, c'est avoir la force et ne point chercher à s'élever. Telle est la victoire qu'a remportée Cyprien. Que n'a-t-il pas dû vaincre, lui qui a méprisé cette vie pleine de tentations? Le juge le menace de la mort, et il confesse le Christ; il est prêt à mourir pour le Christ. Dès que la mort sera venue, il n'y aura plus ni ambition, ni curiosité des yeux, ni convoitise des voluptés charnelles et honteuses. Le mépris seul de la vie nous fait tout surmonter.
5. Béni soit donc dans le Seigneur le bienheureux Cyprien, qui a triomphé de tous ces obstacles. Comment l'eût-il pu,sans le secours du Seigneur? Comment vaincre, si le divin spectateur qui préparait une couronne au vainqueur n'eût aussi donné des forces à l'athlète? Lui-même tressaille d'une sainte joie, il tressaille pour nous et non pour lui, quand on le bénit dans le Seigneur; car il est véritablement doux, et il est écrit: « Mon âme sera bénie dans le Seigneur; que les coeurs doux entendent et partagent ma joie (3) ». Il était doux, et il veut que son âme soit louée dans le Seigneur. Oui, que son âme soit bénie dans le Seigneur. Qu'il y ait aussi des honneurs pour son corps, car « précieuse est devant Dieu la mort de ses saints (4) ». Qu'on le chante saintement, comme il convient à des chrétiens. Car nous n'élevons pas à Cyprien des autels comme au Seigneur, mais nous faisons de Cyprien un autel au vrai Dieu (5).
1. Jacques IV, 8.
2. Serait-ce Sénèque, epist. 50 ad Lucil.: Ut intelligas tua vitia esse, quoe putas rerum ?
3. Ps. xxxr, 3.— 4. Id. LXXII, 1.
5. On peut comparer la fin du sermon CCCXIII, avec celle du sermon CCCX, n° 2.
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ANALYSE.— 1. Joie que cause cette religieuse affluence de peuple et la victoire des martyrs.— 2, Desseins des persécuteurs déjoués par les martyrs.— 3. Triomphe de l'Eglise sur les persécuteurs.— 4. Plusieurs bourreaux de Cyprien se convertissent comme ceux du Christ.
1. Nous avons chanté le psaume : « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point donnés à leurs dents comme une proie (1) ». C'est le chant bien légitime des dons du Seigneur. « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point a donnés à leurs dents comme une proie ». C'est là certainement une action de grâces et action de grâces bien digne. Et quand l'homme pourra-t-il suffisamment remercier Dieu de si grands dons? Quand le bienheureux martyr répandait ici son sang par un pieux sacrifice, je doute que la foule de ses persécuteurs ait égalé cette foule qui le vient bénir. Oui, je le répète; car c'est un bonheur pour moi de voir le peuple venir en foule et pieusement dans ce lieu, et de comparer les temps aux temps. C'est pour cela que je reviens à cette pensée, que je la répète et que je veux l'inculquer à vos sens avec toute la dévotion possible. Quand le saint martyr répandait ici son sang dans un pieux sacrifice, je doute que la foule de ses persécuteurs ait égalé cette foule qui le vient bénir. Mais en fût-il ainsi, que a Dieu n'en a pas moins été a béni de ne pas nous avoir abandonnés à a leurs dents comme une proie n. En lui donnant la mort, ils croyaient avoir vaincu. Ils étaient vaincus, au contraire, par ceux qui mouraient, et ils tressaillaient d'être vaincus. Sans doute ils persécutaient; mais voilà que la foule des persécuteurs s'est dissipée et fait place à la foule qui chante ses louanges. Qu'elle chante alors, cette foule , qu'elle chante : « Béni soit le Seigneur qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme
1.Ps. CXXIII, 6.
une proie ». Aux dents de qui? Aux dents de nos ennemis, aux dents des impies, aux dents de ceux qui persécutent Jérusalem, aux dents de Babylone, aux dents de la cité ennemie, aux dents de cette foule en délire dans le crime, aux dents de cette foule qui persécute le Seigneur, qui abandonne le Créateur pour se tourner vers les créatures, qui adore ce qu'a fait la main des hommes, et méprise le Dieu qui nous a faits. « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie ».
2. Tel est le chant des martyrs, le chant de ceux qui ont mieux aimé mourir en confessant le Christ, que de vivre en apostasiant le Christ. Si donc les uns ont voulu tuer, et si les autres sont tués, si les uns sont venus à bout de leurs desseins, et si les autres sont morts, comment « bénir Dieu qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie? » A quoi bon cette félicitation : « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie? » C'est que les persécuteurs ne se proposaient pas de tuer, mais de dévorer,c'est-à-dire d'incorporer à leur secte. Ils étaient païens, il étaient impies, ils étaient adorateurs des démons et des idoles. Voilà ce qu'ils voulaient faire de nous, quand ils voulaient nous dévorer. Voyez ce que nous faisons de la nourriture, quand nous mangeons. Que faisons-nous, sinon changer en notre corps ? Or, les impies formaient un corps, et ils ont dévoré ceux qu'ils, ont amenés à leur secte. Ils se les sont incorporés sans aucun doute. Donc, ces martyrs qui ont tenu ferme contre les efforts tentés pour les amener
(1) Au manuscrit on lit, fol. 37, page 2 : « Encore un sermon de saint Augustin, évêque, sur la victoire des martyrs et de l'Eglise par les martyrs ». — C'est peut-être Possidius qui, dans l'Indic. Opp., ch. 8 , l'a intitulé : De venatoribus Dei et soeculi. Car le verset du psaume cité ici s'entend de la dent des persécuteurs, et aussi de la dent de l’Église.
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à renier le Christ, à se prosterner devant les idoles, qui ont méprisé les idoles, pour confesser le nom du Christ, n'ont point consenti à être incorporés à leur secte. Qu'ils chantent, oui, qu'ils chantent, qu'ils chantent glorieusement, qu'il chantent avec allégresse et avec vérité: « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents,comme une proie ». Les pièges, c'est la perfidie ; les pièges, c'est l'impiété; les piéges, c'est l'apostasie du Christ. Voilà les piéges que l'on a tendus. Tu entends quels sont les chasseurs ; et si tu veux échapper aux chasseurs, méprise leurs menaces. Tu sais ce que font les chasseurs. D'une part, ils tendent les piéges, et, d'autre part, ils effraient le gibier pour le pousser dans leurs filets. Crains-tu le danger dont tu es menacé? Fuir est bien plus dangereux encore. Les martyrs donc, voyant l'endroit où les chasseurs avaient tendu leurs filets (car le persécuteur ne menaçait de mort que pour amener à renier le Sauveur) ont préféré souffrir, mais en souffrant ils évitaient les piéges. Quelle proie magnifique pour les filets du chasseur, quel festin pour l'impie Babylone, si l'on eût amené Cyprien à renier le Seigneur ! Quelle noble proie, quelle chasse, quels mets succulents pour les festins impies de Babylone, que Cyprien, cet évêque, ce docteur des nations, qui détourne des idoles, qui déjoue les démons, qui gagne les païens, qui soutient les chrétiens, qui enflamme les martyrs ! Qu'un tel homme,un si grand homme vienne à renier, quelle joie pour l'impie Babylone! «Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie ». Ils ont sévi, ils ont persécuté, ils ont mis à la torture, jeté en prison, chargé de chaînes, brûlé, exposé aux bêtes. Et le Christ n'a point eu d'apostat, et le confesseur du Christ a été couronné. Fureur perdue pour les uns, gloire du martyre pour les autres. « Qu'il soit donc béni, le Seigneur »; que le peuple chrétien chante avec raison : « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point abandonnés à leurs dents comme une proie ». Qu'il le chante, aujourd'hui que ce lieu est rempli d'un peuple qui applaudit, d'un peuple qui adore un Dieu seul et véritable. Qu'il le dise : voici ce lieu; et répandre ici le sang de notre martyr, c'était semer cette belle moisson. O terre, ne t'étonne point de ta fertilité ! tu n'as été arrosée que pour produire.
3. Donc : « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point donnés à leurs dents comme une proie ». Quelle force, en effet, a pu nous arracher aux dents de l'impie? Ne nous arrogeons rien, n'attribuons rien à notre puissance. « Béni soit le Seigneur, qui ne nous a point donnés à leurs dents comme une proie ». Qu'étions -nous, en effet, quand la force effrayait notre faiblesse, la grandeur notre humilité, la richesse notre indigence , l'abondance notre pauvreté ? Qu'étions-nous, si « notre secours n'eût été dans le nom du Seigneur, qui a fait le ciel et la terre (1) ? » Tressaille donc, ô Jérusalem, tressaille, oh ! oui, sois dans la joie d'avoir échappé aux dents des chasseurs. Tressaille à ton tour. Et toi aussi, tu as des dents. « Car tes dents ressemblent à un troupeau de brebis nouvellement tondues ». Toi aussi, tu as des dents, ô sainte Jérusalem, cité de Dieu, église du Christ; toi aussi, tu as des dents. C'est à toi qu'il est dit dans le Cantique des Cantiques : « Tes dents ressemblent à un troupeau de brebis nouvellement tondues, qui montent du lavoir; toutes ont deux agneaux, et nulle d'entre elles n'est stérile (2) ». Honneur, honneur à toi, de n'avoir point redouté les dents de Babylone; ces dents de Babylone étaient les puissants du siècle; ces dents de Babylone étaient les professeurs de rites criminels. Tu n'as pas été abandonnée à ces dents. Ah ! reconnais tes dents à toi, et fais ce qu'ils ont voulu faire. Change de rôle. Toi aussi, tu as des dents. « Tes dents sont un troupeau de brebis nouvellement tondues ». Qu'est-ce à dire, nouvellement tondues ? Qui ont renoncé aux biens du siècle. Qu'est-ce à dire, nouvellement tondues? Qui ont rejeté leur toison comme un fardeau du siècle. Tes dents étaient ces hommes dont il est écrit aux Actes des Apôtres, qu'ils vendaient leurs biens pour en apporter le prix aux pieds des Apôtres, afin qu'il fût distribué à chacun selon le besoin qu'il en avait s. Tu as donc reçu la toison de tes brebis nouvellement tondues; et ce troupeau est sorti du lavoir du saint baptême. Tous ont engendré, parce que tous ont accompli les deux préceptes de la charité. Vous le savez, mes frères, il vous en souvient, vous l'avez dit tout haut en gens bien instruits, quand j'ai nommé ces deux préceptes de la charité; sans les avoir désignés, j'ai trouvé
1. Ps. CCXIII, 8.— 2. Cant. IV, 2 ; VI, 5.— 3. Act. IV, 35.
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dans vos murmures l'indice de votre coeur, vous les connaissez donc; et néanmoins, je les désignerai pour ceux qui viennent plus rarement à l'église. Il l'a dit, le Seigneur, il l'a dit, le Maître le plus véridique, il l'a dit, le Prince des martyrs: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit; et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ces deux préceptes renferment la loi et les Prophètes (1) ». C'est donc en Dieu une victoire pour tes dents d'avoir enfanté de tels jumeaux. Et dès lors c'est à cause de ces dents qu'il t'est dit, ô Eglise, dans la personne du bienheureux Pierre: « Lève-toi, tue et mange (2)». « Lève-toi n. Ainsi fut-il dit à Pierre, quand une grande nappe descendit du ciel, renfermant des animaux de toute espèce, que l'on offrit à Pierre qui avait faim, c'est-à-dire à l'église alors affamée. «Lève-toi », pourquoi te laisser avoir faim? « Lève-toi », ton repas est prêt. Tu as des dents, «tue et mange ». Tue-les dans ce qu'ils sont, pour les faire ce que tu es. Tue-les dans ce qu'ils sont, et change-les en ce que tu es. Tu as bien compris quelles sont les dents, tu as bien tué, tu as bien mangé. Ces juges que tu n'as point redoutés, tu les as attirés à toi; ces puissances du siècle que tu n'as point redoutées, tu les as changées en toi ; ces bourreaux que tu as méprisés, tu en as fait des fidèles. Alors s'est accomplie cette promesse faite à ton Seigneur « Tous les rois de la terre l'adoreront, toutes les nations le serviront (3) ».
4. Voilà ce que ne croyaient point les persécuteurs, quand ils sévissaient contre toi. Combien de ces mêmes persécuteurs qui ont vu le bienheureux Cyprien répandre son sang, fléchir les genoux, offrir sa tête au bourreau, qui l'ont vu ici même, qui ont joui de ce
1. Matth, XXII, 37-10.— 2. Act. X,13.— 3. Ps. LXXI, 11.
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spectacle, qui ont tressailli à cette vue, qui ont ici même insulté à son agonie, combien d'entre eux, je n'en doute nullement, ont embrassé la foi ! N'en doutons point, mais croyons-le sans hésitation. Les Juifs qui ont mis à mort le Christ, qui branlaient la tête en lui insultant à la croix, qui ont à son sujet chanté leur joie comme ils l'ont voulu, ont ensuite cru en ce même Seigneur qu'ils avaient crucifié. Pouvait-elle donc être sans effet, cette parole du médecin suprême suspendu à la croix, et faisant de son sang un remède pour guérir leur folie? Non, elle ne pouvait être sans effet, elle ne pouvait être vaine, cette parole: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (1) ». Elle ne fut donc point sans effet. Il y avait là une foule de peuple sur lequel tomba cette parole de la bouche de la Vérité. Plus tard, en effet, quand l'Esprit-Saint descendit miraculeusement du ciel, quand les Apôtres parlaient le langage de toutes les nations, saisis de frayeur à la vue d'un miracle si soudain, et, touchés subitement de componction, ils se tournèrent vers celui qu'ils avaient mis à mort et burent avec foi le sang qu'ils avaient répandu avec fureur. Or, à propos du bienheureux Cyprien, du saint martyr du Christ, nous ne saurions douter que plusieurs de ceux qui se donnèrent le spectacle impie de sa mort, crurent dans la suite en son divin Maître, et peut-être, comme lui, répandirent leur sang pour le nom du Christ. Du reste, accordons qu'il n'y a rien de certain à cet égard. Acceptons l'incertitude au sujet de ceux qui étaient ici à la mort de Cyprien, qui virent frapper ici le saint évêque; doutons qu'ils aient embrassé la foi; du moins tous ceux-ci ou presque tous ceux dont j'entends les jubilations, sont les fils de ceux qui l'insultaient.
1. Luc, XXIII, 31.
ANALYSE.— 1. A l'exemple dés martyrs, on ne doit renier le Christ, ni à cause des biens superflus du monde, ni à cause des biens nécessaires.— 2. D'où vient et qu'est-ce que l'amour du prochain.—3. La santé et un ami, deux choses nécessaires, comment les envisager. — 4. Lutte entre le martyr et le persécuteur, au sujet du superflu.— 5. Lutte entre le martyr et le persécuteur, au sujet du nécessaire.— 6. De quelle manière on apostasie le Christ.— 7. La constance récompensée dans le ciel.
1. Craignant de mourir s'ils vivaient., les saints martyrs, les témoins de Dieu, ont préféré mourir afin de vivre, de peur que l'effroi de la mort ne leur fît renier la vie, ils ont méprisé la vie par amour de la vie. Pour leur faire apostasier le Christ, l'ennemi leur promettait la vie, mais non telle que la promettait le Christ. Leur foi donc aux promesses du Sauveur leur a fait dédaigner les menaces des persécuteurs. Mes frères, quand nous célébrons les fêtes des martyrs, puissions-nous connaître ce que nous pouvons acquérir en imitant leurs exemples. Cette foule qui se presse n'ajoute rien à leur gloire. Car leur couronne est en spectacle à la foule des Anges; et nous, la lecture de leurs combats nous les peut faire connaître. Ce qu'ils ont acquis, « l'œil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point entendu (1) ». Parmi les biens de cette vie, en effet, les uns sont superflus, les autres nécessaires. Ecoutez à ce sujet nos paroles , et distinguons autant que possible quels sont ici-bas les biens superflus, et quels sont lesbiens nécessaires, afin que vous compreniez qu'on ne doit apostasier le Christ ni pour les biens superflus, ni pour les biens nécessaires. Qui pourra énumérer les choses superflues de la vie ? Entreprendre de les énumérer, c'est nous retarder beaucoup. Disons donc ce qui est nécessaire ; le reste, quel qu'il soit, sera superflu. Voici les deux biens
1. Cor. I,9.
nécessaires en ce monde : la santé et un ami. Tels sont les deux biens dont nous devons faire grand cas, et que nous ne saurions mépriser. La santé et un ami sont deux biens naturels. Dieu, en faisant l'homme, voulut qu'il existât, qu'il vécût. c'est la santé. Mais de peur qu'il ne demeurât seul, il lui donna l'amitié. Dès lors l'amitié commence par l'épouse et par les enfants , pour s'étendre jusqu'aux étrangers. Mais si nous considérons que nous n'avons qu'un seul père et une seule mère, quel sera pour nous l'étranger? Tout homme a pour prochain tout autre homme. Interroge la nature. Est-ce un inconnu? c'est un homme. Un ennemi? c'est un homme. Un étranger? c'est un homme. Un ami? Qu'il demeure ami. Est-il ennemi? Qu'il devienne ami.
2. A ces deux choses nécessaires en cette vie, la santé, et un ami, vient se joindre la Sagesse qui est étrangère. Elle ne trouve ici-bas que des insensés, qui s'égarent, qui s'éprennent du superflu, qui aiment ce qui est du temps, qui ne savent rien de l'éternité. Cette sagesse n'est point aimée des insensés. Or, comme elle n'était point aimée des insensés, elle a revêtu la forme du prochain, et s'est ainsi approchée de nous. C'est là tout le mystère du Christ. Quoi de plus éloigné que la folie et la sagesse ? Quoi de plus rapproché que l'homme et l'homme? Oui , dis -je , quoi de plus éloigné que la folie et la sagesse? La sagesse
(1) Au catalogue, fol. 39, on lit : « Sermon de saint Augustin, évêque, pour la fête des saints martyrs de Scillite ».— Originaires d'un bourg nommé Scilla ou Scillite dans l'Afrique proconsulaire, ils furent martyrisés à Carthage au nombre de douze, comme on le croit, vers l'an 200. on trouve dans Baronius d'autres actes à l'année 202, et d'autres encore chez les Bollandistes, tom. IV, de la bibliothèque ecclésiastique de Tolède, au 17 juillet, jour où l'on en fait mémoire. Saint Augustin prêcha en leur honneur dans la basilique de Carthage le sermon CLV, de notre édition. Mais, comme Possidius mentionne deux traités dans son Indic.,Opp., eb..9; Ge. Cuper, Acta Sanctorum, tom. sit., pag. 206, dit, à propos de l'autre sermon, qu'il n'a point paru même dans les plus récentes éditions de saint Augustin et qu'il doit être perdu, ou dans la poussière. Mais, grâce au cardinal Garainpius, il sort de cette poussière, comme une relique admirable du génie d'Augustin.
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donc s'est revêtue de l'humanité, et s'est approchée de l'homme par ce qui en était le plus près. Et voilà, car la sagesse elle-même l'a dit à l'homme, voilà que la piété c'est la sagesse: le propre de la sagesse dans l'homme est d'adorer Dieu, puisque telle est là piété; et dès lors deux préceptes sont donnés à l'homme : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit ». Voici l'autre précepte : « Tu « aimeras ton prochain comme toi-même (1) ». Et celui qui entendait répliqua : « Et qui donc est mon prochain (2)? » Il pensait que le Seigneur allait dire : C'est ton père, c'est ta mère, c'est ton épouse, ce sont tes enfants, tes frères, tes sueurs. Telle ne fut point sa réponse; mais pour vous bien faire comprendre que tout homme est le prochain de tout autre homme, le Sauveur commença ce récit : « Un certain homme », dit-il. Qui, ce certain homme? Enfin un homme. «Un homme donc ». Qui, cet homme? Quelqu'un, mais un homme. « Descendait de Jérusalem à Jéricho, et tomba entre les mains des voleurs (3) ». On appelle aussi voleurs ceux qui nous persécutent. Blessé, dépouillé, demi mort, abandonné sur le grand chemin, il fut un objet de mépris pour le prêtre et le lévite qui vinrent à passer, et remarqué du samaritain qui le rencontra. Voilà qu'on s'approche de lui , qu'on lui donne des soins, qu'on le met sur un cheval, pour le conduire à l'hôtellerie, qu'on donne l'ordre de le soigner, qu'on paie sa dépense. Or, le Sauveur demande à celui qui l'avait interrogé: Quel est le prochain de cet homme demi mort? Car deux hommes l'avaient dédaigné, et ces dédaigneux étaient ses proches; ce fut l'étranger qui l'aborda. Car cet homme de Jérusalem avait pour proches les prêtres, les lévites, et les Samaritains pour étrangers. Les proches passèrent donc, et l'étranger lui devint un proche. Quel était donc le prochain pour cet homme? Réponds, ô toi qui avais fait cette question : « Qui est mon prochain? » Réponds à ton tour, selon la vérité. C'était l'orgueil qui questionnait , que la nature parle. Que dit-il donc? « Je crois que c'est celui qui a usé de miséricorde envers lui ». Et le Seigneur : « Va, et fais de même à ton tour (4) » .
3. Revenons à notre sujet. Nous avons déjà trois objets: la santé, l'ami, la sagesse. Mais il
1. Luc, X, 27.— 2. Ibid. 29.— 3. Ibid. 30.— 4. Ibid. 37.
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n'y a de ce monde que la santé et l'ami; la sagesse est d'ailleurs. C'est pour la santé que nous avons la nourriture et le vêtement, et en cas de maladie la médecine. A ceux qui ont la santé, l'Apôtre en santé lui-même disait : « Or, c'est,une grande richesse que la piété qui se contente du nécessaire. Nous n'avons rien apporté en ce monde, et nous n'en pouvons rien emporter. Ayant la nourriture et le vêtement, nous devons nous en contenter ». Voilà ce qui est nécessaire pour la santé. Que dira-t-il pour le superflu? « Quant à ceux qui veulent s'enrichir (c'est bien là le superflu) ils tombent dans la tentation, dans les piéges, dans une foule de désirs insensés et nuisibles qui précipitent l'homme dans la mort et dans la perdition (1) ». Où donc est la santé? C'est donc à la santé que revient cette parole : « Ayant la nourriture et le vêtement, nous devons nous en contenter ». Que dira-t-il pour l'ami? Que dire de plus que ceci : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même?» Que la santé soit donc à toi, et la santé encore à ton ami. A propos du vêtement de l'ami : « Que celui qui a deux tuniques en donne une à celui qui n'en a point ». Et pour la nourriture de cet ami : « Que celui qui a de la nourriture agisse de même (2)». Tu es rassasié, rassasie les autres ; tu es vêtu, revêts les autres. Tout cela est de ce monde : quant à ce qui vient d'en haut, ou la sagesse, tu l'apprends et tu l'enseignes.
4. Remettez maintenant devant vos yeux le combat des martyrs. L'ennemi vint et voulut faire renier le Christ. Mais voyons d'abord ses flatteries, et non ses fureurs. Il promet honneurs et richesses. Ce sont là des choses superflues. Quiconque trouverait en ces biens une tentation de renier le Christ, n'est pas encore descendu dans l'arène, ne s'est pas initié au combat, n'a point encore, par une vigoureuse résistance, provoqué l'antique ennemi. Mais il a méprisé tous les biens qu'on lui offrait, l'homme fidèle qui s'est écrié: Est-ce pour de tels biens que je renierai le Christ? Des richesses me feront-elles renoncer aux richesses ? L'or nie fera-t-il renier le vrai trésor? N'est-ce pas en effet le Christ qui, « étant riche, s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de sa pauvreté (3)? » N'est-ce point de lui que l'Apôtre a dit : « En.
1. Tim. VI, 6, 9.— 2. Luc, III, 11.— 3. II Cor. VIII, 9.
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lui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science (1) ? » Tu considères ce que tu promets, parce que tu ne saurais voir ce que tu veux nous ravir. Pour moi, c'est par la foi que je vois ce que tu veux m'enlever, et toi par les yeux de la chair ce que tu veux donner. Ce que découvre 1'œil du coeur est bien préférable à ce que voit l'oeil de la chair; car ce que l'on voit est temporel, ce que l'on ne voit pas est éternel. Dès lors je méprise tes dons, dit l'âme fidèle, qui sont temporels, qui sont superflus, qui sont périssables, qui sont changeants, qui sont pleins de périls, pleins de tentations. Nul ne les possède à son gré, on les perd quand on ne le voudrait point. Nous méprisons le prometteur, en voici un autre, c'est le persécuteur. On repousse la séduction, voici que vient la violence : on méprise le serpent, il se change en lion. Tu ne veux pas, dit-il, être par moi comblé de richesses? Eh bien ! si tu ne renonces au Christ, je t'enlèverai ce que tu possèdes. Ce n'est là sévir que contre mon superflu. « Tu agis en fourbe, comme le rasoir tranchant (2) » ; tu rases les cheveux, mais sans entamer la peau. Enlève-moi tous ces biens; oui, puisque tu as vu qu'ils me servent à faire des largesses aux pauvres, à recevoir l'étranger, à suivre l'avis de Paul : « Ordonnez aux riches de ce monde », a-t-il dit à Timothée, « ordonnez-leur de n'être point orgueilleux,de ne mettre point leur confiance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie ; d'être bienfaisants, riches en bonnes oeuvres, de donner de bon coeur, de faire part de leurs biens, de se faire un trésor et un fondement solide pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie ». Voilà des couvres que je ne ferai plus, dès que tu m'enlèves mes biens. En serai-je amoindri devant Dieu, pour vouloir sans pouvoir ? Serai-je à ce point sourd à la parole des anges : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (3) » ? Enlève donc mon superflu. Nous n'avons rien apporté sur la terre, et nous n'en pouvons rien emporter. « Ayant de quoi nous nourrir et nous vêtir, nous devons nous en contenter (4) ».
5. Mais, dit le persécuteur, j'enlèverai la
1. Coloss. II, 3.— 2. Ps. LI, 4. — 2. I Tim. VI, 17-19.— 3. Luc, II, 14.— 4. I Tim.VI, 8.
nourriture et le vêtement. Voilà le combat qui commence. L'ennemi sévit avec plus de violence. Il n'y a plus de superflu, nous voici au nécessaire. « Ne vous éloignez pas de moi, parce que la tribulation est proche (1) ». Rien n'est plus proche de notre âme que notre chair. C'est dans la chair que se font sentir et la faim, et la soif, et la chaleur. C'est là que je veux te voir, ô courageux martyr ! noble témoin de Dieu ! Vois ! me dit-il, vois ! « Qui nous séparera de l'amour du Christ ? A quoi bon tes menaces, de m'enlever la nourriture et le vêtement? Sera-ce la tribulation, l'angoisse, la faim, la nudité (2) ? » Tourne ailleurs tes menaces. Je t'enlèverai ton ami, j'égorgerai sous tes yeux ceux qui te sont les plus chers, je massacrerai ton épouse et tes enfants ! Tuer, tuer, dis-tu ? Qu'ils ne renoncent pas au Christ, et tu ne les tueras pas. Comment, tu ne saurais m'effrayer pour moi-même, et tu m'effraieras pour les miens ? Si les miens ne renoncent pas, tu ne saurais les tuer; s'ils renoncent, tu ne tueras que des étrangers. Que le persécuteur insiste, et que dans sa fureur il s'écrie : Si tu n'as nul souci des tiens, c'est toi que je priverai de cette lumière. De cette lumière ? Mais de la lumière éternelle ? De quelle lumière pourras-tu me priver ? De celle qui m'est commune avec toi ? Elle n'est pas grande, celle dont tu jouis. Mais, pour cette lumière, je ne veux point renoncer à la lumière. Car, « il était la lumière véritable (3) ». Je sais encore à qui je dois dire: « En vous est la source de la vie, et c'est dans votre lumière que nous verrons la lumière (4) » . Ote-moi cette vie, ôte-moi cette lumière, j'aurai une autre vie, j'aurai une autre lumière. J'aurai une vie que tu ne pourras tuer en moi, j'aurai une lumière que, non-seulement toi, mais aucune obscurité ne pourra me dérober. Le martyr a triomphé, et pourrions-nous rencontrer quelque part un plus noble combat ? Sans le menacer de la mort, le persécuteur en veut à son salut :,il le laboure de ses ongles, le déchire dans les tourments, il l'expose aux flammes, à la fureur des bêtes ; et c'est lui qui est vaincu. Pourquoi est-il vaincu ? « Parce que nous pouvons tout surmonter en celui qui nous a aimés (5) » .
6. Donc, mes frères, ne renonçons au Christ ni pour notre superflu, ni pour notre
1. Ps. XXI, 11, 12.— 2. Rom. VIII, 35.— 3. Jean, I, 9.— 4. Ps. XXXV, 10.— 5. Rom. VIII, 37.
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nécessaire. Nul n'est plus nécessaire que lui. J'appelais nécessaires, la santé, un ami. Pour la santé, te voilà pécheur, apostat du Christ. Mais ton amour de la santé te fait manquer la véritable santé. Pour ton ami, te voilà pécheur, et pour ne point l'offenser tu renies le Christ. Hélas ! malheur à nous ! Il suffit souvent de rougir pour le renier. Il n'y a là ni violence de la persécution, ni spoliation de l'exécuteur, ni menace de bourreau ; tu crains seulement de déplaire à un ami, et tu renies ton Dieu. Je vois ce que t'a enlevé un ami ; montre-moi ce qu'il pourra te donner. Oui, que pourra-t-il te donner? Ses amitiés qui seront une source de péché pour toi, qui t'envelopperont et feront de toi un ennemi de Dieu. Celui-là ne serait point ton ami, si tu savais l'aimer. Mais parce que tu es son ennemi , tu prends pour un ami ton propre ennemi. Comment cet homme peut-il être ton ami ? Parce que tu aimes l'iniquité. « Or, aimer l’iniquité, c'est haïr son âme (1) ». Toutefois on ne renie point le Christ, pour plaire à un ami impie et pervers, on ne le renie point toujours, mais cet impie blasphème le Christ, cet impie l'accuse, et un fidèle n'ose le défendre, il en rougit, il l'abandonne; au lieu de le prêcher, il se tait. Le blasphème se répand, la louange se tait. Combien de crimes l'on commet, sous prétexte du nécessaire, pour la nourriture, pour le vêtement, pour la santé, pour un ami, et tout ce que l'on recherche ainsi n'en périt que plus sûrement. Mais si, au contraire, tu méprises les biens du temps, Dieu te donnera les biens éternels. Méprise la santé, et tu auras 1'immortûlité; méprise la mort, et tu auras la vie; méprise les honneurs, tu auras une couronne; méprise l'amitié d'un homme, tu auras l'amitié de Dieu. Et là même où tu jouiras de l'amitié de Dieu, tu ne seras pas sans amitié du prochain. Tu auras pour amis ceux dont nous
1. Ps. X, 6.
lisions tout à l'heure les actes et les confessions.
7. Nous venons d'entendre les actes virils des hommes, leurs vaillantes confessions. Nous venons d'entendre ces femmes, oublieuses de leur sexe, et s'attachant au Christ, non plus comme des femmes. Or, la haut nous formerons avec ces bienheureux cette amitié pure de toute convoitise charnelle, et nous n'aurons de commun avec nos amis que les jouissances de la sagesse. Voilà ce que nous perdrons, si nous aimons les biens d'ici-bas, jusqu'à renier le Christ. C'est là que la mort du prochain n'aura rien d'effrayant pour nous. Il n'y a nul deuil à redouter, dès lorsqu'on jouit de la vie éternelle, et le nécessaire ne sera plus dans cette parole « Ayant la nourriture et le vêtement, nous devons être satisfaits ». Notre vêtement sera l'immortalité, notre nourriture la charité ; la vie sera sans fin, nous n'y ferons plus de ces oeuvres que l'on appelle bonnes oeuvres, et toutefois nous ne saurions y parvenir qu'en les faisant ici-bas. On ne te dira plus : « Partage ton pain avec celui qui a faim (1) », puisqu'il n'y aura nul affamé. On ne te dira point : Donne l'hospitalité, puisqu'il n'y aura point d'étranger. On ne te dira point : Délivre l'opprimé, puisqu'il n'y aura nul oppresseur. On ne te dira point : Accommode ces différends, puisqu'il y aura une paix inaltérable. Voyez, mes frères, combien on souffre ici-bas pour acquérir cette paix, que nous posséderons où nous ne pourrons plus périr. Tu veux la santé? Méprise-la, et tu la trouveras. Tu renies le Christ parce que tu crains d'offusquer l'amitié des hommes? Confesse le Christ, et tu auras pour amies, et la cité des anges, et la cité des patriarches, et la cité des prophètes, et la cité des apôtres, et la cité des martyrs, et la cité de tous les fidèles qui auront fait le bien. Car c'est elle que le Christ a fondée pour l'éternité (2).
1. Isaïe, LVIII, 7. — 2. Ps. XLVII, 9.
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ANALYSE.- 1. Les paroles de l'Evangile regardent tous les âges.— 2. Exposition de la parabole de la construction de la tour, et des deux rois.— 3. Le jeune homme riche qui vent se joindre au Christ.— 4. Après les apôtres, beaucoup de Juifs convertis, et beaucoup de chrétiens ont renoncé à leurs biens.— 5. Comment nous devons faire preuve de notre foi au Christ, même dans ce qui est de chaque jour.— 6. Les promesses doivent nous exciter à faire preuve de notre foi.- 7. Combat des Machabées avec les spectacles profanes.— 8, 9. Eloignement qu'il faut avoir pour les spectacles profanes.
1. L'Evangile, la parole vive du Seigneur, qui pénètre au vif de l'âme, qui s'adresse au plus intime du coeur, s'offre à nous tous pour notre salut, et ne revient à l'homme, qu'à la condition que l'homme revienne à lui-même. Voilà que, devant nous, se pose comme un miroir dans lequel nous devons nous considérer, et si notre visage accuse à nos regards quelque tache, il nous la faut essuyer avec grand soin, de peur qu'un second retard ne nous oblige de rougir. La foule suivait le Seigneur, comme nous l'avons entendu à la lecture de l'Evangile, et il se tourne vers ceux qui le suivaient, pour leur parler. Car s'il n'eût adressé qu'aux seuls apôtres les enseignements qu'il donna, chacun de nous eût pu dire : C'est pour eux, et non pour nous qu'il a parlé. Autres, semble-t-il, sont les enseignements adressés aux pasteurs, autres ceux qui s'adressent aux troupeaux. Le Sauveur s'est adressé à ceux qui le suivaient, donc à vous tous, et à nous tous. Et parce que nous n'étions pas encore, il ne faut pas croire qu'il n'a point parlé pour nous. Nous croyons en effet en ce même Dieu qu'ils ont vu; nous tenons, par la foi, à celui qu'ils ont considéré des yeux ; l'important n'était pas de voir le Christ des yeux de la chair ; autrement la nation juive serait arrivée la première au salut, puisqu'il est certain que les juifs l'ont vu et néanmoins l'ont méprisé, et, de plus, après l'avoir vu et méprisé, l'ont mis à mort. Mais nous, assurément, nous ne l'avons pas vu, et néanmoins nous croyons en lui, et néanmoins notre coeur fait accueil à celui que n'ont point vu nos yeux. De là cette parole adressée à l'un des siens qui était parmi les douze: « Parce a que tu as vu, tu as cru. Bienheureux ceux qui ne voient point, et qui croient (1) ». Que Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur soit maintenant devant nous en sa chair et garde le silence, que nous en reviendra-t-il ? Mais si sa parole a été utile, il parle maintenant, quand on nous lit l'Evangile. Toutefois, comme Dieu il nous procure de grands avantages par sa présence. Où donc n'est pas Dieu, et quand serait-il éloigné ? Toi, ne t'éloigne pas de Dieu, et Dieu sera avec toi. L'important, c'est qu'il nous a fait une promesse, et que nous tenons cette promesse écrite comme une cédule. « Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles (2) ». C'est nous qu'il avait en vue, c'est à nous qu'il promettait.
2. Revenons donc à notre sujet, écoutons ses paroles, et, comme je l'ai déjà dit, considérons-nous, afin d'essuyer avec soin tout ce que nous verrons faire tache à notre beauté,qui plaît à ses yeux. Et comme nous ne saurions suffire, implorons son secours. Qu'il nous réforme celui qui nous a formés, que le Créateur nous crée de nouveau, afin que, ayant semé en nous le froment , il récolte en nous aussi un froment parfait. Voici donc ses paroles : « Quel homme, voulant bâtir une
1. Jean, XX, 29.— 2. Matth. XXVII, 20.
(1) Dans le Codex, fol. 40, page 2, on lit: « Sermon de saint Augustin, évêque, pour la naissance des saints Machabées ». — Après le commentaire sur les chapitres XIV, 28, de saint Luc, et XIX, 16, de saint Matthieu, après avoir excité les fidèles à la persévérance, ce beau sermon contient des invectives contre les spectacles. Saint Augustin le prêcha à Balla-Regio à la prière de l'évêque. Notre ami, dit en effet Possidius, vitae cap. 8, ne prêchait pas seulement dans un seul pays, mais partout, sur l'invitation qu'on lui en faisait.
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tour, ne se rend pas compte auparavant de la dépense nécessaire, pour savoir s'il peut l'achever ? De peur que, s'il jette les fondements et ne puisse terminer, ceux qui passeront par là ne disent: Voilà un homme qui a commencé à bâtir sans pouvoir achever. Ou bien, quel est encore le roi qui, voulant combattre un autre roi, n'examine pas, auparavant , s'il peut marcher avec dix mille hommes contre celui qui en a vingt mille? Et, s'il ne le peut, il lui envoie demander la paix quand il est encore loin ». Et voici la conclusion qu'il donne à ces deux comparaisons: « De même, tout homme qui ne renonce point à tout ce qu'il possède ne saurait être mon disciple (1)».Or, s'il n'y a que les disciples présents pour porter ce nom, ces paroles ne s'adressent point à nous. Mais comme, selon le témoignage de l'Écriture, tous les chrétiens sont disciples du Christ: « Car vous « n'avez qu'un seul maître qui est le Christ" 1b, que celui-là seul renonce à être disciple du Christ, qui ne veut point le Christ pour maî tre. Ce n'est point, en effet, parce que nous vous parlons d'un lieu plus élevé, que nous sommes des maîtres pour vous. Car c'est le maître de tous qui a sa chaire par-dessus tous les cieux, et vous et nous sommes condisciples; seulement, nous sommes des moniteurs, comme les plus élevés en classe. Il y a donc une tour et des dépenses, la foi et la patience. La tour c'est la foi, les dépenses sont la patience. Quiconque ne saurait supporter les peines de cette vie, est au-dessous des dépenses. Le roi méchant qui marche avec vingt mille hommes, c'est le diable ; et celui qui marche avec dix mille, c'est le chrétien. Un contre deux; la vérité contre le mensonge, la simplicité contre la duplicité ; sois simple de coeur ; loin de toi toute hypocrisie , qui montre une chose et en fait une autre, et tu vaincras la duplicité qui se transforme en ange de lumière. D'où viennent et où sont ces dépenses? Où est cette simplicité parfaite, absolument stable et inébranlable dans sa persévérance ? Dans la parole qui suit et qui nous paraît dure : c'est-à-dire, comme nous l'avons avancé, que la parole ,de Dieu n'est flatteuse pour personne. Celle-ci, par exemple : « Quiconque ne renonce point à tout ce qu'il possède, ne saurait être mon disciple ». Beaucoup l'ont fait et se sont anéantis
1. Luc, XIV, 28-33.— 2. Matth, XXI , 10.
avant d'être pressés par la persécution, et ont renoncé à tout ce qu'ils avaient au monde pour suivre le Christ. Ainsi en fut-il des Apôtres, qui dirent : « Voilà que nous avons tout abandonné pour vous suivre (1)». Toutefois eux-mêmes n'ont pas abandonné de grands biens, puisqu'ils étaient pauvres ; mais, à nos yeux, vaincre toutes les convoitises, c'est abandonner de grandes richesses.
3. Enfin, les disciples tinrent ce langage au Seigneur, quand s'en alla, tout triste, le jeune homme riche qui avait recueilli de la bouche du Maître le plus véridique, le conseil de la vie éternelle qu'il avait demandé. Un jeune homme riche était venu en effet trouver le divin Maître, et lui avait dit : « Bon Maître, quel bien dois-je faire pour acquérir la vie éternelle (2) ? » On dirait que parmi les interminables délices de ses richesses, il ressentait l'aiguillon de la mort à venir, et séchait de dépit ; car il savait qu'il n'emporterait rien avec lui de ses grands biens, et son âme dénuée de tout gémissait au milieu des richesses du temps. Environné de biens, il disait, ce semble, en lui-même : Tout cela est bien, tout cela est beau, tout cela est délicieux, tout cela est agréable; mais quand viendra l'heure unique, l'heure dernière, il faudra tout abandonner, rien de tout cela ne s'emporte. Il ne reste que la vie et la conscience; oui, après le corps, la vie de l'âme, et uniquement la conscience. Et si la conscience est mauvaise, ce n'est plus une vie, mais une autre mort, qu'il faut appeler, et la pire des morts. Rien en effet n'est pire que la mort, sinon cette mort quine meurt point. Telles étaient, au milieu de ses délices, les pensées de ce jeune homme si riche qui vient trouver le Sauveur. Il se disait donc: Si je puis avoir la vie éternelle après ces grandes richesses, quel bonheur surpassera le mien ? De là cette inquiétude qui le porte à interroger et à dire : « Bon Maître, que ferai-je pour acquérir la vie éternelle?» Et le Seigneur lui répondit tout d'abord : « Pourquoi m'appeler bon ? Il n'y a de bon que Dieu seul (3)». Ce qui revient à dire : Nul ne peut te rendre heureux, que Dieu seul. Les biens que possèdent les riches sont des biens, à la vérité, mais qui ne rendent pas bons leurs possesseurs. Si ces biens rendaient bons, l'homme serait d'autant supérieur en bonté, qu'il l'est en. richesses. Mais quand nous les
1. Luc, XVIII, 28.— 2. Matth. XIX, 16.— 3. Ibid. 17.
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voyons d'autant plus mauvais qu'ils sont plus ripes, assurément il nous faut chercher d'autres biens qui nous fassent bons. Ce sont les biens que ne peuvent avoir les méchants : la justice, la piété, la tempérance, la religion, la charité, le culte de Dieu, et Dieu enfin. Tel est le bien qu'il nous faut rechercher, et nous ne pourrons l'avoir qu'en méprisant les autres.
4. Est-ce à moi de vous ménager, quand l'Evangile n'a de ménagements ni pour vous, ni pour nous ? Je me borne à exalter votre charité, mes frères, selon cette parole de l'Apôtre : « Le temps est court. Il faut, dès lors, que ceux qui ont des femmes soient comme n'en ayant pas, et ceux qui pleurent, comme ne pleurant point, et ceux qui se réjouissent, comme ne se réjouissant pas, et ceux qui achètent comme n'achetant point, et ceux qui usent des choses de ce monde, comme n'en usant pas (1) ». Les Apôtres donc abandonnèrent tout ce qu'ils possédaient, et de là cette parole de Pierre: « Voilà que nous avons tout abandonné ». Qu'as-tu abandonné, Pierre ? Une barque, un filet ? J'ai abandonné l'univers entier, me répondrait-il, puisque je ne me suis rien réservé. La pauvreté chez tous, c'est-à-dire chez tous les pauvres, n'a que peu de biens, mais elle a de grands désirs. Et Dieu ne regarde pas ce qu'elle possède, mais ce qu'elle désire. C'est notre volonté qui est jugée, et que sonde invisiblement celui qui est invisible. Ils ont donc tout abandonné, et abandonné l'univers entier, parce qu'ils ont renoncé à toute espérance dans ce monde, et qu'ils ont suivi celui qui a créé le monde et cru en ses promesses, ainsi que beaucoup l'ont fait dans la suite. Est-il étonnant, mes frères, que des hommes l'aient fait ? Ceux-là mêmes l'ont fait, qui ont mis à mort le Sauveur. Là, dans Jérusalem, après que le Seigneur fut monté aux cieux, et eut, dix jours après, accompli sa promesse par l'envoi du Saint-Esprit, les disciples, remplis de l'Esprit-Saint, parlèrent les langues de toutes les nations (2). Alors beaucoup de Juifs qui étaient à Jérusalem, et qui les entendaient, pleins d'admiration poux ces dons de la grâce du Sauveur, et se demandant avec stupeur d'où venait ce prodige, reçurent des Apôtres cette réponse, que celui qui opérait. ces prodiges par son Esprit-Saint, était celui-là même qu'ils avaient mis à mort, et demandèrent
1. I Cor. VII, 29-31.— 2. Act. II.
comment ils pourraient être sauvés. Ils étaient en effet saisis de désespoir, et ne pensaient point qu'ils pussent obtenir le pardon de ce crime énorme, d'avoir mis à mort le Maître de toutes créatures. Or, les Apôtres les consolèrent, leur promirent le pardon, et cette promesse du pardon leur fit embrasser la foi, et devenus d'autant meilleurs qu'ils avaient eu plus de crainte, ils vendaient leurs biens pour en apporter le prix aux pieds des Apôtres. La crainte leur extorqua leurs délices. Voilà ce que firent ceux qui avaient mis à mort le Seigneur ; beaucoup d'autres l'ont fait depuis, et le font encore. Nous le savons, nous en avons des exemples, beaucoup nous donnent cette consolation, beaucoup cette joie, parce que la parole du Seigneur n'est point inutile pour eux, puisqu'ils l'écoutent avec foi. Mais quelques-uns qui n'agirent point ainsi, n'ont-ils pas été éprouvés par la persécution ? Oui, parce qu'ils usaient de ce monde comme n'en usant pas. Non-seulement des hommes du peuple, non-seulement des artisans, non seulement des pauvres, des indigents, des gens médiocres, mais des grands, mais des riches, mais des sénateurs, mais des femmes illustres, en face de la persécution, ont su renoncer à leurs biens , afin d'élever leur tour et de vaincre, par la simplicité du courage et de la piété, la duplicité et les artifices du diable.
5. Jésus-Christ donc, Notre-Seigneur, nous exhortant au martyre, a dit : « De même, celui qui ne renonce point à tout ce qu'il possède, ne saurait être mon disciple ». C'est donc à toi que je m'adresse, ô âme chrétienne ! Si je te répète ce qui fut dit au riche : « Va, et toi aussi vends ce que tu as, et tu posséderas un trésor dans le ciel, puis viens et suis le Christ (1) », t'en iras-tu avec tristesse ? Car le jeune homme de l'Evangile s'en alla triste. Et pourtant, il n'y a que le chrétien pour comprendre ces paroles. Or, pendant qu'on lisait l'Evangile, as-tu bien pu boucher tes oreilles, contrairement à ton salut ? Tu as entendu ceci : « Quiconque ne renonce à tout ce qu'il possède ne saurait être mon disciple ». Réfléchis donc en toi-même : Te voilà devenu fidèle, tu es baptisé, tu as embrassé la foi. Tu n'as pas abandonné tes biens, mais j'en appelle à ta foi. Comment as-tu pu croire ? Voici pour ta foi le danger. On te dit : Si tu persistes, je saisis ton bien.
1. Matth. XIX, 2.
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C'est ton âme que j'interroge ; si tu dis en ton âme : Qu'il prenne ce que je possède, mais je n'abandonne point ma foi 1 tu possèdes et tu as néanmoins renoncé. Et tu possèdes sans être possédé. Ce n'est pas posséder qui est un mal, mais bien être possédé. Oui, le mal est d'être possédé. Toutefois, il n'y a point de persécution, et tu n'as aucun moyen de prouver à Dieu la fidélité à tes promesses ? Les affaires de chaque jour sont pour l'homme une épreuve. Mais qu'arrivera-t-il, si quelqu'un t'excite au faux témoignage, un homme puissant, que l'on puisse craindre ici-bas, s'il te menace, et s'il peut réellement nuire, qu'arrivera-t-il s'il te vient demander un faux témoignage? Il ne te dit point: Renonce au Christ ; car c'est contre cela que tu étais prêt. Mais, dans sa duplicité, il s'insinue chez toi d'une manière que tu n'attendais pas et à laquelle tu n'étais point préparé. Fais-moi, dit-il, ce faux témoignage. Si tu ne le fais, je m'en vengerai de telle ou telle manière. Il menace de la proscription, de la mort. C'est là qu'il te faut éprouver, qu'il faut veiller sur toi. Feras-tu le faux témoignage ? C'est renier le Christ qui a dit: «Je suis la vérité (1) ». Tuas fait un faux témoignage, tu, as donc parlé contre la vérité, et dès lors renié le Christ. Or, que pouvait te faire cet homme en te menaçant de la proscription ? Te rendre pauvre ? Mais de quoi peux-tu manquer, si Dieu est avec toi ? Mais sa menace était plus grave. Comment plus grave? Il menaçait de te tuer. Ta chair, est-ce ton âme ? Tu considères la menace, et non ce que tu dois faire. Cet adversaire menaçait de tuer ta chair. « Or, la bouche qui ment tue l'âme $ », est-il dit. Vous voilà deux, ton ennemi et toi; et toutefois, c'est un homme comme toi. Vous avez tous deux une chair corruptible, tous deux une âme immortelle, tous deux vous passerez dans le temps, et n'êtes sur la terre que des étrangers et des pèlerins. Lui te menace de la mort, ne sachant pas s'il ne mourra point avant d'avoir accompli sa menace; et toutefois, admettons que cette menace il l'accomplisse : examinons lequel des deux, lui ou toi, est plus ennemi de toi-même. Il prend une hache pour tuer ta chair, et toi la langue du mensonge pour tuer ton âme. Quel glaive a frappé? lequel a donné une mort plus déplorable? lequel a pénétré plus avant? L'un a
1. Jean, XIV, 6. — 2. Sag. I, 11.
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pénétré jusqu'aux os, jusqu'aux entrailles, toi jusqu'au coeur. Or, tu n'as plus rien d'intact dès que ton cœur est perdu. « La bouche qui ment tue », est-il dit, non le corps, mais l'âme.
6. Tels sont journellement les efforts des hommes. Quand on se trouve en face de l'iniquité, sur le point, ou de commettre l'iniquité, ou d'endurer ce qu'il plait à Dieu de nous faire endurer en cette vie, vois dès lors le double ennemi, vois les défenses de cette tour. Mais la pensée te fait défaillir; invoque alors celui qui a donné des préceptes. Qu'il aide ses préceptes en toi, et il te rendra de lui-même ce qu'il a promis. Or, que t'a promis Dieu ? Que dirai-je, mes frères, pour stimuler nos désirs? Que dirai-je ? Est-ce de l'or ? Est-ce de l'argent ? Des domaines, des honneurs? Tout ce que nous connaissons sur la terre ? Tout cela est vil. Mais « l'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le cœur de l'homme n'a jamais compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment (1) » ; en un mot, ce ne sont plus des promesses, c'est Dieu lui-même. Il est plus grand que tout, celui qui a tout créé. Il est plus beau que tout, celui qui a donné à chaque objet sa beauté. Il est plus puissant que tout, celui qui a donné la force à tout ce qui est fort. Donc, tout ce que nous aimons sur la terre, n'est rien en comparaison de Dieu. C'est peu dire, tout ce que nous aimons n'est rien, mais nous-mêmes ne sommes rien. Celui qui aime doit se mépriser en comparaison de ce qu'il doit aimer. Telle est la charité qui nous est ordonnée : « De tout notre coeur, de toute « notre âme, de tout notre esprit ». Mais le Seigneur ajoute : « Tu aimeras ton prochain « comme toi-même. Ces deux préceptes résument toute la loi et les Prophètes (2) ». Ce qui te laisse à comprendre qu'aimer le Seigneur c'est t'aimer toi-même ; et que ne pas aimer le Seigneur, au contraire, c'est ne point t'aimer. Si donc tu aspires à t'aimer en aimant le Seigneur, élève ton prochain jusqu'à Dieu, afin de jouir du bien, et de ce grand bien qui est Dieu.
7. Tout à l'heure nous avons eu en spectacle ce grand combat des sept frères et de leur mère. Noble lutte, mes frères, si nos esprits ont su la considérer ! Comparez à ce saint combat les plaisirs voluptueux des théâtres. Là, les
1. I Cor. 11, 9.— 2. Matth. XXII, 37-10.
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yeux sont souillés; ici, les coeurs purifiés; ici, il y a gloire pour le spectateur, s'il devient imitateur; là, honte pour le spectateur, et infamie pour l'imitateur. Enfin j'aime les martyrs et je considère les martyrs. Quand on lit les souffrances des martyrs, je regarde. Dis-moi : Sois martyr, c'est un éloge. Pour toi, vois le mime, vois le pantomime; et je te dirai : Sois semblable, et ne t'en fâche pas. Que si cette parole : Sois semblable, vient à t'irriter, voilà que tu es accusé non par mes paroles, mais par ta colère. Ta colère fait juger de toi-même; car tu aimes ce que tu redouterais d'être. Le spectacle des saints Machabées, dont nous solennisons aujourd'hui la victoire, nous vient à propos afin de dire un mot à votre charité, au sujet des spectacles du théâtre. O mes frères de Bulla (1) ! dans toutes les villes qui vous environnent, la licence qui règne chez vous consterne la piété. Ne rougissez-vous point d'être les derniers à donner asile à ces vénales turpitudes ? Sur ces marchés romains, dans ces grands encans, où vous achetez le blé, le vin, l'huile, des animaux, du bétail, y a-t-il donc un charme pour vous à trafiquer de la honte, à l'acheter ou à la vendre ? Et quand les étrangers viennent dans ces contrées, pour ces échanges, si on leur disait: Que cherchez-vous ? des mimes? des prostituées? vous en trouverez à Bulla ; serait-ce pour vous un honneur, pensez-vous? Pour moi, je ne vois point de plus grande infamie. Oui, mes frères, c'est la douleur qui me fait parler, mais toutes les villes qui vous environnent vous condamnent et devant les hommes et au jugement de Dieu. Quiconque veut suivre le mal prend exemple sur vous dans notre Hippone, où tout cela est fini depuis longtemps; c'est de votre ville que l'on nous amène ces infamies. Mais, direz-vous, en cela nous ressemblons à Carthage. II y a sans doute à Carthage un peuple saint et religieux, mais la foule est si nombreuse dans cette grande cité, que chacun peut rejeter cela sur les autres. Ce sont des païens, ce sont des Juifs qui agissent ainsi, peut-on dire à Carthage, mais ici il n'y a que des chrétiens, et des chrétiens agissent de la sorte ! C'est avec une douleur bien vive que je vous parle ainsi. Puissiez-vous un jour, en vous corrigeant, guérir la blessure de notre cœur ! Nous le disons à votre charité : Nous
1. Bulla, ville située entre Hipponne et Carthage.
connaissons au nom du Seigneur, et votre ville et les villes voisines, nous savons quelle en est la population, quel en est le peuple. Pouvez-vous n'être point connus de celui qui est constitué pour vous dispenser la parole de Dieu et les sacrements ? Qui peut se disculper de cette honte ? Voici des spectacles. Que les chrétiens s'abstiennent, et nous verrons si le vide n'est pas tel, qu'il fera rougir la turpitude elle-même. Voyons si ces personnages infâmes ne finiront point par secouer leurs chaînes pour se tourner vers Dieu, ou abandonner cette ville, s'ils veulent persévérer dans leur honteux métier. Procurez-vous cet honneur, ô chrétiens ; ne hantez plus les théâtres.
8. Mais je ne vous vois ici qu'en petit nombre. voici que viendront les jours de la passion du Christ, que viendra Pâques, et ces lieux seront trop étroits pour votre multitude. Ils occuperont donc ces places, ces mêmes hommes qui remplissent aujourd'hui les théâtres? Ah! comparez les lieux, et frappez vos poitrines. Vous direz peut-être : s'abstenir, c'est bien pour vous, qui êtes clercs, qui êtes évêques; mais nous sommes laïques. Quelle justesse voyez-vous donc dans cette excuse? Eh! que sommes-nous si vous venez à périr? Autre est ce que nous sommes pour nous, et autre ce que nous sommes pour vous. C'est pour nous que nous sommes chrétiens, pour vous seulement que nous sommes clercs et évêques. Ce n'est ni aux clercs ni aux évêques, ni aux prêtres que s'adressait l'Apôtre quand il disait : « Vous êtes les membres du Christ » ; c'est à la multitude , c'est aux fidèles, c'est aux chrétiens qu'il disait. « Vous êtes les membres du Christ ». Voyez de quel corps vous êtes les membres, voyez sous quelle tête vous vivez dans l'union d'un même corps. Je reprends donc les paroles de l'Apôtre : « Prendrai-je les membres du Christ, pour en faire les membres d'une prostituée (1) ? » Et nos chrétiens non-seulement aimeront, mais encore établiront des prostituées? Non-seulement ils aiment celles qui l'étaient, mais ils en font de celles qui ne l'étaient point, comme si ces femmes n'avaient point une âme, comme si le sang du Christ n'eût pas été répandu pour elles, comme s'il n'était pas dit : « Les prostituées et les publia tains entreront avant vous dans le royaume
1. I Cor. VI, 15.
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des cieux (1) ». Et dès lors, quand il nous faut les gagner à la vie, on choisit de périr avec elles, et c'est là le fait des chrétiens ! je n'oserais dire des fidèles. Un catéchumène se méprisant lui-même, nous dira: Je ne suis qu'un catéchumène. Comment, tu es catéchumène? Oui, catéchumène. Autre est donc ton front marqué du signe du Christ, et autre ton front pour aller au théâtre? Tu veux y aller? Change ton front, et va ensuite. Mais ce front que tu ne saurais changer, garde-toi de le perdre. Le nom du Seigneur est invoqué sur toi, le nom du Christ est invoqué sur toi, Dieu est invoqué sur toi, le signe de la croix du Christ a été marqué, peint sur ton front. C'est vous tous que j'exhorte, mes frères, à vous tous que je m'adresse. Vous verrez combien le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ sera bien plus glorieux pour vous.
9. Oserai-je vous dire : Imitez la ville qui vous avoisine ? Imitez la ville de Simittu (2) qui est proche ? Je n'en dis pas davantage. Ou plutôt parlons plus clairement au nom du Seigneur Jésus. Là nul n'entre au théâtre nul libertin n'est resté là. Un légat voulut y rétablir ces obscénités; nul homme de la haute ni de la basse classe n'y mit le pied ; pas un juif n'y entra. N'y a-t-il pas là des habitants
1. Matth. XXI, 31.
2. La ville de Simittu est à quelques milles de Bulle. On voit dans Vict. vit., parmi des noms d'évêques : Deuterius Simminensis, et Florentiu Seminensis ; l'un des deux doit appartenir à cette ville.
honorables? n'y a-t-il pas là une cité ? Cette colonie n'est-elle pas d'autant plus honorable qu'il y a moins de ces obscénités ? Je ne vous tiendrais pas ce langage, si j'entendais dire de vous le même bien. Mais je crains que mon silence n'attire sur moi une semblable condamnation. Dieu donc a voulu, mes frères, que je vinsse à passer par ici. Mon frère m'a retenu (1), m'a commandé, m'a supplié, m'a forcé de vous prêcher. Que dire, sinon ce que je redoute le plus? Que dire, sinon ce qui m'est le plus douloureux? Ne savez-vous point que moi, que nous tous, nous rendrons compte à Dieu de vos louanges (2) ? » Croyez-vous que ces éloges soient un honneur pour nous? C'est une charge plus qu'un honneur. Il nous sera demandé un compte sévère de ces louanges, et je crains sérieusement que le Christ ne nous dise au jour de son jugement : Mauvais serviteur, vous receviez volontiers les acclamations de mon peuple, et vous gardiez sur leur mort un coupable silence. Mais le Seigneur notre Dieu nous accordera d'entendre à l'avenir du bien de vous, et dans sa miséricorde, il nous consolera par votre conversion. Ma joie sera d'autant plus grande alors que aujourd'hui ma tristesse est plus profonde.
1. L'évêque de Simittu.
2. Saint Augustin, à son arrivée, paraît avoir été reçu avec pompe.
ANALYSE.— 1. Trois sortes d'hommes vont à Dieu.— 2. L'exemple de saint Paul leur est proposé.— 3. Autre est celui qui voyage parfaitement, autre celui qui arrive parfaitement, ce qu'on- voit dans saint Quadratus.— 4. Donner maintenant à la justice autant qu'on a donné auparavant à l'impureté.— 5. Et même on doit plus donner à la justice.— 6. Et cela en dehors de tout respect humain.— 7. Principalement à l'égard des païens qui insultent aux Chrétiens.
1. Le Seigneur notre Dieu nous a fait cette grâce, dont nous le remercions, de vous voir et d'être vu par vous. Et si nous voir en cette chair mortelle, « a rempli de joie notre
(1) Au Codex, fol. 51, on lit cette inscription : « Sermon de saint Augustin, évêque, sur l'amélioration de la vie, les progrès vers Dieu, avec l'éloge de saint Quadratus .— L'exorde nous montre que ce sermon ne fut point prêché à Hippone, mais dans quelque localité qui honorait saint Quadratus. Possidius en fait mention in Indicul. Opp., ch. 9.
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bouche, et notre langue d'allégresse (1) », que sera-ce quand nous nous retrouverons dans ces lieux où nous n'aurons plus aucune crainte? L'Apôtre l'a dit : « Nous jouissons dans l'espérance (2) ». Notre joie ici-bas est donc dans l'espérance, et non dans la réalité. « Or, l'espérance que l'on voit n'est déjà plus l'espérance; comment espérer ce que l'on voit? Si donc nous espérons ce qui est invisible pour nous, nous l'attendons par la patience (3) ». Or, si des compagnons de voyage se réjouissent quand ils sont en chemin, quelle ne sera point leur joie dans la patrie ? Telle est la voie sur laquelle ont combattu les martyrs, et en combattant ils marchaient, et en marchant ils n'hésitaient point. Aimer, en effet, c'est marcher. Or, ce n'est point avec des pas, mais avec l'amour que l'on va vers Dieu. Notre voie veut donc des marcheurs (4). Mais il y a trois sortes d'hommes que voit le Seigneur : l'homme qui s'arrête, l'homme qui rebrousse chemin, et l'homme qui s'égare. Avec le secours de Dieu, puisse notre voyage être affranchi, délivré de ces trois maux ! Et toutefois, quand nous marchons, l'un va plus lentement, l'autre plus vite; tous deux marchent néanmoins. Il faut donc stimuler ceux qui s'arrêtent, rappeler ceux qui retournent, ramener au bon chemin ceux qui s'égarent, exhorter les retardataires, imiter ceux qui précipitent la marche. Ne faire aucun progrès, c'est s'arrêter en chemin. Abandonner une bonne résolution pour revenir à ce qu'on avait délaissé, s'appelle rebrousser chemin. Abandonner la foi, c'est errer. Occupons-nous de ceux qui ralentissent leur marche , en comparaison des plus empressés, mais qui marchent néanmoins.
2. Quel est l'homme qui ne marche point? Celui qui s'est cru sage, qui a dit : Il me suffit d'être comme je suis; qui n'écoute point cette parole : « J'oublie ce qui est en arrière, pour m'étendre à ce qui est devant « moi, pour atteindre ce but auquel je suis « appelé par Dieu en Jésus-Christ (5) ». L'Apôtre dit qu'il court; il dit qu'il cherche. Il ne s'arrête point et ne regarde pas en arrière, lui qui
1. Ps. CXXV, 2.— 2. Rom. XII, 12.— 3. Id. VIII, 21, 25.
2. On trouve la même sentence, Cod. Bibl. Palat. théol. XIX, parmi les sermons inconnus ad Fratres in Bremo, sermon XIX, que les bénédictins de Saint-Maur n'ont pas édités. Ce sermon-ci a donc été connu de l'imposteur qui a rassemblé tous les inconnus.
5. Philipp. III, 13, 14.
enseignait la voie, qui la suivait, qui la montrait. Pour nous faire imiter sa vitesse, il nous dit : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ (1) ». Nous croyons donc, mes frères, marcher avec vous dans la voie; si nous sommes attardés, devancez-nous. Sans aucune jalousie, nous cherchons quelqu'un à suivre.. Si vous trouvez rapide notre course, courez avec nous. Il est un point que tous nous .voulons atteindre, soit que nous marchions vite, soit que nous marchions lentement. L'Apôtre nous l'indique : « Il est un point », dit-il, « c'est que, oubliant ce qui est en arrière, et m'étendant à ce qui est devant moi, je me propose d'atteindre la palme à laquelle Dieu m'appelle en Jésus-Christ Notre-Seigneur ». L'ordre de ces paroles est celui-ci : « Je ne poursuis qu'un seul but », Or, pour parler ainsi, qu'avait-il dit auparavant? « Mes frères, je ne me flatte point d'être arrivé (2) ». Voilà l'homme qui ne s'arrête pas en chemin, qui ne s'imagine pas être arrivé. Le voilà qui ne veut pas d'un long pèlerinage; le voilà qui ne s'arrête pas en chemin et qui se réjouira dans la patrie : « Pour moi », dit-il; qui moi? « moi qui ai travaillé plus que les autres (3) »; et toutefois, dire : « J'ai travaillé plus que les autres », ce n'est point dire : « Je ne me crois pas arrivé au but ». J'aime qu'il dise : « Pour moi », quand il faut s'humilier, et non s'élever. « Pour moi », dit-il, « autant a que j'en puis juger, je ne pense pas avoir atteint le but ». Voilà sa parole. Et quand il dit : « J'ai travaillé plus que les autres », il ajoute : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi ». Est-ce que la grâce n'a pas atteint le but? Il a raison de dire ici: « pour moi ». Car ne pas atteindre le but, c'est l'effet de notre faiblesse, et l'atteindre c'est l'effet de la grâce divine, et non de la faiblesse humaine. Qui donc nous montrera la voie? Qui nous instruira? Qui pourra convenablement nous convaincre de cette vérité, qui est une vérité indubitable, qu'il n'y a en nous rien qui nous soit propre, sinon le péché? Voilà ce que doit reconnaître la piété, ce que l'infirmité doit accuser en elle-même, ce que la charité cherche à guérir. « Non que « j'aie atteint mon but, ou que je sois parfait (4) ». Et alors il ajoute : « Mes frères, je ne
1. II Cor. IV, 6.— 2. Phillpp. III, 13.— 3. I Cor. XV, 10. — 4. Philipp. III, 12.
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crois pas que j'aie moi-même atteint le but », et quand il nous exhorte à courir et à étendre notre coeur « à ce qui est en avant, nous qui sommes parfaits, a-t-il ajouté, soyons de ce sentiment (1) ». Plus haut il avait dit : « Non que j'aie atteint le but ou que je sois parfait » ; et le voilà qui ajoute : « Nous qui sommes parfaits, soyons de ce sentiment ». Et tout à l'heure, tu voyais de l'imperfection dans un si grand Apôtre, et tu vois maintenant un si grand nombre d'hommes parfaits que tu dis : « Nous qui sommes parfaits, soyons de ce sentiment ». Il y a donc perfection et perfection.
3. Il y a le parfait voyageur, qui n'est point le parfait arrivant: Le parfait voyageur s'avance bien, marche bien, suit le bon chemin; mais il est voyageur et n'est pas encore au but. Et cela est évident, puisqu'il marche, puisqu'il est en- chemin, qu'il se dirige sur quelque point, et qu'il veut atteindre un but. L'Apôtre non plus, n'avait pas atteint le but où il s'efforçait d'arriver. Il exhorte les parfaits, afin qu'ils sachent qu'ils ne sont point complètement parfaits, qu'ils connaissent leur imperfection. La perfection, pour un voyageur, est de savoir qu'il n'est point arrivé au but qu'il poursuit. Il sait en effet et le chemin qu'il a fait, et celui qui lui reste à faire. Sachons donc bien que nous ne sommes point parfaits, quelle que soit notre perfection, afin de ne point demeurer imparfaits. Que dirons-nous, mes frères? Le martyr Quadratus (2) n'était-il point parfait? Quoi de plus parfait que Quadratus ou le carré? Ses côtés sont égaux, sa forme est partout la même, et sur quelque face qu'on puisse le poser, il se tient debout et ne tombe point. O nom magnifique, qui désigne une figure et présage l'avenir. Il s'appelait déjà Quadratus avant d'être couronné. Alors n'était pas encore venue l'épreuve qui devait montrer cette quadrature, et toutefois ce nom qui lui est donné était, même avant la création du monde, le signe de sa prédestination, et pour être ainsi appelé, il devait souffrir, afin de le justifier; et néanmoins il marchait, et néanmoins il était
1. Philipp. III, 15.
2. S. Quadrati memoria, voilà ce .qu'on lit dans God. Henschénius, Acta Sanctorum, tom. VI, 26 mai, pag. 369, après Usuard, Adon, Notker, et les modernes. Voici ce qu'on lit au martyrologe romain : In Africa S. Quadrati martyris, in cujus solemnitate S. Augustinus sermonen habuit. Baronius ajoute : . Il est fait mention de ce sermon dans l’Ind. de Possidius : et puisse-t-il être mis au jour: « Le voeu du grand historien est accompli.
encore en voyage, et tant qu'il était dans ce corps mortel, il y avait à craindre, ou qu'il ne demeurât en chemin, ou qu'il ne retournât en arrière, ou qu'il ne sortît de la voie. Maintenant, voilà qu'il a couru, qu'il est au bout de sa route, que son pied est demeuré ferme, et qu'il a trouvé place dans la construction de cette arche du Seigneur, qui dut être, en figure, construite de bois carrés: Maintenant il n'a plus aucune épreuve à redouter. Il a entendu l'appel de Dieu, et Dieu a entendu sa prière, il a suivi son Sauveur, qu'il porte maintenant en lui-même (1). Il a méprisé les séductions du monde, vaincu ses menaces, échappé à ses violences. Elle est grande, mes frères, la gloire des martyrs, c'est la première dans l'Église. Toutes les autres, quel qu'en soit l'éclat, ne viennent qu'après. Ce n'est pas en effet sans raison qu'il a été dit à quelques-uns : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang, dans la lutte contre le péché (2); comment soutenir, comment supporter les violences du monde, si l'on n'en méprise pas les séductions ?
4. Le même Apôtre nous dit : « Je parle humainement, à cause de la faiblesse de votre chair. Comme vous avez fait servir vos membres à l'impureté pour l'iniquité, de même, faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification (3) ». C'est là sans doute un noble but que l'on nous présente. Que chacun se mesure sur ces paroles de l'Apôtre. Que nul ne se flatte, mais que chacun se pèse et se dise la vérité. Que veut-il entendre de moi ? Qu'il se le dise lui-même. Tout mon but est de vous mettre sous les yeux un miroir où chacun se puisse considérer. Car je ne suis point ce brillant du miroir qui réfléchit à chacun l'image de sa face. Et en parlant de face, je veux dire votre face intérieure. Je puis l'aller trouver par l'oreille, mais je ne saurais la voir. C'est donc un miroir que je propose. Que chacun se considère et renonce à soi-même. Prenez pour miroir les paroles de l'Apôtre, que je viens de citer. « Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair. Comme vous avez fait servir vos membres à l'immondice pour l'iniquité, ainsi, faites-les servir maintenant
1. On connaît les surnoms dérivés du grec, Theophores, Christophores.
2. Hébr. XII, 9.— 3. Rom. VI, 19.
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à la justice pour votre sanctification ». Qu'est-ce à dire « ainsi ? » Faites l'un dans la proportion que vous avez fait l'autre. Quand tu faisais de tes membres des instruments qui servaient au péché par l'impureté, y trouvais-tu des charmes ?Voilà ma question. Ecoute et réponds-moi. Y trouvais-tu des charmes ?Ton silence même est une réponse pour moi. Tu ne l'aurais point fait sans ce plaisir. De même donc que tu as livré tes membres comme instruments d'impureté pour le péché, et que tu as en cela goûté un plaisir, de même qu'il y ait un plaisir pour toi dans la pratique de la justice. Je ne veux point que tu agisses par crainte, dit le Seigneur. Ce que tu faisais, en effet, le faisais-tu par crainte? « De même », est-il dit, « de même que vous avez livré vos membres comme instruments d'impureté pour l'iniquité, de même aujourd'hui livrez vos membres comme instruments de justice pour la sanctification ». C'est la crainte qui te pousse à la justice, et c'était l'amour qui te faisait courir à l'iniquité. Quoi de plus beau que la sagesse? je vous le demande. Elle est digne qu'on l'aime, comme l'on aimait l'impureté. Quand tu courais à l'impureté, il y avait une défense, et tu y courais néanmoins. Tu outrageais ton père, et tu y courais. Tu préférais être privé de l'héritage plutôt que de rompre avec la dépravation. Qu'en dis-tu ? La justice exige de toi tout ce que l'impureté avait chez toi. N'avez-vous pas entendu l'Evangile : « Je ne suis point venu apporter la paix, mais le glaive (1)? » Le Seigneur dit qu'il séparera les fils de leurs parents. Vois alors cette hache à deux tranchants. Peut-être veux-tu servir Dieu, et un père t'en empêche ? Mais quand tu aimais l'impureté, tu y courais malgré ton père, Maintenant c'est la justice que tu aimes qui te l'interdit. Ici encore tu trouveras un père qui la défend. Déploie ici ta liberté, comme tu as déployé ta passion. Tu préférais être privé de l'héritage, plutôt que de rompre avec la dépravation ; préfère maintenant être sans héritage, plutôt que de rompre avec les charmes de la justice. C'est grand, mais c'est juste. Qui donc oserait nous dire: Mais l'impureté a dû être plus aimée que la justice? La justice, toutefois, se borne pour le moment à une comparaison. Assurément, dit-elle, je ne lui ressemble pas ; il y a un espace immense
1. Matth. X, 31
entre les ténèbres de l'injustice et la lumière que je répands, entré sa dépravation et ma beauté, entre sa laideur et mon éclat. Il y a tout un monde. J'établis néanmoins une com. paraison. Telle est ma volonté. Car je dois aller plus loin, oh ! bien plus loin. Plus je suis éloignée, plus je dois marcher. « Mais je parle humainement », je fais une concession à cause de ce qui est humain, pourquoi en faire en ce qui est divin ? « Je parle d'après l'humanité, à cause de l'infirmité de votre chair ». Je dis donc, « de même », par égard pour l'humanité. C'est pourquoi, « de même que vous avez mis vos « membres au service de l'impureté pour l'injustice », de même (vous devez plus faire maintenant sans aucun doute), mais marchez au moins ainsi, arrivez à ce point, pour passer outre ensuite. En attendant, « je le dis par égard pour l'humanité », mais faites l'un comme vous faisiez l'autre.
5. Quadratus fit-il donc ainsi? Non pas ainsi, mais plus et beaucoup plus. Voyez ces impuretés, et voyez combien exigent de vous davantage, et la piété, et la charité, et la splendeur de la justice, et les douceurs de la sanctification. Voyez ce que tout cela exige en plus de vous. L'homme adonné à l'impureté ne veut point que l'on connaisse ses fautes ; il craint de s'attirer par là une condamnation, il craint la prison, il craint le juge, il craint le bourreau. Il cherche à séduire l'épouse d'un autre, il trompe le mari, il cherche les ténèbres, il redoute surtout un témoin, il craint le juge, il craint d'être connu, parce qu'il craint le châtiment qui en peut survenir. Or, ce qu'exige de plus la beauté de la justice, et que l'Apôtre met de côté, quand il nous dit : « Je parle d'après l'humanité à cause de la faiblesse de votre chair » , écoutez-le dans la bouche du Seigneur : « Ce que je vous enseigne dans les ténèbres » , c'est-à-dire dans le secret, « dites-le au grand jour, et ce que je vous dis à l'oreille, prêchez-le sur les toits (1) ». Or, l'adultère va-t-il prêcher son déshonneur sur les toits ? Mais pourquoi cet homme, loin de prêcher sa faute sur les toits, cherche-t-il à la cacher sous le toit ? Pourquoi cela ? Parce que si l'amour impur a pu aller jusque-là, néanmoins il craint d'être découvert, il craint le châtiment. Mais les
1. Matth. X, 27.
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amants de cette invisible beauté, les amants de cette gloire, où nous rencontrons « Celui qui surpasse en beauté les enfants des hommes (1) », les amants de cette beauté, disons-nous, pourquoi ne craignent-ils point de prêcher sur les toits ce qu'ils ont entendu de leurs oreilles ? Cherche ce qui fait craindre à l'un d'être connu et châtié ; cherche aussi ce qui empêche l'autre de rien redouter. Le Seigneur a daigné nous le dire ensuite. Après ces mots : « Ce que je vous enseigne dans les ténèbres, dites-le à la lumière, et ce que je vous dis, prêchez-le sur les toits; ne craignez pas » , a-t-il ajouté , « ceux qui tuent le corps (2) ». Afin d'oser dire en plein jour ce que vous avez entendu dans les ténèbres, et de prêcher sur les toits ce qu'ont entendu vos oreilles : « Gardez-vous de craindre ceux qui tuent le corps ». L'adultère peut craindre ceux qui tuent le corps, car pour lui, perdre le corps c'est perdre le siège des voluptés. Il peut craindre la perte du corps, lui qui vit par le corps ; car c'est par le corps qu'il arrive à l'objet de ses convoitises ; aussi nul plaisir ne peut lui suffire; il brûle de désirs, jusqu'à ce qu'il arrive aux immondes voluptés du corps. Mais toi, ô homme de Dieu ! si ton cœur a des yeux pour te montrer la gloire de la charité, la gloire de la piété ; si ton coeur a des yeux, vois comment tu pourras jouir de l'objet de ton amour. Pour en jouir, tu n'as nul besoin des membres du corps. Qu'il craigne la mort ce corps qui aime les sordides voluptés, mais « paix sur la terre aux hommes de bonne « volonté (3) » .
6. Combien tu es loin de cet amour, ô chrétien ! Puisses-tu en venir à ce degré humain encore, de goûter le plaisir dans le bien, comme tu le goûtais auparavant dans le mal. Si le bien a pour toi des charmes, si la foi dans le Christ a des charmes, s'il y a des charmes pour toi à goûter sa sagesse dans la mesure de tes capacités, si tu trouves des charmes à écouter ses préceptes et à les accomplir , alors il est en toi déjà, ce degré humain, à cause de ton infirmité. Déjà tu commences à goûter le don d'en haut, sans égaler encore Quadratus. Mais, je l'ai dit, une fois arrivé là, continue, tu as encore du chemin à faire ; ne t'arrête point ; tu as beaucoup à travailler encore. Bannis toute crainte,
1. Ps. XLIV, 3.— 2. Matth. X, 28.— 3. Luc, II, 14.
et loin de toi de cacher par crainte tes bonnes œuvres. Ceux qui te blâment, qui te haïssent, que diront-ils? Te voilà un grand Apôtre tes pieds sont suspendus au ciel. D'où viens-tu ? Et tu n'oserais répondre: de l'église, de peur qu'on n'ajoute : Un sage comme toi ne rougit pas d'aller avec les veuves et les vieilles femmes ? La peur de la raillerie t'empêche de dire: de viens de l'église. Comment supporter la persécution quand on redoute un sarcasme ? Et pourtant nous sommes en temps de paix; et ce sont les persécuteurs qui doivent rougir. Ils rougissent, ces hommes sans nombre qui sont arrivés, et ils ne rougissent point les quelques-uns qui sont demeurés païens. Où sont arrivés les uns? où sont demeurés les autres ? Les uns sont arrivés à la lumière de la paix , les autres sont demeurés dans les ténèbres de la confusion. Ne rougirez-vous donc point de rougir quand il faut vous glorifier? Ils ne rougissent point de leur honte, et vous rougissez de votre gloire ? Où est donc cette parole que vous avez entendue: « Approchez-vous de lui , et soyez éclairés, et la honte ne couvrira point votre visage (1) ? »
7. Si je vous ai tenu ce langage, mes frères, c'est que je sais bien, et j'en suis attristé, que l'on redoute les langues de ces quelques païens, qui sont loin de sévir, qui ne peuvent qu'insulter, et que c'est là ce qui retient les cœurs de ceux qui voudraient croire, et les empêcher de céder aux exhortations des chrétiens. Bornons-nous ici; que puis-je vous dire encore ? Tu vois qu'on harcèle ce païen, pour l'empêcher d'embrasser la foi chrétienne; et toi, chrétien,tu gardes le silence et tu prends pour beaucoup d'être épargné, c'est-à-dire de n'être pas insulté ? Quand on détourne cet autre, tu dis en ton coeur : Grâces à Dieu l On ne m'a rien dit. Tu fuis ; non ta chair, mais ton esprit; tu es là, et tu n'en fuis pas moins. Tu crains que cette langue ne se tourne vers toi pour te maudire, et tu ne viens pas en aide à celui que tu dois gagner au Christ. Tu ne lui viens pas en aide, tu gardes le silence ; tu fuis, ai-je dit, non ta chair, mais ton esprit, tues un mercenaire, tu fuis à la vue du loup (2). Que dirai-je de plus ? Nous venons de l'entendre tous. Que le Seigneur nous inspire de la crainte. Qu'on le craigne, celui qu'on doit aimer. « Quiconque n, dit-il, « me confessera devant « les hommes n. Et voyez, quand parlait-il
1. Ps. XXXIII, 6.— 2. Jean, X, 12.
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ainsi ? Quand ce monde, bien loin de croire, frémissait de colère. « Celui qui rougira de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père qui est au ciel. Mais celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est au ciel (1) » . Veux-tu être avoué ou désavoué par le Christ ? Tes insulteurs seront-ils donc loin de toi, quand le Christ te désavouera? Il viendra, puisqu'il l'a promis. Celui qui s'est montré si véridique, serait-il menteur pour le seul jour du jugement ? Nullement. Que les païens gardent leur infidélité, ou plutôt,
1. Matth. X, 32, 33.
qu'ils ne soient plus infidèles; vous, soyez pour eux des modèles en confessant Jésus-Christ, et non des vaincus qui gardent le silence. S'ils voient en effet que les plus forts d'entre les chrétiens soutiennent les plus faibles dans l'affirmation de leur foi, par la sainte liberté de leur confession, par leur prudence à les instruire, par leur charité à les former, ils se tairont, croyez-le bien. Car ils n'ont plus rien à dire. Les cris ne sont rien, c'est « une cymbale retentissante (1) », qui a cessé dans leur temple et qui n'est plus que dans leur bouche.
1. I Cor. XIII, 1.
ANALYSE.— 1. La charité surpasse tous les autres dons que l'on pourrait avoir sans elle.— 2. Prophétie sans charité en Saül et en sa garde.— 3. Prophétie sans la charité en Caïphe.— 4. La foi sans la charité chez les démons.— 5. Exemple de la charité réciproque dans les membres du corps humain.— 6. Diverses dignités dans les membres, et surtout la santé qu'il faut considérer.— 7. Les Donatistes, membres malades, sont retranchés.— 8. Condamnation de Crispions, et auparavant des Donatistes dans la cause de Cécilien et de Majorin.— 9. Ces membres retranchés peuvent revenir é l'Eglise.— 10. L'Eglise répandue dans tout l'univers est catholique, vraie.— 11. Le don des langues, accordé aux premiers fidèles, signifiait que l’Eglise les parlerait toutes.— 12. Il engage les Donatistes à opérer leur retour.
1. A ceux qui aiment la charité, il est bon de parler de cette vertu qui fait aimer comme il convient tout ce que l'on aime. C'est dans la charité, en effet, que se trouve la voie la plus relevée dont a parlé l'Apôtre. On le lisait tout à l'heure, et nous l'avons entendu. « Je vous montre », dit-il, « une voie bien plus relevée (1) ».Il énumère ensuite plusieurs dons, des plus éclatants, et qu'on ne saurait dédaigner; et toutefois il déclare qu'ils ne servent de rien aux hommes, s'ils n'ont la charité. Parmi ces dons il fait mention de parler la langue des hommes et des anges, de posséder toute prophétie, toute science, toute foi, jusqu'à
1. I Cor. XII, 31.
transporter les montagnes, jusqu'à distribuer tous ses biens aux pauvres, jusqu'à livrer son corps pour être brûlé 1. Tout cela sans doute est grand, est divin; mais à la condition d'avoir pour base la charité, de grandir sur la racine de la charité. Qu'il y ait eu beaucoup de chrétiens pour posséder beaucoup de ces dons sans avoir en môme temps la charité, c'est ce que je n'oserais dire, si l'exemple de certains hommes, non pas les premiers venus, ni pris au hasard, mais choisis dans les saintes écritures, ne nous apprenait que nul ne saurait avoir la charité, s'il n'a d'abord la foi. Mais parmi les principaux, que nous y rencontrons,
1. I Cor. XIII, 1-3.
(1) On lit dans le manuscrit, foi. 64 : « Sermon de saint Augustin, évêque, sur la charité ».— C'est un beau traité contre les Donatistes, dont la deuxième partie est historique. Possidius, dans son Indic. Opp., c. 9, fait mention de deux traités sur la charité.
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c'est un grand don que la prophétie ou la foi. Que dire du reste? S'il ne sert de rien à personne de posséder le don de prophétie, sans avoir aussi la charité; si nul, même avec la foi, ne saurait sans la charité arriver au royaume de Dieu, que dirons-nous du reste? Parler diverses langues, qu'est-ce que cela auprès de la prophétie et de la foi? Qu'est-ce, auprès de la prophétie, que distribuer son bien aux pauvres et livrer son corps pour être brûlé? Des téméraires, des hommes sans retenue, font souvent cela. Il y a donc là deux dons, et des plus grands, et il y aurait de quoi nous étonner si nous pouvions trouver un homme possédant le don de prophétie sans avoir la charité, ou bien ayant la foi sans avoir aussi la charité.
2. Pour la prophétie, nous en trouvons un exemple dans le livre des Rois (1): Saül persécutant David qui était saint. Or, dans ces poursuites, il envoya des gardes pour le prendre et le faire mourir; et ces gardes envoyés pour amener David au supplice, le trouvèrent parmi les Prophètes, avec qui était aussi Samuel, ce saint enfant d'Anne, autrefois stérile, qui avait demandé au Seigneur d'être mère, qui l'avait reçu du Seigneur, et l'avait consacré au Seigneur dès sa naissance. Samuel était donc là en même temps que David, Samuel, ce Prophète par excellence et qui donna à David l'onction royale. Ainsi lorsque David était poursuivi par Saül, il chercha un asile auprès de Samuel, comme ferait aujourd'hui un homme poursuivi au dehors, et qui chercherait un refuge dans l'église. David était donc venu auprès de Samuel, et cet éminent Prophète n'était point seul, mais beaucoup d'autres Prophètes étaient auprès de lui. Ce fut donc au milieu d'eux, quand ils prophétisaient, que vinrent les envoyés de Saül pour prendre David et le mener au supplice. L'Esprit de Dieu les saisit, et voilà qu'ils commencèrent à prophétiser, eux qui venaient ravir par le glaive, et emmener du milieu des Prophètes le juste, le saint de Dieu. Les voilà tout à coup pleins de l'esprit de Dieu, et devenus Prophètes. Peut-être ceux-ci étaient-ils innocents, puisqu'ils n'étaient point venus d'eux-mêmes pour prendre David , mais sur un ordre du roi. Peut-être venaient-ils, à la vérité, où était David, mais sans le dessein d'exécuter les ordres de Saül. Peut-être
1. Reg. XIX.
devaient-ils demeurer en ce lieu. Car tout cela arrive encore aujourd'hui. Le pouvoir suprême envoie un héraut enlever un homme de l'église. Cet envoyé n'ose agir contre Dieu, et pour ne pas encourir la peine du glaive, demeure dans cette église, où il a été envoyé. Quelqu'un dira dans son étonnement que ces envoyés sont tout à coup devenus Prophètes , parce qu'ils étaient innocents, et que cette innocence est prouvée par la prophétie elle-même. Ils sont venus sur l'ordre qui leur a été donné, mais ils n'eussent pas exécuté l'ordre injuste. Croyons-le de ceux-ci. D'autres sont envoyés, et voilà que l'esprit de Dieu s'en empare, et ils prophétisent à leur tour. Accordons encore à ceux-ci l'innocence comme aux premiers. D'autres sont envoyés en troisième lieu, et il en fut de même. Tous étaient innocents. Comme ils tardaient à venir, et que l'ordre de Saül ne s'accomplissait point, il vint lui-même. Etait-il innocent, lui aussi? Etait-il envoyé à son tour par quelque puissance d'en haut, et n'obéissait-il point à sa coupable volonté? Et néanmoins il fut à son tour saisi de l'esprit de Dieu et se mit à prophétiser. Voilà donc Saül qui a le don de prophétie, mais qui n'a pas la charité. Il a été un instrument qu'a touché l'Esprit-Saint, mais sans le purifier.
3. Car l'Esprit-Saint touche en effet, par le don de prophétie, certains coeurs qu'il ne purifie point. Mais les toucher sans les purifier, n'est-ce point pour l'Esprit-Saint se souiller à son tour? Il est de la substance divine de toucher à tout sans contracter aucune souillure. Et ne soyez point étonnés que cette lumière qui nous vient du ciel touche à toutes les immondices répandues çà et là, sans en être obscurcie le moins du monde. Or, il n'en est pas seulement ainsi de la lumière qui nous vient du ciel, mais de la lumière qui vient d'une lampe: quiconque porte cette lumière, passera parfois dans un cloaque et en sera maculé; mais la lumière de cette lampe qu'il porte passera sur toutes sortes d'objets sans contracter la moindre souillure. Or, si Dieu a pu donner un tel privilège à des corps lumineux, lui qui est la lumière véritable, éternelle, inaltérable, pourra-t-il être maculé quelque part? ou bien la lumière de Dieu peut-elle faire défaut quelque part, quand il est dit d'elle, a qu'elle atteint d'une a extrémité à l'autre avec force, et dispose (438) « toutes choses avec douceur (1) ? » Elle touche donc ce qu'elle veut, et purifie ce qu'elle veut. Sans purifier tout ce qu'elle touche, elle touche ce qu'elle a purifié. L'Esprit de Dieu n'avait donc point purifié Saül, mais l'avait touché dans le sens prophétique. Caïphe, prince des prêtres, persécutait le Christ, et néanmoins il prophétisa, quand il dit : « Il vous est bon qu'un homme meure, et non a pas que toute la nation périsse (2) ». L'Evangéliste, après nous avoir donné le mot prophétique, poursuit: « Or, il ne dit point cela de lui-même, mais étant grand prêtre de cette année, il prophétisa (3) ». Caïphe donc prophétisa, Saül prophétisa. Ils avaient la prophétie, sans avoir néanmoins la charité. Avait-il en effet la charité, ce Caïphe persécuteur du Fils de Dieu, venu parmi nous par la charité? Avait-il la charité, ce Saül qui persécutait celui dont la vaillante main l'avait délivré de ses ennemis, lui, non-seulement jaloux, mais ingrat ? La prophétie peut donc se trouver chez un homme qui n'a pas la charité: nous en avons fait la preuve. Chez ceux-là le don de prophétie ne sert de rien, selon cette parole de l'Apôtre: « Si je n'ai point la charité, je ne suis rien (4) ». Il ne dit point: la prophétie n'est rien, ou la foi n'est rien; mais bien: Je ne suis rien, si je n'ai la charité. Bien qu'il ait de grands dons, et quels que soient ces dons, il n'est rien. Car ces dons éminents qu'il possède, au lieu de le soutenir, servent pour son jugement. C'est un avantage de n'avoir point de grands dons, mais bien user des grands dons que l'on possède est un avantage aussi. Or, c'est n'en pas bien user, que n'avoir point la charité. Car il n'y a que la volonté vraiment bonne qui puisse faire d'une chose un bon usage; or, il n'y a pas de volonté vraiment bonne sans charité.
4. Que dire de la foi? Où trouver un homme qui ait la foi sans la charité? Il en est beaucoup qui croient sans aimer. Sans compter les hommes, il y a les démons qui croient ce que nous croyons, sans aimer ce que nous aimons. Car l'apôtre saint Jacques blâmait ceux qui se persuadaient qu'il leur suffit de croire, et qui refusaient de vivre régulièrement, ce qui n'est possible que par la charité; car une vie régulière est du domaine de la charité, et .l'on ne peut avoir la charité et mal vivre, puisque bien vivre n'est autre chose que se laisser
1. Sag. VIII, 1.— 2. Jean, XI, 50.— 3. Ibid. 51.— 4. I Cor. XIII, 2.
diriger par la charité. Quelques-uns donc se vantaient de croire en Dieu, et ne voulaient point mener une vie régulière et conforme à la sainteté de cette foi qu'ils avaient embrassée, et l'Apôtre les compare à des démons et s'écrie : « Tu dis qu'il n'y a qu'un Dieu unis que, c'est bien croire; mais les démons a croient aussi et tremblent (1) ». Si donc tu as la foi sans la charité, tu as cela de commun avec les démons. Pierre dit: « Vous êtes le Fils de Dieu », et il lui est répondu: « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jean, parce que la chair et le sang ne te l'ont point révélé, mais mon Père qui est dans les cieux (2) ». Nous voyons que les démons dirent aussi: « Qu'y a-t-il de commun entre vous et nous, ô Fils de Dieu (3) ? » Les Apôtres donc le proclament Fils de Dieu, et les démons aussi le proclament Fils de Dieu. La confession est égale, mais la charité inégale. Les premiers croient et aiment, les autres croient et tremblent. L'amour attend sa récompense, la crainte son châtiment. Nous le voyons donc, il est possible d'avoir la foi sans avoir la charité. Que nul ne se vante de posséder quelque don dans l'Eglise, surtout s'il n'est élevé dans l'Eglise qu'à l'occasion de ce privilège, mais qu'il considère s'il a la charité. Le même apôtre saint Paul, qui a parlé de ces dons si divers d'en haut, qui les a énumérés parmi les membres du Christ ou dans l'Eglise, dit que chacun a le don qui lui est propre, et qu'il est impossible que tous aient le même don. Toutefois, nul ne demeurera sans quelque don. L'Apôtre énumère les Prophètes, les docteurs, les interprètes, le don de parler, le don de guérir les maladies, le don d'assistance, le don de gouvernement, le don de parler diverses langues. Voilà ce qu'il énumère, et nous voyons que tel a cette vertu, tel autre une autre vertu. Que nul donc ne s'afflige de n'avoir point le don qu'il trouve dans les autres. Qu'il ait la charité, et sans rien envier à celui qui possède, il aura ce que celui-ci possède. Tout ce qui est en effet chez mon frère, si je ne lui porte point envie, si j'ai la charité, tout cela est à moi ; si je ne l'ai point en moi, je l'ai en lui. Mais ce ne serait point à moi, si nous n'étions dans un même corps et sous une même tête.
5. Que ta main droite, par exemple, qui fait partie de ton corps, ait un anneau, sans que ta
1. Jacques, II, 19.— 2. Matth. XVI, 16,17.— 3. Id. VIII, 29.
439
main gauche en ait un aussi. Est-ce que cette dernière est tout à fait sans ornement? Vois chacune des mains, et tu verras un anneau à l'une, rien à l'autre. Vois l'enchaînement des parties du corps, parmi lesquelles ces deux mains, et vois que l'une, qui n'a pas d'anneau, en a un néanmoins dans celle qui l'a. Tes yeux voient où l'on va; tes pieds vont où voient tes yeux, et néanmoins tes pieds ne sauraient voir, ni tes yeux marcher. Mais le pied te répond: J'ai la lumière, non pas en moi, mais dans l'œil. Car l'oeil ne voit pas pour lui seul; il voit pour moi. Les yeux disent à leur tour: Nous marchons, non par nous-mêmes, mais bien par les pieds; car les pieds ne se portent point seuls, mais nous avec eux. Donc chacun des membres agit selon la faculté qui lui est départie, et selon que l'esprit le dirige. Toutefois ces membres constitués en un même corps et tenant à l'unité sans s'arroger pour chacun d'eux ce qu'ont les autres membres, et qu'ils n'ont point, ne se regardent point comme frustrés de ce qui est dans un même corps, et dont ils jouissent également. Enfin, mes frères, qu'un membre du corps vienne à souffrir, quel autre membre lui refusera son secours ? Dans l'homme, quoi de plus éloigné que le pied, et dans le pied quoi de plus éloigné que la plante? Et dans cette plante, quoi de plus éloigné que la peau qui foule la terre? Et toutefois cette extrémité de tout le corps tient si bien à l'unité, que si une épine la vient meurtrir quelque part, tous les membres viennent à son secours pour arracher, cette épine. Les jarrets se plient à l'instant, on courbe l'épine, non pas celle qui a meurtri le pied, mais celle qui soutient notre dos ; on s'assied afin d'arracher l'épine maudite. Mais s'asseoir pour en agir ainsi, c'est l'oeuvre de tout le corps. Combien est rétréci l'endroit qui souffre! C'est un endroit bien étroit que celui qu'une épine peut meurtrir, et à cette extrémité; et néanmoins tout le corps ne dédaigne pas de soulager une souffrance dans un endroit si restreint. Les autres membres, sans souffrir en eux-mêmes, souffrent néanmoins dans cet unique endroit. De là vient que l'Apôtre a pris là un exemple de charité, en nous exhortant à nous aimer, les uns les autres, de cet amour qui est entre les membres d'un même corps. « Si quelque membre vient à souffrir », nous dit-il, « tous les autres souffrent en lui; et si un membre reçoit de l'honneur, tous les autres se réjouissent en lui. Vous êtes le corps du Christ et ses membres (1) ». S'il y a de l'amour entre ces membres qui ont leur chef sur la terre, comment se doivent aimer des membres qui ont leur chef dans le ciel? Assurément, ils ne s'aiment point eux-mêmes, s'ils sont abandonnés de leur chef. Mais ce chef, vraiment chef, est élevé en gloire, est placé à la droite de Dieu, dans le ciel, de manière, néanmoins, à souffrir sur la terre, non en lui-même, mais dans ses membres, au point de dire au dernier jour: « J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'ai été étranger » ; et quand on lui demandera: « Quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soit? » il semblera répondre: Pour moi je suis la tête et j'étais dans le ciel, mais sur la terre mes membres avaient soif; il ajoutera enfin: « Ce que vous avez fait au moindre des miens, c'est à moi que vous l'avez fait (2) »; et à ceux qui ne l'auront point soulagé: « N'avoir rien fait pour le moindre des miens, c'est n'avoir rien fait pour moi? » Ce n'est donc que par la charité que l'on s'unit à un tel chef.
6. Nous voyons en effet, mes frères, que dans nos membres chacun a un office qui lui est propre: c'est à l'oeil de voir, et non d'agir; à la main, au contraire, d'agir et non de voir; à l'oreille, d'entendre, sans voir et sans agir; à la langue, de parler sans entendre et sans voir; et, bien que chacun de ces membres ait son office à part, ils n'en forment pas moins un seul et même corps, ayant quelque chose de commun à tous. Les offices sont divers, la santé est la même. La charité sera donc pour les membres du Christ ce qu'est la santé aux membres du corps humain: L'oeil occupe la plus haute place, l'endroit le plus éminent; il est placé à dessein dans une citadelle, d'où il peut découvrir, voir et montrer. L'oeil a l'honneur d'occuper un lieu plus élevé, d'être un sens plus vif, d'avoir une agilité, une certaine force qu'on ne retrouve point dans les autres sens. Aussi la plupart des hommes jurent-ils par leurs yeux, plutôt que par tout autre membre. Nul ne dit à un autre: Je t'aime comme mes oreilles; quoique le sens de l'ouïe soit presque égal à celui des yeux, et tout rapproché. Que dirai-je des autres? Chaque jour on dit: Je t'aime comme mes yeux. Et l'apôtre saint Paul témoigne
1. I Cor. XII, 26.— 2. Matth. XXV, 35-45.
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que nous avons pour nos yeux plus d'amour que pour les autres membres, quand il exprime ainsi l'attachement des Églises pour lui: « Je « vous rends ce témoignage que vous étiez « prêts à vous arracher les yeux, s'il eût été possible, pour me les donner (1) ». Dans le corps humain donc, la place la plus élevée, la plus honorable, est pour les yeux, et dans ce même corps, rien n'est plus éloigné que le dernier doigt du pied. Et toutefois, dans un corps humain, un doigt qui est sain est plus avantageux que l'œil qui est chassieux et obscurci. Car, la santé qui est commune à tous les membres du corps, est plus précieuse néanmoins quand il s'agit de l'office de chacun. De même, tu vois dans l'Eglise un homme peu élevé, mais qui a reçu quelque don, et qui a la charité; un autre homme est plus élevé dans l'Eglise par un don supérieur, mais il n'a pas la charité. Que l'un soit pour nous le dernier doigt, et l'autre l'oeil. Celui-là est plus lié au corps, qui jouit d'une santé plus complète. Enfin ce qu'il y a de malade en un corps, est nuisible à tout autre corps, et tous les membres s'appliquent à guérir une partie malade, et souvent y parviennent. Mais si l'on ne peut la guérir, et qu'elle soit gangrenée au point de ne plus guérir, on garantit les autres membres, en retranchant cette partie de l'unité du corps.
7. Que le premier venu, que Donat, par exemple, soit comme l'œil dans le corps humain; qu'il soit donc l'œil, car nous ne savons ce qu'il a été, mais qu'il soit l'homme doué, comme son nom l'indique; de quoi lui a servi la supériorité de l'honneur et de la gloire? 11 n'a pu conserver la santé, parce qu'il n'avait pas la charité. Ensuite, ces membres-là sont tellement gangrenés, qu'il a fallu de toute nécessité les retrancher, et ceux qu'ils se vantent d'avoir gagnés sont des vers de pourriture. Ce sont des vers retranchés, et qui ne sauraient arriver à la santé. Car un membre peut revenir à la santé, tant qu'il fait partie du corps, sans en être retranché. Des membres sains, en effet, peut découler la santé sur un endroit blessé. Mais qu'un membre soit retranché et souffre d'une blessure, il n'y a plus pour lui ni canal, ni source, d'où la santé puisse arriver jusqu'à lui. Aussi sont-ils comparés à des sarments retranchés, dans notre Evangile, lequel est d'accord avec l'épître
1. Galat. IV, 15.
de l'Apôtre. Là aussi, le Seigneur ne nous a recommandé, pour demeurer en lui, rien de si efficace que la charité: « Pour moi », dit-il, « je suis la vigne, vous êtes les branches, et mon Père le vigneron. Tout sarment qui rapporte du fruit en moi, il l'émonde, afin qu'il en rapporte davantage; mais il retranche tout ce qui ne rapporte aucun fruit en moi (1) ». Or, le fruit vient de la charité ; car le fruit ne vient que sur la racine. Et l'Apôtre a dit « Soyez enracinés et fondés sur la charité (2) ». La racine est donc là d'où sort tout fruit. Quiconque en est séparé , bien qu'il paraisse y tenir, ou bien est déjà retranché secrètement, ou bien le sera au grand jour: il ne peut donc rapporter aucun fruit. Ceux-là étaient jadis dans l'unité, on les a retranchés; d'où retranchés? de l'unité. Mais, c'est vous, disent-ils, qui êtes retranchés. Que faire? Moi je vous dis: Vous êtes retranchés; vous, de votre côté, me dites: C'est vous qui êtes retranchés. Que le Seigneur en juge. C'est donc remettre la cause, pour la porter au jugement de Dieu? Point du tout. Bien souvent nous en agissons ainsi, quand le jugement de Dieu ne s'est point encore manifesté. Mais quand il apparaît, saisissons-le, et nulle remise. J'ouvre les Ecritures, et je vois qui est retranché de l'Eglise. Si l'Ecriture, en effet, rend témoignage au parti de Donat, à quelque Eglise établie sur une certaine partie de la terre, comme le parti de Donat est établi en Afrique, qu'ils disent que nous sommes retranchés, qu'ils disent que ce sont eux qui sont sur la racine. Mais si l'Ecriture ne rend témoignage qu'à l'Eglise qui est répandue par toute la terre, à quoi bon plaider notre cause au tribunal d'un homme? Nous avons Dieu pour juge; et s'il ne siège pas sur un tribunal, il siège dans l'Evangile.
8. Naguère on a jugé Crispinus comme hérétique (3). Mais qu'a-t-il dit? Suis-je donc condamné par l'Evangile ? alléguant ainsi qu'il n'est point condamné, puisque c'est le proconsul et non le Christ qui s'est prononcé contre lui. Lui-même a importuné le proconsul, pour lui demander une sentence; lui-même a dit : Ecoutez-moi. Je ne suis point un hérétique. Tu déclines maintenant le jugement que tu as toi-même invoqué ? Pourquoi ?
1. Jean, XV, 1, 2.— 2. Ephés. III, 17.
2. L'an 401, voyez l'histoire de saint Augustin et saint Augustin en plusieurs endroits.
Parce qu'il est contre toi. Qu'il soit en ta laveur, et il serait bon ; mais dès qu'il est contre toi . il est mauvais. Avant de prononcer, il était compétent ce juge à qui tu as dit : Je ne suis point hérétique, écoutez-moi; mais, dit-il encore, le proconsul a prononcé d'après la loi des empereurs, et non d'après les lois de l'Evangile. Soit, que le proconsul ait jugé d'après les lois des empereurs; mais si les empereurs ont tort de te condamner, pourquoi du proconsul en appeler aux empereurs ? Les lois des empereurs étaient-elles déjà contre toi, ou non ? Si elles n'étaient pas contre toi, ce n'est point d'après ces lois qu'a prononcé le proconsul. Si elles étaient contre toi, les empereurs iront-ils, pour toi, juger contre leurs lois? Mais je te demanderai ensuite : Quelles sont ces lois des empereurs qui sont contre toi ? Que s'est-il fait ? renseigne-moi. Il est évident, et personne ne le niera, qu'il y a contre ces gens beaucoup de lois impériales. D'où vient cela ? Comment cela s'est-il fait ? C'est nous peut-être qui sommes des persécuteurs et qui avons mal parlé de vous aux empereurs. Voilà ce qu'ils racontent à ces malheureux ignorants qu'ils parviennent à tromper. Car ils se gardent bien de dire à ces gens qu'ils veulent tromper comment s'est plaidée leur cause. Mais, en dépit de leurs efforts, voilà qu'on la déterre, qu'on la place au grand jour, qu'on la met sous les yeux mêmes de ceux qui les ferment et ne veulent pas voir. Qu'on fasse la lumière devant ceux qui ferment les yeux, qui ne veulent point voir la lumière. Qu'ils ne puissent cacher l'évidence ! Qu'ils ne se puissent détourner de ce qui est visible , ni obscurcir ce qui est clair. Je les poursuivrai avec la torche de la vérité. Vous avez sollicité le jugement de l'empereur. C'est faux, disent-ils. On en lit le monument public (1). Les Donatistes du parti de Majorin, qui fut ordonné le premier, allèrent contre Cécilien au proconsul d'alors, Anullinusl, et lui présentèrent des pièces d'accusation contre Cécilien, alléguant qu'elles étaient scellées dans les enveloppes, mais qu'ils avaient contre Cécilien des crimes consignés sur l'acte d'accusation, et le suppliant d'envoyer cette accusation à l'empereur,
1. La cause avait été jugée antérieurement sous Constantin le Grand, entre Majorin et Cécilien. Voyez la lettre du clergé d'Hippone, parmi les lettres de saint Augustin, lettre LXXXVIII, et le saint docteur lui-même en plusieurs endroits.
2. Les bénédictins de Saint-Maur écrivent Anulinus, c'est mieux peut-être. Et, toutefois, on trouve, vers l'année 199 de la Chron. P. Corn., Anulinus, et en l'année 216, Sext. Corn., Anullinus.
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en son palais. Il existe encore, ce compte rendu du proconsul Anullinus, écrivant à l'empereur Constantin que des hommes du parti de Majorin étaient venus le trouver avec des pièces portant accusation contre Cécilien, le suppliant d'envoyer ces pièces à l'empereur, et disant qu'il a fait selon leur demande. L'empereur en écrivit à l'évêque Meltiade (1) et à Mareus, déclinant ainsi une cause ecclésiastique et la leur envoyant. Dans ces mêmes lettres l'empereur écrit qu'il envoie les pièces venues par Anullinus, et comme les lettres ne font point connaître les pièces, on le sait néanmoins par la relation d'Anullinus, consignée aujourd'hui dans les recueils publics. Ensuite Constantin écrit à Anullinus, lui enjoignant d'envoyer les parties à Rome, au jugement du souverain Pontife. Puis, Anullinus constate qu'il a envoyé les parties. C'est donc vous qui êtes allés à l'empereur, vous qui avez porté au tribunal d'un homme une cause de l'Eglise. L'empereur a mieux jugé que vous. Vous portiez devant lui une cause qu'il a déférée aux évêques. C'est donc d'après vos accusations, que la cause a été tout d'abord plaidée devant les évêques. La sentence a été en faveur de Cécilien. Mais eux, mécontents de cette sentence, murmurèrent et en appelèrent une seconde fois à l'empereur; ils invoquèrent le jugement impérial après le jugement des évêques; une seconde sentence lut rendue à Arles Q: nouvel appel de leur part à l'empereur. Encore vaincu par leur importunité, il voulut lui-même évoquer leur cause et en connaître. Le voilà qui siège, qui instruit la cause, qui juge Cécilien tout à fait innocent, et qui renouvelle contre eux toutes les prescriptions des empereurs. Quoi d'étonnant? Tu en appelles à un tribunal, puis tu oses bien récuser la sentence ? Pourquoi vouloir lui déférer ta cause ? Ton église était en Afrique, et non dans toute la terre ? Mais où donc allaient-ils, ceux qui déjà s'en étaient détachés ? Ils ne tenaient déjà plus à l'Eglise, mais il y tenait, cet empereur dont ils invoquaient le jugement. Ce fut donc par bienveillance qu'il fit juger la cause par des évêques, puis leur succéda pour juger lui-même. Delà ces lois qui sont contre vous; voyez si vous n'êtes point contre elles. C'est vous qui avez
1. C'est sans doute Melchiade ou Miltiade, souverain Pontife de Rome. Quel est ce Marc? Est-ce le successeur de Melchiade dans le pontificat? ou l'un des trois évêques des Gaules, qu'il s'adjoignit pour juger cette cause?
2 En l'an 314, l'année d'après le jugement de Rome.
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attaqué les premiers, accusé les premiers; appelé les derniers, et les derniers encore. murmuré. Et toutefois, est-ce donc l'Evangile qui nous a condamnés, disent-ils? Vous êtes condamnés au tribunal que vous avez choisi.
9. Mais nous ne récusons point le jugement de l'Évangile. Et quand notre adversaire ne le dirait point, nous lirions l'Évangile pour en tirer des citations, des preuves. Qu'on lise l'Évangile. Mais voyons où est l'Église, d'après Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car assurément c'est à lui qu'il faut ouvrir et nos oreilles et nos coeurs. Écoutons-le. Qu'il nous dise où est l'Église. S'il nous dit que son Eglise est en Afrique, nous nous rangeons tous au parti de Donat. Mais s'il dit que l'Église est répandue dans l'univers entier, c'est aux membres retranchés à revenir à l'unité. Car ces rameaux ne sont point coupés de manière qu'une nouvelle insertion soit impossible. Nous avons l'apôtre saint Paul qui nous le dit: « Ces rameaux », diras-tu, «ont été brisés pour que je fusse inséré. Il est vrai. Mais ils ont été rompus à cause de leur incrédulité, et toi, c'est par la foi que tu es debout. Garde-toi de t'élever, mais crains. Car si Dieu n'a pas épargné les branches naturelles, il pourra bien ne te pas épargner (1) ». Ainsi donc les Juifs, qui étaient comme les branches naturelles, ont été brisés, et les gentils ont été insérés comme l'olivier sauvage sur l'olivier franc. Par ces rameaux insérés, par cet olivier sauvage ainsi enté, nous avons tous notre part à l'olivier. Mais selon cette menace que faisait l'Apôtre aux rameaux orgueilleux de l'olivier sauvage, nos adversaires sont devenus tels par leur orgueil, qu'ils ont mérité à cause de cet orgueil, d'être brisés à leur tour avec les rameaux naturels déjà retranchés. Or, que dit l'Apôtre? « Pour eux», dit-il, « s'ils ne demeurent point dans leur incrédulité, ils seront insérés à leur tour (2) », de même que tu seras retranché, si tu ne demeures pas dans la foi. Que nul donc ne s'enorgueillisse dans la vigne, que nul ne désespère, en dehors de la vigne. En t'enorgueillissant dans la vigne, crains d'en être retranché. Que ceux qui sont en dehors de la vigne se prémunissent contre le désespoir, qu'ils osent espérer l'insertion. Cette insertion n'est pas l'oeuvre de la main, puisque l'Apôtre, dit : « Dieu est assez puissant pour les enter de nouveau (3) ». Qu'ils ne
1. Rom. XI, 19-21.— 2. Ibid. 28.— 3. Ibid.
disent point : Comment insérer de nouveau un rameau retranché, brisé ? Cela est impossible, sans doute, si l'on s'en tient aux forces de l'humanité; mais non si l'on fait appel à la Majesté divine. Quoi donc ? Ce qui a été fait par le Seigneur, tout vigneron pourrait le faire? Il prend un olivier sauvage, et il y insère l'olivier franc, et le sauvageon inséré sur l'olivier donne l'olive, et non des baies amères ? Qu'un homme le fasse aujourd'hui, qu'il ente le sauvageon sur l'olivier, et il verra qu'il n'en sortira que des baies sauvages. Dieu donc a la puissance d'enter, non l'olivier sur le sauvageon, mais bien le sauvageon sur le franc, de faire couler dans le sauvageon la succulence de l'olivier franc, de manière qu'il n'ait plus aucune amertume, mais une saveur agréable, et il ne pourrait t'insérer par l'humilité, toi qui es retranché à cause de ton orgueil ? C'est bien, dira notre homme, vous m'exhortez, mais il faut d'abord me montrer que je suis retranché, de peur que vous n'ayez à vous prêcher vous-même, afin de venir à moi, et non moi à me faire enter sur vous-même. J'ose bien dire : Écoute-moi, et néanmoins cet écoute-moi, je crains de le dire, je crains qu'il ne méprise l'homme en moi ; eh bien 1 soit, qu'il méprise l'homme. Car s'il méprisait l'homme, il ne suivrait point le parti de Donat. Donat aussi était homme. Si donc nous parlons de nous-mêmes , qu'il nous méprise mais si nous parlons avec le Christ, qu'il entende celui qu'on n'entend point en vain, qu'on ne méprise point en vain. L'écouter, en effet, c'est mériter une récompense; ne l'écouter point, c'est mériter le supplice. Ecoutons-le donc, donnons la parole au Seigneur.
10. Il nous parle de l'Église en plusieurs endroits ; et pourtant j'en citerai un. Après sa résurrection, vous le savez, mes frères, il se montra à ses disciples, étala devant eux ses plaies, qu'il leur fit toucher et non-seulement voir. Eux, néanmoins, qui le voyaient, le touchaient, le reconnaissaient, hésitaient encore dans leur joie, comme nous l'apprend l'Evangile, qu'il nous faut croire, qu'il est criminel de révoquer en doute. Comme donc ils hésitaient dans leur joie, comme ils doutaient encore, le Sauveur les raffermit par les saintes Écritures, et leur dit. « Voilà ce que je vous disais quand j'étais avec vous : c'est qu'il faut que s'accomplisse tout ce qui est écrit à mon sujet dans la loi, dans les Prophètes (443) et dans les psaumes. Il leur ouvrit alors l'intelligence, afin qu'ils entendissent les Écritures, puis il leur dit: Il fallait, selon qu'il a est écrit, que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât le troisième jour, et qu'on prêchât a en son nom la pénitence et la rémission des a péchés à toutes les nations, en commençant a par Jérusalem (1) ». Tu n'es pas là, toi. Mais j'y suis, à quoi bon attendre qu'un homme prononce à ton sujet du haut d'un tribunal? Écoute le Christ dans l'Évangile: « Dans toutes les nations», dit-il, « en commençant par Jérusalem». Es-tu de cette Eglise? Es-tu en communion avec toutes les nations? En communion avec cette Eglise répandue parmi toutes les nations, en commençant par Jérusalem? Si tu es en communion, tu es avec elle, dans la vigne, et non retranché. L’Eglise du Christ, en effet, n'est autre que cette vigne qui a pris de l’accroissement, qui a rempli toute la terre; c'est le corps du Christ, dont la tête est au ciel. Mais si tu communiques seulement avec les Africains, et si de l'Afrique tu ne saurais envoyer qu'à la dérobée consoler quelques étrangers, ne vois-tu point que tu es seulement dans la partie, et en dehors du tout? Qu'as-tu dit au jugement du proconsul? Je suis catholique. Telle est en effet sa parole. On la trouve dans les Actes. Catholique, sois dans le tout. « Holon », en effet, signifie tout, et l'Église a été surnommée Catholique, parce qu'elle est partout. Est-ce bien Catamérique, son nom, et pas Catholique? « Meros » veut dire, en effet, partie, et « Holon » le tout. Catholique vient du grec et signifie totalité. Te voilà donc en communion avec l'univers? Non, répond-il. Donc tu es dans la partie, et dès lors comment seras-tu catholique? Il y a bien de la différence entre le tout et la partie. D'où vient à l'Église le surnom de Catholique? Tu as reçu ton nom du parti de Donat, elle se nomme catholique, de toutes les parties de la terre. Mais c'est nous qui nous disons dans toutes les contrées de la terre, et peut-être Dieu ne le dit-il pas? Nous en avons appelé à l'Évangile, et cité ce passage de l'Évangile « Dans toutes les nations », dit-il, « en commençant par Jérusalem ». N'est-ce pas de là que l'Évangile est venu en Afrique? S'il commence par Jérusalem, il est venu jusqu'à toi, en remplissant toute la terre, non en se desséchant
1. Luc, XXIV, 44-47,
quelque part. Qui donc viendra nous dire: On a conduit le ruisseau de manière à l'amener à moi, mais il s'est desséché en chemin et m'est arrivé. S'il s'est desséché sur la voie, par où a-t-il pu arriver à toi? Il n'est arrivé jusqu'à toi qu'en remplissant toute la terre. Canal ingrat, pourquoi blasphémer contre la source? Si elle ne coulait, tu ne serais pas rempli. Mais je crains pour toi le desséchement. Car tout canal séparé de la source tarit nécessairement. Ils parlent contre l'Église avec une désolante sécheresse: ils auraient des paroles de douceur, s'ils étaient arrosés par elle. Je suis catholique, qu'est-ce qu'un catholique? Un homme de Numidie? Interroge au moins les Grecs; car le mot catholique n'est point de langue punique, c'est un mot grec. Cherche un interprète. Il est bien juste que tu sois dans une erreur de langage, quand tu es en désaccord avec toutes les langues.
11. Quand l'Esprit-Saint vint du ciel, et remplit ceux qui croyaient en Jésus-Christ, ils parlèrent toutes les langues, et parler toutes les langues, c'était alors le signe que l'on avait reçu l'Esprit-Saint (1). Mais, aujourd'hui, l'Esprit-Saint n'est-il donc plus donné? Gardons-nous de le croire, autrement nous n'aurions plus l'espérance. Nos adversaires avouent, en effet, que l'Esprit-Saint est donné aux fidèles; or, nous le disons aussi, nous le croyons, nous disons surtout que cela n'a lieu que dans l'Église catholique. Que nos adversaires soient catholiques, et l'Esprit-Saint est donné chez eux; que nous soyons catholiques, et c'est chez nous qu'est donné l'Esprit-Saint. Pour le moment, ne cherchons point quelle est la différence et quels sont les catholiques; il est évident que le Saint-Esprit est donné. Pourquoi tous ceux qui ont reçu l'Esprit-Saint ne parlent-ils point toutes les langues, si ce n'est parce que dans ce moment était figuré dans quelques-uns ce qui devait plus tard apparaître dans tous? Que voulut prédire l'Esprit-Saint, en touchant les coeurs de ceux qu’il remplissait, et en leur apprenant toutes les langues? A peine un homme apprend-il deux langues, ou trois, quatre tout au plus, soit par des maîtres, soit en se familiarisant avec le pays qu'il parcourt. Mais ceux qui reçurent l'Esprit-Saint les parlaient toutes, et tout à coup, sans les avoir apprises peu à peu. Que voulait donc nous
1. Act. II, X, XIX.
444
enseigner l'Esprit-Saint? Dis-moi, pourquoi ne le fait-il plus maintenant, sinon parce qu'il y avait là une figure? Quelle était cette figure, sinon que l'Evangile serait prêché en toutes les langues? J'ose l'affirmer. Et voilà que maintenant on le prêche en toute langue. C'est en toute langue que l'Evangile se fait entendre, et ce que je .disais tout à l'heure des membres, je le dis maintenant des langues. Et de même que l'oeil dit: Le pied marche pour moi; que le pied dit à son tour L'oeil voit pour moi; de même je dis maintenant: La langue grecque est la mienne, la langue hébraïque est la mienne, la langue syriaque est la mienne. Car tous n'ont qu'une même foi, tous sont dans les liens de la même charité. Ce que le Seigneur a démontré, les Prophètes l'avaient prédit: «Leur voix a retenti dans toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde (1) ». Ainsi l'Eglise a grandi, au point d'être appelée catholique, de l'univers entier. Et voyez que toutes les langues ont parcouru toutes les terres. « Il n'est point d'idiome, point de langage dans lequel on n'entende cette voix (2) ».
12. Je suis donc dans cette Eglise, et toi tu n'y es pas. Si donc tu en es retranché, vois d'où tu es retranché; reviens pour être inséré de nouveau, de peur que tu ne viennes à dessécher pour être jeté au feu. Ce sont les Prophètes, ce sont les Apôtres, c'est le Seigneur qui vous parle de l'Eglise répandue dans toute la terre. Tous portent ce jugement qui te condamne. Du proconsul, on va au tribunal de l'empereur; mais de l'Evangile, à qui en appeler? A Donat? Donat jugera à l'encontre du Christ? Que t'enseignera Donat ? J'ai mon Christ que j'ai prêché en Afrique. Que t'enseignera-t-il? Dira-t-il: Je me suis exposé pour le Christ, et : j'ai succédé au Christ? Tel est son unique parti : dire qu'il a osé retrancher des hommes du corps de l'Eglise, parce qu'il a succédé au Christ. Telle est la sentence da Christ, ainsi disent les Evangiles. « Dans toutes les nations », dit le Seigneur, «en commençant
1. Ps. XVIII, 5.— 2. Ibid. 4.
par Jérusalem ». C'est donc par Jérusalem que l'Evangile a commencé; c'est là qu'est descendu le Saint-Esprit, là qu'étaient les Apôtres quand il est descendu sur eux, là que l'Evangile a commencé à être prêché pour passer de là en Afrique. Où donc est-il allé ensuite? Les aurait-il abandonnés? Il ne les a point abandonnés, s'ils ne le veulent point. Car nous aussi, nous sommes de l'Afrique. Et l'Evangile venu en Afrique est demeuré parmi les catholiques africains, comme il demeure chez toutes les nations. Parmi toutes les nations, en effet, il y a des hérétiques, les uns ici, les autres là, et ceux des autres nations ne sont point nés en Afrique. Ils ont été retranchés de la vigne, car la vigne catholique les connaît tous, tandis qu'eux-mêmes ne se connaissent point. Elle connaît les sarments, cette vigne d'où ils ont été retranchés; elle les connaît tous, et ceux qui demeurent en elle, et ceux qui en sont retranchés, puisque l'Eglise catholique est répandue partout. Ces sarments sont demeurés à l'endroit même où ils ont été retranchés, ils n'ont pu se disperser çà et là dans le monde; au lieu que cette vigne répandue partout alimente partout ses rameaux, et partout pleure ceux qui sont retranchés. Elle crie à tous de revenir, afin qu'on les insère de nouveau. Son appel n'est point toujours entendu, et toutefois les mamelles de sa charité ne se fatiguent point à épancher le lait de l'exhortation. Elle est dans l'anxiété pour ceux qui sont retranchés; en Afrique, elle crie vers les Donatistes; en Orient, vers les Ariens, vers les Photiniens, vers les autres, et ces autres encore. Répandue en effet partout, elle trouve partout à rappeler en elle ceux qui étaient ses branches et qui sont retranchés. Ce sont des sarments qui ont commencé par devenir stériles et qu'on a dû séparer. S'ils ne s'obstinent point dans l'infidélité, ils seront insérés de nouveau. Voilà, mes frères, ce qu'il nous faut écouter avec crainte, et sans orgueil; avec charité, afin de prier pour eux. Adressons-nous au Seigneur, etc.
ANALYSE.— 1. Du souci d'avancer chaque jour, et pour cela d'implorer le secours divin.— 2. L’usage de la langue aussi nécessaire que dangereux.— 3. La langue est dirigée par l'esprit.— 4. La langue trompeuse des Juifs couverte de confusion.— 5. Le bon usage de la langue chez une femme adultère.— 6. La confession de la femme adultère est une instruction pour nous.— 7. Comment agir avec celui qui nous insulte.— 8. Il faut pardonner à ceux qui nous injurient et prier pour eux.— 9. Quelle est la fin de l'homme.— 10. La fin de l'homme c'est le Christ.— 11. C'est par la foi et par les oeuvres que l'on peut y atteindre.— 12. Quel est le but des tentations et comment nous y comporter.— 13. Récapitulation.
1. C'est un devoir pour les chrétiens, de s'avancer chaque jour vers Dieu, de concevoir une sainte joie de Dieu et de ses dons. Car le temps de notre pèlerinage est très-court, et notre patrie ne connaît point le temps. Il y a, en effet, une grande distance entre le temps et l'éternité. C'est ici que la piété s'enquiert, là qu'elle repose. De là, pour nous, comme pour de bons négociants, la nécessité de connaître le gain de chaque jour. Car notre sollicitude ne doit pas se borner à écouter, mais il faut agir aussi. Dans cette école, où Dieu seul est maître, il faut de bons disciples, non d'un moment, mais vraiment studieux. L'Apôtre dit: « Ne soyez point paresseux dans ce qui est du devoir, mais fervents en esprit, joyeux par l'espérance (1) ». Dans cette école donc, nous apprenons chaque jour. Nous nous instruisons dans les préceptes, dans les exemples, et dans les sacrements; cartels sont les remèdes à nos blessures, les stimulants à nos études. Nous répondions tout à l'heure : « Exaucez, ô mon Dieu, mes supplications et mes prières ». Inaurire, c'est-à-dire: « Recevez mes larmes dans votre oreille (2) ». Que penses-tu que doive demander le Prophète quand il désire que Dieu lui soit propice? Que demandera-t-il à Dieu? Voyons, écoutons. Peut-être les richesses ou quelque jouissance de cette vie? Qu'il nous dise ce qu'il va
1. Rom. XII, 11.— 2. Ps. XXXVIII, 13.
demander quand il fait à Dieu cette supplication. Il a vu, en effet, qu'il ne saurait avoir de lui-même, et qu'il peut avoir par Dieu. Il a entendu cette parole: «Demandez et vous recevrez (1) » . Il savait donc ce qu'il devait demander , puisqu'il suppliait Dieu. Donc « Exaucez ma prière, ô mon Dieu ». Et comme si on lui demandait: Que veux-tu, pourquoi frapper, pourquoi crier, pourquoi en appeler à Dieu ? J'écouterai. Que veux-tu ? Qu'est-ce que je veux? répond-il. Ecoutez ma résolution et perfectionnez vos oeuvres. Quelle est ma résolution ? « J'ai dit : Je veillerai sur mes voies, afin que je ne pèche pas avec ma langue (2)». Ce qu'il se propose est difficile, mais il n'hésite pas, parce que tout d'abord il invoque le Seigneur. Il connaissait cette doctrine de saint Paul: « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi (3) ».
2. Donc: « J'ai dit: je veillerai sur mes Voies». Quelles voies? Les voies de la terre. Est-ce que nous marchons sur la terre, au moyen de la langue? Sur la terre, où nous nous servons de nos pieds, ou des pieds des autres. Car les animaux nous transportent, ou nous allons sur nos pieds. Que signifie donc cette parole, et quelle voie cherche le Prophète ? Il ne veut point pécher, par la langue. C'est là, mes frères, un grand enseignement. De même que, dans une seule
1. Jean, XVI, 24.— 2. Ps. XXXVIII, 1.— 3. I Cor, XV, 10.
(1) On lit dans le Codex, fol. 68: « Sermon de saint Augustin , évêque ». Il traite principalement de l'usage de la langue et de la fia de l'homme. A vrai dire, il y a quelques incohérences qui me paraissent peu dignes de saint Augustin; les paroles du psaume y sont répétées sans opportunité, quelquefois forcées ; ce qui fait soupçonner une interpolation. Je laisse à juger à ceux qui sont plus habitués que moi à la lecture du saint docteur.
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heure, nous pouvons manger et nous reposer, nous est-il aussi facile de parler et de nous taire dans l'espace d'un instant? Comme nous avons des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et les autres sens pour recevoir des impressions, nous avons aussi la langue pour parler. Et nous avons un grand besoin de la langue. Il nous faut écouter pour répondre, ou parler pour enseigner. Est-ce au moyen de l’oeil que nous parlons, et non de la langue? Et si c'est l'oreille qui entend, c'est la langue qui doit répondre. Que faisons-nous d'un membre si utile? Nous prions Dieu, nous réparons nos offenses, nous chantons les louanges de Dieu, nous le célébrons d'une voix unanime, et chaque jour nous exerçons la miséricorde, en parlant aux autres, ou en donnant des conseils. Que faisons-nous maintenant? Notre langue nous prête son ministère auprès de vous. Que faisons-nous pour ne point pécher par la langue, surtout qu'il est dit: « La mort et la vie sont au pouvoir de la langue (1)? » et encore : « J'en ai vu beaucoup tomber par le glaive, mais en moins grand nombre que ceux qui sont tombés par la langue (2) » ; et encore: « Et la langue est un de nos membres qui infecte tout le corps (3)». Enfin le même Seigneur nous dit aussi: « Ils ont appris à leur langue à dire le mensonge (4) ». Ils ont enseigné. C'est en effet l'habitude qui fait dire le mensonge : elle dit le mensonge en quelque sorte malgré nous. Voyez une roue, si vous lui imprimez un premier mouvement, dès que vous la poussez de la main, sa configuration, sa rondeur la fait mouvoir en quelque sorte dans son instabilité, dans son mouvement naturel; il en est de même de notre langue: il n'est pas besoin qu'on lui apprenne à dire le mensonge: elle va spontanément à ce qui la fait mouvoir avec plus de facilité. Autre est votre pensée, et autre parfois ce qu'elle dit par habitude. Que faire alors, mes frères? Vous le voyez, assurément, quel balancier ne faut-il pas établir dans le coeur, pour que la langue émette quelque chose au dehors ! Car elle ne se meut point d'elle-même, c'est le coeur qui la met en mouvement.
3. Il est en effet une force qui donne l'impulsion et à elle-même et à tout ce qui dépend d'elle. Or, que celui qui dirige soit bon et, avec
1. Prov. XVIII, 2l.— 2. Eccli. XXVIII, 22. — 3. Jacques, III, 6.—3 Jérémie, IX, 5.
le secours de la grâce, il surmontera toute habitude perverse. Que le ministre soit bon, et le ministère se calme. Un soldat a bien des armes, elles ne servent de rien s'il n'en frappe. De même notre langue est parmi nos membres une arme pour l'âme. C'est d'elle qu'il est dit: « C'est un mal sans repos (1) ». Oh oui, sans repos. Qui a fait ce mal, sinon celui qui est sans repos ? Pour toi, ne sois pas sans repos, et ce mal cessera. Garde-toi de l'agiter, et rien ne s'agitera. Car ce n'est point l'esprit qui a besoin d'être mis en mouvement, mais le corps qui est inerte. Ne l'agite pas, et il est sans mouvement. Or, vois comme c'est toi qui agites cette langue. C'est d'elle que beaucoup d'hommes se servent pour la fraude, dans le culte de l'avarice, et quand il s'agit d'une affaire, ils oublient que ce membre est. créé pour la louange de Dieu, et s'en servent pour blasphémer le Seigneur et dire: Par le Christ ! j'ai acheté tant, je vends tant. Quand je t'ai dit: Donne-moi ta parole, quel est ton dernier prix? Je t'ai bien demandé ton dernier prix. Dix pièces, vingt pièces d'argent. Jures-tu par le Christ? Jure par tes yeux, jure par tes enfants, ta conscience en est à l'instant troublée. O langue impie ! Tu méprises le Créateur, pour épargner la créature. « O mal inquiet, ô langue pleine d'un venin mortel ! C'est par elle que nous bénissons Dieu, notre Père ». Notre Dieu par sa nature, notre Père par sa grâce. « Et par elle nous maudissons l'homme qui a été créé à l'image de Dieu (2) ». Voyez, mes frères, ce que vous portez; oui, dis-je, voilà ce que nous portons, car moi je suis homme comme vous. Mais reprenons...
4. « Ecoutez ma prière, ô mon Dieu ». C'est de là que viennent ces Juifs dont il était question tout à l'heure dans l'Evangile. Leur langue les conduisit à la mort. Nous l'avons entendu tout à l'heure, en effet. Ces Juifs, dit l'Evangile, amenèrent au Seigneur une femme de mauvaise vie, et lui dirent pour le tenter: « Maître, nous avons surpris cette femme en adultère (3) ». Or, il est écrit dans la loi de Moïse que toute femme surprise en adultère doit être lapidée. « Vous donc, que dites-vous? » Voilà ce que disait la langue, mais sans le connaître comme Créateur. Ils étaient loin, ces hommes, de prier et de dire: « Délivrez mon âme des fourberies de la langue (4) ». Car ils ne venaient que par fourberie,
1. Jacques, III, 8.— 2. Id. 9.— 3. I Jean, VIII, 4.— 4. Ps. CXIX, 2.
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et n'avaient d'autre dessein. Or, le Seigneur était venu, «non pour détruire la a loi, mais pour l'accomplir (1) » et pardonner les péchés. Les Juifs donc se disaient entre eux: S'il dit: Qu'elle soit lapidée ! nous lui répondrons: Où est donc le pardon des péchés? N'est-ce point vous qui dites: « Vos péchés vous sont pardonnés (2)?» S'il dit : Qu'on la renvoie ! nous répondrons: Comment se fait-il que vous soyez venu pour accomplir la loi, non pour la détruire? Voyez la langue fourbe en face de Dieu. Celui qui était venu pour racheter et non pour condamner (car il était venu racheter ce qui avait péri (3)) se détourna d'eux comme pour n'y point arrêter ses regards. Cette aversion du Sauveur pour ces fourbes ne manque pas d'un certain sens, et l'on y peut découvrir quelque chose. Le Sauveur semble dire: Vous m'amenez une pécheresse, vous pécheurs ! Si vous croyez que je doive condamner les pécheurs, c'est par vous que je commence. Or lui, qui était venu pour remettre les péchés, leur dit: « Que celui d'entre vous qui se croit sans péché, lui jette la première pierre (4) ». Admirable réponse, ou plutôt admirable proposition ! S'ils commencent à lapider la pécheresse, à l'instant il leur dira: « On portera contre vous le jugement que vous aurez porté (5) ». Vous avez condamné, vous serez condamnés. Pour eux, néanmoins, bien qu'ils ne reconnussent pas en lui le Créateur, ils connaissaient leur propre conscience. Dès lors, se tournant le dos mutuellement, afin de ne pas se voir l'un l'autre à cause de leur honte, ils se retirèrent; c'est là ce que dit l'Evangile, depuis les plus anciens jusqu'aux plus jeunes. L'Esprit-Saint avait dit: « Tous se sont égarés, tous sont devenus incapables; ils n'en est pas un qui fasse le bien, pas un seul (6) ».
5. Tous donc se retirèrent. Il ne resta que Jésus et la pécheresse, que le Créateur et la créature, que la misère et la miséricorde, que celle qui connaissait son péché et Celui qui remettait le péché. Car voilà ce que signifiait son action d'écrire sur la terre. Le Sauveur écrivait en effet sur la terre, dit l'Evangile; or, quand l'homme pécha, il lui fut dit: Tu es terre (7). Et quand le Seigneur accordait à la pécheresse son pardon, il le lui accordait en
1. Matth. V, 17.— 2. Id. IX, 5; Marc, II, 5-9 ; Luc, V, 25.— 3. Matth. XIII, 11.— 4. Jean, VIII, 7.— 5. Matth. VII, 2.— 6. Ps. XIII, 3.— 7. Gen. III, 19.
écrivant sur la terre. Il accordait donc le pardon, et en accordant ce pardon, levant les yeux vers la pécheresse : « Personne ne vous a-t-il condamnée, lui dit-il? » Et cette femme ne dit point: Pourquoi me condamner? Qu'ai-je fait, Seigneur? Suis-je donc une coupable? Elle ne dit point ainsi; mais seulement: « Personne, Seigneur ! » C'est là s'accuser. Parce que les Juifs ne purent prouver, ils se retirèrent. Mais elle avoua, cette femme dont le Seigneur connaissait la faute, et cherchait la foi et l'aveu. « Personne ne vous a-t-il condamnée ? » Personne, Seigneur ! Personne est ici pour l'aveu du péché, et Seigneur, pour le pardon de ses fautes. « Personne, Seigneur (1) » Je connais tout à la fois, et qui vous êtes, et qui je suis. Je vous le confesse; car j'ai entendu cette parole: « Confessez au Seigneur, parce qu'il est bon (2) ». Je connais ma confession, et je connais votre miséricorde. Elle s'est dit: « Je veillerai sur mes voies, afin de ne point pécher par la langue ». Pour eux, ils ont péché en faisant la fourberie; et, pour elle, son aveu lui a valu son pardon. « Personne ne vous a-t-il condamnée ? Personne », répondit-elle. Et Jésus écrivit une seconde fois en silence. Il écrivit deux fois. Comprenons cette figure. Il écrivit deux fois: une première fois en accordant le pardon; et une seconde fois, en renouvelant le précepte. Voilà ce qui se renouvelle quand le pardon nous est accordé. L'empereur a souscrit. Puis vient une seconde formule, comme si l'on nous enjoignait d'autres préceptes. Ce sont les mêmes qui nous prescrivent la charité, comme nous l'avons vu dans l'Apôtre (2). Car nous avons d'abord entendu cette lecture; puis le Seigneur nous a dit lui-même: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ces deux préceptes renferment la loi et les Prophètes (3)».
6. Pour ne point donner à chercher, il y a là deux paroles : Dieu et le prochain ; Celui qui t'a créé, et celui qu'il t'a donné pour compagnon. Nul ne t'a dit : Aime le soleil, aime la lune, aime la terre, et tout ce qui a été fait; mais on doit louer Dieu dans toutes
1. Ps. CV, 1.
2. On avait lu l'épître de saint Jacques, V, 9, où il appelle la charité nomon basilikon ; de là ce mot imperatam pour prescrire, et l’allusion au rescrit impérial.
1. Matth. XXII, 37-40.
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ces oeuvres, on doit en bénir l'auteur. « Combien vos oeuvres sont admirables ! » disons
nous. « Vous avez tout fait dans votre sagesse (1) ». Tout cela est à vous, car tout est votre ouvrage. Grâces vous en soient rendues ! Mais vous nous avez créés au-dessus de tout cela. Grâces vous en soient rendues ! Nous sommes votre image et votre ressemblance. Grâces vous en soient rendues ! Nous avons péché, et vous nous avez recherchés. Grâces vous en soient rendues ! Nous vous avons négligés, sans être négligés de vous. Grâces vous en soient rendues ! Nous vous avons méprisé sans être méprisé de vous. De peur que l'homme n'en vînt à oublier votre divinité et à vous perdre, vous avez daigné revêtir notre humanité. Grâces vous en soient rendues ! Où n'est-il point de grâces à vous rendre? « J'ai dit, dès lors: Je garderai mes voies, pour ne point pécher par ma langue ». Cette femme que l'on présente au Sauveur, pour cause d'adultère, reçut son pardon et fut délivrée, et des chrétiens trouveront onéreux que tous reçoivent le pardon de leurs péchés par le baptême, par la confession, par la grâce? Qu'on ne vienne pas nous dire : Cette femme reçut son pardon, et moi je suis encore catéchumène. A moi l'adultère, puisque j'en recevrai le pardon. Faites que je sois seul comme cette femme qui avoua sa faute et fut délivrée. Notre Dieu est bon, et s'il m'arrive de tomber dans le péché, je lui confesserai ma faute et en obtiendrai le pardon. Tu fais attention à sa bonté, mais considère sa justice. De même que la bonté l'incline au pardon, la justice l'incline au châtiment. « J'ai dit : Je veillerai sur mes voies, pour ne point pécher par ma langue ». Je voudrais bien savoir s'il n'est personne pour pécher par sa langue, dans l'instant même où nous prêchons votre charité. Depuis que nous sommes ici, nul sans doute n'a dit aucun mal, mais peut-être a-t-il pensé au mal. Ecoutez alors: « J'ai dit : Je garderai mes voies, afin de ne point pécher par ma langue ». Dis en toute vérité : «J'ai mis un frein à ma bouche, quand le pécheur s'élevait contre moi (2) ».
7. Ecoutez : « J'ai mis un frein à ma bouche, quand le pécheur s'élevait contre moi ». Voilà qu'un méchant s'élève contre toi, t'accablant d'injures, te reprochant même
1. Ps. CIII, 24.— 2. Ps. XXXVIII, 2.
ce que tu ignores. Mets alors un frein à ta bouche. « J'ai dit: Je garderai mes voies, pour ne point pécher par ma langue ». Laisse-le dire; entends et tais-toi. De deux choses l'une, ou ce qu'il dit est vrai, ou bien cela est faux. S'il dit vrai, tu lui as donné occasion de parler, et c'est peut-être un acte de miséricorde. Comme tu ne veux pas entendre ce que tu as fait, Dieu, qui prend soin de toi, te le dit par un autre, afin que la confusion qui va te couvrir te force à recourir au remède. Garde-toi donc de lui rendre le mal pour le mal, puisque tu ne sais qui te parle ainsi par sa bouche. Si donc il te reproche ce que tu as réellement fait, reconnais que tu as obtenu miséricorde ; car ou tu avais oublié ta faute, ou tu dois penser que ces injures sont pour ta confusion. Si tu n'es point coupable, ta conscience est libre. Pourquoi t'inquiéter, pourquoi t'irriter de ce que tu n'as point fait? Qu'a dit, en effet, ton adversaire? Voleur ! Ivrogne ! Cherche à l'instant dans les replis de ta conscience. Examine-toi intérieurement. Sois pour toi un juge, un examinateur sévère. C'est là qu'il te faut chercher. Où penses-tu que sont placés les péchés que j'ai commis? Si tu n'en as point, dis : Je n'en ai point. Si ta conscience répond : Je n'en ai point, dis alors : « Telle est notre gloire, le témoignage de notre conscience (1) ». Or, ta conscience t'a dit: Tais-toi et plains celui qui t'injurie. Dis encore au Seigneur : Mon Père, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu'il dit. Prie Dieu pour lui. « J'ai dit : Je garderai mes voies pour ne point pécher par ma langue. J'ai mis une garde à ma bouche, quand le pécheur s'élevait contre moi ». Loin de toi de croire que l'on te prendra pour un saint, parce que nul ne te met à l'épreuve; mais tu es un saint, quand les injures ne t'émeuvent point, quand tu plains celui qui t'injurie, quand, sans t'arrêter à ce que tu souffres, tu plains celui qui te fait souffrir. Voilà toute la miséricorde. Tu plains cet homme, parce qu'il est ton frère, un de tes membres. Il s'emporte follement contre toi, c'est un homme en délire, un malade. Tu dois le plaindre, sans t'en réjouir aucunement; n'aie d'autre joie que dans la sincérité de ta conscience, mais lui, tu dois le plaindre. Tu es homme; vois à n'être point tenté, toi aussi. Car il est dit : « Portez mutuellement (1)
1. II Cor. 1, 12.
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vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi de Jésus-Christ (1) ». Maintenant qu'il crie, tais-toi; plus tard, quand il s'apaisera, dis-lui : Mon frère, par ton salut, pourquoi me reprocher ce que je n'ai point fait? Tu m'as offensé, et néanmoins je prie Dieu pour toi. Je te pardonne en invoquant pour toi mon Dieu que tu as offensé par tes injures contre moi. N'en dis point davantage, préserve-toi de l'orgueil! Je ne dis point : Vengez-moi, mon Dieu, de celui qui m'a reproché ce que je n'ai point fait. Je ne veux point tenir ce langage. « J'ai mis une garde à ma bouche, quand le pécheur s'élevait contre moi ».
8. « Je suis demeuré sourd et humilié », dit ensuite le Prophète, « je me suis tu sur le bien (2) ». « Je suis demeuré sourd ». Je n'ai point écouté ses clameurs. Quel progrès dans cet homme qui tonnait l'erreur de son frère, mais qui, fort de la joie de sa conscience, n'entend même pas que l'on aboie contre lui ! Quelle âme ! quelle sécurité ! quelle joie ! C'est elle qui dit à Dieu : « Je marchais dans l'innocence de mon coeur, au milieu de votre maison (3) ». Les voleurs en battaient les portes, mais la maison résistait. « Je suis donc demeuré sourd et humilié », sans aucun orgueil en face de mon adversaire; « et dans mon humilité, je me suis tu sur le bien »; car ce n'était point le moment pour moi de parler du bien. Ton seul parti alors, c'est le silence; et quand il sera revenu à la vérité, tu pourras parler, il te comprendra. Quelquefois, dans le délire d'une maladie, des enfants ont frappé leurs parents, et en face de cette maladie, les parents essuyaient ces injures et pleuraient. De quelle tendresse des parents n'environnent-ils point leurs enfants contre la mort, et n'appellent-ils point leur santé ! Mais, diras-tu, mon adversaire n'est point mon fils ! Il est toutefois l'oeuvre de Dieu, l'image de Dieu, le fils de Dieu. Si tu le dédaignes, parce qu'il n'est point ton fils, ne dédaignes en lui ni le fils de Dieu, ni ton frère. « Donc, je suis demeuré sourd et humilié ». Je ne me suis point livré à l'orgueil, mais « je me suis tu sur le bien, et ma douleur en a été renouvelée », non à mon sujet, mais au sujet de celui qui m'a reproché ce que je n'ai point fait. J'ai souffert, mais souffert parce qu'il a parlé de la sorte.
1. Galat. VI, 2.— 2. Ps. XXXVIII, 3.— 3. Id. c, 2.
Car c'est ma sollicitude pour mon frère qui a attisé ma douleur. Telle est la voie, car c'est ainsi qu'en agit le Seigneur notre Père, qui est appelé aussi l'Epoux. « Les fils de l'Epoux ne jeûneront point tant que l'Epoux est avec eux (1) », est-il dit. Il a donc souffert de la part de ses enfants en délire, ces frénétiques l'ont mis à mort. Il a prié pour eux. Plus tard, ils sont revenus à la vérité, l'ont reconnu, ont cru en lui, et ceux qui n'avaient pas voulu être guéris par le médecin se sont laissé guérir par le disciple du médecin; car ce fut Pierre qui les guérit. Comme Pierre, en effet, leur reprochait leur crime, « que ferons-nous? » dirent-ils. Et Pierre: «Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur (2) ». Les voilà furieux, puis les voilà fidèles. Voyez ce que produit la maladie d'abord, la santé ensuite. Pendant leur maladie, Dieu les tolère; quand ils sont guéris, ils sont rachetés. De là pour nous, mes frères, la nécessité de garder le silence, quand nous souffrons les mêmes injustices, afin de ne point nous départir de ceci : Ou il dit vrai, ou il dit faux. Quand il ne le dirait point, si je l'ai fait, qu'arrivera-t-il ?Et dès lorsqu'il se tait, et que je suis coupable, il faut désirer qu'il le publie, afin que, coupable, je sois couvert de confusion. Mais s'il publie ce que je n'ai point fait, je dois me réjouir de ma sécurité et m'affliger de la faiblesse de mon frère. « Mon coeur s'est échauffé en moi-même (3)», mon coeur a tressailli pour mon frère d'une effervescence d'amour; mais je n'ai pu faire naître le temps de parler. De là ce mot de saint Paul: « Je n'ai pu vous parler comme à « des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels (4) ». Et néanmoins, il a parlé. Quel a été son langage? « Mon cœur s'est échauffé en moi-même, un feu m'embrase dans ma méditation ». C'est le feu de la charité qui est en moi, et je n'ai personne à qui je puisse parler, tant ils sont faibles. Je m'humilierai donc, et un temps viendra sans doute où je pourrai parler. Toutefois, « remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à ceux qui nous doivent (5) ». Je lui pardonnerai, parce que rien ne pèse sur ma conscience. C'est peu que rien ne pèse sur ma conscience, mais je
1. Luc, V, 34.— 2. Act. II, 38.— 3. Ps. XXXVIII, 4. — 4. II Cor. III, 1. — 5. Matth. VI, 12.
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prierai pour lui, à cause de ma conscience.
9. Le Prophète avait dit : « J'ai dit : Je garderai mes voies, afin de ne point pécher en ma langue : J'ai mis un frein à ma bouche, et je me suis humilié »; puis : « Un feu s'est embrasé dans ma méditation ». Je ne sais maintenant ce qui tout à coup se produit de plus grand, et après tant de combats et des luttes si violentes, écoutez ce qu'il dit : « J'ai a parlé dans ma langue (1) ». Or, la langue est pour l'âme le mouvement de la volonté. De même, en effet, que la langue a son mouvement dans le corps, de même la volonté est un mouvement dans l'âme. Tel est le langage primitif, c'est par là que l'on parle à Dieu. La langue du corps a son mouvement pour les hommes placés au dehors ; mais le langage qui consiste dans le mouvement de la volonté, n'a de mouvement que pour celui qui demeure dans son temple intérieur. C’est là le véritable langage. De là vient que le Seigneur a dit de ceux qui l'adorent, « qu'ils doivent l'adorer en esprit et en vérité (2) ». Tel est donc le véritable langage. « J'ai dit dans ma langue : Seigneur, faites-moi connaître ma fin et quel est le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui me fait défaut (3) ». Avec un peu d'attention, votre sainteté doit comprendre cette pensée, et le Seigneur, dans sa miséricorde dont nous faisons journellement l'expérience, nous donnera par nos prières de pouvoir vous l'exposer, ce qui est assez difficile. « J'ai parlé en ma langue : Seigneur, faites-moi connaître ma fin et quel est le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui me fait défaut ». Voyez ce qu'il demande : « Seigneur, faites-moi connaître quelle est ma fin ». Notre fin, mes frères, c'est le but auquel nous tendons et où nous devons demeurer. En sortant de nos maisons, notre fin était de venir à l'église. Donc notre voyage est à sa fin. De là pour chacun une fin nouvelle, qui est de retourner à la maison. C'est là la fin, là qu'il tendait. Donc, dans le pèlerinage de cette vie, nous avons une fin vers laquelle nous tendons. Où tendons-nous dès lors ?Vers la patrie. Quelle est notre patrie? Jérusalem, la mère de ceux qui sont pieux, la mère des vivants. C'est là que nous tendons ; telle est notre fin. Et comme nous n'en connaissions pas la voie, le maître de cette cité s'en est fait la voie. Nous ne
1. Ps. XXXVIII, 5.— 2. Jean, IV, 23.— 3. Ps. XXXVIII, 5, 6.
savions où aller. Des circuits hérissés d'épines et de rochers nous faisaient une voie très-difficile. Et voilà que celui qui est le principal citoyen de la cité est descendu le premier pour chercher des habitants. Nous étions égarés, en effet; citoyens de Jérusalem, nous étions devenus citoyens de Babylone, fils de la confusion; car Babylone signifie confusion. Il est donc descendu, et, pour se chercher des citoyens, il s'est fait notre concitoyen. Nous ne connaissions point cette cité, nous ignorions cette province. Mais parce que nous n'allions point à cette cité par excellence, voilà qu'il est descendu vers ses concitoyens, qu'il s'est fait l'un deux, non en prenant leurs pensées, mais en prenant leur nature. Il est descendu ici-bas. Comment est-il descendu? Sous la forme de l'esclave. Dieu-Homme, il a demeuré parmi nous. Comme homme seulement, il n'eût pu nous conduire à Dieu. Dieu seulement, il n'eût pu se lier avec les hommes. Il a donc partagé avec nous l'égalité de condition, lui qui possédait la divinité avec son Père ; il a voulu être avec nous dans le temps, celui qui possède avec son Père l'éternité. Egal à nous ici-bas, égal à son Père dans le ciel. Il descend donc pour être notre concitoyen et nous dire : Que faites-vous ? Habitants de Jérusalem, ce n'est qu'en Jérusalem que l'on porte bien haut l'image et la ressemblance de Dieu ! Ce n'est point en cette vie que s'élèvent les statues de Dieu. Travaillons à retourner. Où retourner? Voilà que je me mets sous vos pieds, que je deviens votre voie et ainsi votre fin. Soyez mes imitateurs. « Faites-moi connaître, Seigneur quelle est ma fin » . Nous l'en croyons, celui qui est notre fin.
10. C'est Dieu le Père qui parle maintenant. Je te le dis, ô âme que j'ai créée, ô homme que j'ai créé ; je te le dis, tu avais fini. Qu'est-ce à dire, tu avais fini ? Tu avais péri. J'ai envoyé quelqu'un pour te chercher, quelqu'un pour marcher avec toi, quelqu'un pour te pardonner, ses pieds donc ont marché, ses mains ont pardonné. De là, quand il revint après sa résurrection, il montra ses mains, son côté, ses pieds ; ses mains, qui avaient accordé le pardon des péchés ; ses pieds, qui étaient venus annoncer la paix aux hommes délaissés; son côté, d'où coula le sang de la rédemption. « Le Christ est donc la fin de la loi pour tous ceux qui croiront (1), Seigneur,
1. Rom. X, 4.
faites-moi connaître ma fin ». Déjà cette fin, qui est la tienne, est connue de toi. Comment s'est-elle fait connaître à toi? Ta fin a été pauvre, ta fin a été humble, ta fin a été souffletée, ta fin a été couverte de crachats, ta fin a été en butte au faux témoignage. « J'ai mis un frein à ma bouche, quand le pécheur s'élevait contre moi ». Lui-même encore s'est fait ta voie. « Celui qui dit qu'il demeure en Jésus-Christ, doit marcher lui-même comme Jésus-Christ a marché (1) ». Il est la voie, marchons maintenant, sans craindre de nous égarer. Ne marchons pas en dehors de la voie, car il est dit : « Ils ont placé près du chemin des piéges pour me prendre, ils ont a ouvert pour moi un précipice près du chemin (2) », Et voici la miséricorde. Afin que tu évites le piège, tu as pour voie la miséricorde. « Seigneur, faites-moi connaître ma fin ». Telle est donc votre fin, imitez le Christ votre rédempteur. « Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ (3) ». Quand est-ce que Paul imita le Christ ? Ecoutez ses paroles. « Dans la faim et dans la soif, dans le froid et dans la nudité », et le reste, jusqu'à ces autres : « Qui donc est scandalisé sans que je brûle (4) ? » Je me suis fait tout à tous, afin de les gagner tous (5). J'ai mis un frein à ma bouche, quand le pécheur s'élevait contre moi ». Ainsi dit saint Paul, mes frères. « Qui pourra nous séparer de l'amour du Christ ? » Ecoute la fin. « Qui pourra me séparer de l'amour du Christ? la tribulation, l'angoisse, la persécution, la nudité, le péril (6) ? » Quel homme, plein d'amour, de ferveur, qui court, qui arrive ! Que pouvait endurer cette âme ? quelle ferveur, quel enseignement ! « Qui me séparera de l'amour du Christ ? l'angoisse », et le reste jusqu'à ces paroles: « ou le glaive ? » Voilà ce qu'il a souffert; et de peur qu'on ne croie qu'il en tire vanité, il ajoute : « Mes frères, je ne prétends pas être arrivé (7) » .
11. Mais pourquoi maintenant : « Faites-moi connaître , Seigneur, quelle est ma fin et quel est le nombre de mes jours » : combien j'ai de jours ici-bas. De quoi te servira de connaître ces jours ? « Afin de savoir ce qui me manque ». Oui, ce qui me manque, mais pour l'éternité. Ecoute aussi Paul. Après de si grands travaux qu'il énumère, « je ne
1. Jean, II, 6.— 2. Ps. CXXIX, 6. — 3. Philipp. III, 17.— 4. II Cor, XI, 27-29.— 5. II Cor. IX, 22.— 6. Rom. VIII, 35. — 7. Philipp. III,13.
me flatte point d'être arrivé ». Ecoute-le nous dire : « Ce qui me manque ». Que nul ne dise : J'ai beaucoup jeûné, beaucoup travaillé, beaucoup pardonné ; j'ai accompli tous les préceptes de Dieu. Je l'ai fait hier, je l'ai fait aujourd'hui, et il y aura encore un aujourd'hui, si tu l'as fait quelquefois. Hier a toujours un aujourd'hui. Si tu arrives au lendemain, ce sera un aujourd'hui, et dans dix ans, si tu vis, ce sera aujourd'hui. Dis donc chaque jour : Qu'est-ce qui me manque aujourd'hui ? Si Paul, en effet, ce laborieux champion du ciel, si Paul, après tant de travaux, de si sublimes révélations, Paul ravi jusqu'au troisième ciel, pour entendre d'ineffables paroles , dut néanmoins ressentir l'aiguillon de la chair qui l'humiliait, de peur que ses révélations ne lui donnassent de l'orgueil, qui oserait dire : Il me suffit ? De là donc cette parole du Prophète : « Seigneur, faites-moi connaître ma fin ». Voilà que tu as devant toi le Christ qui est ta fin. Tu n'as plus rien à chercher. Croire, pour toi, c'était connaître. Cependant la foi ne suffit point seule, il faut la foi et l'oeuvre. L'une et l'autre sont nécessaires.
« Car les démons aussi croient et tremblent (1) », vous a dit l'Apôtre ; et la foi ne leur sert de rien. C'est peu que la foi seule, si l'on n'y joint les oeuvres. « C'est la foi qui agit par la charité (2) », dit l'Apôtre. « Faites-moi connaître, Seigneur, quelle est ma fin et quel est le nombre de mes jours ». C'est ce qui ne se dit point, car si chacun de nous connaissait l'heure de sa mort , il prendrait la résolution de bien vivre en ce moment. De là cette parole du Maître qui voulait nous laisser dans l'inquiétude, et à qui l'on demandait le jour et l'heure : « Quant au jour et quant à l'heure, nul n'en sait rien », dit-il. Car il ne voulait pas le leur enseigner. « Pas même le Fils (3) », a-t-il ajouté. C'est-à-dire, il n'est pas utile pour vous de le savoir, vous en seriez négligents, et non pleins de sollicitude. Mais votre vie en sera d'autant plus pure, quand vous serez dans l'ignorance du jour ; car ce n'est pas que je l'ignore, puisque « tout ce qui est à mon Père est à moi (4). Faites-moi connaître, ô mon Dieu, quelle est ma fin, et quel est le nombre de mes jours ». Faites-le moi connaître, de manière à me tenir dans une inquiétude
1. Jacob, II, 19.— 2. Galat. V, 6.— 3. Marc, XIII, 32.— 4. Jean, XVI, 15.
452
continuelle, parce que je ne sais quand viendra le voleur, faites-moi connaître « ce qui me fait défaut ».
12. Ici, mes frères, soyons sur nos gardes, afin de savoir ce qui nous fait défaut. La tentation du chrétien est l'épreuve du chrétien. Car celui qui est tenté comprend ce qui lui manque. De deux choses l'une : ou il comprend ce qu'il possède, ou il comprend ce qui lui manque. Abraham fut tenté, non pour qu'il comprît ce qui lui manquait, mais afin que nous pussions voir en lui un modèle à imiter. Il fut tenté au sujet de son fils. Quelle fut cette tentation ? Il désira un fils quand son âge avancé ne lui en laissait plus espérer. Et néanmoins, quand il entendit la promesse de Dieu, il n'hésita pas un instant ; il crut et eut un fils ; il le mérita et le reçut du Seigneur. Ce fils naquit, fut nourri, avança en âge, fut sevré, et il fut dit à Abraham : « Toutes les nations seront bénies en ta race (1) ». Abraham savait en qui de sa race; et nous en avons le témoignage dans l'Evangile. « Abraham désira voir mon jour », dit le Sauveur, « il le vit et en tressaillit de joie (2) ». Abraham le connaissait donc. Après tout ce qu'il avait cru, il entendit cet ordre du Seigneur: Abraham, va m'offrir ton fils en sacrifice. Pourquoi cette tentation (3) ? Dieu ne connaissait-il point sa foi ? Assurément, mais c'est pour nous que Dieu daigna la mettre en évidence. C'est à nous qu'il est dit : Offre-moi ta bourse en sacrifice ; et nous hésitons. Quel est ce sacrifice ? « Faites l'aumône, et voilà que tout est pur pour vous (4) ». Et encore : « Je veux la miséricorde plutôt que le sacrifice (5) ». Donne de ta bourse, dit l'Evangile, et toi tu la resserres. Que serait-ce, si l'on te demandait ton fils ? Quand tu hésites au sujet de ta bourse, que ferais-tu au sujet de ton fils ? « Afin que je sache ce qui me fait défaut. ». Je le dirai, mais non sans en souffrir et en rougir. Bien des femmes veulent souvent se dévouer au service de Dieu, et quand elles en ont le courage, elles disent à leurs parents : Laissez-moi aller. Je veux être la vierge de Dieu, ou je veux être le serviteur
1. Gen. XXII, 18.— 2. Jean, VIII, 56.— 3. Gen. XXII.— 4. Luc, XI, 41.— 5. Matth IX, 13; XII, 7.
de Dieu ; et ils s'entendent répondre: ni sauvée, ni sauvé. Il n'en sera point selon tes désirs. Tu feras ce que je voudrai. Que serait-ce, si l'on te disait : Donne-toi la mort ? Tu vis, la vie éternelle t'est promise, elle est devant toi, et tu refuses, tu hésites, tu entres en lutte ? Assurément, tu es chrétien ? Pourquoi, mon cher ? Parce que je suis chrétien, faut-il que je sois sans postérité ? Faut-il que tu sois sans postérité ? Tu sais alors ce qui te fait défaut. Tu as jeûné hier ? Chante ce que chantait David : « Faites-moi connaître, Seigneur, quelle est ma fin et le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui me fait défaut ». Que Dieu, dans sa miséricorde, nous mette chaque jour dans l'agitation, dans la tentation, dans l'épreuve, dans le labeur, afin que nous avancions dans la vertu. « Car la tribulation produit la patience, la patience l'épreuve, et l'épreuve l'espérance. Or, cette espérance n'est point vaine (1) ».
13. Donc, mes frères, soyons avides chaque jour de connaître ce qui nous fait défaut, de peur que, si nous étions dans la sécurité, le grand jour ne vienne et qu'il n'y ait plus rien de ce que nous comptions avoir ; et qu'alors nous n'entendions cette parole : « Qui vous confessera dans l'enfer (2) ? » Donc, mes frères, appliquons-nous à marcher vers Dieu chaque jour, faisant bon marché de ces biens passagers que nous devons laisser ici-bas. Fixons les yeux sur la foi d'Abraham, et comme lui aussi fut notre père, imitons sa piété, imitons sa foi. Si l'épreuve nous vient à propos de nos enfants, demeurons sans crainte ; si elle vient du côté de nos biens, soyons également sans crainte ; s'il nous arrive des infirmités corporelles, plaçons notre espoir dans le Seigneur. Nous sommes chrétiens, nous sommes étrangers ici-bas. Soyons sans crainte, la patrie n'est point en cette vie. Celui qui veut se faire une patrie sur la terre, perdra cette patrie et n'arrivera point à l'autre. Comme des fils dévoués, allons à cette patrie; afin que Dieu lui-même approuve et dirige notre course. Tournons-nous du côté du Seigneur, etc.
1. Rom. V, 3.— 2. Ps. VI, 6.
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ANALYSE.— 1. A qui convient-il de louer Dieu.— 2. On ne doit pas juger de Dieu sur le bonheur temporel des méchants.— 3. Les hommes au cœur droit louent Dieu, même dans l'adversité.— 4. Dieu nous châtie en Père.— 5. C'est l'usage qui rend les richesses bonnes ou mauvaises.— 6. Exemple de Job proposé aux chrétiens.— 7. Droiture du cœur de Job dans toutes ses épreuves.— 8. On doit adorer les desseins de Dieu et non les discuter.— 9. Nous devons néanmoins l'implorer dans l'adversité.
1. Le psaume que nous venons de chanter nous avertit de bénir Dieu avec joie et de conformer notre vie à la louange de Dieu. « Tressaillez dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes ; c'est aux cœurs droits qu'il appartient de le bénir (1) ». S'il appartient aux coeurs droits, il n'appartient pas aux coeurs dépravés. Or, ces coeurs droits que le Prophète convie à bénir le Seigneur sont aussi les justes, et c'est à eux qu'appartient la louange. Quels sont les hommes dépravés, sinon les pécheurs, qui ne sauraient tressaillir dans le Seigneur; car la louange ne leur convient pas. C'est avec raison qu'un autre psaume a dit : « Dieu a dit au pécheur : Est-ce à toi qu'il appartient de publier mes décrets, et pourquoi ta bouche annonce-t-elle mon alliance (2) ? Car c'est aux coeurs droits qu'il «appartient de me louer », et les secrets de Dieu, comme le testament de Dieu, sont bien l'objet de la louange. C'est donc à bon droit qu'il est dit ailleurs : « La louange est sans éclat dans la bouche de l'impie (3) ». Elle est en effet sans éclat où elle ne convient point, et où elle convient elle reprend cet éclat.
2. Or, en feuilletant les Ecritures, nous connaissons quels sont les hommes droits, et chacun peut connaître si la louange de Dieu convient dans sa bouche. Nous lisons dans un psaume : « Combien est bon le Dieu d'Israël aux hommes qui ont le cœur droit ».
1. Ps. XXXII, 1.— 2. Id. XLIX, 16.— 3. Eccli. XV, 9.
Et ensuite : « Mes pieds se sont presque égarés, parce que je me suis indigné contre les méchants, en voyant la paix des pécheurs (1) » . Le Prophète nous confesse ici, non point son aversion, non plus que sa chute, mais le danger qu'il a couru. Il ne dit point qu'il est tombé, mais que ses pieds chancelaient à le faire tomber. Voici en effet ses paroles : « Combien est bon le Dieu d'Israël pour les hommes au cœur droit ». « Mes pieds ont presque chancelé ». Comme il part de son aversion pour se distinguer de ceux qui ont le cœur droit, il confesse dès lors que son cœur n'a pas toujours été droit, et dès lors ses pieds ont presque chancelé. « Le Dieu d'Israël est donc bon aux yeux des hommes au cœur droit », mais un jour je ne vis point qu'il était bon, parce que mon cœur n'était pas droit. Le Prophète n'ose point dire : Dieu ne m'a point paru bon ; et néanmoins il le dit. Quand, en effet, il s'écrie : « Combien est bon le Dieu d'Israël aux yeux des hommes au cœur droit ; quant à moi, mes pieds ont presque chancelé », il nous laisse entendre que ses pieds chancelaient précisément parce que Dieu ne lui paraissait pas bon. D'où vient alors qu'il n'a point vu la bonté de Dieu ? « Mes pieds ont presque chancelé ». « Presque », en quel sens ? Peu s'en est fallu qu'ils ne chancelassent. Pourquoi ? « C'est que j'étais indigné contre les pécheurs, en
1. Ps. LXXII, 1-3.
(1) On lit dans le Codex, fol. 71, pag. 2 : « Sermon de saint Augustin à propos du riche et de Lazare ». Cette histoire, ainsi que celle de Job, fart conclure à notre saint docteur que ni la félicité des méchants, ni les malheurs, ne doivent empêcher l'homme droit de louer le Seigneur.
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voyant la paix dont ils jouissent u. J'ai vu; dit-il, des pécheurs qui n'adorent pas Dieu, qui blasphèment Dieu, qui lui lancent l'insulte; je les ai vus au comble de la paix, au comble de la félicité, et il m'a paru qu'un Dieu qui donne le bonheur à ceux qui le blasphèment n'est point juste dans ses jugements. A cette vue, c'est-à-dire à la vue du bonheur des méchants, le Prophète nous dit que ses pieds ont chancelé, au point que Dieu ne lui paraissait point juste. Mais ensuite, parce qu'il a connu, selon qu'il est dit dans le psaume : « Je me suis imposé la tâche de connaître », et qu'il ajoute : « Tel est le labeur qui s'impose à moi » ; c'est-à-dire la cause du bonheur des méchants « est un labeur qui s'impose à moi ; jusqu'à ce que j'entre dans le sanctuaire de Dieu et que je comprenne quelle sera leur fin (1) » ; c'est-à-dire que si les méchants jouissent aujourd'hui d'une félicité passagère, c'est qu'une peine éternelle les attend au dernier jour. Cette connaissance, une fois acquise, a donné au Prophète un cœur droit, et dès lors il s'est mis à louer Dieu en toutes choses, et dans les perplexités de l'homme juste, et dans la félicité du méchant, parce qu'il voit qu'au dernier jour Dieu rendra à chacun ce qui sera juste, bien qu'il accorde une félicité temporelle à quelques-uns, auxquels est réservée la damnation éternelle au dernier jour; bien qu'il mette aujourd'hui à l'épreuve du malheur ceux qu'il se réserve de combler du bonheur éternel; car les rôles doivent changer , comme il arriva pour ce riche « qui a donnait tous les jours de magnifiques repas (2) », et pour ce pauvre couvert d'ulcères, couché à la porte du riche et désirant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche. A la mort de l'un et de l'autre, le premier subit son châtiment dans l'enfer, et le second se reposa au sein d'Abraham. Or, comme cela paraissait insupportable au riche, et qu'il désirait que le doigt de Lazare fît tomber sur lui une goutte d'eau, lui dont Lazare enviait les miettes qui tombaient de sa table, qui envie à son tour une goutte d'eau tombant du doigt de Lazare, entendit de la bouche d'Abraham cette sentence de la justice de Dieu : « Mon fils, souvenez-vous que vous avez reçu les biens pendant la vie, et Lazare les maux; or,
1. Ps. LXXII, 16, 17.— 2. Luc, XVI, 19.
maintenant le repos est pour lui, et pour vous le châtiment (1) ». C'est donc sur le dernier jour qu'il jette son regard, en entrant dans le sanctuaire de Dieu, cet homme à qui Dieu ne paraissait pas juste, parce qu'il s'irritait contre les justes, à la vue de la paix dont ils jouissent ; il reconnaît que les jugements de Dieu sont droits et justes, et ce qui existe même aujourd'hui, mais couvert d'un voile, deviendra manifeste au dernier jugement ; et alors, en face de cette règle de la justice de Dieu, qui redresse les coeurs tortueux, son coeur se redressa de sa dépravation naturelle, et il s'écria : « Combien est bon le Seigneur d'Israël, pour les hommes au coeur droit ! » Aujourd'hui que mon cœur est droit, je comprends que Dieu est bon ; auparavant, il ne me paraissait point juste, parce que mes pieds chancelaient. « Je me suis indigné contre les pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent ».
3. Si donc le Seigneur te parait bon, même quand il donne la félicité aux méchants, ce qui soulevait autrefois tes murmures contre lui, alors ton cœur est droit, et il te convient de le louer : « C'est aux coeurs droits qu'il appartient de le bénir ». Mais si tu es dépravé, la louange ne va point dans ta bouche. Pourquoi n'y va-t-elle point? Cette louange que tu donnes à Dieu ne sera point persévérante. Car tu bénis Dieu seulement quand tu es heureux ; tu blasphèmes Dieu dès qu'il t'arrive un malheur. Car Dieu te plaît quand il t'envoie la félicité, il te déplaît s'il te châtie. Ton cœur n'est donc point droit, et tu ne saurais chanter cette parole d'un autre psaume : « Je bénirai le Seigneur en tout temps , sa louange sera toujours en ma bouche (2) ». Comment le bénir « toujours », si tu le bénis dans la félicité, et non dans l'adversité ? Car ce que l'on appelle adversité pour toi, est un bien, si tu comprends que c'est un père qui te redresse. C'est l'enfant insensé qui aime le maître, alors qu'il en est flatté, qui le déteste quand il en est corrigé ; mais l'enfant vraiment intelligent comprend que c'est la bonté du maître qui le porte à corriger comme à flatter. On flatte un enfant, pour qu'il ne se trouve point en défaut ; on le châtie, de peur qu'il ne se perde. Un homme donc ayant un cœur semblable, c'est-à-dire un cœur droit, de telle sorte que Dieu ne lui
1. Luc, XVI, 25.— 2. Ps. XXXIII, 2.
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déplaise point, quand même il lui paraîtrait momentanément ennemi, cet homme peut louer Dieu en toute sécurité, parce qu'il le bénira « toujours » et que la louange convient dans sa bouche, et qu'il chante en toute vérité : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera toujours en ma bouche. Il châtie celui qu'il reçoit parmi ses enfants (1) ». Que choisis-tu donc ? Etre châtié et reçu, ou épargné mais non reçu ? Vois quel fils tu veux être. Si tu aspires à l'héritage paternel, ne refuse point le châtiment. Si tu refuses le châtiment, renonce à l'héritage. Pourquoi te redresser, sinon pour te donner son héritage ? Pour arriver à l'héritage de ton père, n'as-tu pas été par lui réprimandé , redressé , châtié , fustigé ? Dans quel but ? Afin que tu devinsses l'héritier d'une maison qui tombera un jour, d'un fond de terre qui passera, d'un or qui ne doit durer en cette vie qu'autant que toi qui le possèdes. Car, ou bien tu le perdras pendant ta vie, ou tu le laisseras à ta mort. C'est pour un héritage aussi peu durable que tu as supporté les châtiments de ton père, et tu murmures lorsque Dieu te redresse pour-te donner le royaume des cieux?
4. Si donc tu es disposé à aimer Dieu, à l'aimer quand il te corrige, car ou bien il y a en toi quelque chose que le châtiment doit redresser, ou c'est ta droiture qui est mise à l'épreuve du châtiment; dès que tu es ainsi disposé, bénis le Seigneur; car tu le bénis en toute sécurité. Pourquoi en sécurité? Parce que tu le bénis convenablement et avec persévérance. Car je ne crains plus alors que tu le bénisses maintenant, pour le blasphémer tout à l'heure. Je ne crains plus que l'homme en santé bénisse Dieu, et que la langue du malade appelle, soit l'astrologue, soit le sorcier, soit l'enchanteur, soit l'alligator avec ses ligatures diaboliques. Je suis sans crainte, parce que tu as compris que Dieu est bon, même quand il châtie, et que tu sais bien que celui qui châtie un fils connaît le moment de pardonner. Il te convient donc de le bénir, parce que tu le béniras toujours et que la louange du Seigneur sera continuellement dans ta bouche. Tu reçois avec joie les caresses d'un père, reçois avec la même joie ses châtiments. Tu ne cours point après lui, quand il te flatte, pour fuir quand il te châtie.
1. Hébr. XII, 6.
Autrement tu ressemblerais à l'enfant qui, fuyant le châtiment de son père, tomba dans les caresses du marchand d'esclaves, qu'il trouvait bon, quand son père lui paraissait méchant, qui préféra la fourberie des caresses à la vérité du châtiment, et à qui cette préférence fit échanger l'héritage paternel contre l'esclavage. Change de dessein, et fais-toi un coeur droit: Ce n'est point Dieu qui change quand il te châtie , mais c'est toi qui es changeant. Pour lui, il a un but en te changeant, c'est de te changer en mieux, pour te donner son héritage. T'abandonner, te négliger, c'est un terrible effet de sa colère, alors même qu'il te paraît bon. Que votre charité veuille bien écouter ce que dit dans un autre psaume la sainte Ecriture : « Le pécheur a irrité le Seigneur », est-il dit. Com. ment l'a-t-il irrité ? Voyez à l'endroit où le Prophète nous parle de cette irritation du Seigneur. Mais le pécheur a excité a son comble cette colère de Dieu. « Sa colère est si grande que Dieu ne le recherchera point (1) »; dit le Prophète.
5. Le saint homme Job, au contraire, bénis sait Dieu en tout temps, avait toujours sa louange à la bouche ; au temps de ses richesses, il bénissait Dieu par ces mêmes richesses qu'il employait à toutes ces bonnes oeuvres énumérées dans son livre, à donner du pain au pauvre, à vêtir celui qui était nu, à recevoir l'étranger, et toutes ces autres œuvres qui sont le seul avantage que les riches peuvent tirer de leurs biens, le seul bénéfice qui leur en revienne. Ce n'est pas un gain, en effet, ce n'est pas prélever un bénéfice que de laisser du bien à ses enfants; car on ne sait qui doit posséder après la mort le fruit de tant de labeur. Aussi l'Ecriture a-t-elle mis cela au nombre des vanités: « Tout homme vivant sur la terre n'est que vanité », nous dit-elle. « Il amasse les trésors et ne sait qui les recueillera (2) ». Donc tout le gain que l'on peut faire au moyen des richesses, c'est le trésor du royaume des cieux. De là ce conseil que te donne le Seigneur, non de perdre ton or, mais de le changer de place. Il ne te dit point que le donner c'est le perdre ; mais, comme il ne profite point sur la terre, je te le conserverai dans le ciel. Pourquoi crains-tu de le perdre? Tu le mets dans le ciel sous la garde du Christ. Si le lieu
1. Ps. X, 4. — 2. Ps. XXXVIII, 6, 7.
456
t'inspire de la crainte, c'est le ciel; si c'est le gardien, c'est le Christ. Comment craindrais-tu de le perdre? Tel est donc l'usage que Job faisait de ses biens, et dès lors ces oeuvres étaient une louange à Dieu, il bénissait Dieu dans les biens qu'il en avait reçus. Car c'est à tort, mes frères, que l'on accuse les richesses. Quand vous voyez de mauvais riches, pensez-vous que, pour cela, les richesses soient mauvaises ? Ce ne sont pas les richesses, mais les riches qui sont mauvais. Quant aux richesses, elles sont un don de Dieu. Mettez-les entre les mains d'un juste, et vous verrez l'usage qu'il en fera. Le vin serait-il donc mauvais parce que tel individu s'enivre? Donnez-le à l'homme sobre, et il y verra un présent divin. De même, donnez de l'or à l'homme avare, et, pour grossir son bien, il ne reculera devant aucun crime. Donnez de l'or à l'homme juste, au contraire, et voyez comme il fera des aumônes,comme il viendra au secours des autres, comme il soulagera autant qu'il pourra les besoins des autres. Ce ne sont donc point les richesses qui sont mauvaises, mais celui qui en use mal. Job fit de ses richesses un saint usage, ainsi qu'Abraham. Il était bien pauvre sans doute, mes frères, ce mendiant couvert d'ulcères, couché à la porte du riche, et dont les chiens léchaient les plaies. Voilà ce que nous lisons, voilà ce qui est écrit, et néanmoins où fut-il porté? « Dans le sein d'Abraham (1) ». Compulse les Ecritures, vois si cet Abraham fut pauvre sur la terre. Tu verras qu'il possédait beaucoup d'or, beaucoup d'argent, de grands troupeaux, beaucoup d'esclaves, et de grands biens. Le pauvre trouve donc le soulagement au sein du riche. Si la pauvreté lui était un mérite, Abraham ne le précéderait pas au lieu du repos , il ne le recevrait point venant après lui; mais comme il y avait chez ce pauvre Lazare tout ce qu'on trouvait chez le riche Abraham, c'est-à-dire l'humilité, la piété, le culte de Dieu, l'observance de ses préceptes; pour l'un, les richesses ne furent point un obstacle, ni pour l'autre la pauvreté; la piété constitua pour l'un et pour l'autre le vrai mérite. De là vient, mes frères, que, dans ce riche de l'Evangile qui a si tristement changé les rôles, ce, ne sont point ses richesses que l'on blâme, mais son esprit. « Il était revêtu de pourpre et de fin lin, et donnait
1. Luc, XVI, 22.
de grands festins tous les jours (1) ». Et il endurait qu'un mendiant couvert d'ulcères fût couché à sa porte ? Et, dans son orgueilleux mépris, il n'apaisait pas sa faim ? Quelles paroles de mépris contre l'indigent mettrez-vous dans la bouche de ce riche ? Que fait ce mendiant couché à ma porte ! Il était donc bien juste que sa langue souhaitât une goutte d'eau du doigt de ce pauvre qu'il avait méprisé.
6. Donc le saint homme Job, comme je l'ai dit, au milieu de ses richesses, loua Dieu et fut tenté pour être mis à l'épreuve, éprouvé pour devenir un modèle. Il était en effet inconnu aux hommes, et non-seulement aux hommes, mais au diable qui voit de plus près qu'aucun homme. On ne connaissait donc point ce qu'était Job; mais le Seigneur le connaissait. Il permit au tentateur de l'éprouver, et il voulut cette épreuve non pour lui, mais pour nous donner un modèle à imiter. Car ce n'est point au diable que le Seigneur voulait montrer Job, mais à `nous par le moyen du diable, afin de proposer à notre imitation sa victoire sur le diable. Donc, après avoir tout perdu, non peu à peu, mais tout d'un coup, il s'écria : « Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a ôté. Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni (2) ». « Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait ». Ce qui plaît au cœur droit ne peut être dépravé ; ce qui plaît à celui qui est bon ne saurait être mauvais. « Le Dieu d'Israël est bon aux yeux de l'homme au cœur droit ». Job avait le cœur droit et, dès lors, il lui convenait de louer Dieu. « Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a ôté. Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait ». Sa confession est une louange: « Que le nom du Seigneur soit béni. Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a ôté ». C'était alors l'abondance, maintenant c'est la pauvreté. Les biens sont changés pour moi, mais Dieu n'est point changé. Pour moi, je suis tantôt riche, et tantôt pauvre; mais Dieu est toujours riche, toujours droit, toujours père. « Que le nom du Seigneur soit béni ! » Non pas que le nom du Seigneur ait été béni dans mes richesses, et maudit pendant ma pauvreté. Qu'à Dieu ne plaise ! Voilà ce que disait Job enrichi des biens intérieurs.. Toute sa maison était en ruine, mais son cœur regorgeait.
1 Luc, XVI, 22. — 2. Job, I, 21.
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Sa maison était en ruine, son or perdu, mais son cœur était plein. Dieu lui-même lui tenait lieu de tout ce qu'il lui avait donné. « Le Seigneur l'a donné, le Seigneur l'a ôté ». Voyez comme il comprend cette puissance suréminente. Garde-toi, ô chrétien, d'adorer Dieu pour le royaume du ciel, et de craindre le diable pour les biens d'ici-bas. Toute puissance, et la souveraine puissance est en Dieu. Le diable a seulement eu la volonté de nuire; mais il ne l'a pu sans la permission de Dieu. C'est donc en Dieu qu'est toute la puissance. Au reste, si le diable avait le pouvoir comme la volonté, qui donc serait encore chrétien? Dieu aurait-il encore un adorateur sur la terre ? Ne voyez-vous point s'effondrer le temple du démon, ses idoles se briser, ses prêtres se convertir au vrai Dieu? Croyez-vous qu'il n'y ait en cela nulle douleur pour le diable, nulle torture ? Si donc sa puissance égalait sa douleur , quelle église pourrait encore subsister ici-bas ? De là vient que, dans sa sainteté, Job dépouillé de tout par les artifices du démon, ne lui accorde néanmoins aucune puissance. Quand il bénit Dieu, il ne dit point: Le Seigneur l'a donné, le diable l'a ôté; mais il s'écrie : « Le Seigneur l'a donné, « le Seigneur l'a ôté ». Que le diable ne s'arroge rien. C'est par Dieu que j'étais riche, et par Dieu encore que je suis pauvre. S'il lui a été permis de m'éprouver, il ne lui a pas été permis de m'ôter la vie. Or, il m'eût ôté la vie, non en me tenant à la gorge et en m'étranglant, mais en tuant mon âme. Que Job, en effet, au milieu de ses tribulations, eût échappé de sa bouche une parole de blasphème, t'eût été mourir, puisque t'eût été chasser de lui-même l'esprit de vie. Or, c'est ce qu'il ne fait ni dans sa pauvreté si subite, ni dans ses derniers malheurs.
7. C'était peu, en effet, pour le diable, de lui avoir enlevé toutes ses possessions; il lui enleva aussi ses enfants, pour qui il possédait ses richesses, et ne lui laissa que sa femme. Il n'y eut qu'elle qu'il n'enleva point, parce qu'il avait dessein de s'en servir. Il savait que Adam avait été séduit par Eve. Il se réservait donc en elle une ressource plutôt qu'une consolation pour son mari. C'était encore peu pour lui d'avoir ôté à Job tous ses biens, ne lui laissant que sa femme qui devait lui servir pour le tenter, il demanda à lui ôter aussi la santé du corps. Il lui fut permis de l'ôter encore, afin que, dans cette nouvelle,blessure, Job louât Dieu dans la droiture de son coeur, sans varier nullement, puisque c'est à lui que convient la louange. Cette femme donc réservée pour cette tin, s'approcha de Job et lui persuada de blasphémer Dieu, lui conseilla même. « Quels malheurs sont les nôtres ! » dit-elle en effet : « Parle contre Dieu et meurs (1) ». Eve, la première, fut séduite par le diable qui semblait la convier à vivre, et trouva la mort. Le diable, en effet, lui avait dit: « Tu ne mourras point de mort (2)». Dans la pensée qu'elle vivrait, elle trouva la mort, parce qu'elle agit contrairement au précepte du Seigneur, et qu'elle persuada à son mari d'agir contre ce précepte. Ici c'est le contraire : « Parle contre Dieu et meurs ! ». Qu'il suffise à Eve d'avoir engagé son mari à transgresser le précepte de Dieu. Celle-ci est une nouvelle Eve. Mais Job n'est plus Adam. Elle était pleine de l'esprit du diable, et lui, corrigé par l'exemple. Job sur son fumier est supérieur à Adam au paradis. Afin que vous compreniez ce que c'est qu'avoir un cœur droit, comment Job put-il vaincre le diable, dans sa pauvreté et couvert de telles plaies ? Voici, en effet, la réponse qu'il fit à sa femme « Vous avez parlé comme une femme insensée ; si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n'en pas recevoir les maux (3) ? » Il bénit le Seigneur en tout temps, sa louange fut toujours en sa bouche. Car son cœur était droit, et il lui convenait de bénir Dieu. Ayez le cœur droit. Et si vous voulez avoir le cœur droit, que Dieu ne vous déplaise en rien. Ou bien, en effet, tu découvres la cause qui fait agir Dieu, et à la vue de cette cause, tu ne saurais te plaindre, ou cette cause t'échappe, et tu dois alors savoir que celui qui agit ne saurait déplaire en rien.
8. Un homme renverse sa maison, et on l'en blâme. Si l'on connaît la cause qui le fait agir, il peut arriver qu'on ne l'en blâme point. Nous voici dans une basilique fort étroite, et il plaît au Seigneur que l'on en bâtisse une autre; alors on détruira celle-ci. Qu'un homme la voie détruire quand on y mettra les ouvriers, il dira : N'est-ce point là qu'on priait? là qu'on invoquait le nom du Seigneur? Que fait cet oratoire à ces hommes, pour le détruire? On désapprouve l'ouvrage, parce qu'on en ignore le dessein. C'est donc
1. Job, II, 9.— 2. Gen. III, 4. — 3. Job, II, 10.
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ainsi que Dieu agit quelquefois. Ou tu connais ses motifs d'agir, et tu le bénis; ou tu les ignores, et tu crois si tu as le coeur droit. Tel homme, en effet, a le coeur droit, qui bénit Dieu dans les causes qu'il découvre et qui n'accuse pas Dieu de son ignorance quand il ne comprend point. Il y a injustice, ô homme, qui gouvernes ta maison, il y a folie de te blâmer, quand on ignore les motifs de tes actions, quand on ignore tes desseins ! Et toi, tu oses bien t'en prendre à Celui qui gouverne le monde entier, au Créateur du ciel et de la terre, quand le vent souffle, quand la vigne meurt, quand un nuage s'élève et vomit la grêle ? Loin de toi tout blâme. Dieu sait diriger et compter toutes ses oeuvres. Assurément tu n'as pu bâtir le ciel et la terre, et pourtant, peu s'en faut que tu ne dises à Dieu : Ah ! si je gouvernais, je m'y prendrais autrement. Qu'une chose te déplaise dans les oeuvres de Dieu, ne voudrais-tu pas gouverner le monde? Honte à toi. Vois à qui tu voudrais succéder. Toi, mortel, à Celui qui est immortel; toi, homme, à Dieu ! Il est mieux à toi de lui céder, que de chercher à lui succéder. Cède à Dieu, parce qu'il est Dieu, lui qui, en agissant quelquefois contre ta volonté, n'agit cependant point contre ton bien. Combien de fois les médecins n'agissent-ils pas contre le gré des malades, sans rien faire contre leur santé? Or, un médecin se trompe quelquefois, mais Dieu, jamais. Si donc tu te confies au médecin qui se trompe, si tu as confiance à un homme, non-seulement pour panser une plaie, ce qui est peu de chose, ou pour poser un appareil souvent douloureux; mais pour brûler, pour trancher, pour amputer un de tes membres né avec toi; si tu as foi en lui, tout en disant Celui-ci peut-être se trompe, et j'en serai pour un doigt de moins ; si tu lui permets d'enlever ton doigt de peur que la gangrène ne gagne tout le corps , ne permettras-tu pas à Dieu de trancher , afin de récolter en toi quelques fruits, si tu es assez sage pour pratiquer l'obéissance?
9. Ayez donc, mes frères, le cœur droit, c'est-à-dire que Dieu ne vous déplaise en rien. Loin de moi de vous dire de ne point prier; au contraire, priez dans l'affliction, autant que vous le pouvez. Refuse-t-il la pluie, il faut le prier ; nous la donne-t-il, bénissons-le ; mais dût-il la refuser, qu'il faut le louer et le prier. Nous ne vous prêchons pas de ne pas prier. Parfois il se laisse fléchir et accorde à ceux qui demandent, refusant tout à ceux qui ne demandent point. Dieu veut qu'on le prie, au point de ne rien accorder qu'à la prière. Mais alors l'âme la plus humble contribue à la grandeur de Dieu, s'il vient à son secours dans la tribulation, de manière à nous consoler quand nous prions dans nos épreuves. S'il est miséricordieux envers nous, c'est pour notre avantage et non pour le sien. Vois en effet combien il serait malheureux que le monde eût pour toi des douceurs et Dieu des amertumes, lui qui a fait le monde. Ne faudrait-il pas te changer, te redresser, pour avoir le coeur droit? Que le monde alors ait pour toi des amertumes, et Dieu des douceurs. Que le Seigneur notre Dieu répande alors des amertumes sur les biens de ce monde. Oui, qu'il y répande l'amertume? Jouir ici-bas, être dans l'abondance, regorger de délices, oublier Dieu, voilà ce qui plaît. A-t-on (1) quelque superflu d'argent, on l'emploie en frivolités, on refuse d'en faire un noble usage, d'acheter le ciel à ce prix ; on s'obstine à perdre cet argent, et soi-même, et les autres compagnons de dé. penses. Ne voulez-vous donc point que Dieu retranche le superflu, pour empêcher la gangrène de s'étendre partout? Dieu sait ce qu'il doit faire. Laissons-le agir, abandonnons-nous à ses soins qui nous guériront, et ne donnons pas de conseils au médecin. Tournons-nous vers le Seigneur, etc.
1. Cette phrase paraît une interpolation.
ANALYSE.— 1. Combien doit durer notre espérance.— 2. Les espérances humaines traînent en longueur, sont vaines, trompeuses.— 3. Quand est-ce que notre espérance est vraie.
1. Il me faut répondre tout d'abord à mon frère, à mon collègue dans l'épiscopat. J'ai avancé, le matin, que la charité n'est pas tranquille, point paresseuse ; mais puisqu'il l'a voulu, nous obéirons et à lui, et à Dieu par lui, et à vous, demandant au Seigneur qu'il mette en vous l'obéissance. Nous venons de chanter : « J'ai espéré dans la miséricorde de Dieu (1) ». Disons un mot de notre espérance. Quand il en sera temps, nous mettrons un terme aux paroles de notre discours, mais l'espérance dont il est question doit durer toujours, et ne point finir avec notre discours lui-même. Que nous parlions et que nous cessions de parler, notre espérance crie incessamment vers le Seigneur. Toutefois l'espérance elle-même (ce que je vais dire paraîtra dur, sans doute, mais ne blessera personne, j'ai la confiance que ma parole bien expliquée sera inoffensive), cette même espérance n'aura point une éternelle durée. Quand la réalité sera venue, il n'y aura plus d'espérance. Elle porte en effet ce nom d'espérance, tant que nous ne possédons pas la réalité, selon cette parole de l'Apôtre : « L'espérance que l'on voit n'est plus une espérance. Comment espérer ce que l'on voit? Or, si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l'attendons par la patience (2) ». Si donc l'espérance que l'on voit n'est plus une espérance, puisque nul ne saurait espérer ce qu'il voit, et qu'elle porte ce nom d'espérance parce qu'elle a pour objet ce que nous ne
1. Ps. LI, 10.— 2. Rom. VIII, 24, 25.
voyons point; quand cet objet sera devenu visible, alors il n'y aura plus espérance, mais réalité. Ce ne sera point alors une malédiction d'être sans espérance; tandis que maintenant, vivre sans espérance, c'est pour chacun une malédiction, un opprobre. Malheur à celui qui est sans espérance en cette vie ! Vivre en effet sans espérance est un grand malheur ici-bas, puisque nous ne tenons pas la réalité. Mais en face de la réalité, arrière toute espérance.
2. Toutefois, cette réalité que nous tiendrons alors, quelle est-elle? Qu'est-ce qui doit succéder à l'espérance? Nous rencontrons bien des hommes qui nourrissent beaucoup d'espérances terrestres et purement de cette vie. Pour nul homme la vie n'est sans espérance, et cette espérance ne s'éteint qu'à la mort. Pour les enfants, il y a espérance de grandir, de s'instruire, de connaître. L'adolescent a pour espérance le mariage, des enfants. Les parents ont l'espérance de nourrir leurs enfants, de les instruire, de voir grandir ceux qu'ils ont cajolés dans leur enfance. En sorte qu'on pourrait dire que c'est l'espérance qui domine dans la vie humaine, que c'est ce qu'il y a de plus naturel, de plus excusable et de plus vulgaire. Il est en effet bien des espérances vulgaires et très-répréhensibles ; mais bornons-nous à la plus honnête, à la plus naturelle. Chacun ne vient au monde que pour croître, pour s'unir par le mariage, pour avoir des enfants, les instruire, être appelé près de ses enfants. Que cherche-t-il de
(1) Dans le Codex, fol. 74, on lit : « Sermon de saint Augustin, évêque ». Il parle avec beaucoup d'éclat de l'espérance humaine et de l'espérance divine. On croit, d'après l'exorde, qu'il le prêcha le soir. On ne sait quel fut cet évêque qui préféra la charité tranquille à la charité inquiète. Possidius, dans son Indiculus Opp., c. 8, fait mention d'un sermon sur la charité inquiète, que l'on retrouverait peut-être, si les fureteurs de bibliothèques ne se contentaient point de parcourir les tables ou les titres. Possidius, au même endroit, fait mention de celui-ci.
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plus? Là ne se borne point son espérance. Il aspire à donner des épouses à ses fils; il l'espère encore. A-t-il atteint ce but, qu'il désire des petits-fils. Quand il en a, quand il est à sa troisième génération, le voilà vieillard, mais cédant à regret sa place à ses petits-fils. Il cherche encore ce qu'il pourrait désirer, ce qu'il pourrait espérer, et il se drape de bienveillance. Puisse, dit-il, cet enfant m'appeler grand-père; puissé-je entendre ce mot de sa bouche et mourir ! L'enfant grandit, l'appelle grand-père; mais celui-ci ne se regarde point encore comme aïeul. Car s'il est aïeul, s'il est vieillard, pourquoi ne point reconnaître qu'il doit s'en aller et faire place aux autres ? Mais quand il entend ce nom d'honneur dans la bouche d'un enfant, cet enfant, il veut l'instruire. Et pourquoi se refuserait-il l'espérance d'un arrière-petit-fils ? C'est ainsi qu'il meurt, tout en espérant; qu'il espère tantôt une chose, tantôt une autre chose, quand il a obtenu ce qu'il espérait. Mais voir une espérance réalisée ne le satisfait point, il se jette dans une autre. Pourquoi cette espérance vient-elle à se réaliser? Assurément, c'est pour mettre un terme à ton voyage ; car ce terme n'est pas reculé. Et combien sont dupes de cette espérance, espérance usée? D'abord elle ne satisfait point, quand elle se réalise, et combien n'arrivent pas à la réalité ! Combien ont espéré le mariage, sans y arriver? Combien l'ont espéré, avec celles qu'ils aimaient, ont réussi, pour n'aboutir qu'à des tourments ! Combien ont désiré des enfants sans pouvoir en obtenir ! Combien ont dû gémir de ceux qu'ils avaient obtenus ! Ainsi du reste. Tel désire les richesses, ne les a-t-il point, que le désir le dévore ; les a-t-il, qu'il est torturé par la crainte. Il n'est personne qui cesse d'espérer, personne qui soit rassasié. Les dupes sont en si grand nombre, et toutefois nul n'abandonne ses espérances mondaines.
3. Qu'elle se réalise un jour cette espérance qui n'est point trompeuse, mais qui rassasie, qui nous donnera ce bien qu'on ne saurait dépasser. Quel est donc cet objet de notre espérance, dont la réalisation mettra fin à toute espérance ? Quel est cet objet ? La terre? Non. Quelque chose qui naît sur la terre, comme l'or, l'argent, un arbre, des moissons, des fleuves ? Rien de tout cela. Quelque chose qui vole dans les airs? Mon âme l'a en horreur. Serait-ce le ciel, si beau, si étincelant de lumière ? Quoi de plus beau parmi les choses visibles, quoi de plus séduisant ? Ce n'est point cela non plus. Qu'est-ce donc ? Tout cela est beau, est délicieux, plein de charmes. Cherche celui qui a fait tout cela. C'est lui, ton espérance. Il est ici-bas ton espérance, avant d'être plus tard ton bien. L'espérance pour la foi, la réalité pour la vision. Dis-lui : « Vous êtes mon espérance ». Oui, tu as raison de dire ici-bas : « Vous êtes mon espérance ». Car tu crois, tu ne vois pas encore. Tu as la promesse, non la réalité. Tant que tu es dans ce corps, tu es éloigné de Dieu, tu es en chemin, non dans la patrie. C'est Dieu qui te dirige ; celui qui a fait la patrie s'est fait aussi la voie pour t'y conduire. Dis-lui donc maintenant : « Vous êtes mon espérance ». Que sera-t-il ensuite ? « Ma portion dans la terre des vivants (1) ». Celui-là qui est maintenant ton espérance, sera plus tard ta portion. Qu'il soit ton espérance sur la terre des mourants, et il sera ta portion sur la terre des vivants. Tournons-nous vers le Seigneur, etc.
1. Ps. CXIII, 6.
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ANALYSE.— 1. La louange de Dieu doit se prolonger au-delà de cette vie.— 2. Rien ne dure en cette vie.— 3. Que le chrétien ne s'abuse point sur son bonheur passager.— 4. Que la fin du riche et de Lazare soit une leçon pour nous.
1. Daigne le Seigneur m'accorder de vous dire un mot sur les paroles du psaume que nous venons de chanter. Nous avons dit en effet : « Je bénirai le Seigneur pendant ma vie, je chanterai mon Dieu tant que je vivrai (1) ». A ces paroles, nous devons un avis à votre charité: c'est de ne point comprendre, quand vous entendez dire, ou que vous dites vous-mêmes : « Je bénirai Dieu tant que je vivrai », qu'après cette vie finira aussi la louange du Seigneur. Nous le bénirons mieux, en réalité, quand nous jouirons de la vie sales fin. Si nous le bénissons, en effet, dans ce pèlerinage qui doit finir, comment le bénirons-nous dans ce palais d'où nous ne sortirons plus ? On dit, on chante, on lit dans un autre psaume : « Bienheureux ceux qui habitent votre maison ; ils vous béniront dans les siècles des siècles (2) ». Or, quand tu entends « les siècles des siècles », il n'y a aucune fin, et l'on jouit de cette vie bienheureuse, où l'on voit Dieu sans trembler, on l'aime sans l'offenser, on le bénit sans fin. Notre vie alors sera de voir Dieu, de l'aimer, de le bénir. Si donc nous bénissons Dieu quand nous ne le voyons que par la foi, comment le bénirons-nous quand nous le verrons à découvert ? Quelle sera l'allégresse de la claire-vue, si telle est la bénédiction de la foi ? L'Apôtre nous dit en effet : « Tant que nous sommes dans ce corps, nous marchons loin du Seigneur; car nous n'allons à lui que par la foi, sans le voir à découvert (3) ». Ici-bas c'est
1. Ps. CXLV, 1.— 2. Id. LXXXIII, 5.— 3. II Cor. V, 6, 7.
donc la foi, là-haut ce sera la claire-vue. Maintenant nous croyons ce que nous ne voyons pas, alors nous verrons ce que nous aurons cru. Celui qui croit, le fait sans confusion, car il est vrai qu'il verra. Le Seigneur a d'abord établi en nous la foi, afin que si la foi mérite une récompense, on ne 1a cherche point avant d'avoir cru.
2. Mais, dira-t-on, pourquoi le psaume dit-il : « Je chanterai mon Dieu tant que je vivrai », et non: Je chanterai mon Dieu éternellement ? Cette expression, en effet: « Tant que je vivrai », semble appeler une fin, bien qu'on ne l'entende pas ainsi. Si tu veux appliquer « tant que je vivrai n à cette vie terrestre, vois si cette vie est bien longue. Quel que soit le nombre des années, la vie est courte. Comment serait longue une vie qui ne te rassasie point ? Un enfant dit que tel homme qu'il voit vieillard a vécu longtemps; mais que lui-même arrive à l'âge de cet homme, et il sait que ce temps est peu long. Les années s'envolent et les moments se précipitent si rapidement, que c'est avant-hier que nous étions enfants, hier adolescents, aujourd'hui vieillards. Nous sommes donc fondés à croire que ces paroles: « Aussi longtemps que je vivrai je chanterai mon Dieu », ne s'entendent pas de cette vie. Dès lors, en effet, que le Prophète a dit : « Aussi longtemps que je vivrai », on ne saurait l'entendre de cette vie où rien ne dure « longtemps ». Des sages de ce monde ont pu en faire la remarque, et des chrétiens ne le
(1) Dans le Codex, fol. 74, pag. 2, on lit : « Sermon de saint Augustin, évêque », sur la brièveté de la vie et son bonheur passager, mis en lumière une seconde fois par l'exemple du riche et de Lazare.
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pourraient voir ? Un de ces sages, l'homme le plus éloquent a dit: « Qu'est-ce donc, en effet, que ce longtemps, puisqu'il a une fin (1) ? » Il ne veut donc point qu'il y ait un longtemps, quand la fin peut arriver un jour. Es-tu parvenu à la dernière vieillesse ? tu as vécu un temps, et non pas un long temps. Car la vie d'un homme , surtout aujourd'hui , n'est « qu'une fumée qui apparaît un moment ». Ce que je dis, l'Ecriture le dit aux hommes dans leurs jubilations, alors qu'ils s'élèvent dans leur orgueil et ne savent point s'ils ne mourront pas à l'instant. Les divines Ecritures leur tiennent ce langage et leur donnent cet avertissement dans leur accès d'orgueil, dans la vaine confiance que leur donne une fragilité si peu durable. « Qu'est-ce que votre vie, dit-elle? C'est une vapeur qui parait un moment jusqu'à ce qu'elle soit dissipée (2) ». S'élever dès lors dans l'orgueil, c'est se confier dans une vapeur, s'enfler de vaine gloire, pour périr avec cette vapeur. II faut donc réprimer notre orgueil, le fouler aux pieds autant que possible, comprendre que nous ne vivons ici-bas que pour mourir, élever nos pensées vers cette fin qui ne finira pas. Qui que tu sois, en effet, ô homme qui as vieilli, si tu en ressens de l'orgueil, si tu crois avoir vécu longtemps, toi qui dois finir un jour, sache que si Adam vivait encore, et devait mourir, non pas maintenant, mais à la fin du monde, il n'aurait pas vécu un temps bien long, puisque ce temps aurait une fin (3). Et ceci est très-vrai, tout homme prudent le comprendra, et non-seulement c'est une vérité que l'on prêche, mais une vérité que les auditeurs comprennent.
3. Reportons notre attention au psaume que nous avons chanté, afin d'y trouver que le Prophète n'a dit : « Je chanterai le Seigneur « aussi longtemps que je vivrai », que dans le sens de cette vie qui dure toujours. S'il n'est, en effet, rien de bien long dans cette vie, parce qu'elle a une fin, ce n'est point cette vie que nous sommes appelés à désirer quand nous devenons chrétiens. Et de fait, nous ne devenons point chrétiens pour être heureux en cette vie de la terre. Car si nous avons embrassé le christianisme, pour jouir du bonheur seulement en cette vie du temps, et
1. Cicero, Orat. pro M. Marcello, n. 28.— 2. Jacob, IV, 15.
3. Cette dernière phrase parait à l'éditeur une épiphonème assez inepte, qui aura passé de la marge dans le texte.
encore d'un bonheur si frivole, si vaporeux, nous sommes dans une profonde erreur; vos pieds seront chancelants en voyant un homme, revêtu de dignité et dominant ceux qui l'entourent, jouir de la santé corporelle et arriver à une vieillesse qui s'éteint lentement. Voilà ce que voit le chrétien pauvre, sans honneur, soupirant chaque jour dans la peine et les gémissements, et qui dit en lui-même : Que me revient-il d'être chrétien ? En quoi suis-je plus heureux que cet autre qui ne l'est pas? que cet autre qui ne croit pas au Christ? que cet autre qui blasphème mon Dieu? Voici l'avertissement du Psalmiste: «Ne mettez point votre confiance dans les princes ». Quel charme a pour toi la fleur du foin ? « Car toute chair n'est qu'un foin ». C'est ce que dit le Prophète, qui non-seulement le dit , mais le crie. Et le Seigneur lui dit: « Crie ». Et il répondit : « Que faut-il crier? Que toute chair n'est qu'un foin, et toute beauté de la chair, la fleur du foin. Le foin est desséché, la fleur est tombée ». Tout donc a-t-il péri? Non. « Le Verbe de Dieu demeure éternellement (1) ». Quel charme a pour toi du foin? Voilà que ce foin périt; veux-tu ne point périr? Attache-toi au Verbe. Ainsi le dit aussi notre psaume. Ce chrétien dans l’indigence, dans la bassesse de sa condition, voyait dans ce païen riche et puissant la fleur du foin, et peut-être eût-il préféré être à son service plutôt qu'au service de Dieu. C'est à lui que le Psalmiste adresse ces paroles. « Ne mets point ta confiance dans les princes, ni dans les fils des hommes, en qui n'est pas le salut (2) ». Et notre interlocuteur de répondre: Veut-il parler de celui qui a le salut? Le voilà en santé. Je le vois aujourd'hui plein de verdeur. Et moi je suis plutôt misérable et languissant. A quoi bon t'arrêter à ce qui a pour toi de l'attrait et des charmes? Ce n'est point là le salut. « Le souffle s'en ira de lui, et il retournera dans la terre qui est son partage ». Voilà tout salut pour lui. « C'est une vapeur qui apparaît un instant. L'esprit sortira de lui, et il retournera dans la terre qui est son partage ». Laissez passer quelques années, laissez écouler l'eau du fleuve comme à l'ordinaire. Parcourez quelques tombeaux des morts, et distinguez les os du riche des os du pauvre. Quand l'esprit s'est retiré, il est retourné dans la terre qui est son
1. Isaïe, XL, 6-8.— 2. Ps. CXLV, 3.
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partage. Le Prophète a grandement raison de ne rien dire de l'esprit de cet homme qui n'a eu pendant sa vie nulle pensée spirituelle. « Il est retourné dans la terre qui lui est propre », c'est-à-dire cette chair, ce corps qui était tout pour lui, ce corps d'orgueil, cette chair si trompeuse et dont l'apparente félicité t'aveuglait. « L'esprit sortira, et il retournera dans la terre qui est son partage; en ce jour périront toutes leurs pensées (1) ». Ces pensées qui étaient si terrestres ; voilà ce qu'il faut faire, ce qu'il faut achever, où il faut parvenir. Voilà ce que je veux acheter, ce que je veux acquérir, à quel honneur je prétends arriver. «En ce jour s'évanouiront toutes ses pensées ».Mais comme « la vertu de Dieu demeure éternellement », en t'attachant au Verbe, pour lui demander la vie éternelle, non-seulement ta pensée ne périra point, mais c'est alors qu'elle se réalisera. Quand elle périt pour lui, elle se réalise pour toi. Cet homme n'avait que des pensées du temps et de la terre, d'ajouter un champ à un champ, d'entasser trésor sur trésor, de briller dans les honneurs, de s'enfler de sa puissance. Comme donc il avait de telles pensées, « ces pensées mourront toutes en ce « jour ». Mais toi, chrétien, si tes pensées, loin de s'arrêter à la félicité de cette vie, ont pour objet le repos sans fin, lorsque ton corps retournera dans la terre, c'est alors que ton âme aura trouvé ce repos.
4. Ecoute l'Evangile, vois et considère les pensées de deux hommes. «Il y avait un riche, qui était revêtu de pourpre et de fin lin, et qui donnait tous les jours de splendides festins (2) ». Tous les jours le foin, et la fleur du foin. Ne te laisse pas séduire parla félicité de cet homme qui est revêtu de pourpre et de fin lin, et qui donne de splendides festins chaque jour. C'était un orgueilleux, un impie, n'ayant que des pensées vaines et de vains désirs. Quand il mourut, ce jour-là ses pensées moururent avec lui. Or, il y avait à sa porte un pauvre nommé Lazare. L'Evangile, qui tait le nom du riche, nous dit le nom du pauvre. Dieu n'a point dit un nom qu'emporte le vent. Mais Dieu a daigné nommer celui dont on ne disait pas le nom. Ne t'en étonne pas, je t'en prie. Dieu a raconté ce qu'il a vu écrit en son livre. Or, il est dit des impies: « Qu'ils ne soient pas inscrits sur votre livre (3)». De même, quand les Apôtres se glorifiaient de
1. Ps. CXLV, 4.— 2. Luc, XVI, 19.— 3. Ps. LXVIII, 29.
ce qu'au nom du Seigneur les démons leur étaient soumis, de peur qu'ils ne vinssent à en concevoir de l'orgueil, comme le reste des hommes, à s'en vanter, bien que ce fût une grande et glorieuse puissance, le Sauveur leur dit: « Ne vous réjouissez point de ce que les démons vous soient soumis; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel (1) ». Le Dieu qui habite le ciel garda le silence sur le nom du riche, qu'il ne trouva point écrit dans le ciel; il proclama celui du pauvre, parce qu'il l'y vit écrit, ou plutôt qu'il l'y fit écrire. Mais voyez ce pauvre. A propos des pensées de ce riche impie , fastueux, vêtu de pourpre et de fin lin et donnant de splendides festins tous les jours, nous avons dit qu'elles périrent avec lui à sa mort. Or, à la porte de ce riche était un pauvre du nom de Lazare, « couvert d'ulcères, et qui désirait se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, sans que personne les lui donnât; tandis que les chiens venaient et léchaient ses ulcères (2) ». C'est là que je veux te voir, ô chrétien; car c'est là que nous apprenons la fin de ces deux hommes. Dieu, dans sa puissance, peut nous donner le salut en cette vie, et nous délivrer de la pauvreté, et donner au chrétien ce qui est suffisant. Et toutefois, si cela venait à manquer, que choisirais-tu? D'être ce pauvre ou ce riche? Loin de toi toute illusion. Ecoute la fin, et tu verras quel choix est mauvais. Assurément ce pauvre, qui était pieux, méditait, au milieu de ses malheurs temporels, sur cette vie qui doit finir un jour et sur le repos éternel qui doit nous échoir. Tous deux moururent, mais les pensées de ce pauvre ne périrent point avec lui. Car s'il mourut pauvre, il fut porté par les anges au sein d'Abraham. En ce jour toutes ses pensées se réalisèrent. Et comme Lazare signifie, en latin, Adjutus ou aidé, la parole du Psalmiste s'accomplit. « Bienheureux l'homme à qui le Dieu de Jacob vient en aide (3) ». Quand son esprit s'en alla, quand sa chair retourna dans la terre qui est son partage, ses pensées ne périrent point avec lui, « parce que son espérance était dans le Seigneur son Dieu ». Voilà ce que l'on apprend donc à l'école où enseigne le Christ, voilà ce qu'espère l'âme de son disciple fidèle, voilà la plus réelle récompense du Sauveur.
1. Luc, X, 20.— 2. Id. XVI, 21.— 3. Ps. CXLV, 5.
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ANALYSE.— 1. Les Juifs ne croient pas encore aux oracles des Prophètes qui concernent le Christ et son Eglise.— 2. L'incrédulité des Juifs est combattue par l'exemple de ce riche aux grands festins.— 3. Ce riche est pour nous un exemple salutaire.— 4. Suffisamment avertis de l'avenir, nous n'avons aucune excuse.— 5. Ce qui est accompli, ce que Dieu nous a promis, doit confirmer notre foi.— 6. Promesses que Dieu a faites dans la nation juive, au sujet d'Abraham, dont la foi est hautement proclamée.— 7. Fidélité de Dieu dans l'accomplissement de ses promesses, et folie des idolâtres.— 8. Dieu cherche son image dans notre âme, comme César sur sa monnaie. — 9. Combien de promesses de Dieu sont accomplies déjà.— 10. La foi d'Abraham est pour nous un exemple.— 11. Double comparaison pour nous faire supporter l'adversité.— 12. Nous devons user de la patience de Dieu et l'imiter.— 13. Dans l'adversité, il faut nous confier à Dieu sans nous plaindre.— 14. Exhortation à la patience.
1. Telle est la foi chrétienne, qui est pour les impies et pour les infidèles un sujet de dérision, c'est que nous croyons qu'il est une autre vie après celle-ci, qu'il y a une résurrection des morts, et, après la fin du monde, un jugement. Comme ce point de foi n'était point en vigueur parmi les hommes, et qu'il leur paraissait même inacceptable, en dépit des prédications et des affirmations des Prophètes serviteurs de Dieu et de la loi établie par le ministère de Moïse, Jésus-Christ, notre Seigneur et Sauveur, est venu en ce monde pour le persuader aux hommes. Lui qui était Fils de Dieu, né du Père d'une manière invisible et ineffable, lui, coéternel au Père et égal au Père, et Dieu unique avec le Père; lui, Verbe du Père, par qui tout a été fait; lui, conseil du Père, par qui tout se dirige, déposa pour un temps cette grandeur sans mesure, cette incompréhensible majesté, cette sublime puissance, en venant sur la terre se revêtir de notre chair et se montrer aux yeux des hommes. Comme donc on ne voyait pas Dieu ou la divinité dans le Christ, on méprisait sa chair que l'on voyait; mais lui prouvait par des prodiges la divinité qui était en lui. Et comme, au simple aspect, 1'œil humain pouvait le mépriser, il faisait de tels miracles, que ces oeuvres montraient en lui le Fils de Dieu. Comme donc il opérait des prodiges, donnait des préceptes utiles, corrigeait les vices et les reprenait, enseignait les vertus, guérissait même les maladies du corps, afin de guérir les esprits des infidèles, le peuple où il avait pris naissance, grandi, fait ses prodiges, s'irrita contre lui et lui donna la mort. Mais lui, qui était venu pour naître parmi nous, était venu aussi pour mourir. Or, cette mort de son corps, qu'il avait voulu subir pour nous donner un exemple de résurrection, il ne voulut pas qu'elle fût infructueuse; mais il permit -qu'elle lui fût donnée par la main des impies, de sorte que ces hommes qui ne voulaient point obéir à ses préceptes lui firent souffrir ce qu'il voulait. Ainsi fut fait. Le Christ fut mis à mort, enseveli, ressuscita, comme nous le savons, comme l'atteste l'Evangile, comme on le prêche dans l'univers entier, et les Juifs, vous le voyez, ne veulent point croire au Christ, même après qu'il est ressuscité d'entre les morts, qu'il a été glorifié aux yeux de ses disciples en montant au ciel, quand s'accomplissent dans l'univers entier les oracles des Prophètes. Car tous les Prophètes qui ont annoncé que le Christ devait naître, mourir, ressusciter , monter au ciel, ont prédit aussi que l'Eglise s'étendrait par toute la terre. Quant aux Juifs, s'ils n'ont point vu le Christ à sa résurrection et à son ascension
(1) On lit dans le Codex, fol. 80 : « Sermon de saint Augustin, évêque, sur le riche et Lazare ». C'est plutôt l'exposition de la vérité de la religion chrétienne prouvée par tout ce qui s'est accompli jusqu'alors, et par les promesses de Dieu qui doivent l'être ensuite, avec une exhortation â la patience. Possidius en fait mention dans son Indicul. Opp., c. S.
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au ciel; du moins, qu'ils voient l'Eglise répandue sur la terre entière, et dans ce fait l'accomplissement des paroles des Prophètes.
2. Maintenant s'accomplit parmi eux ce que nous venons d'entendre dans l'Evangile. Ils n'écoutent pas le Christ après qu'il est ressuscité d'entre les morts, parce qu'ils n'ont -pas écouté le Christ vivant sur la terre. C'est ce que dit Abraham à ce riche, qui était tourmenté dans l'enfer, et qui voulait que l'on envoyât en ce monde avertir ses frères de ce que l'on souffre en enfer, et, avant qu'ils ne tombassent dans ce lieu de tourments, de bien vivre, de faire pénitence de leurs péchés, afin de mériter d'aller dans le sein d'Abraham, plutôt que dans ces supplices où lui-même était tombé. Voilà ce que faisait ce riche tardivement miséricordieux, qui avait méprisé le pauvre couché devant sa porte, et sans doute en punition de son orgueil envers lui, sa langue était desséchée, et il soupirait après une goutte d'eau. Comme il n'avait point fait sur la terre ce qu'il y devait faire pour ne point arriver au lieu des tourments, il fut trop tard miséricordieux envers les autres. Mais que lui dit Abraham ? « S'ils n'écoutent point Moïse et les Prophètes, ils ne croiront pas, quand même quelqu'un des morts ressusciterait (1) ». Voilà ce qui s'est vérifié, mes frères. 'On ne saurait aujourd'hui persuader aux Juifs de croire en Celui qui est ressuscité des morts, parce qu'ils n'écoutent pas Moïse et les Prophètes. S'ils voulaient, en effet, les écouter, ils trouveraient en eux la prédiction de ce qui vient de s'accomplir et qu'ils ne veulent pas croire. Ce que nous disons des Juifs faisons-le donc pour nous, de peur qu'en regardant les autres, nous ne tombions nous-mêmes dans l'impiété. On ne lit point l'Evangile aux Juifs, mes frères bien-aimés, on leur lit Moïse et les Prophètes, qu'ils ne veulent point croire. Gardons-nous de faire, quand on nous lit l'Evangile, ce qu'ils font quand on leur lit les Prophètes. Car ce n'est point chez eux, dis-je, mais chez nous, qu'on récite l'Evangile.
3. L'Evangile, vous venez de l'entendre, nous annonce deux vies : la vie présente et la vie future. Nous avons la vie présente, nous croyons à la vie à venir. Nous sommes dans la vie présente, sans être arrivés encore à la vie future. Mais en cette vie présente, amassons-nous de quoi mériter la vie éternelle ;
1. Luc, XVI, 31.
car nous ne sommes point morts encore. Est-ce que l'on récite l'Evangile dans les enfers ? Quand même on l'y réciterait, ce riche l'entendrait en vain , puisque sa pénitence ne saurait plus être fructueuse. C'est ici-bas qu'on le lit pour nous, et nous l'entendons ici-bas où nous pouvons nous corriger tant que dure notre vie, de peur que nous ne tombions dans ces tourments. Croyons-nous, ou ne croyons-nous pas ce qu'on nous lit ? Loin de moi d'outrager votre charité jusqu'à penser que vous ne croyez point ! Car vous êtes chrétiens, et vous ne seriez nullement chrétiens si vous ne croyiez point à l'Evangile. Il est donc évident que vous croyez à l'Evangile dès lors que vous êtes chrétiens. Nous l'avons entendu ; on vient de nous le réciter. Il y avait donc un homme riche, plein d'orgueil, se prévalant de ses richesses, qui « était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui donnait de splendides festins tous les jours (1) ». Or, à sa porte était couché un pauvre du nom de Lazare, couvert d'ulcères que les chiens venaient lécher ; et « il désirait se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche (2) » et ne le pouvait. Voilà donc le crime du riche ; c'est qu'il désirait se rassasier de miettes, et ne pouvait le faire, celui qui devait se revêtir de la nature humaine. Et dès lors si ce riche eût pris en pitié le pauvre couché à sa porte, il serait arrivé où ce pauvre est arrivé lui-même. Ce qui a conduit en effet Lazare au lieu du repos, c'est moins la pauvreté que l'humilité ; et ce qui en a détourné le riche, ce sont moins les richesses que l'orgueil et l'infidélité. Car, vous le savez, mes frères, le langage qu'il tient dans les enfers prouve que ce riche fut infidèle sur la terre. Ecoutez en effet. Il voulait que quelqu'un d'entre les morts allât annoncer à ses frères ce que l'on endure en enfer, et comme Abraham le lui refusait en disant : « Ils ont Moïse et les Prophètes, qu'ils les écoutent. Non, Abraham, mon père », répond-il, « mais si quelqu'un d'entre les morts y allait, il les persuaderait » ; nous montrant par là que lui-même, quand il était en cette vie, ne croyait ni à Moïse, ni aux Prophètes, mais désirait qu'un homme sortit d'entre les morts pour venir à lui. Examinez ceux qui pensent comme lui, et voyez, si vous avez la foi, quel avertissement nous donne l'exemple de ce
1. Luc, XVI, 19.— 2. Ibid. 21.
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riche. Combien nous disent maintenant Jouissons de la vie tant qu'elle dure ? Mangeons, buvons, plongeons-nous dans les délices ! Qu'est-ce que l'on nous annonce, qu'il y a une autre vie ? Qui en est revenu ? Qui est ressuscité? Voilà ce qu'on nous dit, ce que disait ce riche, qui éprouve après la mort ce qu'il ne croyait point pendant sa vie. Il eût été mieux de se corriger utilement pendant la vie, que d'endurer après la mort tant de tourments inutiles !
4. Retournons maintenant ses paroles, afin de voir s'il n'y a personne parmi nous pour raisonner comme lui. Car Dieu n'a point mis sous nos yeux ici-bas ce qu'il nous a ordonné de croire ; et il nous l'a dérobé afin que notre foi fût méritoire. Quel mérite, en effet, aurais-tu de croire, si Dieu te l'avait mis sous les yeux ? Ce ne serait plus croire alors, mais voir. C'est donc pour attiser ta foi que Dieu ne t'a rien manifesté ; il t'ordonne ici-bas de croire, et se réserve de te montrer à découvert ce que tu crois. Mais si tu ne crois pas quand il t'impose la foi, il ne te réserve point de voir sa face, mais il te réserve les tourments du riche dans l'enfer. Et quand viendra Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur, dont on nous prêche qu'il est venu, de manière à nous faire espérer qu'il doit venir, il viendra avec des rétributions pour les fidèles et pour les infidèles ; aux fidèles il donnera des récompenses, et jettera les infidèles au feu éternel. Il annonce en effet, dans l'Evangile, comment il doit juger à la fin du monde: il mettra les uns à sa droite, les autres à sa gauche, il fera le discernement des nations, comme le berger qui sépare les brebis des boucs ; il placera les justes à sa droite, les impies à sa gauche, et dira aux justes : « Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous est préparé dès l'origine du monde » ; aux impies et aux infidèles : « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges (1) ». Ce juge pouvait-il être plus obligeant pour toi, que de t'annoncer la sentence définitive, pour te faire éviter de l'encourir? Mes frères, tout homme qui menace ne veut point frapper, mais s'il nous surprenait tout à coup, c'est alors qu'il nous frapperait. Quiconque dit : Garde à toi, ne veut trouver personne à frapper. C'est donc pour les hommes se préparer un châtiment, c'est pour les
1. Matth. XXV, 31-41.
hommes s'amasser un trésor de douleur, que refuser de croire , quand Dieu nous dit Garde à vous. Quant à la peine de nos errements en cette vie, c'est souvent quelque affliction, quelque fléau, qui est pour nous corriger ou nous mettre à l'épreuve. Ou bien, en effet, Dieu veut corriger l'homme de ses fautes, de peur que son impénitence n'aboutisse à de grands châtiments, ou il met à l'épreuve la foi de chacun de nous, afin de voir avec quel courage, avec quelle patience nous demeurerons sous le châtiment d'un père, sans murmurer de ses paternelles corrections , nous réjouissant de ses caresses, et toutefois ne goûtant cette joie qu'en lui rendant grâces même quand il nous redresse ; « puisque Dieu châtie celui qu'il reçoit parmi ses enfants (1) ». Quelles ne furent point les douleurs des martyrs ! Quel fut leur courage ! Quelles chaînes, quelles prisons fétides, quels déchirements des chairs, quelles flammes, quelle férocité des bêtes, quels genres de mort ! Ils triomphèrent de tout. L'esprit leur montrait de quoi mépriser ce qu'ils voyaient des yeux du corps. Car il y avait en eux 1'œil de la foi fixé sur l'avenir, et qui dédaignait le présent. biais celui dont l'œil ne voit point l'avenir, craint pour le présent et, n'arrive point à cet avenir.
5. C'est donc la foi qui s'édifie en nous. Que tout homme qui refuse maintenant de croire que le Christ est né de la vierge Marie, qu'il a souffert, qu'il a été crucifié, en croie les Juifs quant à son existence et à sa mort, et en croie l'Evangile quant à sa naissance d'une Vierge et à sa résurrection. Il y a là des motifs de croire. Les Juifs nos ennemis n'oseraient dire : Le Christ n'a pas existé dans notre nation, ou bien : il n'a pas existé cet Homme qu'adorent les chrétiens. Il a existé, disent-ils, et nos pères l'ont mis à mort, et il est mort comme tout autre homme. Si nous trouvons dans les Prophètes ce qui devait suivre sa mort, que l'on devait parcourir le monde en son nom, que toutes les nations devaient l'adorer, ainsi que toutes les contrées habitées, parce que tous les rois eux-mêmes devaient accepter son joug, et si nous voyons s'accomplir après la mort du Christ ce qui était annoncé bien avant sa naissance, dans quelle erreur ne tombons-nous point si nous refusons de croire le reste des prophéties,
1. Hébr. XII, 6.
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quand nous en voyons déjà tant d'accomplies parmi nous? Et en effet, mes frères, nous chrétiens qui sommes ici, nous ne sommes point nous seulement, nous sommes le monde entier. Il y a quelques années, nous n'étions pas, et ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'on voie aujourd'hui s'accomplir ce qui pendant tant de siècles n'était pas. Voilà ce que nous lisons dans les Prophètes ; nous le trouvons prédit, de peur que nous n'en venions à n'y voir que l'effet du hasard. Voilà ce qui doit augmenter notre foi, l'édifier, la consolider. Nul ne dit : Cela s'est fait subitement. D'où cela vient-il ? Nous voyons, de nos jours, ce qui n'est jamais arrivé sur la terre. De fois à autre, nous trouvons dans les Ecritures que Dieu est traité comme un débiteur, mais qui doit s'acquitter au temps qu'il a choisi. Comment Dieu pouvait-il devoir ? S'était-il donc vu dans la nécessité d'emprunter, lui qui donne à tous en surabondance, lui qui avait ceux mêmes qui devaient recevoir ses dons? Car, auparavant, il n'y avait aucun homme qu'il pût combler de ses bienfaits Quelqu'un me dira-t-il : C'est à mes mérites que Dieu a bien voulu accorder tous ces dons. Mais ton existence, aux mérites de qui l'a-t-il accordée ? De qui pouvait-il se gratifier quand tu n'étais pas ? D'une existence gratuite. Car tu n'avais pu la mériter avant d'être. C'est sur sa parole qu'il te faut croire qu'il t'a fait gratuitement les autres dons. Nous sommes donc en possession de la grâce de Dieu, et Dieu était en quelque sorte le débiteur du monde entier. Ou plutôt, le monde n'avait aucun titre sur Dieu, parce qu'il ne connaissait pas la caution qu'il nous avait faite. Il s'est fait débiteur par ses promesses, et non par l'emprunt qu'il nous a fait. Car un homme peut être appelé débiteur de deux façons. Il doit rendre ce qu'il a reçu ou ce qu'il a promis. Mais comme on ne saurait employer le mot rendre, à l'occasion des promesses de Dieu, puisque Dieu, qui a tout donné à l'homme, n'en a rien reçu ; il n'y a plus pour lui qu'un moyen d'être débiteur, c'est qu'il a daigné promettre.
6. Or, cette promesse était consignée dans les Ecritures, et les Ecritures étaient entre les mains de la nation juive, qu'il avait choisie, afin de naître de la chair de son serviteur, de son fidèle, qui crut en lui. Et de qui est née cette nation ? D'Abraham déjà vieux, et de Sara qui était stérile ? Ce fut un miracle, que l'enfantement, que la naissance d'Isaac, souche de la nation juive (1). Le vieillard n'osait plus rien espérer de ses membres vieillis, il n'osait rien désirer d'une épouse stérile. Or, ce qu'il n'espérait plus, Dieu le lui offrit, et il crut à Dieu qui lui offrait ce qu'il n'eût osé demander à Dieu même. Et comme, en récompense de sa foi, un fils lui était né, en qui il croyait avoir une postérité innombrable, voilà que Dieu lui demande de lui offrir ce même fils en sacrifice (2). Or, telle était la foi d'Abraham, qu'il n'hésita point à immoler ce fils, au sujet duquel il avait reçu les promesses de Dieu. Le voyons-nous hésiter et dire à Dieu : Seigneur, un fils dans ma vieillesse était une grande faveur, le comble de mes vieux, une joie ineffable, un fils m'est né contre mon espérance; et vous exigez que je l'immole ? Ne m'en point donner n'eût-il pas été mieux que me le redemander après me l'avoir donné? Il ne dit rien de semblable, mais il crut utile tout ce qu'il voyait que Dieu exigeait. Telle est la foi , mes frères. Ce pauvre dont nous parlons fut porté au sein d'Abraham, et le riche précipité dans les supplices de l'enfer. Or, afin que vous sachiez que ce n'est pas dans les richesses qu'est le péché, il était riche cet Abraham au sein duquel fut porté Lazare; Abraham était riche sur la terre, comme l'Ecriture nous l'enseigne. Il avait beaucoup d'or et d'argent, de troupeaux, de serviteurs. Il était riche, mais sans orgueil; afin de vous faire comprendre que la cause des tourments du riche de l'Evangile, c'était son orgueil, c'étaient ses vices. Eux seuls méritaient le châtiment, et non une substance de Dieu; car une substance de Dieu est un bien, peu importe à qui il la donne. Mais quiconque en use bien s'acquiert une récompense, quiconque en use mal encourt un châtiment. Or, voyez comment Abraham possède les richesses. Les réserve-t-il à son fils? Quel mépris n'avait-il point pour des richesses, l'homme qui, pour obéir à Dieu, lui offrit son fils même.
7. Les Juifs donc ne comprenaient point ce passage de l'Ecriture, où Dieu se faisait notre débiteur par ses promesses. Or, voici venir Jésus-Christ Notre-Seigneur , né selon les Ecritures, parce qu'il nous est rendu selon cette même Ecriture encore. Il a souffert selon l’Ecriture, parce qu'elle annonçait ce
1. Gen. XVII et XXI.— 2. Id. XXI.
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qu'il devait souffrir. Selon l'Ecriture encore, il est ressuscité, parce qu'elle annonçait sa résurrection. Selon l'Ecriture, il est monté aux cieux, parce qu'elle annonçait son ascension. Après cette ascension ignorée des Juifs, il envoya ses Apôtres vers les nations, afin de les réveiller en quelque sorte de leur sommeil, et de leur dire : Levez-vous, recevez ce qui vous est dû, ce que l'on vous a promis dans les temps anciens ! Qui donc va éveiller son créancier, pour lui offrir ce qu'il lui doit? Car ce ne sont point les nations qui se sont éveillées, parce qu'elles avaient Dieu pour débiteur. Elles ont été appelées, ont commencé à examiner les Ecritures et à y lire qu'elles recevaient ce qui leur avait jadis été promis. Elles ont accueilli le Christ promis et mis sous leurs yeux; elles ont accueilli la grâce de Dieu, l'Esprit-Saint promis et manifesté; elles ont accueilli l'Eglise dispersée parmi les nations, promise et manifestée. Les idoles qu'adoraient les nations, Dieu avait promis de les détruire. Voilà ce qu'on lit dans les Ecritures, voilà ce qu'on y trouve (1). Vous voyez comment Dieu accomplit de nos jours ce qu'il a promis tant de milliers d'années auparavant. Car les hommes s'étaient détournés de celui qui les avait créés, pour se tourner vers l'ouvrage de leurs mains. Or, comme l'ouvrier est toujours supérieur à son oeuvre, Dieu dès lors est supérieur non-seulement à l'homme qu'il a fait, mais supérieur à tous les anges, aux vertus, aux puissances, aux trônes, aux dominations, puisqu'il les a tous créés (2) et que toute oeuvre de l'homme est inférieure à l'homme lui-même. Telle était la démence des hommes, qu'ils adoraient les idoles qu'ils auraient dû condamner. Encore s'ils eussent adoré l'ouvrier qui avait fait l'idole, car l'ouvrier est supérieur à l'idole qu'il a faite. Adorer un ouvrier, t'eût été de la part des hommes une abomination, et les voilà qui adorent l'idole faite par l'ouvrier. C'eût été une abomination d'adorer l'ouvrier, mais t'eût été mieux encore que d'adorer l'idole. Or, s'il faut condamner ceux qui font mieux, quelles pleurs donner à ceux qui font pire ? Et si nous portons condamnation contre celui qui adore l'ouvrier, celui qui abandonne l'ouvrier pour passer à l'idole, qui délaisse le mieux pour passer au pire, quelle condamnation
1. Isaïe, II, 18 ; Ezéch. VI, 6 ; Mich. I, 7.— 2. Ephés. I, 21, et Coloss. I, 16.
méritera-t-il ?Mais quel mieux a-t-il délaissé tout d'abord ? Dieu, par qui il a été fait. Il cherche l'image de Dieu, et il l'a en lui-même. L'ouvrier n'a pu faire l'image de Dieu, mais Dieu a pu se faire une image. Or, adorer l'image de l'homme qu'a faite l'ouvrier, c'est mutiler l'image de Dieu, gravée en toi par Dieu même. Et quand il t'appelle pour te ramener à lui, c'est pour te rendre cette image que tu as perdue, effacée, en l'usant au contact des convoitises terrestres.
8. C'est pourquoi, mes frères, Dieu nous redemande son image. C'est ce qu'il veut dire aux Juifs quand ceux-ci lui présentèrent une pièce de monnaie. D'abord ils voulaient le tenter, en disant : « Maître, est-il permis de payer le tribut à César (1) ? » afin que, s'il répondait : il est permis, ils pussent l'accuser de malédiction contre Israël, qu'il voudrait assujétir à l'impôt et rendre tributaire sous le joug d'un roi. Que si, au contraire, il répondait : Il n'est pas permis, ils pussent l'accuser de parler contre César, d'être cause qu'on refusait l'impôt que l'on devait, puisqu'on était sous le joug. Il vit leur piège, comme la vérité découvre le mensonge, et il les convainquit de mensonge par leur propre bouche. Il ne les condamna point de sa propre bouche, mais il leur fit prononcer eux-mêmes leur sentence, ainsi qu'il est écrit : « Tu seras justifié par tes paroles et condamné par tes paroles (2). Pourquoi me tentez-vous », leur dit-il? « Hypocrites, montrez-moi la pièce d'argent du tribut ». Et ils lui en montrèrent une. « De qui est cette image et cette inscription? De César, répondirent-ils. Et le Sauveur : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (3) ». De même que César cherche son image sur une pièce de monnaie, Dieu recherche son image en ton âme. Rends à César, dit le Sauveur, ce qui appartient à César. Que réclame de toi César ? Son image. Que réclame de toi le Seigneur? Son image. Mais l'image de César est sur une pièce de monnaie, l'image de Dieu est en toi. Si la perte d'une pièce de monnaie te fait pleurer, parce que tu as perdu l'image de César ; adorer les idoles , ne sera-ce point pour toi un sujet de larmes, puisque c'est faire injure en toi à l'image de Dieu?
9. Examinez donc, mes frères, la promesse
1. Matth. XXII, 17.— 2. Id. XII, 37.— 3. Id. XXII, 18-21.
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du Seigneur notre Dieu, et voyez, d'après le nombre de ses promesses, combien il nous a déjà donné. Le Christ n'était point né encore, mais il était promis dans les saintes Ecritures ; il a tenu cette promesse. Il est né; mais il n'avait point souffert encore, il n'était pas ressuscité; il a également tenu cette promesse. Il a souffert, a été crucifié, est ressuscité. Sa passion est notre récompense, son sang le prix de notre rédemption. Il est monté aux cieux, comme il l'avait promis ; nouvelle promesse que Dieu a tenue. Il a envoyé l'Evangile dans toutes les nations, et c'est pour cela qu'il voulut avoir quatre évangélistes, afin que ce nombre de quatre indiquât l'univers entier, par l'Orient et l'Occident, le Nord et le Midi. Pour cela encore qu'il voulut avoir, douze disciples, afin d'en envoyer trois dans chacune des quatre parties, parce que le monde entier est appelé en la sainte Trinité, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Encore une promesse qu'il a tenue. Il a donc lancé l'Evangile selon cette prédiction : « Qu'ils sont beaux, les pieds de ceux qui annoncent l'Evangile de paix, qui évangélisent les vrais biens (1) ! Leur voix s'est répandue par toute la terre, et leurs paroles sur les confins de la terre (2) ». II a donc envoyé comme il l'avait promis. C'est dans toutes les contrées que l'Evangile est écrit. L'Eglise aussi tout d'abord souffrit persécution : c'est une promesse acquittée par Dieu qui avait promis des martyrs. Cite-nous cette promesse : « Précieuse est devant le Seigneur la mort de ses justes (3) ». Que doit-il acquitter encore ? « Tous les rois de la terre se prosterneront en sa présence (4) ». Ils ont cru aussi, ces rois qui, tout d'abord, avaient fait des martyrs par la persécution. Nous voyons donc aussi maintenant des rois qui embrassent la foi. Dieu a donc tenu à ses promesses, au point qu'ils ordonnent maintenant de briser les idoles, ces mêmes rois qui ordonnaient de mettre à mort les chrétiens. Il a fait encore disparaître les idoles, comme il l'avait promis : « Les idoles des nations ne seront point épargnées (5) ». Après l'accomplissement de tant de promesses, pourquoi, mes frères, ne point croire en lui? Dieu est-il donc devenu un débiteur moins solvable ? Quand même il n'aurait rien accompli
1. Rom. X, 15.— 2. Ps. XVIII, 4, 5.— 3. Id. CXV, 15. — 4. LXXI, 11.— 5. Sap. XIV, 1.
encore, il n'en serait pas moins débiteur solvable, lui qui a créé le ciel et la terre. Car il ne saurait devenir pauvre au point de n'avoir pas de quoi payer, ni tromper, puisqu'il est la vérité, ou bien la puissance de Dieu peut-elle être renversée avant qu'il ait le temps de s'acquitter?
10. Il est juste, mes frères, que l'on croie en Dieu avant qu'il acquitte quoi que ce soit; car il ne saurait ni mentir, ni tromper aucunement. Il est Dieu. Ainsi nos pères ont cru en lui. Ainsi crut en lui Abraham. C'est ainsi que la foi est louable, qu'elle est exemplaire. Il n'avait rien reçu de Dieu encore, et il crut à sa promesse; et nous qui avons déjà tant reçu de lui, nous ne croyons pas. Abraham pouvait-il lui dire : Je croirai en vous parce que vous avez accompli telle promesse que vous m'aviez faite? A la première injonction, il crut sans rien avoir vu s'accomplir de semblable. « Sors de la terre, lui fut-il dit, de ta parenté, et va dans la terre que je te montrerai (1) ». Et il crut à l'instant, quoique Dieu ne lui eût point donné cette terre, mais l'eût réservée à sa postérité, et que promit-il à cette postérité? « En ta postérité seront bénies toutes les nations (2)». Sa postérité c'est le Christ, puisque d'Abraham naquit Isaac, d'Isaac Jacob, de Jacob les douze patriarches, des douze patriarches le peuple juif , du peuple juif la vierge Marie, et de la vierge Marie Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ce même Jésus-Christ Notre-Seigneur est donc la postérité d'Abraham, et la promesse faite à Abraham, nous la voyons accomplie en nous. En « ta postérité, lui fut-il dit, seront bénies toutes les nations ». Voilà ce qu'il crut avant d'avoir rien vu. Il crut sans avoir vu ce qu'on lui promettait. C'est nous qui voyons la promesse qui lui fut faite. Et tout ce qui lui était promis devait s'accomplir. Qu'est-ce que Dieu n'a point accompli ? Il a 'prédit des peines pour cette vie, des peines pour ses saints, ses fidèles, qui en recueilleront le fruit par la patience (3). Il les a prédites, et nous les voyons; nous ployons sous les calamités. Quelles épreuves ne sont point annoncées encore? Gardez-vous de croire, en effet, mes frères, que les malheurs qui nous accablent dans ces temps ne sont point consignés dans les saintes Ecritures. Tout est consigné, et la patience recommandée aux chrétiens, et sur
1. Gen. III, 1.— 2. Id. XXII, 18.— 3. Luc, VIII, 15.
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tout les biens à venir, parce que sont venus sur nous les maux qui devaient arriver d'après les prédictions. Si les maux prédits n'étaient point arrivés, ils nous rendraient incrédules au sujet des biens; mais les maux sont accomplis pour nous faire croire aux biens de la vie future.
11. Tel est le monde ici-bas; c'est un pressoir qui foule. Mais si tu n'es que le marc impur, tu vas aux cloaques; si tu es l'huile, tu es recueilli dans le vase. Il faut en effet qu'il y ait un pressoir. Voyez plutôt le pressoir et voyez l'huile. Le pressoir foule quelquefois dans le monde; ainsi, c'est la famine, la guerre, la disette, la pauvreté, la mortalité, les pillages, l'avarice, la misère des pauvres, les calamités des villes. C'est tout cela, et nous le voyons. Tout cela est prédit, et nous le voyons s'accomplir. Or, au milieu de ces calamités, nous entendons des hommes qui murmurent et qui disent : Combien de malheurs depuis que le monde est chrétien ! Avant qu'on ne fût chrétien, quelle abondance de richesses ! Nous n'avions pas à subir tant de calamités. C'est le marc sortant du pressoir, et coulant au cloaque. Aussi sa bouche est-elle noire de ses blasphèmes; il n'a nulle beauté, tandis que l'huile a un certain éclat. Nous rencontrons un autre homme qui sort du pressoir, de dessous cette meule qui l'a broyé. S'il est tout disloqué, n'est-ce point l'effet du pressoir ? Après avoir entendu le marc, prêtez l'oreille à l'huile. Grâces au Seigneur ! Que votre nom soit béni, ô mon Dieu ! Tous ces maux dont vous nous accablez étaient prédits. Nous voici dans la certitude que les biens viendront aussi. Quand vous nous redressez ainsi que les méchants, c'est votre volonté qui s'accomplit. Nous trouvons en vous un Père dans vos promesses, un Père encore dans vos châtiments. Redressez-nous, et rendez-nous l'héritage que vous nous avez promis pour la fin. Nous, bénissons votre saint nom, parce que le mensonge ne fut jamais en vous. Toujours vous avez dirigé les événements selon votre prédiction. C'est au milieu de ces bénédictions qui s'échappent du pressoir, que l'huile s'écoule dans les vases. Et toutefois, comme le monde entier n'est qu'un pressoir, on en tire une autre comparaison. De même que c'est dans la fournaise que l'on éprouve l'or et l'argent, de même c'est au feu de la tribulation que le juste est mis à l'épreuve ; et le creuset de l'orfèvre nous fournit cette comparaison. Dans cet étroit creuset, nous trouvons trois choses : le feu, l'or et la paille ; et voilà ce qui nous donne l'image du monde entier. Il y a dans le monde, en effet, et de la paille, et de l'or, et du feu ; de la paille qui est brûlée, du feu qui embrase, de l'or qui est éprouvé. De même, en ce bas monde, on rencontre partout des justes, des impies et la tribulation. Le monde ressemble à la fournaise de l'orfèvre, les justes à l'or, les impies à la paille, et la tribulation au feu qui embrase. Pourrait-on purifier l'or si la paille n'était brûlée ? De là vient que les impies sont réduits en cendres. Ils ne sont que cendres en effet, quand ils blasphèment, quand ils murmurent contre Dieu. Ils sont un or épuré, les justes qui supportent patiemment toutes les calamités de cette vie, qui bénissent le Seigneur au milieu de leurs tribulations, et que Dieu met dans ses trésors comme un or précieux. Car Dieu a des trésors où il met l'or épuré, de même qu'il a des égouts pour jeter les cendres de la paille. Or, il redemande pour lui tout ce qui est en ce monde. Vois ce que tu es, car il faut que le feu vienne. S'il trouve que tu sois de l'or, il épurera en toi les scories; s'il trouve que tu sois de la paille, il te consumera et te réduira en cendres. Choisis le sort que tu veux subir ; car tu ne saurais dire : J'éviterai le feu. Te voilà dans le creuset de l'orfèvre, où le feu viendra nécessairement; et il est plus nécessaire encore que tu y sois, puisque tu ne saurais éviter le feu.
12. Pourquoi donc, mes frères, ne pas croire que la fin du monde arrivera, ainsi que le jour du jugement, afin que chacun de nous reçoive selon ses oeuvres en cette vie, bonnes ou mauvaises ? Quand nous voyons s'accomplir, se manifester, et nous arriver tant de promesses faites, pourquoi, pendant notre vie, ne point choisir le parti qui nous fera vivre toujours? Ainsi, parce que nous avons été négligents, soyons diligents aujourd'hui. Car la négligence ne nous est jamais permise. Tu ne sais ce que demain sera pour toi. Dieu, dans sa patience, nous avertit de redresser et nous et notre vie, si elle a été mauvaise, et de faire un meilleur choix quand il en est temps. Pensez-vous que Dieu dort et ne voit point ceux qui font le mal? En nous enseignant la patience, il nous en donne le (471) premier l'exemple. Or, il trouve un homme qui a fait des progrès, qui ne marche plus comme il marchait, c'est-à-dire dans le mal. Mais cet homme est en butte à la méchanceté d'un ennemi , et il voudrait que Dieu le retirât de ce monde ; et il murmure contre le Seigneur, qui lui laisse ici-bas un ennemi puissant, et ne le délivre point de ses vexations. Cet homme oublie que le Seigneur l'a supporté avec patience, et que, s'il eût usé de sévérité envers lui, il ne serait plus là pour murmurer. Tu demandes à Dieu d'être sévère ? Mais tu as passé, souffre qu'un autre passe aussi. Car tu n'as pas, après ton passage, coupé le pont de la divine miséricorde. Il en est d'autres à passer. Dieu t'a fait bon, de mauvais que tu étais, il veut qu'un autre aussi, de mauvais devienne bon, comme toi-même as changé du mal au bien. Ainsi tous viennent à leur tour. Mais certains refusent de venir, d'autres viennent volontiers. C'est aux premiers que l'Apôtre a dit : « Par votre dureté, par l'impénitence de votre coeur, vous vous amassez un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation a du juste jugement de Dieu qui rendra à chacun selon ses oeuvres (1) ». Et puis, si le méchant veut persévérer dans le mal, au lieu d'être un compagnon pour toi, il sera une occasion d'épreuve. Car s'il est méchant, et toi bon, ta patience à supporter le mal prouve en toi la bonté. Tu recevras donc la couronne de l'épreuve, tandis qu'il subira la peine de sa persévérance dans le mal. Quoi que fasse le Seigneur, attendons avec patience sa paternelle correction. Il est père, en effet, il est bienveillant, il est miséricordieux. Qu'il laisse nos jours s'écouler en paix, c'est alors que, pour notre malheur, il s'irrite contre nous.
13. Voyez, mes frères, jetez un coup d'oeil sur ces amphitéâtres qui s'écroulent aujourd'hui. La luxure les a construits. Pensez-vous, en effet, qu'ils soient l'oeuvre de la piété ? Non, ils ne sont l'oeuvre que de la luxure des hommes impies. Or, ne voulez-vous point que s'écroulent un jour les édifices de la luxure et que s'élèvent les édifices de la piété? Quand on construisait ces monuments, Dieu permit qu'un jour les hommes reconnussent les désordres qu'ils commettaient. Mais comme ils ne les voulurent point reconnaître, Notre-Seigneur Jésus-Christ est venu, a commencé
1. Rom. II, 5.
à prêcher leurs désordres , à détruire ce qu'ils avaient de plus cher, et les voilà qui disent : Les temps sont mauvais depuis le christianisme. Pourquoi ? Parce que l'on détruit sous tes yeux ce qui te faisait mourir. Mais, nous disent-ils, on regorgeait de biens, quand se donnaient ces spectacles. Sans doute, et c'est de là que venaient ces grands biens. Si donc tu reconnais que Dieu t'a donné un jour cette abondance dont tu as fait mauvais usage, usage de perdition, comprends que cette abondance t'a conduit à la mollesse et à la perte de ton âme. Alors est venu le Père qui a dit avec sévérité: Voilà un enfant indiscipliné. Je lui ai confié tel ou tel bien , comment donc a-t-il perdu l'un et l'autre ? Si nous-mêmes nous ne confions aucune semence à la terre, qu'elle ne soit bien préparée, de peur que cette semence ne vienne à se perdre, comment voulez-vous que Dieu nous donne ses biens en abondance, quand nous sommes insubordonnés au point de négliger notre vie, quand cette abondance deviendrait une source d'abus, et ne voulez-vous pas que Dieu arrête les hommes sur la pente de la perdition. Mes frères, Dieu est médecin, et il sait nous enlever un membre gangréné, de peur que le mal ne gagne les autres. Il faut couper ce doigt, dit-il; car un doigt de moins est mieux que tout le corps s'en allant en pourriture. Si le médecin, qui est un homme, en agit ainsi d'après son art, si l'art médical retranche quelque partie des membres , pour empêcher la gangrène de tout envahir, pourquoi Dieu n'amputerait-il pas chez les hommes ce qu'il connaît de gangréné, pour les faire arriver au salut?
14. Loin de nous donc, mes frères, cet ennui pour la main sévère de Dieu, de peur qu'il ne nous laisse et que nous ne périssions éternellement; demandons-lui plutôt qu'il tempère les châtiments, qu'il les proportionne de manière que nous ne succombions point, demandons-lui qu'il nous redresse pour notre salut, qu'il mesure l'épreuve, et nous rende ensuite ce qu'il a promis à ses saints. Voyez ce qu'a dit l'Ecriture : « Le pécheur a irrité le Seigneur, et dans sa grande colère il n'en tirera point vengeance (1).» Qu'est-ce à dire, qu' « il n'en tirera pas vengeance dans sa colère? » C'est-à-dire que telle est sa colère, qu'il ne recherchera point ses fautes, mais qu'il
1. Ps. X, 4.
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le laissera périr éternellement. Si donc négliger le châtiment est l'effet d'une grande colère, nous exercer est l'effet de sa miséricorde. Or, il nous exerce , quand il nous châtie, quand il attire à lui notre coeur par l'affliction. Tenons donc à ce salut qu'il nous présente, et ne fuyons point ses châtiments. Tels sont les enseignements et les avertissements qu'il nous donne, c'est en cela même qu'il nous affermit. Lui, Fils de Dieu, qui est venu ici-bas nous consoler, quelle prospérité, dites-moi, a-t-il goûtée ici-bas? Il est, à n'en pas douter, le Fils de Dieu, Verbe de Dieu, par qui tout a été fait. Or, quelle prospérité at-il goûtée en cette vie? N'est-ce point lui qui, en chassant les démons, entendait résonner à ses oreilles cette injure : « Vous êtes possédé du démon (1) ». Oui, au Fils de Dieu qui chassait les démons, les Juifs disaient: « Vous êtes possédé du démon ». Ils valaient mieux que les Juifs, ces démons qui confessaient qu'il était le Messie (2). Ils faisaient du moins cette confession que les Juifs ne faisaient point. Or, telle était sa patience, telle était sa grandeur, telle était sa puissance, qu'il endurait toutes ces injures. Il fut flagellé et outragé, sa face fut meurtrie de soufflets, couverte de crachats, il fut couronné d'épines, tourné en dérision, insulté, enfin suspendu à
1. Jean, VII, 20.— 2. Luc, IV, 41.
la croix, puis enseveli. Tout cela, le Fils de Dieu l'a enduré. S'il en est ainsi du Maître, à combien plus forte raison du disciple? Ainsi de celui qui nous a créés, à combien plus forte raison de sa créature? Lui qui nous a légué la patience afin de nous donner l'exemple. Pourquoi manquer de patience, comme si nous avions perdu notre chef qui nous a précédé au ciel? Mais ce chef ne nous a précédé au ciel que pour nous dire en quelque sorte : C'est là, là qu'il vous faut venir par la douleur et la patience. Telle est la voie que j'ouvre devant vous. Mais où conduit cette voie par laquelle vous me voyez monter? Au ciel. Refuser de prendre cette voie, c'est refuser d'aller au ciel. Quiconque veut venir à moi, doit y venir par le chemin que j'ai enseigné, et vous ne pouvez y :arriver que par le chemin des chagrins, des douleurs, des tribulations, des angoisses. C'est par là que tu arriveras au repos qui ne t'est point refusé. Mais si tu aspires à ce repos qui est pour un temps, si tu veux t'éloigner de la voie du Christ, considère les tourments de ce riche qui était torturé dans les enfers, et qui, en recherchant le repos d'ici-bas, trouva les peines éternelles. Mes frères bien-aimés, choisissons la vie pénible qui doit aboutir au repos sans fin. Tournons-nous du côté du Seigneur, etc.
ANALYSE.— 1. Les Juifs pires que les Ninivites, et la reine de Saba.— 2. Comment le dernier état de l’homme délivré du démon devient-il pire que le premier.— 3. Le Christ enseigne aux parents à n'empêcher point les enfants en fait de bonnes oeuvres.— 4. Le. Christ en naissant a fait honneur aux deux sexes, de là le devoir des enfants.— 5. Réfutation des Manichéens qui soutiennent que le Christ n'eut point de mère.— 6. Preuve contre les Manichéens que le Christ eut une mère.— 7. De là, excellence de la vierge Marie.— 8. Comment le chrétien peut-il devenir mère du Christ.
1. Si nous voulions reprendre en détail, mes frères bien-aimés, tout ce qu'on vient de
nous dire dans l'Evangile, c'est à peine si notre temps suffirait pour chacun des Points,
(1) On lit dans le Codex, fol. 89 : . Mercredi de la première semaine de Carême, sermon de saint Augustin, évêque, contre les Manichéens.. Il dispute contre eux, dans la dernière partie, avec une grande subtilité. Dans la première, sur l'aveuglement des Juifs, sur les pécheurs récidifs, sur les devoirs des parents et des enfants.
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et dès lors il sera loin de nous suffire pour tous. Le Sauveur lui-même veut bien nous montrer que, dans le Prophète Jonas qui fut jeté dans la mer, qu'un monstre marin reçut dans ses entrailles et vomit le troisième jour, il y avait- une figure du Sauveur, qui souffrit et qui ressuscita le troisième jour. Le Seigneur accusait les Juifs en les comparant aux Ninivites, car ces Ninivites auxquels Jonas fut envoyé pour les réprimander, apaisèrent la colère de Dieu par la pénitence et méritèrent qu'il les prit en pitié. « Or », dit le Sauveur, « il y a ici plus que Jonas (1) », voulant nous faire comprendre que c'est lui, le Christ et le Seigneur. Les Ninivites écoutèrent le serviteur et redressèrent leurs voies ; tandis que les Juifs entendirent le Maître, et non-seulement ils ne redressèrent point leurs voies, mais ils le mirent à mort. « La reine du Midi s'élèvera au jugement contre cette génération, pour la condamner », dit le Sauveur. « Car elle vint des confins de la terre, pour entendre la sagesse de Salomon, et il y a ici plus que Salomon (2)». Ce n'était point s'élever pour le Christ, que se mettre au-dessus de Jonas, au-dessus de Salomon; car il était le maître, tandis que ceux-ci n'étaient que les serviteurs. Et toutefois, quels sont ces hommes qui ont méprisé le Seigneur présent sous leurs yeux, quand des étrangers ont obéi à ses serviteurs !
2. Nous lisons ensuite : « Quand l'esprit immonde sort d'un homme, il erre dans les lieux arides, cherchant le repos, et il ne le trouve pas; et il dit: Je reviendrai dans ma maison d'où je suis sorti; et, revenant, il la trouve vide, nettoyée et ornée. Alors il va et prend avec lui sept autres esprits plus méchants que lui, et entrant, ils y habitent, et le dernier état de cet homme devient pire que le premier, et ainsi en sera-t-il de cette génération criminelle (3) ». Il nous faudrait un long discours pour exposer ce passage convenablement. Nous en dirons néanmoins quelques mots avec le secours de Dieu, afin de ne point vous laisser sans quelque idée de ces paroles. Quand on nous remet nos péchés par les sacrements, on nettoie la maison; mais il est nécessaire que le Saint-Esprit la vienne habiter. Or, le Saint-Esprit n'habite que chez les humbles de coeur. Car le Seigneur a dit: «En qui repose mon Esprit? »Et il fait cette réponse: « Sur l'homme humble,
1. Matth. XII, 41.— 2. Ibid. 42.— 3. Ibid. 43-45.
sur l'homme calme, sur l'homme qui redoute ma parole (1)». Que l'Esprit-Saint habite en nous, en effet, et alors il nous absorbe, nous redresse, nous conduit, nous arrête dans le mal, nous excite au bien, nous fait goûter les charmes de la justice à ce point que l'homme fait le bien par amour pour le bien et non par la crainte du châtiment. Or, agir ainsi par lui-même, l'homme ne le trouve point dans sa nature; mais que le Saint-Esprit habite en lui, il l'aide à faire toutes sortes de bien. Que l'orgueilleux, au contraire, après la rémission de ses péchés, compte pour faire le bien sur l'unique impulsion de sa bonne volonté, son orgueil éloigne de lui l'Esprit-Saint, et alors il est une demeure purifiée des péchés, mais vide de tout bien. Tes péchés te sont remis, il n'y a plus aucun mal en toi, mais il n'y a que le Saint-Esprit seul qui te puisse remplir de biens; et ton orgueil l'éloigne de toi, ta présomption le force à t'abandonner. Ta confiance en toi te livre à toi-même. Mais cette convoitise qui te rendait mauvais et que tu as expulsée de toi-même ou de ton âme, lorsque tes péchés ont été remis, erre dans les lieux arides, cherchant le repos et ne le trouvant point, cette convoitise revient à la maison, qu'elle trouve nettoyée, « elle amène avec elle sept autres esprits plus méchants qu'elle-même, et le dernier état de cet homme devient pire que le premier ». « Elle amène sept autres esprits avec elle ». Que signifient ces « sept autres? » L'esprit immonde est-il septénaire à son tour? Qu'est-ce que cela signifie? Le nombre sept exprime l'universalité : il était parti entièrement, il est entièrement revenu, et plût à Dieu qu'il pût revenir seul ! Qu'est-ce à dire, qu' « il amène avec lui sept autres esprits? » C'est-à-dire des esprits que le méchant n'avait point dans ses désordres, et qu'il aura, quand il ne sera bon qu'en apparence. Prêtez-moi toute votre attention, dont j'ai besoin pour vous expliquer ma pensée autant que je le puis avec le secours de Dieu. Il y a sept actes du Saint-Esprit tel qu'on nous le prêche; il est pour nous « l'Esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science, de piété et de crainte de Dieu (2) ». Or, à ce nombre septénaire du bien, opposez sept actes mauvais: l'esprit de folie et d'erreur, l'esprit de témérité et de lâcheté, l'esprit
1. Isaï. LXVI, 2.— 2. Id. XI, 2, 3.
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d'ignorance et d'impiété, et l'esprit d'orgueil opposé à l'esprit de crainte de Dieu. Voilà les sept esprits du mal. Quels soit les sept autres pires. Nous retrouvons les sept autres pires dans l'hypocrisie. C'est un mauvais esprit que l'esprit de folie, il a son pire dans la sagesse simulée. L'esprit d'erreur est mauvais, la vérité simulée est pire. L'esprit de témérité est mauvais, le conseil simulé est pire encore ; l'esprit de paresse est un mal, le courage simulé est pire encore ; l'esprit d'ignorance est un mal, une science simulée est pire encore; l'esprit d'impiété est un mal, la piété simulée est pire encore ; l'esprit d'orgueil est un mal, la crainte simulée est pire encore. En supporter sept était difficile; mais quatorze, qui le pourra? Dès lorsque la vérité simulée vient s'ajouter à la malice, il est nécessaire que le dernier état de cet homme devienne pire que le premier.
3. « Comme il parlait ainsi devant la foule (je cite l'Evangile), sa mère et ses frères étaient au dehors, cherchant à lui parler. Quelqu'un lui dit: Voilà votre mère et vos frères qui sont dehors et qui désirent parler avec vous. Et lui : Qui est ma mère et qui sont mes frères? Puis, étendant la main sur ses disciples, il dit: Voici ma mère et mes frères. Car, quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mou frère, est ma soeur, est ma mère (1) » . C'est à ceci que je voudrais me borner, mais pour n'avoir pas voulu laisser ce qui précède, j'y ai donné, je le sens, une assez grande part de mon temps. Ce que j'entreprends maintenant a bien des faux-fuyants, bien des difficultés, comment Notre-Seigneur Jésus-Christ a pu, dans sa piété filiale, mépriser sa mère, non telle ou telle mère, mais une mère vierge, et une mère d'autant plus vierge qu'il lui avait apporté la fécondité sans effleurer son intégrité, une mère qui concevait dans sa virginité, qui enfantait dans sa virginité, qui demeurait dans une perpétuelle virginité. Ce fut cette mère qu'il méprisa, de peur que l'affection maternelle ne lui fût un obstacle dans l'œuvre qu'il accomplissait. Quelle était cette oeuvre? Il parlait aux populations, détruisait le vieil homme, faisait naître l'homme nouveau, délivrait les âmes, déliait ceux qui étaient enchaînés, éclairait les esprits aveugles, faisait le bien, et, dans l'accomplissement du bien,
1. Matth. XII, 46-50.
apportait le feu de son action et de sa parole. Ce fut alors qu'on lui fit part d'une affection charnelle. Vous avez entendu sa réponse, à quoi bon la répéter? Que les mères l'entendent, et que leur affection charnelle ne soit point un obstacle aux bonnes oeuvres de leurs enfants. Apporter de tels obstacles, entraver des actions saintes, au point de les interrompre, c'est mériter le mépris de leurs fils. Et quand le Christ ne. prend point garde à la vierge Marie, que sera-ce d'une mère, mariée ou veuve, qui s'irrite contre son fils qui s'adonne au bien de toute son âme, et qui dès lors né prend point garde à l'arrivée de sa mère? Mais, direz-vous Est-ce que vous comparez mon fils au Christ? Je ne le compare point au Christ, ni vous à Marie. Le Seigneur, sans condamner l'affection maternelle, nous a donné en lui-même un grand exemple du peu d'obstacle que doit être une mère dans l'œuvre de Dieu; sa parole était un enseignement, le peu de cas qu'il faisait un enseignement, et il a daigné faire peu attention à sa mère, afin de t'apprendre à ne pas t'arrêter à ton père et à ta mère, quand il s'agit de travailler pour Dieu.
4. Sans doute Notre-Seigneur Jésus-Christ ne pouvait devenir homme sans une mère, lui qui l'a bien pu sans un père. S'il fallait, ou plutôt parce qu'il fallait que celui qui a fait l'homme devint homme, à cause de l'homme lui-même, considérez bien attentivement comment il fit le premier homme. Le premier homme fut fait sans père et sans mère. Or, les dispositions que Dieu a pu prendre tout d'abord pour établir la race humaine, n'aurait-il pu ensuite se les appliquer à lui-même quand il s'agit de réparer cette race des hommes? Etait-ce donc une difficulté pour la sagesse de Dieu, pour le Verbe de Dieu, pour la vertu de Dieu, pour le Fils unique de Dieu, était-ce une difficulté de prendre quelque part, à son gré, cet homme qu'il devait s'adapter à lui-même? Les anges sont devenus des hommes, pour communiquer avec les hommes. Abraham donna un festin à des anges, et les invita comme s'ils eussent été des hommes, et non-seulement il les vit, mais il les toucha, puisqu'il leur lava les pieds (1). Or, tout ce que firent alors les anges n'était-ce donc que des jeux fantastiques? Si donc un ange a pu, à son gré, prendre une forme humaine, et forme
1. Gen, XVIII.
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réelle, le Maître des anges ne pouvait-il pas prendre où il voulait cet homme qu'il devait s'unir? Toutefois, il ne voulut point avoir un homme pour père, ni venir parmi les hommes, par le moyen de la convoitise charnelle; mais il voulut avoir une mère, afin qu'en ne s'arrêtant point à cette mère, quand il faisait l'œuvre de Dieu, il donnât l'exemple aux hommes. Il voulut choisir pour lui le sexe de l'homme, et néanmoins honorer dans sa mère le sexe de la femme. Car au commencement ce fut la femme qui commit le péché et qui le fit commettre à l'homme (1). Chacun des deux époux fut trompé par la ruse du diable. Que le Christ se soit fait homme, sans avoir relevé en honneur le sexe féminin, les femmes désespéreraient d'elles-mêmes, surtout que c'est par la femme que l'homme est tombé. Il a donc voulu honorer l'un et l'autre sexe, les relever, les consacrer en lui-même. Il est né d'une femme. Ne désespérez point, ô hommes, puisque le Christ a daigné se faire homme. Ne désespérez point, ô femmes, puisque le Christ a daigné prendre une femme pour mère. Que chacun des deux sexes ait sa part dans le salut du Christ. Que l'homme y vienne, que la femme y vienne aussi. Car dans la foi il n'y a ni homme ni femme (2). Donc le Christ t'enseigne tout â la fois et à mépriser tes parents, et à aimer tes parents. C'est aimer ses parents avec le dévouement qui convient, que ne point les préférer à Dieu. « Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi (3) ». Ce sont les paroles du Seigneur, et ces paroles semblent nous dissuader d'aimer, ou plutôt, si l'on y fait attention, elles nous avertissent d'aimer nos parents. Le Seigneur aurait pu dire: Celui qui aime son père ou sa mère n'est pas digne de moi. Or, il n'a point tenu ce langage, pour ne point parler contre la loi; car c'est lui qui a donné la loi par Moïse, son serviteur, loi qui porte : « Honore ton père et ta mère (4) ». Il n'a point proclamé une loi contraire, mais il a recommandé celle-ci, en y réglant la piété filiale sans la détruire. « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi ». Qu'il les aime donc, mais non plus que moi. Dieu est Dieu, et l'homme est homme. Aime tes parents, obéis à tes parents, honore tes parents; mais si Dieu t'appelle à de plus hauts desseins
1. Gen. III.— 2. Galat. III, 28.— 3. Matth. X, 37. — 4. Exod. XX,12; Deut. V, 16.
où l'amour des parents puisse être un obstacle, observe l'ordre et ne renverse pas la charité.
5. Or, dans cette doctrine si vraie de Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur, qui croirait que les Manichéens sont allés chercher ces assertions calomnieuses par lesquelles ils voudraient nous enseigner que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'eut point de mère. Dans leur sagesse, ou plutôt dans leur folie, ils nous disent que le Seigneur Jésus n'eut point de mère dans la race de l'homme, et cela contrairement à l'Évangile, contre la vérité la plus éclatante. Et voyez d'où ils tirent leur argumentation. Voilà, disent-ils, que lui-même l'a enseigné. Que dit-il? « Qui est ma mère, et qui sont mes frères (1) ? » Le voilà qui nie, et ce qu'il nie, tu veux nous forcer à le croire. Lui-même dit : « Qui est ma mère et qui sont mes frères? » et tu viens nous dire : Il a une mère. O insensé, ô misérable, ô détestable disputeur ! Réponds-moi: d'où sais-tu que le Seigneur a dit : « Qui est ma mère et qui sont mes frères? » Tu prétends que le Christ n'eut point de mère, et cette prétention, tu veux l'appuyer sur cette parole : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères? » Qu'un autre s'en vienne et te dise que le Seigneur n'a point tenu ce langage, comment pourras-tu l'en convaincre? Réponds, si tu le peux, à celui qui viendra nier cette parole du Christ. Ton arme pour le convaincre doit te convaincre toi-même. Est-ce bien le Christ qui t'a soufflé à l'oreille qu'il a tenu ce langage? Réponds, afin d'être convaincu par ta propre bouche. Réponds, afin de me convaincre que le Christ a tenu ce langage. Je sais ce que tu vas dire. Je prendrai son livre, j'ouvrirai l'Évangile, et je réciterai ses paroles consignées dans l'Évangile. C'est bien, très-bien ! C'est avec l'Évangile que je te tiendrai, avec l'Évangile que je vais t'enlacer, avec l'Évangile que je vais t'étouffer. Récite dans l'Évangile ce que tu crois en ta faveur. Ouvre et lis : « Qui est ma mère? » Tu verras plus haut ce qui te fait parler de la sorte. Quelqu'un lui vint dire : « Voilà votre mère et vos frères qui se tiennent dehors (2) ». Je ne te presse pas encore, je ne te tiens pas, je ne t'étouffe pas encore , puisque tu peux dire que c'était là une assertion fausse, contraire à la vérité, mensongère, et que dès lors le Seigneur la réfuta,
1. Matth. XIV, 48.— 2. Ibid. 47.
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puisque à cette nouvelle il répondit « Qui est ma mère? » comme s'il disait: Tu viens me dire que ma mère est dehors, et moi je te réponds : « Qui est ma mère?» Auquel devons-nous croire ? A celui qui donne cette nouvelle, ou au Christ qui n'accepte pas ce qu'il semblait dire? Ecoute-moi bien, encore une question, seulement fixe-toi à l’Evangile, et ne jette point le livre derrière toi. Tiens l'Evangile, acceptes-en l'autorité, autrement tu ne pourras plus me prouver que le Seigneur a dit : « Qui est ma mère ? » Et quand tu auras reconnu l'autorité de l'Evangile, écoute ma question. Tout à l'heure, je te demandais d'où sais-tu que le Christ a dit: « Qui est ma mère? » Qu'est-ce qui prouve cette question ? Quelqu'un vient dire au Christ : Votre mère est dehors. Mais avant la parole de cet homme, ou plutôt pour le faire parler ainsi, qu'est-ce qui précède? Lis bien, je t'en prie. On dirait que tu crains de lire. « Le Seigneur répondit et dit ». Qui est-ce qui parle ici? Je ne dis point qui est-ce qui dit : « Qui est ma mère ? » car tu me répondras : C'est le Seigneur; mais bien qui est-ce qui dit : « Le Seigneur répondit ». Tu es forcé de répondre que c'est l'Evangéliste. Or, cet Evangéliste a-t-il dit vrai ou non? Tu ne sauras échapper, il te faut dire qu'il a dit vrai ou faux. Cette parole de l'Evangéliste : « Le Seigneur répondit et lui dit » est-elle vraie ou non ? Si tu me dis que cette assertion de l'Evangéliste, que le Seigneur répondit, est une assertion fausse; d'où sais-tu que le Seigneur dit : « Qui est ma mère ? » Mais si tu nous affirmes que cette parole: « Qui est ma mère » est vraiment du Sauveur, par cela seul que l'Evangéliste le lui attribue, tu ne saurais affirmer que le Seigneur a tenu ce langage sans croire à l'Evangéliste. Mais si tu crois à l'Evangéliste, et si tu ne saurais rien affirmer sans croire à l'Evangéliste, lis aussi ce que cet Evangéliste a dit plus haut.
6. Combien je dois t'impatienter ! Combien je te tiens en suspens ! C'est mon avantage pour te vaincre plus tôt. Vois, considère et lis. Tu ne voudrais pas, je crois. Donne le livre et je lirai : « Comme il parlait ainsi à la foule ». Qui tient ce langage? L'Evangéliste, et si tu ne crois pas à l'Evangéliste, alors le Christ n'a rien dit. Si le Christ n'a rien dit, il n'a pas dit : « Qui est ma mère? » mais s'il a dit : « Qui est ma mère? » ce qu'a écrit l'Evangéliste est selon la vérité. Ecoute ce qu'il a dit auparavant : « Comme il parlait ainsi à la foule, sa mère et ses frères se tenaient au dehors, cherchant à lui parler ». Cet homme n'a rien annoncé encore d'où tu puisses l'accuser de mensonge. Vois ce qu'il a dit, vois ce que l'Evangéliste a écrit plus haut : « Comme le Seigneur parlait ainsi a à la foule, sa mère et ses frères se tenaient dehors ». Qui parle ainsi ? L'Evangéliste, que tu en crois quant à cette parole du Seigneur : « Qui est ma mère? » Mais si tu ne crois pas les paroles précédentes, aussi bien que ces dernières, alors le Seigneur n'a donc point dit: « Qui est ma mère?» Mais le Seigneur a vraiment dit : « Qui est ma mère ? » Crois donc à celui qui attribue au Seigneur cette parole : « Qui est ma mère? » Celui qui attribue au Seigneur cette parole : « Qui est ma mère? » a dit aussi : « Comme il parlait de la sorte, sa mère se tenait au dehors ». Pourquoi donc a-t-il nié qu'elle fût sa mère. Loin de là! comprends bien. Sans renier sa mère, il lui préféra l'œuvre qu'il faisait. Il ne nous reste plus qu'à chercher pourquoi le Seigneur a dit : « Qui est ma mère ? » Voyons d'abord ce qu'on lui rapportait, pour dire : « Qui est ma mère ? » On lui disait qu'elle était là dehors, et voulait lui parler. Réponds-moi, d'où sais-tu cela? L'Evangéliste le rapporte, et si je ne l'en crois point, le Seigneur n'a rien dit. Donc il avait une mère; mais que veut dire : « Qui est ma mère ? » Dans l'oeuvre que j'accomplis, qu'est-ce que ma mère? Qu'un homme qui a un père, soit exposé au danger, et dis-lui : Que ton père te délivre, quand surtout il sait que ce père ne pourrait délivrer son fils, ne répondra-t-il point en toute vérité et sans offenser la piété filiale : « Qu'est-ce que mon père? » Dans l'oeuvre que j'entreprends, et pour le besoin que je ressens, qu'est-ce que mon père? Or, pour l'oeuvre du Christ qui délivrait les captifs,,qui rendait la lumière aux aveugles, qui édifiait l'homme intérieur, qui se construisait un temple spirituel, qu'était-ce que sa mère? Mais si tu veux en conclure qu'il n'avait point de mère ici-bas , parce qu'il dit : Qui est ma mère? les disciples, à leur tour, n'auront point de père en cette vie, puisque le Seigneur leur dit : « Ne dites point que vous avez un père sur la terre ». Ce sont là les paroles du Seigneur : « N'appelez personne (477) votre père ; vous n'avez qu'un seul père qui est Dieu (1) ». Non pas qu'ils n'aient point de pères, mais quand il s'agit de la régénération, cherchons un père dans le sens de la régénération, et sans condamner celui qui nous a engendrés, préférons-lui celui qui nous a régénérés.
7. Mais considérez bien ceci, mes frères bien-aimés, considérez, je vous en supplie, ce que dit Notre-Seigneur Jésus-Christ en étendant la main sur ses disciples : « Voici ma mère, voici mes frères. Et celui qui fera la volonté de mon Père qui m'a envoyé, celui-là est mon frère, ma soeur et ma mère ». N'a-t-elle point fait la volonté du Père, cette vierge Marie qui a cru, qui a conçu par la foi, qui a été choisie, afin que d'elle le salut vînt aux hommes; qui a été créée par le Christ avant que le Christ fût créé en elle ? Oui, Marie qui est sainte a fait la volonté du Père, et dès lors il est plus glorieux pour Marie d'avoir été disciple du Christ que mère du Christ, plus heureux pour Marie d'avoir été disciple du Christ que mère du Christ. Marie était donc bienheureuse de porter le Maître dans son coeur avant de le mettre au monde. Vois si je ne dis point la vérité. Comme le Seigneur venait à passer avec la foule qui le suivait, et faisait des oeuvres divines, une femme s'écria : « Bienheureux le sein qui vous a porté ! bienheureuses les entrailles qui vous ont porté (2) ! » Et le Seigneur, pour qu'on ne recherchât point la félicité dans ce qui est charnel, que répondit-il ! « Bien plus heureux ceux qui entendent la parole de Dieu et la mettent en pratique (3) ». Le bonheur de Marie vient donc de ce qu'elle a entendu et mis en pratique la parole de Dieu. Son âme a plus gardé la vérité que ses entrailles n'ont gardé la chair. Car le Christ est vérité, comme le Christ est chair. A l'âme de Marie le Christ vérité , aux entrailles de Marie le Christ fait chair. Car ce qui est dans l'âme est bien supérieur à ce que renferment les entrailles. Marie est donc sainte, Marie est bienheureuse, mais l'Eglise est supérieure à Marie. Pourquoi? Parce que Marie est une portion de l'Eglise, un membre saint, membre excellent, membre suréminent, mais pourtant membre du
1. Matth. XXIII, 9.
2. Cette citation est-elle bien de saint Augustin ?
3. Luc, XI, 27, 28.
corps entier. Mais si elle fait partie du corps entier, assurément ce corps entier est supérieur à un membre. C'est le Seigneur qui est la tête, et la tête et le corps forment tout le Christ. Que dirai-je? Nous avons une tête divine, et Dieu est notre tête.
8. Donc, mes frères bien-aimés, écoutez encore. Vous êtes les membres du Christ, le corps du Christ. Considérez comment vous êtes ce qui est dit ici : « Voilà ma mère et mes frères ». Comment serez-vous la mère du Christ? « Quiconque entend, et quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans le ciel, celui-là est mon frère, ma soeur, ma mère (1) ». Frères, je comprends, soeurs, je comprends encore; car il n'y a qu'un seul héritage, et dans sa miséricorde, le Christ Fils unique du Père ne voulut point être seul à partager l'héritage de son Père, il voulut nous faire ses cohéritiers. Tel est en effet l'héritage, que le grand nombre des héritiers ne saurait le diminuer. Je comprends dès lors que nous sommes les frères du Christ et que les soeurs du Christ seront les femmes saintes et fidèles; comment pourrons-nous comprendre les mères du Christ? Quoi donc! Oser nous dire mères du Christ? Eh bien! oui, mères du Christ, j'oserai le dire. Je dirai que vous êtes ses frères, et je n'oserais dire sa mère ? Mais j'oserai bien moins encore nier ce que le Christ a dit lui-même. Voyez donc, mes bien-aimés, voyez comment l'Eglise est l'épouse du Christ, ce qui est évident; de même elle est mère du Christ, ce qui nous paraît plus difficile à comprendre et n'en est pas moins vrai. La vierge Marie a été d'avance le type de l'Eglise. Or, je vous le demande, comment Marie est-elle mère du Christ, sinon parce qu'elle a enfanté les membres du Christ? Maintenant, qui vous a enfantés? J'entends le cri de votre coeur Notre mère la sainte Eglise. Semblable à Marie, cette mère sainte et glorieuse enfante et demeure vierge. Qu'elle enfante, je le prouve par vous-mêmes. C'est d'elle que vous êtes nés, et dès lors elle enfante le Christ, puisque vous êtes membres du Christ. J'ai prouvé qu'elle enfante, je prouverai qu'elle est vierge. Je ne suis point dépourvu de divins témoignages, ils ne me font pas défaut. Viens parler à mon peuple, 8 bienheureux Paul. Sois le garant de mon assertion. Crie
1. Matth. XII, 49, 50.
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bien haut, et dis ce que je veux dire: « Je a vous ai fiancés à cet unique époux Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure (1) ». Où est donc cette virginité? Où redoute-t-on jusqu'à l'ombre de la corruption? Qu'il réponde, celui qui a proféré ce nom de vierge. « Je vous ai fiancés à cet a unique époux Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure. Mais je crains que, comme Eve fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits de même ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est selon Jésus-Christ ». Gardez dans vos esprits la virginité d'esprit. La virginité de la foi catholique, c'est son intégrité. Où Eve se
1. II Cor. XI, 2.
laissa séduire à la parole du serpent, l'Eglise catholique doit être vierge parle don du Tout-Puissant. Que les membres du Christ enfantent dès lors par l'esprit, comme les entrailles virginales de Marie enfantèrent le Christ, et vous serez par là mères du Christ. Cette oeuvre n'est point trop éloignée de vous, n'est point au-dessus de vous, n'a rien d'incompatible avec vous. Vous avez été des fils, soyez aussi des mères; fils de la mère quand vous avez été baptisés, alors vous êtes nés membres du Christ. Amenez au bain du baptême ceux que vous pourrez amener; et de même que vous avez été des fils en naissant, vous serez des mères du Christ, en donnant naissance à d'autres.
Ce sermon fut édité par les religieux de Saint-Maur (Tom. V, col. 41) comme un fragment d'Eugipius, et trouvé dans les manuscrits royal et de Victorin. Le catalogue du Mont-Cassin le reproduisit plus au complet, sous ce titre : « Sermons de saint Augustin, sur les paroles du Seigneur et autres sujets » ; mais comme on l'avait édité avec peu de soin, le catalogue le corrige au n° 13, sous ce titre : « Pensées d'Eugipius, tirées de saint Augustin, sans y rien mettre néanmoins, que le fragment connu, avec peu de variantes. S'il y a quelques fautes encore, elles m'ont échappé, car de tous les catalogues du Mont-Cassin, je n'ai pu me procurer que celui-là qui reproduisait le discours tout entier. Or, il y a dans ce catalogue vingt-six sermons sur les paroles du Seigneur, et dans le même ordre qu'ils sont édités à Louvain. Ils y sont avec cinquante-huit autres, dont vingt-sept dans l'édition de Saint-Maur, et vingt-trois dans la récente: appendice de Denis; enfin huit autres, qui gisaient soit en partie, soit totalement, dans la poussière.
ANALYSE.— 1. Les faits de l'Ecriture sont figurés et réalisés.— La verge de Moïse, ou vie mortelle, figure. de l'Eglise qui dévore les peuples en les incorporant au Christ.— 2. Premier précepte et première plaie ; changement de l'eau en sang, du vrai Dieu en idole.— 3. Second précepte, et seconde plaie, celle des grenouilles ; prendre en vain le nom du Seigneur, ou prêcher la vanité.— 4. Troisième précepte, repos du sabbat, repos spirituel, dans le calme de la . conscience ; plaie opposée, mouches importunes.— 5. Quatrième précepte, honorer ses parents ; plaie opposée, mouches des chiens, parce
(1) L'édition de Saint-Maur porte : « Des dix plaies et des dix préceptes ». Le catalogue d'Eugipius : « Exposition des dix préceptes, sans ébranler la solidité de la base littérale, d'après l'explication du décalogue au peuple ». Au psaume LXXVII, num. 27, saint Augustin y fait allusion, en expliquant sommairement les dix plaies.
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que ceux-ci méconnaissent leurs parents.— 6. Cinquième précepte : Interdiction de l'adultère ; plaie opposée, mort des animaux ; l'âme de l'adultère.— 7. Sixième précepte : Tu ne tueras point ; plaie opposée, pustules, image de la colère, d'où provient l'homicide.— 8. Septième précepte : Tu ne déroberas point ; plaie opposée, grêle qui amène la disette extérieure, image de la disette intérieure.— 9. Huitième précepte : Tu ne diras point le faux témoignage; plaie opposée, sauterelle à la dent nuisible.— 10. Neuvième précepte : Ne convoite point la femme d'un autre ; plaie opposée, épaisses ténèbres, ou aveuglement.— 11. Dixième précepte : Ne convoite point le bien d'autrui ; plaie opposée, mort du premier-né ou de la foi.— 12. Enlèvement des richesses aux Egyptiens, Dieu qui donna ordre à Abraham d'immoler son fils, qui délivra Pierre de sa prison, ce qui fit mettre les gardes à la question, qui tourna au profit de la rédemption le crime de Judas, pouvait aussi disposer des richesses de l'Egypte en faveur de son peuple, comme une compensation des travaux, afin de figurer l'Eglise qui enlève an paganisme ses richesses.— 13. Les mages de Pharaon succombant au troisième précepte, où il est question de sanctification, image des hérétiques séparés de l'esprit de Dieu, et dès lors de toute sainteté.
1. Il est dit quelque part dans l'Ecriture, à la louange du Dieu que nous adorons « Vous avez tout disposé avec poids, nombre et mesure (1) ». Puis la doctrine apostolique nous enseigne « à examiner tout ce que l'on peut comprendre par ce qui a été fait, et à rechercher ce qui est caché d'après ce qui est manifeste (2) ». De là vient que, partout, la créature interrogée répond à sa manière qu'elle a pour auteur le Seigneur notre Dieu. Ensuite l'apôtre saint Paul nous dit que tout ce qui est écrit dans les livres de l'Ancien Testament arrivait en figure : « Tout cela », dit-il, « est écrit pour nous corriger (3), nous qui arrivons à la fin des siècles (4) ». Aussi, lues frères bien-aimés, tout ce qui dans la nature nous parait l'effet du hasard, si nous l'examinons avec soin, si nous le discutons, si nous parvenons à le comprendre en l'explorant avec sagesse, proclamera la louange du Créateur, la divine Providence étendant partout ses soins et disposant tout avec douceur, ainsi qu'il est écrit « qu'elle atteint avec force d'une extrémité à l'autre (5) ». A combien plus forte raison, tout ce qui est non-seulement d'accord avec les saintes Ecritures, mais signalé dans leurs récits? C'est pour cela que nous entreprenons, au nom du Seigneur notre Dieu, avec son secours et sa grâce, et fortifiés par la pieuse intention de vos coeurs , d'exposer autant que possible cette question que nous ont proposée nos frères, ou plutôt cet examen, cette contestation sur les dix plaies dont les Egyptiens sont frappés et sur les dix préceptes qui forment la constitution du peuple de Dieu. Nous avons en effet besoin du secours de Dieu, non
1. Sap. XV, 21.— 2. Rom. I, 20.
3. Saint Augustin cite les textes d'après l'ancienne version appelée Italique, qu'il préfère aux autres. L. 2 De doct. Chr., c. 15. Si notre illustre Denis eut fait cette remarque, il n'eût point vu un défaut de mémoire dans le sermon sur le cierge pascal, où il accuse saint Augustin d'avoir mis l'abeille pour la fourmi; car il eût trouvé Bars l'ancienne Italique, après les Septante, l'exemple de la fourmi et de l'abeille.
4. II Cor. X, 11.— 5. Sap. VIII, 1.
pas peut-être pour nous, mais assurément pour vous, afin que nous disions avec certitude ce qui (1) doit être dit et entendu, et que, marchant ensemble dans la voie de la vérité, courant ensemble vers la patrie, nous puissions éviter, dès que nous connaîtrons l'esprit et la volonté de la loi, toutes les embûches de notre route. Les plaies dont fut frappé le peuple de Pharaon sont au nombre de dix, comme il y a dix commandements qui constituent la législation du peuple de Dieu. Voyons donc, mes frères, quel est le fait maté. riel, et quel en est le sens spirituel. Nous sommes loin de nier le fait et de dire que cela est raconté ou écrit, sans avoir été accompli ; mais nous acceptons les faits tels qu'ils sont écrits, et néanmoins nous reconnaissons par l'enseignement de l'Apôtre que ces faits étaient l'ombre de l'avenir. Nous pensons dès lors qu'il faut voir dans ces faits un sens spirituel, bien qu'ils soient néanmoins des faits réels. Que nul donc ne s'en vienne dire : Il est écrit qu'une plaie d'Egypte fut la conversion de l'eau en sang; mais c'est là un symbole qui n'a pu se réaliser. Quiconque tiendrait ce langage, chercherait la volonté de Dieu de manière à faire outrage à la puissance de Dieu. Le même Dieu qui a pu donner un sens symbolique à ses paroles, ne le pourrait donner à ses actes ? Le peut-il ou non? Isaac n'est-il pas né, ou Ismaël? Ils étaient nés, ils étaient des hommes, des hommes nés d'Abraham, « l'un fils de la servante, l'autre de la femme libre (2) ». Tout hommes qu'ils étaient, et hommes nés de femmes, ils n'en figuraient pas moins les deux Testaments; l'Ancien et le Nouveau. Après avoir assis de la sorte sur une base solide la certitude des faits, nous devons en chercher la signification, de peur que, la base venant à se dérober,
1. On nous indique ici une omission ou une faute. Nous la croyons volontiers. Le saint docteur ne parle pas ainsi.
2. Galat. IV, 22.
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nous ne paraissions vouloir bâtir en l'air. Mon opinion, en effet, sur tous ceux qui méprisent les dix préceptes de la loi, qui ne les observent point, c'est qu'ils endurent d'une manière spirituelle ce qu'ont enduré les Egyptiens dans leur corps. Tandis que je vous exposerai ces choses avec le secours de Dieu, je vous supplie de m'accorder votre attention et de prier pour moi, afin que je puisse vous parler. Nous savons à quoi nous en tenir dans notre pensée, mais vous l'exposer, c'est une dette que nous acquittons. Et d'abord, pour ne point vous tromper quant au nombre de ces plaies, n'allez point prendre pour l'une d'elles ce qui arriva comme un signe, ou la baguette de Moïse changée en serpent. C'était une manière de se présenter à Pharaon et de signaler dans Moïse l'homme qui allait tirer de l'Egypte le peuple de Dieu ; et qui, sans frapper les obstinés, les effrayait devant un prodige divin. Il n'est pas nécessaire, en effet, et nous n'avons pas le dessein de parler de cette verge de Moïse changée en serpent. Mais puisque nous en avons fait mention de peur qu'on ne se trompe sur le nombre, et que nous ne voulons pas laisser dans l'esprit d'un auditeur le moindre scrupule d'ignorance, nous dirons brièvement que ces verges signifient le royaume de Dieu, que ce royaume de Dieu n'est autre que le peuple de Dieu, et que le serpent désigne le temps de cette vie mortelle, puisque la mort nous a été inoculée par le serpent. Devenir mortel, c'est donc en quelque sorte tomber de la main de Dieu sur cette terre ; de là cette verge qui devient un serpent dès qu'elle tombe de la main de Moïse. Les enchanteurs imitèrent ce miracle, en jetant leurs verges, qui devinrent des serpents; mais le serpent de Moïse, ou la verge de Moïse, dévora tous les serpents des mages ; enfin, une fois saisie par la queue, elle redevint une verge, et le royaume se remit sous la main. Car les verges des mages sont les peuples des impies. Qu'est-ce que ces peuples impies? Vaincus par le nom du Christ, ils passent dans son corps, comme dévorés par le serpent de Moïse : jusqu'à ce que nous rentrions dans le royaume de Dieu, mais à la fin de cette vie mortelle, ce que signifie la queue du serpent, et que cette grande figure s'accomplisse. Après avoir entendu ce que vous devez désirer, écoutez ce qu'il vous faut éviter.
2. Le premier commandement de la loi est d'adorer un seul Dieu :«Tu n'auras pas », est-il dit, « d'autres dieux que moi (1) ». La première plaie des Egyptiens fut l'eau changée en sang (2).
3. Comparez le premier précepte à la première plaie. Comprenez un seul Dieu par qui tout existe, sous la figure de l'eau, qui donne naissance à tout. A qui convient le sang, sinon à la chair mortelle? Que signifie donc le changement de l'eau en sang, sinon que « leur coeur insensé a été obscurci ? Ils se disaient sages, et sont devenus fous, et ont changé la gloire du Dieu incorruptible en l'image de l'homme corruptibles (3)». La gloire du Dieu incorruptible ressemblerait à l'eau et l'image de l'homme corruptible au sang. Voilà ce qui arrive en effet dans le coeur des impies ; car Dieu demeure le même, et bien que l'Apôtre dise : « Ils ont changé », Dieu n'est point changé pour cela.
4. Voici le second précepte : « Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu, car il ne sera point innocent, celui qui aura pris en vain le nom du Seigneur Dieu (4) ». Or, le nom de Jésus-Christ, notre Dieu, est la vérité, puisque lui-même l'a dit : « Je suis la vérité (5) ». C'est donc la vérité qui purifie, et la vanité qui souille. Et comme celui qui dit la vérité « parle d'après Dieu ; tandis que celui qui dit le mensonge parle d'après lui-même (6) », dire la vérité c'est parler raisonnablement, tandis que dire la vanité c'est bruire, plutôt que parler ; c'est avec raison que le second précepte nous impose l'amour de la vérité, auquel est opposé l'amour de la vanité. La vérité est une parole, la vanité n'est qu'un vain bruit. Or, vois comment ce précepte a son contraste dans la seconde plaie. Qu'est-ce que cette seconde plaie? Des grenouilles sans nombre. Or, tu verras ici l'image expressive de la vanité, si tu veux faire attention à la quantité des grenouilles. Vois l'homme qui aime la vérité, ne prendre point en vain le nom du Seigneur ton Dieu, tenir le langage de la sagesse avec les parfaits et même avec les imparfaits; ne point leur dire ce qu'ils ne sauraient comprendre, sans toutefois s'écarter de la vérité, pour courir après la vanité. Que les imparfaits ne puissent comprendre, si l'on s'élève au-dessus
1. Exod. XX, 3.— 2. Id. VII, 20.— 3. Rom. I, 21.— 4. Exod. XX, 7.— 5. Jean, XIV, 26. — 6. Id. VIII, 44.
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d'eux jusqu'à disputer du Verbe de Dieu, « Dieu en Dieu, par qui tout a été fait » ; mais comprennent quand on leur parle, comme saint Paul au milieu des petits enfants du Christ, « de Jésus-Christ et de Jésus-Christ crucifié », il n'en faut pas conclure qu'il y ait ici vérité, et dans le premier cas vanité. Mais il y aurait vanité à dire que le Christ n'est point mort en vérité, mais qu'il a feint de mourir, que ses plaies n'étaient que sur un fantôme, que ce n'était point un sang réel, mais une vaine apparence de sang qui coulait de ses plaies, qu'il n'étalait que de fausses cicatrices comme après de fausses plaies. Mais quand nous racontons tout cela, nous le donnons comme une réalité, nous le croyons et le prêchons comme l'expression de la vérité. Sans nous élever jusqu'à la sublime et immuable vérité, nous n'allons pas néanmoins à la vanité. Quant à ceux qui prêchent que tout cela n'arrivait au Christ qu'en apparence et sans réalité , ce sont des grenouilles coassant dans un marais. Ils produisent un bruit de voix, mais ne sauraient insinuer la doctrine de la sagesse. Enfin, dans l'Eglise, ceux qui s'attachent à la vérité prêchent la vérité dans celui par qui tout a été fait, la vérité dans ce Verbe fait chair et demeurant parmi nous, la vérité dans ce Christ Dieu, né de Dieu, seul Fils d'un seul Dieu, unique et coéternel, la vérité dans celui qui, prenant la forme de l'esclave, est né de la vierge Marie, a souffert, a été crucifié, est ressuscité, est monté aux cieux, partout vérité, vérité quand l'enfant ne saurait la comprendre, vérité également dans le pain et dans le lait, dans le pain des adultes, dans le lait des petits enfants. Car c'est le même pain que l'on fait traverser la chair pour le changer en lait. Ceux qui nient cette vérité se trompent dans leur vanité et trompent les autres; ce sont des grenouilles qui fatiguent les oreilles sans nourrir l'esprit. Ecoute enfin les hommes qui parlent raisonnablement : « Il n'est point de discours », dit le Prophète, « point de langage dans lequel on n'entende cette voix », et cette voix n'est point vaine, puisque « son éclat s'est répandu sur toute la terre et a retenti jusqu aux confins du monde (1) ». Veux-tu au contraire entendre les grenouilles, écoute ce verset du psaume : « Le frère dit des frivolités à son frère (2)».
1. Ps. XVIII, 4, 5.— 2. Id. XI, 3.
5. Troisième précepte : « Souviens-toi, au jour du sabbat, de le sanctifier (1) ». Ce troisième précepte flous paraît une prescription du repos, qui est la tranquillité du cœur et de l'esprit, et provient de la bonne conscience: Il y a là sanctification, parce qu'il y a l'esprit de Dieu. Voyez dès lors cette interruption, c'est-à-dire ce repos: « Sur qui», dit le Prophète , a reposera mon esprit, sinon sur « l'homme humble, calme et redoutant mes « paroles (2) ». Ils se retirent donc de l'Esprit-Saint, ces hommes sans repos, qui recherchent les rixes et sèment la calomnie ; plus amateurs de la dispute que de la vérité, ils ne sauraient dans leur turbulence admettre ce repos ou ce sabbat spirituel. C'est contre la turbulence de ces hommes, et comme pour mettre dans leur coeur le véritable sabbat, la sanctification par l'esprit de Dieu, qu'il est dit « Ecoute la parole avec douceur, afin de comprendre (3) ». Que comprendrai-je? Dieu qui te dit : Loin de toi cette turbulence, qu'il n'y ait dans ton coeur aucun tumulte, et que ce fantôme que fait voltiger la corruption ne te stimule point. Qu'il n'en soit point ainsi, car il te faut comprendre cette parole de Dieu: « Reposez-vous, et comprenez que c'est moi qui suis Dieu (4)». En toi la turbulence ne veut aucun repos; aveuglé par la corruption de tes disputes, tu entreprends de voir ce que tu ne saurais voir.
6. Au troisième précepte est opposée la troisième plaie: « Des moucherons sortis du limon couvrirent la terre d'Egypte »; des mouches très-petites, insupportables, volant en désordre, entrent dans les yeux, ne laissent à l'homme aucun repos; on les chasse, elles reviennent; chassées de nouveau, elles reviennent à la charge, comme ces fantômes qui assiègent les coeurs turbulents. Observe le précepte, et garde-toi de la plaie.
7. Quatrième précepte : « Honore ton père et ta mère (5) ». A ce quatrième précepte est opposée la quatrième plaie, qui fut celle de la cynomie. Qu'est-ce que la cynomie ? C'est la mouche des chiens ; son nom vient du grec.. Or, le propre du chien est de ne pas connaître ses parents ; rien ne tient tant du chien comme de méconnaître ceux qui nous ont engendrés: c'est donc avec raison que les petits chiens naissent aveugles.
1. Exod. XX, 8.— 2. Isaï. LXVI, 2.— 3. Eccli. V, 13.— 4. Ps. XLV, 11.— 5. Exod. XX, 12.
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8. Voici le cinquième précepte: « Tu ne commettras point d'adultère (1) ». La cinquième plaie fut « la mort des troupeaux des Egyptiens (2) ». Comparons. Voilà un homme adultère qui ne se contente point de son mariage; il ne veut point dompter en lui cette convoitise de la chair qui nous est commune avec les animaux. Car s'unir et engendrer appartient également aux pourceaux, tandis que penser est le propre de l'homme. De là vient que cette raison qui siège dans notre esprit doit régner sur les mouvements inférieurs de la chair, les dominer, leur mettre un frein, et ne point leur donner cette liberté immodérée, cette licence d'errer partout et sans retenue. Aussi est-il dans la nature des animaux, d'après les desseins du Créateur, de ne rechercher les femelles qu'à des temps fixés ; car ce n'est pas la raison qui retient la brute en d'autres temps ; mais tout mouvement se refroidit et lui donne le calme. Pour l'homme, s'il peut toujours être excité, c'est qu'il est toujours en son pouvoir de réfréner son excitation. C'est à toi que le Créateur a donné de dominer par la raison, à toi les préceptes de la continence, comme des jougs pour assujétir les animaux inférieurs. Tu as ce que la brute n'a point; et dès lors tu espères ce qu'elle ne saurait espérer. La continence est pour toi. un labeur que ne ressent point la brute ; mais tu auras une joie éternelle que la brute ne saurait atteindre. Si le travail te fatigue, du moins que la récompense te console ; et c'est déjà souffrir que réprimer ses mouvements intérieurs, et ne point laisser aller librement, comme la brute, ce qui nous est commun avec elle. Te mépriser en toi-même, et dominer par les passions de la brute, négliger cette image de Dieu, selon laquelle il t'a fait, c'est abdiquer la dignité de l'homme, pour devenir brute ; ce n'est point changer ta nature en celle de l'animal, mais c'est, sous l'apparence de l'homme, ressembler à l'animal que ne pas entendre cette parole : « Ne soyez point comme le cheval et le mulet, qui n'ont point d’intelligence (3) » Et si tu choisis la part de la. brute, si tu veux laisser un libre cours à tes passions, sans imposer à tes appétits charnels le joug de la continence, crains la plaie de l'Egypte ; et si tu ne crains lias de vivre comme la brute,
1. Exod. XX, 14.— 2. Id. IX, 6.— 3. Ps. XXXI, 9.
crains au moins de mourir comme elle.
9. Sixième précepte : « Tu ne tueras point (1) » ; et septième plaie : « Des pustules sur le corps, des tumeurs bouillonnantes et purulentes , des plaies enflammées se formèrent de la cendre du foyer (2) ». Telles sont les âmes homicides, qui bouillonnent de colère, et la colère de l'homicide a tué l'amour fraternel. L'homme s'enflamme de colère, comme il s'enflamme par les bons offices. Mais, dans un cas, c'est le feu de la santé, dans l'autre c'est le feu de l'ulcère. Des pustules brûlantes par tout le corps ne donnent écoulement qu'à des homicides intérieurement conçus; or ce feu n'est pas la santé: c'est un feu, mais non de l'esprit de Dieu. Il y a ardeur chez celui qui veut secourir, et ardeur aussi chez celui qui veut tuer : chez l'un c'est le précepte qui l'enflamme, chez l'autre la maladie ; chez l'un les bonnes oeuvres, chez l'autre les ulcères purulents. Si nous pouvions voir en effet l'âme des homicides, nous verserions plus de larmes qu'à la vue des corps envahis par la gangrène.
10. Voici le septième précepte : « Tu ne déroberas point (3) ». Septième plaie, « la grêle sur les fruits de la terre (4) ». Ce que tu soustrais contrairement au septième précepte, tu le perds pour le ciel ; car nul ne bénéficie injustement, sans subir un juste dommage. Voilà un homme qui vole, par exemple; son larcin lui donne un vêtement, mais, par le jugement du ciel, il perd la foi. Avec le gain, le dommage: le gain est visible, et le dommage invisible ; le gain vient de son aveuglement, le dommage de la nuée du Seigneur. Car, mes bien-aimés, rien n'arrive sans la providence. Vous imaginez-vous que le Seigneur s'endort sur tout ce que souffrent les hommes ? Tout cela parait être l'effet du hasard : des nuées qui s'amassent, des pluies qui se répandent, la grêle qui tombe, le tonnerre qui secoue la terre, les éclairs qui effrayent; tout cela paraît être l'effet du hasard et arriver sans l'intervention de la providence. Or, c'est à l'encontre de ces pensées le psalmiste prend soin de nous dire : « Louez-le Seigneur, vous qui êtes sur la terre, (le ciel déjà l'a béni), dragons et tous les abîmes, feu, grêle, neige, glace, tourillons et tempêtes, qui obéissez à sa parole (1) ». La
1. Exod. XX, 13.— 2. Id. IX, 10.— 3. Id. XX, 15.— 4. Id. IX, 23.— 5. Ps. CXLIII, 7, 8.
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grêle est donc à l'extérieur le juste jugement de Dieu contre cet homme qu'un coupable désir intérieur a porté à dérober. Oh ! si l'on pouvait découvrir le champ de son coeur, on verserait des larmes ; car on n'y trouverait rien pour la nourriture de l'esprit, bien que son vol ait fourni de quoi rassasier le ventre. La faim est plus grande chez l'homme intérieur, la faim plus grande, la plaie plus dangereuse, la mort plus déplorable, beaucoup de morts se promènent ici-bas, beaucoup d'affamés s'élèvent dans leurs vaines richesses. Enfin l'Ecriture proclame que le serviteur de Dieu est riche intérieurement: « L'homme caché de votre cœur », nous dit-elle, « qui est riche devant Dieu ». Elle ne dit point, riche devant les hommes, mais devant Dieu, riche où est Dieu. Tiens-toi sur tes gardes, ô riche; de quoi te sert ta richesse? Où l'homme ne voit point, tu dérobes, et où Dieu voit, tu subis la grêle.
11. Huitième précepte: « Tu ne diras point le faux témoignage (1) ». Huitième plaie « La sauterelle, animal à la dent nuisible (2) ». Que veut le faux témoin, sinon nuire par ses morsures, anéantir par ses mensonges? L'Apôtre, avertissant les fidèles de ne point chercher à se nuire par de fausses récriminations : « Si vous vous déchirez », dit-il, « et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne vous détruisiez mutuellement (3) ».
12. Neuvième précepte: « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain. (4) ». Neuvième plaie : « D'épaisses ténèbres (5) ». Il y a, en effet, une sorte d'adultère qui veut réprimer ce précepte et qui ne va même point jusqu'à convoiter la vertu d'une épouse étrangère. Mais tel est adultère, qui ne débauche point l'épouse de son prochain ; seulement la sienne ne lui suffit pas; or,il y a d'épaisses ténèbres non-seulement à ne se point contenter de son épouse, mais encore à rechercher celle d'un autre. Il n'est rien, en effet, de plus douloureux pour un époux, et tel,qui le fait à un autre, ne le voudrait jamais souffrir. Un homme endurerait plutôt toute autre injure; mais celle-ci, je ne sais si l'on trouverait un homme pour l'endurer. O épaisses ténèbres de ceux qui commettent ces crimes, conçoivent de tels désirs ! Ils sont vraiment aveuglés d'une
1. Exod. XX, 16.— 2. Id. X, 13.— 3. Galat. V, 15.— 4. Exod. XX, 19.— 5. Id. X, 22.
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terrible fougue, car c'est une fougue indomptée, de souiller la femme d'un autre homme.
13. Dixième précepte : « Tu ne convoiteras aucun bien de ton prochain, ni son bétail, ni son serviteur, ni sa servante, en un mot tu ne convoiteras rien de ton prochain (1) » . C'est contre un tel crime qu'est dirigée la dixième plaie: «La mort des premiers-nés (2)». Or, à propos de cette plaie, quand je cherche quelque comparaison, je ne trouve rien; un autre peut trouver mieux, surtout s'il cherche mieux, sinon que tout homme cherche à conserver son bien pour ses héritiers. Or, ici l'on condamne celui qui désire le bien de son prochain; car le vol ne s'effectue qu'à la suite de la convoitise; et nul ne dérobe le bien du prochain, qu'après avoir désiré ce bien d'un autre. Mais déjà il y a un précepte sur le vol, ce qui doit te faire comprendre que le vol par violence est défendu. Car l'Ecriture ne saurait défendre le vol, et garder le silence sur la rapine, sinon pour te faire comprendre que si l'on est coupable de prendre à la dérobée, on est bien plus coupable de prendre avec violence. Il y a donc un précepte qui défend de prendre au prochain malgré lui, soit ouvertement, soit secrètement. Or, il n'est point permis de convoiter le bien d'autrui, ce que Dieu découvre dans notre coeur, même en recherchant une légitime succession. Ceux qui veulent en effet couvrir du manteau de la justice la possession du bien d'autrui, cherchent auprès des moribonds à se faire instituer héritiers. Que peut-on, en effet, voir de plus. juste, que de posséder de droit commun tel bien qu'on nous a laissé en héritage? Que fait cet homme chez toi? On m'a tout abandonné; j'ai acquis un héritage, j'en lis le testament. Rien ne paraît plus juste que ce cri de l'avarice. Et toi de répondre : Ta possession est juste; de louera un homme qui possède selon le droit. Dieu condamne celui qui désire injustement. Vois qui tu es, pour désirer qu'un autre t'adopte comme héritier; tu ne veux pas qu'il ait des héritiers. Or, parmi les héritiers , nul n'est plus cher que le premier-né ; et dès lors c'est dans tes premiers-nés que tu es châtié, toi qui, en convoitant le bien d'autrui, as recherché sous l'ombre du droit ce qui de droit ne te revenait
1. Exod. XX, 17.— 2. Id. XII, 29.
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point. Perdre ses premiers-nés d'une manière corporelle, mes frères, est chose facile; car les hommes meurent soit avant, soit après leurs parents ; ils sont mortels, et ils meurent. Or, ce qui est à craindre, au sujet de cette convoitise occulte et injuste, c'est la perte des premiers-nés de. ton coeur. Car en nous le premier-né porte l'image de la grâce de Dieu or, parmi tout ce qui naît dans notre coeur, le nouveau-né, le premier-né c'est la foi. Nul, en effet, ne peut faire le bien, si la foi n'est d'abord en lui, selon cette parole de l'Apôtre : « Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (1) ». Toutes les bonnes oeuvres sont pour toi des enfants spirituels, mais parmi eux c'est la foi qui est née tout d'abord. O toi, dès lors, qui convoites intérieurement le bien d'autrui, tu as perdu la foi intérieure. Tout d'abord tu vas feindre, obéir par fraude, et non par charité; tu feindras d'aimer celui dont tu veux être l'héritier, mais ton amour pour lui est de lui souhaiter la mort et de ne point lui vouloir de successeur, afin de t'établir dans la possession de son bien.
14. Allons ! mes frères, après avoir parcouru les dix préceptes et les dix plaies, en comparant ceux qui méprisent les préceptes aux Egyptiens obstinés, nous vous avons mis sur vos gardes, afin que vous possédiez en paix vos biens, selon les préceptes de Dieu ; oui, dis-je, vos biens, les biens intérieurs de votre coffre-fort, soigneusement cachés dans votre trésor; vos biens, que ni larron, ni voleur, ni voisin, ne saurait vous enlever, où vous n'avez à craindre ni vers, ni rouille, et que l'on peut sauver du naufrage. C'est ainsi que vous serez le peuple de Dieu au milieu des injustes Egyptiens, puisqu'ils auront ces convoitises dans leurs coeurs, tandis que vous serez sains et saufs dans ce qui est de l'homme intérieur, jusqu'à ce que le peuple sorte de l'Egypte, par un nouvel Exode, qui a lieu maintenant; car ce qui s'est fait alors, ne cesse de se faire maintenant.
15. Car, à bien voir, nous enlevons aussi les dépouilles de l'Egypte. Ce n'est point en effet, sans une raison mystérieuse, que Dieu fit emprunter aux Egyptiens de l'or, de l'argent, des vêtements, ce qui. fournit contre fui une accusation aux hommes peu intelligents; on leur donna tout cela, et ils l'enlevèrent (2). Il y aurait là un vol si Dieu ne l'avait commandé.
1. Hébr. IX, 6.— 2. Exod. XII, 35.
Que votre charité veuille bien être attentive; il y aurait vol, dis-je, si Dieu ne l'avait commandé; mais comme Dieu l'avait commandé, il n'y avait point vol. Sans les accuser davantage, te voilà prêt à accuser Dieu. C'était à eux d'obéir, car Dieu, qui leur en donna l'ordre, sait ce que chacun doit souffrir, qui doit souffrir, que doit-il souffrir, et avec quelle justice. Abraham eût commis à ciel ouvert le plus détestable parricide, s'il eût sacrifié son fils spontanément; mais comme il en était autrement, son action était louable, parce qu'il obéissait à Dieu, et ce qui eût été un acte cruel dans sa volonté spontanée, devenait un acte d'obéissance à l'ordre de Dieu (1).
16. Je voudrais vous dire un mot des Actes des Apôtres. Quand Pierre était dans la prison, l'ange du salut vint à lui et fit tomber les chaînes de ses mains (2). Pierre sortit derrière l'ange et fut délivré de la prison par l'ordre de Dieu, par l'autorité de Dieu. Le lendemain, le juge l'envoya chercher pour l'entendre; il reconnut qu'il était sorti et fit emmener les gardes : « Après avoir soumis les soldats à la question, il ordonna qu'on les emmenât » ; il porta contre eux la sentence, l'arrêt qu'il jugea propre à leur faire trouver Pierre. Qu'en dis-tu ? Pierre fut-il l'auteur de leur mort ? N'y aurait-il point fausse piété de sa part à contredire la volonté de Dieu, à répondre à l'ange qui lui ordonnait de sortir: Je ne sortirai point, de peur que mon départ ne livre à la mort ces mal. heureux hommes qui gardent la prison ? On lui eût répondu : Laisse au Créateur tous ces soins, ce n'est point toi qui as tout disposé pour la naissance d'un homme, tu ne dois pas être juge de la manière dont il doit mourir; car nul ne meurt, que Dieu ne le veuille. C'est Dieu qui est juge de la manière dont nous mourrons, mais la convoitise de l'homicide n'en est pas moins condamnable. De même, ici, nous n'avons point à examiner le jugement de Dieu, mais ce qu'avait mérité cette nation coupable. Judas, en effet, livra le Fils de Dieu que l'on fit souffrir, et par la souffrance du Fils de Dieu, toutes les nations et sauvées, et toutefois ce salut des nations ne valut à Juda aucune récompense, mais son crime lui attira un châtiment bien mérité. Car si l'on doit
1. Gen. XXII.— 2. Act. XII.
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considérer l'action de livrer le Christ, et non l'intention de celui qui le livre, Judas fit ce que fit Dieu le Père, dont il est dit a qu'il n'a pas « épargné son Fils, mais l'a livré pour nous tous (1) ». Judas fit ce que fit Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, dont il est écrit « qu'il s'est livré pour nous, en s'offrant à Dieu comme une victime d'agréable odeur » ; et encore : « Ainsi le Christ a aimé l'Eglise jusqu'à se livrer pour elle, afin de la sanctifier (1) ». Et nous rendons grâces à Dieu le Père, qui « n'a point épargné son Fils unique, mais l'a livré pour nous ». Nous rendons grâces au Fils de Dieu, « qui s'est livré pour « nous s, accomplissant ainsi la volonté de son Père. Et nous détestons Judas, dont faction a servi à Dieu pour nous accorder un tel bien, et nous disons avec justice : « Dieu lui a rendu selon son iniquité, et l'a perdu comme le méritait sa malice (2) ». Car ce ne fut point pour nous qu'il livra le Christ, mais il le vendit pour de l'argent, et toutefois, cette vente du Christ devint notre rédemption.
17. Que nul, mes frères, que nul ne veuille mettre Dieu en discussion. C'est une arrogance, une impiété, une folie. Pour toi, mets un frein à tes convoitises, ne fais rien avec mauvaise intention, sois prêt à obéir et non à nuire. Ce que ces hommes d'Israël ont fait, c'est Dieu qui l'a fait. S'ils eussent commis un vol, c'est peut-être que le Christ leur Dieu avait voulu qu'ils endurassent ce qu'ils avaient enduré, lui qui leur permit de faire ce qu'ils firent; et toutefois, il réserverait une peine aux voleurs, et néanmoins exécuterait une certaine vengeance temporelle contre les victimes d'un tel larcin. Maintenant donc, ils ne l'ont point fait d'eux-mêmes, c'est Dieu qui l'a voulu faire par un juste jugement. En examinant cette cause, nous verrons qu'ils ne volèrent point l'or d'autrui, mais exigèrent seulement une récompense qui était due. Sous l'injuste oppression des Egyptiens, ils fabriquèrent des briques, et ne sortirent point sans une récompense pour les travaux si accablants de la servitude, et toutefois Dieu avait en cela son dessein. Si nous sommes en ce monde comme le peuple d'Israël en Egypte, j'ose vous dire, et je crois parler d'après l'Esprit de Dieu, dérobez aux Egyptiens leur or, leur argent, leurs vêtements; leur or ou leurs sages, leur argent ou leurs hommes éloquents,
1. Rom. VIII, 32.— 2. Ephés. V, 2, 25.— 3. Ps. XCIII, 23.
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leurs vêtements ou leurs diverses langues. Ne voyons-nous pas tout cela dans l'Eglise, n'est-ce point ce que l'Eglise fait chaque jour? Combien de sages en ce monde embrassent la foi du Christ ? C'est l'or enlevé aux Egyptiens. Le saint dont nous célébrons aujourd'hui la fête fut un jour de l'or ou de l'argent des Egyptiens; ces vêtements des Egyptiens, dont on recouvre en quelque sorte les sens, figurent les langues diverses. Vous les voyez sortir de l'Egypte et s'acheminer vers le peuple de Dieu. « Il n'est point de discours, point de langage dans lequel on n'entende cette voix (1) ». Tel est l'or, tel est l'argent des Egyptiens; nous le voyons en sortant d'Egypte, et nous en faisons notre récompense avec nous; car ce n'est point gratuitement que nous avons travaillé dans la boue de l'Egypte. Ainsi, mes frères, de tout ce que nous pouvons vous exposer, ou que nous ne pouvons point encore, de tout ce que vous comprenez ou ne pouvez comprendre, soit qu'on vous l'expose comme nous venons de le faire, soit d'une manière supérieure, croyez que tout alors arrivait en figure aux « enfants d'Israël, et que cela est écrit pour notre instruction, à nous qui arrivons à la fin des temps (2) ». Et je n'y ferais aucune attention ? Et toi, chrétien, dans le sens spirituel, tu n'étudierais pas avec moi pourquoi les mages de Pharaon furent pu défaut à la troisième plaie, tu n'y verrai a qu'un effet sans cause ? Je n'y chercherais rien, et je croirais que ce fait s'est accompli ou a été consigné sans dessein ? Les mages de Pharaon, à l'encontre de Moïse, font des serpents avec des verges, du sang avec de l'eau, ils font des grenouilles, ils font tout cela. Ils arrivent à la troisième plaie, à ces mouches appelées moucherons, et là, font défaut ceux qui avaient fait des serpents; ceux qui avaient fait des grenouilles, font défaut devant les mouches. Assurément, cela n'est point sans raison. Frappez avec moi. A quoi est opposée la troisième plaie ? Au troisième précepte de Dieu, qui impose le sabbat au peuple, qui prêche le repos, qui recommande la sanctification; car il est dit : « Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat ». Enfin, dans les premiers ouvrages du monde, le Seigneur fit le jour, fit le ciel, la terre, la mer, les grands corps lumineux, les étoiles, tira des eaux les animaux,
1. Ps. XVIII, 4.— 2. I Cor. X.
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et tira du limon de la terre l'homme qu'il fit à son image. Il fait tout cela, et nous ne trouvons pas encore le mot de sanctification. Tout cela se fait en six jours, et le septième jour, ou jour du repos de Dieu, est sanctifié. Dieu, qui n'a point sanctifié ses oeuvres, sanctifie son repos (1). Que dire ? Allons-nous penser qu'il en est de Dieu comme de nous, qui, au milieu de nos travaux, préférons le repos à l'ouvrage ? Loin de nous cette pensée, comme aussi de croire que la création était pour lui une oeuvre de fatigue et non de commandement. « Dieu dit : Que cela soit, et cela a fut ». Cette manière d'agir ne serait point une fatigue même pour l'homme. Mais en ce jour, il nous a recommandé de nous reposer de tout travail, afin de nous faire comprendre qu'un jour, après toutes nos bonnes oeuvres, nous nous reposerons sans fin. Car, ici-bas, tous nos jours ont un soir, le septième n'en a point; notre travail a un terme ou soir, et notre repos est sans terme. C'est alors que la sanctification nous vient comme une parole mystérieuse, qui est le propre du Saint-Esprit. Mais quand je parle de lui, mes frères, écoutez avec indulgence, je vous en supplie, cherchez le sens que je m'efforce de donner, plutôt que mes explications; je sais qui je suis pour vous parler, et de quoi je veux vous parler : c'est un homme expliquant aux hommes les choses de Dieu. Allons, efforcez-vous avec moi, partagez mon labeur, afin de partager aussi mon repos, autant que le Seigneur me l'accordera, autant qu'il me découvrira ces mystères, autant que m'inspirera cette sagesse qui se montre volontiers dans ses voies, à ceux qui l'aiment, et qui vient au-devant d'eux d'une manière toute providentielle. Le sabbat, le repos de Dieu est donc sanctifié. C'est la première fois qu'il est parlé de sanctification , du moins que je sache et que vous sachiez vous-mêmes, c'est ce que nous croyons. Or, il n'y a point de sanctification divine et véritable qui ne vienne du Saint-Esprit. Sans doute le Père est saint, comme le Fils est saint, et néanmoins c'est à l'Esprit que ce nom est donné en propre, en sorte que la troisième personne de la Trinité se nomme Saint-Esprit. C'est lui qui « repose sur l'homme humble et calme», comme dans son sabbat. C'est pour cela qu'on attribue encore au Saint-Esprit le nombre sept. Nos Ecritures
1. Gen. II, 3.
le disent assez; nous laissons aux plus saints que nous de trouver des choses plus saintes, aux savants des choses plus relevées; qu'ils entrent, au sujet de ce nombre sept, dans les subtilités, et nous donnent des explications plus divines. Quant à moi, ce qui me suffit pour maintenant, je vois ceci que j'entreprends de vous faire voir, c'est que le nombre sept est attribué à l'Esprit-Saint, parce que c'est le septième jour qu'il est parlé de sanctification. Et comment prouver que le nombre septénaire est un attribut de l'Esprit-Saint ? Le prophète Isaïe dit que l'esprit de Dieu vient sur le chrétien, sur tel membre du Christ. « Esprit de sagesse et d'intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, esprit de crainte de Dieu (1) ». Or, si vous m'avez suivi, j'ai énuméré sept dons, comme si l'Esprit de Dieu descendait en nous de la sagesse à la crainte, pour nous faire monter de la crainte à la sagesse. « Car la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (2) ». Ainsi donc l'esprit est septénaire, et il n'y a qu'un seul esprit en sept attributs. Voulez-vous quelque chose de plus clair ? L'Ecriture sainte nous parle de la Pentecôte, solennité qui arrive après sept semaines. Vous avez l'histoire de Tobie qui s'exprime clairement sur la fête des sept semaines. Sept multiplié par sept nous donne une somme de quarante-neuf, mais comme pour nous ramener à la source; car l'Esprit-Saint nous rassemble dans l'unité, ne nous divise pas de l'unité; c'est pourquoi, en ajoutant à quarante-neuf, un ou l'honneur de l'unité, nous avons cinquante. Ce n'est donc point sans raison que, le cinquantième jour, le Sauveur déjà monté au ciel envoya l'Esprit-Saint. Le Seigneur ressuscité, sort des enfers, mais ne remonte pas encore au ciel. A dater de cette résurrection, de cette sortie de dessous terre, nous comptons cinquante jours, et le Saint-Esprit vient au nombre cinquantième, comme pour fêter sa naissance en nous-mêmes. Car le Seigneur s'entretint ici-bas avec ses disciples pendant quarante jours; au quarantième jour il monta au ciel, et après que les disciples ont passé dix jours au cénacle, en signe des dix préceptes, le Saint-Esprit descendit; car nul ne peut accomplir la loi que par la grâce de l'Esprit-Saint. Il devient clair, dès lors, que le nombre septénaire est un attribut de
1. Isaï. XI, 2.— 2. Prov. I, 7.
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l'Esprit-Saint. On doit regarder comme n'ayant pas l'Esprit-Saint quiconque n'adhère pas à l'unité du Christ, quiconque prend une direction contraire à cette unité. Car les disputes, les dissensions, les divisions, ne peuvent qu'aboutir, et l'Apôtre a dit de ces hommes: « L'homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l'Esprit de Dieu (1) ». Il est encore écrit dans l'épître de l'apôtre saint Jude : « Ceux-là se séparent eux-mêmes, hommes sensuels, n'ayant point l'Esprit (2)». Peut-on rien trouver de plus clair, de plus évident ? Bien qu'ils aient les mêmes croyances que nous, qu'ils viennent donc à nous, afin de recevoir l'Esprit-Saint qu'ils ne sauraient avoir, tant qu'ils demeurent les ennemis de l'unité. L'Apôtre les compare aux mages de Pharaon : « Ils ont », dit-il, « l'apparence de la piété, mais n'en ont point la réalité (3) ». Oui, avec cette apparence de piété, ils firent d'abord des prodiges semblables, mais parce qu'ils n'en avaient point la réalité, ils furent impuissants au troisième (4).
18. Mais cherchez encore avec moi pourquoi cette défaillance au troisième signe. Qu'importe à quel signe cette défaillance vienne éclater, au second ou au quatrième signe, puisqu'ils doivent défaillir? Pourquoi dont fut-ce au troisième? Mais voyez, comme je vous l'ai promis, si l'Apôtre saint Paul ne compare point les hérétiques à ces mages. « Ils ont », dit-il, « la forme de la piété sans en a avoir la réalité : fuis encore ceux-là. Car il en est parmi eux qui s'insinuent dans les maisons, qui entraînent après eux, comme captives, des femmes chargées de péchés et poussées par divers désirs ; lesquelles ape prennent toujours sans jamais parvenir à connaître la vérité (5) ». Ils entendent continuellement rendre témoignage à l'Eglise catholique, et ne veulent point venir à l'Eglise catholique. Ils disent sans cesse, et ne cessent point d'entendre : « En ta postérité seront bénies toutes les nations (6) »; ils ne cessent d'entendre : « Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage, et tu posséderas les confins de la terre (7) » ; d'entendre encore : « Toutes les familles de la terre se
1. I Cor. II, 14.— 2. Jud. I, 19.— 3. II Tim. III, 5.
4. Saint Augustin avait raison de nous dire qu'il y a des difficultés dans les explications qu'il donne ; ces difficultés redoublent encore à cause de l'altération du texte en bien des endroits, ce qui fait le désespoir du traducteur.
5. II Tim. III, 5 et suiv.— 6. Gen. II, 1, 2.— 7. Ps. II, 8.
souviendront du Seigneur et reviendront à lui (1) » ; d'entendre enfin : « Il dominera jusqu'à la mer, et depuis le fleuve jusqu'aux extrémités de la terre (2) ». Voilà ce qu'ils entendent sans cesse, ce qu'ils apprennent sans cesse, et néanmoins sans arriver à la science de la vérité. Voyez maintenant ce que je vous ai promis. Que dit ensuite l'Apôtre? « De même que Jamnès et Mambré résistèrent à Moïse, de même ceux-ci font opposition à la vérité, hommes corrompus dans l'esprit et pervertis dans la foi ». Que dit-il encore? « Mais ils n'iront pas au-delà, car leur folie sera connue de tout le monde, comme le fut celle de ces hommes ». Voyez donc pourquoi ils succombèrent au troisième signe. Souvenez-vous que ceux qui s'opposent à l'unité n'ont point le Saint-Esprit. Or, il est facile de voir que les trois premiers préceptes du décalogue ont pour objet l'amour de Dieu, et les sept derniers se rapporteraient à l'amour du prochain ; en sorte que les deux tables de la loi et les dix préceptes pourraient se résumer sommairement dans ces deux : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toutes tes forces, et tu aimeras ton prochain comme toi-même : ces deux préceptes résument a toute la loi et les Prophètes (3) ». Reportons donc les trois premiers préceptes à l'amour de Dieu. Quels sont ces trois premiers? Premier : « Tu n'auras pas d'autre Dieu que moi », et auquel est opposée la plaie de l'eau changée en sang, parce que le principe souverain du Créateur avait été ramené à l'image d'une chair humaine. Second précepte : « Ne prends pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu ». Autant que j'en puis juger, il s'agit du Verbe ou Fils de Dieu. « Car il n'est qu'un seul Dieu, et un seul Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui tout a a été fait (4) ». A l'encontre du Verbe, les grenouilles. Comprends les grenouilles à l'encontre du Verbe, le bruit à l'encontre de la raison, la vanité à l'encontre de la vérité. Le troisième précepte, concernant le sabbat, est dans les attributs de l'Esprit-Saint, à cause de. cette sanctification que nous entendons pour la première fois au jour du sabbat, ce que nous vous avons signalé avec autant d'instance qu'il nous a été possible. Or, l'opposé de
1. Ps. XXI, 58.— 2. Id. LXXI, 18.— 3. Matth. XXII, 37, 38.— 4. Rom. XI, 36.
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ce précepte fut la turbulence dans ces mouches nées de la pourriture, et qui s'en prenaient aux yeux. Or, les magiciens succombèrent à ce troisième signe, parce que les ennemis de l'unité n'ont point l'Esprit-Saint, tel est le châtiment qu'il leur inflige. L'Esprit-Saint a des faveurs et des châtiments les premières, c'est devenir en nous; les seconds, de nous abandonner. Enfin, pour comprendre plus clairement, par l'aveu des mages de Pharaon, quel nom reçut l'Esprit-Saint, voyons comment il est nommé dans l'Evangile. Comme les Juifs jetaient au Sauveur ces outrageantes paroles : « Celui-ci ne saurait chasser les démons que par Béelzébub, prince des démons », il répondit: « Si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons, assurément le royaume de Dieu est venu vers vous (1) » ; ce qu'un autre évangéliste nous raconte ainsi : « Si c'est par le doigt de Dieu que je chasse les démons ». Ainsi, ce qu'un évangéliste appelle : « Esprit de Dieu (2) », un autre l'appelle
1. Matth. XII, 24.— 2. Luc, X, 20.
« Doigt de Dieu »; donc l'Esprit de Dieu est aussi doigt de Dieu. C'est pourquoi la loi fut écrite par le doigt de Dieu, loi qui fut donnée sur le mont Sinaï, le cinquantième jour après l'immolation de l'agneau, après que le peuple juif, eut célébré la pâque. Quand s'accomplit le nombre de cinquante jours après l'immolation de l'agneau, la loi est donnée écrite par le doigt de Dieu; et quand s'accomplit le nombre de cinquante jours après la mort du Christ, le Saint-Esprit descend. Béni soit le Seigneur qui se cache providentiellement, pour apparaître avec douceur. Voyez encore les mages de Pharaon faire cet aveu si clair; succombant au troisième signe, ils s'écrièrent : « Le doigt de Dieu est ici (1) ». Bénissons le Seigneur qui donne l'intelligence et qui donne le verbe. S'il n'y avait sur tout cela un voile mystérieux, on le rechercherait avec moins d'avidité; et si on le recherchait avec moins d'avidité, on goûterait, en le trouvant, moins de douceur.
1. Exod. VIII, 10.
Le Codex manuscrit, num. 17, dont nous avons parlé plus haut, indique comme détachés de celui-ci les sermons CCCXXXIX et XL, de l'édition de Saint-Maur. Comme j'étais à me demander d'où vient qu'en France on ne trouve ce sermon que disloqué et mutilé dans les catalogues à l'aide desquels Amerbach, Erasme, les éditeurs de Paris, de Louvain, de Saint-Maur, ont ajusté leurs éditions, il m'est venu cette pensée assez croyable, savoir : que, de l'aveu des Bénédictins de Saint-Maur (Praef., tom. V), saint Césaire d'Arles, accablé d'années, avait coutume de faire lire par ses prêtres et ses diacres, non-seulement ses propres serinons, mais aussi ceux de saint Augustin, parfois mutilés, souvent avec un nouvel exorde ou une nouvelle péroraison. Quelqu'un put alors séparer les principaux arguments de ce sermon, selon qu'il le jugeait nécessaire, en admettant ce qui rattachait une partie prêchée à une partie omise. Or, comme cela ne s'est point fait avec toute la sagacité désirable, il nous reste des indices appuyant l'autorité de notre catalogue, réunissant ainsi les membres épars. En attendant, le sermon découpé à Arles, et ainsi jeté dans le public, s'est glissé dans tous les catalogues français, puis dans les autres contrées où saint Césaire, comme on le lit dans sa vie, liv. I, transmettait par ces mêmes prêtres ce qu'ils devaient faire prêcher dans leurs églises. De là vient l'importance de rendre son ancienne intégrité à un sermon qui a manqué jusqu'alors dans nos bibliothèques.
ANALYSE.— 1. Avertir son peuple, c'est pour le pasteur alléger sa responsabilité. — Notre saint a toujours averti les pécheurs.— Illusion de ceux qui comptent sur la divine miséricorde pour retarder leur conversion. — Fidélité de Dieu à tenir compte des bonnes oeuvres.— 2. Prêcher à son peuple, c'est le nourrir. — Amener à la conversion, c'est faire valoir
(1) On trouve dans une édition cette inscription : « Pour le jour de son ordination n. On appellerait sa tête l'anniversaire de sa consécration épiscopale, jour qui était très-solennel, comme l'attestent saint Paulin, épit. à Delph., le pape Sixte, épit. à Cyril. en 430, saint Léon le Grand, le pape Hilaire, épit. à l'év. de Tarrag., et saint Augustin lui-même, épit. 255, et ailleurs.
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le talent confié par Dieu.— Folie de l'homme qui ne désire rien que de bon, excepté sa vie.— Le sort du mauvais riche et de Lazare.— Bonheur du ciel pour les justes, apprécié par ce que Dieu fait pour les méchants.— Les largesses de Dieu ne l'appauvrissent point.— Nécessité d'attendre avec foi.— Fausse sécurité du pécheur retardataire qui n'a pas de lendemain assuré.— 3. Exhortation au pécheur de se convertir au plus tôt.— Ne nous endormons point en cette vie, qui n'a aucune sécurité.
1. Cette journée, mes frères, m'avertit de réfléchir plus attentivement au fardeau qui me charge. Sans doute il me faut y penser nuit et jour, mais je ne sais comment cet anniversaire vient en pénétrer mes sens au point que je n'en puis détourner ma pensée, et à mesure que s'avancent, ou plutôt que fuient les années, nous rapprochant du dernier jour, qui viendra sans aucun doute, alors devient pour moi plus vive et plus poignante la pensée du compte que je dois rendre à votre sujet au Seigneur mon Dieu. Car entre vous et nous il y a cette différence, que votre inquiétude sur le compte que vous avez à rendre se borne à vous-mêmes, tandis que pour nous, elle s'étend à vous et à nous. Mon fardeau est donc plus grand ; mais, bien porté, il me vaudra une gloire plus grande; porté avec infidélité, une peine épouvantable. Qu'ai-je donc aujourd'hui de mieux à faire, sinon de vous signaler mon danger, afin que vous soyez ma joie? Or, ce qui constitue un danger pour moi, ce serait de faire attention à vos louanges, sans examiner votre vie. Or, il le sait, celui qui a les yeux sur mes paroles, et même sur mes pensées, il sait que les louanges populaires sont moins un plaisir pour moi qu'un stimulant, et que ma vive inquiétude est de savoir comment vivent ceux qui me louent. Toute louange qui me viendrait de ceux qui vivent mal m'est en horreur, je l'abhorre, et c'est pour moi une douleur plutôt qu'un plaisir; quant à celle qui me viendrait de ceux dont la vie est régulière, dire que je la repousse, c'est mentir, dire que je la recherche, c'est m'exposer à rechercher la vanité plutôt que la solidité. Que dire alors? Sans la vouloir tout à fait, je ne la repousse point tout à fait. Je ne la désire point tout à fait, parce que je redoute un danger dans la louange des hommes; je ne la repousse point tout à fait, pour ne pas exposer mes auditeurs à l'ingratitude. Or, quel est mon fardeau, vous l'avez entendu quand on lisait le prophète Ezéchiel. C'était peu qu'un jour semblable nous invitât à réfléchir à notre fardeau, voilà qu'on lit un passage qui nous saisit de crainte et nous fait réfléchir à
ce que nous portons; car si celui qui nous l'a imposé ne le porte avec nous, il nous faut succomber. Vous venez de l'entendre. « Lorsque j'aurai appelé l'épée sur une terre », dit le Prophète, « et que cette terre aura établi une sentinelle, pour voir ce glaive arriver puis le dénoncer et avertir le peuple; si la sentinelle se tait à l'arrivée du glaive, et que le glaive, survenant sur le pécheur, lui donne la mort, le pécheur mourra sans a doute selon son iniquité, mais je redemanderai son sang à la sentinelle. Que si, au contraire, elle voit le glaive arriver, et a sonné de la trompette, et avertit le peuple, et que celui qui entend l'avertissement n'en prenne aucun souci, celui-ci mourra dans son iniquité, sans doute, mais la sentinelle aura sauvé sa vie. Toi donc, fils de l'homme, je t'ai établi sentinelle en Israël (1) ». Il expose ensuite ce qu'il entend par épée, ce qu'il entend par la mort, et ne nous laisse aucun moyen de négliger cette lecture sous prétexte d'obscurité. « Je t'ai établi sentinelle », me dit-il, « et si, quand je dis au pécheur : Tu mourras de mort, tu gardes le silence, et qu'il meure dans son péché, il meurt à cause de son péché sans doute, mais il est bien juste que je te redemande son sang à toi-même. Mais si toi-même tu dis à l'impie : Tu mourras de mort, et qu'il ne se tienne point sur ses gardes, il mourra dans son iniquité, tandis que tu auras sauvé ton âme ». Puis il ajoute ce qu'il veut qu'on dise à la maison d'Israël. « Tu diras donc aux enfants d'Israël: Quel est ce langage que vous tenez en vous-mêmes : Nos iniquités sont sur nous, nous languissons dans nos péchés, comment pouvons-nous vivre? Voici ce que dit le Seigneur: Je ne veux point la mort de l'impie, mais je veux qu'il se détourne de sa voie perverse et qu'il vive ». Voilà ce qu'il veut que nous annoncions; autrement il nous faudra, comme la sentinelle, rendre un compte pitoyable. L'annoncer, au contraire, c'est nous acquitter de notre tâche. Ce sera votre affaire ; pour nous, déjà nous serons en sécurité. Mais comment serions
1. Ezéch. XXXIII, 2 et suiv.
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nous en sécurité, quand vous êtes en danger et condamnés à mourir? Nous ne voulons point qu'il y ait gloire pour nous et châtiment pour vous. Sans doute nous sommes en sécurité d'une part, mais d'autre part sa charité nous rend anxieux. Voilà que je vous le répète, et vous savez que vous l'ai dit toujours, que jamais je ne m'en suis tu : « Voici ce que dit le Seigneur: Je ne veux pas la mort de l'impie, mais que l'impie se détourne de sa voie perverse et qu'il vive ». Qu'est-ce que disait l'impie? Le Prophète a cité les paroles des impies et des méchants : « Nos iniquités sont sur nous, nous languissons dans nos péchés, comment pouvons-nous vivre? » Le malade désespère, mais le médecin promet l'espérance. L'homme s'est dit : « Comment puis-je vivre (1) ? » Or Dieu dit: Tu peux vivre. « Si tout homme est menteur, que a Dieu, qui seul est véridique», efface la parole de l'homme et écrive celle de Dieu. Bannis tout désespoir, tu peux vivre, non à cause de tes fautes passées, mais à cause de tes bonnes oeuvres à venir; c'est effacer le mal, que t'éloigner du mal. Tout le bien ou tout le mal s'efface par le changement. Passer d'une vie pure à une vie désordonnée, c'est effacer la vie pure; et réciproquement, passer d'une vie mauvaise à une vie pure, c'est effacer la vie désordonnée. Vois donc ce que tu recherches, ce que tu veux recevoir, il y a deux trésors préparés devant toi : tu retrouveras ce que tu auras perdu; Dieu est un fidèle gardien, qui te rendra le bien que tu auras fait. Il en est d'autres qui ne périssent point par désespoir, qui ne se disent point: « Nos iniquités pèsent sur nous; nous languissons dans nos péchés, comment pouvons-nous vivre?» Mais ils se trompent d'autre part. Ils se flattent de la miséricorde de Dieu, au point de ne se corriger jamais; ils se disent en effet : En dépit des crimes que nous commettons, des iniquités que nous entassons chaque jour, de nos actes luxurieux et de nos forfaits, de notre mépris pour le pauvre et l'indigent; quand même nous nous élèverions dans notre orgueil, et nous n'aurions dans le coeur aucun repentir de nos fautes, Dieu voudra-t-il perdre une si grande multitude et n'en sauver qu'un si petit nombre? Il y a donc deux périls en présence, l'un du côté du Prophète que nous avons entendu, et l'autre que
1. Rom. III, 4.
l’Apôtre n'a point dissimulé. C'est en effet contre ces hommes qui meurent dans le désespoir, comme des gladiateurs en quelque sorte destinés au glaive, qui se plongent dans toutes les voluptés, qui vivent dans la débauche, qui méprisent leur âme comme condamnée par avance, que le Prophète nous dit tout haut leur langage intérieur : « Nos iniquités sont sur nous, voilà que nous languissons sous le poids de nos péchés, comment pourrons-nous vivre? » Or, voici que l'Apôtre nous tient d'autre part ce langage ! « Est-ce que la richesse de sa bonté, de sa miséricorde et de sa longue patience sont un objet de mépris pour toi (1) ? »A l'encontre de ceux qui disent: Dieu est bon, Dieu est miséricordieux, il ne perdra point cette grande multitude de pécheurs, pour épargner le petit nombre; car s'il ne les voulait point, ils ne vivraient pas; quand ils font de si grands maux, ils vivent néanmoins, et si cela déplaisait à Dieu, il les ferait disparaître de la terre; ou c'est contre eux que l'Apôtre a dit : « Ignores-tu que Dieu est patient, afin de t'amener à la pénitence? Et toutefois, parla dureté, par l'impénitence de ton coeur, tu t'amasses un trésor de colère, pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres ». A qui l'Apôtre tient-il ce langage. A ceux qui disent: Dieu est bon, il ne comptera point. Il rendra certainement à chacun selon ses oeuvres. Quant à toi, que fais-tu ? Tu amasses quoi? Un trésor de colère. Ajoute colère sur colère, augmente le trésor; ce que tu auras amassé te sera rendu, car celui à qui tu prêtes ne connaît point la fraude. Mais si tu jettes en un autre trésor tes bonnes oeuvres, qui sont les fruits de la justice, ou de la continence, ou de la virginité, ou de la chasteté conjugale, sois encore étranger à la fraude, à l'homicide et à tout autre crime ; souviens-toi de l'indigent, indigent toi-même ; souviens-toi du pauvre, ô toi qui es pauvre ; quelles que soient tes richesses, tu as néanmoins des lambeaux de chair pour vêtement. Si c'est dans ces pensées et dans ces oeuvres que tu as soin de jeter dans le trésor des bonnes oeuvres pour le jugement, celui qui ne sait tromper personne et qui rend à chacun selon ses oeuvres, te dira enfin : Prends ce que tu as mis, parce qu'il y a surabondance.
1. Rom. II, 2.
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Quand tu jetais dans le trésor, tu ne voyais pas; mais moi, je conservais tout pour te le rendre un jour. Et en effet, mes frères, quiconque a jeté dans ce trésor, sait qu'il y a jeté; mais il ne voit plus ce qu'il y a jeté. Suppose un trésor caché en terre, et n'ayant qu'une ouverture ou qu'une fente par où tu peux jeter; tu y jettes peu à peu ce que tu acquiers; si tu ne vois point ce que tu as jeté, la terre néanmoins le conserve. Et celui qui a fait le ciel et la terre ne te le conserverait point?
2. Soulevez donc, mes frères, soulevez mon fardeau, portez-le avec moi : vivez d'une vie sainte (1), car nous avons à nourrir aujourd'hui nos pauvres, à faire preuve envers eux d'humanité. Quant à la nourriture que je vous apporte, elle consiste dans mes paroles.
1. Une édition ajoute : « Natalis Domini imminet, voici que Noël approche ». Faut-il accuser le libraire d'avoir omis Natalis Domini imminet dans le manuscrit ? Ou bien cette addition s'est-elle glissée dans tous les manuscrits de la Gaule, par quelque ministre de saint Césaire, ou par tout autre prêchant une ordination épiscopale quelques jours avant Noël ? je dirai ce que j'en pense d'après les conjectures probables. L'édition de Saint-Maur, tom. V, a rejeté dans l'appendice le sermon CXVI, inscrit au nom de saint Césaire, dans le catalogue de Corbeil, au numéro 6 duquel on lit: « Natalis Domini imminet... ad convivia vestra frequentius pauperes evocate »; et num. 3 : « Pauperes ante omnia ad convivium frequenter vocemus ». or, il est permis de conjecturer que saint Césaire fut promu à l'épiscopat dans le mois de décembre, surtout d'après l'auteur de sa vie, qui dit que saint Césaire fut préposé à l'église d'Arles quelque temps après la mort d'Aeonius, qui arriva le XVI des calendes de septembre. Or, d'après ces paroles, j'aimerais mieux conjecturer un intervalle de quelques mois, plutôt qu'un intervalle de quelques jours, comme l'ont pensé les Bollandistes; quelque diacre dès lors, ou quelque prêtre de saint Césaire, en prêchant aux approches de Noël, aura lié la pensée de cet évêque avec le discours de saint Augustin, en changeant l'expression « aujourd'hui » en ces autres paroles :« Voici que Noël approche », afin de parler des festins des pauvres, en saisissant cette métaphore d'une nourriture spirituelle, sur laquelle saint Augustin avait fait un jeu de mots. Mais, diras-tu: pourquoi ne pas les attribuer à l'évêque d'Hippone ? Nulle part, que je sache, le saint docteur n'a parlé de préparation particulière à la fête de Noël, et ce serait l'unique endroit où il eût insisté à ce sujet. Or, quel homme, tant soit peu versé dans la lecture de saint Augustin, noue dira qu'il a pu y insinuer cette nécessité de préparation comme à la dérobée, et par une simple phrase, et sans insister longuement ? Tout lecteur de ses écrite ne peut ignorer que le même docteur qui, dans les pointa spéculatifs, exige de ses auditeurs une vive attention, demande, au contraire, dans les points de pratique et de morale, beaucoup de patience, dirons-nous avec Erasme (Praefat. ad op. Aug.), pour faire toujours le même cas des sentences sur lesquelles il insiste. De plus, on se figure difficilement que le saint docteur ait emprunté à la fête prochaine l'occasion de parler en ce jour de son devoir de donner aux fidèles une nourriture spirituelle, plutôt qu'au ministère du pasteur, dont il a déjà tant parlé. Mais, sans le savoir, je vais me heurter contre Pagina, les Bollandistes, saint Maur, Tillemont et les autres critiques de premier ordre, qui souscrivent toue au texte de l'édition, et en infèrent que saint Augustin fut ordonné évêque d'Hippone au mois de décembre. Or, pour préciser cette époque, sans rien dire de moi-même, je ne donnerai que l'avis de saint Prosper, suivi par Cassiodore et Hermann Contractus dans Canisius, et dont Tillemont confesse la certitude, sur l'autorité de monseigneur Pontac (Mém. pour servir à l'Histoire ecclésiastique, tom. XIII, not. 24 § 25). Or, ce digne disciple de saint Augustin atteste (Chron., pag. 2) que Théodose, régnant encore avec ses fils, Arcadius et Honorius, sous le consulat d'Olybrius et de Probinus, l'an 395, cet illustre flambeau de l'Eglise fut élevé sur la chaire d'Hippone. Mais Socrate (Hist. eccl., l. VI, c. l) fixe la mort de Théodose au XVI des calendes de février ; tous les chronographes sont d'accord sur ce point, ce qui nous donnerait l'ordination de saint Augustin dans le mois de janvier, et nous prouverait que le catalogue du Mont-Cassin a raison de dire : « Hodie », et non: « Natalis dies imminet ».
Vous donner à tous un pain extérieur et visible, je ne le pourrais; je donne la nourriture dont je me rassasie ; car je suis ministre et non père de famille; aussi ne puis-je vous servir que le pain dont je vis moi-même dans les trésors de mon Dieu, quelque part du festin de ce père de famille si qui, étant riche, « s'est fait pauvre pour l'amour de nous, afin que nous devinssions riches par sa pauvreté (1) ». Si je vous offrais du pain, chacun en prendrait un morceau et s'en irait, et quand j'en apporterais en grande quantité, chacun n'en aurait qu'un bien chétif morceau. Mais ma parole, voilà que tous l'ont tout entière, et chacun tout entière encore. Pouvez-vous, en effet, partager entrevous des syllabes? Est-ce que vous avez pu distraire chaque mot de mon discours prononcé? Chacun de vous a entendu le discours tout entier. Mais que chacun voie comme il entend, car je suis pour donner et non pour recevoir. Si je ne donne point, si je conserve mes richesses, l'Evangile m'effraye. Je pourrais dire, en effet: Combien il m'en coûte d'ennuyer les hommes? de dire aux pécheurs: Loin de vous toute action perverse ? C'est ainsi qu'il faut vivre, ainsi qu'il faut agir, voilà ce qu'il faut éviter? Que me revient-il d'être à charge aux hommes? Je sais comment je dois vivre; je vivrai selon la règle qui m'est tracée, le précepte qui m'est imposé. En distribuant ce que j'ai reçu, pourquoi me faut-il rendre compte des autres? L'Evangile m'effraye. Nul homme ne me ferait renoncer à cette sécurité si paisible, rien de mieux, rien de plus doux, de sonder sans bruit les trésors de Dieu : c'est là un . charme, un bonheur. Mais prêcher, mais reprendre, mais redresser, mais édifier, mais redoubler d'efforts auprès de chacun, c'est là une grande charge, un grand fardeau, une grande fatigue. Qui ne reculerait devant cette fatigue ? Mais l'Evangile m'effraye. Voici un serviteur qui dit à son maître : « Je vous con« naissais pour un homme dur, récoltant où «vous n'avez pas semé u, j'ai gardé votre argent, je n'ai point voulu en donner; prenez ce qui vous appartient; s'il y en a moins, jugez-en; si c'est le tout, ne troublez point mon repos. Mais le maître répondit : « Mauvais serviteur, je te juge par tes paroles (2) ». Pourquoi? Puisque tu me dis avare, pourquoi négliger mes bénéfices? Mais j'ai craint
1. II Cor. VIII, 9.— 2. Luc, XIX, 21 et suiv.
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de le perdre en le donnant. Voilà ton excuse? On dit souvent : Pourquoi me piller? Mais vaine excuse, le maître ne t'entend point; et moi, dit ce serviteur, je n'ai point voulu donner votre argent, j'ai craint de le perdre. Mais le maître : Si tu avais prêté mon argent, je serais venu le recueillir avec usure; j'avais fait de toi un prêteur, nous dit-il, non un exacteur ; prêter toi-même, c'est me laisser le soin de recueillir. Sous le poids de cette crainte, que chacun voie comment il pourra recevoir. Mais si je ne donne qu'avec tremblement, celui qui recueille peut-il être en sûreté? Que l'homme mauvais hier soit bon aujourd'hui. C'est ainsi que je prête, c'est que l'homme hier mauvais soit bon aujourd'hui. Hier il était mauvais, sans mourir néanmoins; s'il était mort dans sa malice, il serait allé là où l'on ne peut revenir. Mais, mauvais hier, il vit aujourd'hui, que cette vie lui profite, et qu'il ne vive point irrégulièrement. Mais au jour d'hier pourquoi ajouter celui-ci qui est mauvais ? Tu veux une longue vie et non une bonne vie ? Qui supporterait longtemps quel. que chose de mauvais, fût-ce un dîner? Tel est néanmoins l'aveuglement de l'esprit, telle est la surdité intérieure de l'homme, qu'il veut que tout soit bon, excepté lui-même. Veux-tu une villa ? je nie que tu veuilles une mauvaise villa. Tu veux une épouse, mais seulement une bonne épouse ; une maison, mais seulement une bonne maison. A quoi bon tant de détails? Tu rejettes bien loin une mauvaise chaussure, et tu veux une vie mauvaise? Comme si une mauvaise chaussure était, plus nuisible qu'une vie mauvaise. Quand une chaussure défectueuse ou trop étroite vient à te blesser, tu t'assieds pour ôter cette chaussure, la jeter au loin, ou y remédier, ou la changer, puis te chausser ensuite; et cette vie défectueuse, qui perd ton âme, tu ne la redresses pas? Mais, ici, je vois clairement ton erreur. Une chaussure qui nuit est douloureuse, tandis qu'une vie qui nuit est voluptueuse ; l'une est pénible, et l'autre est agréable ; mais ce qui est agréable pour un temps, n'en est que plus douloureux plus tard; ce qui, au contraire, nous cause dans le temps une douleur salutaire, nous vaut ensuite un bonheur sans fin, une joie sans mélange. Voyez, l'homme de la joie et l'homme de la douleur; voyez dans la joie ce riche, et dans la douleur ce pauvre de l'Evangile : l'un était dans les festins, l'autre dans la misère; l'un recevait les hommages de ses nombreux domestiques, l'autre était léché par les chiens; l'un que ses festins rendaient plus avide, l'autre qui ne pouvait se rassasier de miettes. Pour l'un passa le plaisir, pour l'autre l'indigence; les biens du riche passèrent, comme les maux du pauvre, tandis que le riche vit venir le malheur, et le pauvre la félicité. Ce qui était passé ne pouvait revenir, ce qui arrivait ne diminuait point. Le riche brûlait dans les enfers, le pauvre goûtait la joie au sein d'Abraham. Le pauvre avait désiré les miettes de la table du riche, et le riche désira qu'une goutte d'eau tombât du doigt du pauvre. Chez l'un la pauvreté finit enfin par être rassasiée; chez l'autre le plaisir fit place à une douleur sans fin. Aux festins succéda la soif, à la volupté la douleur, à la pourpre le feu. Car ce festin qui paraît être celui de Lazare au sein d'Abraham, nous vous le souhaitons à tous, nous voulons le partager avec vous. Que serait-ce, en effet, d'un festin auquel je vous inviterais tous, Pt qui remplirait de tables cette église entière? Tout cela passerait. Elevez-vous de ce langage que je vous tiens jusqu'à ce banquet qui ne finira point pour vous. A ce festin, nulle indigestion, et les mets ne sont point de ceux qui nourrissent en diminuant, qui restaurent à mesure qu'ils disparaissent. Ces mets seront toujours entiers, et nous en serons rassasiés. Que notre oeil s'alimente de lumière, cette lumière ne diminue point. Quels seront ces festins dans la contemplation de la vérité, en face de l'éternité, dans la louange de Dieu, dans la paix du bonheur, dans la félicité de l'esprit, dans l'immortalité du corps, dans l'inaltérable jeunesse de notre chair, dans la continuelle satiété de notre âme? Là, ni croissance ni diminution; là, nulle naissance, parce qu'il n'y a nulle mort; là, vous ne serez forcés à faire aucune de ces oeuvres auxquelles nous vous engageons aujourd'hui. Tout à l'heure vous avez entendu le Seigneur qui disait, et disait à nous tous : « Lorsque tu donneras un festin, n'y appelle point tes amis ». Il nous apprend à être généreux : « N'y invite point tes proches, qui ont de quoi t’inviter à leur a tour, mais appelles-y les pauvres, les infirmes, les boiteux, les indigents, qui n'ont a pas de quoi te rendre (1) » Y perdras-tu
1 Luc, XIV, 12.
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« Tu auras ta récompense à la résurrection des justes (1) ». C'est à toi de donner, nous dit-il, c'est moi qui reçois, qui annote, qui récompense. Voilà ce que dit le Seigneur; voilà ce qu'il nous engage à faire, lui-même nous en tiendra compte. Or, la récompense qu'il nous donnera, qui pourra nous l'enlever? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous (1) ? » A nous pécheurs, il a donné la mort du Christ, et quand nous sommes justes, il nous tromperait? « Car ce n'est point pour les justes, mais pour les pécheurs, que le Christ est mort (2) ». Si donc Dieu a donné pour les pécheurs la mort de son Fils, que réserve-t-il aux justes ? Ce qu'il leur réserve, il ne saurait rien leur réserver de plus précieux que ce qu'il a déjà donné pour vous. Qu'a-t-il donné pour eux? « Il n'a point épargné son propre Fils (3) ». Que leur réserve-t-il? Son propre Fils. Mais c'est un Dieu dont ils doivent jouir, non un homme destiné à la mort. C'est à cela que Dieu vous appelle, mais comment y réponds-tu? Daigne examiner où il t'appelle, et par où et comment. Mais quand tu seras arrivé là, te dira-t-on : « Partage ton pain avec l'indigent, si tu vois un homme nu, donne-lui un vêtement (4) »; ou te lira-t-on ce chapitre ? « Quand tu donneras un festin, invite les boiteux, les aveugles, les indigents, les pauvres ». Là il n'y aura nul pauvre, nul boiteux, nul aveugle, nul infirme, nul étranger, nul homme sans vêtement, tous seront dans la santé, tous dans la force, tous dans l'abondance, tous revêtus de la lumière éternelle. Quel étranger y verras-tu ? C'est là notre patrie, c'est ici-bas que nous sommes étrangers. Aspirons après cette patrie, accomplissons les préceptes afin d'exiger les promesses. Ou plutôt, je me trompe,, en achetant ce que j'ai dit, loin de nous d'exiger des promesses, nous prendrons ce que l'on nous offrira spontanément. Car exiger, semblerait que Dieu voudra refuser; or, il donnera sans tromper personne. Or, considérez, mes frères, et voyez quels biens innombrables Dieu donne aux méchants: la lumière, la vie, la santé, des fontaines, des fruits, des enfants, les honneurs pour la plupart, la grandeur, la puissance; voilà des biens qu'il donne aux méchants comme aux bons. Or, lui qui donne même aux méchants de si grands biens, pensez-vous qu'il ne
1 Luc,V, l4.— 2. Rom.VIII, 31.— 3. Ibid. 5, 6.— 4. Ibid.32.— 5. Isaï. LVIII, 7.
réserve rien aux bons? Que nul n'admette ces pensées dans son coeur. Mes frères, Dieu réserve aux bons de grands biens, mais « l'oeil ne les a point vus, l'oreille ne les a point entendus, ils ne sont point montés au cœur de l'homme (1) » . Tu ne saurais y penser avant de les recevoir, en les recevant tu les verras; mais impossible à toi d'en concevoir la pensée avant de les recevoir. Que voudrais-tu voir en effet (2) ? Ce n'est ni une harpe, ni une lyre, ni un son mélodieux pour les oreilles. Quelle pensée en voudrais-tu avoir? Cela n'est point monté au cœur de l'homme. Que puis-je faire? Je ne saurais voir, ni entendre, ni même penser. Que faire ? Crois; c'est là le grand avantage. Le grand vase capable de contenir ce grand don, c'est la foi. Prépare-toi un grand vase, car il te faut aller à la grande source; prépare un grand vase. Qu'est-ce à dire prépare ? Que ta foi grandisse, qu'elle aille en croissant, que ta foi s'affermisse, qu'elle ne soit ni chancelante, ni faite en terre, afin de ne point se briser contre les tribulations de ce monde; mais qu'elle soit fortement durcie. Lorsque tu auras fait tout cela, et que ta foi sera devenue un vase convenable, spacieux, ferme, Dieu l'emplira. Il ne te répondra point comme répondent les hommes à celui qui les supplie et leur dit Donne-moi quelque peu de vin, je t'en prie; et celui-ci: Volontiers, viens, je t'en donnerai. Or, le premier apporte une urne en disant : Je suis venu sur tes ordres. Mais l'autre: Je pensais que tu n'apporterais qu'un petit flacon, qu'as-tu apporté, et où viens-tu ? Je ne saurais t'en donner autant, mets de côté ce grand vase dont tu es muni, et donne-moi quelque chose de moins spacieux, quelque vase que ma pénurie me permette d'emplir. Dieu ne parle point ainsi ; il est dans l'abondance, et tu seras dans l'abondance, et quand il t'aura comblé, il aura tout autant qu'il avait auparavant. Les dons de Dieu sont sans limite, nulle part tu n'en trouveras de semblables sur la terre ; crois, et tu en feras l'épreuve. Mais ce n'est pas maintenant; quand donc, me diras-tu? Attends le Seigneur, agis avec courage, que ton cœur se fortifie, afin qu'en recevant tu puisses dire : « Vous avez
1. I Cor. I, 2-9.
2. Il y a ici une omission, comme on peut s'en convaincre par ces paroles du sermon CCCXXXI, nom. 3 : « L'oeil n'a point vu, parce que ce n'est point une couleur; l'oreille n'a point entendu, parce que ce n'est point un sort ».
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mis la joie dans mon cœur (1) » . Attends (2) le Seigneur, agis avec courage, que ton cœur se fortifie, et attends le Seigneur. Qu'est-ce à dire: Attends le Seigneur? Que tu recevras quand il lui plaira de te donner, sans exiger selon ta volonté. Ce n'est point le temps de donner; il t'à attendu, attends-le à ton tour Que dis-je, il t'a attendu, attends-le à ton tour? Si tu vis selon la justice, situ es converti à lui, si tes actions d'autrefois te déplaisent, si tu as préféré choisir une vie de bonnes œuvres, ne te hâte point d'exiger ta récompense. Dieu a bien voulu attendre ton changement de vie, attends à ton tour qu'il couronne une vie sainte. Si Dieu n'avait daigné t'attendre, il ne pourrait te donner; attends dès lors, puisqu'il t'a attendu (3). Mais toi qui ne veux point te corriger ; ô qui toue tu sois, qui refuses de te redresser encore; comme s'il n'y en avait qu'un seul, j'aurais mieux dit : Vous tous qui êtes ici. Toi néanmoins qui es ici, si toutefois tu es ici, qui n'as pas un dessein arrêté de te corriger; je veux parler comme à un seul. O toi qui ne veux aucun redressement, quelle promesse te fais-tu? Veux-tu périr par désespoir ou par l'espérance? Tu péris par désespoir, quand tu dis en ton cœur : « Mon iniquité est sur moi, je languis dans mes péchés; pour moi, quelle espérance de vivre ? Ecoute la réponse du Prophète : « Je ne veux point la mort de l'impie, mais seulement qu'il se détourne de sa voie mauvaise et qu'il vive (4) ». Veux-tu périr par l'espérance ? Comment périr par l'espérance? Tu dis en ton âme : Dieu est bon, Dieu est miséricordieux, il pardonne tout, et ne rendra point le mal pour le mal. Ecoute la parole de l'Apôtre : « Ignores-tu que la patience de Dieu est une invitation à la pénitence ? » Que reste-t-il donc? Tu as profité déjà si mes paroles sont entrées dans ton coeur. Je vois ce qu'on pourrait me
1. Ici commence le sermon XL de l'édition, ainsi intitulé : « Du même passage de l'Ecclésiastique, V, 8: « Ne tarde pas à te convertir au Seigneur, etc.,contre ceux qui diffèrent leur conversion de jour en . jour, et dont les uns périssent par une fausse espérance, les autres par désespoir ». Sermon tiré des mêmes catalogues que le sermon CCCXXXIX.
2. L'édition commence ainsi le sermon XL : « Bien souvent , mes frères, nous avons chanté avec le Psalmiste : Sustine Dominum.
3. Qu'un juge clairvoyant lise et relise, qu'il médite pour trouver le lien qui rattache cette première période, telle qu'elle est dans l'édition, où elle tient lieu d'exorde, avec les autres parties du sermon. S'ils ne le peuvent, il faut avouer que le sermon de l'édition n'est pas intègre, que cette première période se rattache aux précédentes, que c'est une manière de revenir sur une confiance excessive et sur le désespoir, d'abord parce que c'est un sermon de morale, ensuite parce que toute sa sollicitude pastorale lui fait un devoir d'en parler.
4. Ezech.: XXXIII, 11.
répondre : Tout cela est vrai., mais je ne vis point sans espérance, de manière à mourir par désespoir; et je n'ai point une fausse conscience, de manière à mourir par espérance. Je ne dis point : Mon iniquité est sur moi, et je n'ai plus d'espérance ; je ne dis pas non plus : Dieu est bon, et ne rendra point le mal ; je ne tiens ni l'un ni l'autre de ces langages. D'une part, c'est le Prophète qui me maintient, d'autre part c'est l'Apôtre. Et que dis-tu ? Que je vivrai quelque temps encore à ma fantaisie. Voilà les hommes qui nous fatiguent; ils sont nombreux et ennuyeux. Quelque temps encore je vivrai à ma fantaisie; plus tard je me convertirai, un jour. Car elle est vraie cette parole du Prophète : Je ne veux point la mort de l'impie, mais qu'il se détourne de sa voie détestable, et qu'il vive ; quand je me convertirai, Dieu effacera toutes mes fautes, et pourquoi ne pas prolonger mes plaisirs, vivre autant que je voudrai, et comme je voudrai, puis ensuite me tourner vers Dieu? Pourquoi parler ainsi, mon frère? Pourquoi? Parce que Dieu m'a promis le pardon si je change de vie. Je lt, vois, je le sais, il t'a promis le pardon par son saint Prophète, il te le promet par moi, le moindre de ses ministres. Le promet-il? Ses promesses sont vraies, et il a promis le pardon par la bouche de son Fils unique. Mais pourquoi ajouter des jours mauvais à des jours mauvais ? Qu'à chaque jour suffise sa malice : hier était un jour mauvais, aujourd'hui un jour mauvais, demain un jour mauvais? Crois-tu qu'ils soient bons, ces jours où tu donnes libre carrière à tes passions voluptueuses ? où tu rassasies ton cœur de luxure ? où tu tends des embûches à la vertu d'autrui ? où tu affliges ton prochain par des fraudes? où tu nies un dépôt? où tu fais un faux serment pour une pièce de monnaie? où tu t'assieds à un bon dîner, crois-tu passer ainsi une bonne journée ? Une chose me suffit, répond ce pécheur, c'est d'obtenir le pardon; pourquoi? Parce que Dieu m'a promis ce pardon; mais nul ne t'a promis de vivre jusqu'à demain, ou lis-moi ce passage. De même que tu lis dans le Prophète, dans l'Evangile, dans l'Apôtre, qu'au jour de ta conversion Dieu te pardonnera tes iniquités ; lis-moi ce passage, qui te promet de vivre demain, et demain livre-toi au mal. Toutefois, ô mon frère, je ne devrais point te parler de (495) la sorte. Ta vie pourra être longue; si elle est longue, qu'elle soit bonne aussi. Pourquoi voudrais-tu avoir une vie longue et mauvaise? Peut être sera-t-elle courte; et celle qui ne finira point te doit consoler. Ou bien elle sera longue, et où est le mal d'avoir mené longtemps une vie sainte? Pour toi, tu veux une longue vie de désordre, tu ne veux pas vivre saintement, et pourtant nul ne t'a promis un lendemain. Corrige-toi (1), écoute l'Écriture. Ne méprise pas en moi un homme qui fait sa fête (2). Je te parle d'après l'Écriture. « Ne tarde point de te convertir au Seigneur. Ces paroles, qui ne sont pas à moi, sont à moi cependant; elles sont à moi si j'ai la charité. Ayez la charité, elles seront à vous. Ce langage que je vous tiens est de l'Écriture sainte ; si tu le dédaignes, il est ton adversaire. Mais écoute cette parole du Seigneur : « Hâte-toi d'être en accord avec ton adversaire (3) ». (Quelle est cette parole effrayante? Vous venez chercher la joie. C'est aujourd'hui la fête de votre évêque. Faudrait-il dire une parole capable de vous contrister? Disons plutôt ce qui peut réjouir ceux qui nous aiment, et irriter ceux qui nous méprisent; car il vaut mieux encore contrister l'homme dédaigneux que frustrer l'homme fidèle.)
3. Que tous veuillent m'écouter ; ce sont les paroles de l'Écriture que je récite ; ô toi qui temporises et qui soupires après un misérable lendemain, écoute cette parole du Seigneur, écoute cette prédication de la sainte Écriture; de ce lieu je suis une sentinelle : « Ne tarde pas à te convertir au Seigneur, ne diffère pas de jour en jour ». Vois si elle ne les a point vus, vois si elle ne les a point examinés, ces hommes qui disent : A demain la vie sainte, aujourd'hui le plaisir. Et quand demain viendra, ce sera ton refrain encore. « Ne tarde point de te convertir au Seigneur, ne diffère point de jour en jour; car sa colère viendra soudain, et, au jour de la vengeance, il te perdra (4)». Que faire ? Puis-je effacer ce passage? je crains d'être effacé moi-même. Le passer sous silence? je crains le silence à mon égard. Me voilà forcé de le prêcher, d'effrayer les autres, comme je suis effrayé moi-même. Craignez avec moi, afin
1. Il y a ici une omission volontaire ; on a voulu faire du sermon un sermon sur la conversion seule.
2. Il y a en latin natalitiarium, qu'on ne trouve en aucun glossaire. 3. Matth. V, 25.— 4. Eccl. V, 8, 9.
495
de vous réjouir avec moi. « Ne tarde pas à te tourner vers Dieu ». Voyez, Seigneur, voyez que je parle : vous connaissez ma frayeur, quand on lisait votre Prophète; oui, Seigneur, vous savez quelle crainte j'éprouvais dans cette chaire, quand on lisait votre Prophète. Voici que je vous le dis: «Ne tardez pas de vous tourner vers le Seigneur, ne différez pas de jour en jour; car sa colère viendra soudain, et au temps de la vengeance il vous perdra » ; mais je ne veux point qu'il vous perde; je ne veux pas vous entendre dire : Je veux périr ; car moi je ne le veux point, et mon je ne veux point vaut mieux que votre je veux. Que ton père soit malade et sans mouvement entre tes bras; mais, jeune homme, tu soulagerais un vieillard malade. Que le médecin te dise Ton père est en danger, ce sommeil n'est autre qu'une pesanteur mortelle, veille sur lui, ne le laisse point dormir. Sitôt que tu le verras sommeiller, prends soin de l'éveiller; si c'est trop peu de l'éveiller , il faut le secouer; si c'est peu encore, il faut le stimuler, afin d'empêcher ton père de mourir. Tu serais-là, jeune homme, pour molester un vieillard. Il s'affaisserait dans une douce langueur, ses yeux se fermeraient sous le poids du sommeil. Mais toi : Ne dormez point, et lui : Laisse-moi, je veux dormir; et toi: Le médecin m'a dit: S'il veut dormir, ne le permets point ; et lui : Je t'en supplie, laisse-moi, je préfère la mort. Mais en fils dévoué, tu dis à ton père : Et moi je ne le veux point. A quel père? A ce père qui veut mourir. Et toutefois tu veux éloigner la mort de ton père, tu veux vivre le plus longtemps possible avec un vieillard qui mourra néanmoins. Or, le Seigneur te crie : Garde-toi de dormir, si tu ne veux dormir éternellement ; veille, afin de vivre avec moi, afin d'avoir un père que tu ne perdras jamais ; et tu demeures sourd. Qu'ai-je donc fait, moi, sentinelle? Je .Suis libre et ne veux pas être à charge. Quelques-uns diront, je le sais: Qu'a-t-il voulu nous dire ? Il nous effraye, il nous accable, il fait de nous des coupables. Au contraire, j'ai prétendu vous relever de toute culpabilité. II serait honteux, il serait infâme, je n'oserais dire ni mal, ni dangereux, ni coupable, il serait honteux de vous tromper, si Dieu ne me trompe point. Le Seigneur menace de la mort les impies, les hommes d'injustice, les fourbes, les scélérats, les adultères, les affamés (496) de voluptés, les hommes qui le dédaignent, qui murmurent contre le temps, sans changer leurs moeurs ; le Seigneur les menace de la mort, les menace de l'enfer, les menace de la mort éternelle. Que veulent-ils que je leur promette, si Dieu ne le promet point? Qu'un intendant vous donne des assurances , de quoi serviront-elles si le Père de famille ne les donne aussi? Je ne suis que l'intendant, que le serviteur. Faut-il donc vous dire Vivez à votre gré, le Seigneur ne vous perdra point? c'est une garantie de l'intendant, mais la garantie. de l'intendant n'est pas valable. Puisse Dieu te la donner, quand je soulève en toi l'inquiétude ! En dépit de moi, la garantie du Seigneur est valable, tandis que la mienne est nulle, s'il ne la valide. Or, quelle sécurité, mes frères, pouvons-nous avoir, vous ou moi, sinon d'observer fidèlement ses préceptes, de l'écouter attentivement et d'attendre ses promesses avec confiance? Dans ces occupations qui nous fatiguent, puisque nous sommes des hommes, implorons son secours, gémissons à ses pieds; ne lui demandons rien de ce monde, rien de ce qui passe, rien de transitoire, rien de ce qui s'évapore comme une fumée; mais prions pour l'accomplissement de la justice, pour que le nom du Seigneur soit sanctifié; non pour surmonter nos voisins, mais pour surmonter nos passions; non pour rassasier, mais pour dompter notre avarice. Que telles soient nos prières, qu'elles nous soutiennent dans notre lutte intérieure et nous couronnent dans notre victoire.
Le catalogue manuscrit, num. 173, intitulé : Augustini operum, tom. XII, contient des traités et des sermons dont la majeure partie est en parfait accord avec ce qui est édité; mais les autres contiennent, en outre des variantes, des périodes qu'on ne trouve point dans les éditions. Dans ces dernières, j'en ai choisi une seule qui se trouve dans des variantes presque sans nombre. Comme je n'oserais décider si elle est l'oeuvre des scribes qui écrivaient précipitamment puis mettaient en ordre ce qu'ils avaient écrit, ou si elle est l'oeuvre de saint Augustin, qui a pu écrire de nouveau un sermon composé antérieurement, comme il avoue, dans son quinzième livre de la Trinité, qu'il l'a fait ailleurs, j'ai cru qu'il suffisait de s'en rapporter au jugement des érudits, qui devront statuer ce qu'il faut penser, par ce seul fait, des autres extraits que l'on fait de ce même catalogue. Mais le catalogue, num. 219, intitulé: Dydimus de Spiritu sancto, et alia, contient ce sermon absolument semblable à celui du premier catalogue. Les bénédictins de Saint-Maur, tom. V, num. 345, ont donné ce sermon d'après les éditions de Colbert et de Sirmond, sans avoir aucun doute au sujet de son intégrité.
ANALYSE.— Soyons riches en bonnes oeuvres.— L'homme pauvre qui rêve des richesses, et se trouve pauvre à son réveil, c'est le riche sans bonnes oeuvres, pauvre à la mort.— Avec des voleurs on rachète sa vie par tous ses biens, donnons-les pour la vie éternelle.— Nous haïr pour aimer Dieu, lui confier nos biens, puisque nous lui confions notre âme.— Donnons nos biens à Dieu dans la personne des pauvres.— Le véritable riche, et la véritable vie.— Donnons à Dieu nos richesses, et faisons le don de nous-mêmes en le suivant à la croix, comme les martyrs.— Humilions-nous.— Les épreuves du temps présent.— Impossibilité d'évaluer par des choses temporelles le prix d'une vie sainte.
Cette fête des martyrs, ce jour du Seigneur, nous engagent à dire à votre charité ce qui peut nous porter au mépris du siècle présent et à l'espérance du siècle à venir. Cherches-tu de quoi mépriser? Tout homme saint, tout martyr a méprisé jusqu'à cette vie présente.
(1) L'édition de Saint-Maur lui donne ce titre : Du mépris du monde ; il fut prêché dans les jours de Pâques, à la fête des saintes de Tibur, selon Sirmond agi nombre de deux, Félicité et Perpétue ; selon Henri de Valois, au nombre de trois, Maxima, Donatilla, Seconda ; d'après le témoignage des mêmes Pères de Saint-Maur. On voit plus clairement ici, que dans l'édition, que l'exorde est tiré des circonstances du temps.
Veux-tu de quoi espérer? C'est aujourd'hui que le Seigneur est ressuscité. Si tu hésites quant à ta chose espérée, sois ferme quant à l'espérance. Si le travail te cause du trouble, que la récompense te relève. Dans la première lecture (1) de cette épître que l'Apôtre écrit à Timothée, nous trouvons aussi pour nous ce précepte qu'il lui donne : « Prescrivez aux riches de ce monde de n'être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie. Qu'ils soient riches en bonnes oeuvres, qu'ils donnent de bon coeur, qu'ils fassent part de leurs richesses, qu'ils se fassent un trésor et un fondement solide pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie (2) ». [Et que cette leçon ne nous paraisse pas moins à propos dans cette solennité de nos saints martyrs; car cette fête nous enseigne aussi le mépris du monde. Dire en effet aux riches de se faire des trésors et un fondement solide pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie, c'est dire sans aucun doute que cette vie est fausse.] Et surtout, ils doivent s'appliquer cette leçon, ces riches que les pauvres ne sauraient voir sans murmurer, sans louer, sans envier leur sort, sans en désirer un semblable, sans se plaindre de leur infériorité, et au milieu des applaudissements qu'ils donnent à la vie des riches, voici ce qu'ils disent le plus souvent C'est là seulement exister, c'est là seulement vivre. Or, à cause de ces paroles flatteuses que donnent aux riches les hommes de basse condition, [que c'est là vivre, qu'il n'y a de vie que pour eux seuls, de peur que ces adulations ne viennent à les enorgueillir, à leur persuader qu'ils vivent, prescrivez aux riches », dit l'Apôtre, « aux riches de ce monde, de ne point s'enorgueillir, de ne mettre point leur confiance dans des richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie ». Qu'ils soient riches, mais en quoi ? « En bonnes oeuvres : qu'ils donnent facilement, car ce n'est point perdre que a donner; qu'ils veuillent bien faire part de
1. Le nom de première lecture s'appliquait autrefois à l'épître après laquelle on chantait des psaumes, puis l'évangile. C'est ce que nous Insinue clairement saint Augustin, sermon CLXXVII, où il appelle indistinctement lectures ces trois objets. Dans notre liturgie actuelle on a conservé le même ordre, mais l'épître seule a retenu le nom de lecture, ou lectio.
2. I Tim. VI, 17 et suiv.
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leurs biens à ceux qui n'ont rien. Et qu'en résultera-t-il? « Qu'ils s'acquièrent un trésor a et un fondement solide pour l'avenir, afin « qu'ils embrassent la véritable justice la, sans croire à ceux qui leur disent qu'ils vivent et qu'il n'y a qu'eux pour vivre.] Cette vie n'est qu'un songe, et ces richesses s'évanouissent comme dans un songe. Ecoute le Psalmiste, ô riche très-pauvre : « Ils ont dormi leur a sommeil, et tous ces hommes n'ont trouvé « sous leurs mains aucune richesse (1) ». Quelquefois un mendiant couché sur la terre, tremblant de froid, et néanmoins endormi, rêve à des trésors, et dans son rêve il se livre à la joie et à l'orgueil, il ne daigne plus connaître son père couvert de haillons, et jusqu'à son réveil il est riche. Pendant son sommeil, il goûte une joie fausse, à son réveil il ne trouve de vrai (lue la douleur. Le riche, à sa mort, ressemble donc à ce pauvre qui s'éveille après avoir vu des trésors en songe; car lui aussi était vêtu de pourpre et de fin lin. Un certain riche qui ;n'est point nommé, et qu'on ne doit point nommer, dédaignait un pauvre couché à sa porte, se revêtait de pourpre et de fia lin, comme le dit l'Evangile, et donnait chaque jour de splendides festins : il mourut et fut enseveli ; il s'éveilla et se trouva dans les flammes. Cet homme donc « dormit son sommeil et ne trouva sous sa main rien de toutes ses richesses », parce que ses mains n'avaient fait aucun bien. C'est donc pour la vie qu'on recherche les richesses, et non la vie pour les richesses. Combien ont pactisé avec l'ennemi, lui ont tout laissé, pour qu'il leur laissât la vie, achetant ainsi la vie au prix de tout ce qu'ils possédaient (2). A quel prix nous faudra-t-il acheter la vie éternelle, si cette vie qui doit finir est si précieuse ? Donne au moins quelque chose au Christ, afin de vivre heureux, si tu donnes tout au voleur afin de vivre en mendiant. Par ta vie temporelle, que tu rachètes à si grand prix, juge de la vie éternelle, que tu négliges, afin de
1. Ps. LXX, 6.
2. On lit dans l'édition : « Ils ont tout donné pour ne point perdre la vie. Tu as donné, ô mon père, tous tes biens aux barbares ! Tout, répond-il, et je suis demeuré nu; mais nu, je vis encore. Et pourquoi? on devait me tuer tout à fait, et j'ai tout donné. Et pourquoi ce malheur? Veux-tu que je te le dise? Avant la rencontre de ce barbare, tu ne donnais rien au pauvre, de manière à faire parvenir ton aumône jusqu'au Christ au moyen du pauvre. Tu n'as rien donné au Christ, et tu as tout donné aux barbares, tout . avec serment. Le Christ demande et ne reçoit rien ; le barbais tors turc et enlève tout. Si tu as acheté à un tel prix une vie périssable, à quel prix etc.
498
vivre pendant quelques jours, dusses-tu arriver jusqu'à la vieillesse. Car tous les jours de l'homme, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, ne sont que peu nombreux. Adam mourant aujourd'hui, n'aurait vécu que peu de jours, puisqu'il serait arrivé,à la fin. Ce sont donc ces jours si peu nombreux, jours de peine, jours de disette, jours d'épreuve, que tu as rachetés ? Et à quel prix ? Tu ne veux plus rien posséder, pour te posséder toi-même. Veux-tu savoir combien vaut la vie éternelle? Sois toi-même le supplément du prix. L'ennemi qui avait fait de toi un captif t'a dit : Si tu veux vivre, donne-moi ce que tu as, et pour vivre tu as tout donné, toi racheté aujourd'hui pour mourir demain; échappé aujourd'hui, pour être massacré demain. Que nos périls nous instruisent, mes frères. Où trouver une pareille ignorance, au milieu et des paroles de Dieu, et des expériences de la vie humaine ? Tu as tout donné, et tu t'es échappé heureux de vivre, et pauvre, et nu, et indigent, et mendiant; tu as de la joie, parce que tu vis et que la lumière est douce. Que le Christ apparaisse, qu'il pactise avec toi, lui qui, loin de te captiver, a été fait captif pour toi, qui, loin de chercher à te donner la mort, a daigné souffrir la mort pour toi et se donner pour toi. Quelle rançon ! Celui qui t'a fait te dit donc : Faisons une convention Veux-tu te posséder et perdre tout? Situ veux te posséder, il faut m'avoir aussi, et te haïr, afin de m'aimer et de retrouver ta vie en la perdant, de peur de la perdre en la conservant. Quant à ces richesses que tu aimes à posséder, et que néanmoins tu es disposé à donner pour conserver cette vie terrestre, je t'ai donné un conseil salutaire. Si tu aimes aussi ces richesses, garde-toi de les perdre en même temps ; mais elles périront ici-bas, où tu les aimes. A ce sujet je te donne aussi un conseil. Les aimes-tu véritablement? C'est de les envoyer où tu dois les suivre, de peur qu'en les aimant sur la terre, ou tu les perdes pendant ta vie, ou tu les abandonnes à la mort. C'est pour cela, nous dit-il, que je te donne un conseil, je ne te dis point de les perdre, mais de les conserver ; tu veux thésauriser, loin de te le défendre, je t'indique l'endroit; écoute en moi un conseil, non une défense. Où donc te dis-je de thésauriser ? « Amassez-vous un trésor dans le ciel, d'où n'approche point le voleur, où la teigne et la rouille ne rongent point (1) ». Mais, diras-tu, je ne vois point ce que je place dans le ciel. Tu vois, il est vrai, ce que tu caches dans la terre. Or, voudrais-tu être en sûreté en cachant dans la terre, et dans l'inquiétude, quand tu confies quelque chose à celui qui a fait le ciel et 1a terre ? Conserve où tu voudras ; si tu trouves un dépositaire plus fidèle que le Christ, garde tout pour le lui confier. Mais, dis-tu, je confie à mon serviteur. Combien il serait mieux de confier à ton maître. Un serviteur enlève ce qu'on lui confie et prend la fuite ; et au milieu de tant de malheurs, c'est encore un bien que le serviteur emporte le dépôt et s'enfuie, sans amener les ennemis contre son maître. Beaucoup de serviteurs se sont tout à coup tournés contre leurs maîtres et les ont livrés à l'ennemi avec tous leurs biens. A qui donc te fier? En attendant, diras-tu, je confie mon or à mon serviteur. Ton or à ton serviteur, et ton âme à qui ? A mon Dieu, diras-tu. Combien serait mieux ton or chez celui qui a déjà ton âme ? Pourrait-il, par hasard, fidèle à conserver ton âme, être infidèle à conserver tes richesses ? Ne saurait-il rien conserver pour toi, celui qui te conserve toi-même? Aie donc confiance. L'affaire de ton serviteur est de ne point enlever, est-elle de ne point perdre? Toute sa fidélité consiste à ne point te tromper. Or, tu fais attention à sa fidélité, et non à sa faiblesse ? Il a déposé, mais non caché ton trésor; un autre vient et t'enlève. Or, quelqu'un pourrait-il en agir ainsi envers le Christ? Secoue donc ta paresse, reçois un conseil et thésaurise pour le ciel. Que dis-je, secoue ta paresse, comme si c'était un labeur que thésauriser pour le ciel; et quand même ce serait un labeur, il n'en faudrait pas moins agir, entreprendre ce labeur et y déposer ce que nous avons soin de mettre dans un endroit sûr, afin que nul ne l'enlève. Et toutefois le Christ ne te dit point : Amasse des trésors dans le ciel, cherche des échelles, procure-toi des ailes, mais bien : Donne-moi sur la terre, et je te conserverai pour le ciel. Oui, dit-il, donne-moi sur la terre; car c'est pour cela que j'y suis venu pauvre,afin de t'enrichir dans le ciel. Prépare-toi un moyen de passer. Tu crains la fraude ,qui te ferait perdre. Voudrais-tu un homme pour le porter où tu dois aller? Le Christ est à ton service dans l'un et dans l'autre cas. Il ne connaît
1. Matth. VI, 20.
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point la fraude et portera ton dépôt. Mais où trouver le Christ, me diras-tu ? Ma foi m'apprend ce que j'ai entendu dans l'Eglise ; je l'ai appris, je le crois, je suis imbu de ces mystères : Le Christ a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, et quarante jours après il monta aux cieux en présence de ses disciples, pour s'asseoir à la droite de son Père, d'où il doit venir au dernier jour; comment le trouver ici-bas, pour lui confier mes richesses ? Point de trouble, écoute jusqu'à la fin, et, si tu as écouté, répète jusqu'à la fin. Tu crois ceci, je le sais, que le Christ a été suspendu à la croix, qu'on l'en a descendu, qu'on l'a mis au sépulcre, qu'il est ressuscité, qu'il est monté aux cieux; mais as-tu lu aussi, quand Saul persécutait son Eglise, quand il sévissait avec orgueil et cruauté, ne respirant que le carnage, et, dans sa soif du sang des chrétiens, portait des lettres à Damas afin d'amener enchaînés à Jérusalem les hommes et les femmes qu'il trouverait de cette religion (1), as-tu entendu le cri que poussa celui que tu avoues être dans le ciel? Rappelle-toi ce qu'il dit alors; qu'as-tu entendu, toi qui as lu ? « Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? » Or, Paul ne le voyait point, ne le touchait point, et Jésus disait néanmoins : « Pourquoi me persécuter? » Il ne dit point : Pourquoi persécuter mes serviteurs, mes fidèles, mes saints, mes frères, que tu dois honorer ; il ne dit rien de semblable. Que dit-il donc? a Pourquoi me persécuter? » c'est-à-dire mes membres ; et quand ces membres sont broyés sur la terre, la tête se plaint du haut du ciel; de même que, pour ton pied que l'on écrase sur la terre, ta langue s'écrie : Tu m'écrases, et non : Tu écrases mon pied. Comment donc ne sais-tu point à qui donner? Celui qui a dit : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter? » te dit également : Nourris-moi sur la terre. Saul y sévissait, et néanmoins persécutait le Christ; et toi, donne sur la terre, et tu nourris le Christ. Car le Seigneur a tranché d'avance la question qui t’occupe. « Alors ils seront tout émus ceux qui seront placés à droite, et quand il leur dira : J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, ils répondront : Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ? et aussitôt ils entendront cette réponse: « Ce que vous avez fait au moindre des miens,
1. Act. IX, 2 et suiv
c'est à moi que vous l'avez fait (1)» . Si donc tu ne veux pas donner; il y a de quoi t'accuser , mais non t'excuser (2). C'est donc à propos de ces richesses que le Seigneur te dit: Je t'ai donné le plus salutaire conseil, les aimes-tu ? porte-les ailleurs; et quand tu les auras portées ailleurs, tu les suivras, tu les suivras aussi de cœur ; « car où est ton trésor, là est aussi ton cœur ». Confier ton trésor à la terre, c'est cacher ton coeur dans la terre et dès qu'il est dans la terre, tu ne saurais sans rougir répondre qu'il est vers le Seigneur », quand tu entends : « En haut le cœur (3) ». Pour moi, dit le Seigneur, je t'ai donné un conseil salutaire au sujet de tes richesses, si tu veux le suivre, si tu veux me comprendre, si tu veux être riche comme le prescrit l'Apôtre, sans orgueil, sans mettre ta confiance en des richesses qui sont incertaines, en donnant facilement, en faisant part de tes biens ; si tu veux te faire un véritable trésor, un fondement solide pour l'avenir, afin d'embrasser la véritable vie. Maintenant, interroge-moi, dit le Seigneur ton Dieu; voilà, diras-tu, que j'ai envoyé au ciel ce que je possède, soit en donnant le tout, soit en possédant le reste comme si je ne le possédais point, usant de ce monde comme n'en usant pas (4). Le ciel vaut-il tout cela? S'il le vaut, voilà que je l'ai fait. Est-ce cher? Il vaut mieux encore. Car il n'est pas réellement de nature à valoir tel ou tel prix; tu vivras éternellement. Toi, qui donnerais tous ces trésors pour une vie de peu de jours, tu seras là, véritablement riche, puisque tu n'y manqueras de rien. Ton but unique, en recherchant les richesses, est de ne manquer de rien sur la terre. C'est pour cela que tu veux amasser, entasser une boue épaisse qui pèsera sur toi, qui t'écrasera et qui, en se desséchant, te fera une étroite prison. De là vient alors que, pour éviter l'indigence, tu veux pour ton carrosse beaucoup de chevaux, pour ta table des vivres en abondance, pour te couvrir les plus précieux vêtements. En dépit de ces possessions
1. Matth. XXV, 37-40.
2. On lit dans l'édition : « Si tu as entendu cette parole, dis franchement : Je ne veux point donner alors tu seras sans excuse et condamné par ta bouche ».
3. Il y a dans l'édition : « Il te faut rougir comme d'un mensonge, quand tu réponds à cette parole : En haut les cœurs. On dit en a effet en haut les coeurs, et aussitôt tu réponds : Nous les avons vers le Seigneur. C'est mentir à Dieu. Pendant une heure tu mens à l'Eglise, tu mens à Dieu, et toujours aux hommes. Tu dit que ton cœur est vers Dieu, tandis qu'il est caché en terre ; car où est a ton trésor, là aussi est ton coeur .
4. I Cor. VII.
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il n'y aura point richesse pour toi, et pauvreté pour l'ange qui n'a pas besoin d'un cheval, qui ne court pas sur un char, qui ne couvre point sa table d'un tel apparat, à qui l'on ne tisse point de vêtement, puisqu'il est revêtu de lumières; apprends à connaître les véritables richesses. Tu veux les richesses qui te fourniront de quoi flatter ton palais, rassasier tes entrailles ; celui-là te rendra véritablement riche, qui te donnera de quoi n'avoir pas faim ; car n'avoir pas faim, c'est n'avoir aucun besoin. Quelles que soient, en effet, tes richesses, quand vient pour toi l'heure de dîner, ou avant de te mettre à table, avoir faim c'est être pauvre. Enfin, qu'on desserve la table, et tu respires dans ton orgueil. Ce n'est là que la fumée de nos soins, et non l'exemption du besoin. Vois quelles sont tes pensées, dans le dessein d'augmenter tes richesses. Vois si ton sommeil est facile, quand ton esprit s'occulte ou à ne point perdre ce que tu as amassé, ou à grossir ce que tu as conservé. C'est donc trouver la richesse, que trouver le repos. Eveillé , tu réfléchis à l'augmentation de les richesses ; endormi, tu rêves des voleurs; inquiet le jour, peureux la nuit, toujours mendiant. Or, celui qui t'a promis le royaume des cieux te veut faire véritablement riche. Et à quel prix ;penses-tu pouvoir acquérir ces véritables richesses , cette vie véritable qui sera éternelle? Quoi donc ? T'imaginerais-tu qu'elle est réelle, parce que tu l'achèteras au même prix que tu as voulu donner pour acheter ce jour de labeur et de misère? Mais ce qui est bien plus long doit avoir beaucoup plus de valeur. Que faire, diras-tu ? J'ai donné aux pauvres tout ce que j'avais, et ce qui me reste j'en fais part aux indigents ; que puis-je faire de plus ? Tu as quelque chose de plus, toi-même ; oui, toi-même et en plus : tu fais partie de tes possessions, il faut te donner toi-même. Ecoute le conseil que ton Dieu donnait à un riche : « Va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres». L'abandonna-t-il après lui avoir tenu ce langage? De peur qu'il ne crût perdre ce qu'il aimait, le Sauveur le rassura d'abord, et lui montra que ce n'était point perdre, mais mettre en sûreté : « Tu auras », lui dit-il, « un trésor dans le ciel ». Cela suffit-il? Non. Que faut-il encore? « Viens et suis-moi (2) ». L'aimes-tu ? Veux-tu le suivre?
1. Matth. XIX, 21.
Mais il est parti, il s'est envolé : cherche par où ? Je ne sais. O chrétien ! Tu ne sais pas où a passé ton Dieu? Veux-tu que je te dise par où tu dois le suivre? Par les angoisses, par les opprobres, par les calomnies, par les crachats sur son visage, par les soufflets, par les meurtrissures de la flagellation, par la couronne d'épines, par la croix, par la mort. Comme tu es lent ! Tu voulais le suivre, tu connais le chemin. Mais tu dis: Qui donc le suit par là ? Rougis d'être homme. Elles l'ont suivi, ces femmes dont nous célébrons la fête aujourd'hui ; car aujourd'hui nous célébrons la fête de ces saintes femmes, martyres à Tibur. Votre Dieu, notre Dieu, leur Dieu, le Dieu de tous, notre Rédempteur, en marchant devant nous dans cette voie étroite et rude, en a fait une voie royale, fortifiée et pure, dans laquelle des femmes font leurs délices de marcher, et tu es lent encore ? Tu ne veux point répandre ton sang pour un sang si précieux?Voilà ce que te dit le Seigneur ton Dieu : J'ai souffert le premier pour toi ; donne ee que tu as reçu, rends ce que tu as bu. Ne saurais-tu le faire? Des jeunes enfants, des jeunes filles l'ont pu; des hommes délicats, des femmes délicates l'ont pu ; des riches l'ont pu ; ces hommes aux grandes richesses, quand est venue fondre sur eux l'épreuve de la souffrance, n'ont été retenus, ni par leurs grands biens, ni par les douceurs de la vie: ils pensaient à ce riche qui en finissait avec ses richesses, pour rencontrer les tourments, et sans envoyer leurs richesses devant eux, ils les ont précédées par le martyre. En face de si nobles exemples, tu affiches de la lenteur? Et toutefois tu célèbres les fêtes des martyrs. C'est aujourd'hui une fête des martyrs; j'irai, dis-tu, et peut-être avec une tunique plus belle. Vois avec quelle conscience, aime ce que tu fais, imite ce que tu célèbres, fais ce que tu loues. Mais moi, je ne saurais. Le Seigneur est tout près, soyez sans inquiétude (1). Mais moi, dis-tu, je ne puis. Loin de toi de craindre la source ; où ces femmes ont été comblées, toi aussi tu peux être comblé, si tu en approches avec avidité, si tu ne t'élèves point comme la colline; si, au contraire, tu t'abaisses comme la vallée, afin de mériter d'être comblé. Gardons-nous donc, mes frères, de trouver ces exigences trop dures, surtout dans ces temps si féconds en douleurs (2). Les martyrs ont méprisé le monde
1. Philipp. IV, 6.— 2. Ce sermon fut probablement prêché pendant la première persécution des Vandales, vers l'an 427. (Voir sermon CCXCVI, num. 6-14.) Mais dans l'un il parle des ravages de Rome, ici des ravages de l'Afrique.
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dans sa fleur ; le mépriser dans sa fleur est vraiment digne d'éloges , puisqu'on l'aime dans sa ruine. Les martyrs ont méprisé les fleurs, et tu en aimes les épines! S'il t'en coûte de partir, que ta maison qui s'écroule te cause au moins de l'effroi. Mais voilà qu'un païen te vient insulter. Ah ! c'est pour un païen bien choisir son temps, quand s'accomplissent les oracles du Seigneur. Son insulte viendrait plus à propos, si l'on ne voyait point l'accomplissement de ses oracles. Il abjure le Dieu que tu adores, et toi, par ce qui arrive aujourd'hui dans le monde, prouve que ce Dieu est véridique; sans t'affliger des prédictions, réjouis-toi des promesses. Il est venu à cette heure où le monde, sur son déclin et près de finir, devait passer par des ruines, des calamités, des angoisses, des souffrances. Il est donc venu pour te consoler, celui qui est venu alors; pour te soutenir dans les angoisses de cette vie qui périt et qui passe rapidement ; il t'a promis une autre vie. Avant que le monde fût en butte à ces afflictions, à ces calamités, les Prophètes furent envoyés ; ce furent donc les serviteurs qui furent envoyés d'abord à ce grand malade qui était le genre humain, et qui, semblable à un seul homme, gisait de l'Orient à l'Occident. Le Médecin puissant envoya d'abord ses serviteurs. Alors il arriva que ce malade eut de tels accès, qu'il était condamné à souffrir beaucoup. Alors le Médecin dit : Le malade souffrira beaucoup; ma présence est nécessaire. Que, dans son délire, le malade dise au Médecin : Seigneur, je souffre beaucoup depuis votre arrivée. Insensé, tu souffres depuis mon arrivée; mais c'est parce que tu devais souffrir que je suis venu. Abrégeons, mes frères, pourquoi parler davantage ? « Le Seigneur a résolu de faire sur la terre un grand retranchement ». Vivons saintement, et, en échange de cette vie sainte, n'espérons point les biens passagers de la terre : un bonheur terrestre serait une récompense peu digne d'une sainte vie; une vie sainte sur la terre est, néanmoins, au-dessous des désirs que tu y conçois; et toutefois, avec ces désirs, ta vie est loin d'être sainte ; si. tu veux changer ta vie, change aussi tes désirs. Tu gardes ta foi au Seigneur, et cela afin d'obtenir le bonheur; c'est là ton but. Pourquoi garder ta foi au Seigneur? Combien vaut ta foi? Combien l'estimerais-tu? Quel prix la fais-tu? Si tu as ici-bas quelque chose à vendre, en faisant un prix avec l'acheteur, tu élèves ce prix, lui l'abaisse; cela vaut tant, dis-tu, en exagérant quelque peu comme vendeur ; mais lui : non, mais tant seulement; et il fixe un prix intérieur, afin d'acheter à meilleur marché. Voilà que le Seigneur Jésus-Christ te corrige. Et toi, tu dis au Seigneur Jésus Seigneur, je vous garde ma foi, récompensez-moi sur la terre. Insensé ! ce que tu voudrais vendre ne s'estime pas ainsi ; tu es dans l'erreur, ne sachant ce que tu possèdes. Tu gardes ta foi et tu demandes la terre ? Ta foi vaut mieux que la terre, et tu ne sais en faire le prix. Moi qui te l'ai donnée, je sais ce qu'elle vaut : elle vaut la terre entière; à la terre ajoute le ciel, elle vaut plus encore. Qu'y a-t-il donc au-dessus de la terre et du ciel ? Celui qui a fait la terre et le ciel. Tournons-nous vers le Seigneur, etc.
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Les Pères de Saint-Maur se plaignent de n'avoir vu nulle part, dans le catalogue manuscrit, le sermon n° 189, tome V, afin d'en compléter ou d'en restaurer certains endroits. Pour le rétablir dans son intégrité, je l'ai copié sur sept catalogues, dont trois sont d'antiques lectionnaires dont les moines se servaient pour la récitation solennelle de l'office au choeur. Parmi eux nous remarquons le catal. nom. 106, que Léon d'Ostie a transcrit avec beaucoup d'élégance de sa propre main, en l'ornant de figures, précisant l'époque et y apposant son nom. Deux autres sont des bréviaires en caractères latins du rive siècle, et antérieurs à Urbain V, puisqu'ils contiennent les psaumes d'après l'édition romaine, et non d'après l'édition gallicane, que ce Pontife avait prescrite au Mont-Cassin. Les deux antres contiennent des sermons de divers auteurs, et sont inscrits de même. Dans ces sept catalogues, on lit le sermon tel qu'il est ici, c'est la même inscription, qui est d'accord avec l'édition de Saint Maur. La bibliothèque de Laurent de Médicis avertit que, dans le Cod. 1 Plut. XIV, on retrouve en entier ce sermon tel qu'il est dans nos catalogues.
ANALYSE. — Jésus-Christ né du Père, c'est le jour du jour. — Né de Marie, c'est la vérité qui s'élève de la terre. — La justice vient du ciel pour se donner aux hommes et nous faire naître pour le ciel. — Merveille d'un Dieu naissant d'une Vierge. — Acceptons-le pour Maître, portons-le dans nos coeurs.
Voici le jour qu'a sanctifié pour nous le jour qui a fait tout jour, et dont le Psalmiste a chanté (1) : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre chante le Seigneur ; chantez au Seigneur et bénissez son nom. Annoncez de jour en jour que le salut vient de lui (2) ». Quel est ce jour du jour, sinon le Fils qui vient (lu Père, lumière de lumière. Mais ce jour enfantant cet autre jour qui naît aujourd'hui de la Vierge, ce jour qui n'a point de lever non plus que de coucher, ce jour, je l'appelle Dieu le Père; [ car Jésus ne serait point jour du jour, si le Père n'était le jour aussi.] Qu'est-ce donc que ce jour, sinon la lumière? Non point cette lumière qui luit aux yeux de la chair et qui n'est pas lumière, non plus cette lumière commune aux hommes et aux animaux; mais cette lumière qui est celle des anges et qui purifie les coeurs qui en jouissent. Elle passe en effet, cette nuit qui nous environne, dans laquelle nous vivons, dans laquelle on allume pour nous le flambeau des saintes
1. La version Italique porte : « Cantate Domino, benedicite nomen ejus, bene nuntiate diem de die, salutare ejus », ou annoncez son salut qui est le jour du jour ; comme nous disons lumen de lumine. Aussi les Pères de Saint-Maur ont-ils cru que ce verset du psaume pouvait convenir ici. Mais nos catalogues ne suffisent pas pour établir cette opinion. Cl. Sabatier, dans son ancienne version de la Bible, dit que saint Augustin n'a fait usage qu'une seule fois de cette manière de lire, et que, partout ailleurs, il a écrit : de die in diem, ou : de die ex die.
2. Psal. XCV, 1, 2.
Ecritures, et alors viendra ce matin que le psaume a chanté (1) : « Au matin je me tiendrai devant vous, et vous contemplerai (2) ». Ce jour est donc le Verbe de Dieu, jour qui éclaire les anges, qui resplendit dans cette patrie d'où nous sommes exilés, qui s'est revêtu de notre chair et a pris naissance de la Vierge Marie. Il est né d'une manière merveilleuse, et en. effet, quoi de plus merveilleux que l'enfantement d'une vierge? Elle a conçu demeurant vierge, enfanté demeurant vierge encore. Car il a été créé de celle que lui-même a créée, il lui a fait don de la fécondité, sans léser son intégrité. D'où vient Marie? D'Adam. D'où Adam? De la terre. Si donc Adam vient de la terre, et que Marie vienne d'Adam, Marie vient de la terre; si Marie vient de la terre, comprenons cette parole: « C'est de la terre que s'est levée la vérité ». Quel bienfait pour nous que la vérité se soit levée de la terre ? « C'est que la justice a regardé du haut du ciel (3) ». Car les Juifs, comme l'a dit l'Apôtre, « ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, n'ont pas été soumis à la justice de Dieu (4) ». D'où l'homme peut-il être juste? De lui-même? Quel pauvre se donne à lui
1. Dans les discours sur les psaumes et les traités sur saint Jean, saint Augustin a toujours cité : Mane astabo tibi et contemplabor. Ici seulement nous lisons : contemplabor te.
2. Ps. V, 5. — 3. Id. LXXXIV, 12. — 4. Rom. X, 3.
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même du pain? Quel homme; s'il est nu, peut se couvrir, si on ne lui donne un vêtement? [Nous n'avions pas la justice, il n'y avait en nous que péchés.] D'où vient la justice? Quelle justice peut exister sans la foi? « Car le juste vit de la foi (1)». Celui qui sans la foi se dit juste, est menteur par là même. Comment ne pas mentir quand on n'a pas la foi? Quiconque veut dire vrai, qu'il se convertisse à la vérité. Mais elle était loin. «La vérité s'est levée de la terre ». Tu dormais, elle est venue à toi; tu étais endormi, elle t'a éveillé; elle t'a par elle-même tracé ta voie, de peur que tu ne vinsses à t'égarer. Donc, parce que la vérité s'est levée de la terre, Notre-Seigneur Jésus-Christ est né d'une Vierge. « La justice a regardé du haut du ciel », pour que les hommes aient non leur propre justice, mais celle de Dieu. Combien Dieu a daigné faire? Et dès lors combien nous étions indignes auparavant ! Combien indignes ? Nous étions mortels, accablés du poids de nos fautes, courbés sous nos peines. Tout homme qui vient au monde commence par la douleur. Ne cherche aucun prophète , interroge l'enfant nouveau-né et vois-le pleurer. Dès lors que sur la terre nous étions à ce point indignes de Dieu, comment tout à coup en sommes-nous devenus dignes? « La vérité s'est levée de la terre ». Celui qui a tout créé a été créé parmi tout ce qui existe; il a fait le jour, il est venu au grand jour; il était avant le temps, et il a marqué le temps. Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans l'éternité sans commencement en son Père; [et toutefois demande qu'y a-t-il aujourd'hui. Une naissance. De qui? Du Seigneur. Il prend donc naissance? Oui, il prend naissance. Il prend naissance, ce Verbe au commencement, Dieu en Dieu ? Il prend naissance. ] S'il n'avait point sa génération parmi les hommes, nous ne parviendrions pas à la régénération divine. il naît pour que nous renaissions. Que nul n'hésite à renaître quand le Christ est né; quand il a une génération, celui qui n'a pas besoin de régénération. A qui faut-il une régénération, sinon à celui dont la génération est maudite? Que dès lors sa miséricorde se fasse dans nos cœurs. Sa Mère l'a porté dans son sein, portons-le dans notre coeur ; le sein de Marie grossit par l'incarnation du Christ, que nos coeurs à notre tour grossissent de la foi au
1. Rom. I, 17.
Christ; elle a enfanté le Sauveur, enfantons sa louange. Ne soyons point stériles, que nos âmes reçoivent de Dieu la fécondité. Il y a une génération du Christ qui vient du Père, et sans, mère, et une génération du Christ, qui vient de la mère, et sans père : toutes deux sont admirables. La première s'accomplit dans .l'éternité, la seconde dans le temps. [Quand est-il né du Père? Qu'est-ce à dire quand? Tu cherches quand, là où il n'y a aucun temps? Là ne cherche pas quand, cherche-le ici ; c'est à propos de sa mère que l'on demande quand, mais quand est déplacé à propos du Père ; il est né, et ne connaît point de temps]; il est né éternel de l'Eternel, et coéternel. Pourquoi t'étonner? Il est Dieu. En considérant la divinité, tu sens tomber tout étonnement. [Et quand nous disons: Il est né de la Vierge, ô merveille, tu es dans l'admiration ! C'est un Dieu, ne t'étonne plus] ; qu'à l'admiration succède la louange. Que la foi te soutienne. crois que cela fut fait]. Si tu ne le crois point, cela est fait également, et tu demeures dans l'infidélité. Il a daigné se faire homme, que cherches-tu de plus]? Est-ce peu, pour toi, qu'un Dieu se soit humilié? Parce qu'il était Dieu, il s'est fait homme, et comme l'hôtellerie était étroite, il a été enveloppé de langes et couché dans une crèche: vous l'avez entendu à la lecture de l'Evangile. Qui ne serait point dans l'admiration? Celui qui remplit le monde ne trouvait pas de place dans une hôtellerie, et il a été couché dans une crèche pour y devenir notre nourriture. Qu'ils viennent à l'étable, ces deux animaux, ou plutôt ces deux peuples; car le boeuf connaît son maître, et l'âne l'étable de son maître (1). Viens à l'étable, et ne rougis point d'être pour le Seigneur une bête de somme. Tu porteras le Christ sans t'égarer; tu marcheras dans la voie, et cette voie est assise sur toi. Vous souvient-il de cet âne que l'on amène au Seigneur? N'en rougissons pas, c'est nous. Que le Seigneur s'assoie sur nous et nous appelle où il voudra. Nous sommes sa monture, et nous allons à Jérusalem. Sous un tel poids, loin de nous courber, nous nous relevons ; sous sa direction nous ne saurions errer, nous allons à lui, nous allons par lui, et nous ne saurions périr.
1. Isaï. I, 3
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Les sermons inédits que nous mettons au jour pour la première fois, forment une classe à part et trouveront, selon moi, des champions dans tous ceux qui sont quelque peu versés dans la lecture de saint Augustin. J'ai copié celui-ci du catal. 17, dont j'ai déjà parlé, et lui ai donné le même titre qu'il porte dans ce catalogue. Je ne l'ai point trouvé en d'autres bibliothèques, et si l'on veut l'insérer dans l'édition de Saint-Maur, on peut le mettre avant le 164. En lisant le commentaire de Florus sur l'Epître aux Galates, on voit facilement quand s'est servi des pensées de ce sermon pour expliquer les premiers versets du chapitre VI. Les Pères de Saint-Maur, qui ne connaissaient point ce sermon,. n'ont vu dans Florus que des extraits du sermon 164 ; mais là il s'agit seulement de porter son propre fardeau et celui des autres, tandis qu'ici, tes six premiers versets sont expliqués, et le commentaire de Florus ne s'éloigne point de cette explication.
ANALYSE. —Si chacun portera son fardeau, comment le porter mutuellement ? — Le porter mutuellement, c'est pardonner aux autres leurs imperfections. — Porter le nôtre, c'est rendre compte de nos fautes. — Nous devons essayer de redresser les autres, mais dans la douceur. — Ne pas se croire sans péché, ni agir pour la louange. — Le Christ dormirait dans nos âmes. — Chercher la louange c'est, comme les vierges folles, emprunter l'huile des autres.
1. Rappelez-vous, rues frères, ce qu'on vous « a lu dans l'épître de l'Apôtre: Mes frères, dit-il, si quelqu'un est tombé par surprise dans quelque faute, vous qui êtes spirituels redressez-le dans l'esprit de douceur, chacun réfléchissant sur soi-même, de peur d'être tenté. Portez mutuellement vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ. Car si quelqu'un s'imagine être quelque chose, il se trompe, puisqu'il n'est rien. Que chacun examine ses propres actions, et alors il aura seulement de quoi se glorifier en lui-même, et noir dans un autre. Que celui que l'on instruit dans les choses de la foi, communique tous ses biens à celui qui l'instruit. Ne vous y trompez pas, on ne se moque pas de Dieu, et l'homme recueillera ce qu'il a semé; car celui qui a semé dans la chair ne recueillera de la chair que la corruption ; et celui qui sème dans l'esprit, recueillera de l'esprit la vie éternelle. Ne faiblissons pas en faisant le bien ; si nous ne perdons point courage, nous moissonnerons le temps venu. C'est pourquoi, pendant qu'il en est temps, faisons du bien à tous, mais principalement aux serviteurs de la foi (1) ».
1. Galat. VI, I et suiv.
Voilà ce qu'on a récité de l'apôtre saint Paul, jusque-là je ne suis que lecteur. Toutefois, mes frères, si la lecture est comprise, à quoi bon expliquer davantage? Voilà que nous avons entendu, que nous avons compris ; c'est à nous d'agir afin de vivre. A quoi bon charger notre mémoire? Retenez ces leçons et réfléchissez-y. Quelqu'un est-il curieux de savoir comment il faut comprendre cette parole : « Portez mutuellement vos fardeaux », et cette autre qui vient peu après : « Chacun portera son propre fardeau? » Car vous dites alors dans votre coeur, si toutefois vous en faites la remarque: Comment porter mutuellement ses fardeaux, si chacun doit porter le sien? Comment les porter mutuellement (1) ? C'est là une question, je l'avoue. Frappez, et l'on vous ouvrira: frappez par votre attention, frappez par l'étude, frappez même pour nous, par vos prières, afin que nous trouvions pour vous des paroles dignes; en frappant ainsi, vous nous viendrez en aide, et la question sera plus tôt résolue. Puisse chacun mettre en pratique ce qu'il aura compris, aussi efficacement qu'elle sera promptement résolue ! Au point de vue de nos infirmités, « nous portons mutuellement
1. Cette répétition peut bien être une redondance.
(1)Voyez sermon CCCX, n. 2, ce que l'on entend, à Carthage, par Table de saint Cyprien.
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nos fardeaux » ; au point de vue de la piété, « chacun portera son fardeau ». Que dis-je? Nous tous, qui sommes-nous, sinon des hommes, et dès lors des infirmes qui ne sauraient être absolument sans péché? En cela « nous portons mutuellement nos fardeaux o. Si les péchés de ton père sont une charge pour toi, et les tiens pour lui, c'est une négligence mutuelle, et vous faites vraiment un grand péché. Mais s'il supporte ce que tu ne saurais supporter, et toi ce qu'il ne saurait supporter, alors vous portez mutuellement vos fardeaux, vous accomplissez la loi sacrée de la charité. Cette loi est celle du Christ; la loi de la charité est la loi du Christ. Car il est venu parce qu'il nous aime, et il n'y avait rien en nous qu'il pût aimer; son amour nous a fait aimables. Vous avez entendu ce que signifie: « Portez mutuellement vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ ». Que signifie dès lors: « Chacun portera son propre fardeau? » Chacun rendra compte de ses propres péchés, et nul ne rendra compte des péchés d'un autre. Chacun a sa propre cause, et doit rendre compte à Dieu. Mais les évêques eux-mêmes, qui doivent rendre compte à Jésus-Christ de son troupeau, rendront compte pour leurs propres péchés, s'ils négligent le troupeau du Christ. Donc, mes frères, « si quelqu'un est tombé par surprise dans quelque péché, vous qui êtes spirituels, qui que vous soyez, dès lors que vous êtes spirituels, ayez soin de le relever dans l'esprit de douceur ». Mais si tu cries au dehors, aime à l'intérieur ; exhorte, flatte, corrige, sévis; aime et fais ce que tu voudras. Car un père aime son fils, et toutefois un père, quand il le faut, frappe son fils, lui inflige la douleur, afin de veiller à son salut. C'est donc là « l'esprit de douceur » ; car si tel homme « est tombé par surprise dans quelque péché », et que tu lui dises: Que m'importe ; si je te demande pourquoi ce peu m'importe? « Parce que, me diras-tu, chacun portera son propre fardeau »; et moi je répondrai à mon tour: Tu as entendu volontiers, et compris: « Portez mutuellement vos fardeaux. Si donc un homme est tombé par surprise dans le péché », toi qui es spirituel, tu dois le redresser dans l'esprit de douceur. Sans doute il rendra compte de son péché, parce que « chacun portera son propre fardeau » ; mais toi, si tu négliges sa blessure, tu rendras de ton péché de négligence un compte redoutable; et dès lors, si vous ne portez mutuellement vos fardeaux, vous aurez à rendre un compte terrible, puisque « chacun portera son fardeau ». Faites en sorte de porter mutuellement vos fardeaux, et Dieu vous pardonnera quant au fardeau que chacun doit porter. Si, en effet, tu portes le fardeau d'un autre, quand il est tombé par mégarde dans le péché, de manière à le relever par l'esprit de douceur, tu en viendras à ce passage que tu as entendu : « Chacun portera son propre fardeau » ; et dans ta bonne confiance tu diras au Seigneur: « Remettez-nous nos dettes ». Souvenez-vous donc, mes frères, de ces paroles: « Si un a homme est tombé par surprise dans quelque faute », et ne passons pas légèrement sur cette expression, homme. L'Apôtre pouvait dire: Si quelqu'un est tombé par mégarde, ou: Quiconque sera tombé. Il n'a point dit ainsi, mais il a dit : l'homme. Or, il est bien difficile que l'homme ne tombe point par surprise dans le péché. Qu'est-ce que l'homme, en effet? Mais ces spirituels, qu'il avertit de redresser avec douceur l'homme qui sera tombé par surprise dans quelque péché, disaient peut-être en leurs coeurs : Portons les fardeaux de ceux qui tombent dans le péché par surprise, parce que nous n'avons en nous rien qu'ils puissent porter. Ecoute ces paroles qui t'avertissent de n'être point trop en sûreté. « Vois et surveille-toi, de peur d'être tenté ». Que les spirituels n'en viennent point à l'orgueil et à l'enflure; et toutefois, s'ils sont véritablement spirituels, ils ne s'élèveront point. Je crains qu'ils ne s'élèvent, tout spirituels qu'ils sont, parce qu'ils sont en cette chair; toutefois, que l'homme spirituel veille sur lui, de peur d'être tenté. Pour être spirituel, en effet, n'est-il plus un homme? Pour être spirituel, n'a-t-il plus le corps corruptible qui appesantit l'âme (1) ? Pour être spirituel, est-il à bout de cette vie, qui « est sur la terre une continuelle épreuve (2)? » Il est donc bien de lui dire: « Veille sur toi, de peur que tu ne sois tenté ». Après les avoir avertis, c'est-à-dire ces hommes spirituels, l'Apôtre nous jette alors cette sentence générale : Portez les « fardeaux les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ ». Qu'est-ce à dire. les uns des autres ? Que l'homme charnel porte le fardeau de l'homme charnel, l'homme spirituel celui du spirituel: « Portez mutuellement
1. Sap. IX, 15. — 2. Job, VII, I, juxta Italam.
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vos fardeaux » ; ne négligez pas mutuellement vos péchés: quand vous avez assez de confiance, reprenez; et quand vous n'avez pas une confiance suffisante pour reprendre, avertissez (1); et si cela est nécessaire, pour que nul ne soit pécheur, priez, suppliez. Serait-ce vous humilier que vous dire : Suppliez? Ecoutez l'Apôtre : «En vous donnant nos préceptes », dit-il, « nous vous supplions de ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu (2) ». Qu'un médecin trouve des forces dans un malade, il le réprimande; mais si les forces font défaut, s'il craint de le voir défaillir sous l'amertume de la réprimande, il le supplie, le conjure de l'écouter, d'exécuter ses prescriptions, et de vivre. Il est donc constaté que cette parole: « Portez mutuellement vos fardeaux » est un avis pour l'homme spirituel, que l'Apôtre lui dit: « Veille sur toi-même de peur d'être tenté » ; de peur que ce spirituel ne vienne à croire qu'il n'a point lui-même de fardeau qu'un autre soit obligé de porter. Or, écoute-le en face de cette arrogance, de cette enflure, de cet orgueil, écoute-le qui nous répète: « Celui qui se croit quelque chose, se trompe lui-même; car il n'est rien ». On ne saurait mieux dire que se tromper soi-même. Car il ne faut point tout rejeter sur le diable, puisque souvent l'homme est son diable à soi-même. Pourquoi faut-il éviter le diable? Parce qu'il te séduit. Mais te séduire toi-même n'est-ce pas être le diable pour toi ? Que dit-il ensuite? « Que chacun éprouve son oeuvre, et alors il aura de la gloire seulement en lui-même, et non dans un autre ». Quand tu fais quelque bonne oeuvre, si cette oeuvre te plaît, parce qu'un autre te loue ; et que si cet autre ne te louait, tu viendrais à défaillir dans l'accomplissement de cette œuvre parce que l'approbation te manquerait; alors tu as de la gloire dans un autre, et non en toi-même Qu'il te loue, et tu agis; mais que la bonne oeuvre que tu fais vienne à déplaire à l'insensé, tu ne la fais plus. Ne vois-tu point combien de bouches acclament ces hommes qui se ruinent en faveur des hystrions, sans rien donner aux pauvres ? Les louanges qu'on leur prodigue font-elles donc que leurs actions soient bonnes? Lève-toi enfin : « La louange du pécheur est dans les désirs de son âme ». Vous applaudissez, parce que vous connaissez les Ecritures auxquelles j'emprunte ce témoignage.
1. II Cor. VII, 4. — 2. II Cor. VI, I, ex Itala.
Qu'ils écoutent, ceux qui ne les connaissent point. L'Ecriture a dit, ou plutôt l'Ecriture a prédit que « le pécheur est loué sur les désirs de son âme, et que l'on applaudit celui qui fait le mal (1) ». Et maintenant que le pécheur est loué sur les désirs de son âme, que l'on applaudit au mal qu'il fait, cherche les applaudissements. Des coupables désirs te viennent-ils déchirer ? Plonge-toi chaque jour dans l'iniquité et cherche les applaudissements. Crois-moi, tu ne saurais trouver que des adulateurs ou des séducteurs. Comment adulateurs, comment séducteurs? Je te dois raison de mes paroles. Ils sont adulateurs, parce qu'ils te louent, bien qu'ils sachent que tu fais mal; mais ceux qui te louent quand tu fais le mal, parce qu'ils croient que tu fais le bien, ne sont point des adulateurs, ils te louent dans leur âme; mais ils sont des séducteurs, parce que leurs applaudissements répétés sont une séduction pour le mal, et ne te laissent point respirer. Tu te repais alors de vanité, tu crois que c'est lé bien que tu fais; tu dissipes ton bien, tu ruines ta maison, tu dépouilles tes enfants; ces louanges t'ont jeté dans le délire; tu cours, tu gesticules, tu reçois des applaudissements, tu les stimules, tu appauvris ta maison, pour ne recueillir que le vent. Mais, diras-tu, comment sont-ils séducteurs, ceux qui me louent dans leur âme? Ils sont pour toi des séducteurs, parce que tout d'abord ils se sont séduits eux-mêmes en te trompant. Veux-tu qu'il se fatigue à mettre des échelles auprès de toi, pour ne pas te séduire, cet homme qui s'est d'abord séduit lui-même? « Donc le pécheur est glorifié selon les désirs de son âme, et l'on applaudit à celui qui fait le mal ». Eloigne de toi ces louanges, évite ces applaudissements, ou plutôt fais le bien. Mais, diras-tu, en faisant le bien je vais déplaire à tel bouillie. Qu'importe, si tu plais à Dieu? Déplaire à cet homme, et plaire à Dieu, c'est posséder la gloire en toi, et non dans un autre. Toutefois lés méchants sont les détracteurs des bons, ceux qui aiment le monde se plaisent à maudire ceux qui le méprisent, ils les outragent et cherchent à les critiquer. Qu'on leur en dise quelque peu de mal, ils le croient aussitôt; qu'on leur en dise du bien, ils refusent de le croire, et ton coeur se trouble au point de cesser de faire là bien, parce qu'il n'y
1. Ps. IX, 24.
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a personne pour t'applaudir, ou te tromper, ou te séduire. Et le témoignage de ta conscience ne te suffit point? Dans le théâtre de ton âme, sous l'œil de Dieu, pourquoi te troubler? Je t'en supplie, pourquoi te troubler? Parce l'on dit de moi beaucoup de mal, voilà ta réponse? Tu ne serais pas troublé dans la barque de ta confiance, si le Christ n'y dormait. Tu as entendu la lecture de l'Evangile : « Il s'éleva une grande tempête, et le vaisseau était ballotté et couvert par les flots » ; pourquoi? « Parce que le Christ dormait (1) ». Quand est-ce que Jésus-Christ dort dans ton coeur, sinon quand tu oublies ta foi ? La foi en Jésus-Christ dans ton coeur est comme le Christ dans la barque. Les outrages que tu entends, te fatiguent, te troublent : c'est que Jésus-Christ dort. Eveille Jésus-Christ, éveille ta foi. Tu peux agir, même dans ton trouble. Eveille ta foi, que le Christ s'éveille et te parle Les outrages te troublent? Quels outrages n'ai-je pas entendus avant toi et pour toi? Ainsi te parlera le Christ, ainsi te parlera ta foi. Ecoute son langage, et vois à son langage si tu n'as peut-être pas oublié que « le Christ a souffert pour nous (2) ? » et qu'avant d'endurer pour nous de telles douleurs, il entendit des outrages? Il chassait les démons, et on lui disait. «Vous êtes possédé du démon (3) ». C'est de lui que le prophète a dit: « Les opprobres de ceux qui vous outragent sont tombés sur moi (4) » . Eveille donc le Christ, et il te dira dans ton coeur: « Quand les hommes vous maudiront et diront toutes sortes de mal contre vous, réjouissez-vous, soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux (5) ». Crois à ce qui est dit, et un grand calme s'établira dans ton coeur. Si donc « l'homme se croit quelque chose, il se séduit lui-même, puisqu'il n'est rien; que chacun éprouve son oeuvre, et alors
1. Matth. VIII, 24. — 2. Pierre, II, 21. — 3. Jean, VIII, 48. — 4. Ps. LXVIII, 12. — 5. Matth. V, 11, ex Itala.
il aura la gloire en lui-même, et non dans un autre ». Qu'on te loue, qu'on te blâme, tu as ta gloire en toi-même, parce que ta gloire c'est ton Dieu dans ta conscience, et tu ressembleras aux vierges sages, qui prirent avec elles de l'huile dans leurs lampes, et eurent ainsi la gloire en elles-mêmes, et non dans un autre (1). Car celles qui ne prirent point d'huile avec elles, en mendièrent auprès des autres, et leurs lampes s'éteignirent, et elles dirent: « Donnez-nous de votre huile ». Qu'est ce à dire : « Donnez-nous de votre huile », sinon : Louez nos oeuvres, parce que notre conscience ne nous suffit pas ! Autant que le Seigneur m'en a fait la grâce, j'ai expliqué ce qu'il y avait d'obscur dans la lecture de l'Apôtre. Tout le reste est clair et demande moins à être expliqué que mis en pratique. Mais pour pratiquer ce que nous avons entendu, prions Celui sans le secours de qui nous ne pouvons rien faire de bien, puisqu'il a dit à ses disciples: « Sans moi vous ne pouvez rien faire (2) ». Tournons-nous vers le Seigneur etc.
Et après le sermon (3). — Comme le peuple avait demandé qu'il ne partit point avant la tête de saint Cyprien, il ajouta: Je dois déclarer à votre charité que nous ne sommes plus maîtres de nos désirs, non plus que de supporter des plaintes même dans les lettres; mais comme l'objet de vos demandes m'était déjà imposé parle saint vieillard, le termine ainsi mon discours: Voici tout près de nous la fête de saint Cyprien ; vous m'avez fait violence pour me retenir, a cause de cette solennité si donc nous sommes avides de la parole, il nous est bon de faire jeûner notre corps.
1. Matth. XXV, 8.— 2. Jean, XV, 15.
3. On trouve souvent de ces additions dans les sermons édités, Les premières paroles viennent de quelque scribe. Ce passage nous confirme ce qu'a dit Possidius dans la vie de saint Augustin, que souvent les évêques et le peuple, chez lesquels se trouvait le saint docteur, non-seulement le suppliaient de prêcher, mais souvent l'y contraignaient ; ce qui n'est pas une moindre preuve de sa grande science et de l'éclatante renommée dont il jouissait.
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Ce sermon, qui porte le nom de saint Augustin et qui est parsemé des produits de son esprit, est tiré du catalogue num. 12, intitulé : « Sermons de saint Augustin, et d'autres u. On n'en voit aucune mention dans toutes les bibliothèques éditées que j'ai pu parcourir. Dans l'édition de Saint-Maur, on peut le placer après le sermon CCCXXVI. L'exorde et la pensée qui l'animent se trouvent dans le sermon CCLXXXVI, et à peu près dans les mêmes termes. Voyez aussi sermon CCCXXVIII, latin. 2, vers le milieu.
ANALYSE. — L'iniquité, en condamnant les martyrs, se mentait à elle-même. — L'amour de la vie éternelle triomphe de notre amour pour la vie du temps. — Comment le laboureur jette et sème son froment pour récolter du froment.
Martyrs est un mot grec que l'on traduit en latin par testes, ou témoins. Si donc les martyrs sont des témoins, c'est qu'ils ont subi tant de douleurs, pour affirmer la vérité de leur témoignage. La vérité servait Dieu, l'iniquité se mentait à elle-même. Car voici ce qui est écrit; c'est le corps du Christ ou l'Eglise qui dit dans un psaume : « Des témoins iniques se sont élevés contre moi, et l'iniquité s'est démentie elle-même ». Il y a témoins et témoins : témoins d'iniquité, témoins de justice, témoins du diable, témoins du Christ. Tout à l'heure, quand on nous lisait la passion de nos bienheureux martyrs, dont nous faisons la fête, nous avons vu paraître ces deux sortes de témoins, nous les avons considérés, entendus. On les interroge, et ils répondent qu'ils ont fait des collectes parce qu'ils sont chrétiens. C'est là le témoignage de la vérité. Le juge disait : Vous confessez votre crime. C'est là le témoignage de l'iniquité: Prêcher Dieu, cela s'appelle crime. En prêchant Dieu, la vérité obéissait à Dieu; en nommant cela un crime, l'iniquité se donnait à elle-même le démenti. Ce qu'il disait contre eux se retournait contre lui, et le véritable crime condamnait le faux crime. Il n'y avait chez nos martyrs aucun crime; il n'y avait aucun crime pour les martyrs du Christ à se rassembler pour louer Dieu, pour entendre la vérité, pour espérer le royaume des cieux, pour condamner dans ses iniquités le siècle présent. Ils ne commettaient aucun crime, c'est ce qu'on appelle piété; cela se nomme religion, se nomme dévotion; son véritable nom est témoignage. Quel crime, dès lors, commettaient ceux qui envoyaient à la mort des hommes qui confessaient leur
(1) Bien que l'inscription porte indistinctement : « De plusieurs martyrs », on voit cependant que ces martyrs sont déterminés, par la lecture des actes qui a précédé et dont il est ainsi fait mention : « Quand on lisait la passion des saints . » Il est à penser que saint Augustin parlait alors des martyrs de Carthage, dont il fait mention dans le Brevicul. Collat. diei 3, c. 17, où l'on trouve : « Ils avouaient dans leurs tourments qu'ils avaient fait une collecte et sanctifié le jour du Seigneur ». Ils étaient au nombre de quarante-huit, au dire de saint Optat de Milève, de Baluze, de Ruinart, et subirent le martyre la veille des ides de février, l'an 304. Et, à la vérité, ces collectes leur furent reprochées par le juge comme le seul point de culpabilité, et les martyrs avouent qu'ils les ont faites et en bénissent Dieu. I! serait difficile de croire que saint Augustin n'eût aucun sermon au sujet de ces martyrs si célèbres dans toute l'Afrique, lorsque le calendrier de Carthage accuse cinq solennités distinctes en leur honneur, et que l'on en fit une sixième, quand l'empereur Justinien eut bâti, dans son propre palais, un temple à la vierge Prima, comme le rapporte Procope (De aedif. a Just. extruct. 6). Baronius met cette vierge célèbre au nombre de ces martyrs. Or, dans les éditions qui ont paru jusqu'alors, on regrettait qu'il n'y eut, au sujet de ces martyrs, aucun sermon, et toutefois, deux catalogues du Mont-Cassin, 12 et 17, contenant celui-ci, probablement prêché à Carthage, où la solennité de leur fête amena saint Augustin qui voulut d'une manière toute particulière réprimer chez les fidèles cette joie trop profane qui dégénérait en ivresse et en festins. Car il termine ainsi : a Célébrons les fêtes des martyrs par des honneurs à leur passion, et non par l'amour de la boisson. . Ce sont à peu près les mêmes paroles qui terminent son avertissement à la fête de saint Cyprien, à Carthage, et à la fête des vingt martyrs d'Hippone. Dès qu'il en est ainsi, il faut accuser de fausseté cet auteur donatiste qui, chez saint Optat et chez Baluze (tom. I Miscell., p. 14, édit. 1761), rapporte dans ses additions qu'ils moururent de faim quand ils étaient encore en prison, puisque le juge fit trancher la tête à quelques-uns. Baronius et Ruinart avaient déjà répété ces additions, n'approuvant point l'histoire de Mensurius et de Cécilien. Si donc l'auteur donatiste est en défaut sur un point, il peut l'être sur d'autres. Les catalogues de Colbert, de Compiègne, et de (Pratel ?), dont s'est servi Ruinart, n'ont pas ces additions et précisent des jours et des lieux différents où eus martyrs ont versé leur sang. Ce titre nous fait comprendre pourquoi on célébrait leurs fêtes à part et en des jours différents à Carthage. C'est donc su catalogue du Mont-Cassin que revient l'honneur de rappeler, selon la vérité, l'histoire de ces martyrs ; ce qui les rend dignes de foi.
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piété ? Il nous plaît, disait le juge, ce témoin du mensonge, il nous plaît de trancher la tête à tel, tel et tel ; voilà bien le crime. Ecoute la voix de la piété: Grâces à Dieu, tel fut le témoignage de Primus ou du premier. Le premier a donc clos ce témoignage par une victoire perpétuelle. Votre charité a remarqué, je crois, quand on lisait la passion de nos saints martyrs, quel fut le premier qui rendit témoignage; le premier était appelé avant le dernier; victoire fut pour la tin, et victoire perpétuelle (1). O victoire sans tache ! ô fin sans fin ! Qu'est-ce, en effet, qu'une victoire perpétuelle, sinon une victoire sans fin ? C'est là vaincre les passions de la chair, vaincre les menaces d'un juge pervers, vaincre la douleur du corps, vaincre l'amour de la vie. Si je le puis, mes frères, je dirai ma pensée avec le secours de Dieu : dans nos saints martyrs, l'amour de la vie fut vaincu par l'amour de la vie. Vous qui m'acclamez, vous l'avez compris, mais en faveur de ceux qui n'ont pas compris encore, souffrez que j'explique tant soit peu ma pensée. Voici donc ce que j'ai dit : Dans les saints martyrs, l'amour de la vie a été vaincu par l'amour de la vie. A qui l'amour de l'argent fait-il mépriser l'argent ? A qui l'amour de l'or fait-il mépriser l'or ? A qui l'amour des domaines fait-il mépriser les domaines ? Nul ne méprise ce qu'il aime. Mais chez les martyrs, nous trouvons l'amour de la vie et le mépris de la vie. Ils n'y arriveraient point s'ils ne la foulaient aux pieds. lis savaient ce qu'ils faisaient quand ils la donnaient pour la gagner. Ne croyez point, mes frères, qu'ils avaient perdu tout sens, quand ils aimaient la vie et méprisaient la vie; non, ils n'avaient point perdu le sens. C'était là répandre la semence et chercher la moisson. Je vois le dessein du laboureur, et je connais la sagesse des martyrs. C'est par amour du froment que le laboureur répand son froment. Si tu ne sais point dans quel dessein il sème, tu pourras bien l'en blâmer et dire ? Que fais-tu, insensé ? Ce que tu as recueilli avec tant de peine, pourquoi le jeter, le répandre, le soustraire à tes regards,
1. Ce fut Primus, ou premier, qui fut tout d'abord à rendre témoignage. Victoire et Perpétue furent pour latin. Il y a dans le texte Victoria in fine perpetua. Mais ni victoria, ni perpetua ne commence par une majuscule; et toutefois je serais bien trompé, si les deux dernières martyres de Cartilage n'étaient point Victoire et Perpétue. Ce qui prête à saint Augustin ce jeu de mot : Perpetua ou sans fin. Comme elle fut la dernière ou la fin, ce fut une fin sans fin.
le jeter en terre, et de plus le recouvrir ? Il te répondra : J'aime le froment, et,,c'est pourquoi je jette mon froment; si je n'y tenais point, je ne le jetterais point; je veux qu'il s'accroisse, et non qu'il périsse. Voilà ce qu'ont fait nos martyrs, incomparablement plus sages que les laboureurs. Ceux-ci répandent sur la terre quelques grains, et les moissonneurs en récoltent beaucoup. Mais et celui qu'ils répandent, et celui qu'ils récoltent, a une fin. Ce que l'on sème est peu nombreux, ce que l'on récolte l'est beaucoup plus, et néanmoins l'un et l'autre ont une fin. Et vous ne vouliez point que nos martyrs perdissent une vie que la mort terminera un jour, afin de récolter cette vie qui ne connaît point la mort ? Bons prêteurs, bons semeurs, mais celui qui fait croître, c'est Dieu. C'est lui qui fait croître et multiplie les fruits dans vos campagnes, lui qui nourrit tout ce qui naît de la terre. Dieu, qui peut multiplier les grains, ne saurait conserver ses martyrs ? Voilà que je vous le prêche, entendez ce qu'ils ont entendu. Vous aussi, vous l'avez entendu, quand on lisait l'Evangile; vous avez reçu la promesse qui leur fut faite : « Ils vous feront comparaître dans leurs assemblées et dans leurs synagogues; ils vous flagelleront, ils en tueront d'entre vous; mais je vous le déclare, un cheveu de votre tête ne tombera point, et vous posséderez vos âmes dans votre patience (1) ». Vous posséderez, et non vous perdrez. Là, en effet, nul ennemi ne persécute, nul ami ne meurt. Vous serez-là où luit ce jour sans fin, qui n'a point hier pour le précéder, ni demain pour le suivre. Vous qui aurez bien prêté, vous serez là où le diable ne pourra vous suivre. Souffrez pour un temps, afin d'avoir une joie éternelle. Ce que vous supportez est dur, mais ce que vous semez exige des larmes. Lisez ce qui est écrit à votre sujet, vous qui semez : « Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences (2) ». Quel en a été le fruit, quelle est la fin, la consolation ? « Mais ils reviendront dans l'allégresse, en portant leurs gerbes ». C'est avec ces gerbes que se font les couronnes. Célébrons donc les fêtes des martyrs, par des honneurs à leur passion, et non par l'amour de la boisson. Tournons-nous vers le Seigneur, etc.
1. Matt. X, 19; Luc, XXI, I , 19. — 2. Ps. CXXV, 6, 7.
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Quatre catalogues du Mont-Cassin, savoir : le catalogue 12, et trois lectionnaires du XIIe siècle, contiennent ce sermon constamment assigné à saint Augustin. Dans la bibliothèque Léopoldine de Blandinius, elle est attribuée à un auteur anonyme. J'ai pris, dans le catalogue 12, l'exorde qu'on lit en abrégé dans la bibliothèque Léopoldine et dans les lectionnaires, sans doute parce qu'il parait quelque peu étranger à cette fête. Toutefois, pour ne point mutiler le sermon, j'ai retenu le titre qu'il porte dans les lectionnaires ; car, à ce titre, le catalogue 12 ajoute une question de verbo et voce, qui a été interceptée par des lacunes, et qu'un copiste négligent a laissée sans solution. Du reste, de pareils changements sont fréquents dans les lectionnaires, les Pères de Saint-Maur en offrent beaucoup d'exemples et donnent cette note au sermon XLIV, de Verbis Isaiae, c. LIII. « Quant aux sermons de saint Augustin et aux traités que l'on devait lire dans l'église, on les écourtait nécessairement, et on leur adaptait un exorde et une conclusion ». L'Indiculus de Possidius (cap. 8, 9, 10) indique plusieurs sermons pour cette fête, parmi lesquels l'édition de Saint-Maur assigne une place à celui-ci et au suivant (num. 288, 293) ; car les sermons qui portent ces numéros sont d'accord avec ceux-ci et dans les paroles et dans les pensées. On peut regarder celui-ci comme le huitième sur la naissance de saint Jean-Baptiste.
ANALYSE. — De tous les Prophètes, Jean est le plus grand, il a vu en réalité ce que les autres ont vu en esprit. — Il est la mesure de l'homme. — Il s'humilie et dissuade ceux qui le prenaient pour le Christ. — Il n'est que la voix, le Christ est la parole de Dieu.
Puisque (1) le Seigneur a bien voulu, mes frères, ramener à votre charité et ma présence et ma voix, et qu'il l'a fait non plus d'après vos arrangements, mais d'après sa volonté nous lui en rendons grâces avec vous, nous vous obligeons en vous prêchant; car c'est là notre ministère, dans lequel il est nécessaire et convenable que nous soyons à votre service. C'est, à vous, mes bien-aimés, d'accueillir avec charité tout ce que vous peuvent donner des serviteurs de Dieu, et de le remercier avec nous de ce qu'il nous a donné de passer au milieu de vous cette journée (2). De quoi parler aujourd'hui, sinon du saint dont nous célébrons la tête? Jean est donc né d'une mère stérile, pour être le précurseur du Seigneur, né d'une vierge ; dès le sein de sa mère, il a salué et prêché son Seigneur. Jean eut pour mère une femme stérile qui ne connaissait point l'enfantement; une femme stérile enfanta le héraut, une Vierge enfanta le Juge. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui devait naître d'une Vierge, s'était fait précéder auprès des hommes par beaucoup d'autres hérauts. Tous les Prophètes ont été envoyés par lui, mais c'était lui qui parlait en eux; et celui qui vint après eux était avant eux. Dès lors que le Seigneur s'était déjà fait précéder par plusieurs hérauts, quel si grand mérite avait celui-ci? Quelle si grande supériorité chez celui dont nous célébrons aujourd'hui la fête? Ce n'est point en effet sans marquer une certaine supériorité, qu'on ne passe point sous silence la naissance de Jean-Baptiste, non plus qu'on ne passe sous silence la naissance de son Maître. Nous ignorons quand vinrent au monde les autres Prophètes, mais il n'est point permis d'ignorer quel jour naquit Jean-Baptiste. Or, voici en lui déjà une grande supériorité : Les autres ont prêché le Seigneur, ont désiré le voir et ne l'ont point vu; ou, s'ils l'ont vu, ils ne l'ont vu qu'en esprit et dans l'avenir; mais ils n'ont pu le voir présent sous leurs yeux. Or, le Seigneur, en parlant d'eux, disait à ses disciples: « Beaucoup de prophètes et de justes ont voulu voir ce que vous voyez, et ne l'ont point vu, et entendre ce que vous
1. Dans l'édition Léopoldine et les lectionnaires, on lit cet exorde : « C'est aujourd'hui, mes frères, la fête de la naissance de saint Jean-Baptiste, précurseur de Notre-Seigneur. Que devons nous admirer tout d’abord, mes frères, ou la naissance du Sauveur, a ou la naissance du précurseur ? Jean avait une mère stérile qui ne a connaissait point l'enfantement ».
2. Cet exorde fait croire que le saint docteur ne prêchait point dans son église.
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entendez, et ne l'ont point entendu (1) ». Et pourtant, n'était-ce point lui qui les envoyait? Tous, néanmoins, avaient le désir de voir le Christ en sa chair, s'il leur était possible. Mais comme ils moururent avant lui, de même qu'ils étaient nés avant lui, le Christ ne les trouva plus sur la terre, bien qu'il les rachetât pour la vie éternelle. Et pour connaître combien tous désiraient de voir le Christ ici-bas, rappelez-vous ce vieillard Siméon, qui n'avait pas reçu du Saint-Esprit une médiocre faveur, dans l'assurance qu'il ne sortirait point de ce monde sans avoir vu le Christ. Or, après la naissance du Christ, Siméon le vit enfant dans les bras de sa mère ; il prit dans ses mains celui dont la divine puissance le portait lui-même; et tenant dans ses bras le Verbe enfant, il bénit Dieu en disant: « C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole; car mes yeux ont a vu votre salut (2)». Les autres Prophètes n'ont pas vu le Christ ici-bas; Siméon l'a vu enfant; Jean le connut après sa conception et le salua; Jean l'annonça, le vit, le montra du doigt et dit: « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde (3) ». Il est donc supérieur à tous les autres. Écoute ce témoignage que lui rendit le Seigneur, qui se dit plus grand que lui, mais qui ne l'accorde à nul autre. Il était grand sans doute, celui à qui nul autre que le Christ ne pouvait se préférer. Voici donc ce que dit le Seigneur: « Parmi ceux qui sont nés de la femme, nul ne s'est élevé au-dessus de Jean-Baptiste (4) ». Mais, pour se mettre lui-même au-dessus de lui, il ajoute : « Le plus petit néanmoins dans le royaume des cieux est plus grand que lui ». Il se dit donc moindre et plus grand ; moindre par le moment de la naissance, plus grand par la domination ; moindre par l'âge, plus grand par la majesté. Le Seigneur est né après Jean, mais c'est dans sa chair, mais c'est d'une Vierge, et avant lui a il était, le Verbe dès le commencement ». Admirable merveille ! Le Christ vient après Jean, et Jean néanmoins vient par le Christ : « Tout a été fait par lui, et rien n'a été fait sans lui (5)». Pourquoi donc Jean est-il venu ? Pour nous montrer le chemin de l'humilité, diminuer la présomption de l'homme, augmenter
1. Matth. XIII, 27.— 2. Luc, II, 29.— 3. Jean, I, 29.— 4. Matth. XI, 11.— 5. Jean, I, 1.
la gloire de Dieu. Jean est donc venu dans la grandeur prêcher celui qui est grand; Jean est venu pour être la mesure de l'homme. Qu'est-ce que la mesure de l'homme ? Nul homme ne pouvait être plus grand que Jean tout ce qui était plus grand que Jean était plus qu'un homme. Si donc Jean nous donnait en lui la mesure de la grandeur humaine, tu ne pouvais trouver un homme plus grand que Jean, et si tu en as trouvé un, il te faut confesser qu'il est Dieu, puisque tu l'as trouvé supérieur à l'homme. Jean est un homme, le Christ est un homme, mais Jean est seulement un homme, le Christ est Dieu et homme. Dieu, il a fait Jean ; homme, il est né après Jean. Et toutefois, voyez combien s'humilie ce précurseur de son Seigneur Dieu et homme; on demande à celui qui n'a point son supérieur parmi ceux qui sont nés de la femme s'il n'est pas le Christ? Telle était sa grandeur, que les hommes pouvaient s'y tromper : on fut incertain s'il n'était pas le Christ, et on en fut incertain jusqu'à l'interroger. Un fils de l'orgueil, un homme qui ne serait point le docteur de l'humilité, s'imposerait aux hommes abusés, et, sans agir pour les détromper, accepterait ce qu'ils pensaient. Était-ce beaucoup, par hasard, de vouloir persuader aux hommes qu'il était le Christ ? Qu'il eût essayé de le persuader et qu'on ne t'eût point cru, il serait demeuré dans l'abjection, couvert d'opprobre et de mépris parmi les hommes, et damné devant Dieu. Mais il ne lui était pas nécessaire de le persuader aux hommes, puisqu'il voyait qu'ils le croyaient ; qu'il accepte leur erreur, et son honneur va grandir. Mais loin de l'ami de l'Époux cette pensée de vouloir prendre sa place dans l'amour de l'épouse ! il déclara qu'il n'était point ce qu'il n'était point en effet, de peur de perdre ce qu'il était. Jean n'était point l'époux, et comme on l'interrogeait, il dit : « L'Époux est celui qui a l'épouse ; mais l'ami de l'Époux, qui est devant et l'écoute, est plein de joie à cause de la voix de l'Époux (1) ». « Pour moi, je baptise dans l'eau (2) ; celui qui vient après moi est plus grand en moi ». De combien plus grand? « Tellement que je ne suis pas digne de délier les cordons de ses souliers ». Voyez combien il serait encore au-dessous de lui-même, quand il en serait digne; combien il s'humilierait déjà quand il dirait : Il est
1. Jean, III, 29. — 2. Id. I, 26.
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plus grand que moi celui dont je suis digne de délier les souliers ; car il proclamerait qu'il doit se courber à ses pieds. Maintenant, comme il nous prêche l'humilité quand il se croit au-dessous de ses pieds, et même au-dessous de sa chaussure ! Jean vint donc pour prêcher l'humilité aux superbes, et nous annoncer la vertu de la pénitence. La voix vint avant le Verbe. Comment la voix avant le Verbe? C'est du Christ qu'il est dit: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement en Dieu (1) ». Mais, pour venir à nous, le Verbe s'est fait chair, afin d'habiter parmi nous. Après avoir entendu que le Christ est la parole, écoutons que Jean est la voix. Quand on lui demandait: Qui êtes-vous? il répondit: « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez la voie au
1. Joan. I, 1.
« Seigneur, rendez droits ses sentiers ». Écoutons les cris de Jean et préparons la voie au Seigneur; que le Verbe vienne à nous (1) parce que « toute chair est foin, et la gloire de l'homme n'est que la fleur du foin. Le foin se dessèche, la fleur tombe; mais le Verbe de Dieu demeure éternellement (2) ».
1. La conclusion est tirée des lectionnaires et du catalogue Léop.; le catalogue n. 12, au lieu de cette conclusion, ajoute : « Parlons donc un peu, mes frères, autant que Dieu nous en fera la grâce, parlons un peu de la parole et de la voix. Le Christ est la parole, parole qui ne retentit point pour passer; ce serait alors la voix et mon la parole ; mais la parole de Dieu, par qui tout a été fait, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ. La voix de celui qui crie dans le désert, c'est Jean. Qui a la supériorité, la vois ou la parole? Voyons ce a qu'est la parole et ce qu'est la voix, et alors nous venons où est la supériorité. Selon vous, mea frères, qu'est-ce que la parole? Sans a nous occuper de la parole de Dieu, par qui tout a été fait, parlons un a peu de nos paroles, si nous pouvons tant soit peu établir une comparaison ? Qui comprend la parole de Dieu, par qui tout a été fait? Qui est digne d'y penser, qui le pourrait, tant nous sommes loin de e pouvoir en parler? Ajoutons son ineffable majesté, son éternité, sa coéternité avec le Père, afin que notre foi nous mérite de voir un jour ? » Qui ne voit ici autant de rochers sans base, entassés confusément, et qui n'offrent pas même aux yeux l'image d'un toit ?
2. Isaï. XL, 7, 8.
Les Pères de Saint-Maur ont signalé (Sermon CCXLIII, Apprend., tom. V) cette locution, « mes très-chers frères », qu'on lit au commencement de ce sermon, comme une locution solennelle et habituelle dans les sermons douteux. Toutefois, comme saint Augustin se trahit clairement,, j'aimerais mieux dire que, dans les lectionnaires d'où j'ai tiré ce sermon, l'exorde a été changé pour la cause que j'ai empruntée plus haut aux Pères de Saint-Maur. S'il est arrivé que, dans le sermon précédent, le commencement m'ait paru vrai, tandis que je doutais de la conclusion, ici c'est l'exorde qui est douteux, mais la conclusion certaine. Ce que nous découvrons vers la fin nous apprend le cas que nous devons faire du sermon ; car nous y voyons pour la veille de cette fête des superstitions populaires que nul autre sermon du saint Docteur ne nous avait enseignées. C'est en vain que je l'ai cherché dans les bibliothèques qui ont paru jusqu'à ce jour. On peut, dans l'édition de Saint-Maur, l'inscrire sous le numéro 293, et ce sera le neuvième sur la nativité de saint Jean-Baptiste.
ANALYSE. — Grandeur de Jean. — Il est la voix, le Christ est la parole de Dieu. — Il est le crieur, le Christ est le juge. — Le Christ grandit dans son baptême, Jean diminue dans le sien. — L'un est maître, l'autre serviteur. — Pour obtenir les faveurs de Jean, ne faisons point injure à sa fête.
1. Mes très-chers frères, nous célébrons aujourd'hui la naissance d'un grand homme, et voulez-vous en connaître la grandeur ? « Nul », dit l'Évangile, a parmi ceux qui sont « nés de la femme, ne s'est élevé plus grand a que Jean-Baptiste (1) ». Voilà ce qu'a dit Celui qui est né de la Vierge ; tel est le témoignage qu'il a rendu à son témoin; la
1. Matth. XI, 11.
sentence portée par le juge au sujet de sols crieur; ainsi la parole a voulu honorer la voix; vous le savez, et vous l'avez entendu dans le sermon du matin (1).
2. La parole, c'est le Christ ; la voix, c'est
(1). Ceci nous prouve que ce sermon fut prêché à l'office du soir. Mais quel est ce sermon du matin, auquel il fait allusion ? C'est ce qu'on n'oserait dire, puisqu'il n'est aucun sermon sur la nativité de saint Jean-Baptiste, où le saint docteur n'ait tiré parti de ce témoignage et riait appelé Jean témoin et précurseur.
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Jean. A propos du Christ, il est écrit, en effet, que « la parole ou le Verbe était au commencement (1) ». Mais Jean a dit, en parlant de lui-même : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert (2) ». La parole s'adresse au coeur, la voix à l'oreille. Que la voix arrive à l'oreille quand la parole n'arrive point à l'âme, elle n'est qu'une production vaine, qui n'a aucun fruit utile. Et néanmoins, pour arriver à mon coeur, le Verbe n'a pas besoin de la voix ; mais pour transmettre à ton cœur ce qui est né dans le mien; il faut le secours de la voix. Ma parole peut donc précéder ma voix, mais le Verbe ne saurait se produire au dehors sans la voix. C'est pour que la voix est créée, non pour enfanter la parole qu'elle connaît, mais pour émettre la parole qui était déjà. Après avoir ainsi parlé de la parole et de la voix, ou du Christ et de Jean, voyons quelle parole est le Christ, quelle voix est Jean. « Au commencement était le Verbe », la parole. Où était-il? « Et le Verbe était en Dieu ». Combien avant nous ! Et combien au-dessus de nous ! « Et le Verbe s'est fait chair pour demeurer parmi nous (3) ». Et d'où le saurions-nous, si nous n'avions entendu la voix? Car le Christ vêtu d'une chair mortelle marchait parmi les hommes, et les hommes venaient à Jean, et lui disaient : « Etes-vous le Christ ?» et Jean répondait : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde (4) ». Ecoutez-le, reconnaissez-le; c'est lui que je précède, lui que j'annonce. Souvenez-vous de cette parole : « Je suis la voix de celui qui crie au désert préparez la voie au Seigneur »; non pas à moi, mais au Seigneur. Crier, pour moi, c'est l'annoncer; car la voix du crieur, c'est l'arrivée du juge. Or, quand sera venu celui que j'annonce, quand il reposera dans votre coeur, « c'est lui qui doit croître et moi diminuer (5) »; le savez-vous ? Oui, répondirent-ils (6). Quand le verbe, en effet, empruntant le secours de la voix, prend le chemin du cœur et arrive dans cette région la plus intime, ce verbe grandit dans le coeur, et la voix s'éteint dans l'oreille. Le son qui frappe l'oreille n'y demeure point, puisqu'il ne saurait se soutenir infiniment et qu'il descend dans l'âme. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce
1. Jean, I, 1. — 2. Ibid. 23. — 3. Id. I, 1, 14. — 4. Ibid. 29. — 5. Id. III, 30. 6. Ces paroles pourraient bien avoir été ajoutées par quelque scribe.
qu' « il faut qu'il croisse et que je diminue ». Jean baptise, et le Christ baptise aussi. Il fut dit à Jean : « Celui sur qui tu verras l'Esprit -Saint descendre comme une colombe et se reposer, c'est celui-là qui baptise dans le Saint-Esprit (1) et dans le feu (2) ». Voilà ce que vous. savez, mes frères, et ce qui arriva quand Jésus fut baptisé. Voilà que dans l'univers entier c'est lui qui baptise. Partout a grandi ce baptême du Christ, tandis que le baptême de Jean, bien qu'il eût une signification dans le souvenir du passé, n'a néanmoins aucune signification pour le présent. Ce baptême de Jean a cessé, tandis que le baptême du Christ a grandi ; de là cette parole : « Il doit grandir et moi diminuer ». Or, cette parole s'accomplit encore à la naissance et à la mort de chacun d'eux. Bien que Jean ait dit de Jean, c'est-à-dire que Jean l'Evangéliste ait dit de Jean-Baptiste; bien qu'il ait dit : « Un homme fut envoyé de Dieu, dont le nom était Jean; il vient pour être témoin, pour rendre témoignage à la lumière (3) »; néanmoins Jean est né, mes frères, à pareil jour, quand la nuit grandissait et que le four commençait à diminuer. Mais le Christ est né, comme vous le savez, au solstice d'hiver, quand, en deuil de la lumière, la nuit commence à décliner. « Nous fûmes autrefois ténèbres, et maintenant nous sommes lumière dans le Seigneur (4) ». Pourquoi naître ainsi ? « Parce que l'un doit grandir, et l'autre « diminuer n. Ce qui s'accomplit encore à leur mort: Jean eut la tête tranchée par le glaive, et le Christ fut élevé en croix ; l'un fut élevé de terre, l'autre jeté à terre; à l'un, pour le diminuer, on abattit la tête ; l'autre pour le grandir, on l'éleva sur le gibet de la croix. C'est là le Maître et le serviteur. Le Maître mourut sur le gibet de la croix, le serviteur eut la tête tranchée ; de là cette parole : L'un doit grandir, l'autre diminuer. Ce n'est pas sans raison, je crois, que tel âge fut choisi dans les mères. La mère de Jean fut une femme avancée en âge, tandis que celle du Christ fut une jeune vierge. Il était porté dans le sein d'une vierge, et les anges l'adoraient dans le ciel. L'un est mis au monde par une femme qui désespérait de sa stérilité, l'autre par une vierge intacte ; enfin, l'un, par une vierge qui grandit encore, et l'autre par une femme sur son déclin.
1. Jean, I, 32.— 2. Matth. III, 15.— 3. Jean, I, 8. — 4. Ephés. III, 8.
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Or, quel est, mes frères, le sens de tout cela ? Quelle est donc la dignité de cet homme dont la naissance est annoncée à ses parents par un ange; comme celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? Comment l'a-t-il mérité ? « C'est que nul parmi ceux qui sont nés de la femme n'est plus grand que Jean-Baptiste (1) » . Comme vous le savez, en effet, l'ange Gabriel fut aussi envoyé à la Vierge Marie; un fils est promis de part et d'autre, et de part et d'autre l'ange reçoit une réponse. Zacharie répondit à l'ange qui lui promettait un fils : « Comment le saurai-je ? Car moi je suis avancé en âge, et ma femme est stérile et avancée en âge (2) ». Marie répondit : « Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point l'homme (3) ? » Tous deux désespèrent des lois de la nature; car ils ne savaient pas, je crois, que, devant les dons de la grâce de Dieu, les lois de la nature s'effacent. Tous deux, dès lors, expriment un doute dans leur réponse, et néanmoins, à l'un échoit un châtiment, à l'autre une bénédiction. Il fut dit à Zacharie : « Voilà que tu seras muet». A Marie: « Vous êtes bénie entre toutes les femmes (4) »; Zacharie perd la voix, Marie conçoit le Verbe. Qu'arriva-t-il ensuite ? Le Verbe se fit chair dans le sein de la Vierge, et la voix naquit d'un muet. A sa naissance, Jean rendit la voix à son père, et le père parla pour donner un nom à son fils. Tous sont dans l'admiration, tous dans la stupeur, et ils se faisaient l'un à l'autre de mutuelles questions. Ils se disent: « Que pensez-vous que sera cet enfant (4) ? » Et pour parler avec l'Evangile, « la main du Seigneur était avec lui ». Que pensez-vous que sera celui qui commence ainsi; tout enfant qu'il est, déjà si grand néanmoins; et s'il doit être grand, celui qui commence de la sorte, que sera celui qui a toujours été ? Lui, que Jean, retenu encore dans les entrailles de sa mère, reconnut couché dans le sein d'une Vierge comme dans son lit nuptial; lui que Jean salua de ses tressaillements, parce qu'il ne
1. Matth. XI, II. — 2. Luc, I, 18. — 3. Ibid. 34. — 4. Ibid. 42. — 5. Ibid. 66.
pouvait le faire encore de la voix. Que fera-t-il donc celui-là? Voulez-vous savoir ce qu'il fera ? Je vous le dirai en deux mots, écoutez le Prophète : « Il sera nommé », dit-il, « Seigneur de la terre entière (1) ». Aujourd'hui donc que nous célébrons avec pompe la fête du bienheureux Jean, précurseur d u Seigneur, implorons le secours des prières de ce grand homme. Il est, en effet, l'ami de l'Époux, et peut dès lors nous obtenir là faveur d'appartenir à l'Époux et de trouver grâce devant lui.
3. Mais si nous voulons obtenir ses faveurs, ne faisons point injure à sa fête. Trêve à toutes ces observances sacrilèges, trêve aux plaisirs, trêve aux amusements frivoles; arrière tout ce qui se fait d'ordinaire, non plus en l'honneur des démons, et cependant selon le culte des démons. Hier, vers le soir, des flammes crépitaient dans les airs, selon le culte antique des démons, toute la ville en était éclairée et s'amollissait, tandis que l'air était obscurci de fumée. Si ce culte religieux est peu pour vous, du moins devriez-vous être sensibles à la commune injure. Nous savons, mes frères, que c'est là l'oeuvre des petits, mais les grands auraient dû l'interdire. Quelqu'un a dit : Ne pas arrêter le péché quand on le peut, c'est le commander. Mes frères, au nom du Seigneur notre Dieu, Jésus-Christ, comme l'Église va croissant chaque année, ces pratiques et tout ce qui peut être une diminution tend chaque jour à s'effacer, et toutefois l'effacement n'est pas si complet que nous puissions en toute sécurité garder le silence. Vétusté et nouveauté ne sont rien, tant que nous ne sommes pas au terme prescrit, tant que les vieilles superstitions n'ont point disparu et que la religion nouvelle n'est point à sa perfection ; par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui est l'honneur, la gloire, la puissance, avec Dieu le Père tout-puissant, et avec le Saint-Esprit, maintenant, et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Isaï. LIV, 6.
C'est du catalogue manuscrit, num. 170, qui a pour titre: Œuvres de saint Augustin, tom. IX, que j'ai tiré ce traité; car c'est le nom qu'il porte dans ce catalogue, et qui s'y trouve placé parmi les autres sermons édités qui y sont contenus. Ce passage de saint Luc avait reçu une autre interprétation du même saint Docteur, à la table de saint Cyprien, en présence de Boniface, comme l'atteste le sermon 114 de l'édition de Saint-Maur, après lequel on devrait le placer. Or, après avoir comparé ces deux sermons, l'on n'y retrouve qu'une seule et même main. Je ne l'ai pas trouvé dans les bibliothèques éditées. Il fut composé, je pense, vers l'an 429, quand saint Prosper avait déjà écrit à saint Augustin au sujet de l'hérésie des Semi-Pélagiens, qui se glissait alors dans les Gaules, et par laquelle des prêtres de Marseille niaient la nécessité de la grâce pour le commencement de la foi. A l'occasion des louanges qu'il rend à Dieu, le saint Docteur se demande si les prémices de la foi viennent de Dieu ? Question à laquelle il répond affirmativement d'après le témoignage de l'Apôtre aux Philippiens. Du reste, le discours est distingué et contient des doctrines très-importantes au sujet de la foi et des moeurs.
ANALYSE. — Nous devons pardonner sept fois le jour, c'est-à-dire toujours. — Nous sommes débiteurs de Dieu ; parabole du serviteur qui devait, et à qui le maître remet sa dette, pais qui exige de son compagnon. — Secourir le pauvre avec l'argent, et le coupable par le pardon. — Nécessité de donner son argent pour le conserver dans le ciel. — Mais le pardon n'appauvrit point, et il est une manière de faire miséricorde. — Chaque jour nous répétons à Dieu : Pardonnez-nous. — S'il faut corriger, faisons-le par charité.
Nous avons entendu dans l'Evangile le précepte salutaire de pardonner à celui de nos frères qui nous a offensés. Et de peur qu'on ne croie qu'une fois suffit et qu'il n'est pas nécessaire de lui pardonner chaque fois qu'il a péché, s'il en demande pardon, voici ce qu'il dit : « S'il pèche contre toi sept fois le jour, et que sept fois il se tourne vers toi en disant : Je m'en repens, pardonne-lui (1) » . Or, si tu comprends bien sept fois, c'est donc toujours ; car souvent le nombre sept est pris pour l'universalité. De là cette autre parole « Le juste tombera sept fois, et se relèvera (2) » c'est-à-dire chaque fois qu'il sera profondément abaissé par la tribulation, il n'est point abandonné pour cela, mais il est délivré de toutes ses angoisses. De là encore : « Sept fois le jour, je vous bénirai (3) ». Car sept fois le jour signifie toujours. Aussi « sept fois le jour » est-il remplacé ailleurs par « toujours sa louange sera dans ma bouche (4) » . Car ce n'est pas notre langue seulement qui chante les louanges du Seigneur, et nous taire n'est pas cesser de le bénir. Mais il y a une
1. Luc, XVII, 4. — 2. Prov, XXIV, 16. — 3. Ps. CXVIII, 164. — 4. Id. XXXIII, 2.
louange pour lui dans toutes nos bonnes pensées, dans toute bonne action, dans nos bonnes moeurs ; c'est là bénir celui de qui nous tenons ces biens. Nous voyons, en effet, les Apôtres demander que la foi s'accroisse en eux'. Se sont-ils donné à eux-mêmes les prémices de cette foi dont ils demandaient au Seigneur l'accroissement ? Loin de là. lis demandaient à celui qui avait commencé, d'achever son oeuvre , ainsi que l'a dit l'Apôtre : « Celui qui a commencé en vous l'oeuvre du bien, lui donnera sa dernière perfection (2) » . Et ce que nous chantions tout à l'heure (3), que démontre-t-il autre chose, mes frères bien-aimés : « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité (4) ? » Il ne dit pas seulement: Amenez-moi dans votre voie, car le Seigneur le fait aussi ; mais bien de ne point l'abandonner, quand il y est arrivé. C'est donc peu que le Seigneur nous ait
1. Luc, XVII, 5. — 2. Philipp. I, 6.
2. Il n'est fait allusion ici qu'à deus des trois leçons de la liturgie ; à la seconde du psaume LXXXV, V, 11; à la troisième du c. XVII de saint Luc, dont il nous entretient. Il omet la troisième, à moins que nous ù 'y voyions une allusion dans cette parole: a Nous u voyons les Apôtres demander l'accroissement de la foi s, qui semblerait rappeler cette épître aux Philippiens, qu'il cite et dont on aurait lu ce passage.
1. Ps. LXXXV, 11.
516
amenés dans le chemin, si nous ne le faisons; mais il nous veut ramener dans la voie, nous conduire à la patrie. Dès lorsque nous tenons de Dieu tous nos biens, c'est louer Dieu sans fin que penser dans nos bonnes oeuvres à celui qui nous a donné tout bien ; mais, puisque bien vivre, c'est louer Dieu sans fin : « bénissons Dieu en tout temps, et qu'ainsi sa louange soit toujours dans notre bouche (1) ». Il dit donc: « Sept fois le jour, je vous bénirai », indiquant par le nombre sept, que ce sera toujours. Donc alors, quand ton frère se rendrait coupable sept fois le jour contre toi, s'il te vient dire : Je m'en repens, pardonne-lui. Ne te fatigue point de pardonner toujours au repentir. Si tu n'étais toi-même débiteur, tu pourrais impunément fatiguer par tes exactions ; mais si tu as un débiteur, tu es débiteur toi-même de celui qui n'a aucune dette, et dès lors, c'est à toi de voir comment tu dois agir à l'égard de ton débiteur ; car Dieu en agira de même envers toi. Écoute et tremble « Que mon coeur tressaille, et que je craigne votre nom (2) », dit le Prophète. Si tu tressailles quand on te pardonne, crains, afin de pardonner. Or, le Seigneur daigne lui-même te donner la mesure de la crainte que tu dois avoir, quand il te propose, dans l'Évangile, ce serviteur avec qui son maître voulut entrer en compte, qu'il trouva débiteur de cent mille talents ; « qu'il ordonna de vendre, lui et tout ce qu'il avait, pour acquitter sa dette (3)». Ce serviteur tombant aux pieds de son maître, et l'implorant pour obtenir un délai, mérita que sa dette lui fût remise. Or, en sortant de devant la face de son maître, qui lui avait remis entièrement sa dette, il rencontra un de ses compagnons qui était aussi son débiteur, qui lui devait cent deniers, et qu'il prit à la gorge pour le contraindre à payer. Quand on lui avait remis sa dette, son coeur avait tressailli, mais non point de manière à craindre le nom du Seigneur son Dieu. Le serviteur qui lui devait disait à ce compagnon ce que celui-ci avait dit à son maître : « Ayez patience avec moi, et je vous rendrai tout ». Non, répondait l'autre, tu payeras aujourd'hui. On raconta au père de famille ce qui venait de se passer ; et, vous le savez, non-seulement il le menaça de ne plus rien lui remettre à l'avenir, s'il le trouvait redevable encore, mais il fit retomber sur sa tête ce qu'il avait remis,
1. Ps. XXXIII, 2. — 2. Id. LXXXV, 11. — 3. Matth. XVIII, 32.
et le condamna à payer ce qu'il lui avait quitté (1). Comment donc nous faut-il craindre, mes frères, si nous avons la foi, si nous croyons à l'Évangile, si nous ne pensons point que Dieu puisse mentir ? Craignons, observons, soyons sur nos gardes, pardonnons. Que pourrais-tu perdre en pardonnant ? Tu n'as point à donner de l'argent, mais un pardon, et néanmoins, à donner de l'argent, vous ne devez pas être des arbres stériles. Donner de l'argent, c'est secourir un pauvre; pardonner, c'est secourir un pécheur. Le Seigneur voit chacun de ces actes, il a une récompense pour chacun, une exhortation pour chacun : « Remettez, et l'on vous remettra; donnez, et l'on vous donnera (2) ». Mais toi qui ne sais: ni pardonner, ni donner, tu conserves et colère et argent. Vois où ta colère ne saurait plus se racheter par l'argent: « Car les trésors ne serviront de rien aux méchants ». La sentence n'est point de moi, elle est de Dieu ; ceux qui l'ont lue, le savent bien ; je l'ai lue pour vous la redire, j'y ai cru pour vous en parler : « Les trésors ne serviront de rien aux méchants (3) ». Il semble qu'ils pourront servir; mais ils ne serviront point. Et dans le présent? Peut-être, si toute. fois ils peuvent servir; mais en ce jour ils ne serviront de rien. Qu'on les garde, ils ne serviront point ; qu'on les méprise, et ils serviront. Bien user de la justice, c'est l'aimer ; et si tu ne l'aimes, tu ne saurais avoir la force, la tempérance, la chasteté, la charité. Quant aux autres qualités de l'âme, c'est les aimer, qu'en bien user ; mais faire bon usage de l'argent, c'est ne pas l'aimer. Enfin, si l'on aime l'argent, qu'on le garde pour le ciel. Si l'on peut craindre de le perdre, qu'on le place dans un endroit plus sûr. Car on ne saurait dire que, s'il s'agit de conserver de l'argent, c'est ton serviteur qui est fidèle et ton Seigneur qui te trompe. Ne l'entends-tu point dire : « Amassez-vous des trésors dans le ciel ? » Ce n'est point là te commander de le perdre, mais de l'envoyer devant toi : « Amassez-vous des trésors dans le ciel, où le voleur ne saurait approcher, où la rouille ne ronge point ; car où est votre trésor, là
1. Ceci n'est point dans l'Évangile, et toutefois c'est une conséquence légitime qu’en tire saint Augustin. C'est ainsi qu'au sermon V de l'édition il a tiré la même conclusion : « Qu'ils prennent garde, en e refusant de pardonner l'offense qu'on pourrait leur avoir faite, que non-seulement on ne leur pardonne plus â l'avenir, mais que les . fautes pardonnées ne retombent sur eux ».
2. Luc, VI, 37. — 3. Prov. X, 2.
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aussi est votre cœur (1) ». Amasser des trésors en terre c'est aussi mettre ton cœur sur la terre. Or, qu'arrivera-t-il à ton cœur ainsi placé sur la terre ? Il croupit, se corrompt, tombe en poussière. Elève bien haut ce que tu aimes, c'est là qu'il faut l'aimer, et garde-toi de croire que tu recevras le dépôt que tu fais. Tu mets en dépôt des choses mortelles, tu en recevras d'immortelles ; tu mets en dépôt ce qui est du temps, tu recevras des biens éternels, tu mets en dépôt des biens terrestres, tu en recevras de célestes ; enfin tu donnes en aumônes ce que t'a donné ton Seigneur, et tu recevras une récompense de ce même Seigneur. Mais, diras-tu, comment déposer tout cela dans le ciel, avec quelles machines pourrai-je y monter avec mon or, mon argent ? A quoi bon chercher des machines ? Transporte-les. Tes porteurs seront les pauvres, car le mépris du monde en a fait des porteurs. C'est enfin lancer une lettre de change, donner ici et recevoir là-bas. Et maintenant il n'est plus question de quelque mendiant en guenilles, mais de cette parole : « Ce que tu auras fait pour le moindre des miens, c'est pour moi que tu l'auras fait (2) ». C'est dans la personne du pauvre que reçoit celui qui a fait le pauvre ; et du riche que reçoit celui qui a fait le riche : il reçoit de ce qu'il a donné ; tu donnes au Christ son propre bien et non le tien. A quoi bon te vanter d'avoir trouvé beaucoup ici-bas ? Rappelle-toi comment tu es venu. Tu as tout trouvé ici-bas, et user mal de tout ce que tu as trouvé, c'est t'enfler d'orgueil. N'es-tu pas sorti nu des entrailles de ta mère ? Donne, dès lors, donne, afin de ne point perdre ce que tu as. Si tu donnes, tu trouveras là-haut, si tu ne donnes pas, tu laisseras tout ici ; donne ou ne donne pas, tu t'en iras toujours. Quelquefois cependant, pour ne point donner de son abondance aux pauvres, l'avarice trouve une excuse, mais futile, mais méprisable, et que l'oreille des fidèles ne saurait accueillir. Elle se dit en effet : donner, c'est ne plus avoir ; donner beaucoup, c'est s'appauvrir; et ensuite il me faudra implorer le secours; recevoir l'aumône : il me faut en abondance, non-seulement le vivre et le vêtement, et pour moi, pour ma maison, ma famille; mais aussi pour les heureux hasards, afin de fermer la bouche à tout calomniateur, afin de me racheter ; il
1. Matth. VI, 20, 21. — 2. Id. XXV, 40.
y a tant de hasards dans les choses humaines , que je dois me réserver de quoi me libérer. Voilà ce que l'on dit pour conserver son argent. Que diras-tu pour refuser le pardon à celui qui t'a offensé ? Si tu ne veux pas donner ton argent au pauvre, pardonne au moins au repentant. Que perdras-tu, si tu le fais ? Je sais ce que tu perdras, ce que tu vas sacrifier, mais sacrifier pour ton avantage. Tu vas sacrifier ta colère, sacrifier ton indignation, bannir de ton cœur la haine contre ton frère. Que tout cela y demeure, où seras-tu ? Voilà que cette colère, que cette indignation, que cette haine sont à demeure, qu'en sera-t-il de toi ? Quel mal ne te causent-elles point? Ecoute l'Ecriture : « Celui qui hait son frère est homicide (1) ». Dès lors, dût-il m'offenser sept fois le jour, je lui pardonnerai ? Pardonne, c'est ce que dit le Christ, ce que dit la vérité à qui tu viens de chanter : « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité ». Sois sans crainte, elle ne te trompera point. Mais alors, diras-tu, il n'y aura plus de châtiment; tout péché devra toujours demeurer impuni ; et il sera toujours doux de pécher, quand le pécheur songera que vous pardonnez toujours. Point du tout. Mais qu'en même temps, et le châtiment veille, et la bienveillance ne s'endorme point. Crois-tu, en effet, rendre le mal pour le mal, quand tu châties un pécheur? Non, mais c'est rendre le bien pour le mal, et ne point châtier ce serait faire le mal. Quelquefois la mansuétude vient adoucir le châtiment qui n'en est pas moins donné. Mais n'y a-t-il donc nulle différence entre étouffer le châtiment par la négligence, et le tempérer par la douceur ? Qu'il y ait donc un châtiment, frappe et pardonne. Voyez le Seigneur lui-même, écoutez le Seigneur, pensez bien à qui nous autres, mendiants, répétons chaque jour « Remettez-nous nos dettes (2) ». Et tu te fatiguerais d'entendre ton frère te répéter : Pardonnez-moi, je me repens ? Combien de fois le dis-tu à Dieu ? Fais-tu une prière qui ne renferme cette supplication ? Veux-tu que le Seigneur te dise : Hier je t'ai pardonné, avant hier, pardonné, tant de fois je t'ai pardonné, combien faut-il pardonner encore ? Veux-tu qu'il te dise : Tu viens toujours avec ces paroles ; tu me dis toujours : « Remettez-nous nos dettes », tu frappes toujours ta poitrine,
1. Jean, V, 15. — 2. Matth. VI, 12.
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et tu ne te redresses non plus que le fer durci ? Mais, parce qu'il faut un châtiment, le Seigneur notre Dieu est-il sans pardon, puisque nous lui disons avec foi : Remettez-nous nos dettes ? Et quoiqu'il nous les remette, qu'est-il dit de lui ? qu'est-il écrit de lui ? « Le Seigneur châtie celui qu'il aime » n'est-ce peut-être qu'en paroles ? « Il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit parmi ses enfants (1)? » Le fils pécheur n'aura-t-il pas besoin d'être flagellé, quand lui, le Fils unique de Dieu, et sans péché, a daigné subir la flagellation ? Inflige donc le châtiment, et néanmoins bannis la colère de ton coeur. C'est ainsi qu'en agit en effet le Seigneur, à l'égard de ce débiteur sur qui il fit retomber toute sa dette, parce qu'il s'était conduit sans pitié envers son compagnon : « Ainsi », dit-il, « se conduira à votre égard votre Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond du coeur (2) ». Pardonne où Dieu te voit, et pour cela ne néglige point la charité; exerce une sévérité salutaire ; aime et redresse, aime et frappe. Quelquefois ta douceur est cruauté. Comment douceur est-elle cruauté? parce que tu ne reproches point le péché, et que le péché tuera celui que tu épargnes dans ta charité cruelle. Que ta parole soit tantôt sévère, et tantôt dure. Ce qu'elle blessera, vois ce qu'il doit produire à son tour. Le péché dévaste le coeur, porte ses ravages au-dedans de nous-mêmes, il étouffe l'âme, il la perd ; frappe alors par pitié. Afin de mieux comprendre, mes frères, tout ce que je veux dire, représentez-vous deux hommes ; un jeune étourdi vient s'asseoir sur le gazon où ils savent qu'un serpent est caché ; s'y asseoir, c'est être mordu, c'est mourir. Ces deux
1. Hébr. XII, 6. — 2. Matth. XVIII, 35.
hommes le savent. L'un dit: Ne t'assieds point là, et on le méprise. L'étourdi va s'asseoir, il va périr. L'autre dit. II ne veut point nous écouter, il faut le corriger, le retenir, l'enlever de force, le souffleter, en un mot faire tout ce qui sera possible pour l'empêcher de périr. Tandis que l'autre : Laissez-le faire, ne le frappez point, ne lui faites rien, ne le blessez point. Qui des deux agit avec miséricorde, ou l'homme qui laisse faire et mourir, ou l'homme qui sévit pour arracher à la mort ? Comprenez dès lors ce que vous devez faire à l'égard de ceux qui vous sont soumis, maintenez les bonnes moeurs par la discipline ; et toutefois, soyez bienveillants, pardonnez du fond du cœur ; qu'il n'y ait nulle colère dans votre intérieur, parce que cette colère n'est d'abord qu'un fétu très mince et en quelque sorte méprisable. Une colère nouvelle trouble l'oeil, comme le ferait une paille : « Mon oeil a été troublé par la colère (1) ». Cette paille s'alimente parles soupçons, se fortifie avec le temps, et bientôt elle deviendra une poutre. Une colère invétérée sera une haine ; et après la haine viendra l'homicide : « Quiconque hait son père est homicide », est-il dit. Or, quelquefois des hommes qui nourrissent de la haine dans leur coeur réprimandent ceux qui se mettent en colère ; comment t tu nourris de la haine, et tu reprends celui qui se fâche ? « Tu vois une paille dans l'oeil de ton frère, et tu ne vois pas une poutre qui est dans le tien (2)?» Finissons ce discours, mes frères, en invoquant le Seigneur, afin qu'il daigne nous accorder ce qu'il nous ordonne de faire : « Pardonnez, et il vous sera pardonné; donnez, et il vous sera donné (3) ».
1. Ps. VI, 8. — 2. Matt. VII, 3. — 3. Luc, VI, 37, 38.
Ce sermon, qui porte le nom de saint Augustin, et qui est digne d'un si grand docteur, est collationné d'après des catalogues manuscrits, num. 98, 115, 123 et 343, dont deux portent les titres de collections des sermons de saint Augustin, et deux autres sont des lectionnaires contenant des sermons de différents auteurs. Mais, dans le catalogue num. 2, de la bibliothèque de Pomposa, du monastère de Saint-Benoît, de la Chartreuse de Ferrare, dont on conserve l'index complet dans les archives du Mont-Cassin, on le conserve parmi les Missels, fol. 77, sous le nom de saint Augustin, et divisé en trois leçons, VI,VII, VIII. Ce catalogue est sur parchemin, en caractères latins du XIe siècle, composé de 79 pages, et sur la marge du premier feuillet on lit cette inscription plus récente : Ce livre est des moines de la Congrégation de Sainte-Justine de Padoue, à l'usage du couvent de Sainte-Marie de Pomposa, et signé num. 5. Je ne l'ai point trouvé dans les autres bibliothèques ; on peut l'insérer, dans l'édition de Saint-Maur, après le sermon CCCXXXVIII, et il sera le quatrième pour la dédicace d'une Eglise. Ceux qui sont familiers dans la lecture de saint Augustin, en retrouvant ici les pensées et les figures habituelles au saint Docteur, ainsi que ses transitions, ses subtilités, les évolutions dont il avait coutume d'égayer ses lecteurs, ne balanceront point à l'attribuer à saint Augustin.
ANALYSE. — Nous devons élever une maison à Dieu. — Le riche, l'homme en dignité, 1e maître, bâtissent par actions de grâces. — Le pauvre s'en excuse, ainsi que l'homme de basse condition et l'esclave. — Il doivent le faire néanmoins, et bâtir en eux-mêmes un temple au Seigneur, le pauvre, en acquérant des richesses spirituelles, l'homme de basse condition, en devenant humble de coeur, le serviteur en servant son maître pour plaire à Dieu. — Le riche, l'homme en honneur, le maître, bâtiront aussi ce temple spirituel, quand leurs richesses seront sans violence, leur dignité sans orgueil, leur domination sans injustice. — Soyons tous des pierres vivantes unies par le ciment de la charité.
1. Appliquons-nous, mes frères, c'est l'avertissement que je vous donne, à devenir la maison de Dieu, à faire habiter en nous le Seigneur; car si le Seigneur daigne habiter en nous, il sera toujours notre soutien. Félicitons-nous de ces bonnes oeuvres que le Christ opère dans ses fidèles, et que chacun de nous fasse des progrès dans les bonnes couvres, à proportion des secours divins qu'il reçoit. Ce qui est nécessaire, mes frères, c'est que chacun de nous élève à Dieu une maison; que le riche bâtisse comme le pauvre, l'homme de haute condition et l'homme peu élevé, et le maître et le serviteur. Mais comment tenir ce langage au riche et au pauvre, à l'homme de haute condition et à l'homme peu élevé, au riche et au pauvre ? Car ils n'ont ni les mêmes facultés, ni la même dignité, ni la même puissance. Un riche peut répondre en toute confiance et nous dire J'élève un temple à Dieu, parce que j'ai de vastes ressources. L'homme élevé peut répondre : J'élève un temple à Dieu, parce que je suis parvenu à une haute dignité. Le maître aussi répondra : J'élève un temple au Seigneur, parce que j'ai un grand pouvoir sur ceux qui me sont soumis. Quelle joie pour nous dans ces hommes qui nous réjouissent de leurs paroles et de leurs bonnes oeuvres ! Mais, pour nous faire de semblables réponses, le riche est en sécurité au sujet de ses grands biens, l'homme élevé en dignité jette les yeux sur ses grands honneurs, et la maître, sur le nombre de ses sujets. Après la réponse du riche, écoutons la réponse du pauvre; après celle de l'homme en dignité, écoutons celle de l'homme peu élevé; après celle du maître, écoutons celle du serviteur. Les uns ont de quoi promettre, les autres ont peut-être de quoi s'excuser. Sans aucun doute, le pauvre va nous dire: Comment puis-je élever un temple à Dieu, moi qui suis lié par mon indigence ? L'homme peu élevé nous dira : Comment élever un temple à Dieu, moi qui suis captif dans mon humble condition ? Enfin le serviteur nous dira : Comment élever un temple à Dieu, moi qui suis sous le joug de la servitude; quand mon maître me donne à peine le pain de chaque jour, où trouver des ressources qui puissent me suffire pour élever un temple au Seigneur ? Toutes ces réponses paraissent raisonnables.
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Mais s'ils veulent bien écouter notre réponse, ils ne pourront s'excuser d'élever à Dieu une maison. Et tout d'abord, nous indiquerons au pauvre les ressources qui lui viennent de Dieu, afin de s'édifier lui-même, quand nous lui prêchons de bâtir une maison à Dieu. Ecoute, ô toi, qui te plains de la pauvreté et qui fais valoir ton impuissance à bâtir une maison au Seigneur. Pourquoi ne considérer que ta pauvreté et mépriser les richesses intérieures ? C'est là qu'il te faut élever un temple à Dieu, c'est là que tu dois posséder des richesses spirituelles. Dès lors, si tu es pauvre quant aux biens de la terre, sois riche en charité ; si tu n'as point de villa, tu as la sagesse; s'il n'y a pas d'or dans ta bourse, que Dieu soit dans ton coeur. Que ton âme brille par la pauvreté, ce qui est mieux pour toi que l'éclat de vêtements précieux; si tu n'as point, pour alimenter ton corps, une délicieuse nourriture, de saintes moeurs donneront à ton âme l'embonpoint; quel est, en effet, pour le corps, le résultat d'une nourriture recherchée, sinon d'alimenter la luxure ? tandis que les bonnes moeurs nourrissent dans notre coeur la sainte charité. N'attache donc pas un grand prix à ces richesses quine demeurent point; car, avec des richesses spirituelles, tu ne seras point pauvre; et même, si tu es homme à t'acquérir des biens spirituels au prix de biens temporels, tu seras véritablement riche, parce que tu seras un pauvre digne d'éloges; et ainsi tu bâtiras une véritable demeure au Seigneur, parce que tu seras toi-même la demeure de Dieu. Pour bâtir à Dieu un temple, il n'est pas besoin d'une masse de numéraire; car ce qui plaît à Dieu, c'est moins le nombre des pièces d'or que la pureté de l'âme. C'est donc la charité, plus que la richesse, qui élève une véritable demeure à Dieu. Nous avons fait au pauvre la réponse que Dieu nous a suggérée, il est temps maintenant de répondre à l'homme d'humble condition, qui nous donne pour excuse son peu d'élévation dans le monde.
2. Ecoute, ô mon frère bien-aimé, et sois humble de coeur, afin de juger, par là, que tu peux élever un temple à Dieu. Que ton humilité soit un acte de volonté plutôt que de nécessité. Sois humble de coeur, et commence à élever en toi-même un temple à Dieu. C'est lui qui dit : « Sur qui repose mon esprit, sinon sur l'homme humble et calme, et qui redoute mes paroles (1) ? » Dès lors, comprends-le bien, plus tu t'abaisses par ta propre volonté, et plus tu es grand; et plus tu auras conservé cette humilité, plus sainte sera la demeure que tu élèves à Dieu.
3. Répondons maintenant à ceux qui sont serviteurs et qui nous opposent leur condition dans la pensée qu'ils ne sauraient bâtir un temple au Seigneur. Ecoute alors, ô toi qui es esclave en cette vie, toi qui es retenu sous le joug d'un maître, pour élever un temple à Dieu, sois serviteur, et sois libre. Sois serviteur, en obéissant avec fidélité, et sois libre, en servant avec fidélité; sois esclave de ton Dieu et non esclave du péché. Au service d'un homme, élève ta pensée à Dieu, observe les préceptes de Dieu, obéis à la volonté de Dieu, attends de Dieu la récompense de tes bons services; garde la foi, évite la fraude, et sache que tu rendras compte à Dieu de toutes tes oeuvres; ne sois ni dédaigneux par paresse, ni négligent par lâcheté; et de la sorte, en servant avec fidélité, tu recevras de Dieu la liberté sans fin. Qu'il y ait donc en toi cette liberté qui renferme en elle-même les véritables et grandes richesses, non point celles qui produisent l'enflure chez un homme mortel, mais celles qui préparent à Dieu une demeure délicieuse. « Car en Dieu, où il n'y a ni libre, ni esclave (2) », celui-là bâtit au Seigneur une véritable maison, qui règle bien sa vie dans la crainte de Dieu. Autant que je puis le présumer, nous avons, mes frères, avec le secours de Dieu, répondu aux pauvres, aux hommes peu élevés, aux esclaves, leur faisant connaître comment ils doivent bâtir à Dieu un temple, non point à l'extérieur, mais en eux-mêmes. Toutefois nous sommes, en Jésus-Christ, serviteurs des riches et des pauvres, des grands et des petits, des maîtres et des esclaves; tel est, en effet, le précepte de celui qui a daigné en agir ainsi le premier, « lui qui, étant riche, s'est fait pauvre pour nous, afin de nous enrichir de sa dignité (3) » ; lui qui, étant le véritable Très-Haut, «s'est humilié pour nous, se rendant ainsi obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix (4) » ; lui qui, véritable maître de toutes choses, s'est fait esclave, quand il a pris la forme de l'esclave, non-seulement pour nous , mais de nous.
1. Isaï. LXVI, 2.— 2. Galat. III, 23.— 3. II Cor. VIII, 9.— 4. Philipp. II, 8.
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Donc, parce que nous sommes en Jésus-Christ serviteurs de tous, nous devons, aussi bien en vers les riches, et les grands, et les maîtres, qu'envers les pauvres, les petits, les esclaves, nous acquitter du devoir de les prêcher. Car ils sont plus exposés, les riches, à s'enfler de leurs richesses, les grands, à céder à la vanité, les maîtres, à se prévaloir de leur puissance. Il faut, dès lors, leur enseigner avec plus de soin à s'appliquer sans relâche aux bonnes oeuvres, à bâtir en eux-mêmes cette maison de Dieu, que la vétusté rie saurait ruiner, que nul ne saurait saisir, avec ce même zèle qu'ils déploient à construire des églises. C'est donc à vous que nous adressons la parole, vous que clous exhortons dans la charité de notre divin fondateur, ô vous qui regorgez de richesses, qui êtes élevés en dignités, qui exercez une grande domination. Ayez soin de bâtir en vous-mêmes une maison au Seigneur, non plus avec des pierres et des bois, mais avec de saintes oeuvres. Or, telles seront vos oeuvres, telle sera votre bâtisse. Soyez donc par-dessus tout, fermes sur la base, et demeurez en Jésus-Christ. Ensuite, qu'il y ait dans votre coeur une sainte défiance à l'égard de vos richesses et de l'abondance qu'elles vous procurent. C'est, en effet, bâtir une véritable maison à Dieu, que ne souffrir en votre âme aucun dommage. Fuyez l'orgueil, si vous ne voulez subir la ruine; « ne mettez point votre confiance dans ces richesses qui sont incertaines (1) », et vous aurez à votre édifice une base qui durera toujours. Soyez riches en ces bonnes oeuvres qui doivent contribuer à votre édification, et non à votre destruction. Soyez prompts à faire miséricorde, et ne vous prêtez point à la rapine. Que votre fortune soit exempte de violence; que votre dignité soit sans,orgueil, que votre domination soit sans injustice. Vous tous qui êtes fidèles, élevez une maison au Seigneur par une vie sainte. Écoutons, mes frères, ce que nous enseigne le bienheureux Pierre, et comment il nous recommande le soin de cet édifice. Voici ses paroles : « Et vous-mêmes, soyez établis sur lui comme des pierres vivantes, pour former un édifice spirituel (2) ». Ainsi, mes frères, dans cette Eglise qui est sous nos yeux, nous voyons avec plaisir la lumière, la nouveauté, la solidité. Et nous,
1. I Tim. VI, 17. — 2. I Pierre, II, 5.
dès lors, qui sommes la maison de Dieu, jetons de l'éclat par nos bonnes oeuvres. « Dépouillons-nous du vieil homme (1) », et revêtons généreusement l'homme nouveau; soyons inébranlables dans une charité sainte et infatigable. Nous voyons des colonnes qui servent d'appui aux murailles, et dans tout l'édifice nous les voyons qui se tiennent étroitement, Quelles sont, dans la maison de Dieu, ces colonnes qui doivent soutenir la masse des pierres, sinon les hommes spirituels qui dirigent la foule des fidèles ? Quelles sont ces pierres étroitement unies, sinon tous les fidèles qui s'unissent par les liens de la charité, qui n'ont en Dieu qu'un coeur et qu'un âme, et qui bâtissent à Dieu, dans leur coeur, un tabernacle éternel ? Que les pierres vivantes s'unissent donc aux pierres vivantes, dans la construction de la maison de Dieu, qu'elles adhèrent l'une à l'autre, qu'elles soient liées d'une manière indissoluble, non par le mélange de la chaux, mais par les délices de la charité. O toi, dès lors, qui entres dans la maison de Dieu, sois toi-même cette maison; garde la foi, tiens ferme dans cette charité qui unit l'Église, « évité le mal et fais le bien (2) », fuis l'avarice, aime la miséricorde, évite la fornication, aime la chasteté; et, si tu ne saurais, dès maintenant, être une colonne dans la maison de Dieu, portant le poids de pierres nombreuses, du moins, sois une pierre unie aux autres pierres, afin de demeurer dans l'édifice. Il est bien, sans doute, de construire au Seigneur une maison visible, dans ta propriété, sur ton bien, ton domaine; mais il est beaucoup mieux de lui élever dans ton coeur un palais invisible. En dehors de toi, il y a pour les hommes une maison de prière, que la maison de ta prière soit en toi. Habite-la fréquemment, et porte-la toujours; c'est là que le Seigneur t'exaucera, d'autant plus volontiers que lui-même fait ses délices d'y habiter. Construis donc toujours en ton coeur une maison à Dieu, purifie-la, prépare-la pour Dieu, de manière que tu puisses continuellement y jouir de sa présence et qu'il y écoute favorablement ta prière. Qu'à lui soient toujours l'honneur , l'empire et le souverain pouvoir, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Ephés. IV, 22.— 2. Ps. XXXVI, 28.
ANALYSE.- Souveraine autorité de la chaire de saint Pierre.
La sainte Eglise célèbre aujourd'hui, avec une pieuse dévotion, l'établissement de la première chaire de l'apôtre saint Pierre. Remarquez-le bien, la foi doit trouver place en nos âmes avant la science ; car les points de foi catholique proposés à notre respect, loin d'être inutiles pour nous, sont, au contraire, et toujours, et pour tous, féconds en fruits de salut. Le Christ a donné à Pierre les clefs du royaume des cieux, le pouvoir divin de lier et de délier; mais l'Apôtre n'a reçu en sa personne un privilège si étonnant et si personnel, que pour le transmettre d'une manière générale, et en vertu de son autorité, à l'Eglise de Dieu. Aussi avons-nous raison de regarder le jour où il a reçu de la bouche même du Christ sa mission apostolique ou épiscopale, comme celui où la chaire lui a été confiée; de plus, cette chaire est une chaire non de pestilence (1), mais de saine doctrine. Celui qui s'y trouve assis, appelle à la foi les futurs croyants; il rend la santé aux malades, donne des préceptes à ceux qui n'en connaissent pas et impose aux fidèles une règle de vie; l'enseignement tombé du haut de cette chaire, de notre Eglise, c'est-à-dire de l'Eglise catholique, nous le connaissons, nous y puisons notre joie; c'est l'objet de notre croyance et de notre profession de foi; c'est sur cette chair qu'après avoir pris des poissons, le bienheureux Pierre est monté pour prendre des hommes et les sauver.
1. Ps. I, 1.
ANALYSE. — 1. L'éloge d'un pareil martyr est vraiment difficile à faire. — 2. Inutiles efforts de Dacien pour vaincre sa fermeté .— 3. Reproches à Dacien.
1. Je l'avoue, le silence seul serait à la hauteur du courage déployé par Vincent dans le cours de sa passion glorieuse, et remplacerait dignement tout ce qu'on pourrait dire de mieux pour la raconter. Je serais heureux de suivre ce conseil si sage donné en ces termes (523) par Salomon : « O pauvre, ne cherche point à a atteindre jusqu'au riche (1) ». Puisque tu ne peux arriver jusqu'à lui, arrête-toi dans les limites de ta faiblesse naturelle. Que dire après de si hauts faits? Quelles paroles employer après de tels actes ? Quand raconterai-je ces merveilles? Comment parviendrai-je à en finir ? Enfin, pourquoi répéter ce que vous avez naguère entendu? Il est bon, néanmoins, de vous présenter à nouveau une image de ce spectacle grandiose ; par là,votre admiration se soutiendra, et le courage du martyr ne tombera pas en oubli. En effet, « le chemin qui conduit à la vie est étroit; il y en a beaucoup pour entendre parler de lui, mais il y en a bien peu pour le suivre (2) » . Au chrétien qui va souffrir, on ne propose rien autre chose que les exemples de courage donnés parles martyrs. Puissent les exemples des saints nous servir de leçon ! Puissions-nous au moins imiter la foi de ceux que nous ne pouvons suivre dans la voie des souffrances !
2. Le tyran ne s'est point borné à menacer le martyr, comme l'eût fait un ennemi : il a encore employé la flatterie vis-à-vis de lui, comme s'il l'aimait; nous avons, en effet, remarqué dans la même personne, en Dacien, le persécuteur et l'endormeur ; car n'a-t-il pas cherché à inspirer l'épouvante? N'a-t-il pas aussi fait des promesses? D'abord il a voulu, parla terreur, éteindre dans l'âme de Vincent le flambeau de la foi ; puis, dans le même but, il l'a caressé, puis il en est revenu aux tourments, pour quitter bientôt les moyens violents, et mettre encore une fois en oeuvre ceux de la persuasion, changeant ainsi de rôle, comme un personnage de théâtre comique. Dans l'un, diversité de figures, dans l'autre, inébranlable solidité de sentiments. Celui-ci se trouvait suspendu, celui-là était assis; Vincent subissait la peine du martyre, Dacien l'infligeait; mais le tyran se fatiguait, et le supplicié remportait la victoire. Ce lion rugissant, ce chien affamé, ce serpent cauteleux, ce loup rusé, ce renard cousu de malice, à quoi a-t-il réussi ? Il a longtemps sué à la besogne; néanmoins, Vincent l'a vaincu. Enfin, le martyr endure des tourments qui exercent sa patience; on le frappe, et il n'en devient que plus solide ; il s'instruit à l'école de la flagellation il se
1. Eccli. IV, 32. — 2. Matth. VII, 14.
523
purifie au milieu des flammes, et toujours il domine son bourreau. Dacien le combat pendant qu'il respire encore, et l'insulte même quand il a succombé, et dans la personne d'un mort il trouve sa propre condamnation.
3. Le tyran s'irrite et fait cet aveu : Je ne puis venir à bout même d'un mort. De quel mort? C'est, sans aucun doute, de Vincent. Tu lui as enlevé la vie de ce monde, mais, après sa mort, as-tu pu le priver de la gloire éternelle ? Si tu as dompté son corps, as-tu été capable de te rendre maître de son esprit? Au surplus, as-tu seulement triomphé de son corps? Non, peut-être; car ce corps, jeté à la mer partes ordres, se retrouvait sur le rivage avant même qu'on t'apprît sa submersion : « Il est donc inutile à toi de regimber contre l'aiguillon (1) ». Vincent n'a pas lutté contre un homme; en ta personne il a vaincu le diable, et toi, tu n'as pu l'emporter en lui sur le Christ. Il a compris qu'il devait vaincre en toi, et à toi n'est pas venue l'idée de celui qui devait triompher en lui. Quelle comparaison humaine ajouter? A quoi bon unir la chair au sang? « Toute chair n'est que de l'herbe, et toute la beauté de la chair ressemble à la fleur des champs »; en toi, « l'herbe a séché et la fleur est tombée, mais la parole du Seigneur est éternellement demeurée » en Vincent (2). Tu te tenais solidement assis, et lui, dépouillé de ses vêtements, se trouvait debout en ta présence. Tu le jugeais, il subissait ton jugement; tu ne triomphais pas de lui, et il triomphait de toi. Etablis une comparaison entre vous deux. Descendu de ton tribunal, où es-tu maintenant ? Sorti de son épreuve, où est-il? Dis-le moi, si tu en as l'idée; ou si, à défaut de l'idée, tu en as le sentiment; et si tu n'en as pas même le soupçon, écoute-moi. Tu as quitté ton siège pour descendre dans la tombe; eh bien ! où es-tu aujourd'hui ?Je n'en sais rien. En effet, si tu es resté tel que tu étais alors, tu es perdu pour le ciel, et si tu as changé de dispositions, peut-être es-tu sauvé. Au témoignage de quelques-uns, Dacien serait devenu croyant. Voilà donc ce qu'on dit de lui, ce qu'on en rapporte, ce qu'on affirme à son sujet, c'est qu'il a été jusqu'à se soumettre à la règle de la foi. Ne nous étonnons point de ce que « la grâce ait surabondé là où avait
1. Act. IX, 5. — 2. Isai. XL, 6-8.
524
abondé le péché (1) ». Mais enfin, où est Dacien? Supposez vrai ce qu'on dit de lui, nous n'en savons rien; si vous le regardez comme incertain, notes en savons encore moins. Mais quant à notre Vincent, ignorons-nous d'où il est sorti, où il est allé? Comme il a couru, avec quelle dignité il a fourni sa carrière, de quelle manière il a persévéré, de quelle gloire il est environné depuis sa mort, nous le savons parfaitement, on nous l'a dit. Aussi
1. Rom. V, 20.
nous sommes-nous réjouis de ce que nous avons combattu avec lui, de ce qu'en sa personne nous avons tous triomphé, sans avoir faibli devant les insultes du tyran, et même après avoir ri de sa défaite; aussi nous sommes-nous félicités d'avoir appris qu'après la lutte, celui qui avait soutenu le combattant a couronné le vainqueur. N'est-il pas dit, en effet : « La mort de ses élus est précieuse aux yeux du Seigneur (1) ».
1. Ps. CXV, 5.
ANALYSE. — 1. Le bienheureux docteur est réjoui à la vue des fidèles, qu'il regarde comme ses compagnons de voyage.— 2. Dieu déteste trois classes de personnes : celles qui restent à la même place, celles qui retournent en arrière, et celles qui suivent de faux chemins. — 3. Nécessité de faire des progrès démontrée par l'exemple de Paul. — 4. Cet apôtre l'explique en faisant connaître le chemin de la perfection. — 5. Perfection du martyr Quadrat, indiquée par son nom même. — 6. A Dieu nous devons au moins le même dévouement qu'au péché. — 7. Nous devons faire mieux, à l'exemple de Quadrat. — 8. Il faut confesser le Christ publiquement. — 9. Le respect humain est à mépriser. — 10. Cette crainte ridicule du monde empêche la conversion des païens. — 11. Nous devons,craindre Dieu par-dessus tout, car il rougira de celui qui n'osera pas se déclare pour lui.
1. Tous ensemble nous rendons grâces au Seigneur notre Dieu de ce qu'il accorde la faveur, à nous de vous contempler, et à vous de nous voir. S'il suffit de nous apercevoir les uns les autres dans cette chair mortelle, pour que « notre bouche pousse des cris de joie » et que « notre langue chante des cantiques d'allégresse (1) », quel sera le sentiment de notre bonheur, lorsque nous nous rencontrerons dans ce séjour où nous ne craindrons point de nous voir séparés. L'Apôtre a dit « Réjouissons-nous dans notre espérance (2) ». Par conséquent, l'objet de notre joie, nous ne le possédons encore qu'en espérance, et nullement en réalité. « L'espérance qui verrait ne serait plus de l'espérance; car comment espérer ce qu'on voit déjà? Si nous espérons
1. Ps. CXXV, 2. — 2. Rom. XII, 2.
ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons par la patience (1) ». Si les voyageurs qui fournissent ensemble leur course se réjouissent de se trouver en compagnie les uns des autres, quel bonheur ils posséderont quand ils se verront tous réunis dans la patrie ! Les martyrs ont lutté pendant le cours de cette vie ; en luttant ils ont marché et ne se sont point arrêtés dans leur marche; ceux qui aiment Dieu s'avancent vers lui, et pour courir à lui, nous nous servons, non de nos jambes, mais de nos coeurs.
2. Le chemin que nous avons à parcourir exige que nous marchions; or, trois sortes de personnes lui sont insupportables: celles qui restent à la même place, celles qui reculent, celles qui suivent une fausse voie. Puisse
1. Rom. VIII, 24, 25.
(1) Prononcé par saint Augustin le XII des calendes de septembre, et où le saint docteur explique ces paroles de l'Apôtre : « Je parle humainement, à cause de la faiblesse de votre chair ». (Rom. VI, 19.)
525
notre marche, avec le secours d'en haut, ne point se ressentir de l'un de ces trois défauts ! Puisse-t-elle ne point s'en trouver paralysée ! Quand deux hommes marchent, l'un va plus lentement et l'autre plus vite ; mais enfin, ils marchent tous les deux. Aussi faut-il exciter ceux qui restent en place, rappeler ceux qui retournent en arrière, ramener dans le bon chemin ceux qui l'ont perdu, ranimer ceux qui ne marchent pas assez vite, imiter les voyageurs agiles. Quiconque ne fait pas de progrès, s'arrête en route ; il retourne en arrière l'homme qui, négligeant d'accomplir ses bonnes résolutions, retombe dans les défauts dont il s'était précédemment débarrassé; enfin, on s'éloigne de la bonne voie dès qu'on s'écarte des vraies croyances.
3. Qui est-ce qui ne fait pas de progrès ? Celui qui se croit sage et dit : « Ce que je suis me suffit» ; celui qui ne fait pas attention à ces paroles de l'Apôtre : « Oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant vers ce qui est devant moi, je m'efforce d'atteindre le but, pour remporter le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut par Jésus-Christ (1) ». A l'entendre, Paul courait, il suivait son chemin, sans s'arrêter, sans regarder derrière lui. Oh ! qu'il était loin de s'être trompé de route! N'indiquait-il pas, en effet, par ses leçons, la véritable voie? N'y marchait-il pas ? Ne la montrait-il point par son exemple ? Pour imprimer à notre course la rapidité de la sienne, il nous dit: « Imitez-moi comme j'imite Jésus-Christ (2) ». Nous supposons donc, nos très-chers frères, que nous suivons avec vous le même chemin. Si nous sommes lents à marcher, précédez-nous, nous n'en serons nullement jaloux; car nous cherchons qui nous pourrons suivre; mais si, à votre avis, notre course vers le but est rapide, courez avec nous. Le terme que nous avons hâte d'atteindre est le même pour nous tous, et pour ceux dont le pas est plus preste, et pour ceux dont la démarche est plus lente. L'Apôtre lui-même en convient : « Je n'ai qu'un but », dit-il; « oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant vers ce qui est devant moi, je m'efforce de l'atteindre pour a remporter le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut par Jésus-Christ ». Voici dans quel ordre doivent se trouver ces paroles : Il n'y a qu'un but, je ne poursuis que celui-là.
1. Philipp. III, 13, 14. — 2. I Cor. IV, 16.
Avant de s'exprimer ainsi, qu'avait-il dit « Moi, je ne pense pas être encore arrivé au but (1) ». Cet apôtre ne reste pas en place, et pourtant, il reconnaît n'être pas encore parvenu au but; il ne voyage point en pays étranger, il ne s'est pas écarté de sa route, il se réjouira au sein de la patrie. « Moi », dit-il; qui, moi? Moi, « qui ai travaillé plus que tous les autres ». Après avoir dit : « J'ai travaillé plus que tous les autres », il n'ajoute pas : « Moi, je ne pense pas être encore arrivé au but » ; mais il place à propos le mot « moi », quand il s'agit de s'humilier et non de se flatter. « Moi », dit-il, en ce qui me concerne, « je ne pense pas être encore arrivé « au but ». A la suite de ces paroles : « J'ai travaillé plus que les autres », viennent celles-ci : « Mais ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu avec moi (2) ». La grâce de Dieu n'a-t-elle pas atteint le but? Paul a donc raison de dire ici : « Moi », car le propre de notre faiblesse est de ne pas atteindre le but; mais y parvenir, c'est l'effet de la grâce divine qui nous aide, et non celui de l'infirmité humaine.
4. Nous n'avons rien en propre que le péché ; impossible de trouver autre chose en nous; voilà une vérité incontestable, hors de doute; mais qui nous en montrera, qui nous en enseignera et nous en fera clairement voir l'évidence ? Il est une chose que notre piété doit savoir, que notre faiblesse doit avouer, que notre charité doit chercher à faire disparaître , « c'est que je n'ai pas encore atteint le but et que je ne suis point encore parvenu à la perfection ». A cela l'Apôtre ajoute : « Je ne pense pas être encore arrivé au but ». Pour nous exciter à marcher vite et à nous avancer vers ce qui est devant nous, il nous dit : « Que ceux d'entre nous qui sont parfaits, le comprennent ». D'abord il avait dit : « Non que j'aie encore atteint le but et que je sois déjà parfait »; puis il ajoute : « Que ceux d'entre nous qui sont parfaits, le comprennent (3)». Il y a donc perfection et perfection, et il y a un voyageur parfait. ,Avant d'être arrivé au terme final, on est un voyageur parfait quand on marche devant soi, quand on ne s'arrête pas , quand, enfin, on suit la bonne voie; mais quoi qu'on fasse, on n'est point encore arrivé au but, puisqu'on voyagé encore. Il faut bien le
1. Philipp. III, 13. — 2. I Cor. XV, 10. — 3. Philipp. III, 15.
526
reconnaître, en effet; puisqu'on marche, et qu'on marche dans la voie, on va quelque part, on s'efforce de parvenir à un but quelconque. Où donc l'Apôtre essayait-il d'arriver? Il n'avait pas encore atteint le but; il exhorte les parfaits à reconnaître leur imperfection, car la perfection du voyageur consiste à savoir le chemin qu'il a déjà parcouru et celui qui lui reste à parcourir encore. Sachons-le donc; si parfaits que nous soyons, nous ne sommes pas encore arrivés à la perfection; cette pensée nous empêchera de demeurer imparfaits.
5. Que dire, mes frères? le martyr Quadrat est parfait, car y a-t-il rien de plus parfait que le carré? Tous ses côtés sont égaux, il se ressemble sur toutes ses faces; n'importe comment vous le tourniez, il pose solidement et ne tombe pas. O nom vraiment beau ! il indique une figure de géométrie et présage un événement à venir ! Quadrat s'appelait ainsi de prime abord, c'est-à-dire avant d'être couronné, avant de subir l'épreuve de la tentation qui devait faire de lui un carré; dès lors que, préalablement à ce qui devait avoir lieu plus tard, il portait ce nom-là, c'était le signe qu'il avait été prédestiné dès avant la constitution du monde; il a souffert pour que se vérifiât en lui l'annonce faite par son nom; et pourtant il marchait encore, et néanmoins il se trouvait toujours à suivre la voie, et tant qu'il était encore en ce monde, il y avait à craindre pour lui, ou de rester à la même place, ou de retourner en arrière, ou de quitter le bon chemin. Il a maintenant parcouru sa carrière, il a fourni sa course, il est solidement assis, il a été employé par l'architecte de l'arche du Seigneur, figure de la Jérusalem céleste, à la construction de laquelle ne devaient servir que des bois écarris. Maintenant, il n'a plus aucune épreuve à redouter; il a entendu la voix du Très-Haut; il l'a entendue, et s'est rendu à son appel; il a suivi son Sauveur, et il porte le Dieu qui habite la sainte cité ; il a méprisé les caresses du monde, triomphé de ses menaces, échappé à ses fureurs. Qu'elle est grande, mes frères, la gloire des martyrs ! elle prime dans l'Eglise ; quelles qu'elles soient, toutes. les autres ne viennent qu'après elle, car ce n'est pas sans raison qu'il a été dit à quelques-uns « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'à répandre votre sang (1) ». Quand on est capable
1. Hébr. XII, 4.
de supporter et d'endurer les persécutions du monde, ne peut-on pas en mépriser les flatteries ?
6. Le même Apôtre a dit : « Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair; comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté et à l'injustice de l'iniquité, ainsi faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification (1) ». Le conseil qu'il semble nous avoir donné par ces paroles, est d'une singulière importance; que chacun de nous se mesure sur elles ; et, pour cela, qu'on ne se tâte point d'une manière flatteuse; qu'on se pèse au juste et qu'on se dise la vérité comme on attend que je la dise. Qu'on se dise : J'ai le dessein de placer en public un miroir où chacun soit à même de se regarder. Je ne suis pas ce miroir; je rien ai pas le brillant pour refléter les traits de qui se regarde ; je ne parle pas, bien entendu, de ces traits qui se peignent sur le visage, mais de ceux de notre âme ; par mes paroles, je puis les amener à se faire représenter par la glace, mais il m'est impossible de les contempler. Voilà un miroir, je le mets devant vous ; que chacun s'y regarde et s'y compare à l'idéal tracé par l'Apôtre dans le passage que j'ai cité. Recevez-le de la main de Paul « Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair. Comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté et à l'injustice de l'iniquité, ainsi faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification ». Qu'est-ce à dire : « Ainsi? » C'est une comparaison. Quand , de tes membres, tu faisais au péché des armes d'iniquité pour la corruption, te plaisait-elle ? Je te le demande, fais-y attention , réponds-moi. La corruption te plaisait-elle ? Ton silence me tient lieu de réponse; si l'impudicité ne t'offrait pas d'agréments, jamais tu ne t'y abandonnerais. Donc, « comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté et à l'in« justice de l'iniquité ». Tu as trouvé du plaisir à agir ainsi ; que la justice t'offre enfin des attraits pareils ! N'agis point sous l'impression de la crainte, je ne le veux pas, te dit Dieu; la crainte était-elle le mobile de ta mauvaise conduite ? « Comme, ainsi ». Comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté « et à l'injustice de l'iniquité, ainsi faites-les servir maintenant à la justice pour votre
1. Rom. VI, 19.
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Sanctification ». Il faut employer la terreur pour te faire pratiquer la justice, et l'amour te faisait courir après l'impureté ! Et pourtant, y a-t-il rien de plus beau que la sagesse? Je vous le demande : N'est-elle pas aussi digne que l'impureté, de posséder vos affections? Quand tu courais au vice impur, on voulait t'arrêter, et tu allais toujours; tu offensais ton père, n'importe, tu courais; tu aimais mieux être déshérité que te priver de tes honteux plaisirs. Que diras-tu à cela ? La justice exige de toi ce que tu as fait pour l'immoralité. Vous avez entendu ce passage de l'Evangile : « Je suis venu sur la terre pour t'apporter, non pas la paix, mais la guerre (1)». Le Sauveur a déclaré qu'il séparerait les enfants de leurs parents. Voici un exemple de cette guerre apportée par le Christ; remarque-le bien. Peut-être veux-tu servir Dieu et peut-être aussi ton père s'y oppose-t-il. Quand tu aimais le vice impur, ton père avait beau te le défendre, tu y courais malgré lui; aujourd'hui que tu aimes la justice, elle ne veut pas que tu deviennes l'esclave de l'impureté; elle tient donc, auprès de toi, la place de ton père, elle veut t'arrêter ; rends donc ta liberté complètement indépendante, comme tu as rendu indépendantes tes honteuses convoitises. Tu étais alors tout disposé, même à perdre ton héritage plutôt que de renoncer à tes passions dépravées ; sois maintenant disposé à perdre ton héritage, plutôt que de souiller en toi l'éclat de la justice. C'est un grand effort à t'imposer, mais il le faut. Y aurait-il un homme pour oser dire : On doit préférer l'impureté à la justice ?
7. Quoiqu'il en soit, la justice t'élève; il est positif, te dit-elle, que je ne ressemble nullement à l'impureté : grande est la différence qui se trouve entre ses ténèbres et mon lumineux éclat, entre son discrédit et l'honneur dont je suis en possession. Oui, encore une fois, il existe une énorme différence entre nous : j'y établis un degré de supériorité, ainsi le veux-je, car ma supériorité m'oblige et m'oblige à beaucoup; plus je m'éloigne du mal, plus impérieux deviennent mes devoirs. Néanmoins, je parle humainement, plus tard, je parlerai d'une manière divine. Pourquoi ne point parler ainsi dès maintenant ? « Je parle humainement à cause de la faiblesse
1. Matth. X, 34.
de votre chair » . Le motif qui dicte ma conduite, c'est que je veux être indulgent pour la faiblesse de votre chair ; par conséquent, « comme vous avez fait servir vos membres à l'impureté et à l'injustice de l'iniquité , ainsi ». A cette heure, vous êtes obligés à plus, mais je vous demande seulement de vous conduire de même manière : faites au moins cela, puis vous irez plus loin. En attendant, « je n vous « parle d'une façon humaine ». Agissez aujourd'hui comme vous l'avez fait autrefois. Est-ce à cela que Quadrat s'est borné? Oh ! non, évidemment ; il a fait davantage, et bien davantage. Portez votre attention sur le caractère et l'étendue de vos impuretés, et voyez ce qu'exigent de vous, en surplus, la piété, la charité, la justice parfaite et le bonheur que l'on goûte à devenir saint. Ce qu'ils exigent de vous en surplus, le voici remarquez-le bien.
8. Tout homme esclave du vice impur ne désire pas, à beaucoup près, que son inconduite vienne à la connaissance du public ; il a peur de se voir condamné, il redoute la prison, le juge, le bourreau. Pour porter atteinte à la pudeur d'une femme qui n'est pas la sienne, il trompe le mari de cette femme, il recherche les ténèbres, il serait au désespoir d'être aperçu n'importe par qui, la seule pensée du juge le fait trembler. La crainte du châtiment lui inspire la crainte d'être connu pour ce qu'il est. La perfection de la justice exige de toi bien plus que cela ; je vais t'en convaincre. L'Apôtre ne t'en parle pas encore dans ce passage : « Je parle humainement à cause de la faiblesse de votre chair ». Mais le Sauveur va le dire : « Ce que je vous dis dans les ténèbres », c'est-à-dire, en secret, « dites-le à la lumière, et ce que vous entendez à l'oreille, prêchez-le sur les toits (1) ». L'adultère va-t-il sur les toits prêcher son crime ? Non-seulement il ne monte pas sur un toit pour le prêcher, mais il se cache sous un toit pour le commettre. Pourquoi agit-il ainsi ? C'est que l'amour du vice honteux le pousse jusque-là ; il craint d'être découvert et puni. Quant aux amateurs de cette beauté invisible, de cet éclat dont il est question en ce passage : « Vous surpassez en beauté les plus beaux des enfants des hommes (2) » ; quant aux amateurs de cette beauté, pourquoi ne craignent-ils pas de prêcher sur les toits ce
1. Matth. X, 27. — 2. Ps. XLIV, 2.
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qu'on leur a dit à l'oreille ? Remarque, d'une part, le motif qui porte l'adultère à craindre d'être reconnu et puni, et, d'autre part, le motif qui inspire la confiance à l'amateur de l'invisible beauté. Le Sauveur lui-même te le fait connaître par la suite de son discours. En effet, après avoir dit: « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le à la lumière, et ce que vous entendez à l'oreille, prêchez-le sur les toits », il ajoute: « Ne craignez point ceux qui tuent le corps ». Par là, ce que vous entendez dans les ténèbres, vous le direz à la lumière, et ce qu'on vous dit à l'oreille, vous le prêcherez sur les toits. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps ». L'adultère peut et doit craindre ceux qui tuent le corps, car son corps une fois perdu, adieu la source de toutes les voluptés ! Oui, qu'il craigne de perdre son corps celui qui mène une vie toute matérielle, puisque le corps lui sert d'instrument pour satisfaire toutes ses convoitises. Pour un pareil homme, ce n'est pas assez d'avoir des passions ; il les attise, et à force d'en entretenir le feu dévorant, il arrive à la dégoûtante satisfaction de ses instincts brutaux.
9. Homme de Dieu, as-tu les yeux du coeur pour contempler la splendide beauté de la piété et de la charité ? Si tu les as, remarque bien ce qui peut te mettre en possession de ton âme : pour en jouir, tu n'as pas à te servir de tes membres corporels. Que l'amateur de sales voluptés craigne devoir mourir son corps. Mais « que la paix soit aux hommes de a bonne volonté sur la terre (1) ». O chrétien, que tu es encore loin de ressentir cet amour ! Si seulement tu parvenais à cet « humainement » de l'Apôtre ! si seulement tu trouvais du plaisir à faire le bien, comme tu en trouvais jadis à commettre l'iniquité ! Car, si lu éprouves du bonheur à bien faire, à croire au Christ, à jouir de son infinie sagesse en dépit de ta misérable insuffisance, à écouter et à pratiquer ses commandements, alors commence à se vérifier en toi cette parole de Paul « Je parle humainement à cause de ton infirmité » ; tu es entré en possession « du don parfait », mais tu n'es point encore parvenu à la perfection du carré. Comme je l'ai dit, tu as pris le dessus ; marche donc, car tu as encore du chemin à parcourir ; ne reste pas à la même place, car il te reste encore quelque
1. Luc, II, 13.
chose à faire ; ne crains rien : ne dérobe pas aux regards d'autrui tes bonnes couvres, comme si tu avais à craindre des critiques et des reproches. Que te dit le grand Apôtre ? Est-ce pour toi une honte d'être du ciel ? On te demande d'où tu viens, et tu as peur de répondre que tu viens de l'église ! Et tu as peur qu'on te dise : « Tu portes la barbe, et tu n'es pas honteux d'aller où vont les veuves et les vieilles femmes ! » N'écoute pas de pareilles gens. Tu trembles de dire : Je suis allé à l'église. Une insulte t'inspire la plus vive horreur ; comment donc supporteras-tu la persécution ? Mais, aujourd'hui, nous sommes en paix ; nul doute à cet égard. Ce devrait être aux hérétiques à rougir : ils sont en si petit nombre dans leur parti, et ils ne rougissent pas ! et les nombreux adhérents de la vraie foi baissent les yeux ! Où ceux-ci en sont-ils arrivés ? Où sont restés ceux-là ? Les premiers sont parvenus à la lumière de la paix, les seconds sont restés au milieu des ténèbres de la confusion. Vous ne rougissez pas de rougir de ce qui devrait faire votre gloire ! Les païens ne rougissent pas de choses honteuses, et vous rougissez de choses glorieuses ! Que sont donc devenues ces paroles dont on vous a fait la lecture : « Approchez-vous de lui, et vous serez éclairés, et la honte ne sera plus sur votre visage (1) ».
10. J'ai ainsi parlé, mes frères, car, je le sais et j'en gémis amèrement, on craint la langue de quelques païens qui ne persécutent pas, mais qui vomissent des insultes ; des hommes qui voudraient croire sont paralysés dans leurs désirs, puisqu'ils ne se rendent point aux exhortations des chrétiens. Que dire de plus ? Que dirai-je moi-même ? Tu vois qu'on fait tout pour empêcher le premier païen venu de se faire chrétien : et toi, qui es chrétien, tu gardes le silence ! L'essentiel, à tes yeux, est qu'on t'épargne, c'est-à-dire qu'on ne t'insulte pas ! Quand on détourne de la foi le païen, tu te dis en secret : Dieu soit loué ! on ne m'a rien dit. Tu prends la fuite, non de corps, mais en esprit ; tu restes en place et tu t'esquives ; tu crains d'entendre une méchante langue invectiver contre toi, et tu abandonnes à sa propre faiblesse un homme que tu devrais gagner au Christ ; tu ne lui viens pas en aide, tu gardes le silence ! Je le répète, tu prends la fuite, non de corps, mais en esprit.
1. Ps. XXXIII, 6.
529
Tu n'es qu'un mercenaire, puisqu'à la vue du loup tu te sauves.
11. Que dire de plus ? Nous avons, tout à l'heure , entendu la parole du Sauveur ; qu'elle nous remplisse d'épouvante, car si nous devons l'aimer, nous n'avons pas moins à le craindre. « Celui », dit-il, « qui aura rougi de moi devant les hommes ». Remarquez à quel moment Jésus parlait ainsi ; c'était au moment où le monde, au lieu de croire, frémissait de rage contre la foi. « Celui a qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père qui est dans les cieux (1) » . « Mais celui qui m'aura confessé devant les hommes, je le confesserai aussi moi-même devant mon Père qui est aux cieux (2) ». Veux-tu que le Christ te renie ? Veux-tu qu'il te confesse ? Ah ! elles dureront longtemps les insultes que tu recevras, quand une fois le Christ aura déclaré ne pas te
1. Marc, VIII, 38. — 2. Luc, III, 8.
529
connaître. N'en doute pas, ce qu'il annonce se réalisera. Celui qui a fait tant de prophéties manquera-t-il à sa parole seulement en ce qui concerne le jour du jugement? Non. Que ses contempteurs conservent pour eux-mêmes leur mauvaise foi, ou plutôt, qu'ils s'en débarrassent. Présentez-vous à eux comme les modèles d'une foi courageuse ; n'allez pas leur donner l'exemple de gens que la crainte réduit au silence. S'ils rencontraient des chrétiens plus fermes, plus solides pour défendre les faibles, pour rendre librement témoignage de leur croyance, pour instruire prudemment les autres, pour les secourir charitablement, ils garderaient le silence, soyez en sûrs, car ils n'auraient plus rien à dire. Les accents de leur voix se perdraient dans le vide, car ils ne seraient plus que des cymbales retentissantes. Ce qui a cessé d'être dans leurs temples se trouve aujourd'hui sur leurs lèvres.
ANALYSE. — Petit exorde. — 2. Apparition de l'ange et son allocution à Zacharie. — 3. Grossesse d'Elisabeth et son accouchement. — 4. Tressaillement de Jean dans le sein de sa mère. — 5. Parallèle entre l'enfantement de Marie et celui d'Elisabeth. — 6. Humilité de Jean. — 7. Martyre de Jean en faveur de la vérité, et son humilité jusque dans son martyre.
1. Frères bien-aimés, nous rendons grâces au Seigneur notre Dieu de ce que sa miséricordieuse bonté nous a procuré la faveur de contempler votre sainteté, et le bonheur dont notre mutuelle affection est la source. Celui, au nom duquel nous vous saluons, nous inspirera les paroles de notre discours, car c'est lui qui est l'auteur de notre salut. Pourrions-nous vous parler d'un autre ? N'est-ce point une nécessité de vous entretenir du Dieu qui vous adressait, tout à l'heure, la parole de l'Evangile ?
2. Un jour qu'il remplissait en son rang les fonctions du sacerdoce, Zacharie, grand-prêtre de Dieu, entra dans le Saint des saints, et le peuple le suivit dans le temple, afin de prier le Seigneur conjointement avec lui. Au moment où il était près du saint autel, et offrait dévotement à Dieu des présents, un ange du Tout-Puissant lui apparut à la droite de l'autel, pendant le cours de sa prière. A sa vue, Zacharie fut saisi de crainte, mais l'ange lui dit : « Ne crains rien, Zacharie, ta prière est exaucée : ta femme Elisabeth concevra et te donnera un fils, et tu lui donneras le nom de Jean. Et Zacharie répondit : Comment cela (530) pourra-t-il se faire pour moi? Je suis vieux, a et ma femme est stérile et avancée en âge (1) ». Un ange envoyé de Dieu annonce à Zacharie qu'Elisabeth lui donnera un fils ; mais le grand-prêtre sait qu'il est, comme sa femme, avancé en âge, et il doute de la réalité de l'événement. En même temps qu'il refuse de croire à la puissance de son âge, il nie le pouvoir de la souveraine majesté, oubliant que rien n'est impossible à Dieu. L'ange lui répond en ces termes : « Puisque tu n'as pas cru à ma parole, qui s'accomplira en son a temps, tu seras muet et tu ne pourras parler, jusqu'au jour où ces choses arriveront (2) » . Que devons-nous penser, mes très-chers frères ? Devons-nous croire que ce prêtre soit entré dans le Saint des saints avec l'intention de demander à Dieu un fils? Non. Où en est la preuve, me dira quelqu'un ? La voici en deux mots. Si Zacharie avait demandé un fils, il aurait évidemment cru à la parole de l'ange du Seigneur, qui venait le lui annoncer : or, quand cet esprit céleste lui dit qu'il lui naîtrait un fils, il refusa d'ajouter foi à cette nouvelle. Quand on prie, n'espère-t-on pas ? Celui qui espère ne croit-il pas au résultat final ? Si tu n'as aucun espoir, pourquoi pries-tu ? et si tu espères, pourquoi ne pas croire ?
3. Néanmoins, Elisabeth portait dans son sein l'enfant qu'elle avait conçu : le sentiment de honte pudique que lui inspirait sa grossesse l'empêchait de se montrer en public; car elle rougissait de son état. Ce sentiment lui rappelait le souvenir de son âge avancé : au temps de sa vieillesse, elle produisait le fruit de la jeunesse : elle n'avait pas enfanté à l'époque où elle aurait désiré le faire et, maintenant qu'elle n'y aspirait plus, elle mettait au monde un enfant. Stérile pendant sa jeunesse; elle allaita quand elle eut vieilli. Ce ne fut point chez elle l'effet d'une affection réciproque et charnelle, mais le résultat de la promesse faite par la Toute. Puissance divine ; car Zacharie ne croyait pas qu'il pût lui naître un fils, et, d'autre part, Dieu se préparait à envoyer un Prophète. C'est donc par l'esprit de l'homme, mais aussi par l'ordre de Dieu, que Jean est venu au monde: le Prophète est né, mais non sans inspirer une secrète envie à son père, à ce père dont l'incrédulité paralysa la langue.
1. Luc, I, 8-18. — 2. Ibid. 19-20.
Pour n'avoir pas cru au commandement de Dieu, il vit sa langue condamnée au silence.
4. L'enfant tressaillit dans le sein de sa mère, et, du fond des entrailles maternelles, il prophétisa. « D'où me vient que la Mère de mon Seigneur s'approche de moi (1)? » Mes frères, quelle profonde humilité chez la Mère du Sauveur ! Elle s'approche de la mère du Précurseur ! Jean salue le Christ, et pourtant ni l'un ni l'autre ne se montrent aux yeux. En effet, le Christ ne résidait-il pas dans le sein de Marie, et Jean dans celui d'Elisabeth ? Enfin, une voix prophétique, venue de la personne du Christ, a dit de Jean . « Avant de t'avoir formé dans les entrailles de ta mère, je t'ai connu ; avant que tu fusses sorti de son sein, je t'ai sanctifié, je t'ai établi prophète parmi les nations (2) ». Qu'elles sont heureuses, les mères de tels personnages, puisqu'elles ont mis au monde, l'une un saint, et l'autre son Seigneur ! Elles seront toujours heureuses, puisqu'elles ont mérité d'être appelées les mères de si grands personnages.
5. Examinons attentivement la naissance de l'un et de l'autre, et nous remarquerons le caractère distinctif de chacun de ces admirables enfantements. Jean est né d'une femme stérile, et le Christ d'une vierge. Chez Elisabeth, la stérilité est devenue féconde en Marie, la fécondité a laissé intacte la virginité. La femme stérile a engendré le héraut, la vierge a enfanté le Juge. Elisabeth a mis au monde Jean, le baptiseur, Marie a donné le jour à Jésus-Christ, le Sauveur. De Jésus-Christ et de Jean, l'un est Seigneur et l'autre est esclave ; en celui-ci l'humilité, en celui-là la grandeur; d'un côté, un Dieu humble dans sa grandeur; de. l'autre, un homme humble dans sa faiblesse; ici, un Dieu humilié à cause de l'homme ; là, un homme plongé dans la bassesse à cause de l'infirmité de sa propre nature. De fait, bien s'est anéanti pour faire du bien à l'homme, et l'homme s'est abaissé pour ne pas se faire de mal à lui-même.
6. Que le serviteur reconnaisse son état d'humiliation, et que le Tout-Puissant manifeste sa grandeur. Que le même Jean profère ces paroles : « Je ne suis pas digne de dénouer le cordon de ses souliers (3) ». S'il avait dit : Je suis digne, il se serait déjà profondément humilié; car à dire: Je suis digne,
1. Luc, 1, 43. — 2. Jérém. I , 5. — 3 Luc, III, 16.
531
qu'aurait-il gagné? Aurait-ce été pour lui un titre pour s'asseoir à l'heure du jugement à la droite du Père? Aurait-il été en droit de venir alors juger les vivants et les morts? Mais que dit-il ? « Il faut qu'il croisse, et moi, que je diminue (1) ». « Celui qui vient après moi a été fait avant moi (2) ». « Je ne suis pas a digne de délier les cordons de ses souliers (3) ». Profonde humilité ! Ah, voilà bien le digne ami de l'Époux ! Ne devait-il pas effectivement se déclarer l'ami de l'Époux? A l'entendre parler, un imprudent supposera peut-être qu'ici ami veut dire égal ; mais non : car Jean ne se dit l'ami de l'Époux qu'en raison de son affection pour lui, et la crainte le porte à se prosterner à ses pieds.
7. II nous est facile de voir, dans la différence de leur dernier supplice, le sens de ces paroles : a Il faut qu'il croisse, et moi, que je a diminue n. Nous lisons que Jean a souffert, qu'il a enduré le martyre pour soutenir la vérité, et non à cause du Christ. Non, il n'est pas mort à cause du Christ; non, il n'a point subi la peine de la décollation, pour avoir
1. Jean, III, 30. — 2. Id. I, 15. — 3. Luc, III, 16.
531
confessé le nom du Sauveur ou s'être refusé à le renier : s'il a terminé sa vie au milieu des souffrances, c'est qu'il a rappelé Hérode au respect de la tempérance et de la justice ; c'est qu'il a dit à ce prince : « Il ne t'est point a permis d'épouser la femme de ton frère (1) ». Bien qu'il ne soit pas mort à cause du Christ, il a cependant perdu la vie pour soutenir la vérité de la loi, parce que la vérité n'est autre que le Christ. Voici donc le langage tenu par les deux genres de mort qu'ont subis Jésus et le Précurseur : « Il faut qu'il croisse, et moi, que je diminue (2) ». L'un à été élevé sur la croix, l'autre a eu la tête coupée. Celui-ci a été raccourci par le glaive, celui-là s'est allongé sur le bois de la croix : voilà ce que disent leurs morts différentes. Nous trouvons dans les jours eux-mêmes l'explication du mystère qui nous occupe; car les jours grandissent au moment de la naissance de Jésus, et ils diminuent à la nativité de Jean. Que la gloire de l'homme diminue donc, et que celle de Dieu s'accroisse, afin que la gloire de l'homme tourne à celle de Dieu.
1. Marc, VI, 18. — 2. Jean, III, 30.
ANALYSE. — 1. Jean, voix du Seigneur dans le désert. — 2. Voix qui prêche vigoureusement la préparation des sentiers de Dieu. — 3. Condamné au mutisme en raison de son incrédulité, Zacharie recouvre l'usage de la parole à la naissance de la voix. — 4. Mystère de la synagogue et de l'Église.
1. « Voix du Seigneur pleine de force, voix du Seigneur pleine de gloire (1) ». La voix du Seigneur, qui brise les cèdres de la sagesse humaine, s'est échappée des entrailles rétrécies d'une vieille femme, d'un sein brûlé par le mal de la stérilité : elle a retenti aujourd'hui dans le désert, pour vibrer avec force jusque dans les âges les plus reculés ; aussi, le monde atteint de surdité, et la terre gangrenée parla corruption, ont-ils entendu ses sons harmonieux ;
1. Ps. XXVIII, 4.
aussi se sont-ils laissés éveiller par ses échos puissants. Cette voix n'est autre que Jean, dont le Prophète a dit par avance : « C'est la voix de celui qui crie dans le désert (1) ». Oh ! quel immense désert que ce monde ! Pour ceux qui le parcourent, quelle solitude partout semée de dangers effrayants ! En effet, la terre des Hébreux, nul patriarche, aucun Prophète ne la foulait plus aux pieds. Le Juif, tout prêt à faire le mal, se tenait en
1. Isaïe, XL, 3.
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observation dans des gorges étroites, sur des chemins ensanglantés, où il avait maintes fois surpris les voyageurs qui marchaient à la recherche de la vérité. N'ayant jamais eu ni le Christ pour roi, ni le Verbe pour habitant, le monde des Gentils se trouvait en entier rempli de bois stériles et de pierres rocailleuses, car autres n'étaient pas ses dieux. Une forêt de vices l'enveloppait de toutes parts; ses crimes, toujours et partout croissants, formaient autour de lui comme une ceinture de rochers ; couverte des aspérités et des épines de la corruption, la terre faisait mal à voir ; jamais la faux de la loi n'y avait passé ; jamais la charrue du céleste agriculteur n'y avait tracé de droits sillons ; aucune main laborieuse n'y avait jeté la semence de la grâce de Jésus Sauveur, et d'elle on pouvait dire ce qu'avait dit autrefois le Psalmiste
« C'est une terre déserte, sans chemins et sans eaux (1) ». Avant le Christ, il n'y avait en effet, parmi les Gentils, ni sources ni voies; car les hommes y étaient en proie à la fausseté, à l'erreur; ils s'y voyaient sans cesse confondus au milieu d'une foule d'opinions toujours incertaines, toujours changeantes ; nulle pluie bienfaisante ne venait éteindre, par ses ondées, l'ardent brasier des crimes publics.
2. Une voix, piquante comme un buisson d'épines, retentit donc en ce désert habité par les Juifs et les Gentils : le héraut du Juge qui allait paraître se présenta, annonçant le Sauveur à l'exemple duquel il devait lui-même mourir, et exhortant les hommes à suivre désormais une règle de vie plus sévère et plus pure. « Préparez la voie du Seigneur », dit-il, « rendez droits ses sentiers : toutes les vallées seront remplies , toutes les montagnes et toutes les collines seront abaissées (2) ». C'est-à-dire : tout homme humble sera exalté, et tout orgueilleux sera brisé; car « quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'humilie sera exalté (3) ». « Et les sentiers tortueux seront redressés, et les chemins montueux seront aplanis (4 )». En d'autres termes : Tout ce qu'il peut y avoir d'anfractueux et de glissant dans les erreurs semées par le cauteleux serpent, tout ce qu'une nature couverte d'aspérités peut cacher sous sa dure et inégale enveloppe, se verra parfaitement nivelé dans la surface unie d'une voie où l'on ne rencontrera
1. Ps. LXII, 3. — 2. Luc, III, 4, 5. — 3. Id. XIV, 11. — 4. Id. III, 5.
ni pierres ni détours, et d'un sentier où le pied du voyageur se posera sans crainte. « Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers (1) ». Déjà Marie avait conçu du Saint-Esprit ; déjà la Vierge avait grossi, sans avoir néanmoins connu le contact de l'homme, sans que sa pureté eût subi la moindre atteinte ; déjà le char des évangélistes, conduit par tout le monde, suivait la route du siècle qui tombait sous le poids du Dieu dont il était rempli, et ce char faisait entendre les louanges du Christ. La voix précédait le juge, la trompette annonçait le roi, pour attirer le monde, pour fixer l'attention du genre humain tout entier et ouvrir, par ses sons terrifiants et ses graves modulations, les oreilles assourdies des hommes.
3. Comme prêtre, Zacharie se tenait donc près de l'autel : comme père, il refusa de croire à la parole de l'ange qui lui. annonçait le héraut du Christ, et aussitôt il fut condamné à se taire. La voix naturelle apprit à connaître le silence, et la vieille langue des Juifs ne se fit plus entendre. Après avoir offert son sacrifice, le prêtre Zacharie revint frappé de mutisme, parce que le véritable Prêtre allait bientôt venir au monde. Chez lui, l'organe de la parole s'endormit dans son lit; la voix se dessécha, coupée qu'elle était dans sa racine, et, paralysée dans ses inutiles efforts, elle expira : de sa bouche ouverte ne s'échappait aucun son, car la parole, se trouvant interceptée à son passage et retenue dans le noir cachot de sa source, prête à s'épancher, s'éteignait avant de naître. La voix naquit avant le Verbe. Aussi la Judée perdit-elle la parole des pères, et la force de faire entendre une voix nouvelle devint-elle l'apanage du fils, puisque Jean devait se mettre au service du Christ. Pour le père incrédule, qui n'avait point voulu ajouter foi aux prédictions venues d'en haut par l'intermédiaire de Gabriel, sa voix s'était trouvée emprisonnée dans la vaste profondeur de son gosier, et retenue captive dans la ténébreuse solitude de ses entrailles ; mais dès que la mère du Précurseur eut brisé les liens de la nature, dénoué les inextricables noeuds qui tenaient son sein fermé, donné la vie à la voix, Zacharie recouvra la parole. Au moment où cette femme âgée et stérile mettait au monde d'une manière toute nouvelle, la langue du père se
1. Luc, III, 4.
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déliait. O l'admirable changement des choses et de la nature ! Un reste de chaleur ranime des entrailles que l'âge avait déjà privées de la vie : ici une langue se dessèche, là, une voix est engendrée. A peine cette voix engendrée vient-elle au monde, que se brisent les liens qui retenaient la langue captive.
4. Revenons à notre mystère. Dans les premiers temps, l'Eglise était donc stérile, puisque c'est d'elle qu'il est écrit : « Réjouis-toi, stérile qui n'enfantes pas. Chante des cantiques de louanges, jette des cris de joie, toi qui n'avais pas d'enfants : l'épouse abandonnée est devenue plus féconde que celle qui a un époux (1) ». Remplie du don divin, elle a enfanté l'Esprit du salut, car il est dit dans nos saints Livres : « Parce que nous
1. Isaïe, LIV, 1.
avons craint, nous avons conçu et enfanté l'Esprit du salut (1) ». Alors, la langue qui avait engendré se tut, c'est-à-dire, le langage prophétique de la synagogue cessa de se faire entendre. C'est pourquoi le Juif, que l'incrédulité avait rendu muet, a donné naissance à une voix qui conduit au Verbe; ainsi peut reconnaître, dans son fruit, la vraie foi, celui qui s'est refusé à reconnaître la promesse, à lui faite, du Dieu Sauveur. Qu'à partir de là les jours deviennent plus courts et les nuits plus grandes. Que Dieu s'humilie en s'incarnant, et que, du haut de sa croix, il reçoive dans ses bras les Juifs aveugles. Il est nécessaire que le jour reparaisse et s'épanouisse de nouveau à la lumière, et que la nuit vaincue reste plongée dans ses ténèbres.
1. Isaïe, XXVI,18.
ANALYSE. — 1. Pourquoi ne célèbre-t-on pas la naissance des Patriarches et des Prophètes ? — 2. Jean, que les chrétiens honorent, est la fin de l'ancienne loi et le commencement de la loi nouvelle. — 3. Le peuple des Gentils est un désert où les saints ont fleuri, pareils à des lis. — 4. L'Eglise a commencé par la parole de Dieu placée dans la bouche de Jean, le prédicateur de la pénitence. — 5. Exhortation pour faire embrasser la pratique de la pénitence.
1. L'Eglise du Christ entoure d'une sainte vénération la mémoire des Patriarches, des Prophètes, et, en général, de tous les saints qui ont vécu sous l'ancienne loi : il convient donc, mes bien-aimés, que vous sachiez pourquoi le peuple chrétien ne célèbre que la fête d'un seul prophète, de Jean-Baptiste. En effet, n'est-il pas évident que beaucoup de prophètes ont souffert et subi le dernier supplice pour la gloire du nom de Dieu? Le Sauveur lui-même, parlant par l'organe d'Etienne, n'a-t-il pas adressé aux Juifs ce sanglant reproche : « Où est le prophète que n'ont point persécuté vos pères (1) ? » Nous l'avouons
1. Act. VII, 52.
donc : du temps de l'ancienne loi, les saints de Dieu ont aussi enduré la persécution et le martyre; pourquoi, alors, l'Eglise du Christ ne solennise-t-elle pas le jour où sont nés des hommes dont elle reconnaît et admire les suprêmes souffrances ? En voici le motif, mes très-chers frères : les peuples persécuteurs n'ont pas voulu vouer au culte et au souvenir de la postérité les jours où ils ont torturé et fait mourir les Prophètes, parce qu'ils craignaient de perpétuer, parmi les personnes religieuses, le mépris et l'horreur de leur propre crime, en même temps que le respect pour la courageuse conduite des saints : en oblitérant les jours illustrés par les martyrs; (534) ils ont donc empêché la mémoire de la nativité des saints de durer` toujours, afin que celle de leurs propres méfaits ne se conservât pas éternellement. Néanmoins, la précaution qu'ils ont prise est devenue inutile. A quoi leur sert, en effet, que nous ignorions le jour où les saints personnages ont souffert, puisque nous les reconnaissons pour des martyrs? Ils n'ont, par conséquent, réussi à rien. Impossible à nous de savoir quel jour sont nés les saints qui ont souffert pour Jésus-Christ; mais, tous les jours, ne rendons-nous pas hommage aux Prophètes qui ont versé leur sang pour défendre la cause de Dieu? Ainsi le léger dommage causé à leur mémoire se trouve-t-il largement compensé, puisque, au lieu d'un jour dérobé à leur souvenir par l'oubli, on leur consacre tous les jours par les honneurs qu'on leur rend.
2. Les choses étant ainsi, pourquoi les fidèles n'ont-ils pas subi l'effet de la haine ou de la négligence des Juifs, à l'égard de saint Jean? Pourquoi ne se souviennent-ils que de la nativité de lui seul? Le voici. Au moment du martyre et de la mort du bienheureux Jean, le peuple chrétien était déjà formé, et si l'impiété des Juifs a négligé la culte de ce témoin du Sauveur, la piété des chrétiens l'a consacré. En effet, bien que le Christ l'ait envoyé sous l'empire de l'ancienne loi, il l'a fait connaître plutôt comme sort propre témoin que comme un prophète des Juifs ; la raison en est facile à saisir: c'est que, en prêchant la foi chrétienne, il a vraiment confessé celui qu'il avait précédé en qualité de précurseur. C'est que, en commençant de prime abord à faire connaître la doctrine évangélique, il a, en réalité, souffert le martyre pour la cause de celui dont il avait annoncé la venue. Nos livres saints font, à juste titre, courir le temps de la loi et des Prophètes jusqu'à celui de Jean-Baptiste; car en lui s'est terminé le règne de l'ancienne loi, comme en lui a commencé le règne de la prédication nouvelle. Voulez-vous saisir plus parfaitement encore ma pensée? Eh bien ! remarquez-le.: l'Evangéliste, dont on vous a lu tout à l'heure les écrits, fait partir son récit de l'époque où le bienheureux saint Jean a commencé à prêcher. Quel motif singulièrement plausible pour faire aller jusqu'à Jean le règne de la loi? C'est à bon droit qu'on le reconnaît comme ayant mis fin à la loi ancienne, puisqu'il a établi, le premier, le règne de l'Evangile. Et non-seulement cela, car qu'est-ce qu'ajoute l'Evangéliste ? « Jean était dans le désert, baptisant et prêchant (1) ».
3. Ce que, au rapport de l'Ecriture, saint Jean a prêché dans le désert, vous le savez tous parfaitement, bien-aimés frères. Par désert, par lieu caché, on entend le peuple Gentil, qui, on ne saurait le révoquer en doute, était encore à cette époque plongé dans la solitude, marchant loin de Dieu en de fausses voies, et vivant à l a manière des brutes et des animaux sauvages. Jean y fut donc envoyé pour prêcher le Verbe de Dieu et annoncer la foi du Christ; aussi abandonna-t-il les villes des Juifs, selon cette parole de l'Ecriture : « Le désert se réjouira et fleurira comme un lis (2) ». Comme nous l'avons dit, mes chers frères, le désert est l'emblème des Gentils, et les lis, celui des hommes saints et agréables au Très-Haut. Voilà pourquoi le Prophète a dit : « Le désert se réjouira et fleurira comme un lis ». Cette comparaison, faite par l'Ecriture, des saints avec les lis, est très juste, puisque leur persévérance dans le bien leur en donne la blancheur et la suavité. Les saints n'ont-ils pas, en effet, mes bien-aimés, la blancheur la plus éclatante? Ne répandent-ils pas autour d'eux un parfum d'agréable odeur? La vivacité de leur éclat vient de leur pureté, et l'odeur qu'ils répandent a pour principe leur suavité; car l'Apôtre l'a dit : « Nous sommes devant Dieu la bonne odeur de Jésus-Christ (3) ». Plantés par la main des Prophètes et des Apôtres dans le désert, c'est-à-dire dans l'Eglise, unis ensemble par les liens de la paix et d'une charité mutuelle, les lis ont servi à tresser au Christ une couronne toute blanche, suivant ce passage où l'Apôtre dit aux saints qu'ils sont sa couronne : « Mes frères, ma joie et ma couronne, maintenez-vous fermes dans le Seigneur (4) ».
4. « Jean fut donc prêchant dans le désert ». Oui, et c'est ce que dit, en d'autres termes, un autre Evangéliste : « La parole du Seigneur se fit entendre sur Jean, fils de Zacharie, dans le désert (5) » . Pour nous faire toucher du doigt le berceau de l'Eglise naissante, et bien qu'il eût dit que Jean prêchait près du Jourdain, l'Ecrivain sacré nous a fait connaître avec
1. Marc, I, 4. — 2. Isaïe, XXXV, 1. — 3. II Cor. II, 15. — 4. Philipp. IV,1.— 5. Luc, III, 2.
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raison que le Verbe divin était venu inspirer le prédicateur : de là, il nous est facile de conclure que l'Eglise a eu pour fondateur, non pas tant un homme, que la Divinité même : « La parole du Seigneur se fit entendre sur Jean ». Si, alors, Jean a prêché, la source de sa prédication n'a été autre que le Verbe : c'est la preuve que l'Eglise a eu pour fondement le Verbe divin et la foi chrétienne. « Jean fut donc prêchant le baptême de la pénitence ». Ici, mes bien-aimés, se montre plus clairement et d'une manière plus parfaite l'emblème de l'Eglise. « Jean prêchait le baptême de la pénitence, et il baptisait ceux qui confessaient leurs péchés ». Tout ceci, très-chers frères, se passait visiblement parmi les Juifs, et semblait n'avoir lieu que pour eux : néanmoins, ce n'était que la figure de ce qui devait s'accomplir réellement dans l'Eglise. Quels sont, en effet, les vrais pénitents? Ce sont les seuls enfants de l'Eglise, les chrétiens qui se sont éloignés de la voie de l'erreur. A ton avis, la pénitence a-t-elle été profitable pour les Juifs? Mais non; car, loin de se repentir de leurs fautes passées, ils en comblent encore chaque jour la mesure. De bonne foi, font-ils pénitence de leurs péchés, les hommes qui persécutent aujourd'hui le Christ? Donc « il baptisait ceux qui confessaient leurs péchés ». Alors le peuple juif recevait le baptême, mais alors aussi se purifiait le terrain de l'Eglise.
5. II est donc facile de le voir, mes bien-aimés : tout ceci s'applique exclusivement aux chrétiens et aux saints qui confessent leurs péchés au moment où ils reçoivent le baptême, et qui, après l'avoir reçu, mettent tous leurs soins à se corriger : aux hommes qui travaillent à faire pénitence, et dont toute l'existence est une continuelle confession, parce que, se purifiant sans cesse, ils se plongent tous les jours dans le bain du baptême. Agissez de même, je vous y exhorte et vous en conjure : c'est comme votre chef que je vous prie de le faire, c'est dans le sentiment d'une affection toute paternelle que je voudrais vous y décider.
ANALYSE. — 1. Superstitions en usage à la nativité de saint Jean-Baptiste. — 2. La conception du Christ et celle de Jean ont lieu au temps de l'équinoxe, et leur naissance à l'époque du solstice. — 3. Invitation aux païens de recevoir le baptême. — 4. Et aux chrétiens de célébrer l'anniversaire de leur régénération.
1. Jusqu'ici, des erreurs d'une antiquité suspecte ont cru devoir singer la religion venue de Dieu, établir des usages presque pareils aux siens, la déshonorer d'une manière raisonnée, j'ajouterai même, protéger la vérité à l'aide de mensonges qui en ont l'apparence. En effet, comme la nuit succède au jour, et qu'à son tour le jour, empiétant sur la nuit, la chasse et la fait disparaître entièrement; ainsi l'erreur, pareille aux profondes ténèbres qui accompagnent les astres de la nuit, prend la place de la vérité dont l'éclat s'est peu à peu affaibli, pour envelopper l'esprit humain de ses ombres épaisses. Mais quand le flambeau de la raison a repris le dessus, la vérité chasse l'erreur devant elle. Ainsi en est-il ici, et surtout au jour anniversaire de la naissance de Jean-Baptiste ; ce jour se trouve, en effet, souillé par la pratique de telles erreurs , une crédulité si (536) païenne et si ridicule le déshonore, que l'eau des étangs et des fleuves eux-mêmes a besoin d'être purifiée par l'eau toute pure du saint baptême. O renommée, quel appoint tu as apporté à la foi ! Tu as couru, comme une inconnue, dans le monde, et tu as fait connaître aux nations le jour où saint Jean-Baptiste a reçu la vie, et tu l'as fait célébrer par ceux-là mêmes qui n'étaient pas encore chrétiens! Que te dirai-je, ô renommée? Je n'en sais rien ; car tu forces l'apparence de la vérité à rendre témoignage à la vérité même. De fait, au point du jour, quand le soleil ne s'est pas encore montré à l'Orient, nous voyons les jeunes gens revenir de la fontaine après s'être baignés; nous voyons des mères superstitieuses, la tête voilée et les bras tendus, rapporter leurs enfants plongés dans l'eau. Catéchumènes, est-ce ainsi que vous profanez ce qui est saint ! Chrétiens fidèles, est-ce ainsi que vous tombez dans l'erreur ! Passe pour les païens, car ils ne sont pas instruits; mais vous, chrétiens, vous qui connaissez parfaitement votre devoir, je ne puis vous pardonner. Les païens contrefont ce qu'ils ne savent pas; mais vous, vous profanez l'objet de votre culte. Voici ce que dit l'Apôtre Paul : « Lorsque les Gentils, qui n'ont point de loi, font naturellement les choses que la loi commande, n'ayant point de loi, ils sont à eux-mêmes la loi, et ils font voir que ce que la loi ordonne est écrit dans leur coeur, par le témoignage que leur rend leur propre conscience (1) ». Quant au peuple chrétien, il le reprend ainsi de ses erreurs : « Toi qui as en horreur les idoles, tu fais des sacrifices; toi qui te glorifies d'avoir la loi, tu déshonores Dieu par la violation de la loi; car vous êtes cause que le nom de Dieu est blasphémé parmi les Gentils (2) ».
2. Mais afin de mieux vous instruire sur la naissance, en ce jour, de Jean-Baptiste, il me faut vous dire un mot sur le partage et la durée des saisons. Tous les ans, il y a deux solstices, séparés, à égale distance l'un de l'autre, par deux équinoxes: l'un de ces deux solstices a lieu aujourd'hui, l'autre au huit des calendes de janvier; quant aux équinoxes, la première tombe le huit des calendes d'octobre, et la seconde le huit des calendes d'avril; l'année se trouvant ainsi divisée en quatre parties égales, nous disons que Jean et Notre-Seigneur Jésus-Christ ont été conçus,
1. Rom. II, 14, 15. — 2. Ibid. 22, 24.
l'un au moment d'une équinoxe, l'autre à l'époque de la seconde. En effet, puisque Jean est né à pareil jour, il doit avoir été conçu le huit des calendes d'octobre ; pour le Christ, Fils de Dieu, et afin que sa naissance eût lieu régulièrement au huit des calendes de janvier, sa conception s'est faite le huit des calendes d'avril, par l'union du Verbe avec la nature humaine. Le temps de leur naissance s'est ainsi trouvé d'accord avec tes mérites de chacun d'eux, car Jean est venu au monde à l'époque où les jours commencent à décroître, et le Christ, Fils de Dieu, au moment où ils commencent à devenir plus grands : d'accord, en cela, avec les paroles du précurseur : « Il faut qu'il croisse, et moi que je diminue (1) ». C'est avec raison que Jean a comparé le Christ au jour, car David l'avait déjà désigné sous cet emblème en écrivant l'un de ses psaumes « C'est ici le jour que le Seigneur a fait; réjouissons-nous en lui et tressaillons d'allégresse (2) ». Le jour dont le saint roi fait ici mention n'est autre que le Christ, qui est né et qui, après avoir été mis à mort, est sorti vivant de son tombeau.
3. Sages vulgaires, écoutez ceci . Si vous avez une autre manière de vous rendre compte de saisons, acceptez, du moins, la manière dont nous rendons compte de notre foi. Aujourd'hui, nous célébrons la naissance de Jean-Baptiste, et vous, vous vous extasiez de voir le soleil arrêté dans sa course par les lois de l'équilibre; que si, au contraire, aucune manière de calculer les époques ne s'accorde avec votre raison, si aucune religion ne cadre avec vos sentiments religieux, eh bien ! écoutez-moi encore, vous qui, au moment de l'aurore, plongez vos corps dans l'eau des rivières, pour les purifier. N'agissez point ainsi pour aboutir à l'inutilité; ne singez pas ce que vous ignorez; mais, si vous avez tant soit peu de confiance en ces sortes de bains, demandez à l'Eglise qu'elle répande sur vous son eau sainte, renoncez à vos erreurs, embrassez la vérité.
4. Pour vous, chrétiens, considérez ce jour comme l'anniversaire, non-seulement de la naissance de Jean-Baptiste, mais aussi de l'origine du baptême ; car si Jean est né à pareil jour, il a aussi baptisé le Christ: puisqu'il a donné le baptême, il était donc bien grand, mais plus grand encore était celui qui
1. Jean, III, 30. — 2. Ps. CXVII, 24.
l'a reçu. Enfin, remarquez bien l'humilité de celui qui le donnait, afin de pouvoir reconnaître la vérité de celui qui le recevait; car voici ce que Jean disait: « Celui qui vient après moi est au-dessus de moi, et je ne suis pas digne de délier les courroies de sa chaussure. Moi, je vous baptise dans l'eau, mais lui vous baptisera dans l'Esprit-Saint (1)». Après que le Christ fut venu auprès de Jean, celui-ci parla ainsi : « Voici l'Agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde. C'est lui dont je disais: Après moi, vient un homme qui est au-dessus de moi, car il est plus ancien que moi (2) ». Et quand Jésus fut arrivé près du Jourdain, où Jean devait le baptiser, celui-ci s'écria : « C'est moi qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ! Et Jésus lui répondit : Fais maintenant ce que je te
1. Luc, III, 16.— 2. Jean, I, 29, 30.
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dis, car il nous faut accomplir toute justice (1) ». Alors Jean fit descendre Jésus dans l'eau, « et aussitôt qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau, et les cieux lui furent ouverts, et il vit l'Esprit de Dieu descendant comme une colombe et venant sur lui, et tout à coup une voix vint du ciel: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances (2)». Ce jour est donc l'anniversaire de la naissance de Jean, qui a donné le saint baptême, et, à coup sûr, il est juste que tous les chrétiens honorent un pareil jour. Tenez ferme, mes frères, à cet article de nos croyances, et, pour ne jamais douter en quoi que ce soit, restez soumis à la foi chrétienne. Que le Dieu unique en trois personnes, qui vit et règne dans les siècles des siècles, daigne vous en faire la grâce ! Ainsi soit-il.
1. Matth. III, 14, 15. — 2. Ibid. 16,17.
ANALYSE. — 1. Foi de Pierre. — 2. Pierre et Paul, le premier et le dernier des Apôtres, sont couronnés le même jour. — 3. Leurs corps sont à Rome, mais leur nom se rencontre partout.
1. Mes frères bien-aimés, écoutons le pêcheur devenu prince des Apôtres : par la réponse que sa foi lui a dictée, il a mérité de devenir le portier du royaume des cieux ; il a reçu le pouvoir de lier et de délier, parce qu'en dépit des apparences il a reconnu en Jésus la grandeur divine. En tant qu'homme, le Seigneur Christ interroge ses disciples ; il leur demande quelle opinion le vulgaire a de lui : « Que dit-on du Fils de l'homme? Pour qui le prend-on ? (1) » Enflammé par l'Esprit de Dieu, Pierre répond, non pas suivant ce qu'on lui demandait, mais d'accord avec l'inspiration qu'il avait reçue d'en haut: « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant (2).
1. Matth. XVI, 13. — 2. Ibid. 16.
« Tu es bien heureux, Simon, fils de Jona, « parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux (1) ». A moins d'avoir reçu de Dieu une révélation spéciale, le sens de l'homme est incapable de rien voir dans le mystère de l'Incarnation, la sagesse charnelle ne peut rien comprendre à cette incompréhensible vérité. Mes frères, voilà qu'un humble et pauvre Apôtre a sondé l'abîme impénétrable des richesses de l'Eternel; il en a sondé les incommensurables profondeurs en confessant le nom du Christ, et, pour cela, il n'a pas discuté, il s'est contenté de croire. En effet, il a toujours cru, jamais il n'a engagé
1. Matth. XVI, 17.
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la moindre discussion, et sa foi lui a obtenu une grâce tellement privilégiée, qu'il a marché même sur les eaux pour suivre son Sauveur. Aurait-il jamais pu fouler à ses pieds l'élément liquide, s'il avait traîné derrière lui sa raison humaine? Aurait-il pu appuyer solidement ses pieds sur les ondes fugitives de la mer, s'il n'avait pas cru à la parole du Seigneur? Au lieu de discuter, il a cru; c'est pourquoi lui ont été révélés les impénétrables secrets de Dieu. Le Seigneur a dévoilé aux yeux de ses disciples les ineffables mystères de la foi; c'est pourquoi il leur a fait sentir l'odorante suavité de sa connaissance. Il s'est fait connaître à des pêcheurs, afin qu'ils pussent prendre l'univers entier dans les filets de l'Evangile. Et voilà que les pêcheurs prêchent partout la sagesse, tandis que des grammairiens et des orateurs, devenus disciples de l'erreur, se font les prédicateurs de la sottise. Mes frères, cherchons Dieu dans la simplicité de notre coeur, et croyons à son avènement comme s'il devait avoir lieu d'un moment à l'autre; par là, nous nous corrigerons de nos vices, nous laisserons de côté les vaines espérances de ce monde, et nous mériterons de parvenir à la couronne de la destinée céleste.
2. Nous célébrons donc la naissance du premier et du dernier des saints Apôtres. Vous avez, j'en suis sûr, compris ce que je viens de dire; mais parce que vous l'avez compris, est-ce pour nous un motif de nous taire ? S vous faites en ce jour votre devoir, avons-nous le droit de demeurer inoccupés ? Vous avez fait une profession solennelle , nous devons donc vous adresser un discours quelconque, afin que nous acquittions tous, publiquement, notre dette de dévotion. Pierre est donc le premier des Apôtres, et Paul en est le dernier. Le Dieu qui les a sanctifiés tous deux en les appelant, les a, de même, couronnés après leur martyre; car il est le premier et le dernier (1). Il est le premier, puisque rien n'existait avant lui, et comme rien n'existera après lui, il est le dernier; personne avant lui, personne après lui, car il n'a ni commencement ni fin : voilà pourquoi celui qui, en raison de sa perpétuelle éternité, s'est déclaré le premier et le dernier, a couronné également et le premier et le dernier
1. Apoc. XXI, 16.
de ses Apôtres. Leur vie respire la charité, et leur mort imprime à cette solennité le sceau de la consécration. Un même jour a vu leur couronnement, dans une même cité retentissent leurs louanges. Sur la terre, leurs corps ne se trouvent point séparés, et leurs mérites sont égaux dans le ciel. Au cours de leur vie, pendant les jours de leur vie mortelle, leur parole a fondé l'Eglise; ils en ont arrosé les racines avec leur sang, en mourant pour le Christ, et maintenant qu'ils prient pour nous dans le ciel, ils viennent à notre aide par leurs mérites. Ils se sont rencontrés à point le même jour pour évangéliser ensemble la même ville, et partager aussi ensemble le sort que leur avait préparé une charité mutuelle. Evidemment, nous gardons à cet égard les données de la tradition. Le bienheureux Pierre a souffert le premier d'après l'ordre de sa vocation, il devait marcher le premier même pour mourir; ensuite devait venir le bienheureux Paul; c'était le dernier des Apôtres , mais aussi c'était le docteur des nations. Paul était donc petit on eût dit la frange du vêtement du Sauveur, mais frange qu'il suffisait de toucher pour être guéri.
3. Ils choisirent tous deux, pour résidence, la ville de Rome, la capitale du nom romain; Pierre, pour y exercer la primauté apostolique; Paul, pour y remplir l'office de docteur des nations : ils n'y établirent que leurs corps; pour leurs mérites, ils les répandirent de toutes parts, comme nous l'avons chanté tout à l'heure : « L'éclat de leur voix s'est a répandu dans tout l'univers (1) ». Partout où ils n'ont point corporellement pénétré pendant leur vie, ils y sont allés après leur mort par leurs lettres; de ces écrits nous viennent tous les jours leurs paroles, et ces paroles instruisent les chrétiens et réfutent les ennemis de leur foi. Il a été impossible à tous les pays de la terre de jouir de leur présence, mais, à cause de cela précisément, nous possédons leurs discours. On devait nécessairement ne trouver leurs corps qu'en un seul endroit, mais partout leur puissance s'exerce au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu, qui vit et règne avec le Père, dans l'unité du Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit il.
1. Ps. XVIII, 3.
ANALYSE. — 1. Egaux en mérites, Pierre et Paul ont souffert le martyre le même jour, mais non la même année. — 2. Puissance et grandeur admirables de Pierre. — 3. Conversion et mérites de Paul. — 4. Conclusion.
1. Le puissant et le faible, le plus grand et le plus petit, le chef et le dernier, Pierre et Paul, ont, par l'égalité de leurs mérites, partagé le même sort et l'honneur de l'apostolat; en prêchant l'Evangile; ils ont engendré le peuple chrétien, ils sont devenus les pasteurs du troupeau du Seigneur, et d'accord dans leur foi et leur prédication, semblables l'un à l'autre par la vertu, ils ont cueilli dans le champ de la mort les- palmes du triomphe. Je n'en veux d'autre preuve que celle-ci c'est qu'ayant souffert persécution en des années différentes (1), ils se trouvent néanmoins réunis pour recevoir les honneurs d'un même jour de fête. En effet, le même jour qui a conduit l'un à la couronne éternelle, a conduit l'autre au combat, afin de lui procurer là victoire; ainsi, après s'être tous deux couronnés de gloire, ils se sont dédié un jour commun, celui où ils ont vaincu le monde et marché sur les traces de Jésus-Christ, leur roi.
2. Admirable puissance, grâce ineffable du Sauveur ! Aurait-on jamais pu croire que le persécuteur Saul deviendrait un martyr ? Aurait-on jamais supposé qu'un homme sorti des rangs de la populace, un pêcheur, deviendrait le chef du collège apostolique, qu'il résisterait aux rois, sanctifierait les princes, gouvernerait tous les empires, guérirait le monde par ses lois, foulerait aux pieds les démons, dominerait les vertus, ouvrirait le ciel aux hommes quand il le voudrait, le leur fermerait quand il lui semblerait bon, accorderait aux convertis le royaume éternel, le refuserait aux méchants, jugerait des mérites du monde et pardonnerait à. ses semblables leurs fautes et leurs crimes ? O puissance
1. On croit généralement qu'ils ont souffert la même année.
sans prix et sans bornes ! Un homme placé sur la terre, tenir le ciel entre ses mains ! Voilà que maintenant s'ouvrent, à un signe de Pierre, les portes du royaume de Dieu ! Il a, en effet, reçu du Christ les clefs du royaume des cieux, afin de l'ouvrir aux croyants, après avoir brisé les chaînes de leurs péchés. Quels mystérieux remèdes nous sont offerts, et comme ils sont à notre portée ! Le monde a tout 'près de lui le royaume de Dieu, s'il veut avoir recours à Pierre; pas n'est besoin de machines pour monter vers les nues; la foi seule suffit à nous élever si haut; inutile à ceux qui prient de fournir une longue course pour se faire entendre de Dieu, parce que le Christ est devenu la voie des croyants. Pour tenir sa place sur la terre et porter les clefs du royaume des cieux, il a établi l'apôtre Pierre, afin que personne ne se crût incapable d'y parvenir.
3. Paul a été renversé à terre par une voix d'en haut, quand il s'élançait avec fureur contre la bergerie, et quand, pareil à un loup enragé, il poursuivait le nom de l'innocent agneau, qu'il ne pouvait supporter; il cherchait à tourmenter et à disperser le troupeau, et à ce moment-là même, il a été frappé; puis, comme il se relevait, il a été aveuglé et ensuite éclairé par le Dieu qui « relève ceux ic qui tombent et éclaire les aveugles (1) ». De loup qu'il était, il est tout à coup devenu un agneau, de persécuteur un apôtre, de brigand un prisonnier. Il a commencé à prêcher le Christ, auquel il résistait précédemment, à souffrir pour celui qu'il combattait jadis, à être frappé de verges, cruellement lapidé, exposé aux bêtes, jeté dans les flammes,
1 Ps. CXLIV, 14.
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chargé de chaînes, emprisonné, et, enfin mis à mort pour celui à cause de qui il faisait autrefois mourir les autres; au moment où il cherchait à diminuer le nombre des chrétiens, il est venu lui-même se placer dans les rangs des confesseurs; à l'heure même où il pénétrait dans l'étable d'un tranquille troupeau pour y porter le ravage, il est subitement devenu une brebis.
4. La bassesse de son origine et la grandeur de ses crimes peut-elle être maintenant, pour n'importe quel homme, un sujet de désespoir ? Ne voit-il pas devant lui une source si pure de grâces célestes, que, pour s'y être plongé, un pêcheur est devenu supérieur aux monarques, et qu'un persécuteur est devenu égal aux Apôtres ? Tout en cherchant un soulagement à sa misère, tout en demandant chaque jour à la mer de quoi se sustenter, Pierre a trouvé un trésor de richesses dans Jésus-Christ, puisqu'en ce monde les rois et les nations lui obéissent. Quant à Paul, tandis qu'il poursuivait à la pointe de l'épée les membres de l'assemblée des Saints, il s'est soumis à porter le joug de la foi, il est devenu le docteur des nations, le modèle des martyrs, la terreur des démons, un pardonneur de crimes et une source de vertus. Pierre et Paul ont donc mérité ici-bas la palme du triomphe, et, dans le ciel, la couronne de la gloire.
ANALYSE.—1. La foi de Pierre n'a point failli sur les eaux de la mer. — 2. Attachement à la foi.— 3. Conversion de Paul.
1. Frères bien-aimés, il y a erreur ou péché de la part de celui qui attribue un manque quelconque de foi à Pierre, c'est-à-dire au fondement de l'Église ; comme il est téméraire d'accuser d'incrédulité celui qui , en récompense de ses mérites, a reçu du ciel le pouvoir de pardonner et de retenir les péchés. Y aura-t-il jamais un seul homme à même de ne pas trembler devant la justice de Dieu, si l'on suppose dans un Apôtre l'existence d'une faute, si l'on reproche un péché à Pierre surtout, puisque le Sauveur lui-même lui a rendu témoignage? Ne voulant rien comprendre, ne comprenant rien à ce qui s'est passé, plusieurs se jettent dans les entraves d'une bien grande faute, lorsqu'ils s'imaginent que la foi de Pierre a manqué d'assurance et de solidité dans la circonstance où le Sauveur lui a dit. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté (1) ? » En voilà bien la preuve; ils n'ont pas fait attention à cette foi vive qui avait fait dire à Pierre: « Seigneur, si c'est vous, commandez-moi de venir à vous sur les eaux (2) ». L'Apôtre a évidemment cru à la puissance de Celui à qui il disait : « Commandez ». Il lui a fallu une foi ardente pour s'élancer sans hésitation hors de sa barque, pour en descendre sans trembler, pour s'aventurer sur les abîmes de l'élément liquide, pour s'engager dans un chemin que le pied de l'homme n'avait pas encore foulé, et ne pas craindre de voir les eaux se dérober sous ses pas et sous le poids trop lourd d'un corps humain. Il avait, en effet, conçu une si grande confiance en entendant cette parole du Sauveur: « Viens (3) », que, dans son idée, il avait sous lui, non point une mer perfide par
1. Matth. XIV, 31. — 2. Ibid. 28.— 3. Ibid. 29.
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sa mobilité, mais un terrain vraiment solide; car, pendant que le Sauveur marchait sur les eaux, l'élément placé sous ses pieds lui était si docile, qu'il ne s'écartait nullement de sa personne, et ne touchait pas même et respectait la plante de ses pieds. Mes bien-aimés, il n'y a rien de surprenant à ce que les flots se soient montrés à tel point soumis au Christ, puisqu'ils dépendent entièrement de sa puissance et de son bon plaisir. A lui seul appartenait le droit de marcher sur les eaux à pieds secs, et la faiblesse de la raison humaine exigeait que le vent et la pluie vinssent jeter Pierre dans le désarroi. Si donc il enfonça en partie dans l'eau, ce fut pour empêcher toute différence entre Dieu et l'homme de disparaître; s'ils avaient vu l'Apôtre marcher sur la mer comme le Christ, les hommes auraient conçu les doutes les plus graves à l'égard du Sauveur, et ils n'auraient plus rendu à Dieu l'honneur qu'ils lui doivent; car il n'y eût plus eu merveille à voir faire à Dieu ce qu'aurait fait l'un d'entre eux.
2. Nous sommes en ce monde comme sur une sorte de mer, puisque nous nous y trouvons exposés aux tempêtes que soulèvent nos passions: Mettons donc tous nos soins à éviter le naufrage; tenons-nous fermes et solides sur les pieds de notre foi, afin de ne point tomber, de ne point nous engloutir dans les abîmes de ce monde que Notre-Seigneur Jésus-Christ a foulé aux pieds par la vertu de son Incarnation. Si quelque tentation vient à fondre sur nous et à nous jeter dans le danger de périr, crions comme les Apôtres; comme eux, disons au Christ: « Seigneur, sauvez-nous, parce que nous périssons (1) ». Ne vaut-il pas mieux, pour nous, appeler Dieu à notre secours et nous voir délivrer, que
1. Matth. XIV, 29.
nous déguiser le danger, ne pas prier et nous exposer ainsi à mourir. Mais revenons-en à ce que nous disions tout à l'heure: Quel champ libre ouvert à l'orgueil de l'homme, s'il commençait à posséder une puissance égale à celle de Dieu ! L'Apôtre Pierre s'enfonçant dans les flots, nous a semblé manquer de foi, pour nous apprendre que nous ne devons nous attribuer à nous-mêmes aucun mérite, mais que nous devons rapporter à la puissance divine tout le bien que nous faisons.
3. Il est juste et convenable, mes frères, que nous partagions nos joies avec les saints Apôtres et que nous fassions part de la glorieuse résurrection du Sauveur à ceux qui partagent ses suprêmes souffrances. Celui que le Christ a daigné choisir comme un vase d'élection et donner aux nations comme leur docteur, ne se contentait pas de détourner des devoirs de la piété les âmes des fidèles; il allait jusqu'à lapider les disciples qui ne voulaient point se séparer de leur Dieu. Le Sauveur nous l'a donné pour Apôtre: de Saut il a fait Paul; d'apostat, celui-ci s'est changé en Apôtre, et de persécuteur de l'Eglise, il en est devenu le docteur. Après avoir fait endurer aux autres la persécution, il s'est pris d'amour pour les souffrances et, après avoir mis sa joie à voir souffrir les autres, il a mis son bonheur à souffrir lui-même, Le Dieu, qui a jadis opéré ce prodige de puissance dans la personne de l'Apôtre, vient d'arracher nos âmes de la prison de l'enfer, de la gueule des démons, et après nous avoir fait passer des ténèbres à la lumière, il nous a ouvert les portes de la vie éternelle. C'est là l'effet de la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ: à lui soient l'honneur, la louange et la gloire pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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ANALYSE. — 1. Pierre entraîné, comme Adam, par une femme. — 2. Pierre secouru plus vite que. notre premier père. — 3. Larmes de Pierre. — 4. Son amour pour Jésus-Christ.
7 . Nous le savons, mes frères, l'histoire d'Eve s'est renouvelée à l'égard de Pierre; une femme, une portière l'a aussi trompé; comme Adam, cet Apôtre s'est laissé circonvenir par une femme : c'est l'usage que le sexe s'emploie à tromper, et le diable a dû reconnaître dans cette portière. un vase rempli de sa ruse. Il est habitué à ne triompher de la vertu des hommes fidèles que par l'intermédiaire d'une femme. Pour vaincre Adam, Eve lui a servi d'instrument; une servante lui a suffi pour triompher de Pierre. Le diable, comme nous l'avons lu, s'était glissé dans le Paradis de délices, et il nous est facile de le comprendre, le prétoire des Juifs ne se trouvait pas à l'abri de ses influences. Dans l'Eden, Satan, déguisé en serpent, attaqua le premier homme; au tribunal de Caïphe, Judas remplaçait l'animal rampant. Donc, similitude complète entre la séduction de Pierre et celle d'Adam, parce que, dans un cas comme dans l'autre, il y eut similitude entre le commandement donné à Adam et les ordres intimés à Pierre. Tous deux, en effet, avaient reçu du Seigneur la défense, celui-ci de le renier, celui-là de toucher au fruit de l'arbre: le premier, de porter la main sur l'arbre de la science; le second, d'abandonner la sagesse de la croix. L'un goûta du fruit défendu ; l'autre prononça des paroles qui ne devaient point sortir de sa bouche; et, toutefois, il était plus facile à Pierre de renier son maître, qu'à Adam de prévariquer.
2. Aussi la grâce vint-elle plus vite au secours de Pierre qu'à celui d'Adam. Au moment où celui-ci se cachait, sur le soir, Dieu alla à sa recherche, et le Sauveur jeta les yeux sur celui-là au moment où il le reniait, au chant du coq. Devenu coupable d'une mauvaise action, notre premier père vit qu'il était nu, et il rougit; intérieurement troublé à la pensée de ses paroles, réprimandé par sa conscience, l'Apôtre gémit amèrement. Pris comme en flagrant délit, Adam chercha un, refuge dans la solitude ; corrigé de sa faute, Pierre fondit en larmes. Le premier homme se cacha pour se dérober aux regards de l'Eternel ; Dieu lui dit: « Adam où es-tu (1)?» Il n'avait pu fuir la présence du Tout-Puissant, mais sa conscience coupable ne trouvait plus de retraite assurée contre les remords; c'est pourquoi il tremblait. Le Seigneur le regarda, et lui ayant ouvert les yeux, dissipa son erreur. Ce fut aussi en regardant Pierre qu'il le corrigea ; car il est écrit: « Les yeux du Seigneur sont ouverts sur les justes : ses oreilles sont attentives à leurs cris (2) ».
3. Pierre s'en prit donc à ses yeux, mais aucune prière ne tomba de ses lèvres. Je lis dans l'Evangile qu'il pleura, mais, nulle part, je ne lis qu'il prononça un mot de prière ; je vois couler ses larmes, mais je n'entends pas l'aveu de sa faute. Oui, Pierre a pleuré et il s'est tû : c'était justice, car, d'ordinaire, ce qu'on pleure ne s'excuse pas, et ce qu'on ne peut excuser peut se pardonner. Les larmes effacent la faute que la honte empêche d'avouer. Pleurer, c'est donc, tout à la fois, venir en aide à la honte et obtenir indulgence : par là, on ne rougit pas à demander son pardon, et on l'obtient en le sollicitant. Oui, les larmes sont une sorte de prière muette : elles ne sollicitent pas le pardon, mais elles le méritent; elles ne font aucun aveu, et pourtant elles obtiennent miséricorde. En réalité, la prière
1. Gen. III, 9. — 2. Ps XXXIII, 16.
de larmes est plus efficace que celle de paroles, parce qu'en faisant une prière verbale, on peut se tromper, tandis que jamais on ne se trompe en pleurant. A parler, en effet, il nous est parfois impossible de tout dire, mais toujours nous témoignons entièrement de nos affections par nos pleurs. Aussi Pierre ne fait-il plus usage de sa langue, qui avait proféré le mensonge, qui lui avait fait commettre le péché et perdre la foi; il a peur qu'on ne croie pas à la profession de foi sortie d'une bouche qui a renié son Dieu : de là sa volonté bien arrêtée de pleurer sa faute , plutôt que d'en faire l'aveu, et de confesser par ses larmes ce que sa langue avait déclaré ne pas connaître. Si je ne me trompe, voici encore pour Pierre un autre motif de garder le silence: demander son pardon sitôt après sa faute, n'était-ce pas une impudence plus capable d'offenser Dieu, que de l'amener à se montrer indulgent? Celui -qui rougit en sollicitant son pardon, n'obtient-il pas ordinairement plus vite la grâce qu'il demande? Donc, en tout état de faute, mieux vaut pleurer d'abord, puis prier. Nous apprenons ainsi, par cet exemple, à porter remède à nos péchés, et il s'ensuit que si l'Apôtre ne nous a pas fait de mal en reniant son Naître, il nous a fait le plus grand bien
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par la manière dont il a fait pénitence de son péché.
4. Enfin, imitons-le relativement à ce qu'il a dit en une autre occasion. Le Sauveur lui avait, trois fois de suite, adressé cette question : « Simon , m'aimes-tu (1)? » et, chaque fois, il avait répondu : « Seigneur, voles le savez, je vous aime. Et le Seigneur lui dit : « Pais mes brebis ». La demande et la réponse ont eu lieu trois fois pour réparer le précédent égarement de Pierre. Celui qui, à l'égard de Jésus, avait proféré un triple reniement, prononce maintenant une triple confession, et autant de fois sa faiblesse l'avait entraîné au mal, autant de fois, par ses protestations d'amour, il obtient la grâce du pardon. Voyez donc combien il a été utile à Pierre de verser des larmes : avant de pleurer, il est tombé ; après avoir pleuré , il s'est relevé: avant de pleurer, il est devenu prévaricateur; après avoir pleuré, il a été choisi comme pasteur du troupeau, il a reçu le pouvoir de gouverner les autres, bien qu'il n'ait pas su, d'abord , se diriger lui-même. Telle fut la grâce que lui accorda Celui qui , avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Jean, XXI, 13. — 2. Ibid. 1.
ANALYSE. — 1. Ceux que la nature n'a pu mettre au monde en même temps, la foi les a engendrés le même jour pour le ciel. — 2. Boudeur de la mère des Machabées. — 3. Sa force d’âme dépeinte dans les paroles qu'elle adressa à ses enfants.— 4. et plus encore, dans l'offrande qu'elle fit du dernier d'entre eux. — 5. Conclusion.
1. Frères bien-aimés, si nous voulions faire l'éloge de chacun de ces sept frères, de ces saints et bienheureux enfants qui ont souffert le martyre en un même jour avec leur glorieuse mère, nous ne finirions pas de parler, et vous vous fatigueriez à nous entendre. Je dirai plus, mes frères,-lors même que votre avidité pour la parole de Dieu vous donnerait la force de toujours nous écouter, notre faiblesse succomberait nécessairement à la tâche. Comment, en effet, mes bien-aimés, louer d'une manière digne d'eux ces martyrs, que le même jour n'a pas vus naître, mais auxquels leur confession a mérité, le même jour, la couronne éternelle? Comment parler d'eux convenablement? La sainte profession (544 ) de leur foi a opéré en eux un prodige que la fécondité de leur mère n'avait pu accomplir; en d'autres termes, la grâce divine a été plus puissante que la nature humaine. Une femme, si féconde que vous la supposiez, n'a jamais été capable de donner en même temps le jour à sept enfants; mais cette heureuse et glorieuse Machabée a, par la foi, engendré au Christ, et dans le même jour, sept confesseurs martyrs. Réjouissons-nous, mes très-chers frères, de ce que la foi opère un prodige inouï et bien supérieur aux forces génératrices de l'homme. Réjouissons-nous en face des merveilles accomplies par Dieu et des preuves de sa toute-puissance : ces enfants n'ont pu sortir à la fois du sein qui les a conçus, mais le Dieu de majesté les a tous couronnés aujourd'hui.
2. O combien elle est heureuse la mère qui a donné le jour à ces enfants, c'est-à-dire qui les a engendrés dans son corps et par sa charité, au monde et à Dieu, au siècle et au Christ, à la terre et au ciel ! D'abord, elle leur avait donné la vie matérielle, au milieu des angoisses et des pleurs; aujourd'hui, marchant sur les traces d'Abraham qui offrit son fils à Dieu comme un holocauste sur l'autel de la foi, elle offre joyeusement à l’Eternel chacun de ses enfants, comme une victime. O l'heureuse mère ! Elle n'a entendu aucun d'eux renier son Dieu; car ils ont tous confessé le Christ; elle n'en a vu aucun chanceler dans le chemin et nul n'ayant sacrifié aux démons, elle n'a pas eu à gémir de leur apostasie. Elle a ressenti les douleurs de chacun d'eux, mais comme ils ont tous remporté la victoire, elle s'est réjouie pour eux et pour elle-même. O l'excellente femme ! Elle est devenue un bon arbre, car voici ce que dit le Sauveur: « Un bon arbre donne de bons fruits (1) ». Mes frères, les feuilles et les fruits de cet arbre ne sont autres que les paroles saintes et les bonnes oeuvres. Au sujet de ce saint arbre, le Prophète s'est exprimé ainsi: « Tes enfants, comme de jeunes oliviers, entoureront ta table (2) » . De plus, remarquez bien ceci, mes frères : En hiver, l'olivier porte des fruits et en été des feuilles; en hiver, il nourrit celui qui le cultive, et, en été, il lui procure un rafraîchissant ombrage; avec l'huile de l'olive, l'agriculteur oint sa tête, et il se repose à l'ombre de l'olivier; car, dit le Psalmiste: « Vous avez répandu a l'huile sur ma tête (3) ». Puis il prie et ajoute
1. Matth. VII, 17. — 2. Ps. CXXVII, 3. — 3. Id. XXII, 5.
« Pour moi, je suis dans la maison du Seigneur, comme un olivier fertile (1) ». C'est une branche d'olivier garnie de fruits, que la colombe a trouvée et rapportée dans l'arche au moment du déluge. Les sept enfants de la Machabée sont donc autant de rameaux d'olivier chargés de fruits, qu'on n'a pu faire pliera l'heure de la persécution.
3. Quelle fut la contenance de leur mère, lorsqu'elle les vit torturés, rôtis, brûlés, et qu'en sa présence chacun de leurs membres fut séparé du tronc, coupé en morceaux, puis jeté au vent? A l'abri de la crainte et de l'épouvante, elle ne sembla pas même pâlir: elle se tenait à côté d'eux, et ne faiblissait pas ; car Dieu lui-même la soutenait dans sa lutte. Ne livrait-elle pas, en effet, combat pour le maintien des lois de l'Eternel? Mes frères, quelle grâce le Seigneur a faite à cette bienheureuse femme ! Dans l'ordre des temps, elle avait reçu le jour avant ses enfants, et, le même jour qu'eux, elle s'est trouvée réunie aux esprits angéliques ! Elle les avait mis au monde, et voilà qu'elle est devenue leur soeur pour être entrée avec eux dans l'arène ! Ses yeux avaient, plus tôt que les leurs, aperçu les rayons du soleil, et voilà qu'après avoir souffert au même temps qu'eux, elle est admise, le même jour, à contempler la gloire de son Sauveur! Quand, de ces sept frères, il ne resta plus que le plus jeune, le roi maudit l'appela comme les autres : caresses, ruses, promesses, tout lui sembla de bon usage pour détourner l'enfant du chemin droit et le séparer adroitement de ses frères. D'abord, il fit miroiter à ses yeux l'espérance de richesses , d'honneurs et de dignités: il offrit de lui donner de l'or, de l'argent, un royaume, un empire; mais le martyr se moqua de tout, méprisa tout, parce que son coeur était rempli de l'amour de Dieu. Alors, on employa les moyens d'intimidation: on fit approcher toutes sortes d'instruments de tortures; l'enfant resta insensible à la crainte : ni les présents, ni les menaces du cruel monarque ne furent à même de l'ébranler. Toujours vaincu, condamné à avoir le dessous avec tous, Antiochus fait venir leur mère et l'engage à décider son fils, afin de lui éviter des tourments encore plus affreux que ceux que ses frères ont subis. Il recommande à la mère de l'influencer; mais à ce dernier pouvait-elle persuader autre chose que ce
1. Ps. CXXVII, 10.
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qu'elle avait persuadé à ceux qu'elle avait déjà envoyés au ciel ? Voici ce qu'elle avait dit de « prime abord à ses enfants: Mes amis, je ne sais comment vous êtes apparus dans mon sein, je ne vous ai donné ni la vie ni l'esprit, ce n'est point moi qui ai formé votre visage et vos membres. Le Créateur du ciel, de la terre, de la mer et de tout, ce qu'ils renferment, « Celui qui a donné le commencement à toutes choses, Dieu seul vous a donné le souffle et l'intelligence, et pétri votre visage et vos membres: aujourd'hui vous faites le sacrifice de vos corps pour maintenir ses saintes lois, mais il vous les rendra dans sa miséricorde ». Cette femme était leur mère, et voilà ce qu'elle savait leur dire, car elle aimait Dieu de tout son coeur.
4. Le saint patriarche Abraham nous semble digne d'admiration pour avoir offert son fils à Dieu : combien plus admirable cette femme doit nous apparaître, puisqu'en un seul et même jour elle a généreusement envoyé au martyre et au ciel ses sept enfants ! Au plus jeune et au dernier de tous, elle disait : Mon enfant, tu es le seul qui me restes ; après avoir autrefois mis le comble à mes veaux, puisque tu es sorti le dernier de mes entrailles, mets aujourd'hui le comble à ma joie: je t'en supplie, je t'en conjure. Sois bon pour moi, mon enfant; car je t'ai porté de longs mois dans mon sein : ne flétris pas ma vieillesse en un instant, ne souille pas l'éclat du triomphe de tous tes frères, ne te sépare point de leur société, ne renonce point à en faire partie. O mon fils, lève les yeux vers le ciel d'où te sont venus la vie et l'esprit; porte tes regards vers la terre qui t'a fourni une nourriture abondante ; contemple tes frères, ils t'appellent à partager leur sort; considère celle qui t'a allaité l'espace de trois ans, après t'avoir donné le jour ! Que ta piété filiale me récompense; renonce à la vie, suis tes frères, écoute la voix de ta débile mère, de celle qui t'a mis au monde. Le roi Antiochus te promet les richesses et les honneurs de la terre : je t'en conjure, cher enfant, remarque-le bien, sois-en convaincu : tout cela n'est que vanité, parce que tout cela est assujéti aux vicissitudes et à la caducité du temps, et que rien de cela n'est éternel. Dieu seul promet l'éternité; seul, il ne se trompe pas et n'induit personne en erreur. Mon enfant, souviens-toi du Seigneur ton Dieu; rappelle-toi ces paroles venues d'en haut, qu'un prophète a prononcées, et que tu as lues ou entendues: « Vanité des vanités, tout est vanité (1) ». O mon fils ! ne crains pas le roi Antiochus; il te ravira pour un temps la vie du corps, c'est vrai ; mais crains ton Dieu, car il te réunira corps et âme, au sein de la vie éternelle, avec tes frères. Le Seigneur vous a donnés à moi comme sept beaux jours : six d'entre eux ont déjà fini, parce que j'ai déjà envoyé ton sixième frère vers le Tout-Puissant, et qu'à mes yeux leurs oeuvres ont paru bonnes; puisque tu es le septième, il faut que je me repose en toi des travaux auxquels je me suis livré dans les six autres. Le Seigneur Dieu, vers lequel vous dirigez votre course et vos pas, ne s'est-il point reposé de toutes ses oeuvres le septième jour? Moi aussi, après avoir versé tant de larmes, je me reposerai. Soutenu par cette exhortation de sa mère, inspiré par l'Esprit-Saint, le jeune martyr s'écria: «Qu'espérez-vous, qu'attendez-vous de moi ! de ne consens ni ne me rends aux ordres d'un faux roi, je n'obéis qu'à Dieu ! » Vous savez le reste de sa réponse. Il rendit donc l'esprit comme ses frères, sans avoir souillé la robe de son innocence. Après tous ses enfants la mère mourut aussi: oui, elle est morte pour le monde, mais elle vit pour Dieu; car pouvait-elle vraiment mourir, après avoir, par amour pour Dieu, excité ses enfants à souffrir le martyre? Evidemment, non. Ils vivent tous sous l'autel des cieux, car le Seigneur est le Dieu, non des morts, mais des vivants.
5. Mes frères, les justes de l'ancienne loi ont donc souffert pour la défense des divines figures de la loi nouvelle. Nous faisons l'éloge des trois enfants hébreux et de Daniel, nous exaltons leur mémoire, parce qu'ils n'ont point voulu se souiller en mangeant des mets royaux ; nous avons dit, en l'honneur des Machabées, de bien belles choses, et nous venons de payer à leur souvenir le tribut de notre vénération profonde, parce qu'ils n'ont point voulu accepter une nourriture et des aliments dont les chrétiens font aujourd'hui un usage autorisé; alors, que devons-nous souffrir nous-mêmes, que devons-nous endurer pour le Christ, pour le Baptême, pour l'Eucharistie, pour le signe de la Croix? Autrefois, les aliments précités n'étaient que l'indice de l'avenir; aujourd'hui, le Christ,
1. Eccl. I, 2.
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le Baptême, l'Eucharistie, le signe de la Croix, nous disent que les promesses divines sont accomplies. Jadis l'objet de la foi ne se voyait pas : on le connaît maintenant. Partout et toujours les saints et les justes ont eu la même foi et nourri les mêmes espérances.
Donc, mes frères, supportons nous-mêmes pour Dieu ce qu'ils ont supporté, méprisons ce qu'ils ont méprisé, et, comme eux, nous recevrons en partage la vie éternelle que nous espérons.
ANALYSE. — 1. Victoire remportée sur le monde par saint Laurent. — 2. Imitons sa force d'âme.
1. Parmi les confesseurs couronnés de lauriers, et que l'éternelle gloire des triomphateurs a portés jusqu'au ciel, saint Laurent brille d'un éclat dont les nuances sont multiples ; car en souffrant le martyre, il a mérité de porter, sur sa tête, non-seulement la couronne blanche du lévite, mais encore celle dés témoins du Christ. Les uns se sont couverts des flots d'un sang vermeil,- les flammes ont consumé les autres, comme s'ils avaient été enfermés dans une fournaise ; sur ceux-ci apparaissent les teintes rouges de l'or, sur ceux-là les nuances de la pourpre, et sur les palmes du bienheureux Laurent se marient les couleurs les plus diverses et les plus tranchantes. Ainsi les verges, le feu, le glaive et toutes les tortures inventées par le génie des bourreaux, ont enfanté, pour les martyrs, d'impérissables titres de gloire ; car, au lieu de se laisser vaincre, ceux-ci ont recueilli en ce monde, pour la porter dans l'autre, la couronne triomphale. A quoi bon torturer et supplicier ce qu'il y a en eux de terrestre ? A quoi bon le faire mourir? La foi des martyrs a remporté sur vous la victoire; leur constance a triomphé de vous ! La mort une fois venue, en quoi seriez. vous à craindre? Vous avez élevé les martyrs jusqu'au ciel, mais vous ne les avez pas vaincus; toute votre puissance s'est évanouie. Les témoins du Christ ont conservé leur patience jusqu'au terme de leurs tortures: aussi leur avez-vous procuré un véritable bénéfice en les persécutant, puisque vous leur avez ainsi tracé le chemin qui devait les conduire au ciel. C'est donc bien le cas de dire: « O mort, où est ta victoire ? ô mort, où est ton aiguillon (1) ? » Il brise tous les obstacles, celui qui ne craint pas de mourir; il triomphe de tout, celui qui, en mourant, se hâte de parvenir jusqu'au Christ. Pourrait-on redouter les souffrances, quand on sait qu'on passera de la mort à la vie ? Le bienheureux Laurent aurait-il été supérieur à son brûlant supplice, s'il n'avait désiré se faire admettre dans les parvis de la Jérusalem céleste et en goûter les joies ? Il le savait: après la mort, la victoire; après les ardeurs du feu, les doux rafraîchissements; son corps se disloquait et se liquéfiait sur les charbons enflammés: consumé par les flammes, ce qu'il tenait de la terre se réduisait en fumée et en cendres. Il rendait à sa misérable mère ce qu'elle avait enfanté et versait dans son sein limoneux le contenu de son vase. Ce qu'il avait reçu de la terre, il le lui restituait ; ce qu'elle lui avait donné pour grandir, devenait la proie des flammes.
1. I Cor. XV, 35.
Que devenait son esprit au milieu de tous ces tourments ? Il s'envolait au ciel. N'ayant point voulu se laisser dominer pendant qu'il était uni au corps, son âme n'avait pu céder à la crainte. Voici donc ce qu'ont dit tous les martyrs, nous en trouvons l'écho dans un psaume: « Notre âme a été délivrée, comme le passereau du filet de l'oiseleur. Le filet a été rompu, et nous avons été sauvés. Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a créé le ciel et la terre (1) ». La cage étroite et fragile de son corps est devenue la proie des flammes, et le passereau s'est échappé de sa prison; l'âme du martyr a recouvré sa liberté, mais, à la fin des temps, Dieu lui rendra son corps. N'est-ce pas, en effet, le Seigneur qui a tiré l'homme du néant ? Et, après avoir daigné compter les cheveux de sa tête, ne lui a-t-il point promis qu'aucune partie de son corps ne périrait? « Un seul cheveu de a votre tête ne périra pas (2) ». Voilà sa parole.
2. Rougis donc, incrédule Manichéen, qui révoques en doute la résurrection future. Le Christ, Dieu, la Vérité même, n'a pu mentir Eh bien ! il a affirmé qu'un seul cheveu d'homme ne périra pas. Inutile de discuter, quand le Tout-Puissant a fait une promesse. Il n'y aura pas non plus, comme l'a pensé Platon, une transmigration des âmes en d'autres corps, parce qu'un homme ne peut devenir un âne ou un chameau : chacun de nous devra paraître avec son corps au jugement de Dieu. Je le vois, perfide : la raison pour
1. Ps. CXII,7, 8. — 2. Luc, XXI, 18.
laquelle tu crains de ressusciter, c'est que tu ne veux pas croire; mais, bon gré, mal gré, tu ressusciteras et reconnaîtras la vérité de ce que tu nies aujourd'hui. Mais je te laisse en paix , je ne veux pas remuer davantage la sale boue de telles contradictions. O homme, dès lors que tu ne chercheras pas à éviter le martyre, tu iras droit au ciel. Bon gré, mal gré, tu mourras en ce monde. Pourquoi, alors, hésiter de mourir pour le Christ, puisqu'à n'en pas douter, il te faudra sortir un jour de ce monde ? Louons donc, frères bien-aimés, et honorons saint Laurent ; car il a conservé dans tout son éclat le précieux diamant de sa foi au milieu de la fumée et des flammes. Toutes les richesses, tous les revenus, toutes les perles et les pierres fines avec leurs nuances multiples et leur éclat, nous seront enlevés avant la mort, ou indubitablement à l'heure de la mort, si tant est que nous puissions les conserver jusqu'à ce moment-là. Mais le trésor de la foi, auquel ne saurait être comparée nulle fortune; on l'acquiert en recevant le baptême, on le conserve au milieu des tourments, et, après te martyre, on le possède éternellement. D'un côté, tu perds tes richesses, si tu confesses le Christ en souffrant pour lui, et, si tu le renies, tu les conserves ; de l'autre, si tu viens à plier sous l'effort et les menaces des bourreaux, et que tu renies ton Sauveur, tu le perds; mais si tu le confesses, tu acquiers la palme du martyre.
ANALYSE.- Courage invincible de saint Laurent.
Après que les Apôtres eurent gagné la victoire, Laurent marcha joyeusement au combat et remporta la couronne : son office dans l'église était celui des lévites. Lorsque fut venue l'heure glorieuse de son martyre, le juge sacrilège lui ordonna d'apporter au (548) pied du tribunal les richesses de l'église alors le bienheureux diacre se fit amener tous les pauvres, et, après avoir placé dans le ciel son vrai trésor, il se hâta de les combler de ses dons. A cette nouvelle, le juge devient pareil à un fou furieux : il appelle le feu au secours de sa méchanceté ; il s'ingénie à inventer de nouveaux tourments, et, sur son ordre, le bienheureux martyr est précipité dans les flammes. O juge, que fais-tu ? A quoi bon te donner tant de peine ? Pourquoi t'échauffer ainsi ? Commence, si tu en es capable, par éteindre la flamme ardente qui consume ce grand coeur, et, puis, tu réduiras en cendres le corps de ce martyr. Que gagnes-tu à torturer un confesseur dans la partie matérielle de lui-même? Si tu le peux, tire vengeance de son courage à supporter la douleur. Tu viens à son aide, et tu n'en sais rien. Tu travailles à son avantage, et tu l'ignores. Une fois débarrassé du fardeau de son corps, notre martyr n'en sera que plus agile pour monter vite au ciel: à mesure que son corps se consume, les forces de son courage s'accroissent ; tu viens donc à son aide, puisqu'il ne souhaite rien tant que de sortir de cette enveloppe mortelle, où il se voit emprisonné pour un temps tout comme les autres hommes. Nous le savons pour l'avoir lu, mes bien chers frères : on soumet au feu les vases du potier, afin de les éprouver. Laurent, on peut le dire, a conservé en sa personne l'ouvrage du Christ, puisqu'il a subi, sans fléchir; les ardeurs de la fournaise. Sa chair servait d'aliment à la flamme, tandis qu'intérieurement son esprit veillait. Le saint et invisible vase qu'il était allé chercher à la source, il le tenait aussi sur le feu : car, se voyant cuit d'un côté, il offrait lui-même de se retourner sur l'autre : son désir était d'être éprouvé à droite et à gauche par les armes de la justice (1) : « Retournez-moi », s'écriait-il, « et mangez, car c'est cuit ». Admirable puissance de la foi, mes frères ! Laurent se moquait de l'incendie allumé dans son corps, car la flamme de la charité le brûlait intérieurement. Les mets destinés à la table du Seigneur, le persécuteur n'a pu les faire servir à son propre usage, et les impies sont restés à jeun, parce que, dans leur vanité, ils n'ont point voulu se soumettre à la foi chrétienne; mais cette foi a conduit dans le droit chemin et jusqu'à son glorieux but l'âme de Laurent; son martyre et sa victoire l'ont portée en la présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
1. II Corinth. VI, 7.
ANALYSE. — 1. A pareil jour on célèbre plutôt la naissance de Jean que celle d'Hérode. — 2. Préparatifs du festin. — 3. Honteuse ivresse du roi et de ses convives. — 4. La danse de la fille d'Hérodiade a pour résultat la décollation de Jean. — 5. Epilogue.
1. Quand on eut fini de célébrer la naissance d'Hérode, la fille d'Hérodiade dansa au milieu de la salle du festin, et sa danse plut au roi. Toutefois, le jour où était né ce misérable lui procura moins de joie qu'à Jean-Baptiste, bien que celui-ci y ait perdu la vie; car il y a plus d'avantage à prendre en Dieu une nouvelle naissance, qu'à venir au monde pour appartenir au diable. Ce jour fut donc, à bien dire, celui de la naissance, non pas de l'impie Hérode, mais du Prophète ; et c'est chose facile à comprendre : en effet, le jour où il a souffert le martyre, Jean est entré en possession de la bienheureuse éternité, tandis qu'Hérode est tombé sous les coups de la mort le jour où il est né. N'est-ce pas un triste et lamentable jour, celui où un homme, après avoir ouvert, pour la première fois, les yeux à la lumière, se trouve amené, non pas à recueillir la flatteuse réputation que procure une vie de miséricorde et de mansuétude, mais à se déshonorer par une vilaine et cruelle action? Jean avait été jeté en prison comme coupable d'avoir proféré une réprimande imméritée ; car, pour ceux qui vivent mal, les préceptes de la justice sont insupportables : personne ne lui reprochant plus dès lors son inqualifiable désordre, le roi Hérode s'abandonnait à la joie. Après la condamnation du Prophète, qui avait osé signaler l'odieuse conduite du tétrarque, qui est-ce qui se serait senti le courage de reprendre ou d'avertir librement cet orgueilleux ? Des peines sévères ne menaçaient-elles pas d'avance l'homme assez indépendant pour protester ? D'ailleurs, les rois coupables ne trouvent-ils pas des flatteurs qui approuvent même leurs crimes et leurs hontes?
2. Mais c'en est assez. Voici venu le jour de la naissance du roi ; il nage dans la joie on le complimente sur la prolongation de son existence, sur le nombre croissant de ses années. Pourrait-il ne pas recevoir avec plaisir de si flatteuses paroles ? Aveugle perspicacité des hommes ! Ils se complaisent dans le présent ou dans le bonheur, et il ne savent prévoir ni l'avenir, ni les retours de la fortune ! Bientôt, l'intérieur de la demeure royale se revêt de splendides et luxueux ornements: sous ces lambris dorés se prépare un sanglant festin. Des festons de verdure contournent les portes, les murs se tapissent de fleurs ; partout, dans ces appartements néfastes et bientôt remplis d'horreur, on aperçoit des couronnes: on s'y croirait sous l'épaisse feuillée d'un bois. Tous les charmes du printemps, amenés par l'art, semblent s'y rencontrer pour tromper le regard et y représenter la nature dans ce qu'elle a de plus gracieux. Mais si quelqu'un y trouva du plaisir, ce fut, non pas Hérode, mais Jean-Baptiste : si le parfum des fleurs vint flatter quelqu'un, ce fut, non pas le roi, mais le martyr. A voir le tyran de la nation juive étaler, dans une salle de festin, tant de richesse et de faste, on eût dit qu'il voulait fêter aussi joyeusement ses convives, que s'il leur sacrifiait dans un repas tous ses revenus et sa fortune. Des meubles en grand nombre et d'un luxe inouï éblouissent les yeux : de tous côtés, des vases d'un travail étonnant et d'une valeur sans égale, pour montrer, non-seulement la magnificence d'Hérode, mais aussi son opulence, pour rassasier la vue de ses amis et de ses clients par la beauté et la diversité des ornements, en même temps que des mets recherchés satisferont leur appétit ainsi se réalisera le véritable idéal d'un festin, puisque, d'une part, la table ne laissera rien désirer à l'estomac, et que, de l'autre, des prodiges de luxe ne laisseront rien désirer aux yeux. Les invités arrivent donc plus tôt que d'habitude, ils se pressent sous les portiques; ce ne sont que des cris de joie, carie diable aiguise leur appétit, et il a soif du sang humain. Tout le monde s'assied, on étend les riches tapis de pourpre sur les lits brodés, les ministres se hâtent d'apporter les mets, les tables en sont chargées, et bien que rien ne manque dans cette profusion, le pauvre Hérode trouve encore ce festin incomplet ; car sa cruauté n'a point là de quoi manger, ou, plutôt, de quoi dévorer.
3. Placé au premier rang, sur un lit élevé, le roi y est étendu ; car il a mangé longuement dans ce repas funeste, et ses coudes fatigués ne peuvent plus le soutenir : il s'est à tel point rempli de boissons, que, s'il voulait se lever, ni son esprit ni ses jambes ne pourraient le soutenir. Voyez-les tous à table : ils sont complètement ivres; dans leurs veines coule, non pas du sang, mais du vin : leur sens est abêti ; de leurs yeux tombent des larmes de vin, et leur regard n'a plus rien de fixe. Pour croire encore à l'honnêteté des convives d'Hérode, il ne faudrait pas les regarder, car celui-ci vomit sur la table royale; celui-là remplit la salle de morceaux de viande aigris par le vin ; d'autres ne se possèdent plus, et, incapables de veiller même à leur conservation, ils gisent par terre, ensevelis dans le sommeil et l'ivresse. Entre plusieurs pourrait s'engager une lutte, pour obtenir, non pas le prix de vertu, mais celui d'ivrognerie : dans ce combat d'un nouveau genre, l'un arroserait son ami, et l'autre noierait ses amis de table comme sous la lave d'un volcan. Que la taverne d'un cabaretier devienne le théâtre d'une pareille lutte, j'y (550) consens; mais, pour la maison d'un roi, c'est honteux. Je le crois volontiers, ce noble gouverneur de la nation juive avait donné à ses soldats l'autorisation de se battre devant lui, non à coups de lances, mais à coups de verres ; il ne connaissait pas la guerre avec l'ennemi; c'est pourquoi il se donnait chez lui le spectacle d'un combat entre concitoyens ivres. Quelle obscénité, quelle effronterie de paroles sur ces pavés souillés de vin, au milieu de ces cris d'ivrognes qui retentissent de toutes parts 1 Quel convive, en effet, se souvient du roi ? Quel domestique a conservé la mémoire de son maître ? Quand l'homme qui devrait protéger les convenances tombe lui-même dans le libertinage éhonté, il est sûr que tout le monde se croit libre.
4. Au milieu de ces odieuses réjouissances apparaît la fille d'Hérodiade : toute sa personne respire la mollesse; au lieu d'arrêter les instincts du vice, son allure dissolue semble plutôt destinée à leur lâcher la bride. Adultère publique, sa mère ne lui avait rien appris en fait d'honnêteté et de pudeur. Elle était peut-être vierge de corps, mais à coup sûr c'était une effrontée : aussi le roi l'engage-t-il à danser, perdant de vue la gravité qui sied à un roi, oubliant la sévérité, qui est le devoir d'un père. En raison de sa puissance, il devait mettre un frein à la licence de cette jeune fille, et, loin de là, il allumait en elle la flamme de la corruption, il attisait le feu impur; car il promettait et jurait de lui donner tout ce qu'elle demanderait. Charmée par l'appât de la récompense, elle est bientôt prête : sûre de l'approbation de sa mère, elle se met en liberté; aussitôt elle se tord pour décrire des circuits insensés; elle tourne avec la rapidité d'un tourbillon ; on la voit parfois se pencher d'un côté jusqu'à terre, et parfois renverser sa tête et se pencher en arrière, et, à l'aide de son léger vêtement, trahir ainsi ses formes voluptueuses; puis ses bras, étendus en l'air, font tour à tour retentir de sourdes cymbales ; à peine tient-elle en place; à peine ses pieds se posent-ils à terre dans les mouvements désordonnés où elle s'est lancée. La pauvre jeune fille ! Une véritable démence s'était emparée d'elle; son âme et son corps étaient devenus la proie de l'extravagance; ce n'étaient plus les mouvements de ses sens qui l'entraînaient, mais des instincts diaboliques. A moins d'être fou, il faut être sous l’influence de la boisson pour danser. Incompréhensible crime d'Hérodiade ! Sa fille ne peut plaire qu'à la condition de devenir une furie ! Le roi trépigne de joie ; il trouve dans sa propre honte la raison de son allégresse. Que deviennent les bienséances exigées par les lois? Que sont devenus les droits protecteurs de la modestie? Au festin d'un roi, on donne des éloges aux compagnons de tous les vices, à des mouvements portés jusqu'aux dernières limites du dévergondage; ce n'est point par son adresse qu'une fille est parvenue à plaire, c'est par son exaltation furibonde. Un roi hors de lui-même a fait une folle promesse et posé des conditions; pour ne point se démentir, il n'a pu se résoudre à refuser la récompense promise, la récompense qu'une concubine a conseillé de demander ; comme s'il se déchargeait de toute culpabilité en se débarrassant de celui qui pouvait lui faire de légitimes reproches ! La fille d'Hérodiade danse couverte de parures; mais elle n'en désire aucune, elle ne souhaite pas les dons de la fortune : la cruauté l'emporte sur la cupidité de l'avarice et les futilités du luxe, le triomphe appartient à la barbarie : une intrigue sanglante s'ourdit pour faire tomber la tête de Jean, pour en finir avec cet homme, parce qu'il applique sévèrement aux mœurs la règle du Christ, parce qu'il prêche la pénitence, parce qu'il flétrit l'inceste, parce que, pour tous ces motifs, le diable ne peut le supporter. Loin d'affaiblir, par un retour au bien, sa vieille réputation de libertin, Hérode lui donne une nouvelle force par un nouveau crime, plus criant que tous les autres : il consent volontiers à commettre un homicide; car, dans sa témérité, il était résolu à commettre un inceste avec l'épouse de son frère. Poussée par les instigations de sa mère, la jeune fille, la danseuse, ne demande, oserai-je le dire ? que la tête de Jean. — « Hé quoi », cette impudique synagogue « demande la tête d'un homme qui est le Christ ? » Le glaive du bourreau fait tomber la tête de Jean-Baptiste, et cette tête, qui annonce en quelque sorte encore le Christ, cette tête dont la langue, paralysée par la mort, flétrit encore l'inconduite d'Hérode, on l'apporte dans la salle du festin, où se trouve le bourreau. A la suite du coup mortel qui a subitement tranché les jours du Prophète, une teinte indécise est empreinte sur son visage : l'incarnat (551) rosé, qui est le signe de la vie, n'a pas encore cédé complètement la place à la pâleur de la mort. Le trépas a fondu tout à coup sur cet homme et a détruit l'intégralité de sa nature ; mais sur les lèvres de Jean se lisent encore quelques signes de vie.
5. O l'abominable repas ! ô le détestable festin ! On y joue la mort d'un homme ! On y danse pour le massacre d'un Prophète Le prix offert à la volupté n'y est autre que le sang humain. Pour varier les plaisirs des convives, on leur offre en spectacle la tête du Précurseur, et celui qui a soif se désaltère, non pas avec du vin, mais avec du sang! O fureur aveugle! Par ses souffrances, saint Jean a mérité la récompense de la vie éternelle, et le roi Hérode a payé toutes les tortures qu'il a fait endurer aux martyrs, en subissant dès ce monde les justes vengeances du Dieu vivant.
ANALYSE. — 1. Les chrétiens sont des agneaux placés au milieu des loups. — 2. saint jean est jeté en prison pour avoir fait une légitime réprimande. — 3. Danse voluptueuse de la fille d'Hérodiade. — 4. Corrupteur de cette jeune fille, assassin de Jean, Hérode tombe sous les coups de la justice divine et meurt.
1. Notre Rédempteur et Sauveur Jésus-Christ ne s'est pas contenté de nous arracher à la mort éternelle, il a voulu aussi nous apprendre et nous commander, par les paroles du saint Evangile, la manière dont nous devons nous conduire ici-bas; en effet, voici en quels termes il s'exprime: « Voici que je vous a envoie comme des brebis au milieu des loups (1) ». N'est -ce point pour nous le comble du bonheur que notre Dieu, le pasteur et le maître des brebis, nous ait aimés jusqu'à nous permettre d'avoir leur simplicité, si nous vivons sincèrement pour lui. Qu'il soit le pasteur du troupeau, ces autres paroles nous en donnent la certitude : « Je suis le bon pasteur, le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (2) ». C'est donc à bon droit qu'en raison de l'innocence de leur vie, il compare ses disciples à des brebis, et il donne, à non moins juste titre, le nom de loups à ceux qui, après sa mort, ont cruellement persécuté les Apôtres et les fidèles attachés à lui. Comment nous conduire au milieu des bêtes sauvages? Notre dévoué pasteur
1. Matth. X, 16. — 2. Jean, XX.
nous le dit: « Soyez prudents comme des serpents, et simples comme des colombes (1) ». Voici donc la volonté du Sauveur à notre égard: les colombes n'ont ni malignité, ni fiel; elles ne savent point se fâcher: soyons, comme elles, à l'abri de la ruse méchante: n'ayons pas de fiel, c'est-à-dire n'ayons pas l'amertume du péché; oublions les injures, et ne nous mettons pas en colère; vivons si humblement en ce monde, que nous recevions, un jour, la récompense promise par Dieu à nos efforts. Le Sauveur ajoute: « Et prudents comme des serpents (2) ». Qui ne connaît l'astuce du serpent? S'il tombe au pouvoir d'un homme, et que cet homme veuille le tuer, il expose, aux coups de son adversaire, toutes les parties de son corps: peu lui importe de se voir blesser n'importe où, pourvu qu'il sauvegarde sa tête : c'est à quoi il veille avec toute l'adresse possible. Cette prudence du serpent doit nous servir de modèle: si donc, en temps de persécution, nous venons à tomber au pouvoir des ennemis de notre foi, exposons notre corps tout entier aux tourments, aux
1. Matth. X, 16. — 2. Ibid.
552
supplices, et même à la mort, pour conserver notre tête, c'est-à-dire le Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
2. Au moment où tous les membres de son corps perdaient leur tête, saint Jean-Baptiste, dont la grâce du Christ nous permet de célébrer aujourd'hui la nativité, se réjouissait de se reposer dans le sein de la Divinité toute parfaite. Entraîné par l'ardeur de ses passions, jusqu'à suivre, dans sa conduite, l'exemple des bêtes sauvages. Hérode avait souillé la couche de son frère: à ce moment-là, saint Jean, qui ne savait point taire la vérité, déclara formellement au roi que sa conduite était opposée à toutes les lois. Le roi avait fait des lois pour empêcher de pareils désordres, et il les enfreignait lui-même ! Si, par ses moeurs, il condamnait ses décrets et ses lois, les lois et le droit ne le condamneraient-ils pas à leur tour ? En ce temps-là donc, pour ne point se trouver sans cesse en butte aux publiques, indépendantes et légitimes protestations de saint Jean, le libertin couronné avait fait mettre la main sur lui et l'avait fait jeter dans une obscure prison, où la loi divine devait être son unique soutien. A cet événement vint s'en adjoindre un autre, l'anniversaire de la naissance de ce roi sacrilège : il réunit alors autour de lui les officiers et les grands personnages de son royaume, et il fit préparer un repas scandaleux pour ses compagnons de dévergondage sacrilège : en cette circonstance, la maison royale se transforma en cirque, si je puis m'exprimer ainsi.
3. La fille du roi se présente au milieu du festin, et, par ses mouvements désordonnés, elle foule aux pieds le sentiment de la pudeur virginale. Aussitôt, le père prend à témoins tous les compagnons de sa débauche, il jure par son bouclier, qu'avant de terminer sa danse joyeuse et ses valses, elle aura obtenu tout ce qu'elle lui aura demandé. La tête couverte de sa mitre, elle se livre, sur ce dangereux théâtre, aux gestes les plus efféminés que puisse imaginer la corruption; mais voilà que tout à coup s'écroule le factice échafaudage de sa chevelure ; elle se disperse en désordre sur son visage : à mon avis, n'eût-elle pas mieux fait alors de pleurer que de rire ? Du théâtre où saute la danseuse, les instruments de musique retentissent ; on entend siffler le flageolet : les sons de la flûte se mêlent au nom du père, dont ils partagent l'infamie : sous sa tunique légère, la jeune fille apparaît dans une sorte de nudité; car, pour exécuter sa danse, elle s'est inspirée d'une pensée diabolique : elle a voulu que la couleur de son vêtement simulât parfaitement la teinte de ses chairs. Tantôt, elle se courbe de côté et présente son flanc aux yeux des spectateurs ; tantôt, en présence de ces hommes, elle fait parade de ses seins, que l'étreinte des embrassements qu'elle a reçus a fortement déprimés ; puis, jetant fortement sa tête en arrière, elle avance son cou et l'offre à la vue des convives ; puis elle se regarde, et contemple avec complaisance celui qui la regarde encore davantage. A un moment donné, elle porte en l'air ses regards pour les abaisser ensuite à ses pieds ; enfin, tous ses traits se contractent, et quand elle veut découvrir son front, elle montre nonchalamment son bras nu. Je vous le dis, les témoins de cette danse commettaient un adultère, quand ils suivaient d'un œil lubrique les mouvements voluptueux et les inflexions libertines de cette malheureuse créature. O femme, ô fille de roi , tu étais vierge au moment où tu as commencé à danser, mais tu as profané ton sexe et ta pudeur ; tous ceux qui t'ont vue, la passion en a fait pour toi des adultères. Infortunée ! tu as plu à des hommes passés maîtres dans la science du vice ; je dirai davantage: pour leur plaire, tu t'es abandonnée à des amants sacrilèges !
4. O l'atrocité ! Le père lui-même se fait corrupteur de sa fille, et personne n'élève la voix contre lui ! J'entends protester contre toi, les lois, tes remords, et, aux yeux de ceux qui ont encore quelque respect pour la pudeur, la voix d'un mari ! Mais, je veux le juger moins sévèrement ; supposons qu'un reste d'honnêteté l'ait empêché de jeter sur sa fille des regards licencieux, il n'en reste pas moins évident qu'elle a dansé, et, à ce titre, son père l'a corrompue, et elle a conquis le coeur d'un incestueux. Il serait bien étonnant que la chasteté se montrât sous de pareils dehors ! O père, embrasse la femme de ton frère : mais tu as sacrifié un père à la passion du sang. Elle t'enseigne à faire tomber la tête de Jean, car tu méprisais les avertissements du martyr, et ne pouvais goûter le bonheur de la chaste innocence. O race ! O moeurs ! O nom ! O erreur sans remède ! c'est donc à juste titre que, comme le disent (553) nos divines Ecritures, « tes membres sont tombés en putréfaction, et que les vers y ont trouvé leur pâture (1) ». Ta fille a eu la tête coupée par la glace, et ta femme illégitime est morte aveugle. Ainsi Dieu retranche-t-il l'homme de blasphème ; ainsi disparaît le péché ; ainsi se trouve vengée la sainteté de la vie. Pour nous, qui aimons la chasteté et la paix, conjurons tous le Seigneur de nous préserver des moindres atteintes du libertinage. Ainsi soit-il.
1. Act. XII, 23.
ANALYSE. — 1. Félix vraiment heureux. — 2. Il s'est montré supérieur à toutes les félicités de la terre.
1. Offrons tous l'hommage de notre vénération à ce bienheureux martyr qui s'est montré si courageux parmi les instruments de pendaison et si heureux au milieu des tourments ; comme son nom a concordé avec ses mérites, il faut que sa gloire concorde avec son nom ; mettons donc tous nos soins à l'honorer parfaitement. Il n'a puisé son bonheur ni dans l'or, ni dans l'argent, ni dans des revenus caducs, ni dans le prestige du pouvoir ; car il a été grand d'une réelle grandeur. Il n'a point emprunté à de longs vêtements de pourpre l'éclat de son nom : s'il est célébré, il ne le doit pas à une multitude de parents illustres ; ce qui l'a rendu heureux, ce n'a pas été un faste orgueilleux : le sang qu'il a versé lui a donné sa valeur et l'a empourpré, et son éblouissante blancheur lui est venue de la grâce d'en haut. Les ornements dont se trouvait revêtue cette sainte âme étaient donc de couleurs diverses. Sur son front resplendissait l'éclat du Christ. Loin d'inspirer du dégoût, le sang rosé qui teignait son corps charmait les regards ; ce qui communiquait à ses membres leur beauté, c'était leur teinte vermeille, et non la trace des ongles de fer des bourreaux, parce que la cruauté du persécuteur n'avait pu porter atteinte à la gloire de Félix.
2. Arrière, précieuses toges des grands ! Arrière, rubis éclatants ! Diamants de toutes sortes, loin d'ici ! Un sang pur a plus de poids que le monde entier. Une seule goutte de sang, versée pour le nom du Sauveur, a plus de prix que toutes les grandeurs d'ici-bas, que tous les empires et leur apparat ! Compare maintenant, avec la balance de la justice, la fragilité des richesses et l'indomptable forée des martyrs, la fumée passagère de la puissance de ce monde, et l'éternelle permanence de la gloire des confesseurs. Je ne veux d'autre preuve en faveur de notre cause, que le masque trompeur dont se couvre la prospérité des mondains, elle prend les dehors de la vérité, et, en cela, son but unique est de se faire publiquement déclarer heureuse. Dans les amphithéâtres, qui retentissaient des applaudissements d'une foule hostile, nous contemplons de nos yeux le cruel spectacle des combats livrés par de courageux martyrs c'étaient, non pas des troupeaux de bêtes sauvages, mais des troupes de chrétiens qu'on amenait en ces lieux pour la lutte. Ils n'avaient commis aucun crime, et, pourtant, on déchirait leurs membres en lambeaux, et, alors, retentissaient les cris joyeux d'un peuple stupide. Après les avoir attachés à une potence, on tirait leurs membres étendus sur (554) des chevalets, puis, quand ils étaient abattus, des bourreaux cruels, armés d'ongles de fer, leur perçaient les côtes avec ces instruments de torture. Ainsi punissait-on des hommes qui ne s'étaient rendus coupables d'aucune faute. Où trouver un être assez méchant par nature, pour vouloir le supplice d'un innocent ?
ANALYSE. — 1. Nom de Félix providentiellement donné à ce saint. — 2. Son heureuse victoire.
1. C'est un jour heureux, illustre et honorable, c'est un jour qu'on devra célébrer dans tous les temps, le jour qui concorde avec le . nom de Félix, et qui a mis le comble à son bonheur en lui procurant la couronne de la victoire. Au moment où sa mère lui donnait le jour, Jésus-Christ lui marquait sa place de bienheureux dans le ciel. Ce que son nom présageait obscurément, son triomphe l'a manifesté d'une manière éclatante ; et de là, nous pouvons conclure, sans crainte de nous tromper, que nous n'avons rien à perdre avec Dieu, et que toute grâce excellente, tout don parfait vient de lui (1). En le choisissant d'avance pour en faire un martyr, le Seigneur lui-même a voulu qu'on lui donnât le nom de Félix, et comme il l'avait prédestiné à la gloire éternelle, il a voulu que ses parents devinssent prophètes en lui appliquant son vocable. Ainsi en fut-il de Jérémie : il était né pour Dieu même avant d'être conçu. Nous le voyons souffrir de la perfidie des hommes; les incrédules attentent à sa vie, les impies l'accablent du poids de leur méchanceté ; ses concitoyens ne sont, pour lui, que des ingrats; et ses frères, des furieux dont il lui faut endurer les mauvais traitements. Les Juifs frémissent contre le Prophète du ciel ; ils se laissent emporter, envers lui, à tous les excès de la colère ; à voir leurs mouvements, on
1. Jacques, I, 17.
dirait des chiens enragés ; et, pourtant, ils restent incapables d'effacer ce que Dieu a écrit, ils sont impuissants, malgré toutes leurs machinations, à détruire l'édifice dont le Seigneur a établi la base en choisissant son Prophète. « Avant de t'avoir formé dans les a entrailles de ta mère, je t'ai connu ; avant que tu fusses sorti de son sein, je t'ai sanctifié ; je t'ai établi Prophète parmi les nations (1) ». O immuable disposition, ô puissance souveraine de la volonté de Dieu ! Elle donne l'être à ce qu'elle veut, elle le choisit avant de le créer ; avant de le tirer du néant, elle le sanctifie ; elle daigne établir ce qu'elle doit aimer, et fait naître ce qu'elle gouvernera. Contre ces infaillibles desseins, pourquoi l'aveugle esprit de l'homme s'inscrit-il en faux ? Que sert à sa méchanceté débile et sans forces de se révolter contre la puissance d'en haut ? Sans doute, le saint prophète Jérémie a couru toutes sortes de dangers au milieu de ses parents et de la part de ses proches, mais aucun changement n'a été apporté aux projets de l'Eternel.
2. Venons-en maintenant au courageux et fortuné soldat, en qui doivent s'exécuter les plans de la divine Providence. Les hommes ne savaient donc pas quelles vues secrètes l'éternelle sagesse avait jetées sur -lui ; le persécuteur et le bourreau s'acharnaient inutilement
1. Jérém. I, 5.
555
à sa perte : « Celui qui habite dans les cieux se riait d'eux, et le Seigneur les tournait en dérision (1) ». Leurs âmes se torturaient par l'excès de leur rage stupide ; des douleurs atroces déchiraient leur coeur, parce qu'ils ne pouvaient dompter le confesseur du Christ ; tour à tour, ils sentaient l'aiguillon de la honte et l'ardeur brûlante de la fureur : ils croyaient tourmenter Félix, et c'était à leur propre supplice qu'ils travaillaient : attachés à des chaînes qu'ils ne pouvaient rompre, ils grinçaient des dents et poussaient des hurlements de rage ; car s'ils martyrisaient Félix, ils ne pouvaient néanmoins vaincre sa constance : ils s'ingéniaient à le faire souffrir, et ils ne faisaient que donner de l'accroissement à sa gloire; ils l'avaient cru débile, et voilà qu'ils le trouvent indomptable, et ils reconnaissent que leurs efforts, impuissants à le maîtriser, n'aboutissent qu'à les blesser eux-mêmes. Quels titres de grandeur et de
1. Ps. XXXIV, 16.
555
royauté ! Quelle force on trouve à être inscrit dans le ciel ! A l'avis de ces perfides, Dieu devait s'irriter contre son serviteur, pendant le cours de ses souffrances ; et, loin de là, il préparait au martyr la gloire la plus éclatante; selon eux, le Christ l'abandonnerait; car ils ne connaissaient rien aux secrets desseins de Dieu ; mais comme il fallait que commençassent déjà à se dévoiler les résolutions du Très-Haut, les profanes durent dès lors éprouver et supporter leur propre châtiment; c'est pourquoi aussi Félix sortit de ce monde pour aller recevoir la couronne céleste. Que tout le choeur de ses compagnons de martyre dise donc à ce bienheureux: « Béni soit le Seigneur qui ne nous a pas livrés à la dent de nos ennemis. Notre âme a été délivrée comme le passereau du filet de l'oiseleur le filet a été rompu, et nous avons été sauvés. Notre secours est dans le nom du Seigneur, qui a créé le ciel et la terre (1) ».
1. Ps. CXXIII, 6-8.
ANALYSE. — 1. Cyprien, martyr et prêtre. — 2. Sa première confession et son exil. — 3. Sa seconde confession et son martyre.
1. Mes frères bien-aimés, deux pierres précieuses, le sacerdoce et le martyre, ont brillé en saint Cyprien, et l'éclat de l'une a rehaussé l'éclat de l'autre, puisque sa vie d'évêque a été sainte -et sa mort de martyr précieuse. Sa carrière sacerdotale ayant fini par un doux martyre qui lui a procuré les honneurs du triomphe, n'ai-je pas le droit de la proclamer bienheureuse? D'abord, il a offert à Dieu le sacrifice pour son peuple, et à la fin de sa vie, il lui a offert tout ce qu'il possédait : il s'est offert lui-même. Tenant en ses mains l'encensoir embaumé, l'ange prenait autrefois son vol, montait près de l'autel céleste, au pied du trône de l'Eternel, et offrait au Très-Haut l'encens de ses prières : aujourd'hui il l'a porté lui-même sur ses ailes jusque dans les parvis de la nouvelle Jérusalem. Que le cortége des autres puissances marche donc en avant de ce pontife et de ce martyr, et celui que le peuple environnait pendant l'oblation de la victime sans tache, les esprits angéliques le couronneront en récompense de son courage.
2. O martyre digne de tous nos hommages ! O glorieuse confession ! Un seul coup de (556) glaive a suffi pour lui trancher la tête et la séparer de ses membres; un seul coup l'a réuni à son chef, à son Sauveur ! Il s'échappe des entraves de la chair, et les anges l'emportent triomphalement dans le ciel. Avec les dehors de la douceur, on lui adresse des questions cruelles, et il répond avec force sans perdre la patience. — Sacrifie aux dieux de Rome, lui dit le juge : observe les ordres de l'empereur. — A cela, saint Cyprien répond : Je suis chrétien et évêque, et ne connais pas d'autre Dieu que le Dieu unique et véritable : pour lui je suis prêt à endurer toutes sortes de tourments en cette vie : ainsi pourrai-je espérer de ressusciter un jour à la vie éternelle. — Choisis de deux choses l'une, ou d'aller en exil à Curube, ou de te conformer au culte que pratiquent les Romains. — Je m'en vais où tu me forces d'aller; mais je refuse ce que tu me demandes : le Christ, chef des martyrs et pontife des prêtres, m'accompagnera dans mon exil. — Il part donc pour la terre étrangère, mais le courage qu'il réservait pour l'heure de la souffrance ne l'abandonne pas; car le Christ est avec lui. Il méprise les biens d'ici-bas, parce qu'il veut acquérir ceux du ciel : il abandonne les avantages du temps pour entrer en possession du bonheur céleste. Ce soldat du Christ engage le combat avec les armes de la foi, et, dans sa lutte avec de cruels ennemis, il ne faiblit pas un instant. Son armure n'est autre que la cuirasse de la foi : pour se battre et remporter la victoire, il ne se sert pas du glaive; la patience lui suffit, et, en mourant, il reçoit du Dieu éternel la vie qui faisait l'objet de ses désirs. Chaque jour, dans ses prières, il disait avec le prophète David: « Je suis sûr de voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants (1) ». Et il ajoutait : « Quand irai-je et paraîtrai-je devant Dieu (2) », pour entrer en possession « de ce que l'oeil de l'homme n'a
1. Ps. XXVI, 13. — 2. Id. XLI, 3.
point vu, de ce que son oreille n'a point entendu, de ce que son coeur n'a point compris, de ce que le Seigneur réserve à ceux qui l'aiment (1) ? »
3. On le rappelle de l'exil pour l'entendre une seconde fois. Pendant qu'on le gardait en prison, il veillait soigneusement à la garde de la chasteté; il ordonnait de surveiller les vierges sacrées, car, disait-il, il ne faut point que la pratique de la charité leur fasse perdre la pureté. Le peuple chrétien couchait à la porte de son cachot, faisant le guet, se moquant de toutes les menaces par amitié pour le pasteur, désirant mourir pour lui, vénérant en lui le prêtre et le martyr. On donne à l'évêque une nouvelle audience à la suite de laquelle se consommera son triomphe. La. rude voix du juge se fait entendre , la courageuse réplique du martyr lui fait écho alors s'inscrit sur les tables, à l'aide du stylet, la cruelle sentence de mort, et, en même temps, se prépare dans le ciel la couronne qui doit illustrer Cyprien. On va lui trancher la tête, et il remercie Dieu de ce qu'il va sortir de ce monde. La foule des fidèles s'écrie : Nous voulons mourir avec lui, afin de nous retrouver avec lui au jour de la rédemption. Dans le sentiment de leur filiale affection, les enfants veulent endurer le martyre avec leur père, mais à condition qu'il les précédera devant Dieu ; ils prétendent le suivre, comme les petites branches de l'arbre suivent la racine. On arrive avec lui en pleurant jusqu'au lieu de l'exécution : on veut assister à ses derniers moments, tant est vive l'amitié qu'on a pour lui. Pour se revêtir du martyre, il se dépouille du byrrhus; pour mourir, il met en terre des genoux qui ne devaient point trembler devant le tribunal du Christ, car il devait y recevoir une ample récompense pour son sang versé, et là son chef devait lui rendre sa tête.
1. I Cor. II, 9.
557
ANALYSE. — 1. Pierre est le premier des Apôtres, et André en est le second : pourquoi Pierre en est-il le premier ? — 2. Ils sont, tous deux, pécheurs, non pas de poissons, mais d'hommes. — 3. Tous deux se séparent de Jean pour suivre le Christ.
« Or, Jésus, marchant le long de la mer de Galilée, vit deux frères, Simon appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer, car ils étaient pêcheurs ; et il leur dit: Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes (1) ».
1. Le premier des Apôtres est Simon, appelé Pierre : après lui vient André, son frère, et chacun d'eux a reçu son rôle particulier de Celui qui pénètre le secret des coeurs. On appelle le premier Simon, surnommé Pierre, afin de le distinguer de l'autre Simon appelé le chananéen, parce qu'il était originaire de Chana de Galilée, où le Sauveur changea l'eau en vin. D'après la disposition de Jésus, les Apôtres vont donc deux à deux; ainsi , Pierre avec André, son frère ; mais les liens qui les unissent sont plutôt spirituels que charnels. Simon veut dire l'obéissant, parce qu'il a obéi à la voix du Seigneur, au moment où Celui-ci lui a dit, ainsi qu'à André : « Suivez-moi, je vous ferai pêcheurs d'hommes ». Pierre signifie le connaissant, parce qu'il a reconnu les titres du Christ, quand les autres disciples en doutaient. Jésus leur avait adressé cette question : « Et vous, qui dites« vous que je suis (2)? » Contrairement à l'opinion de ses condisciples , Pierre répondit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant (3) ». Voilà d'où lui est venu son nom : voilà aussi pourquoi, après avoir, pendant le cour des prédications qu'il faisait aux Juifs, parcouru la Cappadoce, la Galatie, la Bithynie, le Pont et toutes les provinces voisines, il est venu ensuite à Rome, qu'il devait illustrer.
2. Le nom d'André est grec; en latin, il se traduit par le mot viril; cet apôtre s'est, en effet, montré aussi courageux pour prêcher
1. Matth. IV, 18, 19. — 2. Id. XVI, 15. — 3. Ibid.
que pour endurer des persécutions en faveur de la justice. Il annonça l'Evangile aux Scythes. Ces deux frères furent les premiers appelés à suivre le Christ. Pourquoi le Sauveur a-t-il envoyé, pour prêcher, des pêcheurs, des hommes sans instruction ? C'était afin qu'on n'attribuât pas la foi de ceux qui croiraient aux talents et à la science des prédicateurs, au lieu d'y voir l'effet de la puissance divine. Il a donc appelé de tels hommes à l'apostolat, et, de pêcheurs de poissons qu'ils étaient, il en a fait des pêcheurs d'hommes. Car, de même que par leurs filets ils allaient chercher les poissons dans les profondeurs de l'eau, pour les amener à sa surface ; ainsi, par la prédication des commandements de Dieu, ils ont retiré les hommes de l'abîme des erreurs mondaines. Trois évangélistes leur ont donné le nom de pêcheurs, et Jean a été le seul qui leur ait donné un autre nom. Il leur convenait parfaitement, puisque le Sauveur leur a ôté la profession de pêcheurs, pour leur confier la mission de prêcher l'Evangile aux hommes et de les amener ainsi à se sauver par la foi. En parlant d'eux, le Prophète n'avait-il pas dit : « J'enverrai des pécheurs qui les pêcheront (1) ? » Tout ceci s'est donc accompli dans la personne des Apôtres, puisque de pêcheurs de poissons ils sont devenus des pêcheurs d'hommes. En effet, comme on retire les poissons du milieu de la mer au moyen de filets ; de même, par la prédication apostolique, les hommes sortent du monde et arrivent à la foi du Fils de Dieu.
3. « Le lendemain, Jean s'arrêta avec deux de ses disciples, et, regardant Jésus qui s'avançait, il dit : Voici l'Agneau de Dieu; et les deux disciples l'entendirent parler et
1. Jérém. XVI, 16.
558
suivirent Jésus (1) ». Il est sûr que ces deux disciples de Jean furent André et Philippe, qui suivirent le Seigneur Christ dans l'intention d'apprendre quelque chose à son école. Que leur dit-il ? a Suivez-moi a. N'était-ce pas leur dire,en propres termes : Croyez et voyez, c'est-à-dire, comprenez ? Ce jour-là, ils furent éclairés, et ils crurent à la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'Evangéliste ajoute : « Il était à peu près dix heures ». Que signifie
cette dixième heure? Evidemment la fin de l'Ancien Testament et le commencement du Nouveau. Jean était, en effet, le symbole de l'ancienne loi, et les deux disciples figuraient d'avance l'amour de Dieu et celui du prochain ; aussi quittèrent-ils Jean pour suivre le Sauveur, parce que la figure de la loi ayant disparu, le Nouveau Testament lui succéda , et qu'alors commença le règne de l'Evangile de Jésus-Christ.
1. Jean, I, 35,37.
ANALYSE. — 1. Le premier des martyrs, saint Etienne, se trouve réjoui, au milieu de ses tortures, par la vue du ciel.— 2. La cruelle et impie Judée s'irrite, parce qu'elle ne peut rien répondre à la multitude des martyrs. — 3. Etienne prie Dieu pour ses lapidateurs.
1. Vénérons tous saint Etienne, frères bien-aimés, puisque aujourd'hui nous allumons des flambeaux en son honneur, et qu'en mémoire de lui nous nous réunissons ici dans les sentiments de la plus vive allégresse. Depuis le crucifiement de Jésus, il n'y avait encore eu aucun martyr; personne n'avait encore suivi le Christ jusqu'à la mort. Le monde possédait encore les Apôtres ; c'était encore le temps où Saul, pareil à un loup, sévissait contre les chrétiens, et déjà le Sauveur déposait sur le front d'Etienne la couronne de la gloire. Jusqu'à ce moment, dans les champs et les prés du siècle ne s'était point épanouie la fleur des confesseurs ; le sang du Christ, répandu en terre, n'avait pas enfanté de martyrs. Saint Etienne fut donc le premier germe sorti de cette semence ; ce fut la première fleur qui se montra aussitôt après que la Judée eut fait couler le sang du Rédempteur. Ivre encore du crime qu'elle venait de commettre, les mains teintes de sang, la bouche encore pleine des cris de mort qu'elle avait, dans sa rage, proférés au tribunal de Pilate, la synagogue ne supporta pas qu'Etienne fût un témoin du Christ; elle ne voulut voir en lui qu'une sorte de satellite gagé d'un crucifié mis au tombeau; aussi fit-elle pleuvoir sur lui une grêle de pierres, et ainsi saint Etienne suivit-il celui qu'il aimait. Pendant que les lapidateurs le tenaient sous leurs mains et lui infligeaient le plus cruel supplice, le ciel s'ouvrit devant lui, et il vit le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu. La récompense s'étalait aux regards du soldat; le céleste athlète apercevait le prix que Dieu lui avait préparé; la couronne réservée au martyr apparaissait à ses yeux ; à cette vue, et tout disposé à mourir, Etienne expose aux coups de ses ennemis furieux un coeur brûlant d'amour pour Dieu, car la palme du triomphe est là, devant lui, dans le ciel; il touche au port du salut ! Nous ne saurions en douter, mes frères, il contemplait le ciel des yeux de son corps; la présence du Christ, assis sur un trône, à la droite du Père, le comblait de joie ; en face de pareils témoins, la lutte pour lui ne pouvait être timide, elle fut celle d'un héros. Si, d'un côté, les Juifs accablaient de pierres le martyr, d'autre part, le Christ lui envoyait, du haut du ciel, des couronnes sur lesquelles son sang avait empreint une teinte d'un blanc rosé. A quoi te sert, ô impie synagogue, cet (559) acte de cruauté? Tu jettes des pierres à Etienne, et tu travailles encore davantage à l'honorer; tu lui ôtes la vie, et tu contribues encore plus à l'exalter; tu le persécutes sur la terre, et, sans le savoir, par tes mauvais traitements, tu l'envoies plus vite au ciel. Déjà l'âme du martyr, arrivée à ses lèvres, va s'envoler au ciel ; elle y tient déjà par toutes ses puissances ; aussi est-elle devenue insensible à tes coups, et ne prendra-t-elle plus souci de ta force, car elle partage déjà la joie des anges, et comme il se trouve déjà dans les rangs de l'armée des archanges, le confesseur du Christ ne saurait plus redouter les souffrances de ce monde.
2. Le Père lui adresse la parole, le Fils le console, le Saint-Esprit ranime ses sens affaiblis ; le ciel, avec ses mystérieuses beautés, lui sourit et le rassasie d'avance, comme un de ses habitants, de ses divines richesses ; ainsi devient insensible pour notre martyr le supplice de la lapidation. Pour toi, impie Judée, tu parfais ton crime, tu accomplis jusqu'au bout ton homicide ; à peine as-tu fini de faire mourir le Christ, que déjà son serviteur tombe sous tes coups, comme si, en ajoutant un meurtre à un autre, tu pouvais effacer la souillure du premier. « Voilà », s'écrie Etienne, « voilà que je vois les cieux a ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu (1) ». Le vois-tu, cruelle Judée? Le Christ dans le sang duquel tu as trempé tes mains est vivant dans le ciel. Tu frémis de rage, je le sais bien ; tu ne veux pas entendre dire que Jésus, que tu croyais mort, vit toujours. Car si tu lapides aujourd'hui Etienne, c'est afin qu'il ne continue pas de rendre témoignage de la vie du Christ. Mais à quoi bon te raidir et vouloir t'opposer à de si nombreuses légions de martyrs ? Parviendras-tu jamais à leur imposer silence? Evidemment, non. « Après cela, je vis », dit Jean, « une grande multitude que personne ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue,
1. Act. VII, 55.
qui se tenaient debout en la présence « de Dieu, revêtus de robes blanches, avec des « palmes en leurs mains (1) ». Ils portent des palmes dans leurs mains, et de ta bouche s'échappe le feu qui consume ton coeur ; ils tressaillent de joie au sein de la gloire, et tu martyrises ta conscience ; ils règnent avec le Christ que tu as fait mourir, et sur toi demeure éternellement la souillure du sacrilège que tu as commis !
3. Enfin, mes frères, écoutez notre pieux martyr ; écoutez cet homme qui s'était rassasié à une table sacrée et divine, et dont l'âme, en présence des cieux ouverts devant lui, pénétrait déjà les secrets consolants de ce divin séjour. Au moment où les Juifs, emportés jusqu'à la cruauté par leur impiété habituelle, brisaient le corps du martyr sous une grêle de pierres, celui-ci, s'étant mis à genoux, adorait le Seigneur-Roi et disait : « O Dieu, ne leur imputez pas ce péché ! (2) » Le patient prie, et son bourreau est inaccessible au sentiment du repentir; le martyr prie pour les péchés d'autrui, et le juif ne rougit point du sien propre ; Etienne ne veut pas qu'on leur impose ce qu'ils font, et ses ennemis ne s'arrêtent qu'après lui avoir donné le coup de la mort. Quelle rage 1 Quelle fureur inouïe 1 Travailler avec d'autant plus d'ardeur à le tuer, qu'ils le voyaient prier pour eux 1 Ce spectacle n'aurait-il pas dû plutôt amollir leurs coeurs? Notre martyr a donc retracé en lui-même les caractères de la mort de son Maître. Attaché à la croix, sur le point de rendre le dernier soupir, Jésus priait son Père de pardonner aux Juifs leur déicide; engagé comme le Christ dans les tortueux sentiers du trépas, Etienne a imité son Sauveur, a offert à Dieu le sacrifice de sa vie; c'est pourquoi il a suivi jusqu'au ciel le Seigneur tout-puissant. Aussi, mes frères, devons-nous nous recommander à ses saintes prières, afin qu'à son exemple nous méritions de parvenir à la vie éternelle.
1. Apoc. VII, 9. — 2. Act. VII, 59.
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ANALYSE. — 1. Le martyre de ces enfants est un hymne admirable chanté à la louange du Christ naissant. —2. Parallèle du Christ naissant et des saints innocents. — 3. Hérode, joué par les mages, met le comble à sa méchanceté.
1. L'indulgence du Sauveur ne connaît pas de bornes; les expressions manquent pour en donner une juste idée. Il habite au plus haut des cieux, et pour les hommes qui ne méritaient de sa part aucune pitié, il s'est revêtu d'un corps de boue. N'allez pas croire, néanmoins, que le Créateur des anges se soit renfermé tout entier dans les étroites limites du sein d'une Vierge. Celui des mains duquel le monde est sorti, a voulu briser les mailles du filet où l'ennemi du genre humain nous retenait tous captifs; il a voulu nous retirer de l'abîme d'iniquités où se trouvait plongée la race d'un père coupable; c'est pourquoi le Fils de Dieu est venu au monde et s'est fait le restaurateur de tout le monde; alors a retenti l'hymne de louanges que des enfants en bas âge lui ont chanté. C'est d'eux que le prophète David nous a parlé aujourd'hui dans tin de ses psaumes; voici ses paroles : « Vous avez tiré la louange de la bouche des nouveau-nés et des enfants encore à la mamelle (1) ». L'admirable Prophète ! En tous temps se chantent les louanges de l'Eternel, et néanmoins il a voulu nous faire voir qu'à la fin des temps le martyre enduré pour le Christ, par de petits enfants, deviendrait un hymne chanté en son honneur. Car voilà bien ce qu'il en a dit au psaume : « Vous avez tiré la louange de la bouche des nouveau-nés et des enfants encore à la mamelle ». C'est du Christ que parle David, et il louange les enfants en même temps que le Christ. Il se fait le héraut de leur gloire, et annonce leurs souffrances à venir. Ils sont morts à la manière des martyrs, sans toutefois ressentir la
1. Ps. VIII, 3.
douleur du supplice ; et malgré cela, ils ont ajouté à la joie des anges du ciel et contribué, pour leur part, à la victoire que le Roi de tous les siècles a remportée sur le monde. Celui qui a créé la Jérusalem céleste et qui y règne, est venu en ce monde, et une Vierge l'a enfanté sans rien perdre de sa pureté sans tache, sans contracter la moindre souillure; alors, la Jérusalem de la terre est tombée dans le trouble, et on l'a vue faire, avec Hérode, une guerre insolite aux petits enfants, tandis que les Mages adoraient le Sauveur donné à l'univers. Les cris déchirants des mères s'élèvent jusqu'au ciel, les souffrances de leurs nouveau-nés procurent au monde une indicible et incommensurable joie, et à toute personne qui pleure, l'éclat de la gloire. Le monde compatit aux douleurs de ces petits martyrs, et les archanges sourient à leur triomphe: ils tombent sans défense sous les coups de leurs pères; sans ressentir aucune souffrance, ils subissent pourtant l'empire de la mort ; mais ils vont au ciel, car ils ont été trouvés dignes d'en obtenir la possession en échange de leur vie terrestre.
2. Jérusalem céleste, réjouis-toi dans le Seigneur de ce que la Jérusalem de la terre est en proie au trouble avec ses tyrans. Jérusalem, Jérusalem, depuis longtemps enivrée du sang des Prophètes, tu as autrefois fait d'eux une injuste distinction pour les accuser, et maintenant tu cherches par tous les moyens à faire partager ta folie à Hérode et à lui persuader de détruire des enfants ! Dans les siècles passés, tu as fait mourir ceux qui annonçaient le Christ, et aujourd'hui que le Christ nous a, été donné, tu lui as trouvé un (561) ennemi, puisque tu frappes du glaive des enfants qu'il soutient de sa grâce. Admirable récompense! Un homme recherche un seul enfant, et à la place de ce seul enfant, une multitude d'autres sont arrachés du giron de leurs mères et égorgés. Un seul était venu racheter le monde; au moment de sa naissance, on invite les pères de tous les autres à commettre un crime sans précédents. L'Époux est tout à l'heure sorti du lit de la Vierge, et voilà que, pour le recevoir, des enfants en bas âge sont offerts en holocauste. Le potier qui nous a pétris vient de se revêtir d'un corps de boue dans le sein d'une Vierge, et déjà Hérode, obéissant aux suggestions furieuses du démon , se déclare contre lui, répand dans la poussière le sang de nouveau-nés, et fait de tout cela un hideux mélange. A peine le dispensateur de la vie humaine est-il sorti des entrailles de Marie , qu'un monceau de chair humaine, enlevée du giron des mères, se trouve formé par les mains d'Hérode. Sitôt qu'on a apporté le saint raisin dans le pressoir du monde, les mamelles des mères en laissent péniblement couler le jus, et il se mêle au sang répandu par le glaive. Tout à l'heure l'Agneau de Dieu est sorti de la sainte bergerie, et les bergers se sont joués d'Hérode ; c'est pourquoi un acte de fourberie méchante s'est exécuté sur une grande échelle, car, saisi par la fureur et emporté par la rage d'un loup dévorant, pareil à un indigne faussaire, ce prince a arraché aux mères des cris de désespoir.
3. Voyant que les Mages l'avaient joué, Hérode fit donc venir les scribes et leur demanda en quel temps devait naître parmi les Juifs celui qui était destiné à les délivrer de l'esclavage. Inspirés par Dieu même, ceux-ci aimèrent mieux voir périr tous les enfants âgés de deux ans et au-dessous, que le genre humain tout entier. O Hérode, ta méchanceté ne connaît pas de bornes, et aujourd'hui Saul vénère l'Église qu'il persécutait; lui qui traquait jadis les adorateurs de Dieu, il reconnaît formellement en eux l'épouse du Christ, et il n'hésite pas à dire: « Je t'ai fiancée à cet unique époux, Jésus-Christ, pour te présenter à lui comme une vierge pure (1) ». Par lui l'honneur, la louange et la gloire viennent à Dieu le Père, dans le Saint-Esprit, maintenant, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. II Cor. XI, 2.
ANALYSE. — 1. Conduit par l'envie du démon, Hérode fait mourir les innocents. — 2. Contre qui s'exercent les vengeances divines. — 3. Les appréhensions et la condition d'Hérode.
1. Très-chers frères, le Saint-Esprit a dit, par l'organe de Salomon : « Par l'envie de Satan, la mort est entrée dans l'univers (1) ». Il est sûr, mes bien-aimés, que, depuis le commencement, le diable enseigne la jalousie et l'envie ; d'où il suit évidemment que tout homme envieux et jaloux est son disciple.
1. Sag. II, 24.
Autre conséquence encore : il y en a beau. coup pour jalouser et envier le sort d'autrui, parce qu'il y en a beaucoup pour imiter le diable. N'est-il pas dit, en effet, dans l'Ecriture : « Ceux qui l'imitent sont sa part (1) ». L'homme spirituel et saint, voilà la part du Dieu d'Israël ; car do, lui il est dit aussi : « La
1. Sag. II, 24, 25.
562
part du Dieu d'Israël est son héritage (1) » . Dans cet héritage, comme nous en avons déjà fait la remarque, l'ennemi de l'homme, son adversaire jaloux, n'a aucune part ; aussi a-t-il fait asseoir un gentil sur le trône royal; en d'autres termes, il y avait placé le tyran Hérode, né au sein de la gentilité, pour exterminer le peuple de Dieu, pour torturer une multitude d'enfants innocents et répandre le sang de nouveau-nés qui n'étaient coupables d'aucune faute. Nous venons d'entendre le Saint-Esprit adjurant Dieu le Père de le punir, en ce passage prophétique : « Vengez le sang de vos serviteurs qui a été répandu (2)». « Que les cris des captifs montent jusqu'à vous (3) » . Oui, il est monté et il demeurera en la présence de Dieu jusqu'au jour du Seigneur, c'est-à-dire qu'au jour du jugement il en sera tiré vengeance.
2. Votre charité n'ignore point, sans doute, que Jean a écrit ces paroles dans l'Apocalypse : « Je vis, sous l'autel, les âmes de ceux qui a ont donné leur vie pour la parole de Dieu et pour rendre témoignage à Jésus ; et tous jetaient un grand cri,disant : Jusques à quand différerez-vous de juger et de venger notre sang sur ceux qui habitent la terre (4) ? » Vengez notre sang, car nous ne sommes nullement séparés de votre charité, comme il est écrit dans la leçon présente : « Qui nous séparera de l'amour du Christ ? La tribulation, les angoisses, la faim (5)? » Vengez le sang d'innocents arrachés au sein de leur mère et toujours unis à vous par les liens de l'amour. Vengez les souffrances, les enfantements, les cris, les douleurs, les pleurs, les larmes, les
1. Deut. XXXII, 9. — 2. Apoc. VI, 10.— 3. Ps. LXXVIII, 11. — 4 Apoc. VI, 9, 10. — 5. Rom. VIII, 35.
gémissements désespérés de tant de mères qui n'ont pas rencontré un seul consolateur, suivant cette parole de l'Evangile : « On entendit, dans Rama, une voix et des pleurs, et de grands gémissements : Rachel pleurant ses enfants, et elle ne voulut pas être consolée parce qu'ils ne sont plus (1) ». Et, en réalité, parce qu'ils n'ont point appartenu à ce monde, car, par leur naissance et leur âge, ils ont été les compagnons du Christ. C'est ce que dit l'Evangéliste : « Hérode envoya tuer tous les enfants qui étaient dans le pays d'alentour, depuis l'âge de deux ans et au-dessous, selon le temps indiqué par les Mages (2) ». Qu'est-ce que les Mages lui avaient appris? Que le Christ, le vrai roi d'Israël, était né selon la chair.
3. A cette nouvelle, Hérode se considéra comme exposé à un grand danger; il savait, en effet, qu'il n'avait pas le droit de régner sur le peuple de Dieu. Car n'était-il pas une sorte de fugitif et un étranger au milieu de la nation juive? A ce titre, il ne pouvait demeurer dans les rangs de ce peuple saint; c'était, pour lui, chose d'autant plus facile à comprendre, qu'un autre roi venait de naître, un roi envoyé de Dieu le Père et non pas choisi par la nation ; un roi doit être tel par droit de naissance, et non par droit d'élection, suivant cette parole du Sauveur: « Je suis né et je suis venu dans le monde pour cela (3) »: Réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse de ce qu'il est né, et, par lui, rendons-en grâces à Dieu le Père, à qui appartiennent l'honneur et la gloire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Matth. II, 18. — 2. Ibid. 16. — 3. Jean, XVIII, 37.
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ANALYSE. — 1. Bienfaits de Dieu accordés par l'intermédiaire des martyrs. — 2. Joignons-nous, par conséquent, aux martyrs, pour éviter les peines de d'enfer. — 3. Il faut invoquer les martyrs.
1. Célébrons ce jour consacré à la mémoire des bienheureux frères Côme et Damien, et, pour cela, livrons-nous aux pratiques de la dévotion tranquille des fidèles, au lieu d'observer les rites profanes du paganisme : citoyens d'un autre pays, ils sont, en ce jour, devenus nos patrons ; car celui qui a d'abord envoyé les Apôtres vivants dans la chair, nous envoie maintenant ceux-ci vivants dans l'esprit. Après avoir illustré, pendant leur vie, des contrées étrangères, ils ont honoré les nôtres de leur visite après leur mort; mais, évidemment, si les morts ne vivaient plus, nos patrons ne nous auraient pas visités après être sortis de ce monde. Leurs restes mortels sont donc cachés à nos yeux, mais leurs bienfaits s'étalent à nos regards; car nous étions atteints d'une maladie très-dangereuse, et Dieu nous les a envoyés comme médecins, afin de nous préserver des attaques du démon et de nous délivrer de celles de la maladie. Lorsque, après sa résurrection, le Sauveur envoya ses disciples dans le monde, en vertu de sa puissance divine, il leur recommanda, avant tout, de guérir les malades, de ressusciter les morts, de chasser les démons, de rendre la vue aux aveugles en son nom'. Toujours sensible à nos infirmités, prenant toujours, et suivant les limites du possible, soin de ses frères, il a choisi, après son ascension, des hommes qui, par leur science médicale et terrestre, nous communiqueraient les dons de Dieu. Sa puissance souveraine agit de la sorte, car sa parole ineffable nous a appris qu'il est venu en ce monde pour sauver les faibles et les étrangers. Voici comme il s'exprime : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades (2). Je suis venu appeler à
1. Matth. X, 8. — 2. Id. IX, 12.
la pénitence, non pas les justes, mais les pécheurs (1) ». Remarquons cependant pourquoi le Seigneur a accordé aux saints un pareil privilège. C'est parce qu'ils ont aimé la paix et qu'ils sont parvenus à jouir du Dieu de paix, dont l’Apôtre a dit : « Il est notre paix, celui qui des deux peuples n'en a fait qu'un (2) ».
2. Ce n'est donc point pour eux-mêmes que les bienheureux Côme et Damien ont vécu et sont morts. Par leur vie exemplaire, ils nous ont laissé un modèle de bonne conduite, et, parleur mort courageuse, ils nous ont montré comment nous devons souffrir. Si Dieu a permis qu'on les connût dans les différentes parties de l'univers, c'était afin que leurs prières nous aidassent à guérir de nos diverses maladies ; pareils à des témoins irrécusables, ils doivent ainsi, par une sorte de présence et par l'attrait de la guérison, nous conduire à la foi ; par là encore, l'humaine fragilité, qui a tant de mal de croire à l'Evangile, parce qu'il date déjà de loin, voit de ses propres yeux les merveilles opérées par ces saints personnages; en conséquence, elle accepte le témoignage d'hommes qui prient maintenant au lieu d'exercer l'art de la médecine, et viennent au secours des malades par leur foi et non plus par leur science. S'ils guérissaient autrefois, c'était, en effet, non pas de leur propre puissance, mais de celle du Dieu qui sauve le monde, et, puisqu'ils continuent à nous venir en aide, c'est qu'ils empruntent leur pouvoir au Sauveur du monde. Nous devons honorer très dévotement tous les saints,, mais comme nous possédons les précieuses reliques de ceux-ci, ils ont un droit tout particulier à notre vénération. Tous les autres nous aident de leurs prières; ceux-ci
1. Matth. IX, 13. — 2. Ephés. II, 14.
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ajoutent à leurs supplications l'appoint de leur présence, et nous entretenons ainsi avec eux des rapports en quelque sorte familiers. Ils sont, en effet, continuellement avec nous; ils y demeurent toujours; en d'autres termes, ils nous guérissent pendant le cours de notre vie mortelle, et, à l'heure de notre mort, ils nous reçoivent dans leurs bras. Ici-bas, ils détournent de nous la lèpre du péché et les maladies, et, dans l'autre monde, ils nous empêchent de tomber dans les noirs abîmes de l'enfer. Aussi les anciens nous ont-ils appris à donner à nos corps une place auprès des reliques des saints : l'enfer a peur d'eux, et ses supplices ne seront par conséquent point pour nous; le Christ les éclaire, et, par là, sa lumière écartera de nous les ténèbres épaisses de ce lieu d'horreur. Dès lors que nous reposons à côté des saints martyrs, nous échappons aux ténèbres de l'enfer, non par suite de nos propres mérites, mais à cause de la sainteté de nos compagnons de sépulture. Le Sauveur a dit à Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (1) ». Si les portes de l'enfer ne peuvent prévaloir contre l'apôtre et martyr Pierre, quiconque se joint aux martyrs ne peut donc être le prisonnier de l'enfer. Les portes de l'enfer ne retiennent point captifs les martyrs, parce qu'ils sont entrés dans le royaume des cieux; ne les voyons-nous pas,
en effet, déjà régner? Nous en sommes témoins; il arrive souvent qu'ils délivrent des hommes possédés de sales démons par l'effet de la médecine céleste qu'ils leur ont donnée,
1. Matth. XVI, 18.
les âmes captives s'échappent des chaînes du démon, et le diable se trouve, à son tour, chargé de chaînes de feu. Ah ! puisse le captif briser tous les liens qui le privent de la liberté ! Alors, celui qui en avait d'abord fait sa victime deviendra victime à son tour. Sans compter de bien autres merveilles opérées par les saints, voilà ce qu'ont fait et ce que font ces élus de Dieu, aucun de vous n'en ignore. Ils ont autrefois employé le fer à retrancher du corps humain les parties gâtées, aujourd'hui ils prient pour délivrer les âmes de leurs chaînes. Ils ont jadis appliqué des remèdes faits de main d'homme, et maintenant ils étalent à nos regards le spectacle de cette sainteté que le Christ leur a donnée. Ils ont distribué aux autres des bienfaits du temps, aussi jouiront-ils de ceux de l'éternité; parce que leur corps a guéri celui du prochain, leur âme, à son tour, a obtenu sa propre guérison. Ils ont consolé les faibles et sont eux-mêmes devenus forts; on les a crus sans forces, et ils sont devenus puissants; ils ont cessé d'être médecins, et le trésor de la foi leur est seul resté.
3. Donc, bien-aimés frères, vénérons dans cette vie les bienheureux Côme et Damien, afin de pouvoir les compter parmi nos intercesseurs dans le ciel ; et puisqu'un mouvement d'amour nous réunit pour célébrer la mémoire de leur naissance, qu'une même foi nous unisse à eux. Rien ne sera capable de nous en séparer, si nous nous y joignons par le sentiment de la religion et corporellement puissent leurs mérites nous obtenir du Seigneur notre Dieu cette faveur ! Ainsi soit-il.
ANALYSE. —Procession du Saint-Esprit; génération du Fils et non du Père.
Le Saint-Esprit, c'est le don de Dieu: il procède également du Père et du Fils; il est comme le trait d'union qui les joint l'un à l'autre d'une manière ineffable. Peut-être son nom lui a-t-il été donné, parce qu'il convient aussi au Père et au Fils; son nom désigne ce (565) qu'il est à proprement parler, et ce qu'on peut attribuer aux deux autres personnes. Ainsi, on dit avec justesse que le Père est esprit, et le Fils pareillement, que le Père est saint, et aussi le Fils ; mais on ne dit pas que le Père a été envoyé, par la raison qu'il ne s'est pas incarné. Le nom d'envoyé s'applique d'une manière plus exacte à la personne qui s'est faite homme. La forme humaine, dont le Fils s'est revêtu, appartient à la personne de celui-ci, et non à celle du Père. C'est pourquoi on a dit que le Père invisible, agissant de concert avec son Fils invisible, l'a envoyé en le rendant visible. Le Fils a pris la forme d'esclave, sans que la forme de Dieu subît en lui le moindre changement. Celui qui est apparu aux regards des hommes sous la forme humaine a été fait par la sainte et invisible Trinité. Par conséquent, selon cette nature divine en vertu de laquelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'un, nous ne croyons pas que le Père ou le Saint-Esprit soit né ; la foi catholique ne le croit et ne l'enseigne que du Fils. Bien que, selon la nature divine, le Père ne soit né d'aucun autre Dieu, s'il était cependant né de la Vierge selon la chair, il n'aurait point seul la propriété de n'être pas né lui-même, mais d'avoir engendré un Fils unique ; le Fils n'aurait pas non plus la propriété exclusive de n'avoir point engendré, mais d'être né de l'essence du Père; le Saint-Esprit serait aussi dépourvu de celle de n'être pas né et de n'avoir point engendré, mais de procéder du Père et du Fils. En effet, si le Père était né de la Vierge, il ne serait avec le Fils qu'une seule et même personne; et parce que cette seule et même personne serait née, non pas de Dieu, mais de la Vierge, on ne pourrait l'appeler avec exactitude que Fils de l'homme, au lieu de pouvoir lui donner le titre de Fils de Dieu.
ANALYSE. — 1. Le Fils est un seul Dieu avec le Père. — 2. Divinité du Saint-Esprit. — 3. Ces trois personnes ne son qu'un seul Dieu.
1. La foi en la substance unique de la Trinité, c'est-à-dire du Père, du Fils et du Saint-Esprit, est d'avant tous les temps : elle dépasse tous nos sens ; les paroles ne peuvent l'expliquer ; nul esprit ne saurait la comprendre. Une seule puissance, un seul Dieu, et trois noms. Le Verbe naît de la Vierge Marie ; il se revêt d'un corps matériel, mais il reste la pensée sublime de Dieu. Cette parole divine ne s'est pas assimilée à la chair, mais elle s'y est enfermée, elle lui est demeurée supérieure : c'était la parole impassible du Très-Haut, et, néanmoins, elle a souffert et subi les coups de la mort, pour communiquer la vie à sa créature, que sa désobéissance avait précipitée dans l'abîme.
O homme ! chercherais-tu à comprendre la Divinité ? Te blâmerais-je pour cela ? Si tu crois, tu fais bien ; mais si tu dis : Comment Dieu est-il Père? tu tombes dans les ténèbres. Si tu dis : Comment Dieu est-il Fils ? la lumière t'abandonne encore ; car: « Nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et nul ne connaît le Fils, si ce n'est le Père (1) ». Supposer trois puissances , c'est confesser trois Dieux; pour nous, nous croyons trois personnes , mais une seule puissance, une seule divinité. En nommant le Père, tu glorifies le Fils, et en prononçant le nom du Fils, tu adores le Père. Si, de la Trinité nous ne faisons qu'une seule personne, nous
1. Matth, XI, 27.
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judaïsons, parce que les Juifs ne reconnaissent qu'une seule personne et confessent un seul Dieu. A reconnaître trois Dieux-, nous ressemblerions aux Gentils. Mais il n'en est pas ainsi ; nous confessons que le Père est dans le Fils, et que le Fils est dans le Père, avec le Saint-Esprit ;'nous ne divisons ni ne partageons la nature divine, Dieu de Dieu, puissance de puissance, lumière de lumière, vérité de vérité. Pour le constater, pas de témoins : ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni la lumière, ni les ténèbres, ni les anges, ni les chérubins, ni les séraphins ; car : « Au commencement le Fils était dans le Père (1) » . Personne ne connaît celui qui ne peut naître, si ce n'est celui qui est né, parce qu'il sait de qui il est né ; de même celui-là seul, qui a engendré, connaît celui qui peut naître; aussi le Père connaît-il le Fils, puisqu'il l'a engendré. L'engendré est pareil à son auteur; c'est le conseil et la sagesse du Père ; c'est, avec lui, une seule puissance, une même divinité. Tu cherches à comprendre la génération du Fils de Dieu? Depuis peu il a pris une origine particulière dans le sein de la Vierge Marie ; mais, quant à sa génération divine, on ne peut dire que ceci : « Dès le commencement il est dans le Père ». Je confesse un seul Dieu innascible, et je reconnais un seul Dieu né. Je proclame que le Père tout-puissant est sans commencement et sans fin, qu'il contient toute chose et n'est contenu en rien, qu'il gouverne tout et n'est gouverné par quoi que ce soit, qui voit tout et n'est vu de personne. J'avoue aussi que Jésus-Christ, Fils de Dieu, possède toute la sagesse et la puissance de Dieu, son Père. Autant le Père a de puissance, « autant en possède » le Fils. L'engendre n'est pas moindre que celui qui ne peut naître ; il n'a été ni fait ni créé.
2. Si je disais que l'Esprit est né, je déclarerais que le même Père a deux Fils, au lieu de dire qu'il a un Fils unique et qu'un seul Fils a été engendré par un seul Père. Il n'y a qu'un seul Père, et il a fait toutes choses, comme il n'y a qu'un seul Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites. Si je dis que le Fils n'est pas né, je reconnais dès lors que le Père Tout. Puissant n'est pas seul innascible, et je confesse deux Tout-Puissants ; et si, d'un autre côté, j'avoue qu'il a été fait, je parle à la manière des Gentils, car ils adorent les oeuvres de
1. Jean, I, 2.
l'homme et n'adorent pas le Créateur du ciel et de la terre. Comment donc m'exprimer à son égard? Dirai-je que c'est un fantôme? Que Dieu m'en garde, car le Christ ne pardonnera jamais le blasphème. Supposez que deux morceaux de bois, liés ensemble, soient jetés dans une fournaise ardente, un seul jet de flammes s'échappe de tous les deux à la fois; ainsi, du Père et du Fils procède l'Esprit-Saint, et il possède, comme eux, la puissance et la divinité.
3. Le bienheureux apôtre Paul a parfaitement défini notre croyance: « Un Dieu », dit-il, « médiateur entre Dieu et les hommes (1) ». Ce n'est pas en tant que Dieu de Dieu, qu'il est devenu médiateur; car il n'y a qu'un seul Dieu même jusque dans la Trinité: mais la vertu du Père s'étant incarnée dans le sein de la Vierge Marie, et revêtue du vieil homme qui était tombé par sa désobéissance, elle est devenue la médiatrice de l'humanité. Comme l'attestent les Evangiles, lorsque le Sauveur eut conduit ses Apôtres sur le Thabor, il leur manifesta la puissance de sa divinité, et voilà qu'une nuée lumineuse le couvrit (2). Cette nuée indiquait que la Vertu du Père se trouvait en lui. Il en est dont la doctrine est insensée; comment expliquent-ils trois personnes en une seule substance? Par trois personnes, ils en. tendent trois puissances. Pour nous, nous disons qu'il y a trois personnes en une seule et même puissance, trois noms et un seul Dieu, trois paroles exprimant le même sens, c'est-à-dire, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Ceux-là partagent et divisent encore la puissance et la divinité de la Trinité sainte; c'est, disent-ils, comme un empereur, un préfet et un comte. Non, et loin de vous enseigner une pareille doctrine ou cette exposition de foi, je l'anathématise; car il est écrit dans nos livres sacrés: « Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles par la création de ce monde (3) ». Pour faire un empereur de la terre, il faut trois choses, mais la puissance impériale est une. Si l'empereur ôte son diadème de dessus sa tête, il est un César, mais n'est plus un empereur dans toute l'acception du mot; voilà pourquoi ceux qui blasphèment le Saint-Esprit ne sont pas chrétiens. Si l'empereur se dépouille de la pourpre, ce n'est plus qu'un homme: ainsi font les Juifs, en n'adorant qu'une seule personne.
1. I Tim. II, 5.— 2. Matth. XVII, 5.— 3. Rom. I, 10.
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Quant à nous, nous comparons le Maître du ciel à l'empereur de la terre: celui-ci est un homme dans la pourpre, et la pourpre se trouve en lui; mais la couronne placée sur sa tête, entraîne de droit pour lui la faculté de porter la pourpre, et signifie qu'en lui la puissance impériale est une. Ainsi en est-il de la Trinité: le Père est dans le Fils, et le Fils est dans le Père; pour le Saint-Esprit, il est le trait d'union entre l'un et l'autre : c'est la puissance et l'unité de la Trinité.
ANALYSE. — 1. Les bons récompensés. — 2. Les méchants condamnés. — 3. Conclusion.
1. « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa majesté, il s'assoiera sur le trône de sa gloire, et toutes les nations seront assemblées devant lui, et il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis a d'avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors, il dira à ceux qui seront à sa droite: Venez, ô bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (1)» ; où se trouve la lumière inextinguible, où l'on goûte éternellement le bonheur, où l'on puise la vie sans fin de l'immortalité, où l'on partage à toujours la joie des anges et des Apôtres, où habite la lumière de la lumière et la source de la lumière, où l'on voit la cité des saints, la Jérusalem céleste, où les martyrs et les patriarches sont réunis avec Abraham, Isaac, Jacob et tous les élus, où les joies ne sont point suivies de douleur et de tristesse, où l'on ne verra ni les ombres de la nuit, ni la caducité de la vieillesse, où chacun éprouvera un insatiable amour et une paix particulière, où l'on aura pour témoins les esprits bienheureux et toutes les puissances, où Dieu nous donnera la manne, c'est-à-dire, des aliments célestes, et nous rendra participants de la vie des anges, où, enfin, car je voudrais tout dire d'un seul mot, l'on ne ressentira ni mal , ni douleur , et où nous jouirons de tous les biens. A ces paroles du
1. Matth. XXV, 31-34.
Sauveur, les justes demanderont : Seigneur, pourquoi nous avez-vous préparé une si grande gloire, une gloire si parfaite? Et le Christ leur dira : Voici pourquoi : Vous avez eu la miséricorde et la foi, la charité et la patience, la longanimité, la douceur et la justice, la continence et l'humilité; vous vous êtes montrés hospitaliers, affables et joyeux pour les pèlerins et les étrangers, amis de la justice et de la vertu; les maux du prochain vous ont attristés, comme son bonheur vous a réjouis; vous avez ressenti de la joie à voir ceux à qui n'échappait pas même une parole inutile ; la crainte de Dieu vous a saisis à la vue de ceux mêmes qui ne transgressent point leurs obligations et n'oublient ni un iota, ni un point de la loi du Seigneur; vous n'avez reçu aucun présent pour opprimer les innocents et dire le mensonge au lieu de la vérité; de votre cœur et de votre corps vous avez retranché le vice, vous avez considéré comme rien ce bas monde; vous avez renoncé non-seulement au diable et à ses couvres, au monde et à ses pompes, mais encore à vous-mêmes, et vous avez pris sur vous la croix de Jésus-Christ, pour le suivre fidèlement. — Seigneur, reprendront les justes, quand avez-vous remarqué en nous tout ce bien ? Quand avons-nous fait aux autres ce qu'il vous appartient de leur faire? Et il leur dira: « En vérité, je vous le dis : ce que vous avez fait pour l'un des moindres de mes frères, vous (568) l'avez fait pour moi (1) », et en ma présence. Et ce que vous avez fait en secret, je vous le rendrai en public.
2. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche : « Allez, maudits, au feu éternel, que mon Père a préparé pour le diable et pour ses anges (2) », « où il y aura des pleurs et des grincements de dents (3) », où l'on n'a des yeux que pour pleurer, où l'on désire la mort sans la recevoir, « où lever qui ronge ne meurt point, et le feu qui brûle ne s'éteint jamais (4) » ; où rien ne se prépare que des supplices, où nul maître n'est obéi de son serviteur, où le vieillard n'est pas respecté, où les jeunes gens manquent d'emploi, où il n'y a ni joie ni allégresse pour succéder au chagrin, où le travail ne se trouve point remplacé par les honneurs ou le repos; là, des ténèbres éternelles et des tourments horribles, l'ardeur de la soif et une terre d'oubli, la violence des flammes et la douleur causée par les vers; on n'y voit rien que des supplices, on n'y entend rien que des gémissements; on n'y éprouve aucune consolation, on n'y rencontre que l'enfer et les abîmes de la géhenne, dont le Prophète a dit : « Dans l'enfer, qui est-ce qui chantera vos louanges (5)? » c'est-à-dire personne. En ce lieu d'horreur, qui est-ce qui pourra chanter des cantiques au Seigneur? Ceux qui s'y trouvent renfermés n'ont plus le pouvoir de rien faire. Il y aura là des tortures de genres différents: là se trouvent « le dragon que Dieu a formé pour se jouer de lui (6) »
1. Matth. XXXV, 40. — 2. Ibid. 41. — 3. Id. VIII, 12. — 4. Marc, IX, 43. — 5. Ps. VI, 6. — 6. Id. CIII, 26.
Malheur à ceux parmi lesquels se trouve ce dragon dont le Sauveur a triomphé sur la croix, et qu'il a attaché, comme un passereau, à l'instrument de son supplice ! Si, en ce monde, les hommes ne peuvent supporter le joug de sa domination, comment le supporteront ceux qui se trouveront avec lui? Alors ces maudits lui répondront: Seigneur, pourquoi nous avoir préparé de si grandes peines, des tortures si insupportables? Et il leur dira: En voici le motif : c'est à cause de votre méchanceté, de vos ruses, de votre malignité, de votre avarice, de vos fautes, de vos injustices, de vos larcins, de vos mensonges, de vos insultes, de votre cupidité, de vos homicides et adultères, de vos colères, de vos fornications, de votre orgueil, de votre vaine gloire, de votre méchanceté pour le prochain, de cette tristesse qui engendre la mort; c'est parce que vous n'avez pas reçu les pèlerins et que vous vous êtes réjouis du mal qui survenait à vos frères, et attristés de leur bonheur; c'est pour vos blasphèmes et vos murmures, votre paresse et votre gourmandise, votre incontinence de parole et d'action, votre vaine gloire et vos bouffonneries, votre impudicité et votre colère.
3. Pour tous ces méfaits et autres semblables, les pécheurs et les impies iront au feu éternel; mais en raison de toutes leurs bonnes couvres que nous avons nominées et que nous avons omises, les justes iront dans la vie éternelle pendant les siècles des siècles (1). Ainsi soit-il.
1. Matth. XXV, 46.
ANALYSE. — 1. Notre époque n'est pas plus mauvaise que les précédentes. — 2. on le prouve par des exemples.— 3. et par l'expérience actuelle. — 4. Quels jours peut-on appeler bons?
1. Toutes les fois que nous éprouvons quelque tribulation ou quelque misère, nous. devons y voir un avertissement et une correction. Nos saints Livres eux-mêmes ne nous promettent pas, en effet, la paix, la sécurité et le repas : ils nous annoncent, au contraire, (569) des tribulations, des misères et des scandales. L'Evangile ne s'en tait pas: « Mais », dit-il, « celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé (1) ». De quel bonheur l'homme a-t-il joui en cette vie, depuis le moment où notre premier père nous a mérité la mort et a reçu la malédiction de Dieu, malédiction dont le Seigneur Christ nous a délivrés? « Mes frères», dit l'Apôtre, « ne murmurez pas, comme quelques uns d'entre eux ont murmuré et ont trouvé la mort dans la morsure des serpents (2)». Aujourd'hui, mes frères, le genre humain est-il soumis à des épreuves inconnues jusqu'à nos jours, et que nos pères n'aient pas subies avant nous ? Ou plutôt, souffrons-nous seulement ce que, au dire de l'histoire, ils ont souffert en leur temps? Et tu rencontres des hommes qui murmurent de l'époque actuelle ! Quand est-ce que nos aïeux ont eu à se louer entièrement de leur existence ? Hé quoi ? Si l'on pouvait faire remonter ces hommes au temps de leurs pères, ils murmureraient encore. Parmi les siècles passés, lequel, à ton avis, a été bon ? Ils t'apparaissent bons, parce que tu n'y as pas vécu. Aujourd'hui, pourtant, tu as échappé à la malédiction, tu crois au Fils de Dieu, tu es imbu et instruit de là doctrine renfermée dans nos saints Livres. Je m'étonne de te voir supposer qu'Adam ait passé une vie paisible : or, tes parents n'ont-ils pas hérité d'Adam? C'est bien à lui que Dieu a adressé ces paroles : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ; tu travailleras la terre d'où tu as été tiré, et elle te produira des ronces et des épines (3)». Il a mérité cette punition, il l'a reçue et ç'a été l'effet du juste jugement de Dieu.
2. Pourquoi donc t'imaginer que les temps anciens ont été meilleurs que le temps présent? Depuis le premier Adam jusqu'à l'Adam d'aujourd'hui, il y a eu travail et sueurs, ronces et épines. Il y a eu le déluge, des moments difficiles, des années de famine et de guerre, les annales de l'histoire en font mention; nous ne devons donc point prendre occasion des jours actuels, pour murmurer contre Dieu. Nos ancêtres ont vu jadis, et il y a de cela bien longtemps, de bien tristes choses: alors se vendait à poids d'or la tête d'un âne mort (4); on achetait à prix d'argent la fiente de pigeons (5) ; on vit même des femmes
1. Matth. X, 22.— 2. I Cor. X, 10.— 3. Gen. III, 18, 19.— 4. IV Rois, II, 25. — 5. ibid.
569
s’engager mutuellement à faire mourir leurs enfants pour les manger': lorsqu'elles furent arrivées à bout du premier, la mère du second ne consentit point à tuer le sien: la cause fut donc portée au tribunal du roi, et celui-ci se reconnut plutôt comme coupable que comme juge. Mais à quoi bon rappeler les guerres et la famine de ce temps-là ? Qu'elles ont été terribles, les calamités d'alors ! A en entendre le récit, à le lire, nous frémissons tous d'horreur. En réalité, n'est-ce point pour nous un motif de remercier Dieu, au lieu de nous plaindre de l'époque où nous vivons ?
3. Quand le genre humain s'est-il trouvé à l'aise? En quel temps n'a-t-on pas vu régner la crainte et la douleur ? Le monde a-t-il jamais joui d'une félicité durable ? De trop vieilles misères n'ont-elles pas toujours été son partage ? Si tu ne possèdes pas, tu brûles d'acquérir ; et si tu possèdes, ne crains-tu point de perdre? et ce qu'il y a en cela de plus malheureux, c'est qu'en dépit de tes désirs et de tes craintes, tu te trouves bien. Tu vas épouser une femme: qu'elle soit mauvaise, elle fera ton supplice; qu'elle soit bonne, tu auras une peur incessante de la voir mourir. Avant de naître, les enfants sont une source de douleurs atroces; ils n'inspirent que des inquiétudes, une fois qu'ils sont nés. Qu'on est heureux à la naissance d'un enfant, et, toutefois, comme on redoute de le voir mourir et de le pleurer ! Où rencontrer une existence à l'abri du malheur ? La terre que nous habitons ne ressemble-t-elle pas à un immense navire? Ne sommes-nous pas, comme des nautonniers, ballottés au gré des flots, sans cesse exposés à perdre la vie, toujours battus par l'orage et la tempête, à chaque instant menacés du naufrage, et soupirant ardemment après le port; car ils ne sentent que trop qu'ils sont des passagers ? Par conséquent, peut-on vraiment appeler bons des jours remplis d'incertitude, qui passent avec la rapidité de l'éclair, dont on peut dire qu'ils ont fini avant de commencer, et qu'ils ne viennent qu'afin de cesser d'être ?
4. Donc, « où est l'homme qui souhaite vivre et désire voir des jours heureux ? (2)» Pour ce bas monde, il n'y a, à vrai dire, ni vie, ni jours heureux. Les seuls jours de bonheur sont ceux de l'éternité. Ce sont des jours,
1. IV Rois, VI, 46. — 2. Ps. XXXIII, 13.
570
et des jours sans fin; le Prophète l'a dit : « J'habiterai pendant toute la durée des jours éternels (1), parce qu'un jour passé dans votre demeure vaut mieux que mille jours (2) ». Oui, un jour sans fin est. préférable à tous les autres. Voilà ce qu'il nous faut désirer: voilà ce qui nous est promis en termes ordinaires et se réalisera d'une manière ineffable. « Où est l'homme qui souhaite vivre ? » On dit tous les jours : Vie et vie; mais pour celle-ci, de quoi s'agit-il ? « Et désire voir des jours a heureux ? » Tous les jours, on parle même d'heureux jours; et, si on les examine de près, il n'y en a plus. Tu as aujourd'hui passé une bonne journée, si tu as rencontré ton ami, et si cet ami consentait à rester avec toi, quelle bonne journée tu passerais ! Après avoir rencontré son ami, l'homme ne se plaint-il pas d'avoir dû le quitter? Voilà comme est bon, pour toi, le jour qui te quitte
1. Ps. XXII, 9. — 2. Id. LXXXIII, 10.
après t'avoir visité. J'ai passé de bonnes heures : où sont-elles ? Ramène-les-moi. J'ai passé un moment agréable: tu t'en réjouis; plains-toi plutôt de ce qu'il n'est plus. « Quel est l'homme qui souhaite vivre et désire voir des jours heureux? » Et tous de s'écrier Moi ! Mais ce ne sera qu'après cette vie, après les jours présents. Il nous faut donc attendre; mais que nous recommande-t-on de faire pour parvenir à ce que l'avenir seul peut nous procurer ? Que ferai-je dans cette vie telle quelle, pour arriver à la vie et voir des jours heureux? Ce que dit ensuite le Psalmiste: « Préserve ta langue de la calomnie et tes lèvres des discours artificieux ; éloigne-toi du mal et pratique le bien (1) ». Fais ce qui est commandé, et tu recevras ce qui est promis. S'il y a des efforts à t'imposer et que tu aies peur de la peine, que, du moins, l'éclat de la récompense te ranime !
1. Ps. XXXIII, 14, 15.
ANALYSE. — 1 . Plaise à Dieu que nous ressentions, pour la guérison de nos âmes, une sollicitude pareille à celle que nous ressentons pour la guérison de nos corps. — 2. Les remèdes pour les blessures spirituelles sont la pénitence et la confession.— 3. Conclusion.
1. Il serait à désirer, bien-aimés frères, que notre corps jouît d'une santé continuelle, qu'il ne souffrît jamais des atteintes de la, maladie et ne reçût pas de blessures. Si nous consultons les instincts naturels d'un esprit droit, personne d'entre nous ne consentira à se voir mutiler ou. à être cloué sur un lit de douleur. L'Apôtre en a fait la remarque : «Jamais personne n'a haï sa propre chair au contraire, il la nourrit et il en a soin (1) ». Qu'involontairement on souffre d'une maladie, ou qu'on reçoive un coup de flèche, je ne dirai pas dans une partie essentielle du corps,
1. Éphés. V, 29,
mais seulement à la superficie d'un membre, on emploie aussitôt, et avec un soin qui ne se dément pas, tous les remèdes possibles: on bande la plaie, on fait provision de simples de toute espèce, dont l'application sur le mal peut guérir, et, s'il le faut pour obtenir la cure, on va même à l'étranger chercher ce qui est nécessaire. La dépense est comptée pour rien, et la pauvreté n'entre pas en ligne de compte; les ressources de la vie se consacrent à la maintenir; on regarde comme cause de salut des choses même plus viles que le sel, on n'épargne non plus les soins préservatifs d'aucune sorte pour empêcher le mal de couver (571) en dessous et de s'aggraver, pour préserver le malade de plus cruelles souffrances. Donc, mes frères, vous prenez toutes les précautions possibles, afin de rétablir votre santé corporelle, quand elle se trouve compromise ; et, pourtant, ce corps doit mourir un jour, car sa condition le condamne à tomber plus tard en poussière. Sans doute, nous espérons qu'il ressuscitera, mais, en attendant, il faut qu'il subisse cette sentence : « Tu es terre, et tu retourneras en terre (1) ». De telles paroles montrent à l'homme le peu de valeur de son enveloppe mortelle, puisqu'elles lui apprennent que, s'il a été tiré de la terre, il y rentrera. Pourquoi donc, mes très-chers frères, attacher notre coeur aux choses d'un rang inférieur? Sachez-le bien, le corps est inférieur à l'âme par la dignité ; car l'âme, c'est la maîtresse du corps, les membres sont à son service, elle en dispose, à son gré, pour les usages qui, lui conviennent. Quant à elle, après avoir gouverné cet esclave soumis à ses ordres, elle reste à l'abri de la mort, même quand la mort brise les liens qui l'unissaient au corps. La condition de notre âme est donc infiniment supérieure à celle de notre corps; même dans notre façon ordinaire de parler, nous en rendons témoignage, lorsque nous disons le plus souvent: Pour le salut de notre âme, ne voulez-vous pas faire cela? La raison et l'opinion générale attribuant à l'âme la primauté d'honneur, que ne devons-nous pas faire pour conserver intact et dans toute son intégrité ce que nous a procuré notre première ou notre seconde naissance, c'est-à-dire la grâce sanctifiante ou l'innocente naturelle ? A les garder consiste la beauté de l'âme, l'intégrité de sa forme, sa santé, son élégance : comme, parmi les corps, il n'y a de beaux que ceux sur lesquels on n'aperçoit ni taches, ni cicatrices; ainsi les âmes ne conservent l'éclat e leur primitive beauté qu'autant qu'elles ne sont rendues hideuses ni par les souillures ni par les blessures du péché.
2. Mais les hommes ont rarement le bonheur d'avoir toujours conservé la santé de leur âme, de parcourir le chemin de la vie sans rencontrer de pierre d'achoppement, de n'être sujet à aucune illusion : qu'ils mettent donc, du moins, à obtenir leur guérison spirituelle, un zèle pareil à celui qu'ils mettent à
1. Gen. III, 19.
recouvrer la santé de leur corps. Qu'aux blessures de leur âme ils appliquent la main du conseil, et si elle a été transpercée par la lance du péché, qu'elle prenne le remède de la pénitence; et si elle gît malade, qu'on la réchauffe dans le bain des larmes. Le désespoir ne doit pas ôter à ceux qui veulent guérir l'espérance de sortir de leur maladie et la faculté de revenir à la santé. Le Prophète a dit, en effet : « Celui qui tombe ne cherchera-t-il jamais à se relever, et celui qui s'est éloigné ne se rapprochera-t-il point (1) ? » Sortons donc de l'abîme de fausse honte où nous sommes tombés, relevons-nous pour aller à Dieu, et après notre chute, ne restons pas misérablement couchés par terre. N'allons pas couvrir nos ulcères du voile de la confusion, car la corruption s'étendrait infailliblement plus loin et atteindrait bientôt les parties nobles. Laissons-nous relever par l'espoir de guérir le mal que la honte dérobe aux regards; ce sentiment de fausse pudeur est ridicule, car rien n'échappe à la vue de celui-là seul dont l'oeil est à craindre. A quoi bon des hommes cacheraient-ils ce que Dieu connaît par lui-même? Si le juge sait les fautes du coupable, de quel avantage sera pour celui-ci que tous les autres les ignorent? Ce juge est celui dont le Psalmiste a dit : « Dieu scrute les reins et les coeurs (1) ». « Il démêle », ajoute l'Apôtre, « les pensées et les mouvements du coeur (2) ». « Aucune créature n'est invisible pour lui, mais tout est à nu et à découvert devant ses yeux (3) ». Pourquoi donc nous tromper au point de croire que nous pouvons lui dérober la connaissance de nos misères? De ce que les hommes ignorent nos fautes, s'ensuit-il que le voile épais dont nous les couvrirons suffira à les dérober à la vue de Dieu? Mes frères, rien de plus dangereux pour une âme pécheresse que de se refuser à avouer ses faiblesses, ou de s'étudier à les cacher. Comment, en effet, guérir celui . qui, malgré ses trop réelles blessures, veut paraître bien portant? C'est impossible, mais il est bien près de revenir à la santé celui qui, repoussant les appréhensions d'une fausse honte, va se montrer au médecin et lui dit: « Prenez pitié de moi, Seigneur, car je suis infirme : « guérissez-moi, parce que je vous ai offensé (4) » ; qui lui révèle la plaie hideuse de ses fautes,
1. Ps. XI, 9. —2. Id. VII, 10. — 3. Hébr. IV, 12. — 4. Ibid. 13.
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572
et en parle hautement en ces termes: « Je vous ai déclaré mon crime et n'ai point caché mon iniquité. Je confesserai contre moi mes prévarications; Seigneur, vous m'avez pardonné l'énormité de mon crime (1)». Voyez, mes bien-aimés frères, quels sont les fruits et les avantages de la confession de nos fautes ! « Seigneur, je confesserai contre moi mes prévarications ». Qu'est-ce que le Psalmiste ajoute immédiatement après ces paroles ? « Et vous m'avez pardonné l'énormité de mon crime ». Quel remède efficace ! Quelle rapide guérison ! Montrer ses plaies au médecin, et en recevoir aussi vite la santé ! Lui faire voir la cause du mal, et se trouver, au même instant, garanti contre la douleur ! A peine as-tu ouvert la bouche pour faire l'aveu de tes faiblesses, que déjà tu as obtenu ton pardon. Est-il à mépriser le médecin qui, sans tarder un moment, « guérit les coeurs brisés et cicatrise leurs blessures (2)», qui ne manifeste à ses malades aucun ennui de les entendre, et n'épouvante aucun de ceux qui ont recours à lui, en leur parlant de la gravité de leurs blessures ; qui les invite, au contraire, à s'approcher de lui, et leur adresse ces pressantes paroles par la bouche du
1. Ps. XXXI, 5. — 2. Id. CXLVI, 3.
prophète Isaïe : « J'effacerai moi-même tes iniquités ; je veux oublier tes crimes (1) ? » Mais toi, ne les oublie pas : « Confesse d'abord tes iniquités, et tu seras justifié (2) ». Admirable bonté de Dieu ! Que son indulgence est digne de nos louanges ! L'aveu de nos fautes sera suivi, non pas du châtiment, mais du pardon; il nous le promet, car il dit : « Confesse d'abord tes iniquités, et tu seras justifié ». Ce que les justes obtiennent en travaillant à l'oeuvre de leur sanctification, tu l'obtiendras toi-même en faisant pénitence.
3. Profitons avec empressement, mes très chers frères, de la bonté sans égale du médecin qui nous appelle à lui ; ne rougissons pas de lui dévoiler les plaies de nos égarements; ainsi pourrons-nous revenir à la santé. N'allons pas dissimuler les infirmités de notre âme et traîner longuement dans nos mauvaises habitudes; car, évidemment, nous tomberions en danger de mort. Daigne nous préserver d'un pareil danger celui qui a dit : « Je ne veux point la mort de l'impie, mais je veux qu'il se convertisse et qu'il vive (3) ». N'est-il pas le maître des destinées de l'homme? Gloire donc à lui, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il
1. Isaïe, XIII, 25. — 2. Ibid. 26. — 3. Ezéch. XXXIII, 11.
ANALYSE. — 1. Pour accorder aux hommes son pardon, Dieu les invite à se convertir, mais ils ne l'écoutent pas. — 2. Exhortation à ne plus vivre de la vie d'un monde qui passe. — 3. Excellence de la pénitence et de la conversion démontrée par l'exemple de Jonas et des Ninivites. — 4. Il nous faut pratiquer la pénitence pour être dignes de participer aux mérites de la mort que le Christ a soufferte pour nous.
1. Jamais le Dieu tout-puissant ne refusera sa miséricorde aux hommes qui obéiront avec foi à ses commandements, et toutes les fois que notre coeur sera prêt à reconnaître ses fautes, le Seigneur nous en accordera aussitôt le pardon. C'est son désir constant, pourvu que le pécheur ne se complaise pas dans le mal ; car voici ce qu'il dit par l'intermédiaire du Prophète : « Revenez à moi, et je reviendrai à vous (1) ». Il envoie des hérauts, on les méprise; il appelle à lui les pécheurs, et les pécheurs ne se convertissent pas. Viendra le jour du jugement, où ils demanderont et ne seront pas exaucés. Le Sauveur leur dit : « Revenez de vos voies criminelles (2) » ; ils
1. Zach. 1, 3. — 2. Ibid. 4.
répondent : Nous resterons dans le mauvais chemin. Ne sont-ce point d'impudents contempteurs du Très-Haut? aussi une condamnation à mort les attend. Puisse chacun de nous dire à Dieu: « J'ai péché (1) », car aussitôt il répondra: J'ai pardonné. Par l'effet ordinaire de sa bonté, Dieu veut accorder aux pécheurs le pardon de leurs fautes, mais, par l'effet habituel de leur malice, les coupables sont tout prêts à refuser leur grâce.
2. La source du pardon est ouverte à quiconque veut vivre. Mes frères, vivons, et vivons bien; car la vie présente passera avec le temps, mais la vie future ne finira jamais. Mais on vous voit aimer cette vie terrestre de manière à réaliser en vous ce que dit Salomon : « Je me suis créé des musiciens et des musiciennes, des échansons et des femmes chargées de me verser à boire » (2), et le reste « et je n'ai rien trouvé de mieux que de boire et de manger (3) ». Tu choisis volontiers un pareil genre de vie ; pourquoi donc ne pas faire encore ce qu'il ajoute : « Je n'ai rien trouvé de mieux que de boire et de manger, et cela est vanité des vanités (4) ? » C'était justice, car il n'y a vraiment en cela que vanité. Vivre et bien faire, voilà ce qui s'appelle vivre ; mais vivre et mal agir, ce n'est pas réellement vivre. Vivons donc ce petit espace de temps, de manière à mériter de vivre beaucoup dans le séjour éternel qui nous attend. Ici-bas, en effet, ne sommes-nous pas comme en un lieu de passage ? un jour viendra où nous devrons en sortir, et tu nourris des désirs pareils à ceux que tu nourrirais, si tu ne savais pas d'où tu viens. Le monde est devenu la demeure de ton corps, et celui-ci le domicile de ton âme. Ton corps est comme un prolongement du monde, et ton âme lui est étrangère. Le séjour de ton corps est ici-bas; celui de ton âme, c'est le ciel; car « ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'esprit est esprit (5) ». La chair est venue de la terre et y retournera; l'esprit est venu du ciel, et quand se briseront les liens qui l'unissent au corps, il y rentrera. Mais quelle dure nécessité, sortir de ce monde ! Où iras-tu donc à ce moment-là ? tu sortiras du monde pour aller au ciel. On redoute de pénétrer dans la maison d'un grand personnage inconnu : par quel moyen gravir les
1. II Rois, XII, 13. — 2. Ecclé. II, 8. — 3. Id. VIII, 15. — 4. Id. 1, 2. — 5. Jean, III, 6.
573
degrés de l'échelle qui aboutit au ciel ? Malgré une conscience pure, on tremble en face d'un tribunal de la terre ; la voix et l'aspect d'un juge remplissent l'âme d'épouvante quelles seront donc les émotions des pécheurs, quand il leur faudra paraître devant Dieu, eux que la seule vue des Anges suffit à jeter dans le trouble?
3. Si je ne me trompe, mes frères, la comparaison que je viens d'employer ne manque pas de justesse; mais si la crainte a glacé nos coeurs, que la prière s'échappe vite de nos lèvres; que notre pénitence efface, en un clin d'oeil, les fautes que notre ignorance a été si longtemps à commettre. Croyez-moi, mes frères, puisqu'en agissant ainsi vous ajoutez foi, non pas à mes propres paroles, mais au commandement du Seigneur, que vous venez d'entendre. La population de Ninive vivait, mais elle ne vivait pas bien; c'est pourquoi le Seigneur dit au prophète Jonas : « Va dans la grande ville; là, prêche avec force contre elle, parce que le bruit de sa malice est monté jusqu'à moi (1) ». Sa mission avait été d'être un humble prédicateur, et, de fait, il se montra un grand contempteur. On l'avait envoyé à Ninive, et ce fut à Tarse qu'il se rendit. Il méprisa Dieu et s'enfuit dans un vaisseau, comme si la puissance de Dieu ne s'étendait pas jusque sur mer ! Alors il se mit à dormir; sa sécurité était telle que, durant son sommeil, il ronflait. Pendant ce temps-là, les nautonniers jetaient à l'eau tous les vases qui se trouvaient sur le navire, ils pleuraient, car ils se croyaient condamnés à périr misérablement. Lève-toi ! s'écrièrent-ils enfin; il faut que nous sachions par le fait de qui nous vient notre malheur. Désigné publiquement par les sorts , il ne chercha point à nier sa faute ; au contraire, il se condamna lui-même. « Prenez-moi », dit-il, « jetez-moi dans la mer, et la tempête s'apaisera (2) ». Les matelots le précipitèrent du haut du vaisseau et, en-dessous des flots, se trouva une baleine qui l'engloutit. Au sein des abîmes son tombeau fut le ventre d'un poisson, et celui-ci le. garda intact, dans ses entrailles, l'espace de trois jours. Jonas en sortit aussi sain qu'il y était entré ; alors il se montra docile et accomplit les ordres divins qu'il avait d'abord méprisés et éludés; aussi le peuple et la ville tout entière firent-ils pénitence en versant des
1. Jonas, I, 2. — 2. Jean, I, 12.
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larmes, tandis que Jonas attendait au loin que Dieu fît périr Ninive ; mais le feu, envoyé , pour la réduire en cendres, s'éteignit sous le torrent des larmes de ses habitants. Dieu leur pardonna donc leurs égarements, et, au même instant, le Prophète fut saisi de douleur. Seigneur, dit-il, je savais que vous êtes prompt à pardonner , voilà pourquoi je m'étais enfui à Tarse, au lieu d'exécuter vos ordres. Un peu de fatigue avait rempli son âme de tristesse, et nul sentiment de joie ne s'empara de son coeur, lorsque, à l'égard de Ninive, l'indulgence succéda aux menaces de la justice divine. Il en sortit donc et s'endormit bientôt; car il avait vu un grand concombre élever au-dessus de sa tête son épais feuillage, pour le défendre contre les ardeurs brûlantes du soleil: cet arbrisseau, sorti de terre par l'ordre du Seigneur, sécha bientôt après sous l'influence de la même volonté divine. subitement élevé, il disparut tout aussi vite. Il n'y avait pas d'autre nécessité à ce qu'il sortît de terre que celle-ci : Dieu avait promis,son pardon aux pécheurs, afin de les exciter à se convertir. — Mais, me diras-tu, qui est-ce qui t'autorise à parler ainsi ? — Lis le livre de Jonas, et tu verras que le Prophète pleure sur le sort du concombre ; puis, si tu pousses plus loin la lecture, le Seigneur t'apparaîtra, comme épargnant la ville. « Jonas », dit-il, « tu gémis sur le sort d'une plante qui est venue sans toi, qui s'est accrue en une nuit et qui a péri le lendemain ; et moi, je n'épargnerais pas la grande ville de Ninive, où il y a plus de cent vingt mille hommes (1)? »
4. Mes frères, un seul : Pardonne, suffit à délivrer de la mort un grand nombre. Il y en a beaucoup (je dirais même qu'ils sont en énorme quantité) pour dire : « Mangeons et buvons (2) », car c'est notre nature : une fois enfermés dans le tombeau, nous n'avons plus de vie, nous n'avons plus, de châtiment à redouter. Non, sans doute, tu n'éprouveras pas de châtiment, si tu te convertis et obtiens ton pardon. Avant la passion de ton Sauveur, ton premier père ne pleurait-il pas ? Ignores-tu donc que si Jésus-Christ n'était pas venu, Adam aurait pour toujours été enseveli dans l'enfer? Jésus-Christ homme est venu pour ce motif : il s'est anéanti à cause de toi, et afin de te trouver. D'abord , tu avais péché par ignorance, et il t'a purifié par l'effusion de son sang ; mais si, après avoir été instruit, tu recommences à pécher, il est sûr que tu éprouveras toute la sévérité de sa justice. Donc, en tout ceci, mes frères, obéissons à ses commandements, et nous deviendrons participants de la récompense qu'il nous a promise. Ainsi soit-il.
1. Jonas, IV, 10, 11. — 2. Isaïe, XXII, 13.
ANALYSE. — 1. Pouvoir de la pénitence. — 2. Prière à l’évêque pour l'engager à recevoir les pécheurs. — 3. Continuation de cette prière. — 4. Conclusion.
1. La fragilité humaine, empoisonnée par le venin du péché comme par la morsure d'un serpent, n'offrirait plus de ressource, si la pénitence ne venait y appliquer le remède, et si une humble confession ne lui obtenait la grâce de l'indulgence divine. Comme, dans le corps humain , les parties corrompues d'une plaie s'enlèvent au moyen de l'instrument du chirurgien, ainsi l'âme, blessée par le péché, se refait sous l'influence douloureuse de la pénitence : une douleur qui enlève les grandes douleurs, une peine salutaire,
1. Ce sermon appartient sans doute à l’époque où saint Augustin, encore prêtre, prêchait devant son évêque.
un chagrin de courte durée, préparent des joies éternelles; une tribulation nous garantit des autres tribulations, et l'inquiétude enfante pour nous la sécurité. En effet, le Dieu de miséricorde n'a jamais voulu la mort du pécheur, autant qu'il a voulu le voir se convertir et vivre : par une raison tout opposée, et parce qu'il est un juste juge, il ne veut point que le péché demeure impuni. Le pénitent s'inflige donc lui-même le châtiment qu'il mérite, et ainsi va-t-il au-devant de la main de Dieu, qui venait le frapper et ne viendra plus que pour le secourir. Il humilie donc son esprit dans la tristesse et les gémissements, dans la douleur et les larmes, il tire lui-même vengeance de ses iniquités, . et, par là, il ne laisse rien à la justice divine qu'elle puisse exiger de lui, il offre à la bonté paternelle du Très-Haut une belle occasion de pardonner. Dès lors donc, il exercé contre sa propre personne tous les droits de la justice, puisqu'il se déteste le premier comme pécheur. L'accord s'établit entre lui et Dieu, ne hait-t-il pas, en effet, ce que hait en lui le Seigneur ? Il se punit, mais que cette punition est, peu de chose ! Il s'irrite contre sa faiblesse, il se soumet aux rigueurs de la pénitence; mais qu'est-ce que cela? Que c'est peu de chose en comparaison des flammes éternelles ! Mais quand il en est encore temps, avant que luise le jour de la colère divine et de la manifestation des coeurs, qui doit se faire au jugement de la justice éternelle, si le pécheur, attaché en quelque sorte au pilori de sa conscience , s'irrite contre lui-même et se condamne aux déchirements de la pénitence, la colère de Dieu n'est plus allumée contre lui ; bien au contraire, il se réjouit plus de la conversion de ce seul pécheur, que de la persévérance dans le bien de quatre-vingt-dix-neuf justes qui ne sont point égarés (1). Il met d'autant plus d'empressement à pardonner les crimes des pécheurs repentants, qu'il a montré plus de patience à différer l'heure de les punir. Car « s'il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs (2) », c'est afin que, tout en continuant à manifester sa miséricorde aux bons, il force les méchants à rougir de leur persistance dans le mal.
2. Aussi, vénérable pape, vois agenouillés,
1. Matth. XVIII, 18. — 2. Id. V, 45.
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non-seulement en présence du Seigneur, mais encore à tes pieds, ceux que, dans sa patience, Dieu invitait à se repentir. Aujourd'hui, ils ne se détournent plus de lui et ne s'amassent plus des trésors de colère ; car ils sont convertis et crient miséricorde. Ils demandent leur pardon, ils le cherchent, ils frappent à la porte. Tu es rempli des dons de la grâce, accorde-les donc à leur repentante ; tu es éclatant de lumière, guide donc leurs pas vers le but où ils veulent parvenir; tu as les clefs en tes mains, ouvre-leur donc la porte puisqu'ils y frappent. Puissent tes entrailles de pasteur se sentir émues à la vue de ces brebis que l'Agneau a rachetées de sols sang, et qu'il a, par le secours mystérieux de sa grâce, arrachées à la dent des loups. Elles te montrent leurs blessures, elles mettent à nu devant toi leurs consciences déchirées par des bêtes féroces : jette sur elles tes regards, reçois-les dans tes bras. Elles ne diffèrent nullement de te manifester leurs plaies, ne diffère pas non plus d'y appliquer un prompt remède. Ces pécheurs se tenaient dans l'Eglise, comme s'ils eussent été au paradis l'antique ennemi en est devenu jaloux :. ils ont manqué une seconde fois de vigilance, et le serpent, se traînant sur sa poitrine et son ventre, est tombé sur eux, il les a de nouveau trompés, il en a fait de nouveau ses esclaves. Au souvenir de la condamnation de notre premier père, ils ont été saisis de crainte ; mais au lieu de fuir la présence du Très-Haut, au lieu de se cacher à l'ombre d'une excuse, loin de déguiser la honte de leurs désordres sous le voile inutile de paroles de justification, et de les envelopper comme d'un vêtement de feuilles (1), ils ouvrent devant toi leurs coeurs et répandent leurs âmes en ta présence. La crainte ne les éloigne pas; au contraire, ils se rapprochent, et, par ton intermédiaire, ils veulent revenir à Dieu. Essuie donc leurs larmes , guéris leurs pieds de leurs faux pas. Ils arrivent d'un pays lointain; va au-devant d'eux. En toi se trouve celui qui a ainsi agi à l'égard de son plus jeune fils, de ce fils pour qui ses désordres furent la source des souffrances de l'exil et des privations de la misère (2). Que ceux-ci se nourrissent, comme lui, du veau gras. Que d'eux on dise aussi: Ils étaient morts, et ils sont ressuscités; ils étaient perdus, et ils sont
1. Gen. III, 7. — 2. Luc, XV, 11 et suiv.
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retrouvés (1). Laisse-toi attendrir par les larmes de leurs frères, par les sanglots de tous ces assistants qui prient, non pour leurs propres fautes, mais pour celles des pécheurs; néanmoins, ces fautes ne nous sont point complètement étrangères, car nous ne formons qu'un seul et même corps avec ces membres souffrants : nous avons le même chef, et nous compatissons à leurs maux. Nous sommes animés, à leur égard, de l'esprit de douceur, car nous craignons d'être nous-mêmes soumis à l'épreuve. Pourrions-nous nous croire dispensés de pleurer pour des frères tombés et repentants, quand le Christ nous a commandé de prier même pour nos ennemis?
3. Pour donner aux gémissements de tous une nouvelle force, joins-y les tiens; unis à leurs faibles mérites tes mérites bien plus grands, car ils sont comme les cheveux blancs de ton âme : prosterne-toi, en faveur de tes enfants, aux pieds de ton Dieu. Cette humiliation t'élèvera davantage ; ta douleur sera pour toi une source de joie; en te faisant esclave, tu règneras. Tu es la bonne odeur du Christ, joins-y le feu de la commisération, et brûle pour apaiser le Seigneur. Ils méritent pitié, ton coeur est rempli de miséricorde, mets-le donc sur l'autel de la charité. Tu es assis sur le trône élevé des Apôtres, que ton affection pour ces malheureux t'en fasse descendre jusque dans l'abîme où ils sont tombés. Imite le Père, dont la volonté est que pas un de ces petits ne périsse (2). Imite le Fils bien qu'il eût la forme de Dieu, il a pris la forme d'esclave (3), il est venu pour servir et non pour être servi (4). Imite le Saint-Esprit, qui, selon Dieu, intercède pour les saints (5). Il t'engage, lui aussi, à prier pour eux; car c'est par lui que la charité a été répandue dans ton coeur. Jadis, quand ils marchaient dans les voies de l'erreur, tu les rappelais au bon chemin; maintenant qu'ils y reviennent, offre les à Dieu et les lui réconcilie. Tu courais à leur recherche quand ils étaient perdus; aujourd'hui qu'ils sont retrouvés, prie pour eux. Constitués dans l'état du péché, ils se sont éloignés de la vraie vie et approchés des portes de l'enfer, qui ne prévaudront jamais contre celui dont tu tiens la place. Depuis quatre jours Lazare se trouvait enfermé dans le tombeau par une lourde pierre
1. Luc, XV, 21. — 2. Matth. XVIII, 14. — 3. Philipp. II, 6, 7. — 4. Matth. XX, 28. — 5. Rom. VIII, 34.
aussi son cadavre exhalait-il déjà une odeur insupportable; le Sauveur l'a rappelé du séjour de la mort et lui a commandé, d'une voix forte, de sortir de son sépulcre (1): mais, bien que déjà rendu à la vie, il se trouvait encore paralysé dans ses mouvements par ses funèbres liens; il n'appartenait donc pas encore à la société des vivants. « Déliez-le », dit Jésus, « et laissez-le aller (2) ». Ainsi l'intervention de l'homme devait achever l'oeuvre bienfaisante de Dieu. Je comparerais ces pécheurs à Lazare. Leurs iniquités les avaient fait mourir; ils gisaient sans vie, écrasés par le désespoir , et répandaient autour d'eux l'odeur fétide de la corruption de leurs moeurs. Ramenés à la vie par la puissance divine, ils confessent leurs égarements et sortent déjà des profondeurs de leurs ténèbres; mais comme ils sont encore enveloppés dans l'étroit linceul de leur culpabilité, ils se trouvent toujours séparés de la communion des saints. Dieu les a ressuscités, mais nous te les présentons pour que tu les délies, surtout parce que tu occupes le siège de l'Apôtre à qui il a été dit : « Tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel (3) ». Sans doute, tes entrailles , qui sont celles de la sainteté et de la miséricorde, n'ont pas besoin de nos exhortations pour s'émouvoir ; ce que je demande en leur faveur sera moins le fruit de mes prières que celui de ta paternelle affection. Néanmoins, les bons offices que nous leur rendons aujourd'hui ne leur paraîtront pas hors de propos, puisque nos paroles leur feront estimer davantage les dons de Dieu, et mieux comprendre ce qu'ils devront à tes mérites. Notre Père, qui est au ciel, sait, en effet, ce qui nous est indispensable , avant même que nous le lui demandions (4) ; et, pourtant, il nous engage à le lui demander, et, quand nous le lui demandons, il nous l'accorde. A voir sa générosité répondre à nos demandes, nous l'aimons plus vivement, et nous reconnaissons mieux en lui notre Père; si, au contraire, il nous accordait ses bienfaits, avant que nous lui en ayons manifesté le désir, nous les regarderions, non comme des dons gratuits, mais comme des redevances obligées.
4. Voilà mon devoir accompli; j'ai parlé de mon mieux, et, toutefois, mes paroles ont à
1. Jean, XI, 1 et suiv.— 2. Ibid. 44 et suiv. — 3. Matth. XVIII, 18. — 4. Id. VI, 8.
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peine été dignes que tu y prêtes une oreille favorable, bien que j'aie voulu aider à guérir les plaies de mes frères. A toi maintenant d'accomplir la tâche dont tu es redevable, comme pasteur, à l'égard de toutes tes brebis sans exception : à toi de céder aux aveux des coupables, aux gémissements des justes, aux supplications de tous. Daigne le Seigneur notre Dieu faire ce qu'il a promis, recevoir, comme un sacrifice agréable, le repentir de ces malheureux, ne point mépriser leur coeur contrit et humilié, écouter miséricordieusement leurs gémissements et leurs supplications, les épargner dans l'avenir, puisque, dans le présent, ils reviennent au bien, et les délier dans le ciel, puisque tu les auras déliés sur la terre.
ANALYSE. — 1. Motifs pour lesquels l'évêque doit donner l'absolution aux pécheurs. — 2. Trompés d'abord par le diable, ils confessent maintenant leurs fautes et demandent leur pardon. — 3. Prières et gémissements des justes en leur faveur.
1. « Voici le temps favorable, voici les jours de salut (1) ». Puissent t'émouvoir, vénérable pape, les larmes des pénitents qui désirent obtenir, par ton intermédiaire, le pardon de celui qui habite en toi ! Ils viennent, ils se prosternent et ils pleurent devant le Dieu qui les a créés, afin qu'il anéantisse leurs couvres et répare en eux la sienne. Puisse-t-il détourner ses regards, non pas de leurs personnes, mais de leurs iniquités ! Qu'il ne jette plus ses yeux sur eux, comme sur des pécheurs, pour effacer de la terre jusqu'à leur souvenir (2), mais comme sur des pénitents qui ont soif de la justice, pour prêter l'oreille à leurs supplications (3). C'est leur corps qui a été, pour eux, l'instrument du péché ; aussi le châtient-ils sévèrement. Après avoir tiré vengeance de leur méchanceté, ils demandent au Dieu clément leur pardon. Pour l'apaiser , ils s'irritent contre eux-mêmes; ils se punissent, afin qu'il ne les punisse pas. Ils lui offrent en sacrifice un esprit repentant: ainsi lui font-ils agréer leur coeur humilié et contrit (4); car il résiste aux
1. II Cor. VI, 2. — 2. Ps. XXXIII, 17. — 3. Ibid. 16. — 4. Id. 1, 19.
superbes, et aux humbles il accorde sa grâce (1). Le baptême avait fait d'eux des hommes nouveaux; mais, puisqu'ils se sont blessés, poissent-ils trouver leur guérison dans la pénitence. Devenus infidèles à leurs promesses, puissent-ils ne point éprouver plus fard les supplices qu'ils ont fait profession de croire. Ils n'ont étendu sur personne leur bras vengeur : Dieu doit-il se venger d'eux? Puisqu'ils se sont montrés miséricordieux, ne méritent-ils pas d'obtenir miséricorde ? Ils ont pardonné, qu'on leur pardonne donc; ils ont été généreux, qu'on se montre tel à leur égard. A la voix du Christ s'est fendu le rocher de leurs instincts pervers, qui écrasait de son poids leurs ténébreuses consciences; et, par la vertu de leur confession, ils semblent sortir d'un tombeau et paraître au grand jour. Délie-les donc et laisse-les aller, car tu as les clefs, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel (2). Autrefois le péché régnait en maître sur leurs membres; aujourd'hui que la justice a triomphé d'eux, ils reviennent à elle. Ne vois-tu pas un torrent
1. Jacques, IV, 6. — 2. Matth. XVIII, 18.
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de larmes s'échapper de ces yeux qu'avaient fascinés les illusions du mal? Les gémissements et les sanglots qu'ils poussent en leur propre faveur ne retentissent-ils pas à leurs oreilles, jadis si facilement ouvertes à tous les propos condamnables? Les mains dont ils se sont servis pour faire le mal, ils les tendent maintenant suppliantes, pour obtenir le remède à leurs maux. Leurs pieds couraient dans le mauvais chemin ; ils ont changé de voie, et où sont-ils venus? Nous le voyons présentement; et, nous en sommes également témoins, leur corps, tout à l'heure vil instrument des plus sales jouissances, se roule maintenant dans la poussière et les larmes. Ces mouvements extérieurs ne sont-ils pas l'indice évident de la victoire que le Christ a intérieurement remportée sur eux? L'ennemi a été chassé de leur âme; qu'il soit torturé. Le fort a vu sa maison pillée parle plus fort (1); il a été enchaîné et forcé de rendre ceux qu'il avait fait esclaves. A entendre ces pécheurs confesser leurs égarements, on ne saurait, un instant, douter de leur repentir; mais Dieu est tout près de ceux qui ont le coeur brisé par la douleur. Cette douleur est un remède, et non un châtiment. Ah ! il désirait les soins du médecin, celui qui s'écriait : « Brûlez mes reins et mon coeur (2) ». Cette douleur fait disparaître la corruption et ne tue :pas, car « Dieu ne veut pas tant la mort du pécheur que sa conversion et sa vie (3)». « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin du médecin, mais les malades (4) ». Le Christ n'est pas venu appeler les justes à la pénitente, mais les pécheurs. Or, s'il les appelle, ce n'est point afin qu'ils se réjouissent d'être des pécheurs, mais c'est pour qu'ils gémissent de leurs prévarications et en fassent l'aveu. Qu'ils détestent donc-en leur propre personne ce qu'y déteste Dieu lui-même; par là ils se sauveront et mériteront' d'être agréables à ses yeux. De même que, loin de se complaire dans la pensée que ses clients sont malades, le médecin cherche, au contraire, à les guérir de leurs infirmités; ainsi le Christ sanctifie les pécheurs au lieu d'aimer leur état de péché. Qu'est-ce donc que faire pénitence ? C'est tirer vengeance de ses iniquités, afin d'éviter la vengeance divine : la pénitence est une peine qui préserve d'autres
1. Matth. XII, 29.— 2. Ps. XXV, 2.— 3. Ezéch. XXXIII, 2. — 4. Matth. IX, 12. — 5. Ibid. 13.
peines, un jugement qui va au-devant du jugement de Dieu, un châtiment qui adoucit la sévérité de celui qui sait tout, une sentence portée contre l'homme pour son bien, une accusation faite par le coupable pour empêcher sa condamnation.
2. L'antique ennemi a porté plus d'envie à ces pécheurs déjà rachetés par le Christ, qu'il n'en a porté au premier homme avant sa chute : il a déployé plus de malice et de ruse dans l'Eglise qu'au paradis. Dans ce lieu de délices, il était facile à Adam de se laisser tromper; car, n'ayant point encore perdu son innocence, il n'avait devant les yeux aucun exemple qui pût le détourner du mal; comme il n'avait pas encore fait l'expérience de la mort, il ne pouvait se figurer qu'il fût exposé à ses coups. Aujourd'hui, il est tombé: parce que nous sommes ses descendants, nous avons été condamnés, par le fait même de notre naissance, à mourir corporellement ; quant à la mort de notre âme, le dangereux serpent, voulant nous séduire, nous a fait croire aussi. qu'elle ne nous atteindrait pas, et il a osé nous dire encore . Si tu désobéis à Dieu, tu ne mourras pas de mort (1). Ce tentateur, homicide dès le commencement (2), a renouvelé son mensonge; on l'a cru encore une fois; il a frappé l'homme à nouveau et précipité dans la mort les pécheurs en faveur desquels le Christ avait triomphé de la mort même. Ceux-ci se montrent plus prudents; au lieu d'excuser leurs égarements, ils s'en accusent; aussi reviennent-ils à la vie. Loin de se dérober aux regards de l'Eternel, loin de se mettre à l'abri derrière des paroles inutiles comme derrière un rideau de feuilles, ils versent des larmes salutaires, ils montrent au grand jour ce qu'ils ont fait, ils offrent à leurs propres regards le spectacle de leurs crimes. Par leur aveu, ils préviennent les accusations que leur ennemi dirigerait plus tard contre eux, et ainsi triomphent-ils de lui; car, dans sa miséricorde, le Seigneur aime mieux céder à la prière du Christ et les délivrer, puisqu'ils confessent leurs iniquités, que de les punir quand le démon viendrait les attaquer et de les convaincre à son tribunal. Il s'entendent et accomplissent cette parole du Prophète : « Confessez-vous à Dieu , parce qu'il est bon (3) ». Pourquoi a-t-on peur d'avouer ses crimes à un juge de ce monde? C'est qu'un
1. Gen. III, 4. — 2. Jean, VIII, 44. — 3. Ps. CXVII, 1.
pareil aveu serait immédiatement suivi d'une condamnation; -tandis que, auprès du Dieu bon, à qui l'on ne peut rien cacher, il suffit de confesser ses égarements pour en être purifié. Insiste donc, en leur faveur, auprès de celui dont tu es le représentant, afin qu'il se montre indulgent pour toutes leurs faiblesses. Qu'il guérisse leurs langueurs, qu'il délivre leur vie de la corruption, qu'il redresse ceux qui sont courbés, qu'il brise les chaînes des captifs, qu'il justifie les pécheurs (1) et chérisse les justes, qu'il daigne intercéder auprès du père de famille , qui menaçait d'arracher l'arbre stérile. Tu les as excommuniés, et, par là, tu n'as pas inutilement creusé autour d'eux un fossé profond, pour le remplir de sales mais fertiles ordures, comme tu aurais fait d'une corbeille de fumier; ils te donneront lieu de te réjouir des résultats heureux de ton travail ; tu seras heureux d'avoir demandé leur pardon.
8. Beaucoup de sacrifices s'offrent pour eux; une foule immense d'assistants présentent à Dieu l'offrande d'un esprit tourmenté par le chagrin : ils ne sont pas restés fidèles aux promesses de leur baptême, mais de nouvelles eaux baptismales coulent sur leurs
1. Ps. CXLV, 8.
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têtes; ce sont les larmes abondantes de leurs proches : en effet, « que ceux qui se croient fermes prennent garde de tomber (1) ». Les uns associent leur douleur aux souffrances des autres, afin de se réjouir avec ceux-ci de leur guérison. Les uns s'abaissent pour relever les autres, car ceux-ci ne se prosternent que pour se relever. Et parce que Dieu est charité, il opère en eux tous. Puisses-tu donc te sentir ému à l'égard de tous par les sentiments de la charité qui habite en toi d'une manière si admirable; que, par ton intercession, le Seigneur prête une oreille favorable aux prières et aux gémissements de ceux qui pleurent leurs propres péchés et de ceux qui pleurent les péchés de leurs frères. Qu'il daigne accorder à tous le salut, puisque tous pleurent également les mêmes fautes. Puisse la société des membres du Christ goûter la joie après avoir ressenti la douleur ! Tous, sans doute, n'ont pas péché; mais parce que tous sont unis dans les liens d'une mutuelle charité, ils éprouvent un chagrin égal. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'honneur pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. I Cor. X, 12.
ANALYSE. — 1. Les pécheurs sont là qui gémissent. — 2. Appel à la pitié de l'évêque, dont le coeur doit se laisser émouvoir par les larmes de tous les assistants — 3. Efficacité de la pénitence et de la confession. — 4. Allocution aux pénitents — 5. et à l'évêque.
1. La foule des malheureux pécheurs se tient prosternée à terre. Son grand désir est qu'on prie pour elle; aussi s'adresse-t-elle au coeur apostolique du vénérable Pontife, qui est une autre demeure habitée par la miséricorde. Cette foule, bienheureux pape, tu l'as reçue toute belle, rachetée sur le démon, digne de fixer tes espérances de pasteur ; elle t'est venue du Saint des saints, du Pasteur des pasteurs, du Rédempteur des captifs, de Celui qui retrouve les égarés et guérit les malades ; du haut de son trône céleste, il te l'a donnée, car au lieu de t'élever à de hautes considérations, tu t'abaisses au niveau des (580) humbles (1) ; loin de prendre en dégoût les infirmités de tous, ta paternelle bonté se met au service de quiconque se trouve atteint d'une mauvaise maladie, non pour lui adresser des reproches, mais pour lui procurer la guérison. Ton désir n'est pas d'être servi par les pécheurs, mais de les servir ; tu ne cherches nullement ton plaisir à les voir prosternés à tes genoux ; ce que tu souhaites, c'est de prier pour eux et de voir tes prières exaucées. Je viens solennellement intercéder pour eux auprès de toi ; si je t'adresse la parole, c'est que je connais ta bonne volonté ; c'est qu'en cela je ne te ferai point violence pour t'extorquer leur pardon. Ceux que je recommande à ton indulgence par mes paroles, tu cours au-devant d'eux par charité. De ma bouche sort maintenant en leur faveur un ardent appel à ta pitié, et de ton coeur s'élèvent aussi pour eux vers Dieu des supplications non moins pressantes. Voilà ces pécheurs ; leur âme est souillée de crimes, mais ils en gémissent ; ils ont, en quelque sorte, écarté la pierre de leur endurcissement, et sortent des ténèbres de leurs péchés, comme du séjour de la mort, pour se montrer à la lumière de la pénitence; à eux s'appliquent ces paroles prononcées par le Sauveur au sujet de Lazare : « Délie-le, et laisse-le aller (2) ». Le grand cri poussé par le Christ les a ébranlés; loin de vouloir périr en excusant leurs fautes, ils prétendent revenir à la vie en les accusant, et, après avoir aperçu la lueur de l'espérance, sortir des ombres profondes d'une conscience plongée dans l'état de mort. Brise donc les chaînes qui paralysent leurs mouvements, car tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel (3) ; dans ce ciel, vers lequel n'osait lever les yeux ce pécheur qui frappait sa poitrine en disant : « Seigneur, ayez pitié de moi, car j'ai péché (4) ». Comment, en effet, aurait-il pu lever les yeux au ciel, dès lors qu'il y apercevait la chaîne de ses iniquités? Pourtant, il descendit justifié du temple du Seigneur, et non pas le Pharisien (5) ; et le principe de sa justification fut, non pas l'innocence de sa vie, mais uniquement son humilité. Ainsi arriva-t-il que Dieu s'approcha de préférence de celui qui se tenait le plus éloigné de l'autel. « Pour nous », dit l'Apôtre, « nous
1. Rom. XII, 16. — 2. Jean, XI, 44. — 3. Matth. XVIII, 18. — 4. Luc, XVIII, 13. — 5. Luc, XVIII, 14.
sommes les temples du Dieu vivant (1) ». Si cela est vrai de tous les bons fidèles, ainsi, et à bien plus forte raison, en est-il de toi, qui présides au gouvernement des fidèles, en cet endroit surtout où préside celui à qui le Christ a dit: « Je te donnerai les clefs du royaume des cieux (2)».
2. Ces pécheurs se trouvent donc dans le temple de Dieu, c'est-à-dire dans son Eglise; nous les y voyons prosternés loin de l'autel; ils voudraient demander à être réconciliés avec Dieu par la réception du corps et du sang de Jésus-Christ. Puissent leurs désirs, passant par ton coeur et venant de son saint temple, être accueillis de lui (3). Ils veulent lui offrir un sacrifice expiatoire pour leurs péchés ; mais, pour cela, ils ne lui apportent, ni la graisse des boucs, ni la chair des taureaux, ni de nombreux chevreaux gras, ni les fruits premiers-nés de leurs entrailles; leurs dons consistent en des âmes brisées de douleur, en des coeurs contrits et humiliés (4) ; jamais le Seigneur n'a dédaigné de pareils dons. Place-les donc, ô bon prêtre, place-les en leur faveur sur l'autel de ton âme, où brille la flamme du saint amour : que des entrailles de ta charité s'élève pour eux vers le trône de l'Eternel la fumée d'un encens d'agréable odeur. Ils se sont fatigués dans les gémissements ; toutes les nuits, leur couche a été baignée de leurs pleurs et leurs lits humectés de leurs larmes (5). Maintenant encore, ils en arrosent le pavé de cette basilique, et ils ne sont pas seuls à le faire; car ceux qui n'ont point partagé leur culpabilité, partagent leur douleur. Tous sont rangés autour de toi, pleins de sollicitude, les uns pour eux-mêmes, les autres pour le salut de . leurs frères ; tous n'ont pas de prévarications à confesser, mais tous gémissent et pleurent. Y a-t-il dans un même corps un seul membre qui ne compatisse pas aux souffrances d'un autre membre, qui n'en partage pas les douleurs, qui ne pourvoie pas à sa sûreté à l'heure du péril, qui ne travaille pas à le soulager au moment de l'épreuve ? « Car, que « celui qui croit être ferme, prenne garde de tomber (6) ». Que chacun, réfléchissant sur soi-même, craigne d'être tenté comme lui (7) . Portez les fardeaux les uns des autres (8), et vous accomplirez ainsi la loi de Jésus-Christ,
1. II Cor. VI, 16.— 2.Matth. XVI, 19.— 3. Ps. XVII, 7.— 4. Ps. L,19. — 5. Id. VI, 7. — 6. I Cor. X, 12. — 7. Galat. VI, 1. — 8. Ibid. 2.
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qui n'a commis aucun péché (1), qui a appelé les pécheurs, a prié pour eux, et leur a pardonné leurs fautes. De tous ses membres, les uns appartiennent à son corps, les autres sont tombés à terre ; les premiers sont attachés aux seconds, et ceux-ci se prosternent pour se relever. Un homme sage qui n'oublie point sa condition humaine peut-il voir tomber un de ses semblables et s'enorgueillir de ce que lui-même reste debout? Ici, tous ne sont point dans l'état de péché, mais, pour tous, la faiblesse est la môme; ils sont unanimes à demander afin que les pécheurs reçoivent, et à frapper pour qu'on leur ouvre; ceux-ci se trouvent dans l'affliction, et tous éprouvent de la douleur, et, quand ils seront revenus à la santé, tous se réjouiront.
3. Puisse l'ennemi caché du genre humain éprouver avec ses anges, en voyant ces pécheurs se relever, un tourment pareil à la joie qu'il a ressentie en les voyant tomber ! Pour commettre l'iniquité, ils se sont mis d'accord avec lui ; mais ils ne l'ont pas fait en ce sens qu'ils veuillent encore tirer leur gloire de leur chute ; ils ont été blessés, mais ils ne refusent pas le remède; ils se sont éloignés de leur Maître, mais ils n'ont pas la volonté de ne point revenir à lui. Par conséquent, celui qu'ils n'ont point su vaincre parla morti6cation,la pénitence les en a rendus victorieux; elle seule triomphe de l'ennemi, même quand il triomphe, et, par elle seule, l'accusateur est réduit à l'impuissance, non pas quand on nie ses propres fautes, mais quand on les avoue. La pénitence enlève la douleur à la douleur, et préserve de la vengeance en affligeant. Pour ne point rencontrer dans notre juge un vengeur de nos fautes, mais pour trouver un Dieu Père qui nous reçoive dans ses bras, nous nous punissons par les couvres de la pénitence, et, par là, nous tirons vengeance de nous-mêmes. Ainsi a-t-il, en quelque sorte, puni sa prévarication, ainsi a-t-il porté contre lui-même un jugement sévère celui qui, revenant d'un pays lointain, a dit à son père : « Je ne suis pas digne d'être appelé votre fils (2) ». Et son père l'a regardé comme d'autant plus digne de porter ce titre, qu'il s'en était reconnu plus indigne. La pénitence torture le coeur, mais, en un rien de temps, elle écarte toute condamnation aux tourments éternels. Ineffable bonté
1. I Pierre, II, 22. — 2. Luc, XV, 19.
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de Dieu ! En niant nos fautes, nous ne réussirons jamais à lui donner le change ; il nous suffit d'en faire l'aveu pour l'apaiser. Nous aurons beau garder le silence sur nos iniquités, jamais nous ne les déroberons à sa vue ; confessons-les, et il nous les pardonnera. Sans doute, nous n'apprenons rien à Dieu en confessant nos faiblesses, mais par cela que nous nous déplaisons sous le même rapport qu'à lui, nous faisons de grands efforts pour nous en approcher. Ainsi s'exprime le Psalmiste : « J'ai dit : Je confesserai contre moi mes prévarications au Seigneur, et vous m'avez pardonné l'énormité de mon crime (1) » . Je confesserai, non pas d'une manière quelconque, mais contre moi, mes prévarications au Seigneur. Telle est la vertu de la pénitence, qu'en parlant contre lui-même, le pécheur agit dans son propre intérêt. Dieu déteste, en effet, le pécheur; aussi aime-t-il l'homme qui se déteste comme pécheur, car celui-ci hait ce que hait Dieu lui-même.
4. Prenez courage, vous tous qui demandez pardon au Seigneur; que la joie et la consolation rentrent en vos coeurs, que votre foi s'affermisse, que votre espérance se ranime, que votre charité s'enflamme. Celui qui, sans avoir commis de péché, a bien voulu mourir pour vous, vous accordera le pardon de vos fautes ; puisqu'il a consenti à mourir pour vous procurer la vie, il ne permettra point que vous périssiez. « Approchez-vous de Dieu, et il s'approchera de vous (2). Résistez au démon, et il fuira loin de vous (3) ». Rappelez-vous qu'on vous retire de la gueule d'un lion rugissant; souvenez-vous qu'on vous arrache aux griffes de celui qui croyait vous voir éternellement tourmentés avec lui. Le Seigneur entend vos sanglots, car il. habite dans le coeur du pontife qui préside cette assemblée : puissent les prières adressées en votre faveur à Dieu, par votre évêque, suppléer à ce qui pourrait manquer aux vôtres !
5. O le meilleur des prélats, réjouis-toi donc ; car les enfants que tu avais engendrés par l'Evangile (4) « étaient morts, et ils sont ressuscités; ils étaient perdus, et ils sont retrouvés (5) ». Qu'on déchire le cilice dont ils étaient enveloppés, et qu'ils se revêtent d'allégresse (6). Admets-les de nouveau au
1. Ps. XXXI, 5. — 2. Jacques, IV, 8. — 3. Ibid. 7. — 4. I Cor. IV, 15.— 5. Luc, XV, 24. — 6. Ps. XXIX, 12.
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festin du veau gras (1) ; arrache leurs âmes à la mort ; essuie leurs larmes, préserve leurs pieds de l'abîme, afin qu'ils marchent en la
1. Luc, XV, 33.
présence du Seigneur dans la terre des vivants (1).
1. Ps. CXIV, 8, 9.
ANALYSE. — 1. Invocation à l'Esprit de miséricorde. — 2. Suite. — 3. Saint Augustin continue à prier l'Esprit de toute bonté.
1. Esprit-Saint, mon Dieu, j'éprouve le désir de parler de vous, et, néanmoins, je crains pour moi de le faire, car je ne trouve en moi rien qui me le permette. Pourrais-je, en effet, dire autre chose que ce que vous m'inspirerez? Pourrai-je prononcer un seul mot, si vous ne venez en moi pour vous substituer à moi et vous parler de vous-même ? Donnez-vous donc à moi pour commencer, ô généreux bienfaiteur , ô don parfait; car, quant à vous, vous m'appartenez; rien ne peut m'appartenir, je ne puis m'appartenir moi-même, si je ne vous possède d'abord. Soyez à moi, et ainsi serai-je à moi, et aussi à vous : si je ne vous possède pas, rien ne m'appartiendra. Près de qui aurai-je le droit de vous posséder? Près de personne, si ce n'est près de vous. Il faut donc que vous vous donniez à moi, afin que je puisse faire auprès de vous votre acquisition. Prévenez-moi donc, préparez mon âme à vous recevoir, et quand vous y serez entré, parlez-vous pour moi et écoutez-vous en moi. Ecoutez-vous en mon lieu et place, ô vous qui êtes si bienveillant ! Ecoutez une bonne fois, et ne vous irritez pas. Voyez de quel esprit s'inspirent mes paroles pour moi, je l'ignore, mais je sais pertinemment que, dépourvu de votre assistance, je ne puis rien dire. Je m'en souviens : il vous a suffi jadis de toucher un homme adultère et assassin pour en faire le psalmiste ; vous avez délivré l'innocente Suzanne ; vos regards se sont abaissés sur une femme possédée par sept démons, sur Madeleine, et la charité surabondante dont vous l'avez remplie en a fait l'apôtre des Apôtres : le larron a été visité par vous, pendant qu'il était en croix, et, le même jour, vous l'avez placé dans le ciel pour l'y faire jouir de la gloire du Christ. Sous votre influence, l'apostat a versé des larmes de repentir, et vous l'avez préparé à recevoir le souverain pontificat. N'est-ce point à votre appel que le publicain est devenu un évangéliste? N'avez-vous point terrassé le persécuteur, et, quand il s'ert relevé, n'était-il point devenu un docteur hors ligne ? N'êtes-vous pas venu du ciel pour visiter les Juifs orgueilleux, et en les voyant consumés par les ardeurs de la plus audacieuse doctrine, ne les avez-vous pas délaissés? Dieu de sainteté, quand je réfléchis à ce que vous avez inspiré à tous ces personnages, je me sens encouragé, par leur exemple, à vous parler ainsi, et je sais, à n'en pas douter un instant, que vous m'avez appris à vous répondre de la sorte : voilà aussi pourquoi je soupire vers vous et me jette dans vos bras. Ecoutez-moi, bonté sans limites, et que votre misérable créature n'encoure point votre indignation. Si mes crimes surpassent, par leur nombre, les crimes de tous ces personnages qui me rappellent vos miséricordes, votre indulgence dépasse de beaucoup en étendue ma culpabilité ; car n'est-elle pas infinie? Il lui est facile de pardonner un péché ! Ne lui est-il pas aussi aisé d'en pardonner des centaines de mille? A l'un il a suffi d'un seul péché mortel pour se voir réservé à la (583) damnation, quand il est sorti de ce monde : avec des milliers de fautes, un autre a été réservé par Dieu, comme étant prédestiné à la vie. Qu'y a-t-il en cela, ô très-doux Esprit ? C'est que, d'un côté, se manifeste votre miséricorde, et, de l'autre, votre justice. Ces deux hommes, bien différents l'un de l'autre, se trouvent également destinés après une multitude de crimes énormes et pour la fin du monde, celui-ci à entrer dans la vie, celui-là à tomber dans d'affreux tourments. Qu'en conclure, ô Dieu plein de bonté? C'est qu'en tout cela votre miséricorde sans bornes reste toujours égale à elle-même, bien que vous agissiez diversement. Le petit nombre des péchés ne donne pas plus la certitude d'arriver à la vie éternelle, que la grandeur et la multiplicité des fautes ne doit donner lieu au désespoir. Mais parce que votre miséricorde est préférable à toutes les vies, je l'invoque, je la désire, il m'est doux de m'y attacher. Donnez-vous à moi par son intermédiaire, et donnez-la moi par vous : que je la possède en vous, et qu'elle vous serve de chemin pour venir en moi. C'est elle qui m'inspire le confiant courage de vous parler; elle rend mon âme supérieure à elle-même : en la possédant je vous possède. Je ne demande donc rien que vous, car vous êtes le docteur et la science, le médecin et le remède, vous voyez l'état des âmes , et vous les préparez, vous ôtes l'amour et l'amant, la vie et le conservateur de la vie. Que dire de plus? Vous êtes tout ce qu'on peut appeler bon. Car si nous ne sommes point anéantis, c'est l'effet de votre indulgence : elle seule nous soutient eu nous attendant ; elle seule nous conserve en ne nous condamnant pas, nous rappelle sans nous faire de reproches, nous renvoie sans nous juger, nous accorde la grâce sans nous la reprendre, et nous sauve par sa persévérance.
2. Ame pécheresse, ô mon âme, lève-toi donc, redresse-toi, sois attentive à ces consolantes paroles, ne refuse pas un secours qui peut t'aider si puissamment à te réformer. Remarque-le bien : pour ta restauration, cette personne divine est la seule qui te soit nécessaire. Lève - toi donc tout entière, ô mon âme, et, puisqu'en cette personne seule se trouve ton salut, consacre-lui toutes tes forces, prépare-toi à lui servir de demeure; reçois-la, afin qu'elle te reçoive à son tour. Venez donc, très-doux Esprit ; étendez votre doigt, aidez-moi à me lever. Que ce saint doigt s'approche de moi, m'attire vers vous, se pose sur mes plaies et les guérisse. Qu'il fasse disparaître l'enflure de mon orgueil ; qu'il ôte la pourriture de ma colère; qu'il arrête en moi les ravages du poison de l'envie ; qu'il en retranche la chair morte de la nonchalance; qu'il y calme la douleur de la cupidité et de l'avarice; qu'il en ôte la superfluité de la gourmandise, et y remplace l'infection de la luxure par les parfums odorants de la plus parfaite continence. Puisse-t-il me toucher, ce doigt qui fait couler sur les blessures le vin, l'huile et la myrrhe la plus pure t Puisse-t-il me toucher, ô Dieu plein de bonté ! Alors disparaîtra toute ma corruption , alors je reviendrai à ma primitive innocence, et quand vous viendrez habiter en moi, qui ne suis maintenant qu'un sac déchiré, vous y trouverez une demeure en bon état, fondée sur la vérité de la foi, bâtie sur la certitude de l'espérance et parachevée avec une charité ardente. Bien que nous ne vous désirions pas depuis longtemps, venez, hôte aimable; oui, venez. Demeurez avec nous, car si vous n'y restez pas, il se fera tard, et le jour baissera (1). Frappez et ouvrez,car si vous ouvrez la porte, personne ne la fermera : entrez et fermez-la derrière vous, et personne ne l'ouvrira (2). Tout ce que vous possédez est en paix (3), et, sans vous, il n'y a point de paix possible, vous, le repos des travailleurs, la paix des combattants, le plaisir de ceux qui souffrent, la consolation des malades, le rafraîchissement de ceux que la chaleur accable, la joie des affligés, la lumière des aveugles, le guide de ceux qui doutent, le courage des timides; car personne ne goûte la tranquillité, s'il ne travaille pour vous : celui-là seul jouit de la paix, qui combat pour vous; souffrir pour vous, c'est le comble du bonheur; pleurer pour vous, c'est la suprême consolation. Quand mon âme gémit pour vous, alors, à vrai dire, elle se livre au vice et aux plaisirs. Ineffable bonté vous ne pouvez souffrir qu'on souffre, qu'on pleure ou qu'on travaille à cause de vous; car, au même moment commencent le travail et le repos, le combat et la paix, la peine et le bonheur. Etre en vous, c'est être dans l'éternelle félicité.
1. Luc, XXIV, 29. — 2. Apoc. III, 7. — 3. Luc, XI, 21.
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3. O mon bien-aimé, touchez donc, oui, touchez mon âme; cette âme que vous avez créée et choisie pour votre demeure au jour de mon baptême. Mille fois, hélas ! vous avez été honteusement et injurieusement chassé de cette maison qui vous appartenait en propre, et voilà que votre misérable hôtesse vous rappelle à grands cris ; car c'est pour elle le plus grand des malheurs de se trouver privée de vous. Revenez, ô Esprit bon, prenez pitié de cette séditieuse qui vous a chassé de chez elle. Maintenant, ah ! maintenant, elle se rappelle vivement tout le bonheur qu'elle éprouvait à se trouver auprès de vous. Tous les biens lui étaient venus à cause de vous (1); sitôt que vous vous êtes retiré d'elle, ses ennemis l'ont dépouillée; ils ont emporté avec eux tous les trésors que vous lui aviez apportés, et, non contents de l'appauvrir, ils l'ont accablée de coups et de blessures et laissée presque morte (2). Revenez donc , Seigneur bien-aimé; descendez à nouveau dans votre maison , avant que votre hôtesse insensée rende le dernier soupir. Aujourd'hui je vois, aujourd'hui je sens combien je suis malheureuse en vivant séparée de vous: je rougis et tombe dans une confusion extrême de ce que vous vous êtes éloigné de moi; mais les inénarrables faiblesses dont votre absence a été pour moi le principe me forcent à vous rappeler. Précieux gardien, venez dans la maison de votre misérable Marthe, et gardez-la dans la vérité, « pour qu'elle ne s'endorme pas un jour dans la mort et que son ennemi ne dise point: J'ai prévalu contre elle (3) ». Mes oppresseurs triompheront si je suis ébranlée (4). Mais, avec votre secours, j'espérerai dans votre miséricorde, je m'y attacherai, j'y mettrai ma confiance : en elle sera la part de mon héritage, et, ainsi, je ne craindrai pas ce que peut contre moi un homme mortel (5). Il vous est impossible de ne pas me faire
1. Sag. VII, 11. — 2. Luc, X, 30. — 3. Ps. XII, 5.— 4. Ibid. 6. — 5. Ps. LV, 5.
miséricorde, car la miséricorde vous est consubstantielle. Voyez ma pauvreté, voyez mes pressants besoins, et prenez pitié de moi selon votre infinie grandeur, et non selon mes iniquités. Daigne votre commisération montrer qu'elle est au-dessus de toutes vos oeuvres (1). Que la malice du péché ne prévale pas sur la grandeur de votre bonté. C'est par indulgence que vous dites: « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais je veux qu'il se convertisse et qu'il vive (2) ». Car vous voulez la miséricorde et non le sacrifice (3). Très-généreux bienfaiteur, étendez votre droite, cette sainte main qui n'est jamais vide, qui ne sait point refuser, qui ne cesse de donner à l'indigent: étendez donc, aimable bienfaiteur , étendez cette main toute pleine de vos dons : c'est la main des pauvres. Donnez à votre pauvre, ou plutôt à la pauvreté elle-même, ces armes ou ces trésors qui enrichissent l'indigent sans lui laisser rien à craindre. Achevez, Seigneur, ce que votre bras a commencé (4). Car, je le vois, si vous nous sauvez, c'est, non pas à cause des oeuvres de justice que nous avons faites, mais par votre miséricorde (5). Donc, très-sainte communication, accordez-moi le don de piété, dont le propre est d'inspirer la douceur, comme aussi de conserver et de rendre celui à qui il a été départi libre de toute attache aux biens de la terre ; ainsi pourrons-nous dire avec l'Apôtre Pierre
« Voilà que nous avons tout abandonné et que nous vous avons suivi (6) ». Dès lors que nous aurons renoncé à ce qui est de ce monde passager, votre esprit secourable nous conduira dans la voie droite (7), jusqu'à la terre des vivants, et par l'affectueuse piété qu'il nous inspirera, il nous introduira dans ce séjour où nous pourrons éternellement jouir de vous pendant la suite sans fin des siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Ps. CXLIV. 9. — 2. Ezéch. XXXIII, 11. — 3. Matth. IX, 13.— 4. Ps. LXVII, 29.— 5. Tit. III, 5. — 6. Matth. XIX, 27.— 7. Ps. CXLII, 10.
ANALYSE. — 4. Les bons chrétiens ont été conduits de la terre d'Egypte dans la terre promise. — 2. Néanmoins, ils doivent non pas s'endormir crans le repos, mais lutter contre leurs passions. — 3. Il leur faut détruite ces passions, comme, d'après l'ordre de Dieu, les Israélites devaient faire disparaître les nations étrangères.— 4. Combien la paresse des moines est blâmable. — 5. Motifs de l'avancement spirituel. — 6. Pourquoi Dieu ne veut pas que nous triomphions de nos ennemis sans combat.— 7. Exhortation finale aux moines.
1. Frères bien-aimés, si nous voulons considérer avec attention notre point de départ et notre destinée, nous serons, faute de forces, impuissants à remercier Dieu. Nous sommes, en effet, les enfants d'Israël : nous avons subi, en Egypte, le joug de Pharaon , et la puissance de ce roi orgueilleux a lourdement pesé sur nous. Car le prince de ce monde ne trouvait-il pas sa joie à nous écraser sans relâche sous l'insupportable fardeau de l'esclavage, et à nous accabler incessamment d'occupations et d'oeuvres serviles? Il nous obligeait à faire cuire des briques : si, seulement, nous avions eu à construire un temple au Seigneur avec les pierres précieuses des vertus ! Mais non; il nous fallait, par ordre, élever un édifice purement terrestre. Voilà, néanmoins, que le Dieu de nos pères, le Dieu béni de tous les siècles , nous a tirés de l'Egypte, c'est-à-dire des ténèbres où vivait le vieil homme ; il a brisé les chaînes dont nous tenait chargés une domination tyrannique, et nous a fidèlement introduits dans la terre promise. Nous sommes entrés dans ce pays de répromission, du moment où nous avons renoncé aux convoitises mondaines pour placer nos confiantes et solides espérances dans l'éternité : et déjà nous possédons en espérance les biens futurs dont la grâce divine nous accordera plus tard la réelle jouissance. La grâce de l'espérance n'avait-elle pas déjà mis en possession de cette terre des vivants ceux à qui l'Apôtre Pierre adressait ces paroles: « Vous êtes la race choisie, le sacerdoce royal, la nation sainte, le peuple conquis, pour annoncer les grandeurs de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière (1)? »
2. Mais de ce que nous ayons été introduits dans cette terre promise, sous la conduite de la grâce divine , il ne suit nullement que nous devions nous livrer au repos et céder à la nonchalance ou à la paresse : succomber au sommeil, s'abandonner à une imprudente sécurité, est chose malsaine. Il est donc utile pour nous de ne jamais nous coucher sans être revêtus des armes des vertus, afin de ne point rester un seul instant sans défense : il nous faut combattre avec acharnement les dangereux et cruels ennemis de notre salut; car c'est par la guerre qu'on arrive à la paix; c'est aussi par le travail qu'on parvient au repos. En' effet, point de victoire sans combat, point de triomphe sans victoire. Nous avons des ennemis au-dedans de nous-mêmes ; si nous ne voulons point périr avec eux, c'est pour nous une impérieuse nécessité de lutter contre eux sans faiblesse comme sans relâche. Les ennemis qui nous ont déclaré la guerre, avec lesquels nous sommes toujours en lutte, ne se trouvent point séparés de nous par de larges- fossés, par des remparts flanqués de tours, par des rivières profondes ; d'abruptes montagnes ne s'opposent pas à leur marche en avant. Ils sont toujours avec nous, parce qu'ils se tiennent dans les secrets replis de notre âme. Les vices principaux sont au nombre de sept, et de cette race de vipères sortent, comme d'une source fétide, toutes les autres passions, pareilles à autant de rejetons venimeux. Voici leurs noms : L'orgueil,
1. Pierre, II, 9.
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l'avarice, la vaine gloire, la colère, l'envie, la luxure et la haine. Nous omettons d'en parler d'une manière plus expresse, car la plupart de ceux qui ont traité de la parole divine nous ont laissé à cet égard une foule de réflexions; pour le moment , il nous suffira d'affirmer ceci : c'est que quiconque aura négligé de les combattre, quiconque, avec l'aide de Dieu, ne les aura pas vaincues, ne pourra jamais ni triompher dans les luttes spirituelles , ni , par conséquent , mériter la couronne de la victoire: « On ne sera couronné qu'après avoir combattu vaillamment (1) ».
3. Voilà bien les nations que Moïse ordonnait au peuple israélite de faire disparaître de la surface de la terre, sans avoir jamais contracté avec elles aucune alliance ! Il s'exprimait ainsi: « Lorsque le Seigneur, ton Dieu, t'aura introduit dans la terre que tu vas posséder, et qu'il aura exterminé plusieurs nations devant toi, les Héthéens, les Gergézéens, les Amorrhéens, les Chananéens, les Phérézéens, les Hévéens et les Jébuzéens, sept nations beaucoup plus nombreuses et plus puissantes que toi, et que le Seigneur, ton Dieu, te les aura livrés, tu les frapperas jusqu'à la mort. Tu ne feras pas d'alliance avec eux et tu n'auras pas pitié d'eux (2) ». Vous venez de l'entendre, frères bien-aimés, le Dieu tout-puissant a livré en nos mains les nations acharnées à notre perte, et, par une disposition particulière de sa providence, il les a fait disparaître de devant nous. Pourquoi, alors, dégénérer et croupir dans la langueur ? Pourquoi ne pas nous saisir de la victoire qui nous est envoyée du ciel ? Puisque le Seigneur a décrété la défaite de nos ennemis, pourquoi ne point nous acquitter de la part d'action qui nous est dévolue? Si nous pesons bien les unes après les autres toutes les paroles précitées, nous voyons que, dans les desseins de l'Éternel, ces nations sont déjà jetées par terre et qu'il nous ordonne de les frapper et de les détruire nous-mêmes. Voici les termes dont se sert Moïse: « Lorsque le Seigneur, ton Dieu, t'aura introduit dans la terre que tu vas posséder, et qu'il aura exterminé les nations » ; puis il ajoute bientôt : « Tu les frapperas ». De là, il est plus clair que le jour que, dans sa prescience, le Dieu tout-puissant en a déjà fini avec nos adversaires;
1. II Tim. II, 5. — 2. Deut. VII, 1, 2.
mais il a décidé que leur extermination se fera par notre intermédiaire. Il combat lui-même et il nous invite à vaincre. Il détruit les forces ennemies, et il nous réserve l'honneur du triomphe. Il veut que son courage nous fasse remporter la victoire, afin de pouvoir accorder à nos succès la couronne de myrte. Ne laissons donc pas notre courage se briser sous l'effort du désespoir, puisque la force d'en haut nous exhorte vivement à lutter avec énergie. Que la faiblesse inhérente à la nature humaine ne vienne en rien nous arrêter, puisque nous combattrons sur l'ordre de Dieu et appuyés sur son autorité. Écoutons, comme s'appliquant à nous, ces paroles adressées aux Israélites par Moïse: « Ne crains point, mais souviens-toi de ce qu'a fait le Seigneur, ton Dieu, contre Pharaon et tous les Egyptiens, et de ces grandes plaies que tes yeux ont vues, et de ces prodiges, et de ces miracles, et de cette puissante main, et de ce bras étendu pour te tirer de l'Égypte. Ainsi tu traiteras tous les peuples que tu redoutes (1) ». Pourquoi donc nous défier de notre faiblesse, quand nous avons pour éclaireur et pour guide dans nos luttes Celui-là même qui inspire le courage? Il suscite le combat, il nous y mène, il nous promet le succès, et il ne nous l'accorderait pas ! Il y est tenu. Que notre âme s'enflamme donc d'une ardeur guerrière ; qu'elle se précipite sur le champ de bataille, pour mettre en déroute les masses ennemies, puisque les lâches eux-mêmes brûlent du feu des combats ! Pas d'alliance entre nous et nos adversaires ! Pas d'arrangements qui nous forcent à la paix !
4. Ne pas aller au combat, c'est une honte; y aller et agir avec mollesse, c'est s'exposer à un danger certain de mort. « Mieux vaut, en effet, ne pas connaître la voie de la justice, que de retourner en arrière après l'avoir connue (2)». Plusieurs, ayant reçu l'instruction nécessaire pour exercer le métier des armes spirituelles, tombent dans une telle tiédeur d'âme, deviennent si mous que, s'ils ont encore la force de ne pas faire le mal, ils n'ont pas le courage de travailler à leur avancement dans le bien. Pour eux, le moindre des soucis est de vaincre la faim par la diète, de résister aux plaisirs de la table, de supporter les rigueurs du froid, de s'imposer les veilles
1. Deut. VII, 18, 19. — 2. II Pierre, II, 21.
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les plus ordinaires. Ils seraient bien fâchés d'empiéter sur le terrain des choses défendues, mais ils sont tout aussi portés à jouir des choses permises. Vous les voyez engagés dans les rangs de la sainte milice, mais ce que c'est que le combat spirituel, ils l'ignorent complètement. Leurs noms sont inscrits sur la liste des soldats, et les devoirs de l'état militaire leur sont évidemment inconnus : la preuve en est qu'ils ne craignent pas de marcher sans armes dans les rangs d'hommes armés; ils ne rougissent nullement de s'avancer avec nonchalance et dépourvus de leurs ceinturons, au milieu de guerriers cuirassés ; aussi se laissent-ils ébranler par le premier coup de n'importe quel javelot, et tomber par terre, parce qu'ils ne sont point protégés par le bouclier d'une prudente circonspection. Il eût mieux valu pour eux de vivre ignominieusement à l'ombre de leur toit domestique, que de venir mourir peu militairement et sans aucun titre de gloire au milieu de cellules monacales. Quiconque, en effet, cherche à jouir, dans l'état monastique, des plaisirs du corps, ressemble à un homme qui voudrait tirer du suc d'un bois desséché ; car, de cette vie molle et relâchée, il résulte pour beaucoup que, sachant beaucoup de choses, ils s'ignorent eux-mêmes, et qu'ils seraient incapables de dire ce qu'ils peuvent ou ce qu'ils ne peuvent point endurer en fait d'épreuve : de là il arrive aussi que ceux à qui il a été donné de connaître ce qu'on pourrait appeler l'écorce du soldat, ont encore besoin de s'essayer pour apprendre ce qu'ils sont eux-mêmes. Parmi les hommes engagés depuis longtemps dans le saint ordre, nous en avons rencontré un bon nombre qui ne savaient pas encore ce qu'ils pouvaient supporter en fait de jeûnes, de veilles et d'autres pratiques indiquées par les règles de la discipline céleste. L'Ecriture dit formellement : « Quiconque ignore sera lui-même ignoré (1) ». Alors , comment serait-il connu de Dieu , comment le connaîtrait-il à son tour, celui qui, étant à sort service, est convaincu de s'ignorer soi-même ? Or, quand un guerrier ardent assiège des remparts, il s'efforce d'en approcher en creusant des fossés , il essaie de s'emparer des retranchements, et au milieu d'une grêle épaisse de traits il cherche à savoir par quel endroit il pourra monter à l'assaut.
1. I Cor. XIV, 38.
Pour celui qui veut se vaincre lui-même, c'est donc une honte de ne point se connaître, et, par conséquent , d'ignorer la mesure de ses forces. Voilà pourquoi le Sauveur a dit : « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite (1) ». Il n'avait pas encore fait l'expérience de lui-même, ce soldat de Dieu , à qui s'appliquent ces paroles de l'Ecriture : « Il mit un casque d'airain sur sa tête (2) », et le reste; mais il se connaissait suffisamment, « lorsqu'il prit l'épée du philistin Goliath (3) », et le reste.
5. Voulez-vous des preuves qui attestent qu'un homme fait des progrès sur le champ de bataille spirituel? Les voici: il avance, si les efforts que les vices tentent contre lui sont plus mous, s'il réprime aisément les révoltes de la chair, s'il apaise avec moins de difficulté le tumulte soulevé par le choc de ses pensées, s'il arrache, aussitôt qu'elles se montrent, les naissantes épines des convoitises charnelles ; si, avec le glaive de la crainte de Dieu, il tranche incontinent la tête orgueilleuse de la superbe, de la luxure et de tous les autres vices. A quoi bon, d'ailleurs, faire partie de la sainte milice, si, comme au début de son apprentissage militaire, on doit laisser tomber ses bras à l'heure de la bataille et trembler sur ses genoux encore mal affermis? C'était pour les garantir de ce nonchalant laisser-aller, que l'éloquent prédicateur Paul adressait à ses disciples les paroles que voici: « Relevez vos mains languissantes et fortifiez vos genoux affaiblis; marchez d'un pas ferme dans la voie droite, et si quelqu'un vient à chanceler, qu'il prenne garde de s'écarter du chemin (4) ». Une main habile à combattre parvient facilement au triomphe, et un corps qui s'accommode de la cuirasse se porte vivement au combat. Si un moine n'est pas encore capable de réprimer son orgueil, d'arrêter son avarice, d'éteindre les flammes de son envie, de conserver son âme à l'abri des atteintes de la luxure, de se débarrasser du venin de toute méchanceté envers celui qui s'est rendu coupable d'offense à son égard, de supporter une injure sous prétexte de conserver à la justice tous ses droits, pourra-t-on lui tenir un langage autre que celui-ci : Eu égard à ta profession, tu as, il est vrai, donné ton nom peur servir dans la
1. Matth. VII, 13. — 2. I Rois, XVI, 38. — 3. Ibid. 51 .— 4. Hébr. XII, 12, 13.
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milice sacrée; mais ce que c'est que le combat spirituel, tu n'en sais pas le premier mot? Pour ceux qui tendent à la perfection, il faut, autant que possible, leur persuader de conserver une sévérité salutaire, et d'apprendre plutôt à ignorer le vice qu'à le vaincre. Puissent ces hommes, qui font profession d'être morts avec le Christ, éprouver une véritable honte d'avoir encore à dompter les mouvements rebelles de la chair et les passions effrénées de l'esprit, contre lesquelles il faut lutter comme si l'on se trouvait toujours au début du combat ! Autrement, quand ils auraient déjà acquis, par leur valeur, le droit de se reposer, ils se retrouveraient encore dans les rangs de ceux qui commencent seulement à exercer le métier des armes. Lorsqu'un soldat du Christ est encore novice, il doit donc apprendre à en venir aux mains, et, suivant l'occasion, s'opposer à tous les vices qui pourraient se manifester en lui. Qu'il soit donc prévoyant , qu'il porte de tous côtés les regards éveillés d'une attentive circonspection, qu'il se tourne de çà de là et oppose à tous les traits qu'on lui envoie le bouclier d'une habile défense; c'est ainsi que, par l'humilité, il viendra à bout de l'orgueil, qu'il réfrénera la gourmandise par la sobriété, qu'il écrasera la colère parla douceur, qu'il domptera l'avarice par ses largesses, que la crainte du feu éternel éteindra l'ardeur de ses passions honteuses, et qu'enfin la poutre de la haine sera consumée par la flamme de son ardente charité. Il se plaît à contempler une pareille lutte, le Dieu qui sonde les profondeurs de l'âme et à qui rien n'échappe de ce qui s'y passe. Ce spectacle réjouit aussi les anges, puisque la nature humaine profite des combats qui se livrent contre elle, pour devenir meilleure et rentrer avec eux dans cette société dont elle avait été exclue; puisqu'en luttant, elle tend à rentrer en possession de cette paix véritable qu'elle avait perdue jadis pur s'être écoutée et n'avoir pas résisté à ses convoitises.
6. Mes frères, ne nous plaignons point de ce qu'il ne suffit pas de nos désirs pour remporter immédiatement une victoire complète sur nos ennemis : ne nous chagrinons nullement de nous voir toujours en butte aux chagrins, aux peines, aux soucis et aux insupportables ennuis qu'engendrent de continuelles fluctuations d'esprit. En cela se voit la preuve de l'action providentielle de Dieu; une victoire remportée trop vite gonflerait d'orgueil notre âme; tombant des hauteurs où elle se serait élevée, elle ne ferait qu'une plus lourda chute, et elle attribuerait l'honneur de son triomphe non à Dieu, son véritable auteur, mais uniquement à elle-même. Telle est la raison de ces paroles adressées par Moïse au peuple juif: «Après t'avoir éprouvé et puni, le Seigneur a pris enfin pitié de toi, afin que tu ne dises point dans ton coeur : Ma puissance et la force de mon bras m'ont donné tous ces biens, mais pour que tu te souviennes que le Seigneur, ton Dieu, t'a lui-même donné toute ta force (1) ». Voilà aussi pourquoi il arrive souvent qu'une âme, après avoir remporté sur elle-même de grandes et nombreuses victoires, cède en face d'un obstacle, peut-être de minime importance, bien qu'elle ne néglige point les précautions d'une vigilance minutieuse: c'est là l'effet d'une disposition de la Providence; car un homme, brillant de l'éclat de toutes les vertus, se laisserait aller à l'enflure de l'orgueil; se voyant, au contraire, et malgré ses longs efforts, au-dessous d'une mince tentation, après en avoir victorieusement supporté de très-violentes, il attribue son triomphe, non pas à lui-même, mais au Dieu dont la grâce l'a aidé à dominer les ennemis qu'il a vaincus. Voilà pourquoi il est écrit: « Telles sont les nations que le Seigneur a laissé subsister, afin de s'en servir pour l'instruction d'Israël ». Israël est instruit par les nations qui n'ont point péri ; et aussi, par les faibles tentations qui lui font échec, notre âme apprend que, d'elle-même, elle n'est jamais venue à bout des plus grandes.
7. Frères bien-aimés, ce qui nous a principalement décidés à quitter le monde, ce qui doit fixer toute notre attention, puisque nous avons le bonheur d'appartenir à la sainte milice, le voici: Notre âme, revêtue de l'armure des vertus, doit s'exercer toujours au combat spirituel et tâcher d'en finir avec ces vices hideux qui rôdent sans cesse autour de nous pour nous corrompre ; employons à cette lutte toute l'ardeur dont nous sommes capables. De quel avantage aurait-il été aux Juifs de sortir de la terre d'Egypte et de s'en tenir là, sans pouvoir écraser la puissance de leurs ennemis dans une guerre d'extermination? Auraient-ils ensuite joui paisiblement de la
1. Deut. VIII, 16, 18.
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possession de la terre promise? Evidemment, non. Seraient-ils parvenus à ce buttant désiré, si, après s'être dérobés à la tyrannie de Pharaon, sous le joug de laquelle on leur permettait de mener encore une vie telle quelle, ils avaient, par leur indolente incurie, engagé les Chananéens à leur mettre l'épée sur la gorge? Secouons donc, frères bien-aimés, secouons une torpeur indigne de nous, torpeur d'une âme paresseuse et sans énergie; car, ne voulons-nous point parvenir à la couronne par de vaillants et généreux combats ? Soyons toujours prêts à repousser loin du champ de notre coeur les bataillons des vices et les bêtes sauvages qui voudraient y pénétrer; ne leur permettons pas de mettre le pied dans ce qui est de notre domaine et d'y établir leur détestable pouvoir. Dieu daigne nous en faire la grâce ! Que nos ennemis ne nous voient jamais céder lâchement devant eux ! Que jamais ils ne puissent se vanter et se réjouir de nous avoir fait reculer l Nous avons à notre tête, pour nous diriger dans les combats, un chef invincible; nous pouvons et devons lui dire: « Seigneur, jugez ceux qui me persécutent, combattez ceux qui me combattent; prenez vos armes et votre bouclier, levez-vous pour me secourir (1) ». Il est bienheureux, le guerrier spirituel qui marche à la suite d'un tel chef sur les champs de bataille, et mérite d'obéir aux ordres d'un pareil général ; car Dieu accorde l'audace à ce hardi champion , il lui donne la victoire comme récompense de ses efforts, et après la victoire la couronne du triomphe. Que dis-je? Le Dieu béni dans tous les siècles n'est-il pas lui-même la largesse accordée aux combattants, la récompense réservée au mérite, l'éternelle couronne qu'attendent les triomphateurs?
1. Ps. XXXIV, 1, 2.
ANALYSE. — 1. Le diable s'attaque de préférence aux commençants : un soldat du Christ. doit lui résister.— 2. Trois vertus conviennent particulièrement à la vie érémitique. — 3. Eloge de ce genre de vie. — 4, 5, 6, 7. Continuation de cet éloge.
1. Quiconque entre dans une cellule pour lutter contre le diable, et se jette avec l'ardeur d'un généreux courage dans l'arène du combat spirituel, doit n'avoir pas d'autre intention que celle de ne plus ressentir, même pour un moment, les convoitises de la chair, et de mourir tout à la fois à lui-même et au monde. Qu'il se prépare donc à souffrir toutes sortes de calamités et de misères; qu'il se dévoue à la mort pour le Christ, garnisse son carquois des traits de toutes les vertus et se propose d'affronter toutes les difficultés et tous les obstacles; ainsi arrivera-t-il que, quand il les rencontrera, il y sera préparé, et loin d'y succomber lâchement, il y résistera avec égalité d'âme. A l'endroit où un fleuve sort de terre, ce n'est qu'un simple filet d'eau ; mais à mesure qu'il avance et prolonge son cours, des ruisseaux viennent de çà et de là le gonfler ; ainsi en est-il de notre homme intérieur, il est presque imperceptible et semble être à sec au moment où nous débutons dans la sainte carrière ; mais peu à peu, les vertus venant s'y adjoindre de côté et d'autre, comme des ruisseaux, il prend du corps. Pour rétrécir le lit du fleuve ou en arrêter les eaux, il faut nécessairement remonter jusqu'à la source, afin d'y établir une digue; n'étant encore là qu'un ruisseau au lieu d'être déjà un fleuve, ce cours d'eau peut être facilement dompté par des obstacles. Autre comparaison : celui qui veut entrer dans un palais (590) royal, sort de sa propre maison, accompagné d'un cortége peu considérable, mais le nombre de ses compagnons s'accroît peu à peu le long du chemin. Par conséquent, un ennemi qui voudrait lui tendre des embûches n'attendrait pas, pour cela faire, qu'il fût éloigné de son logis : il profiterait, au contraire, du moment où cet homme n'est pas encore environné d'un nombreux cortège, et le mettrait ainsi dans l'impossibilité d'échapper à une attaque subite. Pour nous, nous nous mettons vainement en route pour nous approcher de notre roi, quand, ignorants encore et novices dans l'art de la guerre spirituelle, nous prêtons le serment militaire; mais comme nous ne sommes pas encore versés dans les rangs de ceux qui connaissent à fond le métier des armes spirituelles, notre vieil ennemi nous tend des piéges à la porte même du vestibule de notre maison ; c'est là qu'il dispose toutes les ressources de sa malice, tous les fils et toutes les ficelles de sa méchanceté, toutes les machines à tromper les hommes, tous les raisonnements qu'il peut mettre au service de sa fourberie venimeuse ; il emploie tout cela à obstruer, dans sa victime, le ruisseau encore petit que forment en quelque sorte les bonnes couvres, et pendant sa marche, alors qu'elle se trouve presque seule et dépourvue de bon nombre de compagnons, il cherche ainsi à la faire périr. Mais au milieu de la grêle de traits qui tombe sur lui, en dépit de la furie des combats qui lui faut supporter, le soldat du Christ ne doit ni se laisser paralyser par l'épouvante, ni succomber à la fatigue ; mais il lui faut se munir d'avance du bouclier d'une invincible foi: alors, plus violentes seront les attaques de ses ennemis conjurés, plus vives devront être ses aspirations vers Dieu, plus solide et plus ferme devra être son espérance dans le secours d'en haut; plus il sera certain, la première tentation victorieusement déjouée, que ses forces et son énergie ne tarderont pas à doubler, que ses ennemis lui tourneront incessamment le dos, et que bientôt il triomphera d'eux. L'esprit tentateur vomit donc contre les novices tout le fiel de sa méchanceté, il distille contre eux le venin de son artificieuse et mensongère finesse; en voici la .raison: il n'ignore pas que s'il perd alors son temps et si ses méchants efforts n'aboutissent pas, l'occasion de faire du mal lui échappera pour toujours. J'ajouterai même que, n'ayant pu dominer, il succombera forcément, et que n'ayant point prévalu contre un novice, il périra sous les coups de son adversaire, quand celui-ci se sera aguerri.
2. Toutefois, remarquons bien ceci: si toutes les vertus sans exception doivent être le partage de tous ceux qui se hâtent de gagner le ciel, il en est trois, parmi elles, qui conviennent particulièrement à la vie solitaire et dont les ermites doivent mettre la pratique au nombre de leurs devoirs spirituels. Ce sont : le repos, le silence et le jeûne. Pour observer les règles de la justice, il suffit généralement d'avoir la dévotion et de porter l'habit religieux ; mais les trois vertus précitées doivent se pratiquer avec soin et faire partie des habitudes ordinaires de l'ermite. La fonction spéciale du prêtre est de vaquer à l'oblation du sacrifice, comme celle du docteur est de prêcher. Quant à l'ermite, il n'en a pas d'autre que de chercher son repos dans l'exercice du jeûne et du silence. C'est pourquoi les anciens maîtres de la vie érémitique disaient avec raison à leurs disciples: « Reste assis dans ta cellule, mets un frein à ta langue et à ta gourmandise, et tu te sauveras ». Oui, il faut arrêter les appétits grossiers, car si l'on remplit immodérément son estomac d'aliments et de viandes, il est sûr que tous les autres membres s'abandonneront à leur tour à leurs propres convoitises. Pour la langue, il n'est pas moins indispensable de la retenir; lâchez-lui la bride, laissez-la tourner sans règle et sans frein, votre âme perdra toute la vigueur que lui avait communiquée la grâce divine, et elle décherra de l'état de salutaire énergie dans lequel elle se trouvait. Il y a, néanmoins, mode et discrétion à employer en tout cela ; si, en effet, d'une couvre indifférente en elle-même on fait une chose obligatoire, le fardeau deviendra bientôt insupportable, et, pour ne point s'en charger, on s'en, débarrassera par pusillanimité.
3. Mais je voudrais en tout ceci faire un choix, vous dire quelques mots sur les mérites de la vie solitaire, et vous ouvrir ma pensée sur la perfection des vertus qu'elle exige, en faisant brièvement l'éloge de la vie érémitique, plutôt qu'en engageant à cet égard une longue discussion. Il est hors de doute que la vie solitaire est l'école de la (591) céleste doctrine, elle enseigne les arts divins. On y trouve le Dieu qui indique la voie par laquelle on tend et on parvient à la souveraine connaissance de la vérité. Le désert est comme un paradis de délices où les vertus, belles comme les bois de teinture les plus odorants, ou pareilles aux fleurs empourprées des aromates, exhalent leurs agréables parfums. Ici se rencontrent, en effet, les roses de la charité, aux teintes de feu, les lis de la chasteté, blancs comme la neige, et la violette de l'humilité, qui ne redoute point les tempêtes, parce qu'elle ne se plaît pas sur les hauteurs : là, c'est la myrrhe de la parfaite mortification, qui s'épanche abondamment, et l'encens d'une prière assidue qui monte sans cesse. Mais pourquoi rappeler en détail toutes ces merveilles, puisque toutes les plantes des saintes vertus y brillent de l'éclat de toutes les nuances, et font le perpétuel ornement de la solitude qu'elles ombragent toujours de leur gracieuse verdure. O désert, vraies délices des âmes pures, source inépuisable des plaisirs du cœur ! n'est-ce point là cette fournaise de Chaldée, où de saints enfants arrêtent, par leurs prières, la fureur de l'incendie, et, par la vivacité de leur foi, éteignent les flammes qui pétillent autour d'eux ; c'est-à-dire, où les chaînes tombent en cendres, et où les membres ne sentent aucune chaleur, parce que les péchés y sont déliés et que l'âme, portée à chanter l'hymne de louange, s'écrie : « Seigneur, vous avez brisé mes chaînes, je vous offrirai un sacrifice de louange (1) » Tu es la fournaise au sein de laquelle se forment les vases destinés au service du souverain Roi, où, frappés par le marteau de la pénitence et polis par la lime d'une salutaire mortification, ils acquièrent un brillant qu'ils conserveront toujours : la rouille spirituelle y disparaît sous l'action du feu, et l'âme s'y dépouille des rugosités de ses fautes. La fournaise n'éprouve-t-elle pas les vases que fabrique le potier? Ainsi en est-il de la solitude permanente à l'égard de l'ermite. Sa cellule est le rendez-vous des négociants célestes; on y enferme la masse des marchandises avec lesquelles on acquiert la possession de la terre des vivants. L'heureux commerce que celui en vertu duquel on échange les bien célestes contre des biens terrestres, les biens éternels contre des biens passagers !
1. Ps. CXV, 7.
L'heureux marché que celle où l'on vous propose l'achat d'une vie sans fin, d'une vie dont vous pouvez devenir le possesseur, pourvu que vous donniez ce que vous avez, si minime qu'en soit la valeur ! Une légère souffrance du corps suffit pour vous y procurer les célestes festins; quelques larmes y donnent droit à vivre éternellement ; on s'y débarrasse des propriétés d'ici-bas pour devenir maître de l'héritage éternel. O cellule, admirable atelier où s'exercent les ouvriers spirituels, où l'âme de l'homme rétablit certainement en elle-même l'image de son Créateur et récupère son innocence originelle, où les sens émoussés retrouvent la finesse de leur tranchant primitif, où, enfin, la nature corrompue en revient aux azymes de la sincérité ! Chez toi, le jeûne donne de la pâleur au visage, mais l'âme prend de l'embonpoint et se nourrit de la grâce divine; chez toi, l'homme dont le coeur est pur aperçoit Dieu, tandis qu'enveloppé , auparavant , de ses propres ténèbres, il ne s'apercevait pas lui-même. Sous ton influence, il revient à son principe, et des humiliantes profondeurs de son exil, il remonte jusqu à la hauteur de sa dignité antique. A l'abri de la forteresse de son âme, il voit les flots de ce fleuve terrestre s'éloigner bien loin de lui, et, dans cet écoulement général, il s'aperçoit que lui-même est entraîné par la rapidité du courant.
4. O cellule , je reconnais en toi la tente des soldats du Christ, l'armée du triomphateur toute prête à combattre, le camp de Dieu, la tour de David flanquée de forts détachés: à tes murs sont appendus mille boucliers et toutes les armes des guerriers vaillants. Tu es le champ des divines batailles, l'arène où se livre le combat spirituel; les anges te contemplent comme l'amphithéâtre dans lequel se trouvent réunis de courageux lutteurs, où l'âme en vient aux prises avec le corps, et où le faible l'emporte sur le fort. Tu es le rempart des soldats en campagne, le retranchement qui protège les héros, la forteresse où se tiennent à l'abri ceux qui ne savent point reculer devant l'ennemi. Que les barbares ennemis, qui l'entourent, entrent en fureur, qu'ils s'approchent avec leurs beffrois et lancent leurs javelots ; que la forêt de leurs épées s'élève impénétrable, ceux qui mènent la vie d'ermites se trouvent protégés par la cuirasse de la foi; ils trépignent sous (592) l'invincible égide de leur chef, et, sûrs de la défaite de leurs adversaires, ils en triomphent déjà. C'est à eux, en effet, que s'adressent ces paroles: « Le Seigneur combattra pour toi, et tu demeureras dans le silence (1) ». Quand même il n'y aurait là qu'un seul guerrier, il pourrait encore s'appliquer cet autre passage: « Ne crains pas, car il y a plus de soldats avec nous qu'avec eux (2) ». O désert, tu donnes la mort aux vices ! tu fais naître et vivre les vertus ! La loi t'exalte, les Prophètes t'admirent, et quiconque est parvenu au sommet de la perfection sait ton éloge. A toi Moïse est redevable des deux tables du Décalogue ; c'est par toi qu'Elie a connu le passage et les traces du Seigneur; c'est par toi qu'Elisée a reçu le double esprit de son maître. A cela dois-je ajouter quelque chose ? non; car, dès le début de sa carrière réparatrice, le Sauveur du monde a voulu que son héraut fût ton hôte à l'aurore du siècle futur, l'étoile du point du jour devait sortir de la solitude, et, à la suite, le plein soleil devait en venir pour dissiper, par l'éclat de ses rayons, les ténèbres de ce monde. Tu es l'échelle de Jacob, puisque tu aides les hommes à monter au ciel et que, par toi, les anges en descendent, leur apportant le secours d'en haut. Tu es la voie d'or, qui ramène dans la patrie la race d'Adam, l'arène où les habiles coureurs méritent la couronne. O vie érémitique, bain des âmes, tombeau des crimes, piscine dont les eaux purifient ceux qui se trouvent souillés ! Tu ôtes ce qu'il y a d'impur dans le secret des consciences, tu fais disparaître les taches du péché, tu aides les âmes à acquérir l'éclatante pureté des anges ! Dans la cellule se réunissent à la fois et Dieu, et les hommes qui accomplissent encore leur pèlerinage terrestre, et les esprits célestes. Là se rendent, en effet, les habitants de la Jérusalem éternelle, afin de converser avec les hommes; mais, dans ces entretiens, on n'entend pas de paroles proférées par une langue charnelle ; la conversation s'y fait sans bruit, et les secrets des âmes s'y dévoilent silencieusement. Enfin, la cellule est le témoin des communications secrètes qui s'échangent entre Dieu et les hommes. Admirable et merveilleuse chose ! Quand le frère, dans sa cellule, psalmodie pendant les heures de la nuit, il est comme un soldat en faction, chargé de faire vedette
1. Exod. XIV, 14. — 2. IV Rois, VI, 16.
autour du camp divin. D'une part, les astres fournissent leur course dans le ciel, et, d'autre part, se déroule sur les lèvres de l'ermite, et dans un ordre parfait, la suite des psaumes. De même que les étoiles, se succédant les unes aux autres, prennent la place de celles qui les précèdent, jusqu'au moment où parait le jour; ainsi les psaumes sortent de la bouche du solitaire comme d'un autre Orient, et, marchant d'un pas en quelque sorte égal à celui des astres, s'avancent insensiblement vers leur terme. Le moine accomplit le devoir de son état de dépendance, les étoiles s'acquittent de l'office qui leur a été confié. L'un, en psalmodiant, s'avance intérieurement vers la lumière inaccessible; en se succédant mutuellement, le autres renouvellent le jour que contemplent les yeux charnels; et tandis que tous tendent à leur fin par des routes différentes, les éléments eux-mêmes se trouvent, d'une certaine manière, d'accord avec le serviteur de Dieu, tout en lui rendant service. Enfin la cellule sait de quel feu d'amour divin brûle le coeur de celui qui l'habite; elle sait avec quel empressement, dans quel degré de perfection il cherche à s'approcher de Dieu; elle sait quand la rosée de la grâce céleste pénètre l'âme de l'homme, quand les nuages de la componction versent sur elle les abondantes ondées des pleurs et des larmes, quand, enfin, l'amertume du coeur ne détruit pas le fruit des larmes, bien que les yeux du corps restent secs ; en effet, si le rameau des. séché des yeux extérieurs ne porte aucun fruit, la racine se conserve néanmoins toujours vivace dans le terrain humide du coeur. Peu importe qu'un homme ne puisse jamais pleurer; il suffit que son âme soit sensible. La cellule, c'est l'atelier où se polissent les pierres précieuses: sortant de là, elles n'auront plus besoin, pour entrer dans la construction du temple, de passer sous le marteau bruyant de l'ouvrier.
5. O cellule, tu n'as presque rien à envier au tombeau du Christ, puisque tu reçois des hommes que le péché a fait mourir, et que, sous le souffle de l'Esprit-Saint, tu les rends à Dieu pleins de vie. Tu es le tombeau où viennent expirer les étourdissantes tentations de cette vie mondaine, mais où s'ouvrent les portes de la vie céleste : en toi trouvent un port tranquille ceux qui échappent à la fureur des flots du siècle. Tu es le séjour du (593) médecin habile aux soins duquel ont recours tous ceux qui ont été blessés dans le combat et qui ont échappé aux périls de la bataille; car, aussitôt qu'on se réfugie à l'ombre de son toit, la pâleur des âmes blessées disparaît, et toutes les plaies de l'homme intérieur se trouvent parfaitement guéries. Jérémie t'avait aperçue; quand il disait :« Heureux celui qui attend en silence le salut de Dieu ! Heureux l'homme qui porte le joug dès sa jeunesse ! Il s'assiéra solitaire et il se taira, parce que Dieu a posé ce joug sur lui (1) ». Celui qui t'habite s'élève au-dessus de lui-même. Quand, en effet, une âme affamée s'élève au-dessus des choses de la terre et se suspend à la voûte de la contemplation des choses divines, elle se sépare du monde, elle s'éloigne de ses influences et s'élance dans les régions célestes sur les ailes de ses désirs. Dès lors qu'il cherche à contempler celui qui domine toutes les choses créées, l'homme s'élève au-dessus de lui-même en même temps qu'il s'élève au-dessus de ce bas monde et de ce qu'il renferme.
6. O cellule, séjour vraiment spirituel, où les orgueilleux deviennent humbles, où les gourmands deviennent sobres, où la cruauté se change en dévouement charitable et la colère en douceur, où, enfin, la haine fait place à une affection toute céleste et ardente. La langue oiseuse trouve en toi un frein, et la blanche ceinture de la chasteté y vient serrer les reins que tourmente la luxure. A respirer ton atmosphère, les étourdis reprennent l'habitude de la gravité, les amateurs de plaisanteries renoncent à leurs airs bouffons, et ceux qui parlent trop se renferment sévèrement dans les bornes étroites du silence. Sous ton toit, on triomphe de la fatigue, du jeûne et des veilles, on conserve la patience, on apprend l'innocente simplicité, on ignore complètement la duplicité et la fourberie; les vagabonds y sont retenus en place par les chaînes du Christ, et ceux dont les moeurs ne connaissent pas de règle mettent un terme à leur dépravation. Tu sais élever les hommes au sommet de la perfection et les conduire jusqu'au faîte de la plus sublime sainteté; à ton ombre, l'homme devient joyeux et agréable, et l'égalité de son caractère le rend toujours semblable à lui-même. Tu fais de lui une pierre carrée, toute prête à entrer dans
1. Lament. III, 26-28.
la construction de la Jérusalem céleste; la légèreté de ses moeurs ne l'exposera point à rouler en un autre endroit, mais le poids de ses sentiments sincèrement religieux le tiendra fixément à la même place. Sous ton influence, les hommes étrangers à eux-mêmes rentrent en possession de leur propre personne, et les vertus fleurissent en des vases où l'on n'avait encore vu que des vices. « Tu es noire, mais tu es belle comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon (1). Tu es le lavoir des brebis tondues (2), tu ressembles aux fontaines d'Hésébon (3) ». Tes yeux sont comme des colombes sur la rive des eaux, lavées dans le lait, et qui habitent les bords des ruisseaux paisibles. Tu es le miroir des âmes; l'âme humaine s'y contemple à l'aise; elle y voit parfaitement les défectuosités auxquelles elle doit pourvoir, les superfluités qu'il lui faut retrancher, les obliquités qu'elle doit redresser, les difformités qu'elle doit faire disparaître. Tu es le lit nuptial où se donnent les arrhes de l'Esprit-Saint, où l'âme heureuse fait alliance avec le céleste Epoux. Les hommes droits te chérissent, et quiconque s'éloigne de toi se prive de la lumière de la vérité et ne sait plus où diriger ses pas. « Que ma langue s'attache à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si Jérusalem n'est pas toujours ma première joie (4) ! » C'est pour moi un vrai plaisir de m'unir au même Prophète et de te dire encore : « Elle sera mon repos à jamais; je l'habiterai; elle est l'objet de tous mes désirs (5) ». « Que tu es belle, que tu es ravissante, délices de mon âme (6) » ! Rachel, qui était grande et belle, te préfigurait (7) ; « et Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée (8) ». Tu es la colline des parfums, la fontaine des jardins, le fruit du grenadier. A en juger par ton écorce, ceux qui ne te connaissent pas te croiraient remplie d'amertume; mais, qu'on pénètre jusqu'au coeur, on y trouvera caché un inépuisable trésor de douceur.
7. O désert, tu nous sers d'abri contre les persécutions du monde; les travailleurs trouvent en toi leur repos et les âmes leur consolation; ton ombre tempère les ardeurs du soleil; chez toi, nous divorçons avec le péché et recouvrons la liberté de nos coeurs ! Ecrasé
1. Cant. I, 4. — 2. Id. IV, 2. — 3. Id. VII, 4. — 4. Ps. CXXXVI, 6. — 5. Id. CXXXI, 14.— 6. Cant. VII, 6. — 7. Gen. XXIX, 17.— 8. Luc, X, 41.
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sous le poids des épreuves de cette vie, le coeur accablé d'ennuis à cause de sa timidité et des ténèbres où il se voyait plongé, David désirait s'enfoncer dans ta solitude: « Voilà », disait-il, « que j'ai précipité ma fuite; j'ai établi ma demeure dans le désert (1) ». Que dire de plus, quand je vois le Rédempteur du monde daigner te visiter lui-même au commencement de sa vie publique et te consacrer en faisant de toi son séjour? L'Evangile en fournit la preuve certaine : Quand Jésus eut purifié l'eau du baptême par cela même qu'il lui permit de couler sur sa tête, « l'Esprit le poussa dans le désert, et il demeura dans le désert quarante jours et quarante nuits, et il était tenté par Satan, et il demeurait avec les bêtes sauvages (2) ». Que le monde se reconnaisse pour ton obligé, puisqu'il sait que le Sauveur lui est venu de toi pour prêcher son Evangile et opérer ses miracles. O désert, séjour redouté des esprits malins, pareilles aux tentes d'un camp rangées en ordre, semblables aux tours de Sion et. aux forteresses d'Israël, les cellules des moines s'y élèvent contre les Assyriens et en face de Damas. Dans ces cellules, le même esprit fait remplir des devoirs bien différents les uns des autres; car on y psalmodie, on y récite des prières, on y écrit, on s'y occupe de travaux manuels de toutes sortes ; pourquoi, alors, ne pas appliquer en toute justesse au désert ces paroles divines : « Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob ! Que tes tentes sont belles, ô Israël ! Elles sont comme des vallées couvertes d'arbres, comme des jardins le long des fleuves, comme des tentes dressées par Jéhovah, comme des cèdres sur le bord des eaux (3)? » Que dire de plus à ton sujet, ô vie érémitique, vie sainte, vie angélique, vie bénie, vivier des âmes, trésor des pierres précieuses destinées au ciel, palais habité par les sénateurs spirituels ! Le parfum que tu
1. Ps. LIV, 8. — 2. Marc, I, 12.— 3. Nomb. XXIV, 5, 6.
répands surpasse de beaucoup la suave odeur de tous les aromates; le miel qui coule des rayons de la ruche ne t'égale pas en douceur; tu flattes bien mieux le palais d'un coeur éclairé par la grâce que ne pourraient le faire les sucs réunis de toutes les fleurs; par conséquent, tout ce qu'on peut dire de toi ne sera jamais à la hauteur de tes mérites, car une langue de chair est impuissante à exprimer ce qu'éprouvent invisiblement les esprits; ce que tu ressens dans ton palais intérieur, dans les secrets replis de ton coeur, jamais l'organe de la voix du corps ne sera capable d'en donner une idée. Ils te connaissent bien ceux qui t'aiment; ils savent ce que tu mérites de louanges ceux qui trouvent leur repos dans les embrassements de ton amour. Au reste, comment l'homme, qui ne se connaît pas lui-même, pourrait-il se vanter de te connaître? Moi-même, je reconnais que je ne puis faire ton éloge ; mais, ô vie bénie, il y a une chose que je sais bien et que j'affirme sans hésiter; la voici : Quiconque fait ses efforts pour persévérer dans le désir de t'aimer, finira par habiter en toi, et Dieu habitera en lui. Le diable lui devient utile par les tentations dont il le poursuit, et il gémit de le voir tendre vers le séjour d'où il s'est vu lui-même chassé. Le vainqueur des démons entre donc dans la société des Anges; celui qui s'est exilé du monde devient l'héritier du paradis; en se renonçant soi-même, on est disciple du Christ, et, parce qu'aujourd'hui on marche sur ses traces, on sera certainement élevé, après le voyage, à l'honneur de régner avec le Sauveur. Enfin, et j'ajoute ceci en toute confiance, quiconque, par amour pour Dieu, passera sa vie jusqu'à la fin dans la solitude, sortira de cette maison de boue pour entrer dans la construction de l'édifice éternel et céleste qui ne sera point fait de main d'homme (1).
1. II Cor. V, 1.
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ANALYSE. — 1. Dans les Ecritures, nous trouvons cinq fois le nombre sept : que désigne-t-il ? - 2. Il y a sept vices principaux. — 3. Sept demandes opposées à ces sept vices, et, d'accord avec elles, sept dons du Saint-Esprit et sept béatitudes. — 4. La première demande est contre l'orgueil. — 5. La seconde contre l'envie. — 6. La troisième contre la colère. — 7. La quatrième contre la paresse. — 8. La cinquième contre l'avarice. — 9. La sixième contre la gourmandise. — 10. La septième contre la luxure.
1. Mon frère, je trouve cinq fois le nombre sept dans la sainte Ecriture. Suivant tes désirs; et autant que cela me sera possible, je veux en énumérer le détail, afin que tu sois à même d'en distinguer les différentes parties ; puis je reprendrai chaque chose l'une après l'autre et t'aiderai,.par mes explications, à bien saisir la concordance qui se trouve entre elles. Il est d'abord question des sept vices : 1° de l'orgueil ; 2° de l'envie; 3° de la colère; 4° de l'ennui, ou, en d'autres termes, de la paresse ; 5° de l'avarice ; 6° de la gourmandise ; 7° de la luxure. A ces vices sont, en second lieu, opposées les sept demandes que nous lisons dans la prière du Seigneur : 1° Celle par laquelle nous adressons à Dieu cette supplique : « Que votre nom soit sanctifié (1) »; 2° celle où nous lui disons : « Que votre règne arrive » ; et ainsi de suite. En troisième lieu viennent les sept dons du Saint-Esprit : 1° l'esprit de crainte; 2° l'esprit de piété, et le reste. Quatrièmement, nous lisons les noms des sept vertus : 1° la pauvreté d'esprit, c'est-à-dire l'humilité; 2° la mansuétude ou la bonté; 3° la componction ou la douleur; 4° la soif de la justice ou le désir du bien ; 5° la miséricorde ; 6° la pureté du coeur ; 7° la paix. Enfin, et en cinquième lieu, se présentent les sept béatitudes: 1° le royaume des cieux ; 2° la possession de la terre ; 3° la consolation; 4° le rassasiement en fait de justice; 5° la miséricorde; 6° la vue de Dieu; 7° l'adoption accordée par lui. Distingue et comprends bien ceci : les sept vices sont les maladies de l'âme ; l'homme est le malade, Dieu le médecin, les dons du Saint-Esprit le
1. Matth. VI, 9.
remède, les vertus la santé, les béatitudes la joie que l'on goûte au sein du bonheur.
2. Il y a donc sept vices principaux, qui sont comme autant de sources d'où sortent tous les autres ; les fleuves de Babylone y puisent leurs eaux, et vont ensuite conduire et répandre sur toute la terre un déluge d'iniquités. Aussi le Psalmiste a-t-il dit : « Près des fleuves de Babylone », etc. Parlons donc de ces vices qui portent de tous côtés leurs ravages, qui détruisent totalement notre innocence naturelle et produisent, en même temps, le germe de tous nos maux. Ils sont au nombre de sept : les trois premiers dépouillent l'homme de tout ce qu'il a ; le quatrième lui donne le fouet ; une fois flagellé, l'homme est chassé par le cinquième, puis séduit par le sixième, et enfin, le septième le réduit en servitude. En effet, l'orgueil ôte à l'homme son Dieu ; l'envie lui enlève son prochain, la colère l'arrache à lui-même ; une fois dépouillé de tout, il se voit flagellé par l'ennui, puis l'avarice le met dehors, puis la gourmandise le séduit, et, enfin, la luxure en fait un esclave. L'orgueil est l'amour de sa propre excellence; car l'âme qui en est infectée aime le bien qu'elle possède, exclusivement et indépendamment de celui à la générosité duquel elle le doit. Pernicieux orgueil, que fais-tu ? Pourquoi conseiller au rayon de se séparer du soleil, et au ruisseau de se rendre indépendant de la source ? Est-ce qu'en se privant des eaux de la source, le ruisseau ne se dessèche pas ? Est-ce qu'en refusant la lumière du soleil, le rayon ne se confond pas avec les ténèbres ? Est-ce qu'en refusant de recevoir ce qu'ils n'ont pas (596) encore, l'un et l'autre ne perdent pas aussitôt même ce qu'ils avaient déjà? Comme tout bien a sa vraie source en Dieu, ainsi, en dehors de Dieu, on ne peut utilement posséder aucun bien ; aussi l'envie suit-elle toujours de près l'orgueil ; car si on n'a point porté ses affections jusqu'à la source de tout bien, on se tourmente d'autant plus vivement du bonheur d'autrui, qu'on se laisse injustement exalter par le sien propre. Le châtiment, résultat infaillible de l'envie, est donc, de toute justice, infligé à l'enflure du coeur ; il est juste, en effet, que n'ayant point voulu aimer le principe de tout bien, on sèche d'ennui à la vue du bonheur d'autrui ; car, évidemment, on ne souffrirait pas de voir la réussite heureuse du prochain, si l'on possédait par l'amour Celui de qui tout bien procède. Se regarderait-on comme dépouillé de la félicité d'autrui, si on plaçait ses affections là où l'on posséderait avec son propre bien le bien de tous ses semblables ? Certainement non. Autant donc l'orgueil nous élève contre le Créateur, autant la jalousie nous rend inférieurs au prochain ; plus factice est, d'un côté, notre élévation, plus réelle est, de l'autre, notre chute. Néanmoins, la corruption, une fois en marelle, ne peut pas même s'arrêter là. Sitôt, en effet, que l'orgueil a enfanté l'envie, celle-ci donne naissance à la colère ; car il est naturel qu'on prenne en dégoût ce qu'on possède en soi-même, quand on ne peut reconnaître ce qu'on possède en la personne des autres ; aussi perd-on du même coup et ce dont la charité nous assurait la possession en Dieu, et ce que l'orgueil s'efforçait de posséder en dehors de Dieu. L'envie nous fait perdre le prochain, la colère nous dérobe à nous. mêmes. Ayant tout perdu, où la malheureuse conscience irait-elle puiser la joie et le bonheur ? Elle se trouve comme étouffée en elle-même par la tristesse ; elle n'a pas voulu se réjouir charitablement du bien d'autrui ; ses propres maux peuvent-ils aboutir à autre chose qu'à la déchirer? A la suite de l'orgueil, de l'envie et de la colère, qui ôtent à l'homme tout ce qu'il a, vient immédiatement la tristesse: celle-ci, le trouvant dépouillé, lui donne le fouet pour le mettre dehors, l'avarice succède à la tristesse ; c'est justice, car s'il ne goûte plus les joies célestes, il lui faut chercher au dehors sa consolation; puis vient la gourmandise, qui le séduit ; dès lors que l'âme s'adonne aux objets extérieurs, ce vice se trouve en quelque sorte dans son voisinage ; il la tente, et, par l'intermédiaire de l'appétit naturel, il l'entraîne aux excès de la bouche ; enfin, voici la luxure, qui, le trouvant séduit, jette violemment l'homme dans l'esclavage. Quand une fois la crapule a allumé l'incendie dans son corps, le feu de la débauche survient à son tour et désagrège ses forces, en sorte que son esprit ne peut plus faire un pas, faute d'énergie et de fermeté. Voilà donc l'âme honteusement subjuguée et condamnée au plus dur esclavage; à moins que le Sauveur ne prenne pitié d'elle, c'en est, pour toujours, fini de sa liberté.
3. A l'encontre des sept principaux vices, viennent les sept demandes, par lesquelles nous supplions Celui qui nous a appris à prier, de venir à notre secours; car il a promis de donner son bon esprit à ceux qui le prieraient. L'orgueil enfle le coeur; l'envie le dessèche : il se déchire sous l'influence de la colère : la tristesse le broie et le réduit, pour ainsi dire, en poussière; l'avarice le jette aux quatre vents : il devient humide et se corrompt au contact de la gourmandise ; enfin, la luxure le foule aux pieds et le réduit en boue, en sorte que ce malheureux peut s'écrier : « Je suis plongé dans la vase de l'abîme (1) ». Il est incapable d'en sortir, s'il ne crie vers Dieu pour lui demander son secours, ce secours dont le Prophète a dit : « J'ai attendu , j'ai attendu le Seigneur ; il s'est abaissé vers moi, il a entendu mes cris, il m'a retiré de l'abîme de la misère et du milieu de la fange (2) ». Le Sauveur nous a donc appris à prier, afin que nous sachions qu'il est la source de tout bien.
4. « Que votre nom soit sanctifié ». Cette première demande , que nous adressons à Dieu, est contre l'orgueil ; car, par là, nous le supplions de nous inspirer la crainte et le respect de son nom. L'orgueil nous a rendus rebelles et entêtés à son égard ; nous le conjurons donc de nous accorder l'humilité, qui fera de nous des hommes soumis à ses ordres. Cette demande a pour effet d'obtenir le don de l'esprit de crainte de Dieu : en venant dans notre coeur, cet esprit y allumera la vertu d'humilité, qui, à son tour, fera disparaître la maladie de l'orgueil : alors, l'homme, devenu humble, pourra parvenir au royaume
1. Ps LXIII, 5. — 2. Ps. XXXIX, 1, 2.
des cieux, d'où la superbe a précipité l'ange rebelle.
5. A l'envie nous opposons la seconde demandé, qui est ainsi conçue : « Que votre règne arrive ». Le règne de Dieu c'est le salut de l'homme. On dit que Dieu règne sur les hommes, quand ils lui sont soumis, maintenant, en s'unissant à lui par la foi, plus tard, en le contemplant face à face. Aussi, celui qui demande au Seigneur que son règne arrive, lui demande-t-il le salut des hommes, et, par cela même qu'il demande le salut de tous, déclare-t-il qu'il réprouve la jalousie méchante. Cette prière obtient l'esprit de piété, qui doit embraser le cœur du feu de la charité et aider l'homme à mériter lui-même l'héritage éternel qu'il souhaite à ses semblables.
6. Contre la colère, nous disons à Dieu « Que votre volonté soit faite ». Car, pour dire : « Que votre volonté soit faite », il faut ne pas vouloir engager de discussion. Par ces paroles, nous donnons à entendre que nous acceptons de grand cœur les desseins de Dieu sur nous ou sur les autres. Elles nous obtiennent l'esprit de science, qui, par sa venue en nos coeurs, nous instruira et nous inspirera intérieurement une salutaire componction alors nous saurons que les maux qui nous affligent sont le résultat de nos fautes, et que le bien qui nous échoit est l'effet de la miséricorde divine ; ainsi, et quelles que soient les circonstances, heureuses ou malheureuses, où nous nous trouvions, nous apprendrons, non pas à nous irriter contre le Créateur, mais à nous montrer toujours résignés à faire sa volonté ! Comme conséquence de la componction du coeur, qui naît de l'humilité de l'âme sous l'influence de l'esprit de science, l'esprit se calme et s'adoucit, la colère et l'indignation disparaissent, tandis que l'emportement ôte la raison et tue celui qui s'y abandonne. Pour cette vertu de componction, la consolation vient à la suite afin de la récompenser, sans qu'elle ait eu néanmoins à souffrir la moindre douleur ; et, de la sorte, il arrive que quiconque s'afflige et se lamente volontairement ici-bas en présence de Dieu, méritera de jouir au ciel de la vraie joie, de la véritable allégresse.
7. Voici contre la tristesse, c'est la quatrième demande : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ». La tristesse est l'ennui (597) d'une âme dégoûtée : elle a lieu, quand cette âme, en quelque sorte remplie de répugnance et d'amertume par suite de ses infirmités, ne ressent plus aucun goût pour les biens intérieurs. Aussi, pour obtenir la guérison de ce vice, peut-on prier le Dieu miséricordieux de se souvenir, de son habituelle bonté et d'accorder à cette âme languissante l'aliment intérieur qui lui rendra ses forces épuisées par le manque d'appétit : par là, ce qu'elle ne saurait désirer, faute de goût, elle commencera à l'aimer dès qu'il sera présenté devant elle. A cette demande Dieu octroie l'esprit de force, qui ranimera cette âme épuisée et qui, en lui rendant sa vigueur primitive, lui rendra aussi le désir et le goût des aliments intérieurs. La force communique donc au cœur la faim de la justice ; et celui qui brûle ici-bas du désir ardent de la piété, recevra, comme récompense dans le ciel, la plénitude du bonheur.
8. Cinquième demande: a Accordez-nous», etc. : elle est dirigée contre l'avarice. Celui qui remet aux autres leurs dettes ne doit pas éprouver d'inquiétudes pour lui-même, puisqu'il ne veut pas se montrer exigeant : c'est de toute justice. Dès lors que Dieu, par sa grâce, nous délivre de l'avarice, il nous impose une condition pour notre salut et nous indique le moyen par lequel nos dettes doivent s'éteindre. Comme résultat de cette prière, nous recevons donc l'Esprit de conseil; il doit nous apprendre à pardonner volontiers en ce monde à ceux qui nous offensent, afin que nous méritions d'obtenir miséricorde au moment où il nous faudra, en l'autre, rendre compte de nos fautes.
9. La sixième demande concerne la gourmandise : « Ne nous induisez pas en tentation » ; c'est-à-dire, ne permettez pas que nous soyons induits en tentation. Ne sommes-nous pas réellement tentés, quand, sous prétexte d'appétit naturel, les convoitises de la chair s'efforcent de nous entraîner en des excès coupables? Ces convoitises ne cachent-elles point, dans leurs flancs, la volupté, puisqu'elles profitent de la nécessité pour nous flatter? Jamais nous ne sommes induits en cette sorte de tentation, quand nous subvenons à la nature dans la mesure de ses besoins, de manière à empêcher toujours notre appétit de dégénérer en convoitises de la chair. Pour nous y aider, Dieu nous donne (598) l'esprit d'intelligence; alors l'aliment spirituel de sa parole retient en de justes bornes notre appétit sensuel ; il fortifie notre âme, et, ainsi, la faim corporelle ne peut plus briser ses forces, et la volupté devient incapable de la dompter. Voilà pourquoi le Sauveur lui-même a répondu à celui qui le tentait : «L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (1) ». Il voulait, par là, nous montrer clairement que ce pain intérieur répare les forces épuisées de l'âme, et qu'il ne faut pas se tourmenter, si, pour un temps, l'on souffre de la faim matérielle. Pour combattre la gourmandise, nous recevons donc l'esprit d'intelligence : cet esprit débarrasse notre cœur de toutes ses souillures et le purifie : il applique sur notre oeil intérieur, en guise de collyre, la connaissance de la parole divine; il le guérit et le rend si clairvoyant, que celui-ci devient assez perspicace pour contempler l'éclat de la divinité même. Le remède à la gourmandise, c'est donc l'Esprit d'intelligence qui produit dans le cœur la pureté : et cette pureté du cœur mérite à son tour de jouir de la vision de Dieu, selon qu'il est écrit : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (2) !
10. « Délivrez-nous du mal ». Telle est la
1. Matth. IV, 3. — 2. Id. V, 9.
septième prière qui a trait à la luxure. Il est éminemment convenable que l’esclave demande sa liberté ; aussi cette prière a-t-elle pour résultat d'obtenir l'esprit de sagesse, qui doit rendre aux captifs la liberté qu'ils ont perdue, et les délivrer du joug d'une infâme servitude. Sagesse dérive de saveur : en effet, l'âme, attirée par les charmes de l'éternelle douceur, se recueille déjà en elle-même, ne fût-ce que par ses désirs, et ne trouve plus au-dehors,. dans les voluptés de la chair, le principe dissolvant qui l'énervait. Dès que, par son onction , l'esprit de sa. gesse se met en contact avec notre coeur, il tempère l'ardeur de la concupiscence de nos membres, et, après l'avoir calmée et assoupie, il fait naître en nous la paix intérieure; notre âme tout entière se renferme dans la jouissance des plaisirs spirituels , et en l'homme se rétablit pleinement et parfaitement l'image de Dieu, suivant cette parole de l'Ecriture : « Bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu (1) » . Puisqu'il nous a ordonné de le devenir, puisse cette grâce nous être accordée par Notre-Seigneur Jésus-Christ Dieu, qui vit et règne, avec le Père et l'Esprit-Saint, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Matth. V, 9.
Traduction de MM. les abbés BARDOT et AUBERT.
ANALYSE.— 1. Enseignement du démon, diamétralement opposé aux enseignements de la foi. — 2. Adam et Eve cruellement trompés par le tentateur. — 3. Leur chute les rend plus pauvres et plus dénués que les animaux. — 4. Dieu avait apporté remède à ces maux : nos pères ont abusé de ce nouveau bienfait.
1. Le genre humain, mes bien chers frères, jouirait d'un bonheur sans mélange, s'il savait comprendre les paroles de Dieu, ou s'il voulait les observer. Dieu, en effet, dit aux hommes : « Si vous écoutez mes préceptes et si vous les observez, vous vous nourrirez des biens de la terre; si vous agissez autrement, le glaive vous dévorera (1) ». Mais le démon, toujours acharné à pervertir la foi, persuade aux hommes de juger suivant les lumières naturelles; et par là, il rend semblables aux animaux ceux que Dieu avait créés semblables à lui-même; quand il leur propose de sacrifier la foi divine à la raison, il ne leur promet en retour que les jouissances les plus viles et les plus méprisables, et c'est néanmoins par ces jouissances viles et méprisables qu'il se les attache. Dieu dit aux hommes : « Ne faites point le mal, et ne vous en rendez point les esclaves » ; le démon, au contraire, excite les hommes à se dire les uns aux autres : Ne vous souciez point de Dieu, puisque vous vivez. Autrement, en effet, les hommes ne mèneraient point une vie coupable, et les bons n'auraient point à souffrir des faits et gestes des méchants. Et ils acquiescent à ce langage inspiré par le démon,
1. Isaïe, I, 19, 20.
plutôt qu'à la parole divine, bien qu'ils aient vu les méchants châtiés et mis à mort par le glaive. Dieu a dit aux hommes que son Fils est né d'une Vierge ; le démon, au contraire, par la voix de ses suppôts, déclare que, à moins de contredire à la fois la raison et la nature, on ne peut admettre la coexistence dans une même personne de la virginité et de la maternité. Dieu dit aux hommes que les hommes ressusciteront avec la même chair qu'ils auront eue autrefois; le démon, au contraire, leur enseigne que la nature peut bien engendrer des corps nouveaux, mais qu'elle ne peut rétablir dans leur harmonie première les organes que la mort a séparés et dissous. Quel moyen pour moi de vous ramener dans le sentier de la vérité, ô hommes, puisque c'est précisément de la raison que le démon s'est servi pour vous égarer dans le chemin de l'erreur ?
2. Considérez et voyez combien sont spécieuses et vraisemblables les raisons auxquelles il a eu recours pour attaquer les préceptes de Dieu et pour tromper Adam et Eve. Il est écrit : « Le Seigneur appela Adam et lui dit : Vous mangerez du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis; mais quant au fruit de l'arbre qui est dans le milieu du (600) paradis, vous n'en mangerez point et vous n'y toucherez point, de peur que vous ne mouriez (1) ». Voilà une loi ; elle ne devait pas être transgressée; car Dieu, en créant nos premiers parents, les avait rendus tellement heureux qu'ils devaient à tout jamais ignorer l'existence même du mal; leur simplicité était tellement parfaite que leur nudité innocente ne devait jamais être polir eux un sujet de honte ou de confusion. « Adam et son épouse étaient nus, et ils ne rougissaient point de leur nudité (2). Mais le démon était la plus rusée de toutes les bêtes que le Seigneur Dieu avait créées. Et le serpent dit à la femme : Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ? Et la femme dit au serpent : Nous mangeons du fruit de tous les arbres qui sont dans le paradis ; mais par rapport au fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis, Dieu nous a dit : Vous n'en mangerez pas et vous n'y toucherez pas, de peur que vous ne mouriez. Et le serpent répondit à la femme : Non, certes, vous ne mourrez point; Dieu sait au contraire que, le jour où vous en mangerez, vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal (3) ». Voyez maintenant avec quel art le démon s'attache à ruiner aux yeux de ces hommes simples l'autorité de la parole de Dieu : grâce à cette interprétation perfide, il leur persuade que Dieu a pu envier aux hommes leur immortalité. Il s'adresse d'abord à la femme, c'est-à-dire à la faiblesse même , dans l'espérance de réussir plus facilement à porter la persuasion dans son esprit. En même temps, il se transforme en serpent. Mais telle était, dans leur innocence première, la sécurité des auteurs du genre humain que, bien loin de trembler et de frémir à la vue d'un horrible serpent, ils n'éprouvent pas même un sentiment de crainte. « Et la femme prit de ce fruit, elle en mangea et en donna à son mari. Et ils en mangèrent, et les yeux de l'un et de l'autre furent ouverts , et ils connurent qu'ils étaient nus (4) ». O nudité trop longtemps innocente à ton gré, tes désirs sont enfin satisfaits, tu as appris à rougir !
3. « Et le Seigneur fit à Adam et à son épouse des tuniques de peaux, et il les en
1. Gen. II, 16, 17. — 2. Ibid. 25. — 3. Id. III,1-5. — 4. Ibid. 6, 7.
revêtit; puis il dit : Voici qu'Adam est devenu comme l'un d'entre nous, connaissant le bien et le mal (1) ». Le Seigneur ne leur dissimule point qu'ils sont perdus; mais il les raille de s'être laissé persuader, par le démon, qu'ils pouvaient devenir dieux. Oui, ils sont devenus dieux, mais des dieux semblables au démon, puisqu'ils sont maudits de Dieu et revêtus à la fois de peaux et du péché qu'ils ont commis. Le Seigneur donc dit, mais en les raillant : « Voici qu'Adam est devenu comme l'un d'entre nous, connaissant le bien et le mal ». O nature ! ô maîtresse achevée dans l'art d'assouvir la convoitise et de commettre tous les crimes, où est maintenant cet antique serpent, ton digne et trop fidèle ministre? où sont ses discours enchanteurs? où est cette immortalité promise par toi aux hommes comme une chose dont la jalousie de Dieu seule les avait privés jusqu'alors? Ah ! s'il n'est pas en ton pouvoir d'accomplir ta promesse et de guérir les hommes des maux que tu leur as causés, rends-leur du moins cette immortalité première que tu leur as fait perdre. Voyez maintenant où en sont réduits ces hommes qui ont pris la nature pour guide. Voyez-les chassés du paradis, pareils à de pauvres naufragés ayant à peine quelques feuilles de plantes marines et quelques peaux pour se couvrir. O nature ! donne, si tu le peux, à ces malheureux, des vêtements capables de remplacer ceux que Dieu leur avait donnés primitivement, et qui n'étaient pas autre chose que leur sainte nudité. Les brebis portent dès leur naissance une toison élégante qui leur tient lieu de vêtement et les protège contre l'intempérie des saisons; les chèvres portent une chevelure qui, tout inculte qu'elle est, leur sert à la fois de couverture et d'ornement; les chevaux, les lions, les taureaux, les autres animaux domestiques ou sauvages sont revêtus d'une robe de poils tendres et flexibles qui abrite leur peau, et dont les couleurs savamment nuancées brillent parfois d'un éclat splendide. Quoi de plus varié et de plus magnifique que le plumage dont les oiseaux sont couverts ? le serpent lui-même, qui a été condamné avec vous, dépouille chaque année sa tunique d'écailles; et en même temps qu'il dépose l'ancienne, il en revêt une nouvelle. Vous seuls, ô hommes, vous êtes formés et exposés par la
1. Gen. III, 21, 22.
601
nature dans un état de nudité complète ; pour vous seuls la nature est une marâtre, non point une mère. C'est la libéralité des brutes qui vous donne la nourriture et le vêtement, et qui supplée ainsi à votre indigence de toutes choses : les brebis vous donnent leur laine, les, chèvres; les boeufs et les autres animaux sans raison vous procurent les aliments dont vous avez besoin ou vous offrent avec joie leur travail et leurs sueurs. Ce n'est point une servitude qu'ils remplissent à votre égard, c'est un bienfait qu'ils vous octroient ; et si vous prétendez arguer de ce fait que vous les nourrissez, que vous les gardez, que vous éloignez d'eux les bêtes fauves, que vous leur procurez soit des pâturages, soit des étables; je vous répondrai encore que vous ne pouvez vous dire leurs maîtres, puisque, sans le service de votre, or, vous ne pourriez acquérir le droit de vous servir d'eux.
4. Dieu porta ensuite remède à ces maux et vous consacra à lui d'une manière particulière ; mais, à tant de bonté vous ne répondîtes que par votre ingratitude, et vous perdîtes ce second bienfait. Dieu avait fait pleuvoir du ciel pour vous une manne capable de
satisfaire tous les désirs et tous les goûts; toutes les fois que vous aviez eu à souffrir de la soif, il vous avait donné une eau jaillissant spontanément des rochers et vous dispensant ainsi d'ouvrir le sein de la terre pour y chercher des sources ou pour y creuser des puits; il vous avait donné une terre où coulait le lait et le miel, et où vous n'aviez besoin de pressurer ni les rayons formés par les abeilles, ni les mamelles des animaux; il vous avait donné des raisins produits par des ceps non cultivés et tels que deux hommes pouvaient avec peine en porter un sur leurs épaules à l'aide d'une perche. Vous nous avez envié tant de bonheur, à nous, votre postérité : car nous aurions pu, nous aussi, participer à ces biens, si, par vos crimes et par vos sacrilèges, vous n'aviez mis obstacle à l'exercice de la sainte puissance de Dieu. Et maintenant, puisque nos ancêtres ont eu le malheur de s'avilir et de se dégrader; s'il vous reste une lueur de sagesse, un sentiment quelconque de pudeur, songez du moins qu'un sage repentir a succédé à leur faute, et croyez au Fils de Dieu. Puisse cette foi vous aider à obtenir la vie et le salut!
ANALYSE. — 1. L'homme avait reçu de Dieu les instructions et tout ce dont il avait besoin pour résister au démon ; mais il céda aux sollicitations de la femme et succomba ainsi à la tentation. — 2. Tristes effets de cette chute de nos premiers parents. — 3. Enormité du péché d'Adam et suites déplorables de ce péché. — 4. Dieu, après avoir obtenu de l'homme qu'il rougît et confessât son péché, se dispose à lui accorder son pardon : nécessité de l'humilité et de la componction extérieures. — 5. Le pécheur qui retombe après un premier pardon, se rend bien plus coupable qu'Adam, puisqu'il abuse du bienfait de la rédemption. — 6. Nous devons rendre à Dieu des actions de grâces sans fin pour tant et de si grands bienfaits. — 7. Cette reconnaissance doit se manifester surtout par des actes, par l'imitation du Christ, qui conduit au ciel ceux qui le suivent.— 8. Conclusion.
1. Personne n'ignore que l'homme avait été primitivement formé par Dieu pour être une créature éclairée des lumières de la prudence et de la sagesse ; l'usage de la raison devait être un des bienfaits de la divine providence à son égard; la prudence, dis-je, devait le rendre capable d'échapper aux pièges de son ennemi ; la sagesse devait lui apprendre quels mystères devaient être l'objet de ses investigations ; la raison devait lui faire comprendre que la soumission aux ordres du Dieu créateur était le premier de ses devoirs. En effet, le Seigneur Dieu donna à l'homme, dès que celui-ci fut sorti de ses
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mains, les instructions, les avertissements, les armes dont il avait besoin pour conserver son innocence ; car, puisqu'il devait lutter contre le démon, il avait besoin d'être muni de certaines armes, je veux dire, de la prudence, de la sagesse, de la raison. Le Seigneur y ajouta une loi qui lui faisait connaître la volonté divine et qui lui apprenait quelles seraient les conséquences immédiates de la désobéissance à cette volonté. Car, à l'instant même où l'homme, par un oubli également fatal et incompréhensible, préféra les suggestions du démon aux ordres de Dieu, il perdit à la fois la vie qu'il possédait, et il reçut la mort qu'il n'avait pas encore appris à connaître. Adam se trouvait en présence de son épouse et du démon, en présence d'Eve et de leur ennemi commun, en présence de la femme et du serpent. Le démon employa les artifices de sa ruse perfide : Eve consentit aux suggestions diaboliques et se perdit ; le démon, par sa fourberie et son astuce mensongère, tendit un piège à la femme; la femme donna tête baissée dans ce piège; le démon, désespérant de séduire Adam directement, eut recours à l'intermédiaire de la femme; et celui qui, après avoir été créé le premier par Dieu, devait trouver dans la personne d'Eve une épouse et une aide, ne trouva dans cette même personne que la mort.
2. O douleur ! ce qui devait être une cause de félicité devient un sujet de larmes; il trouve sa perte là où il devait trouver un secours et un appui. Le trait qui cause à Adam la blessure la plus profonde vient non pas du côté de son ennemi, mais d'une main amie; il succombe sous son propre fer plutôt que sous le fer de son adversaire ; un glaive étranger ne lui eût point fait une blessure aussi meurtrière que celle qu'il reçoit de son épouse. Le rusé serpent s'avance pour exercer sa fourberie ; il s'avance pour insinuer son venin, non pas à l'homme, irais à la femme : disons mieux, il s'avance pour les entraîner l'un et l'autre à leur perte par le consentement d'un seul. Il suggère l'accomplissement d'une action qui sera fatale à tous deux; tous deux subiront les tristes conséquences de la faute commise par celle qui, la première, aura laissé infecter son esprit par ses suggestions également perfides et venimeuses. Enfin, dès qu'elle adonné son consentement, la femme remplit vis-à-vis de son mari le même rôle que le perfide serpent a rempli vis-à-vis d'elle-même. Eve s'est laissé persuader, et elle persuade; un venin mortel lui a été communiqué, et elle le communique à son tour; elle a été trompée, et elle trompe. Aussi est-elle vouée à un double châtiment, l'un personnel, l'autre commun : par le premier, elle est condamnée à enfanter dans la douleur ; par le second, elle est condamnée à mourir et à voir le même sort réservé à Adam ; l'un de ces châtiments lui est infligé parce qu'elle a cédé aux sollicitations du serpent, l'autre, parce qu'elle a sollicité ensuite elle-même son mari. Parce qu'elle a donné son consentement, elle entend prononcer contre elle une sentence de mort ; et elle a mérité d'enfanter dans la douleur, parce qu'elle a exercé à son tour l'office de tentateur. Comment ignorer la réalité de cette sentence, puisqu'elle s'exécute dans la personne de chacun de nous ! Quant à ceux qui refusent de croire à la vérité de ce récit, la conviction pénétrera malgré eux dans leur esprit le jour où ils disparaîtront de ce monde ; et par rapport à ceux qui ignorent ces mêmes faits, ils apprendront à les connaître, quand cette sentence s'accomplira dans leur personne.
3. O crime ! ô impiété sacrilège ! on méprise un commandement de Dieu, et on prête une oreille attentive aux paroles du serpent. On dédaigne les préceptes d'une Providence infiniment miséricordieuse, et on accueille favorablement les discours trompeurs du plus astucieux de tous les animaux. On foule aux pieds des avertissements salutaires, et l'on prend conseil de son plus mortel ennemi. Aussi a-t-on dit que la mort est le triste fruit du mépris par lequel l'homme a préféré obéir aux suggestions du serpent. Adam et Eve sont dépouillés de leur gloire, ils sont privés de leur dignité. Ils deviennent ce qu'ils n'étaient point, en même temps qu'ils perdent les qualités brillantes qu'ils avaient reçues de la libéralité divine. Le serpent se réjouit d'avoir réussi dans l'accomplissement de son dessein ; il se félicite d'avoir porté à l'homme un coup mortel, ainsi qu'il le désirait. Il tressaille, il triomphe en présence du succès de son entreprise abominable, en voyant que les hommes ont été complètement trompés par lui ; et il ignore, le malheureux, qu'il s'est percé du trait dont il a percé les
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autres; il ignore qu'en donnant la mort aux hommes, il se l'est donnée à lui-même. Le Seigneur, d'autre part, regrette que l'homme ait mérité une sentence de mort plutôt qu'une sentence de vie ; il regrette que l'homme ait mérité de périr plutôt que d'être sauvé; que celui-ci, enfin, ait repoussé la gloire plutôt que la mort. Mais il est plus ému toutefois de la malice du serpent que du mépris dont l'homme s'est rendu coupable; il éprouve un sentiment d'horreur profonde pour la cruauté de l'ennemi et un sentiment de compassion miséricordieusement paternelle pour l'homme séduit et trompé. Il maudit à tout jamais celui qui, le premier, a savouré le plaisir de nuire, et il prend pitié de l'homme qui a été victime de la plus atroce perfidie.
4. Le Seigneur Dieu dit ensuite : « Où es-tu, Adam ? » Par cette interrogation il provoque un aveu. Il désire que celui qu'il sait être devenu criminel confesse sa faute. Il cherche le moyen d'exercer sa miséricorde; il s'entretient avec le coupable de son péché. Il songe à pardonner, en même temps qu'il se plaint du motif pour lequel sa loi a été méprisée. Il adresse des reproches sévères, accablants, afin de pouvoir accorder le pardon aux coupables : ceux qu'il n'a pas voulu rendre impeccables en les créant, il veut du moins pouvoir les purifier en les amenant à confesser leur iniquité. Ils reçoivent des vêtements de peau, afin qu'après avoir avoué leur crime, ils méritent, par l'humilité de leur extérieur, d'en recevoir le pardon. Le Seigneur montre ici par quels moyens on peut être purifié de ses péchés. II montre que la confession d'abord, et ensuite la rudesse et l'austérité dans la manière de se vêtir, nous aident à obtenir notre pardon très-facilement. Car si c'est un orgueil et une opiniâtreté criminels de vouloir cacher une mauvaise action commise sous les yeux de Dieu, il n'est pas moins dangereux de chercher à dissimuler la laideur d'une âme coupable et flétrie par la richesse et l'éclat de la parure extérieure. Que personne donc, qu'aucun pécheur ne couvre ses fautes du voile d'une joie apparente qui ne serait pas autre chose qu'un désespoir réel : si votre coeur se trouve infecté par la contagion des plaisirs coupables, n'y insinuez pas encore le poison de la dissimulation. Que la tristesse de votre corps témoigne hautement du mal auquel votre âme est en proie. Une blessure faite à celle-ci doit provoquer les larmes de celui-là; car, toutes les fois que le corps éprouve une douleur, une souffrance quelconque, l'âme est aussitôt pénétrée d'un sentiment d'amertume et de compassion. Une lésion n'existe jamais dans le corps, sans provoquer dans l'âme un sentiment d'affectueuse condoléance, et les flétrissures de l'âme doivent se manifester par la douleur du corps. La tristesse doit être commune à l'un et à l'autre, afin que tous deux aient également part au pardon; car il faut nécessairement qu'ils reçoivent les mêmes faveurs et les mêmes biens, ou qu'ils soient en proie à des souffrances et à des tortures communes. L'homme, en effet, n'est pas autre chose que la réunion d'un corps et d'une âme. Autant ce corps et cette âme diffèrent et sont éloignés l'un de l'autre par leur essence, autant est étroite l'union qui s'opère entre eux pour former l'homme. Non-seulement ils ne sauraient être séparés durant le cours de la vie ; mais, durant l'éternité même, ils partageront ensemble la même récompense ou le même châtiment. Le corps pur ne sera jamais séparé de l'âme à laquelle il aura été uni ; et le corps flétri se trouvera fatalement associé à la destinée de l'âme coupable. Si donc, au jour du jugement, ils participeront l'un et l'autre aux biens immenses que la divine miséricorde dispensera à l'homme juste, pourquoi dès cette vie la tristesse ou la joie ne serait-elle pas aussi commune à tous deux?
5. C'est pourquoi, ô chrétien, tu ne saurais plus trouver absolument aucune excuse, toi qui, après avoir été esclave , es redevenu libre; que dis-je? toi qui, après avoir été délivré de ta captivité, guéri de tes blessures, absous et relevé de la sentence prononcée contre toi, as reçu encore, pour servir de règle à ta conduite, les avertissements les plus explicites et les plus solennels; toi, enfin, dont le zèle doit s'enflammer au souvenir des exemples terribles dont tu as entendu le récit. Adam ne connaissait point la fourberie du démon, il n'avait point pleuré sur le malheur d'une créature quelconque devenue la victime de cette fourberie; il semble donc moins coupable d'avoir succombé en luttant le premier contre un tel ennemi. Mais toi, tu as reçu de la bouche du Seigneur les instructions (604) les plus minutieuses et les plus détaillées, il t'a proposé les exemples les plus éloquents : « Voici », dit-il, « que tu es guéri; ne commets plus aucun péché, de crainte qu'il ne t'arrive quelque chose de pis (1) ». Ne commets plus aucun péché, dit-il, après que tu as obtenu ton pardon ; ne t'expose plus à recevoir des blessures , après que tu as été guéri ; ton âme est en ce moment purifiée , ornée de la grâce, prends garde de la souiller, de la flétrir désormais. Songe , ô homme , qu'une faute est plus griève, quand elle est commise après un premier pardon ; une blessure renouvelée après guérison cause des douleurs bien plus vives; une souillure paraît d'autant plus odieuse qu'elle est imprimée à une âme plus pure et plus sainte. Aussi celui-là perd tout droit à l'indulgence, qui pèche après avoir obtenu une première fois son pardon ; celui-là est indigne de recouvrer jamais la santé, qui se blesse lui-même après avoir été guéri une première fois; et celui-là mérite de ne redevenir jamais pur, qui se souille lui-même après avoir reçu une première fois le bienfait de la grâce. Celui, au contraire, qui, après avoir été absous, ne retombe plus dans le péché, mérite de recevoir une récompense; celui qui, après sa guérison, se montre vigilant, possède le don de la sainteté; celui (lui aura conservé la grâce et l'amitié de Dieu en observant sa loi, recevra le royaume éternel. Tout homme, en effet, est gravement coupable, quand il transgresse une loi dont il a une connaissance pleine et entière; mais ce même homme devient bien plus coupable encore, quand il retombe dans le péché après avoir été absous une première fois. Celui-là devient plus vil et plus méprisable qu'un esclave qui, après avoir été affranchi, offense le patron de, qui il a reçu sa liberté; celui-là abuse indignement d'un bienfait, qui méprise, avec un orgueil plein d'arrogance celui de qui il l'a reçu. Cherchez votre salut dans les exemples qui vous sont proposés : il faut, ou bien que vous l'y trouviez, ou bien que vous vous attendiez à subir le même sort que les coupables dont on vous rapporte l'histoire. Et ne considérez point comme un juge sévère Celui dont vous aurez méprisé les exhortations tendres et paternelles . « Car Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils
1. Jean, V, 14.
unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais reçoive, au contraire, la vie éternelle (1) ». Oui, il est grand, il est immense, l'amour de Dieu le Père; il est digne d'être célébré par des louanges continuelles, il mérite d'être glorifié à tous les instants du jour et de la nuit ; pour nous racheter de la mort éternelle, l'auteur de la vie nous a envoyé son Fils tout-puissant et éternel, son Fils qui a possédé et qui possédera éternellement la même puissance que le Père et le Saint-Esprit; il nous l'a envoyé, dis-je, en lui donnant pour mission de nous rendre dans son intégrité première la vie que nous avions perdue; de même que Dieu avait, au commencement, créé le monde par lui, il a voulu aussi le renouveler par lui, quand il a vu ce monde perverti, dégradé et gisant misérablement dans le bourbier du péché. Par son saint avènement, en effet, le Fils de Dieu a allumé dans son Eglise le flambeau de la divine lumière que les hommes ne connaissaient plus depuis longtemps, et en rendant à ceux-ci l'espérance de la vie céleste, il a arraché de leur coeur ces affections indignes qui les tenaient misérablement courbés vers la terre, et il les a élevés au-dessus d'eux-mêmes. Cette Eglise a passé des ténèbres à la lumière aussitôt que Jésus-Christ, le vrai Soleil de justice, s'est montré à la terre; les peuples qui avaient faim et soif de la vérité, ont pu se désaltérer aux sources de la divine doctrine qu'il leur a révélée, et trouver le plus doux, le plus délicieux de tous les aliments dans les saints exemples qu'il leur a donnés ; doctrine et exemple à l'aide desquels nous pouvons tous éviter les flammes de l'enfer et mériter d'entrer en possession des biens invisibles qui ne finiront jamais.
6. Nous devons donc rendre grâces au Dieu tout-puissant pour tous ces bienfaits, et considérer sans cesse combien a été grande la miséricorde et l'amour que notre Créateur nous a témoignés. Nous tous, en effet, nous sommes venus de la gentilité. Nos pères, il y a quelques siècles, adoraient des idoles; après avoir abandonné le Dieu par qui ils avaient été créés, ils offraient leur encens et leurs hommages à des dieux façonnés par eux-mêmes. Nous, au contraire, par la grâce du Dieu tout-puissant, nous avons été ramenés
1. Jean, III 16.
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des ténèbres à la lumière. Ayons donc constamment présent à l'esprit le souvenir de cette région de ténèbres d'où nous sommes sortis, de ce poids immense de crimes dont nous avons été délivrés, et montrons-nous reconnaissants pour cette lumière de là foi que nous avons reçue; témoignons, dis-je , par nos couvres, de notre gratitude pour le bienfait de cette foi saine, de cette intelligence pure, pour toutes les grâces enfin qui nous ont été conférées au jour de notre baptême. Celui-là ne comprend point l'immensité de l'amour et de la miséricorde divine, qui oublie l'immensité de sa propre misère. De là ces paroles que le Psalmiste adressait à Dieu : « Faites-moi connaître l'immensité de vos miséricordes, ô vous qui sauvez ceux qui espèrent en vous(1)». Le meilleur moyen pour nous de comprendre combien est admirable l'immensité de la divine miséricorde, c'est de rappeler souvent à notre esprit l'immensité et la profondeur de notre misère. C'est pourquoi nous devons aimer de toute la tendresse et de toute l'énergie de nos âmes celui qui nous a retirés du sentier de l'erreur et qui nous a ramenés dans la voie de la vérité et de la vie. Voici que nous sommes venus de différentes contrées du monde, pour entendre la parole de Notre-Seigneur et pour embrasser sa foi; autrefois divisés par la diversité même des passions brutales qui nous dominaient, nous nous trouvons aujourd'hui réunis dans le sein d'une même Eglise et confondus dans une unité dont la sainteté forme les noeuds ; de telle sorte que nous voyons de nos yeux l'accomplissement éclatant de cette prophétie d'Isaïe relative à l'Eglise : « Le loup habitera avec l'agneau, et le léopard dormira à côté du chevreau (2)». Par la grâce de la charité, le loup habite avec l'agneau ; car ceux qui étaient autrefois des ravisseurs cruels et inhumains vivent maintenant en paix et dans une sainte fraternité, avec ceux qui étaient les plus doux et les plus timides; le léopard dort à côté du chevreau, car celui à qui ses propres péchés formaient un manteau de couleurs également hideuses et variées, consent à s'humilier avec celui qui rougit de lui-même et qui confesse avec larmes les péchés de sa vie. Le Prophète a ajouté : « Le veau, le lion et la brebis demeureront ensemble (3) » ; parce que celui
1. Ps. XVI, 7. — 2. Isaïe, XI, 6. — 3. Ibid.
qui, le coeur pénétré d'un sincère repentir, s'offre à Dieu chaque jour en sacrifice, et celui dont la cruauté était insatiable comme celle du lion, et celui qui, pareil à une brebis innocente, a toujours persévéré dans la simplicité et la droiture, tous ces différents personnages sont entrés ensemble dans le bercail de la sainte Eglise. Telle est la vertu toute-puissante de la charité : elle embrasse, elle liquéfie en quelque sorte les âmes les plus différentes et les transforme en une seule espèce d'or.
7. Mais en même temps que le feu d'un amour mutuel s'allume dans le coeur des élus, un attrait plus puissant encore les attire vers Dieu et les excite à se rendre dignes de les contempler dans le ciel et de jouir éternellement de sa présence. Un seul et même Seigneur, un seul et même Rédempteur réunit dès ici-bas le coeur de ses élus dans la communauté des mêmes sentiments et, par les désirs qu'il fait naître en eux, les porte à l'amour des choses d'en haut. De là ces autres paroles que le Prophète ajoute ensuite : « Et un petit enfant viendra à leur secours (1)». Quel est cet enfant, sinon celui dont il est écrit : « Un petit enfant nous est né, et un Fils nous a été donné (2)? » Cet enfant vient en aide à ceux qui habitent ensemble; car, de peur que nos coeurs ne demeurent attachés aux choses de la terre, il les enflamme chaque jour par des désirs intérieurs ; il nous vient en aide, dis-je, en entretenant ainsi constamment dans nos coeurs la flamine de son amour, puisqu'il empêche que cet exil, où nous nous aimons ainsi les uns les autres, ne nous paraisse un séjour trop agréable, et que le repos de la vie présente ne nous séduise et ne nous charme jusqu'à nous faire oublier les joies de la patrie ; il empêche notre âme de s'énerver et de s'amollir en savourant avec trop d'ardeur ces délices passagères. Aussi le voyons-nous faire succéder des châtiments à ses bienfaits et mélanger d'amertume toutes les jouissances que nous pourrions goûter ici-bas, afin d'allumer dans nos âmes le feu de l'amour et du désir des choses célestes. Ce petit enfant donc nous vient en aide, quand, parla charité qu'il répand lui-même en nous, le Dieu tout-puissant nous empêche de demeurer courbés vers les choses de ce monde;
1. Isaïe, XI, 6. — 2. Id. IX, 6.
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et qu'il nous invite, au contraire, à nous élever jusqu'à lui par la sincérité de notre repentir, par la correction de nos moeurs et par la confession de nos fautes. Conformément à cette parole du Psalmiste : « Entrez dans son sanctuaire en confessant vos fautes (1), etc.; quand nous confessons nos fautes avec larmes, nous entrons par la porte de la voie étroite; mais lorsqu'ensuite nous aurons le bonheur ineffable d'être introduits dans le séjour de la vie éternelle, nous franchirons le seuil de notre patrie en confessant la gloire et la puissance du Très-Haut ; car il n'y aura plus pour nous de porte étroite le jour où nous entrerons en possession du bonheur et de la joie éternels. Alors nous célébrerons
1. Ps. XCIC.
par nos louanges Celui que nous savons s'être humilié jusqu'à se revêtir d'une chair semblable à la nôtre, jusqu'à devenir notre frère, afin de nous préparer à tous une place dans le royaume éternel.
8. Tous nos désirs donc doivent avoir pour objet suprême d'être réunis-le plus prochainement possible à Celui en qui nous trouverons tous les biens; à Celui qui, de toute éternité, habite les demeures éthérées, qui possède avec le Père la même puissance, le même éclat et la même splendeur; à qui sont dus les mêmes hommages et des adorations identiques; à qui appartient la même autorité; près de qui enfin les plus hantes puissances ne sont que néant, et dont le règne subsiste dans les siècles des siècles.
ANALYSE. — 1. Après la mort de Joseph, les Juifs sont réduits à l'état de captivité.— 2. Interprétation allégorique de l'histoire de ce patriarche.— 3. Interprétation également allégorique de la délivrance accomplie par Moise et Aaron. — 4. Il faut d'abord fuir l'Egypte, si l’on veut offrir à Dieu un sacrifice de louanges véritables.
1. Ainsi que la lecture de l'Ancien Testament nous l'a appris, mes bien-aimés, le trône d'Egypte fut, après la mort de Joseph, occupé par un nouveau roi qui n'avait point connu ce patriarche et qui entreprit d'anéantir la multitude des enfants d'Israël. Il les exerçait à préparer l'argile , à confectionner des briqués, à battre les grains, et il les contraignait à se livrer à ces travaux jusqu'à l'épuisement de leurs forces. C'est pourquoi, fatigués d'un long esclavage et accablés sous le poids de travaux hors de proportion avec les forces humaines, ils adressèrent, par la bouche de Moïse et d'Aaron, cette prière à Pharaon . « Laissez-nous sortir d’Egypte ; après trois jours de marche nous serons dans le désert et nous pourrons offrir des sacrifices à notre Dieu (1) ».
1. Exod. V, 1-3.
2. Cette histoire, mes bien-aimés, si l'on veut s'en tenir à la surface de la lettre, présente un sens très-clair et très-manifeste; elle est si belle, elle brille par elle-même d'un tel éclat, qu'il suffit de la lire simplement pour en être édifié. Mais vos esprits en seront bien plus grandement édifiés encore, si, écartant l'écorce de la lettre qui tue, nous pénétrons jusqu a la moelle, c'est-à-dire jusqu'à l'interprétation spirituelle ; ou , pour revêtir ma pensée d'une autre forme, si, posant comme fondement les faits historiques rapportés dans ce passage de l'Écriture, nous élevons dessus l'édifice sublime d'une interprétation allégorique. Et d'abord , mes bien chers frères, nous sommes nous-mêmes les enfants d'Israël, nous qui, par la faute de nos premiers parents, avons été tristement expulsés du paradis de délices, de la région de lumière et de (607) félicité éternelle dans cette vallée des misères et des larmes, dans cette région ténébreuse et couverte des ombres de la mort comme dans une vraie terre d'Egypte. Tant que Joseph régna en Egypte, Pharaon ne persécuta point le peuple de Dieu. Joseph représente ici Jésus-Christ que ses frères , c'est-à-dire les Juifs, ont vendu uniquement par un sentiment de haine, et qui, après avoir été emmené en Egypte, n'y a point été reconnu par ses frères; car Jésus-Christ a était dans le monde, et le « monde avait été créé par lui, et le monde ne le reconnut point (1)». Aussi longtemps que Joseph conserva le pouvoir sur l'Egypte, le peuple n'éprouva aucun effet de la colère de Pharaon. Et, en effet, tant que le véritable Joseph règne sur nous, tant que le Christ demeure maître absolu de nos âmes, Pharaon, c'est-à-dire le démon et les puissances ennemies, ne sauraient nous percer de leurs traits ni nous causer aucun dommage. Mais après la mort de Joseph un nouveau prince s'asseoit sur le trône d'Egypte, et ce prince ne connaît point Joseph, et il contraint les enfants d'Israël à se livrer sans relâche au rude labeur de la préparation de l'argile et de la fabrication des briques. Ce nouveau roi, mes biens chers frères, n'est autre que le démon qui règne en maître absolu sur tous les hommes livrés à l’orgueil et qui ne connaît point Joseph , c'est-à-dire Jésus-Christ. « Car il a dit en son coeur : Il n'y a point de Dieu (2) » ; et après la mort de Joseph, il opprime le peuple. Si le Christ vient à mourir en nous , si son souvenir vient à disparaître de notre esprit, alors le nouveau roi, je veux dire le démon, commence à exercer sur nous son pouvoir tyrannique, il nous condamne aux pénibles travaux de la préparation de l'argile et de la confection des briques; il nous voue au hideux et ignoble esclavage des voluptés charnelles ; il nous contraint de livrer notre coeur « au monde et aux choses qui sont dans le monde (3) » ; il enchaîne notre esprit et le tient, aussi bien que notre corps, constamment courbé vers les choses de la terre ; de telle sorte que la méditation des choses célestes devient pour nous une oeuvre tout à fait impossible.
3. Mais Dieu, qui se plaît avant tout à exercer sa miséricorde et qui cherche à pardonner à
1. Jean, I, 10. — 2. Ps. XIII, 1. — 3. Jean, II, 15.
ses fidèles serviteurs bien plutôt qu'à les punir, compatissant à leur misère et à leur affliction, choisit et délégua Moïse et Aaron, c'est-à-dire la loi et le sacerdoce, pour délivrer son peuple et pour châtier Pharaon. C'est pourquoi; s'étant présentés devant ce prince, ils lui dirent : « Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Laissez aller mon peuple, afin qu'il m'offre des sacrifices dans le désert. Après trois jours de marche nous serons dans la solitude, et là nous offrirons des sacrifices à notre Dieu (1) ». Remarquons ici, mes frères, que les enfants d'Israël, demeurant sur la terre d'Egypte, ne pouvaient offrir à Dieu aucun sacrifice. Le mot Egypte, en effet, signifie ténèbres et désigne ici le monde; car ce monde fait de tous ses amateurs autant d'enfants de ténèbres, en les enveloppant dans les ténèbres de l'ignorance et dans la nuit du péché. Condamnés à la meule, aveuglés par leurs péchés qui recouvrent leurs yeux comme un voile impénétrable, on les voit s'agiter dans un cercle sans fin, lutter contre des flots qui les reportent constamment au rivage, travailler toujours sans trouver jamais le repos, courir avec effort sans parvenir au but; égarés dans la nuit de la plus épaisse ignorance, ils dépensent une activité surhumaine sans réussir à rencontrer même la porte de la vérité. Dans cette région donc des ténèbres et de la mort, les enfants d'Israël ne sauraient offrir aucun sacrifice ; car le coassement des grenouilles retentirait dans un tel sanctuaire, des légions de mouches, s'élevant de ce sol fangeux, se précipiteraient dans les yeux des assistants : l'odeur même de l'encens serait étouffée sous les émanations pestilentielles qui remplissent ces lieux consacrés aux vices les plus divers et où chaque démon a un autel.
4. Il faut donc sortir d'Egypte de peur que, par leur coassement, les grenouilles ne troublent le repos des Israélites, de peur que « les mouches en mourant ne cessent de répandre une odeur suave » et ne souillent le sacrifice. Encouragés donc par l'exemple du bienheureux Abraham, « sortons de la terre qui nous a vus naître et qu'habitent encore nos proches; sortons de la maison de notre père (2) », et venons dans la terre que le Seigneur nous aura montrée. Avec le bienheureux Joseph abandonnant son manteau entre
1. Exod. V, 1-3. — 2. Gen. XII, 1.
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les mains d'une adultère, précipitons-nous dehors; avec le jeune homme de l'Evangile laissant là le suaire, suivons le Seigneur sans considérer même de quelle manière nous sommes vêtus, et marchons pendant trois jours pour nous rendre dans le désert et pour y sacrifier à notre Dieu. Cette voie par laquelle il nous est ordonné de nous rendre dans la solitude, c'est précisément le Christ, qui a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie (1)»; et ailleurs : « Personne ne vient au Père, si ce n'est par moi (2)» . Il faut donc marcher dans cette voie, non point par des mouvements corporels, mais par des désirs intérieurs, afin de parvenir à la solitude de l'esprit et au repos de la conscience. Car la connaissance de la loi divine s'acquiert et se perfectionne dans le repos et le silence. Aussi longtemps que le bruit tumultueux du péché frappe nos oreilles, aussi longtemps que la tempête et l'ouragan du vice font éclater au-dessus de nos têtes la voix formidable de son tonnerre, nous n'approchons point de la solitude ; mais lorsque, cet horrible tumulte ayant cessé, nous jouissons de la paix et de la tranquillité de la vertu, c'est alors seulement que nous pouvons offrir à Dieu un sacrifice de louanges. Or, on ne parvient à cette bienheureuse solitude que par trois étapes. Par la première de ces étapes, l'âme fidèle entre dans le jardin; par la seconde, elle pénètre dans le cellier rempli de vin ; par la troisième, elle est introduite dans la chambre à coucher du roi. Il faut, en effet, que l'âme, autrefois esclave des plaisirs charnels dont elle aimait à s'enivrer, il faut, dis-je, que cette âme, délivrée de l'Egypte et fatiguée du chemin, trouve d'abord des consolations et des douceurs dans le jardin du Christ; il faut que ce jardin lui offre des arbres chargés de fruits spirituels et des fleurs exhalant un parfum délicieux de vertu, afin que, grâce à ce puissant réconfort, elle oublie bientôt les jouissances grossières dans lesquelles elle se complaisait et ne recherche plus que les joies et les délices de la vertu. De là cette invitation qui lui est adressée dans les cantiques : « Venez dans mon jardin, ô ma soeur, ô mon épouse (3) ! » A la seconde étape, le roi l'introduit dans le cellier rempli de vin.: Ce cellier
1. Jean, XIV, 6. — 2. Ibid. — 3. Cant V, 1.
n'est pas autre chose que la divine Ecriture, dans laquelle se trouve renfermé ce vin spirituel qui enivre l'esprit des fidèles et qui réjouit le coeur de l'homme intérieur. Après donc que l'âme, occupée d'abord à savourer les douceurs sensibles de la vertu, a pu satisfaire complètement cette curiosité, elle pénètre dans ce cellier rempli de vin, elle s'applique à l'étude des saintes Ecritures, et la loi de Dieu devient l'objet de ses méditations du jour et de la nuit. De là ces autres paroles du même livre des cantiques : a Le roi m'a introduit dans son cellier au vin (1)». A la troisième étape, enfin, l'âme entre dans la chambre à coucher du roi. Cette chambre, c'est le sanctuaire de la contemplation, une sorte de tabernacle mystérieux où l'âme médite plus à son aise. Car l'âme fidèle, après que le jardin des vertus l'a détachée de l'amour des choses temporelles et que le cellier rempli de vin l'a initiée à la connaissance des divines Ecritures, l'âme fidèle se retire et s'enferme dans la solitude de l'esprit comme dans une chambre secrète, et là, s'enflammant des feux du divin amour par la méditation assidue des vérités éternelles, elle contemple et adore son Père comme sur une montagne inaccessible à tout profane, et offre à Dieu un sacrifice de louange.
5. Vous donc, ô mes bien-aimés, vous qui êtes de vrais Israélites, non point par un effet de votre génération charnelle, ni par suite d'une circoncision faite dans votre chair, mais par l'effet de votre fidèle observation des commandements de Dieu, fuyez l'Egypte, à l'exemple de vos ancêtres d'autrefois, secouez le joug de Pharaon, renoncez aux ouvrages de terre et de boue qui vous ont occupés jusqu'ici. Mettez fin à ces relations, à ces conversations avec les Egyptiens, qui vous souillent et vous corrompent; et, criant avec force vers le Seigneur, venez avec Moïse et Aaron, dégagés de toute entrave et libres de tout fardeau, par une marche de trois jours, c’est-à-dire par de bonnes pensées, par de bonnes paroles, par de bonnes actions, venez au repos et à la solitude de l'esprit, et offrez un sacrifice de dévotion et de louange au Seigneur votre Dieu, qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Cant. XI, 4.
ANALYSE. — 1. La belle-mère de Pierre, modèle d'infidélité. — 2. Que signifient les guérisons accomplies sur le soir? — 3. Pourquoi le Sauveur ordonne-t-il aux Apôtres de passer vers l'autre rivage ? — 4. Du scribe qui veut s'attacher au Christ et le suivre partout où il ira.— 5. En quel sens il a été dit : « Laissez les morts ensevelir leurs morts ».
1. L'attachement de la belle-mère de Pierre à l'infidélité est considéré comme coupable, parce qu'il était un effet de sa libre volonté nous avons, nous aussi, une volonté libre qui s'identifie avec l'essence même de notre être. Le Seigneur donc entre dans la maison de Pierre, c'est-à-dire dans le corps de Pierre, et cet homme est guéri aussitôt de son infidélité, c'est-à-dire de ses péchés. En proie à la fièvre brûlante de l'iniquité, la belle-mère de Pierre était vouée à une mort prochaine et inévitable: à peine a-t-elle reçu sa guérison également soudaine et imprévue, qu'elle s'empresse de faire l'office de servante. Pierre, en effet, a reçu le premier le bienfait de la foi, il est devenu le prince des Apôtres, et la parole de Dieu ayant ranimé en lui une ardeur et une énergie qui allaient s'éteignant chaque jour de plus en plus, il se dévoue avec un zèle admirable au grand oeuvre de la guérison et du salut de ses frères. Quand le moment sera venu d'interpréter le passage relatif à la belle-fille et à la belle-mère , nous démontrerons que l'attachement volontaire à l'infidélité est bien réellement figuré ici par la maladie de la belle-mère de Pierre ; présentement nous parlerons de l'infidélité de celle-ci sans vouloir, par ce mot, désigner autre chose, sinon que cette femme, tant qu'elle n'eut pas la foi, demeura tristement esclave de sa propre volonté.
2. « Le soir étant venu, on lui présenta un grand nombre de démoniaques, et il chassait les esprits immondes (1) ». Dans ces guérisons multiples accomplies après la chute du
1. Matth. VIII, 16.
jour, nous reconnaissons le concours de ceux que le Sauveur enseigna après sa Passion. Après avoir procuré à tous le pardon de leurs péchés, après avoir effacé la souillure de leurs iniquités et éteint le foyer des convoitises coupables et des inclinations dangereuses, il a, suivant l'expression des prophètes, absorbé et fait disparaître les infirmités et les faiblesses de la nature humaine.
3. « Or, Jésus voyant autour de lui une foule nombreuse, ordonna à ses disciples de passer vers le rivage opposé. Et un scribe s'approchant de lui : Maître, lui dit-il, je vous suivrai partout où vous irez, etc. (1) ». Il se présente fréquemment des passages qui peuvent alarmer plus ou moins notre manière ordinaire de juger, et nous n'avons pas alors la témérité de donner à ces passages une interprétation puisée dans notre imagination, mais notre exégèse est basée uniquement sur les faits et sur les circonstances des faits. Car notre intelligence doit s'accommoder aux choses, et non pas les choses à notre intelligence. Il y a une foule nombreuse, et le Seigneur ordonne à ses disciples de passer de l'autre côté de la mer; je ne pense pas que la bonté du Sauveur lui eût permis de chercher à abandonner ceux qui se pressaient autour de sa personne; je crois, au contraire, que dans cette circonstance il avait en vue quelque moyen secret de leur procurer la grâce du salut. Nous voyons ensuite un scribe déclarant hautement qu'il suivra le Maître partout où il ira; et nous ne découvrons de la part du Sauveur ni la moindre action, ni la moindre parole, qui
1. Matth. VIII, 18, 19.
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soit de nature à le froisser et à le déconcerter dans sa résolution généreuse. Le Seigneur lui répond seulement que les renards ont des tannières et les oiseaux du ciel des nids pour se reposer, mais que le Fils de l'homme n'a pas un endroit quelconque où il puisse appuyer sa tête. Et quand un autre disciple vient demander qu'on lui laisse le temps d'aller ensevelir son père, nous voyons que cette faveur lui est refusée et qu'il ne lui est pas permis de remplir ce devoir de piété filiale. Il nous faut donc faire connaître ici la raison de ces choses si sublimes et si diverses; et, en respectant scrupuleusement l'ordre du texte sacré, donner une explication qui soit en même temps conforme à la plus rigoureuse vérité et propre à donner une intelligence claire et précise de ce qu'il y a de plus profond dans ces passages. Il faut d'abord considérer que le mot disciples ne désigne pas seulement les douze Apôtres. Car, outre ceux-ci, il y avait un grand nombre de disciples, d'après la teneur même du texte évangélique. Il semble donc que, parmi toute cette multitude, le Seigneur fait un certain choix, savoir, de ceux qui devaient le suivre au milieu des périls et des épreuves sans nombre de la vie présente. L'Eglise, en effet, ressemble à un vaisseau (et c'est le nom qu'on lui donne en plusieurs endroits) ; elle ressemble, dis-je, à un vaisseau qui, chargé de passagers des races et des nations les plus diverses, vogue au milieu des gouffres, exposé à la fureur des vents et des tempêtes, toujours à la veille de se voir inopinément englouti : tel est le sort de l'Eglise au milieu de ce monde, où elle est de plus en butte aux incursions des esprits impurs. Quand nous entrons dans ce vaisseau, c'est-à-dire dans le sein de l’Eglise, nous n'ignorons pas les écueils et les périls sans nombre auxquels nous allons être exposés, nous savons parfaitement jusqu'où peut aller la fureur de la mer et des vents que nous affrontons. Afin donc de rendre tout à fait facile et rationnelle l'interprétation allégorique de ces faits, le Seigneur rapproche ici la conduite du scribe et celle du disciple, ce dernier figurant les fidèles qui montent sur le vaisseau, et le premier figurant la multitude des infidèles qui restent sur le rivage.
4. Et d'abord le scribe, en d'autres termes un des docteurs de la loi, demande s'il doit
suivre, comme s'il croyait n'être pas réellement en présence du Christ auquel il reconnaît qu'il est utile de s'attacher. Son interrogation, bien qu'elle lui soit inspirée par la défiance, n'en est pas moins un hommage rendu à la fidélité des croyants; mais pour embrasser la foi, il ne faut pas interroger, il faut suivre. Et pour que cette interrogation si contraire à la simplicité de la foi reçoive le juste châtiment qu'elle mérite, le Seigneur répond que les renards ont des tannières et les oiseaux du ciel des nids où ils peuvent se reposer; mais que le Fils de l'homme n'a pas même un endroit où il puisse appuyer sa tête. Le renard est un animal plein de fourberie, se cachant dans les tannières creusées par lui autour des maisons, et toujours occupé à surprendre les oiseaux domestiques : nous avons vu quelque part les faux prophètes désignés sous ce nom. Nous savons aussi que très-souvent, sous le nom d'oiseaux du ciel, on entend désigner les esprits immondes. Le Fils de Dieu, voulant donc confondre la multitude de ceux qui ne le suivaient point, et en particulier ce docteur de la loi qui lui demandait, dans un esprit de défiance, s'il pouvait le suivre, le Fils de Dieu répond sur le ton du reproche que les faux prophètes mêmes ont des tannières et les esprits immondes des nids pour se reposer; en d'autres termes, que ceux qui sont restés hors du vaisseau, c'est-à-dire ceux qui ne sont point entrés dans le sein de l'Eglise, sont devenus de faux prophètes et des réceptacles de démons; que le Fils de l'homme, au contraire, c'est-à-dire celui qui a Dieu pour chef, ne trouve pas un endroit où il puisse se reposer après y avoir apporté la connaissance de Dieu : tous ont été invités, mais un petit nombre suivront, montant courageusement dans ce vaisseau de l'Eglise, exposé aux flots tumultueux de la mer de ce siècle.
5. Vient ensuite un disciple qui n'interroge pas pour savoir s'il doit suivre; car il croit fermement que tel est son devoir , mais qui demande seulement la permission d'aller ensevelir son père. L'auteur même de l'Oraison dominicale nous a appris à commencer ainsi notre prière : « Notre Père , qui êtes aux a cieux (1)». Le peuple croyant est donc, dans la personne de ce disciple, averti de se souvenir toujours qu'il a dans les cieux un Père
1. Matth. IV, 9.
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invisible. Il est ordonné à ce même disciple de suivre le Seigneur, parce qu'il avait la volonté bien arrêtée de le faire; il lui est ordonné aussi de laisser les morts ensevelir un mort. Mais je ne vois pas qu'on puisse attendre des morts un office quelconque; comment ce mort pourra-t-il être inhumé par des morts? Le Seigneur veut montrer d'abord que la perfection de la religion ne consiste pas à accomplir aucun office temporel vis-à-vis des autres hommes ; ensuite que, lorsqu'il s'agit d'un fils fidèle et d'un père infidèle, le soin d'ensevelir celui-ci n'incombe pas nécessairement à celui-là. Le Sauveur ne nie pas que l'action de rendre les derniers devoirs à un père ne soit bonne en elle-même; mais en ajoutant : « Laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts », il nous avertit que le souvenir des morts infidèles ne doit point trouver de place dans l'esprit des saints; il nous apprend aussi que l'on doit considérer comme morts ceux qui vivent en dehors de Dieu, et que, par rapport aux derniers devoirs qu'il s'agit de rendre aux hommes de cette sorte, on doit les laisser ensevelir par ceux qui sont morts comme eux; ceux qui ont le bonheur de vivre de la foi divine ne devant affectionner que ceux qui vivent de la même vie.
ANALYSE.— 1. Exposition et interprétation de la parabole.— 2. Que celui qui est encore ivraie devienne bientôt froment. — 2. Il ne faut pas s'étonner de rencontrer de la zizanie partout, même dans le lieu saint.
1. Nous avons entendu la lecture du saint Evangile et les paroles du Seigneur qui y sont rapportées. Parlons sur ce sujet et disons ce que Jésus-Christ lui-même nous suggérera. Il nous eût peut-être été difficile, mes frères, d'interpréter cette parabole ; ruais notre tâche a été rendue facile par l'auteur même de cette parabole; car, après l'avoir proposée, il a pris soin de l'expliquer lui-même. Celui qui vient de remplir l'office de lecteur a lu jusqu'à l'endroit où le Seigneur dit : « Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler; mais quant au froment, rassemblez-le dans mon grenier (1)». Mais ses disciples, ainsi qu'il est écrit, a s'approchèrent ensuite a de lui et lui dirent : Expliquez-nous la a parabole de l'ivraie(2)». Et celui qui demeure dans le sein du Père leur donna cette explication :
1. Matth. XIII, 30. — 2. Ibid. 36.
« Celui qui sème la bonne semence est le Fils de l'homme », dit-il en parlant de lui-même. « Le champ, c'est le monde; la bonne semence, ce sont les enfants du royaume; l'ivraie n'est pas autre chose que les enfants du malin esprit. L'ennemi qui répand cette dernière, c'est le démon; la moisson, c'est la fin du siècle; les moissonneurs sont les anges. Quand donc le Fils de l'homme viendra, il enverra ses anges, et ceux-ci enlèveront de son royaume tous les scandales, et ils en enverront les auteurs dans la fournaise du feu ardent où il y a pleur et grincement de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume « de leur Père (1)». Je vous cite ici des paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'on ne vous a point lues, mais qui sont rapportées mot
1. Matth. XIII, 37-42.
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pour mot dans l'Evangile. Ainsi le Seigneur nous a expliqué cette parabole après nous l'avoir proposée. Voyez maintenant ce que nous devons désirer d'être dans son champ. Voyez en quel état il faut que nous soyons trouvés au jour de la moisson. Car si le champ est le monde, il est aussi, et par là même, l'Eglise qui est répandue par tout le monde. Que celui qui est froment persévère jusqu'à la moisson. Que ceux qui sont ivraie se transforment en froment. Voilà précisément la différence qui existe entre les hommes, d'une part, et d'autre part les épis et l'ivraie proprement dits, qui croissent dans la terre. Ce qui est épi demeure épi; ce qui est ivraie des meure ivraie. Dans le champ du Seigneur, au contraire, c'est-à-dire dans l'Eglise, ce qui était d'abord froment se change parfois en ivraie, et parfois aussi ce qui était ivraie devient froment, et nul ne sait ce qui adviendra demain soit de l'un, soit de l'autre. C'est pourquoi, lorsque les ouvriers indignés veulent arracher l'ivraie, le père de famille ne leur permet point de le faire. Ils voudraient faire disparaître l'ivraie, mais on ne leur permet point de la séparer du bon grain. Leur activité doit avoir pour limite la limite même de leurs aptitudes: aux anges maintenant d'accomplir l’oeuvre de la séparation de l'ivraie. A la vérité, les ouvriers n'auraient point voulu réserver aux anges le soin d'accomplir cette séparation ; mais le père de famille, qui connaissait les uns et les autres, et qui savait que cette séparation devait être remise à un temps plus éloigné, ordonna à ses ouvriers de laisser subsister l'ivraie, et de ne point la séparer. « Non », leur répondit-il, quand ils lui firent cette demande: « Voulez-vous que nous allions et que nous arrachions l'ivraie? Non, de peur qu'en voulant arracher l'ivraie, vous n'arrachiez peut-être le bon grain en même temps (1)». Donc, Seigneur, l'ivraie même sera avec nous dans votre grenier ? « Quand le temps de la moisson sera venu, je dirai aux moissonneurs: Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler (2) ». Laissez subsister dans le champ ce que vous n'aurez point avec vous dans mon grenier.
2. Ecoutez, ô grains bien-aimés du Christ; écoutez, ô très-chers épis, ô très-cher froment du Christ. Recueillez toute votre attention et portez-la sur vous-mêmes et sur votre
1. Matth. XIII, 29. — 2. Ibid. 30.
conscience. Interrogez votre foi, interrogez votre charité. Discutez votre conscience. Et si vous reconnaissez en vous le vrai froment, sou, venez-vous de cette parole: « Celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera sauvé (1) ». Quiconque, au contraire, après cet examen de sa conscience, reconnaît être de l'ivraie, qu'il ne craigne point d'être transformé: l'ordre de le couper n'a point encore été donné, le jour de la moisson n'est point encore venu. Cessez aujourd'hui d'être ce que vous étiez hier, ou du moins ne soyez plus demain ce que vous êtes aujourd'hui. A quoi vous sert-il de dire parfois que vous changerez ? Dieu vous a promis d'être indulgent au jour de votre conversion, mais il ne vous a point promis le jour de demain. Tel vous sortirez de votre corps, tel vous serez moissonné. Un homme vient de mourir, ne me demandez pas son nom, je ne le connais point; cet homme était de l'ivraie au moment de sa mort, pensez-vous qu'il lui soit encore possible de devenir du froment? C'est dans ce champ seulement que l'ivraie se transforme en froment et le froment en ivraie. Cette transformation est possible ici-bas; ailleurs, c'est-à-dire après la vie présente, c'est le temps de recueillir le fruit des oeuvres accomplies, non point d'accomplir celles que l'on a omises. Quiconque aura voulu être ici-bas de l'ivraie et se séparer soi-même du champ du Seigneur Jésus-Christ, ne sera point alors du froment. Peu importe, du reste, que l'ivraie demeure mêlée avec le bon grain, celui-ci n'a rien à craindre de ce mélange. Laissez croître l'un et l'autre jusqu'à la moisson, dit le père de famille; oui, qu'ils croissent ensemble. Les moissonneurs ne se tromperont point, ils sauront ce qu'ils devront lier en gerbes destinées à être jetées au feu. Le froment ne pourra point être ni lié en gerbes, ni. jeté au feu. Les gerbes rendront toute erreur et toute confusion impossibles.
3. Il y a la gerbe d'Arius, la gerbe d'Eunomius, la gerbe de Photin, la gerbe de Donat, la gerbe de Manès, la gerbe de Priscillien. Tous les disciples de chacun de ces hommes sont jetés au feu avec eux. Le froment pur, au contraire, n'a absolument rien à craindre, il est assuré de se réjouir éternellement dans le grenier. Mais en quel endroit cet ennemi n'a-t-il point semé l'ivraie? Quelle espèce,
1. Matth. X, 22.
613
quel champ de froment a-t-il rencontré sans y répandre cette semence pernicieuse? Est-ce qu'il l'a répandue parmi les laïques, et non point parmi les clercs, ou parmi les évêques? L'a-t-il répandue parmi les époux, et non point parmi les vierges consacrées à Dieu? Dans les maisons des laïques, et non point dans les familles monacales? Il a répandu partout, il a semé partout cette semence maudite. Citez-moi une terre qui en soit exempte? Mais ce qui doit nous consoler de tout le reste, c'est que Celui qui daignera opérer la séparation est incapable de se tromper. Votre charité n'ignore pas que l'ivraie se rencontre jusque dans les moissons les plus élevées et les plus sublimes, même parmi les personnes qui ont embrassé la vie religieuse; et vous dites. Il y a des hommes pervers dans cet endroit, et encore dans cet autre. Oui, sans doute, il se rencontre partout des hommes pervers, mais les méchants ne régneront pas toujours avec les bons. Pourquoi vous étonner de rencontrer des hommes pervers dans le lieu saint ? Ne savez-vous pas que le premier péché fut un acte de désobéissance accompli dans le Paradis? L'ange tomba par un acte de ce genre, est-ce qu'il souilla le ciel pour cela? Adam tomba de la même manière : est-ce qu'il souilla le Paradis ? Un des enfants de Noé tomba à son tour, est-ce que la maison du Juste fut souillée pour cela? Quand enfin Judas est tombé, est-ce que sa chute a souillé le choeur des Apôtres ? Parfois aussi les hommes considèrent comme froment ce qui est en réalité de l'ivraie, et d'autres fois ils considèrent comme ivraie ce qui est du froment véritable. C'est à cause de ces mystères cachés que l'Apôtre dit : « Ne jugez de quoi que ce soit avant le temps, jusqu'à ce que le Seigneur vienne et expose à la lumière ce qui est caché dans les ténèbres; au jour où il manifestera les pensées les plus secrètes du coeur, et alors chacun recevra de Dieu sa louange(1)». La louange sortant de la bouche des hommes passe; parfois aussi les hommes accusent les saints sans les connaître. Que le Seigneur pardonne aux ignorants et vienne au secours de ceux qui souffrent.
1. I Cor. IV, 5.
ANALYSE.— 1. Jean-Baptiste a été martyr.— 2. Nous pouvons tous être martyrs avec lui. — 3. Il ne faut point craindre un ennemi, alors même qu'il nous menace de la mort.— 4. Ce n'est point le supplice, mais la cause pour laquelle on meurt, qui fait le martyr. — 5. Il faut résister au démon et combattre pour la vérité jusqu'à la mort. — 6. Exhortation à bien vivre.
1. Ce chapitre du saint Evangile que le Seigneur a daigné nous enseigner, mes bien chers frères, ne permet pas à l'Eglise chrétienne de douter en aucune manière que Jean doive être considéré comme un martyr et qu'il ait mérité cette couronne avant la passion du Seigneur. Sa naissance, sa passion ont été antérieures à la passion du Christ, et toutefois il n'a pas été l'auteur de notre salut, mais seulement le précurseur de notre Juge. Il précédait le Seigneur en s'attribuant à lui-même une humble sujétion et en réservant à son Maître céleste tout honneur et toute gloire. Mais pourquoi disons-nous que (614) Jean a été martyr ? Est-ce qu'il a été saisi par les persécuteurs des chrétiens et emmené par eux; puis interrogé par des juges devant lesquels il aurait confessé le Christ, et qui l'auraient ensuite envoyé au supplice? Car ce sont là les circonstances qui ont concouru à faire les martyrs depuis la passion de Jésus-Christ. Comment donc Jean peut-il recevoir le titre de martyr ? Parce qu'il a eu la tête tranchée ? Mais c'est la cause pour laquelle on meurt, et non pas le supplice même, qui fait le martyr. Parce qu'il offensa une femme puissante ? Mais alors pour quel motif, à quelle occasion l'offensa-t-il ? Il l'offensa en disant la vérité au roi qui était devenu son mari incestueux; en déclarant à ce roi qu'il ne lui était point permis d'avoir pour femme l'épouse de son frère. Il mérita la haine de cette femme en parlant le langage de la vérité, et en méritant cette haine il obtint d'être supplicié et de recevoir la couronne et tous les biens qui nous sont promis pour le siècle futur. Enfin la luxure danse, et l'innocence est condamnée; mais en même temps que l'innocence est condamnée par les hommes, elle est couronnée par le Dieu tout-puissant.
2. Que personne donc ne dise : Je ne puis être martyr, puisque les chrétiens ne sont plus persécutés. «Vous venez d'entendre que Jean a souffert le martyre; il vous est facile maintenant de comprendre qu'il a été réellement mis à mort pour Jésus-Christ. Comment, allez-vous me dire, a-t-il été mis à mort pour Jésus-Christ, puisqu'on ne l'a point interrogé sur sa foi en Jésus-Christ, et qu'on ne l'a point obligé à renier son titre de chrétien? Entendez Jésus-Christ qui vous dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie (1)». Si le Christ est la vérité, on souffre donc pour lui dès que l'on est condamné pour la vérité, et par là même on adroit à la couronne du martyre. Ainsi, que personne ne cherche à s'excuser ; dans tous les temps on peut être martyr. Et qu'on ne vienne pas me répondre que les chrétiens ne sont plus persécutés. La maxime de l'apôtre saint Paul ne saurait être révoquée en doute, étant le langage de la vérité même. Le Christ, qui parlait par la bouche de cet homme, n'a point enseigné un mensonge. Or, voici cette maxime : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution (2) », il parle de tous,
1. Jean, XIV, 6. — 2. II Tim. III, 12.
sans aucune exception ni réserve en faveur de qui que ce soit. Si vous voulez éprouver la vérité de cette parole, commencez par vivre pieusement dans le Christ, et la conviction, qui naît de l'expérience, ne tardera pas à pénétrer dans votre esprit. Parce que les rois de la terre ont laissé tomber le glaive et éteindre les bûchers de la persécution, s'ensuit-il que le démon a cessé de sévir ? La haine de cet ancien ennemi est toujours éveillée contre nous ; prenons garde de nous endormir. Tantôt il fait briller devant nos yeux des charmes séducteurs, ou il tend devant nos pas des piéges habilement dissimulés; tantôt il insinue dans notre esprit des pensées mauvaises ; il a recours successivement aux promesses, aux menaces; mais son but constant est de nous précipiter dans un abîme de plus en plus profond. Parfois même il se pré. sente des circonstances également favorables aux projets du démon, et périlleuses pour l'homme ; des circonstances où il faut repousser avec un courage vraiment héroïque les suggestions mauvaises et accepter librement la mort qui se présente. Je m'explique, mes frères. Si un personnage quelconque, par exemple un homme d'un rang élevé, ayant en main l'autorité nécessaire pour vous envoyer à la mort, prétendait vous obliger à porter un faux témoignage, sans pourtant vous dire en termes exprès: Reniez le Christ; quel parti choisiriez-vous, dites-moi ? Consentiriez-vous à rendre un témoignage contraire à la vérité, ou bien aimeriez-vous mieux mourir pour cette même vérité?Sachez d'abord que, sauf les mots, ce persécuteur d'un nouveau genre vous dirait réellement : Reniez le Christ. Car si, comme l'Evangile nous l'a appris tout à l'heure, si le Christ est la vérité, il s'ensuit nécessairement que nier la vérité, c'est nier le Christ. Or, tout homme qui ment, nie une vérité. Mais celui qui porte un faux témoignage, pourquoi le porte-t-il? Est-ce par crainte ? Oui, certainement. Comment donc tous les chrétiens auraient-ils cessé d'être en butte à la persécution, alors que tous, au contraire, ont à lutter et à combattre pour la vérité? Quel est celui qui n'a aucune épreuve à subir, aucune tentation, aucune souffrance à supporter ?
3. Mais enfin, cet homme qui vous menaçait de la mort et qui avait soif de votre sang, cet homme enflé de sa puissance et aveuglé (615) par son orgueil insensé, cet ennemi qui vous a contraint à commettre un parjure et à porter un faux témoignage, que vous aurait-il fait en réalité? J'entends déjà votre faiblesse répondre: Il m'aurait tué. — Non, il ne vous eût point tué. — Je sais parfaitement, moi, qu'il m'aurait tué. — Eh bien, s’il en est véritablement ainsi, je vous répliquerai à mon tour : Vous, mon frère, vous avez tué votre âme, quand vous avez rendu un témoignage contraire à la vérité. Votre ennemi, lui aussi, aurait tué, mais il aurait tué votre corps seulement. Qu'eût-il pu faire à votre âme ? Il aurait peut-être renversé la maison, mais il n'eût réussi qu'à procurer une couronne à l'habitant de cette maison. Voilà ce que votre ennemi vous eût fait, si vous aviez persévéré dans la vérité, si vous aviez résisté et refusé un faux témoignage. Oui, il aurait tué, mais il aurait tué votre corps, non point votre âme. Ecoutez votre Seigneur, daignant vous apprendre le moyen de vivre toujours dans une sécurité parfaite : « Ne craignez point », dit-il, « ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent plus nuire ensuite; mais craignez celui qui a le pouvoir de tuer le corps et l'âme et d'envoyer l'un et l'autre dans la géhenne. Oui, je vous le répète : Craignez celui-là (1) ». Jean le craignit, c'est pourquoi il ne voulut point taire la vérité, et il fut victime de la fureur des méchants. Une femme impudique attira sur lui la haine du roi, et il obtint la palme du martyre.
4. « Tous ceux donc qui veulent vivre pieu« serrent en Jésus-Christ » sont en butte à des persécutions de ce genre. A la vérité, personne ici-bas n'est à l'abri de la persécution : le travail et les fatigues au prix desquelles on acquiert les biens de ce monde, la crainte qu'on éprouve de les perdre, les souffrances et les maladies inséparables de la vie présente, le spectre de la mort toujours dressé devant nous, voilà autant de persécutions dont nul homme n'est exempt. Mais il faut savoir distinguer quel est celui qui souffre et quel est le motif de ses souffrances. Ceux-là sont de vrais martyrs, qui combattent pour la vérité, en d'autres termes, pour Jésus-Christ, et ils recevront certainement la couronne due à leurs mérites. Ceux, au contraire, qui souffrent persécution pour l'amour de ce siècle, lequel est sous la puissance du malin esprit, ceux-là
1. Luc, XII, 5.
ne trouvent dans leurs souffrances temporelles qu'un châtiment juste et légitime.
5. Ainsi, mes frères, le passage de l'Evangile dont vous venez d'entendre la lecture, nous apprend à combattre jusqu'à la mort pour la vérité, à ne point porter de faux témoignage, à ne point violer nos serments, à affronter les périls les plus extrêmes, pour la défense des droits de la justice. Car il n'y a pas grand mérite à défendre la justice, quand cette défense ne trouble point notre sécurité, ou quand elle nous procure même des avantages temporels. Considérons que le démon, cotre tentateur et notre persécuteur, veille constamment pour nous perdre, et au nom et avec le secours du Seigneur notre Dieu, veillons, nous aussi, avec plus de ferveur, pour nous mettre en garde contre lui, de peur qu'il ne réussisse à nous rendre plus ou moins les malheureux esclaves de cette cupidité par laquelle il cherche ordinairement à nous entraîner dans l'abîme; car où est celui qui n'a jamais cédé à la cupidité et à la crainte, ces deux traits les plus dangereux de l'ennemi ? Les hommes qui placent leurs espérances dans les choses de ce monde se trouvent enlacés dans des filets divers, et il leur devient impossible de découvrir la vérité. Il y a, pour ainsi dire, deux portes auxquelles le démon vient frapper et par lesquelles il cherche à entrer: la cupidité d'abord, et ensuite la crainte. S'il trouve ces deux portes tenues soigneusement fermées parles fidèles, il passe. Qu'est-ce donc que la cupidité? me direz-vous. Qu'est-ce que la crainte? Ecoutez bien cette réponse
La première consiste à ne point porter vos désirs vers les choses qui passent; la seconde, à ne point craindre ce qui est sujet à défaillir et à périr avec le temps. Quand nous agissons ainsi, le démon ne trouve plus dans notre coeur aucun nid où il puisse établir sa demeure. Notre destinée, en effet, c'est de combattre jusqu'à la fin; non-seulement nous qui, debout ou assis, occupons ici un siège supérieur et vous enseignons la parole divine, mais tous les membres de Jésus-Christ sont appelés à combattre.
6. C'est pour cette raison que jusqu'aujourd'hui l'usage est, en Numidie, d'adjurer les serviteurs de Dieu par ces mots: Si tu remportes la victoire. Vous voyez que ce n'est point là une vaine formule, n'ayant rapport à aucun combat. Ici, à Carthage, où nous (616) parlons, dans toute la province proconsulaire et dans la Byzacène, à Tripoli même, les serviteurs de Dieu ont coutume de s'adjurer réciproquement en ces termes: Par votre couronne. Personne, assurément, ne recevra cette couronne, sans avoir auparavant remporté la victoire. Je vous adjure donc, moi aussi, par votre couronne, et je vous convie à combattre de tout votre coeur contre le démon, et si nous remportons ensemble la victoire, ensemble aussi nous recevrons la couronne. Comment osez-vous nous dire: Par votre couronne, alors que votre conduite et votre vie sont mauvaises? Que votre vie, que votre conduite soient conformes à la vertu, que tous vos actes, intérieurs et extérieurs, soient irrépréhensibles, et vous-mêmes vous
serez notre couronne. C'est la pensée que l'Apôtre, s'adressant au peuple de Dieu, c’est-à-dire à vous-mêmes, exprimait en ces termes: « O vous qui êtes ma joie et ma couronne, persévérez dans le Seigneur (1) ». Si la fortune et les circonstances vous sourient, persévérez dans le Seigneur; si, au contraire, vous n'éprouvez que déception et revers, demeurez encore inébranlables dans le Seigneur. Ne vous séparez jamais de celui qui demeure toujours debout et qui rend invincibles comme lui ceux qui combattent sous ses yeux, et avec son secours vous demeurerez fermes et invulnérables, et vous mériterez de vous approcher enfin de lui pour recevoir la couronne promise aux vainqueurs.
1. Philipp. IV, 1.
ANALYSE. — 1. Aveuglement et endurcissement des Juifs. — 2. Foi de la chananéenne. — 3. Explication de la prière adressée par elle à Jésus-Christ. — 4. Réponse du Sauveur exauçant cette prière. Conclusion.
1. La miséricorde de notre Seigneur et Sauveur montre à tous également la voie du salut; il ne veut pas que personne soit délaissé, mais il exhorte chacun à venir à lui, et il ne cesse de rappeler ceux qui se perdent. Et cependant l'endurcissement du coeur de ceux-ci est devenu tel qu'ils refusent de suivre celui qui désirait si ardemment les ramener de leur erreur, celui qui est descendu afin précisément de les empêcher de périr. Le Seigneur, ô peuple juif, n'a pas encore cessé de veiller sur toi et de courir à ta poursuite avec une sollicitude paternelle, et toi, tu refuses de chercher un Dieu qui te cherche lui-même avec tant de tendresse. Ils sont perdus sans ressource, ceux qui ne sentent pas que leur perte est un fait déjà en voie d'accomplissement; il faut avoir l'esprit singulièrement troublé et abruti, pour ne plus reconnaître même que l'on est dans le chemin de l'erreur, et pour mépriser les avertissements de celui qui nous rappelle à la voie de la vérité. Votre Dieu pouvait-il faire davantage pour vous, que de venir personnellement pour vous retirer de l'abîme de perdition où vous étiez plongé? Il a compris que la perversité de votre coeur était extrême, qu'il n'était au pouvoir d'aucune créature de la guérir, et il n'a point voulu envoyer un autre que lui-même, afin qu'il ne vous fût pas possible de douter de (617) l'efficacité du remède. Il est venu en personne, et vous ne croyez point; vous criez que vous êtes tombé au fond de l'abîme, et vous ne voulez point en sortir. Voyez donc combien est immense la miséricorde du Sauveur. A quoi tendaient tous les efforts de l'Homme-Dieu,sinon à obtenir que son peuple, déjà dispersé, ne pérît pas entièrement? Il voulait le rétablir dans sa gloire et sa puissance d'autrefois; mais, ne pouvant l'amener à lui par les avertissements et les exhortations, il employa, pour le rappeler, les miracles les plus éclatants. Et cependant, ce moyen ne les touche pas davantage. « C'est un Samaritain, « disaient-ils, et un possédé du démon (1)». O longanimité inépuisable de la divine miséricorde ! Il reçoit les outrages les plus injurieux, et il ne s'émeut point. Qui ne reconnaît à ce trait la grandeur d'âme, le dévouement d'un vrai libérateur? Il ne te suffit pas, ô multitude en délire, de refuser opiniâtrement de reconnaître ton Seigneur; tu ne veux pas même voir un bienfait dans cette longanimité inépuisable ! Telle est la mesure de ton ingratitude ! C'est bien avec raison que le Prophète s'écriait: « O race méchante et perverse, voilà a comment vous témoignez au Seigneur votre reconnaissance (2) ». Où trouver une malice, une perversité aussi grande ! Ils se sont égarés de leur chemin; ils ont abandonné Dieu, et ils repoussent la main qui leur présente le remède.
2. Il faut donc laisser de côté ce peuple qui veut persévérer éternellement dans sa perfidie. Il est une autre race d'hommes à qui il est plus urgent d'annoncer la bonne nouvelle. Voici venir une femme chananéenne qui, adoucissant la férocité habituelle à sa race barbare , confesse la vérité. Oubliant soudainement sa férocité naturelle, elle s'écrie: « Ayez pitié de moi, fils de David (3) ? » Elle confesse hautement que, dans sa croyance, il n'existe aucun autre moyen pour obtenir la délivrance de sa fille. Née d'un sang barbare, elle proclame Fils de David Celui que le peuple refusait de reconnaître comme tel, et, dans l'ardeur de sa foi, cette femme ne demande pas autre chose que d'entendre une parole de la bouche du Sauveur. Elle estime que sa fille pourra être guérie par cette seule parole. Car elle dit : « Ma fille ne pourra être a guérie, à moins que je n'aie le bonheur
1. Jean, VIII, 48. — 2. Deut, XXXII, 5. — 3. Matth. XV, 22.
d'obtenir une réponse de votre bouche ». Jésus ne lui adresse d'abord aucune parole; mais il ne méprise pas, pour cela, sa confiance et sa foi. Il veut, au contraire, que cette foi s'accroisse en elle de plus en plus. Enfin, après un long silence, Jésus laisse s'échapper de ses lèvres ces paroles : « Il n'est pas convenable de prendre le pain des a enfants et de le jeter aux chiens (1)». Dans cette réponse le mot enfants désigne le peuple d'Israël; car, dans le langage sacré, le peuple de Dieu conservait encore ce titre, bien qu'il eût depuis longtemps perdu cette qualité et l'affection immense dont cette qualité le rendait l'objet. Israël perd le nom même de fils, le jour où il refuse de reconnaître son Père. Vous ne savez point, ô peuples insensés; vous laisser vaincre par cette parole qui guérit et qui sauve. En reniant votre Père, vous renoncez à la qualité de fils, alors même que vous prétendriez en conserver le nom. Jésus a déclaré que ses pains ne doivent pas être jetés aux chiens. Dès que vous aurez perdu le nom de fils, les chiens se trouveront être meilleurs que vous. Voyez combien est grande la miséricorde du Seigneur : il conserve en vous le trésor de la foi. Prenez garde de vous laisser vaincre par les chiens. Le Seigneur a donné ce nom à une femme de Chanaan ; et celle-ci , cependant, n'a point rougi outre mesure de cette qualification ; car la nature elle-même ne forme pas tous les chiens de la même sorte. Il existe, parmi les différentes variétés d'animaux de cette espèce, telle race plus douce et plus intelligente, qui reconnaît son maître et, parfois, suit ses traces sans se laisser dérouter par quoi que ce soit; si cet animal sent qu'il est l'objet d'une certaine affection, il garde le seuil de son maître avec une attention qui ne se dément point, avec un zèle que la faim ne refroidit pas et que les coups ne sauraient éteindre. Il pousse, en recherchant son maître, des cris que l'on croirait salariés; il est obéissant à sa manière il ne saurait traduire ses impressions dans un langage articulé, mais il sait bien se faire comprendre par son regard humble et son attitude suppliante. « Ayez pitié de moi » , s'écrie celle que le Seigneur qualifie du nom de cet animal.
2. Elle ajoute ensuite: « Pourquoi, de votre a bouche adorable, m'adressez-vous une
1. Matth. XV, 26.
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réprimande aussi rigoureuse ? Les chiens, du moins , peuvent ordinairement jouir du bienfait des restes de leurs maîtres; car de la table de ceux-ci tombent des miettes que les chiens, aussi attentifs qu'ils sont affamés, ne laissent pas parvenir jusqu'à terre. Vous me qualifiez du nom de ces animaux ; je ne réclame point le pain des enfants, mais je désire seulement recevoir quelques paroles de votre miséricorde; je ne suis point en proie à un transport furieux qui me pousse à tourner contre Dieu le venin qui me dévore. Le nom de chien me convient, je l'avoue; l'écho de mes aboiements a dû bien des fois, déjà, arriver jusqu'à vous; j'abois, mais sans rien obtenir, quoique la lumière de mon intelligence ne soit point obscurcie par un accès de rage violente ; je ne demande pas, comme vous l'avez dit, le pain de vos enfants ». C'est ici, en effet, le cas de répéter cette parole du Prophète : « J'ai engendré et élevé des enfants, et ces enfants m'ont méprisé (1)» ; car les hommages que ces enfants rendent au Seigneur consistent à oublier tant et de si grands bienfaits qu'ils ont reçus de lui, et à porter le mépris et l'arrogance jusqu'à nier l'autorité et la puissance de leur père. Cette femme donc parle ainsi : «Aussi longtemps qu'il vous plaira, Seigneur, appelez-moi chienne; vous n'aurez pas moins à subir l'impudence de mes aboiements, vous ne serez pas moins obligé d'assouvir ma faim par une parole de votre bouche; et, si vous me méprisez à cause de la race à laquelle j'appartiens, je ne cesserai pas, néanmoins, de brûler pour vous de cet amour qui n'a jamais pu vous déplaire. Alors même que vous me repousseriez, je ne cesserais de m'attacher à vos pas. Je vous invoquerai alors sous le titre de Maître de toute la nature; je proclamerai votre divinité ;
1. Isaïe, I, 2.
et si ma langue était impuissante à exprimer les sentiments de mon coeur, je m'efforcerais encore de vous offrir intérieurement l'hommage de ma foi, de mes adorations, de ma vénération profonde et de mon ardente prière. C'est déjà par un effet de votre miséricorde que je continue à solliciter un bienfait de votre part, que je n'ai point encore cessé d'aboyer. Je ne réclame qu'un mot de votre bouche; ce mot seul pourra éteindre le feu de mes désirs. Je vous prie, je vous supplie avec une confiance sans bornes; ma fille est en proie à une vive douleur. Votre divinité est pour moi une chose tellement certaine, que je ne doute point qu'une seule parole tombée de vos lèvres ne rende la santé à celle que la science d'aucun homme n'a pu guérir. Les exemples de votre miséricorde m'encouragent et me contraignent à me montrer importune. Je me souviens que vous avez dit : « Demandez , et il vous sera donné (1). Après de telles promesses , qui n'aurait recours à vous? qui ne solliciterait les récompenses promises par vous à la prière? Je vous en supplie donc, accordez-moi l'objet de ma demande».
4. Notre-Seigneur, donc, et Sauveur, touché de cette prière et voyant la foi de celle qui la lui adressait, se contenta de lui donner cette réponse : « O femme, votre foi est grande, qu'il vous soit fait selon votre foi (2) ». Le Seigneur ne dit point : Je vous donnerai ce que vous demandez ; il ne met d'autres bornes à sa libéralité que les bornes mêmes que cette femme a mises à ses désirs; elle reçoit tout ce que sa foi l'a déterminée à demander. Et nous aussi, mes frères, croyons avec une foi telle que nous méritions d'obtenir tout ce que nous demanderons avec de semblables dispositions.
1. Matth. III, 7. — 2. Id. XV, 28.
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ANALYSE.— 1. Réfutation de la doctrine des Sadducéens niant la résurrection. — 2. L'ignorance des Pharisiens est ensuite confondue.
1. Les Sadducéens rejettent la foi à la résurrection , et entendant le Sauveur prêcher cette vérité, ils saisissent cette occasion pour essayer de jeter le ridicule sur les choses divines ; ils demandent au Seigneur de vouloir bien leur dire quel sera, au jour de la résurrection, le mari d'une femme qui a épousé successivement sept frères : c'est une opinion généralement admise, ajoutent-ils, que les livres des Prophètes ne s'expliquent point touchant les conditions dans lesquelles s'accomplira la résurrection. Mais le Seigneur leur dit : « Vous errez, ne connaissant ni les Ecritures, ni la puissance de Dieu (1)» . Donc les Ecritures ne sont point muettes à cet égard, et toute hésitation, tout doute doit cesser, comme étant condamné parleur autorité sainte. Plusieurs, en effet, ont coutume de proposer cette difficulté, savoir en quel état les femmes ressusciteront et si les corps qu'elles reprendront auront les mêmes formes et les mêmes organes. On trouvera peut-être que c'est de notre part une grande témérité de vouloir interpréter un passage que presque tous les auteurs ont passé sous silence : nous dirons, pour toute réponse, que l'on avait demandé au Seigneur quel serait, après la résurrection, le mari de cette femme, parmi les sept qu'elle avait eus ici-bas ; et que le Seigneur leur reprocha d'abord d'être dans une erreur aussi grossière, par suite de leur ignorance des Ecritures et de la puissance de Dieu ; alors, dit-il, « les hommes ne prendront point de femmes, ni les femmes de maris (2)». Il suffisait sans doute, pour réfuter
1. Matth. XXII, 29. — 2. Ibid. 30
la doctrine des Pharisiens, de retrancher ainsi le principe même des convoitises charnelles et de supprimer à la fois tout mouvement et toute volupté dans les organes de la chair. Mais le Sauveur ajoute : « Ils seront a semblables aux anges de Dieu (1)». Ainsi l'autorité sainte des Ecritures et l'immensité de la puissance divine nous obligent à croire que les femmes seront alors semblables aux anges de Dieu ; d'où il suit que nous devons nous reporter au portrait que ces mêmes Ecritures nous font des anges, si nous voulons nous former une idée exacte de ce que les femmes seront au jour de la résurrection. Telle est la réponse donnée par le Seigneur, relativement à la condition des corps ressuscités. Par rapport au fait même de cette résurrection qu'ils n'admettaient point, il s'exprime en ces termes : « N'avez-vous point lu ce qui vous a été dit par Dieu : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob ? Or Dieu n'est point le Dieu « des morts, mais le Dieu des vivants (2)». Ces paroles avaient été adressées à Moïse par le Dieu de ces saints patriarches, à une époque où ceux-ci étaient morts depuis longtemps déjà. Mais si ces mêmes patriarches n'étaient plus rien alors, ils ne pouvaient donc rien avoir, puisqu'il est métaphysiquement nécessaire d'exister avant de pouvoir posséder quelque chose; d'où il suit que, pour que Dieu soit le Dieu de quelqu'un, il faut que ce quelqu'un soit vivant; d'autant plus que, Dieu étant éternel , il serait deux fois absurde de supposer que des âmes mortes peuvent
1. Matth, XXII, 30. — 2. Ibid. 31, 32.
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posséder un être qui est éternel de sa nature. Et comment nier que ceux-là doivent vivre toujours, à qui il est dit que l'éternité appartient ?
2. « Les Pharisiens apprenant qu'il avait imposé silence aux Sadducéens, s'assemblèrent contre lui (1)». De nouveaux docteurs de la loi succèdent aux Sadducéens pour exercer à son égard l'office de tentateurs. A ceux-là il avait été répondu avec beaucoup d'opportunité qu'ils trouveraient dans la loi acceptée par eux comme base d'argumentation des témoignages très-explicites pour établir leur foi et leur espérance en la résurrection. Mais les Pharisiens se glorifiaient de connaître
1. Matth. XXII, 34.
la loi où se trouvaient annoncées sous des figures prophétiques les événements futurs. Considérant donc la méditation parfaite que le Christ avait faite de la loi, ils lui demandent quel est le plus grand commandement de cette loi. Le Sauveur confond leur ignorance et leur insolence par les termes mêmes de cette loi ; sa réponse est comme une vaste synthèse de toute la doctrine de la vérité. Car l'objet de la mission de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est d'apprendre à connaître Dieu et de faire comprendre la majesté adorable de son nom et l'étendue infinie de sa puissance. Envoyé de toute éternité par Dieu, il accomplissait ce qui était agréable à celui-ci.
ANALYSE. — 1. Nécessité des tribulations. — 2. L'âme devient enceinte par l'effet de la cupidité : exemple à l'appui de cette vérité. — 3. Les âmes de cette sorte ont sujet de craindre les châtiments de la justice divine. — 4. Exhortation à bien vivre.— 5. Dieu est fidèle dans ses promesses.
1. Nous devons savoir et comprendre, mes très-chers frères, que le chrétien, tant qu'il est revêtu de ce corps, ne saurait être exempt de tribulation ; car l'Apôtre, ainsi que vous venez de l'entendre, nous affirme « que tous « ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus« Christ souffrent persécution (1)». Et ailleurs « C'est », dit-il, « par beaucoup de tribulations « que nous devons mériter d'entrer dans le « royaume des cieux (2) ». Il viendra des jours de tribulation, des jours remplis de tribulations mauvaises ; oui, ces jours viendront, ainsi qu'il est déclaré dans l'Ecriture ; et à mesure que ces jours approchent, le poids de ces tribulations augmente. Que nul homme ne se promette ce que l'Evangile ne lui promet point. De même que, pour emprunter le langage de l'Evangile, la fin du monde
1. II Tim. III, 12. — 2. Act. XIV, 21.
approchant, « l'iniquité est devenue plus abondante et la charité se refroidit (1) » ; de même aussi, parce que l'iniquité subsistera toujours, l'adversité ne cessera jamais. Il faut donc que nous nous préparions intérieurement non-seulement à la pénitence... (Quelques mots font ici défaut.) Je vous en supplie, mes frères, méditez les saintes Ecritures avec un soin scrupuleux ; dès lors qu'elles disent une chose, il faut de toute nécessité que cette chose s’accomplisse, jusqu'à la fin et de la manière qu'elle est annoncée. Les Ecritures ne vous promettent pas autre chose, dans la vie présente, que des tribulations, des souffrances, des angoisses, des douleurs multipliées et des tentations sans nombre ; car le Seigneur dit lui-même dans l'Evangile : « Vous aurez des tribulations dans le monde (2)». Et ailleurs :
1. Matth, XXIV, 12. — 2. Jean, XVI, 33.
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« Le monde sera dans la joie, et vous dans la tristesse; mais votre tristesse se changera en joie (1) ».
2. C'est à cela surtout qu'il faut nous préparer, si nous ne voulons pas être surpris et vaincus. Vous venez en effet d'entendre l'Evangile parlant des tribulations en ces termes : « Malheur aux personnes qui seront en« ceintes et à celles qui nourriront (2)». Ceux-là sont en état de grossesse, que l'espérance enfle chaque jour de plus en plus ; et ceux-là nourrissent ou allaitent, qui ont obtenu la possession de ce qu'ils désiraient. Car, une femme enceinte s'enfle de l'espoir d'un enfant qu'elle ne voit point encore ; et celle qui allaite embrasse enfin ce qu'elle espérait. On est en état de grossesse quand on convoite le bien d'autrui ; on nourrit quand on a déjà ravi ce que l'on convoitait. Et pour rendre cette vérité sensible aux intelligences les moins exercées, qu'on nous permette de recourir ici à un exemple. Quelqu'un convoite la ferme d'autrui, et dit : Cette ferme de mon voisin est excellente ; ô si elle m'appartenait ! ô si je la réunissais à la mienne pour n'en former plus qu'une seule ! L'avarice, elle aussi, aime l'unité ; elle aime une chose qui est bonne en soi, mais ce qu'elle ignore, c'est la manière dont cette chose doit être aimée. Peut-être cependant que le voisin, propriétaire de cette ferme excellente, est un homme riche, et notre avare soupçonne qu'il ne lui sera pas possible de s'en emparer impunément, parce que le propriétaire est un homme puissant et qui saura bien la défendre envers et contre tous ; il ne la convoite point alors, et on ne peut pas dire qu'il soit en état de grossesse ; il ne convoite point parce qu'il ne lui est pas possible d'espérer, et son âme n'est point enceinte. Si, au contraire, ce voisin se trouve être un homme pauvre, que la nécessité déterminera à vendre son héritage, ou que l'on pourra, par des procédés vexatoires, contraindre à s'en défaire malgré lui, alors ce même avare jette un regard de convoitise sur cette propriété , il espère qu'il pourra s'emparer soit de la maison de campagne, soit de la métairie de son voisin pauvre, et il recourt aux procédés vexatoires; par exemple, il agit secrètement auprès des dépositaires du pouvoir, afin que les collecteurs des deniers publics le condamnent à quelque service bas et
1. Jean, XVI, 20. — 2. Matth. XXIV, 19.
humiliant, et que, réduit à contracter d'abord des dettes énormes pour obtenir sa délivrance, il se voie ensuite dans la triste nécessité de vendre le modeste héritage qui servait à son entretien ou à celui de ses enfants. Pressé donc par ce besoin extrême, le malheureux vient trouver celui par la perversité de qui il se voit ainsi poursuivi et persécuté ; et ne soupçonnant pas qu'il s'adresse à l'auteur même de ses maux, il lui dit : Donnez-moi, seigneur, quelques pièces d'or ; je suis dans la nécessité, mon créancier me presse et me poursuit à outrance. L'autre lui répond : Je n'ai absolument rien entre les mains pour le moment. Il déclare n'avoir rien entre les mains, afin que la victime de sa fourberie atroce soit réduite à la nécessité de vendre. Celle-ci ayant répliqué que l'embarras extrême où il se trouve l'oblige à se défaire de son bien, il lui dit aussitôt : Quoique je n'aie pas une pièce de monnaie à moi appartenant, je m'efforcerai cependant d'en emprunter d'une manière quelconque pour vous venir en aide en qualité d'ami ; et, s'il est nécessaire, j'aliénerai même mon argenterie, pour vous empêcher d'être dépouillé injustement d'une partie de votre avoir. Quand le malheureux lui demandait un bienfait gratuit, il a déclaré n'avoir absolument rien ; mais depuis qu'il entend parler de vendre l'héritage, il s'offre généreusement à venir au secours de celui qu'il appelle son ami. Et quand il a obtenu ou extorqué le consentement de celui-ci, il lui dit qu'il faut qu'il vende même sa petite maison, dont peut-être il lui offrait précédemment une somme de cent sous, je suppose ; et en considération de l'embarras extrême où il voit son ami, il ne consent pas même à lui donner actuellement la moitié de ce prix.
3. C'est pour les hommes de cette sorte, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'il est écrit dans l'Evangile : « Malheur aux personnes qui seront enceintes et à celles qui allaiteront » ; le jour du jugement sera pour eux un jour de malheur, ils ne pourront échapper à cette sentence de condamnation: «Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé au démon et à ses anges; car j'ai eu faim, et vous ne m'avez point donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez point donné à boire (1)». Que votre charité considère attentivement ces paroles: Si celui qui
1. Matth. XXV, 41, 42.
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n'a point donné son bien propre est envoyé au feu, où sera envoyé, dites-moi, celui qui aura ravi le bien d'autrui? Si celui qui n'a point vêtu son frère nu doit brûler avec le démon, avec qui, je vous prie, brûlera celui qui l'aura dépouillé? C'est pourquoi toutes les fuis que vous entendrez lire ces paroles de l'Évangile: « Malheur aux personnes qui seront enceintes et à celles qui nourriront en ces jours (1) », vous devrez croire qu'elles ne s'appliquent point aux femmes qui portent dans leur sein un fruit légitime. Quel mal, en effet, a pu commettre une femme, en tant qu'elle a eu des rapports avec son mari? Comment pourra-t-elle être châtiée au jour du jugement, pour avoir fait ce que Dieu lui commandait de faire? Ces menaces donc ne s'appliquent pas aux femmes qui conçoivent et qui enfantent légitimement, mais à ceux qui, comme nous venons de l'expliquer tout à l'heure, conçoivent injustement le bien du prochain et semblent être dans un état de grossesse déshonnête. C'est de ceux-là qu'il est dit ailleurs : « Il a conçu la douleur et il a enfanté l'iniquité (2) ». Tout homme, en effet, conçoit et nul ne saurait ne pas concevoir; mais les uns conçoivent du Christ, et les autres conçoivent du démon. De même qu'il est dit de ces derniers : « Il a conçu la douleur et il a enfanté l'iniquité », de même aussi il est dit de ceux qui conçoivent du Saint-Esprit: « Votre crainte nous a fait concevoir dans notre sein, et nous avons enfanté l'Esprit de votre salut (3) ».
4. Que celui donc, mes frères bien-aimés, qui après un examen attentif reconnaît que les maux dont nous venons de parler ont existé ou peut-être existent encore en lui-même, que celui-là se corrige bien vite; les maux passés cessent de nuire dès qu'ils cessent de plaire; il est encore temps de se repentir et de se corriger; la séparation des uns à droite et des autres à gauche n'a point encore été faite; nous ne sommes point encore dans les enfers avec ce riche torturé par la soif et soupirant après une goutte d'eau. Ecoutons, tant que nous vivons; corrigeons-nous. Ne convoitons point les biens d'autrui, ne nous laissons point enfler par l'espoir de les posséder, ne cherchons point à nous en rendre les maîtres, et quand ils nous arrivent, ne les embrassons point comme une mère embrasse ses enfants. Quand un homme convoite le bien d'autrui,
1. Matth. XXIV, 19. — 2. Ps. VII, 16. — 3. Isaïe, XXVI, 18.
ainsi que nous l'avons déjà dit, il semble que son âme a conçu ; mais dès que, par fourberie ou par violence, il a réussi à s'emparer de ce qu'il convoitait, on le voit embrasser sa propriété nouvelle et la presser sur son coeur comme un enfant nouveau-né. Donc, mes frères, n'aimons point les choses de la terre de telle sorte que nous perdions les choses du ciel. C'est notre coeur qu'il faut changer; n'habitons plus désormais ici-bas par notre coeur et par nos affections : c'est une mauvaise région que la région de l'amour du monde; qu'il nous suffise de paraître seulement vivre dans cette chair mortelle. Ecoutons ces paroles de l'Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses d'en haut, non point les choses qui sont sur la terre (1) ». Les biens qui nous sont promis ne paraissent point encore; ils sont préparés, mais on ne les voit point. Vous voulez absolument convoiter et concevoir; concevez donc en convoitant la vie éternelle à laquelle Dieu vous convie ; que cette vie soit l'unique objet de votre espérance ; votre enfantement sera assuré ; il ne s'accomplira point avant le temps et d'une manière infructueuse ; vous n'embrasserez point dans le temps ce que vous aurez enfanté, mais vous le posséderez éternellement. Car ce qui a été promis sera donné infailliblement; mais le moment n'est pas encore venu ; cela sera donné plus tard, non pas maintenant.
5. Voyez combien de choses ont été déjà données , mes frères ; qui pourrait seulement les compter? De tous lesbiens qui nous ont été promis dans les Écritures, un seul n'a pas encore été accordé; or, si Dieu a exécuté fidèlement tant d'autres promesses qu'il vous avait faites, il ne vous trompera point dans celle que le moment n'est point encore venu d'accomplir. L'Écriture avait annoncé l'établissement d'une Eglise, et nous voyons que cette Eglise existe ; l'Écriture avait annoncé que les idoles cesseraient de recevoir les adorations et les hommages des peuples, et nous voyons ces idoles renversées et détruites. Il était écrit que les Juifs perdraient leur autonomie politique, et nous voyons le sceptre de Juda passé en des mains étrangères. L'Ecriture parle également du jour du jugement; elle parle des récompenses réservées aux saints et des châtiments qui attendent les
1. Coloss. III, 1.
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méchants. Que personne ne cherche à se tromper soi-même, mes frères : de même que nous voyons de nos yeux l'accomplissement de toutes ces prophéties, nous verrons aussi l'accomplissement de celles relatives au jour du jugement, au châtiment des méchants et à la récompense des justes. C'est pourquoi, que chacun d'entre nous, tant que Dieu nous accorde le pouvoir et la grâce nécessaires, s'efforce d'éviter le péché et de pratiquer ce qui est bien; afin qu'en ce jour terrible et si redoutable nous ne soyons point précipités, avec les impies et les pécheurs, dans les flammes éternelles, mais que nous méritions de participer, avec les âmes justes et craignant Dieu, à la récompense éternelle. Puissions-nous obtenir cette faveur de celui à qui appartiennent l'honneur et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. Le précepte de l'aumône prouvé par les paroles du jugement.— 2. On doit faire l'aumône pour mériter le ciel.— 3. L'aumône est un prêt à usure parfaitement légitime.
1. Nous avons entendu, mes frères bien-aimés, quand on nous a lu le saint Evangile, une parole de Notre-Seigneur qui est capable d'exciter à la fois notre terreur et nos désirs, notre crainte et notre amour. Elle est terrible en tant qu'elle est formulée en ces termes: « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel (1) » ; elle est capable d'exciter nos désirs, parce qu'elle est formulée aussi en ces autres termes: « Venez, vous qui êtes les bénis de mon Père, recevez le royaume (2) ». Qui pourrait, en entendant ce langage, ne pas éprouver un sentiment de terreur et un sentiment de joie? Un sentiment de joie, parce que le Christ daigne promettre un royaume aux chrétiens,ses serviteurs; un sentiment de terreur, parce qu'il menace les pécheurs des flammes éternelles. Je vous prie, mes frères, d'écouter toujours la lecture de ces paroles avec un coeur attentif et avec toute la vigilance d'esprit dont vous êtes capables; et parce qu'il n'est pas difficile de les graver dans la mémoire, n'en perdez jamais de vue le souvenir,
1. Matth. XXV, 41. — 2. Ibid. 34.
méditez-en au contraire toute la force et la sublime énergie. Quiconque lira ce passage avec une attention soutenue, alors même que le reste de l'Ecriture lui serait complètement inconnu, y trouvera un motif suffisant pour pratiquer toute sorte de bonnes oeuvres et pour fuir toute couvre mauvaise. Soyez attentifs, mes frères, et voyez en quels termes le Seigneur annonce qu'il parlera à ceux qui seront placés à sa droite: « Venez », leur dira-t-il; « vous qui êtes les bénis de mon Père, prenez possession du royaume ; car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire (1)», et le reste qui suit dans le texte. « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez point donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez point donné « à boire (2) ». Considérez bien ces paroles, mes frères bien-aimés, et voyez que le Sauveur n'a point dit. Retirez-vous de moi, maudits, parce que vous vous êtes rendus coupables de
1. Matth. XXV, 35. — 2. Ibid. 41, 42.
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larcin, de faux témoignage, parce que vous avez commis l'homicide ou l'adultère; il n'a rien dit de pareil, mais seulement: «J'ai eu faim, et vous ne m'avez point donné à manger ». Il n'a point dit: Retirez-vous de moi, parce que vous avez dérobé le bien d'autrui, mais parce que vous n'avez point donné aux pauvres de votre bien propre ; il n'a point dit : parce vous avez fait des oeuvres mauvaises, mais parce que vous n'avez point voulu faire le bien. Ainsi ceux qui seront à la droite seront délivrés par le fait seul qu'ils auront été miséricordieux, et ceux qui seront à la gauche seront condamnés pour le fait seul d'avoir été esclaves de l'avarice. Le souverain Juge ne dit point à ceux qui sont placés à droite: Venez, ô bénis de mon Père, prenez possession du royaume, parce que vous n'avez point été pécheurs; mais il les appelle à lui seulement parce qu'ils ont racheté leurs péchés par des aumônes. Il ne dit point non plus à ceux qui sont placés à gauche: Retirez-vous de moi, maudits, parce que vous avez péché, mais seulement: parce que vous n'avez point voulu racheter vos péchés par des aumônes. Nul homme ne peut être exempt de péché, mais aussi tout homme peut, avec le secours du Seigneur, racheter ses péchés par des aumônes. Quand le Sauveur déclare ici que ceux-là seront précipités dans les flammes éternelles, qui n'auront point nourri celui qui avait faim, nous pouvons conjecturer avec certitude, mes frères, quelles seront les tortures, ou si l'on veut, quel sera le supplice réservé à ceux qui font le mal, puisque ceux-là seront précipités dans les flammes éternelles, qui n'auront point fait le bien. Si celui qui n'aura point partagé son pain avec les pauvres doit partager le sort du démon, quel sera, dites-moi, le sort réservé à celui qui aura ravi injustement le bien d'autrui? Si celui qui n'aura point vêtu son frère nu doit être condamné, à quoi sera condamné, je vous prie, celui qui aura dépouillé ce même frère? Si celui qui n'aura point reçu l'étranger dans sa maison doit être envoyé au feu éternel, où sera envoyé celui qui se sera emparé de la maison d'autrui?
2. Méditons sérieusement et fidèlement ces paroles de l'Evangile, mes très-chers frères, et, autant qu'il est en nous, efforçons-nous de faire le bien ; partageons avec les étrangers et les pauvres, même notre nécessaire, autant du moins qu'il nous est possible de le faire, et rachetons ainsi les péchés que nous avons commis, en même temps que, par ces bonnes oeuvres, nous nous préparerons à nous-mêmes une récompense éternelle. Ecoutons le Seigneur nous disant : a Bienheureux ceux qui a sont miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde (1)». Vous avez entendu, en effet, Notre-Seigneur déclarer, en des termes dont la véracité est au-dessus de toute contestation, que nous obtiendrons le royaume des cieux, si nous faisons des aumônes, si nous donnons à manger à ceux qui ont faim, si nous donnons à boire à ceux qui ont soif, si nous donnons, autant que nos ressources nous permettent de le faire, des vêtements à ceux qui sont nus; si nous donnons l'hospitalité aux étrangers. Si nous accomplissons fidèlement toutes ces oeuvres, nous pourrons paraître sans crainte devant le tribunal du Juge éternel, et alors a le souvenir de notre justice ne pourra plus « s'effacer jamais, nous n'aurons plus à a craindre d'entendre aucune parole mauvaise (2) ». Que signifie ici ce mot de parole mauvaise? Il désigne une parole que nous devons demander au Seigneur de ne jamais prononcer contre nous. Il désigne, dis-je, cette parole qui sera adressée aux impies placés à sa gauche : « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel (3)». Attachez-vous donc à l'aumône ou à la miséricorde, car « l'aumône délivre de la mort et ne laisse point aller dans la région des ténèbres ceux qui la pratiquent fidèlement (4) ». Que chacun donc, autant que ses forces le lui permettent, vienne au secours de ceux qui sont plus pauvres que soi. Que celui qui a de l'or entre les mains donne de l'or; que celui qui a de l'argent donne de l'argent; que celui qui n'a aucune sorte de monnaie donne de bon coeur un pain à l'étranger. Et s'il n'a pas à sa disposition un pain entier, qu'il partage ce qu'il a et qu'il en donne une partie. Car le Seigneur a daigné accorder, par la bouche de son Prophète, cette consolation, ou, si l'on veut, cette sécurité aux pauvres eux-mêmes ; il n'a point dit : Donnez à celui qui a faim votre pain tout entier; mais: «Partagez votre pain avec celui qui a faim (5) » ; pour nous faire entendre que si nous n'avons pas un pain entier, nous devons au moins en donner un
1. Matth. V, 7.— 2. Ps. CXI, 7.— 3. Matth. XXV, 41.— 4. Tob. IV, 11. — 5. Isaïe, LVIII, 7.
625
morceau quelconque. Et pour vous convaincre que toute offrande faite par vous de bon coeur sera agréable à Dieu, écoutez le Seigneur parlant dans l'Evangile de cette veuve qui venait d'offrir deux pièces de monnaie valant chacune le quart d'un denier : « En vérité, je vous le dis, cette veuve a déposé plus que tous ceux qui ont mis dans le tronc; car les autres qui étaient riches ont donné de ce qu'ils avaient de superflu, au lieu que celle-ci a offert tout ce qu'elle possédait (1) » ; c'est pourquoi elle mérita d'être louée de la bouche même du Seigneur.
3. Que chacun donc fasse tout ce qui est en son pouvoir, et qu'après s'être réservé ce qui lui est nécessaire pour se nourrir d'une manière raisonnable et pour se vêtir simplement, il distribue avec joie et contentement tout ce qui lui restera; en donnant peu il recevra beaucoup; en se privant d'une faible pièce de monnaie, il acquerra la possession d'un royaume; pour une aumône insignifiante en soi, il obtiendra la vie éternelle; pour la perte d'un bien temporel, il sera dédommagé par des biens éternels; pour le sacrifice d'une chose caduque et périssable, il méritera une récompense sans fin. Voilà pour quelle raison nous devons donner avec joie et de bon coeur. Si un homme vous disait de bonne foi : Donnez-moi un as et je vous rendrai cent pièces d'or, ne . donneriez-vous pas avec joie une
1. Marc, XII, 43, 44.
pièce de cuivre pour en recevoir cent d'un métal beaucoup plus précieux ? A combien plus forte raison, quand le Dieu du ciel et de la terre vous dit : « Celui qui donne aux pauvres prête à Dieu (1) » , et par la voix du Psalmiste : « Bienheureux l'homme qui a compassion et qui prête gratuitement (2) » , devez-vous prêter sur la terre des choses que le Seigneur vous rendra avec usure et bien au-delà dans la vie éternelle; de telle sorte qu'au jour où vous paraîtrez devant le tribunal du Juge éternel environné des légions de ses anges, vous puissiez librement, et sans crainte d'être démenti par qui que ce soit, vous écrier : Donnez-moi, Seigneur, parce que j'ai donné; ayez pitié de moi, parce que j'ai pratiqué la miséricorde. J'ai accompli ce que vous m'avez ordonné , accordez-moi ce que vous m'avez promis. Je vous avertis donc de nouveau, mes frères, je vous conjure avec larmes de ne laisser jamais s'effacer de votre esprit le souvenir de ce passage de l'Evangile; appliquez-vous de toutes vos forces, et avec le secours de Dieu, à éviter de tomber dans les flammes éternelles et à mériter la faveur inestimable d'entrer dans le royaume des cieux ; puisse cette faveur vous être accordée par Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui appartiennent l'honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Prov. XIX, 17. — 2. Ps. CXI, 5.
ANALYSE. — 1. L'orateur vient remplir la promesse faite par lui précédemment. — 2. Egarements de l'enfant prodigue. — 3. Sa misère. — 4. Il rentre en lui-même. — 5. Puis il revient à son père qui le voit de loin. — 6. Il est reçu par son père qui le couvre de ses baisers. — 7. Sur l'ordre de ce même père, les serviteurs de la maison lui rendent sa robe première, son anneau, sa chaussure; on tue le veau gras. — 8. Le frère aîné s'abandonnant aux transports de la colère est l'image des juifs.— 9. La musique et la danse figurent l'unité. — 10. Le frère aîné refuse d'entrer à la voix des serviteurs. — 11. Son père vient l'inviter à son tour. — 12. Plaintes de ce frère aîné qui ne s'est pas écarté un seul instant de son devoir, et qui n'a pas même reçu un chevreau. — 13. Le père répond avec bonté : Tout ce que je possède vous appartient; en quel sens? — 14. Conclusion.
1. Il ne faut pas traiter de nouveau les choses qui ont été déjà exposées et développées
longuement; mais il ne faut pas non plus s'abstenir d'y faire allusion ou d'en rappeler (626) le souvenir. Votre sagesse n'a pas oublié que dimanche dernier j'avais entrepris de vous parler de ces deux fils dont l'histoire fait encore le sujet de l'Evangile d'aujourd'hui, et il ne me fut pas possible d'achever mon discours. Mais après cette épreuve, le Seigneur notre Dieu a voulu qu'aujourd'hui nous prenions de nouveau la parole en votre présence. Les plus simples convenances exigent que nous achevions un discours commencé, mais surtout notre coeur est impatient d'acquitter à votre égard la dette de la plus tendre affection. Le Seigneur soutiendra notre humilité, afin que le succès de nos efforts ne soit pas tout à fait au-dessous de votre attente.
2. Cet homme qui a deux fils, c'est Dieu qui a deux peuples : le fils aîné, c'est le peuple juif; le fils plus jeune, c'est le peuple des Gentils. Le bien reçu des mains du Père, c'est l'esprit, l'intelligence, la mémoire, les aptitudes diverses, en un mot toutes les facultés et toutes les puissances que nous avons reçues de Dieu pour le connaître et pour lui rendre le culte qui lui est dû. Une fois en possession de ce patrimoine, le plus jeune des deux fils s'en alla dans un pays éloigné; c'est-à-dire qu'il s'égara jusqu'à perdre le souvenir même de son Créateur. Alors il dissipa son bien, se livrant à des excès de toute sorte, dépensant toujours et ne gagnant jamais une obole; puisant constamment dans sa bourse, et n'y mettant jamais rien; en d'autres termes, usant toutes les forces de son âme et de son corps dans la débauche, aux fêtes des idoles, cédant sans retenue à toutes ces inclinations perverses que la vérité a qualifiées avec tant de justesse du nom de prostituées.
3. Faut-il s'étonner que la faim ait succédé à cette prodigalité insensée ? La disette donc se fit sentir dans ce pays; non pas la disette de pain matériel, mais la disette de la vérité immatérielle. Pressé par le besoin, ce jeune homme se bâta d'aller implorer le secours d'un prince de ce pays. Ce prince n'est pas autre que le prince des démons, c'est-à-dire le diable, vers qui se précipitent tous les curieux. Car toute curiosité coupable est une disette de vérité plus redoutable que la perte corporelle. Notre jeune homme donc, poussé loin de Dieu par les appétits malsains de son esprit, se trouva enfin réduit à l'état d'esclave et reçut pour mission de faire paître des pourceaux; en d'autres termes, il reçut l'office qu'affectionnent de préférence les démons les plus vils et les plus immondes. Car ce n'est pas sans raison que le Seigneur laissa les démons dont il est parlé dans l'Evangile entrer dans un troupeau de pourceaux. Or, il les nourrissait de cosses, et lui-même n'avait pas le droit d'en manger à satiété. Sous le nom de cosses nous devons entendre ici les doctrines du siècle, ces discours qui résonnent agréablement aux oreilles, mais qui ne réparent point les forces épuisées, aliment digne des pourceaux, non pas des hommes, c’est-à-dire aliment qui peut bien plaire aux démons, mais qui ne saurait servir à la justification des fidèles.
4. Enfin il ouvrit un jour les yeux et comprit où il était, ce qu'il avait perdu, qui il avait offensé, aux mains de qui il s'était livré, et il rentra en lui-même : il revient d'abord à lui-même pour revenir ensuite à son père: Peut-être s'était-il dit intérieurement : « Mon coeur m'a abandonné (1)». C'est pourquoi il fallait qu'il revînt d'abord à lui-même, afin de comprendre par là combien il était loin de son père. Telle est l'exhortation que l'Ecriture adresse à certains hommes : « Revenez, prévaricateurs, à votre coeur (2)». Une fois rentré en lui-même, il contemple l'étendue de sa misère : « J'ai trouvé », dit-il, « la tribulation et la douleur, et j'ai invoqué le nom du Seigneur (3) ». « Combien de mercenaires ont, dans la maison de mon père, du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim (4) !» Comment cette réflexion se serait-elle présentée à son esprit, sinon parce que le nom de Dieu était déjà annoncé et le pain distribué à des hommes qui ne savaient pas le conserver avec soin, mais qui en cherchaient un autre, et dont le Sauveur parle en ces termes : « En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense (5) ». On doit, en effet, considérer comme mercenaires, et non pas comme enfants, ceux que l'Apôtre désigne ainsi : « Que le Christ soit annoncé par intérêt, ou par zèle pour la vérité (6) ». Saint Paul entendait parler en cet endroit de certains hommes qui méritent parfaitement le nom de mercenaires, parce qu'ils cherchent constamment leur intérêt personnel et qu'ils savent recueillir de la prédication même du
1. Ps. XXXIX, 13. — 2. Isaïe, XLVI, 8. — 3. Ps. CXIV, 3. — 4. Luc, IV, 17.— 5. Matth. VI, 5. — 6. Philipp. I, 18.
nom de Jésus-Christ du pain en abondance.
5. Le prodigue se lève et revient; il ne s'était pas encore rapproché d'un seul pas, parce qu'il était demeuré jusqu'alors gisant et étendu sur la terre. Son père le voit de loin et court au-devant de lui. Car il a entendu son fils lui adresser ces paroles par la bouche du Psalmiste: « Vous avez connu mes pensées de loin (1)». Quelles pensées? Celles par lesquelles le fils s'est dit à lui-même : « Je dirai à mon père: J'ai péché contre le ciel et en votre présence; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils, traitez-moi comme un de vos serviteurs mercenaires (2) ». Il ne prononçait pas encore ces paroles, mais il pensait à les prononcer; et toutefois son père l'entendait comme s'il les eût prononcées réellement. Parfois, en effet, un homme, éprouvé par une tribulation ou par une tentation quelconque, pense à prier; il médite même sur ce qu'il dira à Dieu dans sa prière et en quels termes il implorera la miséricorde de son père, non pas comme une faveur, mais comme un droit inhérent à. sa qualité de fils; et il se dit en lui-même: Je dirai à mon Dieu telle ou telle chose. Je n'ai pas à craindre un refus; quand j'aurai motivé ma demande de telle manière, quand j'aurai joint à mes explications des larmes brûlantes, est-ce que mon Dieu pourra ne pas m'exaucer? Le plus souvent cette parole intérieure est exaucée avant même qu'elle ait été formulée extérieurement, car celui qui forme cette pensée en lui-même ne saurait la former en dehors du regard de Dieu. Celui-ci est présent dès que l'homme se dispose à prier, absolument comme il le sera dès que l'homme commencera à prier. De là ces autres paroles du Psalmiste: « Je l'ai résolu, je confesserai contre moi mon péché au Seigneur (3)». Vous le voyez, il n'a parlé encore qu'à lui-même, il s'est disposé seulement à prier, et néanmoins il ajoute aussitôt: « Et vous m'avez pardonné l'impiété de mon cœur (4) ». Combien la miséricorde de Dieu est près de celui qui confesse son péché 1 Non, Dieu n'est pas loin de ceux qui ont le cœur brisé. Nous lisons en effet au livre des psaumes: a Le Seigneur est près de ceux qui ont « broyé leur coeur (5) ». L'enfant prodigue avait donc broyé son cœur dans la région de l'indigence;
1. Ps. CXXXVIII, 3. — 2. Luc, XV,19. — 3. Ps. XXXI, 5.— 4. Ibid. — 5. Id. XXXIII, 19.
il était revenu à son coeur, afin précisément de le broyer. L'orgueil autrefois lui avait fait abandonner son coeur, la colère l'y a fait revenir. Un sentiment de colère est venu enflammer son âme, mais contre lui-même et pour punir ses propres péchés ; il est revenu avec la volonté bien arrêtée de mériter les bonnes grâces de son père. Cette colère dont son âme a été enflammée est celle dont il est dit: « Mettez-vous en colère, et ne péchez point (1)». Tout homme vraiment repentant se met en colère contre lui-même; c'est précisément par suite de cette colère qu'il se punit. De là tous ces mouvements qu'on observe dans un pénitent animé d'un repentir sincère, d'une douleur véritable; c'est pour cela qu'on le voit tantôt s'arracher les cheveux, tantôt se revêtir d'un cilice, tantôt se frapper la poitrine. Certes, toutes ces actions sont autant de preuves que ce pénitent est irrité contre lui-même et se punit de ses propres mains. Ce que sa main exécute extérieurement, sa conscience l'accomplit intérieurement. Il se frappe, il se blesse, et, pour employer une expression plus vraie, il se tue, non pas corporellement, mais en esprit. Car un esprit broyé sous le poids de la tribulation est une victime qui s'immole de ses propres mains et s'offre à Dieu en sacrifice: « Dieu ne méprise point un cœur contrit et humilié (2) ». Ainsi le prodigue non-seulement brise son cœur sous le double poids de l'humilité et du glaive du repentir, mais il le tue réellement.
6. Quoiqu'il se disposât encore à parler à son père et qu'il n'eût pas encore fait autre chose que de se dire à lui-même: « Je me lèverai, j'irai et je dirai... (3) », le père, connaissant de loin les pensées de son fils, court au-devant de lui. Qu'est-ce à dire, il court au-devant de lui, sinon il lui accorde son pardon avant même qu'il ait eu le temps de l'implorer ? « Comme il était encore loin, son père, touché d'un sentiment de compassion, courut au-devant de lui (4)» . Pourquoi le père est-il touché d'un sentiment de compassion ? Parce que son fils est dans un état de misère extrême. Il accourt et se penche sur son fils, en d'autres termes, il pose son bras sur le cou de son fils. Le Fils est le bras du Père; il lui donne donc de porter le Christ, c'est-à-dire un fardeau qui ne charge point, mais qui soulage. «Mon joug est doux », dit-il lui-même,
1. Ps. IV, 5. — 2. Id. I, 19. — 3. Luc, XV, 18. — 4. Id. XV, 20.
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et mon fardeau est léger (1)». Il se penche sur son fils qui se tient debout, et en s'inclinant ainsi sur lui il l'empêche de tomber de nouveau. Le fardeau du Christ est tellement léger que non-seulement il ne pèse pas sur celui qui le porte, mais il le soulève au contraire comme un levier puissant. On dit parfois de certains fardeaux qu'ils sont légers en ce sens qu'ils sont d'un poids relativement peu considérable, non pas en ce sens qu'ils ne sont absolument d'aucun poids; porter un fardeau lourd, porter un fardeau léger, et ne porter aucun fardeau, sont trois choses tout à fait différentes. Celui qui porte un fardeau lourd parait en être accablé, celui qui porte un fardeau léger est moins accablé, mais enfin il est accablé jusqu'à un certain point. On voit au contraire celui qui ne porte aucun fardeau marcher d'un pas agile et dégagé. Il n'en est point ainsi du fardeau du Christ. Dès qu'on commence à le porter, on se sent plus agile et plus fort. Sitôt qu'on le dépose, on se trouve plus accablé. Et que cela ne vous paraisse point impossible, mes frères. Nous allons peut-être trouver dans l'ordre des choses corporelles un exemple qui vous aidera à comprendre et à accepter comme une vérité incontestable ce que j'avance en ce moment. Cet exemple est admirable et paraîtrait absolument chimérique, si le témoignage de nos sens ne nous obligeait à l'admettre comme une réalité tout à fait évidente. Ce sont les oiseaux qui nous l'offrent. Tout oiseau porte les plumes à l'aide desquelles il semble nager dans les airs. Considérez et voyez comment ils replient et resserrent leurs ailes au moment où ils descendent à terre pour y reprendre haleine, et- comment ils les posent en quelque sorte sur leurs flancs. Pensez-vous que ces ailes sont pour eux un poids réel? Qu'on leur enlève ce fardeau, et on les verra tomber aussitôt. A proportion qu'on rendra ce fardeau plus léger pour eux, on les verra aussi voler avec plus de difficulté. Vous croyez faire acte de bienveillance à leur égard en les déchargeant d'un tel poids; mais en réalité vous ne sauriez leur accorder une faveur plus grande que de leur épargner un tel allégement; et si cet allégement est déjà un fait accompli, nourrissez-les afin que leur fardeau croisse de nouveau et qu'ils puissent prendre leur essor au-dessus de la terre. Il
1. Matth. XI, 30.
souhaitait d'être chargé d'un tel poids, celui qui disait: « Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe, et je prendrai mon essor et je me reposerai (1)». Quand donc le père s'incline sur le cou de son fils, il le soulage au lieu de l'accabler; le poids d'une partie du corps paternel est pour le fils un honneur et non point un fardeau. Comment en effet un homme serait-il capable de porter un Dieu, s'il n'était porté lui-même par le Dieu qu'il porte ?
7. Le père donne ensuite l'ordre d'apporter à son fils la robe première qu'Adam avait perdue au jour où il commit le péché. Après lui avoir donné le baiser de paix et tous les témoignages d'une affection vraiment paternelle, il ordonne qu'on lui apporte la robe, symbole de l'immortalité promise par le baptême. Il ordonne qu'on mette à son doigt un anneau, comme gage de l'Esprit-Saint, et à ses pieds une chaussure en signe de la préparation de l'Evangile de la paix (2), afin de rendre beaux et magnifiques les pieds de celui qui annonce la bonne nouvelle. Voilà bien ce que Dieu fait par ses serviteurs, c’est-à-dire par les ministres de son Eglise. Est-ce que la robe, l'anneau, la chaussure donnés par ces ministres leur appartiennent en propre ? Ils doivent leur ministère et ils donnent tous es efforts que le zèle peut inspirer; mais ces choses sont données par Celui dans le trésor de qui elles étaient renfermées et d'où elles ont été tirées. Il donna aussi l'ordre de tuer le veau gras, c'est-à-dire il ordonna que son fils fût admis à la table où le Christ mis à mort se donne en nourriture. Pour tout homme, en effet, qui revient de loin et qui se réfugie dans le sein de l'Eglise, le christ est mis à mort; car la mort du Christ lui est prêchée et le corps du Christ lui est donné en nourriture. Le veau gras est tué parce que celui qui était perdu est retrouvé.
8. Et le frère aîné revenant des champs se met en colère et ne veut point entrer. Ce frère aîné n'est pas autre que le peuple juif, dont l'animosité se manifesta contre ceux qui crurent en Jésus-Christ avant lui. Les Juifs s'irritèrent en voyant les nations entrer dans le divin bercail d'une manière aussi simple et aussi facile, et recevoir le baptême du salut sans avoir porté un seul instant le fardeau si onéreux des observances légales, sans même
1. Ps. LIV, 7. — 2. Ephés. VI, 16.
avoir éprouvé la douleur de la circoncision charnelle, ou subi aucune des purifications prescrites par la loi. Ils s'irritèrent en voyant ces mêmes gentils nourris du veau gras. Pour être juste, nous devons ajouter que ces Juifs ont cru depuis, on leur a donné toutes les explications désirables, et ils se sont tus. Mais on peut encore aujourd'hui rencontrer tel ou tel juif qui ait eu, jusqu'à cette heure, la loi de Dieu constamment à l'esprit et qui en ait porté le joug, sans mériter jamais aucun reproche; un juif qui puisse se rendre un témoignage semblable à celui que se rendait à lui-même Saul, devenu au milieu de nous Paul, et d'autant plus grand qu'il s'est fait plus petit; d'autant plus digne de nos respects et de notre vénération, qu'il s'est humilié davantage. Le mot Paulus, en effet, signifie très-petit ; de là ces expressions : je vous parle un peu avant, paulo ante, un peu après, paulo post. Paulo ante ne signifie pas autre chose que : « Très-peu de temps avant » . Pourquoi donc Saul a-t-il pris le nom de Paul ? C'est lui-même qui nous l'apprend : « Je suis », dit-il, « le plus petit d'entre les Apôtres (1) ». Tout juif donc pouvant, dans la sincérité de sa conscience, se rendre témoignage que, depuis sa première enfance, il n'a pas cessé d'adorer un seul Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu prêché par la loi et les Prophètes, et d'observer les prescriptions de sa loi; ce juif, dis-je, voyant le genre humain marcher sous l'étendard du Christ, commence à méditer sur l'existence de l'Église; et, en prenant l'Église pour objet de ses méditations, il approche de la maison en revenant des champs. Car il est écrit : « Comme le frère aîné revenait des champs et approchait de la maison (2)». De même que le plus jeune des fils se multiplie chaque jour par les païens qui embrassent la foi, de même aussi le fils aîné revient, rarement, il est vrai, d'entre les Juifs. Ils considèrent l'Église, ils admirent cette institution qui leur paraît d'abord étrange. Ils voient la loi entre leurs mains, ils la voient aussi dans les nôtres; ils lisent les Prophètes, nous lisons aussi les Prophètes; ils n'ont plus désormais de sacrifice, nous avons, nous, un sacrifice qui est offert chaque jour. Ils voient qu'ils ont été dans le champ du Père, mais ils ne participent point à la manducation du veau.
1. I Cor. XV, 9. — 2. Luc, XV, 25.
On entend aussi le bruit de la symphonie et du chœur qui retentit de l'intérieur de la maison. Qu'est-ce que la symphonie ? c'est l'accord des voix. Ceux dont les coeurs sont en désaccord font entendre des cris discordants, et ceux entre qui règne la concorde font entendre des sons très-bien harmonisés. Telle est la symphonie que l'Apôtre enseignait en ces termes : « Je vous conjure, mes frères, de n'avoir tous qu'un même langage et de ne pas souffrir de schisme parmi vous (1)». A qui ne plairait pas cette sainte symphonie, je veux dire, cet accord de voix qu'aucun cri discordant ne trouble, auquel ne vient se mêler aucun son capable de blesser une oreille délicate ? Le choeur, lui aussi, exige l'accord et l'harmonie des voix. Un chœur n'est agréable qu'autant qu'il résulte de plusieurs voix n'en formant plus qu'une seule et résonnant à l'unisson.
10. Le fils aîné, entendant cette symphonie et ce chœur dans la maison, se mit en colère et refusait d'entrer. Comment donc se fait-il que tel ou tel juif bien méritant s'adresse aux siens en ces termes : D'où viennent aux chrétiens tant de faveurs signalées? Nous avons conservé les, lois de nos pères; Dieu a parlé à Abraham, de qui nous sommes nés. La loi a été donnée à Moïse, à celui-là même qui nous avait délivrés de la terre d'Égypte, en nous conduisant à travers les eaux de la mer Rouge. Et voilà qu'aujourd'hui ces chrétiens s'emparent de nos Écritures , chantent nos psaumes par tout l'univers et ont un sacrifice; qu'ils offrent chaque jour; nous, au contraire, nous avons cessé d'offrir des sacrifices et nous n'avons plus de temple. Il interroge même son esclave et lui demande ce que cela signifie. Eh bien, oui, que ce juif interroge n'importe quel esclave; qu'il lise les écrits des Prophètes , les écrits de l'Apôtre, qu'il interroge qui il voudra; ni l'Ancien, ni le Nouveau Testament n'ont gardé le silence au sujet de la vocation des gentils. On peut entendre sous le nom d'esclave un livre dont on cherche à approfondir le sens. Prenons, par exemple, le livre de l'Écriture, et nous l'entendrons nous dire : « Votre frère est revenu, et votre père a tué le veau gras pour le recevoir, parce qu'il l'a retrouvé sain et sauf (2)». Demandez ensuite à ce même esclave quel
1. I Cor. I, 10. — 2. Luc, XV, 27.
630
est celui que le père a retrouvé sain et sauf? Celui, vous dira-t-il, qui était mort et qui a été rendu à la vie; le père l'a reçu pour lui conférer la grâce du salut; et il devait réellement tuer le veau gras pour célébrer le retour d'un fils qui s'était égaré si loin de lui. Car on ne devient impie qu'autant qu'on s'égare loin de Dieu. Un autre esclave, l'Apôtre saint Paul répond à son tour : « Le Christ est mort pour les impies (1)». Le fils aîné se fâche, s'irrite et refuse d'entrer; mais il s'apaise lorsque son père vient l'exhorter, et il entre alors. Il a refusé d'entrer après la réponse de l'esclave : le même fait, mes frères, se reproduit sous nos yeux. Nous puisons souvent dans les divines Ecritures les arguments les plus capables de confondre les Juifs; mais notre parole n'est que la parole de l'esclave, et le fils se met en colère; ils sont vaincus et réduits au silence, mais ils ne refusent pas moins d'entrer. Pourquoi ce refus? leur direz-vous. Le bruit de la symphonie et de la danse vous émeut et vous irrite, la joie et les réjouissances auxquelles se livre, dans votre maison, une foule nombreuse, la pensée du veau gras tué, voilà ce qui excite votre jalousie et votre colère. Personne, cependant, ne vous a exclu de cette fête. — Exhortation inutile. Tant que l'esclave seul parle, le fils aîné n'entend que la voix de la colère, et il refuse d'entrer.
11. Revenez au Seigneur qui vous dit: « Nul ne vient à moi, excepté ceux que le Père a attirés (2)». Le Père donc sort et prie son fils; c'est là ce que signifie le mot attirer. Un supérieur est plus puissant quand il prie que quand il ordonne. Voici en effet ce qui arrive parfois, mes bien-aimés : certains hommes appartenant à cette race que nous avons nommée tout à l'heure ont étudié les Ecritures avec zèle, et leur propre conscience leur rendant un témoignage quelconque de leurs bonnes oeuvres, ils peuvent dire à leur Père « Mon Père, je n'ai point transgressé vos commandements (3) ». On peut alors les convaincre à l'aide des Ecritures, et ils ne trouvent absolument rien à répondre. Ils s'irritent néanmoins et résistent comme s'ils avaient encore l'espoir ou la volonté de vaincre. Vous les abandonnez alors à leurs propres pensées, et Dieu commence en même temps à leur parler intérieurement. C'est le père qui sort
1. Rom. V, 6. — 2. Jean, VI, 44. — 3. Luc, XV, 29.
et qui dit à son fils: Entre et viens t'asseoir à la table du festin.
12. Et le fils de répondre : « Voilà tant d'années que je vous sers, je n'ai jamais transgressé vos commandements, et vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour le manger avec mes amis. Aujourd'hui revient cet autre fils qui a dévoré son patrimoine avec des femmes perdues, et vous tuez pour lui le veau gras (1)» . Il y a déjà des pensées intérieures dans celui à qui le père fait entendre sa voix d'une manière également secrète et admirable. Il s'agite et se répond à lui-même, non plus précisément quand l'esclave lui a répliqué, mais quand le père l'a prié en quelque sorte et l'a exhorté avec douceur. Et que se dit-il à lui-même? Nous possédons les Ecritures de Dieu et nous ne nous sommes point éloignés du Dieu unique: nous n'avons point élevé nos mains vers une divinité étrangère. Nous n'avons jamais connu, nous n'avons jamais adoré que celui qui a fait le ciel et la terre, et nous n'avons pas reçu un chevreau. — Où trouve-t-on les chevreaux? Parmi les pécheurs. Pourquoi ce fils aîné se plaint-il de n'avoir pas reçu un chevreau ? Parce qu'il souhaite de pouvoir à la fois faire bonne chère et commettre le péché. Ce qui excitait sa colère est précisément ce qui fait aujourd'hui l'objet de la douleur et des regrets des Juifs; car ceux-ci comprennent que le Christ ne leur a point été donné, parce qu'ils n'ont vu en lui qu'un chevreau. Car ils reconnaissent leur propre parole, leur propre témoignage dans cette parole et ce témoignage de leurs ancêtres : « Nous savons que cet homme est un pécheur (2)». On vous offrait un veau , vous l'avez repoussé sous prétexte que c'était un chevreau, et vous n'avez pris aucune part au festin. « Vous ne m'avez jamais donné un chevreau » , ajoute-t-il, sachant parfaitement que son père n'avait point de chevreau, mais seulement un veau. O vous qui êtes restés jusqu'ici en dehors de la maison, sous prétexte que vous n'aviez point reçu de chevreau, entrez aujourd'hui et participez au veau qui vous est offert.
13. Qu'est-ce, en effet, que le père lui répond ? « Toi, mon fils, tu es toujours avec moi (3) ». Le père rend aux Juifs ce témoignage, qu'ayant toujours adoré le Dieu uni. que, ils n'ont jamais cessé d'être près,de lui.
1. Luc, XV, 29, 30. — 2. Jean, IX, 24. — 3. Luc, XV, 31.
631
Nous avons aussi la parole de l'Apôtre déclarant que les Juifs étaient près de Dieu, tandis que les gentils en étaient éloignés. Il s'adresse à ceux-ci en ces termes: « Le Christ est venu vous annoncer la paix, à vous qui étiez loin ; il l'a annoncée aussi à ceux qui étaient près (1) » ; opposant ainsi ceux qui étaient loin, comme le plus jeune des fils, aux Juifs qui ne s'étaient pas en allés dans un pays éloigné paître des pourceaux, qui n'avaient point abandonné le Dieu unique, qui n'avaient point adoré les idoles, qui ne s'étaient point rendus les esclaves des démons. Je ne parle pas de tous les Juifs sans exception, car vous-mêmes en connaissez qui se sont révoltés et perdus entièrement. Mais je parle de ceux qui, par la gravité de leurs mœurs, ont acquis le droit de reprocher à ces séditieux l'indignité de leur conduite; qui ont observé les prescriptions de la loi et qui, s'ils ne sont pas encore entrés pour prendre leur part du veau gras, peuvent du moins dire en toute vérité : « Je n'ai point transgressé vos préceptes » ; je parle de ceux à qui le Père, quand ils commenceront à entrer, pourra dire : « Pour vous, vous êtes toujours avec moi ». Vous êtes avec moi, en ce sens que vous n'êtes point partis loin de moi, mais vous avez tort néanmoins de rester ici en dehors de ma maison; je ne veux pas que vous demeuriez étrangers à notre festin. Ne porte pas envie à ton frère plus jeune: « Pour toi, tu es toujours avec moi » . Dieu ne confirme point cette parole prononcée peut-être d'une manière quelque peu téméraire et présomptueuse : « Je n'ai jamais transgressé vos commandements » ; mais il dit seulement: «Tu es toujours avec moi » ; et non pas: Tu n'as jamais transgressé mes commandements. Ce que Dieu dit ici est parfaitement vrai, mais non pas ce dont le fils aîné s'était glorifié témérairement ; car s'il ne s'était pas éloigné du Dieu unique, il est du moins à présumer qu'il n'avait pas laissé de transgresser en quelque chose les commandements de ce même Dieu. Le Père donc dit en toute vérité « Pour toi, tu es toujours avec moi, et toutes les choses qui m'appartiennent sont à toi ». Parce que ces choses t'appartiennent, s'ensuit-il qu'elles n'appartiennent pas aussi à ton frère? En quel sens sont-elles à toi? Elles t'appartiennent à titre de biens communs à
1. Ephés. II, 17.
plusieurs, non pas en ce sens que tu as le droit d'en revendiquer la propriété exclusive. « Toutes les choses qui m'appartiennent sont « à toi », dit-il. Ce qui appartient au Père, il en donne pour ainsi dire la jouissance à son fils. Cela veut-il dire que Dieu soumet à notre puissance le ciel et la terre, ou même les anges et les plus sublimes intelligences? Non certes, ce n'est pas ainsi que nous devons entendre ces paroles. Bien loin que les anges doivent nous être soumis, le Seigneur nous promet que notre récompense suprême sera de devenir semblables à eux: « Ils seront », dit-il, « comme les anges de Dieu (1)». Mais, direz-vous, les saints jugeront les anges « Ignorez-vous » , dit l'Apôtre, « que nous jugerons les anges (2)? » Il y a des anges qui sont demeurés saints d'une manière constante, il en est d'autres qui se sont rendus prévaricateurs. Nous deviendrons semblables aux premiers, nous jugerons les derniers. En quel sens donc est-elle vraie cette parole Toutes les choses qui m'appartiennent sont à toi? Toutes les choses de Dieu nous appartiennent véritablement, mais ne sont pas pour cela soumises à notre puissance. On ne dit pas dans le même sens: mon serviteur, et: mon frère. Toutes les fois que vous employez le mot mien, vous l'employez avec vérité; et si vous l'employez avec vérité, c'est que l'objet dont il s'agit vous appartient réellement ; mais s'ensuit-il que votre frère vous appartient au même titre que votre esclave? Quand vous dites: ma maison, mon épouse, mes enfants, mon père, ma mère, le même mot est employé chaque fois dans un sens particulier. Ainsi, il est bien entendu que tout vous appartient, sans préjudice de mes droits. Vous pouvez dire: mon Dieu; mais le direz-vous dans le même sens que vous dites: mon serviteur ? Vous le dites, au contraire, dans le même sens qu'un serviteur dit: mon seigneur, mon maître. Nous avons donc au-dessus de nous Notre-Seigneur, en qui nous avons le droit de chercher l'objet de notre suprême félicité; nous avons au-dessous de nous les créatures qui sont soumises à notre domaine. D'où il suit que toutes choses nous appartiennent, si nous-mêmes nous appartenons au Seigneur.
14. « Toutes les choses qui m'appartiennent, dit-il, sont à toi ». Si tu consens à ne
1. Matth. XXII, 30. — 2. I Cor. VI, 3.
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pas troubler notre paix et à t'apaiser toi-même, si tu veux bien te réjouir du retour de ton frère, si notre festin ne te contriste pas, si tu ne restes pas en dehors de la maison au moment même où tu reviens des travaux des champs, tout ce qui m'appartient est à toi. Pour nous, nous devons prendre part au festin et nous réjouir, parce que le Christ, après être mort pour les impies, est ressuscité. Car tel est le sens véritable de ces paroles « Ton frère était mort, et il a été rendu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé (1) ».
1. Luc, XV, 32.
ANALYSE. — 1. L'humilité enseignée par l'exemple du Publicain, et l'orgueil condamné par l'exemple du Pharisien. — 2. L'humilité est de nouveau exaltée par l'exemple de la Chananéenne.
1. Nous venons de voir, mes frères bien. aimés, le portrait de deux hommes bien différents; l'Evangile, dont vous avez entendu la lecture, nous représente un homme humble et un homme orgueilleux, celui-là rempli de mépris, celui-ci rempli d'estime pour lui-même; l'un confessant librement et l'autre refusant de confesser ses fautes; l'un s'accusant et implorant sa guérison, l'autre se justifiant et prétendant n'avoir pas besoin d'être guéri. « Deux hommes », dit le texte sacré, « montèrent au temple pour y prier, un « Publicain et un Pharisien (1)». Le Pharisien, enflé, rempli d'orgueil et de superbe, bien loin de s'humilier extérieurement et d'incliner son front, promenait autour de lui un regard plein de fierté; puis de sa poitrine s'échappa, non pas cette prière, mais ce discours imprégné du plus insultant mépris à l'égard de ses semblables : « O Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont injustes, adultères, voleurs; ni même comme ce Publicain. Je jeûne deux fois la semaine et je donne la dîme de tout ce que je possède (2) ». O enflure du coeur ! O esprit gonflé par l'orgueil et devenu insensé ! « de vous rends grâces, ô Dieu », dit-il, « de ce que je ne suis point comme les autres hommes ». Comme s'il eût dit à Dieu. Je vous rends grâce de ce que
1. Luc, XVIII, 10. — 2. Ibid. 11, 12.
je ne me suis rendu coupable d'aucune faute contre vous; je ne trouve rien en moi dont je doive vous demander pardon ; je suis parfaitement sain et n'ai aucun sujet d'implorer votre miséricorde. Quelle assurance, quelle témérité audacieuse, mes frères, de la part de ce Pharisien ! et, pour parler le langage de la stricte vérité, quelle démence inouïe ! « Je ne suis point comme les autres hommes », dit-il à celui qui connaît le coeur de tous, et au médecin qui découvre la corruption la plus secrète du coeur : je n'éprouve aucune douleur. Confesse, ô Pharisien malheureux, confesse tes péchés, si tu veux obtenir ta guérison ; tant que tu chercheras à déguiser les plaies de ton âme, tu ne réussiras qu'à les rendre à la fois plus larges et plus profondes. En même temps qu'il s'excuse, il accuse les autres; en même temps qu'il se proclame innocent, il prononce contre les autres un verdict de culpabilité. O fureur, ô délire, ô orgueil digne des plus grands châtiments ! Dieu est prêt à pardonner, et le coupable se hâte d'aller au-devant de la miséricorde pour la repousser. Le médecin apporte un remède propre à guérir les plaies les plus invétérées et à rendre la santé, et le malade, couvert à la fois de la lèpre du péché et en proie à la fièvre d'un orgueil délirant, s'empresse de cacher ses plaies purulentes. Hélas! combien nous-mêmes n'en voyons-nous pas (633) aujourd'hui qui se comportent de la même manière ! Le Publicain, au contraire, con fessant humblement la multitude et l'énormité de ses péchés, priait en ces termes « O mon Dieu, soyez-moi propice, à moi qui ne suis qu'un pécheur (1)». L'humilité du Publicain lui mérite d'être purifié, d'être justifié à l'instant où il prononce ces paroles « O mon Dieu, soyez-moi propice ». Ainsi le Pharisien, plein d'orgueil et de superbe, descend du temple chargé du poids de sa propre condamnation; au lieu que le Publicain, au moment même où il y entrait, avait déjà mérité par son humilité que Dieu abaissât sur lui un regard favorable. Le pécheur humble est accueilli avec miséricorde, tandis que l'innocent orgueilleux est frappé d'anathème. Dieu pardonne gratuitement au premier ses péchés, alors que le second se glorifie pour son malheur d'avoir donné régulièrement la dîme de ses biens. Car le Pharisien disait : « Je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes». Par ces paroles il se proclamait innocent de tout péché, et en réalité il ployait sous le fardeau de ses crimes passés, auxquels il ajoutait celui d'accuser tous les hommes qui étaient alors sur la terre. O homme, pourquoi te glorifier ainsi, comme si tu avais accompli toi seul ces oeuvres de miséricorde? Comment oses-tu en revendiquer le mérite et t'en attribuer la propriété exclusive, alors que tu ne t'appartiens pas à toi-même, mais à une puissance supérieure? Oui, tu accomplis ces oeuvres, et tu fais bien en les accomplissant, persévère dans cette voie ; mais accomplis-les avec humilité, si tu veux mériter d'en recevoir un jour la récompense.
2. Nous avons entendu, ô mes vénérés frères, quand on nous a lu un certain passage des saintes lettres de l'Evangile ; nous avons entendu l'histoire de cette femme chananéenne qui mérita, par son humilité, de recevoir la faveur signalée qu'elle sollicitait; nous l'avons vue, cette femme, prosternée la face contre terre, serrant dans ses mains tremblantes les pieds de Jésus et s'écriant : « Seigneur, secourez-moi. Jésus lui répond « II n'est pas bon de prendre le pain des « enfants et de le jeter aux chiens (2) ». Bien loin de recevoir ce reproche avec aigreur et de dire par exemple : Ne me comparez pas à
1. Luc, XVIII, 13. — 2. Matth. XV, 25, 26.
une chienne; s'il ne vous plaît pas de m'accorder la faveur que je sollicite, dispensez-vous du moins de m'adresser une injure; bien loin, dis-je, de s'exprimer ainsi, elle ne répond que ce seul mot inspiré par la plus profonde humilité : « Oui, Seigneur, il est vrai (1) » . Qu'est-ce à dire : Il est vrai ? Ces mots signifient : Oui, Seigneur, ce que vous dites est vrai; je confesse que je suis une chienne, ou plutôt je reconnais qui je suis et qui vous êtes. Je suis la plus misérable des créatures, et vous êtes, vous, la source même de la miséricorde. Je reconnais que je suis une chienne, puisque je viens de lécher vos pieds après les avoir arrosés de mes larmes; mais par là même que je vous reconnais pour le Dieu véritable, je ne dois point me retirer sans avoir rien obtenu de vous. Je reconnais pour mes maîtres ceux que vous appelez vos enfants. C'est pourquoi, puisque je ne suis point digne de m'asseoir avec eux à votre table, permettez-moi du moins de recueillir les miettes qui tombent de cette table ; car « les chiens mangent au moins les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres (2) ». Et le Seigneur différait le bienfait qu'il voulait accorder, en sorte que ses disciples lui dirent: « Renvoyez-la, car elle crie derrière nous (3) » ; le Seigneur, dis-je, différait ce bienfait parce qu'il voulait rendre plus éclatantes et nous proposer comme modèle l'humilité et la foi de cette femme qui lui étaient connues depuis longtemps. Il lui répond en ces termes: « O femme, votre foi est grande (4)». Vous avez été longtemps une chienne, vous êtes maintenant une femme; vous avez été longtemps une Chananéenne, vous êtes maintenant d'une foi exemplaire. Qu'y a-t-il en cela d'étonnant ? Elle a cru et elle est devenue tout à fait différente de ce qu'elle était. « O femme », lui dit le Sauveur, « votre foi est grande ». Pour cette raison, « qu'il vous soit fait comme vous désirez (5)». Et sa fille fut guérie à l'heure même. Telle fut, dans une femme chananéenne, la puissance de l'humilité; tels furent aussi les fruits de justice conférés au Publicain confessant ses péchés; car « quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé (6) ». « Dieu, en effet, résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (7) ».
1. Matth, XV, 21. — 2. Ibid. — 3. Ibid. 23. — 4. Ibid. 28. — 5. Ibid. — 6. Id. XXIII, 12. — 7. I Pierre, V, 5.
634
ANALYSE. — 1. Zachée cherche à voir Jésus. — 2. Il monte sur un arbre.—- 3. Jésus l'aperçoit et lui ordonne de descendre.— 4. Il reçoit Celui qui vient pour le recevoir lui-même; les murmures de la foule sont sans fondement et tout à fait déplacés.— 5. Paroles de Zachée converti. — 6. Le Sauveur lui accorde son pardon.
1. Dernièrement, le bienheureux Evangéliste, en racontant la vie et la mort d'un riche inhumain, fit naître à la fois dans nos âmes un sentiment de pitié et un sentiment de tristesse profonde; mais aujourd'hui il nous remplit d'une joie toute céleste et nous transporte d'admiration par la peinture qu'il nous fait du caractère humain et généreux et de la foi du riche Zachée. « Et Jésus », dit-il, « étant entré dans la ville de Jéricho, la traversait (1) ». Pourquoi est-il dit qu'il traversait cette ville, et non pas qu'il en parcourait les rues? Parce que le peuple que Moïse mettait seulement sur la voie, est introduit par le Christ dans le repos de la demeure promise. « Il traversait Jéricho »; Jéricho est précisément cette ville que les saints livres nous montrent renversée par Jésus Navé au bruit des sept trompettes. Mais le Christ, venu pour sauver ce qui avait péri, entre dans Jéricho afin de relever, par le bruit de ses saintes prédications, ce que les cris et les clameurs de la loi terrestre avaient détruit. « Voici qu'un homme, appelé Zachée, chef des Publicains et possesseur de grandes richesses (2)». Dans cette ville perdue de Jéricho, Zachée, chef des Publicains, nous est représenté comme marchant au premier rang dans l'oeuvre de perdition et de ruine; mais le lieu de sa résidence, sa profession, ses actes, par là même qu'ils nous révèlent la multitude et l'énormité de ses crimes, servent aussi à rendre plus manifeste et plus éclatante l'étendue ou plutôt l'immensité de la miséricorde dont le Sauveur usera à son égard. « Et voici qu'un homme, appelé Zachée, chef
1. Luc, XIX, 1.— 2. Ibid. 2.
des Publicains et possédant de grandes richesses, cherchait à voir Jésus ». Quiconque cherche à voir le Christ porte ses regards vers le ciel, d'où le Christ tire son origine; non pas vers la terre, dans le sein de laquelle on puise l'or. Le riche, dont les regards sont fixés en haut, ne porte plus ses richesses, mais il les foule aux pieds; au lieu de demeurer courbé sous le fardeau écrasant des biens de la fortune, il s'en sert comme d'un piédestal; bien loin de se laisser dominer par l'avarice et de subir le plus honteux des esclavages, il use librement de ses richesses pour répandre des bienfaits autour de lui. L'avare, en effet, est l'esclave, non pas le maître de ses trésors; celui, au contraire, qui aime à répandre des aumônes dans le scindes pauvres, montre par là qu'il a autant d'esclaves que de pièces de monnaie. « Zachée cherchait à voir Jésus, et il ne le pouvait pas à cause de la foule, parce qu'il était très-petit de taille (1)». Cet homme était aussi grand par son esprit et par son coeur qu'il paraissait petit de corps; son esprit atteignait jusqu'au ciel, alors que la taille de son corps demeurait inférieure à celle des autres hommes. Que nul donc ne se préoccupe de la petitesse de son corps, auquel il ne lui est pas possible de riels ajouter; mais que chacun s'efforce de grandir chaque jour davantage et de s'élever jusqu'aux cieux par la foi.
2. «Courant donc en avant, il monte sur un arbre (2) ». Par quels degrés pensez-vous qu'il parvint jusqu'aux branches d'un arbre très-élevé? Il prend d'abord un élan vigoureux pour s'élever au-dessus de la terre; après
1. Luc, XIX, 3. — 2. Ibid. 4.
635
avoir franchi ensuite l'or et l'avarice comme deux degrés d'un même piédestal, il réussit à se dresser sur l'édifice de la richesse, et de là, s'élançant sur l'arbre du pardon, il y demeure suspendu comme un fruit de miséricorde; ainsi élevé de corps, mais profondément humilié d'esprit et de coeur, il pourra apercevoir et même contempler le dispensateur de l'indulgence. « Il monta sur un sycomore (1) ». Adam avait emprunté à un arbre de quoi couvrir la nudité de son corps, Zachée est suspendu aux branches d'un autre arbre au moment où il est purifié des souillures de l'avarice. « Il monta sur un sycomore, afin de voir Jésus qui devait passer par là (2) ». Oui, Jésus devait véritablement passer par là ; car s'il était entré dans la voie des souffrances et des travaux auxquels tous les hommes sont assujétis sur cette terre, il y était entré, non pas pour y demeurer, mais seulement pour y passer.
3. « Et lorsqu'il fut arrivé en cet endroit, Jésus levant les yeux l'aperçut (3)». Est-ce donc que le Christ ne l'aurait point vu, s'il n'eût tourné les yeux de ce côté, lui qui, étant absent et éloigné à une grande distance, vit Nathanaël sous un arbre de même espèce? Gardons-nous de le croire; cette manière de parler signifie que le Sauveur aperçut Zachée pour lui accorder son pardon, qu'il le vit pour lui conférer la grâce, qu'il fixa sur lui son regard pour lui donner la vie, qu'il le contempla pour lui procurer le bienfait du salut. Dieu se plait, pour ainsi dire, à considérer cet homme qui n'a jamais cessé d'être présent à ses regards et à sa pensée, et il le considère d'une manière d'autant plus attentive, qu'il veut lui procurer une gloire plus grande. « Il l'aperçut et lui dit: Zachée, descends en toute hâte, car il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison (3) ». Si Zachée a fait un acte si louable en montant, pourquoi le Sauveur lui ordonne-t-il maintenant de descendre? L'Evangéliste a dit tout à l'heure que « courant au-devant, il monta sur un arbre » ; le serviteur courait en avant dans la même voie que devait suivre le Seigneur, Zachée montait sur un arbre avant que son maître montât sur la croix; c'est pour cela qu'il lui fut dit : « Descends en toute hâte »; en d'autres termes : Hâte-toi de descendre de l'arbre mystique et n'y monte pas avant le Seigneur, si
1. Luc, XIX, 4. — 2. Ibid. — 3. Ibid. 5. — 4. Ibid.
tu veux y monter après que le Seigneur aura souffert le supplice de la croix. « Quiconque », dit le Sauveur en un autre endroit, « n'aura point porté sa croix et ne m'aura point suivi... (1) ». Il ne dit point: Quiconque ne m'aura point précédé. Descends donc et viens déposer à mes pieds le fardeau de tes fraudes, ces trésors qui sont comme un poids qui t'écrase, parce qu'ils sont les fruits maudits de l'usure et de ton insatiable cupidité; abjure ce titre de chef de Publicains et cette primauté dans l'exercice des plus cruelles exactions; revêts ensuite la robe de la pauvreté, fais-toi humble disciple de la miséricorde, livre-toi aux exercices de la piété et de la mortification, pratique toutes les vertus avec une ardeur qui aille toujours croissant, applique-toi à la contemplation des grandeurs de la Divinité, supporte avec résignation toutes les épreuves de cette vie, que chacun de tes jours soit un acte de préparation à la mort, et quand tu auras ainsi atteint le sommet de la perfection, tu pourras monter au sommet de l'arbre de la vie. « Descends, car il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison (2) ». Lorsque Pierre eut dit au Seigneur: « Vous « ne me laverez point les pieds (3)», le Seigneur lui répondit : « Laisse-moi faire, c'est ainsi qu'il faut.... (4) » ; aujourd'hui le Sauveur dit de même : « Il faut que je loge dans ta maison ». Il faut, car celui dans la maison de qui le Christ ne sera point entré, celui-là ne participera point à la passion divine; et celui à la table de qui le Christ ne se sera point assis, ne sera point admis à la table céleste,
4. Etant donc descendu, il reçut Celui qui venait pour le recevoir lui-même, il nourrit Celui qui venait pour être son pasteur; par cet acte d'hospitalité généreuse, il inclina le coeur de son Juge à se montrer indulgent, malgré l'énormité de ses crimes; par suite de la nourriture et du breuvage qu'il lui offrit, ce Juge devint à la fois son débiteur et son protecteur; et ainsi ce publicain ne perdit pas réellement les richesses qu'il avait acquises par des voies injustes, il les échangea seulement contre des biens d'une valeur infiniment plus grande. « Et tous ceux qui furent « témoins de cela murmuraient de ce que le « Seigneur était allé loger chez un pécheur (5) ».
1. Matth. X, 38. — 2. Luc, XIX, 5. — 3. Jean, XIII, 8. — 4. Ibid. — 5. Id. 7.
636
Celui même qui est sans péché et sans souillure se rend indigne de pardon par le fait seul qu'il demande pourquoi Dieu est venu vers les pécheurs. Ce ne sont point les péchés, mais l'homme que le Seigneur recherche alors; il désire punir le péché qui est l'oeuvre de l'homme, et sauver l'homme qui est son oeuvre à lui. Ecoutez le Prophète : « Détournez, Seigneur, détournez vos regards de mes péchés (1) », c'est-à-dire, de mes oeuvres. Parlant ailleurs de lui-même, il ajoute « Ne détournez point les yeux avec mépris de l'ouvrage de vos mains (2)». Quand le juge veut pardonner, il considère l'homme, non point les péchés de l'homme; quand un père veut user de miséricorde, il oublie les fautes de son fils pour se souvenir seulement de l'amour que ce même fils lui a parfois témoigné; ainsi Dieu oublie les oeuvres de l'homme, pour se souvenir seulement que l'homme est son propre ouvrage. O homme, quel est donc ici l'objet de ta censure, de tes murmures ? Est-ce l'entrée du Christ dans la maison d'un pécheur? Mais cette démarche du Sauveur vous montre quelle est la voie du salut, elle vous offre un exemple du pardon que Dieu accorde aux pécheurs, elle vous apprend à espérer vous-mêmes en cette divine miséricorde; tels sont, dis-je, les fruits de salut que vous devez recueillir de cette démarche, bien loin d'y trouver seulement une occasion de blasphémer. Où ira un médecin, sinon près du malade? « Ce ne sont point ceux qui se portent bien, mais ceux qui sont malades, qui ont besoin du médecin (3)». Où court le pasteur empressé et hors d'haleine, sinon après la brebis perdue? A quel moment voit-on le roi dans les rangs ennemis, sinon lorsqu'il veut délivrer un captif? Et celui quia perdu une perle précieuse craint-il de pénétrer dans les lieux les plus infects, a-t-il horreur de la rechercher même dans la fange ? Ou bien, qu'est-ce donc qui pourrait rendre une mère insensible à la perte de son fils ? Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance, et on lui reproche de rechercher l'homme jusque dans la fange du péché ! Que ferez-vous donc quand vous le verrez, à cause de ce même homme, descendre jusque dans les ténèbres du Tartare?
5. Voyez cependant quels avantages procure à ce pécheur l'entrée de Jésus dans sa
1. Ps. L, 2. — 2. Id. CXXXVII, 8. — 3. Matth. IX, 12.
maison. « Zachée se tenant debout », dit le texte sacré (1). Voyez-vous comme il se tient droit et ferme, cet homme qui tout à l'heure était gisant? Le vice nous renverse à terre et nous tient gisants et opprimés, comme un poids qui nous écrase; mais nous nous relevons dès que notre volonté se détermine résolument à pratiquer le bien. « Zachée se tenant debout, dit: Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres (2) ». Celui-là croit devoir vivre encore après sa mort, qui envoie pour ainsi dire devant lui, dans le séjour de la vie future, la moitié de ses biens. Sans doute celui-là est parfait, qui envoie d'avance tout ce qu'il possède là où il doit vivre éternellement. Mais on n'est pas pour cela étranger à la vertu, on ne laisse pas d'avoir part à la sagesse et à la foi, quand on donne à Dieu la moitié de ses biens; seulement tout ce qui ne lui est pas donné demeure perdu pour l'homme. Et en vérité, mes frères, de même que celui-là se croit destiné à vivre éternellement , qui envoie son bien devant lui dans le séjour de l'éternité, de même aussi celui-là ne partage point cette croyance, qui ne se prépare rien dont il puisse jouir dans ce séjour. Car si nous nous résignons si difficilement à subir la pauvreté temporelle, qui donc supportera d'être mendiant pendant toute l'éternité? Quel soldat n'envoie pas dans sa patrie tout ce qu'il acquiert au prix de ses sueurs et de son sang, afin de trouver dans les jouissances de sa vieillesse une compensation aux fatigues de sa jeunesse? Et le chrétien appelé à combattre durant tout le temps de son existence ici-bas, comment ne songerait-il pas, lui aussi, à se préparer, par des offrandes volontaires, une compensation éternelle aux épreuves de sa vie terrestre? Quant à la manière dont le chrétien doit agir en cette circonstance, Zachée nous l'apprend à la fois par ses paroles et par son exemple : « Je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j'ai acquis quelque chose injustement, je rends quatre fois autant (3)». Celui qui fait l'aumône avec le bien d'autrui, commet par cet acte de libéralité un nouveau larcin plus odieux encore que le premier; bien loin que les gémissements de ses victimes soient apaisés par là, ils n'en deviennent que plus éclatants et plus amers. Pourquoi ne le dirais-je pas ? Quand
1. Luc, XIX, 8. — 2. Id. — 3. Ibid. 8.
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on offre à Dieu le fruit de la rapine, bien loin que la souillure de l'âme soit effacée, on ne fait que renouveler et rendre plus vivant le souvenir de ses crimes; car, dans une telle offrande, Dieu ne voit que la dépouille de ses pauvres, et il n'a aucun égard pour le sentiment de compassion auquel on obéit. C'est en vain que cet homme implore la miséricorde divine, si ses supplications ont été précédées de larmes et de justes prières adressées à Dieu contre lui par un autre homme. La parole de Dieu est formelle : « Si tu as dérobé la tunique de ton frère, rends-la lui avant le coucher du soleil, de peur qu'il ne crie vers moi, et que je ne l'exauce dans ma miséricorde ». « Avant le coucher du soleil (1) »; de même que la lanterne du voleur sert à le faire reconnaître, de même aussi le soleil est comme un témoin qui dépose contre tout homme qui commet un larcin.
6. Si donc nous voulons offrir nos biens à Dieu, rendons d'abord ce qui appartient à autrui; si, dis-je, nous voulons jouir auprès de Dieu de ce qui nous appartient réellement,
1. Exod. XXII, 26, 27.
et si nous voulons entendre, nous aussi, des paroles semblables à celles que Zachée entendit : « Celui-ci même est un enfant d'Abraham (1) ». Le riche inhumain, quoique né du sang d'Abraham, devint le fils de l'enfer; Zachée, d'abord fils de la rapine et du vol, mérita, en donnant son propre bien et en restituant le bien d'autrui, d'être adopté et mis au rang des enfants d'Abraham. N'allez pas croire cependant que, parce qu'il offrit seulement la moitié de son bien, il n'ait pas atteint le sommet de la perfection ; car en réalité il se donna au Seigneur, lui et tous ses biens, de telle sorte que, en retour du repas libéralement servi par lui, il mérita d'être appelé de sa table de publicain à la table du corps du Sauveur et, après s'être dépouillé des richesses trompeuses du siècle, il trouva dans la pauvreté embrassée volontairement pour l'amour du Christ les véritables richesses du ciel. Puissions-nous les obtenir nous-mêmes de la miséricorde de Celui qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Luc, XIX, 9.
ANALYSE.— 1. Les yeux du Seigneur. — 2. Différentes sortes d'interrogations et de tentations.— 3. Faiblesse de la foi des Juifs. — 4. Les cinq pains représentent les cinq livres de Moise, les deux poissons représentent les Prophètes et les psaumes, ou l'ordre royal et l'ordre sacerdotal. — 5. Qu'est-ce que s'asseoir par rangs tic cinquante et de cent ? - 6. Qu'est-ce que s'asseoir sur l'herbe ?— 7. Soyons hommes par le courage et. la force d'âme. — 8. Qu'est-ce que rompre le pain et l'apporter ?— 9. C'est aux évêques et aux prêtres d'enseigner et de défendre les maximes de l'Ecriture qui sont obscures et au-dessus de l'intelligence du peuple. — 10. Les Apôtres figurés par les douze corbeilles. — 11. La sagesse charnelle reconnaît le Christ comme prophète, mais non comme Fils de Dieu.
1. Toutes les fois, que dans l'Ecriture, nous voyons le Seigneur nourrissant des foules nombreuses avec quelques pains, nous devons être pénétrés de respect bien plus encore que saisis d'admiration.. Il n'est pas étonnant qu'il ait pu, mais ce qui doit nous pénétrer du respect le plus profond, c'est qu'il ait voulu le faire. Que celui qui a créé toutes choses de rien nourrisse ensuite des foules nombreuses avec quelques poissons, il n'y a pas lieu pour nous d'en être surpris. Mais considérons que, d'après le texte même (638) de l'Evangile, avant de nourrir ces foules, il leva d'abord les yeux pour les contempler. Les yeux du Seigneur ont en effet, dans le langage des Ecritures, une double signification. Tantôt ils désignent les dons du Saint-Esprit, tantôt le regard même de la divine miséricorde. Par exemple, ils désignent les dons du Saint -Esprit dans ce passage de Zacharie : « Il y a sept yeux sur une seule pierre (1)». Dans l'Apocalypse de saint Jean, au contraire, lorsqu'il est dit : « Je vis un agneau immolé ayant sept cornes, et sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu envoyés par toute la terre (2) », ils désignent la divine miséricorde, comme lorsqu'il est dit dans un des psaumes : « Les yeux du Seigneur sont sur les justes (3) » ; et dans un autre : « Le Seigneur a regardé du haut des cieux, et il a vu tous les enfants des hommes (4) ». Sans doute tout est nu et à découvert devant ses yeux, mais on dit qu'il nous voit, soit lorsqu'il nous dispense les trésors de sa grâce, soit lorsqu'il nous délivre du poids des tribulations, comme lorsqu'il dit lui-même à Moïse : « J'ai vu de mes yeux « l'affliction de mon peuple qui est en Egypte, « j'ai entendu ses gémissements et je suis « descendu pour le délivrer (5)». Dans cet endroit donc de l'Evangile, l'élévation des regards du Seigneur est le symbole du regard même de sa miséricorde : il contemple d'abord d'un regard plein de compassion les multitudes qu'il nourrira tout à l'heure. C'est un regard de ce genre aussi que le Seigneur jeta sur Pierre quand celui-ci « sortit pour pleurer amèrement (6) ».
2. Jésus dit à Philippe: « Où pourrons-nous acheter du pain pour nourrir ce monde (7)? » Le Seigneur interroge son disciple, non pas pour s'éclairer de ses conseils, mais bien pour l'instruire. Afin de comprendre ceci plus facilement, considérons de combien de manières une interrogation peut être faite. J'en vois trois : on interroge ou bien dans l'intention de découvrir de quoi exercer sa critique, ou bien parce qu'on souhaite d'apprendre, ou enfin parce qu'on désire enseigner soi-même quelque chose. Les Scribes et les Pharisiens interrogèrent plusieurs fois le Seigneur dans l'intention de trouver de quoi exercer leur critique, par exemple, au sujet de la
1. Zach. III, 9.— 2. Apoc. V, 6.— 3. Ps. XXXIII, 16.— 4. Id. XXXII, 13. — 5. Exod. III, 7, 8. — 6. Matth. XXVI, 75. — 7. Jean, VI, 5.
femme surprise en adultère, au sujet du denier et dans d'autres circonstances. Les Apôtres, au contraire, l'interrogeaient dans l'intention de s'instruire, lorsqu'ils lui dirent: « Seigneur, quand ces choses arriveront-elles, ou bien quel sera le signe de votre avènement (1) ? » et lorsqu'ils lui adressaient d'autres questions semblables. Enfin, l'Ange de l'Apocalypse interrogeait l'Apôtre bien-aimé dans l'intention de l'instruire, quand il lui disait « Ceux-ci qui sont revêtus de robes blanches, qui sont-ils et d'où viennent-ils (2) ? » Saint Jean ayant répondu : « Mon Seigneur, vous le savez !», l'Ange lui apprit aussitôt ce qui faisait l'objet même de sa demande : « Ils sont venus du milieu des grandes tribulations, ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l'Agneau (3) ». Le Seigneur donc, lui aussi, interroge Philippe son disciple, non pas pour surprendre dans sa réponse de quoi lui faire des reproches ou pour apprendre de lui quelque chose, mais dans le but de l'instruire. C'est ce que l'Evangéliste a pris soin de nous bien faire entendre en ajoutant aussitôt : « Or, Jésus lui disait cela pour l'éprouver ; car lui-même savait parfaitement ce qu'il allait faire (4)». Mais une difficulté qui n'est pas sans importance naît de ces paroles mêmes : « Jésus disait cela pour le tenter »;. surtout si l'on se reporte à ces autres paroles de l'apôtre saint Jacques : « Que nul, lorsqu'il est tenté, ne dise que c'est Dieu qui le tente; car Dieu ne tente point pour le mal, ou plutôt Dieu ne tente personne (5) » . Si Dieu ne tente réellement personne, comment l'Evangéliste a-t-il pu écrire : « Jésus disait cela pour le tenter? n Nous pourrions répondre en deux mots qu'il faut bien distinguer entre la tentation par laquelle le démon cherche à perdre l'homme et celle par laquelle Dieu veut seulement éprouver ce même homme. Mais afin de résoudre cette difficulté d'une manière explicite et tout à fait péremptoire, examinons de plus près les différentes sortes de tentations et leur nature intime. Il y a d'abord la tentation par laquelle le démon tente l'homme pour le perdre ; c'est par le désir d'être délivré de cette tentation que nous disons chaque jour dans l'oraison : « Ne nous induisez point en tentation (6)». Il est ensuite une autre
1. Matth. XXIV, 3. — 2. Apoc. VII, 13.— 3. Ibid. 14.— 4. Jean, VI, 6. — 5. Jacq. I, 13. — 6. Matth. VI, 13.
(639)
sorte de tentation qui naît de la faiblesse de la chair et de son inclination vers les jouissances grossières ; c'est de celle-là que l'apôtre saint Jacques parlait en ces termes : « Chacun est tenté par sa propre concupiscence qui « l'entraîne et le séduit (1) » ; et saint Paul
« Qu'aucune tentation ne vienne vous assaillir « autre que celles qui sont inhérentes à la « nature humaine (2)». Il y a enfin une troisième sorte de tentation par laquelle Dieu tente l'homme pour l'éprouver; telle fut celle dont Moise parlait aux Israélites quand il leur disait : « Le Seigneur votre Dieu vous tente afin de savoir si vous l'aimez ou non (3) »; et un certain sage : « La fournaise éprouve le vase du potier, et la tentation de la tribulation éprouve les hommes justes (4) ». Telle fut aussi la tentation que Dieu exerça à l'égard d'Abraham, quand il voulut rendre manifeste aux yeux des hommes la justice de son serviteur, qui lui était parfaitement connue. Le Prophète souhaitait d'être tenté de cette manière, quand il disait : « Eprouvez-moi, Seigneur, et tentez-moi (5) » . C'est donc cette dernière sorte de tentation que le Sauveur exerça à l'égard de Philippe; il voulut lui apprendre un mystère qu'il n'aurait pas dû ignorer, et lui démontrer d'une manière tout à fait évidente et sensible que, en présence de « Celui qui tire le pain du sein de la terre et qui forme le vin propre à réjouir le coeur de l'homme (6) », il n'est pas permis de douter que des foules nombreuses puissent être nourries et rassasiées à l'aide de quelques pains. Il n'y a donc pas lieu de craindre cette sorte de tentation; on doit, au contraire, la supporter et la désirer afin d'être éprouvé, conformément à cet avertissement de l'apôtre saint Jacques : « Estimez que vous avez pleinement sujet de vous réjouir, mes frères, lorsque vous tombez en diverses tentations (7) ; sachant que la tentation produit la patience, que la patience produit la pureté, et que la pureté produit l'espérance (8) » ; et ailleurs : « Bienheureux l'homme qui souffre patiemment la tentation, parce qu'après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment (9) ».
3. « Philippe répondit : Quand on achèterait
1. Jacq. I, 14. — 2. I Cor. X, 13. — 3. Deut. XIII, 3. — 4. Eccli. XXVII, 6.— 5. Ps. XXV, 2. — 6. Ps. CIII, 15.— 7. Jacq. I, 12.— 8. Rom. V, 3, 4. — 9. Jacq. I, 12.
639
pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour que chacun d'eux en reçût même un petit morceau (1) ». Le nom de Philippe signifie bec de lampe. Il désigne en cet endroit le peuple juif, dont tous les membres s'empressèrent autrefois de célébrer les louanges de Dieu avec l'ardeur et la vivacité de la flamme qui s'échappe d'une lampe. Quand le même apôtre ajoute : « Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun d'eux en reçût un petit morceau», il représente la foi devenue rare ou du moins très-faible chez ce peuple qui ne croit pas que la présence corporelle du Seigneur et le petit nombre des Apôtres suffisent pour faire parvenir à tout le genre humain la connaissance de l'un et de l'autre Testament. Les deux cents deniers figurent les deux Testaments. « Un de ses disciples, André, frère de « Simon-Pierre, lui dit : Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons, mais qu'est- ce que cela pour tant de monde (2)? » Si l'on s'arrête à la lettre, André semble avoir ici une foi tant soit peu plus ferme que celle de Philippe, puisqu'il dit : « Il y a ici un enfant qui a cinq pains d'orge et deux poissons » ; et cependant sa foi devient hésitante quand il ajoute: « Mais qu'est-ce que cela pour tant de monde ? » André est bien l'image de ce peuple qui crut à la parole des Prophètes tant que ceux-ci lui annoncèrent la venue du Messie dans la chair, mais qui douta et chancela dans sa foi lorsqu'il refusa, du moins en grande partie, de reconnaître ce même Messie aux jours de son avènement réel. Longtemps auparavant, Isaac nous avait offert, lui aussi, une image . de la foi de ce peuple; car lorsqu'il bénit son fils, il lui prédit beaucoup de choses sous une forme figurée ; mais parce que la vieillesse avait obscurci ses yeux, il ne connut pas celui de ses enfants qui était près de lui. L'enfant, dans le langage des Ecritures, est tantôt le symbole de la pureté, tantôt l'image de la légèreté et de l'inconstance de l'esprit. Il est le symbole de la pureté, par exemple, lorsqu'il est dit du Seigneur : « Voici l'enfant de mon choix, celui que j'ai choisi moi-même (3) » ; ou bien encore lorsque le Seigneur dit lui-même à ses disciples: « Enfants, n'avez-vous rien à manger ? » Il est, au contraire, l'image de la légèreté et de l'inconstance
1. Jean VI, 7. — 2. Ibid. 8,9. — 3. Isaïe, XLII, 1.
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de l'esprit lorsque, par exemple, le Seigneur dit, en parlant des Juifs : « A qui comparerai-je cette génération très-perverse, ou bien à qui pourrai-je dire qu'elle ressemble? Elle est semblable à des enfants qui sont réunis sur la place publique pour jouer et qui disent : Nous avons dansé, et vous n'avez point chanté ; nous avons pleuré, et vous n'avez point mêlé vos pleurs aux nôtres ». C'est, en effet, le caractère de cet âge de parler sans cesse pour dire des riens, et le fouet seul est capable de mettre fin à ce babil intarissable et de donner du poids à cette insaisissable légèreté.
4. L'enfant dont il est ici question représente le peuple juif, lequel, par suite de la légèreté et de l'inconstance de son esprit, n'est point demeuré ferme dans la foi et dans la connaissance de Dieu. Ce peuple a eu cinq pains, c'est-à-dire qu'il a reçu les cinq livres de Moïse, savoir : la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, livres qui, dans la langue hébraïque, se nomment respectivement Bresit, Elesemoth, Vagecra, Vagedaber, Elleabdabarim. Et c'est à juste titre qu'il est représenté ici comme ayant des pains d'orge, à cause de la dureté de la loi. L'orge, en effet, a une écorce très-dense, et il n'est pas facile d'en atteindre le coeur : image de l'obscurité de la loi qui, avant l'avènement du Seigneur, était tellement voilée, que nul homme ne pouvait la comprendre ni en saisir le sens spirituel, et que celui-là même qui avait donné la loi a dû venir pour en donner aussi l'intelligence. Si les cinq pains représentent les cinq livres de Moïse, nous pouvons reconnaître pareillement dans les deux poissons deux autres livres, je veux dire, les oracles des Prophètes et les cantiques des Psaumes, lesquels avaient, aux yeux de ce même peuple, l'autorité la plus grande et la plus sacrée après le livre de la loi. Le premier était lu fréquemment dans les synagogues, et le second était chanté de mémoire d'une manière non moins assidue. Ces deux poissons, en effet, rappellent très-naturellement les deux livres où est écrite par avance l'histoire du peuple qui, formé par l'Eglise, devait reproduire dans ses moeurs les caractères principaux qui distinguent le poisson. Ces caractères propres et naturels du poisson sont au nombre de quatre : le premier consiste en ce qu'il ne peut vivre sans eau; le
second, en ce qu'il a coutume de sauter à la surface des eaux; le troisième, en ce que plus il est frappé par les flots, plus il devient fort et vigoureux; le quatrième, en ce que cette espèce d'animaux est essentiellement pure, ils engendrent et sont engendrés en dehors de toute union charnelle. De même donc que le poisson ne peut vivre sans eau, de même aussi le peuple dont il s'agit ne peut entrer dans la vie éternelle sans avoir été plongé dans l'eau baptismale; car le Seigneur a dit: « Quiconque ne renaît point de l'eau et de l'Esprit-Saint, ne pourra entrer dans le « royaume de Dieu (1)». Le poisson saute à la surface des eaux, et ce peuple, méprisant les choses de la terre, s'élève sur les ailes de la contemplation jusqu'aux choses célestes, conformément à ces paroles de l'Apôtre : « Notre vie est dans les cieux (2)». Le poisson devient d'autant plus fort et vigoureux qu'il est plus frappé par les flots, et le vrai chrétien devient d'autant plus parfait et plus saint aux yeux de Dieu, qu'il subit dans cette vie des épreuves plus dures et plus multipliées, et qu'il peut dire avec le Prophète : « Vous nous avez fait tomber dans le piège que nos ennemis nous avaient tendu; vous avez chargé nos épaules de toute sorte d'afflictions; vous nous avez livrés comme esclaves à des hommes qui nous ont accablés de maux; nous avons passé par le feu et par l'eau, et vous nous avez enfin conduits dans un lieu de rafraîchissement (3) ». Et de même que les poissons sont purs et engendrent ou sont engendrés en dehors de toute union charnelle, de même aussi il y a dans l'Eglise des hommes qui renoncent à toute union de ce genre et qui s'appliquent à conserver leur virginité constamment intègre , accomplissant ainsi cette parole du Seigneur dans l'Evangile : « Que vos reins soient ceints et vos lampes toujours allumées (4) ». Nous pouvons aussi voir dans ces deux poissons le symbole des deux ordres qui étaient les plus célèbres parmi le peuple juif, savoir : l'ordre royal et l'ordre sacerdotal, destinés, le premier à diriger et gouverner, le second à instruire ; le Seigneur Jésus a daigné réunir en lui ces deux ordres et se faire à la fois notre roi et notre prêtre; notre roi, pour nous diriger dans la voie du bien; notre prêtre, en s'offrant
1. Jean, III, 5. — 2. Philipp. III, 20. — 3. Ps. LXV, 11, 12. — 4. Luc, XII, 35.
lui-même à Dieu pour nous comme une victime sans tache.
5. « Jésus dit donc : Faites asseoir ces hommes (1)». Les hommes sont assis quand ils jouissent du repos spirituel dans la foi. Le Seigneur ordonna à ses disciples de faire asseoir les hommes le jour où il leur donna la mission de prêcher dans le monde en ces termes : « Allez par tout l'univers, enseignez toutes les nations et baptisez-les au nom du a Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; celui qui croira et sera baptisé sera sauvé (2) ». Les disciples firent asseoir les hommes quand, « étant partis, ils prêchèrent partout, Dieu coopérant avec eux et confirmant leur parole par les miracles qui l'accompagnaient (3)». Mais nous ne devons point passer sous silence une circonstance qui nous est révélée par un autre Evangéliste : « Ils les firent asseoir par groupes de cinquante et de cent (4)». Cette distribution des convives représente les diverses sortes de fidèles qui vivent dans le sein de l'Eglise. Les pénitents sont assis par groupes de cinquante; le nombre cinquante convient en effet aux pénitents, car le psaume cinquantième se chante dans les temps de pénitence, et l'année cinquantième est appelée, sous la loi, Jubilé, c’est-à-dire l'année du pardon. Les groupes de cent représentent les fidèles qui, par la grâce et la protection divine, n'ont besoin d'aucune pénitence publique. 0n peut aussi interpréter ce passage d'une autre manière et dire : Les groupes de cinquante représentent les personnes mariées, et les groupes de cent, les vierges. Ou bien enfin, on peut dire que les groupes de cinquante représentent ceux qui usent sagement des choses de la terre, et les groupes de cent ceux qui, cédant à l'amour de la perfection, abandonnent tout pour le Seigneur.
6. « Or, il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu (5)». L'herbe est le produit spontané des prairies ; tant qu'elle est verte, elle offre à l'oeil un aspect agréable, invite aux douceurs du repos et aux charmes de la promenade; mais lorsqu'elle est tombée sous la faux, elle perd tout à coup sa fraîcheur première et son aspect séduisant. L'herbe est donc ici le symbole des jouissances charnelles, ou de la fragilité même de la chair : celle-ci apparaît
1. Jean, VI, 10. — 2. Matth., XXVIII, 19, 20 ; Marc, XVI, 15, 16. — 3. Marc, XVI, 20. — 4. Id. VI, 40. — 5. Jean, VI, 10.
d'abord tout environnée de charmes et de beauté aux yeux de ses amants; mais, sitôt que la faux de la mort est venue y porter son tranchant, elle se transforme en une vile poussière, suivant cette parole d'Isaïe : « Toute chair est une herbe, et toute la gloire de la chair passe comme la fleur des prairies (1)». « L'herbe s'est desséchée », dit-il encore, « et la fleur est tombée, parce que l'Esprit du Seigneur a soufflé dessus. En vérité cette herbe, c'est le peuple ». Un autre Prophète avait aussi observé le néant de cette sorte d'herbe ; « L'homme est comme l'herbe de la plaine », disait-il, « ses jours fleuriront et passeront comme la fleur des champs (2) ». Et Job à son tour : « L'homme né de la femme vit très-peu de temps, et il est en proie à des misères sans nombre; son sort est celui de la fleur qui, à peine éclose, est foulée aux pieds : il fuit comme l'ombre et ne demeure jamais dans le même état (3 )». Cette foule nourrie par le Seigneur s'asseoit sur l'herbe pour nous faire comprendre que si, nous aussi, nous désirons recevoir de sa libéralité divine une nourriture spirituelle, il faut nécessairement que nous comprimions les désirs de la chair et que nous les soumettions à la puissance de l'esprit, conformément à ces paroles de l'Apôtre : « Que le péché ne règne point dans votre corps mortel, en sorte que vous obéissiez à ses convoitises (4) » ; mais « faites mourir en vous les « membres de l'homme terrestre (5) », c’est-à-dire la fornication, l'impureté, l'avarice et tous les autres vices.
7. « Ces hommes s'assirent donc au nombre d'environ cinq mille (6)». Nous ne devons point passer outre sans nous arrêter à cette considération, que l'Evangéliste ne dit pas qu'aucune femme ait pris part- à ce repas donné par le Seigneur, il parle seulement des hommes. Le mot homme, tel qu'il est employé ici, dérive du mot forces (vires, vir), et la sainte Ecriture a coutume de l'employer pour désigner ceux qui s'appliquent à supporter avec un courage viril les tentations du démon. Ainsi il est dit au bienheureux Job après sa victoire : « Ceignez vos reins comme « un homme (7) », c'est-à-dire, réprimez en vous la luxure avec courage. Et au livre de
1. Isaïe, XI, 6, 7. — 2. Ps. CII, 14. — 3. Job, XIV, l, 2. — 4. Rom. VI, 12. — 5. Coloss. III, 5. — 6. Jean, VI, 10. — 7. Job, XXXVIII, 3 ; XL, 2.
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la Sagesse nous lisons : « O hommes, c'est vers vous que je crie (1) »; en d'autres termes Ceux dont l'esprit est amolli et hésitant comme l'esprit d'une femme ne peuvent entendre mes paroles. De là aussi ces paroles écrites à la louange de Joseph au sujet de son courage et de sa constance au milieu des tribulations qu'il eut à souffrir en Egypte « Dieu envoya devant eux un homme (2)». Au rapport de l'Evangile, il ne s'est donc rencontré que des hommes à ce festin donné par le Christ; nous trouvons, dans cette circonstance, un mystérieux avertissement ; le voici : Si nous désirons « goûter combien le Seigneur est doux (3) », soyons des hommes, c'est-à-dire, soyons fermes à repousser lés suggestions du démon. L'Apôtre nous le recommande, car il nous dit : « Agissez avec courage; fortifiez-vous de plus en plus; que toutes vos œuvres soient faites avec amour (4)». L'ange de l'Apocalypse tient le même langage : « Soyez courageux dans le combat, et luttez contre l'antique serpent ». Toutefois, les femmes ne seront point exclues de ce banquet du Seigneur, si, malgré leur sexe, elles savent se montrer fermes au milieu des tentations ; par la raison contraire, il en sera tout autrement de l'homme qui, en dépit de son sexe, montrera un caractère de femme, deviendra mou pour la lutte avec le diable, et ne fera preuve d'aucune énergie dans sa conduite. C'est à de tels hommes que s'adresse ce reproche : « Des efféminés les domineront (5) ». L'Evangéliste rapporte avec à propos que les convives étaient au nombre de cinq mille, car ce chiffre est la perfection du nombre cinq. En effet, ce nombre est précisément celui de nos sens, qui sont: la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le tact. Nous devons donc exercer sur nos sens une surveillance active, si nous voulons être admis au festin du Sauveur. Préservons nos yeux de tout regard défendu , pour qu'ils ne tombent point sur des objets dangereux; car voici ce qu'a dit Jésus-Christ : « Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère dans son coeur (6) ». Nous lisons encore ceci en un autre endroit : « Tu ne convoiteras point le bien de ton prochain (7) ». Alors nous pourrons répéter ces paroles de Job . « J'ai fait un pacte avec mes
1. Prov. VIII, 4. — 3. Ps. CIV, 17. — 4. Id. XXXIII, 2. — 5. I Cor. XV1, 13, 14. — 6. Isaïe III, 4. — 5. Matth. V, 28. — 6. Exod. XX, 17.
yeux pour ne pas même penser à une vierge (1)». Pour en arriver là, prions sans cesse avec le Prophète, et disons comme lui : « Détournez mes yeux pour qu'ils ne regardent pas la vanité (2)». Veillons sur nos oreilles, afin qu'elles n'entendent pas avec plaisir des paroles de malédiction, de détraction, de fausseté, de polissonnerie; afin, au contraire, qu'elles soient toujours ouvertes pour entendre la divine parole; ainsi pourrons-nous dire avec Job : « Seigneur, mes oreilles vous ont entendu parler (3) ». C'est pourquoi le Prophète nous donne cet avertissement: « Place des épines autour de tes oreilles pour qu'elles n'entendent point les discours des détracteurs (4) », Détournons notre odorat de toutes les senteurs coupables, car les attraits de certaines odeurs pourraient nous entraîner au péché; puisse plutôt se vérifier en nous cette parole de l'Apôtre : «Soyons partout, devant Dieu, la bonne odeur de Jésus-Christ (5) ». Détournons notre langue de la malédiction, de la détraction, du mensonge, des murmures, de tout discours inutile; et, pour mieux garder le silence, abstenons-nous parfois des entretiens même honnêtes, selon cette parole du Prophète « J'ai dit : Je veillerai sur mes voies pour ne pas pécher dans mes paroles; j'ai mis un frein à ma bouche, et je me suis tenu en silence, et je me suis humilié, et je n'ai point dit le bien que je pouvais (6)».« Car», dit Salomon, « la vie et la mort se trouvent au pouvoir de la langue (7). Et celui qui garde sa bouche et sa langue, préserve son âme des angoisses (8) ». Si nous ne mettons pas un frein à notre envie de parler, nous entachons, en quelque sorte, toute notre religion; car, au dire de l'Apôtre, « les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs (9) »; et, selon Jacques : « Si quelqu'un d'entre vous croit avoir de la religion et ne met pas un frein à sa langue, mais séduit lui« même son coeur, sa piété est vaine (10)». Empêchons nos mains de répandre le sang, de frapper et de blesser le prochain ; qu'elles soient toujours prêtes à distribuer des aumônes, toujours empressées à faire ce qui est bien, afin que nous puissions dire avec le Prophète : « Je laverai mes mains parmi les
1. Job, XXXI, 1. — 2. Ps. CXVIII, 37. — 3. Job, XLII, 5. — 4. Eccl. XXVIII, 28. — 5. II Cor. II, 15.— 6. Ps.. XXXVIII, 1, 2. — 7. Prov. XVIII, 21. — 8. Id. XX, 23. — 9. I Cor. XV, 33. — 10 Jacq. I, 28.
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justes, ô mon Dieu, et je me présenterai à votre autel (1)». En agissant de la sorte, nous arriverons à la perfection du nombre mille, car ce nombre, au-delà duquel le comput ne peut plus se faire, symbolise la perfection de ceux qui sont entièrement consommés en vertu et à qui, suivant le langage de l'Apôtre, « il ne manque aucun don de la grâce pour attendre la manifestation de Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) ».
8. « Or, Jésus prit les pains, et, après qu'il eut rendu grâces, il les distribua aux disciples, et les disciples à ceux qui étaient assis; et il fit de même des poissons, et leur en donna autant qu'ils en voulaient (3) ». Un autre évangéliste dit que « Jésus, ayant pris les sept pains et ayant rendu grâces, les rompit et les donna à ses disciples pour les distribuer, et » qu' « ils les distribuèrent au peuple (4) ». Nous vous l'avons déjà dit précédemment : le pain est l'emblème de la loi de Moïse, et, par les poissons, on entend les oracles des Prophètes et les cantiques du Psalmiste : « Jésus prit les pains, les rompit et les donna à ses disciples », quand, après sa résurrection, il leur ouvrit le sens spirituel de la- loi, c'est-à-dire quand il la leur interpréta en commençant par Moïse. Il partagea aussi les poissons et les leur donna, lorsqu'il leur fit connaître le sens spirituel contenu dans les psaumes et dans les écrits des Prophètes; alors, en effet, il leur dit : « Ainsi a-t-il été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les psaumes; ainsi encore a-t-il fallu que le Christ souffrît, qu'il ressuscitât d'entre les morts et qu'il entrât dans sa gloire, et qu'on prêchât en son nom la rémission des péchés (5) ». Les disciples distribuèrent au peuple le pain et les poissons, quand ils communiquèrent à l'univers entier la science des Ecritures qu'ils avaient reçue, et que s'accomplit cette parole relative à leur personne: « L'éclat de leur voix s'est répandu dans tout l'univers, et leurs paroles ont retenti jusqu'aux extrémités de la terre (6) ». Sur le point de rassasier la foule, le Sauveur rendit grâces à son Père; ce n'est pas qu'il eût besoin de lui demander quoi que ce fût, car tout ce qu'on demande à Dieu, il l'accorde conjointement avec son Père; mais il a voulu montrer par
1. Ps. XXV, 6. — 2. I Cor. I, 7. — 3. Jean, VI, 11. — 4. Marc, VIII, 6. — 5. Luc, XXIV, 46, 47. — 6. Ps. XXIII, 4.
là qu'on doit demander tout ce qui est juste et saint à Celui dont l'apôtre Jacques a dit : « Toute grâce excellente et tout don parfait viennent d'en haut et descendent du Père des lumières (1) ».
9. « Et après qu'ils furent rassasiés, Jésus « dit à ses disciples : Amassez tout ce qui reste, afin que rien ne soit perdu (2) ». Nous avons ici une preuve de la grande puissance du Sauveur: son humilité ne s'y manifeste pas moins. En effet, nourrir cinq mille hommes avec cinq pains, n'est-ce point le propre d'une puissance hors ligne? Mais quelle humilité dans ce soin de ne rien laisser perdre de ce qui restait du repas ! Maintenant, si, comme nous l'avons dit, les pains sont l'emblème des Ecritures, nous pouvons voir dans les restes du repas le symbole de tous les passages des mêmes Ecritures, qui offrent plus d'obscurité que les autres. Ce que la multitude du peuple ne mange pas, les Apôtres doivent, d'après les ordres du Sauveur, l'amasser soigneusement; c'est-à-dire, les passages obscurs que la simple multitude ne peut comprendre, les maîtres de l'Eglise ou, en d'autres termes, les évêques et les prêtres, doivent les recueillir dans leur propre coeur, afin que, quand la nécessité s'en fera sentir, ils se montrent capables non-seulement de l'instruire, mais encore de la défendre. Aussi, en énumérant les qualités requises pour l'épiscopat, l'apôtre Paul déclare-t-il qu'il faut exiger d'un évêque la science des Ecritures ; voici ses paroles : « Attaché aux vérités de la foi, telles qu'on les lui a enseignées, afin qu'il soit capable d'exhorter selon la saine doctrine et de convaincre ceux qui la contredisent (3) ». Evidemment, une sainte simplicité est de beaucoup préférable à une malicieuse érudition ; toutefois, il est bon que les maîtres de l'Eglise soient doués de l'une et de l'autre; il convient qu'ils vivent saintement, puisqu'ils doivent donner l'exemple, et qu'ils soient pourvus d'une langue érudite, puisqu'ils doivent instruire les autres. Voilà pourquoi le Sauveur a dit : « Tout scribe qui a la science du royaume des cieux est semblable à un père de famille, qui tire de son trésor des choses nouvelles et anciennes (4) ». Et encore : « A ton avis, quel est le serviteur fidèle et prudent, que son maître a établi dans sa maison pour distribuer la
1. Jacq. I, 17.— 2. Jean, VI, 12. — 3. Tit. I, 9. — 4. Matth. XIII, 52.
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nourriture au temps marqué? Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur tous ses biens (1) ».
10. « Ils amassèrent donc, et remplirent douze corbeilles des morceaux des cinq pains d'orge, qui étaient restés après que tous en eurent mangé (2)». Ici, le miracle opéré par le Sauveur devient plus surprenant. Ce serait déjà un grand miracle d'avoir nourri cinq mille hommes avec cinq pains, lors même qu'il n'y aurait rien de reste; mais voici un prodige digne de toute admiration ! Non-seulement cinq mille hommes ont été rassasiés avec cinq pains, mais encore il est resté du repas tant de débris qu'on en a rempli douze corbeilles. Le nombre douze a aussi une signification mystérieuse, car les douze corbeilles représentent, non sans raison, les douze Apôtres. Une corbeille se fait avec des baguettes de bois tout commun et très-minces ; ainsi en a -t-il été des Apôtres: ils ont été choisis, non point parmi les rois et les princes, non point parmi les philosophes et les sages de ce monde, mais parmi les simples et les pêcheurs, comme les baguettes qui servent à tresser une corbeille sont des plus communes et toutes petites. En parlant d'eux, Paul n'a-t-il pas dit : « Dieu a choisi les faibles selon le monde, pour confondre les forts (3) ? » Il y a une autre raison qui rend plus parfaite la similitude entre les Apôtres et des corbeilles. Dans des corbeilles, on met l'engrais que l'on veut porter sur une terre aride, afin de la rendre plus fertile; de même, les Apôtres, remplis de la graisse de l'Esprit-Saint, ont porté la grâce qu'ils avaient reçue
1. Matth. XXIV, 45, 47. — 2. Jean, VI, 13. — 3. I Cor. 1, 27.
dans une terre aride, c'est-à-dire dans le coeur des gentils, afin d'y répandre la fécondité. Par là devait s'accomplir cet oracle du Prophète : « Le désert même s'embellira de fécondité, les collines se revêtiront de joie les pâturages se sont couverts de troupeaux, et les vallées de moissons (1)» .
11. « Or, tous ayant vu le miracle que Jésus avait fait, disaient: Celui-ci est véritablement le Prophète qui doit venir dans le monde (2)». C'est avec raison que l'Evangéliste appelle hommes ceux qui parlaient ainsi, car leur appréciation était purement humaine. En effet, à la vue d'un pareil miracle, d'un prodige si étonnant, ils auraient dû dire : Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu qui est venu dans le monde ;mais, parce qu'ils étaient des hommes et qu'ils raisonnaient en hommes, ils se taisaient sur sa qualité du Fils de Dieu et se contentaient de le déclarer prophète. Néanmoins, en le proclamant tel, ils ne se trompaient pas du tout au tout; en effet, il a lui-même dit à son propre sujet : « Un prophète n'est sans honneur que dans son pays et dans sa maison (2) ». Et encore : « Il ne convient pas qu'un prophète meure ailleurs qu'à Jérusalem (4) ». Pour nous, évitons l'erreur où ils sont tombés; le Sauveur nous a enseigné la vérité, nous avons été instruits par l'Esprit-Saint; confessons-le donc avec Pierre. « Celui-là est le Fils du Dieu vivant, (5) », qui est venu en ce monde à cause de nous et pour notre salut, et qui reviendra pour juger les vivants et les morts.
1. Ps. LXIV, 13, 14. — 2. Jean, VI, 14. — 3. Matth. XIII, 57. — 4. Luc, XIII, 33. — 5. Matth. XVI, 16.
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ANALYSE. — 1. La miséricorde de Dieu est rappelée parce fait que le Christ est venu sur la montagne des Oliviers et qu'il a paru dans le temple au commencement du jour. — 2. Le Christ s'assied; par là, il fait voir combien il s'est humilié en se faisant homme. — 3. L'orateur fait voir la sagesse du Christ, par le développement de sa réponse aux Pharisiens. — 4. De la il suit que chacun doit se juger avant de juger les autres. — 5. Le Christ accorde à la femme adultère lé pardon de son péché. Autres interprétations mystiques de cette circonstance. — 6. Le Christ donne les preuves de sa puissance. — 7. Exhortation morale.
1. Frères bien-aimés, nous devons faire de la présente leçon du saint Evangile une étude d'autant plus approfondie, nous devons en conserver un souvenir d'autant plus durable, qu'elle nous donne une plus haute idée de la miséricordieuse bonté de notre Créateur. Vous l'avez entendu, des accusateurs méchants avaient amené devant lui une femme adultère; au lieu de la condamner à être lapidée, comme le voulait la loi de Moïse, le Sauveur força les accusateurs de cette femme à reporter leur attention sur eux-mêmes et à se prononcer sur le compte de la pécheresse avec l'indulgence qu'eût réclamée pour eux-mêmes leur propre faiblesse bien constatée. Remarquons, toutefois, que l'Ecriture emprunte d'ordinaire aux circonstances de temps et de lieu, et quelquefois de l'un et de l'autre, l'occasion d'indiquer d'avance les événements dont elle doit faire ensuite le récit; aussi, avant de raconter avec quelle miséricorde le Rédempteur a tempéré et interprété. la loi, l'Evangéliste dit-il d'abord que « Jésus vint sur la montagne des Oliviers, et» qu' « au commencement du jour, il parut de nouveau dans le temple (1) ». En effet, le mont des Oliviers représente l'infinie bonté, la grande miséricorde du Seigneur; car le mot grec oleos signifie , en latin, miséricorde ; une onction d'huile apporte d'habitude du soulagement à des membres fatigués et malades; enfin, l'huile est si légère et si pure, que si tu veux la mélanger avec n'importe quel autre liquide, elle remonte aussi vite au-dessus de ce liquide et se tient à la surface : image assez fidèle de la grâce et de la miséricorde du Seigneur. Au sujet de celle-ci, il est écrit: « Le Seigneur est bon pour tous, et sa commisération repose sur toutes ses oeuvres (2) ». Le commencement du jour représente aussi l'aurore de la grâce qui, après avoir dissipé les ombres de la loi, devait amener à sa suite le soleil brillant de la vérité évangélique. « Jésus vient donc en la montagne des Oliviers » pour montrer qu'en lui se trouve la forteresse de la miséricorde; et « au commencement du jour il paraît de nouveau dans le temple », pour nous faire en
1. Jean, VIII, 1, 2. — 2. Ps. CXLIV, 12.
tendre qu'avec la lumière naissante du Nouveau Testament, les trésors de cette même miséricorde devaient s'ouvrir et se répandre sur les fidèles, qui sont vraiment son temple.
2. Et, dit l'Evangéliste, « tout le peuple « vint vers lui, et, s'étant assis, il les instruisait (1) ». Le Christ s'assied ; par là, il nous fait voir combien il s'est humilié en se faisant homme, pour apporter à nos maux le remède de son infinie miséricorde. Voilà aussi la raison de ce précepte du Psalmiste : « Levez-vous, après que vous vous serez assis». Ou, en d'autres termes plus nets : Levez-vous, non pas avant, mais après que vous vous serez assis ; car lorsque vous vous serez vraiment humiliés, vous aurez tout lieu d'espérer que les joies célestes deviendront votre récompense. L'Evangéliste nous rapporte avec un véritable à propos que Jésus s'étant assis pour enseigner, tout le peuple vint vers lui en effet, lorsque, par l'humilité de son incarnation, il nous a eu manifesté sa miséricorde en se rapprochant de nous, ses leçons ont été reçues plus volontiers et par un grand nombre d'hommes ; car la plupart, entraînés par l'orgueil et l'impiété, en avaient précédemment fait mépris. « Ceux qui ont le coeur doux ont entendu et se sont réjouis (2) ». Ils ont loué le Seigneur avec le Psalmiste, et ils ont ensemble exalté son saint nom. Les envieux ont entendu : « Ils ont été brisés et ne se sont point repentis (3) ». Ils l'ont tenté, se sont moqués de lui, ont grincé des dents contre lui. Enfin, pour l'éprouver, ils lui amenèrent une femme surprise en adultère, et lui demandèrent ce qu'il fallait faire de cette malheureuse que la loi de Moïse condamnait à être lapidée. S'il déclarait qu'elle devait être lapidée, ils le tourneraient en ridicule pour avoir oublié les leçons de miséricorde qu'il leur avait toujours adressées ; si, au contraire, il s'opposait à sa lapidation, ils grinceraient des dents contre lui et trouveraient un motif, réel pour le condamner lui-même comme autorisant le vice et enfreignant les prescriptions de la loi. Mais à Dieu ne plaise que l'imbécillité terrestre ait trouvé de quoi dire et que la sagesse d'en haut n'ait
1. Jean, VIII, 2. — 2. Ps. XXXIII, 2. — 3. Id. XXXIV, 16.
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pas trouvé de quoi répondre ! A Dieu ne plaise que l'impiété aveugle ait pu empêcher le soleil de justice d'éclairer le monde ! « Jésus donc, se baissant, écrivait avec son doigt sur la terre (1)». L'inclinaison de Jésus était l'emblème de l'humilité ; le doigt, facile à plier à cause des articulations dont il se compose, symbolisait la subtilité du discernement. Enfin, la terre était la figure du coeur humain, qui peut être indifféremment le principe de bonnes ou, de mauvaises actions. On demande donc au Sauveur de porter son jugement sur le compte de la pécheresse : il ne se prononce pas immédiatement, mais, avant de le faire, « il se baisse et il écrit avec son doigt sur la terre », puis il acquiesce à l'instante demande des accusateurs, et dit ce qu'il pense. Par là il nous donne un modèle de conduite, pour le cas où nous verrions le prochain faire quelques écarts : avant de le juger et de porter contre lui une sentence de condamnation, descendons humblement dans notre propre conscience, puis, avec le doigt du discernement, débrouillons l'écheveau de nos oeuvres, et par un examen attentif faisons la part de ce qui plaît à Dieu et la part de ce qui lui déplaît: c'est le conseil que nous donne l'Apôtre : « Mes frères », dit-il, « si quelqu'un est tombé par surprise en quelque péché, vous autres, qui êtes spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur, chacun de vous réfléchissant sur soi-même et craignant d'être tenté comme lui (2) ».
2. « Et comme ils continuaient à l'interroger, il se releva et leur dit : Que celui de vous qui est sans péché jette contre elle la première pierre (3) ». De ci et de là les scribes et les pharisiens tendaient au Sauveur des lacets et des piéges, supposant que, dans ses décisions, il se montrerait dur ou infidèle à la loi ; mais il voyait leurs malices, déchirait leurs filets aussi facilement qu'une toile d'araignée, et ne cessait de se montrer aussi juste que bon et miséricordieux dans ses jugements ; aussi cette parole du Psalmiste, que nous avons citée, trouvait-elle en lui son parfait accomplissement : « Ils ont été brisés et ne se sont point repentis (4) ». Ils ont été brisés, afin qu'ils ne pussent enserrer le Sauveur dans les mailles de leurs fils, et ils ne se sont point convertis, pour pratiquer, à son exemple, les oeuvres de miséricorde. Veux-tu
1. Jean, VIII, 6.— 2. Galat, VI, 1.— 3. Jean, VIII, 7.— 4. Ps. XXXIV, 16.
apprendre comment la bonté du Christ a tempéré la rigueur de la loi ? Le voici : « Que celui de vous qui est sans péché ». Veux-tu aussi connaître l'équité de son jugement? « Jette contre elle la première pierre » . Si, dit-il, Moïse nous a commandé de lapider la femme adultère, ce n'est pas à des pécheurs, mais à des justes, qu'il appartient d'exécuter ses ordres. Commencez d'abord vous-mêmes par accomplir la loi : alors, bâtez-vous de lapider la coupable, parce que vos mains sont innocentes et que votre coeur est pur. Accomplissez d'abord les prescriptions spirituelles de la loi ; ayez la foi, pratiquez la miséricorde, respectez la vérité; alors vous aurez le droit de juger des choses charnelles. Après avoir prononcé son jugement, le Sauveur «se baissa de nouveau, et il écrivit sur la terre (1)». Ne pourrait-on pas expliquer ce mouvement d'après ce qui a lieu d'ordinaire dans le monde? En présence de ces tentateurs de mauvaise foi, ne s'est-il point baissé, n'a-t-il pas voulu écrire sur la terre et regarder d'un autre côté, pour laisser libres de partir des hommes que sa réponse écrasante disposait plutôt à s'éloigner bien vite qu'à le questionner davantage ?
4. Enfin, « en entendant ces paroles, ils « s'en allèrent l'un après l'autre, les vieillards « les premiers (2) ». Avant de porter son jugement, et après l'avoir porté, le Sauveur s'est baissé et il a écrit sur la terre; c'était là-nous avertir, en figure, de commencer par reprendre notre prochain, quand il manque à ses devoirs, puis, après, avoir exercé envers lui le ministère de correction fraternelle, de nous examiner nous-mêmes humblement et avec soin ; car il pourrait se faire que nous soyons personnellement coupables des fautes que nous reprochons à eux ou à tous autres. Voici, en effet, ce qui arrive souvent : on condamne, par exemple, un meurtrier public, et l'on ne remarque pas qu'on a soi-même le coeur gâté par les sentiments d'une haine plus coupable. Ceux qui accusent les fornicateurs lie font pas attention à la peste de l'orgueil hautain que leur suggère l'idée de leur chasteté. On blâme les ivrognes, et l'on n'ouvre pas les yeux sur l'envie dont on se trouve rongé. En des circonstances si dangereuses, quel remède employer,? comment nous préserver du mal? Le voici : Quand nous en
1. Jean VIII, 8. — 2. Ibid. 9.
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voyons un autre tomber dans le péché,baissons-nous aussitôt, c'est-à-dire jetons humblement les yeux sur les fautes que la fragilité de notre nature ne nous permettrait pas d'éviter, si la bonté divine ne venait nous soutenir. Ecrivons sur la terre ; en d'autres termes, discutons avec soin l'état de notre âme et demandons-nous si nous pouvons dire avec. le bienheureux Job : « Notre coeur ne nous reproche rien pour tout le cours de notre vie (1)» ; et, s'il nous reproche quelque chose, rappelons-nous, et ne l'oublions pas, que Dieu est supérieur à notre coeur, et qu'il sait tout.
5. Nous pouvons donner encore une autre interprétation de la conduite de Notre-Seigneur au moment où il allait accorder à la femme adultère son pardon : il a voulu écrire avec son doigt sur la terre, pour montrer qu'il a lui-même autrefois écrit le décalogue de la loi avec son doigt, c'est-à-dire par l'opération du Saint-Esprit. Il était juste que la loi fût écrite sur la pierre, puisque Dieu la donnait pour dompter le coeur si dur et si rebelle de son peuple. Il n'était pas moins convenable que le Christ écrivît sur la terre, puisqu'il devait donner la grâce du pardon aux hommes contrits et humbles de coeur, afin de leur faire porter des fruits de salut. C'est à juste titre que nous voyons se baisser et écrire avec son doigt sur la terre Celui qui s'était autrefois montré sur le sommet de la montagne et avait écrit de sa main sur des tables de pierre ; de fait, en s'humiliant jusqu'à se revêtir de notre humanité, il a répandu dans le coeur fécond des fidèles l'esprit de grâce, après avoir, du haut de la montagne où il apparaissait aux yeux de tous, donné précédemment de durs préceptes à une nation endurcie. C'est chose bien à propos, qu'après s'être baissé et avoir écrit sur la terre, le Christ se soit redressé et qu'il ait alors laissé tomber de ses lèvres des paroles de pardon ; car ce qu'il nous a fait espérer en venant partager notre faiblesse humaine, il nous l'a miséricordieusement accordé en vertu de sa puissance divine. « Jésus, s'étant relevé, lui dit : « Femme, où sont ceux qui t'accusaient ? Personne ne t'a condamnée? Elle lui répondit: « Non , Seigneur (2) ». Personne n'avait osé condamner cette pécheresse, parce que chacun des accusateurs avait déjà reconnu en lui-même des sujets bien autrement graves de
1. Job, XXVIl, 6. — 2. Jean, VIII, 10.
condamnation. Mais voyons comment, après avoir écrasé les accusateurs sous le poids de . la justice, le Sauveur ranime le courage de d'accusée ; voyons de quelle ineffable bonté il lui donne le gage : « Et moi, je ne te con« damnerai pas non plus ; va, et ne pèche « plus à l'avenir (1)». Alors s'accomplit la parole que le psalmographe avait prononcée en chantant les louanges du Seigneur: « Regardez, et, dans votre majesté, marchez et régnez, à cause de la vérité, de la clémence « et de la justice, et votre droite se signalera par des merveilles (2)». Le Christ règne à cause de la vérité, parce qu'en enseignant au monde le chemin de la vérité, il ouvre à la multitude des croyants les portes de son glorieux royaume. Il règne à cause de la clémence et de la justice, car plusieurs se soumettent à son empire en le voyant si bon à délivrer de leurs péchés ceux qui se repentent, et si juste à condamner à cause de leurs fautes ceux qui y persévèrent ; si clément à accorder le bienfait de la foi et des vertus célestes, si juste à récompenser éternellement les mérites de la foi et les luttes des vertus célestes. « Votre droite l'a signalé par des merveilles ». Car Dieu, habitant dans l'homme, a montré qu'il était admirable dans tout ce qu'il faisait et enseignait : et, au surplus, qu'il évitait toujours, avec une merveilleuse prudence, tous les piéges que l'astuce raffinée de ses ennemis pouvait imaginer de lui tendre. « Ni moi non plus, je ne te cou« damnerai pas ; va, et ne pèche plus à l'avenir ». Qu'il est bon et miséricordieux ! Il pardonne les péchés passés. Qu'il est juste, et comme il aime la justice ! Il défend de pécher davantage.
6. Mais plusieurs étaient capables de douter si Jésus, qu'ils savaient être un vrai homme, pouvait remettre les péchés : il daigne leur montrer plus clairement ce que, par la volonté de Dieu, il peut faire. Après s'être débarrassé de ceux qui étaient venus l'éprouver si méchamment, et avoir pardonné à la pécheresse son adultère, il parle de nouveau aux Juifs et leur dit: « Je suis la lumière du monde; celui qui me suit, ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie (3) ». Par ces paroles, il fait voir d'une manière éclatante non-seulement en vertu de quelle autorité il a accordé à la femme
1. Jean, VIII, 11. — 2. Ps. XLIV, 6. — 3. Jean, VIII, 12.
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adultère le pardon de ses fautes, mais encore ce qu'il a voulu nous enseigner en se rendant sur le mont des Oliviers, en venant de nouveau dans le temple au commencement du jour, en écrivant avec son doigt sur la terre ; par là il nous a figurativement enseigné qu'il est le Père des miséricordes, le Dieu de toute consolation, que c'est lui qui met l'homme en possession de la lumière indéfectible, et qu'il est tout à la fois l'auteur de la loi et de la grâce. « Je suis la lumière du monde ». C'était dire en d'autres termes : « Je suis la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde (1)». Je suis le soleil de justice qui brille aux yeux de ceux qui craignent Dieu. Je me suis caché derrière le nuage de la chair, non pour me dérober aux regards de ceux qui me cherchent, mais pour ménager leur faiblesse ; ainsi pourront-ils guérir les yeux de leur âme, purifier leurs coeurs par la foi et mériter de me voir moi-même. Car, « bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (2) ». « Quiconque me suit, ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie ». Quiconque, en ce monde, suivra mes préceptes et mes exemples, n'aura pas à redouter, pour l'autre, les ténèbres de la damnation ; au contraire, il contemplera la lumière de vie, au sein de laquelle il puisera l'immortalité.
7. Mes frères, puisse la foi, qui agit par la charité, nous faire marcher, en cette vie, à la lumière de la justice : ainsi mériterons-nous de voir face à face celle dont la vue récompensera et augmentera le mérite de notre
1. Jean, I, 9. — 2. Matth., V, 8.
charité; car le Christ nous l'a affirmé en ces termes : « Celui qui m'aime sera aimé de mon Père, et, moi aussi, je l'aimerai et je me montrerai moi-même à lui (1)». Approchons-nous, avec toute l'ardeur dont nous sommes capables, de celui qui se trouvait ostensiblement sur la montagne des Oliviers. « Le Seigneur son Dieu l'a sacré d'une onction de joie qui l'a élevé au-dessus de ceux qui doivent la partager (2)», afin qu'il daigne nous rendre participants de cette onction qu'il a reçue, c'est-à-dire de la grâce spirituelle ; néanmoins, nous ne mériterons d'entrer en partage avec lui qu'à la condition d'aimer la justice et de haïr l'iniquité, car avant de prononcer les paroles précitées, le Psalmiste a dit aussi du Christ : « Vous avez chéri la justice et détesté le péché (3) ». Par là, sans doute, le Prophète a voulu faire l'éloge du chef; mais il a prétendu encore montrer aux membres qui pourraient un jour en dépendre la manière dont ils devraient se conduire. Souvenons-nous que le Sauveur est venu dans le temple au commencement du jour, et faisons tous nos efforts pour que notre Créateur trouve en nous un temple ; écartons de nous les ténèbres du vice, marchons à la lumière des vertus : alors Dieu daignera visiter nos coeurs, il nous formera à la pratique des enseignements célestes, et toutes les souillures qui pourraient se rencontrer en nous disparaîtront par l'effet de la bonté de ce Dieu qui vit et règne avec le Père, dans l’unité du Saint-Esprit, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Jean, XIV, 21.— 2. Ps. XLIV, 8. — 3. Ibid.
ANALYSE.— 1. Election de Judas. — 2. Prescience du Christ. — 3. Il confère à ses ministres le droit qu'il a d'être honoré.— 4. Usage des Grecs relativement au jour de Pâques.— 5. Le trouble de l'âme n'est pas en contradiction avec le christianisme. — 6. Le Christ donne à supposer le crime de Judas, mais il n'en parle pas ouvertement. — 7. Question de Jean. — 8. De quelle manière Satan entra, dans le coeur de Judas, qui était déjà possédé du diable.— 9. Son crime n'a pas été commandé par le Christ. — 10. Le Sauveur a interdit, non pas la possession de l'argent, mais les mauvaises dispositions avec lesquelles on pourrait le posséder. — 11. Impudente méchanceté de Judas. — 12. Glorification du Fils de l'homme.
1. Le Sauveur ne donne pas à penser que Judas doive partager, plus tard, le bonheur de ceux qui auront fait ce que le Maître a enseigné et fait lui-même ; car voyez ce qui suit : « Je ne vous parle pas de vous tous : je connais ceux que j'ai choisis. Mais il faut que cette parole de l'Ecriture soit accomplie : Celui qui mange le pain avec moi, lèvera le pied contre moi (1)». Judas a levé son pied contre lui , c'est-à-dire , qu'il l'a écrasé autant qu'il a pu. Une autre version du Psautier dit ceci : « L'homme de ma paix, de ma confiance, qui mangeait à ma table, s'est insolemment élevé contre moi (2)». Le Seigneur a choisi Judas pour ce qui est advenu de lui, et pour le salut des autres ; quant aux onze, il les a élus, afin d'en faire ses imitateurs et de les rendre heureux. Aussi a-t-il dit en un autre endroit : « Je vous ai choisis « au nombre de douze, et l'un de vous est un démon (3) ».
2. « Je vous dis ceci maintenant avant que « la chose arrive, afin que, quand elle sera « arrivée, vous reconnaissiez ce que je suis ( 4)». Jusqu'alors, j'ai été patient; je me suis tu ; mais aujourd'hui, je vous signale le traître avant qu'il fasse ce qu'il va bientôt faire : au moins, plus tard, vous croirez que je suis celui-là même au sujet duquel l'Ecriture a prédit ces choses.
3. Après avoir, par son exemple, appris à ses Apôtres à supporter les humiliations et les coups de pied, le Christ leur parle de
1. Jean, XIII, 8. — 2. Ps. XC, 10.— 3. Jean, VI, 71.— 4. Id. XIII, 19.
l’honneur qui devra des consoler, et qui consistera en ce que le Père lui-même sera reçu en leur personne. « En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque reçoit celui que j'aurai envoyé, me reçoit moi-même ; et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé (1) ». Dans ces paroles, le Christ n'établit pas l'unité de nature entre celui qui envoie et l'envoyé, mais il prouve que l'envoyé possède l'autorité de celui qui lui a confié sa mission. De là il suit que si, en recevant un envoyé, on voit en lui celui qui l'a envoyé, on doit reconnaître le Christ dans la personne de Pierre, c'est-à-dire le maître dans son serviteur, comme aussi le Père dans la personne du Christ, ou, en d'autres termes, celui qui a engendré en son Fils unique.
4. Il faut examiner très-attentivement la question de savoir pourquoi la cène précitée a eu lieu avant le jour de Pâques, si elle est la même que celle dont il est question un peu plus loin. Nous avons dit précédemment que le jour des azymes se prend indifféremment pour celui de Pâques, et le jour de Pâques pour ceux des azymes, dont le premier et le dernier se célébraient plus solennellement que les autres. Voilà pourquoi Jean a dit : « Avant le jour de la fête de Pâques », donnant le nom de Pâques au premier jour de la solennité du lendemain, c'est-à-dire à la sixième férie. Chez les Grecs, ce n'est pas le jour, au soir duquel tombait la quatorzième lune, mais seulement le suivant qui
1. Jean, XIII, 20.
650
s'appelle le jour de l'immolation de l'Agneau; car ils disent que le Sauveur a anticipé, et qu'il a mangé l'Agneau pascal avec ses disciples à la cinquième férie. Suivant eux, par conséquent, il a institué le sacrement de son corps et de son sang à un moment où l'on mangeait encore du pain fermenté : de là vient leur usage d'offrir le sacrifice avec du pain levé. Ce serait donc, à les entendre, le jour même de Pâques, à midi, que le Christ aurait été crucifié : pour le prouver, ils allèguent ceci, que les Juifs n'ont pas voulu entrer dans le prétoire, c'est-à-dire dans la maison de Pilate, parce qu'ils craignaient de se souiller, et qu'ils devaient manger la Pâque. Voici la raison de leur interprétation : Par le mot Pâque, ils n'entendent que la manducation de l'Agneau. Mais comme leur opinion contredit formellement le récit de trois évangélistes, ils soutiennent, sans rougir, que Jean les a rectifiés sur ce point : or, il est constant que tous ces écrivains ont parlé dans le même sens ; car s'ils s'étaient trompés, ne fût-ce que sur un seul fait, ils eussent été moins dignes de foi sur tous les autres.
5. « Jésus, ayant dit ces paroles, fut troublé en son esprit, et il protesta, en disant : En vérité, en vérité, je vous le dis : l'un de vous me trahira (1) ». Il proteste, c'est-à-dire il fait connaître d'avance un crime encore caché, afin que le traître, se voyant découvert, déteste sa faute. Toutefois, il ne le désigne pas nominativement; car si celui-ci était accusé en face, il pourrait devenir plus effronté. Le Sauveur parle d'un scélérat en général, afin que le coupable fasse pénitence. Le Dieu tout-puissant se trouble et personnifie ainsi en lui-même les impressions diverses dont notre faiblesse se trouve affectée. Aussi, quand nous éprouvons du trouble, ne devons-nous pas nous désoler outre mesure. Arrière les philosophes qui argumentent pour démontrer que l'âme du sage est à l'abri du trouble ! Que l'esprit du chrétien se trouble donc, non sous l'effort du malheur, mais sous l'influence de la charité, Cette agitation intérieure qu'éprouve Jésus-Christ signifie que la charité doit les jeter dans le trouble, lorsqu'une cause urgente force le Seigneur à séparer la zizanie du bon grain avant le temps de la moisson.
6. « Et ils furent contristés, et chacun d'eux
1. Jean, XIII, 21.
« commença à lui dire : Est-ce moi, Seigneur (1) ? » Les onze Apôtres savaient bien qu'ils n'avaient jamais pensé à quelque chose de pareil ; mais ils aiment mieux en croire à leur Maître qu'à eux-mêmes, et, sous l'impression de la crainte que leur inspire leur fragilité, ils deviennent tristes, et ils le questionnent sur une faute dont ils n'ont pas conscience. Il leur dit : « Un de vous, qui trempe sa main dans le plat avec moi, me livrera (2)». Pendant que tous les autres, dans le sentiment de la consternation , retirent leurs mains et cessent de manger, Judas, lui, porte la main dans le bassin avec l'impudence qu'il doit mettre à livrer son Maître son but était, par son audace, de faire croire à la pureté de sa conscience. Il faut noter ici que les douze Apôtres puisaient tous, à la ronde, dans le même vase avec le Seigneur; car la salle à manger, où ils se trouvaient, était couverte de tapis, et ils mangeaient à la mode antique, presque couchés. S'il en eût été différemment, si aucun des autres n'avait tendu la main pour toucher aux aliments du Sauveur, il est sûr que, en trempant sa main, le traître se serait formellement déclaré. Ce que Matthieu désigne sous le nom de bassin (3), Marc l'appelle plat (4). L'un indique ainsi la forme quadrangulaire du vase, et l'autre sa fragilité. « Or, le Fils de l'homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheur à l'homme par qui le Fils de l'homme sera trahi (5) !» Le Christ prédit le châtiment du coupable, afin de le corriger par la crainte, puisqu'il reste insensible à la honte. Aujourd'hui encore , malheur au méchant qui s'approche de nos saints autels, et dont le coeur est souillé d'un crime ! « Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût jamais né (6) ». S'il était mort dans le sein de sa mère, s'il n'était pas né vivant, cela aurait mieux valu pour lui, en comparaison du châtiment qu'il s'est ensuite attiré. C'est ainsi qu'on dit : L'eau de la mer de Pont est plus douce, c’est-à-dire moins salée que celle des autres mers; pour se servir de termes plus en usage et plus simples, on dit encore: Mieux vaut ne pas vivre que vivre mal, comme on dit en parlant d'un mauvais sujet : Mieux vaudrait pour lui n'avoir jamais existé.
7. « Ils se regardaient donc l'un l'autre, ne
1. Matth. XXVI, 22. — 2. Marc, XIV, 20. — 2. Matth. XXVI, 26. — 3. Marc, XIV, 20. — 4. Matth. XXVI, 21. — 5. Ibid.
sachant de qui il parlait (1) » et se demandant mutuellement lequel d'entre eux devait agir ainsi. « Mais l'un d'eux, que Jésus aimait, reposait sur le sein de Jésus (2)». Qu'est-ce que l'Evangéliste a voulu dire par ces mots : « Sur le sein ? » Il l'explique un peu plus loin par ces autres paroles : « Sur la poitrine de Jésus ». C'était Jean, que Jésus n'aimait pas plus que les autres, mais avec lequel il était plus familier, à cause de sa jeunesse et de sa parenté, et parce qu'il était vierge dans les desseins du Sauveur, Jean devait être le modèle des contemplatifs. En qualité d'historien, cet Evangéliste avait pour habitude de parler de lui-même, quand il en était question, comme il aurait parlé d'un autre sous le nom de sein est désignée la source où il a puisé la connaissance des secrets de la divinité. « Simon Pierre lui fit signe et lui demanda : Quel est celui dont il parle ? Ce disciple donc, s'étant penché sur la poitrine de Jésus, lui dit : Qui est-ce ? Jésus lui répondit : Celui à qui je donnerai un morceau de pain trempé (3) ». Pierre adresse à Jean sa question, non par paroles, mais par signe : à son tour, Jean interroge familièrement le Seigneur qui lui fait, à voix basse, connaître le traître.
8. « Et ayant trempé un morceau de pain, il le donna à Judas Iscariote, fils de Simon; et après qu'il eut pris la bouchée de pain, Satan entra en lui (4)». Le Sauveur désigne aux autres disciples, en lui donnant une bouchée de pain trempé, celui qui doit le trahir ; et peut-être, en trempant ce morceau de pain, a-t-il voulu donner un emblème de la fourberie de Judas. Car tout ce qu'on trempe n'en est pas, par là même, purifié : il arrive qu'on trempe certaines choses et que, en les trempant, on les salit. Mais, enfin, supposons que cette action du Sauveur était le signe de quelque chose de bon ; alors, Judas s'est mis en désaccord avec ce que figurait cette action, et c'est avec justice qu'il en a été bientôt puni. Remarque bien que Satan était entré dans le tueur de Judas, au moment où il avait fixé, d'accord avec les Juifs, le prix du sang du Sauveur : c'est ce que Luc nous rapporte. Quand le traître était venu à la cène, il avait donc le diable dans sa pensée ; mais lorsqu'il eut mangé le pain trempé, Satan entra en lui, non plus pour le tenter, mais
1. Jean, XIII, 22. — 2. Ibid. 28. — 3. Ibid. 24, 26. — 4. Ibid. 26, 27.
pour y demeurer comme dans sa propriété à lui. Il pénètre donc dans le coeur des méchants quand, non content de diriger leurs pensées vers le mal, il les décide à le commettre. Pour le cas présent, nous devons comprendre que le diable prit plus entièrement possession de Judas : de même, au jour de la Pentecôte, les Apôtres ont reçu avec plus d'abondance le Saint-Esprit, qu'ils avaient déjà reçu après la résurrection, au moment où le Sauveur avait soufflé sur eux et leur avait dit: « Recevez l'Esprit-Saint (1) ».
9. « Jésus lui dit : Fais promptement ce que tu fais (2) ». Il est évident que, par ces paroles, le Christ n'a pas commandé à Judas de commettre son crime : il n'a fait que le lui prédire et lui donner pouvoir sur lui-même. L'intention étant réputée pour le fait, le traître n'avait donc qu'à donner libre cours à son envie, et à ,exécuter le crime qu'il avait déjà commis dans sa pensée. Jésus hâte, pour le bien éternel des fidèles, l'accomplissement entier de ce que Judas a le dessein de faire sans espoir d'en profiter. Il y en a, en effet, beaucoup pour faire, comme lui, le bien, mais qui n'en tirent aucun avantage.
10. « Mais aucun de ceux qui étaient à table ne sut pourquoi il lui avait dit cela ; et, comme Judas portait la bourse, quelques-uns pensaient que Jésus lui avait dit : « Achète ce qui nous est nécessaire pour la fête , ou donne quelque chose aux pauvres (3)». Le Sauveur avait une bourse où se trouvait renfermé ce que les fidèles lui offraient pour subvenir aux besoins de ses disciples. Telle est l'origine des biens d'églises : de là, nous devons conclure qu'en nous ordonnant de ne point nous inquiéter du1endemain, Jésus-Christ n'a point prétendu défendre aux saints de posséder de l'argent : ce qu'il leur a interdit, c'est de servir Dieu pour l'argent et d'abandonner la justice dans la crainte de manquer du nécessaire.
11. « Judas, celui qui le trahissait, répondant, lui dit : Maître, est-ce moi (4) ? » Il a peur que son silence le trahisse aux yeux des autres, aussi interroge-t-il, à son tour, le Sauveur. Par cette parole : « Maître », il se montre affectueux et flatteur; il l'appelle son Maître, comme pour s'excuser de son crime. « Il lui répondit : Tu l'as dit (5) ». On parle par
1. Jean, XX, 22. — 2. Id. XIII, 27. — 3. Ibid. 28, 29. — 4. Matth. XXVI, 25.— 5. Ibid.
652
la pensée, car il est écrit : « Ils se dirent en eux-mêmes (1) ». Il se trouve donc confondu à ces mots : « Tu l'as dit », qui, pourtant, n'indiquent pas formellement aux autres Apôtres ce qu'il en est réellement; car on peut les comprendre en ce sens que Jésus voulait dire : Je ne l'ai pas dit. « Aussitôt que Judas eut pris ce morceau, il sortit ; or il était nuit (2)». Pour avoir mal reçu ce bienfait et avoir poussé la présomption jusqu'à le recevoir, il a mis le comble à sa faute et il en est venu jusqu'à se séparer ouvertement de son Maître. La nuit et le mystère sont choses d'accord, car ce Judas, qui sortit, n'était-il pas enfant des ténèbres, et ce qu'il faisait n'était-ce pas une oeuvre ténébreuse ?
12. « Quand il fut sorti, Jésus dit : Maintenant le Fils dé l'homme est glorifié et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu le glorifiera aussi en lui-même, et bientôt il le glorifiera (3) ». Après la sortie de Judas, à cause de qui Jésus avait dit : « Vous n'êtes pas tous purs (4) », il ne resta plus que ceux qui étaient purs avec celui qui les avait purifiés. C'était là le symbole de la gloire dont le Christ jouira, lorsque les méchants se seront séparés de lui, et qu'éternellement avec lui demeureront les saints. En effet, lorsque le monde passera, tous les chrétiens, sans exception, seront purs. Le signe est parfois employé pour la chose signifiée ainsi l'Écriture ne dit pas que la pierre figurait le Christ, mais qu'elle était le Christ ; c'est pourquoi le Sauveur dit, non pas : Voilà
1. Matth. XXVI, 22.— 2. Jean, XI, 30.— 3. Ibid. 31, 34.— 4. Ibid.10.
qui annonce que le Christ sera glorifié, mais voilà que le Fils de l'homme a été glorifié; ou bien, en d'autres termes: Dieu a été glorifié en lui, car voilà ce que c'est que la glorification du Fils de l'homme. On dirait qu'il a voulu expliquer sa pensée en ajoutant ces paroles : « Si Dieu a été glorifié en lui », parce qu'il est venu faire, non point sa propre volonté, mais celle de son Père, « Dieu le glorifiera aussi en lui-même, et bientôt se fera cette glorification (1)». Immédiatement après sa mort, son humanité ressuscitera pour ne jamais plus mourir ; et ce sera la preuve évidente que Dieu habite en lui, puisqu'il lui rendra la vie. On peut encore dire que ce qui va se faire, on le considère comme déjà fait : il est, par conséquent, possible d'expliquer encore ainsi ce passage Voilà qu'à la suite de Judas s'approchent les hommes qui ont acheté la vie du Fils de l'homme, et, avec eux, ses tourments et sa mort ; mais c'est là précisément la source de sa gloire, le principe de son triomphe. Alors le Fils de l'homme sera glorifié; car, par le ministère de son âme, qu'il ne tardera pas à rendre, les saints, qui attendent dans les ténèbres, verront Dieu. Voilà le sens de ces paroles : Dieu sera glorifié en lui. Et si Dieu est glorifié en lui, c'est-à-dire dans ses membres, comme nous l'avons expliqué, il est certain que « Dieu le glorifiera aussi en lui-même, et le glorifiera bientôt »; car il ne différera pas de ressusciter lui et les autres à l'immortalité.
1. Jean, XIII, 31, 32.
ANALYSE. — Il faut prier lors même que nous n'obtiendrions pas ce que nous demandons. — 2. Il y a des méchants qui demandent. — 3. D'autres sollicitent des biens temporels, ou bien, ce sont des bons qui demandent de bonnes choses, mais pour des personnes qui en sont indignés. — 4. Dieu remet parfois à un autre temps pour accorder aux bons les bonnes choses (653) qu'ils sollicitent de lui. — 5. Il y a des saints qui demandent des choses contraires au salut de leur âme. — 6. Qu'est-ce que demander au nom du Christ ? — 7. Que faut-il spécialement demander ? — 8. De l'habitude de Jésus de parler en paraboles. — 9. Le Christ prie en qualité d'homme, et, comme Dieu, il exauce. — 10. L'homme n'aime pas Dieu avant d'en être aimé. — 11. Dans le Christ il y a deux natures. — 12. Le propre de Dieu, c'est de lire dans le fond des coeurs.
1. Le Seigneur Jésus-Christ, qui nous donne la grâce de pratiquer la vertu et qui récompensera nos mérites, sait parfaitement que, par nature, l'homme ne peut rien avoir de bon en lui-même, si la grâce divine ne vient à son aide ; car il a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire (1) ». Aussi, en un autre endroit, nous presse-t-il de toujours demander, de réitérer nos prières jusqu'à devenir importuns. Voici en quels termes il nous donne cette avertissement : « Demandez et vous recevrez , cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira (2) ». II ne veut pas qu'aucun d'entre nous désespère de la réussite de sa demande, pourvu, toutefois, que nous ne nous lassions pas de prier; il veut même nous inspirer une vive confiance ; c'est pourquoi il nous dit au commencement de cette leçon : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera (3) ». Nous devons remarquer ici que, en nous exhortant à prier, le Sauveur prétend nous faire trouver dans ses dons gratuits une source de mérites. Avant que nous lui adressions notre demande, il sait ce qu'il nous faut, et s'il nous engage à le prier, c'est afin de trouver en nous la cause d'une juste récompense. « Quiconque demande reçoit », nous dit-il
« celui qui cherche trouve, et l'on ouvre à celui qui frappe (4)». Peut-être, et parce que nous ne les comprenons pas bien, nous laissons-nous troubler par ces paroles : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera » ; car nous savons, pour l'avoir lu, que non-seulement des hommes de minime perfection, mais même l'apôtre Paul, qui était d'une sainteté si éminente, ont demandé quelque chose à Dieu et ne l'ont pas obtenu.
2. Afin que la véracité des promesses divines nous apparaisse plus clairement, il nous faut passer en revue les diverses classes de personnes qui prient Dieu, et les causes pour lesquelles elles obtiennent ou n'obtiennent pas ce qu'elles désirent. Il peut arriver parfois que dans l'oraison on demande de bonnes
1. Jean, XV, 5.— 2. Id. XVI, 24.— 3. Id. XIII, 23.— 4. Matth. VII, 8.
choses, mais que le solliciteur soit un méchant et ne mérite pas d'être exaucé par le Seigneur. Ils espèrent inutilement que Dieu écoutera favorablement l'expression de leurs voeux, ceux qui ne veulent point écouter ses leçons; car Salomon a dit : « Celui qui bouche ses a oreilles pour ne pas entendre la loi, sa prière sera exécrable devant Dieu (1)».
3. D'autres fois, ce sont des hommes charnels qui demandent des choses non moins charnelles ; aussi Dieu ne les exauce-t-il pas. C'est à eux que le bienheureux apôtre Jacques adresse ces paroles : « Vous demandez et vous ne recevez point, parce que vous demandez mal, ne cherchant qu'à satisfaire vos passions ». Quelquefois encore des bons demandent de bonnes choses; mais les dispositions de ceux à qui ils s'intéressent sont mauvaises et s'opposent à ce que leurs prières réussissent. Tels étaient celles des personnes au sujet desquelles le Seigneur disait à Jérémie : « Toi donc, ne prie pas pour ce peuple, ne m'adresse pour eux ni cantique ni demande, et ne t'oppose pas à moi, parce que je ne t'exaucerai point (2) ». Et : « En vain Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, mon âme n'est plus à ce peuple (3) ». N'allons pas cependant nous imaginer que nous n'acquérons aucun mérite, quand nous prions pour des pécheurs et que nous ne sommes pas jugés dignes d'être exaucés : si, en effet, ils ne méritent pas le succès des demandes que nous adressons à Dieu pour eux, notre bonne intention n'obtiendra pas moins sa récompense. Voilà pourquoi le Sauveur ne s'est point borné à dire : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il le donnera »; il a ajouté, à ce dernier mot, un autre mot : « Il vous le donnera ». C'était dire, en d'autres termes: Si les personnes, pour lesquelles vous postulez ne méritent pas de recevoir la grâce demandée, vous aurez, vous, la récompense des sentiments charitables qui vous animent. « Et ma prière se retournera vers moi (4) ».
4. Enfin, si ce sont des saints, et qu'ils
1. Eccli. XXXIII, 15. — 2. Jérém. VII, 16. — 3. Id. XV, 1. — 4. Ps. XXXIV, 13.
65
sollicitent des choses saintes, il peut se faire que leur demande ne soit pas exaucée dans le temps présent : elle le sera évidemment dans le temps avenir. En effet, l’Eglise n'adresse-t-elle pas tous les jours à Dieu cette prière : « Que votre règne arrive (1) ? » Et cette prière ne s'accomplit pas tout de suite, mais on compte sûrement en voir l'effet après le jugement universel.
5. Lorsque, sans le savoir, les saints demandent des choses nuisibles à leur âme, il arrive, par un secret jugement de Dieu, qu'ils sont exaucés, non pas suivant leurs désirs, mais dans l'ordre de leur salut. Mieux vaut, à beaucoup près, être exaucé en vue de notre salut qu'en raison de notre volonté. Pour vous donner de ma pensée une idée plus sensible, prenons, comme exemple, deux personnages, l'un bon et l'autre méchant, dont le premier a prié sans rien obtenir, dont le second a demandé et obtenu la réalisation de ses voeux. N'allez pas dire, dans le secret de votre coeur Celui qui â été exaucé était peut-être juste devant Dieu ; celui qui a inutilement sollicité le Seigneur était peut-être un méchant. Nous supposons un méchant, dont les mauvaises dispositions ne puissent laisser place à aucun doute, et un juste dont la sainteté soit évidente pour tous : je veux parler de l'apôtre Paul et du diable. Y a-t-il un seul homme pour nier que le diable soit le père de 1a méchanceté, surtout quand le bienheureux Job à dit de lui : « Il envisage tout ce qu'il y a de superbe, il est le roi de tous les enfants d'orgueil (2) ? » Peut-on élever le moindre doute sur la sainteté de l'apôtre Paul, pour le temps qui a suivi sa conversion, surtout quand son juge lui-même lui a rendu ce témoignage flatteur : « Cet homme est « pour moi un vase d'élection qui portera a mon nom devant les gentils, devant les « rois et devant les enfants d'Israël (3) ? » Cependant le diable a fait à Dieu une demande, et il a réussi ; l'Apôtre en a fait aussi une, et il a échoué. Le diable a demandé le pouvoir de porter atteinte à la fortune de Job, et Dieu lui a répondu : « Tout ce qu'il possède est en ton pouvoir (4) ». Paul a demandé que l'aiguillon de la chair lui fût enlevée (5), et il n'a rien obtenu. Lequel des deux, du diable ou de l'Apôtre, a été le mieux exaucé? Le diable a vu
1. Matth. VI, 10. — 2. Job, XLC, 25.— 3. Act, IX, 15. — 4. Job, I, 12. — 5. II Cor. XII, 7-9.
sa demande favorablement accueillie relativement à ses désirs, mais nullement par rapport au salut; car il n'est devenu que plus coupable à porter dommage au saint Iduméen: mais si l'Apôtre a vu sa prière repoussée quant à ses désirs, elle lui a été favorable dans l'ordre du salut; car il n'était pas utile pour lui d'être délivré de l'aiguillon de la chair, puisque cet aiguillon lui avait été donné comme sauvegarde de son humilité. Il l'a dit lui-même en ces termes : « Aussi, de peur que la grandeur de mes révélations ne me donnât de l'orgueil, un aiguillon a été mis dans ma chair, instrument de Satan, pour me donner comme des soufflets. C'est pourquoi j'ai prié trois fois le Seigneur de l'éloigner de moi ; il m'a répondu : Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse (1) ». Celui donc qui demande avec une ferme confiance et persévéramment ce qui peut contribuer au salut de son âme, est certainement exaucé soit en ce monde-ci, soit en l'autre. C'est pourquoi il est dit avec à propos: « En mon nom ». Son nom est Jésus, c'est-à-dire, Sauveur ou salutaire. Celui-là donc demande au nom de Jésus, qui sollicite le salut de son âme.
6. « Jusqu'ici, vous n'avez rien demandé en mon nom (2) ». Est-ce qu'auparavant les Apôtres n'avaient rien demandé ? N'avaient-ils pas dit : « Seigneur, dites-nous quand arriveront ces choses, et quel sera le signe de votre arrivée (3) ? » Il est sûr qu'ils avaient, plusieurs fois déjà, adressé de pareilles questions à leur Maître. On peut entendre de deux manières ces paroles du Sauveur: « Jusqu'ici vous n'avez rien demandé en mon nom ». Premier sens : « Vous n'avez rien demandé », parce que vous ne m'avez pas assez cru égal à mon Père, pour demander en mon nom. Second sens, qui est certain : « Vous n'avez rien demandé », car ce que vous avez demandé n'est rien en comparaison de ce que vous auriez dû solliciter. Avant la passion, l'esprit des Apôtres était encore si faible, qu'ils se bornaient, en effet, à demander avant tout des faveurs terrestres et transitoires. Ainsi en fut-il des fils de Zébédée l'Evangile nous raconte que, à leur instigation, leur mère demanda à Jésus une place à sa droite pour l'un de ses deux enfants, et, pour l'autre, une place à sa gauche (4). Et comme ce
1. II Cor. XI, 7-9. — 2. Jean, XVI, 24. — 3. Matth. XXIV, 3. — 4. Matth. XX, 20, 27.
657
qu'ils demandaient là n'était rien en comparaison de ce qu'ils auraient pu demander, le Sauveur leur fit aussitôt cette réponse: « Vous ne savez ce que vous demandez ». Car les avantages de la terre et du temps doivent être regardés comme rien, si on les compare au bonheur éternel. Jusqu'alors les Apôtres s'étaient donc montrés lents à solliciter les biens de l'autre vie ; aussi le Sauveur les presse-t-il vivement de les lui demander : « Demandez », leur dit-il, et pour qu'ils ne doutent nullement de la réussite de leur prière, il ajoute à bon droit : « Et vous recevrez ».
7. Mais que devaient-ils principalement demander ? Le Sauveur le leur fait connaître par ces paroles : « Que votre joie soit entière (1) ». Voici l'ordre dans lequel la phrase doit être construite: Demandez que votre joie soit entière, et vous obtiendrez. D'après ce passage, il nous est facile de voir que, dans notre prière, nous ne devons solliciter ni de l'or, ni de l'argent, ni les richesses de ce monde, ni de longs jours ici-bas, mais la vie éternelle et tout ce qui peut nous y conduire, c'est-à-dire les perfections de l'âme. Une joie entière et parfaite ne peut se rencontrer sur la terre, car la fragilité des choses et leur vicissitude nous y exposent à de tels changements, que nous ne pouvons même nous flatter d'être, une heure durant, en possession du bonheur. En ce monde, la joie fait subitement place à la tristesse, le plaisir à la douleur, la santé à la maladie, une large aisance à une pauvreté extrême, la prospérité au malheur, la jeunesse à la décrépitude, la rie à la mort. Si le Sauveur nous dit : « Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit entière », il nous engage donc à demander la possession de cette vie toute privilégiée et bienheureuse au sein de laquelle la tristesse ne viendra jamais troubler nos joies, où notre bonheur ne sera empoisonné par aucun tourment, où notre tranquillité se verra à l'abri de la crainte, où, enfin, notre existence n'aura pas à redouter les coups de la mort. Tous ceux qui obtiendront d'y entrer « vivront a dans l'allégresse et le ravissement ; la douleur et les gémissements fuiront à jamais « de leur coeur (2) ». Il en sera ainsi quand s'accomplira ce que le Sauveur a promis en disant : « Je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre
1. Jean, XVI, 24. — 2. Isaïe, XXXV, 10.
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joie (1) ». Cette vie éternelle faisait l'objet des désirs du Prophète. Ne disait-il pas en effet
« J'ai demandé une chose au Seigneur, et je a la lui demanderai encore, d'habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, pour y contempler la beauté du Seigneur, pour visiter son sanctuaire (2) ? » Et encore : « Je suis sûr de voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants (3)? »
8. « Je vous ai dit ces choses en paraboles. « L'heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement de mon Père (4) » . Par paraboles, on entend des comparaisons nécessairement employées dans l'intérêt des auditeurs, pour leur donner l'intelligence de certaines pensées plus difficiles à saisir que les autres : au moyen de ces comparaisons, on peut se faire une idée des choses invisibles, en entendant parler de choses visibles. De là est venu qu'on a donné à un livre de Salomon le nom de livre des proverbes; car, à l'aide de certaines similitudes, il porte les enfants, malgré leur ignorance, à apprendre les règles rte la sagesse. Si donc le Sauveur dit à ses disciples qu'il leur a parlé en paraboles, c'est qu'il a commencé par se mettre à la portée de leur faiblesse, en se servant, dans ses discours, de comparaisons destinées à leur faire plus aisément saisir le mystère du royaume des cieux. L'évangéliste Matthieu nous atteste expressément ses habitudes sous ce rapport : « Jésus parlait en paraboles à ses disciples, et jamais il ne leur parlait qu'en paraboles (5) ». Mais, quand il leur promet de ne plus leur parler en paraboles et de leur parler ouvertement de son Père, il leur montre qu'un jour le Saint-Esprit descendra en eux et leur communiquera une sagesse telle qu'il ne sera plus nécessaire de leur parler en paraboles, comme à des enfants : alors cet Esprit-Saint viendra les visiter et leur parlera ouvertement du Père ; c'est-à-dire, qu'il leur fera connaître parfaitement comment le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père ; et ils sauront aussi que tout ce que peut le Père, le Fils le peut pareillement, d'après cette parole du Sauveur lui-même : « Tout ce qui est à mon Père est à moi (6) ». Voilà pourquoi le Sauveur continue en disant : « Ce jour-là, vous demanderez en mon nom (7) ». C'était
1. Jean, XVI, 22.— 2. Ps. XXVI, 7, 8.— 3. Ibid. 16.— 4. Jean, XVI, 25. — 5. Matth. XXIV, 31. — 6. Jean, XVI, 15. — 7. Ibid., 26.
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dire, en d'autres termes : Ce jour-là, le Saint-Esprit viendra en vous, et il vous apprendra que « mon Père et moi nous sommes un (1) » . Alors « vous demanderez en mon nom », parce que vous saurez que je suis égal au Père, et vous croirez que je puis vous exaucer en tout, conjointement avec le Père. A ces paroles : « Vous demanderez en mon nom », on peut encore donner un autre sens ; le voici : Lorsque le Saint-Esprit sera descendu en vous et qu'il vous aura appris à mépriser complètement les choses d'ici-bas, alors vous comprendrez qu'il vous faut demander uniquement ce qui a trait au salut de vos âmes.
9. Et comme, en se faisant homme, il n'a pas cessé d'être un Dieu parfait, le Christ ajoute avec raison : « Et je ne dis pas que je prierai mon Père pour vous (2) » ; car, parce qu'il est homme, il dit à ses Apôtres dans un autre endroit de l'Evangile, qu'il a prié son Père en leur faveur : « Père saint, conservez, pour votre nom, ceux que vous m'avez donnés (3) ». Et encore : « Père, lorsque j'étais avec eux, je les conservais pour votre nom ; maintenant, je vous prie pour eux et non pour le monde : je ne vous prie point de les retirer du monde, mais de les préserver du mal (4) ». Ailleurs il dit à Pierre : « J'ai prié mon l'ère pour toi, afin que ta foi ne défaille pas ». Il dit maintenant qu'il ne priera pas son Père en faveur de ses disciples, parce qu'il partage avec lui la toute-puissance de la divinité. C'est donc en tant qu'homme qu'il prie son Père, puisqu'en tant que Dieu il accorde, conjointement avec lui, tout ce qu'on lui demande. En disant : « Et je ne vous dis pas que je prierai mon Père pour vous », il montre évidemment encore qu'au sein de la vie éternelle les élus jouiront d'un tel bonheur qu'ils n'auront plus besoin même de prières; car ils seront comblés d'une joie sans fin, suivant cette promesse faite au nom du Seigneur . par le prophète Isaïe : « En ces jours-là et en ce temps-là, nul n'instruira plus ni son prochain ni son frère, disant : « Connais le Seigneur, car tous me connaîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, dit le Seigneur (5)». Aussi le Sauveur n'a-t-il pas dit au présent: Je prie, mais au futur : Je prierai.
1. Jean, X, 30. — 2. Id. XVI, 26.— 3. Id. XVII, 11. — 4. Ibid. 12,15. — 5. Jérém. XXXI, 34.
10. « Car mon Père lui-même vous aime, parce que vous m'avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu (1) ». Ces paroles ne doivent pas s'entendre en ce sens que ses disciples aient été les premiers à l'aimer, et que, par conséquent, ils aient mérité par eux-mêmes d'être aimés du Père ; en effet, le Père les a aimés le premier, et ç'a été de sa part un don tout gratuit qu'ils aient été capables d'aimer le Fils et de croire en lui. II a dit d'eux par l'organe du Prophète: « Je les aimerai spontanément (2) » ; et dans l'Evangile : « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis (3) ». Voilà pourquoi l'apôtre Jacques a prononcé ces paroles : « Il nous a volontairement engendrés par la parole de la vérité (4) ». La grâce subséquente, qui aide l'homme à pouvoir faire le bien, est d'abord antécédente à son égard, c'est-à-dire qu'elle lui inspire la volonté de bien agir. Si, en effet, la grâce de Dieu ne prévenait la volonté humaine, pour la porter au bien, le Psalmiste ne dirait pas : « En vous, Seigneur, je conserverai ma force; vous êtes mon asile ; Dieu m'a prévenu de sa miséricorde (5) ». Et si la même grâce ne venait point ensuite pour l'aider à bien faire, le même Psalmiste ne dirait pas non plus « Et votre miséricorde me suivra pas à pas tous les jours de ma vie (6) ».
11. « Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde ; je quitte de nouveau le monde, et je vais à mon Père (7) ». Dans ce verset, Notre-Seigneur a clairement établi l'existence de ses deux natures, c'est-à-dire de sa nature divine et de sa nature humaine. Et c'était à propos; car, bien qu'il fût Dieu, les hommes ne pouvaient néanmoins apercevoir sa nature divine. « Il est sorti de son Père, et il est venu dans le monde » parce qu'il voulait se faire voir sous la forme d'esclave et qu'il s'est rendu visible aux yeux du monde. Aussi l'Apôtre a-t-il dit : « Ayant la nature de Dieu, il n'a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu; il s'est cependant anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave , en se rendant semblable aux hommes , et en se faisant reconnaître pour homme par tout ce qui a paru de lui (8) ». Il a de nouveau quitté
1. Jean, XVI,27.— 2. Osée, XIV, 5. — 3. Jean, XV, 16. — 4. Jacq. I, 18. — 5. Ps. LVIII, 10, 11. — 6. Id. XXII, 6. — 7. Jean, XVI, 28. — 8. Philipp. II, 6, 7.
le monde et il est allé à son Père, quand, après avoir accompli tout le mystère de son Incarnation, il a placé, à la droite de son Père, la nature humaine qu'il nous avait empruntée pour s'en revêtir; c'est ce que rapporte l'évangéliste Marc: « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut élevé dans le ciel, et il est assis à la droite de Dieu (1)». De même qu'il ne s'est point séparé du Père, quand il est venu dans le monde, de même, il n'a point abandonné ses élus en retournant vers son Père; car il dit lui-même dans un autre endroit : « Voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles (2) » . Tout en restant avec le Père, en tant que Dieu, il est venu en ce monde en tant qu'homme : et tout en remontant, en tant qu'homme, vers le Père, il est demeuré avec ses élus en tant que Dieu. Ainsi s'exprime-t-il encore ailleurs : « Personne n'est monté au ciel, sinon Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'Homme, qui est au ciel (3) ».
12. « Ses disciples lui dirent : Voilà que vous parlez ouvertement et que vous ne vous servez plus de parabole (4) ». Par ces paroles, les disciples montrent qu'en entretenant
1. Marc, XVI, 19. — 2. Matth. XXVIII, 10. — 3. Jean, III, 13. — 4. Id. XVI, 29.
657
avec eux cette conversation le Sauveur avait abordé un sujet qui leur était singulièrement agréable : sans doute, tout ce qu'il leur avait dit, ils ne l'avaient point parfaitement compris ; pourtant, ils croyaient bien avoir saisi sa pensée, puisqu'ils lui répondirent : « Voilà que vous parlez ouvertement, et que vous ne vous servez point de parabole». La raison en était que, souvent, il prévenait leurs désirs : ils voulaient l'interroger sur certains points, mais avant qu'ils eussent eu le temps de le faire, il leur répondait suivant leurs voeux :c'était là, pour eux, un indice de sa divinité ; ils le comprenaient si bien, qu'ils continuèrent en ces termes : « Nous voyons maintenant que vous savez toutes choses et qu'il n'est pas besoin que personne vous interroge ; aussi croyons-nous que vous êtes sorti de Dieu (1)». C'est, en effet, le propre de Dieu de lire, dans le coeur humain, les pensées qui s'y trouvent l'Ecriture nous l'atteste, car elle dit : « Il n'y a que vous seul pour connaître le coeur des hommes (2) ». Et encore : « Seigneur, vos yeux voient dans le coeur humain (3) » . Et, dans un autre psaume : « Vous découvrez de loin mes pensées (4) ».
1. Jean, XVI, 30.— 2. III Rois, VIII, 39. — 3. Jérém. XX, 12.— 4. Ps. CXXXVIII, 2.
ANALYSE. — Deux explications également mystiques de ce texte de l'Apôtre.
1. « Celui qui a compris, dit l'Apôtre, quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et connu le suréminent amour de Jésus-Christ pour nous (1)», celui-là a vu
1. Ephés. III, 18, 19.
le Christ ; il a vu aussi le Père. Voici comme j'ai l'habitude de comprendre ces paroles de l'apôtre Paul. Dans la largeur, il faut voir les bonnes oeuvres de la charité; dans la longueur, la persévérance finale : dans la (658) hauteur, l'espérance des récompenses célestes, et dans la profondeur, les insondables jugements du Dieu qui donne sa grâce aux hommes. Cette manière d'interpréter le texte en question peut s'appliquer aussi au mystère de la croix. Ainsi, la largeur désigne le bois transversal sur lequel le Christ a étendu ses mains, pour indiquer l'accomplissement des bonnes oeuvres. La longueur représente l'arbre de la croix, pris du sommet à la base, et auquel on voit pendre le corps entier du crucifié ; cela signifie : persister, c'est-à-dire, durer depuis le commencement jusqu'à la fin. La hauteur, c'est la partie qui va du bois transversal jusqu'à l'extrémité supérieure : la tête, qui s'y appuie, domine tout, parce qu'on espère le bonheur du ciel, et qu'en conséquence on doit pratiquer les bonnes œuvres et persévérer dans ce saint exercice, non pour obtenir les bienfaits terrestres et temporels que Dieu accorde, mais pour mériter ces biens éternels qu'espère a la foi qui a opère parla charité (1)». Enfin, la profondeur a pour emblème cette partie de l'arbre qui s'enfonce dans la terre et y reste cachée: bien qu'on ne la voie pas, tout ce qui apparaît aux regards en sort pour s'élever, comme de la secrète volonté de Dieu procède la vocation de l'homme à participer à cette faveur signalée: que « l’un a d'une manière, l'autre d'une autre (2)», apprend à connaître la suréminente charité du Christ (3), au sein de laquelle se rencontre cette paix qui dépasse toute imagination.
1. Galat. V, 6. — 2. I Cor. VIII, 7. — 3. Ephés. III, 19.
Traduction de MM. les abbés BARDOT et AUBERT.
ANALYSE. — 1. Le Christ est notre guide. — 2. Parfait accomplissement des prophéties.— 3. Prenons garde d'être surpris faute de précautions, comme les hommes du temps de Noé. — 4. Ne nous attachons ni aux biens ni aux choses de la terre. — 5. Pourtant, les riches peuvent se sauver. — 6. Le pauvre méchant et le bon riche. — 7. Personne ne doit murmurer des maux du temps. — 8. Ils sont destinés à nous rendre meilleurs. — 9. Dès lors que Dieu nous aura souvent avertis, nous ne serons plus admis à nous disculper. — 10. Epilogue moral.
1. Mes frères, nous sommes chrétiens, et, tous, nous voulons fournir notre carrière ; lors même que nous ne le voudrions pas, nous marchons. Impossible, pour n'importe qui, de s'arrêter ici-bas et d'y rester. Quiconque vient en ce monde doit nécessairement passer, emporté par la rapidité du temps. Par conséquent, point de paresse. Marelle, si tu ne veux pas qu'on te traîne. Deux chemins s'ouvrent devant nous: à leur point d'intersection se présente un homme; je me trompe, ce n'est pas un homme, mais c'est un Dieu qui s'est fait homme pour sauver les hommes; et il nous dit : N'allez pas à gauche. La voie y semble facile, unie, plaisante à parcourir, frayée par une foule de voyageurs, extrêmement large, mais elle aboutit à des abîmes où l'on trouve la mort. Le chemin de droite impose des efforts et de la fatigue : on y rencontre des obstacles, des piéges, un terrain rocailleux ; non-seulement, on n'y goûte aucun plaisir, mais c'est à peine si la pauvre humanité suffit à en supporter les dégoûts, tant la marche y est difficile : néanmoins, l'épreuve est de courte durée, et quand vous en serez sortis, vous trouverez, au point culminant de votre course, des joies ineffables, et vous n'aurez plus à craindre ces piéger dangereux qu'il est presque impossible d'éviter.
659
2. Rappelons-nous les événements du passé, souvenons-nous aussi de ce qu'ont annoncé les Ecritures. Cet homme est-il le Verbe de Dieu ? « Le Verbe » de Dieu « s'est-il fait chair » dans le temps, « et a-t-il habité parmi nous ? » Avant qu'il se fît chair et qu'il habitât parmi nous, ce Verbe a-t-il parlé par l'organe des Prophètes? Evidemment, Dieu a parlé à Abraham par son Verbe ; il lui a prédit que ses descendants voyageraient sur une terre étrangère, et, pourtant, à ce moment-là, Abraham était avancé en âge, et Sara était vieille et stérile. Les deux vieillards crurent à cette prédiction , et elle s'accomplit. Leur race, c'est-à-dire le peuple issu d'eux selon la chair, devait rester comme esclave en Egypte pendant quatre cents ans : elle y est restée. Elle devait être délivrée de cette captivité elle en: a été délivrée. Elle devait entrer en jouissance de la terre promise : elle y est entrée. Des événements ont été prédits pour des temps singulièrement reculés et pour des époques peu lointaines; ces événements se sont réalisés : nous voyons même, aujourd'hui, s'en opérer l'accomplissement. La parole du Seigneur s'est fait entendre par des prophètes. Elle a annoncé que la nation juive offenserait Dieu et qu'elle tomberait au pouvoir de ses ennemis en punition de ses crimes ; c'est ce qui est arrivé ; qu'elle serait emmenée captive à Babylone : cela s'est vérifié ; que le Christ-Roi sortirait de son sein ; or, le Christ est venu, et il est né ; rien d'étonnant en cela, puisque c'était la Parole elle-même qui avait annoncé d'avance son propre avènement. Il a été prédit que les Juifs crucifieraient le Christ : ils l'ont crucifié ; qu'il ressusciterait et serait glorifié : c'est fait, il est sorti vivant du tombeau, et monté au ciel ; que toute la terre croirait en son nom, et que les rois persécuteraient son Eglise : rien de plus réel; que les princes croiraient aussi en lui : notre foi se trouve être déjà celle des rois, et nous élevons encore des doutes sur la foi chrétienne ? Il a été prédit que des hérétiques seraient retranchés de l'Eglise ; ne voyons-nous pas, de nos jours, des hérésies ? Ne gémissons-nous pas à les entendre hurler tout autour de nous? Les Prophètes ont dit que les idoles disparaîtraient sous les efforts de l'Eglise et l'influence exercée par le nom du Christ ; qu'il y aurait, dans la société des fidèles, des scandales, de la zizanie, de la paille : n'est-ce pas là ce que nous voyons de nos yeux ? n'est-ce pas là ce que nous endurons avec le plus de courage possible, avec la force d'âme que nous communique le Seigneur ?En quoi as-tu été trompé par celui qui t'a prédit tous ces événements ? Fie-toi donc à sa parole, si tu es fidèle ; marche à droite. Avec les preuves convaincantes que me donne celui qui te parle, d'après la réalisation de ses paroles, j'apprends à le connaître, puisque c'est ainsi qu'il a daigné se faire connaître à moi. Si tout ce qu'il me dit est absolument vrai, il ne m'induit pas en erreur or, tous les événements qu'il me prédit, je les reconnais comme incontestables : il ne m'a imposé en rien : je le reconnais pour la Parole de Dieu. Quand il m'a parlé par la bouche de ses serviteurs, il ne m'a pas trompé, et lorsqu'il me parle par sa propre bouche, il me tromperait ? Pour celui qui ne connaît pas encore le Christ, et qui doute de lui, il doit se dire aussi : J'irai à droite, car, enfin, le monde tout entier croit déjà en lui, et il dit peut être la vérité.
3. Mes frères, il yen a beaucoup pour ne pas croire et ne pas écouter les oracles des saints Pères : il en sera d'eux comme de la multitude qui vivait au temps de Noé. Il n'y eut alors de sauvés que ceux qui se trouvèrent dans l'arche. Si les malheureux pécheurs avaient pris la peine de réfléchir, s'ils avaient abandonné leurs voies impies et s'étaient convertis à notre Dieu, s'ils avaient cherché à réparer leurs fautes et imploré sa miséricorde, il est sûr qu'ils n'auraient point péri. Dieu, en effet, ne s'est pas montré dur à l'égard des Ninivites ; il leur a suffi de trois jours pour obtenir leur pardon. Trois jours ne sont-ils pas bientôt écoulés ? Néanmoins, avec un laps de temps si court, ils n'ont pas désespéré de la bonté divine ; ils se sont bâtés de fléchir sa clémence. S'il a suffi d'un espace de trois jours à cette ville immense pour obtenir le pardon du Très-Haut, les hommes du temps du déluge n'auraient-ils pas eu assez de cent, deux cents et trois cents ans employés à la construction de l'arche ? Si, depuis que le Christ a commencé à couper, dans la forêt des nations, les bois incorruptibles qui devaient entrer dans l'édification de son Eglise, les hommes incrédules avaient changé de voie et de moeurs, s'ils avaient offert à Dieu le sacrifice propitiatoire d'un coeur contrit et (660) humilié, ils auraient eu la certitude d'échapper, sains et saufs, aux coups de la colère divine. Que les hommes craignent donc qu'il en soit d'eux au dernier jour, comme il en a été des contemporains de Noé. Pour nous, mes frères, agissons de telle sorte, que nous quittions le chemin de l'iniquité et que nous amendions nos moeurs : profitons du temps qui nous est accordé ; c'est ainsi que le dernier jour nous trouvera prêts. Celui qui nous annonce son avènement futur n'a jamais proféré le mensonge ; ne reste pas dans le doute à cet égard: son avènement aura lieu. Aux jours de Noé, voici ce qui se passait: « Ils mangeaient et ils buvaient : les hommes épousaient des femmes, et les femmes des maris ; ils achetaient et ils vendaient, jusqu'au jour où Noé entra dans l'arche ; et le déluge vint et perdit tous (1) » ceux dont les espérances se bornaient à ce bas-monde, et qui désiraient y vivre tranquilles. Mais ce n'était pas dans le monde que se trouvait la sécurité ; aussi ceux-là seuls furent-ils sauvés, qui se trouvèrent dans l'arche.
4. Mais beaucoup se disent : On nous ordonne de nous préparer au dernier jour, de ne pas nous laisser surprendre par lui, comme ont été surpris hors de l'arche ceux que le déluge a jadis engloutis. La trompette de l'Evangile nous glace d'épouvante, le Verbe divin nous fait trembler. Que faire? Je ne pourrai donc point prendre femme, dit un jeune homme ? Il ne m'est donc pas permis de boire et de manger, ajoute un adolescent ? Faudra-t-il toujours jeûner? Ainsi raisonnent beaucoup de gens. D'autres, qui voulaient peut-être faire des acquisitions, se diront : Il ne faut rien acheter, pour ne pas être du nombre de ceux qui ont péri dans les eaux du déluge. Que faire donc, mes frères ? Gémir comme les Apôtres ont gémi sur le sort fait au genre humain, quand le Sauveur a dit en leur présence : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis, viens et suis-moi (2) ? » Celui, à qui s'adressaient ces paroles, en devint chagrin et s'éloigna: quand il demandait au Christ comment il pourrait acquérir la vie éternelle, il ni donnait le nom de bon Maître ; mais Jésus ne fut à ses yeux un bon Maître que jusqu'au moment où, répondant à sa question, il lui
1. Luc, XVII, 27. — 2. Matth. XIX, 21.
dit ce que dessus. « Le Seigneur parla, et le riche devint triste (1)». Et comme il s'en allait, le chagrin dans le coeur, le Christ lui dit : « Qu'il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux (2)» Comme si le royaume des cieux était fermé pour les riches. Que faire ? Il est fermé. Mais Jésus a dit: Frappez, et l'on vous ouvrira. Ah ! plaise à Dieu que ceux qui iront au feu éternel soient en aussi petit nombre que les riches ! Mais il est sûr que beaucoup d'entre les riches entreront dans le royaume des cieux, et que beaucoup d'entre les pauvres seront précipités en enfer, non pour avoir été réellement riches, mais pour avoir brûlé du désir de l'être.
5. Les Apôtres étaient donc contristés ; le Sauveur leur dit : « Ce qui est difficile pour des hommes est facile pour Dieu (3) ». La difficulté d'aller au ciel vous paraît insurmontable, parce que le Seigneur a parlé d'un chameau (4). Si elle le veut, cette énorme bête qu'on appelle chameau entre ici dans le trou d'une aiguille. Il a daigné nous parler ainsi, et un riche peut entrer dans le royaume des cieux, parce qu'à cause de lui un chameau a passé par le trou d'une aiguille. Qu'est-ce à dire ! Voyons si nous pourrons le comprendre. Ce n'est évidemment pas sans motif que Jean. Baptiste, précurseur du Christ, portait une tunique faite de poils de chameau ; il semblait tenir son vêtement de ce Juge à venir auquel il rendait témoignage. Puisque le nom du chameau a été prononcé, voyons-y l'emblème de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Regardons cet animal si grand et si docile tout à la fois, que personne ne pourrait charger, s'il ne s'abaissait lui-même jusqu'à terre : c'est ainsi qu'a fait le Christ: « Il s'est humilié lui-même jusqu'à la mort (5)», « afin de détruire celui qui avait l'empire de la mort, c'est-à-dire le démon (6)». Examinons encore le trou de l'aiguille, où ce Maître du monde a passé. L'aiguille qui perce l'étoffe symbolise les souffrances qu'il a endurées, et le trou de l'aiguille représente ses tourments. Par con. séquent, un chameau a passé par le trou d'une aiguille ; d'où il suit que les riches ne doivent nullement désespérer de leur avenir, et qu'ils peuvent, sûrement, entrer dans le royaume des cieux.
1. Matth. XIX, 22. — 2. Ibid. 23. — 3. Ibid. 26. — 4. Ibid. 24. — 5. Philipp. II, 8. — 6. Hébr. II, 14.
661
6. Mais de quels riches parlons-nous ? C'est ce qu'il s'agit de savoir. Quelqu'un (je ne sais qui) se trouve n'avoir, pour vêtement, que des haillons ; quand il a entendu dire qu'un riche ne peut entrer dans le royaume des cieux, il a tressailli de joie, s'est mis à rire, et a dit : Moi, j'y entrerai ; mes haillons m'y donnent droit. Ils n'y entreront pas ces hommes qui nous font tort et nous pressurent. Oh 1 sois-en sûr, de telles gens n'y seront pas admis. Mais, toi, qui es pauvre, vois si tu y auras toi-même une place. A quoi te servira ta pauvreté, si tu es cupide ? A quoi te servira d'être éprouvé par l'indigence, si tu brûles du feu de l'avarice ? Qui que tu sois, ô pauvre, si tu es indigent, c'est malgré toi ; et si tu n'es pas riche, c'est que tu n'as pu le devenir. Dieu ne regarde pas tant à tes facultés qu'à tes désirs. Si ta conduite est mauvaise, si tes moeurs sont dépravées, si tu es un blasphémateur, un adultère, un ivrogne, retire-toi, car tu n'es pas un pauvre de Dieu jamais on ne te verra parmi ceux dont il a été dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux (1) ». Mais voilà que je rencontre un riche; en te comparant à lui, tu as cru que tu lui étais préférable, et tu n'as pas craint d'aspirer à son exclusion du royaume des cieux ! En lui je vois un pauvre d'esprit, c'est-à-dire un homme humble, pieux, de moeurs pures, ennemi du blasphème, soumis à la volonté de Dieu ; s'il vient à souffrir du dommage en quelqu'un des biens qu'il possède ici-bas, aussitôt il s'écrie : « Dieu a donné, Dieu a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles (2)». Voilà donc un riche doux, humble, qui ne résiste point, qui ne murmure pas, qui observe les lois divines, et dont l'espérance d'entrer dans la terre des vivants fait tout le bonheur ; car, « bienheureux les doux, parce qu'ils posséderont la terre (3) ». Pour toi, qui es pauvre, tu es peut-être non moins orgueilleux. Le riche qui est humble, je le loue ; est-ce que je ne :loue point le pauvre qui possède l'humilité ? Le pauvre n'a rien qui puisse lui inspirer de l'orgueil : le riche, au contraire, a mille sujets de lutter contre le mal ; celui-ci, oui, le riche entrera, plutôt que toi, dans le ciel, et le royaume céleste sera fermé pour toi, parce
1. Matth. V, 2. — 2. Job, I, 21. — 3. Matth. V, 4.
qu'il sera fermé pour les impies, pour les orgueilleux, pour les blasphémateurs, pour les adultères, pour les ivrognes, pour les avares. Quiconque croit aux promesses du Christ, possède les titres d'une solide créance. Le riche humble, humain, fidèle, a répondu ceci : Dieu sait que je ne suis pas orgueilleux; s'il m'arrive de crier, de parler durement, Dieu connaît mes intentions ; je ne profère de tels discours que par nécessité et pour me faire obéir; mais jamais je ne me croirai, pour cela, au-dessus des autres. Dieu voit ce que je pense et, aussi, ce que je fais. Car les riches amis des bonnes œuvres donnent facilement et partagent avec ceux qui n'ont pas. L'humilité se montre à être riche et humble en même temps. Tu te montres bon et charitable; et, par là même, tu te prépares une fondation solide pour l'avenir, tu le ménages d'incontestables droits pour la vraie et heureuse vie; si tels sont les riches, qu'ils soient tranquilles pour le temps où viendra le dernier jour. Qu'on les trouve dans l'arche, et ils entreront dans l'édifice de la Jérusalem céleste. Le déluge ne sera point pour eux ; que leur qualité de riches ne leur inspire aucune crainte. Si, maintenant, il est question d'un jeune homme qui ne se sente pas de force à garder la continence, il peut se marier ; mais parce que « le temps est court, il faut que ceux mêmes, qui ont des femmes, soient comme s'ils n'en avaient point; ceux qui achètent , comme s'ils n'achetaient point ; ceux qui pleurent, comme s'ils ne pleuraient point ; ceux qui se réjouissent, comme s'ils ne se réjouissaient point ; ceux qui usent des choses de ce monde, comme s'ils n'en usaient point; car la figure de ce monde passe (1) » .
7. Mes frères, j'entends quelqu'un murmurer contre Dieu : Les mauvais moments, dit-il ! que les temps sont durs ! quelle époque difficile à traverser ! Hé quoi ! on donne des spectacles et l'on ose dire que les temps sont durs! O homme qui ne te corriges point, n'es-tu pas mille fois plus dur que le temps où nous vivons? Quelle aveugle folie entraîne encore au luxe! Comme on soupire après la vanité ! Comme la cupidité reste toujours insatiable ! Aussi, que de maladies de l'âme sortent de tout cela ! Quel redoublement de luxure occasionné par les théâtres,
1. I Cor. VII, 29-31.
662
la musique, les jeux de flûte, les danses des acteurs ! Tu veux faire un mauvais usage de ce que tu désires? Alors, tu n'obtiendras rien. Ecoute l'Apôtre, voici ce qu'il dit : « Vous désirez sans fin, et vous n'obtenez rien; vous tuez et vous portez envie ; vous disputez, vous faites la guerre, vous demandez et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, ne cherchant qu'à satisfaire vos passions (1) ». Guérissons-nous, mes frères, corrigeons-nous. Le juge viendra, et parce qu'il ne vient pas encore, on se moque de lui : il viendra, et alors il ne sera plus temps de s'en moquer. Mes frères bien-aimés, corrigeons-nous, car des temps meilleurs surviendront, mais ce ne sera point pour ceux qui vivent mal. Déjà le monde décline et tourne à la décrépitude. Reviendrons-nous à la jeunesse ? Qu'avons-nous à espérer maintenant ? Ne cherchons plus rien désormais. N'espérez plus d'autres temps que ceux dont nous parle l'Evangile. Ils ne sont point mauvais en raison de la venue du Christ ; mais parce qu'ils étaient durs et difficiles, le Christ est venu pour nous consoler.
8. Ecoutez, mes frères : les temps devaient être nécessairement durs et mauvais : que ferions-nous donc, si le grand Consolateur n'était venu nous visiter? Depuis Adam, le genre humain était gravement malade : il doit l'être jusqu'à la consommation des siècles. Du moment que nous sommes venus en ce monde et que nous avons été chassés du paradis, il y a évidemment maladie ici-bas; mais à la fin, cette maladie devait empirer à tel point qu'elle pouvait amener une crise favorable pour les uns, et, pour plusieurs, se terminer par la mort. Le genre humain était donc malade, aussi le médecin par excellence s'est-il approché de lui et l'a-t-il trouvé couché dans un lit immense, c'est-à-dire dans le monde entier. Un homme de l'art, gui s'y entend, tonnait les diverses phases de la maladie ; il fait ses remarques, il prévoit ce qui arrivera, et, quand le mal n'en- est encore qu'à son début, il se contente d'envoyer, auprès de l'infirme, ses serviteurs ; ainsi notre médecin a-t-il agi à notre égard : il a, d'abord, confié à ses Prophètes la mission de nous visiter. Ces hommes ont parlé, prêché, et, par leur intermédiaire, Dieu a porté remède à une partie de nos maux, et les a guéris. Les Prophètes ont
1. Jacq. IV, 2, 3.
prédit une recrudescence du mal, qui devait le porter à son comble, et une grande agitation du malade; en conséquence, ils ont déclaré que la visite dit médecin lui-même était devenue indispensable, qu'il fallait le faire venir. C'est ce qui a eu lieu, car le Seigneur a dit : Celui qui croit en moi, je le rétablirai, je le sauverai, « je le blesserai et le guérirai (1) ». Il est venu, il s'est fait homme, il est entré en partage de notre condition mortelle, afin que nous puissions devenir participants de son immortalité. Le malade est encore agité; lorsque, dans les ardeurs de la fièvre, sa respiration devient courte, et qu'il brûle intérieurement, il s'écrie : C'est depuis que ce médecin est venu, que les accès de fièvre sont devenus plus violents; je me sens plus cruellement tourmenté : c'est un feu intolérable. D'où m'est-il venu ? Il n'est pas entré pour mon bien dans ma maison. Ainsi parlent tous ceux qui sont attaqués de vanité. Pourquoi la vanité les rend-elle malades ? C'est qu'ils ne consentent pas à recevoir de la main du Christ la potion de la sobriété. Dieu a vu les hommes s'agiter misérablement sous l'étreinte de leurs désirs et dans les divers soins de ce monde qui tuent leur âme; alors il s'est approché d'eux comme un médecin, pour apporter un remède à leurs maux ; et ils ne craignent pas de dire : C'est du moment où le Christ est venu, que nous avons eu de pareils maux à supporter; c'est depuis qu'il y a des chrétiens, que le monde décline en toutes choses. Malade insensé ! Non, ce n'est pas à cause de la visite du médecin que ton mal a empiré ! Ce médecin est bon, charitable, juste, miséricordieux; il a prévu ta maladie, mais il n'en est pas l'auteur. Il s'est approché de toi pour te consoler, pour te rendre vraiment sain. Que t'enlève-t-il ? Rien, que le superflu. Tu soupirais après des choses nuisibles: c'était là le seul objet de tes désirs. Tout ce que tu demandais ne pouvait qu'augmenter ta fièvre. Un médecin est-il cruel, pour arracher des mains d'un malade des fruits capables de lui faire du mal ! Qu'est-ce que le Christ t'a arraché ? La fausse sécurité que tu voulais prendre, rien de plus: corrige tes goûts dépravés. Ce qui te fait gémir et murmurer, voilà ce qu'il te destine comme remède à tes maux. Prends-y garde; situ ne veux pas qu'il te guérisse, tu souffriras
1. Deut. XXXII, 39
malgré toi. Il faut que les temps soient durs : pourquoi? Pour qu'on ne recherche pas le bonheur de ce monde. Il faut, et c'est là notre véritable remède, il faut que cette vie-ci soit agitée, pour qu'on s'attache à l'autre vie. Comment? On se complaît encore si nonchalamment dans la possession des biens de la terre et dans la fréquentation de l'amphithéâtre ! Que serait-ce donc, si Dieu ne flagellait de pareils écarts? Hé quoi ! tant d'amertumes empoisonnent notre existence, et le monde plaît encore si vivement !
9. Où se verront, au dernier jour, les sages de ce monde? Où se verra l'avare? l'adultère? l'impie? l'ivrogne? le blasphémateur? Que pourront alléguer, pour leur défense, tous ces malheureux? Nous ne savions pas que vous étiez Dieu; nous ne vous avons ni vu ni entendu? Des prophètes ne sont point venus en votre nom; vous n'avez pas donné de lois au monde; nous n'avons rencontré aucun patriarche; nul livre ne nous a fait connaître les exemples des saints; votre Christ n'a point paru sur la terre ? Est-ce que Pierre a gardé le silence? Paul a-t-il refusé de prêcher? Il ne s'est présenté ni évangéliste pour nous instruire, ni martyrs pour nous servir de modèles ; personne ne nous a prédit le jugement à venir; personne ne nous a commandé de vêtir celui qui est nu, de résister à nos passions, de lutter contre l'avarice ? Nous avons péché sans le savoir : pour tout ce que nous avons fait dans l'ignorance, nous obtiendrons indulgence et pardon ? Le juste Noé se lèvera alors contre eux du milieu de l'assemblée des saints; il sera le premier à réclamer, et que dira-t-il ? Seigneur, je leur ai parlé de vous, pour les empêcher de périr dans les eaux du déluge à cause de leurs crimes, et afin qu'ils sussent bien que l'innocence les sauverait, mais que le péché serait la cause de leur perte. Après lui viendra Abraham : Je suis, dira-t-il, le père des nations; tous les autres devaient prendre exemple sur moi; eh bien ! Seigneur, je n'ai pas hésité un instant à vous offrir, comme victime, Isaac mon fils bien-aimé; ils ont donc pu savoir qu'ils devaient vous offrir dévotement et volontiers leurs voeux. Sur votre ordre, Seigneur, j'ai quitté mon pays et ma famille pour leur servir de modèle et les porter ainsi à devenir étrangers aux méchancetés de ce monde, aux iniquités du siècle. Puis le bienheureux Moïse se présentera et dira Moi, j'ai dit : « Tu ne forniqueras point (1) », afin de faire disparaître le libertinage des fornicateurs. Moi, j'ai dit : « Tu ne convoiteras pas (2) », afin de mettre un frein à l'avarice. Moi, j'ai dit : « Tu aimeras ton prochain (3) », pour établir parmi eux le règne de la charité. Moi, j'ai dit : « Tu ne serviras que le Seigneur ton Dieu (4) », pour empêcher ces hommes d'offrir des sacrifices aux idoles. Moi, j'ai dit : « Que personne ne prononce un faux témoignage (5) », afin que leur bouche fût toujours fermée au mensonge. Ensuite, on, entendra David: Seigneur, je vous ai annonce par tous moyens: j'ai crié de tous côtés qu'il faut vous servir et ne servir que vous. J'ai dit : « Bienheureux l'homme qui craint le Seigneur (6). Les saints se réjouiront dans « le séjour de la gloire (7). Les désirs des pécheurs s'évanouiront (8) ». N'auraient-ils pu s'instruire et cesser de commettre l'iniquité? Bien que je fusse revêtu de la puissance royale, j'ai prié dans un lit, étendu sur la cendre et couvert d'un cilice : à mon exemple, ces pécheurs ne devaient-ils point pratiquer la mansuétude et l'humilité? J'ai épargné les ennemis qui me persécutaient; c'était leur enseigner à se montrer indulgents. A la suite de David paraîtra Isaïe, qui dira : Seigneur, vous leur avez parlé par ma bouche : « Malheur à vous, qui joignez toujours à votre maison une maison nouvelle, et qui étendez à vos champs sans mesure (9)». Vous vouliez arrêter leur cupidité. Je, leur ai affirmé que leurs péchés attireraient sur eux votre colère : par là, j'espérais les détourner du mal, sinon par l'espoir des récompenses, du moins par la crainte des supplices. Enfin, ils entendront le Christ en personne : Je vous ai promis le royaume des cieux, leur dira-t-il; je vous ai donné pour modèle l'un d'entre vous, car j'ai placé au paradis un larron qui m'a publiquement reconnu, une heure seulement avant de mourir : je vous l'ai donné comme exemple, afin que vous imitiez du moins cet homme, qui a mérité, par sa foi, la rémission de ses iniquités. J'ai enduré pour vous toutes les tortures de ma passion: après cela, auriez-vous dû hésiter de souffrir ce que votre Dieu avait souffert pour vous? Votre foi devait
1. Exod. XX, 11. — 2. Ibid. 17. — 3. Lévit. XIX, 18. — 4. Deut. VI, 13. — 5. Exod. XX, 16. — 6. Ps. CXI, 1. — 7. Id. CXLIX, 5. — 8. CXI, 10. — 9. Isaïe, V, 8.
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se montrer inébranlable, puisque, après ma résurrection, je me suis fait voir à plusieurs. J'ai instruit les Juifs dans la personne de Pierre, et les Gentils dans celle de Paul. A quoi bon m'honorer des lèvres, si vous me reniez par votre conduite et vos oeuvres? Après avoir subi tous ces reproches, ces malheureux s'entendront dire : « Allez au feu éternel (1) et dans les ténèbres extérieures, où il y aura pleur et grincement de dents (2) ». Oh ! qu'ils sont à plaindre, ceux que n'épouvantent pas de pareilles choses, ceux qui se montrent d'autant plus orgueilleux ici-bas, qu'ils souffriront davantage en l'autre monde !
10. C'est pourquoi, mes frères, nous devons nous réjouir, bien que de telles gens se moquent de nous et disent honteusement que nous sommes des sots et des malheureux.
1. Matth. XXV, 41. — 2. Id. XXII, 13.
Pour nous, ne rions pas même de leur propre folie: gémissons-en plutôt. Qu'ils se conduisent comme ils voudront; nous, ayons soin de nous conserver purs. Aujourd'hui, ils se réjouissent de nos maux; plus tard, nous nous réjouirons de leurs souffrances et de leurs peines. Je vous en conjure, bien-aimés frères, et je vous en avertis de plus en plus expressément; ce qu'entendent les oreilles de votre corps, gardez-le soigneusement dans le sanctuaire de votre coeur, et mettez-le en pratique : soyons unis par les liens de la charité, célébrons avec dévotion l'anniversaire de l'avènement de notre Rédempteur; ainsi mériterons-nous de pouvoir tranquillement solenniser le jour de sa naissance. Daigne nous accorder cette grâce celui qui vit et règne avec Dieu le Père, pendant les siècles des siècles ! Ainsi soit-il !
ANALYSE. — 1. Double avènement du Christ. — 2. Réparation de l'homme par le Christ. — 3. Préparons-nous à recevoir le Christ quand il viendra.
1. « Nous attendons le Sauveur, Notre« Seigneur Jésus-Christ (1)». Bien-aimés frères, pour vous entretenir de la solennité qui est proche, je ne me servirai pas d'un exorde qui vienne de moi; je n'emploierai point de paroles dictées par la sagesse humaine, mais je m'arrêterai aux paroles d'un célèbre prédicateur, m'efforçant de les faire bien comprendre à mes fidèles auditeurs et de leur montrer ce que le Docteur des nations prêche dans la foi et la vérité, ce qu'annonce cette trompette de Dieu, cette cymbale de Jésus-Christ. « Nous attendons le Sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Or, comme l'ont entendu les oreilles catholiques sur le
1. Philipp. III, 20.
giron de l'Eglise, le Sauveur, que nous croyons être déjà venu pour restaurer le monde, reviendra encore, un jour, pour nous juger tous, et nous l'attendons : la foi en ce qui est arrivé doit, par la charité, nous affermir dans la pratique du bleu, comme l'attente de ce qui arrivera au moment de notre mort doit nous rendre vigilants et nous éloigner du mal. Nous devons croire, en effet, sans ombre de doute, que le Christ est venu, puisque « nous avons reçu « sa miséricorde au milieu de son temple (1) ». D'ailleurs, « le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous (2) ; il a abaissé les cieux, et il est descendu (3) ; car Celui qui est
1. Ps. XLVI, 10. — 2. Jean, I, 14. — 3. Ps. XVII, 10.
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descendu est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux (1) », et qui, à la fin des temps, redescendra du ciel. Il en est descendu pour nous arracher à la malédiction de la loi, et faire de nous les enfants adoptifs de Dieu (2). Oui, le Fils de Dieu est descendu, il a pris notre nature, et il est devenu le Fils de l'homme, afin de communiquer sa gloire aux enfants des hommes et d'en faire les enfants de Dieu. Parce qu'il s'est abaissé jusqu'à notre niveau, nous avons tous été élevés jusqu'à lui. Il est aussi monté, afin d'envoyer du haut des cieux, à ses fidèles, le don du Saint-Esprit, et d'inspirer aux coeurs de ses disciples l'amour des choses célestes. Il est monté afin que le troupeau, qui se trouvait placé si bas, pût monter avec courage jusqu'au point culminant où l'a précédé le pasteur. Enfin, il descendra de nouveau, lorsqu'au dernier jour il viendra rendre à chacun selon ses oeuvres : c'est ce que l'ange a dit aux disciples du Sauveur, lorsque, stupéfaits et étonnés, ils le voyaient monter au ciel. « Hommes de Galilée, pourquoi demeurez-vous là regardant les cieux (3) ? » Vous l'avez entendu, Celui que la foi catholique croit et confesse avoir déjà opéré un premier avènement, reviendra indubitablement à la fin des siècles. Il est venu, d'abord, dans un état d'humiliation, et pour être jugé: il reviendra, en second lieu, dans un appareil terrible, et il jugera les vivants et les morts. A son premier avènement, « il est venu chez lui, et les siens ne l'ont point connu (4) ». A son second avènement, « tout genou fléchira devant lui dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (5) », pour lui rendre hommage. Voilà le redoutable et terrible Juge que nous attendons avec crainte et tremblement ; « il changera notre misérable corps (6)».
2. Par un bienfait tout gratuit de son divin Auteur, le premier homme a été formé et créé à la ressemblance du Très-Haut. Le Fils de Dieu est l'image du Père, la splendeur et la figure (7) de sa substance. Mais, préférablement à toutes les autres créatures, l'homme a été fait à l'image de Dieu, quant à son âme, pour qu'il fût capable de raisonner, charitable, juste, saint et innocent, pour qu'en lui, comme dans un miroir, se reflétassent les traits brillants de son Créateur. Il a conservé sa ressemblance
1. Ephés. IV, 10. — 2. Id. I, 5. — 3. Act. I, 11. — 4. Jean, I, 11. — 5. Philipp. II, 11. — 6. Philipp. III, 21. — 7. Hébr. I, 3.
avec Dieu tant que sa raison est restée dominante et que son coeur ne s'est laissé ni obscurcir ni aveugler par les ténèbres de l'iniquité; mais, en cédant aux suggestions de son épouse, en mangeant du fruit défendu, il a affaibli et complètement effacé en lui les traits de l'image divine qui s'y trouvait empreinte; alors la masse du genre humain a été viciée et corrompue en sa personne. En effet, le vice, dont la racine de l'arbre se trouvait infectée, s'est à tel point communiqué à la tige et aux branches, que tous les hommes, issus d'Adam par l'effet de la concupiscence charnelle, sont sujets à la loi du péché et à la mort. Paul l'affirme, car il dit : « En lui tous ont péché (1) », et : « par la désobéissance d'un seul, plusieurs sont devenus pécheurs. (2) ». Dans ces derniers temps est venu en ce monde le Fils du Dieu qui l'a tiré du néant ; descendant du trône de son Père, sans se dépouiller de sa splendeur, prenant notre nature sans perdre la sienne, il a uni notre humanité à sa divinité dans le sein d'une Vierge, sans que l'intégrité de cette Vierge ait souffert la moindre atteinte; il est né de la chair, mais non par l'effet de la concupiscence; il s'est fait homme, mais non par le concours de l'homme. Il était « saint, innocent, sans tache (3) », et étranger à toute convoitise charnelle. C'est ainsi que le Médiateur de Dieu et des hommes est devenu participant de notre nature, c'est ainsi qu'il nous a conféré sa grâce et merveilleusement reformé en nous les traits de ressemblance avec Dieu, qu'y avait effacés la gourmandise de notre premier père; c'est ainsi, enfin, qu'il nous a ramenés à une condition singulièrement meilleure, puisqu'à la suite de la prévarication primitive, les hommes étaient forcément condamnés à mourir, et que par la résurrection finale ils deviendront immortels.
3. Mes très-chers frères, ce Juge si bon et si miséricordieux, qui « changera la misérable condition de notre corps (4) », nous devons donc l'attendre dans les sentiments d'une inquiétude et d'une crainte extrêmes. Changeons de vie, déplorons amèrement les péchés que nous avons commis, et puisque nous imprimons sans cesse à notre âme la tache e l'iniquité, purifions notre conscience par un nouveau baptême, celui de nos
1. Rom. V, 12.— 2. Ibid. 19.— 3. Hébr. VII, 26.— 4. Philipp. III, 21.
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larmes. Comme nous le dit l'Apôtre:« Vivons avec sobriété, justice et piété en ce monde, en attendant le bonheur que nous espérons et l'avènement du grand Dieu (1)». Que l'apparence trompeuse des biens passagers d'ici-bas ne nous induise point en une fausse sécurité; que les charmes de la terre ne nous arrêtent pas dans l'accomplissement de l'oeuvre de Dieu ; soupirons plutôt après les choses du ciel; débarrassons-nous, parles gémissements de la pénitence, du fardeau de nos fautes; puissent nos bonnes oeuvres nous donner l'espérance des joies de l'éternité ! Alors nous attendrons avec crainte et tremblement le Sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'honneur, pour les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Tit. II, 13.
ANALYSE. — 1. Les deux naissances du Christ. — 2. Il s'est abaissé pour nous relever. — 3. Le Christ enfanté par une Vierge.
1. Notre-Seigneur est né aujourd'hui, aussi le Prophète invite-t-il toutes les créatures à se réjouir ; il s'écrie : « Que les cieux soient dans la joie ! que la terre tressaille d'allégresse ! que la mer et tout ce qu'elle renferme bondisse de bonheur (1) » Par les cieux, il faut entendre aujourd'hui les choeurs des anges, qui sont assis dans le ciel, et qui, en ce jour, font entendre aux bergers attentifs ce beau cantique : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (2) ». La terre est le symbole de la nature humaine. Quant à la mer, elle représente le monde entier, et, par tout ce qu'elle renferme, l'Ecriture nous indique ceux pour qui ce jour de la nativité du Christ doit être la source d'une joie inexprimable. Le Christ est né d'une Vierge, afin que nous naissions de l'Esprit-Saint; Celui qui a été engendré du Père avant tous les siècles est né aujourd'hui de la Vierge Marie. Sa Mère lui a donné le jour, mais il est resté dans le sein de son Père. Car si Celui qui est éternel est devenu
1. Ps. XCVII, 7. — 2. Luc, II, 14.
ce qu'il n'était pas, il n'a pas cessé d'être ce qu'il était: il n'était pas homme, et il s'est fait homme, selon cette parole de l'Apôtre : « Il a été formé d'une femme, il s'est assujéti à la loi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi (1)». Mais il était Dieu, et il est resté ce qu'il était. Sa naissance selon la chair nous a été utile sans lui faire tort; car elle nous a procuré la grâce de devenir les enfants adoptifs de Dieu, et il a continué à rester Dieu avec son Père.
2. Tout grand qu'il était, il s'est abaissé afin de nous relever; car nous étions courbés vers la terre. Et de fait, avant l'avènement du Seigneur, la nature se trouvait courbée sous 1ç fardeau de ses péchés qui l'écrasait. si elle s'était pliée jusqu'au niveau du péché, elle avait agi de son propre mouvement, mais elle était, par elle-même, incapable de se relever. L'homme ne supportait pas, sans gémir, les tristes inconvénients de cette courbature ; aussi le saint Prophète s'en plaignait-il avec amertume dans l'un de ses psaumes : « Je
1. Galat. IV, 4.
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suis devenu malheureux », disait-il, « et courbé à l'excès; je marche dans la douleur durant tout le jour (1)». Durant tout le jour; ces mots indiquent tout le temps qui s'est écoulé avant la venue du Christ : alors le genre humain marchait comme courbé, et il se désolait, car il n'y avait personne pour le redresser; il était tombé dans l'abîme du péché, et personne n'était là pour lui tendre la main et l'en retirer. C'est pourquoi Notre-Seigneur est venu ; il a rencontré la femme que Satan forçait si bien, depuis dix-huit ans, à marcher courbée, qu'elle ne pouvait plus
1.Ps. XXXVII, 7.
se redresser; et, par l'effet de sa puissance divine, il a brisé ses entraves. Cette femme symbolisait la courbature du genre humain tout entier; et, dans sa personne, notre Sauveur, qui est né aujourd'hui, a brisé les liens dans lesquels le démon nous retenait captifs; de là nous est venu le pouvoir de regarder le ciel. Après avoir si longtemps marché dans la désolation et traînant dernière nous la chaîne de nos infortunes, recevons avec empressement le médecin qui vient aujourd'hui nous secourir, et tressaillons d'allégresse.
3. Oui, réjouissons-nous, frères (1).
1. Voir la suite au tom. VII, page 131.
ANALYSE. — 1. Les anéantissements et les grandeurs du Christ Dieu et homme. — 2. Le bienheureux docteur continue le développement de sa pensée. — 3. De la trinité et de l'unité en Dieu. — 5. Epilogue.
1. Tous les dialecticiens, à beaucoup près, ne considèrent pas les humiliations du Sauveur comme un motif de devenir hérétiques; au contraire, ils y trouvent des causes qui les portent à rendre gloire à Dieu, car si le Christ s'est fait homme, s'il est né dans le temps de la Vierge Marie; s'il a vêtu sur la terre avant tous les siècles, il était Dieu et il a été engendré de Dieu. Toute ton attention, ô hérétique, se porte donc sur les anéantissements du Sauveur, et ils t'empêchent d'apercevoir sa glorieuse divinité. Après avoir lu ces paroles : « Mon Père est plus grand que moi (1)», lis donc aussi ces autres : « Mon Père et moi, nous sommes un (2) », et alors tu reconnaîtras que son humanité est la cause de son infériorité, mais aussi tu comprendras qu'il est Dieu et égal à son Père. Tu vois en lui un nouveau-né enveloppé de langes, et tu n'aperçois pas les légions d'anges qui l'environnent?
1. Jean, XIV, 28. — 2. Id. X, 30.
Tu le vois petit enfant, fuyant en Egypte, et tu ne remarques pas que les anges lui préparent le chemin et préservent de tout péril son aller et son retour? Devenu homme, il s'approche de Jean pour recevoir de sa main le baptême, tu vois cela et tu ne vois pas que les cieux s'ouvrent au-dessus de lui, et qu'au lieu de recevoir la grâce qui sanctifie, il la confère ? Enfin, le Père se fait entendre du haut des nues; le Saint-Esprit descend corporellement sous la forme d'une colombe: ainsi la sainte Trinité tout entière vient consacrer le mystère du baptême, et le Père déclare lui-même que le Christ est vraiment son Fils.
2. En lui tu vois l'homme tenté par trois fois, et tu ne remarques pas le Dieu qui a triomphé des tentations du démon? Tu vois l'homme qui a faim, et tu ne remarques pas les anges qui lui apportent à manger ? Tu le vois exposé aux tempêtes de la mer, et tu ne
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peux l'apercevoir quand il commande aux vents et qu'il marche à pieds secs sur les flots ? Tu le vois fatigué par la marche, et tu ne vois pas qu'il met fin aux fatigues des hommes ? Tu le vois assis sur le puits, ressentant la soif et demandant à boire, et tu ne prends pas la peine de remarquer la source d'eau vive qui s'échappe de lui ? Il est pauvre, il n'a à sa disposition que quelques pains ; aussi, le regardes-tu d'un oeil de pitié, et tu n'aperçois pas en lui le Dieu riche qui rassasie tant de milliers d'hommes avec de si minces provisions ? Tu te moques de lui, quand tu le vois aller au tombeau de Lazare et pleurer la mort de son ami, et tu ne le reconnais pas comme Dieu à le voir ressusciter celui qu'il pleurait tout à l'heure ? Judas vend l'homme, tu le remarques : le Dieu rachète l'univers, et tu n'y prêtes pas attention ? Si le Christ est retenu captif entre les mains des hommes, tu ouvres les yeux; et tu les fermes obstinément quand il délivre les hommes de l'esclavage du démon ? Tu ne vois que le Fils de l'homme dans les chaînes, et tu méconnais le Fils de Dieu qui brise les chaînes du genre humain ? Puisque tu contemples le Fils de l'homme lorsqu'il est bafoué; pourquoi ne pas contempler le Fils de Dieu, lorsqu'il arrache les âmes humaines aux moqueries des démons ? Tu vois bien le bois de la croix ; pourquoi ne pas voir aussi l'arbre de la prévarication remplacé par celui de la passion ? Tu as pleuré, au sépulcre, sur son corps inanimé; pourquoi ne pas te réjouir en voyant le Dieu',ressusciter et remonter dans les cieux? Puisque tu remarques en lui toutes les apparences de l'esclavage; pourquoi refuser d'y voir la nature divine ?
3. Nous n'adorons qu'un seul Dieu, mais nous reconnaissons trois personnes unies dans une même Divinité : Un Père qui n'a pas été engendré, un Fils unique engendré du Père, et un Saint-Esprit, qui procède du Père. Nous lisons cela dans l'Evangile. Aussi n'est-ce pas aux noms, mais a au nom du a Père, et du Fils, et du Saint-Esprit (1) », que nous sommes consacrés ;par le baptême, que nous acquérons le glorieux titre d'enfant de Dieu, et, que parla grâce, Dieu devient notre Père : cette grâce, c'est Jésus de Nazareth qui nous l'a méritée par sa naissance et en vertu de sa glorieuse origine; car, s'il est homme et s'il est né d'une Vierge, il est aussi Fils de Dieu; et s'il a été enfanté sur la terre par une femme, le Père l'avait auparavant engendré dans le ciel. Il en est donc de la Divinité en trois personnes comme d'une source de sagesse, d'où s'échappent à la fois le son, la parole et la raison de la parole, ou comme du lit d'une rivière où se trouvent l'eau qui coule, son goût, et sa fraîcheur ; ce sont là autant de choses personnellement distinctes et bien tranchées, et néanmoins elles ne forment qu'une seule et même substance qu'on ne peut ni partager ni diviser, dans laquelle ne se rencontre ni plus grand ni plus petit.
4. Tenons-nous-en donc à cette règle de foi catholique : Dans l'ordre des. personnes, tu ne dois en voir ni une plus grande, ni une moindre, et, en toutes, nous devons reconnaître une seule et même nature divine. Dieu, en effet, est toujours le même, et il demeure immuablement Dieu; donc, dans l'ordre des personnes, il n'y eu a pas d'inférieure aux autres, et la première n'est ni plus grande ni plus ancienne que les autres : elles puisent toutes en elles-mêmes le principe de leur existence, et le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Matth. XXVIII, XIX.
ANALYSE. — 1. Au sujet de l'éternité du verbe il faut choisir entre Jean et Arius. — 2. Saint Paul affirme sa divinité. — 3. Immuable en lui-même, Dieu se manifeste à ses serviteurs, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. — 4. Il ne faut pas toujours entendre selon la lettre les paroles de l'Ecriture.— 5. Funestes conséquences d'une interprétation par trop littérale. — 6. Les Ariens nous représentent le Père comme sujet au changement et à l'imperfection. — 7. L'orgueilleux arien rencontre encore ici un adversaire dans l'apôtre Paul. — 8. Le Verbe n'infirme nullement sa propre divinité en disant que le Père est plus grand que lui, et en se proclamant le Fils de l'homme.
1. Je vais attaquer Goliath, il me faut donc prendre ma houlette pastorale, et, comme le bienheureux David, choisir trois pierres dans le lit du torrent. Arien, que fais-tu ? Tu oses dire: Le Fils de Dieu n'était pas, et Dieu était ? Mais l'Evangéliste sacré te contredit, puisqu'il s'écrie: « Au commencement était le Verbe ». Après avoir dit: « Il était », il ajoute : « Il était ». Car voici la suite : « Et le Verbe était en Dieu ». Non content d'avoir proféré deux fois ce mot: « Il était », il le prononce une troisième fois, en disant: « Et le Verbe était Dieu (1)». Et parce qu'aux quatre coins du monde on devait, par la prédication, opposer la vérité à l'erreur, l'Apôtre affirme une quatrième fois qu' « il était », en ajoutant : « Il était au commencement en Dieu (2) ». Arius dit une seule fois: Il n'était pas ; mais Jean dit quatre fois : « Il était, Il était, Il était, « Il était ». Maintenant, que faire ? Il faut nécessairement nous ranger à la parole de l'un des deux, et répudier l'autre. Si nous croyons au dire d'Arius, nous encourons la colère de Jean, et si nous marchons sur les pas de Jean, Arius s'offensera de notre désertion. Toutefois, comme, pour nous tenir le langage qu'il nous tient, Jean a reçu les enseignements du Christ et qu'Arius a puisé son système dans les leçons d'Aristote, suivons tous le disciple du Christ et laissons là l'élève d'Aristote.
2. Cependant, ô Arien, dis-nous quelle raison fa porté à prétendre que le Christ est une créature? Parles-tu ainsi parce que, étant né d'une Vierge, on l'a vu sur la terre au milieu
1. Jean, I, 1. — 2. Ibid. 2.
des hommes, ou parce que le Père nous le montre lui-même assis dans les cieux au rang des immortels? Si c'est parce qu'il est le fils de la Vierge, je te dirai que Dieu ne peut s'appeler créature; car il est le Créateur, et il s'est revêtu seulement de sa créature. En effet, s'il a apparu ici-bas, ce n'est point comme un véritable esclave au milieu de compagnons d'esclavage; mais, étant Dieu, « il a pris la forme d'esclave (1) », afin de pouvoir entrer en société avec des hommes réduits à l'état de servitude. Si. l'utilité de la république exige qu'il se cache dans la foule de ses sujets, l'empereur ne pourra le faire qu'en ôtant son diadème, en se dépouillant de son manteau de pourpre, en se revêtant de l'ordinaire livrée du peuple. Nous employons cette comparaison pour expliquer l'avènement passé de notre Roi. Voilà comment l'apôtre Paul, notre maître, continue à développer sa pensée : « parce qu'ayant la nature de Dieu, il n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation que de s'égaler à Dieu (2) ». Qu'en dis-tu, Arien ? Cette phrase ajoutée par l'Apôtre casse les bras à ton Aristote. Paul dit le Verbe égal à Dieu ; suivant toi, il lui est inférieur. Au dire de Jean, « Il était » ; à t'entendre, Il n'était pas. Mais poursuivons notre tâche : « Il n'a pas cru », dit Paul, « que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave (1)». Nous, qui sommes catholiques, attachons-nous inviolablement à ces deux points de doctrine: ainsi pourrons
1. Philipp. II, 7. — 2. Ibid. 6. — 3. Ibid, 7.
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nous répondre victorieusement à toutes les objections des hérétiques. « Il s'est anéanti lui-même», dit l'Apôtre, « en prenant la forme d'esclave ». Quel est celui qui s'est anéanti? Evidemment, c'est celui «qui, ayant la nature de Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu ». En se revêtant de notre humanité, il n'a rien perdu de cette perfection qu'il partage à degré égal avec Dieu le Père : au contraire, il lui adonné un nouvel éclat; car, dans sa divinité, il y a titre à des louanges toujours nouvelles, et quand elle s'adjoint quelque chose, elle ne s'expose point à encourir l'ombre même d'une critique. Or, en disant qu'en Dieu il y a titre à des louanges toujours nouvelles, nous prétendons que la créature pourra se rapprocher de plus en plus de lui, mais ne parviendra jamais à se confondre avec la nature divine.
3. En effet, Dieu n'acquiert aucun accroissement, comme il ne peut subir aucune diminution dans son essence; seulement, d'après la nature de l'être créé dont il se revêt, il se montre aux uns avec les proportions de la grandeur, et aux autres avec celles de l'exiguïté. Nous en trouvons la raison et la preuve dans son infinie puissance. Quant à le voir en lui-même, et selon ce qu'il est dans sa nature, jamais aucune créature n'en sera capable. C'est pourquoi, lorsqu'il fit connaître sa volonté à Adam, il ne lui avait point apparu sous la même forme que quand il vint lui reprocher sa désobéissance. Le juste Abel et Caïn le prévaricateur ne l'aperçurent point sous des dehors pareils. Autre semblait-il être quand il enleva Enoch, autre quand il se montra à Noé, à l'heure du déluge, pour sauver le monde qui allait périr. Pour tenter Abraham relativement à son fils, il se montra à lui d'une manière, et il se manifesta d'une façon différente à Isaac pour le porter à servir de victime dans le sacrifice que son père allait offrir, à porter lui-même le bois destiné à le brûler, et à figurer ainsi le Christ chargé de sa propre croix. Jacob endormi et Moïse éveillé et gardant son troupeau ne l'ont point vu de la même manière. Quelle différence entre ce qu'il parut aux yeux des Egyptiens pendant qu'ils se noyaient, et ce qu'il parut aux enfants d'Israël en-les délivrant ! N'était-ce point une colonne de nuée durant le jour et une colonne de feu durant la nuit? Ici, c'étaient des éclats de voix, des tonnerres et des éclairs ; ailleurs, l'air était pur et le ciel tranquille, lorsqu'il se manifestait sous les traits splendides d'un prophète. Tantôt il ouvrait les cieux et en faisait tomber la manne qui devait nourrir son peuple; tantôt un rocher se fendait pour donner issue à une source d'eau vive qui devait le désaltérer. Il n'apparaissait pas 1e même. quand, sous le coup du bâton de Moïse, les eaux de la mer se séparaient pour favoriser la fuite des Israélites, que quand elles se réunirent, sous le coup du même bâton, pour détruire leurs. persécuteurs. Autre il se montra au passage du Jourdain, lorsque les eaux reprirent leurs cours interrompu; autre il se fit voir, quand, au son des trompettes, les murailles ennemies s'écroulèrent. Manifestations bien diverses de la Divinité ! Sur un signe d'une prostituée, des hommes de moeurs pures échappent à la mort et sont protégés par des saints, et un homme commande au soleil de ne pas se coucher, et un homme défend aux nuées de donner de la pluie. Sur l'ordre d'un homme, le feu du ciel vient frapper d'autres hommes, et, à sa prière, le feu descend d'en haut pour consumer la victime d'un sacrifice; l'attouchement dé son manteau suffit à séparer les eaux du Jourdain, et cet homme est enlevé sur un char de feu, comme pour devenir le conducteur des chevaux de feu qui le traînent. Samuel, David, Salomon, ont aperçu Dieu sous des aspects très-différents: Daniel a mérité de le voir autrement que Nabuchodonosor; d'innombrables Prophètes l'ont contemplé sous une forme, et les Apôtres sous une autre.
4. Va, hérétique, et toutes les fois que tu liras que le Verbe a apparu d'une façon ou d'une autre, représente-le-toi sous tant de traits, sous tant de couleurs, qu'il t'apparaisse ici sous la forme d'un buisson, là sous celle du feu, tantôt comme une nuée, tantôt comme un rocher, puis comme un bûcher, enfin comme une mâchoire d'âne; dis-toi: Voilà le Fils de Dieu. Si, en effet, tu lis l'Ecriture, et que tu la comprennes dans le sens obvie de la lettre, non-seulement tu nieras l'existence de. Dieu, mais encore tu embrouilleras les commandements de la loi elle-même. Car la loi ne défend-elle pas de refuser du pain aux faméliques, et un rafraîchissement à ceux que la soif dévore ? Toutefois, ne s'exprime-t-elle (671) pas quelque part en ces termes : « Puise de l'eau à ta citerne, et ne laisse à personne le loisir d'en boire (1)? ». Suivant la lettre, il y aura donc un précepte assez inhumain, assez cruel, pour nous interdire de donner même un verre d'eau à un homme consumé par la soif. Quiconque, en effet, ne fait attention qu'au sens littéral, s'expose au danger d'une condamnation au feu éternel ; car il est écrit « Allez, maudits, au feu. éternel, car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire (2) ».
5. A cela, ô Arien, tu pourras répondre ainsi: Vous m'avez dit, non-seulement de ne point donner à boire à celui qui aurait soif, mais même de refuser de l'eau de ma citerne à celui qui désirerait s'en désaltérer. Voilà à quoi s'expose l'homme qui s'arrête à considérer l'écorce des saintes Ecritures. S'il lit, au sujet de Dieu, ces paroles : « J'ai vu l'Ancien des jours assis sur un trône (3) », il se figure que le Père est le plus vieux ; et si cet autre passage lui tombe sous les yeux: « Quel est ce jeune homme qui vient de Bozor? Qu'il est beau ! Comme il marche avec force et majesté (4) ! » il s'imagine que le Fils de Dieu est la personnification de la jeunesse. C'est ainsi que, pour s'arrêter nonchalamment en route, il pense que la vieillesse s'avance d'une manière incessante au-devant de la jeunesse, et finit par l'atteindre. Dès lors, en effet, que tu supposes un plus grand et un plus petit, il faut nécessairement que tu les astreignes l'un et l'autre à l'indispensable obligation de croître, de devenir vieux, et, finalement, de cesser d'être.
6. Catholiques, je vous en prie, remarquez tous en quel abîme de blasphèmes se précipitent ceux qui, dans la lecture des saints Livres, se constituent leurs propres disciples et leurs propres docteurs : ils n'oseraient lire les vaines et ineptes fables des poètes, sans se mettre sous la direction d'un maître, et, pour les enseignements de « la sagesse du Christ cachée dans son mystère (5) », ils refusent d'accepter les leçons des hommes spirituels, ils forcent la parole sacrée de Dieu de se plier à leurs caprices. En prenant la défense de l'honneur de Dieu, tu le déshonores. Veux-tu que je t'en donne la preuve, ô Arien?
1. Prov. V, 15. — 2. Matth. XXV, 41, 42. — 3. Daniel, VII, 9. — 4, Isaïe, LXIII, 1. — 5. I Cor. II, 7.
Prétendrais-tu me forcer à croire, d'après toi, qu'il y a eu un temps où le Fils n'existait pas? Explique toi : dis-nous comment, dans ton système, le Père est immuable, puisqu'on ne peut appeler Dieu l'être que l'on supposerait capable de changer. Or, il est sûr que le Père est sujet à variation, s'il y a eu un temps où il n'avait pas de Fils; car en soutenant que le Fils a commencé d'être ce qu'il n'était pas auparavant, tu seras, par là même, obligé de donner au Père ce nom qui n'était point précédemment conforme à sa nature. On verra donc le père nouveau d'un fils tout aussi nouveau, et. tu ne pourras nier que l'ancienneté vient atteindre la nouveauté ; et comme à la nouveauté tu feras succéder l'ancienneté, comme, d'après toi, la vieillesse prendra la place de l'ancienneté; de même tu forceras la vieillesse à disparaître sous les coups de la mort. Ne vois-tu pas, je te le demande, en quel abîme de ténèbres tu es plongé? Si, en effet, tu ne refuses pas de croire « que le Christ soit la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu (1) », et si, en même temps, tu soutiens qu'il y a eu un moment où le Fils n'était pas, il te faut deviner blasphémateur et dire que le Père a été sans force et sans sagesse, puisque tu cherches à démontrer qu'à un moment donné il n'avait pas ce Fils qui est sa force et sa sagesse. Or, être dépourvu de sagesse, c'est être fou, comme être privé de force, c'est la faiblesse ; nul doute à cet égard.
7. Que fais-tu, ô hérétique? Pourquoi lever ton pied contre l'aiguillon? Il en sera infailliblement blessé. A t'entendre , le Fils n'est qu'une simple créature. Paul contredit tes blasphèmes en ce passage : « Dieu était dans le Christ, se réconciliant le monde (2) ». Ne va point t'imaginer que cette parole de l'Apôtre soit la seule qui condamne ton système ; dès l'instant je te prouve à nouveau ton blasphème. Si , en effet , tu prétends que le Fils est une créature; comme Paul a dit : « La créature est assujétie à la vanité (3) », il est évident que le Christ est assujéti à la vanité. Nous lisons encore ces autres paroles : « Toutes les créatures gémissent et sont dans les douleurs de l'enfantement (4) » ; donc, celui qui est venu délivrer le monde entier des gémissements et de la douleur gémit lui-même et se trouve dans les douleurs de l’enfantement. Enfin,
1. I Cor. I, 24. — 2. II Cor. V, 19. — 3. Rom. VIII, 20.— 4. Ibid. 22.
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l'Apôtre nous dit : « La créature sera affranchie de cet asservissement à la corruption (1)». Donc, celui qui règne dans l'incorruptibilité au séjour céleste est asservi ici-bas à la corruption.
8. Mais, répliquent les Ariens, il faut, bon gré mal gré, te soumettre d'esprit et de coeur à la parole du Christ ; voici ce qu'il a dit de lui-même : « Le Père est plus grand que moi (2) ». N'avez-vous lu que cela ? On voit, ce me semble, dans les Evangiles, qu'il est le Fils de l'homme s. Faites-nous donc un crime de l'appeler Fils de Dieu. Dites-nous pourquoi vous lui donnez le nom de Fils de Dieu,
1. Rom. VIII, 21. — 2. Jean, XIV, 28. — 3. Matth. VIII, 20, etc.
puisqu'il se proclame lui-même Fils de l'homme ? Si tu travestis les motifs de son anéantissement , tu emploies' le remède à creuser tes plaies, et ce qui pourrait seul guérir tes blessures, tu t'en sers à porter la corruption jusque dans les parties saines. Pour nous, cherchons, dans la confession de la vraie foi, à conserver l'entière santé de nos âmes; croyons, sans hésiter, que la Trinité tout entière réside dans l'unique substance d'une même Divinité : par là, nous pourrons devenir participants de la vie éternelle, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui règne avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. Humilité et grandeur du Christ naissant. — 2. Son premier avènement a eu lieu dans les abaissements ; le second se fera dans tout l'éclat de la gloire.
1. On ne saurait en douter, mes très-chers frères, cette partie du psaume qu'on vient de lire est l'annonce de l'avènement corporel de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avènement qu'il a effectué aux yeux du monde, lorsqu'il est descendu du ciel pour opérer notre salut. Et parce qu'il devait être humble dans sa chair, parce que, comme Dieu, il ne devait y affecter aucune puissance , y manifester aucune grandeur, il s'est montré aux regards des hommes avec le prestige de la grandeur. En effet, si les témoins de sa naissance l'ont vu apparaître dans les abaissements et la pauvreté, ceux qui ont cru en lui l'ont reconnu pour un Dieu; car si, dans son extérieur, il agissait comme homme, parce qu'il était intérieurement, il agissait en Dieu, tout en manifestant l'humanité dont il s'était revêtu, la condition corporelle et terrestre à laquelle il s'était soumis. Pauvre aux regards de ceux qui le considéraient seulement des yeux de la chair, il était plein de majesté et revêtu de la gloire céleste aux yeux de ses fidèles. Au moment de sa descente sur la terre, il fut humble, et, pareil à la pluie qui tombe sur l'herbe molle sans se faire entendre, il descendit du ciel sans annoncer son infinie puissance, sans faire aucun bruit, sans épouvanter les hommes par le fracas de sa venue ; rien, dans les humiliations de sa naissance, ne trahit sa grandeur. De fait, il ne venait point ici-bas pour y régner; sa mission était (673) de souffrir pour notre salut, de triompher des tentations, de souffrir, bien qu'immortel, les douleurs de la mort en faveur des mortels, et d'ouvrir devant tous ceux qui auraient recours à lui le chemin d'une nouvelle vie.
2. Il a donc effectué son premier avènement, son avènement selon la chair, comme la pluie qui tombe des nuées sur l'herbe; c'est pourquoi il lui faudra opérer sa seconde venue au milieu du fracas et du bruit. Aussi, selon le langage de l'Ecriture, « y aura-t-il des éclairs, des tonnerres, des tremblements de terre et de la grêle (1)». « Un feu dévorant marchera devant lui , une effroyable tempête mugira autour de sa personne (2) ». Et, comme dit l'Apôtre, « la violence du feu dissoudra les cieux et fera fondre tous les éléments (3)». « Un feu dévorant le précédera et consumera autour de
1. Apoc. VIII, 5. — 2. Ps. XLIX, 3. — 3. II Pierre, III, 12
lui ses ennemis (1)». « Les montagnes se fondront comme la cire (2) ». « Mais ceux qui craignent le Seigneur et attendent sa venue seront enlevés sur les nuées pour aller, dans les airs, au-devant de Jésus-Christ, et ainsi seront-ils éternellement « avec le Seigneur (3)». Tout cela a été écrit, afin que nous nous préparions à sortir au-devant de Notre-Seigneur: par là, et en nous humiliant ici-bas à l'exemple du Sauveur, nous mériterons de régner avec lui dans les splendeurs de la gloire céleste. Car voici ce qui aura lieu : Quiconque, sur la terre, aura répandu les larmes de l'humilité comme une pluie abondante, jouira, dans le ciel, des félicités éternelles, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vit et règne dans les siècles des siècles avec le Père et le Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
1. Ps. XCVI, 3. — 2. Ibid. 5. — 3. I Thessal. IV, 11-18.
ANALYSE. — 1. A la naissance du Christ, les anges font entendre les plus douces mélodies. — 2. Précieux martyre des Innocents. — 3. Saint Augustin parle de la Nativité même aux petits enfants. — 4. Epilogue.
1. Frères bien-aimés, Notre-Seigneur Jésus-Christ vient au monde pour le racheter tout entier et renouveler le genre humain. Le Christ naît dans une caverne, afin que le monde ne soit plus désormais enseveli dans le séjour de la mort. Il naît dans une caverne et il pleure, pour chasser de la caverne du péché les criminels voleurs qui s'y cachaient, et afin que, sous l'empire d'un nouvel enfant, tous les enfants devinssent innocents. C'est une Vierge qui lui donne la vie; par là, Eve n'est plus obligée de se cacher sous le feuillage, la sainte Eglise s'élève sur la croix, et le monde chante les louanges de la Vierge Mère, comme la tourterelle chante du haut des arbres l'éloge de sa propre chasteté. Les Mages adorent le Christ !que, devant lui, le genre humain tout entier fléchisse le genou t Celui qui brille avec éclat dans les cieux se fait adorer sous des langes : les chrétiens doivent donc l'adorer aussi maintenant qu'il est assis à la droite du Père non engendré. On l'adore dans une crèche; nous devons donc l'adorer nous-mêmes aujourd'hui qu'il est sur l'autel éternel. La crèche est devenue un paradis, où se sont épanouies les fleurs des champs et les lis des vallées : aussi, puisque la tige du péché s'est flétrie, le genre humain doit-il fleurir sous le souffle du Christ. Auparavant, grâce à l'iniquité, les (674) épines surabondaient parmi les hommes chez un très-petit nombre d'entre eux se montraient les fleurs de la justice; les autres se desséchaient, comme des plantes dépourvues de sève. Un nouveau lis, le Christ, est descendu sur la terre, et il a commencé à y planter une pépinière d'anges. Du haut du ciel étaient venus à ce monde des plants nouveaux, étrangers à son sol : c'étaient des anges , et ils exécutaient de mélodieuses symphonies, et, comme les Prophètes ne se faisaient plus entendre, le genre humain était à même de contempler ces esprits célestes et de chanter avec eux : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix, sur la terre, aux « hommes de bonne volonté (1)». O louanges nouvelles exécutées par des instruments nouveaux ! O paix après le péché ! O vie après la peine de la géhenne ! O délices après les ronces ! O rose après les épines ! O cantique après le silence ! O musique des anges après les gémissements des captifs !
2. De nouvelles plantes, les anges, ont donc été apportées au paradis de l'Eglise, et lui ont donné un nouvel éclat par la beauté de leurs fleurs : et parce que ces jeunes pousses, emblèmes de la paix, étaient venues d'en haut, on vit bientôt germer celles du précieux martyre des innocents. O tendres tiges des petits enfants , vous êtes empourprées de votre sang ; le glaive des brigands a travaillé sur vous, et pourtant vous n'aviez pas commis le péché, et votre sang était pur ! Voilà que vient de naître le jardinier vigilant du paradis ; Adam, son négligent usufruitier, a donc le droit de se réjouir. Où est le serpent? Il ne poussera plus désormais l'homme à fuir le regard du Seigneur. Voilà que le Christ, le Maître éternel, vient en ce monde pour s'y préparer un perpétuel exil et reconduire au ciel l'homme qui lui appartient. Le paradis a été replanté depuis que le voleur y est entré aussi le rusé adversaire du genre humain ne peut-il plus s'y cacher. La caverne ne peut plus servir d'habitation aux brigands, depuis
1. Luc, II, 14.
qu'une caverne nouvelle abrite un Sauveur nouveau, dont la venue a été annoncée du haut des cieux par une étoile. Une Vierge Mère se voit en ce monde, l'Eglise sur le bois de la croix, le larron dans le paradis, le Seigneur dans le tombeau.
3. Lorsque, victime de ta ruse, l'homme est jadis devenu pécheur, une sentence de condamnation a été prononcée contre lui. Quelle a été cette sentence ? « Tu es poussière, et tu « retourneras en poussière (1)». Aujourd'hui les plaintes et les larmes ont cessé. Tu n'as plus aucune accusation à porter contre l'homme, car celui qui humilie le pécheur est venu, et il demeurera avec le soleil. « Car, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, les enfants loueront le Seigneur (2) ». « Et toi, enfant, tu seras appelé le Prophète du Très-Haut (3) ». « Afin que les jeunes gens, les vierges, les enfants et les vieillards louent le nom du Seigneur (4) », « qui a délivré son peuple de ses péchés (5) ». Il a brisé les chaînes des pécheurs, ouvert les yeux des aveugles et les oreilles des sourds, ressuscité les corps morts, mis un terme aux gémissements des captifs et rempli de joie le coeur des pasteurs. Que les brebis se réjouissent de brouter les lis de la chasteté ! Que les petits agneaux soient dans la joie d'avoir effeuillé les roses d'un précoce martyre, sans avoir commis de péché, sans ressentir encore les douleurs de la mort, sans verser inutilement leur sang, puisqu'ils souffraient pour le Fils du souverain Maître.
4. Aujourd'hui, les anges font entendre ce cantique à la louange du Christ : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux (1) » ; les Mages l'adorent en suppliants ; les pasteurs et les agneaux lui donnent leur amour. Aujourd'hui les chrétiens tempérants le bénissent; les vivants et les morts fléchissent le genou devant ce Dieu qui est assis à la droite du Père et qui effacera les péchés du monde.
1. Gen. III, 19. — 2. Ps. CXII, 1-3.— 3. Luc, I, 76. — 4. Ps. CXLVIII, 12. — 5. Matth. I, 21. — 6. Luc, II, 14.
ANALYSE. — 1. Jour de la nativité du Christ, jour de joie. — 2. Salutation de l'Ange. — 3. Incarnation du Verbe. — 4. La vraie beauté, c'est la chasteté.
1. Frères bien-aimés, un saint et solennel jour vient de luire pour le monde; réjouissons-nous donc et tressaillons d'allégresse. Aujourd'hui le soleil s'est levé sur l'univers; aujourd'hui les ténèbres du siècle ont vu apparaître au milieu d'elles la seule vraie lumière; aujourd'hui nos yeux sont éclairés d'un jour plus vif que celui du soleil; car ce qu'attendaient les anges et les archanges, les chérubins et les séraphins, ce qu'ignoraient les serviteurs célestes du Très-Haut, s'est fait connaître de notre temps, afin que, nous aussi, nous pussions, avec justice, répéter ces paroles du prophète David : « Seigneur, vous avez fait briller à nos yeux la lumière de a votre visage ; vous avez inondé de joie notre coeur (1) ». Admirable lumière ! lumière véritable, s'il en fut, c'est elle qui « éclaire tout homme (2) ». Qu'est-ce que cette lumière, me diras-tu ? Je te réponds aussitôt : C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est la vraie lumière; voilà le véritable soleil, la splendeur par essence. Le Prophète a dit de lui : « Le soleil de justice s'est levé pour nous (3)». « Il était », ajoute l'Evangéliste, « il était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde (4) ». O la suave et douce lumière du visage de Dieu ! le peuple du Christ a obtenu la faveur d'en être éclairé. Qu'est-ce que le Christ? le visage de la lumière, le visage de Dieu. Qu'est-ce que le Christ ? le visage et la sagesse de Dieu. Qu'est-ce que le Christ? la lumière de l'ineffable lumière. O, mes frères ! quelle peut être cette lumière, puisqu'elle nous a engendré une pareille lumière !
1. Ps. IV, 7.— 2. Jean, 1, 9. — 3. Malach. IV, 2. — 4. Jean, I, 9.
2. Le saint prophète David a dit dans un cantique, ou plutôt, la voix du Père a dit par l'organe de ce prophète: « De mon coeur s'est échappée une bonne parole (1) ». Ecoutez, mes frères, cette bonne parole qui s'échappe du coeur. Ecoutez l'ange Gabriel ; voici ce qu'il dit à la Vierge Marie, au moment où il lui fait connaître les clauses du généreux contrat que Dieu va conclure avec elle. Ecoutez, vous dis-je, le messager céleste, descendu des marches du trône de l'Eternel, pour annoncer le mystère de la bienheureuse conception et de la naissance du Roi suprême. « L'ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge qu'un homme, nommé Joseph, de la maison de David, avait épousée; et le nom de cette vierge était Marie ». Il entra dans sa maison et lui dit : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni ». Et Marie fut troublée en le voyant s'approcher d'elle et en l'entendant lui adresser ces paroles de bénédiction. L'ange vit son trouble et ajouta : « Marie, ne craignez point, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voilà que vous concevrez dans votre sein, et que vous enfanterez un fils, et vous l'appellerez du nom d'Emmanuel, c'est-à-dire, Dieu avec nous. Il sera grand, et s’appellera le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père , et il règnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin (2) » . Marie a entendu, elle a cru; aussi a-t-elle conçu et enfanté. Elle a entendu la bonne parole, elle y a cru par la foi, elle a
1. Ps. XLIV, 1. — 2. Luc, I, 26-33.
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corporellement conçu, et, d'après la loi de la nature, elle a enfanté.
3. Aujourd'hui donc, Notre-Seigneur Jésus-Christ est né selon, la chair, mais non selon la divinité; car « au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et, sans lui, rien n'a été fait (1) » . Il est venu en ce monde, pour que les hommes fussent à même de le contempler des yeux de leur corps, puisqu'ils ne pouvaient l'apercevoir des yeux de leur coeur. O homme ! ne te montre pas ingrat. Tu vois devant toi celui-là même. qui t'a créé à son image et à sa ressemblance. C'est à son sujet que le Psalmiste adressait aux hommes ce reproche : « Enfants des hommes, jusques à quand votre cœur restera-t-il appesanti? Pourquoi poursuivez-vous la vanité et embrassez-vous le mensonge? Sachez que le Seigneur a fait de son Christ l'objet de notre admiration (2) ». C'est le Fils de Dieu, c'est son Verbe, c'est l'arbitre et le maître de tous ses secrets; car le Père lui a dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (3) » . Il a disposé toutes choses et les a conduites à leur fin, et il est parfois impossible de connaître ce qu'on a dans le coeur, sans la lumière de la parole, selon ce qui est écrit : « Une bonne parole s'est échappée de mon cœur ». Aussi le Prophète annonce-t-il quelle a dû être dans Marie la chaste union de son coeur avec le Verbe c'est l'indissoluble lien de la charité. Car les intentions et les pensées qui naissent dans le coeur ne peuvent se laisser entrevoir qu'à l'aide d'une sorte de maître spirituel, c’est-à-dire d'une parole qui leur soit assortie; d'autre part, que pourra dire la parole, si la sagesse, auteur de toutes choses, ne vient préalablement, dans le secret du coeur, suggérer des idées ? Rien, absolument rien. « Une bonne parole », dit le Prophète, « s'est échappée de mon cœur ». Où était cette parole? dans le coeur. D'où s'est-elle échappée? du coeur. Qu'est-ce que la parole? le miroir du coeur. Il faut qu'il soit laid ou beau, et, par conséquent, digne de blâme ou de louange., C'est lui qui nous fait « bénir Dieu et maudire l'homme, qui a ôté créé à l’image
1. Jean, 1, 3. — 2. Ps. IV, 3, 4. — 3. Gen. I, 26.
et à la ressemblance de Dieu (1)». « L'homme bon », dit l'Evangile, « tire de bonnes choses d'un bon trésor, et l'homme mauvais tire de mauvaises choses d'un mauvais trésor (2) ».
4. Voilà en quoi consistent la laideur du coeur, et aussi sa beauté. Place-toi du côté où brillent les rayons du soleil, où se trouve le Dieu de charité. Je ne veux. point que tu te complaises dans les agréments extérieurs dont la nature peut t'avoir doué. Que, sur ton visage, de vives couleurs se marient à la blancheur du teint, que la beauté de ta figure se trouve rehaussée par celle de tes yeux et que l'élégance de tes formes mette le comble à ta perfection, tu ne seras jamais qu'un être hi. deux, et tu seras toujours noté comme tel, si tu ne cherches point Dieu dans la simplicité de ton coeur. L'homme voit le visage, Dieu voit le coeur. Cherche donc à briller là où le Christ a bien voulu établir sa demeure. C'est pourquoi l'apôtre Paul a dit : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous? Or, si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra; car le temple de Dieu est saint, et c'est vous qui êtes ce temple (3) ». « Une bonne parole s'est échappée de mon coeur ». Et quelle est cette parole? C'est ce chaste époux, fruit de la chasteté, qui doit sortir d'une chaste couche et conserver à une vierge sa chasteté. Il est sorti de son lit, il s'est approché de l'Ange, et par l'entremise de l'Ange, qui a parlé en son nom, il a communiqué à la vierge le don de chasteté. Nous trouvons donc ici un père chaste, un époux chaste, une mère chaste, un fils chaste et une chaste union contractée sous les auspices et par l'opération du Saint-Esprit. Par sa foi, Marie a donc mérité de rester ce qu'elle était auparavant; le Seigneur lui a conservé ce privilège, même quand elle a conçu, et, à l'heure de l'enfantement, elle n'en a rien perdu : elle est restée vierge après la naissance du Sauveur ; car Celui qui règne avec le Père, dans les siècles des siècles, a donné à sa Mère le privilège de la fécondité quand elle l'a conçu, et ne lui a point enlevé la gloire de la virginité, quand il est né d'elle et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
1. Jacq. III, 9. — 2. Matth. XII,35. — 3. I Cor. III, 16, 17.
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ANALYSE. — 1. Le Christ est né d'une vierge. Analogies dans la vie de Samson. — 2. Et dans celle de Sara.— 3. Témoignage d'Isaïe. — 4. Parallèle entre Ève et Marie.
1. Frères bien-aimés, je ne me servirai que d'exemples pour vous prouver le mystère de ce jour. Samson se distinguait par sa force et sa valeur guerrière: il était, comme le Christ, natif de Nazareth, et sa mère avait été stérile jusqu'à sa naissance; un jour que, inspiré de Dieu, il avait mis en déroute l'armée ennemie, et qu'à défaut d'armes il ne pouvait pas achever sa victoire, il trouva par terre, au milieu du camp, une mâchoire d'âne. L'ayant prise dans ses mains, il tua une multitude d'ennemis avec ce nouvel instrument de combat. Ainsi s'en exprimait-il et s'en faisait-il gloire après l'action: « Je les ai défaits avec une mâchoire d'âne , j'ai tué mille hommes (1) ». A la suite de cette lutte vraiment gigantesque, Samson éprouva une soif qui lui brûlait les entrailles, et, toutefois, dans les environs, ne se trouvait aucune source où il fût à même de puiser et de se désaltérer. Il s'écria donc: « C'est vous, Seigneur, qui avez sauvé votre serviteur et qui lui avez donné cette grande victoire, et, maintenant, je meurs de soif (2) ». Alors Dieu entr'ouvrit les parois de la mâchoire et en fit couler de l’eau; Samson la recueillit, et sa soif fut calmée. O mâchoire, tout à l'heure instrument sanglant de mort, et, maintenant, source de force et de vie ! Ici, elle a servi à répandre le sang des ennemis, là elle a produit une eau salutaire ! De la mâchoire d'un âne mort, et contrairement aux lois de la nature, a pu s'échapper une source d'eau vive ; jusqu'à ce jour, ce membre desséché d'un animal a pu s'appeler du nom de la mâchoire ; et la bienheureuse Marie, donnant le jour au Fils de
1. Juges, XV, 16. — 2. Ibid. 18.
Dieu, n'aurait pu rester vierge ni allaiter son enfant en dépit des lois de la nature? Par l'effet de la puissance divine, une mâchoire a été capable de fournir ce que naturellement elle ne renfermait pas, et le même pouvoir céleste n'aurait pu permettre au corps de Marie de donner un lait qu'il possédait naturellement ? D'une mâchoire s'est échappée une fontaine; le Sauveur est sorti du sein de Marie. La vertu d'en haut a fait couler de l'eau d'un ossement aride, et elle eût été impuissante à tirer un corps vivant du sein d'une femme vivante ? Que l'infidélité se taise donc, qu'elle cesse de murmurer. Le même pouvoir qui a rendu féconde la mâchoire d'un animal privé de vie a aussi fait des mamelles d'une vierge, devenue mère sans avoir contracté aucune souillure, une source de lait : ce prodige a été opéré par la vertu du Fils unique qu'elle a mis au monde.
2. Mais puisque tu veux circonscrire dans les bornes des lois de la nature l'enfantement et l'allaitement d'une vierge, dis-moi donc, oui, dis-moi en vertu de quelle loi la bienheureuse Sara a pu enfanter et allaiter à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Elle avait alors, pour deux causes, perdu la faculté de concevoir : elle était avancée en âge; dé plus, elle était stérile et ne pouvait avoir d'enfants ; car, dit l'Ecriture, « Sara avait passé l'âge de la maternité (1)». Néanmoins, au moment voulu par Dieu, elle a conçu et enfanté, et après avoir, en dépit de sa stérilité, mis au monde un fils, elle l'a allaité, bien qu'elle fût devenue vieille. Sara a obtenu de Dieu une telle faveur, et, pour devenir mère, la
1. Gen. XVIII, 11.
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Vierge Marie n'aurait pu l'obtenir? Ce que la vertu divine a accompli à l'égard d'une femme avancée en âge et débilitée, elle n'aurait pu l'accomplir à l'endroit d'une vierge? Ou bien, celui qui a fécondé une mère décrépite n'aurait pu rendre féconde une vraie vierge, une mère toute jeune ?
3. Mais revenons-en au témoignage des prophéties. Isaïe s'exprime ainsi: « Voilà que le Seigneur est porté sur un léger nuage il entre en Egypte ; à sa présence, les idoles sont ébranlées et tous les coeurs sont dans l'effroi (1)». « Le Seigneur est porté sur un léger nuage ». Ce passage a trait à l'humanité du Christ: elle portait le Seigneur et cachait en elle-même un Dieu qui se dérobait aux regards du monde, mais qui se manifestait par ses miracles. Le soleil, que nous voyons, ne se cache-t-il pas quelquefois derrière les nuages? Alors, il ne luit plus à tes yeux, bien que pour lui-même il ne cesse d'être lumineux. Quant au soleil éternel, il se dérobait aux regards en se voilant du nuage de notre nature humaine, et pourtant il luisait pour lui-même et pour nous. « Sur un nuage léger » : expression bien juste, puisqu'il ne portait point le fardeau du péché qui écrase toute chair. En effet, comme l'eau alourdit les nuages, ainsi les péchés pèsent beaucoup sur l'homme. Car, si notre chair s'adonne à l'iniquité, elle nous entraîne dans la boue et jusque dans les enfers ; si, au contraire, elle est sainte, elle s'élève vers les régions éthérées et jusque dans les cieux. C'est avec justesse qu'Isaïe appelle « un nuage léger » l'humanité du Christ, puisqu'à aucun instant elle n'a été l'héritière de la prévarication originelle, et que même elle a purifié l'humanité entière de la tache du péché. Nous pouvons encore dire, sans aucun doute, que Marie, la bienheureuse Vierge, la sainte Mère de Dieu, a été « un léger nuage », puisque dans son corps et dans son âme, dans
1. Isaïe, XIX, 1.
tout son être, elle a été douée de sainteté ; car le Seigneur n'a-t-il pas dit de ses saints, ou le Prophète n'a-t-il pas fait cette question « Qui sont ceux qui volent comme des nuées (1)?» La vierge Marie, Mère du Sauveur, a été un nuage léger: en effet, elle a porté, suspendu à son cou ou couché sur ses bras, l'enfant divin; elle a fui avec lui jusqu'en Egypte, où elle a demeuré , afin que s'accomplît cette parole de l'Écriture: « J'ai appelé mon Fils de l'Égypte (2) ».
4. Toutefois, mes frères, remarquez bien le changement opéré dans les choses par la nativité du Sauveur ; faites attention aux aperçus nouveaux que nous fait découvrir ce mystère. Une vierge a conçu, elle a enfanté et allaité, et elle est restée vierge. Un homme est né sans la coopération de l'homme. Nulle trace de corruption dans ce qui devait être le principe de la vertu. Le premier homme est tombé, cédant aux conseils d'une vierge; le second Adam a triomphé, parce qu'une autre vierge a consenti aux volontés d'en haut. Le diable a introduit la mort dans le monde par l'intermédiaire d'une femme ; c'est aussi par l'intermédiaire d'une femme que le Sauveur y a ramené la vie. Un mauvais ange a jadis trompé Eve, un ange bon a exhorté Marie. Eve a cru, et elle a perdu son époux; Marie a cru aussi, mais, par là, elle a préparé dans son sein au Fils de Dieu une habitation digne de lui ; elle a eu pour fils Celui qu'elle avait pour Maître. Une parole a causé la chute d'Eve; Marie s'est également fiée à une autre parole, et elle a réparé ce qui avait été détruit. Par la pureté de sa foi, Marie a détruit le mal causé par la fausse confiance d'Eve. C'est d'une femme que date le péché, c'est à cause d'elle que nous mourons tous; la foi aussi a commencé par une femme, et à cause d'elle nous avons retrouvé nos espérances de vie éternelle.
1. Isaïe, LX, 8. — 2. Osée, XI, 1.
ANALYSE. — 1. Parallèle entre Eve et Marie. — 2. La salutation angélique et l'obéissance de Marie. — 3. Infinie bonté du Christ à notre égard.
1. Témoins des désirs qui animent votre dévotion, nous voulons vous découvrir le saint mystère de ce jour ; car si vous apprenez de notre bouche à bien connaître la secrète portée de la naissance du Christ, nous aurons pleinement satisfait des aspirations enrichies des perles de la foi. Aujourd'hui le Roi des anges a pris naissance au milieu des pécheurs, afin de leur accorder la condonation de leurs fautes. « Que les cieux se réjouissent ! que la a terre tressaille d'allégresse (1) ! » car le véritable architecte est descendu des cieux pour relever le monde de ses ruines, et afin que, par Marie, fût réparé ce qu'Eve avait si malheureusement détruit. Autrefois une femme avait perdu l'univers, et voilà que Marie porte le ciel dans son sein: la première femme a goûté du fruit de l'arbre, elle en a donné à son époux, elle a introduit la mort ici-bas pour Marie, elle a mérité d'engendrer le Sauveur.
2. Vous le savez; l'ange Gabriel s'approcha de la pudique Vierge de Nazareth et lui dit
a je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes « les femmes (2) » ; car votre sein est devenu la demeure du Fils de Dieu. Marie se troubla à la vue du messager céleste, elle entendit l'annonce du mystère, elle entra en négociation avec l'Ange. « Comment », lui dit-elle, « comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme (3) ? » Ce que je vous dis là, je vous le dis d'après la manière dont les choses se passent en ce monde, mais je ne doute nullement de la puissance du Très-Haut. Votre parole me préoccupe, car j'ai résolu de rester vierge ; alors, et puisque je
1. Ps. XCV, 11. — 2. Luc, I, 28. — 3. Ibid. 34.
n'ai point de mari, comment pourrai-je engendrer un fils? — Marie, les choses ne se passeront point comme vous le croyez; vous n'enfanterez pas à la manière des autres femmes. Vous deviendrez mère, et, pourtant, vous ne perdrez jamais votre innocence; car vous aurez le bonheur de porter dans vos entrailles la Divinité elle-même. « Le Sainte Esprit descendra en vous, et la vertu du a Très-Haut vous couvrira de son ombre' n , en effet, votre sein est devenu le palais de l'Esprit-Saint. — Dès qu'elle eut entendu les conditions du céleste traité, elle prêta l'oreille aux propositions divines, et aussitôt elle mérita d'avoir le Seigneur pour habitant de son sein. « Voici », dit-elle, « la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole (2) ». Alors se trouvent occupées par le Très-Haut les entrailles de la Vierge ; la Majesté suprême tout entière se trouve renfermée dans les bornes étroites du corps d'une femme; alors se forme en elle son fils, son protecteur, son hôte, son gardien. Enfin, arrive le temps de le mettre au monde: Marie donne le jour à son enfant, et néanmoins la porte de sa chasteté demeure close. On voit apparaître le rejeton d'une lignée toute céleste, sans que la pureté de sa mère se trouve souillée de la moindre tache. L'enfantement fut, pour elle, exempt de douleurs et de larmes, parce que son fruit lui était venu du ciel. En ce jour, l'armée des anges s'écrie, dans les transports de la joie : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre (3) », parce que le sein d'une vierge est devenu fécond.
3. Remarquez bien, mes frères, de quel
1. Luc, I, 35. — 2. Ibid. 38. — 3. Ib. II, 14.
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éclat a brillé la miséricorde de Dieu à notre égard. il a daigné naître parmi les hommes, qu'il avait lui-même formés du limon de la terre. Par sa naissance, il a réparé leurs ruines ; il les a rachetés en mourant pour eux, et, après sa mort, il les a arrachés des abîmes profonds. Il a fallu qu'il nous aimât beaucoup pour prendre sur lui nos péchés, quoiqu'il fût juste, et pour se charger de nos crimes, malgré son innocence. Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous a délivrés des mains de nos ennemis, par cela même qu'il est descendu des cieux et que, après avoir subi les atteintes de la mort, il est sorti vivant et glorieux du tombeau, traînant à sa suite, dans son royal triomphe, tous les captifs dont il avait brisé les chaînes. Qu'à lui soient la gloire et la puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. La naissance du Christ nous fait admirablement connaître l'amour de Dieu pour nous.— 2. Cette naissance n'est pas sa première et éternelle naissance, mais la seconde et la temporelle. — 3. Elle a été précédée de l'existence de la mère de Jésus, en qui la virginité et la fécondité se sont trouvées merveilleusement unies.— 4. Dans la naissance du Christ se manifeste un ineffable mystère.— 5. Le Christ, venant au monde, était un homme véritable car il voulait sauver les hommes ; et faire d'eux les enfants de Dieu. — 6,. Les paroles par lesquelles on explique le mystère de l'incarnation semblent se contredire; pourtant, il n'y a aucune contradiction dans l'enseignement de l'Eglise. — 7. Il faut donc croire fermement à ce que là sainte Eglise croit et enseigne sur ce mystère, et, en particulier, sur les deux naissances du Christ : différences et rapports qui existent entre elles. — 8. Considérons avec une vive reconnaissance quels admirables bienfaits nous ont procurés les mystères de l'incarnation et de la rédemption. — 9. Il n'y a donc qu'un seul Christ, Dieu et homme tout ensemble, qui soit né et mort pour nous.
1. Frères bien-aimés, l'amour tout gratuit de Dieu pour nous trouve sa preuve dans la naissance temporelle, et selon la chair, du Fils de Dieu, notre Seigneur, dans cette naissance décidée avant tous les siècles, effectuée en ce monde, annoncée d'avance par les Prophètes, prêchée par les Apôtres, cachée, pendant l'ancienne alliance , sous des figures choisies, révélée, au temps de la nouvelle, par d'incontestables preuves, promise à nos Pères, manifestée à nos regards. En effet, Dieu nous a montré une affection entièrement bénévole, puisque, sans que nous l'ayons mérité, il nous a donné son Fils unique pour rédempteur. « Le Seigneur a envoyé un ré« dompteur à son peuple (1)». Voici, au dire du bienheureux Paul, ce que nous devons penser du Christ: « Il nous a été donné de
1. Ps. CX, 9.
Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification, notre rédemption (1)».
2. Nous célébrons aujourd'hui cette naissance du Fils de Dieu ; toutefois, en venant au monde, il est sorti, non point du sein de son Père, mais du sein de la Vierge, sa mère il a fait précéder cet événement du commencement du monde, et, ce qui est plus admirable encore, de la plénitude des temps (2). Celui que le Père éternel a engendré en dehors de tous les temps a voulu naître ainsi, et, en naissant de la sorte, le Fils a daigné être envoyé par le Père, sans pouvoir, néanmoins, jamais se séparer de lui. Cette naissance n'est donc pas sa première, mais sa seconde.
3. Cette seconde naissance du Fils de Dieu a été précédée de l'existence en ce monde de
1. I Cor. I, 90. — 2. Galat. IV, 4.
celle qui lui à donné le jour; mais jamais la divinité de son Père n'a préexisté relativement
à sa première naissance. Celui qui est coéternel à son Père est donc né après sa mère. Voilà pourquoi nous célébrons aujourd'hui l'enfantement de la sainte Vierge, de cette vierge que nous proclamons aussi mère, en qui la gloire de la fécondité est venue accroître l'éclat de la virginité, et dont la fécondité s'est trouvée ennoblie par une virginité inaltérable. Cette vierge a donc eu le privilège de la fécondité, mais elle n'a jamais perdu celui de la virginité; son enfantement a été de telle nature, que jamais elle n'eût été féconde si elle avait dû perdre l'intégrité de son innocence. Elle a donc été seule à recevoir cette grâce singulière d'un caractère tout divin; à elle seule a été accordée cette faveur miséricordieuse de former, dans son sein et de son sang, le Créateur de toutes choses, et de concevoir, sans l'intermédiaire d'aucun homme, Celui qui a formé la femme, et, enfin, d'engendrer dans le temps le Dieu engendré de toute éternité.
4. En parlant de cette naissance du Fils de Dieu, qui s'est effectuée dans le temps, le Docteur des nations a dit: « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils à formé d'une femme, et assujéti à la toi, pour racheter ceux qui étaient sous la loi, afin que nous devinssions ses enfants adoptifs (1)». Par ces paroles le bienheureux Apôtre a attiré l'attention de nos esprits et leur a fait comprendre le mystère de notre rédemption. Il connaissait parfaitement les secrets divins, et, en interprète fidèle, il nous a présenté ce mystère sous l'aspect le plus aimable et le plus capable d'exciter notre admiration: Pourquoi ce mystère est-il si admirable? Parce qu'il s'est ainsi accompli. Pourquoi est-il si aimable? Parce qu'il s'est accompli en notre faveur. Pourquoi est-il digne de notre admiration? C'est que celui qui est vrai Dieu de Dieu est aussi né vrai homme d'homme. Y a-t-il rien de comparable à cette merveille, que le vrai Dieu, naturellement né du Père, et, par droit de naissance, Maître de toutes choses, soit aussi né de la Vierge, dans la condition d'esclave ? que le Créateur de tous les temps ait été créé dans le temps? Pourquoi ce mystère est-il si aimable ? C'est que le Fils unique, qui est dans le sein du Père (2), a daigné devenir
1. Galat. IV, 4, 5. — 2. Jean, I, 18.
vrai homme et naître de l'homme, pour nous faire naître de Dieu.
5. Afin de rendre plus claire et plus intelligible pour nos auditeurs la vérité que nous énonçons, il nous faut reprendre ce que nous avons tous entendu relativement à la naissance humaine du Fils unique de Dieu. « Lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme et assujéti à la loi ». Voilà comment le vrai Dieu est né vrai homme. Mais de quel bienfait cette naissance humaine de Dieu a-t-elle été pour nous la source? L'Apôtre nous l'enseigne par ces paroles: « Pour racheter ceux qui étaient sous la loi, afin que nous devinssions ses enfants adoptifs (1) » . Voilà comment Dieu a agi: il est né vrai homme, afin que nous, qui sommes hommes, nous naissions de Dieu. En effet, nous sommes nés de Dieu lorsque, croyant en lui, nous avons été adoptés pour ses enfants. Le bienheureux Jean prouve en ces termes qu'il y a des hommes nés de Dieu: « Il a donné le droit d'être faits enfants de Dieu à tous ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, à ceux qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même (2) ». Nous avons reçu, dans la personne du nouvel Adam, l'adoption de la grâce divine que nous avions perdue dans la personne du premier. Nous étions privés de la grâce, lorsqu'après avoir été conçus dans l'iniquité, nous sommes nés dans le péché; car c'est un fait certain, que nous l'avions perdue même avant de naître corporellement. Tous ont perdu la grâce de l'adoption en celui « en qui tous ont péché (3)». Dieu a donc fait éclater son amour pour nous, en ce que son Fils unique, par qui toutes choses ont été faites, a été fait au milieu de toutes choses, et qu'il a été fait dans la plénitude des temps, bien qu'il eût fait tous les temps.
6. Frères bien-aimés, il faut comprendre avec exactitude comment a pu être fait Celui par qui toutes choses ont été faites, ou comment l'on peut dire que celui qui a fait tous les temps a été fait dans la plénitude du temps. Les saints Prophètes et les Apôtres ont avancé ces deux assertions, et les disciples de la vérité même nous ont enseigné cela avec encore plus de vérité. Le Christ qui, après sa naissance, a député les Apôtres pour en être
1. Galat. IV, 4, 5. — 2. Jean, I, 12, 13. — 3. Rom. V, 12.
682
les témoins, avait déjà, avant de naître, député les Prophètes dans le même but. Les Prophètes et les Apôtres sont donc venus, envoyés qu'ils étaient par la vérité, et ils ont entendu à la même école ce qu'ils devaient nous enseigner à leur tour. Dans leurs paroles, rien de faux, rien de hasardé : tout y est manifestement vrai, tout y est véritablement manifeste. Voilà, mes très-chers frères, la doctrine des Prophètes et des Apôtres. Lorsqu'en parlant du Fils de Dieu, ils le désignent comme Créateur et créature, comme faisant et comme fait, comme tenant du temps et de l'éternité, il n'y a rien de discordant en leur manière de s'exprimer; la fausseté ne vicie pas non plus leur enseignement, mais leur profession de foi sur l'une et l'autre naissance est l'expression vraie de la vraie foi, de la foi qui sauve. Il est, en effet, évident, que du Seigneur, Fils unique de Dieu, on peut toujours affirmer une double naissance, puisqu'en lui se trouvent réellement unies la substance divine et la substance humaine. Voilà pourquoi l'Eglise catholique reconnaît, sans hésiter, en un seul et même Fils de Dieu son créateur et son rédempteur; son créateur, parce que, comme Dieu, il lui a donné l'existence; son rédempteur, parce que, comme homme, il a été fait à cause d'elle. Cette chaste épouse reconnaît en lui, et sans l'ombre d'un doute, son époux; car elle lui est unie dans la plénitude et la vérité des deux natures. Elle confesse qu'il est son chef et que ce chef non-seulement est du Père, demeure dans le Père, est l'Eternel et immuable Seigneur, mais est devenu, tout étant Dieu, un homme parfait, né, dans le temps, de la Vierge Marie. Elle sait qu'il a, avec le Père, une seule nature divine, et, comme sa mère, la nature humaine, c'est-à-dire un corps et une âme. Elle avoue qu'un seul et même Christ a commencé à exister, et n'a jamais eu de commencement; car, l'Eglise catholique en fait profession, le Fils unique de Dieu est, tout à la fois, Dieu éternel de Dieu éternel, et homme temporel d'homme temporel. Aussi prêche-t-elle un seul et même Fils de Dieu, égal et inférieur au Père; car elle sait qu'il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes (1), Jésus-Christ homme. En effet, Dieu le Fils nous a emprunté notre nature pour la sauver ; et Dieu, après nous l'avoir empruntée tout entière, l'a sauvée de même par l'effet
1. I Tim. II, 5.
d'une bonté toute gratuite. Ainsi est-il arrivé que Dieu le Père a accordé le salut à l'homme par les mérites de Dieu le Fils avec qui il partage la divinité : de là il résulte encore que l'homme a obtenu le salut de Dieu le Père, par l'entremise de Dieu le Fils, entré en participation de la nature humaine: d'où il suit, enfin, que, pour les fidèles, la vraie source du salut se trouve en un seul et même Fils de Dieu. Telle est donc la véritable règle de la foi catholique, voilà en quoi consiste la divine et saine doctrine : croire qu'il y a véritablement deux natures dans la personne du Fils de Dieu, et confesser, avec non moins d'assurance, la vérité des deux naissances d'un seul et même Fils de Dieu.
7. Mes frères, que ce point de foi soit donc bien certain pour nous; que la croyance en soit bien affermie dans nos coeurs, appuyée sur la vérité de la foi et profondément enracinée dans la charité: Dieu, le Fils unique, par qui toutes choses ont été faites, est vraiment né une fois avant tous les temps, et une fois dans le temps ; une fois, sans avoir commencé, et une fois à une époque déterminée; une fois de Dieu le Père, et une fois de la Vierge Marie; de Dieu le Père sans avoir de mère; de la Vierge Marie, non pas sans avoir de Père, mais sans avoir un homme pour père. En effet, Dieu le Fils a Dieu pour père, non-seulement entant qu'il est né de lui sans avoir commencé et qu'il est Dieu de Dieu le Père; mais aussi en tant qu'il est né de la Vierge, dans le temps, et qu'étant Dieu il a été fait homme. Pour sa première naissance, le Verbe s'est échappé du coeur (1) de Dieu le Père; dans la seconde le Verbe s'est fait chair dans le sein de la Vierge Mère, et Marie l'a enfanté. A sa première naissance, il a été engendré par le Père, et il est sorti de son sein, et c'était le Dieu Très-Haut, à sa seconde, le même Dieu , devenu un humble époux, est sorti d'un lit virginal; par la première, il nous a faits, et par la seconde, il nous a donné une nouvelle vie; par l'une, il nous a créés; et par l'autre, il nous a rachetés; par celle-là, nous sommes devenus hommes; par celle-ci, nous avons été adoptés comme enfants de Dieu. Parla première, il est notre Créateur et nous sommes son ouvrage; par la seconde, il est notre Rédempteur et nous sommes son héritage. Par l'une le Fils
1. Ps. XLIV, 2.
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de Dieu nous a donné l'existence humaine ; par l'autre, il a daigné faire de nous ses héritiers; c'est par l'effet de celle-là que tous les hommes viennent en ce monde, c'est par l'effet de celle-ci que tous les justes régneront dans le ciel. Comme conséquence de la première, nous sommes ses créatures et nous tenons de lui la vie ; comme conséquence de la seconde , ceux qu'il a rachetés entreront en possession de la béatitude éternelle.
8. O homme, remarque donc attentivement de quels bienfaits Dieu le Fils t'a comblé, quoique tu en fusses indigne ! Tu étais égaré, et il t'a cherché; tu étais perdu, il t'a retrouvé; tu t'étais vendu, il t'a racheté; tu t'étais arraché la vie, il te l'a rendue. Voilà les faveurs qu'il t'a accordées en venant en ce monde, et il te les a accordées toutes d'une manière entièrement bénévole ; car il n'a trouvé en toi ni le mérite d'aucune bonne oeuvre, ni même un commencement de bonne volonté. Quand nous songeons aux bienfaits de Dieu, nous n'en apercevons pas d'autre cause que la grâce d'en haut : nos bonnes couvres y sont pour rien. En effet, mes très-chers frères, quel bien avions-nous fait pour mériter cette faveur singulière qu'un vrai Dieu se fit pour nous un vrai homme, que le Fils, par nature coéternel au Père,voulût naître d'une Vierge dans le temps, que le Très-Haut s'humiliât, que Celui qui nourrit incessamment les anges demandât sa nourriture aux mamelles d'une femme, que le Dieu infini fût placé dans une crèche étroite, que le Roi de tous les siècles fût abreuvé d'outrages, que Celui qui justifie subît une injuste condamnation, que Celui en qui ne se trouve aucun péché fût compté au nombre des pécheurs, que l'Auteur de la vie fût conduit à la mort avec des brigands, et qu'il mourût, non-seulement avec des scélérats, mais même pour des scélérats? C'est pourtant un fait attesté par l'Apôtre, que « le Christ est mort pour des impies (1)». Mais a-t-il pu naître pour des justes, Celui qui a daigné mourir pour des impies?
9. Il n'y a donc qu'un seul et même Christ, qui réunit véritablement en lui les deux natures, vrai Dieu et vrai homme, vraiment né du Père et vraiment né d'une Mère, appartenant d'une manière incontestable à l'éternité et au temps, possédant indubitablement l'immortalité et subissant réellement les coups de la mort, vraiment privé de vie et ressuscité effectivement. Voilà le grand mystère de piété ! Dieu le Fils a été, selon la chair, livré pour nos péchés, et, selon la chair encore, il est ressuscité pour notre justification. Et parce que le même Fils de Dieu a commencé, en naissant, l'oeuvre de notre rédemption qu'il a achevée en mourant pour nous, nous vous annonçons à tous, au jour où nous célébrons la nativité du Sauveur, celui de sa résurrection, tant Notre Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles avec le Père et l'Esprit-Saint, a eu hâte d'opérer notre salut ! Ainsi soit-il.
1. Rom. V, 6.
ANALYSE. — 1. Etonnants mystères renfermés dans la naissance du Christ. — 2. Un grand nombre de prodiges, sorte de prélude de ses miracles à venir, ont précédé la naissance du Sauveur. — 3. Motifs pour lesquels les Mages ont recherché et adoré ce roi des Juifs préférablement à tous autres.
1. Le Christ vient au monde, aussi le coeur des hommes est-il inondé de joie. Le Créateur du genre humain sort du sein d'une jeune fille, et des entrailles, restées vierges de tout (684) contact charnel, mettent au monde le Fils de l'homme, qui n'a pas eu d'homme pour père. Le temps voulu pour l'enfantement de Marie s'accomplit; si grand que soit celui qu'elle engendre à la vie, rien n'est changé aux lois qui régissent la naissance des humains. Ainsi a dû naître celui quine devait point refuser de mourir pour nous délivrer. Le Christ vient au monde: comme Dieu, il est du Père; en tant qu'homme, il vient d'une mère. Engendré par le Père, il est la source de la vie; enfanté par Marie, il est le tombeau de la mort. En lui se rencontrent le Révélateur du Père et le Créateur de la mère, le Verbe né avant tous les temps, et l'homme né au temps opportun; le Créateur du soleil, et la créature formée sous le soleil; celui qui est de toute éternité avec le Père, et celui qui est né aujourd'hui de la mère; celui sans lequel le Père n'a jamais existé, et celui sans lequel la mère n'aurait jamais été mère. Celle qui a enfanté est en même temps mère et vierge; Celui qu'elle a enfanté est tout à la fois enfant et Verbe. Celui qui a fait l'homme s'est fait homme, il a été mis au monde par une mère qu'il avait lui-même créée, et il a sucé les mamelles qu'il avait lui-même remplies. Celui qui était Dieu est devenu homme, et, sans perdre ce qu'il était, il a voulu devenir sa propre créature. En effet, il a ajouté l'humanité à sa divinité; mais en devenant homme, il n'a point cessé d'être Dieu; pour s'être revêtu de membres humains, il n'a pas discontinué ses oeuvres divines, et quand il s'est enfermé dans le sein d'une Vierge, il ne s'y est pas emprisonné au point de soustraire aux anges la sagesse qui fait leur nourriture et de nous empêcher de goûter combien le Seigneur est doux. Ah ! c'est à juste titre que les cieux ont parlé, que les Anges ont rendu grâces, que les bergers se sont réjouis, que les Mages sont devenus meilleurs, que les rois sont tombés dans le trouble, que lés petits enfants ont été couronnés. O Mère, allaitez notre nourriture, allaitez le pain qui nous vient du haut des cieux, placez-le dans la crèche, comme s'il était destiné à être la pâture de pieux animaux. Allaitez celui qui vous a créée pour faire de vous sa mère, celui qui, avant de naître, a choisi le sein dans lequel il s'incarnerait et le jour où il viendrait au monde; celui, enfin, qui a créé ce qu'il destinait à devenir «le lit nuptial d'où, nouvel époux, il sortirait un jour (1) », pour embrasser l'Eglise, son épouse.
2. Voyez quels prodiges ont précédé la naissance du Sauveur ! Longtemps auparavant les Prophètes annoncent que le Créateur du ciel et de la terre se fera adorer ici-bas ; l'Ange fait savoir qu'on verra venir dans la chair celui qui a tiré la chair du néant; en. fermé dans le sein d'Elisabeth, Jean salue le Sauveur enfermé dans celui de Marie ; le vieux Siméon reconnaît un Dieu dans un petit enfant, et la veuve Anne, une Vierge dans la personne de sa mère. Seigneur notre Dieu, voilà quels témoins ont affirmé votre naissance, avant que vous marchiez sur les eaux, que la tempête s'apaisât sur votre parole, qu'à votre prière un mort sortît vivant du tombeau, que le soleil s'obscurcît tout à coup au moment de votre mort, qu'à l'heure de votre résurrection la terre tremblât sur ses bases, et que le ciel s'ouvrît à celle de votre ascension. Enfin, les Mages, partis des extrémités de l'Orient, sous la conduite d'une étoile, afin d'apporter au Christ les prémices de la foi, ont traversé d'immenses étendues de pays, pour venir à -la recherche du Roi, pour courber devant lui leurs fronts.
3. Mais, ô Mages, si vous avez regardé le Christ comme étant vraiment roi des Juifs, quel motif vous a portés à l'adorer de préférence aux autres ? Depuis de longs siècles n'a-t-on pas vu naître un grand nombre de rois juifs? N'y a-t-il pas eu, parmi eux, l'illustre monarque David, et Salomon, le plus puissant de tous? Pourtant, vous n'êtes venus vous approcher ni de leur berceau, ni de leur trône. Ah, c'est qu'avant le Christ, le ciel n'a trahi la grandeur d'aucun d'entre eux t Mais, aujourd'hui, une étoile fait connaître le Roi des rois, et son Créateur : le ciel lui-même annonce qu'il est Dieu, et, d'après les signes qui s'y manifestent, il est impossible de révoquer en doute sa nature divine.
1. Ps. VIII, 6.
685
ANALYSE. — 1. La naissance du Christ, sujet d'une grande joie. — 2. Que le peuple manifeste son allégresse en s'acquittant de ses devoirs.
1. Tous les passages de l'Ecriture qu'on vient de nous lire, frères bien-aimés, doivent être pour chacun de nous un sujet d'allégresse : nous ne devons tous éprouver qu'un sentiment, celui de la joie. En effet, le Psalmiste dit : « Tressaillez de bonheur à la présente du Dieu qui est notre soutien (1) » . L'Apôtre ajoute : « Réjouissez-vous sans cesse dans le Seigneur (2) ». « Je vous annonce », continue l'Evangéliste, « je vous annonce le sujet d'une grande joie (3) ». O l'heureux jour que celui-ci, puisque, d'après le témoignage des Ecritures, nous y célébrons la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de concert avec le Psalmiste et l'Evangéliste, avec les Prophètes et les Apôtres.
2. Oui, elle est grande, en ce jour, la joie
1. Ps. LXXX, 13. — 2. Philipp. IV, 4. — 3. Luc, II, 10.
des chrétiens, cette joie dont les saintes Ecritures lui ont donné l'exemple. Oui, notre allégresse est sans bornes, puisque dans l'ivresse de son bonheur le peuple a fait son devoir. Quelle serait la sainteté des membres de cette Eglise, s'ils accomplissaient toujours la volonté du Christ ! Je vous le demande donc instamment , mes très-chers frères , remplissez toujours les devoirs que le Seigneur vous impose; ainsi mériterez-vous de vous réjouir éternellement les uns avec les autres. Le bonheur que nous éprouvons aujourd'hui à célébrer la naissance du Sauveur est, en effet, le prélude du bonheur que le serviteur fidèle de Notre-Seigneur Jésus-Christ en ce monde goûtera dans le ciel, à y célébrer avec les anges les solennités à venir de l'éternité.
ANALYSE. — 1. Le Christ s'est incarné pour triompher du diable. — 2. Que de merveilles à admirer dans la naissance du Sauveur ! — 3. Marie mère et vierge.
1. Frères bien-aimés, c'est aujourd'hui le jour où le Christ a pris notre humanité dans le sein d'une Vierge. Il a voulu s'humilier jusqu'à se revêtir de notre pauvre nature pour délivrer nos âmes de leurs péchés. Par sa prévarication , le premier homme avait (686) déçu le monde entier; il n'y avait plus, dès lors, de remèdes à nos maux et de salut pour nous, que si le Christ descendait du ciel. Pour le serpent, il se réjouissait, dans l'excès de sa méchanceté, d'avoir inoculé son venin à l'homme nouvellement créé. Mais le Christ est descendu dans le sein d'une Vierge, afin d'y prendre un corps d'homme qui serait attaché à la croix, et dont la mort porterait le coup fatal à l'antique serpent. Le diable avait employé une ruse infernale: c'était de parler à la femme par l'entremise d'un serpent, et de déguiser ainsi sa propre personne. Efforts inutiles ! Le Christ est descendu des cieux, le Fils de Dieu lui-même a pris un corps d'homme, et, en se montrant au démon sous l'apparence d'un homme, il lui a tendu un piège mortel. Ainsi, en effet, le tentateur a-t-il cru n'avoir affaire qu'à un homme, et a-t-il complètement méconnu le Seigneur. Il voyait bien un homme devant lui, mais il était loin d'imaginer que ce fût le souverain Maître. La faiblesse s'étalait à ses regards, mais la divinité se dérobait à ses yeux; aussi demeura-t-il tout confus , lorsque dans l'homme se montra le Dieu.
2. Le Christ est donc descendu ici-bas, envoyé par Dieu son Père; toutefois, il ne s'en est jamais séparé : il était sur la terre, sans avoir un seul instant quitté le ciel. Il a lui-même dit à ce sujet : « Personne n'est monté au ciel, sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme, qui est au ciel (1)». Sur la terre, il parlait aux hommes en tant qu'homme, et il déclarait être au ciel en tant que Dieu. En lui, néanmoins, la divinité n'a subi aucun amoindrissement de ce qu'il s'est revêtu de notre infirmité : il a pris ce qu'il n'était pas, et il reste ce qu'il était dès le commencement, c'est-à-dire Dieu. Pour s'être fait homme, il a travaillé à notre avantage,
1. Jean, III, 13.
mais non à son détriment ; il est demeuré l'égal du Père, tout en anéantissant la plénitude de sa divinité et en prenant la forme d'esclave.
3. Seule parmi toutes les personnes de son sexe, une Vierge a paru, qui a eu le singulier mérite de concevoir dans ses entrailles le Fils de Dieu, et de posséder sa virginité entièrement intacte, même après l'avoir enfanté. « Je vous salue , Marie », lui dit l'Ange ; « vous êtes pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes (1)». Car « voilà que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus (2) » . « Il délivrera son peuple de ses péchés (3) ». Vous garderez tous les droits de la virginité, vous aurez un fils et vous ne perdrez pas le titre de vierge ; car la puissance divine est si grande, qu'elle donne la fécondité à la mère et conserve à la Vierge son intégrité, « Vous êtes bénie entre toutes les femmes », parce que vous concevrez du Saint-Esprit, et en cela agira, non pas un époux charnel, mais la grâce divine. L'enfant que vous allaiterez sera votre propre créateur. Vous, que Dieu nourrit de ses largesses, vous lui donnerez vos mamelles à sucer; vous envelopperez de langes celui qui vous a accordé le vêtement de l'immortalité; vous placerez dans une crèche le corps enfantin de celui qui vous a préparé une table céleste. Tous les soins qu'une femme doit à son nourrisson, vous les prodiguerez à celui qui vous a promis la faveur de posséder surabondamment les biens réservés par lui à ses saints. Que dire de plus? O Vierge, réjouissez-vous de ces magnifiques promesses ! Alors s'éloigna le messager d'en haut : alors vint prendre possession du sein de Marie le Dieu qui vit et règne, avec le Père et l'Esprit-Saint, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Luc, 1, 28. — 2. Ibid. 31. — 3. Matth. I, 21.
ANALYSE. — 1. Un aliment spirituel est indispensable à notre âme pour acquérir la vie éternelle : c'est pour nous la procurer que Dieu nous a donné la loi et les Prophètes, et que le Christ s'est fait homme. — 2. Combien la venue du Christ était nécessaire à la délivrance de l'homme. — 3. En s'incarnant, le Christ nous a apporté le salut. — 4. Ce n'est pas sans un admirable mystère que nous connaissons la venue du Christ en ce monde.— 5. Réfutation des objections faites par les infidèles contre l'incarnation de Dieu.
1. Mes très-chers frères, c'est avec raison et pour notre plus grand bien qu'on nous fait lecture des paroles divines, car elles sont l'aliment de notre âme. « Car l'homme chrétien ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (1)». Comme nous avons, chaque jour, besoin d'aliments matériels pour sustenter la vie de notre corps, ainsi nous faut-il une nourriture spirituelle pour parvenir à la vie éternelle. En effet, si tant de personnes affectionnent cette vie terrestre en dépit des dangers et des peines dont elle se trouve comme hérissée, combien plus vivement doit-on aimer la vie céleste et sans fin que nous partagerons plus tard avec les anges ; car le Sauveur a dit : « A la résurrection des morts, ils ne se marieront pas et ne prendront pas de femmes, mais ils seront semblables aux anges (1) ? » C'est en vue de cette vie éternelle due Dieu a donné sa loi et choisi les Patriarches, que les prêtres et les lévites ont reçu l'onction du chrême, que les Prophètes sont venus, que les anges ont été envoyés, qu'enfin le Seigneur, Fils de Dieu, est lui-même descendu des cieux sur la terre et a rétabli en nous son image. De là nous devons conclure quelle impérieuse nécessité il y avait pour nous que la souveraine Majesté se revêtît de notre chair mortelle.
2. Pouvait-il y avoir pour cela un motif plus pressant que celui de notre mort éternelle? Pouvions-nous éprouver un châtiment plus cruel, que la servitude du péché ? Quel
1. Matth. IV, 4. — 2. Luc, XX, 35.
supplice plus insupportable que notre captivité éternelle? Nous portions les entraves de la mort, nous étions plongés dans l'esclavage et la sujétion la plus dure. Où se trouve la preuve de notre mort éternelle? Dans les paroles de l'Apôtre; écoute-le : « Depuis Adam jusqu'à Moïse, la mort a régné sur ceux-là mêmes qui n'avaient point péché (1) ». Par quel moyen établir la preuve de notre captivité ? Par les plaintes des martyrs, qui s'exhalent jusque dans les psaumes : « Seigneur, comme le vent du midi rompt les glaces des torrents, ainsi brisez nos fers (2)». La captivité imposée par des ennemis barbares est, certes, bien cruelle, bien féconde en amertumes ! Et, pourtant, on peut s'y soustraire par la fuite, s'y dérober par une somme d'argent ; en tout cas, la mort lui sert de terme. S'il en est ainsi d'elle, que sera-ce de la captivité éternelle, qui ne finira point par la mort, mais qui, au contraire, sera, dans les abîmes éternels, la source d'intolérables douleurs ?
3. Donc, mes frères, des motifs impérieux de tous genres exigeaient que Notre-Seigneur Jésus-Christ vînt dans le temps sur la terre. Aussi, en se revêtant de notre humanité, nous a-t-il arrachés à la mort pour nous rendre à la vie ; il nous a délivrés de la servitude et nous a rendu la liberté; il â brisé les chaînes par lesquelles les démons nous retenaient captifs, et nous sommes rentrés en possession de l'adoption des enfants ; car, a dit le Prophète, « il est monté au plus haut des cieux,
1. Rom. V, 14. — 2. Ps. CXXV, 4.
688
traînant après lui de nombreux captifs; il a répandu ses dons sur les hommes (1)». Le Seigneur Christ est donc venu, à proprement parler, pour opérer notre délivrance. Ce n'est ni un prince, ni un député, ni un ange qui nous sauvera; ce sera le Seigneur lui-même par sa venue.
4. Etonnante merveille, mes frères ! Le Christ est venu en ce monde, et, pourtant, il était dans le monde dès le commencement, il y est encore, et il y reviendra un jour. Qu'il soit venu dans le monde, c'est un fait attesté par l'Apôtre en ce passage : « C'est une vérité certaine et digne d'être reçue avec une entière soumission, que Jésus-Christ est venu en ce monde pour sauver les pécheurs, parmi lesquels je suis le premier (2) ». Qu'il ait été dans le monde, l’Evangéliste l'affirme : « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a pas connu (3)» . II est encore maintenant avec nous dans le monde, car il a dit à ses Apôtres : « Allez, instruisez toutes les nations; baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles (4) ». Quant à sa venue future, l'Ange en parle ainsi aux Apôtres: « Comme vous voyez le Christ monter au ciel, ainsi l'en verrez-vous revenir (5)». Précédemment déjà, le Prophète l'avait annoncé: « Il viendra manifestement, notre Dieu, et il ne se taira plus (6) ». Aussi, parce que le Seigneur Christ « était dans le monde, le monde », c'est-à-dire, le genre humain, « ne l'a point connu (7)». Et chose surprenante ! il ne le croyait pas invisible. Grand mystère ! Etonnante merveille ! Par cela même que le Créateur du monde a voulu devenir une des créatures qui peuplent le monde, il a effacé les péchés du monde, suivant cette parole de l'Evangile : « Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui efface les péchés du monde (8)» .
5. Mes frères, nous croyons que le premier avènement du Seigneur Christ a déjà eu lieu, et nous lui en témoignons notre reconnaissance par notre adhésion à cette vérité; mais
1. Ps. LXVII, 19; Ephés. IV, 8. — 2. I Tim. I, 15. — 3. Jean, I, 10.— 4. Matth. XXVIII, 19, 20. — 5. Act. I, 11. — 6. Ps. XLIX, 3. — 7. Jean, I, 10. — 8. Jean, I, 29.
il nous revient de tous côtés des objections faites par les Juifs endurcis, par les païens et les manichéens. — Qu'est-ce donc que sou. tiennent les chrétiens, s'écrient-ils? Ils disent que le Dieu de gloire est venu en ce monde pour sauver le genre humain? Pourquoi le prétendre? N'y avait-il dans le ciel personne que Dieu pût envoyer à sa place? N'avait-il pas à sa disposition un ange ou un autre représentant? N'a-t-il pas, en effet, choisi Moïse et Aaron pour délivrer le peuple d'Israël de la captivité d'Egypte? D'ailleurs, s'il a voulu venir en ce monde, pourquoi se servir de l'intermédiaire d'une femme? Pourquoi passer par les membres obscènes d'une créature? — Voici notre réponse. Nous disons: Dieu pouvait nous délivrer d'une autre manière, parce qu'il est tout-puissant. Mais il ne nous suffisait pas qu'en Dieu se trouvât seulement la puissance, il fallait aussi qu'à la puissance se joignît la justice. La puissance se manifeste dans l'action, et la justice dans la raison. Or, la raison exigeait que l'homme eût pour rédempteur le Créateur même du genre humain; car nous lisons, dans la sainte Ecriture, que Dieu le Père a dit à son Fils: «Faisons l'homme « à notre image et à notre ressemblance (1)». Quant à la difficulté qu'ils tirent du passage du Christ par des membres soi-disant obscènes, rien de plus facile que d'en triompher. Je ne vois aucune obscénité là où se rencontre l'intégrité virginale; on ne peut dire qu'il y ait des taches là où la nature a conservé une pureté parfaite. Les rayons du soleil traversent les marais et la fange, sans contracter aucune souillure, bien qu'ils soient corporels, puisqu'ils sont un composé de lumière et de chaleur; à bien plus forte raison la divinité incorporelle du Christ n'a-t-elle pu se salir en s'incarnant dans le sein d'une Vierge. Une Vierge a conçu, une Vierge a enfanté, et elle est demeurée vierge. Ce qu'Eve nous avait fait perdre, la Vierge Marie nous l'a rendu. La vierge Eve nous avait donné la mort, la Vierge Marie nous a donné notre Sauveur. La saine et droite raison a donc voulu que le nouvel Adam fût sauvé par les mêmes voie; que celles par lesquelles le premier homme avait péri.
1. Gen. I, 26.
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ANALYSE. — 1. La naissance du Christ n'a rien de charnel, puisqu'il est le Verbe de Dieu. — 2. Marie saluée par l'ange. — 3. Miraculeuse conception du Christ; merveilleuse naissance du Sauveur; les anges l'annoncent aux pasteurs. — 4. Ce que nous ont valu le premier et le second Adam, la première et la seconde Eve.
1. D'après les ordres de celui qui vient de naître, ma langue audacieuse voudrait parler de la conception et de la naissance virginale de l'éternelle Divinité ; mais mon esprit se trouble et ne peut que s'épouvanter en face d'une pareille tâche. Pourrait-on, en effet, n'éprouver aucune terreur quand il s'agit de ra. conter des merveilles? Je tremble donc, et avec raison, car celui dont je vais parler est présent devant moi. Personne d'entre vous, mes bien-aimés, ne doit s'imaginer que Notre, Seigneur et Sauveur ait commencé d'exister au moment de sa naissance charnelle; car il a toujours été dans le Père, selon ce témoignage de l'Evangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par lui (1)». Remarque attentivement et vois qui est celui qui était, où il était, quel il était, comment il était, ce qu'il faisait. « Au commencement était le Verbe ». D'après ces paroles, tu sais qui est-ce qui était. Ecoute maintenant, voici où il était : « Et le Verbe était en Dieu ». Puisque tu as appris où il était, sache quel il était : « Et le Verbe était Dieu »; et où il était: « Il était au commencement avec Dieu » ; et ce qu'il faisait : « Toutes choses ont été faites par lui »; où il est venu : « Il est venu chez lui »; pourquoi il est venu : Jean va nous l'apprendre: « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde (2) ».
2. « Au commencement donc était le Verbe, etc… » Si toutes choses ont été faites par le principe..... Les anges chantent donc, pour
1. Jean, I, 1-3. — 2. Ibid. 29.
l'annoncer, la naissance du Dieu éternel. Marie était Vierge avant d'enfanter, elle reste Vierge après l'enfantement, et ses entrailles seront la demeure où Dieu viendra se reposer en attendant qu'elle lui donne le jour. Voyez quel enfantement a annoncé l'ange Gabriel, à qui la parole d'en haut seule a donné un corps; car il est écrit: L'Ange s'approcha de Marie et la salua en lui disant : « Le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni (1)». O virginité digne de tous nos hommages ! O humilité digne d'être publiée partout ! L'Ange appelle Marie la Mère du Seigneur, et Marie s'en dit hautement la servante. Admirable prévoyance de Dieu 1 Marie n'a point su d'avance sa maternité future, parce que, dans sa simplicité virginale, elle eût refusé même l'honneur de concevoir. Gabriel s'approche d'elle, apportant avec lui le messager de Dieu et Dieu lui-même; il annonce à la jeune Vierge un mystère bien Papable de la jeter dans l'épouvante ; il lui annonce la visite du Dieu qui doit passer par elle. Marie est là, saisie de frayeur ; à la parole insinuante de l'Ange elle ne répond rien, tant son âme est troublée l Sa pudeur virginale paralyse son coeur; toutes ses entrailles frémissent sous l'impression de la crainte, et elle déclare en tremblant tout ce qu'elle redoute. C'était à bon droit que le frisson de la peur avait saisi la partie de son corps destinée à devenir l'asile de la Divinité. On ne saurait qu'innocenter le pudique effroi causé en elle par la crainte de Dieu et de l'enfantement ; aussi, comme le saint Ange savait que cette âme de
1. Luc, I, 28.
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femme allait se troubler soit en le voyant s'approcher d'elle, soit en entendant son message, il s'adresse à ce coeur de jeune fille en commençant par lui parler de bénédiction, afin qu'elle se réjouisse de se voir plus privilégiée que son premier père. O double fruit d'une bénédiction ! Le Seigneur fait tout à la fois bénir et instruire sa mère.
3. A peine l'Ange lui a-t-il annoncé son enfantement, que les membres destinés au Verbe sont conçus en elle et commencent à se former. Dieu se renferme dans le sein d'une femme; celui pour qui le monde est peu de chose se trouve porté dans les entrailles d'une Vierge; et, renfermé dans les étroites limites d'un corps humain, la Grandeur divine s'incarne pour nous sauver ! Les entrailles fécondées de Marie se dilatent sous l'action du Verbe, et quand le nombre des mois est arrivé à son terme, elles mettent au jour l'homme céleste. A ce moment les anges publient, par leurs cantiques, la naissance du Sauveur. Or, en la même contrée, il y avait des bergers qui gardaient leurs troupeaux durant les veilles de la nuit. Le Christ vient au monde; les pasteurs ont commencé à veiller. La nuit, c'est le monde ; la lumière, c'est le Christ; les pasteurs, ce sont les prêtres. L'Ange dit aux bergers: « Ne craignez point, car je vous annonce une nouvelle qui sera pour tout le monde le sujet d'une grande joie: c'est qu'il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur (1)». C'est avec juste raison que la naissance du Christ est annoncée aux pasteurs, car les pasteurs doivent l'intimer aux incrédules. Heureuse fécondité d'une Mère 1 Elle donne, pour nous, le jour à un Dieu fait homme. Heureuse virginité d'une Mère qui a su adorer son céleste Fils avant de le nourrir ! Nous aussi, adorons en ce nouveau-né notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.
4. Ecoutez, frères bien-aimés, si cela est possible, le mystère de la loi. Le premier Adam venait de la terre et du ciel; le second venait du ciel et de la terre. Celui-ci venait du ciel et de la terre, parce qu'il était de Dieu et de Marie; celui-là venait de la terre et du ciel, car il était un composé de terre et d'esprit. La mère de l'un et de l'autre était Vierge, et leur naissance n'était le fruit d'aucun commerce charnel; Marie ne connaissait pas la
1. Luc, II, 10, 11.
corruption, la terre était intacte, car ni semence, ni soc de charrue, ni pluie ne l'avait encore touchée. Le premier Adam nous a ôté la vie; avec elle, le second nous a donné la grâce. Les conseils d'une Vierge ont causé la chute du premier; par l'enfantement d'une Vierge, le second a relevé les ruines qu'Eve avait faites. L'un a péché et nous a fait punir de mort ; le second a souffert et nous obtenu notre pardon. En raison de sa faute, le premier s'est vu chassé du Paradis ; à cause de sa bonté, le second a été attaché au bois de la croix. Donc, le mal s'est fait par une femme, mais une femme a bien plus puissamment opéré le bien. En effet, si nous sommes tombés par le fait d'Eve, c'est Marie qui nous a remis sur nos pieds; si l'une nous a jetés par terre, l'autre nous a relevés; si la première nous a condamnés à la servitude, la seconde a brisé nos chaînes; celle-là nous a empêchés de vivre longtemps, celle-ci nous a rendu la vie éternelle. Entre les mains d'Eve le fruit de l'arbre a été la cause de notre condamnation; Marie nous a absous par le fruit de l'arbre, car le Christ a été pendu à la croix comme un fruit. C'est donc un arbre qui nous a donné le coup de mort, et c'est un arbre qui nous a rendu la vie. L'arbre du péché a allumé en nous le feu des passions; l'arbre de la science nous a procuré un vêtement qui calme notre ardeur pour le mal. Un arbre nous ,a réduits à la nudité; un arbre nous a donné ses feuilles pour nous couvrir d'indulgence. L'arbre de l'ignorance nous a produit des ronces et des épines ; l'arbre de la sagesse a été pour nous la source de l'espérance et du salut. Un arbre nous a apporté le travail et les sueurs; un arbre nous a procuré le repos et la paix. Un arbre a ouvert les yeux du corps; un autre les yeux du coeur. L'arbre du monde nous a inoculé l'astuce; l'arbre de Dieu nous a enseigné la prudence. Un arbre nous a montré le mal; un arbre nous a fait voir le bien. Mais je veux remonter au jour de la prévarication, et, avec la permission de Dieu, vous dire ce qu'il m'inspirera. Si Adam n'était point tombé corporellement, le Christ n'aurait pas eu à nous ressusciter spirituellement en cette vie. Je l'ai déjà dit : O profondeur insondable des secrets éternels! O plan divin, caché à ceux qui n'ont pas la foi, et rayonnant de clarté pour ceux qui croient ! L'Immortel crée une mortelle, (691) et une mortelle donne le jour à l'Immortel. Celui qui n'a pas de corps se renferme en terre, et celui qui a un corps devient habitant des cieux. Dieu se fait homme et il se relève. Le genre humain tout entier est souillé par Eve, et Marie le purifie. Eve est donc bienheureuse, puisqu'elle a donné l'occasion de tant de merveilles; mais bien plus heureuse est Marie, car elle nous a guéris de tous nos maux ! Heureuse Eve ! elle est devenue la mère du genre humain ! bien plus heureuse est Marie ! elle a mis au monde le Christ. L'une est donc préférable à l'autre, mais toutes deux méritent nos louanges. En effet, si Eve, de qui descendait Marie, n'avait d'abord failli, le Christ n'aurait point rendu Marie heureuse; et il ne se serait point abaissé jusqu'à nous, si Eve n'avait d'abord prévariqué ici-bas. L'une s'appelle la mère des hommes, l'autre la mère de la grâce; l'une nous a formés, l'autre nous a fortifiés; par Eve, nous grandissons, nous régnons par Marie. Celle-là nous a jetés à terre, celle-ci nous a élevés jusqu'au ciel. En deux mots, voici tout le mystère de la loi : Eve et Marie conspirent toutes deux au même but, comme tous les hommes s'en sont écartés. En Eve se trouvait originairement Marie, et c'est par Marie qu'Eve a été plus tard réhabilitée.
ANALYSE. — 1. L'orateur pria le Christ de nous enseigner ce qu'il est. — 2. Que le Christ soit Dieu; c'est un point de foi prouvé par ses propres paroles. — 3. parle témoignage du divin Paul. — 4. par celui de saint Pierre. — 5. par les paroles de saint Jean. — 6. par le témoignage que le Père a rendu du Fils. — 7. La Trinité est un seul Dieu. — 8. Réfutation de l'hérésie. La verge du pasteur. — 9. Nous devons tous imiter les exemples des saints.
1. Venez, Seigneur Jésus-Christ, notre Sauveur, qui partagez à degré égal, avec le Père, la souveraine puissance; venez et écrasez la tête du grand dragon, et dites-nous ce que vous êtes ; car Arius nous enseigne autre chose que ce que vous êtes. Parlez; oui, parlez, nous voulons entendre de votre bouche ce qui doit nous aider à confondre les hérétiques.
2. Ecoutez, frères bien-aimés, ce que dit le Sauveur : a Je suis la voie, la vérité et la vie; a personne ne vient au Père si ce n'est par a moi (1)». En tant que Dieu, il est la vérité et la vie ; en tant qu'homme, il est la voie. Et toi, hérétique Arien, tu prétends que la vérité et la vie sont moindres que la divinité; aussi, et par une conséquence naturelle, tu ne pourras jamais arriver jusqu'au Père. Mais, Seigneur Jésus, continuez à écraser la
1. Jean, XIV, 6.
tête du dragon : dites-nous ce que vous êtes avec le Père ; nous voulons entendre vos leçons et non les blasphèmes de l'hérésie. Dites-nous qui vous êtes avec le Père : « Le et Père et moi, nous sommes un (1)». Dites encore : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi (2) ». Puis : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père (2) ».
3. O hérétique, crois-tu déjà à une pareille autorité ? ou bien n'admets-tu pas le témoignage que le Sauveur lui-même rend de sa propre personne? Tu veux d'autres témoins
eh bien ! nous allons en citer contre toi, qui te convaincront d'erreur. Nous vous appelons comme témoin, seigneur Paul, vous qui avez résisté jusqu'au sang pour rendre ce témoignage, vous qui . avez mieux aimé mourir que de céder à une fausse doctrine ; parlez donc, oui, parlez, afin que celui qui redoute
1. Jean, X, 30. — 2. Id. XIV, 10, 11. — 3. Ibid. 9.
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d'être convaincu vous entende : « Que chacun de vous soit dans la disposition où a été Jésus-Christ; lui qui, ayant la nature de Dieu, n'a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s'égaler à Dieu (1)». Voilà bien : « Egal à Dieu. Nature de Dieu ». Et tu oses dire le Fils de Dieu inférieur à son Père !
4. Faisons venir un autre témoin, et que par deux ou trois témoins se confirme l'exacte vérité. Vous aussi, saint Pierre, prenez la parole : dites-nous « ce qui vous a été révélé, non par la chair et le sang, mais par le Père céleste (2) ». « Vous êtes le Fils du Dieu vivant (3) ». Il ajoute, dans sa seconde Epître aux Gentils : « Nous vous avons fait connaître la puissance, la prescience et la grandeur de Notre Seigneur Jésus-Christ (4)». Hérétique, où vois-tu que le Christ ne soit pas aussi grand que le Père ?
5. Mais voici un troisième témoin : avec les deux autres, il rendra un même et véridique témoignage à la Trinité dans l'Unité, et à l'Unité dans la Trinité. Saint Jean, parlez à votre tour : vous avez reposé sur le coeur de Jésus, et par-dessus toutes les merveilles célestes vous avez aperçu le Verbe de Dieu. Dites-nous ce que vous avez alors appris du Fils de Dieu. Dites-nous ce qu'il est : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était, Dieu (5) ». Dans son Epître, nous lisons ces autres paroles : « Nous savons que le Fils de Dieu est venu, et qu'il nous a donné l'intelligence, afin que nous connaissions le vrai Dieu et que nous vivions en son vrai Fils. C'est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle (6) ». Puisque tu dis moindre le Fils qui est « le vrai Dieu », tu n'auras pas la vie éternelle.
6. Mais, pour achever de confondre ton opiniâtreté, le Père va lui-même rendre témoignage à son Fils : après cela, tu n'auras plus rien à chercher, tu n'auras plus autre chose à croire. Il dit donc par la bouche du Prophète : « Le principe sera avec vous au jour de votre puissance (7)». Le Père est principe et aussi le Fils. Le Père et le Fils sont donc principe, sans commencement aucun. « Le principe sera avec vous au jour de votre puissance dans les splendeurs des saints : « je vous ai engendré avant l'aurore (8) ». C'était dire, en d'autres termes : Vous êtes sorti de
1. Philipp. II, 6. — 2. Matth. XVI, 17. — 3. Ibid. 16. — 4. II Pierre, I, 16. — 5. Jean, I, 1. — 6. Jean, V, 20. — 7. Ps. CIX, 3. — 8. Ibid.
moi, pour éclairer les saints. Mes très-chers frères, si les noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit semblent eux-mêmes tout distincts l'un de l'autre, je n'en vois pas d'autre motif que celui-ci : instruire les hommes justes. Au reste, quel langage la substance même de la Trinité a-t-elle tenu à Moïse? « Je suis celui qui suis; et voici ce que tu diras : Celui qui est m'a envoyé (1)». Le Fils a donc été engendré du Père dans les splendeurs des saints; mais pour que tu n'attaches à cette génération aucune idée de matière ou de temps, écoute. Voici la manière dont le Père a engendré le Fils: « De mon coeur s'est échappée une bonne parole (2) ». Que dit maintenant le témoin Jean ? « Au commencement était la Parole ». De son côté, Dieu le Père a dit : « De mon coeur s'est échappée une bonne parole ». Puis Habacuc ajoute : « Le Verbe a marché (3) », c'est-à-dire, la Parole, et, « au commencement elle était en Dieu, et la Parole était Dieu ». J'entends la Trinité crier contre toi par la voix du monde entier; et toi, Arien, semblable à un chien enragé, tu aboies contre tout le monde?
7. Mais voici qui va te prouver, d'une manière encore plus convaincante, que la Trinité est un seul Dieu. Voici ce que le Père dit au Fils par l'entremise du Prophète : « Je vous ai engendré dans la splendeur des saints». Il ajoute par l'organe d'Isaïe, au sujet du Saint-Esprit : « L'Esprit est sorti de moi (4)». A son tour, le Fils parle dans l'Evangile, il montre que le Père est en lui, et qu'il est dans le Père : a Mon Père, qui demeure en moi, fait les oeuvres que je faisan. Il s'exprime aussi au sujet de l'Esprit-Saint, et il fait voir que cet Esprit procède de lui comme du Père. Ne dit-il pas, en effet, à ses disciples: « Recevez le Saint-Esprit; si vous remettez à quelqu'un ses péchés, ils lui seront remis (5) ? ». Voilà pourquoi l'apôtre Paul a prononcé ces paroles : « Celui qui n'a pas l'Esprit de Jésus-Christ n'est point à lui (6)». Si donc le Fils est dans le Père, et du Père; si le Saint-Esprit est en même temps dans le Fils et dans le Père, il n'y a pas différentes parties dans la Trinité, puisqu'il y a là Unité parfaite, et, puisque la Trinité est un seul Dieu, que l'Arien s'en aille, il est convaincu d'erreur.
1. Exod. III, 14. — 2. Ps. XLIV, 2. — 3. Habac. III, 3. — 4. Isaïe, VII, 16.— 5. Jean, XCV, 10. — 6. Ibid. — 7. Rom. VIII, 9.
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8. Mais, hérésie perverse, quand mes paroles te seront-elles profitables ? N'es-tu pas « l'aspic qui n'entend rien, qui se bouche les oreilles pour ne pas ouïr la voix de l'enchanteur (1) ? » Sache, néanmoins, que tu seras dévoré, par la verge du serpent (2), lorsque les brebis que tu retiens captives auront été conduites par le pasteur, dans son bercail, afin qu'il n'y ait plus qu' « un seul troupeau et un seul pasteur (3) ». Mes bien-aimés, notre pasteur, qui fait paître et conduit avec une verge de fer (4), est, en même temps, notre pasteur, notre gouverneur, notre créateur et notre architecte. Seigneur Jésus, je vois en vous un pasteur admirable : vous faites paître vos brebis, vous courez à la recherche de celle qui s'égare, et quand vous l'avez retrouvée, vous la rapportez tout joyeux sur vos épaules, jusqu'à la bergerie. J'aperçois en vous un architecte vraiment grand : vous portez la verge, et avec elle vous opérez une foule de prodiges. J'ai peur, mes frères, je tremble de vous parler de la verge; mais, en consultant les divers passages de nos livres saints, je vois que Marie est une verge, que le Christ en est encore une, comme aussi la croix; avec cette verge de la croix, le divin Architecte, qui fait de si grandes et si admirables merveilles, a fait l'instrument de son supplice et les échelles célestes par lesquelles il a élevé jusqu'à son Père l'homme tombé. Tous les saints , et ceux qui ont vécu dans la continence, et ceux qui ont vécu dans l'état du mariage, tous les fidèles ont gagné le paradis au moyen de ces échelles; ils les ont gravies, non comme on gravit une échelle ordinaire, mais par la sainteté de leurs moeurs.
9. Que les bonnes moeurs s'implantent donc parmi nous, qu'on les rencontre en nous tous. Dans la foule des saints, chaque sexe et tous les âges peuvent trouver des exemples à imiter. Le modèle des vieillards, c'est Tobie malgré la cécité corporelle dont il était affligé, il montrait à son fils le chemin qui conduit à
1. Ps. LVII, 5. — 2. Exod. VII, 12. — 3. Jean, XI, 26. — 4. Ps. II, 9.
la vie; il voyait des yeux de l'âme. Le fils donnait la main à son père et dirigeait ses pas à travers les écueils des chemins d'ici-bas, et le père, avec ses bons conseils, dirigeait son fils dans le sentier du ciel. Les jeunes gens ont sous les yeux les exemples de Joseph : c'était un saint de formes élégantes, mais plus remarquable encore par les qualités de l'esprit et du coeur ; sa chasteté était à tel point inébranlable, que ni les menaces de sa maîtresse, ni les suggestions de cette femme impudique ne purent faire aucune impression sur son corps, parce que Dieu était déjà le maître de son âme. Les vierges qui vivent saintement n'ont-elles point pour modèle Marie, la bienheureuse Mère de leur Sauveur? Et les veuves, la religieuse Anne ? et les femmes mariées, la chaste Suzanne? En effet, la vierge Marie, Mère du Christ, a parfaitement accompli les devoirs que le Seigneur lui avait imposés; la veuve Anne a persévéré jusqu'à la fin dans les exercices de la prière et la pratique du jeûne ; Suzanne s'est exposée même au danger de mourir pour conserver sa pudeur con. jugale. Epouses, remarquez bien quel exemple la sainte Ecriture offre à votre imitation dans la personne de cette femme émérite. Elle ne vous dit point que Suzanne ait porté des pierreries, des colliers et des bracelets, de riches vêtements : c'étaient là des ornements extérieurs bien moins précieux que la pudique innocence qui embellissait son âme. Dieu a donné la vie à tous ceux qu'il a doués de bonnes mœurs. Et le motif pour lequel il a daigné se faire homme et naître d'une femme, c'est qu'il a voulu sauver les créatures des deux sexes. — Nous vous avons parlé longuement, frères bien-aimés, il y a eu de votre côté une attention singulièrement soutenue ; vous avez pris une large part à ce festin dominical que je vous ai servi: rendez-moi la pareille, non par vos instructions , mais par vos prières : ainsi pourrai-je moi-même prendre mon repas.
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ANALYSE. — 1. Le Christ, figuré par les signes donnés à Gédéon, a apparu aux Gentils. —2. Gloire de Marie qui a mis au monde l'Agneau sans tache.— 3. En oignant la pierre, Jacob nous a tracé une figure du Christ. — 4. Il nous a aussi symbolisé, la Trinité dans les branches qu'il a placées sous les yeux de ses brebis. — 5. Unité du baptême et ses effets.— 6. Combien notre temps est préférable à celui de Jacob. — 7. Conclusion en formé d'exhortation.
1. A proprement parler, le jour de l'Epiphanie, mes bien-aimés frères, a été fait pour nous, c'est-à-dire pour les Gentils. Le ciel lui-même nous l'a annoncé, suivant cette expression du dix-huitième psaume: « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament a annonce l'oeuvre de ses mains (1) ». Voilà aussi pourquoi s'est accomplie pour la gentilité cette promesse du Prophète : « Le peuple des Gentils, qui marchait dans les ténèbres, a vu une grande lumière, et le jour s'est « levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort (2)». En effet, le peuple des Gentils, c'est-à-dire notre peuple, plongé dans les ténèbres de ses iniquités, serait demeuré dans l'aveuglement de l'esprit, si la lumière de la grâce n'avait projeté d'en haut, sur ces ingrats, l'éclat de ses rayons. Partout et toujours, Dieu se montre admirable. Nos âmes étaient dépourvues de justice; c'étaient, à vrai dire, des grains de poussière desséchés. Par un prodige renouvelé de Gédéon, le Seigneur a donc fait descendre son Verbe divin, comme une rosée céleste, sur la toison d'une brebis, dans le sein de la Vierge très-pure. Vous savez tous le miracle opéré sous les yeux de Gédéon : son aire était toute desséchée, et, néanmoins, une toison de brebis, étendue au milieu de cette aire, se trouva tellement humide qu'il en fit couler la rosée. Un prodige plus admirable s'est opéré en Marie, de son sein, comme d'une toison de laine, s'est échappé du lait, et pourtant son corps virginal, pareil à une aire desséchée, ne s'est jamais humecté au contact d'un homme.
1. Ps. XVIII, 1. — 2. Isaïe, IX, 2.
2. Marie est donc unique parmi toutes les jeunes filles , elle est incomparable à toutes autres par son innocence. Pareille à une brebis, elle a engendré l'Agneau sans tache, et il est sorti de ses entrailles comme jadis la rosée est tombée de la toison de Gédéon; c'est cet Agneau que les anges ont annoncé, que les bergers ont serré dans leurs bras, que l'étoile a montré; et sa mère, la Vierge féconde, a fait trembler Hérode au milieu de ses richesses; elle a reçu les adorations et les présents des Mages. Puisque nous avons comparé la chaste Marie à une sainte brebis, nous avons aussi donné à son Fils le nom d'Agneau sans tache; l'Evangile de Jean nous y a d'ailleurs autorisé, car nous y lisons ces paroles : « Voici l'Agneau de Dieu , voici celui qui ôte les péchés du monde (1)».
3. C'est à vous, saint homme Jacob, c'est à vous que je vais m'adresser : à l'âge de vingt ans vous étiez un berger digne de louanges et vous êtes devenu pour nous l'image du Dieu pasteur, de l'Agneau sans tache que nous devons adorer. Saint Jacob, je vous en prie instamment , dites-nous, vous si petit et si grand tout à la fois, dites-nous pourquoi et comment vous avez aperçu en songe cette échelle mystérieuse qui allait jusqu'au ciel et au sommet de laquelle se trouvait couché l'Agneau virginal ? Pourquoi et comment vous avez reconnu cet Agneau? Pourquoi et comment, à votre réveil, vous avez dressé et consacré la pierre sur laquelle votre tête avait reposé ? En tout cela, je le vois, vous nous avez annoncé le mystère de
1. Jean, 1, 29-36.
la croix; car, au Sauveur mort en croix pour votre salut et le nôtre, s'appliquent ces paroles du psaume que l'on adresse aux nouveaux baptisés, surtout en raison du chrême: « Le Seigneur votre Dieu vous a sacré d'une onction de joie, qui vous élève au-dessus de tous ceux qui doivent la partager avec vous (1) » ; qui vous élève, non pas au même rang que ceux qui doivent la partager avec vous, mais au-dessus d'eux. L'apôtre Pierre explique ainsi ce passage : « Ce Jésus de Nazareth, que Dieu a rempli de l'onction de l'Esprit-Saint (2) ».
4. Je le sais, ô homme une fois et deux fois saint, trois fois et quatre fois heureux, je le sais, la charité était l'âme de vos œuvres; la piété inspirait votre fuite, vous ne suiviez d'autre chemin que celui de la vérité; votre repos était en Dieu, l'éternité devait être votre récompense. Que faisiez-vous donc en ces réservoirs d'eau'; qui étaient votre mystique bergerie? Quelles merveilles y opérait votre merveilleux savoir-faire ? Pourquoi mettre l'une sur l'autre, dans les auges des brebis, ces trois branches vertes, en enlever la couleur verte à certains endroits, leur donner une teinte très-blanche, les placer toutes trois au fond des canaux au moment de la conception, montrer en un sens prophétique ces branches, placées dans l'eau, aux brebis qui voulaient concevoir et boire, et disposer ainsi les mères à vous donner un nombreux troupeau d'agneaux blancs? Ecoutez le Patriarche, mes frères, il va vous apprendre de grandes choses, non pas sous l'influence d'une prudente charnelle, mais d'après l'inspiration toute-puissante du Saint-Esprit. Laissons-lui la parole : Quand je tenais les trois branches dans l'une de mes mains, je présentais le symbole de la Trinité catholique. Les trois branches étaient de bois, et chacune d'elles avait des qualités propres à elle seule ; ainsi en est-il de la Trinité : dans le Dieu vivant, chacune des trois personnes est distincte des autres, mais entre elles on ne saurait trouver aucune diversité de nature. La première branche était de storax, la seconde d'amandier et la troisième de platane. Comparons celle de storax au Père, celle d'amandier au Fils, et celle de platane à l'Esprit-Saint. Pourquoi comparons-nous la branche de storax à Dieu le Père ? Evidemment, parce que c'est des
1. Ps. XLIII, 8. — 2. Act, I, 38. — 3. Gen. XXX, 37-43.
petits bourgeons de cet arbre que s'échappe la plus forte odeur qu'il puisse produire. Ainsi Dieu le Père a-t-il produit l'odoriférant Sauveur. Ecoute l'Apôtre, voici ce qu'il dit
« Nous sommes devant Dieu la bonne odeur du Christ, en tous lieux, pour ceux qui se perdent et pour ceux qui se sauvent (1)». Comment cela? Parce que ceux qui se perdent et ceux qui se sauvent ont été oints du chrême odorant. Pourquoi encore comparons-nous la branche d'amandier à Dieu le Fils ? De même que la verge d'amandier, qui avait servi à Aaron, était redevenue verte et avait fleuri dans le temple, après avoir été longtemps desséchée; ainsi le corps du Christ, revenant à la vie, a refleuri au sortir du tombeau. La verge desséchée est l'image du corps inanimé de Jésus; la verge redevenue verte représente ce corps revenant à la vie ; la verge fleurie dans l'arche du Testament symbolise ce même corps s'échappant glorieux du sépulcre. Et c'est parce que le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ a refleuri au moment de sa résurrection, que le Psalmiste, parlant de lui, a chanté ces paroles : « Ma chair a refleuri, et je le louerai de toute mon âme (2)». Les branches du platane sont larges et touffues, comme s'il avait été planté sur la montagne sainte ; aussi, je comprends qu'il s'agit de la venue du Dieu Saint-Esprit dans ces paroles du Prophète : « Dieu viendra du Midi, et le Saint descendra de la sombre et ombrageuse montagne (3) ». Le platane est donc un arbre aux branches larges et touffues, et l'homme qui fuit les ardeurs du soleil trouve sous son ombre la fraîcheur et le repos. Aussi comparons- nous les branches du platane au Saint-Esprit et à son action rafraîchissante; car l'Ange a dit à la Vierge, au moment de la conception : « Le Saint-Esprit descendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre (4) ». Quand Jacob enlevait, en certains endroits, l'écorce des trois branches, et mettait à découvert leur blancheur intérieure, voici ce dont il nous offrait l'emblème : l'unité de la divine Trinité ne peut être comprise même par les plus savants, tant qu'ils ne se sont point dépouillés de leurs pensées charnelles ; car le vrai et unique Dieu, le Dieu un en trois personnes, et l'unité de ces trois personnes, ne sont à la
1. II. Cor. II, 15. — 2. Ps. XXVII, X. — 3. Habac. III, 3. — 4. Luc, I, 35.
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portée que des hommes spirituels; elles dépassent, du tout au tout, les facultés des hommes charnels. En effet, l'homme charnel, que l'Apôtre appelle en d'autres termes l'homme animal, « ne perçoit pas les choses « qui sont de l'Esprit de Dieu: l'inintelligence « est son partage (1) » . La variété dans la couleur, et l'agréable aspect des trois branches est l'image de l'unité des trois personnes divines, qui, par la diversité de ses mystères et la différence dans la manière dont on les présente, s'offre, aux esprits désireux de la connaître, sous les aspects les plus divers et les plus beaux. Cette variété dans l'unité fait la joie de l'Eglise catholique, selon cette parole des saints cantiques : « Ses vêtements sont resplendissants d'or ; on y remarque une admirable variété (2) ».
6. Jacob plaçait les trois branches dans les canaux où les brebis du saint troupeau allaient s'abreuver, et pourtant la même eau servait à les désaltérer. Autre symbole. En effet, dans l'Eglise, dépositaire de la vérité, c'est au nom de la Trinité qu'on baptise, et l'on y prêche l'unité du baptême; c'est ce que Paul disait formellement à ceux qu'il avait baptisés : « Il n'y a qu'un Seigneur, une foi et un baptême (3) ». En s'abreuvant aux courants d'eau, les brebis y puisaient une boisson vivifiante ; ainsi en est-il de tout fidèle : la piscine sacrée, où il reçoit le baptême, est pour lui la source d'un lait qui le fait croître, comme le lait maternel fait grandir le nouveau-né ; voilà pourquoi Pierre adressait ces paroles aux chrétiens nouvellement régénérés dans les eaux baptismales : « Comme des enfants nouvellement nés, désirez ardemment le lait spirituel et pur, afin qu'il vous fasse croître pour le salut (4)». Enfin, en se désaltérant au ruisseau, les brebis y avaient, à cause des trois branches, des visions singulières et qu'un, homme n'aurait
1. I Cor. II , 14. — 2. Ps. XLIV, 15. — 3. Ephés. IV, 5. — 4. I Pierre, II, 2.
jamais pu supposer: emblème de l'effet produit par le baptême des catholiques : quiconque s'y désaltère devient capable de contempler l'unité d'un seul Dieu en trois personnes, mystère dont la vue est réservée, non pas aux impies, mais aux coeurs purs. « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu (1) ».
6. Illustre Jacob, Dieu lui-même a prononcé votre éloge en louant trois grands hommes « Je suis », a-t-il dit, « le Dieu d'Abraham, et le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob (2) ». Je ne vous demande plus qu'une chose, c'est la dernière : je vous en prie, comparez patiemment avec moi le temps où vous viviez avec celui-ci : notre époque n'est-elle pas, plus que la vôtre, enrichie des faveurs de la grâce? Il est positif que notre brebis, la vierge Marie, est préférable aux vôtres. Notre siècle surpasse donc votre siècle en bonté, car notre Vierge est devenue féconde sans le concours de l'homme ; et parce que cette Vierge sainte a miraculeusement enfanté, bien qu'elle n'eût eu de commerce charnel avec aucun homme, elle a été, en ce jour, honorée, dans la personne du Christ, des respects et des présents des Mages.
7. C'est pourquoi, mes très-chers frères, il faut nous réjouir aujourd'hui d'avoir reçu le don de la foi catholique, jadis symbolisée par les trois branches de Jacob. Réjouissons-nous aussi à la vue de l'étoile qui a projeté sur toute la terre le vif éclat de ses rayons. Réjouissons-nous encore à l'aspect des présents des Mages, emblème sensible de la Trinité que dans notre conduite se rencontrent les trois vertus désignées par ces présents! Puisse la foi faire de notre coeur un coeur d'or ; que l'encens du repentir brûle sur l'autel de ce coeur en sacrifice d'agréable odeur ; qu'enfin la myrrhe de la charité à l'égard du prochain nous obtienne le pardon de nos fautes par Jésus-Christ notre Seigneur.
1. Matth. V, 8. — 2. Exod. III, 6.
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ANALYSE. — 1. Marie est désignée sous le nom d'étoile. — 2. Elle a été également symbolisée par la tige sortie de la racine de Jessé, et par la verge fleurie d'Aaron. — 3. A elle encore s'applique ce que Salomon dit de l'amandier, du câprier et de la sauterelle. — 4. Conduits par l'étoile, les Mages adorent le Christ et retournent dans leur pays par un autre chemin. — 5. Exhortation morale.
1. « Une étoile sortira de Jacob, et un homme s'élèvera d'Israël, et il frappera les chefs de Moab, et il détruira tous les enfants de Seth, et l'Idumée deviendra son héritage ( 1)». D'après le récit de la sainte histoire du vieux Testament, Balach, roi des Médianites, appela près de lui le prophète Balaam, pour lui faire maudire le peuple de Dieu : à peine celui-ci eut-il aperçu au loin les campements et les tentes des Israélites, qu'il se sentit inspiré de l'Esprit-Saint : il prévit donc que de leur race et d'une Vierge immaculée naîtrait, un jour, le Fils de Dieu, et entre autres paroles prophétiques qu'il leur adressa pour leur annoncer l'avenir, il prononça tout à coup celles-ci et s'écria : « Une étoile sortira de Jacob, et un homme s'élèvera d'Israël n. Sous ce nom d'étoile, qu'est-ce qui est désigné , mes très-chers frères? C'est évidemment la sainte mère de Dieu. Pareille à un astre du ciel, elle a brillé, plus que tous les fils et toutes les filles des hommes, par sa virginité et son humilité, elle en a projeté les éclatants rayons sur le monde entier; car elle est cette étoile de la mer, cet astre du matin, qui a donné le Soleil de justice aux hommes assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort (2) » ; grâce à elle, la clarté de la lumière d'en haut est venue se répandre sur le genre humain, qu'enveloppaient les ténèbres d'une nuit profonde. C'est l'étoile radieuse que le nuage du péché n'a jamais obscurcie, qui a laissé échapper son rayon, sans connaître même l'ombre de la corruption, qui a enfanté son Fils sans
1. Nomb. XXIV, 17, 18. — 2. Luc, I, 79.
éprouver le moindre dommage dans sa virginité ; c'est l'étoile illustre et toute belle, qui a brillé par ses mérites, qui nous a guidés par ses exemples, qui éclaire les aveugles et ranime les faibles. C'est dans cette étoile que s'est caché le vrai Soleil de justice, lorsqu'il a disparu derrière le nuage de notre humanité ; c'est d'elle qu'il est sorti, laissant entière et intacte son innocence. Balaam a dit que cette étoile sortirait de Jacob, parce qu'en effet la Vierge immaculée descendait, en ligne droite, de la race des patriarches.
2. Voilà pourquoi le Prophète a prononcé ces paroles : « Une tige sortira de la racine de Jessé, et une fleur s'élèvera de ses racines (1)». Balaam avait désigné la vierge Marie sous le nom d'étoile qui sortira de Jacob, Isaïe l'appelle la tige qui sortira de la racine de Jessé : les noms d'étoile et de tige , que les deux Prophètes lui ont donnés, lui conviennent également bien. C'est une étoile, car, après avoir été éclairée de la lumière d'en haut, elle a brillé plus que tous les mortels et répandu sur la terre les splendides rayons de toutes les vertus. C'est une tige, parce qu'elle est demeurée ferme et inflexible dans la force et la perfection de ses vertus, et que, sans porter nulle atteinte à son innocence, elle a produit une fleur céleste, le Fils de Dieu. Aussi, et pour nous en donner d'avance un emblème, le bienheureux Moïse avait-il placé dans le tabernacle du témoignage douze verges au nombre desquelles se trouvait celle du grand-prêtre Aaron. Tandis que toutes les autres demeurèrent sèches et arides, la
1. Isaïe, XI, 1.
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verge d'Aaron fut seule à produire des feuilles, des fleurs et des amandes. Elle fut le symbole de la bienheureuse Vierge. Comme, en effet, Marie avait été élevée sous l'empire de l'ancienne loi, et qu'elle avait pris part, avec ses parents, aux cérémonies légales, elle semblait avoir été placée avec les autres dans le tabernacle ; mais pendant que les Juifs demeuraient stériles sous le rapport de la foi et des bonnes couvres notre tige d'Aaron, fécondée par l'Esprit-Saint, produisit les feuilles des bonnes couvres et donna une fleur odoriférante, puis un fruit d'une saveur sans égale, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sans avoir été humectée par la rosée ou trempée par la pluie, sans rien perdre de sa substance, la verge d'Aaron a produit une amande : la royale Vierge, baignée de la rosée céleste, trempée de la pluie divine, et conservant intacte son innocence, a mis au monde le Fils de Dieu. La verge d'Aaron n'avait pas de racine, et elle a fleuri : Marie n'a pas connu d'homme, et elle a conçu en fleurissant. La verge d'Aaron n'a rien perdu de sa verdeur la Vierge n'a subi, en son intégrité, aucun dommage par son enfantement sacré.
3. Salomon avait encore en vue la vierge Marie, quand il a dit : « Quand l'amandier fleurira, le câprier sera détruit, la sauterelle deviendra pesante (1) ». Vous le savez, mes bien-aimés frères, de tous les arbres, l'amandier est le premier à fleurir, lorsque viennent les chaleurs du printemps, et il produit une fleur d'odeur singulièrement agréable : ainsi la Vierge Mère, sous la chaude influence de l'Esprit-Saint, a conçu de bonne heure; puis elle a fleuri, et sa fleur a répandu dans le monde le plus suave parfum. Pour le câprier, d'une odeur peu agréable, amer au goût, il figurait le peuple juif, qui, tout imprégné de l'amertume et de la sévérité de la loi, n'a jamais montré aucune douceur d'esprit, ni obéi que dans l'amertume de la lettre au moment où l'amandier a fleuri, la lettre a disparu, parce que, la Vierge ayant enfanté le Fils de Dieu, les rites de la loi ont été abolis et ont cessé d'être, et le peuple juif, en punition de sa perfidie, a été détruit et dispersé dans tout l'univers. Y a-t-il le moindre avantage à ce que la sauterelle se reproduise? Certainement non ; peut-on en faire usage? Non encore. Vous ne pouvez la saisir, elle
1. Eccle. XII, 5.
saute de ci et de là; elle fait entendre un cri strident: de quel autre peuple est-elle l'image, que du peuple des Gentils? Ne donnant aucun fruit de justice, se laissant emporter à tout vent de doctrine (1), n'ayant de confiance que dans le grand nombre et la sonorité des paroles, étrangers à la personne divine du Verbe, pareils, enfin, à des sauterelles, les Gentils semblaient n'avoir ni sang ni fécondité. Mais sitôt qu'ils furent convertis et respirèrent le parfum répandu par les branches naissantes du jeune amandier, sitôt qu'ils eurent goûté du miel de ses fleurs, la pâleur et la maigreur, conséquences de leurs vices, disparurent pour faire place à l'embonpoint que donne la grâce céleste. C'est donc avec raison que le Prophète a dit: « Quand fleurira l'amandier, le câprier sera détruit et la sauterelle deviendra pesante » : En effet, lorsque notre virginal amandier a eu produit sa fleur délicieuse, Jésus-Christ, la nation juive a disparu en punition de sa perfidie, et le peuple des Gentils s'est converti, et l'abondance de l'Esprit-Saint, avec la graisse des bénédictions d'en haut, est venue lui donner une santé spirituelle florissante. C'est donc avec justesse qu'on l'a désignée la bienheureuse Vierge, sous les noms d'étoile, de verge et d'amendier; car elle a brillé comme une étoile, projetant autour d'elle les rayons de ses vertus: pareille à une verge, elle a conservé, avec fermeté et d'une manière inflexible, la droiture de la justice ; puis, comme un amandier, elle a produit les belles et odorantes fleurs de toutes les perfections.
4. Toutefois, cette étoile virginale se trouvait enfermée dans les étroites limites d'une étable, avec le Soleil de justice qu'elle avait mis au monde; aussi, et afin de la faire connaître, un astre d'un éclat nouveau apparaît-il en Orient; par l'éclat inouï de sa lumière, il prévient les Gentils de l'apparition de l'étoile sortie de Jacob, et, marchant en avant des Mages pour leur indiquer leur chemin, il les amène jusqu'à Bethléem. C'est ainsi que le ciel fait connaître le ciel, qu'une étoile indique une étoile, que la lumière rend témoignage de la lumière, qu'un astre découvre un astre. Les Juifs sont là, tout près, et ils ne veulent reconnaître l'enfant Jésus ni d'après les oracles des Prophètes, ni sur l'attestation des Mages, et, sur un signe venu du ciel par le moyen d'une
1. Ephés. IV, 14.
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étoile qui raconte sa gloire, la gentilité, qui se trouve bien loin, le reconnaît pour son Dieu. Éclairés de la lumière céleste, arrivés à Bethléem sous la conduite de l'astre qui les précède, les Mages entrent dans la maison et y trouvent l'étoile et le soleil; ils adorent comme un Dieu, vénèrent comme un roi, reconnaissent pour un homme l'auteur de notre salut, couché dans une crèche: par leur triple offrande, ils font l'aveu de ses deux natures, la divine et l'humaine, et ce qu'ils croient de coeur, ils l'affirment hautement par leurs dons. Ils sont trois, ils font à un seul hommage de trois sortes de présents; par là, ils confessent publiquement l'unité de Dieu en trois personnes.. Après avoir accompli, à l'égard de l'enfant Jésus, les devoirs d'une pieuse dévotion, mais prévenus par un ange, ils prennent un autre chemin et s'en retournent dans leur pays.
5. Pour vous, frères bien-aimés, vous savez qu'une étoile virginale est sortie de Jacob; vous adorez Jésus, non comme pleurant encore sur la paille, mais comme régnant dans les cieux; l'astre brillant de l'Évangile vous a envoyé, du haut du ciel, les rayons de son admirable lumière; il vous précède et ,vous dirige : marchez donc à sa suite par vos bonnes oeuvres, courez jusqu'à Bethléem, jusqu'à la demeure du pain vivant, c'est-à-dire jusqu'à la sainte Eglise : vous y trouverez Marie et Jésus, et au lieu d'entendre ses gémissements enfantins, vous l'entendrez prêcher et instruire le peuple. Que les heureux Mages, prémices de votre foi et de votre conversion, deviennent vos modèles: quand Jésus était couché dans la crèche, ils l'ont vénéré, ils lui ont fait hommage de leurs présents pour vous, offrez-lui vos bonnes couvres en signe d'adoration, maintenant qu'il règne dans le ciel. Offrez-lui en don, non des choses du temps, car elles finissent par périr, non des choses transitoires et visibles,mais des présents qui viennent de votre coeur, des louanges et des actions de grâces. Au lieu d'or, offrez-lui de la sagesse ; au lieu d'encens, de la dévotion; au lieu de myrrhe, la mortification de vos sens; puis, instruits par l'Évangile, quittez le chemin des couvres mauvaises, qui vous a amenés de l'endroit où vous étiez, et retournez par une voie toute différente, celle des bonnes couvres jusqu'à la patrie,au séjour de la lumière éternelle, où daigne vous faire entrer Notre Seigneur Jésus-Christ, Dieu, qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. Dans l'Épiphanie se célèbrent plusieurs mystères, mais spécialement la venue des Mages. — 2. Ils sont venus, non par suite de calculs astrologiques, mais par esprit de religion.— 3. L'opposition des Donatistes est condamnée par les Eglises apostoliques. — 4. et même par le monde entier; car à peine sont-ils connus, même en Afrique. — 5. L'Église catholique a trouvé dans les persécutions le principe de son développement : on ne peut en dire autant des sectes dissidentes.— 6. L'orateur exhorte son auditoire à conserver l'unité.
1. Le nom d'Épiphanie a passé du grec dans le latin; les interprètes de cette dernière langue le traduisent par le mot manifestation , parce qu'en ce jour le Christ a manifesté sa grandeur divine et l'a fait connaître au monde par certains faits miraculeux. Toutefois, l'Église célèbre aujourd'hui, dans tout l'univers, des mystères de plus d'une sorte ; (700) d'abord, elle nous enseigne qu'une étoile plus brillante que les autres a montré à des Mages opulents l'humble demeure d'un grand Roi; elle nous apprend aussi qu'à pareil jour il a, dit-on, opéré son premier miracle, en changeant subitement de l'eau en vin; enfin, elle nous rappelle la croyance où l'on est qu'en ce jour encore, Jean a baptisé Jésus au moment où le Sauveur se trouvait dans le lit du Jourdain, Dieu le Père le. reconnut hautement pour son Fils ; car, au rapport de l'Evangéliste, sitôt « qu'il sortit de l'eau on entendit une voix du ciel qui disait: Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances : écoutez-le (1) ». Voilà, à ce que l'on croit, par quels indices publics a été aujourd'hui manifestée la puissance du Sauveur; mais l'on s'accorde plus communément à reconnaître qu'à l'Epiphanie l'étoile a servi de flambeau aux Gentils pour leur montrer le chemin qui devait les conduire à ;travers les ténèbres jusqu'au Christ, et que, même au milieu de ses compatriotes, des Orientaux ont été les premiers à l'adorer. Car tel est le récit de l'Evangile : « Voilà que des Mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils disaient: Où est celui qui est né roi des Juifs? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l'adorer (2) ».Mais les Donatistes, séparés de l'Orient, privés de la lumière, plongés dans les ténèbres de l'Occident, révoquent en doute la foi des Mages ; car ils supposent qu'ils se sont mis à la recherche du Dieu incarné, par calcul et non par esprit de religion. Or, serait-il possible qu'ils eussent parcouru de si vastes pays, qu'ils eussent offert au Sauveur de si précieux dons et se fussent prosternés à deux genoux pour adorer un enfant qu'ils voyaient enfermé en de si étroites limites et couvert de si pauvres baillons, s'ils n'avaient reconnu dans cet enfant le Roi du ciel, et remarqué en lui les traits de la grandeur divine?
2. En effet, les astrologues, tremblants au milieu du monde sidéral, et poussés par la rage de la curiosité jusqu'à en devenir les habitants, les. astrologues n'ont jamais su que Dieu dût un jour s'incarner. Ils ont eu beau, depuis le commencement du monde, s'occuper de la marche des corps célestes ; jamais ils n'ont connu les secrets desseins de l'Eternel ; car tous les nombres des étoiles sont
1. Matth. III, 16, 17. — 2. Id. II, 1, 2.
impuissants à découvrir les pensées du Créateur du ciel. Puisque la création des astres a précédé celle de l'homme, comme toutes les plaines de l'air ont existé avant que les champs se soient parés de verdure et que les vastes prairies du firmament se soient émaillées d'étoiles d'or, il est certain que l'homme est postérieur en date aux destins qui l'ont précédé. Or, les astrologues raisonnent comme si les sorts avaient été faits les premiers, et jetés ensuite du haut du ciel sur les hommes, tandis que le destin ne date ni d'avant ni d'après l'homme, mais qu'il doit avoir commencé au moment même de sa conception. D'ailleurs, les astres ayant été répandus dans toute l'étendue des cieux, et ayant brillé deux jours avant la naissance du genre humain, comment donc, ô astrologue, dis-tu que le destin a passé par les astres pour aller jusqu'à l'homme, puisque l'existence de l'homme est de plus fraîche date que les astres? Moi, mes frères, je vous dirai, oui, je vous dirai ce qui a porté les Mages à reconnaître, au moyen de l'étoile, le Roi des Juifs, ce Roi auquel ils ont rendu témoignage par des présents si bien appropriés à sa nature; car ils lui ont offert de l'or, comme au grand Roi, de l'encens, comme à Dieu, de la myrrhe, comme à l'homme dont le petit corps devait mourir pour le salut du monde; et alors s'est vérifié cet oracle du Prophète : « Tous viendront de Saba, apportant de l'or, de l'encens et de la myrrhe (1) » ; et, en l'offrant, ils ont fait connaître le don du Seigneur. Je vais donc vous dire pourquoi les Mages ont remarqué l'étoile, pourquoi ils ont suivi la voie lumineuse qu'elle leur indiquait. Le divin Balaam avait été appelé auprès du roi Balac, pour maudire les enfants d'Israël; mais Dieu lui fit des menaces terribles et lui ordonna de bénir, au lieu de maudire, son peuple qui passait. Balaam annonça donc, malgré lui, aux Juifs, un grand nombre d'événements heureux pour lui et, entre autres promesses, il leur fit, en ces termes, celle de la venue future du Seigneur Christ: « Une étoile sortira de Jacob, et un homme s'élèvera d'Israël, et il broiera tous les chefs des étrangers, et tous les confins de la terre deviendront son bien (2) ». De tous les Mages et, de tous les devins de ce temps-là, Balaam passait pour le plus capable; aussi sa prophétie, qu'il avait puisée en Dieu,
1. Isaïe, LX, 6. — 2. Nomb. XXIV, 17.
701
et non dans les calculs de l'art astrologique, a-t-elle été soigneusement recueillie dans les livres des Mages et transmise, pour mémoire, à leur postérité. Les Mages avaient donc cet oracle présent à la pensée, lorsque l'astre royal vint ajouter son éclat à celui des autres astres et projeter ses rayons lumineux sur le pays des Juifs. A l'apparition de ce signe, ils coururent en toute hâte, et l'étoile, qui brillait ainsi au service du Christ,, ne quitta ces hommes fidèles qu'après les avoir conduits à la pauvre maison de Marie, sous le toit de laquelle se cachait le Christ.
3. Orgueilleuse ignorance et téméraire incapacité des Donatistes, pourquoi attaquer ce que vous ne connaissez pas? Pourquoi déchirer ces hommes dévots et nullement fatalistes, que vous voyez prosternés aux pieds du Roi des cieux, et lui offrant leurs dons? Mais, je le sais, vous détestez, non pas l'astrologie, mais la foi; ce ne sont point les astrologues que vous repoussez, c'est la foi de ces Orientaux qui vous fait peur. Supposé qu'ils se soient mis à la recherche du Roi Très-Haut par suite de calculs magiques, et non par sentiment de religion, ils mériteraient encore la louange plus que le blâme, parce qu'en réalité ils ont adoré le Dieu de l'étoile, et n'ont point rendu à l'étoile un culte idolâtrique. Les Mages ont donc vu l'astre nouveau, et, vite, ils sont venus avec des présents pour adorer Dieu. Et toi, ô donatiste, non-seulement tu ne cours pas à la suite de l'étoile, mais tu vas jusqu'à te séparer des Mages fidèles ; aussi tu marches en aveugle et tu te heurtes au milieu des ténèbres. Les Mages arrivent jusqu'auprès du Christ, et toi, tu deviens étranger pour lui. Le monde entier est avec eux aux pieds du Sauveur; et toi, tu es resté en dehors de la crèche; tu as repoussé la lumière qui éclaire le monde. Voilà donc l'Orient devenu adorateur de Jésus! Au Septentrion, au Midi, et jusqu'aux extrémités de l'Occident, toutes la nations, réunies dans le sentiment d'une même foi, devenues en quelque sorte parentes par la conformité de leurs croyances religieuses, vénèrent un seul Dieu. Malheureuse erreur, où vas-tu te cacher? Jusques à quand te réfugieras-tu sur une terre étrangère? Partout les catholiques sont les maîtres, et ils te chassent de chez eux; puisqu'ils sont entrés en possession de toutes les contrées du monde, n'ont-ils pas le droit d'éloigner de leurs terres tous ceux qui veulent y mettre le pied? Tu ne trouves de refuge ni chez les Corinthiens, ni chez les Galates, ni chez les habitants d'Ephèse; on te déteste à Smyrne, à Pergame, à Thyatire, à à Sardes, Philadelphie et à Laodicée ; car, par l'organe de l'apôtre Jean, Dieu rend témoignage à la foi de ces villes. Les Colossiens et les Thessaliens te condamnent, et de leur côté se range tout le pays d'Orient, d'où les Mages sont venus, comme les représentants de la foi de leur province, conclure avec le Christ un nouveau traité d'alliance. Qu'y a-t-il de commun entre toi et les Indes? entre toi et les Perses? entre toi et les Arméniens, les Éthiopiens et les Egyptiens ? La Bretagne est physiquement séparée du reste du monde, mais elle nous est unie par les liens de la religion si la mer nous en éloigne, la foi nous en rapproche. Tu es insupportable à l'Espagnol, au Gaulois, et à l'Italien ; car, avec le glaive spirituel, ils ont coupé le cou à ton archipirate.
4. A quoi bon énumérer toutes les parties de l'empire céleste des Patriarches, des Prophètes et des Apôtres, où la foi a pris naissance, où elle a été confirmée par la parole de Dieu et celle des anges ? Ne rougis-tu pas de vivre, après avoir mérité d'être exclu de l'héritage des saints ! Il serait superflu de nommer en détail tous les pays qui te sont opposés; car tu es en contradiction avec les derniers pays du monde qu'éclaire le soleil; tu es inconnu sur le vaste réseau des mers, et toutes les nations, tous les peuples de la terre te condamnent. Il y a même, en Afrique, des contrées qui ne savent point votre nom, et les campagnes où vous errez sont de mince étendue. Dès qu'elle vous a vus, elle vous a rejetés de son sein ; en vertu des lois divines, elle vous a chassés de ses propriétés. Écoutez-moi, s’il vous plaît - l'Afrique commence et finit aux confins de l'Égypte et de la ville d'Alexandrie, à l'endroit où Parétonie se trouve située et aux montagnes que les naturels du pays appellent Catabaahmon : voilà où elle commence ; de là, elle s'étend le long du désert d'Éthiopie, pour aller se terminer, en Occident, aux limites de l'Europe, c'est-à-dire au détroit de Cadix, où l'Océan se jette dans la mer de Toscane ; enfin, ses bornes les plus reculées et les plus extrêmes sont, dans le sens de la largeur, le mont Atlas et les îles aux-
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quelles on donne le nom de Fortunées. L'Afrique a donc pour limites, à l'Orient, l'Égypte; au Septentrion, la mer de Libye; au Couchant les grandes Syrtes, et au Midi, le désert d'Éthiopie. O insensés, qui ignorez toutes choses, ne voyez-vous pas sur quelle immensité de terrain l'Église universelle règne, même en Afrique, et en quelles étroites limites vous êtes vous-mêmes renfermés? Combien de fois la vérité vous a-t-elle déjà vaincus ? Que de fois vous vous êtes convertis ! Que de fois vous avez menti au Christ ! Aussi votre race s'est-elle éteinte petit à petit, et a-t-elle fini par se dessécher sous les atteintes du feu du ciel, comme un gazon dépourvu de racines. O hérétique, es-tu à Jérusalem pour adorer le tombeau ou la croix du Sauveur? Es-tu à Bethléem pour vénérer, avec l'univers, la crèche qui a porté le Christ naissant? Es-tu à Nazareth pour visiter respectueusement la chambre où l'ange a visité Marie, où il lui a annoncé que, sans cesser d'être vierge, elle donnerait le jour à Notre Seigneur et Sauveur ? Pourquoi briser les liens de parenté qui devraient t'unir aux petits enfants qui ont souffert pour Jésus-Christ? Cesse-t-on d'entendre prononcer le nom des chrétiens à l'endroit où les premiers martyrs ont été mis à mort? La foi chrétienne serait-elle assez malheureuse pour se trouver circonscrite dans l'étroit espace que tu occupes? Le Christ ne te dit-il pas: J'ai tout racheté, j'ai versé mon sang pour le salut de tout le monde; je ne connais pas de partage, j'exige que tous ne fassent qu'un, parce que ma propriété ne peut avoir deux maîtres?
5. Ne va pas dire que si tu es réduit à des proportions si minimes, c'est le fait de la puissance romaine; rappelle-toi ceci, oui, rappelle-toi ceci, et si tu ne peux te le rappeler, lis-en le récit dans l'histoire: Combien de fois nous avons, nous aussi, souffert de la part des Romains? Combien de leurs princes ont tiré contre l'Église catholique le glaive sanglant de la persécution ! Pourtant leur cruauté barbare n'a point réussi à étouffer notre foi; l'on peut même dire que plus le persécuteur abattait d'épis dans le champ de la religion, plus la moisson du Christ devenait abondante sous sa faux; car l'homme ne peut l'emporter sur Dieu. Jamais on n'a pu faire mentir la prophétie d'après laquelle l'Église devait se répandre jusqu'aux extrémités de l'univers. Ecoute l'antique présage relatif à la solennité de ce jour : « Les rois de la mer et des îles lointaines lui apporteront des présents; les princes de l'Arabie et de Saba, des offrandes tous les rois de la terre l'adoreront, et toutes les nations lui seront soumises (1) ». Fais-tu choeur avec tous ces rois pour adorer le Christ, toi qui erres avec tous ceux du dehors ? Ecoute, voici comment le Prophète annonce les présents des rois, avant que ceux-ci les offrent : « Tous viendront de Saba, apportant avec eux de l'or, de l'encens et de la myrrhe » ; en les offrant, ils proclameront le salut de Dieu. Cherche maintenant à savoir à l'égard de quelle hérésie peuvent s'accomplir ces paroles : « Il dominera de la mer jusqu'à la mer, du fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. Devant lui se prosterneront les habitants du désert, et ses ennemis baiseront la poussière de ses pieds (2) ». Remarque bien à quelle Eglise peuvent s'appliquer ces paroles adressées au Christ par le Psalmiste : « Dispersez les nations qui veulent la guerre : les princes de l'Égypte accourront pour demander la paix ; l'Éthiopie étendra les mains vers le Seigneur. Rois de la terre, chantez le Seigneur, célébrez en choeur l'Éternel (3) » . O hérétique, reconnais ta solitude; vois, tu es séparé des habitants des îles et des nations, tu n'as plus de part aux mérites sanglants du Christ. Tu es désormais incapable de t'étendre et d'atteindre aux frontières du monde; car, tu le sais, dans un moment tu ne seras plus. Je te le demande, à quelle époque commenceras-tu à régner dans les îles? Quand pourras-tu explorer les mers les plus lointaines? Tu ne peux plus sortir nulle part sans y rencontrer l'Église, puisque le pouvoir royal s'exerce partout. Mais. supposons que le Gaulois puisse aller en Numidie et l' Italien en Byzacène, sans y trouver l'Église; il sera toujours vrai de dire qu'autre chose est de parcourir le monde en marchant, autre chose est d'adorer le Christ dans tous les pays de la terre, comme si l'on était au milieu de ses concitoyens.
5. Enfin, nous lisons dans le Prophète ce passage: « Et tous les habitants des îles, tous les peuples l'adoreront , chacun en sa place (4)». Entends-tu : « En sa place? » Pourquoi alors, gémis-tu dans la solitude
1. Ps. LXXI, 10, 11. — 2. Ibid. 8, 9. — 3. Id. LXVII, 31, 33. — 4. Soph. II, 11.
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d'une terre qui n'est pas la tienne? Apprends, apprends à partager la foi de l'univers, et nulle part tu ne seras forcé d'errer comme en pays étranger. Sois l'ami de toute la terre, entre en participation de l'unité, deviens membre de cette Eglise qui règne partout, et, en aucun lieu, tu ne seras hors de ta patrie, parce que toutes les contrées de la terre seront pour toi le pays natal. Courbe tes épaules sous le joug céleste, et alors tu verras que tu es dans l'unité, suivant cette parole de l'Écriture : « Que tous invoquent le nom de Jéhovah et lui obéissent sous le même joug; des confins des fleuves, l'Ethiopie offrira à Dieu ses présents (1) ». Tu portes un autre joug, et un autre hérétique en porte un qui lui est particulier; mais, dans toutes les parties du monde, le catholique est soumis à un seul Dieu, et porte le même joug; par conséquent, il ne saurait s'égarer. Mais, mes frères, pourquoi vous fatiguer si longtemps à vous démontrer une vérité parfaitement évidente ? C'est inutilement qu'on ose célébrer cette solennité, si l'on ne veut point partager la foi que professe le monde entier.
1. Soph. III, 9, 10.
ANALYSE. — 1. Les Mages amenés aux pieds du Christ par une étoile nouvelle. — 2. Le Christ n'est pas né sur l'ordre d'une étoile. — 3. Les petits innocents, pierres précieuses incrustées dans la couronne du Christ ; c'est de l'or, et leurs mères sont les mines du sein desquelles on l'a tiré.
1. Une couronne a brillé aujourd'hui aux yeux du monde, car une étoile, qui la précédait, en a révélé la richesse; et le précieux martyre des innocents est venu y attacher comme des pierres précieuses. Quand, de l'intérieur de son palais, un roi de la terre s'avance au milieu de la foule réunie pour l'acclamer, et qu'il étale aux yeux de tous les richesses de son diadème, quels cris d'admiration, au milieu des pierres éblouissantes qui en font l'ornement ! De quel éclat a paru environnée la couronne aujourd'hui exposée aux regards du monde, puisqu'elle est l'emblème d'une puissance qui s'exerce tout à la fois sur la terre et dans les cieux ! Les cieux l'ont aperçue; aussi les Anges de Dieu sont-ils descendus ici-bas, afin de l'admirer. Ses rayons ont pénétré dans le choeur des étoiles; ils ont porté le trouble dans leurs rangs, et, dans la vivacité de leur joie, elles se sont hâtées de lui obéir. Voici donc notre rédemption , puisqu'apparaît une étoile splendide, l'étoile du matin; elle est splendide, à cause de l'Épiphanie, qui se manifeste aux Gentils ; c'est l'étoile du matin, car, en sortant du tombeau, à l'heure de l'aurore, le Christ a vidé les enfers; dès le matin, il a fait sortir de leur sépulcre les corps des morts, après les avoir enveloppés de l'éclat de son aurore naissante, comme d'un manteau de pourpre. Les Mages ont vu cette couronne qui projetait dans le monde ses rayons brillants; ils se sont bâtés de venir de l'Orient et de marcher à la suite de l'étoile. Le ciel s'étonna à la vue de cet astre extraordinaire, les légions des corps célestes le contemplèrent avec stupéfaction; car, s'il était nouveau, il annonçait aussi un enfantement non moins nouveau. Cette étoile n'était point du nombre des autres étoiles: elle ne s'était levée que pour un (704) temps ; les autres astres ne la connaissaient nullement, parce que le genre humain ne connaissait pas non plus le Christ.
2. Mais que personne ne dise que le Seigneur Christ est né forcément sous le destin fortuit de cette étoile, adoptant ainsi l'opinion soutenue par les païens et peut-être aussi par les hérétiques. Elle n'était point placée dans le ciel pour imposer des lois: ce n'était qu'une messagère envoyée pour annoncer un événement. Jésus n'était pas fatalement soumis à ses ordres, c'était elle qui obéissait en le faisant aussitôt connaître. L'existence du Christ n'a donc pas été la conséquence de l'apparition de l'étoile: au moment où il est né, et parce qu'il est né, elle a brillé dans le ciel; mais le Sauveur n'est pas venu au monde à cause d'elle. Au-dessus de la couronne de gloire qui apportait la joie à toute la terre, on voyait donc voltiger et briller, au milieu des ténèbres, les mystérieuses et bleuâtres lueurs destinées à annoncer le Sauveur; et, par la route de feu qu'elle traçait, avec un empressement joyeux, dans les airs, l'étoile amenait d'Orient les trois mages , comme trois pierres précieuses à ajouter à la couronne du Christ naissant dans l'innocence : ils devaient y être incrustés à titre de prémices et en fléchissant le genou.
3. Voilà donc que des milliers de pierres précieuses viennent s'attacher à la couronne de cet enfant qui naît pour rajeunir la vieillesse d'un monde devenu caduc. Avant d'être fixés à l'auréole du Sauveur, les diamants de Bethléem , les petits innocents avaient été arrachés des mamelles de leurs mères. Le glaive du cruel persécuteur ayant abattu ces précoces et tendres fleurs, celui qui distribue les couronnes en avait fait une couronne pour orner son diadème, et leurs tiges devaient d'autant mieux briller sur son front, qu'elles étaient de couleur pourpre. C'étaient des lis, en raison de leur innocence; ils sont devenus des roses, parce qu'ils ont été teints dans leur sang. C'étaient des pépites d'or sorties des riches entrailles de leurs mères; ils sont devenus des lingots aux mains des anges, en attendant l'heure de leur incrustation dans la couronne du Premier-né. Le sein maternel est la mine où on les a séparés d'avec la terre, pour en faire des martyrs précieux. Bienheureuses mères ! Elles ont acquis du prix, elles ont brillé comme des mines d'or, puisqu'elles ont enfanté au Christ des martyrs. De même que les mines d'or sont placées sous la sauvegarde du fisc, de même elles jouissent du repos, sous l'oeil protecteur des anges : dès lors que leurs enfants ont subi le martyre, elles ont donné au Sauveur des pépites d'or ; aussi sont-elles placées sous la double sauvegarde de la grandeur de leurs fils et de leur propre sécurité. D'autre part, les hommes, condamnés à creuser les mines d'or, sont coupables, puisqu'ils sont condamnés ; c'est pourquoi les satellites d'Hérode sont déjà condamnés au jugement du Christ, il est, toutefois, bon de le remarquer: les criminels condamnés à l'extraction de l'or dans les mines sont seuls coupables; ainsi en a-t-il été des serviteurs d'Hérode : ils fouillaient en quelque sorte des mines d'or, et en extrayaient . des sortes de pépites qui étaient les innocents, et tandis que les bourreaux devenaient noirs, ces petits enfants brillaient d'un vif éclat ; car, sous le glaive, ils étaient purs de toute faute. A leur exemple, tous ceux qui rendent témoignage au Christ naissant et se manifestant ont tout espoir de recevoir dans le royaume des cieux la couronne immortelle.
ANALYSE. — 1. Nom de l'Epiphanie et célébration de cette fête après celle de la Nativité du Seigneur. — 2. L'eau est changée en vin par la toute-puissance du Christ. — 3. Explication du sens mystique de ce changement. — 4. Les Mages adorent le Christ et lui offrent des présents tout aussi mystiques. — 5. D'après l'opinion de quelques-uns, le Christ a été, à pareil jour, baptisé, pour nous apprendre à puiser une nouvelle vie dans le baptême. — 6. Un jour si grand mérite d'être honoré par nous d'une manière spéciale.
1. Nous devons connaître les motifs probables de célébrer cette grande fête. L'Epiphanie, que nous solennisons aujourd'hui, tire son nom d'un mot grec qui signifie, dans notre langue, manifestation ou apparition. Or, ce jour est appelé le jour de la manifestation ou de l'apparition, parce que le Christ, Notre-Seigneur, s'y est fait connaître par des signes évidents. En effet, nos auteurs attestent qu'en ce jour les Mages sont venus, sous la conduite de l'étoile, adorer Notre.- Seigneur Jésus-Christ, et aussi que, dans le pays de Galilée, le Sauveur a changé de l'eau en vin. Après avoir dernièrement célébré le jour où est né le Christ, nous solennisons aujourd'hui celui où il s'est manifesté.
2. Jésus s'est donc fait connaître lorsque, par un prodige admirable autant qu'inouï, il a changé de l'eau en vin. Comme c'est Dieu qui a établi les lois constitutives des êtres, il lui appartient également de les changer aussi, après avoir créé l'eau dans les conditions ordinaires, lui a-t-il donné une autre nature : il avait pu d'abord la tirer du néant; ne lui était-il pas aussi facile de la changer en une substance différente ? On faisait donc une noce ; pendant le festin, nous dit l'Evangile, le vin fit défaut. Alors le Seigneur ordonna aux serviteurs de mettre de l'eau dans les vases et de les remplir, et quand ils furent remplis, il commanda d'y puiser. Admirable prodige ! Entre les mains, et sous les yeux des serviteurs, la puissance divine agit sans se laisser apercevoir. Le miracle s'accomplit , et néanmoins personne ne voit comment il s'opère. La cause reste inconnue, l'effet seul apparaît. Pourquoi cela? Evidemment parce que Dieu fait tout ce qu'il veut; parce qu'en lui pouvoir c'est vouloir. Pourquoi encore ? Le voici : sa puissance est tellement grande que, en face des harmonies de la création, le Prophète a pu dire de lui avec justice:« Il a dit, et toutes choses ont été faites; il a commandé, et toutes choses ont été créées (1) ». Quelle merveille ! Mais de toutes les couvres que le Seigneur a placées sous nos yeux, y en a-t-il une seule qui ne soit digne de notre admiration ?
3. Mais cherchons à découvrir, en ce miracle, des enseignements plus élevés ; tâchons de connaître son sens mystique. Que représentaient ces noces à la célébration desquelles assistait le Sauveur ? Elles étaient certainement l'emblème de celles par lesquelles le Christ s'est uni à l'Eglise; car, « pareil à un époux qui sort de sa couche nuptiale (2)», il s'est approché, en vertu du contrat d'alliance, de sa fiancée; et alors il a changé son oeuvre : avec de l'eau il a fait du vin, c'est-à-dire qu'avec des Gentils il a fait des fidèles. Il y a donc un changement de l'eau en vin, quand des infidèles deviennent chrétiens, que des avares se font généreux, que des orgueilleux se transforment en hommes humbles, des personnes colères en personnes pleines de douceur, des gens cruels en gens miséricordieux, des adultères en continents. Ainsi donc Jésus change de l'eau en vin, quand, par sa divine opération, un homme que son infidélité rendait
1. Ps. XXXII, 9. — 2. Ps. XVIII, 6.
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vil devient précieux en raison de ses sentiments religieux. J'ose même le dire: de côté et d'autre c'est l'oeuvre du Christ, sans doute ; mais il y a, de sa part, un miracle plus admirable, quand, avec un pécheur, il fait un juste, que quand, avec de l'eau, il fait du vin; car, en pareille circonstance, plus l'homme devient précieux, plus ce changement l'emporte sur l'autre. Dans le premier cas, il n'exerce sa puissance que sur un élément sorti de ses mains, c'est-à-dire sur l'eau; dans le second cas, il l'exerce sur l'homme, qui est son image ; ici, les apparences, la couleur et le goût de l'eau se transforment en vin; là, chose vraiment plus étonnante ! c'est toujours le même homme, et, pourtant, il n'est plus le même : extérieurement c'est toujours lui ; il devient tout différent à l'intérieur. Le Seigneur a dit. « Moi, je tuerai, et moi, je ferai vivre (1) ». Comment Dieu peut-il faire vivre, s'il tue ? Il tue de la même manière qu'il fait vivre; car, dans un seul et même homme, il tue l'impie et fait vivre l'innocent.
4. Comme- nous l'avons dit précédemment, on croit donc que c'est en ce jour que le Christ a reçu les adorations des Mages. Une étoile extraordinaire avait brillé à leurs yeux: aussitôt ils se mirent sous sa conduite, et tandis que, sur terre, leurs pieds marchaient, leurs yeux suivaient, dans le ciel, sa trace de feu. Aussi, lorsqu'ils eurent trouvé Notre-Seigneur Jésus-Christ, « ils se prosternèrent pour l'adorer et lui offrirent, en présents, de l'or, de l'encens et de la myrrhe (2) ». Par la myrrhe, ils faisaient connaître sa condition mortelle; par l'or, ils le proclamaient roi, et, par l'encens, ils l'adoraient comme Dieu : et, tout en lui offrant leurs présents, ils faisaient don d'eux-mêmes à la divinité. Alors s'accomplit ce qu'avait dit le Prophète : « Avant que l'enfant puisse nommer son père et sa mère, il recevra la puissance de Damas et les dépouilles de Samarie (3) ». Le peuple de Damas, possesseur d'immenses richesses, a vraiment donné sa puissance au Seigneur, lorsque les Mages ont offert au Christ l'or qui était le maître des Gentils. Les dépouilles de Samarie, c'est-à-dire, de la gentilité, car Samarie en était l'emblème, lui ont été données au moment où, par l'accession des Mages à la foi, la gentilité a paru dépouillée de tous ses biens. Dans leur personne, en effet, ont été dédiées
1. Deut. XXXII, 39. — 2. Matth. II, 2. — 3. Isaïe, VIII, 4.
au Sauveur les prémices des nations; car ils ont annoncé, par leur exemple, ce qui s'est accompli dans la suite, c'est-à-dire, que les Gentils, amenés par la foi, viendraient un jour, à notre Seigneur et Sauveur, et que, des extrémités de la terre, des peuples accourraient,qui reconnaîtraient en Jésus-Christ leur Maître et leur Dieu. Il était bien loin du pays des Mages, et néanmoins ils sont venus à sa recherche : il était né chez les Juifs; et les Juifs l'ont méprisé. Ceux-là l'ont adoré, bien que les pauvres langes dont il était enveloppé le rendissent encore méconnaissable ; ceux-ci l'ont attaché à une croix, malgré les prodiges éclatants qui dénotaient sa puissance. Les Prophètes d'abord, et ensuite les Mages, l'ont annoncé, afin de rendre inexcusable l'homme qui ne reconnaîtrait pas le Seigneur dans la personne du Christ. Les Juifs ne pouvaient donc avoir aucun motif d'excuse en ne le reconnaissant pas, puisque leurs Prophètes l'avaient prédit; il devait en être de même pour les Gentils incrédules, puisque les Mages avaient cru.
5. Il en est dont l'opinion est que notre Seigneur et Sauveur aurait encore été baptisé en ce même jour; si la chose était vraie, nous aurions tout motif de célébrer cette tête avec la plus grande solennité. En ce cas, notre Seigneur et Sauveur, après nous avoir déjà fait naître, nous enseignerait aujourd'hui qu'il nous faut aussi prendre une nouvelle vie ; après nous avoir accordé le bienfait d'une première naissance, il nous aurait encore gratifiés d'une seconde, en vue de laquelle, et tout en nous donnant un exemple salutaire, il aurait sanctifié l'eau où les hommes devaient puiser la grâce.
6. Aussi, mes très-chers frères, devons-nous célébrer avec respect le jour où le Seigneur a été honoré soit par d'admirables prodiges, soit par la visite des Mages. Nous avons solennisé sa naissance, solennisons de même sa manifestation : évidemment, la loi ne nous eût procuré aucun avantage, si, en vertu des hauts conseils de Dieu, le Christ n'était pas venu en ce monde; par la même raison, les hommes auraient peu profité du bienfait de sa naissance, s'ils n'avaient pas cru en lui. C'est pourquoi, frères bien-aimés, craignons toujours, aimons incessamment, désirons avec ardeur notre Créateur, le Créateur de toutes choses; non content de descendre jusqu'à nous, il a voulu encore nous (707) fournir les motifs de croire en lui après sa naissance : en effet, il s'est fait annoncer comme Fils de Dieu par les Prophètes; les Mages nous l'ont montré ; il nous en a prévenus par ses paroles et nous l'a prouvé par ses miracles. Cherchons-le sans fin pour notre salut, dirigeons vers lui nos regards et les désirs de nos cœurs. Celui que les Mages ont trouvé enveloppé de langes, cherchons-le dans le ciel ; celui qu'ils ont adoré bien qu'il fût encore caché et obscur, glorifions-le; car il est assis sur le trône de la Majesté suprême.
ANALYSE. — 1. Au jour de l'Epiphanie, le Christ s'est révélé, non-seulement aux Juifs, mais encore aux Gentils. — 2. II est reconnu parles Mages, et son Père proclame lui-même sa grandeur. — 3. Dans cette manifestation du Sauveur apparaît la Trinité. — 4. Le changement miraculeux de l'eau en vin prouve encore la Divinité.
1. « Chantez », dit David, « chantez », dit le Prophète; « chantez un cantique nouveau, car il a opéré des merveilles (1) ». Nous sommes réunis pour célébrer la fête insigne de l'Epiphanie : cette parole du psalmiste David s'accorde donc avec l'esprit de cette solennité, qui veut nous voir chanter des cantiques de joie, pour nous mettre à l'unisson de la fête. Ainsi, autre chose est ce que nous demande la solennité autre chose ce que nous demande le. psaume ; car à la première nous devons de l'allégresse, au second, des cantiques de bonheur. Que lisons-nous ensuite dans le psaume ? « Jéhovah a manifesté son salut, il a révélé sa justice aux yeux des nations (2) ». Voyons David: quel parfait rapport y a-t-il entre la solennité de ce jour et la mention, que fait le Psalmiste, de la manifestation du Christ aux Gentils ? Ouvrons l'Evangile, et nous verrons non-seulement comment Dieu a révélé son salut aux Juifs, mais aussi, selon le psaume qu'on nous a lu, comment a il l'a révélé aux yeux des nations ». D'abord, remarquons ceci : aussitôt après la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les Mages viennent, avec des présents, auprès de l'humble enfant Jésus, pour l'adorer; mais, à vrai dire,
1. Ps. XCVII, 1.— 2. Ibid. 2.
ce sont les peuples gentils qui viennent en leur personne : en effet, les Mages étaient les docteurs et les chefs de la superstition païenne, vu qu'ils tenaient le principat chez, les Gentils plongés dans l'erreur, et qu'ils servaient de modèle à la gentilité. Ensuite, l'étoile s'associe à eux; elle s'arrête au-dessus de l'enfant, pour montrer que là se trouve réellement celui vers lequel elle accourait tout à l'heure, et pour indiquer, par son arrêt, aux Mages qu'elle a amenés, le but de leur voyage.
2. Les Mages pénètrent donc dans ta grotte où est né le saint enfant, ils s'approchent de la crèche, ils y aperçoivent un homme et y reconnaissent un Dieu; alors ils se prosternent aux pieds de cet enfant, dont ils comprennent la grandeur, dont la puissance leur, inspire l'épouvante. Ils voient sa chair et adorent sa majesté : son humanité frappe leurs regards, et ils vénèrent sa divinité. Les choses étant ainsi, voyons comment, par cette conduite des Mages, s'est accomplie la prophétie de David qu'on nous a lue tout à l'heure ; elle est conçue en ces termes ; « Le Seigneur a manifesté son salut, il a révélé sa justice aux yeux des nations ». Par cela même qu'une étoile l'a fait connaître, l'humanité du Sauveur a été manifestée ainsi, « le Seigneur a manifesté (708) son salut » . et comme il a été vu par les Gentils, le Seigneur a révélé sa justice aux yeux des nations ». Maintenant, puisque, au rapport de l’Ecriture, le Père a déclaré, en ce jour et à l'occasion de son baptême, que le Christ était son Fils, cette parole du psalmiste a évidemment reçu son accomplissement : « Le Seigneur a manifesté son salut ». Car le Père pouvait-il mieux faire connaître son Sauveur qu'en le faisant connaître lui-même par ces paroles . « Celui-ci est mon Fils (1) ? »
3. Autrefois, le Père s'était servi de Moïse et des Prophètes, il avait employé des emblèmes et des figures pour annoncer que son Fils s'incarnerait un jour ; au baptême, il a donné par lui-même et ouvertement la preuve que l'Incarnation était un fait accompli. La foule était là présente : le ciel et la terre, et tout ce qu'ils renferment, servaient de témoin : il faisait grand jour, les faits se montrèrent indéniables : on entendit une voix qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances ». Cette voix était très-forte; mais, pour qu'elle ne fût pas seule à rendre témoignage à celui que le Père révélait de la sorte, le Saint-Esprit vint lui-même déclarer sa divinité : une colombe descendit donc sur sa tête, et la preuve qui résulta de cette apparition en faveur de la filiation divine du Christ précéda celle qui ressortait de la déclaration de son Père. Pour moi, je ne vois pas, en cela, seulement un témoignage en faveur du Christ, j'y aperçois encore un mystère relatif à la divinité : en effet, cette manifestation de Notre-Seigneur Jésus-Christ mettait en relief le Fils, qui était alors désigné comme tel, le Saint-Esprit qui le faisait voir, et le Père, qui déclarait sa filiation ; ainsi donc, par le fait même que la divinité tout entière proclamait le Sauveur Fils unique de Dieu et Dieu lui-même, les personnes divines se manifestaient toutes les trois.
1. Luc, III, 22.
4. Mais arrivons enfin au passage de l'Evangile qu'on nous a lu tout à l'heure, et considérons avec le plus grand soin ce trait de la puissance divine : le changement de l'eau en vin, opéré au festin des noces et raconté dans ce passage de l’Ecriture, est la preuve évidente que celui qui l'a accompli est Dieu; oui, cette preuve est incontestable. L'action divine peut-elle, en effet, se manifester d'une manière plus convaincante qu'en bouleversant et en changeant la nature des choses? A qui peut appartenir le pouvoir de changer en un clin d'oeil les éléments? A celui-là seul qui peut les créer : cela va de soi ; car donner un autre être à ce qui existe, et tirer du néant ce qui n'existe pas encore, c'est le fait de la même puissance. O l'admirable, ô l'inestimable force de notre Sauveur ! Les urnes se remplissent d'eau, et elles fournissent du vin aux convives : on y verse une chose, et l'on en tire une autre. Qui donc a communiqué à un élément assez d'obéissance pour le faire cesser d'être, et à un autre élément la substance nécessaire pour le faire exister ? Que des êtres pourvus d'oreilles pour entendre, et d'intelligence pour comprendre,sachent obéir, soit; mais il est certain qu'ici ni l'eau ni le vin n'avaient des oreilles et de l'intelligence. Comment donc a-t-on pu rencontrer de la soumission en ce qui ne pouvait en avoir naturellement ? Quand des êtres entendent sans avoir d'oreilles, comprennent sans avoir d'intelligence, obéissent sans être pourvus du sentiment du devoir, l'omnipotente de la divinité s'affirme donc d'une manière palpable; car il prouve qu'il est le Dieu de toutes les natures, celui qui donne une nature aux êtres dépourvus d'intelligence par nature. Il nous reste encore quelque chose à dire; Dieu nous en fera plus tard la grâce. Pour aujourd'hui, prions, afin que la conversion de nos coeurs manifeste la grandeur et la puissance du Christ, comme les a déjà manifestées aujourd'hui le changement des éléments de la nature.
ANALYSE. — 1. Le Christ se fait connaître aux Mages par l'entremise de l'étoile. — 2. Les mages l'adorent et lui offrent des présents mystiques. — 3. Cruauté d'Hérode ; il fait massacrer les petits enfants. — 4. Epilogue.
1. Frères bien-aimés, portez vos regards sur l'astre nouveau ; c'est le signe, non pas de la fatalité, mais de la royauté. Voyez-le briller dans sa course rapide, conduire les Mages au berceau du Christ, et, du haut du ciel, témoin de son obéissance, appeler à la crèche le monde entier. Comme, après la nuit, le pôle nous apparaît sous les teintes brillantes de l'aurore, ainsi les premiers rayons de la lumière se montrent au genre humain assis dans les ténèbres et les ombres de la mort ; ainsi s'annonce le Fils de Dieu, jusqu'alors inconnu. Voici venir les Mages, ces esclaves de l'astrologie, ces admirateurs des étoiles. Un globe de feu, qu'ils n'ont pas encore vu, projette dans les cieux d'éclatants rayons ; d'un pas rapide, il trace devant eux un chemin enflammé; ils le suivent et voient bientôt, enfermé dans l'étroite enveloppe d'un maillot, celui dont l'étoile lumineuse annonçait tout à l'heure, du haut des airs, la glorieuse puissance. Jamais torche ardente ne répandit autour d'elle une lueur semblable à celle de cet astre; jamais l'aurore n'envoya à la terre de rayons plus nombreux et plus doux; jamais d'une fournaise nouvellement allumée ne s'échappèrent de pareils torrents de flammes: il brillait si vivement, que, à la vue de cette lumière sans précédente, la terre se trouvait saisie d'épouvante. Comment ne pas reconnaître la majesté suprême en celui dont la grandeur se lisait dans l'écrin céleste ?
2. Les Mages, au coeur desquels naissait la foi, prélude de la nôtre, s'approchent donc du Christ; ils lui offrent de l'or, lui donnent de l’encens , lui apportent de la myrrhe.
Pauvre petit enfant, vous êtes devenu bientôt riche ! Au milieu de tous ces présents, il pleure; et bien qu'il gémisse, on le redoute comme un Dieu: Ses clients lui apportent des cadeaux; ils courbent devant lui leurs fronts et l'adorent. On lui offre de l'or, parce qu'on reconnaît en lui un grand Roi ; on lui sacrifie de l'encens, en témoignage de sa divinité ; on lui donne de la myrrhe, comme à la victime qui doit mourir pour le salut de tous.
3. Mais, à force de craindre, l'impie Hérode devient cruel ; il sévit avec d'autant plus de rage qu'il veut cacher mieux sa honte. Dès le premier abord, il feint de vouloir adorer celui dont la naissance le remplit d'épouvante. A mon avis, mes frères, si cet ennemi intime du Christ ne fait pas de mal aux Mages, c'est qu'il n'est pas assez fort; s'il joue le rôle d'innocent, c'est qu'il ne peut donner libre cours à sa méchanceté. Plein d'anxiété au sujet de ce successeur, tourmenté par la crainte de perdre sa royauté, Hérode se couvre du masque de suppliant, tout en nourrissant dans son âme des sentiments hostiles. Mais pouvait-il prendre au piége celui qui était venu détruire toutes les malices de la duplicité? Il temporisa donc, il attendit, mais inutilement : trompé dans ses espérances, il n'eut pas la patience de tenir plus longtemps cachées les secrètes pensées de son coeur. Aussi donna-t-il l'ordre de massacrer les innocents, de faire tomber sous le glaive et sous les pierres des membres non encore affermis et nouvellement sortis des entrailles maternelles. O cruel attentat ! O rage inouïe de ce monde ! Ce massacre était de telle nature,
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que le bourreau ne pouvait ni les tenir pour les tuer, ni les voir après leur avoir ôté la vie. On les arrachait tout tremblants des mamelles de leurs mères; leur frêle existence s'éteignait, incapable de résister aux tiraillements simultanés de celles-ci et de leurs bourreaux ; de la sorte, on tuait moins des vivants qu'on n'égorgeait des morts. Alors ces pauvres mères sanglotaient et remplissaient l'air de leurs cris : on les voyait serrer leurs enfants dans leurs bras; elles auraient voulu mourir avec eux, mais on ne leur donnait point le coup de grâce. Leurs entrailles se tordaient, non plus sous- l'effort des douleurs de l'enfantement, mais sous le poids du chagrin et du deuil : elles avaient beau pleurer et tendre vers les bourreaux des mains suppliantes, les cruels sicaires demeuraient insensibles; dans leur fureur, ils brisaient ces petits membres à peine nés de la veille, et, malgré les prières des mères éplorées, ils étalaient à leurs yeux le hideux spectacle du sang de leur chère progéniture. Hérode, à quoi t'a servi cet acte de cruauté? Pour atteindre un enfant, tu en fais mourir une multitude, et néanmoins tu ne parviens pas à frapper celui que tu cherches; et ainsi, ta stérile méchanceté n'aboutit qu'à te donner à toi-même le coup de mort et à donner au Christ des martyrs de son âge !
4. Pour nous, mes frères, réjouissons-nous dans l'unité de la foi, « dans une charité sincère, dans la parole de vérité, dans la force de Dieu (1) ». Marchons de. pair avec les Mages, suivons la brillante lumière de l'étoile, adorons le Christ dans sa crèche, offrons-lui l'hommage de nos voeux. Il est aujourd'hui couché devant la porte, enveloppé dans les langes de la pauvreté : les Mages lui offrent de l'or; que des chrétiens ne refusent pas aux indigents une pièce de monnaie.
1. II Cor. VI, 6.
ANALYSE. — 1. Saint Augustin rappelle au souvenir de ses auditeurs l'admirable Nativité du Christ. — 2. Le miracle des cinq pains et des deux poissons était autrefois fêté le jour de l'Epiphanie. — 3. Il en était de même du baptême du Christ, auquel se rapporte d'une manière mystique le miracle précité.
1. Nous vous l'avons précédemment expliqué : Notre-Seigneur Jésus-Christ a été engendré dans le sein d'une vierge, en dehors des règles de la condition humaine et de la nature; il a donc eu pour signe distinctif d'opérer des prodiges dès le commencement d'une existence qu'il devait marquer plus tard par des miracles sans nombre : la puissance qu'il manifestait au moment de sa naissance devait disposer les hommes qui en étaient témoins, à croire plus facilement les opérations extraordinaires et merveilleuses dont le reste de sa vie serait rempli. Car, une fois venu à la vie, une fois devenu homme, que ne pouvait-il pas faire, quand, avant de naître, il avait pu conférer à sa mère le privilège de la virginité? Marie t'a porté dans son sein avant de le mettre au monde; après l'avoir enfanté, elle est demeurée vierge; en elle se sont donc trouvées réunies la maternité et la virginité. Ne vous étonnez,nullement de m'entendre dire que, après l'enfantement, Marie est restée vierge : il y a, pour ses deux privilèges, une seule et même raison : car, la conception du Sauveur ayant eu lieu sans le concours de la chair....; Que le (711) Seigneur ait pénétré en des lieux fermés sans en briser les portes, nous en avons un exemple. Voici, en effet, ce que nous lisons ans l'Evangile : Quand les Apôtres se tenaient enfermés dans le Cénacle, et que, par crainte des Juifs, ils en gardaient les portes closes, Jésus-Christ se trouva subitement au milieu d'eux, et, néanmoins, pour pénétrer dans la salle de leur réunion, il n'avait pas seulement entre-bâillé les portes. S'il a pénétré à travers une épaisse et solide charpente, sans même .en ébranler l'ouverture, à bien plus forte raison a-t-il pu, en traversant la subtile nature d'un corps ouvert, entrer et sortir sans porter atteinte à l'intégrité des membres ?
2. Nous avons d'abord parlé du fait et des merveilles de la nativité du Seigneur ; puis, entre autres prodiges opérés par lui, nous vous avons signalé celui-ci, à savoir qu'avec cinq pains et deux poissons il a nourri plus de cinq mille personnes, et qu'après un repas copieux, il y a eu plus de restes qu'on n'avait apporté de provisions. Nous ne pouvons maintenant passer sous silence un autre fait que beaucoup supposent avoir eu lieu aujourd'hui-; nous voulons parler de la circonstance où le Sauveur a changé de l'eau en vin alors, l'odeur, le goût et la couleur d'une substance simple et commune se sont trouvés tout à coup métamorphosés. A cette vue le ministre du festin se perd au milieu de ses urnes, c'est-à-dire que, s'il les reconnaît, il ne reconnaît plus leur contenu. Il a puisé une chose à la fontaine, et dans ses vases il en trouve, une autre : de là, grand sujet d'étonnement pour lui. En versant le liquidé, il s'aperçoit que l'eau toute limpide a pris une teinte rouge ; il demeure interdit, stupéfait, et parée qu'Il verse à boire, il s'imagine que ses yeux le trompent. Pour écarter toute idée d'ivresse, il aime mieux croire que ses yeux le trompent, et-il en appelle aux sens. Il en verse donc dans. un verre et le porte à l'intendant ; celui-ci le goûte, appelle l'époux, lui adresse de vifs reproches, lui demande comment il se fait qu'on ait gardé si longtemps le bon vin, et qu'à l'encontre de l'usage adopté pour les festins, on ait bu d'abord le mauvais vin, pour boire le meilleur seulement à la fin. Le trouble se répand alors parmi tous les convives ; les servants ont perdu leur eau ; l'intendant ne connaît plus rien à son vin : l'un réclame ce qu'il a puisé à la fontaine, l'autre redemande ce qu'on a bu, ne comprenant pas que du vin improvisé par la bénédiction du Christ soit meilleur que du vin naturel. Voilà donc, suivant l'opinion commune, le prodige opéré en ce jour par le Sauveur; selon la nôtre, le Sauveur a été baptisé aujourd'hui dans le Jourdain.
3. Remarquons-le néanmoins : ces deux opinions peuvent se concilier ensemble. Car, en un sens, il y a eu changement d'eau en vin, quand Peau du Jourdain a été sanctifiée, et, par là même, transformée ; quand de l'eau, jusqu'alors simplement naturelle, a gagné de la valeur à être bénite par le Christ, et acquis la propriété, non-seulement de laver les corps, mais aussi de purifier les âmes. Comme, en effet, le vin « réjouit le coeur de l'homme (1) », lorsqu'on le boit, et qu'il débarrasse de toute inquiétude; de même la grâce du baptême réjouit la conscience de l'homme, quand on la reçoit, et elle la délivre de la crainte de n'importe quelle tentation. C'est de ce vin tout spécial que parlait le Prophète quand il disait : « Le vin a rempli de joie ses yeux ». Le changement de l'eau en vin s'opère donc lorsque les péchés font place à la justice. L'eau, dis-je, se change en vin, quand le baptême, où nous puisons l'immortalité, communique une autre couleur à l'eau froide du péché qui donne la mort, quand les vases de nos corps, auparavant hideux à voir ou remplis d'une odeur infecte, reçoivent un nouveau goût et une odeur nouvelle. Que dans les chrétiens se trouve une bonne odeur, l'Apôtre le dit expressément : « Nous sommes, devant Dieu, la bonne odeur de Jésus-Christ (2) », si, du moins, nous aimons le Seigneur.
1. Ps. CIII, 15. — 2. II Cor. II, 13.
ANALYSE. — 1. Les Mages viennent sous la conduite de l'étoile. — 2. Comparaison entre eux et la reine de Saba, qui est allée visiter Salomon. — 3 Extravagance d Hérode. — 4. Nous devons joyeusement accourir aux pieds du Christ avec les Mages.
1. Le jour solennel de la sainte Epiphanie vient de se lever sur l'univers : le monde entier doit donc le célébrer, car un astre a dissipé, par l'éclat de ses rayons, les ténèbres où il était plongé, une étoile nouvelle a brillé aux yeux des hommes. Sous la conduite de cette étoile, les Mages sont venus d'Orient à Jérusalem ; par le fait d'une révélation d'en haut, ils ont reconnu dans l'enfant celui dont ils attendaient leur salut, et ils l'ont adoré. Rien, pourtant, dans le Christ nouveau-né, ne prêtait à l'adulation : il n'était point assis sur un trône royal, il ne portait point de manteau de pourpre, sur son front ne brillait point de diadème, autour de lui, nul apparat de domestiques, point de gardes pour inspirer la crainte. Ce n'était pas non plus la gloire acquise en d'heureux combats qui avait pu attirer les Mages auprès du Christ ; s'ils ont suivi l'étoile, ç'a été uniquement sous l'influence d'un sentiment de religion et de piété. Et parce qu'un Sauveur était né pour les nations, ils lui ont apporté, des extrémités de la terre, trois sortes de présents, emblèmes magnifiques de la Trinité. Un enfant, nouvellement né, était couché dans une crèche, son corps était tout petit, sa pauvreté le rendait méprisable ; mais sous ces minces apparences se cachait quelque chose de grand ; et cet enfant, les Mages avaient appris à le connaître, non sur un signe venu de la terre, mais d'après le langage muet du ciel ; c'est pourquoi ils venaient de si loin pour lui offrir leurs hommages et le prier.
2. Une reine du Midi était venue des confins du monde ; elle voulait recevoir, de la bouche de Salomon, des leçons de sagesse. Ce n'était pas la gloire de son règne qu'elle désirait connaître, c'était la lumière de l'esprit, le radieux éclat de la sagesse, qu'elle souhaitait de contempler. La sagesse qui brillait en Salomon était si grande, que le bruit s'en était répandu à d'énormes distances, et que les esprits studieux s'étaient sentis enflammés du désir d'apprendre ; par conséquent, cette femme était venue à la recherche, non point d'un Dieu caché, mais d'un homme qui lui parlerait; elle était venue, non pour adorer, mais pour écouter. Qui avait donné à Salomon cette admirable connaissance de toutes choses? C'était le Christ, notre Seigneur et Sauveur, celui qui, revêtu de l'infirmité de notre chair, se cachait encore ici-bas sous les dehors d'un petit enfant, mais qui faisait déjà briller, dans le ciel, le signe radieux de son infinie majesté.
3. Le bruit de sa naissance se répand dans le ciel, parmi les étoiles, au milieu des anges; il s'étend jusqu'aux bergers, aux scribes, aux pharisiens, aux nations, aux Mages; et, par toutes ces routes à la fois, il arrive aux oreilles du roi Hérode. Celui-ci l'entend, l'épouvante le saisit. Hérode, que crains-tu? Pourquoi ton âme méchante se trouble-t-elle ? Si tu veux arriver au salut, celui-là est né, qui pourra te mettre en possession du royaume de Dieu, mais qui ne saurait t'inspirer aucune jalousie parce qu'il n'est point un roi de la terre. Pourquoi te montrer cruel ? A quoi bon massacrer des enfants ? Pourquoi faire du mal à un âge qui n'en fait pas ? Le glaive de ce Roi qui vient de naître ne sera jamais l'instrument de la méchanceté (713) et de la vengeance, mais celui de la miséricorde et de la liberté. Ce roi omnipotent sortira portant son glaive sur sa cuisse, mais ce glaive ne servira qu'à détruire l'emportement des passions ; il fera triompher la virginité et la chasteté. Hé quoi, Hérode, tu tombés dans le trouble parce qu'il est né un Roi des Juifs ! Et pourquoi ? Son royaume n'est pas de ce monde (1). Il régnera, oui, sans doute, mais pas comme tu crains de le voir régner. Toi, tu finiras bientôt, mais « son règne », à lui, « n'aura pas de fin(2) ». Pourquoi trembler d'épouvante en présence d'un vivant ? Il n'y a rien à craindre; le Roi des Juifs, qui est venu au monde, ne t'enlève point ta vaine royauté. Tu crains de la perdre, cette royauté, et tu ne redoutes pas de périr toi-même ! Le Christ régnera sur les Juifs, mais sur des Juifs à lui, sur des Juifs circoncis de coeur et non de corps, sur des Juifs en esprit, et non selon la lettre, sur des Juifs réels, et non fictifs. A des Juifs de ce caractère et dont il est le Roi, il prépare le royaume éternel des Juifs : tu peux arriver à posséder ce royaume, si tu le veux ; mais alors tu régneras, non point sur eux, mais avec eux; tu régneras éternellement; non pas à la place du Christ, mais conjointement avec lui. Aujourd'hui, par le massacre des innocents, tu désires retenir entre tes mains les rênes de la royauté; ton crime ne t'empêchera pas de mourir, et la mort te forcera à les abandonner. Celui dont tu cherches à te débarrasser te survit en ce monde, et, quand il aura été mis à mort, il régnera sur tous les peuples. Va donc maintenant; marche, précipite-toi dans le sang d'une multitude d'enfants, afin d'arriver presque à faire mourir le seul que tu cherches. Si tu y parviens, ah ! du moins tu le crois, tu régneras tranquillement. Ne crains rien, ne te trouble pas: cet enfant, que tu prétends livrer à la mort,
1. Jean, XVIII, 36.— 2. Luc, I, 33.
est venu pour ravir la royauté à la mort, et pas à toi. Peut-être te dis-tu : Je le tuerai, par là même je pourrai vivre. Inutile précaution ! C'est là, au contraire, le moyen de mourir, ce n'est pas le moyen de s'assurer l'existence. Crois plutôt en lui, si tu veux vivre; car il est la vie, celui que tu veux faire mourir. Les Mages, étant venus, cherchent le Seigneur ; Hérode le cherche aussi mais si ceux-là veulent vivre pour lui, celui-ci se propose de le faire passer de vie à trépas. L'amour guide les premiers jusqu'au berceau du Christ, et le leur fait adorer ; le second voudrait en finir avec lui, mais sa fureur est déjouée; les uns, guidés par l'étoile, rencontrent le salut ; l'autre, aveuglé par sa méchanceté, trouve sa propre perte ; les Mages se réjouissent à voir Jésus-Christ , Hérode se consume à lui en vouloir.
4. Mes frères, prenons nous-mêmes part à la joie de tous les peuples gentils, dont les Mages ont été les prémices ; ainsi éviterons-nous de périr avec les Juifs, qui ont préféré, pour leur roi, Hérode au Christ. Sans doute, on ne saurait trop flétrir la folle cruauté du roi Hérode ; mais il faut s'étonner bien davantage encore de la sottise des Juifs. Ils ont découvert l'endroit où se trouvait le Christ; suivant qu'ils l'avaient appris par les écrits des Prophètes, ils ont désigné Bethléem comme le lieu de sa naissance, et, par envie, ils ont refusé de croire au Sauveur naissant, se montrant ainsi pleins de zèle pour lire et remplis de mauvaise volonté pour se soumettre à la foi. Laissons-les dans la vieillerie de la lettre; préparons-nous tous les jours à' adorer, conjointement avec les Mages, Notre-Seigneur Jésus-Christ ; célébrons, avec une sobriété exemplaire et saintement, cette grande solennité, afin que nous méritions, comme tous les saints, d'arriver jusqu'à notre Seigneur et Sauveur. Ainsi soit-il.
ANALYSE. — 1. Le Christ se fait baptiser pour nous amener à la pénitence. — 2. Humilité de Jean. — 3. Il voit les cieux s'ouvrir et le Saint-Esprit en descendre : comment ? — 4. Le mystère de la Trinité se dévoile dans son entier. — 5. Exhortation au baptême.
1. Que Dieu se soit fait voir parmi nous; que Notre-Seigneur Jésus-Christ ait été, en même temps, Dieu et homme, et qu'en lui aient manifestement paru les prérogatives de l'un et de l'autre, c'est un fait annoncé en bien des manières par les Prophètes, et affirmé par le saint Evangile d'aujourd'hui : de là nous devons conclure que, si Dieu a daigné se faire homme, c'était afin que l'homme, perdu par son péché, pût devenir Dieu. Après avoir accompli le mystère de l'Incarnation et pris sur lui les faiblesses de notre humaine mortalité, l'Homme-Dieu nous a appris la manière d'effacer nos fautes ; car il est venu demander à Jean-Baptiste le baptême de la pénitence, afin de nous procurer le salut par son propre baptême. Imitez donc et recevez le sacrement justificateur qu'a établi le Fils de Dieu. Il a fait pénitence, et, pourtant, aucune raisonne l'obligeait à la pénitence; pleurez, vous, car vous avez tout motif de verser des larmes de douleur. Il a effacé les péchés de la chair; c'est à vous de les déplorer. Il a purifié dans l'eau matérielle ce qui était sans taches ; pour vous, dont 1a conscience est souillée, purifiez-la dans le torrent de vos larmes.
2. En voyant Dieu s'approcher du baptême de pénitence pour le recevoir, le vénérable Prophète fut saisi de stupeur ; le trouble et l'épouvante se répandirent dans tout son être en la présence du Rédempteur. « Seigneur », s'écria-t-il, « soyez-moi propice ! Ces eaux où se purifient les corps sont la piscine réservée aux pécheurs. Je baptise les serviteurs, mais je ne dois point baptiser le Maître. Je le sais, vous venez de la source des eaux célestes; pourquoi donc entacher les choses divines au contact des choses de la terre? En vous se trouvent des sources toutes pures, dont les eaux abondantes rafraîchissent les terres desséchées et communiquent la fécondité à celles qui sont stériles. O saint, si, seulement, vous m'ordonniez de m'approcher de ces eaux salutaires ! si, seulement, vous daigniez en verser sur moi de vos propres mains ! Purifié de mes souillures charnelles, je pourrais marcher dans le sentier du ciel, j'ignorerais les faiblesses coupables de la chair !». Néanmoins le Sauveur persiste dans son dessein ; puis, voilant pour un instant sa divinité, il dit à Jean: « Fais maintenant ce que je dis, car il nous faut accomplir toute justice (1) ». Voyez, quelle céleste réponse ! Le Christ ne nie pas qu'il soit Dieu, mais parce qu'il est devenu homme, il veut accomplir tout ce qu'exigent les prescriptions de la loi. Car c'est justice qu'il reçoive ce qu'il doit donner, et qu'il imprime le sceau de la perfection à ce qu'il doit léguer à l'Eglise. Alors Jean le laissa : il ne se sépara point de lui, mais il l'abandonna à sa propre volonté, pour lui laisser faire ce qu'il désirait. Il voyait dès lors, en effet, que le baptême du Sauveur sanctifierait les eaux, et que ce bain serait, non plus celui de la pénitence, mais celui de la grâce.
3. « Aussitôt qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau, et les cieux s'ouvrirent (2) ». Emblème de la promptitude avec laquelle devait s'opérer l'oeuvre de notre régénération, et de la facilité avec laquelle le vieil homme se changerait en homme nouveau. Jésus est baptisé, et tous les secrets mystères de l'homme se dévoilent. Les cieux s'ouvrent en présence de Jean, non pour rendre profanes les mystères célestes; mais pour rendre accessible
1. Matth. III, 15. — 2. Ibid. 16.
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à l'homme l'entrée du paradis, fermée par nos fautes. Les cieux s'ouvrent, sans qu'il y ait scission dans les éléments, sans qu'on aperçoive la moindre déchirure, la plus petite anfractuosité dans les airs, ou que Dieu ait besoin d'en soutenir les parois... Cependant l'œil spirituel peut apercevoir ce que 1'œil charnel ne saurait découvrir. Rempli de l'Esprit-Saint, Ezéchiel assure que les cieux se sont ouverts devant lui, et qu'il y a lu la mystérieuse signification des quatre animaux. De même en a-t-il été de saint Etienne, au moment où il a rendu un si beau témoignage à Jésus-Christ. Plein de l'Esprit-Saint, et portant ses regards vers le ciel, il a vu la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu, et il a dit : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu (1) ». Il a donc vu les cieux ouverts, celui qui prophétisait en l'Esprit; il a vu les cieux ouverts, celui qui confessait si ouvertement le Christ: « Et j’ai vu », dit le Précurseur, « l'Esprit de Dieu descendant du ciel comme une colombe et venant sur lui (2) », c'est-à-dire sur Notre-Seigneur Jésus-Christ. Rien d'étonnant à ce que Jean ait vu venir le Saint-Esprit, puisque, avant de naître, il a tressailli dans le sein d'Elisabeth, en présence de la mère du Sauveur, et que, dans le désert, il a ainsi annoncé le Christ: « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers (3) ». Mais, dira peut-être quelqu'un , comment a-t-on pu voir l'Esprit de Dieu, puisqu'il est invisible, incompréhensible et répandu dans tous les éléments, un Esprit qui est évidemment Dieu? Le Sauveur ne dit-il pas dans l'Evangile que « Dieu est esprit (4) ? » Ce qui voit l'esprit de Dieu, c'est le coeur pur, c'est toute intelligence dont l'Esprit-Saint daigne s'approcher. Par la toute-puissance de sa divinité, et selon son bon plaisir, il pénètre dans ce coeur, dans cette intelligence; il s'y rend visible. « L’Esprit de Dieu souffle où il veut (5)»: il gouverne toutes choses, sans être gouverné par aucune; le monde entier reçoit la vie de cette âme éternelle, qui donne la connaissance du ciel et la refuse, qui a développé l'étendue des mers, qui couvre toute la terre et qui, pénétrant dans le vaste corps du monde, communique libéralement la vie à toutes les semences.
1. Act. VII, 38. — 2. Matth. III, 16. — 3. Ibid. 3. — 4. Jean, II, 24. — 5. Id. III.
Car telle est la nature de la Divinité, que, partout où tu remarques le mouvement et la vie, tu dois y voir l'action de l'Esprit de Dieu.
4. Dans le baptême du Sauveur se manifestent, d'une part, le dessein secret et difficile à saisir du Saint-Esprit, et, d'autre part, le mystère tout entier de la Trinité. L'Esprit de Dieu connaissait le Verbe, et il l'avait vu se revêtir de notre humanité. Pour montrer aux hommes que sa puissance est égale à celle du Fils de Dieu, il prend donc la forme d'une colombe , bien qu'il soit d'une nature subtile et simple, que la sainteté lui appartienne en propre, et qu'il se trouve à l'abri de toute investigation. Et, pour que la Trinité apparaisse dans son entier, le Père, que personne n'a jamais vu, si ce n'est le Fils unique (1), se fait entendre et fait connaître, par son propre témoignage, le Christ que l'Esprit-Saint désigne déjà. Voici ses paroles : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances (2) ». Admirable mystère de la puissance divine ! Que les voies de l'Esprit de Dieu sont impénétrables ! Il s'est revêtu des dehors d'un oiseau inoffensif; puis il est descendu du haut des cieux sur Jésus-Christ, immédiatement après son baptême ; ainsi nous a-t-il montré que l'infusion du Saint-Esprit se fait dans l'âme au moment du baptême; ainsi encore a-t-il réfuté d'avance l'erreur méchante qui consisterait à dire que les paroles de Dieu le Père s'adressaient à Jean, et non à Dieu le Fils.
5. Ici, mes frères, il convient de tourner toute notre indignation contre les impies, et d'en finir avec la mauvaise foi des Juifs, qui ne croient point à la venue du Messie, quand le ciel lui-même lui rend témoignage, qui refusent de reconnaître comme Dieu celui que le Père déclare être son Fils. Aussi, mes très-chers frères, réunissons-nous dans un même sentiment de foi, et soyons tous assez fermes pour confesser Dieu le Père, et son Fils Jésus, et le Saint-Esprit, et reconnaître, en même temps, qu'ils ne forment à eux trois qu'une seule et même substance. Quant à vous, frères bien-aimés, à qui nous procurons le bonheur d'entendre les leçons de l'Apôtre, hâtez-vous de recevoir aussi le baptême. Que rien, en lui, ne vous paraisse abject; que rien, en lui, ne vous semble méprisable. Le
1. Jean, 1, 18.— 2. Matth. III, 17.
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Sauveur du monde a daigné entrer dans cette piscine; hâtez-vous donc, « du temps qu'il fait jour, dans la crainte d'être surpris par les ténèbres (1) ». Si nombreuses que soient les blessures faites à vos coeurs par le péché, si hideuses que soient les taches imprimées à votre âme par vos fautes, nous les cicatriserons, nous les ferons disparaître avec l'eau vive du baptême : votre conscience y sera
1. Matth. XII, 35.
purifiée de toutes vos anciennes iniquités, une lumière toute spirituelle y sera répandue en vous; c'est ainsi que, par mon ministère, s'accomplira parfaitement en votre personne le grand mystère de ce jour; c'est ainsi que le ciel s'ouvrira pour vous, et que je vous ferai voir le Christ , Notre-Seigneur, à qui l'honneur, la puissance et la gloire appartiennent pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Mes bien-aimés, le Prophète, dont nous venons de lire les paroles, nous ordonne d'annoncer le jeûne, de prêcher la guérison. Il donne, mes très-chers frères, le nom de guérison au jeûne, c'est-à-dire au temps de la Quadragésime, dans lequel nous entrons. Voici donc venir le médecin ; que les malades qui veulent être guéris se préparent. Ce médecin, mes amis, est un véritable homme de l'art, et il ne ressemble en rien à ces hommes qui font de la médecine, qui peuvent bien donner leurs soins aux infirmes, mais qui né sauraient donner la santé. Que dit le Prophète ?
(1) Voir le premier supplément, sermon LXV.
« Annoncez le jeûne, prêchez la guérison (1)». Au mot de prédication il joint celui de guérison, afin de donner le ferme espoir de la guérison à quiconque désire revenir à la santé. Cette guérison a Dieu pour auteur, mes très-chers frères ; car tous les médecins sont eux-mêmes des malades, s'ils n'ont pas encore récupéré la santé en prenant ce remède. Par conséquent, mes amis, il faut montrer à Dieu toutes ses plaies. Un mal renfermé devient dangereux : l'abcès qu'on n'ouvre pas fait doublement souffrir !
1. Joël, I, 14.
ANALYSE. — 1. Le jeûne a été établi d'après l'exemple du Christ : c'est par l'abstinence que l'homme peut recouvrer ce que lui a fait perdre l'intempérance. — 2. L'exemple de Moïse lui donne un nouveau degré d'autorité. — 3. Puissance du jeûne. — 4. La vraie perfection du jeûne consiste à triompher intérieurement de la cupidité et à subvenir aux besoins des pauvres.
1. « Voici le temps favorable, voici les jours de salut (1) ». Mes frères, voici les jours où, par les macérations corporelles, nous opérons le salut de nos âmes. Sans doute, nous y mortifions l'homme extérieur, mais aussi nous y vivifions l'homme intérieur. Le jeûne est, en effet, comme la nourriture de notre âme ; car s'il nous impose des sacrifices, il profite d'autant à notre salut. Entre autres exemples de sanctification, notre Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, nous a donné celui du jeûne et du carême; il a même indiqué le nombre de jours qu'il doit durer, puisqu'il a jeûné pendant quarante jours. C'est donc lui qui est l'auteur de ton jeûne, comme il sera plus tard le rémunérateur de tes mortifications. Le Rédempteur a donc jeûné l'espace de quarante jours; il est, néanmoins, de toute évidence, qu'il n'avait commis aucun péché et qu'il n'avait rien à craindre. Or, si le Dieu qui était à l'abri de toute erreur s'est dévoué à cet acte de pénitence, combien devient-il plus nécessaire à l'homme de s'y soumettre, puisqu'il est si exposé à se tromper ! Et si de telles macérations ont été imposées à un innocent, avec combien plus de justice ne peut-on pas les exiger d'un coupable? En goûtant du fruit de l'arbre, en violant la loi du jeûne à laquelle il avait été soumis, Adam, le chef du genre humain, est devenu maître ès-péchés, après avoir été le maître du paradis, et, comme conséquence de sa prévarication, la mort a jeté jusque sur nous son aiguillon.
1. II Cor. VI, 2.
(1) Ce discours est tout à fait digne de saint Augustin.
Quiconque désire vivre, doit donc aimer l'abstinence ; car, vous le savez, c'est en convoitant des aliments que l'homme s'est condamné à mourir : et le rusé serpent, qui a séduit nos premiers parents en les excitant à la gourmandise, ne s'est-il pas approché du Sauveur, au moment de son jeûne, pour le tenter? Est-ce qu'il n'ose pas tout, cet audacieux? Mais en observant le jeûne, le Seigneur a confondu cet antique ennemi de l'homme, le nouvel Adam a repoussé le vainqueur du vieil Adam. O l'admirable pouvoir de l'abstinence ! Par le jeûne, elle triomphe du diable, à qui la gourmandise a donné jadis la victoire.
2. On dit que Moise a de même observé un jeûne de quarante jours avant de recevoir la loi de Dieu. C'est le jeûne qui obtient la faveur des commandements divins et la grâce de les observer. Moïse s'est privé d'entretiens avec Dieu, mais il a joui de sa présence ; le peuple, au contraire, en s'adonnant aux excès du boire et du manger; s'est précipité dans le culte des faux dieux, et parce qu'il n'avait cherché qu'à se rassasier, il ne chercha plus qu'à pratiquer les superstitions des Gentils.
3. Nous venons de vous le démontrer, non-seulement Jésus-Christ, mais Moïse , mais plusieurs autres, nous ont donné l'exemple du jeûne ; voyons maintenant quels en sont les avantages et l'utilité. Le Sauveur parle du diable à ses disciples, et leur dit : « Ces démons et ne peuvent être chassés que par le jeûne et (718) la prière (1) » . Ce possédé du diable, que les Apôtres ne pouvaient délivrer, Jésus déclare que le jeûne était capable de le rendre à lui-même; c'est pour nous le seul moyen de nous grandir par la pratique des vertus. Voyez donc, ries frères, quelle force est celle du jeûne, quelles grâces précieuses il peut procurer aux hommes, puisqu'il peut même servir de remède à d'autres ! Voyez comme il sanctifie celui qui l'observe personnellement, puisqu'il est si propre à purifier ceux-là mêmes qui ne l'observent pas ! C'est chose vraiment admirable, mes frères, que les mortifications de l'un deviennent profitables à l'autre.
4. Toutefois, n'allez pas vous imaginer qu'en mettant en pratique le jeûne, auquel vous vous croyez maintenant obligés, vous n'en avez pas d'autre à accomplir. Il en est un autre, bien plus parfait : c'est celui qui s'observe dans le secret du coeur ; et il est d'autant plus agréable à Dieu, qu'il échappe davantage aux regards des hommes. Ce jeûne consiste à s'abstenir de toutes les convoitises que la chair soulève en nous contre l'esprit. C'est peu de nous priver d'aliments, si nous nous accordons les plaisirs du vice; ce n'est pas assez de nous tenir en garde contre la gourmandise, il faut encore nous mettre à l'abri de l'avarice, en nous montrant généreux à l'égard des pauvres. A quoi bon nous montrer sévères en fait de nourriture, si nous nous laissons encore aller à des disputes et que nous soyons indulgents pour notre caractère emporté ? Par conséquent, mettons un frein à notre intempérance. de paroles,
1. Marc, IX, 28.
comme nous en mettons à notre intempérance de bouche. Evitons avec soin les dissensions, les rixes, les iniquités, afin que ne s'applique pas à nous cette parole du Prophète : « Ce jeûne », dit le Seigneur, « n'est pas celui de mon choix : romps plutôt les liens de l'iniquité, détruis les titres d'échanges forcés, remets leurs dettes à ceux qui en sont écrasés, déchire tout contrat injuste. Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n'a pas d'abri. Lorsque tu vois un homme nu, couvre-le et ne méprise point la chair dont tu es formé. Alors ta lumière brillera comme l'aurore, et je te rendrai aussitôt la santé, et ta justice marchera devant toi, et tu seras environné de la gloire du Seigneur. Alors tu invoqueras le Seigneur, et il t'exaucera; à ton premier cri, le Seigneur répondra : Me voici (1) » . Vous le voyez, mes très-chers frères, voilà le jeûne que le Seigneur a choisi; voilà la récompense promise par lui aux observateurs de ce jeûne. « Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n'a pas d'abri ». Telle est donc la nature du jeûne qui plait à Dieu : c'est que, pendant ces jours, tu donnes aux indigents ce que tu te retranches ; car il est digne d'une âme religieuse et croyante d'observer l'abstinence au profit, non pas de l'avarice, mais de-la charité. Ne seras-tu pas largement récompensé de tes sacrifices, si ton jeûne sert à procurer à autrui la tranquillité ?
1. Isaïe, LVIII, 6-9.
ANALYSE. — Quel jeûne est désagréable à Dieu. — 2. Quel -jeûne est celui de son choix.
1. Puisque les jours de jeûne sont arrivés, mes très-chers frères, c'est avec ration que
le Prophète, dont les paroles nous ont été lues, nous enseigne la manière de jeûner, (719) d'autant plus que, suivant lui, tous les jeûnes ne sont pas agréables à Dieu. L'homme qui se propose d'observer la loi du carême doit donc prendre bien garde de ne pas rechercher en cela sa propre satisfaction, car alors ses mortifications ne feraient que déplaire au Très-Haut. En effet, qu'est-ce qu'a dit le Prophète? Le voici : « Nous avons jeûné : pourquoi n'avez-vous pas daigné regarder nos jeûnes? Nous nous sommes humiliés pourquoi l'avez-vous ignoré (1) ? » Au dire du Prophète, des hommes se plaignaient de ce que le Seigneur n'avait ni fait attention à leurs jeûnes, ni remarqué leurs humiliations comme si Dieu ignorait quelque chose ! N'est-il pas écrit de lui : « Il sait toutes choses, même avant qu'elles se fassent (2)? » Pourrait-il ignorer ce qui est, quand il sait même ce qui n'est pas? Mais non, mes bien-aimés; Dieu ne sait pas tout, car il est dit qu'il ignore tout ce qui n'est pas digne d'être connu; par conséquent, tout ce qui est mauvais et injuste, on dit que Dieu ne le sait point, parce que cela ne mérite pas qu'il le connaisse. C'est pourquoi le Prophète dit encore plus loin : « Vous suivez votre propre volonté dans les jours de jeûne, vous exigez durement ce qui vous est dû, vous suscitez des procès et à des querelles (3) ». Vous le voyez donc, mes bien-aimés : ce sont, non pas les jeûnes en eux-mêmes, mais les oeuvres des jeûneurs qui déplaisent à Dieu. « Par vos jeûnes, vous suscitez des procès et des querelles ». O homme, à quoi bon jeûner, si les jeûnes ont lieu au milieu des procès, des discordes et des rixes? Il te serait peu utile d'observer corporellement l'abstinence, si ton âme s'enivre d'iniquité. Pourquoi, dit le Prophète, exaspérer ceux qui dépendent de vous? Pourquoi torturer les petits par des luttes incessantes? Considérez, oui, considérez vous-mêmes, mes très-chers frères, quel est ce jeûne qui donne faim et n'empêche nullement de frapper, qui éprouve le corps par l'abstinence et laisse se perpétrer l'assassinat, qui refuse tout aliment à l'estomac et permet aux mains de se rougir dans le sang des autres. Aussi Dieu ajoute-t-il, avec un extrême à-propos, ces paroles : « Pourquoi jeûnez-vous pour moi ?» En d'autres termes : Pourquoi jeûner pour moi, et vous réserver des chicanes?
1. Isaïe, LVIII, 3. — 2. Dan. XIII, 42.— 3. Isaïe, LVIII, 3, 4.
719
Pourquoi avoir l'air de me servir par vos mortifications, puisque vos discordes sont pour moi une injure? Et de fait, mes amis, c'est peu d'offrir à Dieu ses macérations à titre d'hommage, si on lui fait injure en l'offensant. Comment ! j'insulte, moi qui ne dis rien ? Toute oeuvre mauvaise est une injure jetée à la face de Dieu ; c'est pourquoi, comme vous l'avez entendu, le Seigneur s'exprime ainsi par la bouche de son Prophète : « Ce jeûne-là n'est pas de mon choix ; lors même que tu courberais ta tête comme un roseau fragile, jamais on ne pourra dire que ton jeûne m'est agréable (1) ». Que cette parole est juste ! car c'est peu de courber la tête, si l'esprit n'est pas humble. Homme orgueilleux, à quoi bon baisser la tête devant Dieu en signe d'adoration , quand tu te renfles pour jeter un regard plus hautain sur les petits et les indigents? Ah ! tu te trompes; oui, qui que tu sois, tu te trompes étrangement. Comment? Tu crois honorer Dieu, quand, dans la personne de ton semblable, tu méprises son image ?
2. Ce n'est pas sans raison que le Seigneur a dit : « Ce jeûne-là n'est pas de mon choix ; « romps plutôt tous les liens de l'iniquité (2) ». Brise chez tes semblables tous les liens de l'iniquité. Il ordonne donc à l'homme de se délier lui-même, quand il lui commande de briser les liens de l'iniquité, parce que s'il resserre tous ces liens, il s'enchaîne le premier. Ainsi, je ne consens pas à ce que tu fasses plus de bien aux autres qu'à toi. Crois-moi : si tu ne délies pas autrui, tu seras toi-même enchaîné. « Déchire », dit l’Ecriture, « les titres de ventes forcées; détruis tout contrat injuste ». Ici, mes bien-aimés, il est question de l'avarice, c'est-à-dire de la cupidité: oui, il faut déchirer tout contrat de vente extorqué parla violence, toute hypothèque injustement prise ; il faut effacer toutes les lettres compromettantes pour le salut de l'homme. Mieux vaut qu'une hypothèque devienne nulle et qu'une âme ne devienne pas vicieuse. Mieux vaut apaiser Dieu par le jeûne, les aumônes et l'empressement à recevoir les étrangers. Personne, en effet, n'étant pur de toute faute, il est plus facile d'obtenir son pardon quand on a, pour prier avec soi, un grand nombre d'intercesseurs.
1. Isaïe, LVIII, 5.— 2. Ibid. 6.
720
ANALYSE. — 1. A l'approche de Pâques, il faut se débarrasser de tout sentiment de bain et purifier son cœur, afin de recevoir saintement Jésus-Christ. — 2. Pourquoi l'on porte des rameaux à la main. — 3. Le bien une fois entrepris; on doit y persévérer courageusement.
1. Mes frères bien-aimés, toutes les fois que vous vous réunissez dans l'église, il est juste que nous fassions retentir à vos oreilles la parole de Dieu ; mais la nécessité de le faire est, en ces jours-ci, plus pressante que jamais. Oui, c'est pour nous un devoir de porter aujourd'hui la parole sainte et d'engager votre fraternité à se débarrasser de tous soins temporels, pour vaquer uniquement à l'accomplissement des préceptes du Seigneur. Nos livres sacrés nous disent, en effet, que vous devez solenniser les jours qui vont s'écouler: et voici de quelle manière il nous faudra les observer : nous aurons soin de n'avoir ni haine ni colère contre aucun de nos frères qui adorent avec nous un seul Dieu, dans la crainte de voir s'appliquer à nous ce passage de l'Ecriture : « Quiconque hait son frère est un homicide (1) ». Et si, à la fête de Pâques, nous voulons recevoir le corps du Seigneur, nous tiendrons notre corps et notre âme à l'abri de toute avarice, de toute luxure, de toute colère, de toute haine, de tout discours honteux, de tout péché ; ainsi nous préparerons-nous à recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ pour notre profit et non à notre détriment; car l'Apôtre a dit : « Quiconque mange indignement le corps du Seigneur et boit indignement son sang, boit et mange sa propre condamnation (2) ». Vous le savez, mes frères, si l'un d'entre vous devait aujourd'hui recevoir dans sa maison son supérieur temporel, avec quel empressement il se hâterait d'en faire disparaître toutes les saletés, toutes les ordures, toutes les choses inconvenantes, afin qu'à
1. Jean, III, 15.— . 2. I Cor.XI, 29.
l'arrivée de ce supérieur tout y fût propre et décent. Or, si nous voulons faire à ce supérieur, qui ne peut nous nuire ou nous être utile que pour un temps, la réception digne et révérencieuse dont nous avons parlé, à bien plus forte raison devons-nous prendre de la peine et embellir notre corps et notre âme par la pratique constante des veilles, de la prière et de l'aumône, pour recevoir dans un coeur pur et un corps chaste le corps de Jésus-Christ, notre éternel Seigneur, qui peut, dans le siècle futur, nous être utile ou nuisible d'une manière inimaginable.
2. Enfin, il faut que vous sachiez tous d'où nous vient l'habitude de porter aujourd'hui à notre main des branches d'olivier et des palmes. Cette coutume date certainement des temps antiques. Quand un roi devait aller trouver un autre roi, lorsqu'un grand de la terre se proposait de visiter un puissant personnage, pour traiter avec lui, non de la guerre, mais de la paix, il ordonnait qu'on portât devant lui des, branches d'oliviers. Dans nos livres saints, on désigne cet arbre comme l'emblème de la paix: à la vue dé ces branches, le roi ou le personnage puissant pouvait savoir d'avance que celui qui s'approchait ainsi précédé ne venait point dans des intentions hostiles, mais avec la volonté de faire la paix. Cette coutume avait, parfois encore, une autre cause. Si, après avoir déclaré la guerre à ses ennemis, et avec l'aide miséricordieux du Très-Haut, remporté sur eux la victoire, un roi revenait dans son pays, on portait des palmes devant lui, afin qu'à leur vue on pût comprendre qu'il avait triomphé de tous ses adversaires. C'est pour (721) deux motifs semblables que nous portons aussi, dans nos mains, des rameaux d'oliviers et des palmes. Nous portons des rameaux d'oliviers pour montrer que nous avons la paix avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont nous nous préparons à recevoir bientôt le corps. Nous portons aussi des palmes, pour faire voir que nous avons triomphé du diable, à qui nous avons dû livrer une grande bataille pendant ce carême. Chacun de nous, frères bien-aimés, doit soigneusement s'examiner pour savoir s'il a réellement fait la paix avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, et s'il a vraiment remporté là victoire sur le démon, avec qui nous avons dû combattre sérieusement. Celui-là a fait sa paix avec le Sauveur et triomphé du diable, qui, après avoir offensé Dieu dans le cours de cette année, a effacé ses fautes pendant le carême, en priant, en se livrant fréquemment aux veilles, en mortifiant son corps par de longs jeûnes, en donnant aux pauvres les aliments dont il se privait lui-même. Evidemment, le jeûne devient inutile si, avec la valeur de la nourriture dont on se prive, on flatte son propre corps au lieu de subvenir aux besoins des indigents ; car il est de toute justice que les pauvres trouvent leur soulagement corporel dans les épargnes faites sur notre propre entretien. Mais quiconque a, pendant cette quarantaine , souillé son corps du péché de luxure, refusé de donner aux pauvres quelque chose de son bien, entretenu en son coeur le feu de l'envie, négligé de s'adonner aux veilles et à la prière, employé la fraude pour dérober ce qui appartient à autrui, celui-là n'a certainement pas la paix avec Dieu; il n'a pas, non plus, triomphé du diable, parce qu'il n'a pas mis sa volonté à l'unisson de celle de Dieu et qu'il a, au contraire, courbé la tête en toute circonstance devant l'esprit malin.
3. Mes très-chers frères, si, dès le commencement de cette sainte quarantaine, vous vous êtes adonnés aux bonnes couvres, je vous engage à vous y adonner aujourd'hui avec plus de zèle encore; ingéniez-vous à obéir à Dieu en toutes choses, car personne ne peut lui plaire, après avoir bien commencé, qu'à la condition de persévérer jusqu'à la fin dans la voie de la vertu où il s'est une fois engagé. Mettez donc toute votre attention et tous vos soins, frères bien-aimés, à jeûner et à faire des aumônes, à vaquer à l'oraison et à toutes sortes de bonnes couvres, à rendre bien vite au prochain ce que, dans un mauvais moment, vous auriez pu lui ravir, imitant en cela l'exemple de Zachée, qui, par amour pour Dieu, rendait au quadruple ce dont il pouvait avoir fait tort aux autres. Au temps voulu, donnez généreusement et de bon coeur la dîme et les prémices, et si quelqu'un vous a offensés, pardonnez-lui sa faute pour l'amour de Dieu ; en agissant ainsi, vous pourrez chanter l'oraison dominicale, non pour votre condamnation, mais pour votre salut. Montrez-vous, autant que possible, riches en toutes sortes de bonnes oeuvres ; et, quand viendra la solennité de Pâques, votre corps sera pur, votre âme sera chaste pour recevoir le corps et le sang du Sauveur, et vous mériterez d'entrer dans la gloire éternelle, dont la fête de Pâques est l'emblème. Puissiez-vous recevoir cette grâce de celui qui vit et règne, avec le Père et le Saint Esprit, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
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ANALYSE. — 1. Les paroles des Prophètes sont celles de l'Esprit-Saint. — 2. Salomon, héraut du Christ. — 3. Salomon, figure du Christ. — 4. Entrée du Christ à Jérusalem. — 5. Le Christ couronné d'un triple diadème. — 6. il faut souffrir avec le Christ pour régner avec lui.
1. « Filles de Sion, sortez et regardez le roi Salomon sous le diadème dont sa mère l'a couronné au jour de son mariage, et au jour de la joie de son coeur (1) ». Ces paroles, mes bien-aimés, viennent, non pas de Salomon, mais de l'Esprit-Saint, qui a parlé par lui, comme par son organe propre : car « sa « langue est comme la plume de l'écrivain rapide (2) ». De même, en effet, que la plume de l'écrivain est, par elle-même, incapable de tracer, sur un parchemin, le moindre caractère, à moins que les doigts de cet écrivain ne la conduisent; de même la langue des docteurs ne peut, par ses propres forces, proférer un discours utile, si la grâce du Saint-Esprit ne lui inspire intérieurement ce qu'elle doit dire. Tant qu'elle n'est pas mue par le maître à l'intérieur, la langue d'un docteur remue inutilement à l'extérieur.
2. Eclairé des lumières de l'Esprit, Salomon prévoyait que, pour racheter le genre humain, le Sauveur viendrait dans la chair aussi invitait-il la fille de Sion à aller à la rencontre d'un si grand et si généreux Rédempteur, et à considérer l'auteur de notre salut. « Sortez, filles de Sion ». Et moi, je vous dirai : Vous, qui pliez sous le poids de la loi, vous, qui êtes en Egypte et qui portez le joug de l'antique servitude imposée par Pharaon, sortez de la vieillerie (le la lettre qui tue, pour vous renouveler dans l'Esprit qui donne la vie s. Sortez de l'esclavage de la loi ancienne, pour jouir de la liberté que procurent la loi nouvelle et la grâce. Sortez des ombres et des ténèbres du vieux Testament, pour venir à la vérité et à la lumière de l'Evangile.
1. Cant. III, 11. — 2. Ps. XLIV, 2. — 3. II Cor. III, 6.
Les symboles ont précédé pour faire place à la réalité, et l'accomplissement des prophéties a mis un terme à la mission des Prophètes. Tant que le nuage de la lettre vous couvrira de son ombre, tant que la nuit de vos péchés vous enveloppera, tant que vous habiterez l'Egypte, c'est-à-dire le pays des ténèbres et de la dissemblance avec Dieu, tant que vous serez occupés à travailler de la boue et à faire des briques, vous ne pourrez contempler le roi Salomon. Sortez donc, non par un mouvement du corps, mais par les affections de votre coeur ; non par la marche, mais par les sentiments de la foi; sortez et voyez le roi Salomon, qui règne à Jérusalem.
3. Le roi de Jérusalem, Salomon, a préfiguré le Sauveur par sa dignité, par le lieu de sa résidence et par son nom. Notre Rédempteur est, en effet, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs; c'est le Roi de la justice, dont la génération est éternelle. « Par lui règnent les rois, par lui les princes pratiquent la justice (1) ». Il ne cesse de gouverner les sujets qu'il s'est créés, et il guide continuellement leurs pas à travers les orages et les tempêtes de ce monde ; c'est de lui que le Psalmiste a dit : « Seigneur, donnez au roi votre jugement, et au fils du roi votre justice (2) ». Il est aussi le vrai Salomon, c'est-à-dire, le roi pacifique ; car le mot Salomon veut dire : ami de la paix. En raison de la prévarication et du péché de nos premiers parents, nous nous sommes effectivement trouvés en discorde avec notre Créateur, et, en refusant de nous soumettre à son autorité,
1. Prov. VIII, 15. — 2. Ps. LXXI, 1.
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nous nous sommes grandement écartés de toute relation pacifique avec lui. Mais le Fils de Dieu s'est fait homme; il est né d'une Vierge sans que la moindre atteinte fût portée à l'intégrité de Marie; il a pris la forme d'esclave sans subir l'esclavage ; il est entré en participation de notre nature sans partager nos fautes : et ainsi nous a-t-il réconciliés avec Dieu son Père; ainsi nous a-t-il rendu la paix que nous avait fait perdre le péché d'Adam : c'est par les mérites de son sang qu'il a opéré cette restauration de nous-mêmes, « pacifiant, par le sang de la croix, la terre et les cieux (1), apportant la paix à ceux qui étaient rapprochés et à ceux qui étaient éloignés (2) ». C'est pourquoi, en venant vers nous, il nous a apporté la paix, et nous l'a encore laissée en nous quittant. En effet, à l'heure même où notre Rédempteur venait au monde, des légions d'anges ont chanté ce cantique : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix, sur la terre, aux hommes de bonne volonté (3)». Puis, quand il fut sur le point de remonter au ciel, au moment où il apprenait à l'Eglise universelle à « conserver l'unité d'un même esprit par le lien de la paix (4)», il donna à ses disciples l'ordre de garder la charité et la paix : « Je vous donne ma paix », leur dit-il ; « je vous laisse ma paix (5) ». Voilà comment Salomon a préfiguré le Sauveur par sa dignité et son nom ; voyons maintenant comment il en a été la figure par le lieu de sa résidence : prêtez-moi toute votre attention. Salomon n'a régné ni à Babylone, comme Nabuchodonosor, ni en Egypte, comme Pharaon : l'honneur et la gloire de régner sur le peuple d'Israël lui ont suffi. Notre vrai Salomon , Notre-Seigneur Jésus-Christ, n'a pas davantage exercé le pouvoir royal à Babylone, la ville de la confusion, où le langage de toutes les régions de la terre s'est trouvé confondu ; mais il a régné « sur la cité de notre Dieu et sur sa montagne sainte (6) ». Il n'a pas, non plus, été roi en Egypte, c'est-à-dire dans le pays des ténèbres, du péché et de la mort; mais il a établi le siège inexpugnable de sa puissance dans la cité royale, dans Jérusalem; car Jérusalem signifie : vision de la paix. Et notre Rédempteur exerce sa royauté, prend son repos et demeure au milieu de ceux qui méprisent les
1. Coloss. I, 20. — 2. Ephés. II, 17. — 3. Luc, II, 14.— 4. Ephés. IV, 3. — 5. Jean, XIV, 27.— 6. Ps. XLVII, 2.
choses de la terre, qui dédaignent les choses transitoires et caduques de ce monde, qui se hâtent, par toutes les puissances de leur âme, de mériter la vision de la paix éternelle, et qui disent avec l'Apôtre : «Nous vivons déjà dans le ciel (1) ». Voilà pourquoi, au milieu de ses allées et venues parmi les hommes, le Sauveur retournait toujours de préférence à Jérusalem et dans le temple de son Père.
4. Aussi, quand approcha l'heure de sa passion et qu'il fut venu à Bethphagé, près de la montagne des Olives, il trouva, sur son chemin, une foule immense de Juifs et de Gentils: ces hommes portaient à leur main des bouquets, des fleurs et des branches d'olivier, symboles de son triomphe et de sa gloire à venir, et ils le reçurent avec tous les témoignages possibles d'honneur et de dévouement (2) : pour lui, afin de nous donner l'exemple de la patience et de l'humilité, il oublia la grandeur qu'il puise dans son égalité et sa ressemblance parfaites avec le Père, il s'assit sur le dos d'un vil ânon, et il entra ainsi plus que modestement, mais, par là même, avec gloire dans Jérusalem. O l'étonnante charité ! Merveilleuse bonté de notre Dieu ! Le Créateur de l'univers a daigné s'asseoir sur un ânon ! Il est assis sur un ânon, Celui qui tient le monde entier dans le creux de sa main, et c'est pour nous élever jusqu'au troisième ciel ! Que, pour s'environner ici-bas de prestige et de gloire, les rois et les princes de la terre montent sur des chars d'or, sur des chevaux richement caparaçonnés et couverts d'or, de soie et de pierres précieuses: notre Roi, lui, va livrer bataille au démon ; mais ses armes sont celles de l'humilité, sa monture de combat est un ânon. « Ceux-ci sur des chars, ceux-là sur des chevaux (4) ».Nous, nous triomphons avec notre Roi sur un humble ânon. C'est pourquoi le Prophète a dit de lui : « Dites à la fille de Sion : Voici que ton Roi vient à toi plein de douceur et assis sur le petit d'une ânesse (5)».
5. Le Saint-Esprit nous invite donc à considérer ce Salomon si humble, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui « porte sur sa tête le diadème dont sa mère l'a couronné (6) ». Il a été couronné, non-seulement par sa mère, mais encore par son Père et par sa marâtre.
1. Philipp. III, 20.— 2. Matth, XXI, I et suiv.— 3. Ps. XIX, 8. — 4. Matth. XXI, 5. — 5. Cent. III, 11.
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En effet, Notre-Seigneur Jésus-Christ a reçu trois couronnes : la couronne de la gloire, celle de la justice et celle des souffrances. Le Père lui a donné la couronne de la gloire lorsqu' « il l'a oint d'une, onction d'allégresse et de joie plus abondante que celle de ceux qui devaient la partager avec lui (1) »; comme il est écrit : « Seigneur, vous l'avez couronné de gloire et d'honneur, vous lui avez donné l'empire sur les couvres de vos mains (2) ». Sa mère immaculée, c'est-à-dire la Vierge Marie, lui a donné la couronne de la justice, en lui fournissant la substance d'une chair sans tache, et en l'engendrant, comme son .Fils, dans la justice et l'innocence. Sa mère, ou, pour parler avec plus de justesse, sa marâtre, la synagogue, lui a donné la couronne de la souffrance; car elle a placé sur sa tête une couronne d'épines , en même temps qu'elle couvrait ses épaules d'un manteau dérisoire, qu'elle l'accablait d'injures, de crachats, de coups, de malédictions et d'opprobres, et qu'enfin elle le condamnait à un supplice réputé infâme.
1. Ps. XLIV, 8. — 2. Ps. VIII, 6.
6. Mes très-chers frères, nous sommes les enfants d'une sainte mère, l'Eglise ; nous appartenons à une race toute pure ; l'Esprit de Dieu nous a lui-même instruits à l'école de la vérité; entrons donc, animés des plus vifs sentiments de piété, dans ces jours de réparation et de salut, et associons-nous, autant que possible, aux souffrances de Jésus-Christ; « car si nous souffrons avec lui, nous serons aussi glorifiés avec lui (1) ; sortons donc aussi hors du camp pour aller à lui, portant sur notre corps l'ignominie de sa croix (2) ». A cette croix attachons nos membres, ainsi que leurs vices et leurs convoitises, avec les clous de l'amour de Dieu et ceux de la pénitence ainsi débarrassés, par notre repentir, du fardeau de nos fautes, sortons d'un coeur allègre et d'un pas léger, allons voir, non avec les yeux du corps, mais avec ceux d'une âme toute chrétienne, ce roi Salomon, couronné dans les cieux du diadème de l'immortalité et de la gloire, sous lequel il vit et règne, Dieu avec le Père, en union de l'Esprit-Saint, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Rom. VIII, 17. — 2. Hébr. XIII, 17.
ANALYSE. — 1. Il faut recevoir saintement les saints mystères.— 2. Frayeur des disciples et effronterie de Judas. — 3. Chute de Pierre. — 4. Son repentir.
1. Vous êtes venus en grand nombre pour prendre part au banquet de ce jour, pour assister à l'immolation de l'Agneau et faire la Pâque avec les disciples de Jésus-Christ or, je vous en conjure, apportez aux divins mystères des coeurs sincères et remplis de charité; qu'il n'y ait dans vos âmes aucune duplicité, que le nuage de l'envie ne projette point son ombre sur votre homme intérieur; puissiez-vous apporter à la manducation de l'Agneau une innocence d'agneau ! Puisse la brebis immaculée ne point former en vous des membres de loup ! Car celui qui s'assied à cette table et y participe indignement, n'arrivera pas avec Pierre au port du salut, mais il fera avec Judas un irrémédiable naufrage il subira la peine due à son crime, comme ce traître qui a reçu le bienfait du Seigneur avec une conscience coupable. Enfin Judas n'a apporté à la cène aucune franchise, il n'y a mis que de la dissimulation; aussi, dès qu'il a eu reçu, de la main du Christ, le morceau de pain trempé, le diable est-il entré en lui.
2. Je veux, mes frères, examiner (725) pieusement avec vous les premiers passages de la leçon que vous venez d'entendre : « Le Seigneur était à table avec ses douze disciples; et, comme ils mangeaient, il leur dit : Je vous le dis en vérité, l'un de vous me trahira ; et ils furent contristés, et chacun d'eux commença à lui dire : Est-ce moi, Seigneur (1) ? » Heureux Apôtres ! vous vous chagrinez parce que vous êtes innocents, mais votre sort est plus digne d'envie que celui de Judas; car si son audace l'empêche de rougir, elle sera exemplairement punie ; ne savez-vous pas, en effet, que jamais vous n'avez formé contre le Sauveur un pareil projet ? Vous vous tenez en garde contre votre propre fragilité, aussi vous devenez tristes et vous questionnez votre Maître sur une faute que votre conscience ne vous reproche pas. Mais vous en croyez plus à lui qu'à vous. Vous supposez que l'accusation portée an milieu de ce repas tombe sur vous, et Judas ne veut point sentir le trait qui vient de le frapper. Vous tombez dans l'épouvante, rien qu'à entendre cette accusation, et celui qui a conçu un tel crime demeure paisible. Consultez donc votre Seigneur, interrogez votre bon Maître. Il est la vérité même, il prévoit tout; qu'il vous réponde. Oui, qu'il désigne l'abominable personnage,. et que l'accusation ne pèse plus sur tous, qu'il vous indique celui que vous devez fuir. Qu'il nomme hautement le fils de perdition, afin que l'assemblée, malgré son innocence, ne reste pas sous le poids du soupçon. « Jésus », dit l'Evangile, « leur répondit : Celui qui porte la main vers le plat avec moi, me trahira (2) ». Voilà déjà quelque chose de plus clair ; cependant, je ne vois encore citer aucun nom propre. Les Apôtres s’arrêtent interdits, ils cessent de manger ; mais, avec la témérité et l'effronterie qui le distinguent, Judas avance la main vers le plat avec son Maître ; il veut, par son audace, simuler une bonne conscience. Il a entendu, sans rougir, ce que le Maître a dit de lui, et il continue à manger ; sa conscience vient d'être mise à nu, et il n'en porte pas moins encore la main au plat. Bien qu'averti une fois, deux fois, il ne recule pas devant la trahison ; au contraire, son impudence trouve un aliment dans la longanimité du Sauveur, et il se prépare un trésor de colère pour le
1. Matth. XXI, 20-22. — 2. Ibid. 23.
jour de la colère (1). Alors Jésus lui annonce la punition qui l'attend, afin que la prédiction du châtiment le ramène au bien, puisque des miracles n'ont pu le détourner du mal : « Le Fils de l'homme s'en va, selon ce qui est écrit de lui; mais malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera trahi ! Il vaudrait a mieux pour lui qu'il ne fût jamais né. – Judas, celui qui le trahissait, répondant, lui dit : Maître, est-ce moi (2)? » Judas, à qui dis-tu : Est-ce moi ? Dis plutôt : C'est moi. De toute éternité, il sait que c'est toi. S'il te parle ainsi maintenant, ce n'est, de sa part, ni oubli ni ignorance ; c'est bonté et pitié pour toi. Prévaricateur misérable et corrompu, si tu rentrais en toi-même, tu te rappellerais, parce que tu l'as appris, que ton Maître connaît l'avenir et que rien ne saurait lui être caché ; donc, encore . une fois, s'il te parle ainsi, ce n'est point cirez lui l'effet de l'ignorance ; il n'a d'autre but que de t'exciter au repentir. Mais comme la cupidité t'a fait perdre le sens, comme l'avarice a rendu ton coeur aveugle, tu fais semblant de demander si c'est toi qui aurais conçu le crime de trahison. Sa Divinité connaît toutes les pensées de ton âme ; mais malheur à toi, car tu as perdu tout sentiment d'humanité et tu ne sais plus que singer la charité !
3. « Après avoir récité un hymne, ils s'en a allèrent à la montagne des Oliviers, et Jésus leur dit : Vous serez tous scandalisés, cette nuit, à cause de moi. Pierre, répondant, lui dit : Quand tous les autres seraient scandalisés à cause de vous, moi, je ne le serai jamais. Jésus lui dit : Je te le dis en vérité, cette nuit, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. Pierre lui dit : « Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas (3) ». Voilà donc une discussion engagée entre deux, entre le médecin et le malade; celui-ci se croyait parfaitement sain, celui-là lui annonçait qu'il se chaufferait à l'âtre du feu du prétoire; mais laissons cela de côté pour un instant, et jusqu'au dénouement de l'affaire. « Judas, qui le leur livrait, leur avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le (4) ». Qu'avez-vous entendu, mes frères? Qui pourrait, sans frémir, penser à pareille chose ? Quelles oreilles seraient capables de supporter un tel langage ? Quel coeur
1. Rom. II, 5.— 2. Matth. XXVI, 24; 25.— 3. Ibid. 30-35.— 4. Ibid. 48.
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ne se révolterait à l'entendre ? « Il leur avait donné ce signe : Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le ». O signalement sacrilège ! O criminelle convention ! O contrat digne de tous les châtiments ! En vertu de cette entente, la guerre commence par un baiser ; le symbole de la paix sert à briser les liens sacrés de la concorde, et le profane Judas a voulu commencer les hostilités par ce que les nations emploient d'ordinaire pour les finir ! « Il leur avait donné ce signe: Celui que j'embrasserai, c'est lui, arrêtez-le ». Judas, tu as donné ce signe ; ton mauvais génie n'a rien trouvé de mieux que cette convention d'après laquelle on enlèverait ton Maître pour le faire cruellement souffrir, au moment même où tu ferais la paix avec lui ! A cause de toi, beaucoup se sentiront glacés d'épouvante ; car ils craindront de n'avoir qu'une paix simulée avec leur prochain. Ce cou scélérat, que tu étends aujourd'hui pour embrasser le Christ, tu le relèveras demain, tu l'allongeras, pour te pendre. Tu as appris, pour ton malheur, à compter de l'argent; car bientôt tu supputeras le poids de ton propre corps. Sur ces entrefaites, on saisit le Sauveur, pour le conduire chez le prince des prêtres. Tandis que les autres disciples s'esquivent honteusement, Pierre, le faiseur de belles promesses, s'écarte d'abord assez loin ; puis il arrive lui-même près de la maison du prince, et, dans l'attente du dénouement de l'affaire, il se met à regarder dans le porche. Comme il faut que s'accomplisse incessamment la prédiction relative à l'âtre de feu du prétoire, il s'approche pour s'y chauffer. Saisi de crainte, il renie le Christ pour qui il avait promis même de mourir; il gît, brisé dans la torpeur de l'oubli comme dans un lit de douleur; une vieille femme décrépite, comme une fièvre violente, a brisé ses forces; un sommeil léthargique s'est emparé de lui; mais voilà que tout à coup la voix matinale du crieur vient frapper ses oreilles.
4. Enfin il s'éveille, il entend le chant du coq, il se voit grièvement blessé. Pareilles à des messagers, ses larmes portent à son médecin l'expression de sa douleur, et aussitôt il reçoit le remède divin. C'est à lui que s'applique cette parole de l'Ecriture : « Mes compagnons et mes proches se sont approchés de moi, et mes amis se sont tenus au loin (1) »; et cette autre : « Les blessures d'un ami sont salutaires, les baisers d'un ennemi sont envenimés (2) ». De même que l'apôtre Judas est devenu traître, de même est-il devenu ennemi, d'ami qu'il était; car il a été écrit de lui : « L'homme de ma paix, de ma confiance, qui mangeait à ma table, a levé le pied contre moi (3) ». Et encore: « Les ennemis de l'homme, ce seront ses serviteurs (4)». C'est pourquoi, mes frères, nous devons tous éviter avec soin les discours trompeurs, afin de partager le bonheur éternel avec les saints. Conservons la véritable paix et la croyance à l'unité perpétuelle de la Trinité ; alors nous mériterons d'être admis dans le royaume des cieux et de rendre grâces à Notre-Seigneur Jésus-Christ, pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Ps. XXXVII, 12.— 2. Prov. XXVII, 6.— 3. Ps. XL, 10; Jean, XIII, 14. — 4. Mich. VII, 6 ; Matth. X, 38.
ANALYSE. — 1. Paroles du larron au larron qui souffrait avec lui. — 2. Sa prière au Christ. — 3. Réponse du Christ. — 4. Comment le larron a été baptisé.
1. Le Seigneur Jésus était attaché à la croix, les Juifs blasphémaient, les princes ricanaient, et bien que le sang des victimes tombées sous ses coups ne fût pas encore (727) desséché, le larron lui rendait hommage ; d'autres secouaient la tête en disant : « Si tu es le Fils de Dieu, sauve-toi toi-même (1) ». Jésus ne répondait pas, et, tout en gardant le silence, il punissait les méchants. Pour la honte des Juifs, le Sauveur ouvre la bouche à un homme qui doit plaider sa cause ; cet homme n'est autre qu'un larron crucifié comme lui ; car deux larrons avaient été crucifiés avec lui, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Au milieu d'eux se trouvait le Sauveur. C'était comme une balance parfaitement équilibrée, dont un plateau élevait le larron fidèle, dont l'autre abaissait le larron incrédule qui l'insultait à sa gauche. Celui de droite s'humilie profondément : il se reconnaît coupable au tribunal de sa conscience, il devient, sur la croix, son propre juge, et sa confession fait de lui un docteur. Voici sa première parole, elle s'adresse à l'autre brigand : « Ni toi, non plus, tu ne crains pas (2) ! » Hé quoi, larron ? tout à l'heure tu volais, et maintenant tu reconnais Dieu; tout à l'heure tu étais un assassin, et maintenant tu crois au Christ ! Dis-nous donc, oui, dis-nous ce que tu as fait de mal ; dis-nous ce que tu as vu faire de bien au Sauveur. Nous, nous avons tué des vivants, et, lui, il a rendu la vie aux morts; nous, nous avons dérobé le bien d'autrui, et, lui, il a donné tous ses trésors à l'univers ; et il s'est fait pauvre pour me rendre riche. — Il discute avec l'autre larron : Jusqu'ici, dit-il, nous avons marché ensemble pour commettre le crime. Offre ta croix, on t’indiquera le chemin à suivre, si tu veux vivre avec moi. Après avoir été mon collègue dans la voie du crime, accompagne-moi jusqu'au séjour de la vie; car cette croix, c'est l'arbre de vie. David a dit en l'un de ses psaumes : « Dieu connaît les sentiers du juste, et la voie de l'impie conduit à la mort (3) ».
2. Après sa confession, il se tourne vers Jésus : « Seigneur », lui dit-il, « souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé en votre royaume (4) ». Je ne savais comment dire au larron : Pour que le Christ se souvienne de toi, quel bien as-tu fait ? A quelles bonnes oeuvres as-tu employé ton temps ? Tu n'as fait que du mal aux autres, tu as versé
1. Matth. XXVII, 10.— 2. Luc, XXI, I, 3.— 3. Ps. I, 6. — 4. Id. XXIII, 42.
le sang de ton prochain, et tu oses dire « Souvenez-vous de moi ! » Larron, tu es devenu le compagnon de ton Maître, réponds donc : J'ai reconnu mon Maître, au milieu des ignominies de mon supplice ; aussi ai-je le droit d'attendre de lui une récompense. Qu'il soit cloué à une croix, peu m'importe ! je n'en crois pas moins que sa demeure, que le trône de sa justice est dans le ciel. « Seigneur », dit-il, « souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé en votre royaume». Le Christ n'avait ouvert la bouche ni en présence de Pilate, ni devant les princes des prêtres : de ses lèvres si pures n'était tombé aucun mot de réponse à l'adresse de ses ennemis, parce que leurs questions n'étaient pas dictées par la droiture. Et voilà qu'il parle au larron sans se faire attendre, parce que celui-ci le prie avec simplicité : « En vérité, en vérité, je te le dis : aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis (1) ». Hé quoi, larron ? tu as demandé une faveur pour l'avenir, et tu l'as obtenue pour le jour même ! Tu dis : « Lorsque vous arriverez en votre royaume », et, pas plus tard qu'aujourd'hui , il te donne une place au paradis !
4. Mais comment expliquer ceci ? Le Christ promet la vie au larron, et le larron n'a pas encore reçu la grâce ? Le Seigneur dit en son saint Evangile : « Quiconque ne renaît pas de l'eau et de l'Esprit-Saint ne peut entrer dans le royaume des cieux (2) ». Et le temps ne permet pas de baptiser le larron. Dans sa miséricorde, le Rédempteur imagine à cela un remède. Un soldat s'approche ; d'un coup de lance, il ouvre le côté du Christ, et de cette plaie «s'échappent du sang et de l'eau (3) » qui rejaillissent sur les membres du larron. L'apôtre Paul a dit ceci : « Vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de l'aspersion de ce sang qui parle plus haut que celui d'Abel (4) ». Pourquoi le sang du Christ parle-t-il plus haut que celui d'Abel ? Parce que le sang d'Abel accuse un parricide, tandis que celui du Christ innocente l'homicide et accorde, pour les siècles des siècles, le pardon à ceux qui se repentent. Ainsi soit-il.
1. Luc, XXIII, 13 . — 2. Jean, III, 5.— 3. Id. XIX, 31. — 4. Hébr. XII, 22-24.
ANALYSE. — 1. Il faut célébrer solennellement la veille de Pâques. — 2. Pourquoi doit-elle être pour nous un jour d'allégresse. — 3. Passons avec le Christ, pour être sauvés.
1. Avec l'aide miséricordieuse de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, nous devons, frères bien-aimés, célébrer religieusement ce jour qui lui est solennellement consacré : qu'en cette fête, sa bonté ineffable à notre égard soit, pour nous, un sujet d'admiration ! En effet, il ne s'est point contenté de subir toutes sortes d'infirmités pour opérer l'oeuvre de notre rédemption, il a voulu encore partager le culte que nous rendons à Dieu en différentes solennités, et faire de chacune d'elles une occasion précieuse de mériter l'éternel bonheur; car, alors, notre sainte religion nous invite, par ses attraits, à sortir du long sommeil de notre inertie ; aussi, pour nous préparer à la célébration de ces grands jours, nous éveillons-nous, non point malgré nous, mais avec empressement et de bon coeur. Puisque nous avons entendu volontiers son appel, sortons donc de notre léthargie, passons, dans les élans de la joie, cette sainte nuit de Pâques, et célébrons cette grande solennité avec toute la dévotion dont notre âme est capable. Elevons-nous au-dessus de ce monde, pour échapper à la mort qui doit le ravager : par nos désirs, faisons descendre du ciel les rayons brillants de sa divinité, célébrons la Pâque, « non avec le vieux levain, ni avec le levain de la malice et de l'iniquité, mais avec les, azymes de la sincérité et de la vérité (1) », c'est-à-dire, non dans l'amertume de la malice humaine, car tout ce qui ne vient que de l'homme n'est pas sincère ; mais dans la sincérité de la sainteté qui vient de Dieu. La sainteté qui vient de Dieu consiste dans la chasteté, l'humilité, la bonté, la miséricorde, l'humanité, la justice, la douceur, la patience, la vérité, la paix, la bénignité : tel est l'ensemble de la
1. Cor. V, 8.
sainteté chrétienne, que corrompt le levain de la malice humaine ; or, ce levain n'est autre que l'impudicité, l'orgueil, l'envie, l'iniquité, l'avarice, l'intempérance, le mensonge, la discorde, la haine, la vaine gloire, toutes choses auxquelles l'apôtre saint Paul veut que nous restions étrangers ; car il nous dit : « Non avec le vieux levain de la malice ».
2. Que la Pâque du Christ devienne le sujet de notre joie ! C'est pour nous, en effet, qu'il naît, qu'il meurt dans les souffrances et qu'il ressuscite ; c'est afin que, par lui, nous renaissions à la vie au milieu des tribulations, et qu'avec lui nous ressuscitions dans la pratique de la vertu. N'a-t-il pas, dans cette nuit, opéré la restauration de toutes choses ? Il y est ressuscité en qualité de prémices, afin que nous ressuscitions tous après lui: il y brise les chaînes de notre esclavage, il nous rend la vie que nous avons perdue en Adam. Celui qui nous a formés à l'origine des temps, revient, après son voyage sur cette terre, à sa patrie, au paradis, de la porte duquel il a écarté le chérubin. A partir de cette nuit où s'est opérée la résurrection du Seigneur, le paradis est ouvert. Il n'est fermé que pour ceux qui se le ferment, mais il n'est ouvert que par la puissance du Christ. Qu'il revienne donc au ciel, et nous devons le croire ; qu'il revienne au ciel Celui qui ne l'a jamais quitté ! Qu'il monte à côté du Père, Celui qui y est toujours resté. De fait, ne croyons-nous pas que la vie est morte pour nous ? Et comment la vie est-elle morte ? Nous croyons que le Christ, qui est mort, qui a été enseveli, qui est ressuscité et monté au ciel, n'a jamais, pour cela, quitté le Père et le Saint-Esprit.
3. Phase ou Pâque signifie : passage ou traversée. Consacrons-nous nous-mêmes en (729) nous marquant du sang du Christ; ainsi passera, sans nous nuire, celui qui ravage le monde ; ainsi la mort, qui doit faire tant de victimes, nous épargnera. Ceux-là sont épargnés par le démon, ceux-là échappent à ses coups, devant lesquels il ne s'arrête pas ; car le sang du Christ une fois placé sur une âme, les innombrables gouttes de pluie que le diable répand sur le monde ne peuvent ni humecter ni délecter cette âme. Puissions-nous donc nous trouver ainsi imbibés du sang du Christ, c'est-à-dire marqués du signe de sa mort ! Ce signe reste parfaitement imprimé sur nous, aussi longtemps que nous mourons et que nous vivons pour celui qui est mort pour nous. Le sang du Christ rejaillit, en quelque sorte, sur trous, quand nous portons sa mort en nous (1) , de manière à ne jamais le laisser effacer par la pluie des passions humaines ou par l'eau torrentielle des persécutions du siècle. Que ce sang sèche donc sur nous, qu'il en devienne à jamais inséparable ; qu'il se répande sur nous et nous teigne : que non-seulement il nous teigne, mais nous purifie encore, après qu'il nous aura fait mourir au monde. Le Dieu qui a imprimé le signe de sa croix sur tous nos membres, peut les purifier toujours. C'est par là que nous pourrons nous réunir aux élus dans le ciel, moyennant le secours de celui qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. II Cor. IV, 10.
ANALYSE. — 1. Ce discours s'adresse à tous mais particulièrement à ceux qui sont nouvellement baptisés, pour les exciter à résister aux vices. — 2. L'orateur attaque le péché de la chair. — 3. Il faut s'en corriger au plus vite.
1. Je dois, sans doute, ma parole à tous ceux dont il me faut prendre soin en vertu de ma charge ;mais aujourd'hui que les sainte cérémonies du baptême sont terminées, elle s'adresse plus particulièrement à vous, jeunes arbustes nouvellement plantés dans le champ de la sainteté et régénérés dans l'eau et le Saint-Esprit, à vous, race pieuse, essaim, qui faites l'éclat de ma gloire, qui êtes le fruit béni de mes. travaux, ma joie et ma couronne; vous tous qui êtes maintenant dans la grâce du Seigneur, c'est à vous que je parle, pour vous dire comme l'Apôtre « La nuit est déjà avancée, et le jour s'approche. Quittez donc les oeuvres de ténèbres, et revêtez-vous des armes de lumière. Marchez dans la décence comme. devant le jour, et non dans la débauche et dans les festins, dans les impudicités et dans les dissolutions,
(1) Voir le sermon CCXXIV.
dans les querelles et dans les jalousies; mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair (1) ». « Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous vous êtes revêtus de Jésus-Christ (2)», afin de mener la vie que vous avez puisée dans le sacrement. Si vous Vites les membres du Christ, si vous pensez à ce que vous êtes devenus, vous vous écrierez du fond de vos entrailles : « Seigneur, qui est-ce qui est semblable à vous (3) ? » Car, la faveur qu'il vous à faite surpasse toute pensée humaine. Tout discours, tout sentiment n'est-il pas, en effet, incapable de vous faire comprendre comment une grâce toute gratuite a pu se produire en -vous, sans aucun mérite antécédent de votre part? Car on nomme ainsi la grâce, précisément parce qu'elle vous a été
1. Rom. XIII, 12.— 2. Galat. III, 27. — 3. Ps. XXXIV, 10.
730
donnée par pure bonté. Et pourquoi vous a-t-elle été accordée? Afin que vous deveniez les enfants de Dieu, les membres et les frères de son Fils unique, comme Jésus-Christ est le Fils unique du Père, et que, par là, vous soyez tous frères. Puisque vous êtes devenus lés membres du Christ, je vous adresse mes conseils ; écoutez-moi, car, aujourd'hui, il faut que je vous instruise: Je crains pour vous, mais non pas tant de la part des païens, des juifs, des hérétiques, que de la part des mauvais chrétiens. Choisissez, dans les rangs du peuple de Dieu, ceux que vous devrez imiter. Pour ne pas se tromper et pouvoir suivre la voie étroite, il ne suffit pas d'imiter la masse des chrétiens : il faut arrêter son choix sur quelques-uns d'entre eux. Abstenez-vous de la rapine et du parjure, ne vous jetez point dans les abîmes de l'intempérance ; fuyez la fornication comme la mort même, non pas la mort qui sépare l'âme d'avec le corps, mais celle qui condamne l'âme à brûler éternellement avec le corps.
2. Mes frères, mes fils, mes filles, mes soeurs, sachez-le bien : le diable accomplit parfaitement son rôle, et ne cesse de parler au coeur de ceux qu'il ramène à son parti, en leur faisant abandonner celui de Dieu. Je ne l'ignore pas non plus : aux fornicateurs, aux adultères, qui ne se contentent pas de leurs épouses, l'esprit infernal dit intérieurement : Il n'y a pas grand mal à commettre le péché de la chair. A l'encontre de ses mensonges, nous devons prendre pour guides les oracles du Christ. Le démon prend les chrétiens aux appas du libertinage, en leur faisant considérer comme léger ce qui est grave, en leur déguisant la vérité et en leur débitant le mensonge. Mais quel profit y a-t-il à regarder, d'après les leçons de Satan, une faute comme peu griève, quand le Christ la déclare énorme ? Et si Dieu te dit que ce péché est mortel, que gagneras-tu à écouter le diable et à croire peu conséquente ta prévarication ? Au paradis terrestre, Satan a dit : « Vous ne mourrez pas de mort », tandis que le Seigneur avait fait cette menace formelle : «Le jour où vous mangerez de ce fruit, vous mourrez de mort (1) ». Nos premiers parents ont méprisé les avertissements de Dieu, et, pour avoir écouté le diable, ils sont tombés victimes de sa fourberie. L'ennemi est venu,
1. Gen. III, 4, 5.
qui leur a dit : « Vous ne mourrez pas de mort, mais vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux (1) ». Alors ils ont mis de côté la menace du Seigneur et prêté l'oreille aux promesses de Satan. De quoi a-t-il servi à la femme de dire : « Le serpent m'a séduite (2) ? » Son excuse a-t-elle été admise ? Sa condamnation n'a-t-elle pas suivi de près? Aussi, je vous le dis : Vous, mes frères, qui avez des épouses, n'en connaissez pas d'autres; vous qui n'en avez pas encore et qui voulez en avoir, conservez-vous purs pour elles, comme vous désirez qu'elles se conservent pures pour vous; et vous, qui vous êtes engagés à garder la continence, ne portez pas vos yeux en arrière. Je vous' ai dit ce que j'avais à vous dire, mon devoir est accompli. Le Seigneur m'a placé au milieu de vous pour vous exciter au bien, et non pour vous y forcer. Cependant, lorsque nous le pouvons, quand l'occasion s'en présente et que nous en avons la faculté, là où nous nous trouvons, nous reprenons, nous faisons des reproches, nous excommunions, nous anathématisons, mais nous n'avons pas le pouvoir de corriger, « Car celui qui plante n'est rien, non plus que celui qui arrose ; mais c'est Dieu qui donne l'accroissement (3)». Sans doute, je vous parle en ce moment, je vous avertis de vos devoirs ; mais il faut aussi que Dieu m'exauce et qu'il agisse silencieusement sur vos cœurs: Je vous dis peu de mots, pour vous faire mes recommandations; ce peu de mots suffira, toutefois, à vous inspirer une crainte salutaire si vous voulez rester fidèles, et à vous édifier. Vous êtes les membres du Christ: écoutez donc, non point mes propres paroles, mais celles de l'Apôtre : « Prendrai-je les membres du Christ pour en faire les membres d'une prostituée? Non (4) ». Mais, me dira quelqu'un, la femme que j'entretiens n'est pas une prostituée, c'est simplement une concubine. — Dis-tu vrai, en parlant de la sorte ? As-tu une épouse, toi qui tiens ce langage ? — Oui, me répondra-t-il, j'ai une épouse. — Alors, bon gré mal gré, la seconde femme est une véritable prostituée. Peut-être te reste-t-elle fidèle; peut-être ne connaît-elle et ne veut-elle connaître que toi ? Mais, puisqu'elle est si chaste, pourquoi forniques-tu ? Si elle n'a. d'homme que toi, pourquoi as-tu deux femmes? Cela n'est pas permis. Tous
1. Gen. III, 4, 5. — 2. Ibid. 5. — 3. I Cor. III, 7.— 4. Ibid. VI, 15.
731
ceux qui se conduisent ainsi vont droit à la géhenne; ils brûleront dans le feu éternel.
3. Les gens qui se rendent coupables de pareils désordres doivent se corriger pendant qu'ils sont en vie. La mort arrive subitement, et, alors, comment revenir à meilleure conduite ? C'est impossible. Du reste, personne ne sait quand sonnera la dernière heure. Quand on me dit : Demain ! demain, il me semble entendre la voix du corbeau, et aussitôt arrive le suprême malheur ! La dernière heure sonne, et elle ne sonne qu'une fois. Prenez-y donc garde, ne jetez point de ces cris de corbeaux, pour ne pas être surpris et condamnés. Nouveaux baptisés, écoutez-moi : prêtez l'oreille à mes paroles, enfants régénérés dans le Christ. Je vous en prie, par le nom que j'ai invoqué sur vous, par cet autel dont vous vous êtes approchés, par les sacrements que vous avez reçus, par le jugement à venir des vivants et des morts, je vous en supplie et vous en conjure par le nom du Christ, n'imitez point ceux que vous savez être en de pareilles dispositions : faites mieux qu'eux, et vous régnerez éternellement.
ANALYSE. — 1. Joies du jour de Pâques motivées parla résurrection des morts et par la nouvelle naissance de ceux qui ont reçu le baptême. Différents noms donnés à cette solennité. — 2. On l'appelle le jour du Seigneur.— 3. le jour du pain. — 4. le jour de la lumière. — 5. En le célébrant, il faut observer les règles de la tempérance.
1. Frères bien-aimés, que l'Eglise nous apparaît belle et gracieuse aujourd'hui ! L'éclat de ce jour surpasse de beaucoup l'éclat de tous les autres jours de l'année, non pas, sans doute, que les rayons du soleil soient plus brillants que d'habitude, mais parce que la résurrection de l'Agneau projette sur lui une lumière inaccoutumée. Aujourd’hui, en effet, le Soleil de justice, le Christ, s'est élevé dans les cieux, après avoir annoncé la bonne nouvelle aux âmes des saints, et en faisant sortir avec lui leurs corps du sein de la terre. Pareille à une assemblée d'astres spirituels, la Jérusalem céleste a brillé d'un nouvel éclat, quand ces morts, revenus à la vie, ont pénétré dans ses murs : l'Eglise se montre non moins radieuse, car tous ceux qui sont nés à la grâce répandent sur elle une vive lumière. Les morts ressuscités ont été témoins de la résurrection du Soleil de justice, comme le sont aussi ceux qui ont reçu le baptême dans
l'eau et l'Esprit-Saint. Touchons donc de la harpe avec David, chantons avec lui : « C'est ici le jour que le Seigneur a fait ; réjouissons-nous en lui et tressaillons d'allégresse (1) ! » Voyons de quelle nuit est sorti ce beau jour. C'est une nuit dont l'éclat imite celui du ciel; c'est une nuit où la terre, se voyant éclairée par des astres même plus nombreux que ceux du ciel, en ressent une indicible joie; c'est une nuit où se sont accomplis un heureux enfantement et une sainte régénération. En elle je remarque un double sein, parce que j'y vois un double enfantement. Jadis ses entrailles ont été bouleversées, car elle a rendu la vie aux corps de ceux qui ont ressuscité avec le Christ; aujourd'hui, elles le sont également, puisqu'elle a renouvelé les âmes en leur communiquant l'innocence. Il a été dit d'elle : « Et la nuit brillera comme le jour (2) ». Serait-ce le jour que le
1. Ps. CXVII, 24.— 2. Ps. CXXXVIII, 12.
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Seigneur a fait? Les uns l'appellent le jour du Seigneur; les autres, le jour du pain; d'autres encore, le jour de la lumière : sur cette triple dénomination, embouchons la trompette et tirons-en des sons qui disent à tous notre joie.
2. C'est le jour du Seigneur, ou le jour du roi ; car notre chef est sorti, ce jour-là, du tombeau. Hier, dans l'espoir de recevoir notre roi, nous nous combattions; aujourd'hui, nous le recevons, et sa venue nous remplit d'allégresse. C'est pourquoi le jour d'hier n'a pas été pour nous un vrai jour de jeûne. Aucun de vous a-t-il, à jeûner, ressenti la moindre fatigue ? Mais tous se préparaient un copieux repas en attendant l'arrivée du juge, comme, dans la cité, on s'en prépare un, quand on attend celui qui doit rendre la justice. Est-ce que les différents ordres de la cité, les hommes, les chefs ne s'éloignent pas, à chaque instant davantage, de ses portes, en s'avançant à la rencontre du juge et en préparant les chants par lesquels ils salueront sa venue? Evidemment, pendant qu'ils l'attendent, ils jeûnent, et pendant qu'ils jeûnent, ils se préparent un repas. Ainsi, hier, nous attendions, en quelque sorte, notre juge, et tout en préparant notre réfection spirituelle, nous tombions de faiblesse, mais nous trouvions dans notre jeûne la source d'une grande joie. Nous avons reçu notre roi, et sa grâce répare nos forces épuisées.
3. C'est avec justesse qu'on donne encore à ce jour le nom de jour du pain, parce que nous y apprenons à connaître la résurrection spirituelle; aujourd'hui, nous est venu en réalité le pain que les nuées de la prophétie laissaient tomber sous forme de glace. David ne s'écrie-t-il pas, en effet, dans l'un de ses psaumes : « Qui envoie la glace sur la terre comme des morceaux de pain (1) ? » De la bouche des Prophètes, comme du sein de saintes nuées, descendait sur des vallées couvertes de neige une glace spirituelle, et les morceaux de pain de la prophétie accomplie devaient produire dans son entier le pain précédemment symbolisé. La glace, tombée de la bouche des Prophètes, brillait d'un vif éclat, et la parole du salut, fruit de la fermentation opérée dans la glace de la prophétie, devenait, pour nous, du véritable pain. Cette glace de la prophétie a maintenant disparu :
1. Ps. CXLVII, 17.
nous avons goûté du pain qui nous a été préparé, et, pour avoir goûté de ce pain, nous n'avons pas vu notre nudité comme Adam avait vu la sienne ; mais notre nudité a trouvé dans l'éclat de ce jour un voile sous lequel elle s'est dérobée.
4. On donne aussi, avec raison, à ce jour le nom de jour de la lumière, parce qu'avec lui ont disparu les ténèbres de l'aveuglement spirituel. On a entendu un grand cri, le cri de ceux qui, se trouvant plongés dans les ombres de la nuit, ont aperçu devant eux une vive lumière : « Le jour s'est levé sur ceux qui habitaient la région des ombres de la mort (1) » . Que la terre se réjouisse ! elle a vu apparaître un nouvel astre. Que les anges se réjouissent, car Dieu a fait briller la lumière aux yeux des pécheurs. Les enfers ont tremblé sur leurs bases, car des rayons insolites sont venus s'abaisser jusque sur eux, et, en présence du Seigneur Christ, tout genou a fléchi dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (2). Aujourd'hui, toutes les créatures prennent donc part à notre allégresse. Les anges apparaissent et solennisent avec nous cette grande fête, et tandis que nous célébrons le mystère pascal, la joie règne parmi les chœurs des Anges, des Trônes, des Dominations , des Chérubins et des Séraphins. Parmi les anges, ce n'est plus le même éclat, je ne dis pas dans les vêtements, mais dans le chant des cantiques. Nous-mêmes, nous n'exécutons plus le même chant, puisque nous chantons l'alleluia : ainsi encore en est-il des anges, puisqu'ils font entendre des cantiques célestes que notre langue humaine ne saurait maintenant proférer.
5. « Que les cieux se réjouissent» donc, « et que la terre tressaille d'allégresse (3) ». Tressaillons dans le Seigneur, mais avec crainte, sans perdre néanmoins notre tranquillité ; car Jean, le bienheureux précurseur, a tressailli dans le sein de sa mère, mais ce précepteur de l'ange Gabriel n'a point bu de vin. Pour nous, qui sommes faibles, buvons avec mesure. Ne. dépassons pas les bornes, afin que notre joie soit modérée, qu'elle ne ressente rien de l'influence des passions charnelles, et que nous entrions dans le port du salut par un ciel serein, celui de la sobriété. Nous portons en nos mains la palme du jeûne : ne perdons point les lauriers
1. Isaïe, IX, 2.— 2. Philipp. II, 10. — 3. Ps. CXV, 11.
733
de cette fête. Daigne le Seigneur Christ nous les accorder par sa grâce; car il a triomphé en nous par ses souffrances, afin que nous pussions chanter dignement l'hymne de la victoire et nous écrier : « La mort a été absorbée dans sa victoire. O mort, où est ton aiguillon? O mort, où est ta victoire (1) ? » Parce que le Christ a emmenés avec lui ceux que tu retenais captifs, chantons tous alleluia, et, en ce beau jour de fête , tournons-nous vers le Sauveur si bon, etc.
1. I Cor. XV, 51, 55.
ANALYSE.— 1. Joie qu'inspire la fête de Pâques. — 2. Parallèle entre Judas, Pierre et le larron.
1. La résurrection du Seigneur a répandu l'allégresse dans le monde. Autant son éclat brille aux regards, autant ses bienfaits réchauffent le coeur : le vieil homme a disparu, l'homme nouveau a pris sa place : c'en est fini de la prévarication d'Adam; elle a été pardonnée, grâce au Christ. Jadis, les âmes traînaient pitoyablement, derrière elles, la chaîne de l'erreur ; elles sont maintenant rachetées et vont au ciel conduites par les liens de la charité. Au milieu de ses fureurs, le diable est devenu honteux. Le Christ meurt, et, par sa mort, il délivre le monde du joug de l'erreur : il ressuscite et fait évanouir notre ennemi. Alors
ont lieu des miracles et des prodiges, non pour confondre les hommes perfides, mais pour sauver ceux qui étaient perdus. Autant la synagogue juive se plaint et gémit, autant se réjouit l'Eglise chrétienne. Triomphons dans le Christ : dans sa miséricorde, il nous a donné un remède, celui de sa croix, et, par sa croix, il nous a apporté de glorieux trophées.
2. Judas a vendu son Seigneur, Pierre a renié son maître, le larron a confessé le Christ. Judas a désespéré, Pierre a chancelé , le larron a mérité le paradis. Dans la trahison de celui qui a vendu le sang du Christ, dans le reniement de Pierre et la confession du larron, nous trouvons la preuve de la salutaire mission du Rédempteur. Ce que le Seigneur Dieu vient de nous inspirer pour l'instruction dé vos âmes doit suffire à votre charité.
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ANALYSE. — 1. En raison de la difficulté du sujet, l'orateur s'épouvante de parler de la résurrection du Christ. — 2. Par sa résurrection, le Christ nous confère le privilège de ressusciter comme lui. L'orateur le compare au phénix et au grain de froment. — 3. En ressuscitant, le Christ, lion et lionceau, nous invite à ressusciter comme lui. — 4. Elisée a préfiguré la résurrection du Christ, quand ses ossements ont rendu la vie à un mort. — 5. Dans la circonstance où il a ressuscité le fils de la Sunamite, le même Prophète symbolisait le Christ, son bâton était l'emblème de la Loi, Giési représentait Moïse. — 6. Il nous faut célébrer la fête de Pâques dans les élans d'une joie, non pas mondaine, mais toute sainte, et, surtout par le renouvellement de notre vie. — 7. Le mode usité chez les Juifs, pour la célébration de la Pâque, était l'image de la manière dont les chrétiens doivent la solenniser. — 8. En fêtant ainsi ce grand mystère, nous mériterons d'entrer dans le royaume des cieux.
1. Aujourd'hui, l'univers entier a vu se lever tout radieux le soleil de la vénérable solennité qui nous rappelle la résurrection du Sauveur ; pas n'est besoin du secours de nos paroles, pour que vous en compreniez la dignité et la grandeur, car les autres fêtes ne revêtent point le même caractère : ce n'est pas seulement en un lieu ou en quelques lieux du monde, ce n'est pas dans les sentiments d'une allégresse circonscrite en certaines bornes étroites, que celle-ci doit se célébrer; je la vois s'étendre jusqu'aux limites les plus reculées; elle comprend et elle embrasse tous les pays, et la joie qu'elle inspire devient commune au ciel, à la terre et aux enfers. Elle n'a donc, comme nous l'avons dit, aucun besoin d'être recommandée par une langue humaine, puisqu'elle se recommande d'elle-même par la puissance d'en haut, dont elle est la plus haute expression. Les esprits bienheureux l'exaltent dans leurs cantiques : devant sa grandeur, l'homme n'a donc qu'à se taire. Pourtant, nous ne voulons point priver de la parole divine cette sainte multitude; sa dévotion, sa foi vive, son empressement nous font un devoir de la lui adresser : nous allons donc essayer de bégayer quelques mots au sujet de cette solennité; car si nous sommes à même de nous extasier au spectacle de sa majestueuse dignité, il nous est impossible d'en rien dire qui soit digne d'elle.
2. Le Christ est ressuscité en ce jour : que le monde entier se réjouisse ! N'est-il pas juste, en effet, qu'après avoir gémi profondément de la mort de leur Créateur et fait retentir, de leurs cris de douleur tous les échos de l'univers, toutes les créatures se réjouissent de sa résurrection ? Celles qui, malgré leur chagrin, avaient dît assister aux funérailles du divin Crucifié, ne devaient-elles pas également assister à la joyeuse résurrection du Christ et à son triomphal retour des enfers ? La résurrection de l'humanité du Christ a détruit cette antique malédiction, cette déplorable sentence de mort, attirée par Adam sur toute sa race : « Tu es terre et tu retourneras en terre (1) ». Du milieu de ses cendres est sorti vivant le corps du Phénix que des mains pieuses avaient consumé avec le bois de cinnamome :le grain de froment, qui, après les souffrances de la croix, a été jeté en terre pour y mourir et y est demeuré seul, a porté beaucoup de fruit par sa résurrection (2). Il a été seul pour mourir, mais il s'en faut de beaucoup qu'il ait été seul à ressusciter : car, en descendant aux enfers, il en a brisé les portes ; il a triomphé de celui qui avait l'empire de la mort; tous les fidèles qu'il a trouvés dans les lieux souterrains, il les a ramenés en triomphe, et après avoir ainsi vidé cette ténébreuse prison, il est ressuscité avec la multitude des saints. Tous
1. Gen. III, 19. — 2. Jean, XII, 24 et suiv.
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ceux dont les sépulcres se sont ouverts au moment de sa mort ont vu leurs corps sortir de la poussière du tombeau, à l'heure de sa résurrection. Il convenait qu'il fût le premier à revenir à la vie, et que les autres n'y revinssent qu'ensuite ; car, dit l'apôtre Paul : « Jésus est ressuscité d'entre les morts , comme les prémices de ceux qui dorment (1) ». Et comme ils ont ressuscité avec le Seigneur, ainsi sont-ils encore montés au ciel avec lui : c'est là notre croyance.
3. Les naturalistes prétendent que le lionceau dort pendant les trois jours qui suivent sa naissance, qu'après ces trois jours, la mère pousse un long rugissement, et qu'alors il s'éveille et se lève. Or, les divines Ecritures donnent ordinairement au Christ le nom de lionceau : c'est sous cet emblème que le patriarche Jacob l'a désigné, quand il a prophétisé à son sujet : « Juda est comme un jeune lion. Mon fils, tu t'es élancé sur ta proie, et, dans ton repos, tu dors comme le lion et comme la lionne : qui osera. l'éveiller (2) ? » Pareil à un lion, le Christ s'est couché à l'heure de sa passion, et il s'est endormi dans la mort : son dernier combat a été marqué au coin de la vivacité, d'une invincible constance et d'une confiance sans limites; car, s'il est mort, c'est qu'il l'a bien voulu. Les autres hommes meurent parce qu'il le faut; mais lui, il est mort, parce qu'il y a librement consenti. On l'a donc enfermé dans un sépulcre, et, pendant trois jours, il y est resté, fort et impassible comme un lion; car il était sûr d'en sortir bientôt plein de vie. Mais « qui osera l'éveiller? » Quel est le père qui, par un rugissement tout-puissant, l'a tiré du sommeil de la mort? David nous apprend, dans un psaume, quel a été ce rugissement; il apostrophe le Fils au lieu et place du Père, et lui dit : « Réveille-toi, ma gloire; réveille-toi, ô ma harpe, ô ma lyre (3) ». O mon Fils, toi qui es ma gloire, réveille-toi, que ta harpe et ta lyre, c'est-à-dire le choeur de toutes les vertus, se réveillent avec toi ! Et le Fils lui répond aussitôt : « Je me lèverai dès l'aurore (4) ». En effet, le premier jour de la semaine, au matin, le Sauveur est ressuscité et nous a conféré, à nous qui sommes ses membres, l'espoir de ressusciter un jour à son exemple ; car tous les fidèles croient, appuyés sur la vérité même, qu'ils sont les
1. Cor. XV, 20.— 2. Gen. XLIX, 9.— 3. Ps. LVI, 9.— 4. Ps. LVI, 9.
membres du Christ, chef du corps de l'Eglise (1). Or, puisque nous sommes les membres du Christ et que nous sommes morts avec lui, il est évident que nous avons dû ressusciter comme lui. L'Apôtre ne dit-il pas : « Si nous sommes morts avec Jésus-Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec Jésus-Christ (2) » ; et encore : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses du ciel (3) ? » Après avoir subi le dernier supplice à cause des péchés de tous, il est ressuscité pour le salut de tous.
4. La résurrection du Christ est un miracle opéré en faveur de tous les hommes, et il a pris lui-même à tâche, dès le commencement du monde, de le préfigurer sous une foule d'emblèmes et de symboles, dans les différentes circonstances de la vie des saints. Citons-en un exemple entre mille, celui d'Elisée. Le Prophète était déjà mort; son corps, renfermé dans le tombeau, a ressuscité un autre mort. « Il arriva que quelques hommes qui enterraient un mort virent des voleurs, et que, dans leur effroi, ils jetèrent le mort dans le sépulcre d'Elisée. Lorsque le corps eut touché les os d'Elisée , cet homme ressuscita et se leva sur ses pieds (4)». Elisée veut dire : Dieu mon Sauveur; or, dans cette circonstance, qui est-ce que représente Elisée? Nul autre, évidemment, que le Seigneur et Sauveur Jésus, qui, par sa mort, a conféré au genre humain le privilège de la résurrection future et lui a préparé la vie, en s'enfermant dans le sépulcre.
6. Mais puisque nous avons déjà fait une fois mention du prophète Elisée, qu'est-ce qui nous empêche de citer encore de lui un fait, bien plus mystérieux que digne d'admiration? Nous allons en parler brièvement. En l'absence d'Elisée, le fils de la femme sunamite était venir à mourir : cette mère désolée alla donc trouver le saint homme, et, par ses plaintes, elle se déchargea sur lui de toute l'amertume du chagrin que lui, avait causé cette séparation; le Prophète envoya donc son serviteur Giézi avec son bâton, en lui recommandant de placer ce bâton sur le cadavre inanimé du défunt. Mais bientôt Giézi revint annoncer à l'homme de Dieu que l'enfant ne s'était point levé ; alors, Elisée vint lui-même, et quand il eut enlevé le bâton, il
1. Coloss. X, 18. — 2. Rom. VI, 8. — 3. Coloss. III, 1. — 4. IV Rois XIII, 21.
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se coucha sur l'enfant, et la vie revint au coeur de celui-ci, et il se leva (1). Dans cette occasion mémorable, Elisée a-t-il préfiguré autre chose que notre Dieu Sauveur ? Certainement non. Pour Giézi, il représentait Moïse a qui a été très-fidèle dans toute sa « maison (2) ». Quant au bâton, n'était-il pas le symbole de la loi ? Elisée envoya Giézi avec son bâton, Dieu a envoyé Moïse avec la loi : elle devait frapper de peines très-sévères ceux qui la violeraient; mais le mort ne revint pas à la vie, parce que si la loi pouvait faire connaître le péché, elle était incapable d'y porter remède et d'en guérir. Elisée vint ensuite, enleva le bâton et se coucha sur lé mort, parce que la majesté divine, l'ineffable gloire du Très-Haut, c'est-à-dire le Fils de Dieu, égal à son Père, est descendu en ce monde; il a fait disparaître la servitude de la loi, il a procuré aux hommes repentants le bienfait gratuit du pardon, il a pris la forme d'esclave, il s'est rapetissé entièrement jusqu'au niveau de notre fragile nature, et, sans avoir commis aucun péché, il a subi les coups de la mort, que le péché avait amenée sur la terre. Mais, par sa mort, il a détruit la puissance de la mort, et, en ressuscitant le troisième jour, sa chair est sortie du tombeau, à jamais immortelle et incorruptible.
6. Mes frères, réjouissons-nous donc dans le Seigneur; rendons grâces au triomphateur de la mort, dans les élans d'une joie toute spirituelle, de l'allégresse de tous nos sens ; car a il nous a appelés du sein des ténèbres à « son admirable lumière (3) », « et, après nous avoir arrachés à la puissance du démon, il nous a fait entrer dans le glorieux royaume de son Fils (4) ». Mais cette joie qu'il nous faut ressentir ne doit avoir rien de commun avec la joie mondaine ou séculière; elle ne doit point se traduire, comme au milieu des festins, par des applaudissements qui sentent l'insanité et le libertinage, comme celle de la vile populace: « Car Jésus-Christ est notre Agneau pascal, qui a été immolé pour nous (5) ». Puisque le Christ est notre Agneau pascal, et que cet Agneau est saint et divin, notre joie, en lui rendant hommage, doit donc être sainte et surnaturelle. Le même Apôtre dit ailleurs : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses
1. IV Rois, IV, 8 et suiv. — 2. Hébr. III. 5.— 3. I Pierre, II, 9. — 4. Ephés. I, 13.— 5. I Cor. V, 7.
du ciel, et non celles d'ici-bas (1) ». Donc, « nous » aussi, « en communiquant les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels (2), purifions-nous du vieux levain (3) », c'est-à-dire « dépouillons-nous du vieil homme avec ses oeuvres et revêtons-nous de l'homme nouveau qui est créé à la ressemblance de Dieu dans une justice et une sainteté véritable (4) ». Méprisons donc le monde, dédaignons les choses d'ici-bas et tout ce qui tient à la terre: portons-nous vers les biens célestes ; que toute notre intention se dirige vers l'éternité et le paradis; marchons d'un pas allègre sur le chemin qui conduit de cette terre d'exil au séjour des élus, à notre bienheureuse patrie, où nous aurons les anges pour concitoyens, où nous trouverons, pour entrer en participation et en jouissance de notre félicité, tous les saints. Le mot hébreu Pâques se traduit en latin par le mot passage. Donc, mes frères, passons des vices aux vertus, des choses du temps à celles de l'éternité, des biens caducs de cette terre aux biens permanents de l'autre vie. C'est ainsi que nous mériterons de porter le nom d'hébreux et de l'être en réalité ; car hébreu veut dire passage. Nous pourrons donc célébrer dignement la Pâque, si nous nous efforçons d'opérer en nous-mêmes ce passage.
7. La manière dont les Juifs devaient célébrer la Pâque se trouve parfaitement indiquée dans la loi de Moïse ; et si nous voulons entendre ses prescriptions dans un sens spirituel, nous y trouverons des indications suffisantes sur le mode à suivre pour solenniser nous-mêmes convenablement la vraie Pâque. Voici, entre autres choses, ce que nous lisons dans l'Exode : « Vous le mangerez ainsi (l'Agneau pascal, évidemment) : vous ceindrez vos reins, vous aurez vos chaussures à vos pieds et un bâton en vos mains; et vous mangerez à la hâte (5) ». Par conséquent, celui qui veut faire dignement la Pâque doit ceindre ses reins, ou, en d'autres termes, maintenir, par le cordon de la chasteté, toutes les convoitises des passions charnelles. Qu'il ait des souliers à ses pieds, c'est-à-dire qu'il dirige les pas de ses couvres dans le chemin tracé devant lui par l'exemple des saints Pères; c'est ainsi qu'il surmontera tous les obstacles semés sur sa route; c'est ainsi
1. Coloss. III, 1. — 2. I Cor. II, 13.— 3. Id. V, 7. — 4. Ephés. IV, 22-24. — 5. Exod. XII, 11.
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qu'il échappera, sans meurtrissure , aux épreuves dont il se verra assailli, comme un voyageur aux aspérités de sa route, et foulera aux pieds, sans crainte de se voir blessé par eux, les animaux venimeux qui cherchent à nous mordre au talon. Il tiendra. aussi en sa main un bâton, c'est-à-dire, qu'avec une sollicitude toute pastorale, il s'efforcera de veiller sur lui-même et sur tous ceux dont il est chargé. Quant à ce qui suit : « Vous le mangerez en toute hâte », il faut le remarquer avec beaucoup plus de soin; car il ne s'agit pas d'écouter les préceptes du Seigneur avec nonchalance, par manière d'acquit, et comme en passant; il faut, au contraire, les confier à notre mémoire, avec un soin extrême et les accomplir pour le mieux et avec tout l'empressement possible; car il est écrit : « Maudit soit celui qui fait négligemment l'oeuvre de Dieu (1) ». Au sujet des Gentils convertis et de ceux qui cherchent très-avidement à goûter le pain du Verbe de Dieu, le Prophète dit ces paroles : « Ils ouvriront la bouche, comme le pauvre qui mange en secret (2) » .
8. Dès lors que nous célébrerons ainsi la pâque, notre Sauveur et Rédempteur se fera lui-même un vrai plaisir de prendre part à nos joies; il daignera, pour notre plus grand bien, accorder à notre corps, c'est-à-dire à nous, son corps trois fois saint. Puisque nous sommes ici pour célébrer cette grande solennité de Pâques, prenons toutes les précautions précédemment indiquées: c'est par là que nous éviterons le malheur d'être privés des joies et des plaisirs du ciel. A quoi bon
1. Jérém. XI, VIII, 12. — 2. Habac. III, 14.
assister aux solennités de la terre, si, ce qu'à Dieu ne plaise, il nous arrivait d'être exclus des fêtes célébrées par les anges? Tous les jours que nous fêtons ici-bas sont comme une image des réjouissances du ciel; ils sont l'avant-goût du bonheur que les anges éprouvent dans l'éternité, non pas au retour annuel de certaines époques, mais continuellement, parce qu'ils sont établis pour toujours dans la condition d'un bonheur sans fin. Nous célébrons donc ici-bas la fête de Pâques et toutes les autres solennités, afin de tenir notre esprit en éveil et d'élever dès maintenant ses pensées vers les ineffables joies de la patrie éternelle: là, nous goûterons un bonheur plein et parfait, un bonheur que rien rie viendra troubler, parce qu'on n'y éprouve ni la crainte qui épouvante l'âme, ni les inquiétudes qui rongent le coeur; le repos y est parfait, la sécurité y est entière, on y surabonde de délices. Là, nous dirons : Je vois notre Roi assis à la droite de la majesté de son Père. Alors nous pourrons avec confiance nous approcher du trône glorieux de Celui en la personne de qui nous verrons notre chair, désormais immortelle et déifiée, commander en maître aux vertus et aux puissances soumises à ses ordres. Car c'est Dieu lui-même, c'est le Fils de Dieu, c'est « Jésus-Christ homme, médiateur de Dieu et des hommes (1) », « qui est mort à cause de nos péchés, et qui est ressuscité pour notre justification (2) » . A lui avec le Père, dans l'unité de l'Esprit-Saint, appartiennent la louange et la bénédiction pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Timoth. II, 5.— 2. Rom. IV, 25.
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ANALYSE. — 1. Après la tristesse vient la joie. — 2. Les nouveaux baptisés doivent conserver intact le trésor qu'ils ont reçu.
1. Réjouissons-nous, mes bien-aimés, et tressaillons d'allégresse dans le Seigneur. Aujourd'hui, il a fait briller à nos yeux la lumière du salut, selon cette parole que le Psalmiste ajoute aux précédentes : « Le Seigneur est le Dieu fort; sa lumière s'est levée sur nous (1) ». Il dit ensuite : « Solennisez ce jour en vous réunissant jusqu'à l'angle de l'autel (2) ». Je le vois, cet oracle trouvé aujourd'hui son accomplissement dans l'Eglise de Dieu. Toutes les parties en sont remplies, jusqu'aux angles de l'autel, de la religieuse multitude qui se presse dans son enceinte: cette plénitude de la sainte Eglise est l'accomplissement de ces paroles de l'Ecriture. Ce jour, mes très-chers frères, est le jour de la résurrection et de la vie. En rendant plus vifs les heureux tressaillements de notre foi, la sainte Quarantaine a donné pour nous plus de charmes à ce jour ; car à une époque que le souvenir de nos fautes avait imprégnée de tristesse a succédé l'époque du pardon; notre patiente pénitence se trouve donc immédiatement suivie de sa récompense, selon qu'il est écrit : « Ceux qui sèment dans les larmes récolteront dans la joie (3) ». O vous tous qui avez semé dans les larmes, recueillez, comme votre récompense, les plaisirs de l'allégresse. Que chacun le sache ; plus abondante a été la semaille des larmes, plus abondante est aujourd'hui la moisson des joies. Dans le présent se rencontre donc pour nous une image des béatitudes à venir. De même, en effet, qu'aujourd'hui les adoucissements du pardon succèdent
1. Ps. CXVII, 26.— 2. Ibid. 27.— 3. Id. CXXV, 5.
aux rigueurs de la pénitence; de même, dans le ciel, le repos succédera au travail et à la peine.
2. C'est pourquoi je m'adresse à vous surtout, mes bien-aimés, qui avez puisé une nouvelle vie dans le sacrement de la régénération, et qui portez, à cause de cela, la robe blanche; je vous en supplie avec toute l'Eglise, conservez pur et sans tache le trésor de grâces que vous avez reçu : montrez, dans toute votre conduite, l'innocence que symbolise la blancheur de vos vêtements: que vos coeurs soient aussi purs que vos habits sont nets de toute souillure. Vous l'avez entendu, l'Evangile vous l'a dit aujourd'hui. Tous ceux qui croient en Dieu sont ses enfants. « Car il a donné le droit de devenir enfants de Dieu à tous ceux qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu même (1) ». Vous non plus, vous n'êtes pas nés d'un commerce charnel ; car vous avez été engendrés de Dieu le Père. Il ne vous reste donc qu'une chose à faire : c'est, pour ne pas déchoir de votre céleste origine, de mener une vie sainte, une conduite parfaite. Voilà le conseil que vous donne l'Apôtre : « Comme des enfants nouvellement nés, désirez ardemment le lait spirituel et pur qui vous fasse croître pour le salut (2) ». « Et que la paix de Dieu, qui surpasse tout sentiment, garde vos coeurs et vos corps (3) », par Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent l'honneur et la gloire pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Jean, I, 12. — 2. I Pierre, II, 2. — 3. Philipp. IV, 7.
ANALYSE. — 1. En apparaissant à ses disciples, le Christ affermit leur foi. — 2. Triple profession d'amour faite par Pierre. — 3. pour réparer son triple reniement.
1. Comme vient de nous l'apprendre le texte de la leçon de l'Evangile, qu'on nous a récitée tout à l'heure, c'est en cet endroit que Jésus-Christ est apparu pour la troisième fois à ses disciples, depuis le moment de sa résurrection. Pendant qu'il mangeait avec eux, il dit à Pierre : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu ? Celui-ci répondit: Seigneur, vous savez que je vous aime (1) ». La présence assidue de Notre-Seigneur Jésus-Christ au milieu de ses Apôtres, après sa résurrection, eut pour résultat d'affermir plus solidement leur foi en sa personne. Connaissant parfaitement l'infirmité humaine, et pour y porter remède, il a voulu se montrer souvent à eux, et c'est ainsi qu'il leur a ôté jusqu'à l'ombre du doute au sujet de sa résurrection. A voir à chaque instant le Sauveur devant eux, ils ont acquis, en effet, la pleine certitude de la vérité, et bien qu'une seule apparition de sa part ait dû être plus que suffisante pour asseoir leur foi, néanmoins le Sauveur s'est fréquemment montré aux yeux de ses Apôtres, afin de leur donner une preuve plus irrécusable de sa résurrection. Ce n'est pas une fois, et à la hâte, qu'il leur a accordé la faveur de le contempler ; il les a, à vrai dire, rassasiés du spectacle de sa présence : quand il mangeait avec eux, ce n'était pas, non plus, qu'il eût besoin de prendre des aliments, (car son corps ressuscité éprouvait-il la moindre nécessité ?) Non, il ne se proposait autre chose que dé leur prouver clairement qu'il était ressuscité d'entre les morts en prenant de la nourriture, comme les hommes en prennent pour l'entretien de leur vie. Nous lisons, à ce sujet,
1. Jean, XXI, 17.
dans les Actes des Apôtres : « Pendant quarante jours, après sa résurrection d'entre les morts, ils ont mangé avec lui : nous en sommes témoins (1) ». Comme conséquence de la constante et continuelle présence du Sauveur parmi ses disciples, après sa résurrection, la foi en lui s'est consolidée et l'incrédulité n'a plus eu de raison d'être.
2. Mais une circonstance qu'il ne faut, pour rien au monde, négliger, c'est que Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans tout ce passage de l'Evangile, a affecté de dire : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu (2)? » Il a réitéré trois fois cette question. Pourquoi donc a-t-il voulu sonder jusqu'à trois fois les sentiments de Pierre? C'est qu'il a voulu obtenir de lui une triple réponse. Ici, Jésus interroge l'Apôtre, comme s'il ne connaissait point les secrètes pensées de l'homme. Le Sauveur avait dit autrefois : « Pourquoi pensez-vous le mal dans vos coeurs (3)? » En, un autre endroit, il a été dit de lui : « Jésus voyant les pensées de leurs coeurs (4) ». Alors, pour quel motif demande-t-il à Pierre s'il l'aime, puisqu'il est de l'essence de Dieu de savoir d'avance toutes choses? Il est écrit que « Dieu sait ce qu'il y a dans l'homme (5) ». Le Seigneur dit encore ailleurs : «Je scrute les reins et les coeurs (6) ». Dans quel but, par conséquent, demander à Pierre s'il éprouve de l'affection pour Dieu ? Il était certainement impossible que, avec la preuve de la résurrection du Sauveur, Pierre ne le reconnût point pour un Dieu, lui qui l'avait, avant sa mort, reconnu pour le Christ et le Fils de Dieu. Ne lui avait-il pas dit, en
1. Act. X, 39-41. — 2. Jean, XXI, 17. — 3. Matth. IX, 4. — 4. Luc, IX, 47. — 5. III Rois, VIII, 39. — 6. Ps. VII, 10.
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effet: « Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant (1) ? » N'avait-il pas d'ailleurs donné à Jésus des preuves évidentes de son affection? C'est précisément pour cela qu'il lui avait promis de le suivre jusqu'à la mort. Ici donc le Christ veut s'assurer de l'amitié dont son apôtre lui a déjà fourni des témoignages en grand nombre. Ce n'est pas sans raison que Jésus fait ses trois questions sur l'amour de Pierre à son égard ; ce n'est pas, non plus, sans cause que Pierre y répond par une. triple protestation d'amour. Ce n'est ni pour savoir, ni parce qu'il ne sait pas, que le Sauveur réitère ainsi ses questions; car rien n'est caché pour la sagesse divine, puisqu'elle a dit: « Avant de te former, je t'ai connu (2) ». L'Apôtre a lui-même écrit : « Ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a prédestinés; ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés, et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés (3) ». C'est donc chose étonnante qu'il ait voulu avoir de Pierre une protestation verbale d'amour,
1. Matth. XVI, 16. — 2. Jérém. I, 8. — 3. Rom. VIII, 29, 30.
quand il savait parfaitement que penser de ses sentiments intérieurs.
3. Il est sûr que le Christ n'a pas adressé cette triple question à son Apôtre pour la satisfaction de son amour-propre. Mais comme Pierre avait répondu à une première demande de Jésus par un triple reniement et s'était ainsi lié par un triple noeud, il était juste qu'après sa résurrection le Christ l'interrogeât trois fois et que Pierre proclamât par une triple confession ce qu'il avait nié trois fois au moment de la Passion. Il était juste qu'après d'être lié par une triple perfidie, il se déliât par un pareil nombre de professions d'amour. Le Sauveur avait dit : « Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est dans les cieux (1) ». Il a donc voulu que l'apôtre Pierre se corrigeât en confessant son divin nom, afin de pouvoir lui-même le confesser devant son Père et en présence de ses anges
1. Matth. X, 22.
ANALYSE. — 1. Les contradictions entre les évangélistes ne sont qu'apparentes. — 2. Combien imparfaite était la fui des Apôtres. — 3. Doutes des disciples d’Emmaüs opposés à la profession de foi dé Pierre. — 4. Foi vive du larron qui reconnaît le Christ en le voyant mourir. — 5. Douleurs du Christ parvenu à l'âge de maturité : elles servent à expier lés fautes de tons ses membres. — 6. Le larron est le premier qui ait reçu la promesse d'entrer au Paradis. — 7. Pourquoi cette grâce de choix lui a-t-elle été accordée?— 8. Conclusion.
1. Mes frères, votre charité ne l'ignore nullement: pendant les jours de la sainte fête de Pâques, on fait lecture solennelle du récit, selon tous les évangélistes, de la résurrection du Sauveur : ils ont, en effet, écrit cette histoire de telle manière que, parfois, ils racontent les mêmes faits, et que, parfois aussi, les uns omettent ce que disent les autres ; aucun d'eux, pourtant, ne se met en opposition avec la réalité des événements. Ils sont unanimes à rapporter que Jésus a été crucifié et enseveli, qu'il est ressuscité le troisième jour ; quant à la manière dont il a apparu à ses disciples, comme ses apparitions ont eu lieu bien des fois, ils ne s'accordent plus : ce que l'un omet, l'autre en fait mention ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le récit de chacun d'eux est conforme à la vérité.
2. Si vous vous en souvenez, pendant la nuit de la vigile de Pâques on nous a lu que le Sauveur apparut aux femmes après sa résurrection ; il les salua le premier par ces paroles: « Je vous salue. Or, elles s'approchèrent de lui et embrassèrent ses pieds et (741) l'adorèrent (1) ». Aujourd'hui encore, on nous a lu le fait de son apparition à deux de ses disciples, pendant qu'ils faisaient route : « Ils marchaient avec lui et ne le reconnaissaient pas ; car leurs yeux étaient fermés, afin qu'ils ne pussent le reconnaître (2) ». Il attendait, pour se manifester, à eux le moment de la fraction du pain. Car il marcha avec eux, et ils lui offrirent un gîte; alors, il bénit lé pain et le rompit, et ils le reconnurent. C'est ainsi que vous reconnaissez aussi le Christ, ô vous qui croyez en lui. Mais que votre charité remarque bien aussi quels hommes étaient tous les disciples du Sauveur avant la résurrection. Qu'ils me pardonnent : ils n'étaient pas encore fidèles. Plus tard, ils sont devenus grands ; mais alors ils ne nous valaient même pas. En effet, nous croyons que le Christ est ressuscité, et eux ne le croyaient pas encore ; mais, dans la suite, ils l'ont vu, ils l'ont touché et palpé avec leurs yeux et leurs mains ; c'est par là que la loi leur est venue et que les saintes Ecritures ont affermi leurs cœurs. Ils ont bu à la source de la vérité ; aussi nous ont-ils donné de leur surabondance et nous en ont-ils remplis.
3. Les disciples s'entretenaient donc ensemble et se désolaient de la mort du Christ, comme s'il eût été un homme ordinaire : tout-à-coup, Jésus leur apparut, se joignant à eux comme troisième et leur demanda le sujet de leur conversation : « Tu es le seul étranger à Jérusalem », lui répondirent-ils, « pour ignorer ce qui vient de s'y passer en ces jours, et comme les princes des prêtres ont fait mourir Jésus qui était un grand Prophète? » O disciples, où était le Dieu ? N'était-ce déjà plus qu'un prophète ? Est-ce que le Christ n'était pas l'oracle qui a inspiré tous les Prophètes ? Voyez, mes frères, comme les disciples avaient cru d'abord, mais comme, par l'effet du découragement qu'ils avaient éprouvé en voyant mourir le Christ, ils en étaient revenus à parler de lui à la manière des gens qui ne le connaissaient pas. Vous vous en souvenez, mes très-chers frères, le Sauveur fit un jour cette question à ses disciples : « Que dit-on du Fils de l'homme ? « Qu'est-ce que les hommes pensent de moi (3)? » Aussitôt, et sans faire mention de leur foi personnelle, ils lui citèrent les paroles et les opinions des autres : « Les uns disent : C'est
1. Matth. XXVIII, 9.— 2. Luc, XXIV, 18.— 3. Matth. XVI, 13.
Jean-Baptiste ; les autres? Elie; les autres, Jérémie ou l'un des Prophètes (1)». Voilà où en sont revenus les disciples : ils ont perdu leur propre foi et se sont rangés à l'opinion des autres. « Il était un prophète ». En parlant de la sorte, ils, s'exprimaient comme des étrangers à l'égard du Christ. Et les Apôtres, qu'ont-ils dit ? A cette question du Sauveur : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? Simon Pierre répondit : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Et Jésus lui dit: Tu es bienheureux, fils de Jona, car la chair et le sang ne t'ont point révélé ceci (2) », comme cela a eu lieu pour ceux qui voient en moi un prophète, « mais mon Père, qui est dans les cieux. Et, moi, je te dirai : Tu es Pierre ». Tu m'as dit une chose, moi je t'en dirai une autre ; tu m'as rendu hommage en proclamant ce que je suis : écoute-moi, je vais te bénir. Le Sauveur avait parlé de la partie moindre de lui-même, et Pierre avait parlé de ce qui était plus grand en lui. En Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce qui était moindre, c'était sa qualité de Fils de l'homme; et ce qui était plus grand, c'était sa qualité de Fils de Dieu. Celui qui s'est humilié a parlé de ce qui était moindre ; et celui qui a été honoré par le Christ a parlé de ce qui était plus grand. « Je bâtirai », dit le Sauveur, « mon Eglise sur cette pierre (3) », sur cette profession de foi, sur ces paroles que tu viens de prononcer : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle (4) ». Les portes de l'enfer avaient prévalu contre les disciples d'Emmaüs, mais elles avaient respecté Pierre ; elles étaient, devant lui, tombées en poussière. Seigneur, venez au secours de vos disciples ; rompez le pain, afin qu'ils puissent vous reconnaître. Si vous ne les recueillez point, c'en est fini d'eux. Comment les avez-vous interrogés ? Voilà que vos disciples disent que vous êtes un prophète !
4. Alors Jésus leur ouvrit le sens des Ecritures, en raison de ce qu'ils lui avaient dit dans leur désolation : « Pour nous, nous espérions qu'il délivrerait Israël (5) ». O disciples, vous espériez, et vous n'espérez déjà plus? Viens, larron, viens instruire les disciples du Christ. Pourquoi désespérez-vous ? Parce que
1. Matth. XVI, 14. — 2. Ibid. 15-18. — 3. Ibid. — 4. Ibid.— 5. Luc, XXIV, 21.
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vous l'avez vu crucifié, parce que vous l'avez vu attaché à l'instrument de son supplice, parce que vous l'avez cru impuissant. Cloué à une croix comme lui, le larron l'a aperçu dans son état de faiblesse : il partageait ses tortures, et, néanmoins, il, l'a aussitôt reconnu et il a cru en lui. Et vous, vous avez oublié qu'il est le maître de la vie ! O larron, crie du haut de ta croix. Ta conscience est chargée de crimes : n'importe ! Convaincs d'infidélité des saints. Que disent les uns? « Pour nous, nous espérions qu'il rachèterait Israël ». Que dit l'autre ? « Seigneur, souvenez-vous de moi, lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (1) ». Vous espériez donc qu'il rachèterait Israël. O disciples, s'il doit racheter Israël, vous avez faibli mais comme il vous a raffermis, il ne vous a pas abandonnés. Celui qui est devenu votre compagnon de route, s'est fait lui-même votre voie (2). Mais alors n'était pas là cet apôtre Pierre qui a dit : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ». Il n'était pas avec eux. Avant la mort du Sauveur, il pensait que le Christ, n'importe où il fût, se trouvait avec ses Apôtres ; mais, au moment de la Passion, il le nia, puis il pleura quand Jésus eut jeté sur lui ses regards. Maintenant que le Christ a été crucifié et qu'il est mort... Peut-être le pensait-il encore, lorsque les Juifs l'insultaient et lui disaient: « S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende de sa croix, et nous croyons en lui (3) ». Peut-être le pensait-il encore, lorsque les disciples lui disaient eux-mêmes; non pour l'insulter, mais pour l'en conjurer, de descendre de sa croix. Mais quand il eut vu que le Christ, au lieu de descendre de sa croix, rendait l'esprit; quand il l'eut vu mourir sur la croix comme meurent les autres hommes; lorsque Jésus fut enveloppé dans un suaire et enseveli, et que ses disciples perdirent confiance, alors Pierre lui-même se découragea comme eux. Aussi l'évangéliste Marc dit-il qu'après sa résurrection le Sauveur « apparut aux femmes et leur dit : Allez annoncer aux disciples et à Pierre que je suis ressuscité d'entre les morts (4) ». En effet, il s'était déjà montré aux saintes femmes; elles s'en retournèrent donc, et annoncèrent aux disciples que des anges leur étaient apparus et leur avaient dit : « Pourquoi cherchez-vous
1. Luc, XXIII, 42. — 2. Jean, XIV, 6. — 3. Matth. XXVII, 42. — 4. Marc, XVI, 7 ; Matth. XXVIII, 6.
un vivant parmi les morts ? il n'est point ici, il est ressuscité (1) », et qu'en effet elles n'avaient point trouvé son corps dans le tombeau. Voilà ce que disaient des femmes, et des hommes n'y croyaient pas ; voilà ce qu'elles annonçaient à des Apôtres : elles annonçaient à des Apôtres ce qu'était le Christ. Lorsqu'il chassait des esprits errants, du corps des possédés, ces esprits se tordaient en quelque sorte, sous l'effort de la douleur, et ils s'écriaient : « Qu'y a-t-il entre toi et nous, Jésus, Fils de Dieu? Pourquoi es-tu venu nous tourmenter avant le temps (2) ? »
5. Le Christ s'est donc ainsi fait connaître pour le Fils de Dieu : nous en avons pour témoins les âges passés, et, par là, j'entends les âges que n'a point connus le premier Adam; car, vous le savez, lorsque Dieu a créé le premier homme, celui-ci est sorti jeune homme d'entre ses mains ; sa vie n'a point commencé par l'enfance : au moment où il est venu à la vie, il était jeune homme, c'est-à-dire qu'il pouvait engendrer, puisque le Seigneur lui a dit: « Croissez et multipliez-vous remplissez la terre (3) ». Mais le Christ a parcouru l'âge de l'enfance avant d'arriver à l'âge mûr, où se trouvait Adam quand if fut créé : il est parvenu à cette époque de la vie ; et, dans le temps même du cinquième âge, où Adam se rendit coupable de prévarication et de désobéissance, il a commencé à subir les ignominies de sa passion. De même donc que, à l'instigation du diable, Adam avait criminellement porté la main sur le fruit de l'arbre défendu; de même, par l'arbre de sa croix, le Sauveur, poussant la patience jusqu'à l'excès, devait effacer les souillures de toutes nos fautes. Enfin Jésus-Christ a, du haut de sa croix et par toutes les parties de son corps, prononcé la condamnation de tous les membres qui avaient servi d'instruments à Adam pour cueillir le fruit du pommier mis en interdit. Le premier homme avait fait usage de ses pieds pour s'approcher de cet arbre maudit, et de ses mains pour prendre la pomme défendue : pour leur condamnation, les pieds et les mains de Jésus ont été cloués à son gibet. La bouche d'Adam avait servi à goûter un aliment pernicieux à son âme celle du Christ a été abreuvée de fiel et de vinaigre. Chez Adam, l'estomac avait été le réceptacle où s'était engloutie cette nourriture :
1. Matth. XXVIII, 6.— 2. Matth. VIII, 29. — 3. Gen. I, 28.
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chez le Christ, l'estomac a été percé d'un coup de lance, et du sang et de l'eau en ont coulé pour le salut des croyants. Dieu avait imprimé la beauté et placé une chevelure sur la tête d'Adam ; celle du Christ a été dérisoirement couronnée d'épines. Sur le visage du premier homme venaient se peindre toutes les impressions subies par les différents membres chargés de pourvoir à tous ses besoins : celui du Christ a été couvert de sales crachats et de soufflets donnés à la sourdine. Le diable avait poussé Adam à l'adorer, et, par conséquent, à se soumettre à lui et à courber le dos devant son nouveau maître : Pilate a fait déchirer le dos du Christ à coups de verges. Le Sauveur n'a voulu laisser aucun de ses membres à l'abri des tortures de sa passion, parce que, sous l'influence du démon, ceux d'Adam ne s'étaient nourris que des coupables convoitises des passions. Notre premier père a traversé les délicieux ombrages de la forêt; et notre Rédempteur, les cruelles tortures de sa passion. A tout cela qu'ajouterai-je ? Dans le Paradis, trois personnages, Adam, Eve, le démon; sur le Calvaire, trois autres, le Christ et deux larrons élevés eu croix, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Adam représentait le Christ, Eve le larron converti, le diable le larron impénitent et damné. Le jardin est devenu le théâtre du premier péché ; c'est sur la croix qu'a été accordé le premier pardon. Le voleur, q ni a criminellement porté la main sur le fruit défendu, a été chassé du Paradis, et le voleur, qui a heureusement enlevé le pardon de Dieu, est entré dans son royaume. Celui-là est sorti du jardin, qui a fait d'un arbre un instrument de mort, et celui-là est entré au ciel, qui a fait d'un arbre l'instrument de son salut. Mais afin de parvenir au royaume des cieux, le larron a fait violence à la puissance divine il en a triomphé, non par sa force physique, mais par l'ardeur de sa foi. Le Sauveur lui-même dit effectivement dans l'Evangile
« Le royaume des cieux souffre violence : les violents seuls le ravissent (1). » Y a-t-il rien de plus violent qu'un larron ?
6. O la précieuse mine de choses admirables ! Abraham lui-même n'a reçu aucune promesse verbale d'entrer au Paradis : sa foi ne lui a obtenu qu'un héritage terrestre : à aucun patriarche Dieu n'a dit qu'il obtiendrait
1. Matth. XI,12.
le Paradis. Examine avec un soin tout particulier, tous les livres de la loi, et tu le verras personne, avant le larron, n'a mérité que le ciel lui fût promis ; non, personne: ni Abraham, ni Isaac, ni Jacob, ni Moïse, ni les Prophètes, ni les Apôtres; plus privilégié qu'eux tous, le larron seul a obtenu cette faveur. Ecoute cette parole dit Christ, qui n'est parvenue qu'à ses seules oreilles : « En vérité, en vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis (1) ». Pour Abraham, Dieu l'appela, disant: « Sors de ton pays et de ta famille (2) ». Mais au lieu de lui dire : Aujourd'hui tu auras en partage le Paradis, il s'exprima ainsi : « Tu viendras dans la contrée que je te montrerai (3) ». Isaac s'est montré obéissant à l'égard de son père jusqu'à s'offrir comme victime à ses coups : pour toute récompense, il est devenu la figure du Christ. Après avoir lutté contre un ange revêtu d'une forme humaine, Jacob a affirmé avoir vu Dieu : « J'ai vu », dit-il, « le Seigneur face à face, et mon âme a été sauvée (4) ». Quant à Moïse, il a reçu la loi avec la promesse d'hériter des biens; de la terre ; mais jamais, avant le larron , la promesse du Paradis n'a été faite à personne.
7. Il est donc nécessaire de chercher à savoir pourquoi l'héritage du Paradis a été concédé au larron de préférence à tous ces autres personnages, pourtant si distingués par leur foi. Nous l'avons dit, « Abraham a cru à Dieu (5) »; mais les conditions dans lesquelles il se trouvait, étaient bien différentes quand il a cru à Dieu, le Seigneur lui parlait du haut du ciel, lui communiquait ses ordres par le ministère des saints anges, et lui donnait, de sa propre personne, connaissance de sa volonté. Isaïe a cru à Dieu, mais Dieu lui apparaissait assis dans le ciel, comme il le dit lui-même : « Je vis Adonaï assis sur un trône haut et élevé (6) ». Ezéchiel a cru à Dieu, mais après l'avoir aperçu au-dessus des Chérubins (7). Zacharie a cru à Dieu, et il « a dit ceci : Je vis le grand-prêtre Jésus se tenant au-dessus de l'autel du Seigneur (8) ». Les autres Prophètes ont aussi cru à Dieu, mais parce qu'autant qu'il est possible à un homme de voir Dieu, ils le voyaient tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, et qu'il leur parlait. Nous vous l'avons fait
1. Luc, XXIII, 13. — 2. Gen, XII, 1.— 3. Ibid. — 4. Id. XXXII, 30.— 5. Id. XV, 6. — 6. Isaïe, VI, 1. — 7. Ezéch. X, 4.— 8. Zach. III, I.
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remarquer: Moïse lui-même a cru à Dieu, mais, ne l'oublions pas, le Seigneur faisait entendre sa voix au milieu des éclairs, des tonnerres, et des éclats de la trompette: il n'en eût pas fallu davantage pour amener à la foi même des infidèles. En vous parlant ainsi, je n'ai nullement l'intention de rabaisser ces grands et saints personnages ; je ne veux qu'exalter le mérite du larron, qui, par un seul acte de foi, est devenu digne d'entrer au Paradis. Quand le larron a vu le Dieu Sauveur, il s'en fallait de beaucoup que Jésus fût assis sur un trône royal ou adoré dans un temple : il ne parlait point du haut du ciel, il ne faisait exécuter aucun ordre parles anges; non, ce n'est point de pareils prodiges qui se sont offerts aux regards du larron et l'ont aidé à croire à la réalité des choses. Le larron a vu le Christ partager le supplice de deux brigands; voilà tout. Il l'a vu dans les tortures, et il l'a adoré comme s'il eût été au sein de la gloire. Il l'a vu attaché à la croix, et il l'a prié comme s'il eût été assis dans le ciel. Il l'a vu condamné et élevé en croix, et il l'a invoqué comme son roi. Il l'a vu, il a cru en lui, au moment où la, foi des Apôtres était ébranlée aussi a-t-il mérité que le Paradis lui fût promis. Pourtant, quand il a cru, qu'a-t-il dit? « Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume (1) ». O larron, à qui dis-tu : Votre royaume ? Hé quoi ! tu vois un crucifié, et tu le proclames roi? Tu as sous les; yeux le spectacle d'un homme attaché à une croix, et tes pensées se portent vers le royaume des cieux? Est-ce que, sans faire trêve à. ton métier de brigand, tu as pris le temps de lire les Ecritures? Est-ce que, tout en commettant des homicides, tu as eu le temps d'écouter les Prophètes? Tous les jours, tu étais occupé à verser le sang de tes semblables, et tu as eu le loisir de prêter l'oreille à la parole de Dieu ? Qui est-ce qui t'a appris à devenir ainsi philosophe? C'est la croix, devenue l'instrument de ton supplice, qui te fait reconnaître et proclamer le triomphe du Christ. Bien qu'ils sachent la loi et qu'ils aient lu les Prophètes, les Juifs le crucifient; et toi, qui ne connais rien ni à la loi ni aux Prophètes, tu vois le Christ condamné avec toi et tu le proclames Dieu ! Tu le vois crucifié, et tu l'adores ! Qui est-ce qui t'a appris les oracles relatifs à sa personne,
1. Luc, XXIII,
pour que tu annonces hautement l'entrée prochaine, dans son royaume, de celui qui partage sous tes yeux tes douleurs? — La loi, me répond-il, ne m'a rien appris, les Prophètes ne m'ont rien annoncé; mais le Seigneur, qui était devant moi, m'a regardé, et son regard a percé jusqu'au fond de mon coeur. Oui, sans doute, je l'ai vu crucifié, mais, aussi, j'ai senti la terre trembler ; j'ai compris que les éléments se révoltaient contre le parricide des Juifs; j'ai compris tout cela, et j'ai reconnu que le Christ était un roi descendu des cieux. En me considérant moi-même, en reportant mes souvenirs sur les actions de ma vie, j'ai bien vu toute la justice de la sentence de mort prononcée contre moi et exécutée alors sur la croix; mais quand j'ai entendu mon compagnon en scélératesse s'écrier: « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix et sauve-nous avec toi (1) » ; quand j'ai entendu les blasphèmes de mon voisin, je me suis dit: Voilà le diable ! A l'heure de la tentation, il avait dit au Sauveur : « Du haut du pinacle du temple, jette-toi en bas (2) ». C'était donc encore lui qui s'écriait: «Descends du gibet de la croix ! » Je me suis alors opposé à lui autant que possible. Mais il ne savait pas ce que je sais; sans cela, il aurait gardé le silence. ce qu'il disait, le diable le poussait à le dire. J'ignorais moi-même qui était le Christ ; jamais parole divine ne m'avait instruit à cet égard; je n'avais pas appris à le connaître pour être à même de le défendre ; mais le Seigneur se trouvait entre nous deux; car « il a été compté parmi les scélérats (3) ». Comme un juste juge, il nous a entendus et jugés : du haut de sa croix, comme du haut d'un tribunal, il a rendu une sentence en vertu de laquelle son insulteur a été condamné et son adorateur absous.
8. Que les blasphémateurs de Jésus tremblent donc, et que ceux qui croient en lui se réjouissent ! Car, désormais, le Christ viendra dans sa gloire. Aussi, mes frères, croyons, nous aussi, en toute humilité de coeur, qu'il a souffert, qu'il a été crucifié et enseveli, et qu'il est ressuscité d'entre les morts, le troisième jour. Confessons notre foi, afin que nous méritions d'entrer dans le Paradis de Notre-Seigneur et Sauveur avec le larron fidèle.
1. Matth. XXVII, 40. — 2. Luc, IV, 9. — 3. Id. XXII, 37.
745
ANALYSE. — 1. Entre saint Jean et saint Luc il n'y a aucune discordance par rapport à l'absence de Thomas. — 2. Les doutes de Thomas ne font que confirmer notre foi. — 3. Pourquoi le Christ a conservé la marque de ses plaies ? — 4. Les choses qu'on ne voit passant l'objet de la foi. — 5. Conclusion.
1. Thomas, l'un des douze, etc. (1). Ici se présente une difficulté : Pourquoi l'évangéliste Jean dit-il que Thomas n'était pas avec les autres disciples, le jour de la résurrection, quand le Seigneur leur apparut, tandis que, au rapport de Luc, les deux disciples de Jésus, en venant du bourg nommé Emmaüs, «trouvèrent les onze Apôtres assemblés, avec ceux qui les suivaient et les saintes femmes? Tous disaient : Le Seigneur est véritablement ressuscité, et il a apparu à Simon. Et eux racontaient ce qui leur était arrivé en chemin, et comme ils l'avaient reconnu à la fraction du pain. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Jésus parut au milieu d'eux (2) » . Cette difficulté peut se résoudre ainsi : Quand ces deux disciples revinrent et trouvèrent les autres qui disaient: « Le Seigneur est ressuscité, et il a apparu à Simon », au moment où ils racontaient ce qui leur était arrivé et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain, pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Thomas était peut-être sorti de l'assemblée pour quelque motif impérieux et pressant immédiatement après son départ, le Sauveur aurait apparu au milieu de ses disciples. Voilà pourquoi ceux qui étaient là lui dirent « Nous avons vu le Seigneur » ; et il leur répondit : « Si je ne vois, dans ses mains, la marque des clous, je ne croirai pas (3) ».
2. Il faut donc chercher à savoir pour quel motif le Seigneur a permis qu'un disciple, choisi par lui, élevât des doutes sur la réalité de sa résurrection. Cela n'a pas eu lieu sans raison, mais cela s'est accompli à cause de nous, qui sommes venus à la foi après l'ascension de Jésus-Christ. Les doutes de Thomas nous sont devenus plus utiles que la
1. Jean, XX, 34.— 2. Luc, XXIV, 33-36.— 3. Jean, XX, 25.
facilité avec laquelle Marie a cru ; en effet, quand nous lisons, dans le récit de l'Evangéliste, que Thomas n'a reconnu le Christ qu'après l'avoir palpé, il nous est impossible de conserver le moindre doute. Le Sauveur a voulu un disciple qui se montrerait incrédule au sujet de sa résurrection, sans persévérer néanmoins dans son incrédulité, comme il a voulu que sa mère eût un époux terrestre sans, toutefois, en être jamais connue d'une manière charnelle ; dans les deux cas, le motif a été le même : le bienheureux Joseph devait être un incorruptible gardien de la pureté sans tache de Marie, et son témoin fidèle envoyé par le ciel ; Thomas était aussi destiné à affirmer, d'une manière positive, le fait de sa résurrection.
3. « Porte ici ton doigt (1) », c'est-à-dire; palpe les cicatrices de mes blessures. Les Gentils trouvent en cela une occasion de tourner les chrétiens en ridicule. Si votre Dieu, disent-ils, au lieu de faire disparaître les cicatrices de son corps, les a portées jusque dans le ciel, comme vous le prétendez, n'êtes-vous pas téméraires de croire qu'après votre mort il transformera vos corps ? Voici ce qu'il faut leur répondre : Celui qui a fait plus, suivant ce que nous avons dit, a remis à un autre temps pour faire moins. Le Sauveur a ainsi agi, d'abord, pour éclairer la foi de ses disciples et la nôtre, et nous la rendre salutaire : il a voulu aussi pouvoir, en entrant dans le ciel, montrer à Dieu son Père ce qu'il avait enduré pour nous de tortures, et le provoquer, par là, à se montrer miséricordieux à notre égard. Il en serait de même du soldat qu'un roi enverrait à la bataille pour tuer ses ennemis : supposé que ce
1. Jean, XX, 27.
46
soldat engageât la lutte et y reçût une multitude de blessures : quand il reviendrait triomphant, le roi le remercierait avec empressement et confierait le soin de le guérir aux plus habiles médecins ; mais si ces hommes de l'art lui disaient : Veux-tu que nous te guérissions de manière à laisser toujours paraître tes cicatrices ? il répondrait évidemment : Oui, je le veux ; car lorsque mes concitoyens me verront, ils me rendront grâces. Voilà, par comparaison, ce qu'il en est de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
4. « Et ne sois plus incrédule, mais fidèle (1)». La foi consiste à croire ce que tu n'as pas vu. La divinité du Fils de Dieu est invisible ; aussi Jean dit-il : « Personne n'a jamais vu Dieu (2) ». Quand Moïse, l'ami de Dieu, voulut le voir, il lui dit : « Seigneur, si j'ai trouvé grâce devant vous, faites que je vous voie clairement et que je vous connaisse (3) ». « Le Seigneur lui répondit: L'homme ne me verra point sans mourir (4) ». C'est-à-dire, je suis invisible pour tout homme mortel. Au dire d'un docteur, les anges eux-mêmes, bien qu'ils se trouvent en présence de Dieu, ne voient sa divinité qu'autant que cela est nécessaire à leur salut. Et Thomas lui dit : « Mon Seigneur et mon Dieu ! (5) » Le bienheureux Thomas était un homme, et il voyait un Homme-Dieu : il a vu l'homme, et il a
1. Jean, XX, 27. — 2. I Jean, IV, 12. — 3. Exod. XXXIII, 12. — 4. Ibid. 20. — 5. Jean, XX, 28.
reconnu en lui un vrai Dieu. « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru (1) ». Nous voilà bien désignés dans ce passage , nous Gentils qui n'avons pas vu Notre-Seigneur Jésus-Christ incarné et mourant, et qui le reconnaissons, néanmoins, pour un vrai Dieu et un vrai homme. Pourquoi le Sauveur a-t-il employé le passé au lieu du futur? Parce que ce qui est passé pour les hommes reste toujours présent devant Dieu. Voilà toujours comme s'exprime la sainte Ecriture.
5. « Jésus a fait, en présence de ses disciples, plusieurs autres miracles qui ne sont pas écrits dans ce livre (2) ». Par ce livre, nous pouvons entendre le livre des quatre Evangiles. Pourquoi tous ces miracles n'ont-ils pas été écrits ? Parce que, s'ils l'avaient été , ils auraient semblé incroyables aux hommes et dépassé les bornes de leur intelligence. « Mais ceux-ci ont été écrits, afin que vous croyez que Jésus est le Christ, Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom (3) ». Tout homme qui possède la vraie foi, et qui eu rehausse l'éclat par ses bonnes couvres a-t-il la vie ? Quelle est cette vie ? C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ; car il a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie (4) ». Daigne le Seigneur nous faire parvenir à la contemplation de cette vie.
1. Jean, XX, 29. — 2. Ibid. 30. — 3. Ibid. 31. — 4. Id. XIV, 6.
ANALYSE.— 1. Le mot hébreu Alleluia a trois sens. Il signifie : — 2. Premièrement : Chantez les louanges de Celui qu est ; — 3. Secondement : O Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un; — 4. Troisièmement : Louez le Seigneur.
1. Le mot hébreu qui retentit sans cesse dans l'Eglise,c'est-à-dire l'Alieluia, nous invite mes bien-aimés, à louer Dieu et à confesser la vraie . foi. Dans notre langue, ce mot hébreu, Alleluia, signifie: Chantez les louanges de celui qui est; ou bien : O Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un, ou plutôt. Louez le Seigneur. Autant de choses nécessaires à notre salut et à notre foi. 2. Nous devons chanter les louanges de (747) celui qui est, ou parce que nous avons nous-mêmes chanté, ou parce que nos ancêtres ont longtemps chanté les louanges de ceux qui ne sont pas, c'est-à-dire des dieux des nations et des idoles. Mais puisque nous sommes venus à la foi et à la connaissance du vrai Dieu, nous avons commencé à louer celui qui est, ou, en d'autres termes, le Dieu tout-puissant, qui a créé le ciel et la terre, qui nous a tirés nous-mêmes du néant; et qui a parlé à Moise en ces termes: « Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous (1) ». C'est le Dieu qui a toujours été, qui n'a jamais eu de commencement, qui demeure éternellement et n'aura jamais de fin. A lui appartient, de droit et en toute justice, l'expression de nos hommages; car ce que nous sommes, notre vie même, est l'effet, non pas de notre volonté ou de notre puissance, mais de sa bonté toute miséricordieuse. Ce Dieu infini et bienfaisant, qui a été et qui est toujours, doit donc recevoir de nous des louanges dignes de lui et proportionnées à sa grandeur : oui, nous devons le proclamer éternel, tout-puissant, immense, auteur du monde, sauveur de l'univers ; oui, nous devons le dire hautement : il a tant aimé les hommes, qu'il est allé jusqu'à livrer son Fils pour leur salut ; car nous lisons ces paroles dans l'Evangile : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que ceux qui croient en lui ne périssent pas, mais qu'ils aient la vie éternelle (2) ».
3.Alleluia signifie donc: Chantez à celui qui est ; il signifie encore : Louez le Seigneur, ou bien : ô Dieu, bénissez-nous tous ensemble, comme ne faisant qu'un. Pour peu que nous y soyons attentifs, il nous est facile de remarquer combien ce sens est d'accord avec notre foi et notre salut. Nous prions, quand nous disons: Alleluia, que le Seigneur nous bénisse tous ensemble comme ne faisant qu'un. Si, tous ensemble, nous ne faisons qu'un par la foi, la paix, la concorde, l'unanimité de sentiments, nous pouvons louer le Seigneur d'une manière digne de lui; nous méritons qu'il nous bénisse tous ensemble. Car voici ce qui est écrit : « Qu'il est bon, qu'il est doux, pour des frères, d'habiter ensemble (3) » . Et encore : « C'est lui qui fait habiter plusieurs dans une seule maison ». Le Seigneur nous
1. Exod. III, 14. — 2. Jean, III, 16. — 3. Ps. CXXXIII, 1. — 4. Ps. LXVII, 7.
comble donc de ses bénédictions, si, tous ensemble, nous ne faisons qu'un, c'est-à-dire si nous demeurons dans l'unité de foi, dans la concorde et la paix, dans les affectueux sentiments de la charité, selon le conseil et les avertissements de l'Apôtre : « Je vous en conjure », dit-il, « ayez tous une même manière de voir : ne souffrez point de divisions parmi vous, mais soyez tous parfaitement unis ensemble dans le même esprit et les mêmes sentiments (1)». Si l'on rencontre parmi nous de la discorde, des déchirements, des dissensions, nous ne sommes pas dignes des bénédictions d'en haut ; et nous ne pouvons louer Dieu d'une manière digne de lui, tant que nous persévérons en d'aussi mauvais sentiments. Alors pouvons-nous répondre avec confiance, dans la langue de nos pères : Alleluia, c'est-à-dire, ô Dieu, bénissez-nous tous ensemble comme ne faisant qu'un ? Pouvons-nous mériter d'être bénis de Dieu tous ensemble et chanter dignement ses louanges ? Evidemment non. Le droit de répondre : Alleluia, n'appartient donc ni aux hérétiques, ni aux schismatiques, ni à aucun des adversaires de l'unité de l'Eglise , parce qu'ils ne se trouvent pas tous ensemble , comme ne faisant qu'un dans le sein de l'Eglise. Notre-Seigneur lui-même le déclare dans l'Evangile ; voici ses paroles « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi; et celui qui n'amasse pas avec moi dissipe (2)». Le propre du Christ est de former un seul tout ; celui du diable est de diviser et de disperser. Celui qui aune l'unité de l'Eglise suit le Christ, et celui qui se complaît dans la division marche sur les traces du diable, parce que le diable est l'auteur de la division ; c'est pourquoi Salomon a dit : « Il y a temps pour diviser et temps pour unir (3) ». Depuis longtemps le diable nous a divisés; mais, plus tard, viendra le temps où le Christ nous réunira de nouveau. Aussi devons-nous éviter et fuir la discorde, puisque nous savons que le diable en est l'auteur, comme nous devons nous attacher à la paix et à l'unité de l'Eglise ; c'est ainsi que nous pourrons répondre dignement et avec justice, Alleluia, c'est-à-dire : Louez le Seigneur; ou bien : ô Dieu, bénissez-nous tous comme ne faisant qu'un.
4. Voyez quelle grâce ce sens nous signale ! Chacun de nous répond en son particulier
1. Cor. I, 10.— 2. Luc, XI, 23. — 3. Ecclé. III, 5.
748
Alleluia ; par là nous sollicitons une bénédiction commune à tous, afin que chacun de nous ait sa part dans la bénédiction accordée à l'ensemble. Nous formons tous, en effet, un seul corps, le corps de l'Eglise ; c'est pourquoi nous devons tous n'avoir qu'une voix et qu'une âme : C'est-à-dire, nous devons tous nous unir dans la même foi, la même espérance, la même charité pour louer Dieu; voilà aussi pourquoi Dieu daigne recevoir les hommages des justes et refuse ceux des impies et des pécheurs : il accepte ceux des catholiques et repousse ceux des hérétiques : il se montre sensible à ceux des fidèles, et insensible à ceux des infidèles. Agissons donc, conduisons-nous de manière à être dignes de louer Dieu et de voir s'appliquer à nous cette parole du Prophète : « Enfants, louez le Seigneur : louez son saint nom (1) ». Nous nous rendrons réellement à cette invitation, si nous obéissons avec fidélité, et en toutes choses, à la volonté de Dieu et à ses préceptes, moyennant la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient la gloire et l'honneur pendant les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1. Ps. CXII, 1.
Traduction de MM. les abbés BARDOT et AUBERT.